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Elle +traversa l'eglise, pour sonner l'Angelus, boitant davantage dans sa +hate, bousculant les bancs. La corde, pres du confessionnal, tombait +du plafond, nue, rapee, terminee par un gros noeud, que les mains +avaient graisse; et elle s'y pendit de toute sa masse, a coups +reguliers, puis s'y abandonna, roulant dans ses jupes, le bonnet de +travers, le sang crevant sa face large. + +Apres avoir ramene son bonnet d'une legere tape, essoufflee, la +Teuse revint donner un coup de balai devant l'autel. La poussiere +s'obstinait la, chaque jour, entre les planches mal jointes de +l'estrade. Le balai fouillait les coins avec un grondement irrite. +Elle enleva ensuite le tapis de la table, et se facha en constatant +que la grande nappe superieure, deja reprisee en vingt endroits, +avait un nouveau trou d'usure au beau milieu; on apercevait la +seconde nappe, pliee en deux, si emincee, si claire elle-meme, +qu'elle laissait voir la pierre consacree, encadree dans l'autel de +bois peint. Elle epousseta ces linges roussis par l'usage, promena +vigoureusement le plumeau le long du gradin, contre lequel elle +releva les cartons liturgiques. Puis, montant sur une chaise, elle +debarrassa la croix et deux des chandeliers de leurs housses de +cotonnade jaune. Le cuivre etait pique de taches ternes. + +- Ah bien! murmura la Teuse a demi-voix, ils ont joliment besoin +d'un nettoyage! Je les passerai au tripoli. + +Alors, courant sur une jambe, avec des dehanchements et des +secousses a enfoncer les dalles, elle alla a la sacristie chercher +le Missel, qu'elle placa sur le pupitre, du cote de l'Epire, sans +l'ouvrir, la tranche tournee vers le milieu de l'autel. Et elle +alluma les deux cierges. En emportant son balai, elle jeta un coup +d'oeil autour d'elle, pour s'assurer que le menage du bon Dieu etait +bien fait. L'eglise dormait; la corde seule, pres du confessionnal, +se balancait encore, de la voute au pave, d'un mouvement long et +flexible. + +L'abbe Mouret venait de descendre a la sacristie, une petite piece +froide, qui n'etait separee de la salle a manger que par un +corridor. + +- Bonjour, monsieur le cure, dit la Teuse en se debarrassant. Ah! +vous avez fait le paresseux, ce matin! Savez-vous qu'il est six +heures un quart. + +Et sans donner au jeune pretre qui souriait le temps de repondre: + +- J'ai a vous gronder, continua-t-elle. La nappe est encore trouee. +Ca n'a pas de bon sens! Nous n'en avons qu'une de rechange, et je me +tue les yeux depuis trois jours a la raccommoder... Vous laisserez +le pauvre Jesus tout nu, si vous y allez de ce train. + +L'abbe Mouret souriait toujours. Il dit gaiement: + +- Jesus n'a pas besoin de tant de linge, ma bonne Teuse. Il a +toujours chaud, il est toujours royalement recu, quand on l'aime +bien. + +Puis, se dirigeant vers une petite fontaine, il demanda: + +- Est-ce que ma soeur est levee? Je ne l'ai pas vue. + +- Il y a beau temps que mademoiselle Desiree est descendue, repondit +la servante, agenouillee devant un ancien buffet de cuisine, dans +lequel etaient serres les vetements sacres. Elle est deja a ses +poules et a ses lapins... Elle attendait hier des poussins qui ne +sont pas venus. Vous pensez quelle emotion! + +Elle s'interrompit, disant: + +- La chasuble d'or, n'est-ce pas? + +Le pretre, qui s'etait lave les mains, recueilli, les levres +balbutiant une priere, fit un signe de tete affirmatif. La paroisse +n'avait que trois chasubles, une violette, une noire et une d'etoffe +d'or. Cette derniere, servant les jours ou le blanc, le rouge ou le +vert etaient prescrits, prenait une importance extraordinaire. La +Teuse la souleva religieusement de la planche garnie de papier bleu, +ou elle la couchait apres chaque ceremonie; elle la posa sur le +buffet, enlevant avec precaution les linges fins qui en +garantissaient les broderies. Un agneau d'or y dormait sur une croix +d'or, entoure de larges rayons d'or. Le tissu, lime aux plis, +laissait echapper de minces houppettes! les ornements en relief se +rongeaient et s'effacaient. C'etait, dans la maison, une continuelle +inquietude autour d'elle, une tendresse terrifiee, a la voir s'en +aller ainsi paillette a paillette. Le cure devait la mettre presque +tous les jours. Et comment la remplacer, comment acheter les trois +chasubles dont elle tenait lieu, lorsque les derniers fils d'or +seraient uses! + +La Teuse, par-dessus la chasuble, etala l'etole, le manipule, le +cordon, l'aube et l'amict. Mais elle continuait a bavarder, tout en +s'appliquant a mettre le manipule en croix sur l'etole, et a +disposer le cordon en guirlande, de facon a tracer l'initiale +reveree du saint nom de Marie. + +- Il ne vaut pas plus grand'chose, ce cordon, murmurait-elle. Il +faudra vous decider a en acheter un autre, monsieur le cure... Ce +n'est pas l'embarras, je vous en tisserais bien un moi-meme, si +j'avais du chanvre. + +L'abbe Mouret ne repondait pas. Il preparait le calice sur une +petite table, un grand vieux calice d'argent dore, a pied de bronze, +qu'il venait de prendre au fond d'une armoire de bois blanc, ou +etaient enfermes les vases et les linges sacres, les Saintes Huiles, +les Missels, les chandeliers, les croix. Il posa en travers de la +coupe un purificatoire propre, mit par-dessus ce linge la patene +d'argent dore, contenant une hostie, qu'il recouvrit d'une petite +pale de lin. Comme il cachait le calice, en pincant les deux plis du +voile d'etoffe d'or appareille a la chasuble, la Teuse s'ecria: + +- Attendez, il n'y a pas de corporal dans la bourse... J'ai pris +hier soir tous les purificatoires, les pales et les corporaux sales +pour les blanchir, a part bien sur, pas dans la lessive... Je ne +vous ai pas dit, monsieur le cure: je viens de la mettre en train, +la lessive. Elle est joliment grasse! Elle sera meilleure que la +derniere fois. + +Et pendant que le pretre glissait un corporal dans la bourse, et +qu'il posait sur le voile la bourse, ornee d'une croix d'or sur un +fond d'or, elle reprit vivement: + +- A propos, j'oubliais! ce galopin de Vincent n'est pas venu. +Voulez-vous que je serve la messe, monsieur le cure? + +Le jeune pretre la regarda severement. + +- Eh! ce n'est pas un peche, continua-t-elle avec son bon sourire. +Je l'ai servie une fois, la messe, du temps de monsieur Caffin. Je +la sers mieux que des polissons qui rient comme des paiens pour une +mouche volant dans l'eglise... Allez, j'ai beau porter un bonnet, +avoir soixante ans, etre grosse comme un tour, je respecte plus le +bon Dieu que ces vermines d'enfant, que j'ai surpris encore, l'autre +jour, jouant a saute-mouton derriere l'autel. + +Le pretre continuait a la regarder, refusant de la tete. + +- Un trou, ce village, gronda-t-elle. Ils ne sont pas cent +cinquante... Il y a des jours, comme aujourd'hui, ou vous ne +trouveriez pas ame qui vive aux Artaud. Jusqu'aux enfants au maillot +qui vont dans les vignes! Si je sais ce qu'on fait dans les vignes, +par exemple! Des vignes qui poussent sous les cailloux, seches comme +des chardons! Et un pays de loups, a une lieue de toute route!... A +moins qu'un ange ne descende la servir, votre messe, monsieur le +cure, vous n'avez que moi, ma parole! ou un des lapins de +mademoiselle Desiree, sauf votre respect! + +Mais, juste a ce moment, Vincent, le cadet des Brichet, poussa +doucement la porte de la sacristie. Ses cheveux rouges en +broussaille, ses minces yeux gris qui luisaient, facherent la Teuse. + +- Ah! le mecreant! cria-t-elle, je parie qu'il vient de faire +quelque mauvais coup!... Avance donc, polisson, puisque monsieur le +cure a peur que je ne salisse le bon Dieu! + +En voyant l'enfant, l'abbe Mouret avait pris l'amict. Il baisa la +croix brodee au milieu, posa le linge un instant sur sa tete; puis, +le rabattant sur le collet de sa soutane, il croisa et attacha les +cordons, le droit par-dessus le gauche. Il passa ensuite l'aube, +symbole de purete, en commencant par le bras droit. Vincent, qui +s'etait accroupi, tournait autour de lui, ajustant l'aube, veillant +a ce qu'elle tombat egalement de tous les cotes, a deux doigts de +terre. Ensuite, il presenta le cordon au pretre, qui s'en ceignit +fortement les reins, pour rappeler ainsi les liens dont le Sauveur +fut charge dans sa Passion. + +La Teuse restait debout, jalouse, blessee, faisant effort pour se +taire; mais la langue lui demangeait tellement, qu'elle reprit +bientot: + +- Frere Archangias est venu... Il n'aura pas un enfant, a l'ecole, +aujourd'hui. Il est parti comme un coup de vent, pour aller tirer +les oreilles a cette marmaille, dans les vignes... Vous ferez bien +de le voir. Je crois qu'il a quelque chose a vous dire. + +L'abbe Mouret lui imposa silence de la main. Il n'avait plus ouvert +les levres. Il recitait les prieres consacrees, en prenant le +manipule, qu'il baisa, avant de le mettre a son bras gauche, au- +dessous du coude, comme un signe indiquant le travail des bonnes +oeuvres, et en croisant sur sa poitrine, apres l'avoir egalement +baisee, l'etole, symbole de sa dignite et de sa puissance. La Teuse +dut aider Vincent a fixer la chasuble, qu'elle attacha a l'aide de +minces cordons, de facon a ce qu'elle ne retombat pas en arriere. + +- Sainte Vierge! j'ai oublie les burettes! balbutia-t-elle, se +precipitant vers l'armoire. Allons, vite, galopin! + +Vincent emplit les burettes, des fioles de verre grossier, tandis +qu'elle se hatait de prendre un manuterge propre, dans un tiroir. +L'abbe Mouret, tenant le calice de la main gauche par le noeud, les +doigts de la main droite poses sur la bourse, salua profondement, +sans oter sa barrette, un Christ de bois noir pendu au-dessus du +buffet. L'enfant s'inclina egalement; puis, passant le premier, +tenant les burettes recouvertes du manuterge, il quitta la +sacristie, suivi du pretre qui marchait les yeux baisses, dans une +devotion profonde. + + + + + +II + +L'eglise, vide, etait toute blanche, par cette matinee de mai. La +corde, pres du confessionnal, pendait de nouveau, immobile. La +veilleuse, dans un verre de couleur, brulait, pareille a une tache +rouge, a droite du tabernacle, contre le mur. Vincent, apres avoir +porte les burettes sur la credence, revint s'agenouiller a gauche, +au bas du degre, tandis que le pretre, ayant salue le Saint- +Sacrement d'une genuflexion sur le pave, montait a l'autel et +etalait le corporal, au milieu duquel il placait le calice. Puis, +ouvrant le Missel, il redescendit. Une nouvelle genuflexion le plia; +il se signa a voix haute, joignit les mains devant la poitrine, +commenca le grand drame divin, d'une face toute pale de foi et +d'amour. + +- Introibo ad altare Dei. + +- Ad Deum qui laetificat juventutem meam, bredouilla Vincent, qui +mangea les repons de l'antienne et du psaume, le derriere sur les +talons, occupe a suivre la Teuse rodant dans l'eglise. + +La vieille servante regardait un des cierges d'un air inquiet. Sa +preoccupation parut redoubler, pendant que le pretre, incline +profondement, les mains jointes de nouveau, recitait le Confiteor. +Elle s'arreta, se frappant a son tour la poitrine, la tete penchee, +continuant a guetter le cierge. La voix grave du pretre et les +balbutiements du servant alternerent encore pendant un instant. + +- Dominus vobiscum. + +- Et cum spiritu tuo. + +Et le pretre, elargissant les mains, puis les rejoignant, dit avec +une componction attendrie: + +- Oremus... + +La Teuse ne put tenir davantage. Elle passa derriere l'autel, +atteignit le cierge, qu'elle nettoya, du bout de ses ciseaux. Le +cierge coulait. Il y avait deja deux grandes larmes de cire perdues. +Quand elle revint, rangeant les bancs, s'assurant que les benitiers +n'etaient pas vides, le pretre, monte a l'autel, les mains posees au +bord de la nappe, priait a voix basse. Il baisa l'autel. + +Derriere lui, la petite eglise restait blafarde des paleurs de la +matinee. Le soleil n'etait encore qu'au ras des tuiles. Les Kyrie, +eleison coururent comme un frisson dans cette sorte d'etable, passee +a la chaux, au plafond plat, dont on voyait les poutres +badigeonnees. De chaque cote, trois hautes fenetres, a vitres +claires, felees, crevees pour la plupart, ouvraient des jours d'une +crudite crayeuse. Le plein air du dehors entrait la brutalement, +mettant a nu toute la misere du Dieu de ce village perdu. Au fond, +au-dessus de la grande porte, qu'on n'ouvrait jamais, et dont des +herbes barraient le seuil, une tribune en planches, a laquelle on +montait par une echelle de meunier, allait d'une muraille a l'autre, +craquant sous les sabots les jours de fete. Pres de l'echelle, le +confessionnal, aux panneaux disjoints, etait peint en jaune citron. +En face, a cote de la petite porte, se trouvait le baptistere, un +ancien benitier pose sur un pied en maconnerie. Puis, a droite et a +gauche, au milieu, etaient plaques deux minces autels, entoures de +balustrades de bois. Celui de gauche, consacre a la sainte Vierge, +avait une grande Mere de Dieu en platre dore, portant royalement une +couronne d'or fermee sur ses cheveux chatains; elle tenait, assis +sur son bras gauche, un Jesus, nu et souriant, dont la petite main +soulevait le globe etoile du monde; elle marchait au milieu de +nuages, avec des tetes d'anges ailees sous les pieds. L'autel de +droite, ou se disaient les messes de mort, etait surmonte d'un +Christ en carton peint, faisant pendant a la Vierge; le Christ, de +la grandeur d'un enfant de dix ans, agonisait d'une effrayante +facon, la tete rejetee en arriere, les cotes saillantes, le ventre +creuse, les membres tordus, eclabousses de sang. Il y avait encore +la chaire, une caisse carree, ou l'on montait par un escabeau de +cinq degres, qui s'elevait vis-a-vis d'une horloge a poids, enfermee +dans une armoire de noyer, et dont les coups sourds ebranlaient +l'eglise entiere, pareils aux battements d'un coeur enorme, cache +quelque part, sous les dalles. Tout le long de la nef, les quatorze +stations du chemin de la Croix, quatorze images grossierement +enluminees, encadrees de baguettes noires, tachaient du jaune, du +bleu et du rouge de la Passion, la blancheur crue des murs. + +- Deo gratias, begaya Vincent, a la fin de l'Epitre. + +Le mystere d'amour, l'immolation de la sainte victime se preparait. +Le servant prit le Missel, qu'il porta a gauche, du cote de +l'Evangile, en ayant soin de ne point toucher les feuillets du +livre. Chaque fois qu'il passait devant le tabernacle, il faisait de +biais une genuflexion qui lui dejetait la taille. Puis, revenu a +droite, il se tint debout, les bras croises, pendant la lecture de +l'Evangile. Le pretre, apres avoir fait un signe de croix sur le +Missel, s'etait signe lui-meme: au front, pour dire qu'il ne +rougirait jamais de la parole divine; sur la bouche, pour montrer +qu'il etait toujours pret a confesser sa foi; sur son coeur, pour +indiquer que son coeur appartenait a Dieu seul. + +- Dominus vobiscum, dit-il en se tournant, le regard noye, en face +des blancheurs froides de l'eglise. + +- Et cum spiritu tuo, repondit Vincent, qui s'etait remis a genoux. + +Apres avoir recite l'Offertoire, le pretre decouvrit le calice. Il +tint un instant, a la hauteur de sa poitrine, la patene contenant +l'hostie, qu'il offrit a Dieu, pour lui, pour les assistants, pour +tous les fideles vivants ou morts. Puis, l'ayant fait glisser au +bord du corporal, sans la toucher des doigts, il prit le calice, +qu'il essuya soigneusement avec le purificatoire. Vincent etait +aller chercher sur la credence les burettes, qu'ils presenta l'une +apres l'autre, la burette du vin d'abord, ensuite la burette de +l'eau. Le pretre offrit alors, pour le monde entier, le calice a +demi plein, qu'il remit au milieu du corporal, ou il le recouvrit de +la pale. Et ayant prie encore, il revint se faire verser de l'eau +par minces filets sur les extremites du pouce et de l'index de +chaque main, afin de se purifier des moindres taches du peche. Quand +il se fut essuye au manuterge, la Teuse, qui attendait, vida le +plateau des burettes dans un seau de zinc, au coin de l'autel. + +- Orate, fratres, reprit le pretre a voix haute, tourne vers les +bancs vides, les mains elargies et rejointes, dans un geste d'appel +aux hommes de bonne volonte. + +Et, se retournant devant l'autel, il continua, en baissant la voix. +Vincent marmotta une longue phrase latine dans laquelle il se +perdit. Ce fut alors que des flammes jaunes entrerent par les +fenetres. Le soleil, a l'appel du pretre, venait a la messe. Il +eclaira de larges nappes dorees la muraille gauche, le +confessionnal, l'autel de la Vierge, la grande horloge. Un +craquement secoua le confessionnal; la Mere de Dieu, dans une +gloire, dans l'eblouissement de sa couronne et de son manteau d'or, +sourit tendrement a l'enfant Jesus, de ses levres peintes; +l'horloge, rechauffee, battit l'heure, a coups plus vifs. Il sembla +que le soleil peuplait les bancs des poussieres qui dansaient dans +ses rayons. La petite eglise, l'etable blanchie, fut comme pleine +d'une foule tiede. Au dehors, on entendait les petits bruits du +reveil heureux de la campagne, les herbes qui soupiraient d'aise, +les feuilles s'essuyant dans la chaleur, les oiseaux lissant leurs +plumes, donnant un premier coup d'ailes. Meme la campagne entrait +avec le soleil: a une des fenetres, un gros sorbier se haussait, +jetant des branches par les carreaux casses, allongeant ses +bourgeons, comme pour regarder a l'interieur; et, par les fentes de +la grande porte, on voyait les herbes du perron, qui menacaient +d'envahir la nef. Seul, au milieu de cette vie montante, le grand +Christ, reste dans l'ombre, mettait la mort, l'agonie de sa chair +barbouillee d'ocre, eclaboussee de laque. Un moineau vint se poser +au bord d'un trou; il regarda, puis s'envola; mais il reparut +presque aussitot, et, d'un vol silencieux, s'abattit entres les +bancs, devant l'autel de la Vierge. Un second moineau le suivit. +Bientot, de toutes les branches du sorbier, des moineaux +descendirent, se promenant tranquillement a petits sauts, sur les +dalles. + +- Sanctus, Sanctus, Sanctus, Dominus, Deus, Sabaoth, dit le pretre a +demi-voix, les epaules legerement penchees. + +Vincent donna les trois coups de clochette. Mais les moineaux, +effrayes de ce tintement brusque, s'envolerent avec un tel bruit +d'ailes, que la Teuse, rentree depuis un instant dans la sacristie, +reparut en grondant: + +- Les gueux! ils vont tout salir... Je parie que mademoiselle +Desiree est encore venue leur mettre des mies de pain. + +L'instant redoutable approchait. Le corps et le sang d'un Dieu +allaient descendre sur l'autel. Le pretre baisait la nappe, joignait +les mains, multipliait les signes de croix sur l'hostile et sur le +calice. Les prieres du canon ne tombaient plus de ses levres que +dans une extase d'humilite et de reconnaissance. Ses attitudes, ses +gestes, ses inflexions de voix, disaient le peu qu'il etait, +l'emotion qu'il eprouvait a etre choisi pour une si grande tache. +Vincent vint s'agenouiller derriere lui; il prit la chasuble de la +main gauche, la soutint legerement, appretant la clochette. Et lui, +les coudes appuyes au bord de la table, tenant l'hostie entre le +pouce et l'index de chaque main, prononca sur elle les paroles de la +consecration: Hoc est enim corpus meum. Puis, ayant fait une +genuflexion, il l'eleva lentement, aussi haut qu'il put, en la +suivant des yeux, pendant que le servant sonnait, a trois fois, +prosterne. Il consacra ensuite le vin: Hic est enim calix, les +coudes de nouveau sur l'autel, saluant, elevant le calice, le +suivant a son tour des yeux, la main droite serrant le noeud, la +gauche soutenant le pied. Le servant donna trois derniers coups de +clochette. Le grand mystere de la Redemption venait d'etre +renouvele, le Sang adorable coulait une fois de plus. + +- Attendez, attendez, gronda la Teuse, en tachant d'effrayer les +moineaux, le poing tendu. + +Mais les moineaux n'avaient plus peur. Ils etaient revenus, au beau +milieu des coups de clochette, effrontes, voletant sur les bancs. +Les tintements repetes les avaient meme mis en joie. Ils repondirent +par de petits cris, qui coupaient les paroles latines d'un rire +perle de gamins libres. Le soleil leur chauffait les plumes, la +pauvrete douce de l'eglise les enchantait. Ils etaient la chez eux, +comme dans une grange, dont on aurait laisse une lucarne ouverte, +piaillant, se battant, se disputant les mies rencontrees a terre. Un +d'eux alla se poser sur le voile d'or de la Vierge qui souriait; un +autre vint, lestement, reconnaitre les jupes de la Teuse, que cette +audace mit hors d'elle. A l'autel, le pretre aneanti, les yeux +arretes sur la sainte hostie, le pouce et l'index joints, +n'entendait point cet envahissement de la nef par la tiede matinee +de mai, ce flot montant de soleil, de verdures, d'oiseaux, qui +debordait jusqu'au pied du Calvaire ou la nature damnee agonisait. + +- Per omnia saecula saeculorum, dit-il. + +- Amen, repondit Vincent. + +Le Pater acheve, le pretre, mettant l'hostie au-dessus du calice, la +rompit au milieu. Il detacha ensuite, de l'une des moities, une +particule qu'il laissa tomber dans le precieux Sang, pour marquer +l'union intime qu'il allait contracter avec Dieu par le communion. +Il dit a haute voix l'Agnus Dei, recita tout bas les trois Oraisons +prescrites, fit son acte d'indignite; et, les coudes sur l'autel, la +patene sous le menton, il communia des deux parties de l'hostie a la +fois. Puis, apres avoir joint les mains a la hauteur de son visage, +dans une fervente meditation, il recueillit sur le corporal, a +l'aide de la patene, les saintes parcelles detachees de l'hostie, +qu'il mit dans le calice. Une parcelle s'etant egalement attachee a +son pouce, il le frotta du bout de son index. Et, se signant avec le +calice, portant de nouveau la patene sous son menton, il prit tout +le precieux Sang, en trois fois, sans quitter des levres le bord de +la coupe, consommant jusqu'a la derniere goutte le divin Sacrifice. + +Vincent s'etait leve pour retourner chercher les burettes sur la +credence. Mais la porte du couloir qui conduisait au presbytere +s'ouvrit toute grande, se rabattit contre le mur, livrant passage a +une belle jeune fille de vingt-deux ans, l'air enfant, qui cachait +quelque chose dans son tablier. + +- Il y en a treize! cria-t-elle. Tous les oeufs etaient bons! + +Et entr'ouvrant son tablier, montrant une couvee de poussins qui +grouillaient, avec leurs plumes naissantes et les points noirs de +leurs yeux: + +- Regardez donc! sont-ils mignons, les amours!... Oh! le petit blanc +qui monte sur le dos des autres! Et celui-la, le mouchete, qui bat +deja des ailes!... Les oeufs etaient joliment bons. Pas un de clair! + +La Teuse, qui aidait a la messe quand meme, passant les burettes a +Vincent pour les ablutions, se tourna, dit a haute voix: + +- Taisez-vous donc, mademoiselle Desiree! Vous voyez bien que nous +n'avons pas fini. + +Une odeur forte de basse-cour venait par la porte ouverte, soufflant +comme un ferment d'eclosion dans l'eglise, dans le soleil chaud qui +gagnait l'autel. Desiree resta un instant debout, toute heureuse du +petit monde qu'elle portait, regardant Vincent verser le vin de la +purification, regardant son frere boire ce vin, pour que rien des +saintes especes ne restat dans sa bouche. Et elle etait encore la, +lorsqu'il revint tenant le calice a deux mains, afin de recevoir sur +le pouce et sur l'index, le vin et l'eau de l'ablution, qu'il but +egalement. Mais la poule, cherchant ses petits, arrivait en +gloussant, menacait d'entrer dans l'eglise. Alors, Desiree s'en +alla, avec des paroles maternelles pour les poussins, au moment ou +le pretre, apres avoir appuye le purificatoire sur les levres, le +passait sur les bords, puis dans l'interieur du calice. + +C'etait la fin, les actions de grace rendues a Dieu. Le servant alla +chercher une derniere fois le Missel, le rapporta a droite. Le +pretre remit sur le calice le purificatoire, la patene, la pale; +puis, il pinca de nouveau les deux larges plis du voile, et posa la +bourse, dans laquelle il avait plie le corporal. Tout son etre etait +un ardent remerciement. Il demandait au ciel la remission de ses +peches, la grace d'une sainte vie, le merite de la vie eternelle. Il +restait abime dans ce miracle d'amour, dans cette immolation +continue qui le nourrissait chaque jour du sang et de la chair de +son Sauveur. + +Apres avoir lu les Oraisons, il se tourna, disant: + +- Ite, missa est. + +- Deo gratias, repondit Vincent. + +Puis, s'etant retourne pour baiser l'autel, il revint, la main +gauche au-dessous de la poitrine, la main droite tendue, benissant +l'eglise pleine des gaietes du soleil et du tapage des moineaux. + +- Benedicat vos omnipotens Deus, Pater et Filius, et Spiritus +Sanctus. + +- Amen, dit le servant en se signant. + +Le soleil avait grandi, et les moineaux s'enhardissaient. Pendant +que le pretre lisait, sur le carton de gauche, l'Evangile de Saint +Jean, annoncant l'eternite du Verbe, le soleil enflammait l'autel, +blanchissait les panneaux de faux marbre, mangeait les clartes des +deux cierges, dont les courtes meches ne faisaient plus que deux +taches sombres. L'astre triomphant mettait dans sa gloire la croix, +les chandeliers, la chasuble, le voile du calice, tout cet or +palissant sous ses rayons. Et lorsque le pretre, prenant le calice, +faisant une genuflexion, quitta l'autel pour retourner a la +sacristie, la tete couverte, precede du servant qui remportait les +burettes et le manuterge, l'astre demeura seul maitre de l'eglise. +Il s'etait pose a son tour sur la nappe, allumant d'une splendeur la +porte du tabernacle, celebrant les fecondites de mai. Une chaleur +montait des dalles. Les murailles badigeonnees, la grande Vierge, le +grand Christ lui-meme, prenaient un frisson de seve, comme si la +mort etait vaincue par l'eternelle jeunesse de la terre. + + + + + +III. + +La Teuse se hata d'eteindre les cierges. Mais elle s'attarda a +vouloir chasser les moineaux. Aussi, quand elle rapporta le Missel a +la sacristie, ne trouva-t-elle plus l'abbe Mouret, qui avait range +les ornements sacres, apres s'etre lave les mains. Il etait deja +dans la salle a manger, debout, dejeunant d'une tasse de lait. + +- Vous devriez bien empecher votre soeur de jeter du pain dans +l'eglise, dit la Teuse en entrant. C'est l'hiver dernier qu'elle a +invente ce joli coup-la. Elle disait que les moineaux avaient froid, +que le bon Dieu pouvait bien les nourrir... Vous verrez qu'elle +finira par nous faire coucher avec ses poules et ses lapins. + +- Nous aurions plus chaud, repondit gaiement le jeune pretre. Vous +grondez toujours, la Teuse. Laissez donc notre pauvre Desiree aimer +ses betes. Elle n'a pas d'autre plaisir, la chere innocente. + +La servante se planta au milieu de la piece. + +- Oh! vous! reprit-elle, vous accepteriez que les pies elles-memes +batissent leurs nids dans l'eglise. Vous ne voyez rien, vous trouvez +tout parfait... Votre soeur est joliment heureuse que vous l'ayez +prise avec vous, au sortir du seminaire. Pas de pere, pas de mere. +Je voudrais savoir qui lui permettrait de patauger comme elle le +fait, dans une basse-cour? + +Puis, changeant de ton, s'attendrissant: + +- Ca, bien sur, ce serait dommage de la contrarier. Elle est sans +malice aucune. Elle n'a pas dix ans d'age, bien qu'elle soit une des +plus fortes filles du pays... Vous savez, je la couche encore, le +soir, et il faut que je lui raconte des histoires pour l'endormir, +comme a une enfant. + +L'abbe Mouret etait reste debout, achevant sa tasse de lait, les +doigts un peu rougis par la fraicheur de la salle a manger, une +grande piece carrelee, peinte en gris, sans autres meubles qu'une +table et des chaises. La Teuse enleva une serviette, qu'elle avait +etalee sur un coin de la table, pour le dejeuner. + +- Vous ne salissez guere de linge, murmura-t-elle. On dirait que +vous ne pouvez pas vous asseoir, que vous etes toujours sur le point +de partir... Ah! si vous aviez connu monsieur Caffin, le pauvre +defunt cure que vous avez remplace! Voila un homme qui etait +douillet! Il n'aurait pas digere, s'il avait mange debout... C'etait +un Normand, de Canteleu, comme moi. Oh' je ne le remercie pas de +m'avoir amene dans ce pays de loups. Les premiers temps, nous +sommes-nous ennuyes, bon Dieu! Le pauvre cure avait eu des histoires +bien desagreables chez nous... Tiens! monsieur Mouret, vous n'avez +donc pas sucre votre lait? Voila les deux morceaux de sucre. + +Le pretre posait sa tasse. + +- Oui, j'ai oublie, je crois, dit-il. + +La Teuse le regarda en face, en haussant les epaules. Elle plia dans +la serviette une tartine de pain bis qui etait egalement restee sur +la table. Puis, comme le cure allait sortir, elle courut a lui, +s'agenouilla, en criant: + +- Attendez, les cordons de vos souliers ne sont seulement pas +noues... Je ne sais pas comment vos pieds resistent, dans ces +souliers de paysan. Vous, si mignon, qui avez l'air d'avoir ete +drolement gate!... Allez, il fallait que l'eveque vous connut bien, +pour vous donner la cure la plus pauvre du departement. + +- Mais, dit le pretre en souriant de nouveau, c'est moi qui ai +choisi les Artaud... Vous etes bien mauvaise ce matin, la Teuse. +Est-ce que nous ne sommes pas heureux, ici? Nous avons tout ce qu'il +nous faut, nous vivons dans une paix de paradis. + +Alors, elle se contint, elle rit a son tour, repondant: + +- Vous etes un saint homme, monsieur le cure... Venez voir comme ma +lessive est grasse. Ca vaudra mieux que de nous disputer. + +Il du la suivre, car elle menacait de ne pas le laisser sortir, s'il +ne la complimentait sur sa lessive. Il quittait la salle a manger, +lorsqu'il se heurta a un platras, dans le corridor. + +- Qu'est-ce donc? demanda-t-il. + +- Rien, repondit la Teuse, de son air terrible. C'est le presbytere +qui tombe. Mais vous vous trouvez bien, vous avez tout ce qu'il vous +faut... Ah! Dieu, les crevasses ne manquent pas. Regardez-moi ce +plafond. Est-il assez fendu! Si nous ne sommes pas ecrases un de ces +jours, nous devrons un fameux cierge a notre ange gardien. Enfin, +puisque ca vous convient... C'est comme l'eglise. Il y a deux ans +qu'on aurait du remettre les carreaux casses. L'hiver, le bon Dieu +gele. Puis, ca empecherait d'entrer ces gueux de moineaux. Je +finirai par coller du papier, moi, je vous en avertis. + +- Eh! c'est une idee, murmura le pretre, on pourrait coller du +papier... Quant aux murs, ils sont plus solides qu'on ne croit. Dans +ma chambre, le plancher a flechi seulement devant la fenetre. La +maison nous enterrera tous. + +Arrive sous le petit hangar, pres de la cuisine, il s'extasia sur +l'excellence de la lessive, voulant faire plaisir a la Teuse; il +fallut meme qu'il la sentit, qu'il mit les doigts dedans. Alors, la +vieille femme, enchantee, se montra maternelle. Elle ne gronda plus, +elle courut chercher une brosse, disant: + +- Vous n'allez peut-etre pas sortir avec de la boue d'hier a votre +soutane! Si vous l'aviez laissee sur la rampe, elle serait propre... +Elle est encore bonne, cette soutane. Seulement relevez-la bien, +quand vous traversez un champ. Les chardons dechirent tout. + +Et elle le faisait tourner, comme un enfant, le secouant des pieds a +la tete, sous les coups violents de la brosse. + +- La, la, c'est assez, dit-il en s'echappant. Veillez sur Desiree, +n'est-ce pas? Je vais lui dire que je sors. + +Mais, a ce moment, une voix claire appela: + +- Serge! Serge! + +Desiree arrivait en courant, totue rouge de joie, tete nue, ses +cheveux noirs noues puissamment sur la nuque, avec des mains et des +bras couverts de fumier, jusqu'aux coudes. Elle nettoyait ses +poules. Quand elle vit son frere sur le point de sortir, son +breviaire sous le bras, elle rit plus fort, l'embrassant a pleine +bouche, rejetant les mains en arriere, pour ne pas le toucher. + +- Non, non, balbutiait-elle, je te salirais... Oh! je m'amuse! Tu +verras les betes, quand tu reviendras. + +Et elle se sauva. L'abbe Mouret dit qu'il rentrerait vers onze +heures, pour le dejeuner. Il partait, lorsque la Teuse, qui l'avait +accompagne jusqu'au seuil, lui cria ses dernieres recommandations. + +- N'oubliez pas de voir Frere Archangias... Passez aussi chez les +Brichet; la femme est venue hier, toujours pour ce mariage... +Monsieur le cure, ecoutez donc! J'ai rencontre la Rosalie. Elle ne +demanderait pas mieux, elle, que d'epouser le grand Fortune. Parlez +au pere Bambousse, peut-etre qu'il vous ecoutera, maintenant... Et +ne revenez pas a midi, comme l'autre jour. A onze heures, dites, a +onze heures, n'est-ce pas? + +Mais le pretre ne se tournait plus. Elle rentra, en disant entre ses +dents: + +- Si vous croyez qu'il m'ecoute... Ca n'a pas vingt-six ans, et ca +n'en fait qu'a sa tete. Bien sur, il en remontrerait pour la +saintete a un homme de soixante ans; mais il n'a point vecu, il ne +sait rien, il n'a pas de peine a etre sage comme un cherubin, ce +mignon-la. + + + + + +IV. + +Quand l'abbe Mouret ne sentit plus la Teuse derriere lui il +s'arreta, heureux d'etre enfin seul. L'eglise etait batie sur un +tertre peu eleve, qui descendait en pente douce jusqu'au village; +elle s'allongeait, pareille a une bergerie abandonnee, percee de +larges fenetres, egayee par des tuiles rouges. Le pretre se +retourna, jetant un coup d'oeil sur le presbytere, une masure +grisatre, collee au flanc meme de la nef; puis, comme s'il eut +craint d'etre repris par l'intarissable bavardage bourdonnant a ses +oreilles depuis le matin, il remonta a droite, il ne se crut en +surete que devant le grand portail, ou l'on ne pouvait l'apercevoir +de la cure. La facade de l'eglise, toute nue, rongee par les soleils +et les pluies, etait surmontee d'une etroite cage en maconnerie, au +milieu de laquelle une petite cloche mettait son profil noir; on +voyait le bout de la corde, entrant dans les tuiles. Six marches +rompues, a demi enterrees par un bout, menaient a la haute porte +ronde, crevassee, mangee de poussiere, de rouille, de toiles +d'araignees, si lamentable sur ses gonds arraches, que les coups de +vent semblaient devoir entrer, au premier souffle. L'abbe Mouret, +qui avait des tendresses pour cette ruine, alla s'adosser contre un +des vantaux, sur le perron. De la, il embrassait d'un coup d'oeil +tout le pays. Les mains aux yeux, il regarda, il chercha a +l'horizon. + +En mai, une vegetation formidable crevait ce sol de cailloux. Des +lavandes colossales, des buissons de genevriers, des nappes d'herbes +rudes, montaient sur le perron, plantaient des bouquets de verdure +sombre jusque sur les tuiles. La premiere poussee de la seve +menacait d'emporter l'eglise, dans le dur taillis des plantes +noueuses. A cette heure matinale, en plein travail de croissance +c'etait un bourdonnement de chaleur, un long effort silencieux +soulevant les roches d'un frisson. Mais l'abbe ne sentait pas +l'ardeur de ces couches laborieuses; il crut que la marche +basculait, et s'adossa contre l'autre battant de la porte. + +Le pays s'etendait a deux lieues, ferme par un mur de collines +jaunes, que des bois de pins tachaient de noir; pays terrible aux +landes sechees, aux aretes rocheuses dechirant le sol. Les quelques +coins de terre labourable etalaient des mares saignantes, des champs +rouges, ou s'alignaient des files d'amandiers maigres, des tetes +grises d'oliviers, des trainees de vignes, rayant la campagne de +leurs souches brunes. On aurait dit qu'un immense incendie avait +passe la, semant sur les hauteurs les cendres des forets, brulant +les prairies, laissant son eclat et sa chaleur de fournaise dans les +creux. A peine, de loin en loin, le vert pale d'un carre de ble +mettait-il une note tendre. L'horizon restait farouche, sans un +filet d'eau, mourant de soif, s'envolant par grandes poussieres aux +moindres haleines. Et, tout au bout, par un coin ecroule des +collines de l'horizon, on apercevait un lointain de verdures +humides, une echappee de la vallee voisine, que fecondait la Viorme, +une riviere descendue des gorges de la Seille. + +Le pretre, les yeux eblouis, abaissa les regards sur le village, +dont les quelques maisons s'en allaient a la debandade, au bas de +l'eglise. Miserables maisons, faites de pierres seches et de +planches maconnees, jetees le long d'un etroit chemin, sans rues +indiquees. Elles etaient au nombre d'une trentaine, les unes tassees +dans le fumier, noires de misere, les autres plus vastes, plus +gaies, avec leurs tuiles roses. Des bouts de jardin, conquis sur le +roc, etalaient des carres de legumes, coupes de haies vives. A cette +heure, les Artaud etaient vides; pas une femme aux fenetres, pas un +enfant vautre dans la poussiere; seules, des bandes de poules +allaient et venaient, fouillant la paille, quetant jusqu'au seuil +des maisons, dont les portes laissees ouvertes baillaient +complaisamment au soleil. Un grand chien noir, assis sur son +derriere, a l'entree du village, semblait le garder. + +Une paresse engourdissait peu a peu l'abbe Mouret. Le soleil montant +le baignait d'une telle tiedeur, qu'il se laissait aller contre la +porte de l'eglise, envahi par une paix heureuse. Il songeait a ce +village des Artaud, pousse la, dans les pierres, ainsi qu'une des +vegetations noueuses de la vallee. Tous les habitants etaient +parents, tous portaient le meme nom, si bien qu'ils prenaient des +surnoms des le berceau, pour se distinguer entre eux. Un ancetre, un +Artaud, etait venu, qui s'etait fixe dans cette lande, comme un +paria; puis, sa famille avait grandi, avec la vitalite farouche des +herbes sucant la vie des rochers; sa famille avait fini par etre une +tribu, une commune, dont les cousinages se perdaient, remontaient a +des siecles. Ils se mariaient entre eux, dans une promiscuite +ehontee; on ne citait pas un exemple d'un Artaud ayant amene une +femme d'un village voisin; les filles seules s'en allaient, parfois. +Ils naissaient, ils mouraient, attaches a ce coin de terre, +pullulant sur leur fumier, lentement, avec une simplicite d'arbres +qui repoussaient de leur semence, sans avoir une idee nette du vaste +monde, au dela de ces roches jaunes, entre lesquelles ils +vegetaient. Et pourtant deja, parmi eux, se trouvaient des pauvres +et des riches; des poules ayant disparu, les poulaillers, la nuit, +etaient fermes par de gros cadenas; un Artaud avait tue un Artaud, +un soir, derriere le moulin. C'etait, au fond de cette ceinture +desolee de collines, un peuple a part, une race nee du sol, une +humanite de trois cents tetes qui recommencait les temps. + +Lui, gardait toute l'ombre morte du seminaire. Pendant des annees, +il n'avait pas connu le soleil. Il l'ignorait meme encore, les yeux +fermes, fixes sur l'ame, n'ayant que du mepris pour la nature +damnee. Longtemps, aux heures de recueillement, lorsque la +meditation le prosternait, il avait reve un desert d'ermite, quelque +trou dans une montagne, ou rien de la vie, ni etre, ni plante, ni +eau, ne le viendrait distraire de la contemplation de Dieu. C'etait +un elan d'amour pur, une horreur de la sensation physique. La, +mourant a lui-meme, le dos tourne a la lumiere, il aurait attendu de +n'etre plus, de se perdre dans la souveraine blancheur des ames. Le +ciel lui apparaissait tout blanc, d'un blanc de lumiere, comme s'il +neigeait des lis, comme si toutes les puretes, toutes les +innocences, toutes les chastetes flambaient. Mais son confesseur le +grondait, quand il lui racontait ses desirs de solitude, ses besoins +de candeur divine; il le rappelait aux luttes de l'Eglise, aux +necessites du sacerdoce. Plus tard, apres son ordination, le jeune +pretre etait venu aux Artaud, sur sa propre demande, avec l'espoir +de realiser son reve d'aneantissement humain. Au milieu de cette +misere, sur ce col sterile, il pourrait se boucher les oreilles aux +bruits du monde, il vivrait dans le sommeil des saints. Et, depuis +plusieurs mois, en effet, il demeurait souriant; a peine un frisson +du village le troublait-il de loin en loin; a peine une morsure plus +chaude du soleil le prenait-elle a la nuque, lorsqu'il suivait les +sentiers, tout au ciel, sans entendre l'enfantement continu au +milieu duquel il marchait. + +Le grand chien noir qui gardait les Artaud venait de se decider a +monter aupres de l'abbe Mouret. Il s'etait assis de nouveau sur son +derriere, a ses pieds. Mais le pretre restait perdu dans la douceur +du matin. La veille, il avait commence les exercices du Rosaire de +Marie; il attribuait la grande joie qui descendait en lui a +l'intercession de la Vierge aupres de son divin Fils. Et que les +biens de la terre lui semblaient meprisables! Avec quelle +reconnaissance il se sentait pauvre! En entrant dans les ordres, +ayant perdu son pere et sa mere le meme jour, a la suite d'un drame +dont il ignorait encore les epouvantes, il avait laisse a un frere +aine toute la fortune. Il ne tenait plus au monde que par sa soeur. +Il s'etait charge d'elle, pris d'une sorte de tendresse religieuse +pour sa tete faible. La chere innocente etait si puerile, si petite +fille, qu'elle lui apparaissait avec la purete de ces pauvres +d'esprit, auxquels l'Evangile accorde le royaume des cieux. +Cependant, elle l'inquietait depuis quelque temps; elle devenait +trop forte, trop saine; elle sentait trop la vie. Mais c'etait a +peine un malaise. Il passait ses journees dans l'existence +interieure qu'il s'etait faite, ayant tout quitte pour se donner +entier. Il fermait la porte de ses sens, cherchait a s'affranchir +des necessites du corps, n'etait plus qu'une ame ravie par la +contemplation. La nature ne lui presentait que pieges, qu'ordures; +il mettait sa gloire a lui faire violence, a la mepriser, a se +degager de sa boue humaine. Le juste doit etre insense selon le +monde. Aussi se regardait-il comme un exile sur la terre; il +n'envisageait que les biens celestes, ne pouvant comprendre qu'on +mit en balance une eternite de felicite avec quelques heures d'une +joie perissable. Sa raison le trompait, ses desirs mentaient. Et, +s'il avancait dans la vertu, c'etait surtout par son humilite et son +obeissance. Il voulait etre le dernier de tous, soumis a tous, pour +que la rosee divine tombat sur son coeur comme sur un sable aride; +il se disait couvert d'opprobre et de confusion, indigne a jamais +d'etre sauve du peche. Etre humble, c'est croire, c'est aimer. Il ne +dependait meme plus de lui-meme, aveugle, sourd, chair morte. Il +etait la chose de Dieu. Alors, de cette abjection ou il s'enfoncait, +un hosannah l'emportait au-dessus des heureux et des puissants, dans +le resplendissement d'un bonheur sans fin. + +Aux Artaud, l'abbe Mouret avait ainsi trouve les ravissements du +cloitre, si ardemment souhaites jadis, a chacune de ses lectures de +l'Imitation. Rien en lui n'avait encore combattu. Il etait parfait, +des le premier agenouillement, sans lutte, sans secousse, comme +foudroye par la grace, dans l'oubli absolu de sa chair. Extase de +l'approche de Dieu que connaissent quelques jeunes pretres; heure +bienheureuse ou tout se tait, ou les desirs ne sont qu'un immense +besoin de purete. Il n'avait mis sa consolation chez aucune +creature. Lorsqu'on croit qu'une chose est tout, on ne saurait etre +ebranle, et il croyait que Dieu etait tout, que son humilite, son +obeissance, sa chastete, etaient tout. Il se souvenait d'avoir +entendu parler de la tentation comme d'une torture abominable qui +eprouve les plus saints. Lui, souriait. Dieu ne l'avait jamais +abandonne. Il marchait dans sa foi, ainsi que dans une cuirasse qui +le protegeait contre les moindres souffles mauvais. Il se rappelait +qu'a huit ans il pleurait d'amour, dans les coins; il ne savait pas +qui il aimait; il pleurait, parce qu'il aimait quelqu'un, bien loin. +Toujours il etait reste attendri. Plus tard, il avait voulu etre +pretre, pour satisfaire ce besoin d'affection surhumaine qui faisait +son seul tourment. Il ne voyait pas ou aimer davantage. Il +contentait la son etre, ses predispositions de race, ses reves +d'adolescent, ses premiers desirs d'homme. Si la tentation devait +venir, il l'attendait avec sa serenite de seminariste ignorant. On +avait tue l'homme en lui, il le sentait, il etait heureux de se +savoir a part, creature chatree, deviee, marquee de la tonsure ainsi +qu'une brebis du Seigneur. + + + + + +V. + +Cependant, le soleil chauffait la grande porte de l'eglise. Des +mouches dorees bourdonnaient autour d'une grande fleur qui poussait +entre deux des marches du perron. L'abbe Mouret, un peu etourdi, se +decidait a s'eloigner, lorsque le grand chien noir s'elanca, en +aboyant violemment, vers la grille du petit cimetiere, qui se +trouvait a gauche de l'eglise. En meme temps une voix apre cria: + +- Ah! vaurien, tu manques l'ecole, et c'est dans le cimetiere qu'on +te trouve!... Ne dis pas non! Il y a un quart d'heure que je te +surveille. + +Le pretre s'avanca. Il reconnut Vincent, qu'un Frere des ecoles +chretiennes tenait rudement par une oreille. L'enfant se trouvait +comme suspendu au-dessus d'un gouffre qui longeait le cimetiere, et +au fond duquel coulait le Mascle, un torrent dont les eaux blanches +allaient, a deux lieues de la, se jeter dans la Viorne. + +- Frere Archangias! dit doucement l'abbe, pour inviter le terrible +homme a l'indulgence. + +Mais le Frere ne lachait pas l'oreille. + +- Ah! c'est vous, monsieur le cure, gronda-t-il. Imaginez-vous que +ce gredin est toujours fourre dans le cimetiere. Je ne sais pas quel +mauvais coup il peut faire ici... Je devrais le lacher pour qu'il +allat se casser la tete, la-bas au fond. Ce serait bien fait. + +L'enfant ne soufflait mot, cramponne aux broussailles, ses yeux +sournoisement fermes. + +- Prenez garde, Frere Archangias, reprit le pretre; il pourrait +glisser. + +Et il aida lui-meme Vincent a remonter. + +- Voyons, mon petit ami, que faisais-tu la? On ne doit pas jouer +dans les cimetieres. + +Le galopin avait ouvert les yeux, s'ecartant peureusement du Frere, +se mettant sous la protection de l'abbe Mouret. + +- Je vais vous dire, murmura-t-il en levant sa tete futee vers celui +ci. Il y a un nid de fauvettes dans les ronces, dessous cette roche. +Voici plus de dix jours que je le guette... Alors, comme les petits +sont eclos, je suis venu, ce matin, apres avoir servi votre messe... + +- Un nid de fauvettes! dit Frere Archangias. Attends, attends! + +Il s'ecarta, chercha sur une tombe une motte de terre, qu'il revint +jeter dans les ronces. Mais il manqua le nid. Une seconde motte +lancee plus adroitement bouscula le frele berceau, jeta les petits +au torrent. + +- De cette facon, continua-t-il en se tapant les mains pour les +essuyer, tu ne viendras peut-etre plus roder ici comme un paien... +Les morts iront te tirer les pieds, la nuit, si tu marches encore +sur eux. + +Vincent, qui avait ri de voir le nid faire le plongeon, regarda +autour de lui, avec le haussement d'epaules d'un esprit fort. + +- Oh! je n'ai pas peur, dit-il. Les morts, ca ne bouge plus. + +Le cimetiere, en effet, n'avait rien d'effrayant. C'etait un terrain +nu, ou d'etroites allees se perdaient sous l'envahissement des +herbes. Des renflements bossuaient la terre, de place en place. Une +seule pierre, debout, toute neuve, la pierre de l'abbe Caffin, +mettait sa decoupure blanche, au milieu. Rien autre que des bras de +croix arraches, des buis seches, de vieilles dalles fendues, mangees +de mousse. On n'enterrait pas deux fois l'an. La mort ne semblait +point habiter ce sol vague, ou la Teuse venait, chaque soir, emplir +son tablier d'herbe pour les lapins de Desiree. Un cypres +gigantesque, plante a la porte, promenait seul son ombre sur le +champ desert. Ce cypres, qu'on voyait de trois lieues a la ronde, +etait connu de toute la contree sous le nom de Solitaire. + +- C'est plein de lezards, ajouta Vincent, qui regardait le mur +crevasse de l'eglise. On s'amuserait joliment... + +Mais il sortit d'un bond, en voyant le Frere allonger le pied. +Celui-ci fit remarquer au cure le mauvais etat de la grille. Elle +etait toute rongee de rouille, un gond descelle, la serrure brisee. + +- On devrait reparer cela, dit-il. + +L'abbe Mouret sourit, sans repondre. Et, s'adressant a Vincent, qui +se battait avec le chien: + +- Dis, petit? demanda-t-il, sais-tu ou travaille le pere Bambousse, +ce matin? + +L'enfant jeta un coup d'oeil sur l'horizon. + +- Il doit etre a son champ des Olivettes, repondit-il, la main +tendue vers la gauche... D'ailleurs, Voriau va vous conduire, +monsieur le cure. Il sait surement ou est son maitre, lui. + +Alors, il tapa dans ses mains, criant: + +- Eh! Voriau! eh! + +Le grand chien noir hesita un instant, la queue battante, cherchant +a lire dans les yeux du gamin. Puis, aboyant de joie, il descendit +vers le village. L'abbe Mouret et Frere Archangias le suivirent, en +causant. Cent pas plus loin, Vincent les quittait sournoisement, +remontant vers l'eglise, les surveillant, pret a se jeter derriere +un buisson, s'ils tournaient la tete. Avec une souplesse de +couleuvre, il se glissa de nouveau dans le cimetiere, ce paradis ou +il y avait des nids, des lezards, des fleurs. + +Cependant, tandis que Voriau les devancait sur la route poudreuse, +Frere Archangias disait au pretre, de sa voix irritee: + +- Laissez donc! monsieur le cure, de la graine de damnes, ces +crapauds-la! On devrait leur casser les reins, pour les rendre +agreables a Dieu. Ils poussent dans l'irreligion, comme leurs peres. +Il y a quinze ans que je suis ici, et je n'ai pas encore pu faire un +chretien. Des qu'ils sortent de mes mains, bonsoir! Ils sont tout a +la terre, a leurs vignes, a leurs oliviers. Pas un qui mette le pied +a l'eglise. Des brutes qui se battent avec leurs champs de +cailloux!... Menez-moi ca a coups de baton, monsieur le cure, a +coups de baton! + +Puis, reprenant haleine, il ajouta, avec un geste terrible: + +- Voyez-vous, ces Artaud, c'est comme ces ronces qui mangent les +rocs, ici. Il a suffi d'une souche pour que le pays fut empoisonne. +Ca se cramponne, ca se multiplie, ca vit quand meme. Il faudra le +feu du ciel, comme a Gomorrhe, pour nettoyer ca. + +- On ne doit jamais desesperer des pecheurs, dit l'abbe Mouret, qui +marchait a petits pas, dans sa paix interieure. + +- Non, ceux-la sont au diable, reprit plus violemment le Frere. J'ai +ete paysan comme eux. Jusqu'a dix-huit ans, j'ai pioche la terre. Et +plus tard, a l'Institution, j'ai balaye, epluche des legumes, fait +les plus gros travaux. Ce n'est pas leur rude besogne que je leur +reproche. Au contraire, Dieu prefere ceux qui vivent dans la +bassesse... Mais les Artaud se conduisent en betes, voyez-vous! Ils +sont comme leurs chiens qui n'assistent pas a la messe, qui se +moquent des commandements de Dieu et de l'Eglise. Ils forniqueraient +avec leurs pieces de terre, tant ils les aiment! + +Voriau, la queue au vent, s'arretait, reprenait son trot, apres +s'etre assure que les deux hommes le suivaient toujours. + +- Il y a des abus deplorables, en effet, dit l'abbe Mouret. Mon +predecesseur, l'abbe Caffin... + +- Un pauvre homme, interrompit le Frere. Il nous est arrive de +Normandie, a la suite d'une vilaine histoire. Ici, il n'a songe qu'a +bien vivre; il a tout laisse aller a la debandade. + +- Non, l'abbe Caffin a certainement fait ce qu'il a pu; mais il faut +avouer que ses efforts sont restes a peu pres steriles. Les miens +eux-memes demeurent le plus souvent sans resultat. + +Frere Archangias haussa les epaules. Il marcha un instant en +silence, dehanchant son grand corps maigre taille a coups de hache. +Le soleil tapait sur sa nuque, au cuir tanne, mettant dans l'ombre +sa dure face de paysan, en lame de sabre. + +- Ecoutez, monsieur le cure, reprit-il enfin, je suis trop bas pour +vous adresser des observations; seulement, j'ai presque le double de +votre age, je connais le pays, ce qui m'autorise a vous dire que +vous n'arriverez a rien par la douceur... Entendez-vous, le +catechisme suffit. Dieu n'a pas de misericorde pour les impies. Ils +les brulent. Tenez-vous-en a cela. + +Et comme l'abbe Mouret, la tete penchee, n'ouvrait point la bouche, +il continua: + +- La religion s'en va des campagnes, parce qu'on la fait trop bonne +femme. Elle a ete respectee tant qu'elle a parle en maitresse sans +pardon... Je ne sais ce qu'on vous apprend dans les seminaires. Les +nouveaux cures pleurent comme des enfants avec leurs paroissiens. +Dieu semble tout change... Je jurerais, monsieur le cure, que vous +ne savez meme plus votre catechisme par coeur? + +Le pretre, blesse de cette volonte qui cherchait a s'imposer si +rudement, leva la tete, disant avec quelque secheresse: + +- C'est bien, votre zele est louable... Mais n'avez-vous rien a me +dire? Vous etes venu ce matin a la cure, n'est-ce pas? + +Frere Archangias repondit brutalement: + +- J'avais a vous dire ce que je vous ai dit... Les Artaud vivent +comme leurs cochons. J'ai encore appris hier que Rosalie, l'ainee du +pere Bambousse, est grosse. Toutes attendent ca pour se marier. +Depuis quinze ans, je n'en ai pas connu une qui ne soit allee dans +les bles avant de passer a l'eglise... Et elles pretendent en riant +que c'est la coutume du pays! + +- Oui, murmura l'abbe Mouret, c'est un grand scandale... Je cherche +justement le pere Bambousse pour lui parler de cette affaire. Il +serait desirable, maintenant, que le mariage eut lieu au plus tot... +Le pere de l'enfant, parait-il, est Fortune, le grand fils des +Brichet. Malheureusement les Brichet sont pauvres. + +- Cette Rosalie! poursuivit le Frere, elle a juste dix-huit ans. Ca +se perd sur les bancs de l'ecole. Il n'y a pas quatre ans, je +l'avais encore. Elle etait deja vicieuse... J'ai maintenant sa soeur +Catherine, une gamine de onze ans qui promet d'etre plus ehontee que +son ainee. On la rencontre dans tous les trous avec ce petit +miserable de Vincent... Allez, on a beau leur tirer les oreilles +jusqu'au sang, la femme pousse toujours en elles. Elles ont la +damnation dans leurs jupes. Des creatures bonnes a jeter au fumier, +avec leurs saletes qui empoisonnent! Ca serait un fameux debarras, +si l'on etranglait toutes les filles a leur naissance. + +Le degout, la haine de la femme le firent jurer comme un charretier. +L'abbe Mouret, apres l'avoir ecoute, la face calme, finit par +sourire de sa violence. Il appela Voriau, qui s'etait ecarte dans un +champ voisin. + +- Et, tenez! cria Frere Archangias, en montrant un groupe d'enfants +jouant au fond d'une ravine, voila mes garnements qui manquent +l'ecole, sous pretexte d'aller aider leurs parents dans les +vignes!... Soyez sur que cette gueuse de Catherine est au milieu. +Elle s'amuse a glisser. Vous allez voir ses jupes par-dessus sa +tete. La, qu'est-ce que je vous disais!... A ce soir, monsieur le +cure... Attendez, attendez, gredins! + +Et il partit en courant, son rabat sale volant sur l'epaule, sa +grande soutane graisseuse arrachant les chardons. L'abbe Mouret le +regarda tomber au milieu de la bande des enfants, qui se sauverent +comme un vol de moineaux effarouches. Mais il avait reussi a saisir +par les oreilles Catherine et un autre gamin. Il les ramena du cote +du village, les tenant ferme de ses gros doigts velus, les accablant +d'injures. + +Le pretre reprit sa marche. Frere Archangias lui causait parfois +d'etranges scrupules; il lui apparaissait dans sa vulgarite, dans sa +crudite, comme le veritable homme de Dieu, sans attache terrestre, +tout a la volonte du ciel, humble, rude, l'ordure a la bouche contre +le peche. Et il se desesperait de ne pouvoir se depouiller davantage +de son corps, de ne pas etre laid, immonde, puant la vermine des +saints. Lorsque le Frere l'avait revolte par des paroles trop crues, +par quelque brutalite trop prompte, il s'accusait ensuite de ses +delicatesses, de ses fiertes de nature, comme de veritables fautes. +Ne devait-il pas etre mort a toutes les faiblesses de ce monde? +Cette fois encore, il sourit tristement, en songeant qu'il avait +failli se facher, de la lecon emportee du Frere. C'etait l'orgueil, +pensait-il, qui cherchait a le perdre en lui faisant prendre les +simples en mepris. Mais, malgre lui, il se sentait soulage d'etre +seul, de s'en aller a petits pas, lisant son breviaire, delivre de +cette voix apre qui troublait son reve de tendresse pure. + + + + + +VI. + +La route tournait entre des ecroulements de rocs au milieu desquels +les paysans avaient, de loin en loin, conquis quatre ou cinq metres +de terre crayeuse, plantee de vieux oliviers. Sous les pieds de +l'abbe, la poussiere des ornieres profondes avait de legers +craquements de neige. Parfois, en recevant a la face un souffle plus +chaud, il levait les yeux de son livre, cherchant d'ou lui venait +cette caresse; mais son regard restait vague, perdu sans le voir, +sur l'horizon enflamme, sur les lignes tordues de cette campagne de +passion, sechee, pamee au soleil, dans un vautrement de femme +ardente et sterile. Il rabattait son chapeau sur son front, pour +echapper aux haleines tiedes; il reprenait sa lecture, paisiblement; +tandis que sa soutane, derriere lui, soulevait une petite fumee, qui +roulait au ras du chemin. + +- Bonjour, monsieur le cure, lui dit un paysan qui passa. + +Des bruits de beche, le long des pieces de terre, le sortaient +encore de son recueillement. Il tournait la tete, apercevait au +milieu des vignes de grands vieillards noueux, qui le saluaient. Les +Artaud, en plein soleil, forniquaient avec la terre, selon le mot de +Frere Archangias. C'etaient des fronts suants apparaissant derriere +les buissons, des poitrines haletantes se redressant lentement, un +effort ardent de fecondation, au milieu duquel il marchait de son +pas si calme d'ignorance. Rien de troublant ne venait jusqu'a sa +chair du grand labeur d'amour dont la splendide matinee +s'emplissait. + +- Eh! Voriau, on ne mange pas le monde! cria gaiement une voix +forte, faisant taire le chien qui aboyait violemment. + +L'abbe Mouret leva la tete. + +- C'est vous, Fortune, dit-il, en s'avancant au bord du champ, dans +lequel le jeune paysan travaillait. Je voulais justement vous +parler. + +Fortune avait le meme age que le pretre. C'etait un grand garcon, +l'air hardi, la peau dure deja. Il defrichait un coin de lande +pierreuse. + +- Par rapport, monsieur le cure? demanda-t-il. + +- Par rapport a ce qui c'est passe entre Rosalie et vous, repondit +le pretre. + +Fortune se mit a rire. Il devait trouver drole qu'un cure s'occupat +d'une pareille chose. + +- Dame, murmura-t-il, c'est qu'elle a bien voulu. Je ne l'ai pas +forcee... Tant pis si le pere Bambousse refuse de me la donner! Vous +avez bien vu que son chien cherchait a me mordre tout a l'heure. Il +le lanca contre moi. + +L'abbe Mouret allait continuer, lorsque le vieil Artaud, dit +Brichet, qu'il n'avait pas vu d'abord, sortit de l'ombre d'un +buisson, derriere lequel il mangeait avec sa femme. Il etait petit, +seche par l'age, la mine humble. + +- On vous aura conte des menteries, monsieur le cure, s'ecria-t-il. +L'enfant est tout pret a epouser la Rosalie... Ces jeunesses sont +allees ensemble. Ce n'est la faute de personne. Il y en a d'autres +qui ont fait comme eux et qui n'en ont pas moins bien vecu pour +cela... L'affaire ne depend pas de nous. Il faut parler a Bambousse. +C'est lui qui nous meprise, a cause de son argent. + +- Oui, nous sommes trop pauvres, gemit la mere Brichet, une grande +femme pleurnicheuse, qui se leva a son tour. Nous n'avons que ce +bout de champ, ou le diable fait greler les cailloux, bien sur. Il +ne nous donne pas du pain... Sans vous, monsieur le cure, la vie ne +serait pas possible. + +La mere Brichet etait la seule devote du village. Quand elle avait +communie, elle rodait autour de la cure, sachant que la Teuse lui +gardait toujours une paire de pains de la derniere cuisson. Parfois +meme, elle emportait un lapin ou une poule, que lui donnait Desiree. + +- Ce sont de continuels scandales, reprit le pretre. Il faut que ce +mariage ait lieu au plus tot. + +- Mais tout de suite, quand les autres voudront, dit la vieille +femme, tres inquiete sur les cadeaux qu'elle recevait. N'est-ce pas? +Brichet, ce n'est pas nous qui serons assez mauvais chretiens pour +contrarier monsieur le cure. + +Fortune ricanait. + +- Moi, je suis tout pret, declara-t-il, et la Rosalie aussi... Je +l'ai vue hier, derriere le moulin. Nous ne sommes pas faches, au +contraire. Nous sommes restes ensemble, a rire... + +L'abbe Mouret l'interrompit: + +- C'est bien. Je vais parler a Bambousse. Il est la, aux Olivettes, +je crois. + +Le pretre s'eloignait, lorsque la mere Brichet lui demanda ce +qu'etait devenu son cadet Vincent, parti depuis le matin pour aller +servir la messe. C'etait un galopin qui avait bien besoin des +conseils de monsieur le cure. Et elle accompagna le pretre pendant +une centaine de pas, se plaignant de sa misere, des pommes de terre +qui manquaient, du froid qui avait gele les oliviers, des chaleurs +qui menacaient de bruler les maigres recoltes. Elle le quitta, en +lui affirmant que son fils Fortune recitait ses prieres, matin et +soir. + +Voriau, maintenant, devancait l'abbe Mouret. Brusquement, a un +tournant de la route, il se lanca dans les terres. L'abbe dut +prendre un petit sentier qui montait sur un coteau. Il etait aux +Olivettes, le quartier le plus fertile du pays, ou le maire de la +commune, Artaud, dit Bambousse, possedait plusieurs champs de ble, +des oliviers et des vignes. Cependant, le chien s'etait jete dans +les jupes d'une grande fille brune, qui eut un beau rire, en +apercevant le pretre. + +- Est-ce que votre pere est la, Rosalie? lui demanda ce dernier. + +- La, tout contre, dit-elle, etendant la main, sans cesser de +sourire. + +Puis, quittant le coin du champ qu'elle sarclait, elle marcha devant +lui. Sa grossesse, peu avancee, s'indiquait seulement dans un leger +renflement des hanches. Elle avait le dandinement puissant des +fortes travailleuses, nu-tete au soleil, la nuque roussie, avec des +cheveux noirs plantes comme des crins. Ses mains, verdies, sentaient +les herbes qu'elle arrachait. + +- Pere, cria-t-elle, voici monsieur le cure qui vous demande. + +Et elle ne s'en retourna pas, effrontee, gardant son rire sournois +de bete impudique. Bambousse, gras, suant, la face ronde, lacha sa +besogne pour venir gaiement a la rencontre de l'abbe. + +- Je jurerais que vous voulez me parler des reparations de l'eglise, +dit-il, en tapant ses mains pleines de terre. Eh bien! non, monsieur +le cure, ce n'est pas possible. La commune n'a pas le sou... Si le +bon Dieu fournit le platre et les tuiles, nous fournirons les +macons. + +Cette plaisanterie de paysan incredule le fit eclater d'un rire +enorme. Il se frappa sur les cuisses, toussa, faillit etrangler. + +- Ce n'est pas pour l'eglise que je suis venu, repondit l'abbe +Mouret. Je voulais vous parler de votre fille Rosalie... + +- Rosalie? qu'est-ce qu'elle vous a donc fait? demanda Bambousse, en +clignant les yeux. + +La paysanne regardait le jeune pretre avec hardiesse, allant de ses +mains blanches a son cou de fille, jouissant, cherchant a le faire +devenir tout rose. Mais lui, crument, la face paisible, comme +parlant d'une chose qu'il ne sentait point: + +- Vous savez ce que je veux dire, pere Bambousse. Elle est grosse, +il faut la marier. + +- Ah! c'est pour ca, murmura le vieux, de son air goguenard. Merci +de la commission, monsieur le cure. Ce sont les Brichet qui vous +envoient, n'est-ce pas? La mere Brichet va a la messe, et vous lui +donnez un coup de main pour caser son fils; ca se comprend... Mais +moi, je n'entre pas la dedans. L'affaire ne me va pas. Voila tout. + +Le pretre surpris, lui expliqua qu'il fallait couper court au +scandale, qu'il devait pardonner a Fortune, puisque celui-ci voulait +bien reparer sa faute, enfin que l'honneur de sa fille exigeait un +prompt mariage. + +- Ta, ta, ta, reprit Bambousse en branlant la tete, que de paroles! +Je garde ma fille, entendez-vous. Tout ca ne me regarde pas... Un +gueux, ce Fortune. Pas deux liards. Ce serait commode si, pour +epouser une jeune fille, il suffisait d'aller avec elle. Dame! entre +jeunesses, on verrait des noces matin et soir... Dieu merci! je ne +suis pas en peine de Rosalie: on sait ce qui lui est arrive: ca ne +la rend ni bancale, ni bossue, et elle se mariera avec qui elle +voudra dans le pays. + +- Mais son enfant? interrompit le pretre. + +- L'enfant? il n'est pas la, n'est-ce pas? Il n'y sera peut-etre +jamais... Si elle fait le petit, nous verrons. + +Rosalie, voyant comment tournait la demarche du cure, crut devoir +s'enfoncer les poings dans les yeux en geignant. Elle se laissa meme +tomber par terre, montrant ses bas bleus qui lui montaient au-dessus +des genoux. + +- Tu vas te taire, chienne! cria le pere devenu furieux. + +Et il la traita ignoblement, avec des mots crus, qui la faisaient +rire en-dessous, sous ses poings fermes. + +- Si je te trouve avec ton male, je vous attache ensemble, je vous +amene comme ca devant le monde... Tu ne veux pas te taire? Attends, +coquine! + +Il ramassa une motte de terre, qu'il lui jeta violemment, a quatre +pas. La motte s'ecrasa sur son chignon, glissant dans son cou, la +couvrant de poussiere. Etourdie, elle se leva d'un bond, se sauva, +la tete entre les mains pour se garantir. Mais Bambousse eut le +temps de l'atteindre encore avec deux autres mottes: l'une ne fit +que lui effleurer l'epaule gauche; l'autre lui arriva en pleine +echine, si rudement, qu'elle tomba sur les genoux. + +- Bambousse! s'ecria le pretre, en lui arrachant une poignee de +cailloux, qu'il venait de prendre. + +- Laissez donc! monsieur le cure, dit le paysan. C'etait de la terre +molle. J'aurais du lui jeter ces cailloux... On voit bien que vous +ne connaissez pas les filles. Elles sont joliment dures. Je +tremperais celle-la au fond de notre puits, je lui casserais les os +a coups de trique, qu'elle n'en irait pas moins a ses saletes! Mais +je la guette, et si je la surprends!... Enfin, elles sont toutes +comme cela. + +Il se consolait. Il but un coup de vin, a une grande bouteille +plate, garnie de sparterie, qui chauffait sur la terre ardente. Et, +retrouvant son gros rire: + +- Si j'avais un verre, monsieur le cure, je vous en offrirais de bon +coeur. + +- Alors, demanda de nouveau le pretre, ce mariage?... + +- Non, ca ne peut pas se faire, on rirait de moi... Rosalie est +gaillarde. Elle vaut un homme, voyez-vous. Je serai oblige de louer +un garcon, le jour ou elle s'en ira... On reparlera de la chose, +apres la vendange. Et puis, je ne veux pas etre vole. Donnant, +donnant, n'est-ce pas? + +Le pretre resta encore la une grande demi-heure a precher Bambousse, +a lui parler de Dieu, a lui donner toutes les raisons que la +situation comportait. Le vieux s'etait remis a la besogne; il +haussait les epaules, plaisantait, s'entetant davantage. Il finit +par crier: + +- Enfin, si vous me demandiez un sac de ble, vous me donneriez de +l'argent... Pourquoi voulez-vous que je laisse aller ma fille contre +rien! + +L'abbe Mouret, decourage, s'en alla. Comme il descendait le sentier, +il apercut Rosalie se roulant sous un olivier avec Voriau, qui lui +lechait la figure, ce qui la faisait rire. Elle disait au chien: + +- Tu me chatouilles, grande bete. Finis donc! + +Puis, quand elle vit le pretre, elle fit mine de rougir, elle ramena +ses vetements, les poings de nouveau dans les yeux. Lui, chercha a +la consoler, en lui promettant de tenter de nouveaux efforts aupres +de son pere. Et il ajouta qu'en attendant, elle devait obeir, cesser +tout rapport avec Fortune, ne pas aggraver son peche davantage. + +- Oh! maintenant, murmura-t-elle en souriant de son air effronte, il +n'y a plus de risque, puisque ca y est. + +Il ne comprit pas, il lui peignit l'enfer, ou brulent les vilaines +femmes. Puis, il la quitta, ayant fait son devoir, repris par cette +serenite qui lui permettait de passer sans un trouble au milieu des +ordures de la chair. + + + + + +VII. + +La matinee devenait brulante. Dans ce vaste cirque de roches, le +soleil allumait, des les premiers beaux jours, un flamboiement de +fournaise. L'abbe Mouret, a la hauteur de l'astre, comprit qu'il +avait tout juste le temps de rentrer au presbytere, s'il voulait +etre la a onze heures, pour ne pas se faire gronder par la Teuse. +Son breviaire lu, sa demarche aupres de Bambousse faite, il s'en +retournait a pas presses, regardant au loin la tache grise de son +eglise, avec la haute barre noire que le grand cypres, le Solitaire, +mettait sur le bleu de l'horizon. Il songeait, dans l'assoupissement +de la chaleur, a la facon la plus riche possible, dont il +decorerait, le soir, la chapelle de la Vierge, pour les exercices du +mois de Marie. Le chemin allongeait devant lui un tapis de poussiere +doux aux pieds, une purete d'une blancheur eclatante. + +A la Croix-Verte, comme l'abbe allait traverser la route qui mene de +Plassans a la Palud, un cabriolet qui descendait la rampe, l'obligea +a se garer derriere un tas de cailloux. Il coupait le carrefour, +lorsqu'une voix l'appela. + +- Eh! Serge, eh! mon garcon! + +Le cabriolet s'etait arrete, un homme se penchait. Alors, le jeune +pretre reconnut un de ses oncles, le docteur Pascal Rougon, que le +peuple de Plassans, ou il soignait les pauvres gens pour rien, +nommait "monsieur Pascal" tout court. Bien qu'ayant a peine depasse +la cinquantaine, il etait deja d'un blanc de neige, avec une grande +barbe, de grands cheveux, au milieu desquels sa belle figure +reguliere prenait une finesse pleine de bonte. + +- C'est a cette heure-ci que tu patauges dans la poussiere, toi! +dit-il gaiement, en se penchant davantage pour serrer les deux mains +de l'abbe. Tu n'as donc pas peur des coups de soleil? + +- Mais pas plus que vous, mon oncle, repondit le pretre en riant. + +- Oh! moi, j'ai la capote de ma voiture. Puis, les malades +n'attendent pas. On meurt par tous les temps, mon garcon. + +Et il lui conta qu'il courait chez le vieux Jeanbernat, l'intendant +du Paradou, qu'un coup de sang avait frappe dans la nuit. Un voisin, +un paysan qui se rendait au marche de Plassans, etait venu le +chercher. + +- Il doit etre mort a l'heure qu'il est, continua-t-il. Enfin, il +faut toujours voir... Ces vieux diables-la ont la vie joliment dure. + +Il levait le fouet, lorsque l'abbe Mouret l'arreta. + +- Attendez... Quelle heure avez-vous, mon oncle? + +- Onze heures moins un quart. + +L'abbe hesitait. Il entendait a ses oreilles la voix terrible de la +Teuse, lui criant que le dejeuner allait etre froid. Mais il fut +brave, il reprit aussitot: + +- Je vais avec vous, mon oncle... Ce malheureux voudra peut-etre se +reconcilier avec Dieu, a sa derniere heure. + +Le docteur Pascal ne put retenir un eclat de rire. + +- Lui! Jeanbernat! dit-il, ah! bien! si tu le convertis jamais, +celui-la!... Ca ne fait rien, viens toujours. Ta vue seule est +capable de le guerir. + +Le pretre monta. Le docteur, qui parut regretter sa plaisanterie, se +montra tres affectueux, tout en jetant au cheval de legers +claquements de langue. Il regardait son neveu curieusement, du coin +de l'oeil, de cet air aigu des savants qui prennent des notes. Il +l'interrogea, par petites phrases, avec bonhomie, sur sa vie, sur +ses habitudes, sur le bonheur tranquille dont il jouissait aux +Artaud. Et, a chaque reponse satisfaisante, il murmurait, comme se +parlant a lui-meme, d'un ton rassure: + +- Allons, tant mieux, c'est parfait. + +Il insista surtout sur l'etat de sante du jeune cure. Celui-ci, +etonne, lui assurait qu'il se portait a merveille, qu'il n'avait ni +vertiges, ni nausees, ni maux de tete. + +- Parfait, parfait, repetait l'oncle Pascal. Au printemps, tu sais, +le sang travaille. Mais tu es solide, toi... A propos, j'ai vu ton +frere Octave, a Marseille, le mois passe. Il va partir pour Paris, +il aura la-bas une belle situation dans le haut commerce. Ah! le +gaillard, il mene une jolie vie! + +- Quelle vie? demanda naivement le pretre. + +Le docteur, pour eviter de repondre, claqua de la langue. Puis, il +reprit: + +- Enfin, tout le monde se porte bien, ta tante Felicite, ton oncle +Rougon, et les autres... Ca n'empeche pas que nous ayons bon besoin +de tes prieres. Tu es le saint de la famille, mon brave; je compte +sur toi pour faire le salut de toute la bande. + +Il riait, mais avec tant d'amitie, que Serge lui-meme arriva a +plaisanter. + +- C'est qu'il y en a, dans le tas, continua-t-il, qui ne seront pas +aises a mener en paradis. Tu entendrais de belles confessions, s'ils +venaient a tour de role... Moi, je n'ai pas besoin qu'ils se +confessent, je les suis de loin, j'ai leurs dossiers chez moi, avec +mes herbiers et mes notes de praticien. Un jour, je pourrai etablir +un tableau d'un fameux interet... On verra, on verra! + +Il s'oubliait, pris d'un enthousiasme juvenile pour la science. Un +coup d'oeil jete sur la soutane de son neveu, l'arreta net. + +- Toi, tu es cure, murmura-t-il; tu as bien fait, on est tres +heureux, cure. Ca t'a pris tout entier, n'est-ce pas? de facon, que +te voila tourne au bien... Va, tu ne te serais jamais contente +ailleurs. Tes parents, qui partaient comme toi, ont eu beau faire +des vilenies; ils sont encore a se satisfaire... Tout est logique la +dedans, mon garcon. Un pretre complete la famille. C'etait force, +d'ailleurs. Notre sang devait aboutir la... Tant mieux pour toi, tu +as eu le plus de chance. + +Mais il se reprit, souriant etrangement. + +- Non, c'est ta soeur Desiree qui a eu le plus de chance. + +Il siffla, donna un coup de fouet, changea de conversation. Le +cabriolet, apres avoir monte une cote assez roide, filait entre des +gorges desolees; puis, il arriva sur un plateau, dans un chemin +creux, longeant une haute muraille interminable. Les Artaud avaient +disparu; on etait en plein desert. + +- Nous approchons, n'est-ce pas? demanda le pretre. + +- Voici le Paradou, repondit le docteur, en montrant la muraille. Tu +n'es donc point encore venu par ici? Nous ne sommes pas a une lieue +des Artaud... Une propriete qui a du etre superbe, ce Paradou. La +muraille du parc, de ce cote, a bien deux kilometres. Mais, depuis +plus de cent ans, tout y pousse a l'aventure. + +- Il y a de beaux arbres, fit remarquer l'abbe, en levant la tete, +surpris des masses de verdure qui debordaient. + +- Oui, ce coin-la est tres fertile. Aussi le parc est-il une +veritable foret, au milieu des roches pelees qui l'entourent... +D'ailleurs, c'est de la que le Mascle sort. On m'a parle de trois ou +quatre sources, je crois. + +Et, en phrases hachees, coupees d'incidentes etrangeres au sujet, il +raconta l'histoire du Paradou, une sorte de legende qui courait le +pays. Du temps de Louis XV, un seigneur y avait bati un palais +superbe, avec des jardins immenses, des bassins, des eaux +ruisselantes, des statues, tout un petit Versailles perdu dans les +pierres, sous le grand soleil du Midi. Mais il n'y etait venu passer +qu'une saison, en compagnie d'une femme adorablement belle, qui +mourut la sans doute, car personne ne l'avait vue en sortir. L'annee +suivante, le chateau brula, les portes du parc furent clouees, les +meurtrieres des murs elles-memes s'emplirent de terre; si bien que, +depuis cette epoque lointaine, pas un regard n'etait entre dans ce +vaste enclos, qui tenait tout un des hauts plateaux des Garrigues. + +- Les orties ne doivent pas manquer, dit en riant l'abbe Mouret... +Ca sent l'humide tout le long de ce mur, vous ne trouvez pas, mon +oncle? + +Puis, apres un silence: + +- Et a qui appartient le Paradou, maintenant? demanda-t-il. + +- Ma foi, on ne sait pas, repondit le docteur. Le proprietaire est +venu dans le pays, il y a une vingtaine d'annees. Mais il a ete +tellement effraye par ce nid a couleuvres, qu'il n'a plus reparu... +Le vrai maitre est le gardien de la propriete, ce vieil original de +Jeanbernat, qui a trouve le moyen de se loger dans un pavillon, dont +les pierres tiennent encore... Tiens, tu vois, cette masure grise, +la bas, avec ces grandes fenetres mangees de lierre. + +Le cabriolet passa devant une grille seigneuriale, toute saignante +de rouille, garnie a l'interieur de planches maconnees. Les sauts- +de-loup etaient noirs de ronces. A une centaine de metres, le +pavillon habite par Jeanbernat se trouvait enclave dans le parc, sur +lequel une de ses facades donnait. Mais le gardien semblait avoir +barricade sa demeure, de ce cote; il avait defriche un etroit +jardin, sur la route; il vivait la, au midi, tournant le dos au +Paradou, sans paraitre se douter de l'enormite des verdures +debordant derriere lui. + +Le jeune pretre sauta a terre, regardant curieusement, interrogeant +le docteur qui se hatait d'attacher le cheval a un anneau scelle +dans le mur. + +- Et ce vieillard vit seul, au fond de ce trou perdu? demanda-t-il. + +- Oui, completement seul, repondit l'oncle Pascal. + +Mais il se reprit. + +- Il a avec lui une niece qui lui est tombee sur les bras, une drole +de fille, une sauvage... Depechons. Tout a l'air mort dans la +maison. + + + + + +VIII. + +Au soleil de midi, la maison dormait, les persiennes closes, dans le +bourdonnement des grosses mouches qui montaient le long du lierre, +jusqu'aux tuiles. Une paix heureuse baignait cette ruine +ensoleillee. Le docteur poussa la porte de l'etroit jardin, qu'une +haie vive, tres elevee, entourait. La, a l'ombre d'un pan de mur, +Jeanbernat, redressant sa haute taille, fumait tranquillement sa +pipe, dans le grand silence, en regardant pousser ses legumes. + +- Comment! vous etes debout, farceur! cria le docteur stupefait. + +- Vous veniez donc m'enterrer, vous! gronda le vieillard rudement. +Je n'ai besoin de personne. Je me suis saigne... + +Il s'arreta net en apercevant le pretre, et eut un geste si +terrible, que l'oncle Pascal s'empressa d'intervenir. + +- C'est mon neveu, dit-il, le nouveau cure des Artaud, un brave +garcon... Que diable! nous n'avons pas couru les routes a pareille +heure pour vous manger, pere Jeanbernat. + +Le vieux se calma un peu. + +- Je ne veux pas de calotin chez moi, murmura-t-il. Ca suffit pour +faire crever les gens. Entendez-vous, docteur, pas de drogues et pas +de pretres quand je m'en irai; autrement, nous nous facherions... +Qu'il entre tout de meme, celui-la, puisqu'il est votre neveu. + +L'abbe Mouret, interdit, ne trouva pas une parole. Il restait +debout, au milieu d'une allee, a examiner cette etrange figure, ce +solitaire couture de rides, a la face de brique cuite, aux membres +seches et tordus comme des paquets de cordes, qui semblait porter +ses quatre-vingts ans avec un dedain ironique de la vie. Le docteur +ayant tente de lui prendre le pouls, il se facha de nouveau. + +- Laissez-moi donc tranquille! Je vous dis que je me suis saigne +avec mon couteau! C'est fini, maintenant... Quelle est la brute de +paysan qui est alle vous deranger? Le medecin, le pretre, pourquoi +pas les croque-morts?... Enfin, que voulez-vous, les gens sont +betes. Ca ne va pas nous empecher de boire un coup. + +Il servit une bouteille et trois verres, sur une vieille table, +qu'il sortit, a l'ombre. Les verres remplis jusqu'au bord, il voulut +trinquer. Sa colere se fondait dans une gaiete goguenarde. + +- Ca ne vous empoisonnera pas, monsieur le cure, dit-il. Un verre de +bon vin n'est pas un peche... Par exemple, c'est bien la premiere +fois que je trinque avec une soutane, soit dit sans vous offenser. +Ce pauvre abbe Caffin, votre predecesseur, refusait de discuter avec +moi... Il avait peur. + +Et il eut un large rire, continuant: + +- Imaginez-vous qu'il s'etait engage a me prouver que Dieu existe... +Alors, je ne le rencontrais plus sans le defier. Lui, filait +l'oreille basse, je vous assure. + +- Comment, Dieu n'existe pas! s'ecria l'abbe Mouret, sortant de son +mutisme. + +- Oh! comme vous voudrez, reprit railleusement Jeanbernat. Nous +recommencerons ensemble, si cela peut vous faire plaisir... +Seulement, je vous previens que je suis tres fort. Il y a la-haut, +dans une chambre, quelques milliers de volumes sauves de l'incendie +du Paradou, tous les philosophes du dix-huitieme siecle, un tas de +bouquins sur la religion. J'en ai appris de belles, la dedans. +Depuis vingt ans, je lis ca... Ah! dame, vous trouverez a qui +parler, monsieur le cure. + +Il s'etait leve. D'un long geste, il montra l'horizon entier, la +terre, le ciel, en repetant solennellement: + +- Il n'y a rien, rien, rien... Quand on soufflera sur le soleil, ca +sera fini. + +Le docteur Pascal avait donne un leger coup de coude a l'abbe +Mouret. Il clignait les yeux, etudiant curieusement le vieillard, +approuvant de la tete pour le pousser a parler. + +- Alors, pere Jeanbernat, vous etes un materialiste? demanda-t-il. + +- Eh! je ne suis qu'un pauvre homme, repondit le vieux en rallumant +sa pipe. Quand le comte de Corbiere, dont j'etais le frere de lait, +est mort d'une chute de cheval, les enfants m'ont envoye garder ce +parc de la Belle-au-Bois-dormant, pour se debarrasser de moi. +J'avais soixante ans, je me croyais fini. Mais la mort m'a oublie. +Et j'ai du m'arranger un trou... Voyez-vous, lorsqu'on vit tout +seul, on finit par voir les choses d'une drole de facon. Les arbres +ne sont plus des arbres, la terre prend des airs de personne +vivante, les pierres vous racontent des histoires. Des betises, +enfin. Je sais des secrets qui vous renverseraient. Puis, que +voulez-vous qu'on fasse, dans ce diable de desert? J'ai lu les +bouquins, ca m'a plus amuse que la chasse... Le comte, qui sacrait +comme un paien, m'avait toujours repete: "Jeanbernat, mon garcon, je +compte bien te retrouver en enfer, pour que tu me serves la-bas +comme tu m'auras servi la-haut." + +Il fit de nouveau son large geste autour de l'horizon, en reprenant: + +- Entendez-vous, rien, il n'y a rien... Tout ca, c'est de la farce. + +Le docteur Pascal se mit a rire. + +- Une belle farce, en tous cas, dit-il. Pere Jeanbernat, vous etes +un cachottier. Je vous soupconne d'etre amoureux, avec vos airs +blases. Vous parliez bien tendrement des arbres et des pierres, tout +a l'heure. + +- Non, je vous assure, murmura le vieillard, ca m'a passe. +Autrefois, c'est vrai, quand je vous ai connu et que nous allions +herboriser ensemble, j'etais assez bete pour aimer toutes sortes de +choses, dans cette grande menteuse de campagne. Heureusement que les +bouquins ont tue ca... Je voudrais que mon jardin fut plus petit; je +ne sors pas sur la route deux fois par an. Vous voyez ce banc. Je +passe la mes journees, a regarder pousser mes salades. + +- Et vos tournees dans le parc? interrompit le docteur. + +- Dans le parc! repeta Jeanbernat d'un air de profonde surprise, +mais il y a plus de douze ans que je n'y ai mis les pieds! Que +voulez-vous que j'aille faire, au milieu de ce cimetiere? C'est trop +grand. C'est stupide, ces arbres qui n'en finissent plus, avec de la +mousse partout, des statues rompues, des trous dans lesquels on +manque de se casser le cou a chaque pas. La derniere fois que j'y +suis alle, il faisait si noir sous les feuilles, ca empoisonnait si +fort les fleurs sauvages, des souffles si droles passaient dans les +allees, que j'ai eu comme peur. Et je me suis barricade, pour que le +parc n'entrat pas ici... Un coin de soleil, trois pieds de laitue +devant moi, une grande haie qui me barre tout l'horizon, c'est deja +trop pour etre heureux. Rien, voila ce que je voudrais, rien du +tout, quelque chose de si etroit, que le dehors ne put venir m'y +deranger. Deux metres de terre, si vous voulez, pour crever sur le +dos. + +Il donna un coup de poing sur la table, haussant brusquement la +voix, criant a l'abbe Mouret: + +- Allons, encore un coup, monsieur le cure. Le diable n'est pas au +fond de la bouteille, allez! + +Le pretre eprouvait un malaise. Il se sentait sans force pour +ramener a Dieu cet etrange vieillard, dont la raison lui parut +singulierement detraquee. Maintenant, il se rappelait certains +bavardages de la Teuse sur le Philosophe, nom que les paysans des +Artaud donnaient a Jeanbernat. Des bouts d'histoires scandaleuses +trainaient vaguement dans sa memoire. Il se leva, faisant un signe +au docteur, voulant quitter cette maison, ou il croyait respirer une +odeur de damnation. Mais, dans sa crainte sourde, une singuliere +curiosite l'attardait. Il restait la, allant au bout du petit +jardin, fouillant le vestibule du regard, comme pour voir au dela, +derriere les murs. Par la porte grande ouverte, il n'apercevait que +la cage noire de l'escalier. Et il revenait, cherchant quelque trou, +quelque echappee sur cette mer de feuilles, dont il sentait le +voisinage, a un large murmure qui semblait battre la maison d'un +bruit de vagues. + +- Et la petite va bien? demanda le docteur en prenant son chapeau. + +- Pas mal, repondit Jeanbernat. Elle n'est jamais la. Elle disparait +pendant des matinees entieres... Peut-etre tout de meme qu'elle est +dans les chambres du haut. + +Il leva la tete, il appela: + +- Albine! Albine! + +Puis, haussant les epaules: + +- Ah bien! oui, c'est une fameuse gourgandine... Au revoir, monsieur +le cure. Tout a votre disposition. + +Mais l'abbe Mouret n'eut pas le temps de relever ce defi du +Philosophe. Une porte venait de s'ouvrir brusquement, au fond du +vestibule; une trouee eclatante s'etait faite, dans le noir de la +muraille. Ce fut comme une vision de foret vierge, un enfoncement de +futaie immense, sous une pluie de soleil. Dans cet eclair, le pretre +saisit nettement, au loin, des details precis: une grande fleur +jaune au centre d'une pelouse, une nappe d'eau qui tombait d'une +haute pierre, un arbre colossal empli d'un vol d'oiseaux; le tout +noye, perdu, flambant, au milieu d'un tel gachis de verdure, d'une +debauche telle de vegetation, que l'horizon entier n'etait plus +qu'un epanouissement. La porte claqua, tout disparut. + +- Ah! la gueuse! cria Jeanbernat, elle etait encore dans le Paradou! + +Albine riait sur le seuil du vestibule. Elle avait une jupe orange, +avec un grand fichu rouge attache derriere la taille, ce qui lui +donnait un air de bohemienne endimanchee. Et elle continuait a rire, +la tete renversee, la gorge toute gonflee de gaiete, heureuse de ses +fleurs, des fleurs sauvages tressees dans ses cheveux blonds, nouees +a son cou, a son corsage, a ses bras minces, nus et dores. Elle +etait comme un grand bouquet d'une odeur forte. + +- Va, tu es belle! grondait le vieux. Tu sens l'herbe, a empester... +Dirait-on qu'elle a seize ans, cette poupee! + +Albine, effrontement, riait plus fort. Le docteur Pascal, qui etait +son grand ami, se laissa embrasser par elle. + +- Alors, tu n'as pas peur dans le Paradou, toi? lui demanda-t-il. + +- Peur? de quoi donc? dit-elle avec des yeux etonnes. Les murs sont +trop hauts, personne ne peut entrer... Il n'y a que moi. C'est mon +jardin, a moi toute seule. Il est joliment grand. Je n'en ai pas +encore trouve le bout. + +- Et les betes? interrompit le docteur. + +- Les betes? elles ne sont pas mechantes, elles me connaissent bien. + +- Mais il fait noir sous les arbres? + +- Pardi! il y a de l'ombre; sans cela, le soleil me mangerait la +figure... On est bien a l'ombre, dans les feuilles. + +Et elle tournait, emplissant l'etroit jardin du vol de ses jupes, +secouant cette apre senteur de verdure qu'elle portait sur elle. +Elle avait souri a l'abbe Mouret, sans honte aucune, sans +s'inquieter des regards surpris dont il la suivait. Le pretre +s'etait ecarte. Cette enfant blonde, a la face longue, ardente de +vie, lui semblait la fille mysterieuse et troublante de cette foret +entrevue dans une nappe de soleil. + +- Dites, j'ai un nid de merles, le voulez-vous? demanda Albine au +docteur. + +- Non, merci, repondit celui-ci en riant. Il faudra le donner a la +soeur de monsieur le cure, qui aime bien les betes... Au revoir, +Jeanbernat. + +Mais Albine s'etait attaquee au pretre. + +- Vous etes le cure des Artaud, n'est-ce pas? Vous avez une soeur? +J'irai la voir... Seulement, vous ne me parlerez pas de Dieu. Mon +oncle ne veut pas. + +- Tu nous ennuies, va-t-en, dit Jeanbernat en haussant les epaules. + +D'un bond de chevre, elle disparut, laissant une pluie de fleurs +derriere elle. On entendit le claquement d'une porte, puis des rires +derriere la maison, des rires sonores qui allerent en se perdant, +comme au galop d'une bete folle lachee dans l'herbe. + +- Vous verrez qu'elle finira par coucher dans le Paradou, murmura le +vieux de son air indifferent. + +Et, comme il accompagnait les visiteurs: + +- Docteur, reprit-il, si vous me trouviez mort, un de ces quatre +matins, rendez-moi donc le service de me jeter dans le trou au +fumier, la, derriere mes salades... Bonsoir, messieurs. + +Il laissa retomber la barriere de bois qui fermait la haie. La +maison reprit sa paix heureuse, au soleil de midi, dans le +bourdonnement des grosses mouches qui montaient le long du lierre, +jusqu'aux tuiles. + + + + + +IX. + +Cependant, le cabriolet suivait de nouveau le chemin creux, le long +de l'interminable mur du Paradou. L'abbe Mouret, silencieux, levait +les yeux, regardait les grosses branches qui se tendaient par-dessus +ce mur, comme des bras de geants caches. Des bruits venaient du +parc, des frolements d'ailes, des frissons de feuilles, des bonds +furtifs cassant les branches, de grands soupirs ployant les jeunes +pousses, toute une haleine de vie roulant sur les cimes d'un peuple +d'arbres. Et, parfois, a certain cri d'oiseau qui ressemblait a un +rire humain, le pretre tournait la tete avec une sorte d'inquietude. + +- Une drole de gamine! disait l'oncle Pascal, en lachant un peu les +guides. Elle avait neuf ans, lorsqu'elle est tombee chez ce paien. +Un frere a lui, qui s'est ruine, je ne sais plus dans quoi. La +petite se trouvait en pension quelque part, quand le pere s'est tue. +C'etait meme une demoiselle, savante deja, lisant, brodant, +bavardant, tapant sur les pianos. Et coquette donc! Je l'ai vue +arriver, avec des bas a jour, des jupes brodees, des guimpes, des +manchettes, un tas de falbalas... Ah bien! les falbalas ont dure +longtemps! + +Il riait. Une grosse pierre faillit faire verser le cabriolet. + +- Si je ne laisse pas une roue de ma voiture dans ce gredin de +chemin! murmura-t-il. Tiens-toi ferme, mon garcon. + +La muraille continuait toujours. Le pretre ecoutait. + +- Tu comprends, reprit le docteur, que le Paradou, avec son soleil, +ses cailloux, ses chardons, mangerait une toilette par jour. Il n'a +fait que trois ou quatre bouchees des belles robes de la petite. +Elle revenait nue... Maintenant, elle s'habille comme une sauvage. +Aujourd'hui, elle etait encore possible. Mais il y a des fois ou +elle n'a guere que ses souliers et sa chemise!... Tu as entendu? le +Paradou est a elle. Des le lendemain de son arrivee, elle en a pris +possession. Elle vit la, sautant par le fenetre, lorsque Jeanbernat +ferme la porte, s'echappant quand meme, allant on ne sait ou, au +fond de trous perdus, connus d'elle seule... Elle doit mener un joli +train, dans ce desert. + +- Ecoutez donc, mon oncle, interrompit l'abbe Mouret. On dirait un +trot de bete, derriere cette muraille. + +L'oncle Pascal ecouta. + +- Non, dit-il au bout d'un silence, c'est le bruit de la voiture, +contre les pierres... Va, la petite ne tape plus sur les pianos, a +present. Je crois meme qu'elle ne sait plus lire. Imagine-toi une +demoiselle retournee a l'etat de vaurienne libre, lachee en +recreation dans une ile abandonnee. Elle n'a garde que son fin +sourire de coquette, quand elle veut... Ah! par exemple, si tu sais +jamais une fille a elever, je ne te conseille pas de la confier a +Jeanbernat. Il a une facon de laisser agir la nature tout a fait +primitive. Lorsque je me suis hasarde a lui parler d'Albine, il m'a +repondu qu'il ne fallait pas empecher les arbres de pousser a leur +gre. Il est, dit-il, pour le developpement normal des temperaments... +N'importe, ils sont bien interessants tous les deux. Je ne passe pas +dans les environs sans leur rendre visite. + +Le cabriolet sortait enfin du chemin creux. La, le mur du Paradou +faisait un coude, se developpant ensuite a perte de vue, sur la +crete des coteaux. Au moment ou l'abbe Mouret tournait la tete pour +donner un dernier regard a cette barre grise, dont la severite +impenetrable avait fini par lui causer un singulier agacement, des +bruits de branches violemment secouees se firent entendre, tandis +qu'un bouquet de jeunes bouleaux semblaient saluer les passants, du +haut de la muraille. + +- Je savais bien qu'une bete courait la derriere, dit le pretre. + +Mais, sans qu'on vit personne, sans qu'on apercut autre chose, en +l'air, que les bouleaux balances de plus en plus furieusement, on +entendit une voix claire, coupee de rires, qui criait: + +- Au revoir, docteur! au revoir, monsieur le cure!... J'embrasse +l'arbre, l'arbre vous envoie mes baisers. + +- Eh! c'est Albine, dit le docteur Pascal. Elle aura suivi notre +voiture au trot. Elle n'est pas embarrassee pour sauter les +buissons, cette petite fee! + +Et criant, a son tour: + +- Au revoir, mignonne!... Tu es joliment grande, pour nous saluer +comme ca. + +Les rires redoublerent, les bouleaux saluerent plus bas, semant les +feuilles au loin, jusque sur la capote du cabriolet: + +- Je suis grande comme les arbres, toutes les feuilles qui tombent +sont des baisers, reprit la voix, changee par l'eloignement, si +musicale, si fondue dans les haleines roulantes du parc, que le +jeune pretre resta frissonnant. + +La route devenait meilleure. A la descente, les Artaud reparurent, +au fond de la plaine brulee. Quand le cabriolet coupa le chemin du +village, l'abbe Mouret ne voulut jamais que son oncle le reconduisit +a la cure. Il sauta a terre en distant: + +- Non, merci, j'aime mieux marcher, cela me fera du bien. + +- Comme il te plaira, finit par repondre le docteur. + +Puis, lui serrant la main: + +- Hein! si tu n'avais que des paroissiens comme cet animal de +Jeanbernat, tu n'aurais pas souvent a te deranger. Enfin, c'est toi +qui a voulu venir... Et porte-toi bien. Au moindre bobo, de nuit ou +de jour, envoie-moi chercher. Tu sais que je soigne toute la famille +pour rien... Adieu, mon garcon. + + + + + +X. + +Quand l'abbe Mouret se retrouva seul, dans la poussiere du chemin, +il se sentit plus a l'aise. Ces champs pierreux rendaient a son reve +de rudesse, de vie interieure vecue au desert. Le long du chemin +creux, les arbres avaient laisse tomber sur sa nuque, des fraicheurs +inquietantes, que maintenant le soleil ardent sechait. Les maigres +amandiers, les bles pauvres, les vignes infirmes, aux deux bords de +la route, l'apaisaient, le tiraient du trouble ou l'avaient jete les +souffles trop gras du Paradou. Et, au milieu de la clarte aveuglante +qui coulait du ciel sur cette terre nue, les blasphemes de +Jeanbernat ne mettaient meme plus une ombre. Il eut une joie vive +lorsque, en levant la tete, il apercut a l'horizon la barre immobile +du Solitaire, avec la tache des tuiles roses de l'eglise. + +Mais, a mesure qu'il avancait, l'abbe etait pris d'une autre +inquietude. La Teuse allait le recevoir d'une belle facon, avec son +dejeuner froid qui devait attendre depuis pres de deux heures. Il +s'imaginait son terrible visage, le flot de paroles dont elle +l'accueillerait, les bruits irrites de vaisselle qu'il entendrait +l'apres-midi entiere. Quand il eut traverse les Artaud, sa peur +devint si vive, qu'il hesita, pris de lachete, se demandant s'il ne +serait pas plus prudent de faire le tour et de rentrer par l'eglise. +Mais, comme il se consultait, la Teuse en personne parut, au seuil +du presbytere, le bonnet de travers, les poings aux hanches. Il +courba le dos, il dut monter la pente sous ce regard gros d'orage, +qu'il sentait peser sur ses epaules. + +- Je crois bien que je suis en retard, ma bonne Teuse, balbutia-t- +il, des le dernier coude du sentier. + +La Teuse attendit qu'il fut en face d'elle, tout pres. Alors, elle +le regarda entre les deux yeux, furieusement; puis, sans rien dire, +elle se tourna, elle marcha devant lui, jusque dans la salle a +manger, en tapant ses gros talons, si roidie par la colere, qu'elle +ne boitait presque plus. + +- J'ai eu tant d'affaires! commenca le pretre que cet accueil muet +epouvantait. Je cours depuis ce matin... + +Mais elle lui coupa la parole d'un nouveau regard, si fixe, si +fache, qu'il eut les jambes comme rompues. Il s'assit, il se mit a +manger. Elle le servait, avec des secheresses d'automate, risquant +de casser les assiettes, tant elle les posait avec violence. Le +silence devenait si formidable, qu'il ne put avaler la troisieme +bouchee, etrangle par l'emotion. + +- Et ma soeur a dejeune? demanda-t-il. Elle a bien fait. Il faut +toujours dejeuner, lorsque je suis retenu dehors. + +Pas de reponse. La Teuse, debout, attendait qu'il eut vide son +assiette pour la lui enlever. Alors, sentant qu'il ne pourrait +manger sous cette paire d'yeux implacables qui l'ecrasaient, il +repoussa son couvert. Ce geste de colere fut comme un coup de fouet, +qui tira la Teuse de sa roideur entetee. Elle bondit. + +- Ah! c'est comme ca! cria-t-elle. C'est encore vous qui vous +fachez! Eh bien! je m'en vais! Vous allez me payer mon voyage, pour +que je m'en retourne chez moi. J'en ai assez des Artaud, et de votre +eglise! et de tout! + +Elle retirait son tablier de ses mains tremblantes. + +- Vous deviez bien voir que je ne voulais pas parler... Est-ce une +vie, ca! Il n'y a que les saltimbanques, monsieur le cure, qui font +ca! Il est onze heures, n'est-ce pas? Vous n'avez pas honte, d'etre +encore a table a pres de deux heures? Ce n'est pas d'un chretien, +non, ce n'est pas d'un chretien! + +Puis, se plantant devant lui: + +- Enfin, d'ou venez-vous? qui avez-vous vu? quelle affaire a pus +vous retenir?... Vous seriez un enfant qu'on vous donnerait le +fouet. Un pretre n'est pas a sa place sur les routes, au grand +soleil, comme les gueux qui n'ont pas de toit... Ah! vous etes dans +un bel etat, les souliers tout blancs, la soutane perdue de +poussiere! Qui vous la brossera, votre soutane? qui vous en achetera +une autre?... Mais parlez donc, dites ce que vous avez fait! Ma +parole! si l'on ne vous connaissait pas, on finirait par croire de +droles de choses. Et, voulez-vous que je vous le dise? eh bien! je +n'en mettrais pas la main au feu. Quand on dejeune a des heures +pareilles, on peut tout faire. + +L'abbe Mouret, soulage, laissait passer l'orage. Il eprouvait comme +une detente nerveuse, dans les paroles emportees de la vieille +servante. + +- Voyons, ma bonne Teuse, dit-il, vous allez d'abord remettre votre +tablier. + +- Non, non, cria-t-elle, c'est fini, je m'en vais. + +Mais lui, se levant, lui noua le tablier a la taille, en riant. Elle +se debattait, elle begayait: + +- Je vous dis que non!... Vous etes un enjoleur. Je lis dans votre +jeu, je vois bien que vous voulez m'endormir, avec vos paroles +sucrees... Ou etes-vous alle? Nous verrons ensuite. + +Il se remit a table, gaiement, en homme qui a victoire gagnee. + +- D'abord, reprit-il, il faut me permettre de manger... Je meurs de +faim. + +- Sans doute, murmura-t-elle, apitoyee. Est-ce qu'il y a du bon +sens!... Voulez-vous que j'ajoute deux oeufs sur le plat? Ce ne +serait pas long. Enfin, si vous avez assez... Et tout est froid! Moi +qui avais tant soigne vos aubergines! Elles sont propres, +maintenant! On dirait de vieilles semelles... Heureusement que vous +n'etes pas sur votre bouche, comme ce pauvre monsieur Caffin... Oh! +ca, vous avez des qualites, je ne le nie pas. + +Elle le servait, avec des attentions de mere, tout en bavardant. +Puis, quand il eut fini, elle courut a la cuisine voir si le cafe +etait encore chaud. Elle s'abandonnait, elle boitait d'une facon +extravagante, dans la joie du raccommodement. D'ordinaire, l'abbe +Mouret redoutait la cafe, qui lui occasionnait de grands troubles +nerveux; mais, en cette circonstance, voulant sceller la paix, il +accepta la tasse qu'elle lui apporta. Et comme il s'oubliait un +instant a table, elle s'assit devant lui, elle repeta doucement, en +femme que la curiosite torture: + +- Ou etes-vous alle, monsieur le cure? + +- Mais, repondit-il en souriant, j'ai vu les Brichet, j'ai parle a +Babousse... + +Alors, il fallut qu'il lui racontat ce que les Brichet avaient dit, +ce qu'avait decide Bambousse, et la mine qu'ils faisaient, et +l'endroit ou ils travaillaient. Lorsqu'elle connut la reponse du +pere de Rosalie: + +- Pardi! cria-t-elle, si le petit mourait, la grossesse ne +compterait pas. + +Puis, joignant les mains d'un air d'admiration envieuse: + +- Avez-vous du bavarder, monsieur le cure! Plus d'une demi-journee +pour arriver a ce beau resultat!... Et vous etes revenu tout +doucement? Il devait faire diablement chaud sur la route? + +L'abbe; qui s'etait leve, ne repondit pas. Il allait parler du +Paradou, demander des renseignements. Mais la crainte d'etre +questionne trop vivement, une sorte de honte vague qu'il ne +s'avouait pas a lui-meme, le firent garder le silence sur sa visite +a Jeanbernat. Il coupa court a tout nouvel interrogatoire, en +demandant: + +- Et ma soeur, ou est-elle donc? Je ne l'entends pas. + +- Venez, monsieur, dit la Teuse qui se mit a rire, un doigt sur la +bouche. + +Ils entrerent dans la piece voisine, un salon de campagne, tapisse +d'un papier a grandes fleurs grises d'eteintes, meuble de quatre +fauteuils et d'un canape tendus d'une etoffe de crin. Sur le canape, +Desiree dormait, jetee tout de son long, la tete soutenue par ses +deux poings fermes. Ses jupes pendaient, lui decouvrant les genoux; +tandis que ses bras leves, nus jusqu'aux coudes, remontaient les +lignes puissantes de la gorge. Elle avait un souffle un peu fort, +entre ses levres rouges entr'ouvertes, montrant les dents. + +- Hein? dort-elle? murmura la Teuse. Elle ne vous a seulement pas +entendu me crier vos sottises, tout a l'heure... Dame! elle doit +etre joliment fatiguee. Imaginez qu'elle a nettoye ses betes jusqu'a +pres de midi... Quand elle a eu mange, elle est venue tomber la +comme un plomb. Elle n'a plus bouge. + +Le pretre la regarda un instant, avec une grande tendresse. + +- Il faut la laisser reposer tant qu'elle voudra, dit-il. + +- Bien sur... Est-ce malheureux qu'elle soit si innocente! Voyez +donc, ces gros bras! Quand je l'habille, je pense toujours a la +belle femme qu'elle serait devenue. Allez, elle vous aurait donne de +fiers neveux, monsieur le cure... Vous ne trouvez pas qu'elle +ressemble a cette grande dame de pierre qui est a la halle au ble de +Plassans? + +Elle voulait parler d'une Cybele allongee sur des gerbes, oeuvre +d'un eleve de Puget, sculptee au fronton du marche. L'abbe Mouret, +sans repondre, la poussa doucement hors du salon, en lui +recommandant de faire le moins de bruit possible. Et, jusqu'au soir, +le presbytere resta dans un grand silence. La Teuse achevait sa +lessive, sous le hangar. Le pretre, au fond de l'etroit jardin, son +breviaire tombe sur les genoux, etait abime dans une contemplation +pieuse, pendant que des petales roses pleuvaient des pechers en +fleurs. + + + + + +XI. + +Vers six heures, ce fut un brusque reveil. Un tapage de portes +ouvertes et refermees, au milieu d'eclats de rire, ebranla toute la +maison, et Desiree parut, les cheveux tombants, les bras toujours +nus jusqu'aux coudes, criant: + +- Serge! Serge! + +Puis, quand elle eut apercu son frere dans le jardin, elle accourut, +elle s'assit un instant par terre, a ses pieds, le suppliant: + +- Viens donc voir les betes!... Tu n'as pas encore vu les betes, +dis! Si tu savais comme elles sont belles, maintenant! + +Il se fit beaucoup prier. La basse-cour l'effrayait un peu. Mais +voyant des larmes dans les yeux de Desiree, il ceda. Alors, elle se +jeta a son cou, avec une joie soudaine de jeune chien, riant plus +fort, sans meme s'essuyer les joues. + +- Ah! tu es gentil! balbutia-t-elle en l'entrainant. Tu verras les +poules, les lapins, les pigeons, et mes canards qui ont de l'eau +fraiche, et ma chevre, dont la chambre est aussi propre que la +mienne a present... Tu sais, j'ai trois oies et deux dindes. Viens +vite. Tu verras tout. + +Desiree avait alors vingt-deux ans. Grandie a la campagne, chez sa +nourrice, une paysanne de Saint-Eutrope, elle avait pousse en plein +fumier. Le cerveau vide, sans pensees graves d'aucune sorte, elle +profitait du sol gras, du plein air de la campagne, se developpant +toute en chair, devenant une belle bete, fraiche, blanche, au sang +rose, a la peau ferme. C'etait comme une anesse de race qui aurait +eu le don du rire. Bien que pataugeant du matin au soir, elle +gardait ses attaches fines, les lignes souples de ses reins, +l'affinement bourgeois de son corps de vierge; si bien qu'elle etait +une creature a part, ni demoiselle, ni paysanne, une fille nourrie +de la terre, avec une ampleur d'epaules et un front borne de jeune +deesse. + +Sans doute, ce fut sa pauvrete d'esprit qui la rapprocha des +animaux. Elle n'etait a l'aise qu'en leur compagnie, entendait mieux +leur langage que celui des hommes, les soignait avec des +attendrissements maternels. Elle avait, a defaut de raisonnement +suivi, un instinct qui la mettait de plain-pied avec eux. Au premier +cri qu'ils poussaient, elle savait ou etait leur mal. Elle inventait +des friandises sur lesquelles ils tombaient gloutonnement. Elle +mettait la paix d'un geste dans leurs querelles, semblait connaitre +d'un regard leur caractere bon ou mauvais, racontait des histoires +considerables, donnait des details si abondants, si precis, sur les +facons d'etre du moindre poussin, qu'elle stupefiait profondement +les gens pour lesquels un petit poulet ne se distingue en aucune +facon d'un autre petit poulet. Sa basse-cour etait ainsi devenue +tout un pays, ou elle regnait en maitresse absolue; un pays d'une +organisation tres compliquee, trouble par des revolutions, peuple +des etres les plus differents, dont elle seule connaissait les +annales. Cette certitude de l'instinct allait si loin, qu'elle +flairait les oeufs vides d'une couvee, et qu'elle annoncait a +l'avance le nombre des petits, dans une portee de lapins. + +A seize ans, lorsque la puberte etait venue, Desiree n'avait point +eu les vertiges ni les nausees des autres filles. Elle prit une +carrure de femme faite, se porta mieux, fit eclater ses robes sous +l'epanouissement splendide de sa chair. Des lors, elle eut cette +taille ronde qui roulait librement, ces membres largement assis de +statue antique, toute cette poussee d'animal vigoureux. On eut dit +qu'elle tenait au terreau de sa basse-cour, qu'elle sucait la seve +par ses fortes jambes, blanches et solides comme de jeunes arbres. +Et, dans cette plenitude, pas un desir charnel ne monta. Elle trouva +une satisfaction continue a sentir autour d'elle un pullulement. Des +tas de fumier, des betes accouplees, se degageait un flot de +generation, au milieu duquel elle goutait les joies de la fecondite. +Quelque chose d'elle se contentait dans la ponte des poules; elle +portait ses lapines au male, avec des rires de belle fille calmee; +elle eprouvait des bonheurs de femme grosse a traire sa chevre. Rien +n'etait plus sain. Elle s'emplissait innocemment de l'odeur, de la +chaleur, de la vie. Aucune curiosite depravee ne la poussait a ce +souci de la reproduction, en face des coqs battant des ailes, des +femelles en couches, du bouc empoisonnant l'etroite ecurie. Elle +gardait sa tranquillite de belle bete, son regard clair, vide de +pensees, heureuse de voir son petit monde se multiplier, ressentant +un agrandissement de son propre corps, fecondee, identifiee a ce +point avec toutes ces meres, qu'elle etait comme la mere commune, la +mere naturelle, laissant tomber de ses doigts, sans un frisson, une +sueur d'engendrement. + +Depuis que Desiree etait aux Artaud, elle passait ses journees en +pleine beatitude. Enfin, elle contentait le reve de son existence, +le seul desir qui l'eut tourmentee, au milieu de sa puerilite de +faible d'esprit. Elle possedait une basse-cour, un trou qu'on lui +abandonnait, ou elle pouvait faire pousser les betes a sa guise. Des +lors, elle s'enterra la, batissant elle-meme des cabanes pour les +lapins, creusant la mare aux canards, tapant des clous, apportant de +la paille, ne tolerant pas qu'on l'aidat. La Teuse en etait quitte +pour la debarbouiller. La basse-cour se trouvait situee derriere le +cimetiere; souvent meme, Desiree devait rattraper, au milieu des +tombes, quelque poule curieuse, sautee par-dessus le mur. Au fond, +se trouvait un hangar ou etaient la lapiniere et le poulailler; a +droite, logeait la chevre, dans une petite ecurie. D'ailleurs, tous +les animaux vivaient ensemble, les lapins laches avec les poules, la +chevre prenant des bains de pieds au milieu des canards, les oies, +les dindes, les pintades, les pigeons fraternisant en compagnie de +trois chats. Quand elle se montrait a la barriere de bois qui +empechait tout ce monde de penetrer dans l'eglise, un vacarme +assourdissant la saluait. + +- Hein! les entends-tu? dit-elle a son frere, des la porte de la +salle a manger. + +Mais, lorsqu'elle l'eut fait entrer, en refermant la barriere +derriere eux, elle fut assaillie si violemment, qu'elle disparut +presque. Les canards et les oies, claquant du bec, la tiraient par +ses jupes; les poules goulues sautaient a ses mains qu'elles +piquaient a grands coups, les lapins se blottissaient sur ses pieds, +avec des bonds qui lui montaient jusqu'aux genoux; tandis que les +trois chats lui sautaient sur les epaules, et que la chevre belait, +au fond de l'ecurie, de ne pouvoir la rejoindre. + +- Laissez-moi donc, betes! criait-elle, toute sonore de son beau +rire, chatouillee par ces plumes, ces pattes, ces becs qui la +frolaient. + +Et elle ne faisait rien pour se debarrasser. Comme elle le disait, +elle se serait laisse manger, tout cela lui etait doux, de sentir +cette vie s'abattre contre elle et la mettre dans une chaleur de +duvet. Enfin, un seul chat s'enteta a vouloir rester sur son dos. + +- C'est Moumou, dit-elle. Il a des pattes comme du velours. + +Puis, orgueilleusement, montrant la basse-cour a son frere, elle +ajouta: + +- Tu vois comme c'est propre! + +La basse-cour, en effet, etait balayee, lavee, ratissee. Mais de ces +eaux sales remuees, de cette litiere retournee a la fourche, +s'exhalait une odeur fauve, si pleine de rudesse, que l'abbe Mouret +se sentit pris a la gorge. Le fumier s'elevait contre le mur du +cimetiere en un tas enorme qui fumait. + +- Hein! quel tas! reprit Desiree, en menant son frere dans la vapeur +acre. J'ai tout mis la, personne ne m'a aidee... Va, ce n'est pas +sale. Ca nettoie. Regarde mes bras. + +Elle allongeait ses bras, qu'elle avait simplement trempes au fond +d'un seau d'eau, des bras royaux, d'une rondeur superbe, pousses +comme des roses blanches et grasses, dans ce fumier. + +- Oui, oui, murmura le pretre, tu as bien travaille. C'est tres +joli, maintenant. + +Il se dirigeait vers la barriere; mais elle l'arreta. + +- Attends donc! Tu vas tout voir. Tu ne te doutes pas... + +Elle l'entraina sous le hangar, devant la lapiniere. + +- Il y des petits dans toutes les cases, dit-elle, en tapant les +mains d'enthousiasme. + +Alors, longuement, elle lui expliqua les portees. Il fallut qu'il +s'accroupit, qu'il mit le nez contre le treillage, pendant qu'elle +donnait des details minutieux. Les meres, avec leurs grandes +oreilles anxieuses, les regardaient de biais, soufflantes, clouees +de peur. Puis, c'etait, dans une case, un trou de poils, au fond +duquel grouillait un tas vivant, une masse noiratre, indistincte, +qui avait une grosse haleine, comme un seul corps. A cote, les +petits se hasardaient au bord du trou, portant des tetes enormes. +Plus loin, ils etaient deja forts, ils ressemblaient a de jeunes +rats, furetant, bondissant, le derriere en l'air, tache du bouton +blanc de la queue. Ceux-la avaient des graces joueuses de bambins, +faisant le tour des cases au galop, les blancs aux yeux de rubis +pale, les noirs aux yeux luisants comme des boutons de jais. Et des +paniques les emportaient brusquement, decouvrant a chaque saut leurs +pattes minces, roussies par l'urine. Et ils se remettaient en un +tas, si etroitement, qu'on ne voyait plus les tetes. + +- C'est toi qui leur fais peur, disait Desiree. Moi, ils me +connaissent bien. + +Elle les appelait, elle tirait de sa poche quelque croute de pain. +Les petits lapins se rassuraient, venaient un a un, obliquement, le +nez frise, se mettant debout contre le grillage. Et elle les +laissait la, un instant, pour montrer a son frere le duvet rose de +leur ventre. Puis, elle donnait la croute au plus hardi. Alors, +toute la bande accourait, se coulait, se serrait, sans se battre; +trois petits, parfois, mordaient a la meme croute; d'autres se +sauvaient, se tournaient contre le mur, pour manger tranquilles; +tandis que les meres, au fond, continuaient a souffler, mefiantes, +refusant les croutes. + +- Ah! les gourmands! cria Desiree, ils mangeraient comme cela +jusqu'a demain matin!... La nuit, on les entend qui croquent les +feuilles oubliees. + +Le pretre s'etait releve, mais elle ne se lassait point de sourire +aux chers petits. + +- Tu vois, le gros, la-bas, celui qui est tout blanc, avec les +oreilles noires... Eh bien! il adore les coquelicots. Il les choisit +tres bien, parmi les autres herbes... L'autre jour, il a eu des +coliques. Ca le tenait sous les pattes de derriere. Alors, je l'ai +pris, je l'ai garde au chaud, dans ma poche. Depuis ce temps-la, il +est joliment gaillard. + +Elle allongeait les doigts entre les mailles du treillage, elle leur +caressait l'echine. + +- On dirait un satin, reprit-elle. Ils sont habilles comme des +princes. Et coquets avec cela! Tiens, en voila un qui est toujours a +se debarbouiller. Il use ses pattes... Si tu savais comme ils sont +droles! Moi je ne dis rien, mais je m'apercois bien de leurs +malices. Ainsi, par exemple, ce gris qui nous regarde, detestait une +petite femelle, que j'ai du mettre a part. Il y a eu des histoires +terribles entre eux. Ca serait trop long a conter. Enfin, la +derniere fois qu'il l'a battue, comme j'arrivais furieuse, qu'est-ce +que je vois? ce gredin-la, blotti dans le fond, qui avait l'air de +raler. Il voulait me faire croire que c'etait lui qui avait a se +plaindre d'elle... + +Elle s'interrompit; puis, s'adressant au lapin: + +- Tu as beau m'ecouter, tu n'es qu'un gueux! + +Et se tournant vers son frere: + +- Il entend tout ce que je dis, murmura-t-elle, avec un clignement +d'yeux. + +L'abbe Mouret ne put tenir davantage, dans la chaleur qui montait +des portees. La vie, grouillant sous ce poil arrache du ventre des +meres, avait un souffle fort, dont il sentait le trouble a ses +tempes. Desiree, comme grisee peu a peu, s'egayait davantage, plus +rose, plus carree dans sa chair. + +- Mais rien ne t'appelle! cria-t-elle; tu as l'air de toujours te +sauver... Et mes petits poussins, donc! Ils sont nes de cette nuit. + +Elle prit du riz, elle en jeta une poignee devant elle. La poule, +avec des gloussements d'appel, s'avanca gravement, suivie de toute +la bande des poussins, qui avaient un gazouillis et des courses +folles d'oiseaux egares. Puis, quand ils furent au beau milieu des +grains de riz, la mere donna de furieux coups de bec, rejetant les +grains qu'elle cassait, tandis que les petits piquaient devant elle, +d'un air presse. Ils etaient adorables d'enfance, demi-nus, la tete +ronde, les yeux vifs comme des pointes d'acier, le bec plante si +drolement, le duvet retrousse d'une facon si plaisante, qu'ils +ressemblaient a des joujoux de deux sous. Desiree riait d'aise, a +les voir. + +- Ce sont des amours! balbutiait-elle. + +Elle en prit deux, un dans chaque main, les couvrant d'une rage de +baisers. Et le pretre dut les regarder partout, tandis qu'elle +disait tranquillement: + +- Ce n'est pas facile de reconnaitre les coqs. Moi, je ne me trompe +pas... Ca, c'est une poule, et ca, c'est encore une poule. + +Elle les remit a terre. Mais les autres poules arrivaient, pour +manger le riz. Un grand coq rouge, aux plumes flambantes, les +suivait, en levant ses larges pattes avec une majeste circonspecte. + +- Alexandre devient superbe, dit l'abbe pour faire plaisir a sa +soeur. + +Le coq s'appelait Alexandre. Il regardait la jeune fille de son oeil +de braise, la tete tournee, la queue elargie. Puis, il vint se +planter au bord de ses jupes. + +- Il m'aime bien, dit-elle. Moi seule peux le toucher... C'est un +bon coq. Il a quatorze poules, et je ne trouve jamais un oeuf clair +dans les couvees... N'est-ce pas, Alexandre? + +Elle s'etait baissee. Le coq ne se sauva pas sous sa caresse. Il +sembla qu'un flot de sang allumait sa crete. Les ailes battantes, le +cou tendu, il lanca un cri prolonge, qui sonna comme souffle par un +tube d'airain. A quatre reprises, il chanta, tandis que tous les +coqs des Artaud repondaient, au loin. Desiree s'amusa beaucoup de la +mine effaree de son frere. + +- Hein! il te casse les oreilles, dit-elle. Il a un fameux gosier... +Mais, je t'assure, il n'est pas mechant. Ce sont les poules qui sont +mechantes... + +Tu te rappelles la grosse mouchetee, celle qui faisait des oeufs +jaunes? Avant-hier, elle s'etait ecorche la patte. Quand les autres +ont vu le sang, elles sont devenues comme folles. Toutes la +suivaient, la piquaient, lui buvaient le sang, si bien que le soir +elles lui avaient mange la patte... Je l'ai trouvee la tete derriere +une pierre, comme une imbecile, ne disant rien, se laissant devorer. + +La voracite des poules la laissait riante. Elle raconta d'autres +cruautes, paisiblement: de jeunes poulets le derriere dechiquete, +les entrailles videes, dont elle n'avait retrouve que le cou et les +ailes; une portee de petits chats mangee dans l'ecurie, en quelques +heures. + +- Tu leur donnerais un chretien, continua-t-elle, qu'elles en +viendraient a bout... Et dures au mal! Elles vivent tres bien avec +un membre casse. + +Elles ont beau avoir des plaies, des trous dans le corps a y fourrer +le poing, elles n'en avalent pas moins leur soupe. C'est pour cela +que je les aime; leur chair repousse en deux jours, leur corps est +toujours chaud comme si elles avaient une provision de soleil sous +les plumes... Quand je veux les regaler, je leur coupe de la viande +crue. Et les vers donc! Tu vas voir si elles les aiment. + +Elle courut au tas de fumier, trouva un ver qu'elle prit sans +degout. Les poules se jetaient sur ses mains. Mais elle, tenant le +ver tres haut, s'amusait de leur gloutonnerie. Enfin, elle ouvrit +les doigts. Les poules se pousserent, s'abattirent; puis, une +d'elles se sauva, poursuivie par les autres, le ver au bec. Il fut +ainsi pris, perdu, repris, jusqu'a ce qu'une poule, donnant un grand +coup de gosier, l'avala. Alors, toutes s'arreterent net, le cou +renverse, l'oeil rond, attendant un autre ver. Desiree, heureuse, +les appelait par leurs noms, leur disait des mots d'amitie; tandis +que l'abbe Mouret, reculait de quelques pas, en face de cette +intensite de vie vorace. + +- Non, je ne suis pas rassure, dit-il a sa soeur qui voulait lui +faire peser une poule qu'elle engraissait. Ca m'inquiete, quand je +touche des betes vivantes. + +Il tachait de sourire. Mais Desiree le traita de poltron. + +- Eh bien! et mes canards, et mes oies, et mes dindes! Qu'est-ce que +tu ferais, si tu avais tout cela a soigner?... C'est ca qui est +sale, les canards. Tu les entends claquer du bec, dans l'eau? Et +quand ils plongent, on ne voit plus que leur queue, droite comme une +quille... Les oies et les dindes non plus ne sont pas faciles a +gouverner. Hein! est-ce amusant, lorsqu'elles marchent, les unes +toutes blanches, les autres toutes noires, avec leurs grands cous. +On dirait des messieurs et des dames... En voila encore auxquels je +ne te conseillerais pas de confier un doigt. Ils te l'avaleraient +proprement, d'un seul coup... Moi, ils me les embrassent, les +doigts, tu vois! + +Elle eut la parole coupee par un belement joyeux de la chevre, qui +venait enfin de forcer la porte mal fermee de l'ecurie. En deux +sauts, la bete fut pres d'elle, pliant sur ses jambes de devant, la +caressant de ses cornes. Le pretre lui trouva un rire de diable, +avec sa barbiche pointue et ses yeux troues de biais. Mais Desiree +la prit par le cou, l'embrassa sur la tete, jouant a courir, parlant +de la teter. Ca lui arrivait souvent, disait-elle. Quand elle avait +soif, dans l'ecurie, elle se couchait, elle tetait. + +- Tiens, c'est plein de lait, ajouta-t-elle en soulevant les pis +enormes de la bete. + +L'abbe battit des paupieres, comme si on lui eut montre une +obscenite. Il se souvenait d'avoir vu, dans le cloitre de Saint- +Saturnin, a Plassans, une chevre de pierre decorant une gargouille, +qui forniquait avec un moine. Les chevres, puant le bouc, ayant des +caprices et des entetements de filles, offrant leurs mamelles +pendantes a tout venant, etaient restees pour lui des creatures de +l'enfer, suant la lubricite. Sa soeur n'avait obtenu d'en avoir une +qu'apres des semaines de supplications. Et lui, quand il venait, +evitait le frolement des longs poils soyeux de la bete, defendait sa +soutane de l'approche de ses cornes. + +- Va, je vais te rendre la liberte, dit Desiree qui s'apercut de son +malaise croissant. Mais, auparavant, il faut que je te montre encore +quelque chose... Tu promets de ne pas me gronder? Je ne t'en ai pas +parle, parce que tu n'aurais pas voulu... Si tu savais comme je suis +contente! + +Elle se faisait suppliante, joignant les mains, posant la tete +contre l'epaule de son frere. + +- Quelque folie encore, murmura celui-ci, qui ne put s'empecher de +sourire. + +- Tu veux bien, dis? reprit-elle, les yeux luisants de joie. Tu ne +te facheras pas?... Il est si joli! + +Et, courant, elle ouvrit une porte basse, sous le hangar. Un petit +cochon sauta d'un bond dans la cour. + +- Oh! le cherubin! dit-elle d'un air de profond ravissement, en le +regardant s'echapper. + +Le petit cochon etait charmant, tout rose, le groin lave par les +eaux grasses, avec le cercle de crasse que son continuel barbotement +dans l'auge lui laissait pres des yeux. Il trottait, bousculant les +poules, accourant pour leur manger ce qu'on leur jetait, emplissant +l'etroite cour de ses detours brusques. Ses oreilles battaient sur +ses yeux, son groin ronflait a terre; il ressemblait, sur ses pattes +minces, a une bete a roulettes. Et, par derriere, sa queue avait +l'air du bout de ficelle qui servait a l'accrocher. + +- Je ne veux pas ici de cet animal! s'ecria le pretre tres +contrarie. + +- Serge, mon bon Serge, supplia de nouveau Desiree, ne sois pas +mechant... Vois comme il est innocent, le cher petit. Je le +debarbouillerai, je le tiendrai bien propre. C'est la Teuse qui se +l'est fait donner pour moi. On ne peut pas le renvoyer maintenant... +Tiens, il te regarde, il te sent. N'aie pas peur, il ne te mangera +pas. + +Mais elle s'interrompit, prise d'un rire fou. Le petit cochon, +ahuri, venait de se jeter dans les jambes de la chevre, qu'il avait +culbutee. Il reprit sa course, criant, roulant, effarant toute la +basse-cour. Desiree, pour le calmer, dut lui donner une terrine +d'eau de vaisselle. Alors, il s'enfonca dans la terrine jusqu'aux +oreilles; il gargouillait, il grognait, tandis que de courts +frissons passaient sur sa peau rose. Sa queue, defrisee, pendait. + +L'abbe Mouret eut un dernier degout a entendre cette eau sale +remuee. Depuis qu'il etait la, un etouffement le gagnait, des +chaleurs le brulaient aux mains, a la poitrine, a la face. Peu a peu +sa tete avait tourne. Maintenant, il sentait dans un meme souffle +pestilentiel la tiedeur fetide des lapins et des volailles, l'odeur +lubrique de la chevre, la fadeur grasse du cochon. C'etait comme un +air charge de fecondation, qui pesait trop lourdement a ses epaules +vierges. Il lui semblait que Desiree avait grandi, s'elargissant des +hanches, agitant des bras enormes, balayant de ses jupes, au ras du +sol, cette senteur puissante dans laquelle il s'evanouissait. Il +n'eut que le temps d'ouvrir la claie de bois. Ses pieds collaient au +pave humide encore de fumier, a ce point qu'il se crut retenu par +une etreinte de la terre. Et le souvenir du Paradou lui revint tout +d'un coup, avec les grands arbres, les ombres noires, les senteurs +puissantes, sans qu'il put s'en defendre. + +- Te voila tout rouge, a present, dit Desiree en le rejoignant de +l'autre cote de la barriere. Tu n'es pas content d'avoir tout vu?... +Les entends-tu crier? + +Les betes, en la voyant partir, se poussaient contre les treillages, +jetaient des cris lamentables. Le petit cochon surtout avait un +gemissement prolonge de scie qu'on aiguise. Mais, elle, leur faisait +des reverences, leur envoyait des baisers du bout des doigts, riant +de les voir tous la, en tas, comme amoureux d'elle. Puis, se serrant +contre son frere, l'accompagnant au jardin: + +- Je voudrais une vache, lui dit-elle a l'oreille, toute +rougissante. + +Il la regarda, refusant deja du geste. + +- Non, non, pas maintenant, reprit-elle vivement. Plus tard, je t'en +reparlerai... Il y aurait de la place dans l'ecurie. Une belle vache +blanche, avec des taches rousses. Tu verras comme nous aurions du +bon lait. Une chevre, ca finit par etre trop petit... Et quand la +vache ferait un veau! + +Elle dansait, elle tapait des mains, tandis que le pretre retrouvait +en elle la basse-cour qu'elle avait emportee dans ses jupes. Aussi +la laissa-t-il au fond du jardin, assise par terre, en plein soleil, +devant une ruche dont les abeilles ronflaient comme des balles d'or +sur son cou, le long de ses bras nus, dans ses cheveux, sans la +piquer. + + + + + +XII. + +Frere Archangias dinait a la cure tous les jeudis. Il venait de +bonne heure, d'ordinaire, pour causer de la paroisse. C'etait lui +qui, depuis trois mois, mettait l'abbe au courant, le renseignait +sur toute la vallee. Ce jeudi-la, en attendant que la Teuse les +appelat, ils allerent se promener a petits pas, devant l'eglise. Le +pretre, lorsqu'il raconta son entrevue avec Bambousse, fut tres +surpris d'entendre le Frere trouver naturelle la reponse du paysan. + +- Il a raison, cet homme, disait l'ignorantin. On ne donne pas son +bien comme ca... La Rosalie ne vaut pas grand'chose; mais c'est +toujours dur de voir sa fille se jeter a la tete d'un gueux. + +- Cependant, reprit l'abbe Mouret, il n'y a que le mariage pour +faire cesser le scandale. + +Le Frere haussa ses fortes epaules. Il eut un rire inquietant. + +- Si vous croyez, cria-t-il, que vous allez guerir le pays, avec ce +mariage!... Avant deux ans, Catherine sera grosse; puis, les autres +viendront, toutes y passeront. Du moment qu'on les marie, elles se +moquent du monde... Ces Artaud poussent dans la batardise, comme +dans leur fumier naturel. Il n'y aurait qu'un remede, je vous l'ai +dit, tordre le cou aux femelles, si l'on voulait que le pays ne fut +pas empoisonne... Pas de mari, des coups de baton, monsieur le cure, +des coups de baton! + +Il se calma, il ajouta: + +- Laissons chacun disposer de son bien comme il l'entend. + +Et il parla de regler les heures du catechisme. Mais l'abbe Mouret +repondait d'une facon distraite. Il regardait le village, a ses +pieds, sous le soleil couchant. Les paysans rentraient, des hommes +muets, marchant lentement, du pas des boeufs harasses qui regagnent +l'ecurie. Devant les masures, les femmes debout jetaient un appel, +causaient violemment d'une porte a une autre, tandis que des bandes +d'enfants emplissaient la route du tapage de leurs gros souliers, se +poussant, se roulant, se vautrant. Une odeur humaine montait de ce +tas de maisons branlantes. Et le pretre se croyait encore dans la +basse-cour de Desiree, en face d'un pullulement de betes sans cesse +multipliees. Il trouvait la la meme chaleur de generation, les memes +couches continues, dont la sensation lui avait cause un malaise. +Vivant depuis le matin dans cette histoire de la grossesse de +Rosalie, il finissait par penser a cela, aux saletes de l'existence, +aux poussees de la chair, a la reproduction fatale de l'espece +semant les hommes comme des grains de ble. Les Artaud etaient un +troupeau parque entre les quatre collines de l'horizon, engendrant, +s'etalant davantage sur le sol, a chaque portee des femelles. + +- Tenez, cria Frere Archangias, qui s'interrompit pour montrer une +grande fille se laissant embrasser par son amoureux, derriere un +buisson, voila encore une gueuse, la-bas! + +Il agita ses longs bras noirs, jusqu'a ce qu'il eut mis le couple en +fuite. Au loin, sur les terres rouges, sur les roches pelees, le +soleil se mourait, dans une derniere flambee d'incendie. Peu a peu, +la nuit tomba. L'odeur chaude des lavandes devint plus fraiche, +apportee par les souffles legers qui se levaient. Il y eut, par +moments, un large soupir, comme si cette terre terrible, toute +brulee de passions, se fut enfin calmee, sous la pluie grise du +crepuscule. L'abbe Mouret, son chapeau a la main, heureux du froid, +sentait la paix de l'ombre redescendre en lui. + +- Monsieur le cure! Frere Archangias! appela la Teuse. Vite! la +soupe est servie. + +C'etait une soupe aux choux, dont la vapeur forte emplissait la +salle a manger du presbytere. Le Frere s'assit, vidant lentement +l'enorme assiette que la Teuse venait de poser devant lui. Il +mangeait beaucoup, avec un gloussement du gosier qui laissait +entendre la nourriture tomber dans l'estomac. Les yeux sur la +cuiller, il ne soufflait mot. + +- Ma soupe n'est donc pas bonne, monsieur le cure? demanda la +vieille servante. Vous etes la, a chipoter dans votre assiette. + +- Je n'ai guere faim, ma bonne Teuse, repondit le pretre en +souriant. + +- Pardi! ce n'est pas etonnant, quand on fait les cent dix-neuf +coups!... Vous auriez faim, si vous n'aviez pas dejeune a deux +heures passees. + +Frere Archangias, apres avoir verse dans sa cuiller les quelques +gouttes de bouillon restees au fond de son assiette, dit posement: + +- Il faut etre regulier dans ses repas, monsieur le cure. + +Cependant Desiree, qui avait, elle aussi, mange sa soupe, +serieusement, sans ouvrir les levres, venait de se lever pour suivre +la Teuse a la cuisine. Le Frere, reste seul avec l'abbe Mouret, se +taillait de longues bouchees de pain, qu'il avalait, tout en +attendant le plat. + +- Alors, vous avez fait une grande tournee? demanda-t-il. + +Le pretre n'eut pas le temps de repondre. Un bruit de pas, +d'exclamations, de rires sonores, s'eleva au bout du corridor, du +cote de la cour. Il y eut comme une courte dispute. Une voix de +flute qui troubla l'abbe, se fachait, parlant vite, se perdant au +milieu d'une bouffee de gaiete. + +- Qu'est-ce donc? dit-il en quittant sa chaise. + +Desiree rentra d'un bond. Elle cachait quelque chose sous sa jupe +retroussee. Elle repetait vivement: + +- Est-elle drole! Elle n'a pas voulu venir. Je la tenais par sa +robe; mais elle est joliment forte, elle m'a echappe. + +- De qui parle-t-elle? interrogea la Teuse, qui accourait de la +cuisine, apportant un plat de pommes de terre, sur lequel +s'allongeait un morceau de lard. + +La jeune fille s'etait assise. Avec des precautions infinies, elle +tira de dessous sa jupe un nid de merles, ou dormaient trois petits. +Elle le posa sur son assiette. Des que les petits apercurent la +lumiere, ils allongerent des cous freles, ouvrant leurs becs +saignants, demandant a manger. Desiree tapa les mains, charmee, +prise d'une emotion extraordinaire, en face de ces betes qu'elle ne +connaissait pas. + +- C'est cette fille du Paradou! s'ecria l'abbe, se souvenant +brusquement. + +Le Teuse s'etait approchee de la fenetre. + +- C'est vrai, dit-elle. J'aurais du la reconnaitre a sa voix de +cigale... Ah! la bohemienne! Tenez, elle est restee la-bas, a nous +espionner. + +L'abbe Mouret s'avanca. Il crut voir, en effet, derriere un +genevrier, la jupe orange d'Albine. Mais Frere Archangias se haussa +violemment derriere lui, allongeant le poing, branlant sa tete rude, +tonnant: + +- Que le diable te prenne, fille de bandit! Je te trainerai par les +cheveux autour de l'eglise, si je t'attrape a venir ici tes +malefices! + +Un eclat de rire, frais comme une haleine de la nuit, monta du +sentier. Puis, il y eut une course legere, un murmure de robe +coulant sur l'herbe, pareil a un frolement de couleuvre. L'abbe +Mouret, debout devant la fenetre, suivait au loin une tache blonde +glissant entre les bois de pins, ainsi qu'un reflet de lune. Les +souffles qui lui arrivaient de la campagne, avaient ce puissant +parfum de verdure, cette odeur de fleurs sauvages qu'Albine secouait +de ses bras nus, de sa taille libre, de ses cheveux denoues. + +- Une damnee, une fille de perdition! gronda sourdement Frere +Archangias, en se remettant a table. + +Il mangea gloutonnement son lard, avalant des pommes de terre +entieres en guise de pain. Jamais la Teuse ne put decider Desiree a +finir de diner. La grande enfant restait en extase devant le nid de +merles, questionnant, demandant ce que ca mangeait, si ca faisait +des oeufs, a quoi on reconnaissait les coqs, chez ces betes-la. + +Mais la vieille servante eut comme un soupcon. Elle se posa sur sa +bonne jambe, regardant le jeune cure dans les yeux. + +- Vous connaissez donc les gens du Paradou? dit-elle. + +Alors, simplement, il dit la verite, il raconta la visite qu'il +avait faite au vieux Jeanbernat. La Teuse echangeait des regards +scandalises avec Frere Archangias. Elle ne repondit d'abord rien. +Elle tournait autour de la table, boitant furieusement, donnant des +coups de talon a fendre le plancher. + +- Vous auriez bien pu me parler de ces gens, depuis trois mois, +finit par dire le pretre. J'aurais su au moins chez qui je me +presentais. + +La Teuse s'arreta net, les jambes comme cassees. + +- Ne mentez pas, monsieur le cure, begaya-t-elle; ne mentez pas, ca +augmenterait encore votre peche... Comment osez-vous dire que je ne +vous ai pas parle du Philosophe, de ce paien qui est le scandale de +toute la contree! La verite est que vous ne m'ecoutez jamais, quand +je cause. Ca vous entre par une oreille, ca sort par l'autre... Ah! +si vous m'ecoutiez, vous vous eviteriez bien des regrets! + +- Je vous ai dit aussi un mot de ces abominations, affirma le Frere. + +L'abbe Mouret eut un leger haussement d'epaules. + +- Enfin, je ne me suis plus souvenu, reprit-il. C'est au Paradou +seulement que j'ai cru me rappeler certaines histoires... +D'ailleurs, je me serais rendu quand meme aupres de ce malheureux, +que je croyais en danger de mort. + +Frere Archangias, la bouche pleine, donna un violent coup de couteau +sur la table, criant: + +- Jeanbernat est un chien. Il doit crever comme un chien. + +Puis, voyant le pretre protester de la tete, lui coupant la parole: + +- Non, non, il n'y a pas de Dieu pour lui, pas de penitence, pas de +misericorde... Il vaudrait mieux jeter l'hostie aux cochons que de +la porter a ce gredin. + +Il reprit des pommes de terre, les coudes sur la table, le menton +dans son assiette, machant d'une facon furibonde. La Teuse, les +levres pincees, toute blanche de colere, se contenta de dire +sechement: + +- Laissez, monsieur le cure n'en veut faire qu'a sa tete, monsieur +le cure a des secrets pour nous, maintenant. + +Un gros silence regna. Pendant un instant, on n'entendit que le +bruit des machoires du Frere, accompagne de l'etrange ronflement de +son gosier. Desiree, entourant de ses bras nus le nid de merles +reste sur son assiette, la face penchee, souriant aux petits, leur +parlait longuement, tout bas, dans un gazouillis a elle, qu'ils +semblaient comprendre. + +- On dit ce qu'on fait, quand on n'a rien a cacher! cria brusquement +la Teuse. + +Et le silence recommenca. Ce qui exasperait la vieille servante, +c'etait le mystere que le pretre semblait lui avoir fait de sa +visite au Paradou. Elle se regardait comme une femme indignement +trompee. Sa curiosite saignait. Elle se promena autour de la table, +ne regardant pas l'abbe, ne s'adressant a personne, se soulageant +toute seule. + +- Pardi, voila pourquoi on mange si tard!... On s'en va sans rien +dire courir la pretentaine, jusqu'a des deux heures de l'apres-midi. +On entre dans des maisons si mal famees, qu'on n'ose pas meme +ensuite raconter ce qu'on a fait. Alors, on ment, on trahit tout le +monde... + +- Mais, interrompit doucement l'abbe Mouret, qui s'efforcait de +manger, pour ne pas facher la Teuse davantage, personne ne m'a +demande si j'etais alle au Paradou, je n'ai pas eu a mentir. + +La Teuse continua, comme si elle n'avait pas entendu: + +- On abime sa soutane dans la poussiere, on revient fait comme un +voleur. Et, si une bonne personne s'interessant a vous, vous +questionne pour votre bien, on la bouscule, on la traite en femme de +rien qui n'a pas votre confiance. On se cache comme un sournois, on +preferait crever que de laisser echapper un mot, on n'a pas meme +l'attention d'egayer son chez soi en disant ce qu'on a vu. + +Elle se tourna vers le pretre, le regarda en face. + +- Oui, c'est pour vous, tout ca... Vous etes un cachottier, vous +etes un mechant homme! + +Et elle se mit a pleurer. Il fallut que l'abbe la consolat. + +- Monsieur Caffin me disait tout, cria-t-elle encore. + +Mais elle se calmait. Frere Archangias achevait un gros morceau de +fromage, sans paraitre le moins du monde derange par cette scene. +Selon lui, l'abbe Mouret avait besoin d'etre mene droit; la Teuse +faisait bien de lui faire sentir la bride. Il vida un dernier verre +de piquette, se renversa sur sa chaise, digerant. + +- Enfin, demanda la vieille servante, qu'est-ce que vous avez vu, au +Paradou? Racontez-nous, au moins. + +L'abbe Mouret, souriant, dit en peu de mots la singuliere facon dont +Jeanbernat l'avait recu. La Teuse, qui l'accablait de questions, +poussait des exclamations indignees. Frere Archangias serra les +poings, les brandit en avant. + +- Que le ciel l'ecrase! dit-il; qu'il les brule, lui et sa sorciere! + +Alors, l'abbe, a son tour, tacha d'avoir de nouveaux details sur les +gens du Paradou. Il ecoutait avec une attention profonde le Frere +qui racontait des faits monstrueux. + +- Oui, cette diablesse est venue un matin s'asseoir a l'ecole. Il y +a longtemps, elle pouvait avoir dix ans. Moi, je la laissai faire; +je pensai que son oncle l'envoyait pour sa premiere communion. +Pendant deux mois, elle a revolutionne la classe. + +Elle s'etait fait adorer, la coquine! Elle savait des jeux, elle +inventait des falbalas avec des feuilles d'arbre et des bouts de +chiffon. Et intelligente, avec cela, comme toutes ces filles de +l'enfer! Elle etait la plus forte sur le catechisme... Voila qu'un +matin, le vieux tombe au beau milieu des lecons. Il parlait de +casser tout, il criait que les pretres lui avaient pris l'enfant. Le +garde champetre a du venir pour le flanquer a la porte. La petite +s'etait sauvee. Je la voyais, par la fenetre, dans un champ, en +face, rire de la fureur de son oncle... Elle venait d'elle-meme a +l'ecole, depuis deux mois, sans qu'il s'en doutat. Histoire de faire +battre les montagnes. + +- Jamais elle n'a fait sa premiere communion, dit la Teuse, a demi- +voix, avec un leger frisson. + +- Non, jamais, reprit Frere Archangias. Elle doit avoir seize ans. +Elle grandit comme une bete. Je l'ai vue courir a quatre pattes, +dans un fourre, du cote de la Palud. + +- A quatre pattes, murmura la servante, qui se tourna vers la +fenetre, prise d'inquietude. + +L'abbe Mouret voulut emettre un doute; mais le Frere s'emporta. + +- Oui, a quatre pattes! Et elle sautait comme un chat sauvage, les +jupes troussees, montrant ses cuisses. J'aurais eu un fusil que +j'aurais pu l'abattre. On tue des betes qui sont plus agreables a +Dieu... Et, d'ailleurs, on sait bien qu'elle vient miauler toutes +les nuits autour des Artaud. Elle a des miaulements de gueuse en +chaleur. Si jamais un homme lui tombait dans les griffes, a celle- +la, elle ne lui laisserait certainement pas un morceau de peau sur +les os. + +Et toute sa haine de la femme parut. Il ebranla la table d'un coup +de poing, il cria ses injures accoutumees: + +- Elles ont le diable dans le corps. Elles puent le diable; elles le +puent aux jambes, aux bras, au ventre, partout... C'est ce qui +ensorcelle les imbeciles. + +Le pretre approuva de la tete. La violence de Frere Archangias, la +tyrannie bavarde de la Teuse, etaient comme des coups de lanieres, +dont il goutait souvent le cinglement sur ses epaules. Il avait une +joie pieuse a s'enfoncer dans la bassesse, entre ces mains pleines +de grossieretes populacieres. La paix du ciel lui semblait au bout +de ce mepris du monde, de cet encanaillement de tout son etre. +C'etait une injure qu'il se rejouissait de faire a son corps, un +ruisseau dans lequel il se plaisait a trainer sa nature tendre. + +- Il n'y a qu'ordure, murmura-t-il, en pliant sa serviette. + +La Teuse desservait la table. Elle voulut enlever l'assiette, ou +Desiree avait pose le nid de merles. + +- Vous n'allez pas coucher la, mademoiselle, dit-elle. Laissez donc +ces vilaines betes. + +Mais Desiree defendit l'assiette. Elle couvrait le nid de ses bras +nus, ne riant plus, s'irritant d'etre derangee. + +- J'espere qu'on ne va pas garder ces oiseaux, s'ecria Frere +Archangias. Ca porterait malheur... Il faut leur tordre le cou. + +Et il avancait deja ses grosses mains. La jeune fille se leva, +recula, fremissante, serrant le nid contre sa poitrine. Elle +regardait le Frere fixement, les levres gonflees, d'un air de louve +prete a mordre. + +- Ne touchez pas les petits, begaya-t-elle. Vous etes laid! + +Elle accentua ce mot avec un si etrange mepris, que l'abbe Mouret +tressaillit, comme si la laideur du Frere l'eut frappe pour la +premiere fois. Celui-ci s'etait contente de grogner. Il avait une +haine sourde contre Desiree, dont la belle poussee animale +l'offensait. + +Lorsqu'elle fut sortie, a reculons, sans le quitter des yeux, il +haussa les epaules, en machant entre les dents une obscenite que +personne n'entendit. + +-Il vaut mieux qu'elle aille se coucher, dit la Teuse. Elle nous +ennuierait, tout a l'heure, a l'eglise. + +- Est-ce qu'on est venu? demanda l'abbe Mouret. + +- Il y a beau temps que les filles sont la dehors, avec des brassees +de feuillages... Je vais allumer les lampes. On pourra commencer +quand vous voudrez. + +Quelques secondes apres, on l'entendit jurer dans la sacristie, +parce que les allumettes etaient mouillees. Frere Archangias, reste +seul avec le pretre, demanda d'une voix maussade: + +- C'est pour le Mois de Marie? + +- Oui, repondit l'abbe Mouret. Ces jours derniers, les filles du +pays, qui avaient de gros travaux, n'ont pu venir, selon l'usage, +orner la chapelle de la Vierge. La ceremonie a ete remise a ce soir. + +- Un joli usage, marmotta le Frere. Quand je les vois deposer +chacune leurs rameaux, j'ai envie de les jeter par terre, pour +qu'elles confessent au moins leurs vilenies, avant de toucher a +l'autel... C'est une honte de souffrir que des femmes promenent +leurs robes si pres des saintes reliques. + +L'abbe s'excusa du geste. Il n'etait aux Artaud que depuis peu, il +devait obeir aux coutumes. + +- Quand vous voudrez, monsieur le cure? cria la Teuse. + +Mais Frere Archangias le retint un instant encore. + +- Je m'en vais, reprit-il. La religion n'est pas une fille, pour +qu'on la mette dans les fleurs et dans les dentelles. + +Il marchait lentement vers la porte. Il s'arreta de nouveau, levant +un de ses doigts velus, ajoutant: + +- Mefiez-vous de votre devotion a la Vierge. + + + + + +XIII. + +Dans l'eglise, l'abbe Mouret trouva une dizaine de grandes filles, +tenant des branches d'olivier, de laurier, de romarin. Les fleurs de +jardin ne poussant guere sur les roches des Artaud, l'usage etait de +parer l'autel de la Vierge d'une verdure resistante qui durait tout +le mois de mai. La Teuse ajoutait des giroflees de muraille, dont +les queues trempaient dans de vieilles carafes. + +- Voulez-vous me laisser faire, monsieur le cure? demanda-t-elle. +Vous n'avez pas l'habitude... Tenez, mettez-vous la, devant l'autel. +Vous me direz si la decoration vous plait. + +Il consentit, et ce fut elle qui dirigea reellement la ceremonie. +Elle etait montee sur un escabeau; elle rudoyait les grandes filles +qui s'approchaient tour a tour, avec leurs feuillages. + +- Pas si vite, donc! Vous me laisserez bien le temps d'attacher les +branches. Il ne faut pas que tous ces fagots tombent sur la tete de +monsieur le cure... Eh bien! Babet, c'est ton tour. Quand tu me +regarderas, avec tes gros yeux! Il est joli, ton romarin! il est +jaune comme un chardon. Toutes les bourriques du pays ont donc pisse +dessus!... A toi, la Rousse. Ah! voila un beau laurier, au moins! Tu +as pris ca dans ton champ de la Croix-Verte. + +Les grandes filles posaient leurs rameaux sur l'autel, qu'elles +baisaient. Elles restaient un instant contre la nappe, passant les +branches a la Teuse, oubliant l'air sournoisement recueilli qu'elles +avaient pris pour monter le degre; elles finissaient par rire, elles +butaient des genoux, ployaient les hanches au bord de la table, +enfoncaient la gorge en plein dans le tabernacle. Et, au-dessus +d'elles, la grande Vierge de platre dore inclinait sa face peinte, +souriait de ses levres roses au petit Jesus tout nu qu'elle portait +sur son bras gauche. + +- C'est ca, Lisa! cria la Teuse, assieds-toi sur l'autel, pendant +que tu y es! Veux-tu bien baisser tes jupes! Est-ce qu'on montre ses +jambes comme ca!... Qu'une de vous s'avise de se vautrer! je lui +envoie ses branches a travers la figure... Vous ne pouvez donc pas +me passer cela tranquillement! + +Et se tournant: + +- Est-ce a votre gout, monsieur le cure? Trouvez-vous que ca aille? + +Elle etablissait, derriere la Vierge, une niche de verdure, avec des +bouts de feuillage qui depassaient, formant berceau, retombant en +facon de palmes. Le pretre approuvait d'un mot, hasardait une +observation. + +- Je crois, murmura-t-il, qu'il faudrait un bouquet de feuilles plus +tendres, en haut. + +- Sans doute, gronda la Teuse. Elles ne m'apportent que du laurier +et du romarin... Quelle est celle qui a de l'olivier? Pas une, +allez! Elles ont peur de perdre quatre olives, ces paiennes-la. + +Mais Catherine monta le degre, avec une enorme branche d'olivier, +sous laquelle elle disparaissait. + +- Ah! tu en as, toi, gamine, reprit la vieille servante. + +- Pardi, dit une voix, elle l'a vole. J'ai vu Vincent qui cassait la +branche, pendant qu'elle faisait le guet. + +Catherine, furieuse, jura que ce n'etait pas vrai. Elle s'etait +tournee, sans lacher sa branche, degageant sa tete brune du buisson +qu'elle portait; elle mentait avec un aplomb extraordinaire, +inventait une longue histoire pour prouver que l'olivier etait bien +a elle. + +- Et puis, conclut-elle, tous les arbres appartiennent a la sainte +Vierge. + +L'abbe Mouret voulut intervenir. Mais la Teuse demanda si on se +moquait d'elle, a lui laisser si longtemps les bras en l'air. Et +elle attacha solidement la branche d'olivier, pendant que Catherine, +grimpee sur l'escabeau, derriere son dos, contre-faisait la facon +penible dont elle tournait sa taille enorme, a l'aide de sa bonne +jambe; ce qui fit sourire le pretre lui-meme. + +- La, dit la Teuse, en descendant aupres de celui-ci, pour donner un +coup d'oeil a son oeuvre; voila le haut termine... Maintenant, nous +allons mettre des touffes entre les chandeliers, a moins que vous ne +preferiez une guirlande qui courrait le long des gradins. + +Le pretre se decida pour de grosses touffes. + +- Allons, avancez, reprit la servante, montee de nouveau sur +l'escabeau. Il ne faut pas coucher ici... Veux-tu bien baiser +l'autel, Miette? Est-ce que tu t'imagines etre dans ton ecurie?... +Monsieur le cure, voyez donc ce qu'elles font, la-bas? Je les +entends qui rient comme des crevees. + +On eleva une des deux lampes, on eclaira le bout noir de l'eglise. +Sous la tribune, trois grandes filles jouaient a se pousser; une +d'elles etait tombee la tete dans le benitier, ce qui faisait tant +rire les autres, qu'elles se laissaient aller par terre pour rire a +leur aise. Elles revinrent, regardant le cure en dessous, l'air +heureux d'etre grondees, avec leurs mains ballantes qui leur +tapaient sur les cuisses. + +Mais ce qui facha surtout la Teuse, ce fut d'apercevoir brusquement +la Rosalie montant a l'autel comme les autres, avec son fagot. + +- Veux-tu bien descendre! lui cria-t-elle. Ce n'est pas l'aplomb qui +te manque, ma fille!... Voyons, plus vite, emporte-moi ton paquet. + +- Tiens, pourquoi donc? dit hardiment Rosalie. On ne m'accusera +peut-etre pas de l'avoir vole. + +Les grandes filles se rapprochaient, faisant les betes, echangeant +des coups d'oeil luisants. + +- Va-t'en, repetait la Teuse; ta place n'est pas ici, entends-tu! + +Puis, perdant son peu de patience, brutalement, elle lacha un mot +tres gros, qui fit courir un rire d'aise parmi les paysannes. + +- Apres? dit Rosalie. Est-ce que vous savez ce que font les autres? +Vous n'etes pas allee y voir, n'est-ce pas? + +Et elle crut devoir eclater en sanglots. Elle jeta ses rameaux, elle +se laissa emmener a quelques pas par l'abbe Mouret, qui lui parlait +tres severement. Il avait tente de faire taire la Teuse, il +commencait a etre gene au milieu de ces grandes filles ehontees, +emplissant l'eglise, avec leurs brassees de verdure. Elles se +poussaient jusqu'au degre de l'autel, l'entouraient d'un coin de +foret vivante, lui apportaient le parfum rude des bois odorants, +comme un souffle monte de leurs membres de fortes travailleuses. + +- Depechons, depechons, dit-il en tapant legerement dans les mains. + +- Pardi! j'aimerais mieux etre dans mon lit, murmura la Teuse; si +vous croyez que c'est commode d'attacher tous ces bouts de bois! + +Cependant, elle avait fini par nouer entre les chandeliers de hauts +panaches de feuillage. Elle plia l'escabeau, que Catherine alla +porter derriere le maitre-autel. Elle n'eut plus qu'a planter des +massifs, aux deux cotes de la table. Les dernieres bottes de verdure +suffirent a ce bout de parterre; meme il resta des rameaux, dont les +filles joncherent le sol, jusqu'a la balustrade de bois. L'autel de +la Vierge etait un bosquet, un enfoncement de taillis, avec une +pelouse verte, sur le devant. + +La Teuse consentit alors a laisser la place a l'abbe Mouret. Celui- +ci monta a l'autel, tapa de nouveau legerement dans ses mains. + +- Mesdemoiselles, dit-il, nous continuerons demain les exercices du +Mois de Marie. Celles qui ne pourront venir, devront tout au moins +dire leur chapelet chez elles. + +Il s'agenouilla, tandis que les paysannes, avec un grand bruit de +jupes, se mettaient par terre, s'asseyant sur leurs talons. Elles +suivirent son oraison d'un marmottement confus, ou percaient des +rires. Une d'elles, se sentant pincee par derriere, laissa echapper +un cri, qu'elle tacha d'etouffer dans un acces de toux; ce qui egaya +tellement les autres, qu'elles resterent un instant a se tordre, +apres avoir dit Amen, le nez sur les dalles, sans pouvoir se +relever. + +La Teuse renvoya ces effrontees, pendant que le pretre, qui s'etait +signe, demeurait absorbe devant l'autel, comme n'entendant plus ce +qui se passait derriere lui. + +- Allons, deguerpissez, maintenant, murmurait-elle. Vous etes un tas +de propres a rien, qui ne savez meme pas respecter le bon Dieu... +C'est une honte, ca ne s'est jamais vu, des filles qui se roulent +par terre dans une eglise, comme des betes dans un pre... Qu'est-ce +que tu fais la-bas, la Rousse? Si je t'en vois pincer une, tu auras +affaire a moi! Oui, oui, tirez-moi la langue, je dirai tout a +monsieur le cure. Dehors, dehors, coquines! + +Elle les refoulait lentement vers la porte, galopant autour d'elles, +boitant d'une facon furibonde. Elle avait reussi a les faire sortir +jusqu'a la derniere, lorsqu'elle apercut Catherine tranquillement +installee dans le confessionnal avec Vincent; ils mangeaient quelque +chose, d'un air ravi. Elle les chassa. Et comme elle allongeait le +cou hors de l'eglise, avant de fermer la porte, elle vit la Rosalie +se pendre aux epaules du grand Fortune qui l'attendait; tous deux se +perdirent dans le noir, du cote du cimetiere, avec un bruit affaibli +de baisers. + +- Et ca presente a l'autel de la Vierge! begaya-t-elle, en poussant +les verrous. Les autres ne valent pas mieux, je le sais bien. Toutes +des gourgandines qui sont venues ce soir, avec leurs fagots, +histoire de rire et de se faire embrasser par les garcons, a la +sortie! Demain, pas une ne se derangera; monsieur le cure pourra +bien dire ses Ave tout seul... On n'apercevra plus que les gueuses +qui auront des rendez-vous. + +Elle bousculait les chaises, les remettait en place, regardait si +rien de suspect ne trainait, avant de monter se coucher. Elle +ramassa dans le confessionnal une poignee de pelures de pomme, +qu'elle jeta derriere le maitre-autel. Elle trouva egalement un bout +de ruban arrache de quelque bonnet, avec une meche de cheveux noirs, +dont elle fit un petit paquet, pour ouvrir une enquete. + +A cela pres, l'eglise lui parut en bon ordre. La veilleuse avait de +l'huile pour la nuit, les dalles du choeur pouvaient aller jusqu'au +samedi sans etre lavees. + +- Il est pres de dix heures, monsieur le cure, dit-elle en +s'approchant du pretre toujours agenouille. Vous feriez bien de +monter. + +Il ne repondit pas, il se contenta d'incliner doucement la tete. + +- Bon, je sais ce que ca veut dire, continua la Teuse. Dans une +heure, il sera encore la, sur la pierre, a se donner des coliques... +Je m'en vais, parce que je l'ennuie. N'importe, ca na guere de bon +sens: dejeuner quand les autres dinent, se coucher a l'heure ou les +poules se levent!... Je vous ennuie, n'est-ce pas? monsieur le cure. +Bonsoir. Vous n'etes guere raisonnable, allez! + +Elle se decidait a partir; mais elle revint eteindre une des deux +lampes, en murmurant que de prier si tard "c'etait la mort a +l'huile". Enfin, elle s'en alla, apres avoir essuye de sa manche la +nappe du maitre-autel, qui lui parut grise de poussiere. L'abbe +Mouret, les yeux leves, les bras serres contre la poitrine, etait +seul. + + + + + +XIV. + +Eclairee d'une seule lampe brulant sur l'autel de la Vierge, au +milieu des verdures, l'eglise s'emplissait, aux deux bouts, de +grandes ombres flottantes. La chaire jetait un pan de tenebre +jusqu'aux solives du plafond. Le confessionnal faisait une masse +noire, decoupant sous la tribune le profil etrange d'une guerite +crevee. Toute la lumiere, adoucie, comme verdie par les feuillages, +dormait sur la grande Vierge doree, qui semblait descendre d'un air +royal, portee par le nuage ou se jouaient des tetes d'anges ailees. +On eut dit, a voir la lampe ronde luire au milieu des branches, une +lune pale se levant au bord d'un bois, eclairant quelque souveraine +apparition, une princesse du ciel, couronnee d'or, vetue d'or, qui +aurait promene la nudite de son divin enfant au fond du mystere des +allees. Entre les feuilles, le long des hauts panaches, dans le +large berceau ogival, et jusque sur les rameaux jetes a terre, des +rayons d'astres coulaient, assoupis, pareils a cette pluie laiteuse +qui penetre les buissons, par les nuits claires. Des bruits vagues, +des craquements venaient des deux bouts sombres de l'eglise; la +grande horloge, a gauche du choeur, battait lentement, avec une +haleine grosse de mecanique endormie. Et la vision radieuse, la Mere +aux minces bandeaux de cheveux chatains, comme rassuree par la paix +nocturne de la nef, descendait davantage, courbait a peine l'herbe +des clairieres, sous le vol leger de son nuage. + +L'abbe Mouret la regardait. C'etait l'heure ou il aimait l'eglise. +Il oubliait le Christ lamentable, le supplicie barbouille d'ocre et +de laque, qui agonisait derriere lui, a la chapelle des Morts. Il +n'avait plus la distraction de la clarte crue des fenetres, des +gaietes du matin entrant avec le soleil, de la vie du dehors, des +moineaux et des branches envahissant la nef par les carreaux casses. +A cette heure de nuit, la nature etait morte, l'ombre tendait de +crepe les murs blanchis, la fraicheur lui mettait aux epaules un +cilice salutaire; il pouvait s'aneantir dans l'amour absolu, sans +que le jeu d'un rayon, la caresse d'un souffle ou d'un parfum, le +battement d'une aile d'insecte, vint le tirer de sa joie d'aimer. Sa +messe du matin ne lui avait jamais donne les delices surhumains de +ses prieres du soir. + +Les levres balbutiantes, l'abbe Mouret regardait la grande Vierge. +Il la voyait venir a lui, du fond de sa niche verte, dans une +splendeur croissante. Ce n'etait plus un clair de lune roulant a la +cime des arbres. Elle lui semblait vetue de soleil, elle s'avancait +majestueusement, glorieuse, colossale, si toute-puissante, qu'il +etait tente, par moments, de se jeter la face contre terre, pour +eviter le flamboiement de cette porte ouverte sur le ciel. Alors, +dans cette adoration de tout son etre, qui faisait expirer les +paroles sur la bouche, il se souvint du dernier mot de Frere +Archangias, comme d'un blaspheme. Souvent le Frere lui reprochait +cette devotion particuliere a la Vierge, qu'il disait etre un +veritable vol fait a la devotion de Dieu. Selon lui, cela +amollissait les ames, enjuponnait la religion, creait toute une +sensiblerie pieuse indigne des forts. Il gardait rancune a la Vierge +d'etre femme, d'etre belle, d'etre mere; il se tenait en garde +contre elle, pris de la crainte sourde de se sentir tente par sa +grace, de succomber a sa douceur de seductrice. "Elle vous menera +loin!" avait-il crie un jour au jeune pretre, voyant en elle un +commencement de passion humaine, une pente aux delices des beaux +cheveux chatains, des grands yeux clairs, du mystere des robes +tombant du col a la pointe des pieds. C'etait la revolte d'un saint, +qui separait violemment la Mere du Fils, en demandant comme celui- +ci: "Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?" Mais l'abbe +Mouret resistait, se prosternait, tachait d'oublier les rudesses du +Frere. Il n'avait plus que ce ravissement dans la purete immaculee +de Marie, qui le sortit de la bassesse ou il cherchait a s'aneantir. +Lorsque, seul en face de la grande Vierge doree, il s'hallucinait +jusqu'a la voir se pencher pour lui donner ses bandeaux a baiser, il +redevenait tres jeune, tres bon, tres fort, tres juste, tout envahi +d'une vie de tendresse. + +La devotion de l'abbe Mouret pour la Vierge datait de sa jeunesse. +Tout enfant, un peu sauvage, se refugiant dans les coins, il se +plaisait a penser qu'une belle dame le protegeait, que deux yeux +bleus, tres doux, avec un sourire, le suivaient partout. Souvent, +la nuit, ayant senti un leger souffle lui passer sur les cheveux, +il racontait que la Vierge etait venue l'embrasser. Il avait grandi +sous cette caresse de femme, dans cet air plein d'un frolement de +jupe divine. Des sept ans, il contentait ses besoins de tendresse, +en depensant tous les sous qu'on lui donnait a acheter des images de +saintete, qu'il cachait jalousement, pour en jouir seul. Et jamais +il n'etait tente par les Jesus portant l'agneau, les Christ en +croix, les Dieu le Pere se penchant avec une grande barbe au bord +d'une nuee; il revenait toujours aux tendres images de Marie, a son +etroite bouche riante, a ses fines mains tendues. Peu a peu, il les +avait toutes collectionnees: Marie entre un lis et une quenouille, +Marie portant l'enfant comme une grande soeur, Marie couronnee de +roses, Marie couronnee d'etoiles. C'etait pour lui une famille de +belles jeunes filles, ayant une ressemblance de grace, le meme air +de bonte, le meme visage suave, si jeunes sous leurs voiles, que, +malgre leur nom de mere de Dieu, il n'avait point peur d'elles comme +des grandes personnes. Elles lui semblaient avoir son age, etre les +petites filles qu'il aurait voulu rencontrer, les petites filles du +ciel avec lesquelles les petits garcons morts a sept ans doivent +jouer eternellement, dans un coin du paradis. Mais il etait grave +deja; il garda, en grandissant, le secret de son religieux amour, +pris des pudeurs exquises de l'adolescence. Marie vieillissait avec +lui, toujours plus agee d'un ou deux ans, comme il convient a une +amie souveraine. Elle avait vingt ans, lorsqu'il en avait dix-huit. +Elle ne l'embrassait plus la nuit sur le front; elle se tenait a +quelques pas, les bras croises, dans son sourire chaste, +adorablement douce. Lui, ne la nommait plus que tout bas, eprouvant +comme un evanouissement de son coeur, chaque fois que le nom cheri +lui passait sur les levre, dans ses prieres. Il ne revait plus des +jeux enfantins, au fond du jardin celeste, mais une contemplation +continue, en face de cette figure blanche, si pure, a laquelle il +n'aurait pas voulu toucher de son souffle. Il cachait a sa mere +elle-meme qu'il l'aimat si fort. + +Puis, a quelques annees de la, lorsqu'il fut au seminaire, cette +belle tendresse pour Marie, si droite, si naturelle, eut de sourdes +inquietudes. Le culte de Marie etait-il necessaire au salut? Ne +volait-il pas Dieu, en accordant a Marie une part de son amour, la +plus grande part, ses pensees, son coeur, son tout? Questions +troublantes, combat interieur qui le passionnait, qui l'attachait +davantage. Alors il s'enfonca dans les subtilites de son affection. +Il se donna des delices inouies a discuter la legitimite de ses +sentiments. Les livres de devotion a la Vierge l'excuserent, le +ravirent, l'emplirent de raisonnements, qu'il repetait avec des +recueillements de priere. Ce fut la qu'il apprit a etre l'esclave de +Jesus en Marie. Il allait a Jesus par Marie. Et il citait toutes +sortes de preuves, il distinguait, il tirait des consequences: Marie +a laquelle Jesus avait obei sur la terre, devait etre obei par tous +les hommes; Marie gardait sa puissance de mere dans le ciel, ou elle +etait la grande dispensatrice des tresors de Dieu, la seule qui put +l'implorer, la seule qui distribuat les trones; Marie, simple +creature aupres de Dieu, mais haussee jusqu'a lui, devenait ainsi le +lien humain du ciel a terre, l'intermediaire de toute grace, de +toute misericorde; et la conclusion etait toujours qu'il fallait +l'aimer par-dessus tout, en Dieu lui-meme. Puis, c'etaient des +curiosites theologiques plus ardues, le mariage de l'Epoux celeste, +le Saint-Esprit scellant le vase d'election, mettant la Vierge Mere +dans un miracle eternel, donnant sa purete inviolable a la devotion +des hommes; c'etait la Vierge victorieuse de toutes les heresies, +l'ennemie irreconciliable de Satan, l'Eve nouvelle annoncee comme +devant ecraser la tete du serpent, la Porte auguste de la grace, par +laquelle le Sauveur etait entre une premiere fois, par laquelle il +entrerait de nouveau, au dernier jour, prophetie vague, annonce d'un +role plus large de Marie, qui laissait Serge sous le reve de quelque +epanouissement immense d'amour. Cette venue de la femme dans le ciel +jaloux et cruel de l'Ancien Testament, cette figure de blancheur, +mise au pied de la Trinite redoutable, etait pour lui la grace meme +de la religion, ce qui le consolait de l'epouvante de la foi, son +refuge d'homme perdu au milieu des mysteres du dogme. Et quand il se +fut prouve, points par points, longuement, qu'elle etait le chemin +de Jesus, aise, court, parfait, assure, il se livra de nouveau a +elle, tout entier, sans remords; il s'etudia a etre son vrai devot, +mourant a lui-meme, s'abimant dans la soumission. + +Heure de volupte divine. Les livres de devotion a la Vierge +brulaient entre ses mains. Ils lui parlaient une langue d'amour qui +fumait comme un encens. Marie n'etait plus l'adolescente voilee de +blanc, les bras croises, debout a quelques pas de son chevet; elle +arrivait au milieu d'une splendeur, telle que Jean la vit, vetue de +soleil, couronnee de douze etoiles, ayant la lune sous les pieds; +elle l'embaumait de sa bonne odeur, l'enflammait du desir du ciel, +le ravissait jusque dans la chaleur des astres flambant a son front. +Il se jetait devant elle, se criait son esclave; et rien n'etait +plus doux que ce mot d'esclave, qu'il repetait, qu'il goutait +davantage, sur sa bouche balbutiante, a mesure qu'il s'ecrasait a +ses pieds, pour etre sa chose, son rien, la poussiere effleuree du +vol de sa robe bleue. Il disait avec David: "Marie est faite pour +moi." Il ajoutait avec l'evangeliste: "Je l'ai prise par tout mon +bien." Il la nommait: "Ma chere maitresse," manquant de mots, +arrivant a un babillage d'enfant et d'amant, n'ayant plus que le +souffle entrecoupe de sa passion. Elle etait la Bienheureuse, la +Reine du ciel celebree par les neuf choeurs des Anges, la Mere de la +belle dilection, le Tresor du Seigneur. Les images vives +s'etalaient, la comparaient a un paradis terrestre, fait d'une terre +vierge, avec des parterres de fleurs vertueuses, des prairies vertes +d'esperance, des tours imprenables de force, des maisons charmantes +de confiance. Elle etait encore une fontaine que le Saint-Esprit +avait scellee, un sanctuaire ou la tres sainte Trinite se reposait, +le trone de Dieu, la cite de Dieu, l'autel de Dieu, le temple de +Dieu, le monde de Dieu. Et lui, se promenait dans ce jardin, a +l'ombre, au soleil, sous l'enchantement des verdures; lui, soupirait +apres l'eau de cette fontaine; lui, habitait le bel interieur de +Marie, s'y appuyant, s'y cachant, s'y perdant, sans reserve, buvant +le lait d'amour infini qui tombait goutte a goutte de ce sein +virginal. + +Chaque matin, des son lever, au seminaire, il saluait Marie de cent +reverences, le visage tourne vers le pan de ciel qu'il apercevait +par sa fenetre; le soir, il prenait conge d'elle, en s'inclinant le +meme nombre de fois, les yeux sur les etoiles. Souvent, en face des +nuits sereines, lorsque Venus luisait toute blonde et reveuse dans +l'air tiede, il s'oubliait, il laissait tomber de ses levres, ainsi +qu'un leger chant, l'Ave maris stella, l'hymne attendrie qui lui +deroulait au loin des plages bleues, une mer douce, a peine ridee +d'un frisson de caresse, eclairee par une etoile souriante, aussi +grande qu'un soleil. Il recitait encore le Salve Regina, le Regina +coeli, l'O gloriosa Domina, toutes les prieres, tous les cantiques. +Il lisait l'Office de la Vierge, les livres de saintete en son +honneur, le petit Psautier de saint Bonaventure, d'une tendresse si +devote, que les larmes l'empechaient de tourner les pages. Il +jeunait, il se mortifiait, pour lui faire l'offrande de sa chair +meurtrie. Depuis l'age de dix ans, il portait sa livree, le saint +scapulaire, la double image de Marie, cousue sur drap, dont il +sentait la chaleur a son dos et a sa poitrine, contre sa peau nue, +avec des tressaillements de bonheur. Plus tard, il avait pris la +chainette, afin de montrer son esclavage d'amour. Mais son grand +acte restait toujours la Salutation angelique, l'Ave Maria, la +priere parfaite de son coeur. "Je vous salue Marie," et il la voyait +s'avancer vers lui, pleine de grace, benie entre toutes les femmes; +il jetait son coeur a ses pieds, pour qu'elle marchat dessus, dans +la douceur. + +Cette salutation, il la multipliait, il la repetait de cent facons, +s'ingeniant a la rendre plus efficace. Il disait douze Ave, pour +rappeler la couronne de douze etoiles, ceignant le front de Marie; +il en disait quatorze, en memoire de ses quatorze allegresses; il en +disait sept dizaines, en l'honneur des annees qu'elle a vecues sur +la terre. Il roulait pendant des heures les grains du chapelet. +Puis, longuement, a certains jours de rendez-vous mystique, il +entreprenait le chuchotement infini du Rosaire. + +Quand, seul dans sa cellule, ayant le temps d'aimer, il +s'agenouillait sur le carreau, tout le jardin de Marie poussait +autour de lui, avec ses hautes floraisons de chastete. Le Rosaire +laissait couler entre ses doigts sa guirlande d'Ave coupee de Pater, +comme une guirlande de roses blanches, melees des lis de +l'Annonciation, des fleurs saignantes du Calvaire, des etoiles du +Couronnement. Il avancait a pas lents, le long des allees embaumees, +s'arretant a chacune des quinze dizaines d'Ave, se reposant dans le +mystere auquel elle correspondait; il restait eperdu de joie, de +douleur, de gloire, a mesure que les mysteres se groupaient en trois +series, les joyeux, les douloureux, les glorieux. Legende +incomparable, histoire de Marie, vie humaine complete, avec ses +sourires, ses larmes, son triomphe, qu'il revivait d'un bout a +l'autre, en un instant. Et d'abord il entrait dans la joie, dans les +cinq mysteres souriants, baignes des serenites de l'aube: c'etaient +la salutation de l'archange, un rayon de fecondite glisse du ciel, +apportant la pamoison adorable de l'union sans tache; la visite a +Elisabeth, par une claire matinee d'esperance, a l'heure ou le fruit +de ses entrailles donnait pour la premiere fois a Marie cette +secousse qui fait palir les meres; les couches dans un etable de +Bethleem, avec la longue file des bergers venant saluer la maternite +divine; le nouveau-ne porte au Temple, sur les bras de l'accouchee, +qui sourit, lasse encore, deja heureuse d'offrir son enfant a la +justice de Dieu, aux embrassements de Simeon, aux desirs du monde; +enfin, Jesus grandi, se revelant devant les docteurs, au milieu +desquels sa mere inquiete le retrouve, fiere de lui et consolee, +puis apres ce matin, d'une lumiere si tendre, il semblait a Serge +que le ciel se couvrait brusquement. Il ne marchait plus que sur des +ronces, s'ecorchait les doigts aux grains du Rosaire, se courbait +sous l'epouvantement des cinq mysteres de douleur: Marie agonisant +dans son fils au Jardin des Oliviers, recevant avec lui les coups de +fouet de la flagellation, sentant a son propre front le dechirement +de la couronne d'epines, portant l'horrible poids de sa croix, +mourant a ses pieds sur le Calvaire. Ces necessites de la +souffrance, ce martyre atroce d'une Reine adoree, pour qui il eut +donne son sang comme Jesus, lui causaient une revolte d'horreur, que +dix annees des memes prieres et des memes exercices n'avaient pu +calmer. Mais les grains coulaient toujours, une trouee soudaine se +faisait dans les tenebres du crucifiement, la gloire resplendissante +des cinq derniers mysteres eclatait avec une allegresse d'astre +libre. Marie, transfiguree, chantait l'alleluia de la resurrection, +la victoire sur la mort, l'eternite de la vie; elle assistait, les +mains tendues, renversee d'admiration, au triomphe de son fils, qui +s'elevait au ciel, parmi des nuees d'or frangees de pourpre; elle +rassemblait autour d'elle les Apotres, goutant comme au jour de la +conception l'embrasement de l'esprit d'amour, descendu en flammes +ardentes; elle etait a son tour ravie par un vol d'anges, emportees +sur des ailes blanches ainsi qu'une arche immaculee, deposee +doucement au milieu de la splendeur des trones celestes; et la, +comme gloire supreme, dans une clarte si eblouissante, qu'elle +eteignait le soleil, Dieu la couronnait des etoiles du firmament. La +passion n'a qu'un mot. En disant a la file les cent cinquante Ave, +Serge ne les avait pas repetes une seule fois. Ce murmure monotone, +cette parole sans cesse la meme qui revenait, pareille au: "Je +t'aime" des amants, prenait chaque fois une signification plus +profonde; il s'y attardait, causant sans fin a l'aide de l'unique +phrase latine, connaissait Marie tout entiere, jusqu'a ce que, le +dernier grain du Rosaire s'echappant de ses mains, il se sentit +defaillir a la pensee de la separation. + +Bien des fois le jeune homme avait ainsi passe les nuits, +recommencant a vingt reprises les dizaines d'Ave, retardant toujours +le moment ou il devrait prendre conge de sa chere maitresse. Le jour +naissait, qu'il chuchotait encore. C'etait la lune, disait-il pour +se tromper lui-meme, qui faisait palir les etoiles. Ses superieurs +devaient le gronder de ces veilles dont il sortait alangui, le teint +si blanc, qu'il semblait avoir perdu du sang. Longtemps il avait +garde au mur de sa cellule une gravure coloriee du Sacre-Coeur de +Marie. La Vierge, souriant d'une facon sereine, ecartait son +corsage, montrait dans sa poitrine un trou rouge, ou son coeur +brulait, traverse d'une epee, couronne de roses blanches. Cette epee +le desesperait; elle lui causait cette intolerable horreur de la +souffrance chez la femme, dont la seule pensee le jetait hors de +toute soumission pieuse. Il l'effaca, il ne garda que le coeur +couronne et flambant, arrache a demi de cette chair exquise pour +s'offrir a lui. Ce fut alors qu'il se sentit aime. Marie lui donnait +son coeur, son coeur vivant, tel qu'il battait dans son sein, avec +l'egouttement rose de son sang. Il n'y avait plus la une image de +passion devote, mais une materialite, un prodige de tendresse, qui, +lorsqu'il priait devant la gravure, lui faisait elargir les mains +pour recevoir religieusement le coeur sautant de la gorge sans +tache. Il le voyait, il l'entendait battre. Et il etait aime, le +coeur battait pour lui! C'etait comme un affolement de tout son +etre, un besoin de baiser le coeur, de se fondre en lui, de se +coucher avec lui au fond de cette poitrine ouverte. Elle l'aimait +activement, jusqu'a le vouloir dans l'eternite aupres d'elle, +toujours a elle. Elle l'aimait efficacement, sans cesse occupee de +lui, le suivant partout, lui evitant les moindres infidelites. Elle +l'aimait tendrement, plus que toutes les femmes ensemble, d'un amour +bleu, profond, infini comme le ciel. Ou aurait-il jamais trouve une +maitresse si desirable? Quelle caresse de la terre etait comparable +a ce souffle de Marie dans lequel il marchait? Quelle union +miserable, quelle jouissance orduriere pouvaient etre mises en +balance avec cette eternelle fleur du desir montant toujours sans +s'epanouir jamais? Alors, le Magnificat, ainsi qu'une bouffee +d'encens, s'exhalait de sa bouche. Il chantait le chant d'allegresse +de Marie, son tressaillement de joie a l'approche de l'Epoux divin. +Il glorifiait le Seigneur qui renversait les puissants de leurs +trones, et qui lui envoyait Marie, a lui, un pauvre enfant nu, se +mourant d'amour sur le carreau glace de sa cellule. + +Et, lorsqu'il avait tout donne a Marie, son corps, son ame, ses +biens terrestres, ses biens spirituels, lorsqu'il etait nu devant +elle, a bout de prieres, les litanies de la Vierge jaillissaient de +ses levres brulees, avec leurs appels repetes., entetes, acharnes, +dans un besoin supreme de secours celestes. Il lui semblait qu'il +gravissait un escalier de desir; a chaque saut de son coeur, il +montait une marche. D'abord, il la disait Sainte. Ensuite, il +l'appelait Mere, tres pure, tres chaste, aimable, admirable. Et il +reprenait son elan, lui criant six fois sa virginite, la bouche +comme rafraichie chaque fois par ce mot de vierge, auquel il +joignait des idees de puissances, de bonte, de fidelite. A mesure +que son coeur l'emportait plus haut, sur les degres de lumiere, une +voix etrange, venue de ses veines, parlait en lui, s'epanouissant en +fleurs eclatantes. Il aurait voulu se fondre en parfum, s'epandre en +clarte, expirer en un soupir musical. Tandis qu'il la nommait Miroir +de justice. Temple de sagesse, Source de sa joie, il se voyait pale +d'extase dans ce miroir, il s'agenouillait sur les dalles tiedes de +ce temple, il buvait a longs traits l'ivresse de cette source. Et il +la transformait encore, lachant la bride a sa folie de tendresse +pour s'unir a elle d'une facon toujours plus etroite. Elle devenait +un Vase d'honneur choisi par Dieu, un Sein d'election ou il +souhaitait de verser son etre, de dormir a jamais. Elle etait la +Rose mystique, une grande fleur eclose au paradis, faite des Anges +entourant leur Reine, si pure, si odorante, qu'il la respirait du +bas de son indignite avec un gonflement de joie dont ses cotes +craquaient. Elle se changeait en Maison d'or, en Tour de David, en +Tour d'ivoire, d'une richesse inappreciable, d'une purete jalousee +des cygnes, d'une taille haute, forte, ronde, a laquelle il aurait +voulu faire de ses bras tendus une ceinture de soumission. Elle se +tenait debout a l'horizon, elle etait la Porte du ciel, qu'il +entrevoyait derriere ses epaules, lorsqu'un souffle de vent ecartait +les plis de son voile. Elle grandissait derriere la montagne, a +l'heure ou la nuit palit, Etoile du matin, secours des voyageurs +egares, aube d'amour. Puis, a cette hauteur, manquant d'haleine, non +rassasie encore, mais les mots trahissant les forces de son coeur, +il ne pouvait plus que la glorifier du titre de Reine qu'il lui +jetait neuf fois comme neuf coups d'encensoir. Son cantique se +mourait d'allegresse dans ces cris du triomphe final: Reine des +vierges, Reine de tous les saints, Reine concue sans peche! Elle +toujours plus haut, resplendissait. Lui, sur la derniere marche, la +marche que les familiers de Marie atteignent seuls, restait la un +instant, pame au milieu de l'air subtil qui l'etourdissait, encore +trop loin pour baiser le bord de la robe bleue, se sentant deja +rouler, avec l'eternel desir de remonter, de tenter cette jouissance +surhumaine. + +Que de fois les litanies de la Vierge, recitees en commun, dans la +chapelle, avaient ainsi laisse le jeune homme, les genoux casses, la +tete vide, comme apres une grande chute! Depuis sa sortie du +seminaire, l'abbe Mouret avait appris a aimer la Vierge davantage +encore. Il lui vouait ce culte passionne ou Frere Archangias +flairait des odeurs d'heresie. Selon lui, c'etait elle qui devait +sauver l'Eglise par quelque prodige grandiose dont l'apparition +prochaine charmerait la terre. Elle etait le seul miracle de notre +epoque impie, la dame bleue se montrant aux petits bergers, la +blancheur nocturne vue entre deux nuages, et dont le bord du voile +trainait sur les chaumes des paysans. Quand Frere Archangias lui +demandait brutalement s'il l'avait jamais apercue, il se contentait +de sourire, les levres serrees, comme pour garder son secret. La +verite etait qu'il la voyait toutes les nuits. Elle ne lui +apparaissait plus ni soeur joueuse, ni belle jeune fille fervente; +elle avait une robe de fiancee, avec des fleurs blanches dans les +cheveux, les paupieres a demi baissees, laissant couler des regards +humides d'esperance qui lui eclairaient les joues. Et il sentait +bien qu'elle venait a lui, qu'elle lui promettait de ne plus tarder, +qu'elle lui disait: "Me voici, recois-moi." Trois fois chaque jour, +lorsque l'Angelus sonnait, au reveil de l'aube, dans la maturite du +midi, a la tombee attendrie du crepuscule, il se decouvrait, il +disait un Ave en regardant autour de lui, cherchant si la cloche ne +lui annoncait pas enfin la venue de Marie. Il avait vingt-cinq ans. +Il l'attendait. + +Au mois de mai, l'attente du jeune pretre etait pleine d'un heureux +espoir. Il ne s'inquietait meme plus des gronderies de la Teuse. +S'il restait si tard a prier dans l'eglise, c'etait avec l'idee +folle que la grande Vierge doree finirait par descendre. Et +pourtant, il la redoutait, cette Vierge qui ressemblait a une +princesse. Il n'aimait pas toutes les Vierges de la meme facon. +Celle-la le frappait d'un respect souverain. Elle etait la Mere de +Dieu; elle avait l'ampleur feconde, la face auguste, les bras forts +de l'Epouse divine portant Jesus. Il se la figurait ainsi au milieu +de la cour celeste, laissant trainer parmi les etoiles la queue de +son manteau royal, trop haute pour lui, si puissante, qu'il +tomberait en poudre, si elle daignait abaisser les yeux sur les +siens. Elle etait la Vierge de ses jours de defaillance, la Vierge +severe qui lui rendait la paix interieure par la redoutable vision +du paradis. + +Ce soir-la, l'abbe Mouret resta plus d'une heure agenouille dans +l'eglise vide. Les mains jointes, les regards sur la Vierge d'or se +levant comme un astre au milieu des verdures, il cherchait +l'assoupissement de l'extase, l'apaisement des troubles etranges +qu'il avait eprouves pendant la journee. Mais il ne glissait pas au +demi-sommeil de la priere avec l'aisance heureuse qui lui etait +accoutumee. La maternite de Marie, toute glorieuse et pure qu'elle +se revelat, cette taille ronde de femme faite, cet enfant nu qu'elle +portait sur un bras, l'inquietaient, lui semblaient continuer au +ciel la poussee debordante de generation au milieu de laquelle il +marchait depuis le matin. Comme les vignes des coteaux pierreux, +comme les arbres du Paradou, comme le troupeau humain des Artaud, +Marie apportait l'eclosion, engendrait la vie. Et la priere +s'attardait sur ses levres, il s'oubliait a des distractions, voyant +des choses qu'il n'avait point encore vues, la courbe molle des +cheveux chatains, le leger gonflement du menton, barbouille de rose. +Alors, elle devait se faire plus severe, l'aneantir sous l'eclat de +sa toute-puissance, pour le ramener a la phrase de l'oraison +interrompue. Ce fut enfin par sa couronne d'or, par son manteau +d'or, par tout l'or qui la changeait en une princesse terrible, +qu'elle acheva de l'ecraser dans une soumission d'esclave, la priere +coulant reguliere de la bouche, l'esprit perdu au fond d'une +adoration unique. Jusqu'a onze heures, il dormit eveille de cet +engourdissement extatique, ne sentant plus ses genoux, se croyant +suspendu, balance ainsi qu'un enfant qu'on endort, se laissant aller +a ce repos, tout en gardant la conscience d'un poids qui lui +alourdissait le coeur. Autour de lui, l'eglise s'emplissait d'ombre, +la lampe charbonnait, les hauts feuillages assombrissaient le visage +verni de la grande Vierge. + +Quand l'horloge, avant de sonner l'heure, grinca, d'une voix +arrachee, l'abbe Mouret eut un frisson. Il n'avait pas senti la +fraicheur de l'eglise lui tomber sur les epaules. Maintenant, il +grelottait. Comme il se signait, un rapide souvenir traversa la +stupeur de son reveil; le claquement de ses dents lui rappelait les +nuits passees sur le carreau de sa cellule, en face du Sacre-Coeur +de Marie, le corps tout secoue de fievre. Il se leva peniblement, +mecontent de lui. D'ordinaire, il quittait l'autel, la chair +sereine, avec la douceur du souffle de Marie sur le front. Cette +nuit-la, lorsqu'il prit la lampe pour monter a sa chambre, il lui +sembla que ses tempes eclataient: la priere etait restee inefficace, +il retrouvait, apres un court soulagement, la meme chaleur grandie +depuis le matin de son coeur a son cerveau. Puis, arrive a la porte +de la sacristie, au moment de sortir, il se tourna, il eleva la +lampe, d'un mouvement machinal, cherchant a voir une derniere fois +la grande Vierge. Elle etait noyee sous les tenebres descendues des +poutres, enfoncee dans les feuillages, ne laissant passer que la +croix d'or de sa couronne. + + + + + +XV. + +La chambre de l'abbe Mouret, situee a un angle du presbytere, etait +une vaste piece, trouee sur deux de ses faces de deux immenses +fenetres carrees; l'une de ces fenetres s'ouvrait au-dessus de la +basse-cour de Desiree; l'autre donnait sur le village des Artaud, +avec la vallee au loin, les collines, tout l'horizon. Le lit tendu +de rideaux jaunes, la commode de noyer, les trois chaises de paille, +se perdaient sous le haut plafond a solives blanchies. Une legere +aprete, cette odeur un peu aigre des vieilles batisses campagnardes, +montait du carreau, passe au rouge, luisant comme une glace. Sur la +commode, une grande statuette de l'Immaculee Conception mettait une +douceur grise, entre deux pots de faience que la Teuse avait emplis +de lilas blancs. + +L'abbe Mouret posa la lampe devant la Vierge, au bord de la commode. +Il se sentait si mal a l'aise, qu'il se decida a allumer le feu de +souches de vignes qui etait tout prepare. Et il resta la, les +pincettes a la main, regardant bruler les tisons, la face eclairee +par la flamme. Au-dessous de lui, il entendait le gros sommeil de la +maison. Le silence, qui bourdonnait a ses oreilles, finissait par +prendre des voix chuchotantes. Lentement, invinciblement, ces voix +l'envahissaient, redoublaient l'anxiete dont il avait, dans la +journee, senti plusieurs fois le serrement a la gorge. D'ou venait +donc cette angoisse? quel pouvait etre ce trouble inconnu, grossi +doucement, devenu intolerable? Il n'avait pas peche cependant. Il +lui semblait etre sorti la veille du seminaire, avec toute l'ardeur +de sa foi, si fort contre le monde, qu'il marchait au milieu des +hommes en ne voyant que Dieu. + +Alors, il se crut dans sa cellule, un matin, a cinq heures, au +moment du lever. Le diacre de service passait en donnant un coup de +baton dans sa porte, avec le cri reglementaire: + +- Benedicamus Domino! + +- Deo gratias! repondait-il, mal reveille, les yeux enfles de +sommeil. + +Et il sautait sur l'etroit tapis, se debarbouillait, faisait son +lit, balayait sa chambre, renouvelait l'eau de son cruchon. Ce petit +menage etait une joie, dans le frisson matinal qui lui courait sur +la peau. Il entendait les pierrots des platanes de la cour se lever +en meme temps que lui, au milieu d'un tapage d'ailes et de gosiers +assourdissant. Il pensait qu'ils disaient leurs prieres, a leur +facon. Lui, descendait dans la salle des Meditations, ou, apres les +oraisons, il restait une demi-heure agenouille, a mediter sur cette +pensee d'Ignace: "Que sert a l'homme de conquerir l'univers, s'il +perd son ame?" C'etait un sujet fertile en bonnes resolutions, qui +le faisait renoncer a tous les biens de la terre, avec le reve si +souvent caresse d'une vie au desert, sous la seule richesse d'un +grand ciel bleu. Au bout de dix minutes, ses genoux, meurtris sur la +dalle, devenaient tellement douloureux, qu'il eprouvait peu a peu un +evanouissement de tout son etre, une extase dans laquelle ils se +voyait grand conquerant, maitre d'un empire immense, jetant sa +couronne, brisant son sceptre, foulant aux pieds un luxe inoui, des +cassettes d'or, des ruissellements de bijoux, des etoffes cousues de +pierreries, pour aller s'ensevelir au fond d'une Thebaide, vetu +d'une bure qui lui ecorchait l'echine. Mais la messe le tirait de +ces imaginations, dont il sortait comme d'une belle histoire reelle, +qui lui serait arrivee en des temps anciens. Il communiait, il +chantait le psaume du jour, tres ardemment, sans entendre aucune +autre voix que sa voix, d'une purete de cristal, si claire, qu'il la +sentait s'envoler jusqu'aux oreilles du Seigneur. Et lorsqu'il +remontait a sa chambre, il ne gravissait qu'une marche a la fois, +ainsi que le recommandent saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin; +il marchait lentement, l'air recueilli, la tete legerement penchee, +trouvant a suivre les moindres prescriptions une jouissance +indicible. Ensuite, venait le dejeuner. Au refectoire, les croutons +de pain, alignes le long des verres de vin blanc, l'enchantaient; +car il avait bon appetit, il etait d'humeur gaie, il disait par +exemple que le vin etait bon chretien, allusion tres audacieuse a +l'eau qu'on accusait l'econome de mettre dans les bouteilles. Cela +ne l'empechait pas de retrouver son air grave pour entrer en classe. +Il prenait des notes sur ses genoux, tandis que le professeur, les +poignets au bord de la chaire, parlait un latin usuel, coupe parfois +d'un mot francais, quand il ne trouvait pas mieux. Une discussion +s'elevait; les eleves argumentaient en un jargon etrange, sans rire. +Puis, c'etait, a dix heures, une lecture de l'Ecriture sainte, +pendant vingt minutes. Il allait chercher le livre sacre, relie +richement, dore sur tranche. Il le baisait avec une veneration +particuliere, le lisait tete nue, en saluant chaque fois qu'il +rencontrait les noms de Jesus, de Marie ou de Joseph. La seconde +meditation le trouvait alors tout prepare a supporter, pour l'amour +de Dieu, un nouvel agenouillement, plus long que le premier. Il +evitait de s'asseoir une seule seconde sur ses talons; il goutait +cet examen de conscience de trois quarts d'heure, s'efforcant de +decouvrir en lui des peches, arrivant a se croire damne pour avoir +oublie la veille au soir de baiser les deux images de son +scapulaire, ou pour s'etre endormi sur le cote gauche; fautes +abominables, qu'il aurait voulu racheter en usant jusqu'au soir ses +genoux, fautes heureuses qui l'occupaient, sans lesquelles il +n'aurait su de quoi entretenir son coeur candide, endormi par la +blanche vie qu'il menait. Il entrait au refectoire tout soulage, +comme s'il etait debarrasse la poitrine d'un grand crime. Les +seminaristes de service, les manches de la soutane retroussees, un +tablier de coutil bleu noue a la ceinture, apportaient le potage au +vermicelle, le bouilli coupe par petits carres, les portions de +gigot aux haricots. Il y avait des bruits terribles de machoires, un +silence glouton, un acharnement de fourchettes seulement interrompu +par des coups d'oeil envieux jetes sur la table en fer a cheval, ou +les directeurs mangeaient des viandes plus tendres, buvaient des +vins plus rouges; pendant que la voix empatee de quelque fils de +paysan, aux poumons solides, anonnait sans points ni virgules, au- +dessus de cette rage d'appetit, quelque lecture pieuse, des lettres +de missionnaires, des mandements d'eveques, des articles de journaux +religieux. Lui, ecoutait, entre deux bouchees. Ces bouts de +polemiques, ces recits de voyages lointains le surprenaient, +l'effrayaient meme, en lui revelant, au dela des murailles du +seminaire, une agitation, un immense horizon, auxquels il ne pensait +jamais. On mangeait encore, qu'un coup de claquoir annoncait la +recreation. La cour etait sablee, plantee de huit gros platanes qui, +l'ete, jetaient une ombre fraiche; au midi, il y avait une muraille, +haute de cinq metres, herissee de culs de bouteille, au-dessus de +laquelle on ne voyait de Plassans que l'extremite du clocher de +Saint-Marc, une courte aiguille de pierre, dans le ciel bleu. D'un +bout de la cour a l'autre, lentement, il se promenait avec un groupe +de camarades, sur une seule ligne; et chaque fois qu'il revenait, le +visage vers la muraille, il regardait le clocher, qui etait pour lui +toute la ville, toute la terre, sous le vol libre des nuages. + +Des cercles bruyants, au pied des platanes, discutaient; des amis +s'isolaient, deux a deux, dans les coins, epies par quelque +directeur cache derriere les rideaux de sa fenetre; des parties de +paume et de quilles s'organisaient violemment, derangeant de +tranquilles joueurs de loto a demi couches par terre, devant leurs +cartons, qu'une boule ou une balle lancee trop fort couvrait de +sable. Quand la cloche sonnait, le bruit tombait, une nuee de +moineaux s'envolait des platanes, les eleves encore tout essouffles +se rendaient au cours de plain-chant, les bras croises, la nuque +grave. Et il achevait la journee au milieu de cette paix; il +retournait en classe; il goutait a quatre heures, reprenant son +eternelle promenade, en face de la fleche de Saint-Marc; il soupait +au milieu des memes bruits de machoires, sous la grosse voix +achevant la lecture du matin; il montait a la chapelle dire les +actions de grace du soir, et se couchait a huit heures un quart, +apres avoir asperge son lit d'eau benite, pour se preserver des +mauvais reves. + +Que de belles journees semblables il avait passees, dans cet ancien +couvent du vieux Plassans, tout plein d'une odeur seculaire de +devotion! Pendant cinq ans, les jours s'etaient suivis, coulant avec +le meme murmure d'eau limpide. A cette heure, il se souvenait de +mille details qui l'attendrissaient. Il se rappelait son premier +trousseau, qu'il etait alle acheter avec sa mere: ses deux soutanes, +ses deux ceintures, ses six rabats, ses huit paires de bas noirs, +son surplis, son tricorne. Et comme son coeur avait battu, ce doux +soir d'octobre, lorsque la porte du seminaire s'etait refermee sur +lui! Il venait la, a vingt ans, apres ses annees de college, pris +d'un besoin de croire et d'aimer. Des le lendemain, il avait tout +oublie, comme endormi au fond de la grande maison silencieuse. Il +revoyait la cellule etroite ou il avait passe ses deux annees de +philosophie, une case meublee d'un lit, d'une table et d'une chaise, +separee des cases voisines par des planches mal jointes, dans une +immense salle qui contenait une cinquantaine de reduits pareils. Il +revoyait sa cellule de theologien, habitee pendant trois autres +annees, plus grande, avec un fauteuil, une toilette, une +bibliotheque, heureuse chambre emplie des reves de sa foi. Le long +des couloirs interminables, le long des escaliers de pierre, a +certains angles, il avait eu des revelations soudaines, des secours +inesperes. Les hauts plafonds laissaient tomber des voix d'anges +gardiens. Pas un carreau des salles, pas une pierre des murs, pas +une branche des platanes, qui ne lui parlaient des jouissances de sa +vie contemplative, ses begayements de tendresse, sa lente +initiation, les caresses recues en retour du don de son etre, tout +ce bonheur des premieres amours divines. Tel jour, en s'eveillant, +il avait vu une vive lueur qui l'avait baigne de joie. Tel soir, en +fermant la porte de sa cellule, il s'etait senti saisir au cou par +des mains tiedes, si tendrement, qu'en reprenant connaissance, il +s'etait trouve par terre, pleurant a gros sanglots. Puis parfois, +surtout sous la petite voute qui menait a la chapelle, il avait +abandonne sa taille a des bras souples qui l'enlevaient. Tout le +ciel s'occupait alors de lui, marchait autour de lui, mettait dans +ses moindres actes, dans la satisfaction de ses besoins les plus +vulgaires, un sens particulier, un parfum surprenant dont ses +vetements, sa peau elle-meme, semblaient garder a jamais la +lointaine odeur. Et il se souvenait encore des promenades du jeudi. +On partait a deux heures pour quelque coin de verdure, a une lieue +de Plassans. C'etait le plus souvent au bord de la Viorne, dans le +bout d'un pre, avec des saules noueux qui laissaient tremper leurs +feuilles au fil de l'eau. Il ne voyait rien, ni les grandes fleurs +jaunes du pre, ni les hirondelles buvant au vol, rasant des ailes la +nappe de la petite riviere. Jusqu'a six heures, assis par bandes +sous les saules, ses camarades et lui recitaient en choeur l'Office +de la Vierge, ou lisaient, deux a deux, les Petites Heures, le +breviaire facultatif des jeunes seminaristes. + +L'abbe Mouret eut un sourire, en rapprochant les tisons. Il ne +trouvait dans ce passe qu'une grande purete, une obeissance +parfaite. Il etait un lis, dont la bonne odeur charmait ses maitres. +Il ne se rappelait pas un mauvais acte. Jamais il ne profitait de la +liberte absolue des promenades, pendant que les deux directeurs de +surveillance allaient causer chez un cure du voisinage, pour fumer +derriere une haie ou courir boire de la biere avec quelque ami. +Jamais il ne cachait des romans sous sa paillasse, ni n'enfermait +des bouteilles d'anisette au fond de sa table de nuit. Longtemps +meme, il ne s'etait pas doute les peches qui l'entouraient, des +ailes de poulets et des gateaux introduits en contrebande pendant le +careme, des lettres coupables apportees par les servants, des +conversations abominables tenues a voix basse, dans certains coins +de la cour. Il avait pleure a chaudes larmes, le jour ou il s'etait +apercu que peu de ses camarades aimaient Dieu pour lui-meme. Il y +avait la des fils de paysans entres dans les ordres par terreur de +la conscription, des paresseux revant un metier de faineantise, des +ambitieux que troublaient deja la vision de la crosse et de la +mitre. Et lui, en retrouvant les ordures du monde au pied des +autels, s'etait replie encore sur lui-meme, se donnant davantage a +Dieu, pour le consoler de l'abandon ou on le laissait. + +Pourtant, l'abbe se rappela qu'un jour il avait croise les jambes, a +la classe. Le professeur lui en ayant fait le reproche, il etait +devenu tres rouge, comme s'il avait commis une indecence. Il etait +un des meilleurs eleves, ne discutant pas, apprenant les textes par +coeur. Il prouvait l'existence et l'eternite de Dieu par des preuves +tirees de l'Ecriture sainte, par l'opinion des Peres de l'Eglise, et +par le consentement universel de tous les peuples. Les raisonnements +de cette nature l'emplissaient d'une certitude inebranlable. Pendant +sa premiere annee de philosophie, il travaillait son cours de +logique avec une telle application, que son professeur l'avait +arrete, en lui repetant que les plus savants ne sont pas les plus +saints. Aussi, des sa seconde annee, s'acquittait-il de son etude de +la metaphysique, ainsi que d'un devoir reglemente, entrant pour une +tres faible part dans les exercices de la journee. Le mepris de la +science lui venait; il voulait rester ignorant, afin de garder +l'humilite de sa foi. Plus tard, en theologie, il ne suivait plus le +cours d'Histoire ecclesiastique, de Rorbacher, que par soumission; +il allait jusqu'aux arguments de Gousset, jusqu'a l'Instruction +theologique de Bouvier, sans oser toucher a Bellarmin, a Liguori, a +Suarez, a saint Thomas d'Aquin. Seule, l'Ecriture sainte le +passionnait. Il y trouvait le savoir desirable, une histoire d'amour +infini qui devait suffire comme enseignement aux hommes de bonne +volonte. Il n'acceptait que les affirmations de ses maitres, se +debarrassant sur eux de tout souci d'examen, n'ayant pas besoin de +ce fatras pour aimer, accusant les livres de voler le temps a la +priere. Il avait meme reussi a oublier ses annees de college. Il ne +savait plus, il n'etait plus qu'une candeur, qu'une enfance ramenee +aux balbutiements du catechisme. + +Et c'etait ainsi qu'il etait pas a pas monte jusqu'a la pretrise. +Ici, les souvenirs se pressaient, attendris, chauds encore de joies +celestes. Chaque annee, il avait approche Dieu de plus pres. Il +passait saintement les vacances, chez un oncle, se confessant tous +les jours, communiant deux fois par semaine. Il s'imposait des +jeunes, cachait au fond de sa malle des boites de gros sel, sur +lesquelles il s'agenouillait des heures entieres, les genoux mis a +nu. Il restait a la chapelle, pendant les recreations, ou montait +dans la chambre d'un directeur, qui lui racontait des anecdotes +pieuses, extraordinaires. Puis, quand approchait le jour de la +Sainte-Trinite, il etait recompense au dela de toute mesure, envahi +par cette emotion dont s'emplissent les seminaires a la veille des +ordinations. C'etait la grande fete, le ciel s'ouvrant pour laisser +les elus gravir un nouveau degre. Lui, quinze jours a l'avance, se +mettait au pain et a l'eau. Il fermait les rideaux de sa fenetre, +pour ne plus meme voir le jour, se prosternant dans les tenebres, +suppliant Jesus d'accepter son sacrifice. Les quatre derniers jours, +il etait pris d'angoisses, de scrupules terribles qui le jetaient +hors de son lit, au milieu de la nuit, pour aller frapper a la porte +du pretre etranger dirigeant la retraite, quelque carme dechausse, +souvent un protestant converti, sur lequel courait une merveilleuse +histoire. Il lui faisait longuement la confession generale de sa +vie, la voix coupee de sanglots. L'absolution seule le +tranquillisait, le rafraichissait, comme s'il avait pris un bain de +grace. Il etait tout blanc, au matin du grand jour; il avait une si +vive conscience de cette blancheur, qu'il lui semblait faire de la +lumiere autour de lui. Et la cloche du seminaire sonnait de sa voix +claire, tandis que les odeurs de juin, les quarantaines en fleurs, +les resedas, les heliotropes, venaient par-dessus la haute muraille +de la cour. Dans la chapelle, les parents attendaient, en grande +toilette, emus a ce point, que les femmes sanglotaient sous leurs +voilettes. Puis, c'etait le defile: les diacres, qui allaient +recevoir la pretrise, en chasuble d'or; les sous-diacres, en +dalmatique; les minores, les tonsures, le surplis flottant sur les +epaules, la barrette noire a la main. L'orgue ronflait, epanouissait +les notes de flute d'un chant d'allegresse. A l'autel, l'eveque, +assiste de deux chanoines, officiait, crosse en main. Le chapitre +etait la, les pretres de toutes les paroisses se pressaient, au +milieu d'un luxe inoui de costumes, d'un flamboiement d'or allume +par le large rayon de soleil qui tombait d'une fenetre de la nef. +Apres l'epitre, l'ordination commencait. + +A cette heure, l'abbe Mouret se rappelait encore le froid des +ciseaux, lorsqu'on l'avait marque de la tonsure, au commencement de +sa premiere annee de theologie. Il avait eu un leger frisson. Mais +la tonsure etait alors bien etroite, a peine ronde comme une piece +de deux sous. Plus tard, a chaque nouvel ordre recu, elle avait +grandi, toujours grandi, jusqu'a le couronner d'une tache blanche, +aussi large qu'une grande hostie. Et l'orgue ronflait plus +doucement, les encensoirs retombaient avec le bruit argentin de +leurs chainettes, en laissant echapper un flot de fumee blanche, qui +se deroulait comme de la dentelle. Lui, se voyait en surplis, jeune +tonsure, amene a l'autel par le maitre des ceremonies; il +s'agenouillait, baissait profondement la tete, tandis que l'eveque, +avec des ciseaux d'or, lui coupait trois meches de cheveux, une sur +le front, les deux autres pres des oreilles. A un an de la, il se +voyait de nouveau, dans la chapelle pleine d'encens, recevant les +quatre ordres mineurs: il allait, conduit par un archidiacre, fermer +avec fracas la grande porte, qu'il rouvrait ensuite, pour montrer +qu'il etait commis a la garde des eglises; il secouait une clochette +de la main droite, annoncant par la qu'il avait le devoir d'appeler +les fideles aux offices; il revenait a l'autel, ou l'eveque lui +conferait de nouveaux privileges, ceux de chanter les lecons, de +benir le pain, de catechiser les enfants, d'exorciser le demon, de +servir les diacres, d'allumer et d'eteindre les cierges. Puis, le +souvenir de l'ordination suivante lui revenait, plus solennel, plus +redoutable, au milieu du meme chant des orgues, dont le roulement +semblait etre la foudre meme de Dieu; ce jour-la, il avait la +dalmatique de sous-diacre aux epaules, il s'engageait a jamais par +le voeu de chastete, il tremblait de toute sa chair, malgre sa foi, +au terrible: Accedite, de l'eveque, qui mettait en fuite deux de +ses camarades, palissant a son cote; ses nouveaux devoirs etaient de +servir le pretre a l'autel, de preparer les burettes, de chanter +l'epitre, d'essuyer le calice, de porter la croix dans les +processions. Et, enfin, il defilait une derniere fois dans la +chapelle, sous le rayonnement du soleil de juin; mais, cette fois, +il marchait en tete du cortege, il avait l'aube nouee a la ceinture, +l'etoile croisee sur la poitrine, la chasuble tombant du cou; +defaillant d'une emotion supreme, il apercevait la figure pale de +l'eveque qui lui donnait la pretrise, la plenitude du sacerdoce, par +une triple imposition des mains. Apres son serment d'obeissance +ecclesiastique, il se sentait comme souleve des dalles, lorsque la +voix pleine du prelat disait la phrase latine: "Accipe Spiritum +sanctum: quorum remiseris peccata, remittuntur eis, et quorum +retineris, retenta sunt." + + + + + +XVI + +Cette evocation des grands bonheurs de sa jeunesse avait donne une +legere fievre a l'abbe Mouret. Il ne sentait plus le froid. Il lacha +les pincettes, s'approcha du lit comme s'il allait se coucher, puis +revint appuyer son front contre une vitre, regardant la nuit, sans +voir. Etait-il donc malade, qu'il eprouvait ainsi une langueur des +membres, tandis que le sang lui brulait les veines? Au seminaire, a +deux reprises, il avait eu des malaises semblables, une sorte +d'inquietude physique qui le rendait tres malheureux; une fois meme, +il s'etait mis au lit, avec un gros delire. Puis, il songea a une +jeune fille possedee, que Frere Archangias racontait avoir guerie +d'un simple signe de croix, un jour qu'elle etait tombee raide +devant lui. Cela le fit penser aux exorcismes spirituels qu'un de +ses maitres lui avait recommandes autrefois: la priere, la +confession generale, la communion frequente, le choix d'un directeur +sage, ayant un grand empire sur l'esprit de son penitent. Et, sans +transition, avec une brusquerie qui l'etonna lui-meme, il apercut au +fond de sa memoire la figure ronde d'un de ses anciens amis, un +paysan, enfant de choeur a huit ans, dont la pension au seminaire +etait payee par une dame qui le protegeait. Il riait toujours, il +jouissait naivement a l'avance des petits benefices du metier: les +douze cents francs d'appointement, le presbytere au fond d'un +jardin, les cadeaux, les invitations a diner, les menus profits des +mariages, des baptemes, des enterrements. Celui-la devait etre +heureux, dans sa cure. + +Le regret melancolique que lui apportait ce souvenir, surprit le +pretre extremement. N'etait-il pas heureux, lui aussi? Jusqu'a ce +jour, il n'avait rien regrette, rien desire, rien envie. Et meme, en +ce moment, il s'interrogeait, il ne trouvait en lui aucun sujet +d'amertume. Il etait, croyait-il, tel qu'aux premiers temps de son +diaconat, lorsque l'obligation de lire son breviaire, a des heures +determinees, avait empli ses journees d'une priere continue. Depuis +cette epoque, les semaines, les mois, les annees coulaient, sans +qu'il eut le loisir d'une mauvaise pensee. Le doute ne le +tourmentait point; il s'aneantissait devant les mysteres qu'il ne +pouvait comprendre, il faisait aisement le sacrifice de sa raison, +qu'il dedaignait. Au sortir du seminaire, il avait eu la joie de se +voir etranger parmi les autres hommes, de ne plus marcher comme eux, +de porter autrement la tete, d'avoir des gestes, des mots, des +sentiments d'etre a part. Il se sentait feminise, rapproche de +l'ange, lave de son sexe, de son odeur d'homme. Cela le rendait +presque fier, de ne plus tenir a l'espece, d'avoir ete eleve pour +Dieu, soigneusement purge des ordures humaines par une education +jalouse. Il lui semblait encore etre demeure pendant des annees dans +une huile sainte, preparee selon les rites, qui lui avait penetre +les chairs d'un commencement de beatification. Certains de ses +organes avaient disparu, dissous peu a peu; ses membres, son +cerveau, s'etaient appauvris de matiere, pour s'emplir d'ame, d'un +air subtil qui le grisait parfois d'un vertige, comme si la terre +lui eut manque brusquement. Il montrait des peurs, des ignorances, +des candeurs de fille cloitree. Il disait parfois en souriant qu'il +continuait son enfance, s'imaginant etre reste tout petit, avec les +memes sensations, les memes idees, les memes jugements; ainsi, a six +ans, il connaissait Dieu autant qu'a vingt-cinq ans, il avait pour +le prier des inflexions de voix semblables, des joies enfantines a +joindre les mains bien exactement. Le monde lui semblait pareil au +monde qu'il voyait jadis, lorsque sa mere le promenait par la main. +Il etait ne pretre, il avait grandi pretre. Lorsqu'il faisait +preuve, devant la Teuse, de quelque grossiere ignorance de la vie, +elle le regardait stupefaite, entre les deux yeux, en disant avec un +singulier sourire "qu'il etait bien le frere de mademoiselle +Desiree." Dans son existence, il ne se rappelait qu'une secousse +honteuse. C'etait pendant ses derniers six mois de seminaire, entre +le diaconat et la pretrise. On lui avait fait lire l'ouvrage de +l'abbe Craisson, superieur du grand seminaire de Valence: De rebus +venereis ad usum confessariorum. Il etait sorti epouvante, +sanglotant, de cette lecture. Cette casuistique savante du vice, +etalant l'abomination de l'homme, descendant jusqu'aux cas les plus +monstrueux des passions hors nature, violait brutalement sa +virginite de corps et d'esprit. Il restait a jamais sali, comme une +epousee, initiee d'une heure a l'autre aux violences de l'amour. Et +il revenait fatalement a ce questionnaire de honte, chaque fois +qu'il confessait. Si les obscurites du dogme, les devoirs du +sacerdoce, la mort de tout libre arbitre, le laissaient serein, +heureux de n'etre que l'enfant de Dieu, il gardait malgre lui +l'ebranlement charnel de ces saletes qu'il devait remuer, il avait +conscience d'une tache ineffacable, quelque part, au fond de son +etre, qui pouvait grandir un jour et le couvrir de boue. + +La lune se levait, derriere les Garrigues. L'abbe Mouret, que la +fievre brulait davantage, ouvrit la fenetre, s'accouda, pour +recevoir au visage la fraicheur de la nuit. Il ne savait plus a +quelle heure exacte l'avait pris ce malaise. Il se souvenait +pourtant que, le matin, en disant sa messe, il etait tres calme, +tres repose. Ce devait etre plus tard, peut-etre pendant sa longue +marche au soleil, ou sous le frisson des arbres du Paradou, ou dans +l'etouffement de la basse-cour de Desiree. Et il revecut la journee. + +En face de lui, la vaste plaine s'etendait, plus tragique sous la +paleur oblique de la lune. Les oliviers, les amandiers, les arbres +maigres faisaient des taches grises, au milieu du chaos des grandes +roches, jusqu'a la ligne sombre des collines de l'horizon. C'etaient +de larges pans d'ombre, des aretes bossuees, des mares de terre +sanglantes ou les etoiles rouges semblaient se regarder, des +blancheurs crayeuses pareilles a des vetements de femme rejetes, +decouvrant des chairs noyees de tenebres, assoupies dans les +enfoncements des terrains. La nuit, cette campagne ardente prenait +un etrange vautrement de passion. Elle dormait, debraillee, +dehanchee, tordue, les membres ecartes, tandis que de gros soupirs +tiedes s'exhalaient d'elle, des aromes puissants de dormeuse en +sueur. On eut dit quelque forte Cybele tombee sur l'echine, la gorge +en avant, le ventre sous la lune, soule des ardeurs du soleil, et +revant encore de fecondation. Au loin, le long de ce grand corps, +l'abbe Mouret suivait des yeux le chemin des Olivettes, un mince +ruban pale qui s'allongeait comme le lacet flottant d'un corset. Il +entendait Frere Archangias, relevant les jupes des gamines qu'il +fouettait au sang, crachant aux visages des filles, puant lui-meme +l'odeur d'un bouc qui ne se serait jamais satisfait. Il voyait la +Rosalie rire en-dessous, de son air de bete lubrique, pendant que le +pere Bambousse lui jetait des mottes de terre dans les reins. Et la +encore, croyait-il, il etait bien portant, a peine chauffe a la +nuque par la belle matinee. Il ne sentait qu'un fremissement +derriere son dos, ce murmure confus de vie, qu'il avait entendu +vaguement des le matin, au milieu de sa messe, lorsque le soleil +etait entre par les fenetres crevees. Jamais, comme a cette heure de +nuit, la campagne ne l'avait inquiete, avec sa poitrine geante, ses +ombres molles, ses luisants de peau ambree, toute cette nudite de +deesse, a peine cachee sous la mousseline argentee de la lune. + +Le jeune pretre baissa les yeux, regarda le village des Artaud. Le +village s'ecrasait dans le sommeil lourd de fatigue, dans le neant +que dorment les paysans. Pas une lumiere. Les masures faisaient des +tas noirs, que coupaient les raies blanches des ruelles +transversales, enfilees par la lune. Les chiens eux-memes devaient +ronfler, au seuil des portes closes. Peut-etre les Artaud avaient- +ils empoisonne le presbytere de quelque fleau abominable? Derriere +lui, il ecoutait toujours grossir le souffle dont l'approche etait +si pleine d'angoisse. Maintenant, il surprenait comme un pietinement +de troupeau, une volee de poussiere qui lui arrivait, grasse des +emanations d'une bande de betes. Ses pensees du matin lui revenaient +sur cette poignee d'hommes recommencant les temps, poussant entre +les rocs peles ainsi qu'une poignee de chardons que les vents ont +semes; il se sentait assister a l'eclosion lente d'une race. +Lorsqu'il etait enfant, rien ne le surprenait, ne l'effrayait +davantage, que ces myriades d'insectes qu'il voyait sourdre de +quelque fente, quand il soulevait certaines pierres humides. Les +Artaud, meme endormis, ereintes au fond de l'ombre, le troublaient +de leur sommeil, dont il retrouvait l'haleine dans l'air qu'il +respirait. Il n'aurait voulu que des roches sous sa fenetre. Le +village n'etait pas assez mort; les toits de chaume se gonflaient +comme des poitrines; les gercures des portes laissaient passer des +soupirs, des craquements legers, des silences vivants, revelant dans +ce trou la presence d'une portee pullulante, sous le bercement noir +de la nuit. Sans doute, c'etait cette senteur seule qui lui donnait +une nausee. Souvent il l'avait pourtant respiree aussi forte, sans +eprouver d'autre besoin que de se rafraichir dans la priere. + +Les tempes en sueur, il alla ouvrir l'autre fenetre, cherchant un +air plus vif. En bas, a gauche, s'etendait le cimetiere, avec la +haute barre du Solitaire, dont pas une brise ne remuait l'ombre. Il +montait du champ vide une odeur de pre fauche. Le grand mur gris de +l'eglise, ce mur tout plein de lezards, plante de giroflees, se +refroidissait sous la lune; tandis qu'une des larges fenetres +luisait, les vitres pareilles a des plaques d'acier. L'eglise +endormie ne devait vivre a cette heure que de la vie extra-humaine +du Dieu de l'hostie, enferme dans le tabernacle. Il songeait a la +tache jaune de la veilleuse, mangee par l'ombre, avec une tentation +de redescendre, pour soulager sa tete malade, au milieu de ces +tenebres pures de toute souillure. Mais une terreur etrange le +retint: il crut tout d'un coup, les yeux fixes sur les vitres +allumees par la lune, voir l'eglise s'eclairer interieurement d'un +eclat de fournaise, d'une splendeur de fete infernale, ou tournaient +le mois de mai, les plantes, les betes, les filles des Artaud, qui +prenaient furieusement des arbres entre leurs bras nus. Puis, en se +penchant, au-dessous de lui, il apercut la basse-cour de Desiree, +toute noire, qui fumait. Il ne distinguait pas nettement les cases +des lapins, les perchoirs des poules, la cabane des canards. C'etait +une seule masse tassee dans la puanteur, dormant de la meme haleine +pestilentielle. Sous la porte de l'etable, la senteur aigre de la +chevre passait; pendant que le petit cochon vautre sur le dos, +soufflait grassement, pres d'une ecuelle vide. De son gosier de +cuivre, le grand coq fauve Alexandre jeta un cri, qui eveilla au +loin, un a un, les appels passionnes de tous les coqs du village. + +Brusquement, l'abbe Mouret se souvint. La fievre dont il entendait +la poursuite, l'avait atteint dans la basse-cour de Desiree, en face +des poules chaudes encore de leur ponte et des meres lapines, +s'arrachant le poil du ventre. Alors, la sensation d'une respiration +sur son cou fut si nette, qu'il se tourna, pour voir enfin qui le +prenait ainsi a la nuque. Et il se rappela Albine bondissant hors du +Paradou, avec la porte qui claquait sur l'apparition d'un jardin +enchante; il se la rappela galopant le long de l'interminable +muraille, suivant le cabriolet a la course, jetant des feuilles de +bouleau au vent comme autant de baisers; il se la rappela encore, au +crepuscule, qui riait des jurons de Frere Archangias, les jupes +fuyantes au ras du chemin, pareilles a une petite fumee de poussiere +roulee par l'air du soir. Elle avait seize ans; elle etait etrange, +avec sa face un peu longue; sentait le grand air, l'herbe, la terre. +Et il avait d'elle une memoire si precise, qu'il revoyait une +egratignure, a l'un de ses poignets souples, rose sur la peau +blanche. Pourquoi donc riait-elle ainsi, en le regardant de ses yeux +bleus? Il etait pris dans son rire, comme dans une onde sonore qui +resonnait partout contre sa chair; il la respirait, il l'entendait +vibrer en lui. Oui, tout son mal venait de ce rire qu'il avait bu. + +Debout au milieu de la chambre, les deux fenetres ouvertes, il resta +grelottant, pris d'une peur qui lui faisait cacher la tete entre les +mains. La journee entiere aboutissait donc a cette evocation d'une +fille blonde, au visage un peu long, aux yeux bleus? Et la journee +entiere entrait par les deux fenetres ouvertes. C'etaient, au loin, +la chaleur des terres rouges, la passion des grandes roches, des +oliviers pousses dans les pierres, des vignes tordant leurs bras au +bord des chemins; c'etaient, plus pres, les sueurs humaines que +l'air apportait des Artaud, les senteurs fades du cimetiere, les +odeurs d'encens de l'eglise, perverties par des odeurs de filles aux +chevelures grasses; c'etaient encore des vapeurs de fumier, la buee +de la basse-cour, les fermentations suffocantes des germes. Et +toutes ces haleines affluaient a la fois, en une meme bouffee +d'asphyxie, si rude, s'enflant avec une telle violence, qu'elle +l'etouffait. Il fermait ses sens, il essayait de les aneantir. Mais, +devant lui, Albine reparut comme une grande fleur, poussee et +embellie sur ce terreau. Elle etait la fleur naturelle de ces +ordures, delicate au soleil, ouvrant le jeune bouton de ses epaules +blanches, si heureuse de vivre, qu'elle sautait de sa tige et +qu'elle s'envolait sur sa bouche, en le parfumant de son long rire. + +Le pretre poussa un cri. Il avait senti une brulure a ses levres. +C'etait comme un jet ardent qui avait coule dans ses veines. Alors, +cherchant un refuge, il se jeta a genoux devant la statuette de +l'Immaculee-Conception, en criant, les mains jointes: + +- Sainte Vierge des Vierges, priez pour moi! + + + + + +XVII. + +L'Immaculee-Conception, sur la commode de noyer, souriait +tendrement, du coin de ses levres minces, indiquees d'un trait de +carmin. Elle etait petite, toute blanche. Son grand voile blanc, qui +lui tombait de la tete aux pieds, n'avait, sur le bord, qu'un filet +d'or, imperceptible. Sa robe, drapee a longs plis droits sur un +corps sans sexe, la serrait au cou, ne degageait que ce cou +flexible. Pas une seule meche de ses cheveux chatains ne passait. +Elle avait le visage rose, avec des yeux clairs tournes vers le +ciel; elle joignait des mains roses, des mains d'enfant, montrant +l'extremite des doigts sous les plis du voile, au-dessus de +l'echarpe bleue, qui semblait nouer a sa taille deux bouts flottants +du firmament. De toutes ses seductions de femme, aucune n'etait nue, +excepte ses pieds, des pieds adorablement nus, foulant l'eglantier +mystique. Et, sur la nudite de ses pieds, poussaient des roses d'or, +comme la floraison naturelle de sa chair deux fois pure. + +- Vierge fidele, priez pour moi! repetait desesperement le pretre. + +Celle-la ne l'avait jamais trouble. Elle n'etait pas mere encore; +ses bras ne lui tendaient point Jesus, sa taille ne prenait point +les lignes rondes de la fecondite. Elle n'etait pas la reine du +ciel, qui descendait couronnee d'or, vetue d'or, ainsi qu'une +princesse de la terre, portee triomphalement par un vol de +cherubins. Celle-la ne s'etait jamais montree redoutable, ne lui +avait jamais parle avec la severite d'une maitresse toute puissante, +dont la vue seule courbe les fronts dans la poussiere. Il osait la +regarder, l'aimer, sans craindre d'etre emu par la courbe molle de +ses cheveux chatains; il n'avait que l'attendrissement de ses pieds +nus, ses pieds d'amour, qui fleurissaient comme un jardin de +chastete, trop miraculeusement pour qu'il contentat son envie de les +couvrir de caresses. Elle parfumait la chambre de son odeur de lis. +Elle etait le lis d'argent plante dans un vase d'or, la purete +precieuse, eternelle, impeccable. Dans son voile blanc, si +etroitement serre autour d'elle, il n'y avait plus rien d'humain, +rien qu'une flamme vierge brulant d'un feu toujours egal. Le soir a +son coucher, le matin a son reveil, il la trouvait la, avec son meme +sourire d'extase. Il laissait tomber ses vetements devant elle, sans +une gene, comme devant sa propre pudeur. + +- Mere tres pure, Mere tres chaste, Mere toujours vierge, priez pour +moi! balbutia-t-il peureusement, se serrant aux pieds de la Vierge, +comme s'il avait entendu derriere son dos le galop sonore d'Albine. +Vous etes mon refuge, la source de ma joie, le temple de ma sagesse, +la tour d'ivoire ou j'ai enferme ma purete. Je me remets dans vos +mains sans tache, je vous supplie de me prendre, de me recouvrir +d'un coin de votre voile, de me cacher sous votre innocence, +derriere le rempart sacre de votre vetement, pour qu'aucun souffle +charnel ne m'atteigne la. J'ai besoin de vous, je me meurs sans +vous, je me sens a jamais separe de vous, si vous ne m'emportez +entre vos bras secourables, loin d'ici, au milieu de la blancheur +ardente que vous habitez. Marie concue sans peche, aneantissez-moi +au fond de la neige immaculee tombant de chacun de vos membres. Vous +etes le prodige d'eternelle chastete. Votre race a pousse sur un +rayon, ainsi qu'un arbre merveilleux qu'aucun germe n'a plante. +Votre fils Jesus est ne du souffle de Dieu, vous-meme etes nee sans +que le ventre de votre mere fut souille, et je veux croire que cette +virginite remonte ainsi d'age en age, dans une ignorance sans fin de +la chair. Oh! vivre, grandir, en dehors de la honte des sens! Oh! +multiplier, enfanter, sans la necessite abominable du sexe, sous la +seule approche d'un baiser celeste! + +Cet appel desespere, ce cri epure de desir, avait rassure le jeune +pretre. La Vierge, toute blanche, les yeux au ciel, semblait sourire +plus doucement de ses minces levres roses. Il reprit d'une voix +attendrie: + +- Je voudrais encore etre enfant. Je voudrais n'etre jamais qu'un +enfant marchant a l'ombre de votre robe. J'etais tout petit, je +joignais les mains pour dire le nom de Marie. Mon berceau etait +blanc, mon corps etait blanc, toutes mes pensees etaient blanches. +Je vous voyais distinctement, je vous entendais m'appeler, j'allais +a vous dans un sourire, sur des roses effeuillees. Et rien autre, je +ne sentais pas, je ne pensais pas, je vivais juste assez pour etre +une fleur a vos pieds. On ne devrait point grandir. Vous n'auriez +autour de vous que des tetes blondes, un peuple d'enfants qui vous +aimeraient, les mains pures, les levres saines, les membres tendres, +sans une souillure, comme au sortir d'un bain de lait. Sur la joue +d'un enfant, on baise son ame. Seul un enfant peut dire votre nom +sans le salir. Plus tard, la bouche se gate, empoisonne les +passions. Moi-meme, qui vous aime tant, qui me suis donne a vous, je +n'ose a toute heure vous appeler, ne voulant pas vous faire +rencontrer avec mes impuretes d'homme. J'ai prie, j'ai corrige ma +chair, j'ai dormi sous votre garde, j'ai vecu chaste; et je pleure, +en voyant aujourd'hui que je ne suis pas encore assez mort a ce +monde pour etre votre fiance. O Marie, Vierge adorable, que n'ai-je +cinq ans, que ne suis-je reste l'enfant qui collait ses levres sur +vos images! Je vous prendrais sur mon coeur, je vous coucherais a +mon cote, je vous embrasserais comme une amie, comme une fille de +mon age, j'aurais votre robe etroite, votre voile enfantin, votre +echarpe bleue, toute cette enfance qui fait de vous une grande +soeur. Je ne chercherais pas a baiser vos cheveux, car la chevelure +est une nudite qu'on ne doit point voir; mais je baiserais vos pieds +nus, l'un apres l'autre, pendant des nuits entieres, jusqu'a que +j'aie effeuille sous mes levres les roses d'or, les roses mystiques +de nos veines. + +Il s'arreta, attendant que la Vierge abaissat ses yeux bleus, +l'effleurat au front du bord de son voile. La Vierge restait +enveloppee dans la mousseline jusqu'au cou, jusqu'aux ongles, +jusqu'aux chevilles, tout entiere au ciel, avec cet elancement du +corps qui la rendait fluette, degagee deja de la terre. + +- Eh bien, continua-t-il plus follement, faites que je redevienne +enfant, Vierge bonne, Vierge puissante. Faites que j'aie cinq ans. +Prenez mes sens, prenez ma virilite. Qu'un miracle emporte tout +l'homme qui a grandi en moi. Vous regnez au ciel, rien ne vous est +plus facile que de me foudroyer, que de secher mes organes, de me +laisser sans sexe, incapable du mal, si depouille de toute force, +que je ne puisse meme plus lever le petit doigt sans votre +consentement. Je veux etre candide, de cette candeur qui est la +votre, que pas un frisson humain ne saurait troubler. Je ne veux +plus sentir ni mes nerfs, ni mes muscles, ni le battement de mon +coeur, ni le travail de mes desirs. Je veux etre une chose, une +pierre blanche a vos pieds, a laquelle vous ne laisserez qu'un +parfum, une pierre qui ne bougera pas de l'endroit ou vous l'aurez +jetee, sans oreilles, sans yeux, satisfaite d'etre sous votre talon, +ne pouvant songer a des ordures avec les autres pierres du chemin. +Oh! alors quelle beatitude! J'atteindrai sans effort, du premier +coup, a la perfection que je reve. Je me proclamerai enfin votre +veritable pretre. Je serai ce que mes etudes, mes prieres, mes cinq +annees de lente initiation n'ont pu faire de moi. Oui, je nie la +vie, je dis que la mort de l'espece est preferable a l'abomination +continue qui la propage. La faute souille tout. C'est une puanteur +universelle gatant l'amour, empoisonnant la chambre des epoux, le +berceau des nouveau-nes, et jusqu'aux fleurs pamees sous le soleil, +et jusqu'aux arbres laissant eclater leurs bourgeons. La terre +baigne dans cette impurete dont les moindres gouttes jaillissent en +vegetations honteuses. Mais pour que je sois parfait, o Reine des +anges, Reine des Vierges, ecoutez mon cri, exaucez-le! Faites que je +sois un de ces anges qui n'ont que deux grandes ailes derriere les +joues; je n'aurai plus de tronc, plus de membres; je volerai a vous, +si vous m'appelez; je ne serai plus qu'une bouche qui dira vos +louanges, qu'une paire d'ailes sans tache qui bercera vos voyages +dans les cieux. Oh! la mort, la mort, Vierge venerable, donnez-moi +la mort de tout! Je vous aimerai dans la mort de mon corps, dans la +mort de ce qui vit et de ce qui se multiple. Je consommerai avec +vous l'unique mariage dont veuille mon coeur. J'irai plus haut, +toujours plus haut, jusqu'a ce que j'aie atteint le brasier ou vous +resplendissez. La, c'est un grand astre, une immense rose blanche +dont chaque feuille brule comme une lune, un trone d'argent d'ou +vous rayonnez avec un tel embrasement d'innocence, que le paradis +entier reste eclaire de la seule lueur de votre voile. Tout ce qu'il +y a de blanc, les aurores, la neige des sommets inaccessibles, les +lis a peine eclos, l'eau des sources ignorees, le lait des plantes +respectees du soleil, les sourires des vierges, les ames des enfants +morts au berceau, pleuvent sur vos pieds blancs. Alors, je monterai +a vos levres, ainsi qu'une flamme subtile; j'entrerai en vous, par +votre bouche entr'ouverte, et les noces s'accompliront, pendant que +les archanges tressailleront de notre allegresse. Etre vierge, +s'aimer vierge, garder au milieu des baisers les plus doux sa +blancheur vierge! Avoir tout l'amour, couche sur des ailes de cygne, +dans une nuee de purete, aux bras d'une maitresse de lumiere dont +les caresses sont des jouissances d'ame! Perfection, reve surhumain, +desir dont mes os craquent, delices qui me mettent au ciel! O Marie, +Vase d'election, chatrez-en moi l'humanite, faites-moi eunuque parmi +les hommes, afin de me livrer sans peur le tresor de votre +virginite! + +Et l'abbe Mouret, claquant des dents, terrasse par la fievre, +s'evanouit sur le carreau. + + + + + +LIVRE DEUXIEME + + + +I. + +Devant les deux larges fenetres, des rideaux de calicot, +soigneusement tires, eclairaient la chambre de la blancheur tamisee +du petit jour. Elle etait haute de plafond, tres vaste, meublee d'un +ancien meuble Louis XV, a bois peint en blanc, a fleurs rouges sur +un semis de feuillage. Dans le trumeau, au-dessus des portes, aux +deux cotes de l'alcove, des peintures laissaient encore voir les +ventres et les derrieres roses de petits Amours volant par bandes, +jouant a deux jeux qu'on ne distinguait plus, tandis que les +boiseries des murs, menageant des panneaux ovales, les portes a +double battant, le plafond arrondi, jadis a fond bleu de ciel, avec +des encadrements de cartouches, de medaillons, de noeuds de rubans +coleur chair, s'effacaient, d'un gris tres doux, un gris qui gardait +l'attendrissement de ce paradis fane. En face des fenetres, la +grande alcove, s'ouvrant sous des enroulements de nuages, que des +Amours de platre ecartaient, penches, culbutes, comme pour regarder +effrontement le lit, etait fermee, ainsi que les fenetres, par des +rideaux de calicot, cousus a gros points, d'une innocence singuliere +au milieu de cette piece restee toute tiede d'une lointaine odeur de +volupte. + +Assise pres d'une console ou une bouilloire chauffait sur une lampe +a esprit-de-vin, Albine regardait les rideaux de l'alcove, +attentivement. Elle etait vetue de blanc, les cheveux serres dans un +fichu de vieille dentelle, les mains abandonnees, veillant d'un air +serieux de grande fille. Une respiration faible, un souffle d'enfant +assoupi s'entendait, dans le grand silence. Mais elle s'inquieta, au +bout de quelques minutes; elle ne put s'empecher de venir, a pas +legers, soulever le coin d'un rideau. Serge, au bord du grand lit, +semblait dormir, la tete appuyee sur l'un de ses bras replie. +Pendant sa maladie, ses cheveux s'etaient allonges, sa barbe avait +pousse. Il etait tres blanc, les yeux meurtris de bleu, les levres +pales; il avait une grace de fille convalescente. + +Albine, attendrie, allait laisser retomber le coin du rideau. + +- Je ne dors pas, dit Serge d'une voix tres basse. + +Et il restait la tete appuyee, sans bouger un doigt, comme accable +d'une lassitude heureuse. Ses yeux s'etaient lentement ouverts; sa +bouche soufflait legerement sur l'une de ses mains nues, soulevant +le duvet de sa peau blonde. + +- Je t'entendais, murmura-t-il encore. Tu marchais tout doucement. + +Elle fut ravie de ce tutoiement. Elle s'approcha, s'accroupi devant +le lit, pour mettre son visage a la hauteur du sien. + +- Comment vas-tu? demanda-t-elle. + +Et elle goutait a son tour la douceur de ce "tu", qui lui passait +pour la premiere fois sur les levres. + +- Oh! tu es gueri, maintenant, reprit-elle. Sais-tu que je pleurais, +tout le long du chemin, lorsque je revenais de la-bas avec de +mauvaises nouvelles. On me disait que tu avais le delire, que cette +mauvaise fievre, si elle te faisait grace, t'emporterais la +raison... Comme j'ai embrasse ton oncle Pascal, lorsqu'il t'a amene +ici, pour ta convalescence! + +Elle bordait le lit, elle etait maternelle. + +- Vois-tu, ces roches brulees, la-bas, ne te valaient rien. Il te +faut des arbres, de la fraicheur, de la tranquillite... Le docteur +n'a pas meme raconte qu'il te cachait ici. C'est un secret entre lui +et ceux qui t'aiment. Il te croyait perdu... Va, personne ne nous +derangera. L'oncle Jeanbernat fume sa pipe devant ses salades. Les +autres feront prendre de tes nouvelles en cachette. Et le docteur +lui-meme ne reviendra plus, parce que, a cette heure, c'est moi qui +suis ton medecin... Il parait que tu n'as plus besoin de drogues. Tu +as besoin d'etre aime, comprends-tu? + +Il semblait ne pas entendre, le crane encore vide. Comme ses yeux, +sans qu'il remuat la tete, fouillaient les coins de la chambre, elle +pensa qu'il s'inquietait du lieu ou il se trouvait. + +- C'est ma chambre, dit-elle. Je te l'ai donnee. Elle est jolie, +n'est-ce pas? J'ai pris les plus beaux meubles du grenier; puis, +j'ai fait ces rideaux de calicot, pour que le jour ne m'aveuglat +pas... Et tu ne me genes nullement. Je coucherai au second etage. Il +y a encore trois ou quatre pieces vides. + +Mais il restait inquiet. + +- Tu es seule? demanda-t-il. + +- Oui. Pourquoi me fais-tu cette question? + +Il ne repondit pas, il murmura d'un air d'ennui: + +- J'ai reve, je reve toujours... J'entends des cloches, et c'est +cela qui me fatigue. + +Au bout d'un silence, il reprit: + +- Va fermer la porte, mets les verrous. Je veux que tu sois seule, +toute seule. + +Quand elle revint, apportant une chaise, s'asseyant a son chevet, il +avait une joie d'enfant, il repetait: + +- Maintenant, personne n'entrera. Je n'entendrai plus les cloches... +Toi, quand tu parles, cela me repose. + +- Veux-tu boire? demanda-t-elle. + +Il fit signe qu'il n'avait pas soif. Il regardait les mains d'Albine +d'un air si surpris, si charme de les voir, qu'elle en avanca une, +au bord de l'oreiller, en souriant. Alors, il laissa glisser sa +tete, il appuya une joue sur cette petite main fraiche. Il eut un +leger rire, il dit: + +- Ah! c'est doux comme de la soie. On dirait qu'elle souffle de +l'air dans mes cheveux... Ne la retire pas, je t'en prie. + +Puis, il y eut un long silence. Il se regardaient avec une grande +amitie. Albine se voyait paisiblement dans les yeux vides du +convalescent. Serge semblait ecouter quelque chose de vague que la +petite main fraiche lui confiait. + +- Elle est tres bonne, ta main, reprit-il. Tu ne peux pas t'imaginer +comme elle me fait du bien... Elle a l'air d'entrer au fond de moi, +pour m'enlever les douleurs que j'ai dans les membres. C'est une +caresse partout, un soulagement, une guerison. + +Il frottait doucement sa joue, il s'animait, comme ressuscite. + +- Dis? tu ne me donneras rien de mauvais a boire, tu ne me +tourmenteras pas avec toutes sortes de remedes?... Ta main me +suffit, vois-tu. Je suis venu pour que tu la mettes la, sous ma +tete. + +- Mon bon Serge, murmura Albine, tu as bien souffert, n'est-ce pas? + +- Souffert? oui, oui; mais il y a longtemps... J'ai mal dormi, j'ai +eu des reves epouvantables. Si je pouvais, je te raconterais tout +cela. + +Il ferma un instant les yeux, il fit un grand effort de memoire. + +- Je ne vois que du noir, balbutia-t-il. C'est singulier, j'arrive +d'un long voyage. Je ne sais plus meme d'ou je suis parti. J'avais +la fievre, une fievre qui galopait dans mes veines comme une bete... +C'est cela, je me souviens. Toujours le meme cauchemar me faisait +ramper, le long d'un souterrain interminable. A certaines grosses +douleurs, le souterrain, brusquement, se murait; un amas de cailloux +tombait de la voute, les parois se resserraient, je restais +haletant, pris de la rage de vouloir passer outre; et j'entrais dans +l'obstacle, je travaillais des pieds, des poings, du crane, en +desesperant de pouvoir jamais traverser cet eboulement de plus en +plus considerable... Puis, souvent, il me suffisait de le toucher du +doigt; tout s'evanouissait, je marchais librement, dans la galerie +elargie, n'ayant plus que la lassitude de la crise. + +Albine voulut lui poser la main sur la bouche, + +- Non, cela ne me fatigue pas de parler. Tu vois, je te parle a +l'oreille. Il me semble que je pense, et que tu m'entends... Le plus +drole, dans mon souterrain, c'est que je n'avais pas la moindre idee +de retourner en arriere; je m'entetais, tout en pensant qu'il me +faudrait des milliers d'annees pour deblayer un seul des +eboulements. C'etait une tache fatale, que je devais accomplir sous +peine des plus grands malheurs. Les genoux meurtris, le front +heurtant le roc, je mettais une conscience pleine d'angoisse a +travailler de toutes mes forces, pour arriver le plus vite possible. +Arriver ou? je ne sais pas, je ne sais pas... + +Il ferma les yeux, revant, cherchant. Puis, il eut une moue +d'insouciance, il s'abandonna de nouveau sur la main d'Albine, en +disant avec un rire: + +- Tiens! c'est bete, je suis un enfant. + +Mais la jeune fille, pour voir s'il etait bien a elle, tout entier, +l'interrogea, le ramena aux souvenirs confus qu'il tenait d'evoquer; +il ne se rappelait rien, il etait reellement dans une heureuse +enfance. Il croyait etre ne la veille. + +- Oh! je ne suis pas encore fort, dit-il. Vois-tu, le plus loin que +je me souvienne, c'etait dans un lit qui me brulait partout le +corps; ma tete roulait sur l'oreiller ainsi que sur un brasier; mes +pieds s'usaient l'un contre l'autre, a se frotter, continuellement... +Va! j'etais bien mal! Il me semblait qu'on me changeait le corps, +qu'on m'enlevait tout, qu'on me raccommodait comme une mecanique +cassee... + +Ce mot le fit rire de nouveau. Il reprit: + +- Je vais etre tout neuf. Ca m'a joliment nettoye, d'etre malade... +Mais qu'est-ce que tu me demandais? Non, personne n'etait la. Je +souffrais tout seul, au fond d'un trou noir. Personne, personne. Et, +au dela, il n'y a rien, je ne vois rien... Je suis ton enfant, veux- +tu? Tu m'apprendras a marcher. Moi, je ne vois que toi, maintenant. +Ca m'est bien egal, tout ce qui n'est pas toi. Je te dis que je ne +me souviens plus. Je suis venu, tu m'as pris, c'est tout. + +Et il dit encore, apaise, caressant: + +- Ta main est diede, a present; elle est bonne comme du soleil... Ne +parlons plus. Je me chauffe. + +Dans la grande chambre, un silence frissonnant tombait du plafond +bleu. La lampe a esprit-de-vin venait de s'eteindre, laissant la +bouilloire jeter un filet de vapeur de plus en plus mince. Albine et +Serge, tous deux la tete sur le meme oreiller, regardaient les +grands rideaux de calicot tires devant les fenetres. Les yeux de +Serge surtout allaient la, comme a la source blanche de la lumiere. +Il s'y baignait, ainsi que dans un jour pali, mesure a ses forces de +convalescent. Il devinait le soleil derriere un coin plus jaune du +calicot, ce qui suffisait pour le guerir. Au loin, il ecoutait un +large roulement de feuillages; tandis que, a la fenetre de droite, +l'ombre verdatre d'une haute branche, nettement dessinee, lui +donnait le reve inquietant de cette foret qu'il sentait si pres de +lui. + +- Veux-tu que j'ouvre les rideaux? demanda Albine, trompee par la +fixite de son regard. + +- Non, non, se hata-t-il de repondre. + +- Il fait beau. Tu aurais le soleil. Tu verrais les arbres. + +- Non, je t'en supplie... Je ne veux rien du dehors. Cette branche +qui est la me fatigue, a remuer, a pousser, comme si elle etait +vivante... Laisse ta main, je vais dormir. Il faut tout blanc... +C'est bon. + +Et il s'endormit candidement, veille par Albine, qui lui soufflait +sur la face, pour rafraichir son sommeil. + + + + + +II. + +Le lendemain, le beau temps s'etait gate, il pleuvait. Serge, repris +par la fievre, passa une journee de souffrance, les yeux fixes +desesperement sur les rideaux, d'ou ne tombait qu'une lueur de cave, +louche, d'un gris de cendre. Il ne devinait plus le soleil, il +cherchait cette ombre dont il avait eu peur, cette branche haute +qui, noyee dans la buee blafarde de l'averse, lui semblait avoir +emporte la foret en s'effacant. Vers le soir, agite d'un leger +delire, il cria en sanglotant a Albine que le soleil etait mort, +qu'il entendait tout le ciel, toute la campagne pleurer la mort du +soleil. Elle dut le consoler comme un enfant, lui promettre le +soleil, l'assurer qu'il reviendrait, qu'elle le lui donnerait. Mais +il plaignait aussi les plantes. Les semences devaient souffrir sous +le sol, a attendre la lumiere; elles avaient ses cauchemars, elles +revaient qu'elles rampaient le long d'un souterrain, arretees par +des eboulements, luttant furieusement pour arriver au soleil. Et il +se mit a pleurer a voix plus basse, disant que l'hiver etait une +maladie de la terre, qu'il allait mourir en meme temps que la terre, +si le printemps ne les guerissait tous deux. + +Pendant trois jours encore, le temps resta affreux. Des ondees +crevaient sur les arbres, dans une lointaine clameur de fleuve +deborde. Des coups de vent roulaient, s'abattaient contre les +fenetres, avec un acharnement de vagues enormes. Serge avait voulu +qu'Albine fermat hermetiquement les volets. La lampe allumee, il +n'avait plus le deuil des rideaux blafards, il ne sentait plus le +gris du ciel entrer par les plus minces fentes, couler jusqu'a lui, +ainsi qu'une poussiere qui l'enterrait. Il s'abandonnait, les bras +amaigris, la tete pale, d'autant plus faible que la campagne etait +plus malade. A certaines heures de nuages d'encre, lorsque les +arbres tordus craquaient, que la terre laissait trainer ses herbes +sous l'averse comme des cheveux de noyee, il perdait jusqu'au +souffle, il trepassait, battu lui-meme par l'ouragan. Puis, a la +premiere eclaircie, au moindre coin de bleu, entre deux nuees, il +respirait, il goutait l'apaisement des feuillages essuyes, des +sentiers blanchissants, des champs buvant leur derniere gorgee +d'eau. Albine, maintenant, implorait a son tour le soleil; elle se +mettait vingt fois par jour a la fenetre du palier, interrogeant +l'horizon, heureuse des moindres taches blanches, inquiete des +masses d'ombre, cuivrees, chargees de grele, redoutant quelque nuage +trop noir qui lui tuerait son cher malade. Elle parlait d'envoyer +chercher le docteur Pascal. Mais Serge ne voulait personne. Il +disait: + +- Demain, il y aura du soleil sur les rideaux, je serai gueri. + +Un soir qu'il etait au plus mal, Albine lui donna sa main, pour +qu'il y posat la joue. Et, la main ne le soulageant pas, elle pleura +de se voir impuissante. Depuis qu'il etait retombe dans +l'assoupissement de l'hiver, elle ne se sentait plus assez forte +pour le tirer a elle seule du cauchemar ou il se debattait. Elle +avait besoin de la complicite du printemps. Elle-meme deperissait, +les bras glaces, l'haleine courte, ne sachant plus lui souffler la +vie. Pendant des heures, elle rodait dans la grande chambre +attristee. Quand elle passait devant la glace, elle se voyait noire, +elle se croyait laide. + +Puis, un matin, comme elle relevait les oreillers, sans oser tenter +encore le charme rompu de ses mains, elle crut retrouver le sourire +du premier jour sur les levres de Serge, dont elle venait +d'effleurer la nuque, du bout des doigts. + +- Ouvre les volets, murmura-t-il. + +Elle pensa qu'il parlait dans la fievre; car, une heure auparavant, +elle n'avait apercu, de la fenetre du palier, qu'un ciel en deuil. + +- Dors, reprit-elle tristement; je t'ai promis de t'eveiller au +premier rayon... Dors encore, le soleil n'est pas la. + +- Si, je le sens, le soleil est la... Ouvre les volets. + + + + + +III. + +Le soleil etait la, en effet. Quand Albine eut ouvert les volets, +derriere les grands rideaux, la bonne lueur jaune chauffa de nouveau +un coin de la blancheur du linge. Mais ce qui fit asseoir Serge sur +son seant, ce fut de revoir l'ombre de la branche, le rameau qui lui +annoncait le retour a la vie. Toute la campagne ressuscitee, avec +ses verdures, ses eaux, son large cercle de collines, etait la pour +lui, dans cette tache verdatre frissonnante au moindre souffle. Elle +ne l'inquietait plus. Il en suivait le balancement, d'un air avide, +ayant le besoin des forces de la seve qu'elle lui annoncait; tandis +que, le soutenant dans ses bras, Albine, heureuse, disait: + +- Ah! mon bon Serge, l'hiver est fini... Nous voila sauves. + +Il se recoucha, les yeux deja vifs, la voix plus nette. + +- Demain, dit-il, je serai tres fort... Tu tireras les rideaux, je +veux tout voir. + +Mais, le lendemain, il fut pris d'une peur d'enfant. Jamais il ne +consentit a ce que les fenetres fussent grandes ouvertes. Il +murmurait: "Tout a l'heure, plus tard." Il demeurait anxieux, il +avait l'inquietude du premier coup de lumiere qu'il recevrait dans +les yeux. Le soir arriva, qu'il n'avait pu prendre la decision de +revoir le soleil en face. Il etait reste le visage tourne vers les +rideaux, suivant sur la transparence du linge le matin pale, +l'ardent midi, le crepuscule violatre, toutes les couleurs, toutes +les emotions du ciel. La, se peignait jusqu'au frisson que le +battement d'ailes d'un oiseau donne a l'air tiede, jusqu'a la joie +des odeurs, palpitant dans un rayon. Derriere ce voile, derriere ce +reve attendri de la vie puissante du dehors, il ecoutait monter le +printemps. Et meme il etouffait un peu, par moments, lorsque +l'afflux du sang nouveau de la terre, malgre l'obstacle des rideaux, +arrivait a lui trop rudement. + +Et, le matin suivant, il dormait encore, lorsque Albine, brusquant +la guerison, lui cria: + +- Serge! Serge! voici le soleil! + +Elle tirait vivement les rideaux, elle ouvrait les fenetres toutes +larges. Lui, se leva, se mit a genoux sur son lit, suffoquant, +defaillant, les mains serrees contra sa poitrine, pour empecher son +coeur de se briser. En face de lui, il avait le grand ciel, rien que +du bleu, un infini bleu; il s'y lavait de la souffrance, il s'y +abandonnait, comme dans un bercement leger, il y buvait de la +douceur, de la purete, de la jeunesse. Seule, la branche dont il +avait vu l'ombre, depassait la fenetre, tachait la mer bleue d'une +verdure vigoureuse; et c'etait deja la un jet trop fort pour ses +delicatesses de malade, qui se blessaient de la salissure des +hirondelles volant a l'horizon. Il naissait. Il poussait de petits +cris involontaires, noye de clarte, battu par des vagues d'air +chaud, sentant couler en lui tout un engouffrement de vie. Ses mains +se tendirent, et il s'abattit, il retomba sur l'oreiller, dans une +pamoison. + +Quelle heureuse et tendre journee! Le soleil entrait a droite, loin +de l'alcove. Serge, pendant toute la matinee, le regarda s'avancer a +petits pas. Il le voyait venir a lui, jaune comme de l'or, ecornant +les vieux meubles, s'amusant aux angles, glissant parfois a terre, +pareil a un bout d'etoffe deroute. C'etait une marche lente, +assuree, une approche d'amoureuse, etirant ses membres blonds, +s'allongeant jusqu'a l'alcove d'un mouvement rythme, avec une +lenteur voluptueuse qui donnait un desir fou de sa possession. +Enfin, vers deux heures, la nappe de soleil quitta le dernier +fauteuil, monta le long des couvertures, s'etala sur le lit, ainsi +qu'une chevelure denouee. Serge abandonna ses mains amaigries de +convalescent a cette caresse ardente; il fermait les yeux a demi, il +sentait courir sur chacun de ses doigts des baisers de feu, il etait +dans un bain de lumiere, dans une etreinte d'astre. Et comme Albine +etait la qui se penchait en souriant: + +- Laisse-moi, balbutia-t-il, les yeux completement fermes; ne me +serre plus si fort... Comment fais-tu donc pour me tenir ainsi, tout +entier, entre tes bras? + +Puis, le soleil redescendit du lit, s'en alla a gauche, de son pas +ralenti. Alors, Serge le regarda de nouveau tourner, s'asseoir de +siege en siege, avec le regret de ne l'avoir pas retenu sur sa +poitrine. Albine etait restee au bord des couvertures. Tous deux, un +bras passe au cou, virent le ciel palir peu a peu. Par moments, un +immense frisson semblait le blanchir d'une emotion soudaine. Les +langueurs de Serge s'y promenaient plus a l'aise, y trouvaient des +nuances exquises qu'il n'avait jamais soupconnees. Ce n'etait pas +tout du bleu, mais du bleu rose, du bleu lilas, du bleu jaune, une +chair vivante, une vaste nudite immaculee qu'un souffle faisait +battre comme une poitrine de femme. A chaque nouveau regard, au +loin, il avait des surprises, des coins inconnus de l'air, des +sourires discrets, des rondeurs adorables, des gazes cachant au fond +de paradis entrevus de grands corps superbes de deesses. Et il +s'envolait, les membres alleges par la souffrance, au milieu de +cette soie changeante, dans ce duvet innocent de l'azur; ses +sensations flottaient au-dessus de son etre defaillant. Le soleil +baissait, le bleu se fondait dans de l'or pur, la chair vivante du +ciel blondissait encore, se noyait lentement de toutes les teintes +de l'ombre. Pas un nuage, un effacement de vierge qui se couche, un +deshabillement ne laissant voir qu'une raie de pudeur a l'horizon. +Le grand ciel dormant. + +- Ah! le cher bambin! dit Albine, en regardant Serge qui s'etait +endormi a son cou, en meme temps que le ciel. + +Elle le coucha, elle ferma les fenetres. Mais le lendemain, des +l'aube, elles etaient ouvertes. Serge ne pouvait plus vivre sans le +soleil. Il prenait des forces, il s'habituait aux bouffees de grand +air qui faisaient envoler les rideaux de l'alcove. Meme le bleu, +l'eternel bleu commencait a lui paraitre fade. + +Cela le laissait d'etre un cygne, une blancheur, et de nager sans +fin sur le lac limpide du ciel. Il en arrivait a souhaiter un vol de +nuages noirs, quelque ecroulement de nuees qui rompit la monotonie +de cette grande purete. A mesure que la sante revenait, il avait des +besoins de sensations plus fortes. Maintenant, il passait des heures +a regarder la branche verte; il aurait voulu la voir pousser, la +voir s'epanouir, lui jeter des rameaux jusque dans son lit. Elle ne +lui suffisait plus, elle ne faisait qu'irriter ses desirs, en lui +parlant de ces arbres dont il entendait les appels profonds, sans +qu'il put en apercevoir les cimes. C'etaient un chuchotement infini +de feuilles, un bavardage d'eaux courantes, des battements d'ailes, +toute une voix haute, prolongee, vibrante. + +Quand tu pourras te lever, disait Albine, tu t'assoiras devant la +fenetre... Tu verras le beau jardin! + +Il fermait les yeux, il murmurait: + +- Oh! je le vois, je l'ecoute... Je sais ou sont les arbres, ou sont +les eaux, ou poussent les violettes. + +Puis, il reprenait: + +- Mais je le vois mal, je le vois sans lumiere... Il faut que je +sois tres fort pour aller jusqu'a la fenetre. + +D'autre fois, lorsqu'elle le croyait endormi, Albine disparaissait +pendant des heures. Et, lorsqu'elle rentrait, elle le trouvait les +yeux luisants de curiosite, devore d'impatience. Il lui criait: + +- D'ou viens-tu? + +Et il la prenait par les bras, lui sentait les jupes, le corsage, +les joues. + +- Tu sens toutes sortes de bonnes choses... Hein? tu as marche sur +de l'herbe? + +Elle riait, elle lui montrait ses bottines mouillees de rosee. + +- Tu viens du jardin! tu viens du jardin! repetait-il, ravi. Je le +savais. Quand tu es entree, tu avais l'air d'une grande fleur... Tu +m'apportes tout le jardin dans ta robe. + +Il la gardait aupres de lui, la respirant comme un bouquet. Elle +revenait parfois avec des ronces, des feuilles, des bouts de bois +accroches a ses vetements. Alors, il enlevait ces choses, il les +cachait sous son oreiller, ainsi que des reliques. Un jour, elle lui +apporta une touffe de roses. Il fut si saisi, qu'il se mit a +pleurer. Il baisait les fleurs, il les couchait avec lui, entre ses +bras. Mais lorsqu'elles se fanerent, cela lui causa un tel chagrin, +qu'il defendit a Albine d'en ceuillir d'autres. Il la preferait, +elle, aussi fraiche, aussi embaumee; et elle ne se fanait pas, elle +gardait toujours l'odeur de ses mains, l'odeur de ses cheveux, +l'odeur de ses joues. Il finit par l'envoyer lui-meme au jardin, en +lui recommandant de ne pas remonter avant une heure. + +- Vois-tu, comme cela, disait-il, j'ai du soleil, j'ai de l'air, +j'ai des roses, jusqu'au lendemain. + +Souvent, en la voyant rentrer, essoufflee, il la questionnait. +Quelle allee avait-elle prise? S'etait-elle enfoncee sous les +arbres, ou avait-elle suivi le bord des pres. Avait-elle vu des +nids? S'etait-elle assise, derriere un eglantier, ou sous un chene, +ou a l'ombre d'un bouquet de peupliers? Puis, lorsqu'elle repondait, +lorsqu'elle tachait de lui expliquer le jardin, il lui mettait la +main sur la bouche. + +- Non, non, tais-toi, murmurait-il. J'ai tort. Je ne veux pas +savoir... J'aime mieux voir moi-meme. + +Et il retombait dans le reve caresse de ces verdures qu'il sentait +pres de lui, a deux pas. Pendant plusieurs jours, il ne vecut que de +ce reve. Les premiers temps, disait-il, il avait vu le jardin plus +nettement. A mesure qu'il prenait des forces, son reve se troublait +sous l'afflux du sang qui chauffait ses veines. Il avait des +incertitudes croissantes. Il ne pouvait plus dire si les arbres +etaient a droite, si les eaux coulaient au fond, si de grandes +roches ne s'entassaient pas sous les fenetres. Il en causait tout +seul, tres bas. + +Sur les moindres indices, il etablissait des plans merveilleux qu'un +chant d'oiseau, un craquement de branche, un parfum de fleur, lui +faisaient modifier, pour planter la un massif de lilas, pour +remplacer plus loin une pelouse par des plates-bandes. + +A chaque heure, il dessinait un nouveau jardin, aux grands rires +d'Albine, qui repetait, lorsqu'elle le surprenait: + +- Ce n'est pas ca, je t'assure. Tu ne peux pas t'imaginer. C'est +plus beau que tout ce que tu as vu de beau... Ne te casse donc pas +la tete. Le jardin est a moi, je te le donnerai. Va, il ne s'en ira +pas. + +Serge, qui avait deja eu peur de la lumiere, eprouva une inquietude, +lorsqu'il se trouva assez fort pour aller s'accouder a la fenetre. +Il disait de nouveau: "Demain," chaque soir. Il se tournait vers la +ruelle, frissonnant, lorsque Albine rentrait et lui criait qu'elle +sentait l'aubepine, qu'elle s'etait griffe les mains en se creusant +un trou dans une haie pour lui apporter toute l'odeur. Un matin, +elle dut le prendre brusquement entre les bras. Elle le porta +presque a la fenetre, le soutint, le forca a voir. + +- Es-tu poltron! disait-elle avec son beau rire sonore. + +Et elle agitait une de ses mains a tous les points de l'horizon, en +repetant d'un air de triomphe, plein de promesses tendres: + +- Le Paradou! le Paradou! + +Serge, sans voix, regardait. + + + + + +IV. + +Une mer de verdure, en face, a droite, a gauche, partout. Une mer +roulant sa houle de feuilles jusqu'a l'horizon, sans l'obstacle +d'une maison, d'un pan de muraille, d'une route poudreuse. Une mer +deserte, vierge, sacree, etalant sa douceur sauvage dans l'innocence +de la solitude. Le soleil seul entrait la, se vautrait en nappe d'or +sur les pres, enfilait les allees de la course echappee de ses +rayons, laissait pendre a travers les arbres ses fins cheveux +flambants, buvait aux sources d'une levre blonde qui trempait l'eau +d'un frisson. Sous ce poudroiement de flammes, le grand jardin +vivait avec une extravagance de bete heureuse, lachee au bout du +monde, loin de tout, libre de tout. C'etait une debauche telle de +feuillages, une maree d'herbes si debordante, qu'il etait comme +derobe d'un bout a l'autre, inonde, noye. Rien que des pentes +vertes, des tiges ayant des jaillissements de fontaine, des masses +moutonnantes, des rideaux de forets hermetiquement tires, des +manteaux de plantes grimpantes trainant a terre, des volees de +rameaux gigantesques s'abattant de tous cotes. + +A peine pouvait-on, a la longue, reconnaitre sous cet envahissement +formidable de la seve l'ancien dessin du Paradou. En face, dans une +sorte de cirque immense, devait se trouver le parterre, avec des +bassins effondres, ses rampes rompues, ses escaliers dejetes, ses +statues renversees dont on apercevait les blancheurs au fond des +gazons noirs. Plus loin, derriere la ligne bleue d'une nappe d'eau, +s'etalait un fouillis d'arbres fruitiers; plus loin encore, une +haute futaie enfoncait ses dessous violatres, rayes de lumiere, une +foret redevenue vierge, dont les cimes se mamelonnaient sans fin, +tachees du vert-jaune, du vert pale, du vert puissant de toutes les +essences. A droite, la foret escaladait des hauteurs, plantait des +petits bois de pins, se mourait en broussailles maigres, tandis que +des roches nues entassaient une rampe enorme, un ecroulement de +montagne barrant l'horizon; des vegetations ardentes y fendaient le +sol, plantes monstrueuses immobiles dans la chaleur comme des +reptiles assoupis; un filet d'argent, un eclaboussement qui +ressemblait de loin a une poussiere de perles, y indiquait une chute +d'eau, la source de ces eaux calmes qui longeaient si indolemment le +parterre. A gauche enfin, la riviere coulait au milieu d'une vaste +prairie, ou elle se separait en quatre ruisseaux, dont on suivait +les caprices sous les roseaux, entre les saules, derriere les grands +arbres; a perte de vue, des pieces d'herbage elargissaient la +fraicheur des terrains bas, un paysage lave d'une buee bleuatre, une +eclaircie de jour se fondant peu a peu dans le bleu verdi du +couchant. Le Paradou, le parterre, la foret, les roches, les eaux, +les pres, tenaient toute la largeur du ciel. + +- Le Paradou! balbutia Serge ouvrant les bras comme pour serrer le +jardin tout entier contre sa poitrine. + +Il chancelait. Albine dut l'asseoir dans un fauteuil. La, il resta +deux heures sans parler. Le menton sur les mains, il regardait. Par +moments, ses paupieres battaient, une rougeur montait a ses joues. +Il regardait lentement, avec des etonnements profonds. C'etait trop +vaste, trop complexe, trop fort. + +- Je ne vois pas, je ne comprends pas, cria-t-il en tendant ses +mains a Albine, avec un geste de supreme fatigue. + +La jeune fille alors s'appuya au dossier du fauteuil. Elle lui prit +la tete, le forca a regarder de nouveau. Elle lui disait a demi- +voix: + +- C'est a nous. Personne ne viendra. Quand tu seras gueri, nous nous +promenerons. Nous aurons de quoi marcher toute notre vie. Nous irons +ou tu voudras... Ou veux-tu aller? + +Il souriait, il murmurait: + +- Oh! pas loin le premier jour, a deux pas de la porte. Vois-tu, je +tomberais... Tiens, j'irai la, sous cet arbre, pres de la fenetre. + +Elle reprit doucement: + +- Veux-tu aller dans le parterre? Tu verras les buissons de roses, +les grandes fleurs qui ont tout mange, jusqu'aux anciennes allees +qu'elles plantent de leurs bouquets... Aimes-tu mieux le verger ou +je ne puis entrer qu'a plat ventre, tant les branches craquent sous +les fruits?... Nous irons plus loin encore, si tu te sens des +forces. Nous irons jusqu'a la foret, dans des trous d'ombre, tres +loin, si loin que nous coucherons dehors, lorsque la nuit viendra +nous surprendre... Ou bien, un matin, nous monterons la-haut, sur +ces rochers. Tu verras des plantes qui me font peur. Tu verras les +sources, une pluie d'eau, et nous nous amuserons a en recevoir la +poussiere sur la figure... Mais si tu preferes marcher le long des +haies, au bord d'un ruisseau, il faudra prendre par les prairies. On +est bien sous les saules, le soir, au coucher du soleil. On +s'allonge dans l'herbe, on regarde les petites grenouilles vertes +sauter sur les brins de jonc. + +- Non, non, dit Serge, tu me lasses, je ne veux pas voir si loin... +Je ferai deux pas. Ce sera beaucoup. + +- Et moi-meme, continua-t-elle, je n'ai encore pu aller partout. Il +y a bien des coins que j'ignore. Depuis des annees que je me +promene, je sens des trous inconnus autour de moi, des endroits ou +l'ombre doit etre plus fraiche, l'herbe plus molle... Ecoute, je me +suis toujours imagine qu'il y en avait un surtout ou je voudrais +vivre a jamais. Il est certainement quelque part; j'ai du passer a +cote, ou peut-etre se cache-t-il si loin, que je ne suis pas allee +jusqu'a lui, dans mes courses continuelles... N'est-ce pas? Serge, +nous le chercherons ensemble, nous y vivrons. + +- Non, non, tais-toi, balbutia le jeune homme. Je ne comprends pas +ce que tu me dis. Tu me fais mourir. + +Elle le laissa un instant pleurer dans ses bras, inquiete, desolee +de ne pas trouver les paroles qui devaient le calmer. + +-Le Paradou n'est donc pas aussi beau que tu l'avais reve? demanda- +t-elle encore. + +Il degagea sa face, il repondit: + +- Je ne sais plus. C'etait tout petit, et voila que ca grandit +toujours... Emporte-moi, cache-moi. + +Elle le ramena a son lit, le tranquillisant comme un enfant, le +bercant d'un mensonge. + +- Eh bien! non, ce n'est pas vrai, il n'y a pas de jardin. C'est une +histoire que je t'ai contee. Dors tranquille. + + + + + +V. + +Chaque jour, elle le fit ainsi asseoir devant la fenetre, aux heures +fraiches. Il commencait a hasarder quelques pas, en s'appuyant aux +meubles. Ses joues avaient des lueurs roses, ses mains perdaient +leur transparence de cire. Mais, dans cette convalescence, il fut +pris d'une stupeur des sens qui le ramena a la vie vegetative d'un +pauvre etre ne de la ville. Il n'etait qu'une plante, ayant la seule +impression de l'air ou il baignait. Il restait replie sur lui-meme, +encore trop pauvre de sang pour se depenser au-dehors, tenant au +sol, laissant boire toute la seve a son corps. C'etait une seconde +conception, une lente eclosion, dans l'oeuf chaud du printemps. +Albine, qui se souvenait de certaines paroles du docteur Pascal, +eprouvait un grand effroi, a le voir demeurer ainsi, petit garcon, +innocent, hebete. Elle avait entendu conter que certaines maladies +laissaient derriere elles la folie pour guerison. Et elle s'oubliait +des heures a le regarder, s'ingeniant comme les meres a lui sourire, +pour le faire sourire. Il ne riait pas encore. Quand elle lui +passait la main devant les yeux, il ne voyait pas, il ne suivait pas +cette ombre. A peine, lorsqu'elle lui parlait, tournait-il +legerement la tete du cote du bruit. Elle n'avait qu'une +consolation: il poussait superbement, il etait un bel enfant. + +Alors, pendant une semaine, ce furent des soins delicats. Elle +patientait, attendant qu'il grandit. A mesure qu'elle constatait +certains eveils, elle se rassurait, elle pensait que l'age en ferait +un homme. C'etaient de legers tressaillements, lorsqu'elle le +touchait. Puis, un soir, il eut un faible rire. Le lendemain, apres +l'avoir assis devant la fenetre, elle descendit dans le jardin, ou +elle se mit a courir et a l'appeler. Elle disparaissait sous les +arbres, traversait des nappes de soleil, revenait, essoufflee, +tapant des mains. Lui, les yeux vacillants, ne la vit point d'abord. +Mais, comme elle reprenait sa course, jouant de nouveau a cache- +cache, surgissant derriere chaque buisson, en lui jetant un cri, il +finit par suivre du regard la tache blanche de sa jupe. Et quand +elle se planta brusquement sous la fenetre, la face levee, il tendit +les bras, il fit mine de vouloir aller a elle. Elle remonta, +l'embrassa, toute fiere. + +- Ah! tu m'as vue, tu m'as vue! criait-elle. Tu veux bien venir +dans le jardin avec moi, n'est-ce pas?... Si tu savais comme tu me +desoles, depuis quelques jours, a faire la bete, a ne pas me voir, a +ne pas m'entendre! + +Il semblait l'ecouter, avec une legere souffrance qui lui pliait le +cou, d'un mouvement peureux. + +- Tu vas mieux, pourtant, continuait-elle. Te voila assez fort pour +descendre, quand tu voudras... Pourquoi ne me dis-tu plus rien? Tu +as donc perdu ta langue? Ah! quel marmot! Vous verrez qu'il me +faudra lui apprendre a parler! + +Et, en effet, elle s'amusa a lui nommer les objets qu'il touchait. +Il n'avait qu'un balbutiement, il redoublait les syllabes, ne +prononcant aucun mot avec nettete. Cependant, elle commencait a le +promener dans la chambre. Elle le soutenait, le menait du lit a la +fenetre. C'etait un grand voyage. Il manquait de tomber deux ou +trois fois en route, ce qui la faisait rire. Un jour, il s'assit par +terre, et elle eut toutes les peines du monde a le relever. Puis, +elle lui fit entreprendre le tour de la piece, en l'asseyant sur le +canape, les fauteuils, les chaises, tour de ce petit monde, qui +demandait une bonne heure. Enfin, il put risquer quelques pas tout +seul. Elle se mettait devant lui, les mains ouvertes, reculait en +l'appelant, de facon a ce qu'il traversat la chambre pour retrouver +l'appui de ses bras. Quand il boudait, qu'il refusait de marcher, +elle otait son peigne qu'elle lui tendait comme un joujou. Alors, il +venait le prendre, et il restait tranquille, dans un coin, a jouer +pendant des heures avec le peigne, a l'aide duquel il grattait +doucement ses mains. + +Un matin, Albine trouva Serge debout. Il avait deja reussi a ouvrir +un volet. Il s'essayait a marcher, sans s'appuyer aux meubles. + +- Voyez-vous, le gaillard! dit-elle gaiement. Demain, il sautera +par la fenetre, si on le laisse faire... Nous sommes donc tout a +fait solide, maintenant? + +Serge repondit par un rire de puerilite. Ses membres avait repris la +sante de l'adolescence, sans que des sensations plus conscientes se +fussent eveillees en lui. Il restait des apres-midi entiers en face +du Paradou, avec sa moue d'enfant qui ne voit que du blanc, qui +n'entend que le frisson des bruits. Il gardait ses ignorances de +gamin, son toucher si innocent encore, qu'il ne lui permettait pas +de distinguer la robe d'Albine de l'etoffe des vieux fauteuils. Et +c'etait toujours un emerveillement d'yeux grands ouverts qui ne +comprennent pas, une hesitation de gestes ne sachant point aller ou +ils veulent, un commencement d'existence, purement instinctif, en +dehors de la connaissance du milieu. L'homme n'etait pas ne. + +- Bien, bien, fais la bete, murmura Albine. Nous allons voir. + +Elle ota son peigne, elle le lui presenta. + +- Veux-tu mon peigne, dit-elle. Viens le chercher. + +Puis, quand elle l'eut fait sortir de la chambre, en reculant, elle +lui passa un bras a la taille, elle le soutint, a chaque marche. +Elle l'amusait, tout en remettant son peigne, lui chatouillait le +cou du bout de ses cheveux, ce qui l'empechait de comprendre qu'il +descendait. Mais, en bas, avant qu'elle eut ouvert la porte, il eut +peur, dans les tenebres du corridor. + +- Regarde donc! cria-t-elle. + +Et elle poussa la porte toute grande. + +Ce fut une aurore soudaine, un rideau d'ombre tire brusquement, +laissant voir le jour dans sa gaiete matinale. Le parc s'ouvrait, +s'etendait, d'une limpidite verte, frais et profond comme une +source. Serge, charme, restait sur le seuil, avec le desir hesitant +de tater du pied ce lac de lumiere. + +- On dirait que tu as peur de te mouiller, dit Albine. Va, la terre +est solide. + +Il avait hasarde un pas, surpris de la resistance douce du sable. Ce +premier contact de la terre lui donnait une secousse, un +redressement de vie, qui le planta un instant debout, grandissant, +soupirant. + +- Allons, du courage, repeta Albine. Tu sais que tu m'as promis de +faire cinq pas. Nous allons jusqu'a ce murier qui est sous la +fenetre... La, tu te reposeras. + +Il mit un quart d'heure pour faire les cinq pas. A chaque effort, il +s'arretait comme s'il lui avait fallu arracher les racines qui le +tenaient au sol. La jeune fille, qui le poussait, lui dit encore en +riant: + +- Tu as l'air d'un arbre qui marche. + +Et elle l'adossa contre le murier, dans la pluie de soleil tombant +des branches. Puis, elle le laissa, elle s'en alla d'un bond, en lui +criant de ne pas bouger. Serge, les mains pendantes, tournait +lentement la tete, en face du parc. C'etait une enfance. Les +verdures pales se noyaient d'un lait de jeunesse, baignaient dans +une clarte blonde. Les arbres restaient puerils, les fleurs avaient +des chairs de bambin, les eaux etaient bleues d'un bleu naif de +beaux yeux grands ouverts. Il y avait, jusque sous chaque feuille, +un reveil adorable. + +Serge s'etait arrete a une trouee jaune qu'une large allee faisait +devant lui, au milieu d'une masse epaisse de feuillage; tout au +bout, au levant, des prairies trempees d'or semblaient le champ de +lumiere ou descendait le soleil; et il attendait que le matin prit +cette allee pour couler jusqu'a lui. Il le sentait venir dans un +souffle tiede, tres faible d'abord, a peine effleurant sa peau, puis +s'enflant peu a peu, si vif, qu'il en tressaillait tout entier. Il +le goutait venir, d'une saveur de plus en plus nette, lui apportant +l'amertume saine du grand air, mettant a ses levres le regal des +aromates sucres, des fruits acides, des bois laiteux. Il le +respirait venir avec les parfums qu'il cueillait dans sa course, +l'odeur de la terre, l'odeur des bois ombreux, l'odeur des plantes +chaudes, l'odeur des betes vivantes, tout un bouquet d'odeurs, dont +la violence allait jusqu'au vertige. Il l'entendait venir, du vol +leger d'un oiseau, rasant l'herbe, tirant du silence le jardin +entier, donnant des voix a ce qu'il touchait, lui faisant sonner aux +oreilles la musique des choses et des etres. Il le voyait venir, du +fond de l'allee, des prairies trempees d'or, l'air rose, si gai, +qu'il eclairait son chemin d'un sourire, au loin gros comme une +tache de jour, devenu en quelques bonds la splendeur meme du soleil. +Et le matin vint battre le murier contre lequel Serge s'adossait. +Serge naquit dans l'enfance du matin. + +- Serge! Serge, cria la voix d'Albine, perdue derriere les hauts +buissons du parterre. N'aie pas peur, je suis la. + +Mais Serge n'avait plus peur. Il naissait dans le soleil, dans ce +bain pur de lumiere qui l'inondait. Il naissait a vingt-cinq ans, +les sens brusquement ouverts, ravi du grand ciel, de la terre +heureuse, du prodige de l'horizon etale autour de lui. Ce jardin, +qu'il ignorait la veille, etait une jouissance extraordinaire. Tout +l'emplissait d'extase, jusqu'aux brins d'herbe, jusqu'aux pierres +des allees, jusqu'aux haleines qu'il ne voyait pas et qui lui +passaient sur les joues. Son corps entier entrait dans la possession +de ce bout de nature, l'embrassait de ses membres; ses levres le +buvaient, ses narines le respiraient; il l'emportait dans ses +oreilles, il le cachait au fond de ses yeux. C'etait a lui. Les +roses du parterre, les branches hautes de la futaie, les rochers +sonores de la chute des sources, les pres ou le soleil plantait ses +epis de lumiere, etaient a lui. Puis, il ferma les yeux, il se donna +la volupte de les rouvrir lentement, pour avoir l'eblouissement d'un +second reveil. + +- Les oiseaux ont mange toutes les fraises, dit Albine, qui +accourait, desolee. Tiens, je n'ai pu trouver que ces deux-la. + +Mais elle s'arreta, a quelques pas, regardant Serge avec un +etonnement ravi, frappee au coeur. + +Comme tu es beau! cria-t-elle. + +Et elle s'approcha davantage; elle resta la, noyee en lui, +murmurant: + +- Jamais je ne t'avais vu. + +Il avait certainement grandi. Vetu d'un vetement lache, il etait +plante droit, un peu mince encore, les membres fins, la poitrine +carree, les epaules rondes. Son cou blanc, tache de brun a la nuque, +tournait librement, renversait legerement la tete en arriere. La +sante, la force, la puissance, etaient sur sa face. Il ne souriait +pas, il etait au repos, avec une bouche grave et douce, des joues +fermes, un nez grand, des yeux gris, tres clairs, souverains. Ses +longs cheveux, qui lui cachaient tout le crane, retombaient sur ses +epaules en boucles noires; tandis que sa barbe, legere, frisait a sa +levre et a son menton laissant voir le blanc de la peau. + +- Tu es beau, tu es beau! repetait Albine, lentement accroupie +devant lui, levant des regards caressants. Mais pourquoi me boudes- +tu, maintenant? Pourquoi ne me dis-tu rien? + +Lui, sans repondre, demeurait debout. Il avait les yeux au loin, il +ne voyait pas cette enfant a ses pieds. Il parla seul. Il dit, dans +le soleil: + +- Que la lumiere est bonne! + +Et l'on eut dit que cette parole etait une vibration meme du soleil. + +Elle tomba, a peine murmuree, comme un souffle musical, un frisson +de la chaleur et de la vie. Il y avait quelques jours deja qu'Albine +n'avait plus entendu la voix de Serge. Elle la retrouvait, ainsi que +lui, changee. Il lui sembla qu'elle s'elargissait dans le parc avec +plus de douceur que la phrase des oiseaux, plus d'autorite que le +vent courbant les branches. Elle etait reine, elle commandait. Tout +le jardin l'entendit, bien qu'elle eut passe comme une haleine, et +tout le jardin tressaillit de l'allegresse qu'elle lui apportait. + +- Parle-moi, implora Albine. Tu ne m'as jamais parle ainsi. En +haut, dans la chambre, quand tu n'etais pas encore muet, tu causais +avec un babillage d'enfant... D'ou vient donc que je ne reconnais +plus ta voix? Tout a l'heure, j'ai cru que ta voix descendait des +arbres, qu'elle m'arrivait du jardin entier, qu'elle etait un de ces +soupirs profonds qui me troublaient la nuit, avant ta venue... +Ecoute, tout se tait pour t'entendre parler encore. + +Mais il continuait a ne pas la savoir la. Et elle se faisait plus +tendre. + +- Non, ne parle pas, si cela te fatigue. Assois-toi a mon cote. +Nous resterons sur ce gazon, jusqu'a ce que le soleil tourne... Et, +regarde, j'ai trouve deux fraises. J'ai eu bien de la peine, va! Les +oiseaux mangent tout. Il y en a une pour toi, les deux si tu veux; +ou bien nous les partagerons, pour gouter a chacune... Tu me diras +merci, et je t'entendrai. + +Il ne voulut pas s'asseoir, il refusa les fraises qu'Albine jeta +avec depit. Elle-meme n'ouvrit plus les levres. Elle l'aurait +prefere malade, comme aux premiers jours, lorsqu'elle lui donnait sa +main pour oreiller et qu'elle le sentait renaitre sous le souffle +dont elle lui rafraichissait le visage. Elle maudissait la sante, +qui maintenant le dressait dans la lumiere pareil a un jeune dieu +indifferent. Allait-il donc rester ainsi, sans regard pour elle? Ne +guerirait-il pas davantage, jusqu'a la voir et a l'aimer? Et elle +revait de redevenir sa guerison, d'achever par la seule puissance de +ses petites mains cette cure de seconde jeunesse. Elle voyait bien +qu'une flamme manquait au fond de ses yeux gris, qu'il avait une +beaute pale, semblable a celle des statues tombees dans les orties +du parterre. Alors, elle se leva, elle vint le reprendre a la +taille, lui soufflant sur la nuque pour l'animer. Mais, ce matin-la, +Serge n'eut pas meme la sensation de cette haleine qui soulevait sa +barbe soyeuse. Le soleil avait tourne, il fallut rentrer. Dans la +chambre, Albine pleura. + +A partir de cette matinee, tous les jours, le convalescent fit une +courte promenade dans le jardin. Il depassa le murier, il alla +jusqu'au bord de la terrasse, devant le large escalier dont les +marches rompues descendaient au parterre. Il s'habituait au grand +air, chaque bain de soleil l'epanouissait. Un jeune marronnier, +pousse d'une graine tombee, entre deux pierres de la balustrade, +crevait la resine de ses bourgeons, deployait ses eventails de +feuilles avec moins de vigueur que lui. Meme un jour, il avait voulu +descendre l'escalier; mais, trahi par ses forces, il s'etait assis +sur une marche, parmi des parietaires grandies dans les fentes des +dalles. En bas, a gauche, il apercevait un petit bois de roses. +C'etait la qu'il revait d'aller. + +- Attends encore, disait Albine. Le parfum des roses est trop fort +pour toi. Je n'ai jamais pu m'asseoir sous les rosiers, sans me +sentir toute lasse, la tete perdue, avec une envie tres douce de +pleurer... Va, je te menerai sous les rosiers, et je pleurerai, car +tu me rends bien triste. + + + + + +VI. + +Un matin enfin, elle put le soutenir jusqu'au bas de l'escalier, +foulant l'herbe du pied devant lui, lui frayant un chemin au milieu +des eglantiers qui barraient les dernieres marches de leurs bras +souples. Puis, lentement, ils s'en allerent dans le bois de roses. +C'etait un bois, avec des futaies de hauts rosiers a tige, qui +elargissaient des bouquets de feuillage grands comme des arbres, +avec des rosiers en buissons, enormes, pareils a des taillis +impenetrables de jeunes chenes. Jadis, il y avait eu la, la plus +admirable collection de plants qu'on put voir. Mais, depuis +l'abandon du parterre, tout avait pousse a l'aventure, la foret +vierge s'etait batie, la foret de roses, envahissant les sentiers, +se noyant dans les rejets sauvages, melant les varietes a ce point, +que des roses de toutes les odeurs et de tous les eclats semblaient +s'epanouir sur les memes pieds. Des rosiers qui rampaient faisaient +a terre des tapis de mousse, tandis que des rosiers grimpants +s'attachaient a d'autres rosiers, ainsi que des lierres devorants, +montaient en fusees de verdure, laissaient retomber, au moindre +souffle, la pluie de leurs fleurs effeuillees. Et des allees +naturelles s'etaient tracees au milieu du bois, d'etroits sentiers, +de larges avenues, d'adorables chemins couverts, ou l'on marchait a +l'ombre, dans le parfum. On arrivait ainsi a des carrefours, a des +clairieres, sous des berceaux de petites roses rouges, entre des +murs tapisses de petites roses jaunes. Certains coins de soleil +luisaient comme des etoffes de soie verte brochees de taches +voyantes; certains coins d'ombre avaient des recueillements +d'alcove, une senteur d'amour, une tiedeur de bouquet pame aux seins +d'une femme. Les rosiers avaient des voix chuchotantes. Les rosiers +etaient pleins de nids qui chantaient. + +- Prenons garde de nous perdre, dit Albine en s'engageant dans le +bois. Je me suis perdue, une fois. Le soleil etait couche, quand +j'ai pu me debarrasser des rosiers qui me retenaient par les jupes, +a chaque pas. + +Mais ils marchaient a peine depuis quelques minutes, lorsque Serge, +brise de fatigue, voulut s'asseoir. Il se coucha, il s'endormit d'un +sommeil profond. Albine, assise a cote de lui, resta songeuse. +C'etait au debouche d'un sentier, au bord d'une clairiere. Le +sentier s'enfoncait tres loin, raye de coups de soleil, s'ouvrant a +l'autre bout sur le ciel, par une etroite ouverture ronde et bleue. +D'autres petits chemins creusaient des impasses de verdure. La +clairiere etait faite de grands rosiers etages, montant avec une +debauche de branches, un fouillis de lianes epineuses tels, que des +nappes epaisses de feuillage s'accrochaient en l'air, restaient +suspendues, tendaient d'un arbuste a l'autre les pans d'une tente +volante. On ne voyait, entre ces lambeaux decoupes comme de la fine +guipure, que des trous de jour imperceptibles, un crible d'azur +laissant passer la lumiere en une impalpable poussiere de soleil. Et +de la voute, ainsi que des girandoles, pendaient des echappees de +branches, de grosses touffes tenues par le fil vert d'une tige, des +brassees de fleurs descendant jusqu'a terre, le long de quelque +dechirure du plafond, qui trainait, pareille a un coin de rideau +arrache. + +Cependant, Albine regardait Serge dormir. Elle ne l'avait point +encore vu dans un tel accablement des membres, les mains ouvertes +sur le gazon, la face morte. Il etait ainsi mort pour elle, elle +pensait qu'elle pouvait le baiser au visage, sans qu'il sentit meme +son baiser. Et, triste, distraite, elle occupait ses mains oisives a +effeuiller les roses qu'elle trouvait a sa portee. Au-dessus de sa +tete, une gerbe enorme retombait, effleurant ses cheveux, mettant +des roses a son chignon, a ses oreilles, a sa nuque, lui jetant aux +epaules un manteau de roses. Plus haut, sous ses doigts, les roses +pleuvaient, de larges petales tendres, ayant la rondeur exquise, la +purete a peine rougissante d'un sein de vierge. Les roses, comme une +tombee de neige vivante, cachaient deja ses pieds replies dans +l'herbe. Les roses montaient a ses genoux, couvraient sa jupe, la +noyaient jusqu'a la taille; tandis que trois feuilles de rose +egarees, envolees sur son corsage, a la naissance de la gorge, +semblaient mettre la trois bouts de sa nudite adorable. + +- Oh! le paresseux! murmura-t-elle, prise d'ennui, ramassant deux +poignees de roses et les jetant sur la face de Serge pour le +reveiller. + +Il resta appesanti, avec des roses qui lui bouchaient les yeux et la +bouche. Cela fit rire Albine. Elle se pencha. Elle lui baisa de tout +son coeur les deux yeux, elle lui baisa la bouche, soufflant ses +baisers pour faire envoler les roses; mais les roses lui restaient +aux levres, et elle eut un rire plus sonore, tout amusee par cette +caresse dans les fleurs. + +Serge s'etait souleve lentement. Il la regardait, frappe +d'etonnement, comme effraye de la trouver la. Il lui demanda: + +- Qui es-tu, d'ou viens-tu, que fais-tu a mon cote? + +Elle, souriait toujours, ravie de le voir ainsi s'eveiller. Alors, +il parut se souvenir, il reprit, avec un geste de confiance +heureuse: + +- Je sais, tu es mon amour, tu viens de ma chair, tu attends que je +te prenne entre mes bras, pour que nous ne fassions plus qu'un... Je +revais de toi. Tu etais dans ma poitrine, et je te donnais mon sang, +mes muscles, mes os. Je ne souffrais pas. Tu me prenais la moitie de +mon coeur, si doucement, que c'etait en moi une volupte de me +partager ainsi. Je cherchais ce que j'avais de meilleur, ce que +j'avais de plus beau, pour te l'abandonner. Tu aurais tout emporte, +que je t'aurais dit merci... Et je me suis reveille, quand tu es +sortie de moi. Tu es sortie par mes yeux et par ma bouche, je l'ai +bien senti. Tu etais toute tiede, toute parfumee, si caressante que +c'est le frisson meme de ton corps qui m'a mis sur mon seant. + +Albine, en extase, l'ecoutait parler. Enfin, il la voyait; enfin, il +achevait de naitre, il guerissait. Elle le supplia de continuer, les +mains tendues: + +- Comment ai-je fait pour vivre sans toi? murmura-t-il. Mais je ne +vivais pas, j'etais pareil a une bete ensommeillee... Et te voila a +moi, maintenant! Et tu n'es autre que moi-meme! Ecoute, il faut ne +jamais me quitter; car tu es mon souffle, tu emporterais ma vie. +Nous resterons en nous. Tu seras dans ma chair, comme je serai dans +la tienne. Si je t'abandonnais un jour, que je sois maudit, que mon +corps se seche ainsi qu'une herbe inutile et mauvaise! + +Il lui prit les mains, en repetant d'une voix fremissante +d'admiration: + +- Comme tu es belle! + +Albine, dans la poussiere du soleil qui tombait, avait une chair de +lait, a peine doree d'un reflet de jour. La pluie de roses, autour +d'elle, sur elle, la noyait dans du rose. Ses cheveux blonds, que +son peigne attachait mal, la coiffaient d'un astre a son coucher, +lui couvrant la nuque du desordre de ses dernieres meches +flambantes. Elle portait une robe blanche, qui la laissait nue, tant +elle etait vivante sur elle, tant elle decouvrait ses bras, sa +gorge, ses genoux. Elle montrait sa peau innocente, epanouie sans +honte ainsi qu'une fleur, musquee d'une odeur propre. Elle +s'allongeait, point trop grande, souple comme un serpent, avec des +rondeurs molles, des elargissements de lignes voluptueux, toute une +grace de corps naissant, encore baigne d'enfance, deja renfle de +puberte. Sa face longue, au front etroit, a la bouche un peu forte, +riait de toute la vie tendre de ses yeux bleus. Et elle etait +serieuse pourtant, les joues simples, le menton gras, aussi +naturellement belle que les arbres sont beaux. + +- Et que je t'aime! dit Serge, en l'attirant a lui. + +Ils resterent l'un a l'autre, dans leurs bras. Ils ne se baisaient +point, ils s'etaient pris par la taille, mettant la joue contre la +joue, unis, muets, charmes de n'etre plus qu'un. Autour d'eux, les +rosiers fleurissaient. C'etait une floraison folle, amoureuse, +pleine de rires rouges, de rires roses, de rires blancs. Les fleurs +vivantes s'ouvraient comme des nudites, comme des corsages laissant +voir les tresors des poitrines. Il y avait la des roses jaunes +effeuillant des peaux dorees de filles barbares, des roses paille, +des roses citron, des roses couleur de soleil, toutes les nuances +des nuques ambrees par les cieux ardents. Puis, les chairs +s'attendrissaient, les roses the prenaient des moiteurs adorables, +etalaient des pudeurs cachees, des coins de corps qu'on ne montre +pas, d'une finesse de soie, legerement bleuis par le reseau des +veines. La vie rieuse du rose s'epanouissait ensuite: le blanc rose, +a peine teinte d'une pointe de laque, neige d'un pied de vierge qui +tate l'eau d'une source; le rose pale, plus discret que la blancheur +chaude d'un genou entrevu, que la lueur dont un jeune bras eclaire +une large manche; le rose franc, du sang sous du satin, des epaules +nues, des hanches nues, tout le nu de la femme, caresse de lumiere; +le rose vif, fleurs en boutons de la gorge, fleurs a demi ouvertes +des levres, soufflant le parfum d'une haleine tiede. Et les rosiers +grimpants, les grands rosiers a pluie de fleurs blanches, +habillaient tous ces roses, toutes ces chairs, de la dentelle de +leurs grappes, de l'innocence de leur mousseline legere; tandis que, +ca et la, des roses lie-de-vin, presque noires, saignantes, +trouaient cette purete d'epousee d'une blessure de passion. Noces du +bois odorant, menant les virginites de mai aux fecondites de juillet +et d'aout; premier baiser ignorant, cueilli comme un bouquet, au +matin du mariage. Jusque dans l'herbe, des roses mousseuses, avec +leurs robes montantes de laine verte, attendaient l'amour. Le long +du sentier, raye de coups de soleil, des fleurs rodaient, des +visages s'avancaient, appelant les vents legers au passage. Sous la +tente deployee de la clairiere, tous les sourires luisaient. Pas un +epanouissement ne se ressemblait. Les roses avaient leurs facons +d'aimer. Les unes ne consentaient qu'a entrebailler leur bouton, +tres timides, le coeur rougissant, pendant que d'autres, le corset +delace, pantelantes, grandes ouvertes, semblaient chiffonnees, +folles de leur corps au point d'en mourir. Il y en avait de petites, +alertes, gaies, s'en allant a la file, la cocarde au bonnet; +d'enormes, crevant d'appas, avec des rondeurs de sultanes +engraissees; d'effrontees, l'air fille, d'un debraille coquet, +etalant des petales blanchis de poudre de riz; d'honnetes, +decolletees en bourgeoises correctes; d'aristocratiques, d'une +elegance souple, d'une originalite permise, inventant des +deshabilles. Les roses epanouies en coupe offraient leur parfum +comme dans un cristal precieux; les roses renversees en forme d'urne +le laissaient couler goutte a goutte; les roses rondes, pareilles a +des choux, l'exhalaient d'une haleine reguliere de fleurs endormies; +les roses en boutons serraient leurs feuilles, ne livraient encore +que le soupir vague de leur virginite. + +- Je t'aime, je t'aime, repetait Serge a voix basse. + +Et Albine etait une grande rose, une des roses pales, ouvertes du +matin. Elle avait les pieds blancs, les genoux et les bras roses, la +nuque blonde, la gorge adorablement veinee, pale, d'une moiteur +exquise. Elle sentait bon, elle tendait des levres qui offraient +dans une coupe de corail leur parfum faible encore. Et Serge la +respirait, la mettait a sa poitrine. + +- Oh! dit-elle en riant, tu ne me fais pas mal, tu peux me prendre +tout entiere. + +Serge resta ravi de son rire, pareil a la phrase cadencee d'un +oiseau. + +- C'est toi qui as ce chant, dit-il; jamais je n'en ai entendu +d'aussi doux... Tu es ma joie. + +Et elle riait, plus sonore, avec des gammes perlees de petites notes +de flute, tres aigues, qui se noyaient dans un ralentissement de +sons graves. C'etait un rire sans fin, un roucoulement de gorge, une +musique sonnante, triomphante, celebrant la volupte du reveil. Tout +riait, dans ce rire de femme naissant a la beaute et a l'amour, les +roses, le bois odorant, le Paradou entier. Jusque-la, il avait +manque un charme au grand jardin, une voix de grace, qui fut la +gaiete vivante des arbres, des eaux, du soleil. Maintenant, le grand +jardin etait doue de ce charme du rire. + +- Quel age as-tu? demanda Albine, apres avoir eteint son chant sur +une note filee et mourante. + +- Bientot vingt-six ans, repondit Serge. + +Elle s'etonna. Comment! il avait vingt-six ans! Lui-meme etait tout +surpris d'avoir repondu cela, si aisement. Il lui semblait qu'il +n'avait pas un jour, pas une heure. + +- Et toi, quel age as-tu? demanda-t-il a son tour. + +- Moi, j'ai seize ans. + +Et elle repartit, toute vibrante, repetant son age, chantant son +age. Elle riait d'avoir seize ans, d'un rire tres fin, qui coulait +comme un filet d'eau, dans un rythme tremble de la voix. Serge la +regardait de tout pres, emerveille de cette vie du rire, dont la +face de l'enfant resplendissait. Il la reconnaissait a peine, les +joues trouees de fossettes, les levres arquees, montrant le rose +humide de la bouche, les yeux pareils a des bouts de ciel bleu +s'allumant d'un lever d'astre. Quand elle se renversait, elle le +chauffait de son menton gonfle de rire, qu'elle lui appuyait sur +l'epaule. + +Il tendit la main, il chercha derriere sa nuque, d'un geste +machinal. + +- Que veux-tu? demanda-t-elle. + +Et, se souvenant, elle cria: + +- Tu veux mon peigne! tu veux mon peigne! + +Alors, elle lui donna le peigne, elle laissa tomber les nattes +lourdes de son chignon. Ce fut comme une etoffe d'or depliee. Ses +cheveux la vetirent jusqu'aux reins. Des meches qui lui coulerent +sur la poitrine acheverent de l'habiller royalement. Serge, a ce +flamboiement brusque, avait pousse un leger cri. Il baisait chaque +meche, il se brulait les levres a ce rayonnement de soleil couchant. + +Mais Albine, a present, se soulageait de son long silence. Elle +causait, questionnait, ne s'arretait plus. + +- Ah! que tu m'as fait souffrir! Je n'etais plus rien pour toi, je +passais mes journees, inutile, impuissante, me desesperant comme une +propre a rien... Et pourtant, les premiers jours, je t'avais +soulage. Tu me voyais, tu me parlais... Tu ne te rappelles pas, +lorsque tu etais couche et que tu t'endormais contre mon epaule, en +murmurant que je te faisais du bien? + +- Non, dit Serge, non, je ne me rappelle pas... Je ne t'avais +jamais vue. Je viens de te voir pour la premiere fois, belle, +rayonnante, inoubliable. + +Elle tapa dans ses mains, prise d'impatience, se recriant: + +- Et mon peigne? Tu te souviens bien que je te donnais mon peigne, +pour avoir la paix, lorsque tu etais redevenu enfant? Tout a +l'heure, tu le cherchais encore. + +- Non, je ne me souviens pas... Tes cheveux sont une soie fine. +Jamais je n'avais baise tes cheveux. + +Elle se facha, precisa certains details, lui conta sa convalescence +dans la chambre au plafond bleu. Mais lui, riant toujours, finit par +lui mettre la main sur les levres, en disant avec une lassitude +inquiete: + +- Non, tais-toi, je ne sais plus, je ne veux plus savoir... Je +viens de m'eveiller, et je t'ai trouvee la, pleine de roses. Cela +suffit. + +Et il la reprit entre ses bras, longuement, revant tout haut, +murmurant: + +- Peut-etre ai-je deja vecu. Cela doit etre bien loin... Je +t'aimais, dans un songe douloureux. Tu avais tes yeux bleus, ta face +un peu longue, ton air enfant. Mais tu cachais tes cheveux, +soigneusement, sous un linge; et moi je n'osais ecarter ce linge, +parce que tes cheveux etaient redoutables et qu'ils m'auraient fait +mourir... Aujourd'hui, tes cheveux sont la douceur meme de ta +personne. Ce sont eux qui gardent ton parfum, qui me livrent ta +beaute assouplie, tout entiere entre mes doigts. Quand je les baise, +quand j'enfonce ainsi mon visage, je bois ta vie. + +Il roulait les longues boucles dans ses mains, les pressant sur ses +levres, comme pour en faire sortir tout le sang d'Albine. Au bout +d'un silence, il continua: + +- C'est etrange, avant d'etre ne, on reve de naitre... J'etais +enterre quelque part. J'avais froid. J'entendais s'agiter au-dessus +de moi la vie du dehors. Mais je me bouchais les oreilles, +desespere, habitue a mon trou de tenebres, y goutant des joies +terribles, ne cherchant meme plus a me degager du tas de terre qui +pesait sur ma poitrine... Ou etais-je donc? Qui donc m'a mis enfin a +la lumiere? + +Il faisait des efforts de memoire, tandis qu'Albine, anxieuse, +redoutait maintenant qu'il ne se souvint. Elle prit en souriant une +poignee de ses cheveux, la noua au cou du jeune homme, qu'elle +attacha a elle. Ce jeu le fit sortir de sa reverie. + +- Tu as raison, dit-il, je suis a toi, qu'importe le reste!... +C'est toi, n'est-ce pas, qui m'as tire de la terre? Je devais etre +sous ce jardin. Ce que j'entendais, c'etaient tes pas roulant les +petits cailloux du sentier. Tu me cherchais, tu apportais sur ma +tete des chants d'oiseaux, des odeurs d'oeillets, des chaleurs de +soleil... Et je me doutais bien que tu finirais par me trouver. Je +t'attendais, vois-tu, depuis longtemps. Mais je n'esperais pas que +tu te donnerais a moi sans ton voile, avec tes cheveux denoues, tes +cheveux redoutables qui sont devenus si doux. + +Il la prit sur lui, la renversa sur ses genoux, en mettant son +visage a cote du sien. + +- Ne parlons plus. Nous sommes seuls a jamais. Nous nous aimons. + +Ils demeurerent innocemment aux bras l'un de l'autre. Longtemps +encore, ils s'oublierent la. Le soleil montait, une poussiere de +jour plus chaude tombait des hautes branches. Les roses jaunes, les +roses blanches, les roses rouges, n'etaient plus qu'un rayonnement +de leur joie, une de leurs facons de se sourire. Ils avaient +certainement fait eclore des boutons autour d'eux. Les roses les +couronnaient, leur jetaient des guirlandes aux reins. Et le parfum +des roses devenait si penetrant, si fort d'une tendresse amoureuse, +qu'il semblait etre le parfum meme de leur haleine. + +Puis, ce fut Serge qui recoiffa Albine. Il prit ses cheveux a +poignee, avec une maladresse charmante, et planta le peigne de +travers, dans l'enorme chignon tasse sur la tete. Or, il arriva +qu'elle etait adorablement coiffee. Il se leva ensuite, lui tendit +les mains, la soutint a la taille pour qu'elle se mit debout. Tous +deux souriaient toujours, sans parler. Doucement, ils s'en allerent +par le sentier. + + + + + +VII. + +Albine et Serge entrerent dans le parterre. Elle le regardait avec +une sollicitude inquiete, craignant qu'il ne se fatiguat. Mais lui, +la rassura d'un leger rire. Il se sentait fort a la porter partout +ou elle voudrait aller. Quand il se retrouva en plein soleil, il eut +un soupir de joie. Enfin, il vivait; il n'etait plus cette plante +soumise aux agonies de l'hiver. Aussi quelle reconnaissance +attendrie! Il aurait voulu eviter aux petits pieds d'Albine la +rudesse des allees; il revait de la pendre a son cou, comme une +enfant que sa mere endort. Deja, il la protegeait en gardien jaloux, +ecartait les pierres et les ronces, veillait a ce que le vent ne +volat pas sur ses cheveux adores des caresses qui n'appartenaient +qu'a lui. Elle s'etait blottie contre son epaule, elle s'abandonnait, +pleine de serenite. + +Ce fut ainsi qu'Albine et Serge marcherent dans le soleil, pour la +premiere fois. Le couple laissait une bonne odeur derriere lui. Il +donnait un frisson au sentier, tandis que le soleil deroulait un +tapis d'or sous ses pas. Il avancait, pareil a un ravissement, entre +les grands buissons fleuris, si desirable que les allees ecartees, +au loin, l'appelaient, le saluaient d'un murmure d'admiration, comme +les foules saluent les rois longtemps attendus. Ce n'etait qu'un +etre, souverainement beau. La peau blanche d'Albine n'etait que la +blancheur de la peau brune de Serge. Ils passaient lentement, vetus +de soleil; ils etaient le soleil lui-meme. Les fleurs, penchees, les +adoraient. + +Dans le parterre, ce fut alors une longue emotion. Le vieux parterre +leur faisait escorte. Vaste champ poussant a l'abandon depuis un +siecle, coin de paradis ou le vent semait les fleurs les plus rares. +L'heureuse paix du Paradou, dormant au grand soleil, empechait la +degenerescence des especes. Il y avait la une temperature egale, une +terre que chaque plante avait longuement engraissee pour y vivre +dans le silence de sa force. La vegetation y etait enorme, superbe, +puissamment inculte, pleine de hasards qui etalaient des floraisons +monstrueuses, inconnues a la beche et aux arrosoirs des jardiniers. +Laissee a elle-meme, libre de grandir sans honte, au fond de cette +solitude que des abris naturels protegeaient, la nature +s'abandonnait davantage a chaque printemps, prenait des ebats +formidables, s'egayait a s'offrir en toutes saisons des bouquets +etranges, qu'aucune main ne devait cueillir. Et elle semblait mettre +une rage a bouleverser ce que l'effort de l'homme avait fait; elle +se revoltait, lancait des debandades de fleurs au milieu des allees, +attaquait les rocailles du flot montant de ses mousses, nouait au +cou les marbres qu'elle abattait a l'aide de la corde flexible de +ses plantes grimpantes; elle cassait les dalles des bassins, des +escaliers, des terrasses, en y enfoncant des arbustes; elle rampait +jusqu'a ce qu'elle possedat les moindres endroits cultives, les +petrissait a sa guise, y plantait comme drapeau de rebellion quelque +graine ramassee en chemin, une verdure humble dont elle faisait une +gigantesque verdure. Autrefois, le parterre, entretenu pour un +maitre qui avait la passion des fleurs, montrait en plates-bandes, +en bordures soignees, un merveilleux choix de plantes. Aujourd'hui, +on retrouvait les memes plantes, mais perpetuees, elargies en +familles si innombrables, courant une telle pretentaine aux quatre +coins du jardin, que le jardin n'etait plus qu'un tapage, une ecole +buissonniere battant les murs, un lieu suspect ou la nature ivre +avait des hoquets de verveine et d'oeillet. + +C'etait Albine qui conduisait Serge, bien qu'elle parut se livrer a +lui, faible, soutenue a son epaule. Elle le mena d'abord a la +grotte. Au fond d'un bouquet de peupliers et de saules, une rocaille +se creusait, effondree, des blocs de rochers tombes dans une vasque, +des filets d'eau coulant a travers les pierres. La grotte +disparaissait sous l'assaut des feuillages. En bas, des rangees de +roses tremieres semblaient barrer l'entree d'une grille de fleurs +rouges, jaunes, mauves, blanches, dont les batons se noyaient dans +des orties colossales, d'un vert de bronze, suant tranquillement les +brulures de leur poison. Puis, c'etait un elan prodigieux, grimpant +en quelques bonds: les jasmins, etoiles de leurs fleurs suaves; les +glycines, aux feuilles de dentelle tendre; les lierres epais, +decoupes comme de la tole vernie; les chevrefeuilles souples, +cribles de leurs brins de corail pale; les clematites amoureuses, +allongeant les bras, pomponnees d'aigrettes blanches. Et d'autres +plantes, plus freles, s'enlacaient encore a celles-ci, les liaient +davantage, les tissaient d'une trame odorante. Des capucines, aux +chairs verdatres et nues, ouvraient des bouches d'or rouge. Des +haricots d'Espagne, forts comme des ficelles minces, allumaient de +place en place l'incendie de leurs etincelles vives. Des volubilis +elargissaient le coeur decoupe de leurs feuilles, sonnaient de leurs +milliers de clochettes un silencieux carillon de couleurs exquises. +Des pois de senteur, pareils a des vols de papillons poses, +repliaient leurs ailes fauves, leurs ailes roses, prets a se laisser +emporter plus loin, par le premier souffle de vent. Chevelure +immense de verdure, piquee d'une pluie de fleurs, dont les meches +debordaient de toutes parts, s'echappaient en un echevellement fou, +faisaient songer a quelque fille geante, pamee au loin sur les +reins, renversant la tete dans un spasme de passion, dans un +ruissellement de crins superbes, etales comme une mare de parfums. + +- Jamais je n'ai ose entrer dans tout ce noir, dit Albine a +l'oreille de Serge. + +Il l'encouragea, il la porta par-dessus les orties; et comme un bloc +fermait le seuil de la grotte, il la tint un instant debout, entre +ses bras, pour qu'elle put se pencher sur le trou, beant a quelques +pieds du sol. + +- Il y a, murmura-t-elle, une femme de marbre tombee tout de son +long dans l'eau qui coule. L'eau lui a mange la figure. + +Alors, lui, voulut voir a son tour. Il se haussa a l'aide des +poignets. Une haleine fraiche le frappa aux joues. Au milieu des +joncs et des lentilles d'eau, dans le rayon de jour glissant du +trou, la femme etait sur l'echine, nue jusqu'a la ceinture, avec une +draperie qui lui cachait les cuisses. C'etait quelque noyee de cent +ans, le lent suicide d'un marbre que des peines avaient du laisser +choir au fond de cette source. La nappe claire qui coulait sur elle +avait fait de sa face une pierre lisse, une blancheur sans visage, +tandis que ses deux seins, comme souleves hors de l'eau par un +effort de la nuque, restaient intacts, vivants encore, gonfles d'une +volupte ancienne. + +- Elle n'est pas morte, va! dit Serge en redescendant. Un jour, il +faudra venir la tirer de la. + +Mais Albine, qui avait un frisson, l'emmena. Ils revinrent au +soleil, dans le devergondage des plates-bandes et des corbeilles. +Ils marchaient a travers un pre de fleurs, a leur fantaisie, sans +chemin trace. Leurs pieds avaient pour tapis des plantes charmantes, +les plantes naines bordant jadis les allees, aujourd'hui etalees en +nappes sans fin. Par moments, ils disparaissaient jusqu'aux +chevilles dans la soie mouchetee des sirenes roses, dans le satin +panache des oeillets mignardises, dans le velours bleu des myosotis, +crible de petits yeux melancoliques. Plus loin, ils traversaient des +resedas gigantesques qui leur montaient aux genoux, comme un bain de +parfums; ils coupaient par un champ de muguets pour epargner un +champ voisin de violettes, si douces qu'ils tremblaient d'en +meurtrir la moindre touffe; puis, presses de toutes parts, n'ayant +plus que des violettes autour d'eux, ils etaient forces de s'en +aller a pas discrets sur cette fraicheur embaumee, au milieu de +l'haleine meme du printemps. Au-dela des violettes, la laine verte +des lobelias se deroulait, un peu rude, piquee de mauve clair; les +etoiles nuancees des selaginoides, les coupes bleues des nemophilas, +les croix jaunes des saponaires, les croix roses et blanches des +juliennes de Mahon dessinaient des coins de tapisserie riche, +etendaient a l'infini devant le couple un luxe royal de tenture, +pour qu'il s'avancat sans fatigue dans la joie de sa premiere +promenade. Et c'etaient les violettes qui revenaient toujours, une +mer de violettes coulant partout, leur versant sur les pieds des +odeurs precieuses, les accompagnant du souffle de leurs fleurs +cachees sous les feuilles. + +Albine et Serge se perdaient. Mille plantes, de tailles plus hautes, +batissaient des haies, menageaient des sentiers etroits qu'ils se +plaisaient a suivre. Les sentiers s'enfoncaient avec de brusques +detours, s'embrouillaient, emmelaient des bouts de taillis +inextricables: des ageratums a houpettes bleu celeste; des +asperules, d'une delicate odeur de musc; des mimulus, montrant des +gorges cuivrees, ponctuees de cinabre; des phlox ecarlates, des +phlox violets, superbes, dressant des quenouilles de fleurs que le +vent filait; des lins rouges aux brins fins comme des cheveux; des +chrysanthemes pareils a des lunes pleines, des lunes d'or, dardant +de courts rayons eteints, blanchatres, violatres, rosatres. + +Le couple enjambait les obstacles, continuait sa marche heureuse +entre les deux haies de verdure. A droite, montaient les fraxinelles +legeres, les centranthus retombant en neige immaculee, les +cynoglosses grisatres ayant une goutte de rosee dans chacune des +coupes minuscules de leurs fleurs. A gauche, c'etait une longue rue +d'ancolies, toutes les varietes de l'ancolie, les blanches, les +roses pales, les violettes sombres, ces dernieres presque noires, +d'une tristesse de deuil, laissant pendre d'un bouquet de hautes +tiges leurs petales plisses et gaufres comme un crepe. Et plus loin, +a mesure qu'ils avancaient, les haies changeaient, alignaient les +batons fleuris de pieds-d'alouettes enormes, perdus dans la frisure +des feuilles, laissaient passer les gueules ouvertes des mufliers +fauves, haussaient le feuillage grele des schizanthus, plein d'un +papillonnage de fleurs aux ailes de soufre tachees de laque tendre. +Des campanules couraient, lancant leurs cloches bleues a toute +volee, jusqu'au haut de grands asphodeles, dont la tige d'or leur +servait de clocher. Dans un coin, un fenouil geant ressemblait a une +dame de fine guipure renversant son ombrelle de satin vert d'eau. +Puis, brusquement, le couple se trouvait au fond d'une impasse; il +ne pouvait plus avancer, un tas de fleurs bouchait le sentier, un +jaillissement de plantes tel, qu'il mettait la comme une meule a +panache triomphal. En bas, des acanthes batissaient un socle, d'ou +s'elancaient des benoites ecarlates, des rhodantes dont les petales +secs avaient des cassures de papier peint, des clarkias aux grandes +croix blanches, ouvragees, semblables aux croix d'un ordre barbare. +Plus haut, s'epanouissaient les viscarias roses, les leptosiphons +jaunes, les colinsias blancs, les lagurus plantant parmi les +couleurs vives leurs pompons de cendre verte. Plus haut encore, des +digitales rouges, les lupins bleus s'elevaient en colonnettes +minces, suspendaient une rotonde byzantine, peinturluree violemment +de pourpre et d'azur; tandis que, tout en haut, un ricin colossal, +aux feuilles sanguines, semblait elargir un dome de cuivre bruni. + +Et comme Serge avancait deja les mains, voulant passer, Albine le +supplia de ne pas faire de mal aux fleurs. + +- Tu casserais les branches, tu ecraserais les feuilles, dit-elle. +Moi, depuis des annees que je vis ici, je prends bien garde de ne +tuer personne... Viens, je te montrerai les pensees. + +Elle l'obligea a revenir sur ses pas, elle l'emmena hors des +sentiers etroits, au centre du parterre, ou se trouvaient autrefois +de grands bassins. Les bassins, combles, n'etaient plus que de +vastes jardinieres, a bordure de marbre emiettee et rompue. Dans un +des plus larges, un coup de vent avait seme une merveilleuse +corbeille de pensees. Les fleurs de velours semblaient vivantes, +avec leurs bandeaux de cheveux violets, leurs yeux jaunes, leurs +bouches plus pales, leurs delicats mentons couleur chair. + +- Quand j'etais plus jeune, elles me faisaient peur, murmura +Albine. Vois-les donc. Ne dirait-on pas des milliers de petits +visages qui vous regardent, a ras de terre?... Et elles tournent +leurs figures, toutes ensemble. On dirait des poupees enterrees qui +passent la tete. + +Elle l'entraina de nouveau. Ils firent le tour des autres bassins. +Dans le bassin voisin, des amarantes avaient pousse, herissant des +cretes monstrueuses qu'Albine n'osait toucher, songeant a de +gigantesques chenilles saignantes. Des balsamines, jaune paille, +fleur de pecher, gris de lin, blanc lave de rose, emplissaient une +autre vasque, ou les ressorts de leurs graines partaient avec de +petits bruits secs. Puis, c'etait au milieu des debris d'une +fontaine une collection d'oeillets splendides: des oeillets blancs +debordaient de l'auge moussue; des oeillets panaches plantaient dans +les fentes des pierres le bariolage de leurs ruches de mousseline +decoupee; tandis que, au fond de la gueule du lion qui jadis +crachait l'eau, un grand oeillet rouge fleurissait, en jets si +vigoureux que le vieux lion mutile semblait, a cette heure, cracher +des eclaboussures de sang. Et, a cote, la piece d'eau principale, un +ancien lac ou des cygnes avaient nage, etait devenue un bois de +lilas, a l'ombre duquel des quarantaines, des verveines, des belles- +de-jour, protegeaient leur teint delicat, dormant a demi, toutes +moites de parfums. + +- Et nous n'avons pas traverse la moitie du parterre! dit Albine +orgueilleusement. La-bas sont les grandes fleurs, des champs ou je +disparais tout entiere, comme une perdrix dans un champ de ble. + +Ils y allerent. Ils descendirent un large escalier dont les urnes +renversees flambaient encore des hautes flammes violettes des iris. +Le long des marches coulait un ruissellement de giroflees pareil a +une nappe d'or liquide. Des chardons, aux deux bords, plantaient des +candelabres de bronze vert, greles, herisses, recourbes en becs +d'oiseaux fantastiques, d'un art etrange, d'une elegance de brule- +parfum chinois. Des sedums, entre les balustres brises, laissaient +pendre des tresses blondes, des chevelures verdatres de fleuve +toutes tachees de moisissures. Puis, au bas, un second parterre +s'etendait, coupe de buis puissants comme des chenes, d'anciens buis +corrects, autrefois tailles en boules, en pyramides, en tours +octogonales, aujourd'hui debrailles magnifiquement, avec de grands +haillons de verdure sombre, dont les trous montraient des bouts de +ciel bleu. + +Et Albine mena Serge, a droite, dans un champ qui etait comme le +cimetiere du parterre. Des scabieuses y mettaient leur deuil. Des +corteges de pavots s'en allaient a la file, puant la mort, +epanouissant leurs lourdes fleurs d'un eclat fievreux. Des anemones +tragiques faisaient des foules desolees, au teint meurtri, tout +terreux de quelque souffle epidemique. Des daturas trapus +elargissaient leurs cornets violatres, ou des insectes, las de +vivre, venaient boire le poison du suicide. Des soucis, sous leurs +feuillages engorges, ensevelissaient leurs fleurs, des corps +d'etoiles agonisants, exhalant deja la peste de leur decomposition. +Et c'etaient encore d'autres tristesses: les renoncules charnues, +d'une couleur sourde de metal rouille; les jacinthes et les +tubereuses exhalant l'asphyxie, se mourant dans leur parfum. Mais +les cineraires surtout dominaient, toute une poussee de cineraires +qui promenaient le demi-deuil de leurs robes violettes et blanches, +robes de velours raye, robes de velours uni, d'une severite riche. + +Au milieu du champ melancolique, un Amour de marbre restait debout, +mutile, le bras qui tenait l'arc tombe dans les orties, souriant +encore sous les lichens dont sa nudite d'enfant grelottait. + +Puis, Albine et Serge entrerent jusqu'a la taille dans un champ de +pivoines. Les fleurs blanches crevaient, avec une pluie de larges +petales qui leur rafraichissaient les mains, pareilles aux gouttes +larges d'une pluie d'orage. Les fleurs rouges avaient des faces +apoplectiques, dont le rire enorme les inquietait. Ils gagnerent, a +gauche, un champ de fuchsias, un taillis d'arbustes souples, delies, +qui les ravirent comme des joujoux du Japon, garnis d'un million de +clochettes. Ils traverserent ensuite des champs de veroniques aux +grappes violettes, des champs de geraniums et de pelargoniums, sur +lesquels semblaient courir des flammeches ardentes, le rouge, le +rose, le blanc incandescent d'un brasier, que les moindres souffles +du vent ravivaient sans cesse. Ils durent tourner des rideaux de +glaieuls, aussi grands que des roseaux, dressant des hampes de +fleurs qui brulaient dans la clarte, avec des richesses de flamme de +torches allumees. Ils s'egarerent au milieu d'un bois de tournesols, +une futaie faite de troncs aussi gros que la taille d'Albine, +obscurcie par des feuilles rudes, larges a y coucher un enfant, +peuplee de faces geantes, de faces d'astre, resplendissantes comme +autant de soleils. Et ils arriverent enfin dans un autre bois, un +bois de rhododendrons, si touffu de fleurs que les branches et les +feuilles ne se voyaient pas, etalant des bouquets monstrueux, des +hottees de calices tendres qui moutonnaient jusqu'a l'horizon. + +- Va, nous ne sommes pas au bout! s'ecria Albine. Marchons, +marchons toujours. + +Mais Serge l'arreta. Ils etaient alors au centre d'une ancienne +colonnade en ruine. Des futs de colonne faisaient des bancs, parmi +des touffes de primeveres et de pervenches. Au loin, entre les +colonnes restees debout, d'autres champs de fleurs s'etendaient des +champs de tulipes, aux vives panachures de faiences peintes; des +champs de calceolaires, legeres soufflures de chair, ponctuees de +sang et d'or; des champs de zinnias, pareils a de grosses +paquerettes courroucees; des champs de petunias, aux petales molles +comme une batiste de femme, montrant le rose de la peau; des champs +encore, des champs a l'infini, dont on ne reconnaissait plus les +fleurs, dont les tapis s'etalaient sous le soleil, avec la bigarrure +confuse des touffes violentes, noyee dans les verts attendris des +herbes. + +- Jamais nous ne pourrons tout voir, dit Serge, la main tendue, +avec un sourire. C'est ici qu'il doit etre bon de s'asseoir, dans +l'odeur qui monte. + +A cote d'eux etait un champ d'heliotropes, d'une haleine de vanille, +si douce, qu'elle donnait au vent une caresse de velours. Alors, ils +s'assirent sur une des colonnes renversees, au milieu d'un bouquet +de lis superbes qui avaient pousse la. Depuis plus d'une heure, ils +marchaient. Ils etaient venus des roses dans les lis, a travers +toutes les fleurs. Les lis leur offraient un refuge de candeur, +apres leur promenade d'amants, au milieu de la sollicitation ardente +des chevrefeuilles suaves, des violettes musquees, des verveines +exhalant l'odeur fraiche d'un baiser, des tubereuses soufflant la +pamoison d'une volupte mortelle. Les lis, aux tiges elancees, les +mettaient dans un pavillon blanc, sous le toit de neige de leurs +calices, seulement egayes des gouttes d'or legeres des pistils. Et +ils restaient, ainsi que des fiances enfants, souverainement +pudiques, comme au centre d'une tour de purete, d'une tour d'ivoire +inattaquable, ou ils ne s'aimaient encore que de tout le charme de +leur innocence. + +Jusqu'au soir, Albine et Serge demeurerent avec les lis. Ils y +etaient bien; ils achevaient d'y naitre. Serge y perdait la derniere +fievre de ses mains. Albine y devenait toute blanche, d'un blanc de +lait qu'aucune rougeur ne teintait de rose. Ils ne virent plus +qu'ils avaient les bras nus, le cou nu, les epaules nues. Leurs +chevelures ne les troublerent plus, comme des nudites deployees. +L'un contre l'autre, ils riaient, d'un rire clair, trouvant de la +fraicheur a se serrer. Leurs yeux gardaient un calme limpide d'eau +de source, sans que rien d'impur montat de leur chair pour en ternir +le cristal. Leurs joues etaient des fruits veloutes, a peine murs, +auxquels ils ne songeaient point a mordre. Quand ils quitterent les +lis, ils n'avaient pas dix ans; il leur semblait qu'ils venaient de +se rencontrer, seuls au fond du grand jardin, pour y vivre dans une +amitie et dans un jeu eternels. Et, comme ils traversaient de +nouveau le parterre, rentrant au crepuscule, les fleurs parurent se +faire discretes, heureuses de les voir si jeunes, ne voulant pas +debaucher ces enfants. Les bois de pivoines, les corbeilles +d'oeillets, les tapis de myosotis, les tentures de clematites, +n'agrandissaient plus devant eux une alcove d'amour, noyes a cette +heure de l'air du soir, endormis dans une enfance aussi pure que la +leur. Les pensees les regardaient en camarades, de leurs petits +visages candides. Les resedas, alanguis, froles par la jupe blanche +d'Albine, semblaient pris de compassion, evitant de hater leur +fievre d'un souffle. + + + + + +VIII. + +Le lendemain, des l'aube, ce fut Serge qui appela Albine. Elle +dormait dans une chambre de l'etage superieur, ou il n'eut pas +l'idee de monter. Il se pencha a la fenetre, la vit qui poussait ses +persiennes, au saut du lit. Et tous deux rirent beaucoup, de se +retrouver ainsi. + +- Aujourd'hui, tu ne sortiras pas, dit Albine, quand elle fut +descendue. Il faut nous reposer... Demain, je veux te mener loin, +bien loin, quelque part ou nous serons joliment a notre aise. + +- Mais nous allons nous ennuyer, murmura Serge. + +- Oh! que non!... Je vais te raconter des histoires. + +Ils passerent une journee charmante. Les fenetres etaient grandes +ouvertes, le Paradou entrait, riait avec eux, dans la chambre. Serge +prit enfin possession de cette heureuse chambre, ou il s'imaginait +etre ne. Il voulut tout voir, tout se faire expliquer. Les Amours de +platre, culbutes au bord de l'alcove, l'egayerent au point qu'il +monta sur une chaise pour attacher la ceinture d'Albine au cou du +plus petit d'entre eux, un bout d'homme, le derriere en l'air, la +tete en bas, qui polissonnait. Albine tapait des mains, criait qu'il +ressemblait a un hanneton tenu par un fil. Puis, comme prise de +pitie: + +- Non, non, detache-le... Ca l'empeche de voler. + +Mais ce furent surtout les Amours peints au-dessus des portes qui +occuperent vivement Serge. Il se fachait de ne pouvoir comprendre a +quels jeux ils jouaient, tant les peintures etaient palies. Aide +d'Albine, il roula une table, sur laquelle ils grimperent tous les +deux. Albine donnait des explications. + +- Regarde, ceux-ci jettent des fleurs. Sous les fleurs, on ne voit +plus que trois jambes nues. Je crois me souvenir qu'en arrivant ici, +j'ai pu distinguer encore une dame couchee. Mais, depuis le temps, +elle s'en est allee. + +Ils firent le tour des panneaux, sans que rien d'impur leur vint de +ces jolies indecences de boudoir. Les peintures, qui s'emiettaient +comme un visage farde du dix-huitieme siecle, etaient assez mortes +pour ne laisser passer que les genoux et les coudes des corps pames +dans une luxure aimable. Les details trop crus, auxquels paraissait +s'etre complu l'ancien amour dont l'alcove gardait la lointaine +odeur, avaient disparu, manges par le grand air; si bien que la +chambre, ainsi que le parc, etait naturellement redevenue vierge, +sous la gloire tranquille du soleil. + +- Bah! ce sont des gamins qui s'amusent, dit Serge, en redescendant +de la table... Est-ce que tu sais jouer a la main chaude, toi? + +Albine savait jouer a tous les jeux. Seulement, il fallait etre au +moins trois pour jouer a la main chaude. Cela les fit rire. Mais +Serge s'ecria qu'on etait trop bien deux, et ils jurerent de n'etre +toujours que deux. + +- On est tout a fait chez soi, on n'entend rien, reprit le jeune +homme, qui s'allongea sur le canape. Et les meubles ont une odeur de +vieux qui sent bon... C'est doux comme dans un nid. Voila une +chambre ou il y a du bonheur. + +La jeune fille hochait gravement la tete. + +- Si j'avais ete peureuse, murmura-t-elle, j'aurais eu bien peur, +dans les premiers temps... C'est justement cette histoire-la que je +veux te raconter. Je l'ai entendue dans le pays. On ment peut-etre. +Enfin, ca nous amusera. + +Et elle s'assit a cote de Serge. + +- Il y a des annees et des annees... Le Paradou appartenait a un +riche seigneur qui vint s'y enfermer avec une dame tres belle. Les +portes du chateau etaient si bien fermees, les murailles du jardin +avaient une telle hauteur, que jamais personne n'apercevait le +moindre bout des jupes de la dame. + +- Je sais, interrompit Serge, la dame n'a jamais reparu. + +Comme Albine le regardait toute surprise, fachee de voir son +histoire connue, il continua a demi-voix, etonne lui-meme. + +- Tu me l'as deja racontee, ton histoire. + +Elle protesta. Puis, elle parut se raviser, elle se laissa +convaincre. Ce qui ne l'empecha pas de terminer son recit en ces +termes: + +- Quand le seigneur s'en alla, il avait les cheveux blancs. Il fit +barricader toutes les ouvertures, pour qu'on n'allat pas deranger la +dame... La dame etait morte dans cette chambre. + +- Dans cette chambre! s'ecria Serge. Tu ne m'avais pas dit cela... +Es-tu sure qu'elle soit morte dans cette chambre? + +Albine se facha. Elle repetait ce que tout le monde savait. Le +seigneur avait fait batir le pavillon, pour y loger cette inconnue +qui ressemblait a une princesse. Les gens du chateau, plus tard, +assuraient qu'il y passait les jours et les nuits. Souvent aussi, +ils l'apercevaient dans une allee, menant les petits pieds de +l'inconnue au fond des taillis les plus noirs. Mais, pour rien au +monde, ils ne se seraient hasardes a guetter le couple, qui battait +le parc pendant des semaines entieres. + +- Et c'est la qu'elle est morte, repeta Serge, l'esprit frappe. Tu +as pris sa chambre, tu te sers de ses meubles, tu couches dans son +lit. + +Albine souriait. + +- Tu sais bien que je ne suis pas peureuse, dit-elle. Puis, toutes +ces choses, c'est si vieux... La chambre te semblait pleine de +bonheur. + +Ils se turent, ils regarderent un instant l'alcove, le haut plafond, +les coins d'ombre grise. Il y avait comme un attendrissement +amoureux, dans les couleurs fanees des meubles. C'etait un soupir +discret du passe, si resigne, qu'il ressemblait encore a un +remerciement tiede de femme adoree. + +- Oui, murmura Serge, on ne peut pas avoir peur. C'est trop +tranquille. + +Et Albine reprit en se rapprochant de lui: + +- Ce que peu de personnes savent, c'est qu'ils avaient decouvert +dans le jardin un endroit de felicite parfaite, ou ils finissaient +par vivre toutes leurs heures. Moi, je tiens cela d'une source +certaine... Un endroit d'ombre fraiche, cache au fond de +broussailles impenetrables, si merveilleusement beau, qu'on y oublie +le monde entier. La dame a du y etre enterree. + +- Est-ce dans le parterre? demanda Serge curieusement. + +- Ah! je ne sais pas, je ne sais pas! dit la jeune fille, avec un +geste decourage. J'ai cherche partout, je n'ai encore pu trouver +nulle part cette clairiere heureuse... Elle n'est ni dans les roses, +ni dans les lis, ni sur le tapis des violettes. + +- Peut etre est-ce ce coin de fleurs tristes, ou tu m'as montre un +enfant debout, le bras casse? + +- Non, non. + +- Peut etre est-ce au fond de la grotte, pres de cette eau claire, +ou s'est noyee cette grande femme de marbre, qui n'a plus de visage? + +- Non, non. + +Albine resta un instant songeuse. Puis, elle continua, comme se +parlant a elle-meme: + +- Des les premiers jours, je me suis mise en quete. Si j'ai passe +des journees dans le Paradou, si j'ai fouille les moindres coins de +verdure, c'etait uniquement pour m'asseoir une heure au milieu de la +clairiere. Que de matinees perdues vainement a me glisser sous les +ronces, a visiter les coins les plus recules du parc!... Oh! je +l'aurais vite reconnue, cette retraite enchantee, avec son arbre +immense qui doit la couvrir d'un toit de feuilles, avec son herbe +fine comme une peluche de soie, avec ses murs de buissons verts que +les oiseaux eux-memes ne peuvent percer! + +Elle jeta l'un de ses bras au cou de Serge, elevant la voix, le +suppliant: + +- Dis? nous sommes deux maintenant, nous chercherons, nous +trouverons... Toi qui es fort, tu ecarteras les grosses branches +devant moi, pour que j'aille jusqu'au fond des fourres. Tu me +porteras, lorsque je serai lasse; tu m'aideras a sauter les +ruisseaux, tu monteras aux arbres, si nous venons a perdre notre +route... Et quelle joie, lorsque nous pourrons nous asseoir cote a +cote, sous le toit de feuilles, au centre de la clairiere! On m'a +raconte qu'on vivait la dans une minute toute une vie... Dis? mon +bon Serge, des demain, nous partirons, nous battrons le parc +broussailles a broussailles, jusqu'a ce que nous ayons contente +notre desir. + +Serge haussait les epaules, en souriant. + +- A quoi bon! dit-il. N'est-on pas bien dans le parterre? Il faudra +rester avec les fleurs, vois-tu, sans chercher si loin un bonheur +plus grand. + +- C'est la que la morte est enterree, murmura Albine, retombant +dans sa reverie. C'est la joie de s'etre assise la qui l'a tuee. +L'arbre a une ombre dont le charme fait mourir... Moi, je mourrais +volontiers ainsi. Nous nous coucherions aux bras l'un de l'autre; +nous serions morts, personne ne nous trouverait plus. + +- Non, tais-toi, tu me desoles, interrompit Serge inquiet. Je veux +que nous vivions au soleil, loin de cette ombre mortelle. Tes +paroles me troublent, comme si elles nous poussaient a quelque +malheur irreparable. Ca doit etre defendu de s'asseoir sous un arbre +dont l'ombrage donne un tel frisson. + +- Oui, c'est defendu, declara gravement Albine. Tous les gens du +pays m'ont dit que c'etait defendu. + +Un silence se fit. Serge se leva du canape ou il etait reste +allonge. Il riait, il pretendait que les histoires ne l'amusaient +pas. Le soleil baissait, lorsque Albine consentit enfin a descendre +un instant au jardin. Elle le mena, a gauche, le long du mur de +cloture, jusqu'a un champ de decombres, tout herisse de ronces. +C'etait l'ancien emplacement du chateau, encore noir de l'incendie +qui avait abattu les murs. Sous les ronces, des pierres cuites se +fendaient, des eboulements de charpentes pourrissaient. On eut dit +un coin de roches steriles, ravine, bossue, vetu d'herbe rude, de +lianes rampantes qui se coulaient dans chaque fente comme des +couleuvres. Et ils s'egayerent a traverser en tous sens cette +fondriere, descendant au fond des trous, flairant les debris, +cherchant s'ils ne devineraient rien de ce passe en cendre. Ils +n'avouaient pas leur curiosite, ils se poursuivaient au milieu des +planchers creves et des cloisons renversees; mais, a la verite, ils +ne songeaient qu'aux legendes de ces ruines, a cette dame plus belle +que le jour, qui avait traine sa jupe de soie sur ces marches, ou +les lezards seuls aujourd'hui se promenaient paresseusement. + +Serge finit par se planter sur le plus haut tas de decombres, +regardant le parc qui deroulait ses immenses nappes vertes, +cherchant entre les arbres la tache grise du pavillon. Albine se +taisait, debout a son cote, redevenue serieuse. + +- Le pavillon est la, a droite, dit-elle, sans qu'il l'interrogeat. +C'est tout ce qui reste des batiments... Tu le vois bien, au bout de +ce couvert de tilleuls? + +Ils garderent de nouveau le silence. Et comme continuant a voix +haute les reflexions qu'ils faisaient mentalement tous les deux, +elle reprit: + +- Quand il allait la voir, il devait descendre par cette allee; +puis, il tournait les gros marronniers, et il entrait sous les +tilleuls... Il lui fallait a peine un quart d'heure. + +Serge n'ouvrit pas les levres. Lorsqu'ils revinrent, ils +descendirent l'allee, ils tournerent les gros marronniers, ils +entrerent sous les tilleuls. C'etait un chemin d'amour. Sur l'herbe, +ils semblaient chercher des pas, un noeud de ruban tombe, une +bouffee de parfum ancien, quelque indice qui leur montrat clairement +qu'ils etaient bien dans le sentier menant a la joie d'etre +ensemble. La nuit venait, le parc avait une grande voix mourante qui +les appelait du fond des verdures. + +- Attends, dit Albine, lorsqu'ils furent revenus devant le +pavillon. Toi, tu ne monteras que dans trois minutes. + +Elle s'echappa gaiement, s'enferma dans la chambre au plafond bleu. +Puis, apres avoir laisse Serge frapper deux fois a la porte, elle +l'entrebailla discretement, le recut avec une reverence a l'ancienne +mode. + +- Bonjour, mon cher seigneur, dit-elle en l'embrassant. + +Cela les amusa extremement. Ils jouerent aux amoureux, avec une +puerilite de gamins. Ils begayaient la passion qui avait jadis +agonise la. Ils l'apprenaient comme une lecon qu'ils anonnaient +d'une adorable maniere, ne sachant point se baiser aux levres, +cherchant sur les joues, finissant par danser l'un devant l'autre, +en riant aux eclats, par ignorance de se temoigner autrement le +plaisir qu'ils goutaient a s'aimer. + + + + + +IX. + +Le lendemain matin, Albine voulut partir des le lever du soleil, +pour la grande promenade qu'elle menageait depuis la ville. Elle +tapait des pieds joyeusement, elle disait qu'ils ne rentreraient pas +de la journee. + +- Ou me menes-tu donc? demanda Serge. + +- Tu verras, tu verras! + +Mais il la prit par les poignets, la regarda en face. + +- Il faut etre sage, n'est-ce pas? Je ne veux pas que tu cherches +ni ta clairiere, ni ton arbre, ni ton herbe ou l'on meurt. Tu sais +que c'est defendu. + +Elle rougit legerement, en protestant, en disant qu'elle ne songeait +pas meme a ces choses. Puis, elle ajouta: + +- Pourtant, si nous trouvions, sans chercher, par hasard, est-ce +que tu ne t'assoirais pas?... Tu m'aimes donc bien peu! + +Ils partirent. Ils traverserent le parterre tout droit, sans +s'arreter au reveil des fleurs, nues dans leur bain de rosee. Le +matin avait un teint de rose, un sourire de bel enfant ouvrant les +yeux au milieu des blancheurs de son oreiller. + +- Ou me menes-tu? repetait Serge. + +Et Albine riait, sans vouloir repondre. Mais, comme ils arrivaient +devant la nappe d'eau qui coupait le jardin au bout du parterre, +elle resta toute consternee. La riviere etait encore gonflee des +dernieres pluies. + +- Nous ne pourrons jamais passer, murmura-t-elle. J'ote mes +souliers, je releve mes jupes d'ordinaire. Mais, aujourd'hui, nous +aurions de l'eau jusqu'a la taille. + +Ils longerent un instant la rive, cherchant un gue. La jeune fille +disait que c'etait inutile, qu'elle connaissait tous les trous. +Autrefois, un pont se trouvait la, un pont dont l'ecroulement avait +seme la riviere de grosses pierres, entre lesquelles l'eau passait +avec des tourbillons d'ecume. + +- Monte sur mon dos, dit Serge. + +- Non, non, je ne veux pas. Si tu venais a glisser, nous ferions un +fameux plongeon tous les deux... Tu ne sais pas comme ces pierres-la +sont traitres. + +- Monte donc sur mon dos. + +Cela finit par la tenter. Elle prit son elan, sauta comme un garcon, +si haut, qu'elle se trouva a califourchon sur le cou de Serge. Et, +le sentant chanceler, elle cria qu'il n'etait pas encore assez fort, +qu'elle voulait descendre. Puis, elle sauta de nouveau, a deux +reprises. Ce jeu les ravissait. + +- Quand tu auras fini! dit le jeune homme, qui riait. Maintenant, +tiens-toi ferme. C'est le grand coup. + +Et, en trois bonds legers, il traversa la riviere, la pointe des +pieds a peine mouillee. Au milieu, pourtant, Albine crut qu'il +glissait. Elle eut un cri, en se rattrapant des deux mains a son +menton. Lui, l'emportait deja, dans un galop de cheval, sur le sable +fin de l'autre rive. + +- Hue! Hue! criait-elle, rassuree, amusee par ce jeu nouveau. + +Il courut ainsi tant qu'elle voulut, tapant des pieds, imitant le +bruit des sabots. Elle claquait de la langue, elle avait pris deux +meches de ses cheveux, qu'elle tirait comme des guides, pour le +lancer a droite ou a gauche. + +- La, la, nous y sommes, dit-elle, en lui donnant de petites +claques sur les joues. + +Elle sauta a terre, tandis que lui, en sueur, s'adossait contre un +arbre pour reprendre haleine. Alors, elle le gronda, elle menaca de +ne pas le soigner, s'il retombait malade. + +- Laisse donc! Ca m'a fait du bien, repondit-il. Quand j'aurai +retrouve toutes mes forces, je te porterai des matinees entieres... +Ou me menes-tu? + +- Ici, dit-elle en s'asseyant avec lui sous un gigantesque poirier. + +Ils etaient dans l'ancien verger du parc. Une haie vive d'aubepine, +une muraille de verdure, trouee de breches, mettait la un bout de +jardin a part. C'etait une foret d'arbres fruitiers, que la serpe +n'avait pas tailles depuis un siecle. Certains troncs se dejetaient +puissamment, poussaient de travers, sous les coups d'orage qui les +avaient plies; tandis que d'autres, bossues de noeuds enormes, +crevasses de cavites profondes, ne semblaient plus tenir au sol que +par les ruines geantes de leur ecorce. Les hautes branches, que le +poids des fruits courbait a chaque saison, etendaient au loin des +raquettes demesurees; meme, les plus chargees, qui avaient casse, +touchaient la terre, sans qu'elles eussent cesse de produire, +raccommodees par d'epais bourrelets de seve. Entre eux, les arbres +se pretaient des etais naturels, n'etaient plus que des piliers +tordus, soutenant une voute de feuilles qui se creusait en longues +galeries, s'elancait brusquement en halles legeres, s'aplatissait +presque au ras du sol en soupentes effondrees. Autour de chaque +colosse, des rejets sauvages faisaient des taillis, ajoutaient +l'emmelement de leurs jeunes tiges, dont les petites baies avaient +une aigreur exquise. Dans le jour verdatre, qui coulait comme une +eau claire, dans le grand silence de la mousse, retentissait seule +la chute sourde des fruits que le vent cueillait. + +Et il y avait des abricotiers patriarches, qui portaient +gaillardement leur grand age, paralyses deja d'un cote, avec une +foret de bois mort, pareil a un echafaudage de cathedrale, mais si +vivants de leur autre moitie, si jeunes, que des pousses tendres +faisaient eclater l'ecorce rude de toutes parts. Des pruniers +venerables, tout chenus de mousse, grandissaient encore pour aller +boire l'ardent soleil, sans qu'une seule de leurs feuilles patit. +Des cerisiers batissaient des villes entieres, des maisons a +plusieurs etages, jetant des escaliers, etablissant des planchers de +branches, larges a y loger dix familles. Puis, c'etaient des +pommiers, les reins casses, les membres contournes, comme de grands +infirmes, la peau racheuse, maculee de rouille verte; des poiriers +lisses, dressant une mature de hautes tiges minces, immense, +semblable a l'echappee d'un port, rayant l'horizon de barres brunes; +des pechers rosatres, se faisant faire place dans l'ecrasement de +leurs voisins, par un rire aimable et une poussee lente de belles +filles egarees au milieu d'une foule. Certains pieds, anciennement +en espaliers, avaient enfonce les murailles basses qui les +soutenaient; maintenant, ils se debauchaient, libres des treillages +dont les lambeaux arraches pendaient encore a leurs bras; ils +poussaient a leur guise, n'ayant conserve de leur taille +particuliere que des apparences d'arbres comme il faut, trainant +dans le vagabondage les loques de leur habit de gala. Et, a chaque +tronc, a chaque branche, d'un arbre a l'autre, couraient des +debandades de vigne. Les ceps montaient comme des rires fous, +s'accrochaient un instant a quelque noeud eleve, puis repartaient en +un jaillissement de rires plus sonores, eclaboussant tous les +feuillages de l'ivresse heureuse des pampres. C'etait un vert tendre +dore de soleil qui allumait d'une pointe d'ivrognerie les tetes +ravagees des grands vieillards du verger. + +Puis, vers la gauche, des arbres plus espaces, des amandiers au +feuillage grele, laissaient le soleil murir a terre des citrouilles +pareilles a des lunes tombees. Il y avait aussi, au bord d'un +ruisseau qui traversait le verger, des melons coutures de verrues, +perdus dans des nappes de feuilles rampantes, ainsi que des +pasteques vernies, d'un ovale parfait d'oeuf d'autruche. A chaque +pas, des buissons de groseilliers barraient les anciennes allees, +montrant les grappes limpides de leurs fruits, des rubis dont chaque +grain s'eclairait d'une goutte de jour. Des haies de framboisiers +s'etalaient comme des ronces sauvages; tandis que le sol n'etait +plus qu'un tapis de fraisiers, une herbe toute semee de fraises +mures, dont l'odeur avait une legere fumee de vanille. + +Mais le coin enchante du verger etait plus a gauche encore, contre +la rampe de rochers qui commencait la a escalader l'horizon. On +entrait en pleine terre ardente, dans une serre naturelle, ou le +soleil tombait d'aplomb. D'abord, il fallait traverser des figuiers +gigantesques, degingandes, etirant leurs branches comme des bras +grisatres las de sommeil, si obstrues du cuir velu de leurs +feuilles, qu'on devait, pour passer, casser les jeunes tiges +repoussant des pieds seches par l'age. Ensuite, on marchait entre +des bouquets d'arbousiers, d'une verdure de buis geants, que leurs +baies rouges faisaient ressembler a des mais ornes de pompons de +soie ecarlate. Puis, venait une futaie d'aliziers, d'azeroliers, de +jujubiers, au bord de laquelle des grenadiers mettaient une lisiere +de touffes eternellement vertes; les grenades se nouaient a peine, +grosses comme un poing d'enfant; les fleurs de pourpre, posees sur +le bout des branches, paraissaient avoir le battement d'ailes des +oiseaux des iles, qui ne courbent pas les herbes sur lesquelles ils +vivent. Et l'on arrivait enfin a un bois d'orangers et de +citronniers, poussant vigoureusement en pleine terre. Les troncs +droits enfoncaient des enfilades de colonnes brunes; les feuilles +luisantes mettaient la gaiete de leur claire peinture sur le bleu du +ciel, decoupaient l'ombre nettement en minces lames pointues, qui +dessinaient a terre les millions de palmes d'une etoffe indienne. +C'etait un ombrage au charme tout autre, aupres duquel les ombrages +du verger d'Europe devenaient fades: une joie tiede de la lumiere +tamisee en une poussiere d'or volante, une certitude de verdure +perpetuelle, une force de parfum continu, le parfum penetrant de la +fleur, le parfum plus grave du fruit, donnant aux membres la +souplesse pamee des pays chauds. + +- Et nous allons dejeuner! cria Albine, en tapant dans ses mains. +Il est au moins neuf heures. J'ai une belle faim! + +Elle s'etait levee. Serge confessait qu'il mangerait volontiers, lui +aussi. + +- Grand beta! reprit-elle, tu n'as donc pas compris que je te +menais dejeuner. Hein! nous ne mourrons pas de faim, ici? Tout est +pour nous. + +Ils entrerent sous les arbres, ecartant les branches, se coulant au +plus epais des fruits. Albine qui marchait la premiere, les jupes +entre les jambes, se retournait, demandait a son compagnon, de sa +voix flutee: + +- Qu'est-ce que tu aimes, toi? les poires, les abricots, les +cerises, les groseilles?... Je te previens que les poires sont +encore vertes; mais elles sont joliment bonnes tout de meme. + +Serge se decida pour les cerises. Albine dit qu'en effet on pouvait +commencer par ca. Mais, comme il allait sottement grimper sur le +premier cerisier venu, elle lui fit faire encore dix bonnes minutes +de chemin, au milieu d'un gachis epouvantable de branches. Ce +cerisier-la avait de mechantes cerises de rien du tout; les cerises +de celui-ci etaient trop aigres; les cerises de cet autre ne +seraient mures que dans huit jours. Elle connaissait tous les +arbres. + +- Tiens, monte la-dedans, dit-elle enfin, en s'arretant devant un +cerisier si charge de fruits, que des grappes pendaient jusqu'a +terre comme des colliers de corail accroches. + +Serge s'etablit commodement entre deux branches, et se mit a +dejeuner. Il n'entendait plus Albine; il la croyait dans un autre +arbre, a quelques pas, lorsque, baissant les yeux, il l'apercut +tranquillement couchee sur le dos, au-dessous de lui. Elle s'etait +glissee la, mangeant sans meme se servir des mains, happant des +levres les cerises que l'arbre tendait jusqu'a sa bouche. + +Quand elle se vit decouverte, elle eut des rires prolonges, sautant +sur l'herbe comme un poisson blanc sorti de l'eau, se mettant sur le +ventre, rampant sur les coudes, faisant le tour du cerisier, tout en +continuant a happer les cerises les plus grosses. + +- Figure-toi, elles me chatouillent! criait-elle. Tiens, en voila +encore une qui vient de me tomber dans le cou. C'est qu'elles sont +joliment fraiches!... Moi, j'en ai dans les oreilles, dans les yeux, +sur le nez, partout! Si je voulais, j'en ecraserais une pour me +faire des moustaches... Elles sont bien plus douces en bas qu'en +haut. + +- Allons donc! dit Serge en riant. C'est que tu n'oses pas monter. + +Elle resta muette d'indignation. + +- Moi! moi! balbultia-t-elle. + +Et, serrant sa jupe, la rattachant par-devant a sa ceinture, sans +voir quelle montrait ses cuisses, elle prit l'arbre nerveusement, se +hissa sur le tronc, d'un seul effort des poignets. La, elle courut +le long des branches, en evitant meme de se servir des mains; elle +avait des allongements souples d'ecureuil, elle tournait autour des +noeuds, lachait les pieds, tenue seulement en equilibre par le pli +de la taille. Quand elle fut tout en haut, au bout d'une branche +grele, que le poids de son corps secouait furieusement: + +- Eh bien! cria-t-elle, est-ce que j'ose monter? + +- Veux-tu vite descendre! implorait Serge pris de peur. Je t'en +prie. Tu vas te faire du mal. + +Mais, triomphante, elle alla encore plus haut. Elle se tenait a +l'extremite meme de la branche, a califourchon, s'avancant petit a +petit au-dessus du vide, empoignant des deux mains des touffes de +feuilles. + +- La branche va casser, dit Serge eperdu. + +- Qu'elle casse, pardi! repondit-elle avec un grand rire. Ca +m'evitera la peine de descendre. + +Et la branche cassa, en effet; mais lentement, avec une si longue +dechirure, qu'elle s'abattit peu a peu, comme pour deposer Albine a +terre d'une facon tres douce. Elle n'eut pas le moindre effroi, elle +se renversait, elle agitait ses cuisses demi-nues, en repetant: + +- C'est joliment gentil. On dirait une voiture. + +Serge avait saute de l'arbre pour la recevoir dans ses bras. Comme +il restait tout pale de l'emotion qu'il venait d'avoir, elle le +plaisanta. + +- Mais ca arrive tous les jours de tomber des arbres. Jamais on ne +se fait de mal... Ris donc, gros beta! Tiens, mets-moi un peu de +salive sur le cou. Je me suis egratignee. + +Il lui mit un peu de salive, du bout des doigts. + +- La, c'est gueri, cria-t-elle, en s'echappant, avec une gambade de +gamine. Nous allons jouer a cache-cache, veux-tu? + +Elle se fit chercher. Elle disparaissait, jetait le cri: Coucou! +coucou! du fond de verdures connues d'elle seule, ou Serge ne +pouvait la trouver. Mais ce jeu de cache-cache n'allait pas sans une +maraude terrible de fruits. Le dejeuner continuait dans les coins ou +les deux grands enfants se poursuivaient. Albine, tout en filant +sous les arbres, allongeait la main, croquait une poire verte, +s'emplissait la jupe d'abricots. Puis, dans certaines cachettes, +elle avait des trouvailles qui l'asseyaient par terre, oubliant le +jeu, occupee a manger gravement. Un moment, elle n'entendit plus +Serge, elle dut le chercher a son tour. Et ce fut pour elle une +surprise, presque une facherie, de le decouvrir sous un prunier, un +prunier qu'elle-meme ne savait pas la, et dont les prunes mures +avaient une delicate odeur de musc. Elle le querella de la belle +facon. Voulait-il donc tout avaler, qu'il n'avait souffle mot? Il +faisait la bete, mais il avait le nez fin, il sentait de loin les +bonnes choses. Elle etait surtout furieuse contre le prunier, un +arbre sournois qu'on ne connaissait seulement pas, qui devait avoir +pousse dans la nuit, pour ennuyer les gens. Serge, comme elle +boudait, refusant de cueillir une seule prune, imagina de secouer +l'arbre violemment. Une pluie, une grele de prunes tomba. Albine, +sous l'averse, recu des prunes sur les bras, des prunes dans le cou, +des prunes au beau milieu du nez. Alors, elle ne put retenir ses +rires; elle resta dans ce deluge, criant: Encore! encore! amusee par +les balles rondes qui rebondissaient sur elle, tendant la bouche et +les mains, les yeux fermes, se pelotonnant a terre pour se faire +toute petite. + +Matinee d'enfance, polissonnerie de galopins laches dans le Paradou. +Albine et Serge passerent la des heures pueriles d'ecole +buissonniere, a courir, a crier, a se taper, sans que leurs chairs +innocentes eussent un frisson. Ce n'etait encore que la camaraderie +de deux garnements, qui songeront peut-etre plus tard a se baiser +sur les joues, lorsque les arbres n'auront plus de dessert a leur +donner. Et quel joyeux coin de nature pour cette premiere escapade! +Un trou de feuillage, avec des cachettes excellentes. Des sentiers +le long desquels il n'etait pas possible d'etre serieux, tant les +haies laissaient tomber de rires gourmands. Le parc avait, dans cet +heureux verger, une gaminerie de buissons s'en allant a la +debandade, une fraicheur d'ombre invitant a la faim, une vieillesse +de bons arbres pareils a des grands-peres pleins de gateries. Meme, +au fond des retraites vertes de mousse, sous les troncs casses qui +les forcaient a ramper l'un derriere l'autre, dans des corridors de +feuilles, si etroits, que Serge s'attelait en riant aux jambes nues +d'Albine, ils ne rencontraient point la reverie dangereuse du +silence. Rien de troublant ne leur venait du bois en recreation. + +Et quand ils furent las des abricotiers, des pruniers, des +cerisiers, ils coururent sous les amandiers greles, mangeant les +amandes vertes, a peine grosses comme des pois, cherchant les +fraises parmi le tapis d'herbe, se fachant de ce que les pasteques +et les melons n'etaient pas murs. Albine finit par courir de toutes +ses forces, suivie de Serge, qui ne pouvait l'attraper. Elle +s'engagea dans les figuiers, sautant les grosses branches, arrachant +les feuilles qu'elle jetait par-derriere a la figure de son +compagnon. En quelques bonds, elle traversa les bouquets +d'arbousiers, dont elle gouta en passant les baies rouges; et ce fut +dans la futaie des aliziers, des azeroliers et des jujubiers que +Serge la perdit. Il la crut d'abord cachee derriere un grenadier; +mais c'etait deux fleurs en bouton qu'il avait pris pour les deux +noeuds roses de ses poignees. Alors, il battit le bois d'orangers, +ravi du beau temps qu'il faisait la, s'imaginant entrer chez les +fees du soleil. Au milieu du bois, il apercut Albine qui, ne le +croyant pas si pres d'elle, furetait vivement, fouillait du regard +les profondeurs vertes. + +- Qu'est-ce que tu cherches donc la? cria-t-il. Tu sais bien que +c'est defendu. + +Elle eut un sursaut, elle rougit legerement, pour la premiere fois +de la journee. Et, s'asseyant a cote de Serge, elle lui parla des +jours heureux ou les oranges murissaient. Le bois alors etait tout +dore, tout eclaire de ces etoiles rondes, qui criblaient de leurs +feux jaunes la voute verte. + +Puis, quand ils s'en allerent enfin, elle s'arreta a chaque rejet +sauvage, s'emplissant les poches de petites poires apres, de petites +prunes aigres, disant que ce serait pour manger en route. C'etait +cent fois meilleur que tout ce qu'ils avaient goute jusque-la. Il +fallut que Serge en avalat, malgre les grimaces qu'il faisait a +chaque coup de dent. Ils rentrerent ereintes, heureux, ayant tant +ri, qu'ils avaient mal aux cotes. Meme, ce soir-la, Albine n'eut pas +le courage de remonter chez elle; elle s'endormit aux pieds de +Serge, en travers sur le lit, revant qu'elle montait aux arbres, +achevant de croquer en dormant les fruits des sauvageons, qu'elle +avait caches sous la couverture, a cote d'elle. + + + + + +X. + +Huit jours plus tard, il y eut de nouveau un grand voyage dans le +parc. Il s'agissait d'aller plus loin que le verger, a gauche, du +cote des larges prairies que quatre ruisseaux traversaient. On +ferait plusieurs lieues en pleine herbe; on vivrait de sa peche, si +l'on venait a s'egarer. + +- J'emporte mon couteau, dit Albine, en montrant un couteau de +paysan, a lame epaisse. + +Elle mit de tout dans ses poches, de la ficelle, du pain, des +allumettes, une petite bouteille de vin, des chiffons, un peigne, +des aiguilles. Serge dut prendre une couverture; mais, au bout des +tilleuls, lorsqu'ils arriverent devant les decombres du chateau, la +couverture l'embarrassait deja a un tel point, qu'il la cacha sous +un pan de mur ecroule. + +Le soleil etait plus fort. Albine s'etait attardee a ses +preparatifs. Dans la matinee chaude, ils s'en allerent cote a cote, +presque raisonnables. Ils faisaient jusqu'a des vingtaines de pas, +sans se pousser, pour rire. Ils causaient. + +- Moi, je ne m'eveille jamais, dit Albine. J'ai bien dormi, cette +nuit. Et toi? + +- Moi aussi, repondit Serge. + +Elle reprit: + +- Qu'est-ce que ca signifie, quand on reve un oiseau qui vous +parle? + +- Je ne sais pas... Et que disait-il, ton oiseau? + +- Ah! j'ai oublie... Il disait des choses tres bien, beaucoup de +choses qui me semblaient droles... Tiens, vois donc ce gros +coquelicot, la-bas. Tu ne l'auras pas! Tu ne l'auras pas! + +Elle prit son elan; mais Serge, grace a ses longues jambes, la +devanca, cueillit le coquelicot qu'il agita victorieusement. Alors, +elle resta les levres pincees, sans rien dire, avec une grosse envie +de pleurer. Lui, ne sut que jeter la fleur. Puis, pour faire la +paix: + +- Veux-tu monter sur mon dos? Je te porterai, comme l'autre jour. + +- Non, non. + +Elle boudait. Mais elle n'avait pas fait trente pas, qu'elle se +retournait, toute rieuse. Une ronce la retenait par la jupe. + +- Tiens! je croyais que c'etait toi qui marchais expres sur ma +robe... C'est qu'elle ne veut pas me lacher! Decroche-moi, dis! + +Et, quand elle fut decrochee, ils marcherent de nouveau a cote l'un +de l'autre, tres sagement. Albine pretendait que c'etait plus +amusant, de se promener ainsi, comme des gens serieux. Ils venaient +d'entrer dans les prairies. A l'infini, devant eux, se deroulaient +de larges pans d'herbes, a peine coupes de loin en loin par le +feuillage tendre d'un rideau de saules. Les pans d'herbes se +duvetaient, pareils a des pieces de velours; ils etaient d'un gros +vert peu a peu pali dans les lointains, se noyant de jaune vif, au +bord de l'horizon, sous l'incendie du soleil. Les bouquets de +saules, tout la-bas, semblaient d'or pur, au milieu du grand frisson +de la lumiere. Des poussieres dansantes mettaient aux pointes des +gazons un flux de clartes, tandis qu'a certains souffles de vent, +passant librement sur cette solitude nue, les herbes se moiraient +d'un tressaillement de plantes caressees. Et, le long des pres les +plus voisins, des foules de petites paquerettes blanches, en tas, a +la debandade, par groupes, ainsi qu'une population grouillant sur le +pave pour quelque fete publique, peuplaient de leur joie repandue le +noir des pelouses. Des boutons-d'or avaient une gaiete de grelots de +cuivre poli, que l'effleurement d'une aile de mouche allait faire +tinter; de grands coquelicots isoles eclataient avec des petards +rouges, s'en allaient plus loin, en bandes, etaler des mares +rejouissantes comme des fonds de cuvier encore pourpres de vin; de +grands bleuets balancaient leurs legers bonnets de paysanne ruches +de bleu, menacant de s'envoler par-dessus les moulins a chaque +souffle. Puis c'etaient des tapis de houques laineuses, de flouves +odorantes, de lotiers velus, des nappes de fetuques, de cretelles, +d'agrostis, de paturins. Le sainfoin dressait ses longs cheveux +greles, le trefle decoupait ses feuilles nettes, le plantain +brandissait des forets de lances, la luzerne faisait des couches +molles, des edredons de satin vert d'eau broche de fleurs violatres. +Cela, a droite, a gauche, en face, partout, roulant sur le sol plat, +arrondissant la surface moussue d'une mer stagnante, dormant sous le +ciel qui paraissait plus vaste. Dans l'immensite des herbes, par +endroits, les herbes etaient limpidement bleues, comme si elles +avaient reflechi le bleu du ciel. + +Cependant, Albine et Serge marchaient au milieu des prairies, ayant +de la verdure jusqu'aux genoux. Il leur semblait avancer dans une +eau fraiche qui leur battait les mollets. Ils se trouvaient par +instants au travers de veritables courants, avec des ruissellements +de hautes tiges penchees dont ils entendaient la fuite rapide entre +leurs jambes. Puis, des lacs calmes sommeillaient, des bassins de +gazons courts, ou ils trempaient a peine plus haut que les +chevilles. Ils jouaient en marchant ainsi, non plus a tout casser, +comme dans le verger, mais a s'attarder, au contraire, les pieds +lies par les doigts souples des plantes goutant la une purete, une +caresse de ruisseau, qui calmait en eux la brutalite du premier age. +Albine s'ecarta, alla se mettre au fond d'une herbe geante qui lui +arrivait au menton. Elle ne passait que la tete. Elle se tint un +instant bien tranquille, appelant Serge. + +- Viens donc! On est comme dans un bain. On a de l'eau verte +partout. + +Puis, elle s'echappa d'un saut, sans meme l'attendre, et ils +suivirent la premiere riviere qui leur barra la route. C'etait une +eau plate, peu profonde, coulant entre deux rives de cresson +sauvage. Elle s'en allait ainsi mollement, avec des detours +ralentis, si propre, si nette, qu'elle refletait comme une glace le +moindre jonc de ses bords. Albine et Serge durent, pendant +longtemps, en descendre le courant, qui marchait moins vite qu'eux, +avant de trouver un arbre dont l'ombre se baignat dans ce flot de +paresse. Aussi loin que portaient leurs regards, ils voyaient l'eau +nue, sur le lit des herbes, etirer ses membres purs, s'endormir en +plein soleil du sommeil souple, a demi denoue, d'une couleuvre +bleuatre. Enfin, ils arriverent a un bouquet de trois saules; deux +avaient les pieds dans l'eau, l'autre etait plante un peu en +arriere; troncs foudroyes, emiettes par l'age, que couronnaient des +chevelures blondes d'enfant. L'ombre etait si claire, qu'elle rayait +a peine de legeres hachures la rive ensoleillee. Cependant, l'eau si +unie en amont et en aval avait la un court frisson, un trouble de sa +peau limpide, qui temoignait de sa surprise a sentir ce bout de +voile trainer sur elle. Entre les trois saules, un coin de pre +descendait par une pente insensible, mettant des coquelicots jusque +dans les fentes des vieux troncs creves. On eut dit une tente de +verdure, plantee sur trois piquets, au bord de l'eau, dans le desert +roulant des herbes. + +- C'est ici, c'est ici! cria Albine, en se glissant sous les +saules. + +Serge s'assit a cote d'elle, les pieds presque dans l'eau. Il +regardait autour de lui, il murmurait: + +- Tu connais tout, tu sais les meilleurs endroits... On dirait une +ile de dix pieds carres, rencontree en pleine mer. + +- Oui, nous sommes chez nous, reprit-elle, si joyeuse, qu'elle tapa +les herbes de son poing. C'est une maison a nous... Nous allons tout +faire. + +Puis, comme prise d'une idee triomphante, elle se jeta contre lui, +lui dit dans la figure, avec une explosion de joie: + +- Veux-tu etre mon mari? Je serai ta femme. + +Il fut enchante de l'invention; il repondit qu'il voulait bien etre +le mari, riant plus haut qu'elle. Alors, elle, tout d'un coup, +devint serieuse; elle affecta un air presse de menagere. + +- Tu sais, dit-elle, c'est moi qui commande... Nous dejeunerons +quand tu auras mis la table. + +Et elle lui donna des ordres imperieux. Il dut serrer tout ce +qu'elle tira de ses poches dans le creux d'un saule, qu'elle +appelait "l'armoire". Les chiffons etaient le linge; le peigne +representait le necessaire de toilette; les aiguilles et la ficelle +devaient servir a raccommoder les vetements des explorateurs. Quant +aux provisions de bouche, elles consistaient dans la petite +bouteille de vin et les quelques croutes de la ville. A la verite, +il y avait encore les allumettes pour faire cuire le poisson qu'on +devait prendre. + +Comme il achevait de mettre la table, la bouteille au milieu, les +trois croutes alentour, il hasarda l'observation que le regal serait +mince. Mais elle haussait les epaules, en femme superieure. Elle se +mit les pieds a l'eau, disant severement: + +- C'est moi qui peche. Toi, tu me regarderas. + +Pendant une demi-heure, elle se donna une peine infinie pour +attraper des petits poissons avec les mains. Elle avait releve ses +jupes, nouees d'un bout de ficelle. Elle s'avancait prudemment, +prenant des precautions infinies afin de ne pas remuer l'eau; puis, +lorsqu'elle etait tout pres du petit poisson, tapi entre deux +pierres, elle allongeait son bras nu, faisait un barbotage terrible, +ne tenait qu'une poignee de graviers. Serge alors riait aux eclats, +ce qui la ramenait a la rive, courroucee, lui criant qu'il n'avait +pas le droit de rire. + +- Mais, finit-il par dire, avec quoi le feras-tu cuire, ton +poisson? Il n'y a pas de bois. + +Cela acheva de la decourager. D'ailleurs, ce poisson-la ne lui +paraissait pas fameux. Elle sortit de l'eau, sans songer a remettre +ses bas. Elle courait dans l'herbe, les jambes nues, pour se secher. +Et elle retrouvait son rire, parce qu'il y avait des herbes qui la +chatouillaient sous la plante des pieds. + +- Oh! de la pimprenelle! dit-elle brusquement, en se jetant a +genoux. C'est ca qui est bon! Nous allons nous regaler. + +Serge dut mettre sur la table un tas de pimprenelle. Ils mangerent +de la pimprenelle avec leur pain. Albine affirmait que c'etait +meilleur que de la noisette. Elle servait en maitresse de maison, +coupait le pain de Serge, auquel elle ne voulut jamais confier son +couteau. + +- Je suis la femme, repondait-elle serieusement a toutes les +revoltes qu'il tentait. + +Puis, elle lui fit reporter dans "l'armoire" les quelques gouttes de +vin qui restaient au fond de la bouteille. Il fallut meme qu'il +balayat l'herbe, pour qu'on put passer de la salle a manger dans la +chambre a coucher. Albine se coucha la premiere, tout de son long, +en disant: + +- Tu comprends, maintenant, nous allons dormir... Tu dois te +coucher a cote de moi, tout contre moi. + +Il s'allongea ainsi qu'elle le lui ordonnait. Tous deux se tenaient +tres raides, se touchant des epaules aux pieds, les mains vides, +rejetees en arriere, par-dessus leurs tetes. C'etaient surtout leurs +mains qui les embarrassaient. Ils conservaient une gravite +convaincue. Ils regardaient en l'air, de leurs yeux grands ouverts, +disant qu'ils dormaient et qu'ils etaient bien. + +- Vois-tu, murmurait Albine, quand on est marie, on a chaud... Tu +ne me sens pas? + +- Si, tu es comme un edredon... Mais il ne faut pas parler, puisque +nous dormons. C'est meilleur de ne pas parler. + +Ils resterent longtemps silencieux, toujours tres graves. Ils +avaient roule leurs tetes, les eloignant insensiblement, comme si la +chaleur de leurs haleines les eut genes. Puis, au milieu du grand +silence, Serge ajouta cette seule parole: + +- Moi, je t'aime bien. + +C'etait l'amour avant le sexe, l'instinct d'aimer qui plante les +petits hommes de dix ans sur le passage des bambines en robes +blanches. Autour d'eux, les prairies largement ouvertes les +rassuraient de la legere peur qu'ils avaient l'un de l'autre. Ils se +savaient vus de toutes les herbes, vus du ciel dont le bleu les +regardait a travers le feuillage grele; et cela ne les derangeait +pas. La tente des saules, sur leurs tetes, etait un simple pan +d'etoffe transparente, comme si Albine avait pendu la un coin de sa +robe. L'ombre restait si claire, qu'elle ne leur soufflait pas les +langueurs des taillis profonds, les sollicitations des trous perdus, +des alcoves vertes. Du bout de l'horizon, leur venait un air libre, +un vent de sante, apportant la fraicheur de cette mer de verdure, ou +il soulevait une houle de fleurs; tandis que, a leurs pieds, la +riviere etait une enfance de plus, une candeur dont le filet de voix +fraiche leur semblait la voix lointaine de quelque camarade qui +riait. Heureuse solitude, toute pleine de serenite, dont la nudite +s'etalait avec une effronterie adorable d'ignorance! Immense champ, +au milieu duquel le gazon etroit qui leur servait de premiere couche +prenait une naivete de berceau. + +- Voila, c'est fini, dit Albine en se levant. Nous avons dormi. + +Lui, resta un peu surpris que cela fut fini si vite. Il allongea le +bras, la tira par la jupe, comme pour la ramener contre lui. Et elle +tomba sur les genoux, riant, repetant + +- Quoi donc? Quoi donc? + +Il ne savait pas. Il la regardait, lui prenait les coudes. Un +instant, il la saisit par les cheveux, ce qui la fit crier. Puis, +lorsqu'elle fut de nouveau debout, il s'enfonca la face dans l'herbe +qui avait garde la tiedeur de son corps. + +- Voila, c'est fini, dit-il en se levant a son tour. + +Jusqu'au soir, ils coururent les prairies. Ils allaient devant eux, +pour voir. Ils visitaient leur jardin. Albine marchait en avant, +avec le flair d'un jeune chien, ne disant rien, toujours en quete de +la clairiere heureuse, bien qu'il n'y eut pas la les grands arbres +qu'elle revait. Serge avait toutes sortes de galanteries +maladroites; il se precipitait si rudement pour ecarter les hautes +herbes, qu'il manquait la faire tomber; il la soulevait a bras-le- +corps, d'une etreinte qui la meurtrissait, lorsqu'il voulait l'aider +a sauter les ruisseaux. Leur grande joie fut de rencontrer les trois +autres rivieres. La premiere coulait sur un lit de cailloux, entre +deux files continues de saules, si bien qu'ils durent se laisser +glisser a tatons au beau milieu des branches, avec le risque de +tomber dans quelque gros trou d'eau; mais Serge, roule le premier, +ayant de l'eau jusqu'aux genoux seulement, recut Albine dans ses +bras, la porta a la rive opposee pour qu'elle ne se mouillat point. +L'autre riviere etait toute noire d'ombre, sous une allee de hauts +feuillages, ou elle passait languissante, avec le froissement leger, +les cassures blanches d'une jupe de satin, trainee par quelque dame +reveuse, au fond d'un bois; nappe profonde, glacee, inquietante, +qu'ils eurent la chance de pouvoir traverser a l'aide d'un tronc +abattu d'un bord a l'autre, s'en allant a califourchon, s'amusant a +troubler du pied le miroir d'acier bruni, puis se hatant, effrayes +des yeux etranges que les moindres gouttes qui jaillissaient +ouvraient dans le sommeil du courant. Et ce fut surtout la derniere +riviere qui les retint. + +Celle-la etait joueuse comme eux; elle se ralentissait a certains +coudes, partait de la en rires perles, au milieu de grosses pierres, +se calmait a l'abri d'un bouquet d'arbustes, essoufflee, vibrante +encore; elle montrait toutes les humeurs du monde, ayant tour a tour +pour lit des sables fins, des plaques de rochers, des graviers +limpides, des terres grasses, que les sauts des grenouilles +soulevaient en petites fumees jaunes. Albine et Serge y pataugerent +adorablement. Les pieds nus, ils remonterent la riviere pour +rentrer, preferant le chemin de l'eau au chemin des herbes, +s'attardant a chaque ile qui leur barrait le passage. Ils y +debarquaient, ils y conqueraient des pays sauvages, ils s'y +reposaient au milieu de grands joncs, de grands roseaux, qui +semblaient batir expres pour eux des huttes de naufrages. Retour +charmant, amuse par les rives qui deroulaient leur spectacle, egaye +de la belle humeur des eaux vivantes. + +Mais, comme ils quittaient la riviere, Serge comprit qu'Albine +cherchait toujours quelque chose, le long des bords, dans les iles, +jusque parmi les plantes dormant au fil du courant. Il dut l'aller +enlever du milieu d'une nappe de nenuphars, dont les larges feuilles +mettaient a ses jambes des collerettes de marquise. Il ne lui dit +rien, il la menaca du doigt, et ils rentrerent enfin, tout animes du +plaisir de la journee, bras dessus, bras dessous, en jeune menage +qui revient d'une escapade. Ils se regardaient, se trouvaient plus +beaux et plus forts; ils riaient pour sur d'une autre facon que le +matin. + + + + + +XI. + +- Nous ne sortons donc plus? demanda Serge, a quelques jours de la. + +Et la voyant hausser les epaules d'un air las, il ajouta comme pour +se moquer d'elle: + +- Tu as donc renonce a chercher ton arbre? + +Ils tournerent cela en plaisanterie pendant toute la journee. +L'arbre n'existait pas. C'etait un conte de nourrice. Ils en +parlaient pourtant avec un leger frisson. Et, le lendemain, ils +deciderent qu'ils iraient faire une promenade au fond du parc, sous +les hautes futaies, que Serge ne connaissait pas encore. Le matin du +depart, Albine ne voulut rien emporter; elle etait songeuse, meme un +peu triste, avec un sourire tres doux. Ils dejeunerent, ils ne +descendirent que tard. Le soleil, deja chaud, leur donnait une +langueur, les faisait marcher lentement l'un pres de l'autre, +cherchant les filets d'ombre. Ni le parterre, ni le verger, qu'ils +durent traverser, ne les retinrent. Quand ils arriverent sous la +fraicheur des grands ombrages, ils ralentirent encore leurs pas, ils +s'enfoncerent dans le recueillement attendri de la foret, sans une +parole, avec un gros soupir, comme s'ils eussent eprouve un +soulagement a echapper au plein jour. Puis, lorsqu'il n'y eut que +des feuilles autour d'eux, lorsque aucune trouee ne leur montra les +lointains ensoleilles du parc, ils se regarderent, souriants, +vaguement inquiets. + +- Comme on est bien! murmura Serge. + +Albine hocha la tete, ne pouvant repondre, tant elle etait serree a +la gorge. Ils ne se tenaient point a la taille, ainsi qu'ils en +avaient l'habitude. Les bras ballants, les mains ouvertes, ils +marchaient, sans se toucher, la tete un peu basse. + +Mais Serge s'arreta, en voyant des larmes tomber des joues d'Albine +et se noyer dans son sourire. + +- Qu'as-tu? cria-t-il. Souffres-tu? T'es-tu blessee? + +- Non, je ris, je t'assure, dit-elle. Je ne sais pas, c'est l'odeur +de tous ces arbres qui me fait pleurer. + +Elle le regarda, elle reprit: + +- Tu pleures aussi, toi. Tu vois bien que c'est bon. + +- Oui, murmura-t-il, toute cette ombre, ca vous surprend. On +dirait, n'est-ce pas? qu'on entre dans quelque chose de si +extraordinairement doux, que cela vous fait mal... Mais il faudrait +me le dire, si tu avais quelque sujet de tristesse. Je ne t'ai pas +contrariee, tu n'es pas fachee contre moi? + +Elle jura que non. Elle etait bien heureuse. + +- Alors, pourquoi ne t'amuses-tu pas?... Veux-tu que nous jouions a +courir? + +- Oh! non, pas a courir, repondit-elle en faisant une moue de +grande fille. + +Et comme il lui parlait d'autres jeux, de monter aux arbres pour +denicher des nids, de chercher des fraises ou des violettes, elle +finit par dire avec quelque impatience: + +- Nous sommes trop grands. C'est bete de toujours jouer. Est-ce que +ca ne te plait pas davantage, de marcher ainsi, a cote de moi, bien +tranquille? + +Elle marchait, en effet, d'une si agreable facon, qu'il prenait le +plus beau plaisir du monde a entendre le petit claquement de ses +bottines sur la terre dure de l'allee. Jamais il n'avait fait +attention au balancement de sa taille, a la trainee vivante de sa +jupe, qui la suivait d'un frolement de couleuvre. C'etait une joie +qu'il n'epuiserait pas, de la voir ainsi s'en aller posement a cote +de lui, tant il decouvrait de nouveaux charmes dans la moindre +souplesse de ses membres. + +- Tu as raison, cria-t-il. C'est plus amusant que tout. Je +t'accompagnerais au bout de la terre, si tu voulais. + +Cependant, a quelques pas de la, il la questionna pour savoir si +elle n'etait pas lasse. Puis, il laissa entendre qu'il se reposerait +lui-meme volontiers. + +- Nous pourrions nous asseoir, balbutia-t-il. + +- Non, repondit-elle, je ne veux pas! + +- Tu sais, nous nous coucherions comme l'autre jour, au milieu des +pres. Nous aurions chaud, nous serions a notre aise. + +- Je ne veux pas! Je ne veux pas! + +Elle s'etait ecartee d'un bond, avec l'epouvante de ces bras d'homme +qui se tendaient vers elle. Lui, l'appela grande bete, voulut la +rattraper. Mais, comme il la touchait a peine du bout des doigts, +elle poussa un cri, si desespere, qu'il s'arreta, tout tremblant. + +- Je t'ai fait du mal? + +Elle ne repondit pas tout de suite, etonnee elle-meme de son cri, +souriant deja de sa peur. + +- Non, laisse-moi, ne me tourmente pas... Qu'est-ce que nous +ferions, quand nous serions assis? J'aime mieux marcher. + +Et elle ajouta, d'un air grave qui feignait de plaisanter: + +- Tu sais bien que je cherche mon arbre. + +Alors, il se mit a rire, offrant de chercher avec elle. Il se +faisait tres doux, pour ne pas l'effrayer davantage: car il voyait +qu'elle etait encore frissonnante, bien qu'elle eut repris sa marche +lente, a son cote. C'etait defendu, ce qu'ils allaient faire la, ca +ne leur porterait pas chance; et il se sentait emu, comme elle, +d'une terreur delicieuse, qui le secouait d'un tressaillement, a +chaque soupir lointain de la foret. L'odeur des arbres, le jour +verdatre qui tombait des hautes branches, le silence chuchotant des +broussailles, les emplissaient d'une angoisse, comme s'ils allaient, +au detour du premier sentier, entrer dans un bonheur redoutable. + +Et, pendant des heures, ils marcherent a travers les arbres. Ils +gardaient leur allure de promenade; ils echangeaient a peine +quelques mots, ne se separant pas une minute, se suivant au fond des +trous de verdure les plus noirs. D'abord, ils s'engagerent dans des +taillis dont les jeunes troncs n'avaient pas la grosseur d'un bras +d'enfant. Ils devaient les ecarter, s'ouvrir une route parmi les +pousses tendres qui leur bouchaient les yeux de la dentelle volante +de leurs feuilles. Derriere eux, leur sillage s'effacait, le +sentier, ouvert, se refermait; et ils avancaient au hasard, perdus, +roules, ne laissant de leur passage que le balancement des hautes +branches. Albine, lasse de ne pas voir a trois pas, fut heureuse, +lorsqu'elle put sauter hors de ce buisson enorme dont ils +cherchaient depuis longtemps le bout. Ils etaient au milieu d'une +eclaircie de petits chemins; de tous cotes, entre des haies vives, +se distribuaient des allees etroites, tournant sur elles-memes, se +coupant, se tordant, s'allongeant d'une facon capricieuse. Ils se +haussaient pour regarder par-dessus les haies; mais ils n'avaient +aucune hate penible, ils seraient restes volontiers la, s'oubliant +en detours continuels, goutant la joie de marcher toujours sans +arriver jamais, s'ils n'avaient eu devant eux la ligne fiere des +hautes futaies. Ils entrerent enfin sous les futaies, religieusement, +avec une pointe de terreur sacree, comme on entre sous la voute +d'une eglise. Les troncs, droits, blanchis de lichens, d'un gris +blafard de vieille pierre, montaient demesurement, alignaient a +l'infini des enfoncements de colonnes. Au loin, des nefs se +creusaient, avec leurs bas-cotes plus etouffes; des nefs etrangement +hardies, portees par des piliers tres minces, dentelees, ouvragees, +si finement fouillees, qu'elles laissaient passer de toutes parts le +bleu du ciel. Un silence religieux tombait des ogives geantes; une +nudite austere donnait au sol l'usure des dalles, le durcissait, +sans une herbe, seme seulement de la poudre roussie des feuilles +mortes. Et ils ecoutaient la sonorite de leurs pas, penetres de la +grandiose solitude de ce temple. + +C'etait la certainement que devait se trouver l'arbre tant cherche, +dont l'ombre procurait la felicite parfaite. Ils le sentaient +proche, au charme qui coulait en eux, avec le demi-jour des hautes +voutes. Les arbres leur semblaient des etres de bonte, pleins de +force, pleins de silence, pleins d'immobilite heureuse. Ils les +regardaient un a un, ils les aimaient tous, ils attendaient de leur +souveraine tranquillite quelque aveu qui les ferait grandir comme +eux, dans la joie d'une vie puissante. Les erables, les frenes, les +charmes, les cornouillers, etaient un peuple de colosses, une foule +d'une douceur fiere, des bonshommes heroiques qui vivaient de paix, +lorsque la chute d'un d'entre eux aurait suffi pour blesser et tuer +tout un coin du bois. Les ormes avaient des corps enormes, des +membres gonfles, engorges de seve, a peine caches par les bouquets +legers de leurs petites feuilles. Les bouleaux, les aunes, avec +leurs blancheurs de fille, cambraient des tailles minces, +abandonnaient au vent des chevelures de grandes deesses, deja a +moitie metamorphosees en arbres. Les platanes dressaient des torses +reguliers, dont la peau lisse, tatouee de rouge, semblait laisser +tomber des plaques de peinture ecaillee. Les melezes, ainsi qu'une +bande barbare, descendaient une pente, drapes dans leurs sayons de +verdure tissee, parfumes d'un baume fait de resine et d'encens. Et +les chenes etaient rois, les chenes immenses, ramasses carrement sur +leur ventre trapu, elargissant des bras dominateurs qui prenaient +toute la place au soleil; arbres titans, foudroyes, renverses dans +des poses de lutteurs invaincus, dont les membres epars plantaient a +eux seuls une foret entiere. + +N'etait-ce pas un de ces chenes gigantesques? Ou bien un de ces +beaux platanes, un de ces bouleaux blancs comme des femmes, un de +ces ormes dont les muscles craquaient? Albine et Serge s'enfoncaient +toujours, ne sachant plus, noyes au milieu de cette foule. Un +instant, ils crurent avoir trouve: ils etaient au milieu d'un carre +de noyers, dans une ombre si froide, qu'ils en grelottaient. Plus +loin, ils eurent une autre emotion, en entrant sous un petit bois de +chataigniers, tout vert de mousse, avec des elargissements de +branches bizarres, assez vastes pour y batir des villages suspendus. +Plus loin encore, Albine decouvrit une clairiere, ou ils coururent +tous deux, haletants. Au centre d'un tapis d'herbe fine, un +caroubier mettait comme un ecroulement de verdure, une Babel de +feuillages, dont les ruines se couvraient d'une vegetation +extraordinaire. Des pierres restaient prises dans le bois, arrachees +du sol par le flot montant de la seve. Les branches hautes se +recourbaient, allaient se planter au loin, entouraient le tronc +d'arches profondes, d'une population de nouveaux troncs, sans cesse +multiplies. Et sur l'ecorce, toute crevee de dechirures saignantes, +des gousses murissaient. Le fruit meme du monstre etait un effort +qui lui trouait la peau. Ils firent lentement le tour, entrerent +sous les branches etalees ou se croisaient les rues d'une ville, +fouillerent du regard les fentes beantes des racines denudees. Puis, +ils s'en allerent, n'ayant pas senti la le bonheur surhumain qu'ils +cherchaient. + +- Ou sommes-nous donc? demanda Serge. + +Albine l'ignorait. Jamais elle n'etait venue de ce cote du parc. Ils +se trouvaient alors dans un bouquet de cytises et d'acacias, dont +les grappes laissaient couler une odeur tres douce, presque sucree. + +- Nous voila perdus, murmura-t-elle avec un rire. Bien sur, je ne +connais pas ces arbres. + +- Mais, reprit-il, le jardin a un bout, pourtant. Tu connais bien +le bout du jardin? + +Elle un eut geste large. + +- Non, dit-elle. + +Ils resterent muets, n'ayant pas encore eu jusque-la une sensation +aussi heureuse de l'immensite du parc. Cela les ravissait, d'etre +seuls, au milieu d'un domaine si grand, qu'eux-memes devaient +renoncer a en connaitre les bords. + +- Eh bien! nous sommes perdus, repeta Serge gaiement. C'est +meilleur, lorsqu'on ne sait pas ou l'on va. + +Il se rapprocha, humblement. + +- Tu n'as pas peur? + +- Oh! non. Il n'y a que toi et moi, dans le jardin... De qui veux- +tu que j'aie peur? Les murailles sont trop hautes. Nous ne les +voyons pas, mais elles nous gardent, comprends-tu? + +Il etait tout pres d'elle. Il murmura: + +- Tout a l'heure, tu as eu peur de moi. + +Mais elle le regardait en face, sereine, sans un battement de +paupiere. + +- Tu me faisais du mal, repondit-elle. Maintenant, tu as l'air tres +bon. Pourquoi aurais-je peur de toi? + +- Alors, tu me permets de te prendre comme cela? Nous retournerons +sous les arbres. + +- Oui. Tu peux me serrer, tu me fais plaisir. Et marchons +lentement, n'est-ce pas? pour ne pas retrouver notre chemin trop +vite. + +Il lui avait passe un bras a la taille. Ce fut ainsi qu'ils +revinrent sous les hautes futaies, ou la majeste des voutes ralentit +encore leur promenade de grands enfants qui s'eveillaient a l'amour. +Elle se dit un peu lasse, elle appuya la tete contre l'epaule de +Serge. Ni l'un ni l'autre pourtant ne parla de s'asseoir. Ils n'y +songeaient pas, cela les aurait deranges. Quelle joie pouvait leur +procurer un repos sur l'herbe, comparee a la joie qu'ils goutaient +en marchant toujours, cote a cote? L'arbre legendaire etait oublie. +Ils ne cherchaient plus qu'a rapprocher leur visage, pour se sourire +de plus pres. Et c'etaient les arbres, les erables, les ormes, les +chenes, qui leur soufflaient leurs premiers mots de tendresse, dans +leur ombre claire. + +- Je t'aime! disait Serge d'une voix legere qui soulevait les +petits cheveux dores des tempes d'Albine. + +Il voulait trouver une autre parole, il repetait: + +- Je t'aime! Je t'aime! + +Albine ecoutait avec un beau sourire. Elle apprenait cette musique. + +- Je t'aime! Je t'aime! soupirait-elle plus delicieusement, de sa +voix perlee de jeune fille. + +Puis, levant ses yeux bleus, ou une aube de lumiere grandissait, +elle demanda: + +- Comment m'aimes-tu? + +Alors, Serge se recueillit. Les futaies avaient une douceur +solennelle, les nefs profondes gardaient le frisson des pas +assourdis du couple. + +- Je t'aime plus que tout, repondit-il. Tu es plus belle que tout +ce que je vois le matin en ouvrant ma fenetre. Quand je te regarde, +tu me suffis. Je voudrais n'avoir que toi, et je serais bien +heureux. + +Elle baissait les paupieres, elle roulait la tete comme bercee. + +- Je t'aime, continua-t-il. Je ne te connais pas, je ne sais qui tu +es, je ne sais d'ou tu viens; tu n'es ni ma mere, ni ma soeur; et je +t'aime, a te donner tout mon coeur, a n'en rien garder pour le reste +du monde... Ecoute, j'aime tes joues soyeuses comme un satin, j'aime +ta bouche qui a une odeur de rose, j'aime tes yeux dans lesquels je +me vois avec mon amour, j'aime jusqu'a tes cils, jusqu'a ces petites +veines qui bleuissent la paleur de tes tempes... C'est pour te dire +que je t'aime, que je t'aime, Albine. + +- Oui, je t'aime, reprit-elle. Tu as une barbe tres fine qui ne me +fait pas mal, lorsque j'appuie mon front sur ton cou. Tu es fort, tu +es grand, tu es beau. Je t'aime, Serge. + +Un moment, ils se turent, ravis. Il leur semblait qu'un chant de +flute les precedait, que leurs paroles leur venaient d'un orchestre +suave qu'ils ne voyaient point. Ils ne s'en allaient plus qu'a tout +petits pas, penches l'un vers l'autre, tournant sans fin entre les +troncs gigantesques. Au loin, le long des colonnades, il y avait des +coups de soleil couchant, pareils a un defile de filles en robes +blanches, entrant dans l'eglise, pour des fiancailles, au sourd +ronflement des orgues. + +- Et pourquoi m'aimes-tu? demanda de nouveau Albine. + +Il sourit, il ne repondit pas d'abord. Puis il dit: + +- Je t'aime parce que tu es venue. Cela dit tout... Maintenant, +nous sommes ensemble, nous nous aimons. Il me semble que je ne +vivrais plus, si je ne t'aimais pas. Tu es mon souffle. + +Il baissa la voix, parlant dans le reve. + +- On ne sait pas cela tout de suite. Ca pousse en vous avec votre +coeur. Il faut grandir, il faut etre fort... Tu te souviens comme +nous nous aimions! Mais nous ne le disions pas. On est enfant, on +est bete. Puis, un beau jour, cela devient trop clair, cela vous +echappe... Va, nous n'avons pas d'autre affaire; nous nous aimons +parce que c'est notre vie de nous aimer. + +Albine, la tete renversee, les paupieres completement fermees, +retenait son haleine. Elle goutait le silence encore chaud de cette +caresse de paroles. + +- M'aimes-tu? M'aimes-tu? balbutia-t-elle, sans ouvrir les yeux. + +Lui, resta muet, tres malheureux, ne trouvant plus rien a dire, pour +lui montrer qu'il l'aimait. Il promenait lentement le regard sur son +visage rose, qui s'abandonnait comme endormi; les paupieres avaient +une delicatesse de soie vivante; la bouche faisait un pli adorable, +humide d'un sourire; le front etait une purete, noyee d'une ligne +doree a la racine des cheveux. Et lui, aurait voulu donner tout son +etre dans le mot qu'il sentait sur ses levres, sans pouvoir le +prononcer. Alors, il se pencha encore, il parut chercher a quelle +place exquise de ce visage il poserait le mot supreme. Puis, il ne +dit rien, il n'eut qu'un petit souffle. Il baisa les levres +d'Albine. + +- Albine, je t'aime! + +- Je t'aime Serge! + +Et ils s'arreterent, fremissants de ce premier baiser. Elle avait +ouvert les yeux tres grands. Il restait la bouche legerement +avancee. Tous deux, sans rougir, se regardaient. Quelque chose de +puissant, de souverain les envahissait; c'etait comme une rencontre +longtemps attendue, dans laquelle ils se revoyaient grandis, faits +l'un pour l'autre, a jamais lies. Ils s'etonnerent un instant, +leverent les regards vers la voute religieuse des feuillages, +parurent interroger le peuple paisible des arbres, pour retrouver +l'echo de leur baiser. Mais, en face de la complaisance sereine de +la futaie, ils eurent une gaiete d'amoureux impunis, une gaiete +prolongee, sonnante, toute pleine de l'eclosion bavarde de leur +tendresse. + +- Ah! conte-moi les jours ou tu m'as aimee. Dis-moi tout... +M'aimais-tu, lorsque tu dormais sur ma main? M'aimais-tu, la fois +que je suis tombee du cerisier, et que tu etais en bas, si pale, les +bras tendus? M'aimais-tu, au milieu des prairies, quand tu me +prenais a la taille pour me faire sauter les ruisseaux? + +- Tais-toi, laisse-moi dire. Je t'ai toujours aimee... Et toi, +m'aimais-tu? M'aimais-tu? + +Jusqu'a la nuit, ils vecurent de ce mot aimer qui, sans cesse, +revenait avec une douceur nouvelle. Ils le cherchaient, le +ramenaient dans leurs phrases, le prononcaient hors de propos, pour +la seule joie de le prononcer. Serge ne songea pas a mettre un +second baiser sur les levres d'Albine. Cela suffisait a leur +ignorance, de garder l'odeur du premier. Ils avaient retrouve leur +chemin, sans s'etre soucies des sentiers le moins du monde. Comme +ils sortaient de la foret, le crepuscule etait tombe, la lune se +levait, jaune, entre les verdures noires. Et ce fut un retour +adorable, au milieu du parc, avec cet astre discret qui les +regardait par tous les trous des grands arbres. Albine disait que la +lune les suivait. La nuit etait tres douce, chaude d'etoiles. Au +loin, les futaies avaient un grand murmure, que Serge ecoutait, en +songeant: "Elles causent de nous." + +Lorsqu'ils traverserent le parterre, ils marcherent dans un parfum +extraordinairement doux, ce parfum que les fleurs ont la nuit, plus +alangui, plus caressant, qui est comme la respiration meme de leur +sommeil. + +- Bonne nuit, Serge. + +- Bonne nuit, Albine. + +Ils s'etaient pris les mains, sur le palier du premier etage, sans +entrer dans la chambre, ou ils avaient l'habitude de se souhaiter le +bonsoir. Ils ne s'embrasserent pas. Quand il fut seul, assis au bord +de son lit, Serge ecouta longuement Albine qui se couchait, en haut, +au-dessus de sa tete. Il etait las d'un bonheur qui lui endormait +les membres. + + + + + +XII. + +Mais, les jours suivants, Albine et Serge resterent embarrasses l'un +devant l'autre. Ils eviterent de faire aucune allusion a leur +promenade sous les arbres. Ils n'avaient pas echange un baiser, ils +ne s'etaient pas dit qu'ils s'aimaient. Ce n'etait point une honte +qui les empechait de parler, mais une crainte, une peur de gater +leur joie. Et, lorsqu'ils n'etaient plus ensemble, ils ne vivaient +que du bon souvenir; ils s'y enfoncaient, ils revivaient les heures +qu'ils avaient passees, les bras a la taille, a se caresser le +visage de leur haleine. Cela avait fini par leur donner une grosse +fievre. Ils se regardaient, les yeux meurtris, tres tristes, causant +de choses qui ne les interessaient pas. Puis, apres de longs +silences, Serge demandait a Albine d'une voix inquiete: + +- Tu es souffrante? + +Mais elle hochait la tete; elle repondait: + +- Non, non. C'est toi qui ne te portes pas bien. Tes mains brulent. + +Le parc leur causait une sourde inquietude qu'ils ne s'expliquaient +pas. Il y avait un danger au detour de quelque sentier, qui les +guettait, qui les prendrait a la nuque pour les renverser par terre +et leur faire du mal. Jamais ils n'ouvraient la bouche de ces +choses; mais, a certains regards poltrons, ils se confessaient cette +angoisse, qui les rendait singuliers, comme ennemis. Cependant, un +matin, Albine hasarda, apres une longue hesitation: + +- Tu as tort de rester toujours enferme. Tu retomberas malade. + +Serge eut un rire gene. + +- Bah! murmura-t-il, nous sommes alles partout, nous connaissons +tout le jardin. + +Elle dit non de la tete; puis, elle repeta tres bas + +- Non, non... Nous ne connaissons pas les rochers, nous ne sommes +pas alles aux sources. C'est la que je me chauffais, l'hiver. Il y a +des coins ou les pierres elles-memes semblent vivre. + +Le lendemain, sans avoir ajoute un mot, ils sortirent. Ils monterent +a gauche, derriere la grotte ou dormait la femme de marbre. Comme +ils posaient le pied sur les premieres pierres, Serge dit: + +- Ca nous avait laisse un souci. Il faut voir partout. Peut-etre +serons-nous tranquilles apres. + +La journee etait etouffante, d'une chaleur lourde d'orage. Ils +n'avaient pas ose se prendre a la taille. Ils marchaient l'un +derriere l'autre, tout brulants de soleil. Elle profita d'un +elargissement du sentier pour le laisser passer devant elle; car +elle etait inquietee par son haleine, elle souffrait de le sentir +derriere son dos, si pres de ses jupes. Autour d'eux, les rochers +s'elevaient par larges assises; des rampes douces etageaient des +champs d'immenses dalles, herisses d'une rude vegetation. Ils +rencontrerent d'abord des genets d'or, des nappes de thym, des +nappes de sauge, des nappes de lavande, toutes les plantes +balsamiques, et les genevriers apres, et les romarins amers, d'une +odeur si forte qu'elle les grisait. Aux deux cotes du chemin, des +houx, par moments, faisaient des haies, qui ressemblaient a des +ouvrages delicats de serrurerie, a des grilles de bronze noir, de +fer forge, de cuivre poli, tres compliquees d'ornements, tres +fleuries de rosaces epineuses. Puis, il leur fallut traverser un +bois de pins, pour arriver aux sources; l'ombre maigre pesait a +leurs epaules comme du plomb; les aiguilles seches craquaient a +terre, sous leurs pieds, avec une legere poussiere de resine, qui +achevait de leur bruler les levres. + +- Ton jardin ne plaisante pas, par ici, dit Serge en se tournant +vers Albine. + +Ils sourirent. Ils etaient au bord des sources. Ces eaux claires +furent un soulagement pour eux. Elles ne se cachaient pourtant pas +sous des verdures, comme les sources des plaines, qui plantent +autour d'elles d'epais feuillages, afin de dormir paresseusement a +l'ombre. Elles naissaient en plein soleil, dans un trou du roc, sans +un brin d'herbe qui verdit leur eau bleue. Elles paraissaient +d'argent, toutes trempees de la grande lumiere. Au fond d'elles, le +soleil etait sur le sable, en une poussiere de clarte vivante qui +respirait. Et, du premier bassin, elles s'en allaient, elles +allongeaient des bras d'une blancheur pure; elles rebondissaient, +pareilles a des nudites joueuses d'enfant; elles tombaient +brusquement en une chute, dont la courbe molle semblait renverser un +torse de femme, d'une chair blonde. + +- Trempe tes mains, cria Albine. Au fond, l'eau est glacee. + +En effet, ils purent se rafraichir les mains. Ils se jeterent de +l'eau au visage; ils resterent la, dans la buee de pluie qui montait +des nappes ruisselantes. Le soleil etait comme mouille. + +- Tiens, regarde! cria de nouveau Albine. Voila le parterre, voila +les prairies, voila la foret. + +Un moment, ils regarderent le Paradou etale a leurs pieds. + +- Et tu vois, continua-t-elle, on n'apercoit pas le moindre bout de +muraille. Tout le pays est a nous, jusqu'au bord du ciel. + +Ils s'etaient, enfin, pris a la taille, sans le savoir, d'un geste +rassure et confiant. Les sources calmaient leur fievre. Mais, comme +ils s'eloignaient, Albine parut ceder a un souvenir; elle ramena +Serge, en disant: + +- La, au bas des rochers, j'ai vu la muraille, une fois. Il y a +longtemps. + +- Mais on ne voit rien, murmura Serge, legerement pale. + +- Si, si... Elle doit etre derriere l'avenue des marronniers, apres +ces broussailles. + +Puis, sentant le bras de Serge qui la serrait plus nerveusement, +elle ajouta: + +- Je me trompe peut-etre... Pourtant, je me rappelle que je l'ai +trouvee tout d'un coup devant moi, en sortant de l'allee. Elle me +barrait le chemin, si haute, que j'en ai eu peur... Et, a quelques +pas de la, j'ai ete bien surprise. Elle etait crevee, elle avait un +trou enorme, par lequel on apercevait tout le pays d'a cote. + +Serge la regarda, avec une supplication inquiete dans les yeux. Elle +eut un haussement d'epaules pour le rassurer. + +- Oh! mais j'ai bouche le trou! Va, je te l'ai dit, nous sommes +bien seuls... Je l'ai bouche tout de suite. J'avais mon couteau. +J'ai coupe des ronces, j'ai roule de grosses pierres. Je defie bien +a un moineau de passer... Si tu veux, nous irons voir, un de ces +jours. Ca te tranquillisera. + +Il dit non de la tete. Puis, ils s'en allerent, se tenant a la +taille; mais ils etaient redevenus anxieux. Serge abaissait des +regards de cote sur le visage d'Albine, qui souffrait, les paupieres +battantes, a etre ainsi regardee. Tous deux auraient voulu +redescendre, s'eviter le malaise d'une promenade plus longue. Et, +malgre eux, comme cedant a une force qui les poussait, ils +tournerent un rocher, ils arriverent sur un plateau, ou les +attendait de nouveau l'ivresse du grand soleil. Ce n'etait plus +l'heureuse langueur des plantes aromatiques, le musc du thym, +l'encens de la lavande. Ils ecrasaient des herbes puantes: +l'absinthe, d'une griserie amere; la rue, d'une odeur de chair +fetide; la valeriane, brulante, toute trempee de sa sueur +aphrodisiaque. Des mandragores, des cigues, des hellebores, des +belladones, montait un vertige a leurs tempes, un assoupissement, +qui les faisait chanceler aux bras l'un de l'autre, le coeur sur les +levres. + +- Veux-tu que je te prenne? demanda Serge a Albine, en la sentant +s'abandonner contre lui. + +Il la serrait deja entre ses deux bras. Mais elle se degagea, +respirant fortement. + +- Non, tu m'etouffes, dit-elle. Laisse. Je ne sais ce que j'ai. La +terre remue sous mes pieds... Vois-tu, c'est la que j'ai mal. + +Elle lui prit une main qu'elle posa sur sa poitrine. Alors, lui, +devint tout blanc. Il etait plus defaillant qu'elle. Et tous deux +avaient des larmes au bord des yeux, de se voir ainsi, sans trouver +de remede a leur grand malheur. Allaient-ils donc mourir la, de ce +mal inconnu? + +- Viens a l'ombre, viens t'asseoir, dit Serge. Ce sont ces plantes +qui nous tuent, avec leurs odeurs. + +Il la conduisit par le bout des doigts, car elle tressaillait, +lorsqu'il lui touchait seulement le poignet. Le bois d'arbres verts +ou elle s'assit etait fait d'un beau cedre, qui elargissait a plus +de dix metres les toits plats de ses branches. Puis, en arriere, +poussaient les essences bizarres des coniferes; les cupressus au +feuillage mou et plat comme une epaisse guipure; les abies, droits +et graves, pareils a d'anciennes pierres sacrees, noires encore du +sang des victimes; les taxus, dont les robes sombres se frangeaient +d'argent; toutes les plantes a feuillage persistant, d'une +vegetation trapue, a la verdure foncee de cuir verni, eclaboussee de +jaune et de rouge, si puissante, que le soleil glissait sur elle +sans l'assouplir. Un araucaria surtout etait etrange, avec ses +grands bras reguliers, qui ressemblaient a une architecture de +reptiles, entes les uns sur les autres, herissant leurs feuilles +imbriquees comme des ecailles de serpents en colere. La, sous ces +ombrages lourds, la chaleur avait un sommeil voluptueux. L'air +dormait, sans un souffle, dans une moiteur d'alcove. Un parfum +d'amour oriental, le parfum des levres peintes de la Sunamite, +s'exhalait des bois odorants. + +- Tu ne t'assois pas? dit Albine. + +Et elle s'ecartait un peu, pour lui faire place. Mais lui, recula, +se tint debout. Puis, comme elle l'invitait de nouveau, il se laissa +glisser sur les genoux, a quelques pas. Il murmurait: + +- Non, j'ai plus de fievre que toi, je te brulerais... Ecoute, si +je n'avais pas peur de te faire du mal, je te prendrais dans mes +bras, si fort, si fort, que nous ne sentirions plus nos souffrances. + +Il se traina sur les genoux, il s'approcha un peu. + +- Oh! t'avoir dans mes bras, t'avoir dans ma chair... Je ne pense +qu'a cela. La nuit, je m'eveille, serrant le vide, serrant ton reve. +Je voudrais ne te prendre d'abord que par le bout du petit doigt; +puis, je t'aurais tout entiere, lentement, jusqu'a ce qu'il ne reste +rien de toi, jusqu'a ce que tu sois devenue mienne, de tes pieds au +dernier de tes cils. Je te garderais toujours. Ce doit etre un bien +delicieux, de posseder ainsi ce qu'on aime. Mon coeur fondrait dans +ton coeur. + +Il s'approcha encore. Il aurait touche le bord de ses jupes, s'il +avait allonge les mains. + +- Mais, je ne sais pas, je me sens loin de toi... Il y a quelque +mur entre nous que mes poings fermes ne sauraient abattre. Je suis +fort pourtant, aujourd'hui; je pourrais te lier de mes bras, te +jeter sur mon epaule, t'emporter comme une chose a moi. Et ce n'est +pas cela. Je ne t'aurais pas assez. Quand mes mains te prennent, +elles ne tiennent qu'un rien de ton etre... Ou es-tu donc tout +entiere, pour que j'aille t'y chercher? + +Il etait tombe sur les coudes, prosterne, dans une attitude ecrasee +d'adoration. Il posa un baiser au bord de la jupe d'Albine. Alors, +comme si elle avait recu ce baiser sur la peau, elle se leva toute +droite. Elle portait les mains a ses tempes, affolee, balbutiante. + +- Non, je t'en supplie, marchons encore. + +Elle ne fuyait pas. Elle se laissait suivre par Serge, lentement, +eperdument, les pieds butant contre les racines, la tete toujours +entre les mains, pour etouffer la clameur qui montait en elle. Et +quand ils sortirent du petit bois, ils firent quelques pas sur des +gradins de rocher, ou s'accroupissait tout un peuple ardent de +plantes grasses. C'etait un rampement, un jaillissement de betes +sans nom entrevues dans un cauchemar, de monstres tenant de +l'araignee, de la chenille, du cloporte, extraordinairement grandis, +a peau nue et glauque, a peau herissee de duvets immondes, trainant +des membres infirmes, des jambes avortees, des bras casses, les uns +ballonnes comme des ventres obscenes, les autres avec des echines +grossies d'un pullulement de gibbosites, d'autres degingandes, en +loques, ainsi que des squelettes aux charnieres rompues. Les +mamillaria entassaient des pustules vivantes, un grouillement de +tortues verdatres, terriblement barbues de longs crins plus durs que +des pointes d'acier. Les echinocactus, montrant davantage de peau, +ressemblaient a des nids de jeunes viperes nouees. Les echinopsis +n'etaient qu'une bosse, une excroissance au poil roux, qui faisait +songer a quelque insecte geant roule en boule. Les opuntias +dressaient en arbres leurs feuilles charnues, poudrees d'aiguilles +rougies, pareilles a des essaims d'abeilles microscopiques, a des +bourses pleines de vermine et dont les mailles crevaient. Les +gasterias elargissaient des pattes de grands faucheux renverses, aux +membres noiratres, pointilles, stries, damasses. Les cereus +plantaient des vegetations honteuses, des polypiers enormes, +maladies de cette terre trop chaude, debauches d'une seve +empoisonnee. Mais les aloes surtout epanouissaient en foule leurs +coeurs de plantes pamees; il y en avait de tous les verts, de +tendres, de puissants, de jaunatres, de grisatres, de bruns +eclabousses de rouille, de verts fonces bordes d'or pale; il y en +avait de toutes les formes, aux feuilles larges decoupees comme des +coeurs, aux feuilles minces semblables a des lames de glaive, les +uns denteles d'epines, les autres finement ourles; d'enormes portant +a l'ecart le haut baton de leurs fleurs, d'ou pendaient des colliers +de corail rose; de petits pousses en tas sur une tige, ainsi que des +floraisons charnues, dardant de toutes parts des langues agiles de +couleuvre. + +- Retournons a l'ombre, implora Serge. Tu t'assoiras comme tout a +l'heure, et je me mettrai a genoux, et je te parlerai. + +Il pleuvait la de larges gouttes de soleil. L'astre y triomphait, y +prenait la terre nue, la serrait contre l'embrasement de sa +poitrine. Dans l'etourdissement de la chaleur, Albine chancela, se +tourna vers Serge. + +- Prends-moi, dit-elle d'une voix mourante. + +Des qu'ils se toucherent, ils s'abattirent, les levres sur les +levres, sans un cri. Il leur semblait tomber toujours, comme si le +roc se fut enfonce sous eux, indefiniment. Leurs mains errantes +cherchaient sur leur visage, sur leur nuque, descendaient le long de +leurs vetements. Mais c'etait une approche si pleine d'angoisse, +qu'ils se releverent presque aussitot, exasperes, ne pouvant aller +plus loin dans le contentement de leurs desirs. Et ils s'enfuirent, +chacun par un sentier different. Serge courut jusqu'au pavillon, se +jeta sur son lit, la tete en feu, le coeur au desespoir. Albine ne +rentra qu'a la nuit, apres avoir pleure toutes ses larmes, dans un +coin du jardin. Pour la premiere fois, ils ne revenaient pas +ensemble, las de la joie des longues promenades. Pendant trois +jours, ils se bouderent. Ils etaient horriblement malheureux. + + + + + +XIII. + +Cependant, a cette heure, le parc entier etait a eux. Ils en avaient +pris possession, souverainement. Pas un coin de terre qui ne leur +appartint. C'etait pour eux que le bois de roses fleurissait, que le +parterre avait des odeurs douces, alanguies, dont les bouffees les +endormaient, la nuit, par leurs fenetres ouvertes. Le verger les +nourrissait, emplissait de fruits les jupes d'Albine, les +rafraichissait de l'ombre musquee de ses branches, sous lesquelles +il faisait si bon dejeuner, apres le lever du soleil. Dans les +prairies, ils avaient les herbes et les eaux: les herbes qui +elargissaient indefiniment leur royaume, en deroulant sans cesse +devant eux des tapis de soie; les eaux qui etaient la meilleure de +leurs joies, leur grande purete, leur grande innocence, le +ruissellement de fraicheur ou ils aimaient a tremper leur jeunesse. +Ils possedaient la foret, depuis les chenes enormes que dix hommes +n'auraient pu embrasser, jusqu'aux bouleaux minces qu'un enfant +aurait casse d'un effort; la foret avec tous ses arbres, toute son +ombre, ses avenues, ses clairieres, ses trous de verdure, inconnus +aux oiseaux eux-memes; la foret dont ils disposaient a leur guise, +comme d'une tente geante, pour y abriter, a l'heure de midi, leur +tendresse nee du matin. Ils regnaient partout, meme sur les rochers, +sur les sources, sur ce sol terrible, aux plantes monstrueuses, qui +avait tressailli sous le poids de leurs corps, et qu'ils aimaient, +plus que les autres couches molles du jardin, pour l'etrange frisson +qu'ils y avaient goute. Ainsi, maintenant, en face, a gauche, a +droite, ils etaient les maitres, ils avaient conquis leur domaine, +ils marchaient au milieu d'une nature amie, qui les connaissait, les +saluant d'un rire au passage, s'offrant a leurs plaisirs, en +servante soumise. Et ils jouissaient encore du ciel, du large pan +bleu etale au-dessus de leurs tetes; les murailles ne l'enfermaient +pas, mais il appartenait a leurs yeux, il entrait dans leur bonheur +de vivre, le jour avec son soleil triomphant, la nuit avec sa pluie +chaude d'etoiles. Il les ravissait a toutes les minutes de la +journee, changeant comme une chair vivante, plus blanc au matin +qu'une fille a son lever, dore a midi d'un desir de fecondite, pame +le soir dans la lassitude heureuse de ses tendresses. Jamais il +n'avait le meme visage. Chaque soir, surtout, il les emerveillait, a +l'heure des adieux. Le soleil glissant a l'horizon trouvait toujours +un nouveau sourire. Parfois, il s'en allait, au milieu d'une paix +sereine, sans un nuage, noye peu a peu dans un bain d'or. D'autres +fois, il eclatait en rayons de pourpre, il crevait sa robe de +vapeur, s'echappait en ondees de flammes qui barraient le ciel de +queues de cometes gigantesques, dont les chevelures incendiaient les +cimes des hautes futaies. Puis, c'etaient, sur des plages de sable +rouge, sur des bancs allonges de corail rose, un coucher d'astre +attendri, soufflant un a un ses rayons; ou encore un coucher +discret, derriere quelque gros nuage, drape comme un rideau d'alcove +de soie grise, ne montrant qu'une rougeur de veilleuse, au fond de +l'ombre croissante; ou encore un coucher passionne, des blancheurs +renversees, peu a peu saignantes sous le disque embrase qui les +mordait, finissant par rouler avec lui derriere l'horizon, au milieu +d'un chaos de membres tordus qui s'ecroulait dans de la lumiere. + +Les plantes seules n'avaient pas fait leur soumission. Albine et +Serge marchaient royalement dans la foule des animaux qui leur +rendaient obeissance. Lorsqu'ils traversaient le parterre, des vols +de papillons se levaient pour le plaisir de leurs yeux, les +eventaient de leurs ailes battantes, les suivaient comme le frisson +vivant du soleil, comme des fleurs envolees secouant leur parfum. Au +verger, ils se rencontraient, en haut des arbres, avec les oiseaux +gourmands; les pierrots, les pinsons, les loriots, les bouvreuils, +leur indiquaient les fruits les plus murs, tout cicatrises des coups +de leur bec; et il y avait la un vacarme d'ecoliers en recreation, +une gaiete turbulente de maraude, des bandes effrontees qui venaient +voler des cerises a leurs pieds, pendant qu'ils dejeunaient, a +califourchon sur les branches. Albine s'amusait plus encore dans les +prairies, a prendre les petites grenouilles vertes accroupies le +long des brins de jonc, avec leurs yeux d'or, leur douceur de betes +contemplatives; tandis que, a l'aide d'une paille seche, Serge +faisait sortir les grillons de leurs trous, chatouillait le ventre +des cigales pour les engager a chanter, ramassait des insectes +bleus, des insectes roses, des insectes jaunes, qu'il promenait +ensuite sur ses manches, pareils a des boutons de saphir, de rubis +et de topaze; puis, la etait la vie mysterieuse des rivieres, les +poissons a dos sombre filant dans le vague de l'eau, les anguilles +devinees au trouble leger des herbes, le frai s'eparpillant au +moindre bruit comme une fumee de sable noiratre, les mouches montees +sur de grands patins ridant la nappe morte de larges ronds argentes, +tout ce pullulement silencieux qui les retenait le long des rives +leur donnait l'envie souvent de se planter, les jambes nues, au beau +milieu du courant, pour sentir le glissement sans fin de ces +millions d'existences. D'autres jours, les jours de langueur tendre, +c'etait sous les arbres de la foret, dans l'ombre sonore, qu'ils +allaient ecouter les serenades de leurs musiciens, la flute de +cristal des rossignols, la petite trompette argentine des mesanges, +l'accompagnement lointain des coucous; ils s'emerveillaient du vol +brusque des faisans, dont la queue mettait comme une raie de soleil +au milieu des branches; ils s'arretaient, souriants, laissant passer +a quelques pas une bande joueuse de jeunes chevreuils, ou des +couples de cerfs serieux qui ralentissaient leur trot pour les +regarder. D'autres jours encore, lorsque le ciel brulait, ils +montaient sur les roches, ils prenaient plaisir aux nuees de +sauterelles que leurs pieds faisaient lever des landes de thym, avec +le crepitement d'un brasier qui s'effare; les couleuvres deroulees +au bord des buissons roussis, les lezards allonges sur les pierres +chauffees a blanc, les suivaient d'un oeil amical; les flamants +roses, qui trempaient leurs pattes dans l'eau des sources, ne +s'envolaient pas a leur approche, rassurant par leur gravite +confiante les poules d'eau assoupies au milieu du bassin. + +Cette vie du parc, Albine et Serge ne la sentaient grandir autour +d'eux que depuis le jour ou ils s'etaient senti vivre eux-memes, +dans un baiser. Maintenant, elle les assourdissait par instants, +elle leur parlait une langue qu'ils n'entendaient pas, elle leur +adressait des sollicitations, auxquelles ils ne savaient comment +ceder. C'etait cette vie, toutes ces voix et ces chaleurs d'animaux, +toutes ces odeurs et ces ombres de plantes, qui les troublaient, au +point de les facher l'un contre l'autre. Et, cependant, ils ne +trouvaient dans le parc qu'une familiarite affectueuse. Chaque +herbe, chaque bestiole, leur devenaient des amies. Le Paradou etait +une grande caresse. Avant leur venue, pendant plus de cent ans, le +soleil seul avait regne la, en maitre libre, accrochant sa splendeur +a chaque branche. Le jardin, alors, ne connaissait que lui. Il le +voyait, tous les matins, sauter le mur de cloture de ses rayons +obliques, s'asseoir d'aplomb a midi sur la terre pamee, s'en aller +le soir, a l'autre bout, en un baiser d'adieu rasant les feuillages. +Aussi le jardin n'avait-il plus honte, il accueillait Albine et +Serge, comme il avait si longtemps accueilli le soleil, en bons +enfants avec lesquels on ne se gene pas. Les betes, les arbres, les +eaux, les pierres, restaient d'une extravagance adorable, parlant +tout haut, vivant tout nus, sans un secret, etalant l'effronterie +innocente, la belle tendresse des premiers jours du monde. Ce coin +de nature riait discretement des peurs d'Albine et de Serge, il se +faisait plus attendri, deroulait sous leurs pieds ses couches de +gazon les plus molles, rapprochait les arbustes pour leur menager +des sentiers etroits. S'il ne les avait pas encore jetes aux bras +l'un de l'autre, c'etait qu'il se plaisait a promener leurs desirs, +a s'egayer de leurs baisers maladroits, sonnant sous les ombrages +comme des cris d'oiseaux courrouces. Mais eux, souffrant de la +grande volupte qui les entourait, maudissaient le jardin. L'apres- +midi ou Albine avait tant pleure, a la suite de leur promenade dans +les rochers, elle avait crie au Paradou, en le sentant si vivant et +si brulant autour d'elle: + +- Si tu es notre ami, pourquoi nous desoles-tu? + + + + + +XIV. + +Des le lendemain, Serge se barricada dans sa chambre. L'odeur du +parterre l'exasperait. Il tira les rideaux de calicot, pour ne plus +voir le parc, pour l'empecher d'entrer chez lui. Peut-etre +retrouverait-il la paix de l'enfance, loin de ces verdures, dont +l'ombre etait comme un frolement sur sa peau. Puis, dans leurs +longues heures de tete-a-tete, Albine et lui ne parlerent plus ni +des roches, ni des eaux, ni des arbres, ni du ciel. Le Paradou +n'existait plus. Ils tachaient de l'oublier. Et ils le sentaient +quand meme la, tout-puissant, enorme, derriere les rideaux minces; +des odeurs d'herbe penetraient par les fentes des boiseries; des +voix prolongees faisaient sonner les vitres; toute la vie du dehors +riait, chuchotait, embusquee sous les fenetres. Alors, palissants, +ils haussaient la voix, ils cherchaient quelque distraction qui leur +permit de ne pas entendre. + +- Tu n'a pas vu? dit Serge un matin, dans une de ces heures de +trouble; il y a la, au-dessus de la porte, une femme peinte qui te +ressemble. + +Il riait bruyamment. Et ils revinrent aux peintures; ils trainerent +de nouveau la table le long des murs, cherchant a s'occuper. + +- Oh! non, murmura Albine, elle est bien plus grosse que moi. Puis, +on ne peut pas savoir: elle est si drolement couchee, la tete en +bas! + +Ils se turent. De la peinture deteinte, mangee par le temps, se +levait une scene qu'ils n'avaient point encore apercue. C'etait une +resurrection de chairs tendres sortant du gris de la muraille, une +image ravivee, dont les details semblaient reparaitre un a un, dans +la chaleur de l'ete. La femme couchee se renversait sous l'etreinte +d'un faune aux pieds de bouc. On distinguait nettement les bras +rejetes, le torse abandonne, la taille roulante de cette grande +fille nue, surprise sur des gerbes de fleurs, fauchees par de petits +Amours, qui, la faucille en main, ajoutaient sans cesse a la couche +de nouvelles poignees de roses. On distinguait aussi l'effort du +faune, sa poitrine soufflante qui s'abattait. Puis, a l'autre bout, +il n'y avait plus que les deux pieds de la femme, lances en l'air, +s'envolant comme deux colombes roses. + +- Non, repeta Albine, elle ne me ressemble pas... Elle est laide. + +Serge ne dit rien. Il regardait la femme, il regardait Albine, ayant +l'air de comparer. Celle-ci retroussa une de ses manches jusqu'a +l'epaule, pour montrer qu'elle avait le bras plus blanc. Et ils se +turent une seconde fois, revenant a la peinture, ayant sur les +levres des questions qu'ils ne voulaient pas se faire. Les larges +yeux bleus d'Albine se poserent un instant sur les yeux gris de +Serge, ou luisait une flamme. + +- Tu as donc repeint toute la chambre? s'ecria-t-elle, en sautant +de la table. On dirait que ce monde-la se reveille. + +Ils se mirent a rire, mais d'un rire inquiet, avec des coups d'oeil +jetes aux Amours qui polissonnaient et aux grandes nudites etalant +des corps presque entiers. Ils voulurent tout revoir, par bravade, +s'etonnant a chaque panneau, s'appelant pour se montrer des membres +de personnages qui n'etaient certainement pas la le mois passe. +C'etaient des reins souples plies sur des bras nerveux, des jambes +se dessinant jusqu'aux hanches, des femmes reparues dans des +embrassades d'hommes, dont les mains elargies ne serraient +auparavant que le vide. Les Amours de platre de l'alcove semblaient +eux-memes se culbuter avec une effronterie plus libre. Et Albine ne +parlait plus d'enfants qui jouaient, Serge ne hasardait plus des +hypotheses a voix haute. Ils devenaient graves, ils s'attardaient +devant les scenes, souhaitant que la peinture retrouvat d'un coup +tout son eclat, alanguis et troubles davantage par les derniers +voiles qui cachaient les crudites des tableaux. Ces revenants de la +volupte achevaient de leur apprendre la science d'aimer. + +Mais Albine s'effraya. Elle echappa a Serge dont elle sentait le +souffle plus chaud sur son cou. Elle vint s'asseoir a un bout du +canape, en murmurant: + +- Ils me font peur, a la fin. Les hommes ressemblent a des bandits, +les femmes ont des yeux mourants de personnes qu'on tue. + +Serge se mit a quelques pas d'elle, dans un fauteuil, parlant +d'autre chose. Ils etaient tres las tous les deux, comme s'ils +avaient fait une longue course. Et ils eprouvaient un malaise, a +croire que les peintures les regardaient. Les grappes d'Amours +roulaient hors des lambris, avec un tapage de chairs amoureuses, une +debandade de gamins ehontes leur jetant leurs fleurs, les menacants +de les lier ensemble, a l'aide des faveurs bleues dont ils +enchainaient etroitement deux amants, dans un coin du plafond. Les +couples s'animaient, deroulaient l'histoire de cette grande fille +nue aimee d'un faune, qu'ils pouvaient reconstruire depuis le guet +du faune derriere un buisson de roses, jusqu'a l'abandon de la +grande fille au milieu des roses effeuillees. Est-ce qu'ils allaient +tous descendre? N'etait-ce pas eux qui soupiraient deja, et dont +l'haleine emplissait la chambre de l'odeur d'une volupte ancienne? + +- On etouffe, n'est-ce pas? dit Albine. J'ai eu beau donner de +l'air, la chambre a toujours senti le vieux. + +- L'autre nuit, raconta Serge, j'ai ete reveille par un parfum si +penetrant, que je t'ai appelee, croyant que tu venais d'entrer dans +la chambre. On aurait dit la tiedeur de tes cheveux, lorsque tu +piques dedans des brins d'heliotrope... Les premiers jours, cela +arrivait de loin, comme un souvenir d'odeur. Mais a present, je ne +puis plus dormir, l'odeur grandit jusqu'a me suffoquer. Le soir +surtout, l'alcove est si chaude que je finirai par coucher sur le +canape. + +Albine mit un doigt a ses levres, murmurant: + +- C'est la morte, tu sais, celle qui a vecu ici. + +Ils allerent flairer l'alcove plaisantant, tres serieux au fond. +Assurement, jamais l'alcove n'avait exhale une senteur si +troublante. Les murs semblaient encore frissonnants d'un frolement +de jupe musquee. Le parquet avait garde la douceur embaumee de deux +pantoufles de satin tombees devant le lit. Et, sur le lit lui-meme, +contre le bois du chevet, Serge pretendait retrouver l'empreinte +d'une petite main, qui avait laisse la son parfum persistant de +violette. De tous les meubles, a cette heure, se levait le fantome +odorant de la morte. + +- Tiens! voila le fauteuil ou elle devait s'asseoir, cria Albine. +On sent ses epaules, dans le dossier. + +Et elle s'assit elle-meme, elle dit a Serge de se mettre a genoux +pour lui baiser la main. + +- Tu te souviens, le jour ou je t'ai recu, en te disant: "Bonjour, +mon cher seigneur..." Mais ce n'etait pas tout, n'est-ce pas? Il lui +baisait les mains, quand ils avaient referme la porte... Les voila, +mes mains. Elles sont a toi. + +Alors, ils tenterent de recommencer leurs anciens jeux, pour oublier +le Paradou dont ils entendaient le grand rire croissant, pour ne +plus voir les peintures, pour ne plus ceder aux langueurs de +l'alcove. Albine faisait des mines, se renversait, riait de la +figure sotte que Serge avait a ses pieds. + +- Gros beta, prends-moi la taille, dis-moi des choses aimables, +puisque tu es cense mon amoureux... Tu ne sais donc pas m'aimer? + +Mais des qu'il la tenait, qu'il la soulevait brutalement, elle se +debattait, elle s'echappait, toute fachee. + +- Non, laisse-moi, je ne veux pas!... On meurt dans cette chambre. + +A partir de ce jour, ils eurent peur de la chambre, de meme qu'ils +avaient peur du jardin. Leur dernier asile devenait un lieu +redoutable, ou ils ne pouvaient se trouver ensemble, sans se +surveiller d'un regard furtif. Albine n'y entrait presque plus; elle +restait sur le seuil, la porte grande ouverte derriere elle, comme +pour se menager une fuite prompte. + +Serge y vivait seul, dans une anxiete douloureuse, etouffant +davantage, couchant sur le canape, tachant d'echapper aux soupirs du +parc, aux odeurs des vieux meubles. La nuit, les nudites des +peintures lui donnaient des reves fous, dont il ne gardait au reveil +qu'une inquietude nerveuse. Il se crut malade de nouveau; sa sante +avait un dernier besoin pour se retablir completement, le besoin +d'une plenitude supreme, d'une satisfaction entiere qu'il ne savait +ou aller chercher. Alors, il passa ses journees, silencieux, les +yeux meurtris, ne s'eveillant d'un leger tressaillement qu'aux +heures ou Albine venait le voir. Ils demeuraient en face l'un de +l'autre, a se regarder gravement, avec de rares paroles tres douces, +qui les navraient. Les yeux d'Albine etaient encore plus meurtris +que ceux de Serge, et ils l'imploraient. + +Puis, au bout d'une semaine, Albine ne resta plus que quelques +minutes. Elle paraissait l'eviter. Elle arrivait, toute soucieuse, +se tenait debout, avait hate de sortir. Quand il l'interrogeait, lui +reprochant de n'etre plus son amie, elle detournait la tete, pour ne +pas avoir a repondre. Jamais elle ne voulait lui conter l'emploi des +matinees qu'elle vivait loin de lui. Elle secouait la tete d'un air +gene, parlait de sa paresse. S'il la pressait davantage, elle se +retirait d'un bond, lui jetait le soir un simple adieu au travers de +la porte. Cependant, lui, voyait bien qu'elle devait pleurer +souvent. Il suivait sur son visage les phases d'un espoir toujours +decu, la continuelle revolte d'un desir acharne a se satisfaire. +Certains jours, elle etait mortellement triste, la face decouragee, +avec une marche lente qui hesitait a tenter plus longtemps la joie +de vivre. D'autres jours, elle avait des rires contenus, la figure +rayonnante d'une pensee de triomphe, dont elle ne voulait pas parler +encore, les pieds inquiets, ne pouvant tenir en place, ayant hate de +courir a une derniere certitude. Et, le lendemain, elle retombait a +ses desolations, pour se remettre a esperer le jour suivant. Mais ce +qu'il lui devint bientot impossible de cacher, ce fut une immense +fatigue, une lassitude qui lui brisait les membres. Meme aux +instants de confiance, elle flechissait, elle glissait au sommeil, +les yeux ouverts. + +Serge avait cesse de la questionner, comprenant qu'elle ne voulait +pas repondre. Maintenant, des qu'elle entrait, il la regardait avec +anxiete, craignant qu'elle n'eut plus la force un soir de revenir +jusqu'a lui. Ou pouvait-elle se lasser ainsi? Quelle lutte de chaque +heure la rendait si desolee et si heureuse? Un matin, un leger pas +qu'il entendit sous ses fenetres le fit tressaillir. Ce ne pouvait +etre un chevreuil qui se hasardait de la sorte. Il connaissait trop +bien ce pas rythme dont les herbes n'avaient pas a souffrir. Albine +courait sans lui le Paradou. C'etait du Paradou qu'elle lui +rapportait des decouragements, qu'elle lui rapportait des +esperances, tout ce combat, toute cette lassitude dont elle se +mourait. Et il se doutait bien de ce qu'elle cherchait, seule, au +fond des feuillages, sans une parole, avec un entetement muet de +femme qui s'est jure de trouver. Des lors, il ecouta son pas. Il +n'osait soulever le rideau, la suivre de loin a travers les +branches; mais il goutait une singuliere emotion, presque +douloureuse, a savoir si elle allait a gauche ou a droite, si elle +s'enfoncait dans le parterre, et jusqu'ou elle poussait ses courses. +Au milieu de la vie bruyante du parc, de la voix roulante des +arbres, du ruissellement des eaux, de la chanson continue des betes, +il distinguait le petit bruit de ses bottines, si nettement, qu'il +aurait pu dire si elle marchait sur le gravier des rivieres, ou sur +la terre emiettee de la foret, ou sur les dalles des roches nues. +Meme il en arriva a reconnaitre, au retour, les joies ou les +tristesses d'Albine au choc nerveux de ses talons. Des qu'elle +montait l'escalier, il quittait la fenetre, il ne lui avouait pas +qu'il l'avait ainsi accompagnee partout. Mais elle avait du deviner +sa complicite, car elle lui contait ses recherches, desormais, d'un +regard. + +- Reste, ne sors plus, lui dit-il a mains jointes, un matin qu'il +la voyait essoufflee encore de la ville. Tu me desesperes. + +Elle s'echappa, irritee. Lui, commencait a souffrir davantage de ce +jardin tout sonore des pas d'Albine. Le petit bruit des bottines +etait une voix de plus qui l'appelait, une voix dominante dont le +retentissement grandissait en lui. Il se ferma les oreilles, il ne +voulut plus entendre, et le pas, au loin, gardait un echo, dans le +battement de son coeur. Puis, le soir, lorsqu'elle revenait, c'etait +tout le parc qui rentrait derriere elle, avec les souvenirs de leurs +promenades, le lent eveil de leurs tendresses, au milieu de la +nature complice. Elle semblait plus grande, plus grave, comme murie +par ses courses solitaires. Il ne restait rien en elle de l'enfant +joueuse, tellement qu'il claquait des dents parfois, en la +regardant, a la voir si desirable. + +Ce fut un jour, vers midi, que Serge entendit Albine revenir au +galop. Il s'etait defendu de l'ecouter, lorsqu'elle etait partie. +D'ordinaire, elle ne rentrait que tard. Et il demeura surpris des +sauts qu'elle devait faire, allant droit devant elle, brisant les +branches qui barraient les sentiers. En bas, sous les fenetres, elle +riait. Lorsqu'elle fut dans l'escalier, elle soufflait si fortement, +qu'il crut sentir la chaleur de son haleine sur son visage. Et elle +ouvrit la porte toute grande, elle cria: + +- J'ai trouve! + +Elle s'etait assise, elle repetait doucement, d'une voix suffoquee: + +- J'ai trouve! J'ai trouve! + +Mais Serge lui mit la main sur les levres, eperdu, balbutiant: + +- Je t'en prie, ne me dis rien. Je ne veux rien savoir. Cela me +tuerait, si tu parlais. + +Alors, elle se tut, les yeux ardents, serrant les levres pour que +les paroles n'en jaillissent pas malgre elle. Et elle resta dans la +chambre jusqu'au soir, cherchant le regard de Serge, lui confiant un +peu de ce qu'elle savait, des qu'elle parvenait a le rencontrer. +Elle avait comme de la lumiere sur la face. Elle sentait si bon, +elle etait si sonore de vie, qu'il la respirait, qu'elle entrait en +lui autant par l'ouie que par la vue. Tous ses sens la buvaient. Et +il se defendait desesperement contre cette lente possession de son +etre. + +Le lendemain, lorsqu'elle fut descendue, elle s'installa de meme +dans la chambre. + +- Tu ne sors pas? demanda-t-il, se sentant vaincu, si elle +demeurait la. + +Elle repondit que non, qu'elle ne sortirait plus. A mesure qu'elle +se delassait, il la sentait plus forte, plus triomphante. Bientot +elle pourrait le prendre par le petit doigt, le mener a cette couche +d'herbe, dont son silence contait si haut la douceur. Ce jour-la, +elle ne parla pas encore, elle se contenta de l'attirer a ses pieds, +assis sur un coussin. Le jour suivant seulement, elle se hasarda a +dire: + +- Pourquoi t'emprisonnes-tu ici? Il fait si bon sous les arbres! + +Il se souleva, les bras tendus, suppliant. Mais elle riait. + +- Non, non, nous n'irons pas, puisque tu ne veux pas... C'est cette +chambre qui a une si singuliere odeur! Nous serions mieux dans le +jardin, plus a l'aise, plus a l'abri. Tu as tort d'en vouloir au +jardin. + +Il s'etait remis a ses pieds, muet, les paupieres baissees, avec des +fremissements qui lui couraient sur la face. + +- Nous n'irons pas, reprit-elle, ne te fache pas. Mais est-ce que +tu ne preferes pas les herbes du parc a ces peintures? Tu te +rappelles tout ce que nous avons vu ensemble... Ce sont ces +peintures qui nous attristent. Elles sont genantes, a nous regarder +toujours. + +Et comme il s'abandonnait peu a peu contre elle, elle lui passa un +bras au cou, elle lui renversa la tete sur ses genoux, murmurant +encore, a voix plus basse: + +- C'est comme cela qu'on serait bien, dans un coin que je connais. +La, rien ne nous troublerait. Le grand air guerirait ta fievre. + +Elle se tut, sentant qu'il frissonnait. Elle craignait qu'un mot +trop vif ne le rendit a ses terreurs. Lentement, elle le conquerait, +rien qu'a promener sur son visage la caresse bleue de son regard. Il +avait releve les paupieres, il reposait sans tressaillements +nerveux, tout a elle. + +- Ah! si tu savais! souffla-t-elle doucement a son oreille. + +Elle s'enhardit, en voyant qu'il ne cessait pas de sourire. + +- C'est un mensonge, ce n'est pas defendu, murmura-t-elle. Tu es un +homme, tu ne dois pas avoir peur... Si nous allions la, et que +quelque danger me menacat, tu me defendrais, n'est-ce pas? Tu +saurais bien m'emporter a ton cou? Moi, je suis tranquille, quand je +suis avec toi... Vois donc comme tu as des bras forts. Est-ce qu'on +redoute quelque chose, lorsqu'on des bras aussi forts que les tiens! + +D'une main, elle le flattait, longuement, sur les cheveux, sur la +nuque, sur les epaules. + +- Non, ce n'est pas defendu, reprit-elle. Cette histoire-la est +bonne pour les betes. Ceux qui l'ont repandue, autrefois, avaient +interet a ce qu'on n'allat pas les deranger dans l'endroit le plus +delicieux du jardin... Dis-toi que, des que tu seras assis sur ce +tapis d'herbe, tu seras parfaitement heureux. Alors seulement nous +connaitrons tout, nous serons les vrais maitres... Ecoute-moi, viens +avec moi. + +Il refusa de la tete, mais sans colere, en homme que ce jeu amusait. + +Puis, au bout d'un silence, desole de la voir bouder, voulant +qu'elle le caressat encore, il ouvrit enfin les levres, il demanda: + +- Ou est-ce? + +Elle ne repondit pas d'abord. Elle semblait regarder au loin. + +- C'est la-bas, murmura-t-elle. Je ne puis pas t'indiquer. Il faut +suivre la longue allee, puis on tourne a gauche, et encore a gauche. +Nous avons du passer a cote vingt fois... Va, tu aurais beau +chercher, tu ne trouverais pas, si je ne t'y menais par la main. +Moi, j'irais tout droit, bien qu'il me soit impossible de +t'enseigner le chemin. + +- Et qui t'a conduite? + +- Je ne sais pas... Les plantes, ce matin-la, avaient toutes l'air +de me pousser de ce cote. Les branches longues me fouettaient par- +derriere, les herbes menageaient des pentes, les sentiers +s'offraient d'eux-memes. Et je crois que les betes s'en melaient +aussi, car j'ai vu un cerf qui galopait devant moi comme pour +m'inviter a le suivre, tandis qu'un vol de bouvreuils allait d'arbre +en arbre, m'avertissant par de petits cris, lorsque j'etais tentee +de prendre une mauvaise route. + +- Et c'est tres beau? + +De nouveau, elle ne repondit pas. Une profonde extase noyait ses +yeux. Et quand elle put parler: + +- Beau comme je ne saurais le dire... J'ai ete penetree d'un tel +charme, que j'ai eu simplement conscience d'une joie sans nom, +tombant des feuillages, dormant sur les herbes. Et je suis revenue +en courant, pour te ramener avec moi, pour ne pas gouter sans toi le +bonheur de m'asseoir dans cette ombre. + +Elle lui reprit le cou entre ses bras, le suppliant ardemment, de +tout pres, les levres presque sur ses levres. + +- Oh! tu viendras, balbutia-t-elle. Songe que je vivrais desolee, +si tu ne venais pas... C'est une envie que j'ai, un besoin lointain, +qui a grandi chaque jour, qui maintenant me fait souffrir. Tu ne +peux pas vouloir que je souffre?... Et quand meme tu devrais en +mourir, quand meme cette ombre nous tuerait tous les deux, est-ce +que tu hesiterais, est-ce que tu aurais le moindre regret? Nous +resterions couches ensemble, au pied de l'arbre; nous dormirions +toujours, l'un contre l'autre. Cela serait tres bon, n'est-ce pas? + +- Oui, oui, begaya-t-il, gagne par l'affolement de cette passion +toute vibrante de desir. + +- Mais nous ne mourrons pas, continua-t-elle, haussant la voix, +avec un rire de femme victorieuse; nous vivrons pour nous aimer... +C'est un arbre de vie, un arbre sous lequel nous serons plus forts, +plus sains, plus parfaits. Tu verras, tout nous deviendra aise. Tu +pourras me prendre, ainsi que tu revais de le faire, si etroitement, +que pas un bout de mon corps ne sera hors de toi. Alors, j'imagine +quelque chose de celeste qui descendra en nous... Veux-tu? + +Il palissait, il battait des paupieres, comme si une grande clarte +l'eut gene. + +- Veux-tu? Veux-tu? repeta-t-elle, plus brulante, deja soulevee a +demi. + +Il se mit debout, il la suivit, chancelant d'abord, puis attache a +sa taille, ne pouvant se separer d'elle. Il allait ou elle allait, +entraine dans l'air chaud coulant de sa chevelure. Et comme il +venait un peu en arriere, elle se tournait a demi; elle avait un +visage tout luisant d'amour, une bouche et des yeux de tentation, +qui l'appelaient, avec un tel empire, qu'il l'aurait ainsi +accompagnee, partout en chien fidele. + + + + + +XV. + +Ils descendirent, ils marcherent au milieu du jardin, sans que Serge +cessat de sourire. Il n'apercut les verdures que dans les miroirs +clairs des yeux d'Albine. Le jardin, en les voyant, avait eu comme +un rire prolonge, un murmure satisfait volant de feuille en feuille, +jusqu'au bout des avenues les plus profondes. Depuis des journees, +il devait les attendre, ainsi lies a la taille, reconcilies avec les +arbres, cherchant sur les couches d'herbe leur amour perdu. Un chut +solennel courut sous les branches. Le ciel de deux heures avait un +assoupissement de brasier. Des plantes se haussaient pour les +regarder passer. + +- Les entends-tu? demandait Albine a demi-voix. Elles se taisent +quand nous approchons. Mais, au loin, elles nous attendent, elles se +confient de l'une a l'autre le chemin qu'elles doivent nous +indiquer... Je t'avais bien dit que nous n'aurions pas a nous +inquieter des sentiers. Ce sont les arbres qui me montrent la route, +de leurs bras tendus. + +En effet, le parc entier les poussait doucement. Derriere eux, il +semblait qu'une barriere de buissons se herissat, pour les empecher +de revenir sur leurs pas; tandis que, devant eux, le tapis des +gazons se deroulait, si aisement, qu'ils ne regardaient meme plus a +leurs pieds, s'abandonnant aux pentes douces des terrains. + +- Et les oiseaux nous accompagnent, reprenait Albine. Ce sont des +mesanges, cette fois. Les vois-tu?... Elles filent le long des +haies, elles s'arretent a chaque detour, pour veiller a ce que nous +ne nous egarions pas. Ah! si nous comprenions leur chant, nous +saurions qu'elles nous invitent a nous hater. + +Puis, elle ajoutait: + +- Toutes les betes du parc sont avec nous. Ne les sens-tu pas? Il y +a un grand frolement qui nous suit: ce sont les oiseaux dans les +arbres, les insectes dans les herbes, les chevreuils et les cerfs +dans les taillis, et jusqu'aux poissons, dont les nageoires battent +les eaux muettes... Ne te retourne pas, cela les effrayerait; mais +je suis sure que nous avons un beau cortege. + +Cependant, ils marchaient toujours, d'un pas sans fatigue. Albine ne +parlait que pour charmer Serge de la musique de sa voix. Serge +obeissait a la moindre pression de la main d'Albine. Ils ignoraient +l'un et l'autre ou ils passaient, certains d'aller droit ou ils +voulaient aller. Et, a mesure qu'ils avancaient, le jardin se +faisait plus discret, retenait le soupir de ses ombrages, le +bavardage de ses eaux, la vie ardente de ses betes. Il n'y avait +plus qu'un grand silence frissonnant, une attente religieuse. + +Alors, instinctivement, Albine et Serge leverent la tete. En face +d'eux etait un feuillage colossal. Et, comme ils hesitaient, un +chevreuil, qui les regardait de ses beaux yeux doux, sauta d'un bond +dans les taillis. + +- C'est la, dit Albine. + +Elle s'approcha la premiere, la tete de nouveau tournee, tirant a +elle Serge; puis, ils disparurent derriere le frisson des feuilles +remuees, et tout se calma. Ils entraient dans une paix delicieuse. + +C'etait, au centre, un arbre noye d'une ombre si epaisse, qu'on ne +pouvait en distinguer l'essence. Il avait une taille geante, un +tronc qui respirait comme une poitrine, des branches qu'il etendait +au loin, pareilles a des membres protecteurs. Il semblait bon, +robuste, puissant, fecond; il etait le doyen du jardin, le pere de +la foret, l'orgueil des herbes, l'ami du soleil qui se levait et se +couchait chaque jour sur sa cime. De sa voute verte, tombait toute +la joie de la creation: des odeurs de fleurs, des chants d'oiseaux, +des gouttes de lumiere, des reveils frais d'aurore, des tiedeurs +endormies de crepuscule. Sa seve avait une telle force, qu'elle +coulait de son ecorce; elle le baignait d'une buee de fecondation; +elle faisait de lui la virilite meme de la terre. Et il suffisait a +l'enchantement de la clairiere. Les autres arbres, autour de lui, +batissaient le mur impenetrable qui l'isolait au fond d'un +tabernacle de silence et de demi-jour; il n'y avait la qu'une +verdure, sans un coin de ciel, sans une echappee d'horizon, qu'une +rotonde, drapee partout de la soie attendrie des feuilles, tendue a +terre du velours satine des mousses. On y entrait comme dans le +cristal d'une source, au milieu d'une limpidite verdatre, nappe +d'argent assoupie sous un reflet de roseaux. Couleurs, parfums, +sonorites, frissons, tout restait vague, transparent, innomme, pame +d'un bonheur allant jusqu'a l'evanouissement des choses. Une +langueur d'alcove, une lueur de nuit d'ete mourant sur l'epaule nue +d'une amoureuse, un balbutiement d'amour a peine distinct, tombant +brusquement a un grand spasme muet, trainaient dans l'immobilite des +branches que pas un souffle n'agitait. Solitude nuptiale, toute +peuplee d'etres embrasses, chambre vide, ou l'on sentait quelque +part, derriere des rideaux tires, dans un accouplement ardent, la +nature assouvie aux bras du soleil. Par moments, les reins de +l'arbre craquaient; ses membres se raidissaient comme ceux d'une +femme en couches; la sueur de vie qui coulait de son ecorce pleuvait +plus largement sur les gazons d'alentour, exhalant la mollesse d'un +desir, noyant l'air d'abandon, palissant la clairiere d'une +jouissance. L'arbre alors defaillait avec son ombre, ses tapis +d'herbe, sa ceinture d'epais taillis. Il n'etait plus qu'une +volupte. + +Albine et Serge restaient ravis. Des que l'arbre les eut pris sous +la douceur de ses branches, ils se sentirent gueris de l'anxiete +intolerable dont ils avaient souffert. Ils n'eprouvaient plus cette +peur qui les faisait se fuir, ces luttes chaudes, desesperees, dans +lesquelles ils se meurtrissaient, sans savoir contre quel ennemi ils +resistaient si furieusement. Au contraire, une confiance absolue, +une serenite supreme les emplissaient; ils s'abandonnaient l'un a +l'autre, glissant lentement au plaisir d'etre ensemble, tres loin, +au fond d'une retraite miraculeusement cachee. Sans se douter encore +de ce que le jardin exigeait d'eux, ils le laissaient libre de +disposer de leur tendresse; ils attendaient, sans trouble, que +l'arbre leur parlat. L'arbre les mettait dans un aveuglement d'amour +tel, que la clairiere disparaissait, immense, royale, n'ayant plus +qu'un bercement d'odeur. + +Ils s'etaient arretes, avec un leger soupir, saisis par la fraicheur +musquee. + +- L'air a le gout d'un fruit, murmura Albine. + +Serge, a son tour, dit tres bas: + +- L'herbe est si vivante, que je crois marcher sur un coin de ta +robe. + +Ils baissaient la voix par un sentiment religieux. Ils n'eurent pas +meme la curiosite de regarder en l'air, pour voir l'arbre. Ils en +sentaient trop la majeste sur leurs epaules. Albine, d'un regard, +demandait si elle avait exagere l'enchantement des verdures. Serge +repondait par deux larmes claires, qui coulaient sur ses joues. Leur +joie d'etre enfin la restait indicible. + +- Viens, dit-elle a son oreille, d'une voix plus legere qu'un +souffle. + +Et elle alla, la premiere, se coucher au pied meme de l'arbre. Elle +lui tendit les mains avec un sourire, tandis que lui, debout, +souriait aussi, en lui donnant les siennes. Lorsqu'elle les tint, +elle l'attira a elle, lentement. Il tomba a son cote. Il la prit +tout de suite contre sa poitrine. Cette etreinte les laissa pleins +d'aise. + +- Ah! tu te rappelles, dit-il, ce mur qui semblait nous separer... +Maintenant, je te sens, il n'y a plus rien entre nous... Tu ne +souffres pas? + +- Non, non, repondit-elle. Il fait bon. + +Ils garderent le silence, sans se lacher. Une emotion delicieuse, +sans secousse, douce comme une nappe de lait repandue, les +envahissait. Puis, Serge promena les mains le long du corps +d'Albine. Il repetait: + +--Ton visage est a moi, tes yeux, ta bouche, tes joues... Tes bras +sont a moi, depuis tes ongles jusqu'a tes epaules... Tes pieds sont +a moi, tes genoux sont a moi, toute ta personne est a moi. + +Et il lui baisait le visage, sur les yeux, sur la bouche, sur les +joues. Il lui baisait les bras, a petits baisers rapides, remontant +des doigts jusqu'aux epaules. Il lui baisait les pieds, il lui +baisait les genoux. Il la baignait d'une pluie de baisers, tombant a +larges gouttes, tiedes comme les gouttes d'une averse d'ete, +partout, lui battant le cou, les seins, les hanches, les flancs. +C'etait une prise de possession sans emportement, continue, +conquerant les plus petites veines bleues sous la peau rose. + +- C'est pour me donner que je te prends, reprit-il. Je veux me +donner a toi tout entier, a jamais; car, je le sais bien a cette +heure, tu es ma maitresse, ma souveraine, celle que je dois adorer a +genoux. Je ne suis ici que pour t'obeir, pour rester a tes pieds, +guettant tes volontes, te protegeant de mes bras etendus, ecartant +du souffle les feuilles volantes qui troubleraient ta paix... Oh! +daigne permettre que je disparaisse, que je m'absorbe dans ton etre, +que je sois l'eau que tu bois, le pain que tu manges. Tu es ma fin. +Depuis que je me suis eveille au milieu de ce jardin, j'ai marche a +toi, j'ai grandi pour toi. Toujours, comme but, comme recompense, +j'ai vu ta grace. Tu passais dans le soleil, avec ta chevelure d'or; +tu etais une promesse m'annoncant que tu me ferais connaitre, un +jour, la necessite de cette creation, de cette terre, de ces arbres, +de ces eaux, de ce ciel, dont le mot supreme m'echappe encore... Je +t'appartiens, je suis esclave, je t'ecouterai, les levres sur tes +pieds. + +Il disait ces choses, courbe a terre, adorant la femme. Albine, +orgueilleuse, se laissait adorer. Elle tendait les doigts, les +seins, les levres, aux baisers devots de Serge. Elle se sentait +reine, a le regarder si fort et si humble devant elle. Elle l'avait +vaincu, elle le tenait a sa merci, elle pouvait d'un seul mot +disposer de lui. Et ce qui la rendait toute-puissante, c'etait +qu'elle entendait autour d'eux le jardin se rejouir de son triomphe, +l'aider d'une clameur lentement grossie. + +Serge n'avait plus que des balbutiements. Ses baisers s'egaraient. +Il murmura encore: + +- Ah! je voudrais savoir... Je voudrais te prendre, te garder, +mourir peut-etre, ou nous envoler, je ne puis pas dire... + +Tous deux, renverses, resterent muets, perdant haleine, la tete +roulante. Albine eut la force de lever un doigt, comme pour inviter +Serge a ecouter. + +C'etait le jardin qui avait voulu la faute. Pendant des semaines, il +s'etait prete au lent apprentissage de leur tendresse. Puis, au +dernier jour, il venait de les conduire dans l'alcove verte. +Maintenant, il etait le tentateur, dont toutes les voix enseignaient +l'amour. Du parterre, arrivaient des odeurs de fleurs pamees, un +long chuchotement, qui contait les noces des roses, les voluptes des +violettes; et jamais les sollicitations des heliotropes n'avaient eu +une ardeur plus sensuelle. Du verger, c'etaient des bouffees de +fruits murs que le vent apportait, une senteur grasse de fecondite, +la vanille des abricots, le musc des oranges. Les prairies elevaient +une voix plus profonde, faite des soupirs des millions d'herbes que +le soleil baisait, large plainte d'une foule innombrable en rut, +qu'attendrissaient les caresses fraiches des rivieres, les nudites +des eaux courantes, au bord desquelles les saules revaient tout haut +de desir. La foret soufflait la passion geante des chenes, les +chants d'orgue des hautes futaies, une musique solennelle, menant le +mariage des frenes, des bouleaux, des charmes, des platanes, au fond +des sanctuaires de feuillage; tandis que les buissons, les jeunes +taillis etaient pleins d'une polissonnerie adorable, d'un vacarme +d'amants se poursuivant, se jetant au bord des fosses, se volant le +plaisir, au milieu d'un grand froissement de branches. Et, dans cet +accouplement du parc entier, les etreintes les plus rudes +s'entendaient au loin, sur les roches, la ou la chaleur faisait +eclater les pierres gonflees de passion, ou les plantes epineuses +aimaient d'une facon tragique, sans que les sources voisines pussent +les soulager, tout allumees elles-memes par l'astre qui descendait +dans leur lit. + +- Que disent-ils? murmura Serge, eperdu. Que veulent-ils de nous, a +nous supplier ainsi? + +Albine, sans parler, le serra contre elle. + +Les voix etaient devenues plus distinctes. Les betes du jardin, a +leur tour, leur criaient de s'aimer. Les cigales chantaient de +tendresse a en mourir. Les papillons eparpillaient des baisers, aux +battements de leurs ailes. Les moineaux avaient des caprices d'une +seconde, des caresses de sultans vivement promenees au milieu d'un +serail. Dans les eaux claires, c'etaient des pamoisons de poissons +deposant leur frai au soleil, des appels ardents et melancoliques de +grenouilles, toute une passion mysterieuse, monstrueusement assouvie +dans la fadeur glauque des roseaux. Au fond des bois, les rossignols +jetaient des rires perles de volupte, les cerfs bramaient, ivres +d'une telle concupiscence, qu'ils expiraient de lassitude a cote des +femelles presque eventrees. Et, sur les dalles des rochers, au bord +des buissons maigres, des couleuvres, nouees deux a deux, sifflaient +avec douceur, tandis que de grands lezards couvaient leurs oeufs, +l'echine vibrante d'un leger ronflement d'extase. Des coins les plus +recules, des nappes de soleil, des trous d'ombre, une odeur animale +montait, chaude du rut universel. Toute cette vie pullulante avait +un frisson d'enfantement. Sous chaque feuille, un insecte concevait; +dans chaque touffe d'herbe, une famille poussait; des mouches +volantes, collees l'une a l'autre, n'attendaient pas de s'etre +posees pour se feconder. Les parcelles de vie invisibles qui +peuplent la matiere, les atomes de la matiere eux-memes, aimaient, +s'accouplaient, donnaient au sol un branle voluptueux, faisaient du +parc une grande fornication. + +Alors, Albine et Serge entendirent. Il ne dit rien, il la lia de ses +bras, toujours plus etroitement. La fatalite de la generation les +entourait. Ils cederent aux exigences du jardin. Ce fut l'arbre qui +confia a l'oreille d'Albine ce que les meres murmurent aux epousees, +le soir des noces. + +Albine se livra. Serge la posseda. + +Et le jardin entier s'abima avec le couple, dans un dernier cri de +passion. Les troncs se ployerent comme sous un grand vent; les +herbes laisserent echapper un sanglot d'ivresse; les fleurs, +evanouies, les levres ouvertes, exhalerent leur ame; le ciel lui- +meme, tout embrase d'un coucher d'astre, eut des nuages immobiles, +des nuages pames, d'ou tombait un ravissement surhumain. Et c'etait +une victoire pour les betes, les plantes, les choses, qui avaient +voulu l'entree de ces deux enfants dans l'eternite de la vie. Le +parc applaudissait formidablement. + + + + + +XVI. + +Lorsque Albine et Serge s'eveillerent de la stupeur de leur +felicite, ils se sourirent. Ils revenaient d'un pays de lumiere. Ils +redescendaient de tres haut. Alors, ils se serrerent la main, pour +se remercier. Ils se reconnurent et se dirent: + +- Je t'aime, Albine. + +- Serge, je t'aime. + +Et jamais ce mot: "Je t'aime" n'avait eu pour eux un sens si +souverain. Il signifiait tout, il expliquait tout. Pendant un temps +qu'ils ne purent mesurer, ils resterent la, dans un repos delicieux, +s'etreignant encore. Ils eprouvaient une perfection absolue de leur +etre. La joie de la creation les baignait, les egalait aux +puissances meres du monde, faisait d'eux les forces memes de la +terre. Et il y avait encore, dans leur bonheur, la certitude d'une +loi accomplie, la serenite du but logiquement trouve, pas a pas. + +Serge disait, la reprenant dans ses bras forts: + +- Vois, je suis gueri; tu m'as donne toute ta sante. + +Albine repondait, s'abandonnant: + +- Prends-moi toute, prends ma vie. + +Une plenitude leur mettait de la vie jusqu'aux levres. Serge venait, +dans la possession d'Albine, de trouver enfin son sexe d'homme, +l'energie de ses muscles, le courage de son coeur, la sante derniere +qui avait jusque-la manque a sa longue adolescence. Maintenant, il +se sentait complet. Il avait des sens plus nets, une intelligence +plus large. C'etait comme si, tout d'un coup, il se fut reveille +lion, avec la royaute de la plaine, la vue du ciel libre. Quand il +se leva, ses pieds se poserent carrement sur le sol, son corps se +developpa, orgueilleux de ses membres. Il prit les mains d'Albine, +qu'il mit debout a son tour. Elle chancelait un peu, et il dut la +soutenir. + +- N'aie pas peur, dit-il. Tu es celle que j'aime. + +Maintenant, elle etait la servante. Elle renversait la tete sur son +epaule, le regardant d'un air de reconnaissance inquiete. Ne lui en +voudrait-il jamais de ce qu'elle l'avait amene la? Ne lui +reprocherait-il pas un jour cette heure d'adoration dans laquelle il +s'etait dit son esclave? + +- Tu n'es point fache? demanda-t-elle humblement. + +Il sourit, renouant ses cheveux, la flattant du bout des doigts +comme une enfant. Elle continua: + +- Oh! tu verras, je me ferai toute petite. Tu ne sauras meme pas +que je suis la. Mais tu me laisseras ainsi, n'est-ce pas? dans tes +bras, car j'ai besoin que tu m'apprennes a marcher... Il me semble +que je ne sais plus marcher, a cette heure. + +Puis elle devint tres grave. + +- Il faut m'aimer toujours, et je serai obeissante, je travaillerai +a tes joies, je t'abandonnerai tout, jusqu'a mes plus secretes +volontes. + +Serge avait comme un redoublement de puissance, a la voir si soumise +et si caressante. Il lui demanda: + +- Pourquoi trembles-tu? Qu'ai-je donc a te reprocher? + +Elle ne repondit pas. Elle regarda presque tristement l'arbre, les +verdures, l'herbe qu'ils avaient foulee. + +- Grande enfant! reprit-il avec un rire. As-tu donc peur que je ne +te garde rancune du don que tu m'as fait? Va, ce ne peut etre une +faute. Nous nous sommes aimes comme nous devions nous aimer... Je +voudrais baiser les empreintes que tes pas ont laissees, lorsque tu +m'as amene ici, de meme que je baise tes levres qui m'ont tente, de +meme que je baise tes seins qui viennent d'achever la cure, +commencee, tu te souviens? par tes petites mains fraiches. + +Elle hocha la tete. Et, detournant les yeux, evitant de voir l'arbre +davantage: + +- Emmene-moi, dit-elle a voix basse. + +Serge l'emmena a pas lents. Lui, largement, regarda l'arbre une +derniere fois. Il le remerciait. L'ombre devenait plus noire dans la +clairiere; un frisson de femme surprise a son coucher tombait des +verdures. Quand ils revirent, au sortir des feuillages, le soleil, +dont la splendeur emplissait encore un coin de l'horizon, ils se +rassurerent, Serge surtout, qui trouvait a chaque etre, a chaque +plante, un sens nouveau. Autour de lui, tout s'inclinait, tout +apportait un hommage a son amour. Le jardin n'etait plus qu'une +dependance de la beaute d'Albine, et il semblait avoir grandi, +s'etre embelli, dans le baiser de ses maitres. + +Mais la joie d'Albine restait inquiete. Elle interrompait ses rires, +pour preter l'oreille, avec des tressaillements brusques. + +- Qu'as-tu donc? demandait Serge. + +- Rien, repondait-elle, avec des coups d'oeil jetes furtivement +derriere elle. + +Ils ne savaient dans quel coin perdu du parc ils etaient. +D'ordinaire, cela les egayait, d'ignorer ou leur caprice les +poussait. Cette fois, ils eprouvaient un trouble, un embarras +singulier. Peu a peu, ils haterent le pas. Ils s'enfoncaient de plus +en plus, au milieu d'un labyrinthe de buissons. + +- N'as-tu pas entendu? dit peureusement Albine, qui s'arreta +essoufflee. + +Et comme il ecoutait, pris a son tour de l'anxiete qu'elle ne +pouvait plus cacher: + +- Les taillis sont pleins de voix, continua-t-elle. On dirait des +gens qui se moquent... Tiens, n'est-ce pas un rire qui vient de cet +arbre? Et, la-bas, ces herbes n'ont-elles pas eu un murmure, quand +je les ai effleurees de ma robe? + +- Non, non, dit-il, voulant la rassurer; le jardin nous aime. S'il +parlait, ce ne serait pas pour t'effrayer. Ne te rappelles-tu pas +toutes les bonnes paroles chuchotees dans les feuilles?... Tu es +nerveuse, tu as des imaginations. + +Mais elle hocha la tete, murmurant: + +- Je sais bien que le jardin est notre ami... Alors, c'est que +quelqu'un est entre. Je t'assure que j'entends quelqu'un. Je tremble +trop! Ah! je t'en prie, emmene-moi, cache-moi. + +Ils se remirent a marcher, surveillant les taillis, croyant voir des +visages apparaitre derriere chaque tronc. Albine jurait qu'un pas, +au loin, les cherchait. + +- Cachons-nous, cachons-nous, repetait-elle d'un ton suppliant. + +Et elle devenait toute rose. C'etait une pudeur naissante, une honte +qui la prenait comme un mal, qui tachait la candeur de sa peau, ou +jusque-la pas un trouble du sang n'etait monte. Serge eut peur, a la +voir ainsi toute rose, les joues confuses, les yeux gros de larmes. +Il voulait la reprendre, la calmer d'une caresse; mais elle +s'ecarta, elle lui fit signe, d'un geste desespere, qu'ils n'etaient +plus seuls. Elle regardait, rougissant davantage, sa robe denouee +qui montrait sa nudite, ses bras, son cou, sa gorge. Sur ses +epaules, les meches folles de ses cheveux mettaient un frisson. Elle +essaya de rattacher son chignon; puis, elle craignit de decouvrir sa +nuque. Maintenant, le frolement d'une branche, le heurt leger d'une +aile d'insecte, la moindre haleine du vent, la faisaient +tressaillir, comme sous l'attouchement deshonnete d'une main +invisible. + +- Tranquillise-toi, implorait Serge. Il n'y a personne... Te voila +rouge de fievre. Reposons-nous un instant, je t'en supplie. + +Elle n'avait point la fievre, elle voulait rentrer tout de suite, +pour que personne ne put rire, en la regardant. Et, hatant le pas de +plus en plus, elle cueillait, le long des haies, des verdures dont +elle cachait sa nudite. Elle noua sur ses cheveux un rameau de +murier; elle s'enroula aux bras des liserons, qu'elle attacha a ses +poignets; elle se mit au cou un collier, fait de brins de viorne, si +longs, qu'ils couvraient sa poitrine d'un voile de feuilles. + +- Tu vas au bal? demanda Serge, qui cherchait a la faire rire. + +Mais elle lui jeta les feuillages qu'elle continuait de cueillir. +Elle lui dit a voix basse, d'un air d'alarme: + +- Ne vois-tu pas que nous sommes nus? + +Et il eut honte a son tour, il ceignit les feuillages sur ses +vetements defaits. + +Cependant, ils ne pouvaient sortir des buissons. Tout d'un coup, au +bout d'un sentier, ils se trouverent en face d'un obstacle, d'une +masse grise, haute, grave. C'etait la muraille. + +- Viens, viens! cria Albine. + +Elle voulait l'entrainer. Mais ils n'avaient pas fait vingt pas, +qu'ils retrouverent la muraille. Alors, ils la suivirent en courant, +pris de panique. Elle restait sombre, sans une fente sur le dehors. +Puis, au bord d'un pre, elle parut subitement s'ecrouler. Une breche +ouvrait sur la vallee voisine une fenetre de lumiere. Ce devait etre +le trou dont Albine avait parle, un jour, ce trou qu'elle disait +avoir bouche avec des ronces et des pierres; les ronces trainaient +par bouts epars comme des cordes coupees, les pierres etaient +rejetees au loin, le trou semblait avoir ete agrandi par quelque +main furieuse. + + + + + +XVII. + +- Ah! je le sentais! dit Albine, avec un cri de supreme desespoir. +Je te suppliais de m'emmener... Serge, par grace, ne regarde pas! + +Serge regardait, malgre lui, cloue au seuil de la breche. En bas, au +fond de la plaine, le soleil couchant eclairait d'une nappe d'or le +village des Artaud, pareil a une vision surgissant du crepuscule +dont les champs voisins etaient deja noyes. On distinguait nettement +les masures baties a la debandade le long de la route, les petites +cours pleines de fumier, les jardins etroits plantes de legumes. +Plus haut, le grand cypres du cimetiere dressait son profil sombre. +Et les tuiles rouges de l'eglise semblaient un brasier, au-dessus +duquel la cloche, toute noire, mettait comme un visage d'un dessin +delie; tandis que le vieux presbytere, a cote, ouvrait ses portes et +ses fenetres a l'air du soir. + +- Par pitie, repetait Albine, en sanglotant, ne regarde pas, +Serge!... Souviens-toi que tu m'as promis de m'aimer toujours. Ah! +m'aimeras-tu jamais assez, maintenant!... Tiens, laisse-moi te +fermer les yeux de mes mains. Tu sais bien que ce sont mes mains qui +t'ont gueri... Tu ne peux me repousser. + +Il l'ecartait lentement. Puis, pendant qu'elle lui embrassait les +genoux, il se passa les mains sur la face, comme pour chasser de ses +yeux et de son front un reste de sommeil. C'etait donc la le monde +inconnu, le pays etranger auquel il n'avait jamais songe sans une +peur sourde. Ou avait-il donc vu ce pays? De quel reve s'eveillait- +il, pour sentir monter de ses reins une angoisse si poignante, qui +grossissait peu a peu dans sa poitrine, jusqu'a l'etouffer? Le +village s'animait du retour des champs. Les hommes rentraient, la +veste jetee sur l'epaule, d'un pas de betes harassees; les femmes, +au seuil des maisons, avaient des gestes d'appel; tandis que les +enfants, par bandes, poursuivaient les poules a coups de pierre. +Dans le cimetiere, deux galopins se glissaient, un garcon et une +fille, qui marchaient a quatre pattes, le long du petit mur, pour ne +pas etre vus. Des vols de moineaux se couchaient sous les tuiles de +l'eglise. Une jupe de cotonnade bleue venait d'apparaitre sur le +perron du presbytere, si large, qu'elle bouchait la porte. + +- Ah! misere! balbutiait Albine, il regarde, il regarde... Ecoute- +moi. Tu jurais de m'obeir tout a l'heure. Je t'en supplie, tourne- +toi, regarde le jardin... N'as-tu pas ete heureux, dans le jardin? +C'est lui qui m'a donnee a toi. Et que d'heureuses journees il nous +reserve, quelle longue felicite, maintenant que nous connaissons +tout le bonheur de l'ombre!... Au lieu que la mort entrera par ce +trou, si tu ne te sauves pas, si tu ne m'emportes pas. Vois, ce sont +les autres, c'est tout ce monde qui va se mettre entre nous. Nous +etions si seuls, si perdus, si gardes par les arbres!... Le jardin, +c'est notre amour. Regarde le jardin, je t'en prie a genoux. + +Mais Serge etait secoue d'un tressaillement. Il se souvenait. Le +passe ressuscitait. Au loin, il entendait nettement vivre le +village. Ces paysans, ces femmes, ces enfants, c'etait le maire +Bambousse, revenant de son champ des Olivettes, en chiffrant la +prochaine vendange; c'etaient les Brichet, l'homme trainant les +pieds, la femme geignant de misere; c'etait la Rosalie, derriere un +mur, se faisant embrasser par le grand Fortune. Il reconnaissait +aussi les deux galopins, dans le cimetiere, ce vaurien de Vincent et +cette effrontee de Catherine, en train de guetter les grosses +sauterelles volantes, au milieu des tombes; meme ils avaient avec +eux Voriau, le chien noir, qui les aidait, quetant parmi les herbes +seches, soufflant a chaque fente des vieilles dalles. Sous les +tuiles de l'eglise, les moineaux se battaient, avant de se coucher; +les plus hardis redescendaient, entraient d'un coup d'aile, par les +carreaux casses, si bien qu'en les suivant des yeux, il se rappelait +leur beau tapage, au bas de la chaire, sur la marche de l'estrade, +ou il y avait toujours du pain pour eux. Et, au seuil du presbytere, +la Teuse, en robe de cotonnade bleue, semblait avoir encore grossi; +elle tournait la tete, souriant a Desiree, qui revenait de la basse- +cour, avec de grands rires, accompagnee de tout un troupeau. Puis, +elles disparurent toutes deux. Alors, Serge, eperdu, tendit les +bras. + +- Il est trop tard, va! murmura Albine, en s'affaissant au milieu +des bouts de ronces coupes. Tu ne m'aimeras jamais assez. + +Elle sanglotait. Lui, ardemment, ecoutait, cherchant a saisir les +moindres bruits lointains, attendant qu'une voix l'eveillat tout a +fait. La cloche avait eu un leger saut. Et, lentement, dans l'air +endormi du soir, les trois coups de l'Angelus arriverent jusqu'au +Paradou. C'etaient des souffles argentins, des appels tres doux, +reguliers. Maintenant, la cloche semblait vivante. + +- Mon Dieu! cria Serge, tombe a genoux, renverse par les petits +souffles de la cloche. + +Il se prosternait, il sentait les trois coups de l'Angelus lui +passer sur la nuque, lui retentir jusqu'au coeur. La cloche prenait +une voix plus haute. Elle revint, implacable, pendant quelques +minutes qui lui parurent durer des annees. Elle evoquait toute sa +vie passee, son enfance pieuse, ses joies du seminaire, ses +premieres messes, dans la vallee brulee des Artaud, ou il revait la +solitude des saints. Toujours elle lui avait parle ainsi. Il +retrouvait jusqu'aux moindres inflexions de cette voix de l'eglise, +qui sans cesse s'etait elevee a ses oreilles, pareille a une voix de +mere grave et douce. Pourquoi ne l'avait-il plus entendue? +Autrefois, elle lui promettait la venue de Marie. Etait-ce Marie qui +l'avait emmene, au fond des verdures heureuses, ou la voix de la +cloche n'arrivait pas? Jamais il n'aurait oublie, si la cloche +n'avait cesse de sonner. Et, comme il se courbait davantage, la +caresse de sa barbe sur ses mains jointes lui fit peur. Il ne se +connaissait pas ce poil long, ce poil soyeux qui lui donnait une +beaute de bete. Il tordit sa barbe, il prit ses cheveux a deux +mains, cherchant la nudite de la tonsure; mais ses cheveux avait +pousse puissamment, la tonsure etait noyee sous un flot viril de +grandes boucles rejetees du front jusqu'a la nuque. Toute sa chair, +jadis rasee, avait un herissement fauve. + +- Ah! tu avais raison, dit-il, en jetant un regard desespere a +Albine; nous avons peche, nous meritons quelque chatiment +terrible... Moi, je te rassurais, je n'entendais pas les menaces qui +te venaient a travers les branches. + +Albine tenta de le reprendre dans ses bras, en murmurant: + +- Releve-toi, fuyons ensemble... Il est peut-etre temps encore de +nous aimer. + +- Non, je n'ai plus la force, le moindre gravier me ferait +tomber... Ecoute. Je m'epouvante moi-meme. Je ne sais quel homme est +en moi. Je me suis tue, et j'ai de mon sang plein les mains. Si tu +m'emmenais, tu n'aurais plus jamais de mes yeux que des larmes. + +Elle baisa ses yeux qui pleuraient. Elle reprit avec emportement: + +- N'importe! M'aimes-tu? + +Lui, terrifie, ne put repondre. Un pas lourd, derriere la muraille, +faisait rouler les cailloux. C'etait comme l'approche lente d'un +grognement de colere. Albine ne s'etait pas trompee, quelqu'un etait +la, troublant la paix des taillis d'une haleine jalouse. Alors, tous +deux voulurent se cacher derriere une broussaille, pris d'un +redoublement de honte. Mais deja, debout au seuil de la breche, +Frere Archangias les voyait. + +Le Frere resta un instant, les poings fermes, sans parler. Il +regardait le couple, Albine refugiee au cou de Serge, avec un degout +d'homme rencontrant une ordure au bord d'un fosse. + +- Je m'en doutais, macha-t-il entre ses dents. On avait du le +cacher la. + +Il fit quelques pas, il cria: + +- Je vous vois, je sais que vous etes nus... C'est une abomination. +Etes-vous une bete, pour courir les bois avec cette femelle? Elle +vous a mene loin, dites! Elle vous a traine dans la pourriture, et +vous voila tout couvert de poils comme un bouc... Arrachez donc une +branche pour la lui casser sur les reins! + +Albine, d'une voix ardente, disait tout bas: + +- M'aimes-tu? M'aimes-tu? + +Serge, la tete basse, se taisait, sans la repousser encore. + +- Heureusement que je vous ai trouve, continua Frere Archangias. +J'avais decouvert ce trou... Vous avez desobei a Dieu, vous avez tue +votre paix. Toujours la tentation vous mordra de sa dent de flamme, +et desormais vous n'aurez plus votre ignorance pour la combattre... +C'est cette gueuse qui vous a tente, n'est-ce pas? Ne voyez-vous pas +la queue du serpent se tordre parmi les meches de ses cheveux? Elle +a des epaules dont la vue seule donne un vomissement... Lachez-la, +ne la touchez plus, car elle est le commencement de l'enfer... Au +nom de Dieu, sortez de ce jardin! + +- M'aimes-tu? M'aimes-tu? repetait Albine. + +Mais Serge s'etait ecarte d'elle, comme veritablement brule par ses +bras nus, par ses epaules nues. + +- Au nom de Dieu! Au nom de Dieu! criait le Frere d'une voix +tonnante. + +Serge, invinciblement, marchait vers la breche. Quand Frere +Archangias, d'un geste brutal, l'eut tire hors du Paradou, Albine, +glissee a terre, les mains follement tendues vers son amour qui s'en +allait, se releva, la gorge brisee de sanglots. Elle s'enfuit, elle +disparut au milieu des arbres, dont elle battait les troncs de ses +cheveux denoues. + + + + + +LIVRE TROISIEME + + + +I + +Apres le Pater, l'abbe Mouret, s'etant incline devant l'autel, alla +du cote de l'Epitre. Puis, il descendit, il vint faire un signe de +croix sur le grand Fortune et sur la Rosalie, agenouilles cote a +cote, au bord de l'estrade. + +- Ego conjugo vos in matrimonium; in nomine Patris, et Filii, et +Spiritus sancti. + +- Amen, repondit Vincent, qui servait la messe, en regardant la +mine de son grand frere, curieusement, du coin de l'oeil. + +Fortune et Rosalie baissaient le menton, un peu emus, bien qu'ils se +fussent pousses du coude en s'agenouillant, pour se faire rire. +Cependant, Vincent etait alle chercher le bassin et l'aspersoir. +Fortune mit l'anneau dans le bassin, une grosse bague d'argent tout +unie. Quand le pretre l'eut beni en l'aspergeant en forme de croix, +il le rendit a Fortune qui le passa a l'annulaire de Rosalie, dont +la main restait verdie de taches d'herbe que le savon n'avait pu +enlever. + +- Il nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti, murmura de +nouveau l'abbe Mouret, en leur donnant une derniere benediction. + +- Amen, repondit Vincent. + +Il etait de grand matin. Le soleil n'entrait pas encore par les +larges fenetres de l'eglise. Au-dehors, sur les branches du sorbier, +dont la verdure semblait avoir enfonce les vitres, on entendait le +reveil bruyant des moineaux. La Teuse, qui n'avait pas eu le temps +de faire le menage du bon Dieu, epoussetait les autels, se haussait +sur sa bonne jambe pour essuyer les pieds du Christ barbouille +d'ocre et de laque, rangeait les chaises le plus discretement +possible, s'inclinant, se signant, se frappant la poitrine, suivant +la messe, tout en ne perdant pas un seul coup de plumeau. Seule, au +pied de la chaire, a quelques pas des epoux, la mere Brichet +assistait au mariage; elle priait d'une facon outree; elle restait a +genoux, avec un balbutiement si fort, que la nef etait comme pleine +d'un vol de mouches. Et, a l'autre bout, a cote du confessionnal, +Catherine tenait sur ses bras un enfant au maillot; l'enfant s'etant +mis a pleurer, elle avait du tourner le dos a l'autel, le faisant +sauter, l'amusant avec la corde de la cloche qui lui pendait juste +sur le nez. + +- Dominus vobiscum, dit le pretre, se tournant, les mains elargies. + +- Et cum spiritu tuo, repondit Vincent. + +A ce moment, trois grandes filles entrerent. Elles se poussaient, +pour voir, sans oser pourtant trop avancer. C'etaient trois amies de +la Rosalie, qui, en allant aux champs, venaient de s'echapper, +curieuses d'entendre ce que monsieur le cure dirait aux maries. +Elles avaient de gros ciseaux pendus a la ceinture. Elles finirent +par se cacher derriere le baptistere, se pincant, se tordant avec +des dehanchements de grandes vauriennes, etouffant des rires dans +leurs poings fermes. + +- Ah bien! dit a demi-voix la Rousse, une fille superbe, qui avait +des cheveux et une peau de cuivre, on ne se battra pas a la sortie! + +- Tiens! le pere Bambousse a raison, murmura Lisa, toute petite, +toute noire, avec des yeux de flamme; quand on a des vignes, on les +soigne... Puisque monsieur le cure a absolument voulu marier +Rosalie, il peut bien la marier tout seul. + +L'autre, Babet, bossue, les os trop gros, ricanait. + +- Il y a toujours la mere Brichet, dit-elle. Celle-la est devote +pour toute la famille... Hein! entendez-vous comme elle ronfle! Ca +va lui gagner sa journee. Elle sait ce qu'elle fait, allez! + +- Elle joue de l'orgue, reprit la Rousse. + +Et elles partirent de rire toutes les trois. La Teuse, de loin, les +menaca de son plumeau. A l'autel, l'abbe Mouret communiait. Quand il +alla du cote de l'Epitre se faire verser par Vincent, sur le pouce +et sur l'index, le vin et l'eau de l'ablution, Lisa dit plus +doucement: + +- C'est bientot fini. Il leur parlera tout a l'heure. + +- Comme ca, fit remarquer la Rousse, le grand Fortune pourra encore +aller a son champ, et la Rosalie n'aura pas perdu sa journee de +vendange. C'est commode de se marier matin... Il a l'air bete, le +grand Fortune. + +- Pardi! murmura Babet, ca l'ennuie, ce garcon, de se tenir si +longtemps sur les genoux. Bien sur que ca ne lui etait pas arrive +depuis sa premiere communion. + +Mais elles furent tout d'un coup distraites par le marmot que +Catherine amusait. Il voulait la corde de la cloche, il tendait les +mains, bleu de colere, s'etranglant a crier. + +- Eh! le petit est la, dit la Rousse. + +L'enfant pleurait plus haut, se debattait comme un diable. + +- Mets-le sur le ventre, fais-le teter, souffla Babet a Catherine. + +Celle-ci, avec son effronterie de gueuse de dix ans, leva la tete et +se prit a rire. + +- Ca ne m'amuse pas, dit-elle, en secouant l'enfant. Veux-tu te +taire, petit cochon!... Ma soeur me l'a lache sur les genoux. + +- Je crois bien, reprit mechamment Babet. Elle ne pouvait pas le +donner a garder a monsieur le cure, peut-etre! + +Cette fois, la Rousse faillit tomber a la renverse, tant elle +eclata. Elle se laissa aller contre le mur, les poings aux cotes, +riant a se crever. Lisa s'etait jetee contre elle, se soulageant +mieux, en lui prenant aux epaules et aux reins des pincees de chair. +Babet avait un rire de bossue, qui passait entre ses levres serrees +avec un bruit de scie. + +- Sans le petit, continua-t-elle, monsieur le cure perdait son eau +benite... Le pere Bambousse etait decide a marier Rosalie au fils +Laurent, du quartier des Figuieres. + +- Oui, dit la Rousse, entre deux rires, savez-vous ce qu'il +faisait, le pere Bambousse? Il jetait des mottes de terre dans le +dos de Rosalie, pour empecher le petit de venir. + +- Il est joliment gros, tout de meme, murmura Lisa. Les mottes lui +ont profite. + +Du coup, elles se mordaient toutes trois, dans un acces d'hilarite +folle, lorsque la Teuse s'avanca en boitant furieusement. Elle etait +allee prendre son balai derriere l'autel. Les trois grandes filles +eurent peur, reculerent, se tinrent sages. + +- Coquines! begaya la Teuse. Vous venez encore dire vos saletes, +ici!... Tu n'as pas honte, toi, la Rousse! Ta place serait la-bas, a +genoux devant l'autel, comme la Rosalie... Je vous jette dehors, +entendez-vous! si vous bougez. + +Les joues cuivrees de la Rousse eurent une legere rougeur, pendant +que Babet lui regardait la taille, avec un ricanement. + +- Et toi, continua la Teuse en se tournant vers Catherine, veux-tu +laisser cet enfant tranquille! Tu le pinces pour le faire crier. Ne +dis pas non!... Donne-le-moi. + +Elle le prit, le berca un instant, le posa sur une chaise, ou il +dormit, dans une paix de cherubin. L'eglise retomba au calme triste, +que coupaient seuls les cris des moineaux, sur le sorbier. A +l'autel, Vincent avait reporte le Missel a droite, l'abbe Mouret +venait de replier le corporal et de le glisser dans la bourse. +Maintenant, il disait les dernieres oraisons, avec un recueillement +severe, que n'avaient pu troubler ni les pleurs de l'enfant ni les +rires des grandes filles. Il paraissait ne rien entendre, etre tout +aux voeux qu'il adressait au ciel pour le bonheur du couple dont il +avait beni l'union. Ce matin-la, le ciel restait gris d'une +poussiere de chaleur, qui noyait le soleil. Par les carreaux casses, +il n'entrait qu'une buee rousse, annoncant un jour d'orage. + +Le long des murs, les gravures violemment enluminees du chemin de la +Croix etalaient la brutalite assombrie de leurs taches jaunes, +bleues et rouges. Au fond de la nef, les boiseries sechees de la +tribune craquaient; tandis que les herbes du perron, devenues +geantes, laissaient passer sous la grand-porte de longues pailles +mures, peuplees de petites sauterelles brunes. L'horloge, dans sa +caisse de bois, eut un arrachement de mecanique poitrinaire, comme +pour s'eclaircir la voix, et sonna sourdement le coup de six heures +et demie. + +- Ite, missa est, dit le pretre, se tournant vers l'eglise. + +- Deo gratias, repondit Vincent. + +Puis, apres avoir baise l'autel, l'abbe Mouret se tourna de nouveau, +murmurant, au-dessus de la nuque inclinee des epoux, la priere +finale: + +- Deus Abraham, Deus Isaac, et Deus Jacob vobiscum sit... + +Sa voix se perdait dans une douceur monotone. + +- Voila, il va leur parler, souffla Babet a ses deux amies. + +- Il est tout pale, fit remarquer Lisa. Ce n'est pas comme monsieur +Caffin dont la grosse figure semblait toujours rire... Ma petite +soeur Rose m'a conte qu'elle n'ose rien lui dire, a confesse. + +- N'importe, murmura la Rousse, il n'est pas vilain homme. La +maladie l'a un peu vieilli; mais ca lui va bien. Il a des yeux plus +grands, avec deux plis aux coins de la bouche qui lui donnent l'air +d'un homme... Avant sa fievre, il etait trop fille. + +- Moi, je crois qu'il a un chagrin, reprit Babet. On dirait qu'il +se mine. Son visage semble mort, mais ses yeux luisent, allez! Vous +ne le voyez pas, lorsqu'il baisse lentement les paupieres, comme +pour eteindre ses yeux. + +La Teuse agita son balai. + +- Chut! siffla-t-elle, si energiquement, qu'un coup de vent parut +s'etre engouffre dans l'eglise. + +L'abbe Mouret s'etait recueilli. Il commenca a voix presque basse: + +- Mon cher frere, ma chere soeur, vous etes unis en Jesus. +L'institution du mariage est la figure de l'union sacree de Jesus et +de son Eglise. C'est un lien que rien ne peut rompre, que Dieu veut +eternel, pour que l'homme ne separe pas ce que le ciel a joint. En +vous faisant l'os de vos os, Dieu vous a enseigne que vous avez le +devoir de marcher cote a cote, comme un couple fidele, selon les +voies preparees par sa toute puissance. Et vous devez vous aimer +dans l'amour meme de Dieu. La moindre amertume entre vous serait une +desobeissance au Createur qui vous a tires d'un seul corps. Restez +donc a jamais unis, a l'image de l'Eglise que Jesus a epousee, en +nous donnant a tous sa chair et son sang. + +Le grand Fortune et la Rosalie, le nez curieusement leve, +ecoutaient. + +- Que dit-il? demanda Lisa qui entendait mal. + +- Pardi! il dit ce qu'on dit toujours, repondit la Rousse. Il a la +langue bien pendue, comme tous les cures. + +Cependant, l'abbe Mouret continuait a reciter, les yeux vagues, +regardant, par-dessus la tete des epoux, un coin perdu de l'eglise. +Et peu a peu sa voix mollissait, il mettait un attendrissement dans +ces paroles, qu'il avait autrefois apprises, a l'aide d'un manuel +destine aux jeunes desservants. Il s'etait legerement tourne vers la +Rosalie; il disait, ajoutant des phrases emues, lorsque la memoire +lui manquait: + +- Ma chere soeur, soyez soumise a votre mari, comme l'Eglise est +soumise a Jesus. Rappelez-vous que vous devez tout quitter pour le +suivre, en servante fidele. Vous abandonnerez votre pere et votre +mere, vous vous attacherez a votre epoux, vous lui obeirez, afin +d'obeir a Dieu lui-meme. Et votre joug sera un joug d'amour et de +paix. Soyez son repos, sa felicite, le parfum de ses bonnes oeuvres, +le salut de ses heures de defaillance. Qu'il vous trouve sans cesse +a son cote, ainsi qu'une grace. Qu'il n'ait qu'a etendre la main +pour rencontrer la votre. C'est ainsi que vous marcherez tous les +deux, sans jamais vous egarer, et que vous rencontrerez le bonheur +dans l'accomplissement des lois divines. Oh! ma chere soeur, ma +chere fille, votre humilite est toute pleine de fruits suaves; elle +fera pousser chez vous les vertus domestiques, les joies du foyer, +les prosperites des familles pieuses. Ayez pour votre mari les +tendresses de Rachel, ayez la sagesse de Rebecca, la longue fidelite +de Sara. Dites-vous qu'une vie pure mene a tous les biens. Demandez +a Dieu chaque matin la force de vivre en femme qui respecte ses +devoirs; car la punition serait terrible, vous perdriez votre amour. +Oh! vivre sans amour, arracher la chair de sa chair, n'etre plus a +celui qui est la moitie de vous-meme, agoniser loin de ce qu'on a +aime! Vous tendriez les bras, et il se detournerait de vous. Vous +chercheriez vos joies, et vous ne trouveriez que de la honte au fond +de votre coeur. Entendez-moi, ma fille, c'est en vous, dans la +soumission, dans la purete, dans l'amour, que Dieu a mis la force de +votre union. + +A ce moment, il y eut un rire, a l'autre bout de l'eglise. L'enfant +venait de se reveiller sur la chaise ou l'avait couche la Teuse. +Mais il n'etait plus mechant; il riait tout seul, ayant enfonce son +maillot, laissant passer des petits pieds roses qu'il agitait en +l'air. Et c'etaient ses petits pieds qui le faisaient rire. + +Rosalie, que l'allocution du pretre ennuyait, tourna vivement la +tete, souriant a l'enfant. Mais quand elle le vit gigotant sur la +chaise, elle eut peur; elle jeta un regard terrible a Catherine. + +- Va, tu peux me regarder, murmura celle-ci. Je ne le reprends +pas... Pour qu'il crie encore! + +Et elle alla, sous la tribune, guetter un trou de fourmis, dans +l'encoignure cassee d'une dalle. + +- Monsieur Caffin n'en racontait pas tant, dit la Rousse. Lorsqu'il +a marie la belle Miette, il ne lui a donne que deux tapes sur la +joue, en lui disant d'etre sage. + +- Mon cher frere, reprit l'abbe Mouret, a demi tourne vers le grand +Fortune, c'est Dieu qui vous accorde aujourd'hui une compagne; car +il n'a pas voulu que l'homme vecut solitaire. Mais, s'il a decide +qu'elle serait votre servante, il exige de vous que vous soyez un +maitre plein de douceur et d'affection. Vous l'aimerez, parce +qu'elle est votre chair elle-meme, votre sang et vos os. Vous la +protegerez, parce que Dieu ne vous a donne vos bras forts que pour +les etendre au-dessus de sa tete, aux heures de danger. Rappelez- +vous qu'elle vous est confiee; elle est la soumission et la +faiblesse dont vous ne sauriez abuser sans crime. Oh! mon cher +frere, quelle fierte heureuse doit etre la votre! Desormais, vous ne +vivrez plus dans l'egoisme de la solitude. A toute heure, vous aurez +un devoir adorable. Rien n'est meilleur que d'aimer, si ce n'est de +proteger ceux qu'on aime. Votre coeur s'y elargira, vos forces +d'homme s'y centupleront. Oh! etre un soutien, recevoir une +tendresse en garde, voir une enfant s'aneantir en vous, en disant: +"Prends-moi, fais de moi ce qu'il te plaira; j'ai confiance dans ta +loyaute!" Et que vous soyez damne, si vous la delaissiez jamais! Ce +serait le plus lache abandon que Dieu eut a punir. Des qu'elle s'est +donnee, elle est votre, pour toujours. Emportez-la plutot entre vos +bras, ne la posez a terre que lorsqu'elle devra y etre en surete. +Quittez tout, mon cher frere... + +L'abbe Mouret, la voix profondement alteree, ne fit plus entendre +qu'un murmure indistinct. Il avait baisse completement les +paupieres, la figure toute blanche, parlant avec une emotion si +douloureuse, que le grand Fortune lui-meme pleurait, sans +comprendre. + +- Il n'est pas encore remis, dit Lisa. Il a tort de se fatiguer... +Tiens! Fortune qui pleure! + +- Les hommes, c'est plus tendre que les femmes, murmura Babet... + +- Il a bien parle tout de meme, conclut la Rousse. Ces cures, ca va +chercher un tas de choses auxquelles personne ne songe. + +- Chut! cria la Teuse, qui s'appretait deja a eteindre les cierges. + +Mais l'abbe Mouret balbutiait, tachait de trouver les phrases +finales. + +- C'est pourquoi, mon cher frere, ma chere soeur, vous devez vivre +dans la foi catholique, qui seule peut assurer la paix de votre +foyer. Vos familles vous ont certainement appris a aimer Dieu, a le +prier matin et soir, a ne compter que sur les dons de sa +misericorde... + +Il n'acheva pas. Il se tourna pour prendre le calice sur l'autel, et +rentra a la sacristie, la tete penchee, precede de Vincent, qui +faillit laisser tomber les burettes et le manuterge, en cherchant a +voir ce que Catherine faisait, au fond de l'eglise. + +- Oh! la sans-coeur! dit Rosalie, qui planta la son mari pour venir +prendre son enfant entre les bras. + +L'enfant riait. Elle le baisa, elle rattacha son maillot, tout en +menacant du poing Catherine. + +- S'il etait tombe, je t'aurais allonge une belle paire de +soufflets. + +Le grand Fortune arrivait, en se dandinant. Les trois filles +s'etaient avancees, avec des pincements de levres. + +- Le voila fier, maintenant, murmura Babet a l'oreille des deux +autres. Ce gueux-la, il a gagne les ecus du pere Bambousse dans le +foin, derriere le moulin... Je le voyais tous les soirs s'en aller +avec Rosalie, a quatre pattes, le long du petit mur. + +Elles ricanerent. Le grand Fortune, debout devant elles, ricana plus +haut. Il pinca la Rousse, se laissa traiter de bete par Lisa. +C'etait un garcon solide et qui se moquait du monde. Le cure l'avait +ennuye. + +- He! la mere! appela-t-il de sa grosse voix. + +Mais la vieille Brichet mendiait a la porte de la sacristie. Elle se +tenait la, toute pleurarde, toute maigre, devant la Teuse, qui lui +glissait des oeufs dans les poches de son tablier. Fortune n'eut pas +la moindre honte. Il cligna les yeux, en disant: + +- Elle est futee, la mere!... Dame! puisque le cure veut du monde +dans son eglise! + +Cependant, Rosalie s'etait calmee. Avant de s'en aller, elle demanda +a Fortune s'il avait prie monsieur le cure de venir le soir benir +leur chambre, selon l'usage du pays. Alors, Fortune courut a la +sacristie, traversant la nef a gros coups de talon, comme il aurait +traverse un champ. Et il reparut, en criant que le cure viendrait. +La Teuse, scandalisee du tapage de ces gens, qui semblaient se +croire sur une grande route, tapait legerement dans ses mains, les +poussait vers la porte. + +- C'est fini, disait-elle, retirez-vous, allez au travail. + +Et elle les croyait tous dehors, lorsqu'elle apercut Catherine, que +Vincent etait venu rejoindre. Tous les deux se penchaient +anxieusement au-dessus du trou de fourmis. Catherine, avec une +longue paille, fouillait dans le trou, si violemment, qu'un flot de +fourmis effarees coulait sur la dalle. Et Vincent disait qu'il +fallait aller jusqu'au fond, pour trouver la reine. + +- Ah! les brigands! cria la Teuse. Qu'est-ce que vous faites la? +Voulez-vous bien laisser ces betes tranquilles!... C'est le trou de +fourmis a mademoiselle Desiree. Elle serait contente, si elle vous +voyait. + +Les enfants se sauverent. + + + + + +II. + +L'abbe Mouret, en soutane, la tete nue, etait revenu s'agenouiller +au pied de l'autel. Dans la clarte grise tombant des fenetres, sa +tonsure trouait ses cheveux d'une tache pale, tres large, et le +leger frisson qui lui pliait la nuque semblait venir du froid qu'il +devait eprouver la. Il priait ardemment, les mains jointes, si perdu +au fond de ses supplications, qu'il n'entendait point les pas lourds +de la Teuse, tournant autour de lui, sans oser l'interrompre. Celle- +ci paraissait souffrir, a le voir ecrase ainsi, les genoux casses. +Un moment, elle crut qu'il pleurait. Alors, elle passa derriere +l'autel, pour le guetter. Depuis son retour, elle ne voulait plus le +laisser seul dans l'eglise, l'ayant un soir trouve evanoui par +terre, les dents serrees, les joues glacees, comme mort. + +- Venez donc, mademoiselle, dit-elle a Desiree, qui allongeait la +tete par la porte de la sacristie. Il est encore la, a se faire du +mal... Vous savez bien qu'il n'ecoute que vous. + +Desiree souriait. + +- Pardi! il faut dejeuner, murmura-t-elle. J'ai tres faim. + +Et elle s'approcha du pretre, a pas de loup. Quand elle fut tout +pres, elle lui prit le cou, elle l'embrassa. + +- Bonjour, frere, dit-elle. Tu veux donc me faire mourir de faim, +aujourd'hui? + +Il leva un visage si douloureux, qu'elle l'embrassa de nouveau, sur +les deux joues; il sortait d'une agonie. Puis, il la reconnut, il +chercha a l'ecarter doucement; mais elle tenait une de ses mains, +elle ne la lachait pas. Ce fut a peine si elle lui permit de se +signer. Elle l'emmenait. + +- Puisque j'ai faim, viens donc. Tu as faim aussi, toi. + +La Teuse avait prepare le dejeuner, au fond du petit jardin, sous +deux grands muriers, dont les branches etalees mettaient la une +toiture de feuillage. Le soleil, vainqueur enfin des buees orageuses +du matin, chauffait les carres de legumes, tandis que le murier +jetait un large pan d'ombre sur la table boiteuse, ou etaient +servies deux tasses de lait, accompagnees d'epaisses tartines. + +- Tu vois, c'est gentil, dit Desiree, ravie de manger en plein air. + +Elle coupait deja d'enormes mouillettes, qu'elle mordait avec un +appetit superbe. Comme la Teuse restait debout devant eux: + +- Alors, tu ne manges pas, toi? demanda-t-elle. + +- Tout a l'heure, repondit la vieille servante. Ma soupe chauffe. + +Et, au bout d'un silence, emerveillee des coups de dents de cette +grande enfant, elle reprit, s'adressant au pretre: + +- C'est un plaisir, au moins... Ca ne vous donne pas faim, monsieur +le cure? Il faut vous forcer. + +L'abbe Mouret souriait, en regardant sa soeur. + +- Oh! elle se porte bien, murmura-t-il. Elle grossit tous les +jours. + +- Tiens! c'est parce que je mange! s'ecria-t-elle. Toi, si tu +mangeais, tu deviendrais tres gros... Tu es donc encore malade? Tu +as l'air tout triste... Je ne veux pas que ca recommence, entends- +tu? Je me suis trop ennuyee, pendant qu'on t'avait emmene pour te +guerir. + +- Elle a raison, dit la Teuse. Vous n'avez pas de bon sens, +monsieur le cure; ce n'est point une existence, de vivre de deux ou +trois miettes par jour, comme un oiseau. Vous ne vous faites plus de +sang, parbleu! C'est ca qui vous rend tout pale... Est-ce que vous +n'avez pas honte de rester plus maigre qu'un clou, lorsque nous +sommes si grasses, nous autres, qui ne sommes que des femmes? On +doit croire que nous ne vous laissons rien dans les plats. + +Et toutes deux, crevant de sante, le grondaient amicalement. Il +avait des yeux tres grands, tres clairs, derriere lesquels on voyait +comme un vide. Il souriait toujours. + +- Je ne suis pas malade, repondit-il. J'ai presque fini mon lait. +Il avait bu deux petites gorgees, sans toucher aux tartines. + +- Les betes, dit Desiree songeuse, ca se porte mieux que les gens. + +- Eh bien! c'est joli pour nous, ce que vous avez trouve la! +s'ecria la Teuse en riant. + +Mais cette chere innocente de vingt ans n'avait aucune malice. + +- Bien sur, continua-t-elle. Les poules n'ont pas mal a la tete, +n'est-ce-pas? Les lapins, on les engraisse tant qu'on veut. Et mon +cochon, tu ne peux pas dire qu'il ait jamais l'air triste. + +Puis, se tournant vers son frere, d'un air ravi: + +- Je l'ai appele Mathieu, parce qu'il ressemble a ce gros homme qui +apporte les lettres; il est devenu joliment fort... Tu n'es pas +aimable de refuser toujours de le voir. Un de ces jours, tu voudras +bien que je te le montre, dis? + +Tout en se faisant caressante, elle avait pris les tartines de son +frere, qu'elle mordait a belles dents. Elle en avait acheve une, +elle entamait la seconde, lorsque la Teuse s'en apercut. + +- Mais ce n'est pas a vous, ce pain-la! Voila que vous lui retirez +les morceaux de la bouche, maintenant! + +- Laissez, dit l'abbe Mouret doucement, je n'y aurais pas touche... +Mange, mange tout, ma cherie. + +Desiree etait demeuree un instant confuse, regardant le pain, se +contenant pour ne pas pleurer. Puis, elle se mit a rire, achevant la +tartine. Et elle continuait: + +- Ma vache non plus n'est pas triste comme toi... Tu n'etais pas +la, lorsque l'oncle Pascal me l'a donnee, en me faisant promettre +d'etre sage. Autrement, tu aurais vu comme elle a ete contente, +quand je l'ai embrassee, la premiere fois. + +Elle tendit l'oreille. Un chant de coq venait de la basse-cour, un +vacarme grandissait, des battements d'ailes, des grognements, des +cris rauques, toute une panique de betes effarouchees. + +- Ah! tu ne sais pas, reprit-elle brusquement en tapant dans ses +mains, elle doit etre pleine... Je l'ai menee au taureau, a trois +lieues d'ici, au Beage. Dame! c'est qu'il n'y a pas des taureaux +partout!... Alors, pendant qu'elle etait avec lui, j'ai voulu +rester, pour voir. + +La Teuse haussait les epaules, en regardant le pretre, d'un air +contrarie. + +- Vous feriez mieux, mademoiselle, d'aller mettre la paix parmi vos +poules... Tout votre monde s'assassine la-bas. + +Mais Desiree tenait a son histoire. + +- Il est monte sur elle, il l'a prise entre ses pattes... On riait. +Il n'y a pourtant pas de quoi rire; c'est naturel. Il faut bien que +les meres fassent des petits, n'est-ce pas?... Dis? Crois-tu qu'elle +aura un petit? + +L'abbe Mouret eut un geste vague. Ses paupieres s'etaient baissees +devant les regards clairs de la jeune fille. + +- Eh! courez donc! cria la Teuse. Ils se mangent. + +La querelle devenait si violente, dans la basse-cour, qu'elle +partait avec un grand bruit de jupes, lorsque le pretre la rappela. + +- Et le lait, cherie, tu n'as pas fini le lait? + +Il lui tendait sa tasse, a laquelle il avait a peine touche. + +Elle revint, but le lait sans le moindre scrupule, malgre les yeux +irrites de la Teuse. Puis, elle reprit son elan, courut a la basse- +cour, ou on l'entendit mettre la paix. Elle devait s'etre assise au +milieu de ses betes; elle chantonnait doucement, comme pour les +bercer. + + + + + +III. + +- Maintenant ma soupe est trop chaude, gronda la Teuse, qui +revenait de la cuisine avec une ecuelle, dans laquelle une cuiller +de bois etait plantee debout. + +Elle se tint devant l'abbe Mouret, en commencant a manger sur le +bout de la cuiller, avec precaution. Elle esperait l'egayer, le +tirer du silence accable ou elle le voyait. Depuis qu'il etait +revenu du Paradou, il se disait gueri, il ne se plaignait jamais; +souvent meme, il souriait d'une si tendre facon, que la maladie, +selon les gens des Artaud, semblait avoir redouble sa saintete. +Mais, par moments, des crises de silence le prenaient; il semblait +rouler dans une torture qu'il mettait toutes ses forces a ne point +avouer; et c'etait une agonie muette qui le brisait, qui le rendait, +pendant des heures, stupide, en proie a quelque abominable lutte +interieure, dont la violence ne se devinait qu'a la sueur d'angoisse +de sa face. La Teuse alors ne le quittait plus, l'etourdissant d'un +flot de paroles, jusqu'a ce qu'il eut repris peu a peu son air doux, +comme vainqueur de la revolte de son sang. Ce matin-la, la vieille +servante pressentait une attaque plus rude encore que les autres. +Elle se mit a parler abondamment, tout en continuant a se mefier de +la cuiller qui lui brulait la langue. + +- Vraiment, il faut vivre au fond d'un pays de loups pour voir des +choses pareilles. Est-ce que, dans les villages honnetes, on se +marie jamais aux chandelles? Ca montre assez que tous ces Artaud +sont des pas-grand-chose... Moi, en Normandie, j'ai vu des noces qui +mettaient les gens en l'air, a deux lieues a la ronde. On mangeait +pendant trois jours. Le cure en etait; le maire aussi; meme, a la +noce d'une de mes cousines, les pompiers sont venus. Et l'on +s'amusait donc!... Mais faire lever un pretre avant le soleil pour +s'epouser a une heure ou les poules elles-memes sont encore +couchees, il n'y a pas de bon sens! A votre place, monsieur le cure, +j'aurais refuse... Pardi! vous n'avez pas assez dormi, vous avez +peut-etre pris froid dans l'eglise. C'est ca qui vous a tout +retourne. Ajoutez qu'on aimerait mieux marier des betes que cette +Rosalie et son gueux, avec leur mioche qui a pisse sur une chaise... +Vous avez tort de ne pas me dire ou vous vous sentez mal. Je vous +ferais quelque chose de chaud... Hein? monsieur le cure, repondez- +moi? + +Il repondit faiblement qu'il etait bien, qu'il n'avait besoin que +d'un peu d'air. Il venait de s'adosser a un des muriers, la +respiration courte, s'abandonnant. + +- Bien, bien! n'en faites qu'a votre tete, reprit la Teuse. Mariez +les gens, lorsque vous n'en avez pas la force, et lorsque cela doit +vous rendre malade. Je m'en doutais, je l'avais dit hier... C'est +comme, si vous m'ecoutiez, vous ne resteriez pas la, puisque l'odeur +de la basse-cour vous incommode. Ca pue joliment, dans ce moment-ci. +Je ne sais pas ce que mademoiselle Desiree peut encore remuer. Elle +chante, elle; elle s'en moque, ca lui donne des couleurs... Ah! je +voulais vous dire. Vous savez que j'ai tout fait pour l'empecher de +rester la, quand le taureau a pris la vache. Mais elle vous +ressemble, elle est d'un entetement! Heureusement que, pour elle, ca +ne tire pas a consequence. C'est sa joie, les betes avec les +petits... Voyons, monsieur le cure, soyez raisonnable. Laissez-moi +vous conduire dans votre chambre. Vous vous coucherez, vous vous +reposerez un peu... Non, vous ne voulez pas? Eh bien! c'est tant +pis, si vous souffrez! On ne garde pas ainsi son mal sur la +conscience, jusqu'a en etouffer. + +Et, de colere, elle avala une grande cuilleree de soupe, au risque +de s'emporter la gorge. Elle tapait le manche de bois contre son +ecuelle, grognant, se parlant a elle-meme. + +- On n'a jamais vu un homme comme ca. Il creverait plutot que de +lacher un mot... Ah! il peut bien se taire. J'en sais assez long. Ce +n'est pas malin de deviner le reste... Oui, oui, qu'il se taise. Ca +vaut mieux. + +La Teuse etait jalouse. Le docteur Pascal lui avait livre un +veritable combat, pour lui enlever son malade, lorsqu'il avait juge +le jeune pretre perdu, s'il le laissait au presbytere. Il dut lui +expliquer que la cloche redoublait sa fievre, que les images de +saintete, dont sa chambre etait pleine, hantaient son cerveau +d'hallucinations, qu'il lui fallait, enfin, un oubli complet, un +milieu autre, ou il put renaitre, dans la paix d'une existence +nouvelle. Et elle hochait la tete, elle disait que nulle part "le +cher enfant" ne trouverait une garde-malade meilleure qu'elle. +Pourtant, elle avait fini par consentir; elle s'etait meme resignee +a le voir aller au Paradou, tout en protestant contre ce choix du +docteur, qui la confondait. Mais elle gardait contre le Paradou une +haine solide. Elle se trouvait surtout blessee du silence de l'abbe +Mouret sur le temps qu'il y avait vecu. Souvent, elle s'etait +vainement ingeniee a le faire causer. Ce matin-la, exasperee de le +voir tout pale, s'entetant a souffrir sans une plainte, elle finit +par agiter sa cuiller comme un baton, elle cria:$ + +- Il faut retourner la-bas, monsieur le cure, si vous y etiez si +bien... Il y a la-bas une personne qui vous soignera sans doute +mieux que moi. + +C'etait la premiere fois qu'elle hasardait une allusion directe. Le +coup fut si cruel, que le pretre laissa echapper un leger cri, en +levant sa face douloureuse. La bonne ame de la Teuse eut regret. + +- Aussi, murmura-t-elle, c'est la faute de votre oncle Pascal. +Allez, je lui en ai dit assez. Mais ces savants, ca tient a leurs +idees. Il y en a qui vous font mourir, pour vous regarder dans le +corps apres... Moi, ca m'avait mise dans une telle colere, que je +n'ai voulu en parler a personne. Oui, monsieur, c'est grace a moi, +si personne n'a su ou vous etiez, tant je trouvais ca abominable. +Quand l'abbe Guyot, de Saint-Eutrope, qui vous a remplace pendant +votre absence, venait dire la messe ici, le dimanche, je lui +racontais des histoires, je lui jurais que vous etiez en Suisse. Je +ne sais seulement pas ou ca est, la Suisse... Certes, je ne veux +point vous faire de la peine, mais c'est surement la-bas que vous +avez pris votre mal. Vous voila drolement gueri. On aurait bien +mieux fait de vous laisser avec moi qui ne me serais pas avisee de +vous tourner la tete. + +L'abbe Mouret, le front de nouveau penche, ne l'interrompait pas. +Elle s'etait assise par terre, a quelques pas de lui, pour tacher de +rencontrer ses yeux. Elle reprit maternellement, ravie de la +complaisance qu'il semblait mettre a l'ecouter. + +- Vous n'avez jamais voulu connaitre l'histoire de l'abbe Caffin. +Des que je parle, vous me faites taire... Eh bien! l'abbe Caffin, +dans notre pays, a Canteleu, avait eu des ennuis. C'etait pourtant +un bien saint homme, et qui possedait un caractere d'or. Mais, +voyez-vous, il etait tres douillet, il aimait les choses delicates. +Si bien qu'une demoiselle rodait autour de lui, la fille d'un +meunier, que ses parents avaient mise en pension. Bref, il arriva ce +qui devait arriver, vous me comprenez, n'est-ce pas? Alors, quand on +a su la chose, tout le pays s'est fache contre l'abbe. On le +cherchait pour le tuer a coups de pierres. Il s'est sauve a Rouen, +il est alle pleurer chez l'archeveque. Et on l'a envoye ici. Le +pauvre homme etait bien assez puni de vivre dans ce trou... Plus +tard, j'ai eu des nouvelles de la fille. Elle a epouse un marchand +de boeufs. Elle est tres heureuse. + +La Teuse, enchantee d'avoir place son histoire, vit un encouragement +dans l'immobilite du pretre. Elle se rapprocha, elle continua: + +- Ce bon monsieur Caffin! Il n'etait pas fier avec moi, il me +parlait souvent de son peche. Ca ne l'empeche pas d'etre dans le +ciel, je vous en reponds! Il peut dormir tranquille, la, a cote, +sous l'herbe, car il n'a jamais fait de tort a personne... Moi, je +ne comprends pas qu'on en veuille tant a un pretre, quand il se +derange. C'est si naturel! Ce n'est pas beau, sans doute, c'est une +salete qui doit mettre Dieu en colere. Mais il vaut encore mieux +faire ca que d'aller voler. On se confesse donc, et on est +quitte!... N'est-ce pas, monsieur le cure, lorsqu'on a un vrai +repentir, on fait son salut tout de meme? + +L'abbe Mouret s'etait lentement redresse. Par un effort supreme, il +venait de dompter son angoisse. Pale encore, il dit d'une voix +ferme: + +- Il ne faut jamais pecher, jamais, jamais! + +- Ah! tenez, s'ecria la vieille servante, vous etes trop fier, +monsieur! Ce n'est pas beau non plus, l'orgueil!... A votre place, +moi, je ne me raidirais pas comme cela. On cause de son mal, on ne +se coupe pas le coeur en quatre tout d'un coup, on s'habitue a la +separation, enfin! Ca se passe petit a petit... Au lieu que vous, +voila que vous evitez meme de prononcer le nom des gens. Vous +defendez qu'on parle d'eux, ils sont comme s'ils etaient morts. +Depuis votre retour, je n'ai pas ose vous donner la moindre +nouvelle. Eh bien! je causerai maintenant, je dirai ce que je +saurai, parce que je vois bien que c'est tout ce silence qui vous +tourne sur le coeur. + +Il la regardait severement, levant un doigt pour la faire taire. + +- Oui, oui, continua-t-elle, j'ai des nouvelles de la-bas, tres +souvent meme, et je vous les donnerai... D'abord, la personne n'est +pas plus heureuse que vous. + +- Taisez-vous! dit l'abbe Mouret, qui trouva la force de se mettre +debout pour s'eloigner. + +La Teuse se leva aussi, lui barrant le passage de sa masse enorme. +Elle se fachait, elle criait: + +- La, vous voila deja parti!... Mais vous m'ecouterez. Vous savez +que je n'aime guere les gens de la-bas, n'est-ce pas? Si je vous +parle d'eux, c'est pour votre bien... On pretend que je suis +jalouse. Eh bien, je reve de vous mener un jour la-bas. Vous seriez +avec moi, vous ne craindriez pas de mal faire... Voulez-vous? + +Il l'ecarta du geste, la face calmee, en disant: + +- Je ne veux rien, je ne sais rien... Nous avons une grand-messe +demain. Il faudra preparer l'autel. + +Puis, s'etant mis a marcher, il ajouta avec un sourire: + +- Ne vous inquietez pas, ma bonne Teuse. Je suis plus fort que vous +ne croyez. Je me guerirai tout seul. + +Et il s'eloigna, l'air solide, la tete droite, ayant vaincu. Sa +soutane, le long des bordures de thym, avait un frolement tres doux. +La Teuse, qui etait restee plantee a la meme place, ramassa son +ecuelle et sa cuiller de bois, en bougonnant. Elle machait entre ses +dents des paroles qu'elle accompagnait de grands haussements +d'epaules. + +- Ca fait le brave, ca se croit bati autrement que les autres +hommes, parce que c'est cure... La verite est que celui-la est +joliment dur. J'en ai connu qu'on n'avait pas besoin de chatouiller +si longtemps. Et il est capable de s'ecraser le coeur, comme on +ecrase une puce. C'est son bon Dieu qui lui donne cette force. + +Elle rentrait a la cuisine, lorsqu'elle apercut l'abbe Mouret +debout, devant la porte a claire-voie de la basse-cour. Desiree +l'avait arrete pour lui faire peser un chapon qu'elle engraissait +depuis quelques semaines. Il disait complaisamment qu'il etait tres +lourd, ce qui donnait un rire d'aise a la grande enfant. + +- Les chapons, eux aussi, s'ecrasent le coeur comme une puce, +begaya la Teuse, tout a fait furieuse. Ils ont des raisons pour +cela. Alors, il n'y a pas de gloire a bien vivre. + + + + + +IV. + +L'abbe Mouret passait les journees au presbytere. Il evitait les +longues promenades qu'il faisait avant sa maladie. Les terres +brulees des Artaud, les ardeurs de cette vallee ou ne poussaient que +des vignes tordues, l'inquietaient. A deux reprises, il avait essaye +de sortir, le matin, pour lire son breviaire, le long des routes; +mais il n'avait pas depasse le village, il etait rentre, trouble par +les odeurs, le plein soleil, la largeur de l'horizon. Le soir +seulement, dans la fraicheur de la nuit tombante, il hasardait +quelques pas devant l'eglise, sur l'esplanade qui s'etendait +jusqu'au cimetiere. L'apres-midi, pour s'occuper, pris d'un besoin +d'activite qu'il ne savait comment satisfaire, il s'etait donne la +tache de coller des vitres de papier aux carreaux casses de la nef. +Cela, pendant huit jours, l'avait tenu sur une echelle, tres +attentif a poser les vitres proprement, decoupant le papier avec des +delicatesses de broderie, etalant la colle de facon a ce qu'il n'y +eut pas de bavure. La Teuse veillait au pied de l'echelle. Desiree +criait qu'il fallait ne pas boucher tous les carreaux, afin que les +moineaux pussent entrer; et, pour ne pas la faire pleurer, le pretre +en oubliait deux ou trois, a chaque fenetre. Puis, cette reparation +finie, l'ambition lui avait pousse d'embellir l'eglise, sans appeler +ni macon, ni menuisier, ni peintre. Il ferait tout lui-meme. Ces +travaux manuels, disait-il, l'amusaient, lui rendaient des forces. +L'oncle Pascal, chaque fois qu'il passait a la cure, l'encourageait, +en assurant que cette fatigue-la valait mieux que toutes les drogues +du monde. Des lors, l'abbe Mouret boucha les trous des murs avec des +poignees de platre, recloua les autels a grands coups de marteau, +broya des couleurs pour donner une couche a la chaire et au +confessionnal. Ce fut un evenement dans le pays. On en causait a +deux lieues. Des paysans venaient, les mains derriere le dos, voir +travailler monsieur le cure. Lui, un tablier bleu serre a la taille, +les poignets meurtris, s'absorbait dans cette rude besogne, avait un +pretexte pour ne plus sortir. Il vivait ses journees au milieu des +platras, plus tranquille, presque souriant, oubliant le dehors, les +arbres, le soleil, les vents tiedes, qui le troublaient. + +- Monsieur le cure est bien libre, du moment que ca ne coute rien a +la commune, disait le pere Bambousse avec un ricanement, en entrant +chaque soir pour constater ou en etaient les travaux. + +L'abbe Mouret depensa la ses economies du seminaire. C'etaient, +d'ailleurs, des embellissements dont la naivete maladroite eut fait +sourire. La maconnerie le rebuta vite. Il se contenta de recrepir le +tour de l'eglise, a hauteur d'homme. La Teuse gachait le platre. +Quand elle parla de reparer aussi le presbytere, qu'elle craignait +toujours, disait-elle, de voir tomber sur leurs tetes, il lui +expliqua qu'il ne saurait pas, qu'il faudrait un ouvrier; ce qui +amena une querelle terrible entre eux. Elle criait qu'il n'etait pas +raisonnable de faire si belle une eglise ou personne ne couchait, +lorsqu'il y avait a cote des chambres dans lesquelles on les +trouverait surement morts, un de ces matins, ecrases par les +plafonds. + +- Moi, d'abord, grondait-elle, je finirai par venir faire mon lit +ici, derriere l'autel. J'ai trop peur, la nuit. + +Le platre manquant, elle ne parla plus du presbytere. Puis, la vue +des peintures qu'executait monsieur le cure la ravissait. Ce fut le +grand charme de toute cette besogne. L'abbe, qui avait remis des +bouts de planche partout, se plaisait a etaler sur les boiseries une +belle couleur jaune, avec un gros pinceau. Il y avait, dans le +pinceau, un va-et-vient tres doux, dont le bercement l'endormait un +peu, le laissait sans pensee pendant des heures, a suivre les +trainees grasses de la peinture. Lorsque tout fut jaune, le +confessionnal, la chaire, l'estrade, jusqu'a la caisse de l'horloge, +il se risqua a faire des raccords de faux marbre pour rafraichir le +maitre-autel. Et, s'enhardissant, il le repeignit tout entier. Le +maitre-autel, blanc, jaune et bleu, etait superbe. Des gens qui +n'avaient pas assiste a une messe depuis cinquante ans vinrent en +procession pour le voir. + +Les peintures, maintenant, etaient seches. L'abbe Mouret n'avait +plus qu'a encadrer les panneaux d'un filet brun. Aussi, des l'apres- +midi, se mit-il a l'oeuvre, voulant que tout fut termine le soir +meme, le lendemain etant un jour de grand-messe, ainsi qu'il l'avait +rappele a la Teuse. Celle-ci attendait pour faire la toilette de +l'autel; elle avait deja pose sur la credence les chandeliers et la +croix d'argent, les vases de porcelaine plantes de roses +artificielles, la nappe garnie de dentelle des grandes fetes. Mais +les filets furent si delicats a faire proprement, qu'il s'attarda +jusqu'a la nuit. Le jour tombait, au moment ou il achevait le +dernier panneau. + +- Ce sera trop beau, dit une voix rude, sortie de la poussiere +grise du crepuscule, dont l'eglise s'emplissait. + +La Teuse, qui s'etait agenouillee pour mieux suivre le pinceau le +long de la regle, eut un tressaillement de peur. + +- Ah! c'est Frere Archangias, dit-elle en tournant la tete; vous +etes donc entre par la sacristie?... Mon sang n'a fait qu'un tour. +J'ai cru que la voix venait de dessous les dalles. + +L'abbe Mouret s'etait remis au travail, apres avoir salue le Frere +d'un leger signe de tete. Celui-ci se tint debout, silencieux, ses +grosses mains nouees devant sa soutane. Puis, apres avoir hausse les +epaules, en voyant le soin que mettait le pretre a ce que les filets +fussent bien droits, il repeta: + +- Ce sera trop beau. + +La Teuse, en extase, tressaillit une seconde fois. + +- Bon, cria-t-elle, j'avais oublie que vous etiez la, vous! Vous +pourriez bien tousser, avant de parler. Vous avez une voix qui part +brusquement, comme celle d'un mort. + +Elle s'etait relevee, elle se reculait pour admirer. + +- Pourquoi, trop beau? reprit-elle. Il n'y a rien de trop beau, +quand il s'agit du bon Dieu... Si monsieur le cure avait eu de l'or, +il y aurait mis de l'or, allez! + +Le pretre ayant fini, elle se hata de changer la nappe, en ayant +bien soin de ne pas effacer les filets. Puis, elle disposa +symetriquement la croix, les chandeliers et les vases. L'abbe Mouret +etait alle s'adosser a cote de Frere Archangias, contre la barriere +de bois qui separait le choeur de la nef. Ils n'echangerent pas une +parole. Ils regardaient la croix d'argent qui, dans l'ombre +croissante, gardait des gouttes de lumiere, sur les pieds, le long +du flanc gauche et a la tempe droite du crucifie. Quand la Teuse eut +fini, elle s'avanca triomphante: + +- Hein! dit-elle, c'est gentil. Vous verrez le monde, demain, a la +messe! Ces paiens ne viennent chez Dieu que lorsqu'ils le croient +riche... Maintenant, monsieur le cure, il faudra en faire autant a +l'autel de la Vierge. + +- De l'argent perdu, gronda Frere Archangias. + +Mais la Teuse se facha. Et, comme l'abbe Mouret continuait a se +taire, elle les emmena tous deux devant l'autel de la Vierge, les +poussant, les tirant par leur soutane. + +- Mais regardez donc! Ca jure trop, maintenant que le maitre-autel +est propre. On ne sait plus meme s'il y a eu des peintures. J'ai +beau essuyer, le matin, le bois garde toute la poussiere. C'est +noir, c'est laid... Vous ne savez pas ce qu'on dira, monsieur le +cure? On dira que vous n'aimez pas la sainte Vierge, voila tout. + +- Et apres? demanda Frere Archangias. + +La Teuse resta toute suffoquee. + +- Apres, murmura-t-elle, ca serait un peche, pardi!... L'autel est +comme une de ces tombes qu'on abandonne dans les cimetieres. Sans +moi, les araignees y feraient leurs toiles, la mousse y pousserait. +De temps en temps, quand je peux mettre un bouquet de cote, je le +donne a la Vierge... Toutes les fleurs de notre jardin etaient pour +elle, autrefois. + +Elle etait montee devant l'autel, elle avait pris deux bouquets +seches, oublies sur les gradins. + +- Vous voyez bien que c'est comme dans les cimetieres, ajouta-t- +elle, en les jetant aux pieds de l'abbe Mouret. + +Celui-ci les ramassa, sans repondre. La nuit etait completement +venue. Frere Archangias s'embarrassa au milieu des chaises, manqua +tomber. Il jurait, il machait des phrases sourdes, ou revenaient les +noms de Jesus et de Marie. Quand la Teuse, qui etait allee chercher +une lampe, rentra dans l'eglise, elle demanda simplement au pretre: + +- Alors, je puis mettre les pots et les pinceaux au grenier? + +- Oui, repondit-il, c'est fini. Nous verrons plus tard pour le +reste. + +Elle marcha devant eux, emportant tout, se taisant, de peur d'en +trop dire. Et, comme l'abbe Mouret avait garde les deux bouquets +seches a la main, Frere Archangias lui cria, en passant devant la +basse-cour: + +- Jetez donc ca! + +L'abbe fit encore quelques pas, la tete penchee; puis, il jeta les +fleurs dans le trou au fumier, par-dessus la claire-voie. + + + + + +V. + +Le Frere, qui avait mange, resta la, a califourchon sur une chaise +retournee, pendant le diner du pretre. Depuis que ce dernier etait +de retour aux Artaud, il venait ainsi presque tous les soirs +s'installer au presbytere. Jamais il ne s'y etait impose plus +rudement. Ses gros souliers ecrasaient le carreau, sa voix tonnait, +ses poings s'abattaient sur les meubles, tandis qu'il racontait les +fessees donnees le matin aux petites filles, ou qu'il resumait sa +morale en formules dures comme des coups de baton. Puis, s'ennuyant, +il avait imagine de jouer aux cartes avec la Teuse. Ils jouaient a +la bataille, interminablement, la Teuse n'ayant jamais pu apprendre +un autre jeu. L'abbe Mouret, qui souriait aux premieres cartes +abattues rageusement sur la table, tombait peu a peu dans une +reverie profonde; et, pendant des heures, il s'oubliait, il +s'echappait, sous les coups d'oeil defiants de Frere Archangias. + +Ce soir-la, la Teuse etait d'une telle humeur, qu'elle parla d'aller +se coucher, des que la nappe fut otee. Mais le Frere voulait jouer. +Il lui donna des tapes sur les epaules, finit par l'asseoir, et si +violemment, que la chaise craqua. Il battait deja les cartes. +Desiree, qui le detestait, avait disparu avec son dessert, qu'elle +montait presque tous les soir manger dans son lit. + +- Je veux les rouges, dit la Teuse. + +Et la lutte s'engagea. La Teuse enleva d'abord quelques belles +cartes au Frere. Puis, deux as tomberent en meme temps sur la table. + +- Bataille! cria-t-elle avec une emotion extraordinaire. + +Elle jeta un neuf, ce qui la consterna; mais le Frere n'ayant jete +qu'un sept, elle ramassa les cartes, triomphante. Au bout d'une +demi-heure, elle n'avait plus de nouveau que deux as, les chances se +trouvaient retablies. Et, vers le troisieme quart d'heure, c'etait +elle qui perdait un as. Le va-et-vient des valets, des dames et des +rois, avait toute la furie d'un massacre. + +- Hein! elle est fameuse, cette partie! dit Frere Archangias, en se +tournant vers l'abbe Mouret. + +Mais il le vit si perdu, si loin, ayant aux levres un sourire si +inconscient, qu'il haussa brutalement la voix. + +- Eh bien! monsieur le cure, vous ne nous regardez donc pas? Ce +n'est guere poli... Nous ne jouons que pour vous. Nous cherchons a +vous egayer... Allons, regardez le jeu. Ca vous vaudra mieux que de +revasser. Ou etiez-vous encore? + +Le pretre avait eu un tressaillement. Il ne repondit pas, il +s'efforca de suivre le jeu, les paupieres battantes. La partie +continuait avec acharnement. La Teuse regagna son as, puis le +reperdit. Certains soirs, ils se disputaient ainsi les as pendant +quatre heures; et souvent meme ils allaient se coucher, furibonds, +n'ayant pu se battre. + +- Mais j'y songe! cria tout d'un coup la Teuse, qui avait une +grosse peur de perdre, monsieur le cure devait sortir ce soir. Il a +promis au grand Fortune et a la Rosalie d'aller benir leur chambre, +comme il est d'usage... Vite, monsieur le cure! Le Frere vous +accompagnera. + +L'abbe Mouret etait deja debout, cherchant son chapeau. Mais Frere +Archangias, sans lacher ses cartes, se fachait. + +- Laissez donc! Est-ce que ca a besoin d'etre beni, ce trou a +cochons! Pour ce qu'ils vont y faire de propre, dans leur +chambre!... Encore un usage que vous devriez abolir. Un pretre n'a +pas a mettre son nez dans les draps des nouveaux maries... Restez. +Finissons la partie. Ca vaudra mieux. + +- Non, dit le pretre, j'ai promis. Ces braves gens pourraient se +blesser... Restez, vous. Finissez la partie, en m'attendant. + +La Teuse, tres inquiete, regardait Frere Archangias. + +- Eh bien! oui, je reste, cria celui-ci. C'est trop bete! + +Mais l'abbe Mouret n'avait pas ouvert la porte, qu'il se levait pour +le suivre, jetant violemment ses cartes. Il revint, il dit a la +Teuse: + +- J'allais gagner... Laissez les paquets tels qu'ils sont. Nous +continuerons la partie demain. + +- Ah bien, tout est brouille, maintenant, repondit la vieille +servante qui s'etait empressee de meler les cartes. Si vous croyez +que je vais le mettre sous verre, votre paquet! Et puis je pouvais +gagner, j'avais encore un as. + +Frere Archangias, en quelques enjambees, rejoignit l'abbe Mouret qui +descendait l'etroit sentier conduisant aux Artaud. Il s'etait donne +la tache de veiller sur lui. Il l'entourait d'un espionnage de +toutes les heures, l'accompagnant partout, le faisant suivre par un +gamin de son ecole, lorsqu'il ne pouvait s'acquitter lui-meme de ce +soin. Il disait, avec son rire terrible, qu'il etait "le gendarme de +Dieu". Et, a la verite, le pretre semblait un coupable emprisonne +dans l'ombre noire de la soutane du Frere, un coupable dont on se +mefie, que l'on juge assez faible pour retourner a sa faute, si on +le perdait des yeux une minute. C'etait une aprete de vieille fille +jalouse, un souci minutieux de geolier qui pousse son devoir jusqu'a +cacher les coins de ciel entrevus par les lucarnes. Frere Archangias +se tenait toujours la, a boucher le soleil, a empecher une odeur +d'entrer, a murer si completement le cachot, que rien du dehors n'y +venait plus. Il guettait les moindres faiblesses de l'abbe, +reconnaissait, a la clarte de son regard, les pensees tendres, les +ecrasait d'une parole, sans pitie, comme des betes mauvaises. Les +silences, les sourires, les paleurs du front, les frissons des +membres, tout lui appartenait. D'ailleurs, il evitait de parler +nettement de la faute. Sa presence seule etait un reproche. La facon +dont il prononcait certaines phrases leur donnait le cinglement d'un +coup de fouet. Il mettait dans un geste toute l'ordure qu'il +crachait sur le peche. Comme ces maris trompes qui plient leurs +femmes sous des allusions sanglantes, dont ils goutent seuls la +cruaute, il ne reparlait pas de la scene du Paradou, il se +contentait de l'evoquer d'un mot, pour aneantir, aux heures de +crise, cette chair rebelle. Lui aussi avait ete trompe par ce +pretre, tout souille de son adultere divin, ayant trahi ses +serments, rapportant sur lui des caresses defendues, dont la senteur +lointaine suffisait a exasperer sa continence de bouc qui ne s'etait +jamais satisfait. + +Il etait pres de dix heures. Le village dormait; mais, a l'autre +bout, du cote du moulin, un tapage montait d'une des masures, +vivement eclairee. Le pere Bambousse avait abandonne a sa fille et a +son gendre un coin de la maison, se reservant pour lui les plus +belles pieces. On buvait la un dernier coup, en attendant le cure. + +- Ils sont souls, gronda Frere Archangias. Les entendez-vous se +vautrer? + +L'abbe Mouret ne repondit pas. La nuit etait superbe, toute bleue +d'un clair de lune qui changeait au loin la vallee en un lac +dormant. Et il ralentissait sa marche, comme baigne d'un bien-etre +par ces clartes douces; il s'arretait meme devant certaines nappes +de lumiere, avec le frisson delicieux que donne l'approche d'une eau +fraiche. Le Frere continuait ses grandes enjambees, le gourmandant, +l'appelant. + +- Venez donc... Ce n'est pas sain, de courir la campagne a cette +heure. Vous seriez mieux dans votre lit. + +Mais, brusquement, a l'entree du village, il se planta au milieu de +la route. Il regardait vers les hauteurs, ou les lignes blanches des +ornieres se perdaient dans les taches noires des petits bois de +pins. Il avait un grognement de chien qui flaire un danger. + +- Qui descend de la-haut, si tard? murmura-t-il. + +Le pretre, n'entendant rien, ne voyant rien, voulut a son tour lui +faire presser le pas. + +- Laissez donc, le voici, reprit vivement Frere Archangias. Il +vient de tourner le coude. Tenez, la lune l'eclaire. Vous le voyez +bien, a present... C'est un grand, avec un baton. + +Puis, au bout d'un silence, il reprit, la voix rauque, etouffee par +la fureur: + +- C'est lui, c'est ce gueux!... Je le sentais. + +Alors, le nouveau venu etant au bas de la cote, l'abbe Mouret +reconnut Jeanbernat. Malgre ses quatre-vingts ans, le vieux tapait +si dur des talons, que ses gros souliers ferres tiraient des +etincelles des silex de la route. Il marchait droit comme un chene, +sans meme se servir de son baton, qu'il portait sur son epaule, en +maniere de fusil. + +- Ah! le damne! begaya le Frere cloue sur place, en arret. Le +diable lui jette toute la braise de l'enfer sous les pieds. + +Le pretre, tres trouble, desesperant de faire lacher prise a son +compagnon, tourna le dos pour continuer sa route, esperant encore +eviter Jeanbernat, en se hatant de gagner la maison des Bambousse. +Mais il n'avait pas fait cinq pas, que la voix railleuse du vieux +s'eleva, presque derriere son dos. + +- Eh! cure, attendez-moi. Je vous fais donc peur? + +Et l'abbe Mouret s'etant arrete, il s'approcha, il continua: + +- Dame! vos soutanes, ca n'est pas commode, ca empeche de courir. +Puis, il a beau faire nuit, on vous reconnait de loin... Du haut de +la cote, je me suis dit: "Tiens! c'est le petit cure qui est la- +bas." Oh! j'ai encore de bons yeux... Alors, vous ne venez plus nous +voir? + +- J'ai eu tant d'occupations, murmura le pretre, tres pale. + +- Bien, bien, tout le monde est libre. Ce que je vous en dis, c'est +pour vous montrer que je ne vous garde pas rancune d'etre cure. Nous +ne parlerions meme pas de votre bon Dieu, ca m'est egal... La petite +croit que c'est moi qui vous empeche de revenir. Je lui ai repondu: +"Le cure est une bete." Et ca, je le pense. Est-ce que je vous ai +mange, pendant votre maladie? Je ne suis meme pas monte vous voir... +Tout le monde est libre. + +Il parlait avec sa belle indifference, en affectant de ne pas +s'apercevoir de la presence de Frere Archangias. Mais celui-ci ayant +pousse un grognement plus menacant, il reprit: + +- Eh! cure, vous promenez donc votre cochon avec vous? + +- Attends, brigand! hurla le Frere, les poings fermes. + +Jeanbernat, le baton leve, feignit de le reconnaitre. + +- Bas les pattes! cria-t-il. Ah! c'est toi, calotin! J'aurais du te +flairer a l'odeur de ton cuir... Nous avons un compte a regler +ensemble. J'ai jure d'aller te couper les oreilles au milieu de ta +classe. Ca amusera les gamins que tu empoisonnes. + +Le Frere, devant le baton, recula, la gorge pleine d'injures. Il +balbutiait, il ne trouvait plus les mots. + +- Je t'enverrai les gendarmes, assassin! Tu as crache sur l'eglise, +je t'ai vu! Tu donnes le mal de la mort au pauvre monde, rien qu'en +passant devant les portes. A Saint-Eutrope, tu as fait avorter une +fille en la forcant a macher une hostie consacree que tu avais +volee. Au Beage, tu es alle deterrer des enfants que tu as emportes +sur ton dos pour tes abominations... Tout le monde sait cela, +miserable! Tu es le scandale du pays. Celui qui t'etranglerait +gagnerait du coup le paradis. + +Le vieux ecoutait, ricanant, faisant le moulinet avec son baton. +Entre deux injures de l'autre, il repetait a demi-voix. + +- Va, va, soulage-toi, serpent! Tout a l'heure, je te casserai les +reins. + +L'abbe Mouret voulut intervenir. Mais Frere Archangias le repoussa, +en criant: + +- Vous etes avec lui, vous! Est-ce qu'il ne vous a pas fait marcher +sur la croix, dites le contraire! + +Et se tournant de nouveau vers Jeanbernat + +- Ah! Satan, tu as du bien rire, quand tu as tenu un pretre! Le +ciel ecrase ceux qui t'ont aide a ce sacrilege!... Que faisais-tu, +la nuit, pendant qu'il dormait? Tu venais avec ta salive, n'est-ce +pas? lui mouiller la tonsure, afin que ses cheveux grandissent plus +vite. Tu lui soufflais sur le menton et sur les joues, pour que la +barbe y poussat d'un doigt en une nuit. Tu lui frottais tout le +corps de tes malefices, tu lui soufflais dans la bouche la rage d'un +chien, tu le mettais en rut... Et c'est ainsi que tu l'avais change +en bete, Satan! + +- Il est stupide, dit Jeanbernat, en reposant son baton sur +l'epaule. Il m'ennuie. + +Le Frere, enhardi, vint lui allonger ses deux poings sous le nez. + +- Et ta gueuse! cria-t-il. C'est toi qui l'a fourree toute nue dans +le lit du pretre! + +Mais il poussa un hurlement, en faisant un bond en arriere. Le baton +du vieux, lance a toute volee, venait de se casser sur son echine. +Il recula encore, ramassa dans un tas de cailloux, au bord de la +route, un silex gros comme les deux poings, qu'il lanca a la tete de +Jeanbernat. Celui-ci avait le front fendu, s'il ne s'etait courbe. +Il courut au tas de cailloux voisin, s'abrita, prit des pierres. Et, +d'un tas a l'autre, un terrible combat s'engagea. Les silex +grelaient. La lune, tres claire, decoupait nettement les ombres. + +- Oui, tu l'as fourree dans son lit, repetait le Frere affole! Et +tu avais mis un Christ sous le matelas, pour que l'ordure tombat sur +lui... Ha! ha! tu es etonne que je sache tout. Tu attends quelque +monstre de cet accouplement-la. Tu fais chaque matin les treize +signes de l'enfer sur le ventre de ta gueuse, pour qu'elle accouche +de l'Antechrist. Tu veux l'Antechrist, bandit!... Tiens, que ce +caillou t'eborgne! + +- Et que celui-ci te ferme le bec, calotin! reprit Jeanbernat, +redevenu tres calme. Est-il bete, cet animal, avec ses histoires!... +Va-t-il falloir que je te casse la tete pour continuer ma route? +Est-ce ton catechisme qui t'a tourne sur la cervelle? + +- Le catechisme! Veux-tu connaitre le catechisme qu'on enseigne aux +damnes de ton espece? Oui, je t'apprendrai a faire le signe de +croix...Ceci est pour le Pere, et ceci pour le Fils, et ceci pour le +Saint-Esprit...Ah! tu es encore debout. Attends, attends!... Ainsi +soit-il! + +Il lui jeta une volee de petites pierres en facon de mitraille. +Jeanbernat, atteint a l'epaule, lacha les cailloux qu'il tenait et +s'avanca tranquillement, pendant que Frere Archangias prenait dans +le tas deux nouvelles poignees, en begayant: + +- Je t'extermine. C'est Dieu qui le veut. Dieu est dans mon bras. + +- Te tairas-tu! dit le vieux en l'empoignant a la nuque. + +Alors, il y eut une courte lutte dans la poussiere de la route, +bleuie par la lune. Le Frere, se voyant le plus faible, cherchait a +mordre. Les membres seches de Jeanbernat etaient comme des paquets +de cordes qui le liaient, si etroitement, qu'il en sentait les +noeuds lui entrer dans la chair. Il se taisait, etouffant, revant +quelque traitrise. Quand il l'eut mis sous lui, le vieux reprit en +raillant: + +- J'ai envie de te casser un bras pour casser ton bon Dieu... Tu +vois bien qu'il n'est pas le plus fort, ton bon Dieu. C'est moi qui +t'extermine... Maintenant, je vais te couper les oreilles. Tu m'as +trop ennuye. + +Et il tirait paisiblement un couteau de sa poche. L'abbe Mouret, +qui, a plusieurs reprises, s'etait en vain jete entre les +combattants, s'interposa si vivement, qu'il finit par consentir a +remettre cette operation a plus tard. + +- Vous avez tort, cure, murmura-t-il. Ce gaillard a besoin d'une +saignee. Enfin, puisque ca vous contrarie, j'attendrai. Je le +rencontrerai bien encore dans un petit coin. + +Le Frere ayant pousse un grognement, il s'interrompit pour lui +crier: + +- Ne bouge pas ou je te les coupe tout de suite. + +- Mais, dit le pretre, vous etes assis sur sa poitrine. Otez-vous +de la pour qu'il puisse respirer. + +- Non, non, il recommencerait ses farces. Je le lacherai, lorsque +je m'en irai... Je vous disais donc, cure, quand ce gredin s'est +jete entre nous, que vous seriez le bienvenu la-bas. La petite est +maitresse, vous savez. Je ne la contrarie pas plus que mes salades. +Tout ca pousse... Il n'y a que des imbeciles comme ce calotin-la +pour voir le mal... Ou as-tu vu le mal, coquin! C'est toi qui as +invente le mal, brute! + +Il secouait le Frere de nouveau. + +- Laissez-le se relever, supplia l'abbe Mouret. + +- Tout a l'heure... La petite n'est pas a son aise depuis quelque +temps. Je ne m'apercevais de rien. Mais elle me l'a dit. Alors je +vais prevenir votre oncle Pascal, a Plassans. La nuit, on est +tranquille, on ne rencontre personne... Oui, oui, la petite ne se +porte pas bien. + +Le pretre ne trouva pas une parole. Il chancelait, la tete basse. + +- Elle etait si contente de vous soigner, continua le vieux. En +fumant ma pipe, je l'entendais rire. Ca me suffisait. Les filles, +c'est comme les aubepines: quand elles font des fleurs, elles font +tout ce qu'elles peuvent... Enfin, vous viendrez, si le coeur vous +en dit. Peut-etre que ca amuserait la petite. Bonsoir, cure. + +Il s'etait releve avec lenteur, serrant les poings du Frere, se +mefiant d'un mauvais coup. Et il s'eloigna, sans tourner la tete, en +reprenant son pas dur et allonge. + +Le Frere, en silence, rampa jusqu'au tas de cailloux. Il attendit +que le vieux fut a quelque distance. Puis, a deux mains, il +recommenca, furieusement. Mais les pierres roulaient dans la +poussiere de la route. Jeanbernat, ne daignant plus se facher, s'en +allait, droit comme un arbre, au fond de la nuit sereine. + +- Le maudit! Satan le pousse! balbutia le Frere Archangias, en +faisant ronfler une derniere pierre. Un vieux qu'une chiquenaude +devrait casser! Il est cuit au feu de l'enfer. J'ai senti ses +griffes. + +Sa rage impuissante pietinait sur les cailloux epars. Brusquement, +il se tourna contre l'abbe Mouret. + +- C'est votre faute! cria-t-il. Vous auriez du m'aider, et a nous +deux nous l'aurions etrangle. + +A l'autre bout du village, le tapage avait grandi dans la maison de +Bambousse. On entendait distinctement les culs de verres tapes en +mesure sur la table. Le pretre s'etait remis a marcher, sans lever +la tete, se dirigeant vers la grande clarte que jetait la fenetre, +pareille a la flambee d'un feu de sarments. Le Frere le suivit, +sombre, la soutane souillee de poussiere, une joue saignant de +l'effleurement d'un caillou. + +Puis, de sa voix dure, apres un silence: + +- Irez-vous? demanda-t-il. + +Et, l'abbe Mouret ne repondant pas, il continua: + +- Prenez garde! vous retournez au peche... Il a suffi que cet homme +passat, pour que toute votre chair eut un tressaillement. Je vous ai +vu sous la lune, pale comme une fille... Prenez garde, entendez- +vous! Cette fois Dieu ne pardonnerait pas. Vous tomberiez dans la +pourriture derniere... Ah! miserable boue, c'est la salete qui vous +emporte! + +Alors, le pretre leva enfin la face. Il pleurait a grosses larmes, +silencieusement. Il dit avec une douceur navree: + +- Pourquoi me parlez-vous ainsi?... Vous etes toujours la, vous +connaissez mes luttes de chaque heure. Ne doutez pas de moi, +laissez-moi la force de me vaincre. + +Ces paroles si simples, baignees de larmes muettes, prenaient dans +la nuit un tel caractere de douleur sublime, que Frere Archangias +lui-meme, malgre sa rudesse, se sentit trouble. Il n'ajouta pas un +mot, secouant sa soutane, essuyant sa joue saignante. Lorsqu'ils +furent devant la maison des Bambousse, il refusa d'entrer. Il +s'assit, a quelques pas, sur la caisse renversee d'une vieille +charrette, ou il attendit avec une patience de dogue. + +- Voila monsieur le cure! crierent tous les Bambousse et tous les +Brichet attables. + +Et l'on remplit de nouveau les verres. L'abbe Mouret dut en prendre +un. Il n'y avait pas eu de noce. Seulement, le soir, apres le diner, +on avait pose sur la table une dame-jeanne d'une cinquantaine de +litres, qu'il s'agissait de vider, avant d'aller se mettre au lit. +Ils etaient dix, et deja le pere Bambousse renversait d'une seule +main la dame-jeanne, d'ou ne coulait plus qu'un mince filet rouge. +La Rosalie, tres gaie, trempait le menton du petit dans son verre, +tandis que le grand Fortune faisait des tours, soulevait des +chaises, avec les dents. Tout le monde passa dans la chambre. +L'usage voulait que le cure y but le vin qu'on lui avait verse. +C'etait la ce qu'on appelait benir la chambre. Ca portait bonheur, +ca empechait le menage de se battre. Du temps de M. Caffin, les +choses se passaient joyeusement, le vieux pretre aimant a rire; il +etait meme repute pour la facon dont il vidait le verre, sans +laisser une goutte au fond; d'autant plus que les femmes, aux +Artaud, pretendaient que chaque goutte laissee etait une annee +d'amour en moins pour les epoux. Avec l'abbe Mouret, on plaisantait +moins haut. Il but pourtant d'un trait, ce qui parut flatter +beaucoup le pere Bambousse. La vieille Brichet regarda avec une moue +le fond du verre, ou un peu de vin restait. Devant le lit, un oncle, +qui etait garde champetre, risquait des gaudrioles tres raides, dont +riait la Rosalie, que le grand Fortune avait deja poussee a plat +ventre au bord des matelas, par maniere de caresse. Et quand tous +eurent trouve un mot gaillard, on retourna dans la salle. Vincent et +Catherine y etaient demeures seuls. Vincent, monte sur une chaise, +penchant l'enorme dame-jeanne, entre ses bras, achevait de la vider +dans la bouche ouverte de Catherine. + +- Merci, monsieur le cure, cria Bambousse en reconduisant le +pretre. Eh bien! les voila maries, vous etes content. Ah! les gueux! +si vous croyez qu'ils vont dire des Pater et des Ave, tout a +l'heure... Bonne nuit, dormez bien, monsieur le cure. + +Frere Archangias avait lentement quitte le cul de la charrette, ou +il s'etait assis. + +- Que le diable, murmura-t-il, jette des pelletees de charbons +entre leurs peaux, et qu'ils en crevent! + +Il n'ouvrit plus les levres, il accompagna l'abbe Mouret jusqu'au +presbytere. La, il attendit qu'il eut referme la porte, avant de se +retirer; meme il se retourna, a deux reprises, pour s'assurer qu'il +ne ressortait pas. Quand le pretre fut dans sa chambre, il se jeta +tout habille sur son lit, les mains aux oreilles, la face contre +l'oreiller, pour ne plus entendre, pour ne plus voir. Il s'aneantit, +il s'endormit d'un sommeil de mort. + + + + + +VI. + +Le lendemain etait un dimanche. L'Exaltation de la Sainte-Croix +tombant un jour de grand-messe, l'abbe Mouret avait voulu celebrer +cette fete religieuse avec un eclat particulier. Il s'etait pris +d'une devotion extraordinaire pour la Croix, il avait remplace dans +sa chambre la statuette de l'Immaculee Conception par un grand +crucifix de bois noir, devant lequel il passait de longues heures +d'adoration. Exalter la Croix, la planter devant lui, au-dessus de +toutes choses, dans une gloire, comme le but unique de sa vie, lui +donnait la force de souffrir et de lutter. Il revait de s'y attacher +a la place de Jesus, d'y etre couronne d'epines, d'y avoir les +membres troues, le flanc ouvert. Quel lache etait-il donc pour oser +se plaindre d'une blessure menteuse, lorsque son Dieu saignait la de +tout son corps, avec le sourire de la Redemption aux levres? Et, si +miserable qu'elle fut, il offrait sa blessure en holocauste, il +finissait par glisser a l'extase, par croire que le sang lui +ruisselait reellement du front, des membres, de la poitrine. +C'etaient des heures de soulagement, toutes ses impuretes coulaient +par ses plaies. Il se redressait avec des heroismes de martyr, il +souhaitait des tortures effroyables pour les endurer sans un seul +frisson de sa chair. + +Des le petit jour, il s'agenouilla devant le crucifix. Et la grace +vint, abondante comme une rosee. Il ne fit pas d'effort, il n'eut +qu'a plier les genoux, pour la recevoir sur le coeur, pour en etre +trempe jusqu'aux os, d'une facon delicieusement douce. La veille, il +avait agonise, sans qu'elle descendit. Elle restait longtemps sourde +a ses lamentations de damne; elle le secourait souvent, lorsque, +d'un geste d'enfant, il ne savait plus que joindre les mains. Ce +fut, ce matin-la, une benediction, un repos absolu, une foi entiere. +Il oublia ses angoisses des jours precedents. Il se donna tout a la +joie triomphale de la Croix. Une armure lui montait aux epaules, si +impenetrable, que le monde s'emoussait sur elle. Quand il descendit, +il marchait dans un air de victoire et de serenite. La Teuse +emerveillee alla chercher Desiree, pour qu'il l'embrassat. Toutes +deux tapaient des mains, en criant qu'il n'avait pas eu si bonne +mine depuis six mois. + +Dans l'eglise, pendant la grand-messe, le pretre acheva de retrouver +Dieu. Il y avait longtemps qu'il ne s'etait approche de l'autel avec +un tel attendrissement. Il dut se contenir, pour ne pas eclater en +larmes, la bouche collee sur la nappe. C'etait une grand-messe +solennelle. L'oncle de la Rosalie, le garde champetre, chantait au +lutrin, d'une voix de basse dont le ronflement emplissait d'un chant +d'orgue la voute ecrasee. Vincent, habille d'un surplis trop large, +qui avait appartenu a l'abbe Caffin, balancait un vieil encensoir +d'argent, prodigieusement amuse par le bruit des chainettes, +encensant tres haut pour obtenir beaucoup de fumee, regardant +derriere lui si ca ne faisait tousser personne. L'eglise etait +presque pleine. On avait voulu voir les peintures de monsieur le +cure. Des paysannes riaient, parce que ca sentait bon; tandis que +les hommes, au fond, debout sous la tribune, hochaient la tete, a +chaque note plus creuse du chantre. Par les fenetres, le grand +soleil de dix heures, que tamisaient les vitres de papier, entrait, +etalant sur les murs recrepis de grandes moires tres gaies, ou +l'ombre des bonnets de femme mettait des vols de gros papillons. Et +les bouquets artificiels, poses sur les gradins de l'autel, avaient +eux-memes une joie humide de fleurs naturelles, fraichement +cueillies. Lorsque le pretre se tourna, pour benir les assistants, +il eprouva un attendrissement plus vif encore, a voir l'eglise si +propre, si pleine, si trempee de musique, d'encens et de lumiere. + +Apres l'offertoire, un murmure courut parmi les paysannes. Vincent, +qui avait leve curieusement la tete, faillit envoyer toute la braise +de son encensoir sur la chasuble du pretre. Et comme celui-ci le +regardait severement, il voulut s'excuser, il murmura: + +- C'est l'oncle de monsieur le cure qui vient d'entrer. + +Au fond de l'eglise, contre une des minces colonnettes de bois qui +soutenaient la tribune, l'abbe Mouret apercut le docteur Pascal. +Celui-ci n'avait pas sa bonne face souriante, legerement railleuse. +Il s'etait decouvert, grave, fache, suivant la messe avec une +visible impatience. Le spectacle du pretre a l'autel, son +recueillement, ses gestes ralentis, la serenite parfaite de son +visage, parurent peu a peu l'irriter davantage. Il ne put attendre +la fin de la messe. Il sortit, alla tourner autour de son cabriolet +et de son cheval, qu'il avait attache a un des volets du presbytere. + +- Eh bien! ce gaillard-la n'en finira donc plus, de se faire +encenser? demanda-t-il a la Teuse, qui revenait de la sacristie. + +- C'est fini, repondit-elle. Entrez au salon... Monsieur le cure se +deshabille. Il sait que vous etes la. + +- Pardi! a moins qu'il ne soit aveugle, murmura le docteur, en la +suivant dans la piece froide, aux meubles durs, qu'elle appelait +pompeusement le salon. + +Il se promena quelques minutes, de long en large. La piece, d'une +tristesse grise, redoublait sa mauvaise humeur. Tout en marchant, il +donnait du bout de sa canne de petits coups sur le crin mange des +sieges, qui avaient le son cassant de la pierre. Puis, fatigue, +il s'arreta devant la cheminee, ou un grand saint Joseph, +abominablement peinturlure, tenait lieu de pendule. + +- Ah! ce n'est pas malheureux! dit-il, lorsqu'il entendit le bruit +de la porte. + +Et s'avancant vers l'abbe: + +- Sais-tu que tu m'as fait avaler la moitie d'une messe? Il y a +longtemps que ca ne m'etait arrive... Enfin, je tenais absolument a +te voir aujourd'hui. Je voulais causer avec toi. + +Il n'acheva pas. Il regardait le pretre avec surprise. Il y eut un +silence. + +- Tu te portes bien, toi? reprit-il enfin d'une voix changee. + +- Oui, je vais beaucoup mieux, dit l'abbe Mouret en souriant. Je ne +vous attendais que jeudi. Ce n'est pas votre jour, le dimanche... +Vous avez quelque chose a me communiquer? + +Mais l'oncle Pascal ne repondit pas sur-le-champ. Il continuait +d'examiner l'abbe. Celui-ci etait encore tout trempe des tiedeurs de +l'eglise; il apportait dans ses cheveux l'odeur de l'encens; il +gardait au fond de ses yeux la joie de la Croix. L'oncle hocha la +tete, en face de cette paix triomphante. + +- Je sors du Paradou, dit-il brusquement. Jeanbernat est venu me +chercher cette nuit... J'ai vu Albine. Elle m'inquiete. Elle a +besoin de beaucoup de menagements. + +Il etudiait toujours le pretre en parlant. Il ne vit pas meme ses +paupieres battre. + +- Enfin, elle t'a soigne, ajouta-t-il plus rudement. Sans elle, mon +garcon, tu serais peut-etre a cette heure dans un cabanon des +Tulettes, avec la camisole de force aux epaules... Eh bien! j'ai +promis que tu irais la voir. Je t'emmene avec moi. C'est un adieu. +Elle veut partir. + +- Je ne puis que prier pour la personne dont vous parlez, dit +l'abbe Mouret avec douceur. + +Et comme le docteur s'emportait, allongeant un grand coup de canne +sur le canape: + +- Je suis pretre, je n'ai que des prieres, acheva-t-il simplement, +d'une voix tres ferme. + +- Ah! tiens, tu as raison! cria l'oncle Pascal, se laissant tomber +dans un fauteuil, les jambes cassees. C'est moi qui suis un vieux +fou. Oui, j'ai pleure dans mon cabriolet en venant ici, tout seul, +ainsi qu'un enfant... Voila ce que c'est que de vivre au milieu des +bouquins. On fait de belles experiences; mais on se conduit en +malhonnete homme... Est-ce que j'allais me douter que tout cela +tournerait si mal? + +Il se leva, se remit a marcher, desespere. + +- Oui, oui, j'aurais du m'en douter. C'etait logique. Et avec toi +ca devenait abominable. Tu n'es pas un homme comme les autres... +Mais ecoute, je t'assure que tu etais perdu. L'air qu'elle a mis +autour de toi pouvait seul te sauver de la folie. Enfin, tu +m'entends, je n'ai pas besoin de te dire ou tu en etais. C'est une +de mes plus belles cures. Et je n'en suis pas fier, va! car, +maintenant, voila que la pauvre fille en meurt! + +L'abbe Mouret etait reste debout, tres calme, avec son rayonnement +tranquille de martyr, que rien d'humain ne peut plus abattre. + +- Dieu lui fera misericorde, dit-il. + +- Dieu! Dieu! murmura le docteur sourdement, il ferait mieux de ne +pas se jeter dans nos jambes. On arrangerait l'affaire. + +Puis, haussant la voix, il reprit: + +- J'avais tout calcule. C'est la le plus fort! Oh! l'imbecile!... +Tu restais un mois en convalescence. L'ombre des arbres, le souffle +frais de l'enfant, toute cette jeunesse te remettait sur pied. D'un +autre cote, l'enfant perdait sa sauvagerie, tu l'humanisais, nous en +faisions a nous deux une demoiselle que nous aurions mariee quelque +part. C'etait parfait... Aussi pouvais-je m'imaginer que ce vieux +philosophe de Jeanbernat ne quitterait pas ses salades d'un pouce! +Il est vrai que moi non plus je n'ai pas bouge de mon laboratoire. +J'avais des etudes en train... Et c'est ma faute! Je suis un +malhonnete homme! + +Il etouffait, il voulait sortir. Il chercha partout son chapeau +qu'il avait sur la tete. + +- Adieu, balbutia-t-il, je m'en vais... Alors, tu refuses de venir? +Voyons, fais-le pour moi; tu vois combien je souffre. Je te jure +qu'elle partira ensuite. C'est convenu... J'ai mon cabriolet. Dans +une heure, tu seras de retour... Viens, je t'en prie. + +Le pretre eut un geste large, un de ces gestes que le docteur lui +avait vu faire a l'autel. + +- Non, dit-il, je ne puis. + +En accompagnant son oncle, il ajouta: + +- Dites-lui qu'elle s'agenouille et qu'elle implore Dieu... Dieu +l'entendra comme il m'a entendu; il la soulagera comme il m'a +soulage. Il n'y a pas d'autre salut. + +Le docteur le regarda en face, haussa terriblement les epaules. + +- Adieu, repeta-t-il. Tu te portes bien. Tu n'as plus besoin de +moi. + +Mais, comme il detachait son cheval, Desiree, qui venait d'entendre +sa voix, arriva en courant. Elle adorait l'oncle. Quand elle etait +plus jeune, il ecoutait son bavardage de gamine pendant des heures, +sans se lasser. Maintenant encore, il la gatait, s'interessait a sa +basse-cour, restait tres bien un apres-midi avec elle, au milieu des +poules et des canards, a lui sourire de ses yeux aigus de savant. Il +l'appelait "la grande bete", d'un ton d'admiration caressante. Il +paraissait la mettre bien au-dessus des autres filles. Aussi se +jeta-t-elle a son cou, d'un elan de tendresse. Elle cria: + +- Tu restes? Tu dejeunes? + +Mais il l'embrassa, refusant, se debarrassant de son etreinte d'un +air bourru. Elle avait un rire clair; elle se pendit de nouveau a +ses epaules. + +- Tu as bien tort, reprit-elle. J'ai des oeufs tout chauds. Je +guettais les poules. Elles en ont fait quatorze, ce matin... Et nous +aurions mange un poulet, le blanc, celui qui bat les autres. Tu +etais la, jeudi, quand il a creve un oeil au grand mouchete. + +L'oncle restait fache. Il s'irritait contre le noeud de la bride, +qu'il ne parvenait pas a defaire. Alors, elle se mit a sauter autour +de lui, tapant des mains, chantonnant, sur un air de flute: + +- Si, si, tu restes... Nous le mangerons, nous le mangerons! + +Et la colere de l'oncle ne put tenir davantage. Il leva la tete, il +sourit. Elle etait trop saine, trop vivante, trop vraie. Elle avait +une gaiete trop large, naturelle et franche comme la nappe de soleil +qui dorait sa chair nue. + +- La grande bete! murmura-t-il, charme. Puis, la prenant par les +poignets, pendant qu'elle continuait a sauter: + +- Ecoute, pas aujourd'hui. J'ai une pauvre fille qui est malade. +Mais je reviendrai un autre matin... Je te le promets. + +- Quand? jeudi? insista-t-elle. Tu sais, la vache est grosse. Elle +n'a pas l'air a son aise, depuis deux jours... Tu es medecin, tu +pourrais peut-etre lui donner un remede. + +L'abbe Mouret, qui etait demeure la, paisible, ne put retenir un +leger rire. Le docteur monta gaiement dans son cabriolet, en disant: + +- C'est ca, je soignerai la vache... Approche, que je t'embrasse, +la grande bete! Tu sens bon, tu sens la sante. + +Et tu vaux mieux que tout le monde. Si tout le monde etait comme ma +grande bete, la terre serait trop belle. + +Il jeta a son cheval un leger claquement de la langue, et continua a +parler tout seul, pendant que le cabriolet descendait la pente. + +- Oui, des brutes, il ne faudrait que des brutes. On serait beau, +on serait gai, on serait fort. Ah! c'est le reve!... Ca a bien +tourne pour la fille, qui est aussi heureuse que sa vache. Ca a mal +tourne pour le garcon, qui agonise dans sa soutane. Un peu plus de +sang, un peu plus de nerfs, va te promener! On manque sa vie... De +vrais Rougon et de vrais Macquart, ces enfants-la! La queue de la +bande, la degenerescence finale. + +Et poussant son cheval, il monta au trot le coteau qui conduisait au +Paradou. + + + + + +VII. + +Le dimanche etait un jour de grande occupation pour l'abbe Mouret. +Il avait les vepres, qu'il disait generalement devant les chaises +vides, la Brichet elle-meme ne poussant pas la devotion au point de +revenir a l'eglise l'apres-midi. Puis, a quatre heures, Frere +Archangias amenait les galopins de son ecole pour que monsieur le +cure leur fit reciter leur lecon de catechisme. Cette recitation se +prolongeait parfois fort tard. Lorsque les enfants se montraient par +trop indomptables, on appelait la Teuse, qui leur faisait peur avec +son balai. + +Ce dimanche-la, vers quatre heures, Desiree se trouva seule au +presbytere. Comme elle s'ennuyait, elle alla arracher de l'herbe +pour ses lapins, dans le cimetiere, ou poussaient des coquelicots +superbes, que les lapins adoraient. Elle se trainait a genoux entre +les tombes, elle rapportait de pleins tabliers de verdures grasses, +sur lesquelles ses betes tombaient goulument. + +- Oh! les beaux plantains! murmura-t-elle en s'accroupissant devant +la pierre de l'abbe Caffin, ravie de sa trouvaille. + +La, en effet, dans la fissure meme de la pierre, des plantains +magnifiques etalaient leurs larges feuilles. Elle avait acheve +d'emplir son tablier, lorsqu'elle crut entendre un bruit singulier. +Un froissement de branches, un glissement de petits cailloux +montaient du gouffre qui longeait un des cotes du cimetiere, et au +fond duquel coulait le Mascle, un torrent descendu des hauteurs du +Paradou. La pente etait si rude, si impraticable, que Desiree songea +a quelque chien perdu, a quelque chevre echappee. Elle s'avanca +vivement. Et, comme elle se penchait elle resta stupefaite, en +apercevant au milieu des ronces une fille qui s'aidait des moindres +creux du roc avec une agilite extraordinaire. + +- Je vais vous donner la main, lui cria-t-elle. Il y a de quoi se +rompre le cou. + +La fille, se voyant decouverte, eut un saut de peur, comme si elle +allait redescendre. Mais elle leva la tete, elle s'enhardit jusqu'a +accepter la main qu'on lui tendait. + +- Oh! je vous reconnais, reprit Desiree, heureuse, lachant son +tablier pour la prendre a la taille, avec sa calinerie de grande +enfant. Vous m'avez donne des merles. Ils sont morts, les chers +petits. J'ai eu bien du chagrin... Attendez, je sais votre nom, je +l'ai entendu. La Teuse le dit souvent, quand Serge n'est pas la. +Elle m'a bien defendu de le repeter... Attendez, je vais me +souvenir. + +Elle faisait des efforts de memoire, qui la rendaient toute +serieuse. Puis, ayant trouve, elle redevint tres gaie, elle gouta a +plusieurs reprises la musique du nom. + +- Albine! Albine!... C'est tres doux. J'avais cru d'abord que vous +etiez une mesange, parce que j'ai eu une mesange que j'appelais a +peu pres comme cela, je ne sais plus bien. + +Albine ne sourit pas. Elle etait toute blanche, avec une flamme de +fievre dans les yeux. Quelques gouttes de sang roulaient sur ses +mains. Quand elle eut repris haleine, elle dit rapidement: + +- Non, laissez. Vous allez tacher votre mouchoir a m'essuyer. Ce +n'est rien, quelques piqures... Je n'ai pas voulu venir par la +route, on m'aurait vue. J'ai prefere suivre le torrent... Serge est +la? + +Ce nom prononce familierement, avec une ardeur sourde, ne choqua +point Desiree. Elle repondit qu'il etait la, dans l'eglise, a faire +le catechisme. + +- Il ne faut pas parler haut, ajouta-t-elle, en mettant un doigt +sur ses levres. Serge me defend de parler haut, quand il fait le +catechisme. Autrement, on viendrait nous gronder... Nous allons nous +mettre dans l'ecurie, voulez-vous? Nous serons bien; nous causerons. + +- Je veux voir Serge, dit simplement Albine. + +La grande enfant baissa encore la voix. Elle jetait des coups d'oeil +furtifs sur l'eglise, murmurant: + +- Oui, oui... Serge sera bien attrape. Venez avec moi. Nous nous +cacherons, nous ne ferons pas de bruit. Oh! que c'est amusant! + +Elle avait ramasse le tas d'herbes glisse de son tablier. Elle +sortit du cimetiere, rentra a la cure, avec des precautions +infinies, en recommandant bien a Albine de se cacher derriere elle, +de se faire toute petite. Comme elles se refugiaient toutes deux en +courant dans la basse-cour, elles apercurent la Teuse, qui +traversait la sacristie, et qui ne parut pas les voir. + +- Chut! Chut! repetait Desireee, enchantee, quand elles se furent +blotties au fond de l'ecurie. Maintenant, personne ne nous trouvera +plus... Il y a de la paille. Allongez-vous donc. + +Albine dut s'asseoir sur une botte de paille. + +- Et Serge? demanda-t-elle, avec l'entetement de l'idee fixe. + +- Tenez, on entend sa voix... Quand il tapera dans ses mains, ca +sera fini, les petits s'en iront... Ecoutez, il leur raconte une +histoire. + +La voix de l'abbe Mouret arrivait, en effet, tres adoucie, par la +porte de la sacristie, que la Teuse, sans doute, venait d'ouvrir. Ce +fut comme une bouffee religieuse, un murmure ou passa a trois fois +le nom de Jesus. Albine frissonna. Elle se levait pour courir a +cette voix aimee, dont elle reconnaissait la caresse, lorsque le son +parut s'envoler, etouffe par la porte, qui etait retombee. Alors, +elle se rassit, elle sembla attendre, les mains serrees l'une contre +l'autre, tout a la pensee brulant au fond de ses yeux clairs. +Desiree, couchee a ses pieds, la regardait avec une admiration +naive. + +- Oh! vous etes belle, murmura-t-elle. Vous ressemblez a une image +que Serge avait dans sa chambre. Elle etait toute blanche comme +vous. Elle avait de grandes boucles qui lui flottaient le cou. Et +elle montrait son coeur rouge, la, a la place ou je sens battre le +votre... Vous ne m'ecoutez pas, vous etes triste. Jouons, voulez- +vous? + +Mais elle s'interrompit, criant entre ses dents, contenant sa voix: + +- Les gueuses! elles vont nous faire surprendre. + +Elle n'avait pas lache son tablier d'herbes, et ses betes la +prenaient d'assaut. Une bande de poules etait accourue, gloussant, +s'appelant, piquant les brins verts qui pendaient. La chevre passait +sournoisement la tete sous son bras, mordait aux larges feuilles. La +vache elle-meme, attachee au mur, tirait sur sa corde, allongeait +son mufle, soufflait son haleine chaude. + +- Ah! les voleuses! repetait Desiree. C'est pour les lapins!... +Voulez-vous bien me laisser tranquille! Toi tu vas recevoir une +calotte. Et toi, si je t'y prends encore, je te retrousse la +queue.... Les poisons! elles me mangeraient plutot les mains! + +Elle souffletait la chevre, elles dispersait les poules a coups de +pied, elle tapait de toute la force de ses poings sur le mufle de la +vache. Mais les betes se secouaient, revenaient plus goulues, +sautaient sur elle, l'envahissaient, arrachaient son tablier. Et +clignant les yeux, elle murmurait a l'oreille d'Albine, comme si les +betes avaient pu l'entendre: + +- Sont-elles droles, ces amours! Attendez, vous allez les voir +manger. + +Albine regardait de son air grave. + +- Allons, soyez sages, reprit Desiree. Vous en aurez toutes. Mais +chacune son tour... La grande Lise, d'abord. Hein! tu aimes joliment +le plantain, toi! + +La grande Lise, c'etait la vache. Elle broya lentement une poignee +des feuilles grasses poussees sur la tombe de l'abbe Caffin. Un +leger filet de bave pendait de son mufle. Ses gros yeux bruns +avaient une douceur gourmande. + +- A toi, maintenant, continua Desiree, en se tournant vers la +chevre. Oh! je sais que tu veux des coquelicots. Et tu les preferes +fleuris, n'est-ce pas? avec des boutons qui eclatent sous tes dents +comme des papillottes de braise rouge... Tiens, en voila de joliment +beaux. Ils viennent du coin a gauche, ou l'on enterrait l'annee +derniere. + +Et, tout en parlant, elle presentait a la chevre un bouquet de +fleurs saignantes, que la bete broutait. Quand elle n'eut plus dans +les mains que les tiges, elle les lui mit entre les dents. Par- +derriere, les poules furieuses lui dechiquetaient les jupes. Elle +leur jeta des chicorees sauvages et des pissenlits, qu'elle avait +cueillis autour des vieilles dalles rangees le long du mur de +l'eglise. Les poules se disputerent surtout les pissenlits, avec une +telle voracite, une telle rage d'ailes et d'ergots, que les autres +betes de la basse-cour entendirent. Alors, ce fut un envahissement. +Le grand coq fauve, Alexandre, parut le premier. Il piqua un +pissenlit, le coupa en deux, sans l'entamer. Il cacardait, appelant +les poules restees dehors, se reculant pour les inviter a manger. Et +une poule blanche entra, puis une poule noire, puis toute une file +de poules, qui se bousculaient, se montaient sur la queue, +finissaient par couler comme une mare de plumes folles. Derriere les +poules vinrent les pigeons, et les canards, et les oies, enfin les +dindes. Desiree riait au milieu de ce flot vivant, noyee, perdue, +repetant: + +- Toutes les fois que j'apporte de l'herbe du cimetiere, c'est +comme ca. Elles se tueraient pour en manger... L'herbe doit avoir un +gout. + +Et elle se debattait, levant les dernieres poignees de verdure, afin +de les sauver de ces becs gloutons qui se levaient vers elle, +repetant qu'il fallait en garder pour les lapins, qu'elle allait se +facher, qu'elle les mettrait tous au pain sec. Mais elle +faiblissait. Les oies tiraient les coins de son tablier, si +rudement, qu'elle manquait tomber sur les genoux. Les canards lui +devoraient les chevilles. Deux pigeons avaient vole sur sa tete. Des +poules montaient jusqu'a ses epaules. C'etait une ferocite de betes +sentant la chair, les plantains gras, les coquelicots sanguins, les +pissenlits engorges de seve, ou il y avait un peu de la vie des +morts. Elle riait trop, elle se sentait sur le point de glisser, de +lacher les deux dernieres poignees, lorsqu'un grognement terrible +vint mettre la panique autour d'elle. + +- C'est toi, mon gros, dit-elle ravie. Mange-les, delivre-moi. + +Le cochon entrait. Ce n'etait plus le petit cochon, rose comme un +joujou fraichement peint, le derriere plante d'une queue pareille a +un bout de ficelle; mais un fort cochon, bon a tuer, rond comme une +bedaine de chantre, l'echine couverte de soies rudes qui pissaient +la graisse. Il avait le ventre couleur d'ambre, pour avoir dormi +dans le fumier. Le groin en avant, roulant sur ses pattes, il se +jeta au milieu des betes, ce qui permit a Desiree de s'echapper et +de courir donner aux lapins les quelques herbes qu'elle avait si +vaillamment defendues. Quand elle revint, la paix etait faite. Les +oies balancaient le cou mollement, stupides, beates; les canards et +les dindes s'en allaient le long des murs, avec des dehanchements +prudents d'animaux infirmes; les poules caquetaient a voix basse, +piquant un grain invisible dans le sol dur de l'ecurie; tandis que +le cochon, la chevre, la grande vache, comme peu a peu ensommeilles, +clignaient les paupieres. Au-dehors, une pluie d'orage commencait a +tomber. + +- Ah bien! voila une averse, dit Desiree, qui se rassit sur la +paille avec un frisson. Vous ferez bien de rester la, mes amours, si +vous ne voulez pas etre trempees. + +Elle se tourna vers Albine, en ajoutant: + +- Hein! ont-elles l'air godiche! Elles ne se reveillent que pour +tomber sur la nourriture, ces betes-la! + +Albine etait restee silencieuse. Les rires de cette belle fille se +debattant au milieu de ces cous voraces, de ces becs goulus, qui la +chatouillaient, qui la baisaient, qui semblaient vouloir lui manger +la chair, l'avaient rendue plus blanche. Tant de gaiete, tant de +sante, tant de vie, la desesperait. Elle serrait ses bras fievreux, +elle pressait le vide sur sa poitrine, sechee par l'abandon. + +- Et Serge? demanda-t-elle de sa meme voix, nette et entetee. + +- Chut! dit Desiree, je viens de l'entendre, il n'a pas fini... +Nous avons fait joliment du bruit tout a l'heure. Il faut que la +Teuse soit sourde, ce soir... Tenons-nous tranquilles, maintenant. +C'est bon d'entendre tomber la pluie. + +L'averse entrait par la porte laissee ouverte, battait le seuil a +larges gouttes. Des poules, inquietes, apres s'etre hasardees, +avaient recule jusqu'au fond de l'ecurie. Toutes les betes se +refugiaient la, autour des jupes des deux filles, sauf trois canards +qui s'en etaient alles sous la pluie se promener tranquillement. La +fraicheur de l'eau, ruisselant au-dehors, semblait refouler a +l'interieur les buees ardentes de la basse-cour. Il faisait tres +chaud dans la paille. Desiree attira deux grosses bottes, s'y etala +comme sur des oreillers, s'y abandonna. Elle etait a l'aise, elle +jouissait par tout son corps. + +- C'est bon, c'est bon, murmura-t-elle. Couchez-vous donc comme +moi. J'enfonce, je suis appuyee de tous les cotes, la paille me fait +des minettes dans le cou... Et quand on se frotte, ca vous court le +long des membres, on dirait que des souris se sauvent sous votre +robe. + +Elle se frottait, elle riait seule, donnant des tapes a droite et a +gauche, comme pour se defendre contre les souris. Puis, elle restait +la tete en bas, les genoux en l'air, reprenant: + +- Est-ce que vous vous roulez dans la paille, chez vous? Moi, je ne +connais rien de meilleur... Des fois, je me chatouille sous les +pieds. C'est bien drole aussi... Dites, est-ce que vous vous +chatouillez? + +Mais le grand coq fauve, qui s'etait approche gravement, en la +voyant vautree, venait de lui sauter sur la gorge. + +- Veux-tu t'en aller, Alexandre! cria-t-elle. Est-il bete, cet +animal! Je ne puis pas me coucher, sans qu'il se plante la... Tu me +serres trop, tu me fais mal avec tes ongles, entends-tu!... Je veux +bien que tu restes, mais tu seras sage, tu ne me piqueras pas les +cheveux, hein! + +Et elle ne s'en inquieta plus. Le coq se tenait ferme a son corsage, +ayant l'air par instants de la regarder sous le menton, d'un oeil de +braise. Les autres betes se rapprochaient de ses jupes. Apres s'etre +encore roulee, elle avait fini par se pamer, dans une position +heureuse, les membres ecartes, la tete renversee. Elle continua: + +- Ah! c'est trop bon, ca me fatigue tout de suite. La paille, ca +donne sommeil, n'est-ce pas?... Serge n'aime pas ca. Vous non plus, +peut-etre. Alors, qu'est-ce que vous pouvez aimer?... Racontez un +peu, pour que je sache. + +Elle s'assoupissait lentement. Un instant, elle tint ses yeux grands +ouverts, ayant l'air de chercher quel plaisir elle ignorait. Puis, +elle baissa les paupieres, avec un sourire tranquille, comme +pleinement contentee. Elle paraissait dormir, lorsque, au bout de +quelques minutes, elle rouvrit les yeux, disant: + +- La vache va faire un petit... Voila qui est bon aussi. Ca +m'amusera plus que tout. + +Et elle glissa a un sommeil profond. Les betes avaient fini par +monter sur elle. C'etait un flot de plumes vivantes qui la couvrait. +Des poules semblaient couver ses pieds. Les oies mettaient le duvet +de leur cou le long de ses cuisses. A gauche, le cochon lui +chauffait le flanc; pendant que la chevre, a droite, allongeait sa +tete barbue jusque sous son aisselle. Un peu partout, des pigeons +nichaient, dans ses mains ouvertes, au creux de sa taille, derriere +ses epaules tombantes. Et elle etait toute rose, en dormant, +caressee par le souffle plus fort de la vache, etouffee sous le +poids du grand coq accroupi, qui etait descendu plus bas que la +gorge, les ailes battantes, la crete allumee, et dont le ventre +fauve la brulait d'une caresse de flamme, a travers ses jupes. + +La pluie, au-dehors, tombait plus fine. Une nappe de soleil, +echappee du coin d'un nuage, trempait d'or la poussiere d'eau +volante. Albine, restee immobile, regardait dormir Desiree, cette +belle fille qui contentait sa chair en se roulant sur la paille. +Elle souhaitait d'etre ainsi lasse et pamee, endormie de jouissance, +pour quelques fetus qui lui auraient chatouille la nuque. Elle +jalousait ces bras forts, cette poitrine dure, cette vie toute +charnelle dans la chaleur fecondante d'un troupeau de betes, cet +epanouissement purement animal, qui faisait de l'enfant grasse la +tranquille soeur de la grande vache blanche et rousse. Elle revait +d'etre aimee du coq fauve et d'aimer elle-meme comme les arbres +poussent, naturellement, sans honte, en ouvrant chacune de ses +veines aux jets de la seve. C'etait la terre qui assouvissait +Desiree, lorsqu'elle se vautrait sur le dos. Cependant, la pluie +avait completement cesse. Les trois chats de la maison, l'un +derriere l'autre, filaient dans la cour, le long du mur, en prenant +des precautions infinies pour ne pas se mouiller. Ils allongerent le +cou dans l'ecurie, ils vinrent droit a la dormeuse, ronronnant, se +couchant contre elle, les pattes sur un peu de sa peau. Moumou, le +gros chat noir, blotti pres d'une de ses joues, se mit a lui lecher +le menton avec douceur. + +- Et Serge? murmura machinalement Albine. + +Ou etait donc l'obstacle? Qui l'empechait de se contenter ainsi, +heureuse, en pleine nature? Pourquoi n'aimait-elle pas, pourquoi +n'etait-elle pas aimee, au grand soleil, librement, comme les arbres +poussent? Elle ne savait pas, elle se sentait abandonnee, a jamais +meurtrie. Et elle avait un entetement farouche, un besoin de +reprendre son bien dans ses bras, de le cacher, d'en jouir encore. +Alors, elle se leva. La porte de la sacristie venait d'etre +rouverte; un leger claquement de mains se fit entendre, suivi du +vacarme d'une bande d'enfants tapant leurs sabots sur les dalles; le +catechisme etait fini. Elle quitta doucement l'ecurie, ou elle +attendait, depuis une heure, dans la buee chaude de la basse-cour. +Comme elle se glissait le long du couloir de la sacristie, elle +apercut le dos de la Teuse, qui rentra dans sa cuisine, sans tourner +la tete. Et, certaine de n'etre pas vue, elle poussa la porte, +l'accompagnant de la main pour qu'elle retombat sans bruit. Elle +etait dans l'eglise. + + + + + +VIII. + +D'abord, elle ne vit personne. Au-dehors, la pluie tombait de +nouveau, une pluie fine, persistante. L'eglise lui parut toute +grise. Elle passa derriere le maitre-autel, s'avanca jusqu'a la +chaire. Il n'y avait, au milieu de la nef, que des bancs laisses en +deroute par les galopins du catechisme. Le balancier de l'horloge +battait sourdement, dans tout ce vide. Alors, elle descendit pour +aller frapper a la boiserie du confessionnal, qu'elle apercevait a +l'autre bout. Mais, comme elle passait devant la chapelle des Morts, +elle trouva l'abbe Mouret prosterne au pied du grand Christ +saignant. Il ne bougeait pas, il devait croire que la Teuse rangeait +les bancs, derriere lui. Albine lui posa la main sur l'epaule. + +- Serge, dit-elle, je viens te chercher. + +Le pretre leva la tete, tres pale, avec un tressaillement. Il resta +a genoux, il se signa, les levres balbutiantes encore de sa priere. + +- J'ai attendu, continua-t-elle. Chaque matin, chaque soir, je +regardais si tu n'arrivais pas. J'ai compte les jours, puis je n'ai +plus compte. Voila des semaines... Alors, quand j'ai su que tu ne +viendrais pas, je suis venue, moi. Je me suis dit: "Je l'emmenerai..." +Donne-moi tes mains, allons-nous en. + +Et elle lui tendait les mains, comme pour l'aider a se relever. Lui, +se signa de nouveau. Il priait toujours, en la regardant. Il avait +calme le premier frisson de sa chair. Dans la grace qui l'inondait +depuis le matin, ainsi qu'un bain celeste, il puisait des forces +surhumaines. + +- Ce n'est pas ici votre place, dit-il gravement. Retirez-vous... +Vous aggravez vos souffrances. + +- Je ne souffre plus, reprit-elle avec un sourire. Je me porte +mieux, je suis guerie, puisque je te vois... Ecoute, je me faisais +plus malade que je n'etais, pour qu'on vint te chercher. Je veux +bien l'avouer, maintenant. C'est comme cette promesse de partir, de +quitter le pays, apres t'avoir retrouve, tu ne t'es pas imagine +peut-etre que je l'aurais tenue. Ah bien! je t'aurais plutot emporte +sur mes epaules... Les autres ne savent pas; mais toi tu sais bien +qu'a present je ne puis vivre ailleurs qu'a ton cou. + +Elle redevenait heureuse, elle se rapprochait avec des caresses +d'enfant libre, sans voir la rigidite froide du pretre. Elle +s'impatienta, tapa joyeusement dans ses mains, en criant: + +- Voyons, decide-toi! Serge. Tu nous fais perdre un temps, la! Il +n'y a pas besoin de tant de reflexions. Je t'emmene, pardi! c'est +simple... Si tu desires ne pas etre vu, nous nous en irons par le +Mascle. Le chemin n'est pas commode; mais je l'ai bien pris toute +seule; nous nous aiderons, quand nous serons deux... Tu connais le +chemin, n'est-ce pas? Nous traversons le cimetiere, nous descendons +au bord du torrent, puis nous n'avons plus qu'a le suivre, jusqu'au +jardin. Et comme l'on est chez soi, la-bas, au fond! Il n'y a +personne, va! rien que des broussailles et de belles pierres rondes. +Le lit est presque a sec. En venant, je pensais "Lorsqu'il sera avec +moi, tout a l'heure, nous marcherons doucement, en nous +embrassant..." Allons, depeche-toi. Je t'attends, Serge. + +Le pretre semblait ne plus entendre. Il s'etait remis en prieres, +demandant au ciel le courage des saints. Avant d'engager la lutte +supreme, il s'armait des epees flamboyantes de la foi. Un instant, +il craignit de faiblir. Il lui avait fallu un heroisme de martyr +pour laisser ses genoux colles a la dalle, pendant que chaque mot +d'Albine l'appelait: son coeur allait vers elle, tout son sang se +soulevait, le jetait dans ses bras, avec l'irresistible desir de +baiser ses cheveux. Elle avait, de l'odeur seule de son haleine, +eveille et fait passer en une seconde les souvenirs de leur +tendresse, le grand jardin, les promenades sous les arbres, la joie +de leur union. Mais la grace le trempa de sa rosee plus abondante; +ce ne fut que la torture d'un moment, qui vida le sang de ses +veines; et rien d'humain ne demeura en lui. Il n'etait plus que la +chose de Dieu. + +Albine dut le toucher de nouveau a l'epaule. Elle s'inquietait, elle +s'irritait peu a peu. + +- Pourquoi ne reponds-tu pas? Tu ne peux refuser, tu vas me +suivre... Songe que j'en mourrais, si tu refusais. Mais non, cela +n'est pas possible. Rappelle-toi. Nous etions ensemble, nous ne +devions jamais nous quitter. Et vingt fois tu t'es donne. Tu me +disais de te prendre tout entier, de prendre tes membres, de prendre +ton souffle, de prendre ta vie... Je n'ai point reve, peut-etre. Il +n'y a pas une place de ton corps que tu ne m'aies livree, pas un de +tes cheveux dont je ne sois la maitresse. Tu as un signe a l'epaule +gauche, je l'ai baise, il est a moi. Tes mains sont a moi, je les ai +serrees pendant des jours dans les miennes. Et ton visage, tes +levres, tes yeux, ton front, tout cela est a moi, j'en ai dispose +pour mes tendresses... Entends-tu, Serge? + +Elle se dressait devant lui, souveraine, allongeant les bras. Elle +repeta d'une voix plus haute: + +- Entends-tu, Serge? tu es a moi! + +Alors, lentement, l'abbe Mouret se leva. Il s'adossa a l'autel, en +disant: + +- Non, vous vous trompez, je suis a Dieu. + +Il etait plein de serenite. Sa face nue ressemblait a celle d'un +saint de pierre, que ne trouble aucune chaleur venue des entrailles. +Sa soutane tombait a plis droits, pareille a un suaire noir, sans +rien laisser deviner de son corps. Albine recula a la vue du fantome +sombre de son amour. Elle ne retrouvait point sa barbe libre, sa +chevelure libre. Maintenant, au milieu de ses cheveux coupes, elle +apercevait une tache bleme, la tonsure, qui l'inquietait comme un +mal inconnu, quelque plaie mauvaise, grandie la pour manger la +memoire des jours heureux. Elle ne reconnaissait ni ses mains +autrefois tiedes de caresses, ni son cou souple tout sonore de +rires, ni ses pieds nerveux dont le galop l'emportait au fond des +verdures. Etait-ce donc la le garcon aux muscles forts, le col +denoue montrant le duvet de la poitrine, la peau epanouie par le +soleil, les reins vibrants de vie, dans l'etreinte duquel elle avait +vecu une saison? A cette heure, il ne semblait plus avoir de chair, +le poil lui etait honteusement tombe, toute sa virilite se sechait +sous cette robe de femme qui le laissait sans sexe. + +- Oh! murmura-t-elle, tu me fais peur... M'as-tu cru morte, que tu +as pris le deuil? Enleve ce noir, mets une blouse. Tu retrousseras +les manches, nous pecherons encore des ecrevisses... Tes bras +etaient aussi blonds que les miens. + +Elle avait porte la main sur la soutane, comme pour en arracher +l'etoffe. Lui, la repoussa du geste, sans la toucher. Il la +regardait, il s'affermissait contre la tentation, en ne la quittant +pas des yeux. Elle lui paraissait grandie. Elle n'etait plus la +gamine aux bouquets sauvages, jetant au vent ses rires de +bohemienne, ni l'amoureuse vetue de jupes blanches, pliant sa taille +mince, ralentissant sa marche attendrie derriere les haies. +Maintenant, un duvet de fruit blondissait sa levre, ses hanches +roulaient librement, sa poitrine avait un epanouissement de fleur +grasse. Elle etait femme, avec sa face longue, qui lui donnait un +grand air de fecondite. Dans ses flancs elargis, la vie dormait. Sur +ses joues, a fleur de peau, venait l'adorable maturite de sa chair. +Et le pretre, tout enveloppe de son odeur passionnee de femme faite, +prenait une joie amere a braver la caresse de sa bouche rouge, le +rire de ses yeux, l'appel de sa gorge, l'ivresse qui coulait d'elle +au moindre mouvement. Il poussait la temerite jusqu'a chercher sur +elle les places qu'il avait baisees follement, autrefois, les coins +des yeux, les coins des levres, les tempes etroites, douces comme du +satin, la nuque d'ambre, soyeuse comme du velours. Jamais, meme au +cou d'Albine, il n'avait goute les felicites qu'il eprouvait a se +martyriser, en regardant en face cette passion qu'il refusait. Puis, +il craignit de ceder la a quelque nouveau piege de la chair. Il +baissa les yeux, il dit avec douceur: + +- Je ne puis vous entendre ici. Sortons, si vous tenez a accroitre +nos regrets a tous deux... Notre presence en cet endroit est un +scandale. Nous sommes chez Dieu. + +- Qui ca, Dieu? cria Albine affolee, redevenue la grande fille +lachee en pleine nature. Je ne le connais pas, ton Dieu, je ne veux +pas le connaitre, s'il te vole a moi, qui ne lui ai jamais rien +fait. Mon oncle Jeanbernat a donc raison de dire que ton Dieu est +une invention de mechancete, une maniere d'epouvanter les gens et de +les faire pleurer... Tu mens, tu ne m'aimes plus, ton Dieu n'existe +pas. + +- Vous etes chez lui, repeta l'abbe Mouret avec force. Vous +blasphemez. D'un souffle, il pourrait vous reduire en poussiere. + +Elle eut un rire superbe. Elle levait les bras, elle defiait le +ciel. + +- Alors, dit-elle, tu preferes ton Dieu a moi! Tu le crois plus +fort que moi. Tu t'imagines qu'il t'aimera mieux que moi... Tiens! +tu es un enfant. Laisse donc ces betises. Nous allons retourner au +jardin ensemble, et nous aimer, et etre heureux, et etre libres. +C'est la vie. + +Cette fois, elle avait reussi a le prendre a la taille. Elle +l'entrainait. Mais il se degagea, tout frissonnant, de son etreinte; +il revint s'adosser a l'autel, s'oubliant, la tutoyant comme +autrefois. + +- Va-t'en, balbutia-t-il. Si tu m'aimes encore, va-t'en... Oh! +Seigneur, pardonnez-lui, pardonnez-moi de salir votre maison. Si je +passais la porte derriere elle, je la suivrais peut-etre. Ici, chez +vous, je suis fort. Permettez que je reste la, a vous defendre. + +Albine demeura un instant silencieuse. Puis, d'une voix calmee: + +- C'est bien, restons ici... Je veux te parler. Tu ne peux etre +mechant. Tu me comprendras. Tu ne me laisseras pas partir seule... +Non, ne te defends pas. Je ne te prendrai plus, puisque cela te fait +mal. Tu vois, je suis tres calme. Nous allons causer, doucement, +comme lorsque nous nous perdions, et que nous ne cherchions pas +notre chemin, pour causer plus longtemps. + +Elle souriait, elle continua: + +- Moi, je ne sais pas. L'oncle Jeanbernat me defendait de venir a +l'eglise. Il me disait: "Bete, puisque tu as un jardin, qu'est-ce +que tu irais faire dans une masure ou l'on etouffe?..." J'ai grandi +bien contente. Je regardais dans les nids, sans toucher aux oeufs. +Je ne cueillais pas meme les fleurs, de peur de faire saigner les +plantes. Tu sais que jamais je n'ai pris un insecte pour le +tourmenter... Alors, pourquoi Dieu serait-il en colere contre moi? + +- Il faut le connaitre, le prier, lui rendre a chaque heure les +hommages qui lui sont dus, repondit le pretre. + +- Cela te contenterait, n'est-ce pas? reprit-elle. Tu me +pardonnerais, tu m'aimerais encore?... Eh bien! je veux tout ce que +tu veux. Parle-moi de Dieu, je croirai en lui, je l'adorerai. +Chacune de tes paroles sera une verite que j'ecouterai a genoux. +Est-ce que jamais j'ai eu une pensee autre que la tienne?... Nous +reprendrons nos longues promenades, tu m'instruiras, tu feras de moi +ce qu'il te plaira. Oh! consens, je t'en prie! + +L'abbe Mouret montra sa soutane. + +- Je ne puis, dit-il simplement; je suis pretre. + +- Pretre! repeta-t-elle en cessant de sourire. Oui, l'oncle pretend +que les pretres n'ont ni femme, ni soeur, ni mere. Alors, cela est +vrai... Mais pourquoi es-tu venu? C'est toi qui m'as prise pour ta +soeur, pour ta femme. Tu mentais donc? + +Il leva sa face pale, ou perlait une sueur d'angoisse. + +- J'ai peche, murmura-t-il. + +- Moi, continua-t-elle, lorsque je t'ai vu si libre, j'ai cru que +tu n'etais plus pretre. J'ai pense que c'etait fini, que tu +resterais sans cesse la, pour moi, avec moi... Et maintenant, que +veux-tu que je fasse, si tu emportes toute ma vie? + +- Ce que je fais, repondit-il: vous agenouiller, mourir a genoux, +ne pas vous relever avant que Dieu pardonne. + +- Tu es donc lache? dit-elle encore, reprise par la colere, les +levres meprisantes. + +Il chancela, il garda le silence. Une souffrance abominable le +serrait a la gorge; mais il demeurait plus fort que la douleur. Il +tenait la tete droite, il souriait presque des coins de sa bouche +tremblante. Albine, de son regard fixe, le defia un instant. Puis, +avec un nouvel emportement: + +- Eh! reponds, accuse-moi, dis que c'est moi qui suis allee te +tenter. Ce sera le comble... Va, je te permets de t'excuser. Tu peux +me battre, je prefererais tes coups a ta raideur de cadavre. N'as-tu +plus de sang? N'entends-tu pas que je t'appelle lache? Oui, tu es +lache, tu ne devais pas m'aimer, puisque tu ne peux etre un homme... +Est-ce ta robe noire qui te gene? Arrache-la. Quand tu seras nu, tu +te souviendras peut-etre. + +Le pretre, lentement, repeta les memes paroles: + +- J'ai peche, je n'ai pas d'excuse. Je fais penitence de ma faute, +sans esperer de pardon. Si j'arrachais mon vetement, j'arracherais +ma chair, car je me suis donne a Dieu tout entier, avec mon ame, +avec mes os. Je suis pretre. + +- Et moi! et moi! cria une derniere fois Albine. + +Il ne baissa pas la tete. + +- Que vos souffrances me soient comptees comme autant de crimes! +Que je sois eternellement puni de l'abandon ou je dois vous laisser! +Ce sera juste... Tout indigne que je suis, je prie pour vous chaque +soir. + +Elle haussa les epaules, avec un immense decouragement. Sa colere +tombait. Elle etait presque prise de pitie. + +- Tu es fou, murmura-t-elle. Garde tes prieres. C'est toi que je +veux... Jamais tu ne comprendras. J'avais tant de choses a te dire! +Et tu es la, a me mettre toujours en colere, avec tes histoires de +l'autre monde... Voyons, soyons raisonnables tous les deux. +Attendons d'etre plus calmes. Nous causerons encore... Il n'est pas +possible que je m'en aille comme ca. Je ne peux te laisser ici. +C'est parce que tu es ici que tu es comme mort, la peau si froide, +que je n'ose te toucher... Ne parlons plus. Attendons. + +Elle se tut, elle fit quelques pas. Elle examinait la petite eglise. +La pluie continuait a mettre aux vitres son ruissellement de cendre +fine. Une lumiere froide, trempee d'humidite, semblait mouiller les +murs. Du dehors, pas un bruit ne venait, que le roulement monotone +de l'averse. Les moineaux devaient s'etre blottis sous les tuiles, +le sorbier dressait des branches vagues, noyees dans la poussiere +d'eau. Cinq heures sonnerent, arrachees coup a coup de la poitrine +felee de l'horloge; puis, le silence grandit encore, plus sourd, +plus aveugle, plus desespere. Les peintures, a peine seches, +donnaient au maitre-autel et aux boiseries une proprete triste, +l'air d'une chapelle de couvent ou le soleil n'entre pas. Une agonie +lamentable emplissait la nef, eclaboussee du sang qui coulait des +membres du grand Christ; tandis que, le long des murs, les quatorze +images de la Passion etalaient leur drame atroce, barbouille de +jaune et de rouge, suant l'horreur. C'etait la vie qui agonisait la, +dans ce frisson de mort, sur ces autels pareils a des tombeaux, au +milieu de cette nudite de caveau funebre. Tout parlait de massacre, +de nuit, de terreur, d'ecrasement, de neant. Une derniere haleine +d'encens trainait, pareille au dernier souffle attendri de quelque +trepassee, etouffee jalousement sous les dalles. + +- Ah! dit enfin Albine, comme il faisait bon au soleil, tu te +rappelles!... Un matin, c'etait a gauche du parterre, nous marchions +le long d'une haie de grands rosiers. Je me souviens de la couleur +de l'herbe; elle etait presque bleue, avec des moires vertes. Quand +nous arrivames au bout de la haie, nous revinmes sur nos pas, tant +le soleil avait la une odeur douce. Et ce fut toute notre promenade, +cette matinee-la, vingt pas en avant, vingt pas, en arriere, un coin +de bonheur dont tu ne voulais plus sortir. Les mouches a miel +ronflaient; une mesange ne nous quitta pas, sautant de branche en +branche; des processions de betes, autour de nous, s'en allaient a +leurs affaires. Tu murmurais: "Que la vie est bonne!" La vie, +c'etait les herbes, les arbres, les eaux, le ciel, le soleil, dans +lequel nous etions tout blonds, avec des cheveux d'or. + +Elle reva un instant encore, elle reprit: + +- La vie, c'etait le Paradou. Comme il nous paraissait grand! +Jamais nous ne savions en trouver le bout. Les feuillages y +roulaient jusqu'a l'horizon, librement, avec un bruit de vagues. Et +que de bleu sur nos tetes! Nous pouvions grandir, nous envoler, +courir comme les nuages, sans rencontrer plus d'obstacles qu'eux. +L'air etait a nous. + +Elle s'arreta, elle montra d'un geste les murs ecrases de l'eglise. + +- Et, ici, tu es dans une fosse. Tu ne pourrais elargir les bras +sans t'ecorcher les mains a la pierre. La voute te cache le ciel, te +prend ta part de soleil. C'est si petit, que tes membres s'y +raidissent, comme si tu etais couche vivant dans la terre. + +- Non, dit le pretre, l'eglise est grande comme le monde. Dieu y +tient tout entier. + +D'un nouveau geste, elle designa les croix, les christs mourants, +les supplices de la Passion. + +- Et tu vis au milieu de la mort. Les herbes, les arbres, les eaux, +le soleil, le ciel, tout agonise autour de toi. + +- Non, tout revit, tout s'epure, tout remonte a la source de +lumiere. + +Il s'etait redresse, avec une flamme dans les yeux. Il quitta +l'autel, invincible desormais, embrase d'une telle foi, qu'il +meprisait les dangers de la tentation. Et il prit la main d'Albine, +il la tutoya comme une soeur, il l'emmena devant les images +douloureuses du chemin de la Croix. + +- Tiens, dit-il, voici ce que mon Dieu a souffert... Jesus est +battu de verges. Tu vois, ses epaules sont nues, sa chair est +dechiree, son sang coule jusque sur ses reins... Jesus est couronne +d'epines. Des larmes rouges ruissellent de son front troue. Une +grande dechirure lui a fendu la tempe... Jesus est insulte par les +soldats. Ses bourreaux lui ont jete par derision un lambeau de +pourpre au cou, et ils couvrent sa face de crachats, ils le +soufflettent, ils lui enfoncent a coups de roseau sa couronne dans +le front... + +Albine detournait la tete, pour ne pas voir les images, rudement +coloriees, ou des balafres de laque coupaient les chairs d'ocre de +Jesus. Le manteau de pourpre semblait, a son cou, un lambeau de sa +peau ecorchee. + +- A quoi bon souffrir, a quoi bon mourir! repondit-elle. O Serge! +si tu te souvenais!... Tu me disais, ce jour-la, que tu etais +fatigue. Et je savais bien que tu mentais, parce que le temps etait +frais et que nous n'avions pas marche plus d'un quart d'heure. Mais +tu voulais t'asseoir, pour me prendre dans tes bras. Il y avait, tu +sais bien, au fond du verger, un cerisier plante sur le bord d'un +ruisseau, devant lequel tu ne pouvais passer sans eprouver le besoin +de me baiser les mains, a petits baisers qui montaient le long de +mes epaules jusqu'a mes levres. La saison des cerises etait passee, +tu mangeais mes levres... Les fleurs qui se fanaient nous faisaient +pleurer. Un jour que tu trouvas une fauvette morte dans l'herbe, tu +devins tout pale, tu me serras contre ta poitrine, comme pour +defendre a la terre de me prendre. + +Le pretre l'entrainait devant les autres stations. + +- Tais-toi! cria-t-il, regarde encore, ecoute encore. Il faut que +tu te prosternes de douleur et de pitie... Jesus succombe sous le +poids de sa croix. La montee du Calvaire est rude. Il est tombe sur +les genoux. Il n'essuie pas meme la sueur de son visage, et il se +releve, il continue sa marche... Jesus, de nouveau, succombe sous le +poids de sa croix. A chaque pas, il chancelle. Cette fois, il est +tombe sur le flanc, si violemment, qu'il reste un moment sans +haleine. Ses mains dechirees ont lache la croix. Ses pieds endoloris +laissent derriere lui des empreintes sanglantes. Une lassitude +abominable l'ecrase, car il porte sur ses epaules les peches du +monde... + +Albine avait regarde Jesus, en jupe bleue, etendu sous la croix +demesuree, dont la couleur noire coulait et salissait l'or de son +aureole. Puis, les regards perdus, elle murmura: + +- Oh! les sentiers des prairies!... Tu n'as donc plus de memoire, +Serge? Tu ne connais plus les chemins d'herbe fine, qui s'en vont a +travers les pres, parmi de grandes mares de verdure?... L'apres-midi +dont je te parle, nous n'etions sortis que pour une heure. Puis, +nous allames toujours devant nous, si bien que les etoiles se +levaient, lorsque nous marchions encore. Cela etait si doux, ce +tapis sans fin, souple comme de la soie! Nos pieds ne rencontraient +pas un gravier. On eut dit une mer verte, dont l'eau moussue nous +bercait. Et nous savions bien ou nous conduisaient ces sentiers si +tendres qui ne menaient nulle part. Ils nous conduisaient a notre +amour, a la joie de vivre les mains a nos tailles, a la certitude +d'une journee de bonheur... Nous rentrames sans fatigue. Tu etais +plus leger qu'au depart, parce que tu m'avais donne tes caresses et +que je n'avais pu te les rendre toutes. + +De ses mains tremblantes d'angoisse, l'abbe Mouret indiquait les +dernieres images. Il balbutiait: + +- Et Jesus est attache a la croix. A coups de marteau, les clous +entrent dans ses mains ouvertes. Un seul clou suffit pour ses pieds, +dont les os craquent. Lui, tandis que sa chair tressaille, sourit, +les yeux au ciel... Jesus est entre les deux larrons. Le poids de +son corps agrandit horriblement ses blessures. De son front, de ses +membres, ruisselle une sueur de sang. Les deux larrons l'injurient, +les passants le raillent, les soldats se partagent ses vetements. Et +les tenebres se repandent, et le soleil se cache... Jesus meurt sur +la croix. Il jette un grand cri, il rend l'esprit. O mort terrible! +Le voile du temple fut dechire en deux, du haut en bas; la terre +trembla, les pierres se fendirent, les sepulcres s'ouvrirent... + +Il etait tombe a genoux, la voix coupee par des sanglots, les yeux +sur les trois croix du Calvaire, ou se tordaient des corps blafards +de supplicies, que le dessin grossier decharnait affreusement. +Albine se mit devant les images pour qu'il ne les vit plus. + +- Un soir, dit-elle, par un long crepuscule, j'avais pose ma tete +sur tes genoux... C'etait dans la foret, au bout de cette grande +allee de chataigniers, que le soleil couchant enfilait d'un dernier +rayon. Ah! quel adieu caressant! Le soleil s'attardait a nos pieds, +avec un bon sourire ami nous disant au revoir. Le ciel palissait +lentement. Je te racontais en riant qu'il otait sa robe bleue, qu'il +mettait sa robe noire a fleurs d'or, pour aller en soiree. Toi, tu +guettais l'ombre, impatient d'etre seul, sans le soleil qui nous +genait. Et ce n'etait pas de la nuit qui venait, c'etait une douceur +discrete, une tendresse voilee, un coin de mystere, pareil a un de +ces sentiers tres sombres, sous les feuilles, dans lesquels on +s'engage pour se cacher un moment, avec la certitude de retrouver, a +l'autre bout, la joie du plein jour. Ce soir-la, le crepuscule +apportait, dans sa paleur sereine, la promesse d'une splendide +matinee... Alors, moi, je feignis de m'endormir, voyant que le jour +ne s'en allait pas assez vite a ton gre. Je puis bien le dire +maintenant, je ne dormais pas, pendant que tu m'embrassais sur les +yeux. Je goutais tes baisers. Je me retenais pour ne pas rire. +J'avais une haleine reguliere que tu buvais. Puis, lorsqu'il fit +noir, ce fut comme un long bercement. Les arbres, vois-tu, ne +dormaient pas plus que moi... La nuit, tu te souviens, les fleurs +avaient une odeur plus forte. + +Et comme il restait a genoux, la face inondee de larmes, elle lui +saisit les poignets, elle le releva, reprenant avec passion: + +- Oh! si tu savais, tu me dirais de t'emporter, tu lierais tes bras +a mon cou pour que je ne pusse m'en aller sans toi... Hier, j'ai +voulu revoir le jardin. Il est plus grand, plus profond, plus +insondable. J'y ai trouve des odeurs nouvelles, si suaves qu'elles +m'ont fait pleurer. J'ai rencontre, dans les allees, des pluies de +soleil qui me trempaient d'un frisson de desir. Les roses m'ont +parle de toi. Les bouvreuils s'etonnaient de me voir seule. Tout le +jardin soupirait... Oh! viens, jamais les herbes n'ont deroule des +couches plus douces. J'ai marque d'une fleur le coin perdu ou je +veux te conduire. C'est, au fond d'un buisson, un trou de verdure +large comme un grand lit. De la, on entend le jardin vivre, avec ses +arbres, ses eaux, son ciel. La respiration meme de la terre nous +bercera... Oh! viens, nous nous aimerons dans l'amour de tout. + +Mais il la repoussa. Il etait revenu devant la chapelle des Morts, +en face du grand Christ de carton peint, de la grandeur d'un enfant +de dix ans, qui agonisait avec une verite si effroyable. Les clous +imitaient le fer, les blessures restaient beantes, atrocement +dechirees. + +- Jesus qui etes mort pour nous, cria-t-il, dites-lui donc notre +neant! Dites-lui que nous sommes poussiere, ordure, damnation! Ah! +tenez! permettez que je couvre ma tete d'un cilice, que je pose mon +front a vos pieds, que je reste la immobile, jusqu'a ce que la mort +me pourrisse. La terre n'existera plus. Le soleil sera eteint. Je ne +verrai plus, je ne sentirai plus, je n'entendrai plus. Rien de ce +monde miserable ne viendra deranger mon ame de votre adoration. + +Il s'exaltait de plus en plus. Il marcha vers Albine, les mains +levees. + +- Tu avais raison, c'est la mort qui est ici, c'est la mort que je +veux, la mort qui delivre, qui sauve de toutes les pourritures... +Entends-tu! je nie la vie, je la refuse, je crache sur elle. Tes +fleurs puent, ton soleil aveugle, ton herbe donne la lepre a qui s'y +couche, ton jardin est un charnier ou se decomposent les cadavres +des choses. La terre sue l'abomination. Tu mens, quand tu parles +d'amour, de lumiere, de vie bienheureuse, au fond de ton palais de +verdure. Il n'y a chez toi que des tenebres. Tes arbres distillent +un poison qui change les hommes en bete; tes taillis sont noirs du +venin des viperes; tes rivieres roulent la peste sous leurs eaux +bleues. Si j'arrachais a ta nature sa jupe de soleil, sa ceinture de +feuillage, tu la verrais hideuse comme une megere, avec des cotes de +squelette, toute mangee de vices... Et meme quand tu dirais vrai, +quand tu aurais les mains pleines de jouissances, quand tu +m'emporterais sur un lit de roses pour m'y donner le reve du +paradis, je me defendrais plus desesperement encore contre ton +etreinte. C'est la guerre entre nous, seculaire, implacable. Tu +vois, l'eglise est bien petite; elle est pauvre, elle est laide, +elle a un confessionnal et une chaire de sapin, un baptistere de +platre, des autels faits de quatre planches, que j'ai repeints moi- +meme. Qu'importe! elle est plus grande que ton jardin, que la +vallee, que toute la terre. C'est une forteresse redoutable que rien +ne renversera. Les vents, et le soleil, et les forets, et les mers, +tout ce qui vit, aura beau lui livrer assaut, elle restera debout, +sans meme etre ebranlee. Oui, que les broussailles grandissent, +qu'elles secouent les murs de leurs bras epineux, et que des +pullulements d'insectes sortent des fentes du sol pour venir ronger +les murs, l'eglise, si ruinee qu'elle soit, ne sera jamais emportee +dans ce debordement de la vie! Elle est la mort inexpugnable... Et +veux-tu savoir ce qui arrivera, un jour. La petite eglise deviendra +si colossale, elle jettera une telle ombre, que toute ta nature +crevera. Ah! la mort, la mort de tout, avec le ciel beant pour +recevoir nos ames, au-dessus des debris abominables du monde! + +Il criait, il poussait Albine violemment vers la porte. Celle-ci, +tres pale, reculait pas a pas. Quand il se tut, la voix etranglee, +elle dit gravement: + +- Alors, c'est fini, tu me chasses?... Je suis ta femme pourtant. +C'est toi qui m'as faite. Dieu, apres avoir permis cela, ne peut +nous punir a ce point. + +Elle etait sur le seuil. Elle ajouta: + +- Ecoute, tous les jours, quand le soleil se couche, je vais au +bout du jardin, a l'endroit ou la muraille est ecroulee... Je +t'attends. + +Et elle s'en alla. La porte de la sacristie retomba avec un soupir +etouffe. + + + + + +IX. + +L'eglise etait silencieuse. Seule, la pluie, qui redoublait, mettait +sous la nef un frisson d'orgue. Dans ce calme brusque, la colere du +pretre tomba; il se sentit pris d'un attendrissement. Et ce fut le +visage baigne de larmes, les epaules secouees par des sanglots, +qu'il revint se jeter a genoux devant le grand Christ. Un acte +d'ardent remerciement s'echappait de ses levres. + +- Oh! merci mon Dieu, du secours que vous avez bien voulu +m'envoyer. Sans votre grace, j'ecoutais la voix de ma chair, je +retournais miserablement a mon peche. Votre grace me ceignait les +reins comme une ceinture de combat; votre grace etait mon armure, +mon courage, le soutien interieur qui me tenait debout, sans une +faiblesse. O mon Dieu, vous etiez en moi; c'etait vous qui parliez +en moi, car je ne reconnaissais plus ma lachete de creature, je me +sentais fort a couper tous les liens de mon coeur. Et voici mon +coeur tout saignant; il n'est plus a personne, il est a vous. Pour +vous, je l'ai arrache au monde. Mais ne croyez pas, o mon Dieu, que +je tire quelque vanite de cette victoire. Je sais que je ne suis +rien sans vous. Je m'abime a vos pieds, dans mon humilite. + +Il s'etait affaisse, a demi assis sur la marche de l'autel, ne +trouvant plus de paroles, laissant son haleine fumer comme un +encens, entre ses levres entrouvertes. L'abondance de la grace le +baignait d'une extase ineffable. Il se repliait sur lui-meme, il +cherchait Jesus au fond de son etre, dans le sanctuaire d'amour +qu'il preparait a chaque minute pour le recevoir dignement. Et Jesus +etait present, il le sentait la, a la douceur extraordinaire qui +l'inondait. Alors, il entama avec Jesus une de ces conversations +interieures, pendant lesquelles il etait ravi a la terre, causant +bouche a bouche avec son Dieu. Il balbutiait le verset du cantique: +"Mon bien-aime est a moi, et je suis a lui; il repose entre les lis, +jusqu'a ce que l'aurore se leve et que les ombres declinent." Il +meditait les mots de l'Imitation: "C'est un grand art que de savoir +causer avec Jesus, et une grande prudence que de savoir le retenir +pres de soi." Puis, c'etait une familiarite adorable. Jesus se +baissait jusqu'a lui, l'entretenait pendant des heures de ses +besoins, de ses bonheurs, de ses espoirs. Et deux amis qui, apres +une separation, se retrouvent, s'en vont a l'ecart, au bord de +quelque riviere solitaire, ont des confidences moins attendries; car +Jesus, a ces heures d'abandon divin, daignait etre son ami, le +meilleur, le plus fidele, celui qui ne le trahissait jamais, qui lui +rendait pour un peu d'affection tous les tresors de la vie +eternelle. Cette fois surtout, le pretre voulut le posseder +longtemps. Six heures sonnaient dans l'eglise muette, qu'il +l'ecoutait encore, au milieu du silence des creatures. + +Confession de l'etre entier, entretien libre, sans l'embarras de la +langue, effusion naturelle du coeur, s'envolant avant la pensee +elle-meme. L'abbe Mouret disait tout a Jesus, comme a un Dieu venu +dans l'intimite de sa tendresse, et qui peut tout entendre. Il +avouait qu'il aimait toujours Albine; il s'etonnait d'avoir pu la +maltraiter, la chasser, sans que ses entrailles se fussent +revoltees; cela l'emerveillait, il souriait d'une facon sereine, +comme mis en presence d'un acte miraculeusement fort, accompli par +un autre. Et Jesus repondait que cela ne devait pas l'etonner, que +les plus grands saints etaient souvent des armes inconscientes aux +mains de Dieu. Alors, l'abbe exprimait un doute: n'avait-il pas eu +moins de merite a se refugier au pied de l'autel et jusque dans la +Passion de son Seigneur? N'etait-il pas encore d'un faible courage, +puisqu'il n'osait combattre seul? Mais Jesus se montrait tolerant; +il expliquait que la faiblesse de l'homme est la continuelle +occupation de Dieu, il disait preferer les ames souffrantes, dans +lesquelles il venait s'asseoir comme un ami au chevet d'un ami. +Etait-ce une damnation d'aimer Albine? Non, si cet amour allait au- +dela de la chair, s'il ajoutait une esperance au desir de l'autre +vie. Puis, comment fallait-il l'aimer? Sans une parole, sans un pas +vers elle, en laissant cette tendresse toute pure s'exhaler ainsi +qu'une bonne odeur, agreable au ciel. La, Jesus avait un leger rire +de bienveillance, se rapprochant, encourageant les aveux, si bien +que le pretre peu a peu s'enhardissait a lui detailler la beaute +d'Albine. Elle avait les cheveux blonds des anges. Elle etait toute +blanche avec de grands yeux doux, pareille aux saintes qui ont des +aureoles. Jesus se taisait, mais riait toujours. Et qu'elle avait +grandi! Elle ressemblait a une reine, maintenant, avec sa taille +ronde, ses epaules superbes. Oh! la prendre a la taille, ne fut-ce +qu'une seconde, et sentir ses epaules se renverser sous cette +etreinte! Le rire de Jesus palissait, mourait comme un rayon d'astre +au bord de l'horizon. L'abbe Mouret parlait seul, a present. +Vraiment, il s'etait montre trop dur. Pourquoi avoir chasse Albine, +sans un mot de tendresse, puisque le ciel permettait d'aimer? + +- Je l'aime, je l'aime! cria-t-il tout haut, d'une voix eperdue, +qui emplit l'eglise. + +Il la voyait encore la. Elle lui tendait les bras, elle etait +desirable, a lui faire rompre tous ses serments. Et il se jetait sur +sa gorge, sans respect pour l'eglise; il lui prenait les membres, il +la possedait sous une pluie de baisers. C'etait devant elle qu'il se +mettait a genoux, implorant sa misericorde, lui demandant pardon de +ses brutalites. Il expliquait qu'a certaines heures, il y avait en +lui une voix qui n'etait pas la sienne. Est-ce que jamais il +l'aurait maltraitee! La voix etrangere seule avait parle. Ce ne +pouvait etre lui, qui n'aurait pas, sans un frisson, touche a un de +ses cheveux. Et il l'avait chassee, l'eglise etait bien vide! Ou +devait-il courir, pour la rejoindre, pour la ramener, en essuyant +ses larmes sous des caresses? La pluie tombait plus fort. Les +chemins etaient des lacs de boue. Il se l'imaginait battue par +l'averse, chancelant le long des fosses, avec des jupes trempees, +collees a sa peau. Non, non, ce n'etait pas lui, c'etait l'autre, la +voix jalouse, qui avait eu cette cruaute de vouloir la mort de son +amour. + +- O Jesus! cria-t-il plus desesperement, soyez bon, rendez-la-moi. + +Mais Jesus n'etait plus la... Alors l'abbe Mouret, s'eveillant comme +en sursaut, devint horriblement pale. Il comprenait. Il n'avait pas +su garder Jesus. Il perdait son ami, il restait sans defense contre +le mal. Au lieu de cette clarte interieure, dont il etait tout +eclaire, et dans laquelle il avait recu son Dieu, il ne trouvait +plus en lui que des tenebres, une fumee mauvaise, qui exasperait sa +chair. Jesus, en se retirant, avait emporte la grace. Lui, si fort +depuis le matin du secours du ciel, il se sentait tout d'un coup +miserable, abandonne, d'une faiblesse d'enfant. Et quelle atroce +chute, quelle immense amertume! Avoir lutte heroiquement, etre reste +debout invincible, implacable, pendant que la tentation etait la, +vivante, avec sa taille ronde, ses epaules superbes, son odeur de +femme passionnee; puis, succomber honteusement, haleter d'un desir +abominable, lorsque la tentation s'eloignait, ne laissant derriere +elle qu'un frisson de jupe, un parfum envole de nuque blonde! +Maintenant, avec les seuls souvenirs, elle rentrait toute-puissante, +elle envahissait l'eglise. + +- Jesus! Jesus! cria une derniere fois le pretre, revenez, rentrez +en moi, parlez-moi encore! + +Jesus restait sourd. Un instant, l'abbe Mouret implora le ciel de +ses bras eperdument leves. Ses epaules craquaient de l'elan +extraordinaire de ses supplications. Et bientot ses mains +retomberent, decouragees. Il y avait au ciel un de ces silences sans +espoir que les devots connaissent. Alors, il s'assit de nouveau sur +la marche de l'autel, ecrase, le visage terreux, se serrant les +flancs de ses coudes, comme pour diminuer sa chair. Il se +rapetissait sous la dent de la tentation. + +- Mon Dieu! vous m'abandonnez, murmura-t-il. Que votre volonte soit +faite! + +Et il ne prononca plus une parole, soufflant fortement, pareil a une +bete traquee, immobile dans la peur des morsures. Depuis sa faute, +il etait ainsi le jouet des caprices de la grace. Elle se refusait +aux appels les plus ardents; elle arrivait, imprevue, charmante, +lorsqu'il n'esperait plus la posseder avant des annees. Les +premieres fois, il s'etait revolte, parlant en amant trahi, exigeant +le retour immediat de cette consolatrice, dont le baiser le rendait +si fort. Puis, apres des crises steriles de colere, il avait compris +que l'humilite le meurtrissait moins et pouvait seule l'aider a +supporter son abandon. Alors, pendant des heures, pendant des +journees, il s'humiliait, dans l'attente d'un soulagement qui ne +venait pas. Il avait beau se remettre entre les mains de Dieu, +s'aneantir devant lui, repeter jusqu'a satiete les prieres les plus +efficaces: il ne sentait plus Dieu; sa chair, echappee, se soulevait +de desir; les prieres, s'embarrassant sur ses levres, s'achevaient +en un balbutiement ordurier. Agonie lente de la tentation, ou les +armes de la foi tombaient, une a une, de ses mains defaillantes, ou +il n'etait plus qu'une chose inerte aux griffes des passions, ou il +assistait, epouvante, a sa propre ignominie, sans avoir le courage +de lever le petit doigt pour chasser le peche. Telle etait sa vie +maintenant. Il connaissait toutes les attaques du peche. Pas un jour +ne passait sans qu'il fut eprouve. Le peche prenait mille formes, +entrait par ses yeux, par ses oreilles, le saisissait de face a la +gorge, lui sautait traitreusement sur les epaules, le torturait +jusque dans ses os. Toujours, la faute etait la, la nudite d'Albine, +eclatante comme un soleil, eclairant les verdures du Paradou. Il ne +cessa de la voir qu'aux rares instants ou la grace voulait bien lui +fermer les paupieres de ses caresses fraiches. Et il cachait son mal +ainsi qu'un mal honteux. Il s'enfermait dans ces silences blemes, +qu'on ne savait comment lui faire rompre, emplissant le presbytere +de son martyre et de sa resignation, exasperant la Teuse, qui, +derriere lui, montrait le poing au ciel. + +Cette fois, il etait seul, il pouvait agoniser sans honte. Le peche +venait de l'abattre d'un tel coup, qu'il n'avait pas la force de +quitter la marche de l'autel, ou il etait tombe. Il continuait a y +haleter d'un souffle fort, brule par l'angoisse, ne trouvant pas une +larme. Et il pensait a sa vie sereine d'autrefois. Ah! quelle paix, +quelle confiance, lors de son arrivee aux Artaud! Le salut lui +semblait une belle route. Il riait, a cette epoque, quand on parlait +de la tentation. Il vivait au milieu du mal, sans le connaitre, sans +le craindre, avec la certitude de le decourager. Il etait un pretre +parfait, si chaste, si ignorant devant Dieu, que Dieu le menait par +la main, ainsi qu'un petit enfant. Maintenant, toute cette puerilite +etait morte. Dieu le visitait le matin, et aussitot il l'eprouvait. +La tentation devenait sa vie sur la terre. Avec l'age, avec la +faute, il entrait dans le combat eternel. Etait-ce donc que Dieu +l'aimait davantage, a cette heure? Les grands saints ont tous laisse +des lambeaux de leurs corps aux epines de la voie douloureuse. Il +tachait de se faire une consolation de cette croyance. A chaque +dechirement de sa chair, a chaque craquement de ses os, il se +promettait des recompenses extraordinaires. Jamais le ciel ne le +frapperait assez. Il allait jusqu'a mepriser son ancienne serenite, +sa facile ferveur, qui l'agenouillait dans un ravissement de fille, +sans qu'il sentit meme la meurtrissure du sol a ses genoux. Il +s'ingeniait a trouver une volupte au fond de la souffrance, a s'y +coucher, a s'y endormir. Mais, pendant qu'il benissait Dieu, ses +dents claquaient avec plus d'epouvante, la voix de son sang revolte +lui criait que tout cela etait un mensonge, que la seule joie +desirable etait de s'allonger aux bras d'Albine, derriere une haie +en fleurs du Paradou. + +Cependant, il avait quitte Marie pour Jesus, sacrifiant son coeur, +afin de vaincre sa chair, revant de mettre de la virilite dans sa +foi. Marie le troublait trop, avec ses minces bandeaux, ses mains +tendues, son sourire de femme. Il ne pouvait s'agenouiller devant +elle, sans baisser les yeux, de peur d'apercevoir le bord de ses +jupes. Puis, il l'accusait de s'etre faite trop douce pour lui, +autrefois; elle l'avait si longtemps garde entre les plis de sa +robe, qu'il s'etait laisse glisser de ses bras dans ceux de la +creature, en ne s'apercevant meme pas qu'il changeait de tendresse. +Et il se rappelait les brutalites de Frere Archangias, son refus +d'adorer Marie, le regard mefiant dont il semblait la surveiller. +Lui, desesperait de se hausser jamais a cette rudesse; il la +delaissait simplement, cachait ses images, desertait son autel. Mais +elle restait au fond de son coeur, comme un amour inavoue, toujours +presente. Le peche, par un sacrilege dont l'horreur l'aneantissait, +se servait d'elle pour le tenter. Lorsqu'il l'invoquait encore, a +certaines heures d'attendrissement invincible, c'etait Albine qui se +presentait, dans le voile blanc, l'echarpe bleue nouee a la +ceinture, avec des roses d'or sur ses pieds nus. Toutes les Vierges, +la Vierge au royal manteau d'or, la Vierge couronnee d'etoiles, la +Vierge visitee par l'Ange de l'Annonciation, la Vierge paisible +entre un lis et une quenouille, lui apportaient un ressouvenir +d'Albine, les yeux souriants, ou la bouche delicate, ou la courbe +molle des joues. Sa faute avait tue la virginite de Marie. Alors, +d'un effort supreme, il chassait la femme de la religion, il se +refugiait dans Jesus, dont la douceur l'inquietait meme parfois. Il +lui fallait un Dieu jaloux, un Dieu implacable, le Dieu de la Bible, +environne de tonnerres, ne se montrant que pour chatier le monde +epouvante. Il n'y avait plus de saints, plus d'anges, plus de mere +de Dieu; il n'y avait que Dieu, un maitre omnipotent, qui exigeait +pour lui toutes les haleines. Il sentait la main de ce Dieu lui +ecraser les reins, le tenir a sa merci dans l'espace et dans le +temps, comme un atome coupable. N'etre rien, etre damne, rever +l'enfer, se debattre sterilement contre les monstres de la tentation, +cela etait bon. De Jesus, il ne prenait que la croix. Il avait cette +folie de la croix, qui a use tant de levres sur le crucifix. Il +prenait la croix et il suivait Jesus. Il l'alourdissait, la rendait +accablante, n'avait pas de plus grande joie que de succomber sous +elle, de la porter a genoux, l'echine cassee. Il voyait en elle la +force de l'ame, la joie de l'esprit, la consommation de la vertu, +la perfection de la saintete. Tout se trouvait en elle, tout +aboutissait a mourir sur elle. Souffrir, mourir, ces mots sonnaient +sans cesse a ses oreilles, comme la fin de la sagesse humaine. Et, +lorsqu'il s'etait attache sur la croix, il avait la consolation sans +bornes de l'amour de Dieu. Ce n'etait plus Marie qu'il aimait d'une +tendresse de fils, d'une passion d'amant. Il aimait, pour aimer, +dans l'absolu de l'amour. Il aimait Dieu au-dessus de lui-meme, +au-dessus de tout, au fond d'un epanouissement de lumiere. Il etait +ainsi qu'un flambeau qui se consume en clarte. La mort, quand il la +souhaitait, n'etait a ses yeux qu'un grand elan d'amour. + +Que negligeait-il donc, pour etre soumis a des epreuves si rudes? Il +essuya de la main la sueur qui coulait de ses tempes, il songea que, +le matin encore, il avait fait son examen de conscience, sans +trouver en lui aucune offense grave. Ne menait-il pas une vie +d'austerites et de macerations? N'aimait-il pas Dieu seul, +aveuglement? Ah! qu'il l'aurait beni, s'il lui avait enfin rendu la +paix, en le jugeant assez puni de sa faute. Mais jamais peut-etre +cette faute ne pourrait etre expiee. Et, malgre lui, il revint a +Albine, au Paradou, aux souvenirs cuisants. D'abord, il chercha des +excuses. Un soir, il tombait sur le carreau de sa chambre, foudroye +par une fievre cerebrale. Pendant trois semaines, il appartenait a +cette crise de sa chair. Son sang, furieusement, lavait ses veines, +jusqu'au bout de ses membres, grondait au travers de lui avec un +vacarme de torrent lache; son corps, du crane a la plante des pieds, +etait nettoye, renouvele, battu par un tel travail de la maladie, +que souvent, dans son delire, il avait cru entendre les marteaux des +ouvriers reclouant ses os. Puis, il s'eveillait, un matin, comme +neuf. Il naissait une seconde fois, debarrasse de ce que vingt-cinq +ans de vie avait depose successivement en lui. Ses devotions +d'enfant, son education du seminaire, sa foi de jeune pretre, tout +s'en etait alle, submerge, emporte, laissant la place nette. Certes, +l'enfer seul l'avait prepare ainsi pour le peche, le desarmant, +faisant de ses entrailles un lit de mollesse, ou le mal pouvait +entrer et dormir. Et lui, restait inconscient, s'abandonnait a ce +lent acheminement vers la faute. Au Paradou, lorsqu'il rouvrait les +yeux, il se sentait baigne d'enfance, sans memoire du passe, n'ayant +plus rien du sacerdoce. Ses organes avaient un jeu doux, un +ravissement de surprise, a recommencer la vie, comme s'ils ne la +connaissaient pas et qu'ils eussent une joie extreme a l'apprendre. +Oh! l'apprentissage delicieux, les rencontres charmantes, les +adorables retrouvailles! Ce Paradou etait une grande felicite. En le +mettant la, l'enfer savait bien qu'il y serait sans defense. Jamais, +dans sa premiere jeunesse, il n'avait goute a grandir une pareille +volupte. Cette premiere jeunesse, s'il l'evoquait maintenant, lui +apparaissait toute noire, passee loin du soleil, ingrate, bleme, +infirme. Aussi comme il avait salue le soleil, comme il s'etait +emerveille du premier arbre, de la premiere fleur, du moindre +insecte apercu, du plus petit caillou ramasse! Les pierres elles- +memes le charmaient. L'horizon etait un prodige extraordinaire. Ses +sens, une matinee claire dont ses yeux s'emplissaient, une odeur de +jasmin respiree, un chant d'alouette ecoute, lui causaient des +emotions si fortes, que ses membres defaillaient. Il avait pris un +long plaisir a s'enseigner jusqu'aux plus legers tressaillements de +la vie. Et le matin ou Albine etait nee, a son cote, au milieu des +roses! Il riait encore d'extase a ce souvenir. Elle se levait ainsi +qu'un astre necessaire au soleil lui-meme. Elle eclairait tout, +expliquait tout. Elle l'achevait. Alors, il recommencait avec elle +leurs promenades, aux quatre coins du Paradou. Il se rappelait les +petits cheveux qui s'envolaient sur sa nuque, lorsqu'elle courait +devant lui. Elle sentait bon, elle balancait des jupes tiedes, dont +les frolements ressemblaient a des caresses. Lorsqu'elle le prenait +entre ses bras nus, souples comme des couleuvres, il s'attendait a +la voir, tant elle etait mince, s'enrouler a son corps, s'endormir +la, collee a sa peau. C'etait elle qui marchait en avant. Elle le +conduisait par un sentier detourne, ou ils s'attardaient, pour ne +pas arriver trop vite. Elle lui donnait la passion de la terre. Il +apprenait a l'aimer, en regardant comment s'aiment les herbes; +tendresse longtemps tatonnante, et dont un soir enfin ils avaient +surpris la grande joie, sous l'arbre geant, dans l'ombre suant la +seve. La, ils etaient au bout de leur chemin. Albine, renversee, la +tete roulee au milieu de ses cheveux, lui tendait les bras. Lui, la +prenait d'une etreinte. Oh! la prendre, la posseder encore, sentir +son flanc tressaillir de fecondite, faire de la vie, etre Dieu! + +Le pretre, brusquement, poussa une plainte sourde. Il se dressa, +comme sous un coup de dent invisible; puis, il s'abattit de nouveau. +La tentation venait de le mordre. Dans quelle ordure s'egaraient +donc ses souvenirs? Ne savait-il pas que Satan a toutes les ruses, +qu'il profite meme des heures d'examen interieur pour glisser +jusqu'a l'ame sa tete de serpent? Non, non, pas d'excuse! La maladie +n'autorisait point le peche. C'etait a lui de se garder, de +retrouver Dieu, au sortir de la fievre. Au contraire, il avait pris +plaisir a s'accroupir dans sa chair. Et quelle preuve de ses +appetits abominables! Il ne pouvait confesser sa faute, sans glisser +malgre lui au besoin de la commettre encore en pensee. N'imposerait- +il pas silence a sa fange! Il revait de se vider le crane, pour ne +plus penser; de s'ouvrir les veines, pour que son sang coupable ne +le tourmentat plus. Un instant, il resta la face entre les mains, +grelottant, cachant les moindres bouts de sa peau, comme si les +betes qui rodaient autour de lui lui eussent herisse le poil de leur +haleine chaude. + +Mais il pensait quand meme, et le sang battait quand meme dans son +coeur. Ses yeux, qu'il fermait de ses poings, voyaient, sur le noir +des tenebres, les lignes souples du corps d'Albine, tracees d'un +trait de flamme. Elle avait une poitrine nue aveuglante comme un +soleil. A chaque effort qu'il faisait pour enfoncer ses yeux, pour +chasser cette vision, elle devenait plus lumineuse, elle s'accusait +avec des renversements de reins, des appels de bras tendus, qui +arrachaient au pretre un rale d'angoisse. Dieu l'abandonnait donc +tout a fait, qu'il n'y avait plus pour lui de refuge? Et, malgre la +tension de sa volonte, la faute recommencait toujours, se precisait +avec une effrayante nettete. Il revoyait les moindres brins d'herbe, +au bord des jupes d'Albine; il retrouvait, accrochee a ses cheveux, +une petite fleur de chardon, a laquelle il se souvenait d'avoir +pique ses levres. Jusqu'aux odeurs, les sucres un peu acres des +tiges ecrasees, qui lui revenaient; jusqu'aux sons lointains qu'il +entendait encore, le cri regulier d'un oiseau, un grand silence, +puis un soupir passant sur les arbres. Pourquoi le ciel ne le +foudroyait-il pas tout de suite? Il aurait moins souffert. Il +jouissait de son abomination avec une volupte de damne. Une rage le +secouait, en ecoutant les paroles scelerates qu'il avait prononcees +aux pieds d'Albine. Elles retentissaient, a cette heure, pour +l'accuser devant Dieu. Il avait reconnu la femme comme sa +souveraine. Il s'etait donne a elle en esclave, lui baisant les +pieds, revant d'etre l'eau qu'elle buvait, le pain qu'elle mangeait. +Maintenant, il comprenait pourquoi il ne pouvait plus se reprendre. +Dieu le laissait a la femme. Mais il la battrait, il lui casserait +les membres, pour qu'elle le lachat. C'etait elle l'esclave, la +chair impure, a laquelle l'Eglise aurait du refuser une ame. Alors, +il se roidit, il leva les poings sur Abine. Et les poings +s'ouvraient, les mains coulaient le long des epaules nues, avec une +caresse molle, tandis que la bouche, pleine d'injures, se collait +sur les cheveux denoues, en balbutiant des paroles d'adoration. + +L'abbe Mouret ouvrit les yeux. La vision ardente d'Albine disparut. +Ce fut un soulagement brusque, inespere. Il put pleurer. Des larmes +lentes rafraichirent ses joues, pendant qu'il respirait longuement, +n'osant encore remuer, de crainte d'etre repris a la nuque. Il +entendait toujours un grondement fauve derriere lui. Puis, cela +etait si doux de ne plus tant souffrir, qu'il s'oublia a gouter ce +bien-etre. Au-dehors, la pluie avait cesse. Le soleil se couchait +dans une grande lueur rouge, qui semblait pendre aux fenetres des +rideaux de satin rose. L'eglise, maintenant, etait tiede, toute +vivante de cette derniere haleine du soleil. Le pretre remerciait +vaguement Dieu du repit qu'il voulait bien lui donner. Un large +rayon, une poussiere d'or, qui traversait la nef, allumait le fond +de l'eglise, l'horloge, la chaire, le maitre-autel. Peut-etre etait- +ce la grace qui lui revenait sur ce sentier de lumiere, descendant +du ciel? Il s'interessait aux atomes allant et venant le long du +rayon, avec une vitesse prodigieuse, pareils a une foule de +messagers affaires portant sans cesse des nouvelles du soleil a la +terre. Mille cierges allumes n'auraient pas rempli l'eglise d'une +telle splendeur. Derriere le maitre-autel, des draps d'or etaient +tendus; sur les gradins, des ruissellements d'orfevrerie coulaient, +des chandeliers s'epanouissant en gerbes de clartes, des encensoirs +ou brulait une braise de pierreries, des vases sacres peu a peu +elargis, avec des rayonnements de cometes; et, partout, c'etait une +pluie de fleurs lumineuses au milieu de dentelles volantes, des +nappes, des bouquets, des guirlandes de roses, dont les coeurs en +s'ouvrant laissaient tomber des etoiles. Jamais il n'avait souhaite +une pareille richesse pour sa pauvre eglise. Il souriait, il faisait +le reve de fixer la ces magnificences, il les arrangeait a son gre. +Lui, aurait prefere voir les rideaux de drap d'or attaches plus +haut; les vases lui paraissaient aussi trop negligemment jetes; il +ramassait encore les fleurs perdues, renouant les bouquets, donnant +aux guirlandes une courbe molle. Mais quel emerveillement, lorsque +toute cette pompe etait ainsi etalee! Il devenait le pontife d'une +eglise d'or. Les eveques, les princes, des femmes trainant des +manteaux royaux, des foules devotes, le front dans la poussiere, la +visitaient, campaient dans la vallee, attendaient des semaines a la +porte, avant de pouvoir entrer. On lui baisait les pieds, parce que +ses pieds, eux aussi, etaient en or, et qu'ils accomplissaient des +miracles. L'or montait jusqu'a ses genoux. Un coeur d'or battait +dans sa poitrine d'or avec un son musical si clair, que les foules, +du dehors, l'entendaient. Alors, un orgueil immense le ravissait. Il +etait idole. + +Le rayon de soleil montait toujours, le maitre-autel flambait, le +pretre se persuadait que c'etait bien la grace qui lui revenait, +pour qu'il eprouvat une telle jouissance interieure. Le grondement +fauve, derriere lui, se faisait calin. Il ne sentait plus sur sa +nuque que la douceur d'une patte de velours, comme si quelque chat +geant l'eut caresse. + +Et il continua sa reverie. Jamais il n'avait vu les choses sous un +jour aussi eclatant. Tout lui semblait aise, a present, tant il se +jugeait fort. Puisque Albine l'attendait, il irait la rejoindre. +Cela etait naturel. Le matin, il avait bien marie le grand Fortune a +la Rosalie. L'Eglise ne defendait pas le mariage. Il les voyait +encore se souriant, se poussant du coude sous ses mains qui les +benissaient. Puis, le soir, on lui avait montre leur lit. Chacune +des paroles qu'il leur avait adressees eclatait plus haut a ses +oreilles. Il disait au grand Fortune que Dieu lui envoyait une +compagne, parce qu'il n'a pas voulu que l'homme vecut solitaire. Il +disait a la Rosalie qu'elle devait s'attacher a son mari, ne le +quitter jamais, etre sa servante soumise. Mais il disait aussi ces +choses pour lui et pour Albine. N'etait-elle pas sa compagne, sa +servante soumise, celle que Dieu lui envoyait, afin que sa virilite +ne se sechat pas dans la solitude? D'ailleurs, ils etaient lies. Il +restait tres surpris de ne pas avoir compris cela tout de suite, de +ne pas s'en etre alle avec elle, comme le devoir l'exigeait. Mais +c'etait chose decidee, il la rejoindrait, des le lendemain. En une +demi-heure, il serait aupres d'elle. Il traverserait le village, il +prendrait le chemin du coteau; c'etait de beaucoup le plus court. Il +pouvait tout, il etait le maitre, personne ne lui dirait rien. Si on +le regardait, il ferait, d'un geste, baisser toutes les tetes. Puis, +il vivrait avec Albine. Il l'appellerait sa femme. Ils seraient tres +heureux. L'or montait de nouveau, ruisselait entre ses doigts. Il +rentrait dans un bain d'or. Il emportait les vases sacres pour les +besoins de son menage, menant grand train, payant ses gens avec des +fragments de calice qu'il tordait entre ses doigts, d'un leger +effort. Il mettait a son lit de noces les rideaux de drap d'or de +l'autel. Comme bijoux, il donnait a sa femme les coeurs d'or, les +chapelets d'or, les croix d'or, pendus au cou de la Vierge et des +Saintes. L'eglise meme, s'il l'elevait d'un etage, pourrait leur +servir de palais. Dieu n'aurait rien a dire, puisqu'il permettait +d'aimer. Du reste, que lui importait Dieu! N'etait-ce pas lui, a +cette heure, qui etait Dieu, avec ses pieds d'or que la foule +baisait, et qui accomplissait des miracles. + +L'abbe Mouret se leva. Il fit ce geste large de Jeanbernat, ce geste +de negation embrassant tout l'horizon. + +- Il n'y a rien, rien, rien, dit-il. Dieu n'existe pas. + +Un grand frisson parut passer dans l'eglise. Le pretre, effare, +redevenu d'une paleur mortelle, ecoutait. Qui donc avait parle? Qui +avait blaspheme? Brusquement la caresse de velours, dont il sentait +la douceur sur sa nuque, etait devenue feroce; des griffes lui +arrachaient la chair, son sang coulait une fois encore. Il resta +debout pourtant, luttant contre la crise. Il injuriait le peche +triomphant, qui ricanait autour de ses tempes, ou tous les marteaux +du mal recommencaient a battre. Ne connaissait-il pas ses +traitrises? ne savait-il pas qu'il se fait un jeu souvent +d'approcher avec des pattes douces, pour les enfoncer ensuite comme +des couteaux jusqu'aux os de ses victimes? Et sa rage redoublait, a +la pensee d'avoir ete pris a ce piege, ainsi qu'un enfant. Il serait +donc toujours par terre, avec le peche accroupi victorieusement sur +sa poitrine! Maintenant, voila qu'il niait Dieu. C'etait la pente +fatale. La fornication tuait la foi. Puis, le dogme croulait. Un +doute de la chair, plaidant son ordure, suffisait a balayer tout le +ciel. La regle divine irritait, les mysteres faisaient sourire; dans +un coin de la religion abattue, on se couchait en discutant son +sacrilege, jusqu'a ce qu'on se fut creuse un trou de bete cuvant sa +boue. Alors venaient les autres tentations: l'or, la puissance, la +vie libre, une necessite irresistible de jouir, qui ramenait tout a +la grande luxure, vautree sur un lit de richesse et d'orgueil. Et +l'on volait Dieu. On cassait les ostensoirs pour les pendre a +l'impurete d'une femme. Eh bien! il etait damne. Rien ne le genait +plus, le peche pouvait parler haut en lui. Cela etait bon de ne plus +lutter. Les monstres qui avaient rode derriere sa nuque se battaient +dans ses entrailles, a cette heure. Il gonflait les flancs pour +sentir leurs dents davantage. Il s'abandonnait a eux avec une joie +affreuse. Une revolte lui faisait montrer les poings a l'eglise. +Non, il ne croyait plus a la divinite de Jesus, il ne croyait plus a +la sainte Trinite, il ne croyait qu'a lui, qu'a ses muscles, qu'aux +appetits de ses organes. Il voulait vivre. Il avait le besoin d'etre +un homme. Ah! courir au grand air, etre fort, n'avoir pas de maitre +jaloux, tuer ses ennemis a coups de pierre, emporter a son cou les +filles qui passent! Il ressusciterait du tombeau ou des mains rudes +l'avaient couche. Il eveillerait sa virilite, qui ne devait etre +qu'endormie. Et qu'il expirat de honte, s'il trouvait sa virilite +morte! Et que Dieu fut maudit, s'il l'avait retire d'entre les +creatures, en le touchant de son doigt, afin de le garder pour son +service seul! + +Le pretre etait debout, hallucine. Il crut qu'a ce nouveau blaspheme +l'eglise croulait. La nappe de soleil qui inondait le maitre-autel +avait grandi lentement, allumant les murs d'une rougeur d'incendie. +Des flammeches monterent encore, lecherent le plafond, s'eteignirent +dans une lueur saignante de braise. L'eglise, brusquement, devint +toute noire. Il sembla que le feu de ce coucher d'astre venait de +crever la toiture, de fendre les murailles, d'ouvrir de toutes parts +des breches beantes aux attaques du dehors. La carcasse sombre +branlait, dans l'attente de quelque assaut formidable. La nuit, +rapidement, grandissait. + +Alors, de tres loin, le pretre entendit un murmure monter de la +vallee des Artaud. Autrefois, il ne comprenait pas l'ardent langage +de ces terres brulees, ou ne se tordaient que des pieds de vignes +noueux, des amandiers decharnes, de vieux oliviers se dehanchant sur +leurs membres infirmes. Il passait au milieu de cette passion, avec +les serenites de son ignorance. Mais, aujourd'hui, instruit dans la +chair, il saisissait jusqu'aux moindres soupirs des feuilles pamees +sous le soleil. Ce furent d'abord, au fond de l'horizon, les +collines, chaudes encore de l'adieu du couchant, qui tressaillirent +et qui parurent s'ebranler avec le pietinement sourd d'une armee en +marche. Puis, les roches eparses, les pierres des chemins, tous les +cailloux de la vallee, se leverent, eux aussi, roulant, ronflant, +comme jetes en avant par le besoin de se mouvoir. A leur suite, les +mares de terre rouge, les rares champs conquis a coups de pioche, se +mirent a couler et a gronder, ainsi que des rivieres echappees, +charriant dans le flot de leur sang des conceptions de semences, des +eclosions de racines, des copulations de plantes. Et bientot tout +fut en mouvement; les souches des vignes rampaient comme de grands +insectes; les bles maigres, les herbes sechees, faisaient des +bataillons armes de hautes lances; les arbres s'echevelaient a +courir, etiraient leurs membres, pareils a des lutteurs qui +s'appretent au combat; les feuilles tombees marchaient, la poussiere +des routes marchait. Multitude recrutant a chaque pas des forces +nouvelles, peuple en rut dont le souffle approchait, tempete de vie +a l'haleine de fournaise, emportant tout devant elle, dans le +tourbillon d'un accouchement colossal. Brusquement, l'attaque eut +lieu. Du bout de l'horizon, la campagne entiere se rua sur l'eglise, +les collines, les cailloux, les terres, les arbres. L'eglise, sous +ce premier choc, craqua. Les murs se fendirent, des tuiles +s'envolerent. Mais le grand Christ, secoue, ne tomba pas. + +Il y eut un court repit. Au-dehors, les voix s'elevaient, plus +furieuses. Maintenant, le pretre distinguait des voix humaines. +C'etait le village, les Artaud, cette poignee de batards pousses sur +le roc, avec l'entetement des ronces, qui soufflaient a leur tour un +vent charge d'un pullulement d'etres. Les Artaud forniquaient par +terre, plantaient de proche en proche une foret d'hommes, dont les +troncs mangeaient autour d'eux toute la place. Ils montaient jusqu'a +l'eglise, ils en crevaient la porte d'une poussee, ils menacaient +d'obstruer la nef des branches envahissantes de leur race. Derriere +eux, dans le fouillis des broussailles, accouraient les betes, des +boeufs cherchant a enfoncer les murs de leurs cornes, des troupeaux +d'anes, de chevres, de brebis, battant l'eglise en ruine, comme des +vagues vivantes, des fourmilieres de cloportes et de grillons +attaquant les fondations, les emiettant de leurs dents de scie. Et +il y avait encore, de l'autre cote, la basse-cour de Desiree, dont +le fumier exhalait des buees d'asphyxie; le grand coq Alexandre y +sonnait l'assaut de son clairon, les poules descellaient les pierres +a coups de bec, les lapins creusaient des terriers jusque sous les +autels, afin de les miner et de les abimer, le cochon, gras a ne pas +bouger, grognait, attendait que les ornements sacres ne fussent plus +qu'une poignee de cendre chaude, pour y vautrer son ventre. Une +rumeur formidable roula, un second assaut fut donne. Le village, les +betes, toute cette maree de vie qui debordait, engloutit un instant +l'eglise sous une rage de corps faisant ployer les poutres. Les +femelles, dans la melee, lachaient de leurs entrailles un +enfantement continu de nouveaux combattants. Cette fois, l'eglise +eut un pan de muraille abattu; le plafond flechissait, les boiseries +des fenetres etaient emportees, la fumee du crepuscule, de plus en +plus noire, entrait par les breches baillant affreusement. Sur la +croix, le grand Christ ne tenait plus que par le clou de sa main +gauche. + +L'ecroulement du pan de muraille fut salue d'une clameur. Mais +l'eglise restait encore solide, malgre ses blessures. Elle +s'entetait d'une facon farouche, muette, sombre, se cramponnant aux +moindres pierres de ses fondations. Il semblait que cette ruine, +pour demeurer debout, n'eut besoin que du pilier le plus mince, +portant, par un prodige d'equilibre, la toiture crevee. Alors, +l'abbe Mouret vit les plantes rudes du plateau se mettre a l'oeuvre, +ces terribles plantes durcies dans la secheresse des rocs, noueuses +comme des serpents, d'un bois dur, bossue de muscles. Les lichens, +couleur de rouille, pareils a une lepre enflammee, mangerent d'abord +les crepis de platre. Ensuite, les thyms enfoncerent leurs racines +entre les briques, ainsi que des coins de fer. Les lavandes +glissaient leurs longs doigts crochus sous chaque maconnerie +ebranlee, les tiraient a elles, les arrachaient d'un effort lent et +continu. Les genevriers, les romarins, les houx epineux, montaient +plus haut, donnaient des poussees invincibles. Et jusqu'aux herbes +elles-memes, ces herbes dont les brins seches passaient sous la +grand-porte, qui se raidissaient comme des piques d'acier, eventrant +la grand-porte, s'avancant dans la nef, ou elles soulevaient les +dalles de leurs pinces puissantes. C'etait l'emeute victorieuse, la +nature revolutionnaire dressant des barricades avec des autels +renverses, demolissant l'eglise qui lui jetait trop d'ombre depuis +des siecles. Les autres combattants laissaient faire les herbes, les +thyms, les lavandes, les lichens, ce rongement des petits plus +destructeur que les coups de massue des forts, cet emiettement de la +base dont le travail sourd devait achever d'abattre tout l'edifice. +Puis, brusquement, ce fut la fin. Le sorbier, dont les hautes +branches penetraient deja sous la voute, par les carreaux casses, +entra violemment, d'un jet de verdure formidable. Il se planta au +milieu de la nef. La, il grandit demesurement. Son tronc devint +colossal, au point de faire eclater l'eglise, ainsi qu'une ceinture +trop etroite. Les branches allongerent de toutes parts des noeuds +enormes, dont chacun emportait un morceau de muraille, un lambeau de +toiture; et elles se multipliaient toujours, chaque branche se +ramifiant a l'infini, un arbre nouveau poussant de chaque noeud, +avec une telle fureur de croissance, que les debris de l'eglise, +trouee comme un crible, volerent en eclats, en semant aux quatre +coins du ciel une cendre fine. Maintenant, l'arbre geant touchait +aux etoiles. Sa foret de branches etait une foret de membres, de +jambes, de bras, de torses, de ventres, qui suaient la seve; des +chevelures de femmes pendaient; des tetes d'hommes faisaient eclater +l'ecorce, avec des rires de bourgeons naissants; tout en haut, les +couples d'amants, pames au bord de leurs nids, emplissaient l'air de +la musique de leur jouissance et de l'odeur de leur fecondite. Un +dernier souffle de l'ouragan qui s'etait rue sur l'eglise en balaya +la poussiere, la chaire et le confessionnal en poudre, les images +saintes lacerees, les vases sacres fondus, tous ces decombres que +piquait avidement la bande des moineaux, autrefois logee sous les +tuiles. Le grand Christ, arrache de la croix, reste pendu un moment +a une des chevelures de femme flottantes, fut emporte, roule, perdu, +dans la nuit noire, au fond de laquelle il tomba avec un +retentissement. L'arbre de vie venait de crever le ciel. Et il +depassait les etoiles. + +L'abbe Mouret applaudit furieusement, comme un damne, a cette +vision. L'eglise etait vaincue. Dieu n'avait plus de maison. A +present, Dieu ne le generait plus. Il pouvait rejoindre Albine, +puisqu'elle triomphait. Et comme il riait de lui, qui, une heure +auparavant, affirmait que l'eglise mangerait la terre de son ombre! +La terre s'etait vengee en mangeant l'eglise. Le rire fou qu'il +poussa le tira en sursaut de son hallucination. Stupide, il regarda +la nef lentement noyee de crepuscule; par les fenetres, des coins de +ciel se montraient, piques d'etoiles. Et il allongeait les bras, +avec l'idee de tater les murs, lorsque la voix de Desiree l'appela, +du couloir de la sacristie. + +- Serge! es-tu la?... Parle donc! Il y a une demi-heure que je te +cherche. + +Elle entra. Elle tenait une lampe. Alors, le pretre vit que l'eglise +etait toujours debout. Il ne comprit plus, il resta dans un doute +affreux, entre l'eglise invincible, repoussant de ses cendres, et +Albine toute-puissante, qui ebranlait Dieu d'une seule de ses +haleines. + + + + + +X. + +Desiree approchait, avec sa gaiete sonore. + +- Tu es la! tu es la! cria-t-elle. Ah bien! tu joues donc a cache- +cache? Je t'ai appele plus de dix fois de toutes mes forces... Je +croyais que tu etais sorti. + +Elle fouillait les coins d'ombre du regard, d'un air curieux. Elle +alla meme jusqu'au confessionnal, sournoisement, comme si elle +s'appretait a surprendre quelqu'un, cache en cet endroit. Elle +revint, desappointee, reprenant: + +- Alors, tu es seul? Tu dormais peut-etre? A quoi peux-tu t'amuser +tout seul, quand il fait noir?... Allons, viens, nous nous mettons a +table. + +Lui, passait ses mains fievreuses sur son front, pour effacer des +pensees que tout le monde surement allait lire. Il cherchait +machinalement a reboutonner sa soutane, qui lui semblait defaite, +arrachee, dans un desordre honteux. Puis, il suivit sa soeur, la +face severe, sans un frisson, raidi dans cette volonte de pretre +cachant les agonies de sa chair sous la dignite du sacerdoce. +Desiree ne s'apercut pas meme de son trouble. Elle dit simplement, +en entrant dans la salle a manger: + +- Moi, j'ai bien dormi. Toi, tu as trop bavarde, tu es tout pale. + +Le soir, apres le diner, Frere Archangias vint faire sa partie de +bataille avec la Teuse. Il avait, ce soir-la, une gaiete enorme. +Quand le Frere etait gai, il allongeait des coups de poing dans les +cotes de la Teuse, qui lui rendait des soufflets, a toute volee. +Cela les faisait rire, d'un rire dont les plafonds tremblaient. +Puis, il inventait des farces extraordinaires: il cassait avec son +nez des assiettes posees a plat, il pariait de fendre a coup de +derriere la porte de la salle a manger, il jetait tout le tabac de +sa tabatiere dans le cafe de la vieille servante, ou bien apportait +une poignee de cailloux qu'il lui glissait dans la gorge, en les +enfoncant avec la main, jusqu'a la ceinture. Ces debordements de +joie sanguine eclataient pour un rien, au milieu de ses coleres +accoutumees; souvent un fait dont personne ne riait lui donnait une +veritable attaque de folie bruyante, tapant des pieds, tournant +comme une toupie, se tenant le ventre. + +- Alors, vous ne voulez pas me dire pourquoi vous etes gai? demanda +la Teuse. + +Il ne repondit pas. Il s'etait assis a califourchon sur une chaise, +il faisait le tour de la table en galopant. + +- Oui, oui, faites la bete, reprit-elle. Mon Dieu! que vous etes +bete! Si le bon Dieu vous voit, il doit etre content de vous! + +Le Frere venait de se laisser aller a la renverse, l'echine sur le +carreau, les jambes en l'air. Sans se relever, il dit gravement: + +- Il me voit, il est content de me voir. C'est lui qui veut que je +sois gai... Quand il consent a m'envoyer une recreation, il sonne la +cloche dans ma carcasse. Alors, je me roule. Ca fait rire tout le +paradis. + +Il marcha sur l'echine jusqu'au mur; puis, se dressant sur la nuque, +il tambourina des talons, le plus haut qu'il put. Sa soutane, qui +retombait, decouvrait son pantalon noir raccommode aux genoux avec +des carres de drap vert. Il reprenait: + +- Monsieur le cure, voyez donc ou j'arrive. Je parie que vous ne +faites pas ca... Allons, riez un peu. Il vaut mieux se trainer sur +le dos, que de souhaiter pour matelas la peau d'une coquine. Vous +m'entendez, hein! On est une bete pour un moment, on se frotte, on +laisse sa vermine. Ca repose. Moi, lorsque je me frotte, je +m'imagine etre le chien de Dieu, et c'est ca qui me fait dire que +tout le paradis se met aux fenetres, riant de me voir... Vous pouvez +rire aussi, monsieur le cure. C'est pour les saints et pour vous. +Tenez, voici une culbute pour saint Joseph, en voici une autre pour +saint Jean, une autre pour saint Michel, une pour saint Marc, une +pour saint Mathieu... + +Et il continua, defilant tout un chapelet de saints, culbutant +autour de la piece. L'abbe Mouret, reste silencieux, les poignets au +bord de la table, avait fini par sourire. D'ordinaire, les joies du +Frere l'inquietaient. Puis, comme celui-ci passait a la portee de la +Teuse, elle lui allongea un coup de pied. + +- Voyons, dit-elle, jouons-nous, a la fin? + +Frere Archangias repondit par des grognements. Il s'etait mis a +quatre pattes. Il marchait droit a la Teuse, faisant le loup. +Lorsqu'il l'eut atteinte, il enfonca la tete sous ses jupons, il lui +mordit le genou droit. + +- Voulez-vous bien me lacher! criait-elle. Est-ce que vous revez +des saletes, maintenant! + +- Moi! balbutia le Frere, si egaye par cette idee, qu'il resta sur +la place, sans pouvoir se relever. Eh! regarde, j'etrangle, rien que +d'avoir goute a ton genou. Il est trop sale, ton genou... Je mords +les femmes, puis je les crache, tu vois. + +Il la tutoyait, il crachait sur ses jupons. Quand il eut reussi a se +mettre debout, il souffla un instant, en se frottant les cotes. Des +bouffees de gaiete secouaient encore son ventre, comme une outre +qu'on acheve de vider. Il dit enfin, d'une grosse voix serieuse: + +- Jouons... Si je ris, c'est mon affaire. Vous n'avez pas besoin de +savoir pourquoi, la Teuse. + +Et la partie s'engagea. Elle fut terrible. Le Frere abattait les +cartes avec des coups de poing. Quand il criait: Bataille! les +vitres sonnaient. C'etait la Teuse qui gagnait. Elle avait trois as +depuis longtemps, elle guettait le quatrieme d'un regard luisant. +Cependant, Frere Archangias se livrait a d'autres plaisanteries. Il +soulevait la table, au risque de casser la lampe; il trichait +effrontement, se defendant a l'aide de mensonges enormes, pour la +farce, disait-il ensuite. Brusquement, il entonna les Vepres, qu'il +chanta d'une voix pleine de chantre au lutrin. Et il ne cessa plus, +ronflant lugubrement, accentuant la chute de chaque verset en tapant +ses cartes, sur la paume de sa main gauche. Quand sa gaiete etait au +comble, quand il ne trouvait plus rien pour l'exprimer, il chantait +ainsi les Vepres, pendant des heures. La Teuse, qui le connaissait +bien, se pencha pour lui crier, au milieu du mugissement dont il +emplissait la salle a manger + +- Taisez-vous, c'est insupportable!... Vous etes trop gai, ce soir. + +Alors, il entama les Complies. L'abbe Mouret etait alle s'asseoir +pres de la fenetre. Il semblait ne pas voir, ne pas entendre ce qui +se passait autour de lui. Pendant le diner, il avait mange comme a +son ordinaire, il etait meme parvenu a repondre aux eternelles +questions de Desiree. Maintenant, il s'abandonnait, a bout de force; +il roulait, brise, aneanti, dans la querelle furieuse qui continuait +en lui, sans treve. Le courage meme lui manquait pour se lever et +monter a sa chambre. Puis, il craignait que, s'il tournait la face +du cote de la lampe, on ne vit ses larmes, qu'il ne pouvait plus +retenir. Il appuya le front contre une vitre, il regarda les +tenebres du dehors, s'endormant peu a peu, glissant a une stupeur de +cauchemar. + +Frere Archangias, psalmodiant toujours, cligna les yeux, en montrant +le pretre endormi, d'un mouvement de tete. + +- Quoi? demanda la Teuse. + +Le Frere repeta son jeu de paupiere, en l'accentuant. + +- Eh! quand vous vous demancherez le cou! dit la servante. Parlez, +je vous comprendrai... Tenez, un roi. Bon! je prends votre dame. + +Il posa un instant ses cartes, se courba sur la table, lui souffla +dans la figure: + +- La gueuse est venue. + +- Je le sais bien, repondit-elle. Je l'ai vue avec mademoiselle +entrer dans la basse-cour. + +Il la regarda terriblement, il avanca les poings. + +- Vous l'avez vue, vous l'avez laissee entrer! Il fallait +m'appeler, nous l'aurions pendue par les pieds a un clou de votre +cuisine. + +Mais elle se facha, tout en contenant sa voix, pour ne pas reveiller +l'abbe Mouret. + +- Ah bien! begaya-t-elle, vous etes encore bon, vous! Venez donc +pendre quelqu'un dans ma cuisine!... Sans doute, je l'ai vue. Et +meme, j'ai tourne le dos, quand elle est allee rejoindre monsieur le +cure dans l'eglise, apres le catechisme. Ils ont bien pu y faire ce +qu'ils ont voulu. Est-ce que ca me regarde? Est-ce que je n'avais +pas a mettre mes haricots sur le feu?... Moi, je l'abomine, cette +fille. Mais du moment qu'elle est la sante de monsieur le cure... +Elle peut bien venir a toutes les heures du jour et de la nuit. Je +les enfermerai ensemble, s'ils veulent. + +- Si vous faisiez cela, la Teuse, dit le Frere avec une rage +froide, je vous etranglerais. + +Elle se mit a rire, en le tutoyant a son tour. + +- Ne dis donc pas des betises, petit! Les femmes, tu sais bien que +ca t'est defendu comme le Pater aux anes. Essaye de m'etrangler un +jour, tu verras ce que je te ferai... Sois sage, finissons la +partie. Tiens, voila encore un roi. + +Lui, tenant sa carte levee, continuait a gronder: + +- Il faut qu'elle soit venue par quelque chemin connu du diable +seul, pour m'avoir echappe aujourd'hui. Je vais pourtant tous les +apres-midi me poster la-haut, au Paradou. Si je les surprends encore +ensemble, je ferai faire connaissance a la gueuse d'un baton de +cornouiller, que j'ai taille expres pour elle... Maintenant, je +surveillerai aussi l'eglise. + +Il joua, se laissa enlever un valet par la Teuse, puis se renversa +sur sa chaise, repris par son rire enorme. Il ne pouvait se facher +serieusement, ce soir-la. Il murmurait: + +- N'importe, si elle l'a vu, elle n'en est pas moins tombee sur le +nez... Je veux tout de meme vous conter ca, la Teuse. Vous savez, il +pleuvait. Moi, j'etais sur la porte de l'ecole, quand je l'ai +apercue qui descendait de l'eglise. Elle marchait toute droite, avec +son air orgueilleux, malgre l'averse. Et voila qu'en arrivant a la +route, elle s'est etalee tout de son long, a cause de la terre qui +devait etre glissante. Oh! j'ai ri, j'ai ri! Je tapais dans mes +mains... Lorsqu'elle s'est relevee, elle avait du sang a un poignet. +Ca m'a donne de la joie pour huit jours. Je ne puis pas me +l'imaginer par terre, sans avoir a la gorge et au ventre des +chatouillements qui me font eclater d'aise. + +Et enflant les joues, tout a son jeu desormais, il chanta le De +profundis. Puis, il le recommenca. La partie s'acheva au milieu de +cette lamentation, qu'il grossissait par moments, comme pour la +gouter mieux. Ce fut lui qui perdit, mais il n'en eprouva pas la +moindre contrariete. Quand la Teuse l'eut mis dehors, apres avoir +reveille l'abbe Mouret, on l'entendit se perdre au milieu du noir de +la nuit, en repetant le dernier verset du psaume: Et ipse redimet +Israel ex omnibus iniquitatibus ejus, d'un air d'extraordinaire +jubilation. + + + + + +XI. + +L'abbe Mouret dormit d'un sommeil de plomb. Lorsqu'il ouvrit les +yeux, plus tard que de coutume, il se trouva la face et les mains +baignees de larmes; il avait pleure toute la nuit, en dormant. Il ne +dit point sa messe, ce matin-la. Malgre son long repos, sa lassitude +de la veille au soir etait devenue telle, qu'il demeura jusqu'a midi +dans sa chambre, assis sur une chaise, au pied de son lit. La +stupeur, qui l'envahissait de plus en plus, lui otait jusqu'a la +sensation de la souffrance. Il n'eprouvait plus qu'un grand vide; il +restait soulage, ampute, aneanti. La lecture de son breviaire lui +couta un supreme effort; le latin des versets lui paraissait une +langue barbare, dont il ne parvenait meme plus a epeler les mots. +Puis, le livre jete sur le lit, il passa des heures a regarder la +campagne par la fenetre ouverte, sans avoir la force de venir +s'accouder a la barre d'appui. Au loin, il apercevait le mur blanc +du Paradou, un mince trait pale courant a la crete des hauteurs, +parmi les taches sombres des petits bois de pins. A gauche, derriere +un de ces bois, se trouvait la breche; il ne la voyait pas, mais il +la savait la; il se souvenait des moindres bouts de ronce epars au +milieu des pierres. La veille encore, il n'aurait point ose lever +ainsi les regards sur cet horizon redoutable. Mais, a cette heure, +il s'oubliait impunement a reprendre, apres chaque bouquet de +verdure, le fil interrompu de la muraille, pareille au lisere d'une +jupe accroche a tous les buissons. Cela n'activait meme pas le +battement de ses veines. La tentation, comme dedaigneuse de la +pauvrete de son sang, avait abandonne sa chair lache. Elle le +laissait incapable d'une lutte, dans la privation de la grace, +n'ayant meme plus la passion du peche, pret a accepter par +hebetement tout ce qu'il repoussait furieusement la veille. + +Il se surprit un moment a parler haut. Puisque la breche etait +toujours la, il rejoindrait Albine, au coucher du soleil. Il +ressentait un leger ennui de cette decision. Mais il ne croyait +pouvoir faire autrement. Elle l'attendait, elle etait sa femme. +Quand il voulait evoquer son visage, il ne le voyait plus que tres +pale, tres lointain. Puis, il etait inquiet sur la facon dont ils +vivraient ensemble. Il leur serait difficile de rester dans le pays; +il leur faudrait fuir, sans que personne s'en doutat; ensuite, une +fois caches quelque part, ils auraient besoin de beaucoup d'argent +pour etre heureux. A vingt reprises, il tenta d'arreter un plan +d'enlevement, d'arranger leur existence d'amants heureux. Il ne +trouva rien. Maintenant que le desir ne l'affolait plus, le cote +pratique de la situation l'epouvantait, le mettait avec ses mains +debiles en face d'une besogne compliquee, dont il ne savait pas le +premier mot. Ou prendraient-ils des chevaux pour se sauver? S'ils +s'en allaient a pied, ne les arreterait-on pas ainsi que des +vagabonds? D'ailleurs, serait-il capable d'etre employe, de +decouvrir une occupation quelconque qui put assurer du pain a sa +femme? Jamais on ne lui avait appris ces choses. Il ignorait la vie; +il ne rencontrait, en fouillant dans sa memoire, que des lambeaux de +priere, des details de ceremonial, des pages de l'Instruction +theologique, de Bouvier, apprises autrefois par coeur au seminaire. +Meme des choses sans importance l'embarrassaient beaucoup. Il se +demanda s'il oserait donner le bras a sa femme, dans la rue. +Certainement, il ne saurait pas marcher, avec une femme au bras. Il +paraitrait si gauche, que le monde se retournerait. On devinerait un +pretre, on insulterait Albine. Vainement il tacherait de se laver du +sacerdoce, toujours il en emporterait avec lui la paleur triste, +l'odeur d'encens. Et s'il avait des enfants, un jour? Cette pensee +inattendue le fit tressaillir. Il eprouva une repugnance etrange. Il +croyait qu'il ne les aimerait pas. Cependant, ils etaient deux, un +petit garcon et une petite fille. Lui, les ecartait de ses genoux, +souffrant de sentir leurs mains se poser sur ses vetements, ne +prenant point a les faire sauter la joie des autres peres. Il ne +s'habituait pas a cette chair de sa chair, qui lui semblait toujours +suer son impurete d'homme. La petite fille surtout le troublait, +avec ses grands yeux, au fond desquels s'allumaient deja des +tendresses de femme. Mais non, il n'aurait point d'enfant, il +s'eviterait cette horreur qu'il eprouvait, a l'idee de voir ses +membres repousser et revivre eternellement. Alors, l'espoir d'etre +impuissant lui fut tres doux. Sans doute, toute sa virilite s'en +etait allee pendant sa longue adolescence. Cela le determina. Des le +soir, il fuirait avec Albine. + +Le soir, pourtant, l'abbe Mouret se sentit trop las. Il remit son +depart au lendemain. Le lendemain, il se donna un nouveau pretexte: +il ne pouvait abandonner sa soeur ainsi seule avec la Teuse; il +laisserait une lettre pour qu'on la conduisit chez l'oncle Pascal. +Pendant trois jours, il se promit d'ecrire cette lettre; la feuille +de papier, la plume et l'encre etaient pretes, sur la table, dans sa +chambre. Et, le troisieme jour, il s'en alla, sans ecrire la lettre. +Tout d'un coup, il avait pris son chapeau, il etait parti pour le +Paradou, par betise, obsede, se resignant, allant la comme a une +corvee qu'il ne savait de quelle facon eviter. L'image d'Albine +s'etait encore effacee; il ne la voyait plus, il obeissait a +d'anciennes volontes, mortes en lui a cette heure, mais dont la +poussee persistait dans le grand silence de son etre. + +Dehors il ne prit aucune precaution pour se cacher. Il s'arreta, au +bout du village, a causer un instant avec la Rosalie; elle lui +annoncait que son enfant avait des convulsions, et elle riait +pourtant, de ce rire du coin des levres qui lui etait habituel. Puis +il s'enfonca au milieu des roches, il marcha droit vers la breche. +Par habitude, il avait emporte son breviaire. Comme le chemin etait +long, s'ennuyant, il ouvrit le livre, il lut les prieres +reglementaires. Quand il le remit sous son bras, il avait oublie le +Paradou. Il allait toujours devant lui, songeant a une chasuble +neuve qu'il voulait acheter pour remplacer la chasuble d'etoffe d'or +qui, decidement, tombait en poussiere; depuis quelque temps, il +cachait des pieces de vingt sous, et il calculait qu'au bout de sept +mois il aurait assez d'argent. Il arrivait sur les hauteurs, +lorsqu'un chant de paysan, au loin, lui rappela un cantique qu'il +avait su autrefois, au seminaire. Il chercha les premiers vers de ce +cantique, sans pouvoir les trouver. Cela l'ennuyait d'avoir si peu +de memoire. Aussi, ayant fini par se souvenir, eprouva-t-il une joie +tres douce a chanter a demi-voix les paroles qui lui revenaient une +a une. C'etait un hommage a Marie. Il souriait, comme s'il eut recu +au visage un souffle frais de sa jeunesse. Qu'il etait heureux, dans +ce temps-la! Certes, il pouvait etre heureux encore; il n'avait pas +grandi, il ne demandait toujours que les memes bonheurs, une paix +sereine, un coin de chapelle ou la place de ses genoux fut marquee, +une vie de solitude egayee par des puerilites adorables d'enfance. +Il elevait peu a peu la voix, il chantait le cantique avec des sons +files de flute, quand il apercut la breche, brusquement, en face de +lui. + +Un instant, il parut surpris. Puis, cessant de sourire, il murmura +simplement: + +- Albine doit m'attendre. Le soleil baisse deja. + +Mais, comme il montait ecarter les pierres pour passer, un souffle +terrible l'inquieta. Il dut redescendre, ayant failli mettre le pied +en plein sur la figure de Frere Archangias, vautre par terre, +dormant profondement. Le sommeil l'avait surpris sans doute, pendant +qu'il gardait l'entree du Paradou. Il en barrait le seuil, tombe +tout de son long, les membres ecartes, dans une posture honteuse. Sa +main droite, rejetee derriere sa tete, n'avait pas lache le baton de +cornouiller, qu'il semblait encore brandir, ainsi qu'une epee +flamboyante. Et il ronflait au milieu des ronces, la face au soleil, +sans que son cuir tanne eut un frisson. Un essaim de grosses mouches +volaient au-dessus de sa bouche ouverte. + +L'abbe Mouret le regarda un moment. Il enviait ce sommeil de saint +roule dans la poussiere. Il voulut chasser les mouches; mais les +mouches, entetees, revenaient, se collaient aux levres violettes du +Frere, qui ne les sentait seulement pas. Alors, l'abbe enjamba ce +grand corps. Il entra dans le Paradou. + + + + + +XII. + +Derriere la muraille, a quelques pas, Albine etait assise sur un +tapis d'herbe. Elle se leva, en apercevant Serge. + +- Te voila! cria-t-elle toute tremblante. + +- Oui, dit-il paisiblement, je suis venu. + +Elle se jeta a son cou. Mais elle ne l'embrassa pas. Elle avait +senti le froid des perles du rabat sur son bras nu. Elle +l'examinait, inquiete deja, reprenant: + +- Qu'as-tu? Tu ne m'as pas baise sur les joues comme autrefois, tu +sais, lorsque tes levres chantaient... Va, si tu es souffrant, je te +guerirai encore. Maintenant que tu es la, nous allons recommencer +notre bonheur. Il n'y a plus de tristesse... Tu vois, je souris. Il +faut sourire, Serge. + +Et comme il restait grave. + +- Sans doute, j'ai eu aussi bien du chagrin. Je suis encore toute +pale, n'est-ce pas? Depuis huit jours, je vivais la, sur l'herbe ou +tu m'as trouvee. Je ne voulais qu'une chose, te voir entrer par ce +trou de la muraille. A chaque bruit, je me levais, je courais a ta +rencontre. Et ce n'etait pas toi, c'etaient des feuilles que le vent +emportait... Mais je savais bien que tu viendrais. J'aurais attendu +des annees. + +Puis, elle lui demanda: + +- Tu m'aimes encore? + +- Oui, repondit-il, je t'aime encore. + +Ils resterent en face l'un de l'autre, un peu genes. Un gros silence +tomba entre eux. Serge, tranquille, ne cherchait pas a le rompre. +Albine, a deux reprises, ouvrit la bouche, mais la referma aussitot, +surprise des choses qui lui montaient aux levres. Elle ne trouvait +plus que des paroles ameres. Elle sentait des larmes lui mouiller +les yeux. Qu'eprouvait-elle donc, pour ne pas etre heureuse, lorsque +son amour etait de retour? + +- Ecoute, dit-elle enfin, il ne faut pas rester la. C'est ce trou +qui nous glace... Rentrons chez nous. Donne-moi ta main. + +Et ils s'enfoncerent dans le Paradou. L'automne venait, les arbres +etaient soucieux, avec leurs tetes jaunies qui se depouillaient +feuille a feuille. Dans les sentiers, il y avait deja un lit de +verdure morte, trempe d'humidite, ou les pas semblaient etouffer des +soupirs. Au fond des pelouses, une fumee flottait, noyant de deuil +les lointains bleuatres. Et le jardin entier se taisait, ne +soufflant plus que des haleines melancoliques, qui passaient +pareilles a des frissons. + +Serge grelottait sous l'avenue de grands arbres qu'ils avaient +prise. Il dit a demi-voix: + +- Comme il fait froid, ici! + +- Tu as froid, murmura tristement Albine. Ma main ne te chauffe +plus. Veux-tu que je te couvre d'un pan de ma robe?... Viens, nous +allons revivre toutes nos tendresses. + +Elle le mena au parterre. Le bois de roses restait odorant, les +dernieres fleurs avaient des parfums amers; tandis que les +feuillages, grandis demesurement, couvraient la terre d'une mare +dormante. Mais Serge temoigna une telle repugnance a entrer dans ces +broussailles, qu'ils resterent sur le bord, cherchant de loin les +allees ou ils avaient passe au printemps. Elle se rappelait les +moindres coins; elle lui montrait du doigt la grotte ou dormait la +femme de marbre, les chevelures pendantes des chevrefeuilles et des +clematites, les champs de violettes, la fontaine qui crachait des +oeillets rouges, le grand escalier empli d'un ruissellement de +giroflees fauves, la colonnade en ruine au centre de laquelle les +lis batissaient un pavillon blanc. C'etait la qu'ils etaient nes +tous les deux, dans le soleil. Et elle racontait les plus petits +details de cette premiere journee, la facon dont ils marchaient, +l'odeur que l'air avait a l'ombre. Lui, semblait ecouter; puis, +d'une question, il prouvait qu'il n'avait pas compris. Le leger +frisson qui le palissait ne le quittait point. + +Elle le mena au verger, dont ils ne purent meme approcher. La +riviere avait grossi, Serge ne songeait plus a prendre Albine sur +son dos, pour la porter en trois sauts a l'autre bord. Et pourtant, +la-bas, les pommiers et les poiriers etaient encore charges de +fruits; la vigne, aux feuilles plus rares, pliait sous des grappes +blondes, dont chaque grain gardait la tache rousse du soleil. Comme +ils avaient gamine a l'ombre gourmande de ces arbres venerables! Ils +etaient des galopins alors. Albine souriait encore de la maniere +effrontee dont elle montrait ses jambes, lorsque les branches +cassaient. Se souvenait-il au moins des prunes qu'ils avaient +mangees? Serge repondait par des hochements de tete. Il paraissait +las deja. Le verger, avec son enfoncement verdatre, son pele-mele de +tiges moussues, pareil a quelque echafaudage eventre et ruine, +l'inquietait, lui donnait le reve d'un lieu humide, peuple d'orties +et de serpents. + +Elle le mena aux prairies. La, il dut faire quelques pas dans les +herbes. Elles montaient a ses epaules, maintenant. Elles lui +semblaient autant de bras minces qui cherchaient a le lier aux +membres, pour le rouler et le noyer au fond de cette mer verte, +interminable. Et il supplia Albine de ne pas aller plus loin. Elle +marchait en avant, elle ne s'arreta pas; puis, voyant qu'il +souffrait, elle se tint debout a son cote, peu a peu assombrie, +finissant par etre prise de frissons comme lui. Pourtant, elle paria +encore. D'un geste large, elle indiqua les ruisseaux, les rangees de +saules, les nappes d'herbe etalees jusqu'au bout de l'horizon. Tout +cela etait a eux, autrefois. Ils y vivaient des journees entieres. +La-bas, entre ces trois saules, au bord de cette eau, ils avaient +joue aux amoureux. Alors, ils auraient voulu que les herbes fussent +plus grandes qu'eux, afin de se perdre dans leur flot mouvant, +d'etre plus seuls, d'etre loin de tout, comme des alouettes +voyageant au fond d'un champ de ble. Pourquoi donc tremblait-il +aujourd'hui, rien qu'a sentir le bout de son pied tremper et +disparaitre dans le gazon? + +Elle le mena a la foret. Les arbres effrayerent Serge davantage. Il +ne les connaissait pas, avec cette gravite de leur tronc noir. Plus +qu'ailleurs, le passe lui semblait mort, au milieu de ces futaies +severes, ou le jour descendait librement. Les premieres pluies +avaient efface leurs pas sur le sable des allees; les vents +emportaient tout ce qui restait d'eux aux branches basses des +buissons. Mais Albine, la gorge serree de tristesse, protestait du +regard. Elle retrouvait sur le sable les moindres traces de leurs +promenades. A chaque broussaille, l'ancienne tiedeur du frolement +qu'ils avaient laisse la lui remontait au visage. Et, les yeux +suppliants, elle cherchait encore a evoquer les souvenirs de Serge. +Le long de ce sentier, ils avaient marche en silence, tres emus, +sans oser se dire qu'ils s'aimaient. Dans cette clairiere, ils +s'etaient oublies un soir, fort tard, a regarder les etoiles, qui +pleuvaient sur eux comme des gouttes de chaleur. Plus loin, sous ce +chene, ils avaient echange leur premier baiser. Le chene conservait +l'odeur de ce baiser; les mousses elles-memes en causaient toujours. +C'etait un mensonge de dire que la foret devenait muette et vide. Et +Serge tournait la tete, pour eviter les yeux d'Albine, qui le +fatiguaient. + +Elle le mena aux grandes roches. Peut-etre la ne frissonnerait-il +plus de cet air debile qui la desesperait. Seules, les grandes +roches, a cette heure, etaient encore chaudes de la braise rouge du +soleil couchant. Elles avaient toujours leur passion tragique, leurs +lits ardents de cailloux, ou se roulaient des plantes grasses, +monstrueusement accouplees. Et, sans parler, sans meme tourner la +tete, Albine entrainait Serge le long de la rude montee, voulant le +mener plus haut, encore plus haut, au-dela des sources, jusqu'a ce +qu'ils fussent de nouveau tous les deux dans le soleil. Ils +retrouveraient le cedre sous lequel ils avaient eprouve l'angoisse +du premier desir. Ils se coucheraient par terre, sur les dalles +ardentes, en attendant que le rut de la terre les gagnat. Mais, +bientot, les pieds de Serge se heurterent cruellement. Il ne pouvait +plus marcher. Une premiere fois, il tomba sur les genoux. Albine, +d'un effort supreme, le releva, l'emporta un instant. Et il retomba, +il resta abattu, au milieu du chemin. En face, au-dessous de lui, le +Paradou immense s'etendait. + +- Tu as menti! cria Albine, tu ne m'aimes plus! + +Et elle pleurait, debout a son cote, se sentant impuissante a +l'emporter plus haut. Elle n'avait pas de colere encore, elle +pleurait leurs amours agonisantes. Lui, restait ecrase. + +- Le jardin est mort, j'ai toujours froid, murmura-t-il. + +Mais elle lui prit la tete, elle lui montra le Paradou, d'un geste. + +- Regarde donc!... Ah! ce sont tes yeux qui sont morts, ce sont tes +oreilles, tes membres, ton corps entier. Tu as traverse toutes nos +joies, sans les voir, sans les entendre, sans les sentir. Et tu n'as +fait que trebucher, tu es venu tomber ici de lassitude et d'ennui... +Tu ne m'aimes plus. + +Il protestait doucement, tranquillement. Alors, elle eut une +premiere violence. + +- Tais-toi! Est-ce que le jardin mourra jamais! Il dormira, cet +hiver; il se reveillera en mai, il nous rapportera tout ce que nous +lui avons confie de nos tendresses; nos baisers refleuriront dans le +parterre, nos serments repousseront avec les herbes et les arbres... +Si tu le voyais, si tu l'entendais, il est plus profondement emu, il +aime d'une facon plus doucement poignante, a cette saison d'automne, +lorsqu'il s'endort dans sa fecondite... Tu ne m'aimes plus, tu ne +peux plus savoir. + +Lui, levait les yeux sur elle, la suppliant de ne pas se facher. Il +avait un visage aminci, que palissait une peur d'enfant. Un eclat de +voix le faisait tressaillir. Il finit par obtenir d'elle qu'elle se +reposat un instant, pres de lui, au milieu du chemin. Ils +causeraient paisiblement, ils s'expliqueraient. Et tous deux, en +face du Paradou, sans meme se prendre le bout des doigts, +s'entretinrent de leur amour. + +- Je t'aime, je t'aime, dit-il de sa voix egale. Si je ne t'aimais +pas, je ne serais pas venu... C'est vrai, je suis las. J'ignore +pourquoi. J'aurais cru retrouver ici cette bonne chaleur dont le +souvenir seul etait une caresse. Et j'ai froid, le jardin me semble +noir, je n'y vois rien de ce que j'y ai laisse. Mais ce n'est point +ma faute. Je m'efforce d'etre comme toi, je voudrais te contenter. + +- Tu ne m'aimes plus, repeta encore Albine. + +- Si, je t'aime. J'ai beaucoup souffert, l'autre jour, apres +t'avoir renvoyee... Oh! je t'aimais avec un tel emportement, sais- +tu, que je t'aurais brisee d'une etreinte, si tu etais revenue te +jeter dans mes bras. Jamais je ne t'ai desiree si furieusement. +Pendant des heures, tu es restee vivante devant moi, me tenaillant +de tes doigts souples. Quand je fermais les yeux, tu t'allumais +comme un soleil, tu m'enveloppais de ta flamme... Alors, j'ai marche +sur tout, je suis venu. + +Il garda un court silence, songeur; puis, il continua: + +- Et maintenant mes bras sont comme brises. Si je voulais te +prendre contre ma poitrine, je ne saurais point te tenir, je te +laisserais tomber... Attends que ce frisson m'ait quitte. Tu me +donneras tes mains, je les baiserai encore. Sois bonne, ne me +regarde pas de tes yeux irrites. Aide-moi a retrouver mon coeur. + +Et il avait une tristesse si vraie, une envie si evidente de +recommencer leur vie tendre, qu'Albine fut touchee. Un instant, elle +redevint tres douce. Elle le questionna avec sollicitude. + +- Ou souffres-tu? Quel est ton mal? + +- Je ne sais. Il me semble que tout le sang de mes veines s'en +va... Tout a l'heure, en venant, j'ai cru qu'on me jetait sur les +epaules une robe glacee, qui se collait a ma peau, et qui, de la +tete aux pieds, me faisait un corps de pierre... J'ai deja senti +cette robe sur mes epaules... Je ne me souviens plus. + +Mais elle l'interrompit d'un rire amical. + +- Tu es un enfant, tu auras pris froid, voila tout... Ecoute, ce +n'est pas moi qui te fais peur, au moins? L'hiver, nous ne resterons +pas au fond de ce jardin, comme deux sauvages. Nous irons ou tu +voudras, dans quelque grande ville. Nous nous aimerons, au milieu du +monde, aussi tranquillement qu'au milieu des arbres. Et tu verras +que je ne suis pas qu'une vaurienne, sachant denicher des nids, +marchant des heures sans etre lasse... Quand j'etais petite, je +portais des jupes brodees, avec des bas a jour, des guimpes, des +falbalas. Personne ne t'a conte cela, peut-etre? + +Il ne l'ecoutait pas, il dit brusquement, en poussant un leger cri: + +- Ah! je me souviens! + +Et, quand elle l'interrogea, il ne voulut pas repondre. Il venait de +se rappeler la sensation de la chapelle du seminaire sur ses +epaules. C'etait la cette robe glacee qui lui faisait un corps de +pierre. Alors, il fut repris invinciblement par son passe de pretre. +Les vagues souvenirs qui s'etaient eveilles en lui, le long de la +route, des Artaud au Paradou, s'accentuerent, s'imposerent avec une +souveraine autorite. Pendant qu'Albine continuait a lui parler de la +vie heureuse qu'ils meneraient ensemble, il entendait des coups de +clochette sonnant l'elevation, il voyait des ostensoirs tracant des +croix de feu au-dessus de grandes foules agenouillees. + +- Eh bien! dit-elle, pour toi, je remettrai mes jupes brodees... Je +veux que tu sois gai. Nous chercherons ce qui pourra te distraire. +Tu m'aimeras davantage peut-etre, lorsque tu me verras belle, mise +comme les dames. Je n'aurai plus mon peigne enfonce de travers, avec +des cheveux dans le cou. Je ne retrousserai plus mes manches +jusqu'aux coudes. J'agraferai ma robe pour ne plus montrer mes +epaules. Et je sais encore saluer, je sais marcher posement, avec de +petits balancements de menton. Va, je serai une jolie femme a ton +bras, dans les rues. + +- Es-tu entree dans les eglises, parfois, quand tu etais petite? +lui demanda-t-il, a demi-voix, comme s'il eut continue tout haut +malgre lui, la reverie qui l'empechait de l'entendre. Moi, je ne +pouvais passer devant une eglise sans y entrer. Des que la porte +retombait silencieusement derriere moi, il me semblait que j'etais +dans le paradis lui-meme, avec des voix d'ange qui me contaient a +l'oreille des histoires de douceur, avec l'haleine des saints et des +saintes dont je sentais la caresse par tout mon corps... Oui, +j'aurais voulu vivre la, toujours, perdu au fond de cette beatitude. + +Elle le regarda, les yeux fixes, tandis qu'une courte flamme +s'allumait dans la tendresse de son regard. Elle reprit, soumise +encore: + +- Je serai comme il plaira a tes caprices. Je faisais de la +musique, autrefois; j'etais une demoiselle savante, qu'on elevait +pour tous les charmes... Je retournerai a l'ecole, je me remettrai a +la musique. Si tu desires m'entendre jouer un air que tu aimes, tu +n'auras qu'a me l'indiquer, je l'apprendrai pendant des mois, pour +te le faire entendre, un soir chez nous, dans une chambre bien +close, dont nous aurons tire toutes les draperies. Et tu me +recompenseras d'un seul baiser... Veux-tu? Un baiser sur les levres +qui te rendra ton amour. Tu me prendras et tu pourras me briser +entre tes bras. + +- Oui, oui, murmura-t-il, ne repondant toujours qu'a ses propres +pensees, mes grands plaisirs ont d'abord ete d'allumer les cierges, +de preparer les burettes, de porter le Missel, les mains jointes. +Plus tard, j'ai goute l'approche lente de Dieu, et j'ai cru mourir +d'amour... Je n'ai pas d'autres souvenirs. Je ne sais rien. Quand je +leve la main, c'est pour une benediction. Quand j'avance les levres, +c'est pour un baiser donne a l'autel. Si je cherche mon coeur, je ne +le trouve plus je l'ai offert a Dieu, qui l'a pris. + +Elle devint tres pale, les yeux ardents. Elle continua, avec un +tremblement dans la voix: + +- Et je veux que ma fille ne me quitte pas. Tu pourras, si tu le +juges bon, envoyer le garcon au college. Je garderai la chere +blondine dans mes jupes. C'est moi qui lui apprendrai a lire. Oh! je +me souviendrai, je prendrai des maitres, si j'ai oublie mes +lettres... Nous vivrons avec tout ce petit monde dans les jambes. Tu +seras heureux, n'est-ce pas? Reponds, dis-moi que tu auras chaud, +que tu souriras, que tu ne regretteras rien? + +- J'ai pense souvent aux saints de pierre qu'on encense depuis des +siecles, au fond de leur niche, dit-il a voix tres basse. A la +longue, ils doivent etre baignes d'encens jusqu'aux entrailles... Et +moi je suis comme un de ces saints. J'ai de l'encens jusque dans le +dernier pli de mes organes. C'est cet embaumement qui fait ma +serenite, la mort tranquille de ma chair, la paix que je goute a ne +pas vivre... Ah! que rien ne me derange de mon immobilite! Je +resterai froid, rigide, avec le sourire sans fin de mes levres de +granit, impuissant a descendre parmi les hommes. Tel est mon seul +desir. + +Elle se leva, irritee, menacante. Elle le secoua, en criant: + +- Que dis-tu? Que reves-tu la, tout haut?... Ne suis-je pas ta +femme? N'es-tu pas venu pour etre mon mari? + +Lui, tremblait plus fort, se reculait. + +- Non, laisse-moi, j'ai peur, balbutia-t-il. + +- Et notre vie commune, et notre bonheur, et nos enfants? + +- Non, non, j'ai peur + +Puis, il jeta ce cri supreme: + +- Je ne peux pas! je ne peux pas! + +Alors, pendant un instant, elle resta muette, en face du malheureux, +qui grelottait a ses pieds. Une flamme sortait de son visage. Elle +avait ouvert les bras, comme pour le prendre, le serrer contre elle, +dans un elan courrouce de desir. Mais elle parut reflechir; elle ne +lui saisit que la main, elle le mit debout. + +- Viens! dit-elle. + +Et elle le mena sous l'arbre geant, a la place meme ou elle s'etait +livree, et ou il l'avait possedee. C'etait la meme ombre de +felicite, le meme tronc qui respirait ainsi qu'une poitrine, les +memes branches qui s'etendaient au loin, pareilles a des membres +protecteurs. L'arbre restait bon, robuste, puissant, fecond. Comme +au jour de leurs noces, une langueur d'alcove, une lueur de nuit +d'ete mourant sur l'epaule nue d'une amoureuse, un balbutiement +d'amour a peine distinct, tombant brusquement a un grand spasme +muet, trainaient dans la clairiere, baignee d'une limpidite +verdatre. Et, au loin, le Paradou, malgre le premier frisson de +l'automne, retrouvait, lui aussi, ses chuchotements ardents. Il +redevenait complice. Du parterre, du verger, des prairies, de la +foret, des grandes roches, du vaste ciel, arrivait de nouveau un +rire de volupte, un vent qui semait sur son passage une poussiere de +fecondation. Jamais le jardin, aux plus tiedes soirees de printemps, +n'avait des tendresses si profondes qu'aux derniers beaux jours, +lorsque les plantes s'endormaient en se disant adieu. L'odeur des +germes murs charriait une ivresse de desir, a travers les feuilles +plus rares. + +- Entends-tu, entends-tu? balbutiait Albine a l'oreille de Serge, +qu'elle avait laisse tomber sur l'herbe, au pied de l'arbre. + +Serge pleurait. + +- Tu vois bien que le Paradou n'est pas mort. Il nous crie de nous +aimer. Il veut toujours notre mariage... Oh! souviens-toi! Prends- +moi a ton cou. Soyons l'un a l'autre. + +Serge pleurait. + +Elle ne dit plus rien. Elle le prit elle-meme, d'une etreinte +farouche. Ses levres se collerent sur ce cadavre pour le +ressusciter. Et Serge n'eut encore que des larmes. + +Au bout d'un grand silence, Albine parla. Elle etait debout, +meprisante, resolue. + +- Va-t'en! dit-elle a voix basse. + +Serge se leva d'un effort. Il ramassa son breviaire qui avait roule +dans l'herbe. Il s'en alla. + +- Va-t'en! repetait Albine qui le suivait, le chassant devant elle, +haussant la voix. + +Et elle le poussa ainsi de buisson en buisson, elle le reconduisit a +la breche, au milieu des arbres graves. Et la, comme Serge hesitait, +le front bas, elle lui cria violemment: + +- Va-t'en! va-t'en! + +Puis, lentement, elle rentra dans le Paradou, sans tourner la tete. +La nuit tombait, le jardin n'etait plus qu'un grand cercueil +d'ombre. + + + + + +XIII. + +Frere Archangias, reveille, debout sur la breche, donnait des coups +de baton contre les pierres, en jurant abominablement. + +- Que le diable leur casse les cuisses! Qu'il les cloue au derriere +l'un de l'autre comme des chiens! Qu'il les traine par les pieds, le +nez dans leur ordure! + +Mais quand il vit Albine chassant le pretre, il resta un moment, +surpris. Puis, il tapa plus fort, il fut pris d'un rire terrible. + +- Adieu, la gueuse! Bon voyage! Retourne forniquer avec tes +loups... Ah! tu n'as pas assez d'un saint. Il te faut des reins +autrement solides. Il te faut des chenes. Veux-tu mon baton? Tiens! +couche avec! Voila le gaillard qui te contentera. + +Et, a toute volee, il jeta son baton derriere Albine, dans le +crepuscule. Puis, regardant l'abbe Mouret, il gronda. + +- Je vous savais la-dedans. Les pierres etaient derangees... +Ecoutez, monsieur le cure, votre faute a fait de moi votre +superieur, Dieu vous dit par ma bouche que l'enfer n'a pas de +tourments assez effroyables pour les pretres enfonces dans la chair. +S'il daigne vous pardonner, il sera trop bon, il gatera sa justice. + +A pas lents, tous deux redescendaient vers les Artaud. Le pretre +n'avait pas ouvert les levres. Peu a peu, il relevait la tete, il ne +tremblait plus. Quand il apercut, au loin, sur le ciel violatre, la +barre noire du Solitaire, avec la tache rouge des tuiles de +l'eglise, il eut un faible sourire. Dans ses yeux clairs, se levait +une grande serenite. + +Cependant, le Frere, de temps a autre, donnait un coup de pied a un +caillou. Puis, il se tournait, il apostrophait son compagnon. + +- Est-ce fini, cette fois?... Moi, quand j'avais votre age, j'etais +possede; un demon me mangeait les reins. Et puis, il s'est ennuye, +il s'en est alle. Je n'ai plus de reins. Je vis tranquille... Oh! je +savais bien que vous viendriez. Voila trois semaines que je vous +guette. Je regardais dans le jardin, par le trou du mur. J'aurais +voulu couper les arbres. Souvent, j'ai jete des pierres. Quand je +cassais une branche, j'etais content... Dites, c'est donc +extraordinaire, ce qu'on goute la-dedans? + +Il avait arrete l'abbe Mouret au milieu de la route, en le regardant +avec des yeux luisant d'une terrible jalousie. Les delices entrevues +du Paradou le torturaient. Depuis des semaines, il etait reste sur +le seuil, flairant de loin les jouissances damnables. Mais l'abbe +restant muet, il se remit a marcher, ricanant, grognant des paroles +equivoques. Et, haussant le ton. + +- Voyez-vous, quand un pretre fait ce que vous avez fait, il +scandalise tous les autres pretres... Moi-meme, je ne me sentais +plus chaste, a marcher a cote de vous. Vous empoisonniez le sexe... +A cette heure, vous voila raisonnable. Allez, vous n'avez pas besoin +de vous confesser. Je connais ce coup de baton-la. Le ciel vous a +casse les reins comme aux autres. Tant mieux! tant mieux! + +Il triomphait, il tapait des mains. L'abbe ne l'ecoutait pas, perdu +dans une reverie. Son sourire avait grandi. Et quand le Frere l'eut +quitte devant la porte du presbytere, il fit le tour, il entra dans +l'eglise. Elle etait toute grise, comme par ce terrible soir de +pluie, ou la tentation l'avait si rudement secoue. Mais elle restait +pauvre et recueillie, sans ruissellement d'or, sans souffles +d'angoisse, venus de la campagne. Elle gardait un silence solennel. +Seule, une haleine de misericorde semblait l'emplir. + +Agenouille devant le grand Christ de carton peint, pleurant des +larmes qu'il laissait couler sur ses joues comme autant de joies, le +pretre murmurait: + +- O mon Dieu, il n'est pas vrai que vous soyez sans pitie. Je le +sens, vous m'avez deja pardonne. Je le sens a votre grace, qui, +depuis des heures, redescend en moi, goutte a goutte, en m'apportant +le salut d'une facon lente et certaine... O mon Dieu, c'est au +moment ou je vous abandonnais, que vous me protegiez avec le plus +d'efficacite. Vous vous cachiez de moi pour mieux me retirer du mal. +Vous laissiez ma chair aller en avant, afin de me heurter contre son +impuissance... Et, maintenant, o mon Dieu, je vois que vous m'aviez +a jamais marque de votre sceau, ce sceau redoutable, plein de +delices, qui met un homme hors des hommes, et dont l'empreinte est +si ineffacable, qu'elle reparait tot ou tard, meme sur les membres +coupables. Vous m'avez brise dans le peche et dans la tentation. +Vous m'avez devaste de votre flamme. Vous avez voulu qu'il n'y eut +plus que des ruines en moi, pour y descendre en securite. Je suis +une maison vide ou vous pouvez habiter... Soyez beni, o mon Dieu! + +Il se prosternait, il balbutiait dans la poussiere. L'eglise etait +victorieuse; elle restait debout, au-dessus de la tete du pretre, +avec ses autels, son confessionnal, sa chaire, ses croix, ses images +saintes. Le monde n'existait plus. La tentation s'etait eteinte, +ainsi qu'un incendie desormais inutile a la purification de cette +chair. Il entrait dans la paix surhumaine. Il jetait ce cri supreme: + +- En dehors de la vie, en dehors des creatures, en dehors de tout, +je suis a vous, o mon Dieu, a vous seul, eternellement! + + + + + +XIV. + +A cette heure, Albine, dans le Paradou, rodait encore, trainant +l'agonie muette d'une bete blessee. Elle ne pleurait plus. Elle +avait un visage blanc, traverse au front d'un grand pli. Pourquoi +donc souffrait-elle toute cette mort? De quelle faute etait-elle +coupable, pour que, brusquement, le jardin ne lui tint plus les +promesses qu'il lui faisait depuis l'enfance. Et elle s'interrogeait, +allant devant elle, sans voir les allees ou l'ombre coulait peu a +peu. Pourtant, elle avait toujours obei aux arbres. Elle ne se +souvenait pas d'avoir casse une fleur. Elle etait restee la fille +aimee des verdures, les ecoutant avec soumission, s'abandonnant a +elles, pleine de foi dans les bonheurs qu'elles lui reservaient. +Lorsque, au dernier jour, le Paradou lui avait crie de se coucher +sous l'arbre geant, elle s'etait couchee, elle avait ouvert les +bras, repetant la lecon soufflee par les herbes. Alors, si elle +ne trouvait rien a se reprocher, c'etait donc le jardin qui la +trahissait, qui la torturait, pour la seule joie de la voir +souffrir. + +Elle s'arreta, elle regarda autour d'elle. Les grandes masses +sombres des feuillages gardaient un silence recueilli, les sentiers, +ou des murs noirs se batissaient, devenaient des impasses de +tenebres; les nappes de gazon, au loin, endormaient les vents qui +les effleuraient. Et elle tendit les mains desesperement, elle eut +un cri de protestation. Cela ne pouvait finir ainsi. Mais sa voix +s'etouffa sous les arbres silencieux. Trois fois, elle conjura le +Paradou de repondre, sans qu'une explication lui vint des hautes +branches, sans qu'une seule feuille la prit en pitie. Puis, quand +elle se fut remise a roder, elle se sentit marcher dans la fatalite +de l'hiver. Maintenant qu'elle ne questionnait plus la terre en +creature revoltee, elle entendait une voix basse courant au ras du +sol, la voix d'adieu des plantes, qui se souhaitaient une mort +heureuse. Avoir bu le soleil de toute une saison, avoir vecu +toujours en fleurs, s'etre exhale en un parfum continu, puis s'en +aller au premier tourment, avec l'espoir de repousser quelque part, +n'etait-ce pas une vie assez longue, une vie bien remplie, que +gaterait un entetement a vivre davantage? Ah! comme on devait etre +bien, morte, ayant une nuit sans fin devant soi, pour songer a la +courte journee vecue, pour en fixer eternellement les joies +fugitives! + +Elle s'arreta de nouveau, mais elle ne protesta plus, au milieu du +grand recueillement du Paradou. Elle croyait comprendre, a cette +heure. Sans doute, le jardin lui menageait la mort comme une +jouissance supreme. C'etait a la mort qu'il l'avait conduite d'une +si tendre facon. Apres l'amour, il n'y avait plus que la mort. Et +jamais le jardin ne l'avait tant aimee; elle s'etait montree ingrate +en l'accusant, elle restait sa fille la plus chere. Les feuillages +silencieux, les sentiers barres de tenebres, les pelouses ou le vent +s'assoupissait, ne se taisaient que pour l'inviter a la joie d'un +long silence. Ils la voulaient avec eux, dans le repos du froid; ils +revaient de l'emporter, roulee parmi les feuilles seches, les yeux +glaces comme l'eau des sources, les membres raidis comme les +branches nues, le sang dormant le sommeil de la seve. Elle vivrait +leur existence jusqu'au bout, jusqu'a leur mort. Peut-etre avaient- +ils deja resolu qu'a la saison prochaine elle serait un rosier du +parterre, un saule blond des prairies, ou un jeune bouleau de la +foret. C'etait la grande loi de la vie: elle allait mourir. + +Alors, une derniere fois, elle reprit sa course a travers le jardin, +en quete de la mort. Quelle plante odorante avait besoin de ses +cheveux pour accroitre le parfum de ses feuilles? Quelle fleur lui +demandait le don de sa peau de satin, la blancheur pure de ses bras, +la laque tendre de sa gorge? A quel arbuste malade devait-elle +offrir son jeune sang? Elle aurait voulu etre utile aux herbes qui +vegetaient sur le bord des allees, se tuer la, pour qu'une verdure +poussat d'elle, superbe, grasse, pleine d'oiseaux en mai et +ardemment caressee du soleil. Mais le Paradou resta muet longtemps +encore, ne se decidant pas a lui confier dans quel dernier baiser il +l'emporterait. Elle dut retourner partout, refaire le pelerinage de +ses promenades. La nuit etait presque entierement tombee, et il lui +semblait qu'elle entrait peu a peu dans la terre. Elle monta aux +grandes roches, les interrogeant, leur demandant si c'etait sur +leurs lits de cailloux qu'il lui fallait expirer. Elle traversa la +foret, attendant, avec un desir qui ralentissait sa marche, que +quelque chene s'ecroulat et l'ensevelit dans la majeste de sa chute. +Elle longea les rivieres des prairies, se penchant presque a chaque +pas, regardant au fond des eaux si une couche ne lui etait pas +preparee, parmi les nenuphars. Nulle part, la mort ne l'appelait, ne +lui tendait ses mains fraiches. Cependant, elle ne se trompait +point. C'etait bien le Paradou qui allait lui apprendre a mourir, +comme il lui avait appris a aimer. Elle recommenca a battre les +buissons, plus affamee qu'aux matinees tiedes ou elle cherchait +l'amour. Et, tout d'un coup, au moment ou elle arrivait au parterre, +elle surprit la mort, dans les parfums du soir. Elle courut, elle +eut un rire de volupte. Elle devait mourir avec les fleurs. + +D'abord, elle courut au bois de roses. La, dans la derniere lueur du +crepuscule, elle fouilla les massifs, elle cueillit toutes les roses +qui s'alanguissaient aux approches de l'hiver. Elle les cueillait a +terre, sans se soucier des epines; elle les cueillait devant elle, +des deux mains; elle les cueillait au-dessus d'elle, se haussant sur +les pieds, ployant les arbustes. Une telle hate la poussait, qu'elle +cassait les branches, elle qui avait le respect des moindres brins +d'herbe. Bientot elle eut des roses plein les bras, un fardeau de +roses sous lequel elle chancelait. Puis, elle rentra au pavillon, +ayant depouille le bois, emportant jusqu'aux petales tombes; et +quand elle eut laisse glisser sa charge de roses sur le carreau de +la chambre au plafond bleu, elle redescendit dans le parterre. + +Alors, elle chercha les violettes. Elle en faisait des bouquets +enormes qu'elle serrait un a un contre sa poitrine. Ensuite, elle +chercha les oeillets, coupant tout jusqu'aux boutons, liant des +gerbes geantes d'oeillets blancs, pareilles a des jattes de lait, +des gerbes geantes d'oeillets rouges, pareilles a des jattes de +sang. Et elle chercha encore les quarantaines, les belles-de-nuit, +les heliotropes, les lis; elle prenait a poignee les dernieres tiges +epanouies des quarantaines, dont elle froissait sans pitie les +ruches de satin; elle devastait les corbeilles de belles-de-nuit, +ouvertes a peine a l'air du soir; elle fauchait le champ des +heliotropes, ramassant en tas sa moisson de fleurs; elle mettait +sous ses bras des paquets de lis, comme des paquets de roseaux. +Lorsqu'elle fut de nouveau chargee, elle remonta au pavillon jeter, +a cote des roses, les violettes, les oeillets, les quarantaines, les +belles-de-nuit, les heliotropes, les lis. Et, sans reprendre +haleine, elle redescendit. + +Cette fois, elle se rendit a ce coin melancolique qui etait comme le +cimetiere du parterre. Un automne brulant y avait mis une seconde +poussee des fleurs du printemps. Elle s'acharna surtout sur des +plates-bandes de tubereuses et de jacinthes, a genoux au milieu des +herbes, menant sa recolte avec des precautions d'avare. Les +tubereuses semblaient pour elle des fleurs precieuses, qui devaient +distiller goutte a goutte de l'or, des richesses, des biens +extraordinaires. Les jacinthes, toutes perlees de leurs grains +fleuris, etaient comme des colliers dont chaque perle allait lui +verser des joies ignorees aux hommes. Et, bien qu'elle disparut dans +la brassee de jacinthes et de tubereuses qu'elle avait coupee, elle +ravagea plus loin un champ de pavots, elle trouva moyen de raser +encore un champ de soucis. Par-dessus les tubereuses, par-dessus les +jacinthes, les soucis et les pavots s'entasserent. Elle revint en +courant se decharger dans la chambre au plafond bleu, veillant a ce +que le vent ne lui volat pas un pistil. Elle redescendit. + +Qu'allait-elle cueillir maintenant? Elle avait moissonne le parterre +entier. Quand elle se haussait sur les pieds, elle ne voyait plus, +sous l'ombre encore grise, que le parterre mort, n'ayant plus les +yeux tendres de ses roses, le rire rouge de ses oeillets, les +cheveux parfumes de ses heliotropes. Pourtant, elle ne pouvait +remonter les bras vides. Et elle s'attaqua aux herbes, aux verdures; +elle rampa, la poitrine contre le sol, cherchant dans une supreme +etreinte de passion a emporter la terre elle-meme. Ce fut la moisson +des plantes odorantes, les citronnelles, les menthes, les verveines, +dont elle emplissait sa jupe. Elle rencontra une bordure de baume et +n'en laissa pas une feuille. Elle prit meme deux grands fenouils, +qu'elle jeta sur ses epaules, ainsi que deux arbres. Si elle avait +pu, entre ses dents serrees, elle aurait emmene derriere elle toute +la nappe verte du parterre. Puis, au seuil du pavillon, elle se +tourna, elle jeta un dernier regard sur le Paradou. Il etait noir; +la nuit, tombee completement, lui avait jete un drap noir sur la +face. Et elle monta, pour ne plus redescendre. + +La grande chambre, bientot, fut paree. Elle avait pose une lampe +allumee sur la console. Elle triait les fleurs amoncelees au milieu +du carreau, elle en faisait de grosses touffes qu'elle distribuait a +tous les coins. D'abord, derriere la lampe sur la console, elle mit +les lis, une haute dentelle qui attendrissait la lumiere de sa +purete blanche. Puis, elle porta des poignees d'oeillets et de +quarantaines sur le vieux canape, dont l'etoffe peinte etait deja +semee de bouquets rouges, fanes depuis cent ans; et l'etoffe +disparut, le canape allongea contre le mur un massif de quarantaines +herisse d'oeillets. Elle rangea alors les quatre fauteuils devant +l'alcove; elle emplit le premier de soucis, le second de pavots, le +troisieme de belles-de-nuit, le quatrieme d'heliotropes; les +fauteuils, noyes, ne montrant que des bouts de leurs bras, +semblaient des bornes de fleurs. Enfin, elle songea au lit. Elle +roula pres du chevet une petite table, sur laquelle elle dressa un +tas enorme de violettes. Et, a larges brassees, elle couvrit +entierement le lit de toutes les jacinthes et de toutes les +tubereuses qu'elle avait apportees; la couche etait si epaisse, +qu'elle debordait sur le devant, aux pieds, a la tete, dans la +ruelle, laissant couler des trainees de grappes. Le lit n'etait plus +qu'une grande floraison. Cependant, les roses restaient. Elle les +jeta au hasard, un peu partout; elle ne regardait meme pas ou elles +tombaient; la console, le canape, les fauteuils, en recurent; un +coin du lit en fut inonde. Pendant quelques minutes, il plut des +roses, a grosses touffes, une averse de fleurs lourdes comme des +gouttes d'orage, qui faisaient des mares dans les trous du carreau. +Mais le tas ne diminuant guere, elle finit par en tresser des +guirlandes qu'elle pendit aux murs. Les Amours de platre qui +polissonnaient au-dessus de l'alcove eurent des guirlandes de roses +au cou, aux bras, autour des reins; leurs ventres nus, leurs culs +nus furent tout habilles de roses. Le plafond bleu, les panneaux +ovales encadres de noeuds de ruban couleur chair, les peintures +erotiques mangees par le temps, se trouverent tendus d'un manteau de +roses, d'une draperie de roses. La grande chambre etait paree. +Maintenant, elle pouvait y mourir. + +Un instant, elle resta debout, regardant autour d'elle. Elle +songeait, elle cherchait si la mort etait la. Et elle ramassa les +verdures odorantes, les citronnelles, les menthes, les verveines, +les baumes, les fenouils; elle les tordit, les plia, en fabriqua des +tampons, a l'aide desquels elle alla boucher les moindres fentes, +les moindres trous de la porte et des fenetres. Puis, elle tira les +rideaux de calicot blanc, cousus a gros points. Et, muette, sans un +soupir, elle se coucha sur le lit, sur la floraison des jacinthes et +des tubereuses. + +La, ce fut une volupte derniere. Les yeux grands ouverts, elle +souriait a la chambre. Comme elle avait aime, dans cette chambre! +Comme elle y mourait heureuse! A cette heure, rien d'impur ne lui +venait plus des Amours de platre, rien de troublant ne descendait +plus des peintures, ou des membres de femme se vautraient. Il n'y +avait, sous le plafond bleu, que le parfum etouffant des fleurs. Et +il semblait que ce parfum ne fut autre que l'odeur d'amour ancien +dont l'alcove etait toujours restee tiede, une odeur grandie, +centuplee, devenue si forte, qu'elle soufflait l'asphyxie. Peut-etre +etait-ce l'haleine de la dame morte la, il y avait un siecle. Elle +se trouvait ravie a son tour, dans cette haleine. Ne bougeant point, +les mains jointes sur son coeur, elle continuait a sourire, elle +ecoutait les parfums qui chuchotaient dans sa tete bourdonnante. Ils +lui jouaient une musique etrange de senteurs qui l'endormait +lentement, tres doucement. D'abord, c'etait un prelude gai, +enfantin: ses mains, qui avaient tordu les verdures odorantes, +exhalaient l'aprete des herbes foulees, lui contaient ses courses de +gamine au milieu des sauvageries du Paradou. Ensuite, un chant de +flute se faisait entendre, de petites notes musquees qui +s'egrenaient du tas de violettes pose sur la table, pres du chevet; +et cette flute, brodant sa melodie sur l'haleine calme, +l'accompagnement regulier des lis de la console, chantait les +premiers charmes de son amour, le premier aveu, le premier baiser +sous la futaie. Mais elle suffoquait davantage, la passion arrivait +avec l'eclat brusque des oeillets, a l'odeur poivree, dont la voix +de cuivre dominait un moment toutes les autres. Elle croyait qu'elle +allait agoniser dans la phrase maladive des soucis et des pavots, +qui lui rappelait les tourments de ses desirs. Et, brusquement, +tout s'apaisait, elle respirait plus librement, elle glissait a +une douceur plus grande, bercee par une gamme descendante des +quarantaines, se ralentissant, se noyant, jusqu'a un cantique +adorable des heliotropes, dont les haleines de vanille disaient +l'approche des noces. Les belles-de-nuit piquaient ca et la +un trille discret. Puis, il y eut un silence. Les roses, +languissamment, firent leur entree. Du plafond coulerent des voix, +un choeur lointain. C'etait un ensemble large, qu'elle ecouta au +debut avec un leger frisson. Le choeur s'enfla, elle fut bientot +tout vibrante des sonorites prodigieuses qui eclataient autour +d'elle. Les noces etaient venues, les fanfares des roses annoncaient +l'instant redoutable. Elle, les mains de plus en plus serrees contre +son coeur, pamee, mourante, haletait. Elle ouvrait la bouche, +cherchant le baiser qui devait l'etouffer, quand les jacinthes et +les tubereuses fumerent, l'envelopperent d'un dernier soupir, si +profond, qu'il couvrit le choeur des roses. Albine etait morte dans +le hoquet supreme des fleurs. + + + + + +XV. + +Le lendemain, vers trois heures, la Teuse et Frere Archangias, qui +causaient sur le perron du presbytere, virent le cabriolet du +docteur Pascal traverser le village, au grand galop du cheval. De +violents coups de fouet sortaient de la capote baissee. + +- Ou court-il donc comme ca? murmura la vieille servante. Il va se +casser le cou. + +Le cabriolet etait arrive au bas du tertre, sur lequel l'eglise +etait batie. Brusquement, le cheval se cabra, s'arreta; et la tete +du docteur, toute blanche, toute ebouriffee, s'allongea sous la +capote. + +- Serge est-il la? cria-t-il d'une voix furieuse. + +La Teuse s'etait avancee au bord du tertre. + +- Monsieur le cure est dans sa chambre, repondit-elle. Il doit lire +son breviaire... Vous avez quelque chose a lui dire? Voulez-vous que +je l'appelle? + +L'oncle Pascal, dont le visage paraissait bouleverse, eut un geste +terrible de sa main droite, qui tenait le fouet. Il reprit, se +penchant davantage, au risque de tomber: + +- Ah! il lit son breviaire!... Non, ne l'appelez pas. Je +l'etranglerais, et c'est inutile... J'ai a lui dire qu'Albine est +morte, entendez-vous! Dites-lui qu'elle est morte, de ma part! + +Et il disparut, il lanca a son cheval un si rude coup de fouet, que +la bete s'emporta. Mais, vingt pas plus loin, il l'arreta de +nouveau, allongeant encore la tete, criant plus fort: + +- Dites-lui aussi de ma part qu'elle etait enceinte! Ca lui fera +plaisir. + +Le cabriolet reprit sa course folle. Il montait avec des cahots +inquietants la route pierreuse des coteaux, qui menait au Paradou. +La Teuse etait restee toute suffoquee. Frere Archangias ricanait, en +fixant sur elle des yeux ou flambait une joie farouche. Et elle le +poussa, elle faillit le faire tomber, le long des marches du perron. + +- Allez-vous-en, begayait-elle, se fachant a son tour, se +soulageant sur lui. Je finirai par vous detester, vous!... Est-il +possible de se rejouir de la mort du monde! Moi, je ne l'aimais pas +cette fille. Mais quand on meurt a son age, ce n'est pas gai... +Allez-vous-en, tenez! Ne riez plus comme ca, ou je vous jette mes +ciseaux a la figure! + +C'etait vers une heure seulement qu'un paysan, venu a Plassans pour +vendre ses legumes, avait appris au docteur Pascal la mort d'Albine, +en ajoutant que Jeanbernat le demandait. Maintenant, le docteur se +sentait un peu soulage par le cri qu'il venait de jeter, en passant +devant l'eglise. Il s'etait detourne de son chemin, afin de se +donner cette satisfaction. Il se reprochait cette mort comme un +crime dans lequel il aurait trempe. Tout le long de la route, il +n'avait cesse de s'accabler d'injures, s'essuyant les yeux pour voir +clair a conduire son cheval, poussant le cabriolet sur les tas de +pierres, avec la sourde envie de culbuter et de se casser quelque +membre. Lorsqu'il se fut engage dans le chemin creux longeant la +muraille interminable du parc, une esperance lui vint. Peut-etre +qu'Albine n'etait qu'en syncope. Le paysan lui avait conte qu'elle +s'etait asphyxiee avec des fleurs. Ah! s'il arrivait a temps, s'il +pouvait la sauver! Et il tapait ferocement sur son cheval, comme +s'il eut tape sur lui. + +La journee etait fort belle. Ainsi qu'aux beaux jours de mai, le +pavillon lui apparut tout baigne de soleil. Mais le lierre qui +montait jusqu'au toit avait des feuilles tachees de rouille, et les +mouches a miel ne ronflaient plus autour des giroflees, grandies +entre les fentes. Il attacha vivement son cheval, il poussa la +barriere du petit jardin. C'etait toujours ce grand silence, dans +lequel Jeanbernat fumait sa pipe. Seulement, le vieux n'etait plus +la, sur son banc, devant ses salades. + +- Jeanbernat! appela le docteur. + +Personne ne repondit. Alors, en entrant dans le vestibule, il vit +une chose qu'il n'avait jamais vue. Au fond du couloir, au bas de la +cage noire de l'escalier, une porte etait ouverte sur le Paradou; +l'immense jardin, sous le soleil pale, roulait ses feuilles jaunes, +etendait sa melancolie d'automne. Il franchit le seuil de cette +porte, il fit quelques pas sur l'herbe humide. + +- Ah! c'est vous, docteur! dit la voix calme de Jeanbernat. + +Le vieux, a grands coups de beche, creusait un trou, au pied d'un +murier. Il avait redresse sa haute taille, en entendant des pas. +Puis, il s'etait remis a la besogne, enlevant d'un seul effort une +motte enorme de terre grasse. + +- Que faites-vous donc la? demanda le docteur Pascal. + +Jeanbernat se redressa de nouveau. Il essuyait la sueur de son front +sur la manche de sa veste. + +- Je fais un trou, repondit-il simplement. Elle a toujours aime le +jardin. Elle sera bien la pour dormir. + +Le docteur sentit l'emotion l'etrangler. Il resta un instant au bord +de la fosse, sans pouvoir parler. Il regardait Jeanbernat donner ses +rudes coups de beche. + +- Ou est-elle? dit-il enfin. + +- La-haut, dans sa chambre. Je l'ai laissee sur le lit. Je veux que +vous lui ecoutiez le coeur, avant de la mettre la-dedans... Moi, +j'ai ecoute je n'ai rien entendu. + +Le docteur monta. La chambre n'avait pas ete touchee. Seule, une +fenetre etait ouverte. Les fleurs, fanees, etouffees dans leur +propre parfum, ne mettaient plus la que la senteur fade de leur +chair morte. Au fond de l'alcove, pourtant, restait une chaleur +d'asphyxie, qui semblait couler dans la chambre et s'echapper encore +par minces filets de fumee. Albine, tres blanche, les mains sur son +coeur, dormait avec un sourire, au milieu de sa couche de jacinthes +et de tubereuses. Et elle etait bien heureuse, elle etait bien +morte. Debout devant le lit, le docteur la regarda longuement, avec +cette fixite des savants qui tentent des resurrections. Puis, il ne +voulut pas meme deranger ses mains jointes; il la baisa au front, a +cette place que sa maternite avait deja tachee d'une ombre legere. +En bas, dans le jardin, la beche de Jeanbernat enfoncait toujours +ses coups sourds et reguliers. + +Cependant, au bout d'un quart d'heure, le vieux monta. Il avait fini +sa besogne. Il trouva le docteur assis devant le lit, plonge dans +une telle songerie, qu'il paraissait ne pas sentir les grosses +larmes coulant une a une sur ses joues. Les deux hommes +n'echangerent qu'un regard. Puis, apres un silence: + +- Allez, j'avais raison, dit lentement Jeanbernat, repetant son +geste large, il n'y a rien, rien, rien... Tout ca, c'est de la +farce. + +Il restait debout, il ramassait les roses tombees du lit, qu'il +jetait une a une sur les jupes d'Albine. + +- Les fleurs, ca ne vit qu'un jour, dit-il encore; tandis que les +mauvaises orties comme moi, ca use les pierres ou ca pousse... +Maintenant, bonsoir, je puis crever. On m'a souffle mon dernier coin +de soleil. C'est de la farce. + +Et il s'assit a son tour. Il ne pleurait pas, il avait le desespoir +raide d'un automate dont la mecanique se casse. Machinalement, il +allongea la main, il prit un livre sur la petite table couverte de +violettes. C'etait un des bouquins du grenier, un volume depareille +d'Holbach!, qu'il lisait depuis le matin, en veillant le corps +d'Albine. Comme le docteur se taisait toujours, accable, il se remit +a tourner les pages. Mais une idee lui vint tout d'un coup. + +- Si vous m'aidiez, dit-il au docteur, nous la descendrions a nous +deux, nous l'enterrerions avec toutes ces fleurs. + +L'oncle Pascal eut un frisson. Il expliqua qu'il n'etait pas permis +de garder ainsi les morts. + +- Comment, ce n'est pas permis! cria le vieux. Eh bien! je me le +permettrai!... Est-ce qu'elle n'est pas a moi? Est-ce que vous +croyez que je vais me la laisser prendre par les cures? Qu'ils +essayent, s'ils veulent etre recus a coups de fusil. + +Il s'etait leve, il brandissait terriblement son livre. Le docteur +lui saisit les mains, les serra contre les siennes, en le conjurant +de se calmer. Pendant longtemps, il parla, disant tout ce qui lui +venait aux levres; il s'accusait, il laissait echapper des lambeaux +d'aveux, il revenait vaguement a ceux qui avaient tue Albine. + +- Ecoutez, dit-il enfin, elle n'est plus a vous, il faut la leur +rendre. + +Mais Jeanbernat hochait la tete, refusant du geste. Il etait +ebranle, cependant. Il finit par dire: + +- C'est bien. Qu'ils la prennent et qu'elle leur casse les bras! Je +voudrais qu'elle sortit de leur terre pour les tuer tous de peur... +D'ailleurs, j'ai une affaire a regler la-bas. J'irai demain... +Adieu, docteur. Le trou sera pour moi. + +Et, quand le docteur fut parti, il se rassit au chevet de la morte, +et reprit gravement la lecture de son livre. + + + + + +XVI. + +Ce matin-la, il y avait un grand remue-menage, dans la basse-cour du +presbytere. Le boucher des Artaud venait de tuer Mathieu, le cochon, +sous le hangar. Desiree, enthousiasmee, avait tenu les pieds de +Mathieu, pendant qu'on le saignait, le baisant sur l'echine pour +qu'il sentit moins le couteau, lui disant qu'il fallait bien qu'on +le tuat, maintenant qu'il etait si gras. Personne comme elle ne +tranchait la tete d'une oie d'un seul coup de hachette, ou n'ouvrait +le gosier d'une poule avec une paire de ciseaux. Son amour des betes +acceptait tres gaillardement ce massacre. C'etait necessaire, +disait-elle; ca faisait de la place aux petits qui poussaient. Et +elle etait tres gaie. + +- Mademoiselle, grondait la Teuse a chaque minute, vous allez vous +faire mal. Ca n'a pas de bon sens, de se mettre dans un etat pareil, +parce qu'on tue un cochon. Vous etes rouge comme si vous aviez danse +tout un soir. + +Mais Desiree tapait des mains, tournait, s'occupait. La Teuse, elle, +avait les jambes qui lui rentraient dans le corps, ainsi qu'elle le +disait. Depuis le matin six heures, elle roulait sa masse enorme, de +la cuisine a la basse-cour. Elle devait faire le boudin. C'etait +elle qui avait battu le sang, deux larges terrines toutes roses au +grand soleil. Et jamais elle n'aurait fini, parce que mademoiselle +l'appelait toujours, pour des riens. Il faut dire qu'a l'heure meme +ou le boucher saignait Mathieu, Desiree avait eu une grosse emotion, +en entrant dans l'ecurie. Lise, la vache, etait en train d'y +accoucher. Alors, saisie d'une joie extraordinaire, elle avait +acheve de perdre la tete. + +- Un s'en va, un autre arrive! cria-t-elle, sautant, pirouettant +sur elle-meme. Mais viens donc voir, la Teuse! + +Il etait onze heures. Par moments, un chant sortait de l'eglise. On +saisissait un murmure confus de voix desolees, un balbutiement de +priere, d'ou montaient brusquement des lambeaux de phrases latines, +jetes a pleine voix. + +- Viens donc! repeta Desiree pour la vingtieme fois. + +- Il faut que j'aille sonner, murmura la vieille servante; jamais +je n'aurai fini... Qu'est-ce que vous voulez encore, mademoiselle? + +Mais elle n'attendit pas la reponse. Elle se jeta au milieu d'une +bande de poules, qui buvaient goulument le sang, dans les terrines. +Elle les dispersa a coups de pied, furieuse. Puis elle couvrit les +terrines, en disant: + +- Ah bien! au lieu de me tourmenter vous feriez mieux de veiller +sur ces gueuses... Si vous les laissez faire, vous n'aurez pas de +boudin, comprenez-vous! + +Desiree riait. Quand les poules auraient bu un peu de sang, le grand +mal! Ca les engraissait. Puis, elle voulut emmener la Teuse aupres +de la vache. Celle-ci se debattait. + +- Il faut que j'aille sonner... L'enterrement va sortir. Vous +entendez bien. + +A ce moment, dans l'eglise, les voix grandirent, tronerent sur un +ton mourant. Un bruit de pas arriva, tres distinct. + +- Non, regarde, insistait Desiree en la poussant vers l'ecurie. +Dis-moi ce qu'il faut que je fasse. + +La vache, etendue sur la litiere, tourna la tete, les suivit de ses +gros yeux. Et Desiree pretendait qu'elle avait pour sur besoin de +quelque chose. Peut-etre qu'on aurait pu l'aider, pour qu'elle +souffrit moins. La Teuse haussait les epaules. Est-ce que les betes +ne savaient pas faire leurs affaires elles-memes! Il ne fallait pas +la tourmenter, voila tout. Elle se dirigeait enfin vers la +sacristie, lorsqu'en repassant devant le hangar, elle jeta un +nouveau cri. + +- Tenez, tenez! dit-elle, le poing tendu. Ah! la gredine! + +Sous le hangar, Mathieu, en attendant qu'on le grillat, +s'allongeait, tombe sur le dos, les pattes en l'air. Le trou du +couteau, a son cou, etait tout frais, avec des gouttes de sang qui +perlaient. Et une petite poule blanche, l'air tres delicat, piquait +une a une les gouttes de sang. + +- Pardi! elle se regale, dit simplement Desiree. + +Elle s'etait penchee, elle donnait des tapes sur le ventre ballonne +du cochon, en ajoutant: + +- Hein! mon gros, tu leur as assez de fois vole leur soupe pour +qu'elles te mangent un peu le cou maintenant. + +La Teuse ota rapidement son tablier, dont elle enveloppa le cou de +Mathieu. Ensuite, elle se hata, elle disparut dans l'eglise. La +grande porte venait de crier sur ses gonds rouilles, une bouffee de +chant s'elargissait en plein air, au milieu du soleil calme. Et, +tout d'un coup, la cloche se mit a sonner, a coups reguliers. +Desiree, qui etait restee agenouillee devant le cochon, lui tapant +toujours sur le ventre, avait leve la tete, ecoutait, sans cesser de +sourire. Puis, se voyant seule, ayant regarde sournoisement autour +d'elle, elle se glissa dans l'ecurie, dont elle referma la porte sur +elle. Elle allait aider la vache. + +La petite grille du cimetiere, qu'on avait voulu ouvrir toute +grande, pour laisser passer le corps, pendait contre le mur, a demi +arrachee. Dans le champ vide, le soleil dormait, sur les herbes +seches. Le convoi entra, en psalmodiant le dernier verset du +Miserere. Et il y eut un silence. + +- Requiem oeternam dona ei, Domine, reprit d'une voix grave l'abbe +Mouret. + +- Et lux perpetua luceat ei, ajouta Frere Archangias, avec un +mugissement de chantre. + +D'abord, Vincent s'avancait, en surplis, portant la croix, une +grande croix de cuivre a moitie desargentee, qu'il levait a deux +mains, tres haut. Puis, marchait l'abbe Mouret, pale dans sa +chasuble noire, la tete droite, chantant sans un tremblement des +levres, les yeux fixes au loin, devant lui. Le cierge allume qu'il +tenait tachait a peine le plein jour d'une goutte chaude. Et, a deux +pas, le touchant presque, venait le cercueil d'Albine, que quatre +paysans portaient sur une sorte de brancard peint en noir. Le +cercueil mal recouvert par un drap trop court montrait, aux pieds, +le sapin neuf de ses planches, dans lequel les tetes des clous +mettaient des etincelles d'acier. Au milieu du drap, des fleurs +etaient semees, des poignees de roses blanches, de jacinthes et de +tubereuses, prises au lit meme de la morte. + +- Faites donc attention! cria Frere Archangias aux paysans, lorsque +ceux-ci pencherent un peu le brancard, pour qu'il put passer, sans +s'accrocher a la grille. Vous allez tout flanquer par terre! + +Et il retint le cercueil de sa grosse main. Il portait l'aspersoir, +faute d'un second clerc; et il remplacait egalement le chantre, le +garde-champetre, qui n'avait pu venir. + +- Entrez aussi, vous autres, dit-il en se tournant. + +C'etait un autre convoi, le petit de la Rosalie, mort la veille, +dans une crise de convulsions. Il y avait la, la mere, le pere, la +vieille Brichet, Catherine, et deux grandes filles, la Rousse et +Lisa. Ces dernieres tenaient le cercueil du petit, chacune par un +bout. + +Brusquement, les voix tomberent. Il y eut un nouveau silence. La +cloche sonnait toujours, sans se presser, d'une facon navree. Le +convoi traversa tout le cimetiere, se dirigeant vers l'angle que +formaient l'eglise et le mur de la basse-cour. Des vols de +sauterelles s'envolaient, des lezards rentraient vivement dans leurs +trous. Une chaleur, lourde encore, pesait sur ce coin de terre +grasse. Les petits bruits des herbes cassees sous le pietinement du +cortege prenaient un murmure de sanglots etouffes. + +- La, arretez-vous, dit le Frere en barrant le chemin aux deux +grandes filles qui tenaient le petit. Attendez votre tour. Vous +n'avez pas besoin d'etre dans nos jambes. + +Et les grandes filles poserent le petit a terre. La Rosalie, Fortune +et la vieille Brichet s'arreterent au milieu du cimetiere, tandis +que Catherine suivait sournoisement Frere Archangias. La fosse +d'Albine etait creusee a gauche de la tombe de l'abbe Caffin, dont +la pierre blanche semblait au soleil toute semee de paillettes +d'argent. Le trou beant, frais du matin, s'ouvrait parmi de grosses +touffes d'herbe; sur le bord, de hautes plantes, a demi arrachees, +penchaient leurs tiges; au fond, une fleur etait tombee, tachant le +noir de la terre de ses petales rouges. Lorsque l'abbe Mouret +s'avanca, la terre molle ceda sous ses pieds; il dut reculer, pour +ne pas rouler dans la fosse. + +- Ego sum... entonna-t-il d'une voix pleine, qui dominait les +lamentations de la cloche. + +Et, pendant l'antienne, les assistants instinctivement jetaient des +coups d'oeil furtifs au fond du trou, vide encore. Vincent, qui +avait plante la croix au pied de la fosse, en face du pretre, +poussait du soulier de petits filets de terre, qu'il s'amusait a +regarder tomber; et cela faisait rire Catherine, penchee derriere +lui, pour mieux voir. Les paysans avaient pose la biere sur l'herbe. +Ils s'etiraient les bras, pendant que Frere Archangias preparait +l'aspersoir. + +- Ici, Voriau! appela Fortune. + +Le grand chien noir, qui etait alle flairer la biere, revint en +rechignant. + +- Pourquoi a-t-on amene ce chien? s'ecria Rosalie. + +- Pardi! il nous a suivis, dit Lisa, en s'egayant discretement. + +Tout ce monde causait a demi-voix, autour du cercueil du petit. Le +pere et la mere l'oubliaient par moments; puis, ils se taisaient, +quand ils le retrouvaient la, entre eux, a leurs pieds. + +- Et le pere Bambousse n'a pas voulu venir? demanda la Rousse. + +La vieille Brichet leva les yeux au ciel. + +- Il parlait de tout casser, hier, quand le petit est mort, +murmura-t-elle. Non, ce n'est pas un bon homme, je le dis devant +vous, Rosalie... Est-ce qu'il n'a pas failli m'etrangler, en criant +qu'on l'avait vole, qu'il aurait donne un de ses champs de ble, pour +que le petit mourut trois jours avant la noce! + +- On ne pouvait pas savoir, dit d'un air malin le grand Fortune. + +- Qu'est-ce que ca fait que le vieux se fache! ajouta Rosalie. Nous +sommes maries tout de meme, maintenant. + +Ils se souriaient par-dessus la petite biere, les yeux luisants. +Lisa et la Rousse se pousserent du coude. Tous redevinrent tres +serieux. Fortune avait pris une motte de terre pour chasser Voriau, +qui rodait a present parmi les vieilles dalles. + +- Ah! voila que ca va etre fini, souffla tres bas la Rousse. + +Devant la fosse, l'abbe Mouret achevait le De profundis. Puis, il +s'approcha du cercueil, a pas lents, se redressa, le regarda un +instant, sans un battement de paupieres. Il semblait plus grand, il +avait une serenite de visage qui le transfigurait. + +Et il se baissa, il ramassa une poignee de terre qu'il sema sur la +biere en forme de croix. Il recitait, d'une voix si claire, que pas +une syllabe ne fut perdue: + +- Revertitur in terram suam unde erat, et spiritus redit ad Deum +qui dedit illum. + +Un frisson avait couru parmi les assistants. Lisa reflechissait, +disant d'un air ennuye: + +- Ca n'est pas gai tout de meme, quand on pense qu'on y passera a +son tour. + +Frere Archangias avait tendu l'aspersoir au pretre. Celui-ci le +secoua au-dessus du corps, a plusieurs reprises. Il murmura: + +- Requiescat in pace. + +- Amen, repondirent a la fois Vincent et le Frere, d'un ton si aigu +et d'un ton si grave, que Catherine dut se mettre le poing sur la +bouche, pour ne pas eclater. + +- Non, non, ce n'est pas gai, continuait Lisa... Il n'y a seulement +personne, a cet enterrement. Sans nous, le cimetiere serait vide. + +- On raconte qu'elle s'est tuee, dit la vieille Brichet. + +- Oui, je sais, interrompit la Rousse. Le Frere ne voulait pas +qu'on l'enterrat avec les chretiens. Mais monsieur le cure a repondu +que l'eternite etait pour tout le monde. J'etais la... N'importe, le +Philosophe aurait pu venir. + +Mais la Rosalie les fit taire en murmurant: + +- Eh! regardez, le voila, le Philosophe! + +En effet, Jeanbernat entrait dans le cimetiere. Il marcha droit au +groupe qui se tenait autour de la fosse. Il avait son pas gaillard, +si souple encore, qu'il ne faisait aucun bruit. Quand il se fut +avance, il demeura debout derriere Frere Archangias, dont il sembla +couver un instant la nuque des yeux. Puis, comme l'abbe Mouret +achevait les oraisons, il tira tranquillement un couteau de sa +poche, l'ouvrit, et abattit, d'un seul coup, l'oreille droite du +Frere. + +Personne n'avait eu le temps d'intervenir. Le Frere poussa un +hurlement. + +- La gauche sera pour une autre fois, dit paisiblement Jeanbernat +en jetant l'oreille par terre. + +Et il repartit. La stupeur fut telle, qu'on ne le poursuivit meme +pas. Frere Archangias s'etait laisse tomber sur le tas de terre +fraiche retiree du trou. Il avait mis son mouchoir en tampon sur sa +blessure. Un des quatre porteurs voulut l'emmener, le reconduire +chez lui. Mais il refusa du geste. Il resta la, farouche, attendant, +voulant voir descendre Albine dans le trou. + +- Enfin, c'est notre tour, dit la Rosalie avec un leger soupir. + +Cependant, l'abbe Mouret s'attardait pres de la fosse, a regarder +les porteurs qui attachaient le cercueil d'Albine avec des cordes, +pour le faire glisser sans secousse. La cloche sonnait toujours; +mais la Teuse devait se fatiguer, car les coups s'egaraient, comme +irrites de la longueur de la ceremonie. Le soleil devenait plus +chaud, l'ombre du Solitaire se promenait lentement, au milieu des +herbes toutes bossuees de tombes. Lorsque l'abbe Mouret dut se +reculer, afin de ne point gener, ses yeux rencontrerent le marbre de +l'abbe Caffin, ce pretre qui avait aime et qui dormait la, si +paisible, sous les fleurs sauvages. + +Puis, tout d'un coup, pendant que le cercueil descendait, soutenu +par les cordes, dont les noeuds lui arrachaient des craquements, un +tapage effroyable monta de la basse-cour, derriere le mur. La chevre +belait. Les canards, les oies, les dindes, claquaient du bec, +battaient des ailes. Les poules chantaient l'oeuf, toutes ensemble. +Le coq fauve Alexandre jetait son cri de clairon. On entendait +jusqu'aux bonds des lapins, ebranlant les planches de leurs cabines. +Et, par-dessus toute cette vie bruyante du petit peuple des betes, +un grand rire sonnait. Il y eut un froissement de jupes. Desiree, +decoiffee, les bras nus jusqu'aux coudes, la face rouge de triomphe, +parut, les mains appuyees au chaperon du mur. Elle devait etre +montee sur le tas de fumier. + +- Serge! Serge! appela-t-elle. + +A ce moment, le cercueil d'Albine etait au fond du trou. On venait +de retirer les cordes. Un des paysans jetait une premiere pelletee +de terre. + +- Serge! Serge! cria-t-elle plus fort, en tapant des mains, la +vache a fait un veau! + + + + + +End of this Project Gutenberg Etext of La Faute de l'abbe Mouret par +Emile Zola. + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA FAUTE DE L'ABBE MOURET *** + +This file should be named 7mour10.txt or 7mour10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7mour11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7mour10a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. 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If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. 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