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+The Project Gutenberg EBook of La Faute de l'Abbe Mouret, by Emile Zola
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+
+Title: La Faute de l'Abbe Mouret
+
+Author: Emile Zola
+
+Release Date: September, 2004 [EBook #6558]
+[This file was first posted on December 28, 2002]
+[Most recently updated July 19, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: US-ASCII
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA FAUTE DE L'ABBE MOURET ***
+
+
+
+
+E-text prepared by walterdebeuf@belgacom.net, Project Gutenberg volunteer,
+http://digibooks.ibelgique.com
+
+
+
+La Faute de l'Abbe Mouret.
+
+By Emile Zola.
+
+
+
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+
+
+I
+
+La Teuse, en entrant, posa son balai et son plumeau contre l'autel.
+Elle s'etait attardee a mettre en train la lessive du semestre. Elle
+traversa l'eglise, pour sonner l'Angelus, boitant davantage dans sa
+hate, bousculant les bancs. La corde, pres du confessionnal, tombait
+du plafond, nue, rapee, terminee par un gros noeud, que les mains
+avaient graisse; et elle s'y pendit de toute sa masse, a coups
+reguliers, puis s'y abandonna, roulant dans ses jupes, le bonnet de
+travers, le sang crevant sa face large.
+
+Apres avoir ramene son bonnet d'une legere tape, essoufflee, la
+Teuse revint donner un coup de balai devant l'autel. La poussiere
+s'obstinait la, chaque jour, entre les planches mal jointes de
+l'estrade. Le balai fouillait les coins avec un grondement irrite.
+Elle enleva ensuite le tapis de la table, et se facha en constatant
+que la grande nappe superieure, deja reprisee en vingt endroits,
+avait un nouveau trou d'usure au beau milieu; on apercevait la
+seconde nappe, pliee en deux, si emincee, si claire elle-meme,
+qu'elle laissait voir la pierre consacree, encadree dans l'autel de
+bois peint. Elle epousseta ces linges roussis par l'usage, promena
+vigoureusement le plumeau le long du gradin, contre lequel elle
+releva les cartons liturgiques. Puis, montant sur une chaise, elle
+debarrassa la croix et deux des chandeliers de leurs housses de
+cotonnade jaune. Le cuivre etait pique de taches ternes.
+
+- Ah bien! murmura la Teuse a demi-voix, ils ont joliment besoin
+d'un nettoyage! Je les passerai au tripoli.
+
+Alors, courant sur une jambe, avec des dehanchements et des
+secousses a enfoncer les dalles, elle alla a la sacristie chercher
+le Missel, qu'elle placa sur le pupitre, du cote de l'Epire, sans
+l'ouvrir, la tranche tournee vers le milieu de l'autel. Et elle
+alluma les deux cierges. En emportant son balai, elle jeta un coup
+d'oeil autour d'elle, pour s'assurer que le menage du bon Dieu etait
+bien fait. L'eglise dormait; la corde seule, pres du confessionnal,
+se balancait encore, de la voute au pave, d'un mouvement long et
+flexible.
+
+L'abbe Mouret venait de descendre a la sacristie, une petite piece
+froide, qui n'etait separee de la salle a manger que par un
+corridor.
+
+- Bonjour, monsieur le cure, dit la Teuse en se debarrassant. Ah!
+vous avez fait le paresseux, ce matin! Savez-vous qu'il est six
+heures un quart.
+
+Et sans donner au jeune pretre qui souriait le temps de repondre:
+
+- J'ai a vous gronder, continua-t-elle. La nappe est encore trouee.
+Ca n'a pas de bon sens! Nous n'en avons qu'une de rechange, et je me
+tue les yeux depuis trois jours a la raccommoder... Vous laisserez
+le pauvre Jesus tout nu, si vous y allez de ce train.
+
+L'abbe Mouret souriait toujours. Il dit gaiement:
+
+- Jesus n'a pas besoin de tant de linge, ma bonne Teuse. Il a
+toujours chaud, il est toujours royalement recu, quand on l'aime
+bien.
+
+Puis, se dirigeant vers une petite fontaine, il demanda:
+
+- Est-ce que ma soeur est levee? Je ne l'ai pas vue.
+
+- Il y a beau temps que mademoiselle Desiree est descendue, repondit
+la servante, agenouillee devant un ancien buffet de cuisine, dans
+lequel etaient serres les vetements sacres. Elle est deja a ses
+poules et a ses lapins... Elle attendait hier des poussins qui ne
+sont pas venus. Vous pensez quelle emotion!
+
+Elle s'interrompit, disant:
+
+- La chasuble d'or, n'est-ce pas?
+
+Le pretre, qui s'etait lave les mains, recueilli, les levres
+balbutiant une priere, fit un signe de tete affirmatif. La paroisse
+n'avait que trois chasubles, une violette, une noire et une d'etoffe
+d'or. Cette derniere, servant les jours ou le blanc, le rouge ou le
+vert etaient prescrits, prenait une importance extraordinaire. La
+Teuse la souleva religieusement de la planche garnie de papier bleu,
+ou elle la couchait apres chaque ceremonie; elle la posa sur le
+buffet, enlevant avec precaution les linges fins qui en
+garantissaient les broderies. Un agneau d'or y dormait sur une croix
+d'or, entoure de larges rayons d'or. Le tissu, lime aux plis,
+laissait echapper de minces houppettes! les ornements en relief se
+rongeaient et s'effacaient. C'etait, dans la maison, une continuelle
+inquietude autour d'elle, une tendresse terrifiee, a la voir s'en
+aller ainsi paillette a paillette. Le cure devait la mettre presque
+tous les jours. Et comment la remplacer, comment acheter les trois
+chasubles dont elle tenait lieu, lorsque les derniers fils d'or
+seraient uses!
+
+La Teuse, par-dessus la chasuble, etala l'etole, le manipule, le
+cordon, l'aube et l'amict. Mais elle continuait a bavarder, tout en
+s'appliquant a mettre le manipule en croix sur l'etole, et a
+disposer le cordon en guirlande, de facon a tracer l'initiale
+reveree du saint nom de Marie.
+
+- Il ne vaut pas plus grand'chose, ce cordon, murmurait-elle. Il
+faudra vous decider a en acheter un autre, monsieur le cure... Ce
+n'est pas l'embarras, je vous en tisserais bien un moi-meme, si
+j'avais du chanvre.
+
+L'abbe Mouret ne repondait pas. Il preparait le calice sur une
+petite table, un grand vieux calice d'argent dore, a pied de bronze,
+qu'il venait de prendre au fond d'une armoire de bois blanc, ou
+etaient enfermes les vases et les linges sacres, les Saintes Huiles,
+les Missels, les chandeliers, les croix. Il posa en travers de la
+coupe un purificatoire propre, mit par-dessus ce linge la patene
+d'argent dore, contenant une hostie, qu'il recouvrit d'une petite
+pale de lin. Comme il cachait le calice, en pincant les deux plis du
+voile d'etoffe d'or appareille a la chasuble, la Teuse s'ecria:
+
+- Attendez, il n'y a pas de corporal dans la bourse... J'ai pris
+hier soir tous les purificatoires, les pales et les corporaux sales
+pour les blanchir, a part bien sur, pas dans la lessive... Je ne
+vous ai pas dit, monsieur le cure: je viens de la mettre en train,
+la lessive. Elle est joliment grasse! Elle sera meilleure que la
+derniere fois.
+
+Et pendant que le pretre glissait un corporal dans la bourse, et
+qu'il posait sur le voile la bourse, ornee d'une croix d'or sur un
+fond d'or, elle reprit vivement:
+
+- A propos, j'oubliais! ce galopin de Vincent n'est pas venu.
+Voulez-vous que je serve la messe, monsieur le cure?
+
+Le jeune pretre la regarda severement.
+
+- Eh! ce n'est pas un peche, continua-t-elle avec son bon sourire.
+Je l'ai servie une fois, la messe, du temps de monsieur Caffin. Je
+la sers mieux que des polissons qui rient comme des paiens pour une
+mouche volant dans l'eglise... Allez, j'ai beau porter un bonnet,
+avoir soixante ans, etre grosse comme un tour, je respecte plus le
+bon Dieu que ces vermines d'enfant, que j'ai surpris encore, l'autre
+jour, jouant a saute-mouton derriere l'autel.
+
+Le pretre continuait a la regarder, refusant de la tete.
+
+- Un trou, ce village, gronda-t-elle. Ils ne sont pas cent
+cinquante... Il y a des jours, comme aujourd'hui, ou vous ne
+trouveriez pas ame qui vive aux Artaud. Jusqu'aux enfants au maillot
+qui vont dans les vignes! Si je sais ce qu'on fait dans les vignes,
+par exemple! Des vignes qui poussent sous les cailloux, seches comme
+des chardons! Et un pays de loups, a une lieue de toute route!... A
+moins qu'un ange ne descende la servir, votre messe, monsieur le
+cure, vous n'avez que moi, ma parole! ou un des lapins de
+mademoiselle Desiree, sauf votre respect!
+
+Mais, juste a ce moment, Vincent, le cadet des Brichet, poussa
+doucement la porte de la sacristie. Ses cheveux rouges en
+broussaille, ses minces yeux gris qui luisaient, facherent la Teuse.
+
+- Ah! le mecreant! cria-t-elle, je parie qu'il vient de faire
+quelque mauvais coup!... Avance donc, polisson, puisque monsieur le
+cure a peur que je ne salisse le bon Dieu!
+
+En voyant l'enfant, l'abbe Mouret avait pris l'amict. Il baisa la
+croix brodee au milieu, posa le linge un instant sur sa tete; puis,
+le rabattant sur le collet de sa soutane, il croisa et attacha les
+cordons, le droit par-dessus le gauche. Il passa ensuite l'aube,
+symbole de purete, en commencant par le bras droit. Vincent, qui
+s'etait accroupi, tournait autour de lui, ajustant l'aube, veillant
+a ce qu'elle tombat egalement de tous les cotes, a deux doigts de
+terre. Ensuite, il presenta le cordon au pretre, qui s'en ceignit
+fortement les reins, pour rappeler ainsi les liens dont le Sauveur
+fut charge dans sa Passion.
+
+La Teuse restait debout, jalouse, blessee, faisant effort pour se
+taire; mais la langue lui demangeait tellement, qu'elle reprit
+bientot:
+
+- Frere Archangias est venu... Il n'aura pas un enfant, a l'ecole,
+aujourd'hui. Il est parti comme un coup de vent, pour aller tirer
+les oreilles a cette marmaille, dans les vignes... Vous ferez bien
+de le voir. Je crois qu'il a quelque chose a vous dire.
+
+L'abbe Mouret lui imposa silence de la main. Il n'avait plus ouvert
+les levres. Il recitait les prieres consacrees, en prenant le
+manipule, qu'il baisa, avant de le mettre a son bras gauche, au-
+dessous du coude, comme un signe indiquant le travail des bonnes
+oeuvres, et en croisant sur sa poitrine, apres l'avoir egalement
+baisee, l'etole, symbole de sa dignite et de sa puissance. La Teuse
+dut aider Vincent a fixer la chasuble, qu'elle attacha a l'aide de
+minces cordons, de facon a ce qu'elle ne retombat pas en arriere.
+
+- Sainte Vierge! j'ai oublie les burettes! balbutia-t-elle, se
+precipitant vers l'armoire. Allons, vite, galopin!
+
+Vincent emplit les burettes, des fioles de verre grossier, tandis
+qu'elle se hatait de prendre un manuterge propre, dans un tiroir.
+L'abbe Mouret, tenant le calice de la main gauche par le noeud, les
+doigts de la main droite poses sur la bourse, salua profondement,
+sans oter sa barrette, un Christ de bois noir pendu au-dessus du
+buffet. L'enfant s'inclina egalement; puis, passant le premier,
+tenant les burettes recouvertes du manuterge, il quitta la
+sacristie, suivi du pretre qui marchait les yeux baisses, dans une
+devotion profonde.
+
+
+
+
+
+II
+
+L'eglise, vide, etait toute blanche, par cette matinee de mai. La
+corde, pres du confessionnal, pendait de nouveau, immobile. La
+veilleuse, dans un verre de couleur, brulait, pareille a une tache
+rouge, a droite du tabernacle, contre le mur. Vincent, apres avoir
+porte les burettes sur la credence, revint s'agenouiller a gauche,
+au bas du degre, tandis que le pretre, ayant salue le Saint-
+Sacrement d'une genuflexion sur le pave, montait a l'autel et
+etalait le corporal, au milieu duquel il placait le calice. Puis,
+ouvrant le Missel, il redescendit. Une nouvelle genuflexion le plia;
+il se signa a voix haute, joignit les mains devant la poitrine,
+commenca le grand drame divin, d'une face toute pale de foi et
+d'amour.
+
+- Introibo ad altare Dei.
+
+- Ad Deum qui laetificat juventutem meam, bredouilla Vincent, qui
+mangea les repons de l'antienne et du psaume, le derriere sur les
+talons, occupe a suivre la Teuse rodant dans l'eglise.
+
+La vieille servante regardait un des cierges d'un air inquiet. Sa
+preoccupation parut redoubler, pendant que le pretre, incline
+profondement, les mains jointes de nouveau, recitait le Confiteor.
+Elle s'arreta, se frappant a son tour la poitrine, la tete penchee,
+continuant a guetter le cierge. La voix grave du pretre et les
+balbutiements du servant alternerent encore pendant un instant.
+
+- Dominus vobiscum.
+
+- Et cum spiritu tuo.
+
+Et le pretre, elargissant les mains, puis les rejoignant, dit avec
+une componction attendrie:
+
+- Oremus...
+
+La Teuse ne put tenir davantage. Elle passa derriere l'autel,
+atteignit le cierge, qu'elle nettoya, du bout de ses ciseaux. Le
+cierge coulait. Il y avait deja deux grandes larmes de cire perdues.
+Quand elle revint, rangeant les bancs, s'assurant que les benitiers
+n'etaient pas vides, le pretre, monte a l'autel, les mains posees au
+bord de la nappe, priait a voix basse. Il baisa l'autel.
+
+Derriere lui, la petite eglise restait blafarde des paleurs de la
+matinee. Le soleil n'etait encore qu'au ras des tuiles. Les Kyrie,
+eleison coururent comme un frisson dans cette sorte d'etable, passee
+a la chaux, au plafond plat, dont on voyait les poutres
+badigeonnees. De chaque cote, trois hautes fenetres, a vitres
+claires, felees, crevees pour la plupart, ouvraient des jours d'une
+crudite crayeuse. Le plein air du dehors entrait la brutalement,
+mettant a nu toute la misere du Dieu de ce village perdu. Au fond,
+au-dessus de la grande porte, qu'on n'ouvrait jamais, et dont des
+herbes barraient le seuil, une tribune en planches, a laquelle on
+montait par une echelle de meunier, allait d'une muraille a l'autre,
+craquant sous les sabots les jours de fete. Pres de l'echelle, le
+confessionnal, aux panneaux disjoints, etait peint en jaune citron.
+En face, a cote de la petite porte, se trouvait le baptistere, un
+ancien benitier pose sur un pied en maconnerie. Puis, a droite et a
+gauche, au milieu, etaient plaques deux minces autels, entoures de
+balustrades de bois. Celui de gauche, consacre a la sainte Vierge,
+avait une grande Mere de Dieu en platre dore, portant royalement une
+couronne d'or fermee sur ses cheveux chatains; elle tenait, assis
+sur son bras gauche, un Jesus, nu et souriant, dont la petite main
+soulevait le globe etoile du monde; elle marchait au milieu de
+nuages, avec des tetes d'anges ailees sous les pieds. L'autel de
+droite, ou se disaient les messes de mort, etait surmonte d'un
+Christ en carton peint, faisant pendant a la Vierge; le Christ, de
+la grandeur d'un enfant de dix ans, agonisait d'une effrayante
+facon, la tete rejetee en arriere, les cotes saillantes, le ventre
+creuse, les membres tordus, eclabousses de sang. Il y avait encore
+la chaire, une caisse carree, ou l'on montait par un escabeau de
+cinq degres, qui s'elevait vis-a-vis d'une horloge a poids, enfermee
+dans une armoire de noyer, et dont les coups sourds ebranlaient
+l'eglise entiere, pareils aux battements d'un coeur enorme, cache
+quelque part, sous les dalles. Tout le long de la nef, les quatorze
+stations du chemin de la Croix, quatorze images grossierement
+enluminees, encadrees de baguettes noires, tachaient du jaune, du
+bleu et du rouge de la Passion, la blancheur crue des murs.
+
+- Deo gratias, begaya Vincent, a la fin de l'Epitre.
+
+Le mystere d'amour, l'immolation de la sainte victime se preparait.
+Le servant prit le Missel, qu'il porta a gauche, du cote de
+l'Evangile, en ayant soin de ne point toucher les feuillets du
+livre. Chaque fois qu'il passait devant le tabernacle, il faisait de
+biais une genuflexion qui lui dejetait la taille. Puis, revenu a
+droite, il se tint debout, les bras croises, pendant la lecture de
+l'Evangile. Le pretre, apres avoir fait un signe de croix sur le
+Missel, s'etait signe lui-meme: au front, pour dire qu'il ne
+rougirait jamais de la parole divine; sur la bouche, pour montrer
+qu'il etait toujours pret a confesser sa foi; sur son coeur, pour
+indiquer que son coeur appartenait a Dieu seul.
+
+- Dominus vobiscum, dit-il en se tournant, le regard noye, en face
+des blancheurs froides de l'eglise.
+
+- Et cum spiritu tuo, repondit Vincent, qui s'etait remis a genoux.
+
+Apres avoir recite l'Offertoire, le pretre decouvrit le calice. Il
+tint un instant, a la hauteur de sa poitrine, la patene contenant
+l'hostie, qu'il offrit a Dieu, pour lui, pour les assistants, pour
+tous les fideles vivants ou morts. Puis, l'ayant fait glisser au
+bord du corporal, sans la toucher des doigts, il prit le calice,
+qu'il essuya soigneusement avec le purificatoire. Vincent etait
+aller chercher sur la credence les burettes, qu'ils presenta l'une
+apres l'autre, la burette du vin d'abord, ensuite la burette de
+l'eau. Le pretre offrit alors, pour le monde entier, le calice a
+demi plein, qu'il remit au milieu du corporal, ou il le recouvrit de
+la pale. Et ayant prie encore, il revint se faire verser de l'eau
+par minces filets sur les extremites du pouce et de l'index de
+chaque main, afin de se purifier des moindres taches du peche. Quand
+il se fut essuye au manuterge, la Teuse, qui attendait, vida le
+plateau des burettes dans un seau de zinc, au coin de l'autel.
+
+- Orate, fratres, reprit le pretre a voix haute, tourne vers les
+bancs vides, les mains elargies et rejointes, dans un geste d'appel
+aux hommes de bonne volonte.
+
+Et, se retournant devant l'autel, il continua, en baissant la voix.
+Vincent marmotta une longue phrase latine dans laquelle il se
+perdit. Ce fut alors que des flammes jaunes entrerent par les
+fenetres. Le soleil, a l'appel du pretre, venait a la messe. Il
+eclaira de larges nappes dorees la muraille gauche, le
+confessionnal, l'autel de la Vierge, la grande horloge. Un
+craquement secoua le confessionnal; la Mere de Dieu, dans une
+gloire, dans l'eblouissement de sa couronne et de son manteau d'or,
+sourit tendrement a l'enfant Jesus, de ses levres peintes;
+l'horloge, rechauffee, battit l'heure, a coups plus vifs. Il sembla
+que le soleil peuplait les bancs des poussieres qui dansaient dans
+ses rayons. La petite eglise, l'etable blanchie, fut comme pleine
+d'une foule tiede. Au dehors, on entendait les petits bruits du
+reveil heureux de la campagne, les herbes qui soupiraient d'aise,
+les feuilles s'essuyant dans la chaleur, les oiseaux lissant leurs
+plumes, donnant un premier coup d'ailes. Meme la campagne entrait
+avec le soleil: a une des fenetres, un gros sorbier se haussait,
+jetant des branches par les carreaux casses, allongeant ses
+bourgeons, comme pour regarder a l'interieur; et, par les fentes de
+la grande porte, on voyait les herbes du perron, qui menacaient
+d'envahir la nef. Seul, au milieu de cette vie montante, le grand
+Christ, reste dans l'ombre, mettait la mort, l'agonie de sa chair
+barbouillee d'ocre, eclaboussee de laque. Un moineau vint se poser
+au bord d'un trou; il regarda, puis s'envola; mais il reparut
+presque aussitot, et, d'un vol silencieux, s'abattit entres les
+bancs, devant l'autel de la Vierge. Un second moineau le suivit.
+Bientot, de toutes les branches du sorbier, des moineaux
+descendirent, se promenant tranquillement a petits sauts, sur les
+dalles.
+
+- Sanctus, Sanctus, Sanctus, Dominus, Deus, Sabaoth, dit le pretre a
+demi-voix, les epaules legerement penchees.
+
+Vincent donna les trois coups de clochette. Mais les moineaux,
+effrayes de ce tintement brusque, s'envolerent avec un tel bruit
+d'ailes, que la Teuse, rentree depuis un instant dans la sacristie,
+reparut en grondant:
+
+- Les gueux! ils vont tout salir... Je parie que mademoiselle
+Desiree est encore venue leur mettre des mies de pain.
+
+L'instant redoutable approchait. Le corps et le sang d'un Dieu
+allaient descendre sur l'autel. Le pretre baisait la nappe, joignait
+les mains, multipliait les signes de croix sur l'hostile et sur le
+calice. Les prieres du canon ne tombaient plus de ses levres que
+dans une extase d'humilite et de reconnaissance. Ses attitudes, ses
+gestes, ses inflexions de voix, disaient le peu qu'il etait,
+l'emotion qu'il eprouvait a etre choisi pour une si grande tache.
+Vincent vint s'agenouiller derriere lui; il prit la chasuble de la
+main gauche, la soutint legerement, appretant la clochette. Et lui,
+les coudes appuyes au bord de la table, tenant l'hostie entre le
+pouce et l'index de chaque main, prononca sur elle les paroles de la
+consecration: Hoc est enim corpus meum. Puis, ayant fait une
+genuflexion, il l'eleva lentement, aussi haut qu'il put, en la
+suivant des yeux, pendant que le servant sonnait, a trois fois,
+prosterne. Il consacra ensuite le vin: Hic est enim calix, les
+coudes de nouveau sur l'autel, saluant, elevant le calice, le
+suivant a son tour des yeux, la main droite serrant le noeud, la
+gauche soutenant le pied. Le servant donna trois derniers coups de
+clochette. Le grand mystere de la Redemption venait d'etre
+renouvele, le Sang adorable coulait une fois de plus.
+
+- Attendez, attendez, gronda la Teuse, en tachant d'effrayer les
+moineaux, le poing tendu.
+
+Mais les moineaux n'avaient plus peur. Ils etaient revenus, au beau
+milieu des coups de clochette, effrontes, voletant sur les bancs.
+Les tintements repetes les avaient meme mis en joie. Ils repondirent
+par de petits cris, qui coupaient les paroles latines d'un rire
+perle de gamins libres. Le soleil leur chauffait les plumes, la
+pauvrete douce de l'eglise les enchantait. Ils etaient la chez eux,
+comme dans une grange, dont on aurait laisse une lucarne ouverte,
+piaillant, se battant, se disputant les mies rencontrees a terre. Un
+d'eux alla se poser sur le voile d'or de la Vierge qui souriait; un
+autre vint, lestement, reconnaitre les jupes de la Teuse, que cette
+audace mit hors d'elle. A l'autel, le pretre aneanti, les yeux
+arretes sur la sainte hostie, le pouce et l'index joints,
+n'entendait point cet envahissement de la nef par la tiede matinee
+de mai, ce flot montant de soleil, de verdures, d'oiseaux, qui
+debordait jusqu'au pied du Calvaire ou la nature damnee agonisait.
+
+- Per omnia saecula saeculorum, dit-il.
+
+- Amen, repondit Vincent.
+
+Le Pater acheve, le pretre, mettant l'hostie au-dessus du calice, la
+rompit au milieu. Il detacha ensuite, de l'une des moities, une
+particule qu'il laissa tomber dans le precieux Sang, pour marquer
+l'union intime qu'il allait contracter avec Dieu par le communion.
+Il dit a haute voix l'Agnus Dei, recita tout bas les trois Oraisons
+prescrites, fit son acte d'indignite; et, les coudes sur l'autel, la
+patene sous le menton, il communia des deux parties de l'hostie a la
+fois. Puis, apres avoir joint les mains a la hauteur de son visage,
+dans une fervente meditation, il recueillit sur le corporal, a
+l'aide de la patene, les saintes parcelles detachees de l'hostie,
+qu'il mit dans le calice. Une parcelle s'etant egalement attachee a
+son pouce, il le frotta du bout de son index. Et, se signant avec le
+calice, portant de nouveau la patene sous son menton, il prit tout
+le precieux Sang, en trois fois, sans quitter des levres le bord de
+la coupe, consommant jusqu'a la derniere goutte le divin Sacrifice.
+
+Vincent s'etait leve pour retourner chercher les burettes sur la
+credence. Mais la porte du couloir qui conduisait au presbytere
+s'ouvrit toute grande, se rabattit contre le mur, livrant passage a
+une belle jeune fille de vingt-deux ans, l'air enfant, qui cachait
+quelque chose dans son tablier.
+
+- Il y en a treize! cria-t-elle. Tous les oeufs etaient bons!
+
+Et entr'ouvrant son tablier, montrant une couvee de poussins qui
+grouillaient, avec leurs plumes naissantes et les points noirs de
+leurs yeux:
+
+- Regardez donc! sont-ils mignons, les amours!... Oh! le petit blanc
+qui monte sur le dos des autres! Et celui-la, le mouchete, qui bat
+deja des ailes!... Les oeufs etaient joliment bons. Pas un de clair!
+
+La Teuse, qui aidait a la messe quand meme, passant les burettes a
+Vincent pour les ablutions, se tourna, dit a haute voix:
+
+- Taisez-vous donc, mademoiselle Desiree! Vous voyez bien que nous
+n'avons pas fini.
+
+Une odeur forte de basse-cour venait par la porte ouverte, soufflant
+comme un ferment d'eclosion dans l'eglise, dans le soleil chaud qui
+gagnait l'autel. Desiree resta un instant debout, toute heureuse du
+petit monde qu'elle portait, regardant Vincent verser le vin de la
+purification, regardant son frere boire ce vin, pour que rien des
+saintes especes ne restat dans sa bouche. Et elle etait encore la,
+lorsqu'il revint tenant le calice a deux mains, afin de recevoir sur
+le pouce et sur l'index, le vin et l'eau de l'ablution, qu'il but
+egalement. Mais la poule, cherchant ses petits, arrivait en
+gloussant, menacait d'entrer dans l'eglise. Alors, Desiree s'en
+alla, avec des paroles maternelles pour les poussins, au moment ou
+le pretre, apres avoir appuye le purificatoire sur les levres, le
+passait sur les bords, puis dans l'interieur du calice.
+
+C'etait la fin, les actions de grace rendues a Dieu. Le servant alla
+chercher une derniere fois le Missel, le rapporta a droite. Le
+pretre remit sur le calice le purificatoire, la patene, la pale;
+puis, il pinca de nouveau les deux larges plis du voile, et posa la
+bourse, dans laquelle il avait plie le corporal. Tout son etre etait
+un ardent remerciement. Il demandait au ciel la remission de ses
+peches, la grace d'une sainte vie, le merite de la vie eternelle. Il
+restait abime dans ce miracle d'amour, dans cette immolation
+continue qui le nourrissait chaque jour du sang et de la chair de
+son Sauveur.
+
+Apres avoir lu les Oraisons, il se tourna, disant:
+
+- Ite, missa est.
+
+- Deo gratias, repondit Vincent.
+
+Puis, s'etant retourne pour baiser l'autel, il revint, la main
+gauche au-dessous de la poitrine, la main droite tendue, benissant
+l'eglise pleine des gaietes du soleil et du tapage des moineaux.
+
+- Benedicat vos omnipotens Deus, Pater et Filius, et Spiritus
+Sanctus.
+
+- Amen, dit le servant en se signant.
+
+Le soleil avait grandi, et les moineaux s'enhardissaient. Pendant
+que le pretre lisait, sur le carton de gauche, l'Evangile de Saint
+Jean, annoncant l'eternite du Verbe, le soleil enflammait l'autel,
+blanchissait les panneaux de faux marbre, mangeait les clartes des
+deux cierges, dont les courtes meches ne faisaient plus que deux
+taches sombres. L'astre triomphant mettait dans sa gloire la croix,
+les chandeliers, la chasuble, le voile du calice, tout cet or
+palissant sous ses rayons. Et lorsque le pretre, prenant le calice,
+faisant une genuflexion, quitta l'autel pour retourner a la
+sacristie, la tete couverte, precede du servant qui remportait les
+burettes et le manuterge, l'astre demeura seul maitre de l'eglise.
+Il s'etait pose a son tour sur la nappe, allumant d'une splendeur la
+porte du tabernacle, celebrant les fecondites de mai. Une chaleur
+montait des dalles. Les murailles badigeonnees, la grande Vierge, le
+grand Christ lui-meme, prenaient un frisson de seve, comme si la
+mort etait vaincue par l'eternelle jeunesse de la terre.
+
+
+
+
+
+III.
+
+La Teuse se hata d'eteindre les cierges. Mais elle s'attarda a
+vouloir chasser les moineaux. Aussi, quand elle rapporta le Missel a
+la sacristie, ne trouva-t-elle plus l'abbe Mouret, qui avait range
+les ornements sacres, apres s'etre lave les mains. Il etait deja
+dans la salle a manger, debout, dejeunant d'une tasse de lait.
+
+- Vous devriez bien empecher votre soeur de jeter du pain dans
+l'eglise, dit la Teuse en entrant. C'est l'hiver dernier qu'elle a
+invente ce joli coup-la. Elle disait que les moineaux avaient froid,
+que le bon Dieu pouvait bien les nourrir... Vous verrez qu'elle
+finira par nous faire coucher avec ses poules et ses lapins.
+
+- Nous aurions plus chaud, repondit gaiement le jeune pretre. Vous
+grondez toujours, la Teuse. Laissez donc notre pauvre Desiree aimer
+ses betes. Elle n'a pas d'autre plaisir, la chere innocente.
+
+La servante se planta au milieu de la piece.
+
+- Oh! vous! reprit-elle, vous accepteriez que les pies elles-memes
+batissent leurs nids dans l'eglise. Vous ne voyez rien, vous trouvez
+tout parfait... Votre soeur est joliment heureuse que vous l'ayez
+prise avec vous, au sortir du seminaire. Pas de pere, pas de mere.
+Je voudrais savoir qui lui permettrait de patauger comme elle le
+fait, dans une basse-cour?
+
+Puis, changeant de ton, s'attendrissant:
+
+- Ca, bien sur, ce serait dommage de la contrarier. Elle est sans
+malice aucune. Elle n'a pas dix ans d'age, bien qu'elle soit une des
+plus fortes filles du pays... Vous savez, je la couche encore, le
+soir, et il faut que je lui raconte des histoires pour l'endormir,
+comme a une enfant.
+
+L'abbe Mouret etait reste debout, achevant sa tasse de lait, les
+doigts un peu rougis par la fraicheur de la salle a manger, une
+grande piece carrelee, peinte en gris, sans autres meubles qu'une
+table et des chaises. La Teuse enleva une serviette, qu'elle avait
+etalee sur un coin de la table, pour le dejeuner.
+
+- Vous ne salissez guere de linge, murmura-t-elle. On dirait que
+vous ne pouvez pas vous asseoir, que vous etes toujours sur le point
+de partir... Ah! si vous aviez connu monsieur Caffin, le pauvre
+defunt cure que vous avez remplace! Voila un homme qui etait
+douillet! Il n'aurait pas digere, s'il avait mange debout... C'etait
+un Normand, de Canteleu, comme moi. Oh' je ne le remercie pas de
+m'avoir amene dans ce pays de loups. Les premiers temps, nous
+sommes-nous ennuyes, bon Dieu! Le pauvre cure avait eu des histoires
+bien desagreables chez nous... Tiens! monsieur Mouret, vous n'avez
+donc pas sucre votre lait? Voila les deux morceaux de sucre.
+
+Le pretre posait sa tasse.
+
+- Oui, j'ai oublie, je crois, dit-il.
+
+La Teuse le regarda en face, en haussant les epaules. Elle plia dans
+la serviette une tartine de pain bis qui etait egalement restee sur
+la table. Puis, comme le cure allait sortir, elle courut a lui,
+s'agenouilla, en criant:
+
+- Attendez, les cordons de vos souliers ne sont seulement pas
+noues... Je ne sais pas comment vos pieds resistent, dans ces
+souliers de paysan. Vous, si mignon, qui avez l'air d'avoir ete
+drolement gate!... Allez, il fallait que l'eveque vous connut bien,
+pour vous donner la cure la plus pauvre du departement.
+
+- Mais, dit le pretre en souriant de nouveau, c'est moi qui ai
+choisi les Artaud... Vous etes bien mauvaise ce matin, la Teuse.
+Est-ce que nous ne sommes pas heureux, ici? Nous avons tout ce qu'il
+nous faut, nous vivons dans une paix de paradis.
+
+Alors, elle se contint, elle rit a son tour, repondant:
+
+- Vous etes un saint homme, monsieur le cure... Venez voir comme ma
+lessive est grasse. Ca vaudra mieux que de nous disputer.
+
+Il du la suivre, car elle menacait de ne pas le laisser sortir, s'il
+ne la complimentait sur sa lessive. Il quittait la salle a manger,
+lorsqu'il se heurta a un platras, dans le corridor.
+
+- Qu'est-ce donc? demanda-t-il.
+
+- Rien, repondit la Teuse, de son air terrible. C'est le presbytere
+qui tombe. Mais vous vous trouvez bien, vous avez tout ce qu'il vous
+faut... Ah! Dieu, les crevasses ne manquent pas. Regardez-moi ce
+plafond. Est-il assez fendu! Si nous ne sommes pas ecrases un de ces
+jours, nous devrons un fameux cierge a notre ange gardien. Enfin,
+puisque ca vous convient... C'est comme l'eglise. Il y a deux ans
+qu'on aurait du remettre les carreaux casses. L'hiver, le bon Dieu
+gele. Puis, ca empecherait d'entrer ces gueux de moineaux. Je
+finirai par coller du papier, moi, je vous en avertis.
+
+- Eh! c'est une idee, murmura le pretre, on pourrait coller du
+papier... Quant aux murs, ils sont plus solides qu'on ne croit. Dans
+ma chambre, le plancher a flechi seulement devant la fenetre. La
+maison nous enterrera tous.
+
+Arrive sous le petit hangar, pres de la cuisine, il s'extasia sur
+l'excellence de la lessive, voulant faire plaisir a la Teuse; il
+fallut meme qu'il la sentit, qu'il mit les doigts dedans. Alors, la
+vieille femme, enchantee, se montra maternelle. Elle ne gronda plus,
+elle courut chercher une brosse, disant:
+
+- Vous n'allez peut-etre pas sortir avec de la boue d'hier a votre
+soutane! Si vous l'aviez laissee sur la rampe, elle serait propre...
+Elle est encore bonne, cette soutane. Seulement relevez-la bien,
+quand vous traversez un champ. Les chardons dechirent tout.
+
+Et elle le faisait tourner, comme un enfant, le secouant des pieds a
+la tete, sous les coups violents de la brosse.
+
+- La, la, c'est assez, dit-il en s'echappant. Veillez sur Desiree,
+n'est-ce pas? Je vais lui dire que je sors.
+
+Mais, a ce moment, une voix claire appela:
+
+- Serge! Serge!
+
+Desiree arrivait en courant, totue rouge de joie, tete nue, ses
+cheveux noirs noues puissamment sur la nuque, avec des mains et des
+bras couverts de fumier, jusqu'aux coudes. Elle nettoyait ses
+poules. Quand elle vit son frere sur le point de sortir, son
+breviaire sous le bras, elle rit plus fort, l'embrassant a pleine
+bouche, rejetant les mains en arriere, pour ne pas le toucher.
+
+- Non, non, balbutiait-elle, je te salirais... Oh! je m'amuse! Tu
+verras les betes, quand tu reviendras.
+
+Et elle se sauva. L'abbe Mouret dit qu'il rentrerait vers onze
+heures, pour le dejeuner. Il partait, lorsque la Teuse, qui l'avait
+accompagne jusqu'au seuil, lui cria ses dernieres recommandations.
+
+- N'oubliez pas de voir Frere Archangias... Passez aussi chez les
+Brichet; la femme est venue hier, toujours pour ce mariage...
+Monsieur le cure, ecoutez donc! J'ai rencontre la Rosalie. Elle ne
+demanderait pas mieux, elle, que d'epouser le grand Fortune. Parlez
+au pere Bambousse, peut-etre qu'il vous ecoutera, maintenant... Et
+ne revenez pas a midi, comme l'autre jour. A onze heures, dites, a
+onze heures, n'est-ce pas?
+
+Mais le pretre ne se tournait plus. Elle rentra, en disant entre ses
+dents:
+
+- Si vous croyez qu'il m'ecoute... Ca n'a pas vingt-six ans, et ca
+n'en fait qu'a sa tete. Bien sur, il en remontrerait pour la
+saintete a un homme de soixante ans; mais il n'a point vecu, il ne
+sait rien, il n'a pas de peine a etre sage comme un cherubin, ce
+mignon-la.
+
+
+
+
+
+IV.
+
+Quand l'abbe Mouret ne sentit plus la Teuse derriere lui il
+s'arreta, heureux d'etre enfin seul. L'eglise etait batie sur un
+tertre peu eleve, qui descendait en pente douce jusqu'au village;
+elle s'allongeait, pareille a une bergerie abandonnee, percee de
+larges fenetres, egayee par des tuiles rouges. Le pretre se
+retourna, jetant un coup d'oeil sur le presbytere, une masure
+grisatre, collee au flanc meme de la nef; puis, comme s'il eut
+craint d'etre repris par l'intarissable bavardage bourdonnant a ses
+oreilles depuis le matin, il remonta a droite, il ne se crut en
+surete que devant le grand portail, ou l'on ne pouvait l'apercevoir
+de la cure. La facade de l'eglise, toute nue, rongee par les soleils
+et les pluies, etait surmontee d'une etroite cage en maconnerie, au
+milieu de laquelle une petite cloche mettait son profil noir; on
+voyait le bout de la corde, entrant dans les tuiles. Six marches
+rompues, a demi enterrees par un bout, menaient a la haute porte
+ronde, crevassee, mangee de poussiere, de rouille, de toiles
+d'araignees, si lamentable sur ses gonds arraches, que les coups de
+vent semblaient devoir entrer, au premier souffle. L'abbe Mouret,
+qui avait des tendresses pour cette ruine, alla s'adosser contre un
+des vantaux, sur le perron. De la, il embrassait d'un coup d'oeil
+tout le pays. Les mains aux yeux, il regarda, il chercha a
+l'horizon.
+
+En mai, une vegetation formidable crevait ce sol de cailloux. Des
+lavandes colossales, des buissons de genevriers, des nappes d'herbes
+rudes, montaient sur le perron, plantaient des bouquets de verdure
+sombre jusque sur les tuiles. La premiere poussee de la seve
+menacait d'emporter l'eglise, dans le dur taillis des plantes
+noueuses. A cette heure matinale, en plein travail de croissance
+c'etait un bourdonnement de chaleur, un long effort silencieux
+soulevant les roches d'un frisson. Mais l'abbe ne sentait pas
+l'ardeur de ces couches laborieuses; il crut que la marche
+basculait, et s'adossa contre l'autre battant de la porte.
+
+Le pays s'etendait a deux lieues, ferme par un mur de collines
+jaunes, que des bois de pins tachaient de noir; pays terrible aux
+landes sechees, aux aretes rocheuses dechirant le sol. Les quelques
+coins de terre labourable etalaient des mares saignantes, des champs
+rouges, ou s'alignaient des files d'amandiers maigres, des tetes
+grises d'oliviers, des trainees de vignes, rayant la campagne de
+leurs souches brunes. On aurait dit qu'un immense incendie avait
+passe la, semant sur les hauteurs les cendres des forets, brulant
+les prairies, laissant son eclat et sa chaleur de fournaise dans les
+creux. A peine, de loin en loin, le vert pale d'un carre de ble
+mettait-il une note tendre. L'horizon restait farouche, sans un
+filet d'eau, mourant de soif, s'envolant par grandes poussieres aux
+moindres haleines. Et, tout au bout, par un coin ecroule des
+collines de l'horizon, on apercevait un lointain de verdures
+humides, une echappee de la vallee voisine, que fecondait la Viorme,
+une riviere descendue des gorges de la Seille.
+
+Le pretre, les yeux eblouis, abaissa les regards sur le village,
+dont les quelques maisons s'en allaient a la debandade, au bas de
+l'eglise. Miserables maisons, faites de pierres seches et de
+planches maconnees, jetees le long d'un etroit chemin, sans rues
+indiquees. Elles etaient au nombre d'une trentaine, les unes tassees
+dans le fumier, noires de misere, les autres plus vastes, plus
+gaies, avec leurs tuiles roses. Des bouts de jardin, conquis sur le
+roc, etalaient des carres de legumes, coupes de haies vives. A cette
+heure, les Artaud etaient vides; pas une femme aux fenetres, pas un
+enfant vautre dans la poussiere; seules, des bandes de poules
+allaient et venaient, fouillant la paille, quetant jusqu'au seuil
+des maisons, dont les portes laissees ouvertes baillaient
+complaisamment au soleil. Un grand chien noir, assis sur son
+derriere, a l'entree du village, semblait le garder.
+
+Une paresse engourdissait peu a peu l'abbe Mouret. Le soleil montant
+le baignait d'une telle tiedeur, qu'il se laissait aller contre la
+porte de l'eglise, envahi par une paix heureuse. Il songeait a ce
+village des Artaud, pousse la, dans les pierres, ainsi qu'une des
+vegetations noueuses de la vallee. Tous les habitants etaient
+parents, tous portaient le meme nom, si bien qu'ils prenaient des
+surnoms des le berceau, pour se distinguer entre eux. Un ancetre, un
+Artaud, etait venu, qui s'etait fixe dans cette lande, comme un
+paria; puis, sa famille avait grandi, avec la vitalite farouche des
+herbes sucant la vie des rochers; sa famille avait fini par etre une
+tribu, une commune, dont les cousinages se perdaient, remontaient a
+des siecles. Ils se mariaient entre eux, dans une promiscuite
+ehontee; on ne citait pas un exemple d'un Artaud ayant amene une
+femme d'un village voisin; les filles seules s'en allaient, parfois.
+Ils naissaient, ils mouraient, attaches a ce coin de terre,
+pullulant sur leur fumier, lentement, avec une simplicite d'arbres
+qui repoussaient de leur semence, sans avoir une idee nette du vaste
+monde, au dela de ces roches jaunes, entre lesquelles ils
+vegetaient. Et pourtant deja, parmi eux, se trouvaient des pauvres
+et des riches; des poules ayant disparu, les poulaillers, la nuit,
+etaient fermes par de gros cadenas; un Artaud avait tue un Artaud,
+un soir, derriere le moulin. C'etait, au fond de cette ceinture
+desolee de collines, un peuple a part, une race nee du sol, une
+humanite de trois cents tetes qui recommencait les temps.
+
+Lui, gardait toute l'ombre morte du seminaire. Pendant des annees,
+il n'avait pas connu le soleil. Il l'ignorait meme encore, les yeux
+fermes, fixes sur l'ame, n'ayant que du mepris pour la nature
+damnee. Longtemps, aux heures de recueillement, lorsque la
+meditation le prosternait, il avait reve un desert d'ermite, quelque
+trou dans une montagne, ou rien de la vie, ni etre, ni plante, ni
+eau, ne le viendrait distraire de la contemplation de Dieu. C'etait
+un elan d'amour pur, une horreur de la sensation physique. La,
+mourant a lui-meme, le dos tourne a la lumiere, il aurait attendu de
+n'etre plus, de se perdre dans la souveraine blancheur des ames. Le
+ciel lui apparaissait tout blanc, d'un blanc de lumiere, comme s'il
+neigeait des lis, comme si toutes les puretes, toutes les
+innocences, toutes les chastetes flambaient. Mais son confesseur le
+grondait, quand il lui racontait ses desirs de solitude, ses besoins
+de candeur divine; il le rappelait aux luttes de l'Eglise, aux
+necessites du sacerdoce. Plus tard, apres son ordination, le jeune
+pretre etait venu aux Artaud, sur sa propre demande, avec l'espoir
+de realiser son reve d'aneantissement humain. Au milieu de cette
+misere, sur ce col sterile, il pourrait se boucher les oreilles aux
+bruits du monde, il vivrait dans le sommeil des saints. Et, depuis
+plusieurs mois, en effet, il demeurait souriant; a peine un frisson
+du village le troublait-il de loin en loin; a peine une morsure plus
+chaude du soleil le prenait-elle a la nuque, lorsqu'il suivait les
+sentiers, tout au ciel, sans entendre l'enfantement continu au
+milieu duquel il marchait.
+
+Le grand chien noir qui gardait les Artaud venait de se decider a
+monter aupres de l'abbe Mouret. Il s'etait assis de nouveau sur son
+derriere, a ses pieds. Mais le pretre restait perdu dans la douceur
+du matin. La veille, il avait commence les exercices du Rosaire de
+Marie; il attribuait la grande joie qui descendait en lui a
+l'intercession de la Vierge aupres de son divin Fils. Et que les
+biens de la terre lui semblaient meprisables! Avec quelle
+reconnaissance il se sentait pauvre! En entrant dans les ordres,
+ayant perdu son pere et sa mere le meme jour, a la suite d'un drame
+dont il ignorait encore les epouvantes, il avait laisse a un frere
+aine toute la fortune. Il ne tenait plus au monde que par sa soeur.
+Il s'etait charge d'elle, pris d'une sorte de tendresse religieuse
+pour sa tete faible. La chere innocente etait si puerile, si petite
+fille, qu'elle lui apparaissait avec la purete de ces pauvres
+d'esprit, auxquels l'Evangile accorde le royaume des cieux.
+Cependant, elle l'inquietait depuis quelque temps; elle devenait
+trop forte, trop saine; elle sentait trop la vie. Mais c'etait a
+peine un malaise. Il passait ses journees dans l'existence
+interieure qu'il s'etait faite, ayant tout quitte pour se donner
+entier. Il fermait la porte de ses sens, cherchait a s'affranchir
+des necessites du corps, n'etait plus qu'une ame ravie par la
+contemplation. La nature ne lui presentait que pieges, qu'ordures;
+il mettait sa gloire a lui faire violence, a la mepriser, a se
+degager de sa boue humaine. Le juste doit etre insense selon le
+monde. Aussi se regardait-il comme un exile sur la terre; il
+n'envisageait que les biens celestes, ne pouvant comprendre qu'on
+mit en balance une eternite de felicite avec quelques heures d'une
+joie perissable. Sa raison le trompait, ses desirs mentaient. Et,
+s'il avancait dans la vertu, c'etait surtout par son humilite et son
+obeissance. Il voulait etre le dernier de tous, soumis a tous, pour
+que la rosee divine tombat sur son coeur comme sur un sable aride;
+il se disait couvert d'opprobre et de confusion, indigne a jamais
+d'etre sauve du peche. Etre humble, c'est croire, c'est aimer. Il ne
+dependait meme plus de lui-meme, aveugle, sourd, chair morte. Il
+etait la chose de Dieu. Alors, de cette abjection ou il s'enfoncait,
+un hosannah l'emportait au-dessus des heureux et des puissants, dans
+le resplendissement d'un bonheur sans fin.
+
+Aux Artaud, l'abbe Mouret avait ainsi trouve les ravissements du
+cloitre, si ardemment souhaites jadis, a chacune de ses lectures de
+l'Imitation. Rien en lui n'avait encore combattu. Il etait parfait,
+des le premier agenouillement, sans lutte, sans secousse, comme
+foudroye par la grace, dans l'oubli absolu de sa chair. Extase de
+l'approche de Dieu que connaissent quelques jeunes pretres; heure
+bienheureuse ou tout se tait, ou les desirs ne sont qu'un immense
+besoin de purete. Il n'avait mis sa consolation chez aucune
+creature. Lorsqu'on croit qu'une chose est tout, on ne saurait etre
+ebranle, et il croyait que Dieu etait tout, que son humilite, son
+obeissance, sa chastete, etaient tout. Il se souvenait d'avoir
+entendu parler de la tentation comme d'une torture abominable qui
+eprouve les plus saints. Lui, souriait. Dieu ne l'avait jamais
+abandonne. Il marchait dans sa foi, ainsi que dans une cuirasse qui
+le protegeait contre les moindres souffles mauvais. Il se rappelait
+qu'a huit ans il pleurait d'amour, dans les coins; il ne savait pas
+qui il aimait; il pleurait, parce qu'il aimait quelqu'un, bien loin.
+Toujours il etait reste attendri. Plus tard, il avait voulu etre
+pretre, pour satisfaire ce besoin d'affection surhumaine qui faisait
+son seul tourment. Il ne voyait pas ou aimer davantage. Il
+contentait la son etre, ses predispositions de race, ses reves
+d'adolescent, ses premiers desirs d'homme. Si la tentation devait
+venir, il l'attendait avec sa serenite de seminariste ignorant. On
+avait tue l'homme en lui, il le sentait, il etait heureux de se
+savoir a part, creature chatree, deviee, marquee de la tonsure ainsi
+qu'une brebis du Seigneur.
+
+
+
+
+
+V.
+
+Cependant, le soleil chauffait la grande porte de l'eglise. Des
+mouches dorees bourdonnaient autour d'une grande fleur qui poussait
+entre deux des marches du perron. L'abbe Mouret, un peu etourdi, se
+decidait a s'eloigner, lorsque le grand chien noir s'elanca, en
+aboyant violemment, vers la grille du petit cimetiere, qui se
+trouvait a gauche de l'eglise. En meme temps une voix apre cria:
+
+- Ah! vaurien, tu manques l'ecole, et c'est dans le cimetiere qu'on
+te trouve!... Ne dis pas non! Il y a un quart d'heure que je te
+surveille.
+
+Le pretre s'avanca. Il reconnut Vincent, qu'un Frere des ecoles
+chretiennes tenait rudement par une oreille. L'enfant se trouvait
+comme suspendu au-dessus d'un gouffre qui longeait le cimetiere, et
+au fond duquel coulait le Mascle, un torrent dont les eaux blanches
+allaient, a deux lieues de la, se jeter dans la Viorne.
+
+- Frere Archangias! dit doucement l'abbe, pour inviter le terrible
+homme a l'indulgence.
+
+Mais le Frere ne lachait pas l'oreille.
+
+- Ah! c'est vous, monsieur le cure, gronda-t-il. Imaginez-vous que
+ce gredin est toujours fourre dans le cimetiere. Je ne sais pas quel
+mauvais coup il peut faire ici... Je devrais le lacher pour qu'il
+allat se casser la tete, la-bas au fond. Ce serait bien fait.
+
+L'enfant ne soufflait mot, cramponne aux broussailles, ses yeux
+sournoisement fermes.
+
+- Prenez garde, Frere Archangias, reprit le pretre; il pourrait
+glisser.
+
+Et il aida lui-meme Vincent a remonter.
+
+- Voyons, mon petit ami, que faisais-tu la? On ne doit pas jouer
+dans les cimetieres.
+
+Le galopin avait ouvert les yeux, s'ecartant peureusement du Frere,
+se mettant sous la protection de l'abbe Mouret.
+
+- Je vais vous dire, murmura-t-il en levant sa tete futee vers celui
+ci. Il y a un nid de fauvettes dans les ronces, dessous cette roche.
+Voici plus de dix jours que je le guette... Alors, comme les petits
+sont eclos, je suis venu, ce matin, apres avoir servi votre messe...
+
+- Un nid de fauvettes! dit Frere Archangias. Attends, attends!
+
+Il s'ecarta, chercha sur une tombe une motte de terre, qu'il revint
+jeter dans les ronces. Mais il manqua le nid. Une seconde motte
+lancee plus adroitement bouscula le frele berceau, jeta les petits
+au torrent.
+
+- De cette facon, continua-t-il en se tapant les mains pour les
+essuyer, tu ne viendras peut-etre plus roder ici comme un paien...
+Les morts iront te tirer les pieds, la nuit, si tu marches encore
+sur eux.
+
+Vincent, qui avait ri de voir le nid faire le plongeon, regarda
+autour de lui, avec le haussement d'epaules d'un esprit fort.
+
+- Oh! je n'ai pas peur, dit-il. Les morts, ca ne bouge plus.
+
+Le cimetiere, en effet, n'avait rien d'effrayant. C'etait un terrain
+nu, ou d'etroites allees se perdaient sous l'envahissement des
+herbes. Des renflements bossuaient la terre, de place en place. Une
+seule pierre, debout, toute neuve, la pierre de l'abbe Caffin,
+mettait sa decoupure blanche, au milieu. Rien autre que des bras de
+croix arraches, des buis seches, de vieilles dalles fendues, mangees
+de mousse. On n'enterrait pas deux fois l'an. La mort ne semblait
+point habiter ce sol vague, ou la Teuse venait, chaque soir, emplir
+son tablier d'herbe pour les lapins de Desiree. Un cypres
+gigantesque, plante a la porte, promenait seul son ombre sur le
+champ desert. Ce cypres, qu'on voyait de trois lieues a la ronde,
+etait connu de toute la contree sous le nom de Solitaire.
+
+- C'est plein de lezards, ajouta Vincent, qui regardait le mur
+crevasse de l'eglise. On s'amuserait joliment...
+
+Mais il sortit d'un bond, en voyant le Frere allonger le pied.
+Celui-ci fit remarquer au cure le mauvais etat de la grille. Elle
+etait toute rongee de rouille, un gond descelle, la serrure brisee.
+
+- On devrait reparer cela, dit-il.
+
+L'abbe Mouret sourit, sans repondre. Et, s'adressant a Vincent, qui
+se battait avec le chien:
+
+- Dis, petit? demanda-t-il, sais-tu ou travaille le pere Bambousse,
+ce matin?
+
+L'enfant jeta un coup d'oeil sur l'horizon.
+
+- Il doit etre a son champ des Olivettes, repondit-il, la main
+tendue vers la gauche... D'ailleurs, Voriau va vous conduire,
+monsieur le cure. Il sait surement ou est son maitre, lui.
+
+Alors, il tapa dans ses mains, criant:
+
+- Eh! Voriau! eh!
+
+Le grand chien noir hesita un instant, la queue battante, cherchant
+a lire dans les yeux du gamin. Puis, aboyant de joie, il descendit
+vers le village. L'abbe Mouret et Frere Archangias le suivirent, en
+causant. Cent pas plus loin, Vincent les quittait sournoisement,
+remontant vers l'eglise, les surveillant, pret a se jeter derriere
+un buisson, s'ils tournaient la tete. Avec une souplesse de
+couleuvre, il se glissa de nouveau dans le cimetiere, ce paradis ou
+il y avait des nids, des lezards, des fleurs.
+
+Cependant, tandis que Voriau les devancait sur la route poudreuse,
+Frere Archangias disait au pretre, de sa voix irritee:
+
+- Laissez donc! monsieur le cure, de la graine de damnes, ces
+crapauds-la! On devrait leur casser les reins, pour les rendre
+agreables a Dieu. Ils poussent dans l'irreligion, comme leurs peres.
+Il y a quinze ans que je suis ici, et je n'ai pas encore pu faire un
+chretien. Des qu'ils sortent de mes mains, bonsoir! Ils sont tout a
+la terre, a leurs vignes, a leurs oliviers. Pas un qui mette le pied
+a l'eglise. Des brutes qui se battent avec leurs champs de
+cailloux!... Menez-moi ca a coups de baton, monsieur le cure, a
+coups de baton!
+
+Puis, reprenant haleine, il ajouta, avec un geste terrible:
+
+- Voyez-vous, ces Artaud, c'est comme ces ronces qui mangent les
+rocs, ici. Il a suffi d'une souche pour que le pays fut empoisonne.
+Ca se cramponne, ca se multiplie, ca vit quand meme. Il faudra le
+feu du ciel, comme a Gomorrhe, pour nettoyer ca.
+
+- On ne doit jamais desesperer des pecheurs, dit l'abbe Mouret, qui
+marchait a petits pas, dans sa paix interieure.
+
+- Non, ceux-la sont au diable, reprit plus violemment le Frere. J'ai
+ete paysan comme eux. Jusqu'a dix-huit ans, j'ai pioche la terre. Et
+plus tard, a l'Institution, j'ai balaye, epluche des legumes, fait
+les plus gros travaux. Ce n'est pas leur rude besogne que je leur
+reproche. Au contraire, Dieu prefere ceux qui vivent dans la
+bassesse... Mais les Artaud se conduisent en betes, voyez-vous! Ils
+sont comme leurs chiens qui n'assistent pas a la messe, qui se
+moquent des commandements de Dieu et de l'Eglise. Ils forniqueraient
+avec leurs pieces de terre, tant ils les aiment!
+
+Voriau, la queue au vent, s'arretait, reprenait son trot, apres
+s'etre assure que les deux hommes le suivaient toujours.
+
+- Il y a des abus deplorables, en effet, dit l'abbe Mouret. Mon
+predecesseur, l'abbe Caffin...
+
+- Un pauvre homme, interrompit le Frere. Il nous est arrive de
+Normandie, a la suite d'une vilaine histoire. Ici, il n'a songe qu'a
+bien vivre; il a tout laisse aller a la debandade.
+
+- Non, l'abbe Caffin a certainement fait ce qu'il a pu; mais il faut
+avouer que ses efforts sont restes a peu pres steriles. Les miens
+eux-memes demeurent le plus souvent sans resultat.
+
+Frere Archangias haussa les epaules. Il marcha un instant en
+silence, dehanchant son grand corps maigre taille a coups de hache.
+Le soleil tapait sur sa nuque, au cuir tanne, mettant dans l'ombre
+sa dure face de paysan, en lame de sabre.
+
+- Ecoutez, monsieur le cure, reprit-il enfin, je suis trop bas pour
+vous adresser des observations; seulement, j'ai presque le double de
+votre age, je connais le pays, ce qui m'autorise a vous dire que
+vous n'arriverez a rien par la douceur... Entendez-vous, le
+catechisme suffit. Dieu n'a pas de misericorde pour les impies. Ils
+les brulent. Tenez-vous-en a cela.
+
+Et comme l'abbe Mouret, la tete penchee, n'ouvrait point la bouche,
+il continua:
+
+- La religion s'en va des campagnes, parce qu'on la fait trop bonne
+femme. Elle a ete respectee tant qu'elle a parle en maitresse sans
+pardon... Je ne sais ce qu'on vous apprend dans les seminaires. Les
+nouveaux cures pleurent comme des enfants avec leurs paroissiens.
+Dieu semble tout change... Je jurerais, monsieur le cure, que vous
+ne savez meme plus votre catechisme par coeur?
+
+Le pretre, blesse de cette volonte qui cherchait a s'imposer si
+rudement, leva la tete, disant avec quelque secheresse:
+
+- C'est bien, votre zele est louable... Mais n'avez-vous rien a me
+dire? Vous etes venu ce matin a la cure, n'est-ce pas?
+
+Frere Archangias repondit brutalement:
+
+- J'avais a vous dire ce que je vous ai dit... Les Artaud vivent
+comme leurs cochons. J'ai encore appris hier que Rosalie, l'ainee du
+pere Bambousse, est grosse. Toutes attendent ca pour se marier.
+Depuis quinze ans, je n'en ai pas connu une qui ne soit allee dans
+les bles avant de passer a l'eglise... Et elles pretendent en riant
+que c'est la coutume du pays!
+
+- Oui, murmura l'abbe Mouret, c'est un grand scandale... Je cherche
+justement le pere Bambousse pour lui parler de cette affaire. Il
+serait desirable, maintenant, que le mariage eut lieu au plus tot...
+Le pere de l'enfant, parait-il, est Fortune, le grand fils des
+Brichet. Malheureusement les Brichet sont pauvres.
+
+- Cette Rosalie! poursuivit le Frere, elle a juste dix-huit ans. Ca
+se perd sur les bancs de l'ecole. Il n'y a pas quatre ans, je
+l'avais encore. Elle etait deja vicieuse... J'ai maintenant sa soeur
+Catherine, une gamine de onze ans qui promet d'etre plus ehontee que
+son ainee. On la rencontre dans tous les trous avec ce petit
+miserable de Vincent... Allez, on a beau leur tirer les oreilles
+jusqu'au sang, la femme pousse toujours en elles. Elles ont la
+damnation dans leurs jupes. Des creatures bonnes a jeter au fumier,
+avec leurs saletes qui empoisonnent! Ca serait un fameux debarras,
+si l'on etranglait toutes les filles a leur naissance.
+
+Le degout, la haine de la femme le firent jurer comme un charretier.
+L'abbe Mouret, apres l'avoir ecoute, la face calme, finit par
+sourire de sa violence. Il appela Voriau, qui s'etait ecarte dans un
+champ voisin.
+
+- Et, tenez! cria Frere Archangias, en montrant un groupe d'enfants
+jouant au fond d'une ravine, voila mes garnements qui manquent
+l'ecole, sous pretexte d'aller aider leurs parents dans les
+vignes!... Soyez sur que cette gueuse de Catherine est au milieu.
+Elle s'amuse a glisser. Vous allez voir ses jupes par-dessus sa
+tete. La, qu'est-ce que je vous disais!... A ce soir, monsieur le
+cure... Attendez, attendez, gredins!
+
+Et il partit en courant, son rabat sale volant sur l'epaule, sa
+grande soutane graisseuse arrachant les chardons. L'abbe Mouret le
+regarda tomber au milieu de la bande des enfants, qui se sauverent
+comme un vol de moineaux effarouches. Mais il avait reussi a saisir
+par les oreilles Catherine et un autre gamin. Il les ramena du cote
+du village, les tenant ferme de ses gros doigts velus, les accablant
+d'injures.
+
+Le pretre reprit sa marche. Frere Archangias lui causait parfois
+d'etranges scrupules; il lui apparaissait dans sa vulgarite, dans sa
+crudite, comme le veritable homme de Dieu, sans attache terrestre,
+tout a la volonte du ciel, humble, rude, l'ordure a la bouche contre
+le peche. Et il se desesperait de ne pouvoir se depouiller davantage
+de son corps, de ne pas etre laid, immonde, puant la vermine des
+saints. Lorsque le Frere l'avait revolte par des paroles trop crues,
+par quelque brutalite trop prompte, il s'accusait ensuite de ses
+delicatesses, de ses fiertes de nature, comme de veritables fautes.
+Ne devait-il pas etre mort a toutes les faiblesses de ce monde?
+Cette fois encore, il sourit tristement, en songeant qu'il avait
+failli se facher, de la lecon emportee du Frere. C'etait l'orgueil,
+pensait-il, qui cherchait a le perdre en lui faisant prendre les
+simples en mepris. Mais, malgre lui, il se sentait soulage d'etre
+seul, de s'en aller a petits pas, lisant son breviaire, delivre de
+cette voix apre qui troublait son reve de tendresse pure.
+
+
+
+
+
+VI.
+
+La route tournait entre des ecroulements de rocs au milieu desquels
+les paysans avaient, de loin en loin, conquis quatre ou cinq metres
+de terre crayeuse, plantee de vieux oliviers. Sous les pieds de
+l'abbe, la poussiere des ornieres profondes avait de legers
+craquements de neige. Parfois, en recevant a la face un souffle plus
+chaud, il levait les yeux de son livre, cherchant d'ou lui venait
+cette caresse; mais son regard restait vague, perdu sans le voir,
+sur l'horizon enflamme, sur les lignes tordues de cette campagne de
+passion, sechee, pamee au soleil, dans un vautrement de femme
+ardente et sterile. Il rabattait son chapeau sur son front, pour
+echapper aux haleines tiedes; il reprenait sa lecture, paisiblement;
+tandis que sa soutane, derriere lui, soulevait une petite fumee, qui
+roulait au ras du chemin.
+
+- Bonjour, monsieur le cure, lui dit un paysan qui passa.
+
+Des bruits de beche, le long des pieces de terre, le sortaient
+encore de son recueillement. Il tournait la tete, apercevait au
+milieu des vignes de grands vieillards noueux, qui le saluaient. Les
+Artaud, en plein soleil, forniquaient avec la terre, selon le mot de
+Frere Archangias. C'etaient des fronts suants apparaissant derriere
+les buissons, des poitrines haletantes se redressant lentement, un
+effort ardent de fecondation, au milieu duquel il marchait de son
+pas si calme d'ignorance. Rien de troublant ne venait jusqu'a sa
+chair du grand labeur d'amour dont la splendide matinee
+s'emplissait.
+
+- Eh! Voriau, on ne mange pas le monde! cria gaiement une voix
+forte, faisant taire le chien qui aboyait violemment.
+
+L'abbe Mouret leva la tete.
+
+- C'est vous, Fortune, dit-il, en s'avancant au bord du champ, dans
+lequel le jeune paysan travaillait. Je voulais justement vous
+parler.
+
+Fortune avait le meme age que le pretre. C'etait un grand garcon,
+l'air hardi, la peau dure deja. Il defrichait un coin de lande
+pierreuse.
+
+- Par rapport, monsieur le cure? demanda-t-il.
+
+- Par rapport a ce qui c'est passe entre Rosalie et vous, repondit
+le pretre.
+
+Fortune se mit a rire. Il devait trouver drole qu'un cure s'occupat
+d'une pareille chose.
+
+- Dame, murmura-t-il, c'est qu'elle a bien voulu. Je ne l'ai pas
+forcee... Tant pis si le pere Bambousse refuse de me la donner! Vous
+avez bien vu que son chien cherchait a me mordre tout a l'heure. Il
+le lanca contre moi.
+
+L'abbe Mouret allait continuer, lorsque le vieil Artaud, dit
+Brichet, qu'il n'avait pas vu d'abord, sortit de l'ombre d'un
+buisson, derriere lequel il mangeait avec sa femme. Il etait petit,
+seche par l'age, la mine humble.
+
+- On vous aura conte des menteries, monsieur le cure, s'ecria-t-il.
+L'enfant est tout pret a epouser la Rosalie... Ces jeunesses sont
+allees ensemble. Ce n'est la faute de personne. Il y en a d'autres
+qui ont fait comme eux et qui n'en ont pas moins bien vecu pour
+cela... L'affaire ne depend pas de nous. Il faut parler a Bambousse.
+C'est lui qui nous meprise, a cause de son argent.
+
+- Oui, nous sommes trop pauvres, gemit la mere Brichet, une grande
+femme pleurnicheuse, qui se leva a son tour. Nous n'avons que ce
+bout de champ, ou le diable fait greler les cailloux, bien sur. Il
+ne nous donne pas du pain... Sans vous, monsieur le cure, la vie ne
+serait pas possible.
+
+La mere Brichet etait la seule devote du village. Quand elle avait
+communie, elle rodait autour de la cure, sachant que la Teuse lui
+gardait toujours une paire de pains de la derniere cuisson. Parfois
+meme, elle emportait un lapin ou une poule, que lui donnait Desiree.
+
+- Ce sont de continuels scandales, reprit le pretre. Il faut que ce
+mariage ait lieu au plus tot.
+
+- Mais tout de suite, quand les autres voudront, dit la vieille
+femme, tres inquiete sur les cadeaux qu'elle recevait. N'est-ce pas?
+Brichet, ce n'est pas nous qui serons assez mauvais chretiens pour
+contrarier monsieur le cure.
+
+Fortune ricanait.
+
+- Moi, je suis tout pret, declara-t-il, et la Rosalie aussi... Je
+l'ai vue hier, derriere le moulin. Nous ne sommes pas faches, au
+contraire. Nous sommes restes ensemble, a rire...
+
+L'abbe Mouret l'interrompit:
+
+- C'est bien. Je vais parler a Bambousse. Il est la, aux Olivettes,
+je crois.
+
+Le pretre s'eloignait, lorsque la mere Brichet lui demanda ce
+qu'etait devenu son cadet Vincent, parti depuis le matin pour aller
+servir la messe. C'etait un galopin qui avait bien besoin des
+conseils de monsieur le cure. Et elle accompagna le pretre pendant
+une centaine de pas, se plaignant de sa misere, des pommes de terre
+qui manquaient, du froid qui avait gele les oliviers, des chaleurs
+qui menacaient de bruler les maigres recoltes. Elle le quitta, en
+lui affirmant que son fils Fortune recitait ses prieres, matin et
+soir.
+
+Voriau, maintenant, devancait l'abbe Mouret. Brusquement, a un
+tournant de la route, il se lanca dans les terres. L'abbe dut
+prendre un petit sentier qui montait sur un coteau. Il etait aux
+Olivettes, le quartier le plus fertile du pays, ou le maire de la
+commune, Artaud, dit Bambousse, possedait plusieurs champs de ble,
+des oliviers et des vignes. Cependant, le chien s'etait jete dans
+les jupes d'une grande fille brune, qui eut un beau rire, en
+apercevant le pretre.
+
+- Est-ce que votre pere est la, Rosalie? lui demanda ce dernier.
+
+- La, tout contre, dit-elle, etendant la main, sans cesser de
+sourire.
+
+Puis, quittant le coin du champ qu'elle sarclait, elle marcha devant
+lui. Sa grossesse, peu avancee, s'indiquait seulement dans un leger
+renflement des hanches. Elle avait le dandinement puissant des
+fortes travailleuses, nu-tete au soleil, la nuque roussie, avec des
+cheveux noirs plantes comme des crins. Ses mains, verdies, sentaient
+les herbes qu'elle arrachait.
+
+- Pere, cria-t-elle, voici monsieur le cure qui vous demande.
+
+Et elle ne s'en retourna pas, effrontee, gardant son rire sournois
+de bete impudique. Bambousse, gras, suant, la face ronde, lacha sa
+besogne pour venir gaiement a la rencontre de l'abbe.
+
+- Je jurerais que vous voulez me parler des reparations de l'eglise,
+dit-il, en tapant ses mains pleines de terre. Eh bien! non, monsieur
+le cure, ce n'est pas possible. La commune n'a pas le sou... Si le
+bon Dieu fournit le platre et les tuiles, nous fournirons les
+macons.
+
+Cette plaisanterie de paysan incredule le fit eclater d'un rire
+enorme. Il se frappa sur les cuisses, toussa, faillit etrangler.
+
+- Ce n'est pas pour l'eglise que je suis venu, repondit l'abbe
+Mouret. Je voulais vous parler de votre fille Rosalie...
+
+- Rosalie? qu'est-ce qu'elle vous a donc fait? demanda Bambousse, en
+clignant les yeux.
+
+La paysanne regardait le jeune pretre avec hardiesse, allant de ses
+mains blanches a son cou de fille, jouissant, cherchant a le faire
+devenir tout rose. Mais lui, crument, la face paisible, comme
+parlant d'une chose qu'il ne sentait point:
+
+- Vous savez ce que je veux dire, pere Bambousse. Elle est grosse,
+il faut la marier.
+
+- Ah! c'est pour ca, murmura le vieux, de son air goguenard. Merci
+de la commission, monsieur le cure. Ce sont les Brichet qui vous
+envoient, n'est-ce pas? La mere Brichet va a la messe, et vous lui
+donnez un coup de main pour caser son fils; ca se comprend... Mais
+moi, je n'entre pas la dedans. L'affaire ne me va pas. Voila tout.
+
+Le pretre surpris, lui expliqua qu'il fallait couper court au
+scandale, qu'il devait pardonner a Fortune, puisque celui-ci voulait
+bien reparer sa faute, enfin que l'honneur de sa fille exigeait un
+prompt mariage.
+
+- Ta, ta, ta, reprit Bambousse en branlant la tete, que de paroles!
+Je garde ma fille, entendez-vous. Tout ca ne me regarde pas... Un
+gueux, ce Fortune. Pas deux liards. Ce serait commode si, pour
+epouser une jeune fille, il suffisait d'aller avec elle. Dame! entre
+jeunesses, on verrait des noces matin et soir... Dieu merci! je ne
+suis pas en peine de Rosalie: on sait ce qui lui est arrive: ca ne
+la rend ni bancale, ni bossue, et elle se mariera avec qui elle
+voudra dans le pays.
+
+- Mais son enfant? interrompit le pretre.
+
+- L'enfant? il n'est pas la, n'est-ce pas? Il n'y sera peut-etre
+jamais... Si elle fait le petit, nous verrons.
+
+Rosalie, voyant comment tournait la demarche du cure, crut devoir
+s'enfoncer les poings dans les yeux en geignant. Elle se laissa meme
+tomber par terre, montrant ses bas bleus qui lui montaient au-dessus
+des genoux.
+
+- Tu vas te taire, chienne! cria le pere devenu furieux.
+
+Et il la traita ignoblement, avec des mots crus, qui la faisaient
+rire en-dessous, sous ses poings fermes.
+
+- Si je te trouve avec ton male, je vous attache ensemble, je vous
+amene comme ca devant le monde... Tu ne veux pas te taire? Attends,
+coquine!
+
+Il ramassa une motte de terre, qu'il lui jeta violemment, a quatre
+pas. La motte s'ecrasa sur son chignon, glissant dans son cou, la
+couvrant de poussiere. Etourdie, elle se leva d'un bond, se sauva,
+la tete entre les mains pour se garantir. Mais Bambousse eut le
+temps de l'atteindre encore avec deux autres mottes: l'une ne fit
+que lui effleurer l'epaule gauche; l'autre lui arriva en pleine
+echine, si rudement, qu'elle tomba sur les genoux.
+
+- Bambousse! s'ecria le pretre, en lui arrachant une poignee de
+cailloux, qu'il venait de prendre.
+
+- Laissez donc! monsieur le cure, dit le paysan. C'etait de la terre
+molle. J'aurais du lui jeter ces cailloux... On voit bien que vous
+ne connaissez pas les filles. Elles sont joliment dures. Je
+tremperais celle-la au fond de notre puits, je lui casserais les os
+a coups de trique, qu'elle n'en irait pas moins a ses saletes! Mais
+je la guette, et si je la surprends!... Enfin, elles sont toutes
+comme cela.
+
+Il se consolait. Il but un coup de vin, a une grande bouteille
+plate, garnie de sparterie, qui chauffait sur la terre ardente. Et,
+retrouvant son gros rire:
+
+- Si j'avais un verre, monsieur le cure, je vous en offrirais de bon
+coeur.
+
+- Alors, demanda de nouveau le pretre, ce mariage?...
+
+- Non, ca ne peut pas se faire, on rirait de moi... Rosalie est
+gaillarde. Elle vaut un homme, voyez-vous. Je serai oblige de louer
+un garcon, le jour ou elle s'en ira... On reparlera de la chose,
+apres la vendange. Et puis, je ne veux pas etre vole. Donnant,
+donnant, n'est-ce pas?
+
+Le pretre resta encore la une grande demi-heure a precher Bambousse,
+a lui parler de Dieu, a lui donner toutes les raisons que la
+situation comportait. Le vieux s'etait remis a la besogne; il
+haussait les epaules, plaisantait, s'entetant davantage. Il finit
+par crier:
+
+- Enfin, si vous me demandiez un sac de ble, vous me donneriez de
+l'argent... Pourquoi voulez-vous que je laisse aller ma fille contre
+rien!
+
+L'abbe Mouret, decourage, s'en alla. Comme il descendait le sentier,
+il apercut Rosalie se roulant sous un olivier avec Voriau, qui lui
+lechait la figure, ce qui la faisait rire. Elle disait au chien:
+
+- Tu me chatouilles, grande bete. Finis donc!
+
+Puis, quand elle vit le pretre, elle fit mine de rougir, elle ramena
+ses vetements, les poings de nouveau dans les yeux. Lui, chercha a
+la consoler, en lui promettant de tenter de nouveaux efforts aupres
+de son pere. Et il ajouta qu'en attendant, elle devait obeir, cesser
+tout rapport avec Fortune, ne pas aggraver son peche davantage.
+
+- Oh! maintenant, murmura-t-elle en souriant de son air effronte, il
+n'y a plus de risque, puisque ca y est.
+
+Il ne comprit pas, il lui peignit l'enfer, ou brulent les vilaines
+femmes. Puis, il la quitta, ayant fait son devoir, repris par cette
+serenite qui lui permettait de passer sans un trouble au milieu des
+ordures de la chair.
+
+
+
+
+
+VII.
+
+La matinee devenait brulante. Dans ce vaste cirque de roches, le
+soleil allumait, des les premiers beaux jours, un flamboiement de
+fournaise. L'abbe Mouret, a la hauteur de l'astre, comprit qu'il
+avait tout juste le temps de rentrer au presbytere, s'il voulait
+etre la a onze heures, pour ne pas se faire gronder par la Teuse.
+Son breviaire lu, sa demarche aupres de Bambousse faite, il s'en
+retournait a pas presses, regardant au loin la tache grise de son
+eglise, avec la haute barre noire que le grand cypres, le Solitaire,
+mettait sur le bleu de l'horizon. Il songeait, dans l'assoupissement
+de la chaleur, a la facon la plus riche possible, dont il
+decorerait, le soir, la chapelle de la Vierge, pour les exercices du
+mois de Marie. Le chemin allongeait devant lui un tapis de poussiere
+doux aux pieds, une purete d'une blancheur eclatante.
+
+A la Croix-Verte, comme l'abbe allait traverser la route qui mene de
+Plassans a la Palud, un cabriolet qui descendait la rampe, l'obligea
+a se garer derriere un tas de cailloux. Il coupait le carrefour,
+lorsqu'une voix l'appela.
+
+- Eh! Serge, eh! mon garcon!
+
+Le cabriolet s'etait arrete, un homme se penchait. Alors, le jeune
+pretre reconnut un de ses oncles, le docteur Pascal Rougon, que le
+peuple de Plassans, ou il soignait les pauvres gens pour rien,
+nommait "monsieur Pascal" tout court. Bien qu'ayant a peine depasse
+la cinquantaine, il etait deja d'un blanc de neige, avec une grande
+barbe, de grands cheveux, au milieu desquels sa belle figure
+reguliere prenait une finesse pleine de bonte.
+
+- C'est a cette heure-ci que tu patauges dans la poussiere, toi!
+dit-il gaiement, en se penchant davantage pour serrer les deux mains
+de l'abbe. Tu n'as donc pas peur des coups de soleil?
+
+- Mais pas plus que vous, mon oncle, repondit le pretre en riant.
+
+- Oh! moi, j'ai la capote de ma voiture. Puis, les malades
+n'attendent pas. On meurt par tous les temps, mon garcon.
+
+Et il lui conta qu'il courait chez le vieux Jeanbernat, l'intendant
+du Paradou, qu'un coup de sang avait frappe dans la nuit. Un voisin,
+un paysan qui se rendait au marche de Plassans, etait venu le
+chercher.
+
+- Il doit etre mort a l'heure qu'il est, continua-t-il. Enfin, il
+faut toujours voir... Ces vieux diables-la ont la vie joliment dure.
+
+Il levait le fouet, lorsque l'abbe Mouret l'arreta.
+
+- Attendez... Quelle heure avez-vous, mon oncle?
+
+- Onze heures moins un quart.
+
+L'abbe hesitait. Il entendait a ses oreilles la voix terrible de la
+Teuse, lui criant que le dejeuner allait etre froid. Mais il fut
+brave, il reprit aussitot:
+
+- Je vais avec vous, mon oncle... Ce malheureux voudra peut-etre se
+reconcilier avec Dieu, a sa derniere heure.
+
+Le docteur Pascal ne put retenir un eclat de rire.
+
+- Lui! Jeanbernat! dit-il, ah! bien! si tu le convertis jamais,
+celui-la!... Ca ne fait rien, viens toujours. Ta vue seule est
+capable de le guerir.
+
+Le pretre monta. Le docteur, qui parut regretter sa plaisanterie, se
+montra tres affectueux, tout en jetant au cheval de legers
+claquements de langue. Il regardait son neveu curieusement, du coin
+de l'oeil, de cet air aigu des savants qui prennent des notes. Il
+l'interrogea, par petites phrases, avec bonhomie, sur sa vie, sur
+ses habitudes, sur le bonheur tranquille dont il jouissait aux
+Artaud. Et, a chaque reponse satisfaisante, il murmurait, comme se
+parlant a lui-meme, d'un ton rassure:
+
+- Allons, tant mieux, c'est parfait.
+
+Il insista surtout sur l'etat de sante du jeune cure. Celui-ci,
+etonne, lui assurait qu'il se portait a merveille, qu'il n'avait ni
+vertiges, ni nausees, ni maux de tete.
+
+- Parfait, parfait, repetait l'oncle Pascal. Au printemps, tu sais,
+le sang travaille. Mais tu es solide, toi... A propos, j'ai vu ton
+frere Octave, a Marseille, le mois passe. Il va partir pour Paris,
+il aura la-bas une belle situation dans le haut commerce. Ah! le
+gaillard, il mene une jolie vie!
+
+- Quelle vie? demanda naivement le pretre.
+
+Le docteur, pour eviter de repondre, claqua de la langue. Puis, il
+reprit:
+
+- Enfin, tout le monde se porte bien, ta tante Felicite, ton oncle
+Rougon, et les autres... Ca n'empeche pas que nous ayons bon besoin
+de tes prieres. Tu es le saint de la famille, mon brave; je compte
+sur toi pour faire le salut de toute la bande.
+
+Il riait, mais avec tant d'amitie, que Serge lui-meme arriva a
+plaisanter.
+
+- C'est qu'il y en a, dans le tas, continua-t-il, qui ne seront pas
+aises a mener en paradis. Tu entendrais de belles confessions, s'ils
+venaient a tour de role... Moi, je n'ai pas besoin qu'ils se
+confessent, je les suis de loin, j'ai leurs dossiers chez moi, avec
+mes herbiers et mes notes de praticien. Un jour, je pourrai etablir
+un tableau d'un fameux interet... On verra, on verra!
+
+Il s'oubliait, pris d'un enthousiasme juvenile pour la science. Un
+coup d'oeil jete sur la soutane de son neveu, l'arreta net.
+
+- Toi, tu es cure, murmura-t-il; tu as bien fait, on est tres
+heureux, cure. Ca t'a pris tout entier, n'est-ce pas? de facon, que
+te voila tourne au bien... Va, tu ne te serais jamais contente
+ailleurs. Tes parents, qui partaient comme toi, ont eu beau faire
+des vilenies; ils sont encore a se satisfaire... Tout est logique la
+dedans, mon garcon. Un pretre complete la famille. C'etait force,
+d'ailleurs. Notre sang devait aboutir la... Tant mieux pour toi, tu
+as eu le plus de chance.
+
+Mais il se reprit, souriant etrangement.
+
+- Non, c'est ta soeur Desiree qui a eu le plus de chance.
+
+Il siffla, donna un coup de fouet, changea de conversation. Le
+cabriolet, apres avoir monte une cote assez roide, filait entre des
+gorges desolees; puis, il arriva sur un plateau, dans un chemin
+creux, longeant une haute muraille interminable. Les Artaud avaient
+disparu; on etait en plein desert.
+
+- Nous approchons, n'est-ce pas? demanda le pretre.
+
+- Voici le Paradou, repondit le docteur, en montrant la muraille. Tu
+n'es donc point encore venu par ici? Nous ne sommes pas a une lieue
+des Artaud... Une propriete qui a du etre superbe, ce Paradou. La
+muraille du parc, de ce cote, a bien deux kilometres. Mais, depuis
+plus de cent ans, tout y pousse a l'aventure.
+
+- Il y a de beaux arbres, fit remarquer l'abbe, en levant la tete,
+surpris des masses de verdure qui debordaient.
+
+- Oui, ce coin-la est tres fertile. Aussi le parc est-il une
+veritable foret, au milieu des roches pelees qui l'entourent...
+D'ailleurs, c'est de la que le Mascle sort. On m'a parle de trois ou
+quatre sources, je crois.
+
+Et, en phrases hachees, coupees d'incidentes etrangeres au sujet, il
+raconta l'histoire du Paradou, une sorte de legende qui courait le
+pays. Du temps de Louis XV, un seigneur y avait bati un palais
+superbe, avec des jardins immenses, des bassins, des eaux
+ruisselantes, des statues, tout un petit Versailles perdu dans les
+pierres, sous le grand soleil du Midi. Mais il n'y etait venu passer
+qu'une saison, en compagnie d'une femme adorablement belle, qui
+mourut la sans doute, car personne ne l'avait vue en sortir. L'annee
+suivante, le chateau brula, les portes du parc furent clouees, les
+meurtrieres des murs elles-memes s'emplirent de terre; si bien que,
+depuis cette epoque lointaine, pas un regard n'etait entre dans ce
+vaste enclos, qui tenait tout un des hauts plateaux des Garrigues.
+
+- Les orties ne doivent pas manquer, dit en riant l'abbe Mouret...
+Ca sent l'humide tout le long de ce mur, vous ne trouvez pas, mon
+oncle?
+
+Puis, apres un silence:
+
+- Et a qui appartient le Paradou, maintenant? demanda-t-il.
+
+- Ma foi, on ne sait pas, repondit le docteur. Le proprietaire est
+venu dans le pays, il y a une vingtaine d'annees. Mais il a ete
+tellement effraye par ce nid a couleuvres, qu'il n'a plus reparu...
+Le vrai maitre est le gardien de la propriete, ce vieil original de
+Jeanbernat, qui a trouve le moyen de se loger dans un pavillon, dont
+les pierres tiennent encore... Tiens, tu vois, cette masure grise,
+la bas, avec ces grandes fenetres mangees de lierre.
+
+Le cabriolet passa devant une grille seigneuriale, toute saignante
+de rouille, garnie a l'interieur de planches maconnees. Les sauts-
+de-loup etaient noirs de ronces. A une centaine de metres, le
+pavillon habite par Jeanbernat se trouvait enclave dans le parc, sur
+lequel une de ses facades donnait. Mais le gardien semblait avoir
+barricade sa demeure, de ce cote; il avait defriche un etroit
+jardin, sur la route; il vivait la, au midi, tournant le dos au
+Paradou, sans paraitre se douter de l'enormite des verdures
+debordant derriere lui.
+
+Le jeune pretre sauta a terre, regardant curieusement, interrogeant
+le docteur qui se hatait d'attacher le cheval a un anneau scelle
+dans le mur.
+
+- Et ce vieillard vit seul, au fond de ce trou perdu? demanda-t-il.
+
+- Oui, completement seul, repondit l'oncle Pascal.
+
+Mais il se reprit.
+
+- Il a avec lui une niece qui lui est tombee sur les bras, une drole
+de fille, une sauvage... Depechons. Tout a l'air mort dans la
+maison.
+
+
+
+
+
+VIII.
+
+Au soleil de midi, la maison dormait, les persiennes closes, dans le
+bourdonnement des grosses mouches qui montaient le long du lierre,
+jusqu'aux tuiles. Une paix heureuse baignait cette ruine
+ensoleillee. Le docteur poussa la porte de l'etroit jardin, qu'une
+haie vive, tres elevee, entourait. La, a l'ombre d'un pan de mur,
+Jeanbernat, redressant sa haute taille, fumait tranquillement sa
+pipe, dans le grand silence, en regardant pousser ses legumes.
+
+- Comment! vous etes debout, farceur! cria le docteur stupefait.
+
+- Vous veniez donc m'enterrer, vous! gronda le vieillard rudement.
+Je n'ai besoin de personne. Je me suis saigne...
+
+Il s'arreta net en apercevant le pretre, et eut un geste si
+terrible, que l'oncle Pascal s'empressa d'intervenir.
+
+- C'est mon neveu, dit-il, le nouveau cure des Artaud, un brave
+garcon... Que diable! nous n'avons pas couru les routes a pareille
+heure pour vous manger, pere Jeanbernat.
+
+Le vieux se calma un peu.
+
+- Je ne veux pas de calotin chez moi, murmura-t-il. Ca suffit pour
+faire crever les gens. Entendez-vous, docteur, pas de drogues et pas
+de pretres quand je m'en irai; autrement, nous nous facherions...
+Qu'il entre tout de meme, celui-la, puisqu'il est votre neveu.
+
+L'abbe Mouret, interdit, ne trouva pas une parole. Il restait
+debout, au milieu d'une allee, a examiner cette etrange figure, ce
+solitaire couture de rides, a la face de brique cuite, aux membres
+seches et tordus comme des paquets de cordes, qui semblait porter
+ses quatre-vingts ans avec un dedain ironique de la vie. Le docteur
+ayant tente de lui prendre le pouls, il se facha de nouveau.
+
+- Laissez-moi donc tranquille! Je vous dis que je me suis saigne
+avec mon couteau! C'est fini, maintenant... Quelle est la brute de
+paysan qui est alle vous deranger? Le medecin, le pretre, pourquoi
+pas les croque-morts?... Enfin, que voulez-vous, les gens sont
+betes. Ca ne va pas nous empecher de boire un coup.
+
+Il servit une bouteille et trois verres, sur une vieille table,
+qu'il sortit, a l'ombre. Les verres remplis jusqu'au bord, il voulut
+trinquer. Sa colere se fondait dans une gaiete goguenarde.
+
+- Ca ne vous empoisonnera pas, monsieur le cure, dit-il. Un verre de
+bon vin n'est pas un peche... Par exemple, c'est bien la premiere
+fois que je trinque avec une soutane, soit dit sans vous offenser.
+Ce pauvre abbe Caffin, votre predecesseur, refusait de discuter avec
+moi... Il avait peur.
+
+Et il eut un large rire, continuant:
+
+- Imaginez-vous qu'il s'etait engage a me prouver que Dieu existe...
+Alors, je ne le rencontrais plus sans le defier. Lui, filait
+l'oreille basse, je vous assure.
+
+- Comment, Dieu n'existe pas! s'ecria l'abbe Mouret, sortant de son
+mutisme.
+
+- Oh! comme vous voudrez, reprit railleusement Jeanbernat. Nous
+recommencerons ensemble, si cela peut vous faire plaisir...
+Seulement, je vous previens que je suis tres fort. Il y a la-haut,
+dans une chambre, quelques milliers de volumes sauves de l'incendie
+du Paradou, tous les philosophes du dix-huitieme siecle, un tas de
+bouquins sur la religion. J'en ai appris de belles, la dedans.
+Depuis vingt ans, je lis ca... Ah! dame, vous trouverez a qui
+parler, monsieur le cure.
+
+Il s'etait leve. D'un long geste, il montra l'horizon entier, la
+terre, le ciel, en repetant solennellement:
+
+- Il n'y a rien, rien, rien... Quand on soufflera sur le soleil, ca
+sera fini.
+
+Le docteur Pascal avait donne un leger coup de coude a l'abbe
+Mouret. Il clignait les yeux, etudiant curieusement le vieillard,
+approuvant de la tete pour le pousser a parler.
+
+- Alors, pere Jeanbernat, vous etes un materialiste? demanda-t-il.
+
+- Eh! je ne suis qu'un pauvre homme, repondit le vieux en rallumant
+sa pipe. Quand le comte de Corbiere, dont j'etais le frere de lait,
+est mort d'une chute de cheval, les enfants m'ont envoye garder ce
+parc de la Belle-au-Bois-dormant, pour se debarrasser de moi.
+J'avais soixante ans, je me croyais fini. Mais la mort m'a oublie.
+Et j'ai du m'arranger un trou... Voyez-vous, lorsqu'on vit tout
+seul, on finit par voir les choses d'une drole de facon. Les arbres
+ne sont plus des arbres, la terre prend des airs de personne
+vivante, les pierres vous racontent des histoires. Des betises,
+enfin. Je sais des secrets qui vous renverseraient. Puis, que
+voulez-vous qu'on fasse, dans ce diable de desert? J'ai lu les
+bouquins, ca m'a plus amuse que la chasse... Le comte, qui sacrait
+comme un paien, m'avait toujours repete: "Jeanbernat, mon garcon, je
+compte bien te retrouver en enfer, pour que tu me serves la-bas
+comme tu m'auras servi la-haut."
+
+Il fit de nouveau son large geste autour de l'horizon, en reprenant:
+
+- Entendez-vous, rien, il n'y a rien... Tout ca, c'est de la farce.
+
+Le docteur Pascal se mit a rire.
+
+- Une belle farce, en tous cas, dit-il. Pere Jeanbernat, vous etes
+un cachottier. Je vous soupconne d'etre amoureux, avec vos airs
+blases. Vous parliez bien tendrement des arbres et des pierres, tout
+a l'heure.
+
+- Non, je vous assure, murmura le vieillard, ca m'a passe.
+Autrefois, c'est vrai, quand je vous ai connu et que nous allions
+herboriser ensemble, j'etais assez bete pour aimer toutes sortes de
+choses, dans cette grande menteuse de campagne. Heureusement que les
+bouquins ont tue ca... Je voudrais que mon jardin fut plus petit; je
+ne sors pas sur la route deux fois par an. Vous voyez ce banc. Je
+passe la mes journees, a regarder pousser mes salades.
+
+- Et vos tournees dans le parc? interrompit le docteur.
+
+- Dans le parc! repeta Jeanbernat d'un air de profonde surprise,
+mais il y a plus de douze ans que je n'y ai mis les pieds! Que
+voulez-vous que j'aille faire, au milieu de ce cimetiere? C'est trop
+grand. C'est stupide, ces arbres qui n'en finissent plus, avec de la
+mousse partout, des statues rompues, des trous dans lesquels on
+manque de se casser le cou a chaque pas. La derniere fois que j'y
+suis alle, il faisait si noir sous les feuilles, ca empoisonnait si
+fort les fleurs sauvages, des souffles si droles passaient dans les
+allees, que j'ai eu comme peur. Et je me suis barricade, pour que le
+parc n'entrat pas ici... Un coin de soleil, trois pieds de laitue
+devant moi, une grande haie qui me barre tout l'horizon, c'est deja
+trop pour etre heureux. Rien, voila ce que je voudrais, rien du
+tout, quelque chose de si etroit, que le dehors ne put venir m'y
+deranger. Deux metres de terre, si vous voulez, pour crever sur le
+dos.
+
+Il donna un coup de poing sur la table, haussant brusquement la
+voix, criant a l'abbe Mouret:
+
+- Allons, encore un coup, monsieur le cure. Le diable n'est pas au
+fond de la bouteille, allez!
+
+Le pretre eprouvait un malaise. Il se sentait sans force pour
+ramener a Dieu cet etrange vieillard, dont la raison lui parut
+singulierement detraquee. Maintenant, il se rappelait certains
+bavardages de la Teuse sur le Philosophe, nom que les paysans des
+Artaud donnaient a Jeanbernat. Des bouts d'histoires scandaleuses
+trainaient vaguement dans sa memoire. Il se leva, faisant un signe
+au docteur, voulant quitter cette maison, ou il croyait respirer une
+odeur de damnation. Mais, dans sa crainte sourde, une singuliere
+curiosite l'attardait. Il restait la, allant au bout du petit
+jardin, fouillant le vestibule du regard, comme pour voir au dela,
+derriere les murs. Par la porte grande ouverte, il n'apercevait que
+la cage noire de l'escalier. Et il revenait, cherchant quelque trou,
+quelque echappee sur cette mer de feuilles, dont il sentait le
+voisinage, a un large murmure qui semblait battre la maison d'un
+bruit de vagues.
+
+- Et la petite va bien? demanda le docteur en prenant son chapeau.
+
+- Pas mal, repondit Jeanbernat. Elle n'est jamais la. Elle disparait
+pendant des matinees entieres... Peut-etre tout de meme qu'elle est
+dans les chambres du haut.
+
+Il leva la tete, il appela:
+
+- Albine! Albine!
+
+Puis, haussant les epaules:
+
+- Ah bien! oui, c'est une fameuse gourgandine... Au revoir, monsieur
+le cure. Tout a votre disposition.
+
+Mais l'abbe Mouret n'eut pas le temps de relever ce defi du
+Philosophe. Une porte venait de s'ouvrir brusquement, au fond du
+vestibule; une trouee eclatante s'etait faite, dans le noir de la
+muraille. Ce fut comme une vision de foret vierge, un enfoncement de
+futaie immense, sous une pluie de soleil. Dans cet eclair, le pretre
+saisit nettement, au loin, des details precis: une grande fleur
+jaune au centre d'une pelouse, une nappe d'eau qui tombait d'une
+haute pierre, un arbre colossal empli d'un vol d'oiseaux; le tout
+noye, perdu, flambant, au milieu d'un tel gachis de verdure, d'une
+debauche telle de vegetation, que l'horizon entier n'etait plus
+qu'un epanouissement. La porte claqua, tout disparut.
+
+- Ah! la gueuse! cria Jeanbernat, elle etait encore dans le Paradou!
+
+Albine riait sur le seuil du vestibule. Elle avait une jupe orange,
+avec un grand fichu rouge attache derriere la taille, ce qui lui
+donnait un air de bohemienne endimanchee. Et elle continuait a rire,
+la tete renversee, la gorge toute gonflee de gaiete, heureuse de ses
+fleurs, des fleurs sauvages tressees dans ses cheveux blonds, nouees
+a son cou, a son corsage, a ses bras minces, nus et dores. Elle
+etait comme un grand bouquet d'une odeur forte.
+
+- Va, tu es belle! grondait le vieux. Tu sens l'herbe, a empester...
+Dirait-on qu'elle a seize ans, cette poupee!
+
+Albine, effrontement, riait plus fort. Le docteur Pascal, qui etait
+son grand ami, se laissa embrasser par elle.
+
+- Alors, tu n'as pas peur dans le Paradou, toi? lui demanda-t-il.
+
+- Peur? de quoi donc? dit-elle avec des yeux etonnes. Les murs sont
+trop hauts, personne ne peut entrer... Il n'y a que moi. C'est mon
+jardin, a moi toute seule. Il est joliment grand. Je n'en ai pas
+encore trouve le bout.
+
+- Et les betes? interrompit le docteur.
+
+- Les betes? elles ne sont pas mechantes, elles me connaissent bien.
+
+- Mais il fait noir sous les arbres?
+
+- Pardi! il y a de l'ombre; sans cela, le soleil me mangerait la
+figure... On est bien a l'ombre, dans les feuilles.
+
+Et elle tournait, emplissant l'etroit jardin du vol de ses jupes,
+secouant cette apre senteur de verdure qu'elle portait sur elle.
+Elle avait souri a l'abbe Mouret, sans honte aucune, sans
+s'inquieter des regards surpris dont il la suivait. Le pretre
+s'etait ecarte. Cette enfant blonde, a la face longue, ardente de
+vie, lui semblait la fille mysterieuse et troublante de cette foret
+entrevue dans une nappe de soleil.
+
+- Dites, j'ai un nid de merles, le voulez-vous? demanda Albine au
+docteur.
+
+- Non, merci, repondit celui-ci en riant. Il faudra le donner a la
+soeur de monsieur le cure, qui aime bien les betes... Au revoir,
+Jeanbernat.
+
+Mais Albine s'etait attaquee au pretre.
+
+- Vous etes le cure des Artaud, n'est-ce pas? Vous avez une soeur?
+J'irai la voir... Seulement, vous ne me parlerez pas de Dieu. Mon
+oncle ne veut pas.
+
+- Tu nous ennuies, va-t-en, dit Jeanbernat en haussant les epaules.
+
+D'un bond de chevre, elle disparut, laissant une pluie de fleurs
+derriere elle. On entendit le claquement d'une porte, puis des rires
+derriere la maison, des rires sonores qui allerent en se perdant,
+comme au galop d'une bete folle lachee dans l'herbe.
+
+- Vous verrez qu'elle finira par coucher dans le Paradou, murmura le
+vieux de son air indifferent.
+
+Et, comme il accompagnait les visiteurs:
+
+- Docteur, reprit-il, si vous me trouviez mort, un de ces quatre
+matins, rendez-moi donc le service de me jeter dans le trou au
+fumier, la, derriere mes salades... Bonsoir, messieurs.
+
+Il laissa retomber la barriere de bois qui fermait la haie. La
+maison reprit sa paix heureuse, au soleil de midi, dans le
+bourdonnement des grosses mouches qui montaient le long du lierre,
+jusqu'aux tuiles.
+
+
+
+
+
+IX.
+
+Cependant, le cabriolet suivait de nouveau le chemin creux, le long
+de l'interminable mur du Paradou. L'abbe Mouret, silencieux, levait
+les yeux, regardait les grosses branches qui se tendaient par-dessus
+ce mur, comme des bras de geants caches. Des bruits venaient du
+parc, des frolements d'ailes, des frissons de feuilles, des bonds
+furtifs cassant les branches, de grands soupirs ployant les jeunes
+pousses, toute une haleine de vie roulant sur les cimes d'un peuple
+d'arbres. Et, parfois, a certain cri d'oiseau qui ressemblait a un
+rire humain, le pretre tournait la tete avec une sorte d'inquietude.
+
+- Une drole de gamine! disait l'oncle Pascal, en lachant un peu les
+guides. Elle avait neuf ans, lorsqu'elle est tombee chez ce paien.
+Un frere a lui, qui s'est ruine, je ne sais plus dans quoi. La
+petite se trouvait en pension quelque part, quand le pere s'est tue.
+C'etait meme une demoiselle, savante deja, lisant, brodant,
+bavardant, tapant sur les pianos. Et coquette donc! Je l'ai vue
+arriver, avec des bas a jour, des jupes brodees, des guimpes, des
+manchettes, un tas de falbalas... Ah bien! les falbalas ont dure
+longtemps!
+
+Il riait. Une grosse pierre faillit faire verser le cabriolet.
+
+- Si je ne laisse pas une roue de ma voiture dans ce gredin de
+chemin! murmura-t-il. Tiens-toi ferme, mon garcon.
+
+La muraille continuait toujours. Le pretre ecoutait.
+
+- Tu comprends, reprit le docteur, que le Paradou, avec son soleil,
+ses cailloux, ses chardons, mangerait une toilette par jour. Il n'a
+fait que trois ou quatre bouchees des belles robes de la petite.
+Elle revenait nue... Maintenant, elle s'habille comme une sauvage.
+Aujourd'hui, elle etait encore possible. Mais il y a des fois ou
+elle n'a guere que ses souliers et sa chemise!... Tu as entendu? le
+Paradou est a elle. Des le lendemain de son arrivee, elle en a pris
+possession. Elle vit la, sautant par le fenetre, lorsque Jeanbernat
+ferme la porte, s'echappant quand meme, allant on ne sait ou, au
+fond de trous perdus, connus d'elle seule... Elle doit mener un joli
+train, dans ce desert.
+
+- Ecoutez donc, mon oncle, interrompit l'abbe Mouret. On dirait un
+trot de bete, derriere cette muraille.
+
+L'oncle Pascal ecouta.
+
+- Non, dit-il au bout d'un silence, c'est le bruit de la voiture,
+contre les pierres... Va, la petite ne tape plus sur les pianos, a
+present. Je crois meme qu'elle ne sait plus lire. Imagine-toi une
+demoiselle retournee a l'etat de vaurienne libre, lachee en
+recreation dans une ile abandonnee. Elle n'a garde que son fin
+sourire de coquette, quand elle veut... Ah! par exemple, si tu sais
+jamais une fille a elever, je ne te conseille pas de la confier a
+Jeanbernat. Il a une facon de laisser agir la nature tout a fait
+primitive. Lorsque je me suis hasarde a lui parler d'Albine, il m'a
+repondu qu'il ne fallait pas empecher les arbres de pousser a leur
+gre. Il est, dit-il, pour le developpement normal des temperaments...
+N'importe, ils sont bien interessants tous les deux. Je ne passe pas
+dans les environs sans leur rendre visite.
+
+Le cabriolet sortait enfin du chemin creux. La, le mur du Paradou
+faisait un coude, se developpant ensuite a perte de vue, sur la
+crete des coteaux. Au moment ou l'abbe Mouret tournait la tete pour
+donner un dernier regard a cette barre grise, dont la severite
+impenetrable avait fini par lui causer un singulier agacement, des
+bruits de branches violemment secouees se firent entendre, tandis
+qu'un bouquet de jeunes bouleaux semblaient saluer les passants, du
+haut de la muraille.
+
+- Je savais bien qu'une bete courait la derriere, dit le pretre.
+
+Mais, sans qu'on vit personne, sans qu'on apercut autre chose, en
+l'air, que les bouleaux balances de plus en plus furieusement, on
+entendit une voix claire, coupee de rires, qui criait:
+
+- Au revoir, docteur! au revoir, monsieur le cure!... J'embrasse
+l'arbre, l'arbre vous envoie mes baisers.
+
+- Eh! c'est Albine, dit le docteur Pascal. Elle aura suivi notre
+voiture au trot. Elle n'est pas embarrassee pour sauter les
+buissons, cette petite fee!
+
+Et criant, a son tour:
+
+- Au revoir, mignonne!... Tu es joliment grande, pour nous saluer
+comme ca.
+
+Les rires redoublerent, les bouleaux saluerent plus bas, semant les
+feuilles au loin, jusque sur la capote du cabriolet:
+
+- Je suis grande comme les arbres, toutes les feuilles qui tombent
+sont des baisers, reprit la voix, changee par l'eloignement, si
+musicale, si fondue dans les haleines roulantes du parc, que le
+jeune pretre resta frissonnant.
+
+La route devenait meilleure. A la descente, les Artaud reparurent,
+au fond de la plaine brulee. Quand le cabriolet coupa le chemin du
+village, l'abbe Mouret ne voulut jamais que son oncle le reconduisit
+a la cure. Il sauta a terre en distant:
+
+- Non, merci, j'aime mieux marcher, cela me fera du bien.
+
+- Comme il te plaira, finit par repondre le docteur.
+
+Puis, lui serrant la main:
+
+- Hein! si tu n'avais que des paroissiens comme cet animal de
+Jeanbernat, tu n'aurais pas souvent a te deranger. Enfin, c'est toi
+qui a voulu venir... Et porte-toi bien. Au moindre bobo, de nuit ou
+de jour, envoie-moi chercher. Tu sais que je soigne toute la famille
+pour rien... Adieu, mon garcon.
+
+
+
+
+
+X.
+
+Quand l'abbe Mouret se retrouva seul, dans la poussiere du chemin,
+il se sentit plus a l'aise. Ces champs pierreux rendaient a son reve
+de rudesse, de vie interieure vecue au desert. Le long du chemin
+creux, les arbres avaient laisse tomber sur sa nuque, des fraicheurs
+inquietantes, que maintenant le soleil ardent sechait. Les maigres
+amandiers, les bles pauvres, les vignes infirmes, aux deux bords de
+la route, l'apaisaient, le tiraient du trouble ou l'avaient jete les
+souffles trop gras du Paradou. Et, au milieu de la clarte aveuglante
+qui coulait du ciel sur cette terre nue, les blasphemes de
+Jeanbernat ne mettaient meme plus une ombre. Il eut une joie vive
+lorsque, en levant la tete, il apercut a l'horizon la barre immobile
+du Solitaire, avec la tache des tuiles roses de l'eglise.
+
+Mais, a mesure qu'il avancait, l'abbe etait pris d'une autre
+inquietude. La Teuse allait le recevoir d'une belle facon, avec son
+dejeuner froid qui devait attendre depuis pres de deux heures. Il
+s'imaginait son terrible visage, le flot de paroles dont elle
+l'accueillerait, les bruits irrites de vaisselle qu'il entendrait
+l'apres-midi entiere. Quand il eut traverse les Artaud, sa peur
+devint si vive, qu'il hesita, pris de lachete, se demandant s'il ne
+serait pas plus prudent de faire le tour et de rentrer par l'eglise.
+Mais, comme il se consultait, la Teuse en personne parut, au seuil
+du presbytere, le bonnet de travers, les poings aux hanches. Il
+courba le dos, il dut monter la pente sous ce regard gros d'orage,
+qu'il sentait peser sur ses epaules.
+
+- Je crois bien que je suis en retard, ma bonne Teuse, balbutia-t-
+il, des le dernier coude du sentier.
+
+La Teuse attendit qu'il fut en face d'elle, tout pres. Alors, elle
+le regarda entre les deux yeux, furieusement; puis, sans rien dire,
+elle se tourna, elle marcha devant lui, jusque dans la salle a
+manger, en tapant ses gros talons, si roidie par la colere, qu'elle
+ne boitait presque plus.
+
+- J'ai eu tant d'affaires! commenca le pretre que cet accueil muet
+epouvantait. Je cours depuis ce matin...
+
+Mais elle lui coupa la parole d'un nouveau regard, si fixe, si
+fache, qu'il eut les jambes comme rompues. Il s'assit, il se mit a
+manger. Elle le servait, avec des secheresses d'automate, risquant
+de casser les assiettes, tant elle les posait avec violence. Le
+silence devenait si formidable, qu'il ne put avaler la troisieme
+bouchee, etrangle par l'emotion.
+
+- Et ma soeur a dejeune? demanda-t-il. Elle a bien fait. Il faut
+toujours dejeuner, lorsque je suis retenu dehors.
+
+Pas de reponse. La Teuse, debout, attendait qu'il eut vide son
+assiette pour la lui enlever. Alors, sentant qu'il ne pourrait
+manger sous cette paire d'yeux implacables qui l'ecrasaient, il
+repoussa son couvert. Ce geste de colere fut comme un coup de fouet,
+qui tira la Teuse de sa roideur entetee. Elle bondit.
+
+- Ah! c'est comme ca! cria-t-elle. C'est encore vous qui vous
+fachez! Eh bien! je m'en vais! Vous allez me payer mon voyage, pour
+que je m'en retourne chez moi. J'en ai assez des Artaud, et de votre
+eglise! et de tout!
+
+Elle retirait son tablier de ses mains tremblantes.
+
+- Vous deviez bien voir que je ne voulais pas parler... Est-ce une
+vie, ca! Il n'y a que les saltimbanques, monsieur le cure, qui font
+ca! Il est onze heures, n'est-ce pas? Vous n'avez pas honte, d'etre
+encore a table a pres de deux heures? Ce n'est pas d'un chretien,
+non, ce n'est pas d'un chretien!
+
+Puis, se plantant devant lui:
+
+- Enfin, d'ou venez-vous? qui avez-vous vu? quelle affaire a pus
+vous retenir?... Vous seriez un enfant qu'on vous donnerait le
+fouet. Un pretre n'est pas a sa place sur les routes, au grand
+soleil, comme les gueux qui n'ont pas de toit... Ah! vous etes dans
+un bel etat, les souliers tout blancs, la soutane perdue de
+poussiere! Qui vous la brossera, votre soutane? qui vous en achetera
+une autre?... Mais parlez donc, dites ce que vous avez fait! Ma
+parole! si l'on ne vous connaissait pas, on finirait par croire de
+droles de choses. Et, voulez-vous que je vous le dise? eh bien! je
+n'en mettrais pas la main au feu. Quand on dejeune a des heures
+pareilles, on peut tout faire.
+
+L'abbe Mouret, soulage, laissait passer l'orage. Il eprouvait comme
+une detente nerveuse, dans les paroles emportees de la vieille
+servante.
+
+- Voyons, ma bonne Teuse, dit-il, vous allez d'abord remettre votre
+tablier.
+
+- Non, non, cria-t-elle, c'est fini, je m'en vais.
+
+Mais lui, se levant, lui noua le tablier a la taille, en riant. Elle
+se debattait, elle begayait:
+
+- Je vous dis que non!... Vous etes un enjoleur. Je lis dans votre
+jeu, je vois bien que vous voulez m'endormir, avec vos paroles
+sucrees... Ou etes-vous alle? Nous verrons ensuite.
+
+Il se remit a table, gaiement, en homme qui a victoire gagnee.
+
+- D'abord, reprit-il, il faut me permettre de manger... Je meurs de
+faim.
+
+- Sans doute, murmura-t-elle, apitoyee. Est-ce qu'il y a du bon
+sens!... Voulez-vous que j'ajoute deux oeufs sur le plat? Ce ne
+serait pas long. Enfin, si vous avez assez... Et tout est froid! Moi
+qui avais tant soigne vos aubergines! Elles sont propres,
+maintenant! On dirait de vieilles semelles... Heureusement que vous
+n'etes pas sur votre bouche, comme ce pauvre monsieur Caffin... Oh!
+ca, vous avez des qualites, je ne le nie pas.
+
+Elle le servait, avec des attentions de mere, tout en bavardant.
+Puis, quand il eut fini, elle courut a la cuisine voir si le cafe
+etait encore chaud. Elle s'abandonnait, elle boitait d'une facon
+extravagante, dans la joie du raccommodement. D'ordinaire, l'abbe
+Mouret redoutait la cafe, qui lui occasionnait de grands troubles
+nerveux; mais, en cette circonstance, voulant sceller la paix, il
+accepta la tasse qu'elle lui apporta. Et comme il s'oubliait un
+instant a table, elle s'assit devant lui, elle repeta doucement, en
+femme que la curiosite torture:
+
+- Ou etes-vous alle, monsieur le cure?
+
+- Mais, repondit-il en souriant, j'ai vu les Brichet, j'ai parle a
+Babousse...
+
+Alors, il fallut qu'il lui racontat ce que les Brichet avaient dit,
+ce qu'avait decide Bambousse, et la mine qu'ils faisaient, et
+l'endroit ou ils travaillaient. Lorsqu'elle connut la reponse du
+pere de Rosalie:
+
+- Pardi! cria-t-elle, si le petit mourait, la grossesse ne
+compterait pas.
+
+Puis, joignant les mains d'un air d'admiration envieuse:
+
+- Avez-vous du bavarder, monsieur le cure! Plus d'une demi-journee
+pour arriver a ce beau resultat!... Et vous etes revenu tout
+doucement? Il devait faire diablement chaud sur la route?
+
+L'abbe; qui s'etait leve, ne repondit pas. Il allait parler du
+Paradou, demander des renseignements. Mais la crainte d'etre
+questionne trop vivement, une sorte de honte vague qu'il ne
+s'avouait pas a lui-meme, le firent garder le silence sur sa visite
+a Jeanbernat. Il coupa court a tout nouvel interrogatoire, en
+demandant:
+
+- Et ma soeur, ou est-elle donc? Je ne l'entends pas.
+
+- Venez, monsieur, dit la Teuse qui se mit a rire, un doigt sur la
+bouche.
+
+Ils entrerent dans la piece voisine, un salon de campagne, tapisse
+d'un papier a grandes fleurs grises d'eteintes, meuble de quatre
+fauteuils et d'un canape tendus d'une etoffe de crin. Sur le canape,
+Desiree dormait, jetee tout de son long, la tete soutenue par ses
+deux poings fermes. Ses jupes pendaient, lui decouvrant les genoux;
+tandis que ses bras leves, nus jusqu'aux coudes, remontaient les
+lignes puissantes de la gorge. Elle avait un souffle un peu fort,
+entre ses levres rouges entr'ouvertes, montrant les dents.
+
+- Hein? dort-elle? murmura la Teuse. Elle ne vous a seulement pas
+entendu me crier vos sottises, tout a l'heure... Dame! elle doit
+etre joliment fatiguee. Imaginez qu'elle a nettoye ses betes jusqu'a
+pres de midi... Quand elle a eu mange, elle est venue tomber la
+comme un plomb. Elle n'a plus bouge.
+
+Le pretre la regarda un instant, avec une grande tendresse.
+
+- Il faut la laisser reposer tant qu'elle voudra, dit-il.
+
+- Bien sur... Est-ce malheureux qu'elle soit si innocente! Voyez
+donc, ces gros bras! Quand je l'habille, je pense toujours a la
+belle femme qu'elle serait devenue. Allez, elle vous aurait donne de
+fiers neveux, monsieur le cure... Vous ne trouvez pas qu'elle
+ressemble a cette grande dame de pierre qui est a la halle au ble de
+Plassans?
+
+Elle voulait parler d'une Cybele allongee sur des gerbes, oeuvre
+d'un eleve de Puget, sculptee au fronton du marche. L'abbe Mouret,
+sans repondre, la poussa doucement hors du salon, en lui
+recommandant de faire le moins de bruit possible. Et, jusqu'au soir,
+le presbytere resta dans un grand silence. La Teuse achevait sa
+lessive, sous le hangar. Le pretre, au fond de l'etroit jardin, son
+breviaire tombe sur les genoux, etait abime dans une contemplation
+pieuse, pendant que des petales roses pleuvaient des pechers en
+fleurs.
+
+
+
+
+
+XI.
+
+Vers six heures, ce fut un brusque reveil. Un tapage de portes
+ouvertes et refermees, au milieu d'eclats de rire, ebranla toute la
+maison, et Desiree parut, les cheveux tombants, les bras toujours
+nus jusqu'aux coudes, criant:
+
+- Serge! Serge!
+
+Puis, quand elle eut apercu son frere dans le jardin, elle accourut,
+elle s'assit un instant par terre, a ses pieds, le suppliant:
+
+- Viens donc voir les betes!... Tu n'as pas encore vu les betes,
+dis! Si tu savais comme elles sont belles, maintenant!
+
+Il se fit beaucoup prier. La basse-cour l'effrayait un peu. Mais
+voyant des larmes dans les yeux de Desiree, il ceda. Alors, elle se
+jeta a son cou, avec une joie soudaine de jeune chien, riant plus
+fort, sans meme s'essuyer les joues.
+
+- Ah! tu es gentil! balbutia-t-elle en l'entrainant. Tu verras les
+poules, les lapins, les pigeons, et mes canards qui ont de l'eau
+fraiche, et ma chevre, dont la chambre est aussi propre que la
+mienne a present... Tu sais, j'ai trois oies et deux dindes. Viens
+vite. Tu verras tout.
+
+Desiree avait alors vingt-deux ans. Grandie a la campagne, chez sa
+nourrice, une paysanne de Saint-Eutrope, elle avait pousse en plein
+fumier. Le cerveau vide, sans pensees graves d'aucune sorte, elle
+profitait du sol gras, du plein air de la campagne, se developpant
+toute en chair, devenant une belle bete, fraiche, blanche, au sang
+rose, a la peau ferme. C'etait comme une anesse de race qui aurait
+eu le don du rire. Bien que pataugeant du matin au soir, elle
+gardait ses attaches fines, les lignes souples de ses reins,
+l'affinement bourgeois de son corps de vierge; si bien qu'elle etait
+une creature a part, ni demoiselle, ni paysanne, une fille nourrie
+de la terre, avec une ampleur d'epaules et un front borne de jeune
+deesse.
+
+Sans doute, ce fut sa pauvrete d'esprit qui la rapprocha des
+animaux. Elle n'etait a l'aise qu'en leur compagnie, entendait mieux
+leur langage que celui des hommes, les soignait avec des
+attendrissements maternels. Elle avait, a defaut de raisonnement
+suivi, un instinct qui la mettait de plain-pied avec eux. Au premier
+cri qu'ils poussaient, elle savait ou etait leur mal. Elle inventait
+des friandises sur lesquelles ils tombaient gloutonnement. Elle
+mettait la paix d'un geste dans leurs querelles, semblait connaitre
+d'un regard leur caractere bon ou mauvais, racontait des histoires
+considerables, donnait des details si abondants, si precis, sur les
+facons d'etre du moindre poussin, qu'elle stupefiait profondement
+les gens pour lesquels un petit poulet ne se distingue en aucune
+facon d'un autre petit poulet. Sa basse-cour etait ainsi devenue
+tout un pays, ou elle regnait en maitresse absolue; un pays d'une
+organisation tres compliquee, trouble par des revolutions, peuple
+des etres les plus differents, dont elle seule connaissait les
+annales. Cette certitude de l'instinct allait si loin, qu'elle
+flairait les oeufs vides d'une couvee, et qu'elle annoncait a
+l'avance le nombre des petits, dans une portee de lapins.
+
+A seize ans, lorsque la puberte etait venue, Desiree n'avait point
+eu les vertiges ni les nausees des autres filles. Elle prit une
+carrure de femme faite, se porta mieux, fit eclater ses robes sous
+l'epanouissement splendide de sa chair. Des lors, elle eut cette
+taille ronde qui roulait librement, ces membres largement assis de
+statue antique, toute cette poussee d'animal vigoureux. On eut dit
+qu'elle tenait au terreau de sa basse-cour, qu'elle sucait la seve
+par ses fortes jambes, blanches et solides comme de jeunes arbres.
+Et, dans cette plenitude, pas un desir charnel ne monta. Elle trouva
+une satisfaction continue a sentir autour d'elle un pullulement. Des
+tas de fumier, des betes accouplees, se degageait un flot de
+generation, au milieu duquel elle goutait les joies de la fecondite.
+Quelque chose d'elle se contentait dans la ponte des poules; elle
+portait ses lapines au male, avec des rires de belle fille calmee;
+elle eprouvait des bonheurs de femme grosse a traire sa chevre. Rien
+n'etait plus sain. Elle s'emplissait innocemment de l'odeur, de la
+chaleur, de la vie. Aucune curiosite depravee ne la poussait a ce
+souci de la reproduction, en face des coqs battant des ailes, des
+femelles en couches, du bouc empoisonnant l'etroite ecurie. Elle
+gardait sa tranquillite de belle bete, son regard clair, vide de
+pensees, heureuse de voir son petit monde se multiplier, ressentant
+un agrandissement de son propre corps, fecondee, identifiee a ce
+point avec toutes ces meres, qu'elle etait comme la mere commune, la
+mere naturelle, laissant tomber de ses doigts, sans un frisson, une
+sueur d'engendrement.
+
+Depuis que Desiree etait aux Artaud, elle passait ses journees en
+pleine beatitude. Enfin, elle contentait le reve de son existence,
+le seul desir qui l'eut tourmentee, au milieu de sa puerilite de
+faible d'esprit. Elle possedait une basse-cour, un trou qu'on lui
+abandonnait, ou elle pouvait faire pousser les betes a sa guise. Des
+lors, elle s'enterra la, batissant elle-meme des cabanes pour les
+lapins, creusant la mare aux canards, tapant des clous, apportant de
+la paille, ne tolerant pas qu'on l'aidat. La Teuse en etait quitte
+pour la debarbouiller. La basse-cour se trouvait situee derriere le
+cimetiere; souvent meme, Desiree devait rattraper, au milieu des
+tombes, quelque poule curieuse, sautee par-dessus le mur. Au fond,
+se trouvait un hangar ou etaient la lapiniere et le poulailler; a
+droite, logeait la chevre, dans une petite ecurie. D'ailleurs, tous
+les animaux vivaient ensemble, les lapins laches avec les poules, la
+chevre prenant des bains de pieds au milieu des canards, les oies,
+les dindes, les pintades, les pigeons fraternisant en compagnie de
+trois chats. Quand elle se montrait a la barriere de bois qui
+empechait tout ce monde de penetrer dans l'eglise, un vacarme
+assourdissant la saluait.
+
+- Hein! les entends-tu? dit-elle a son frere, des la porte de la
+salle a manger.
+
+Mais, lorsqu'elle l'eut fait entrer, en refermant la barriere
+derriere eux, elle fut assaillie si violemment, qu'elle disparut
+presque. Les canards et les oies, claquant du bec, la tiraient par
+ses jupes; les poules goulues sautaient a ses mains qu'elles
+piquaient a grands coups, les lapins se blottissaient sur ses pieds,
+avec des bonds qui lui montaient jusqu'aux genoux; tandis que les
+trois chats lui sautaient sur les epaules, et que la chevre belait,
+au fond de l'ecurie, de ne pouvoir la rejoindre.
+
+- Laissez-moi donc, betes! criait-elle, toute sonore de son beau
+rire, chatouillee par ces plumes, ces pattes, ces becs qui la
+frolaient.
+
+Et elle ne faisait rien pour se debarrasser. Comme elle le disait,
+elle se serait laisse manger, tout cela lui etait doux, de sentir
+cette vie s'abattre contre elle et la mettre dans une chaleur de
+duvet. Enfin, un seul chat s'enteta a vouloir rester sur son dos.
+
+- C'est Moumou, dit-elle. Il a des pattes comme du velours.
+
+Puis, orgueilleusement, montrant la basse-cour a son frere, elle
+ajouta:
+
+- Tu vois comme c'est propre!
+
+La basse-cour, en effet, etait balayee, lavee, ratissee. Mais de ces
+eaux sales remuees, de cette litiere retournee a la fourche,
+s'exhalait une odeur fauve, si pleine de rudesse, que l'abbe Mouret
+se sentit pris a la gorge. Le fumier s'elevait contre le mur du
+cimetiere en un tas enorme qui fumait.
+
+- Hein! quel tas! reprit Desiree, en menant son frere dans la vapeur
+acre. J'ai tout mis la, personne ne m'a aidee... Va, ce n'est pas
+sale. Ca nettoie. Regarde mes bras.
+
+Elle allongeait ses bras, qu'elle avait simplement trempes au fond
+d'un seau d'eau, des bras royaux, d'une rondeur superbe, pousses
+comme des roses blanches et grasses, dans ce fumier.
+
+- Oui, oui, murmura le pretre, tu as bien travaille. C'est tres
+joli, maintenant.
+
+Il se dirigeait vers la barriere; mais elle l'arreta.
+
+- Attends donc! Tu vas tout voir. Tu ne te doutes pas...
+
+Elle l'entraina sous le hangar, devant la lapiniere.
+
+- Il y des petits dans toutes les cases, dit-elle, en tapant les
+mains d'enthousiasme.
+
+Alors, longuement, elle lui expliqua les portees. Il fallut qu'il
+s'accroupit, qu'il mit le nez contre le treillage, pendant qu'elle
+donnait des details minutieux. Les meres, avec leurs grandes
+oreilles anxieuses, les regardaient de biais, soufflantes, clouees
+de peur. Puis, c'etait, dans une case, un trou de poils, au fond
+duquel grouillait un tas vivant, une masse noiratre, indistincte,
+qui avait une grosse haleine, comme un seul corps. A cote, les
+petits se hasardaient au bord du trou, portant des tetes enormes.
+Plus loin, ils etaient deja forts, ils ressemblaient a de jeunes
+rats, furetant, bondissant, le derriere en l'air, tache du bouton
+blanc de la queue. Ceux-la avaient des graces joueuses de bambins,
+faisant le tour des cases au galop, les blancs aux yeux de rubis
+pale, les noirs aux yeux luisants comme des boutons de jais. Et des
+paniques les emportaient brusquement, decouvrant a chaque saut leurs
+pattes minces, roussies par l'urine. Et ils se remettaient en un
+tas, si etroitement, qu'on ne voyait plus les tetes.
+
+- C'est toi qui leur fais peur, disait Desiree. Moi, ils me
+connaissent bien.
+
+Elle les appelait, elle tirait de sa poche quelque croute de pain.
+Les petits lapins se rassuraient, venaient un a un, obliquement, le
+nez frise, se mettant debout contre le grillage. Et elle les
+laissait la, un instant, pour montrer a son frere le duvet rose de
+leur ventre. Puis, elle donnait la croute au plus hardi. Alors,
+toute la bande accourait, se coulait, se serrait, sans se battre;
+trois petits, parfois, mordaient a la meme croute; d'autres se
+sauvaient, se tournaient contre le mur, pour manger tranquilles;
+tandis que les meres, au fond, continuaient a souffler, mefiantes,
+refusant les croutes.
+
+- Ah! les gourmands! cria Desiree, ils mangeraient comme cela
+jusqu'a demain matin!... La nuit, on les entend qui croquent les
+feuilles oubliees.
+
+Le pretre s'etait releve, mais elle ne se lassait point de sourire
+aux chers petits.
+
+- Tu vois, le gros, la-bas, celui qui est tout blanc, avec les
+oreilles noires... Eh bien! il adore les coquelicots. Il les choisit
+tres bien, parmi les autres herbes... L'autre jour, il a eu des
+coliques. Ca le tenait sous les pattes de derriere. Alors, je l'ai
+pris, je l'ai garde au chaud, dans ma poche. Depuis ce temps-la, il
+est joliment gaillard.
+
+Elle allongeait les doigts entre les mailles du treillage, elle leur
+caressait l'echine.
+
+- On dirait un satin, reprit-elle. Ils sont habilles comme des
+princes. Et coquets avec cela! Tiens, en voila un qui est toujours a
+se debarbouiller. Il use ses pattes... Si tu savais comme ils sont
+droles! Moi je ne dis rien, mais je m'apercois bien de leurs
+malices. Ainsi, par exemple, ce gris qui nous regarde, detestait une
+petite femelle, que j'ai du mettre a part. Il y a eu des histoires
+terribles entre eux. Ca serait trop long a conter. Enfin, la
+derniere fois qu'il l'a battue, comme j'arrivais furieuse, qu'est-ce
+que je vois? ce gredin-la, blotti dans le fond, qui avait l'air de
+raler. Il voulait me faire croire que c'etait lui qui avait a se
+plaindre d'elle...
+
+Elle s'interrompit; puis, s'adressant au lapin:
+
+- Tu as beau m'ecouter, tu n'es qu'un gueux!
+
+Et se tournant vers son frere:
+
+- Il entend tout ce que je dis, murmura-t-elle, avec un clignement
+d'yeux.
+
+L'abbe Mouret ne put tenir davantage, dans la chaleur qui montait
+des portees. La vie, grouillant sous ce poil arrache du ventre des
+meres, avait un souffle fort, dont il sentait le trouble a ses
+tempes. Desiree, comme grisee peu a peu, s'egayait davantage, plus
+rose, plus carree dans sa chair.
+
+- Mais rien ne t'appelle! cria-t-elle; tu as l'air de toujours te
+sauver... Et mes petits poussins, donc! Ils sont nes de cette nuit.
+
+Elle prit du riz, elle en jeta une poignee devant elle. La poule,
+avec des gloussements d'appel, s'avanca gravement, suivie de toute
+la bande des poussins, qui avaient un gazouillis et des courses
+folles d'oiseaux egares. Puis, quand ils furent au beau milieu des
+grains de riz, la mere donna de furieux coups de bec, rejetant les
+grains qu'elle cassait, tandis que les petits piquaient devant elle,
+d'un air presse. Ils etaient adorables d'enfance, demi-nus, la tete
+ronde, les yeux vifs comme des pointes d'acier, le bec plante si
+drolement, le duvet retrousse d'une facon si plaisante, qu'ils
+ressemblaient a des joujoux de deux sous. Desiree riait d'aise, a
+les voir.
+
+- Ce sont des amours! balbutiait-elle.
+
+Elle en prit deux, un dans chaque main, les couvrant d'une rage de
+baisers. Et le pretre dut les regarder partout, tandis qu'elle
+disait tranquillement:
+
+- Ce n'est pas facile de reconnaitre les coqs. Moi, je ne me trompe
+pas... Ca, c'est une poule, et ca, c'est encore une poule.
+
+Elle les remit a terre. Mais les autres poules arrivaient, pour
+manger le riz. Un grand coq rouge, aux plumes flambantes, les
+suivait, en levant ses larges pattes avec une majeste circonspecte.
+
+- Alexandre devient superbe, dit l'abbe pour faire plaisir a sa
+soeur.
+
+Le coq s'appelait Alexandre. Il regardait la jeune fille de son oeil
+de braise, la tete tournee, la queue elargie. Puis, il vint se
+planter au bord de ses jupes.
+
+- Il m'aime bien, dit-elle. Moi seule peux le toucher... C'est un
+bon coq. Il a quatorze poules, et je ne trouve jamais un oeuf clair
+dans les couvees... N'est-ce pas, Alexandre?
+
+Elle s'etait baissee. Le coq ne se sauva pas sous sa caresse. Il
+sembla qu'un flot de sang allumait sa crete. Les ailes battantes, le
+cou tendu, il lanca un cri prolonge, qui sonna comme souffle par un
+tube d'airain. A quatre reprises, il chanta, tandis que tous les
+coqs des Artaud repondaient, au loin. Desiree s'amusa beaucoup de la
+mine effaree de son frere.
+
+- Hein! il te casse les oreilles, dit-elle. Il a un fameux gosier...
+Mais, je t'assure, il n'est pas mechant. Ce sont les poules qui sont
+mechantes...
+
+Tu te rappelles la grosse mouchetee, celle qui faisait des oeufs
+jaunes? Avant-hier, elle s'etait ecorche la patte. Quand les autres
+ont vu le sang, elles sont devenues comme folles. Toutes la
+suivaient, la piquaient, lui buvaient le sang, si bien que le soir
+elles lui avaient mange la patte... Je l'ai trouvee la tete derriere
+une pierre, comme une imbecile, ne disant rien, se laissant devorer.
+
+La voracite des poules la laissait riante. Elle raconta d'autres
+cruautes, paisiblement: de jeunes poulets le derriere dechiquete,
+les entrailles videes, dont elle n'avait retrouve que le cou et les
+ailes; une portee de petits chats mangee dans l'ecurie, en quelques
+heures.
+
+- Tu leur donnerais un chretien, continua-t-elle, qu'elles en
+viendraient a bout... Et dures au mal! Elles vivent tres bien avec
+un membre casse.
+
+Elles ont beau avoir des plaies, des trous dans le corps a y fourrer
+le poing, elles n'en avalent pas moins leur soupe. C'est pour cela
+que je les aime; leur chair repousse en deux jours, leur corps est
+toujours chaud comme si elles avaient une provision de soleil sous
+les plumes... Quand je veux les regaler, je leur coupe de la viande
+crue. Et les vers donc! Tu vas voir si elles les aiment.
+
+Elle courut au tas de fumier, trouva un ver qu'elle prit sans
+degout. Les poules se jetaient sur ses mains. Mais elle, tenant le
+ver tres haut, s'amusait de leur gloutonnerie. Enfin, elle ouvrit
+les doigts. Les poules se pousserent, s'abattirent; puis, une
+d'elles se sauva, poursuivie par les autres, le ver au bec. Il fut
+ainsi pris, perdu, repris, jusqu'a ce qu'une poule, donnant un grand
+coup de gosier, l'avala. Alors, toutes s'arreterent net, le cou
+renverse, l'oeil rond, attendant un autre ver. Desiree, heureuse,
+les appelait par leurs noms, leur disait des mots d'amitie; tandis
+que l'abbe Mouret, reculait de quelques pas, en face de cette
+intensite de vie vorace.
+
+- Non, je ne suis pas rassure, dit-il a sa soeur qui voulait lui
+faire peser une poule qu'elle engraissait. Ca m'inquiete, quand je
+touche des betes vivantes.
+
+Il tachait de sourire. Mais Desiree le traita de poltron.
+
+- Eh bien! et mes canards, et mes oies, et mes dindes! Qu'est-ce que
+tu ferais, si tu avais tout cela a soigner?... C'est ca qui est
+sale, les canards. Tu les entends claquer du bec, dans l'eau? Et
+quand ils plongent, on ne voit plus que leur queue, droite comme une
+quille... Les oies et les dindes non plus ne sont pas faciles a
+gouverner. Hein! est-ce amusant, lorsqu'elles marchent, les unes
+toutes blanches, les autres toutes noires, avec leurs grands cous.
+On dirait des messieurs et des dames... En voila encore auxquels je
+ne te conseillerais pas de confier un doigt. Ils te l'avaleraient
+proprement, d'un seul coup... Moi, ils me les embrassent, les
+doigts, tu vois!
+
+Elle eut la parole coupee par un belement joyeux de la chevre, qui
+venait enfin de forcer la porte mal fermee de l'ecurie. En deux
+sauts, la bete fut pres d'elle, pliant sur ses jambes de devant, la
+caressant de ses cornes. Le pretre lui trouva un rire de diable,
+avec sa barbiche pointue et ses yeux troues de biais. Mais Desiree
+la prit par le cou, l'embrassa sur la tete, jouant a courir, parlant
+de la teter. Ca lui arrivait souvent, disait-elle. Quand elle avait
+soif, dans l'ecurie, elle se couchait, elle tetait.
+
+- Tiens, c'est plein de lait, ajouta-t-elle en soulevant les pis
+enormes de la bete.
+
+L'abbe battit des paupieres, comme si on lui eut montre une
+obscenite. Il se souvenait d'avoir vu, dans le cloitre de Saint-
+Saturnin, a Plassans, une chevre de pierre decorant une gargouille,
+qui forniquait avec un moine. Les chevres, puant le bouc, ayant des
+caprices et des entetements de filles, offrant leurs mamelles
+pendantes a tout venant, etaient restees pour lui des creatures de
+l'enfer, suant la lubricite. Sa soeur n'avait obtenu d'en avoir une
+qu'apres des semaines de supplications. Et lui, quand il venait,
+evitait le frolement des longs poils soyeux de la bete, defendait sa
+soutane de l'approche de ses cornes.
+
+- Va, je vais te rendre la liberte, dit Desiree qui s'apercut de son
+malaise croissant. Mais, auparavant, il faut que je te montre encore
+quelque chose... Tu promets de ne pas me gronder? Je ne t'en ai pas
+parle, parce que tu n'aurais pas voulu... Si tu savais comme je suis
+contente!
+
+Elle se faisait suppliante, joignant les mains, posant la tete
+contre l'epaule de son frere.
+
+- Quelque folie encore, murmura celui-ci, qui ne put s'empecher de
+sourire.
+
+- Tu veux bien, dis? reprit-elle, les yeux luisants de joie. Tu ne
+te facheras pas?... Il est si joli!
+
+Et, courant, elle ouvrit une porte basse, sous le hangar. Un petit
+cochon sauta d'un bond dans la cour.
+
+- Oh! le cherubin! dit-elle d'un air de profond ravissement, en le
+regardant s'echapper.
+
+Le petit cochon etait charmant, tout rose, le groin lave par les
+eaux grasses, avec le cercle de crasse que son continuel barbotement
+dans l'auge lui laissait pres des yeux. Il trottait, bousculant les
+poules, accourant pour leur manger ce qu'on leur jetait, emplissant
+l'etroite cour de ses detours brusques. Ses oreilles battaient sur
+ses yeux, son groin ronflait a terre; il ressemblait, sur ses pattes
+minces, a une bete a roulettes. Et, par derriere, sa queue avait
+l'air du bout de ficelle qui servait a l'accrocher.
+
+- Je ne veux pas ici de cet animal! s'ecria le pretre tres
+contrarie.
+
+- Serge, mon bon Serge, supplia de nouveau Desiree, ne sois pas
+mechant... Vois comme il est innocent, le cher petit. Je le
+debarbouillerai, je le tiendrai bien propre. C'est la Teuse qui se
+l'est fait donner pour moi. On ne peut pas le renvoyer maintenant...
+Tiens, il te regarde, il te sent. N'aie pas peur, il ne te mangera
+pas.
+
+Mais elle s'interrompit, prise d'un rire fou. Le petit cochon,
+ahuri, venait de se jeter dans les jambes de la chevre, qu'il avait
+culbutee. Il reprit sa course, criant, roulant, effarant toute la
+basse-cour. Desiree, pour le calmer, dut lui donner une terrine
+d'eau de vaisselle. Alors, il s'enfonca dans la terrine jusqu'aux
+oreilles; il gargouillait, il grognait, tandis que de courts
+frissons passaient sur sa peau rose. Sa queue, defrisee, pendait.
+
+L'abbe Mouret eut un dernier degout a entendre cette eau sale
+remuee. Depuis qu'il etait la, un etouffement le gagnait, des
+chaleurs le brulaient aux mains, a la poitrine, a la face. Peu a peu
+sa tete avait tourne. Maintenant, il sentait dans un meme souffle
+pestilentiel la tiedeur fetide des lapins et des volailles, l'odeur
+lubrique de la chevre, la fadeur grasse du cochon. C'etait comme un
+air charge de fecondation, qui pesait trop lourdement a ses epaules
+vierges. Il lui semblait que Desiree avait grandi, s'elargissant des
+hanches, agitant des bras enormes, balayant de ses jupes, au ras du
+sol, cette senteur puissante dans laquelle il s'evanouissait. Il
+n'eut que le temps d'ouvrir la claie de bois. Ses pieds collaient au
+pave humide encore de fumier, a ce point qu'il se crut retenu par
+une etreinte de la terre. Et le souvenir du Paradou lui revint tout
+d'un coup, avec les grands arbres, les ombres noires, les senteurs
+puissantes, sans qu'il put s'en defendre.
+
+- Te voila tout rouge, a present, dit Desiree en le rejoignant de
+l'autre cote de la barriere. Tu n'es pas content d'avoir tout vu?...
+Les entends-tu crier?
+
+Les betes, en la voyant partir, se poussaient contre les treillages,
+jetaient des cris lamentables. Le petit cochon surtout avait un
+gemissement prolonge de scie qu'on aiguise. Mais, elle, leur faisait
+des reverences, leur envoyait des baisers du bout des doigts, riant
+de les voir tous la, en tas, comme amoureux d'elle. Puis, se serrant
+contre son frere, l'accompagnant au jardin:
+
+- Je voudrais une vache, lui dit-elle a l'oreille, toute
+rougissante.
+
+Il la regarda, refusant deja du geste.
+
+- Non, non, pas maintenant, reprit-elle vivement. Plus tard, je t'en
+reparlerai... Il y aurait de la place dans l'ecurie. Une belle vache
+blanche, avec des taches rousses. Tu verras comme nous aurions du
+bon lait. Une chevre, ca finit par etre trop petit... Et quand la
+vache ferait un veau!
+
+Elle dansait, elle tapait des mains, tandis que le pretre retrouvait
+en elle la basse-cour qu'elle avait emportee dans ses jupes. Aussi
+la laissa-t-il au fond du jardin, assise par terre, en plein soleil,
+devant une ruche dont les abeilles ronflaient comme des balles d'or
+sur son cou, le long de ses bras nus, dans ses cheveux, sans la
+piquer.
+
+
+
+
+
+XII.
+
+Frere Archangias dinait a la cure tous les jeudis. Il venait de
+bonne heure, d'ordinaire, pour causer de la paroisse. C'etait lui
+qui, depuis trois mois, mettait l'abbe au courant, le renseignait
+sur toute la vallee. Ce jeudi-la, en attendant que la Teuse les
+appelat, ils allerent se promener a petits pas, devant l'eglise. Le
+pretre, lorsqu'il raconta son entrevue avec Bambousse, fut tres
+surpris d'entendre le Frere trouver naturelle la reponse du paysan.
+
+- Il a raison, cet homme, disait l'ignorantin. On ne donne pas son
+bien comme ca... La Rosalie ne vaut pas grand'chose; mais c'est
+toujours dur de voir sa fille se jeter a la tete d'un gueux.
+
+- Cependant, reprit l'abbe Mouret, il n'y a que le mariage pour
+faire cesser le scandale.
+
+Le Frere haussa ses fortes epaules. Il eut un rire inquietant.
+
+- Si vous croyez, cria-t-il, que vous allez guerir le pays, avec ce
+mariage!... Avant deux ans, Catherine sera grosse; puis, les autres
+viendront, toutes y passeront. Du moment qu'on les marie, elles se
+moquent du monde... Ces Artaud poussent dans la batardise, comme
+dans leur fumier naturel. Il n'y aurait qu'un remede, je vous l'ai
+dit, tordre le cou aux femelles, si l'on voulait que le pays ne fut
+pas empoisonne... Pas de mari, des coups de baton, monsieur le cure,
+des coups de baton!
+
+Il se calma, il ajouta:
+
+- Laissons chacun disposer de son bien comme il l'entend.
+
+Et il parla de regler les heures du catechisme. Mais l'abbe Mouret
+repondait d'une facon distraite. Il regardait le village, a ses
+pieds, sous le soleil couchant. Les paysans rentraient, des hommes
+muets, marchant lentement, du pas des boeufs harasses qui regagnent
+l'ecurie. Devant les masures, les femmes debout jetaient un appel,
+causaient violemment d'une porte a une autre, tandis que des bandes
+d'enfants emplissaient la route du tapage de leurs gros souliers, se
+poussant, se roulant, se vautrant. Une odeur humaine montait de ce
+tas de maisons branlantes. Et le pretre se croyait encore dans la
+basse-cour de Desiree, en face d'un pullulement de betes sans cesse
+multipliees. Il trouvait la la meme chaleur de generation, les memes
+couches continues, dont la sensation lui avait cause un malaise.
+Vivant depuis le matin dans cette histoire de la grossesse de
+Rosalie, il finissait par penser a cela, aux saletes de l'existence,
+aux poussees de la chair, a la reproduction fatale de l'espece
+semant les hommes comme des grains de ble. Les Artaud etaient un
+troupeau parque entre les quatre collines de l'horizon, engendrant,
+s'etalant davantage sur le sol, a chaque portee des femelles.
+
+- Tenez, cria Frere Archangias, qui s'interrompit pour montrer une
+grande fille se laissant embrasser par son amoureux, derriere un
+buisson, voila encore une gueuse, la-bas!
+
+Il agita ses longs bras noirs, jusqu'a ce qu'il eut mis le couple en
+fuite. Au loin, sur les terres rouges, sur les roches pelees, le
+soleil se mourait, dans une derniere flambee d'incendie. Peu a peu,
+la nuit tomba. L'odeur chaude des lavandes devint plus fraiche,
+apportee par les souffles legers qui se levaient. Il y eut, par
+moments, un large soupir, comme si cette terre terrible, toute
+brulee de passions, se fut enfin calmee, sous la pluie grise du
+crepuscule. L'abbe Mouret, son chapeau a la main, heureux du froid,
+sentait la paix de l'ombre redescendre en lui.
+
+- Monsieur le cure! Frere Archangias! appela la Teuse. Vite! la
+soupe est servie.
+
+C'etait une soupe aux choux, dont la vapeur forte emplissait la
+salle a manger du presbytere. Le Frere s'assit, vidant lentement
+l'enorme assiette que la Teuse venait de poser devant lui. Il
+mangeait beaucoup, avec un gloussement du gosier qui laissait
+entendre la nourriture tomber dans l'estomac. Les yeux sur la
+cuiller, il ne soufflait mot.
+
+- Ma soupe n'est donc pas bonne, monsieur le cure? demanda la
+vieille servante. Vous etes la, a chipoter dans votre assiette.
+
+- Je n'ai guere faim, ma bonne Teuse, repondit le pretre en
+souriant.
+
+- Pardi! ce n'est pas etonnant, quand on fait les cent dix-neuf
+coups!... Vous auriez faim, si vous n'aviez pas dejeune a deux
+heures passees.
+
+Frere Archangias, apres avoir verse dans sa cuiller les quelques
+gouttes de bouillon restees au fond de son assiette, dit posement:
+
+- Il faut etre regulier dans ses repas, monsieur le cure.
+
+Cependant Desiree, qui avait, elle aussi, mange sa soupe,
+serieusement, sans ouvrir les levres, venait de se lever pour suivre
+la Teuse a la cuisine. Le Frere, reste seul avec l'abbe Mouret, se
+taillait de longues bouchees de pain, qu'il avalait, tout en
+attendant le plat.
+
+- Alors, vous avez fait une grande tournee? demanda-t-il.
+
+Le pretre n'eut pas le temps de repondre. Un bruit de pas,
+d'exclamations, de rires sonores, s'eleva au bout du corridor, du
+cote de la cour. Il y eut comme une courte dispute. Une voix de
+flute qui troubla l'abbe, se fachait, parlant vite, se perdant au
+milieu d'une bouffee de gaiete.
+
+- Qu'est-ce donc? dit-il en quittant sa chaise.
+
+Desiree rentra d'un bond. Elle cachait quelque chose sous sa jupe
+retroussee. Elle repetait vivement:
+
+- Est-elle drole! Elle n'a pas voulu venir. Je la tenais par sa
+robe; mais elle est joliment forte, elle m'a echappe.
+
+- De qui parle-t-elle? interrogea la Teuse, qui accourait de la
+cuisine, apportant un plat de pommes de terre, sur lequel
+s'allongeait un morceau de lard.
+
+La jeune fille s'etait assise. Avec des precautions infinies, elle
+tira de dessous sa jupe un nid de merles, ou dormaient trois petits.
+Elle le posa sur son assiette. Des que les petits apercurent la
+lumiere, ils allongerent des cous freles, ouvrant leurs becs
+saignants, demandant a manger. Desiree tapa les mains, charmee,
+prise d'une emotion extraordinaire, en face de ces betes qu'elle ne
+connaissait pas.
+
+- C'est cette fille du Paradou! s'ecria l'abbe, se souvenant
+brusquement.
+
+Le Teuse s'etait approchee de la fenetre.
+
+- C'est vrai, dit-elle. J'aurais du la reconnaitre a sa voix de
+cigale... Ah! la bohemienne! Tenez, elle est restee la-bas, a nous
+espionner.
+
+L'abbe Mouret s'avanca. Il crut voir, en effet, derriere un
+genevrier, la jupe orange d'Albine. Mais Frere Archangias se haussa
+violemment derriere lui, allongeant le poing, branlant sa tete rude,
+tonnant:
+
+- Que le diable te prenne, fille de bandit! Je te trainerai par les
+cheveux autour de l'eglise, si je t'attrape a venir ici tes
+malefices!
+
+Un eclat de rire, frais comme une haleine de la nuit, monta du
+sentier. Puis, il y eut une course legere, un murmure de robe
+coulant sur l'herbe, pareil a un frolement de couleuvre. L'abbe
+Mouret, debout devant la fenetre, suivait au loin une tache blonde
+glissant entre les bois de pins, ainsi qu'un reflet de lune. Les
+souffles qui lui arrivaient de la campagne, avaient ce puissant
+parfum de verdure, cette odeur de fleurs sauvages qu'Albine secouait
+de ses bras nus, de sa taille libre, de ses cheveux denoues.
+
+- Une damnee, une fille de perdition! gronda sourdement Frere
+Archangias, en se remettant a table.
+
+Il mangea gloutonnement son lard, avalant des pommes de terre
+entieres en guise de pain. Jamais la Teuse ne put decider Desiree a
+finir de diner. La grande enfant restait en extase devant le nid de
+merles, questionnant, demandant ce que ca mangeait, si ca faisait
+des oeufs, a quoi on reconnaissait les coqs, chez ces betes-la.
+
+Mais la vieille servante eut comme un soupcon. Elle se posa sur sa
+bonne jambe, regardant le jeune cure dans les yeux.
+
+- Vous connaissez donc les gens du Paradou? dit-elle.
+
+Alors, simplement, il dit la verite, il raconta la visite qu'il
+avait faite au vieux Jeanbernat. La Teuse echangeait des regards
+scandalises avec Frere Archangias. Elle ne repondit d'abord rien.
+Elle tournait autour de la table, boitant furieusement, donnant des
+coups de talon a fendre le plancher.
+
+- Vous auriez bien pu me parler de ces gens, depuis trois mois,
+finit par dire le pretre. J'aurais su au moins chez qui je me
+presentais.
+
+La Teuse s'arreta net, les jambes comme cassees.
+
+- Ne mentez pas, monsieur le cure, begaya-t-elle; ne mentez pas, ca
+augmenterait encore votre peche... Comment osez-vous dire que je ne
+vous ai pas parle du Philosophe, de ce paien qui est le scandale de
+toute la contree! La verite est que vous ne m'ecoutez jamais, quand
+je cause. Ca vous entre par une oreille, ca sort par l'autre... Ah!
+si vous m'ecoutiez, vous vous eviteriez bien des regrets!
+
+- Je vous ai dit aussi un mot de ces abominations, affirma le Frere.
+
+L'abbe Mouret eut un leger haussement d'epaules.
+
+- Enfin, je ne me suis plus souvenu, reprit-il. C'est au Paradou
+seulement que j'ai cru me rappeler certaines histoires...
+D'ailleurs, je me serais rendu quand meme aupres de ce malheureux,
+que je croyais en danger de mort.
+
+Frere Archangias, la bouche pleine, donna un violent coup de couteau
+sur la table, criant:
+
+- Jeanbernat est un chien. Il doit crever comme un chien.
+
+Puis, voyant le pretre protester de la tete, lui coupant la parole:
+
+- Non, non, il n'y a pas de Dieu pour lui, pas de penitence, pas de
+misericorde... Il vaudrait mieux jeter l'hostie aux cochons que de
+la porter a ce gredin.
+
+Il reprit des pommes de terre, les coudes sur la table, le menton
+dans son assiette, machant d'une facon furibonde. La Teuse, les
+levres pincees, toute blanche de colere, se contenta de dire
+sechement:
+
+- Laissez, monsieur le cure n'en veut faire qu'a sa tete, monsieur
+le cure a des secrets pour nous, maintenant.
+
+Un gros silence regna. Pendant un instant, on n'entendit que le
+bruit des machoires du Frere, accompagne de l'etrange ronflement de
+son gosier. Desiree, entourant de ses bras nus le nid de merles
+reste sur son assiette, la face penchee, souriant aux petits, leur
+parlait longuement, tout bas, dans un gazouillis a elle, qu'ils
+semblaient comprendre.
+
+- On dit ce qu'on fait, quand on n'a rien a cacher! cria brusquement
+la Teuse.
+
+Et le silence recommenca. Ce qui exasperait la vieille servante,
+c'etait le mystere que le pretre semblait lui avoir fait de sa
+visite au Paradou. Elle se regardait comme une femme indignement
+trompee. Sa curiosite saignait. Elle se promena autour de la table,
+ne regardant pas l'abbe, ne s'adressant a personne, se soulageant
+toute seule.
+
+- Pardi, voila pourquoi on mange si tard!... On s'en va sans rien
+dire courir la pretentaine, jusqu'a des deux heures de l'apres-midi.
+On entre dans des maisons si mal famees, qu'on n'ose pas meme
+ensuite raconter ce qu'on a fait. Alors, on ment, on trahit tout le
+monde...
+
+- Mais, interrompit doucement l'abbe Mouret, qui s'efforcait de
+manger, pour ne pas facher la Teuse davantage, personne ne m'a
+demande si j'etais alle au Paradou, je n'ai pas eu a mentir.
+
+La Teuse continua, comme si elle n'avait pas entendu:
+
+- On abime sa soutane dans la poussiere, on revient fait comme un
+voleur. Et, si une bonne personne s'interessant a vous, vous
+questionne pour votre bien, on la bouscule, on la traite en femme de
+rien qui n'a pas votre confiance. On se cache comme un sournois, on
+preferait crever que de laisser echapper un mot, on n'a pas meme
+l'attention d'egayer son chez soi en disant ce qu'on a vu.
+
+Elle se tourna vers le pretre, le regarda en face.
+
+- Oui, c'est pour vous, tout ca... Vous etes un cachottier, vous
+etes un mechant homme!
+
+Et elle se mit a pleurer. Il fallut que l'abbe la consolat.
+
+- Monsieur Caffin me disait tout, cria-t-elle encore.
+
+Mais elle se calmait. Frere Archangias achevait un gros morceau de
+fromage, sans paraitre le moins du monde derange par cette scene.
+Selon lui, l'abbe Mouret avait besoin d'etre mene droit; la Teuse
+faisait bien de lui faire sentir la bride. Il vida un dernier verre
+de piquette, se renversa sur sa chaise, digerant.
+
+- Enfin, demanda la vieille servante, qu'est-ce que vous avez vu, au
+Paradou? Racontez-nous, au moins.
+
+L'abbe Mouret, souriant, dit en peu de mots la singuliere facon dont
+Jeanbernat l'avait recu. La Teuse, qui l'accablait de questions,
+poussait des exclamations indignees. Frere Archangias serra les
+poings, les brandit en avant.
+
+- Que le ciel l'ecrase! dit-il; qu'il les brule, lui et sa sorciere!
+
+Alors, l'abbe, a son tour, tacha d'avoir de nouveaux details sur les
+gens du Paradou. Il ecoutait avec une attention profonde le Frere
+qui racontait des faits monstrueux.
+
+- Oui, cette diablesse est venue un matin s'asseoir a l'ecole. Il y
+a longtemps, elle pouvait avoir dix ans. Moi, je la laissai faire;
+je pensai que son oncle l'envoyait pour sa premiere communion.
+Pendant deux mois, elle a revolutionne la classe.
+
+Elle s'etait fait adorer, la coquine! Elle savait des jeux, elle
+inventait des falbalas avec des feuilles d'arbre et des bouts de
+chiffon. Et intelligente, avec cela, comme toutes ces filles de
+l'enfer! Elle etait la plus forte sur le catechisme... Voila qu'un
+matin, le vieux tombe au beau milieu des lecons. Il parlait de
+casser tout, il criait que les pretres lui avaient pris l'enfant. Le
+garde champetre a du venir pour le flanquer a la porte. La petite
+s'etait sauvee. Je la voyais, par la fenetre, dans un champ, en
+face, rire de la fureur de son oncle... Elle venait d'elle-meme a
+l'ecole, depuis deux mois, sans qu'il s'en doutat. Histoire de faire
+battre les montagnes.
+
+- Jamais elle n'a fait sa premiere communion, dit la Teuse, a demi-
+voix, avec un leger frisson.
+
+- Non, jamais, reprit Frere Archangias. Elle doit avoir seize ans.
+Elle grandit comme une bete. Je l'ai vue courir a quatre pattes,
+dans un fourre, du cote de la Palud.
+
+- A quatre pattes, murmura la servante, qui se tourna vers la
+fenetre, prise d'inquietude.
+
+L'abbe Mouret voulut emettre un doute; mais le Frere s'emporta.
+
+- Oui, a quatre pattes! Et elle sautait comme un chat sauvage, les
+jupes troussees, montrant ses cuisses. J'aurais eu un fusil que
+j'aurais pu l'abattre. On tue des betes qui sont plus agreables a
+Dieu... Et, d'ailleurs, on sait bien qu'elle vient miauler toutes
+les nuits autour des Artaud. Elle a des miaulements de gueuse en
+chaleur. Si jamais un homme lui tombait dans les griffes, a celle-
+la, elle ne lui laisserait certainement pas un morceau de peau sur
+les os.
+
+Et toute sa haine de la femme parut. Il ebranla la table d'un coup
+de poing, il cria ses injures accoutumees:
+
+- Elles ont le diable dans le corps. Elles puent le diable; elles le
+puent aux jambes, aux bras, au ventre, partout... C'est ce qui
+ensorcelle les imbeciles.
+
+Le pretre approuva de la tete. La violence de Frere Archangias, la
+tyrannie bavarde de la Teuse, etaient comme des coups de lanieres,
+dont il goutait souvent le cinglement sur ses epaules. Il avait une
+joie pieuse a s'enfoncer dans la bassesse, entre ces mains pleines
+de grossieretes populacieres. La paix du ciel lui semblait au bout
+de ce mepris du monde, de cet encanaillement de tout son etre.
+C'etait une injure qu'il se rejouissait de faire a son corps, un
+ruisseau dans lequel il se plaisait a trainer sa nature tendre.
+
+- Il n'y a qu'ordure, murmura-t-il, en pliant sa serviette.
+
+La Teuse desservait la table. Elle voulut enlever l'assiette, ou
+Desiree avait pose le nid de merles.
+
+- Vous n'allez pas coucher la, mademoiselle, dit-elle. Laissez donc
+ces vilaines betes.
+
+Mais Desiree defendit l'assiette. Elle couvrait le nid de ses bras
+nus, ne riant plus, s'irritant d'etre derangee.
+
+- J'espere qu'on ne va pas garder ces oiseaux, s'ecria Frere
+Archangias. Ca porterait malheur... Il faut leur tordre le cou.
+
+Et il avancait deja ses grosses mains. La jeune fille se leva,
+recula, fremissante, serrant le nid contre sa poitrine. Elle
+regardait le Frere fixement, les levres gonflees, d'un air de louve
+prete a mordre.
+
+- Ne touchez pas les petits, begaya-t-elle. Vous etes laid!
+
+Elle accentua ce mot avec un si etrange mepris, que l'abbe Mouret
+tressaillit, comme si la laideur du Frere l'eut frappe pour la
+premiere fois. Celui-ci s'etait contente de grogner. Il avait une
+haine sourde contre Desiree, dont la belle poussee animale
+l'offensait.
+
+Lorsqu'elle fut sortie, a reculons, sans le quitter des yeux, il
+haussa les epaules, en machant entre les dents une obscenite que
+personne n'entendit.
+
+-Il vaut mieux qu'elle aille se coucher, dit la Teuse. Elle nous
+ennuierait, tout a l'heure, a l'eglise.
+
+- Est-ce qu'on est venu? demanda l'abbe Mouret.
+
+- Il y a beau temps que les filles sont la dehors, avec des brassees
+de feuillages... Je vais allumer les lampes. On pourra commencer
+quand vous voudrez.
+
+Quelques secondes apres, on l'entendit jurer dans la sacristie,
+parce que les allumettes etaient mouillees. Frere Archangias, reste
+seul avec le pretre, demanda d'une voix maussade:
+
+- C'est pour le Mois de Marie?
+
+- Oui, repondit l'abbe Mouret. Ces jours derniers, les filles du
+pays, qui avaient de gros travaux, n'ont pu venir, selon l'usage,
+orner la chapelle de la Vierge. La ceremonie a ete remise a ce soir.
+
+- Un joli usage, marmotta le Frere. Quand je les vois deposer
+chacune leurs rameaux, j'ai envie de les jeter par terre, pour
+qu'elles confessent au moins leurs vilenies, avant de toucher a
+l'autel... C'est une honte de souffrir que des femmes promenent
+leurs robes si pres des saintes reliques.
+
+L'abbe s'excusa du geste. Il n'etait aux Artaud que depuis peu, il
+devait obeir aux coutumes.
+
+- Quand vous voudrez, monsieur le cure? cria la Teuse.
+
+Mais Frere Archangias le retint un instant encore.
+
+- Je m'en vais, reprit-il. La religion n'est pas une fille, pour
+qu'on la mette dans les fleurs et dans les dentelles.
+
+Il marchait lentement vers la porte. Il s'arreta de nouveau, levant
+un de ses doigts velus, ajoutant:
+
+- Mefiez-vous de votre devotion a la Vierge.
+
+
+
+
+
+XIII.
+
+Dans l'eglise, l'abbe Mouret trouva une dizaine de grandes filles,
+tenant des branches d'olivier, de laurier, de romarin. Les fleurs de
+jardin ne poussant guere sur les roches des Artaud, l'usage etait de
+parer l'autel de la Vierge d'une verdure resistante qui durait tout
+le mois de mai. La Teuse ajoutait des giroflees de muraille, dont
+les queues trempaient dans de vieilles carafes.
+
+- Voulez-vous me laisser faire, monsieur le cure? demanda-t-elle.
+Vous n'avez pas l'habitude... Tenez, mettez-vous la, devant l'autel.
+Vous me direz si la decoration vous plait.
+
+Il consentit, et ce fut elle qui dirigea reellement la ceremonie.
+Elle etait montee sur un escabeau; elle rudoyait les grandes filles
+qui s'approchaient tour a tour, avec leurs feuillages.
+
+- Pas si vite, donc! Vous me laisserez bien le temps d'attacher les
+branches. Il ne faut pas que tous ces fagots tombent sur la tete de
+monsieur le cure... Eh bien! Babet, c'est ton tour. Quand tu me
+regarderas, avec tes gros yeux! Il est joli, ton romarin! il est
+jaune comme un chardon. Toutes les bourriques du pays ont donc pisse
+dessus!... A toi, la Rousse. Ah! voila un beau laurier, au moins! Tu
+as pris ca dans ton champ de la Croix-Verte.
+
+Les grandes filles posaient leurs rameaux sur l'autel, qu'elles
+baisaient. Elles restaient un instant contre la nappe, passant les
+branches a la Teuse, oubliant l'air sournoisement recueilli qu'elles
+avaient pris pour monter le degre; elles finissaient par rire, elles
+butaient des genoux, ployaient les hanches au bord de la table,
+enfoncaient la gorge en plein dans le tabernacle. Et, au-dessus
+d'elles, la grande Vierge de platre dore inclinait sa face peinte,
+souriait de ses levres roses au petit Jesus tout nu qu'elle portait
+sur son bras gauche.
+
+- C'est ca, Lisa! cria la Teuse, assieds-toi sur l'autel, pendant
+que tu y es! Veux-tu bien baisser tes jupes! Est-ce qu'on montre ses
+jambes comme ca!... Qu'une de vous s'avise de se vautrer! je lui
+envoie ses branches a travers la figure... Vous ne pouvez donc pas
+me passer cela tranquillement!
+
+Et se tournant:
+
+- Est-ce a votre gout, monsieur le cure? Trouvez-vous que ca aille?
+
+Elle etablissait, derriere la Vierge, une niche de verdure, avec des
+bouts de feuillage qui depassaient, formant berceau, retombant en
+facon de palmes. Le pretre approuvait d'un mot, hasardait une
+observation.
+
+- Je crois, murmura-t-il, qu'il faudrait un bouquet de feuilles plus
+tendres, en haut.
+
+- Sans doute, gronda la Teuse. Elles ne m'apportent que du laurier
+et du romarin... Quelle est celle qui a de l'olivier? Pas une,
+allez! Elles ont peur de perdre quatre olives, ces paiennes-la.
+
+Mais Catherine monta le degre, avec une enorme branche d'olivier,
+sous laquelle elle disparaissait.
+
+- Ah! tu en as, toi, gamine, reprit la vieille servante.
+
+- Pardi, dit une voix, elle l'a vole. J'ai vu Vincent qui cassait la
+branche, pendant qu'elle faisait le guet.
+
+Catherine, furieuse, jura que ce n'etait pas vrai. Elle s'etait
+tournee, sans lacher sa branche, degageant sa tete brune du buisson
+qu'elle portait; elle mentait avec un aplomb extraordinaire,
+inventait une longue histoire pour prouver que l'olivier etait bien
+a elle.
+
+- Et puis, conclut-elle, tous les arbres appartiennent a la sainte
+Vierge.
+
+L'abbe Mouret voulut intervenir. Mais la Teuse demanda si on se
+moquait d'elle, a lui laisser si longtemps les bras en l'air. Et
+elle attacha solidement la branche d'olivier, pendant que Catherine,
+grimpee sur l'escabeau, derriere son dos, contre-faisait la facon
+penible dont elle tournait sa taille enorme, a l'aide de sa bonne
+jambe; ce qui fit sourire le pretre lui-meme.
+
+- La, dit la Teuse, en descendant aupres de celui-ci, pour donner un
+coup d'oeil a son oeuvre; voila le haut termine... Maintenant, nous
+allons mettre des touffes entre les chandeliers, a moins que vous ne
+preferiez une guirlande qui courrait le long des gradins.
+
+Le pretre se decida pour de grosses touffes.
+
+- Allons, avancez, reprit la servante, montee de nouveau sur
+l'escabeau. Il ne faut pas coucher ici... Veux-tu bien baiser
+l'autel, Miette? Est-ce que tu t'imagines etre dans ton ecurie?...
+Monsieur le cure, voyez donc ce qu'elles font, la-bas? Je les
+entends qui rient comme des crevees.
+
+On eleva une des deux lampes, on eclaira le bout noir de l'eglise.
+Sous la tribune, trois grandes filles jouaient a se pousser; une
+d'elles etait tombee la tete dans le benitier, ce qui faisait tant
+rire les autres, qu'elles se laissaient aller par terre pour rire a
+leur aise. Elles revinrent, regardant le cure en dessous, l'air
+heureux d'etre grondees, avec leurs mains ballantes qui leur
+tapaient sur les cuisses.
+
+Mais ce qui facha surtout la Teuse, ce fut d'apercevoir brusquement
+la Rosalie montant a l'autel comme les autres, avec son fagot.
+
+- Veux-tu bien descendre! lui cria-t-elle. Ce n'est pas l'aplomb qui
+te manque, ma fille!... Voyons, plus vite, emporte-moi ton paquet.
+
+- Tiens, pourquoi donc? dit hardiment Rosalie. On ne m'accusera
+peut-etre pas de l'avoir vole.
+
+Les grandes filles se rapprochaient, faisant les betes, echangeant
+des coups d'oeil luisants.
+
+- Va-t'en, repetait la Teuse; ta place n'est pas ici, entends-tu!
+
+Puis, perdant son peu de patience, brutalement, elle lacha un mot
+tres gros, qui fit courir un rire d'aise parmi les paysannes.
+
+- Apres? dit Rosalie. Est-ce que vous savez ce que font les autres?
+Vous n'etes pas allee y voir, n'est-ce pas?
+
+Et elle crut devoir eclater en sanglots. Elle jeta ses rameaux, elle
+se laissa emmener a quelques pas par l'abbe Mouret, qui lui parlait
+tres severement. Il avait tente de faire taire la Teuse, il
+commencait a etre gene au milieu de ces grandes filles ehontees,
+emplissant l'eglise, avec leurs brassees de verdure. Elles se
+poussaient jusqu'au degre de l'autel, l'entouraient d'un coin de
+foret vivante, lui apportaient le parfum rude des bois odorants,
+comme un souffle monte de leurs membres de fortes travailleuses.
+
+- Depechons, depechons, dit-il en tapant legerement dans les mains.
+
+- Pardi! j'aimerais mieux etre dans mon lit, murmura la Teuse; si
+vous croyez que c'est commode d'attacher tous ces bouts de bois!
+
+Cependant, elle avait fini par nouer entre les chandeliers de hauts
+panaches de feuillage. Elle plia l'escabeau, que Catherine alla
+porter derriere le maitre-autel. Elle n'eut plus qu'a planter des
+massifs, aux deux cotes de la table. Les dernieres bottes de verdure
+suffirent a ce bout de parterre; meme il resta des rameaux, dont les
+filles joncherent le sol, jusqu'a la balustrade de bois. L'autel de
+la Vierge etait un bosquet, un enfoncement de taillis, avec une
+pelouse verte, sur le devant.
+
+La Teuse consentit alors a laisser la place a l'abbe Mouret. Celui-
+ci monta a l'autel, tapa de nouveau legerement dans ses mains.
+
+- Mesdemoiselles, dit-il, nous continuerons demain les exercices du
+Mois de Marie. Celles qui ne pourront venir, devront tout au moins
+dire leur chapelet chez elles.
+
+Il s'agenouilla, tandis que les paysannes, avec un grand bruit de
+jupes, se mettaient par terre, s'asseyant sur leurs talons. Elles
+suivirent son oraison d'un marmottement confus, ou percaient des
+rires. Une d'elles, se sentant pincee par derriere, laissa echapper
+un cri, qu'elle tacha d'etouffer dans un acces de toux; ce qui egaya
+tellement les autres, qu'elles resterent un instant a se tordre,
+apres avoir dit Amen, le nez sur les dalles, sans pouvoir se
+relever.
+
+La Teuse renvoya ces effrontees, pendant que le pretre, qui s'etait
+signe, demeurait absorbe devant l'autel, comme n'entendant plus ce
+qui se passait derriere lui.
+
+- Allons, deguerpissez, maintenant, murmurait-elle. Vous etes un tas
+de propres a rien, qui ne savez meme pas respecter le bon Dieu...
+C'est une honte, ca ne s'est jamais vu, des filles qui se roulent
+par terre dans une eglise, comme des betes dans un pre... Qu'est-ce
+que tu fais la-bas, la Rousse? Si je t'en vois pincer une, tu auras
+affaire a moi! Oui, oui, tirez-moi la langue, je dirai tout a
+monsieur le cure. Dehors, dehors, coquines!
+
+Elle les refoulait lentement vers la porte, galopant autour d'elles,
+boitant d'une facon furibonde. Elle avait reussi a les faire sortir
+jusqu'a la derniere, lorsqu'elle apercut Catherine tranquillement
+installee dans le confessionnal avec Vincent; ils mangeaient quelque
+chose, d'un air ravi. Elle les chassa. Et comme elle allongeait le
+cou hors de l'eglise, avant de fermer la porte, elle vit la Rosalie
+se pendre aux epaules du grand Fortune qui l'attendait; tous deux se
+perdirent dans le noir, du cote du cimetiere, avec un bruit affaibli
+de baisers.
+
+- Et ca presente a l'autel de la Vierge! begaya-t-elle, en poussant
+les verrous. Les autres ne valent pas mieux, je le sais bien. Toutes
+des gourgandines qui sont venues ce soir, avec leurs fagots,
+histoire de rire et de se faire embrasser par les garcons, a la
+sortie! Demain, pas une ne se derangera; monsieur le cure pourra
+bien dire ses Ave tout seul... On n'apercevra plus que les gueuses
+qui auront des rendez-vous.
+
+Elle bousculait les chaises, les remettait en place, regardait si
+rien de suspect ne trainait, avant de monter se coucher. Elle
+ramassa dans le confessionnal une poignee de pelures de pomme,
+qu'elle jeta derriere le maitre-autel. Elle trouva egalement un bout
+de ruban arrache de quelque bonnet, avec une meche de cheveux noirs,
+dont elle fit un petit paquet, pour ouvrir une enquete.
+
+A cela pres, l'eglise lui parut en bon ordre. La veilleuse avait de
+l'huile pour la nuit, les dalles du choeur pouvaient aller jusqu'au
+samedi sans etre lavees.
+
+- Il est pres de dix heures, monsieur le cure, dit-elle en
+s'approchant du pretre toujours agenouille. Vous feriez bien de
+monter.
+
+Il ne repondit pas, il se contenta d'incliner doucement la tete.
+
+- Bon, je sais ce que ca veut dire, continua la Teuse. Dans une
+heure, il sera encore la, sur la pierre, a se donner des coliques...
+Je m'en vais, parce que je l'ennuie. N'importe, ca na guere de bon
+sens: dejeuner quand les autres dinent, se coucher a l'heure ou les
+poules se levent!... Je vous ennuie, n'est-ce pas? monsieur le cure.
+Bonsoir. Vous n'etes guere raisonnable, allez!
+
+Elle se decidait a partir; mais elle revint eteindre une des deux
+lampes, en murmurant que de prier si tard "c'etait la mort a
+l'huile". Enfin, elle s'en alla, apres avoir essuye de sa manche la
+nappe du maitre-autel, qui lui parut grise de poussiere. L'abbe
+Mouret, les yeux leves, les bras serres contre la poitrine, etait
+seul.
+
+
+
+
+
+XIV.
+
+Eclairee d'une seule lampe brulant sur l'autel de la Vierge, au
+milieu des verdures, l'eglise s'emplissait, aux deux bouts, de
+grandes ombres flottantes. La chaire jetait un pan de tenebre
+jusqu'aux solives du plafond. Le confessionnal faisait une masse
+noire, decoupant sous la tribune le profil etrange d'une guerite
+crevee. Toute la lumiere, adoucie, comme verdie par les feuillages,
+dormait sur la grande Vierge doree, qui semblait descendre d'un air
+royal, portee par le nuage ou se jouaient des tetes d'anges ailees.
+On eut dit, a voir la lampe ronde luire au milieu des branches, une
+lune pale se levant au bord d'un bois, eclairant quelque souveraine
+apparition, une princesse du ciel, couronnee d'or, vetue d'or, qui
+aurait promene la nudite de son divin enfant au fond du mystere des
+allees. Entre les feuilles, le long des hauts panaches, dans le
+large berceau ogival, et jusque sur les rameaux jetes a terre, des
+rayons d'astres coulaient, assoupis, pareils a cette pluie laiteuse
+qui penetre les buissons, par les nuits claires. Des bruits vagues,
+des craquements venaient des deux bouts sombres de l'eglise; la
+grande horloge, a gauche du choeur, battait lentement, avec une
+haleine grosse de mecanique endormie. Et la vision radieuse, la Mere
+aux minces bandeaux de cheveux chatains, comme rassuree par la paix
+nocturne de la nef, descendait davantage, courbait a peine l'herbe
+des clairieres, sous le vol leger de son nuage.
+
+L'abbe Mouret la regardait. C'etait l'heure ou il aimait l'eglise.
+Il oubliait le Christ lamentable, le supplicie barbouille d'ocre et
+de laque, qui agonisait derriere lui, a la chapelle des Morts. Il
+n'avait plus la distraction de la clarte crue des fenetres, des
+gaietes du matin entrant avec le soleil, de la vie du dehors, des
+moineaux et des branches envahissant la nef par les carreaux casses.
+A cette heure de nuit, la nature etait morte, l'ombre tendait de
+crepe les murs blanchis, la fraicheur lui mettait aux epaules un
+cilice salutaire; il pouvait s'aneantir dans l'amour absolu, sans
+que le jeu d'un rayon, la caresse d'un souffle ou d'un parfum, le
+battement d'une aile d'insecte, vint le tirer de sa joie d'aimer. Sa
+messe du matin ne lui avait jamais donne les delices surhumains de
+ses prieres du soir.
+
+Les levres balbutiantes, l'abbe Mouret regardait la grande Vierge.
+Il la voyait venir a lui, du fond de sa niche verte, dans une
+splendeur croissante. Ce n'etait plus un clair de lune roulant a la
+cime des arbres. Elle lui semblait vetue de soleil, elle s'avancait
+majestueusement, glorieuse, colossale, si toute-puissante, qu'il
+etait tente, par moments, de se jeter la face contre terre, pour
+eviter le flamboiement de cette porte ouverte sur le ciel. Alors,
+dans cette adoration de tout son etre, qui faisait expirer les
+paroles sur la bouche, il se souvint du dernier mot de Frere
+Archangias, comme d'un blaspheme. Souvent le Frere lui reprochait
+cette devotion particuliere a la Vierge, qu'il disait etre un
+veritable vol fait a la devotion de Dieu. Selon lui, cela
+amollissait les ames, enjuponnait la religion, creait toute une
+sensiblerie pieuse indigne des forts. Il gardait rancune a la Vierge
+d'etre femme, d'etre belle, d'etre mere; il se tenait en garde
+contre elle, pris de la crainte sourde de se sentir tente par sa
+grace, de succomber a sa douceur de seductrice. "Elle vous menera
+loin!" avait-il crie un jour au jeune pretre, voyant en elle un
+commencement de passion humaine, une pente aux delices des beaux
+cheveux chatains, des grands yeux clairs, du mystere des robes
+tombant du col a la pointe des pieds. C'etait la revolte d'un saint,
+qui separait violemment la Mere du Fils, en demandant comme celui-
+ci: "Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?" Mais l'abbe
+Mouret resistait, se prosternait, tachait d'oublier les rudesses du
+Frere. Il n'avait plus que ce ravissement dans la purete immaculee
+de Marie, qui le sortit de la bassesse ou il cherchait a s'aneantir.
+Lorsque, seul en face de la grande Vierge doree, il s'hallucinait
+jusqu'a la voir se pencher pour lui donner ses bandeaux a baiser, il
+redevenait tres jeune, tres bon, tres fort, tres juste, tout envahi
+d'une vie de tendresse.
+
+La devotion de l'abbe Mouret pour la Vierge datait de sa jeunesse.
+Tout enfant, un peu sauvage, se refugiant dans les coins, il se
+plaisait a penser qu'une belle dame le protegeait, que deux yeux
+bleus, tres doux, avec un sourire, le suivaient partout. Souvent,
+la nuit, ayant senti un leger souffle lui passer sur les cheveux,
+il racontait que la Vierge etait venue l'embrasser. Il avait grandi
+sous cette caresse de femme, dans cet air plein d'un frolement de
+jupe divine. Des sept ans, il contentait ses besoins de tendresse,
+en depensant tous les sous qu'on lui donnait a acheter des images de
+saintete, qu'il cachait jalousement, pour en jouir seul. Et jamais
+il n'etait tente par les Jesus portant l'agneau, les Christ en
+croix, les Dieu le Pere se penchant avec une grande barbe au bord
+d'une nuee; il revenait toujours aux tendres images de Marie, a son
+etroite bouche riante, a ses fines mains tendues. Peu a peu, il les
+avait toutes collectionnees: Marie entre un lis et une quenouille,
+Marie portant l'enfant comme une grande soeur, Marie couronnee de
+roses, Marie couronnee d'etoiles. C'etait pour lui une famille de
+belles jeunes filles, ayant une ressemblance de grace, le meme air
+de bonte, le meme visage suave, si jeunes sous leurs voiles, que,
+malgre leur nom de mere de Dieu, il n'avait point peur d'elles comme
+des grandes personnes. Elles lui semblaient avoir son age, etre les
+petites filles qu'il aurait voulu rencontrer, les petites filles du
+ciel avec lesquelles les petits garcons morts a sept ans doivent
+jouer eternellement, dans un coin du paradis. Mais il etait grave
+deja; il garda, en grandissant, le secret de son religieux amour,
+pris des pudeurs exquises de l'adolescence. Marie vieillissait avec
+lui, toujours plus agee d'un ou deux ans, comme il convient a une
+amie souveraine. Elle avait vingt ans, lorsqu'il en avait dix-huit.
+Elle ne l'embrassait plus la nuit sur le front; elle se tenait a
+quelques pas, les bras croises, dans son sourire chaste,
+adorablement douce. Lui, ne la nommait plus que tout bas, eprouvant
+comme un evanouissement de son coeur, chaque fois que le nom cheri
+lui passait sur les levre, dans ses prieres. Il ne revait plus des
+jeux enfantins, au fond du jardin celeste, mais une contemplation
+continue, en face de cette figure blanche, si pure, a laquelle il
+n'aurait pas voulu toucher de son souffle. Il cachait a sa mere
+elle-meme qu'il l'aimat si fort.
+
+Puis, a quelques annees de la, lorsqu'il fut au seminaire, cette
+belle tendresse pour Marie, si droite, si naturelle, eut de sourdes
+inquietudes. Le culte de Marie etait-il necessaire au salut? Ne
+volait-il pas Dieu, en accordant a Marie une part de son amour, la
+plus grande part, ses pensees, son coeur, son tout? Questions
+troublantes, combat interieur qui le passionnait, qui l'attachait
+davantage. Alors il s'enfonca dans les subtilites de son affection.
+Il se donna des delices inouies a discuter la legitimite de ses
+sentiments. Les livres de devotion a la Vierge l'excuserent, le
+ravirent, l'emplirent de raisonnements, qu'il repetait avec des
+recueillements de priere. Ce fut la qu'il apprit a etre l'esclave de
+Jesus en Marie. Il allait a Jesus par Marie. Et il citait toutes
+sortes de preuves, il distinguait, il tirait des consequences: Marie
+a laquelle Jesus avait obei sur la terre, devait etre obei par tous
+les hommes; Marie gardait sa puissance de mere dans le ciel, ou elle
+etait la grande dispensatrice des tresors de Dieu, la seule qui put
+l'implorer, la seule qui distribuat les trones; Marie, simple
+creature aupres de Dieu, mais haussee jusqu'a lui, devenait ainsi le
+lien humain du ciel a terre, l'intermediaire de toute grace, de
+toute misericorde; et la conclusion etait toujours qu'il fallait
+l'aimer par-dessus tout, en Dieu lui-meme. Puis, c'etaient des
+curiosites theologiques plus ardues, le mariage de l'Epoux celeste,
+le Saint-Esprit scellant le vase d'election, mettant la Vierge Mere
+dans un miracle eternel, donnant sa purete inviolable a la devotion
+des hommes; c'etait la Vierge victorieuse de toutes les heresies,
+l'ennemie irreconciliable de Satan, l'Eve nouvelle annoncee comme
+devant ecraser la tete du serpent, la Porte auguste de la grace, par
+laquelle le Sauveur etait entre une premiere fois, par laquelle il
+entrerait de nouveau, au dernier jour, prophetie vague, annonce d'un
+role plus large de Marie, qui laissait Serge sous le reve de quelque
+epanouissement immense d'amour. Cette venue de la femme dans le ciel
+jaloux et cruel de l'Ancien Testament, cette figure de blancheur,
+mise au pied de la Trinite redoutable, etait pour lui la grace meme
+de la religion, ce qui le consolait de l'epouvante de la foi, son
+refuge d'homme perdu au milieu des mysteres du dogme. Et quand il se
+fut prouve, points par points, longuement, qu'elle etait le chemin
+de Jesus, aise, court, parfait, assure, il se livra de nouveau a
+elle, tout entier, sans remords; il s'etudia a etre son vrai devot,
+mourant a lui-meme, s'abimant dans la soumission.
+
+Heure de volupte divine. Les livres de devotion a la Vierge
+brulaient entre ses mains. Ils lui parlaient une langue d'amour qui
+fumait comme un encens. Marie n'etait plus l'adolescente voilee de
+blanc, les bras croises, debout a quelques pas de son chevet; elle
+arrivait au milieu d'une splendeur, telle que Jean la vit, vetue de
+soleil, couronnee de douze etoiles, ayant la lune sous les pieds;
+elle l'embaumait de sa bonne odeur, l'enflammait du desir du ciel,
+le ravissait jusque dans la chaleur des astres flambant a son front.
+Il se jetait devant elle, se criait son esclave; et rien n'etait
+plus doux que ce mot d'esclave, qu'il repetait, qu'il goutait
+davantage, sur sa bouche balbutiante, a mesure qu'il s'ecrasait a
+ses pieds, pour etre sa chose, son rien, la poussiere effleuree du
+vol de sa robe bleue. Il disait avec David: "Marie est faite pour
+moi." Il ajoutait avec l'evangeliste: "Je l'ai prise par tout mon
+bien." Il la nommait: "Ma chere maitresse," manquant de mots,
+arrivant a un babillage d'enfant et d'amant, n'ayant plus que le
+souffle entrecoupe de sa passion. Elle etait la Bienheureuse, la
+Reine du ciel celebree par les neuf choeurs des Anges, la Mere de la
+belle dilection, le Tresor du Seigneur. Les images vives
+s'etalaient, la comparaient a un paradis terrestre, fait d'une terre
+vierge, avec des parterres de fleurs vertueuses, des prairies vertes
+d'esperance, des tours imprenables de force, des maisons charmantes
+de confiance. Elle etait encore une fontaine que le Saint-Esprit
+avait scellee, un sanctuaire ou la tres sainte Trinite se reposait,
+le trone de Dieu, la cite de Dieu, l'autel de Dieu, le temple de
+Dieu, le monde de Dieu. Et lui, se promenait dans ce jardin, a
+l'ombre, au soleil, sous l'enchantement des verdures; lui, soupirait
+apres l'eau de cette fontaine; lui, habitait le bel interieur de
+Marie, s'y appuyant, s'y cachant, s'y perdant, sans reserve, buvant
+le lait d'amour infini qui tombait goutte a goutte de ce sein
+virginal.
+
+Chaque matin, des son lever, au seminaire, il saluait Marie de cent
+reverences, le visage tourne vers le pan de ciel qu'il apercevait
+par sa fenetre; le soir, il prenait conge d'elle, en s'inclinant le
+meme nombre de fois, les yeux sur les etoiles. Souvent, en face des
+nuits sereines, lorsque Venus luisait toute blonde et reveuse dans
+l'air tiede, il s'oubliait, il laissait tomber de ses levres, ainsi
+qu'un leger chant, l'Ave maris stella, l'hymne attendrie qui lui
+deroulait au loin des plages bleues, une mer douce, a peine ridee
+d'un frisson de caresse, eclairee par une etoile souriante, aussi
+grande qu'un soleil. Il recitait encore le Salve Regina, le Regina
+coeli, l'O gloriosa Domina, toutes les prieres, tous les cantiques.
+Il lisait l'Office de la Vierge, les livres de saintete en son
+honneur, le petit Psautier de saint Bonaventure, d'une tendresse si
+devote, que les larmes l'empechaient de tourner les pages. Il
+jeunait, il se mortifiait, pour lui faire l'offrande de sa chair
+meurtrie. Depuis l'age de dix ans, il portait sa livree, le saint
+scapulaire, la double image de Marie, cousue sur drap, dont il
+sentait la chaleur a son dos et a sa poitrine, contre sa peau nue,
+avec des tressaillements de bonheur. Plus tard, il avait pris la
+chainette, afin de montrer son esclavage d'amour. Mais son grand
+acte restait toujours la Salutation angelique, l'Ave Maria, la
+priere parfaite de son coeur. "Je vous salue Marie," et il la voyait
+s'avancer vers lui, pleine de grace, benie entre toutes les femmes;
+il jetait son coeur a ses pieds, pour qu'elle marchat dessus, dans
+la douceur.
+
+Cette salutation, il la multipliait, il la repetait de cent facons,
+s'ingeniant a la rendre plus efficace. Il disait douze Ave, pour
+rappeler la couronne de douze etoiles, ceignant le front de Marie;
+il en disait quatorze, en memoire de ses quatorze allegresses; il en
+disait sept dizaines, en l'honneur des annees qu'elle a vecues sur
+la terre. Il roulait pendant des heures les grains du chapelet.
+Puis, longuement, a certains jours de rendez-vous mystique, il
+entreprenait le chuchotement infini du Rosaire.
+
+Quand, seul dans sa cellule, ayant le temps d'aimer, il
+s'agenouillait sur le carreau, tout le jardin de Marie poussait
+autour de lui, avec ses hautes floraisons de chastete. Le Rosaire
+laissait couler entre ses doigts sa guirlande d'Ave coupee de Pater,
+comme une guirlande de roses blanches, melees des lis de
+l'Annonciation, des fleurs saignantes du Calvaire, des etoiles du
+Couronnement. Il avancait a pas lents, le long des allees embaumees,
+s'arretant a chacune des quinze dizaines d'Ave, se reposant dans le
+mystere auquel elle correspondait; il restait eperdu de joie, de
+douleur, de gloire, a mesure que les mysteres se groupaient en trois
+series, les joyeux, les douloureux, les glorieux. Legende
+incomparable, histoire de Marie, vie humaine complete, avec ses
+sourires, ses larmes, son triomphe, qu'il revivait d'un bout a
+l'autre, en un instant. Et d'abord il entrait dans la joie, dans les
+cinq mysteres souriants, baignes des serenites de l'aube: c'etaient
+la salutation de l'archange, un rayon de fecondite glisse du ciel,
+apportant la pamoison adorable de l'union sans tache; la visite a
+Elisabeth, par une claire matinee d'esperance, a l'heure ou le fruit
+de ses entrailles donnait pour la premiere fois a Marie cette
+secousse qui fait palir les meres; les couches dans un etable de
+Bethleem, avec la longue file des bergers venant saluer la maternite
+divine; le nouveau-ne porte au Temple, sur les bras de l'accouchee,
+qui sourit, lasse encore, deja heureuse d'offrir son enfant a la
+justice de Dieu, aux embrassements de Simeon, aux desirs du monde;
+enfin, Jesus grandi, se revelant devant les docteurs, au milieu
+desquels sa mere inquiete le retrouve, fiere de lui et consolee,
+puis apres ce matin, d'une lumiere si tendre, il semblait a Serge
+que le ciel se couvrait brusquement. Il ne marchait plus que sur des
+ronces, s'ecorchait les doigts aux grains du Rosaire, se courbait
+sous l'epouvantement des cinq mysteres de douleur: Marie agonisant
+dans son fils au Jardin des Oliviers, recevant avec lui les coups de
+fouet de la flagellation, sentant a son propre front le dechirement
+de la couronne d'epines, portant l'horrible poids de sa croix,
+mourant a ses pieds sur le Calvaire. Ces necessites de la
+souffrance, ce martyre atroce d'une Reine adoree, pour qui il eut
+donne son sang comme Jesus, lui causaient une revolte d'horreur, que
+dix annees des memes prieres et des memes exercices n'avaient pu
+calmer. Mais les grains coulaient toujours, une trouee soudaine se
+faisait dans les tenebres du crucifiement, la gloire resplendissante
+des cinq derniers mysteres eclatait avec une allegresse d'astre
+libre. Marie, transfiguree, chantait l'alleluia de la resurrection,
+la victoire sur la mort, l'eternite de la vie; elle assistait, les
+mains tendues, renversee d'admiration, au triomphe de son fils, qui
+s'elevait au ciel, parmi des nuees d'or frangees de pourpre; elle
+rassemblait autour d'elle les Apotres, goutant comme au jour de la
+conception l'embrasement de l'esprit d'amour, descendu en flammes
+ardentes; elle etait a son tour ravie par un vol d'anges, emportees
+sur des ailes blanches ainsi qu'une arche immaculee, deposee
+doucement au milieu de la splendeur des trones celestes; et la,
+comme gloire supreme, dans une clarte si eblouissante, qu'elle
+eteignait le soleil, Dieu la couronnait des etoiles du firmament. La
+passion n'a qu'un mot. En disant a la file les cent cinquante Ave,
+Serge ne les avait pas repetes une seule fois. Ce murmure monotone,
+cette parole sans cesse la meme qui revenait, pareille au: "Je
+t'aime" des amants, prenait chaque fois une signification plus
+profonde; il s'y attardait, causant sans fin a l'aide de l'unique
+phrase latine, connaissait Marie tout entiere, jusqu'a ce que, le
+dernier grain du Rosaire s'echappant de ses mains, il se sentit
+defaillir a la pensee de la separation.
+
+Bien des fois le jeune homme avait ainsi passe les nuits,
+recommencant a vingt reprises les dizaines d'Ave, retardant toujours
+le moment ou il devrait prendre conge de sa chere maitresse. Le jour
+naissait, qu'il chuchotait encore. C'etait la lune, disait-il pour
+se tromper lui-meme, qui faisait palir les etoiles. Ses superieurs
+devaient le gronder de ces veilles dont il sortait alangui, le teint
+si blanc, qu'il semblait avoir perdu du sang. Longtemps il avait
+garde au mur de sa cellule une gravure coloriee du Sacre-Coeur de
+Marie. La Vierge, souriant d'une facon sereine, ecartait son
+corsage, montrait dans sa poitrine un trou rouge, ou son coeur
+brulait, traverse d'une epee, couronne de roses blanches. Cette epee
+le desesperait; elle lui causait cette intolerable horreur de la
+souffrance chez la femme, dont la seule pensee le jetait hors de
+toute soumission pieuse. Il l'effaca, il ne garda que le coeur
+couronne et flambant, arrache a demi de cette chair exquise pour
+s'offrir a lui. Ce fut alors qu'il se sentit aime. Marie lui donnait
+son coeur, son coeur vivant, tel qu'il battait dans son sein, avec
+l'egouttement rose de son sang. Il n'y avait plus la une image de
+passion devote, mais une materialite, un prodige de tendresse, qui,
+lorsqu'il priait devant la gravure, lui faisait elargir les mains
+pour recevoir religieusement le coeur sautant de la gorge sans
+tache. Il le voyait, il l'entendait battre. Et il etait aime, le
+coeur battait pour lui! C'etait comme un affolement de tout son
+etre, un besoin de baiser le coeur, de se fondre en lui, de se
+coucher avec lui au fond de cette poitrine ouverte. Elle l'aimait
+activement, jusqu'a le vouloir dans l'eternite aupres d'elle,
+toujours a elle. Elle l'aimait efficacement, sans cesse occupee de
+lui, le suivant partout, lui evitant les moindres infidelites. Elle
+l'aimait tendrement, plus que toutes les femmes ensemble, d'un amour
+bleu, profond, infini comme le ciel. Ou aurait-il jamais trouve une
+maitresse si desirable? Quelle caresse de la terre etait comparable
+a ce souffle de Marie dans lequel il marchait? Quelle union
+miserable, quelle jouissance orduriere pouvaient etre mises en
+balance avec cette eternelle fleur du desir montant toujours sans
+s'epanouir jamais? Alors, le Magnificat, ainsi qu'une bouffee
+d'encens, s'exhalait de sa bouche. Il chantait le chant d'allegresse
+de Marie, son tressaillement de joie a l'approche de l'Epoux divin.
+Il glorifiait le Seigneur qui renversait les puissants de leurs
+trones, et qui lui envoyait Marie, a lui, un pauvre enfant nu, se
+mourant d'amour sur le carreau glace de sa cellule.
+
+Et, lorsqu'il avait tout donne a Marie, son corps, son ame, ses
+biens terrestres, ses biens spirituels, lorsqu'il etait nu devant
+elle, a bout de prieres, les litanies de la Vierge jaillissaient de
+ses levres brulees, avec leurs appels repetes., entetes, acharnes,
+dans un besoin supreme de secours celestes. Il lui semblait qu'il
+gravissait un escalier de desir; a chaque saut de son coeur, il
+montait une marche. D'abord, il la disait Sainte. Ensuite, il
+l'appelait Mere, tres pure, tres chaste, aimable, admirable. Et il
+reprenait son elan, lui criant six fois sa virginite, la bouche
+comme rafraichie chaque fois par ce mot de vierge, auquel il
+joignait des idees de puissances, de bonte, de fidelite. A mesure
+que son coeur l'emportait plus haut, sur les degres de lumiere, une
+voix etrange, venue de ses veines, parlait en lui, s'epanouissant en
+fleurs eclatantes. Il aurait voulu se fondre en parfum, s'epandre en
+clarte, expirer en un soupir musical. Tandis qu'il la nommait Miroir
+de justice. Temple de sagesse, Source de sa joie, il se voyait pale
+d'extase dans ce miroir, il s'agenouillait sur les dalles tiedes de
+ce temple, il buvait a longs traits l'ivresse de cette source. Et il
+la transformait encore, lachant la bride a sa folie de tendresse
+pour s'unir a elle d'une facon toujours plus etroite. Elle devenait
+un Vase d'honneur choisi par Dieu, un Sein d'election ou il
+souhaitait de verser son etre, de dormir a jamais. Elle etait la
+Rose mystique, une grande fleur eclose au paradis, faite des Anges
+entourant leur Reine, si pure, si odorante, qu'il la respirait du
+bas de son indignite avec un gonflement de joie dont ses cotes
+craquaient. Elle se changeait en Maison d'or, en Tour de David, en
+Tour d'ivoire, d'une richesse inappreciable, d'une purete jalousee
+des cygnes, d'une taille haute, forte, ronde, a laquelle il aurait
+voulu faire de ses bras tendus une ceinture de soumission. Elle se
+tenait debout a l'horizon, elle etait la Porte du ciel, qu'il
+entrevoyait derriere ses epaules, lorsqu'un souffle de vent ecartait
+les plis de son voile. Elle grandissait derriere la montagne, a
+l'heure ou la nuit palit, Etoile du matin, secours des voyageurs
+egares, aube d'amour. Puis, a cette hauteur, manquant d'haleine, non
+rassasie encore, mais les mots trahissant les forces de son coeur,
+il ne pouvait plus que la glorifier du titre de Reine qu'il lui
+jetait neuf fois comme neuf coups d'encensoir. Son cantique se
+mourait d'allegresse dans ces cris du triomphe final: Reine des
+vierges, Reine de tous les saints, Reine concue sans peche! Elle
+toujours plus haut, resplendissait. Lui, sur la derniere marche, la
+marche que les familiers de Marie atteignent seuls, restait la un
+instant, pame au milieu de l'air subtil qui l'etourdissait, encore
+trop loin pour baiser le bord de la robe bleue, se sentant deja
+rouler, avec l'eternel desir de remonter, de tenter cette jouissance
+surhumaine.
+
+Que de fois les litanies de la Vierge, recitees en commun, dans la
+chapelle, avaient ainsi laisse le jeune homme, les genoux casses, la
+tete vide, comme apres une grande chute! Depuis sa sortie du
+seminaire, l'abbe Mouret avait appris a aimer la Vierge davantage
+encore. Il lui vouait ce culte passionne ou Frere Archangias
+flairait des odeurs d'heresie. Selon lui, c'etait elle qui devait
+sauver l'Eglise par quelque prodige grandiose dont l'apparition
+prochaine charmerait la terre. Elle etait le seul miracle de notre
+epoque impie, la dame bleue se montrant aux petits bergers, la
+blancheur nocturne vue entre deux nuages, et dont le bord du voile
+trainait sur les chaumes des paysans. Quand Frere Archangias lui
+demandait brutalement s'il l'avait jamais apercue, il se contentait
+de sourire, les levres serrees, comme pour garder son secret. La
+verite etait qu'il la voyait toutes les nuits. Elle ne lui
+apparaissait plus ni soeur joueuse, ni belle jeune fille fervente;
+elle avait une robe de fiancee, avec des fleurs blanches dans les
+cheveux, les paupieres a demi baissees, laissant couler des regards
+humides d'esperance qui lui eclairaient les joues. Et il sentait
+bien qu'elle venait a lui, qu'elle lui promettait de ne plus tarder,
+qu'elle lui disait: "Me voici, recois-moi." Trois fois chaque jour,
+lorsque l'Angelus sonnait, au reveil de l'aube, dans la maturite du
+midi, a la tombee attendrie du crepuscule, il se decouvrait, il
+disait un Ave en regardant autour de lui, cherchant si la cloche ne
+lui annoncait pas enfin la venue de Marie. Il avait vingt-cinq ans.
+Il l'attendait.
+
+Au mois de mai, l'attente du jeune pretre etait pleine d'un heureux
+espoir. Il ne s'inquietait meme plus des gronderies de la Teuse.
+S'il restait si tard a prier dans l'eglise, c'etait avec l'idee
+folle que la grande Vierge doree finirait par descendre. Et
+pourtant, il la redoutait, cette Vierge qui ressemblait a une
+princesse. Il n'aimait pas toutes les Vierges de la meme facon.
+Celle-la le frappait d'un respect souverain. Elle etait la Mere de
+Dieu; elle avait l'ampleur feconde, la face auguste, les bras forts
+de l'Epouse divine portant Jesus. Il se la figurait ainsi au milieu
+de la cour celeste, laissant trainer parmi les etoiles la queue de
+son manteau royal, trop haute pour lui, si puissante, qu'il
+tomberait en poudre, si elle daignait abaisser les yeux sur les
+siens. Elle etait la Vierge de ses jours de defaillance, la Vierge
+severe qui lui rendait la paix interieure par la redoutable vision
+du paradis.
+
+Ce soir-la, l'abbe Mouret resta plus d'une heure agenouille dans
+l'eglise vide. Les mains jointes, les regards sur la Vierge d'or se
+levant comme un astre au milieu des verdures, il cherchait
+l'assoupissement de l'extase, l'apaisement des troubles etranges
+qu'il avait eprouves pendant la journee. Mais il ne glissait pas au
+demi-sommeil de la priere avec l'aisance heureuse qui lui etait
+accoutumee. La maternite de Marie, toute glorieuse et pure qu'elle
+se revelat, cette taille ronde de femme faite, cet enfant nu qu'elle
+portait sur un bras, l'inquietaient, lui semblaient continuer au
+ciel la poussee debordante de generation au milieu de laquelle il
+marchait depuis le matin. Comme les vignes des coteaux pierreux,
+comme les arbres du Paradou, comme le troupeau humain des Artaud,
+Marie apportait l'eclosion, engendrait la vie. Et la priere
+s'attardait sur ses levres, il s'oubliait a des distractions, voyant
+des choses qu'il n'avait point encore vues, la courbe molle des
+cheveux chatains, le leger gonflement du menton, barbouille de rose.
+Alors, elle devait se faire plus severe, l'aneantir sous l'eclat de
+sa toute-puissance, pour le ramener a la phrase de l'oraison
+interrompue. Ce fut enfin par sa couronne d'or, par son manteau
+d'or, par tout l'or qui la changeait en une princesse terrible,
+qu'elle acheva de l'ecraser dans une soumission d'esclave, la priere
+coulant reguliere de la bouche, l'esprit perdu au fond d'une
+adoration unique. Jusqu'a onze heures, il dormit eveille de cet
+engourdissement extatique, ne sentant plus ses genoux, se croyant
+suspendu, balance ainsi qu'un enfant qu'on endort, se laissant aller
+a ce repos, tout en gardant la conscience d'un poids qui lui
+alourdissait le coeur. Autour de lui, l'eglise s'emplissait d'ombre,
+la lampe charbonnait, les hauts feuillages assombrissaient le visage
+verni de la grande Vierge.
+
+Quand l'horloge, avant de sonner l'heure, grinca, d'une voix
+arrachee, l'abbe Mouret eut un frisson. Il n'avait pas senti la
+fraicheur de l'eglise lui tomber sur les epaules. Maintenant, il
+grelottait. Comme il se signait, un rapide souvenir traversa la
+stupeur de son reveil; le claquement de ses dents lui rappelait les
+nuits passees sur le carreau de sa cellule, en face du Sacre-Coeur
+de Marie, le corps tout secoue de fievre. Il se leva peniblement,
+mecontent de lui. D'ordinaire, il quittait l'autel, la chair
+sereine, avec la douceur du souffle de Marie sur le front. Cette
+nuit-la, lorsqu'il prit la lampe pour monter a sa chambre, il lui
+sembla que ses tempes eclataient: la priere etait restee inefficace,
+il retrouvait, apres un court soulagement, la meme chaleur grandie
+depuis le matin de son coeur a son cerveau. Puis, arrive a la porte
+de la sacristie, au moment de sortir, il se tourna, il eleva la
+lampe, d'un mouvement machinal, cherchant a voir une derniere fois
+la grande Vierge. Elle etait noyee sous les tenebres descendues des
+poutres, enfoncee dans les feuillages, ne laissant passer que la
+croix d'or de sa couronne.
+
+
+
+
+
+XV.
+
+La chambre de l'abbe Mouret, situee a un angle du presbytere, etait
+une vaste piece, trouee sur deux de ses faces de deux immenses
+fenetres carrees; l'une de ces fenetres s'ouvrait au-dessus de la
+basse-cour de Desiree; l'autre donnait sur le village des Artaud,
+avec la vallee au loin, les collines, tout l'horizon. Le lit tendu
+de rideaux jaunes, la commode de noyer, les trois chaises de paille,
+se perdaient sous le haut plafond a solives blanchies. Une legere
+aprete, cette odeur un peu aigre des vieilles batisses campagnardes,
+montait du carreau, passe au rouge, luisant comme une glace. Sur la
+commode, une grande statuette de l'Immaculee Conception mettait une
+douceur grise, entre deux pots de faience que la Teuse avait emplis
+de lilas blancs.
+
+L'abbe Mouret posa la lampe devant la Vierge, au bord de la commode.
+Il se sentait si mal a l'aise, qu'il se decida a allumer le feu de
+souches de vignes qui etait tout prepare. Et il resta la, les
+pincettes a la main, regardant bruler les tisons, la face eclairee
+par la flamme. Au-dessous de lui, il entendait le gros sommeil de la
+maison. Le silence, qui bourdonnait a ses oreilles, finissait par
+prendre des voix chuchotantes. Lentement, invinciblement, ces voix
+l'envahissaient, redoublaient l'anxiete dont il avait, dans la
+journee, senti plusieurs fois le serrement a la gorge. D'ou venait
+donc cette angoisse? quel pouvait etre ce trouble inconnu, grossi
+doucement, devenu intolerable? Il n'avait pas peche cependant. Il
+lui semblait etre sorti la veille du seminaire, avec toute l'ardeur
+de sa foi, si fort contre le monde, qu'il marchait au milieu des
+hommes en ne voyant que Dieu.
+
+Alors, il se crut dans sa cellule, un matin, a cinq heures, au
+moment du lever. Le diacre de service passait en donnant un coup de
+baton dans sa porte, avec le cri reglementaire:
+
+- Benedicamus Domino!
+
+- Deo gratias! repondait-il, mal reveille, les yeux enfles de
+sommeil.
+
+Et il sautait sur l'etroit tapis, se debarbouillait, faisait son
+lit, balayait sa chambre, renouvelait l'eau de son cruchon. Ce petit
+menage etait une joie, dans le frisson matinal qui lui courait sur
+la peau. Il entendait les pierrots des platanes de la cour se lever
+en meme temps que lui, au milieu d'un tapage d'ailes et de gosiers
+assourdissant. Il pensait qu'ils disaient leurs prieres, a leur
+facon. Lui, descendait dans la salle des Meditations, ou, apres les
+oraisons, il restait une demi-heure agenouille, a mediter sur cette
+pensee d'Ignace: "Que sert a l'homme de conquerir l'univers, s'il
+perd son ame?" C'etait un sujet fertile en bonnes resolutions, qui
+le faisait renoncer a tous les biens de la terre, avec le reve si
+souvent caresse d'une vie au desert, sous la seule richesse d'un
+grand ciel bleu. Au bout de dix minutes, ses genoux, meurtris sur la
+dalle, devenaient tellement douloureux, qu'il eprouvait peu a peu un
+evanouissement de tout son etre, une extase dans laquelle ils se
+voyait grand conquerant, maitre d'un empire immense, jetant sa
+couronne, brisant son sceptre, foulant aux pieds un luxe inoui, des
+cassettes d'or, des ruissellements de bijoux, des etoffes cousues de
+pierreries, pour aller s'ensevelir au fond d'une Thebaide, vetu
+d'une bure qui lui ecorchait l'echine. Mais la messe le tirait de
+ces imaginations, dont il sortait comme d'une belle histoire reelle,
+qui lui serait arrivee en des temps anciens. Il communiait, il
+chantait le psaume du jour, tres ardemment, sans entendre aucune
+autre voix que sa voix, d'une purete de cristal, si claire, qu'il la
+sentait s'envoler jusqu'aux oreilles du Seigneur. Et lorsqu'il
+remontait a sa chambre, il ne gravissait qu'une marche a la fois,
+ainsi que le recommandent saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin;
+il marchait lentement, l'air recueilli, la tete legerement penchee,
+trouvant a suivre les moindres prescriptions une jouissance
+indicible. Ensuite, venait le dejeuner. Au refectoire, les croutons
+de pain, alignes le long des verres de vin blanc, l'enchantaient;
+car il avait bon appetit, il etait d'humeur gaie, il disait par
+exemple que le vin etait bon chretien, allusion tres audacieuse a
+l'eau qu'on accusait l'econome de mettre dans les bouteilles. Cela
+ne l'empechait pas de retrouver son air grave pour entrer en classe.
+Il prenait des notes sur ses genoux, tandis que le professeur, les
+poignets au bord de la chaire, parlait un latin usuel, coupe parfois
+d'un mot francais, quand il ne trouvait pas mieux. Une discussion
+s'elevait; les eleves argumentaient en un jargon etrange, sans rire.
+Puis, c'etait, a dix heures, une lecture de l'Ecriture sainte,
+pendant vingt minutes. Il allait chercher le livre sacre, relie
+richement, dore sur tranche. Il le baisait avec une veneration
+particuliere, le lisait tete nue, en saluant chaque fois qu'il
+rencontrait les noms de Jesus, de Marie ou de Joseph. La seconde
+meditation le trouvait alors tout prepare a supporter, pour l'amour
+de Dieu, un nouvel agenouillement, plus long que le premier. Il
+evitait de s'asseoir une seule seconde sur ses talons; il goutait
+cet examen de conscience de trois quarts d'heure, s'efforcant de
+decouvrir en lui des peches, arrivant a se croire damne pour avoir
+oublie la veille au soir de baiser les deux images de son
+scapulaire, ou pour s'etre endormi sur le cote gauche; fautes
+abominables, qu'il aurait voulu racheter en usant jusqu'au soir ses
+genoux, fautes heureuses qui l'occupaient, sans lesquelles il
+n'aurait su de quoi entretenir son coeur candide, endormi par la
+blanche vie qu'il menait. Il entrait au refectoire tout soulage,
+comme s'il etait debarrasse la poitrine d'un grand crime. Les
+seminaristes de service, les manches de la soutane retroussees, un
+tablier de coutil bleu noue a la ceinture, apportaient le potage au
+vermicelle, le bouilli coupe par petits carres, les portions de
+gigot aux haricots. Il y avait des bruits terribles de machoires, un
+silence glouton, un acharnement de fourchettes seulement interrompu
+par des coups d'oeil envieux jetes sur la table en fer a cheval, ou
+les directeurs mangeaient des viandes plus tendres, buvaient des
+vins plus rouges; pendant que la voix empatee de quelque fils de
+paysan, aux poumons solides, anonnait sans points ni virgules, au-
+dessus de cette rage d'appetit, quelque lecture pieuse, des lettres
+de missionnaires, des mandements d'eveques, des articles de journaux
+religieux. Lui, ecoutait, entre deux bouchees. Ces bouts de
+polemiques, ces recits de voyages lointains le surprenaient,
+l'effrayaient meme, en lui revelant, au dela des murailles du
+seminaire, une agitation, un immense horizon, auxquels il ne pensait
+jamais. On mangeait encore, qu'un coup de claquoir annoncait la
+recreation. La cour etait sablee, plantee de huit gros platanes qui,
+l'ete, jetaient une ombre fraiche; au midi, il y avait une muraille,
+haute de cinq metres, herissee de culs de bouteille, au-dessus de
+laquelle on ne voyait de Plassans que l'extremite du clocher de
+Saint-Marc, une courte aiguille de pierre, dans le ciel bleu. D'un
+bout de la cour a l'autre, lentement, il se promenait avec un groupe
+de camarades, sur une seule ligne; et chaque fois qu'il revenait, le
+visage vers la muraille, il regardait le clocher, qui etait pour lui
+toute la ville, toute la terre, sous le vol libre des nuages.
+
+Des cercles bruyants, au pied des platanes, discutaient; des amis
+s'isolaient, deux a deux, dans les coins, epies par quelque
+directeur cache derriere les rideaux de sa fenetre; des parties de
+paume et de quilles s'organisaient violemment, derangeant de
+tranquilles joueurs de loto a demi couches par terre, devant leurs
+cartons, qu'une boule ou une balle lancee trop fort couvrait de
+sable. Quand la cloche sonnait, le bruit tombait, une nuee de
+moineaux s'envolait des platanes, les eleves encore tout essouffles
+se rendaient au cours de plain-chant, les bras croises, la nuque
+grave. Et il achevait la journee au milieu de cette paix; il
+retournait en classe; il goutait a quatre heures, reprenant son
+eternelle promenade, en face de la fleche de Saint-Marc; il soupait
+au milieu des memes bruits de machoires, sous la grosse voix
+achevant la lecture du matin; il montait a la chapelle dire les
+actions de grace du soir, et se couchait a huit heures un quart,
+apres avoir asperge son lit d'eau benite, pour se preserver des
+mauvais reves.
+
+Que de belles journees semblables il avait passees, dans cet ancien
+couvent du vieux Plassans, tout plein d'une odeur seculaire de
+devotion! Pendant cinq ans, les jours s'etaient suivis, coulant avec
+le meme murmure d'eau limpide. A cette heure, il se souvenait de
+mille details qui l'attendrissaient. Il se rappelait son premier
+trousseau, qu'il etait alle acheter avec sa mere: ses deux soutanes,
+ses deux ceintures, ses six rabats, ses huit paires de bas noirs,
+son surplis, son tricorne. Et comme son coeur avait battu, ce doux
+soir d'octobre, lorsque la porte du seminaire s'etait refermee sur
+lui! Il venait la, a vingt ans, apres ses annees de college, pris
+d'un besoin de croire et d'aimer. Des le lendemain, il avait tout
+oublie, comme endormi au fond de la grande maison silencieuse. Il
+revoyait la cellule etroite ou il avait passe ses deux annees de
+philosophie, une case meublee d'un lit, d'une table et d'une chaise,
+separee des cases voisines par des planches mal jointes, dans une
+immense salle qui contenait une cinquantaine de reduits pareils. Il
+revoyait sa cellule de theologien, habitee pendant trois autres
+annees, plus grande, avec un fauteuil, une toilette, une
+bibliotheque, heureuse chambre emplie des reves de sa foi. Le long
+des couloirs interminables, le long des escaliers de pierre, a
+certains angles, il avait eu des revelations soudaines, des secours
+inesperes. Les hauts plafonds laissaient tomber des voix d'anges
+gardiens. Pas un carreau des salles, pas une pierre des murs, pas
+une branche des platanes, qui ne lui parlaient des jouissances de sa
+vie contemplative, ses begayements de tendresse, sa lente
+initiation, les caresses recues en retour du don de son etre, tout
+ce bonheur des premieres amours divines. Tel jour, en s'eveillant,
+il avait vu une vive lueur qui l'avait baigne de joie. Tel soir, en
+fermant la porte de sa cellule, il s'etait senti saisir au cou par
+des mains tiedes, si tendrement, qu'en reprenant connaissance, il
+s'etait trouve par terre, pleurant a gros sanglots. Puis parfois,
+surtout sous la petite voute qui menait a la chapelle, il avait
+abandonne sa taille a des bras souples qui l'enlevaient. Tout le
+ciel s'occupait alors de lui, marchait autour de lui, mettait dans
+ses moindres actes, dans la satisfaction de ses besoins les plus
+vulgaires, un sens particulier, un parfum surprenant dont ses
+vetements, sa peau elle-meme, semblaient garder a jamais la
+lointaine odeur. Et il se souvenait encore des promenades du jeudi.
+On partait a deux heures pour quelque coin de verdure, a une lieue
+de Plassans. C'etait le plus souvent au bord de la Viorne, dans le
+bout d'un pre, avec des saules noueux qui laissaient tremper leurs
+feuilles au fil de l'eau. Il ne voyait rien, ni les grandes fleurs
+jaunes du pre, ni les hirondelles buvant au vol, rasant des ailes la
+nappe de la petite riviere. Jusqu'a six heures, assis par bandes
+sous les saules, ses camarades et lui recitaient en choeur l'Office
+de la Vierge, ou lisaient, deux a deux, les Petites Heures, le
+breviaire facultatif des jeunes seminaristes.
+
+L'abbe Mouret eut un sourire, en rapprochant les tisons. Il ne
+trouvait dans ce passe qu'une grande purete, une obeissance
+parfaite. Il etait un lis, dont la bonne odeur charmait ses maitres.
+Il ne se rappelait pas un mauvais acte. Jamais il ne profitait de la
+liberte absolue des promenades, pendant que les deux directeurs de
+surveillance allaient causer chez un cure du voisinage, pour fumer
+derriere une haie ou courir boire de la biere avec quelque ami.
+Jamais il ne cachait des romans sous sa paillasse, ni n'enfermait
+des bouteilles d'anisette au fond de sa table de nuit. Longtemps
+meme, il ne s'etait pas doute les peches qui l'entouraient, des
+ailes de poulets et des gateaux introduits en contrebande pendant le
+careme, des lettres coupables apportees par les servants, des
+conversations abominables tenues a voix basse, dans certains coins
+de la cour. Il avait pleure a chaudes larmes, le jour ou il s'etait
+apercu que peu de ses camarades aimaient Dieu pour lui-meme. Il y
+avait la des fils de paysans entres dans les ordres par terreur de
+la conscription, des paresseux revant un metier de faineantise, des
+ambitieux que troublaient deja la vision de la crosse et de la
+mitre. Et lui, en retrouvant les ordures du monde au pied des
+autels, s'etait replie encore sur lui-meme, se donnant davantage a
+Dieu, pour le consoler de l'abandon ou on le laissait.
+
+Pourtant, l'abbe se rappela qu'un jour il avait croise les jambes, a
+la classe. Le professeur lui en ayant fait le reproche, il etait
+devenu tres rouge, comme s'il avait commis une indecence. Il etait
+un des meilleurs eleves, ne discutant pas, apprenant les textes par
+coeur. Il prouvait l'existence et l'eternite de Dieu par des preuves
+tirees de l'Ecriture sainte, par l'opinion des Peres de l'Eglise, et
+par le consentement universel de tous les peuples. Les raisonnements
+de cette nature l'emplissaient d'une certitude inebranlable. Pendant
+sa premiere annee de philosophie, il travaillait son cours de
+logique avec une telle application, que son professeur l'avait
+arrete, en lui repetant que les plus savants ne sont pas les plus
+saints. Aussi, des sa seconde annee, s'acquittait-il de son etude de
+la metaphysique, ainsi que d'un devoir reglemente, entrant pour une
+tres faible part dans les exercices de la journee. Le mepris de la
+science lui venait; il voulait rester ignorant, afin de garder
+l'humilite de sa foi. Plus tard, en theologie, il ne suivait plus le
+cours d'Histoire ecclesiastique, de Rorbacher, que par soumission;
+il allait jusqu'aux arguments de Gousset, jusqu'a l'Instruction
+theologique de Bouvier, sans oser toucher a Bellarmin, a Liguori, a
+Suarez, a saint Thomas d'Aquin. Seule, l'Ecriture sainte le
+passionnait. Il y trouvait le savoir desirable, une histoire d'amour
+infini qui devait suffire comme enseignement aux hommes de bonne
+volonte. Il n'acceptait que les affirmations de ses maitres, se
+debarrassant sur eux de tout souci d'examen, n'ayant pas besoin de
+ce fatras pour aimer, accusant les livres de voler le temps a la
+priere. Il avait meme reussi a oublier ses annees de college. Il ne
+savait plus, il n'etait plus qu'une candeur, qu'une enfance ramenee
+aux balbutiements du catechisme.
+
+Et c'etait ainsi qu'il etait pas a pas monte jusqu'a la pretrise.
+Ici, les souvenirs se pressaient, attendris, chauds encore de joies
+celestes. Chaque annee, il avait approche Dieu de plus pres. Il
+passait saintement les vacances, chez un oncle, se confessant tous
+les jours, communiant deux fois par semaine. Il s'imposait des
+jeunes, cachait au fond de sa malle des boites de gros sel, sur
+lesquelles il s'agenouillait des heures entieres, les genoux mis a
+nu. Il restait a la chapelle, pendant les recreations, ou montait
+dans la chambre d'un directeur, qui lui racontait des anecdotes
+pieuses, extraordinaires. Puis, quand approchait le jour de la
+Sainte-Trinite, il etait recompense au dela de toute mesure, envahi
+par cette emotion dont s'emplissent les seminaires a la veille des
+ordinations. C'etait la grande fete, le ciel s'ouvrant pour laisser
+les elus gravir un nouveau degre. Lui, quinze jours a l'avance, se
+mettait au pain et a l'eau. Il fermait les rideaux de sa fenetre,
+pour ne plus meme voir le jour, se prosternant dans les tenebres,
+suppliant Jesus d'accepter son sacrifice. Les quatre derniers jours,
+il etait pris d'angoisses, de scrupules terribles qui le jetaient
+hors de son lit, au milieu de la nuit, pour aller frapper a la porte
+du pretre etranger dirigeant la retraite, quelque carme dechausse,
+souvent un protestant converti, sur lequel courait une merveilleuse
+histoire. Il lui faisait longuement la confession generale de sa
+vie, la voix coupee de sanglots. L'absolution seule le
+tranquillisait, le rafraichissait, comme s'il avait pris un bain de
+grace. Il etait tout blanc, au matin du grand jour; il avait une si
+vive conscience de cette blancheur, qu'il lui semblait faire de la
+lumiere autour de lui. Et la cloche du seminaire sonnait de sa voix
+claire, tandis que les odeurs de juin, les quarantaines en fleurs,
+les resedas, les heliotropes, venaient par-dessus la haute muraille
+de la cour. Dans la chapelle, les parents attendaient, en grande
+toilette, emus a ce point, que les femmes sanglotaient sous leurs
+voilettes. Puis, c'etait le defile: les diacres, qui allaient
+recevoir la pretrise, en chasuble d'or; les sous-diacres, en
+dalmatique; les minores, les tonsures, le surplis flottant sur les
+epaules, la barrette noire a la main. L'orgue ronflait, epanouissait
+les notes de flute d'un chant d'allegresse. A l'autel, l'eveque,
+assiste de deux chanoines, officiait, crosse en main. Le chapitre
+etait la, les pretres de toutes les paroisses se pressaient, au
+milieu d'un luxe inoui de costumes, d'un flamboiement d'or allume
+par le large rayon de soleil qui tombait d'une fenetre de la nef.
+Apres l'epitre, l'ordination commencait.
+
+A cette heure, l'abbe Mouret se rappelait encore le froid des
+ciseaux, lorsqu'on l'avait marque de la tonsure, au commencement de
+sa premiere annee de theologie. Il avait eu un leger frisson. Mais
+la tonsure etait alors bien etroite, a peine ronde comme une piece
+de deux sous. Plus tard, a chaque nouvel ordre recu, elle avait
+grandi, toujours grandi, jusqu'a le couronner d'une tache blanche,
+aussi large qu'une grande hostie. Et l'orgue ronflait plus
+doucement, les encensoirs retombaient avec le bruit argentin de
+leurs chainettes, en laissant echapper un flot de fumee blanche, qui
+se deroulait comme de la dentelle. Lui, se voyait en surplis, jeune
+tonsure, amene a l'autel par le maitre des ceremonies; il
+s'agenouillait, baissait profondement la tete, tandis que l'eveque,
+avec des ciseaux d'or, lui coupait trois meches de cheveux, une sur
+le front, les deux autres pres des oreilles. A un an de la, il se
+voyait de nouveau, dans la chapelle pleine d'encens, recevant les
+quatre ordres mineurs: il allait, conduit par un archidiacre, fermer
+avec fracas la grande porte, qu'il rouvrait ensuite, pour montrer
+qu'il etait commis a la garde des eglises; il secouait une clochette
+de la main droite, annoncant par la qu'il avait le devoir d'appeler
+les fideles aux offices; il revenait a l'autel, ou l'eveque lui
+conferait de nouveaux privileges, ceux de chanter les lecons, de
+benir le pain, de catechiser les enfants, d'exorciser le demon, de
+servir les diacres, d'allumer et d'eteindre les cierges. Puis, le
+souvenir de l'ordination suivante lui revenait, plus solennel, plus
+redoutable, au milieu du meme chant des orgues, dont le roulement
+semblait etre la foudre meme de Dieu; ce jour-la, il avait la
+dalmatique de sous-diacre aux epaules, il s'engageait a jamais par
+le voeu de chastete, il tremblait de toute sa chair, malgre sa foi,
+au terrible: Accedite, de l'eveque, qui mettait en fuite deux de
+ses camarades, palissant a son cote; ses nouveaux devoirs etaient de
+servir le pretre a l'autel, de preparer les burettes, de chanter
+l'epitre, d'essuyer le calice, de porter la croix dans les
+processions. Et, enfin, il defilait une derniere fois dans la
+chapelle, sous le rayonnement du soleil de juin; mais, cette fois,
+il marchait en tete du cortege, il avait l'aube nouee a la ceinture,
+l'etoile croisee sur la poitrine, la chasuble tombant du cou;
+defaillant d'une emotion supreme, il apercevait la figure pale de
+l'eveque qui lui donnait la pretrise, la plenitude du sacerdoce, par
+une triple imposition des mains. Apres son serment d'obeissance
+ecclesiastique, il se sentait comme souleve des dalles, lorsque la
+voix pleine du prelat disait la phrase latine: "Accipe Spiritum
+sanctum: quorum remiseris peccata, remittuntur eis, et quorum
+retineris, retenta sunt."
+
+
+
+
+
+XVI
+
+Cette evocation des grands bonheurs de sa jeunesse avait donne une
+legere fievre a l'abbe Mouret. Il ne sentait plus le froid. Il lacha
+les pincettes, s'approcha du lit comme s'il allait se coucher, puis
+revint appuyer son front contre une vitre, regardant la nuit, sans
+voir. Etait-il donc malade, qu'il eprouvait ainsi une langueur des
+membres, tandis que le sang lui brulait les veines? Au seminaire, a
+deux reprises, il avait eu des malaises semblables, une sorte
+d'inquietude physique qui le rendait tres malheureux; une fois meme,
+il s'etait mis au lit, avec un gros delire. Puis, il songea a une
+jeune fille possedee, que Frere Archangias racontait avoir guerie
+d'un simple signe de croix, un jour qu'elle etait tombee raide
+devant lui. Cela le fit penser aux exorcismes spirituels qu'un de
+ses maitres lui avait recommandes autrefois: la priere, la
+confession generale, la communion frequente, le choix d'un directeur
+sage, ayant un grand empire sur l'esprit de son penitent. Et, sans
+transition, avec une brusquerie qui l'etonna lui-meme, il apercut au
+fond de sa memoire la figure ronde d'un de ses anciens amis, un
+paysan, enfant de choeur a huit ans, dont la pension au seminaire
+etait payee par une dame qui le protegeait. Il riait toujours, il
+jouissait naivement a l'avance des petits benefices du metier: les
+douze cents francs d'appointement, le presbytere au fond d'un
+jardin, les cadeaux, les invitations a diner, les menus profits des
+mariages, des baptemes, des enterrements. Celui-la devait etre
+heureux, dans sa cure.
+
+Le regret melancolique que lui apportait ce souvenir, surprit le
+pretre extremement. N'etait-il pas heureux, lui aussi? Jusqu'a ce
+jour, il n'avait rien regrette, rien desire, rien envie. Et meme, en
+ce moment, il s'interrogeait, il ne trouvait en lui aucun sujet
+d'amertume. Il etait, croyait-il, tel qu'aux premiers temps de son
+diaconat, lorsque l'obligation de lire son breviaire, a des heures
+determinees, avait empli ses journees d'une priere continue. Depuis
+cette epoque, les semaines, les mois, les annees coulaient, sans
+qu'il eut le loisir d'une mauvaise pensee. Le doute ne le
+tourmentait point; il s'aneantissait devant les mysteres qu'il ne
+pouvait comprendre, il faisait aisement le sacrifice de sa raison,
+qu'il dedaignait. Au sortir du seminaire, il avait eu la joie de se
+voir etranger parmi les autres hommes, de ne plus marcher comme eux,
+de porter autrement la tete, d'avoir des gestes, des mots, des
+sentiments d'etre a part. Il se sentait feminise, rapproche de
+l'ange, lave de son sexe, de son odeur d'homme. Cela le rendait
+presque fier, de ne plus tenir a l'espece, d'avoir ete eleve pour
+Dieu, soigneusement purge des ordures humaines par une education
+jalouse. Il lui semblait encore etre demeure pendant des annees dans
+une huile sainte, preparee selon les rites, qui lui avait penetre
+les chairs d'un commencement de beatification. Certains de ses
+organes avaient disparu, dissous peu a peu; ses membres, son
+cerveau, s'etaient appauvris de matiere, pour s'emplir d'ame, d'un
+air subtil qui le grisait parfois d'un vertige, comme si la terre
+lui eut manque brusquement. Il montrait des peurs, des ignorances,
+des candeurs de fille cloitree. Il disait parfois en souriant qu'il
+continuait son enfance, s'imaginant etre reste tout petit, avec les
+memes sensations, les memes idees, les memes jugements; ainsi, a six
+ans, il connaissait Dieu autant qu'a vingt-cinq ans, il avait pour
+le prier des inflexions de voix semblables, des joies enfantines a
+joindre les mains bien exactement. Le monde lui semblait pareil au
+monde qu'il voyait jadis, lorsque sa mere le promenait par la main.
+Il etait ne pretre, il avait grandi pretre. Lorsqu'il faisait
+preuve, devant la Teuse, de quelque grossiere ignorance de la vie,
+elle le regardait stupefaite, entre les deux yeux, en disant avec un
+singulier sourire "qu'il etait bien le frere de mademoiselle
+Desiree." Dans son existence, il ne se rappelait qu'une secousse
+honteuse. C'etait pendant ses derniers six mois de seminaire, entre
+le diaconat et la pretrise. On lui avait fait lire l'ouvrage de
+l'abbe Craisson, superieur du grand seminaire de Valence: De rebus
+venereis ad usum confessariorum. Il etait sorti epouvante,
+sanglotant, de cette lecture. Cette casuistique savante du vice,
+etalant l'abomination de l'homme, descendant jusqu'aux cas les plus
+monstrueux des passions hors nature, violait brutalement sa
+virginite de corps et d'esprit. Il restait a jamais sali, comme une
+epousee, initiee d'une heure a l'autre aux violences de l'amour. Et
+il revenait fatalement a ce questionnaire de honte, chaque fois
+qu'il confessait. Si les obscurites du dogme, les devoirs du
+sacerdoce, la mort de tout libre arbitre, le laissaient serein,
+heureux de n'etre que l'enfant de Dieu, il gardait malgre lui
+l'ebranlement charnel de ces saletes qu'il devait remuer, il avait
+conscience d'une tache ineffacable, quelque part, au fond de son
+etre, qui pouvait grandir un jour et le couvrir de boue.
+
+La lune se levait, derriere les Garrigues. L'abbe Mouret, que la
+fievre brulait davantage, ouvrit la fenetre, s'accouda, pour
+recevoir au visage la fraicheur de la nuit. Il ne savait plus a
+quelle heure exacte l'avait pris ce malaise. Il se souvenait
+pourtant que, le matin, en disant sa messe, il etait tres calme,
+tres repose. Ce devait etre plus tard, peut-etre pendant sa longue
+marche au soleil, ou sous le frisson des arbres du Paradou, ou dans
+l'etouffement de la basse-cour de Desiree. Et il revecut la journee.
+
+En face de lui, la vaste plaine s'etendait, plus tragique sous la
+paleur oblique de la lune. Les oliviers, les amandiers, les arbres
+maigres faisaient des taches grises, au milieu du chaos des grandes
+roches, jusqu'a la ligne sombre des collines de l'horizon. C'etaient
+de larges pans d'ombre, des aretes bossuees, des mares de terre
+sanglantes ou les etoiles rouges semblaient se regarder, des
+blancheurs crayeuses pareilles a des vetements de femme rejetes,
+decouvrant des chairs noyees de tenebres, assoupies dans les
+enfoncements des terrains. La nuit, cette campagne ardente prenait
+un etrange vautrement de passion. Elle dormait, debraillee,
+dehanchee, tordue, les membres ecartes, tandis que de gros soupirs
+tiedes s'exhalaient d'elle, des aromes puissants de dormeuse en
+sueur. On eut dit quelque forte Cybele tombee sur l'echine, la gorge
+en avant, le ventre sous la lune, soule des ardeurs du soleil, et
+revant encore de fecondation. Au loin, le long de ce grand corps,
+l'abbe Mouret suivait des yeux le chemin des Olivettes, un mince
+ruban pale qui s'allongeait comme le lacet flottant d'un corset. Il
+entendait Frere Archangias, relevant les jupes des gamines qu'il
+fouettait au sang, crachant aux visages des filles, puant lui-meme
+l'odeur d'un bouc qui ne se serait jamais satisfait. Il voyait la
+Rosalie rire en-dessous, de son air de bete lubrique, pendant que le
+pere Bambousse lui jetait des mottes de terre dans les reins. Et la
+encore, croyait-il, il etait bien portant, a peine chauffe a la
+nuque par la belle matinee. Il ne sentait qu'un fremissement
+derriere son dos, ce murmure confus de vie, qu'il avait entendu
+vaguement des le matin, au milieu de sa messe, lorsque le soleil
+etait entre par les fenetres crevees. Jamais, comme a cette heure de
+nuit, la campagne ne l'avait inquiete, avec sa poitrine geante, ses
+ombres molles, ses luisants de peau ambree, toute cette nudite de
+deesse, a peine cachee sous la mousseline argentee de la lune.
+
+Le jeune pretre baissa les yeux, regarda le village des Artaud. Le
+village s'ecrasait dans le sommeil lourd de fatigue, dans le neant
+que dorment les paysans. Pas une lumiere. Les masures faisaient des
+tas noirs, que coupaient les raies blanches des ruelles
+transversales, enfilees par la lune. Les chiens eux-memes devaient
+ronfler, au seuil des portes closes. Peut-etre les Artaud avaient-
+ils empoisonne le presbytere de quelque fleau abominable? Derriere
+lui, il ecoutait toujours grossir le souffle dont l'approche etait
+si pleine d'angoisse. Maintenant, il surprenait comme un pietinement
+de troupeau, une volee de poussiere qui lui arrivait, grasse des
+emanations d'une bande de betes. Ses pensees du matin lui revenaient
+sur cette poignee d'hommes recommencant les temps, poussant entre
+les rocs peles ainsi qu'une poignee de chardons que les vents ont
+semes; il se sentait assister a l'eclosion lente d'une race.
+Lorsqu'il etait enfant, rien ne le surprenait, ne l'effrayait
+davantage, que ces myriades d'insectes qu'il voyait sourdre de
+quelque fente, quand il soulevait certaines pierres humides. Les
+Artaud, meme endormis, ereintes au fond de l'ombre, le troublaient
+de leur sommeil, dont il retrouvait l'haleine dans l'air qu'il
+respirait. Il n'aurait voulu que des roches sous sa fenetre. Le
+village n'etait pas assez mort; les toits de chaume se gonflaient
+comme des poitrines; les gercures des portes laissaient passer des
+soupirs, des craquements legers, des silences vivants, revelant dans
+ce trou la presence d'une portee pullulante, sous le bercement noir
+de la nuit. Sans doute, c'etait cette senteur seule qui lui donnait
+une nausee. Souvent il l'avait pourtant respiree aussi forte, sans
+eprouver d'autre besoin que de se rafraichir dans la priere.
+
+Les tempes en sueur, il alla ouvrir l'autre fenetre, cherchant un
+air plus vif. En bas, a gauche, s'etendait le cimetiere, avec la
+haute barre du Solitaire, dont pas une brise ne remuait l'ombre. Il
+montait du champ vide une odeur de pre fauche. Le grand mur gris de
+l'eglise, ce mur tout plein de lezards, plante de giroflees, se
+refroidissait sous la lune; tandis qu'une des larges fenetres
+luisait, les vitres pareilles a des plaques d'acier. L'eglise
+endormie ne devait vivre a cette heure que de la vie extra-humaine
+du Dieu de l'hostie, enferme dans le tabernacle. Il songeait a la
+tache jaune de la veilleuse, mangee par l'ombre, avec une tentation
+de redescendre, pour soulager sa tete malade, au milieu de ces
+tenebres pures de toute souillure. Mais une terreur etrange le
+retint: il crut tout d'un coup, les yeux fixes sur les vitres
+allumees par la lune, voir l'eglise s'eclairer interieurement d'un
+eclat de fournaise, d'une splendeur de fete infernale, ou tournaient
+le mois de mai, les plantes, les betes, les filles des Artaud, qui
+prenaient furieusement des arbres entre leurs bras nus. Puis, en se
+penchant, au-dessous de lui, il apercut la basse-cour de Desiree,
+toute noire, qui fumait. Il ne distinguait pas nettement les cases
+des lapins, les perchoirs des poules, la cabane des canards. C'etait
+une seule masse tassee dans la puanteur, dormant de la meme haleine
+pestilentielle. Sous la porte de l'etable, la senteur aigre de la
+chevre passait; pendant que le petit cochon vautre sur le dos,
+soufflait grassement, pres d'une ecuelle vide. De son gosier de
+cuivre, le grand coq fauve Alexandre jeta un cri, qui eveilla au
+loin, un a un, les appels passionnes de tous les coqs du village.
+
+Brusquement, l'abbe Mouret se souvint. La fievre dont il entendait
+la poursuite, l'avait atteint dans la basse-cour de Desiree, en face
+des poules chaudes encore de leur ponte et des meres lapines,
+s'arrachant le poil du ventre. Alors, la sensation d'une respiration
+sur son cou fut si nette, qu'il se tourna, pour voir enfin qui le
+prenait ainsi a la nuque. Et il se rappela Albine bondissant hors du
+Paradou, avec la porte qui claquait sur l'apparition d'un jardin
+enchante; il se la rappela galopant le long de l'interminable
+muraille, suivant le cabriolet a la course, jetant des feuilles de
+bouleau au vent comme autant de baisers; il se la rappela encore, au
+crepuscule, qui riait des jurons de Frere Archangias, les jupes
+fuyantes au ras du chemin, pareilles a une petite fumee de poussiere
+roulee par l'air du soir. Elle avait seize ans; elle etait etrange,
+avec sa face un peu longue; sentait le grand air, l'herbe, la terre.
+Et il avait d'elle une memoire si precise, qu'il revoyait une
+egratignure, a l'un de ses poignets souples, rose sur la peau
+blanche. Pourquoi donc riait-elle ainsi, en le regardant de ses yeux
+bleus? Il etait pris dans son rire, comme dans une onde sonore qui
+resonnait partout contre sa chair; il la respirait, il l'entendait
+vibrer en lui. Oui, tout son mal venait de ce rire qu'il avait bu.
+
+Debout au milieu de la chambre, les deux fenetres ouvertes, il resta
+grelottant, pris d'une peur qui lui faisait cacher la tete entre les
+mains. La journee entiere aboutissait donc a cette evocation d'une
+fille blonde, au visage un peu long, aux yeux bleus? Et la journee
+entiere entrait par les deux fenetres ouvertes. C'etaient, au loin,
+la chaleur des terres rouges, la passion des grandes roches, des
+oliviers pousses dans les pierres, des vignes tordant leurs bras au
+bord des chemins; c'etaient, plus pres, les sueurs humaines que
+l'air apportait des Artaud, les senteurs fades du cimetiere, les
+odeurs d'encens de l'eglise, perverties par des odeurs de filles aux
+chevelures grasses; c'etaient encore des vapeurs de fumier, la buee
+de la basse-cour, les fermentations suffocantes des germes. Et
+toutes ces haleines affluaient a la fois, en une meme bouffee
+d'asphyxie, si rude, s'enflant avec une telle violence, qu'elle
+l'etouffait. Il fermait ses sens, il essayait de les aneantir. Mais,
+devant lui, Albine reparut comme une grande fleur, poussee et
+embellie sur ce terreau. Elle etait la fleur naturelle de ces
+ordures, delicate au soleil, ouvrant le jeune bouton de ses epaules
+blanches, si heureuse de vivre, qu'elle sautait de sa tige et
+qu'elle s'envolait sur sa bouche, en le parfumant de son long rire.
+
+Le pretre poussa un cri. Il avait senti une brulure a ses levres.
+C'etait comme un jet ardent qui avait coule dans ses veines. Alors,
+cherchant un refuge, il se jeta a genoux devant la statuette de
+l'Immaculee-Conception, en criant, les mains jointes:
+
+- Sainte Vierge des Vierges, priez pour moi!
+
+
+
+
+
+XVII.
+
+L'Immaculee-Conception, sur la commode de noyer, souriait
+tendrement, du coin de ses levres minces, indiquees d'un trait de
+carmin. Elle etait petite, toute blanche. Son grand voile blanc, qui
+lui tombait de la tete aux pieds, n'avait, sur le bord, qu'un filet
+d'or, imperceptible. Sa robe, drapee a longs plis droits sur un
+corps sans sexe, la serrait au cou, ne degageait que ce cou
+flexible. Pas une seule meche de ses cheveux chatains ne passait.
+Elle avait le visage rose, avec des yeux clairs tournes vers le
+ciel; elle joignait des mains roses, des mains d'enfant, montrant
+l'extremite des doigts sous les plis du voile, au-dessus de
+l'echarpe bleue, qui semblait nouer a sa taille deux bouts flottants
+du firmament. De toutes ses seductions de femme, aucune n'etait nue,
+excepte ses pieds, des pieds adorablement nus, foulant l'eglantier
+mystique. Et, sur la nudite de ses pieds, poussaient des roses d'or,
+comme la floraison naturelle de sa chair deux fois pure.
+
+- Vierge fidele, priez pour moi! repetait desesperement le pretre.
+
+Celle-la ne l'avait jamais trouble. Elle n'etait pas mere encore;
+ses bras ne lui tendaient point Jesus, sa taille ne prenait point
+les lignes rondes de la fecondite. Elle n'etait pas la reine du
+ciel, qui descendait couronnee d'or, vetue d'or, ainsi qu'une
+princesse de la terre, portee triomphalement par un vol de
+cherubins. Celle-la ne s'etait jamais montree redoutable, ne lui
+avait jamais parle avec la severite d'une maitresse toute puissante,
+dont la vue seule courbe les fronts dans la poussiere. Il osait la
+regarder, l'aimer, sans craindre d'etre emu par la courbe molle de
+ses cheveux chatains; il n'avait que l'attendrissement de ses pieds
+nus, ses pieds d'amour, qui fleurissaient comme un jardin de
+chastete, trop miraculeusement pour qu'il contentat son envie de les
+couvrir de caresses. Elle parfumait la chambre de son odeur de lis.
+Elle etait le lis d'argent plante dans un vase d'or, la purete
+precieuse, eternelle, impeccable. Dans son voile blanc, si
+etroitement serre autour d'elle, il n'y avait plus rien d'humain,
+rien qu'une flamme vierge brulant d'un feu toujours egal. Le soir a
+son coucher, le matin a son reveil, il la trouvait la, avec son meme
+sourire d'extase. Il laissait tomber ses vetements devant elle, sans
+une gene, comme devant sa propre pudeur.
+
+- Mere tres pure, Mere tres chaste, Mere toujours vierge, priez pour
+moi! balbutia-t-il peureusement, se serrant aux pieds de la Vierge,
+comme s'il avait entendu derriere son dos le galop sonore d'Albine.
+Vous etes mon refuge, la source de ma joie, le temple de ma sagesse,
+la tour d'ivoire ou j'ai enferme ma purete. Je me remets dans vos
+mains sans tache, je vous supplie de me prendre, de me recouvrir
+d'un coin de votre voile, de me cacher sous votre innocence,
+derriere le rempart sacre de votre vetement, pour qu'aucun souffle
+charnel ne m'atteigne la. J'ai besoin de vous, je me meurs sans
+vous, je me sens a jamais separe de vous, si vous ne m'emportez
+entre vos bras secourables, loin d'ici, au milieu de la blancheur
+ardente que vous habitez. Marie concue sans peche, aneantissez-moi
+au fond de la neige immaculee tombant de chacun de vos membres. Vous
+etes le prodige d'eternelle chastete. Votre race a pousse sur un
+rayon, ainsi qu'un arbre merveilleux qu'aucun germe n'a plante.
+Votre fils Jesus est ne du souffle de Dieu, vous-meme etes nee sans
+que le ventre de votre mere fut souille, et je veux croire que cette
+virginite remonte ainsi d'age en age, dans une ignorance sans fin de
+la chair. Oh! vivre, grandir, en dehors de la honte des sens! Oh!
+multiplier, enfanter, sans la necessite abominable du sexe, sous la
+seule approche d'un baiser celeste!
+
+Cet appel desespere, ce cri epure de desir, avait rassure le jeune
+pretre. La Vierge, toute blanche, les yeux au ciel, semblait sourire
+plus doucement de ses minces levres roses. Il reprit d'une voix
+attendrie:
+
+- Je voudrais encore etre enfant. Je voudrais n'etre jamais qu'un
+enfant marchant a l'ombre de votre robe. J'etais tout petit, je
+joignais les mains pour dire le nom de Marie. Mon berceau etait
+blanc, mon corps etait blanc, toutes mes pensees etaient blanches.
+Je vous voyais distinctement, je vous entendais m'appeler, j'allais
+a vous dans un sourire, sur des roses effeuillees. Et rien autre, je
+ne sentais pas, je ne pensais pas, je vivais juste assez pour etre
+une fleur a vos pieds. On ne devrait point grandir. Vous n'auriez
+autour de vous que des tetes blondes, un peuple d'enfants qui vous
+aimeraient, les mains pures, les levres saines, les membres tendres,
+sans une souillure, comme au sortir d'un bain de lait. Sur la joue
+d'un enfant, on baise son ame. Seul un enfant peut dire votre nom
+sans le salir. Plus tard, la bouche se gate, empoisonne les
+passions. Moi-meme, qui vous aime tant, qui me suis donne a vous, je
+n'ose a toute heure vous appeler, ne voulant pas vous faire
+rencontrer avec mes impuretes d'homme. J'ai prie, j'ai corrige ma
+chair, j'ai dormi sous votre garde, j'ai vecu chaste; et je pleure,
+en voyant aujourd'hui que je ne suis pas encore assez mort a ce
+monde pour etre votre fiance. O Marie, Vierge adorable, que n'ai-je
+cinq ans, que ne suis-je reste l'enfant qui collait ses levres sur
+vos images! Je vous prendrais sur mon coeur, je vous coucherais a
+mon cote, je vous embrasserais comme une amie, comme une fille de
+mon age, j'aurais votre robe etroite, votre voile enfantin, votre
+echarpe bleue, toute cette enfance qui fait de vous une grande
+soeur. Je ne chercherais pas a baiser vos cheveux, car la chevelure
+est une nudite qu'on ne doit point voir; mais je baiserais vos pieds
+nus, l'un apres l'autre, pendant des nuits entieres, jusqu'a que
+j'aie effeuille sous mes levres les roses d'or, les roses mystiques
+de nos veines.
+
+Il s'arreta, attendant que la Vierge abaissat ses yeux bleus,
+l'effleurat au front du bord de son voile. La Vierge restait
+enveloppee dans la mousseline jusqu'au cou, jusqu'aux ongles,
+jusqu'aux chevilles, tout entiere au ciel, avec cet elancement du
+corps qui la rendait fluette, degagee deja de la terre.
+
+- Eh bien, continua-t-il plus follement, faites que je redevienne
+enfant, Vierge bonne, Vierge puissante. Faites que j'aie cinq ans.
+Prenez mes sens, prenez ma virilite. Qu'un miracle emporte tout
+l'homme qui a grandi en moi. Vous regnez au ciel, rien ne vous est
+plus facile que de me foudroyer, que de secher mes organes, de me
+laisser sans sexe, incapable du mal, si depouille de toute force,
+que je ne puisse meme plus lever le petit doigt sans votre
+consentement. Je veux etre candide, de cette candeur qui est la
+votre, que pas un frisson humain ne saurait troubler. Je ne veux
+plus sentir ni mes nerfs, ni mes muscles, ni le battement de mon
+coeur, ni le travail de mes desirs. Je veux etre une chose, une
+pierre blanche a vos pieds, a laquelle vous ne laisserez qu'un
+parfum, une pierre qui ne bougera pas de l'endroit ou vous l'aurez
+jetee, sans oreilles, sans yeux, satisfaite d'etre sous votre talon,
+ne pouvant songer a des ordures avec les autres pierres du chemin.
+Oh! alors quelle beatitude! J'atteindrai sans effort, du premier
+coup, a la perfection que je reve. Je me proclamerai enfin votre
+veritable pretre. Je serai ce que mes etudes, mes prieres, mes cinq
+annees de lente initiation n'ont pu faire de moi. Oui, je nie la
+vie, je dis que la mort de l'espece est preferable a l'abomination
+continue qui la propage. La faute souille tout. C'est une puanteur
+universelle gatant l'amour, empoisonnant la chambre des epoux, le
+berceau des nouveau-nes, et jusqu'aux fleurs pamees sous le soleil,
+et jusqu'aux arbres laissant eclater leurs bourgeons. La terre
+baigne dans cette impurete dont les moindres gouttes jaillissent en
+vegetations honteuses. Mais pour que je sois parfait, o Reine des
+anges, Reine des Vierges, ecoutez mon cri, exaucez-le! Faites que je
+sois un de ces anges qui n'ont que deux grandes ailes derriere les
+joues; je n'aurai plus de tronc, plus de membres; je volerai a vous,
+si vous m'appelez; je ne serai plus qu'une bouche qui dira vos
+louanges, qu'une paire d'ailes sans tache qui bercera vos voyages
+dans les cieux. Oh! la mort, la mort, Vierge venerable, donnez-moi
+la mort de tout! Je vous aimerai dans la mort de mon corps, dans la
+mort de ce qui vit et de ce qui se multiple. Je consommerai avec
+vous l'unique mariage dont veuille mon coeur. J'irai plus haut,
+toujours plus haut, jusqu'a ce que j'aie atteint le brasier ou vous
+resplendissez. La, c'est un grand astre, une immense rose blanche
+dont chaque feuille brule comme une lune, un trone d'argent d'ou
+vous rayonnez avec un tel embrasement d'innocence, que le paradis
+entier reste eclaire de la seule lueur de votre voile. Tout ce qu'il
+y a de blanc, les aurores, la neige des sommets inaccessibles, les
+lis a peine eclos, l'eau des sources ignorees, le lait des plantes
+respectees du soleil, les sourires des vierges, les ames des enfants
+morts au berceau, pleuvent sur vos pieds blancs. Alors, je monterai
+a vos levres, ainsi qu'une flamme subtile; j'entrerai en vous, par
+votre bouche entr'ouverte, et les noces s'accompliront, pendant que
+les archanges tressailleront de notre allegresse. Etre vierge,
+s'aimer vierge, garder au milieu des baisers les plus doux sa
+blancheur vierge! Avoir tout l'amour, couche sur des ailes de cygne,
+dans une nuee de purete, aux bras d'une maitresse de lumiere dont
+les caresses sont des jouissances d'ame! Perfection, reve surhumain,
+desir dont mes os craquent, delices qui me mettent au ciel! O Marie,
+Vase d'election, chatrez-en moi l'humanite, faites-moi eunuque parmi
+les hommes, afin de me livrer sans peur le tresor de votre
+virginite!
+
+Et l'abbe Mouret, claquant des dents, terrasse par la fievre,
+s'evanouit sur le carreau.
+
+
+
+
+
+LIVRE DEUXIEME
+
+
+
+I.
+
+Devant les deux larges fenetres, des rideaux de calicot,
+soigneusement tires, eclairaient la chambre de la blancheur tamisee
+du petit jour. Elle etait haute de plafond, tres vaste, meublee d'un
+ancien meuble Louis XV, a bois peint en blanc, a fleurs rouges sur
+un semis de feuillage. Dans le trumeau, au-dessus des portes, aux
+deux cotes de l'alcove, des peintures laissaient encore voir les
+ventres et les derrieres roses de petits Amours volant par bandes,
+jouant a deux jeux qu'on ne distinguait plus, tandis que les
+boiseries des murs, menageant des panneaux ovales, les portes a
+double battant, le plafond arrondi, jadis a fond bleu de ciel, avec
+des encadrements de cartouches, de medaillons, de noeuds de rubans
+coleur chair, s'effacaient, d'un gris tres doux, un gris qui gardait
+l'attendrissement de ce paradis fane. En face des fenetres, la
+grande alcove, s'ouvrant sous des enroulements de nuages, que des
+Amours de platre ecartaient, penches, culbutes, comme pour regarder
+effrontement le lit, etait fermee, ainsi que les fenetres, par des
+rideaux de calicot, cousus a gros points, d'une innocence singuliere
+au milieu de cette piece restee toute tiede d'une lointaine odeur de
+volupte.
+
+Assise pres d'une console ou une bouilloire chauffait sur une lampe
+a esprit-de-vin, Albine regardait les rideaux de l'alcove,
+attentivement. Elle etait vetue de blanc, les cheveux serres dans un
+fichu de vieille dentelle, les mains abandonnees, veillant d'un air
+serieux de grande fille. Une respiration faible, un souffle d'enfant
+assoupi s'entendait, dans le grand silence. Mais elle s'inquieta, au
+bout de quelques minutes; elle ne put s'empecher de venir, a pas
+legers, soulever le coin d'un rideau. Serge, au bord du grand lit,
+semblait dormir, la tete appuyee sur l'un de ses bras replie.
+Pendant sa maladie, ses cheveux s'etaient allonges, sa barbe avait
+pousse. Il etait tres blanc, les yeux meurtris de bleu, les levres
+pales; il avait une grace de fille convalescente.
+
+Albine, attendrie, allait laisser retomber le coin du rideau.
+
+- Je ne dors pas, dit Serge d'une voix tres basse.
+
+Et il restait la tete appuyee, sans bouger un doigt, comme accable
+d'une lassitude heureuse. Ses yeux s'etaient lentement ouverts; sa
+bouche soufflait legerement sur l'une de ses mains nues, soulevant
+le duvet de sa peau blonde.
+
+- Je t'entendais, murmura-t-il encore. Tu marchais tout doucement.
+
+Elle fut ravie de ce tutoiement. Elle s'approcha, s'accroupi devant
+le lit, pour mettre son visage a la hauteur du sien.
+
+- Comment vas-tu? demanda-t-elle.
+
+Et elle goutait a son tour la douceur de ce "tu", qui lui passait
+pour la premiere fois sur les levres.
+
+- Oh! tu es gueri, maintenant, reprit-elle. Sais-tu que je pleurais,
+tout le long du chemin, lorsque je revenais de la-bas avec de
+mauvaises nouvelles. On me disait que tu avais le delire, que cette
+mauvaise fievre, si elle te faisait grace, t'emporterais la
+raison... Comme j'ai embrasse ton oncle Pascal, lorsqu'il t'a amene
+ici, pour ta convalescence!
+
+Elle bordait le lit, elle etait maternelle.
+
+- Vois-tu, ces roches brulees, la-bas, ne te valaient rien. Il te
+faut des arbres, de la fraicheur, de la tranquillite... Le docteur
+n'a pas meme raconte qu'il te cachait ici. C'est un secret entre lui
+et ceux qui t'aiment. Il te croyait perdu... Va, personne ne nous
+derangera. L'oncle Jeanbernat fume sa pipe devant ses salades. Les
+autres feront prendre de tes nouvelles en cachette. Et le docteur
+lui-meme ne reviendra plus, parce que, a cette heure, c'est moi qui
+suis ton medecin... Il parait que tu n'as plus besoin de drogues. Tu
+as besoin d'etre aime, comprends-tu?
+
+Il semblait ne pas entendre, le crane encore vide. Comme ses yeux,
+sans qu'il remuat la tete, fouillaient les coins de la chambre, elle
+pensa qu'il s'inquietait du lieu ou il se trouvait.
+
+- C'est ma chambre, dit-elle. Je te l'ai donnee. Elle est jolie,
+n'est-ce pas? J'ai pris les plus beaux meubles du grenier; puis,
+j'ai fait ces rideaux de calicot, pour que le jour ne m'aveuglat
+pas... Et tu ne me genes nullement. Je coucherai au second etage. Il
+y a encore trois ou quatre pieces vides.
+
+Mais il restait inquiet.
+
+- Tu es seule? demanda-t-il.
+
+- Oui. Pourquoi me fais-tu cette question?
+
+Il ne repondit pas, il murmura d'un air d'ennui:
+
+- J'ai reve, je reve toujours... J'entends des cloches, et c'est
+cela qui me fatigue.
+
+Au bout d'un silence, il reprit:
+
+- Va fermer la porte, mets les verrous. Je veux que tu sois seule,
+toute seule.
+
+Quand elle revint, apportant une chaise, s'asseyant a son chevet, il
+avait une joie d'enfant, il repetait:
+
+- Maintenant, personne n'entrera. Je n'entendrai plus les cloches...
+Toi, quand tu parles, cela me repose.
+
+- Veux-tu boire? demanda-t-elle.
+
+Il fit signe qu'il n'avait pas soif. Il regardait les mains d'Albine
+d'un air si surpris, si charme de les voir, qu'elle en avanca une,
+au bord de l'oreiller, en souriant. Alors, il laissa glisser sa
+tete, il appuya une joue sur cette petite main fraiche. Il eut un
+leger rire, il dit:
+
+- Ah! c'est doux comme de la soie. On dirait qu'elle souffle de
+l'air dans mes cheveux... Ne la retire pas, je t'en prie.
+
+Puis, il y eut un long silence. Il se regardaient avec une grande
+amitie. Albine se voyait paisiblement dans les yeux vides du
+convalescent. Serge semblait ecouter quelque chose de vague que la
+petite main fraiche lui confiait.
+
+- Elle est tres bonne, ta main, reprit-il. Tu ne peux pas t'imaginer
+comme elle me fait du bien... Elle a l'air d'entrer au fond de moi,
+pour m'enlever les douleurs que j'ai dans les membres. C'est une
+caresse partout, un soulagement, une guerison.
+
+Il frottait doucement sa joue, il s'animait, comme ressuscite.
+
+- Dis? tu ne me donneras rien de mauvais a boire, tu ne me
+tourmenteras pas avec toutes sortes de remedes?... Ta main me
+suffit, vois-tu. Je suis venu pour que tu la mettes la, sous ma
+tete.
+
+- Mon bon Serge, murmura Albine, tu as bien souffert, n'est-ce pas?
+
+- Souffert? oui, oui; mais il y a longtemps... J'ai mal dormi, j'ai
+eu des reves epouvantables. Si je pouvais, je te raconterais tout
+cela.
+
+Il ferma un instant les yeux, il fit un grand effort de memoire.
+
+- Je ne vois que du noir, balbutia-t-il. C'est singulier, j'arrive
+d'un long voyage. Je ne sais plus meme d'ou je suis parti. J'avais
+la fievre, une fievre qui galopait dans mes veines comme une bete...
+C'est cela, je me souviens. Toujours le meme cauchemar me faisait
+ramper, le long d'un souterrain interminable. A certaines grosses
+douleurs, le souterrain, brusquement, se murait; un amas de cailloux
+tombait de la voute, les parois se resserraient, je restais
+haletant, pris de la rage de vouloir passer outre; et j'entrais dans
+l'obstacle, je travaillais des pieds, des poings, du crane, en
+desesperant de pouvoir jamais traverser cet eboulement de plus en
+plus considerable... Puis, souvent, il me suffisait de le toucher du
+doigt; tout s'evanouissait, je marchais librement, dans la galerie
+elargie, n'ayant plus que la lassitude de la crise.
+
+Albine voulut lui poser la main sur la bouche,
+
+- Non, cela ne me fatigue pas de parler. Tu vois, je te parle a
+l'oreille. Il me semble que je pense, et que tu m'entends... Le plus
+drole, dans mon souterrain, c'est que je n'avais pas la moindre idee
+de retourner en arriere; je m'entetais, tout en pensant qu'il me
+faudrait des milliers d'annees pour deblayer un seul des
+eboulements. C'etait une tache fatale, que je devais accomplir sous
+peine des plus grands malheurs. Les genoux meurtris, le front
+heurtant le roc, je mettais une conscience pleine d'angoisse a
+travailler de toutes mes forces, pour arriver le plus vite possible.
+Arriver ou? je ne sais pas, je ne sais pas...
+
+Il ferma les yeux, revant, cherchant. Puis, il eut une moue
+d'insouciance, il s'abandonna de nouveau sur la main d'Albine, en
+disant avec un rire:
+
+- Tiens! c'est bete, je suis un enfant.
+
+Mais la jeune fille, pour voir s'il etait bien a elle, tout entier,
+l'interrogea, le ramena aux souvenirs confus qu'il tenait d'evoquer;
+il ne se rappelait rien, il etait reellement dans une heureuse
+enfance. Il croyait etre ne la veille.
+
+- Oh! je ne suis pas encore fort, dit-il. Vois-tu, le plus loin que
+je me souvienne, c'etait dans un lit qui me brulait partout le
+corps; ma tete roulait sur l'oreiller ainsi que sur un brasier; mes
+pieds s'usaient l'un contre l'autre, a se frotter, continuellement...
+Va! j'etais bien mal! Il me semblait qu'on me changeait le corps,
+qu'on m'enlevait tout, qu'on me raccommodait comme une mecanique
+cassee...
+
+Ce mot le fit rire de nouveau. Il reprit:
+
+- Je vais etre tout neuf. Ca m'a joliment nettoye, d'etre malade...
+Mais qu'est-ce que tu me demandais? Non, personne n'etait la. Je
+souffrais tout seul, au fond d'un trou noir. Personne, personne. Et,
+au dela, il n'y a rien, je ne vois rien... Je suis ton enfant, veux-
+tu? Tu m'apprendras a marcher. Moi, je ne vois que toi, maintenant.
+Ca m'est bien egal, tout ce qui n'est pas toi. Je te dis que je ne
+me souviens plus. Je suis venu, tu m'as pris, c'est tout.
+
+Et il dit encore, apaise, caressant:
+
+- Ta main est diede, a present; elle est bonne comme du soleil... Ne
+parlons plus. Je me chauffe.
+
+Dans la grande chambre, un silence frissonnant tombait du plafond
+bleu. La lampe a esprit-de-vin venait de s'eteindre, laissant la
+bouilloire jeter un filet de vapeur de plus en plus mince. Albine et
+Serge, tous deux la tete sur le meme oreiller, regardaient les
+grands rideaux de calicot tires devant les fenetres. Les yeux de
+Serge surtout allaient la, comme a la source blanche de la lumiere.
+Il s'y baignait, ainsi que dans un jour pali, mesure a ses forces de
+convalescent. Il devinait le soleil derriere un coin plus jaune du
+calicot, ce qui suffisait pour le guerir. Au loin, il ecoutait un
+large roulement de feuillages; tandis que, a la fenetre de droite,
+l'ombre verdatre d'une haute branche, nettement dessinee, lui
+donnait le reve inquietant de cette foret qu'il sentait si pres de
+lui.
+
+- Veux-tu que j'ouvre les rideaux? demanda Albine, trompee par la
+fixite de son regard.
+
+- Non, non, se hata-t-il de repondre.
+
+- Il fait beau. Tu aurais le soleil. Tu verrais les arbres.
+
+- Non, je t'en supplie... Je ne veux rien du dehors. Cette branche
+qui est la me fatigue, a remuer, a pousser, comme si elle etait
+vivante... Laisse ta main, je vais dormir. Il faut tout blanc...
+C'est bon.
+
+Et il s'endormit candidement, veille par Albine, qui lui soufflait
+sur la face, pour rafraichir son sommeil.
+
+
+
+
+
+II.
+
+Le lendemain, le beau temps s'etait gate, il pleuvait. Serge, repris
+par la fievre, passa une journee de souffrance, les yeux fixes
+desesperement sur les rideaux, d'ou ne tombait qu'une lueur de cave,
+louche, d'un gris de cendre. Il ne devinait plus le soleil, il
+cherchait cette ombre dont il avait eu peur, cette branche haute
+qui, noyee dans la buee blafarde de l'averse, lui semblait avoir
+emporte la foret en s'effacant. Vers le soir, agite d'un leger
+delire, il cria en sanglotant a Albine que le soleil etait mort,
+qu'il entendait tout le ciel, toute la campagne pleurer la mort du
+soleil. Elle dut le consoler comme un enfant, lui promettre le
+soleil, l'assurer qu'il reviendrait, qu'elle le lui donnerait. Mais
+il plaignait aussi les plantes. Les semences devaient souffrir sous
+le sol, a attendre la lumiere; elles avaient ses cauchemars, elles
+revaient qu'elles rampaient le long d'un souterrain, arretees par
+des eboulements, luttant furieusement pour arriver au soleil. Et il
+se mit a pleurer a voix plus basse, disant que l'hiver etait une
+maladie de la terre, qu'il allait mourir en meme temps que la terre,
+si le printemps ne les guerissait tous deux.
+
+Pendant trois jours encore, le temps resta affreux. Des ondees
+crevaient sur les arbres, dans une lointaine clameur de fleuve
+deborde. Des coups de vent roulaient, s'abattaient contre les
+fenetres, avec un acharnement de vagues enormes. Serge avait voulu
+qu'Albine fermat hermetiquement les volets. La lampe allumee, il
+n'avait plus le deuil des rideaux blafards, il ne sentait plus le
+gris du ciel entrer par les plus minces fentes, couler jusqu'a lui,
+ainsi qu'une poussiere qui l'enterrait. Il s'abandonnait, les bras
+amaigris, la tete pale, d'autant plus faible que la campagne etait
+plus malade. A certaines heures de nuages d'encre, lorsque les
+arbres tordus craquaient, que la terre laissait trainer ses herbes
+sous l'averse comme des cheveux de noyee, il perdait jusqu'au
+souffle, il trepassait, battu lui-meme par l'ouragan. Puis, a la
+premiere eclaircie, au moindre coin de bleu, entre deux nuees, il
+respirait, il goutait l'apaisement des feuillages essuyes, des
+sentiers blanchissants, des champs buvant leur derniere gorgee
+d'eau. Albine, maintenant, implorait a son tour le soleil; elle se
+mettait vingt fois par jour a la fenetre du palier, interrogeant
+l'horizon, heureuse des moindres taches blanches, inquiete des
+masses d'ombre, cuivrees, chargees de grele, redoutant quelque nuage
+trop noir qui lui tuerait son cher malade. Elle parlait d'envoyer
+chercher le docteur Pascal. Mais Serge ne voulait personne. Il
+disait:
+
+- Demain, il y aura du soleil sur les rideaux, je serai gueri.
+
+Un soir qu'il etait au plus mal, Albine lui donna sa main, pour
+qu'il y posat la joue. Et, la main ne le soulageant pas, elle pleura
+de se voir impuissante. Depuis qu'il etait retombe dans
+l'assoupissement de l'hiver, elle ne se sentait plus assez forte
+pour le tirer a elle seule du cauchemar ou il se debattait. Elle
+avait besoin de la complicite du printemps. Elle-meme deperissait,
+les bras glaces, l'haleine courte, ne sachant plus lui souffler la
+vie. Pendant des heures, elle rodait dans la grande chambre
+attristee. Quand elle passait devant la glace, elle se voyait noire,
+elle se croyait laide.
+
+Puis, un matin, comme elle relevait les oreillers, sans oser tenter
+encore le charme rompu de ses mains, elle crut retrouver le sourire
+du premier jour sur les levres de Serge, dont elle venait
+d'effleurer la nuque, du bout des doigts.
+
+- Ouvre les volets, murmura-t-il.
+
+Elle pensa qu'il parlait dans la fievre; car, une heure auparavant,
+elle n'avait apercu, de la fenetre du palier, qu'un ciel en deuil.
+
+- Dors, reprit-elle tristement; je t'ai promis de t'eveiller au
+premier rayon... Dors encore, le soleil n'est pas la.
+
+- Si, je le sens, le soleil est la... Ouvre les volets.
+
+
+
+
+
+III.
+
+Le soleil etait la, en effet. Quand Albine eut ouvert les volets,
+derriere les grands rideaux, la bonne lueur jaune chauffa de nouveau
+un coin de la blancheur du linge. Mais ce qui fit asseoir Serge sur
+son seant, ce fut de revoir l'ombre de la branche, le rameau qui lui
+annoncait le retour a la vie. Toute la campagne ressuscitee, avec
+ses verdures, ses eaux, son large cercle de collines, etait la pour
+lui, dans cette tache verdatre frissonnante au moindre souffle. Elle
+ne l'inquietait plus. Il en suivait le balancement, d'un air avide,
+ayant le besoin des forces de la seve qu'elle lui annoncait; tandis
+que, le soutenant dans ses bras, Albine, heureuse, disait:
+
+- Ah! mon bon Serge, l'hiver est fini... Nous voila sauves.
+
+Il se recoucha, les yeux deja vifs, la voix plus nette.
+
+- Demain, dit-il, je serai tres fort... Tu tireras les rideaux, je
+veux tout voir.
+
+Mais, le lendemain, il fut pris d'une peur d'enfant. Jamais il ne
+consentit a ce que les fenetres fussent grandes ouvertes. Il
+murmurait: "Tout a l'heure, plus tard." Il demeurait anxieux, il
+avait l'inquietude du premier coup de lumiere qu'il recevrait dans
+les yeux. Le soir arriva, qu'il n'avait pu prendre la decision de
+revoir le soleil en face. Il etait reste le visage tourne vers les
+rideaux, suivant sur la transparence du linge le matin pale,
+l'ardent midi, le crepuscule violatre, toutes les couleurs, toutes
+les emotions du ciel. La, se peignait jusqu'au frisson que le
+battement d'ailes d'un oiseau donne a l'air tiede, jusqu'a la joie
+des odeurs, palpitant dans un rayon. Derriere ce voile, derriere ce
+reve attendri de la vie puissante du dehors, il ecoutait monter le
+printemps. Et meme il etouffait un peu, par moments, lorsque
+l'afflux du sang nouveau de la terre, malgre l'obstacle des rideaux,
+arrivait a lui trop rudement.
+
+Et, le matin suivant, il dormait encore, lorsque Albine, brusquant
+la guerison, lui cria:
+
+- Serge! Serge! voici le soleil!
+
+Elle tirait vivement les rideaux, elle ouvrait les fenetres toutes
+larges. Lui, se leva, se mit a genoux sur son lit, suffoquant,
+defaillant, les mains serrees contra sa poitrine, pour empecher son
+coeur de se briser. En face de lui, il avait le grand ciel, rien que
+du bleu, un infini bleu; il s'y lavait de la souffrance, il s'y
+abandonnait, comme dans un bercement leger, il y buvait de la
+douceur, de la purete, de la jeunesse. Seule, la branche dont il
+avait vu l'ombre, depassait la fenetre, tachait la mer bleue d'une
+verdure vigoureuse; et c'etait deja la un jet trop fort pour ses
+delicatesses de malade, qui se blessaient de la salissure des
+hirondelles volant a l'horizon. Il naissait. Il poussait de petits
+cris involontaires, noye de clarte, battu par des vagues d'air
+chaud, sentant couler en lui tout un engouffrement de vie. Ses mains
+se tendirent, et il s'abattit, il retomba sur l'oreiller, dans une
+pamoison.
+
+Quelle heureuse et tendre journee! Le soleil entrait a droite, loin
+de l'alcove. Serge, pendant toute la matinee, le regarda s'avancer a
+petits pas. Il le voyait venir a lui, jaune comme de l'or, ecornant
+les vieux meubles, s'amusant aux angles, glissant parfois a terre,
+pareil a un bout d'etoffe deroute. C'etait une marche lente,
+assuree, une approche d'amoureuse, etirant ses membres blonds,
+s'allongeant jusqu'a l'alcove d'un mouvement rythme, avec une
+lenteur voluptueuse qui donnait un desir fou de sa possession.
+Enfin, vers deux heures, la nappe de soleil quitta le dernier
+fauteuil, monta le long des couvertures, s'etala sur le lit, ainsi
+qu'une chevelure denouee. Serge abandonna ses mains amaigries de
+convalescent a cette caresse ardente; il fermait les yeux a demi, il
+sentait courir sur chacun de ses doigts des baisers de feu, il etait
+dans un bain de lumiere, dans une etreinte d'astre. Et comme Albine
+etait la qui se penchait en souriant:
+
+- Laisse-moi, balbutia-t-il, les yeux completement fermes; ne me
+serre plus si fort... Comment fais-tu donc pour me tenir ainsi, tout
+entier, entre tes bras?
+
+Puis, le soleil redescendit du lit, s'en alla a gauche, de son pas
+ralenti. Alors, Serge le regarda de nouveau tourner, s'asseoir de
+siege en siege, avec le regret de ne l'avoir pas retenu sur sa
+poitrine. Albine etait restee au bord des couvertures. Tous deux, un
+bras passe au cou, virent le ciel palir peu a peu. Par moments, un
+immense frisson semblait le blanchir d'une emotion soudaine. Les
+langueurs de Serge s'y promenaient plus a l'aise, y trouvaient des
+nuances exquises qu'il n'avait jamais soupconnees. Ce n'etait pas
+tout du bleu, mais du bleu rose, du bleu lilas, du bleu jaune, une
+chair vivante, une vaste nudite immaculee qu'un souffle faisait
+battre comme une poitrine de femme. A chaque nouveau regard, au
+loin, il avait des surprises, des coins inconnus de l'air, des
+sourires discrets, des rondeurs adorables, des gazes cachant au fond
+de paradis entrevus de grands corps superbes de deesses. Et il
+s'envolait, les membres alleges par la souffrance, au milieu de
+cette soie changeante, dans ce duvet innocent de l'azur; ses
+sensations flottaient au-dessus de son etre defaillant. Le soleil
+baissait, le bleu se fondait dans de l'or pur, la chair vivante du
+ciel blondissait encore, se noyait lentement de toutes les teintes
+de l'ombre. Pas un nuage, un effacement de vierge qui se couche, un
+deshabillement ne laissant voir qu'une raie de pudeur a l'horizon.
+Le grand ciel dormant.
+
+- Ah! le cher bambin! dit Albine, en regardant Serge qui s'etait
+endormi a son cou, en meme temps que le ciel.
+
+Elle le coucha, elle ferma les fenetres. Mais le lendemain, des
+l'aube, elles etaient ouvertes. Serge ne pouvait plus vivre sans le
+soleil. Il prenait des forces, il s'habituait aux bouffees de grand
+air qui faisaient envoler les rideaux de l'alcove. Meme le bleu,
+l'eternel bleu commencait a lui paraitre fade.
+
+Cela le laissait d'etre un cygne, une blancheur, et de nager sans
+fin sur le lac limpide du ciel. Il en arrivait a souhaiter un vol de
+nuages noirs, quelque ecroulement de nuees qui rompit la monotonie
+de cette grande purete. A mesure que la sante revenait, il avait des
+besoins de sensations plus fortes. Maintenant, il passait des heures
+a regarder la branche verte; il aurait voulu la voir pousser, la
+voir s'epanouir, lui jeter des rameaux jusque dans son lit. Elle ne
+lui suffisait plus, elle ne faisait qu'irriter ses desirs, en lui
+parlant de ces arbres dont il entendait les appels profonds, sans
+qu'il put en apercevoir les cimes. C'etaient un chuchotement infini
+de feuilles, un bavardage d'eaux courantes, des battements d'ailes,
+toute une voix haute, prolongee, vibrante.
+
+Quand tu pourras te lever, disait Albine, tu t'assoiras devant la
+fenetre... Tu verras le beau jardin!
+
+Il fermait les yeux, il murmurait:
+
+- Oh! je le vois, je l'ecoute... Je sais ou sont les arbres, ou sont
+les eaux, ou poussent les violettes.
+
+Puis, il reprenait:
+
+- Mais je le vois mal, je le vois sans lumiere... Il faut que je
+sois tres fort pour aller jusqu'a la fenetre.
+
+D'autre fois, lorsqu'elle le croyait endormi, Albine disparaissait
+pendant des heures. Et, lorsqu'elle rentrait, elle le trouvait les
+yeux luisants de curiosite, devore d'impatience. Il lui criait:
+
+- D'ou viens-tu?
+
+Et il la prenait par les bras, lui sentait les jupes, le corsage,
+les joues.
+
+- Tu sens toutes sortes de bonnes choses... Hein? tu as marche sur
+de l'herbe?
+
+Elle riait, elle lui montrait ses bottines mouillees de rosee.
+
+- Tu viens du jardin! tu viens du jardin! repetait-il, ravi. Je le
+savais. Quand tu es entree, tu avais l'air d'une grande fleur... Tu
+m'apportes tout le jardin dans ta robe.
+
+Il la gardait aupres de lui, la respirant comme un bouquet. Elle
+revenait parfois avec des ronces, des feuilles, des bouts de bois
+accroches a ses vetements. Alors, il enlevait ces choses, il les
+cachait sous son oreiller, ainsi que des reliques. Un jour, elle lui
+apporta une touffe de roses. Il fut si saisi, qu'il se mit a
+pleurer. Il baisait les fleurs, il les couchait avec lui, entre ses
+bras. Mais lorsqu'elles se fanerent, cela lui causa un tel chagrin,
+qu'il defendit a Albine d'en ceuillir d'autres. Il la preferait,
+elle, aussi fraiche, aussi embaumee; et elle ne se fanait pas, elle
+gardait toujours l'odeur de ses mains, l'odeur de ses cheveux,
+l'odeur de ses joues. Il finit par l'envoyer lui-meme au jardin, en
+lui recommandant de ne pas remonter avant une heure.
+
+- Vois-tu, comme cela, disait-il, j'ai du soleil, j'ai de l'air,
+j'ai des roses, jusqu'au lendemain.
+
+Souvent, en la voyant rentrer, essoufflee, il la questionnait.
+Quelle allee avait-elle prise? S'etait-elle enfoncee sous les
+arbres, ou avait-elle suivi le bord des pres. Avait-elle vu des
+nids? S'etait-elle assise, derriere un eglantier, ou sous un chene,
+ou a l'ombre d'un bouquet de peupliers? Puis, lorsqu'elle repondait,
+lorsqu'elle tachait de lui expliquer le jardin, il lui mettait la
+main sur la bouche.
+
+- Non, non, tais-toi, murmurait-il. J'ai tort. Je ne veux pas
+savoir... J'aime mieux voir moi-meme.
+
+Et il retombait dans le reve caresse de ces verdures qu'il sentait
+pres de lui, a deux pas. Pendant plusieurs jours, il ne vecut que de
+ce reve. Les premiers temps, disait-il, il avait vu le jardin plus
+nettement. A mesure qu'il prenait des forces, son reve se troublait
+sous l'afflux du sang qui chauffait ses veines. Il avait des
+incertitudes croissantes. Il ne pouvait plus dire si les arbres
+etaient a droite, si les eaux coulaient au fond, si de grandes
+roches ne s'entassaient pas sous les fenetres. Il en causait tout
+seul, tres bas.
+
+Sur les moindres indices, il etablissait des plans merveilleux qu'un
+chant d'oiseau, un craquement de branche, un parfum de fleur, lui
+faisaient modifier, pour planter la un massif de lilas, pour
+remplacer plus loin une pelouse par des plates-bandes.
+
+A chaque heure, il dessinait un nouveau jardin, aux grands rires
+d'Albine, qui repetait, lorsqu'elle le surprenait:
+
+- Ce n'est pas ca, je t'assure. Tu ne peux pas t'imaginer. C'est
+plus beau que tout ce que tu as vu de beau... Ne te casse donc pas
+la tete. Le jardin est a moi, je te le donnerai. Va, il ne s'en ira
+pas.
+
+Serge, qui avait deja eu peur de la lumiere, eprouva une inquietude,
+lorsqu'il se trouva assez fort pour aller s'accouder a la fenetre.
+Il disait de nouveau: "Demain," chaque soir. Il se tournait vers la
+ruelle, frissonnant, lorsque Albine rentrait et lui criait qu'elle
+sentait l'aubepine, qu'elle s'etait griffe les mains en se creusant
+un trou dans une haie pour lui apporter toute l'odeur. Un matin,
+elle dut le prendre brusquement entre les bras. Elle le porta
+presque a la fenetre, le soutint, le forca a voir.
+
+- Es-tu poltron! disait-elle avec son beau rire sonore.
+
+Et elle agitait une de ses mains a tous les points de l'horizon, en
+repetant d'un air de triomphe, plein de promesses tendres:
+
+- Le Paradou! le Paradou!
+
+Serge, sans voix, regardait.
+
+
+
+
+
+IV.
+
+Une mer de verdure, en face, a droite, a gauche, partout. Une mer
+roulant sa houle de feuilles jusqu'a l'horizon, sans l'obstacle
+d'une maison, d'un pan de muraille, d'une route poudreuse. Une mer
+deserte, vierge, sacree, etalant sa douceur sauvage dans l'innocence
+de la solitude. Le soleil seul entrait la, se vautrait en nappe d'or
+sur les pres, enfilait les allees de la course echappee de ses
+rayons, laissait pendre a travers les arbres ses fins cheveux
+flambants, buvait aux sources d'une levre blonde qui trempait l'eau
+d'un frisson. Sous ce poudroiement de flammes, le grand jardin
+vivait avec une extravagance de bete heureuse, lachee au bout du
+monde, loin de tout, libre de tout. C'etait une debauche telle de
+feuillages, une maree d'herbes si debordante, qu'il etait comme
+derobe d'un bout a l'autre, inonde, noye. Rien que des pentes
+vertes, des tiges ayant des jaillissements de fontaine, des masses
+moutonnantes, des rideaux de forets hermetiquement tires, des
+manteaux de plantes grimpantes trainant a terre, des volees de
+rameaux gigantesques s'abattant de tous cotes.
+
+A peine pouvait-on, a la longue, reconnaitre sous cet envahissement
+formidable de la seve l'ancien dessin du Paradou. En face, dans une
+sorte de cirque immense, devait se trouver le parterre, avec des
+bassins effondres, ses rampes rompues, ses escaliers dejetes, ses
+statues renversees dont on apercevait les blancheurs au fond des
+gazons noirs. Plus loin, derriere la ligne bleue d'une nappe d'eau,
+s'etalait un fouillis d'arbres fruitiers; plus loin encore, une
+haute futaie enfoncait ses dessous violatres, rayes de lumiere, une
+foret redevenue vierge, dont les cimes se mamelonnaient sans fin,
+tachees du vert-jaune, du vert pale, du vert puissant de toutes les
+essences. A droite, la foret escaladait des hauteurs, plantait des
+petits bois de pins, se mourait en broussailles maigres, tandis que
+des roches nues entassaient une rampe enorme, un ecroulement de
+montagne barrant l'horizon; des vegetations ardentes y fendaient le
+sol, plantes monstrueuses immobiles dans la chaleur comme des
+reptiles assoupis; un filet d'argent, un eclaboussement qui
+ressemblait de loin a une poussiere de perles, y indiquait une chute
+d'eau, la source de ces eaux calmes qui longeaient si indolemment le
+parterre. A gauche enfin, la riviere coulait au milieu d'une vaste
+prairie, ou elle se separait en quatre ruisseaux, dont on suivait
+les caprices sous les roseaux, entre les saules, derriere les grands
+arbres; a perte de vue, des pieces d'herbage elargissaient la
+fraicheur des terrains bas, un paysage lave d'une buee bleuatre, une
+eclaircie de jour se fondant peu a peu dans le bleu verdi du
+couchant. Le Paradou, le parterre, la foret, les roches, les eaux,
+les pres, tenaient toute la largeur du ciel.
+
+- Le Paradou! balbutia Serge ouvrant les bras comme pour serrer le
+jardin tout entier contre sa poitrine.
+
+Il chancelait. Albine dut l'asseoir dans un fauteuil. La, il resta
+deux heures sans parler. Le menton sur les mains, il regardait. Par
+moments, ses paupieres battaient, une rougeur montait a ses joues.
+Il regardait lentement, avec des etonnements profonds. C'etait trop
+vaste, trop complexe, trop fort.
+
+- Je ne vois pas, je ne comprends pas, cria-t-il en tendant ses
+mains a Albine, avec un geste de supreme fatigue.
+
+La jeune fille alors s'appuya au dossier du fauteuil. Elle lui prit
+la tete, le forca a regarder de nouveau. Elle lui disait a demi-
+voix:
+
+- C'est a nous. Personne ne viendra. Quand tu seras gueri, nous nous
+promenerons. Nous aurons de quoi marcher toute notre vie. Nous irons
+ou tu voudras... Ou veux-tu aller?
+
+Il souriait, il murmurait:
+
+- Oh! pas loin le premier jour, a deux pas de la porte. Vois-tu, je
+tomberais... Tiens, j'irai la, sous cet arbre, pres de la fenetre.
+
+Elle reprit doucement:
+
+- Veux-tu aller dans le parterre? Tu verras les buissons de roses,
+les grandes fleurs qui ont tout mange, jusqu'aux anciennes allees
+qu'elles plantent de leurs bouquets... Aimes-tu mieux le verger ou
+je ne puis entrer qu'a plat ventre, tant les branches craquent sous
+les fruits?... Nous irons plus loin encore, si tu te sens des
+forces. Nous irons jusqu'a la foret, dans des trous d'ombre, tres
+loin, si loin que nous coucherons dehors, lorsque la nuit viendra
+nous surprendre... Ou bien, un matin, nous monterons la-haut, sur
+ces rochers. Tu verras des plantes qui me font peur. Tu verras les
+sources, une pluie d'eau, et nous nous amuserons a en recevoir la
+poussiere sur la figure... Mais si tu preferes marcher le long des
+haies, au bord d'un ruisseau, il faudra prendre par les prairies. On
+est bien sous les saules, le soir, au coucher du soleil. On
+s'allonge dans l'herbe, on regarde les petites grenouilles vertes
+sauter sur les brins de jonc.
+
+- Non, non, dit Serge, tu me lasses, je ne veux pas voir si loin...
+Je ferai deux pas. Ce sera beaucoup.
+
+- Et moi-meme, continua-t-elle, je n'ai encore pu aller partout. Il
+y a bien des coins que j'ignore. Depuis des annees que je me
+promene, je sens des trous inconnus autour de moi, des endroits ou
+l'ombre doit etre plus fraiche, l'herbe plus molle... Ecoute, je me
+suis toujours imagine qu'il y en avait un surtout ou je voudrais
+vivre a jamais. Il est certainement quelque part; j'ai du passer a
+cote, ou peut-etre se cache-t-il si loin, que je ne suis pas allee
+jusqu'a lui, dans mes courses continuelles... N'est-ce pas? Serge,
+nous le chercherons ensemble, nous y vivrons.
+
+- Non, non, tais-toi, balbutia le jeune homme. Je ne comprends pas
+ce que tu me dis. Tu me fais mourir.
+
+Elle le laissa un instant pleurer dans ses bras, inquiete, desolee
+de ne pas trouver les paroles qui devaient le calmer.
+
+-Le Paradou n'est donc pas aussi beau que tu l'avais reve? demanda-
+t-elle encore.
+
+Il degagea sa face, il repondit:
+
+- Je ne sais plus. C'etait tout petit, et voila que ca grandit
+toujours... Emporte-moi, cache-moi.
+
+Elle le ramena a son lit, le tranquillisant comme un enfant, le
+bercant d'un mensonge.
+
+- Eh bien! non, ce n'est pas vrai, il n'y a pas de jardin. C'est une
+histoire que je t'ai contee. Dors tranquille.
+
+
+
+
+
+V.
+
+Chaque jour, elle le fit ainsi asseoir devant la fenetre, aux heures
+fraiches. Il commencait a hasarder quelques pas, en s'appuyant aux
+meubles. Ses joues avaient des lueurs roses, ses mains perdaient
+leur transparence de cire. Mais, dans cette convalescence, il fut
+pris d'une stupeur des sens qui le ramena a la vie vegetative d'un
+pauvre etre ne de la ville. Il n'etait qu'une plante, ayant la seule
+impression de l'air ou il baignait. Il restait replie sur lui-meme,
+encore trop pauvre de sang pour se depenser au-dehors, tenant au
+sol, laissant boire toute la seve a son corps. C'etait une seconde
+conception, une lente eclosion, dans l'oeuf chaud du printemps.
+Albine, qui se souvenait de certaines paroles du docteur Pascal,
+eprouvait un grand effroi, a le voir demeurer ainsi, petit garcon,
+innocent, hebete. Elle avait entendu conter que certaines maladies
+laissaient derriere elles la folie pour guerison. Et elle s'oubliait
+des heures a le regarder, s'ingeniant comme les meres a lui sourire,
+pour le faire sourire. Il ne riait pas encore. Quand elle lui
+passait la main devant les yeux, il ne voyait pas, il ne suivait pas
+cette ombre. A peine, lorsqu'elle lui parlait, tournait-il
+legerement la tete du cote du bruit. Elle n'avait qu'une
+consolation: il poussait superbement, il etait un bel enfant.
+
+Alors, pendant une semaine, ce furent des soins delicats. Elle
+patientait, attendant qu'il grandit. A mesure qu'elle constatait
+certains eveils, elle se rassurait, elle pensait que l'age en ferait
+un homme. C'etaient de legers tressaillements, lorsqu'elle le
+touchait. Puis, un soir, il eut un faible rire. Le lendemain, apres
+l'avoir assis devant la fenetre, elle descendit dans le jardin, ou
+elle se mit a courir et a l'appeler. Elle disparaissait sous les
+arbres, traversait des nappes de soleil, revenait, essoufflee,
+tapant des mains. Lui, les yeux vacillants, ne la vit point d'abord.
+Mais, comme elle reprenait sa course, jouant de nouveau a cache-
+cache, surgissant derriere chaque buisson, en lui jetant un cri, il
+finit par suivre du regard la tache blanche de sa jupe. Et quand
+elle se planta brusquement sous la fenetre, la face levee, il tendit
+les bras, il fit mine de vouloir aller a elle. Elle remonta,
+l'embrassa, toute fiere.
+
+- Ah! tu m'as vue, tu m'as vue! criait-elle. Tu veux bien venir
+dans le jardin avec moi, n'est-ce pas?... Si tu savais comme tu me
+desoles, depuis quelques jours, a faire la bete, a ne pas me voir, a
+ne pas m'entendre!
+
+Il semblait l'ecouter, avec une legere souffrance qui lui pliait le
+cou, d'un mouvement peureux.
+
+- Tu vas mieux, pourtant, continuait-elle. Te voila assez fort pour
+descendre, quand tu voudras... Pourquoi ne me dis-tu plus rien? Tu
+as donc perdu ta langue? Ah! quel marmot! Vous verrez qu'il me
+faudra lui apprendre a parler!
+
+Et, en effet, elle s'amusa a lui nommer les objets qu'il touchait.
+Il n'avait qu'un balbutiement, il redoublait les syllabes, ne
+prononcant aucun mot avec nettete. Cependant, elle commencait a le
+promener dans la chambre. Elle le soutenait, le menait du lit a la
+fenetre. C'etait un grand voyage. Il manquait de tomber deux ou
+trois fois en route, ce qui la faisait rire. Un jour, il s'assit par
+terre, et elle eut toutes les peines du monde a le relever. Puis,
+elle lui fit entreprendre le tour de la piece, en l'asseyant sur le
+canape, les fauteuils, les chaises, tour de ce petit monde, qui
+demandait une bonne heure. Enfin, il put risquer quelques pas tout
+seul. Elle se mettait devant lui, les mains ouvertes, reculait en
+l'appelant, de facon a ce qu'il traversat la chambre pour retrouver
+l'appui de ses bras. Quand il boudait, qu'il refusait de marcher,
+elle otait son peigne qu'elle lui tendait comme un joujou. Alors, il
+venait le prendre, et il restait tranquille, dans un coin, a jouer
+pendant des heures avec le peigne, a l'aide duquel il grattait
+doucement ses mains.
+
+Un matin, Albine trouva Serge debout. Il avait deja reussi a ouvrir
+un volet. Il s'essayait a marcher, sans s'appuyer aux meubles.
+
+- Voyez-vous, le gaillard! dit-elle gaiement. Demain, il sautera
+par la fenetre, si on le laisse faire... Nous sommes donc tout a
+fait solide, maintenant?
+
+Serge repondit par un rire de puerilite. Ses membres avait repris la
+sante de l'adolescence, sans que des sensations plus conscientes se
+fussent eveillees en lui. Il restait des apres-midi entiers en face
+du Paradou, avec sa moue d'enfant qui ne voit que du blanc, qui
+n'entend que le frisson des bruits. Il gardait ses ignorances de
+gamin, son toucher si innocent encore, qu'il ne lui permettait pas
+de distinguer la robe d'Albine de l'etoffe des vieux fauteuils. Et
+c'etait toujours un emerveillement d'yeux grands ouverts qui ne
+comprennent pas, une hesitation de gestes ne sachant point aller ou
+ils veulent, un commencement d'existence, purement instinctif, en
+dehors de la connaissance du milieu. L'homme n'etait pas ne.
+
+- Bien, bien, fais la bete, murmura Albine. Nous allons voir.
+
+Elle ota son peigne, elle le lui presenta.
+
+- Veux-tu mon peigne, dit-elle. Viens le chercher.
+
+Puis, quand elle l'eut fait sortir de la chambre, en reculant, elle
+lui passa un bras a la taille, elle le soutint, a chaque marche.
+Elle l'amusait, tout en remettant son peigne, lui chatouillait le
+cou du bout de ses cheveux, ce qui l'empechait de comprendre qu'il
+descendait. Mais, en bas, avant qu'elle eut ouvert la porte, il eut
+peur, dans les tenebres du corridor.
+
+- Regarde donc! cria-t-elle.
+
+Et elle poussa la porte toute grande.
+
+Ce fut une aurore soudaine, un rideau d'ombre tire brusquement,
+laissant voir le jour dans sa gaiete matinale. Le parc s'ouvrait,
+s'etendait, d'une limpidite verte, frais et profond comme une
+source. Serge, charme, restait sur le seuil, avec le desir hesitant
+de tater du pied ce lac de lumiere.
+
+- On dirait que tu as peur de te mouiller, dit Albine. Va, la terre
+est solide.
+
+Il avait hasarde un pas, surpris de la resistance douce du sable. Ce
+premier contact de la terre lui donnait une secousse, un
+redressement de vie, qui le planta un instant debout, grandissant,
+soupirant.
+
+- Allons, du courage, repeta Albine. Tu sais que tu m'as promis de
+faire cinq pas. Nous allons jusqu'a ce murier qui est sous la
+fenetre... La, tu te reposeras.
+
+Il mit un quart d'heure pour faire les cinq pas. A chaque effort, il
+s'arretait comme s'il lui avait fallu arracher les racines qui le
+tenaient au sol. La jeune fille, qui le poussait, lui dit encore en
+riant:
+
+- Tu as l'air d'un arbre qui marche.
+
+Et elle l'adossa contre le murier, dans la pluie de soleil tombant
+des branches. Puis, elle le laissa, elle s'en alla d'un bond, en lui
+criant de ne pas bouger. Serge, les mains pendantes, tournait
+lentement la tete, en face du parc. C'etait une enfance. Les
+verdures pales se noyaient d'un lait de jeunesse, baignaient dans
+une clarte blonde. Les arbres restaient puerils, les fleurs avaient
+des chairs de bambin, les eaux etaient bleues d'un bleu naif de
+beaux yeux grands ouverts. Il y avait, jusque sous chaque feuille,
+un reveil adorable.
+
+Serge s'etait arrete a une trouee jaune qu'une large allee faisait
+devant lui, au milieu d'une masse epaisse de feuillage; tout au
+bout, au levant, des prairies trempees d'or semblaient le champ de
+lumiere ou descendait le soleil; et il attendait que le matin prit
+cette allee pour couler jusqu'a lui. Il le sentait venir dans un
+souffle tiede, tres faible d'abord, a peine effleurant sa peau, puis
+s'enflant peu a peu, si vif, qu'il en tressaillait tout entier. Il
+le goutait venir, d'une saveur de plus en plus nette, lui apportant
+l'amertume saine du grand air, mettant a ses levres le regal des
+aromates sucres, des fruits acides, des bois laiteux. Il le
+respirait venir avec les parfums qu'il cueillait dans sa course,
+l'odeur de la terre, l'odeur des bois ombreux, l'odeur des plantes
+chaudes, l'odeur des betes vivantes, tout un bouquet d'odeurs, dont
+la violence allait jusqu'au vertige. Il l'entendait venir, du vol
+leger d'un oiseau, rasant l'herbe, tirant du silence le jardin
+entier, donnant des voix a ce qu'il touchait, lui faisant sonner aux
+oreilles la musique des choses et des etres. Il le voyait venir, du
+fond de l'allee, des prairies trempees d'or, l'air rose, si gai,
+qu'il eclairait son chemin d'un sourire, au loin gros comme une
+tache de jour, devenu en quelques bonds la splendeur meme du soleil.
+Et le matin vint battre le murier contre lequel Serge s'adossait.
+Serge naquit dans l'enfance du matin.
+
+- Serge! Serge, cria la voix d'Albine, perdue derriere les hauts
+buissons du parterre. N'aie pas peur, je suis la.
+
+Mais Serge n'avait plus peur. Il naissait dans le soleil, dans ce
+bain pur de lumiere qui l'inondait. Il naissait a vingt-cinq ans,
+les sens brusquement ouverts, ravi du grand ciel, de la terre
+heureuse, du prodige de l'horizon etale autour de lui. Ce jardin,
+qu'il ignorait la veille, etait une jouissance extraordinaire. Tout
+l'emplissait d'extase, jusqu'aux brins d'herbe, jusqu'aux pierres
+des allees, jusqu'aux haleines qu'il ne voyait pas et qui lui
+passaient sur les joues. Son corps entier entrait dans la possession
+de ce bout de nature, l'embrassait de ses membres; ses levres le
+buvaient, ses narines le respiraient; il l'emportait dans ses
+oreilles, il le cachait au fond de ses yeux. C'etait a lui. Les
+roses du parterre, les branches hautes de la futaie, les rochers
+sonores de la chute des sources, les pres ou le soleil plantait ses
+epis de lumiere, etaient a lui. Puis, il ferma les yeux, il se donna
+la volupte de les rouvrir lentement, pour avoir l'eblouissement d'un
+second reveil.
+
+- Les oiseaux ont mange toutes les fraises, dit Albine, qui
+accourait, desolee. Tiens, je n'ai pu trouver que ces deux-la.
+
+Mais elle s'arreta, a quelques pas, regardant Serge avec un
+etonnement ravi, frappee au coeur.
+
+Comme tu es beau! cria-t-elle.
+
+Et elle s'approcha davantage; elle resta la, noyee en lui,
+murmurant:
+
+- Jamais je ne t'avais vu.
+
+Il avait certainement grandi. Vetu d'un vetement lache, il etait
+plante droit, un peu mince encore, les membres fins, la poitrine
+carree, les epaules rondes. Son cou blanc, tache de brun a la nuque,
+tournait librement, renversait legerement la tete en arriere. La
+sante, la force, la puissance, etaient sur sa face. Il ne souriait
+pas, il etait au repos, avec une bouche grave et douce, des joues
+fermes, un nez grand, des yeux gris, tres clairs, souverains. Ses
+longs cheveux, qui lui cachaient tout le crane, retombaient sur ses
+epaules en boucles noires; tandis que sa barbe, legere, frisait a sa
+levre et a son menton laissant voir le blanc de la peau.
+
+- Tu es beau, tu es beau! repetait Albine, lentement accroupie
+devant lui, levant des regards caressants. Mais pourquoi me boudes-
+tu, maintenant? Pourquoi ne me dis-tu rien?
+
+Lui, sans repondre, demeurait debout. Il avait les yeux au loin, il
+ne voyait pas cette enfant a ses pieds. Il parla seul. Il dit, dans
+le soleil:
+
+- Que la lumiere est bonne!
+
+Et l'on eut dit que cette parole etait une vibration meme du soleil.
+
+Elle tomba, a peine murmuree, comme un souffle musical, un frisson
+de la chaleur et de la vie. Il y avait quelques jours deja qu'Albine
+n'avait plus entendu la voix de Serge. Elle la retrouvait, ainsi que
+lui, changee. Il lui sembla qu'elle s'elargissait dans le parc avec
+plus de douceur que la phrase des oiseaux, plus d'autorite que le
+vent courbant les branches. Elle etait reine, elle commandait. Tout
+le jardin l'entendit, bien qu'elle eut passe comme une haleine, et
+tout le jardin tressaillit de l'allegresse qu'elle lui apportait.
+
+- Parle-moi, implora Albine. Tu ne m'as jamais parle ainsi. En
+haut, dans la chambre, quand tu n'etais pas encore muet, tu causais
+avec un babillage d'enfant... D'ou vient donc que je ne reconnais
+plus ta voix? Tout a l'heure, j'ai cru que ta voix descendait des
+arbres, qu'elle m'arrivait du jardin entier, qu'elle etait un de ces
+soupirs profonds qui me troublaient la nuit, avant ta venue...
+Ecoute, tout se tait pour t'entendre parler encore.
+
+Mais il continuait a ne pas la savoir la. Et elle se faisait plus
+tendre.
+
+- Non, ne parle pas, si cela te fatigue. Assois-toi a mon cote.
+Nous resterons sur ce gazon, jusqu'a ce que le soleil tourne... Et,
+regarde, j'ai trouve deux fraises. J'ai eu bien de la peine, va! Les
+oiseaux mangent tout. Il y en a une pour toi, les deux si tu veux;
+ou bien nous les partagerons, pour gouter a chacune... Tu me diras
+merci, et je t'entendrai.
+
+Il ne voulut pas s'asseoir, il refusa les fraises qu'Albine jeta
+avec depit. Elle-meme n'ouvrit plus les levres. Elle l'aurait
+prefere malade, comme aux premiers jours, lorsqu'elle lui donnait sa
+main pour oreiller et qu'elle le sentait renaitre sous le souffle
+dont elle lui rafraichissait le visage. Elle maudissait la sante,
+qui maintenant le dressait dans la lumiere pareil a un jeune dieu
+indifferent. Allait-il donc rester ainsi, sans regard pour elle? Ne
+guerirait-il pas davantage, jusqu'a la voir et a l'aimer? Et elle
+revait de redevenir sa guerison, d'achever par la seule puissance de
+ses petites mains cette cure de seconde jeunesse. Elle voyait bien
+qu'une flamme manquait au fond de ses yeux gris, qu'il avait une
+beaute pale, semblable a celle des statues tombees dans les orties
+du parterre. Alors, elle se leva, elle vint le reprendre a la
+taille, lui soufflant sur la nuque pour l'animer. Mais, ce matin-la,
+Serge n'eut pas meme la sensation de cette haleine qui soulevait sa
+barbe soyeuse. Le soleil avait tourne, il fallut rentrer. Dans la
+chambre, Albine pleura.
+
+A partir de cette matinee, tous les jours, le convalescent fit une
+courte promenade dans le jardin. Il depassa le murier, il alla
+jusqu'au bord de la terrasse, devant le large escalier dont les
+marches rompues descendaient au parterre. Il s'habituait au grand
+air, chaque bain de soleil l'epanouissait. Un jeune marronnier,
+pousse d'une graine tombee, entre deux pierres de la balustrade,
+crevait la resine de ses bourgeons, deployait ses eventails de
+feuilles avec moins de vigueur que lui. Meme un jour, il avait voulu
+descendre l'escalier; mais, trahi par ses forces, il s'etait assis
+sur une marche, parmi des parietaires grandies dans les fentes des
+dalles. En bas, a gauche, il apercevait un petit bois de roses.
+C'etait la qu'il revait d'aller.
+
+- Attends encore, disait Albine. Le parfum des roses est trop fort
+pour toi. Je n'ai jamais pu m'asseoir sous les rosiers, sans me
+sentir toute lasse, la tete perdue, avec une envie tres douce de
+pleurer... Va, je te menerai sous les rosiers, et je pleurerai, car
+tu me rends bien triste.
+
+
+
+
+
+VI.
+
+Un matin enfin, elle put le soutenir jusqu'au bas de l'escalier,
+foulant l'herbe du pied devant lui, lui frayant un chemin au milieu
+des eglantiers qui barraient les dernieres marches de leurs bras
+souples. Puis, lentement, ils s'en allerent dans le bois de roses.
+C'etait un bois, avec des futaies de hauts rosiers a tige, qui
+elargissaient des bouquets de feuillage grands comme des arbres,
+avec des rosiers en buissons, enormes, pareils a des taillis
+impenetrables de jeunes chenes. Jadis, il y avait eu la, la plus
+admirable collection de plants qu'on put voir. Mais, depuis
+l'abandon du parterre, tout avait pousse a l'aventure, la foret
+vierge s'etait batie, la foret de roses, envahissant les sentiers,
+se noyant dans les rejets sauvages, melant les varietes a ce point,
+que des roses de toutes les odeurs et de tous les eclats semblaient
+s'epanouir sur les memes pieds. Des rosiers qui rampaient faisaient
+a terre des tapis de mousse, tandis que des rosiers grimpants
+s'attachaient a d'autres rosiers, ainsi que des lierres devorants,
+montaient en fusees de verdure, laissaient retomber, au moindre
+souffle, la pluie de leurs fleurs effeuillees. Et des allees
+naturelles s'etaient tracees au milieu du bois, d'etroits sentiers,
+de larges avenues, d'adorables chemins couverts, ou l'on marchait a
+l'ombre, dans le parfum. On arrivait ainsi a des carrefours, a des
+clairieres, sous des berceaux de petites roses rouges, entre des
+murs tapisses de petites roses jaunes. Certains coins de soleil
+luisaient comme des etoffes de soie verte brochees de taches
+voyantes; certains coins d'ombre avaient des recueillements
+d'alcove, une senteur d'amour, une tiedeur de bouquet pame aux seins
+d'une femme. Les rosiers avaient des voix chuchotantes. Les rosiers
+etaient pleins de nids qui chantaient.
+
+- Prenons garde de nous perdre, dit Albine en s'engageant dans le
+bois. Je me suis perdue, une fois. Le soleil etait couche, quand
+j'ai pu me debarrasser des rosiers qui me retenaient par les jupes,
+a chaque pas.
+
+Mais ils marchaient a peine depuis quelques minutes, lorsque Serge,
+brise de fatigue, voulut s'asseoir. Il se coucha, il s'endormit d'un
+sommeil profond. Albine, assise a cote de lui, resta songeuse.
+C'etait au debouche d'un sentier, au bord d'une clairiere. Le
+sentier s'enfoncait tres loin, raye de coups de soleil, s'ouvrant a
+l'autre bout sur le ciel, par une etroite ouverture ronde et bleue.
+D'autres petits chemins creusaient des impasses de verdure. La
+clairiere etait faite de grands rosiers etages, montant avec une
+debauche de branches, un fouillis de lianes epineuses tels, que des
+nappes epaisses de feuillage s'accrochaient en l'air, restaient
+suspendues, tendaient d'un arbuste a l'autre les pans d'une tente
+volante. On ne voyait, entre ces lambeaux decoupes comme de la fine
+guipure, que des trous de jour imperceptibles, un crible d'azur
+laissant passer la lumiere en une impalpable poussiere de soleil. Et
+de la voute, ainsi que des girandoles, pendaient des echappees de
+branches, de grosses touffes tenues par le fil vert d'une tige, des
+brassees de fleurs descendant jusqu'a terre, le long de quelque
+dechirure du plafond, qui trainait, pareille a un coin de rideau
+arrache.
+
+Cependant, Albine regardait Serge dormir. Elle ne l'avait point
+encore vu dans un tel accablement des membres, les mains ouvertes
+sur le gazon, la face morte. Il etait ainsi mort pour elle, elle
+pensait qu'elle pouvait le baiser au visage, sans qu'il sentit meme
+son baiser. Et, triste, distraite, elle occupait ses mains oisives a
+effeuiller les roses qu'elle trouvait a sa portee. Au-dessus de sa
+tete, une gerbe enorme retombait, effleurant ses cheveux, mettant
+des roses a son chignon, a ses oreilles, a sa nuque, lui jetant aux
+epaules un manteau de roses. Plus haut, sous ses doigts, les roses
+pleuvaient, de larges petales tendres, ayant la rondeur exquise, la
+purete a peine rougissante d'un sein de vierge. Les roses, comme une
+tombee de neige vivante, cachaient deja ses pieds replies dans
+l'herbe. Les roses montaient a ses genoux, couvraient sa jupe, la
+noyaient jusqu'a la taille; tandis que trois feuilles de rose
+egarees, envolees sur son corsage, a la naissance de la gorge,
+semblaient mettre la trois bouts de sa nudite adorable.
+
+- Oh! le paresseux! murmura-t-elle, prise d'ennui, ramassant deux
+poignees de roses et les jetant sur la face de Serge pour le
+reveiller.
+
+Il resta appesanti, avec des roses qui lui bouchaient les yeux et la
+bouche. Cela fit rire Albine. Elle se pencha. Elle lui baisa de tout
+son coeur les deux yeux, elle lui baisa la bouche, soufflant ses
+baisers pour faire envoler les roses; mais les roses lui restaient
+aux levres, et elle eut un rire plus sonore, tout amusee par cette
+caresse dans les fleurs.
+
+Serge s'etait souleve lentement. Il la regardait, frappe
+d'etonnement, comme effraye de la trouver la. Il lui demanda:
+
+- Qui es-tu, d'ou viens-tu, que fais-tu a mon cote?
+
+Elle, souriait toujours, ravie de le voir ainsi s'eveiller. Alors,
+il parut se souvenir, il reprit, avec un geste de confiance
+heureuse:
+
+- Je sais, tu es mon amour, tu viens de ma chair, tu attends que je
+te prenne entre mes bras, pour que nous ne fassions plus qu'un... Je
+revais de toi. Tu etais dans ma poitrine, et je te donnais mon sang,
+mes muscles, mes os. Je ne souffrais pas. Tu me prenais la moitie de
+mon coeur, si doucement, que c'etait en moi une volupte de me
+partager ainsi. Je cherchais ce que j'avais de meilleur, ce que
+j'avais de plus beau, pour te l'abandonner. Tu aurais tout emporte,
+que je t'aurais dit merci... Et je me suis reveille, quand tu es
+sortie de moi. Tu es sortie par mes yeux et par ma bouche, je l'ai
+bien senti. Tu etais toute tiede, toute parfumee, si caressante que
+c'est le frisson meme de ton corps qui m'a mis sur mon seant.
+
+Albine, en extase, l'ecoutait parler. Enfin, il la voyait; enfin, il
+achevait de naitre, il guerissait. Elle le supplia de continuer, les
+mains tendues:
+
+- Comment ai-je fait pour vivre sans toi? murmura-t-il. Mais je ne
+vivais pas, j'etais pareil a une bete ensommeillee... Et te voila a
+moi, maintenant! Et tu n'es autre que moi-meme! Ecoute, il faut ne
+jamais me quitter; car tu es mon souffle, tu emporterais ma vie.
+Nous resterons en nous. Tu seras dans ma chair, comme je serai dans
+la tienne. Si je t'abandonnais un jour, que je sois maudit, que mon
+corps se seche ainsi qu'une herbe inutile et mauvaise!
+
+Il lui prit les mains, en repetant d'une voix fremissante
+d'admiration:
+
+- Comme tu es belle!
+
+Albine, dans la poussiere du soleil qui tombait, avait une chair de
+lait, a peine doree d'un reflet de jour. La pluie de roses, autour
+d'elle, sur elle, la noyait dans du rose. Ses cheveux blonds, que
+son peigne attachait mal, la coiffaient d'un astre a son coucher,
+lui couvrant la nuque du desordre de ses dernieres meches
+flambantes. Elle portait une robe blanche, qui la laissait nue, tant
+elle etait vivante sur elle, tant elle decouvrait ses bras, sa
+gorge, ses genoux. Elle montrait sa peau innocente, epanouie sans
+honte ainsi qu'une fleur, musquee d'une odeur propre. Elle
+s'allongeait, point trop grande, souple comme un serpent, avec des
+rondeurs molles, des elargissements de lignes voluptueux, toute une
+grace de corps naissant, encore baigne d'enfance, deja renfle de
+puberte. Sa face longue, au front etroit, a la bouche un peu forte,
+riait de toute la vie tendre de ses yeux bleus. Et elle etait
+serieuse pourtant, les joues simples, le menton gras, aussi
+naturellement belle que les arbres sont beaux.
+
+- Et que je t'aime! dit Serge, en l'attirant a lui.
+
+Ils resterent l'un a l'autre, dans leurs bras. Ils ne se baisaient
+point, ils s'etaient pris par la taille, mettant la joue contre la
+joue, unis, muets, charmes de n'etre plus qu'un. Autour d'eux, les
+rosiers fleurissaient. C'etait une floraison folle, amoureuse,
+pleine de rires rouges, de rires roses, de rires blancs. Les fleurs
+vivantes s'ouvraient comme des nudites, comme des corsages laissant
+voir les tresors des poitrines. Il y avait la des roses jaunes
+effeuillant des peaux dorees de filles barbares, des roses paille,
+des roses citron, des roses couleur de soleil, toutes les nuances
+des nuques ambrees par les cieux ardents. Puis, les chairs
+s'attendrissaient, les roses the prenaient des moiteurs adorables,
+etalaient des pudeurs cachees, des coins de corps qu'on ne montre
+pas, d'une finesse de soie, legerement bleuis par le reseau des
+veines. La vie rieuse du rose s'epanouissait ensuite: le blanc rose,
+a peine teinte d'une pointe de laque, neige d'un pied de vierge qui
+tate l'eau d'une source; le rose pale, plus discret que la blancheur
+chaude d'un genou entrevu, que la lueur dont un jeune bras eclaire
+une large manche; le rose franc, du sang sous du satin, des epaules
+nues, des hanches nues, tout le nu de la femme, caresse de lumiere;
+le rose vif, fleurs en boutons de la gorge, fleurs a demi ouvertes
+des levres, soufflant le parfum d'une haleine tiede. Et les rosiers
+grimpants, les grands rosiers a pluie de fleurs blanches,
+habillaient tous ces roses, toutes ces chairs, de la dentelle de
+leurs grappes, de l'innocence de leur mousseline legere; tandis que,
+ca et la, des roses lie-de-vin, presque noires, saignantes,
+trouaient cette purete d'epousee d'une blessure de passion. Noces du
+bois odorant, menant les virginites de mai aux fecondites de juillet
+et d'aout; premier baiser ignorant, cueilli comme un bouquet, au
+matin du mariage. Jusque dans l'herbe, des roses mousseuses, avec
+leurs robes montantes de laine verte, attendaient l'amour. Le long
+du sentier, raye de coups de soleil, des fleurs rodaient, des
+visages s'avancaient, appelant les vents legers au passage. Sous la
+tente deployee de la clairiere, tous les sourires luisaient. Pas un
+epanouissement ne se ressemblait. Les roses avaient leurs facons
+d'aimer. Les unes ne consentaient qu'a entrebailler leur bouton,
+tres timides, le coeur rougissant, pendant que d'autres, le corset
+delace, pantelantes, grandes ouvertes, semblaient chiffonnees,
+folles de leur corps au point d'en mourir. Il y en avait de petites,
+alertes, gaies, s'en allant a la file, la cocarde au bonnet;
+d'enormes, crevant d'appas, avec des rondeurs de sultanes
+engraissees; d'effrontees, l'air fille, d'un debraille coquet,
+etalant des petales blanchis de poudre de riz; d'honnetes,
+decolletees en bourgeoises correctes; d'aristocratiques, d'une
+elegance souple, d'une originalite permise, inventant des
+deshabilles. Les roses epanouies en coupe offraient leur parfum
+comme dans un cristal precieux; les roses renversees en forme d'urne
+le laissaient couler goutte a goutte; les roses rondes, pareilles a
+des choux, l'exhalaient d'une haleine reguliere de fleurs endormies;
+les roses en boutons serraient leurs feuilles, ne livraient encore
+que le soupir vague de leur virginite.
+
+- Je t'aime, je t'aime, repetait Serge a voix basse.
+
+Et Albine etait une grande rose, une des roses pales, ouvertes du
+matin. Elle avait les pieds blancs, les genoux et les bras roses, la
+nuque blonde, la gorge adorablement veinee, pale, d'une moiteur
+exquise. Elle sentait bon, elle tendait des levres qui offraient
+dans une coupe de corail leur parfum faible encore. Et Serge la
+respirait, la mettait a sa poitrine.
+
+- Oh! dit-elle en riant, tu ne me fais pas mal, tu peux me prendre
+tout entiere.
+
+Serge resta ravi de son rire, pareil a la phrase cadencee d'un
+oiseau.
+
+- C'est toi qui as ce chant, dit-il; jamais je n'en ai entendu
+d'aussi doux... Tu es ma joie.
+
+Et elle riait, plus sonore, avec des gammes perlees de petites notes
+de flute, tres aigues, qui se noyaient dans un ralentissement de
+sons graves. C'etait un rire sans fin, un roucoulement de gorge, une
+musique sonnante, triomphante, celebrant la volupte du reveil. Tout
+riait, dans ce rire de femme naissant a la beaute et a l'amour, les
+roses, le bois odorant, le Paradou entier. Jusque-la, il avait
+manque un charme au grand jardin, une voix de grace, qui fut la
+gaiete vivante des arbres, des eaux, du soleil. Maintenant, le grand
+jardin etait doue de ce charme du rire.
+
+- Quel age as-tu? demanda Albine, apres avoir eteint son chant sur
+une note filee et mourante.
+
+- Bientot vingt-six ans, repondit Serge.
+
+Elle s'etonna. Comment! il avait vingt-six ans! Lui-meme etait tout
+surpris d'avoir repondu cela, si aisement. Il lui semblait qu'il
+n'avait pas un jour, pas une heure.
+
+- Et toi, quel age as-tu? demanda-t-il a son tour.
+
+- Moi, j'ai seize ans.
+
+Et elle repartit, toute vibrante, repetant son age, chantant son
+age. Elle riait d'avoir seize ans, d'un rire tres fin, qui coulait
+comme un filet d'eau, dans un rythme tremble de la voix. Serge la
+regardait de tout pres, emerveille de cette vie du rire, dont la
+face de l'enfant resplendissait. Il la reconnaissait a peine, les
+joues trouees de fossettes, les levres arquees, montrant le rose
+humide de la bouche, les yeux pareils a des bouts de ciel bleu
+s'allumant d'un lever d'astre. Quand elle se renversait, elle le
+chauffait de son menton gonfle de rire, qu'elle lui appuyait sur
+l'epaule.
+
+Il tendit la main, il chercha derriere sa nuque, d'un geste
+machinal.
+
+- Que veux-tu? demanda-t-elle.
+
+Et, se souvenant, elle cria:
+
+- Tu veux mon peigne! tu veux mon peigne!
+
+Alors, elle lui donna le peigne, elle laissa tomber les nattes
+lourdes de son chignon. Ce fut comme une etoffe d'or depliee. Ses
+cheveux la vetirent jusqu'aux reins. Des meches qui lui coulerent
+sur la poitrine acheverent de l'habiller royalement. Serge, a ce
+flamboiement brusque, avait pousse un leger cri. Il baisait chaque
+meche, il se brulait les levres a ce rayonnement de soleil couchant.
+
+Mais Albine, a present, se soulageait de son long silence. Elle
+causait, questionnait, ne s'arretait plus.
+
+- Ah! que tu m'as fait souffrir! Je n'etais plus rien pour toi, je
+passais mes journees, inutile, impuissante, me desesperant comme une
+propre a rien... Et pourtant, les premiers jours, je t'avais
+soulage. Tu me voyais, tu me parlais... Tu ne te rappelles pas,
+lorsque tu etais couche et que tu t'endormais contre mon epaule, en
+murmurant que je te faisais du bien?
+
+- Non, dit Serge, non, je ne me rappelle pas... Je ne t'avais
+jamais vue. Je viens de te voir pour la premiere fois, belle,
+rayonnante, inoubliable.
+
+Elle tapa dans ses mains, prise d'impatience, se recriant:
+
+- Et mon peigne? Tu te souviens bien que je te donnais mon peigne,
+pour avoir la paix, lorsque tu etais redevenu enfant? Tout a
+l'heure, tu le cherchais encore.
+
+- Non, je ne me souviens pas... Tes cheveux sont une soie fine.
+Jamais je n'avais baise tes cheveux.
+
+Elle se facha, precisa certains details, lui conta sa convalescence
+dans la chambre au plafond bleu. Mais lui, riant toujours, finit par
+lui mettre la main sur les levres, en disant avec une lassitude
+inquiete:
+
+- Non, tais-toi, je ne sais plus, je ne veux plus savoir... Je
+viens de m'eveiller, et je t'ai trouvee la, pleine de roses. Cela
+suffit.
+
+Et il la reprit entre ses bras, longuement, revant tout haut,
+murmurant:
+
+- Peut-etre ai-je deja vecu. Cela doit etre bien loin... Je
+t'aimais, dans un songe douloureux. Tu avais tes yeux bleus, ta face
+un peu longue, ton air enfant. Mais tu cachais tes cheveux,
+soigneusement, sous un linge; et moi je n'osais ecarter ce linge,
+parce que tes cheveux etaient redoutables et qu'ils m'auraient fait
+mourir... Aujourd'hui, tes cheveux sont la douceur meme de ta
+personne. Ce sont eux qui gardent ton parfum, qui me livrent ta
+beaute assouplie, tout entiere entre mes doigts. Quand je les baise,
+quand j'enfonce ainsi mon visage, je bois ta vie.
+
+Il roulait les longues boucles dans ses mains, les pressant sur ses
+levres, comme pour en faire sortir tout le sang d'Albine. Au bout
+d'un silence, il continua:
+
+- C'est etrange, avant d'etre ne, on reve de naitre... J'etais
+enterre quelque part. J'avais froid. J'entendais s'agiter au-dessus
+de moi la vie du dehors. Mais je me bouchais les oreilles,
+desespere, habitue a mon trou de tenebres, y goutant des joies
+terribles, ne cherchant meme plus a me degager du tas de terre qui
+pesait sur ma poitrine... Ou etais-je donc? Qui donc m'a mis enfin a
+la lumiere?
+
+Il faisait des efforts de memoire, tandis qu'Albine, anxieuse,
+redoutait maintenant qu'il ne se souvint. Elle prit en souriant une
+poignee de ses cheveux, la noua au cou du jeune homme, qu'elle
+attacha a elle. Ce jeu le fit sortir de sa reverie.
+
+- Tu as raison, dit-il, je suis a toi, qu'importe le reste!...
+C'est toi, n'est-ce pas, qui m'as tire de la terre? Je devais etre
+sous ce jardin. Ce que j'entendais, c'etaient tes pas roulant les
+petits cailloux du sentier. Tu me cherchais, tu apportais sur ma
+tete des chants d'oiseaux, des odeurs d'oeillets, des chaleurs de
+soleil... Et je me doutais bien que tu finirais par me trouver. Je
+t'attendais, vois-tu, depuis longtemps. Mais je n'esperais pas que
+tu te donnerais a moi sans ton voile, avec tes cheveux denoues, tes
+cheveux redoutables qui sont devenus si doux.
+
+Il la prit sur lui, la renversa sur ses genoux, en mettant son
+visage a cote du sien.
+
+- Ne parlons plus. Nous sommes seuls a jamais. Nous nous aimons.
+
+Ils demeurerent innocemment aux bras l'un de l'autre. Longtemps
+encore, ils s'oublierent la. Le soleil montait, une poussiere de
+jour plus chaude tombait des hautes branches. Les roses jaunes, les
+roses blanches, les roses rouges, n'etaient plus qu'un rayonnement
+de leur joie, une de leurs facons de se sourire. Ils avaient
+certainement fait eclore des boutons autour d'eux. Les roses les
+couronnaient, leur jetaient des guirlandes aux reins. Et le parfum
+des roses devenait si penetrant, si fort d'une tendresse amoureuse,
+qu'il semblait etre le parfum meme de leur haleine.
+
+Puis, ce fut Serge qui recoiffa Albine. Il prit ses cheveux a
+poignee, avec une maladresse charmante, et planta le peigne de
+travers, dans l'enorme chignon tasse sur la tete. Or, il arriva
+qu'elle etait adorablement coiffee. Il se leva ensuite, lui tendit
+les mains, la soutint a la taille pour qu'elle se mit debout. Tous
+deux souriaient toujours, sans parler. Doucement, ils s'en allerent
+par le sentier.
+
+
+
+
+
+VII.
+
+Albine et Serge entrerent dans le parterre. Elle le regardait avec
+une sollicitude inquiete, craignant qu'il ne se fatiguat. Mais lui,
+la rassura d'un leger rire. Il se sentait fort a la porter partout
+ou elle voudrait aller. Quand il se retrouva en plein soleil, il eut
+un soupir de joie. Enfin, il vivait; il n'etait plus cette plante
+soumise aux agonies de l'hiver. Aussi quelle reconnaissance
+attendrie! Il aurait voulu eviter aux petits pieds d'Albine la
+rudesse des allees; il revait de la pendre a son cou, comme une
+enfant que sa mere endort. Deja, il la protegeait en gardien jaloux,
+ecartait les pierres et les ronces, veillait a ce que le vent ne
+volat pas sur ses cheveux adores des caresses qui n'appartenaient
+qu'a lui. Elle s'etait blottie contre son epaule, elle s'abandonnait,
+pleine de serenite.
+
+Ce fut ainsi qu'Albine et Serge marcherent dans le soleil, pour la
+premiere fois. Le couple laissait une bonne odeur derriere lui. Il
+donnait un frisson au sentier, tandis que le soleil deroulait un
+tapis d'or sous ses pas. Il avancait, pareil a un ravissement, entre
+les grands buissons fleuris, si desirable que les allees ecartees,
+au loin, l'appelaient, le saluaient d'un murmure d'admiration, comme
+les foules saluent les rois longtemps attendus. Ce n'etait qu'un
+etre, souverainement beau. La peau blanche d'Albine n'etait que la
+blancheur de la peau brune de Serge. Ils passaient lentement, vetus
+de soleil; ils etaient le soleil lui-meme. Les fleurs, penchees, les
+adoraient.
+
+Dans le parterre, ce fut alors une longue emotion. Le vieux parterre
+leur faisait escorte. Vaste champ poussant a l'abandon depuis un
+siecle, coin de paradis ou le vent semait les fleurs les plus rares.
+L'heureuse paix du Paradou, dormant au grand soleil, empechait la
+degenerescence des especes. Il y avait la une temperature egale, une
+terre que chaque plante avait longuement engraissee pour y vivre
+dans le silence de sa force. La vegetation y etait enorme, superbe,
+puissamment inculte, pleine de hasards qui etalaient des floraisons
+monstrueuses, inconnues a la beche et aux arrosoirs des jardiniers.
+Laissee a elle-meme, libre de grandir sans honte, au fond de cette
+solitude que des abris naturels protegeaient, la nature
+s'abandonnait davantage a chaque printemps, prenait des ebats
+formidables, s'egayait a s'offrir en toutes saisons des bouquets
+etranges, qu'aucune main ne devait cueillir. Et elle semblait mettre
+une rage a bouleverser ce que l'effort de l'homme avait fait; elle
+se revoltait, lancait des debandades de fleurs au milieu des allees,
+attaquait les rocailles du flot montant de ses mousses, nouait au
+cou les marbres qu'elle abattait a l'aide de la corde flexible de
+ses plantes grimpantes; elle cassait les dalles des bassins, des
+escaliers, des terrasses, en y enfoncant des arbustes; elle rampait
+jusqu'a ce qu'elle possedat les moindres endroits cultives, les
+petrissait a sa guise, y plantait comme drapeau de rebellion quelque
+graine ramassee en chemin, une verdure humble dont elle faisait une
+gigantesque verdure. Autrefois, le parterre, entretenu pour un
+maitre qui avait la passion des fleurs, montrait en plates-bandes,
+en bordures soignees, un merveilleux choix de plantes. Aujourd'hui,
+on retrouvait les memes plantes, mais perpetuees, elargies en
+familles si innombrables, courant une telle pretentaine aux quatre
+coins du jardin, que le jardin n'etait plus qu'un tapage, une ecole
+buissonniere battant les murs, un lieu suspect ou la nature ivre
+avait des hoquets de verveine et d'oeillet.
+
+C'etait Albine qui conduisait Serge, bien qu'elle parut se livrer a
+lui, faible, soutenue a son epaule. Elle le mena d'abord a la
+grotte. Au fond d'un bouquet de peupliers et de saules, une rocaille
+se creusait, effondree, des blocs de rochers tombes dans une vasque,
+des filets d'eau coulant a travers les pierres. La grotte
+disparaissait sous l'assaut des feuillages. En bas, des rangees de
+roses tremieres semblaient barrer l'entree d'une grille de fleurs
+rouges, jaunes, mauves, blanches, dont les batons se noyaient dans
+des orties colossales, d'un vert de bronze, suant tranquillement les
+brulures de leur poison. Puis, c'etait un elan prodigieux, grimpant
+en quelques bonds: les jasmins, etoiles de leurs fleurs suaves; les
+glycines, aux feuilles de dentelle tendre; les lierres epais,
+decoupes comme de la tole vernie; les chevrefeuilles souples,
+cribles de leurs brins de corail pale; les clematites amoureuses,
+allongeant les bras, pomponnees d'aigrettes blanches. Et d'autres
+plantes, plus freles, s'enlacaient encore a celles-ci, les liaient
+davantage, les tissaient d'une trame odorante. Des capucines, aux
+chairs verdatres et nues, ouvraient des bouches d'or rouge. Des
+haricots d'Espagne, forts comme des ficelles minces, allumaient de
+place en place l'incendie de leurs etincelles vives. Des volubilis
+elargissaient le coeur decoupe de leurs feuilles, sonnaient de leurs
+milliers de clochettes un silencieux carillon de couleurs exquises.
+Des pois de senteur, pareils a des vols de papillons poses,
+repliaient leurs ailes fauves, leurs ailes roses, prets a se laisser
+emporter plus loin, par le premier souffle de vent. Chevelure
+immense de verdure, piquee d'une pluie de fleurs, dont les meches
+debordaient de toutes parts, s'echappaient en un echevellement fou,
+faisaient songer a quelque fille geante, pamee au loin sur les
+reins, renversant la tete dans un spasme de passion, dans un
+ruissellement de crins superbes, etales comme une mare de parfums.
+
+- Jamais je n'ai ose entrer dans tout ce noir, dit Albine a
+l'oreille de Serge.
+
+Il l'encouragea, il la porta par-dessus les orties; et comme un bloc
+fermait le seuil de la grotte, il la tint un instant debout, entre
+ses bras, pour qu'elle put se pencher sur le trou, beant a quelques
+pieds du sol.
+
+- Il y a, murmura-t-elle, une femme de marbre tombee tout de son
+long dans l'eau qui coule. L'eau lui a mange la figure.
+
+Alors, lui, voulut voir a son tour. Il se haussa a l'aide des
+poignets. Une haleine fraiche le frappa aux joues. Au milieu des
+joncs et des lentilles d'eau, dans le rayon de jour glissant du
+trou, la femme etait sur l'echine, nue jusqu'a la ceinture, avec une
+draperie qui lui cachait les cuisses. C'etait quelque noyee de cent
+ans, le lent suicide d'un marbre que des peines avaient du laisser
+choir au fond de cette source. La nappe claire qui coulait sur elle
+avait fait de sa face une pierre lisse, une blancheur sans visage,
+tandis que ses deux seins, comme souleves hors de l'eau par un
+effort de la nuque, restaient intacts, vivants encore, gonfles d'une
+volupte ancienne.
+
+- Elle n'est pas morte, va! dit Serge en redescendant. Un jour, il
+faudra venir la tirer de la.
+
+Mais Albine, qui avait un frisson, l'emmena. Ils revinrent au
+soleil, dans le devergondage des plates-bandes et des corbeilles.
+Ils marchaient a travers un pre de fleurs, a leur fantaisie, sans
+chemin trace. Leurs pieds avaient pour tapis des plantes charmantes,
+les plantes naines bordant jadis les allees, aujourd'hui etalees en
+nappes sans fin. Par moments, ils disparaissaient jusqu'aux
+chevilles dans la soie mouchetee des sirenes roses, dans le satin
+panache des oeillets mignardises, dans le velours bleu des myosotis,
+crible de petits yeux melancoliques. Plus loin, ils traversaient des
+resedas gigantesques qui leur montaient aux genoux, comme un bain de
+parfums; ils coupaient par un champ de muguets pour epargner un
+champ voisin de violettes, si douces qu'ils tremblaient d'en
+meurtrir la moindre touffe; puis, presses de toutes parts, n'ayant
+plus que des violettes autour d'eux, ils etaient forces de s'en
+aller a pas discrets sur cette fraicheur embaumee, au milieu de
+l'haleine meme du printemps. Au-dela des violettes, la laine verte
+des lobelias se deroulait, un peu rude, piquee de mauve clair; les
+etoiles nuancees des selaginoides, les coupes bleues des nemophilas,
+les croix jaunes des saponaires, les croix roses et blanches des
+juliennes de Mahon dessinaient des coins de tapisserie riche,
+etendaient a l'infini devant le couple un luxe royal de tenture,
+pour qu'il s'avancat sans fatigue dans la joie de sa premiere
+promenade. Et c'etaient les violettes qui revenaient toujours, une
+mer de violettes coulant partout, leur versant sur les pieds des
+odeurs precieuses, les accompagnant du souffle de leurs fleurs
+cachees sous les feuilles.
+
+Albine et Serge se perdaient. Mille plantes, de tailles plus hautes,
+batissaient des haies, menageaient des sentiers etroits qu'ils se
+plaisaient a suivre. Les sentiers s'enfoncaient avec de brusques
+detours, s'embrouillaient, emmelaient des bouts de taillis
+inextricables: des ageratums a houpettes bleu celeste; des
+asperules, d'une delicate odeur de musc; des mimulus, montrant des
+gorges cuivrees, ponctuees de cinabre; des phlox ecarlates, des
+phlox violets, superbes, dressant des quenouilles de fleurs que le
+vent filait; des lins rouges aux brins fins comme des cheveux; des
+chrysanthemes pareils a des lunes pleines, des lunes d'or, dardant
+de courts rayons eteints, blanchatres, violatres, rosatres.
+
+Le couple enjambait les obstacles, continuait sa marche heureuse
+entre les deux haies de verdure. A droite, montaient les fraxinelles
+legeres, les centranthus retombant en neige immaculee, les
+cynoglosses grisatres ayant une goutte de rosee dans chacune des
+coupes minuscules de leurs fleurs. A gauche, c'etait une longue rue
+d'ancolies, toutes les varietes de l'ancolie, les blanches, les
+roses pales, les violettes sombres, ces dernieres presque noires,
+d'une tristesse de deuil, laissant pendre d'un bouquet de hautes
+tiges leurs petales plisses et gaufres comme un crepe. Et plus loin,
+a mesure qu'ils avancaient, les haies changeaient, alignaient les
+batons fleuris de pieds-d'alouettes enormes, perdus dans la frisure
+des feuilles, laissaient passer les gueules ouvertes des mufliers
+fauves, haussaient le feuillage grele des schizanthus, plein d'un
+papillonnage de fleurs aux ailes de soufre tachees de laque tendre.
+Des campanules couraient, lancant leurs cloches bleues a toute
+volee, jusqu'au haut de grands asphodeles, dont la tige d'or leur
+servait de clocher. Dans un coin, un fenouil geant ressemblait a une
+dame de fine guipure renversant son ombrelle de satin vert d'eau.
+Puis, brusquement, le couple se trouvait au fond d'une impasse; il
+ne pouvait plus avancer, un tas de fleurs bouchait le sentier, un
+jaillissement de plantes tel, qu'il mettait la comme une meule a
+panache triomphal. En bas, des acanthes batissaient un socle, d'ou
+s'elancaient des benoites ecarlates, des rhodantes dont les petales
+secs avaient des cassures de papier peint, des clarkias aux grandes
+croix blanches, ouvragees, semblables aux croix d'un ordre barbare.
+Plus haut, s'epanouissaient les viscarias roses, les leptosiphons
+jaunes, les colinsias blancs, les lagurus plantant parmi les
+couleurs vives leurs pompons de cendre verte. Plus haut encore, des
+digitales rouges, les lupins bleus s'elevaient en colonnettes
+minces, suspendaient une rotonde byzantine, peinturluree violemment
+de pourpre et d'azur; tandis que, tout en haut, un ricin colossal,
+aux feuilles sanguines, semblait elargir un dome de cuivre bruni.
+
+Et comme Serge avancait deja les mains, voulant passer, Albine le
+supplia de ne pas faire de mal aux fleurs.
+
+- Tu casserais les branches, tu ecraserais les feuilles, dit-elle.
+Moi, depuis des annees que je vis ici, je prends bien garde de ne
+tuer personne... Viens, je te montrerai les pensees.
+
+Elle l'obligea a revenir sur ses pas, elle l'emmena hors des
+sentiers etroits, au centre du parterre, ou se trouvaient autrefois
+de grands bassins. Les bassins, combles, n'etaient plus que de
+vastes jardinieres, a bordure de marbre emiettee et rompue. Dans un
+des plus larges, un coup de vent avait seme une merveilleuse
+corbeille de pensees. Les fleurs de velours semblaient vivantes,
+avec leurs bandeaux de cheveux violets, leurs yeux jaunes, leurs
+bouches plus pales, leurs delicats mentons couleur chair.
+
+- Quand j'etais plus jeune, elles me faisaient peur, murmura
+Albine. Vois-les donc. Ne dirait-on pas des milliers de petits
+visages qui vous regardent, a ras de terre?... Et elles tournent
+leurs figures, toutes ensemble. On dirait des poupees enterrees qui
+passent la tete.
+
+Elle l'entraina de nouveau. Ils firent le tour des autres bassins.
+Dans le bassin voisin, des amarantes avaient pousse, herissant des
+cretes monstrueuses qu'Albine n'osait toucher, songeant a de
+gigantesques chenilles saignantes. Des balsamines, jaune paille,
+fleur de pecher, gris de lin, blanc lave de rose, emplissaient une
+autre vasque, ou les ressorts de leurs graines partaient avec de
+petits bruits secs. Puis, c'etait au milieu des debris d'une
+fontaine une collection d'oeillets splendides: des oeillets blancs
+debordaient de l'auge moussue; des oeillets panaches plantaient dans
+les fentes des pierres le bariolage de leurs ruches de mousseline
+decoupee; tandis que, au fond de la gueule du lion qui jadis
+crachait l'eau, un grand oeillet rouge fleurissait, en jets si
+vigoureux que le vieux lion mutile semblait, a cette heure, cracher
+des eclaboussures de sang. Et, a cote, la piece d'eau principale, un
+ancien lac ou des cygnes avaient nage, etait devenue un bois de
+lilas, a l'ombre duquel des quarantaines, des verveines, des belles-
+de-jour, protegeaient leur teint delicat, dormant a demi, toutes
+moites de parfums.
+
+- Et nous n'avons pas traverse la moitie du parterre! dit Albine
+orgueilleusement. La-bas sont les grandes fleurs, des champs ou je
+disparais tout entiere, comme une perdrix dans un champ de ble.
+
+Ils y allerent. Ils descendirent un large escalier dont les urnes
+renversees flambaient encore des hautes flammes violettes des iris.
+Le long des marches coulait un ruissellement de giroflees pareil a
+une nappe d'or liquide. Des chardons, aux deux bords, plantaient des
+candelabres de bronze vert, greles, herisses, recourbes en becs
+d'oiseaux fantastiques, d'un art etrange, d'une elegance de brule-
+parfum chinois. Des sedums, entre les balustres brises, laissaient
+pendre des tresses blondes, des chevelures verdatres de fleuve
+toutes tachees de moisissures. Puis, au bas, un second parterre
+s'etendait, coupe de buis puissants comme des chenes, d'anciens buis
+corrects, autrefois tailles en boules, en pyramides, en tours
+octogonales, aujourd'hui debrailles magnifiquement, avec de grands
+haillons de verdure sombre, dont les trous montraient des bouts de
+ciel bleu.
+
+Et Albine mena Serge, a droite, dans un champ qui etait comme le
+cimetiere du parterre. Des scabieuses y mettaient leur deuil. Des
+corteges de pavots s'en allaient a la file, puant la mort,
+epanouissant leurs lourdes fleurs d'un eclat fievreux. Des anemones
+tragiques faisaient des foules desolees, au teint meurtri, tout
+terreux de quelque souffle epidemique. Des daturas trapus
+elargissaient leurs cornets violatres, ou des insectes, las de
+vivre, venaient boire le poison du suicide. Des soucis, sous leurs
+feuillages engorges, ensevelissaient leurs fleurs, des corps
+d'etoiles agonisants, exhalant deja la peste de leur decomposition.
+Et c'etaient encore d'autres tristesses: les renoncules charnues,
+d'une couleur sourde de metal rouille; les jacinthes et les
+tubereuses exhalant l'asphyxie, se mourant dans leur parfum. Mais
+les cineraires surtout dominaient, toute une poussee de cineraires
+qui promenaient le demi-deuil de leurs robes violettes et blanches,
+robes de velours raye, robes de velours uni, d'une severite riche.
+
+Au milieu du champ melancolique, un Amour de marbre restait debout,
+mutile, le bras qui tenait l'arc tombe dans les orties, souriant
+encore sous les lichens dont sa nudite d'enfant grelottait.
+
+Puis, Albine et Serge entrerent jusqu'a la taille dans un champ de
+pivoines. Les fleurs blanches crevaient, avec une pluie de larges
+petales qui leur rafraichissaient les mains, pareilles aux gouttes
+larges d'une pluie d'orage. Les fleurs rouges avaient des faces
+apoplectiques, dont le rire enorme les inquietait. Ils gagnerent, a
+gauche, un champ de fuchsias, un taillis d'arbustes souples, delies,
+qui les ravirent comme des joujoux du Japon, garnis d'un million de
+clochettes. Ils traverserent ensuite des champs de veroniques aux
+grappes violettes, des champs de geraniums et de pelargoniums, sur
+lesquels semblaient courir des flammeches ardentes, le rouge, le
+rose, le blanc incandescent d'un brasier, que les moindres souffles
+du vent ravivaient sans cesse. Ils durent tourner des rideaux de
+glaieuls, aussi grands que des roseaux, dressant des hampes de
+fleurs qui brulaient dans la clarte, avec des richesses de flamme de
+torches allumees. Ils s'egarerent au milieu d'un bois de tournesols,
+une futaie faite de troncs aussi gros que la taille d'Albine,
+obscurcie par des feuilles rudes, larges a y coucher un enfant,
+peuplee de faces geantes, de faces d'astre, resplendissantes comme
+autant de soleils. Et ils arriverent enfin dans un autre bois, un
+bois de rhododendrons, si touffu de fleurs que les branches et les
+feuilles ne se voyaient pas, etalant des bouquets monstrueux, des
+hottees de calices tendres qui moutonnaient jusqu'a l'horizon.
+
+- Va, nous ne sommes pas au bout! s'ecria Albine. Marchons,
+marchons toujours.
+
+Mais Serge l'arreta. Ils etaient alors au centre d'une ancienne
+colonnade en ruine. Des futs de colonne faisaient des bancs, parmi
+des touffes de primeveres et de pervenches. Au loin, entre les
+colonnes restees debout, d'autres champs de fleurs s'etendaient des
+champs de tulipes, aux vives panachures de faiences peintes; des
+champs de calceolaires, legeres soufflures de chair, ponctuees de
+sang et d'or; des champs de zinnias, pareils a de grosses
+paquerettes courroucees; des champs de petunias, aux petales molles
+comme une batiste de femme, montrant le rose de la peau; des champs
+encore, des champs a l'infini, dont on ne reconnaissait plus les
+fleurs, dont les tapis s'etalaient sous le soleil, avec la bigarrure
+confuse des touffes violentes, noyee dans les verts attendris des
+herbes.
+
+- Jamais nous ne pourrons tout voir, dit Serge, la main tendue,
+avec un sourire. C'est ici qu'il doit etre bon de s'asseoir, dans
+l'odeur qui monte.
+
+A cote d'eux etait un champ d'heliotropes, d'une haleine de vanille,
+si douce, qu'elle donnait au vent une caresse de velours. Alors, ils
+s'assirent sur une des colonnes renversees, au milieu d'un bouquet
+de lis superbes qui avaient pousse la. Depuis plus d'une heure, ils
+marchaient. Ils etaient venus des roses dans les lis, a travers
+toutes les fleurs. Les lis leur offraient un refuge de candeur,
+apres leur promenade d'amants, au milieu de la sollicitation ardente
+des chevrefeuilles suaves, des violettes musquees, des verveines
+exhalant l'odeur fraiche d'un baiser, des tubereuses soufflant la
+pamoison d'une volupte mortelle. Les lis, aux tiges elancees, les
+mettaient dans un pavillon blanc, sous le toit de neige de leurs
+calices, seulement egayes des gouttes d'or legeres des pistils. Et
+ils restaient, ainsi que des fiances enfants, souverainement
+pudiques, comme au centre d'une tour de purete, d'une tour d'ivoire
+inattaquable, ou ils ne s'aimaient encore que de tout le charme de
+leur innocence.
+
+Jusqu'au soir, Albine et Serge demeurerent avec les lis. Ils y
+etaient bien; ils achevaient d'y naitre. Serge y perdait la derniere
+fievre de ses mains. Albine y devenait toute blanche, d'un blanc de
+lait qu'aucune rougeur ne teintait de rose. Ils ne virent plus
+qu'ils avaient les bras nus, le cou nu, les epaules nues. Leurs
+chevelures ne les troublerent plus, comme des nudites deployees.
+L'un contre l'autre, ils riaient, d'un rire clair, trouvant de la
+fraicheur a se serrer. Leurs yeux gardaient un calme limpide d'eau
+de source, sans que rien d'impur montat de leur chair pour en ternir
+le cristal. Leurs joues etaient des fruits veloutes, a peine murs,
+auxquels ils ne songeaient point a mordre. Quand ils quitterent les
+lis, ils n'avaient pas dix ans; il leur semblait qu'ils venaient de
+se rencontrer, seuls au fond du grand jardin, pour y vivre dans une
+amitie et dans un jeu eternels. Et, comme ils traversaient de
+nouveau le parterre, rentrant au crepuscule, les fleurs parurent se
+faire discretes, heureuses de les voir si jeunes, ne voulant pas
+debaucher ces enfants. Les bois de pivoines, les corbeilles
+d'oeillets, les tapis de myosotis, les tentures de clematites,
+n'agrandissaient plus devant eux une alcove d'amour, noyes a cette
+heure de l'air du soir, endormis dans une enfance aussi pure que la
+leur. Les pensees les regardaient en camarades, de leurs petits
+visages candides. Les resedas, alanguis, froles par la jupe blanche
+d'Albine, semblaient pris de compassion, evitant de hater leur
+fievre d'un souffle.
+
+
+
+
+
+VIII.
+
+Le lendemain, des l'aube, ce fut Serge qui appela Albine. Elle
+dormait dans une chambre de l'etage superieur, ou il n'eut pas
+l'idee de monter. Il se pencha a la fenetre, la vit qui poussait ses
+persiennes, au saut du lit. Et tous deux rirent beaucoup, de se
+retrouver ainsi.
+
+- Aujourd'hui, tu ne sortiras pas, dit Albine, quand elle fut
+descendue. Il faut nous reposer... Demain, je veux te mener loin,
+bien loin, quelque part ou nous serons joliment a notre aise.
+
+- Mais nous allons nous ennuyer, murmura Serge.
+
+- Oh! que non!... Je vais te raconter des histoires.
+
+Ils passerent une journee charmante. Les fenetres etaient grandes
+ouvertes, le Paradou entrait, riait avec eux, dans la chambre. Serge
+prit enfin possession de cette heureuse chambre, ou il s'imaginait
+etre ne. Il voulut tout voir, tout se faire expliquer. Les Amours de
+platre, culbutes au bord de l'alcove, l'egayerent au point qu'il
+monta sur une chaise pour attacher la ceinture d'Albine au cou du
+plus petit d'entre eux, un bout d'homme, le derriere en l'air, la
+tete en bas, qui polissonnait. Albine tapait des mains, criait qu'il
+ressemblait a un hanneton tenu par un fil. Puis, comme prise de
+pitie:
+
+- Non, non, detache-le... Ca l'empeche de voler.
+
+Mais ce furent surtout les Amours peints au-dessus des portes qui
+occuperent vivement Serge. Il se fachait de ne pouvoir comprendre a
+quels jeux ils jouaient, tant les peintures etaient palies. Aide
+d'Albine, il roula une table, sur laquelle ils grimperent tous les
+deux. Albine donnait des explications.
+
+- Regarde, ceux-ci jettent des fleurs. Sous les fleurs, on ne voit
+plus que trois jambes nues. Je crois me souvenir qu'en arrivant ici,
+j'ai pu distinguer encore une dame couchee. Mais, depuis le temps,
+elle s'en est allee.
+
+Ils firent le tour des panneaux, sans que rien d'impur leur vint de
+ces jolies indecences de boudoir. Les peintures, qui s'emiettaient
+comme un visage farde du dix-huitieme siecle, etaient assez mortes
+pour ne laisser passer que les genoux et les coudes des corps pames
+dans une luxure aimable. Les details trop crus, auxquels paraissait
+s'etre complu l'ancien amour dont l'alcove gardait la lointaine
+odeur, avaient disparu, manges par le grand air; si bien que la
+chambre, ainsi que le parc, etait naturellement redevenue vierge,
+sous la gloire tranquille du soleil.
+
+- Bah! ce sont des gamins qui s'amusent, dit Serge, en redescendant
+de la table... Est-ce que tu sais jouer a la main chaude, toi?
+
+Albine savait jouer a tous les jeux. Seulement, il fallait etre au
+moins trois pour jouer a la main chaude. Cela les fit rire. Mais
+Serge s'ecria qu'on etait trop bien deux, et ils jurerent de n'etre
+toujours que deux.
+
+- On est tout a fait chez soi, on n'entend rien, reprit le jeune
+homme, qui s'allongea sur le canape. Et les meubles ont une odeur de
+vieux qui sent bon... C'est doux comme dans un nid. Voila une
+chambre ou il y a du bonheur.
+
+La jeune fille hochait gravement la tete.
+
+- Si j'avais ete peureuse, murmura-t-elle, j'aurais eu bien peur,
+dans les premiers temps... C'est justement cette histoire-la que je
+veux te raconter. Je l'ai entendue dans le pays. On ment peut-etre.
+Enfin, ca nous amusera.
+
+Et elle s'assit a cote de Serge.
+
+- Il y a des annees et des annees... Le Paradou appartenait a un
+riche seigneur qui vint s'y enfermer avec une dame tres belle. Les
+portes du chateau etaient si bien fermees, les murailles du jardin
+avaient une telle hauteur, que jamais personne n'apercevait le
+moindre bout des jupes de la dame.
+
+- Je sais, interrompit Serge, la dame n'a jamais reparu.
+
+Comme Albine le regardait toute surprise, fachee de voir son
+histoire connue, il continua a demi-voix, etonne lui-meme.
+
+- Tu me l'as deja racontee, ton histoire.
+
+Elle protesta. Puis, elle parut se raviser, elle se laissa
+convaincre. Ce qui ne l'empecha pas de terminer son recit en ces
+termes:
+
+- Quand le seigneur s'en alla, il avait les cheveux blancs. Il fit
+barricader toutes les ouvertures, pour qu'on n'allat pas deranger la
+dame... La dame etait morte dans cette chambre.
+
+- Dans cette chambre! s'ecria Serge. Tu ne m'avais pas dit cela...
+Es-tu sure qu'elle soit morte dans cette chambre?
+
+Albine se facha. Elle repetait ce que tout le monde savait. Le
+seigneur avait fait batir le pavillon, pour y loger cette inconnue
+qui ressemblait a une princesse. Les gens du chateau, plus tard,
+assuraient qu'il y passait les jours et les nuits. Souvent aussi,
+ils l'apercevaient dans une allee, menant les petits pieds de
+l'inconnue au fond des taillis les plus noirs. Mais, pour rien au
+monde, ils ne se seraient hasardes a guetter le couple, qui battait
+le parc pendant des semaines entieres.
+
+- Et c'est la qu'elle est morte, repeta Serge, l'esprit frappe. Tu
+as pris sa chambre, tu te sers de ses meubles, tu couches dans son
+lit.
+
+Albine souriait.
+
+- Tu sais bien que je ne suis pas peureuse, dit-elle. Puis, toutes
+ces choses, c'est si vieux... La chambre te semblait pleine de
+bonheur.
+
+Ils se turent, ils regarderent un instant l'alcove, le haut plafond,
+les coins d'ombre grise. Il y avait comme un attendrissement
+amoureux, dans les couleurs fanees des meubles. C'etait un soupir
+discret du passe, si resigne, qu'il ressemblait encore a un
+remerciement tiede de femme adoree.
+
+- Oui, murmura Serge, on ne peut pas avoir peur. C'est trop
+tranquille.
+
+Et Albine reprit en se rapprochant de lui:
+
+- Ce que peu de personnes savent, c'est qu'ils avaient decouvert
+dans le jardin un endroit de felicite parfaite, ou ils finissaient
+par vivre toutes leurs heures. Moi, je tiens cela d'une source
+certaine... Un endroit d'ombre fraiche, cache au fond de
+broussailles impenetrables, si merveilleusement beau, qu'on y oublie
+le monde entier. La dame a du y etre enterree.
+
+- Est-ce dans le parterre? demanda Serge curieusement.
+
+- Ah! je ne sais pas, je ne sais pas! dit la jeune fille, avec un
+geste decourage. J'ai cherche partout, je n'ai encore pu trouver
+nulle part cette clairiere heureuse... Elle n'est ni dans les roses,
+ni dans les lis, ni sur le tapis des violettes.
+
+- Peut etre est-ce ce coin de fleurs tristes, ou tu m'as montre un
+enfant debout, le bras casse?
+
+- Non, non.
+
+- Peut etre est-ce au fond de la grotte, pres de cette eau claire,
+ou s'est noyee cette grande femme de marbre, qui n'a plus de visage?
+
+- Non, non.
+
+Albine resta un instant songeuse. Puis, elle continua, comme se
+parlant a elle-meme:
+
+- Des les premiers jours, je me suis mise en quete. Si j'ai passe
+des journees dans le Paradou, si j'ai fouille les moindres coins de
+verdure, c'etait uniquement pour m'asseoir une heure au milieu de la
+clairiere. Que de matinees perdues vainement a me glisser sous les
+ronces, a visiter les coins les plus recules du parc!... Oh! je
+l'aurais vite reconnue, cette retraite enchantee, avec son arbre
+immense qui doit la couvrir d'un toit de feuilles, avec son herbe
+fine comme une peluche de soie, avec ses murs de buissons verts que
+les oiseaux eux-memes ne peuvent percer!
+
+Elle jeta l'un de ses bras au cou de Serge, elevant la voix, le
+suppliant:
+
+- Dis? nous sommes deux maintenant, nous chercherons, nous
+trouverons... Toi qui es fort, tu ecarteras les grosses branches
+devant moi, pour que j'aille jusqu'au fond des fourres. Tu me
+porteras, lorsque je serai lasse; tu m'aideras a sauter les
+ruisseaux, tu monteras aux arbres, si nous venons a perdre notre
+route... Et quelle joie, lorsque nous pourrons nous asseoir cote a
+cote, sous le toit de feuilles, au centre de la clairiere! On m'a
+raconte qu'on vivait la dans une minute toute une vie... Dis? mon
+bon Serge, des demain, nous partirons, nous battrons le parc
+broussailles a broussailles, jusqu'a ce que nous ayons contente
+notre desir.
+
+Serge haussait les epaules, en souriant.
+
+- A quoi bon! dit-il. N'est-on pas bien dans le parterre? Il faudra
+rester avec les fleurs, vois-tu, sans chercher si loin un bonheur
+plus grand.
+
+- C'est la que la morte est enterree, murmura Albine, retombant
+dans sa reverie. C'est la joie de s'etre assise la qui l'a tuee.
+L'arbre a une ombre dont le charme fait mourir... Moi, je mourrais
+volontiers ainsi. Nous nous coucherions aux bras l'un de l'autre;
+nous serions morts, personne ne nous trouverait plus.
+
+- Non, tais-toi, tu me desoles, interrompit Serge inquiet. Je veux
+que nous vivions au soleil, loin de cette ombre mortelle. Tes
+paroles me troublent, comme si elles nous poussaient a quelque
+malheur irreparable. Ca doit etre defendu de s'asseoir sous un arbre
+dont l'ombrage donne un tel frisson.
+
+- Oui, c'est defendu, declara gravement Albine. Tous les gens du
+pays m'ont dit que c'etait defendu.
+
+Un silence se fit. Serge se leva du canape ou il etait reste
+allonge. Il riait, il pretendait que les histoires ne l'amusaient
+pas. Le soleil baissait, lorsque Albine consentit enfin a descendre
+un instant au jardin. Elle le mena, a gauche, le long du mur de
+cloture, jusqu'a un champ de decombres, tout herisse de ronces.
+C'etait l'ancien emplacement du chateau, encore noir de l'incendie
+qui avait abattu les murs. Sous les ronces, des pierres cuites se
+fendaient, des eboulements de charpentes pourrissaient. On eut dit
+un coin de roches steriles, ravine, bossue, vetu d'herbe rude, de
+lianes rampantes qui se coulaient dans chaque fente comme des
+couleuvres. Et ils s'egayerent a traverser en tous sens cette
+fondriere, descendant au fond des trous, flairant les debris,
+cherchant s'ils ne devineraient rien de ce passe en cendre. Ils
+n'avouaient pas leur curiosite, ils se poursuivaient au milieu des
+planchers creves et des cloisons renversees; mais, a la verite, ils
+ne songeaient qu'aux legendes de ces ruines, a cette dame plus belle
+que le jour, qui avait traine sa jupe de soie sur ces marches, ou
+les lezards seuls aujourd'hui se promenaient paresseusement.
+
+Serge finit par se planter sur le plus haut tas de decombres,
+regardant le parc qui deroulait ses immenses nappes vertes,
+cherchant entre les arbres la tache grise du pavillon. Albine se
+taisait, debout a son cote, redevenue serieuse.
+
+- Le pavillon est la, a droite, dit-elle, sans qu'il l'interrogeat.
+C'est tout ce qui reste des batiments... Tu le vois bien, au bout de
+ce couvert de tilleuls?
+
+Ils garderent de nouveau le silence. Et comme continuant a voix
+haute les reflexions qu'ils faisaient mentalement tous les deux,
+elle reprit:
+
+- Quand il allait la voir, il devait descendre par cette allee;
+puis, il tournait les gros marronniers, et il entrait sous les
+tilleuls... Il lui fallait a peine un quart d'heure.
+
+Serge n'ouvrit pas les levres. Lorsqu'ils revinrent, ils
+descendirent l'allee, ils tournerent les gros marronniers, ils
+entrerent sous les tilleuls. C'etait un chemin d'amour. Sur l'herbe,
+ils semblaient chercher des pas, un noeud de ruban tombe, une
+bouffee de parfum ancien, quelque indice qui leur montrat clairement
+qu'ils etaient bien dans le sentier menant a la joie d'etre
+ensemble. La nuit venait, le parc avait une grande voix mourante qui
+les appelait du fond des verdures.
+
+- Attends, dit Albine, lorsqu'ils furent revenus devant le
+pavillon. Toi, tu ne monteras que dans trois minutes.
+
+Elle s'echappa gaiement, s'enferma dans la chambre au plafond bleu.
+Puis, apres avoir laisse Serge frapper deux fois a la porte, elle
+l'entrebailla discretement, le recut avec une reverence a l'ancienne
+mode.
+
+- Bonjour, mon cher seigneur, dit-elle en l'embrassant.
+
+Cela les amusa extremement. Ils jouerent aux amoureux, avec une
+puerilite de gamins. Ils begayaient la passion qui avait jadis
+agonise la. Ils l'apprenaient comme une lecon qu'ils anonnaient
+d'une adorable maniere, ne sachant point se baiser aux levres,
+cherchant sur les joues, finissant par danser l'un devant l'autre,
+en riant aux eclats, par ignorance de se temoigner autrement le
+plaisir qu'ils goutaient a s'aimer.
+
+
+
+
+
+IX.
+
+Le lendemain matin, Albine voulut partir des le lever du soleil,
+pour la grande promenade qu'elle menageait depuis la ville. Elle
+tapait des pieds joyeusement, elle disait qu'ils ne rentreraient pas
+de la journee.
+
+- Ou me menes-tu donc? demanda Serge.
+
+- Tu verras, tu verras!
+
+Mais il la prit par les poignets, la regarda en face.
+
+- Il faut etre sage, n'est-ce pas? Je ne veux pas que tu cherches
+ni ta clairiere, ni ton arbre, ni ton herbe ou l'on meurt. Tu sais
+que c'est defendu.
+
+Elle rougit legerement, en protestant, en disant qu'elle ne songeait
+pas meme a ces choses. Puis, elle ajouta:
+
+- Pourtant, si nous trouvions, sans chercher, par hasard, est-ce
+que tu ne t'assoirais pas?... Tu m'aimes donc bien peu!
+
+Ils partirent. Ils traverserent le parterre tout droit, sans
+s'arreter au reveil des fleurs, nues dans leur bain de rosee. Le
+matin avait un teint de rose, un sourire de bel enfant ouvrant les
+yeux au milieu des blancheurs de son oreiller.
+
+- Ou me menes-tu? repetait Serge.
+
+Et Albine riait, sans vouloir repondre. Mais, comme ils arrivaient
+devant la nappe d'eau qui coupait le jardin au bout du parterre,
+elle resta toute consternee. La riviere etait encore gonflee des
+dernieres pluies.
+
+- Nous ne pourrons jamais passer, murmura-t-elle. J'ote mes
+souliers, je releve mes jupes d'ordinaire. Mais, aujourd'hui, nous
+aurions de l'eau jusqu'a la taille.
+
+Ils longerent un instant la rive, cherchant un gue. La jeune fille
+disait que c'etait inutile, qu'elle connaissait tous les trous.
+Autrefois, un pont se trouvait la, un pont dont l'ecroulement avait
+seme la riviere de grosses pierres, entre lesquelles l'eau passait
+avec des tourbillons d'ecume.
+
+- Monte sur mon dos, dit Serge.
+
+- Non, non, je ne veux pas. Si tu venais a glisser, nous ferions un
+fameux plongeon tous les deux... Tu ne sais pas comme ces pierres-la
+sont traitres.
+
+- Monte donc sur mon dos.
+
+Cela finit par la tenter. Elle prit son elan, sauta comme un garcon,
+si haut, qu'elle se trouva a califourchon sur le cou de Serge. Et,
+le sentant chanceler, elle cria qu'il n'etait pas encore assez fort,
+qu'elle voulait descendre. Puis, elle sauta de nouveau, a deux
+reprises. Ce jeu les ravissait.
+
+- Quand tu auras fini! dit le jeune homme, qui riait. Maintenant,
+tiens-toi ferme. C'est le grand coup.
+
+Et, en trois bonds legers, il traversa la riviere, la pointe des
+pieds a peine mouillee. Au milieu, pourtant, Albine crut qu'il
+glissait. Elle eut un cri, en se rattrapant des deux mains a son
+menton. Lui, l'emportait deja, dans un galop de cheval, sur le sable
+fin de l'autre rive.
+
+- Hue! Hue! criait-elle, rassuree, amusee par ce jeu nouveau.
+
+Il courut ainsi tant qu'elle voulut, tapant des pieds, imitant le
+bruit des sabots. Elle claquait de la langue, elle avait pris deux
+meches de ses cheveux, qu'elle tirait comme des guides, pour le
+lancer a droite ou a gauche.
+
+- La, la, nous y sommes, dit-elle, en lui donnant de petites
+claques sur les joues.
+
+Elle sauta a terre, tandis que lui, en sueur, s'adossait contre un
+arbre pour reprendre haleine. Alors, elle le gronda, elle menaca de
+ne pas le soigner, s'il retombait malade.
+
+- Laisse donc! Ca m'a fait du bien, repondit-il. Quand j'aurai
+retrouve toutes mes forces, je te porterai des matinees entieres...
+Ou me menes-tu?
+
+- Ici, dit-elle en s'asseyant avec lui sous un gigantesque poirier.
+
+Ils etaient dans l'ancien verger du parc. Une haie vive d'aubepine,
+une muraille de verdure, trouee de breches, mettait la un bout de
+jardin a part. C'etait une foret d'arbres fruitiers, que la serpe
+n'avait pas tailles depuis un siecle. Certains troncs se dejetaient
+puissamment, poussaient de travers, sous les coups d'orage qui les
+avaient plies; tandis que d'autres, bossues de noeuds enormes,
+crevasses de cavites profondes, ne semblaient plus tenir au sol que
+par les ruines geantes de leur ecorce. Les hautes branches, que le
+poids des fruits courbait a chaque saison, etendaient au loin des
+raquettes demesurees; meme, les plus chargees, qui avaient casse,
+touchaient la terre, sans qu'elles eussent cesse de produire,
+raccommodees par d'epais bourrelets de seve. Entre eux, les arbres
+se pretaient des etais naturels, n'etaient plus que des piliers
+tordus, soutenant une voute de feuilles qui se creusait en longues
+galeries, s'elancait brusquement en halles legeres, s'aplatissait
+presque au ras du sol en soupentes effondrees. Autour de chaque
+colosse, des rejets sauvages faisaient des taillis, ajoutaient
+l'emmelement de leurs jeunes tiges, dont les petites baies avaient
+une aigreur exquise. Dans le jour verdatre, qui coulait comme une
+eau claire, dans le grand silence de la mousse, retentissait seule
+la chute sourde des fruits que le vent cueillait.
+
+Et il y avait des abricotiers patriarches, qui portaient
+gaillardement leur grand age, paralyses deja d'un cote, avec une
+foret de bois mort, pareil a un echafaudage de cathedrale, mais si
+vivants de leur autre moitie, si jeunes, que des pousses tendres
+faisaient eclater l'ecorce rude de toutes parts. Des pruniers
+venerables, tout chenus de mousse, grandissaient encore pour aller
+boire l'ardent soleil, sans qu'une seule de leurs feuilles patit.
+Des cerisiers batissaient des villes entieres, des maisons a
+plusieurs etages, jetant des escaliers, etablissant des planchers de
+branches, larges a y loger dix familles. Puis, c'etaient des
+pommiers, les reins casses, les membres contournes, comme de grands
+infirmes, la peau racheuse, maculee de rouille verte; des poiriers
+lisses, dressant une mature de hautes tiges minces, immense,
+semblable a l'echappee d'un port, rayant l'horizon de barres brunes;
+des pechers rosatres, se faisant faire place dans l'ecrasement de
+leurs voisins, par un rire aimable et une poussee lente de belles
+filles egarees au milieu d'une foule. Certains pieds, anciennement
+en espaliers, avaient enfonce les murailles basses qui les
+soutenaient; maintenant, ils se debauchaient, libres des treillages
+dont les lambeaux arraches pendaient encore a leurs bras; ils
+poussaient a leur guise, n'ayant conserve de leur taille
+particuliere que des apparences d'arbres comme il faut, trainant
+dans le vagabondage les loques de leur habit de gala. Et, a chaque
+tronc, a chaque branche, d'un arbre a l'autre, couraient des
+debandades de vigne. Les ceps montaient comme des rires fous,
+s'accrochaient un instant a quelque noeud eleve, puis repartaient en
+un jaillissement de rires plus sonores, eclaboussant tous les
+feuillages de l'ivresse heureuse des pampres. C'etait un vert tendre
+dore de soleil qui allumait d'une pointe d'ivrognerie les tetes
+ravagees des grands vieillards du verger.
+
+Puis, vers la gauche, des arbres plus espaces, des amandiers au
+feuillage grele, laissaient le soleil murir a terre des citrouilles
+pareilles a des lunes tombees. Il y avait aussi, au bord d'un
+ruisseau qui traversait le verger, des melons coutures de verrues,
+perdus dans des nappes de feuilles rampantes, ainsi que des
+pasteques vernies, d'un ovale parfait d'oeuf d'autruche. A chaque
+pas, des buissons de groseilliers barraient les anciennes allees,
+montrant les grappes limpides de leurs fruits, des rubis dont chaque
+grain s'eclairait d'une goutte de jour. Des haies de framboisiers
+s'etalaient comme des ronces sauvages; tandis que le sol n'etait
+plus qu'un tapis de fraisiers, une herbe toute semee de fraises
+mures, dont l'odeur avait une legere fumee de vanille.
+
+Mais le coin enchante du verger etait plus a gauche encore, contre
+la rampe de rochers qui commencait la a escalader l'horizon. On
+entrait en pleine terre ardente, dans une serre naturelle, ou le
+soleil tombait d'aplomb. D'abord, il fallait traverser des figuiers
+gigantesques, degingandes, etirant leurs branches comme des bras
+grisatres las de sommeil, si obstrues du cuir velu de leurs
+feuilles, qu'on devait, pour passer, casser les jeunes tiges
+repoussant des pieds seches par l'age. Ensuite, on marchait entre
+des bouquets d'arbousiers, d'une verdure de buis geants, que leurs
+baies rouges faisaient ressembler a des mais ornes de pompons de
+soie ecarlate. Puis, venait une futaie d'aliziers, d'azeroliers, de
+jujubiers, au bord de laquelle des grenadiers mettaient une lisiere
+de touffes eternellement vertes; les grenades se nouaient a peine,
+grosses comme un poing d'enfant; les fleurs de pourpre, posees sur
+le bout des branches, paraissaient avoir le battement d'ailes des
+oiseaux des iles, qui ne courbent pas les herbes sur lesquelles ils
+vivent. Et l'on arrivait enfin a un bois d'orangers et de
+citronniers, poussant vigoureusement en pleine terre. Les troncs
+droits enfoncaient des enfilades de colonnes brunes; les feuilles
+luisantes mettaient la gaiete de leur claire peinture sur le bleu du
+ciel, decoupaient l'ombre nettement en minces lames pointues, qui
+dessinaient a terre les millions de palmes d'une etoffe indienne.
+C'etait un ombrage au charme tout autre, aupres duquel les ombrages
+du verger d'Europe devenaient fades: une joie tiede de la lumiere
+tamisee en une poussiere d'or volante, une certitude de verdure
+perpetuelle, une force de parfum continu, le parfum penetrant de la
+fleur, le parfum plus grave du fruit, donnant aux membres la
+souplesse pamee des pays chauds.
+
+- Et nous allons dejeuner! cria Albine, en tapant dans ses mains.
+Il est au moins neuf heures. J'ai une belle faim!
+
+Elle s'etait levee. Serge confessait qu'il mangerait volontiers, lui
+aussi.
+
+- Grand beta! reprit-elle, tu n'as donc pas compris que je te
+menais dejeuner. Hein! nous ne mourrons pas de faim, ici? Tout est
+pour nous.
+
+Ils entrerent sous les arbres, ecartant les branches, se coulant au
+plus epais des fruits. Albine qui marchait la premiere, les jupes
+entre les jambes, se retournait, demandait a son compagnon, de sa
+voix flutee:
+
+- Qu'est-ce que tu aimes, toi? les poires, les abricots, les
+cerises, les groseilles?... Je te previens que les poires sont
+encore vertes; mais elles sont joliment bonnes tout de meme.
+
+Serge se decida pour les cerises. Albine dit qu'en effet on pouvait
+commencer par ca. Mais, comme il allait sottement grimper sur le
+premier cerisier venu, elle lui fit faire encore dix bonnes minutes
+de chemin, au milieu d'un gachis epouvantable de branches. Ce
+cerisier-la avait de mechantes cerises de rien du tout; les cerises
+de celui-ci etaient trop aigres; les cerises de cet autre ne
+seraient mures que dans huit jours. Elle connaissait tous les
+arbres.
+
+- Tiens, monte la-dedans, dit-elle enfin, en s'arretant devant un
+cerisier si charge de fruits, que des grappes pendaient jusqu'a
+terre comme des colliers de corail accroches.
+
+Serge s'etablit commodement entre deux branches, et se mit a
+dejeuner. Il n'entendait plus Albine; il la croyait dans un autre
+arbre, a quelques pas, lorsque, baissant les yeux, il l'apercut
+tranquillement couchee sur le dos, au-dessous de lui. Elle s'etait
+glissee la, mangeant sans meme se servir des mains, happant des
+levres les cerises que l'arbre tendait jusqu'a sa bouche.
+
+Quand elle se vit decouverte, elle eut des rires prolonges, sautant
+sur l'herbe comme un poisson blanc sorti de l'eau, se mettant sur le
+ventre, rampant sur les coudes, faisant le tour du cerisier, tout en
+continuant a happer les cerises les plus grosses.
+
+- Figure-toi, elles me chatouillent! criait-elle. Tiens, en voila
+encore une qui vient de me tomber dans le cou. C'est qu'elles sont
+joliment fraiches!... Moi, j'en ai dans les oreilles, dans les yeux,
+sur le nez, partout! Si je voulais, j'en ecraserais une pour me
+faire des moustaches... Elles sont bien plus douces en bas qu'en
+haut.
+
+- Allons donc! dit Serge en riant. C'est que tu n'oses pas monter.
+
+Elle resta muette d'indignation.
+
+- Moi! moi! balbultia-t-elle.
+
+Et, serrant sa jupe, la rattachant par-devant a sa ceinture, sans
+voir quelle montrait ses cuisses, elle prit l'arbre nerveusement, se
+hissa sur le tronc, d'un seul effort des poignets. La, elle courut
+le long des branches, en evitant meme de se servir des mains; elle
+avait des allongements souples d'ecureuil, elle tournait autour des
+noeuds, lachait les pieds, tenue seulement en equilibre par le pli
+de la taille. Quand elle fut tout en haut, au bout d'une branche
+grele, que le poids de son corps secouait furieusement:
+
+- Eh bien! cria-t-elle, est-ce que j'ose monter?
+
+- Veux-tu vite descendre! implorait Serge pris de peur. Je t'en
+prie. Tu vas te faire du mal.
+
+Mais, triomphante, elle alla encore plus haut. Elle se tenait a
+l'extremite meme de la branche, a califourchon, s'avancant petit a
+petit au-dessus du vide, empoignant des deux mains des touffes de
+feuilles.
+
+- La branche va casser, dit Serge eperdu.
+
+- Qu'elle casse, pardi! repondit-elle avec un grand rire. Ca
+m'evitera la peine de descendre.
+
+Et la branche cassa, en effet; mais lentement, avec une si longue
+dechirure, qu'elle s'abattit peu a peu, comme pour deposer Albine a
+terre d'une facon tres douce. Elle n'eut pas le moindre effroi, elle
+se renversait, elle agitait ses cuisses demi-nues, en repetant:
+
+- C'est joliment gentil. On dirait une voiture.
+
+Serge avait saute de l'arbre pour la recevoir dans ses bras. Comme
+il restait tout pale de l'emotion qu'il venait d'avoir, elle le
+plaisanta.
+
+- Mais ca arrive tous les jours de tomber des arbres. Jamais on ne
+se fait de mal... Ris donc, gros beta! Tiens, mets-moi un peu de
+salive sur le cou. Je me suis egratignee.
+
+Il lui mit un peu de salive, du bout des doigts.
+
+- La, c'est gueri, cria-t-elle, en s'echappant, avec une gambade de
+gamine. Nous allons jouer a cache-cache, veux-tu?
+
+Elle se fit chercher. Elle disparaissait, jetait le cri: Coucou!
+coucou! du fond de verdures connues d'elle seule, ou Serge ne
+pouvait la trouver. Mais ce jeu de cache-cache n'allait pas sans une
+maraude terrible de fruits. Le dejeuner continuait dans les coins ou
+les deux grands enfants se poursuivaient. Albine, tout en filant
+sous les arbres, allongeait la main, croquait une poire verte,
+s'emplissait la jupe d'abricots. Puis, dans certaines cachettes,
+elle avait des trouvailles qui l'asseyaient par terre, oubliant le
+jeu, occupee a manger gravement. Un moment, elle n'entendit plus
+Serge, elle dut le chercher a son tour. Et ce fut pour elle une
+surprise, presque une facherie, de le decouvrir sous un prunier, un
+prunier qu'elle-meme ne savait pas la, et dont les prunes mures
+avaient une delicate odeur de musc. Elle le querella de la belle
+facon. Voulait-il donc tout avaler, qu'il n'avait souffle mot? Il
+faisait la bete, mais il avait le nez fin, il sentait de loin les
+bonnes choses. Elle etait surtout furieuse contre le prunier, un
+arbre sournois qu'on ne connaissait seulement pas, qui devait avoir
+pousse dans la nuit, pour ennuyer les gens. Serge, comme elle
+boudait, refusant de cueillir une seule prune, imagina de secouer
+l'arbre violemment. Une pluie, une grele de prunes tomba. Albine,
+sous l'averse, recu des prunes sur les bras, des prunes dans le cou,
+des prunes au beau milieu du nez. Alors, elle ne put retenir ses
+rires; elle resta dans ce deluge, criant: Encore! encore! amusee par
+les balles rondes qui rebondissaient sur elle, tendant la bouche et
+les mains, les yeux fermes, se pelotonnant a terre pour se faire
+toute petite.
+
+Matinee d'enfance, polissonnerie de galopins laches dans le Paradou.
+Albine et Serge passerent la des heures pueriles d'ecole
+buissonniere, a courir, a crier, a se taper, sans que leurs chairs
+innocentes eussent un frisson. Ce n'etait encore que la camaraderie
+de deux garnements, qui songeront peut-etre plus tard a se baiser
+sur les joues, lorsque les arbres n'auront plus de dessert a leur
+donner. Et quel joyeux coin de nature pour cette premiere escapade!
+Un trou de feuillage, avec des cachettes excellentes. Des sentiers
+le long desquels il n'etait pas possible d'etre serieux, tant les
+haies laissaient tomber de rires gourmands. Le parc avait, dans cet
+heureux verger, une gaminerie de buissons s'en allant a la
+debandade, une fraicheur d'ombre invitant a la faim, une vieillesse
+de bons arbres pareils a des grands-peres pleins de gateries. Meme,
+au fond des retraites vertes de mousse, sous les troncs casses qui
+les forcaient a ramper l'un derriere l'autre, dans des corridors de
+feuilles, si etroits, que Serge s'attelait en riant aux jambes nues
+d'Albine, ils ne rencontraient point la reverie dangereuse du
+silence. Rien de troublant ne leur venait du bois en recreation.
+
+Et quand ils furent las des abricotiers, des pruniers, des
+cerisiers, ils coururent sous les amandiers greles, mangeant les
+amandes vertes, a peine grosses comme des pois, cherchant les
+fraises parmi le tapis d'herbe, se fachant de ce que les pasteques
+et les melons n'etaient pas murs. Albine finit par courir de toutes
+ses forces, suivie de Serge, qui ne pouvait l'attraper. Elle
+s'engagea dans les figuiers, sautant les grosses branches, arrachant
+les feuilles qu'elle jetait par-derriere a la figure de son
+compagnon. En quelques bonds, elle traversa les bouquets
+d'arbousiers, dont elle gouta en passant les baies rouges; et ce fut
+dans la futaie des aliziers, des azeroliers et des jujubiers que
+Serge la perdit. Il la crut d'abord cachee derriere un grenadier;
+mais c'etait deux fleurs en bouton qu'il avait pris pour les deux
+noeuds roses de ses poignees. Alors, il battit le bois d'orangers,
+ravi du beau temps qu'il faisait la, s'imaginant entrer chez les
+fees du soleil. Au milieu du bois, il apercut Albine qui, ne le
+croyant pas si pres d'elle, furetait vivement, fouillait du regard
+les profondeurs vertes.
+
+- Qu'est-ce que tu cherches donc la? cria-t-il. Tu sais bien que
+c'est defendu.
+
+Elle eut un sursaut, elle rougit legerement, pour la premiere fois
+de la journee. Et, s'asseyant a cote de Serge, elle lui parla des
+jours heureux ou les oranges murissaient. Le bois alors etait tout
+dore, tout eclaire de ces etoiles rondes, qui criblaient de leurs
+feux jaunes la voute verte.
+
+Puis, quand ils s'en allerent enfin, elle s'arreta a chaque rejet
+sauvage, s'emplissant les poches de petites poires apres, de petites
+prunes aigres, disant que ce serait pour manger en route. C'etait
+cent fois meilleur que tout ce qu'ils avaient goute jusque-la. Il
+fallut que Serge en avalat, malgre les grimaces qu'il faisait a
+chaque coup de dent. Ils rentrerent ereintes, heureux, ayant tant
+ri, qu'ils avaient mal aux cotes. Meme, ce soir-la, Albine n'eut pas
+le courage de remonter chez elle; elle s'endormit aux pieds de
+Serge, en travers sur le lit, revant qu'elle montait aux arbres,
+achevant de croquer en dormant les fruits des sauvageons, qu'elle
+avait caches sous la couverture, a cote d'elle.
+
+
+
+
+
+X.
+
+Huit jours plus tard, il y eut de nouveau un grand voyage dans le
+parc. Il s'agissait d'aller plus loin que le verger, a gauche, du
+cote des larges prairies que quatre ruisseaux traversaient. On
+ferait plusieurs lieues en pleine herbe; on vivrait de sa peche, si
+l'on venait a s'egarer.
+
+- J'emporte mon couteau, dit Albine, en montrant un couteau de
+paysan, a lame epaisse.
+
+Elle mit de tout dans ses poches, de la ficelle, du pain, des
+allumettes, une petite bouteille de vin, des chiffons, un peigne,
+des aiguilles. Serge dut prendre une couverture; mais, au bout des
+tilleuls, lorsqu'ils arriverent devant les decombres du chateau, la
+couverture l'embarrassait deja a un tel point, qu'il la cacha sous
+un pan de mur ecroule.
+
+Le soleil etait plus fort. Albine s'etait attardee a ses
+preparatifs. Dans la matinee chaude, ils s'en allerent cote a cote,
+presque raisonnables. Ils faisaient jusqu'a des vingtaines de pas,
+sans se pousser, pour rire. Ils causaient.
+
+- Moi, je ne m'eveille jamais, dit Albine. J'ai bien dormi, cette
+nuit. Et toi?
+
+- Moi aussi, repondit Serge.
+
+Elle reprit:
+
+- Qu'est-ce que ca signifie, quand on reve un oiseau qui vous
+parle?
+
+- Je ne sais pas... Et que disait-il, ton oiseau?
+
+- Ah! j'ai oublie... Il disait des choses tres bien, beaucoup de
+choses qui me semblaient droles... Tiens, vois donc ce gros
+coquelicot, la-bas. Tu ne l'auras pas! Tu ne l'auras pas!
+
+Elle prit son elan; mais Serge, grace a ses longues jambes, la
+devanca, cueillit le coquelicot qu'il agita victorieusement. Alors,
+elle resta les levres pincees, sans rien dire, avec une grosse envie
+de pleurer. Lui, ne sut que jeter la fleur. Puis, pour faire la
+paix:
+
+- Veux-tu monter sur mon dos? Je te porterai, comme l'autre jour.
+
+- Non, non.
+
+Elle boudait. Mais elle n'avait pas fait trente pas, qu'elle se
+retournait, toute rieuse. Une ronce la retenait par la jupe.
+
+- Tiens! je croyais que c'etait toi qui marchais expres sur ma
+robe... C'est qu'elle ne veut pas me lacher! Decroche-moi, dis!
+
+Et, quand elle fut decrochee, ils marcherent de nouveau a cote l'un
+de l'autre, tres sagement. Albine pretendait que c'etait plus
+amusant, de se promener ainsi, comme des gens serieux. Ils venaient
+d'entrer dans les prairies. A l'infini, devant eux, se deroulaient
+de larges pans d'herbes, a peine coupes de loin en loin par le
+feuillage tendre d'un rideau de saules. Les pans d'herbes se
+duvetaient, pareils a des pieces de velours; ils etaient d'un gros
+vert peu a peu pali dans les lointains, se noyant de jaune vif, au
+bord de l'horizon, sous l'incendie du soleil. Les bouquets de
+saules, tout la-bas, semblaient d'or pur, au milieu du grand frisson
+de la lumiere. Des poussieres dansantes mettaient aux pointes des
+gazons un flux de clartes, tandis qu'a certains souffles de vent,
+passant librement sur cette solitude nue, les herbes se moiraient
+d'un tressaillement de plantes caressees. Et, le long des pres les
+plus voisins, des foules de petites paquerettes blanches, en tas, a
+la debandade, par groupes, ainsi qu'une population grouillant sur le
+pave pour quelque fete publique, peuplaient de leur joie repandue le
+noir des pelouses. Des boutons-d'or avaient une gaiete de grelots de
+cuivre poli, que l'effleurement d'une aile de mouche allait faire
+tinter; de grands coquelicots isoles eclataient avec des petards
+rouges, s'en allaient plus loin, en bandes, etaler des mares
+rejouissantes comme des fonds de cuvier encore pourpres de vin; de
+grands bleuets balancaient leurs legers bonnets de paysanne ruches
+de bleu, menacant de s'envoler par-dessus les moulins a chaque
+souffle. Puis c'etaient des tapis de houques laineuses, de flouves
+odorantes, de lotiers velus, des nappes de fetuques, de cretelles,
+d'agrostis, de paturins. Le sainfoin dressait ses longs cheveux
+greles, le trefle decoupait ses feuilles nettes, le plantain
+brandissait des forets de lances, la luzerne faisait des couches
+molles, des edredons de satin vert d'eau broche de fleurs violatres.
+Cela, a droite, a gauche, en face, partout, roulant sur le sol plat,
+arrondissant la surface moussue d'une mer stagnante, dormant sous le
+ciel qui paraissait plus vaste. Dans l'immensite des herbes, par
+endroits, les herbes etaient limpidement bleues, comme si elles
+avaient reflechi le bleu du ciel.
+
+Cependant, Albine et Serge marchaient au milieu des prairies, ayant
+de la verdure jusqu'aux genoux. Il leur semblait avancer dans une
+eau fraiche qui leur battait les mollets. Ils se trouvaient par
+instants au travers de veritables courants, avec des ruissellements
+de hautes tiges penchees dont ils entendaient la fuite rapide entre
+leurs jambes. Puis, des lacs calmes sommeillaient, des bassins de
+gazons courts, ou ils trempaient a peine plus haut que les
+chevilles. Ils jouaient en marchant ainsi, non plus a tout casser,
+comme dans le verger, mais a s'attarder, au contraire, les pieds
+lies par les doigts souples des plantes goutant la une purete, une
+caresse de ruisseau, qui calmait en eux la brutalite du premier age.
+Albine s'ecarta, alla se mettre au fond d'une herbe geante qui lui
+arrivait au menton. Elle ne passait que la tete. Elle se tint un
+instant bien tranquille, appelant Serge.
+
+- Viens donc! On est comme dans un bain. On a de l'eau verte
+partout.
+
+Puis, elle s'echappa d'un saut, sans meme l'attendre, et ils
+suivirent la premiere riviere qui leur barra la route. C'etait une
+eau plate, peu profonde, coulant entre deux rives de cresson
+sauvage. Elle s'en allait ainsi mollement, avec des detours
+ralentis, si propre, si nette, qu'elle refletait comme une glace le
+moindre jonc de ses bords. Albine et Serge durent, pendant
+longtemps, en descendre le courant, qui marchait moins vite qu'eux,
+avant de trouver un arbre dont l'ombre se baignat dans ce flot de
+paresse. Aussi loin que portaient leurs regards, ils voyaient l'eau
+nue, sur le lit des herbes, etirer ses membres purs, s'endormir en
+plein soleil du sommeil souple, a demi denoue, d'une couleuvre
+bleuatre. Enfin, ils arriverent a un bouquet de trois saules; deux
+avaient les pieds dans l'eau, l'autre etait plante un peu en
+arriere; troncs foudroyes, emiettes par l'age, que couronnaient des
+chevelures blondes d'enfant. L'ombre etait si claire, qu'elle rayait
+a peine de legeres hachures la rive ensoleillee. Cependant, l'eau si
+unie en amont et en aval avait la un court frisson, un trouble de sa
+peau limpide, qui temoignait de sa surprise a sentir ce bout de
+voile trainer sur elle. Entre les trois saules, un coin de pre
+descendait par une pente insensible, mettant des coquelicots jusque
+dans les fentes des vieux troncs creves. On eut dit une tente de
+verdure, plantee sur trois piquets, au bord de l'eau, dans le desert
+roulant des herbes.
+
+- C'est ici, c'est ici! cria Albine, en se glissant sous les
+saules.
+
+Serge s'assit a cote d'elle, les pieds presque dans l'eau. Il
+regardait autour de lui, il murmurait:
+
+- Tu connais tout, tu sais les meilleurs endroits... On dirait une
+ile de dix pieds carres, rencontree en pleine mer.
+
+- Oui, nous sommes chez nous, reprit-elle, si joyeuse, qu'elle tapa
+les herbes de son poing. C'est une maison a nous... Nous allons tout
+faire.
+
+Puis, comme prise d'une idee triomphante, elle se jeta contre lui,
+lui dit dans la figure, avec une explosion de joie:
+
+- Veux-tu etre mon mari? Je serai ta femme.
+
+Il fut enchante de l'invention; il repondit qu'il voulait bien etre
+le mari, riant plus haut qu'elle. Alors, elle, tout d'un coup,
+devint serieuse; elle affecta un air presse de menagere.
+
+- Tu sais, dit-elle, c'est moi qui commande... Nous dejeunerons
+quand tu auras mis la table.
+
+Et elle lui donna des ordres imperieux. Il dut serrer tout ce
+qu'elle tira de ses poches dans le creux d'un saule, qu'elle
+appelait "l'armoire". Les chiffons etaient le linge; le peigne
+representait le necessaire de toilette; les aiguilles et la ficelle
+devaient servir a raccommoder les vetements des explorateurs. Quant
+aux provisions de bouche, elles consistaient dans la petite
+bouteille de vin et les quelques croutes de la ville. A la verite,
+il y avait encore les allumettes pour faire cuire le poisson qu'on
+devait prendre.
+
+Comme il achevait de mettre la table, la bouteille au milieu, les
+trois croutes alentour, il hasarda l'observation que le regal serait
+mince. Mais elle haussait les epaules, en femme superieure. Elle se
+mit les pieds a l'eau, disant severement:
+
+- C'est moi qui peche. Toi, tu me regarderas.
+
+Pendant une demi-heure, elle se donna une peine infinie pour
+attraper des petits poissons avec les mains. Elle avait releve ses
+jupes, nouees d'un bout de ficelle. Elle s'avancait prudemment,
+prenant des precautions infinies afin de ne pas remuer l'eau; puis,
+lorsqu'elle etait tout pres du petit poisson, tapi entre deux
+pierres, elle allongeait son bras nu, faisait un barbotage terrible,
+ne tenait qu'une poignee de graviers. Serge alors riait aux eclats,
+ce qui la ramenait a la rive, courroucee, lui criant qu'il n'avait
+pas le droit de rire.
+
+- Mais, finit-il par dire, avec quoi le feras-tu cuire, ton
+poisson? Il n'y a pas de bois.
+
+Cela acheva de la decourager. D'ailleurs, ce poisson-la ne lui
+paraissait pas fameux. Elle sortit de l'eau, sans songer a remettre
+ses bas. Elle courait dans l'herbe, les jambes nues, pour se secher.
+Et elle retrouvait son rire, parce qu'il y avait des herbes qui la
+chatouillaient sous la plante des pieds.
+
+- Oh! de la pimprenelle! dit-elle brusquement, en se jetant a
+genoux. C'est ca qui est bon! Nous allons nous regaler.
+
+Serge dut mettre sur la table un tas de pimprenelle. Ils mangerent
+de la pimprenelle avec leur pain. Albine affirmait que c'etait
+meilleur que de la noisette. Elle servait en maitresse de maison,
+coupait le pain de Serge, auquel elle ne voulut jamais confier son
+couteau.
+
+- Je suis la femme, repondait-elle serieusement a toutes les
+revoltes qu'il tentait.
+
+Puis, elle lui fit reporter dans "l'armoire" les quelques gouttes de
+vin qui restaient au fond de la bouteille. Il fallut meme qu'il
+balayat l'herbe, pour qu'on put passer de la salle a manger dans la
+chambre a coucher. Albine se coucha la premiere, tout de son long,
+en disant:
+
+- Tu comprends, maintenant, nous allons dormir... Tu dois te
+coucher a cote de moi, tout contre moi.
+
+Il s'allongea ainsi qu'elle le lui ordonnait. Tous deux se tenaient
+tres raides, se touchant des epaules aux pieds, les mains vides,
+rejetees en arriere, par-dessus leurs tetes. C'etaient surtout leurs
+mains qui les embarrassaient. Ils conservaient une gravite
+convaincue. Ils regardaient en l'air, de leurs yeux grands ouverts,
+disant qu'ils dormaient et qu'ils etaient bien.
+
+- Vois-tu, murmurait Albine, quand on est marie, on a chaud... Tu
+ne me sens pas?
+
+- Si, tu es comme un edredon... Mais il ne faut pas parler, puisque
+nous dormons. C'est meilleur de ne pas parler.
+
+Ils resterent longtemps silencieux, toujours tres graves. Ils
+avaient roule leurs tetes, les eloignant insensiblement, comme si la
+chaleur de leurs haleines les eut genes. Puis, au milieu du grand
+silence, Serge ajouta cette seule parole:
+
+- Moi, je t'aime bien.
+
+C'etait l'amour avant le sexe, l'instinct d'aimer qui plante les
+petits hommes de dix ans sur le passage des bambines en robes
+blanches. Autour d'eux, les prairies largement ouvertes les
+rassuraient de la legere peur qu'ils avaient l'un de l'autre. Ils se
+savaient vus de toutes les herbes, vus du ciel dont le bleu les
+regardait a travers le feuillage grele; et cela ne les derangeait
+pas. La tente des saules, sur leurs tetes, etait un simple pan
+d'etoffe transparente, comme si Albine avait pendu la un coin de sa
+robe. L'ombre restait si claire, qu'elle ne leur soufflait pas les
+langueurs des taillis profonds, les sollicitations des trous perdus,
+des alcoves vertes. Du bout de l'horizon, leur venait un air libre,
+un vent de sante, apportant la fraicheur de cette mer de verdure, ou
+il soulevait une houle de fleurs; tandis que, a leurs pieds, la
+riviere etait une enfance de plus, une candeur dont le filet de voix
+fraiche leur semblait la voix lointaine de quelque camarade qui
+riait. Heureuse solitude, toute pleine de serenite, dont la nudite
+s'etalait avec une effronterie adorable d'ignorance! Immense champ,
+au milieu duquel le gazon etroit qui leur servait de premiere couche
+prenait une naivete de berceau.
+
+- Voila, c'est fini, dit Albine en se levant. Nous avons dormi.
+
+Lui, resta un peu surpris que cela fut fini si vite. Il allongea le
+bras, la tira par la jupe, comme pour la ramener contre lui. Et elle
+tomba sur les genoux, riant, repetant
+
+- Quoi donc? Quoi donc?
+
+Il ne savait pas. Il la regardait, lui prenait les coudes. Un
+instant, il la saisit par les cheveux, ce qui la fit crier. Puis,
+lorsqu'elle fut de nouveau debout, il s'enfonca la face dans l'herbe
+qui avait garde la tiedeur de son corps.
+
+- Voila, c'est fini, dit-il en se levant a son tour.
+
+Jusqu'au soir, ils coururent les prairies. Ils allaient devant eux,
+pour voir. Ils visitaient leur jardin. Albine marchait en avant,
+avec le flair d'un jeune chien, ne disant rien, toujours en quete de
+la clairiere heureuse, bien qu'il n'y eut pas la les grands arbres
+qu'elle revait. Serge avait toutes sortes de galanteries
+maladroites; il se precipitait si rudement pour ecarter les hautes
+herbes, qu'il manquait la faire tomber; il la soulevait a bras-le-
+corps, d'une etreinte qui la meurtrissait, lorsqu'il voulait l'aider
+a sauter les ruisseaux. Leur grande joie fut de rencontrer les trois
+autres rivieres. La premiere coulait sur un lit de cailloux, entre
+deux files continues de saules, si bien qu'ils durent se laisser
+glisser a tatons au beau milieu des branches, avec le risque de
+tomber dans quelque gros trou d'eau; mais Serge, roule le premier,
+ayant de l'eau jusqu'aux genoux seulement, recut Albine dans ses
+bras, la porta a la rive opposee pour qu'elle ne se mouillat point.
+L'autre riviere etait toute noire d'ombre, sous une allee de hauts
+feuillages, ou elle passait languissante, avec le froissement leger,
+les cassures blanches d'une jupe de satin, trainee par quelque dame
+reveuse, au fond d'un bois; nappe profonde, glacee, inquietante,
+qu'ils eurent la chance de pouvoir traverser a l'aide d'un tronc
+abattu d'un bord a l'autre, s'en allant a califourchon, s'amusant a
+troubler du pied le miroir d'acier bruni, puis se hatant, effrayes
+des yeux etranges que les moindres gouttes qui jaillissaient
+ouvraient dans le sommeil du courant. Et ce fut surtout la derniere
+riviere qui les retint.
+
+Celle-la etait joueuse comme eux; elle se ralentissait a certains
+coudes, partait de la en rires perles, au milieu de grosses pierres,
+se calmait a l'abri d'un bouquet d'arbustes, essoufflee, vibrante
+encore; elle montrait toutes les humeurs du monde, ayant tour a tour
+pour lit des sables fins, des plaques de rochers, des graviers
+limpides, des terres grasses, que les sauts des grenouilles
+soulevaient en petites fumees jaunes. Albine et Serge y pataugerent
+adorablement. Les pieds nus, ils remonterent la riviere pour
+rentrer, preferant le chemin de l'eau au chemin des herbes,
+s'attardant a chaque ile qui leur barrait le passage. Ils y
+debarquaient, ils y conqueraient des pays sauvages, ils s'y
+reposaient au milieu de grands joncs, de grands roseaux, qui
+semblaient batir expres pour eux des huttes de naufrages. Retour
+charmant, amuse par les rives qui deroulaient leur spectacle, egaye
+de la belle humeur des eaux vivantes.
+
+Mais, comme ils quittaient la riviere, Serge comprit qu'Albine
+cherchait toujours quelque chose, le long des bords, dans les iles,
+jusque parmi les plantes dormant au fil du courant. Il dut l'aller
+enlever du milieu d'une nappe de nenuphars, dont les larges feuilles
+mettaient a ses jambes des collerettes de marquise. Il ne lui dit
+rien, il la menaca du doigt, et ils rentrerent enfin, tout animes du
+plaisir de la journee, bras dessus, bras dessous, en jeune menage
+qui revient d'une escapade. Ils se regardaient, se trouvaient plus
+beaux et plus forts; ils riaient pour sur d'une autre facon que le
+matin.
+
+
+
+
+
+XI.
+
+- Nous ne sortons donc plus? demanda Serge, a quelques jours de la.
+
+Et la voyant hausser les epaules d'un air las, il ajouta comme pour
+se moquer d'elle:
+
+- Tu as donc renonce a chercher ton arbre?
+
+Ils tournerent cela en plaisanterie pendant toute la journee.
+L'arbre n'existait pas. C'etait un conte de nourrice. Ils en
+parlaient pourtant avec un leger frisson. Et, le lendemain, ils
+deciderent qu'ils iraient faire une promenade au fond du parc, sous
+les hautes futaies, que Serge ne connaissait pas encore. Le matin du
+depart, Albine ne voulut rien emporter; elle etait songeuse, meme un
+peu triste, avec un sourire tres doux. Ils dejeunerent, ils ne
+descendirent que tard. Le soleil, deja chaud, leur donnait une
+langueur, les faisait marcher lentement l'un pres de l'autre,
+cherchant les filets d'ombre. Ni le parterre, ni le verger, qu'ils
+durent traverser, ne les retinrent. Quand ils arriverent sous la
+fraicheur des grands ombrages, ils ralentirent encore leurs pas, ils
+s'enfoncerent dans le recueillement attendri de la foret, sans une
+parole, avec un gros soupir, comme s'ils eussent eprouve un
+soulagement a echapper au plein jour. Puis, lorsqu'il n'y eut que
+des feuilles autour d'eux, lorsque aucune trouee ne leur montra les
+lointains ensoleilles du parc, ils se regarderent, souriants,
+vaguement inquiets.
+
+- Comme on est bien! murmura Serge.
+
+Albine hocha la tete, ne pouvant repondre, tant elle etait serree a
+la gorge. Ils ne se tenaient point a la taille, ainsi qu'ils en
+avaient l'habitude. Les bras ballants, les mains ouvertes, ils
+marchaient, sans se toucher, la tete un peu basse.
+
+Mais Serge s'arreta, en voyant des larmes tomber des joues d'Albine
+et se noyer dans son sourire.
+
+- Qu'as-tu? cria-t-il. Souffres-tu? T'es-tu blessee?
+
+- Non, je ris, je t'assure, dit-elle. Je ne sais pas, c'est l'odeur
+de tous ces arbres qui me fait pleurer.
+
+Elle le regarda, elle reprit:
+
+- Tu pleures aussi, toi. Tu vois bien que c'est bon.
+
+- Oui, murmura-t-il, toute cette ombre, ca vous surprend. On
+dirait, n'est-ce pas? qu'on entre dans quelque chose de si
+extraordinairement doux, que cela vous fait mal... Mais il faudrait
+me le dire, si tu avais quelque sujet de tristesse. Je ne t'ai pas
+contrariee, tu n'es pas fachee contre moi?
+
+Elle jura que non. Elle etait bien heureuse.
+
+- Alors, pourquoi ne t'amuses-tu pas?... Veux-tu que nous jouions a
+courir?
+
+- Oh! non, pas a courir, repondit-elle en faisant une moue de
+grande fille.
+
+Et comme il lui parlait d'autres jeux, de monter aux arbres pour
+denicher des nids, de chercher des fraises ou des violettes, elle
+finit par dire avec quelque impatience:
+
+- Nous sommes trop grands. C'est bete de toujours jouer. Est-ce que
+ca ne te plait pas davantage, de marcher ainsi, a cote de moi, bien
+tranquille?
+
+Elle marchait, en effet, d'une si agreable facon, qu'il prenait le
+plus beau plaisir du monde a entendre le petit claquement de ses
+bottines sur la terre dure de l'allee. Jamais il n'avait fait
+attention au balancement de sa taille, a la trainee vivante de sa
+jupe, qui la suivait d'un frolement de couleuvre. C'etait une joie
+qu'il n'epuiserait pas, de la voir ainsi s'en aller posement a cote
+de lui, tant il decouvrait de nouveaux charmes dans la moindre
+souplesse de ses membres.
+
+- Tu as raison, cria-t-il. C'est plus amusant que tout. Je
+t'accompagnerais au bout de la terre, si tu voulais.
+
+Cependant, a quelques pas de la, il la questionna pour savoir si
+elle n'etait pas lasse. Puis, il laissa entendre qu'il se reposerait
+lui-meme volontiers.
+
+- Nous pourrions nous asseoir, balbutia-t-il.
+
+- Non, repondit-elle, je ne veux pas!
+
+- Tu sais, nous nous coucherions comme l'autre jour, au milieu des
+pres. Nous aurions chaud, nous serions a notre aise.
+
+- Je ne veux pas! Je ne veux pas!
+
+Elle s'etait ecartee d'un bond, avec l'epouvante de ces bras d'homme
+qui se tendaient vers elle. Lui, l'appela grande bete, voulut la
+rattraper. Mais, comme il la touchait a peine du bout des doigts,
+elle poussa un cri, si desespere, qu'il s'arreta, tout tremblant.
+
+- Je t'ai fait du mal?
+
+Elle ne repondit pas tout de suite, etonnee elle-meme de son cri,
+souriant deja de sa peur.
+
+- Non, laisse-moi, ne me tourmente pas... Qu'est-ce que nous
+ferions, quand nous serions assis? J'aime mieux marcher.
+
+Et elle ajouta, d'un air grave qui feignait de plaisanter:
+
+- Tu sais bien que je cherche mon arbre.
+
+Alors, il se mit a rire, offrant de chercher avec elle. Il se
+faisait tres doux, pour ne pas l'effrayer davantage: car il voyait
+qu'elle etait encore frissonnante, bien qu'elle eut repris sa marche
+lente, a son cote. C'etait defendu, ce qu'ils allaient faire la, ca
+ne leur porterait pas chance; et il se sentait emu, comme elle,
+d'une terreur delicieuse, qui le secouait d'un tressaillement, a
+chaque soupir lointain de la foret. L'odeur des arbres, le jour
+verdatre qui tombait des hautes branches, le silence chuchotant des
+broussailles, les emplissaient d'une angoisse, comme s'ils allaient,
+au detour du premier sentier, entrer dans un bonheur redoutable.
+
+Et, pendant des heures, ils marcherent a travers les arbres. Ils
+gardaient leur allure de promenade; ils echangeaient a peine
+quelques mots, ne se separant pas une minute, se suivant au fond des
+trous de verdure les plus noirs. D'abord, ils s'engagerent dans des
+taillis dont les jeunes troncs n'avaient pas la grosseur d'un bras
+d'enfant. Ils devaient les ecarter, s'ouvrir une route parmi les
+pousses tendres qui leur bouchaient les yeux de la dentelle volante
+de leurs feuilles. Derriere eux, leur sillage s'effacait, le
+sentier, ouvert, se refermait; et ils avancaient au hasard, perdus,
+roules, ne laissant de leur passage que le balancement des hautes
+branches. Albine, lasse de ne pas voir a trois pas, fut heureuse,
+lorsqu'elle put sauter hors de ce buisson enorme dont ils
+cherchaient depuis longtemps le bout. Ils etaient au milieu d'une
+eclaircie de petits chemins; de tous cotes, entre des haies vives,
+se distribuaient des allees etroites, tournant sur elles-memes, se
+coupant, se tordant, s'allongeant d'une facon capricieuse. Ils se
+haussaient pour regarder par-dessus les haies; mais ils n'avaient
+aucune hate penible, ils seraient restes volontiers la, s'oubliant
+en detours continuels, goutant la joie de marcher toujours sans
+arriver jamais, s'ils n'avaient eu devant eux la ligne fiere des
+hautes futaies. Ils entrerent enfin sous les futaies, religieusement,
+avec une pointe de terreur sacree, comme on entre sous la voute
+d'une eglise. Les troncs, droits, blanchis de lichens, d'un gris
+blafard de vieille pierre, montaient demesurement, alignaient a
+l'infini des enfoncements de colonnes. Au loin, des nefs se
+creusaient, avec leurs bas-cotes plus etouffes; des nefs etrangement
+hardies, portees par des piliers tres minces, dentelees, ouvragees,
+si finement fouillees, qu'elles laissaient passer de toutes parts le
+bleu du ciel. Un silence religieux tombait des ogives geantes; une
+nudite austere donnait au sol l'usure des dalles, le durcissait,
+sans une herbe, seme seulement de la poudre roussie des feuilles
+mortes. Et ils ecoutaient la sonorite de leurs pas, penetres de la
+grandiose solitude de ce temple.
+
+C'etait la certainement que devait se trouver l'arbre tant cherche,
+dont l'ombre procurait la felicite parfaite. Ils le sentaient
+proche, au charme qui coulait en eux, avec le demi-jour des hautes
+voutes. Les arbres leur semblaient des etres de bonte, pleins de
+force, pleins de silence, pleins d'immobilite heureuse. Ils les
+regardaient un a un, ils les aimaient tous, ils attendaient de leur
+souveraine tranquillite quelque aveu qui les ferait grandir comme
+eux, dans la joie d'une vie puissante. Les erables, les frenes, les
+charmes, les cornouillers, etaient un peuple de colosses, une foule
+d'une douceur fiere, des bonshommes heroiques qui vivaient de paix,
+lorsque la chute d'un d'entre eux aurait suffi pour blesser et tuer
+tout un coin du bois. Les ormes avaient des corps enormes, des
+membres gonfles, engorges de seve, a peine caches par les bouquets
+legers de leurs petites feuilles. Les bouleaux, les aunes, avec
+leurs blancheurs de fille, cambraient des tailles minces,
+abandonnaient au vent des chevelures de grandes deesses, deja a
+moitie metamorphosees en arbres. Les platanes dressaient des torses
+reguliers, dont la peau lisse, tatouee de rouge, semblait laisser
+tomber des plaques de peinture ecaillee. Les melezes, ainsi qu'une
+bande barbare, descendaient une pente, drapes dans leurs sayons de
+verdure tissee, parfumes d'un baume fait de resine et d'encens. Et
+les chenes etaient rois, les chenes immenses, ramasses carrement sur
+leur ventre trapu, elargissant des bras dominateurs qui prenaient
+toute la place au soleil; arbres titans, foudroyes, renverses dans
+des poses de lutteurs invaincus, dont les membres epars plantaient a
+eux seuls une foret entiere.
+
+N'etait-ce pas un de ces chenes gigantesques? Ou bien un de ces
+beaux platanes, un de ces bouleaux blancs comme des femmes, un de
+ces ormes dont les muscles craquaient? Albine et Serge s'enfoncaient
+toujours, ne sachant plus, noyes au milieu de cette foule. Un
+instant, ils crurent avoir trouve: ils etaient au milieu d'un carre
+de noyers, dans une ombre si froide, qu'ils en grelottaient. Plus
+loin, ils eurent une autre emotion, en entrant sous un petit bois de
+chataigniers, tout vert de mousse, avec des elargissements de
+branches bizarres, assez vastes pour y batir des villages suspendus.
+Plus loin encore, Albine decouvrit une clairiere, ou ils coururent
+tous deux, haletants. Au centre d'un tapis d'herbe fine, un
+caroubier mettait comme un ecroulement de verdure, une Babel de
+feuillages, dont les ruines se couvraient d'une vegetation
+extraordinaire. Des pierres restaient prises dans le bois, arrachees
+du sol par le flot montant de la seve. Les branches hautes se
+recourbaient, allaient se planter au loin, entouraient le tronc
+d'arches profondes, d'une population de nouveaux troncs, sans cesse
+multiplies. Et sur l'ecorce, toute crevee de dechirures saignantes,
+des gousses murissaient. Le fruit meme du monstre etait un effort
+qui lui trouait la peau. Ils firent lentement le tour, entrerent
+sous les branches etalees ou se croisaient les rues d'une ville,
+fouillerent du regard les fentes beantes des racines denudees. Puis,
+ils s'en allerent, n'ayant pas senti la le bonheur surhumain qu'ils
+cherchaient.
+
+- Ou sommes-nous donc? demanda Serge.
+
+Albine l'ignorait. Jamais elle n'etait venue de ce cote du parc. Ils
+se trouvaient alors dans un bouquet de cytises et d'acacias, dont
+les grappes laissaient couler une odeur tres douce, presque sucree.
+
+- Nous voila perdus, murmura-t-elle avec un rire. Bien sur, je ne
+connais pas ces arbres.
+
+- Mais, reprit-il, le jardin a un bout, pourtant. Tu connais bien
+le bout du jardin?
+
+Elle un eut geste large.
+
+- Non, dit-elle.
+
+Ils resterent muets, n'ayant pas encore eu jusque-la une sensation
+aussi heureuse de l'immensite du parc. Cela les ravissait, d'etre
+seuls, au milieu d'un domaine si grand, qu'eux-memes devaient
+renoncer a en connaitre les bords.
+
+- Eh bien! nous sommes perdus, repeta Serge gaiement. C'est
+meilleur, lorsqu'on ne sait pas ou l'on va.
+
+Il se rapprocha, humblement.
+
+- Tu n'as pas peur?
+
+- Oh! non. Il n'y a que toi et moi, dans le jardin... De qui veux-
+tu que j'aie peur? Les murailles sont trop hautes. Nous ne les
+voyons pas, mais elles nous gardent, comprends-tu?
+
+Il etait tout pres d'elle. Il murmura:
+
+- Tout a l'heure, tu as eu peur de moi.
+
+Mais elle le regardait en face, sereine, sans un battement de
+paupiere.
+
+- Tu me faisais du mal, repondit-elle. Maintenant, tu as l'air tres
+bon. Pourquoi aurais-je peur de toi?
+
+- Alors, tu me permets de te prendre comme cela? Nous retournerons
+sous les arbres.
+
+- Oui. Tu peux me serrer, tu me fais plaisir. Et marchons
+lentement, n'est-ce pas? pour ne pas retrouver notre chemin trop
+vite.
+
+Il lui avait passe un bras a la taille. Ce fut ainsi qu'ils
+revinrent sous les hautes futaies, ou la majeste des voutes ralentit
+encore leur promenade de grands enfants qui s'eveillaient a l'amour.
+Elle se dit un peu lasse, elle appuya la tete contre l'epaule de
+Serge. Ni l'un ni l'autre pourtant ne parla de s'asseoir. Ils n'y
+songeaient pas, cela les aurait deranges. Quelle joie pouvait leur
+procurer un repos sur l'herbe, comparee a la joie qu'ils goutaient
+en marchant toujours, cote a cote? L'arbre legendaire etait oublie.
+Ils ne cherchaient plus qu'a rapprocher leur visage, pour se sourire
+de plus pres. Et c'etaient les arbres, les erables, les ormes, les
+chenes, qui leur soufflaient leurs premiers mots de tendresse, dans
+leur ombre claire.
+
+- Je t'aime! disait Serge d'une voix legere qui soulevait les
+petits cheveux dores des tempes d'Albine.
+
+Il voulait trouver une autre parole, il repetait:
+
+- Je t'aime! Je t'aime!
+
+Albine ecoutait avec un beau sourire. Elle apprenait cette musique.
+
+- Je t'aime! Je t'aime! soupirait-elle plus delicieusement, de sa
+voix perlee de jeune fille.
+
+Puis, levant ses yeux bleus, ou une aube de lumiere grandissait,
+elle demanda:
+
+- Comment m'aimes-tu?
+
+Alors, Serge se recueillit. Les futaies avaient une douceur
+solennelle, les nefs profondes gardaient le frisson des pas
+assourdis du couple.
+
+- Je t'aime plus que tout, repondit-il. Tu es plus belle que tout
+ce que je vois le matin en ouvrant ma fenetre. Quand je te regarde,
+tu me suffis. Je voudrais n'avoir que toi, et je serais bien
+heureux.
+
+Elle baissait les paupieres, elle roulait la tete comme bercee.
+
+- Je t'aime, continua-t-il. Je ne te connais pas, je ne sais qui tu
+es, je ne sais d'ou tu viens; tu n'es ni ma mere, ni ma soeur; et je
+t'aime, a te donner tout mon coeur, a n'en rien garder pour le reste
+du monde... Ecoute, j'aime tes joues soyeuses comme un satin, j'aime
+ta bouche qui a une odeur de rose, j'aime tes yeux dans lesquels je
+me vois avec mon amour, j'aime jusqu'a tes cils, jusqu'a ces petites
+veines qui bleuissent la paleur de tes tempes... C'est pour te dire
+que je t'aime, que je t'aime, Albine.
+
+- Oui, je t'aime, reprit-elle. Tu as une barbe tres fine qui ne me
+fait pas mal, lorsque j'appuie mon front sur ton cou. Tu es fort, tu
+es grand, tu es beau. Je t'aime, Serge.
+
+Un moment, ils se turent, ravis. Il leur semblait qu'un chant de
+flute les precedait, que leurs paroles leur venaient d'un orchestre
+suave qu'ils ne voyaient point. Ils ne s'en allaient plus qu'a tout
+petits pas, penches l'un vers l'autre, tournant sans fin entre les
+troncs gigantesques. Au loin, le long des colonnades, il y avait des
+coups de soleil couchant, pareils a un defile de filles en robes
+blanches, entrant dans l'eglise, pour des fiancailles, au sourd
+ronflement des orgues.
+
+- Et pourquoi m'aimes-tu? demanda de nouveau Albine.
+
+Il sourit, il ne repondit pas d'abord. Puis il dit:
+
+- Je t'aime parce que tu es venue. Cela dit tout... Maintenant,
+nous sommes ensemble, nous nous aimons. Il me semble que je ne
+vivrais plus, si je ne t'aimais pas. Tu es mon souffle.
+
+Il baissa la voix, parlant dans le reve.
+
+- On ne sait pas cela tout de suite. Ca pousse en vous avec votre
+coeur. Il faut grandir, il faut etre fort... Tu te souviens comme
+nous nous aimions! Mais nous ne le disions pas. On est enfant, on
+est bete. Puis, un beau jour, cela devient trop clair, cela vous
+echappe... Va, nous n'avons pas d'autre affaire; nous nous aimons
+parce que c'est notre vie de nous aimer.
+
+Albine, la tete renversee, les paupieres completement fermees,
+retenait son haleine. Elle goutait le silence encore chaud de cette
+caresse de paroles.
+
+- M'aimes-tu? M'aimes-tu? balbutia-t-elle, sans ouvrir les yeux.
+
+Lui, resta muet, tres malheureux, ne trouvant plus rien a dire, pour
+lui montrer qu'il l'aimait. Il promenait lentement le regard sur son
+visage rose, qui s'abandonnait comme endormi; les paupieres avaient
+une delicatesse de soie vivante; la bouche faisait un pli adorable,
+humide d'un sourire; le front etait une purete, noyee d'une ligne
+doree a la racine des cheveux. Et lui, aurait voulu donner tout son
+etre dans le mot qu'il sentait sur ses levres, sans pouvoir le
+prononcer. Alors, il se pencha encore, il parut chercher a quelle
+place exquise de ce visage il poserait le mot supreme. Puis, il ne
+dit rien, il n'eut qu'un petit souffle. Il baisa les levres
+d'Albine.
+
+- Albine, je t'aime!
+
+- Je t'aime Serge!
+
+Et ils s'arreterent, fremissants de ce premier baiser. Elle avait
+ouvert les yeux tres grands. Il restait la bouche legerement
+avancee. Tous deux, sans rougir, se regardaient. Quelque chose de
+puissant, de souverain les envahissait; c'etait comme une rencontre
+longtemps attendue, dans laquelle ils se revoyaient grandis, faits
+l'un pour l'autre, a jamais lies. Ils s'etonnerent un instant,
+leverent les regards vers la voute religieuse des feuillages,
+parurent interroger le peuple paisible des arbres, pour retrouver
+l'echo de leur baiser. Mais, en face de la complaisance sereine de
+la futaie, ils eurent une gaiete d'amoureux impunis, une gaiete
+prolongee, sonnante, toute pleine de l'eclosion bavarde de leur
+tendresse.
+
+- Ah! conte-moi les jours ou tu m'as aimee. Dis-moi tout...
+M'aimais-tu, lorsque tu dormais sur ma main? M'aimais-tu, la fois
+que je suis tombee du cerisier, et que tu etais en bas, si pale, les
+bras tendus? M'aimais-tu, au milieu des prairies, quand tu me
+prenais a la taille pour me faire sauter les ruisseaux?
+
+- Tais-toi, laisse-moi dire. Je t'ai toujours aimee... Et toi,
+m'aimais-tu? M'aimais-tu?
+
+Jusqu'a la nuit, ils vecurent de ce mot aimer qui, sans cesse,
+revenait avec une douceur nouvelle. Ils le cherchaient, le
+ramenaient dans leurs phrases, le prononcaient hors de propos, pour
+la seule joie de le prononcer. Serge ne songea pas a mettre un
+second baiser sur les levres d'Albine. Cela suffisait a leur
+ignorance, de garder l'odeur du premier. Ils avaient retrouve leur
+chemin, sans s'etre soucies des sentiers le moins du monde. Comme
+ils sortaient de la foret, le crepuscule etait tombe, la lune se
+levait, jaune, entre les verdures noires. Et ce fut un retour
+adorable, au milieu du parc, avec cet astre discret qui les
+regardait par tous les trous des grands arbres. Albine disait que la
+lune les suivait. La nuit etait tres douce, chaude d'etoiles. Au
+loin, les futaies avaient un grand murmure, que Serge ecoutait, en
+songeant: "Elles causent de nous."
+
+Lorsqu'ils traverserent le parterre, ils marcherent dans un parfum
+extraordinairement doux, ce parfum que les fleurs ont la nuit, plus
+alangui, plus caressant, qui est comme la respiration meme de leur
+sommeil.
+
+- Bonne nuit, Serge.
+
+- Bonne nuit, Albine.
+
+Ils s'etaient pris les mains, sur le palier du premier etage, sans
+entrer dans la chambre, ou ils avaient l'habitude de se souhaiter le
+bonsoir. Ils ne s'embrasserent pas. Quand il fut seul, assis au bord
+de son lit, Serge ecouta longuement Albine qui se couchait, en haut,
+au-dessus de sa tete. Il etait las d'un bonheur qui lui endormait
+les membres.
+
+
+
+
+
+XII.
+
+Mais, les jours suivants, Albine et Serge resterent embarrasses l'un
+devant l'autre. Ils eviterent de faire aucune allusion a leur
+promenade sous les arbres. Ils n'avaient pas echange un baiser, ils
+ne s'etaient pas dit qu'ils s'aimaient. Ce n'etait point une honte
+qui les empechait de parler, mais une crainte, une peur de gater
+leur joie. Et, lorsqu'ils n'etaient plus ensemble, ils ne vivaient
+que du bon souvenir; ils s'y enfoncaient, ils revivaient les heures
+qu'ils avaient passees, les bras a la taille, a se caresser le
+visage de leur haleine. Cela avait fini par leur donner une grosse
+fievre. Ils se regardaient, les yeux meurtris, tres tristes, causant
+de choses qui ne les interessaient pas. Puis, apres de longs
+silences, Serge demandait a Albine d'une voix inquiete:
+
+- Tu es souffrante?
+
+Mais elle hochait la tete; elle repondait:
+
+- Non, non. C'est toi qui ne te portes pas bien. Tes mains brulent.
+
+Le parc leur causait une sourde inquietude qu'ils ne s'expliquaient
+pas. Il y avait un danger au detour de quelque sentier, qui les
+guettait, qui les prendrait a la nuque pour les renverser par terre
+et leur faire du mal. Jamais ils n'ouvraient la bouche de ces
+choses; mais, a certains regards poltrons, ils se confessaient cette
+angoisse, qui les rendait singuliers, comme ennemis. Cependant, un
+matin, Albine hasarda, apres une longue hesitation:
+
+- Tu as tort de rester toujours enferme. Tu retomberas malade.
+
+Serge eut un rire gene.
+
+- Bah! murmura-t-il, nous sommes alles partout, nous connaissons
+tout le jardin.
+
+Elle dit non de la tete; puis, elle repeta tres bas
+
+- Non, non... Nous ne connaissons pas les rochers, nous ne sommes
+pas alles aux sources. C'est la que je me chauffais, l'hiver. Il y a
+des coins ou les pierres elles-memes semblent vivre.
+
+Le lendemain, sans avoir ajoute un mot, ils sortirent. Ils monterent
+a gauche, derriere la grotte ou dormait la femme de marbre. Comme
+ils posaient le pied sur les premieres pierres, Serge dit:
+
+- Ca nous avait laisse un souci. Il faut voir partout. Peut-etre
+serons-nous tranquilles apres.
+
+La journee etait etouffante, d'une chaleur lourde d'orage. Ils
+n'avaient pas ose se prendre a la taille. Ils marchaient l'un
+derriere l'autre, tout brulants de soleil. Elle profita d'un
+elargissement du sentier pour le laisser passer devant elle; car
+elle etait inquietee par son haleine, elle souffrait de le sentir
+derriere son dos, si pres de ses jupes. Autour d'eux, les rochers
+s'elevaient par larges assises; des rampes douces etageaient des
+champs d'immenses dalles, herisses d'une rude vegetation. Ils
+rencontrerent d'abord des genets d'or, des nappes de thym, des
+nappes de sauge, des nappes de lavande, toutes les plantes
+balsamiques, et les genevriers apres, et les romarins amers, d'une
+odeur si forte qu'elle les grisait. Aux deux cotes du chemin, des
+houx, par moments, faisaient des haies, qui ressemblaient a des
+ouvrages delicats de serrurerie, a des grilles de bronze noir, de
+fer forge, de cuivre poli, tres compliquees d'ornements, tres
+fleuries de rosaces epineuses. Puis, il leur fallut traverser un
+bois de pins, pour arriver aux sources; l'ombre maigre pesait a
+leurs epaules comme du plomb; les aiguilles seches craquaient a
+terre, sous leurs pieds, avec une legere poussiere de resine, qui
+achevait de leur bruler les levres.
+
+- Ton jardin ne plaisante pas, par ici, dit Serge en se tournant
+vers Albine.
+
+Ils sourirent. Ils etaient au bord des sources. Ces eaux claires
+furent un soulagement pour eux. Elles ne se cachaient pourtant pas
+sous des verdures, comme les sources des plaines, qui plantent
+autour d'elles d'epais feuillages, afin de dormir paresseusement a
+l'ombre. Elles naissaient en plein soleil, dans un trou du roc, sans
+un brin d'herbe qui verdit leur eau bleue. Elles paraissaient
+d'argent, toutes trempees de la grande lumiere. Au fond d'elles, le
+soleil etait sur le sable, en une poussiere de clarte vivante qui
+respirait. Et, du premier bassin, elles s'en allaient, elles
+allongeaient des bras d'une blancheur pure; elles rebondissaient,
+pareilles a des nudites joueuses d'enfant; elles tombaient
+brusquement en une chute, dont la courbe molle semblait renverser un
+torse de femme, d'une chair blonde.
+
+- Trempe tes mains, cria Albine. Au fond, l'eau est glacee.
+
+En effet, ils purent se rafraichir les mains. Ils se jeterent de
+l'eau au visage; ils resterent la, dans la buee de pluie qui montait
+des nappes ruisselantes. Le soleil etait comme mouille.
+
+- Tiens, regarde! cria de nouveau Albine. Voila le parterre, voila
+les prairies, voila la foret.
+
+Un moment, ils regarderent le Paradou etale a leurs pieds.
+
+- Et tu vois, continua-t-elle, on n'apercoit pas le moindre bout de
+muraille. Tout le pays est a nous, jusqu'au bord du ciel.
+
+Ils s'etaient, enfin, pris a la taille, sans le savoir, d'un geste
+rassure et confiant. Les sources calmaient leur fievre. Mais, comme
+ils s'eloignaient, Albine parut ceder a un souvenir; elle ramena
+Serge, en disant:
+
+- La, au bas des rochers, j'ai vu la muraille, une fois. Il y a
+longtemps.
+
+- Mais on ne voit rien, murmura Serge, legerement pale.
+
+- Si, si... Elle doit etre derriere l'avenue des marronniers, apres
+ces broussailles.
+
+Puis, sentant le bras de Serge qui la serrait plus nerveusement,
+elle ajouta:
+
+- Je me trompe peut-etre... Pourtant, je me rappelle que je l'ai
+trouvee tout d'un coup devant moi, en sortant de l'allee. Elle me
+barrait le chemin, si haute, que j'en ai eu peur... Et, a quelques
+pas de la, j'ai ete bien surprise. Elle etait crevee, elle avait un
+trou enorme, par lequel on apercevait tout le pays d'a cote.
+
+Serge la regarda, avec une supplication inquiete dans les yeux. Elle
+eut un haussement d'epaules pour le rassurer.
+
+- Oh! mais j'ai bouche le trou! Va, je te l'ai dit, nous sommes
+bien seuls... Je l'ai bouche tout de suite. J'avais mon couteau.
+J'ai coupe des ronces, j'ai roule de grosses pierres. Je defie bien
+a un moineau de passer... Si tu veux, nous irons voir, un de ces
+jours. Ca te tranquillisera.
+
+Il dit non de la tete. Puis, ils s'en allerent, se tenant a la
+taille; mais ils etaient redevenus anxieux. Serge abaissait des
+regards de cote sur le visage d'Albine, qui souffrait, les paupieres
+battantes, a etre ainsi regardee. Tous deux auraient voulu
+redescendre, s'eviter le malaise d'une promenade plus longue. Et,
+malgre eux, comme cedant a une force qui les poussait, ils
+tournerent un rocher, ils arriverent sur un plateau, ou les
+attendait de nouveau l'ivresse du grand soleil. Ce n'etait plus
+l'heureuse langueur des plantes aromatiques, le musc du thym,
+l'encens de la lavande. Ils ecrasaient des herbes puantes:
+l'absinthe, d'une griserie amere; la rue, d'une odeur de chair
+fetide; la valeriane, brulante, toute trempee de sa sueur
+aphrodisiaque. Des mandragores, des cigues, des hellebores, des
+belladones, montait un vertige a leurs tempes, un assoupissement,
+qui les faisait chanceler aux bras l'un de l'autre, le coeur sur les
+levres.
+
+- Veux-tu que je te prenne? demanda Serge a Albine, en la sentant
+s'abandonner contre lui.
+
+Il la serrait deja entre ses deux bras. Mais elle se degagea,
+respirant fortement.
+
+- Non, tu m'etouffes, dit-elle. Laisse. Je ne sais ce que j'ai. La
+terre remue sous mes pieds... Vois-tu, c'est la que j'ai mal.
+
+Elle lui prit une main qu'elle posa sur sa poitrine. Alors, lui,
+devint tout blanc. Il etait plus defaillant qu'elle. Et tous deux
+avaient des larmes au bord des yeux, de se voir ainsi, sans trouver
+de remede a leur grand malheur. Allaient-ils donc mourir la, de ce
+mal inconnu?
+
+- Viens a l'ombre, viens t'asseoir, dit Serge. Ce sont ces plantes
+qui nous tuent, avec leurs odeurs.
+
+Il la conduisit par le bout des doigts, car elle tressaillait,
+lorsqu'il lui touchait seulement le poignet. Le bois d'arbres verts
+ou elle s'assit etait fait d'un beau cedre, qui elargissait a plus
+de dix metres les toits plats de ses branches. Puis, en arriere,
+poussaient les essences bizarres des coniferes; les cupressus au
+feuillage mou et plat comme une epaisse guipure; les abies, droits
+et graves, pareils a d'anciennes pierres sacrees, noires encore du
+sang des victimes; les taxus, dont les robes sombres se frangeaient
+d'argent; toutes les plantes a feuillage persistant, d'une
+vegetation trapue, a la verdure foncee de cuir verni, eclaboussee de
+jaune et de rouge, si puissante, que le soleil glissait sur elle
+sans l'assouplir. Un araucaria surtout etait etrange, avec ses
+grands bras reguliers, qui ressemblaient a une architecture de
+reptiles, entes les uns sur les autres, herissant leurs feuilles
+imbriquees comme des ecailles de serpents en colere. La, sous ces
+ombrages lourds, la chaleur avait un sommeil voluptueux. L'air
+dormait, sans un souffle, dans une moiteur d'alcove. Un parfum
+d'amour oriental, le parfum des levres peintes de la Sunamite,
+s'exhalait des bois odorants.
+
+- Tu ne t'assois pas? dit Albine.
+
+Et elle s'ecartait un peu, pour lui faire place. Mais lui, recula,
+se tint debout. Puis, comme elle l'invitait de nouveau, il se laissa
+glisser sur les genoux, a quelques pas. Il murmurait:
+
+- Non, j'ai plus de fievre que toi, je te brulerais... Ecoute, si
+je n'avais pas peur de te faire du mal, je te prendrais dans mes
+bras, si fort, si fort, que nous ne sentirions plus nos souffrances.
+
+Il se traina sur les genoux, il s'approcha un peu.
+
+- Oh! t'avoir dans mes bras, t'avoir dans ma chair... Je ne pense
+qu'a cela. La nuit, je m'eveille, serrant le vide, serrant ton reve.
+Je voudrais ne te prendre d'abord que par le bout du petit doigt;
+puis, je t'aurais tout entiere, lentement, jusqu'a ce qu'il ne reste
+rien de toi, jusqu'a ce que tu sois devenue mienne, de tes pieds au
+dernier de tes cils. Je te garderais toujours. Ce doit etre un bien
+delicieux, de posseder ainsi ce qu'on aime. Mon coeur fondrait dans
+ton coeur.
+
+Il s'approcha encore. Il aurait touche le bord de ses jupes, s'il
+avait allonge les mains.
+
+- Mais, je ne sais pas, je me sens loin de toi... Il y a quelque
+mur entre nous que mes poings fermes ne sauraient abattre. Je suis
+fort pourtant, aujourd'hui; je pourrais te lier de mes bras, te
+jeter sur mon epaule, t'emporter comme une chose a moi. Et ce n'est
+pas cela. Je ne t'aurais pas assez. Quand mes mains te prennent,
+elles ne tiennent qu'un rien de ton etre... Ou es-tu donc tout
+entiere, pour que j'aille t'y chercher?
+
+Il etait tombe sur les coudes, prosterne, dans une attitude ecrasee
+d'adoration. Il posa un baiser au bord de la jupe d'Albine. Alors,
+comme si elle avait recu ce baiser sur la peau, elle se leva toute
+droite. Elle portait les mains a ses tempes, affolee, balbutiante.
+
+- Non, je t'en supplie, marchons encore.
+
+Elle ne fuyait pas. Elle se laissait suivre par Serge, lentement,
+eperdument, les pieds butant contre les racines, la tete toujours
+entre les mains, pour etouffer la clameur qui montait en elle. Et
+quand ils sortirent du petit bois, ils firent quelques pas sur des
+gradins de rocher, ou s'accroupissait tout un peuple ardent de
+plantes grasses. C'etait un rampement, un jaillissement de betes
+sans nom entrevues dans un cauchemar, de monstres tenant de
+l'araignee, de la chenille, du cloporte, extraordinairement grandis,
+a peau nue et glauque, a peau herissee de duvets immondes, trainant
+des membres infirmes, des jambes avortees, des bras casses, les uns
+ballonnes comme des ventres obscenes, les autres avec des echines
+grossies d'un pullulement de gibbosites, d'autres degingandes, en
+loques, ainsi que des squelettes aux charnieres rompues. Les
+mamillaria entassaient des pustules vivantes, un grouillement de
+tortues verdatres, terriblement barbues de longs crins plus durs que
+des pointes d'acier. Les echinocactus, montrant davantage de peau,
+ressemblaient a des nids de jeunes viperes nouees. Les echinopsis
+n'etaient qu'une bosse, une excroissance au poil roux, qui faisait
+songer a quelque insecte geant roule en boule. Les opuntias
+dressaient en arbres leurs feuilles charnues, poudrees d'aiguilles
+rougies, pareilles a des essaims d'abeilles microscopiques, a des
+bourses pleines de vermine et dont les mailles crevaient. Les
+gasterias elargissaient des pattes de grands faucheux renverses, aux
+membres noiratres, pointilles, stries, damasses. Les cereus
+plantaient des vegetations honteuses, des polypiers enormes,
+maladies de cette terre trop chaude, debauches d'une seve
+empoisonnee. Mais les aloes surtout epanouissaient en foule leurs
+coeurs de plantes pamees; il y en avait de tous les verts, de
+tendres, de puissants, de jaunatres, de grisatres, de bruns
+eclabousses de rouille, de verts fonces bordes d'or pale; il y en
+avait de toutes les formes, aux feuilles larges decoupees comme des
+coeurs, aux feuilles minces semblables a des lames de glaive, les
+uns denteles d'epines, les autres finement ourles; d'enormes portant
+a l'ecart le haut baton de leurs fleurs, d'ou pendaient des colliers
+de corail rose; de petits pousses en tas sur une tige, ainsi que des
+floraisons charnues, dardant de toutes parts des langues agiles de
+couleuvre.
+
+- Retournons a l'ombre, implora Serge. Tu t'assoiras comme tout a
+l'heure, et je me mettrai a genoux, et je te parlerai.
+
+Il pleuvait la de larges gouttes de soleil. L'astre y triomphait, y
+prenait la terre nue, la serrait contre l'embrasement de sa
+poitrine. Dans l'etourdissement de la chaleur, Albine chancela, se
+tourna vers Serge.
+
+- Prends-moi, dit-elle d'une voix mourante.
+
+Des qu'ils se toucherent, ils s'abattirent, les levres sur les
+levres, sans un cri. Il leur semblait tomber toujours, comme si le
+roc se fut enfonce sous eux, indefiniment. Leurs mains errantes
+cherchaient sur leur visage, sur leur nuque, descendaient le long de
+leurs vetements. Mais c'etait une approche si pleine d'angoisse,
+qu'ils se releverent presque aussitot, exasperes, ne pouvant aller
+plus loin dans le contentement de leurs desirs. Et ils s'enfuirent,
+chacun par un sentier different. Serge courut jusqu'au pavillon, se
+jeta sur son lit, la tete en feu, le coeur au desespoir. Albine ne
+rentra qu'a la nuit, apres avoir pleure toutes ses larmes, dans un
+coin du jardin. Pour la premiere fois, ils ne revenaient pas
+ensemble, las de la joie des longues promenades. Pendant trois
+jours, ils se bouderent. Ils etaient horriblement malheureux.
+
+
+
+
+
+XIII.
+
+Cependant, a cette heure, le parc entier etait a eux. Ils en avaient
+pris possession, souverainement. Pas un coin de terre qui ne leur
+appartint. C'etait pour eux que le bois de roses fleurissait, que le
+parterre avait des odeurs douces, alanguies, dont les bouffees les
+endormaient, la nuit, par leurs fenetres ouvertes. Le verger les
+nourrissait, emplissait de fruits les jupes d'Albine, les
+rafraichissait de l'ombre musquee de ses branches, sous lesquelles
+il faisait si bon dejeuner, apres le lever du soleil. Dans les
+prairies, ils avaient les herbes et les eaux: les herbes qui
+elargissaient indefiniment leur royaume, en deroulant sans cesse
+devant eux des tapis de soie; les eaux qui etaient la meilleure de
+leurs joies, leur grande purete, leur grande innocence, le
+ruissellement de fraicheur ou ils aimaient a tremper leur jeunesse.
+Ils possedaient la foret, depuis les chenes enormes que dix hommes
+n'auraient pu embrasser, jusqu'aux bouleaux minces qu'un enfant
+aurait casse d'un effort; la foret avec tous ses arbres, toute son
+ombre, ses avenues, ses clairieres, ses trous de verdure, inconnus
+aux oiseaux eux-memes; la foret dont ils disposaient a leur guise,
+comme d'une tente geante, pour y abriter, a l'heure de midi, leur
+tendresse nee du matin. Ils regnaient partout, meme sur les rochers,
+sur les sources, sur ce sol terrible, aux plantes monstrueuses, qui
+avait tressailli sous le poids de leurs corps, et qu'ils aimaient,
+plus que les autres couches molles du jardin, pour l'etrange frisson
+qu'ils y avaient goute. Ainsi, maintenant, en face, a gauche, a
+droite, ils etaient les maitres, ils avaient conquis leur domaine,
+ils marchaient au milieu d'une nature amie, qui les connaissait, les
+saluant d'un rire au passage, s'offrant a leurs plaisirs, en
+servante soumise. Et ils jouissaient encore du ciel, du large pan
+bleu etale au-dessus de leurs tetes; les murailles ne l'enfermaient
+pas, mais il appartenait a leurs yeux, il entrait dans leur bonheur
+de vivre, le jour avec son soleil triomphant, la nuit avec sa pluie
+chaude d'etoiles. Il les ravissait a toutes les minutes de la
+journee, changeant comme une chair vivante, plus blanc au matin
+qu'une fille a son lever, dore a midi d'un desir de fecondite, pame
+le soir dans la lassitude heureuse de ses tendresses. Jamais il
+n'avait le meme visage. Chaque soir, surtout, il les emerveillait, a
+l'heure des adieux. Le soleil glissant a l'horizon trouvait toujours
+un nouveau sourire. Parfois, il s'en allait, au milieu d'une paix
+sereine, sans un nuage, noye peu a peu dans un bain d'or. D'autres
+fois, il eclatait en rayons de pourpre, il crevait sa robe de
+vapeur, s'echappait en ondees de flammes qui barraient le ciel de
+queues de cometes gigantesques, dont les chevelures incendiaient les
+cimes des hautes futaies. Puis, c'etaient, sur des plages de sable
+rouge, sur des bancs allonges de corail rose, un coucher d'astre
+attendri, soufflant un a un ses rayons; ou encore un coucher
+discret, derriere quelque gros nuage, drape comme un rideau d'alcove
+de soie grise, ne montrant qu'une rougeur de veilleuse, au fond de
+l'ombre croissante; ou encore un coucher passionne, des blancheurs
+renversees, peu a peu saignantes sous le disque embrase qui les
+mordait, finissant par rouler avec lui derriere l'horizon, au milieu
+d'un chaos de membres tordus qui s'ecroulait dans de la lumiere.
+
+Les plantes seules n'avaient pas fait leur soumission. Albine et
+Serge marchaient royalement dans la foule des animaux qui leur
+rendaient obeissance. Lorsqu'ils traversaient le parterre, des vols
+de papillons se levaient pour le plaisir de leurs yeux, les
+eventaient de leurs ailes battantes, les suivaient comme le frisson
+vivant du soleil, comme des fleurs envolees secouant leur parfum. Au
+verger, ils se rencontraient, en haut des arbres, avec les oiseaux
+gourmands; les pierrots, les pinsons, les loriots, les bouvreuils,
+leur indiquaient les fruits les plus murs, tout cicatrises des coups
+de leur bec; et il y avait la un vacarme d'ecoliers en recreation,
+une gaiete turbulente de maraude, des bandes effrontees qui venaient
+voler des cerises a leurs pieds, pendant qu'ils dejeunaient, a
+califourchon sur les branches. Albine s'amusait plus encore dans les
+prairies, a prendre les petites grenouilles vertes accroupies le
+long des brins de jonc, avec leurs yeux d'or, leur douceur de betes
+contemplatives; tandis que, a l'aide d'une paille seche, Serge
+faisait sortir les grillons de leurs trous, chatouillait le ventre
+des cigales pour les engager a chanter, ramassait des insectes
+bleus, des insectes roses, des insectes jaunes, qu'il promenait
+ensuite sur ses manches, pareils a des boutons de saphir, de rubis
+et de topaze; puis, la etait la vie mysterieuse des rivieres, les
+poissons a dos sombre filant dans le vague de l'eau, les anguilles
+devinees au trouble leger des herbes, le frai s'eparpillant au
+moindre bruit comme une fumee de sable noiratre, les mouches montees
+sur de grands patins ridant la nappe morte de larges ronds argentes,
+tout ce pullulement silencieux qui les retenait le long des rives
+leur donnait l'envie souvent de se planter, les jambes nues, au beau
+milieu du courant, pour sentir le glissement sans fin de ces
+millions d'existences. D'autres jours, les jours de langueur tendre,
+c'etait sous les arbres de la foret, dans l'ombre sonore, qu'ils
+allaient ecouter les serenades de leurs musiciens, la flute de
+cristal des rossignols, la petite trompette argentine des mesanges,
+l'accompagnement lointain des coucous; ils s'emerveillaient du vol
+brusque des faisans, dont la queue mettait comme une raie de soleil
+au milieu des branches; ils s'arretaient, souriants, laissant passer
+a quelques pas une bande joueuse de jeunes chevreuils, ou des
+couples de cerfs serieux qui ralentissaient leur trot pour les
+regarder. D'autres jours encore, lorsque le ciel brulait, ils
+montaient sur les roches, ils prenaient plaisir aux nuees de
+sauterelles que leurs pieds faisaient lever des landes de thym, avec
+le crepitement d'un brasier qui s'effare; les couleuvres deroulees
+au bord des buissons roussis, les lezards allonges sur les pierres
+chauffees a blanc, les suivaient d'un oeil amical; les flamants
+roses, qui trempaient leurs pattes dans l'eau des sources, ne
+s'envolaient pas a leur approche, rassurant par leur gravite
+confiante les poules d'eau assoupies au milieu du bassin.
+
+Cette vie du parc, Albine et Serge ne la sentaient grandir autour
+d'eux que depuis le jour ou ils s'etaient senti vivre eux-memes,
+dans un baiser. Maintenant, elle les assourdissait par instants,
+elle leur parlait une langue qu'ils n'entendaient pas, elle leur
+adressait des sollicitations, auxquelles ils ne savaient comment
+ceder. C'etait cette vie, toutes ces voix et ces chaleurs d'animaux,
+toutes ces odeurs et ces ombres de plantes, qui les troublaient, au
+point de les facher l'un contre l'autre. Et, cependant, ils ne
+trouvaient dans le parc qu'une familiarite affectueuse. Chaque
+herbe, chaque bestiole, leur devenaient des amies. Le Paradou etait
+une grande caresse. Avant leur venue, pendant plus de cent ans, le
+soleil seul avait regne la, en maitre libre, accrochant sa splendeur
+a chaque branche. Le jardin, alors, ne connaissait que lui. Il le
+voyait, tous les matins, sauter le mur de cloture de ses rayons
+obliques, s'asseoir d'aplomb a midi sur la terre pamee, s'en aller
+le soir, a l'autre bout, en un baiser d'adieu rasant les feuillages.
+Aussi le jardin n'avait-il plus honte, il accueillait Albine et
+Serge, comme il avait si longtemps accueilli le soleil, en bons
+enfants avec lesquels on ne se gene pas. Les betes, les arbres, les
+eaux, les pierres, restaient d'une extravagance adorable, parlant
+tout haut, vivant tout nus, sans un secret, etalant l'effronterie
+innocente, la belle tendresse des premiers jours du monde. Ce coin
+de nature riait discretement des peurs d'Albine et de Serge, il se
+faisait plus attendri, deroulait sous leurs pieds ses couches de
+gazon les plus molles, rapprochait les arbustes pour leur menager
+des sentiers etroits. S'il ne les avait pas encore jetes aux bras
+l'un de l'autre, c'etait qu'il se plaisait a promener leurs desirs,
+a s'egayer de leurs baisers maladroits, sonnant sous les ombrages
+comme des cris d'oiseaux courrouces. Mais eux, souffrant de la
+grande volupte qui les entourait, maudissaient le jardin. L'apres-
+midi ou Albine avait tant pleure, a la suite de leur promenade dans
+les rochers, elle avait crie au Paradou, en le sentant si vivant et
+si brulant autour d'elle:
+
+- Si tu es notre ami, pourquoi nous desoles-tu?
+
+
+
+
+
+XIV.
+
+Des le lendemain, Serge se barricada dans sa chambre. L'odeur du
+parterre l'exasperait. Il tira les rideaux de calicot, pour ne plus
+voir le parc, pour l'empecher d'entrer chez lui. Peut-etre
+retrouverait-il la paix de l'enfance, loin de ces verdures, dont
+l'ombre etait comme un frolement sur sa peau. Puis, dans leurs
+longues heures de tete-a-tete, Albine et lui ne parlerent plus ni
+des roches, ni des eaux, ni des arbres, ni du ciel. Le Paradou
+n'existait plus. Ils tachaient de l'oublier. Et ils le sentaient
+quand meme la, tout-puissant, enorme, derriere les rideaux minces;
+des odeurs d'herbe penetraient par les fentes des boiseries; des
+voix prolongees faisaient sonner les vitres; toute la vie du dehors
+riait, chuchotait, embusquee sous les fenetres. Alors, palissants,
+ils haussaient la voix, ils cherchaient quelque distraction qui leur
+permit de ne pas entendre.
+
+- Tu n'a pas vu? dit Serge un matin, dans une de ces heures de
+trouble; il y a la, au-dessus de la porte, une femme peinte qui te
+ressemble.
+
+Il riait bruyamment. Et ils revinrent aux peintures; ils trainerent
+de nouveau la table le long des murs, cherchant a s'occuper.
+
+- Oh! non, murmura Albine, elle est bien plus grosse que moi. Puis,
+on ne peut pas savoir: elle est si drolement couchee, la tete en
+bas!
+
+Ils se turent. De la peinture deteinte, mangee par le temps, se
+levait une scene qu'ils n'avaient point encore apercue. C'etait une
+resurrection de chairs tendres sortant du gris de la muraille, une
+image ravivee, dont les details semblaient reparaitre un a un, dans
+la chaleur de l'ete. La femme couchee se renversait sous l'etreinte
+d'un faune aux pieds de bouc. On distinguait nettement les bras
+rejetes, le torse abandonne, la taille roulante de cette grande
+fille nue, surprise sur des gerbes de fleurs, fauchees par de petits
+Amours, qui, la faucille en main, ajoutaient sans cesse a la couche
+de nouvelles poignees de roses. On distinguait aussi l'effort du
+faune, sa poitrine soufflante qui s'abattait. Puis, a l'autre bout,
+il n'y avait plus que les deux pieds de la femme, lances en l'air,
+s'envolant comme deux colombes roses.
+
+- Non, repeta Albine, elle ne me ressemble pas... Elle est laide.
+
+Serge ne dit rien. Il regardait la femme, il regardait Albine, ayant
+l'air de comparer. Celle-ci retroussa une de ses manches jusqu'a
+l'epaule, pour montrer qu'elle avait le bras plus blanc. Et ils se
+turent une seconde fois, revenant a la peinture, ayant sur les
+levres des questions qu'ils ne voulaient pas se faire. Les larges
+yeux bleus d'Albine se poserent un instant sur les yeux gris de
+Serge, ou luisait une flamme.
+
+- Tu as donc repeint toute la chambre? s'ecria-t-elle, en sautant
+de la table. On dirait que ce monde-la se reveille.
+
+Ils se mirent a rire, mais d'un rire inquiet, avec des coups d'oeil
+jetes aux Amours qui polissonnaient et aux grandes nudites etalant
+des corps presque entiers. Ils voulurent tout revoir, par bravade,
+s'etonnant a chaque panneau, s'appelant pour se montrer des membres
+de personnages qui n'etaient certainement pas la le mois passe.
+C'etaient des reins souples plies sur des bras nerveux, des jambes
+se dessinant jusqu'aux hanches, des femmes reparues dans des
+embrassades d'hommes, dont les mains elargies ne serraient
+auparavant que le vide. Les Amours de platre de l'alcove semblaient
+eux-memes se culbuter avec une effronterie plus libre. Et Albine ne
+parlait plus d'enfants qui jouaient, Serge ne hasardait plus des
+hypotheses a voix haute. Ils devenaient graves, ils s'attardaient
+devant les scenes, souhaitant que la peinture retrouvat d'un coup
+tout son eclat, alanguis et troubles davantage par les derniers
+voiles qui cachaient les crudites des tableaux. Ces revenants de la
+volupte achevaient de leur apprendre la science d'aimer.
+
+Mais Albine s'effraya. Elle echappa a Serge dont elle sentait le
+souffle plus chaud sur son cou. Elle vint s'asseoir a un bout du
+canape, en murmurant:
+
+- Ils me font peur, a la fin. Les hommes ressemblent a des bandits,
+les femmes ont des yeux mourants de personnes qu'on tue.
+
+Serge se mit a quelques pas d'elle, dans un fauteuil, parlant
+d'autre chose. Ils etaient tres las tous les deux, comme s'ils
+avaient fait une longue course. Et ils eprouvaient un malaise, a
+croire que les peintures les regardaient. Les grappes d'Amours
+roulaient hors des lambris, avec un tapage de chairs amoureuses, une
+debandade de gamins ehontes leur jetant leurs fleurs, les menacants
+de les lier ensemble, a l'aide des faveurs bleues dont ils
+enchainaient etroitement deux amants, dans un coin du plafond. Les
+couples s'animaient, deroulaient l'histoire de cette grande fille
+nue aimee d'un faune, qu'ils pouvaient reconstruire depuis le guet
+du faune derriere un buisson de roses, jusqu'a l'abandon de la
+grande fille au milieu des roses effeuillees. Est-ce qu'ils allaient
+tous descendre? N'etait-ce pas eux qui soupiraient deja, et dont
+l'haleine emplissait la chambre de l'odeur d'une volupte ancienne?
+
+- On etouffe, n'est-ce pas? dit Albine. J'ai eu beau donner de
+l'air, la chambre a toujours senti le vieux.
+
+- L'autre nuit, raconta Serge, j'ai ete reveille par un parfum si
+penetrant, que je t'ai appelee, croyant que tu venais d'entrer dans
+la chambre. On aurait dit la tiedeur de tes cheveux, lorsque tu
+piques dedans des brins d'heliotrope... Les premiers jours, cela
+arrivait de loin, comme un souvenir d'odeur. Mais a present, je ne
+puis plus dormir, l'odeur grandit jusqu'a me suffoquer. Le soir
+surtout, l'alcove est si chaude que je finirai par coucher sur le
+canape.
+
+Albine mit un doigt a ses levres, murmurant:
+
+- C'est la morte, tu sais, celle qui a vecu ici.
+
+Ils allerent flairer l'alcove plaisantant, tres serieux au fond.
+Assurement, jamais l'alcove n'avait exhale une senteur si
+troublante. Les murs semblaient encore frissonnants d'un frolement
+de jupe musquee. Le parquet avait garde la douceur embaumee de deux
+pantoufles de satin tombees devant le lit. Et, sur le lit lui-meme,
+contre le bois du chevet, Serge pretendait retrouver l'empreinte
+d'une petite main, qui avait laisse la son parfum persistant de
+violette. De tous les meubles, a cette heure, se levait le fantome
+odorant de la morte.
+
+- Tiens! voila le fauteuil ou elle devait s'asseoir, cria Albine.
+On sent ses epaules, dans le dossier.
+
+Et elle s'assit elle-meme, elle dit a Serge de se mettre a genoux
+pour lui baiser la main.
+
+- Tu te souviens, le jour ou je t'ai recu, en te disant: "Bonjour,
+mon cher seigneur..." Mais ce n'etait pas tout, n'est-ce pas? Il lui
+baisait les mains, quand ils avaient referme la porte... Les voila,
+mes mains. Elles sont a toi.
+
+Alors, ils tenterent de recommencer leurs anciens jeux, pour oublier
+le Paradou dont ils entendaient le grand rire croissant, pour ne
+plus voir les peintures, pour ne plus ceder aux langueurs de
+l'alcove. Albine faisait des mines, se renversait, riait de la
+figure sotte que Serge avait a ses pieds.
+
+- Gros beta, prends-moi la taille, dis-moi des choses aimables,
+puisque tu es cense mon amoureux... Tu ne sais donc pas m'aimer?
+
+Mais des qu'il la tenait, qu'il la soulevait brutalement, elle se
+debattait, elle s'echappait, toute fachee.
+
+- Non, laisse-moi, je ne veux pas!... On meurt dans cette chambre.
+
+A partir de ce jour, ils eurent peur de la chambre, de meme qu'ils
+avaient peur du jardin. Leur dernier asile devenait un lieu
+redoutable, ou ils ne pouvaient se trouver ensemble, sans se
+surveiller d'un regard furtif. Albine n'y entrait presque plus; elle
+restait sur le seuil, la porte grande ouverte derriere elle, comme
+pour se menager une fuite prompte.
+
+Serge y vivait seul, dans une anxiete douloureuse, etouffant
+davantage, couchant sur le canape, tachant d'echapper aux soupirs du
+parc, aux odeurs des vieux meubles. La nuit, les nudites des
+peintures lui donnaient des reves fous, dont il ne gardait au reveil
+qu'une inquietude nerveuse. Il se crut malade de nouveau; sa sante
+avait un dernier besoin pour se retablir completement, le besoin
+d'une plenitude supreme, d'une satisfaction entiere qu'il ne savait
+ou aller chercher. Alors, il passa ses journees, silencieux, les
+yeux meurtris, ne s'eveillant d'un leger tressaillement qu'aux
+heures ou Albine venait le voir. Ils demeuraient en face l'un de
+l'autre, a se regarder gravement, avec de rares paroles tres douces,
+qui les navraient. Les yeux d'Albine etaient encore plus meurtris
+que ceux de Serge, et ils l'imploraient.
+
+Puis, au bout d'une semaine, Albine ne resta plus que quelques
+minutes. Elle paraissait l'eviter. Elle arrivait, toute soucieuse,
+se tenait debout, avait hate de sortir. Quand il l'interrogeait, lui
+reprochant de n'etre plus son amie, elle detournait la tete, pour ne
+pas avoir a repondre. Jamais elle ne voulait lui conter l'emploi des
+matinees qu'elle vivait loin de lui. Elle secouait la tete d'un air
+gene, parlait de sa paresse. S'il la pressait davantage, elle se
+retirait d'un bond, lui jetait le soir un simple adieu au travers de
+la porte. Cependant, lui, voyait bien qu'elle devait pleurer
+souvent. Il suivait sur son visage les phases d'un espoir toujours
+decu, la continuelle revolte d'un desir acharne a se satisfaire.
+Certains jours, elle etait mortellement triste, la face decouragee,
+avec une marche lente qui hesitait a tenter plus longtemps la joie
+de vivre. D'autres jours, elle avait des rires contenus, la figure
+rayonnante d'une pensee de triomphe, dont elle ne voulait pas parler
+encore, les pieds inquiets, ne pouvant tenir en place, ayant hate de
+courir a une derniere certitude. Et, le lendemain, elle retombait a
+ses desolations, pour se remettre a esperer le jour suivant. Mais ce
+qu'il lui devint bientot impossible de cacher, ce fut une immense
+fatigue, une lassitude qui lui brisait les membres. Meme aux
+instants de confiance, elle flechissait, elle glissait au sommeil,
+les yeux ouverts.
+
+Serge avait cesse de la questionner, comprenant qu'elle ne voulait
+pas repondre. Maintenant, des qu'elle entrait, il la regardait avec
+anxiete, craignant qu'elle n'eut plus la force un soir de revenir
+jusqu'a lui. Ou pouvait-elle se lasser ainsi? Quelle lutte de chaque
+heure la rendait si desolee et si heureuse? Un matin, un leger pas
+qu'il entendit sous ses fenetres le fit tressaillir. Ce ne pouvait
+etre un chevreuil qui se hasardait de la sorte. Il connaissait trop
+bien ce pas rythme dont les herbes n'avaient pas a souffrir. Albine
+courait sans lui le Paradou. C'etait du Paradou qu'elle lui
+rapportait des decouragements, qu'elle lui rapportait des
+esperances, tout ce combat, toute cette lassitude dont elle se
+mourait. Et il se doutait bien de ce qu'elle cherchait, seule, au
+fond des feuillages, sans une parole, avec un entetement muet de
+femme qui s'est jure de trouver. Des lors, il ecouta son pas. Il
+n'osait soulever le rideau, la suivre de loin a travers les
+branches; mais il goutait une singuliere emotion, presque
+douloureuse, a savoir si elle allait a gauche ou a droite, si elle
+s'enfoncait dans le parterre, et jusqu'ou elle poussait ses courses.
+Au milieu de la vie bruyante du parc, de la voix roulante des
+arbres, du ruissellement des eaux, de la chanson continue des betes,
+il distinguait le petit bruit de ses bottines, si nettement, qu'il
+aurait pu dire si elle marchait sur le gravier des rivieres, ou sur
+la terre emiettee de la foret, ou sur les dalles des roches nues.
+Meme il en arriva a reconnaitre, au retour, les joies ou les
+tristesses d'Albine au choc nerveux de ses talons. Des qu'elle
+montait l'escalier, il quittait la fenetre, il ne lui avouait pas
+qu'il l'avait ainsi accompagnee partout. Mais elle avait du deviner
+sa complicite, car elle lui contait ses recherches, desormais, d'un
+regard.
+
+- Reste, ne sors plus, lui dit-il a mains jointes, un matin qu'il
+la voyait essoufflee encore de la ville. Tu me desesperes.
+
+Elle s'echappa, irritee. Lui, commencait a souffrir davantage de ce
+jardin tout sonore des pas d'Albine. Le petit bruit des bottines
+etait une voix de plus qui l'appelait, une voix dominante dont le
+retentissement grandissait en lui. Il se ferma les oreilles, il ne
+voulut plus entendre, et le pas, au loin, gardait un echo, dans le
+battement de son coeur. Puis, le soir, lorsqu'elle revenait, c'etait
+tout le parc qui rentrait derriere elle, avec les souvenirs de leurs
+promenades, le lent eveil de leurs tendresses, au milieu de la
+nature complice. Elle semblait plus grande, plus grave, comme murie
+par ses courses solitaires. Il ne restait rien en elle de l'enfant
+joueuse, tellement qu'il claquait des dents parfois, en la
+regardant, a la voir si desirable.
+
+Ce fut un jour, vers midi, que Serge entendit Albine revenir au
+galop. Il s'etait defendu de l'ecouter, lorsqu'elle etait partie.
+D'ordinaire, elle ne rentrait que tard. Et il demeura surpris des
+sauts qu'elle devait faire, allant droit devant elle, brisant les
+branches qui barraient les sentiers. En bas, sous les fenetres, elle
+riait. Lorsqu'elle fut dans l'escalier, elle soufflait si fortement,
+qu'il crut sentir la chaleur de son haleine sur son visage. Et elle
+ouvrit la porte toute grande, elle cria:
+
+- J'ai trouve!
+
+Elle s'etait assise, elle repetait doucement, d'une voix suffoquee:
+
+- J'ai trouve! J'ai trouve!
+
+Mais Serge lui mit la main sur les levres, eperdu, balbutiant:
+
+- Je t'en prie, ne me dis rien. Je ne veux rien savoir. Cela me
+tuerait, si tu parlais.
+
+Alors, elle se tut, les yeux ardents, serrant les levres pour que
+les paroles n'en jaillissent pas malgre elle. Et elle resta dans la
+chambre jusqu'au soir, cherchant le regard de Serge, lui confiant un
+peu de ce qu'elle savait, des qu'elle parvenait a le rencontrer.
+Elle avait comme de la lumiere sur la face. Elle sentait si bon,
+elle etait si sonore de vie, qu'il la respirait, qu'elle entrait en
+lui autant par l'ouie que par la vue. Tous ses sens la buvaient. Et
+il se defendait desesperement contre cette lente possession de son
+etre.
+
+Le lendemain, lorsqu'elle fut descendue, elle s'installa de meme
+dans la chambre.
+
+- Tu ne sors pas? demanda-t-il, se sentant vaincu, si elle
+demeurait la.
+
+Elle repondit que non, qu'elle ne sortirait plus. A mesure qu'elle
+se delassait, il la sentait plus forte, plus triomphante. Bientot
+elle pourrait le prendre par le petit doigt, le mener a cette couche
+d'herbe, dont son silence contait si haut la douceur. Ce jour-la,
+elle ne parla pas encore, elle se contenta de l'attirer a ses pieds,
+assis sur un coussin. Le jour suivant seulement, elle se hasarda a
+dire:
+
+- Pourquoi t'emprisonnes-tu ici? Il fait si bon sous les arbres!
+
+Il se souleva, les bras tendus, suppliant. Mais elle riait.
+
+- Non, non, nous n'irons pas, puisque tu ne veux pas... C'est cette
+chambre qui a une si singuliere odeur! Nous serions mieux dans le
+jardin, plus a l'aise, plus a l'abri. Tu as tort d'en vouloir au
+jardin.
+
+Il s'etait remis a ses pieds, muet, les paupieres baissees, avec des
+fremissements qui lui couraient sur la face.
+
+- Nous n'irons pas, reprit-elle, ne te fache pas. Mais est-ce que
+tu ne preferes pas les herbes du parc a ces peintures? Tu te
+rappelles tout ce que nous avons vu ensemble... Ce sont ces
+peintures qui nous attristent. Elles sont genantes, a nous regarder
+toujours.
+
+Et comme il s'abandonnait peu a peu contre elle, elle lui passa un
+bras au cou, elle lui renversa la tete sur ses genoux, murmurant
+encore, a voix plus basse:
+
+- C'est comme cela qu'on serait bien, dans un coin que je connais.
+La, rien ne nous troublerait. Le grand air guerirait ta fievre.
+
+Elle se tut, sentant qu'il frissonnait. Elle craignait qu'un mot
+trop vif ne le rendit a ses terreurs. Lentement, elle le conquerait,
+rien qu'a promener sur son visage la caresse bleue de son regard. Il
+avait releve les paupieres, il reposait sans tressaillements
+nerveux, tout a elle.
+
+- Ah! si tu savais! souffla-t-elle doucement a son oreille.
+
+Elle s'enhardit, en voyant qu'il ne cessait pas de sourire.
+
+- C'est un mensonge, ce n'est pas defendu, murmura-t-elle. Tu es un
+homme, tu ne dois pas avoir peur... Si nous allions la, et que
+quelque danger me menacat, tu me defendrais, n'est-ce pas? Tu
+saurais bien m'emporter a ton cou? Moi, je suis tranquille, quand je
+suis avec toi... Vois donc comme tu as des bras forts. Est-ce qu'on
+redoute quelque chose, lorsqu'on des bras aussi forts que les tiens!
+
+D'une main, elle le flattait, longuement, sur les cheveux, sur la
+nuque, sur les epaules.
+
+- Non, ce n'est pas defendu, reprit-elle. Cette histoire-la est
+bonne pour les betes. Ceux qui l'ont repandue, autrefois, avaient
+interet a ce qu'on n'allat pas les deranger dans l'endroit le plus
+delicieux du jardin... Dis-toi que, des que tu seras assis sur ce
+tapis d'herbe, tu seras parfaitement heureux. Alors seulement nous
+connaitrons tout, nous serons les vrais maitres... Ecoute-moi, viens
+avec moi.
+
+Il refusa de la tete, mais sans colere, en homme que ce jeu amusait.
+
+Puis, au bout d'un silence, desole de la voir bouder, voulant
+qu'elle le caressat encore, il ouvrit enfin les levres, il demanda:
+
+- Ou est-ce?
+
+Elle ne repondit pas d'abord. Elle semblait regarder au loin.
+
+- C'est la-bas, murmura-t-elle. Je ne puis pas t'indiquer. Il faut
+suivre la longue allee, puis on tourne a gauche, et encore a gauche.
+Nous avons du passer a cote vingt fois... Va, tu aurais beau
+chercher, tu ne trouverais pas, si je ne t'y menais par la main.
+Moi, j'irais tout droit, bien qu'il me soit impossible de
+t'enseigner le chemin.
+
+- Et qui t'a conduite?
+
+- Je ne sais pas... Les plantes, ce matin-la, avaient toutes l'air
+de me pousser de ce cote. Les branches longues me fouettaient par-
+derriere, les herbes menageaient des pentes, les sentiers
+s'offraient d'eux-memes. Et je crois que les betes s'en melaient
+aussi, car j'ai vu un cerf qui galopait devant moi comme pour
+m'inviter a le suivre, tandis qu'un vol de bouvreuils allait d'arbre
+en arbre, m'avertissant par de petits cris, lorsque j'etais tentee
+de prendre une mauvaise route.
+
+- Et c'est tres beau?
+
+De nouveau, elle ne repondit pas. Une profonde extase noyait ses
+yeux. Et quand elle put parler:
+
+- Beau comme je ne saurais le dire... J'ai ete penetree d'un tel
+charme, que j'ai eu simplement conscience d'une joie sans nom,
+tombant des feuillages, dormant sur les herbes. Et je suis revenue
+en courant, pour te ramener avec moi, pour ne pas gouter sans toi le
+bonheur de m'asseoir dans cette ombre.
+
+Elle lui reprit le cou entre ses bras, le suppliant ardemment, de
+tout pres, les levres presque sur ses levres.
+
+- Oh! tu viendras, balbutia-t-elle. Songe que je vivrais desolee,
+si tu ne venais pas... C'est une envie que j'ai, un besoin lointain,
+qui a grandi chaque jour, qui maintenant me fait souffrir. Tu ne
+peux pas vouloir que je souffre?... Et quand meme tu devrais en
+mourir, quand meme cette ombre nous tuerait tous les deux, est-ce
+que tu hesiterais, est-ce que tu aurais le moindre regret? Nous
+resterions couches ensemble, au pied de l'arbre; nous dormirions
+toujours, l'un contre l'autre. Cela serait tres bon, n'est-ce pas?
+
+- Oui, oui, begaya-t-il, gagne par l'affolement de cette passion
+toute vibrante de desir.
+
+- Mais nous ne mourrons pas, continua-t-elle, haussant la voix,
+avec un rire de femme victorieuse; nous vivrons pour nous aimer...
+C'est un arbre de vie, un arbre sous lequel nous serons plus forts,
+plus sains, plus parfaits. Tu verras, tout nous deviendra aise. Tu
+pourras me prendre, ainsi que tu revais de le faire, si etroitement,
+que pas un bout de mon corps ne sera hors de toi. Alors, j'imagine
+quelque chose de celeste qui descendra en nous... Veux-tu?
+
+Il palissait, il battait des paupieres, comme si une grande clarte
+l'eut gene.
+
+- Veux-tu? Veux-tu? repeta-t-elle, plus brulante, deja soulevee a
+demi.
+
+Il se mit debout, il la suivit, chancelant d'abord, puis attache a
+sa taille, ne pouvant se separer d'elle. Il allait ou elle allait,
+entraine dans l'air chaud coulant de sa chevelure. Et comme il
+venait un peu en arriere, elle se tournait a demi; elle avait un
+visage tout luisant d'amour, une bouche et des yeux de tentation,
+qui l'appelaient, avec un tel empire, qu'il l'aurait ainsi
+accompagnee, partout en chien fidele.
+
+
+
+
+
+XV.
+
+Ils descendirent, ils marcherent au milieu du jardin, sans que Serge
+cessat de sourire. Il n'apercut les verdures que dans les miroirs
+clairs des yeux d'Albine. Le jardin, en les voyant, avait eu comme
+un rire prolonge, un murmure satisfait volant de feuille en feuille,
+jusqu'au bout des avenues les plus profondes. Depuis des journees,
+il devait les attendre, ainsi lies a la taille, reconcilies avec les
+arbres, cherchant sur les couches d'herbe leur amour perdu. Un chut
+solennel courut sous les branches. Le ciel de deux heures avait un
+assoupissement de brasier. Des plantes se haussaient pour les
+regarder passer.
+
+- Les entends-tu? demandait Albine a demi-voix. Elles se taisent
+quand nous approchons. Mais, au loin, elles nous attendent, elles se
+confient de l'une a l'autre le chemin qu'elles doivent nous
+indiquer... Je t'avais bien dit que nous n'aurions pas a nous
+inquieter des sentiers. Ce sont les arbres qui me montrent la route,
+de leurs bras tendus.
+
+En effet, le parc entier les poussait doucement. Derriere eux, il
+semblait qu'une barriere de buissons se herissat, pour les empecher
+de revenir sur leurs pas; tandis que, devant eux, le tapis des
+gazons se deroulait, si aisement, qu'ils ne regardaient meme plus a
+leurs pieds, s'abandonnant aux pentes douces des terrains.
+
+- Et les oiseaux nous accompagnent, reprenait Albine. Ce sont des
+mesanges, cette fois. Les vois-tu?... Elles filent le long des
+haies, elles s'arretent a chaque detour, pour veiller a ce que nous
+ne nous egarions pas. Ah! si nous comprenions leur chant, nous
+saurions qu'elles nous invitent a nous hater.
+
+Puis, elle ajoutait:
+
+- Toutes les betes du parc sont avec nous. Ne les sens-tu pas? Il y
+a un grand frolement qui nous suit: ce sont les oiseaux dans les
+arbres, les insectes dans les herbes, les chevreuils et les cerfs
+dans les taillis, et jusqu'aux poissons, dont les nageoires battent
+les eaux muettes... Ne te retourne pas, cela les effrayerait; mais
+je suis sure que nous avons un beau cortege.
+
+Cependant, ils marchaient toujours, d'un pas sans fatigue. Albine ne
+parlait que pour charmer Serge de la musique de sa voix. Serge
+obeissait a la moindre pression de la main d'Albine. Ils ignoraient
+l'un et l'autre ou ils passaient, certains d'aller droit ou ils
+voulaient aller. Et, a mesure qu'ils avancaient, le jardin se
+faisait plus discret, retenait le soupir de ses ombrages, le
+bavardage de ses eaux, la vie ardente de ses betes. Il n'y avait
+plus qu'un grand silence frissonnant, une attente religieuse.
+
+Alors, instinctivement, Albine et Serge leverent la tete. En face
+d'eux etait un feuillage colossal. Et, comme ils hesitaient, un
+chevreuil, qui les regardait de ses beaux yeux doux, sauta d'un bond
+dans les taillis.
+
+- C'est la, dit Albine.
+
+Elle s'approcha la premiere, la tete de nouveau tournee, tirant a
+elle Serge; puis, ils disparurent derriere le frisson des feuilles
+remuees, et tout se calma. Ils entraient dans une paix delicieuse.
+
+C'etait, au centre, un arbre noye d'une ombre si epaisse, qu'on ne
+pouvait en distinguer l'essence. Il avait une taille geante, un
+tronc qui respirait comme une poitrine, des branches qu'il etendait
+au loin, pareilles a des membres protecteurs. Il semblait bon,
+robuste, puissant, fecond; il etait le doyen du jardin, le pere de
+la foret, l'orgueil des herbes, l'ami du soleil qui se levait et se
+couchait chaque jour sur sa cime. De sa voute verte, tombait toute
+la joie de la creation: des odeurs de fleurs, des chants d'oiseaux,
+des gouttes de lumiere, des reveils frais d'aurore, des tiedeurs
+endormies de crepuscule. Sa seve avait une telle force, qu'elle
+coulait de son ecorce; elle le baignait d'une buee de fecondation;
+elle faisait de lui la virilite meme de la terre. Et il suffisait a
+l'enchantement de la clairiere. Les autres arbres, autour de lui,
+batissaient le mur impenetrable qui l'isolait au fond d'un
+tabernacle de silence et de demi-jour; il n'y avait la qu'une
+verdure, sans un coin de ciel, sans une echappee d'horizon, qu'une
+rotonde, drapee partout de la soie attendrie des feuilles, tendue a
+terre du velours satine des mousses. On y entrait comme dans le
+cristal d'une source, au milieu d'une limpidite verdatre, nappe
+d'argent assoupie sous un reflet de roseaux. Couleurs, parfums,
+sonorites, frissons, tout restait vague, transparent, innomme, pame
+d'un bonheur allant jusqu'a l'evanouissement des choses. Une
+langueur d'alcove, une lueur de nuit d'ete mourant sur l'epaule nue
+d'une amoureuse, un balbutiement d'amour a peine distinct, tombant
+brusquement a un grand spasme muet, trainaient dans l'immobilite des
+branches que pas un souffle n'agitait. Solitude nuptiale, toute
+peuplee d'etres embrasses, chambre vide, ou l'on sentait quelque
+part, derriere des rideaux tires, dans un accouplement ardent, la
+nature assouvie aux bras du soleil. Par moments, les reins de
+l'arbre craquaient; ses membres se raidissaient comme ceux d'une
+femme en couches; la sueur de vie qui coulait de son ecorce pleuvait
+plus largement sur les gazons d'alentour, exhalant la mollesse d'un
+desir, noyant l'air d'abandon, palissant la clairiere d'une
+jouissance. L'arbre alors defaillait avec son ombre, ses tapis
+d'herbe, sa ceinture d'epais taillis. Il n'etait plus qu'une
+volupte.
+
+Albine et Serge restaient ravis. Des que l'arbre les eut pris sous
+la douceur de ses branches, ils se sentirent gueris de l'anxiete
+intolerable dont ils avaient souffert. Ils n'eprouvaient plus cette
+peur qui les faisait se fuir, ces luttes chaudes, desesperees, dans
+lesquelles ils se meurtrissaient, sans savoir contre quel ennemi ils
+resistaient si furieusement. Au contraire, une confiance absolue,
+une serenite supreme les emplissaient; ils s'abandonnaient l'un a
+l'autre, glissant lentement au plaisir d'etre ensemble, tres loin,
+au fond d'une retraite miraculeusement cachee. Sans se douter encore
+de ce que le jardin exigeait d'eux, ils le laissaient libre de
+disposer de leur tendresse; ils attendaient, sans trouble, que
+l'arbre leur parlat. L'arbre les mettait dans un aveuglement d'amour
+tel, que la clairiere disparaissait, immense, royale, n'ayant plus
+qu'un bercement d'odeur.
+
+Ils s'etaient arretes, avec un leger soupir, saisis par la fraicheur
+musquee.
+
+- L'air a le gout d'un fruit, murmura Albine.
+
+Serge, a son tour, dit tres bas:
+
+- L'herbe est si vivante, que je crois marcher sur un coin de ta
+robe.
+
+Ils baissaient la voix par un sentiment religieux. Ils n'eurent pas
+meme la curiosite de regarder en l'air, pour voir l'arbre. Ils en
+sentaient trop la majeste sur leurs epaules. Albine, d'un regard,
+demandait si elle avait exagere l'enchantement des verdures. Serge
+repondait par deux larmes claires, qui coulaient sur ses joues. Leur
+joie d'etre enfin la restait indicible.
+
+- Viens, dit-elle a son oreille, d'une voix plus legere qu'un
+souffle.
+
+Et elle alla, la premiere, se coucher au pied meme de l'arbre. Elle
+lui tendit les mains avec un sourire, tandis que lui, debout,
+souriait aussi, en lui donnant les siennes. Lorsqu'elle les tint,
+elle l'attira a elle, lentement. Il tomba a son cote. Il la prit
+tout de suite contre sa poitrine. Cette etreinte les laissa pleins
+d'aise.
+
+- Ah! tu te rappelles, dit-il, ce mur qui semblait nous separer...
+Maintenant, je te sens, il n'y a plus rien entre nous... Tu ne
+souffres pas?
+
+- Non, non, repondit-elle. Il fait bon.
+
+Ils garderent le silence, sans se lacher. Une emotion delicieuse,
+sans secousse, douce comme une nappe de lait repandue, les
+envahissait. Puis, Serge promena les mains le long du corps
+d'Albine. Il repetait:
+
+--Ton visage est a moi, tes yeux, ta bouche, tes joues... Tes bras
+sont a moi, depuis tes ongles jusqu'a tes epaules... Tes pieds sont
+a moi, tes genoux sont a moi, toute ta personne est a moi.
+
+Et il lui baisait le visage, sur les yeux, sur la bouche, sur les
+joues. Il lui baisait les bras, a petits baisers rapides, remontant
+des doigts jusqu'aux epaules. Il lui baisait les pieds, il lui
+baisait les genoux. Il la baignait d'une pluie de baisers, tombant a
+larges gouttes, tiedes comme les gouttes d'une averse d'ete,
+partout, lui battant le cou, les seins, les hanches, les flancs.
+C'etait une prise de possession sans emportement, continue,
+conquerant les plus petites veines bleues sous la peau rose.
+
+- C'est pour me donner que je te prends, reprit-il. Je veux me
+donner a toi tout entier, a jamais; car, je le sais bien a cette
+heure, tu es ma maitresse, ma souveraine, celle que je dois adorer a
+genoux. Je ne suis ici que pour t'obeir, pour rester a tes pieds,
+guettant tes volontes, te protegeant de mes bras etendus, ecartant
+du souffle les feuilles volantes qui troubleraient ta paix... Oh!
+daigne permettre que je disparaisse, que je m'absorbe dans ton etre,
+que je sois l'eau que tu bois, le pain que tu manges. Tu es ma fin.
+Depuis que je me suis eveille au milieu de ce jardin, j'ai marche a
+toi, j'ai grandi pour toi. Toujours, comme but, comme recompense,
+j'ai vu ta grace. Tu passais dans le soleil, avec ta chevelure d'or;
+tu etais une promesse m'annoncant que tu me ferais connaitre, un
+jour, la necessite de cette creation, de cette terre, de ces arbres,
+de ces eaux, de ce ciel, dont le mot supreme m'echappe encore... Je
+t'appartiens, je suis esclave, je t'ecouterai, les levres sur tes
+pieds.
+
+Il disait ces choses, courbe a terre, adorant la femme. Albine,
+orgueilleuse, se laissait adorer. Elle tendait les doigts, les
+seins, les levres, aux baisers devots de Serge. Elle se sentait
+reine, a le regarder si fort et si humble devant elle. Elle l'avait
+vaincu, elle le tenait a sa merci, elle pouvait d'un seul mot
+disposer de lui. Et ce qui la rendait toute-puissante, c'etait
+qu'elle entendait autour d'eux le jardin se rejouir de son triomphe,
+l'aider d'une clameur lentement grossie.
+
+Serge n'avait plus que des balbutiements. Ses baisers s'egaraient.
+Il murmura encore:
+
+- Ah! je voudrais savoir... Je voudrais te prendre, te garder,
+mourir peut-etre, ou nous envoler, je ne puis pas dire...
+
+Tous deux, renverses, resterent muets, perdant haleine, la tete
+roulante. Albine eut la force de lever un doigt, comme pour inviter
+Serge a ecouter.
+
+C'etait le jardin qui avait voulu la faute. Pendant des semaines, il
+s'etait prete au lent apprentissage de leur tendresse. Puis, au
+dernier jour, il venait de les conduire dans l'alcove verte.
+Maintenant, il etait le tentateur, dont toutes les voix enseignaient
+l'amour. Du parterre, arrivaient des odeurs de fleurs pamees, un
+long chuchotement, qui contait les noces des roses, les voluptes des
+violettes; et jamais les sollicitations des heliotropes n'avaient eu
+une ardeur plus sensuelle. Du verger, c'etaient des bouffees de
+fruits murs que le vent apportait, une senteur grasse de fecondite,
+la vanille des abricots, le musc des oranges. Les prairies elevaient
+une voix plus profonde, faite des soupirs des millions d'herbes que
+le soleil baisait, large plainte d'une foule innombrable en rut,
+qu'attendrissaient les caresses fraiches des rivieres, les nudites
+des eaux courantes, au bord desquelles les saules revaient tout haut
+de desir. La foret soufflait la passion geante des chenes, les
+chants d'orgue des hautes futaies, une musique solennelle, menant le
+mariage des frenes, des bouleaux, des charmes, des platanes, au fond
+des sanctuaires de feuillage; tandis que les buissons, les jeunes
+taillis etaient pleins d'une polissonnerie adorable, d'un vacarme
+d'amants se poursuivant, se jetant au bord des fosses, se volant le
+plaisir, au milieu d'un grand froissement de branches. Et, dans cet
+accouplement du parc entier, les etreintes les plus rudes
+s'entendaient au loin, sur les roches, la ou la chaleur faisait
+eclater les pierres gonflees de passion, ou les plantes epineuses
+aimaient d'une facon tragique, sans que les sources voisines pussent
+les soulager, tout allumees elles-memes par l'astre qui descendait
+dans leur lit.
+
+- Que disent-ils? murmura Serge, eperdu. Que veulent-ils de nous, a
+nous supplier ainsi?
+
+Albine, sans parler, le serra contre elle.
+
+Les voix etaient devenues plus distinctes. Les betes du jardin, a
+leur tour, leur criaient de s'aimer. Les cigales chantaient de
+tendresse a en mourir. Les papillons eparpillaient des baisers, aux
+battements de leurs ailes. Les moineaux avaient des caprices d'une
+seconde, des caresses de sultans vivement promenees au milieu d'un
+serail. Dans les eaux claires, c'etaient des pamoisons de poissons
+deposant leur frai au soleil, des appels ardents et melancoliques de
+grenouilles, toute une passion mysterieuse, monstrueusement assouvie
+dans la fadeur glauque des roseaux. Au fond des bois, les rossignols
+jetaient des rires perles de volupte, les cerfs bramaient, ivres
+d'une telle concupiscence, qu'ils expiraient de lassitude a cote des
+femelles presque eventrees. Et, sur les dalles des rochers, au bord
+des buissons maigres, des couleuvres, nouees deux a deux, sifflaient
+avec douceur, tandis que de grands lezards couvaient leurs oeufs,
+l'echine vibrante d'un leger ronflement d'extase. Des coins les plus
+recules, des nappes de soleil, des trous d'ombre, une odeur animale
+montait, chaude du rut universel. Toute cette vie pullulante avait
+un frisson d'enfantement. Sous chaque feuille, un insecte concevait;
+dans chaque touffe d'herbe, une famille poussait; des mouches
+volantes, collees l'une a l'autre, n'attendaient pas de s'etre
+posees pour se feconder. Les parcelles de vie invisibles qui
+peuplent la matiere, les atomes de la matiere eux-memes, aimaient,
+s'accouplaient, donnaient au sol un branle voluptueux, faisaient du
+parc une grande fornication.
+
+Alors, Albine et Serge entendirent. Il ne dit rien, il la lia de ses
+bras, toujours plus etroitement. La fatalite de la generation les
+entourait. Ils cederent aux exigences du jardin. Ce fut l'arbre qui
+confia a l'oreille d'Albine ce que les meres murmurent aux epousees,
+le soir des noces.
+
+Albine se livra. Serge la posseda.
+
+Et le jardin entier s'abima avec le couple, dans un dernier cri de
+passion. Les troncs se ployerent comme sous un grand vent; les
+herbes laisserent echapper un sanglot d'ivresse; les fleurs,
+evanouies, les levres ouvertes, exhalerent leur ame; le ciel lui-
+meme, tout embrase d'un coucher d'astre, eut des nuages immobiles,
+des nuages pames, d'ou tombait un ravissement surhumain. Et c'etait
+une victoire pour les betes, les plantes, les choses, qui avaient
+voulu l'entree de ces deux enfants dans l'eternite de la vie. Le
+parc applaudissait formidablement.
+
+
+
+
+
+XVI.
+
+Lorsque Albine et Serge s'eveillerent de la stupeur de leur
+felicite, ils se sourirent. Ils revenaient d'un pays de lumiere. Ils
+redescendaient de tres haut. Alors, ils se serrerent la main, pour
+se remercier. Ils se reconnurent et se dirent:
+
+- Je t'aime, Albine.
+
+- Serge, je t'aime.
+
+Et jamais ce mot: "Je t'aime" n'avait eu pour eux un sens si
+souverain. Il signifiait tout, il expliquait tout. Pendant un temps
+qu'ils ne purent mesurer, ils resterent la, dans un repos delicieux,
+s'etreignant encore. Ils eprouvaient une perfection absolue de leur
+etre. La joie de la creation les baignait, les egalait aux
+puissances meres du monde, faisait d'eux les forces memes de la
+terre. Et il y avait encore, dans leur bonheur, la certitude d'une
+loi accomplie, la serenite du but logiquement trouve, pas a pas.
+
+Serge disait, la reprenant dans ses bras forts:
+
+- Vois, je suis gueri; tu m'as donne toute ta sante.
+
+Albine repondait, s'abandonnant:
+
+- Prends-moi toute, prends ma vie.
+
+Une plenitude leur mettait de la vie jusqu'aux levres. Serge venait,
+dans la possession d'Albine, de trouver enfin son sexe d'homme,
+l'energie de ses muscles, le courage de son coeur, la sante derniere
+qui avait jusque-la manque a sa longue adolescence. Maintenant, il
+se sentait complet. Il avait des sens plus nets, une intelligence
+plus large. C'etait comme si, tout d'un coup, il se fut reveille
+lion, avec la royaute de la plaine, la vue du ciel libre. Quand il
+se leva, ses pieds se poserent carrement sur le sol, son corps se
+developpa, orgueilleux de ses membres. Il prit les mains d'Albine,
+qu'il mit debout a son tour. Elle chancelait un peu, et il dut la
+soutenir.
+
+- N'aie pas peur, dit-il. Tu es celle que j'aime.
+
+Maintenant, elle etait la servante. Elle renversait la tete sur son
+epaule, le regardant d'un air de reconnaissance inquiete. Ne lui en
+voudrait-il jamais de ce qu'elle l'avait amene la? Ne lui
+reprocherait-il pas un jour cette heure d'adoration dans laquelle il
+s'etait dit son esclave?
+
+- Tu n'es point fache? demanda-t-elle humblement.
+
+Il sourit, renouant ses cheveux, la flattant du bout des doigts
+comme une enfant. Elle continua:
+
+- Oh! tu verras, je me ferai toute petite. Tu ne sauras meme pas
+que je suis la. Mais tu me laisseras ainsi, n'est-ce pas? dans tes
+bras, car j'ai besoin que tu m'apprennes a marcher... Il me semble
+que je ne sais plus marcher, a cette heure.
+
+Puis elle devint tres grave.
+
+- Il faut m'aimer toujours, et je serai obeissante, je travaillerai
+a tes joies, je t'abandonnerai tout, jusqu'a mes plus secretes
+volontes.
+
+Serge avait comme un redoublement de puissance, a la voir si soumise
+et si caressante. Il lui demanda:
+
+- Pourquoi trembles-tu? Qu'ai-je donc a te reprocher?
+
+Elle ne repondit pas. Elle regarda presque tristement l'arbre, les
+verdures, l'herbe qu'ils avaient foulee.
+
+- Grande enfant! reprit-il avec un rire. As-tu donc peur que je ne
+te garde rancune du don que tu m'as fait? Va, ce ne peut etre une
+faute. Nous nous sommes aimes comme nous devions nous aimer... Je
+voudrais baiser les empreintes que tes pas ont laissees, lorsque tu
+m'as amene ici, de meme que je baise tes levres qui m'ont tente, de
+meme que je baise tes seins qui viennent d'achever la cure,
+commencee, tu te souviens? par tes petites mains fraiches.
+
+Elle hocha la tete. Et, detournant les yeux, evitant de voir l'arbre
+davantage:
+
+- Emmene-moi, dit-elle a voix basse.
+
+Serge l'emmena a pas lents. Lui, largement, regarda l'arbre une
+derniere fois. Il le remerciait. L'ombre devenait plus noire dans la
+clairiere; un frisson de femme surprise a son coucher tombait des
+verdures. Quand ils revirent, au sortir des feuillages, le soleil,
+dont la splendeur emplissait encore un coin de l'horizon, ils se
+rassurerent, Serge surtout, qui trouvait a chaque etre, a chaque
+plante, un sens nouveau. Autour de lui, tout s'inclinait, tout
+apportait un hommage a son amour. Le jardin n'etait plus qu'une
+dependance de la beaute d'Albine, et il semblait avoir grandi,
+s'etre embelli, dans le baiser de ses maitres.
+
+Mais la joie d'Albine restait inquiete. Elle interrompait ses rires,
+pour preter l'oreille, avec des tressaillements brusques.
+
+- Qu'as-tu donc? demandait Serge.
+
+- Rien, repondait-elle, avec des coups d'oeil jetes furtivement
+derriere elle.
+
+Ils ne savaient dans quel coin perdu du parc ils etaient.
+D'ordinaire, cela les egayait, d'ignorer ou leur caprice les
+poussait. Cette fois, ils eprouvaient un trouble, un embarras
+singulier. Peu a peu, ils haterent le pas. Ils s'enfoncaient de plus
+en plus, au milieu d'un labyrinthe de buissons.
+
+- N'as-tu pas entendu? dit peureusement Albine, qui s'arreta
+essoufflee.
+
+Et comme il ecoutait, pris a son tour de l'anxiete qu'elle ne
+pouvait plus cacher:
+
+- Les taillis sont pleins de voix, continua-t-elle. On dirait des
+gens qui se moquent... Tiens, n'est-ce pas un rire qui vient de cet
+arbre? Et, la-bas, ces herbes n'ont-elles pas eu un murmure, quand
+je les ai effleurees de ma robe?
+
+- Non, non, dit-il, voulant la rassurer; le jardin nous aime. S'il
+parlait, ce ne serait pas pour t'effrayer. Ne te rappelles-tu pas
+toutes les bonnes paroles chuchotees dans les feuilles?... Tu es
+nerveuse, tu as des imaginations.
+
+Mais elle hocha la tete, murmurant:
+
+- Je sais bien que le jardin est notre ami... Alors, c'est que
+quelqu'un est entre. Je t'assure que j'entends quelqu'un. Je tremble
+trop! Ah! je t'en prie, emmene-moi, cache-moi.
+
+Ils se remirent a marcher, surveillant les taillis, croyant voir des
+visages apparaitre derriere chaque tronc. Albine jurait qu'un pas,
+au loin, les cherchait.
+
+- Cachons-nous, cachons-nous, repetait-elle d'un ton suppliant.
+
+Et elle devenait toute rose. C'etait une pudeur naissante, une honte
+qui la prenait comme un mal, qui tachait la candeur de sa peau, ou
+jusque-la pas un trouble du sang n'etait monte. Serge eut peur, a la
+voir ainsi toute rose, les joues confuses, les yeux gros de larmes.
+Il voulait la reprendre, la calmer d'une caresse; mais elle
+s'ecarta, elle lui fit signe, d'un geste desespere, qu'ils n'etaient
+plus seuls. Elle regardait, rougissant davantage, sa robe denouee
+qui montrait sa nudite, ses bras, son cou, sa gorge. Sur ses
+epaules, les meches folles de ses cheveux mettaient un frisson. Elle
+essaya de rattacher son chignon; puis, elle craignit de decouvrir sa
+nuque. Maintenant, le frolement d'une branche, le heurt leger d'une
+aile d'insecte, la moindre haleine du vent, la faisaient
+tressaillir, comme sous l'attouchement deshonnete d'une main
+invisible.
+
+- Tranquillise-toi, implorait Serge. Il n'y a personne... Te voila
+rouge de fievre. Reposons-nous un instant, je t'en supplie.
+
+Elle n'avait point la fievre, elle voulait rentrer tout de suite,
+pour que personne ne put rire, en la regardant. Et, hatant le pas de
+plus en plus, elle cueillait, le long des haies, des verdures dont
+elle cachait sa nudite. Elle noua sur ses cheveux un rameau de
+murier; elle s'enroula aux bras des liserons, qu'elle attacha a ses
+poignets; elle se mit au cou un collier, fait de brins de viorne, si
+longs, qu'ils couvraient sa poitrine d'un voile de feuilles.
+
+- Tu vas au bal? demanda Serge, qui cherchait a la faire rire.
+
+Mais elle lui jeta les feuillages qu'elle continuait de cueillir.
+Elle lui dit a voix basse, d'un air d'alarme:
+
+- Ne vois-tu pas que nous sommes nus?
+
+Et il eut honte a son tour, il ceignit les feuillages sur ses
+vetements defaits.
+
+Cependant, ils ne pouvaient sortir des buissons. Tout d'un coup, au
+bout d'un sentier, ils se trouverent en face d'un obstacle, d'une
+masse grise, haute, grave. C'etait la muraille.
+
+- Viens, viens! cria Albine.
+
+Elle voulait l'entrainer. Mais ils n'avaient pas fait vingt pas,
+qu'ils retrouverent la muraille. Alors, ils la suivirent en courant,
+pris de panique. Elle restait sombre, sans une fente sur le dehors.
+Puis, au bord d'un pre, elle parut subitement s'ecrouler. Une breche
+ouvrait sur la vallee voisine une fenetre de lumiere. Ce devait etre
+le trou dont Albine avait parle, un jour, ce trou qu'elle disait
+avoir bouche avec des ronces et des pierres; les ronces trainaient
+par bouts epars comme des cordes coupees, les pierres etaient
+rejetees au loin, le trou semblait avoir ete agrandi par quelque
+main furieuse.
+
+
+
+
+
+XVII.
+
+- Ah! je le sentais! dit Albine, avec un cri de supreme desespoir.
+Je te suppliais de m'emmener... Serge, par grace, ne regarde pas!
+
+Serge regardait, malgre lui, cloue au seuil de la breche. En bas, au
+fond de la plaine, le soleil couchant eclairait d'une nappe d'or le
+village des Artaud, pareil a une vision surgissant du crepuscule
+dont les champs voisins etaient deja noyes. On distinguait nettement
+les masures baties a la debandade le long de la route, les petites
+cours pleines de fumier, les jardins etroits plantes de legumes.
+Plus haut, le grand cypres du cimetiere dressait son profil sombre.
+Et les tuiles rouges de l'eglise semblaient un brasier, au-dessus
+duquel la cloche, toute noire, mettait comme un visage d'un dessin
+delie; tandis que le vieux presbytere, a cote, ouvrait ses portes et
+ses fenetres a l'air du soir.
+
+- Par pitie, repetait Albine, en sanglotant, ne regarde pas,
+Serge!... Souviens-toi que tu m'as promis de m'aimer toujours. Ah!
+m'aimeras-tu jamais assez, maintenant!... Tiens, laisse-moi te
+fermer les yeux de mes mains. Tu sais bien que ce sont mes mains qui
+t'ont gueri... Tu ne peux me repousser.
+
+Il l'ecartait lentement. Puis, pendant qu'elle lui embrassait les
+genoux, il se passa les mains sur la face, comme pour chasser de ses
+yeux et de son front un reste de sommeil. C'etait donc la le monde
+inconnu, le pays etranger auquel il n'avait jamais songe sans une
+peur sourde. Ou avait-il donc vu ce pays? De quel reve s'eveillait-
+il, pour sentir monter de ses reins une angoisse si poignante, qui
+grossissait peu a peu dans sa poitrine, jusqu'a l'etouffer? Le
+village s'animait du retour des champs. Les hommes rentraient, la
+veste jetee sur l'epaule, d'un pas de betes harassees; les femmes,
+au seuil des maisons, avaient des gestes d'appel; tandis que les
+enfants, par bandes, poursuivaient les poules a coups de pierre.
+Dans le cimetiere, deux galopins se glissaient, un garcon et une
+fille, qui marchaient a quatre pattes, le long du petit mur, pour ne
+pas etre vus. Des vols de moineaux se couchaient sous les tuiles de
+l'eglise. Une jupe de cotonnade bleue venait d'apparaitre sur le
+perron du presbytere, si large, qu'elle bouchait la porte.
+
+- Ah! misere! balbutiait Albine, il regarde, il regarde... Ecoute-
+moi. Tu jurais de m'obeir tout a l'heure. Je t'en supplie, tourne-
+toi, regarde le jardin... N'as-tu pas ete heureux, dans le jardin?
+C'est lui qui m'a donnee a toi. Et que d'heureuses journees il nous
+reserve, quelle longue felicite, maintenant que nous connaissons
+tout le bonheur de l'ombre!... Au lieu que la mort entrera par ce
+trou, si tu ne te sauves pas, si tu ne m'emportes pas. Vois, ce sont
+les autres, c'est tout ce monde qui va se mettre entre nous. Nous
+etions si seuls, si perdus, si gardes par les arbres!... Le jardin,
+c'est notre amour. Regarde le jardin, je t'en prie a genoux.
+
+Mais Serge etait secoue d'un tressaillement. Il se souvenait. Le
+passe ressuscitait. Au loin, il entendait nettement vivre le
+village. Ces paysans, ces femmes, ces enfants, c'etait le maire
+Bambousse, revenant de son champ des Olivettes, en chiffrant la
+prochaine vendange; c'etaient les Brichet, l'homme trainant les
+pieds, la femme geignant de misere; c'etait la Rosalie, derriere un
+mur, se faisant embrasser par le grand Fortune. Il reconnaissait
+aussi les deux galopins, dans le cimetiere, ce vaurien de Vincent et
+cette effrontee de Catherine, en train de guetter les grosses
+sauterelles volantes, au milieu des tombes; meme ils avaient avec
+eux Voriau, le chien noir, qui les aidait, quetant parmi les herbes
+seches, soufflant a chaque fente des vieilles dalles. Sous les
+tuiles de l'eglise, les moineaux se battaient, avant de se coucher;
+les plus hardis redescendaient, entraient d'un coup d'aile, par les
+carreaux casses, si bien qu'en les suivant des yeux, il se rappelait
+leur beau tapage, au bas de la chaire, sur la marche de l'estrade,
+ou il y avait toujours du pain pour eux. Et, au seuil du presbytere,
+la Teuse, en robe de cotonnade bleue, semblait avoir encore grossi;
+elle tournait la tete, souriant a Desiree, qui revenait de la basse-
+cour, avec de grands rires, accompagnee de tout un troupeau. Puis,
+elles disparurent toutes deux. Alors, Serge, eperdu, tendit les
+bras.
+
+- Il est trop tard, va! murmura Albine, en s'affaissant au milieu
+des bouts de ronces coupes. Tu ne m'aimeras jamais assez.
+
+Elle sanglotait. Lui, ardemment, ecoutait, cherchant a saisir les
+moindres bruits lointains, attendant qu'une voix l'eveillat tout a
+fait. La cloche avait eu un leger saut. Et, lentement, dans l'air
+endormi du soir, les trois coups de l'Angelus arriverent jusqu'au
+Paradou. C'etaient des souffles argentins, des appels tres doux,
+reguliers. Maintenant, la cloche semblait vivante.
+
+- Mon Dieu! cria Serge, tombe a genoux, renverse par les petits
+souffles de la cloche.
+
+Il se prosternait, il sentait les trois coups de l'Angelus lui
+passer sur la nuque, lui retentir jusqu'au coeur. La cloche prenait
+une voix plus haute. Elle revint, implacable, pendant quelques
+minutes qui lui parurent durer des annees. Elle evoquait toute sa
+vie passee, son enfance pieuse, ses joies du seminaire, ses
+premieres messes, dans la vallee brulee des Artaud, ou il revait la
+solitude des saints. Toujours elle lui avait parle ainsi. Il
+retrouvait jusqu'aux moindres inflexions de cette voix de l'eglise,
+qui sans cesse s'etait elevee a ses oreilles, pareille a une voix de
+mere grave et douce. Pourquoi ne l'avait-il plus entendue?
+Autrefois, elle lui promettait la venue de Marie. Etait-ce Marie qui
+l'avait emmene, au fond des verdures heureuses, ou la voix de la
+cloche n'arrivait pas? Jamais il n'aurait oublie, si la cloche
+n'avait cesse de sonner. Et, comme il se courbait davantage, la
+caresse de sa barbe sur ses mains jointes lui fit peur. Il ne se
+connaissait pas ce poil long, ce poil soyeux qui lui donnait une
+beaute de bete. Il tordit sa barbe, il prit ses cheveux a deux
+mains, cherchant la nudite de la tonsure; mais ses cheveux avait
+pousse puissamment, la tonsure etait noyee sous un flot viril de
+grandes boucles rejetees du front jusqu'a la nuque. Toute sa chair,
+jadis rasee, avait un herissement fauve.
+
+- Ah! tu avais raison, dit-il, en jetant un regard desespere a
+Albine; nous avons peche, nous meritons quelque chatiment
+terrible... Moi, je te rassurais, je n'entendais pas les menaces qui
+te venaient a travers les branches.
+
+Albine tenta de le reprendre dans ses bras, en murmurant:
+
+- Releve-toi, fuyons ensemble... Il est peut-etre temps encore de
+nous aimer.
+
+- Non, je n'ai plus la force, le moindre gravier me ferait
+tomber... Ecoute. Je m'epouvante moi-meme. Je ne sais quel homme est
+en moi. Je me suis tue, et j'ai de mon sang plein les mains. Si tu
+m'emmenais, tu n'aurais plus jamais de mes yeux que des larmes.
+
+Elle baisa ses yeux qui pleuraient. Elle reprit avec emportement:
+
+- N'importe! M'aimes-tu?
+
+Lui, terrifie, ne put repondre. Un pas lourd, derriere la muraille,
+faisait rouler les cailloux. C'etait comme l'approche lente d'un
+grognement de colere. Albine ne s'etait pas trompee, quelqu'un etait
+la, troublant la paix des taillis d'une haleine jalouse. Alors, tous
+deux voulurent se cacher derriere une broussaille, pris d'un
+redoublement de honte. Mais deja, debout au seuil de la breche,
+Frere Archangias les voyait.
+
+Le Frere resta un instant, les poings fermes, sans parler. Il
+regardait le couple, Albine refugiee au cou de Serge, avec un degout
+d'homme rencontrant une ordure au bord d'un fosse.
+
+- Je m'en doutais, macha-t-il entre ses dents. On avait du le
+cacher la.
+
+Il fit quelques pas, il cria:
+
+- Je vous vois, je sais que vous etes nus... C'est une abomination.
+Etes-vous une bete, pour courir les bois avec cette femelle? Elle
+vous a mene loin, dites! Elle vous a traine dans la pourriture, et
+vous voila tout couvert de poils comme un bouc... Arrachez donc une
+branche pour la lui casser sur les reins!
+
+Albine, d'une voix ardente, disait tout bas:
+
+- M'aimes-tu? M'aimes-tu?
+
+Serge, la tete basse, se taisait, sans la repousser encore.
+
+- Heureusement que je vous ai trouve, continua Frere Archangias.
+J'avais decouvert ce trou... Vous avez desobei a Dieu, vous avez tue
+votre paix. Toujours la tentation vous mordra de sa dent de flamme,
+et desormais vous n'aurez plus votre ignorance pour la combattre...
+C'est cette gueuse qui vous a tente, n'est-ce pas? Ne voyez-vous pas
+la queue du serpent se tordre parmi les meches de ses cheveux? Elle
+a des epaules dont la vue seule donne un vomissement... Lachez-la,
+ne la touchez plus, car elle est le commencement de l'enfer... Au
+nom de Dieu, sortez de ce jardin!
+
+- M'aimes-tu? M'aimes-tu? repetait Albine.
+
+Mais Serge s'etait ecarte d'elle, comme veritablement brule par ses
+bras nus, par ses epaules nues.
+
+- Au nom de Dieu! Au nom de Dieu! criait le Frere d'une voix
+tonnante.
+
+Serge, invinciblement, marchait vers la breche. Quand Frere
+Archangias, d'un geste brutal, l'eut tire hors du Paradou, Albine,
+glissee a terre, les mains follement tendues vers son amour qui s'en
+allait, se releva, la gorge brisee de sanglots. Elle s'enfuit, elle
+disparut au milieu des arbres, dont elle battait les troncs de ses
+cheveux denoues.
+
+
+
+
+
+LIVRE TROISIEME
+
+
+
+I
+
+Apres le Pater, l'abbe Mouret, s'etant incline devant l'autel, alla
+du cote de l'Epitre. Puis, il descendit, il vint faire un signe de
+croix sur le grand Fortune et sur la Rosalie, agenouilles cote a
+cote, au bord de l'estrade.
+
+- Ego conjugo vos in matrimonium; in nomine Patris, et Filii, et
+Spiritus sancti.
+
+- Amen, repondit Vincent, qui servait la messe, en regardant la
+mine de son grand frere, curieusement, du coin de l'oeil.
+
+Fortune et Rosalie baissaient le menton, un peu emus, bien qu'ils se
+fussent pousses du coude en s'agenouillant, pour se faire rire.
+Cependant, Vincent etait alle chercher le bassin et l'aspersoir.
+Fortune mit l'anneau dans le bassin, une grosse bague d'argent tout
+unie. Quand le pretre l'eut beni en l'aspergeant en forme de croix,
+il le rendit a Fortune qui le passa a l'annulaire de Rosalie, dont
+la main restait verdie de taches d'herbe que le savon n'avait pu
+enlever.
+
+- Il nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti, murmura de
+nouveau l'abbe Mouret, en leur donnant une derniere benediction.
+
+- Amen, repondit Vincent.
+
+Il etait de grand matin. Le soleil n'entrait pas encore par les
+larges fenetres de l'eglise. Au-dehors, sur les branches du sorbier,
+dont la verdure semblait avoir enfonce les vitres, on entendait le
+reveil bruyant des moineaux. La Teuse, qui n'avait pas eu le temps
+de faire le menage du bon Dieu, epoussetait les autels, se haussait
+sur sa bonne jambe pour essuyer les pieds du Christ barbouille
+d'ocre et de laque, rangeait les chaises le plus discretement
+possible, s'inclinant, se signant, se frappant la poitrine, suivant
+la messe, tout en ne perdant pas un seul coup de plumeau. Seule, au
+pied de la chaire, a quelques pas des epoux, la mere Brichet
+assistait au mariage; elle priait d'une facon outree; elle restait a
+genoux, avec un balbutiement si fort, que la nef etait comme pleine
+d'un vol de mouches. Et, a l'autre bout, a cote du confessionnal,
+Catherine tenait sur ses bras un enfant au maillot; l'enfant s'etant
+mis a pleurer, elle avait du tourner le dos a l'autel, le faisant
+sauter, l'amusant avec la corde de la cloche qui lui pendait juste
+sur le nez.
+
+- Dominus vobiscum, dit le pretre, se tournant, les mains elargies.
+
+- Et cum spiritu tuo, repondit Vincent.
+
+A ce moment, trois grandes filles entrerent. Elles se poussaient,
+pour voir, sans oser pourtant trop avancer. C'etaient trois amies de
+la Rosalie, qui, en allant aux champs, venaient de s'echapper,
+curieuses d'entendre ce que monsieur le cure dirait aux maries.
+Elles avaient de gros ciseaux pendus a la ceinture. Elles finirent
+par se cacher derriere le baptistere, se pincant, se tordant avec
+des dehanchements de grandes vauriennes, etouffant des rires dans
+leurs poings fermes.
+
+- Ah bien! dit a demi-voix la Rousse, une fille superbe, qui avait
+des cheveux et une peau de cuivre, on ne se battra pas a la sortie!
+
+- Tiens! le pere Bambousse a raison, murmura Lisa, toute petite,
+toute noire, avec des yeux de flamme; quand on a des vignes, on les
+soigne... Puisque monsieur le cure a absolument voulu marier
+Rosalie, il peut bien la marier tout seul.
+
+L'autre, Babet, bossue, les os trop gros, ricanait.
+
+- Il y a toujours la mere Brichet, dit-elle. Celle-la est devote
+pour toute la famille... Hein! entendez-vous comme elle ronfle! Ca
+va lui gagner sa journee. Elle sait ce qu'elle fait, allez!
+
+- Elle joue de l'orgue, reprit la Rousse.
+
+Et elles partirent de rire toutes les trois. La Teuse, de loin, les
+menaca de son plumeau. A l'autel, l'abbe Mouret communiait. Quand il
+alla du cote de l'Epitre se faire verser par Vincent, sur le pouce
+et sur l'index, le vin et l'eau de l'ablution, Lisa dit plus
+doucement:
+
+- C'est bientot fini. Il leur parlera tout a l'heure.
+
+- Comme ca, fit remarquer la Rousse, le grand Fortune pourra encore
+aller a son champ, et la Rosalie n'aura pas perdu sa journee de
+vendange. C'est commode de se marier matin... Il a l'air bete, le
+grand Fortune.
+
+- Pardi! murmura Babet, ca l'ennuie, ce garcon, de se tenir si
+longtemps sur les genoux. Bien sur que ca ne lui etait pas arrive
+depuis sa premiere communion.
+
+Mais elles furent tout d'un coup distraites par le marmot que
+Catherine amusait. Il voulait la corde de la cloche, il tendait les
+mains, bleu de colere, s'etranglant a crier.
+
+- Eh! le petit est la, dit la Rousse.
+
+L'enfant pleurait plus haut, se debattait comme un diable.
+
+- Mets-le sur le ventre, fais-le teter, souffla Babet a Catherine.
+
+Celle-ci, avec son effronterie de gueuse de dix ans, leva la tete et
+se prit a rire.
+
+- Ca ne m'amuse pas, dit-elle, en secouant l'enfant. Veux-tu te
+taire, petit cochon!... Ma soeur me l'a lache sur les genoux.
+
+- Je crois bien, reprit mechamment Babet. Elle ne pouvait pas le
+donner a garder a monsieur le cure, peut-etre!
+
+Cette fois, la Rousse faillit tomber a la renverse, tant elle
+eclata. Elle se laissa aller contre le mur, les poings aux cotes,
+riant a se crever. Lisa s'etait jetee contre elle, se soulageant
+mieux, en lui prenant aux epaules et aux reins des pincees de chair.
+Babet avait un rire de bossue, qui passait entre ses levres serrees
+avec un bruit de scie.
+
+- Sans le petit, continua-t-elle, monsieur le cure perdait son eau
+benite... Le pere Bambousse etait decide a marier Rosalie au fils
+Laurent, du quartier des Figuieres.
+
+- Oui, dit la Rousse, entre deux rires, savez-vous ce qu'il
+faisait, le pere Bambousse? Il jetait des mottes de terre dans le
+dos de Rosalie, pour empecher le petit de venir.
+
+- Il est joliment gros, tout de meme, murmura Lisa. Les mottes lui
+ont profite.
+
+Du coup, elles se mordaient toutes trois, dans un acces d'hilarite
+folle, lorsque la Teuse s'avanca en boitant furieusement. Elle etait
+allee prendre son balai derriere l'autel. Les trois grandes filles
+eurent peur, reculerent, se tinrent sages.
+
+- Coquines! begaya la Teuse. Vous venez encore dire vos saletes,
+ici!... Tu n'as pas honte, toi, la Rousse! Ta place serait la-bas, a
+genoux devant l'autel, comme la Rosalie... Je vous jette dehors,
+entendez-vous! si vous bougez.
+
+Les joues cuivrees de la Rousse eurent une legere rougeur, pendant
+que Babet lui regardait la taille, avec un ricanement.
+
+- Et toi, continua la Teuse en se tournant vers Catherine, veux-tu
+laisser cet enfant tranquille! Tu le pinces pour le faire crier. Ne
+dis pas non!... Donne-le-moi.
+
+Elle le prit, le berca un instant, le posa sur une chaise, ou il
+dormit, dans une paix de cherubin. L'eglise retomba au calme triste,
+que coupaient seuls les cris des moineaux, sur le sorbier. A
+l'autel, Vincent avait reporte le Missel a droite, l'abbe Mouret
+venait de replier le corporal et de le glisser dans la bourse.
+Maintenant, il disait les dernieres oraisons, avec un recueillement
+severe, que n'avaient pu troubler ni les pleurs de l'enfant ni les
+rires des grandes filles. Il paraissait ne rien entendre, etre tout
+aux voeux qu'il adressait au ciel pour le bonheur du couple dont il
+avait beni l'union. Ce matin-la, le ciel restait gris d'une
+poussiere de chaleur, qui noyait le soleil. Par les carreaux casses,
+il n'entrait qu'une buee rousse, annoncant un jour d'orage.
+
+Le long des murs, les gravures violemment enluminees du chemin de la
+Croix etalaient la brutalite assombrie de leurs taches jaunes,
+bleues et rouges. Au fond de la nef, les boiseries sechees de la
+tribune craquaient; tandis que les herbes du perron, devenues
+geantes, laissaient passer sous la grand-porte de longues pailles
+mures, peuplees de petites sauterelles brunes. L'horloge, dans sa
+caisse de bois, eut un arrachement de mecanique poitrinaire, comme
+pour s'eclaircir la voix, et sonna sourdement le coup de six heures
+et demie.
+
+- Ite, missa est, dit le pretre, se tournant vers l'eglise.
+
+- Deo gratias, repondit Vincent.
+
+Puis, apres avoir baise l'autel, l'abbe Mouret se tourna de nouveau,
+murmurant, au-dessus de la nuque inclinee des epoux, la priere
+finale:
+
+- Deus Abraham, Deus Isaac, et Deus Jacob vobiscum sit...
+
+Sa voix se perdait dans une douceur monotone.
+
+- Voila, il va leur parler, souffla Babet a ses deux amies.
+
+- Il est tout pale, fit remarquer Lisa. Ce n'est pas comme monsieur
+Caffin dont la grosse figure semblait toujours rire... Ma petite
+soeur Rose m'a conte qu'elle n'ose rien lui dire, a confesse.
+
+- N'importe, murmura la Rousse, il n'est pas vilain homme. La
+maladie l'a un peu vieilli; mais ca lui va bien. Il a des yeux plus
+grands, avec deux plis aux coins de la bouche qui lui donnent l'air
+d'un homme... Avant sa fievre, il etait trop fille.
+
+- Moi, je crois qu'il a un chagrin, reprit Babet. On dirait qu'il
+se mine. Son visage semble mort, mais ses yeux luisent, allez! Vous
+ne le voyez pas, lorsqu'il baisse lentement les paupieres, comme
+pour eteindre ses yeux.
+
+La Teuse agita son balai.
+
+- Chut! siffla-t-elle, si energiquement, qu'un coup de vent parut
+s'etre engouffre dans l'eglise.
+
+L'abbe Mouret s'etait recueilli. Il commenca a voix presque basse:
+
+- Mon cher frere, ma chere soeur, vous etes unis en Jesus.
+L'institution du mariage est la figure de l'union sacree de Jesus et
+de son Eglise. C'est un lien que rien ne peut rompre, que Dieu veut
+eternel, pour que l'homme ne separe pas ce que le ciel a joint. En
+vous faisant l'os de vos os, Dieu vous a enseigne que vous avez le
+devoir de marcher cote a cote, comme un couple fidele, selon les
+voies preparees par sa toute puissance. Et vous devez vous aimer
+dans l'amour meme de Dieu. La moindre amertume entre vous serait une
+desobeissance au Createur qui vous a tires d'un seul corps. Restez
+donc a jamais unis, a l'image de l'Eglise que Jesus a epousee, en
+nous donnant a tous sa chair et son sang.
+
+Le grand Fortune et la Rosalie, le nez curieusement leve,
+ecoutaient.
+
+- Que dit-il? demanda Lisa qui entendait mal.
+
+- Pardi! il dit ce qu'on dit toujours, repondit la Rousse. Il a la
+langue bien pendue, comme tous les cures.
+
+Cependant, l'abbe Mouret continuait a reciter, les yeux vagues,
+regardant, par-dessus la tete des epoux, un coin perdu de l'eglise.
+Et peu a peu sa voix mollissait, il mettait un attendrissement dans
+ces paroles, qu'il avait autrefois apprises, a l'aide d'un manuel
+destine aux jeunes desservants. Il s'etait legerement tourne vers la
+Rosalie; il disait, ajoutant des phrases emues, lorsque la memoire
+lui manquait:
+
+- Ma chere soeur, soyez soumise a votre mari, comme l'Eglise est
+soumise a Jesus. Rappelez-vous que vous devez tout quitter pour le
+suivre, en servante fidele. Vous abandonnerez votre pere et votre
+mere, vous vous attacherez a votre epoux, vous lui obeirez, afin
+d'obeir a Dieu lui-meme. Et votre joug sera un joug d'amour et de
+paix. Soyez son repos, sa felicite, le parfum de ses bonnes oeuvres,
+le salut de ses heures de defaillance. Qu'il vous trouve sans cesse
+a son cote, ainsi qu'une grace. Qu'il n'ait qu'a etendre la main
+pour rencontrer la votre. C'est ainsi que vous marcherez tous les
+deux, sans jamais vous egarer, et que vous rencontrerez le bonheur
+dans l'accomplissement des lois divines. Oh! ma chere soeur, ma
+chere fille, votre humilite est toute pleine de fruits suaves; elle
+fera pousser chez vous les vertus domestiques, les joies du foyer,
+les prosperites des familles pieuses. Ayez pour votre mari les
+tendresses de Rachel, ayez la sagesse de Rebecca, la longue fidelite
+de Sara. Dites-vous qu'une vie pure mene a tous les biens. Demandez
+a Dieu chaque matin la force de vivre en femme qui respecte ses
+devoirs; car la punition serait terrible, vous perdriez votre amour.
+Oh! vivre sans amour, arracher la chair de sa chair, n'etre plus a
+celui qui est la moitie de vous-meme, agoniser loin de ce qu'on a
+aime! Vous tendriez les bras, et il se detournerait de vous. Vous
+chercheriez vos joies, et vous ne trouveriez que de la honte au fond
+de votre coeur. Entendez-moi, ma fille, c'est en vous, dans la
+soumission, dans la purete, dans l'amour, que Dieu a mis la force de
+votre union.
+
+A ce moment, il y eut un rire, a l'autre bout de l'eglise. L'enfant
+venait de se reveiller sur la chaise ou l'avait couche la Teuse.
+Mais il n'etait plus mechant; il riait tout seul, ayant enfonce son
+maillot, laissant passer des petits pieds roses qu'il agitait en
+l'air. Et c'etaient ses petits pieds qui le faisaient rire.
+
+Rosalie, que l'allocution du pretre ennuyait, tourna vivement la
+tete, souriant a l'enfant. Mais quand elle le vit gigotant sur la
+chaise, elle eut peur; elle jeta un regard terrible a Catherine.
+
+- Va, tu peux me regarder, murmura celle-ci. Je ne le reprends
+pas... Pour qu'il crie encore!
+
+Et elle alla, sous la tribune, guetter un trou de fourmis, dans
+l'encoignure cassee d'une dalle.
+
+- Monsieur Caffin n'en racontait pas tant, dit la Rousse. Lorsqu'il
+a marie la belle Miette, il ne lui a donne que deux tapes sur la
+joue, en lui disant d'etre sage.
+
+- Mon cher frere, reprit l'abbe Mouret, a demi tourne vers le grand
+Fortune, c'est Dieu qui vous accorde aujourd'hui une compagne; car
+il n'a pas voulu que l'homme vecut solitaire. Mais, s'il a decide
+qu'elle serait votre servante, il exige de vous que vous soyez un
+maitre plein de douceur et d'affection. Vous l'aimerez, parce
+qu'elle est votre chair elle-meme, votre sang et vos os. Vous la
+protegerez, parce que Dieu ne vous a donne vos bras forts que pour
+les etendre au-dessus de sa tete, aux heures de danger. Rappelez-
+vous qu'elle vous est confiee; elle est la soumission et la
+faiblesse dont vous ne sauriez abuser sans crime. Oh! mon cher
+frere, quelle fierte heureuse doit etre la votre! Desormais, vous ne
+vivrez plus dans l'egoisme de la solitude. A toute heure, vous aurez
+un devoir adorable. Rien n'est meilleur que d'aimer, si ce n'est de
+proteger ceux qu'on aime. Votre coeur s'y elargira, vos forces
+d'homme s'y centupleront. Oh! etre un soutien, recevoir une
+tendresse en garde, voir une enfant s'aneantir en vous, en disant:
+"Prends-moi, fais de moi ce qu'il te plaira; j'ai confiance dans ta
+loyaute!" Et que vous soyez damne, si vous la delaissiez jamais! Ce
+serait le plus lache abandon que Dieu eut a punir. Des qu'elle s'est
+donnee, elle est votre, pour toujours. Emportez-la plutot entre vos
+bras, ne la posez a terre que lorsqu'elle devra y etre en surete.
+Quittez tout, mon cher frere...
+
+L'abbe Mouret, la voix profondement alteree, ne fit plus entendre
+qu'un murmure indistinct. Il avait baisse completement les
+paupieres, la figure toute blanche, parlant avec une emotion si
+douloureuse, que le grand Fortune lui-meme pleurait, sans
+comprendre.
+
+- Il n'est pas encore remis, dit Lisa. Il a tort de se fatiguer...
+Tiens! Fortune qui pleure!
+
+- Les hommes, c'est plus tendre que les femmes, murmura Babet...
+
+- Il a bien parle tout de meme, conclut la Rousse. Ces cures, ca va
+chercher un tas de choses auxquelles personne ne songe.
+
+- Chut! cria la Teuse, qui s'appretait deja a eteindre les cierges.
+
+Mais l'abbe Mouret balbutiait, tachait de trouver les phrases
+finales.
+
+- C'est pourquoi, mon cher frere, ma chere soeur, vous devez vivre
+dans la foi catholique, qui seule peut assurer la paix de votre
+foyer. Vos familles vous ont certainement appris a aimer Dieu, a le
+prier matin et soir, a ne compter que sur les dons de sa
+misericorde...
+
+Il n'acheva pas. Il se tourna pour prendre le calice sur l'autel, et
+rentra a la sacristie, la tete penchee, precede de Vincent, qui
+faillit laisser tomber les burettes et le manuterge, en cherchant a
+voir ce que Catherine faisait, au fond de l'eglise.
+
+- Oh! la sans-coeur! dit Rosalie, qui planta la son mari pour venir
+prendre son enfant entre les bras.
+
+L'enfant riait. Elle le baisa, elle rattacha son maillot, tout en
+menacant du poing Catherine.
+
+- S'il etait tombe, je t'aurais allonge une belle paire de
+soufflets.
+
+Le grand Fortune arrivait, en se dandinant. Les trois filles
+s'etaient avancees, avec des pincements de levres.
+
+- Le voila fier, maintenant, murmura Babet a l'oreille des deux
+autres. Ce gueux-la, il a gagne les ecus du pere Bambousse dans le
+foin, derriere le moulin... Je le voyais tous les soirs s'en aller
+avec Rosalie, a quatre pattes, le long du petit mur.
+
+Elles ricanerent. Le grand Fortune, debout devant elles, ricana plus
+haut. Il pinca la Rousse, se laissa traiter de bete par Lisa.
+C'etait un garcon solide et qui se moquait du monde. Le cure l'avait
+ennuye.
+
+- He! la mere! appela-t-il de sa grosse voix.
+
+Mais la vieille Brichet mendiait a la porte de la sacristie. Elle se
+tenait la, toute pleurarde, toute maigre, devant la Teuse, qui lui
+glissait des oeufs dans les poches de son tablier. Fortune n'eut pas
+la moindre honte. Il cligna les yeux, en disant:
+
+- Elle est futee, la mere!... Dame! puisque le cure veut du monde
+dans son eglise!
+
+Cependant, Rosalie s'etait calmee. Avant de s'en aller, elle demanda
+a Fortune s'il avait prie monsieur le cure de venir le soir benir
+leur chambre, selon l'usage du pays. Alors, Fortune courut a la
+sacristie, traversant la nef a gros coups de talon, comme il aurait
+traverse un champ. Et il reparut, en criant que le cure viendrait.
+La Teuse, scandalisee du tapage de ces gens, qui semblaient se
+croire sur une grande route, tapait legerement dans ses mains, les
+poussait vers la porte.
+
+- C'est fini, disait-elle, retirez-vous, allez au travail.
+
+Et elle les croyait tous dehors, lorsqu'elle apercut Catherine, que
+Vincent etait venu rejoindre. Tous les deux se penchaient
+anxieusement au-dessus du trou de fourmis. Catherine, avec une
+longue paille, fouillait dans le trou, si violemment, qu'un flot de
+fourmis effarees coulait sur la dalle. Et Vincent disait qu'il
+fallait aller jusqu'au fond, pour trouver la reine.
+
+- Ah! les brigands! cria la Teuse. Qu'est-ce que vous faites la?
+Voulez-vous bien laisser ces betes tranquilles!... C'est le trou de
+fourmis a mademoiselle Desiree. Elle serait contente, si elle vous
+voyait.
+
+Les enfants se sauverent.
+
+
+
+
+
+II.
+
+L'abbe Mouret, en soutane, la tete nue, etait revenu s'agenouiller
+au pied de l'autel. Dans la clarte grise tombant des fenetres, sa
+tonsure trouait ses cheveux d'une tache pale, tres large, et le
+leger frisson qui lui pliait la nuque semblait venir du froid qu'il
+devait eprouver la. Il priait ardemment, les mains jointes, si perdu
+au fond de ses supplications, qu'il n'entendait point les pas lourds
+de la Teuse, tournant autour de lui, sans oser l'interrompre. Celle-
+ci paraissait souffrir, a le voir ecrase ainsi, les genoux casses.
+Un moment, elle crut qu'il pleurait. Alors, elle passa derriere
+l'autel, pour le guetter. Depuis son retour, elle ne voulait plus le
+laisser seul dans l'eglise, l'ayant un soir trouve evanoui par
+terre, les dents serrees, les joues glacees, comme mort.
+
+- Venez donc, mademoiselle, dit-elle a Desiree, qui allongeait la
+tete par la porte de la sacristie. Il est encore la, a se faire du
+mal... Vous savez bien qu'il n'ecoute que vous.
+
+Desiree souriait.
+
+- Pardi! il faut dejeuner, murmura-t-elle. J'ai tres faim.
+
+Et elle s'approcha du pretre, a pas de loup. Quand elle fut tout
+pres, elle lui prit le cou, elle l'embrassa.
+
+- Bonjour, frere, dit-elle. Tu veux donc me faire mourir de faim,
+aujourd'hui?
+
+Il leva un visage si douloureux, qu'elle l'embrassa de nouveau, sur
+les deux joues; il sortait d'une agonie. Puis, il la reconnut, il
+chercha a l'ecarter doucement; mais elle tenait une de ses mains,
+elle ne la lachait pas. Ce fut a peine si elle lui permit de se
+signer. Elle l'emmenait.
+
+- Puisque j'ai faim, viens donc. Tu as faim aussi, toi.
+
+La Teuse avait prepare le dejeuner, au fond du petit jardin, sous
+deux grands muriers, dont les branches etalees mettaient la une
+toiture de feuillage. Le soleil, vainqueur enfin des buees orageuses
+du matin, chauffait les carres de legumes, tandis que le murier
+jetait un large pan d'ombre sur la table boiteuse, ou etaient
+servies deux tasses de lait, accompagnees d'epaisses tartines.
+
+- Tu vois, c'est gentil, dit Desiree, ravie de manger en plein air.
+
+Elle coupait deja d'enormes mouillettes, qu'elle mordait avec un
+appetit superbe. Comme la Teuse restait debout devant eux:
+
+- Alors, tu ne manges pas, toi? demanda-t-elle.
+
+- Tout a l'heure, repondit la vieille servante. Ma soupe chauffe.
+
+Et, au bout d'un silence, emerveillee des coups de dents de cette
+grande enfant, elle reprit, s'adressant au pretre:
+
+- C'est un plaisir, au moins... Ca ne vous donne pas faim, monsieur
+le cure? Il faut vous forcer.
+
+L'abbe Mouret souriait, en regardant sa soeur.
+
+- Oh! elle se porte bien, murmura-t-il. Elle grossit tous les
+jours.
+
+- Tiens! c'est parce que je mange! s'ecria-t-elle. Toi, si tu
+mangeais, tu deviendrais tres gros... Tu es donc encore malade? Tu
+as l'air tout triste... Je ne veux pas que ca recommence, entends-
+tu? Je me suis trop ennuyee, pendant qu'on t'avait emmene pour te
+guerir.
+
+- Elle a raison, dit la Teuse. Vous n'avez pas de bon sens,
+monsieur le cure; ce n'est point une existence, de vivre de deux ou
+trois miettes par jour, comme un oiseau. Vous ne vous faites plus de
+sang, parbleu! C'est ca qui vous rend tout pale... Est-ce que vous
+n'avez pas honte de rester plus maigre qu'un clou, lorsque nous
+sommes si grasses, nous autres, qui ne sommes que des femmes? On
+doit croire que nous ne vous laissons rien dans les plats.
+
+Et toutes deux, crevant de sante, le grondaient amicalement. Il
+avait des yeux tres grands, tres clairs, derriere lesquels on voyait
+comme un vide. Il souriait toujours.
+
+- Je ne suis pas malade, repondit-il. J'ai presque fini mon lait.
+Il avait bu deux petites gorgees, sans toucher aux tartines.
+
+- Les betes, dit Desiree songeuse, ca se porte mieux que les gens.
+
+- Eh bien! c'est joli pour nous, ce que vous avez trouve la!
+s'ecria la Teuse en riant.
+
+Mais cette chere innocente de vingt ans n'avait aucune malice.
+
+- Bien sur, continua-t-elle. Les poules n'ont pas mal a la tete,
+n'est-ce-pas? Les lapins, on les engraisse tant qu'on veut. Et mon
+cochon, tu ne peux pas dire qu'il ait jamais l'air triste.
+
+Puis, se tournant vers son frere, d'un air ravi:
+
+- Je l'ai appele Mathieu, parce qu'il ressemble a ce gros homme qui
+apporte les lettres; il est devenu joliment fort... Tu n'es pas
+aimable de refuser toujours de le voir. Un de ces jours, tu voudras
+bien que je te le montre, dis?
+
+Tout en se faisant caressante, elle avait pris les tartines de son
+frere, qu'elle mordait a belles dents. Elle en avait acheve une,
+elle entamait la seconde, lorsque la Teuse s'en apercut.
+
+- Mais ce n'est pas a vous, ce pain-la! Voila que vous lui retirez
+les morceaux de la bouche, maintenant!
+
+- Laissez, dit l'abbe Mouret doucement, je n'y aurais pas touche...
+Mange, mange tout, ma cherie.
+
+Desiree etait demeuree un instant confuse, regardant le pain, se
+contenant pour ne pas pleurer. Puis, elle se mit a rire, achevant la
+tartine. Et elle continuait:
+
+- Ma vache non plus n'est pas triste comme toi... Tu n'etais pas
+la, lorsque l'oncle Pascal me l'a donnee, en me faisant promettre
+d'etre sage. Autrement, tu aurais vu comme elle a ete contente,
+quand je l'ai embrassee, la premiere fois.
+
+Elle tendit l'oreille. Un chant de coq venait de la basse-cour, un
+vacarme grandissait, des battements d'ailes, des grognements, des
+cris rauques, toute une panique de betes effarouchees.
+
+- Ah! tu ne sais pas, reprit-elle brusquement en tapant dans ses
+mains, elle doit etre pleine... Je l'ai menee au taureau, a trois
+lieues d'ici, au Beage. Dame! c'est qu'il n'y a pas des taureaux
+partout!... Alors, pendant qu'elle etait avec lui, j'ai voulu
+rester, pour voir.
+
+La Teuse haussait les epaules, en regardant le pretre, d'un air
+contrarie.
+
+- Vous feriez mieux, mademoiselle, d'aller mettre la paix parmi vos
+poules... Tout votre monde s'assassine la-bas.
+
+Mais Desiree tenait a son histoire.
+
+- Il est monte sur elle, il l'a prise entre ses pattes... On riait.
+Il n'y a pourtant pas de quoi rire; c'est naturel. Il faut bien que
+les meres fassent des petits, n'est-ce pas?... Dis? Crois-tu qu'elle
+aura un petit?
+
+L'abbe Mouret eut un geste vague. Ses paupieres s'etaient baissees
+devant les regards clairs de la jeune fille.
+
+- Eh! courez donc! cria la Teuse. Ils se mangent.
+
+La querelle devenait si violente, dans la basse-cour, qu'elle
+partait avec un grand bruit de jupes, lorsque le pretre la rappela.
+
+- Et le lait, cherie, tu n'as pas fini le lait?
+
+Il lui tendait sa tasse, a laquelle il avait a peine touche.
+
+Elle revint, but le lait sans le moindre scrupule, malgre les yeux
+irrites de la Teuse. Puis, elle reprit son elan, courut a la basse-
+cour, ou on l'entendit mettre la paix. Elle devait s'etre assise au
+milieu de ses betes; elle chantonnait doucement, comme pour les
+bercer.
+
+
+
+
+
+III.
+
+- Maintenant ma soupe est trop chaude, gronda la Teuse, qui
+revenait de la cuisine avec une ecuelle, dans laquelle une cuiller
+de bois etait plantee debout.
+
+Elle se tint devant l'abbe Mouret, en commencant a manger sur le
+bout de la cuiller, avec precaution. Elle esperait l'egayer, le
+tirer du silence accable ou elle le voyait. Depuis qu'il etait
+revenu du Paradou, il se disait gueri, il ne se plaignait jamais;
+souvent meme, il souriait d'une si tendre facon, que la maladie,
+selon les gens des Artaud, semblait avoir redouble sa saintete.
+Mais, par moments, des crises de silence le prenaient; il semblait
+rouler dans une torture qu'il mettait toutes ses forces a ne point
+avouer; et c'etait une agonie muette qui le brisait, qui le rendait,
+pendant des heures, stupide, en proie a quelque abominable lutte
+interieure, dont la violence ne se devinait qu'a la sueur d'angoisse
+de sa face. La Teuse alors ne le quittait plus, l'etourdissant d'un
+flot de paroles, jusqu'a ce qu'il eut repris peu a peu son air doux,
+comme vainqueur de la revolte de son sang. Ce matin-la, la vieille
+servante pressentait une attaque plus rude encore que les autres.
+Elle se mit a parler abondamment, tout en continuant a se mefier de
+la cuiller qui lui brulait la langue.
+
+- Vraiment, il faut vivre au fond d'un pays de loups pour voir des
+choses pareilles. Est-ce que, dans les villages honnetes, on se
+marie jamais aux chandelles? Ca montre assez que tous ces Artaud
+sont des pas-grand-chose... Moi, en Normandie, j'ai vu des noces qui
+mettaient les gens en l'air, a deux lieues a la ronde. On mangeait
+pendant trois jours. Le cure en etait; le maire aussi; meme, a la
+noce d'une de mes cousines, les pompiers sont venus. Et l'on
+s'amusait donc!... Mais faire lever un pretre avant le soleil pour
+s'epouser a une heure ou les poules elles-memes sont encore
+couchees, il n'y a pas de bon sens! A votre place, monsieur le cure,
+j'aurais refuse... Pardi! vous n'avez pas assez dormi, vous avez
+peut-etre pris froid dans l'eglise. C'est ca qui vous a tout
+retourne. Ajoutez qu'on aimerait mieux marier des betes que cette
+Rosalie et son gueux, avec leur mioche qui a pisse sur une chaise...
+Vous avez tort de ne pas me dire ou vous vous sentez mal. Je vous
+ferais quelque chose de chaud... Hein? monsieur le cure, repondez-
+moi?
+
+Il repondit faiblement qu'il etait bien, qu'il n'avait besoin que
+d'un peu d'air. Il venait de s'adosser a un des muriers, la
+respiration courte, s'abandonnant.
+
+- Bien, bien! n'en faites qu'a votre tete, reprit la Teuse. Mariez
+les gens, lorsque vous n'en avez pas la force, et lorsque cela doit
+vous rendre malade. Je m'en doutais, je l'avais dit hier... C'est
+comme, si vous m'ecoutiez, vous ne resteriez pas la, puisque l'odeur
+de la basse-cour vous incommode. Ca pue joliment, dans ce moment-ci.
+Je ne sais pas ce que mademoiselle Desiree peut encore remuer. Elle
+chante, elle; elle s'en moque, ca lui donne des couleurs... Ah! je
+voulais vous dire. Vous savez que j'ai tout fait pour l'empecher de
+rester la, quand le taureau a pris la vache. Mais elle vous
+ressemble, elle est d'un entetement! Heureusement que, pour elle, ca
+ne tire pas a consequence. C'est sa joie, les betes avec les
+petits... Voyons, monsieur le cure, soyez raisonnable. Laissez-moi
+vous conduire dans votre chambre. Vous vous coucherez, vous vous
+reposerez un peu... Non, vous ne voulez pas? Eh bien! c'est tant
+pis, si vous souffrez! On ne garde pas ainsi son mal sur la
+conscience, jusqu'a en etouffer.
+
+Et, de colere, elle avala une grande cuilleree de soupe, au risque
+de s'emporter la gorge. Elle tapait le manche de bois contre son
+ecuelle, grognant, se parlant a elle-meme.
+
+- On n'a jamais vu un homme comme ca. Il creverait plutot que de
+lacher un mot... Ah! il peut bien se taire. J'en sais assez long. Ce
+n'est pas malin de deviner le reste... Oui, oui, qu'il se taise. Ca
+vaut mieux.
+
+La Teuse etait jalouse. Le docteur Pascal lui avait livre un
+veritable combat, pour lui enlever son malade, lorsqu'il avait juge
+le jeune pretre perdu, s'il le laissait au presbytere. Il dut lui
+expliquer que la cloche redoublait sa fievre, que les images de
+saintete, dont sa chambre etait pleine, hantaient son cerveau
+d'hallucinations, qu'il lui fallait, enfin, un oubli complet, un
+milieu autre, ou il put renaitre, dans la paix d'une existence
+nouvelle. Et elle hochait la tete, elle disait que nulle part "le
+cher enfant" ne trouverait une garde-malade meilleure qu'elle.
+Pourtant, elle avait fini par consentir; elle s'etait meme resignee
+a le voir aller au Paradou, tout en protestant contre ce choix du
+docteur, qui la confondait. Mais elle gardait contre le Paradou une
+haine solide. Elle se trouvait surtout blessee du silence de l'abbe
+Mouret sur le temps qu'il y avait vecu. Souvent, elle s'etait
+vainement ingeniee a le faire causer. Ce matin-la, exasperee de le
+voir tout pale, s'entetant a souffrir sans une plainte, elle finit
+par agiter sa cuiller comme un baton, elle cria:$
+
+- Il faut retourner la-bas, monsieur le cure, si vous y etiez si
+bien... Il y a la-bas une personne qui vous soignera sans doute
+mieux que moi.
+
+C'etait la premiere fois qu'elle hasardait une allusion directe. Le
+coup fut si cruel, que le pretre laissa echapper un leger cri, en
+levant sa face douloureuse. La bonne ame de la Teuse eut regret.
+
+- Aussi, murmura-t-elle, c'est la faute de votre oncle Pascal.
+Allez, je lui en ai dit assez. Mais ces savants, ca tient a leurs
+idees. Il y en a qui vous font mourir, pour vous regarder dans le
+corps apres... Moi, ca m'avait mise dans une telle colere, que je
+n'ai voulu en parler a personne. Oui, monsieur, c'est grace a moi,
+si personne n'a su ou vous etiez, tant je trouvais ca abominable.
+Quand l'abbe Guyot, de Saint-Eutrope, qui vous a remplace pendant
+votre absence, venait dire la messe ici, le dimanche, je lui
+racontais des histoires, je lui jurais que vous etiez en Suisse. Je
+ne sais seulement pas ou ca est, la Suisse... Certes, je ne veux
+point vous faire de la peine, mais c'est surement la-bas que vous
+avez pris votre mal. Vous voila drolement gueri. On aurait bien
+mieux fait de vous laisser avec moi qui ne me serais pas avisee de
+vous tourner la tete.
+
+L'abbe Mouret, le front de nouveau penche, ne l'interrompait pas.
+Elle s'etait assise par terre, a quelques pas de lui, pour tacher de
+rencontrer ses yeux. Elle reprit maternellement, ravie de la
+complaisance qu'il semblait mettre a l'ecouter.
+
+- Vous n'avez jamais voulu connaitre l'histoire de l'abbe Caffin.
+Des que je parle, vous me faites taire... Eh bien! l'abbe Caffin,
+dans notre pays, a Canteleu, avait eu des ennuis. C'etait pourtant
+un bien saint homme, et qui possedait un caractere d'or. Mais,
+voyez-vous, il etait tres douillet, il aimait les choses delicates.
+Si bien qu'une demoiselle rodait autour de lui, la fille d'un
+meunier, que ses parents avaient mise en pension. Bref, il arriva ce
+qui devait arriver, vous me comprenez, n'est-ce pas? Alors, quand on
+a su la chose, tout le pays s'est fache contre l'abbe. On le
+cherchait pour le tuer a coups de pierres. Il s'est sauve a Rouen,
+il est alle pleurer chez l'archeveque. Et on l'a envoye ici. Le
+pauvre homme etait bien assez puni de vivre dans ce trou... Plus
+tard, j'ai eu des nouvelles de la fille. Elle a epouse un marchand
+de boeufs. Elle est tres heureuse.
+
+La Teuse, enchantee d'avoir place son histoire, vit un encouragement
+dans l'immobilite du pretre. Elle se rapprocha, elle continua:
+
+- Ce bon monsieur Caffin! Il n'etait pas fier avec moi, il me
+parlait souvent de son peche. Ca ne l'empeche pas d'etre dans le
+ciel, je vous en reponds! Il peut dormir tranquille, la, a cote,
+sous l'herbe, car il n'a jamais fait de tort a personne... Moi, je
+ne comprends pas qu'on en veuille tant a un pretre, quand il se
+derange. C'est si naturel! Ce n'est pas beau, sans doute, c'est une
+salete qui doit mettre Dieu en colere. Mais il vaut encore mieux
+faire ca que d'aller voler. On se confesse donc, et on est
+quitte!... N'est-ce pas, monsieur le cure, lorsqu'on a un vrai
+repentir, on fait son salut tout de meme?
+
+L'abbe Mouret s'etait lentement redresse. Par un effort supreme, il
+venait de dompter son angoisse. Pale encore, il dit d'une voix
+ferme:
+
+- Il ne faut jamais pecher, jamais, jamais!
+
+- Ah! tenez, s'ecria la vieille servante, vous etes trop fier,
+monsieur! Ce n'est pas beau non plus, l'orgueil!... A votre place,
+moi, je ne me raidirais pas comme cela. On cause de son mal, on ne
+se coupe pas le coeur en quatre tout d'un coup, on s'habitue a la
+separation, enfin! Ca se passe petit a petit... Au lieu que vous,
+voila que vous evitez meme de prononcer le nom des gens. Vous
+defendez qu'on parle d'eux, ils sont comme s'ils etaient morts.
+Depuis votre retour, je n'ai pas ose vous donner la moindre
+nouvelle. Eh bien! je causerai maintenant, je dirai ce que je
+saurai, parce que je vois bien que c'est tout ce silence qui vous
+tourne sur le coeur.
+
+Il la regardait severement, levant un doigt pour la faire taire.
+
+- Oui, oui, continua-t-elle, j'ai des nouvelles de la-bas, tres
+souvent meme, et je vous les donnerai... D'abord, la personne n'est
+pas plus heureuse que vous.
+
+- Taisez-vous! dit l'abbe Mouret, qui trouva la force de se mettre
+debout pour s'eloigner.
+
+La Teuse se leva aussi, lui barrant le passage de sa masse enorme.
+Elle se fachait, elle criait:
+
+- La, vous voila deja parti!... Mais vous m'ecouterez. Vous savez
+que je n'aime guere les gens de la-bas, n'est-ce pas? Si je vous
+parle d'eux, c'est pour votre bien... On pretend que je suis
+jalouse. Eh bien, je reve de vous mener un jour la-bas. Vous seriez
+avec moi, vous ne craindriez pas de mal faire... Voulez-vous?
+
+Il l'ecarta du geste, la face calmee, en disant:
+
+- Je ne veux rien, je ne sais rien... Nous avons une grand-messe
+demain. Il faudra preparer l'autel.
+
+Puis, s'etant mis a marcher, il ajouta avec un sourire:
+
+- Ne vous inquietez pas, ma bonne Teuse. Je suis plus fort que vous
+ne croyez. Je me guerirai tout seul.
+
+Et il s'eloigna, l'air solide, la tete droite, ayant vaincu. Sa
+soutane, le long des bordures de thym, avait un frolement tres doux.
+La Teuse, qui etait restee plantee a la meme place, ramassa son
+ecuelle et sa cuiller de bois, en bougonnant. Elle machait entre ses
+dents des paroles qu'elle accompagnait de grands haussements
+d'epaules.
+
+- Ca fait le brave, ca se croit bati autrement que les autres
+hommes, parce que c'est cure... La verite est que celui-la est
+joliment dur. J'en ai connu qu'on n'avait pas besoin de chatouiller
+si longtemps. Et il est capable de s'ecraser le coeur, comme on
+ecrase une puce. C'est son bon Dieu qui lui donne cette force.
+
+Elle rentrait a la cuisine, lorsqu'elle apercut l'abbe Mouret
+debout, devant la porte a claire-voie de la basse-cour. Desiree
+l'avait arrete pour lui faire peser un chapon qu'elle engraissait
+depuis quelques semaines. Il disait complaisamment qu'il etait tres
+lourd, ce qui donnait un rire d'aise a la grande enfant.
+
+- Les chapons, eux aussi, s'ecrasent le coeur comme une puce,
+begaya la Teuse, tout a fait furieuse. Ils ont des raisons pour
+cela. Alors, il n'y a pas de gloire a bien vivre.
+
+
+
+
+
+IV.
+
+L'abbe Mouret passait les journees au presbytere. Il evitait les
+longues promenades qu'il faisait avant sa maladie. Les terres
+brulees des Artaud, les ardeurs de cette vallee ou ne poussaient que
+des vignes tordues, l'inquietaient. A deux reprises, il avait essaye
+de sortir, le matin, pour lire son breviaire, le long des routes;
+mais il n'avait pas depasse le village, il etait rentre, trouble par
+les odeurs, le plein soleil, la largeur de l'horizon. Le soir
+seulement, dans la fraicheur de la nuit tombante, il hasardait
+quelques pas devant l'eglise, sur l'esplanade qui s'etendait
+jusqu'au cimetiere. L'apres-midi, pour s'occuper, pris d'un besoin
+d'activite qu'il ne savait comment satisfaire, il s'etait donne la
+tache de coller des vitres de papier aux carreaux casses de la nef.
+Cela, pendant huit jours, l'avait tenu sur une echelle, tres
+attentif a poser les vitres proprement, decoupant le papier avec des
+delicatesses de broderie, etalant la colle de facon a ce qu'il n'y
+eut pas de bavure. La Teuse veillait au pied de l'echelle. Desiree
+criait qu'il fallait ne pas boucher tous les carreaux, afin que les
+moineaux pussent entrer; et, pour ne pas la faire pleurer, le pretre
+en oubliait deux ou trois, a chaque fenetre. Puis, cette reparation
+finie, l'ambition lui avait pousse d'embellir l'eglise, sans appeler
+ni macon, ni menuisier, ni peintre. Il ferait tout lui-meme. Ces
+travaux manuels, disait-il, l'amusaient, lui rendaient des forces.
+L'oncle Pascal, chaque fois qu'il passait a la cure, l'encourageait,
+en assurant que cette fatigue-la valait mieux que toutes les drogues
+du monde. Des lors, l'abbe Mouret boucha les trous des murs avec des
+poignees de platre, recloua les autels a grands coups de marteau,
+broya des couleurs pour donner une couche a la chaire et au
+confessionnal. Ce fut un evenement dans le pays. On en causait a
+deux lieues. Des paysans venaient, les mains derriere le dos, voir
+travailler monsieur le cure. Lui, un tablier bleu serre a la taille,
+les poignets meurtris, s'absorbait dans cette rude besogne, avait un
+pretexte pour ne plus sortir. Il vivait ses journees au milieu des
+platras, plus tranquille, presque souriant, oubliant le dehors, les
+arbres, le soleil, les vents tiedes, qui le troublaient.
+
+- Monsieur le cure est bien libre, du moment que ca ne coute rien a
+la commune, disait le pere Bambousse avec un ricanement, en entrant
+chaque soir pour constater ou en etaient les travaux.
+
+L'abbe Mouret depensa la ses economies du seminaire. C'etaient,
+d'ailleurs, des embellissements dont la naivete maladroite eut fait
+sourire. La maconnerie le rebuta vite. Il se contenta de recrepir le
+tour de l'eglise, a hauteur d'homme. La Teuse gachait le platre.
+Quand elle parla de reparer aussi le presbytere, qu'elle craignait
+toujours, disait-elle, de voir tomber sur leurs tetes, il lui
+expliqua qu'il ne saurait pas, qu'il faudrait un ouvrier; ce qui
+amena une querelle terrible entre eux. Elle criait qu'il n'etait pas
+raisonnable de faire si belle une eglise ou personne ne couchait,
+lorsqu'il y avait a cote des chambres dans lesquelles on les
+trouverait surement morts, un de ces matins, ecrases par les
+plafonds.
+
+- Moi, d'abord, grondait-elle, je finirai par venir faire mon lit
+ici, derriere l'autel. J'ai trop peur, la nuit.
+
+Le platre manquant, elle ne parla plus du presbytere. Puis, la vue
+des peintures qu'executait monsieur le cure la ravissait. Ce fut le
+grand charme de toute cette besogne. L'abbe, qui avait remis des
+bouts de planche partout, se plaisait a etaler sur les boiseries une
+belle couleur jaune, avec un gros pinceau. Il y avait, dans le
+pinceau, un va-et-vient tres doux, dont le bercement l'endormait un
+peu, le laissait sans pensee pendant des heures, a suivre les
+trainees grasses de la peinture. Lorsque tout fut jaune, le
+confessionnal, la chaire, l'estrade, jusqu'a la caisse de l'horloge,
+il se risqua a faire des raccords de faux marbre pour rafraichir le
+maitre-autel. Et, s'enhardissant, il le repeignit tout entier. Le
+maitre-autel, blanc, jaune et bleu, etait superbe. Des gens qui
+n'avaient pas assiste a une messe depuis cinquante ans vinrent en
+procession pour le voir.
+
+Les peintures, maintenant, etaient seches. L'abbe Mouret n'avait
+plus qu'a encadrer les panneaux d'un filet brun. Aussi, des l'apres-
+midi, se mit-il a l'oeuvre, voulant que tout fut termine le soir
+meme, le lendemain etant un jour de grand-messe, ainsi qu'il l'avait
+rappele a la Teuse. Celle-ci attendait pour faire la toilette de
+l'autel; elle avait deja pose sur la credence les chandeliers et la
+croix d'argent, les vases de porcelaine plantes de roses
+artificielles, la nappe garnie de dentelle des grandes fetes. Mais
+les filets furent si delicats a faire proprement, qu'il s'attarda
+jusqu'a la nuit. Le jour tombait, au moment ou il achevait le
+dernier panneau.
+
+- Ce sera trop beau, dit une voix rude, sortie de la poussiere
+grise du crepuscule, dont l'eglise s'emplissait.
+
+La Teuse, qui s'etait agenouillee pour mieux suivre le pinceau le
+long de la regle, eut un tressaillement de peur.
+
+- Ah! c'est Frere Archangias, dit-elle en tournant la tete; vous
+etes donc entre par la sacristie?... Mon sang n'a fait qu'un tour.
+J'ai cru que la voix venait de dessous les dalles.
+
+L'abbe Mouret s'etait remis au travail, apres avoir salue le Frere
+d'un leger signe de tete. Celui-ci se tint debout, silencieux, ses
+grosses mains nouees devant sa soutane. Puis, apres avoir hausse les
+epaules, en voyant le soin que mettait le pretre a ce que les filets
+fussent bien droits, il repeta:
+
+- Ce sera trop beau.
+
+La Teuse, en extase, tressaillit une seconde fois.
+
+- Bon, cria-t-elle, j'avais oublie que vous etiez la, vous! Vous
+pourriez bien tousser, avant de parler. Vous avez une voix qui part
+brusquement, comme celle d'un mort.
+
+Elle s'etait relevee, elle se reculait pour admirer.
+
+- Pourquoi, trop beau? reprit-elle. Il n'y a rien de trop beau,
+quand il s'agit du bon Dieu... Si monsieur le cure avait eu de l'or,
+il y aurait mis de l'or, allez!
+
+Le pretre ayant fini, elle se hata de changer la nappe, en ayant
+bien soin de ne pas effacer les filets. Puis, elle disposa
+symetriquement la croix, les chandeliers et les vases. L'abbe Mouret
+etait alle s'adosser a cote de Frere Archangias, contre la barriere
+de bois qui separait le choeur de la nef. Ils n'echangerent pas une
+parole. Ils regardaient la croix d'argent qui, dans l'ombre
+croissante, gardait des gouttes de lumiere, sur les pieds, le long
+du flanc gauche et a la tempe droite du crucifie. Quand la Teuse eut
+fini, elle s'avanca triomphante:
+
+- Hein! dit-elle, c'est gentil. Vous verrez le monde, demain, a la
+messe! Ces paiens ne viennent chez Dieu que lorsqu'ils le croient
+riche... Maintenant, monsieur le cure, il faudra en faire autant a
+l'autel de la Vierge.
+
+- De l'argent perdu, gronda Frere Archangias.
+
+Mais la Teuse se facha. Et, comme l'abbe Mouret continuait a se
+taire, elle les emmena tous deux devant l'autel de la Vierge, les
+poussant, les tirant par leur soutane.
+
+- Mais regardez donc! Ca jure trop, maintenant que le maitre-autel
+est propre. On ne sait plus meme s'il y a eu des peintures. J'ai
+beau essuyer, le matin, le bois garde toute la poussiere. C'est
+noir, c'est laid... Vous ne savez pas ce qu'on dira, monsieur le
+cure? On dira que vous n'aimez pas la sainte Vierge, voila tout.
+
+- Et apres? demanda Frere Archangias.
+
+La Teuse resta toute suffoquee.
+
+- Apres, murmura-t-elle, ca serait un peche, pardi!... L'autel est
+comme une de ces tombes qu'on abandonne dans les cimetieres. Sans
+moi, les araignees y feraient leurs toiles, la mousse y pousserait.
+De temps en temps, quand je peux mettre un bouquet de cote, je le
+donne a la Vierge... Toutes les fleurs de notre jardin etaient pour
+elle, autrefois.
+
+Elle etait montee devant l'autel, elle avait pris deux bouquets
+seches, oublies sur les gradins.
+
+- Vous voyez bien que c'est comme dans les cimetieres, ajouta-t-
+elle, en les jetant aux pieds de l'abbe Mouret.
+
+Celui-ci les ramassa, sans repondre. La nuit etait completement
+venue. Frere Archangias s'embarrassa au milieu des chaises, manqua
+tomber. Il jurait, il machait des phrases sourdes, ou revenaient les
+noms de Jesus et de Marie. Quand la Teuse, qui etait allee chercher
+une lampe, rentra dans l'eglise, elle demanda simplement au pretre:
+
+- Alors, je puis mettre les pots et les pinceaux au grenier?
+
+- Oui, repondit-il, c'est fini. Nous verrons plus tard pour le
+reste.
+
+Elle marcha devant eux, emportant tout, se taisant, de peur d'en
+trop dire. Et, comme l'abbe Mouret avait garde les deux bouquets
+seches a la main, Frere Archangias lui cria, en passant devant la
+basse-cour:
+
+- Jetez donc ca!
+
+L'abbe fit encore quelques pas, la tete penchee; puis, il jeta les
+fleurs dans le trou au fumier, par-dessus la claire-voie.
+
+
+
+
+
+V.
+
+Le Frere, qui avait mange, resta la, a califourchon sur une chaise
+retournee, pendant le diner du pretre. Depuis que ce dernier etait
+de retour aux Artaud, il venait ainsi presque tous les soirs
+s'installer au presbytere. Jamais il ne s'y etait impose plus
+rudement. Ses gros souliers ecrasaient le carreau, sa voix tonnait,
+ses poings s'abattaient sur les meubles, tandis qu'il racontait les
+fessees donnees le matin aux petites filles, ou qu'il resumait sa
+morale en formules dures comme des coups de baton. Puis, s'ennuyant,
+il avait imagine de jouer aux cartes avec la Teuse. Ils jouaient a
+la bataille, interminablement, la Teuse n'ayant jamais pu apprendre
+un autre jeu. L'abbe Mouret, qui souriait aux premieres cartes
+abattues rageusement sur la table, tombait peu a peu dans une
+reverie profonde; et, pendant des heures, il s'oubliait, il
+s'echappait, sous les coups d'oeil defiants de Frere Archangias.
+
+Ce soir-la, la Teuse etait d'une telle humeur, qu'elle parla d'aller
+se coucher, des que la nappe fut otee. Mais le Frere voulait jouer.
+Il lui donna des tapes sur les epaules, finit par l'asseoir, et si
+violemment, que la chaise craqua. Il battait deja les cartes.
+Desiree, qui le detestait, avait disparu avec son dessert, qu'elle
+montait presque tous les soir manger dans son lit.
+
+- Je veux les rouges, dit la Teuse.
+
+Et la lutte s'engagea. La Teuse enleva d'abord quelques belles
+cartes au Frere. Puis, deux as tomberent en meme temps sur la table.
+
+- Bataille! cria-t-elle avec une emotion extraordinaire.
+
+Elle jeta un neuf, ce qui la consterna; mais le Frere n'ayant jete
+qu'un sept, elle ramassa les cartes, triomphante. Au bout d'une
+demi-heure, elle n'avait plus de nouveau que deux as, les chances se
+trouvaient retablies. Et, vers le troisieme quart d'heure, c'etait
+elle qui perdait un as. Le va-et-vient des valets, des dames et des
+rois, avait toute la furie d'un massacre.
+
+- Hein! elle est fameuse, cette partie! dit Frere Archangias, en se
+tournant vers l'abbe Mouret.
+
+Mais il le vit si perdu, si loin, ayant aux levres un sourire si
+inconscient, qu'il haussa brutalement la voix.
+
+- Eh bien! monsieur le cure, vous ne nous regardez donc pas? Ce
+n'est guere poli... Nous ne jouons que pour vous. Nous cherchons a
+vous egayer... Allons, regardez le jeu. Ca vous vaudra mieux que de
+revasser. Ou etiez-vous encore?
+
+Le pretre avait eu un tressaillement. Il ne repondit pas, il
+s'efforca de suivre le jeu, les paupieres battantes. La partie
+continuait avec acharnement. La Teuse regagna son as, puis le
+reperdit. Certains soirs, ils se disputaient ainsi les as pendant
+quatre heures; et souvent meme ils allaient se coucher, furibonds,
+n'ayant pu se battre.
+
+- Mais j'y songe! cria tout d'un coup la Teuse, qui avait une
+grosse peur de perdre, monsieur le cure devait sortir ce soir. Il a
+promis au grand Fortune et a la Rosalie d'aller benir leur chambre,
+comme il est d'usage... Vite, monsieur le cure! Le Frere vous
+accompagnera.
+
+L'abbe Mouret etait deja debout, cherchant son chapeau. Mais Frere
+Archangias, sans lacher ses cartes, se fachait.
+
+- Laissez donc! Est-ce que ca a besoin d'etre beni, ce trou a
+cochons! Pour ce qu'ils vont y faire de propre, dans leur
+chambre!... Encore un usage que vous devriez abolir. Un pretre n'a
+pas a mettre son nez dans les draps des nouveaux maries... Restez.
+Finissons la partie. Ca vaudra mieux.
+
+- Non, dit le pretre, j'ai promis. Ces braves gens pourraient se
+blesser... Restez, vous. Finissez la partie, en m'attendant.
+
+La Teuse, tres inquiete, regardait Frere Archangias.
+
+- Eh bien! oui, je reste, cria celui-ci. C'est trop bete!
+
+Mais l'abbe Mouret n'avait pas ouvert la porte, qu'il se levait pour
+le suivre, jetant violemment ses cartes. Il revint, il dit a la
+Teuse:
+
+- J'allais gagner... Laissez les paquets tels qu'ils sont. Nous
+continuerons la partie demain.
+
+- Ah bien, tout est brouille, maintenant, repondit la vieille
+servante qui s'etait empressee de meler les cartes. Si vous croyez
+que je vais le mettre sous verre, votre paquet! Et puis je pouvais
+gagner, j'avais encore un as.
+
+Frere Archangias, en quelques enjambees, rejoignit l'abbe Mouret qui
+descendait l'etroit sentier conduisant aux Artaud. Il s'etait donne
+la tache de veiller sur lui. Il l'entourait d'un espionnage de
+toutes les heures, l'accompagnant partout, le faisant suivre par un
+gamin de son ecole, lorsqu'il ne pouvait s'acquitter lui-meme de ce
+soin. Il disait, avec son rire terrible, qu'il etait "le gendarme de
+Dieu". Et, a la verite, le pretre semblait un coupable emprisonne
+dans l'ombre noire de la soutane du Frere, un coupable dont on se
+mefie, que l'on juge assez faible pour retourner a sa faute, si on
+le perdait des yeux une minute. C'etait une aprete de vieille fille
+jalouse, un souci minutieux de geolier qui pousse son devoir jusqu'a
+cacher les coins de ciel entrevus par les lucarnes. Frere Archangias
+se tenait toujours la, a boucher le soleil, a empecher une odeur
+d'entrer, a murer si completement le cachot, que rien du dehors n'y
+venait plus. Il guettait les moindres faiblesses de l'abbe,
+reconnaissait, a la clarte de son regard, les pensees tendres, les
+ecrasait d'une parole, sans pitie, comme des betes mauvaises. Les
+silences, les sourires, les paleurs du front, les frissons des
+membres, tout lui appartenait. D'ailleurs, il evitait de parler
+nettement de la faute. Sa presence seule etait un reproche. La facon
+dont il prononcait certaines phrases leur donnait le cinglement d'un
+coup de fouet. Il mettait dans un geste toute l'ordure qu'il
+crachait sur le peche. Comme ces maris trompes qui plient leurs
+femmes sous des allusions sanglantes, dont ils goutent seuls la
+cruaute, il ne reparlait pas de la scene du Paradou, il se
+contentait de l'evoquer d'un mot, pour aneantir, aux heures de
+crise, cette chair rebelle. Lui aussi avait ete trompe par ce
+pretre, tout souille de son adultere divin, ayant trahi ses
+serments, rapportant sur lui des caresses defendues, dont la senteur
+lointaine suffisait a exasperer sa continence de bouc qui ne s'etait
+jamais satisfait.
+
+Il etait pres de dix heures. Le village dormait; mais, a l'autre
+bout, du cote du moulin, un tapage montait d'une des masures,
+vivement eclairee. Le pere Bambousse avait abandonne a sa fille et a
+son gendre un coin de la maison, se reservant pour lui les plus
+belles pieces. On buvait la un dernier coup, en attendant le cure.
+
+- Ils sont souls, gronda Frere Archangias. Les entendez-vous se
+vautrer?
+
+L'abbe Mouret ne repondit pas. La nuit etait superbe, toute bleue
+d'un clair de lune qui changeait au loin la vallee en un lac
+dormant. Et il ralentissait sa marche, comme baigne d'un bien-etre
+par ces clartes douces; il s'arretait meme devant certaines nappes
+de lumiere, avec le frisson delicieux que donne l'approche d'une eau
+fraiche. Le Frere continuait ses grandes enjambees, le gourmandant,
+l'appelant.
+
+- Venez donc... Ce n'est pas sain, de courir la campagne a cette
+heure. Vous seriez mieux dans votre lit.
+
+Mais, brusquement, a l'entree du village, il se planta au milieu de
+la route. Il regardait vers les hauteurs, ou les lignes blanches des
+ornieres se perdaient dans les taches noires des petits bois de
+pins. Il avait un grognement de chien qui flaire un danger.
+
+- Qui descend de la-haut, si tard? murmura-t-il.
+
+Le pretre, n'entendant rien, ne voyant rien, voulut a son tour lui
+faire presser le pas.
+
+- Laissez donc, le voici, reprit vivement Frere Archangias. Il
+vient de tourner le coude. Tenez, la lune l'eclaire. Vous le voyez
+bien, a present... C'est un grand, avec un baton.
+
+Puis, au bout d'un silence, il reprit, la voix rauque, etouffee par
+la fureur:
+
+- C'est lui, c'est ce gueux!... Je le sentais.
+
+Alors, le nouveau venu etant au bas de la cote, l'abbe Mouret
+reconnut Jeanbernat. Malgre ses quatre-vingts ans, le vieux tapait
+si dur des talons, que ses gros souliers ferres tiraient des
+etincelles des silex de la route. Il marchait droit comme un chene,
+sans meme se servir de son baton, qu'il portait sur son epaule, en
+maniere de fusil.
+
+- Ah! le damne! begaya le Frere cloue sur place, en arret. Le
+diable lui jette toute la braise de l'enfer sous les pieds.
+
+Le pretre, tres trouble, desesperant de faire lacher prise a son
+compagnon, tourna le dos pour continuer sa route, esperant encore
+eviter Jeanbernat, en se hatant de gagner la maison des Bambousse.
+Mais il n'avait pas fait cinq pas, que la voix railleuse du vieux
+s'eleva, presque derriere son dos.
+
+- Eh! cure, attendez-moi. Je vous fais donc peur?
+
+Et l'abbe Mouret s'etant arrete, il s'approcha, il continua:
+
+- Dame! vos soutanes, ca n'est pas commode, ca empeche de courir.
+Puis, il a beau faire nuit, on vous reconnait de loin... Du haut de
+la cote, je me suis dit: "Tiens! c'est le petit cure qui est la-
+bas." Oh! j'ai encore de bons yeux... Alors, vous ne venez plus nous
+voir?
+
+- J'ai eu tant d'occupations, murmura le pretre, tres pale.
+
+- Bien, bien, tout le monde est libre. Ce que je vous en dis, c'est
+pour vous montrer que je ne vous garde pas rancune d'etre cure. Nous
+ne parlerions meme pas de votre bon Dieu, ca m'est egal... La petite
+croit que c'est moi qui vous empeche de revenir. Je lui ai repondu:
+"Le cure est une bete." Et ca, je le pense. Est-ce que je vous ai
+mange, pendant votre maladie? Je ne suis meme pas monte vous voir...
+Tout le monde est libre.
+
+Il parlait avec sa belle indifference, en affectant de ne pas
+s'apercevoir de la presence de Frere Archangias. Mais celui-ci ayant
+pousse un grognement plus menacant, il reprit:
+
+- Eh! cure, vous promenez donc votre cochon avec vous?
+
+- Attends, brigand! hurla le Frere, les poings fermes.
+
+Jeanbernat, le baton leve, feignit de le reconnaitre.
+
+- Bas les pattes! cria-t-il. Ah! c'est toi, calotin! J'aurais du te
+flairer a l'odeur de ton cuir... Nous avons un compte a regler
+ensemble. J'ai jure d'aller te couper les oreilles au milieu de ta
+classe. Ca amusera les gamins que tu empoisonnes.
+
+Le Frere, devant le baton, recula, la gorge pleine d'injures. Il
+balbutiait, il ne trouvait plus les mots.
+
+- Je t'enverrai les gendarmes, assassin! Tu as crache sur l'eglise,
+je t'ai vu! Tu donnes le mal de la mort au pauvre monde, rien qu'en
+passant devant les portes. A Saint-Eutrope, tu as fait avorter une
+fille en la forcant a macher une hostie consacree que tu avais
+volee. Au Beage, tu es alle deterrer des enfants que tu as emportes
+sur ton dos pour tes abominations... Tout le monde sait cela,
+miserable! Tu es le scandale du pays. Celui qui t'etranglerait
+gagnerait du coup le paradis.
+
+Le vieux ecoutait, ricanant, faisant le moulinet avec son baton.
+Entre deux injures de l'autre, il repetait a demi-voix.
+
+- Va, va, soulage-toi, serpent! Tout a l'heure, je te casserai les
+reins.
+
+L'abbe Mouret voulut intervenir. Mais Frere Archangias le repoussa,
+en criant:
+
+- Vous etes avec lui, vous! Est-ce qu'il ne vous a pas fait marcher
+sur la croix, dites le contraire!
+
+Et se tournant de nouveau vers Jeanbernat
+
+- Ah! Satan, tu as du bien rire, quand tu as tenu un pretre! Le
+ciel ecrase ceux qui t'ont aide a ce sacrilege!... Que faisais-tu,
+la nuit, pendant qu'il dormait? Tu venais avec ta salive, n'est-ce
+pas? lui mouiller la tonsure, afin que ses cheveux grandissent plus
+vite. Tu lui soufflais sur le menton et sur les joues, pour que la
+barbe y poussat d'un doigt en une nuit. Tu lui frottais tout le
+corps de tes malefices, tu lui soufflais dans la bouche la rage d'un
+chien, tu le mettais en rut... Et c'est ainsi que tu l'avais change
+en bete, Satan!
+
+- Il est stupide, dit Jeanbernat, en reposant son baton sur
+l'epaule. Il m'ennuie.
+
+Le Frere, enhardi, vint lui allonger ses deux poings sous le nez.
+
+- Et ta gueuse! cria-t-il. C'est toi qui l'a fourree toute nue dans
+le lit du pretre!
+
+Mais il poussa un hurlement, en faisant un bond en arriere. Le baton
+du vieux, lance a toute volee, venait de se casser sur son echine.
+Il recula encore, ramassa dans un tas de cailloux, au bord de la
+route, un silex gros comme les deux poings, qu'il lanca a la tete de
+Jeanbernat. Celui-ci avait le front fendu, s'il ne s'etait courbe.
+Il courut au tas de cailloux voisin, s'abrita, prit des pierres. Et,
+d'un tas a l'autre, un terrible combat s'engagea. Les silex
+grelaient. La lune, tres claire, decoupait nettement les ombres.
+
+- Oui, tu l'as fourree dans son lit, repetait le Frere affole! Et
+tu avais mis un Christ sous le matelas, pour que l'ordure tombat sur
+lui... Ha! ha! tu es etonne que je sache tout. Tu attends quelque
+monstre de cet accouplement-la. Tu fais chaque matin les treize
+signes de l'enfer sur le ventre de ta gueuse, pour qu'elle accouche
+de l'Antechrist. Tu veux l'Antechrist, bandit!... Tiens, que ce
+caillou t'eborgne!
+
+- Et que celui-ci te ferme le bec, calotin! reprit Jeanbernat,
+redevenu tres calme. Est-il bete, cet animal, avec ses histoires!...
+Va-t-il falloir que je te casse la tete pour continuer ma route?
+Est-ce ton catechisme qui t'a tourne sur la cervelle?
+
+- Le catechisme! Veux-tu connaitre le catechisme qu'on enseigne aux
+damnes de ton espece? Oui, je t'apprendrai a faire le signe de
+croix...Ceci est pour le Pere, et ceci pour le Fils, et ceci pour le
+Saint-Esprit...Ah! tu es encore debout. Attends, attends!... Ainsi
+soit-il!
+
+Il lui jeta une volee de petites pierres en facon de mitraille.
+Jeanbernat, atteint a l'epaule, lacha les cailloux qu'il tenait et
+s'avanca tranquillement, pendant que Frere Archangias prenait dans
+le tas deux nouvelles poignees, en begayant:
+
+- Je t'extermine. C'est Dieu qui le veut. Dieu est dans mon bras.
+
+- Te tairas-tu! dit le vieux en l'empoignant a la nuque.
+
+Alors, il y eut une courte lutte dans la poussiere de la route,
+bleuie par la lune. Le Frere, se voyant le plus faible, cherchait a
+mordre. Les membres seches de Jeanbernat etaient comme des paquets
+de cordes qui le liaient, si etroitement, qu'il en sentait les
+noeuds lui entrer dans la chair. Il se taisait, etouffant, revant
+quelque traitrise. Quand il l'eut mis sous lui, le vieux reprit en
+raillant:
+
+- J'ai envie de te casser un bras pour casser ton bon Dieu... Tu
+vois bien qu'il n'est pas le plus fort, ton bon Dieu. C'est moi qui
+t'extermine... Maintenant, je vais te couper les oreilles. Tu m'as
+trop ennuye.
+
+Et il tirait paisiblement un couteau de sa poche. L'abbe Mouret,
+qui, a plusieurs reprises, s'etait en vain jete entre les
+combattants, s'interposa si vivement, qu'il finit par consentir a
+remettre cette operation a plus tard.
+
+- Vous avez tort, cure, murmura-t-il. Ce gaillard a besoin d'une
+saignee. Enfin, puisque ca vous contrarie, j'attendrai. Je le
+rencontrerai bien encore dans un petit coin.
+
+Le Frere ayant pousse un grognement, il s'interrompit pour lui
+crier:
+
+- Ne bouge pas ou je te les coupe tout de suite.
+
+- Mais, dit le pretre, vous etes assis sur sa poitrine. Otez-vous
+de la pour qu'il puisse respirer.
+
+- Non, non, il recommencerait ses farces. Je le lacherai, lorsque
+je m'en irai... Je vous disais donc, cure, quand ce gredin s'est
+jete entre nous, que vous seriez le bienvenu la-bas. La petite est
+maitresse, vous savez. Je ne la contrarie pas plus que mes salades.
+Tout ca pousse... Il n'y a que des imbeciles comme ce calotin-la
+pour voir le mal... Ou as-tu vu le mal, coquin! C'est toi qui as
+invente le mal, brute!
+
+Il secouait le Frere de nouveau.
+
+- Laissez-le se relever, supplia l'abbe Mouret.
+
+- Tout a l'heure... La petite n'est pas a son aise depuis quelque
+temps. Je ne m'apercevais de rien. Mais elle me l'a dit. Alors je
+vais prevenir votre oncle Pascal, a Plassans. La nuit, on est
+tranquille, on ne rencontre personne... Oui, oui, la petite ne se
+porte pas bien.
+
+Le pretre ne trouva pas une parole. Il chancelait, la tete basse.
+
+- Elle etait si contente de vous soigner, continua le vieux. En
+fumant ma pipe, je l'entendais rire. Ca me suffisait. Les filles,
+c'est comme les aubepines: quand elles font des fleurs, elles font
+tout ce qu'elles peuvent... Enfin, vous viendrez, si le coeur vous
+en dit. Peut-etre que ca amuserait la petite. Bonsoir, cure.
+
+Il s'etait releve avec lenteur, serrant les poings du Frere, se
+mefiant d'un mauvais coup. Et il s'eloigna, sans tourner la tete, en
+reprenant son pas dur et allonge.
+
+Le Frere, en silence, rampa jusqu'au tas de cailloux. Il attendit
+que le vieux fut a quelque distance. Puis, a deux mains, il
+recommenca, furieusement. Mais les pierres roulaient dans la
+poussiere de la route. Jeanbernat, ne daignant plus se facher, s'en
+allait, droit comme un arbre, au fond de la nuit sereine.
+
+- Le maudit! Satan le pousse! balbutia le Frere Archangias, en
+faisant ronfler une derniere pierre. Un vieux qu'une chiquenaude
+devrait casser! Il est cuit au feu de l'enfer. J'ai senti ses
+griffes.
+
+Sa rage impuissante pietinait sur les cailloux epars. Brusquement,
+il se tourna contre l'abbe Mouret.
+
+- C'est votre faute! cria-t-il. Vous auriez du m'aider, et a nous
+deux nous l'aurions etrangle.
+
+A l'autre bout du village, le tapage avait grandi dans la maison de
+Bambousse. On entendait distinctement les culs de verres tapes en
+mesure sur la table. Le pretre s'etait remis a marcher, sans lever
+la tete, se dirigeant vers la grande clarte que jetait la fenetre,
+pareille a la flambee d'un feu de sarments. Le Frere le suivit,
+sombre, la soutane souillee de poussiere, une joue saignant de
+l'effleurement d'un caillou.
+
+Puis, de sa voix dure, apres un silence:
+
+- Irez-vous? demanda-t-il.
+
+Et, l'abbe Mouret ne repondant pas, il continua:
+
+- Prenez garde! vous retournez au peche... Il a suffi que cet homme
+passat, pour que toute votre chair eut un tressaillement. Je vous ai
+vu sous la lune, pale comme une fille... Prenez garde, entendez-
+vous! Cette fois Dieu ne pardonnerait pas. Vous tomberiez dans la
+pourriture derniere... Ah! miserable boue, c'est la salete qui vous
+emporte!
+
+Alors, le pretre leva enfin la face. Il pleurait a grosses larmes,
+silencieusement. Il dit avec une douceur navree:
+
+- Pourquoi me parlez-vous ainsi?... Vous etes toujours la, vous
+connaissez mes luttes de chaque heure. Ne doutez pas de moi,
+laissez-moi la force de me vaincre.
+
+Ces paroles si simples, baignees de larmes muettes, prenaient dans
+la nuit un tel caractere de douleur sublime, que Frere Archangias
+lui-meme, malgre sa rudesse, se sentit trouble. Il n'ajouta pas un
+mot, secouant sa soutane, essuyant sa joue saignante. Lorsqu'ils
+furent devant la maison des Bambousse, il refusa d'entrer. Il
+s'assit, a quelques pas, sur la caisse renversee d'une vieille
+charrette, ou il attendit avec une patience de dogue.
+
+- Voila monsieur le cure! crierent tous les Bambousse et tous les
+Brichet attables.
+
+Et l'on remplit de nouveau les verres. L'abbe Mouret dut en prendre
+un. Il n'y avait pas eu de noce. Seulement, le soir, apres le diner,
+on avait pose sur la table une dame-jeanne d'une cinquantaine de
+litres, qu'il s'agissait de vider, avant d'aller se mettre au lit.
+Ils etaient dix, et deja le pere Bambousse renversait d'une seule
+main la dame-jeanne, d'ou ne coulait plus qu'un mince filet rouge.
+La Rosalie, tres gaie, trempait le menton du petit dans son verre,
+tandis que le grand Fortune faisait des tours, soulevait des
+chaises, avec les dents. Tout le monde passa dans la chambre.
+L'usage voulait que le cure y but le vin qu'on lui avait verse.
+C'etait la ce qu'on appelait benir la chambre. Ca portait bonheur,
+ca empechait le menage de se battre. Du temps de M. Caffin, les
+choses se passaient joyeusement, le vieux pretre aimant a rire; il
+etait meme repute pour la facon dont il vidait le verre, sans
+laisser une goutte au fond; d'autant plus que les femmes, aux
+Artaud, pretendaient que chaque goutte laissee etait une annee
+d'amour en moins pour les epoux. Avec l'abbe Mouret, on plaisantait
+moins haut. Il but pourtant d'un trait, ce qui parut flatter
+beaucoup le pere Bambousse. La vieille Brichet regarda avec une moue
+le fond du verre, ou un peu de vin restait. Devant le lit, un oncle,
+qui etait garde champetre, risquait des gaudrioles tres raides, dont
+riait la Rosalie, que le grand Fortune avait deja poussee a plat
+ventre au bord des matelas, par maniere de caresse. Et quand tous
+eurent trouve un mot gaillard, on retourna dans la salle. Vincent et
+Catherine y etaient demeures seuls. Vincent, monte sur une chaise,
+penchant l'enorme dame-jeanne, entre ses bras, achevait de la vider
+dans la bouche ouverte de Catherine.
+
+- Merci, monsieur le cure, cria Bambousse en reconduisant le
+pretre. Eh bien! les voila maries, vous etes content. Ah! les gueux!
+si vous croyez qu'ils vont dire des Pater et des Ave, tout a
+l'heure... Bonne nuit, dormez bien, monsieur le cure.
+
+Frere Archangias avait lentement quitte le cul de la charrette, ou
+il s'etait assis.
+
+- Que le diable, murmura-t-il, jette des pelletees de charbons
+entre leurs peaux, et qu'ils en crevent!
+
+Il n'ouvrit plus les levres, il accompagna l'abbe Mouret jusqu'au
+presbytere. La, il attendit qu'il eut referme la porte, avant de se
+retirer; meme il se retourna, a deux reprises, pour s'assurer qu'il
+ne ressortait pas. Quand le pretre fut dans sa chambre, il se jeta
+tout habille sur son lit, les mains aux oreilles, la face contre
+l'oreiller, pour ne plus entendre, pour ne plus voir. Il s'aneantit,
+il s'endormit d'un sommeil de mort.
+
+
+
+
+
+VI.
+
+Le lendemain etait un dimanche. L'Exaltation de la Sainte-Croix
+tombant un jour de grand-messe, l'abbe Mouret avait voulu celebrer
+cette fete religieuse avec un eclat particulier. Il s'etait pris
+d'une devotion extraordinaire pour la Croix, il avait remplace dans
+sa chambre la statuette de l'Immaculee Conception par un grand
+crucifix de bois noir, devant lequel il passait de longues heures
+d'adoration. Exalter la Croix, la planter devant lui, au-dessus de
+toutes choses, dans une gloire, comme le but unique de sa vie, lui
+donnait la force de souffrir et de lutter. Il revait de s'y attacher
+a la place de Jesus, d'y etre couronne d'epines, d'y avoir les
+membres troues, le flanc ouvert. Quel lache etait-il donc pour oser
+se plaindre d'une blessure menteuse, lorsque son Dieu saignait la de
+tout son corps, avec le sourire de la Redemption aux levres? Et, si
+miserable qu'elle fut, il offrait sa blessure en holocauste, il
+finissait par glisser a l'extase, par croire que le sang lui
+ruisselait reellement du front, des membres, de la poitrine.
+C'etaient des heures de soulagement, toutes ses impuretes coulaient
+par ses plaies. Il se redressait avec des heroismes de martyr, il
+souhaitait des tortures effroyables pour les endurer sans un seul
+frisson de sa chair.
+
+Des le petit jour, il s'agenouilla devant le crucifix. Et la grace
+vint, abondante comme une rosee. Il ne fit pas d'effort, il n'eut
+qu'a plier les genoux, pour la recevoir sur le coeur, pour en etre
+trempe jusqu'aux os, d'une facon delicieusement douce. La veille, il
+avait agonise, sans qu'elle descendit. Elle restait longtemps sourde
+a ses lamentations de damne; elle le secourait souvent, lorsque,
+d'un geste d'enfant, il ne savait plus que joindre les mains. Ce
+fut, ce matin-la, une benediction, un repos absolu, une foi entiere.
+Il oublia ses angoisses des jours precedents. Il se donna tout a la
+joie triomphale de la Croix. Une armure lui montait aux epaules, si
+impenetrable, que le monde s'emoussait sur elle. Quand il descendit,
+il marchait dans un air de victoire et de serenite. La Teuse
+emerveillee alla chercher Desiree, pour qu'il l'embrassat. Toutes
+deux tapaient des mains, en criant qu'il n'avait pas eu si bonne
+mine depuis six mois.
+
+Dans l'eglise, pendant la grand-messe, le pretre acheva de retrouver
+Dieu. Il y avait longtemps qu'il ne s'etait approche de l'autel avec
+un tel attendrissement. Il dut se contenir, pour ne pas eclater en
+larmes, la bouche collee sur la nappe. C'etait une grand-messe
+solennelle. L'oncle de la Rosalie, le garde champetre, chantait au
+lutrin, d'une voix de basse dont le ronflement emplissait d'un chant
+d'orgue la voute ecrasee. Vincent, habille d'un surplis trop large,
+qui avait appartenu a l'abbe Caffin, balancait un vieil encensoir
+d'argent, prodigieusement amuse par le bruit des chainettes,
+encensant tres haut pour obtenir beaucoup de fumee, regardant
+derriere lui si ca ne faisait tousser personne. L'eglise etait
+presque pleine. On avait voulu voir les peintures de monsieur le
+cure. Des paysannes riaient, parce que ca sentait bon; tandis que
+les hommes, au fond, debout sous la tribune, hochaient la tete, a
+chaque note plus creuse du chantre. Par les fenetres, le grand
+soleil de dix heures, que tamisaient les vitres de papier, entrait,
+etalant sur les murs recrepis de grandes moires tres gaies, ou
+l'ombre des bonnets de femme mettait des vols de gros papillons. Et
+les bouquets artificiels, poses sur les gradins de l'autel, avaient
+eux-memes une joie humide de fleurs naturelles, fraichement
+cueillies. Lorsque le pretre se tourna, pour benir les assistants,
+il eprouva un attendrissement plus vif encore, a voir l'eglise si
+propre, si pleine, si trempee de musique, d'encens et de lumiere.
+
+Apres l'offertoire, un murmure courut parmi les paysannes. Vincent,
+qui avait leve curieusement la tete, faillit envoyer toute la braise
+de son encensoir sur la chasuble du pretre. Et comme celui-ci le
+regardait severement, il voulut s'excuser, il murmura:
+
+- C'est l'oncle de monsieur le cure qui vient d'entrer.
+
+Au fond de l'eglise, contre une des minces colonnettes de bois qui
+soutenaient la tribune, l'abbe Mouret apercut le docteur Pascal.
+Celui-ci n'avait pas sa bonne face souriante, legerement railleuse.
+Il s'etait decouvert, grave, fache, suivant la messe avec une
+visible impatience. Le spectacle du pretre a l'autel, son
+recueillement, ses gestes ralentis, la serenite parfaite de son
+visage, parurent peu a peu l'irriter davantage. Il ne put attendre
+la fin de la messe. Il sortit, alla tourner autour de son cabriolet
+et de son cheval, qu'il avait attache a un des volets du presbytere.
+
+- Eh bien! ce gaillard-la n'en finira donc plus, de se faire
+encenser? demanda-t-il a la Teuse, qui revenait de la sacristie.
+
+- C'est fini, repondit-elle. Entrez au salon... Monsieur le cure se
+deshabille. Il sait que vous etes la.
+
+- Pardi! a moins qu'il ne soit aveugle, murmura le docteur, en la
+suivant dans la piece froide, aux meubles durs, qu'elle appelait
+pompeusement le salon.
+
+Il se promena quelques minutes, de long en large. La piece, d'une
+tristesse grise, redoublait sa mauvaise humeur. Tout en marchant, il
+donnait du bout de sa canne de petits coups sur le crin mange des
+sieges, qui avaient le son cassant de la pierre. Puis, fatigue,
+il s'arreta devant la cheminee, ou un grand saint Joseph,
+abominablement peinturlure, tenait lieu de pendule.
+
+- Ah! ce n'est pas malheureux! dit-il, lorsqu'il entendit le bruit
+de la porte.
+
+Et s'avancant vers l'abbe:
+
+- Sais-tu que tu m'as fait avaler la moitie d'une messe? Il y a
+longtemps que ca ne m'etait arrive... Enfin, je tenais absolument a
+te voir aujourd'hui. Je voulais causer avec toi.
+
+Il n'acheva pas. Il regardait le pretre avec surprise. Il y eut un
+silence.
+
+- Tu te portes bien, toi? reprit-il enfin d'une voix changee.
+
+- Oui, je vais beaucoup mieux, dit l'abbe Mouret en souriant. Je ne
+vous attendais que jeudi. Ce n'est pas votre jour, le dimanche...
+Vous avez quelque chose a me communiquer?
+
+Mais l'oncle Pascal ne repondit pas sur-le-champ. Il continuait
+d'examiner l'abbe. Celui-ci etait encore tout trempe des tiedeurs de
+l'eglise; il apportait dans ses cheveux l'odeur de l'encens; il
+gardait au fond de ses yeux la joie de la Croix. L'oncle hocha la
+tete, en face de cette paix triomphante.
+
+- Je sors du Paradou, dit-il brusquement. Jeanbernat est venu me
+chercher cette nuit... J'ai vu Albine. Elle m'inquiete. Elle a
+besoin de beaucoup de menagements.
+
+Il etudiait toujours le pretre en parlant. Il ne vit pas meme ses
+paupieres battre.
+
+- Enfin, elle t'a soigne, ajouta-t-il plus rudement. Sans elle, mon
+garcon, tu serais peut-etre a cette heure dans un cabanon des
+Tulettes, avec la camisole de force aux epaules... Eh bien! j'ai
+promis que tu irais la voir. Je t'emmene avec moi. C'est un adieu.
+Elle veut partir.
+
+- Je ne puis que prier pour la personne dont vous parlez, dit
+l'abbe Mouret avec douceur.
+
+Et comme le docteur s'emportait, allongeant un grand coup de canne
+sur le canape:
+
+- Je suis pretre, je n'ai que des prieres, acheva-t-il simplement,
+d'une voix tres ferme.
+
+- Ah! tiens, tu as raison! cria l'oncle Pascal, se laissant tomber
+dans un fauteuil, les jambes cassees. C'est moi qui suis un vieux
+fou. Oui, j'ai pleure dans mon cabriolet en venant ici, tout seul,
+ainsi qu'un enfant... Voila ce que c'est que de vivre au milieu des
+bouquins. On fait de belles experiences; mais on se conduit en
+malhonnete homme... Est-ce que j'allais me douter que tout cela
+tournerait si mal?
+
+Il se leva, se remit a marcher, desespere.
+
+- Oui, oui, j'aurais du m'en douter. C'etait logique. Et avec toi
+ca devenait abominable. Tu n'es pas un homme comme les autres...
+Mais ecoute, je t'assure que tu etais perdu. L'air qu'elle a mis
+autour de toi pouvait seul te sauver de la folie. Enfin, tu
+m'entends, je n'ai pas besoin de te dire ou tu en etais. C'est une
+de mes plus belles cures. Et je n'en suis pas fier, va! car,
+maintenant, voila que la pauvre fille en meurt!
+
+L'abbe Mouret etait reste debout, tres calme, avec son rayonnement
+tranquille de martyr, que rien d'humain ne peut plus abattre.
+
+- Dieu lui fera misericorde, dit-il.
+
+- Dieu! Dieu! murmura le docteur sourdement, il ferait mieux de ne
+pas se jeter dans nos jambes. On arrangerait l'affaire.
+
+Puis, haussant la voix, il reprit:
+
+- J'avais tout calcule. C'est la le plus fort! Oh! l'imbecile!...
+Tu restais un mois en convalescence. L'ombre des arbres, le souffle
+frais de l'enfant, toute cette jeunesse te remettait sur pied. D'un
+autre cote, l'enfant perdait sa sauvagerie, tu l'humanisais, nous en
+faisions a nous deux une demoiselle que nous aurions mariee quelque
+part. C'etait parfait... Aussi pouvais-je m'imaginer que ce vieux
+philosophe de Jeanbernat ne quitterait pas ses salades d'un pouce!
+Il est vrai que moi non plus je n'ai pas bouge de mon laboratoire.
+J'avais des etudes en train... Et c'est ma faute! Je suis un
+malhonnete homme!
+
+Il etouffait, il voulait sortir. Il chercha partout son chapeau
+qu'il avait sur la tete.
+
+- Adieu, balbutia-t-il, je m'en vais... Alors, tu refuses de venir?
+Voyons, fais-le pour moi; tu vois combien je souffre. Je te jure
+qu'elle partira ensuite. C'est convenu... J'ai mon cabriolet. Dans
+une heure, tu seras de retour... Viens, je t'en prie.
+
+Le pretre eut un geste large, un de ces gestes que le docteur lui
+avait vu faire a l'autel.
+
+- Non, dit-il, je ne puis.
+
+En accompagnant son oncle, il ajouta:
+
+- Dites-lui qu'elle s'agenouille et qu'elle implore Dieu... Dieu
+l'entendra comme il m'a entendu; il la soulagera comme il m'a
+soulage. Il n'y a pas d'autre salut.
+
+Le docteur le regarda en face, haussa terriblement les epaules.
+
+- Adieu, repeta-t-il. Tu te portes bien. Tu n'as plus besoin de
+moi.
+
+Mais, comme il detachait son cheval, Desiree, qui venait d'entendre
+sa voix, arriva en courant. Elle adorait l'oncle. Quand elle etait
+plus jeune, il ecoutait son bavardage de gamine pendant des heures,
+sans se lasser. Maintenant encore, il la gatait, s'interessait a sa
+basse-cour, restait tres bien un apres-midi avec elle, au milieu des
+poules et des canards, a lui sourire de ses yeux aigus de savant. Il
+l'appelait "la grande bete", d'un ton d'admiration caressante. Il
+paraissait la mettre bien au-dessus des autres filles. Aussi se
+jeta-t-elle a son cou, d'un elan de tendresse. Elle cria:
+
+- Tu restes? Tu dejeunes?
+
+Mais il l'embrassa, refusant, se debarrassant de son etreinte d'un
+air bourru. Elle avait un rire clair; elle se pendit de nouveau a
+ses epaules.
+
+- Tu as bien tort, reprit-elle. J'ai des oeufs tout chauds. Je
+guettais les poules. Elles en ont fait quatorze, ce matin... Et nous
+aurions mange un poulet, le blanc, celui qui bat les autres. Tu
+etais la, jeudi, quand il a creve un oeil au grand mouchete.
+
+L'oncle restait fache. Il s'irritait contre le noeud de la bride,
+qu'il ne parvenait pas a defaire. Alors, elle se mit a sauter autour
+de lui, tapant des mains, chantonnant, sur un air de flute:
+
+- Si, si, tu restes... Nous le mangerons, nous le mangerons!
+
+Et la colere de l'oncle ne put tenir davantage. Il leva la tete, il
+sourit. Elle etait trop saine, trop vivante, trop vraie. Elle avait
+une gaiete trop large, naturelle et franche comme la nappe de soleil
+qui dorait sa chair nue.
+
+- La grande bete! murmura-t-il, charme. Puis, la prenant par les
+poignets, pendant qu'elle continuait a sauter:
+
+- Ecoute, pas aujourd'hui. J'ai une pauvre fille qui est malade.
+Mais je reviendrai un autre matin... Je te le promets.
+
+- Quand? jeudi? insista-t-elle. Tu sais, la vache est grosse. Elle
+n'a pas l'air a son aise, depuis deux jours... Tu es medecin, tu
+pourrais peut-etre lui donner un remede.
+
+L'abbe Mouret, qui etait demeure la, paisible, ne put retenir un
+leger rire. Le docteur monta gaiement dans son cabriolet, en disant:
+
+- C'est ca, je soignerai la vache... Approche, que je t'embrasse,
+la grande bete! Tu sens bon, tu sens la sante.
+
+Et tu vaux mieux que tout le monde. Si tout le monde etait comme ma
+grande bete, la terre serait trop belle.
+
+Il jeta a son cheval un leger claquement de la langue, et continua a
+parler tout seul, pendant que le cabriolet descendait la pente.
+
+- Oui, des brutes, il ne faudrait que des brutes. On serait beau,
+on serait gai, on serait fort. Ah! c'est le reve!... Ca a bien
+tourne pour la fille, qui est aussi heureuse que sa vache. Ca a mal
+tourne pour le garcon, qui agonise dans sa soutane. Un peu plus de
+sang, un peu plus de nerfs, va te promener! On manque sa vie... De
+vrais Rougon et de vrais Macquart, ces enfants-la! La queue de la
+bande, la degenerescence finale.
+
+Et poussant son cheval, il monta au trot le coteau qui conduisait au
+Paradou.
+
+
+
+
+
+VII.
+
+Le dimanche etait un jour de grande occupation pour l'abbe Mouret.
+Il avait les vepres, qu'il disait generalement devant les chaises
+vides, la Brichet elle-meme ne poussant pas la devotion au point de
+revenir a l'eglise l'apres-midi. Puis, a quatre heures, Frere
+Archangias amenait les galopins de son ecole pour que monsieur le
+cure leur fit reciter leur lecon de catechisme. Cette recitation se
+prolongeait parfois fort tard. Lorsque les enfants se montraient par
+trop indomptables, on appelait la Teuse, qui leur faisait peur avec
+son balai.
+
+Ce dimanche-la, vers quatre heures, Desiree se trouva seule au
+presbytere. Comme elle s'ennuyait, elle alla arracher de l'herbe
+pour ses lapins, dans le cimetiere, ou poussaient des coquelicots
+superbes, que les lapins adoraient. Elle se trainait a genoux entre
+les tombes, elle rapportait de pleins tabliers de verdures grasses,
+sur lesquelles ses betes tombaient goulument.
+
+- Oh! les beaux plantains! murmura-t-elle en s'accroupissant devant
+la pierre de l'abbe Caffin, ravie de sa trouvaille.
+
+La, en effet, dans la fissure meme de la pierre, des plantains
+magnifiques etalaient leurs larges feuilles. Elle avait acheve
+d'emplir son tablier, lorsqu'elle crut entendre un bruit singulier.
+Un froissement de branches, un glissement de petits cailloux
+montaient du gouffre qui longeait un des cotes du cimetiere, et au
+fond duquel coulait le Mascle, un torrent descendu des hauteurs du
+Paradou. La pente etait si rude, si impraticable, que Desiree songea
+a quelque chien perdu, a quelque chevre echappee. Elle s'avanca
+vivement. Et, comme elle se penchait elle resta stupefaite, en
+apercevant au milieu des ronces une fille qui s'aidait des moindres
+creux du roc avec une agilite extraordinaire.
+
+- Je vais vous donner la main, lui cria-t-elle. Il y a de quoi se
+rompre le cou.
+
+La fille, se voyant decouverte, eut un saut de peur, comme si elle
+allait redescendre. Mais elle leva la tete, elle s'enhardit jusqu'a
+accepter la main qu'on lui tendait.
+
+- Oh! je vous reconnais, reprit Desiree, heureuse, lachant son
+tablier pour la prendre a la taille, avec sa calinerie de grande
+enfant. Vous m'avez donne des merles. Ils sont morts, les chers
+petits. J'ai eu bien du chagrin... Attendez, je sais votre nom, je
+l'ai entendu. La Teuse le dit souvent, quand Serge n'est pas la.
+Elle m'a bien defendu de le repeter... Attendez, je vais me
+souvenir.
+
+Elle faisait des efforts de memoire, qui la rendaient toute
+serieuse. Puis, ayant trouve, elle redevint tres gaie, elle gouta a
+plusieurs reprises la musique du nom.
+
+- Albine! Albine!... C'est tres doux. J'avais cru d'abord que vous
+etiez une mesange, parce que j'ai eu une mesange que j'appelais a
+peu pres comme cela, je ne sais plus bien.
+
+Albine ne sourit pas. Elle etait toute blanche, avec une flamme de
+fievre dans les yeux. Quelques gouttes de sang roulaient sur ses
+mains. Quand elle eut repris haleine, elle dit rapidement:
+
+- Non, laissez. Vous allez tacher votre mouchoir a m'essuyer. Ce
+n'est rien, quelques piqures... Je n'ai pas voulu venir par la
+route, on m'aurait vue. J'ai prefere suivre le torrent... Serge est
+la?
+
+Ce nom prononce familierement, avec une ardeur sourde, ne choqua
+point Desiree. Elle repondit qu'il etait la, dans l'eglise, a faire
+le catechisme.
+
+- Il ne faut pas parler haut, ajouta-t-elle, en mettant un doigt
+sur ses levres. Serge me defend de parler haut, quand il fait le
+catechisme. Autrement, on viendrait nous gronder... Nous allons nous
+mettre dans l'ecurie, voulez-vous? Nous serons bien; nous causerons.
+
+- Je veux voir Serge, dit simplement Albine.
+
+La grande enfant baissa encore la voix. Elle jetait des coups d'oeil
+furtifs sur l'eglise, murmurant:
+
+- Oui, oui... Serge sera bien attrape. Venez avec moi. Nous nous
+cacherons, nous ne ferons pas de bruit. Oh! que c'est amusant!
+
+Elle avait ramasse le tas d'herbes glisse de son tablier. Elle
+sortit du cimetiere, rentra a la cure, avec des precautions
+infinies, en recommandant bien a Albine de se cacher derriere elle,
+de se faire toute petite. Comme elles se refugiaient toutes deux en
+courant dans la basse-cour, elles apercurent la Teuse, qui
+traversait la sacristie, et qui ne parut pas les voir.
+
+- Chut! Chut! repetait Desireee, enchantee, quand elles se furent
+blotties au fond de l'ecurie. Maintenant, personne ne nous trouvera
+plus... Il y a de la paille. Allongez-vous donc.
+
+Albine dut s'asseoir sur une botte de paille.
+
+- Et Serge? demanda-t-elle, avec l'entetement de l'idee fixe.
+
+- Tenez, on entend sa voix... Quand il tapera dans ses mains, ca
+sera fini, les petits s'en iront... Ecoutez, il leur raconte une
+histoire.
+
+La voix de l'abbe Mouret arrivait, en effet, tres adoucie, par la
+porte de la sacristie, que la Teuse, sans doute, venait d'ouvrir. Ce
+fut comme une bouffee religieuse, un murmure ou passa a trois fois
+le nom de Jesus. Albine frissonna. Elle se levait pour courir a
+cette voix aimee, dont elle reconnaissait la caresse, lorsque le son
+parut s'envoler, etouffe par la porte, qui etait retombee. Alors,
+elle se rassit, elle sembla attendre, les mains serrees l'une contre
+l'autre, tout a la pensee brulant au fond de ses yeux clairs.
+Desiree, couchee a ses pieds, la regardait avec une admiration
+naive.
+
+- Oh! vous etes belle, murmura-t-elle. Vous ressemblez a une image
+que Serge avait dans sa chambre. Elle etait toute blanche comme
+vous. Elle avait de grandes boucles qui lui flottaient le cou. Et
+elle montrait son coeur rouge, la, a la place ou je sens battre le
+votre... Vous ne m'ecoutez pas, vous etes triste. Jouons, voulez-
+vous?
+
+Mais elle s'interrompit, criant entre ses dents, contenant sa voix:
+
+- Les gueuses! elles vont nous faire surprendre.
+
+Elle n'avait pas lache son tablier d'herbes, et ses betes la
+prenaient d'assaut. Une bande de poules etait accourue, gloussant,
+s'appelant, piquant les brins verts qui pendaient. La chevre passait
+sournoisement la tete sous son bras, mordait aux larges feuilles. La
+vache elle-meme, attachee au mur, tirait sur sa corde, allongeait
+son mufle, soufflait son haleine chaude.
+
+- Ah! les voleuses! repetait Desiree. C'est pour les lapins!...
+Voulez-vous bien me laisser tranquille! Toi tu vas recevoir une
+calotte. Et toi, si je t'y prends encore, je te retrousse la
+queue.... Les poisons! elles me mangeraient plutot les mains!
+
+Elle souffletait la chevre, elles dispersait les poules a coups de
+pied, elle tapait de toute la force de ses poings sur le mufle de la
+vache. Mais les betes se secouaient, revenaient plus goulues,
+sautaient sur elle, l'envahissaient, arrachaient son tablier. Et
+clignant les yeux, elle murmurait a l'oreille d'Albine, comme si les
+betes avaient pu l'entendre:
+
+- Sont-elles droles, ces amours! Attendez, vous allez les voir
+manger.
+
+Albine regardait de son air grave.
+
+- Allons, soyez sages, reprit Desiree. Vous en aurez toutes. Mais
+chacune son tour... La grande Lise, d'abord. Hein! tu aimes joliment
+le plantain, toi!
+
+La grande Lise, c'etait la vache. Elle broya lentement une poignee
+des feuilles grasses poussees sur la tombe de l'abbe Caffin. Un
+leger filet de bave pendait de son mufle. Ses gros yeux bruns
+avaient une douceur gourmande.
+
+- A toi, maintenant, continua Desiree, en se tournant vers la
+chevre. Oh! je sais que tu veux des coquelicots. Et tu les preferes
+fleuris, n'est-ce pas? avec des boutons qui eclatent sous tes dents
+comme des papillottes de braise rouge... Tiens, en voila de joliment
+beaux. Ils viennent du coin a gauche, ou l'on enterrait l'annee
+derniere.
+
+Et, tout en parlant, elle presentait a la chevre un bouquet de
+fleurs saignantes, que la bete broutait. Quand elle n'eut plus dans
+les mains que les tiges, elle les lui mit entre les dents. Par-
+derriere, les poules furieuses lui dechiquetaient les jupes. Elle
+leur jeta des chicorees sauvages et des pissenlits, qu'elle avait
+cueillis autour des vieilles dalles rangees le long du mur de
+l'eglise. Les poules se disputerent surtout les pissenlits, avec une
+telle voracite, une telle rage d'ailes et d'ergots, que les autres
+betes de la basse-cour entendirent. Alors, ce fut un envahissement.
+Le grand coq fauve, Alexandre, parut le premier. Il piqua un
+pissenlit, le coupa en deux, sans l'entamer. Il cacardait, appelant
+les poules restees dehors, se reculant pour les inviter a manger. Et
+une poule blanche entra, puis une poule noire, puis toute une file
+de poules, qui se bousculaient, se montaient sur la queue,
+finissaient par couler comme une mare de plumes folles. Derriere les
+poules vinrent les pigeons, et les canards, et les oies, enfin les
+dindes. Desiree riait au milieu de ce flot vivant, noyee, perdue,
+repetant:
+
+- Toutes les fois que j'apporte de l'herbe du cimetiere, c'est
+comme ca. Elles se tueraient pour en manger... L'herbe doit avoir un
+gout.
+
+Et elle se debattait, levant les dernieres poignees de verdure, afin
+de les sauver de ces becs gloutons qui se levaient vers elle,
+repetant qu'il fallait en garder pour les lapins, qu'elle allait se
+facher, qu'elle les mettrait tous au pain sec. Mais elle
+faiblissait. Les oies tiraient les coins de son tablier, si
+rudement, qu'elle manquait tomber sur les genoux. Les canards lui
+devoraient les chevilles. Deux pigeons avaient vole sur sa tete. Des
+poules montaient jusqu'a ses epaules. C'etait une ferocite de betes
+sentant la chair, les plantains gras, les coquelicots sanguins, les
+pissenlits engorges de seve, ou il y avait un peu de la vie des
+morts. Elle riait trop, elle se sentait sur le point de glisser, de
+lacher les deux dernieres poignees, lorsqu'un grognement terrible
+vint mettre la panique autour d'elle.
+
+- C'est toi, mon gros, dit-elle ravie. Mange-les, delivre-moi.
+
+Le cochon entrait. Ce n'etait plus le petit cochon, rose comme un
+joujou fraichement peint, le derriere plante d'une queue pareille a
+un bout de ficelle; mais un fort cochon, bon a tuer, rond comme une
+bedaine de chantre, l'echine couverte de soies rudes qui pissaient
+la graisse. Il avait le ventre couleur d'ambre, pour avoir dormi
+dans le fumier. Le groin en avant, roulant sur ses pattes, il se
+jeta au milieu des betes, ce qui permit a Desiree de s'echapper et
+de courir donner aux lapins les quelques herbes qu'elle avait si
+vaillamment defendues. Quand elle revint, la paix etait faite. Les
+oies balancaient le cou mollement, stupides, beates; les canards et
+les dindes s'en allaient le long des murs, avec des dehanchements
+prudents d'animaux infirmes; les poules caquetaient a voix basse,
+piquant un grain invisible dans le sol dur de l'ecurie; tandis que
+le cochon, la chevre, la grande vache, comme peu a peu ensommeilles,
+clignaient les paupieres. Au-dehors, une pluie d'orage commencait a
+tomber.
+
+- Ah bien! voila une averse, dit Desiree, qui se rassit sur la
+paille avec un frisson. Vous ferez bien de rester la, mes amours, si
+vous ne voulez pas etre trempees.
+
+Elle se tourna vers Albine, en ajoutant:
+
+- Hein! ont-elles l'air godiche! Elles ne se reveillent que pour
+tomber sur la nourriture, ces betes-la!
+
+Albine etait restee silencieuse. Les rires de cette belle fille se
+debattant au milieu de ces cous voraces, de ces becs goulus, qui la
+chatouillaient, qui la baisaient, qui semblaient vouloir lui manger
+la chair, l'avaient rendue plus blanche. Tant de gaiete, tant de
+sante, tant de vie, la desesperait. Elle serrait ses bras fievreux,
+elle pressait le vide sur sa poitrine, sechee par l'abandon.
+
+- Et Serge? demanda-t-elle de sa meme voix, nette et entetee.
+
+- Chut! dit Desiree, je viens de l'entendre, il n'a pas fini...
+Nous avons fait joliment du bruit tout a l'heure. Il faut que la
+Teuse soit sourde, ce soir... Tenons-nous tranquilles, maintenant.
+C'est bon d'entendre tomber la pluie.
+
+L'averse entrait par la porte laissee ouverte, battait le seuil a
+larges gouttes. Des poules, inquietes, apres s'etre hasardees,
+avaient recule jusqu'au fond de l'ecurie. Toutes les betes se
+refugiaient la, autour des jupes des deux filles, sauf trois canards
+qui s'en etaient alles sous la pluie se promener tranquillement. La
+fraicheur de l'eau, ruisselant au-dehors, semblait refouler a
+l'interieur les buees ardentes de la basse-cour. Il faisait tres
+chaud dans la paille. Desiree attira deux grosses bottes, s'y etala
+comme sur des oreillers, s'y abandonna. Elle etait a l'aise, elle
+jouissait par tout son corps.
+
+- C'est bon, c'est bon, murmura-t-elle. Couchez-vous donc comme
+moi. J'enfonce, je suis appuyee de tous les cotes, la paille me fait
+des minettes dans le cou... Et quand on se frotte, ca vous court le
+long des membres, on dirait que des souris se sauvent sous votre
+robe.
+
+Elle se frottait, elle riait seule, donnant des tapes a droite et a
+gauche, comme pour se defendre contre les souris. Puis, elle restait
+la tete en bas, les genoux en l'air, reprenant:
+
+- Est-ce que vous vous roulez dans la paille, chez vous? Moi, je ne
+connais rien de meilleur... Des fois, je me chatouille sous les
+pieds. C'est bien drole aussi... Dites, est-ce que vous vous
+chatouillez?
+
+Mais le grand coq fauve, qui s'etait approche gravement, en la
+voyant vautree, venait de lui sauter sur la gorge.
+
+- Veux-tu t'en aller, Alexandre! cria-t-elle. Est-il bete, cet
+animal! Je ne puis pas me coucher, sans qu'il se plante la... Tu me
+serres trop, tu me fais mal avec tes ongles, entends-tu!... Je veux
+bien que tu restes, mais tu seras sage, tu ne me piqueras pas les
+cheveux, hein!
+
+Et elle ne s'en inquieta plus. Le coq se tenait ferme a son corsage,
+ayant l'air par instants de la regarder sous le menton, d'un oeil de
+braise. Les autres betes se rapprochaient de ses jupes. Apres s'etre
+encore roulee, elle avait fini par se pamer, dans une position
+heureuse, les membres ecartes, la tete renversee. Elle continua:
+
+- Ah! c'est trop bon, ca me fatigue tout de suite. La paille, ca
+donne sommeil, n'est-ce pas?... Serge n'aime pas ca. Vous non plus,
+peut-etre. Alors, qu'est-ce que vous pouvez aimer?... Racontez un
+peu, pour que je sache.
+
+Elle s'assoupissait lentement. Un instant, elle tint ses yeux grands
+ouverts, ayant l'air de chercher quel plaisir elle ignorait. Puis,
+elle baissa les paupieres, avec un sourire tranquille, comme
+pleinement contentee. Elle paraissait dormir, lorsque, au bout de
+quelques minutes, elle rouvrit les yeux, disant:
+
+- La vache va faire un petit... Voila qui est bon aussi. Ca
+m'amusera plus que tout.
+
+Et elle glissa a un sommeil profond. Les betes avaient fini par
+monter sur elle. C'etait un flot de plumes vivantes qui la couvrait.
+Des poules semblaient couver ses pieds. Les oies mettaient le duvet
+de leur cou le long de ses cuisses. A gauche, le cochon lui
+chauffait le flanc; pendant que la chevre, a droite, allongeait sa
+tete barbue jusque sous son aisselle. Un peu partout, des pigeons
+nichaient, dans ses mains ouvertes, au creux de sa taille, derriere
+ses epaules tombantes. Et elle etait toute rose, en dormant,
+caressee par le souffle plus fort de la vache, etouffee sous le
+poids du grand coq accroupi, qui etait descendu plus bas que la
+gorge, les ailes battantes, la crete allumee, et dont le ventre
+fauve la brulait d'une caresse de flamme, a travers ses jupes.
+
+La pluie, au-dehors, tombait plus fine. Une nappe de soleil,
+echappee du coin d'un nuage, trempait d'or la poussiere d'eau
+volante. Albine, restee immobile, regardait dormir Desiree, cette
+belle fille qui contentait sa chair en se roulant sur la paille.
+Elle souhaitait d'etre ainsi lasse et pamee, endormie de jouissance,
+pour quelques fetus qui lui auraient chatouille la nuque. Elle
+jalousait ces bras forts, cette poitrine dure, cette vie toute
+charnelle dans la chaleur fecondante d'un troupeau de betes, cet
+epanouissement purement animal, qui faisait de l'enfant grasse la
+tranquille soeur de la grande vache blanche et rousse. Elle revait
+d'etre aimee du coq fauve et d'aimer elle-meme comme les arbres
+poussent, naturellement, sans honte, en ouvrant chacune de ses
+veines aux jets de la seve. C'etait la terre qui assouvissait
+Desiree, lorsqu'elle se vautrait sur le dos. Cependant, la pluie
+avait completement cesse. Les trois chats de la maison, l'un
+derriere l'autre, filaient dans la cour, le long du mur, en prenant
+des precautions infinies pour ne pas se mouiller. Ils allongerent le
+cou dans l'ecurie, ils vinrent droit a la dormeuse, ronronnant, se
+couchant contre elle, les pattes sur un peu de sa peau. Moumou, le
+gros chat noir, blotti pres d'une de ses joues, se mit a lui lecher
+le menton avec douceur.
+
+- Et Serge? murmura machinalement Albine.
+
+Ou etait donc l'obstacle? Qui l'empechait de se contenter ainsi,
+heureuse, en pleine nature? Pourquoi n'aimait-elle pas, pourquoi
+n'etait-elle pas aimee, au grand soleil, librement, comme les arbres
+poussent? Elle ne savait pas, elle se sentait abandonnee, a jamais
+meurtrie. Et elle avait un entetement farouche, un besoin de
+reprendre son bien dans ses bras, de le cacher, d'en jouir encore.
+Alors, elle se leva. La porte de la sacristie venait d'etre
+rouverte; un leger claquement de mains se fit entendre, suivi du
+vacarme d'une bande d'enfants tapant leurs sabots sur les dalles; le
+catechisme etait fini. Elle quitta doucement l'ecurie, ou elle
+attendait, depuis une heure, dans la buee chaude de la basse-cour.
+Comme elle se glissait le long du couloir de la sacristie, elle
+apercut le dos de la Teuse, qui rentra dans sa cuisine, sans tourner
+la tete. Et, certaine de n'etre pas vue, elle poussa la porte,
+l'accompagnant de la main pour qu'elle retombat sans bruit. Elle
+etait dans l'eglise.
+
+
+
+
+
+VIII.
+
+D'abord, elle ne vit personne. Au-dehors, la pluie tombait de
+nouveau, une pluie fine, persistante. L'eglise lui parut toute
+grise. Elle passa derriere le maitre-autel, s'avanca jusqu'a la
+chaire. Il n'y avait, au milieu de la nef, que des bancs laisses en
+deroute par les galopins du catechisme. Le balancier de l'horloge
+battait sourdement, dans tout ce vide. Alors, elle descendit pour
+aller frapper a la boiserie du confessionnal, qu'elle apercevait a
+l'autre bout. Mais, comme elle passait devant la chapelle des Morts,
+elle trouva l'abbe Mouret prosterne au pied du grand Christ
+saignant. Il ne bougeait pas, il devait croire que la Teuse rangeait
+les bancs, derriere lui. Albine lui posa la main sur l'epaule.
+
+- Serge, dit-elle, je viens te chercher.
+
+Le pretre leva la tete, tres pale, avec un tressaillement. Il resta
+a genoux, il se signa, les levres balbutiantes encore de sa priere.
+
+- J'ai attendu, continua-t-elle. Chaque matin, chaque soir, je
+regardais si tu n'arrivais pas. J'ai compte les jours, puis je n'ai
+plus compte. Voila des semaines... Alors, quand j'ai su que tu ne
+viendrais pas, je suis venue, moi. Je me suis dit: "Je l'emmenerai..."
+Donne-moi tes mains, allons-nous en.
+
+Et elle lui tendait les mains, comme pour l'aider a se relever. Lui,
+se signa de nouveau. Il priait toujours, en la regardant. Il avait
+calme le premier frisson de sa chair. Dans la grace qui l'inondait
+depuis le matin, ainsi qu'un bain celeste, il puisait des forces
+surhumaines.
+
+- Ce n'est pas ici votre place, dit-il gravement. Retirez-vous...
+Vous aggravez vos souffrances.
+
+- Je ne souffre plus, reprit-elle avec un sourire. Je me porte
+mieux, je suis guerie, puisque je te vois... Ecoute, je me faisais
+plus malade que je n'etais, pour qu'on vint te chercher. Je veux
+bien l'avouer, maintenant. C'est comme cette promesse de partir, de
+quitter le pays, apres t'avoir retrouve, tu ne t'es pas imagine
+peut-etre que je l'aurais tenue. Ah bien! je t'aurais plutot emporte
+sur mes epaules... Les autres ne savent pas; mais toi tu sais bien
+qu'a present je ne puis vivre ailleurs qu'a ton cou.
+
+Elle redevenait heureuse, elle se rapprochait avec des caresses
+d'enfant libre, sans voir la rigidite froide du pretre. Elle
+s'impatienta, tapa joyeusement dans ses mains, en criant:
+
+- Voyons, decide-toi! Serge. Tu nous fais perdre un temps, la! Il
+n'y a pas besoin de tant de reflexions. Je t'emmene, pardi! c'est
+simple... Si tu desires ne pas etre vu, nous nous en irons par le
+Mascle. Le chemin n'est pas commode; mais je l'ai bien pris toute
+seule; nous nous aiderons, quand nous serons deux... Tu connais le
+chemin, n'est-ce pas? Nous traversons le cimetiere, nous descendons
+au bord du torrent, puis nous n'avons plus qu'a le suivre, jusqu'au
+jardin. Et comme l'on est chez soi, la-bas, au fond! Il n'y a
+personne, va! rien que des broussailles et de belles pierres rondes.
+Le lit est presque a sec. En venant, je pensais "Lorsqu'il sera avec
+moi, tout a l'heure, nous marcherons doucement, en nous
+embrassant..." Allons, depeche-toi. Je t'attends, Serge.
+
+Le pretre semblait ne plus entendre. Il s'etait remis en prieres,
+demandant au ciel le courage des saints. Avant d'engager la lutte
+supreme, il s'armait des epees flamboyantes de la foi. Un instant,
+il craignit de faiblir. Il lui avait fallu un heroisme de martyr
+pour laisser ses genoux colles a la dalle, pendant que chaque mot
+d'Albine l'appelait: son coeur allait vers elle, tout son sang se
+soulevait, le jetait dans ses bras, avec l'irresistible desir de
+baiser ses cheveux. Elle avait, de l'odeur seule de son haleine,
+eveille et fait passer en une seconde les souvenirs de leur
+tendresse, le grand jardin, les promenades sous les arbres, la joie
+de leur union. Mais la grace le trempa de sa rosee plus abondante;
+ce ne fut que la torture d'un moment, qui vida le sang de ses
+veines; et rien d'humain ne demeura en lui. Il n'etait plus que la
+chose de Dieu.
+
+Albine dut le toucher de nouveau a l'epaule. Elle s'inquietait, elle
+s'irritait peu a peu.
+
+- Pourquoi ne reponds-tu pas? Tu ne peux refuser, tu vas me
+suivre... Songe que j'en mourrais, si tu refusais. Mais non, cela
+n'est pas possible. Rappelle-toi. Nous etions ensemble, nous ne
+devions jamais nous quitter. Et vingt fois tu t'es donne. Tu me
+disais de te prendre tout entier, de prendre tes membres, de prendre
+ton souffle, de prendre ta vie... Je n'ai point reve, peut-etre. Il
+n'y a pas une place de ton corps que tu ne m'aies livree, pas un de
+tes cheveux dont je ne sois la maitresse. Tu as un signe a l'epaule
+gauche, je l'ai baise, il est a moi. Tes mains sont a moi, je les ai
+serrees pendant des jours dans les miennes. Et ton visage, tes
+levres, tes yeux, ton front, tout cela est a moi, j'en ai dispose
+pour mes tendresses... Entends-tu, Serge?
+
+Elle se dressait devant lui, souveraine, allongeant les bras. Elle
+repeta d'une voix plus haute:
+
+- Entends-tu, Serge? tu es a moi!
+
+Alors, lentement, l'abbe Mouret se leva. Il s'adossa a l'autel, en
+disant:
+
+- Non, vous vous trompez, je suis a Dieu.
+
+Il etait plein de serenite. Sa face nue ressemblait a celle d'un
+saint de pierre, que ne trouble aucune chaleur venue des entrailles.
+Sa soutane tombait a plis droits, pareille a un suaire noir, sans
+rien laisser deviner de son corps. Albine recula a la vue du fantome
+sombre de son amour. Elle ne retrouvait point sa barbe libre, sa
+chevelure libre. Maintenant, au milieu de ses cheveux coupes, elle
+apercevait une tache bleme, la tonsure, qui l'inquietait comme un
+mal inconnu, quelque plaie mauvaise, grandie la pour manger la
+memoire des jours heureux. Elle ne reconnaissait ni ses mains
+autrefois tiedes de caresses, ni son cou souple tout sonore de
+rires, ni ses pieds nerveux dont le galop l'emportait au fond des
+verdures. Etait-ce donc la le garcon aux muscles forts, le col
+denoue montrant le duvet de la poitrine, la peau epanouie par le
+soleil, les reins vibrants de vie, dans l'etreinte duquel elle avait
+vecu une saison? A cette heure, il ne semblait plus avoir de chair,
+le poil lui etait honteusement tombe, toute sa virilite se sechait
+sous cette robe de femme qui le laissait sans sexe.
+
+- Oh! murmura-t-elle, tu me fais peur... M'as-tu cru morte, que tu
+as pris le deuil? Enleve ce noir, mets une blouse. Tu retrousseras
+les manches, nous pecherons encore des ecrevisses... Tes bras
+etaient aussi blonds que les miens.
+
+Elle avait porte la main sur la soutane, comme pour en arracher
+l'etoffe. Lui, la repoussa du geste, sans la toucher. Il la
+regardait, il s'affermissait contre la tentation, en ne la quittant
+pas des yeux. Elle lui paraissait grandie. Elle n'etait plus la
+gamine aux bouquets sauvages, jetant au vent ses rires de
+bohemienne, ni l'amoureuse vetue de jupes blanches, pliant sa taille
+mince, ralentissant sa marche attendrie derriere les haies.
+Maintenant, un duvet de fruit blondissait sa levre, ses hanches
+roulaient librement, sa poitrine avait un epanouissement de fleur
+grasse. Elle etait femme, avec sa face longue, qui lui donnait un
+grand air de fecondite. Dans ses flancs elargis, la vie dormait. Sur
+ses joues, a fleur de peau, venait l'adorable maturite de sa chair.
+Et le pretre, tout enveloppe de son odeur passionnee de femme faite,
+prenait une joie amere a braver la caresse de sa bouche rouge, le
+rire de ses yeux, l'appel de sa gorge, l'ivresse qui coulait d'elle
+au moindre mouvement. Il poussait la temerite jusqu'a chercher sur
+elle les places qu'il avait baisees follement, autrefois, les coins
+des yeux, les coins des levres, les tempes etroites, douces comme du
+satin, la nuque d'ambre, soyeuse comme du velours. Jamais, meme au
+cou d'Albine, il n'avait goute les felicites qu'il eprouvait a se
+martyriser, en regardant en face cette passion qu'il refusait. Puis,
+il craignit de ceder la a quelque nouveau piege de la chair. Il
+baissa les yeux, il dit avec douceur:
+
+- Je ne puis vous entendre ici. Sortons, si vous tenez a accroitre
+nos regrets a tous deux... Notre presence en cet endroit est un
+scandale. Nous sommes chez Dieu.
+
+- Qui ca, Dieu? cria Albine affolee, redevenue la grande fille
+lachee en pleine nature. Je ne le connais pas, ton Dieu, je ne veux
+pas le connaitre, s'il te vole a moi, qui ne lui ai jamais rien
+fait. Mon oncle Jeanbernat a donc raison de dire que ton Dieu est
+une invention de mechancete, une maniere d'epouvanter les gens et de
+les faire pleurer... Tu mens, tu ne m'aimes plus, ton Dieu n'existe
+pas.
+
+- Vous etes chez lui, repeta l'abbe Mouret avec force. Vous
+blasphemez. D'un souffle, il pourrait vous reduire en poussiere.
+
+Elle eut un rire superbe. Elle levait les bras, elle defiait le
+ciel.
+
+- Alors, dit-elle, tu preferes ton Dieu a moi! Tu le crois plus
+fort que moi. Tu t'imagines qu'il t'aimera mieux que moi... Tiens!
+tu es un enfant. Laisse donc ces betises. Nous allons retourner au
+jardin ensemble, et nous aimer, et etre heureux, et etre libres.
+C'est la vie.
+
+Cette fois, elle avait reussi a le prendre a la taille. Elle
+l'entrainait. Mais il se degagea, tout frissonnant, de son etreinte;
+il revint s'adosser a l'autel, s'oubliant, la tutoyant comme
+autrefois.
+
+- Va-t'en, balbutia-t-il. Si tu m'aimes encore, va-t'en... Oh!
+Seigneur, pardonnez-lui, pardonnez-moi de salir votre maison. Si je
+passais la porte derriere elle, je la suivrais peut-etre. Ici, chez
+vous, je suis fort. Permettez que je reste la, a vous defendre.
+
+Albine demeura un instant silencieuse. Puis, d'une voix calmee:
+
+- C'est bien, restons ici... Je veux te parler. Tu ne peux etre
+mechant. Tu me comprendras. Tu ne me laisseras pas partir seule...
+Non, ne te defends pas. Je ne te prendrai plus, puisque cela te fait
+mal. Tu vois, je suis tres calme. Nous allons causer, doucement,
+comme lorsque nous nous perdions, et que nous ne cherchions pas
+notre chemin, pour causer plus longtemps.
+
+Elle souriait, elle continua:
+
+- Moi, je ne sais pas. L'oncle Jeanbernat me defendait de venir a
+l'eglise. Il me disait: "Bete, puisque tu as un jardin, qu'est-ce
+que tu irais faire dans une masure ou l'on etouffe?..." J'ai grandi
+bien contente. Je regardais dans les nids, sans toucher aux oeufs.
+Je ne cueillais pas meme les fleurs, de peur de faire saigner les
+plantes. Tu sais que jamais je n'ai pris un insecte pour le
+tourmenter... Alors, pourquoi Dieu serait-il en colere contre moi?
+
+- Il faut le connaitre, le prier, lui rendre a chaque heure les
+hommages qui lui sont dus, repondit le pretre.
+
+- Cela te contenterait, n'est-ce pas? reprit-elle. Tu me
+pardonnerais, tu m'aimerais encore?... Eh bien! je veux tout ce que
+tu veux. Parle-moi de Dieu, je croirai en lui, je l'adorerai.
+Chacune de tes paroles sera une verite que j'ecouterai a genoux.
+Est-ce que jamais j'ai eu une pensee autre que la tienne?... Nous
+reprendrons nos longues promenades, tu m'instruiras, tu feras de moi
+ce qu'il te plaira. Oh! consens, je t'en prie!
+
+L'abbe Mouret montra sa soutane.
+
+- Je ne puis, dit-il simplement; je suis pretre.
+
+- Pretre! repeta-t-elle en cessant de sourire. Oui, l'oncle pretend
+que les pretres n'ont ni femme, ni soeur, ni mere. Alors, cela est
+vrai... Mais pourquoi es-tu venu? C'est toi qui m'as prise pour ta
+soeur, pour ta femme. Tu mentais donc?
+
+Il leva sa face pale, ou perlait une sueur d'angoisse.
+
+- J'ai peche, murmura-t-il.
+
+- Moi, continua-t-elle, lorsque je t'ai vu si libre, j'ai cru que
+tu n'etais plus pretre. J'ai pense que c'etait fini, que tu
+resterais sans cesse la, pour moi, avec moi... Et maintenant, que
+veux-tu que je fasse, si tu emportes toute ma vie?
+
+- Ce que je fais, repondit-il: vous agenouiller, mourir a genoux,
+ne pas vous relever avant que Dieu pardonne.
+
+- Tu es donc lache? dit-elle encore, reprise par la colere, les
+levres meprisantes.
+
+Il chancela, il garda le silence. Une souffrance abominable le
+serrait a la gorge; mais il demeurait plus fort que la douleur. Il
+tenait la tete droite, il souriait presque des coins de sa bouche
+tremblante. Albine, de son regard fixe, le defia un instant. Puis,
+avec un nouvel emportement:
+
+- Eh! reponds, accuse-moi, dis que c'est moi qui suis allee te
+tenter. Ce sera le comble... Va, je te permets de t'excuser. Tu peux
+me battre, je prefererais tes coups a ta raideur de cadavre. N'as-tu
+plus de sang? N'entends-tu pas que je t'appelle lache? Oui, tu es
+lache, tu ne devais pas m'aimer, puisque tu ne peux etre un homme...
+Est-ce ta robe noire qui te gene? Arrache-la. Quand tu seras nu, tu
+te souviendras peut-etre.
+
+Le pretre, lentement, repeta les memes paroles:
+
+- J'ai peche, je n'ai pas d'excuse. Je fais penitence de ma faute,
+sans esperer de pardon. Si j'arrachais mon vetement, j'arracherais
+ma chair, car je me suis donne a Dieu tout entier, avec mon ame,
+avec mes os. Je suis pretre.
+
+- Et moi! et moi! cria une derniere fois Albine.
+
+Il ne baissa pas la tete.
+
+- Que vos souffrances me soient comptees comme autant de crimes!
+Que je sois eternellement puni de l'abandon ou je dois vous laisser!
+Ce sera juste... Tout indigne que je suis, je prie pour vous chaque
+soir.
+
+Elle haussa les epaules, avec un immense decouragement. Sa colere
+tombait. Elle etait presque prise de pitie.
+
+- Tu es fou, murmura-t-elle. Garde tes prieres. C'est toi que je
+veux... Jamais tu ne comprendras. J'avais tant de choses a te dire!
+Et tu es la, a me mettre toujours en colere, avec tes histoires de
+l'autre monde... Voyons, soyons raisonnables tous les deux.
+Attendons d'etre plus calmes. Nous causerons encore... Il n'est pas
+possible que je m'en aille comme ca. Je ne peux te laisser ici.
+C'est parce que tu es ici que tu es comme mort, la peau si froide,
+que je n'ose te toucher... Ne parlons plus. Attendons.
+
+Elle se tut, elle fit quelques pas. Elle examinait la petite eglise.
+La pluie continuait a mettre aux vitres son ruissellement de cendre
+fine. Une lumiere froide, trempee d'humidite, semblait mouiller les
+murs. Du dehors, pas un bruit ne venait, que le roulement monotone
+de l'averse. Les moineaux devaient s'etre blottis sous les tuiles,
+le sorbier dressait des branches vagues, noyees dans la poussiere
+d'eau. Cinq heures sonnerent, arrachees coup a coup de la poitrine
+felee de l'horloge; puis, le silence grandit encore, plus sourd,
+plus aveugle, plus desespere. Les peintures, a peine seches,
+donnaient au maitre-autel et aux boiseries une proprete triste,
+l'air d'une chapelle de couvent ou le soleil n'entre pas. Une agonie
+lamentable emplissait la nef, eclaboussee du sang qui coulait des
+membres du grand Christ; tandis que, le long des murs, les quatorze
+images de la Passion etalaient leur drame atroce, barbouille de
+jaune et de rouge, suant l'horreur. C'etait la vie qui agonisait la,
+dans ce frisson de mort, sur ces autels pareils a des tombeaux, au
+milieu de cette nudite de caveau funebre. Tout parlait de massacre,
+de nuit, de terreur, d'ecrasement, de neant. Une derniere haleine
+d'encens trainait, pareille au dernier souffle attendri de quelque
+trepassee, etouffee jalousement sous les dalles.
+
+- Ah! dit enfin Albine, comme il faisait bon au soleil, tu te
+rappelles!... Un matin, c'etait a gauche du parterre, nous marchions
+le long d'une haie de grands rosiers. Je me souviens de la couleur
+de l'herbe; elle etait presque bleue, avec des moires vertes. Quand
+nous arrivames au bout de la haie, nous revinmes sur nos pas, tant
+le soleil avait la une odeur douce. Et ce fut toute notre promenade,
+cette matinee-la, vingt pas en avant, vingt pas, en arriere, un coin
+de bonheur dont tu ne voulais plus sortir. Les mouches a miel
+ronflaient; une mesange ne nous quitta pas, sautant de branche en
+branche; des processions de betes, autour de nous, s'en allaient a
+leurs affaires. Tu murmurais: "Que la vie est bonne!" La vie,
+c'etait les herbes, les arbres, les eaux, le ciel, le soleil, dans
+lequel nous etions tout blonds, avec des cheveux d'or.
+
+Elle reva un instant encore, elle reprit:
+
+- La vie, c'etait le Paradou. Comme il nous paraissait grand!
+Jamais nous ne savions en trouver le bout. Les feuillages y
+roulaient jusqu'a l'horizon, librement, avec un bruit de vagues. Et
+que de bleu sur nos tetes! Nous pouvions grandir, nous envoler,
+courir comme les nuages, sans rencontrer plus d'obstacles qu'eux.
+L'air etait a nous.
+
+Elle s'arreta, elle montra d'un geste les murs ecrases de l'eglise.
+
+- Et, ici, tu es dans une fosse. Tu ne pourrais elargir les bras
+sans t'ecorcher les mains a la pierre. La voute te cache le ciel, te
+prend ta part de soleil. C'est si petit, que tes membres s'y
+raidissent, comme si tu etais couche vivant dans la terre.
+
+- Non, dit le pretre, l'eglise est grande comme le monde. Dieu y
+tient tout entier.
+
+D'un nouveau geste, elle designa les croix, les christs mourants,
+les supplices de la Passion.
+
+- Et tu vis au milieu de la mort. Les herbes, les arbres, les eaux,
+le soleil, le ciel, tout agonise autour de toi.
+
+- Non, tout revit, tout s'epure, tout remonte a la source de
+lumiere.
+
+Il s'etait redresse, avec une flamme dans les yeux. Il quitta
+l'autel, invincible desormais, embrase d'une telle foi, qu'il
+meprisait les dangers de la tentation. Et il prit la main d'Albine,
+il la tutoya comme une soeur, il l'emmena devant les images
+douloureuses du chemin de la Croix.
+
+- Tiens, dit-il, voici ce que mon Dieu a souffert... Jesus est
+battu de verges. Tu vois, ses epaules sont nues, sa chair est
+dechiree, son sang coule jusque sur ses reins... Jesus est couronne
+d'epines. Des larmes rouges ruissellent de son front troue. Une
+grande dechirure lui a fendu la tempe... Jesus est insulte par les
+soldats. Ses bourreaux lui ont jete par derision un lambeau de
+pourpre au cou, et ils couvrent sa face de crachats, ils le
+soufflettent, ils lui enfoncent a coups de roseau sa couronne dans
+le front...
+
+Albine detournait la tete, pour ne pas voir les images, rudement
+coloriees, ou des balafres de laque coupaient les chairs d'ocre de
+Jesus. Le manteau de pourpre semblait, a son cou, un lambeau de sa
+peau ecorchee.
+
+- A quoi bon souffrir, a quoi bon mourir! repondit-elle. O Serge!
+si tu te souvenais!... Tu me disais, ce jour-la, que tu etais
+fatigue. Et je savais bien que tu mentais, parce que le temps etait
+frais et que nous n'avions pas marche plus d'un quart d'heure. Mais
+tu voulais t'asseoir, pour me prendre dans tes bras. Il y avait, tu
+sais bien, au fond du verger, un cerisier plante sur le bord d'un
+ruisseau, devant lequel tu ne pouvais passer sans eprouver le besoin
+de me baiser les mains, a petits baisers qui montaient le long de
+mes epaules jusqu'a mes levres. La saison des cerises etait passee,
+tu mangeais mes levres... Les fleurs qui se fanaient nous faisaient
+pleurer. Un jour que tu trouvas une fauvette morte dans l'herbe, tu
+devins tout pale, tu me serras contre ta poitrine, comme pour
+defendre a la terre de me prendre.
+
+Le pretre l'entrainait devant les autres stations.
+
+- Tais-toi! cria-t-il, regarde encore, ecoute encore. Il faut que
+tu te prosternes de douleur et de pitie... Jesus succombe sous le
+poids de sa croix. La montee du Calvaire est rude. Il est tombe sur
+les genoux. Il n'essuie pas meme la sueur de son visage, et il se
+releve, il continue sa marche... Jesus, de nouveau, succombe sous le
+poids de sa croix. A chaque pas, il chancelle. Cette fois, il est
+tombe sur le flanc, si violemment, qu'il reste un moment sans
+haleine. Ses mains dechirees ont lache la croix. Ses pieds endoloris
+laissent derriere lui des empreintes sanglantes. Une lassitude
+abominable l'ecrase, car il porte sur ses epaules les peches du
+monde...
+
+Albine avait regarde Jesus, en jupe bleue, etendu sous la croix
+demesuree, dont la couleur noire coulait et salissait l'or de son
+aureole. Puis, les regards perdus, elle murmura:
+
+- Oh! les sentiers des prairies!... Tu n'as donc plus de memoire,
+Serge? Tu ne connais plus les chemins d'herbe fine, qui s'en vont a
+travers les pres, parmi de grandes mares de verdure?... L'apres-midi
+dont je te parle, nous n'etions sortis que pour une heure. Puis,
+nous allames toujours devant nous, si bien que les etoiles se
+levaient, lorsque nous marchions encore. Cela etait si doux, ce
+tapis sans fin, souple comme de la soie! Nos pieds ne rencontraient
+pas un gravier. On eut dit une mer verte, dont l'eau moussue nous
+bercait. Et nous savions bien ou nous conduisaient ces sentiers si
+tendres qui ne menaient nulle part. Ils nous conduisaient a notre
+amour, a la joie de vivre les mains a nos tailles, a la certitude
+d'une journee de bonheur... Nous rentrames sans fatigue. Tu etais
+plus leger qu'au depart, parce que tu m'avais donne tes caresses et
+que je n'avais pu te les rendre toutes.
+
+De ses mains tremblantes d'angoisse, l'abbe Mouret indiquait les
+dernieres images. Il balbutiait:
+
+- Et Jesus est attache a la croix. A coups de marteau, les clous
+entrent dans ses mains ouvertes. Un seul clou suffit pour ses pieds,
+dont les os craquent. Lui, tandis que sa chair tressaille, sourit,
+les yeux au ciel... Jesus est entre les deux larrons. Le poids de
+son corps agrandit horriblement ses blessures. De son front, de ses
+membres, ruisselle une sueur de sang. Les deux larrons l'injurient,
+les passants le raillent, les soldats se partagent ses vetements. Et
+les tenebres se repandent, et le soleil se cache... Jesus meurt sur
+la croix. Il jette un grand cri, il rend l'esprit. O mort terrible!
+Le voile du temple fut dechire en deux, du haut en bas; la terre
+trembla, les pierres se fendirent, les sepulcres s'ouvrirent...
+
+Il etait tombe a genoux, la voix coupee par des sanglots, les yeux
+sur les trois croix du Calvaire, ou se tordaient des corps blafards
+de supplicies, que le dessin grossier decharnait affreusement.
+Albine se mit devant les images pour qu'il ne les vit plus.
+
+- Un soir, dit-elle, par un long crepuscule, j'avais pose ma tete
+sur tes genoux... C'etait dans la foret, au bout de cette grande
+allee de chataigniers, que le soleil couchant enfilait d'un dernier
+rayon. Ah! quel adieu caressant! Le soleil s'attardait a nos pieds,
+avec un bon sourire ami nous disant au revoir. Le ciel palissait
+lentement. Je te racontais en riant qu'il otait sa robe bleue, qu'il
+mettait sa robe noire a fleurs d'or, pour aller en soiree. Toi, tu
+guettais l'ombre, impatient d'etre seul, sans le soleil qui nous
+genait. Et ce n'etait pas de la nuit qui venait, c'etait une douceur
+discrete, une tendresse voilee, un coin de mystere, pareil a un de
+ces sentiers tres sombres, sous les feuilles, dans lesquels on
+s'engage pour se cacher un moment, avec la certitude de retrouver, a
+l'autre bout, la joie du plein jour. Ce soir-la, le crepuscule
+apportait, dans sa paleur sereine, la promesse d'une splendide
+matinee... Alors, moi, je feignis de m'endormir, voyant que le jour
+ne s'en allait pas assez vite a ton gre. Je puis bien le dire
+maintenant, je ne dormais pas, pendant que tu m'embrassais sur les
+yeux. Je goutais tes baisers. Je me retenais pour ne pas rire.
+J'avais une haleine reguliere que tu buvais. Puis, lorsqu'il fit
+noir, ce fut comme un long bercement. Les arbres, vois-tu, ne
+dormaient pas plus que moi... La nuit, tu te souviens, les fleurs
+avaient une odeur plus forte.
+
+Et comme il restait a genoux, la face inondee de larmes, elle lui
+saisit les poignets, elle le releva, reprenant avec passion:
+
+- Oh! si tu savais, tu me dirais de t'emporter, tu lierais tes bras
+a mon cou pour que je ne pusse m'en aller sans toi... Hier, j'ai
+voulu revoir le jardin. Il est plus grand, plus profond, plus
+insondable. J'y ai trouve des odeurs nouvelles, si suaves qu'elles
+m'ont fait pleurer. J'ai rencontre, dans les allees, des pluies de
+soleil qui me trempaient d'un frisson de desir. Les roses m'ont
+parle de toi. Les bouvreuils s'etonnaient de me voir seule. Tout le
+jardin soupirait... Oh! viens, jamais les herbes n'ont deroule des
+couches plus douces. J'ai marque d'une fleur le coin perdu ou je
+veux te conduire. C'est, au fond d'un buisson, un trou de verdure
+large comme un grand lit. De la, on entend le jardin vivre, avec ses
+arbres, ses eaux, son ciel. La respiration meme de la terre nous
+bercera... Oh! viens, nous nous aimerons dans l'amour de tout.
+
+Mais il la repoussa. Il etait revenu devant la chapelle des Morts,
+en face du grand Christ de carton peint, de la grandeur d'un enfant
+de dix ans, qui agonisait avec une verite si effroyable. Les clous
+imitaient le fer, les blessures restaient beantes, atrocement
+dechirees.
+
+- Jesus qui etes mort pour nous, cria-t-il, dites-lui donc notre
+neant! Dites-lui que nous sommes poussiere, ordure, damnation! Ah!
+tenez! permettez que je couvre ma tete d'un cilice, que je pose mon
+front a vos pieds, que je reste la immobile, jusqu'a ce que la mort
+me pourrisse. La terre n'existera plus. Le soleil sera eteint. Je ne
+verrai plus, je ne sentirai plus, je n'entendrai plus. Rien de ce
+monde miserable ne viendra deranger mon ame de votre adoration.
+
+Il s'exaltait de plus en plus. Il marcha vers Albine, les mains
+levees.
+
+- Tu avais raison, c'est la mort qui est ici, c'est la mort que je
+veux, la mort qui delivre, qui sauve de toutes les pourritures...
+Entends-tu! je nie la vie, je la refuse, je crache sur elle. Tes
+fleurs puent, ton soleil aveugle, ton herbe donne la lepre a qui s'y
+couche, ton jardin est un charnier ou se decomposent les cadavres
+des choses. La terre sue l'abomination. Tu mens, quand tu parles
+d'amour, de lumiere, de vie bienheureuse, au fond de ton palais de
+verdure. Il n'y a chez toi que des tenebres. Tes arbres distillent
+un poison qui change les hommes en bete; tes taillis sont noirs du
+venin des viperes; tes rivieres roulent la peste sous leurs eaux
+bleues. Si j'arrachais a ta nature sa jupe de soleil, sa ceinture de
+feuillage, tu la verrais hideuse comme une megere, avec des cotes de
+squelette, toute mangee de vices... Et meme quand tu dirais vrai,
+quand tu aurais les mains pleines de jouissances, quand tu
+m'emporterais sur un lit de roses pour m'y donner le reve du
+paradis, je me defendrais plus desesperement encore contre ton
+etreinte. C'est la guerre entre nous, seculaire, implacable. Tu
+vois, l'eglise est bien petite; elle est pauvre, elle est laide,
+elle a un confessionnal et une chaire de sapin, un baptistere de
+platre, des autels faits de quatre planches, que j'ai repeints moi-
+meme. Qu'importe! elle est plus grande que ton jardin, que la
+vallee, que toute la terre. C'est une forteresse redoutable que rien
+ne renversera. Les vents, et le soleil, et les forets, et les mers,
+tout ce qui vit, aura beau lui livrer assaut, elle restera debout,
+sans meme etre ebranlee. Oui, que les broussailles grandissent,
+qu'elles secouent les murs de leurs bras epineux, et que des
+pullulements d'insectes sortent des fentes du sol pour venir ronger
+les murs, l'eglise, si ruinee qu'elle soit, ne sera jamais emportee
+dans ce debordement de la vie! Elle est la mort inexpugnable... Et
+veux-tu savoir ce qui arrivera, un jour. La petite eglise deviendra
+si colossale, elle jettera une telle ombre, que toute ta nature
+crevera. Ah! la mort, la mort de tout, avec le ciel beant pour
+recevoir nos ames, au-dessus des debris abominables du monde!
+
+Il criait, il poussait Albine violemment vers la porte. Celle-ci,
+tres pale, reculait pas a pas. Quand il se tut, la voix etranglee,
+elle dit gravement:
+
+- Alors, c'est fini, tu me chasses?... Je suis ta femme pourtant.
+C'est toi qui m'as faite. Dieu, apres avoir permis cela, ne peut
+nous punir a ce point.
+
+Elle etait sur le seuil. Elle ajouta:
+
+- Ecoute, tous les jours, quand le soleil se couche, je vais au
+bout du jardin, a l'endroit ou la muraille est ecroulee... Je
+t'attends.
+
+Et elle s'en alla. La porte de la sacristie retomba avec un soupir
+etouffe.
+
+
+
+
+
+IX.
+
+L'eglise etait silencieuse. Seule, la pluie, qui redoublait, mettait
+sous la nef un frisson d'orgue. Dans ce calme brusque, la colere du
+pretre tomba; il se sentit pris d'un attendrissement. Et ce fut le
+visage baigne de larmes, les epaules secouees par des sanglots,
+qu'il revint se jeter a genoux devant le grand Christ. Un acte
+d'ardent remerciement s'echappait de ses levres.
+
+- Oh! merci mon Dieu, du secours que vous avez bien voulu
+m'envoyer. Sans votre grace, j'ecoutais la voix de ma chair, je
+retournais miserablement a mon peche. Votre grace me ceignait les
+reins comme une ceinture de combat; votre grace etait mon armure,
+mon courage, le soutien interieur qui me tenait debout, sans une
+faiblesse. O mon Dieu, vous etiez en moi; c'etait vous qui parliez
+en moi, car je ne reconnaissais plus ma lachete de creature, je me
+sentais fort a couper tous les liens de mon coeur. Et voici mon
+coeur tout saignant; il n'est plus a personne, il est a vous. Pour
+vous, je l'ai arrache au monde. Mais ne croyez pas, o mon Dieu, que
+je tire quelque vanite de cette victoire. Je sais que je ne suis
+rien sans vous. Je m'abime a vos pieds, dans mon humilite.
+
+Il s'etait affaisse, a demi assis sur la marche de l'autel, ne
+trouvant plus de paroles, laissant son haleine fumer comme un
+encens, entre ses levres entrouvertes. L'abondance de la grace le
+baignait d'une extase ineffable. Il se repliait sur lui-meme, il
+cherchait Jesus au fond de son etre, dans le sanctuaire d'amour
+qu'il preparait a chaque minute pour le recevoir dignement. Et Jesus
+etait present, il le sentait la, a la douceur extraordinaire qui
+l'inondait. Alors, il entama avec Jesus une de ces conversations
+interieures, pendant lesquelles il etait ravi a la terre, causant
+bouche a bouche avec son Dieu. Il balbutiait le verset du cantique:
+"Mon bien-aime est a moi, et je suis a lui; il repose entre les lis,
+jusqu'a ce que l'aurore se leve et que les ombres declinent." Il
+meditait les mots de l'Imitation: "C'est un grand art que de savoir
+causer avec Jesus, et une grande prudence que de savoir le retenir
+pres de soi." Puis, c'etait une familiarite adorable. Jesus se
+baissait jusqu'a lui, l'entretenait pendant des heures de ses
+besoins, de ses bonheurs, de ses espoirs. Et deux amis qui, apres
+une separation, se retrouvent, s'en vont a l'ecart, au bord de
+quelque riviere solitaire, ont des confidences moins attendries; car
+Jesus, a ces heures d'abandon divin, daignait etre son ami, le
+meilleur, le plus fidele, celui qui ne le trahissait jamais, qui lui
+rendait pour un peu d'affection tous les tresors de la vie
+eternelle. Cette fois surtout, le pretre voulut le posseder
+longtemps. Six heures sonnaient dans l'eglise muette, qu'il
+l'ecoutait encore, au milieu du silence des creatures.
+
+Confession de l'etre entier, entretien libre, sans l'embarras de la
+langue, effusion naturelle du coeur, s'envolant avant la pensee
+elle-meme. L'abbe Mouret disait tout a Jesus, comme a un Dieu venu
+dans l'intimite de sa tendresse, et qui peut tout entendre. Il
+avouait qu'il aimait toujours Albine; il s'etonnait d'avoir pu la
+maltraiter, la chasser, sans que ses entrailles se fussent
+revoltees; cela l'emerveillait, il souriait d'une facon sereine,
+comme mis en presence d'un acte miraculeusement fort, accompli par
+un autre. Et Jesus repondait que cela ne devait pas l'etonner, que
+les plus grands saints etaient souvent des armes inconscientes aux
+mains de Dieu. Alors, l'abbe exprimait un doute: n'avait-il pas eu
+moins de merite a se refugier au pied de l'autel et jusque dans la
+Passion de son Seigneur? N'etait-il pas encore d'un faible courage,
+puisqu'il n'osait combattre seul? Mais Jesus se montrait tolerant;
+il expliquait que la faiblesse de l'homme est la continuelle
+occupation de Dieu, il disait preferer les ames souffrantes, dans
+lesquelles il venait s'asseoir comme un ami au chevet d'un ami.
+Etait-ce une damnation d'aimer Albine? Non, si cet amour allait au-
+dela de la chair, s'il ajoutait une esperance au desir de l'autre
+vie. Puis, comment fallait-il l'aimer? Sans une parole, sans un pas
+vers elle, en laissant cette tendresse toute pure s'exhaler ainsi
+qu'une bonne odeur, agreable au ciel. La, Jesus avait un leger rire
+de bienveillance, se rapprochant, encourageant les aveux, si bien
+que le pretre peu a peu s'enhardissait a lui detailler la beaute
+d'Albine. Elle avait les cheveux blonds des anges. Elle etait toute
+blanche avec de grands yeux doux, pareille aux saintes qui ont des
+aureoles. Jesus se taisait, mais riait toujours. Et qu'elle avait
+grandi! Elle ressemblait a une reine, maintenant, avec sa taille
+ronde, ses epaules superbes. Oh! la prendre a la taille, ne fut-ce
+qu'une seconde, et sentir ses epaules se renverser sous cette
+etreinte! Le rire de Jesus palissait, mourait comme un rayon d'astre
+au bord de l'horizon. L'abbe Mouret parlait seul, a present.
+Vraiment, il s'etait montre trop dur. Pourquoi avoir chasse Albine,
+sans un mot de tendresse, puisque le ciel permettait d'aimer?
+
+- Je l'aime, je l'aime! cria-t-il tout haut, d'une voix eperdue,
+qui emplit l'eglise.
+
+Il la voyait encore la. Elle lui tendait les bras, elle etait
+desirable, a lui faire rompre tous ses serments. Et il se jetait sur
+sa gorge, sans respect pour l'eglise; il lui prenait les membres, il
+la possedait sous une pluie de baisers. C'etait devant elle qu'il se
+mettait a genoux, implorant sa misericorde, lui demandant pardon de
+ses brutalites. Il expliquait qu'a certaines heures, il y avait en
+lui une voix qui n'etait pas la sienne. Est-ce que jamais il
+l'aurait maltraitee! La voix etrangere seule avait parle. Ce ne
+pouvait etre lui, qui n'aurait pas, sans un frisson, touche a un de
+ses cheveux. Et il l'avait chassee, l'eglise etait bien vide! Ou
+devait-il courir, pour la rejoindre, pour la ramener, en essuyant
+ses larmes sous des caresses? La pluie tombait plus fort. Les
+chemins etaient des lacs de boue. Il se l'imaginait battue par
+l'averse, chancelant le long des fosses, avec des jupes trempees,
+collees a sa peau. Non, non, ce n'etait pas lui, c'etait l'autre, la
+voix jalouse, qui avait eu cette cruaute de vouloir la mort de son
+amour.
+
+- O Jesus! cria-t-il plus desesperement, soyez bon, rendez-la-moi.
+
+Mais Jesus n'etait plus la... Alors l'abbe Mouret, s'eveillant comme
+en sursaut, devint horriblement pale. Il comprenait. Il n'avait pas
+su garder Jesus. Il perdait son ami, il restait sans defense contre
+le mal. Au lieu de cette clarte interieure, dont il etait tout
+eclaire, et dans laquelle il avait recu son Dieu, il ne trouvait
+plus en lui que des tenebres, une fumee mauvaise, qui exasperait sa
+chair. Jesus, en se retirant, avait emporte la grace. Lui, si fort
+depuis le matin du secours du ciel, il se sentait tout d'un coup
+miserable, abandonne, d'une faiblesse d'enfant. Et quelle atroce
+chute, quelle immense amertume! Avoir lutte heroiquement, etre reste
+debout invincible, implacable, pendant que la tentation etait la,
+vivante, avec sa taille ronde, ses epaules superbes, son odeur de
+femme passionnee; puis, succomber honteusement, haleter d'un desir
+abominable, lorsque la tentation s'eloignait, ne laissant derriere
+elle qu'un frisson de jupe, un parfum envole de nuque blonde!
+Maintenant, avec les seuls souvenirs, elle rentrait toute-puissante,
+elle envahissait l'eglise.
+
+- Jesus! Jesus! cria une derniere fois le pretre, revenez, rentrez
+en moi, parlez-moi encore!
+
+Jesus restait sourd. Un instant, l'abbe Mouret implora le ciel de
+ses bras eperdument leves. Ses epaules craquaient de l'elan
+extraordinaire de ses supplications. Et bientot ses mains
+retomberent, decouragees. Il y avait au ciel un de ces silences sans
+espoir que les devots connaissent. Alors, il s'assit de nouveau sur
+la marche de l'autel, ecrase, le visage terreux, se serrant les
+flancs de ses coudes, comme pour diminuer sa chair. Il se
+rapetissait sous la dent de la tentation.
+
+- Mon Dieu! vous m'abandonnez, murmura-t-il. Que votre volonte soit
+faite!
+
+Et il ne prononca plus une parole, soufflant fortement, pareil a une
+bete traquee, immobile dans la peur des morsures. Depuis sa faute,
+il etait ainsi le jouet des caprices de la grace. Elle se refusait
+aux appels les plus ardents; elle arrivait, imprevue, charmante,
+lorsqu'il n'esperait plus la posseder avant des annees. Les
+premieres fois, il s'etait revolte, parlant en amant trahi, exigeant
+le retour immediat de cette consolatrice, dont le baiser le rendait
+si fort. Puis, apres des crises steriles de colere, il avait compris
+que l'humilite le meurtrissait moins et pouvait seule l'aider a
+supporter son abandon. Alors, pendant des heures, pendant des
+journees, il s'humiliait, dans l'attente d'un soulagement qui ne
+venait pas. Il avait beau se remettre entre les mains de Dieu,
+s'aneantir devant lui, repeter jusqu'a satiete les prieres les plus
+efficaces: il ne sentait plus Dieu; sa chair, echappee, se soulevait
+de desir; les prieres, s'embarrassant sur ses levres, s'achevaient
+en un balbutiement ordurier. Agonie lente de la tentation, ou les
+armes de la foi tombaient, une a une, de ses mains defaillantes, ou
+il n'etait plus qu'une chose inerte aux griffes des passions, ou il
+assistait, epouvante, a sa propre ignominie, sans avoir le courage
+de lever le petit doigt pour chasser le peche. Telle etait sa vie
+maintenant. Il connaissait toutes les attaques du peche. Pas un jour
+ne passait sans qu'il fut eprouve. Le peche prenait mille formes,
+entrait par ses yeux, par ses oreilles, le saisissait de face a la
+gorge, lui sautait traitreusement sur les epaules, le torturait
+jusque dans ses os. Toujours, la faute etait la, la nudite d'Albine,
+eclatante comme un soleil, eclairant les verdures du Paradou. Il ne
+cessa de la voir qu'aux rares instants ou la grace voulait bien lui
+fermer les paupieres de ses caresses fraiches. Et il cachait son mal
+ainsi qu'un mal honteux. Il s'enfermait dans ces silences blemes,
+qu'on ne savait comment lui faire rompre, emplissant le presbytere
+de son martyre et de sa resignation, exasperant la Teuse, qui,
+derriere lui, montrait le poing au ciel.
+
+Cette fois, il etait seul, il pouvait agoniser sans honte. Le peche
+venait de l'abattre d'un tel coup, qu'il n'avait pas la force de
+quitter la marche de l'autel, ou il etait tombe. Il continuait a y
+haleter d'un souffle fort, brule par l'angoisse, ne trouvant pas une
+larme. Et il pensait a sa vie sereine d'autrefois. Ah! quelle paix,
+quelle confiance, lors de son arrivee aux Artaud! Le salut lui
+semblait une belle route. Il riait, a cette epoque, quand on parlait
+de la tentation. Il vivait au milieu du mal, sans le connaitre, sans
+le craindre, avec la certitude de le decourager. Il etait un pretre
+parfait, si chaste, si ignorant devant Dieu, que Dieu le menait par
+la main, ainsi qu'un petit enfant. Maintenant, toute cette puerilite
+etait morte. Dieu le visitait le matin, et aussitot il l'eprouvait.
+La tentation devenait sa vie sur la terre. Avec l'age, avec la
+faute, il entrait dans le combat eternel. Etait-ce donc que Dieu
+l'aimait davantage, a cette heure? Les grands saints ont tous laisse
+des lambeaux de leurs corps aux epines de la voie douloureuse. Il
+tachait de se faire une consolation de cette croyance. A chaque
+dechirement de sa chair, a chaque craquement de ses os, il se
+promettait des recompenses extraordinaires. Jamais le ciel ne le
+frapperait assez. Il allait jusqu'a mepriser son ancienne serenite,
+sa facile ferveur, qui l'agenouillait dans un ravissement de fille,
+sans qu'il sentit meme la meurtrissure du sol a ses genoux. Il
+s'ingeniait a trouver une volupte au fond de la souffrance, a s'y
+coucher, a s'y endormir. Mais, pendant qu'il benissait Dieu, ses
+dents claquaient avec plus d'epouvante, la voix de son sang revolte
+lui criait que tout cela etait un mensonge, que la seule joie
+desirable etait de s'allonger aux bras d'Albine, derriere une haie
+en fleurs du Paradou.
+
+Cependant, il avait quitte Marie pour Jesus, sacrifiant son coeur,
+afin de vaincre sa chair, revant de mettre de la virilite dans sa
+foi. Marie le troublait trop, avec ses minces bandeaux, ses mains
+tendues, son sourire de femme. Il ne pouvait s'agenouiller devant
+elle, sans baisser les yeux, de peur d'apercevoir le bord de ses
+jupes. Puis, il l'accusait de s'etre faite trop douce pour lui,
+autrefois; elle l'avait si longtemps garde entre les plis de sa
+robe, qu'il s'etait laisse glisser de ses bras dans ceux de la
+creature, en ne s'apercevant meme pas qu'il changeait de tendresse.
+Et il se rappelait les brutalites de Frere Archangias, son refus
+d'adorer Marie, le regard mefiant dont il semblait la surveiller.
+Lui, desesperait de se hausser jamais a cette rudesse; il la
+delaissait simplement, cachait ses images, desertait son autel. Mais
+elle restait au fond de son coeur, comme un amour inavoue, toujours
+presente. Le peche, par un sacrilege dont l'horreur l'aneantissait,
+se servait d'elle pour le tenter. Lorsqu'il l'invoquait encore, a
+certaines heures d'attendrissement invincible, c'etait Albine qui se
+presentait, dans le voile blanc, l'echarpe bleue nouee a la
+ceinture, avec des roses d'or sur ses pieds nus. Toutes les Vierges,
+la Vierge au royal manteau d'or, la Vierge couronnee d'etoiles, la
+Vierge visitee par l'Ange de l'Annonciation, la Vierge paisible
+entre un lis et une quenouille, lui apportaient un ressouvenir
+d'Albine, les yeux souriants, ou la bouche delicate, ou la courbe
+molle des joues. Sa faute avait tue la virginite de Marie. Alors,
+d'un effort supreme, il chassait la femme de la religion, il se
+refugiait dans Jesus, dont la douceur l'inquietait meme parfois. Il
+lui fallait un Dieu jaloux, un Dieu implacable, le Dieu de la Bible,
+environne de tonnerres, ne se montrant que pour chatier le monde
+epouvante. Il n'y avait plus de saints, plus d'anges, plus de mere
+de Dieu; il n'y avait que Dieu, un maitre omnipotent, qui exigeait
+pour lui toutes les haleines. Il sentait la main de ce Dieu lui
+ecraser les reins, le tenir a sa merci dans l'espace et dans le
+temps, comme un atome coupable. N'etre rien, etre damne, rever
+l'enfer, se debattre sterilement contre les monstres de la tentation,
+cela etait bon. De Jesus, il ne prenait que la croix. Il avait cette
+folie de la croix, qui a use tant de levres sur le crucifix. Il
+prenait la croix et il suivait Jesus. Il l'alourdissait, la rendait
+accablante, n'avait pas de plus grande joie que de succomber sous
+elle, de la porter a genoux, l'echine cassee. Il voyait en elle la
+force de l'ame, la joie de l'esprit, la consommation de la vertu,
+la perfection de la saintete. Tout se trouvait en elle, tout
+aboutissait a mourir sur elle. Souffrir, mourir, ces mots sonnaient
+sans cesse a ses oreilles, comme la fin de la sagesse humaine. Et,
+lorsqu'il s'etait attache sur la croix, il avait la consolation sans
+bornes de l'amour de Dieu. Ce n'etait plus Marie qu'il aimait d'une
+tendresse de fils, d'une passion d'amant. Il aimait, pour aimer,
+dans l'absolu de l'amour. Il aimait Dieu au-dessus de lui-meme,
+au-dessus de tout, au fond d'un epanouissement de lumiere. Il etait
+ainsi qu'un flambeau qui se consume en clarte. La mort, quand il la
+souhaitait, n'etait a ses yeux qu'un grand elan d'amour.
+
+Que negligeait-il donc, pour etre soumis a des epreuves si rudes? Il
+essuya de la main la sueur qui coulait de ses tempes, il songea que,
+le matin encore, il avait fait son examen de conscience, sans
+trouver en lui aucune offense grave. Ne menait-il pas une vie
+d'austerites et de macerations? N'aimait-il pas Dieu seul,
+aveuglement? Ah! qu'il l'aurait beni, s'il lui avait enfin rendu la
+paix, en le jugeant assez puni de sa faute. Mais jamais peut-etre
+cette faute ne pourrait etre expiee. Et, malgre lui, il revint a
+Albine, au Paradou, aux souvenirs cuisants. D'abord, il chercha des
+excuses. Un soir, il tombait sur le carreau de sa chambre, foudroye
+par une fievre cerebrale. Pendant trois semaines, il appartenait a
+cette crise de sa chair. Son sang, furieusement, lavait ses veines,
+jusqu'au bout de ses membres, grondait au travers de lui avec un
+vacarme de torrent lache; son corps, du crane a la plante des pieds,
+etait nettoye, renouvele, battu par un tel travail de la maladie,
+que souvent, dans son delire, il avait cru entendre les marteaux des
+ouvriers reclouant ses os. Puis, il s'eveillait, un matin, comme
+neuf. Il naissait une seconde fois, debarrasse de ce que vingt-cinq
+ans de vie avait depose successivement en lui. Ses devotions
+d'enfant, son education du seminaire, sa foi de jeune pretre, tout
+s'en etait alle, submerge, emporte, laissant la place nette. Certes,
+l'enfer seul l'avait prepare ainsi pour le peche, le desarmant,
+faisant de ses entrailles un lit de mollesse, ou le mal pouvait
+entrer et dormir. Et lui, restait inconscient, s'abandonnait a ce
+lent acheminement vers la faute. Au Paradou, lorsqu'il rouvrait les
+yeux, il se sentait baigne d'enfance, sans memoire du passe, n'ayant
+plus rien du sacerdoce. Ses organes avaient un jeu doux, un
+ravissement de surprise, a recommencer la vie, comme s'ils ne la
+connaissaient pas et qu'ils eussent une joie extreme a l'apprendre.
+Oh! l'apprentissage delicieux, les rencontres charmantes, les
+adorables retrouvailles! Ce Paradou etait une grande felicite. En le
+mettant la, l'enfer savait bien qu'il y serait sans defense. Jamais,
+dans sa premiere jeunesse, il n'avait goute a grandir une pareille
+volupte. Cette premiere jeunesse, s'il l'evoquait maintenant, lui
+apparaissait toute noire, passee loin du soleil, ingrate, bleme,
+infirme. Aussi comme il avait salue le soleil, comme il s'etait
+emerveille du premier arbre, de la premiere fleur, du moindre
+insecte apercu, du plus petit caillou ramasse! Les pierres elles-
+memes le charmaient. L'horizon etait un prodige extraordinaire. Ses
+sens, une matinee claire dont ses yeux s'emplissaient, une odeur de
+jasmin respiree, un chant d'alouette ecoute, lui causaient des
+emotions si fortes, que ses membres defaillaient. Il avait pris un
+long plaisir a s'enseigner jusqu'aux plus legers tressaillements de
+la vie. Et le matin ou Albine etait nee, a son cote, au milieu des
+roses! Il riait encore d'extase a ce souvenir. Elle se levait ainsi
+qu'un astre necessaire au soleil lui-meme. Elle eclairait tout,
+expliquait tout. Elle l'achevait. Alors, il recommencait avec elle
+leurs promenades, aux quatre coins du Paradou. Il se rappelait les
+petits cheveux qui s'envolaient sur sa nuque, lorsqu'elle courait
+devant lui. Elle sentait bon, elle balancait des jupes tiedes, dont
+les frolements ressemblaient a des caresses. Lorsqu'elle le prenait
+entre ses bras nus, souples comme des couleuvres, il s'attendait a
+la voir, tant elle etait mince, s'enrouler a son corps, s'endormir
+la, collee a sa peau. C'etait elle qui marchait en avant. Elle le
+conduisait par un sentier detourne, ou ils s'attardaient, pour ne
+pas arriver trop vite. Elle lui donnait la passion de la terre. Il
+apprenait a l'aimer, en regardant comment s'aiment les herbes;
+tendresse longtemps tatonnante, et dont un soir enfin ils avaient
+surpris la grande joie, sous l'arbre geant, dans l'ombre suant la
+seve. La, ils etaient au bout de leur chemin. Albine, renversee, la
+tete roulee au milieu de ses cheveux, lui tendait les bras. Lui, la
+prenait d'une etreinte. Oh! la prendre, la posseder encore, sentir
+son flanc tressaillir de fecondite, faire de la vie, etre Dieu!
+
+Le pretre, brusquement, poussa une plainte sourde. Il se dressa,
+comme sous un coup de dent invisible; puis, il s'abattit de nouveau.
+La tentation venait de le mordre. Dans quelle ordure s'egaraient
+donc ses souvenirs? Ne savait-il pas que Satan a toutes les ruses,
+qu'il profite meme des heures d'examen interieur pour glisser
+jusqu'a l'ame sa tete de serpent? Non, non, pas d'excuse! La maladie
+n'autorisait point le peche. C'etait a lui de se garder, de
+retrouver Dieu, au sortir de la fievre. Au contraire, il avait pris
+plaisir a s'accroupir dans sa chair. Et quelle preuve de ses
+appetits abominables! Il ne pouvait confesser sa faute, sans glisser
+malgre lui au besoin de la commettre encore en pensee. N'imposerait-
+il pas silence a sa fange! Il revait de se vider le crane, pour ne
+plus penser; de s'ouvrir les veines, pour que son sang coupable ne
+le tourmentat plus. Un instant, il resta la face entre les mains,
+grelottant, cachant les moindres bouts de sa peau, comme si les
+betes qui rodaient autour de lui lui eussent herisse le poil de leur
+haleine chaude.
+
+Mais il pensait quand meme, et le sang battait quand meme dans son
+coeur. Ses yeux, qu'il fermait de ses poings, voyaient, sur le noir
+des tenebres, les lignes souples du corps d'Albine, tracees d'un
+trait de flamme. Elle avait une poitrine nue aveuglante comme un
+soleil. A chaque effort qu'il faisait pour enfoncer ses yeux, pour
+chasser cette vision, elle devenait plus lumineuse, elle s'accusait
+avec des renversements de reins, des appels de bras tendus, qui
+arrachaient au pretre un rale d'angoisse. Dieu l'abandonnait donc
+tout a fait, qu'il n'y avait plus pour lui de refuge? Et, malgre la
+tension de sa volonte, la faute recommencait toujours, se precisait
+avec une effrayante nettete. Il revoyait les moindres brins d'herbe,
+au bord des jupes d'Albine; il retrouvait, accrochee a ses cheveux,
+une petite fleur de chardon, a laquelle il se souvenait d'avoir
+pique ses levres. Jusqu'aux odeurs, les sucres un peu acres des
+tiges ecrasees, qui lui revenaient; jusqu'aux sons lointains qu'il
+entendait encore, le cri regulier d'un oiseau, un grand silence,
+puis un soupir passant sur les arbres. Pourquoi le ciel ne le
+foudroyait-il pas tout de suite? Il aurait moins souffert. Il
+jouissait de son abomination avec une volupte de damne. Une rage le
+secouait, en ecoutant les paroles scelerates qu'il avait prononcees
+aux pieds d'Albine. Elles retentissaient, a cette heure, pour
+l'accuser devant Dieu. Il avait reconnu la femme comme sa
+souveraine. Il s'etait donne a elle en esclave, lui baisant les
+pieds, revant d'etre l'eau qu'elle buvait, le pain qu'elle mangeait.
+Maintenant, il comprenait pourquoi il ne pouvait plus se reprendre.
+Dieu le laissait a la femme. Mais il la battrait, il lui casserait
+les membres, pour qu'elle le lachat. C'etait elle l'esclave, la
+chair impure, a laquelle l'Eglise aurait du refuser une ame. Alors,
+il se roidit, il leva les poings sur Abine. Et les poings
+s'ouvraient, les mains coulaient le long des epaules nues, avec une
+caresse molle, tandis que la bouche, pleine d'injures, se collait
+sur les cheveux denoues, en balbutiant des paroles d'adoration.
+
+L'abbe Mouret ouvrit les yeux. La vision ardente d'Albine disparut.
+Ce fut un soulagement brusque, inespere. Il put pleurer. Des larmes
+lentes rafraichirent ses joues, pendant qu'il respirait longuement,
+n'osant encore remuer, de crainte d'etre repris a la nuque. Il
+entendait toujours un grondement fauve derriere lui. Puis, cela
+etait si doux de ne plus tant souffrir, qu'il s'oublia a gouter ce
+bien-etre. Au-dehors, la pluie avait cesse. Le soleil se couchait
+dans une grande lueur rouge, qui semblait pendre aux fenetres des
+rideaux de satin rose. L'eglise, maintenant, etait tiede, toute
+vivante de cette derniere haleine du soleil. Le pretre remerciait
+vaguement Dieu du repit qu'il voulait bien lui donner. Un large
+rayon, une poussiere d'or, qui traversait la nef, allumait le fond
+de l'eglise, l'horloge, la chaire, le maitre-autel. Peut-etre etait-
+ce la grace qui lui revenait sur ce sentier de lumiere, descendant
+du ciel? Il s'interessait aux atomes allant et venant le long du
+rayon, avec une vitesse prodigieuse, pareils a une foule de
+messagers affaires portant sans cesse des nouvelles du soleil a la
+terre. Mille cierges allumes n'auraient pas rempli l'eglise d'une
+telle splendeur. Derriere le maitre-autel, des draps d'or etaient
+tendus; sur les gradins, des ruissellements d'orfevrerie coulaient,
+des chandeliers s'epanouissant en gerbes de clartes, des encensoirs
+ou brulait une braise de pierreries, des vases sacres peu a peu
+elargis, avec des rayonnements de cometes; et, partout, c'etait une
+pluie de fleurs lumineuses au milieu de dentelles volantes, des
+nappes, des bouquets, des guirlandes de roses, dont les coeurs en
+s'ouvrant laissaient tomber des etoiles. Jamais il n'avait souhaite
+une pareille richesse pour sa pauvre eglise. Il souriait, il faisait
+le reve de fixer la ces magnificences, il les arrangeait a son gre.
+Lui, aurait prefere voir les rideaux de drap d'or attaches plus
+haut; les vases lui paraissaient aussi trop negligemment jetes; il
+ramassait encore les fleurs perdues, renouant les bouquets, donnant
+aux guirlandes une courbe molle. Mais quel emerveillement, lorsque
+toute cette pompe etait ainsi etalee! Il devenait le pontife d'une
+eglise d'or. Les eveques, les princes, des femmes trainant des
+manteaux royaux, des foules devotes, le front dans la poussiere, la
+visitaient, campaient dans la vallee, attendaient des semaines a la
+porte, avant de pouvoir entrer. On lui baisait les pieds, parce que
+ses pieds, eux aussi, etaient en or, et qu'ils accomplissaient des
+miracles. L'or montait jusqu'a ses genoux. Un coeur d'or battait
+dans sa poitrine d'or avec un son musical si clair, que les foules,
+du dehors, l'entendaient. Alors, un orgueil immense le ravissait. Il
+etait idole.
+
+Le rayon de soleil montait toujours, le maitre-autel flambait, le
+pretre se persuadait que c'etait bien la grace qui lui revenait,
+pour qu'il eprouvat une telle jouissance interieure. Le grondement
+fauve, derriere lui, se faisait calin. Il ne sentait plus sur sa
+nuque que la douceur d'une patte de velours, comme si quelque chat
+geant l'eut caresse.
+
+Et il continua sa reverie. Jamais il n'avait vu les choses sous un
+jour aussi eclatant. Tout lui semblait aise, a present, tant il se
+jugeait fort. Puisque Albine l'attendait, il irait la rejoindre.
+Cela etait naturel. Le matin, il avait bien marie le grand Fortune a
+la Rosalie. L'Eglise ne defendait pas le mariage. Il les voyait
+encore se souriant, se poussant du coude sous ses mains qui les
+benissaient. Puis, le soir, on lui avait montre leur lit. Chacune
+des paroles qu'il leur avait adressees eclatait plus haut a ses
+oreilles. Il disait au grand Fortune que Dieu lui envoyait une
+compagne, parce qu'il n'a pas voulu que l'homme vecut solitaire. Il
+disait a la Rosalie qu'elle devait s'attacher a son mari, ne le
+quitter jamais, etre sa servante soumise. Mais il disait aussi ces
+choses pour lui et pour Albine. N'etait-elle pas sa compagne, sa
+servante soumise, celle que Dieu lui envoyait, afin que sa virilite
+ne se sechat pas dans la solitude? D'ailleurs, ils etaient lies. Il
+restait tres surpris de ne pas avoir compris cela tout de suite, de
+ne pas s'en etre alle avec elle, comme le devoir l'exigeait. Mais
+c'etait chose decidee, il la rejoindrait, des le lendemain. En une
+demi-heure, il serait aupres d'elle. Il traverserait le village, il
+prendrait le chemin du coteau; c'etait de beaucoup le plus court. Il
+pouvait tout, il etait le maitre, personne ne lui dirait rien. Si on
+le regardait, il ferait, d'un geste, baisser toutes les tetes. Puis,
+il vivrait avec Albine. Il l'appellerait sa femme. Ils seraient tres
+heureux. L'or montait de nouveau, ruisselait entre ses doigts. Il
+rentrait dans un bain d'or. Il emportait les vases sacres pour les
+besoins de son menage, menant grand train, payant ses gens avec des
+fragments de calice qu'il tordait entre ses doigts, d'un leger
+effort. Il mettait a son lit de noces les rideaux de drap d'or de
+l'autel. Comme bijoux, il donnait a sa femme les coeurs d'or, les
+chapelets d'or, les croix d'or, pendus au cou de la Vierge et des
+Saintes. L'eglise meme, s'il l'elevait d'un etage, pourrait leur
+servir de palais. Dieu n'aurait rien a dire, puisqu'il permettait
+d'aimer. Du reste, que lui importait Dieu! N'etait-ce pas lui, a
+cette heure, qui etait Dieu, avec ses pieds d'or que la foule
+baisait, et qui accomplissait des miracles.
+
+L'abbe Mouret se leva. Il fit ce geste large de Jeanbernat, ce geste
+de negation embrassant tout l'horizon.
+
+- Il n'y a rien, rien, rien, dit-il. Dieu n'existe pas.
+
+Un grand frisson parut passer dans l'eglise. Le pretre, effare,
+redevenu d'une paleur mortelle, ecoutait. Qui donc avait parle? Qui
+avait blaspheme? Brusquement la caresse de velours, dont il sentait
+la douceur sur sa nuque, etait devenue feroce; des griffes lui
+arrachaient la chair, son sang coulait une fois encore. Il resta
+debout pourtant, luttant contre la crise. Il injuriait le peche
+triomphant, qui ricanait autour de ses tempes, ou tous les marteaux
+du mal recommencaient a battre. Ne connaissait-il pas ses
+traitrises? ne savait-il pas qu'il se fait un jeu souvent
+d'approcher avec des pattes douces, pour les enfoncer ensuite comme
+des couteaux jusqu'aux os de ses victimes? Et sa rage redoublait, a
+la pensee d'avoir ete pris a ce piege, ainsi qu'un enfant. Il serait
+donc toujours par terre, avec le peche accroupi victorieusement sur
+sa poitrine! Maintenant, voila qu'il niait Dieu. C'etait la pente
+fatale. La fornication tuait la foi. Puis, le dogme croulait. Un
+doute de la chair, plaidant son ordure, suffisait a balayer tout le
+ciel. La regle divine irritait, les mysteres faisaient sourire; dans
+un coin de la religion abattue, on se couchait en discutant son
+sacrilege, jusqu'a ce qu'on se fut creuse un trou de bete cuvant sa
+boue. Alors venaient les autres tentations: l'or, la puissance, la
+vie libre, une necessite irresistible de jouir, qui ramenait tout a
+la grande luxure, vautree sur un lit de richesse et d'orgueil. Et
+l'on volait Dieu. On cassait les ostensoirs pour les pendre a
+l'impurete d'une femme. Eh bien! il etait damne. Rien ne le genait
+plus, le peche pouvait parler haut en lui. Cela etait bon de ne plus
+lutter. Les monstres qui avaient rode derriere sa nuque se battaient
+dans ses entrailles, a cette heure. Il gonflait les flancs pour
+sentir leurs dents davantage. Il s'abandonnait a eux avec une joie
+affreuse. Une revolte lui faisait montrer les poings a l'eglise.
+Non, il ne croyait plus a la divinite de Jesus, il ne croyait plus a
+la sainte Trinite, il ne croyait qu'a lui, qu'a ses muscles, qu'aux
+appetits de ses organes. Il voulait vivre. Il avait le besoin d'etre
+un homme. Ah! courir au grand air, etre fort, n'avoir pas de maitre
+jaloux, tuer ses ennemis a coups de pierre, emporter a son cou les
+filles qui passent! Il ressusciterait du tombeau ou des mains rudes
+l'avaient couche. Il eveillerait sa virilite, qui ne devait etre
+qu'endormie. Et qu'il expirat de honte, s'il trouvait sa virilite
+morte! Et que Dieu fut maudit, s'il l'avait retire d'entre les
+creatures, en le touchant de son doigt, afin de le garder pour son
+service seul!
+
+Le pretre etait debout, hallucine. Il crut qu'a ce nouveau blaspheme
+l'eglise croulait. La nappe de soleil qui inondait le maitre-autel
+avait grandi lentement, allumant les murs d'une rougeur d'incendie.
+Des flammeches monterent encore, lecherent le plafond, s'eteignirent
+dans une lueur saignante de braise. L'eglise, brusquement, devint
+toute noire. Il sembla que le feu de ce coucher d'astre venait de
+crever la toiture, de fendre les murailles, d'ouvrir de toutes parts
+des breches beantes aux attaques du dehors. La carcasse sombre
+branlait, dans l'attente de quelque assaut formidable. La nuit,
+rapidement, grandissait.
+
+Alors, de tres loin, le pretre entendit un murmure monter de la
+vallee des Artaud. Autrefois, il ne comprenait pas l'ardent langage
+de ces terres brulees, ou ne se tordaient que des pieds de vignes
+noueux, des amandiers decharnes, de vieux oliviers se dehanchant sur
+leurs membres infirmes. Il passait au milieu de cette passion, avec
+les serenites de son ignorance. Mais, aujourd'hui, instruit dans la
+chair, il saisissait jusqu'aux moindres soupirs des feuilles pamees
+sous le soleil. Ce furent d'abord, au fond de l'horizon, les
+collines, chaudes encore de l'adieu du couchant, qui tressaillirent
+et qui parurent s'ebranler avec le pietinement sourd d'une armee en
+marche. Puis, les roches eparses, les pierres des chemins, tous les
+cailloux de la vallee, se leverent, eux aussi, roulant, ronflant,
+comme jetes en avant par le besoin de se mouvoir. A leur suite, les
+mares de terre rouge, les rares champs conquis a coups de pioche, se
+mirent a couler et a gronder, ainsi que des rivieres echappees,
+charriant dans le flot de leur sang des conceptions de semences, des
+eclosions de racines, des copulations de plantes. Et bientot tout
+fut en mouvement; les souches des vignes rampaient comme de grands
+insectes; les bles maigres, les herbes sechees, faisaient des
+bataillons armes de hautes lances; les arbres s'echevelaient a
+courir, etiraient leurs membres, pareils a des lutteurs qui
+s'appretent au combat; les feuilles tombees marchaient, la poussiere
+des routes marchait. Multitude recrutant a chaque pas des forces
+nouvelles, peuple en rut dont le souffle approchait, tempete de vie
+a l'haleine de fournaise, emportant tout devant elle, dans le
+tourbillon d'un accouchement colossal. Brusquement, l'attaque eut
+lieu. Du bout de l'horizon, la campagne entiere se rua sur l'eglise,
+les collines, les cailloux, les terres, les arbres. L'eglise, sous
+ce premier choc, craqua. Les murs se fendirent, des tuiles
+s'envolerent. Mais le grand Christ, secoue, ne tomba pas.
+
+Il y eut un court repit. Au-dehors, les voix s'elevaient, plus
+furieuses. Maintenant, le pretre distinguait des voix humaines.
+C'etait le village, les Artaud, cette poignee de batards pousses sur
+le roc, avec l'entetement des ronces, qui soufflaient a leur tour un
+vent charge d'un pullulement d'etres. Les Artaud forniquaient par
+terre, plantaient de proche en proche une foret d'hommes, dont les
+troncs mangeaient autour d'eux toute la place. Ils montaient jusqu'a
+l'eglise, ils en crevaient la porte d'une poussee, ils menacaient
+d'obstruer la nef des branches envahissantes de leur race. Derriere
+eux, dans le fouillis des broussailles, accouraient les betes, des
+boeufs cherchant a enfoncer les murs de leurs cornes, des troupeaux
+d'anes, de chevres, de brebis, battant l'eglise en ruine, comme des
+vagues vivantes, des fourmilieres de cloportes et de grillons
+attaquant les fondations, les emiettant de leurs dents de scie. Et
+il y avait encore, de l'autre cote, la basse-cour de Desiree, dont
+le fumier exhalait des buees d'asphyxie; le grand coq Alexandre y
+sonnait l'assaut de son clairon, les poules descellaient les pierres
+a coups de bec, les lapins creusaient des terriers jusque sous les
+autels, afin de les miner et de les abimer, le cochon, gras a ne pas
+bouger, grognait, attendait que les ornements sacres ne fussent plus
+qu'une poignee de cendre chaude, pour y vautrer son ventre. Une
+rumeur formidable roula, un second assaut fut donne. Le village, les
+betes, toute cette maree de vie qui debordait, engloutit un instant
+l'eglise sous une rage de corps faisant ployer les poutres. Les
+femelles, dans la melee, lachaient de leurs entrailles un
+enfantement continu de nouveaux combattants. Cette fois, l'eglise
+eut un pan de muraille abattu; le plafond flechissait, les boiseries
+des fenetres etaient emportees, la fumee du crepuscule, de plus en
+plus noire, entrait par les breches baillant affreusement. Sur la
+croix, le grand Christ ne tenait plus que par le clou de sa main
+gauche.
+
+L'ecroulement du pan de muraille fut salue d'une clameur. Mais
+l'eglise restait encore solide, malgre ses blessures. Elle
+s'entetait d'une facon farouche, muette, sombre, se cramponnant aux
+moindres pierres de ses fondations. Il semblait que cette ruine,
+pour demeurer debout, n'eut besoin que du pilier le plus mince,
+portant, par un prodige d'equilibre, la toiture crevee. Alors,
+l'abbe Mouret vit les plantes rudes du plateau se mettre a l'oeuvre,
+ces terribles plantes durcies dans la secheresse des rocs, noueuses
+comme des serpents, d'un bois dur, bossue de muscles. Les lichens,
+couleur de rouille, pareils a une lepre enflammee, mangerent d'abord
+les crepis de platre. Ensuite, les thyms enfoncerent leurs racines
+entre les briques, ainsi que des coins de fer. Les lavandes
+glissaient leurs longs doigts crochus sous chaque maconnerie
+ebranlee, les tiraient a elles, les arrachaient d'un effort lent et
+continu. Les genevriers, les romarins, les houx epineux, montaient
+plus haut, donnaient des poussees invincibles. Et jusqu'aux herbes
+elles-memes, ces herbes dont les brins seches passaient sous la
+grand-porte, qui se raidissaient comme des piques d'acier, eventrant
+la grand-porte, s'avancant dans la nef, ou elles soulevaient les
+dalles de leurs pinces puissantes. C'etait l'emeute victorieuse, la
+nature revolutionnaire dressant des barricades avec des autels
+renverses, demolissant l'eglise qui lui jetait trop d'ombre depuis
+des siecles. Les autres combattants laissaient faire les herbes, les
+thyms, les lavandes, les lichens, ce rongement des petits plus
+destructeur que les coups de massue des forts, cet emiettement de la
+base dont le travail sourd devait achever d'abattre tout l'edifice.
+Puis, brusquement, ce fut la fin. Le sorbier, dont les hautes
+branches penetraient deja sous la voute, par les carreaux casses,
+entra violemment, d'un jet de verdure formidable. Il se planta au
+milieu de la nef. La, il grandit demesurement. Son tronc devint
+colossal, au point de faire eclater l'eglise, ainsi qu'une ceinture
+trop etroite. Les branches allongerent de toutes parts des noeuds
+enormes, dont chacun emportait un morceau de muraille, un lambeau de
+toiture; et elles se multipliaient toujours, chaque branche se
+ramifiant a l'infini, un arbre nouveau poussant de chaque noeud,
+avec une telle fureur de croissance, que les debris de l'eglise,
+trouee comme un crible, volerent en eclats, en semant aux quatre
+coins du ciel une cendre fine. Maintenant, l'arbre geant touchait
+aux etoiles. Sa foret de branches etait une foret de membres, de
+jambes, de bras, de torses, de ventres, qui suaient la seve; des
+chevelures de femmes pendaient; des tetes d'hommes faisaient eclater
+l'ecorce, avec des rires de bourgeons naissants; tout en haut, les
+couples d'amants, pames au bord de leurs nids, emplissaient l'air de
+la musique de leur jouissance et de l'odeur de leur fecondite. Un
+dernier souffle de l'ouragan qui s'etait rue sur l'eglise en balaya
+la poussiere, la chaire et le confessionnal en poudre, les images
+saintes lacerees, les vases sacres fondus, tous ces decombres que
+piquait avidement la bande des moineaux, autrefois logee sous les
+tuiles. Le grand Christ, arrache de la croix, reste pendu un moment
+a une des chevelures de femme flottantes, fut emporte, roule, perdu,
+dans la nuit noire, au fond de laquelle il tomba avec un
+retentissement. L'arbre de vie venait de crever le ciel. Et il
+depassait les etoiles.
+
+L'abbe Mouret applaudit furieusement, comme un damne, a cette
+vision. L'eglise etait vaincue. Dieu n'avait plus de maison. A
+present, Dieu ne le generait plus. Il pouvait rejoindre Albine,
+puisqu'elle triomphait. Et comme il riait de lui, qui, une heure
+auparavant, affirmait que l'eglise mangerait la terre de son ombre!
+La terre s'etait vengee en mangeant l'eglise. Le rire fou qu'il
+poussa le tira en sursaut de son hallucination. Stupide, il regarda
+la nef lentement noyee de crepuscule; par les fenetres, des coins de
+ciel se montraient, piques d'etoiles. Et il allongeait les bras,
+avec l'idee de tater les murs, lorsque la voix de Desiree l'appela,
+du couloir de la sacristie.
+
+- Serge! es-tu la?... Parle donc! Il y a une demi-heure que je te
+cherche.
+
+Elle entra. Elle tenait une lampe. Alors, le pretre vit que l'eglise
+etait toujours debout. Il ne comprit plus, il resta dans un doute
+affreux, entre l'eglise invincible, repoussant de ses cendres, et
+Albine toute-puissante, qui ebranlait Dieu d'une seule de ses
+haleines.
+
+
+
+
+
+X.
+
+Desiree approchait, avec sa gaiete sonore.
+
+- Tu es la! tu es la! cria-t-elle. Ah bien! tu joues donc a cache-
+cache? Je t'ai appele plus de dix fois de toutes mes forces... Je
+croyais que tu etais sorti.
+
+Elle fouillait les coins d'ombre du regard, d'un air curieux. Elle
+alla meme jusqu'au confessionnal, sournoisement, comme si elle
+s'appretait a surprendre quelqu'un, cache en cet endroit. Elle
+revint, desappointee, reprenant:
+
+- Alors, tu es seul? Tu dormais peut-etre? A quoi peux-tu t'amuser
+tout seul, quand il fait noir?... Allons, viens, nous nous mettons a
+table.
+
+Lui, passait ses mains fievreuses sur son front, pour effacer des
+pensees que tout le monde surement allait lire. Il cherchait
+machinalement a reboutonner sa soutane, qui lui semblait defaite,
+arrachee, dans un desordre honteux. Puis, il suivit sa soeur, la
+face severe, sans un frisson, raidi dans cette volonte de pretre
+cachant les agonies de sa chair sous la dignite du sacerdoce.
+Desiree ne s'apercut pas meme de son trouble. Elle dit simplement,
+en entrant dans la salle a manger:
+
+- Moi, j'ai bien dormi. Toi, tu as trop bavarde, tu es tout pale.
+
+Le soir, apres le diner, Frere Archangias vint faire sa partie de
+bataille avec la Teuse. Il avait, ce soir-la, une gaiete enorme.
+Quand le Frere etait gai, il allongeait des coups de poing dans les
+cotes de la Teuse, qui lui rendait des soufflets, a toute volee.
+Cela les faisait rire, d'un rire dont les plafonds tremblaient.
+Puis, il inventait des farces extraordinaires: il cassait avec son
+nez des assiettes posees a plat, il pariait de fendre a coup de
+derriere la porte de la salle a manger, il jetait tout le tabac de
+sa tabatiere dans le cafe de la vieille servante, ou bien apportait
+une poignee de cailloux qu'il lui glissait dans la gorge, en les
+enfoncant avec la main, jusqu'a la ceinture. Ces debordements de
+joie sanguine eclataient pour un rien, au milieu de ses coleres
+accoutumees; souvent un fait dont personne ne riait lui donnait une
+veritable attaque de folie bruyante, tapant des pieds, tournant
+comme une toupie, se tenant le ventre.
+
+- Alors, vous ne voulez pas me dire pourquoi vous etes gai? demanda
+la Teuse.
+
+Il ne repondit pas. Il s'etait assis a califourchon sur une chaise,
+il faisait le tour de la table en galopant.
+
+- Oui, oui, faites la bete, reprit-elle. Mon Dieu! que vous etes
+bete! Si le bon Dieu vous voit, il doit etre content de vous!
+
+Le Frere venait de se laisser aller a la renverse, l'echine sur le
+carreau, les jambes en l'air. Sans se relever, il dit gravement:
+
+- Il me voit, il est content de me voir. C'est lui qui veut que je
+sois gai... Quand il consent a m'envoyer une recreation, il sonne la
+cloche dans ma carcasse. Alors, je me roule. Ca fait rire tout le
+paradis.
+
+Il marcha sur l'echine jusqu'au mur; puis, se dressant sur la nuque,
+il tambourina des talons, le plus haut qu'il put. Sa soutane, qui
+retombait, decouvrait son pantalon noir raccommode aux genoux avec
+des carres de drap vert. Il reprenait:
+
+- Monsieur le cure, voyez donc ou j'arrive. Je parie que vous ne
+faites pas ca... Allons, riez un peu. Il vaut mieux se trainer sur
+le dos, que de souhaiter pour matelas la peau d'une coquine. Vous
+m'entendez, hein! On est une bete pour un moment, on se frotte, on
+laisse sa vermine. Ca repose. Moi, lorsque je me frotte, je
+m'imagine etre le chien de Dieu, et c'est ca qui me fait dire que
+tout le paradis se met aux fenetres, riant de me voir... Vous pouvez
+rire aussi, monsieur le cure. C'est pour les saints et pour vous.
+Tenez, voici une culbute pour saint Joseph, en voici une autre pour
+saint Jean, une autre pour saint Michel, une pour saint Marc, une
+pour saint Mathieu...
+
+Et il continua, defilant tout un chapelet de saints, culbutant
+autour de la piece. L'abbe Mouret, reste silencieux, les poignets au
+bord de la table, avait fini par sourire. D'ordinaire, les joies du
+Frere l'inquietaient. Puis, comme celui-ci passait a la portee de la
+Teuse, elle lui allongea un coup de pied.
+
+- Voyons, dit-elle, jouons-nous, a la fin?
+
+Frere Archangias repondit par des grognements. Il s'etait mis a
+quatre pattes. Il marchait droit a la Teuse, faisant le loup.
+Lorsqu'il l'eut atteinte, il enfonca la tete sous ses jupons, il lui
+mordit le genou droit.
+
+- Voulez-vous bien me lacher! criait-elle. Est-ce que vous revez
+des saletes, maintenant!
+
+- Moi! balbutia le Frere, si egaye par cette idee, qu'il resta sur
+la place, sans pouvoir se relever. Eh! regarde, j'etrangle, rien que
+d'avoir goute a ton genou. Il est trop sale, ton genou... Je mords
+les femmes, puis je les crache, tu vois.
+
+Il la tutoyait, il crachait sur ses jupons. Quand il eut reussi a se
+mettre debout, il souffla un instant, en se frottant les cotes. Des
+bouffees de gaiete secouaient encore son ventre, comme une outre
+qu'on acheve de vider. Il dit enfin, d'une grosse voix serieuse:
+
+- Jouons... Si je ris, c'est mon affaire. Vous n'avez pas besoin de
+savoir pourquoi, la Teuse.
+
+Et la partie s'engagea. Elle fut terrible. Le Frere abattait les
+cartes avec des coups de poing. Quand il criait: Bataille! les
+vitres sonnaient. C'etait la Teuse qui gagnait. Elle avait trois as
+depuis longtemps, elle guettait le quatrieme d'un regard luisant.
+Cependant, Frere Archangias se livrait a d'autres plaisanteries. Il
+soulevait la table, au risque de casser la lampe; il trichait
+effrontement, se defendant a l'aide de mensonges enormes, pour la
+farce, disait-il ensuite. Brusquement, il entonna les Vepres, qu'il
+chanta d'une voix pleine de chantre au lutrin. Et il ne cessa plus,
+ronflant lugubrement, accentuant la chute de chaque verset en tapant
+ses cartes, sur la paume de sa main gauche. Quand sa gaiete etait au
+comble, quand il ne trouvait plus rien pour l'exprimer, il chantait
+ainsi les Vepres, pendant des heures. La Teuse, qui le connaissait
+bien, se pencha pour lui crier, au milieu du mugissement dont il
+emplissait la salle a manger
+
+- Taisez-vous, c'est insupportable!... Vous etes trop gai, ce soir.
+
+Alors, il entama les Complies. L'abbe Mouret etait alle s'asseoir
+pres de la fenetre. Il semblait ne pas voir, ne pas entendre ce qui
+se passait autour de lui. Pendant le diner, il avait mange comme a
+son ordinaire, il etait meme parvenu a repondre aux eternelles
+questions de Desiree. Maintenant, il s'abandonnait, a bout de force;
+il roulait, brise, aneanti, dans la querelle furieuse qui continuait
+en lui, sans treve. Le courage meme lui manquait pour se lever et
+monter a sa chambre. Puis, il craignait que, s'il tournait la face
+du cote de la lampe, on ne vit ses larmes, qu'il ne pouvait plus
+retenir. Il appuya le front contre une vitre, il regarda les
+tenebres du dehors, s'endormant peu a peu, glissant a une stupeur de
+cauchemar.
+
+Frere Archangias, psalmodiant toujours, cligna les yeux, en montrant
+le pretre endormi, d'un mouvement de tete.
+
+- Quoi? demanda la Teuse.
+
+Le Frere repeta son jeu de paupiere, en l'accentuant.
+
+- Eh! quand vous vous demancherez le cou! dit la servante. Parlez,
+je vous comprendrai... Tenez, un roi. Bon! je prends votre dame.
+
+Il posa un instant ses cartes, se courba sur la table, lui souffla
+dans la figure:
+
+- La gueuse est venue.
+
+- Je le sais bien, repondit-elle. Je l'ai vue avec mademoiselle
+entrer dans la basse-cour.
+
+Il la regarda terriblement, il avanca les poings.
+
+- Vous l'avez vue, vous l'avez laissee entrer! Il fallait
+m'appeler, nous l'aurions pendue par les pieds a un clou de votre
+cuisine.
+
+Mais elle se facha, tout en contenant sa voix, pour ne pas reveiller
+l'abbe Mouret.
+
+- Ah bien! begaya-t-elle, vous etes encore bon, vous! Venez donc
+pendre quelqu'un dans ma cuisine!... Sans doute, je l'ai vue. Et
+meme, j'ai tourne le dos, quand elle est allee rejoindre monsieur le
+cure dans l'eglise, apres le catechisme. Ils ont bien pu y faire ce
+qu'ils ont voulu. Est-ce que ca me regarde? Est-ce que je n'avais
+pas a mettre mes haricots sur le feu?... Moi, je l'abomine, cette
+fille. Mais du moment qu'elle est la sante de monsieur le cure...
+Elle peut bien venir a toutes les heures du jour et de la nuit. Je
+les enfermerai ensemble, s'ils veulent.
+
+- Si vous faisiez cela, la Teuse, dit le Frere avec une rage
+froide, je vous etranglerais.
+
+Elle se mit a rire, en le tutoyant a son tour.
+
+- Ne dis donc pas des betises, petit! Les femmes, tu sais bien que
+ca t'est defendu comme le Pater aux anes. Essaye de m'etrangler un
+jour, tu verras ce que je te ferai... Sois sage, finissons la
+partie. Tiens, voila encore un roi.
+
+Lui, tenant sa carte levee, continuait a gronder:
+
+- Il faut qu'elle soit venue par quelque chemin connu du diable
+seul, pour m'avoir echappe aujourd'hui. Je vais pourtant tous les
+apres-midi me poster la-haut, au Paradou. Si je les surprends encore
+ensemble, je ferai faire connaissance a la gueuse d'un baton de
+cornouiller, que j'ai taille expres pour elle... Maintenant, je
+surveillerai aussi l'eglise.
+
+Il joua, se laissa enlever un valet par la Teuse, puis se renversa
+sur sa chaise, repris par son rire enorme. Il ne pouvait se facher
+serieusement, ce soir-la. Il murmurait:
+
+- N'importe, si elle l'a vu, elle n'en est pas moins tombee sur le
+nez... Je veux tout de meme vous conter ca, la Teuse. Vous savez, il
+pleuvait. Moi, j'etais sur la porte de l'ecole, quand je l'ai
+apercue qui descendait de l'eglise. Elle marchait toute droite, avec
+son air orgueilleux, malgre l'averse. Et voila qu'en arrivant a la
+route, elle s'est etalee tout de son long, a cause de la terre qui
+devait etre glissante. Oh! j'ai ri, j'ai ri! Je tapais dans mes
+mains... Lorsqu'elle s'est relevee, elle avait du sang a un poignet.
+Ca m'a donne de la joie pour huit jours. Je ne puis pas me
+l'imaginer par terre, sans avoir a la gorge et au ventre des
+chatouillements qui me font eclater d'aise.
+
+Et enflant les joues, tout a son jeu desormais, il chanta le De
+profundis. Puis, il le recommenca. La partie s'acheva au milieu de
+cette lamentation, qu'il grossissait par moments, comme pour la
+gouter mieux. Ce fut lui qui perdit, mais il n'en eprouva pas la
+moindre contrariete. Quand la Teuse l'eut mis dehors, apres avoir
+reveille l'abbe Mouret, on l'entendit se perdre au milieu du noir de
+la nuit, en repetant le dernier verset du psaume: Et ipse redimet
+Israel ex omnibus iniquitatibus ejus, d'un air d'extraordinaire
+jubilation.
+
+
+
+
+
+XI.
+
+L'abbe Mouret dormit d'un sommeil de plomb. Lorsqu'il ouvrit les
+yeux, plus tard que de coutume, il se trouva la face et les mains
+baignees de larmes; il avait pleure toute la nuit, en dormant. Il ne
+dit point sa messe, ce matin-la. Malgre son long repos, sa lassitude
+de la veille au soir etait devenue telle, qu'il demeura jusqu'a midi
+dans sa chambre, assis sur une chaise, au pied de son lit. La
+stupeur, qui l'envahissait de plus en plus, lui otait jusqu'a la
+sensation de la souffrance. Il n'eprouvait plus qu'un grand vide; il
+restait soulage, ampute, aneanti. La lecture de son breviaire lui
+couta un supreme effort; le latin des versets lui paraissait une
+langue barbare, dont il ne parvenait meme plus a epeler les mots.
+Puis, le livre jete sur le lit, il passa des heures a regarder la
+campagne par la fenetre ouverte, sans avoir la force de venir
+s'accouder a la barre d'appui. Au loin, il apercevait le mur blanc
+du Paradou, un mince trait pale courant a la crete des hauteurs,
+parmi les taches sombres des petits bois de pins. A gauche, derriere
+un de ces bois, se trouvait la breche; il ne la voyait pas, mais il
+la savait la; il se souvenait des moindres bouts de ronce epars au
+milieu des pierres. La veille encore, il n'aurait point ose lever
+ainsi les regards sur cet horizon redoutable. Mais, a cette heure,
+il s'oubliait impunement a reprendre, apres chaque bouquet de
+verdure, le fil interrompu de la muraille, pareille au lisere d'une
+jupe accroche a tous les buissons. Cela n'activait meme pas le
+battement de ses veines. La tentation, comme dedaigneuse de la
+pauvrete de son sang, avait abandonne sa chair lache. Elle le
+laissait incapable d'une lutte, dans la privation de la grace,
+n'ayant meme plus la passion du peche, pret a accepter par
+hebetement tout ce qu'il repoussait furieusement la veille.
+
+Il se surprit un moment a parler haut. Puisque la breche etait
+toujours la, il rejoindrait Albine, au coucher du soleil. Il
+ressentait un leger ennui de cette decision. Mais il ne croyait
+pouvoir faire autrement. Elle l'attendait, elle etait sa femme.
+Quand il voulait evoquer son visage, il ne le voyait plus que tres
+pale, tres lointain. Puis, il etait inquiet sur la facon dont ils
+vivraient ensemble. Il leur serait difficile de rester dans le pays;
+il leur faudrait fuir, sans que personne s'en doutat; ensuite, une
+fois caches quelque part, ils auraient besoin de beaucoup d'argent
+pour etre heureux. A vingt reprises, il tenta d'arreter un plan
+d'enlevement, d'arranger leur existence d'amants heureux. Il ne
+trouva rien. Maintenant que le desir ne l'affolait plus, le cote
+pratique de la situation l'epouvantait, le mettait avec ses mains
+debiles en face d'une besogne compliquee, dont il ne savait pas le
+premier mot. Ou prendraient-ils des chevaux pour se sauver? S'ils
+s'en allaient a pied, ne les arreterait-on pas ainsi que des
+vagabonds? D'ailleurs, serait-il capable d'etre employe, de
+decouvrir une occupation quelconque qui put assurer du pain a sa
+femme? Jamais on ne lui avait appris ces choses. Il ignorait la vie;
+il ne rencontrait, en fouillant dans sa memoire, que des lambeaux de
+priere, des details de ceremonial, des pages de l'Instruction
+theologique, de Bouvier, apprises autrefois par coeur au seminaire.
+Meme des choses sans importance l'embarrassaient beaucoup. Il se
+demanda s'il oserait donner le bras a sa femme, dans la rue.
+Certainement, il ne saurait pas marcher, avec une femme au bras. Il
+paraitrait si gauche, que le monde se retournerait. On devinerait un
+pretre, on insulterait Albine. Vainement il tacherait de se laver du
+sacerdoce, toujours il en emporterait avec lui la paleur triste,
+l'odeur d'encens. Et s'il avait des enfants, un jour? Cette pensee
+inattendue le fit tressaillir. Il eprouva une repugnance etrange. Il
+croyait qu'il ne les aimerait pas. Cependant, ils etaient deux, un
+petit garcon et une petite fille. Lui, les ecartait de ses genoux,
+souffrant de sentir leurs mains se poser sur ses vetements, ne
+prenant point a les faire sauter la joie des autres peres. Il ne
+s'habituait pas a cette chair de sa chair, qui lui semblait toujours
+suer son impurete d'homme. La petite fille surtout le troublait,
+avec ses grands yeux, au fond desquels s'allumaient deja des
+tendresses de femme. Mais non, il n'aurait point d'enfant, il
+s'eviterait cette horreur qu'il eprouvait, a l'idee de voir ses
+membres repousser et revivre eternellement. Alors, l'espoir d'etre
+impuissant lui fut tres doux. Sans doute, toute sa virilite s'en
+etait allee pendant sa longue adolescence. Cela le determina. Des le
+soir, il fuirait avec Albine.
+
+Le soir, pourtant, l'abbe Mouret se sentit trop las. Il remit son
+depart au lendemain. Le lendemain, il se donna un nouveau pretexte:
+il ne pouvait abandonner sa soeur ainsi seule avec la Teuse; il
+laisserait une lettre pour qu'on la conduisit chez l'oncle Pascal.
+Pendant trois jours, il se promit d'ecrire cette lettre; la feuille
+de papier, la plume et l'encre etaient pretes, sur la table, dans sa
+chambre. Et, le troisieme jour, il s'en alla, sans ecrire la lettre.
+Tout d'un coup, il avait pris son chapeau, il etait parti pour le
+Paradou, par betise, obsede, se resignant, allant la comme a une
+corvee qu'il ne savait de quelle facon eviter. L'image d'Albine
+s'etait encore effacee; il ne la voyait plus, il obeissait a
+d'anciennes volontes, mortes en lui a cette heure, mais dont la
+poussee persistait dans le grand silence de son etre.
+
+Dehors il ne prit aucune precaution pour se cacher. Il s'arreta, au
+bout du village, a causer un instant avec la Rosalie; elle lui
+annoncait que son enfant avait des convulsions, et elle riait
+pourtant, de ce rire du coin des levres qui lui etait habituel. Puis
+il s'enfonca au milieu des roches, il marcha droit vers la breche.
+Par habitude, il avait emporte son breviaire. Comme le chemin etait
+long, s'ennuyant, il ouvrit le livre, il lut les prieres
+reglementaires. Quand il le remit sous son bras, il avait oublie le
+Paradou. Il allait toujours devant lui, songeant a une chasuble
+neuve qu'il voulait acheter pour remplacer la chasuble d'etoffe d'or
+qui, decidement, tombait en poussiere; depuis quelque temps, il
+cachait des pieces de vingt sous, et il calculait qu'au bout de sept
+mois il aurait assez d'argent. Il arrivait sur les hauteurs,
+lorsqu'un chant de paysan, au loin, lui rappela un cantique qu'il
+avait su autrefois, au seminaire. Il chercha les premiers vers de ce
+cantique, sans pouvoir les trouver. Cela l'ennuyait d'avoir si peu
+de memoire. Aussi, ayant fini par se souvenir, eprouva-t-il une joie
+tres douce a chanter a demi-voix les paroles qui lui revenaient une
+a une. C'etait un hommage a Marie. Il souriait, comme s'il eut recu
+au visage un souffle frais de sa jeunesse. Qu'il etait heureux, dans
+ce temps-la! Certes, il pouvait etre heureux encore; il n'avait pas
+grandi, il ne demandait toujours que les memes bonheurs, une paix
+sereine, un coin de chapelle ou la place de ses genoux fut marquee,
+une vie de solitude egayee par des puerilites adorables d'enfance.
+Il elevait peu a peu la voix, il chantait le cantique avec des sons
+files de flute, quand il apercut la breche, brusquement, en face de
+lui.
+
+Un instant, il parut surpris. Puis, cessant de sourire, il murmura
+simplement:
+
+- Albine doit m'attendre. Le soleil baisse deja.
+
+Mais, comme il montait ecarter les pierres pour passer, un souffle
+terrible l'inquieta. Il dut redescendre, ayant failli mettre le pied
+en plein sur la figure de Frere Archangias, vautre par terre,
+dormant profondement. Le sommeil l'avait surpris sans doute, pendant
+qu'il gardait l'entree du Paradou. Il en barrait le seuil, tombe
+tout de son long, les membres ecartes, dans une posture honteuse. Sa
+main droite, rejetee derriere sa tete, n'avait pas lache le baton de
+cornouiller, qu'il semblait encore brandir, ainsi qu'une epee
+flamboyante. Et il ronflait au milieu des ronces, la face au soleil,
+sans que son cuir tanne eut un frisson. Un essaim de grosses mouches
+volaient au-dessus de sa bouche ouverte.
+
+L'abbe Mouret le regarda un moment. Il enviait ce sommeil de saint
+roule dans la poussiere. Il voulut chasser les mouches; mais les
+mouches, entetees, revenaient, se collaient aux levres violettes du
+Frere, qui ne les sentait seulement pas. Alors, l'abbe enjamba ce
+grand corps. Il entra dans le Paradou.
+
+
+
+
+
+XII.
+
+Derriere la muraille, a quelques pas, Albine etait assise sur un
+tapis d'herbe. Elle se leva, en apercevant Serge.
+
+- Te voila! cria-t-elle toute tremblante.
+
+- Oui, dit-il paisiblement, je suis venu.
+
+Elle se jeta a son cou. Mais elle ne l'embrassa pas. Elle avait
+senti le froid des perles du rabat sur son bras nu. Elle
+l'examinait, inquiete deja, reprenant:
+
+- Qu'as-tu? Tu ne m'as pas baise sur les joues comme autrefois, tu
+sais, lorsque tes levres chantaient... Va, si tu es souffrant, je te
+guerirai encore. Maintenant que tu es la, nous allons recommencer
+notre bonheur. Il n'y a plus de tristesse... Tu vois, je souris. Il
+faut sourire, Serge.
+
+Et comme il restait grave.
+
+- Sans doute, j'ai eu aussi bien du chagrin. Je suis encore toute
+pale, n'est-ce pas? Depuis huit jours, je vivais la, sur l'herbe ou
+tu m'as trouvee. Je ne voulais qu'une chose, te voir entrer par ce
+trou de la muraille. A chaque bruit, je me levais, je courais a ta
+rencontre. Et ce n'etait pas toi, c'etaient des feuilles que le vent
+emportait... Mais je savais bien que tu viendrais. J'aurais attendu
+des annees.
+
+Puis, elle lui demanda:
+
+- Tu m'aimes encore?
+
+- Oui, repondit-il, je t'aime encore.
+
+Ils resterent en face l'un de l'autre, un peu genes. Un gros silence
+tomba entre eux. Serge, tranquille, ne cherchait pas a le rompre.
+Albine, a deux reprises, ouvrit la bouche, mais la referma aussitot,
+surprise des choses qui lui montaient aux levres. Elle ne trouvait
+plus que des paroles ameres. Elle sentait des larmes lui mouiller
+les yeux. Qu'eprouvait-elle donc, pour ne pas etre heureuse, lorsque
+son amour etait de retour?
+
+- Ecoute, dit-elle enfin, il ne faut pas rester la. C'est ce trou
+qui nous glace... Rentrons chez nous. Donne-moi ta main.
+
+Et ils s'enfoncerent dans le Paradou. L'automne venait, les arbres
+etaient soucieux, avec leurs tetes jaunies qui se depouillaient
+feuille a feuille. Dans les sentiers, il y avait deja un lit de
+verdure morte, trempe d'humidite, ou les pas semblaient etouffer des
+soupirs. Au fond des pelouses, une fumee flottait, noyant de deuil
+les lointains bleuatres. Et le jardin entier se taisait, ne
+soufflant plus que des haleines melancoliques, qui passaient
+pareilles a des frissons.
+
+Serge grelottait sous l'avenue de grands arbres qu'ils avaient
+prise. Il dit a demi-voix:
+
+- Comme il fait froid, ici!
+
+- Tu as froid, murmura tristement Albine. Ma main ne te chauffe
+plus. Veux-tu que je te couvre d'un pan de ma robe?... Viens, nous
+allons revivre toutes nos tendresses.
+
+Elle le mena au parterre. Le bois de roses restait odorant, les
+dernieres fleurs avaient des parfums amers; tandis que les
+feuillages, grandis demesurement, couvraient la terre d'une mare
+dormante. Mais Serge temoigna une telle repugnance a entrer dans ces
+broussailles, qu'ils resterent sur le bord, cherchant de loin les
+allees ou ils avaient passe au printemps. Elle se rappelait les
+moindres coins; elle lui montrait du doigt la grotte ou dormait la
+femme de marbre, les chevelures pendantes des chevrefeuilles et des
+clematites, les champs de violettes, la fontaine qui crachait des
+oeillets rouges, le grand escalier empli d'un ruissellement de
+giroflees fauves, la colonnade en ruine au centre de laquelle les
+lis batissaient un pavillon blanc. C'etait la qu'ils etaient nes
+tous les deux, dans le soleil. Et elle racontait les plus petits
+details de cette premiere journee, la facon dont ils marchaient,
+l'odeur que l'air avait a l'ombre. Lui, semblait ecouter; puis,
+d'une question, il prouvait qu'il n'avait pas compris. Le leger
+frisson qui le palissait ne le quittait point.
+
+Elle le mena au verger, dont ils ne purent meme approcher. La
+riviere avait grossi, Serge ne songeait plus a prendre Albine sur
+son dos, pour la porter en trois sauts a l'autre bord. Et pourtant,
+la-bas, les pommiers et les poiriers etaient encore charges de
+fruits; la vigne, aux feuilles plus rares, pliait sous des grappes
+blondes, dont chaque grain gardait la tache rousse du soleil. Comme
+ils avaient gamine a l'ombre gourmande de ces arbres venerables! Ils
+etaient des galopins alors. Albine souriait encore de la maniere
+effrontee dont elle montrait ses jambes, lorsque les branches
+cassaient. Se souvenait-il au moins des prunes qu'ils avaient
+mangees? Serge repondait par des hochements de tete. Il paraissait
+las deja. Le verger, avec son enfoncement verdatre, son pele-mele de
+tiges moussues, pareil a quelque echafaudage eventre et ruine,
+l'inquietait, lui donnait le reve d'un lieu humide, peuple d'orties
+et de serpents.
+
+Elle le mena aux prairies. La, il dut faire quelques pas dans les
+herbes. Elles montaient a ses epaules, maintenant. Elles lui
+semblaient autant de bras minces qui cherchaient a le lier aux
+membres, pour le rouler et le noyer au fond de cette mer verte,
+interminable. Et il supplia Albine de ne pas aller plus loin. Elle
+marchait en avant, elle ne s'arreta pas; puis, voyant qu'il
+souffrait, elle se tint debout a son cote, peu a peu assombrie,
+finissant par etre prise de frissons comme lui. Pourtant, elle paria
+encore. D'un geste large, elle indiqua les ruisseaux, les rangees de
+saules, les nappes d'herbe etalees jusqu'au bout de l'horizon. Tout
+cela etait a eux, autrefois. Ils y vivaient des journees entieres.
+La-bas, entre ces trois saules, au bord de cette eau, ils avaient
+joue aux amoureux. Alors, ils auraient voulu que les herbes fussent
+plus grandes qu'eux, afin de se perdre dans leur flot mouvant,
+d'etre plus seuls, d'etre loin de tout, comme des alouettes
+voyageant au fond d'un champ de ble. Pourquoi donc tremblait-il
+aujourd'hui, rien qu'a sentir le bout de son pied tremper et
+disparaitre dans le gazon?
+
+Elle le mena a la foret. Les arbres effrayerent Serge davantage. Il
+ne les connaissait pas, avec cette gravite de leur tronc noir. Plus
+qu'ailleurs, le passe lui semblait mort, au milieu de ces futaies
+severes, ou le jour descendait librement. Les premieres pluies
+avaient efface leurs pas sur le sable des allees; les vents
+emportaient tout ce qui restait d'eux aux branches basses des
+buissons. Mais Albine, la gorge serree de tristesse, protestait du
+regard. Elle retrouvait sur le sable les moindres traces de leurs
+promenades. A chaque broussaille, l'ancienne tiedeur du frolement
+qu'ils avaient laisse la lui remontait au visage. Et, les yeux
+suppliants, elle cherchait encore a evoquer les souvenirs de Serge.
+Le long de ce sentier, ils avaient marche en silence, tres emus,
+sans oser se dire qu'ils s'aimaient. Dans cette clairiere, ils
+s'etaient oublies un soir, fort tard, a regarder les etoiles, qui
+pleuvaient sur eux comme des gouttes de chaleur. Plus loin, sous ce
+chene, ils avaient echange leur premier baiser. Le chene conservait
+l'odeur de ce baiser; les mousses elles-memes en causaient toujours.
+C'etait un mensonge de dire que la foret devenait muette et vide. Et
+Serge tournait la tete, pour eviter les yeux d'Albine, qui le
+fatiguaient.
+
+Elle le mena aux grandes roches. Peut-etre la ne frissonnerait-il
+plus de cet air debile qui la desesperait. Seules, les grandes
+roches, a cette heure, etaient encore chaudes de la braise rouge du
+soleil couchant. Elles avaient toujours leur passion tragique, leurs
+lits ardents de cailloux, ou se roulaient des plantes grasses,
+monstrueusement accouplees. Et, sans parler, sans meme tourner la
+tete, Albine entrainait Serge le long de la rude montee, voulant le
+mener plus haut, encore plus haut, au-dela des sources, jusqu'a ce
+qu'ils fussent de nouveau tous les deux dans le soleil. Ils
+retrouveraient le cedre sous lequel ils avaient eprouve l'angoisse
+du premier desir. Ils se coucheraient par terre, sur les dalles
+ardentes, en attendant que le rut de la terre les gagnat. Mais,
+bientot, les pieds de Serge se heurterent cruellement. Il ne pouvait
+plus marcher. Une premiere fois, il tomba sur les genoux. Albine,
+d'un effort supreme, le releva, l'emporta un instant. Et il retomba,
+il resta abattu, au milieu du chemin. En face, au-dessous de lui, le
+Paradou immense s'etendait.
+
+- Tu as menti! cria Albine, tu ne m'aimes plus!
+
+Et elle pleurait, debout a son cote, se sentant impuissante a
+l'emporter plus haut. Elle n'avait pas de colere encore, elle
+pleurait leurs amours agonisantes. Lui, restait ecrase.
+
+- Le jardin est mort, j'ai toujours froid, murmura-t-il.
+
+Mais elle lui prit la tete, elle lui montra le Paradou, d'un geste.
+
+- Regarde donc!... Ah! ce sont tes yeux qui sont morts, ce sont tes
+oreilles, tes membres, ton corps entier. Tu as traverse toutes nos
+joies, sans les voir, sans les entendre, sans les sentir. Et tu n'as
+fait que trebucher, tu es venu tomber ici de lassitude et d'ennui...
+Tu ne m'aimes plus.
+
+Il protestait doucement, tranquillement. Alors, elle eut une
+premiere violence.
+
+- Tais-toi! Est-ce que le jardin mourra jamais! Il dormira, cet
+hiver; il se reveillera en mai, il nous rapportera tout ce que nous
+lui avons confie de nos tendresses; nos baisers refleuriront dans le
+parterre, nos serments repousseront avec les herbes et les arbres...
+Si tu le voyais, si tu l'entendais, il est plus profondement emu, il
+aime d'une facon plus doucement poignante, a cette saison d'automne,
+lorsqu'il s'endort dans sa fecondite... Tu ne m'aimes plus, tu ne
+peux plus savoir.
+
+Lui, levait les yeux sur elle, la suppliant de ne pas se facher. Il
+avait un visage aminci, que palissait une peur d'enfant. Un eclat de
+voix le faisait tressaillir. Il finit par obtenir d'elle qu'elle se
+reposat un instant, pres de lui, au milieu du chemin. Ils
+causeraient paisiblement, ils s'expliqueraient. Et tous deux, en
+face du Paradou, sans meme se prendre le bout des doigts,
+s'entretinrent de leur amour.
+
+- Je t'aime, je t'aime, dit-il de sa voix egale. Si je ne t'aimais
+pas, je ne serais pas venu... C'est vrai, je suis las. J'ignore
+pourquoi. J'aurais cru retrouver ici cette bonne chaleur dont le
+souvenir seul etait une caresse. Et j'ai froid, le jardin me semble
+noir, je n'y vois rien de ce que j'y ai laisse. Mais ce n'est point
+ma faute. Je m'efforce d'etre comme toi, je voudrais te contenter.
+
+- Tu ne m'aimes plus, repeta encore Albine.
+
+- Si, je t'aime. J'ai beaucoup souffert, l'autre jour, apres
+t'avoir renvoyee... Oh! je t'aimais avec un tel emportement, sais-
+tu, que je t'aurais brisee d'une etreinte, si tu etais revenue te
+jeter dans mes bras. Jamais je ne t'ai desiree si furieusement.
+Pendant des heures, tu es restee vivante devant moi, me tenaillant
+de tes doigts souples. Quand je fermais les yeux, tu t'allumais
+comme un soleil, tu m'enveloppais de ta flamme... Alors, j'ai marche
+sur tout, je suis venu.
+
+Il garda un court silence, songeur; puis, il continua:
+
+- Et maintenant mes bras sont comme brises. Si je voulais te
+prendre contre ma poitrine, je ne saurais point te tenir, je te
+laisserais tomber... Attends que ce frisson m'ait quitte. Tu me
+donneras tes mains, je les baiserai encore. Sois bonne, ne me
+regarde pas de tes yeux irrites. Aide-moi a retrouver mon coeur.
+
+Et il avait une tristesse si vraie, une envie si evidente de
+recommencer leur vie tendre, qu'Albine fut touchee. Un instant, elle
+redevint tres douce. Elle le questionna avec sollicitude.
+
+- Ou souffres-tu? Quel est ton mal?
+
+- Je ne sais. Il me semble que tout le sang de mes veines s'en
+va... Tout a l'heure, en venant, j'ai cru qu'on me jetait sur les
+epaules une robe glacee, qui se collait a ma peau, et qui, de la
+tete aux pieds, me faisait un corps de pierre... J'ai deja senti
+cette robe sur mes epaules... Je ne me souviens plus.
+
+Mais elle l'interrompit d'un rire amical.
+
+- Tu es un enfant, tu auras pris froid, voila tout... Ecoute, ce
+n'est pas moi qui te fais peur, au moins? L'hiver, nous ne resterons
+pas au fond de ce jardin, comme deux sauvages. Nous irons ou tu
+voudras, dans quelque grande ville. Nous nous aimerons, au milieu du
+monde, aussi tranquillement qu'au milieu des arbres. Et tu verras
+que je ne suis pas qu'une vaurienne, sachant denicher des nids,
+marchant des heures sans etre lasse... Quand j'etais petite, je
+portais des jupes brodees, avec des bas a jour, des guimpes, des
+falbalas. Personne ne t'a conte cela, peut-etre?
+
+Il ne l'ecoutait pas, il dit brusquement, en poussant un leger cri:
+
+- Ah! je me souviens!
+
+Et, quand elle l'interrogea, il ne voulut pas repondre. Il venait de
+se rappeler la sensation de la chapelle du seminaire sur ses
+epaules. C'etait la cette robe glacee qui lui faisait un corps de
+pierre. Alors, il fut repris invinciblement par son passe de pretre.
+Les vagues souvenirs qui s'etaient eveilles en lui, le long de la
+route, des Artaud au Paradou, s'accentuerent, s'imposerent avec une
+souveraine autorite. Pendant qu'Albine continuait a lui parler de la
+vie heureuse qu'ils meneraient ensemble, il entendait des coups de
+clochette sonnant l'elevation, il voyait des ostensoirs tracant des
+croix de feu au-dessus de grandes foules agenouillees.
+
+- Eh bien! dit-elle, pour toi, je remettrai mes jupes brodees... Je
+veux que tu sois gai. Nous chercherons ce qui pourra te distraire.
+Tu m'aimeras davantage peut-etre, lorsque tu me verras belle, mise
+comme les dames. Je n'aurai plus mon peigne enfonce de travers, avec
+des cheveux dans le cou. Je ne retrousserai plus mes manches
+jusqu'aux coudes. J'agraferai ma robe pour ne plus montrer mes
+epaules. Et je sais encore saluer, je sais marcher posement, avec de
+petits balancements de menton. Va, je serai une jolie femme a ton
+bras, dans les rues.
+
+- Es-tu entree dans les eglises, parfois, quand tu etais petite?
+lui demanda-t-il, a demi-voix, comme s'il eut continue tout haut
+malgre lui, la reverie qui l'empechait de l'entendre. Moi, je ne
+pouvais passer devant une eglise sans y entrer. Des que la porte
+retombait silencieusement derriere moi, il me semblait que j'etais
+dans le paradis lui-meme, avec des voix d'ange qui me contaient a
+l'oreille des histoires de douceur, avec l'haleine des saints et des
+saintes dont je sentais la caresse par tout mon corps... Oui,
+j'aurais voulu vivre la, toujours, perdu au fond de cette beatitude.
+
+Elle le regarda, les yeux fixes, tandis qu'une courte flamme
+s'allumait dans la tendresse de son regard. Elle reprit, soumise
+encore:
+
+- Je serai comme il plaira a tes caprices. Je faisais de la
+musique, autrefois; j'etais une demoiselle savante, qu'on elevait
+pour tous les charmes... Je retournerai a l'ecole, je me remettrai a
+la musique. Si tu desires m'entendre jouer un air que tu aimes, tu
+n'auras qu'a me l'indiquer, je l'apprendrai pendant des mois, pour
+te le faire entendre, un soir chez nous, dans une chambre bien
+close, dont nous aurons tire toutes les draperies. Et tu me
+recompenseras d'un seul baiser... Veux-tu? Un baiser sur les levres
+qui te rendra ton amour. Tu me prendras et tu pourras me briser
+entre tes bras.
+
+- Oui, oui, murmura-t-il, ne repondant toujours qu'a ses propres
+pensees, mes grands plaisirs ont d'abord ete d'allumer les cierges,
+de preparer les burettes, de porter le Missel, les mains jointes.
+Plus tard, j'ai goute l'approche lente de Dieu, et j'ai cru mourir
+d'amour... Je n'ai pas d'autres souvenirs. Je ne sais rien. Quand je
+leve la main, c'est pour une benediction. Quand j'avance les levres,
+c'est pour un baiser donne a l'autel. Si je cherche mon coeur, je ne
+le trouve plus je l'ai offert a Dieu, qui l'a pris.
+
+Elle devint tres pale, les yeux ardents. Elle continua, avec un
+tremblement dans la voix:
+
+- Et je veux que ma fille ne me quitte pas. Tu pourras, si tu le
+juges bon, envoyer le garcon au college. Je garderai la chere
+blondine dans mes jupes. C'est moi qui lui apprendrai a lire. Oh! je
+me souviendrai, je prendrai des maitres, si j'ai oublie mes
+lettres... Nous vivrons avec tout ce petit monde dans les jambes. Tu
+seras heureux, n'est-ce pas? Reponds, dis-moi que tu auras chaud,
+que tu souriras, que tu ne regretteras rien?
+
+- J'ai pense souvent aux saints de pierre qu'on encense depuis des
+siecles, au fond de leur niche, dit-il a voix tres basse. A la
+longue, ils doivent etre baignes d'encens jusqu'aux entrailles... Et
+moi je suis comme un de ces saints. J'ai de l'encens jusque dans le
+dernier pli de mes organes. C'est cet embaumement qui fait ma
+serenite, la mort tranquille de ma chair, la paix que je goute a ne
+pas vivre... Ah! que rien ne me derange de mon immobilite! Je
+resterai froid, rigide, avec le sourire sans fin de mes levres de
+granit, impuissant a descendre parmi les hommes. Tel est mon seul
+desir.
+
+Elle se leva, irritee, menacante. Elle le secoua, en criant:
+
+- Que dis-tu? Que reves-tu la, tout haut?... Ne suis-je pas ta
+femme? N'es-tu pas venu pour etre mon mari?
+
+Lui, tremblait plus fort, se reculait.
+
+- Non, laisse-moi, j'ai peur, balbutia-t-il.
+
+- Et notre vie commune, et notre bonheur, et nos enfants?
+
+- Non, non, j'ai peur
+
+Puis, il jeta ce cri supreme:
+
+- Je ne peux pas! je ne peux pas!
+
+Alors, pendant un instant, elle resta muette, en face du malheureux,
+qui grelottait a ses pieds. Une flamme sortait de son visage. Elle
+avait ouvert les bras, comme pour le prendre, le serrer contre elle,
+dans un elan courrouce de desir. Mais elle parut reflechir; elle ne
+lui saisit que la main, elle le mit debout.
+
+- Viens! dit-elle.
+
+Et elle le mena sous l'arbre geant, a la place meme ou elle s'etait
+livree, et ou il l'avait possedee. C'etait la meme ombre de
+felicite, le meme tronc qui respirait ainsi qu'une poitrine, les
+memes branches qui s'etendaient au loin, pareilles a des membres
+protecteurs. L'arbre restait bon, robuste, puissant, fecond. Comme
+au jour de leurs noces, une langueur d'alcove, une lueur de nuit
+d'ete mourant sur l'epaule nue d'une amoureuse, un balbutiement
+d'amour a peine distinct, tombant brusquement a un grand spasme
+muet, trainaient dans la clairiere, baignee d'une limpidite
+verdatre. Et, au loin, le Paradou, malgre le premier frisson de
+l'automne, retrouvait, lui aussi, ses chuchotements ardents. Il
+redevenait complice. Du parterre, du verger, des prairies, de la
+foret, des grandes roches, du vaste ciel, arrivait de nouveau un
+rire de volupte, un vent qui semait sur son passage une poussiere de
+fecondation. Jamais le jardin, aux plus tiedes soirees de printemps,
+n'avait des tendresses si profondes qu'aux derniers beaux jours,
+lorsque les plantes s'endormaient en se disant adieu. L'odeur des
+germes murs charriait une ivresse de desir, a travers les feuilles
+plus rares.
+
+- Entends-tu, entends-tu? balbutiait Albine a l'oreille de Serge,
+qu'elle avait laisse tomber sur l'herbe, au pied de l'arbre.
+
+Serge pleurait.
+
+- Tu vois bien que le Paradou n'est pas mort. Il nous crie de nous
+aimer. Il veut toujours notre mariage... Oh! souviens-toi! Prends-
+moi a ton cou. Soyons l'un a l'autre.
+
+Serge pleurait.
+
+Elle ne dit plus rien. Elle le prit elle-meme, d'une etreinte
+farouche. Ses levres se collerent sur ce cadavre pour le
+ressusciter. Et Serge n'eut encore que des larmes.
+
+Au bout d'un grand silence, Albine parla. Elle etait debout,
+meprisante, resolue.
+
+- Va-t'en! dit-elle a voix basse.
+
+Serge se leva d'un effort. Il ramassa son breviaire qui avait roule
+dans l'herbe. Il s'en alla.
+
+- Va-t'en! repetait Albine qui le suivait, le chassant devant elle,
+haussant la voix.
+
+Et elle le poussa ainsi de buisson en buisson, elle le reconduisit a
+la breche, au milieu des arbres graves. Et la, comme Serge hesitait,
+le front bas, elle lui cria violemment:
+
+- Va-t'en! va-t'en!
+
+Puis, lentement, elle rentra dans le Paradou, sans tourner la tete.
+La nuit tombait, le jardin n'etait plus qu'un grand cercueil
+d'ombre.
+
+
+
+
+
+XIII.
+
+Frere Archangias, reveille, debout sur la breche, donnait des coups
+de baton contre les pierres, en jurant abominablement.
+
+- Que le diable leur casse les cuisses! Qu'il les cloue au derriere
+l'un de l'autre comme des chiens! Qu'il les traine par les pieds, le
+nez dans leur ordure!
+
+Mais quand il vit Albine chassant le pretre, il resta un moment,
+surpris. Puis, il tapa plus fort, il fut pris d'un rire terrible.
+
+- Adieu, la gueuse! Bon voyage! Retourne forniquer avec tes
+loups... Ah! tu n'as pas assez d'un saint. Il te faut des reins
+autrement solides. Il te faut des chenes. Veux-tu mon baton? Tiens!
+couche avec! Voila le gaillard qui te contentera.
+
+Et, a toute volee, il jeta son baton derriere Albine, dans le
+crepuscule. Puis, regardant l'abbe Mouret, il gronda.
+
+- Je vous savais la-dedans. Les pierres etaient derangees...
+Ecoutez, monsieur le cure, votre faute a fait de moi votre
+superieur, Dieu vous dit par ma bouche que l'enfer n'a pas de
+tourments assez effroyables pour les pretres enfonces dans la chair.
+S'il daigne vous pardonner, il sera trop bon, il gatera sa justice.
+
+A pas lents, tous deux redescendaient vers les Artaud. Le pretre
+n'avait pas ouvert les levres. Peu a peu, il relevait la tete, il ne
+tremblait plus. Quand il apercut, au loin, sur le ciel violatre, la
+barre noire du Solitaire, avec la tache rouge des tuiles de
+l'eglise, il eut un faible sourire. Dans ses yeux clairs, se levait
+une grande serenite.
+
+Cependant, le Frere, de temps a autre, donnait un coup de pied a un
+caillou. Puis, il se tournait, il apostrophait son compagnon.
+
+- Est-ce fini, cette fois?... Moi, quand j'avais votre age, j'etais
+possede; un demon me mangeait les reins. Et puis, il s'est ennuye,
+il s'en est alle. Je n'ai plus de reins. Je vis tranquille... Oh! je
+savais bien que vous viendriez. Voila trois semaines que je vous
+guette. Je regardais dans le jardin, par le trou du mur. J'aurais
+voulu couper les arbres. Souvent, j'ai jete des pierres. Quand je
+cassais une branche, j'etais content... Dites, c'est donc
+extraordinaire, ce qu'on goute la-dedans?
+
+Il avait arrete l'abbe Mouret au milieu de la route, en le regardant
+avec des yeux luisant d'une terrible jalousie. Les delices entrevues
+du Paradou le torturaient. Depuis des semaines, il etait reste sur
+le seuil, flairant de loin les jouissances damnables. Mais l'abbe
+restant muet, il se remit a marcher, ricanant, grognant des paroles
+equivoques. Et, haussant le ton.
+
+- Voyez-vous, quand un pretre fait ce que vous avez fait, il
+scandalise tous les autres pretres... Moi-meme, je ne me sentais
+plus chaste, a marcher a cote de vous. Vous empoisonniez le sexe...
+A cette heure, vous voila raisonnable. Allez, vous n'avez pas besoin
+de vous confesser. Je connais ce coup de baton-la. Le ciel vous a
+casse les reins comme aux autres. Tant mieux! tant mieux!
+
+Il triomphait, il tapait des mains. L'abbe ne l'ecoutait pas, perdu
+dans une reverie. Son sourire avait grandi. Et quand le Frere l'eut
+quitte devant la porte du presbytere, il fit le tour, il entra dans
+l'eglise. Elle etait toute grise, comme par ce terrible soir de
+pluie, ou la tentation l'avait si rudement secoue. Mais elle restait
+pauvre et recueillie, sans ruissellement d'or, sans souffles
+d'angoisse, venus de la campagne. Elle gardait un silence solennel.
+Seule, une haleine de misericorde semblait l'emplir.
+
+Agenouille devant le grand Christ de carton peint, pleurant des
+larmes qu'il laissait couler sur ses joues comme autant de joies, le
+pretre murmurait:
+
+- O mon Dieu, il n'est pas vrai que vous soyez sans pitie. Je le
+sens, vous m'avez deja pardonne. Je le sens a votre grace, qui,
+depuis des heures, redescend en moi, goutte a goutte, en m'apportant
+le salut d'une facon lente et certaine... O mon Dieu, c'est au
+moment ou je vous abandonnais, que vous me protegiez avec le plus
+d'efficacite. Vous vous cachiez de moi pour mieux me retirer du mal.
+Vous laissiez ma chair aller en avant, afin de me heurter contre son
+impuissance... Et, maintenant, o mon Dieu, je vois que vous m'aviez
+a jamais marque de votre sceau, ce sceau redoutable, plein de
+delices, qui met un homme hors des hommes, et dont l'empreinte est
+si ineffacable, qu'elle reparait tot ou tard, meme sur les membres
+coupables. Vous m'avez brise dans le peche et dans la tentation.
+Vous m'avez devaste de votre flamme. Vous avez voulu qu'il n'y eut
+plus que des ruines en moi, pour y descendre en securite. Je suis
+une maison vide ou vous pouvez habiter... Soyez beni, o mon Dieu!
+
+Il se prosternait, il balbutiait dans la poussiere. L'eglise etait
+victorieuse; elle restait debout, au-dessus de la tete du pretre,
+avec ses autels, son confessionnal, sa chaire, ses croix, ses images
+saintes. Le monde n'existait plus. La tentation s'etait eteinte,
+ainsi qu'un incendie desormais inutile a la purification de cette
+chair. Il entrait dans la paix surhumaine. Il jetait ce cri supreme:
+
+- En dehors de la vie, en dehors des creatures, en dehors de tout,
+je suis a vous, o mon Dieu, a vous seul, eternellement!
+
+
+
+
+
+XIV.
+
+A cette heure, Albine, dans le Paradou, rodait encore, trainant
+l'agonie muette d'une bete blessee. Elle ne pleurait plus. Elle
+avait un visage blanc, traverse au front d'un grand pli. Pourquoi
+donc souffrait-elle toute cette mort? De quelle faute etait-elle
+coupable, pour que, brusquement, le jardin ne lui tint plus les
+promesses qu'il lui faisait depuis l'enfance. Et elle s'interrogeait,
+allant devant elle, sans voir les allees ou l'ombre coulait peu a
+peu. Pourtant, elle avait toujours obei aux arbres. Elle ne se
+souvenait pas d'avoir casse une fleur. Elle etait restee la fille
+aimee des verdures, les ecoutant avec soumission, s'abandonnant a
+elles, pleine de foi dans les bonheurs qu'elles lui reservaient.
+Lorsque, au dernier jour, le Paradou lui avait crie de se coucher
+sous l'arbre geant, elle s'etait couchee, elle avait ouvert les
+bras, repetant la lecon soufflee par les herbes. Alors, si elle
+ne trouvait rien a se reprocher, c'etait donc le jardin qui la
+trahissait, qui la torturait, pour la seule joie de la voir
+souffrir.
+
+Elle s'arreta, elle regarda autour d'elle. Les grandes masses
+sombres des feuillages gardaient un silence recueilli, les sentiers,
+ou des murs noirs se batissaient, devenaient des impasses de
+tenebres; les nappes de gazon, au loin, endormaient les vents qui
+les effleuraient. Et elle tendit les mains desesperement, elle eut
+un cri de protestation. Cela ne pouvait finir ainsi. Mais sa voix
+s'etouffa sous les arbres silencieux. Trois fois, elle conjura le
+Paradou de repondre, sans qu'une explication lui vint des hautes
+branches, sans qu'une seule feuille la prit en pitie. Puis, quand
+elle se fut remise a roder, elle se sentit marcher dans la fatalite
+de l'hiver. Maintenant qu'elle ne questionnait plus la terre en
+creature revoltee, elle entendait une voix basse courant au ras du
+sol, la voix d'adieu des plantes, qui se souhaitaient une mort
+heureuse. Avoir bu le soleil de toute une saison, avoir vecu
+toujours en fleurs, s'etre exhale en un parfum continu, puis s'en
+aller au premier tourment, avec l'espoir de repousser quelque part,
+n'etait-ce pas une vie assez longue, une vie bien remplie, que
+gaterait un entetement a vivre davantage? Ah! comme on devait etre
+bien, morte, ayant une nuit sans fin devant soi, pour songer a la
+courte journee vecue, pour en fixer eternellement les joies
+fugitives!
+
+Elle s'arreta de nouveau, mais elle ne protesta plus, au milieu du
+grand recueillement du Paradou. Elle croyait comprendre, a cette
+heure. Sans doute, le jardin lui menageait la mort comme une
+jouissance supreme. C'etait a la mort qu'il l'avait conduite d'une
+si tendre facon. Apres l'amour, il n'y avait plus que la mort. Et
+jamais le jardin ne l'avait tant aimee; elle s'etait montree ingrate
+en l'accusant, elle restait sa fille la plus chere. Les feuillages
+silencieux, les sentiers barres de tenebres, les pelouses ou le vent
+s'assoupissait, ne se taisaient que pour l'inviter a la joie d'un
+long silence. Ils la voulaient avec eux, dans le repos du froid; ils
+revaient de l'emporter, roulee parmi les feuilles seches, les yeux
+glaces comme l'eau des sources, les membres raidis comme les
+branches nues, le sang dormant le sommeil de la seve. Elle vivrait
+leur existence jusqu'au bout, jusqu'a leur mort. Peut-etre avaient-
+ils deja resolu qu'a la saison prochaine elle serait un rosier du
+parterre, un saule blond des prairies, ou un jeune bouleau de la
+foret. C'etait la grande loi de la vie: elle allait mourir.
+
+Alors, une derniere fois, elle reprit sa course a travers le jardin,
+en quete de la mort. Quelle plante odorante avait besoin de ses
+cheveux pour accroitre le parfum de ses feuilles? Quelle fleur lui
+demandait le don de sa peau de satin, la blancheur pure de ses bras,
+la laque tendre de sa gorge? A quel arbuste malade devait-elle
+offrir son jeune sang? Elle aurait voulu etre utile aux herbes qui
+vegetaient sur le bord des allees, se tuer la, pour qu'une verdure
+poussat d'elle, superbe, grasse, pleine d'oiseaux en mai et
+ardemment caressee du soleil. Mais le Paradou resta muet longtemps
+encore, ne se decidant pas a lui confier dans quel dernier baiser il
+l'emporterait. Elle dut retourner partout, refaire le pelerinage de
+ses promenades. La nuit etait presque entierement tombee, et il lui
+semblait qu'elle entrait peu a peu dans la terre. Elle monta aux
+grandes roches, les interrogeant, leur demandant si c'etait sur
+leurs lits de cailloux qu'il lui fallait expirer. Elle traversa la
+foret, attendant, avec un desir qui ralentissait sa marche, que
+quelque chene s'ecroulat et l'ensevelit dans la majeste de sa chute.
+Elle longea les rivieres des prairies, se penchant presque a chaque
+pas, regardant au fond des eaux si une couche ne lui etait pas
+preparee, parmi les nenuphars. Nulle part, la mort ne l'appelait, ne
+lui tendait ses mains fraiches. Cependant, elle ne se trompait
+point. C'etait bien le Paradou qui allait lui apprendre a mourir,
+comme il lui avait appris a aimer. Elle recommenca a battre les
+buissons, plus affamee qu'aux matinees tiedes ou elle cherchait
+l'amour. Et, tout d'un coup, au moment ou elle arrivait au parterre,
+elle surprit la mort, dans les parfums du soir. Elle courut, elle
+eut un rire de volupte. Elle devait mourir avec les fleurs.
+
+D'abord, elle courut au bois de roses. La, dans la derniere lueur du
+crepuscule, elle fouilla les massifs, elle cueillit toutes les roses
+qui s'alanguissaient aux approches de l'hiver. Elle les cueillait a
+terre, sans se soucier des epines; elle les cueillait devant elle,
+des deux mains; elle les cueillait au-dessus d'elle, se haussant sur
+les pieds, ployant les arbustes. Une telle hate la poussait, qu'elle
+cassait les branches, elle qui avait le respect des moindres brins
+d'herbe. Bientot elle eut des roses plein les bras, un fardeau de
+roses sous lequel elle chancelait. Puis, elle rentra au pavillon,
+ayant depouille le bois, emportant jusqu'aux petales tombes; et
+quand elle eut laisse glisser sa charge de roses sur le carreau de
+la chambre au plafond bleu, elle redescendit dans le parterre.
+
+Alors, elle chercha les violettes. Elle en faisait des bouquets
+enormes qu'elle serrait un a un contre sa poitrine. Ensuite, elle
+chercha les oeillets, coupant tout jusqu'aux boutons, liant des
+gerbes geantes d'oeillets blancs, pareilles a des jattes de lait,
+des gerbes geantes d'oeillets rouges, pareilles a des jattes de
+sang. Et elle chercha encore les quarantaines, les belles-de-nuit,
+les heliotropes, les lis; elle prenait a poignee les dernieres tiges
+epanouies des quarantaines, dont elle froissait sans pitie les
+ruches de satin; elle devastait les corbeilles de belles-de-nuit,
+ouvertes a peine a l'air du soir; elle fauchait le champ des
+heliotropes, ramassant en tas sa moisson de fleurs; elle mettait
+sous ses bras des paquets de lis, comme des paquets de roseaux.
+Lorsqu'elle fut de nouveau chargee, elle remonta au pavillon jeter,
+a cote des roses, les violettes, les oeillets, les quarantaines, les
+belles-de-nuit, les heliotropes, les lis. Et, sans reprendre
+haleine, elle redescendit.
+
+Cette fois, elle se rendit a ce coin melancolique qui etait comme le
+cimetiere du parterre. Un automne brulant y avait mis une seconde
+poussee des fleurs du printemps. Elle s'acharna surtout sur des
+plates-bandes de tubereuses et de jacinthes, a genoux au milieu des
+herbes, menant sa recolte avec des precautions d'avare. Les
+tubereuses semblaient pour elle des fleurs precieuses, qui devaient
+distiller goutte a goutte de l'or, des richesses, des biens
+extraordinaires. Les jacinthes, toutes perlees de leurs grains
+fleuris, etaient comme des colliers dont chaque perle allait lui
+verser des joies ignorees aux hommes. Et, bien qu'elle disparut dans
+la brassee de jacinthes et de tubereuses qu'elle avait coupee, elle
+ravagea plus loin un champ de pavots, elle trouva moyen de raser
+encore un champ de soucis. Par-dessus les tubereuses, par-dessus les
+jacinthes, les soucis et les pavots s'entasserent. Elle revint en
+courant se decharger dans la chambre au plafond bleu, veillant a ce
+que le vent ne lui volat pas un pistil. Elle redescendit.
+
+Qu'allait-elle cueillir maintenant? Elle avait moissonne le parterre
+entier. Quand elle se haussait sur les pieds, elle ne voyait plus,
+sous l'ombre encore grise, que le parterre mort, n'ayant plus les
+yeux tendres de ses roses, le rire rouge de ses oeillets, les
+cheveux parfumes de ses heliotropes. Pourtant, elle ne pouvait
+remonter les bras vides. Et elle s'attaqua aux herbes, aux verdures;
+elle rampa, la poitrine contre le sol, cherchant dans une supreme
+etreinte de passion a emporter la terre elle-meme. Ce fut la moisson
+des plantes odorantes, les citronnelles, les menthes, les verveines,
+dont elle emplissait sa jupe. Elle rencontra une bordure de baume et
+n'en laissa pas une feuille. Elle prit meme deux grands fenouils,
+qu'elle jeta sur ses epaules, ainsi que deux arbres. Si elle avait
+pu, entre ses dents serrees, elle aurait emmene derriere elle toute
+la nappe verte du parterre. Puis, au seuil du pavillon, elle se
+tourna, elle jeta un dernier regard sur le Paradou. Il etait noir;
+la nuit, tombee completement, lui avait jete un drap noir sur la
+face. Et elle monta, pour ne plus redescendre.
+
+La grande chambre, bientot, fut paree. Elle avait pose une lampe
+allumee sur la console. Elle triait les fleurs amoncelees au milieu
+du carreau, elle en faisait de grosses touffes qu'elle distribuait a
+tous les coins. D'abord, derriere la lampe sur la console, elle mit
+les lis, une haute dentelle qui attendrissait la lumiere de sa
+purete blanche. Puis, elle porta des poignees d'oeillets et de
+quarantaines sur le vieux canape, dont l'etoffe peinte etait deja
+semee de bouquets rouges, fanes depuis cent ans; et l'etoffe
+disparut, le canape allongea contre le mur un massif de quarantaines
+herisse d'oeillets. Elle rangea alors les quatre fauteuils devant
+l'alcove; elle emplit le premier de soucis, le second de pavots, le
+troisieme de belles-de-nuit, le quatrieme d'heliotropes; les
+fauteuils, noyes, ne montrant que des bouts de leurs bras,
+semblaient des bornes de fleurs. Enfin, elle songea au lit. Elle
+roula pres du chevet une petite table, sur laquelle elle dressa un
+tas enorme de violettes. Et, a larges brassees, elle couvrit
+entierement le lit de toutes les jacinthes et de toutes les
+tubereuses qu'elle avait apportees; la couche etait si epaisse,
+qu'elle debordait sur le devant, aux pieds, a la tete, dans la
+ruelle, laissant couler des trainees de grappes. Le lit n'etait plus
+qu'une grande floraison. Cependant, les roses restaient. Elle les
+jeta au hasard, un peu partout; elle ne regardait meme pas ou elles
+tombaient; la console, le canape, les fauteuils, en recurent; un
+coin du lit en fut inonde. Pendant quelques minutes, il plut des
+roses, a grosses touffes, une averse de fleurs lourdes comme des
+gouttes d'orage, qui faisaient des mares dans les trous du carreau.
+Mais le tas ne diminuant guere, elle finit par en tresser des
+guirlandes qu'elle pendit aux murs. Les Amours de platre qui
+polissonnaient au-dessus de l'alcove eurent des guirlandes de roses
+au cou, aux bras, autour des reins; leurs ventres nus, leurs culs
+nus furent tout habilles de roses. Le plafond bleu, les panneaux
+ovales encadres de noeuds de ruban couleur chair, les peintures
+erotiques mangees par le temps, se trouverent tendus d'un manteau de
+roses, d'une draperie de roses. La grande chambre etait paree.
+Maintenant, elle pouvait y mourir.
+
+Un instant, elle resta debout, regardant autour d'elle. Elle
+songeait, elle cherchait si la mort etait la. Et elle ramassa les
+verdures odorantes, les citronnelles, les menthes, les verveines,
+les baumes, les fenouils; elle les tordit, les plia, en fabriqua des
+tampons, a l'aide desquels elle alla boucher les moindres fentes,
+les moindres trous de la porte et des fenetres. Puis, elle tira les
+rideaux de calicot blanc, cousus a gros points. Et, muette, sans un
+soupir, elle se coucha sur le lit, sur la floraison des jacinthes et
+des tubereuses.
+
+La, ce fut une volupte derniere. Les yeux grands ouverts, elle
+souriait a la chambre. Comme elle avait aime, dans cette chambre!
+Comme elle y mourait heureuse! A cette heure, rien d'impur ne lui
+venait plus des Amours de platre, rien de troublant ne descendait
+plus des peintures, ou des membres de femme se vautraient. Il n'y
+avait, sous le plafond bleu, que le parfum etouffant des fleurs. Et
+il semblait que ce parfum ne fut autre que l'odeur d'amour ancien
+dont l'alcove etait toujours restee tiede, une odeur grandie,
+centuplee, devenue si forte, qu'elle soufflait l'asphyxie. Peut-etre
+etait-ce l'haleine de la dame morte la, il y avait un siecle. Elle
+se trouvait ravie a son tour, dans cette haleine. Ne bougeant point,
+les mains jointes sur son coeur, elle continuait a sourire, elle
+ecoutait les parfums qui chuchotaient dans sa tete bourdonnante. Ils
+lui jouaient une musique etrange de senteurs qui l'endormait
+lentement, tres doucement. D'abord, c'etait un prelude gai,
+enfantin: ses mains, qui avaient tordu les verdures odorantes,
+exhalaient l'aprete des herbes foulees, lui contaient ses courses de
+gamine au milieu des sauvageries du Paradou. Ensuite, un chant de
+flute se faisait entendre, de petites notes musquees qui
+s'egrenaient du tas de violettes pose sur la table, pres du chevet;
+et cette flute, brodant sa melodie sur l'haleine calme,
+l'accompagnement regulier des lis de la console, chantait les
+premiers charmes de son amour, le premier aveu, le premier baiser
+sous la futaie. Mais elle suffoquait davantage, la passion arrivait
+avec l'eclat brusque des oeillets, a l'odeur poivree, dont la voix
+de cuivre dominait un moment toutes les autres. Elle croyait qu'elle
+allait agoniser dans la phrase maladive des soucis et des pavots,
+qui lui rappelait les tourments de ses desirs. Et, brusquement,
+tout s'apaisait, elle respirait plus librement, elle glissait a
+une douceur plus grande, bercee par une gamme descendante des
+quarantaines, se ralentissant, se noyant, jusqu'a un cantique
+adorable des heliotropes, dont les haleines de vanille disaient
+l'approche des noces. Les belles-de-nuit piquaient ca et la
+un trille discret. Puis, il y eut un silence. Les roses,
+languissamment, firent leur entree. Du plafond coulerent des voix,
+un choeur lointain. C'etait un ensemble large, qu'elle ecouta au
+debut avec un leger frisson. Le choeur s'enfla, elle fut bientot
+tout vibrante des sonorites prodigieuses qui eclataient autour
+d'elle. Les noces etaient venues, les fanfares des roses annoncaient
+l'instant redoutable. Elle, les mains de plus en plus serrees contre
+son coeur, pamee, mourante, haletait. Elle ouvrait la bouche,
+cherchant le baiser qui devait l'etouffer, quand les jacinthes et
+les tubereuses fumerent, l'envelopperent d'un dernier soupir, si
+profond, qu'il couvrit le choeur des roses. Albine etait morte dans
+le hoquet supreme des fleurs.
+
+
+
+
+
+XV.
+
+Le lendemain, vers trois heures, la Teuse et Frere Archangias, qui
+causaient sur le perron du presbytere, virent le cabriolet du
+docteur Pascal traverser le village, au grand galop du cheval. De
+violents coups de fouet sortaient de la capote baissee.
+
+- Ou court-il donc comme ca? murmura la vieille servante. Il va se
+casser le cou.
+
+Le cabriolet etait arrive au bas du tertre, sur lequel l'eglise
+etait batie. Brusquement, le cheval se cabra, s'arreta; et la tete
+du docteur, toute blanche, toute ebouriffee, s'allongea sous la
+capote.
+
+- Serge est-il la? cria-t-il d'une voix furieuse.
+
+La Teuse s'etait avancee au bord du tertre.
+
+- Monsieur le cure est dans sa chambre, repondit-elle. Il doit lire
+son breviaire... Vous avez quelque chose a lui dire? Voulez-vous que
+je l'appelle?
+
+L'oncle Pascal, dont le visage paraissait bouleverse, eut un geste
+terrible de sa main droite, qui tenait le fouet. Il reprit, se
+penchant davantage, au risque de tomber:
+
+- Ah! il lit son breviaire!... Non, ne l'appelez pas. Je
+l'etranglerais, et c'est inutile... J'ai a lui dire qu'Albine est
+morte, entendez-vous! Dites-lui qu'elle est morte, de ma part!
+
+Et il disparut, il lanca a son cheval un si rude coup de fouet, que
+la bete s'emporta. Mais, vingt pas plus loin, il l'arreta de
+nouveau, allongeant encore la tete, criant plus fort:
+
+- Dites-lui aussi de ma part qu'elle etait enceinte! Ca lui fera
+plaisir.
+
+Le cabriolet reprit sa course folle. Il montait avec des cahots
+inquietants la route pierreuse des coteaux, qui menait au Paradou.
+La Teuse etait restee toute suffoquee. Frere Archangias ricanait, en
+fixant sur elle des yeux ou flambait une joie farouche. Et elle le
+poussa, elle faillit le faire tomber, le long des marches du perron.
+
+- Allez-vous-en, begayait-elle, se fachant a son tour, se
+soulageant sur lui. Je finirai par vous detester, vous!... Est-il
+possible de se rejouir de la mort du monde! Moi, je ne l'aimais pas
+cette fille. Mais quand on meurt a son age, ce n'est pas gai...
+Allez-vous-en, tenez! Ne riez plus comme ca, ou je vous jette mes
+ciseaux a la figure!
+
+C'etait vers une heure seulement qu'un paysan, venu a Plassans pour
+vendre ses legumes, avait appris au docteur Pascal la mort d'Albine,
+en ajoutant que Jeanbernat le demandait. Maintenant, le docteur se
+sentait un peu soulage par le cri qu'il venait de jeter, en passant
+devant l'eglise. Il s'etait detourne de son chemin, afin de se
+donner cette satisfaction. Il se reprochait cette mort comme un
+crime dans lequel il aurait trempe. Tout le long de la route, il
+n'avait cesse de s'accabler d'injures, s'essuyant les yeux pour voir
+clair a conduire son cheval, poussant le cabriolet sur les tas de
+pierres, avec la sourde envie de culbuter et de se casser quelque
+membre. Lorsqu'il se fut engage dans le chemin creux longeant la
+muraille interminable du parc, une esperance lui vint. Peut-etre
+qu'Albine n'etait qu'en syncope. Le paysan lui avait conte qu'elle
+s'etait asphyxiee avec des fleurs. Ah! s'il arrivait a temps, s'il
+pouvait la sauver! Et il tapait ferocement sur son cheval, comme
+s'il eut tape sur lui.
+
+La journee etait fort belle. Ainsi qu'aux beaux jours de mai, le
+pavillon lui apparut tout baigne de soleil. Mais le lierre qui
+montait jusqu'au toit avait des feuilles tachees de rouille, et les
+mouches a miel ne ronflaient plus autour des giroflees, grandies
+entre les fentes. Il attacha vivement son cheval, il poussa la
+barriere du petit jardin. C'etait toujours ce grand silence, dans
+lequel Jeanbernat fumait sa pipe. Seulement, le vieux n'etait plus
+la, sur son banc, devant ses salades.
+
+- Jeanbernat! appela le docteur.
+
+Personne ne repondit. Alors, en entrant dans le vestibule, il vit
+une chose qu'il n'avait jamais vue. Au fond du couloir, au bas de la
+cage noire de l'escalier, une porte etait ouverte sur le Paradou;
+l'immense jardin, sous le soleil pale, roulait ses feuilles jaunes,
+etendait sa melancolie d'automne. Il franchit le seuil de cette
+porte, il fit quelques pas sur l'herbe humide.
+
+- Ah! c'est vous, docteur! dit la voix calme de Jeanbernat.
+
+Le vieux, a grands coups de beche, creusait un trou, au pied d'un
+murier. Il avait redresse sa haute taille, en entendant des pas.
+Puis, il s'etait remis a la besogne, enlevant d'un seul effort une
+motte enorme de terre grasse.
+
+- Que faites-vous donc la? demanda le docteur Pascal.
+
+Jeanbernat se redressa de nouveau. Il essuyait la sueur de son front
+sur la manche de sa veste.
+
+- Je fais un trou, repondit-il simplement. Elle a toujours aime le
+jardin. Elle sera bien la pour dormir.
+
+Le docteur sentit l'emotion l'etrangler. Il resta un instant au bord
+de la fosse, sans pouvoir parler. Il regardait Jeanbernat donner ses
+rudes coups de beche.
+
+- Ou est-elle? dit-il enfin.
+
+- La-haut, dans sa chambre. Je l'ai laissee sur le lit. Je veux que
+vous lui ecoutiez le coeur, avant de la mettre la-dedans... Moi,
+j'ai ecoute je n'ai rien entendu.
+
+Le docteur monta. La chambre n'avait pas ete touchee. Seule, une
+fenetre etait ouverte. Les fleurs, fanees, etouffees dans leur
+propre parfum, ne mettaient plus la que la senteur fade de leur
+chair morte. Au fond de l'alcove, pourtant, restait une chaleur
+d'asphyxie, qui semblait couler dans la chambre et s'echapper encore
+par minces filets de fumee. Albine, tres blanche, les mains sur son
+coeur, dormait avec un sourire, au milieu de sa couche de jacinthes
+et de tubereuses. Et elle etait bien heureuse, elle etait bien
+morte. Debout devant le lit, le docteur la regarda longuement, avec
+cette fixite des savants qui tentent des resurrections. Puis, il ne
+voulut pas meme deranger ses mains jointes; il la baisa au front, a
+cette place que sa maternite avait deja tachee d'une ombre legere.
+En bas, dans le jardin, la beche de Jeanbernat enfoncait toujours
+ses coups sourds et reguliers.
+
+Cependant, au bout d'un quart d'heure, le vieux monta. Il avait fini
+sa besogne. Il trouva le docteur assis devant le lit, plonge dans
+une telle songerie, qu'il paraissait ne pas sentir les grosses
+larmes coulant une a une sur ses joues. Les deux hommes
+n'echangerent qu'un regard. Puis, apres un silence:
+
+- Allez, j'avais raison, dit lentement Jeanbernat, repetant son
+geste large, il n'y a rien, rien, rien... Tout ca, c'est de la
+farce.
+
+Il restait debout, il ramassait les roses tombees du lit, qu'il
+jetait une a une sur les jupes d'Albine.
+
+- Les fleurs, ca ne vit qu'un jour, dit-il encore; tandis que les
+mauvaises orties comme moi, ca use les pierres ou ca pousse...
+Maintenant, bonsoir, je puis crever. On m'a souffle mon dernier coin
+de soleil. C'est de la farce.
+
+Et il s'assit a son tour. Il ne pleurait pas, il avait le desespoir
+raide d'un automate dont la mecanique se casse. Machinalement, il
+allongea la main, il prit un livre sur la petite table couverte de
+violettes. C'etait un des bouquins du grenier, un volume depareille
+d'Holbach!, qu'il lisait depuis le matin, en veillant le corps
+d'Albine. Comme le docteur se taisait toujours, accable, il se remit
+a tourner les pages. Mais une idee lui vint tout d'un coup.
+
+- Si vous m'aidiez, dit-il au docteur, nous la descendrions a nous
+deux, nous l'enterrerions avec toutes ces fleurs.
+
+L'oncle Pascal eut un frisson. Il expliqua qu'il n'etait pas permis
+de garder ainsi les morts.
+
+- Comment, ce n'est pas permis! cria le vieux. Eh bien! je me le
+permettrai!... Est-ce qu'elle n'est pas a moi? Est-ce que vous
+croyez que je vais me la laisser prendre par les cures? Qu'ils
+essayent, s'ils veulent etre recus a coups de fusil.
+
+Il s'etait leve, il brandissait terriblement son livre. Le docteur
+lui saisit les mains, les serra contre les siennes, en le conjurant
+de se calmer. Pendant longtemps, il parla, disant tout ce qui lui
+venait aux levres; il s'accusait, il laissait echapper des lambeaux
+d'aveux, il revenait vaguement a ceux qui avaient tue Albine.
+
+- Ecoutez, dit-il enfin, elle n'est plus a vous, il faut la leur
+rendre.
+
+Mais Jeanbernat hochait la tete, refusant du geste. Il etait
+ebranle, cependant. Il finit par dire:
+
+- C'est bien. Qu'ils la prennent et qu'elle leur casse les bras! Je
+voudrais qu'elle sortit de leur terre pour les tuer tous de peur...
+D'ailleurs, j'ai une affaire a regler la-bas. J'irai demain...
+Adieu, docteur. Le trou sera pour moi.
+
+Et, quand le docteur fut parti, il se rassit au chevet de la morte,
+et reprit gravement la lecture de son livre.
+
+
+
+
+
+XVI.
+
+Ce matin-la, il y avait un grand remue-menage, dans la basse-cour du
+presbytere. Le boucher des Artaud venait de tuer Mathieu, le cochon,
+sous le hangar. Desiree, enthousiasmee, avait tenu les pieds de
+Mathieu, pendant qu'on le saignait, le baisant sur l'echine pour
+qu'il sentit moins le couteau, lui disant qu'il fallait bien qu'on
+le tuat, maintenant qu'il etait si gras. Personne comme elle ne
+tranchait la tete d'une oie d'un seul coup de hachette, ou n'ouvrait
+le gosier d'une poule avec une paire de ciseaux. Son amour des betes
+acceptait tres gaillardement ce massacre. C'etait necessaire,
+disait-elle; ca faisait de la place aux petits qui poussaient. Et
+elle etait tres gaie.
+
+- Mademoiselle, grondait la Teuse a chaque minute, vous allez vous
+faire mal. Ca n'a pas de bon sens, de se mettre dans un etat pareil,
+parce qu'on tue un cochon. Vous etes rouge comme si vous aviez danse
+tout un soir.
+
+Mais Desiree tapait des mains, tournait, s'occupait. La Teuse, elle,
+avait les jambes qui lui rentraient dans le corps, ainsi qu'elle le
+disait. Depuis le matin six heures, elle roulait sa masse enorme, de
+la cuisine a la basse-cour. Elle devait faire le boudin. C'etait
+elle qui avait battu le sang, deux larges terrines toutes roses au
+grand soleil. Et jamais elle n'aurait fini, parce que mademoiselle
+l'appelait toujours, pour des riens. Il faut dire qu'a l'heure meme
+ou le boucher saignait Mathieu, Desiree avait eu une grosse emotion,
+en entrant dans l'ecurie. Lise, la vache, etait en train d'y
+accoucher. Alors, saisie d'une joie extraordinaire, elle avait
+acheve de perdre la tete.
+
+- Un s'en va, un autre arrive! cria-t-elle, sautant, pirouettant
+sur elle-meme. Mais viens donc voir, la Teuse!
+
+Il etait onze heures. Par moments, un chant sortait de l'eglise. On
+saisissait un murmure confus de voix desolees, un balbutiement de
+priere, d'ou montaient brusquement des lambeaux de phrases latines,
+jetes a pleine voix.
+
+- Viens donc! repeta Desiree pour la vingtieme fois.
+
+- Il faut que j'aille sonner, murmura la vieille servante; jamais
+je n'aurai fini... Qu'est-ce que vous voulez encore, mademoiselle?
+
+Mais elle n'attendit pas la reponse. Elle se jeta au milieu d'une
+bande de poules, qui buvaient goulument le sang, dans les terrines.
+Elle les dispersa a coups de pied, furieuse. Puis elle couvrit les
+terrines, en disant:
+
+- Ah bien! au lieu de me tourmenter vous feriez mieux de veiller
+sur ces gueuses... Si vous les laissez faire, vous n'aurez pas de
+boudin, comprenez-vous!
+
+Desiree riait. Quand les poules auraient bu un peu de sang, le grand
+mal! Ca les engraissait. Puis, elle voulut emmener la Teuse aupres
+de la vache. Celle-ci se debattait.
+
+- Il faut que j'aille sonner... L'enterrement va sortir. Vous
+entendez bien.
+
+A ce moment, dans l'eglise, les voix grandirent, tronerent sur un
+ton mourant. Un bruit de pas arriva, tres distinct.
+
+- Non, regarde, insistait Desiree en la poussant vers l'ecurie.
+Dis-moi ce qu'il faut que je fasse.
+
+La vache, etendue sur la litiere, tourna la tete, les suivit de ses
+gros yeux. Et Desiree pretendait qu'elle avait pour sur besoin de
+quelque chose. Peut-etre qu'on aurait pu l'aider, pour qu'elle
+souffrit moins. La Teuse haussait les epaules. Est-ce que les betes
+ne savaient pas faire leurs affaires elles-memes! Il ne fallait pas
+la tourmenter, voila tout. Elle se dirigeait enfin vers la
+sacristie, lorsqu'en repassant devant le hangar, elle jeta un
+nouveau cri.
+
+- Tenez, tenez! dit-elle, le poing tendu. Ah! la gredine!
+
+Sous le hangar, Mathieu, en attendant qu'on le grillat,
+s'allongeait, tombe sur le dos, les pattes en l'air. Le trou du
+couteau, a son cou, etait tout frais, avec des gouttes de sang qui
+perlaient. Et une petite poule blanche, l'air tres delicat, piquait
+une a une les gouttes de sang.
+
+- Pardi! elle se regale, dit simplement Desiree.
+
+Elle s'etait penchee, elle donnait des tapes sur le ventre ballonne
+du cochon, en ajoutant:
+
+- Hein! mon gros, tu leur as assez de fois vole leur soupe pour
+qu'elles te mangent un peu le cou maintenant.
+
+La Teuse ota rapidement son tablier, dont elle enveloppa le cou de
+Mathieu. Ensuite, elle se hata, elle disparut dans l'eglise. La
+grande porte venait de crier sur ses gonds rouilles, une bouffee de
+chant s'elargissait en plein air, au milieu du soleil calme. Et,
+tout d'un coup, la cloche se mit a sonner, a coups reguliers.
+Desiree, qui etait restee agenouillee devant le cochon, lui tapant
+toujours sur le ventre, avait leve la tete, ecoutait, sans cesser de
+sourire. Puis, se voyant seule, ayant regarde sournoisement autour
+d'elle, elle se glissa dans l'ecurie, dont elle referma la porte sur
+elle. Elle allait aider la vache.
+
+La petite grille du cimetiere, qu'on avait voulu ouvrir toute
+grande, pour laisser passer le corps, pendait contre le mur, a demi
+arrachee. Dans le champ vide, le soleil dormait, sur les herbes
+seches. Le convoi entra, en psalmodiant le dernier verset du
+Miserere. Et il y eut un silence.
+
+- Requiem oeternam dona ei, Domine, reprit d'une voix grave l'abbe
+Mouret.
+
+- Et lux perpetua luceat ei, ajouta Frere Archangias, avec un
+mugissement de chantre.
+
+D'abord, Vincent s'avancait, en surplis, portant la croix, une
+grande croix de cuivre a moitie desargentee, qu'il levait a deux
+mains, tres haut. Puis, marchait l'abbe Mouret, pale dans sa
+chasuble noire, la tete droite, chantant sans un tremblement des
+levres, les yeux fixes au loin, devant lui. Le cierge allume qu'il
+tenait tachait a peine le plein jour d'une goutte chaude. Et, a deux
+pas, le touchant presque, venait le cercueil d'Albine, que quatre
+paysans portaient sur une sorte de brancard peint en noir. Le
+cercueil mal recouvert par un drap trop court montrait, aux pieds,
+le sapin neuf de ses planches, dans lequel les tetes des clous
+mettaient des etincelles d'acier. Au milieu du drap, des fleurs
+etaient semees, des poignees de roses blanches, de jacinthes et de
+tubereuses, prises au lit meme de la morte.
+
+- Faites donc attention! cria Frere Archangias aux paysans, lorsque
+ceux-ci pencherent un peu le brancard, pour qu'il put passer, sans
+s'accrocher a la grille. Vous allez tout flanquer par terre!
+
+Et il retint le cercueil de sa grosse main. Il portait l'aspersoir,
+faute d'un second clerc; et il remplacait egalement le chantre, le
+garde-champetre, qui n'avait pu venir.
+
+- Entrez aussi, vous autres, dit-il en se tournant.
+
+C'etait un autre convoi, le petit de la Rosalie, mort la veille,
+dans une crise de convulsions. Il y avait la, la mere, le pere, la
+vieille Brichet, Catherine, et deux grandes filles, la Rousse et
+Lisa. Ces dernieres tenaient le cercueil du petit, chacune par un
+bout.
+
+Brusquement, les voix tomberent. Il y eut un nouveau silence. La
+cloche sonnait toujours, sans se presser, d'une facon navree. Le
+convoi traversa tout le cimetiere, se dirigeant vers l'angle que
+formaient l'eglise et le mur de la basse-cour. Des vols de
+sauterelles s'envolaient, des lezards rentraient vivement dans leurs
+trous. Une chaleur, lourde encore, pesait sur ce coin de terre
+grasse. Les petits bruits des herbes cassees sous le pietinement du
+cortege prenaient un murmure de sanglots etouffes.
+
+- La, arretez-vous, dit le Frere en barrant le chemin aux deux
+grandes filles qui tenaient le petit. Attendez votre tour. Vous
+n'avez pas besoin d'etre dans nos jambes.
+
+Et les grandes filles poserent le petit a terre. La Rosalie, Fortune
+et la vieille Brichet s'arreterent au milieu du cimetiere, tandis
+que Catherine suivait sournoisement Frere Archangias. La fosse
+d'Albine etait creusee a gauche de la tombe de l'abbe Caffin, dont
+la pierre blanche semblait au soleil toute semee de paillettes
+d'argent. Le trou beant, frais du matin, s'ouvrait parmi de grosses
+touffes d'herbe; sur le bord, de hautes plantes, a demi arrachees,
+penchaient leurs tiges; au fond, une fleur etait tombee, tachant le
+noir de la terre de ses petales rouges. Lorsque l'abbe Mouret
+s'avanca, la terre molle ceda sous ses pieds; il dut reculer, pour
+ne pas rouler dans la fosse.
+
+- Ego sum... entonna-t-il d'une voix pleine, qui dominait les
+lamentations de la cloche.
+
+Et, pendant l'antienne, les assistants instinctivement jetaient des
+coups d'oeil furtifs au fond du trou, vide encore. Vincent, qui
+avait plante la croix au pied de la fosse, en face du pretre,
+poussait du soulier de petits filets de terre, qu'il s'amusait a
+regarder tomber; et cela faisait rire Catherine, penchee derriere
+lui, pour mieux voir. Les paysans avaient pose la biere sur l'herbe.
+Ils s'etiraient les bras, pendant que Frere Archangias preparait
+l'aspersoir.
+
+- Ici, Voriau! appela Fortune.
+
+Le grand chien noir, qui etait alle flairer la biere, revint en
+rechignant.
+
+- Pourquoi a-t-on amene ce chien? s'ecria Rosalie.
+
+- Pardi! il nous a suivis, dit Lisa, en s'egayant discretement.
+
+Tout ce monde causait a demi-voix, autour du cercueil du petit. Le
+pere et la mere l'oubliaient par moments; puis, ils se taisaient,
+quand ils le retrouvaient la, entre eux, a leurs pieds.
+
+- Et le pere Bambousse n'a pas voulu venir? demanda la Rousse.
+
+La vieille Brichet leva les yeux au ciel.
+
+- Il parlait de tout casser, hier, quand le petit est mort,
+murmura-t-elle. Non, ce n'est pas un bon homme, je le dis devant
+vous, Rosalie... Est-ce qu'il n'a pas failli m'etrangler, en criant
+qu'on l'avait vole, qu'il aurait donne un de ses champs de ble, pour
+que le petit mourut trois jours avant la noce!
+
+- On ne pouvait pas savoir, dit d'un air malin le grand Fortune.
+
+- Qu'est-ce que ca fait que le vieux se fache! ajouta Rosalie. Nous
+sommes maries tout de meme, maintenant.
+
+Ils se souriaient par-dessus la petite biere, les yeux luisants.
+Lisa et la Rousse se pousserent du coude. Tous redevinrent tres
+serieux. Fortune avait pris une motte de terre pour chasser Voriau,
+qui rodait a present parmi les vieilles dalles.
+
+- Ah! voila que ca va etre fini, souffla tres bas la Rousse.
+
+Devant la fosse, l'abbe Mouret achevait le De profundis. Puis, il
+s'approcha du cercueil, a pas lents, se redressa, le regarda un
+instant, sans un battement de paupieres. Il semblait plus grand, il
+avait une serenite de visage qui le transfigurait.
+
+Et il se baissa, il ramassa une poignee de terre qu'il sema sur la
+biere en forme de croix. Il recitait, d'une voix si claire, que pas
+une syllabe ne fut perdue:
+
+- Revertitur in terram suam unde erat, et spiritus redit ad Deum
+qui dedit illum.
+
+Un frisson avait couru parmi les assistants. Lisa reflechissait,
+disant d'un air ennuye:
+
+- Ca n'est pas gai tout de meme, quand on pense qu'on y passera a
+son tour.
+
+Frere Archangias avait tendu l'aspersoir au pretre. Celui-ci le
+secoua au-dessus du corps, a plusieurs reprises. Il murmura:
+
+- Requiescat in pace.
+
+- Amen, repondirent a la fois Vincent et le Frere, d'un ton si aigu
+et d'un ton si grave, que Catherine dut se mettre le poing sur la
+bouche, pour ne pas eclater.
+
+- Non, non, ce n'est pas gai, continuait Lisa... Il n'y a seulement
+personne, a cet enterrement. Sans nous, le cimetiere serait vide.
+
+- On raconte qu'elle s'est tuee, dit la vieille Brichet.
+
+- Oui, je sais, interrompit la Rousse. Le Frere ne voulait pas
+qu'on l'enterrat avec les chretiens. Mais monsieur le cure a repondu
+que l'eternite etait pour tout le monde. J'etais la... N'importe, le
+Philosophe aurait pu venir.
+
+Mais la Rosalie les fit taire en murmurant:
+
+- Eh! regardez, le voila, le Philosophe!
+
+En effet, Jeanbernat entrait dans le cimetiere. Il marcha droit au
+groupe qui se tenait autour de la fosse. Il avait son pas gaillard,
+si souple encore, qu'il ne faisait aucun bruit. Quand il se fut
+avance, il demeura debout derriere Frere Archangias, dont il sembla
+couver un instant la nuque des yeux. Puis, comme l'abbe Mouret
+achevait les oraisons, il tira tranquillement un couteau de sa
+poche, l'ouvrit, et abattit, d'un seul coup, l'oreille droite du
+Frere.
+
+Personne n'avait eu le temps d'intervenir. Le Frere poussa un
+hurlement.
+
+- La gauche sera pour une autre fois, dit paisiblement Jeanbernat
+en jetant l'oreille par terre.
+
+Et il repartit. La stupeur fut telle, qu'on ne le poursuivit meme
+pas. Frere Archangias s'etait laisse tomber sur le tas de terre
+fraiche retiree du trou. Il avait mis son mouchoir en tampon sur sa
+blessure. Un des quatre porteurs voulut l'emmener, le reconduire
+chez lui. Mais il refusa du geste. Il resta la, farouche, attendant,
+voulant voir descendre Albine dans le trou.
+
+- Enfin, c'est notre tour, dit la Rosalie avec un leger soupir.
+
+Cependant, l'abbe Mouret s'attardait pres de la fosse, a regarder
+les porteurs qui attachaient le cercueil d'Albine avec des cordes,
+pour le faire glisser sans secousse. La cloche sonnait toujours;
+mais la Teuse devait se fatiguer, car les coups s'egaraient, comme
+irrites de la longueur de la ceremonie. Le soleil devenait plus
+chaud, l'ombre du Solitaire se promenait lentement, au milieu des
+herbes toutes bossuees de tombes. Lorsque l'abbe Mouret dut se
+reculer, afin de ne point gener, ses yeux rencontrerent le marbre de
+l'abbe Caffin, ce pretre qui avait aime et qui dormait la, si
+paisible, sous les fleurs sauvages.
+
+Puis, tout d'un coup, pendant que le cercueil descendait, soutenu
+par les cordes, dont les noeuds lui arrachaient des craquements, un
+tapage effroyable monta de la basse-cour, derriere le mur. La chevre
+belait. Les canards, les oies, les dindes, claquaient du bec,
+battaient des ailes. Les poules chantaient l'oeuf, toutes ensemble.
+Le coq fauve Alexandre jetait son cri de clairon. On entendait
+jusqu'aux bonds des lapins, ebranlant les planches de leurs cabines.
+Et, par-dessus toute cette vie bruyante du petit peuple des betes,
+un grand rire sonnait. Il y eut un froissement de jupes. Desiree,
+decoiffee, les bras nus jusqu'aux coudes, la face rouge de triomphe,
+parut, les mains appuyees au chaperon du mur. Elle devait etre
+montee sur le tas de fumier.
+
+- Serge! Serge! appela-t-elle.
+
+A ce moment, le cercueil d'Albine etait au fond du trou. On venait
+de retirer les cordes. Un des paysans jetait une premiere pelletee
+de terre.
+
+- Serge! Serge! cria-t-elle plus fort, en tapant des mains, la
+vache a fait un veau!
+
+
+
+
+
+End of this Project Gutenberg Etext of La Faute de l'abbe Mouret par
+Emile Zola.
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA FAUTE DE L'ABBE MOURET ***
+
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+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
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+Please note neither this listing nor its contents are final til
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+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
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+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
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+91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
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+
+Information about Project Gutenberg (one page)
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+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
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+eBooks Year Month
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+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
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+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
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+ 9000 2003 November*
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