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+The Project Gutenberg EBook of La Faute de l'Abbe Mouret, by Emile Zola
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+
+Title: La Faute de l'Abbe Mouret
+
+Author: Emile Zola
+
+Release Date: September, 2004 [EBook #6558]
+[This file was first posted on December 28, 2002]
+[Most recently updated July 19, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: US-ASCII
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA FAUTE DE L'ABBE MOURET ***
+
+
+
+
+E-text prepared by walterdebeuf@belgacom.net, Project Gutenberg volunteer,
+http://digibooks.ibelgique.com
+
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+
+La Faute de l'Abbe Mouret.
+
+By Emile Zola.
+
+
+
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+
+
+I
+
+La Teuse, en entrant, posa son balai et son plumeau contre l'autel.
+Elle s'etait attardee a mettre en train la lessive du semestre. Elle
+traversa l'eglise, pour sonner l'Angelus, boitant davantage dans sa
+hate, bousculant les bancs. La corde, pres du confessionnal, tombait
+du plafond, nue, rapee, terminee par un gros noeud, que les mains
+avaient graisse; et elle s'y pendit de toute sa masse, a coups
+reguliers, puis s'y abandonna, roulant dans ses jupes, le bonnet de
+travers, le sang crevant sa face large.
+
+Apres avoir ramene son bonnet d'une legere tape, essoufflee, la
+Teuse revint donner un coup de balai devant l'autel. La poussiere
+s'obstinait la, chaque jour, entre les planches mal jointes de
+l'estrade. Le balai fouillait les coins avec un grondement irrite.
+Elle enleva ensuite le tapis de la table, et se facha en constatant
+que la grande nappe superieure, deja reprisee en vingt endroits,
+avait un nouveau trou d'usure au beau milieu; on apercevait la
+seconde nappe, pliee en deux, si emincee, si claire elle-meme,
+qu'elle laissait voir la pierre consacree, encadree dans l'autel de
+bois peint. Elle epousseta ces linges roussis par l'usage, promena
+vigoureusement le plumeau le long du gradin, contre lequel elle
+releva les cartons liturgiques. Puis, montant sur une chaise, elle
+debarrassa la croix et deux des chandeliers de leurs housses de
+cotonnade jaune. Le cuivre etait pique de taches ternes.
+
+- Ah bien! murmura la Teuse a demi-voix, ils ont joliment besoin
+d'un nettoyage! Je les passerai au tripoli.
+
+Alors, courant sur une jambe, avec des dehanchements et des
+secousses a enfoncer les dalles, elle alla a la sacristie chercher
+le Missel, qu'elle placa sur le pupitre, du cote de l'Epire, sans
+l'ouvrir, la tranche tournee vers le milieu de l'autel. Et elle
+alluma les deux cierges. En emportant son balai, elle jeta un coup
+d'oeil autour d'elle, pour s'assurer que le menage du bon Dieu etait
+bien fait. L'eglise dormait; la corde seule, pres du confessionnal,
+se balancait encore, de la voute au pave, d'un mouvement long et
+flexible.
+
+L'abbe Mouret venait de descendre a la sacristie, une petite piece
+froide, qui n'etait separee de la salle a manger que par un
+corridor.
+
+- Bonjour, monsieur le cure, dit la Teuse en se debarrassant. Ah!
+vous avez fait le paresseux, ce matin! Savez-vous qu'il est six
+heures un quart.
+
+Et sans donner au jeune pretre qui souriait le temps de repondre:
+
+- J'ai a vous gronder, continua-t-elle. La nappe est encore trouee.
+Ca n'a pas de bon sens! Nous n'en avons qu'une de rechange, et je me
+tue les yeux depuis trois jours a la raccommoder... Vous laisserez
+le pauvre Jesus tout nu, si vous y allez de ce train.
+
+L'abbe Mouret souriait toujours. Il dit gaiement:
+
+- Jesus n'a pas besoin de tant de linge, ma bonne Teuse. Il a
+toujours chaud, il est toujours royalement recu, quand on l'aime
+bien.
+
+Puis, se dirigeant vers une petite fontaine, il demanda:
+
+- Est-ce que ma soeur est levee? Je ne l'ai pas vue.
+
+- Il y a beau temps que mademoiselle Desiree est descendue, repondit
+la servante, agenouillee devant un ancien buffet de cuisine, dans
+lequel etaient serres les vetements sacres. Elle est deja a ses
+poules et a ses lapins... Elle attendait hier des poussins qui ne
+sont pas venus. Vous pensez quelle emotion!
+
+Elle s'interrompit, disant:
+
+- La chasuble d'or, n'est-ce pas?
+
+Le pretre, qui s'etait lave les mains, recueilli, les levres
+balbutiant une priere, fit un signe de tete affirmatif. La paroisse
+n'avait que trois chasubles, une violette, une noire et une d'etoffe
+d'or. Cette derniere, servant les jours ou le blanc, le rouge ou le
+vert etaient prescrits, prenait une importance extraordinaire. La
+Teuse la souleva religieusement de la planche garnie de papier bleu,
+ou elle la couchait apres chaque ceremonie; elle la posa sur le
+buffet, enlevant avec precaution les linges fins qui en
+garantissaient les broderies. Un agneau d'or y dormait sur une croix
+d'or, entoure de larges rayons d'or. Le tissu, lime aux plis,
+laissait echapper de minces houppettes! les ornements en relief se
+rongeaient et s'effacaient. C'etait, dans la maison, une continuelle
+inquietude autour d'elle, une tendresse terrifiee, a la voir s'en
+aller ainsi paillette a paillette. Le cure devait la mettre presque
+tous les jours. Et comment la remplacer, comment acheter les trois
+chasubles dont elle tenait lieu, lorsque les derniers fils d'or
+seraient uses!
+
+La Teuse, par-dessus la chasuble, etala l'etole, le manipule, le
+cordon, l'aube et l'amict. Mais elle continuait a bavarder, tout en
+s'appliquant a mettre le manipule en croix sur l'etole, et a
+disposer le cordon en guirlande, de facon a tracer l'initiale
+reveree du saint nom de Marie.
+
+- Il ne vaut pas plus grand'chose, ce cordon, murmurait-elle. Il
+faudra vous decider a en acheter un autre, monsieur le cure... Ce
+n'est pas l'embarras, je vous en tisserais bien un moi-meme, si
+j'avais du chanvre.
+
+L'abbe Mouret ne repondait pas. Il preparait le calice sur une
+petite table, un grand vieux calice d'argent dore, a pied de bronze,
+qu'il venait de prendre au fond d'une armoire de bois blanc, ou
+etaient enfermes les vases et les linges sacres, les Saintes Huiles,
+les Missels, les chandeliers, les croix. Il posa en travers de la
+coupe un purificatoire propre, mit par-dessus ce linge la patene
+d'argent dore, contenant une hostie, qu'il recouvrit d'une petite
+pale de lin. Comme il cachait le calice, en pincant les deux plis du
+voile d'etoffe d'or appareille a la chasuble, la Teuse s'ecria:
+
+- Attendez, il n'y a pas de corporal dans la bourse... J'ai pris
+hier soir tous les purificatoires, les pales et les corporaux sales
+pour les blanchir, a part bien sur, pas dans la lessive... Je ne
+vous ai pas dit, monsieur le cure: je viens de la mettre en train,
+la lessive. Elle est joliment grasse! Elle sera meilleure que la
+derniere fois.
+
+Et pendant que le pretre glissait un corporal dans la bourse, et
+qu'il posait sur le voile la bourse, ornee d'une croix d'or sur un
+fond d'or, elle reprit vivement:
+
+- A propos, j'oubliais! ce galopin de Vincent n'est pas venu.
+Voulez-vous que je serve la messe, monsieur le cure?
+
+Le jeune pretre la regarda severement.
+
+- Eh! ce n'est pas un peche, continua-t-elle avec son bon sourire.
+Je l'ai servie une fois, la messe, du temps de monsieur Caffin. Je
+la sers mieux que des polissons qui rient comme des paiens pour une
+mouche volant dans l'eglise... Allez, j'ai beau porter un bonnet,
+avoir soixante ans, etre grosse comme un tour, je respecte plus le
+bon Dieu que ces vermines d'enfant, que j'ai surpris encore, l'autre
+jour, jouant a saute-mouton derriere l'autel.
+
+Le pretre continuait a la regarder, refusant de la tete.
+
+- Un trou, ce village, gronda-t-elle. Ils ne sont pas cent
+cinquante... Il y a des jours, comme aujourd'hui, ou vous ne
+trouveriez pas ame qui vive aux Artaud. Jusqu'aux enfants au maillot
+qui vont dans les vignes! Si je sais ce qu'on fait dans les vignes,
+par exemple! Des vignes qui poussent sous les cailloux, seches comme
+des chardons! Et un pays de loups, a une lieue de toute route!... A
+moins qu'un ange ne descende la servir, votre messe, monsieur le
+cure, vous n'avez que moi, ma parole! ou un des lapins de
+mademoiselle Desiree, sauf votre respect!
+
+Mais, juste a ce moment, Vincent, le cadet des Brichet, poussa
+doucement la porte de la sacristie. Ses cheveux rouges en
+broussaille, ses minces yeux gris qui luisaient, facherent la Teuse.
+
+- Ah! le mecreant! cria-t-elle, je parie qu'il vient de faire
+quelque mauvais coup!... Avance donc, polisson, puisque monsieur le
+cure a peur que je ne salisse le bon Dieu!
+
+En voyant l'enfant, l'abbe Mouret avait pris l'amict. Il baisa la
+croix brodee au milieu, posa le linge un instant sur sa tete; puis,
+le rabattant sur le collet de sa soutane, il croisa et attacha les
+cordons, le droit par-dessus le gauche. Il passa ensuite l'aube,
+symbole de purete, en commencant par le bras droit. Vincent, qui
+s'etait accroupi, tournait autour de lui, ajustant l'aube, veillant
+a ce qu'elle tombat egalement de tous les cotes, a deux doigts de
+terre. Ensuite, il presenta le cordon au pretre, qui s'en ceignit
+fortement les reins, pour rappeler ainsi les liens dont le Sauveur
+fut charge dans sa Passion.
+
+La Teuse restait debout, jalouse, blessee, faisant effort pour se
+taire; mais la langue lui demangeait tellement, qu'elle reprit
+bientot:
+
+- Frere Archangias est venu... Il n'aura pas un enfant, a l'ecole,
+aujourd'hui. Il est parti comme un coup de vent, pour aller tirer
+les oreilles a cette marmaille, dans les vignes... Vous ferez bien
+de le voir. Je crois qu'il a quelque chose a vous dire.
+
+L'abbe Mouret lui imposa silence de la main. Il n'avait plus ouvert
+les levres. Il recitait les prieres consacrees, en prenant le
+manipule, qu'il baisa, avant de le mettre a son bras gauche, au-
+dessous du coude, comme un signe indiquant le travail des bonnes
+oeuvres, et en croisant sur sa poitrine, apres l'avoir egalement
+baisee, l'etole, symbole de sa dignite et de sa puissance. La Teuse
+dut aider Vincent a fixer la chasuble, qu'elle attacha a l'aide de
+minces cordons, de facon a ce qu'elle ne retombat pas en arriere.
+
+- Sainte Vierge! j'ai oublie les burettes! balbutia-t-elle, se
+precipitant vers l'armoire. Allons, vite, galopin!
+
+Vincent emplit les burettes, des fioles de verre grossier, tandis
+qu'elle se hatait de prendre un manuterge propre, dans un tiroir.
+L'abbe Mouret, tenant le calice de la main gauche par le noeud, les
+doigts de la main droite poses sur la bourse, salua profondement,
+sans oter sa barrette, un Christ de bois noir pendu au-dessus du
+buffet. L'enfant s'inclina egalement; puis, passant le premier,
+tenant les burettes recouvertes du manuterge, il quitta la
+sacristie, suivi du pretre qui marchait les yeux baisses, dans une
+devotion profonde.
+
+
+
+
+
+II
+
+L'eglise, vide, etait toute blanche, par cette matinee de mai. La
+corde, pres du confessionnal, pendait de nouveau, immobile. La
+veilleuse, dans un verre de couleur, brulait, pareille a une tache
+rouge, a droite du tabernacle, contre le mur. Vincent, apres avoir
+porte les burettes sur la credence, revint s'agenouiller a gauche,
+au bas du degre, tandis que le pretre, ayant salue le Saint-
+Sacrement d'une genuflexion sur le pave, montait a l'autel et
+etalait le corporal, au milieu duquel il placait le calice. Puis,
+ouvrant le Missel, il redescendit. Une nouvelle genuflexion le plia;
+il se signa a voix haute, joignit les mains devant la poitrine,
+commenca le grand drame divin, d'une face toute pale de foi et
+d'amour.
+
+- Introibo ad altare Dei.
+
+- Ad Deum qui laetificat juventutem meam, bredouilla Vincent, qui
+mangea les repons de l'antienne et du psaume, le derriere sur les
+talons, occupe a suivre la Teuse rodant dans l'eglise.
+
+La vieille servante regardait un des cierges d'un air inquiet. Sa
+preoccupation parut redoubler, pendant que le pretre, incline
+profondement, les mains jointes de nouveau, recitait le Confiteor.
+Elle s'arreta, se frappant a son tour la poitrine, la tete penchee,
+continuant a guetter le cierge. La voix grave du pretre et les
+balbutiements du servant alternerent encore pendant un instant.
+
+- Dominus vobiscum.
+
+- Et cum spiritu tuo.
+
+Et le pretre, elargissant les mains, puis les rejoignant, dit avec
+une componction attendrie:
+
+- Oremus...
+
+La Teuse ne put tenir davantage. Elle passa derriere l'autel,
+atteignit le cierge, qu'elle nettoya, du bout de ses ciseaux. Le
+cierge coulait. Il y avait deja deux grandes larmes de cire perdues.
+Quand elle revint, rangeant les bancs, s'assurant que les benitiers
+n'etaient pas vides, le pretre, monte a l'autel, les mains posees au
+bord de la nappe, priait a voix basse. Il baisa l'autel.
+
+Derriere lui, la petite eglise restait blafarde des paleurs de la
+matinee. Le soleil n'etait encore qu'au ras des tuiles. Les Kyrie,
+eleison coururent comme un frisson dans cette sorte d'etable, passee
+a la chaux, au plafond plat, dont on voyait les poutres
+badigeonnees. De chaque cote, trois hautes fenetres, a vitres
+claires, felees, crevees pour la plupart, ouvraient des jours d'une
+crudite crayeuse. Le plein air du dehors entrait la brutalement,
+mettant a nu toute la misere du Dieu de ce village perdu. Au fond,
+au-dessus de la grande porte, qu'on n'ouvrait jamais, et dont des
+herbes barraient le seuil, une tribune en planches, a laquelle on
+montait par une echelle de meunier, allait d'une muraille a l'autre,
+craquant sous les sabots les jours de fete. Pres de l'echelle, le
+confessionnal, aux panneaux disjoints, etait peint en jaune citron.
+En face, a cote de la petite porte, se trouvait le baptistere, un
+ancien benitier pose sur un pied en maconnerie. Puis, a droite et a
+gauche, au milieu, etaient plaques deux minces autels, entoures de
+balustrades de bois. Celui de gauche, consacre a la sainte Vierge,
+avait une grande Mere de Dieu en platre dore, portant royalement une
+couronne d'or fermee sur ses cheveux chatains; elle tenait, assis
+sur son bras gauche, un Jesus, nu et souriant, dont la petite main
+soulevait le globe etoile du monde; elle marchait au milieu de
+nuages, avec des tetes d'anges ailees sous les pieds. L'autel de
+droite, ou se disaient les messes de mort, etait surmonte d'un
+Christ en carton peint, faisant pendant a la Vierge; le Christ, de
+la grandeur d'un enfant de dix ans, agonisait d'une effrayante
+facon, la tete rejetee en arriere, les cotes saillantes, le ventre
+creuse, les membres tordus, eclabousses de sang. Il y avait encore
+la chaire, une caisse carree, ou l'on montait par un escabeau de
+cinq degres, qui s'elevait vis-a-vis d'une horloge a poids, enfermee
+dans une armoire de noyer, et dont les coups sourds ebranlaient
+l'eglise entiere, pareils aux battements d'un coeur enorme, cache
+quelque part, sous les dalles. Tout le long de la nef, les quatorze
+stations du chemin de la Croix, quatorze images grossierement
+enluminees, encadrees de baguettes noires, tachaient du jaune, du
+bleu et du rouge de la Passion, la blancheur crue des murs.
+
+- Deo gratias, begaya Vincent, a la fin de l'Epitre.
+
+Le mystere d'amour, l'immolation de la sainte victime se preparait.
+Le servant prit le Missel, qu'il porta a gauche, du cote de
+l'Evangile, en ayant soin de ne point toucher les feuillets du
+livre. Chaque fois qu'il passait devant le tabernacle, il faisait de
+biais une genuflexion qui lui dejetait la taille. Puis, revenu a
+droite, il se tint debout, les bras croises, pendant la lecture de
+l'Evangile. Le pretre, apres avoir fait un signe de croix sur le
+Missel, s'etait signe lui-meme: au front, pour dire qu'il ne
+rougirait jamais de la parole divine; sur la bouche, pour montrer
+qu'il etait toujours pret a confesser sa foi; sur son coeur, pour
+indiquer que son coeur appartenait a Dieu seul.
+
+- Dominus vobiscum, dit-il en se tournant, le regard noye, en face
+des blancheurs froides de l'eglise.
+
+- Et cum spiritu tuo, repondit Vincent, qui s'etait remis a genoux.
+
+Apres avoir recite l'Offertoire, le pretre decouvrit le calice. Il
+tint un instant, a la hauteur de sa poitrine, la patene contenant
+l'hostie, qu'il offrit a Dieu, pour lui, pour les assistants, pour
+tous les fideles vivants ou morts. Puis, l'ayant fait glisser au
+bord du corporal, sans la toucher des doigts, il prit le calice,
+qu'il essuya soigneusement avec le purificatoire. Vincent etait
+aller chercher sur la credence les burettes, qu'ils presenta l'une
+apres l'autre, la burette du vin d'abord, ensuite la burette de
+l'eau. Le pretre offrit alors, pour le monde entier, le calice a
+demi plein, qu'il remit au milieu du corporal, ou il le recouvrit de
+la pale. Et ayant prie encore, il revint se faire verser de l'eau
+par minces filets sur les extremites du pouce et de l'index de
+chaque main, afin de se purifier des moindres taches du peche. Quand
+il se fut essuye au manuterge, la Teuse, qui attendait, vida le
+plateau des burettes dans un seau de zinc, au coin de l'autel.
+
+- Orate, fratres, reprit le pretre a voix haute, tourne vers les
+bancs vides, les mains elargies et rejointes, dans un geste d'appel
+aux hommes de bonne volonte.
+
+Et, se retournant devant l'autel, il continua, en baissant la voix.
+Vincent marmotta une longue phrase latine dans laquelle il se
+perdit. Ce fut alors que des flammes jaunes entrerent par les
+fenetres. Le soleil, a l'appel du pretre, venait a la messe. Il
+eclaira de larges nappes dorees la muraille gauche, le
+confessionnal, l'autel de la Vierge, la grande horloge. Un
+craquement secoua le confessionnal; la Mere de Dieu, dans une
+gloire, dans l'eblouissement de sa couronne et de son manteau d'or,
+sourit tendrement a l'enfant Jesus, de ses levres peintes;
+l'horloge, rechauffee, battit l'heure, a coups plus vifs. Il sembla
+que le soleil peuplait les bancs des poussieres qui dansaient dans
+ses rayons. La petite eglise, l'etable blanchie, fut comme pleine
+d'une foule tiede. Au dehors, on entendait les petits bruits du
+reveil heureux de la campagne, les herbes qui soupiraient d'aise,
+les feuilles s'essuyant dans la chaleur, les oiseaux lissant leurs
+plumes, donnant un premier coup d'ailes. Meme la campagne entrait
+avec le soleil: a une des fenetres, un gros sorbier se haussait,
+jetant des branches par les carreaux casses, allongeant ses
+bourgeons, comme pour regarder a l'interieur; et, par les fentes de
+la grande porte, on voyait les herbes du perron, qui menacaient
+d'envahir la nef. Seul, au milieu de cette vie montante, le grand
+Christ, reste dans l'ombre, mettait la mort, l'agonie de sa chair
+barbouillee d'ocre, eclaboussee de laque. Un moineau vint se poser
+au bord d'un trou; il regarda, puis s'envola; mais il reparut
+presque aussitot, et, d'un vol silencieux, s'abattit entres les
+bancs, devant l'autel de la Vierge. Un second moineau le suivit.
+Bientot, de toutes les branches du sorbier, des moineaux
+descendirent, se promenant tranquillement a petits sauts, sur les
+dalles.
+
+- Sanctus, Sanctus, Sanctus, Dominus, Deus, Sabaoth, dit le pretre a
+demi-voix, les epaules legerement penchees.
+
+Vincent donna les trois coups de clochette. Mais les moineaux,
+effrayes de ce tintement brusque, s'envolerent avec un tel bruit
+d'ailes, que la Teuse, rentree depuis un instant dans la sacristie,
+reparut en grondant:
+
+- Les gueux! ils vont tout salir... Je parie que mademoiselle
+Desiree est encore venue leur mettre des mies de pain.
+
+L'instant redoutable approchait. Le corps et le sang d'un Dieu
+allaient descendre sur l'autel. Le pretre baisait la nappe, joignait
+les mains, multipliait les signes de croix sur l'hostile et sur le
+calice. Les prieres du canon ne tombaient plus de ses levres que
+dans une extase d'humilite et de reconnaissance. Ses attitudes, ses
+gestes, ses inflexions de voix, disaient le peu qu'il etait,
+l'emotion qu'il eprouvait a etre choisi pour une si grande tache.
+Vincent vint s'agenouiller derriere lui; il prit la chasuble de la
+main gauche, la soutint legerement, appretant la clochette. Et lui,
+les coudes appuyes au bord de la table, tenant l'hostie entre le
+pouce et l'index de chaque main, prononca sur elle les paroles de la
+consecration: Hoc est enim corpus meum. Puis, ayant fait une
+genuflexion, il l'eleva lentement, aussi haut qu'il put, en la
+suivant des yeux, pendant que le servant sonnait, a trois fois,
+prosterne. Il consacra ensuite le vin: Hic est enim calix, les
+coudes de nouveau sur l'autel, saluant, elevant le calice, le
+suivant a son tour des yeux, la main droite serrant le noeud, la
+gauche soutenant le pied. Le servant donna trois derniers coups de
+clochette. Le grand mystere de la Redemption venait d'etre
+renouvele, le Sang adorable coulait une fois de plus.
+
+- Attendez, attendez, gronda la Teuse, en tachant d'effrayer les
+moineaux, le poing tendu.
+
+Mais les moineaux n'avaient plus peur. Ils etaient revenus, au beau
+milieu des coups de clochette, effrontes, voletant sur les bancs.
+Les tintements repetes les avaient meme mis en joie. Ils repondirent
+par de petits cris, qui coupaient les paroles latines d'un rire
+perle de gamins libres. Le soleil leur chauffait les plumes, la
+pauvrete douce de l'eglise les enchantait. Ils etaient la chez eux,
+comme dans une grange, dont on aurait laisse une lucarne ouverte,
+piaillant, se battant, se disputant les mies rencontrees a terre. Un
+d'eux alla se poser sur le voile d'or de la Vierge qui souriait; un
+autre vint, lestement, reconnaitre les jupes de la Teuse, que cette
+audace mit hors d'elle. A l'autel, le pretre aneanti, les yeux
+arretes sur la sainte hostie, le pouce et l'index joints,
+n'entendait point cet envahissement de la nef par la tiede matinee
+de mai, ce flot montant de soleil, de verdures, d'oiseaux, qui
+debordait jusqu'au pied du Calvaire ou la nature damnee agonisait.
+
+- Per omnia saecula saeculorum, dit-il.
+
+- Amen, repondit Vincent.
+
+Le Pater acheve, le pretre, mettant l'hostie au-dessus du calice, la
+rompit au milieu. Il detacha ensuite, de l'une des moities, une
+particule qu'il laissa tomber dans le precieux Sang, pour marquer
+l'union intime qu'il allait contracter avec Dieu par le communion.
+Il dit a haute voix l'Agnus Dei, recita tout bas les trois Oraisons
+prescrites, fit son acte d'indignite; et, les coudes sur l'autel, la
+patene sous le menton, il communia des deux parties de l'hostie a la
+fois. Puis, apres avoir joint les mains a la hauteur de son visage,
+dans une fervente meditation, il recueillit sur le corporal, a
+l'aide de la patene, les saintes parcelles detachees de l'hostie,
+qu'il mit dans le calice. Une parcelle s'etant egalement attachee a
+son pouce, il le frotta du bout de son index. Et, se signant avec le
+calice, portant de nouveau la patene sous son menton, il prit tout
+le precieux Sang, en trois fois, sans quitter des levres le bord de
+la coupe, consommant jusqu'a la derniere goutte le divin Sacrifice.
+
+Vincent s'etait leve pour retourner chercher les burettes sur la
+credence. Mais la porte du couloir qui conduisait au presbytere
+s'ouvrit toute grande, se rabattit contre le mur, livrant passage a
+une belle jeune fille de vingt-deux ans, l'air enfant, qui cachait
+quelque chose dans son tablier.
+
+- Il y en a treize! cria-t-elle. Tous les oeufs etaient bons!
+
+Et entr'ouvrant son tablier, montrant une couvee de poussins qui
+grouillaient, avec leurs plumes naissantes et les points noirs de
+leurs yeux:
+
+- Regardez donc! sont-ils mignons, les amours!... Oh! le petit blanc
+qui monte sur le dos des autres! Et celui-la, le mouchete, qui bat
+deja des ailes!... Les oeufs etaient joliment bons. Pas un de clair!
+
+La Teuse, qui aidait a la messe quand meme, passant les burettes a
+Vincent pour les ablutions, se tourna, dit a haute voix:
+
+- Taisez-vous donc, mademoiselle Desiree! Vous voyez bien que nous
+n'avons pas fini.
+
+Une odeur forte de basse-cour venait par la porte ouverte, soufflant
+comme un ferment d'eclosion dans l'eglise, dans le soleil chaud qui
+gagnait l'autel. Desiree resta un instant debout, toute heureuse du
+petit monde qu'elle portait, regardant Vincent verser le vin de la
+purification, regardant son frere boire ce vin, pour que rien des
+saintes especes ne restat dans sa bouche. Et elle etait encore la,
+lorsqu'il revint tenant le calice a deux mains, afin de recevoir sur
+le pouce et sur l'index, le vin et l'eau de l'ablution, qu'il but
+egalement. Mais la poule, cherchant ses petits, arrivait en
+gloussant, menacait d'entrer dans l'eglise. Alors, Desiree s'en
+alla, avec des paroles maternelles pour les poussins, au moment ou
+le pretre, apres avoir appuye le purificatoire sur les levres, le
+passait sur les bords, puis dans l'interieur du calice.
+
+C'etait la fin, les actions de grace rendues a Dieu. Le servant alla
+chercher une derniere fois le Missel, le rapporta a droite. Le
+pretre remit sur le calice le purificatoire, la patene, la pale;
+puis, il pinca de nouveau les deux larges plis du voile, et posa la
+bourse, dans laquelle il avait plie le corporal. Tout son etre etait
+un ardent remerciement. Il demandait au ciel la remission de ses
+peches, la grace d'une sainte vie, le merite de la vie eternelle. Il
+restait abime dans ce miracle d'amour, dans cette immolation
+continue qui le nourrissait chaque jour du sang et de la chair de
+son Sauveur.
+
+Apres avoir lu les Oraisons, il se tourna, disant:
+
+- Ite, missa est.
+
+- Deo gratias, repondit Vincent.
+
+Puis, s'etant retourne pour baiser l'autel, il revint, la main
+gauche au-dessous de la poitrine, la main droite tendue, benissant
+l'eglise pleine des gaietes du soleil et du tapage des moineaux.
+
+- Benedicat vos omnipotens Deus, Pater et Filius, et Spiritus
+Sanctus.
+
+- Amen, dit le servant en se signant.
+
+Le soleil avait grandi, et les moineaux s'enhardissaient. Pendant
+que le pretre lisait, sur le carton de gauche, l'Evangile de Saint
+Jean, annoncant l'eternite du Verbe, le soleil enflammait l'autel,
+blanchissait les panneaux de faux marbre, mangeait les clartes des
+deux cierges, dont les courtes meches ne faisaient plus que deux
+taches sombres. L'astre triomphant mettait dans sa gloire la croix,
+les chandeliers, la chasuble, le voile du calice, tout cet or
+palissant sous ses rayons. Et lorsque le pretre, prenant le calice,
+faisant une genuflexion, quitta l'autel pour retourner a la
+sacristie, la tete couverte, precede du servant qui remportait les
+burettes et le manuterge, l'astre demeura seul maitre de l'eglise.
+Il s'etait pose a son tour sur la nappe, allumant d'une splendeur la
+porte du tabernacle, celebrant les fecondites de mai. Une chaleur
+montait des dalles. Les murailles badigeonnees, la grande Vierge, le
+grand Christ lui-meme, prenaient un frisson de seve, comme si la
+mort etait vaincue par l'eternelle jeunesse de la terre.
+
+
+
+
+
+III.
+
+La Teuse se hata d'eteindre les cierges. Mais elle s'attarda a
+vouloir chasser les moineaux. Aussi, quand elle rapporta le Missel a
+la sacristie, ne trouva-t-elle plus l'abbe Mouret, qui avait range
+les ornements sacres, apres s'etre lave les mains. Il etait deja
+dans la salle a manger, debout, dejeunant d'une tasse de lait.
+
+- Vous devriez bien empecher votre soeur de jeter du pain dans
+l'eglise, dit la Teuse en entrant. C'est l'hiver dernier qu'elle a
+invente ce joli coup-la. Elle disait que les moineaux avaient froid,
+que le bon Dieu pouvait bien les nourrir... Vous verrez qu'elle
+finira par nous faire coucher avec ses poules et ses lapins.
+
+- Nous aurions plus chaud, repondit gaiement le jeune pretre. Vous
+grondez toujours, la Teuse. Laissez donc notre pauvre Desiree aimer
+ses betes. Elle n'a pas d'autre plaisir, la chere innocente.
+
+La servante se planta au milieu de la piece.
+
+- Oh! vous! reprit-elle, vous accepteriez que les pies elles-memes
+batissent leurs nids dans l'eglise. Vous ne voyez rien, vous trouvez
+tout parfait... Votre soeur est joliment heureuse que vous l'ayez
+prise avec vous, au sortir du seminaire. Pas de pere, pas de mere.
+Je voudrais savoir qui lui permettrait de patauger comme elle le
+fait, dans une basse-cour?
+
+Puis, changeant de ton, s'attendrissant:
+
+- Ca, bien sur, ce serait dommage de la contrarier. Elle est sans
+malice aucune. Elle n'a pas dix ans d'age, bien qu'elle soit une des
+plus fortes filles du pays... Vous savez, je la couche encore, le
+soir, et il faut que je lui raconte des histoires pour l'endormir,
+comme a une enfant.
+
+L'abbe Mouret etait reste debout, achevant sa tasse de lait, les
+doigts un peu rougis par la fraicheur de la salle a manger, une
+grande piece carrelee, peinte en gris, sans autres meubles qu'une
+table et des chaises. La Teuse enleva une serviette, qu'elle avait
+etalee sur un coin de la table, pour le dejeuner.
+
+- Vous ne salissez guere de linge, murmura-t-elle. On dirait que
+vous ne pouvez pas vous asseoir, que vous etes toujours sur le point
+de partir... Ah! si vous aviez connu monsieur Caffin, le pauvre
+defunt cure que vous avez remplace! Voila un homme qui etait
+douillet! Il n'aurait pas digere, s'il avait mange debout... C'etait
+un Normand, de Canteleu, comme moi. Oh' je ne le remercie pas de
+m'avoir amene dans ce pays de loups. Les premiers temps, nous
+sommes-nous ennuyes, bon Dieu! Le pauvre cure avait eu des histoires
+bien desagreables chez nous... Tiens! monsieur Mouret, vous n'avez
+donc pas sucre votre lait? Voila les deux morceaux de sucre.
+
+Le pretre posait sa tasse.
+
+- Oui, j'ai oublie, je crois, dit-il.
+
+La Teuse le regarda en face, en haussant les epaules. Elle plia dans
+la serviette une tartine de pain bis qui etait egalement restee sur
+la table. Puis, comme le cure allait sortir, elle courut a lui,
+s'agenouilla, en criant:
+
+- Attendez, les cordons de vos souliers ne sont seulement pas
+noues... Je ne sais pas comment vos pieds resistent, dans ces
+souliers de paysan. Vous, si mignon, qui avez l'air d'avoir ete
+drolement gate!... Allez, il fallait que l'eveque vous connut bien,
+pour vous donner la cure la plus pauvre du departement.
+
+- Mais, dit le pretre en souriant de nouveau, c'est moi qui ai
+choisi les Artaud... Vous etes bien mauvaise ce matin, la Teuse.
+Est-ce que nous ne sommes pas heureux, ici? Nous avons tout ce qu'il
+nous faut, nous vivons dans une paix de paradis.
+
+Alors, elle se contint, elle rit a son tour, repondant:
+
+- Vous etes un saint homme, monsieur le cure... Venez voir comme ma
+lessive est grasse. Ca vaudra mieux que de nous disputer.
+
+Il du la suivre, car elle menacait de ne pas le laisser sortir, s'il
+ne la complimentait sur sa lessive. Il quittait la salle a manger,
+lorsqu'il se heurta a un platras, dans le corridor.
+
+- Qu'est-ce donc? demanda-t-il.
+
+- Rien, repondit la Teuse, de son air terrible. C'est le presbytere
+qui tombe. Mais vous vous trouvez bien, vous avez tout ce qu'il vous
+faut... Ah! Dieu, les crevasses ne manquent pas. Regardez-moi ce
+plafond. Est-il assez fendu! Si nous ne sommes pas ecrases un de ces
+jours, nous devrons un fameux cierge a notre ange gardien. Enfin,
+puisque ca vous convient... C'est comme l'eglise. Il y a deux ans
+qu'on aurait du remettre les carreaux casses. L'hiver, le bon Dieu
+gele. Puis, ca empecherait d'entrer ces gueux de moineaux. Je
+finirai par coller du papier, moi, je vous en avertis.
+
+- Eh! c'est une idee, murmura le pretre, on pourrait coller du
+papier... Quant aux murs, ils sont plus solides qu'on ne croit. Dans
+ma chambre, le plancher a flechi seulement devant la fenetre. La
+maison nous enterrera tous.
+
+Arrive sous le petit hangar, pres de la cuisine, il s'extasia sur
+l'excellence de la lessive, voulant faire plaisir a la Teuse; il
+fallut meme qu'il la sentit, qu'il mit les doigts dedans. Alors, la
+vieille femme, enchantee, se montra maternelle. Elle ne gronda plus,
+elle courut chercher une brosse, disant:
+
+- Vous n'allez peut-etre pas sortir avec de la boue d'hier a votre
+soutane! Si vous l'aviez laissee sur la rampe, elle serait propre...
+Elle est encore bonne, cette soutane. Seulement relevez-la bien,
+quand vous traversez un champ. Les chardons dechirent tout.
+
+Et elle le faisait tourner, comme un enfant, le secouant des pieds a
+la tete, sous les coups violents de la brosse.
+
+- La, la, c'est assez, dit-il en s'echappant. Veillez sur Desiree,
+n'est-ce pas? Je vais lui dire que je sors.
+
+Mais, a ce moment, une voix claire appela:
+
+- Serge! Serge!
+
+Desiree arrivait en courant, totue rouge de joie, tete nue, ses
+cheveux noirs noues puissamment sur la nuque, avec des mains et des
+bras couverts de fumier, jusqu'aux coudes. Elle nettoyait ses
+poules. Quand elle vit son frere sur le point de sortir, son
+breviaire sous le bras, elle rit plus fort, l'embrassant a pleine
+bouche, rejetant les mains en arriere, pour ne pas le toucher.
+
+- Non, non, balbutiait-elle, je te salirais... Oh! je m'amuse! Tu
+verras les betes, quand tu reviendras.
+
+Et elle se sauva. L'abbe Mouret dit qu'il rentrerait vers onze
+heures, pour le dejeuner. Il partait, lorsque la Teuse, qui l'avait
+accompagne jusqu'au seuil, lui cria ses dernieres recommandations.
+
+- N'oubliez pas de voir Frere Archangias... Passez aussi chez les
+Brichet; la femme est venue hier, toujours pour ce mariage...
+Monsieur le cure, ecoutez donc! J'ai rencontre la Rosalie. Elle ne
+demanderait pas mieux, elle, que d'epouser le grand Fortune. Parlez
+au pere Bambousse, peut-etre qu'il vous ecoutera, maintenant... Et
+ne revenez pas a midi, comme l'autre jour. A onze heures, dites, a
+onze heures, n'est-ce pas?
+
+Mais le pretre ne se tournait plus. Elle rentra, en disant entre ses
+dents:
+
+- Si vous croyez qu'il m'ecoute... Ca n'a pas vingt-six ans, et ca
+n'en fait qu'a sa tete. Bien sur, il en remontrerait pour la
+saintete a un homme de soixante ans; mais il n'a point vecu, il ne
+sait rien, il n'a pas de peine a etre sage comme un cherubin, ce
+mignon-la.
+
+
+
+
+
+IV.
+
+Quand l'abbe Mouret ne sentit plus la Teuse derriere lui il
+s'arreta, heureux d'etre enfin seul. L'eglise etait batie sur un
+tertre peu eleve, qui descendait en pente douce jusqu'au village;
+elle s'allongeait, pareille a une bergerie abandonnee, percee de
+larges fenetres, egayee par des tuiles rouges. Le pretre se
+retourna, jetant un coup d'oeil sur le presbytere, une masure
+grisatre, collee au flanc meme de la nef; puis, comme s'il eut
+craint d'etre repris par l'intarissable bavardage bourdonnant a ses
+oreilles depuis le matin, il remonta a droite, il ne se crut en
+surete que devant le grand portail, ou l'on ne pouvait l'apercevoir
+de la cure. La facade de l'eglise, toute nue, rongee par les soleils
+et les pluies, etait surmontee d'une etroite cage en maconnerie, au
+milieu de laquelle une petite cloche mettait son profil noir; on
+voyait le bout de la corde, entrant dans les tuiles. Six marches
+rompues, a demi enterrees par un bout, menaient a la haute porte
+ronde, crevassee, mangee de poussiere, de rouille, de toiles
+d'araignees, si lamentable sur ses gonds arraches, que les coups de
+vent semblaient devoir entrer, au premier souffle. L'abbe Mouret,
+qui avait des tendresses pour cette ruine, alla s'adosser contre un
+des vantaux, sur le perron. De la, il embrassait d'un coup d'oeil
+tout le pays. Les mains aux yeux, il regarda, il chercha a
+l'horizon.
+
+En mai, une vegetation formidable crevait ce sol de cailloux. Des
+lavandes colossales, des buissons de genevriers, des nappes d'herbes
+rudes, montaient sur le perron, plantaient des bouquets de verdure
+sombre jusque sur les tuiles. La premiere poussee de la seve
+menacait d'emporter l'eglise, dans le dur taillis des plantes
+noueuses. A cette heure matinale, en plein travail de croissance
+c'etait un bourdonnement de chaleur, un long effort silencieux
+soulevant les roches d'un frisson. Mais l'abbe ne sentait pas
+l'ardeur de ces couches laborieuses; il crut que la marche
+basculait, et s'adossa contre l'autre battant de la porte.
+
+Le pays s'etendait a deux lieues, ferme par un mur de collines
+jaunes, que des bois de pins tachaient de noir; pays terrible aux
+landes sechees, aux aretes rocheuses dechirant le sol. Les quelques
+coins de terre labourable etalaient des mares saignantes, des champs
+rouges, ou s'alignaient des files d'amandiers maigres, des tetes
+grises d'oliviers, des trainees de vignes, rayant la campagne de
+leurs souches brunes. On aurait dit qu'un immense incendie avait
+passe la, semant sur les hauteurs les cendres des forets, brulant
+les prairies, laissant son eclat et sa chaleur de fournaise dans les
+creux. A peine, de loin en loin, le vert pale d'un carre de ble
+mettait-il une note tendre. L'horizon restait farouche, sans un
+filet d'eau, mourant de soif, s'envolant par grandes poussieres aux
+moindres haleines. Et, tout au bout, par un coin ecroule des
+collines de l'horizon, on apercevait un lointain de verdures
+humides, une echappee de la vallee voisine, que fecondait la Viorme,
+une riviere descendue des gorges de la Seille.
+
+Le pretre, les yeux eblouis, abaissa les regards sur le village,
+dont les quelques maisons s'en allaient a la debandade, au bas de
+l'eglise. Miserables maisons, faites de pierres seches et de
+planches maconnees, jetees le long d'un etroit chemin, sans rues
+indiquees. Elles etaient au nombre d'une trentaine, les unes tassees
+dans le fumier, noires de misere, les autres plus vastes, plus
+gaies, avec leurs tuiles roses. Des bouts de jardin, conquis sur le
+roc, etalaient des carres de legumes, coupes de haies vives. A cette
+heure, les Artaud etaient vides; pas une femme aux fenetres, pas un
+enfant vautre dans la poussiere; seules, des bandes de poules
+allaient et venaient, fouillant la paille, quetant jusqu'au seuil
+des maisons, dont les portes laissees ouvertes baillaient
+complaisamment au soleil. Un grand chien noir, assis sur son
+derriere, a l'entree du village, semblait le garder.
+
+Une paresse engourdissait peu a peu l'abbe Mouret. Le soleil montant
+le baignait d'une telle tiedeur, qu'il se laissait aller contre la
+porte de l'eglise, envahi par une paix heureuse. Il songeait a ce
+village des Artaud, pousse la, dans les pierres, ainsi qu'une des
+vegetations noueuses de la vallee. Tous les habitants etaient
+parents, tous portaient le meme nom, si bien qu'ils prenaient des
+surnoms des le berceau, pour se distinguer entre eux. Un ancetre, un
+Artaud, etait venu, qui s'etait fixe dans cette lande, comme un
+paria; puis, sa famille avait grandi, avec la vitalite farouche des
+herbes sucant la vie des rochers; sa famille avait fini par etre une
+tribu, une commune, dont les cousinages se perdaient, remontaient a
+des siecles. Ils se mariaient entre eux, dans une promiscuite
+ehontee; on ne citait pas un exemple d'un Artaud ayant amene une
+femme d'un village voisin; les filles seules s'en allaient, parfois.
+Ils naissaient, ils mouraient, attaches a ce coin de terre,
+pullulant sur leur fumier, lentement, avec une simplicite d'arbres
+qui repoussaient de leur semence, sans avoir une idee nette du vaste
+monde, au dela de ces roches jaunes, entre lesquelles ils
+vegetaient. Et pourtant deja, parmi eux, se trouvaient des pauvres
+et des riches; des poules ayant disparu, les poulaillers, la nuit,
+etaient fermes par de gros cadenas; un Artaud avait tue un Artaud,
+un soir, derriere le moulin. C'etait, au fond de cette ceinture
+desolee de collines, un peuple a part, une race nee du sol, une
+humanite de trois cents tetes qui recommencait les temps.
+
+Lui, gardait toute l'ombre morte du seminaire. Pendant des annees,
+il n'avait pas connu le soleil. Il l'ignorait meme encore, les yeux
+fermes, fixes sur l'ame, n'ayant que du mepris pour la nature
+damnee. Longtemps, aux heures de recueillement, lorsque la
+meditation le prosternait, il avait reve un desert d'ermite, quelque
+trou dans une montagne, ou rien de la vie, ni etre, ni plante, ni
+eau, ne le viendrait distraire de la contemplation de Dieu. C'etait
+un elan d'amour pur, une horreur de la sensation physique. La,
+mourant a lui-meme, le dos tourne a la lumiere, il aurait attendu de
+n'etre plus, de se perdre dans la souveraine blancheur des ames. Le
+ciel lui apparaissait tout blanc, d'un blanc de lumiere, comme s'il
+neigeait des lis, comme si toutes les puretes, toutes les
+innocences, toutes les chastetes flambaient. Mais son confesseur le
+grondait, quand il lui racontait ses desirs de solitude, ses besoins
+de candeur divine; il le rappelait aux luttes de l'Eglise, aux
+necessites du sacerdoce. Plus tard, apres son ordination, le jeune
+pretre etait venu aux Artaud, sur sa propre demande, avec l'espoir
+de realiser son reve d'aneantissement humain. Au milieu de cette
+misere, sur ce col sterile, il pourrait se boucher les oreilles aux
+bruits du monde, il vivrait dans le sommeil des saints. Et, depuis
+plusieurs mois, en effet, il demeurait souriant; a peine un frisson
+du village le troublait-il de loin en loin; a peine une morsure plus
+chaude du soleil le prenait-elle a la nuque, lorsqu'il suivait les
+sentiers, tout au ciel, sans entendre l'enfantement continu au
+milieu duquel il marchait.
+
+Le grand chien noir qui gardait les Artaud venait de se decider a
+monter aupres de l'abbe Mouret. Il s'etait assis de nouveau sur son
+derriere, a ses pieds. Mais le pretre restait perdu dans la douceur
+du matin. La veille, il avait commence les exercices du Rosaire de
+Marie; il attribuait la grande joie qui descendait en lui a
+l'intercession de la Vierge aupres de son divin Fils. Et que les
+biens de la terre lui semblaient meprisables! Avec quelle
+reconnaissance il se sentait pauvre! En entrant dans les ordres,
+ayant perdu son pere et sa mere le meme jour, a la suite d'un drame
+dont il ignorait encore les epouvantes, il avait laisse a un frere
+aine toute la fortune. Il ne tenait plus au monde que par sa soeur.
+Il s'etait charge d'elle, pris d'une sorte de tendresse religieuse
+pour sa tete faible. La chere innocente etait si puerile, si petite
+fille, qu'elle lui apparaissait avec la purete de ces pauvres
+d'esprit, auxquels l'Evangile accorde le royaume des cieux.
+Cependant, elle l'inquietait depuis quelque temps; elle devenait
+trop forte, trop saine; elle sentait trop la vie. Mais c'etait a
+peine un malaise. Il passait ses journees dans l'existence
+interieure qu'il s'etait faite, ayant tout quitte pour se donner
+entier. Il fermait la porte de ses sens, cherchait a s'affranchir
+des necessites du corps, n'etait plus qu'une ame ravie par la
+contemplation. La nature ne lui presentait que pieges, qu'ordures;
+il mettait sa gloire a lui faire violence, a la mepriser, a se
+degager de sa boue humaine. Le juste doit etre insense selon le
+monde. Aussi se regardait-il comme un exile sur la terre; il
+n'envisageait que les biens celestes, ne pouvant comprendre qu'on
+mit en balance une eternite de felicite avec quelques heures d'une
+joie perissable. Sa raison le trompait, ses desirs mentaient. Et,
+s'il avancait dans la vertu, c'etait surtout par son humilite et son
+obeissance. Il voulait etre le dernier de tous, soumis a tous, pour
+que la rosee divine tombat sur son coeur comme sur un sable aride;
+il se disait couvert d'opprobre et de confusion, indigne a jamais
+d'etre sauve du peche. Etre humble, c'est croire, c'est aimer. Il ne
+dependait meme plus de lui-meme, aveugle, sourd, chair morte. Il
+etait la chose de Dieu. Alors, de cette abjection ou il s'enfoncait,
+un hosannah l'emportait au-dessus des heureux et des puissants, dans
+le resplendissement d'un bonheur sans fin.
+
+Aux Artaud, l'abbe Mouret avait ainsi trouve les ravissements du
+cloitre, si ardemment souhaites jadis, a chacune de ses lectures de
+l'Imitation. Rien en lui n'avait encore combattu. Il etait parfait,
+des le premier agenouillement, sans lutte, sans secousse, comme
+foudroye par la grace, dans l'oubli absolu de sa chair. Extase de
+l'approche de Dieu que connaissent quelques jeunes pretres; heure
+bienheureuse ou tout se tait, ou les desirs ne sont qu'un immense
+besoin de purete. Il n'avait mis sa consolation chez aucune
+creature. Lorsqu'on croit qu'une chose est tout, on ne saurait etre
+ebranle, et il croyait que Dieu etait tout, que son humilite, son
+obeissance, sa chastete, etaient tout. Il se souvenait d'avoir
+entendu parler de la tentation comme d'une torture abominable qui
+eprouve les plus saints. Lui, souriait. Dieu ne l'avait jamais
+abandonne. Il marchait dans sa foi, ainsi que dans une cuirasse qui
+le protegeait contre les moindres souffles mauvais. Il se rappelait
+qu'a huit ans il pleurait d'amour, dans les coins; il ne savait pas
+qui il aimait; il pleurait, parce qu'il aimait quelqu'un, bien loin.
+Toujours il etait reste attendri. Plus tard, il avait voulu etre
+pretre, pour satisfaire ce besoin d'affection surhumaine qui faisait
+son seul tourment. Il ne voyait pas ou aimer davantage. Il
+contentait la son etre, ses predispositions de race, ses reves
+d'adolescent, ses premiers desirs d'homme. Si la tentation devait
+venir, il l'attendait avec sa serenite de seminariste ignorant. On
+avait tue l'homme en lui, il le sentait, il etait heureux de se
+savoir a part, creature chatree, deviee, marquee de la tonsure ainsi
+qu'une brebis du Seigneur.
+
+
+
+
+
+V.
+
+Cependant, le soleil chauffait la grande porte de l'eglise. Des
+mouches dorees bourdonnaient autour d'une grande fleur qui poussait
+entre deux des marches du perron. L'abbe Mouret, un peu etourdi, se
+decidait a s'eloigner, lorsque le grand chien noir s'elanca, en
+aboyant violemment, vers la grille du petit cimetiere, qui se
+trouvait a gauche de l'eglise. En meme temps une voix apre cria:
+
+- Ah! vaurien, tu manques l'ecole, et c'est dans le cimetiere qu'on
+te trouve!... Ne dis pas non! Il y a un quart d'heure que je te
+surveille.
+
+Le pretre s'avanca. Il reconnut Vincent, qu'un Frere des ecoles
+chretiennes tenait rudement par une oreille. L'enfant se trouvait
+comme suspendu au-dessus d'un gouffre qui longeait le cimetiere, et
+au fond duquel coulait le Mascle, un torrent dont les eaux blanches
+allaient, a deux lieues de la, se jeter dans la Viorne.
+
+- Frere Archangias! dit doucement l'abbe, pour inviter le terrible
+homme a l'indulgence.
+
+Mais le Frere ne lachait pas l'oreille.
+
+- Ah! c'est vous, monsieur le cure, gronda-t-il. Imaginez-vous que
+ce gredin est toujours fourre dans le cimetiere. Je ne sais pas quel
+mauvais coup il peut faire ici... Je devrais le lacher pour qu'il
+allat se casser la tete, la-bas au fond. Ce serait bien fait.
+
+L'enfant ne soufflait mot, cramponne aux broussailles, ses yeux
+sournoisement fermes.
+
+- Prenez garde, Frere Archangias, reprit le pretre; il pourrait
+glisser.
+
+Et il aida lui-meme Vincent a remonter.
+
+- Voyons, mon petit ami, que faisais-tu la? On ne doit pas jouer
+dans les cimetieres.
+
+Le galopin avait ouvert les yeux, s'ecartant peureusement du Frere,
+se mettant sous la protection de l'abbe Mouret.
+
+- Je vais vous dire, murmura-t-il en levant sa tete futee vers celui
+ci. Il y a un nid de fauvettes dans les ronces, dessous cette roche.
+Voici plus de dix jours que je le guette... Alors, comme les petits
+sont eclos, je suis venu, ce matin, apres avoir servi votre messe...
+
+- Un nid de fauvettes! dit Frere Archangias. Attends, attends!
+
+Il s'ecarta, chercha sur une tombe une motte de terre, qu'il revint
+jeter dans les ronces. Mais il manqua le nid. Une seconde motte
+lancee plus adroitement bouscula le frele berceau, jeta les petits
+au torrent.
+
+- De cette facon, continua-t-il en se tapant les mains pour les
+essuyer, tu ne viendras peut-etre plus roder ici comme un paien...
+Les morts iront te tirer les pieds, la nuit, si tu marches encore
+sur eux.
+
+Vincent, qui avait ri de voir le nid faire le plongeon, regarda
+autour de lui, avec le haussement d'epaules d'un esprit fort.
+
+- Oh! je n'ai pas peur, dit-il. Les morts, ca ne bouge plus.
+
+Le cimetiere, en effet, n'avait rien d'effrayant. C'etait un terrain
+nu, ou d'etroites allees se perdaient sous l'envahissement des
+herbes. Des renflements bossuaient la terre, de place en place. Une
+seule pierre, debout, toute neuve, la pierre de l'abbe Caffin,
+mettait sa decoupure blanche, au milieu. Rien autre que des bras de
+croix arraches, des buis seches, de vieilles dalles fendues, mangees
+de mousse. On n'enterrait pas deux fois l'an. La mort ne semblait
+point habiter ce sol vague, ou la Teuse venait, chaque soir, emplir
+son tablier d'herbe pour les lapins de Desiree. Un cypres
+gigantesque, plante a la porte, promenait seul son ombre sur le
+champ desert. Ce cypres, qu'on voyait de trois lieues a la ronde,
+etait connu de toute la contree sous le nom de Solitaire.
+
+- C'est plein de lezards, ajouta Vincent, qui regardait le mur
+crevasse de l'eglise. On s'amuserait joliment...
+
+Mais il sortit d'un bond, en voyant le Frere allonger le pied.
+Celui-ci fit remarquer au cure le mauvais etat de la grille. Elle
+etait toute rongee de rouille, un gond descelle, la serrure brisee.
+
+- On devrait reparer cela, dit-il.
+
+L'abbe Mouret sourit, sans repondre. Et, s'adressant a Vincent, qui
+se battait avec le chien:
+
+- Dis, petit? demanda-t-il, sais-tu ou travaille le pere Bambousse,
+ce matin?
+
+L'enfant jeta un coup d'oeil sur l'horizon.
+
+- Il doit etre a son champ des Olivettes, repondit-il, la main
+tendue vers la gauche... D'ailleurs, Voriau va vous conduire,
+monsieur le cure. Il sait surement ou est son maitre, lui.
+
+Alors, il tapa dans ses mains, criant:
+
+- Eh! Voriau! eh!
+
+Le grand chien noir hesita un instant, la queue battante, cherchant
+a lire dans les yeux du gamin. Puis, aboyant de joie, il descendit
+vers le village. L'abbe Mouret et Frere Archangias le suivirent, en
+causant. Cent pas plus loin, Vincent les quittait sournoisement,
+remontant vers l'eglise, les surveillant, pret a se jeter derriere
+un buisson, s'ils tournaient la tete. Avec une souplesse de
+couleuvre, il se glissa de nouveau dans le cimetiere, ce paradis ou
+il y avait des nids, des lezards, des fleurs.
+
+Cependant, tandis que Voriau les devancait sur la route poudreuse,
+Frere Archangias disait au pretre, de sa voix irritee:
+
+- Laissez donc! monsieur le cure, de la graine de damnes, ces
+crapauds-la! On devrait leur casser les reins, pour les rendre
+agreables a Dieu. Ils poussent dans l'irreligion, comme leurs peres.
+Il y a quinze ans que je suis ici, et je n'ai pas encore pu faire un
+chretien. Des qu'ils sortent de mes mains, bonsoir! Ils sont tout a
+la terre, a leurs vignes, a leurs oliviers. Pas un qui mette le pied
+a l'eglise. Des brutes qui se battent avec leurs champs de
+cailloux!... Menez-moi ca a coups de baton, monsieur le cure, a
+coups de baton!
+
+Puis, reprenant haleine, il ajouta, avec un geste terrible:
+
+- Voyez-vous, ces Artaud, c'est comme ces ronces qui mangent les
+rocs, ici. Il a suffi d'une souche pour que le pays fut empoisonne.
+Ca se cramponne, ca se multiplie, ca vit quand meme. Il faudra le
+feu du ciel, comme a Gomorrhe, pour nettoyer ca.
+
+- On ne doit jamais desesperer des pecheurs, dit l'abbe Mouret, qui
+marchait a petits pas, dans sa paix interieure.
+
+- Non, ceux-la sont au diable, reprit plus violemment le Frere. J'ai
+ete paysan comme eux. Jusqu'a dix-huit ans, j'ai pioche la terre. Et
+plus tard, a l'Institution, j'ai balaye, epluche des legumes, fait
+les plus gros travaux. Ce n'est pas leur rude besogne que je leur
+reproche. Au contraire, Dieu prefere ceux qui vivent dans la
+bassesse... Mais les Artaud se conduisent en betes, voyez-vous! Ils
+sont comme leurs chiens qui n'assistent pas a la messe, qui se
+moquent des commandements de Dieu et de l'Eglise. Ils forniqueraient
+avec leurs pieces de terre, tant ils les aiment!
+
+Voriau, la queue au vent, s'arretait, reprenait son trot, apres
+s'etre assure que les deux hommes le suivaient toujours.
+
+- Il y a des abus deplorables, en effet, dit l'abbe Mouret. Mon
+predecesseur, l'abbe Caffin...
+
+- Un pauvre homme, interrompit le Frere. Il nous est arrive de
+Normandie, a la suite d'une vilaine histoire. Ici, il n'a songe qu'a
+bien vivre; il a tout laisse aller a la debandade.
+
+- Non, l'abbe Caffin a certainement fait ce qu'il a pu; mais il faut
+avouer que ses efforts sont restes a peu pres steriles. Les miens
+eux-memes demeurent le plus souvent sans resultat.
+
+Frere Archangias haussa les epaules. Il marcha un instant en
+silence, dehanchant son grand corps maigre taille a coups de hache.
+Le soleil tapait sur sa nuque, au cuir tanne, mettant dans l'ombre
+sa dure face de paysan, en lame de sabre.
+
+- Ecoutez, monsieur le cure, reprit-il enfin, je suis trop bas pour
+vous adresser des observations; seulement, j'ai presque le double de
+votre age, je connais le pays, ce qui m'autorise a vous dire que
+vous n'arriverez a rien par la douceur... Entendez-vous, le
+catechisme suffit. Dieu n'a pas de misericorde pour les impies. Ils
+les brulent. Tenez-vous-en a cela.
+
+Et comme l'abbe Mouret, la tete penchee, n'ouvrait point la bouche,
+il continua:
+
+- La religion s'en va des campagnes, parce qu'on la fait trop bonne
+femme. Elle a ete respectee tant qu'elle a parle en maitresse sans
+pardon... Je ne sais ce qu'on vous apprend dans les seminaires. Les
+nouveaux cures pleurent comme des enfants avec leurs paroissiens.
+Dieu semble tout change... Je jurerais, monsieur le cure, que vous
+ne savez meme plus votre catechisme par coeur?
+
+Le pretre, blesse de cette volonte qui cherchait a s'imposer si
+rudement, leva la tete, disant avec quelque secheresse:
+
+- C'est bien, votre zele est louable... Mais n'avez-vous rien a me
+dire? Vous etes venu ce matin a la cure, n'est-ce pas?
+
+Frere Archangias repondit brutalement:
+
+- J'avais a vous dire ce que je vous ai dit... Les Artaud vivent
+comme leurs cochons. J'ai encore appris hier que Rosalie, l'ainee du
+pere Bambousse, est grosse. Toutes attendent ca pour se marier.
+Depuis quinze ans, je n'en ai pas connu une qui ne soit allee dans
+les bles avant de passer a l'eglise... Et elles pretendent en riant
+que c'est la coutume du pays!
+
+- Oui, murmura l'abbe Mouret, c'est un grand scandale... Je cherche
+justement le pere Bambousse pour lui parler de cette affaire. Il
+serait desirable, maintenant, que le mariage eut lieu au plus tot...
+Le pere de l'enfant, parait-il, est Fortune, le grand fils des
+Brichet. Malheureusement les Brichet sont pauvres.
+
+- Cette Rosalie! poursuivit le Frere, elle a juste dix-huit ans. Ca
+se perd sur les bancs de l'ecole. Il n'y a pas quatre ans, je
+l'avais encore. Elle etait deja vicieuse... J'ai maintenant sa soeur
+Catherine, une gamine de onze ans qui promet d'etre plus ehontee que
+son ainee. On la rencontre dans tous les trous avec ce petit
+miserable de Vincent... Allez, on a beau leur tirer les oreilles
+jusqu'au sang, la femme pousse toujours en elles. Elles ont la
+damnation dans leurs jupes. Des creatures bonnes a jeter au fumier,
+avec leurs saletes qui empoisonnent! Ca serait un fameux debarras,
+si l'on etranglait toutes les filles a leur naissance.
+
+Le degout, la haine de la femme le firent jurer comme un charretier.
+L'abbe Mouret, apres l'avoir ecoute, la face calme, finit par
+sourire de sa violence. Il appela Voriau, qui s'etait ecarte dans un
+champ voisin.
+
+- Et, tenez! cria Frere Archangias, en montrant un groupe d'enfants
+jouant au fond d'une ravine, voila mes garnements qui manquent
+l'ecole, sous pretexte d'aller aider leurs parents dans les
+vignes!... Soyez sur que cette gueuse de Catherine est au milieu.
+Elle s'amuse a glisser. Vous allez voir ses jupes par-dessus sa
+tete. La, qu'est-ce que je vous disais!... A ce soir, monsieur le
+cure... Attendez, attendez, gredins!
+
+Et il partit en courant, son rabat sale volant sur l'epaule, sa
+grande soutane graisseuse arrachant les chardons. L'abbe Mouret le
+regarda tomber au milieu de la bande des enfants, qui se sauverent
+comme un vol de moineaux effarouches. Mais il avait reussi a saisir
+par les oreilles Catherine et un autre gamin. Il les ramena du cote
+du village, les tenant ferme de ses gros doigts velus, les accablant
+d'injures.
+
+Le pretre reprit sa marche. Frere Archangias lui causait parfois
+d'etranges scrupules; il lui apparaissait dans sa vulgarite, dans sa
+crudite, comme le veritable homme de Dieu, sans attache terrestre,
+tout a la volonte du ciel, humble, rude, l'ordure a la bouche contre
+le peche. Et il se desesperait de ne pouvoir se depouiller davantage
+de son corps, de ne pas etre laid, immonde, puant la vermine des
+saints. Lorsque le Frere l'avait revolte par des paroles trop crues,
+par quelque brutalite trop prompte, il s'accusait ensuite de ses
+delicatesses, de ses fiertes de nature, comme de veritables fautes.
+Ne devait-il pas etre mort a toutes les faiblesses de ce monde?
+Cette fois encore, il sourit tristement, en songeant qu'il avait
+failli se facher, de la lecon emportee du Frere. C'etait l'orgueil,
+pensait-il, qui cherchait a le perdre en lui faisant prendre les
+simples en mepris. Mais, malgre lui, il se sentait soulage d'etre
+seul, de s'en aller a petits pas, lisant son breviaire, delivre de
+cette voix apre qui troublait son reve de tendresse pure.
+
+
+
+
+
+VI.
+
+La route tournait entre des ecroulements de rocs au milieu desquels
+les paysans avaient, de loin en loin, conquis quatre ou cinq metres
+de terre crayeuse, plantee de vieux oliviers. Sous les pieds de
+l'abbe, la poussiere des ornieres profondes avait de legers
+craquements de neige. Parfois, en recevant a la face un souffle plus
+chaud, il levait les yeux de son livre, cherchant d'ou lui venait
+cette caresse; mais son regard restait vague, perdu sans le voir,
+sur l'horizon enflamme, sur les lignes tordues de cette campagne de
+passion, sechee, pamee au soleil, dans un vautrement de femme
+ardente et sterile. Il rabattait son chapeau sur son front, pour
+echapper aux haleines tiedes; il reprenait sa lecture, paisiblement;
+tandis que sa soutane, derriere lui, soulevait une petite fumee, qui
+roulait au ras du chemin.
+
+- Bonjour, monsieur le cure, lui dit un paysan qui passa.
+
+Des bruits de beche, le long des pieces de terre, le sortaient
+encore de son recueillement. Il tournait la tete, apercevait au
+milieu des vignes de grands vieillards noueux, qui le saluaient. Les
+Artaud, en plein soleil, forniquaient avec la terre, selon le mot de
+Frere Archangias. C'etaient des fronts suants apparaissant derriere
+les buissons, des poitrines haletantes se redressant lentement, un
+effort ardent de fecondation, au milieu duquel il marchait de son
+pas si calme d'ignorance. Rien de troublant ne venait jusqu'a sa
+chair du grand labeur d'amour dont la splendide matinee
+s'emplissait.
+
+- Eh! Voriau, on ne mange pas le monde! cria gaiement une voix
+forte, faisant taire le chien qui aboyait violemment.
+
+L'abbe Mouret leva la tete.
+
+- C'est vous, Fortune, dit-il, en s'avancant au bord du champ, dans
+lequel le jeune paysan travaillait. Je voulais justement vous
+parler.
+
+Fortune avait le meme age que le pretre. C'etait un grand garcon,
+l'air hardi, la peau dure deja. Il defrichait un coin de lande
+pierreuse.
+
+- Par rapport, monsieur le cure? demanda-t-il.
+
+- Par rapport a ce qui c'est passe entre Rosalie et vous, repondit
+le pretre.
+
+Fortune se mit a rire. Il devait trouver drole qu'un cure s'occupat
+d'une pareille chose.
+
+- Dame, murmura-t-il, c'est qu'elle a bien voulu. Je ne l'ai pas
+forcee... Tant pis si le pere Bambousse refuse de me la donner! Vous
+avez bien vu que son chien cherchait a me mordre tout a l'heure. Il
+le lanca contre moi.
+
+L'abbe Mouret allait continuer, lorsque le vieil Artaud, dit
+Brichet, qu'il n'avait pas vu d'abord, sortit de l'ombre d'un
+buisson, derriere lequel il mangeait avec sa femme. Il etait petit,
+seche par l'age, la mine humble.
+
+- On vous aura conte des menteries, monsieur le cure, s'ecria-t-il.
+L'enfant est tout pret a epouser la Rosalie... Ces jeunesses sont
+allees ensemble. Ce n'est la faute de personne. Il y en a d'autres
+qui ont fait comme eux et qui n'en ont pas moins bien vecu pour
+cela... L'affaire ne depend pas de nous. Il faut parler a Bambousse.
+C'est lui qui nous meprise, a cause de son argent.
+
+- Oui, nous sommes trop pauvres, gemit la mere Brichet, une grande
+femme pleurnicheuse, qui se leva a son tour. Nous n'avons que ce
+bout de champ, ou le diable fait greler les cailloux, bien sur. Il
+ne nous donne pas du pain... Sans vous, monsieur le cure, la vie ne
+serait pas possible.
+
+La mere Brichet etait la seule devote du village. Quand elle avait
+communie, elle rodait autour de la cure, sachant que la Teuse lui
+gardait toujours une paire de pains de la derniere cuisson. Parfois
+meme, elle emportait un lapin ou une poule, que lui donnait Desiree.
+
+- Ce sont de continuels scandales, reprit le pretre. Il faut que ce
+mariage ait lieu au plus tot.
+
+- Mais tout de suite, quand les autres voudront, dit la vieille
+femme, tres inquiete sur les cadeaux qu'elle recevait. N'est-ce pas?
+Brichet, ce n'est pas nous qui serons assez mauvais chretiens pour
+contrarier monsieur le cure.
+
+Fortune ricanait.
+
+- Moi, je suis tout pret, declara-t-il, et la Rosalie aussi... Je
+l'ai vue hier, derriere le moulin. Nous ne sommes pas faches, au
+contraire. Nous sommes restes ensemble, a rire...
+
+L'abbe Mouret l'interrompit:
+
+- C'est bien. Je vais parler a Bambousse. Il est la, aux Olivettes,
+je crois.
+
+Le pretre s'eloignait, lorsque la mere Brichet lui demanda ce
+qu'etait devenu son cadet Vincent, parti depuis le matin pour aller
+servir la messe. C'etait un galopin qui avait bien besoin des
+conseils de monsieur le cure. Et elle accompagna le pretre pendant
+une centaine de pas, se plaignant de sa misere, des pommes de terre
+qui manquaient, du froid qui avait gele les oliviers, des chaleurs
+qui menacaient de bruler les maigres recoltes. Elle le quitta, en
+lui affirmant que son fils Fortune recitait ses prieres, matin et
+soir.
+
+Voriau, maintenant, devancait l'abbe Mouret. Brusquement, a un
+tournant de la route, il se lanca dans les terres. L'abbe dut
+prendre un petit sentier qui montait sur un coteau. Il etait aux
+Olivettes, le quartier le plus fertile du pays, ou le maire de la
+commune, Artaud, dit Bambousse, possedait plusieurs champs de ble,
+des oliviers et des vignes. Cependant, le chien s'etait jete dans
+les jupes d'une grande fille brune, qui eut un beau rire, en
+apercevant le pretre.
+
+- Est-ce que votre pere est la, Rosalie? lui demanda ce dernier.
+
+- La, tout contre, dit-elle, etendant la main, sans cesser de
+sourire.
+
+Puis, quittant le coin du champ qu'elle sarclait, elle marcha devant
+lui. Sa grossesse, peu avancee, s'indiquait seulement dans un leger
+renflement des hanches. Elle avait le dandinement puissant des
+fortes travailleuses, nu-tete au soleil, la nuque roussie, avec des
+cheveux noirs plantes comme des crins. Ses mains, verdies, sentaient
+les herbes qu'elle arrachait.
+
+- Pere, cria-t-elle, voici monsieur le cure qui vous demande.
+
+Et elle ne s'en retourna pas, effrontee, gardant son rire sournois
+de bete impudique. Bambousse, gras, suant, la face ronde, lacha sa
+besogne pour venir gaiement a la rencontre de l'abbe.
+
+- Je jurerais que vous voulez me parler des reparations de l'eglise,
+dit-il, en tapant ses mains pleines de terre. Eh bien! non, monsieur
+le cure, ce n'est pas possible. La commune n'a pas le sou... Si le
+bon Dieu fournit le platre et les tuiles, nous fournirons les
+macons.
+
+Cette plaisanterie de paysan incredule le fit eclater d'un rire
+enorme. Il se frappa sur les cuisses, toussa, faillit etrangler.
+
+- Ce n'est pas pour l'eglise que je suis venu, repondit l'abbe
+Mouret. Je voulais vous parler de votre fille Rosalie...
+
+- Rosalie? qu'est-ce qu'elle vous a donc fait? demanda Bambousse, en
+clignant les yeux.
+
+La paysanne regardait le jeune pretre avec hardiesse, allant de ses
+mains blanches a son cou de fille, jouissant, cherchant a le faire
+devenir tout rose. Mais lui, crument, la face paisible, comme
+parlant d'une chose qu'il ne sentait point:
+
+- Vous savez ce que je veux dire, pere Bambousse. Elle est grosse,
+il faut la marier.
+
+- Ah! c'est pour ca, murmura le vieux, de son air goguenard. Merci
+de la commission, monsieur le cure. Ce sont les Brichet qui vous
+envoient, n'est-ce pas? La mere Brichet va a la messe, et vous lui
+donnez un coup de main pour caser son fils; ca se comprend... Mais
+moi, je n'entre pas la dedans. L'affaire ne me va pas. Voila tout.
+
+Le pretre surpris, lui expliqua qu'il fallait couper court au
+scandale, qu'il devait pardonner a Fortune, puisque celui-ci voulait
+bien reparer sa faute, enfin que l'honneur de sa fille exigeait un
+prompt mariage.
+
+- Ta, ta, ta, reprit Bambousse en branlant la tete, que de paroles!
+Je garde ma fille, entendez-vous. Tout ca ne me regarde pas... Un
+gueux, ce Fortune. Pas deux liards. Ce serait commode si, pour
+epouser une jeune fille, il suffisait d'aller avec elle. Dame! entre
+jeunesses, on verrait des noces matin et soir... Dieu merci! je ne
+suis pas en peine de Rosalie: on sait ce qui lui est arrive: ca ne
+la rend ni bancale, ni bossue, et elle se mariera avec qui elle
+voudra dans le pays.
+
+- Mais son enfant? interrompit le pretre.
+
+- L'enfant? il n'est pas la, n'est-ce pas? Il n'y sera peut-etre
+jamais... Si elle fait le petit, nous verrons.
+
+Rosalie, voyant comment tournait la demarche du cure, crut devoir
+s'enfoncer les poings dans les yeux en geignant. Elle se laissa meme
+tomber par terre, montrant ses bas bleus qui lui montaient au-dessus
+des genoux.
+
+- Tu vas te taire, chienne! cria le pere devenu furieux.
+
+Et il la traita ignoblement, avec des mots crus, qui la faisaient
+rire en-dessous, sous ses poings fermes.
+
+- Si je te trouve avec ton male, je vous attache ensemble, je vous
+amene comme ca devant le monde... Tu ne veux pas te taire? Attends,
+coquine!
+
+Il ramassa une motte de terre, qu'il lui jeta violemment, a quatre
+pas. La motte s'ecrasa sur son chignon, glissant dans son cou, la
+couvrant de poussiere. Etourdie, elle se leva d'un bond, se sauva,
+la tete entre les mains pour se garantir. Mais Bambousse eut le
+temps de l'atteindre encore avec deux autres mottes: l'une ne fit
+que lui effleurer l'epaule gauche; l'autre lui arriva en pleine
+echine, si rudement, qu'elle tomba sur les genoux.
+
+- Bambousse! s'ecria le pretre, en lui arrachant une poignee de
+cailloux, qu'il venait de prendre.
+
+- Laissez donc! monsieur le cure, dit le paysan. C'etait de la terre
+molle. J'aurais du lui jeter ces cailloux... On voit bien que vous
+ne connaissez pas les filles. Elles sont joliment dures. Je
+tremperais celle-la au fond de notre puits, je lui casserais les os
+a coups de trique, qu'elle n'en irait pas moins a ses saletes! Mais
+je la guette, et si je la surprends!... Enfin, elles sont toutes
+comme cela.
+
+Il se consolait. Il but un coup de vin, a une grande bouteille
+plate, garnie de sparterie, qui chauffait sur la terre ardente. Et,
+retrouvant son gros rire:
+
+- Si j'avais un verre, monsieur le cure, je vous en offrirais de bon
+coeur.
+
+- Alors, demanda de nouveau le pretre, ce mariage?...
+
+- Non, ca ne peut pas se faire, on rirait de moi... Rosalie est
+gaillarde. Elle vaut un homme, voyez-vous. Je serai oblige de louer
+un garcon, le jour ou elle s'en ira... On reparlera de la chose,
+apres la vendange. Et puis, je ne veux pas etre vole. Donnant,
+donnant, n'est-ce pas?
+
+Le pretre resta encore la une grande demi-heure a precher Bambousse,
+a lui parler de Dieu, a lui donner toutes les raisons que la
+situation comportait. Le vieux s'etait remis a la besogne; il
+haussait les epaules, plaisantait, s'entetant davantage. Il finit
+par crier:
+
+- Enfin, si vous me demandiez un sac de ble, vous me donneriez de
+l'argent... Pourquoi voulez-vous que je laisse aller ma fille contre
+rien!
+
+L'abbe Mouret, decourage, s'en alla. Comme il descendait le sentier,
+il apercut Rosalie se roulant sous un olivier avec Voriau, qui lui
+lechait la figure, ce qui la faisait rire. Elle disait au chien:
+
+- Tu me chatouilles, grande bete. Finis donc!
+
+Puis, quand elle vit le pretre, elle fit mine de rougir, elle ramena
+ses vetements, les poings de nouveau dans les yeux. Lui, chercha a
+la consoler, en lui promettant de tenter de nouveaux efforts aupres
+de son pere. Et il ajouta qu'en attendant, elle devait obeir, cesser
+tout rapport avec Fortune, ne pas aggraver son peche davantage.
+
+- Oh! maintenant, murmura-t-elle en souriant de son air effronte, il
+n'y a plus de risque, puisque ca y est.
+
+Il ne comprit pas, il lui peignit l'enfer, ou brulent les vilaines
+femmes. Puis, il la quitta, ayant fait son devoir, repris par cette
+serenite qui lui permettait de passer sans un trouble au milieu des
+ordures de la chair.
+
+
+
+
+
+VII.
+
+La matinee devenait brulante. Dans ce vaste cirque de roches, le
+soleil allumait, des les premiers beaux jours, un flamboiement de
+fournaise. L'abbe Mouret, a la hauteur de l'astre, comprit qu'il
+avait tout juste le temps de rentrer au presbytere, s'il voulait
+etre la a onze heures, pour ne pas se faire gronder par la Teuse.
+Son breviaire lu, sa demarche aupres de Bambousse faite, il s'en
+retournait a pas presses, regardant au loin la tache grise de son
+eglise, avec la haute barre noire que le grand cypres, le Solitaire,
+mettait sur le bleu de l'horizon. Il songeait, dans l'assoupissement
+de la chaleur, a la facon la plus riche possible, dont il
+decorerait, le soir, la chapelle de la Vierge, pour les exercices du
+mois de Marie. Le chemin allongeait devant lui un tapis de poussiere
+doux aux pieds, une purete d'une blancheur eclatante.
+
+A la Croix-Verte, comme l'abbe allait traverser la route qui mene de
+Plassans a la Palud, un cabriolet qui descendait la rampe, l'obligea
+a se garer derriere un tas de cailloux. Il coupait le carrefour,
+lorsqu'une voix l'appela.
+
+- Eh! Serge, eh! mon garcon!
+
+Le cabriolet s'etait arrete, un homme se penchait. Alors, le jeune
+pretre reconnut un de ses oncles, le docteur Pascal Rougon, que le
+peuple de Plassans, ou il soignait les pauvres gens pour rien,
+nommait "monsieur Pascal" tout court. Bien qu'ayant a peine depasse
+la cinquantaine, il etait deja d'un blanc de neige, avec une grande
+barbe, de grands cheveux, au milieu desquels sa belle figure
+reguliere prenait une finesse pleine de bonte.
+
+- C'est a cette heure-ci que tu patauges dans la poussiere, toi!
+dit-il gaiement, en se penchant davantage pour serrer les deux mains
+de l'abbe. Tu n'as donc pas peur des coups de soleil?
+
+- Mais pas plus que vous, mon oncle, repondit le pretre en riant.
+
+- Oh! moi, j'ai la capote de ma voiture. Puis, les malades
+n'attendent pas. On meurt par tous les temps, mon garcon.
+
+Et il lui conta qu'il courait chez le vieux Jeanbernat, l'intendant
+du Paradou, qu'un coup de sang avait frappe dans la nuit. Un voisin,
+un paysan qui se rendait au marche de Plassans, etait venu le
+chercher.
+
+- Il doit etre mort a l'heure qu'il est, continua-t-il. Enfin, il
+faut toujours voir... Ces vieux diables-la ont la vie joliment dure.
+
+Il levait le fouet, lorsque l'abbe Mouret l'arreta.
+
+- Attendez... Quelle heure avez-vous, mon oncle?
+
+- Onze heures moins un quart.
+
+L'abbe hesitait. Il entendait a ses oreilles la voix terrible de la
+Teuse, lui criant que le dejeuner allait etre froid. Mais il fut
+brave, il reprit aussitot:
+
+- Je vais avec vous, mon oncle... Ce malheureux voudra peut-etre se
+reconcilier avec Dieu, a sa derniere heure.
+
+Le docteur Pascal ne put retenir un eclat de rire.
+
+- Lui! Jeanbernat! dit-il, ah! bien! si tu le convertis jamais,
+celui-la!... Ca ne fait rien, viens toujours. Ta vue seule est
+capable de le guerir.
+
+Le pretre monta. Le docteur, qui parut regretter sa plaisanterie, se
+montra tres affectueux, tout en jetant au cheval de legers
+claquements de langue. Il regardait son neveu curieusement, du coin
+de l'oeil, de cet air aigu des savants qui prennent des notes. Il
+l'interrogea, par petites phrases, avec bonhomie, sur sa vie, sur
+ses habitudes, sur le bonheur tranquille dont il jouissait aux
+Artaud. Et, a chaque reponse satisfaisante, il murmurait, comme se
+parlant a lui-meme, d'un ton rassure:
+
+- Allons, tant mieux, c'est parfait.
+
+Il insista surtout sur l'etat de sante du jeune cure. Celui-ci,
+etonne, lui assurait qu'il se portait a merveille, qu'il n'avait ni
+vertiges, ni nausees, ni maux de tete.
+
+- Parfait, parfait, repetait l'oncle Pascal. Au printemps, tu sais,
+le sang travaille. Mais tu es solide, toi... A propos, j'ai vu ton
+frere Octave, a Marseille, le mois passe. Il va partir pour Paris,
+il aura la-bas une belle situation dans le haut commerce. Ah! le
+gaillard, il mene une jolie vie!
+
+- Quelle vie? demanda naivement le pretre.
+
+Le docteur, pour eviter de repondre, claqua de la langue. Puis, il
+reprit:
+
+- Enfin, tout le monde se porte bien, ta tante Felicite, ton oncle
+Rougon, et les autres... Ca n'empeche pas que nous ayons bon besoin
+de tes prieres. Tu es le saint de la famille, mon brave; je compte
+sur toi pour faire le salut de toute la bande.
+
+Il riait, mais avec tant d'amitie, que Serge lui-meme arriva a
+plaisanter.
+
+- C'est qu'il y en a, dans le tas, continua-t-il, qui ne seront pas
+aises a mener en paradis. Tu entendrais de belles confessions, s'ils
+venaient a tour de role... Moi, je n'ai pas besoin qu'ils se
+confessent, je les suis de loin, j'ai leurs dossiers chez moi, avec
+mes herbiers et mes notes de praticien. Un jour, je pourrai etablir
+un tableau d'un fameux interet... On verra, on verra!
+
+Il s'oubliait, pris d'un enthousiasme juvenile pour la science. Un
+coup d'oeil jete sur la soutane de son neveu, l'arreta net.
+
+- Toi, tu es cure, murmura-t-il; tu as bien fait, on est tres
+heureux, cure. Ca t'a pris tout entier, n'est-ce pas? de facon, que
+te voila tourne au bien... Va, tu ne te serais jamais contente
+ailleurs. Tes parents, qui partaient comme toi, ont eu beau faire
+des vilenies; ils sont encore a se satisfaire... Tout est logique la
+dedans, mon garcon. Un pretre complete la famille. C'etait force,
+d'ailleurs. Notre sang devait aboutir la... Tant mieux pour toi, tu
+as eu le plus de chance.
+
+Mais il se reprit, souriant etrangement.
+
+- Non, c'est ta soeur Desiree qui a eu le plus de chance.
+
+Il siffla, donna un coup de fouet, changea de conversation. Le
+cabriolet, apres avoir monte une cote assez roide, filait entre des
+gorges desolees; puis, il arriva sur un plateau, dans un chemin
+creux, longeant une haute muraille interminable. Les Artaud avaient
+disparu; on etait en plein desert.
+
+- Nous approchons, n'est-ce pas? demanda le pretre.
+
+- Voici le Paradou, repondit le docteur, en montrant la muraille. Tu
+n'es donc point encore venu par ici? Nous ne sommes pas a une lieue
+des Artaud... Une propriete qui a du etre superbe, ce Paradou. La
+muraille du parc, de ce cote, a bien deux kilometres. Mais, depuis
+plus de cent ans, tout y pousse a l'aventure.
+
+- Il y a de beaux arbres, fit remarquer l'abbe, en levant la tete,
+surpris des masses de verdure qui debordaient.
+
+- Oui, ce coin-la est tres fertile. Aussi le parc est-il une
+veritable foret, au milieu des roches pelees qui l'entourent...
+D'ailleurs, c'est de la que le Mascle sort. On m'a parle de trois ou
+quatre sources, je crois.
+
+Et, en phrases hachees, coupees d'incidentes etrangeres au sujet, il
+raconta l'histoire du Paradou, une sorte de legende qui courait le
+pays. Du temps de Louis XV, un seigneur y avait bati un palais
+superbe, avec des jardins immenses, des bassins, des eaux
+ruisselantes, des statues, tout un petit Versailles perdu dans les
+pierres, sous le grand soleil du Midi. Mais il n'y etait venu passer
+qu'une saison, en compagnie d'une femme adorablement belle, qui
+mourut la sans doute, car personne ne l'avait vue en sortir. L'annee
+suivante, le chateau brula, les portes du parc furent clouees, les
+meurtrieres des murs elles-memes s'emplirent de terre; si bien que,
+depuis cette epoque lointaine, pas un regard n'etait entre dans ce
+vaste enclos, qui tenait tout un des hauts plateaux des Garrigues.
+
+- Les orties ne doivent pas manquer, dit en riant l'abbe Mouret...
+Ca sent l'humide tout le long de ce mur, vous ne trouvez pas, mon
+oncle?
+
+Puis, apres un silence:
+
+- Et a qui appartient le Paradou, maintenant? demanda-t-il.
+
+- Ma foi, on ne sait pas, repondit le docteur. Le proprietaire est
+venu dans le pays, il y a une vingtaine d'annees. Mais il a ete
+tellement effraye par ce nid a couleuvres, qu'il n'a plus reparu...
+Le vrai maitre est le gardien de la propriete, ce vieil original de
+Jeanbernat, qui a trouve le moyen de se loger dans un pavillon, dont
+les pierres tiennent encore... Tiens, tu vois, cette masure grise,
+la bas, avec ces grandes fenetres mangees de lierre.
+
+Le cabriolet passa devant une grille seigneuriale, toute saignante
+de rouille, garnie a l'interieur de planches maconnees. Les sauts-
+de-loup etaient noirs de ronces. A une centaine de metres, le
+pavillon habite par Jeanbernat se trouvait enclave dans le parc, sur
+lequel une de ses facades donnait. Mais le gardien semblait avoir
+barricade sa demeure, de ce cote; il avait defriche un etroit
+jardin, sur la route; il vivait la, au midi, tournant le dos au
+Paradou, sans paraitre se douter de l'enormite des verdures
+debordant derriere lui.
+
+Le jeune pretre sauta a terre, regardant curieusement, interrogeant
+le docteur qui se hatait d'attacher le cheval a un anneau scelle
+dans le mur.
+
+- Et ce vieillard vit seul, au fond de ce trou perdu? demanda-t-il.
+
+- Oui, completement seul, repondit l'oncle Pascal.
+
+Mais il se reprit.
+
+- Il a avec lui une niece qui lui est tombee sur les bras, une drole
+de fille, une sauvage... Depechons. Tout a l'air mort dans la
+maison.
+
+
+
+
+
+VIII.
+
+Au soleil de midi, la maison dormait, les persiennes closes, dans le
+bourdonnement des grosses mouches qui montaient le long du lierre,
+jusqu'aux tuiles. Une paix heureuse baignait cette ruine
+ensoleillee. Le docteur poussa la porte de l'etroit jardin, qu'une
+haie vive, tres elevee, entourait. La, a l'ombre d'un pan de mur,
+Jeanbernat, redressant sa haute taille, fumait tranquillement sa
+pipe, dans le grand silence, en regardant pousser ses legumes.
+
+- Comment! vous etes debout, farceur! cria le docteur stupefait.
+
+- Vous veniez donc m'enterrer, vous! gronda le vieillard rudement.
+Je n'ai besoin de personne. Je me suis saigne...
+
+Il s'arreta net en apercevant le pretre, et eut un geste si
+terrible, que l'oncle Pascal s'empressa d'intervenir.
+
+- C'est mon neveu, dit-il, le nouveau cure des Artaud, un brave
+garcon... Que diable! nous n'avons pas couru les routes a pareille
+heure pour vous manger, pere Jeanbernat.
+
+Le vieux se calma un peu.
+
+- Je ne veux pas de calotin chez moi, murmura-t-il. Ca suffit pour
+faire crever les gens. Entendez-vous, docteur, pas de drogues et pas
+de pretres quand je m'en irai; autrement, nous nous facherions...
+Qu'il entre tout de meme, celui-la, puisqu'il est votre neveu.
+
+L'abbe Mouret, interdit, ne trouva pas une parole. Il restait
+debout, au milieu d'une allee, a examiner cette etrange figure, ce
+solitaire couture de rides, a la face de brique cuite, aux membres
+seches et tordus comme des paquets de cordes, qui semblait porter
+ses quatre-vingts ans avec un dedain ironique de la vie. Le docteur
+ayant tente de lui prendre le pouls, il se facha de nouveau.
+
+- Laissez-moi donc tranquille! Je vous dis que je me suis saigne
+avec mon couteau! C'est fini, maintenant... Quelle est la brute de
+paysan qui est alle vous deranger? Le medecin, le pretre, pourquoi
+pas les croque-morts?... Enfin, que voulez-vous, les gens sont
+betes. Ca ne va pas nous empecher de boire un coup.
+
+Il servit une bouteille et trois verres, sur une vieille table,
+qu'il sortit, a l'ombre. Les verres remplis jusqu'au bord, il voulut
+trinquer. Sa colere se fondait dans une gaiete goguenarde.
+
+- Ca ne vous empoisonnera pas, monsieur le cure, dit-il. Un verre de
+bon vin n'est pas un peche... Par exemple, c'est bien la premiere
+fois que je trinque avec une soutane, soit dit sans vous offenser.
+Ce pauvre abbe Caffin, votre predecesseur, refusait de discuter avec
+moi... Il avait peur.
+
+Et il eut un large rire, continuant:
+
+- Imaginez-vous qu'il s'etait engage a me prouver que Dieu existe...
+Alors, je ne le rencontrais plus sans le defier. Lui, filait
+l'oreille basse, je vous assure.
+
+- Comment, Dieu n'existe pas! s'ecria l'abbe Mouret, sortant de son
+mutisme.
+
+- Oh! comme vous voudrez, reprit railleusement Jeanbernat. Nous
+recommencerons ensemble, si cela peut vous faire plaisir...
+Seulement, je vous previens que je suis tres fort. Il y a la-haut,
+dans une chambre, quelques milliers de volumes sauves de l'incendie
+du Paradou, tous les philosophes du dix-huitieme siecle, un tas de
+bouquins sur la religion. J'en ai appris de belles, la dedans.
+Depuis vingt ans, je lis ca... Ah! dame, vous trouverez a qui
+parler, monsieur le cure.
+
+Il s'etait leve. D'un long geste, il montra l'horizon entier, la
+terre, le ciel, en repetant solennellement:
+
+- Il n'y a rien, rien, rien... Quand on soufflera sur le soleil, ca
+sera fini.
+
+Le docteur Pascal avait donne un leger coup de coude a l'abbe
+Mouret. Il clignait les yeux, etudiant curieusement le vieillard,
+approuvant de la tete pour le pousser a parler.
+
+- Alors, pere Jeanbernat, vous etes un materialiste? demanda-t-il.
+
+- Eh! je ne suis qu'un pauvre homme, repondit le vieux en rallumant
+sa pipe. Quand le comte de Corbiere, dont j'etais le frere de lait,
+est mort d'une chute de cheval, les enfants m'ont envoye garder ce
+parc de la Belle-au-Bois-dormant, pour se debarrasser de moi.
+J'avais soixante ans, je me croyais fini. Mais la mort m'a oublie.
+Et j'ai du m'arranger un trou... Voyez-vous, lorsqu'on vit tout
+seul, on finit par voir les choses d'une drole de facon. Les arbres
+ne sont plus des arbres, la terre prend des airs de personne
+vivante, les pierres vous racontent des histoires. Des betises,
+enfin. Je sais des secrets qui vous renverseraient. Puis, que
+voulez-vous qu'on fasse, dans ce diable de desert? J'ai lu les
+bouquins, ca m'a plus amuse que la chasse... Le comte, qui sacrait
+comme un paien, m'avait toujours repete: "Jeanbernat, mon garcon, je
+compte bien te retrouver en enfer, pour que tu me serves la-bas
+comme tu m'auras servi la-haut."
+
+Il fit de nouveau son large geste autour de l'horizon, en reprenant:
+
+- Entendez-vous, rien, il n'y a rien... Tout ca, c'est de la farce.
+
+Le docteur Pascal se mit a rire.
+
+- Une belle farce, en tous cas, dit-il. Pere Jeanbernat, vous etes
+un cachottier. Je vous soupconne d'etre amoureux, avec vos airs
+blases. Vous parliez bien tendrement des arbres et des pierres, tout
+a l'heure.
+
+- Non, je vous assure, murmura le vieillard, ca m'a passe.
+Autrefois, c'est vrai, quand je vous ai connu et que nous allions
+herboriser ensemble, j'etais assez bete pour aimer toutes sortes de
+choses, dans cette grande menteuse de campagne. Heureusement que les
+bouquins ont tue ca... Je voudrais que mon jardin fut plus petit; je
+ne sors pas sur la route deux fois par an. Vous voyez ce banc. Je
+passe la mes journees, a regarder pousser mes salades.
+
+- Et vos tournees dans le parc? interrompit le docteur.
+
+- Dans le parc! repeta Jeanbernat d'un air de profonde surprise,
+mais il y a plus de douze ans que je n'y ai mis les pieds! Que
+voulez-vous que j'aille faire, au milieu de ce cimetiere? C'est trop
+grand. C'est stupide, ces arbres qui n'en finissent plus, avec de la
+mousse partout, des statues rompues, des trous dans lesquels on
+manque de se casser le cou a chaque pas. La derniere fois que j'y
+suis alle, il faisait si noir sous les feuilles, ca empoisonnait si
+fort les fleurs sauvages, des souffles si droles passaient dans les
+allees, que j'ai eu comme peur. Et je me suis barricade, pour que le
+parc n'entrat pas ici... Un coin de soleil, trois pieds de laitue
+devant moi, une grande haie qui me barre tout l'horizon, c'est deja
+trop pour etre heureux. Rien, voila ce que je voudrais, rien du
+tout, quelque chose de si etroit, que le dehors ne put venir m'y
+deranger. Deux metres de terre, si vous voulez, pour crever sur le
+dos.
+
+Il donna un coup de poing sur la table, haussant brusquement la
+voix, criant a l'abbe Mouret:
+
+- Allons, encore un coup, monsieur le cure. Le diable n'est pas au
+fond de la bouteille, allez!
+
+Le pretre eprouvait un malaise. Il se sentait sans force pour
+ramener a Dieu cet etrange vieillard, dont la raison lui parut
+singulierement detraquee. Maintenant, il se rappelait certains
+bavardages de la Teuse sur le Philosophe, nom que les paysans des
+Artaud donnaient a Jeanbernat. Des bouts d'histoires scandaleuses
+trainaient vaguement dans sa memoire. Il se leva, faisant un signe
+au docteur, voulant quitter cette maison, ou il croyait respirer une
+odeur de damnation. Mais, dans sa crainte sourde, une singuliere
+curiosite l'attardait. Il restait la, allant au bout du petit
+jardin, fouillant le vestibule du regard, comme pour voir au dela,
+derriere les murs. Par la porte grande ouverte, il n'apercevait que
+la cage noire de l'escalier. Et il revenait, cherchant quelque trou,
+quelque echappee sur cette mer de feuilles, dont il sentait le
+voisinage, a un large murmure qui semblait battre la maison d'un
+bruit de vagues.
+
+- Et la petite va bien? demanda le docteur en prenant son chapeau.
+
+- Pas mal, repondit Jeanbernat. Elle n'est jamais la. Elle disparait
+pendant des matinees entieres... Peut-etre tout de meme qu'elle est
+dans les chambres du haut.
+
+Il leva la tete, il appela:
+
+- Albine! Albine!
+
+Puis, haussant les epaules:
+
+- Ah bien! oui, c'est une fameuse gourgandine... Au revoir, monsieur
+le cure. Tout a votre disposition.
+
+Mais l'abbe Mouret n'eut pas le temps de relever ce defi du
+Philosophe. Une porte venait de s'ouvrir brusquement, au fond du
+vestibule; une trouee eclatante s'etait faite, dans le noir de la
+muraille. Ce fut comme une vision de foret vierge, un enfoncement de
+futaie immense, sous une pluie de soleil. Dans cet eclair, le pretre
+saisit nettement, au loin, des details precis: une grande fleur
+jaune au centre d'une pelouse, une nappe d'eau qui tombait d'une
+haute pierre, un arbre colossal empli d'un vol d'oiseaux; le tout
+noye, perdu, flambant, au milieu d'un tel gachis de verdure, d'une
+debauche telle de vegetation, que l'horizon entier n'etait plus
+qu'un epanouissement. La porte claqua, tout disparut.
+
+- Ah! la gueuse! cria Jeanbernat, elle etait encore dans le Paradou!
+
+Albine riait sur le seuil du vestibule. Elle avait une jupe orange,
+avec un grand fichu rouge attache derriere la taille, ce qui lui
+donnait un air de bohemienne endimanchee. Et elle continuait a rire,
+la tete renversee, la gorge toute gonflee de gaiete, heureuse de ses
+fleurs, des fleurs sauvages tressees dans ses cheveux blonds, nouees
+a son cou, a son corsage, a ses bras minces, nus et dores. Elle
+etait comme un grand bouquet d'une odeur forte.
+
+- Va, tu es belle! grondait le vieux. Tu sens l'herbe, a empester...
+Dirait-on qu'elle a seize ans, cette poupee!
+
+Albine, effrontement, riait plus fort. Le docteur Pascal, qui etait
+son grand ami, se laissa embrasser par elle.
+
+- Alors, tu n'as pas peur dans le Paradou, toi? lui demanda-t-il.
+
+- Peur? de quoi donc? dit-elle avec des yeux etonnes. Les murs sont
+trop hauts, personne ne peut entrer... Il n'y a que moi. C'est mon
+jardin, a moi toute seule. Il est joliment grand. Je n'en ai pas
+encore trouve le bout.
+
+- Et les betes? interrompit le docteur.
+
+- Les betes? elles ne sont pas mechantes, elles me connaissent bien.
+
+- Mais il fait noir sous les arbres?
+
+- Pardi! il y a de l'ombre; sans cela, le soleil me mangerait la
+figure... On est bien a l'ombre, dans les feuilles.
+
+Et elle tournait, emplissant l'etroit jardin du vol de ses jupes,
+secouant cette apre senteur de verdure qu'elle portait sur elle.
+Elle avait souri a l'abbe Mouret, sans honte aucune, sans
+s'inquieter des regards surpris dont il la suivait. Le pretre
+s'etait ecarte. Cette enfant blonde, a la face longue, ardente de
+vie, lui semblait la fille mysterieuse et troublante de cette foret
+entrevue dans une nappe de soleil.
+
+- Dites, j'ai un nid de merles, le voulez-vous? demanda Albine au
+docteur.
+
+- Non, merci, repondit celui-ci en riant. Il faudra le donner a la
+soeur de monsieur le cure, qui aime bien les betes... Au revoir,
+Jeanbernat.
+
+Mais Albine s'etait attaquee au pretre.
+
+- Vous etes le cure des Artaud, n'est-ce pas? Vous avez une soeur?
+J'irai la voir... Seulement, vous ne me parlerez pas de Dieu. Mon
+oncle ne veut pas.
+
+- Tu nous ennuies, va-t-en, dit Jeanbernat en haussant les epaules.
+
+D'un bond de chevre, elle disparut, laissant une pluie de fleurs
+derriere elle. On entendit le claquement d'une porte, puis des rires
+derriere la maison, des rires sonores qui allerent en se perdant,
+comme au galop d'une bete folle lachee dans l'herbe.
+
+- Vous verrez qu'elle finira par coucher dans le Paradou, murmura le
+vieux de son air indifferent.
+
+Et, comme il accompagnait les visiteurs:
+
+- Docteur, reprit-il, si vous me trouviez mort, un de ces quatre
+matins, rendez-moi donc le service de me jeter dans le trou au
+fumier, la, derriere mes salades... Bonsoir, messieurs.
+
+Il laissa retomber la barriere de bois qui fermait la haie. La
+maison reprit sa paix heureuse, au soleil de midi, dans le
+bourdonnement des grosses mouches qui montaient le long du lierre,
+jusqu'aux tuiles.
+
+
+
+
+
+IX.
+
+Cependant, le cabriolet suivait de nouveau le chemin creux, le long
+de l'interminable mur du Paradou. L'abbe Mouret, silencieux, levait
+les yeux, regardait les grosses branches qui se tendaient par-dessus
+ce mur, comme des bras de geants caches. Des bruits venaient du
+parc, des frolements d'ailes, des frissons de feuilles, des bonds
+furtifs cassant les branches, de grands soupirs ployant les jeunes
+pousses, toute une haleine de vie roulant sur les cimes d'un peuple
+d'arbres. Et, parfois, a certain cri d'oiseau qui ressemblait a un
+rire humain, le pretre tournait la tete avec une sorte d'inquietude.
+
+- Une drole de gamine! disait l'oncle Pascal, en lachant un peu les
+guides. Elle avait neuf ans, lorsqu'elle est tombee chez ce paien.
+Un frere a lui, qui s'est ruine, je ne sais plus dans quoi. La
+petite se trouvait en pension quelque part, quand le pere s'est tue.
+C'etait meme une demoiselle, savante deja, lisant, brodant,
+bavardant, tapant sur les pianos. Et coquette donc! Je l'ai vue
+arriver, avec des bas a jour, des jupes brodees, des guimpes, des
+manchettes, un tas de falbalas... Ah bien! les falbalas ont dure
+longtemps!
+
+Il riait. Une grosse pierre faillit faire verser le cabriolet.
+
+- Si je ne laisse pas une roue de ma voiture dans ce gredin de
+chemin! murmura-t-il. Tiens-toi ferme, mon garcon.
+
+La muraille continuait toujours. Le pretre ecoutait.
+
+- Tu comprends, reprit le docteur, que le Paradou, avec son soleil,
+ses cailloux, ses chardons, mangerait une toilette par jour. Il n'a
+fait que trois ou quatre bouchees des belles robes de la petite.
+Elle revenait nue... Maintenant, elle s'habille comme une sauvage.
+Aujourd'hui, elle etait encore possible. Mais il y a des fois ou
+elle n'a guere que ses souliers et sa chemise!... Tu as entendu? le
+Paradou est a elle. Des le lendemain de son arrivee, elle en a pris
+possession. Elle vit la, sautant par le fenetre, lorsque Jeanbernat
+ferme la porte, s'echappant quand meme, allant on ne sait ou, au
+fond de trous perdus, connus d'elle seule... Elle doit mener un joli
+train, dans ce desert.
+
+- Ecoutez donc, mon oncle, interrompit l'abbe Mouret. On dirait un
+trot de bete, derriere cette muraille.
+
+L'oncle Pascal ecouta.
+
+- Non, dit-il au bout d'un silence, c'est le bruit de la voiture,
+contre les pierres... Va, la petite ne tape plus sur les pianos, a
+present. Je crois meme qu'elle ne sait plus lire. Imagine-toi une
+demoiselle retournee a l'etat de vaurienne libre, lachee en
+recreation dans une ile abandonnee. Elle n'a garde que son fin
+sourire de coquette, quand elle veut... Ah! par exemple, si tu sais
+jamais une fille a elever, je ne te conseille pas de la confier a
+Jeanbernat. Il a une facon de laisser agir la nature tout a fait
+primitive. Lorsque je me suis hasarde a lui parler d'Albine, il m'a
+repondu qu'il ne fallait pas empecher les arbres de pousser a leur
+gre. Il est, dit-il, pour le developpement normal des temperaments...
+N'importe, ils sont bien interessants tous les deux. Je ne passe pas
+dans les environs sans leur rendre visite.
+
+Le cabriolet sortait enfin du chemin creux. La, le mur du Paradou
+faisait un coude, se developpant ensuite a perte de vue, sur la
+crete des coteaux. Au moment ou l'abbe Mouret tournait la tete pour
+donner un dernier regard a cette barre grise, dont la severite
+impenetrable avait fini par lui causer un singulier agacement, des
+bruits de branches violemment secouees se firent entendre, tandis
+qu'un bouquet de jeunes bouleaux semblaient saluer les passants, du
+haut de la muraille.
+
+- Je savais bien qu'une bete courait la derriere, dit le pretre.
+
+Mais, sans qu'on vit personne, sans qu'on apercut autre chose, en
+l'air, que les bouleaux balances de plus en plus furieusement, on
+entendit une voix claire, coupee de rires, qui criait:
+
+- Au revoir, docteur! au revoir, monsieur le cure!... J'embrasse
+l'arbre, l'arbre vous envoie mes baisers.
+
+- Eh! c'est Albine, dit le docteur Pascal. Elle aura suivi notre
+voiture au trot. Elle n'est pas embarrassee pour sauter les
+buissons, cette petite fee!
+
+Et criant, a son tour:
+
+- Au revoir, mignonne!... Tu es joliment grande, pour nous saluer
+comme ca.
+
+Les rires redoublerent, les bouleaux saluerent plus bas, semant les
+feuilles au loin, jusque sur la capote du cabriolet:
+
+- Je suis grande comme les arbres, toutes les feuilles qui tombent
+sont des baisers, reprit la voix, changee par l'eloignement, si
+musicale, si fondue dans les haleines roulantes du parc, que le
+jeune pretre resta frissonnant.
+
+La route devenait meilleure. A la descente, les Artaud reparurent,
+au fond de la plaine brulee. Quand le cabriolet coupa le chemin du
+village, l'abbe Mouret ne voulut jamais que son oncle le reconduisit
+a la cure. Il sauta a terre en distant:
+
+- Non, merci, j'aime mieux marcher, cela me fera du bien.
+
+- Comme il te plaira, finit par repondre le docteur.
+
+Puis, lui serrant la main:
+
+- Hein! si tu n'avais que des paroissiens comme cet animal de
+Jeanbernat, tu n'aurais pas souvent a te deranger. Enfin, c'est toi
+qui a voulu venir... Et porte-toi bien. Au moindre bobo, de nuit ou
+de jour, envoie-moi chercher. Tu sais que je soigne toute la famille
+pour rien... Adieu, mon garcon.
+
+
+
+
+
+X.
+
+Quand l'abbe Mouret se retrouva seul, dans la poussiere du chemin,
+il se sentit plus a l'aise. Ces champs pierreux rendaient a son reve
+de rudesse, de vie interieure vecue au desert. Le long du chemin
+creux, les arbres avaient laisse tomber sur sa nuque, des fraicheurs
+inquietantes, que maintenant le soleil ardent sechait. Les maigres
+amandiers, les bles pauvres, les vignes infirmes, aux deux bords de
+la route, l'apaisaient, le tiraient du trouble ou l'avaient jete les
+souffles trop gras du Paradou. Et, au milieu de la clarte aveuglante
+qui coulait du ciel sur cette terre nue, les blasphemes de
+Jeanbernat ne mettaient meme plus une ombre. Il eut une joie vive
+lorsque, en levant la tete, il apercut a l'horizon la barre immobile
+du Solitaire, avec la tache des tuiles roses de l'eglise.
+
+Mais, a mesure qu'il avancait, l'abbe etait pris d'une autre
+inquietude. La Teuse allait le recevoir d'une belle facon, avec son
+dejeuner froid qui devait attendre depuis pres de deux heures. Il
+s'imaginait son terrible visage, le flot de paroles dont elle
+l'accueillerait, les bruits irrites de vaisselle qu'il entendrait
+l'apres-midi entiere. Quand il eut traverse les Artaud, sa peur
+devint si vive, qu'il hesita, pris de lachete, se demandant s'il ne
+serait pas plus prudent de faire le tour et de rentrer par l'eglise.
+Mais, comme il se consultait, la Teuse en personne parut, au seuil
+du presbytere, le bonnet de travers, les poings aux hanches. Il
+courba le dos, il dut monter la pente sous ce regard gros d'orage,
+qu'il sentait peser sur ses epaules.
+
+- Je crois bien que je suis en retard, ma bonne Teuse, balbutia-t-
+il, des le dernier coude du sentier.
+
+La Teuse attendit qu'il fut en face d'elle, tout pres. Alors, elle
+le regarda entre les deux yeux, furieusement; puis, sans rien dire,
+elle se tourna, elle marcha devant lui, jusque dans la salle a
+manger, en tapant ses gros talons, si roidie par la colere, qu'elle
+ne boitait presque plus.
+
+- J'ai eu tant d'affaires! commenca le pretre que cet accueil muet
+epouvantait. Je cours depuis ce matin...
+
+Mais elle lui coupa la parole d'un nouveau regard, si fixe, si
+fache, qu'il eut les jambes comme rompues. Il s'assit, il se mit a
+manger. Elle le servait, avec des secheresses d'automate, risquant
+de casser les assiettes, tant elle les posait avec violence. Le
+silence devenait si formidable, qu'il ne put avaler la troisieme
+bouchee, etrangle par l'emotion.
+
+- Et ma soeur a dejeune? demanda-t-il. Elle a bien fait. Il faut
+toujours dejeuner, lorsque je suis retenu dehors.
+
+Pas de reponse. La Teuse, debout, attendait qu'il eut vide son
+assiette pour la lui enlever. Alors, sentant qu'il ne pourrait
+manger sous cette paire d'yeux implacables qui l'ecrasaient, il
+repoussa son couvert. Ce geste de colere fut comme un coup de fouet,
+qui tira la Teuse de sa roideur entetee. Elle bondit.
+
+- Ah! c'est comme ca! cria-t-elle. C'est encore vous qui vous
+fachez! Eh bien! je m'en vais! Vous allez me payer mon voyage, pour
+que je m'en retourne chez moi. J'en ai assez des Artaud, et de votre
+eglise! et de tout!
+
+Elle retirait son tablier de ses mains tremblantes.
+
+- Vous deviez bien voir que je ne voulais pas parler... Est-ce une
+vie, ca! Il n'y a que les saltimbanques, monsieur le cure, qui font
+ca! Il est onze heures, n'est-ce pas? Vous n'avez pas honte, d'etre
+encore a table a pres de deux heures? Ce n'est pas d'un chretien,
+non, ce n'est pas d'un chretien!
+
+Puis, se plantant devant lui:
+
+- Enfin, d'ou venez-vous? qui avez-vous vu? quelle affaire a pus
+vous retenir?... Vous seriez un enfant qu'on vous donnerait le
+fouet. Un pretre n'est pas a sa place sur les routes, au grand
+soleil, comme les gueux qui n'ont pas de toit... Ah! vous etes dans
+un bel etat, les souliers tout blancs, la soutane perdue de
+poussiere! Qui vous la brossera, votre soutane? qui vous en achetera
+une autre?... Mais parlez donc, dites ce que vous avez fait! Ma
+parole! si l'on ne vous connaissait pas, on finirait par croire de
+droles de choses. Et, voulez-vous que je vous le dise? eh bien! je
+n'en mettrais pas la main au feu. Quand on dejeune a des heures
+pareilles, on peut tout faire.
+
+L'abbe Mouret, soulage, laissait passer l'orage. Il eprouvait comme
+une detente nerveuse, dans les paroles emportees de la vieille
+servante.
+
+- Voyons, ma bonne Teuse, dit-il, vous allez d'abord remettre votre
+tablier.
+
+- Non, non, cria-t-elle, c'est fini, je m'en vais.
+
+Mais lui, se levant, lui noua le tablier a la taille, en riant. Elle
+se debattait, elle begayait:
+
+- Je vous dis que non!... Vous etes un enjoleur. Je lis dans votre
+jeu, je vois bien que vous voulez m'endormir, avec vos paroles
+sucrees... Ou etes-vous alle? Nous verrons ensuite.
+
+Il se remit a table, gaiement, en homme qui a victoire gagnee.
+
+- D'abord, reprit-il, il faut me permettre de manger... Je meurs de
+faim.
+
+- Sans doute, murmura-t-elle, apitoyee. Est-ce qu'il y a du bon
+sens!... Voulez-vous que j'ajoute deux oeufs sur le plat? Ce ne
+serait pas long. Enfin, si vous avez assez... Et tout est froid! Moi
+qui avais tant soigne vos aubergines! Elles sont propres,
+maintenant! On dirait de vieilles semelles... Heureusement que vous
+n'etes pas sur votre bouche, comme ce pauvre monsieur Caffin... Oh!
+ca, vous avez des qualites, je ne le nie pas.
+
+Elle le servait, avec des attentions de mere, tout en bavardant.
+Puis, quand il eut fini, elle courut a la cuisine voir si le cafe
+etait encore chaud. Elle s'abandonnait, elle boitait d'une facon
+extravagante, dans la joie du raccommodement. D'ordinaire, l'abbe
+Mouret redoutait la cafe, qui lui occasionnait de grands troubles
+nerveux; mais, en cette circonstance, voulant sceller la paix, il
+accepta la tasse qu'elle lui apporta. Et comme il s'oubliait un
+instant a table, elle s'assit devant lui, elle repeta doucement, en
+femme que la curiosite torture:
+
+- Ou etes-vous alle, monsieur le cure?
+
+- Mais, repondit-il en souriant, j'ai vu les Brichet, j'ai parle a
+Babousse...
+
+Alors, il fallut qu'il lui racontat ce que les Brichet avaient dit,
+ce qu'avait decide Bambousse, et la mine qu'ils faisaient, et
+l'endroit ou ils travaillaient. Lorsqu'elle connut la reponse du
+pere de Rosalie:
+
+- Pardi! cria-t-elle, si le petit mourait, la grossesse ne
+compterait pas.
+
+Puis, joignant les mains d'un air d'admiration envieuse:
+
+- Avez-vous du bavarder, monsieur le cure! Plus d'une demi-journee
+pour arriver a ce beau resultat!... Et vous etes revenu tout
+doucement? Il devait faire diablement chaud sur la route?
+
+L'abbe; qui s'etait leve, ne repondit pas. Il allait parler du
+Paradou, demander des renseignements. Mais la crainte d'etre
+questionne trop vivement, une sorte de honte vague qu'il ne
+s'avouait pas a lui-meme, le firent garder le silence sur sa visite
+a Jeanbernat. Il coupa court a tout nouvel interrogatoire, en
+demandant:
+
+- Et ma soeur, ou est-elle donc? Je ne l'entends pas.
+
+- Venez, monsieur, dit la Teuse qui se mit a rire, un doigt sur la
+bouche.
+
+Ils entrerent dans la piece voisine, un salon de campagne, tapisse
+d'un papier a grandes fleurs grises d'eteintes, meuble de quatre
+fauteuils et d'un canape tendus d'une etoffe de crin. Sur le canape,
+Desiree dormait, jetee tout de son long, la tete soutenue par ses
+deux poings fermes. Ses jupes pendaient, lui decouvrant les genoux;
+tandis que ses bras leves, nus jusqu'aux coudes, remontaient les
+lignes puissantes de la gorge. Elle avait un souffle un peu fort,
+entre ses levres rouges entr'ouvertes, montrant les dents.
+
+- Hein? dort-elle? murmura la Teuse. Elle ne vous a seulement pas
+entendu me crier vos sottises, tout a l'heure... Dame! elle doit
+etre joliment fatiguee. Imaginez qu'elle a nettoye ses betes jusqu'a
+pres de midi... Quand elle a eu mange, elle est venue tomber la
+comme un plomb. Elle n'a plus bouge.
+
+Le pretre la regarda un instant, avec une grande tendresse.
+
+- Il faut la laisser reposer tant qu'elle voudra, dit-il.
+
+- Bien sur... Est-ce malheureux qu'elle soit si innocente! Voyez
+donc, ces gros bras! Quand je l'habille, je pense toujours a la
+belle femme qu'elle serait devenue. Allez, elle vous aurait donne de
+fiers neveux, monsieur le cure... Vous ne trouvez pas qu'elle
+ressemble a cette grande dame de pierre qui est a la halle au ble de
+Plassans?
+
+Elle voulait parler d'une Cybele allongee sur des gerbes, oeuvre
+d'un eleve de Puget, sculptee au fronton du marche. L'abbe Mouret,
+sans repondre, la poussa doucement hors du salon, en lui
+recommandant de faire le moins de bruit possible. Et, jusqu'au soir,
+le presbytere resta dans un grand silence. La Teuse achevait sa
+lessive, sous le hangar. Le pretre, au fond de l'etroit jardin, son
+breviaire tombe sur les genoux, etait abime dans une contemplation
+pieuse, pendant que des petales roses pleuvaient des pechers en
+fleurs.
+
+
+
+
+
+XI.
+
+Vers six heures, ce fut un brusque reveil. Un tapage de portes
+ouvertes et refermees, au milieu d'eclats de rire, ebranla toute la
+maison, et Desiree parut, les cheveux tombants, les bras toujours
+nus jusqu'aux coudes, criant:
+
+- Serge! Serge!
+
+Puis, quand elle eut apercu son frere dans le jardin, elle accourut,
+elle s'assit un instant par terre, a ses pieds, le suppliant:
+
+- Viens donc voir les betes!... Tu n'as pas encore vu les betes,
+dis! Si tu savais comme elles sont belles, maintenant!
+
+Il se fit beaucoup prier. La basse-cour l'effrayait un peu. Mais
+voyant des larmes dans les yeux de Desiree, il ceda. Alors, elle se
+jeta a son cou, avec une joie soudaine de jeune chien, riant plus
+fort, sans meme s'essuyer les joues.
+
+- Ah! tu es gentil! balbutia-t-elle en l'entrainant. Tu verras les
+poules, les lapins, les pigeons, et mes canards qui ont de l'eau
+fraiche, et ma chevre, dont la chambre est aussi propre que la
+mienne a present... Tu sais, j'ai trois oies et deux dindes. Viens
+vite. Tu verras tout.
+
+Desiree avait alors vingt-deux ans. Grandie a la campagne, chez sa
+nourrice, une paysanne de Saint-Eutrope, elle avait pousse en plein
+fumier. Le cerveau vide, sans pensees graves d'aucune sorte, elle
+profitait du sol gras, du plein air de la campagne, se developpant
+toute en chair, devenant une belle bete, fraiche, blanche, au sang
+rose, a la peau ferme. C'etait comme une anesse de race qui aurait
+eu le don du rire. Bien que pataugeant du matin au soir, elle
+gardait ses attaches fines, les lignes souples de ses reins,
+l'affinement bourgeois de son corps de vierge; si bien qu'elle etait
+une creature a part, ni demoiselle, ni paysanne, une fille nourrie
+de la terre, avec une ampleur d'epaules et un front borne de jeune
+deesse.
+
+Sans doute, ce fut sa pauvrete d'esprit qui la rapprocha des
+animaux. Elle n'etait a l'aise qu'en leur compagnie, entendait mieux
+leur langage que celui des hommes, les soignait avec des
+attendrissements maternels. Elle avait, a defaut de raisonnement
+suivi, un instinct qui la mettait de plain-pied avec eux. Au premier
+cri qu'ils poussaient, elle savait ou etait leur mal. Elle inventait
+des friandises sur lesquelles ils tombaient gloutonnement. Elle
+mettait la paix d'un geste dans leurs querelles, semblait connaitre
+d'un regard leur caractere bon ou mauvais, racontait des histoires
+considerables, donnait des details si abondants, si precis, sur les
+facons d'etre du moindre poussin, qu'elle stupefiait profondement
+les gens pour lesquels un petit poulet ne se distingue en aucune
+facon d'un autre petit poulet. Sa basse-cour etait ainsi devenue
+tout un pays, ou elle regnait en maitresse absolue; un pays d'une
+organisation tres compliquee, trouble par des revolutions, peuple
+des etres les plus differents, dont elle seule connaissait les
+annales. Cette certitude de l'instinct allait si loin, qu'elle
+flairait les oeufs vides d'une couvee, et qu'elle annoncait a
+l'avance le nombre des petits, dans une portee de lapins.
+
+A seize ans, lorsque la puberte etait venue, Desiree n'avait point
+eu les vertiges ni les nausees des autres filles. Elle prit une
+carrure de femme faite, se porta mieux, fit eclater ses robes sous
+l'epanouissement splendide de sa chair. Des lors, elle eut cette
+taille ronde qui roulait librement, ces membres largement assis de
+statue antique, toute cette poussee d'animal vigoureux. On eut dit
+qu'elle tenait au terreau de sa basse-cour, qu'elle sucait la seve
+par ses fortes jambes, blanches et solides comme de jeunes arbres.
+Et, dans cette plenitude, pas un desir charnel ne monta. Elle trouva
+une satisfaction continue a sentir autour d'elle un pullulement. Des
+tas de fumier, des betes accouplees, se degageait un flot de
+generation, au milieu duquel elle goutait les joies de la fecondite.
+Quelque chose d'elle se contentait dans la ponte des poules; elle
+portait ses lapines au male, avec des rires de belle fille calmee;
+elle eprouvait des bonheurs de femme grosse a traire sa chevre. Rien
+n'etait plus sain. Elle s'emplissait innocemment de l'odeur, de la
+chaleur, de la vie. Aucune curiosite depravee ne la poussait a ce
+souci de la reproduction, en face des coqs battant des ailes, des
+femelles en couches, du bouc empoisonnant l'etroite ecurie. Elle
+gardait sa tranquillite de belle bete, son regard clair, vide de
+pensees, heureuse de voir son petit monde se multiplier, ressentant
+un agrandissement de son propre corps, fecondee, identifiee a ce
+point avec toutes ces meres, qu'elle etait comme la mere commune, la
+mere naturelle, laissant tomber de ses doigts, sans un frisson, une
+sueur d'engendrement.
+
+Depuis que Desiree etait aux Artaud, elle passait ses journees en
+pleine beatitude. Enfin, elle contentait le reve de son existence,
+le seul desir qui l'eut tourmentee, au milieu de sa puerilite de
+faible d'esprit. Elle possedait une basse-cour, un trou qu'on lui
+abandonnait, ou elle pouvait faire pousser les betes a sa guise. Des
+lors, elle s'enterra la, batissant elle-meme des cabanes pour les
+lapins, creusant la mare aux canards, tapant des clous, apportant de
+la paille, ne tolerant pas qu'on l'aidat. La Teuse en etait quitte
+pour la debarbouiller. La basse-cour se trouvait situee derriere le
+cimetiere; souvent meme, Desiree devait rattraper, au milieu des
+tombes, quelque poule curieuse, sautee par-dessus le mur. Au fond,
+se trouvait un hangar ou etaient la lapiniere et le poulailler; a
+droite, logeait la chevre, dans une petite ecurie. D'ailleurs, tous
+les animaux vivaient ensemble, les lapins laches avec les poules, la
+chevre prenant des bains de pieds au milieu des canards, les oies,
+les dindes, les pintades, les pigeons fraternisant en compagnie de
+trois chats. Quand elle se montrait a la barriere de bois qui
+empechait tout ce monde de penetrer dans l'eglise, un vacarme
+assourdissant la saluait.
+
+- Hein! les entends-tu? dit-elle a son frere, des la porte de la
+salle a manger.
+
+Mais, lorsqu'elle l'eut fait entrer, en refermant la barriere
+derriere eux, elle fut assaillie si violemment, qu'elle disparut
+presque. Les canards et les oies, claquant du bec, la tiraient par
+ses jupes; les poules goulues sautaient a ses mains qu'elles
+piquaient a grands coups, les lapins se blottissaient sur ses pieds,
+avec des bonds qui lui montaient jusqu'aux genoux; tandis que les
+trois chats lui sautaient sur les epaules, et que la chevre belait,
+au fond de l'ecurie, de ne pouvoir la rejoindre.
+
+- Laissez-moi donc, betes! criait-elle, toute sonore de son beau
+rire, chatouillee par ces plumes, ces pattes, ces becs qui la
+frolaient.
+
+Et elle ne faisait rien pour se debarrasser. Comme elle le disait,
+elle se serait laisse manger, tout cela lui etait doux, de sentir
+cette vie s'abattre contre elle et la mettre dans une chaleur de
+duvet. Enfin, un seul chat s'enteta a vouloir rester sur son dos.
+
+- C'est Moumou, dit-elle. Il a des pattes comme du velours.
+
+Puis, orgueilleusement, montrant la basse-cour a son frere, elle
+ajouta:
+
+- Tu vois comme c'est propre!
+
+La basse-cour, en effet, etait balayee, lavee, ratissee. Mais de ces
+eaux sales remuees, de cette litiere retournee a la fourche,
+s'exhalait une odeur fauve, si pleine de rudesse, que l'abbe Mouret
+se sentit pris a la gorge. Le fumier s'elevait contre le mur du
+cimetiere en un tas enorme qui fumait.
+
+- Hein! quel tas! reprit Desiree, en menant son frere dans la vapeur
+acre. J'ai tout mis la, personne ne m'a aidee... Va, ce n'est pas
+sale. Ca nettoie. Regarde mes bras.
+
+Elle allongeait ses bras, qu'elle avait simplement trempes au fond
+d'un seau d'eau, des bras royaux, d'une rondeur superbe, pousses
+comme des roses blanches et grasses, dans ce fumier.
+
+- Oui, oui, murmura le pretre, tu as bien travaille. C'est tres
+joli, maintenant.
+
+Il se dirigeait vers la barriere; mais elle l'arreta.
+
+- Attends donc! Tu vas tout voir. Tu ne te doutes pas...
+
+Elle l'entraina sous le hangar, devant la lapiniere.
+
+- Il y des petits dans toutes les cases, dit-elle, en tapant les
+mains d'enthousiasme.
+
+Alors, longuement, elle lui expliqua les portees. Il fallut qu'il
+s'accroupit, qu'il mit le nez contre le treillage, pendant qu'elle
+donnait des details minutieux. Les meres, avec leurs grandes
+oreilles anxieuses, les regardaient de biais, soufflantes, clouees
+de peur. Puis, c'etait, dans une case, un trou de poils, au fond
+duquel grouillait un tas vivant, une masse noiratre, indistincte,
+qui avait une grosse haleine, comme un seul corps. A cote, les
+petits se hasardaient au bord du trou, portant des tetes enormes.
+Plus loin, ils etaient deja forts, ils ressemblaient a de jeunes
+rats, furetant, bondissant, le derriere en l'air, tache du bouton
+blanc de la queue. Ceux-la avaient des graces joueuses de bambins,
+faisant le tour des cases au galop, les blancs aux yeux de rubis
+pale, les noirs aux yeux luisants comme des boutons de jais. Et des
+paniques les emportaient brusquement, decouvrant a chaque saut leurs
+pattes minces, roussies par l'urine. Et ils se remettaient en un
+tas, si etroitement, qu'on ne voyait plus les tetes.
+
+- C'est toi qui leur fais peur, disait Desiree. Moi, ils me
+connaissent bien.
+
+Elle les appelait, elle tirait de sa poche quelque croute de pain.
+Les petits lapins se rassuraient, venaient un a un, obliquement, le
+nez frise, se mettant debout contre le grillage. Et elle les
+laissait la, un instant, pour montrer a son frere le duvet rose de
+leur ventre. Puis, elle donnait la croute au plus hardi. Alors,
+toute la bande accourait, se coulait, se serrait, sans se battre;
+trois petits, parfois, mordaient a la meme croute; d'autres se
+sauvaient, se tournaient contre le mur, pour manger tranquilles;
+tandis que les meres, au fond, continuaient a souffler, mefiantes,
+refusant les croutes.
+
+- Ah! les gourmands! cria Desiree, ils mangeraient comme cela
+jusqu'a demain matin!... La nuit, on les entend qui croquent les
+feuilles oubliees.
+
+Le pretre s'etait releve, mais elle ne se lassait point de sourire
+aux chers petits.
+
+- Tu vois, le gros, la-bas, celui qui est tout blanc, avec les
+oreilles noires... Eh bien! il adore les coquelicots. Il les choisit
+tres bien, parmi les autres herbes... L'autre jour, il a eu des
+coliques. Ca le tenait sous les pattes de derriere. Alors, je l'ai
+pris, je l'ai garde au chaud, dans ma poche. Depuis ce temps-la, il
+est joliment gaillard.
+
+Elle allongeait les doigts entre les mailles du treillage, elle leur
+caressait l'echine.
+
+- On dirait un satin, reprit-elle. Ils sont habilles comme des
+princes. Et coquets avec cela! Tiens, en voila un qui est toujours a
+se debarbouiller. Il use ses pattes... Si tu savais comme ils sont
+droles! Moi je ne dis rien, mais je m'apercois bien de leurs
+malices. Ainsi, par exemple, ce gris qui nous regarde, detestait une
+petite femelle, que j'ai du mettre a part. Il y a eu des histoires
+terribles entre eux. Ca serait trop long a conter. Enfin, la
+derniere fois qu'il l'a battue, comme j'arrivais furieuse, qu'est-ce
+que je vois? ce gredin-la, blotti dans le fond, qui avait l'air de
+raler. Il voulait me faire croire que c'etait lui qui avait a se
+plaindre d'elle...
+
+Elle s'interrompit; puis, s'adressant au lapin:
+
+- Tu as beau m'ecouter, tu n'es qu'un gueux!
+
+Et se tournant vers son frere:
+
+- Il entend tout ce que je dis, murmura-t-elle, avec un clignement
+d'yeux.
+
+L'abbe Mouret ne put tenir davantage, dans la chaleur qui montait
+des portees. La vie, grouillant sous ce poil arrache du ventre des
+meres, avait un souffle fort, dont il sentait le trouble a ses
+tempes. Desiree, comme grisee peu a peu, s'egayait davantage, plus
+rose, plus carree dans sa chair.
+
+- Mais rien ne t'appelle! cria-t-elle; tu as l'air de toujours te
+sauver... Et mes petits poussins, donc! Ils sont nes de cette nuit.
+
+Elle prit du riz, elle en jeta une poignee devant elle. La poule,
+avec des gloussements d'appel, s'avanca gravement, suivie de toute
+la bande des poussins, qui avaient un gazouillis et des courses
+folles d'oiseaux egares. Puis, quand ils furent au beau milieu des
+grains de riz, la mere donna de furieux coups de bec, rejetant les
+grains qu'elle cassait, tandis que les petits piquaient devant elle,
+d'un air presse. Ils etaient adorables d'enfance, demi-nus, la tete
+ronde, les yeux vifs comme des pointes d'acier, le bec plante si
+drolement, le duvet retrousse d'une facon si plaisante, qu'ils
+ressemblaient a des joujoux de deux sous. Desiree riait d'aise, a
+les voir.
+
+- Ce sont des amours! balbutiait-elle.
+
+Elle en prit deux, un dans chaque main, les couvrant d'une rage de
+baisers. Et le pretre dut les regarder partout, tandis qu'elle
+disait tranquillement:
+
+- Ce n'est pas facile de reconnaitre les coqs. Moi, je ne me trompe
+pas... Ca, c'est une poule, et ca, c'est encore une poule.
+
+Elle les remit a terre. Mais les autres poules arrivaient, pour
+manger le riz. Un grand coq rouge, aux plumes flambantes, les
+suivait, en levant ses larges pattes avec une majeste circonspecte.
+
+- Alexandre devient superbe, dit l'abbe pour faire plaisir a sa
+soeur.
+
+Le coq s'appelait Alexandre. Il regardait la jeune fille de son oeil
+de braise, la tete tournee, la queue elargie. Puis, il vint se
+planter au bord de ses jupes.
+
+- Il m'aime bien, dit-elle. Moi seule peux le toucher... C'est un
+bon coq. Il a quatorze poules, et je ne trouve jamais un oeuf clair
+dans les couvees... N'est-ce pas, Alexandre?
+
+Elle s'etait baissee. Le coq ne se sauva pas sous sa caresse. Il
+sembla qu'un flot de sang allumait sa crete. Les ailes battantes, le
+cou tendu, il lanca un cri prolonge, qui sonna comme souffle par un
+tube d'airain. A quatre reprises, il chanta, tandis que tous les
+coqs des Artaud repondaient, au loin. Desiree s'amusa beaucoup de la
+mine effaree de son frere.
+
+- Hein! il te casse les oreilles, dit-elle. Il a un fameux gosier...
+Mais, je t'assure, il n'est pas mechant. Ce sont les poules qui sont
+mechantes...
+
+Tu te rappelles la grosse mouchetee, celle qui faisait des oeufs
+jaunes? Avant-hier, elle s'etait ecorche la patte. Quand les autres
+ont vu le sang, elles sont devenues comme folles. Toutes la
+suivaient, la piquaient, lui buvaient le sang, si bien que le soir
+elles lui avaient mange la patte... Je l'ai trouvee la tete derriere
+une pierre, comme une imbecile, ne disant rien, se laissant devorer.
+
+La voracite des poules la laissait riante. Elle raconta d'autres
+cruautes, paisiblement: de jeunes poulets le derriere dechiquete,
+les entrailles videes, dont elle n'avait retrouve que le cou et les
+ailes; une portee de petits chats mangee dans l'ecurie, en quelques
+heures.
+
+- Tu leur donnerais un chretien, continua-t-elle, qu'elles en
+viendraient a bout... Et dures au mal! Elles vivent tres bien avec
+un membre casse.
+
+Elles ont beau avoir des plaies, des trous dans le corps a y fourrer
+le poing, elles n'en avalent pas moins leur soupe. C'est pour cela
+que je les aime; leur chair repousse en deux jours, leur corps est
+toujours chaud comme si elles avaient une provision de soleil sous
+les plumes... Quand je veux les regaler, je leur coupe de la viande
+crue. Et les vers donc! Tu vas voir si elles les aiment.
+
+Elle courut au tas de fumier, trouva un ver qu'elle prit sans
+degout. Les poules se jetaient sur ses mains. Mais elle, tenant le
+ver tres haut, s'amusait de leur gloutonnerie. Enfin, elle ouvrit
+les doigts. Les poules se pousserent, s'abattirent; puis, une
+d'elles se sauva, poursuivie par les autres, le ver au bec. Il fut
+ainsi pris, perdu, repris, jusqu'a ce qu'une poule, donnant un grand
+coup de gosier, l'avala. Alors, toutes s'arreterent net, le cou
+renverse, l'oeil rond, attendant un autre ver. Desiree, heureuse,
+les appelait par leurs noms, leur disait des mots d'amitie; tandis
+que l'abbe Mouret, reculait de quelques pas, en face de cette
+intensite de vie vorace.
+
+- Non, je ne suis pas rassure, dit-il a sa soeur qui voulait lui
+faire peser une poule qu'elle engraissait. Ca m'inquiete, quand je
+touche des betes vivantes.
+
+Il tachait de sourire. Mais Desiree le traita de poltron.
+
+- Eh bien! et mes canards, et mes oies, et mes dindes! Qu'est-ce que
+tu ferais, si tu avais tout cela a soigner?... C'est ca qui est
+sale, les canards. Tu les entends claquer du bec, dans l'eau? Et
+quand ils plongent, on ne voit plus que leur queue, droite comme une
+quille... Les oies et les dindes non plus ne sont pas faciles a
+gouverner. Hein! est-ce amusant, lorsqu'elles marchent, les unes
+toutes blanches, les autres toutes noires, avec leurs grands cous.
+On dirait des messieurs et des dames... En voila encore auxquels je
+ne te conseillerais pas de confier un doigt. Ils te l'avaleraient
+proprement, d'un seul coup... Moi, ils me les embrassent, les
+doigts, tu vois!
+
+Elle eut la parole coupee par un belement joyeux de la chevre, qui
+venait enfin de forcer la porte mal fermee de l'ecurie. En deux
+sauts, la bete fut pres d'elle, pliant sur ses jambes de devant, la
+caressant de ses cornes. Le pretre lui trouva un rire de diable,
+avec sa barbiche pointue et ses yeux troues de biais. Mais Desiree
+la prit par le cou, l'embrassa sur la tete, jouant a courir, parlant
+de la teter. Ca lui arrivait souvent, disait-elle. Quand elle avait
+soif, dans l'ecurie, elle se couchait, elle tetait.
+
+- Tiens, c'est plein de lait, ajouta-t-elle en soulevant les pis
+enormes de la bete.
+
+L'abbe battit des paupieres, comme si on lui eut montre une
+obscenite. Il se souvenait d'avoir vu, dans le cloitre de Saint-
+Saturnin, a Plassans, une chevre de pierre decorant une gargouille,
+qui forniquait avec un moine. Les chevres, puant le bouc, ayant des
+caprices et des entetements de filles, offrant leurs mamelles
+pendantes a tout venant, etaient restees pour lui des creatures de
+l'enfer, suant la lubricite. Sa soeur n'avait obtenu d'en avoir une
+qu'apres des semaines de supplications. Et lui, quand il venait,
+evitait le frolement des longs poils soyeux de la bete, defendait sa
+soutane de l'approche de ses cornes.
+
+- Va, je vais te rendre la liberte, dit Desiree qui s'apercut de son
+malaise croissant. Mais, auparavant, il faut que je te montre encore
+quelque chose... Tu promets de ne pas me gronder? Je ne t'en ai pas
+parle, parce que tu n'aurais pas voulu... Si tu savais comme je suis
+contente!
+
+Elle se faisait suppliante, joignant les mains, posant la tete
+contre l'epaule de son frere.
+
+- Quelque folie encore, murmura celui-ci, qui ne put s'empecher de
+sourire.
+
+- Tu veux bien, dis? reprit-elle, les yeux luisants de joie. Tu ne
+te facheras pas?... Il est si joli!
+
+Et, courant, elle ouvrit une porte basse, sous le hangar. Un petit
+cochon sauta d'un bond dans la cour.
+
+- Oh! le cherubin! dit-elle d'un air de profond ravissement, en le
+regardant s'echapper.
+
+Le petit cochon etait charmant, tout rose, le groin lave par les
+eaux grasses, avec le cercle de crasse que son continuel barbotement
+dans l'auge lui laissait pres des yeux. Il trottait, bousculant les
+poules, accourant pour leur manger ce qu'on leur jetait, emplissant
+l'etroite cour de ses detours brusques. Ses oreilles battaient sur
+ses yeux, son groin ronflait a terre; il ressemblait, sur ses pattes
+minces, a une bete a roulettes. Et, par derriere, sa queue avait
+l'air du bout de ficelle qui servait a l'accrocher.
+
+- Je ne veux pas ici de cet animal! s'ecria le pretre tres
+contrarie.
+
+- Serge, mon bon Serge, supplia de nouveau Desiree, ne sois pas
+mechant... Vois comme il est innocent, le cher petit. Je le
+debarbouillerai, je le tiendrai bien propre. C'est la Teuse qui se
+l'est fait donner pour moi. On ne peut pas le renvoyer maintenant...
+Tiens, il te regarde, il te sent. N'aie pas peur, il ne te mangera
+pas.
+
+Mais elle s'interrompit, prise d'un rire fou. Le petit cochon,
+ahuri, venait de se jeter dans les jambes de la chevre, qu'il avait
+culbutee. Il reprit sa course, criant, roulant, effarant toute la
+basse-cour. Desiree, pour le calmer, dut lui donner une terrine
+d'eau de vaisselle. Alors, il s'enfonca dans la terrine jusqu'aux
+oreilles; il gargouillait, il grognait, tandis que de courts
+frissons passaient sur sa peau rose. Sa queue, defrisee, pendait.
+
+L'abbe Mouret eut un dernier degout a entendre cette eau sale
+remuee. Depuis qu'il etait la, un etouffement le gagnait, des
+chaleurs le brulaient aux mains, a la poitrine, a la face. Peu a peu
+sa tete avait tourne. Maintenant, il sentait dans un meme souffle
+pestilentiel la tiedeur fetide des lapins et des volailles, l'odeur
+lubrique de la chevre, la fadeur grasse du cochon. C'etait comme un
+air charge de fecondation, qui pesait trop lourdement a ses epaules
+vierges. Il lui semblait que Desiree avait grandi, s'elargissant des
+hanches, agitant des bras enormes, balayant de ses jupes, au ras du
+sol, cette senteur puissante dans laquelle il s'evanouissait. Il
+n'eut que le temps d'ouvrir la claie de bois. Ses pieds collaient au
+pave humide encore de fumier, a ce point qu'il se crut retenu par
+une etreinte de la terre. Et le souvenir du Paradou lui revint tout
+d'un coup, avec les grands arbres, les ombres noires, les senteurs
+puissantes, sans qu'il put s'en defendre.
+
+- Te voila tout rouge, a present, dit Desiree en le rejoignant de
+l'autre cote de la barriere. Tu n'es pas content d'avoir tout vu?...
+Les entends-tu crier?
+
+Les betes, en la voyant partir, se poussaient contre les treillages,
+jetaient des cris lamentables. Le petit cochon surtout avait un
+gemissement prolonge de scie qu'on aiguise. Mais, elle, leur faisait
+des reverences, leur envoyait des baisers du bout des doigts, riant
+de les voir tous la, en tas, comme amoureux d'elle. Puis, se serrant
+contre son frere, l'accompagnant au jardin:
+
+- Je voudrais une vache, lui dit-elle a l'oreille, toute
+rougissante.
+
+Il la regarda, refusant deja du geste.
+
+- Non, non, pas maintenant, reprit-elle vivement. Plus tard, je t'en
+reparlerai... Il y aurait de la place dans l'ecurie. Une belle vache
+blanche, avec des taches rousses. Tu verras comme nous aurions du
+bon lait. Une chevre, ca finit par etre trop petit... Et quand la
+vache ferait un veau!
+
+Elle dansait, elle tapait des mains, tandis que le pretre retrouvait
+en elle la basse-cour qu'elle avait emportee dans ses jupes. Aussi
+la laissa-t-il au fond du jardin, assise par terre, en plein soleil,
+devant une ruche dont les abeilles ronflaient comme des balles d'or
+sur son cou, le long de ses bras nus, dans ses cheveux, sans la
+piquer.
+
+
+
+
+
+XII.
+
+Frere Archangias dinait a la cure tous les jeudis. Il venait de
+bonne heure, d'ordinaire, pour causer de la paroisse. C'etait lui
+qui, depuis trois mois, mettait l'abbe au courant, le renseignait
+sur toute la vallee. Ce jeudi-la, en attendant que la Teuse les
+appelat, ils allerent se promener a petits pas, devant l'eglise. Le
+pretre, lorsqu'il raconta son entrevue avec Bambousse, fut tres
+surpris d'entendre le Frere trouver naturelle la reponse du paysan.
+
+- Il a raison, cet homme, disait l'ignorantin. On ne donne pas son
+bien comme ca... La Rosalie ne vaut pas grand'chose; mais c'est
+toujours dur de voir sa fille se jeter a la tete d'un gueux.
+
+- Cependant, reprit l'abbe Mouret, il n'y a que le mariage pour
+faire cesser le scandale.
+
+Le Frere haussa ses fortes epaules. Il eut un rire inquietant.
+
+- Si vous croyez, cria-t-il, que vous allez guerir le pays, avec ce
+mariage!... Avant deux ans, Catherine sera grosse; puis, les autres
+viendront, toutes y passeront. Du moment qu'on les marie, elles se
+moquent du monde... Ces Artaud poussent dans la batardise, comme
+dans leur fumier naturel. Il n'y aurait qu'un remede, je vous l'ai
+dit, tordre le cou aux femelles, si l'on voulait que le pays ne fut
+pas empoisonne... Pas de mari, des coups de baton, monsieur le cure,
+des coups de baton!
+
+Il se calma, il ajouta:
+
+- Laissons chacun disposer de son bien comme il l'entend.
+
+Et il parla de regler les heures du catechisme. Mais l'abbe Mouret
+repondait d'une facon distraite. Il regardait le village, a ses
+pieds, sous le soleil couchant. Les paysans rentraient, des hommes
+muets, marchant lentement, du pas des boeufs harasses qui regagnent
+l'ecurie. Devant les masures, les femmes debout jetaient un appel,
+causaient violemment d'une porte a une autre, tandis que des bandes
+d'enfants emplissaient la route du tapage de leurs gros souliers, se
+poussant, se roulant, se vautrant. Une odeur humaine montait de ce
+tas de maisons branlantes. Et le pretre se croyait encore dans la
+basse-cour de Desiree, en face d'un pullulement de betes sans cesse
+multipliees. Il trouvait la la meme chaleur de generation, les memes
+couches continues, dont la sensation lui avait cause un malaise.
+Vivant depuis le matin dans cette histoire de la grossesse de
+Rosalie, il finissait par penser a cela, aux saletes de l'existence,
+aux poussees de la chair, a la reproduction fatale de l'espece
+semant les hommes comme des grains de ble. Les Artaud etaient un
+troupeau parque entre les quatre collines de l'horizon, engendrant,
+s'etalant davantage sur le sol, a chaque portee des femelles.
+
+- Tenez, cria Frere Archangias, qui s'interrompit pour montrer une
+grande fille se laissant embrasser par son amoureux, derriere un
+buisson, voila encore une gueuse, la-bas!
+
+Il agita ses longs bras noirs, jusqu'a ce qu'il eut mis le couple en
+fuite. Au loin, sur les terres rouges, sur les roches pelees, le
+soleil se mourait, dans une derniere flambee d'incendie. Peu a peu,
+la nuit tomba. L'odeur chaude des lavandes devint plus fraiche,
+apportee par les souffles legers qui se levaient. Il y eut, par
+moments, un large soupir, comme si cette terre terrible, toute
+brulee de passions, se fut enfin calmee, sous la pluie grise du
+crepuscule. L'abbe Mouret, son chapeau a la main, heureux du froid,
+sentait la paix de l'ombre redescendre en lui.
+
+- Monsieur le cure! Frere Archangias! appela la Teuse. Vite! la
+soupe est servie.
+
+C'etait une soupe aux choux, dont la vapeur forte emplissait la
+salle a manger du presbytere. Le Frere s'assit, vidant lentement
+l'enorme assiette que la Teuse venait de poser devant lui. Il
+mangeait beaucoup, avec un gloussement du gosier qui laissait
+entendre la nourriture tomber dans l'estomac. Les yeux sur la
+cuiller, il ne soufflait mot.
+
+- Ma soupe n'est donc pas bonne, monsieur le cure? demanda la
+vieille servante. Vous etes la, a chipoter dans votre assiette.
+
+- Je n'ai guere faim, ma bonne Teuse, repondit le pretre en
+souriant.
+
+- Pardi! ce n'est pas etonnant, quand on fait les cent dix-neuf
+coups!... Vous auriez faim, si vous n'aviez pas dejeune a deux
+heures passees.
+
+Frere Archangias, apres avoir verse dans sa cuiller les quelques
+gouttes de bouillon restees au fond de son assiette, dit posement:
+
+- Il faut etre regulier dans ses repas, monsieur le cure.
+
+Cependant Desiree, qui avait, elle aussi, mange sa soupe,
+serieusement, sans ouvrir les levres, venait de se lever pour suivre
+la Teuse a la cuisine. Le Frere, reste seul avec l'abbe Mouret, se
+taillait de longues bouchees de pain, qu'il avalait, tout en
+attendant le plat.
+
+- Alors, vous avez fait une grande tournee? demanda-t-il.
+
+Le pretre n'eut pas le temps de repondre. Un bruit de pas,
+d'exclamations, de rires sonores, s'eleva au bout du corridor, du
+cote de la cour. Il y eut comme une courte dispute. Une voix de
+flute qui troubla l'abbe, se fachait, parlant vite, se perdant au
+milieu d'une bouffee de gaiete.
+
+- Qu'est-ce donc? dit-il en quittant sa chaise.
+
+Desiree rentra d'un bond. Elle cachait quelque chose sous sa jupe
+retroussee. Elle repetait vivement:
+
+- Est-elle drole! Elle n'a pas voulu venir. Je la tenais par sa
+robe; mais elle est joliment forte, elle m'a echappe.
+
+- De qui parle-t-elle? interrogea la Teuse, qui accourait de la
+cuisine, apportant un plat de pommes de terre, sur lequel
+s'allongeait un morceau de lard.
+
+La jeune fille s'etait assise. Avec des precautions infinies, elle
+tira de dessous sa jupe un nid de merles, ou dormaient trois petits.
+Elle le posa sur son assiette. Des que les petits apercurent la
+lumiere, ils allongerent des cous freles, ouvrant leurs becs
+saignants, demandant a manger. Desiree tapa les mains, charmee,
+prise d'une emotion extraordinaire, en face de ces betes qu'elle ne
+connaissait pas.
+
+- C'est cette fille du Paradou! s'ecria l'abbe, se souvenant
+brusquement.
+
+Le Teuse s'etait approchee de la fenetre.
+
+- C'est vrai, dit-elle. J'aurais du la reconnaitre a sa voix de
+cigale... Ah! la bohemienne! Tenez, elle est restee la-bas, a nous
+espionner.
+
+L'abbe Mouret s'avanca. Il crut voir, en effet, derriere un
+genevrier, la jupe orange d'Albine. Mais Frere Archangias se haussa
+violemment derriere lui, allongeant le poing, branlant sa tete rude,
+tonnant:
+
+- Que le diable te prenne, fille de bandit! Je te trainerai par les
+cheveux autour de l'eglise, si je t'attrape a venir ici tes
+malefices!
+
+Un eclat de rire, frais comme une haleine de la nuit, monta du
+sentier. Puis, il y eut une course legere, un murmure de robe
+coulant sur l'herbe, pareil a un frolement de couleuvre. L'abbe
+Mouret, debout devant la fenetre, suivait au loin une tache blonde
+glissant entre les bois de pins, ainsi qu'un reflet de lune. Les
+souffles qui lui arrivaient de la campagne, avaient ce puissant
+parfum de verdure, cette odeur de fleurs sauvages qu'Albine secouait
+de ses bras nus, de sa taille libre, de ses cheveux denoues.
+
+- Une damnee, une fille de perdition! gronda sourdement Frere
+Archangias, en se remettant a table.
+
+Il mangea gloutonnement son lard, avalant des pommes de terre
+entieres en guise de pain. Jamais la Teuse ne put decider Desiree a
+finir de diner. La grande enfant restait en extase devant le nid de
+merles, questionnant, demandant ce que ca mangeait, si ca faisait
+des oeufs, a quoi on reconnaissait les coqs, chez ces betes-la.
+
+Mais la vieille servante eut comme un soupcon. Elle se posa sur sa
+bonne jambe, regardant le jeune cure dans les yeux.
+
+- Vous connaissez donc les gens du Paradou? dit-elle.
+
+Alors, simplement, il dit la verite, il raconta la visite qu'il
+avait faite au vieux Jeanbernat. La Teuse echangeait des regards
+scandalises avec Frere Archangias. Elle ne repondit d'abord rien.
+Elle tournait autour de la table, boitant furieusement, donnant des
+coups de talon a fendre le plancher.
+
+- Vous auriez bien pu me parler de ces gens, depuis trois mois,
+finit par dire le pretre. J'aurais su au moins chez qui je me
+presentais.
+
+La Teuse s'arreta net, les jambes comme cassees.
+
+- Ne mentez pas, monsieur le cure, begaya-t-elle; ne mentez pas, ca
+augmenterait encore votre peche... Comment osez-vous dire que je ne
+vous ai pas parle du Philosophe, de ce paien qui est le scandale de
+toute la contree! La verite est que vous ne m'ecoutez jamais, quand
+je cause. Ca vous entre par une oreille, ca sort par l'autre... Ah!
+si vous m'ecoutiez, vous vous eviteriez bien des regrets!
+
+- Je vous ai dit aussi un mot de ces abominations, affirma le Frere.
+
+L'abbe Mouret eut un leger haussement d'epaules.
+
+- Enfin, je ne me suis plus souvenu, reprit-il. C'est au Paradou
+seulement que j'ai cru me rappeler certaines histoires...
+D'ailleurs, je me serais rendu quand meme aupres de ce malheureux,
+que je croyais en danger de mort.
+
+Frere Archangias, la bouche pleine, donna un violent coup de couteau
+sur la table, criant:
+
+- Jeanbernat est un chien. Il doit crever comme un chien.
+
+Puis, voyant le pretre protester de la tete, lui coupant la parole:
+
+- Non, non, il n'y a pas de Dieu pour lui, pas de penitence, pas de
+misericorde... Il vaudrait mieux jeter l'hostie aux cochons que de
+la porter a ce gredin.
+
+Il reprit des pommes de terre, les coudes sur la table, le menton
+dans son assiette, machant d'une facon furibonde. La Teuse, les
+levres pincees, toute blanche de colere, se contenta de dire
+sechement:
+
+- Laissez, monsieur le cure n'en veut faire qu'a sa tete, monsieur
+le cure a des secrets pour nous, maintenant.
+
+Un gros silence regna. Pendant un instant, on n'entendit que le
+bruit des machoires du Frere, accompagne de l'etrange ronflement de
+son gosier. Desiree, entourant de ses bras nus le nid de merles
+reste sur son assiette, la face penchee, souriant aux petits, leur
+parlait longuement, tout bas, dans un gazouillis a elle, qu'ils
+semblaient comprendre.
+
+- On dit ce qu'on fait, quand on n'a rien a cacher! cria brusquement
+la Teuse.
+
+Et le silence recommenca. Ce qui exasperait la vieille servante,
+c'etait le mystere que le pretre semblait lui avoir fait de sa
+visite au Paradou. Elle se regardait comme une femme indignement
+trompee. Sa curiosite saignait. Elle se promena autour de la table,
+ne regardant pas l'abbe, ne s'adressant a personne, se soulageant
+toute seule.
+
+- Pardi, voila pourquoi on mange si tard!... On s'en va sans rien
+dire courir la pretentaine, jusqu'a des deux heures de l'apres-midi.
+On entre dans des maisons si mal famees, qu'on n'ose pas meme
+ensuite raconter ce qu'on a fait. Alors, on ment, on trahit tout le
+monde...
+
+- Mais, interrompit doucement l'abbe Mouret, qui s'efforcait de
+manger, pour ne pas facher la Teuse davantage, personne ne m'a
+demande si j'etais alle au Paradou, je n'ai pas eu a mentir.
+
+La Teuse continua, comme si elle n'avait pas entendu:
+
+- On abime sa soutane dans la poussiere, on revient fait comme un
+voleur. Et, si une bonne personne s'interessant a vous, vous
+questionne pour votre bien, on la bouscule, on la traite en femme de
+rien qui n'a pas votre confiance. On se cache comme un sournois, on
+preferait crever que de laisser echapper un mot, on n'a pas meme
+l'attention d'egayer son chez soi en disant ce qu'on a vu.
+
+Elle se tourna vers le pretre, le regarda en face.
+
+- Oui, c'est pour vous, tout ca... Vous etes un cachottier, vous
+etes un mechant homme!
+
+Et elle se mit a pleurer. Il fallut que l'abbe la consolat.
+
+- Monsieur Caffin me disait tout, cria-t-elle encore.
+
+Mais elle se calmait. Frere Archangias achevait un gros morceau de
+fromage, sans paraitre le moins du monde derange par cette scene.
+Selon lui, l'abbe Mouret avait besoin d'etre mene droit; la Teuse
+faisait bien de lui faire sentir la bride. Il vida un dernier verre
+de piquette, se renversa sur sa chaise, digerant.
+
+- Enfin, demanda la vieille servante, qu'est-ce que vous avez vu, au
+Paradou? Racontez-nous, au moins.
+
+L'abbe Mouret, souriant, dit en peu de mots la singuliere facon dont
+Jeanbernat l'avait recu. La Teuse, qui l'accablait de questions,
+poussait des exclamations indignees. Frere Archangias serra les
+poings, les brandit en avant.
+
+- Que le ciel l'ecrase! dit-il; qu'il les brule, lui et sa sorciere!
+
+Alors, l'abbe, a son tour, tacha d'avoir de nouveaux details sur les
+gens du Paradou. Il ecoutait avec une attention profonde le Frere
+qui racontait des faits monstrueux.
+
+- Oui, cette diablesse est venue un matin s'asseoir a l'ecole. Il y
+a longtemps, elle pouvait avoir dix ans. Moi, je la laissai faire;
+je pensai que son oncle l'envoyait pour sa premiere communion.
+Pendant deux mois, elle a revolutionne la classe.
+
+Elle s'etait fait adorer, la coquine! Elle savait des jeux, elle
+inventait des falbalas avec des feuilles d'arbre et des bouts de
+chiffon. Et intelligente, avec cela, comme toutes ces filles de
+l'enfer! Elle etait la plus forte sur le catechisme... Voila qu'un
+matin, le vieux tombe au beau milieu des lecons. Il parlait de
+casser tout, il criait que les pretres lui avaient pris l'enfant. Le
+garde champetre a du venir pour le flanquer a la porte. La petite
+s'etait sauvee. Je la voyais, par la fenetre, dans un champ, en
+face, rire de la fureur de son oncle... Elle venait d'elle-meme a
+l'ecole, depuis deux mois, sans qu'il s'en doutat. Histoire de faire
+battre les montagnes.
+
+- Jamais elle n'a fait sa premiere communion, dit la Teuse, a demi-
+voix, avec un leger frisson.
+
+- Non, jamais, reprit Frere Archangias. Elle doit avoir seize ans.
+Elle grandit comme une bete. Je l'ai vue courir a quatre pattes,
+dans un fourre, du cote de la Palud.
+
+- A quatre pattes, murmura la servante, qui se tourna vers la
+fenetre, prise d'inquietude.
+
+L'abbe Mouret voulut emettre un doute; mais le Frere s'emporta.
+
+- Oui, a quatre pattes! Et elle sautait comme un chat sauvage, les
+jupes troussees, montrant ses cuisses. J'aurais eu un fusil que
+j'aurais pu l'abattre. On tue des betes qui sont plus agreables a
+Dieu... Et, d'ailleurs, on sait bien qu'elle vient miauler toutes
+les nuits autour des Artaud. Elle a des miaulements de gueuse en
+chaleur. Si jamais un homme lui tombait dans les griffes, a celle-
+la, elle ne lui laisserait certainement pas un morceau de peau sur
+les os.
+
+Et toute sa haine de la femme parut. Il ebranla la table d'un coup
+de poing, il cria ses injures accoutumees:
+
+- Elles ont le diable dans le corps. Elles puent le diable; elles le
+puent aux jambes, aux bras, au ventre, partout... C'est ce qui
+ensorcelle les imbeciles.
+
+Le pretre approuva de la tete. La violence de Frere Archangias, la
+tyrannie bavarde de la Teuse, etaient comme des coups de lanieres,
+dont il goutait souvent le cinglement sur ses epaules. Il avait une
+joie pieuse a s'enfoncer dans la bassesse, entre ces mains pleines
+de grossieretes populacieres. La paix du ciel lui semblait au bout
+de ce mepris du monde, de cet encanaillement de tout son etre.
+C'etait une injure qu'il se rejouissait de faire a son corps, un
+ruisseau dans lequel il se plaisait a trainer sa nature tendre.
+
+- Il n'y a qu'ordure, murmura-t-il, en pliant sa serviette.
+
+La Teuse desservait la table. Elle voulut enlever l'assiette, ou
+Desiree avait pose le nid de merles.
+
+- Vous n'allez pas coucher la, mademoiselle, dit-elle. Laissez donc
+ces vilaines betes.
+
+Mais Desiree defendit l'assiette. Elle couvrait le nid de ses bras
+nus, ne riant plus, s'irritant d'etre derangee.
+
+- J'espere qu'on ne va pas garder ces oiseaux, s'ecria Frere
+Archangias. Ca porterait malheur... Il faut leur tordre le cou.
+
+Et il avancait deja ses grosses mains. La jeune fille se leva,
+recula, fremissante, serrant le nid contre sa poitrine. Elle
+regardait le Frere fixement, les levres gonflees, d'un air de louve
+prete a mordre.
+
+- Ne touchez pas les petits, begaya-t-elle. Vous etes laid!
+
+Elle accentua ce mot avec un si etrange mepris, que l'abbe Mouret
+tressaillit, comme si la laideur du Frere l'eut frappe pour la
+premiere fois. Celui-ci s'etait contente de grogner. Il avait une
+haine sourde contre Desiree, dont la belle poussee animale
+l'offensait.
+
+Lorsqu'elle fut sortie, a reculons, sans le quitter des yeux, il
+haussa les epaules, en machant entre les dents une obscenite que
+personne n'entendit.
+
+-Il vaut mieux qu'elle aille se coucher, dit la Teuse. Elle nous
+ennuierait, tout a l'heure, a l'eglise.
+
+- Est-ce qu'on est venu? demanda l'abbe Mouret.
+
+- Il y a beau temps que les filles sont la dehors, avec des brassees
+de feuillages... Je vais allumer les lampes. On pourra commencer
+quand vous voudrez.
+
+Quelques secondes apres, on l'entendit jurer dans la sacristie,
+parce que les allumettes etaient mouillees. Frere Archangias, reste
+seul avec le pretre, demanda d'une voix maussade:
+
+- C'est pour le Mois de Marie?
+
+- Oui, repondit l'abbe Mouret. Ces jours derniers, les filles du
+pays, qui avaient de gros travaux, n'ont pu venir, selon l'usage,
+orner la chapelle de la Vierge. La ceremonie a ete remise a ce soir.
+
+- Un joli usage, marmotta le Frere. Quand je les vois deposer
+chacune leurs rameaux, j'ai envie de les jeter par terre, pour
+qu'elles confessent au moins leurs vilenies, avant de toucher a
+l'autel... C'est une honte de souffrir que des femmes promenent
+leurs robes si pres des saintes reliques.
+
+L'abbe s'excusa du geste. Il n'etait aux Artaud que depuis peu, il
+devait obeir aux coutumes.
+
+- Quand vous voudrez, monsieur le cure? cria la Teuse.
+
+Mais Frere Archangias le retint un instant encore.
+
+- Je m'en vais, reprit-il. La religion n'est pas une fille, pour
+qu'on la mette dans les fleurs et dans les dentelles.
+
+Il marchait lentement vers la porte. Il s'arreta de nouveau, levant
+un de ses doigts velus, ajoutant:
+
+- Mefiez-vous de votre devotion a la Vierge.
+
+
+
+
+
+XIII.
+
+Dans l'eglise, l'abbe Mouret trouva une dizaine de grandes filles,
+tenant des branches d'olivier, de laurier, de romarin. Les fleurs de
+jardin ne poussant guere sur les roches des Artaud, l'usage etait de
+parer l'autel de la Vierge d'une verdure resistante qui durait tout
+le mois de mai. La Teuse ajoutait des giroflees de muraille, dont
+les queues trempaient dans de vieilles carafes.
+
+- Voulez-vous me laisser faire, monsieur le cure? demanda-t-elle.
+Vous n'avez pas l'habitude... Tenez, mettez-vous la, devant l'autel.
+Vous me direz si la decoration vous plait.
+
+Il consentit, et ce fut elle qui dirigea reellement la ceremonie.
+Elle etait montee sur un escabeau; elle rudoyait les grandes filles
+qui s'approchaient tour a tour, avec leurs feuillages.
+
+- Pas si vite, donc! Vous me laisserez bien le temps d'attacher les
+branches. Il ne faut pas que tous ces fagots tombent sur la tete de
+monsieur le cure... Eh bien! Babet, c'est ton tour. Quand tu me
+regarderas, avec tes gros yeux! Il est joli, ton romarin! il est
+jaune comme un chardon. Toutes les bourriques du pays ont donc pisse
+dessus!... A toi, la Rousse. Ah! voila un beau laurier, au moins! Tu
+as pris ca dans ton champ de la Croix-Verte.
+
+Les grandes filles posaient leurs rameaux sur l'autel, qu'elles
+baisaient. Elles restaient un instant contre la nappe, passant les
+branches a la Teuse, oubliant l'air sournoisement recueilli qu'elles
+avaient pris pour monter le degre; elles finissaient par rire, elles
+butaient des genoux, ployaient les hanches au bord de la table,
+enfoncaient la gorge en plein dans le tabernacle. Et, au-dessus
+d'elles, la grande Vierge de platre dore inclinait sa face peinte,
+souriait de ses levres roses au petit Jesus tout nu qu'elle portait
+sur son bras gauche.
+
+- C'est ca, Lisa! cria la Teuse, assieds-toi sur l'autel, pendant
+que tu y es! Veux-tu bien baisser tes jupes! Est-ce qu'on montre ses
+jambes comme ca!... Qu'une de vous s'avise de se vautrer! je lui
+envoie ses branches a travers la figure... Vous ne pouvez donc pas
+me passer cela tranquillement!
+
+Et se tournant:
+
+- Est-ce a votre gout, monsieur le cure? Trouvez-vous que ca aille?
+
+Elle etablissait, derriere la Vierge, une niche de verdure, avec des
+bouts de feuillage qui depassaient, formant berceau, retombant en
+facon de palmes. Le pretre approuvait d'un mot, hasardait une
+observation.
+
+- Je crois, murmura-t-il, qu'il faudrait un bouquet de feuilles plus
+tendres, en haut.
+
+- Sans doute, gronda la Teuse. Elles ne m'apportent que du laurier
+et du romarin... Quelle est celle qui a de l'olivier? Pas une,
+allez! Elles ont peur de perdre quatre olives, ces paiennes-la.
+
+Mais Catherine monta le degre, avec une enorme branche d'olivier,
+sous laquelle elle disparaissait.
+
+- Ah! tu en as, toi, gamine, reprit la vieille servante.
+
+- Pardi, dit une voix, elle l'a vole. J'ai vu Vincent qui cassait la
+branche, pendant qu'elle faisait le guet.
+
+Catherine, furieuse, jura que ce n'etait pas vrai. Elle s'etait
+tournee, sans lacher sa branche, degageant sa tete brune du buisson
+qu'elle portait; elle mentait avec un aplomb extraordinaire,
+inventait une longue histoire pour prouver que l'olivier etait bien
+a elle.
+
+- Et puis, conclut-elle, tous les arbres appartiennent a la sainte
+Vierge.
+
+L'abbe Mouret voulut intervenir. Mais la Teuse demanda si on se
+moquait d'elle, a lui laisser si longtemps les bras en l'air. Et
+elle attacha solidement la branche d'olivier, pendant que Catherine,
+grimpee sur l'escabeau, derriere son dos, contre-faisait la facon
+penible dont elle tournait sa taille enorme, a l'aide de sa bonne
+jambe; ce qui fit sourire le pretre lui-meme.
+
+- La, dit la Teuse, en descendant aupres de celui-ci, pour donner un
+coup d'oeil a son oeuvre; voila le haut termine... Maintenant, nous
+allons mettre des touffes entre les chandeliers, a moins que vous ne
+preferiez une guirlande qui courrait le long des gradins.
+
+Le pretre se decida pour de grosses touffes.
+
+- Allons, avancez, reprit la servante, montee de nouveau sur
+l'escabeau. Il ne faut pas coucher ici... Veux-tu bien baiser
+l'autel, Miette? Est-ce que tu t'imagines etre dans ton ecurie?...
+Monsieur le cure, voyez donc ce qu'elles font, la-bas? Je les
+entends qui rient comme des crevees.
+
+On eleva une des deux lampes, on eclaira le bout noir de l'eglise.
+Sous la tribune, trois grandes filles jouaient a se pousser; une
+d'elles etait tombee la tete dans le benitier, ce qui faisait tant
+rire les autres, qu'elles se laissaient aller par terre pour rire a
+leur aise. Elles revinrent, regardant le cure en dessous, l'air
+heureux d'etre grondees, avec leurs mains ballantes qui leur
+tapaient sur les cuisses.
+
+Mais ce qui facha surtout la Teuse, ce fut d'apercevoir brusquement
+la Rosalie montant a l'autel comme les autres, avec son fagot.
+
+- Veux-tu bien descendre! lui cria-t-elle. Ce n'est pas l'aplomb qui
+te manque, ma fille!... Voyons, plus vite, emporte-moi ton paquet.
+
+- Tiens, pourquoi donc? dit hardiment Rosalie. On ne m'accusera
+peut-etre pas de l'avoir vole.
+
+Les grandes filles se rapprochaient, faisant les betes, echangeant
+des coups d'oeil luisants.
+
+- Va-t'en, repetait la Teuse; ta place n'est pas ici, entends-tu!
+
+Puis, perdant son peu de patience, brutalement, elle lacha un mot
+tres gros, qui fit courir un rire d'aise parmi les paysannes.
+
+- Apres? dit Rosalie. Est-ce que vous savez ce que font les autres?
+Vous n'etes pas allee y voir, n'est-ce pas?
+
+Et elle crut devoir eclater en sanglots. Elle jeta ses rameaux, elle
+se laissa emmener a quelques pas par l'abbe Mouret, qui lui parlait
+tres severement. Il avait tente de faire taire la Teuse, il
+commencait a etre gene au milieu de ces grandes filles ehontees,
+emplissant l'eglise, avec leurs brassees de verdure. Elles se
+poussaient jusqu'au degre de l'autel, l'entouraient d'un coin de
+foret vivante, lui apportaient le parfum rude des bois odorants,
+comme un souffle monte de leurs membres de fortes travailleuses.
+
+- Depechons, depechons, dit-il en tapant legerement dans les mains.
+
+- Pardi! j'aimerais mieux etre dans mon lit, murmura la Teuse; si
+vous croyez que c'est commode d'attacher tous ces bouts de bois!
+
+Cependant, elle avait fini par nouer entre les chandeliers de hauts
+panaches de feuillage. Elle plia l'escabeau, que Catherine alla
+porter derriere le maitre-autel. Elle n'eut plus qu'a planter des
+massifs, aux deux cotes de la table. Les dernieres bottes de verdure
+suffirent a ce bout de parterre; meme il resta des rameaux, dont les
+filles joncherent le sol, jusqu'a la balustrade de bois. L'autel de
+la Vierge etait un bosquet, un enfoncement de taillis, avec une
+pelouse verte, sur le devant.
+
+La Teuse consentit alors a laisser la place a l'abbe Mouret. Celui-
+ci monta a l'autel, tapa de nouveau legerement dans ses mains.
+
+- Mesdemoiselles, dit-il, nous continuerons demain les exercices du
+Mois de Marie. Celles qui ne pourront venir, devront tout au moins
+dire leur chapelet chez elles.
+
+Il s'agenouilla, tandis que les paysannes, avec un grand bruit de
+jupes, se mettaient par terre, s'asseyant sur leurs talons. Elles
+suivirent son oraison d'un marmottement confus, ou percaient des
+rires. Une d'elles, se sentant pincee par derriere, laissa echapper
+un cri, qu'elle tacha d'etouffer dans un acces de toux; ce qui egaya
+tellement les autres, qu'elles resterent un instant a se tordre,
+apres avoir dit Amen, le nez sur les dalles, sans pouvoir se
+relever.
+
+La Teuse renvoya ces effrontees, pendant que le pretre, qui s'etait
+signe, demeurait absorbe devant l'autel, comme n'entendant plus ce
+qui se passait derriere lui.
+
+- Allons, deguerpissez, maintenant, murmurait-elle. Vous etes un tas
+de propres a rien, qui ne savez meme pas respecter le bon Dieu...
+C'est une honte, ca ne s'est jamais vu, des filles qui se roulent
+par terre dans une eglise, comme des betes dans un pre... Qu'est-ce
+que tu fais la-bas, la Rousse? Si je t'en vois pincer une, tu auras
+affaire a moi! Oui, oui, tirez-moi la langue, je dirai tout a
+monsieur le cure. Dehors, dehors, coquines!
+
+Elle les refoulait lentement vers la porte, galopant autour d'elles,
+boitant d'une facon furibonde. Elle avait reussi a les faire sortir
+jusqu'a la derniere, lorsqu'elle apercut Catherine tranquillement
+installee dans le confessionnal avec Vincent; ils mangeaient quelque
+chose, d'un air ravi. Elle les chassa. Et comme elle allongeait le
+cou hors de l'eglise, avant de fermer la porte, elle vit la Rosalie
+se pendre aux epaules du grand Fortune qui l'attendait; tous deux se
+perdirent dans le noir, du cote du cimetiere, avec un bruit affaibli
+de baisers.
+
+- Et ca presente a l'autel de la Vierge! begaya-t-elle, en poussant
+les verrous. Les autres ne valent pas mieux, je le sais bien. Toutes
+des gourgandines qui sont venues ce soir, avec leurs fagots,
+histoire de rire et de se faire embrasser par les garcons, a la
+sortie! Demain, pas une ne se derangera; monsieur le cure pourra
+bien dire ses Ave tout seul... On n'apercevra plus que les gueuses
+qui auront des rendez-vous.
+
+Elle bousculait les chaises, les remettait en place, regardait si
+rien de suspect ne trainait, avant de monter se coucher. Elle
+ramassa dans le confessionnal une poignee de pelures de pomme,
+qu'elle jeta derriere le maitre-autel. Elle trouva egalement un bout
+de ruban arrache de quelque bonnet, avec une meche de cheveux noirs,
+dont elle fit un petit paquet, pour ouvrir une enquete.
+
+A cela pres, l'eglise lui parut en bon ordre. La veilleuse avait de
+l'huile pour la nuit, les dalles du choeur pouvaient aller jusqu'au
+samedi sans etre lavees.
+
+- Il est pres de dix heures, monsieur le cure, dit-elle en
+s'approchant du pretre toujours agenouille. Vous feriez bien de
+monter.
+
+Il ne repondit pas, il se contenta d'incliner doucement la tete.
+
+- Bon, je sais ce que ca veut dire, continua la Teuse. Dans une
+heure, il sera encore la, sur la pierre, a se donner des coliques...
+Je m'en vais, parce que je l'ennuie. N'importe, ca na guere de bon
+sens: dejeuner quand les autres dinent, se coucher a l'heure ou les
+poules se levent!... Je vous ennuie, n'est-ce pas? monsieur le cure.
+Bonsoir. Vous n'etes guere raisonnable, allez!
+
+Elle se decidait a partir; mais elle revint eteindre une des deux
+lampes, en murmurant que de prier si tard "c'etait la mort a
+l'huile". Enfin, elle s'en alla, apres avoir essuye de sa manche la
+nappe du maitre-autel, qui lui parut grise de poussiere. L'abbe
+Mouret, les yeux leves, les bras serres contre la poitrine, etait
+seul.
+
+
+
+
+
+XIV.
+
+Eclairee d'une seule lampe brulant sur l'autel de la Vierge, au
+milieu des verdures, l'eglise s'emplissait, aux deux bouts, de
+grandes ombres flottantes. La chaire jetait un pan de tenebre
+jusqu'aux solives du plafond. Le confessionnal faisait une masse
+noire, decoupant sous la tribune le profil etrange d'une guerite
+crevee. Toute la lumiere, adoucie, comme verdie par les feuillages,
+dormait sur la grande Vierge doree, qui semblait descendre d'un air
+royal, portee par le nuage ou se jouaient des tetes d'anges ailees.
+On eut dit, a voir la lampe ronde luire au milieu des branches, une
+lune pale se levant au bord d'un bois, eclairant quelque souveraine
+apparition, une princesse du ciel, couronnee d'or, vetue d'or, qui
+aurait promene la nudite de son divin enfant au fond du mystere des
+allees. Entre les feuilles, le long des hauts panaches, dans le
+large berceau ogival, et jusque sur les rameaux jetes a terre, des
+rayons d'astres coulaient, assoupis, pareils a cette pluie laiteuse
+qui penetre les buissons, par les nuits claires. Des bruits vagues,
+des craquements venaient des deux bouts sombres de l'eglise; la
+grande horloge, a gauche du choeur, battait lentement, avec une
+haleine grosse de mecanique endormie. Et la vision radieuse, la Mere
+aux minces bandeaux de cheveux chatains, comme rassuree par la paix
+nocturne de la nef, descendait davantage, courbait a peine l'herbe
+des clairieres, sous le vol leger de son nuage.
+
+L'abbe Mouret la regardait. C'etait l'heure ou il aimait l'eglise.
+Il oubliait le Christ lamentable, le supplicie barbouille d'ocre et
+de laque, qui agonisait derriere lui, a la chapelle des Morts. Il
+n'avait plus la distraction de la clarte crue des fenetres, des
+gaietes du matin entrant avec le soleil, de la vie du dehors, des
+moineaux et des branches envahissant la nef par les carreaux casses.
+A cette heure de nuit, la nature etait morte, l'ombre tendait de
+crepe les murs blanchis, la fraicheur lui mettait aux epaules un
+cilice salutaire; il pouvait s'aneantir dans l'amour absolu, sans
+que le jeu d'un rayon, la caresse d'un souffle ou d'un parfum, le
+battement d'une aile d'insecte, vint le tirer de sa joie d'aimer. Sa
+messe du matin ne lui avait jamais donne les delices surhumains de
+ses prieres du soir.
+
+Les levres balbutiantes, l'abbe Mouret regardait la grande Vierge.
+Il la voyait venir a lui, du fond de sa niche verte, dans une
+splendeur croissante. Ce n'etait plus un clair de lune roulant a la
+cime des arbres. Elle lui semblait vetue de soleil, elle s'avancait
+majestueusement, glorieuse, colossale, si toute-puissante, qu'il
+etait tente, par moments, de se jeter la face contre terre, pour
+eviter le flamboiement de cette porte ouverte sur le ciel. Alors,
+dans cette adoration de tout son etre, qui faisait expirer les
+paroles sur la bouche, il se souvint du dernier mot de Frere
+Archangias, comme d'un blaspheme. Souvent le Frere lui reprochait
+cette devotion particuliere a la Vierge, qu'il disait etre un
+veritable vol fait a la devotion de Dieu. Selon lui, cela
+amollissait les ames, enjuponnait la religion, creait toute une
+sensiblerie pieuse indigne des forts. Il gardait rancune a la Vierge
+d'etre femme, d'etre belle, d'etre mere; il se tenait en garde
+contre elle, pris de la crainte sourde de se sentir tente par sa
+grace, de succomber a sa douceur de seductrice. "Elle vous menera
+loin!" avait-il crie un jour au jeune pretre, voyant en elle un
+commencement de passion humaine, une pente aux delices des beaux
+cheveux chatains, des grands yeux clairs, du mystere des robes
+tombant du col a la pointe des pieds. C'etait la revolte d'un saint,
+qui separait violemment la Mere du Fils, en demandant comme celui-
+ci: "Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?" Mais l'abbe
+Mouret resistait, se prosternait, tachait d'oublier les rudesses du
+Frere. Il n'avait plus que ce ravissement dans la purete immaculee
+de Marie, qui le sortit de la bassesse ou il cherchait a s'aneantir.
+Lorsque, seul en face de la grande Vierge doree, il s'hallucinait
+jusqu'a la voir se pencher pour lui donner ses bandeaux a baiser, il
+redevenait tres jeune, tres bon, tres fort, tres juste, tout envahi
+d'une vie de tendresse.
+
+La devotion de l'abbe Mouret pour la Vierge datait de sa jeunesse.
+Tout enfant, un peu sauvage, se refugiant dans les coins, il se
+plaisait a penser qu'une belle dame le protegeait, que deux yeux
+bleus, tres doux, avec un sourire, le suivaient partout. Souvent,
+la nuit, ayant senti un leger souffle lui passer sur les cheveux,
+il racontait que la Vierge etait venue l'embrasser. Il avait grandi
+sous cette caresse de femme, dans cet air plein d'un frolement de
+jupe divine. Des sept ans, il contentait ses besoins de tendresse,
+en depensant tous les sous qu'on lui donnait a acheter des images de
+saintete, qu'il cachait jalousement, pour en jouir seul. Et jamais
+il n'etait tente par les Jesus portant l'agneau, les Christ en
+croix, les Dieu le Pere se penchant avec une grande barbe au bord
+d'une nuee; il revenait toujours aux tendres images de Marie, a son
+etroite bouche riante, a ses fines mains tendues. Peu a peu, il les
+avait toutes collectionnees: Marie entre un lis et une quenouille,
+Marie portant l'enfant comme une grande soeur, Marie couronnee de
+roses, Marie couronnee d'etoiles. C'etait pour lui une famille de
+belles jeunes filles, ayant une ressemblance de grace, le meme air
+de bonte, le meme visage suave, si jeunes sous leurs voiles, que,
+malgre leur nom de mere de Dieu, il n'avait point peur d'elles comme
+des grandes personnes. Elles lui semblaient avoir son age, etre les
+petites filles qu'il aurait voulu rencontrer, les petites filles du
+ciel avec lesquelles les petits garcons morts a sept ans doivent
+jouer eternellement, dans un coin du paradis. Mais il etait grave
+deja; il garda, en grandissant, le secret de son religieux amour,
+pris des pudeurs exquises de l'adolescence. Marie vieillissait avec
+lui, toujours plus agee d'un ou deux ans, comme il convient a une
+amie souveraine. Elle avait vingt ans, lorsqu'il en avait dix-huit.
+Elle ne l'embrassait plus la nuit sur le front; elle se tenait a
+quelques pas, les bras croises, dans son sourire chaste,
+adorablement douce. Lui, ne la nommait plus que tout bas, eprouvant
+comme un evanouissement de son coeur, chaque fois que le nom cheri
+lui passait sur les levre, dans ses prieres. Il ne revait plus des
+jeux enfantins, au fond du jardin celeste, mais une contemplation
+continue, en face de cette figure blanche, si pure, a laquelle il
+n'aurait pas voulu toucher de son souffle. Il cachait a sa mere
+elle-meme qu'il l'aimat si fort.
+
+Puis, a quelques annees de la, lorsqu'il fut au seminaire, cette
+belle tendresse pour Marie, si droite, si naturelle, eut de sourdes
+inquietudes. Le culte de Marie etait-il necessaire au salut? Ne
+volait-il pas Dieu, en accordant a Marie une part de son amour, la
+plus grande part, ses pensees, son coeur, son tout? Questions
+troublantes, combat interieur qui le passionnait, qui l'attachait
+davantage. Alors il s'enfonca dans les subtilites de son affection.
+Il se donna des delices inouies a discuter la legitimite de ses
+sentiments. Les livres de devotion a la Vierge l'excuserent, le
+ravirent, l'emplirent de raisonnements, qu'il repetait avec des
+recueillements de priere. Ce fut la qu'il apprit a etre l'esclave de
+Jesus en Marie. Il allait a Jesus par Marie. Et il citait toutes
+sortes de preuves, il distinguait, il tirait des consequences: Marie
+a laquelle Jesus avait obei sur la terre, devait etre obei par tous
+les hommes; Marie gardait sa puissance de mere dans le ciel, ou elle
+etait la grande dispensatrice des tresors de Dieu, la seule qui put
+l'implorer, la seule qui distribuat les trones; Marie, simple
+creature aupres de Dieu, mais haussee jusqu'a lui, devenait ainsi le
+lien humain du ciel a terre, l'intermediaire de toute grace, de
+toute misericorde; et la conclusion etait toujours qu'il fallait
+l'aimer par-dessus tout, en Dieu lui-meme. Puis, c'etaient des
+curiosites theologiques plus ardues, le mariage de l'Epoux celeste,
+le Saint-Esprit scellant le vase d'election, mettant la Vierge Mere
+dans un miracle eternel, donnant sa purete inviolable a la devotion
+des hommes; c'etait la Vierge victorieuse de toutes les heresies,
+l'ennemie irreconciliable de Satan, l'Eve nouvelle annoncee comme
+devant ecraser la tete du serpent, la Porte auguste de la grace, par
+laquelle le Sauveur etait entre une premiere fois, par laquelle il
+entrerait de nouveau, au dernier jour, prophetie vague, annonce d'un
+role plus large de Marie, qui laissait Serge sous le reve de quelque
+epanouissement immense d'amour. Cette venue de la femme dans le ciel
+jaloux et cruel de l'Ancien Testament, cette figure de blancheur,
+mise au pied de la Trinite redoutable, etait pour lui la grace meme
+de la religion, ce qui le consolait de l'epouvante de la foi, son
+refuge d'homme perdu au milieu des mysteres du dogme. Et quand il se
+fut prouve, points par points, longuement, qu'elle etait le chemin
+de Jesus, aise, court, parfait, assure, il se livra de nouveau a
+elle, tout entier, sans remords; il s'etudia a etre son vrai devot,
+mourant a lui-meme, s'abimant dans la soumission.
+
+Heure de volupte divine. Les livres de devotion a la Vierge
+brulaient entre ses mains. Ils lui parlaient une langue d'amour qui
+fumait comme un encens. Marie n'etait plus l'adolescente voilee de
+blanc, les bras croises, debout a quelques pas de son chevet; elle
+arrivait au milieu d'une splendeur, telle que Jean la vit, vetue de
+soleil, couronnee de douze etoiles, ayant la lune sous les pieds;
+elle l'embaumait de sa bonne odeur, l'enflammait du desir du ciel,
+le ravissait jusque dans la chaleur des astres flambant a son front.
+Il se jetait devant elle, se criait son esclave; et rien n'etait
+plus doux que ce mot d'esclave, qu'il repetait, qu'il goutait
+davantage, sur sa bouche balbutiante, a mesure qu'il s'ecrasait a
+ses pieds, pour etre sa chose, son rien, la poussiere effleuree du
+vol de sa robe bleue. Il disait avec David: "Marie est faite pour
+moi." Il ajoutait avec l'evangeliste: "Je l'ai prise par tout mon
+bien." Il la nommait: "Ma chere maitresse," manquant de mots,
+arrivant a un babillage d'enfant et d'amant, n'ayant plus que le
+souffle entrecoupe de sa passion. Elle etait la Bienheureuse, la
+Reine du ciel celebree par les neuf choeurs des Anges, la Mere de la
+belle dilection, le Tresor du Seigneur. Les images vives
+s'etalaient, la comparaient a un paradis terrestre, fait d'une terre
+vierge, avec des parterres de fleurs vertueuses, des prairies vertes
+d'esperance, des tours imprenables de force, des maisons charmantes
+de confiance. Elle etait encore une fontaine que le Saint-Esprit
+avait scellee, un sanctuaire ou la tres sainte Trinite se reposait,
+le trone de Dieu, la cite de Dieu, l'autel de Dieu, le temple de
+Dieu, le monde de Dieu. Et lui, se promenait dans ce jardin, a
+l'ombre, au soleil, sous l'enchantement des verdures; lui, soupirait
+apres l'eau de cette fontaine; lui, habitait le bel interieur de
+Marie, s'y appuyant, s'y cachant, s'y perdant, sans reserve, buvant
+le lait d'amour infini qui tombait goutte a goutte de ce sein
+virginal.
+
+Chaque matin, des son lever, au seminaire, il saluait Marie de cent
+reverences, le visage tourne vers le pan de ciel qu'il apercevait
+par sa fenetre; le soir, il prenait conge d'elle, en s'inclinant le
+meme nombre de fois, les yeux sur les etoiles. Souvent, en face des
+nuits sereines, lorsque Venus luisait toute blonde et reveuse dans
+l'air tiede, il s'oubliait, il laissait tomber de ses levres, ainsi
+qu'un leger chant, l'Ave maris stella, l'hymne attendrie qui lui
+deroulait au loin des plages bleues, une mer douce, a peine ridee
+d'un frisson de caresse, eclairee par une etoile souriante, aussi
+grande qu'un soleil. Il recitait encore le Salve Regina, le Regina
+coeli, l'O gloriosa Domina, toutes les prieres, tous les cantiques.
+Il lisait l'Office de la Vierge, les livres de saintete en son
+honneur, le petit Psautier de saint Bonaventure, d'une tendresse si
+devote, que les larmes l'empechaient de tourner les pages. Il
+jeunait, il se mortifiait, pour lui faire l'offrande de sa chair
+meurtrie. Depuis l'age de dix ans, il portait sa livree, le saint
+scapulaire, la double image de Marie, cousue sur drap, dont il
+sentait la chaleur a son dos et a sa poitrine, contre sa peau nue,
+avec des tressaillements de bonheur. Plus tard, il avait pris la
+chainette, afin de montrer son esclavage d'amour. Mais son grand
+acte restait toujours la Salutation angelique, l'Ave Maria, la
+priere parfaite de son coeur. "Je vous salue Marie," et il la voyait
+s'avancer vers lui, pleine de grace, benie entre toutes les femmes;
+il jetait son coeur a ses pieds, pour qu'elle marchat dessus, dans
+la douceur.
+
+Cette salutation, il la multipliait, il la repetait de cent facons,
+s'ingeniant a la rendre plus efficace. Il disait douze Ave, pour
+rappeler la couronne de douze etoiles, ceignant le front de Marie;
+il en disait quatorze, en memoire de ses quatorze allegresses; il en
+disait sept dizaines, en l'honneur des annees qu'elle a vecues sur
+la terre. Il roulait pendant des heures les grains du chapelet.
+Puis, longuement, a certains jours de rendez-vous mystique, il
+entreprenait le chuchotement infini du Rosaire.
+
+Quand, seul dans sa cellule, ayant le temps d'aimer, il
+s'agenouillait sur le carreau, tout le jardin de Marie poussait
+autour de lui, avec ses hautes floraisons de chastete. Le Rosaire
+laissait couler entre ses doigts sa guirlande d'Ave coupee de Pater,
+comme une guirlande de roses blanches, melees des lis de
+l'Annonciation, des fleurs saignantes du Calvaire, des etoiles du
+Couronnement. Il avancait a pas lents, le long des allees embaumees,
+s'arretant a chacune des quinze dizaines d'Ave, se reposant dans le
+mystere auquel elle correspondait; il restait eperdu de joie, de
+douleur, de gloire, a mesure que les mysteres se groupaient en trois
+series, les joyeux, les douloureux, les glorieux. Legende
+incomparable, histoire de Marie, vie humaine complete, avec ses
+sourires, ses larmes, son triomphe, qu'il revivait d'un bout a
+l'autre, en un instant. Et d'abord il entrait dans la joie, dans les
+cinq mysteres souriants, baignes des serenites de l'aube: c'etaient
+la salutation de l'archange, un rayon de fecondite glisse du ciel,
+apportant la pamoison adorable de l'union sans tache; la visite a
+Elisabeth, par une claire matinee d'esperance, a l'heure ou le fruit
+de ses entrailles donnait pour la premiere fois a Marie cette
+secousse qui fait palir les meres; les couches dans un etable de
+Bethleem, avec la longue file des bergers venant saluer la maternite
+divine; le nouveau-ne porte au Temple, sur les bras de l'accouchee,
+qui sourit, lasse encore, deja heureuse d'offrir son enfant a la
+justice de Dieu, aux embrassements de Simeon, aux desirs du monde;
+enfin, Jesus grandi, se revelant devant les docteurs, au milieu
+desquels sa mere inquiete le retrouve, fiere de lui et consolee,
+puis apres ce matin, d'une lumiere si tendre, il semblait a Serge
+que le ciel se couvrait brusquement. Il ne marchait plus que sur des
+ronces, s'ecorchait les doigts aux grains du Rosaire, se courbait
+sous l'epouvantement des cinq mysteres de douleur: Marie agonisant
+dans son fils au Jardin des Oliviers, recevant avec lui les coups de
+fouet de la flagellation, sentant a son propre front le dechirement
+de la couronne d'epines, portant l'horrible poids de sa croix,
+mourant a ses pieds sur le Calvaire. Ces necessites de la
+souffrance, ce martyre atroce d'une Reine adoree, pour qui il eut
+donne son sang comme Jesus, lui causaient une revolte d'horreur, que
+dix annees des memes prieres et des memes exercices n'avaient pu
+calmer. Mais les grains coulaient toujours, une trouee soudaine se
+faisait dans les tenebres du crucifiement, la gloire resplendissante
+des cinq derniers mysteres eclatait avec une allegresse d'astre
+libre. Marie, transfiguree, chantait l'alleluia de la resurrection,
+la victoire sur la mort, l'eternite de la vie; elle assistait, les
+mains tendues, renversee d'admiration, au triomphe de son fils, qui
+s'elevait au ciel, parmi des nuees d'or frangees de pourpre; elle
+rassemblait autour d'elle les Apotres, goutant comme au jour de la
+conception l'embrasement de l'esprit d'amour, descendu en flammes
+ardentes; elle etait a son tour ravie par un vol d'anges, emportees
+sur des ailes blanches ainsi qu'une arche immaculee, deposee
+doucement au milieu de la splendeur des trones celestes; et la,
+comme gloire supreme, dans une clarte si eblouissante, qu'elle
+eteignait le soleil, Dieu la couronnait des etoiles du firmament. La
+passion n'a qu'un mot. En disant a la file les cent cinquante Ave,
+Serge ne les avait pas repetes une seule fois. Ce murmure monotone,
+cette parole sans cesse la meme qui revenait, pareille au: "Je
+t'aime" des amants, prenait chaque fois une signification plus
+profonde; il s'y attardait, causant sans fin a l'aide de l'unique
+phrase latine, connaissait Marie tout entiere, jusqu'a ce que, le
+dernier grain du Rosaire s'echappant de ses mains, il se sentit
+defaillir a la pensee de la separation.
+
+Bien des fois le jeune homme avait ainsi passe les nuits,
+recommencant a vingt reprises les dizaines d'Ave, retardant toujours
+le moment ou il devrait prendre conge de sa chere maitresse. Le jour
+naissait, qu'il chuchotait encore. C'etait la lune, disait-il pour
+se tromper lui-meme, qui faisait palir les etoiles. Ses superieurs
+devaient le gronder de ces veilles dont il sortait alangui, le teint
+si blanc, qu'il semblait avoir perdu du sang. Longtemps il avait
+garde au mur de sa cellule une gravure coloriee du Sacre-Coeur de
+Marie. La Vierge, souriant d'une facon sereine, ecartait son
+corsage, montrait dans sa poitrine un trou rouge, ou son coeur
+brulait, traverse d'une epee, couronne de roses blanches. Cette epee
+le desesperait; elle lui causait cette intolerable horreur de la
+souffrance chez la femme, dont la seule pensee le jetait hors de
+toute soumission pieuse. Il l'effaca, il ne garda que le coeur
+couronne et flambant, arrache a demi de cette chair exquise pour
+s'offrir a lui. Ce fut alors qu'il se sentit aime. Marie lui donnait
+son coeur, son coeur vivant, tel qu'il battait dans son sein, avec
+l'egouttement rose de son sang. Il n'y avait plus la une image de
+passion devote, mais une materialite, un prodige de tendresse, qui,
+lorsqu'il priait devant la gravure, lui faisait elargir les mains
+pour recevoir religieusement le coeur sautant de la gorge sans
+tache. Il le voyait, il l'entendait battre. Et il etait aime, le
+coeur battait pour lui! C'etait comme un affolement de tout son
+etre, un besoin de baiser le coeur, de se fondre en lui, de se
+coucher avec lui au fond de cette poitrine ouverte. Elle l'aimait
+activement, jusqu'a le vouloir dans l'eternite aupres d'elle,
+toujours a elle. Elle l'aimait efficacement, sans cesse occupee de
+lui, le suivant partout, lui evitant les moindres infidelites. Elle
+l'aimait tendrement, plus que toutes les femmes ensemble, d'un amour
+bleu, profond, infini comme le ciel. Ou aurait-il jamais trouve une
+maitresse si desirable? Quelle caresse de la terre etait comparable
+a ce souffle de Marie dans lequel il marchait? Quelle union
+miserable, quelle jouissance orduriere pouvaient etre mises en
+balance avec cette eternelle fleur du desir montant toujours sans
+s'epanouir jamais? Alors, le Magnificat, ainsi qu'une bouffee
+d'encens, s'exhalait de sa bouche. Il chantait le chant d'allegresse
+de Marie, son tressaillement de joie a l'approche de l'Epoux divin.
+Il glorifiait le Seigneur qui renversait les puissants de leurs
+trones, et qui lui envoyait Marie, a lui, un pauvre enfant nu, se
+mourant d'amour sur le carreau glace de sa cellule.
+
+Et, lorsqu'il avait tout donne a Marie, son corps, son ame, ses
+biens terrestres, ses biens spirituels, lorsqu'il etait nu devant
+elle, a bout de prieres, les litanies de la Vierge jaillissaient de
+ses levres brulees, avec leurs appels repetes., entetes, acharnes,
+dans un besoin supreme de secours celestes. Il lui semblait qu'il
+gravissait un escalier de desir; a chaque saut de son coeur, il
+montait une marche. D'abord, il la disait Sainte. Ensuite, il
+l'appelait Mere, tres pure, tres chaste, aimable, admirable. Et il
+reprenait son elan, lui criant six fois sa virginite, la bouche
+comme rafraichie chaque fois par ce mot de vierge, auquel il
+joignait des idees de puissances, de bonte, de fidelite. A mesure
+que son coeur l'emportait plus haut, sur les degres de lumiere, une
+voix etrange, venue de ses veines, parlait en lui, s'epanouissant en
+fleurs eclatantes. Il aurait voulu se fondre en parfum, s'epandre en
+clarte, expirer en un soupir musical. Tandis qu'il la nommait Miroir
+de justice. Temple de sagesse, Source de sa joie, il se voyait pale
+d'extase dans ce miroir, il s'agenouillait sur les dalles tiedes de
+ce temple, il buvait a longs traits l'ivresse de cette source. Et il
+la transformait encore, lachant la bride a sa folie de tendresse
+pour s'unir a elle d'une facon toujours plus etroite. Elle devenait
+un Vase d'honneur choisi par Dieu, un Sein d'election ou il
+souhaitait de verser son etre, de dormir a jamais. Elle etait la
+Rose mystique, une grande fleur eclose au paradis, faite des Anges
+entourant leur Reine, si pure, si odorante, qu'il la respirait du
+bas de son indignite avec un gonflement de joie dont ses cotes
+craquaient. Elle se changeait en Maison d'or, en Tour de David, en
+Tour d'ivoire, d'une richesse inappreciable, d'une purete jalousee
+des cygnes, d'une taille haute, forte, ronde, a laquelle il aurait
+voulu faire de ses bras tendus une ceinture de soumission. Elle se
+tenait debout a l'horizon, elle etait la Porte du ciel, qu'il
+entrevoyait derriere ses epaules, lorsqu'un souffle de vent ecartait
+les plis de son voile. Elle grandissait derriere la montagne, a
+l'heure ou la nuit palit, Etoile du matin, secours des voyageurs
+egares, aube d'amour. Puis, a cette hauteur, manquant d'haleine, non
+rassasie encore, mais les mots trahissant les forces de son coeur,
+il ne pouvait plus que la glorifier du titre de Reine qu'il lui
+jetait neuf fois comme neuf coups d'encensoir. Son cantique se
+mourait d'allegresse dans ces cris du triomphe final: Reine des
+vierges, Reine de tous les saints, Reine concue sans peche! Elle
+toujours plus haut, resplendissait. Lui, sur la derniere marche, la
+marche que les familiers de Marie atteignent seuls, restait la un
+instant, pame au milieu de l'air subtil qui l'etourdissait, encore
+trop loin pour baiser le bord de la robe bleue, se sentant deja
+rouler, avec l'eternel desir de remonter, de tenter cette jouissance
+surhumaine.
+
+Que de fois les litanies de la Vierge, recitees en commun, dans la
+chapelle, avaient ainsi laisse le jeune homme, les genoux casses, la
+tete vide, comme apres une grande chute! Depuis sa sortie du
+seminaire, l'abbe Mouret avait appris a aimer la Vierge davantage
+encore. Il lui vouait ce culte passionne ou Frere Archangias
+flairait des odeurs d'heresie. Selon lui, c'etait elle qui devait
+sauver l'Eglise par quelque prodige grandiose dont l'apparition
+prochaine charmerait la terre. Elle etait le seul miracle de notre
+epoque impie, la dame bleue se montrant aux petits bergers, la
+blancheur nocturne vue entre deux nuages, et dont le bord du voile
+trainait sur les chaumes des paysans. Quand Frere Archangias lui
+demandait brutalement s'il l'avait jamais apercue, il se contentait
+de sourire, les levres serrees, comme pour garder son secret. La
+verite etait qu'il la voyait toutes les nuits. Elle ne lui
+apparaissait plus ni soeur joueuse, ni belle jeune fille fervente;
+elle avait une robe de fiancee, avec des fleurs blanches dans les
+cheveux, les paupieres a demi baissees, laissant couler des regards
+humides d'esperance qui lui eclairaient les joues. Et il sentait
+bien qu'elle venait a lui, qu'elle lui promettait de ne plus tarder,
+qu'elle lui disait: "Me voici, recois-moi." Trois fois chaque jour,
+lorsque l'Angelus sonnait, au reveil de l'aube, dans la maturite du
+midi, a la tombee attendrie du crepuscule, il se decouvrait, il
+disait un Ave en regardant autour de lui, cherchant si la cloche ne
+lui annoncait pas enfin la venue de Marie. Il avait vingt-cinq ans.
+Il l'attendait.
+
+Au mois de mai, l'attente du jeune pretre etait pleine d'un heureux
+espoir. Il ne s'inquietait meme plus des gronderies de la Teuse.
+S'il restait si tard a prier dans l'eglise, c'etait avec l'idee
+folle que la grande Vierge doree finirait par descendre. Et
+pourtant, il la redoutait, cette Vierge qui ressemblait a une
+princesse. Il n'aimait pas toutes les Vierges de la meme facon.
+Celle-la le frappait d'un respect souverain. Elle etait la Mere de
+Dieu; elle avait l'ampleur feconde, la face auguste, les bras forts
+de l'Epouse divine portant Jesus. Il se la figurait ainsi au milieu
+de la cour celeste, laissant trainer parmi les etoiles la queue de
+son manteau royal, trop haute pour lui, si puissante, qu'il
+tomberait en poudre, si elle daignait abaisser les yeux sur les
+siens. Elle etait la Vierge de ses jours de defaillance, la Vierge
+severe qui lui rendait la paix interieure par la redoutable vision
+du paradis.
+
+Ce soir-la, l'abbe Mouret resta plus d'une heure agenouille dans
+l'eglise vide. Les mains jointes, les regards sur la Vierge d'or se
+levant comme un astre au milieu des verdures, il cherchait
+l'assoupissement de l'extase, l'apaisement des troubles etranges
+qu'il avait eprouves pendant la journee. Mais il ne glissait pas au
+demi-sommeil de la priere avec l'aisance heureuse qui lui etait
+accoutumee. La maternite de Marie, toute glorieuse et pure qu'elle
+se revelat, cette taille ronde de femme faite, cet enfant nu qu'elle
+portait sur un bras, l'inquietaient, lui semblaient continuer au
+ciel la poussee debordante de generation au milieu de laquelle il
+marchait depuis le matin. Comme les vignes des coteaux pierreux,
+comme les arbres du Paradou, comme le troupeau humain des Artaud,
+Marie apportait l'eclosion, engendrait la vie. Et la priere
+s'attardait sur ses levres, il s'oubliait a des distractions, voyant
+des choses qu'il n'avait point encore vues, la courbe molle des
+cheveux chatains, le leger gonflement du menton, barbouille de rose.
+Alors, elle devait se faire plus severe, l'aneantir sous l'eclat de
+sa toute-puissance, pour le ramener a la phrase de l'oraison
+interrompue. Ce fut enfin par sa couronne d'or, par son manteau
+d'or, par tout l'or qui la changeait en une princesse terrible,
+qu'elle acheva de l'ecraser dans une soumission d'esclave, la priere
+coulant reguliere de la bouche, l'esprit perdu au fond d'une
+adoration unique. Jusqu'a onze heures, il dormit eveille de cet
+engourdissement extatique, ne sentant plus ses genoux, se croyant
+suspendu, balance ainsi qu'un enfant qu'on endort, se laissant aller
+a ce repos, tout en gardant la conscience d'un poids qui lui
+alourdissait le coeur. Autour de lui, l'eglise s'emplissait d'ombre,
+la lampe charbonnait, les hauts feuillages assombrissaient le visage
+verni de la grande Vierge.
+
+Quand l'horloge, avant de sonner l'heure, grinca, d'une voix
+arrachee, l'abbe Mouret eut un frisson. Il n'avait pas senti la
+fraicheur de l'eglise lui tomber sur les epaules. Maintenant, il
+grelottait. Comme il se signait, un rapide souvenir traversa la
+stupeur de son reveil; le claquement de ses dents lui rappelait les
+nuits passees sur le carreau de sa cellule, en face du Sacre-Coeur
+de Marie, le corps tout secoue de fievre. Il se leva peniblement,
+mecontent de lui. D'ordinaire, il quittait l'autel, la chair
+sereine, avec la douceur du souffle de Marie sur le front. Cette
+nuit-la, lorsqu'il prit la lampe pour monter a sa chambre, il lui
+sembla que ses tempes eclataient: la priere etait restee inefficace,
+il retrouvait, apres un court soulagement, la meme chaleur grandie
+depuis le matin de son coeur a son cerveau. Puis, arrive a la porte
+de la sacristie, au moment de sortir, il se tourna, il eleva la
+lampe, d'un mouvement machinal, cherchant a voir une derniere fois
+la grande Vierge. Elle etait noyee sous les tenebres descendues des
+poutres, enfoncee dans les feuillages, ne laissant passer que la
+croix d'or de sa couronne.
+
+
+
+
+
+XV.
+
+La chambre de l'abbe Mouret, situee a un angle du presbytere, etait
+une vaste piece, trouee sur deux de ses faces de deux immenses
+fenetres carrees; l'une de ces fenetres s'ouvrait au-dessus de la
+basse-cour de Desiree; l'autre donnait sur le village des Artaud,
+avec la vallee au loin, les collines, tout l'horizon. Le lit tendu
+de rideaux jaunes, la commode de noyer, les trois chaises de paille,
+se perdaient sous le haut plafond a solives blanchies. Une legere
+aprete, cette odeur un peu aigre des vieilles batisses campagnardes,
+montait du carreau, passe au rouge, luisant comme une glace. Sur la
+commode, une grande statuette de l'Immaculee Conception mettait une
+douceur grise, entre deux pots de faience que la Teuse avait emplis
+de lilas blancs.
+
+L'abbe Mouret posa la lampe devant la Vierge, au bord de la commode.
+Il se sentait si mal a l'aise, qu'il se decida a allumer le feu de
+souches de vignes qui etait tout prepare. Et il resta la, les
+pincettes a la main, regardant bruler les tisons, la face eclairee
+par la flamme. Au-dessous de lui, il entendait le gros sommeil de la
+maison. Le silence, qui bourdonnait a ses oreilles, finissait par
+prendre des voix chuchotantes. Lentement, invinciblement, ces voix
+l'envahissaient, redoublaient l'anxiete dont il avait, dans la
+journee, senti plusieurs fois le serrement a la gorge. D'ou venait
+donc cette angoisse? quel pouvait etre ce trouble inconnu, grossi
+doucement, devenu intolerable? Il n'avait pas peche cependant. Il
+lui semblait etre sorti la veille du seminaire, avec toute l'ardeur
+de sa foi, si fort contre le monde, qu'il marchait au milieu des
+hommes en ne voyant que Dieu.
+
+Alors, il se crut dans sa cellule, un matin, a cinq heures, au
+moment du lever. Le diacre de service passait en donnant un coup de
+baton dans sa porte, avec le cri reglementaire:
+
+- Benedicamus Domino!
+
+- Deo gratias! repondait-il, mal reveille, les yeux enfles de
+sommeil.
+
+Et il sautait sur l'etroit tapis, se debarbouillait, faisait son
+lit, balayait sa chambre, renouvelait l'eau de son cruchon. Ce petit
+menage etait une joie, dans le frisson matinal qui lui courait sur
+la peau. Il entendait les pierrots des platanes de la cour se lever
+en meme temps que lui, au milieu d'un tapage d'ailes et de gosiers
+assourdissant. Il pensait qu'ils disaient leurs prieres, a leur
+facon. Lui, descendait dans la salle des Meditations, ou, apres les
+oraisons, il restait une demi-heure agenouille, a mediter sur cette
+pensee d'Ignace: "Que sert a l'homme de conquerir l'univers, s'il
+perd son ame?" C'etait un sujet fertile en bonnes resolutions, qui
+le faisait renoncer a tous les biens de la terre, avec le reve si
+souvent caresse d'une vie au desert, sous la seule richesse d'un
+grand ciel bleu. Au bout de dix minutes, ses genoux, meurtris sur la
+dalle, devenaient tellement douloureux, qu'il eprouvait peu a peu un
+evanouissement de tout son etre, une extase dans laquelle ils se
+voyait grand conquerant, maitre d'un empire immense, jetant sa
+couronne, brisant son sceptre, foulant aux pieds un luxe inoui, des
+cassettes d'or, des ruissellements de bijoux, des etoffes cousues de
+pierreries, pour aller s'ensevelir au fond d'une Thebaide, vetu
+d'une bure qui lui ecorchait l'echine. Mais la messe le tirait de
+ces imaginations, dont il sortait comme d'une belle histoire reelle,
+qui lui serait arrivee en des temps anciens. Il communiait, il
+chantait le psaume du jour, tres ardemment, sans entendre aucune
+autre voix que sa voix, d'une purete de cristal, si claire, qu'il la
+sentait s'envoler jusqu'aux oreilles du Seigneur. Et lorsqu'il
+remontait a sa chambre, il ne gravissait qu'une marche a la fois,
+ainsi que le recommandent saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin;
+il marchait lentement, l'air recueilli, la tete legerement penchee,
+trouvant a suivre les moindres prescriptions une jouissance
+indicible. Ensuite, venait le dejeuner. Au refectoire, les croutons
+de pain, alignes le long des verres de vin blanc, l'enchantaient;
+car il avait bon appetit, il etait d'humeur gaie, il disait par
+exemple que le vin etait bon chretien, allusion tres audacieuse a
+l'eau qu'on accusait l'econome de mettre dans les bouteilles. Cela
+ne l'empechait pas de retrouver son air grave pour entrer en classe.
+Il prenait des notes sur ses genoux, tandis que le professeur, les
+poignets au bord de la chaire, parlait un latin usuel, coupe parfois
+d'un mot francais, quand il ne trouvait pas mieux. Une discussion
+s'elevait; les eleves argumentaient en un jargon etrange, sans rire.
+Puis, c'etait, a dix heures, une lecture de l'Ecriture sainte,
+pendant vingt minutes. Il allait chercher le livre sacre, relie
+richement, dore sur tranche. Il le baisait avec une veneration
+particuliere, le lisait tete nue, en saluant chaque fois qu'il
+rencontrait les noms de Jesus, de Marie ou de Joseph. La seconde
+meditation le trouvait alors tout prepare a supporter, pour l'amour
+de Dieu, un nouvel agenouillement, plus long que le premier. Il
+evitait de s'asseoir une seule seconde sur ses talons; il goutait
+cet examen de conscience de trois quarts d'heure, s'efforcant de
+decouvrir en lui des peches, arrivant a se croire damne pour avoir
+oublie la veille au soir de baiser les deux images de son
+scapulaire, ou pour s'etre endormi sur le cote gauche; fautes
+abominables, qu'il aurait voulu racheter en usant jusqu'au soir ses
+genoux, fautes heureuses qui l'occupaient, sans lesquelles il
+n'aurait su de quoi entretenir son coeur candide, endormi par la
+blanche vie qu'il menait. Il entrait au refectoire tout soulage,
+comme s'il etait debarrasse la poitrine d'un grand crime. Les
+seminaristes de service, les manches de la soutane retroussees, un
+tablier de coutil bleu noue a la ceinture, apportaient le potage au
+vermicelle, le bouilli coupe par petits carres, les portions de
+gigot aux haricots. Il y avait des bruits terribles de machoires, un
+silence glouton, un acharnement de fourchettes seulement interrompu
+par des coups d'oeil envieux jetes sur la table en fer a cheval, ou
+les directeurs mangeaient des viandes plus tendres, buvaient des
+vins plus rouges; pendant que la voix empatee de quelque fils de
+paysan, aux poumons solides, anonnait sans points ni virgules, au-
+dessus de cette rage d'appetit, quelque lecture pieuse, des lettres
+de missionnaires, des mandements d'eveques, des articles de journaux
+religieux. Lui, ecoutait, entre deux bouchees. Ces bouts de
+polemiques, ces recits de voyages lointains le surprenaient,
+l'effrayaient meme, en lui revelant, au dela des murailles du
+seminaire, une agitation, un immense horizon, auxquels il ne pensait
+jamais. On mangeait encore, qu'un coup de claquoir annoncait la
+recreation. La cour etait sablee, plantee de huit gros platanes qui,
+l'ete, jetaient une ombre fraiche; au midi, il y avait une muraille,
+haute de cinq metres, herissee de culs de bouteille, au-dessus de
+laquelle on ne voyait de Plassans que l'extremite du clocher de
+Saint-Marc, une courte aiguille de pierre, dans le ciel bleu. D'un
+bout de la cour a l'autre, lentement, il se promenait avec un groupe
+de camarades, sur une seule ligne; et chaque fois qu'il revenait, le
+visage vers la muraille, il regardait le clocher, qui etait pour lui
+toute la ville, toute la terre, sous le vol libre des nuages.
+
+Des cercles bruyants, au pied des platanes, discutaient; des amis
+s'isolaient, deux a deux, dans les coins, epies par quelque
+directeur cache derriere les rideaux de sa fenetre; des parties de
+paume et de quilles s'organisaient violemment, derangeant de
+tranquilles joueurs de loto a demi couches par terre, devant leurs
+cartons, qu'une boule ou une balle lancee trop fort couvrait de
+sable. Quand la cloche sonnait, le bruit tombait, une nuee de
+moineaux s'envolait des platanes, les eleves encore tout essouffles
+se rendaient au cours de plain-chant, les bras croises, la nuque
+grave. Et il achevait la journee au milieu de cette paix; il
+retournait en classe; il goutait a quatre heures, reprenant son
+eternelle promenade, en face de la fleche de Saint-Marc; il soupait
+au milieu des memes bruits de machoires, sous la grosse voix
+achevant la lecture du matin; il montait a la chapelle dire les
+actions de grace du soir, et se couchait a huit heures un quart,
+apres avoir asperge son lit d'eau benite, pour se preserver des
+mauvais reves.
+
+Que de belles journees semblables il avait passees, dans cet ancien
+couvent du vieux Plassans, tout plein d'une odeur seculaire de
+devotion! Pendant cinq ans, les jours s'etaient suivis, coulant avec
+le meme murmure d'eau limpide. A cette heure, il se souvenait de
+mille details qui l'attendrissaient. Il se rappelait son premier
+trousseau, qu'il etait alle acheter avec sa mere: ses deux soutanes,
+ses deux ceintures, ses six rabats, ses huit paires de bas noirs,
+son surplis, son tricorne. Et comme son coeur avait battu, ce doux
+soir d'octobre, lorsque la porte du seminaire s'etait refermee sur
+lui! Il venait la, a vingt ans, apres ses annees de college, pris
+d'un besoin de croire et d'aimer. Des le lendemain, il avait tout
+oublie, comme endormi au fond de la grande maison silencieuse. Il
+revoyait la cellule etroite ou il avait passe ses deux annees de
+philosophie, une case meublee d'un lit, d'une table et d'une chaise,
+separee des cases voisines par des planches mal jointes, dans une
+immense salle qui contenait une cinquantaine de reduits pareils. Il
+revoyait sa cellule de theologien, habitee pendant trois autres
+annees, plus grande, avec un fauteuil, une toilette, une
+bibliotheque, heureuse chambre emplie des reves de sa foi. Le long
+des couloirs interminables, le long des escaliers de pierre, a
+certains angles, il avait eu des revelations soudaines, des secours
+inesperes. Les hauts plafonds laissaient tomber des voix d'anges
+gardiens. Pas un carreau des salles, pas une pierre des murs, pas
+une branche des platanes, qui ne lui parlaient des jouissances de sa
+vie contemplative, ses begayements de tendresse, sa lente
+initiation, les caresses recues en retour du don de son etre, tout
+ce bonheur des premieres amours divines. Tel jour, en s'eveillant,
+il avait vu une vive lueur qui l'avait baigne de joie. Tel soir, en
+fermant la porte de sa cellule, il s'etait senti saisir au cou par
+des mains tiedes, si tendrement, qu'en reprenant connaissance, il
+s'etait trouve par terre, pleurant a gros sanglots. Puis parfois,
+surtout sous la petite voute qui menait a la chapelle, il avait
+abandonne sa taille a des bras souples qui l'enlevaient. Tout le
+ciel s'occupait alors de lui, marchait autour de lui, mettait dans
+ses moindres actes, dans la satisfaction de ses besoins les plus
+vulgaires, un sens particulier, un parfum surprenant dont ses
+vetements, sa peau elle-meme, semblaient garder a jamais la
+lointaine odeur. Et il se souvenait encore des promenades du jeudi.
+On partait a deux heures pour quelque coin de verdure, a une lieue
+de Plassans. C'etait le plus souvent au bord de la Viorne, dans le
+bout d'un pre, avec des saules noueux qui laissaient tremper leurs
+feuilles au fil de l'eau. Il ne voyait rien, ni les grandes fleurs
+jaunes du pre, ni les hirondelles buvant au vol, rasant des ailes la
+nappe de la petite riviere. Jusqu'a six heures, assis par bandes
+sous les saules, ses camarades et lui recitaient en choeur l'Office
+de la Vierge, ou lisaient, deux a deux, les Petites Heures, le
+breviaire facultatif des jeunes seminaristes.
+
+L'abbe Mouret eut un sourire, en rapprochant les tisons. Il ne
+trouvait dans ce passe qu'une grande purete, une obeissance
+parfaite. Il etait un lis, dont la bonne odeur charmait ses maitres.
+Il ne se rappelait pas un mauvais acte. Jamais il ne profitait de la
+liberte absolue des promenades, pendant que les deux directeurs de
+surveillance allaient causer chez un cure du voisinage, pour fumer
+derriere une haie ou courir boire de la biere avec quelque ami.
+Jamais il ne cachait des romans sous sa paillasse, ni n'enfermait
+des bouteilles d'anisette au fond de sa table de nuit. Longtemps
+meme, il ne s'etait pas doute les peches qui l'entouraient, des
+ailes de poulets et des gateaux introduits en contrebande pendant le
+careme, des lettres coupables apportees par les servants, des
+conversations abominables tenues a voix basse, dans certains coins
+de la cour. Il avait pleure a chaudes larmes, le jour ou il s'etait
+apercu que peu de ses camarades aimaient Dieu pour lui-meme. Il y
+avait la des fils de paysans entres dans les ordres par terreur de
+la conscription, des paresseux revant un metier de faineantise, des
+ambitieux que troublaient deja la vision de la crosse et de la
+mitre. Et lui, en retrouvant les ordures du monde au pied des
+autels, s'etait replie encore sur lui-meme, se donnant davantage a
+Dieu, pour le consoler de l'abandon ou on le laissait.
+
+Pourtant, l'abbe se rappela qu'un jour il avait croise les jambes, a
+la classe. Le professeur lui en ayant fait le reproche, il etait
+devenu tres rouge, comme s'il avait commis une indecence. Il etait
+un des meilleurs eleves, ne discutant pas, apprenant les textes par
+coeur. Il prouvait l'existence et l'eternite de Dieu par des preuves
+tirees de l'Ecriture sainte, par l'opinion des Peres de l'Eglise, et
+par le consentement universel de tous les peuples. Les raisonnements
+de cette nature l'emplissaient d'une certitude inebranlable. Pendant
+sa premiere annee de philosophie, il travaillait son cours de
+logique avec une telle application, que son professeur l'avait
+arrete, en lui repetant que les plus savants ne sont pas les plus
+saints. Aussi, des sa seconde annee, s'acquittait-il de son etude de
+la metaphysique, ainsi que d'un devoir reglemente, entrant pour une
+tres faible part dans les exercices de la journee. Le mepris de la
+science lui venait; il voulait rester ignorant, afin de garder
+l'humilite de sa foi. Plus tard, en theologie, il ne suivait plus le
+cours d'Histoire ecclesiastique, de Rorbacher, que par soumission;
+il allait jusqu'aux arguments de Gousset, jusqu'a l'Instruction
+theologique de Bouvier, sans oser toucher a Bellarmin, a Liguori, a
+Suarez, a saint Thomas d'Aquin. Seule, l'Ecriture sainte le
+passionnait. Il y trouvait le savoir desirable, une histoire d'amour
+infini qui devait suffire comme enseignement aux hommes de bonne
+volonte. Il n'acceptait que les affirmations de ses maitres, se
+debarrassant sur eux de tout souci d'examen, n'ayant pas besoin de
+ce fatras pour aimer, accusant les livres de voler le temps a la
+priere. Il avait meme reussi a oublier ses annees de college. Il ne
+savait plus, il n'etait plus qu'une candeur, qu'une enfance ramenee
+aux balbutiements du catechisme.
+
+Et c'etait ainsi qu'il etait pas a pas monte jusqu'a la pretrise.
+Ici, les souvenirs se pressaient, attendris, chauds encore de joies
+celestes. Chaque annee, il avait approche Dieu de plus pres. Il
+passait saintement les vacances, chez un oncle, se confessant tous
+les jours, communiant deux fois par semaine. Il s'imposait des
+jeunes, cachait au fond de sa malle des boites de gros sel, sur
+lesquelles il s'agenouillait des heures entieres, les genoux mis a
+nu. Il restait a la chapelle, pendant les recreations, ou montait
+dans la chambre d'un directeur, qui lui racontait des anecdotes
+pieuses, extraordinaires. Puis, quand approchait le jour de la
+Sainte-Trinite, il etait recompense au dela de toute mesure, envahi
+par cette emotion dont s'emplissent les seminaires a la veille des
+ordinations. C'etait la grande fete, le ciel s'ouvrant pour laisser
+les elus gravir un nouveau degre. Lui, quinze jours a l'avance, se
+mettait au pain et a l'eau. Il fermait les rideaux de sa fenetre,
+pour ne plus meme voir le jour, se prosternant dans les tenebres,
+suppliant Jesus d'accepter son sacrifice. Les quatre derniers jours,
+il etait pris d'angoisses, de scrupules terribles qui le jetaient
+hors de son lit, au milieu de la nuit, pour aller frapper a la porte
+du pretre etranger dirigeant la retraite, quelque carme dechausse,
+souvent un protestant converti, sur lequel courait une merveilleuse
+histoire. Il lui faisait longuement la confession generale de sa
+vie, la voix coupee de sanglots. L'absolution seule le
+tranquillisait, le rafraichissait, comme s'il avait pris un bain de
+grace. Il etait tout blanc, au matin du grand jour; il avait une si
+vive conscience de cette blancheur, qu'il lui semblait faire de la
+lumiere autour de lui. Et la cloche du seminaire sonnait de sa voix
+claire, tandis que les odeurs de juin, les quarantaines en fleurs,
+les resedas, les heliotropes, venaient par-dessus la haute muraille
+de la cour. Dans la chapelle, les parents attendaient, en grande
+toilette, emus a ce point, que les femmes sanglotaient sous leurs
+voilettes. Puis, c'etait le defile: les diacres, qui allaient
+recevoir la pretrise, en chasuble d'or; les sous-diacres, en
+dalmatique; les minores, les tonsures, le surplis flottant sur les
+epaules, la barrette noire a la main. L'orgue ronflait, epanouissait
+les notes de flute d'un chant d'allegresse. A l'autel, l'eveque,
+assiste de deux chanoines, officiait, crosse en main. Le chapitre
+etait la, les pretres de toutes les paroisses se pressaient, au
+milieu d'un luxe inoui de costumes, d'un flamboiement d'or allume
+par le large rayon de soleil qui tombait d'une fenetre de la nef.
+Apres l'epitre, l'ordination commencait.
+
+A cette heure, l'abbe Mouret se rappelait encore le froid des
+ciseaux, lorsqu'on l'avait marque de la tonsure, au commencement de
+sa premiere annee de theologie. Il avait eu un leger frisson. Mais
+la tonsure etait alors bien etroite, a peine ronde comme une piece
+de deux sous. Plus tard, a chaque nouvel ordre recu, elle avait
+grandi, toujours grandi, jusqu'a le couronner d'une tache blanche,
+aussi large qu'une grande hostie. Et l'orgue ronflait plus
+doucement, les encensoirs retombaient avec le bruit argentin de
+leurs chainettes, en laissant echapper un flot de fumee blanche, qui
+se deroulait comme de la dentelle. Lui, se voyait en surplis, jeune
+tonsure, amene a l'autel par le maitre des ceremonies; il
+s'agenouillait, baissait profondement la tete, tandis que l'eveque,
+avec des ciseaux d'or, lui coupait trois meches de cheveux, une sur
+le front, les deux autres pres des oreilles. A un an de la, il se
+voyait de nouveau, dans la chapelle pleine d'encens, recevant les
+quatre ordres mineurs: il allait, conduit par un archidiacre, fermer
+avec fracas la grande porte, qu'il rouvrait ensuite, pour montrer
+qu'il etait commis a la garde des eglises; il secouait une clochette
+de la main droite, annoncant par la qu'il avait le devoir d'appeler
+les fideles aux offices; il revenait a l'autel, ou l'eveque lui
+conferait de nouveaux privileges, ceux de chanter les lecons, de
+benir le pain, de catechiser les enfants, d'exorciser le demon, de
+servir les diacres, d'allumer et d'eteindre les cierges. Puis, le
+souvenir de l'ordination suivante lui revenait, plus solennel, plus
+redoutable, au milieu du meme chant des orgues, dont le roulement
+semblait etre la foudre meme de Dieu; ce jour-la, il avait la
+dalmatique de sous-diacre aux epaules, il s'engageait a jamais par
+le voeu de chastete, il tremblait de toute sa chair, malgre sa foi,
+au terrible: Accedite, de l'eveque, qui mettait en fuite deux de
+ses camarades, palissant a son cote; ses nouveaux devoirs etaient de
+servir le pretre a l'autel, de preparer les burettes, de chanter
+l'epitre, d'essuyer le calice, de porter la croix dans les
+processions. Et, enfin, il defilait une derniere fois dans la
+chapelle, sous le rayonnement du soleil de juin; mais, cette fois,
+il marchait en tete du cortege, il avait l'aube nouee a la ceinture,
+l'etoile croisee sur la poitrine, la chasuble tombant du cou;
+defaillant d'une emotion supreme, il apercevait la figure pale de
+l'eveque qui lui donnait la pretrise, la plenitude du sacerdoce, par
+une triple imposition des mains. Apres son serment d'obeissance
+ecclesiastique, il se sentait comme souleve des dalles, lorsque la
+voix pleine du prelat disait la phrase latine: "Accipe Spiritum
+sanctum: quorum remiseris peccata, remittuntur eis, et quorum
+retineris, retenta sunt."
+
+
+
+
+
+XVI
+
+Cette evocation des grands bonheurs de sa jeunesse avait donne une
+legere fievre a l'abbe Mouret. Il ne sentait plus le froid. Il lacha
+les pincettes, s'approcha du lit comme s'il allait se coucher, puis
+revint appuyer son front contre une vitre, regardant la nuit, sans
+voir. Etait-il donc malade, qu'il eprouvait ainsi une langueur des
+membres, tandis que le sang lui brulait les veines? Au seminaire, a
+deux reprises, il avait eu des malaises semblables, une sorte
+d'inquietude physique qui le rendait tres malheureux; une fois meme,
+il s'etait mis au lit, avec un gros delire. Puis, il songea a une
+jeune fille possedee, que Frere Archangias racontait avoir guerie
+d'un simple signe de croix, un jour qu'elle etait tombee raide
+devant lui. Cela le fit penser aux exorcismes spirituels qu'un de
+ses maitres lui avait recommandes autrefois: la priere, la
+confession generale, la communion frequente, le choix d'un directeur
+sage, ayant un grand empire sur l'esprit de son penitent. Et, sans
+transition, avec une brusquerie qui l'etonna lui-meme, il apercut au
+fond de sa memoire la figure ronde d'un de ses anciens amis, un
+paysan, enfant de choeur a huit ans, dont la pension au seminaire
+etait payee par une dame qui le protegeait. Il riait toujours, il
+jouissait naivement a l'avance des petits benefices du metier: les
+douze cents francs d'appointement, le presbytere au fond d'un
+jardin, les cadeaux, les invitations a diner, les menus profits des
+mariages, des baptemes, des enterrements. Celui-la devait etre
+heureux, dans sa cure.
+
+Le regret melancolique que lui apportait ce souvenir, surprit le
+pretre extremement. N'etait-il pas heureux, lui aussi? Jusqu'a ce
+jour, il n'avait rien regrette, rien desire, rien envie. Et meme, en
+ce moment, il s'interrogeait, il ne trouvait en lui aucun sujet
+d'amertume. Il etait, croyait-il, tel qu'aux premiers temps de son
+diaconat, lorsque l'obligation de lire son breviaire, a des heures
+determinees, avait empli ses journees d'une priere continue. Depuis
+cette epoque, les semaines, les mois, les annees coulaient, sans
+qu'il eut le loisir d'une mauvaise pensee. Le doute ne le
+tourmentait point; il s'aneantissait devant les mysteres qu'il ne
+pouvait comprendre, il faisait aisement le sacrifice de sa raison,
+qu'il dedaignait. Au sortir du seminaire, il avait eu la joie de se
+voir etranger parmi les autres hommes, de ne plus marcher comme eux,
+de porter autrement la tete, d'avoir des gestes, des mots, des
+sentiments d'etre a part. Il se sentait feminise, rapproche de
+l'ange, lave de son sexe, de son odeur d'homme. Cela le rendait
+presque fier, de ne plus tenir a l'espece, d'avoir ete eleve pour
+Dieu, soigneusement purge des ordures humaines par une education
+jalouse. Il lui semblait encore etre demeure pendant des annees dans
+une huile sainte, preparee selon les rites, qui lui avait penetre
+les chairs d'un commencement de beatification. Certains de ses
+organes avaient disparu, dissous peu a peu; ses membres, son
+cerveau, s'etaient appauvris de matiere, pour s'emplir d'ame, d'un
+air subtil qui le grisait parfois d'un vertige, comme si la terre
+lui eut manque brusquement. Il montrait des peurs, des ignorances,
+des candeurs de fille cloitree. Il disait parfois en souriant qu'il
+continuait son enfance, s'imaginant etre reste tout petit, avec les
+memes sensations, les memes idees, les memes jugements; ainsi, a six
+ans, il connaissait Dieu autant qu'a vingt-cinq ans, il avait pour
+le prier des inflexions de voix semblables, des joies enfantines a
+joindre les mains bien exactement. Le monde lui semblait pareil au
+monde qu'il voyait jadis, lorsque sa mere le promenait par la main.
+Il etait ne pretre, il avait grandi pretre. Lorsqu'il faisait
+preuve, devant la Teuse, de quelque grossiere ignorance de la vie,
+elle le regardait stupefaite, entre les deux yeux, en disant avec un
+singulier sourire "qu'il etait bien le frere de mademoiselle
+Desiree." Dans son existence, il ne se rappelait qu'une secousse
+honteuse. C'etait pendant ses derniers six mois de seminaire, entre
+le diaconat et la pretrise. On lui avait fait lire l'ouvrage de
+l'abbe Craisson, superieur du grand seminaire de Valence: De rebus
+venereis ad usum confessariorum. Il etait sorti epouvante,
+sanglotant, de cette lecture. Cette casuistique savante du vice,
+etalant l'abomination de l'homme, descendant jusqu'aux cas les plus
+monstrueux des passions hors nature, violait brutalement sa
+virginite de corps et d'esprit. Il restait a jamais sali, comme une
+epousee, initiee d'une heure a l'autre aux violences de l'amour. Et
+il revenait fatalement a ce questionnaire de honte, chaque fois
+qu'il confessait. Si les obscurites du dogme, les devoirs du
+sacerdoce, la mort de tout libre arbitre, le laissaient serein,
+heureux de n'etre que l'enfant de Dieu, il gardait malgre lui
+l'ebranlement charnel de ces saletes qu'il devait remuer, il avait
+conscience d'une tache ineffacable, quelque part, au fond de son
+etre, qui pouvait grandir un jour et le couvrir de boue.
+
+La lune se levait, derriere les Garrigues. L'abbe Mouret, que la
+fievre brulait davantage, ouvrit la fenetre, s'accouda, pour
+recevoir au visage la fraicheur de la nuit. Il ne savait plus a
+quelle heure exacte l'avait pris ce malaise. Il se souvenait
+pourtant que, le matin, en disant sa messe, il etait tres calme,
+tres repose. Ce devait etre plus tard, peut-etre pendant sa longue
+marche au soleil, ou sous le frisson des arbres du Paradou, ou dans
+l'etouffement de la basse-cour de Desiree. Et il revecut la journee.
+
+En face de lui, la vaste plaine s'etendait, plus tragique sous la
+paleur oblique de la lune. Les oliviers, les amandiers, les arbres
+maigres faisaient des taches grises, au milieu du chaos des grandes
+roches, jusqu'a la ligne sombre des collines de l'horizon. C'etaient
+de larges pans d'ombre, des aretes bossuees, des mares de terre
+sanglantes ou les etoiles rouges semblaient se regarder, des
+blancheurs crayeuses pareilles a des vetements de femme rejetes,
+decouvrant des chairs noyees de tenebres, assoupies dans les
+enfoncements des terrains. La nuit, cette campagne ardente prenait
+un etrange vautrement de passion. Elle dormait, debraillee,
+dehanchee, tordue, les membres ecartes, tandis que de gros soupirs
+tiedes s'exhalaient d'elle, des aromes puissants de dormeuse en
+sueur. On eut dit quelque forte Cybele tombee sur l'echine, la gorge
+en avant, le ventre sous la lune, soule des ardeurs du soleil, et
+revant encore de fecondation. Au loin, le long de ce grand corps,
+l'abbe Mouret suivait des yeux le chemin des Olivettes, un mince
+ruban pale qui s'allongeait comme le lacet flottant d'un corset. Il
+entendait Frere Archangias, relevant les jupes des gamines qu'il
+fouettait au sang, crachant aux visages des filles, puant lui-meme
+l'odeur d'un bouc qui ne se serait jamais satisfait. Il voyait la
+Rosalie rire en-dessous, de son air de bete lubrique, pendant que le
+pere Bambousse lui jetait des mottes de terre dans les reins. Et la
+encore, croyait-il, il etait bien portant, a peine chauffe a la
+nuque par la belle matinee. Il ne sentait qu'un fremissement
+derriere son dos, ce murmure confus de vie, qu'il avait entendu
+vaguement des le matin, au milieu de sa messe, lorsque le soleil
+etait entre par les fenetres crevees. Jamais, comme a cette heure de
+nuit, la campagne ne l'avait inquiete, avec sa poitrine geante, ses
+ombres molles, ses luisants de peau ambree, toute cette nudite de
+deesse, a peine cachee sous la mousseline argentee de la lune.
+
+Le jeune pretre baissa les yeux, regarda le village des Artaud. Le
+village s'ecrasait dans le sommeil lourd de fatigue, dans le neant
+que dorment les paysans. Pas une lumiere. Les masures faisaient des
+tas noirs, que coupaient les raies blanches des ruelles
+transversales, enfilees par la lune. Les chiens eux-memes devaient
+ronfler, au seuil des portes closes. Peut-etre les Artaud avaient-
+ils empoisonne le presbytere de quelque fleau abominable? Derriere
+lui, il ecoutait toujours grossir le souffle dont l'approche etait
+si pleine d'angoisse. Maintenant, il surprenait comme un pietinement
+de troupeau, une volee de poussiere qui lui arrivait, grasse des
+emanations d'une bande de betes. Ses pensees du matin lui revenaient
+sur cette poignee d'hommes recommencant les temps, poussant entre
+les rocs peles ainsi qu'une poignee de chardons que les vents ont
+semes; il se sentait assister a l'eclosion lente d'une race.
+Lorsqu'il etait enfant, rien ne le surprenait, ne l'effrayait
+davantage, que ces myriades d'insectes qu'il voyait sourdre de
+quelque fente, quand il soulevait certaines pierres humides. Les
+Artaud, meme endormis, ereintes au fond de l'ombre, le troublaient
+de leur sommeil, dont il retrouvait l'haleine dans l'air qu'il
+respirait. Il n'aurait voulu que des roches sous sa fenetre. Le
+village n'etait pas assez mort; les toits de chaume se gonflaient
+comme des poitrines; les gercures des portes laissaient passer des
+soupirs, des craquements legers, des silences vivants, revelant dans
+ce trou la presence d'une portee pullulante, sous le bercement noir
+de la nuit. Sans doute, c'etait cette senteur seule qui lui donnait
+une nausee. Souvent il l'avait pourtant respiree aussi forte, sans
+eprouver d'autre besoin que de se rafraichir dans la priere.
+
+Les tempes en sueur, il alla ouvrir l'autre fenetre, cherchant un
+air plus vif. En bas, a gauche, s'etendait le cimetiere, avec la
+haute barre du Solitaire, dont pas une brise ne remuait l'ombre. Il
+montait du champ vide une odeur de pre fauche. Le grand mur gris de
+l'eglise, ce mur tout plein de lezards, plante de giroflees, se
+refroidissait sous la lune; tandis qu'une des larges fenetres
+luisait, les vitres pareilles a des plaques d'acier. L'eglise
+endormie ne devait vivre a cette heure que de la vie extra-humaine
+du Dieu de l'hostie, enferme dans le tabernacle. Il songeait a la
+tache jaune de la veilleuse, mangee par l'ombre, avec une tentation
+de redescendre, pour soulager sa tete malade, au milieu de ces
+tenebres pures de toute souillure. Mais une terreur etrange le
+retint: il crut tout d'un coup, les yeux fixes sur les vitres
+allumees par la lune, voir l'eglise s'eclairer interieurement d'un
+eclat de fournaise, d'une splendeur de fete infernale, ou tournaient
+le mois de mai, les plantes, les betes, les filles des Artaud, qui
+prenaient furieusement des arbres entre leurs bras nus. Puis, en se
+penchant, au-dessous de lui, il apercut la basse-cour de Desiree,
+toute noire, qui fumait. Il ne distinguait pas nettement les cases
+des lapins, les perchoirs des poules, la cabane des canards. C'etait
+une seule masse tassee dans la puanteur, dormant de la meme haleine
+pestilentielle. Sous la porte de l'etable, la senteur aigre de la
+chevre passait; pendant que le petit cochon vautre sur le dos,
+soufflait grassement, pres d'une ecuelle vide. De son gosier de
+cuivre, le grand coq fauve Alexandre jeta un cri, qui eveilla au
+loin, un a un, les appels passionnes de tous les coqs du village.
+
+Brusquement, l'abbe Mouret se souvint. La fievre dont il entendait
+la poursuite, l'avait atteint dans la basse-cour de Desiree, en face
+des poules chaudes encore de leur ponte et des meres lapines,
+s'arrachant le poil du ventre. Alors, la sensation d'une respiration
+sur son cou fut si nette, qu'il se tourna, pour voir enfin qui le
+prenait ainsi a la nuque. Et il se rappela Albine bondissant hors du
+Paradou, avec la porte qui claquait sur l'apparition d'un jardin
+enchante; il se la rappela galopant le long de l'interminable
+muraille, suivant le cabriolet a la course, jetant des feuilles de
+bouleau au vent comme autant de baisers; il se la rappela encore, au
+crepuscule, qui riait des jurons de Frere Archangias, les jupes
+fuyantes au ras du chemin, pareilles a une petite fumee de poussiere
+roulee par l'air du soir. Elle avait seize ans; elle etait etrange,
+avec sa face un peu longue; sentait le grand air, l'herbe, la terre.
+Et il avait d'elle une memoire si precise, qu'il revoyait une
+egratignure, a l'un de ses poignets souples, rose sur la peau
+blanche. Pourquoi donc riait-elle ainsi, en le regardant de ses yeux
+bleus? Il etait pris dans son rire, comme dans une onde sonore qui
+resonnait partout contre sa chair; il la respirait, il l'entendait
+vibrer en lui. Oui, tout son mal venait de ce rire qu'il avait bu.
+
+Debout au milieu de la chambre, les deux fenetres ouvertes, il resta
+grelottant, pris d'une peur qui lui faisait cacher la tete entre les
+mains. La journee entiere aboutissait donc a cette evocation d'une
+fille blonde, au visage un peu long, aux yeux bleus? Et la journee
+entiere entrait par les deux fenetres ouvertes. C'etaient, au loin,
+la chaleur des terres rouges, la passion des grandes roches, des
+oliviers pousses dans les pierres, des vignes tordant leurs bras au
+bord des chemins; c'etaient, plus pres, les sueurs humaines que
+l'air apportait des Artaud, les senteurs fades du cimetiere, les
+odeurs d'encens de l'eglise, perverties par des odeurs de filles aux
+chevelures grasses; c'etaient encore des vapeurs de fumier, la buee
+de la basse-cour, les fermentations suffocantes des germes. Et
+toutes ces haleines affluaient a la fois, en une meme bouffee
+d'asphyxie, si rude, s'enflant avec une telle violence, qu'elle
+l'etouffait. Il fermait ses sens, il essayait de les aneantir. Mais,
+devant lui, Albine reparut comme une grande fleur, poussee et
+embellie sur ce terreau. Elle etait la fleur naturelle de ces
+ordures, delicate au soleil, ouvrant le jeune bouton de ses epaules
+blanches, si heureuse de vivre, qu'elle sautait de sa tige et
+qu'elle s'envolait sur sa bouche, en le parfumant de son long rire.
+
+Le pretre poussa un cri. Il avait senti une brulure a ses levres.
+C'etait comme un jet ardent qui avait coule dans ses veines. Alors,
+cherchant un refuge, il se jeta a genoux devant la statuette de
+l'Immaculee-Conception, en criant, les mains jointes:
+
+- Sainte Vierge des Vierges, priez pour moi!
+
+
+
+
+
+XVII.
+
+L'Immaculee-Conception, sur la commode de noyer, souriait
+tendrement, du coin de ses levres minces, indiquees d'un trait de
+carmin. Elle etait petite, toute blanche. Son grand voile blanc, qui
+lui tombait de la tete aux pieds, n'avait, sur le bord, qu'un filet
+d'or, imperceptible. Sa robe, drapee a longs plis droits sur un
+corps sans sexe, la serrait au cou, ne degageait que ce cou
+flexible. Pas une seule meche de ses cheveux chatains ne passait.
+Elle avait le visage rose, avec des yeux clairs tournes vers le
+ciel; elle joignait des mains roses, des mains d'enfant, montrant
+l'extremite des doigts sous les plis du voile, au-dessus de
+l'echarpe bleue, qui semblait nouer a sa taille deux bouts flottants
+du firmament. De toutes ses seductions de femme, aucune n'etait nue,
+excepte ses pieds, des pieds adorablement nus, foulant l'eglantier
+mystique. Et, sur la nudite de ses pieds, poussaient des roses d'or,
+comme la floraison naturelle de sa chair deux fois pure.
+
+- Vierge fidele, priez pour moi! repetait desesperement le pretre.
+
+Celle-la ne l'avait jamais trouble. Elle n'etait pas mere encore;
+ses bras ne lui tendaient point Jesus, sa taille ne prenait point
+les lignes rondes de la fecondite. Elle n'etait pas la reine du
+ciel, qui descendait couronnee d'or, vetue d'or, ainsi qu'une
+princesse de la terre, portee triomphalement par un vol de
+cherubins. Celle-la ne s'etait jamais montree redoutable, ne lui
+avait jamais parle avec la severite d'une maitresse toute puissante,
+dont la vue seule courbe les fronts dans la poussiere. Il osait la
+regarder, l'aimer, sans craindre d'etre emu par la courbe molle de
+ses cheveux chatains; il n'avait que l'attendrissement de ses pieds
+nus, ses pieds d'amour, qui fleurissaient comme un jardin de
+chastete, trop miraculeusement pour qu'il contentat son envie de les
+couvrir de caresses. Elle parfumait la chambre de son odeur de lis.
+Elle etait le lis d'argent plante dans un vase d'or, la purete
+precieuse, eternelle, impeccable. Dans son voile blanc, si
+etroitement serre autour d'elle, il n'y avait plus rien d'humain,
+rien qu'une flamme vierge brulant d'un feu toujours egal. Le soir a
+son coucher, le matin a son reveil, il la trouvait la, avec son meme
+sourire d'extase. Il laissait tomber ses vetements devant elle, sans
+une gene, comme devant sa propre pudeur.
+
+- Mere tres pure, Mere tres chaste, Mere toujours vierge, priez pour
+moi! balbutia-t-il peureusement, se serrant aux pieds de la Vierge,
+comme s'il avait entendu derriere son dos le galop sonore d'Albine.
+Vous etes mon refuge, la source de ma joie, le temple de ma sagesse,
+la tour d'ivoire ou j'ai enferme ma purete. Je me remets dans vos
+mains sans tache, je vous supplie de me prendre, de me recouvrir
+d'un coin de votre voile, de me cacher sous votre innocence,
+derriere le rempart sacre de votre vetement, pour qu'aucun souffle
+charnel ne m'atteigne la. J'ai besoin de vous, je me meurs sans
+vous, je me sens a jamais separe de vous, si vous ne m'emportez
+entre vos bras secourables, loin d'ici, au milieu de la blancheur
+ardente que vous habitez. Marie concue sans peche, aneantissez-moi
+au fond de la neige immaculee tombant de chacun de vos membres. Vous
+etes le prodige d'eternelle chastete. Votre race a pousse sur un
+rayon, ainsi qu'un arbre merveilleux qu'aucun germe n'a plante.
+Votre fils Jesus est ne du souffle de Dieu, vous-meme etes nee sans
+que le ventre de votre mere fut souille, et je veux croire que cette
+virginite remonte ainsi d'age en age, dans une ignorance sans fin de
+la chair. Oh! vivre, grandir, en dehors de la honte des sens! Oh!
+multiplier, enfanter, sans la necessite abominable du sexe, sous la
+seule approche d'un baiser celeste!
+
+Cet appel desespere, ce cri epure de desir, avait rassure le jeune
+pretre. La Vierge, toute blanche, les yeux au ciel, semblait sourire
+plus doucement de ses minces levres roses. Il reprit d'une voix
+attendrie:
+
+- Je voudrais encore etre enfant. Je voudrais n'etre jamais qu'un
+enfant marchant a l'ombre de votre robe. J'etais tout petit, je
+joignais les mains pour dire le nom de Marie. Mon berceau etait
+blanc, mon corps etait blanc, toutes mes pensees etaient blanches.
+Je vous voyais distinctement, je vous entendais m'appeler, j'allais
+a vous dans un sourire, sur des roses effeuillees. Et rien autre, je
+ne sentais pas, je ne pensais pas, je vivais juste assez pour etre
+une fleur a vos pieds. On ne devrait point grandir. Vous n'auriez
+autour de vous que des tetes blondes, un peuple d'enfants qui vous
+aimeraient, les mains pures, les levres saines, les membres tendres,
+sans une souillure, comme au sortir d'un bain de lait. Sur la joue
+d'un enfant, on baise son ame. Seul un enfant peut dire votre nom
+sans le salir. Plus tard, la bouche se gate, empoisonne les
+passions. Moi-meme, qui vous aime tant, qui me suis donne a vous, je
+n'ose a toute heure vous appeler, ne voulant pas vous faire
+rencontrer avec mes impuretes d'homme. J'ai prie, j'ai corrige ma
+chair, j'ai dormi sous votre garde, j'ai vecu chaste; et je pleure,
+en voyant aujourd'hui que je ne suis pas encore assez mort a ce
+monde pour etre votre fiance. O Marie, Vierge adorable, que n'ai-je
+cinq ans, que ne suis-je reste l'enfant qui collait ses levres sur
+vos images! Je vous prendrais sur mon coeur, je vous coucherais a
+mon cote, je vous embrasserais comme une amie, comme une fille de
+mon age, j'aurais votre robe etroite, votre voile enfantin, votre
+echarpe bleue, toute cette enfance qui fait de vous une grande
+soeur. Je ne chercherais pas a baiser vos cheveux, car la chevelure
+est une nudite qu'on ne doit point voir; mais je baiserais vos pieds
+nus, l'un apres l'autre, pendant des nuits entieres, jusqu'a que
+j'aie effeuille sous mes levres les roses d'or, les roses mystiques
+de nos veines.
+
+Il s'arreta, attendant que la Vierge abaissat ses yeux bleus,
+l'effleurat au front du bord de son voile. La Vierge restait
+enveloppee dans la mousseline jusqu'au cou, jusqu'aux ongles,
+jusqu'aux chevilles, tout entiere au ciel, avec cet elancement du
+corps qui la rendait fluette, degagee deja de la terre.
+
+- Eh bien, continua-t-il plus follement, faites que je redevienne
+enfant, Vierge bonne, Vierge puissante. Faites que j'aie cinq ans.
+Prenez mes sens, prenez ma virilite. Qu'un miracle emporte tout
+l'homme qui a grandi en moi. Vous regnez au ciel, rien ne vous est
+plus facile que de me foudroyer, que de secher mes organes, de me
+laisser sans sexe, incapable du mal, si depouille de toute force,
+que je ne puisse meme plus lever le petit doigt sans votre
+consentement. Je veux etre candide, de cette candeur qui est la
+votre, que pas un frisson humain ne saurait troubler. Je ne veux
+plus sentir ni mes nerfs, ni mes muscles, ni le battement de mon
+coeur, ni le travail de mes desirs. Je veux etre une chose, une
+pierre blanche a vos pieds, a laquelle vous ne laisserez qu'un
+parfum, une pierre qui ne bougera pas de l'endroit ou vous l'aurez
+jetee, sans oreilles, sans yeux, satisfaite d'etre sous votre talon,
+ne pouvant songer a des ordures avec les autres pierres du chemin.
+Oh! alors quelle beatitude! J'atteindrai sans effort, du premier
+coup, a la perfection que je reve. Je me proclamerai enfin votre
+veritable pretre. Je serai ce que mes etudes, mes prieres, mes cinq
+annees de lente initiation n'ont pu faire de moi. Oui, je nie la
+vie, je dis que la mort de l'espece est preferable a l'abomination
+continue qui la propage. La faute souille tout. C'est une puanteur
+universelle gatant l'amour, empoisonnant la chambre des epoux, le
+berceau des nouveau-nes, et jusqu'aux fleurs pamees sous le soleil,
+et jusqu'aux arbres laissant eclater leurs bourgeons. La terre
+baigne dans cette impurete dont les moindres gouttes jaillissent en
+vegetations honteuses. Mais pour que je sois parfait, o Reine des
+anges, Reine des Vierges, ecoutez mon cri, exaucez-le! Faites que je
+sois un de ces anges qui n'ont que deux grandes ailes derriere les
+joues; je n'aurai plus de tronc, plus de membres; je volerai a vous,
+si vous m'appelez; je ne serai plus qu'une bouche qui dira vos
+louanges, qu'une paire d'ailes sans tache qui bercera vos voyages
+dans les cieux. Oh! la mort, la mort, Vierge venerable, donnez-moi
+la mort de tout! Je vous aimerai dans la mort de mon corps, dans la
+mort de ce qui vit et de ce qui se multiple. Je consommerai avec
+vous l'unique mariage dont veuille mon coeur. J'irai plus haut,
+toujours plus haut, jusqu'a ce que j'aie atteint le brasier ou vous
+resplendissez. La, c'est un grand astre, une immense rose blanche
+dont chaque feuille brule comme une lune, un trone d'argent d'ou
+vous rayonnez avec un tel embrasement d'innocence, que le paradis
+entier reste eclaire de la seule lueur de votre voile. Tout ce qu'il
+y a de blanc, les aurores, la neige des sommets inaccessibles, les
+lis a peine eclos, l'eau des sources ignorees, le lait des plantes
+respectees du soleil, les sourires des vierges, les ames des enfants
+morts au berceau, pleuvent sur vos pieds blancs. Alors, je monterai
+a vos levres, ainsi qu'une flamme subtile; j'entrerai en vous, par
+votre bouche entr'ouverte, et les noces s'accompliront, pendant que
+les archanges tressailleront de notre allegresse. Etre vierge,
+s'aimer vierge, garder au milieu des baisers les plus doux sa
+blancheur vierge! Avoir tout l'amour, couche sur des ailes de cygne,
+dans une nuee de purete, aux bras d'une maitresse de lumiere dont
+les caresses sont des jouissances d'ame! Perfection, reve surhumain,
+desir dont mes os craquent, delices qui me mettent au ciel! O Marie,
+Vase d'election, chatrez-en moi l'humanite, faites-moi eunuque parmi
+les hommes, afin de me livrer sans peur le tresor de votre
+virginite!
+
+Et l'abbe Mouret, claquant des dents, terrasse par la fievre,
+s'evanouit sur le carreau.
+
+
+
+
+
+LIVRE DEUXIEME
+
+
+
+I.
+
+Devant les deux larges fenetres, des rideaux de calicot,
+soigneusement tires, eclairaient la chambre de la blancheur tamisee
+du petit jour. Elle etait haute de plafond, tres vaste, meublee d'un
+ancien meuble Louis XV, a bois peint en blanc, a fleurs rouges sur
+un semis de feuillage. Dans le trumeau, au-dessus des portes, aux
+deux cotes de l'alcove, des peintures laissaient encore voir les
+ventres et les derrieres roses de petits Amours volant par bandes,
+jouant a deux jeux qu'on ne distinguait plus, tandis que les
+boiseries des murs, menageant des panneaux ovales, les portes a
+double battant, le plafond arrondi, jadis a fond bleu de ciel, avec
+des encadrements de cartouches, de medaillons, de noeuds de rubans
+coleur chair, s'effacaient, d'un gris tres doux, un gris qui gardait
+l'attendrissement de ce paradis fane. En face des fenetres, la
+grande alcove, s'ouvrant sous des enroulements de nuages, que des
+Amours de platre ecartaient, penches, culbutes, comme pour regarder
+effrontement le lit, etait fermee, ainsi que les fenetres, par des
+rideaux de calicot, cousus a gros points, d'une innocence singuliere
+au milieu de cette piece restee toute tiede d'une lointaine odeur de
+volupte.
+
+Assise pres d'une console ou une bouilloire chauffait sur une lampe
+a esprit-de-vin, Albine regardait les rideaux de l'alcove,
+attentivement. Elle etait vetue de blanc, les cheveux serres dans un
+fichu de vieille dentelle, les mains abandonnees, veillant d'un air
+serieux de grande fille. Une respiration faible, un souffle d'enfant
+assoupi s'entendait, dans le grand silence. Mais elle s'inquieta, au
+bout de quelques minutes; elle ne put s'empecher de venir, a pas
+legers, soulever le coin d'un rideau. Serge, au bord du grand lit,
+semblait dormir, la tete appuyee sur l'un de ses bras replie.
+Pendant sa maladie, ses cheveux s'etaient allonges, sa barbe avait
+pousse. Il etait tres blanc, les yeux meurtris de bleu, les levres
+pales; il avait une grace de fille convalescente.
+
+Albine, attendrie, allait laisser retomber le coin du rideau.
+
+- Je ne dors pas, dit Serge d'une voix tres basse.
+
+Et il restait la tete appuyee, sans bouger un doigt, comme accable
+d'une lassitude heureuse. Ses yeux s'etaient lentement ouverts; sa
+bouche soufflait legerement sur l'une de ses mains nues, soulevant
+le duvet de sa peau blonde.
+
+- Je t'entendais, murmura-t-il encore. Tu marchais tout doucement.
+
+Elle fut ravie de ce tutoiement. Elle s'approcha, s'accroupi devant
+le lit, pour mettre son visage a la hauteur du sien.
+
+- Comment vas-tu? demanda-t-elle.
+
+Et elle goutait a son tour la douceur de ce "tu", qui lui passait
+pour la premiere fois sur les levres.
+
+- Oh! tu es gueri, maintenant, reprit-elle. Sais-tu que je pleurais,
+tout le long du chemin, lorsque je revenais de la-bas avec de
+mauvaises nouvelles. On me disait que tu avais le delire, que cette
+mauvaise fievre, si elle te faisait grace, t'emporterais la
+raison... Comme j'ai embrasse ton oncle Pascal, lorsqu'il t'a amene
+ici, pour ta convalescence!
+
+Elle bordait le lit, elle etait maternelle.
+
+- Vois-tu, ces roches brulees, la-bas, ne te valaient rien. Il te
+faut des arbres, de la fraicheur, de la tranquillite... Le docteur
+n'a pas meme raconte qu'il te cachait ici. C'est un secret entre lui
+et ceux qui t'aiment. Il te croyait perdu... Va, personne ne nous
+derangera. L'oncle Jeanbernat fume sa pipe devant ses salades. Les
+autres feront prendre de tes nouvelles en cachette. Et le docteur
+lui-meme ne reviendra plus, parce que, a cette heure, c'est moi qui
+suis ton medecin... Il parait que tu n'as plus besoin de drogues. Tu
+as besoin d'etre aime, comprends-tu?
+
+Il semblait ne pas entendre, le crane encore vide. Comme ses yeux,
+sans qu'il remuat la tete, fouillaient les coins de la chambre, elle
+pensa qu'il s'inquietait du lieu ou il se trouvait.
+
+- C'est ma chambre, dit-elle. Je te l'ai donnee. Elle est jolie,
+n'est-ce pas? J'ai pris les plus beaux meubles du grenier; puis,
+j'ai fait ces rideaux de calicot, pour que le jour ne m'aveuglat
+pas... Et tu ne me genes nullement. Je coucherai au second etage. Il
+y a encore trois ou quatre pieces vides.
+
+Mais il restait inquiet.
+
+- Tu es seule? demanda-t-il.
+
+- Oui. Pourquoi me fais-tu cette question?
+
+Il ne repondit pas, il murmura d'un air d'ennui:
+
+- J'ai reve, je reve toujours... J'entends des cloches, et c'est
+cela qui me fatigue.
+
+Au bout d'un silence, il reprit:
+
+- Va fermer la porte, mets les verrous. Je veux que tu sois seule,
+toute seule.
+
+Quand elle revint, apportant une chaise, s'asseyant a son chevet, il
+avait une joie d'enfant, il repetait:
+
+- Maintenant, personne n'entrera. Je n'entendrai plus les cloches...
+Toi, quand tu parles, cela me repose.
+
+- Veux-tu boire? demanda-t-elle.
+
+Il fit signe qu'il n'avait pas soif. Il regardait les mains d'Albine
+d'un air si surpris, si charme de les voir, qu'elle en avanca une,
+au bord de l'oreiller, en souriant. Alors, il laissa glisser sa
+tete, il appuya une joue sur cette petite main fraiche. Il eut un
+leger rire, il dit:
+
+- Ah! c'est doux comme de la soie. On dirait qu'elle souffle de
+l'air dans mes cheveux... Ne la retire pas, je t'en prie.
+
+Puis, il y eut un long silence. Il se regardaient avec une grande
+amitie. Albine se voyait paisiblement dans les yeux vides du
+convalescent. Serge semblait ecouter quelque chose de vague que la
+petite main fraiche lui confiait.
+
+- Elle est tres bonne, ta main, reprit-il. Tu ne peux pas t'imaginer
+comme elle me fait du bien... Elle a l'air d'entrer au fond de moi,
+pour m'enlever les douleurs que j'ai dans les membres. C'est une
+caresse partout, un soulagement, une guerison.
+
+Il frottait doucement sa joue, il s'animait, comme ressuscite.
+
+- Dis? tu ne me donneras rien de mauvais a boire, tu ne me
+tourmenteras pas avec toutes sortes de remedes?... Ta main me
+suffit, vois-tu. Je suis venu pour que tu la mettes la, sous ma
+tete.
+
+- Mon bon Serge, murmura Albine, tu as bien souffert, n'est-ce pas?
+
+- Souffert? oui, oui; mais il y a longtemps... J'ai mal dormi, j'ai
+eu des reves epouvantables. Si je pouvais, je te raconterais tout
+cela.
+
+Il ferma un instant les yeux, il fit un grand effort de memoire.
+
+- Je ne vois que du noir, balbutia-t-il. C'est singulier, j'arrive
+d'un long voyage. Je ne sais plus meme d'ou je suis parti. J'avais
+la fievre, une fievre qui galopait dans mes veines comme une bete...
+C'est cela, je me souviens. Toujours le meme cauchemar me faisait
+ramper, le long d'un souterrain interminable. A certaines grosses
+douleurs, le souterrain, brusquement, se murait; un amas de cailloux
+tombait de la voute, les parois se resserraient, je restais
+haletant, pris de la rage de vouloir passer outre; et j'entrais dans
+l'obstacle, je travaillais des pieds, des poings, du crane, en
+desesperant de pouvoir jamais traverser cet eboulement de plus en
+plus considerable... Puis, souvent, il me suffisait de le toucher du
+doigt; tout s'evanouissait, je marchais librement, dans la galerie
+elargie, n'ayant plus que la lassitude de la crise.
+
+Albine voulut lui poser la main sur la bouche,
+
+- Non, cela ne me fatigue pas de parler. Tu vois, je te parle a
+l'oreille. Il me semble que je pense, et que tu m'entends... Le plus
+drole, dans mon souterrain, c'est que je n'avais pas la moindre idee
+de retourner en arriere; je m'entetais, tout en pensant qu'il me
+faudrait des milliers d'annees pour deblayer un seul des
+eboulements. C'etait une tache fatale, que je devais accomplir sous
+peine des plus grands malheurs. Les genoux meurtris, le front
+heurtant le roc, je mettais une conscience pleine d'angoisse a
+travailler de toutes mes forces, pour arriver le plus vite possible.
+Arriver ou? je ne sais pas, je ne sais pas...
+
+Il ferma les yeux, revant, cherchant. Puis, il eut une moue
+d'insouciance, il s'abandonna de nouveau sur la main d'Albine, en
+disant avec un rire:
+
+- Tiens! c'est bete, je suis un enfant.
+
+Mais la jeune fille, pour voir s'il etait bien a elle, tout entier,
+l'interrogea, le ramena aux souvenirs confus qu'il tenait d'evoquer;
+il ne se rappelait rien, il etait reellement dans une heureuse
+enfance. Il croyait etre ne la veille.
+
+- Oh! je ne suis pas encore fort, dit-il. Vois-tu, le plus loin que
+je me souvienne, c'etait dans un lit qui me brulait partout le
+corps; ma tete roulait sur l'oreiller ainsi que sur un brasier; mes
+pieds s'usaient l'un contre l'autre, a se frotter, continuellement...
+Va! j'etais bien mal! Il me semblait qu'on me changeait le corps,
+qu'on m'enlevait tout, qu'on me raccommodait comme une mecanique
+cassee...
+
+Ce mot le fit rire de nouveau. Il reprit:
+
+- Je vais etre tout neuf. Ca m'a joliment nettoye, d'etre malade...
+Mais qu'est-ce que tu me demandais? Non, personne n'etait la. Je
+souffrais tout seul, au fond d'un trou noir. Personne, personne. Et,
+au dela, il n'y a rien, je ne vois rien... Je suis ton enfant, veux-
+tu? Tu m'apprendras a marcher. Moi, je ne vois que toi, maintenant.
+Ca m'est bien egal, tout ce qui n'est pas toi. Je te dis que je ne
+me souviens plus. Je suis venu, tu m'as pris, c'est tout.
+
+Et il dit encore, apaise, caressant:
+
+- Ta main est diede, a present; elle est bonne comme du soleil... Ne
+parlons plus. Je me chauffe.
+
+Dans la grande chambre, un silence frissonnant tombait du plafond
+bleu. La lampe a esprit-de-vin venait de s'eteindre, laissant la
+bouilloire jeter un filet de vapeur de plus en plus mince. Albine et
+Serge, tous deux la tete sur le meme oreiller, regardaient les
+grands rideaux de calicot tires devant les fenetres. Les yeux de
+Serge surtout allaient la, comme a la source blanche de la lumiere.
+Il s'y baignait, ainsi que dans un jour pali, mesure a ses forces de
+convalescent. Il devinait le soleil derriere un coin plus jaune du
+calicot, ce qui suffisait pour le guerir. Au loin, il ecoutait un
+large roulement de feuillages; tandis que, a la fenetre de droite,
+l'ombre verdatre d'une haute branche, nettement dessinee, lui
+donnait le reve inquietant de cette foret qu'il sentait si pres de
+lui.
+
+- Veux-tu que j'ouvre les rideaux? demanda Albine, trompee par la
+fixite de son regard.
+
+- Non, non, se hata-t-il de repondre.
+
+- Il fait beau. Tu aurais le soleil. Tu verrais les arbres.
+
+- Non, je t'en supplie... Je ne veux rien du dehors. Cette branche
+qui est la me fatigue, a remuer, a pousser, comme si elle etait
+vivante... Laisse ta main, je vais dormir. Il faut tout blanc...
+C'est bon.
+
+Et il s'endormit candidement, veille par Albine, qui lui soufflait
+sur la face, pour rafraichir son sommeil.
+
+
+
+
+
+II.
+
+Le lendemain, le beau temps s'etait gate, il pleuvait. Serge, repris
+par la fievre, passa une journee de souffrance, les yeux fixes
+desesperement sur les rideaux, d'ou ne tombait qu'une lueur de cave,
+louche, d'un gris de cendre. Il ne devinait plus le soleil, il
+cherchait cette ombre dont il avait eu peur, cette branche haute
+qui, noyee dans la buee blafarde de l'averse, lui semblait avoir
+emporte la foret en s'effacant. Vers le soir, agite d'un leger
+delire, il cria en sanglotant a Albine que le soleil etait mort,
+qu'il entendait tout le ciel, toute la campagne pleurer la mort du
+soleil. Elle dut le consoler comme un enfant, lui promettre le
+soleil, l'assurer qu'il reviendrait, qu'elle le lui donnerait. Mais
+il plaignait aussi les plantes. Les semences devaient souffrir sous
+le sol, a attendre la lumiere; elles avaient ses cauchemars, elles
+revaient qu'elles rampaient le long d'un souterrain, arretees par
+des eboulements, luttant furieusement pour arriver au soleil. Et il
+se mit a pleurer a voix plus basse, disant que l'hiver etait une
+maladie de la terre, qu'il allait mourir en meme temps que la terre,
+si le printemps ne les guerissait tous deux.
+
+Pendant trois jours encore, le temps resta affreux. Des ondees
+crevaient sur les arbres, dans une lointaine clameur de fleuve
+deborde. Des coups de vent roulaient, s'abattaient contre les
+fenetres, avec un acharnement de vagues enormes. Serge avait voulu
+qu'Albine fermat hermetiquement les volets. La lampe allumee, il
+n'avait plus le deuil des rideaux blafards, il ne sentait plus le
+gris du ciel entrer par les plus minces fentes, couler jusqu'a lui,
+ainsi qu'une poussiere qui l'enterrait. Il s'abandonnait, les bras
+amaigris, la tete pale, d'autant plus faible que la campagne etait
+plus malade. A certaines heures de nuages d'encre, lorsque les
+arbres tordus craquaient, que la terre laissait trainer ses herbes
+sous l'averse comme des cheveux de noyee, il perdait jusqu'au
+souffle, il trepassait, battu lui-meme par l'ouragan. Puis, a la
+premiere eclaircie, au moindre coin de bleu, entre deux nuees, il
+respirait, il goutait l'apaisement des feuillages essuyes, des
+sentiers blanchissants, des champs buvant leur derniere gorgee
+d'eau. Albine, maintenant, implorait a son tour le soleil; elle se
+mettait vingt fois par jour a la fenetre du palier, interrogeant
+l'horizon, heureuse des moindres taches blanches, inquiete des
+masses d'ombre, cuivrees, chargees de grele, redoutant quelque nuage
+trop noir qui lui tuerait son cher malade. Elle parlait d'envoyer
+chercher le docteur Pascal. Mais Serge ne voulait personne. Il
+disait:
+
+- Demain, il y aura du soleil sur les rideaux, je serai gueri.
+
+Un soir qu'il etait au plus mal, Albine lui donna sa main, pour
+qu'il y posat la joue. Et, la main ne le soulageant pas, elle pleura
+de se voir impuissante. Depuis qu'il etait retombe dans
+l'assoupissement de l'hiver, elle ne se sentait plus assez forte
+pour le tirer a elle seule du cauchemar ou il se debattait. Elle
+avait besoin de la complicite du printemps. Elle-meme deperissait,
+les bras glaces, l'haleine courte, ne sachant plus lui souffler la
+vie. Pendant des heures, elle rodait dans la grande chambre
+attristee. Quand elle passait devant la glace, elle se voyait noire,
+elle se croyait laide.
+
+Puis, un matin, comme elle relevait les oreillers, sans oser tenter
+encore le charme rompu de ses mains, elle crut retrouver le sourire
+du premier jour sur les levres de Serge, dont elle venait
+d'effleurer la nuque, du bout des doigts.
+
+- Ouvre les volets, murmura-t-il.
+
+Elle pensa qu'il parlait dans la fievre; car, une heure auparavant,
+elle n'avait apercu, de la fenetre du palier, qu'un ciel en deuil.
+
+- Dors, reprit-elle tristement; je t'ai promis de t'eveiller au
+premier rayon... Dors encore, le soleil n'est pas la.
+
+- Si, je le sens, le soleil est la... Ouvre les volets.
+
+
+
+
+
+III.
+
+Le soleil etait la, en effet. Quand Albine eut ouvert les volets,
+derriere les grands rideaux, la bonne lueur jaune chauffa de nouveau
+un coin de la blancheur du linge. Mais ce qui fit asseoir Serge sur
+son seant, ce fut de revoir l'ombre de la branche, le rameau qui lui
+annoncait le retour a la vie. Toute la campagne ressuscitee, avec
+ses verdures, ses eaux, son large cercle de collines, etait la pour
+lui, dans cette tache verdatre frissonnante au moindre souffle. Elle
+ne l'inquietait plus. Il en suivait le balancement, d'un air avide,
+ayant le besoin des forces de la seve qu'elle lui annoncait; tandis
+que, le soutenant dans ses bras, Albine, heureuse, disait:
+
+- Ah! mon bon Serge, l'hiver est fini... Nous voila sauves.
+
+Il se recoucha, les yeux deja vifs, la voix plus nette.
+
+- Demain, dit-il, je serai tres fort... Tu tireras les rideaux, je
+veux tout voir.
+
+Mais, le lendemain, il fut pris d'une peur d'enfant. Jamais il ne
+consentit a ce que les fenetres fussent grandes ouvertes. Il
+murmurait: "Tout a l'heure, plus tard." Il demeurait anxieux, il
+avait l'inquietude du premier coup de lumiere qu'il recevrait dans
+les yeux. Le soir arriva, qu'il n'avait pu prendre la decision de
+revoir le soleil en face. Il etait reste le visage tourne vers les
+rideaux, suivant sur la transparence du linge le matin pale,
+l'ardent midi, le crepuscule violatre, toutes les couleurs, toutes
+les emotions du ciel. La, se peignait jusqu'au frisson que le
+battement d'ailes d'un oiseau donne a l'air tiede, jusqu'a la joie
+des odeurs, palpitant dans un rayon. Derriere ce voile, derriere ce
+reve attendri de la vie puissante du dehors, il ecoutait monter le
+printemps. Et meme il etouffait un peu, par moments, lorsque
+l'afflux du sang nouveau de la terre, malgre l'obstacle des rideaux,
+arrivait a lui trop rudement.
+
+Et, le matin suivant, il dormait encore, lorsque Albine, brusquant
+la guerison, lui cria:
+
+- Serge! Serge! voici le soleil!
+
+Elle tirait vivement les rideaux, elle ouvrait les fenetres toutes
+larges. Lui, se leva, se mit a genoux sur son lit, suffoquant,
+defaillant, les mains serrees contra sa poitrine, pour empecher son
+coeur de se briser. En face de lui, il avait le grand ciel, rien que
+du bleu, un infini bleu; il s'y lavait de la souffrance, il s'y
+abandonnait, comme dans un bercement leger, il y buvait de la
+douceur, de la purete, de la jeunesse. Seule, la branche dont il
+avait vu l'ombre, depassait la fenetre, tachait la mer bleue d'une
+verdure vigoureuse; et c'etait deja la un jet trop fort pour ses
+delicatesses de malade, qui se blessaient de la salissure des
+hirondelles volant a l'horizon. Il naissait. Il poussait de petits
+cris involontaires, noye de clarte, battu par des vagues d'air
+chaud, sentant couler en lui tout un engouffrement de vie. Ses mains
+se tendirent, et il s'abattit, il retomba sur l'oreiller, dans une
+pamoison.
+
+Quelle heureuse et tendre journee! Le soleil entrait a droite, loin
+de l'alcove. Serge, pendant toute la matinee, le regarda s'avancer a
+petits pas. Il le voyait venir a lui, jaune comme de l'or, ecornant
+les vieux meubles, s'amusant aux angles, glissant parfois a terre,
+pareil a un bout d'etoffe deroute. C'etait une marche lente,
+assuree, une approche d'amoureuse, etirant ses membres blonds,
+s'allongeant jusqu'a l'alcove d'un mouvement rythme, avec une
+lenteur voluptueuse qui donnait un desir fou de sa possession.
+Enfin, vers deux heures, la nappe de soleil quitta le dernier
+fauteuil, monta le long des couvertures, s'etala sur le lit, ainsi
+qu'une chevelure denouee. Serge abandonna ses mains amaigries de
+convalescent a cette caresse ardente; il fermait les yeux a demi, il
+sentait courir sur chacun de ses doigts des baisers de feu, il etait
+dans un bain de lumiere, dans une etreinte d'astre. Et comme Albine
+etait la qui se penchait en souriant:
+
+- Laisse-moi, balbutia-t-il, les yeux completement fermes; ne me
+serre plus si fort... Comment fais-tu donc pour me tenir ainsi, tout
+entier, entre tes bras?
+
+Puis, le soleil redescendit du lit, s'en alla a gauche, de son pas
+ralenti. Alors, Serge le regarda de nouveau tourner, s'asseoir de
+siege en siege, avec le regret de ne l'avoir pas retenu sur sa
+poitrine. Albine etait restee au bord des couvertures. Tous deux, un
+bras passe au cou, virent le ciel palir peu a peu. Par moments, un
+immense frisson semblait le blanchir d'une emotion soudaine. Les
+langueurs de Serge s'y promenaient plus a l'aise, y trouvaient des
+nuances exquises qu'il n'avait jamais soupconnees. Ce n'etait pas
+tout du bleu, mais du bleu rose, du bleu lilas, du bleu jaune, une
+chair vivante, une vaste nudite immaculee qu'un souffle faisait
+battre comme une poitrine de femme. A chaque nouveau regard, au
+loin, il avait des surprises, des coins inconnus de l'air, des
+sourires discrets, des rondeurs adorables, des gazes cachant au fond
+de paradis entrevus de grands corps superbes de deesses. Et il
+s'envolait, les membres alleges par la souffrance, au milieu de
+cette soie changeante, dans ce duvet innocent de l'azur; ses
+sensations flottaient au-dessus de son etre defaillant. Le soleil
+baissait, le bleu se fondait dans de l'or pur, la chair vivante du
+ciel blondissait encore, se noyait lentement de toutes les teintes
+de l'ombre. Pas un nuage, un effacement de vierge qui se couche, un
+deshabillement ne laissant voir qu'une raie de pudeur a l'horizon.
+Le grand ciel dormant.
+
+- Ah! le cher bambin! dit Albine, en regardant Serge qui s'etait
+endormi a son cou, en meme temps que le ciel.
+
+Elle le coucha, elle ferma les fenetres. Mais le lendemain, des
+l'aube, elles etaient ouvertes. Serge ne pouvait plus vivre sans le
+soleil. Il prenait des forces, il s'habituait aux bouffees de grand
+air qui faisaient envoler les rideaux de l'alcove. Meme le bleu,
+l'eternel bleu commencait a lui paraitre fade.
+
+Cela le laissait d'etre un cygne, une blancheur, et de nager sans
+fin sur le lac limpide du ciel. Il en arrivait a souhaiter un vol de
+nuages noirs, quelque ecroulement de nuees qui rompit la monotonie
+de cette grande purete. A mesure que la sante revenait, il avait des
+besoins de sensations plus fortes. Maintenant, il passait des heures
+a regarder la branche verte; il aurait voulu la voir pousser, la
+voir s'epanouir, lui jeter des rameaux jusque dans son lit. Elle ne
+lui suffisait plus, elle ne faisait qu'irriter ses desirs, en lui
+parlant de ces arbres dont il entendait les appels profonds, sans
+qu'il put en apercevoir les cimes. C'etaient un chuchotement infini
+de feuilles, un bavardage d'eaux courantes, des battements d'ailes,
+toute une voix haute, prolongee, vibrante.
+
+Quand tu pourras te lever, disait Albine, tu t'assoiras devant la
+fenetre... Tu verras le beau jardin!
+
+Il fermait les yeux, il murmurait:
+
+- Oh! je le vois, je l'ecoute... Je sais ou sont les arbres, ou sont
+les eaux, ou poussent les violettes.
+
+Puis, il reprenait:
+
+- Mais je le vois mal, je le vois sans lumiere... Il faut que je
+sois tres fort pour aller jusqu'a la fenetre.
+
+D'autre fois, lorsqu'elle le croyait endormi, Albine disparaissait
+pendant des heures. Et, lorsqu'elle rentrait, elle le trouvait les
+yeux luisants de curiosite, devore d'impatience. Il lui criait:
+
+- D'ou viens-tu?
+
+Et il la prenait par les bras, lui sentait les jupes, le corsage,
+les joues.
+
+- Tu sens toutes sortes de bonnes choses... Hein? tu as marche sur
+de l'herbe?
+
+Elle riait, elle lui montrait ses bottines mouillees de rosee.
+
+- Tu viens du jardin! tu viens du jardin! repetait-il, ravi. Je le
+savais. Quand tu es entree, tu avais l'air d'une grande fleur... Tu
+m'apportes tout le jardin dans ta robe.
+
+Il la gardait aupres de lui, la respirant comme un bouquet. Elle
+revenait parfois avec des ronces, des feuilles, des bouts de bois
+accroches a ses vetements. Alors, il enlevait ces choses, il les
+cachait sous son oreiller, ainsi que des reliques. Un jour, elle lui
+apporta une touffe de roses. Il fut si saisi, qu'il se mit a
+pleurer. Il baisait les fleurs, il les couchait avec lui, entre ses
+bras. Mais lorsqu'elles se fanerent, cela lui causa un tel chagrin,
+qu'il defendit a Albine d'en ceuillir d'autres. Il la preferait,
+elle, aussi fraiche, aussi embaumee; et elle ne se fanait pas, elle
+gardait toujours l'odeur de ses mains, l'odeur de ses cheveux,
+l'odeur de ses joues. Il finit par l'envoyer lui-meme au jardin, en
+lui recommandant de ne pas remonter avant une heure.
+
+- Vois-tu, comme cela, disait-il, j'ai du soleil, j'ai de l'air,
+j'ai des roses, jusqu'au lendemain.
+
+Souvent, en la voyant rentrer, essoufflee, il la questionnait.
+Quelle allee avait-elle prise? S'etait-elle enfoncee sous les
+arbres, ou avait-elle suivi le bord des pres. Avait-elle vu des
+nids? S'etait-elle assise, derriere un eglantier, ou sous un chene,
+ou a l'ombre d'un bouquet de peupliers? Puis, lorsqu'elle repondait,
+lorsqu'elle tachait de lui expliquer le jardin, il lui mettait la
+main sur la bouche.
+
+- Non, non, tais-toi, murmurait-il. J'ai tort. Je ne veux pas
+savoir... J'aime mieux voir moi-meme.
+
+Et il retombait dans le reve caresse de ces verdures qu'il sentait
+pres de lui, a deux pas. Pendant plusieurs jours, il ne vecut que de
+ce reve. Les premiers temps, disait-il, il avait vu le jardin plus
+nettement. A mesure qu'il prenait des forces, son reve se troublait
+sous l'afflux du sang qui chauffait ses veines. Il avait des
+incertitudes croissantes. Il ne pouvait plus dire si les arbres
+etaient a droite, si les eaux coulaient au fond, si de grandes
+roches ne s'entassaient pas sous les fenetres. Il en causait tout
+seul, tres bas.
+
+Sur les moindres indices, il etablissait des plans merveilleux qu'un
+chant d'oiseau, un craquement de branche, un parfum de fleur, lui
+faisaient modifier, pour planter la un massif de lilas, pour
+remplacer plus loin une pelouse par des plates-bandes.
+
+A chaque heure, il dessinait un nouveau jardin, aux grands rires
+d'Albine, qui repetait, lorsqu'elle le surprenait:
+
+- Ce n'est pas ca, je t'assure. Tu ne peux pas t'imaginer. C'est
+plus beau que tout ce que tu as vu de beau... Ne te casse donc pas
+la tete. Le jardin est a moi, je te le donnerai. Va, il ne s'en ira
+pas.
+
+Serge, qui avait deja eu peur de la lumiere, eprouva une inquietude,
+lorsqu'il se trouva assez fort pour aller s'accouder a la fenetre.
+Il disait de nouveau: "Demain," chaque soir. Il se tournait vers la
+ruelle, frissonnant, lorsque Albine rentrait et lui criait qu'elle
+sentait l'aubepine, qu'elle s'etait griffe les mains en se creusant
+un trou dans une haie pour lui apporter toute l'odeur. Un matin,
+elle dut le prendre brusquement entre les bras. Elle le porta
+presque a la fenetre, le soutint, le forca a voir.
+
+- Es-tu poltron! disait-elle avec son beau rire sonore.
+
+Et elle agitait une de ses mains a tous les points de l'horizon, en
+repetant d'un air de triomphe, plein de promesses tendres:
+
+- Le Paradou! le Paradou!
+
+Serge, sans voix, regardait.
+
+
+
+
+
+IV.
+
+Une mer de verdure, en face, a droite, a gauche, partout. Une mer
+roulant sa houle de feuilles jusqu'a l'horizon, sans l'obstacle
+d'une maison, d'un pan de muraille, d'une route poudreuse. Une mer
+deserte, vierge, sacree, etalant sa douceur sauvage dans l'innocence
+de la solitude. Le soleil seul entrait la, se vautrait en nappe d'or
+sur les pres, enfilait les allees de la course echappee de ses
+rayons, laissait pendre a travers les arbres ses fins cheveux
+flambants, buvait aux sources d'une levre blonde qui trempait l'eau
+d'un frisson. Sous ce poudroiement de flammes, le grand jardin
+vivait avec une extravagance de bete heureuse, lachee au bout du
+monde, loin de tout, libre de tout. C'etait une debauche telle de
+feuillages, une maree d'herbes si debordante, qu'il etait comme
+derobe d'un bout a l'autre, inonde, noye. Rien que des pentes
+vertes, des tiges ayant des jaillissements de fontaine, des masses
+moutonnantes, des rideaux de forets hermetiquement tires, des
+manteaux de plantes grimpantes trainant a terre, des volees de
+rameaux gigantesques s'abattant de tous cotes.
+
+A peine pouvait-on, a la longue, reconnaitre sous cet envahissement
+formidable de la seve l'ancien dessin du Paradou. En face, dans une
+sorte de cirque immense, devait se trouver le parterre, avec des
+bassins effondres, ses rampes rompues, ses escaliers dejetes, ses
+statues renversees dont on apercevait les blancheurs au fond des
+gazons noirs. Plus loin, derriere la ligne bleue d'une nappe d'eau,
+s'etalait un fouillis d'arbres fruitiers; plus loin encore, une
+haute futaie enfoncait ses dessous violatres, rayes de lumiere, une
+foret redevenue vierge, dont les cimes se mamelonnaient sans fin,
+tachees du vert-jaune, du vert pale, du vert puissant de toutes les
+essences. A droite, la foret escaladait des hauteurs, plantait des
+petits bois de pins, se mourait en broussailles maigres, tandis que
+des roches nues entassaient une rampe enorme, un ecroulement de
+montagne barrant l'horizon; des vegetations ardentes y fendaient le
+sol, plantes monstrueuses immobiles dans la chaleur comme des
+reptiles assoupis; un filet d'argent, un eclaboussement qui
+ressemblait de loin a une poussiere de perles, y indiquait une chute
+d'eau, la source de ces eaux calmes qui longeaient si indolemment le
+parterre. A gauche enfin, la riviere coulait au milieu d'une vaste
+prairie, ou elle se separait en quatre ruisseaux, dont on suivait
+les caprices sous les roseaux, entre les saules, derriere les grands
+arbres; a perte de vue, des pieces d'herbage elargissaient la
+fraicheur des terrains bas, un paysage lave d'une buee bleuatre, une
+eclaircie de jour se fondant peu a peu dans le bleu verdi du
+couchant. Le Paradou, le parterre, la foret, les roches, les eaux,
+les pres, tenaient toute la largeur du ciel.
+
+- Le Paradou! balbutia Serge ouvrant les bras comme pour serrer le
+jardin tout entier contre sa poitrine.
+
+Il chancelait. Albine dut l'asseoir dans un fauteuil. La, il resta
+deux heures sans parler. Le menton sur les mains, il regardait. Par
+moments, ses paupieres battaient, une rougeur montait a ses joues.
+Il regardait lentement, avec des etonnements profonds. C'etait trop
+vaste, trop complexe, trop fort.
+
+- Je ne vois pas, je ne comprends pas, cria-t-il en tendant ses
+mains a Albine, avec un geste de supreme fatigue.
+
+La jeune fille alors s'appuya au dossier du fauteuil. Elle lui prit
+la tete, le forca a regarder de nouveau. Elle lui disait a demi-
+voix:
+
+- C'est a nous. Personne ne viendra. Quand tu seras gueri, nous nous
+promenerons. Nous aurons de quoi marcher toute notre vie. Nous irons
+ou tu voudras... Ou veux-tu aller?
+
+Il souriait, il murmurait:
+
+- Oh! pas loin le premier jour, a deux pas de la porte. Vois-tu, je
+tomberais... Tiens, j'irai la, sous cet arbre, pres de la fenetre.
+
+Elle reprit doucement:
+
+- Veux-tu aller dans le parterre? Tu verras les buissons de roses,
+les grandes fleurs qui ont tout mange, jusqu'aux anciennes allees
+qu'elles plantent de leurs bouquets... Aimes-tu mieux le verger ou
+je ne puis entrer qu'a plat ventre, tant les branches craquent sous
+les fruits?... Nous irons plus loin encore, si tu te sens des
+forces. Nous irons jusqu'a la foret, dans des trous d'ombre, tres
+loin, si loin que nous coucherons dehors, lorsque la nuit viendra
+nous surprendre... Ou bien, un matin, nous monterons la-haut, sur
+ces rochers. Tu verras des plantes qui me font peur. Tu verras les
+sources, une pluie d'eau, et nous nous amuserons a en recevoir la
+poussiere sur la figure... Mais si tu preferes marcher le long des
+haies, au bord d'un ruisseau, il faudra prendre par les prairies. On
+est bien sous les saules, le soir, au coucher du soleil. On
+s'allonge dans l'herbe, on regarde les petites grenouilles vertes
+sauter sur les brins de jonc.
+
+- Non, non, dit Serge, tu me lasses, je ne veux pas voir si loin...
+Je ferai deux pas. Ce sera beaucoup.
+
+- Et moi-meme, continua-t-elle, je n'ai encore pu aller partout. Il
+y a bien des coins que j'ignore. Depuis des annees que je me
+promene, je sens des trous inconnus autour de moi, des endroits ou
+l'ombre doit etre plus fraiche, l'herbe plus molle... Ecoute, je me
+suis toujours imagine qu'il y en avait un surtout ou je voudrais
+vivre a jamais. Il est certainement quelque part; j'ai du passer a
+cote, ou peut-etre se cache-t-il si loin, que je ne suis pas allee
+jusqu'a lui, dans mes courses continuelles... N'est-ce pas? Serge,
+nous le chercherons ensemble, nous y vivrons.
+
+- Non, non, tais-toi, balbutia le jeune homme. Je ne comprends pas
+ce que tu me dis. Tu me fais mourir.
+
+Elle le laissa un instant pleurer dans ses bras, inquiete, desolee
+de ne pas trouver les paroles qui devaient le calmer.
+
+-Le Paradou n'est donc pas aussi beau que tu l'avais reve? demanda-
+t-elle encore.
+
+Il degagea sa face, il repondit:
+
+- Je ne sais plus. C'etait tout petit, et voila que ca grandit
+toujours... Emporte-moi, cache-moi.
+
+Elle le ramena a son lit, le tranquillisant comme un enfant, le
+bercant d'un mensonge.
+
+- Eh bien! non, ce n'est pas vrai, il n'y a pas de jardin. C'est une
+histoire que je t'ai contee. Dors tranquille.
+
+
+
+
+
+V.
+
+Chaque jour, elle le fit ainsi asseoir devant la fenetre, aux heures
+fraiches. Il commencait a hasarder quelques pas, en s'appuyant aux
+meubles. Ses joues avaient des lueurs roses, ses mains perdaient
+leur transparence de cire. Mais, dans cette convalescence, il fut
+pris d'une stupeur des sens qui le ramena a la vie vegetative d'un
+pauvre etre ne de la ville. Il n'etait qu'une plante, ayant la seule
+impression de l'air ou il baignait. Il restait replie sur lui-meme,
+encore trop pauvre de sang pour se depenser au-dehors, tenant au
+sol, laissant boire toute la seve a son corps. C'etait une seconde
+conception, une lente eclosion, dans l'oeuf chaud du printemps.
+Albine, qui se souvenait de certaines paroles du docteur Pascal,
+eprouvait un grand effroi, a le voir demeurer ainsi, petit garcon,
+innocent, hebete. Elle avait entendu conter que certaines maladies
+laissaient derriere elles la folie pour guerison. Et elle s'oubliait
+des heures a le regarder, s'ingeniant comme les meres a lui sourire,
+pour le faire sourire. Il ne riait pas encore. Quand elle lui
+passait la main devant les yeux, il ne voyait pas, il ne suivait pas
+cette ombre. A peine, lorsqu'elle lui parlait, tournait-il
+legerement la tete du cote du bruit. Elle n'avait qu'une
+consolation: il poussait superbement, il etait un bel enfant.
+
+Alors, pendant une semaine, ce furent des soins delicats. Elle
+patientait, attendant qu'il grandit. A mesure qu'elle constatait
+certains eveils, elle se rassurait, elle pensait que l'age en ferait
+un homme. C'etaient de legers tressaillements, lorsqu'elle le
+touchait. Puis, un soir, il eut un faible rire. Le lendemain, apres
+l'avoir assis devant la fenetre, elle descendit dans le jardin, ou
+elle se mit a courir et a l'appeler. Elle disparaissait sous les
+arbres, traversait des nappes de soleil, revenait, essoufflee,
+tapant des mains. Lui, les yeux vacillants, ne la vit point d'abord.
+Mais, comme elle reprenait sa course, jouant de nouveau a cache-
+cache, surgissant derriere chaque buisson, en lui jetant un cri, il
+finit par suivre du regard la tache blanche de sa jupe. Et quand
+elle se planta brusquement sous la fenetre, la face levee, il tendit
+les bras, il fit mine de vouloir aller a elle. Elle remonta,
+l'embrassa, toute fiere.
+
+- Ah! tu m'as vue, tu m'as vue! criait-elle. Tu veux bien venir
+dans le jardin avec moi, n'est-ce pas?... Si tu savais comme tu me
+desoles, depuis quelques jours, a faire la bete, a ne pas me voir, a
+ne pas m'entendre!
+
+Il semblait l'ecouter, avec une legere souffrance qui lui pliait le
+cou, d'un mouvement peureux.
+
+- Tu vas mieux, pourtant, continuait-elle. Te voila assez fort pour
+descendre, quand tu voudras... Pourquoi ne me dis-tu plus rien? Tu
+as donc perdu ta langue? Ah! quel marmot! Vous verrez qu'il me
+faudra lui apprendre a parler!
+
+Et, en effet, elle s'amusa a lui nommer les objets qu'il touchait.
+Il n'avait qu'un balbutiement, il redoublait les syllabes, ne
+prononcant aucun mot avec nettete. Cependant, elle commencait a le
+promener dans la chambre. Elle le soutenait, le menait du lit a la
+fenetre. C'etait un grand voyage. Il manquait de tomber deux ou
+trois fois en route, ce qui la faisait rire. Un jour, il s'assit par
+terre, et elle eut toutes les peines du monde a le relever. Puis,
+elle lui fit entreprendre le tour de la piece, en l'asseyant sur le
+canape, les fauteuils, les chaises, tour de ce petit monde, qui
+demandait une bonne heure. Enfin, il put risquer quelques pas tout
+seul. Elle se mettait devant lui, les mains ouvertes, reculait en
+l'appelant, de facon a ce qu'il traversat la chambre pour retrouver
+l'appui de ses bras. Quand il boudait, qu'il refusait de marcher,
+elle otait son peigne qu'elle lui tendait comme un joujou. Alors, il
+venait le prendre, et il restait tranquille, dans un coin, a jouer
+pendant des heures avec le peigne, a l'aide duquel il grattait
+doucement ses mains.
+
+Un matin, Albine trouva Serge debout. Il avait deja reussi a ouvrir
+un volet. Il s'essayait a marcher, sans s'appuyer aux meubles.
+
+- Voyez-vous, le gaillard! dit-elle gaiement. Demain, il sautera
+par la fenetre, si on le laisse faire... Nous sommes donc tout a
+fait solide, maintenant?
+
+Serge repondit par un rire de puerilite. Ses membres avait repris la
+sante de l'adolescence, sans que des sensations plus conscientes se
+fussent eveillees en lui. Il restait des apres-midi entiers en face
+du Paradou, avec sa moue d'enfant qui ne voit que du blanc, qui
+n'entend que le frisson des bruits. Il gardait ses ignorances de
+gamin, son toucher si innocent encore, qu'il ne lui permettait pas
+de distinguer la robe d'Albine de l'etoffe des vieux fauteuils. Et
+c'etait toujours un emerveillement d'yeux grands ouverts qui ne
+comprennent pas, une hesitation de gestes ne sachant point aller ou
+ils veulent, un commencement d'existence, purement instinctif, en
+dehors de la connaissance du milieu. L'homme n'etait pas ne.
+
+- Bien, bien, fais la bete, murmura Albine. Nous allons voir.
+
+Elle ota son peigne, elle le lui presenta.
+
+- Veux-tu mon peigne, dit-elle. Viens le chercher.
+
+Puis, quand elle l'eut fait sortir de la chambre, en reculant, elle
+lui passa un bras a la taille, elle le soutint, a chaque marche.
+Elle l'amusait, tout en remettant son peigne, lui chatouillait le
+cou du bout de ses cheveux, ce qui l'empechait de comprendre qu'il
+descendait. Mais, en bas, avant qu'elle eut ouvert la porte, il eut
+peur, dans les tenebres du corridor.
+
+- Regarde donc! cria-t-elle.
+
+Et elle poussa la porte toute grande.
+
+Ce fut une aurore soudaine, un rideau d'ombre tire brusquement,
+laissant voir le jour dans sa gaiete matinale. Le parc s'ouvrait,
+s'etendait, d'une limpidite verte, frais et profond comme une
+source. Serge, charme, restait sur le seuil, avec le desir hesitant
+de tater du pied ce lac de lumiere.
+
+- On dirait que tu as peur de te mouiller, dit Albine. Va, la terre
+est solide.
+
+Il avait hasarde un pas, surpris de la resistance douce du sable. Ce
+premier contact de la terre lui donnait une secousse, un
+redressement de vie, qui le planta un instant debout, grandissant,
+soupirant.
+
+- Allons, du courage, repeta Albine. Tu sais que tu m'as promis de
+faire cinq pas. Nous allons jusqu'a ce murier qui est sous la
+fenetre... La, tu te reposeras.
+
+Il mit un quart d'heure pour faire les cinq pas. A chaque effort, il
+s'arretait comme s'il lui avait fallu arracher les racines qui le
+tenaient au sol. La jeune fille, qui le poussait, lui dit encore en
+riant:
+
+- Tu as l'air d'un arbre qui marche.
+
+Et elle l'adossa contre le murier, dans la pluie de soleil tombant
+des branches. Puis, elle le laissa, elle s'en alla d'un bond, en lui
+criant de ne pas bouger. Serge, les mains pendantes, tournait
+lentement la tete, en face du parc. C'etait une enfance. Les
+verdures pales se noyaient d'un lait de jeunesse, baignaient dans
+une clarte blonde. Les arbres restaient puerils, les fleurs avaient
+des chairs de bambin, les eaux etaient bleues d'un bleu naif de
+beaux yeux grands ouverts. Il y avait, jusque sous chaque feuille,
+un reveil adorable.
+
+Serge s'etait arrete a une trouee jaune qu'une large allee faisait
+devant lui, au milieu d'une masse epaisse de feuillage; tout au
+bout, au levant, des prairies trempees d'or semblaient le champ de
+lumiere ou descendait le soleil; et il attendait que le matin prit
+cette allee pour couler jusqu'a lui. Il le sentait venir dans un
+souffle tiede, tres faible d'abord, a peine effleurant sa peau, puis
+s'enflant peu a peu, si vif, qu'il en tressaillait tout entier. Il
+le goutait venir, d'une saveur de plus en plus nette, lui apportant
+l'amertume saine du grand air, mettant a ses levres le regal des
+aromates sucres, des fruits acides, des bois laiteux. Il le
+respirait venir avec les parfums qu'il cueillait dans sa course,
+l'odeur de la terre, l'odeur des bois ombreux, l'odeur des plantes
+chaudes, l'odeur des betes vivantes, tout un bouquet d'odeurs, dont
+la violence allait jusqu'au vertige. Il l'entendait venir, du vol
+leger d'un oiseau, rasant l'herbe, tirant du silence le jardin
+entier, donnant des voix a ce qu'il touchait, lui faisant sonner aux
+oreilles la musique des choses et des etres. Il le voyait venir, du
+fond de l'allee, des prairies trempees d'or, l'air rose, si gai,
+qu'il eclairait son chemin d'un sourire, au loin gros comme une
+tache de jour, devenu en quelques bonds la splendeur meme du soleil.
+Et le matin vint battre le murier contre lequel Serge s'adossait.
+Serge naquit dans l'enfance du matin.
+
+- Serge! Serge, cria la voix d'Albine, perdue derriere les hauts
+buissons du parterre. N'aie pas peur, je suis la.
+
+Mais Serge n'avait plus peur. Il naissait dans le soleil, dans ce
+bain pur de lumiere qui l'inondait. Il naissait a vingt-cinq ans,
+les sens brusquement ouverts, ravi du grand ciel, de la terre
+heureuse, du prodige de l'horizon etale autour de lui. Ce jardin,
+qu'il ignorait la veille, etait une jouissance extraordinaire. Tout
+l'emplissait d'extase, jusqu'aux brins d'herbe, jusqu'aux pierres
+des allees, jusqu'aux haleines qu'il ne voyait pas et qui lui
+passaient sur les joues. Son corps entier entrait dans la possession
+de ce bout de nature, l'embrassait de ses membres; ses levres le
+buvaient, ses narines le respiraient; il l'emportait dans ses
+oreilles, il le cachait au fond de ses yeux. C'etait a lui. Les
+roses du parterre, les branches hautes de la futaie, les rochers
+sonores de la chute des sources, les pres ou le soleil plantait ses
+epis de lumiere, etaient a lui. Puis, il ferma les yeux, il se donna
+la volupte de les rouvrir lentement, pour avoir l'eblouissement d'un
+second reveil.
+
+- Les oiseaux ont mange toutes les fraises, dit Albine, qui
+accourait, desolee. Tiens, je n'ai pu trouver que ces deux-la.
+
+Mais elle s'arreta, a quelques pas, regardant Serge avec un
+etonnement ravi, frappee au coeur.
+
+Comme tu es beau! cria-t-elle.
+
+Et elle s'approcha davantage; elle resta la, noyee en lui,
+murmurant:
+
+- Jamais je ne t'avais vu.
+
+Il avait certainement grandi. Vetu d'un vetement lache, il etait
+plante droit, un peu mince encore, les membres fins, la poitrine
+carree, les epaules rondes. Son cou blanc, tache de brun a la nuque,
+tournait librement, renversait legerement la tete en arriere. La
+sante, la force, la puissance, etaient sur sa face. Il ne souriait
+pas, il etait au repos, avec une bouche grave et douce, des joues
+fermes, un nez grand, des yeux gris, tres clairs, souverains. Ses
+longs cheveux, qui lui cachaient tout le crane, retombaient sur ses
+epaules en boucles noires; tandis que sa barbe, legere, frisait a sa
+levre et a son menton laissant voir le blanc de la peau.
+
+- Tu es beau, tu es beau! repetait Albine, lentement accroupie
+devant lui, levant des regards caressants. Mais pourquoi me boudes-
+tu, maintenant? Pourquoi ne me dis-tu rien?
+
+Lui, sans repondre, demeurait debout. Il avait les yeux au loin, il
+ne voyait pas cette enfant a ses pieds. Il parla seul. Il dit, dans
+le soleil:
+
+- Que la lumiere est bonne!
+
+Et l'on eut dit que cette parole etait une vibration meme du soleil.
+
+Elle tomba, a peine murmuree, comme un souffle musical, un frisson
+de la chaleur et de la vie. Il y avait quelques jours deja qu'Albine
+n'avait plus entendu la voix de Serge. Elle la retrouvait, ainsi que
+lui, changee. Il lui sembla qu'elle s'elargissait dans le parc avec
+plus de douceur que la phrase des oiseaux, plus d'autorite que le
+vent courbant les branches. Elle etait reine, elle commandait. Tout
+le jardin l'entendit, bien qu'elle eut passe comme une haleine, et
+tout le jardin tressaillit de l'allegresse qu'elle lui apportait.
+
+- Parle-moi, implora Albine. Tu ne m'as jamais parle ainsi. En
+haut, dans la chambre, quand tu n'etais pas encore muet, tu causais
+avec un babillage d'enfant... D'ou vient donc que je ne reconnais
+plus ta voix? Tout a l'heure, j'ai cru que ta voix descendait des
+arbres, qu'elle m'arrivait du jardin entier, qu'elle etait un de ces
+soupirs profonds qui me troublaient la nuit, avant ta venue...
+Ecoute, tout se tait pour t'entendre parler encore.
+
+Mais il continuait a ne pas la savoir la. Et elle se faisait plus
+tendre.
+
+- Non, ne parle pas, si cela te fatigue. Assois-toi a mon cote.
+Nous resterons sur ce gazon, jusqu'a ce que le soleil tourne... Et,
+regarde, j'ai trouve deux fraises. J'ai eu bien de la peine, va! Les
+oiseaux mangent tout. Il y en a une pour toi, les deux si tu veux;
+ou bien nous les partagerons, pour gouter a chacune... Tu me diras
+merci, et je t'entendrai.
+
+Il ne voulut pas s'asseoir, il refusa les fraises qu'Albine jeta
+avec depit. Elle-meme n'ouvrit plus les levres. Elle l'aurait
+prefere malade, comme aux premiers jours, lorsqu'elle lui donnait sa
+main pour oreiller et qu'elle le sentait renaitre sous le souffle
+dont elle lui rafraichissait le visage. Elle maudissait la sante,
+qui maintenant le dressait dans la lumiere pareil a un jeune dieu
+indifferent. Allait-il donc rester ainsi, sans regard pour elle? Ne
+guerirait-il pas davantage, jusqu'a la voir et a l'aimer? Et elle
+revait de redevenir sa guerison, d'achever par la seule puissance de
+ses petites mains cette cure de seconde jeunesse. Elle voyait bien
+qu'une flamme manquait au fond de ses yeux gris, qu'il avait une
+beaute pale, semblable a celle des statues tombees dans les orties
+du parterre. Alors, elle se leva, elle vint le reprendre a la
+taille, lui soufflant sur la nuque pour l'animer. Mais, ce matin-la,
+Serge n'eut pas meme la sensation de cette haleine qui soulevait sa
+barbe soyeuse. Le soleil avait tourne, il fallut rentrer. Dans la
+chambre, Albine pleura.
+
+A partir de cette matinee, tous les jours, le convalescent fit une
+courte promenade dans le jardin. Il depassa le murier, il alla
+jusqu'au bord de la terrasse, devant le large escalier dont les
+marches rompues descendaient au parterre. Il s'habituait au grand
+air, chaque bain de soleil l'epanouissait. Un jeune marronnier,
+pousse d'une graine tombee, entre deux pierres de la balustrade,
+crevait la resine de ses bourgeons, deployait ses eventails de
+feuilles avec moins de vigueur que lui. Meme un jour, il avait voulu
+descendre l'escalier; mais, trahi par ses forces, il s'etait assis
+sur une marche, parmi des parietaires grandies dans les fentes des
+dalles. En bas, a gauche, il apercevait un petit bois de roses.
+C'etait la qu'il revait d'aller.
+
+- Attends encore, disait Albine. Le parfum des roses est trop fort
+pour toi. Je n'ai jamais pu m'asseoir sous les rosiers, sans me
+sentir toute lasse, la tete perdue, avec une envie tres douce de
+pleurer... Va, je te menerai sous les rosiers, et je pleurerai, car
+tu me rends bien triste.
+
+
+
+
+
+VI.
+
+Un matin enfin, elle put le soutenir jusqu'au bas de l'escalier,
+foulant l'herbe du pied devant lui, lui frayant un chemin au milieu
+des eglantiers qui barraient les dernieres marches de leurs bras
+souples. Puis, lentement, ils s'en allerent dans le bois de roses.
+C'etait un bois, avec des futaies de hauts rosiers a tige, qui
+elargissaient des bouquets de feuillage grands comme des arbres,
+avec des rosiers en buissons, enormes, pareils a des taillis
+impenetrables de jeunes chenes. Jadis, il y avait eu la, la plus
+admirable collection de plants qu'on put voir. Mais, depuis
+l'abandon du parterre, tout avait pousse a l'aventure, la foret
+vierge s'etait batie, la foret de roses, envahissant les sentiers,
+se noyant dans les rejets sauvages, melant les varietes a ce point,
+que des roses de toutes les odeurs et de tous les eclats semblaient
+s'epanouir sur les memes pieds. Des rosiers qui rampaient faisaient
+a terre des tapis de mousse, tandis que des rosiers grimpants
+s'attachaient a d'autres rosiers, ainsi que des lierres devorants,
+montaient en fusees de verdure, laissaient retomber, au moindre
+souffle, la pluie de leurs fleurs effeuillees. Et des allees
+naturelles s'etaient tracees au milieu du bois, d'etroits sentiers,
+de larges avenues, d'adorables chemins couverts, ou l'on marchait a
+l'ombre, dans le parfum. On arrivait ainsi a des carrefours, a des
+clairieres, sous des berceaux de petites roses rouges, entre des
+murs tapisses de petites roses jaunes. Certains coins de soleil
+luisaient comme des etoffes de soie verte brochees de taches
+voyantes; certains coins d'ombre avaient des recueillements
+d'alcove, une senteur d'amour, une tiedeur de bouquet pame aux seins
+d'une femme. Les rosiers avaient des voix chuchotantes. Les rosiers
+etaient pleins de nids qui chantaient.
+
+- Prenons garde de nous perdre, dit Albine en s'engageant dans le
+bois. Je me suis perdue, une fois. Le soleil etait couche, quand
+j'ai pu me debarrasser des rosiers qui me retenaient par les jupes,
+a chaque pas.
+
+Mais ils marchaient a peine depuis quelques minutes, lorsque Serge,
+brise de fatigue, voulut s'asseoir. Il se coucha, il s'endormit d'un
+sommeil profond. Albine, assise a cote de lui, resta songeuse.
+C'etait au debouche d'un sentier, au bord d'une clairiere. Le
+sentier s'enfoncait tres loin, raye de coups de soleil, s'ouvrant a
+l'autre bout sur le ciel, par une etroite ouverture ronde et bleue.
+D'autres petits chemins creusaient des impasses de verdure. La
+clairiere etait faite de grands rosiers etages, montant avec une
+debauche de branches, un fouillis de lianes epineuses tels, que des
+nappes epaisses de feuillage s'accrochaient en l'air, restaient
+suspendues, tendaient d'un arbuste a l'autre les pans d'une tente
+volante. On ne voyait, entre ces lambeaux decoupes comme de la fine
+guipure, que des trous de jour imperceptibles, un crible d'azur
+laissant passer la lumiere en une impalpable poussiere de soleil. Et
+de la voute, ainsi que des girandoles, pendaient des echappees de
+branches, de grosses touffes tenues par le fil vert d'une tige, des
+brassees de fleurs descendant jusqu'a terre, le long de quelque
+dechirure du plafond, qui trainait, pareille a un coin de rideau
+arrache.
+
+Cependant, Albine regardait Serge dormir. Elle ne l'avait point
+encore vu dans un tel accablement des membres, les mains ouvertes
+sur le gazon, la face morte. Il etait ainsi mort pour elle, elle
+pensait qu'elle pouvait le baiser au visage, sans qu'il sentit meme
+son baiser. Et, triste, distraite, elle occupait ses mains oisives a
+effeuiller les roses qu'elle trouvait a sa portee. Au-dessus de sa
+tete, une gerbe enorme retombait, effleurant ses cheveux, mettant
+des roses a son chignon, a ses oreilles, a sa nuque, lui jetant aux
+epaules un manteau de roses. Plus haut, sous ses doigts, les roses
+pleuvaient, de larges petales tendres, ayant la rondeur exquise, la
+purete a peine rougissante d'un sein de vierge. Les roses, comme une
+tombee de neige vivante, cachaient deja ses pieds replies dans
+l'herbe. Les roses montaient a ses genoux, couvraient sa jupe, la
+noyaient jusqu'a la taille; tandis que trois feuilles de rose
+egarees, envolees sur son corsage, a la naissance de la gorge,
+semblaient mettre la trois bouts de sa nudite adorable.
+
+- Oh! le paresseux! murmura-t-elle, prise d'ennui, ramassant deux
+poignees de roses et les jetant sur la face de Serge pour le
+reveiller.
+
+Il resta appesanti, avec des roses qui lui bouchaient les yeux et la
+bouche. Cela fit rire Albine. Elle se pencha. Elle lui baisa de tout
+son coeur les deux yeux, elle lui baisa la bouche, soufflant ses
+baisers pour faire envoler les roses; mais les roses lui restaient
+aux levres, et elle eut un rire plus sonore, tout amusee par cette
+caresse dans les fleurs.
+
+Serge s'etait souleve lentement. Il la regardait, frappe
+d'etonnement, comme effraye de la trouver la. Il lui demanda:
+
+- Qui es-tu, d'ou viens-tu, que fais-tu a mon cote?
+
+Elle, souriait toujours, ravie de le voir ainsi s'eveiller. Alors,
+il parut se souvenir, il reprit, avec un geste de confiance
+heureuse:
+
+- Je sais, tu es mon amour, tu viens de ma chair, tu attends que je
+te prenne entre mes bras, pour que nous ne fassions plus qu'un... Je
+revais de toi. Tu etais dans ma poitrine, et je te donnais mon sang,
+mes muscles, mes os. Je ne souffrais pas. Tu me prenais la moitie de
+mon coeur, si doucement, que c'etait en moi une volupte de me
+partager ainsi. Je cherchais ce que j'avais de meilleur, ce que
+j'avais de plus beau, pour te l'abandonner. Tu aurais tout emporte,
+que je t'aurais dit merci... Et je me suis reveille, quand tu es
+sortie de moi. Tu es sortie par mes yeux et par ma bouche, je l'ai
+bien senti. Tu etais toute tiede, toute parfumee, si caressante que
+c'est le frisson meme de ton corps qui m'a mis sur mon seant.
+
+Albine, en extase, l'ecoutait parler. Enfin, il la voyait; enfin, il
+achevait de naitre, il guerissait. Elle le supplia de continuer, les
+mains tendues:
+
+- Comment ai-je fait pour vivre sans toi? murmura-t-il. Mais je ne
+vivais pas, j'etais pareil a une bete ensommeillee... Et te voila a
+moi, maintenant! Et tu n'es autre que moi-meme! Ecoute, il faut ne
+jamais me quitter; car tu es mon souffle, tu emporterais ma vie.
+Nous resterons en nous. Tu seras dans ma chair, comme je serai dans
+la tienne. Si je t'abandonnais un jour, que je sois maudit, que mon
+corps se seche ainsi qu'une herbe inutile et mauvaise!
+
+Il lui prit les mains, en repetant d'une voix fremissante
+d'admiration:
+
+- Comme tu es belle!
+
+Albine, dans la poussiere du soleil qui tombait, avait une chair de
+lait, a peine doree d'un reflet de jour. La pluie de roses, autour
+d'elle, sur elle, la noyait dans du rose. Ses cheveux blonds, que
+son peigne attachait mal, la coiffaient d'un astre a son coucher,
+lui couvrant la nuque du desordre de ses dernieres meches
+flambantes. Elle portait une robe blanche, qui la laissait nue, tant
+elle etait vivante sur elle, tant elle decouvrait ses bras, sa
+gorge, ses genoux. Elle montrait sa peau innocente, epanouie sans
+honte ainsi qu'une fleur, musquee d'une odeur propre. Elle
+s'allongeait, point trop grande, souple comme un serpent, avec des
+rondeurs molles, des elargissements de lignes voluptueux, toute une
+grace de corps naissant, encore baigne d'enfance, deja renfle de
+puberte. Sa face longue, au front etroit, a la bouche un peu forte,
+riait de toute la vie tendre de ses yeux bleus. Et elle etait
+serieuse pourtant, les joues simples, le menton gras, aussi
+naturellement belle que les arbres sont beaux.
+
+- Et que je t'aime! dit Serge, en l'attirant a lui.
+
+Ils resterent l'un a l'autre, dans leurs bras. Ils ne se baisaient
+point, ils s'etaient pris par la taille, mettant la joue contre la
+joue, unis, muets, charmes de n'etre plus qu'un. Autour d'eux, les
+rosiers fleurissaient. C'etait une floraison folle, amoureuse,
+pleine de rires rouges, de rires roses, de rires blancs. Les fleurs
+vivantes s'ouvraient comme des nudites, comme des corsages laissant
+voir les tresors des poitrines. Il y avait la des roses jaunes
+effeuillant des peaux dorees de filles barbares, des roses paille,
+des roses citron, des roses couleur de soleil, toutes les nuances
+des nuques ambrees par les cieux ardents. Puis, les chairs
+s'attendrissaient, les roses the prenaient des moiteurs adorables,
+etalaient des pudeurs cachees, des coins de corps qu'on ne montre
+pas, d'une finesse de soie, legerement bleuis par le reseau des
+veines. La vie rieuse du rose s'epanouissait ensuite: le blanc rose,
+a peine teinte d'une pointe de laque, neige d'un pied de vierge qui
+tate l'eau d'une source; le rose pale, plus discret que la blancheur
+chaude d'un genou entrevu, que la lueur dont un jeune bras eclaire
+une large manche; le rose franc, du sang sous du satin, des epaules
+nues, des hanches nues, tout le nu de la femme, caresse de lumiere;
+le rose vif, fleurs en boutons de la gorge, fleurs a demi ouvertes
+des levres, soufflant le parfum d'une haleine tiede. Et les rosiers
+grimpants, les grands rosiers a pluie de fleurs blanches,
+habillaient tous ces roses, toutes ces chairs, de la dentelle de
+leurs grappes, de l'innocence de leur mousseline legere; tandis que,
+ca et la, des roses lie-de-vin, presque noires, saignantes,
+trouaient cette purete d'epousee d'une blessure de passion. Noces du
+bois odorant, menant les virginites de mai aux fecondites de juillet
+et d'aout; premier baiser ignorant, cueilli comme un bouquet, au
+matin du mariage. Jusque dans l'herbe, des roses mousseuses, avec
+leurs robes montantes de laine verte, attendaient l'amour. Le long
+du sentier, raye de coups de soleil, des fleurs rodaient, des
+visages s'avancaient, appelant les vents legers au passage. Sous la
+tente deployee de la clairiere, tous les sourires luisaient. Pas un
+epanouissement ne se ressemblait. Les roses avaient leurs facons
+d'aimer. Les unes ne consentaient qu'a entrebailler leur bouton,
+tres timides, le coeur rougissant, pendant que d'autres, le corset
+delace, pantelantes, grandes ouvertes, semblaient chiffonnees,
+folles de leur corps au point d'en mourir. Il y en avait de petites,
+alertes, gaies, s'en allant a la file, la cocarde au bonnet;
+d'enormes, crevant d'appas, avec des rondeurs de sultanes
+engraissees; d'effrontees, l'air fille, d'un debraille coquet,
+etalant des petales blanchis de poudre de riz; d'honnetes,
+decolletees en bourgeoises correctes; d'aristocratiques, d'une
+elegance souple, d'une originalite permise, inventant des
+deshabilles. Les roses epanouies en coupe offraient leur parfum
+comme dans un cristal precieux; les roses renversees en forme d'urne
+le laissaient couler goutte a goutte; les roses rondes, pareilles a
+des choux, l'exhalaient d'une haleine reguliere de fleurs endormies;
+les roses en boutons serraient leurs feuilles, ne livraient encore
+que le soupir vague de leur virginite.
+
+- Je t'aime, je t'aime, repetait Serge a voix basse.
+
+Et Albine etait une grande rose, une des roses pales, ouvertes du
+matin. Elle avait les pieds blancs, les genoux et les bras roses, la
+nuque blonde, la gorge adorablement veinee, pale, d'une moiteur
+exquise. Elle sentait bon, elle tendait des levres qui offraient
+dans une coupe de corail leur parfum faible encore. Et Serge la
+respirait, la mettait a sa poitrine.
+
+- Oh! dit-elle en riant, tu ne me fais pas mal, tu peux me prendre
+tout entiere.
+
+Serge resta ravi de son rire, pareil a la phrase cadencee d'un
+oiseau.
+
+- C'est toi qui as ce chant, dit-il; jamais je n'en ai entendu
+d'aussi doux... Tu es ma joie.
+
+Et elle riait, plus sonore, avec des gammes perlees de petites notes
+de flute, tres aigues, qui se noyaient dans un ralentissement de
+sons graves. C'etait un rire sans fin, un roucoulement de gorge, une
+musique sonnante, triomphante, celebrant la volupte du reveil. Tout
+riait, dans ce rire de femme naissant a la beaute et a l'amour, les
+roses, le bois odorant, le Paradou entier. Jusque-la, il avait
+manque un charme au grand jardin, une voix de grace, qui fut la
+gaiete vivante des arbres, des eaux, du soleil. Maintenant, le grand
+jardin etait doue de ce charme du rire.
+
+- Quel age as-tu? demanda Albine, apres avoir eteint son chant sur
+une note filee et mourante.
+
+- Bientot vingt-six ans, repondit Serge.
+
+Elle s'etonna. Comment! il avait vingt-six ans! Lui-meme etait tout
+surpris d'avoir repondu cela, si aisement. Il lui semblait qu'il
+n'avait pas un jour, pas une heure.
+
+- Et toi, quel age as-tu? demanda-t-il a son tour.
+
+- Moi, j'ai seize ans.
+
+Et elle repartit, toute vibrante, repetant son age, chantant son
+age. Elle riait d'avoir seize ans, d'un rire tres fin, qui coulait
+comme un filet d'eau, dans un rythme tremble de la voix. Serge la
+regardait de tout pres, emerveille de cette vie du rire, dont la
+face de l'enfant resplendissait. Il la reconnaissait a peine, les
+joues trouees de fossettes, les levres arquees, montrant le rose
+humide de la bouche, les yeux pareils a des bouts de ciel bleu
+s'allumant d'un lever d'astre. Quand elle se renversait, elle le
+chauffait de son menton gonfle de rire, qu'elle lui appuyait sur
+l'epaule.
+
+Il tendit la main, il chercha derriere sa nuque, d'un geste
+machinal.
+
+- Que veux-tu? demanda-t-elle.
+
+Et, se souvenant, elle cria:
+
+- Tu veux mon peigne! tu veux mon peigne!
+
+Alors, elle lui donna le peigne, elle laissa tomber les nattes
+lourdes de son chignon. Ce fut comme une etoffe d'or depliee. Ses
+cheveux la vetirent jusqu'aux reins. Des meches qui lui coulerent
+sur la poitrine acheverent de l'habiller royalement. Serge, a ce
+flamboiement brusque, avait pousse un leger cri. Il baisait chaque
+meche, il se brulait les levres a ce rayonnement de soleil couchant.
+
+Mais Albine, a present, se soulageait de son long silence. Elle
+causait, questionnait, ne s'arretait plus.
+
+- Ah! que tu m'as fait souffrir! Je n'etais plus rien pour toi, je
+passais mes journees, inutile, impuissante, me desesperant comme une
+propre a rien... Et pourtant, les premiers jours, je t'avais
+soulage. Tu me voyais, tu me parlais... Tu ne te rappelles pas,
+lorsque tu etais couche et que tu t'endormais contre mon epaule, en
+murmurant que je te faisais du bien?
+
+- Non, dit Serge, non, je ne me rappelle pas... Je ne t'avais
+jamais vue. Je viens de te voir pour la premiere fois, belle,
+rayonnante, inoubliable.
+
+Elle tapa dans ses mains, prise d'impatience, se recriant:
+
+- Et mon peigne? Tu te souviens bien que je te donnais mon peigne,
+pour avoir la paix, lorsque tu etais redevenu enfant? Tout a
+l'heure, tu le cherchais encore.
+
+- Non, je ne me souviens pas... Tes cheveux sont une soie fine.
+Jamais je n'avais baise tes cheveux.
+
+Elle se facha, precisa certains details, lui conta sa convalescence
+dans la chambre au plafond bleu. Mais lui, riant toujours, finit par
+lui mettre la main sur les levres, en disant avec une lassitude
+inquiete:
+
+- Non, tais-toi, je ne sais plus, je ne veux plus savoir... Je
+viens de m'eveiller, et je t'ai trouvee la, pleine de roses. Cela
+suffit.
+
+Et il la reprit entre ses bras, longuement, revant tout haut,
+murmurant:
+
+- Peut-etre ai-je deja vecu. Cela doit etre bien loin... Je
+t'aimais, dans un songe douloureux. Tu avais tes yeux bleus, ta face
+un peu longue, ton air enfant. Mais tu cachais tes cheveux,
+soigneusement, sous un linge; et moi je n'osais ecarter ce linge,
+parce que tes cheveux etaient redoutables et qu'ils m'auraient fait
+mourir... Aujourd'hui, tes cheveux sont la douceur meme de ta
+personne. Ce sont eux qui gardent ton parfum, qui me livrent ta
+beaute assouplie, tout entiere entre mes doigts. Quand je les baise,
+quand j'enfonce ainsi mon visage, je bois ta vie.
+
+Il roulait les longues boucles dans ses mains, les pressant sur ses
+levres, comme pour en faire sortir tout le sang d'Albine. Au bout
+d'un silence, il continua:
+
+- C'est etrange, avant d'etre ne, on reve de naitre... J'etais
+enterre quelque part. J'avais froid. J'entendais s'agiter au-dessus
+de moi la vie du dehors. Mais je me bouchais les oreilles,
+desespere, habitue a mon trou de tenebres, y goutant des joies
+terribles, ne cherchant meme plus a me degager du tas de terre qui
+pesait sur ma poitrine... Ou etais-je donc? Qui donc m'a mis enfin a
+la lumiere?
+
+Il faisait des efforts de memoire, tandis qu'Albine, anxieuse,
+redoutait maintenant qu'il ne se souvint. Elle prit en souriant une
+poignee de ses cheveux, la noua au cou du jeune homme, qu'elle
+attacha a elle. Ce jeu le fit sortir de sa reverie.
+
+- Tu as raison, dit-il, je suis a toi, qu'importe le reste!...
+C'est toi, n'est-ce pas, qui m'as tire de la terre? Je devais etre
+sous ce jardin. Ce que j'entendais, c'etaient tes pas roulant les
+petits cailloux du sentier. Tu me cherchais, tu apportais sur ma
+tete des chants d'oiseaux, des odeurs d'oeillets, des chaleurs de
+soleil... Et je me doutais bien que tu finirais par me trouver. Je
+t'attendais, vois-tu, depuis longtemps. Mais je n'esperais pas que
+tu te donnerais a moi sans ton voile, avec tes cheveux denoues, tes
+cheveux redoutables qui sont devenus si doux.
+
+Il la prit sur lui, la renversa sur ses genoux, en mettant son
+visage a cote du sien.
+
+- Ne parlons plus. Nous sommes seuls a jamais. Nous nous aimons.
+
+Ils demeurerent innocemment aux bras l'un de l'autre. Longtemps
+encore, ils s'oublierent la. Le soleil montait, une poussiere de
+jour plus chaude tombait des hautes branches. Les roses jaunes, les
+roses blanches, les roses rouges, n'etaient plus qu'un rayonnement
+de leur joie, une de leurs facons de se sourire. Ils avaient
+certainement fait eclore des boutons autour d'eux. Les roses les
+couronnaient, leur jetaient des guirlandes aux reins. Et le parfum
+des roses devenait si penetrant, si fort d'une tendresse amoureuse,
+qu'il semblait etre le parfum meme de leur haleine.
+
+Puis, ce fut Serge qui recoiffa Albine. Il prit ses cheveux a
+poignee, avec une maladresse charmante, et planta le peigne de
+travers, dans l'enorme chignon tasse sur la tete. Or, il arriva
+qu'elle etait adorablement coiffee. Il se leva ensuite, lui tendit
+les mains, la soutint a la taille pour qu'elle se mit debout. Tous
+deux souriaient toujours, sans parler. Doucement, ils s'en allerent
+par le sentier.
+
+
+
+
+
+VII.
+
+Albine et Serge entrerent dans le parterre. Elle le regardait avec
+une sollicitude inquiete, craignant qu'il ne se fatiguat. Mais lui,
+la rassura d'un leger rire. Il se sentait fort a la porter partout
+ou elle voudrait aller. Quand il se retrouva en plein soleil, il eut
+un soupir de joie. Enfin, il vivait; il n'etait plus cette plante
+soumise aux agonies de l'hiver. Aussi quelle reconnaissance
+attendrie! Il aurait voulu eviter aux petits pieds d'Albine la
+rudesse des allees; il revait de la pendre a son cou, comme une
+enfant que sa mere endort. Deja, il la protegeait en gardien jaloux,
+ecartait les pierres et les ronces, veillait a ce que le vent ne
+volat pas sur ses cheveux adores des caresses qui n'appartenaient
+qu'a lui. Elle s'etait blottie contre son epaule, elle s'abandonnait,
+pleine de serenite.
+
+Ce fut ainsi qu'Albine et Serge marcherent dans le soleil, pour la
+premiere fois. Le couple laissait une bonne odeur derriere lui. Il
+donnait un frisson au sentier, tandis que le soleil deroulait un
+tapis d'or sous ses pas. Il avancait, pareil a un ravissement, entre
+les grands buissons fleuris, si desirable que les allees ecartees,
+au loin, l'appelaient, le saluaient d'un murmure d'admiration, comme
+les foules saluent les rois longtemps attendus. Ce n'etait qu'un
+etre, souverainement beau. La peau blanche d'Albine n'etait que la
+blancheur de la peau brune de Serge. Ils passaient lentement, vetus
+de soleil; ils etaient le soleil lui-meme. Les fleurs, penchees, les
+adoraient.
+
+Dans le parterre, ce fut alors une longue emotion. Le vieux parterre
+leur faisait escorte. Vaste champ poussant a l'abandon depuis un
+siecle, coin de paradis ou le vent semait les fleurs les plus rares.
+L'heureuse paix du Paradou, dormant au grand soleil, empechait la
+degenerescence des especes. Il y avait la une temperature egale, une
+terre que chaque plante avait longuement engraissee pour y vivre
+dans le silence de sa force. La vegetation y etait enorme, superbe,
+puissamment inculte, pleine de hasards qui etalaient des floraisons
+monstrueuses, inconnues a la beche et aux arrosoirs des jardiniers.
+Laissee a elle-meme, libre de grandir sans honte, au fond de cette
+solitude que des abris naturels protegeaient, la nature
+s'abandonnait davantage a chaque printemps, prenait des ebats
+formidables, s'egayait a s'offrir en toutes saisons des bouquets
+etranges, qu'aucune main ne devait cueillir. Et elle semblait mettre
+une rage a bouleverser ce que l'effort de l'homme avait fait; elle
+se revoltait, lancait des debandades de fleurs au milieu des allees,
+attaquait les rocailles du flot montant de ses mousses, nouait au
+cou les marbres qu'elle abattait a l'aide de la corde flexible de
+ses plantes grimpantes; elle cassait les dalles des bassins, des
+escaliers, des terrasses, en y enfoncant des arbustes; elle rampait
+jusqu'a ce qu'elle possedat les moindres endroits cultives, les
+petrissait a sa guise, y plantait comme drapeau de rebellion quelque
+graine ramassee en chemin, une verdure humble dont elle faisait une
+gigantesque verdure. Autrefois, le parterre, entretenu pour un
+maitre qui avait la passion des fleurs, montrait en plates-bandes,
+en bordures soignees, un merveilleux choix de plantes. Aujourd'hui,
+on retrouvait les memes plantes, mais perpetuees, elargies en
+familles si innombrables, courant une telle pretentaine aux quatre
+coins du jardin, que le jardin n'etait plus qu'un tapage, une ecole
+buissonniere battant les murs, un lieu suspect ou la nature ivre
+avait des hoquets de verveine et d'oeillet.
+
+C'etait Albine qui conduisait Serge, bien qu'elle parut se livrer a
+lui, faible, soutenue a son epaule. Elle le mena d'abord a la
+grotte. Au fond d'un bouquet de peupliers et de saules, une rocaille
+se creusait, effondree, des blocs de rochers tombes dans une vasque,
+des filets d'eau coulant a travers les pierres. La grotte
+disparaissait sous l'assaut des feuillages. En bas, des rangees de
+roses tremieres semblaient barrer l'entree d'une grille de fleurs
+rouges, jaunes, mauves, blanches, dont les batons se noyaient dans
+des orties colossales, d'un vert de bronze, suant tranquillement les
+brulures de leur poison. Puis, c'etait un elan prodigieux, grimpant
+en quelques bonds: les jasmins, etoiles de leurs fleurs suaves; les
+glycines, aux feuilles de dentelle tendre; les lierres epais,
+decoupes comme de la tole vernie; les chevrefeuilles souples,
+cribles de leurs brins de corail pale; les clematites amoureuses,
+allongeant les bras, pomponnees d'aigrettes blanches. Et d'autres
+plantes, plus freles, s'enlacaient encore a celles-ci, les liaient
+davantage, les tissaient d'une trame odorante. Des capucines, aux
+chairs verdatres et nues, ouvraient des bouches d'or rouge. Des
+haricots d'Espagne, forts comme des ficelles minces, allumaient de
+place en place l'incendie de leurs etincelles vives. Des volubilis
+elargissaient le coeur decoupe de leurs feuilles, sonnaient de leurs
+milliers de clochettes un silencieux carillon de couleurs exquises.
+Des pois de senteur, pareils a des vols de papillons poses,
+repliaient leurs ailes fauves, leurs ailes roses, prets a se laisser
+emporter plus loin, par le premier souffle de vent. Chevelure
+immense de verdure, piquee d'une pluie de fleurs, dont les meches
+debordaient de toutes parts, s'echappaient en un echevellement fou,
+faisaient songer a quelque fille geante, pamee au loin sur les
+reins, renversant la tete dans un spasme de passion, dans un
+ruissellement de crins superbes, etales comme une mare de parfums.
+
+- Jamais je n'ai ose entrer dans tout ce noir, dit Albine a
+l'oreille de Serge.
+
+Il l'encouragea, il la porta par-dessus les orties; et comme un bloc
+fermait le seuil de la grotte, il la tint un instant debout, entre
+ses bras, pour qu'elle put se pencher sur le trou, beant a quelques
+pieds du sol.
+
+- Il y a, murmura-t-elle, une femme de marbre tombee tout de son
+long dans l'eau qui coule. L'eau lui a mange la figure.
+
+Alors, lui, voulut voir a son tour. Il se haussa a l'aide des
+poignets. Une haleine fraiche le frappa aux joues. Au milieu des
+joncs et des lentilles d'eau, dans le rayon de jour glissant du
+trou, la femme etait sur l'echine, nue jusqu'a la ceinture, avec une
+draperie qui lui cachait les cuisses. C'etait quelque noyee de cent
+ans, le lent suicide d'un marbre que des peines avaient du laisser
+choir au fond de cette source. La nappe claire qui coulait sur elle
+avait fait de sa face une pierre lisse, une blancheur sans visage,
+tandis que ses deux seins, comme souleves hors de l'eau par un
+effort de la nuque, restaient intacts, vivants encore, gonfles d'une
+volupte ancienne.
+
+- Elle n'est pas morte, va! dit Serge en redescendant. Un jour, il
+faudra venir la tirer de la.
+
+Mais Albine, qui avait un frisson, l'emmena. Ils revinrent au
+soleil, dans le devergondage des plates-bandes et des corbeilles.
+Ils marchaient a travers un pre de fleurs, a leur fantaisie, sans
+chemin trace. Leurs pieds avaient pour tapis des plantes charmantes,
+les plantes naines bordant jadis les allees, aujourd'hui etalees en
+nappes sans fin. Par moments, ils disparaissaient jusqu'aux
+chevilles dans la soie mouchetee des sirenes roses, dans le satin
+panache des oeillets mignardises, dans le velours bleu des myosotis,
+crible de petits yeux melancoliques. Plus loin, ils traversaient des
+resedas gigantesques qui leur montaient aux genoux, comme un bain de
+parfums; ils coupaient par un champ de muguets pour epargner un
+champ voisin de violettes, si douces qu'ils tremblaient d'en
+meurtrir la moindre touffe; puis, presses de toutes parts, n'ayant
+plus que des violettes autour d'eux, ils etaient forces de s'en
+aller a pas discrets sur cette fraicheur embaumee, au milieu de
+l'haleine meme du printemps. Au-dela des violettes, la laine verte
+des lobelias se deroulait, un peu rude, piquee de mauve clair; les
+etoiles nuancees des selaginoides, les coupes bleues des nemophilas,
+les croix jaunes des saponaires, les croix roses et blanches des
+juliennes de Mahon dessinaient des coins de tapisserie riche,
+etendaient a l'infini devant le couple un luxe royal de tenture,
+pour qu'il s'avancat sans fatigue dans la joie de sa premiere
+promenade. Et c'etaient les violettes qui revenaient toujours, une
+mer de violettes coulant partout, leur versant sur les pieds des
+odeurs precieuses, les accompagnant du souffle de leurs fleurs
+cachees sous les feuilles.
+
+Albine et Serge se perdaient. Mille plantes, de tailles plus hautes,
+batissaient des haies, menageaient des sentiers etroits qu'ils se
+plaisaient a suivre. Les sentiers s'enfoncaient avec de brusques
+detours, s'embrouillaient, emmelaient des bouts de taillis
+inextricables: des ageratums a houpettes bleu celeste; des
+asperules, d'une delicate odeur de musc; des mimulus, montrant des
+gorges cuivrees, ponctuees de cinabre; des phlox ecarlates, des
+phlox violets, superbes, dressant des quenouilles de fleurs que le
+vent filait; des lins rouges aux brins fins comme des cheveux; des
+chrysanthemes pareils a des lunes pleines, des lunes d'or, dardant
+de courts rayons eteints, blanchatres, violatres, rosatres.
+
+Le couple enjambait les obstacles, continuait sa marche heureuse
+entre les deux haies de verdure. A droite, montaient les fraxinelles
+legeres, les centranthus retombant en neige immaculee, les
+cynoglosses grisatres ayant une goutte de rosee dans chacune des
+coupes minuscules de leurs fleurs. A gauche, c'etait une longue rue
+d'ancolies, toutes les varietes de l'ancolie, les blanches, les
+roses pales, les violettes sombres, ces dernieres presque noires,
+d'une tristesse de deuil, laissant pendre d'un bouquet de hautes
+tiges leurs petales plisses et gaufres comme un crepe. Et plus loin,
+a mesure qu'ils avancaient, les haies changeaient, alignaient les
+batons fleuris de pieds-d'alouettes enormes, perdus dans la frisure
+des feuilles, laissaient passer les gueules ouvertes des mufliers
+fauves, haussaient le feuillage grele des schizanthus, plein d'un
+papillonnage de fleurs aux ailes de soufre tachees de laque tendre.
+Des campanules couraient, lancant leurs cloches bleues a toute
+volee, jusqu'au haut de grands asphodeles, dont la tige d'or leur
+servait de clocher. Dans un coin, un fenouil geant ressemblait a une
+dame de fine guipure renversant son ombrelle de satin vert d'eau.
+Puis, brusquement, le couple se trouvait au fond d'une impasse; il
+ne pouvait plus avancer, un tas de fleurs bouchait le sentier, un
+jaillissement de plantes tel, qu'il mettait la comme une meule a
+panache triomphal. En bas, des acanthes batissaient un socle, d'ou
+s'elancaient des benoites ecarlates, des rhodantes dont les petales
+secs avaient des cassures de papier peint, des clarkias aux grandes
+croix blanches, ouvragees, semblables aux croix d'un ordre barbare.
+Plus haut, s'epanouissaient les viscarias roses, les leptosiphons
+jaunes, les colinsias blancs, les lagurus plantant parmi les
+couleurs vives leurs pompons de cendre verte. Plus haut encore, des
+digitales rouges, les lupins bleus s'elevaient en colonnettes
+minces, suspendaient une rotonde byzantine, peinturluree violemment
+de pourpre et d'azur; tandis que, tout en haut, un ricin colossal,
+aux feuilles sanguines, semblait elargir un dome de cuivre bruni.
+
+Et comme Serge avancait deja les mains, voulant passer, Albine le
+supplia de ne pas faire de mal aux fleurs.
+
+- Tu casserais les branches, tu ecraserais les feuilles, dit-elle.
+Moi, depuis des annees que je vis ici, je prends bien garde de ne
+tuer personne... Viens, je te montrerai les pensees.
+
+Elle l'obligea a revenir sur ses pas, elle l'emmena hors des
+sentiers etroits, au centre du parterre, ou se trouvaient autrefois
+de grands bassins. Les bassins, combles, n'etaient plus que de
+vastes jardinieres, a bordure de marbre emiettee et rompue. Dans un
+des plus larges, un coup de vent avait seme une merveilleuse
+corbeille de pensees. Les fleurs de velours semblaient vivantes,
+avec leurs bandeaux de cheveux violets, leurs yeux jaunes, leurs
+bouches plus pales, leurs delicats mentons couleur chair.
+
+- Quand j'etais plus jeune, elles me faisaient peur, murmura
+Albine. Vois-les donc. Ne dirait-on pas des milliers de petits
+visages qui vous regardent, a ras de terre?... Et elles tournent
+leurs figures, toutes ensemble. On dirait des poupees enterrees qui
+passent la tete.
+
+Elle l'entraina de nouveau. Ils firent le tour des autres bassins.
+Dans le bassin voisin, des amarantes avaient pousse, herissant des
+cretes monstrueuses qu'Albine n'osait toucher, songeant a de
+gigantesques chenilles saignantes. Des balsamines, jaune paille,
+fleur de pecher, gris de lin, blanc lave de rose, emplissaient une
+autre vasque, ou les ressorts de leurs graines partaient avec de
+petits bruits secs. Puis, c'etait au milieu des debris d'une
+fontaine une collection d'oeillets splendides: des oeillets blancs
+debordaient de l'auge moussue; des oeillets panaches plantaient dans
+les fentes des pierres le bariolage de leurs ruches de mousseline
+decoupee; tandis que, au fond de la gueule du lion qui jadis
+crachait l'eau, un grand oeillet rouge fleurissait, en jets si
+vigoureux que le vieux lion mutile semblait, a cette heure, cracher
+des eclaboussures de sang. Et, a cote, la piece d'eau principale, un
+ancien lac ou des cygnes avaient nage, etait devenue un bois de
+lilas, a l'ombre duquel des quarantaines, des verveines, des belles-
+de-jour, protegeaient leur teint delicat, dormant a demi, toutes
+moites de parfums.
+
+- Et nous n'avons pas traverse la moitie du parterre! dit Albine
+orgueilleusement. La-bas sont les grandes fleurs, des champs ou je
+disparais tout entiere, comme une perdrix dans un champ de ble.
+
+Ils y allerent. Ils descendirent un large escalier dont les urnes
+renversees flambaient encore des hautes flammes violettes des iris.
+Le long des marches coulait un ruissellement de giroflees pareil a
+une nappe d'or liquide. Des chardons, aux deux bords, plantaient des
+candelabres de bronze vert, greles, herisses, recourbes en becs
+d'oiseaux fantastiques, d'un art etrange, d'une elegance de brule-
+parfum chinois. Des sedums, entre les balustres brises, laissaient
+pendre des tresses blondes, des chevelures verdatres de fleuve
+toutes tachees de moisissures. Puis, au bas, un second parterre
+s'etendait, coupe de buis puissants comme des chenes, d'anciens buis
+corrects, autrefois tailles en boules, en pyramides, en tours
+octogonales, aujourd'hui debrailles magnifiquement, avec de grands
+haillons de verdure sombre, dont les trous montraient des bouts de
+ciel bleu.
+
+Et Albine mena Serge, a droite, dans un champ qui etait comme le
+cimetiere du parterre. Des scabieuses y mettaient leur deuil. Des
+corteges de pavots s'en allaient a la file, puant la mort,
+epanouissant leurs lourdes fleurs d'un eclat fievreux. Des anemones
+tragiques faisaient des foules desolees, au teint meurtri, tout
+terreux de quelque souffle epidemique. Des daturas trapus
+elargissaient leurs cornets violatres, ou des insectes, las de
+vivre, venaient boire le poison du suicide. Des soucis, sous leurs
+feuillages engorges, ensevelissaient leurs fleurs, des corps
+d'etoiles agonisants, exhalant deja la peste de leur decomposition.
+Et c'etaient encore d'autres tristesses: les renoncules charnues,
+d'une couleur sourde de metal rouille; les jacinthes et les
+tubereuses exhalant l'asphyxie, se mourant dans leur parfum. Mais
+les cineraires surtout dominaient, toute une poussee de cineraires
+qui promenaient le demi-deuil de leurs robes violettes et blanches,
+robes de velours raye, robes de velours uni, d'une severite riche.
+
+Au milieu du champ melancolique, un Amour de marbre restait debout,
+mutile, le bras qui tenait l'arc tombe dans les orties, souriant
+encore sous les lichens dont sa nudite d'enfant grelottait.
+
+Puis, Albine et Serge entrerent jusqu'a la taille dans un champ de
+pivoines. Les fleurs blanches crevaient, avec une pluie de larges
+petales qui leur rafraichissaient les mains, pareilles aux gouttes
+larges d'une pluie d'orage. Les fleurs rouges avaient des faces
+apoplectiques, dont le rire enorme les inquietait. Ils gagnerent, a
+gauche, un champ de fuchsias, un taillis d'arbustes souples, delies,
+qui les ravirent comme des joujoux du Japon, garnis d'un million de
+clochettes. Ils traverserent ensuite des champs de veroniques aux
+grappes violettes, des champs de geraniums et de pelargoniums, sur
+lesquels semblaient courir des flammeches ardentes, le rouge, le
+rose, le blanc incandescent d'un brasier, que les moindres souffles
+du vent ravivaient sans cesse. Ils durent tourner des rideaux de
+glaieuls, aussi grands que des roseaux, dressant des hampes de
+fleurs qui brulaient dans la clarte, avec des richesses de flamme de
+torches allumees. Ils s'egarerent au milieu d'un bois de tournesols,
+une futaie faite de troncs aussi gros que la taille d'Albine,
+obscurcie par des feuilles rudes, larges a y coucher un enfant,
+peuplee de faces geantes, de faces d'astre, resplendissantes comme
+autant de soleils. Et ils arriverent enfin dans un autre bois, un
+bois de rhododendrons, si touffu de fleurs que les branches et les
+feuilles ne se voyaient pas, etalant des bouquets monstrueux, des
+hottees de calices tendres qui moutonnaient jusqu'a l'horizon.
+
+- Va, nous ne sommes pas au bout! s'ecria Albine. Marchons,
+marchons toujours.
+
+Mais Serge l'arreta. Ils etaient alors au centre d'une ancienne
+colonnade en ruine. Des futs de colonne faisaient des bancs, parmi
+des touffes de primeveres et de pervenches. Au loin, entre les
+colonnes restees debout, d'autres champs de fleurs s'etendaient des
+champs de tulipes, aux vives panachures de faiences peintes; des
+champs de calceolaires, legeres soufflures de chair, ponctuees de
+sang et d'or; des champs de zinnias, pareils a de grosses
+paquerettes courroucees; des champs de petunias, aux petales molles
+comme une batiste de femme, montrant le rose de la peau; des champs
+encore, des champs a l'infini, dont on ne reconnaissait plus les
+fleurs, dont les tapis s'etalaient sous le soleil, avec la bigarrure
+confuse des touffes violentes, noyee dans les verts attendris des
+herbes.
+
+- Jamais nous ne pourrons tout voir, dit Serge, la main tendue,
+avec un sourire. C'est ici qu'il doit etre bon de s'asseoir, dans
+l'odeur qui monte.
+
+A cote d'eux etait un champ d'heliotropes, d'une haleine de vanille,
+si douce, qu'elle donnait au vent une caresse de velours. Alors, ils
+s'assirent sur une des colonnes renversees, au milieu d'un bouquet
+de lis superbes qui avaient pousse la. Depuis plus d'une heure, ils
+marchaient. Ils etaient venus des roses dans les lis, a travers
+toutes les fleurs. Les lis leur offraient un refuge de candeur,
+apres leur promenade d'amants, au milieu de la sollicitation ardente
+des chevrefeuilles suaves, des violettes musquees, des verveines
+exhalant l'odeur fraiche d'un baiser, des tubereuses soufflant la
+pamoison d'une volupte mortelle. Les lis, aux tiges elancees, les
+mettaient dans un pavillon blanc, sous le toit de neige de leurs
+calices, seulement egayes des gouttes d'or legeres des pistils. Et
+ils restaient, ainsi que des fiances enfants, souverainement
+pudiques, comme au centre d'une tour de purete, d'une tour d'ivoire
+inattaquable, ou ils ne s'aimaient encore que de tout le charme de
+leur innocence.
+
+Jusqu'au soir, Albine et Serge demeurerent avec les lis. Ils y
+etaient bien; ils achevaient d'y naitre. Serge y perdait la derniere
+fievre de ses mains. Albine y devenait toute blanche, d'un blanc de
+lait qu'aucune rougeur ne teintait de rose. Ils ne virent plus
+qu'ils avaient les bras nus, le cou nu, les epaules nues. Leurs
+chevelures ne les troublerent plus, comme des nudites deployees.
+L'un contre l'autre, ils riaient, d'un rire clair, trouvant de la
+fraicheur a se serrer. Leurs yeux gardaient un calme limpide d'eau
+de source, sans que rien d'impur montat de leur chair pour en ternir
+le cristal. Leurs joues etaient des fruits veloutes, a peine murs,
+auxquels ils ne songeaient point a mordre. Quand ils quitterent les
+lis, ils n'avaient pas dix ans; il leur semblait qu'ils venaient de
+se rencontrer, seuls au fond du grand jardin, pour y vivre dans une
+amitie et dans un jeu eternels. Et, comme ils traversaient de
+nouveau le parterre, rentrant au crepuscule, les fleurs parurent se
+faire discretes, heureuses de les voir si jeunes, ne voulant pas
+debaucher ces enfants. Les bois de pivoines, les corbeilles
+d'oeillets, les tapis de myosotis, les tentures de clematites,
+n'agrandissaient plus devant eux une alcove d'amour, noyes a cette
+heure de l'air du soir, endormis dans une enfance aussi pure que la
+leur. Les pensees les regardaient en camarades, de leurs petits
+visages candides. Les resedas, alanguis, froles par la jupe blanche
+d'Albine, semblaient pris de compassion, evitant de hater leur
+fievre d'un souffle.
+
+
+
+
+
+VIII.
+
+Le lendemain, des l'aube, ce fut Serge qui appela Albine. Elle
+dormait dans une chambre de l'etage superieur, ou il n'eut pas
+l'idee de monter. Il se pencha a la fenetre, la vit qui poussait ses
+persiennes, au saut du lit. Et tous deux rirent beaucoup, de se
+retrouver ainsi.
+
+- Aujourd'hui, tu ne sortiras pas, dit Albine, quand elle fut
+descendue. Il faut nous reposer... Demain, je veux te mener loin,
+bien loin, quelque part ou nous serons joliment a notre aise.
+
+- Mais nous allons nous ennuyer, murmura Serge.
+
+- Oh! que non!... Je vais te raconter des histoires.
+
+Ils passerent une journee charmante. Les fenetres etaient grandes
+ouvertes, le Paradou entrait, riait avec eux, dans la chambre. Serge
+prit enfin possession de cette heureuse chambre, ou il s'imaginait
+etre ne. Il voulut tout voir, tout se faire expliquer. Les Amours de
+platre, culbutes au bord de l'alcove, l'egayerent au point qu'il
+monta sur une chaise pour attacher la ceinture d'Albine au cou du
+plus petit d'entre eux, un bout d'homme, le derriere en l'air, la
+tete en bas, qui polissonnait. Albine tapait des mains, criait qu'il
+ressemblait a un hanneton tenu par un fil. Puis, comme prise de
+pitie:
+
+- Non, non, detache-le... Ca l'empeche de voler.
+
+Mais ce furent surtout les Amours peints au-dessus des portes qui
+occuperent vivement Serge. Il se fachait de ne pouvoir comprendre a
+quels jeux ils jouaient, tant les peintures etaient palies. Aide
+d'Albine, il roula une table, sur laquelle ils grimperent tous les
+deux. Albine donnait des explications.
+
+- Regarde, ceux-ci jettent des fleurs. Sous les fleurs, on ne voit
+plus que trois jambes nues. Je crois me souvenir qu'en arrivant ici,
+j'ai pu distinguer encore une dame couchee. Mais, depuis le temps,
+elle s'en est allee.
+
+Ils firent le tour des panneaux, sans que rien d'impur leur vint de
+ces jolies indecences de boudoir. Les peintures, qui s'emiettaient
+comme un visage farde du dix-huitieme siecle, etaient assez mortes
+pour ne laisser passer que les genoux et les coudes des corps pames
+dans une luxure aimable. Les details trop crus, auxquels paraissait
+s'etre complu l'ancien amour dont l'alcove gardait la lointaine
+odeur, avaient disparu, manges par le grand air; si bien que la
+chambre, ainsi que le parc, etait naturellement redevenue vierge,
+sous la gloire tranquille du soleil.
+
+- Bah! ce sont des gamins qui s'amusent, dit Serge, en redescendant
+de la table... Est-ce que tu sais jouer a la main chaude, toi?
+
+Albine savait jouer a tous les jeux. Seulement, il fallait etre au
+moins trois pour jouer a la main chaude. Cela les fit rire. Mais
+Serge s'ecria qu'on etait trop bien deux, et ils jurerent de n'etre
+toujours que deux.
+
+- On est tout a fait chez soi, on n'entend rien, reprit le jeune
+homme, qui s'allongea sur le canape. Et les meubles ont une odeur de
+vieux qui sent bon... C'est doux comme dans un nid. Voila une
+chambre ou il y a du bonheur.
+
+La jeune fille hochait gravement la tete.
+
+- Si j'avais ete peureuse, murmura-t-elle, j'aurais eu bien peur,
+dans les premiers temps... C'est justement cette histoire-la que je
+veux te raconter. Je l'ai entendue dans le pays. On ment peut-etre.
+Enfin, ca nous amusera.
+
+Et elle s'assit a cote de Serge.
+
+- Il y a des annees et des annees... Le Paradou appartenait a un
+riche seigneur qui vint s'y enfermer avec une dame tres belle. Les
+portes du chateau etaient si bien fermees, les murailles du jardin
+avaient une telle hauteur, que jamais personne n'apercevait le
+moindre bout des jupes de la dame.
+
+- Je sais, interrompit Serge, la dame n'a jamais reparu.
+
+Comme Albine le regardait toute surprise, fachee de voir son
+histoire connue, il continua a demi-voix, etonne lui-meme.
+
+- Tu me l'as deja racontee, ton histoire.
+
+Elle protesta. Puis, elle parut se raviser, elle se laissa
+convaincre. Ce qui ne l'empecha pas de terminer son recit en ces
+termes:
+
+- Quand le seigneur s'en alla, il avait les cheveux blancs. Il fit
+barricader toutes les ouvertures, pour qu'on n'allat pas deranger la
+dame... La dame etait morte dans cette chambre.
+
+- Dans cette chambre! s'ecria Serge. Tu ne m'avais pas dit cela...
+Es-tu sure qu'elle soit morte dans cette chambre?
+
+Albine se facha. Elle repetait ce que tout le monde savait. Le
+seigneur avait fait batir le pavillon, pour y loger cette inconnue
+qui ressemblait a une princesse. Les gens du chateau, plus tard,
+assuraient qu'il y passait les jours et les nuits. Souvent aussi,
+ils l'apercevaient dans une allee, menant les petits pieds de
+l'inconnue au fond des taillis les plus noirs. Mais, pour rien au
+monde, ils ne se seraient hasardes a guetter le couple, qui battait
+le parc pendant des semaines entieres.
+
+- Et c'est la qu'elle est morte, repeta Serge, l'esprit frappe. Tu
+as pris sa chambre, tu te sers de ses meubles, tu couches dans son
+lit.
+
+Albine souriait.
+
+- Tu sais bien que je ne suis pas peureuse, dit-elle. Puis, toutes
+ces choses, c'est si vieux... La chambre te semblait pleine de
+bonheur.
+
+Ils se turent, ils regarderent un instant l'alcove, le haut plafond,
+les coins d'ombre grise. Il y avait comme un attendrissement
+amoureux, dans les couleurs fanees des meubles. C'etait un soupir
+discret du passe, si resigne, qu'il ressemblait encore a un
+remerciement tiede de femme adoree.
+
+- Oui, murmura Serge, on ne peut pas avoir peur. C'est trop
+tranquille.
+
+Et Albine reprit en se rapprochant de lui:
+
+- Ce que peu de personnes savent, c'est qu'ils avaient decouvert
+dans le jardin un endroit de felicite parfaite, ou ils finissaient
+par vivre toutes leurs heures. Moi, je tiens cela d'une source
+certaine... Un endroit d'ombre fraiche, cache au fond de
+broussailles impenetrables, si merveilleusement beau, qu'on y oublie
+le monde entier. La dame a du y etre enterree.
+
+- Est-ce dans le parterre? demanda Serge curieusement.
+
+- Ah! je ne sais pas, je ne sais pas! dit la jeune fille, avec un
+geste decourage. J'ai cherche partout, je n'ai encore pu trouver
+nulle part cette clairiere heureuse... Elle n'est ni dans les roses,
+ni dans les lis, ni sur le tapis des violettes.
+
+- Peut etre est-ce ce coin de fleurs tristes, ou tu m'as montre un
+enfant debout, le bras casse?
+
+- Non, non.
+
+- Peut etre est-ce au fond de la grotte, pres de cette eau claire,
+ou s'est noyee cette grande femme de marbre, qui n'a plus de visage?
+
+- Non, non.
+
+Albine resta un instant songeuse. Puis, elle continua, comme se
+parlant a elle-meme:
+
+- Des les premiers jours, je me suis mise en quete. Si j'ai passe
+des journees dans le Paradou, si j'ai fouille les moindres coins de
+verdure, c'etait uniquement pour m'asseoir une heure au milieu de la
+clairiere. Que de matinees perdues vainement a me glisser sous les
+ronces, a visiter les coins les plus recules du parc!... Oh! je
+l'aurais vite reconnue, cette retraite enchantee, avec son arbre
+immense qui doit la couvrir d'un toit de feuilles, avec son herbe
+fine comme une peluche de soie, avec ses murs de buissons verts que
+les oiseaux eux-memes ne peuvent percer!
+
+Elle jeta l'un de ses bras au cou de Serge, elevant la voix, le
+suppliant:
+
+- Dis? nous sommes deux maintenant, nous chercherons, nous
+trouverons... Toi qui es fort, tu ecarteras les grosses branches
+devant moi, pour que j'aille jusqu'au fond des fourres. Tu me
+porteras, lorsque je serai lasse; tu m'aideras a sauter les
+ruisseaux, tu monteras aux arbres, si nous venons a perdre notre
+route... Et quelle joie, lorsque nous pourrons nous asseoir cote a
+cote, sous le toit de feuilles, au centre de la clairiere! On m'a
+raconte qu'on vivait la dans une minute toute une vie... Dis? mon
+bon Serge, des demain, nous partirons, nous battrons le parc
+broussailles a broussailles, jusqu'a ce que nous ayons contente
+notre desir.
+
+Serge haussait les epaules, en souriant.
+
+- A quoi bon! dit-il. N'est-on pas bien dans le parterre? Il faudra
+rester avec les fleurs, vois-tu, sans chercher si loin un bonheur
+plus grand.
+
+- C'est la que la morte est enterree, murmura Albine, retombant
+dans sa reverie. C'est la joie de s'etre assise la qui l'a tuee.
+L'arbre a une ombre dont le charme fait mourir... Moi, je mourrais
+volontiers ainsi. Nous nous coucherions aux bras l'un de l'autre;
+nous serions morts, personne ne nous trouverait plus.
+
+- Non, tais-toi, tu me desoles, interrompit Serge inquiet. Je veux
+que nous vivions au soleil, loin de cette ombre mortelle. Tes
+paroles me troublent, comme si elles nous poussaient a quelque
+malheur irreparable. Ca doit etre defendu de s'asseoir sous un arbre
+dont l'ombrage donne un tel frisson.
+
+- Oui, c'est defendu, declara gravement Albine. Tous les gens du
+pays m'ont dit que c'etait defendu.
+
+Un silence se fit. Serge se leva du canape ou il etait reste
+allonge. Il riait, il pretendait que les histoires ne l'amusaient
+pas. Le soleil baissait, lorsque Albine consentit enfin a descendre
+un instant au jardin. Elle le mena, a gauche, le long du mur de
+cloture, jusqu'a un champ de decombres, tout herisse de ronces.
+C'etait l'ancien emplacement du chateau, encore noir de l'incendie
+qui avait abattu les murs. Sous les ronces, des pierres cuites se
+fendaient, des eboulements de charpentes pourrissaient. On eut dit
+un coin de roches steriles, ravine, bossue, vetu d'herbe rude, de
+lianes rampantes qui se coulaient dans chaque fente comme des
+couleuvres. Et ils s'egayerent a traverser en tous sens cette
+fondriere, descendant au fond des trous, flairant les debris,
+cherchant s'ils ne devineraient rien de ce passe en cendre. Ils
+n'avouaient pas leur curiosite, ils se poursuivaient au milieu des
+planchers creves et des cloisons renversees; mais, a la verite, ils
+ne songeaient qu'aux legendes de ces ruines, a cette dame plus belle
+que le jour, qui avait traine sa jupe de soie sur ces marches, ou
+les lezards seuls aujourd'hui se promenaient paresseusement.
+
+Serge finit par se planter sur le plus haut tas de decombres,
+regardant le parc qui deroulait ses immenses nappes vertes,
+cherchant entre les arbres la tache grise du pavillon. Albine se
+taisait, debout a son cote, redevenue serieuse.
+
+- Le pavillon est la, a droite, dit-elle, sans qu'il l'interrogeat.
+C'est tout ce qui reste des batiments... Tu le vois bien, au bout de
+ce couvert de tilleuls?
+
+Ils garderent de nouveau le silence. Et comme continuant a voix
+haute les reflexions qu'ils faisaient mentalement tous les deux,
+elle reprit:
+
+- Quand il allait la voir, il devait descendre par cette allee;
+puis, il tournait les gros marronniers, et il entrait sous les
+tilleuls... Il lui fallait a peine un quart d'heure.
+
+Serge n'ouvrit pas les levres. Lorsqu'ils revinrent, ils
+descendirent l'allee, ils tournerent les gros marronniers, ils
+entrerent sous les tilleuls. C'etait un chemin d'amour. Sur l'herbe,
+ils semblaient chercher des pas, un noeud de ruban tombe, une
+bouffee de parfum ancien, quelque indice qui leur montrat clairement
+qu'ils etaient bien dans le sentier menant a la joie d'etre
+ensemble. La nuit venait, le parc avait une grande voix mourante qui
+les appelait du fond des verdures.
+
+- Attends, dit Albine, lorsqu'ils furent revenus devant le
+pavillon. Toi, tu ne monteras que dans trois minutes.
+
+Elle s'echappa gaiement, s'enferma dans la chambre au plafond bleu.
+Puis, apres avoir laisse Serge frapper deux fois a la porte, elle
+l'entrebailla discretement, le recut avec une reverence a l'ancienne
+mode.
+
+- Bonjour, mon cher seigneur, dit-elle en l'embrassant.
+
+Cela les amusa extremement. Ils jouerent aux amoureux, avec une
+puerilite de gamins. Ils begayaient la passion qui avait jadis
+agonise la. Ils l'apprenaient comme une lecon qu'ils anonnaient
+d'une adorable maniere, ne sachant point se baiser aux levres,
+cherchant sur les joues, finissant par danser l'un devant l'autre,
+en riant aux eclats, par ignorance de se temoigner autrement le
+plaisir qu'ils goutaient a s'aimer.
+
+
+
+
+
+IX.
+
+Le lendemain matin, Albine voulut partir des le lever du soleil,
+pour la grande promenade qu'elle menageait depuis la ville. Elle
+tapait des pieds joyeusement, elle disait qu'ils ne rentreraient pas
+de la journee.
+
+- Ou me menes-tu donc? demanda Serge.
+
+- Tu verras, tu verras!
+
+Mais il la prit par les poignets, la regarda en face.
+
+- Il faut etre sage, n'est-ce pas? Je ne veux pas que tu cherches
+ni ta clairiere, ni ton arbre, ni ton herbe ou l'on meurt. Tu sais
+que c'est defendu.
+
+Elle rougit legerement, en protestant, en disant qu'elle ne songeait
+pas meme a ces choses. Puis, elle ajouta:
+
+- Pourtant, si nous trouvions, sans chercher, par hasard, est-ce
+que tu ne t'assoirais pas?... Tu m'aimes donc bien peu!
+
+Ils partirent. Ils traverserent le parterre tout droit, sans
+s'arreter au reveil des fleurs, nues dans leur bain de rosee. Le
+matin avait un teint de rose, un sourire de bel enfant ouvrant les
+yeux au milieu des blancheurs de son oreiller.
+
+- Ou me menes-tu? repetait Serge.
+
+Et Albine riait, sans vouloir repondre. Mais, comme ils arrivaient
+devant la nappe d'eau qui coupait le jardin au bout du parterre,
+elle resta toute consternee. La riviere etait encore gonflee des
+dernieres pluies.
+
+- Nous ne pourrons jamais passer, murmura-t-elle. J'ote mes
+souliers, je releve mes jupes d'ordinaire. Mais, aujourd'hui, nous
+aurions de l'eau jusqu'a la taille.
+
+Ils longerent un instant la rive, cherchant un gue. La jeune fille
+disait que c'etait inutile, qu'elle connaissait tous les trous.
+Autrefois, un pont se trouvait la, un pont dont l'ecroulement avait
+seme la riviere de grosses pierres, entre lesquelles l'eau passait
+avec des tourbillons d'ecume.
+
+- Monte sur mon dos, dit Serge.
+
+- Non, non, je ne veux pas. Si tu venais a glisser, nous ferions un
+fameux plongeon tous les deux... Tu ne sais pas comme ces pierres-la
+sont traitres.
+
+- Monte donc sur mon dos.
+
+Cela finit par la tenter. Elle prit son elan, sauta comme un garcon,
+si haut, qu'elle se trouva a califourchon sur le cou de Serge. Et,
+le sentant chanceler, elle cria qu'il n'etait pas encore assez fort,
+qu'elle voulait descendre. Puis, elle sauta de nouveau, a deux
+reprises. Ce jeu les ravissait.
+
+- Quand tu auras fini! dit le jeune homme, qui riait. Maintenant,
+tiens-toi ferme. C'est le grand coup.
+
+Et, en trois bonds legers, il traversa la riviere, la pointe des
+pieds a peine mouillee. Au milieu, pourtant, Albine crut qu'il
+glissait. Elle eut un cri, en se rattrapant des deux mains a son
+menton. Lui, l'emportait deja, dans un galop de cheval, sur le sable
+fin de l'autre rive.
+
+- Hue! Hue! criait-elle, rassuree, amusee par ce jeu nouveau.
+
+Il courut ainsi tant qu'elle voulut, tapant des pieds, imitant le
+bruit des sabots. Elle claquait de la langue, elle avait pris deux
+meches de ses cheveux, qu'elle tirait comme des guides, pour le
+lancer a droite ou a gauche.
+
+- La, la, nous y sommes, dit-elle, en lui donnant de petites
+claques sur les joues.
+
+Elle sauta a terre, tandis que lui, en sueur, s'adossait contre un
+arbre pour reprendre haleine. Alors, elle le gronda, elle menaca de
+ne pas le soigner, s'il retombait malade.
+
+- Laisse donc! Ca m'a fait du bien, repondit-il. Quand j'aurai
+retrouve toutes mes forces, je te porterai des matinees entieres...
+Ou me menes-tu?
+
+- Ici, dit-elle en s'asseyant avec lui sous un gigantesque poirier.
+
+Ils etaient dans l'ancien verger du parc. Une haie vive d'aubepine,
+une muraille de verdure, trouee de breches, mettait la un bout de
+jardin a part. C'etait une foret d'arbres fruitiers, que la serpe
+n'avait pas tailles depuis un siecle. Certains troncs se dejetaient
+puissamment, poussaient de travers, sous les coups d'orage qui les
+avaient plies; tandis que d'autres, bossues de noeuds enormes,
+crevasses de cavites profondes, ne semblaient plus tenir au sol que
+par les ruines geantes de leur ecorce. Les hautes branches, que le
+poids des fruits courbait a chaque saison, etendaient au loin des
+raquettes demesurees; meme, les plus chargees, qui avaient casse,
+touchaient la terre, sans qu'elles eussent cesse de produire,
+raccommodees par d'epais bourrelets de seve. Entre eux, les arbres
+se pretaient des etais naturels, n'etaient plus que des piliers
+tordus, soutenant une voute de feuilles qui se creusait en longues
+galeries, s'elancait brusquement en halles legeres, s'aplatissait
+presque au ras du sol en soupentes effondrees. Autour de chaque
+colosse, des rejets sauvages faisaient des taillis, ajoutaient
+l'emmelement de leurs jeunes tiges, dont les petites baies avaient
+une aigreur exquise. Dans le jour verdatre, qui coulait comme une
+eau claire, dans le grand silence de la mousse, retentissait seule
+la chute sourde des fruits que le vent cueillait.
+
+Et il y avait des abricotiers patriarches, qui portaient
+gaillardement leur grand age, paralyses deja d'un cote, avec une
+foret de bois mort, pareil a un echafaudage de cathedrale, mais si
+vivants de leur autre moitie, si jeunes, que des pousses tendres
+faisaient eclater l'ecorce rude de toutes parts. Des pruniers
+venerables, tout chenus de mousse, grandissaient encore pour aller
+boire l'ardent soleil, sans qu'une seule de leurs feuilles patit.
+Des cerisiers batissaient des villes entieres, des maisons a
+plusieurs etages, jetant des escaliers, etablissant des planchers de
+branches, larges a y loger dix familles. Puis, c'etaient des
+pommiers, les reins casses, les membres contournes, comme de grands
+infirmes, la peau racheuse, maculee de rouille verte; des poiriers
+lisses, dressant une mature de hautes tiges minces, immense,
+semblable a l'echappee d'un port, rayant l'horizon de barres brunes;
+des pechers rosatres, se faisant faire place dans l'ecrasement de
+leurs voisins, par un rire aimable et une poussee lente de belles
+filles egarees au milieu d'une foule. Certains pieds, anciennement
+en espaliers, avaient enfonce les murailles basses qui les
+soutenaient; maintenant, ils se debauchaient, libres des treillages
+dont les lambeaux arraches pendaient encore a leurs bras; ils
+poussaient a leur guise, n'ayant conserve de leur taille
+particuliere que des apparences d'arbres comme il faut, trainant
+dans le vagabondage les loques de leur habit de gala. Et, a chaque
+tronc, a chaque branche, d'un arbre a l'autre, couraient des
+debandades de vigne. Les ceps montaient comme des rires fous,
+s'accrochaient un instant a quelque noeud eleve, puis repartaient en
+un jaillissement de rires plus sonores, eclaboussant tous les
+feuillages de l'ivresse heureuse des pampres. C'etait un vert tendre
+dore de soleil qui allumait d'une pointe d'ivrognerie les tetes
+ravagees des grands vieillards du verger.
+
+Puis, vers la gauche, des arbres plus espaces, des amandiers au
+feuillage grele, laissaient le soleil murir a terre des citrouilles
+pareilles a des lunes tombees. Il y avait aussi, au bord d'un
+ruisseau qui traversait le verger, des melons coutures de verrues,
+perdus dans des nappes de feuilles rampantes, ainsi que des
+pasteques vernies, d'un ovale parfait d'oeuf d'autruche. A chaque
+pas, des buissons de groseilliers barraient les anciennes allees,
+montrant les grappes limpides de leurs fruits, des rubis dont chaque
+grain s'eclairait d'une goutte de jour. Des haies de framboisiers
+s'etalaient comme des ronces sauvages; tandis que le sol n'etait
+plus qu'un tapis de fraisiers, une herbe toute semee de fraises
+mures, dont l'odeur avait une legere fumee de vanille.
+
+Mais le coin enchante du verger etait plus a gauche encore, contre
+la rampe de rochers qui commencait la a escalader l'horizon. On
+entrait en pleine terre ardente, dans une serre naturelle, ou le
+soleil tombait d'aplomb. D'abord, il fallait traverser des figuiers
+gigantesques, degingandes, etirant leurs branches comme des bras
+grisatres las de sommeil, si obstrues du cuir velu de leurs
+feuilles, qu'on devait, pour passer, casser les jeunes tiges
+repoussant des pieds seches par l'age. Ensuite, on marchait entre
+des bouquets d'arbousiers, d'une verdure de buis geants, que leurs
+baies rouges faisaient ressembler a des mais ornes de pompons de
+soie ecarlate. Puis, venait une futaie d'aliziers, d'azeroliers, de
+jujubiers, au bord de laquelle des grenadiers mettaient une lisiere
+de touffes eternellement vertes; les grenades se nouaient a peine,
+grosses comme un poing d'enfant; les fleurs de pourpre, posees sur
+le bout des branches, paraissaient avoir le battement d'ailes des
+oiseaux des iles, qui ne courbent pas les herbes sur lesquelles ils
+vivent. Et l'on arrivait enfin a un bois d'orangers et de
+citronniers, poussant vigoureusement en pleine terre. Les troncs
+droits enfoncaient des enfilades de colonnes brunes; les feuilles
+luisantes mettaient la gaiete de leur claire peinture sur le bleu du
+ciel, decoupaient l'ombre nettement en minces lames pointues, qui
+dessinaient a terre les millions de palmes d'une etoffe indienne.
+C'etait un ombrage au charme tout autre, aupres duquel les ombrages
+du verger d'Europe devenaient fades: une joie tiede de la lumiere
+tamisee en une poussiere d'or volante, une certitude de verdure
+perpetuelle, une force de parfum continu, le parfum penetrant de la
+fleur, le parfum plus grave du fruit, donnant aux membres la
+souplesse pamee des pays chauds.
+
+- Et nous allons dejeuner! cria Albine, en tapant dans ses mains.
+Il est au moins neuf heures. J'ai une belle faim!
+
+Elle s'etait levee. Serge confessait qu'il mangerait volontiers, lui
+aussi.
+
+- Grand beta! reprit-elle, tu n'as donc pas compris que je te
+menais dejeuner. Hein! nous ne mourrons pas de faim, ici? Tout est
+pour nous.
+
+Ils entrerent sous les arbres, ecartant les branches, se coulant au
+plus epais des fruits. Albine qui marchait la premiere, les jupes
+entre les jambes, se retournait, demandait a son compagnon, de sa
+voix flutee:
+
+- Qu'est-ce que tu aimes, toi? les poires, les abricots, les
+cerises, les groseilles?... Je te previens que les poires sont
+encore vertes; mais elles sont joliment bonnes tout de meme.
+
+Serge se decida pour les cerises. Albine dit qu'en effet on pouvait
+commencer par ca. Mais, comme il allait sottement grimper sur le
+premier cerisier venu, elle lui fit faire encore dix bonnes minutes
+de chemin, au milieu d'un gachis epouvantable de branches. Ce
+cerisier-la avait de mechantes cerises de rien du tout; les cerises
+de celui-ci etaient trop aigres; les cerises de cet autre ne
+seraient mures que dans huit jours. Elle connaissait tous les
+arbres.
+
+- Tiens, monte la-dedans, dit-elle enfin, en s'arretant devant un
+cerisier si charge de fruits, que des grappes pendaient jusqu'a
+terre comme des colliers de corail accroches.
+
+Serge s'etablit commodement entre deux branches, et se mit a
+dejeuner. Il n'entendait plus Albine; il la croyait dans un autre
+arbre, a quelques pas, lorsque, baissant les yeux, il l'apercut
+tranquillement couchee sur le dos, au-dessous de lui. Elle s'etait
+glissee la, mangeant sans meme se servir des mains, happant des
+levres les cerises que l'arbre tendait jusqu'a sa bouche.
+
+Quand elle se vit decouverte, elle eut des rires prolonges, sautant
+sur l'herbe comme un poisson blanc sorti de l'eau, se mettant sur le
+ventre, rampant sur les coudes, faisant le tour du cerisier, tout en
+continuant a happer les cerises les plus grosses.
+
+- Figure-toi, elles me chatouillent! criait-elle. Tiens, en voila
+encore une qui vient de me tomber dans le cou. C'est qu'elles sont
+joliment fraiches!... Moi, j'en ai dans les oreilles, dans les yeux,
+sur le nez, partout! Si je voulais, j'en ecraserais une pour me
+faire des moustaches... Elles sont bien plus douces en bas qu'en
+haut.
+
+- Allons donc! dit Serge en riant. C'est que tu n'oses pas monter.
+
+Elle resta muette d'indignation.
+
+- Moi! moi! balbultia-t-elle.
+
+Et, serrant sa jupe, la rattachant par-devant a sa ceinture, sans
+voir quelle montrait ses cuisses, elle prit l'arbre nerveusement, se
+hissa sur le tronc, d'un seul effort des poignets. La, elle courut
+le long des branches, en evitant meme de se servir des mains; elle
+avait des allongements souples d'ecureuil, elle tournait autour des
+noeuds, lachait les pieds, tenue seulement en equilibre par le pli
+de la taille. Quand elle fut tout en haut, au bout d'une branche
+grele, que le poids de son corps secouait furieusement:
+
+- Eh bien! cria-t-elle, est-ce que j'ose monter?
+
+- Veux-tu vite descendre! implorait Serge pris de peur. Je t'en
+prie. Tu vas te faire du mal.
+
+Mais, triomphante, elle alla encore plus haut. Elle se tenait a
+l'extremite meme de la branche, a califourchon, s'avancant petit a
+petit au-dessus du vide, empoignant des deux mains des touffes de
+feuilles.
+
+- La branche va casser, dit Serge eperdu.
+
+- Qu'elle casse, pardi! repondit-elle avec un grand rire. Ca
+m'evitera la peine de descendre.
+
+Et la branche cassa, en effet; mais lentement, avec une si longue
+dechirure, qu'elle s'abattit peu a peu, comme pour deposer Albine a
+terre d'une facon tres douce. Elle n'eut pas le moindre effroi, elle
+se renversait, elle agitait ses cuisses demi-nues, en repetant:
+
+- C'est joliment gentil. On dirait une voiture.
+
+Serge avait saute de l'arbre pour la recevoir dans ses bras. Comme
+il restait tout pale de l'emotion qu'il venait d'avoir, elle le
+plaisanta.
+
+- Mais ca arrive tous les jours de tomber des arbres. Jamais on ne
+se fait de mal... Ris donc, gros beta! Tiens, mets-moi un peu de
+salive sur le cou. Je me suis egratignee.
+
+Il lui mit un peu de salive, du bout des doigts.
+
+- La, c'est gueri, cria-t-elle, en s'echappant, avec une gambade de
+gamine. Nous allons jouer a cache-cache, veux-tu?
+
+Elle se fit chercher. Elle disparaissait, jetait le cri: Coucou!
+coucou! du fond de verdures connues d'elle seule, ou Serge ne
+pouvait la trouver. Mais ce jeu de cache-cache n'allait pas sans une
+maraude terrible de fruits. Le dejeuner continuait dans les coins ou
+les deux grands enfants se poursuivaient. Albine, tout en filant
+sous les arbres, allongeait la main, croquait une poire verte,
+s'emplissait la jupe d'abricots. Puis, dans certaines cachettes,
+elle avait des trouvailles qui l'asseyaient par terre, oubliant le
+jeu, occupee a manger gravement. Un moment, elle n'entendit plus
+Serge, elle dut le chercher a son tour. Et ce fut pour elle une
+surprise, presque une facherie, de le decouvrir sous un prunier, un
+prunier qu'elle-meme ne savait pas la, et dont les prunes mures
+avaient une delicate odeur de musc. Elle le querella de la belle
+facon. Voulait-il donc tout avaler, qu'il n'avait souffle mot? Il
+faisait la bete, mais il avait le nez fin, il sentait de loin les
+bonnes choses. Elle etait surtout furieuse contre le prunier, un
+arbre sournois qu'on ne connaissait seulement pas, qui devait avoir
+pousse dans la nuit, pour ennuyer les gens. Serge, comme elle
+boudait, refusant de cueillir une seule prune, imagina de secouer
+l'arbre violemment. Une pluie, une grele de prunes tomba. Albine,
+sous l'averse, recu des prunes sur les bras, des prunes dans le cou,
+des prunes au beau milieu du nez. Alors, elle ne put retenir ses
+rires; elle resta dans ce deluge, criant: Encore! encore! amusee par
+les balles rondes qui rebondissaient sur elle, tendant la bouche et
+les mains, les yeux fermes, se pelotonnant a terre pour se faire
+toute petite.
+
+Matinee d'enfance, polissonnerie de galopins laches dans le Paradou.
+Albine et Serge passerent la des heures pueriles d'ecole
+buissonniere, a courir, a crier, a se taper, sans que leurs chairs
+innocentes eussent un frisson. Ce n'etait encore que la camaraderie
+de deux garnements, qui songeront peut-etre plus tard a se baiser
+sur les joues, lorsque les arbres n'auront plus de dessert a leur
+donner. Et quel joyeux coin de nature pour cette premiere escapade!
+Un trou de feuillage, avec des cachettes excellentes. Des sentiers
+le long desquels il n'etait pas possible d'etre serieux, tant les
+haies laissaient tomber de rires gourmands. Le parc avait, dans cet
+heureux verger, une gaminerie de buissons s'en allant a la
+debandade, une fraicheur d'ombre invitant a la faim, une vieillesse
+de bons arbres pareils a des grands-peres pleins de gateries. Meme,
+au fond des retraites vertes de mousse, sous les troncs casses qui
+les forcaient a ramper l'un derriere l'autre, dans des corridors de
+feuilles, si etroits, que Serge s'attelait en riant aux jambes nues
+d'Albine, ils ne rencontraient point la reverie dangereuse du
+silence. Rien de troublant ne leur venait du bois en recreation.
+
+Et quand ils furent las des abricotiers, des pruniers, des
+cerisiers, ils coururent sous les amandiers greles, mangeant les
+amandes vertes, a peine grosses comme des pois, cherchant les
+fraises parmi le tapis d'herbe, se fachant de ce que les pasteques
+et les melons n'etaient pas murs. Albine finit par courir de toutes
+ses forces, suivie de Serge, qui ne pouvait l'attraper. Elle
+s'engagea dans les figuiers, sautant les grosses branches, arrachant
+les feuilles qu'elle jetait par-derriere a la figure de son
+compagnon. En quelques bonds, elle traversa les bouquets
+d'arbousiers, dont elle gouta en passant les baies rouges; et ce fut
+dans la futaie des aliziers, des azeroliers et des jujubiers que
+Serge la perdit. Il la crut d'abord cachee derriere un grenadier;
+mais c'etait deux fleurs en bouton qu'il avait pris pour les deux
+noeuds roses de ses poignees. Alors, il battit le bois d'orangers,
+ravi du beau temps qu'il faisait la, s'imaginant entrer chez les
+fees du soleil. Au milieu du bois, il apercut Albine qui, ne le
+croyant pas si pres d'elle, furetait vivement, fouillait du regard
+les profondeurs vertes.
+
+- Qu'est-ce que tu cherches donc la? cria-t-il. Tu sais bien que
+c'est defendu.
+
+Elle eut un sursaut, elle rougit legerement, pour la premiere fois
+de la journee. Et, s'asseyant a cote de Serge, elle lui parla des
+jours heureux ou les oranges murissaient. Le bois alors etait tout
+dore, tout eclaire de ces etoiles rondes, qui criblaient de leurs
+feux jaunes la voute verte.
+
+Puis, quand ils s'en allerent enfin, elle s'arreta a chaque rejet
+sauvage, s'emplissant les poches de petites poires apres, de petites
+prunes aigres, disant que ce serait pour manger en route. C'etait
+cent fois meilleur que tout ce qu'ils avaient goute jusque-la. Il
+fallut que Serge en avalat, malgre les grimaces qu'il faisait a
+chaque coup de dent. Ils rentrerent ereintes, heureux, ayant tant
+ri, qu'ils avaient mal aux cotes. Meme, ce soir-la, Albine n'eut pas
+le courage de remonter chez elle; elle s'endormit aux pieds de
+Serge, en travers sur le lit, revant qu'elle montait aux arbres,
+achevant de croquer en dormant les fruits des sauvageons, qu'elle
+avait caches sous la couverture, a cote d'elle.
+
+
+
+
+
+X.
+
+Huit jours plus tard, il y eut de nouveau un grand voyage dans le
+parc. Il s'agissait d'aller plus loin que le verger, a gauche, du
+cote des larges prairies que quatre ruisseaux traversaient. On
+ferait plusieurs lieues en pleine herbe; on vivrait de sa peche, si
+l'on venait a s'egarer.
+
+- J'emporte mon couteau, dit Albine, en montrant un couteau de
+paysan, a lame epaisse.
+
+Elle mit de tout dans ses poches, de la ficelle, du pain, des
+allumettes, une petite bouteille de vin, des chiffons, un peigne,
+des aiguilles. Serge dut prendre une couverture; mais, au bout des
+tilleuls, lorsqu'ils arriverent devant les decombres du chateau, la
+couverture l'embarrassait deja a un tel point, qu'il la cacha sous
+un pan de mur ecroule.
+
+Le soleil etait plus fort. Albine s'etait attardee a ses
+preparatifs. Dans la matinee chaude, ils s'en allerent cote a cote,
+presque raisonnables. Ils faisaient jusqu'a des vingtaines de pas,
+sans se pousser, pour rire. Ils causaient.
+
+- Moi, je ne m'eveille jamais, dit Albine. J'ai bien dormi, cette
+nuit. Et toi?
+
+- Moi aussi, repondit Serge.
+
+Elle reprit:
+
+- Qu'est-ce que ca signifie, quand on reve un oiseau qui vous
+parle?
+
+- Je ne sais pas... Et que disait-il, ton oiseau?
+
+- Ah! j'ai oublie... Il disait des choses tres bien, beaucoup de
+choses qui me semblaient droles... Tiens, vois donc ce gros
+coquelicot, la-bas. Tu ne l'auras pas! Tu ne l'auras pas!
+
+Elle prit son elan; mais Serge, grace a ses longues jambes, la
+devanca, cueillit le coquelicot qu'il agita victorieusement. Alors,
+elle resta les levres pincees, sans rien dire, avec une grosse envie
+de pleurer. Lui, ne sut que jeter la fleur. Puis, pour faire la
+paix:
+
+- Veux-tu monter sur mon dos? Je te porterai, comme l'autre jour.
+
+- Non, non.
+
+Elle boudait. Mais elle n'avait pas fait trente pas, qu'elle se
+retournait, toute rieuse. Une ronce la retenait par la jupe.
+
+- Tiens! je croyais que c'etait toi qui marchais expres sur ma
+robe... C'est qu'elle ne veut pas me lacher! Decroche-moi, dis!
+
+Et, quand elle fut decrochee, ils marcherent de nouveau a cote l'un
+de l'autre, tres sagement. Albine pretendait que c'etait plus
+amusant, de se promener ainsi, comme des gens serieux. Ils venaient
+d'entrer dans les prairies. A l'infini, devant eux, se deroulaient
+de larges pans d'herbes, a peine coupes de loin en loin par le
+feuillage tendre d'un rideau de saules. Les pans d'herbes se
+duvetaient, pareils a des pieces de velours; ils etaient d'un gros
+vert peu a peu pali dans les lointains, se noyant de jaune vif, au
+bord de l'horizon, sous l'incendie du soleil. Les bouquets de
+saules, tout la-bas, semblaient d'or pur, au milieu du grand frisson
+de la lumiere. Des poussieres dansantes mettaient aux pointes des
+gazons un flux de clartes, tandis qu'a certains souffles de vent,
+passant librement sur cette solitude nue, les herbes se moiraient
+d'un tressaillement de plantes caressees. Et, le long des pres les
+plus voisins, des foules de petites paquerettes blanches, en tas, a
+la debandade, par groupes, ainsi qu'une population grouillant sur le
+pave pour quelque fete publique, peuplaient de leur joie repandue le
+noir des pelouses. Des boutons-d'or avaient une gaiete de grelots de
+cuivre poli, que l'effleurement d'une aile de mouche allait faire
+tinter; de grands coquelicots isoles eclataient avec des petards
+rouges, s'en allaient plus loin, en bandes, etaler des mares
+rejouissantes comme des fonds de cuvier encore pourpres de vin; de
+grands bleuets balancaient leurs legers bonnets de paysanne ruches
+de bleu, menacant de s'envoler par-dessus les moulins a chaque
+souffle. Puis c'etaient des tapis de houques laineuses, de flouves
+odorantes, de lotiers velus, des nappes de fetuques, de cretelles,
+d'agrostis, de paturins. Le sainfoin dressait ses longs cheveux
+greles, le trefle decoupait ses feuilles nettes, le plantain
+brandissait des forets de lances, la luzerne faisait des couches
+molles, des edredons de satin vert d'eau broche de fleurs violatres.
+Cela, a droite, a gauche, en face, partout, roulant sur le sol plat,
+arrondissant la surface moussue d'une mer stagnante, dormant sous le
+ciel qui paraissait plus vaste. Dans l'immensite des herbes, par
+endroits, les herbes etaient limpidement bleues, comme si elles
+avaient reflechi le bleu du ciel.
+
+Cependant, Albine et Serge marchaient au milieu des prairies, ayant
+de la verdure jusqu'aux genoux. Il leur semblait avancer dans une
+eau fraiche qui leur battait les mollets. Ils se trouvaient par
+instants au travers de veritables courants, avec des ruissellements
+de hautes tiges penchees dont ils entendaient la fuite rapide entre
+leurs jambes. Puis, des lacs calmes sommeillaient, des bassins de
+gazons courts, ou ils trempaient a peine plus haut que les
+chevilles. Ils jouaient en marchant ainsi, non plus a tout casser,
+comme dans le verger, mais a s'attarder, au contraire, les pieds
+lies par les doigts souples des plantes goutant la une purete, une
+caresse de ruisseau, qui calmait en eux la brutalite du premier age.
+Albine s'ecarta, alla se mettre au fond d'une herbe geante qui lui
+arrivait au menton. Elle ne passait que la tete. Elle se tint un
+instant bien tranquille, appelant Serge.
+
+- Viens donc! On est comme dans un bain. On a de l'eau verte
+partout.
+
+Puis, elle s'echappa d'un saut, sans meme l'attendre, et ils
+suivirent la premiere riviere qui leur barra la route. C'etait une
+eau plate, peu profonde, coulant entre deux rives de cresson
+sauvage. Elle s'en allait ainsi mollement, avec des detours
+ralentis, si propre, si nette, qu'elle refletait comme une glace le
+moindre jonc de ses bords. Albine et Serge durent, pendant
+longtemps, en descendre le courant, qui marchait moins vite qu'eux,
+avant de trouver un arbre dont l'ombre se baignat dans ce flot de
+paresse. Aussi loin que portaient leurs regards, ils voyaient l'eau
+nue, sur le lit des herbes, etirer ses membres purs, s'endormir en
+plein soleil du sommeil souple, a demi denoue, d'une couleuvre
+bleuatre. Enfin, ils arriverent a un bouquet de trois saules; deux
+avaient les pieds dans l'eau, l'autre etait plante un peu en
+arriere; troncs foudroyes, emiettes par l'age, que couronnaient des
+chevelures blondes d'enfant. L'ombre etait si claire, qu'elle rayait
+a peine de legeres hachures la rive ensoleillee. Cependant, l'eau si
+unie en amont et en aval avait la un court frisson, un trouble de sa
+peau limpide, qui temoignait de sa surprise a sentir ce bout de
+voile trainer sur elle. Entre les trois saules, un coin de pre
+descendait par une pente insensible, mettant des coquelicots jusque
+dans les fentes des vieux troncs creves. On eut dit une tente de
+verdure, plantee sur trois piquets, au bord de l'eau, dans le desert
+roulant des herbes.
+
+- C'est ici, c'est ici! cria Albine, en se glissant sous les
+saules.
+
+Serge s'assit a cote d'elle, les pieds presque dans l'eau. Il
+regardait autour de lui, il murmurait:
+
+- Tu connais tout, tu sais les meilleurs endroits... On dirait une
+ile de dix pieds carres, rencontree en pleine mer.
+
+- Oui, nous sommes chez nous, reprit-elle, si joyeuse, qu'elle tapa
+les herbes de son poing. C'est une maison a nous... Nous allons tout
+faire.
+
+Puis, comme prise d'une idee triomphante, elle se jeta contre lui,
+lui dit dans la figure, avec une explosion de joie:
+
+- Veux-tu etre mon mari? Je serai ta femme.
+
+Il fut enchante de l'invention; il repondit qu'il voulait bien etre
+le mari, riant plus haut qu'elle. Alors, elle, tout d'un coup,
+devint serieuse; elle affecta un air presse de menagere.
+
+- Tu sais, dit-elle, c'est moi qui commande... Nous dejeunerons
+quand tu auras mis la table.
+
+Et elle lui donna des ordres imperieux. Il dut serrer tout ce
+qu'elle tira de ses poches dans le creux d'un saule, qu'elle
+appelait "l'armoire". Les chiffons etaient le linge; le peigne
+representait le necessaire de toilette; les aiguilles et la ficelle
+devaient servir a raccommoder les vetements des explorateurs. Quant
+aux provisions de bouche, elles consistaient dans la petite
+bouteille de vin et les quelques croutes de la ville. A la verite,
+il y avait encore les allumettes pour faire cuire le poisson qu'on
+devait prendre.
+
+Comme il achevait de mettre la table, la bouteille au milieu, les
+trois croutes alentour, il hasarda l'observation que le regal serait
+mince. Mais elle haussait les epaules, en femme superieure. Elle se
+mit les pieds a l'eau, disant severement:
+
+- C'est moi qui peche. Toi, tu me regarderas.
+
+Pendant une demi-heure, elle se donna une peine infinie pour
+attraper des petits poissons avec les mains. Elle avait releve ses
+jupes, nouees d'un bout de ficelle. Elle s'avancait prudemment,
+prenant des precautions infinies afin de ne pas remuer l'eau; puis,
+lorsqu'elle etait tout pres du petit poisson, tapi entre deux
+pierres, elle allongeait son bras nu, faisait un barbotage terrible,
+ne tenait qu'une poignee de graviers. Serge alors riait aux eclats,
+ce qui la ramenait a la rive, courroucee, lui criant qu'il n'avait
+pas le droit de rire.
+
+- Mais, finit-il par dire, avec quoi le feras-tu cuire, ton
+poisson? Il n'y a pas de bois.
+
+Cela acheva de la decourager. D'ailleurs, ce poisson-la ne lui
+paraissait pas fameux. Elle sortit de l'eau, sans songer a remettre
+ses bas. Elle courait dans l'herbe, les jambes nues, pour se secher.
+Et elle retrouvait son rire, parce qu'il y avait des herbes qui la
+chatouillaient sous la plante des pieds.
+
+- Oh! de la pimprenelle! dit-elle brusquement, en se jetant a
+genoux. C'est ca qui est bon! Nous allons nous regaler.
+
+Serge dut mettre sur la table un tas de pimprenelle. Ils mangerent
+de la pimprenelle avec leur pain. Albine affirmait que c'etait
+meilleur que de la noisette. Elle servait en maitresse de maison,
+coupait le pain de Serge, auquel elle ne voulut jamais confier son
+couteau.
+
+- Je suis la femme, repondait-elle serieusement a toutes les
+revoltes qu'il tentait.
+
+Puis, elle lui fit reporter dans "l'armoire" les quelques gouttes de
+vin qui restaient au fond de la bouteille. Il fallut meme qu'il
+balayat l'herbe, pour qu'on put passer de la salle a manger dans la
+chambre a coucher. Albine se coucha la premiere, tout de son long,
+en disant:
+
+- Tu comprends, maintenant, nous allons dormir... Tu dois te
+coucher a cote de moi, tout contre moi.
+
+Il s'allongea ainsi qu'elle le lui ordonnait. Tous deux se tenaient
+tres raides, se touchant des epaules aux pieds, les mains vides,
+rejetees en arriere, par-dessus leurs tetes. C'etaient surtout leurs
+mains qui les embarrassaient. Ils conservaient une gravite
+convaincue. Ils regardaient en l'air, de leurs yeux grands ouverts,
+disant qu'ils dormaient et qu'ils etaient bien.
+
+- Vois-tu, murmurait Albine, quand on est marie, on a chaud... Tu
+ne me sens pas?
+
+- Si, tu es comme un edredon... Mais il ne faut pas parler, puisque
+nous dormons. C'est meilleur de ne pas parler.
+
+Ils resterent longtemps silencieux, toujours tres graves. Ils
+avaient roule leurs tetes, les eloignant insensiblement, comme si la
+chaleur de leurs haleines les eut genes. Puis, au milieu du grand
+silence, Serge ajouta cette seule parole:
+
+- Moi, je t'aime bien.
+
+C'etait l'amour avant le sexe, l'instinct d'aimer qui plante les
+petits hommes de dix ans sur le passage des bambines en robes
+blanches. Autour d'eux, les prairies largement ouvertes les
+rassuraient de la legere peur qu'ils avaient l'un de l'autre. Ils se
+savaient vus de toutes les herbes, vus du ciel dont le bleu les
+regardait a travers le feuillage grele; et cela ne les derangeait
+pas. La tente des saules, sur leurs tetes, etait un simple pan
+d'etoffe transparente, comme si Albine avait pendu la un coin de sa
+robe. L'ombre restait si claire, qu'elle ne leur soufflait pas les
+langueurs des taillis profonds, les sollicitations des trous perdus,
+des alcoves vertes. Du bout de l'horizon, leur venait un air libre,
+un vent de sante, apportant la fraicheur de cette mer de verdure, ou
+il soulevait une houle de fleurs; tandis que, a leurs pieds, la
+riviere etait une enfance de plus, une candeur dont le filet de voix
+fraiche leur semblait la voix lointaine de quelque camarade qui
+riait. Heureuse solitude, toute pleine de serenite, dont la nudite
+s'etalait avec une effronterie adorable d'ignorance! Immense champ,
+au milieu duquel le gazon etroit qui leur servait de premiere couche
+prenait une naivete de berceau.
+
+- Voila, c'est fini, dit Albine en se levant. Nous avons dormi.
+
+Lui, resta un peu surpris que cela fut fini si vite. Il allongea le
+bras, la tira par la jupe, comme pour la ramener contre lui. Et elle
+tomba sur les genoux, riant, repetant
+
+- Quoi donc? Quoi donc?
+
+Il ne savait pas. Il la regardait, lui prenait les coudes. Un
+instant, il la saisit par les cheveux, ce qui la fit crier. Puis,
+lorsqu'elle fut de nouveau debout, il s'enfonca la face dans l'herbe
+qui avait garde la tiedeur de son corps.
+
+- Voila, c'est fini, dit-il en se levant a son tour.
+
+Jusqu'au soir, ils coururent les prairies. Ils allaient devant eux,
+pour voir. Ils visitaient leur jardin. Albine marchait en avant,
+avec le flair d'un jeune chien, ne disant rien, toujours en quete de
+la clairiere heureuse, bien qu'il n'y eut pas la les grands arbres
+qu'elle revait. Serge avait toutes sortes de galanteries
+maladroites; il se precipitait si rudement pour ecarter les hautes
+herbes, qu'il manquait la faire tomber; il la soulevait a bras-le-
+corps, d'une etreinte qui la meurtrissait, lorsqu'il voulait l'aider
+a sauter les ruisseaux. Leur grande joie fut de rencontrer les trois
+autres rivieres. La premiere coulait sur un lit de cailloux, entre
+deux files continues de saules, si bien qu'ils durent se laisser
+glisser a tatons au beau milieu des branches, avec le risque de
+tomber dans quelque gros trou d'eau; mais Serge, roule le premier,
+ayant de l'eau jusqu'aux genoux seulement, recut Albine dans ses
+bras, la porta a la rive opposee pour qu'elle ne se mouillat point.
+L'autre riviere etait toute noire d'ombre, sous une allee de hauts
+feuillages, ou elle passait languissante, avec le froissement leger,
+les cassures blanches d'une jupe de satin, trainee par quelque dame
+reveuse, au fond d'un bois; nappe profonde, glacee, inquietante,
+qu'ils eurent la chance de pouvoir traverser a l'aide d'un tronc
+abattu d'un bord a l'autre, s'en allant a califourchon, s'amusant a
+troubler du pied le miroir d'acier bruni, puis se hatant, effrayes
+des yeux etranges que les moindres gouttes qui jaillissaient
+ouvraient dans le sommeil du courant. Et ce fut surtout la derniere
+riviere qui les retint.
+
+Celle-la etait joueuse comme eux; elle se ralentissait a certains
+coudes, partait de la en rires perles, au milieu de grosses pierres,
+se calmait a l'abri d'un bouquet d'arbustes, essoufflee, vibrante
+encore; elle montrait toutes les humeurs du monde, ayant tour a tour
+pour lit des sables fins, des plaques de rochers, des graviers
+limpides, des terres grasses, que les sauts des grenouilles
+soulevaient en petites fumees jaunes. Albine et Serge y pataugerent
+adorablement. Les pieds nus, ils remonterent la riviere pour
+rentrer, preferant le chemin de l'eau au chemin des herbes,
+s'attardant a chaque ile qui leur barrait le passage. Ils y
+debarquaient, ils y conqueraient des pays sauvages, ils s'y
+reposaient au milieu de grands joncs, de grands roseaux, qui
+semblaient batir expres pour eux des huttes de naufrages. Retour
+charmant, amuse par les rives qui deroulaient leur spectacle, egaye
+de la belle humeur des eaux vivantes.
+
+Mais, comme ils quittaient la riviere, Serge comprit qu'Albine
+cherchait toujours quelque chose, le long des bords, dans les iles,
+jusque parmi les plantes dormant au fil du courant. Il dut l'aller
+enlever du milieu d'une nappe de nenuphars, dont les larges feuilles
+mettaient a ses jambes des collerettes de marquise. Il ne lui dit
+rien, il la menaca du doigt, et ils rentrerent enfin, tout animes du
+plaisir de la journee, bras dessus, bras dessous, en jeune menage
+qui revient d'une escapade. Ils se regardaient, se trouvaient plus
+beaux et plus forts; ils riaient pour sur d'une autre facon que le
+matin.
+
+
+
+
+
+XI.
+
+- Nous ne sortons donc plus? demanda Serge, a quelques jours de la.
+
+Et la voyant hausser les epaules d'un air las, il ajouta comme pour
+se moquer d'elle:
+
+- Tu as donc renonce a chercher ton arbre?
+
+Ils tournerent cela en plaisanterie pendant toute la journee.
+L'arbre n'existait pas. C'etait un conte de nourrice. Ils en
+parlaient pourtant avec un leger frisson. Et, le lendemain, ils
+deciderent qu'ils iraient faire une promenade au fond du parc, sous
+les hautes futaies, que Serge ne connaissait pas encore. Le matin du
+depart, Albine ne voulut rien emporter; elle etait songeuse, meme un
+peu triste, avec un sourire tres doux. Ils dejeunerent, ils ne
+descendirent que tard. Le soleil, deja chaud, leur donnait une
+langueur, les faisait marcher lentement l'un pres de l'autre,
+cherchant les filets d'ombre. Ni le parterre, ni le verger, qu'ils
+durent traverser, ne les retinrent. Quand ils arriverent sous la
+fraicheur des grands ombrages, ils ralentirent encore leurs pas, ils
+s'enfoncerent dans le recueillement attendri de la foret, sans une
+parole, avec un gros soupir, comme s'ils eussent eprouve un
+soulagement a echapper au plein jour. Puis, lorsqu'il n'y eut que
+des feuilles autour d'eux, lorsque aucune trouee ne leur montra les
+lointains ensoleilles du parc, ils se regarderent, souriants,
+vaguement inquiets.
+
+- Comme on est bien! murmura Serge.
+
+Albine hocha la tete, ne pouvant repondre, tant elle etait serree a
+la gorge. Ils ne se tenaient point a la taille, ainsi qu'ils en
+avaient l'habitude. Les bras ballants, les mains ouvertes, ils
+marchaient, sans se toucher, la tete un peu basse.
+
+Mais Serge s'arreta, en voyant des larmes tomber des joues d'Albine
+et se noyer dans son sourire.
+
+- Qu'as-tu? cria-t-il. Souffres-tu? T'es-tu blessee?
+
+- Non, je ris, je t'assure, dit-elle. Je ne sais pas, c'est l'odeur
+de tous ces arbres qui me fait pleurer.
+
+Elle le regarda, elle reprit:
+
+- Tu pleures aussi, toi. Tu vois bien que c'est bon.
+
+- Oui, murmura-t-il, toute cette ombre, ca vous surprend. On
+dirait, n'est-ce pas? qu'on entre dans quelque chose de si
+extraordinairement doux, que cela vous fait mal... Mais il faudrait
+me le dire, si tu avais quelque sujet de tristesse. Je ne t'ai pas
+contrariee, tu n'es pas fachee contre moi?
+
+Elle jura que non. Elle etait bien heureuse.
+
+- Alors, pourquoi ne t'amuses-tu pas?... Veux-tu que nous jouions a
+courir?
+
+- Oh! non, pas a courir, repondit-elle en faisant une moue de
+grande fille.
+
+Et comme il lui parlait d'autres jeux, de monter aux arbres pour
+denicher des nids, de chercher des fraises ou des violettes, elle
+finit par dire avec quelque impatience:
+
+- Nous sommes trop grands. C'est bete de toujours jouer. Est-ce que
+ca ne te plait pas davantage, de marcher ainsi, a cote de moi, bien
+tranquille?
+
+Elle marchait, en effet, d'une si agreable facon, qu'il prenait le
+plus beau plaisir du monde a entendre le petit claquement de ses
+bottines sur la terre dure de l'allee. Jamais il n'avait fait
+attention au balancement de sa taille, a la trainee vivante de sa
+jupe, qui la suivait d'un frolement de couleuvre. C'etait une joie
+qu'il n'epuiserait pas, de la voir ainsi s'en aller posement a cote
+de lui, tant il decouvrait de nouveaux charmes dans la moindre
+souplesse de ses membres.
+
+- Tu as raison, cria-t-il. C'est plus amusant que tout. Je
+t'accompagnerais au bout de la terre, si tu voulais.
+
+Cependant, a quelques pas de la, il la questionna pour savoir si
+elle n'etait pas lasse. Puis, il laissa entendre qu'il se reposerait
+lui-meme volontiers.
+
+- Nous pourrions nous asseoir, balbutia-t-il.
+
+- Non, repondit-elle, je ne veux pas!
+
+- Tu sais, nous nous coucherions comme l'autre jour, au milieu des
+pres. Nous aurions chaud, nous serions a notre aise.
+
+- Je ne veux pas! Je ne veux pas!
+
+Elle s'etait ecartee d'un bond, avec l'epouvante de ces bras d'homme
+qui se tendaient vers elle. Lui, l'appela grande bete, voulut la
+rattraper. Mais, comme il la touchait a peine du bout des doigts,
+elle poussa un cri, si desespere, qu'il s'arreta, tout tremblant.
+
+- Je t'ai fait du mal?
+
+Elle ne repondit pas tout de suite, etonnee elle-meme de son cri,
+souriant deja de sa peur.
+
+- Non, laisse-moi, ne me tourmente pas... Qu'est-ce que nous
+ferions, quand nous serions assis? J'aime mieux marcher.
+
+Et elle ajouta, d'un air grave qui feignait de plaisanter:
+
+- Tu sais bien que je cherche mon arbre.
+
+Alors, il se mit a rire, offrant de chercher avec elle. Il se
+faisait tres doux, pour ne pas l'effrayer davantage: car il voyait
+qu'elle etait encore frissonnante, bien qu'elle eut repris sa marche
+lente, a son cote. C'etait defendu, ce qu'ils allaient faire la, ca
+ne leur porterait pas chance; et il se sentait emu, comme elle,
+d'une terreur delicieuse, qui le secouait d'un tressaillement, a
+chaque soupir lointain de la foret. L'odeur des arbres, le jour
+verdatre qui tombait des hautes branches, le silence chuchotant des
+broussailles, les emplissaient d'une angoisse, comme s'ils allaient,
+au detour du premier sentier, entrer dans un bonheur redoutable.
+
+Et, pendant des heures, ils marcherent a travers les arbres. Ils
+gardaient leur allure de promenade; ils echangeaient a peine
+quelques mots, ne se separant pas une minute, se suivant au fond des
+trous de verdure les plus noirs. D'abord, ils s'engagerent dans des
+taillis dont les jeunes troncs n'avaient pas la grosseur d'un bras
+d'enfant. Ils devaient les ecarter, s'ouvrir une route parmi les
+pousses tendres qui leur bouchaient les yeux de la dentelle volante
+de leurs feuilles. Derriere eux, leur sillage s'effacait, le
+sentier, ouvert, se refermait; et ils avancaient au hasard, perdus,
+roules, ne laissant de leur passage que le balancement des hautes
+branches. Albine, lasse de ne pas voir a trois pas, fut heureuse,
+lorsqu'elle put sauter hors de ce buisson enorme dont ils
+cherchaient depuis longtemps le bout. Ils etaient au milieu d'une
+eclaircie de petits chemins; de tous cotes, entre des haies vives,
+se distribuaient des allees etroites, tournant sur elles-memes, se
+coupant, se tordant, s'allongeant d'une facon capricieuse. Ils se
+haussaient pour regarder par-dessus les haies; mais ils n'avaient
+aucune hate penible, ils seraient restes volontiers la, s'oubliant
+en detours continuels, goutant la joie de marcher toujours sans
+arriver jamais, s'ils n'avaient eu devant eux la ligne fiere des
+hautes futaies. Ils entrerent enfin sous les futaies, religieusement,
+avec une pointe de terreur sacree, comme on entre sous la voute
+d'une eglise. Les troncs, droits, blanchis de lichens, d'un gris
+blafard de vieille pierre, montaient demesurement, alignaient a
+l'infini des enfoncements de colonnes. Au loin, des nefs se
+creusaient, avec leurs bas-cotes plus etouffes; des nefs etrangement
+hardies, portees par des piliers tres minces, dentelees, ouvragees,
+si finement fouillees, qu'elles laissaient passer de toutes parts le
+bleu du ciel. Un silence religieux tombait des ogives geantes; une
+nudite austere donnait au sol l'usure des dalles, le durcissait,
+sans une herbe, seme seulement de la poudre roussie des feuilles
+mortes. Et ils ecoutaient la sonorite de leurs pas, penetres de la
+grandiose solitude de ce temple.
+
+C'etait la certainement que devait se trouver l'arbre tant cherche,
+dont l'ombre procurait la felicite parfaite. Ils le sentaient
+proche, au charme qui coulait en eux, avec le demi-jour des hautes
+voutes. Les arbres leur semblaient des etres de bonte, pleins de
+force, pleins de silence, pleins d'immobilite heureuse. Ils les
+regardaient un a un, ils les aimaient tous, ils attendaient de leur
+souveraine tranquillite quelque aveu qui les ferait grandir comme
+eux, dans la joie d'une vie puissante. Les erables, les frenes, les
+charmes, les cornouillers, etaient un peuple de colosses, une foule
+d'une douceur fiere, des bonshommes heroiques qui vivaient de paix,
+lorsque la chute d'un d'entre eux aurait suffi pour blesser et tuer
+tout un coin du bois. Les ormes avaient des corps enormes, des
+membres gonfles, engorges de seve, a peine caches par les bouquets
+legers de leurs petites feuilles. Les bouleaux, les aunes, avec
+leurs blancheurs de fille, cambraient des tailles minces,
+abandonnaient au vent des chevelures de grandes deesses, deja a
+moitie metamorphosees en arbres. Les platanes dressaient des torses
+reguliers, dont la peau lisse, tatouee de rouge, semblait laisser
+tomber des plaques de peinture ecaillee. Les melezes, ainsi qu'une
+bande barbare, descendaient une pente, drapes dans leurs sayons de
+verdure tissee, parfumes d'un baume fait de resine et d'encens. Et
+les chenes etaient rois, les chenes immenses, ramasses carrement sur
+leur ventre trapu, elargissant des bras dominateurs qui prenaient
+toute la place au soleil; arbres titans, foudroyes, renverses dans
+des poses de lutteurs invaincus, dont les membres epars plantaient a
+eux seuls une foret entiere.
+
+N'etait-ce pas un de ces chenes gigantesques? Ou bien un de ces
+beaux platanes, un de ces bouleaux blancs comme des femmes, un de
+ces ormes dont les muscles craquaient? Albine et Serge s'enfoncaient
+toujours, ne sachant plus, noyes au milieu de cette foule. Un
+instant, ils crurent avoir trouve: ils etaient au milieu d'un carre
+de noyers, dans une ombre si froide, qu'ils en grelottaient. Plus
+loin, ils eurent une autre emotion, en entrant sous un petit bois de
+chataigniers, tout vert de mousse, avec des elargissements de
+branches bizarres, assez vastes pour y batir des villages suspendus.
+Plus loin encore, Albine decouvrit une clairiere, ou ils coururent
+tous deux, haletants. Au centre d'un tapis d'herbe fine, un
+caroubier mettait comme un ecroulement de verdure, une Babel de
+feuillages, dont les ruines se couvraient d'une vegetation
+extraordinaire. Des pierres restaient prises dans le bois, arrachees
+du sol par le flot montant de la seve. Les branches hautes se
+recourbaient, allaient se planter au loin, entouraient le tronc
+d'arches profondes, d'une population de nouveaux troncs, sans cesse
+multiplies. Et sur l'ecorce, toute crevee de dechirures saignantes,
+des gousses murissaient. Le fruit meme du monstre etait un effort
+qui lui trouait la peau. Ils firent lentement le tour, entrerent
+sous les branches etalees ou se croisaient les rues d'une ville,
+fouillerent du regard les fentes beantes des racines denudees. Puis,
+ils s'en allerent, n'ayant pas senti la le bonheur surhumain qu'ils
+cherchaient.
+
+- Ou sommes-nous donc? demanda Serge.
+
+Albine l'ignorait. Jamais elle n'etait venue de ce cote du parc. Ils
+se trouvaient alors dans un bouquet de cytises et d'acacias, dont
+les grappes laissaient couler une odeur tres douce, presque sucree.
+
+- Nous voila perdus, murmura-t-elle avec un rire. Bien sur, je ne
+connais pas ces arbres.
+
+- Mais, reprit-il, le jardin a un bout, pourtant. Tu connais bien
+le bout du jardin?
+
+Elle un eut geste large.
+
+- Non, dit-elle.
+
+Ils resterent muets, n'ayant pas encore eu jusque-la une sensation
+aussi heureuse de l'immensite du parc. Cela les ravissait, d'etre
+seuls, au milieu d'un domaine si grand, qu'eux-memes devaient
+renoncer a en connaitre les bords.
+
+- Eh bien! nous sommes perdus, repeta Serge gaiement. C'est
+meilleur, lorsqu'on ne sait pas ou l'on va.
+
+Il se rapprocha, humblement.
+
+- Tu n'as pas peur?
+
+- Oh! non. Il n'y a que toi et moi, dans le jardin... De qui veux-
+tu que j'aie peur? Les murailles sont trop hautes. Nous ne les
+voyons pas, mais elles nous gardent, comprends-tu?
+
+Il etait tout pres d'elle. Il murmura:
+
+- Tout a l'heure, tu as eu peur de moi.
+
+Mais elle le regardait en face, sereine, sans un battement de
+paupiere.
+
+- Tu me faisais du mal, repondit-elle. Maintenant, tu as l'air tres
+bon. Pourquoi aurais-je peur de toi?
+
+- Alors, tu me permets de te prendre comme cela? Nous retournerons
+sous les arbres.
+
+- Oui. Tu peux me serrer, tu me fais plaisir. Et marchons
+lentement, n'est-ce pas? pour ne pas retrouver notre chemin trop
+vite.
+
+Il lui avait passe un bras a la taille. Ce fut ainsi qu'ils
+revinrent sous les hautes futaies, ou la majeste des voutes ralentit
+encore leur promenade de grands enfants qui s'eveillaient a l'amour.
+Elle se dit un peu lasse, elle appuya la tete contre l'epaule de
+Serge. Ni l'un ni l'autre pourtant ne parla de s'asseoir. Ils n'y
+songeaient pas, cela les aurait deranges. Quelle joie pouvait leur
+procurer un repos sur l'herbe, comparee a la joie qu'ils goutaient
+en marchant toujours, cote a cote? L'arbre legendaire etait oublie.
+Ils ne cherchaient plus qu'a rapprocher leur visage, pour se sourire
+de plus pres. Et c'etaient les arbres, les erables, les ormes, les
+chenes, qui leur soufflaient leurs premiers mots de tendresse, dans
+leur ombre claire.
+
+- Je t'aime! disait Serge d'une voix legere qui soulevait les
+petits cheveux dores des tempes d'Albine.
+
+Il voulait trouver une autre parole, il repetait:
+
+- Je t'aime! Je t'aime!
+
+Albine ecoutait avec un beau sourire. Elle apprenait cette musique.
+
+- Je t'aime! Je t'aime! soupirait-elle plus delicieusement, de sa
+voix perlee de jeune fille.
+
+Puis, levant ses yeux bleus, ou une aube de lumiere grandissait,
+elle demanda:
+
+- Comment m'aimes-tu?
+
+Alors, Serge se recueillit. Les futaies avaient une douceur
+solennelle, les nefs profondes gardaient le frisson des pas
+assourdis du couple.
+
+- Je t'aime plus que tout, repondit-il. Tu es plus belle que tout
+ce que je vois le matin en ouvrant ma fenetre. Quand je te regarde,
+tu me suffis. Je voudrais n'avoir que toi, et je serais bien
+heureux.
+
+Elle baissait les paupieres, elle roulait la tete comme bercee.
+
+- Je t'aime, continua-t-il. Je ne te connais pas, je ne sais qui tu
+es, je ne sais d'ou tu viens; tu n'es ni ma mere, ni ma soeur; et je
+t'aime, a te donner tout mon coeur, a n'en rien garder pour le reste
+du monde... Ecoute, j'aime tes joues soyeuses comme un satin, j'aime
+ta bouche qui a une odeur de rose, j'aime tes yeux dans lesquels je
+me vois avec mon amour, j'aime jusqu'a tes cils, jusqu'a ces petites
+veines qui bleuissent la paleur de tes tempes... C'est pour te dire
+que je t'aime, que je t'aime, Albine.
+
+- Oui, je t'aime, reprit-elle. Tu as une barbe tres fine qui ne me
+fait pas mal, lorsque j'appuie mon front sur ton cou. Tu es fort, tu
+es grand, tu es beau. Je t'aime, Serge.
+
+Un moment, ils se turent, ravis. Il leur semblait qu'un chant de
+flute les precedait, que leurs paroles leur venaient d'un orchestre
+suave qu'ils ne voyaient point. Ils ne s'en allaient plus qu'a tout
+petits pas, penches l'un vers l'autre, tournant sans fin entre les
+troncs gigantesques. Au loin, le long des colonnades, il y avait des
+coups de soleil couchant, pareils a un defile de filles en robes
+blanches, entrant dans l'eglise, pour des fiancailles, au sourd
+ronflement des orgues.
+
+- Et pourquoi m'aimes-tu? demanda de nouveau Albine.
+
+Il sourit, il ne repondit pas d'abord. Puis il dit:
+
+- Je t'aime parce que tu es venue. Cela dit tout... Maintenant,
+nous sommes ensemble, nous nous aimons. Il me semble que je ne
+vivrais plus, si je ne t'aimais pas. Tu es mon souffle.
+
+Il baissa la voix, parlant dans le reve.
+
+- On ne sait pas cela tout de suite. Ca pousse en vous avec votre
+coeur. Il faut grandir, il faut etre fort... Tu te souviens comme
+nous nous aimions! Mais nous ne le disions pas. On est enfant, on
+est bete. Puis, un beau jour, cela devient trop clair, cela vous
+echappe... Va, nous n'avons pas d'autre affaire; nous nous aimons
+parce que c'est notre vie de nous aimer.
+
+Albine, la tete renversee, les paupieres completement fermees,
+retenait son haleine. Elle goutait le silence encore chaud de cette
+caresse de paroles.
+
+- M'aimes-tu? M'aimes-tu? balbutia-t-elle, sans ouvrir les yeux.
+
+Lui, resta muet, tres malheureux, ne trouvant plus rien a dire, pour
+lui montrer qu'il l'aimait. Il promenait lentement le regard sur son
+visage rose, qui s'abandonnait comme endormi; les paupieres avaient
+une delicatesse de soie vivante; la bouche faisait un pli adorable,
+humide d'un sourire; le front etait une purete, noyee d'une ligne
+doree a la racine des cheveux. Et lui, aurait voulu donner tout son
+etre dans le mot qu'il sentait sur ses levres, sans pouvoir le
+prononcer. Alors, il se pencha encore, il parut chercher a quelle
+place exquise de ce visage il poserait le mot supreme. Puis, il ne
+dit rien, il n'eut qu'un petit souffle. Il baisa les levres
+d'Albine.
+
+- Albine, je t'aime!
+
+- Je t'aime Serge!
+
+Et ils s'arreterent, fremissants de ce premier baiser. Elle avait
+ouvert les yeux tres grands. Il restait la bouche legerement
+avancee. Tous deux, sans rougir, se regardaient. Quelque chose de
+puissant, de souverain les envahissait; c'etait comme une rencontre
+longtemps attendue, dans laquelle ils se revoyaient grandis, faits
+l'un pour l'autre, a jamais lies. Ils s'etonnerent un instant,
+leverent les regards vers la voute religieuse des feuillages,
+parurent interroger le peuple paisible des arbres, pour retrouver
+l'echo de leur baiser. Mais, en face de la complaisance sereine de
+la futaie, ils eurent une gaiete d'amoureux impunis, une gaiete
+prolongee, sonnante, toute pleine de l'eclosion bavarde de leur
+tendresse.
+
+- Ah! conte-moi les jours ou tu m'as aimee. Dis-moi tout...
+M'aimais-tu, lorsque tu dormais sur ma main? M'aimais-tu, la fois
+que je suis tombee du cerisier, et que tu etais en bas, si pale, les
+bras tendus? M'aimais-tu, au milieu des prairies, quand tu me
+prenais a la taille pour me faire sauter les ruisseaux?
+
+- Tais-toi, laisse-moi dire. Je t'ai toujours aimee... Et toi,
+m'aimais-tu? M'aimais-tu?
+
+Jusqu'a la nuit, ils vecurent de ce mot aimer qui, sans cesse,
+revenait avec une douceur nouvelle. Ils le cherchaient, le
+ramenaient dans leurs phrases, le prononcaient hors de propos, pour
+la seule joie de le prononcer. Serge ne songea pas a mettre un
+second baiser sur les levres d'Albine. Cela suffisait a leur
+ignorance, de garder l'odeur du premier. Ils avaient retrouve leur
+chemin, sans s'etre soucies des sentiers le moins du monde. Comme
+ils sortaient de la foret, le crepuscule etait tombe, la lune se
+levait, jaune, entre les verdures noires. Et ce fut un retour
+adorable, au milieu du parc, avec cet astre discret qui les
+regardait par tous les trous des grands arbres. Albine disait que la
+lune les suivait. La nuit etait tres douce, chaude d'etoiles. Au
+loin, les futaies avaient un grand murmure, que Serge ecoutait, en
+songeant: "Elles causent de nous."
+
+Lorsqu'ils traverserent le parterre, ils marcherent dans un parfum
+extraordinairement doux, ce parfum que les fleurs ont la nuit, plus
+alangui, plus caressant, qui est comme la respiration meme de leur
+sommeil.
+
+- Bonne nuit, Serge.
+
+- Bonne nuit, Albine.
+
+Ils s'etaient pris les mains, sur le palier du premier etage, sans
+entrer dans la chambre, ou ils avaient l'habitude de se souhaiter le
+bonsoir. Ils ne s'embrasserent pas. Quand il fut seul, assis au bord
+de son lit, Serge ecouta longuement Albine qui se couchait, en haut,
+au-dessus de sa tete. Il etait las d'un bonheur qui lui endormait
+les membres.
+
+
+
+
+
+XII.
+
+Mais, les jours suivants, Albine et Serge resterent embarrasses l'un
+devant l'autre. Ils eviterent de faire aucune allusion a leur
+promenade sous les arbres. Ils n'avaient pas echange un baiser, ils
+ne s'etaient pas dit qu'ils s'aimaient. Ce n'etait point une honte
+qui les empechait de parler, mais une crainte, une peur de gater
+leur joie. Et, lorsqu'ils n'etaient plus ensemble, ils ne vivaient
+que du bon souvenir; ils s'y enfoncaient, ils revivaient les heures
+qu'ils avaient passees, les bras a la taille, a se caresser le
+visage de leur haleine. Cela avait fini par leur donner une grosse
+fievre. Ils se regardaient, les yeux meurtris, tres tristes, causant
+de choses qui ne les interessaient pas. Puis, apres de longs
+silences, Serge demandait a Albine d'une voix inquiete:
+
+- Tu es souffrante?
+
+Mais elle hochait la tete; elle repondait:
+
+- Non, non. C'est toi qui ne te portes pas bien. Tes mains brulent.
+
+Le parc leur causait une sourde inquietude qu'ils ne s'expliquaient
+pas. Il y avait un danger au detour de quelque sentier, qui les
+guettait, qui les prendrait a la nuque pour les renverser par terre
+et leur faire du mal. Jamais ils n'ouvraient la bouche de ces
+choses; mais, a certains regards poltrons, ils se confessaient cette
+angoisse, qui les rendait singuliers, comme ennemis. Cependant, un
+matin, Albine hasarda, apres une longue hesitation:
+
+- Tu as tort de rester toujours enferme. Tu retomberas malade.
+
+Serge eut un rire gene.
+
+- Bah! murmura-t-il, nous sommes alles partout, nous connaissons
+tout le jardin.
+
+Elle dit non de la tete; puis, elle repeta tres bas
+
+- Non, non... Nous ne connaissons pas les rochers, nous ne sommes
+pas alles aux sources. C'est la que je me chauffais, l'hiver. Il y a
+des coins ou les pierres elles-memes semblent vivre.
+
+Le lendemain, sans avoir ajoute un mot, ils sortirent. Ils monterent
+a gauche, derriere la grotte ou dormait la femme de marbre. Comme
+ils posaient le pied sur les premieres pierres, Serge dit:
+
+- Ca nous avait laisse un souci. Il faut voir partout. Peut-etre
+serons-nous tranquilles apres.
+
+La journee etait etouffante, d'une chaleur lourde d'orage. Ils
+n'avaient pas ose se prendre a la taille. Ils marchaient l'un
+derriere l'autre, tout brulants de soleil. Elle profita d'un
+elargissement du sentier pour le laisser passer devant elle; car
+elle etait inquietee par son haleine, elle souffrait de le sentir
+derriere son dos, si pres de ses jupes. Autour d'eux, les rochers
+s'elevaient par larges assises; des rampes douces etageaient des
+champs d'immenses dalles, herisses d'une rude vegetation. Ils
+rencontrerent d'abord des genets d'or, des nappes de thym, des
+nappes de sauge, des nappes de lavande, toutes les plantes
+balsamiques, et les genevriers apres, et les romarins amers, d'une
+odeur si forte qu'elle les grisait. Aux deux cotes du chemin, des
+houx, par moments, faisaient des haies, qui ressemblaient a des
+ouvrages delicats de serrurerie, a des grilles de bronze noir, de
+fer forge, de cuivre poli, tres compliquees d'ornements, tres
+fleuries de rosaces epineuses. Puis, il leur fallut traverser un
+bois de pins, pour arriver aux sources; l'ombre maigre pesait a
+leurs epaules comme du plomb; les aiguilles seches craquaient a
+terre, sous leurs pieds, avec une legere poussiere de resine, qui
+achevait de leur bruler les levres.
+
+- Ton jardin ne plaisante pas, par ici, dit Serge en se tournant
+vers Albine.
+
+Ils sourirent. Ils etaient au bord des sources. Ces eaux claires
+furent un soulagement pour eux. Elles ne se cachaient pourtant pas
+sous des verdures, comme les sources des plaines, qui plantent
+autour d'elles d'epais feuillages, afin de dormir paresseusement a
+l'ombre. Elles naissaient en plein soleil, dans un trou du roc, sans
+un brin d'herbe qui verdit leur eau bleue. Elles paraissaient
+d'argent, toutes trempees de la grande lumiere. Au fond d'elles, le
+soleil etait sur le sable, en une poussiere de clarte vivante qui
+respirait. Et, du premier bassin, elles s'en allaient, elles
+allongeaient des bras d'une blancheur pure; elles rebondissaient,
+pareilles a des nudites joueuses d'enfant; elles tombaient
+brusquement en une chute, dont la courbe molle semblait renverser un
+torse de femme, d'une chair blonde.
+
+- Trempe tes mains, cria Albine. Au fond, l'eau est glacee.
+
+En effet, ils purent se rafraichir les mains. Ils se jeterent de
+l'eau au visage; ils resterent la, dans la buee de pluie qui montait
+des nappes ruisselantes. Le soleil etait comme mouille.
+
+- Tiens, regarde! cria de nouveau Albine. Voila le parterre, voila
+les prairies, voila la foret.
+
+Un moment, ils regarderent le Paradou etale a leurs pieds.
+
+- Et tu vois, continua-t-elle, on n'apercoit pas le moindre bout de
+muraille. Tout le pays est a nous, jusqu'au bord du ciel.
+
+Ils s'etaient, enfin, pris a la taille, sans le savoir, d'un geste
+rassure et confiant. Les sources calmaient leur fievre. Mais, comme
+ils s'eloignaient, Albine parut ceder a un souvenir; elle ramena
+Serge, en disant:
+
+- La, au bas des rochers, j'ai vu la muraille, une fois. Il y a
+longtemps.
+
+- Mais on ne voit rien, murmura Serge, legerement pale.
+
+- Si, si... Elle doit etre derriere l'avenue des marronniers, apres
+ces broussailles.
+
+Puis, sentant le bras de Serge qui la serrait plus nerveusement,
+elle ajouta:
+
+- Je me trompe peut-etre... Pourtant, je me rappelle que je l'ai
+trouvee tout d'un coup devant moi, en sortant de l'allee. Elle me
+barrait le chemin, si haute, que j'en ai eu peur... Et, a quelques
+pas de la, j'ai ete bien surprise. Elle etait crevee, elle avait un
+trou enorme, par lequel on apercevait tout le pays d'a cote.
+
+Serge la regarda, avec une supplication inquiete dans les yeux. Elle
+eut un haussement d'epaules pour le rassurer.
+
+- Oh! mais j'ai bouche le trou! Va, je te l'ai dit, nous sommes
+bien seuls... Je l'ai bouche tout de suite. J'avais mon couteau.
+J'ai coupe des ronces, j'ai roule de grosses pierres. Je defie bien
+a un moineau de passer... Si tu veux, nous irons voir, un de ces
+jours. Ca te tranquillisera.
+
+Il dit non de la tete. Puis, ils s'en allerent, se tenant a la
+taille; mais ils etaient redevenus anxieux. Serge abaissait des
+regards de cote sur le visage d'Albine, qui souffrait, les paupieres
+battantes, a etre ainsi regardee. Tous deux auraient voulu
+redescendre, s'eviter le malaise d'une promenade plus longue. Et,
+malgre eux, comme cedant a une force qui les poussait, ils
+tournerent un rocher, ils arriverent sur un plateau, ou les
+attendait de nouveau l'ivresse du grand soleil. Ce n'etait plus
+l'heureuse langueur des plantes aromatiques, le musc du thym,
+l'encens de la lavande. Ils ecrasaient des herbes puantes:
+l'absinthe, d'une griserie amere; la rue, d'une odeur de chair
+fetide; la valeriane, brulante, toute trempee de sa sueur
+aphrodisiaque. Des mandragores, des cigues, des hellebores, des
+belladones, montait un vertige a leurs tempes, un assoupissement,
+qui les faisait chanceler aux bras l'un de l'autre, le coeur sur les
+levres.
+
+- Veux-tu que je te prenne? demanda Serge a Albine, en la sentant
+s'abandonner contre lui.
+
+Il la serrait deja entre ses deux bras. Mais elle se degagea,
+respirant fortement.
+
+- Non, tu m'etouffes, dit-elle. Laisse. Je ne sais ce que j'ai. La
+terre remue sous mes pieds... Vois-tu, c'est la que j'ai mal.
+
+Elle lui prit une main qu'elle posa sur sa poitrine. Alors, lui,
+devint tout blanc. Il etait plus defaillant qu'elle. Et tous deux
+avaient des larmes au bord des yeux, de se voir ainsi, sans trouver
+de remede a leur grand malheur. Allaient-ils donc mourir la, de ce
+mal inconnu?
+
+- Viens a l'ombre, viens t'asseoir, dit Serge. Ce sont ces plantes
+qui nous tuent, avec leurs odeurs.
+
+Il la conduisit par le bout des doigts, car elle tressaillait,
+lorsqu'il lui touchait seulement le poignet. Le bois d'arbres verts
+ou elle s'assit etait fait d'un beau cedre, qui elargissait a plus
+de dix metres les toits plats de ses branches. Puis, en arriere,
+poussaient les essences bizarres des coniferes; les cupressus au
+feuillage mou et plat comme une epaisse guipure; les abies, droits
+et graves, pareils a d'anciennes pierres sacrees, noires encore du
+sang des victimes; les taxus, dont les robes sombres se frangeaient
+d'argent; toutes les plantes a feuillage persistant, d'une
+vegetation trapue, a la verdure foncee de cuir verni, eclaboussee de
+jaune et de rouge, si puissante, que le soleil glissait sur elle
+sans l'assouplir. Un araucaria surtout etait etrange, avec ses
+grands bras reguliers, qui ressemblaient a une architecture de
+reptiles, entes les uns sur les autres, herissant leurs feuilles
+imbriquees comme des ecailles de serpents en colere. La, sous ces
+ombrages lourds, la chaleur avait un sommeil voluptueux. L'air
+dormait, sans un souffle, dans une moiteur d'alcove. Un parfum
+d'amour oriental, le parfum des levres peintes de la Sunamite,
+s'exhalait des bois odorants.
+
+- Tu ne t'assois pas? dit Albine.
+
+Et elle s'ecartait un peu, pour lui faire place. Mais lui, recula,
+se tint debout. Puis, comme elle l'invitait de nouveau, il se laissa
+glisser sur les genoux, a quelques pas. Il murmurait:
+
+- Non, j'ai plus de fievre que toi, je te brulerais... Ecoute, si
+je n'avais pas peur de te faire du mal, je te prendrais dans mes
+bras, si fort, si fort, que nous ne sentirions plus nos souffrances.
+
+Il se traina sur les genoux, il s'approcha un peu.
+
+- Oh! t'avoir dans mes bras, t'avoir dans ma chair... Je ne pense
+qu'a cela. La nuit, je m'eveille, serrant le vide, serrant ton reve.
+Je voudrais ne te prendre d'abord que par le bout du petit doigt;
+puis, je t'aurais tout entiere, lentement, jusqu'a ce qu'il ne reste
+rien de toi, jusqu'a ce que tu sois devenue mienne, de tes pieds au
+dernier de tes cils. Je te garderais toujours. Ce doit etre un bien
+delicieux, de posseder ainsi ce qu'on aime. Mon coeur fondrait dans
+ton coeur.
+
+Il s'approcha encore. Il aurait touche le bord de ses jupes, s'il
+avait allonge les mains.
+
+- Mais, je ne sais pas, je me sens loin de toi... Il y a quelque
+mur entre nous que mes poings fermes ne sauraient abattre. Je suis
+fort pourtant, aujourd'hui; je pourrais te lier de mes bras, te
+jeter sur mon epaule, t'emporter comme une chose a moi. Et ce n'est
+pas cela. Je ne t'aurais pas assez. Quand mes mains te prennent,
+elles ne tiennent qu'un rien de ton etre... Ou es-tu donc tout
+entiere, pour que j'aille t'y chercher?
+
+Il etait tombe sur les coudes, prosterne, dans une attitude ecrasee
+d'adoration. Il posa un baiser au bord de la jupe d'Albine. Alors,
+comme si elle avait recu ce baiser sur la peau, elle se leva toute
+droite. Elle portait les mains a ses tempes, affolee, balbutiante.
+
+- Non, je t'en supplie, marchons encore.
+
+Elle ne fuyait pas. Elle se laissait suivre par Serge, lentement,
+eperdument, les pieds butant contre les racines, la tete toujours
+entre les mains, pour etouffer la clameur qui montait en elle. Et
+quand ils sortirent du petit bois, ils firent quelques pas sur des
+gradins de rocher, ou s'accroupissait tout un peuple ardent de
+plantes grasses. C'etait un rampement, un jaillissement de betes
+sans nom entrevues dans un cauchemar, de monstres tenant de
+l'araignee, de la chenille, du cloporte, extraordinairement grandis,
+a peau nue et glauque, a peau herissee de duvets immondes, trainant
+des membres infirmes, des jambes avortees, des bras casses, les uns
+ballonnes comme des ventres obscenes, les autres avec des echines
+grossies d'un pullulement de gibbosites, d'autres degingandes, en
+loques, ainsi que des squelettes aux charnieres rompues. Les
+mamillaria entassaient des pustules vivantes, un grouillement de
+tortues verdatres, terriblement barbues de longs crins plus durs que
+des pointes d'acier. Les echinocactus, montrant davantage de peau,
+ressemblaient a des nids de jeunes viperes nouees. Les echinopsis
+n'etaient qu'une bosse, une excroissance au poil roux, qui faisait
+songer a quelque insecte geant roule en boule. Les opuntias
+dressaient en arbres leurs feuilles charnues, poudrees d'aiguilles
+rougies, pareilles a des essaims d'abeilles microscopiques, a des
+bourses pleines de vermine et dont les mailles crevaient. Les
+gasterias elargissaient des pattes de grands faucheux renverses, aux
+membres noiratres, pointilles, stries, damasses. Les cereus
+plantaient des vegetations honteuses, des polypiers enormes,
+maladies de cette terre trop chaude, debauches d'une seve
+empoisonnee. Mais les aloes surtout epanouissaient en foule leurs
+coeurs de plantes pamees; il y en avait de tous les verts, de
+tendres, de puissants, de jaunatres, de grisatres, de bruns
+eclabousses de rouille, de verts fonces bordes d'or pale; il y en
+avait de toutes les formes, aux feuilles larges decoupees comme des
+coeurs, aux feuilles minces semblables a des lames de glaive, les
+uns denteles d'epines, les autres finement ourles; d'enormes portant
+a l'ecart le haut baton de leurs fleurs, d'ou pendaient des colliers
+de corail rose; de petits pousses en tas sur une tige, ainsi que des
+floraisons charnues, dardant de toutes parts des langues agiles de
+couleuvre.
+
+- Retournons a l'ombre, implora Serge. Tu t'assoiras comme tout a
+l'heure, et je me mettrai a genoux, et je te parlerai.
+
+Il pleuvait la de larges gouttes de soleil. L'astre y triomphait, y
+prenait la terre nue, la serrait contre l'embrasement de sa
+poitrine. Dans l'etourdissement de la chaleur, Albine chancela, se
+tourna vers Serge.
+
+- Prends-moi, dit-elle d'une voix mourante.
+
+Des qu'ils se toucherent, ils s'abattirent, les levres sur les
+levres, sans un cri. Il leur semblait tomber toujours, comme si le
+roc se fut enfonce sous eux, indefiniment. Leurs mains errantes
+cherchaient sur leur visage, sur leur nuque, descendaient le long de
+leurs vetements. Mais c'etait une approche si pleine d'angoisse,
+qu'ils se releverent presque aussitot, exasperes, ne pouvant aller
+plus loin dans le contentement de leurs desirs. Et ils s'enfuirent,
+chacun par un sentier different. Serge courut jusqu'au pavillon, se
+jeta sur son lit, la tete en feu, le coeur au desespoir. Albine ne
+rentra qu'a la nuit, apres avoir pleure toutes ses larmes, dans un
+coin du jardin. Pour la premiere fois, ils ne revenaient pas
+ensemble, las de la joie des longues promenades. Pendant trois
+jours, ils se bouderent. Ils etaient horriblement malheureux.
+
+
+
+
+
+XIII.
+
+Cependant, a cette heure, le parc entier etait a eux. Ils en avaient
+pris possession, souverainement. Pas un coin de terre qui ne leur
+appartint. C'etait pour eux que le bois de roses fleurissait, que le
+parterre avait des odeurs douces, alanguies, dont les bouffees les
+endormaient, la nuit, par leurs fenetres ouvertes. Le verger les
+nourrissait, emplissait de fruits les jupes d'Albine, les
+rafraichissait de l'ombre musquee de ses branches, sous lesquelles
+il faisait si bon dejeuner, apres le lever du soleil. Dans les
+prairies, ils avaient les herbes et les eaux: les herbes qui
+elargissaient indefiniment leur royaume, en deroulant sans cesse
+devant eux des tapis de soie; les eaux qui etaient la meilleure de
+leurs joies, leur grande purete, leur grande innocence, le
+ruissellement de fraicheur ou ils aimaient a tremper leur jeunesse.
+Ils possedaient la foret, depuis les chenes enormes que dix hommes
+n'auraient pu embrasser, jusqu'aux bouleaux minces qu'un enfant
+aurait casse d'un effort; la foret avec tous ses arbres, toute son
+ombre, ses avenues, ses clairieres, ses trous de verdure, inconnus
+aux oiseaux eux-memes; la foret dont ils disposaient a leur guise,
+comme d'une tente geante, pour y abriter, a l'heure de midi, leur
+tendresse nee du matin. Ils regnaient partout, meme sur les rochers,
+sur les sources, sur ce sol terrible, aux plantes monstrueuses, qui
+avait tressailli sous le poids de leurs corps, et qu'ils aimaient,
+plus que les autres couches molles du jardin, pour l'etrange frisson
+qu'ils y avaient goute. Ainsi, maintenant, en face, a gauche, a
+droite, ils etaient les maitres, ils avaient conquis leur domaine,
+ils marchaient au milieu d'une nature amie, qui les connaissait, les
+saluant d'un rire au passage, s'offrant a leurs plaisirs, en
+servante soumise. Et ils jouissaient encore du ciel, du large pan
+bleu etale au-dessus de leurs tetes; les murailles ne l'enfermaient
+pas, mais il appartenait a leurs yeux, il entrait dans leur bonheur
+de vivre, le jour avec son soleil triomphant, la nuit avec sa pluie
+chaude d'etoiles. Il les ravissait a toutes les minutes de la
+journee, changeant comme une chair vivante, plus blanc au matin
+qu'une fille a son lever, dore a midi d'un desir de fecondite, pame
+le soir dans la lassitude heureuse de ses tendresses. Jamais il
+n'avait le meme visage. Chaque soir, surtout, il les emerveillait, a
+l'heure des adieux. Le soleil glissant a l'horizon trouvait toujours
+un nouveau sourire. Parfois, il s'en allait, au milieu d'une paix
+sereine, sans un nuage, noye peu a peu dans un bain d'or. D'autres
+fois, il eclatait en rayons de pourpre, il crevait sa robe de
+vapeur, s'echappait en ondees de flammes qui barraient le ciel de
+queues de cometes gigantesques, dont les chevelures incendiaient les
+cimes des hautes futaies. Puis, c'etaient, sur des plages de sable
+rouge, sur des bancs allonges de corail rose, un coucher d'astre
+attendri, soufflant un a un ses rayons; ou encore un coucher
+discret, derriere quelque gros nuage, drape comme un rideau d'alcove
+de soie grise, ne montrant qu'une rougeur de veilleuse, au fond de
+l'ombre croissante; ou encore un coucher passionne, des blancheurs
+renversees, peu a peu saignantes sous le disque embrase qui les
+mordait, finissant par rouler avec lui derriere l'horizon, au milieu
+d'un chaos de membres tordus qui s'ecroulait dans de la lumiere.
+
+Les plantes seules n'avaient pas fait leur soumission. Albine et
+Serge marchaient royalement dans la foule des animaux qui leur
+rendaient obeissance. Lorsqu'ils traversaient le parterre, des vols
+de papillons se levaient pour le plaisir de leurs yeux, les
+eventaient de leurs ailes battantes, les suivaient comme le frisson
+vivant du soleil, comme des fleurs envolees secouant leur parfum. Au
+verger, ils se rencontraient, en haut des arbres, avec les oiseaux
+gourmands; les pierrots, les pinsons, les loriots, les bouvreuils,
+leur indiquaient les fruits les plus murs, tout cicatrises des coups
+de leur bec; et il y avait la un vacarme d'ecoliers en recreation,
+une gaiete turbulente de maraude, des bandes effrontees qui venaient
+voler des cerises a leurs pieds, pendant qu'ils dejeunaient, a
+califourchon sur les branches. Albine s'amusait plus encore dans les
+prairies, a prendre les petites grenouilles vertes accroupies le
+long des brins de jonc, avec leurs yeux d'or, leur douceur de betes
+contemplatives; tandis que, a l'aide d'une paille seche, Serge
+faisait sortir les grillons de leurs trous, chatouillait le ventre
+des cigales pour les engager a chanter, ramassait des insectes
+bleus, des insectes roses, des insectes jaunes, qu'il promenait
+ensuite sur ses manches, pareils a des boutons de saphir, de rubis
+et de topaze; puis, la etait la vie mysterieuse des rivieres, les
+poissons a dos sombre filant dans le vague de l'eau, les anguilles
+devinees au trouble leger des herbes, le frai s'eparpillant au
+moindre bruit comme une fumee de sable noiratre, les mouches montees
+sur de grands patins ridant la nappe morte de larges ronds argentes,
+tout ce pullulement silencieux qui les retenait le long des rives
+leur donnait l'envie souvent de se planter, les jambes nues, au beau
+milieu du courant, pour sentir le glissement sans fin de ces
+millions d'existences. D'autres jours, les jours de langueur tendre,
+c'etait sous les arbres de la foret, dans l'ombre sonore, qu'ils
+allaient ecouter les serenades de leurs musiciens, la flute de
+cristal des rossignols, la petite trompette argentine des mesanges,
+l'accompagnement lointain des coucous; ils s'emerveillaient du vol
+brusque des faisans, dont la queue mettait comme une raie de soleil
+au milieu des branches; ils s'arretaient, souriants, laissant passer
+a quelques pas une bande joueuse de jeunes chevreuils, ou des
+couples de cerfs serieux qui ralentissaient leur trot pour les
+regarder. D'autres jours encore, lorsque le ciel brulait, ils
+montaient sur les roches, ils prenaient plaisir aux nuees de
+sauterelles que leurs pieds faisaient lever des landes de thym, avec
+le crepitement d'un brasier qui s'effare; les couleuvres deroulees
+au bord des buissons roussis, les lezards allonges sur les pierres
+chauffees a blanc, les suivaient d'un oeil amical; les flamants
+roses, qui trempaient leurs pattes dans l'eau des sources, ne
+s'envolaient pas a leur approche, rassurant par leur gravite
+confiante les poules d'eau assoupies au milieu du bassin.
+
+Cette vie du parc, Albine et Serge ne la sentaient grandir autour
+d'eux que depuis le jour ou ils s'etaient senti vivre eux-memes,
+dans un baiser. Maintenant, elle les assourdissait par instants,
+elle leur parlait une langue qu'ils n'entendaient pas, elle leur
+adressait des sollicitations, auxquelles ils ne savaient comment
+ceder. C'etait cette vie, toutes ces voix et ces chaleurs d'animaux,
+toutes ces odeurs et ces ombres de plantes, qui les troublaient, au
+point de les facher l'un contre l'autre. Et, cependant, ils ne
+trouvaient dans le parc qu'une familiarite affectueuse. Chaque
+herbe, chaque bestiole, leur devenaient des amies. Le Paradou etait
+une grande caresse. Avant leur venue, pendant plus de cent ans, le
+soleil seul avait regne la, en maitre libre, accrochant sa splendeur
+a chaque branche. Le jardin, alors, ne connaissait que lui. Il le
+voyait, tous les matins, sauter le mur de cloture de ses rayons
+obliques, s'asseoir d'aplomb a midi sur la terre pamee, s'en aller
+le soir, a l'autre bout, en un baiser d'adieu rasant les feuillages.
+Aussi le jardin n'avait-il plus honte, il accueillait Albine et
+Serge, comme il avait si longtemps accueilli le soleil, en bons
+enfants avec lesquels on ne se gene pas. Les betes, les arbres, les
+eaux, les pierres, restaient d'une extravagance adorable, parlant
+tout haut, vivant tout nus, sans un secret, etalant l'effronterie
+innocente, la belle tendresse des premiers jours du monde. Ce coin
+de nature riait discretement des peurs d'Albine et de Serge, il se
+faisait plus attendri, deroulait sous leurs pieds ses couches de
+gazon les plus molles, rapprochait les arbustes pour leur menager
+des sentiers etroits. S'il ne les avait pas encore jetes aux bras
+l'un de l'autre, c'etait qu'il se plaisait a promener leurs desirs,
+a s'egayer de leurs baisers maladroits, sonnant sous les ombrages
+comme des cris d'oiseaux courrouces. Mais eux, souffrant de la
+grande volupte qui les entourait, maudissaient le jardin. L'apres-
+midi ou Albine avait tant pleure, a la suite de leur promenade dans
+les rochers, elle avait crie au Paradou, en le sentant si vivant et
+si brulant autour d'elle:
+
+- Si tu es notre ami, pourquoi nous desoles-tu?
+
+
+
+
+
+XIV.
+
+Des le lendemain, Serge se barricada dans sa chambre. L'odeur du
+parterre l'exasperait. Il tira les rideaux de calicot, pour ne plus
+voir le parc, pour l'empecher d'entrer chez lui. Peut-etre
+retrouverait-il la paix de l'enfance, loin de ces verdures, dont
+l'ombre etait comme un frolement sur sa peau. Puis, dans leurs
+longues heures de tete-a-tete, Albine et lui ne parlerent plus ni
+des roches, ni des eaux, ni des arbres, ni du ciel. Le Paradou
+n'existait plus. Ils tachaient de l'oublier. Et ils le sentaient
+quand meme la, tout-puissant, enorme, derriere les rideaux minces;
+des odeurs d'herbe penetraient par les fentes des boiseries; des
+voix prolongees faisaient sonner les vitres; toute la vie du dehors
+riait, chuchotait, embusquee sous les fenetres. Alors, palissants,
+ils haussaient la voix, ils cherchaient quelque distraction qui leur
+permit de ne pas entendre.
+
+- Tu n'a pas vu? dit Serge un matin, dans une de ces heures de
+trouble; il y a la, au-dessus de la porte, une femme peinte qui te
+ressemble.
+
+Il riait bruyamment. Et ils revinrent aux peintures; ils trainerent
+de nouveau la table le long des murs, cherchant a s'occuper.
+
+- Oh! non, murmura Albine, elle est bien plus grosse que moi. Puis,
+on ne peut pas savoir: elle est si drolement couchee, la tete en
+bas!
+
+Ils se turent. De la peinture deteinte, mangee par le temps, se
+levait une scene qu'ils n'avaient point encore apercue. C'etait une
+resurrection de chairs tendres sortant du gris de la muraille, une
+image ravivee, dont les details semblaient reparaitre un a un, dans
+la chaleur de l'ete. La femme couchee se renversait sous l'etreinte
+d'un faune aux pieds de bouc. On distinguait nettement les bras
+rejetes, le torse abandonne, la taille roulante de cette grande
+fille nue, surprise sur des gerbes de fleurs, fauchees par de petits
+Amours, qui, la faucille en main, ajoutaient sans cesse a la couche
+de nouvelles poignees de roses. On distinguait aussi l'effort du
+faune, sa poitrine soufflante qui s'abattait. Puis, a l'autre bout,
+il n'y avait plus que les deux pieds de la femme, lances en l'air,
+s'envolant comme deux colombes roses.
+
+- Non, repeta Albine, elle ne me ressemble pas... Elle est laide.
+
+Serge ne dit rien. Il regardait la femme, il regardait Albine, ayant
+l'air de comparer. Celle-ci retroussa une de ses manches jusqu'a
+l'epaule, pour montrer qu'elle avait le bras plus blanc. Et ils se
+turent une seconde fois, revenant a la peinture, ayant sur les
+levres des questions qu'ils ne voulaient pas se faire. Les larges
+yeux bleus d'Albine se poserent un instant sur les yeux gris de
+Serge, ou luisait une flamme.
+
+- Tu as donc repeint toute la chambre? s'ecria-t-elle, en sautant
+de la table. On dirait que ce monde-la se reveille.
+
+Ils se mirent a rire, mais d'un rire inquiet, avec des coups d'oeil
+jetes aux Amours qui polissonnaient et aux grandes nudites etalant
+des corps presque entiers. Ils voulurent tout revoir, par bravade,
+s'etonnant a chaque panneau, s'appelant pour se montrer des membres
+de personnages qui n'etaient certainement pas la le mois passe.
+C'etaient des reins souples plies sur des bras nerveux, des jambes
+se dessinant jusqu'aux hanches, des femmes reparues dans des
+embrassades d'hommes, dont les mains elargies ne serraient
+auparavant que le vide. Les Amours de platre de l'alcove semblaient
+eux-memes se culbuter avec une effronterie plus libre. Et Albine ne
+parlait plus d'enfants qui jouaient, Serge ne hasardait plus des
+hypotheses a voix haute. Ils devenaient graves, ils s'attardaient
+devant les scenes, souhaitant que la peinture retrouvat d'un coup
+tout son eclat, alanguis et troubles davantage par les derniers
+voiles qui cachaient les crudites des tableaux. Ces revenants de la
+volupte achevaient de leur apprendre la science d'aimer.
+
+Mais Albine s'effraya. Elle echappa a Serge dont elle sentait le
+souffle plus chaud sur son cou. Elle vint s'asseoir a un bout du
+canape, en murmurant:
+
+- Ils me font peur, a la fin. Les hommes ressemblent a des bandits,
+les femmes ont des yeux mourants de personnes qu'on tue.
+
+Serge se mit a quelques pas d'elle, dans un fauteuil, parlant
+d'autre chose. Ils etaient tres las tous les deux, comme s'ils
+avaient fait une longue course. Et ils eprouvaient un malaise, a
+croire que les peintures les regardaient. Les grappes d'Amours
+roulaient hors des lambris, avec un tapage de chairs amoureuses, une
+debandade de gamins ehontes leur jetant leurs fleurs, les menacants
+de les lier ensemble, a l'aide des faveurs bleues dont ils
+enchainaient etroitement deux amants, dans un coin du plafond. Les
+couples s'animaient, deroulaient l'histoire de cette grande fille
+nue aimee d'un faune, qu'ils pouvaient reconstruire depuis le guet
+du faune derriere un buisson de roses, jusqu'a l'abandon de la
+grande fille au milieu des roses effeuillees. Est-ce qu'ils allaient
+tous descendre? N'etait-ce pas eux qui soupiraient deja, et dont
+l'haleine emplissait la chambre de l'odeur d'une volupte ancienne?
+
+- On etouffe, n'est-ce pas? dit Albine. J'ai eu beau donner de
+l'air, la chambre a toujours senti le vieux.
+
+- L'autre nuit, raconta Serge, j'ai ete reveille par un parfum si
+penetrant, que je t'ai appelee, croyant que tu venais d'entrer dans
+la chambre. On aurait dit la tiedeur de tes cheveux, lorsque tu
+piques dedans des brins d'heliotrope... Les premiers jours, cela
+arrivait de loin, comme un souvenir d'odeur. Mais a present, je ne
+puis plus dormir, l'odeur grandit jusqu'a me suffoquer. Le soir
+surtout, l'alcove est si chaude que je finirai par coucher sur le
+canape.
+
+Albine mit un doigt a ses levres, murmurant:
+
+- C'est la morte, tu sais, celle qui a vecu ici.
+
+Ils allerent flairer l'alcove plaisantant, tres serieux au fond.
+Assurement, jamais l'alcove n'avait exhale une senteur si
+troublante. Les murs semblaient encore frissonnants d'un frolement
+de jupe musquee. Le parquet avait garde la douceur embaumee de deux
+pantoufles de satin tombees devant le lit. Et, sur le lit lui-meme,
+contre le bois du chevet, Serge pretendait retrouver l'empreinte
+d'une petite main, qui avait laisse la son parfum persistant de
+violette. De tous les meubles, a cette heure, se levait le fantome
+odorant de la morte.
+
+- Tiens! voila le fauteuil ou elle devait s'asseoir, cria Albine.
+On sent ses epaules, dans le dossier.
+
+Et elle s'assit elle-meme, elle dit a Serge de se mettre a genoux
+pour lui baiser la main.
+
+- Tu te souviens, le jour ou je t'ai recu, en te disant: "Bonjour,
+mon cher seigneur..." Mais ce n'etait pas tout, n'est-ce pas? Il lui
+baisait les mains, quand ils avaient referme la porte... Les voila,
+mes mains. Elles sont a toi.
+
+Alors, ils tenterent de recommencer leurs anciens jeux, pour oublier
+le Paradou dont ils entendaient le grand rire croissant, pour ne
+plus voir les peintures, pour ne plus ceder aux langueurs de
+l'alcove. Albine faisait des mines, se renversait, riait de la
+figure sotte que Serge avait a ses pieds.
+
+- Gros beta, prends-moi la taille, dis-moi des choses aimables,
+puisque tu es cense mon amoureux... Tu ne sais donc pas m'aimer?
+
+Mais des qu'il la tenait, qu'il la soulevait brutalement, elle se
+debattait, elle s'echappait, toute fachee.
+
+- Non, laisse-moi, je ne veux pas!... On meurt dans cette chambre.
+
+A partir de ce jour, ils eurent peur de la chambre, de meme qu'ils
+avaient peur du jardin. Leur dernier asile devenait un lieu
+redoutable, ou ils ne pouvaient se trouver ensemble, sans se
+surveiller d'un regard furtif. Albine n'y entrait presque plus; elle
+restait sur le seuil, la porte grande ouverte derriere elle, comme
+pour se menager une fuite prompte.
+
+Serge y vivait seul, dans une anxiete douloureuse, etouffant
+davantage, couchant sur le canape, tachant d'echapper aux soupirs du
+parc, aux odeurs des vieux meubles. La nuit, les nudites des
+peintures lui donnaient des reves fous, dont il ne gardait au reveil
+qu'une inquietude nerveuse. Il se crut malade de nouveau; sa sante
+avait un dernier besoin pour se retablir completement, le besoin
+d'une plenitude supreme, d'une satisfaction entiere qu'il ne savait
+ou aller chercher. Alors, il passa ses journees, silencieux, les
+yeux meurtris, ne s'eveillant d'un leger tressaillement qu'aux
+heures ou Albine venait le voir. Ils demeuraient en face l'un de
+l'autre, a se regarder gravement, avec de rares paroles tres douces,
+qui les navraient. Les yeux d'Albine etaient encore plus meurtris
+que ceux de Serge, et ils l'imploraient.
+
+Puis, au bout d'une semaine, Albine ne resta plus que quelques
+minutes. Elle paraissait l'eviter. Elle arrivait, toute soucieuse,
+se tenait debout, avait hate de sortir. Quand il l'interrogeait, lui
+reprochant de n'etre plus son amie, elle detournait la tete, pour ne
+pas avoir a repondre. Jamais elle ne voulait lui conter l'emploi des
+matinees qu'elle vivait loin de lui. Elle secouait la tete d'un air
+gene, parlait de sa paresse. S'il la pressait davantage, elle se
+retirait d'un bond, lui jetait le soir un simple adieu au travers de
+la porte. Cependant, lui, voyait bien qu'elle devait pleurer
+souvent. Il suivait sur son visage les phases d'un espoir toujours
+decu, la continuelle revolte d'un desir acharne a se satisfaire.
+Certains jours, elle etait mortellement triste, la face decouragee,
+avec une marche lente qui hesitait a tenter plus longtemps la joie
+de vivre. D'autres jours, elle avait des rires contenus, la figure
+rayonnante d'une pensee de triomphe, dont elle ne voulait pas parler
+encore, les pieds inquiets, ne pouvant tenir en place, ayant hate de
+courir a une derniere certitude. Et, le lendemain, elle retombait a
+ses desolations, pour se remettre a esperer le jour suivant. Mais ce
+qu'il lui devint bientot impossible de cacher, ce fut une immense
+fatigue, une lassitude qui lui brisait les membres. Meme aux
+instants de confiance, elle flechissait, elle glissait au sommeil,
+les yeux ouverts.
+
+Serge avait cesse de la questionner, comprenant qu'elle ne voulait
+pas repondre. Maintenant, des qu'elle entrait, il la regardait avec
+anxiete, craignant qu'elle n'eut plus la force un soir de revenir
+jusqu'a lui. Ou pouvait-elle se lasser ainsi? Quelle lutte de chaque
+heure la rendait si desolee et si heureuse? Un matin, un leger pas
+qu'il entendit sous ses fenetres le fit tressaillir. Ce ne pouvait
+etre un chevreuil qui se hasardait de la sorte. Il connaissait trop
+bien ce pas rythme dont les herbes n'avaient pas a souffrir. Albine
+courait sans lui le Paradou. C'etait du Paradou qu'elle lui
+rapportait des decouragements, qu'elle lui rapportait des
+esperances, tout ce combat, toute cette lassitude dont elle se
+mourait. Et il se doutait bien de ce qu'elle cherchait, seule, au
+fond des feuillages, sans une parole, avec un entetement muet de
+femme qui s'est jure de trouver. Des lors, il ecouta son pas. Il
+n'osait soulever le rideau, la suivre de loin a travers les
+branches; mais il goutait une singuliere emotion, presque
+douloureuse, a savoir si elle allait a gauche ou a droite, si elle
+s'enfoncait dans le parterre, et jusqu'ou elle poussait ses courses.
+Au milieu de la vie bruyante du parc, de la voix roulante des
+arbres, du ruissellement des eaux, de la chanson continue des betes,
+il distinguait le petit bruit de ses bottines, si nettement, qu'il
+aurait pu dire si elle marchait sur le gravier des rivieres, ou sur
+la terre emiettee de la foret, ou sur les dalles des roches nues.
+Meme il en arriva a reconnaitre, au retour, les joies ou les
+tristesses d'Albine au choc nerveux de ses talons. Des qu'elle
+montait l'escalier, il quittait la fenetre, il ne lui avouait pas
+qu'il l'avait ainsi accompagnee partout. Mais elle avait du deviner
+sa complicite, car elle lui contait ses recherches, desormais, d'un
+regard.
+
+- Reste, ne sors plus, lui dit-il a mains jointes, un matin qu'il
+la voyait essoufflee encore de la ville. Tu me desesperes.
+
+Elle s'echappa, irritee. Lui, commencait a souffrir davantage de ce
+jardin tout sonore des pas d'Albine. Le petit bruit des bottines
+etait une voix de plus qui l'appelait, une voix dominante dont le
+retentissement grandissait en lui. Il se ferma les oreilles, il ne
+voulut plus entendre, et le pas, au loin, gardait un echo, dans le
+battement de son coeur. Puis, le soir, lorsqu'elle revenait, c'etait
+tout le parc qui rentrait derriere elle, avec les souvenirs de leurs
+promenades, le lent eveil de leurs tendresses, au milieu de la
+nature complice. Elle semblait plus grande, plus grave, comme murie
+par ses courses solitaires. Il ne restait rien en elle de l'enfant
+joueuse, tellement qu'il claquait des dents parfois, en la
+regardant, a la voir si desirable.
+
+Ce fut un jour, vers midi, que Serge entendit Albine revenir au
+galop. Il s'etait defendu de l'ecouter, lorsqu'elle etait partie.
+D'ordinaire, elle ne rentrait que tard. Et il demeura surpris des
+sauts qu'elle devait faire, allant droit devant elle, brisant les
+branches qui barraient les sentiers. En bas, sous les fenetres, elle
+riait. Lorsqu'elle fut dans l'escalier, elle soufflait si fortement,
+qu'il crut sentir la chaleur de son haleine sur son visage. Et elle
+ouvrit la porte toute grande, elle cria:
+
+- J'ai trouve!
+
+Elle s'etait assise, elle repetait doucement, d'une voix suffoquee:
+
+- J'ai trouve! J'ai trouve!
+
+Mais Serge lui mit la main sur les levres, eperdu, balbutiant:
+
+- Je t'en prie, ne me dis rien. Je ne veux rien savoir. Cela me
+tuerait, si tu parlais.
+
+Alors, elle se tut, les yeux ardents, serrant les levres pour que
+les paroles n'en jaillissent pas malgre elle. Et elle resta dans la
+chambre jusqu'au soir, cherchant le regard de Serge, lui confiant un
+peu de ce qu'elle savait, des qu'elle parvenait a le rencontrer.
+Elle avait comme de la lumiere sur la face. Elle sentait si bon,
+elle etait si sonore de vie, qu'il la respirait, qu'elle entrait en
+lui autant par l'ouie que par la vue. Tous ses sens la buvaient. Et
+il se defendait desesperement contre cette lente possession de son
+etre.
+
+Le lendemain, lorsqu'elle fut descendue, elle s'installa de meme
+dans la chambre.
+
+- Tu ne sors pas? demanda-t-il, se sentant vaincu, si elle
+demeurait la.
+
+Elle repondit que non, qu'elle ne sortirait plus. A mesure qu'elle
+se delassait, il la sentait plus forte, plus triomphante. Bientot
+elle pourrait le prendre par le petit doigt, le mener a cette couche
+d'herbe, dont son silence contait si haut la douceur. Ce jour-la,
+elle ne parla pas encore, elle se contenta de l'attirer a ses pieds,
+assis sur un coussin. Le jour suivant seulement, elle se hasarda a
+dire:
+
+- Pourquoi t'emprisonnes-tu ici? Il fait si bon sous les arbres!
+
+Il se souleva, les bras tendus, suppliant. Mais elle riait.
+
+- Non, non, nous n'irons pas, puisque tu ne veux pas... C'est cette
+chambre qui a une si singuliere odeur! Nous serions mieux dans le
+jardin, plus a l'aise, plus a l'abri. Tu as tort d'en vouloir au
+jardin.
+
+Il s'etait remis a ses pieds, muet, les paupieres baissees, avec des
+fremissements qui lui couraient sur la face.
+
+- Nous n'irons pas, reprit-elle, ne te fache pas. Mais est-ce que
+tu ne preferes pas les herbes du parc a ces peintures? Tu te
+rappelles tout ce que nous avons vu ensemble... Ce sont ces
+peintures qui nous attristent. Elles sont genantes, a nous regarder
+toujours.
+
+Et comme il s'abandonnait peu a peu contre elle, elle lui passa un
+bras au cou, elle lui renversa la tete sur ses genoux, murmurant
+encore, a voix plus basse:
+
+- C'est comme cela qu'on serait bien, dans un coin que je connais.
+La, rien ne nous troublerait. Le grand air guerirait ta fievre.
+
+Elle se tut, sentant qu'il frissonnait. Elle craignait qu'un mot
+trop vif ne le rendit a ses terreurs. Lentement, elle le conquerait,
+rien qu'a promener sur son visage la caresse bleue de son regard. Il
+avait releve les paupieres, il reposait sans tressaillements
+nerveux, tout a elle.
+
+- Ah! si tu savais! souffla-t-elle doucement a son oreille.
+
+Elle s'enhardit, en voyant qu'il ne cessait pas de sourire.
+
+- C'est un mensonge, ce n'est pas defendu, murmura-t-elle. Tu es un
+homme, tu ne dois pas avoir peur... Si nous allions la, et que
+quelque danger me menacat, tu me defendrais, n'est-ce pas? Tu
+saurais bien m'emporter a ton cou? Moi, je suis tranquille, quand je
+suis avec toi... Vois donc comme tu as des bras forts. Est-ce qu'on
+redoute quelque chose, lorsqu'on des bras aussi forts que les tiens!
+
+D'une main, elle le flattait, longuement, sur les cheveux, sur la
+nuque, sur les epaules.
+
+- Non, ce n'est pas defendu, reprit-elle. Cette histoire-la est
+bonne pour les betes. Ceux qui l'ont repandue, autrefois, avaient
+interet a ce qu'on n'allat pas les deranger dans l'endroit le plus
+delicieux du jardin... Dis-toi que, des que tu seras assis sur ce
+tapis d'herbe, tu seras parfaitement heureux. Alors seulement nous
+connaitrons tout, nous serons les vrais maitres... Ecoute-moi, viens
+avec moi.
+
+Il refusa de la tete, mais sans colere, en homme que ce jeu amusait.
+
+Puis, au bout d'un silence, desole de la voir bouder, voulant
+qu'elle le caressat encore, il ouvrit enfin les levres, il demanda:
+
+- Ou est-ce?
+
+Elle ne repondit pas d'abord. Elle semblait regarder au loin.
+
+- C'est la-bas, murmura-t-elle. Je ne puis pas t'indiquer. Il faut
+suivre la longue allee, puis on tourne a gauche, et encore a gauche.
+Nous avons du passer a cote vingt fois... Va, tu aurais beau
+chercher, tu ne trouverais pas, si je ne t'y menais par la main.
+Moi, j'irais tout droit, bien qu'il me soit impossible de
+t'enseigner le chemin.
+
+- Et qui t'a conduite?
+
+- Je ne sais pas... Les plantes, ce matin-la, avaient toutes l'air
+de me pousser de ce cote. Les branches longues me fouettaient par-
+derriere, les herbes menageaient des pentes, les sentiers
+s'offraient d'eux-memes. Et je crois que les betes s'en melaient
+aussi, car j'ai vu un cerf qui galopait devant moi comme pour
+m'inviter a le suivre, tandis qu'un vol de bouvreuils allait d'arbre
+en arbre, m'avertissant par de petits cris, lorsque j'etais tentee
+de prendre une mauvaise route.
+
+- Et c'est tres beau?
+
+De nouveau, elle ne repondit pas. Une profonde extase noyait ses
+yeux. Et quand elle put parler:
+
+- Beau comme je ne saurais le dire... J'ai ete penetree d'un tel
+charme, que j'ai eu simplement conscience d'une joie sans nom,
+tombant des feuillages, dormant sur les herbes. Et je suis revenue
+en courant, pour te ramener avec moi, pour ne pas gouter sans toi le
+bonheur de m'asseoir dans cette ombre.
+
+Elle lui reprit le cou entre ses bras, le suppliant ardemment, de
+tout pres, les levres presque sur ses levres.
+
+- Oh! tu viendras, balbutia-t-elle. Songe que je vivrais desolee,
+si tu ne venais pas... C'est une envie que j'ai, un besoin lointain,
+qui a grandi chaque jour, qui maintenant me fait souffrir. Tu ne
+peux pas vouloir que je souffre?... Et quand meme tu devrais en
+mourir, quand meme cette ombre nous tuerait tous les deux, est-ce
+que tu hesiterais, est-ce que tu aurais le moindre regret? Nous
+resterions couches ensemble, au pied de l'arbre; nous dormirions
+toujours, l'un contre l'autre. Cela serait tres bon, n'est-ce pas?
+
+- Oui, oui, begaya-t-il, gagne par l'affolement de cette passion
+toute vibrante de desir.
+
+- Mais nous ne mourrons pas, continua-t-elle, haussant la voix,
+avec un rire de femme victorieuse; nous vivrons pour nous aimer...
+C'est un arbre de vie, un arbre sous lequel nous serons plus forts,
+plus sains, plus parfaits. Tu verras, tout nous deviendra aise. Tu
+pourras me prendre, ainsi que tu revais de le faire, si etroitement,
+que pas un bout de mon corps ne sera hors de toi. Alors, j'imagine
+quelque chose de celeste qui descendra en nous... Veux-tu?
+
+Il palissait, il battait des paupieres, comme si une grande clarte
+l'eut gene.
+
+- Veux-tu? Veux-tu? repeta-t-elle, plus brulante, deja soulevee a
+demi.
+
+Il se mit debout, il la suivit, chancelant d'abord, puis attache a
+sa taille, ne pouvant se separer d'elle. Il allait ou elle allait,
+entraine dans l'air chaud coulant de sa chevelure. Et comme il
+venait un peu en arriere, elle se tournait a demi; elle avait un
+visage tout luisant d'amour, une bouche et des yeux de tentation,
+qui l'appelaient, avec un tel empire, qu'il l'aurait ainsi
+accompagnee, partout en chien fidele.
+
+
+
+
+
+XV.
+
+Ils descendirent, ils marcherent au milieu du jardin, sans que Serge
+cessat de sourire. Il n'apercut les verdures que dans les miroirs
+clairs des yeux d'Albine. Le jardin, en les voyant, avait eu comme
+un rire prolonge, un murmure satisfait volant de feuille en feuille,
+jusqu'au bout des avenues les plus profondes. Depuis des journees,
+il devait les attendre, ainsi lies a la taille, reconcilies avec les
+arbres, cherchant sur les couches d'herbe leur amour perdu. Un chut
+solennel courut sous les branches. Le ciel de deux heures avait un
+assoupissement de brasier. Des plantes se haussaient pour les
+regarder passer.
+
+- Les entends-tu? demandait Albine a demi-voix. Elles se taisent
+quand nous approchons. Mais, au loin, elles nous attendent, elles se
+confient de l'une a l'autre le chemin qu'elles doivent nous
+indiquer... Je t'avais bien dit que nous n'aurions pas a nous
+inquieter des sentiers. Ce sont les arbres qui me montrent la route,
+de leurs bras tendus.
+
+En effet, le parc entier les poussait doucement. Derriere eux, il
+semblait qu'une barriere de buissons se herissat, pour les empecher
+de revenir sur leurs pas; tandis que, devant eux, le tapis des
+gazons se deroulait, si aisement, qu'ils ne regardaient meme plus a
+leurs pieds, s'abandonnant aux pentes douces des terrains.
+
+- Et les oiseaux nous accompagnent, reprenait Albine. Ce sont des
+mesanges, cette fois. Les vois-tu?... Elles filent le long des
+haies, elles s'arretent a chaque detour, pour veiller a ce que nous
+ne nous egarions pas. Ah! si nous comprenions leur chant, nous
+saurions qu'elles nous invitent a nous hater.
+
+Puis, elle ajoutait:
+
+- Toutes les betes du parc sont avec nous. Ne les sens-tu pas? Il y
+a un grand frolement qui nous suit: ce sont les oiseaux dans les
+arbres, les insectes dans les herbes, les chevreuils et les cerfs
+dans les taillis, et jusqu'aux poissons, dont les nageoires battent
+les eaux muettes... Ne te retourne pas, cela les effrayerait; mais
+je suis sure que nous avons un beau cortege.
+
+Cependant, ils marchaient toujours, d'un pas sans fatigue. Albine ne
+parlait que pour charmer Serge de la musique de sa voix. Serge
+obeissait a la moindre pression de la main d'Albine. Ils ignoraient
+l'un et l'autre ou ils passaient, certains d'aller droit ou ils
+voulaient aller. Et, a mesure qu'ils avancaient, le jardin se
+faisait plus discret, retenait le soupir de ses ombrages, le
+bavardage de ses eaux, la vie ardente de ses betes. Il n'y avait
+plus qu'un grand silence frissonnant, une attente religieuse.
+
+Alors, instinctivement, Albine et Serge leverent la tete. En face
+d'eux etait un feuillage colossal. Et, comme ils hesitaient, un
+chevreuil, qui les regardait de ses beaux yeux doux, sauta d'un bond
+dans les taillis.
+
+- C'est la, dit Albine.
+
+Elle s'approcha la premiere, la tete de nouveau tournee, tirant a
+elle Serge; puis, ils disparurent derriere le frisson des feuilles
+remuees, et tout se calma. Ils entraient dans une paix delicieuse.
+
+C'etait, au centre, un arbre noye d'une ombre si epaisse, qu'on ne
+pouvait en distinguer l'essence. Il avait une taille geante, un
+tronc qui respirait comme une poitrine, des branches qu'il etendait
+au loin, pareilles a des membres protecteurs. Il semblait bon,
+robuste, puissant, fecond; il etait le doyen du jardin, le pere de
+la foret, l'orgueil des herbes, l'ami du soleil qui se levait et se
+couchait chaque jour sur sa cime. De sa voute verte, tombait toute
+la joie de la creation: des odeurs de fleurs, des chants d'oiseaux,
+des gouttes de lumiere, des reveils frais d'aurore, des tiedeurs
+endormies de crepuscule. Sa seve avait une telle force, qu'elle
+coulait de son ecorce; elle le baignait d'une buee de fecondation;
+elle faisait de lui la virilite meme de la terre. Et il suffisait a
+l'enchantement de la clairiere. Les autres arbres, autour de lui,
+batissaient le mur impenetrable qui l'isolait au fond d'un
+tabernacle de silence et de demi-jour; il n'y avait la qu'une
+verdure, sans un coin de ciel, sans une echappee d'horizon, qu'une
+rotonde, drapee partout de la soie attendrie des feuilles, tendue a
+terre du velours satine des mousses. On y entrait comme dans le
+cristal d'une source, au milieu d'une limpidite verdatre, nappe
+d'argent assoupie sous un reflet de roseaux. Couleurs, parfums,
+sonorites, frissons, tout restait vague, transparent, innomme, pame
+d'un bonheur allant jusqu'a l'evanouissement des choses. Une
+langueur d'alcove, une lueur de nuit d'ete mourant sur l'epaule nue
+d'une amoureuse, un balbutiement d'amour a peine distinct, tombant
+brusquement a un grand spasme muet, trainaient dans l'immobilite des
+branches que pas un souffle n'agitait. Solitude nuptiale, toute
+peuplee d'etres embrasses, chambre vide, ou l'on sentait quelque
+part, derriere des rideaux tires, dans un accouplement ardent, la
+nature assouvie aux bras du soleil. Par moments, les reins de
+l'arbre craquaient; ses membres se raidissaient comme ceux d'une
+femme en couches; la sueur de vie qui coulait de son ecorce pleuvait
+plus largement sur les gazons d'alentour, exhalant la mollesse d'un
+desir, noyant l'air d'abandon, palissant la clairiere d'une
+jouissance. L'arbre alors defaillait avec son ombre, ses tapis
+d'herbe, sa ceinture d'epais taillis. Il n'etait plus qu'une
+volupte.
+
+Albine et Serge restaient ravis. Des que l'arbre les eut pris sous
+la douceur de ses branches, ils se sentirent gueris de l'anxiete
+intolerable dont ils avaient souffert. Ils n'eprouvaient plus cette
+peur qui les faisait se fuir, ces luttes chaudes, desesperees, dans
+lesquelles ils se meurtrissaient, sans savoir contre quel ennemi ils
+resistaient si furieusement. Au contraire, une confiance absolue,
+une serenite supreme les emplissaient; ils s'abandonnaient l'un a
+l'autre, glissant lentement au plaisir d'etre ensemble, tres loin,
+au fond d'une retraite miraculeusement cachee. Sans se douter encore
+de ce que le jardin exigeait d'eux, ils le laissaient libre de
+disposer de leur tendresse; ils attendaient, sans trouble, que
+l'arbre leur parlat. L'arbre les mettait dans un aveuglement d'amour
+tel, que la clairiere disparaissait, immense, royale, n'ayant plus
+qu'un bercement d'odeur.
+
+Ils s'etaient arretes, avec un leger soupir, saisis par la fraicheur
+musquee.
+
+- L'air a le gout d'un fruit, murmura Albine.
+
+Serge, a son tour, dit tres bas:
+
+- L'herbe est si vivante, que je crois marcher sur un coin de ta
+robe.
+
+Ils baissaient la voix par un sentiment religieux. Ils n'eurent pas
+meme la curiosite de regarder en l'air, pour voir l'arbre. Ils en
+sentaient trop la majeste sur leurs epaules. Albine, d'un regard,
+demandait si elle avait exagere l'enchantement des verdures. Serge
+repondait par deux larmes claires, qui coulaient sur ses joues. Leur
+joie d'etre enfin la restait indicible.
+
+- Viens, dit-elle a son oreille, d'une voix plus legere qu'un
+souffle.
+
+Et elle alla, la premiere, se coucher au pied meme de l'arbre. Elle
+lui tendit les mains avec un sourire, tandis que lui, debout,
+souriait aussi, en lui donnant les siennes. Lorsqu'elle les tint,
+elle l'attira a elle, lentement. Il tomba a son cote. Il la prit
+tout de suite contre sa poitrine. Cette etreinte les laissa pleins
+d'aise.
+
+- Ah! tu te rappelles, dit-il, ce mur qui semblait nous separer...
+Maintenant, je te sens, il n'y a plus rien entre nous... Tu ne
+souffres pas?
+
+- Non, non, repondit-elle. Il fait bon.
+
+Ils garderent le silence, sans se lacher. Une emotion delicieuse,
+sans secousse, douce comme une nappe de lait repandue, les
+envahissait. Puis, Serge promena les mains le long du corps
+d'Albine. Il repetait:
+
+--Ton visage est a moi, tes yeux, ta bouche, tes joues... Tes bras
+sont a moi, depuis tes ongles jusqu'a tes epaules... Tes pieds sont
+a moi, tes genoux sont a moi, toute ta personne est a moi.
+
+Et il lui baisait le visage, sur les yeux, sur la bouche, sur les
+joues. Il lui baisait les bras, a petits baisers rapides, remontant
+des doigts jusqu'aux epaules. Il lui baisait les pieds, il lui
+baisait les genoux. Il la baignait d'une pluie de baisers, tombant a
+larges gouttes, tiedes comme les gouttes d'une averse d'ete,
+partout, lui battant le cou, les seins, les hanches, les flancs.
+C'etait une prise de possession sans emportement, continue,
+conquerant les plus petites veines bleues sous la peau rose.
+
+- C'est pour me donner que je te prends, reprit-il. Je veux me
+donner a toi tout entier, a jamais; car, je le sais bien a cette
+heure, tu es ma maitresse, ma souveraine, celle que je dois adorer a
+genoux. Je ne suis ici que pour t'obeir, pour rester a tes pieds,
+guettant tes volontes, te protegeant de mes bras etendus, ecartant
+du souffle les feuilles volantes qui troubleraient ta paix... Oh!
+daigne permettre que je disparaisse, que je m'absorbe dans ton etre,
+que je sois l'eau que tu bois, le pain que tu manges. Tu es ma fin.
+Depuis que je me suis eveille au milieu de ce jardin, j'ai marche a
+toi, j'ai grandi pour toi. Toujours, comme but, comme recompense,
+j'ai vu ta grace. Tu passais dans le soleil, avec ta chevelure d'or;
+tu etais une promesse m'annoncant que tu me ferais connaitre, un
+jour, la necessite de cette creation, de cette terre, de ces arbres,
+de ces eaux, de ce ciel, dont le mot supreme m'echappe encore... Je
+t'appartiens, je suis esclave, je t'ecouterai, les levres sur tes
+pieds.
+
+Il disait ces choses, courbe a terre, adorant la femme. Albine,
+orgueilleuse, se laissait adorer. Elle tendait les doigts, les
+seins, les levres, aux baisers devots de Serge. Elle se sentait
+reine, a le regarder si fort et si humble devant elle. Elle l'avait
+vaincu, elle le tenait a sa merci, elle pouvait d'un seul mot
+disposer de lui. Et ce qui la rendait toute-puissante, c'etait
+qu'elle entendait autour d'eux le jardin se rejouir de son triomphe,
+l'aider d'une clameur lentement grossie.
+
+Serge n'avait plus que des balbutiements. Ses baisers s'egaraient.
+Il murmura encore:
+
+- Ah! je voudrais savoir... Je voudrais te prendre, te garder,
+mourir peut-etre, ou nous envoler, je ne puis pas dire...
+
+Tous deux, renverses, resterent muets, perdant haleine, la tete
+roulante. Albine eut la force de lever un doigt, comme pour inviter
+Serge a ecouter.
+
+C'etait le jardin qui avait voulu la faute. Pendant des semaines, il
+s'etait prete au lent apprentissage de leur tendresse. Puis, au
+dernier jour, il venait de les conduire dans l'alcove verte.
+Maintenant, il etait le tentateur, dont toutes les voix enseignaient
+l'amour. Du parterre, arrivaient des odeurs de fleurs pamees, un
+long chuchotement, qui contait les noces des roses, les voluptes des
+violettes; et jamais les sollicitations des heliotropes n'avaient eu
+une ardeur plus sensuelle. Du verger, c'etaient des bouffees de
+fruits murs que le vent apportait, une senteur grasse de fecondite,
+la vanille des abricots, le musc des oranges. Les prairies elevaient
+une voix plus profonde, faite des soupirs des millions d'herbes que
+le soleil baisait, large plainte d'une foule innombrable en rut,
+qu'attendrissaient les caresses fraiches des rivieres, les nudites
+des eaux courantes, au bord desquelles les saules revaient tout haut
+de desir. La foret soufflait la passion geante des chenes, les
+chants d'orgue des hautes futaies, une musique solennelle, menant le
+mariage des frenes, des bouleaux, des charmes, des platanes, au fond
+des sanctuaires de feuillage; tandis que les buissons, les jeunes
+taillis etaient pleins d'une polissonnerie adorable, d'un vacarme
+d'amants se poursuivant, se jetant au bord des fosses, se volant le
+plaisir, au milieu d'un grand froissement de branches. Et, dans cet
+accouplement du parc entier, les etreintes les plus rudes
+s'entendaient au loin, sur les roches, la ou la chaleur faisait
+eclater les pierres gonflees de passion, ou les plantes epineuses
+aimaient d'une facon tragique, sans que les sources voisines pussent
+les soulager, tout allumees elles-memes par l'astre qui descendait
+dans leur lit.
+
+- Que disent-ils? murmura Serge, eperdu. Que veulent-ils de nous, a
+nous supplier ainsi?
+
+Albine, sans parler, le serra contre elle.
+
+Les voix etaient devenues plus distinctes. Les betes du jardin, a
+leur tour, leur criaient de s'aimer. Les cigales chantaient de
+tendresse a en mourir. Les papillons eparpillaient des baisers, aux
+battements de leurs ailes. Les moineaux avaient des caprices d'une
+seconde, des caresses de sultans vivement promenees au milieu d'un
+serail. Dans les eaux claires, c'etaient des pamoisons de poissons
+deposant leur frai au soleil, des appels ardents et melancoliques de
+grenouilles, toute une passion mysterieuse, monstrueusement assouvie
+dans la fadeur glauque des roseaux. Au fond des bois, les rossignols
+jetaient des rires perles de volupte, les cerfs bramaient, ivres
+d'une telle concupiscence, qu'ils expiraient de lassitude a cote des
+femelles presque eventrees. Et, sur les dalles des rochers, au bord
+des buissons maigres, des couleuvres, nouees deux a deux, sifflaient
+avec douceur, tandis que de grands lezards couvaient leurs oeufs,
+l'echine vibrante d'un leger ronflement d'extase. Des coins les plus
+recules, des nappes de soleil, des trous d'ombre, une odeur animale
+montait, chaude du rut universel. Toute cette vie pullulante avait
+un frisson d'enfantement. Sous chaque feuille, un insecte concevait;
+dans chaque touffe d'herbe, une famille poussait; des mouches
+volantes, collees l'une a l'autre, n'attendaient pas de s'etre
+posees pour se feconder. Les parcelles de vie invisibles qui
+peuplent la matiere, les atomes de la matiere eux-memes, aimaient,
+s'accouplaient, donnaient au sol un branle voluptueux, faisaient du
+parc une grande fornication.
+
+Alors, Albine et Serge entendirent. Il ne dit rien, il la lia de ses
+bras, toujours plus etroitement. La fatalite de la generation les
+entourait. Ils cederent aux exigences du jardin. Ce fut l'arbre qui
+confia a l'oreille d'Albine ce que les meres murmurent aux epousees,
+le soir des noces.
+
+Albine se livra. Serge la posseda.
+
+Et le jardin entier s'abima avec le couple, dans un dernier cri de
+passion. Les troncs se ployerent comme sous un grand vent; les
+herbes laisserent echapper un sanglot d'ivresse; les fleurs,
+evanouies, les levres ouvertes, exhalerent leur ame; le ciel lui-
+meme, tout embrase d'un coucher d'astre, eut des nuages immobiles,
+des nuages pames, d'ou tombait un ravissement surhumain. Et c'etait
+une victoire pour les betes, les plantes, les choses, qui avaient
+voulu l'entree de ces deux enfants dans l'eternite de la vie. Le
+parc applaudissait formidablement.
+
+
+
+
+
+XVI.
+
+Lorsque Albine et Serge s'eveillerent de la stupeur de leur
+felicite, ils se sourirent. Ils revenaient d'un pays de lumiere. Ils
+redescendaient de tres haut. Alors, ils se serrerent la main, pour
+se remercier. Ils se reconnurent et se dirent:
+
+- Je t'aime, Albine.
+
+- Serge, je t'aime.
+
+Et jamais ce mot: "Je t'aime" n'avait eu pour eux un sens si
+souverain. Il signifiait tout, il expliquait tout. Pendant un temps
+qu'ils ne purent mesurer, ils resterent la, dans un repos delicieux,
+s'etreignant encore. Ils eprouvaient une perfection absolue de leur
+etre. La joie de la creation les baignait, les egalait aux
+puissances meres du monde, faisait d'eux les forces memes de la
+terre. Et il y avait encore, dans leur bonheur, la certitude d'une
+loi accomplie, la serenite du but logiquement trouve, pas a pas.
+
+Serge disait, la reprenant dans ses bras forts:
+
+- Vois, je suis gueri; tu m'as donne toute ta sante.
+
+Albine repondait, s'abandonnant:
+
+- Prends-moi toute, prends ma vie.
+
+Une plenitude leur mettait de la vie jusqu'aux levres. Serge venait,
+dans la possession d'Albine, de trouver enfin son sexe d'homme,
+l'energie de ses muscles, le courage de son coeur, la sante derniere
+qui avait jusque-la manque a sa longue adolescence. Maintenant, il
+se sentait complet. Il avait des sens plus nets, une intelligence
+plus large. C'etait comme si, tout d'un coup, il se fut reveille
+lion, avec la royaute de la plaine, la vue du ciel libre. Quand il
+se leva, ses pieds se poserent carrement sur le sol, son corps se
+developpa, orgueilleux de ses membres. Il prit les mains d'Albine,
+qu'il mit debout a son tour. Elle chancelait un peu, et il dut la
+soutenir.
+
+- N'aie pas peur, dit-il. Tu es celle que j'aime.
+
+Maintenant, elle etait la servante. Elle renversait la tete sur son
+epaule, le regardant d'un air de reconnaissance inquiete. Ne lui en
+voudrait-il jamais de ce qu'elle l'avait amene la? Ne lui
+reprocherait-il pas un jour cette heure d'adoration dans laquelle il
+s'etait dit son esclave?
+
+- Tu n'es point fache? demanda-t-elle humblement.
+
+Il sourit, renouant ses cheveux, la flattant du bout des doigts
+comme une enfant. Elle continua:
+
+- Oh! tu verras, je me ferai toute petite. Tu ne sauras meme pas
+que je suis la. Mais tu me laisseras ainsi, n'est-ce pas? dans tes
+bras, car j'ai besoin que tu m'apprennes a marcher... Il me semble
+que je ne sais plus marcher, a cette heure.
+
+Puis elle devint tres grave.
+
+- Il faut m'aimer toujours, et je serai obeissante, je travaillerai
+a tes joies, je t'abandonnerai tout, jusqu'a mes plus secretes
+volontes.
+
+Serge avait comme un redoublement de puissance, a la voir si soumise
+et si caressante. Il lui demanda:
+
+- Pourquoi trembles-tu? Qu'ai-je donc a te reprocher?
+
+Elle ne repondit pas. Elle regarda presque tristement l'arbre, les
+verdures, l'herbe qu'ils avaient foulee.
+
+- Grande enfant! reprit-il avec un rire. As-tu donc peur que je ne
+te garde rancune du don que tu m'as fait? Va, ce ne peut etre une
+faute. Nous nous sommes aimes comme nous devions nous aimer... Je
+voudrais baiser les empreintes que tes pas ont laissees, lorsque tu
+m'as amene ici, de meme que je baise tes levres qui m'ont tente, de
+meme que je baise tes seins qui viennent d'achever la cure,
+commencee, tu te souviens? par tes petites mains fraiches.
+
+Elle hocha la tete. Et, detournant les yeux, evitant de voir l'arbre
+davantage:
+
+- Emmene-moi, dit-elle a voix basse.
+
+Serge l'emmena a pas lents. Lui, largement, regarda l'arbre une
+derniere fois. Il le remerciait. L'ombre devenait plus noire dans la
+clairiere; un frisson de femme surprise a son coucher tombait des
+verdures. Quand ils revirent, au sortir des feuillages, le soleil,
+dont la splendeur emplissait encore un coin de l'horizon, ils se
+rassurerent, Serge surtout, qui trouvait a chaque etre, a chaque
+plante, un sens nouveau. Autour de lui, tout s'inclinait, tout
+apportait un hommage a son amour. Le jardin n'etait plus qu'une
+dependance de la beaute d'Albine, et il semblait avoir grandi,
+s'etre embelli, dans le baiser de ses maitres.
+
+Mais la joie d'Albine restait inquiete. Elle interrompait ses rires,
+pour preter l'oreille, avec des tressaillements brusques.
+
+- Qu'as-tu donc? demandait Serge.
+
+- Rien, repondait-elle, avec des coups d'oeil jetes furtivement
+derriere elle.
+
+Ils ne savaient dans quel coin perdu du parc ils etaient.
+D'ordinaire, cela les egayait, d'ignorer ou leur caprice les
+poussait. Cette fois, ils eprouvaient un trouble, un embarras
+singulier. Peu a peu, ils haterent le pas. Ils s'enfoncaient de plus
+en plus, au milieu d'un labyrinthe de buissons.
+
+- N'as-tu pas entendu? dit peureusement Albine, qui s'arreta
+essoufflee.
+
+Et comme il ecoutait, pris a son tour de l'anxiete qu'elle ne
+pouvait plus cacher:
+
+- Les taillis sont pleins de voix, continua-t-elle. On dirait des
+gens qui se moquent... Tiens, n'est-ce pas un rire qui vient de cet
+arbre? Et, la-bas, ces herbes n'ont-elles pas eu un murmure, quand
+je les ai effleurees de ma robe?
+
+- Non, non, dit-il, voulant la rassurer; le jardin nous aime. S'il
+parlait, ce ne serait pas pour t'effrayer. Ne te rappelles-tu pas
+toutes les bonnes paroles chuchotees dans les feuilles?... Tu es
+nerveuse, tu as des imaginations.
+
+Mais elle hocha la tete, murmurant:
+
+- Je sais bien que le jardin est notre ami... Alors, c'est que
+quelqu'un est entre. Je t'assure que j'entends quelqu'un. Je tremble
+trop! Ah! je t'en prie, emmene-moi, cache-moi.
+
+Ils se remirent a marcher, surveillant les taillis, croyant voir des
+visages apparaitre derriere chaque tronc. Albine jurait qu'un pas,
+au loin, les cherchait.
+
+- Cachons-nous, cachons-nous, repetait-elle d'un ton suppliant.
+
+Et elle devenait toute rose. C'etait une pudeur naissante, une honte
+qui la prenait comme un mal, qui tachait la candeur de sa peau, ou
+jusque-la pas un trouble du sang n'etait monte. Serge eut peur, a la
+voir ainsi toute rose, les joues confuses, les yeux gros de larmes.
+Il voulait la reprendre, la calmer d'une caresse; mais elle
+s'ecarta, elle lui fit signe, d'un geste desespere, qu'ils n'etaient
+plus seuls. Elle regardait, rougissant davantage, sa robe denouee
+qui montrait sa nudite, ses bras, son cou, sa gorge. Sur ses
+epaules, les meches folles de ses cheveux mettaient un frisson. Elle
+essaya de rattacher son chignon; puis, elle craignit de decouvrir sa
+nuque. Maintenant, le frolement d'une branche, le heurt leger d'une
+aile d'insecte, la moindre haleine du vent, la faisaient
+tressaillir, comme sous l'attouchement deshonnete d'une main
+invisible.
+
+- Tranquillise-toi, implorait Serge. Il n'y a personne... Te voila
+rouge de fievre. Reposons-nous un instant, je t'en supplie.
+
+Elle n'avait point la fievre, elle voulait rentrer tout de suite,
+pour que personne ne put rire, en la regardant. Et, hatant le pas de
+plus en plus, elle cueillait, le long des haies, des verdures dont
+elle cachait sa nudite. Elle noua sur ses cheveux un rameau de
+murier; elle s'enroula aux bras des liserons, qu'elle attacha a ses
+poignets; elle se mit au cou un collier, fait de brins de viorne, si
+longs, qu'ils couvraient sa poitrine d'un voile de feuilles.
+
+- Tu vas au bal? demanda Serge, qui cherchait a la faire rire.
+
+Mais elle lui jeta les feuillages qu'elle continuait de cueillir.
+Elle lui dit a voix basse, d'un air d'alarme:
+
+- Ne vois-tu pas que nous sommes nus?
+
+Et il eut honte a son tour, il ceignit les feuillages sur ses
+vetements defaits.
+
+Cependant, ils ne pouvaient sortir des buissons. Tout d'un coup, au
+bout d'un sentier, ils se trouverent en face d'un obstacle, d'une
+masse grise, haute, grave. C'etait la muraille.
+
+- Viens, viens! cria Albine.
+
+Elle voulait l'entrainer. Mais ils n'avaient pas fait vingt pas,
+qu'ils retrouverent la muraille. Alors, ils la suivirent en courant,
+pris de panique. Elle restait sombre, sans une fente sur le dehors.
+Puis, au bord d'un pre, elle parut subitement s'ecrouler. Une breche
+ouvrait sur la vallee voisine une fenetre de lumiere. Ce devait etre
+le trou dont Albine avait parle, un jour, ce trou qu'elle disait
+avoir bouche avec des ronces et des pierres; les ronces trainaient
+par bouts epars comme des cordes coupees, les pierres etaient
+rejetees au loin, le trou semblait avoir ete agrandi par quelque
+main furieuse.
+
+
+
+
+
+XVII.
+
+- Ah! je le sentais! dit Albine, avec un cri de supreme desespoir.
+Je te suppliais de m'emmener... Serge, par grace, ne regarde pas!
+
+Serge regardait, malgre lui, cloue au seuil de la breche. En bas, au
+fond de la plaine, le soleil couchant eclairait d'une nappe d'or le
+village des Artaud, pareil a une vision surgissant du crepuscule
+dont les champs voisins etaient deja noyes. On distinguait nettement
+les masures baties a la debandade le long de la route, les petites
+cours pleines de fumier, les jardins etroits plantes de legumes.
+Plus haut, le grand cypres du cimetiere dressait son profil sombre.
+Et les tuiles rouges de l'eglise semblaient un brasier, au-dessus
+duquel la cloche, toute noire, mettait comme un visage d'un dessin
+delie; tandis que le vieux presbytere, a cote, ouvrait ses portes et
+ses fenetres a l'air du soir.
+
+- Par pitie, repetait Albine, en sanglotant, ne regarde pas,
+Serge!... Souviens-toi que tu m'as promis de m'aimer toujours. Ah!
+m'aimeras-tu jamais assez, maintenant!... Tiens, laisse-moi te
+fermer les yeux de mes mains. Tu sais bien que ce sont mes mains qui
+t'ont gueri... Tu ne peux me repousser.
+
+Il l'ecartait lentement. Puis, pendant qu'elle lui embrassait les
+genoux, il se passa les mains sur la face, comme pour chasser de ses
+yeux et de son front un reste de sommeil. C'etait donc la le monde
+inconnu, le pays etranger auquel il n'avait jamais songe sans une
+peur sourde. Ou avait-il donc vu ce pays? De quel reve s'eveillait-
+il, pour sentir monter de ses reins une angoisse si poignante, qui
+grossissait peu a peu dans sa poitrine, jusqu'a l'etouffer? Le
+village s'animait du retour des champs. Les hommes rentraient, la
+veste jetee sur l'epaule, d'un pas de betes harassees; les femmes,
+au seuil des maisons, avaient des gestes d'appel; tandis que les
+enfants, par bandes, poursuivaient les poules a coups de pierre.
+Dans le cimetiere, deux galopins se glissaient, un garcon et une
+fille, qui marchaient a quatre pattes, le long du petit mur, pour ne
+pas etre vus. Des vols de moineaux se couchaient sous les tuiles de
+l'eglise. Une jupe de cotonnade bleue venait d'apparaitre sur le
+perron du presbytere, si large, qu'elle bouchait la porte.
+
+- Ah! misere! balbutiait Albine, il regarde, il regarde... Ecoute-
+moi. Tu jurais de m'obeir tout a l'heure. Je t'en supplie, tourne-
+toi, regarde le jardin... N'as-tu pas ete heureux, dans le jardin?
+C'est lui qui m'a donnee a toi. Et que d'heureuses journees il nous
+reserve, quelle longue felicite, maintenant que nous connaissons
+tout le bonheur de l'ombre!... Au lieu que la mort entrera par ce
+trou, si tu ne te sauves pas, si tu ne m'emportes pas. Vois, ce sont
+les autres, c'est tout ce monde qui va se mettre entre nous. Nous
+etions si seuls, si perdus, si gardes par les arbres!... Le jardin,
+c'est notre amour. Regarde le jardin, je t'en prie a genoux.
+
+Mais Serge etait secoue d'un tressaillement. Il se souvenait. Le
+passe ressuscitait. Au loin, il entendait nettement vivre le
+village. Ces paysans, ces femmes, ces enfants, c'etait le maire
+Bambousse, revenant de son champ des Olivettes, en chiffrant la
+prochaine vendange; c'etaient les Brichet, l'homme trainant les
+pieds, la femme geignant de misere; c'etait la Rosalie, derriere un
+mur, se faisant embrasser par le grand Fortune. Il reconnaissait
+aussi les deux galopins, dans le cimetiere, ce vaurien de Vincent et
+cette effrontee de Catherine, en train de guetter les grosses
+sauterelles volantes, au milieu des tombes; meme ils avaient avec
+eux Voriau, le chien noir, qui les aidait, quetant parmi les herbes
+seches, soufflant a chaque fente des vieilles dalles. Sous les
+tuiles de l'eglise, les moineaux se battaient, avant de se coucher;
+les plus hardis redescendaient, entraient d'un coup d'aile, par les
+carreaux casses, si bien qu'en les suivant des yeux, il se rappelait
+leur beau tapage, au bas de la chaire, sur la marche de l'estrade,
+ou il y avait toujours du pain pour eux. Et, au seuil du presbytere,
+la Teuse, en robe de cotonnade bleue, semblait avoir encore grossi;
+elle tournait la tete, souriant a Desiree, qui revenait de la basse-
+cour, avec de grands rires, accompagnee de tout un troupeau. Puis,
+elles disparurent toutes deux. Alors, Serge, eperdu, tendit les
+bras.
+
+- Il est trop tard, va! murmura Albine, en s'affaissant au milieu
+des bouts de ronces coupes. Tu ne m'aimeras jamais assez.
+
+Elle sanglotait. Lui, ardemment, ecoutait, cherchant a saisir les
+moindres bruits lointains, attendant qu'une voix l'eveillat tout a
+fait. La cloche avait eu un leger saut. Et, lentement, dans l'air
+endormi du soir, les trois coups de l'Angelus arriverent jusqu'au
+Paradou. C'etaient des souffles argentins, des appels tres doux,
+reguliers. Maintenant, la cloche semblait vivante.
+
+- Mon Dieu! cria Serge, tombe a genoux, renverse par les petits
+souffles de la cloche.
+
+Il se prosternait, il sentait les trois coups de l'Angelus lui
+passer sur la nuque, lui retentir jusqu'au coeur. La cloche prenait
+une voix plus haute. Elle revint, implacable, pendant quelques
+minutes qui lui parurent durer des annees. Elle evoquait toute sa
+vie passee, son enfance pieuse, ses joies du seminaire, ses
+premieres messes, dans la vallee brulee des Artaud, ou il revait la
+solitude des saints. Toujours elle lui avait parle ainsi. Il
+retrouvait jusqu'aux moindres inflexions de cette voix de l'eglise,
+qui sans cesse s'etait elevee a ses oreilles, pareille a une voix de
+mere grave et douce. Pourquoi ne l'avait-il plus entendue?
+Autrefois, elle lui promettait la venue de Marie. Etait-ce Marie qui
+l'avait emmene, au fond des verdures heureuses, ou la voix de la
+cloche n'arrivait pas? Jamais il n'aurait oublie, si la cloche
+n'avait cesse de sonner. Et, comme il se courbait davantage, la
+caresse de sa barbe sur ses mains jointes lui fit peur. Il ne se
+connaissait pas ce poil long, ce poil soyeux qui lui donnait une
+beaute de bete. Il tordit sa barbe, il prit ses cheveux a deux
+mains, cherchant la nudite de la tonsure; mais ses cheveux avait
+pousse puissamment, la tonsure etait noyee sous un flot viril de
+grandes boucles rejetees du front jusqu'a la nuque. Toute sa chair,
+jadis rasee, avait un herissement fauve.
+
+- Ah! tu avais raison, dit-il, en jetant un regard desespere a
+Albine; nous avons peche, nous meritons quelque chatiment
+terrible... Moi, je te rassurais, je n'entendais pas les menaces qui
+te venaient a travers les branches.
+
+Albine tenta de le reprendre dans ses bras, en murmurant:
+
+- Releve-toi, fuyons ensemble... Il est peut-etre temps encore de
+nous aimer.
+
+- Non, je n'ai plus la force, le moindre gravier me ferait
+tomber... Ecoute. Je m'epouvante moi-meme. Je ne sais quel homme est
+en moi. Je me suis tue, et j'ai de mon sang plein les mains. Si tu
+m'emmenais, tu n'aurais plus jamais de mes yeux que des larmes.
+
+Elle baisa ses yeux qui pleuraient. Elle reprit avec emportement:
+
+- N'importe! M'aimes-tu?
+
+Lui, terrifie, ne put repondre. Un pas lourd, derriere la muraille,
+faisait rouler les cailloux. C'etait comme l'approche lente d'un
+grognement de colere. Albine ne s'etait pas trompee, quelqu'un etait
+la, troublant la paix des taillis d'une haleine jalouse. Alors, tous
+deux voulurent se cacher derriere une broussaille, pris d'un
+redoublement de honte. Mais deja, debout au seuil de la breche,
+Frere Archangias les voyait.
+
+Le Frere resta un instant, les poings fermes, sans parler. Il
+regardait le couple, Albine refugiee au cou de Serge, avec un degout
+d'homme rencontrant une ordure au bord d'un fosse.
+
+- Je m'en doutais, macha-t-il entre ses dents. On avait du le
+cacher la.
+
+Il fit quelques pas, il cria:
+
+- Je vous vois, je sais que vous etes nus... C'est une abomination.
+Etes-vous une bete, pour courir les bois avec cette femelle? Elle
+vous a mene loin, dites! Elle vous a traine dans la pourriture, et
+vous voila tout couvert de poils comme un bouc... Arrachez donc une
+branche pour la lui casser sur les reins!
+
+Albine, d'une voix ardente, disait tout bas:
+
+- M'aimes-tu? M'aimes-tu?
+
+Serge, la tete basse, se taisait, sans la repousser encore.
+
+- Heureusement que je vous ai trouve, continua Frere Archangias.
+J'avais decouvert ce trou... Vous avez desobei a Dieu, vous avez tue
+votre paix. Toujours la tentation vous mordra de sa dent de flamme,
+et desormais vous n'aurez plus votre ignorance pour la combattre...
+C'est cette gueuse qui vous a tente, n'est-ce pas? Ne voyez-vous pas
+la queue du serpent se tordre parmi les meches de ses cheveux? Elle
+a des epaules dont la vue seule donne un vomissement... Lachez-la,
+ne la touchez plus, car elle est le commencement de l'enfer... Au
+nom de Dieu, sortez de ce jardin!
+
+- M'aimes-tu? M'aimes-tu? repetait Albine.
+
+Mais Serge s'etait ecarte d'elle, comme veritablement brule par ses
+bras nus, par ses epaules nues.
+
+- Au nom de Dieu! Au nom de Dieu! criait le Frere d'une voix
+tonnante.
+
+Serge, invinciblement, marchait vers la breche. Quand Frere
+Archangias, d'un geste brutal, l'eut tire hors du Paradou, Albine,
+glissee a terre, les mains follement tendues vers son amour qui s'en
+allait, se releva, la gorge brisee de sanglots. Elle s'enfuit, elle
+disparut au milieu des arbres, dont elle battait les troncs de ses
+cheveux denoues.
+
+
+
+
+
+LIVRE TROISIEME
+
+
+
+I
+
+Apres le Pater, l'abbe Mouret, s'etant incline devant l'autel, alla
+du cote de l'Epitre. Puis, il descendit, il vint faire un signe de
+croix sur le grand Fortune et sur la Rosalie, agenouilles cote a
+cote, au bord de l'estrade.
+
+- Ego conjugo vos in matrimonium; in nomine Patris, et Filii, et
+Spiritus sancti.
+
+- Amen, repondit Vincent, qui servait la messe, en regardant la
+mine de son grand frere, curieusement, du coin de l'oeil.
+
+Fortune et Rosalie baissaient le menton, un peu emus, bien qu'ils se
+fussent pousses du coude en s'agenouillant, pour se faire rire.
+Cependant, Vincent etait alle chercher le bassin et l'aspersoir.
+Fortune mit l'anneau dans le bassin, une grosse bague d'argent tout
+unie. Quand le pretre l'eut beni en l'aspergeant en forme de croix,
+il le rendit a Fortune qui le passa a l'annulaire de Rosalie, dont
+la main restait verdie de taches d'herbe que le savon n'avait pu
+enlever.
+
+- Il nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti, murmura de
+nouveau l'abbe Mouret, en leur donnant une derniere benediction.
+
+- Amen, repondit Vincent.
+
+Il etait de grand matin. Le soleil n'entrait pas encore par les
+larges fenetres de l'eglise. Au-dehors, sur les branches du sorbier,
+dont la verdure semblait avoir enfonce les vitres, on entendait le
+reveil bruyant des moineaux. La Teuse, qui n'avait pas eu le temps
+de faire le menage du bon Dieu, epoussetait les autels, se haussait
+sur sa bonne jambe pour essuyer les pieds du Christ barbouille
+d'ocre et de laque, rangeait les chaises le plus discretement
+possible, s'inclinant, se signant, se frappant la poitrine, suivant
+la messe, tout en ne perdant pas un seul coup de plumeau. Seule, au
+pied de la chaire, a quelques pas des epoux, la mere Brichet
+assistait au mariage; elle priait d'une facon outree; elle restait a
+genoux, avec un balbutiement si fort, que la nef etait comme pleine
+d'un vol de mouches. Et, a l'autre bout, a cote du confessionnal,
+Catherine tenait sur ses bras un enfant au maillot; l'enfant s'etant
+mis a pleurer, elle avait du tourner le dos a l'autel, le faisant
+sauter, l'amusant avec la corde de la cloche qui lui pendait juste
+sur le nez.
+
+- Dominus vobiscum, dit le pretre, se tournant, les mains elargies.
+
+- Et cum spiritu tuo, repondit Vincent.
+
+A ce moment, trois grandes filles entrerent. Elles se poussaient,
+pour voir, sans oser pourtant trop avancer. C'etaient trois amies de
+la Rosalie, qui, en allant aux champs, venaient de s'echapper,
+curieuses d'entendre ce que monsieur le cure dirait aux maries.
+Elles avaient de gros ciseaux pendus a la ceinture. Elles finirent
+par se cacher derriere le baptistere, se pincant, se tordant avec
+des dehanchements de grandes vauriennes, etouffant des rires dans
+leurs poings fermes.
+
+- Ah bien! dit a demi-voix la Rousse, une fille superbe, qui avait
+des cheveux et une peau de cuivre, on ne se battra pas a la sortie!
+
+- Tiens! le pere Bambousse a raison, murmura Lisa, toute petite,
+toute noire, avec des yeux de flamme; quand on a des vignes, on les
+soigne... Puisque monsieur le cure a absolument voulu marier
+Rosalie, il peut bien la marier tout seul.
+
+L'autre, Babet, bossue, les os trop gros, ricanait.
+
+- Il y a toujours la mere Brichet, dit-elle. Celle-la est devote
+pour toute la famille... Hein! entendez-vous comme elle ronfle! Ca
+va lui gagner sa journee. Elle sait ce qu'elle fait, allez!
+
+- Elle joue de l'orgue, reprit la Rousse.
+
+Et elles partirent de rire toutes les trois. La Teuse, de loin, les
+menaca de son plumeau. A l'autel, l'abbe Mouret communiait. Quand il
+alla du cote de l'Epitre se faire verser par Vincent, sur le pouce
+et sur l'index, le vin et l'eau de l'ablution, Lisa dit plus
+doucement:
+
+- C'est bientot fini. Il leur parlera tout a l'heure.
+
+- Comme ca, fit remarquer la Rousse, le grand Fortune pourra encore
+aller a son champ, et la Rosalie n'aura pas perdu sa journee de
+vendange. C'est commode de se marier matin... Il a l'air bete, le
+grand Fortune.
+
+- Pardi! murmura Babet, ca l'ennuie, ce garcon, de se tenir si
+longtemps sur les genoux. Bien sur que ca ne lui etait pas arrive
+depuis sa premiere communion.
+
+Mais elles furent tout d'un coup distraites par le marmot que
+Catherine amusait. Il voulait la corde de la cloche, il tendait les
+mains, bleu de colere, s'etranglant a crier.
+
+- Eh! le petit est la, dit la Rousse.
+
+L'enfant pleurait plus haut, se debattait comme un diable.
+
+- Mets-le sur le ventre, fais-le teter, souffla Babet a Catherine.
+
+Celle-ci, avec son effronterie de gueuse de dix ans, leva la tete et
+se prit a rire.
+
+- Ca ne m'amuse pas, dit-elle, en secouant l'enfant. Veux-tu te
+taire, petit cochon!... Ma soeur me l'a lache sur les genoux.
+
+- Je crois bien, reprit mechamment Babet. Elle ne pouvait pas le
+donner a garder a monsieur le cure, peut-etre!
+
+Cette fois, la Rousse faillit tomber a la renverse, tant elle
+eclata. Elle se laissa aller contre le mur, les poings aux cotes,
+riant a se crever. Lisa s'etait jetee contre elle, se soulageant
+mieux, en lui prenant aux epaules et aux reins des pincees de chair.
+Babet avait un rire de bossue, qui passait entre ses levres serrees
+avec un bruit de scie.
+
+- Sans le petit, continua-t-elle, monsieur le cure perdait son eau
+benite... Le pere Bambousse etait decide a marier Rosalie au fils
+Laurent, du quartier des Figuieres.
+
+- Oui, dit la Rousse, entre deux rires, savez-vous ce qu'il
+faisait, le pere Bambousse? Il jetait des mottes de terre dans le
+dos de Rosalie, pour empecher le petit de venir.
+
+- Il est joliment gros, tout de meme, murmura Lisa. Les mottes lui
+ont profite.
+
+Du coup, elles se mordaient toutes trois, dans un acces d'hilarite
+folle, lorsque la Teuse s'avanca en boitant furieusement. Elle etait
+allee prendre son balai derriere l'autel. Les trois grandes filles
+eurent peur, reculerent, se tinrent sages.
+
+- Coquines! begaya la Teuse. Vous venez encore dire vos saletes,
+ici!... Tu n'as pas honte, toi, la Rousse! Ta place serait la-bas, a
+genoux devant l'autel, comme la Rosalie... Je vous jette dehors,
+entendez-vous! si vous bougez.
+
+Les joues cuivrees de la Rousse eurent une legere rougeur, pendant
+que Babet lui regardait la taille, avec un ricanement.
+
+- Et toi, continua la Teuse en se tournant vers Catherine, veux-tu
+laisser cet enfant tranquille! Tu le pinces pour le faire crier. Ne
+dis pas non!... Donne-le-moi.
+
+Elle le prit, le berca un instant, le posa sur une chaise, ou il
+dormit, dans une paix de cherubin. L'eglise retomba au calme triste,
+que coupaient seuls les cris des moineaux, sur le sorbier. A
+l'autel, Vincent avait reporte le Missel a droite, l'abbe Mouret
+venait de replier le corporal et de le glisser dans la bourse.
+Maintenant, il disait les dernieres oraisons, avec un recueillement
+severe, que n'avaient pu troubler ni les pleurs de l'enfant ni les
+rires des grandes filles. Il paraissait ne rien entendre, etre tout
+aux voeux qu'il adressait au ciel pour le bonheur du couple dont il
+avait beni l'union. Ce matin-la, le ciel restait gris d'une
+poussiere de chaleur, qui noyait le soleil. Par les carreaux casses,
+il n'entrait qu'une buee rousse, annoncant un jour d'orage.
+
+Le long des murs, les gravures violemment enluminees du chemin de la
+Croix etalaient la brutalite assombrie de leurs taches jaunes,
+bleues et rouges. Au fond de la nef, les boiseries sechees de la
+tribune craquaient; tandis que les herbes du perron, devenues
+geantes, laissaient passer sous la grand-porte de longues pailles
+mures, peuplees de petites sauterelles brunes. L'horloge, dans sa
+caisse de bois, eut un arrachement de mecanique poitrinaire, comme
+pour s'eclaircir la voix, et sonna sourdement le coup de six heures
+et demie.
+
+- Ite, missa est, dit le pretre, se tournant vers l'eglise.
+
+- Deo gratias, repondit Vincent.
+
+Puis, apres avoir baise l'autel, l'abbe Mouret se tourna de nouveau,
+murmurant, au-dessus de la nuque inclinee des epoux, la priere
+finale:
+
+- Deus Abraham, Deus Isaac, et Deus Jacob vobiscum sit...
+
+Sa voix se perdait dans une douceur monotone.
+
+- Voila, il va leur parler, souffla Babet a ses deux amies.
+
+- Il est tout pale, fit remarquer Lisa. Ce n'est pas comme monsieur
+Caffin dont la grosse figure semblait toujours rire... Ma petite
+soeur Rose m'a conte qu'elle n'ose rien lui dire, a confesse.
+
+- N'importe, murmura la Rousse, il n'est pas vilain homme. La
+maladie l'a un peu vieilli; mais ca lui va bien. Il a des yeux plus
+grands, avec deux plis aux coins de la bouche qui lui donnent l'air
+d'un homme... Avant sa fievre, il etait trop fille.
+
+- Moi, je crois qu'il a un chagrin, reprit Babet. On dirait qu'il
+se mine. Son visage semble mort, mais ses yeux luisent, allez! Vous
+ne le voyez pas, lorsqu'il baisse lentement les paupieres, comme
+pour eteindre ses yeux.
+
+La Teuse agita son balai.
+
+- Chut! siffla-t-elle, si energiquement, qu'un coup de vent parut
+s'etre engouffre dans l'eglise.
+
+L'abbe Mouret s'etait recueilli. Il commenca a voix presque basse:
+
+- Mon cher frere, ma chere soeur, vous etes unis en Jesus.
+L'institution du mariage est la figure de l'union sacree de Jesus et
+de son Eglise. C'est un lien que rien ne peut rompre, que Dieu veut
+eternel, pour que l'homme ne separe pas ce que le ciel a joint. En
+vous faisant l'os de vos os, Dieu vous a enseigne que vous avez le
+devoir de marcher cote a cote, comme un couple fidele, selon les
+voies preparees par sa toute puissance. Et vous devez vous aimer
+dans l'amour meme de Dieu. La moindre amertume entre vous serait une
+desobeissance au Createur qui vous a tires d'un seul corps. Restez
+donc a jamais unis, a l'image de l'Eglise que Jesus a epousee, en
+nous donnant a tous sa chair et son sang.
+
+Le grand Fortune et la Rosalie, le nez curieusement leve,
+ecoutaient.
+
+- Que dit-il? demanda Lisa qui entendait mal.
+
+- Pardi! il dit ce qu'on dit toujours, repondit la Rousse. Il a la
+langue bien pendue, comme tous les cures.
+
+Cependant, l'abbe Mouret continuait a reciter, les yeux vagues,
+regardant, par-dessus la tete des epoux, un coin perdu de l'eglise.
+Et peu a peu sa voix mollissait, il mettait un attendrissement dans
+ces paroles, qu'il avait autrefois apprises, a l'aide d'un manuel
+destine aux jeunes desservants. Il s'etait legerement tourne vers la
+Rosalie; il disait, ajoutant des phrases emues, lorsque la memoire
+lui manquait:
+
+- Ma chere soeur, soyez soumise a votre mari, comme l'Eglise est
+soumise a Jesus. Rappelez-vous que vous devez tout quitter pour le
+suivre, en servante fidele. Vous abandonnerez votre pere et votre
+mere, vous vous attacherez a votre epoux, vous lui obeirez, afin
+d'obeir a Dieu lui-meme. Et votre joug sera un joug d'amour et de
+paix. Soyez son repos, sa felicite, le parfum de ses bonnes oeuvres,
+le salut de ses heures de defaillance. Qu'il vous trouve sans cesse
+a son cote, ainsi qu'une grace. Qu'il n'ait qu'a etendre la main
+pour rencontrer la votre. C'est ainsi que vous marcherez tous les
+deux, sans jamais vous egarer, et que vous rencontrerez le bonheur
+dans l'accomplissement des lois divines. Oh! ma chere soeur, ma
+chere fille, votre humilite est toute pleine de fruits suaves; elle
+fera pousser chez vous les vertus domestiques, les joies du foyer,
+les prosperites des familles pieuses. Ayez pour votre mari les
+tendresses de Rachel, ayez la sagesse de Rebecca, la longue fidelite
+de Sara. Dites-vous qu'une vie pure mene a tous les biens. Demandez
+a Dieu chaque matin la force de vivre en femme qui respecte ses
+devoirs; car la punition serait terrible, vous perdriez votre amour.
+Oh! vivre sans amour, arracher la chair de sa chair, n'etre plus a
+celui qui est la moitie de vous-meme, agoniser loin de ce qu'on a
+aime! Vous tendriez les bras, et il se detournerait de vous. Vous
+chercheriez vos joies, et vous ne trouveriez que de la honte au fond
+de votre coeur. Entendez-moi, ma fille, c'est en vous, dans la
+soumission, dans la purete, dans l'amour, que Dieu a mis la force de
+votre union.
+
+A ce moment, il y eut un rire, a l'autre bout de l'eglise. L'enfant
+venait de se reveiller sur la chaise ou l'avait couche la Teuse.
+Mais il n'etait plus mechant; il riait tout seul, ayant enfonce son
+maillot, laissant passer des petits pieds roses qu'il agitait en
+l'air. Et c'etaient ses petits pieds qui le faisaient rire.
+
+Rosalie, que l'allocution du pretre ennuyait, tourna vivement la
+tete, souriant a l'enfant. Mais quand elle le vit gigotant sur la
+chaise, elle eut peur; elle jeta un regard terrible a Catherine.
+
+- Va, tu peux me regarder, murmura celle-ci. Je ne le reprends
+pas... Pour qu'il crie encore!
+
+Et elle alla, sous la tribune, guetter un trou de fourmis, dans
+l'encoignure cassee d'une dalle.
+
+- Monsieur Caffin n'en racontait pas tant, dit la Rousse. Lorsqu'il
+a marie la belle Miette, il ne lui a donne que deux tapes sur la
+joue, en lui disant d'etre sage.
+
+- Mon cher frere, reprit l'abbe Mouret, a demi tourne vers le grand
+Fortune, c'est Dieu qui vous accorde aujourd'hui une compagne; car
+il n'a pas voulu que l'homme vecut solitaire. Mais, s'il a decide
+qu'elle serait votre servante, il exige de vous que vous soyez un
+maitre plein de douceur et d'affection. Vous l'aimerez, parce
+qu'elle est votre chair elle-meme, votre sang et vos os. Vous la
+protegerez, parce que Dieu ne vous a donne vos bras forts que pour
+les etendre au-dessus de sa tete, aux heures de danger. Rappelez-
+vous qu'elle vous est confiee; elle est la soumission et la
+faiblesse dont vous ne sauriez abuser sans crime. Oh! mon cher
+frere, quelle fierte heureuse doit etre la votre! Desormais, vous ne
+vivrez plus dans l'egoisme de la solitude. A toute heure, vous aurez
+un devoir adorable. Rien n'est meilleur que d'aimer, si ce n'est de
+proteger ceux qu'on aime. Votre coeur s'y elargira, vos forces
+d'homme s'y centupleront. Oh! etre un soutien, recevoir une
+tendresse en garde, voir une enfant s'aneantir en vous, en disant:
+"Prends-moi, fais de moi ce qu'il te plaira; j'ai confiance dans ta
+loyaute!" Et que vous soyez damne, si vous la delaissiez jamais! Ce
+serait le plus lache abandon que Dieu eut a punir. Des qu'elle s'est
+donnee, elle est votre, pour toujours. Emportez-la plutot entre vos
+bras, ne la posez a terre que lorsqu'elle devra y etre en surete.
+Quittez tout, mon cher frere...
+
+L'abbe Mouret, la voix profondement alteree, ne fit plus entendre
+qu'un murmure indistinct. Il avait baisse completement les
+paupieres, la figure toute blanche, parlant avec une emotion si
+douloureuse, que le grand Fortune lui-meme pleurait, sans
+comprendre.
+
+- Il n'est pas encore remis, dit Lisa. Il a tort de se fatiguer...
+Tiens! Fortune qui pleure!
+
+- Les hommes, c'est plus tendre que les femmes, murmura Babet...
+
+- Il a bien parle tout de meme, conclut la Rousse. Ces cures, ca va
+chercher un tas de choses auxquelles personne ne songe.
+
+- Chut! cria la Teuse, qui s'appretait deja a eteindre les cierges.
+
+Mais l'abbe Mouret balbutiait, tachait de trouver les phrases
+finales.
+
+- C'est pourquoi, mon cher frere, ma chere soeur, vous devez vivre
+dans la foi catholique, qui seule peut assurer la paix de votre
+foyer. Vos familles vous ont certainement appris a aimer Dieu, a le
+prier matin et soir, a ne compter que sur les dons de sa
+misericorde...
+
+Il n'acheva pas. Il se tourna pour prendre le calice sur l'autel, et
+rentra a la sacristie, la tete penchee, precede de Vincent, qui
+faillit laisser tomber les burettes et le manuterge, en cherchant a
+voir ce que Catherine faisait, au fond de l'eglise.
+
+- Oh! la sans-coeur! dit Rosalie, qui planta la son mari pour venir
+prendre son enfant entre les bras.
+
+L'enfant riait. Elle le baisa, elle rattacha son maillot, tout en
+menacant du poing Catherine.
+
+- S'il etait tombe, je t'aurais allonge une belle paire de
+soufflets.
+
+Le grand Fortune arrivait, en se dandinant. Les trois filles
+s'etaient avancees, avec des pincements de levres.
+
+- Le voila fier, maintenant, murmura Babet a l'oreille des deux
+autres. Ce gueux-la, il a gagne les ecus du pere Bambousse dans le
+foin, derriere le moulin... Je le voyais tous les soirs s'en aller
+avec Rosalie, a quatre pattes, le long du petit mur.
+
+Elles ricanerent. Le grand Fortune, debout devant elles, ricana plus
+haut. Il pinca la Rousse, se laissa traiter de bete par Lisa.
+C'etait un garcon solide et qui se moquait du monde. Le cure l'avait
+ennuye.
+
+- He! la mere! appela-t-il de sa grosse voix.
+
+Mais la vieille Brichet mendiait a la porte de la sacristie. Elle se
+tenait la, toute pleurarde, toute maigre, devant la Teuse, qui lui
+glissait des oeufs dans les poches de son tablier. Fortune n'eut pas
+la moindre honte. Il cligna les yeux, en disant:
+
+- Elle est futee, la mere!... Dame! puisque le cure veut du monde
+dans son eglise!
+
+Cependant, Rosalie s'etait calmee. Avant de s'en aller, elle demanda
+a Fortune s'il avait prie monsieur le cure de venir le soir benir
+leur chambre, selon l'usage du pays. Alors, Fortune courut a la
+sacristie, traversant la nef a gros coups de talon, comme il aurait
+traverse un champ. Et il reparut, en criant que le cure viendrait.
+La Teuse, scandalisee du tapage de ces gens, qui semblaient se
+croire sur une grande route, tapait legerement dans ses mains, les
+poussait vers la porte.
+
+- C'est fini, disait-elle, retirez-vous, allez au travail.
+
+Et elle les croyait tous dehors, lorsqu'elle apercut Catherine, que
+Vincent etait venu rejoindre. Tous les deux se penchaient
+anxieusement au-dessus du trou de fourmis. Catherine, avec une
+longue paille, fouillait dans le trou, si violemment, qu'un flot de
+fourmis effarees coulait sur la dalle. Et Vincent disait qu'il
+fallait aller jusqu'au fond, pour trouver la reine.
+
+- Ah! les brigands! cria la Teuse. Qu'est-ce que vous faites la?
+Voulez-vous bien laisser ces betes tranquilles!... C'est le trou de
+fourmis a mademoiselle Desiree. Elle serait contente, si elle vous
+voyait.
+
+Les enfants se sauverent.
+
+
+
+
+
+II.
+
+L'abbe Mouret, en soutane, la tete nue, etait revenu s'agenouiller
+au pied de l'autel. Dans la clarte grise tombant des fenetres, sa
+tonsure trouait ses cheveux d'une tache pale, tres large, et le
+leger frisson qui lui pliait la nuque semblait venir du froid qu'il
+devait eprouver la. Il priait ardemment, les mains jointes, si perdu
+au fond de ses supplications, qu'il n'entendait point les pas lourds
+de la Teuse, tournant autour de lui, sans oser l'interrompre. Celle-
+ci paraissait souffrir, a le voir ecrase ainsi, les genoux casses.
+Un moment, elle crut qu'il pleurait. Alors, elle passa derriere
+l'autel, pour le guetter. Depuis son retour, elle ne voulait plus le
+laisser seul dans l'eglise, l'ayant un soir trouve evanoui par
+terre, les dents serrees, les joues glacees, comme mort.
+
+- Venez donc, mademoiselle, dit-elle a Desiree, qui allongeait la
+tete par la porte de la sacristie. Il est encore la, a se faire du
+mal... Vous savez bien qu'il n'ecoute que vous.
+
+Desiree souriait.
+
+- Pardi! il faut dejeuner, murmura-t-elle. J'ai tres faim.
+
+Et elle s'approcha du pretre, a pas de loup. Quand elle fut tout
+pres, elle lui prit le cou, elle l'embrassa.
+
+- Bonjour, frere, dit-elle. Tu veux donc me faire mourir de faim,
+aujourd'hui?
+
+Il leva un visage si douloureux, qu'elle l'embrassa de nouveau, sur
+les deux joues; il sortait d'une agonie. Puis, il la reconnut, il
+chercha a l'ecarter doucement; mais elle tenait une de ses mains,
+elle ne la lachait pas. Ce fut a peine si elle lui permit de se
+signer. Elle l'emmenait.
+
+- Puisque j'ai faim, viens donc. Tu as faim aussi, toi.
+
+La Teuse avait prepare le dejeuner, au fond du petit jardin, sous
+deux grands muriers, dont les branches etalees mettaient la une
+toiture de feuillage. Le soleil, vainqueur enfin des buees orageuses
+du matin, chauffait les carres de legumes, tandis que le murier
+jetait un large pan d'ombre sur la table boiteuse, ou etaient
+servies deux tasses de lait, accompagnees d'epaisses tartines.
+
+- Tu vois, c'est gentil, dit Desiree, ravie de manger en plein air.
+
+Elle coupait deja d'enormes mouillettes, qu'elle mordait avec un
+appetit superbe. Comme la Teuse restait debout devant eux:
+
+- Alors, tu ne manges pas, toi? demanda-t-elle.
+
+- Tout a l'heure, repondit la vieille servante. Ma soupe chauffe.
+
+Et, au bout d'un silence, emerveillee des coups de dents de cette
+grande enfant, elle reprit, s'adressant au pretre:
+
+- C'est un plaisir, au moins... Ca ne vous donne pas faim, monsieur
+le cure? Il faut vous forcer.
+
+L'abbe Mouret souriait, en regardant sa soeur.
+
+- Oh! elle se porte bien, murmura-t-il. Elle grossit tous les
+jours.
+
+- Tiens! c'est parce que je mange! s'ecria-t-elle. Toi, si tu
+mangeais, tu deviendrais tres gros... Tu es donc encore malade? Tu
+as l'air tout triste... Je ne veux pas que ca recommence, entends-
+tu? Je me suis trop ennuyee, pendant qu'on t'avait emmene pour te
+guerir.
+
+- Elle a raison, dit la Teuse. Vous n'avez pas de bon sens,
+monsieur le cure; ce n'est point une existence, de vivre de deux ou
+trois miettes par jour, comme un oiseau. Vous ne vous faites plus de
+sang, parbleu! C'est ca qui vous rend tout pale... Est-ce que vous
+n'avez pas honte de rester plus maigre qu'un clou, lorsque nous
+sommes si grasses, nous autres, qui ne sommes que des femmes? On
+doit croire que nous ne vous laissons rien dans les plats.
+
+Et toutes deux, crevant de sante, le grondaient amicalement. Il
+avait des yeux tres grands, tres clairs, derriere lesquels on voyait
+comme un vide. Il souriait toujours.
+
+- Je ne suis pas malade, repondit-il. J'ai presque fini mon lait.
+Il avait bu deux petites gorgees, sans toucher aux tartines.
+
+- Les betes, dit Desiree songeuse, ca se porte mieux que les gens.
+
+- Eh bien! c'est joli pour nous, ce que vous avez trouve la!
+s'ecria la Teuse en riant.
+
+Mais cette chere innocente de vingt ans n'avait aucune malice.
+
+- Bien sur, continua-t-elle. Les poules n'ont pas mal a la tete,
+n'est-ce-pas? Les lapins, on les engraisse tant qu'on veut. Et mon
+cochon, tu ne peux pas dire qu'il ait jamais l'air triste.
+
+Puis, se tournant vers son frere, d'un air ravi:
+
+- Je l'ai appele Mathieu, parce qu'il ressemble a ce gros homme qui
+apporte les lettres; il est devenu joliment fort... Tu n'es pas
+aimable de refuser toujours de le voir. Un de ces jours, tu voudras
+bien que je te le montre, dis?
+
+Tout en se faisant caressante, elle avait pris les tartines de son
+frere, qu'elle mordait a belles dents. Elle en avait acheve une,
+elle entamait la seconde, lorsque la Teuse s'en apercut.
+
+- Mais ce n'est pas a vous, ce pain-la! Voila que vous lui retirez
+les morceaux de la bouche, maintenant!
+
+- Laissez, dit l'abbe Mouret doucement, je n'y aurais pas touche...
+Mange, mange tout, ma cherie.
+
+Desiree etait demeuree un instant confuse, regardant le pain, se
+contenant pour ne pas pleurer. Puis, elle se mit a rire, achevant la
+tartine. Et elle continuait:
+
+- Ma vache non plus n'est pas triste comme toi... Tu n'etais pas
+la, lorsque l'oncle Pascal me l'a donnee, en me faisant promettre
+d'etre sage. Autrement, tu aurais vu comme elle a ete contente,
+quand je l'ai embrassee, la premiere fois.
+
+Elle tendit l'oreille. Un chant de coq venait de la basse-cour, un
+vacarme grandissait, des battements d'ailes, des grognements, des
+cris rauques, toute une panique de betes effarouchees.
+
+- Ah! tu ne sais pas, reprit-elle brusquement en tapant dans ses
+mains, elle doit etre pleine... Je l'ai menee au taureau, a trois
+lieues d'ici, au Beage. Dame! c'est qu'il n'y a pas des taureaux
+partout!... Alors, pendant qu'elle etait avec lui, j'ai voulu
+rester, pour voir.
+
+La Teuse haussait les epaules, en regardant le pretre, d'un air
+contrarie.
+
+- Vous feriez mieux, mademoiselle, d'aller mettre la paix parmi vos
+poules... Tout votre monde s'assassine la-bas.
+
+Mais Desiree tenait a son histoire.
+
+- Il est monte sur elle, il l'a prise entre ses pattes... On riait.
+Il n'y a pourtant pas de quoi rire; c'est naturel. Il faut bien que
+les meres fassent des petits, n'est-ce pas?... Dis? Crois-tu qu'elle
+aura un petit?
+
+L'abbe Mouret eut un geste vague. Ses paupieres s'etaient baissees
+devant les regards clairs de la jeune fille.
+
+- Eh! courez donc! cria la Teuse. Ils se mangent.
+
+La querelle devenait si violente, dans la basse-cour, qu'elle
+partait avec un grand bruit de jupes, lorsque le pretre la rappela.
+
+- Et le lait, cherie, tu n'as pas fini le lait?
+
+Il lui tendait sa tasse, a laquelle il avait a peine touche.
+
+Elle revint, but le lait sans le moindre scrupule, malgre les yeux
+irrites de la Teuse. Puis, elle reprit son elan, courut a la basse-
+cour, ou on l'entendit mettre la paix. Elle devait s'etre assise au
+milieu de ses betes; elle chantonnait doucement, comme pour les
+bercer.
+
+
+
+
+
+III.
+
+- Maintenant ma soupe est trop chaude, gronda la Teuse, qui
+revenait de la cuisine avec une ecuelle, dans laquelle une cuiller
+de bois etait plantee debout.
+
+Elle se tint devant l'abbe Mouret, en commencant a manger sur le
+bout de la cuiller, avec precaution. Elle esperait l'egayer, le
+tirer du silence accable ou elle le voyait. Depuis qu'il etait
+revenu du Paradou, il se disait gueri, il ne se plaignait jamais;
+souvent meme, il souriait d'une si tendre facon, que la maladie,
+selon les gens des Artaud, semblait avoir redouble sa saintete.
+Mais, par moments, des crises de silence le prenaient; il semblait
+rouler dans une torture qu'il mettait toutes ses forces a ne point
+avouer; et c'etait une agonie muette qui le brisait, qui le rendait,
+pendant des heures, stupide, en proie a quelque abominable lutte
+interieure, dont la violence ne se devinait qu'a la sueur d'angoisse
+de sa face. La Teuse alors ne le quittait plus, l'etourdissant d'un
+flot de paroles, jusqu'a ce qu'il eut repris peu a peu son air doux,
+comme vainqueur de la revolte de son sang. Ce matin-la, la vieille
+servante pressentait une attaque plus rude encore que les autres.
+Elle se mit a parler abondamment, tout en continuant a se mefier de
+la cuiller qui lui brulait la langue.
+
+- Vraiment, il faut vivre au fond d'un pays de loups pour voir des
+choses pareilles. Est-ce que, dans les villages honnetes, on se
+marie jamais aux chandelles? Ca montre assez que tous ces Artaud
+sont des pas-grand-chose... Moi, en Normandie, j'ai vu des noces qui
+mettaient les gens en l'air, a deux lieues a la ronde. On mangeait
+pendant trois jours. Le cure en etait; le maire aussi; meme, a la
+noce d'une de mes cousines, les pompiers sont venus. Et l'on
+s'amusait donc!... Mais faire lever un pretre avant le soleil pour
+s'epouser a une heure ou les poules elles-memes sont encore
+couchees, il n'y a pas de bon sens! A votre place, monsieur le cure,
+j'aurais refuse... Pardi! vous n'avez pas assez dormi, vous avez
+peut-etre pris froid dans l'eglise. C'est ca qui vous a tout
+retourne. Ajoutez qu'on aimerait mieux marier des betes que cette
+Rosalie et son gueux, avec leur mioche qui a pisse sur une chaise...
+Vous avez tort de ne pas me dire ou vous vous sentez mal. Je vous
+ferais quelque chose de chaud... Hein? monsieur le cure, repondez-
+moi?
+
+Il repondit faiblement qu'il etait bien, qu'il n'avait besoin que
+d'un peu d'air. Il venait de s'adosser a un des muriers, la
+respiration courte, s'abandonnant.
+
+- Bien, bien! n'en faites qu'a votre tete, reprit la Teuse. Mariez
+les gens, lorsque vous n'en avez pas la force, et lorsque cela doit
+vous rendre malade. Je m'en doutais, je l'avais dit hier... C'est
+comme, si vous m'ecoutiez, vous ne resteriez pas la, puisque l'odeur
+de la basse-cour vous incommode. Ca pue joliment, dans ce moment-ci.
+Je ne sais pas ce que mademoiselle Desiree peut encore remuer. Elle
+chante, elle; elle s'en moque, ca lui donne des couleurs... Ah! je
+voulais vous dire. Vous savez que j'ai tout fait pour l'empecher de
+rester la, quand le taureau a pris la vache. Mais elle vous
+ressemble, elle est d'un entetement! Heureusement que, pour elle, ca
+ne tire pas a consequence. C'est sa joie, les betes avec les
+petits... Voyons, monsieur le cure, soyez raisonnable. Laissez-moi
+vous conduire dans votre chambre. Vous vous coucherez, vous vous
+reposerez un peu... Non, vous ne voulez pas? Eh bien! c'est tant
+pis, si vous souffrez! On ne garde pas ainsi son mal sur la
+conscience, jusqu'a en etouffer.
+
+Et, de colere, elle avala une grande cuilleree de soupe, au risque
+de s'emporter la gorge. Elle tapait le manche de bois contre son
+ecuelle, grognant, se parlant a elle-meme.
+
+- On n'a jamais vu un homme comme ca. Il creverait plutot que de
+lacher un mot... Ah! il peut bien se taire. J'en sais assez long. Ce
+n'est pas malin de deviner le reste... Oui, oui, qu'il se taise. Ca
+vaut mieux.
+
+La Teuse etait jalouse. Le docteur Pascal lui avait livre un
+veritable combat, pour lui enlever son malade, lorsqu'il avait juge
+le jeune pretre perdu, s'il le laissait au presbytere. Il dut lui
+expliquer que la cloche redoublait sa fievre, que les images de
+saintete, dont sa chambre etait pleine, hantaient son cerveau
+d'hallucinations, qu'il lui fallait, enfin, un oubli complet, un
+milieu autre, ou il put renaitre, dans la paix d'une existence
+nouvelle. Et elle hochait la tete, elle disait que nulle part "le
+cher enfant" ne trouverait une garde-malade meilleure qu'elle.
+Pourtant, elle avait fini par consentir; elle s'etait meme resignee
+a le voir aller au Paradou, tout en protestant contre ce choix du
+docteur, qui la confondait. Mais elle gardait contre le Paradou une
+haine solide. Elle se trouvait surtout blessee du silence de l'abbe
+Mouret sur le temps qu'il y avait vecu. Souvent, elle s'etait
+vainement ingeniee a le faire causer. Ce matin-la, exasperee de le
+voir tout pale, s'entetant a souffrir sans une plainte, elle finit
+par agiter sa cuiller comme un baton, elle cria:$
+
+- Il faut retourner la-bas, monsieur le cure, si vous y etiez si
+bien... Il y a la-bas une personne qui vous soignera sans doute
+mieux que moi.
+
+C'etait la premiere fois qu'elle hasardait une allusion directe. Le
+coup fut si cruel, que le pretre laissa echapper un leger cri, en
+levant sa face douloureuse. La bonne ame de la Teuse eut regret.
+
+- Aussi, murmura-t-elle, c'est la faute de votre oncle Pascal.
+Allez, je lui en ai dit assez. Mais ces savants, ca tient a leurs
+idees. Il y en a qui vous font mourir, pour vous regarder dans le
+corps apres... Moi, ca m'avait mise dans une telle colere, que je
+n'ai voulu en parler a personne. Oui, monsieur, c'est grace a moi,
+si personne n'a su ou vous etiez, tant je trouvais ca abominable.
+Quand l'abbe Guyot, de Saint-Eutrope, qui vous a remplace pendant
+votre absence, venait dire la messe ici, le dimanche, je lui
+racontais des histoires, je lui jurais que vous etiez en Suisse. Je
+ne sais seulement pas ou ca est, la Suisse... Certes, je ne veux
+point vous faire de la peine, mais c'est surement la-bas que vous
+avez pris votre mal. Vous voila drolement gueri. On aurait bien
+mieux fait de vous laisser avec moi qui ne me serais pas avisee de
+vous tourner la tete.
+
+L'abbe Mouret, le front de nouveau penche, ne l'interrompait pas.
+Elle s'etait assise par terre, a quelques pas de lui, pour tacher de
+rencontrer ses yeux. Elle reprit maternellement, ravie de la
+complaisance qu'il semblait mettre a l'ecouter.
+
+- Vous n'avez jamais voulu connaitre l'histoire de l'abbe Caffin.
+Des que je parle, vous me faites taire... Eh bien! l'abbe Caffin,
+dans notre pays, a Canteleu, avait eu des ennuis. C'etait pourtant
+un bien saint homme, et qui possedait un caractere d'or. Mais,
+voyez-vous, il etait tres douillet, il aimait les choses delicates.
+Si bien qu'une demoiselle rodait autour de lui, la fille d'un
+meunier, que ses parents avaient mise en pension. Bref, il arriva ce
+qui devait arriver, vous me comprenez, n'est-ce pas? Alors, quand on
+a su la chose, tout le pays s'est fache contre l'abbe. On le
+cherchait pour le tuer a coups de pierres. Il s'est sauve a Rouen,
+il est alle pleurer chez l'archeveque. Et on l'a envoye ici. Le
+pauvre homme etait bien assez puni de vivre dans ce trou... Plus
+tard, j'ai eu des nouvelles de la fille. Elle a epouse un marchand
+de boeufs. Elle est tres heureuse.
+
+La Teuse, enchantee d'avoir place son histoire, vit un encouragement
+dans l'immobilite du pretre. Elle se rapprocha, elle continua:
+
+- Ce bon monsieur Caffin! Il n'etait pas fier avec moi, il me
+parlait souvent de son peche. Ca ne l'empeche pas d'etre dans le
+ciel, je vous en reponds! Il peut dormir tranquille, la, a cote,
+sous l'herbe, car il n'a jamais fait de tort a personne... Moi, je
+ne comprends pas qu'on en veuille tant a un pretre, quand il se
+derange. C'est si naturel! Ce n'est pas beau, sans doute, c'est une
+salete qui doit mettre Dieu en colere. Mais il vaut encore mieux
+faire ca que d'aller voler. On se confesse donc, et on est
+quitte!... N'est-ce pas, monsieur le cure, lorsqu'on a un vrai
+repentir, on fait son salut tout de meme?
+
+L'abbe Mouret s'etait lentement redresse. Par un effort supreme, il
+venait de dompter son angoisse. Pale encore, il dit d'une voix
+ferme:
+
+- Il ne faut jamais pecher, jamais, jamais!
+
+- Ah! tenez, s'ecria la vieille servante, vous etes trop fier,
+monsieur! Ce n'est pas beau non plus, l'orgueil!... A votre place,
+moi, je ne me raidirais pas comme cela. On cause de son mal, on ne
+se coupe pas le coeur en quatre tout d'un coup, on s'habitue a la
+separation, enfin! Ca se passe petit a petit... Au lieu que vous,
+voila que vous evitez meme de prononcer le nom des gens. Vous
+defendez qu'on parle d'eux, ils sont comme s'ils etaient morts.
+Depuis votre retour, je n'ai pas ose vous donner la moindre
+nouvelle. Eh bien! je causerai maintenant, je dirai ce que je
+saurai, parce que je vois bien que c'est tout ce silence qui vous
+tourne sur le coeur.
+
+Il la regardait severement, levant un doigt pour la faire taire.
+
+- Oui, oui, continua-t-elle, j'ai des nouvelles de la-bas, tres
+souvent meme, et je vous les donnerai... D'abord, la personne n'est
+pas plus heureuse que vous.
+
+- Taisez-vous! dit l'abbe Mouret, qui trouva la force de se mettre
+debout pour s'eloigner.
+
+La Teuse se leva aussi, lui barrant le passage de sa masse enorme.
+Elle se fachait, elle criait:
+
+- La, vous voila deja parti!... Mais vous m'ecouterez. Vous savez
+que je n'aime guere les gens de la-bas, n'est-ce pas? Si je vous
+parle d'eux, c'est pour votre bien... On pretend que je suis
+jalouse. Eh bien, je reve de vous mener un jour la-bas. Vous seriez
+avec moi, vous ne craindriez pas de mal faire... Voulez-vous?
+
+Il l'ecarta du geste, la face calmee, en disant:
+
+- Je ne veux rien, je ne sais rien... Nous avons une grand-messe
+demain. Il faudra preparer l'autel.
+
+Puis, s'etant mis a marcher, il ajouta avec un sourire:
+
+- Ne vous inquietez pas, ma bonne Teuse. Je suis plus fort que vous
+ne croyez. Je me guerirai tout seul.
+
+Et il s'eloigna, l'air solide, la tete droite, ayant vaincu. Sa
+soutane, le long des bordures de thym, avait un frolement tres doux.
+La Teuse, qui etait restee plantee a la meme place, ramassa son
+ecuelle et sa cuiller de bois, en bougonnant. Elle machait entre ses
+dents des paroles qu'elle accompagnait de grands haussements
+d'epaules.
+
+- Ca fait le brave, ca se croit bati autrement que les autres
+hommes, parce que c'est cure... La verite est que celui-la est
+joliment dur. J'en ai connu qu'on n'avait pas besoin de chatouiller
+si longtemps. Et il est capable de s'ecraser le coeur, comme on
+ecrase une puce. C'est son bon Dieu qui lui donne cette force.
+
+Elle rentrait a la cuisine, lorsqu'elle apercut l'abbe Mouret
+debout, devant la porte a claire-voie de la basse-cour. Desiree
+l'avait arrete pour lui faire peser un chapon qu'elle engraissait
+depuis quelques semaines. Il disait complaisamment qu'il etait tres
+lourd, ce qui donnait un rire d'aise a la grande enfant.
+
+- Les chapons, eux aussi, s'ecrasent le coeur comme une puce,
+begaya la Teuse, tout a fait furieuse. Ils ont des raisons pour
+cela. Alors, il n'y a pas de gloire a bien vivre.
+
+
+
+
+
+IV.
+
+L'abbe Mouret passait les journees au presbytere. Il evitait les
+longues promenades qu'il faisait avant sa maladie. Les terres
+brulees des Artaud, les ardeurs de cette vallee ou ne poussaient que
+des vignes tordues, l'inquietaient. A deux reprises, il avait essaye
+de sortir, le matin, pour lire son breviaire, le long des routes;
+mais il n'avait pas depasse le village, il etait rentre, trouble par
+les odeurs, le plein soleil, la largeur de l'horizon. Le soir
+seulement, dans la fraicheur de la nuit tombante, il hasardait
+quelques pas devant l'eglise, sur l'esplanade qui s'etendait
+jusqu'au cimetiere. L'apres-midi, pour s'occuper, pris d'un besoin
+d'activite qu'il ne savait comment satisfaire, il s'etait donne la
+tache de coller des vitres de papier aux carreaux casses de la nef.
+Cela, pendant huit jours, l'avait tenu sur une echelle, tres
+attentif a poser les vitres proprement, decoupant le papier avec des
+delicatesses de broderie, etalant la colle de facon a ce qu'il n'y
+eut pas de bavure. La Teuse veillait au pied de l'echelle. Desiree
+criait qu'il fallait ne pas boucher tous les carreaux, afin que les
+moineaux pussent entrer; et, pour ne pas la faire pleurer, le pretre
+en oubliait deux ou trois, a chaque fenetre. Puis, cette reparation
+finie, l'ambition lui avait pousse d'embellir l'eglise, sans appeler
+ni macon, ni menuisier, ni peintre. Il ferait tout lui-meme. Ces
+travaux manuels, disait-il, l'amusaient, lui rendaient des forces.
+L'oncle Pascal, chaque fois qu'il passait a la cure, l'encourageait,
+en assurant que cette fatigue-la valait mieux que toutes les drogues
+du monde. Des lors, l'abbe Mouret boucha les trous des murs avec des
+poignees de platre, recloua les autels a grands coups de marteau,
+broya des couleurs pour donner une couche a la chaire et au
+confessionnal. Ce fut un evenement dans le pays. On en causait a
+deux lieues. Des paysans venaient, les mains derriere le dos, voir
+travailler monsieur le cure. Lui, un tablier bleu serre a la taille,
+les poignets meurtris, s'absorbait dans cette rude besogne, avait un
+pretexte pour ne plus sortir. Il vivait ses journees au milieu des
+platras, plus tranquille, presque souriant, oubliant le dehors, les
+arbres, le soleil, les vents tiedes, qui le troublaient.
+
+- Monsieur le cure est bien libre, du moment que ca ne coute rien a
+la commune, disait le pere Bambousse avec un ricanement, en entrant
+chaque soir pour constater ou en etaient les travaux.
+
+L'abbe Mouret depensa la ses economies du seminaire. C'etaient,
+d'ailleurs, des embellissements dont la naivete maladroite eut fait
+sourire. La maconnerie le rebuta vite. Il se contenta de recrepir le
+tour de l'eglise, a hauteur d'homme. La Teuse gachait le platre.
+Quand elle parla de reparer aussi le presbytere, qu'elle craignait
+toujours, disait-elle, de voir tomber sur leurs tetes, il lui
+expliqua qu'il ne saurait pas, qu'il faudrait un ouvrier; ce qui
+amena une querelle terrible entre eux. Elle criait qu'il n'etait pas
+raisonnable de faire si belle une eglise ou personne ne couchait,
+lorsqu'il y avait a cote des chambres dans lesquelles on les
+trouverait surement morts, un de ces matins, ecrases par les
+plafonds.
+
+- Moi, d'abord, grondait-elle, je finirai par venir faire mon lit
+ici, derriere l'autel. J'ai trop peur, la nuit.
+
+Le platre manquant, elle ne parla plus du presbytere. Puis, la vue
+des peintures qu'executait monsieur le cure la ravissait. Ce fut le
+grand charme de toute cette besogne. L'abbe, qui avait remis des
+bouts de planche partout, se plaisait a etaler sur les boiseries une
+belle couleur jaune, avec un gros pinceau. Il y avait, dans le
+pinceau, un va-et-vient tres doux, dont le bercement l'endormait un
+peu, le laissait sans pensee pendant des heures, a suivre les
+trainees grasses de la peinture. Lorsque tout fut jaune, le
+confessionnal, la chaire, l'estrade, jusqu'a la caisse de l'horloge,
+il se risqua a faire des raccords de faux marbre pour rafraichir le
+maitre-autel. Et, s'enhardissant, il le repeignit tout entier. Le
+maitre-autel, blanc, jaune et bleu, etait superbe. Des gens qui
+n'avaient pas assiste a une messe depuis cinquante ans vinrent en
+procession pour le voir.
+
+Les peintures, maintenant, etaient seches. L'abbe Mouret n'avait
+plus qu'a encadrer les panneaux d'un filet brun. Aussi, des l'apres-
+midi, se mit-il a l'oeuvre, voulant que tout fut termine le soir
+meme, le lendemain etant un jour de grand-messe, ainsi qu'il l'avait
+rappele a la Teuse. Celle-ci attendait pour faire la toilette de
+l'autel; elle avait deja pose sur la credence les chandeliers et la
+croix d'argent, les vases de porcelaine plantes de roses
+artificielles, la nappe garnie de dentelle des grandes fetes. Mais
+les filets furent si delicats a faire proprement, qu'il s'attarda
+jusqu'a la nuit. Le jour tombait, au moment ou il achevait le
+dernier panneau.
+
+- Ce sera trop beau, dit une voix rude, sortie de la poussiere
+grise du crepuscule, dont l'eglise s'emplissait.
+
+La Teuse, qui s'etait agenouillee pour mieux suivre le pinceau le
+long de la regle, eut un tressaillement de peur.
+
+- Ah! c'est Frere Archangias, dit-elle en tournant la tete; vous
+etes donc entre par la sacristie?... Mon sang n'a fait qu'un tour.
+J'ai cru que la voix venait de dessous les dalles.
+
+L'abbe Mouret s'etait remis au travail, apres avoir salue le Frere
+d'un leger signe de tete. Celui-ci se tint debout, silencieux, ses
+grosses mains nouees devant sa soutane. Puis, apres avoir hausse les
+epaules, en voyant le soin que mettait le pretre a ce que les filets
+fussent bien droits, il repeta:
+
+- Ce sera trop beau.
+
+La Teuse, en extase, tressaillit une seconde fois.
+
+- Bon, cria-t-elle, j'avais oublie que vous etiez la, vous! Vous
+pourriez bien tousser, avant de parler. Vous avez une voix qui part
+brusquement, comme celle d'un mort.
+
+Elle s'etait relevee, elle se reculait pour admirer.
+
+- Pourquoi, trop beau? reprit-elle. Il n'y a rien de trop beau,
+quand il s'agit du bon Dieu... Si monsieur le cure avait eu de l'or,
+il y aurait mis de l'or, allez!
+
+Le pretre ayant fini, elle se hata de changer la nappe, en ayant
+bien soin de ne pas effacer les filets. Puis, elle disposa
+symetriquement la croix, les chandeliers et les vases. L'abbe Mouret
+etait alle s'adosser a cote de Frere Archangias, contre la barriere
+de bois qui separait le choeur de la nef. Ils n'echangerent pas une
+parole. Ils regardaient la croix d'argent qui, dans l'ombre
+croissante, gardait des gouttes de lumiere, sur les pieds, le long
+du flanc gauche et a la tempe droite du crucifie. Quand la Teuse eut
+fini, elle s'avanca triomphante:
+
+- Hein! dit-elle, c'est gentil. Vous verrez le monde, demain, a la
+messe! Ces paiens ne viennent chez Dieu que lorsqu'ils le croient
+riche... Maintenant, monsieur le cure, il faudra en faire autant a
+l'autel de la Vierge.
+
+- De l'argent perdu, gronda Frere Archangias.
+
+Mais la Teuse se facha. Et, comme l'abbe Mouret continuait a se
+taire, elle les emmena tous deux devant l'autel de la Vierge, les
+poussant, les tirant par leur soutane.
+
+- Mais regardez donc! Ca jure trop, maintenant que le maitre-autel
+est propre. On ne sait plus meme s'il y a eu des peintures. J'ai
+beau essuyer, le matin, le bois garde toute la poussiere. C'est
+noir, c'est laid... Vous ne savez pas ce qu'on dira, monsieur le
+cure? On dira que vous n'aimez pas la sainte Vierge, voila tout.
+
+- Et apres? demanda Frere Archangias.
+
+La Teuse resta toute suffoquee.
+
+- Apres, murmura-t-elle, ca serait un peche, pardi!... L'autel est
+comme une de ces tombes qu'on abandonne dans les cimetieres. Sans
+moi, les araignees y feraient leurs toiles, la mousse y pousserait.
+De temps en temps, quand je peux mettre un bouquet de cote, je le
+donne a la Vierge... Toutes les fleurs de notre jardin etaient pour
+elle, autrefois.
+
+Elle etait montee devant l'autel, elle avait pris deux bouquets
+seches, oublies sur les gradins.
+
+- Vous voyez bien que c'est comme dans les cimetieres, ajouta-t-
+elle, en les jetant aux pieds de l'abbe Mouret.
+
+Celui-ci les ramassa, sans repondre. La nuit etait completement
+venue. Frere Archangias s'embarrassa au milieu des chaises, manqua
+tomber. Il jurait, il machait des phrases sourdes, ou revenaient les
+noms de Jesus et de Marie. Quand la Teuse, qui etait allee chercher
+une lampe, rentra dans l'eglise, elle demanda simplement au pretre:
+
+- Alors, je puis mettre les pots et les pinceaux au grenier?
+
+- Oui, repondit-il, c'est fini. Nous verrons plus tard pour le
+reste.
+
+Elle marcha devant eux, emportant tout, se taisant, de peur d'en
+trop dire. Et, comme l'abbe Mouret avait garde les deux bouquets
+seches a la main, Frere Archangias lui cria, en passant devant la
+basse-cour:
+
+- Jetez donc ca!
+
+L'abbe fit encore quelques pas, la tete penchee; puis, il jeta les
+fleurs dans le trou au fumier, par-dessus la claire-voie.
+
+
+
+
+
+V.
+
+Le Frere, qui avait mange, resta la, a califourchon sur une chaise
+retournee, pendant le diner du pretre. Depuis que ce dernier etait
+de retour aux Artaud, il venait ainsi presque tous les soirs
+s'installer au presbytere. Jamais il ne s'y etait impose plus
+rudement. Ses gros souliers ecrasaient le carreau, sa voix tonnait,
+ses poings s'abattaient sur les meubles, tandis qu'il racontait les
+fessees donnees le matin aux petites filles, ou qu'il resumait sa
+morale en formules dures comme des coups de baton. Puis, s'ennuyant,
+il avait imagine de jouer aux cartes avec la Teuse. Ils jouaient a
+la bataille, interminablement, la Teuse n'ayant jamais pu apprendre
+un autre jeu. L'abbe Mouret, qui souriait aux premieres cartes
+abattues rageusement sur la table, tombait peu a peu dans une
+reverie profonde; et, pendant des heures, il s'oubliait, il
+s'echappait, sous les coups d'oeil defiants de Frere Archangias.
+
+Ce soir-la, la Teuse etait d'une telle humeur, qu'elle parla d'aller
+se coucher, des que la nappe fut otee. Mais le Frere voulait jouer.
+Il lui donna des tapes sur les epaules, finit par l'asseoir, et si
+violemment, que la chaise craqua. Il battait deja les cartes.
+Desiree, qui le detestait, avait disparu avec son dessert, qu'elle
+montait presque tous les soir manger dans son lit.
+
+- Je veux les rouges, dit la Teuse.
+
+Et la lutte s'engagea. La Teuse enleva d'abord quelques belles
+cartes au Frere. Puis, deux as tomberent en meme temps sur la table.
+
+- Bataille! cria-t-elle avec une emotion extraordinaire.
+
+Elle jeta un neuf, ce qui la consterna; mais le Frere n'ayant jete
+qu'un sept, elle ramassa les cartes, triomphante. Au bout d'une
+demi-heure, elle n'avait plus de nouveau que deux as, les chances se
+trouvaient retablies. Et, vers le troisieme quart d'heure, c'etait
+elle qui perdait un as. Le va-et-vient des valets, des dames et des
+rois, avait toute la furie d'un massacre.
+
+- Hein! elle est fameuse, cette partie! dit Frere Archangias, en se
+tournant vers l'abbe Mouret.
+
+Mais il le vit si perdu, si loin, ayant aux levres un sourire si
+inconscient, qu'il haussa brutalement la voix.
+
+- Eh bien! monsieur le cure, vous ne nous regardez donc pas? Ce
+n'est guere poli... Nous ne jouons que pour vous. Nous cherchons a
+vous egayer... Allons, regardez le jeu. Ca vous vaudra mieux que de
+revasser. Ou etiez-vous encore?
+
+Le pretre avait eu un tressaillement. Il ne repondit pas, il
+s'efforca de suivre le jeu, les paupieres battantes. La partie
+continuait avec acharnement. La Teuse regagna son as, puis le
+reperdit. Certains soirs, ils se disputaient ainsi les as pendant
+quatre heures; et souvent meme ils allaient se coucher, furibonds,
+n'ayant pu se battre.
+
+- Mais j'y songe! cria tout d'un coup la Teuse, qui avait une
+grosse peur de perdre, monsieur le cure devait sortir ce soir. Il a
+promis au grand Fortune et a la Rosalie d'aller benir leur chambre,
+comme il est d'usage... Vite, monsieur le cure! Le Frere vous
+accompagnera.
+
+L'abbe Mouret etait deja debout, cherchant son chapeau. Mais Frere
+Archangias, sans lacher ses cartes, se fachait.
+
+- Laissez donc! Est-ce que ca a besoin d'etre beni, ce trou a
+cochons! Pour ce qu'ils vont y faire de propre, dans leur
+chambre!... Encore un usage que vous devriez abolir. Un pretre n'a
+pas a mettre son nez dans les draps des nouveaux maries... Restez.
+Finissons la partie. Ca vaudra mieux.
+
+- Non, dit le pretre, j'ai promis. Ces braves gens pourraient se
+blesser... Restez, vous. Finissez la partie, en m'attendant.
+
+La Teuse, tres inquiete, regardait Frere Archangias.
+
+- Eh bien! oui, je reste, cria celui-ci. C'est trop bete!
+
+Mais l'abbe Mouret n'avait pas ouvert la porte, qu'il se levait pour
+le suivre, jetant violemment ses cartes. Il revint, il dit a la
+Teuse:
+
+- J'allais gagner... Laissez les paquets tels qu'ils sont. Nous
+continuerons la partie demain.
+
+- Ah bien, tout est brouille, maintenant, repondit la vieille
+servante qui s'etait empressee de meler les cartes. Si vous croyez
+que je vais le mettre sous verre, votre paquet! Et puis je pouvais
+gagner, j'avais encore un as.
+
+Frere Archangias, en quelques enjambees, rejoignit l'abbe Mouret qui
+descendait l'etroit sentier conduisant aux Artaud. Il s'etait donne
+la tache de veiller sur lui. Il l'entourait d'un espionnage de
+toutes les heures, l'accompagnant partout, le faisant suivre par un
+gamin de son ecole, lorsqu'il ne pouvait s'acquitter lui-meme de ce
+soin. Il disait, avec son rire terrible, qu'il etait "le gendarme de
+Dieu". Et, a la verite, le pretre semblait un coupable emprisonne
+dans l'ombre noire de la soutane du Frere, un coupable dont on se
+mefie, que l'on juge assez faible pour retourner a sa faute, si on
+le perdait des yeux une minute. C'etait une aprete de vieille fille
+jalouse, un souci minutieux de geolier qui pousse son devoir jusqu'a
+cacher les coins de ciel entrevus par les lucarnes. Frere Archangias
+se tenait toujours la, a boucher le soleil, a empecher une odeur
+d'entrer, a murer si completement le cachot, que rien du dehors n'y
+venait plus. Il guettait les moindres faiblesses de l'abbe,
+reconnaissait, a la clarte de son regard, les pensees tendres, les
+ecrasait d'une parole, sans pitie, comme des betes mauvaises. Les
+silences, les sourires, les paleurs du front, les frissons des
+membres, tout lui appartenait. D'ailleurs, il evitait de parler
+nettement de la faute. Sa presence seule etait un reproche. La facon
+dont il prononcait certaines phrases leur donnait le cinglement d'un
+coup de fouet. Il mettait dans un geste toute l'ordure qu'il
+crachait sur le peche. Comme ces maris trompes qui plient leurs
+femmes sous des allusions sanglantes, dont ils goutent seuls la
+cruaute, il ne reparlait pas de la scene du Paradou, il se
+contentait de l'evoquer d'un mot, pour aneantir, aux heures de
+crise, cette chair rebelle. Lui aussi avait ete trompe par ce
+pretre, tout souille de son adultere divin, ayant trahi ses
+serments, rapportant sur lui des caresses defendues, dont la senteur
+lointaine suffisait a exasperer sa continence de bouc qui ne s'etait
+jamais satisfait.
+
+Il etait pres de dix heures. Le village dormait; mais, a l'autre
+bout, du cote du moulin, un tapage montait d'une des masures,
+vivement eclairee. Le pere Bambousse avait abandonne a sa fille et a
+son gendre un coin de la maison, se reservant pour lui les plus
+belles pieces. On buvait la un dernier coup, en attendant le cure.
+
+- Ils sont souls, gronda Frere Archangias. Les entendez-vous se
+vautrer?
+
+L'abbe Mouret ne repondit pas. La nuit etait superbe, toute bleue
+d'un clair de lune qui changeait au loin la vallee en un lac
+dormant. Et il ralentissait sa marche, comme baigne d'un bien-etre
+par ces clartes douces; il s'arretait meme devant certaines nappes
+de lumiere, avec le frisson delicieux que donne l'approche d'une eau
+fraiche. Le Frere continuait ses grandes enjambees, le gourmandant,
+l'appelant.
+
+- Venez donc... Ce n'est pas sain, de courir la campagne a cette
+heure. Vous seriez mieux dans votre lit.
+
+Mais, brusquement, a l'entree du village, il se planta au milieu de
+la route. Il regardait vers les hauteurs, ou les lignes blanches des
+ornieres se perdaient dans les taches noires des petits bois de
+pins. Il avait un grognement de chien qui flaire un danger.
+
+- Qui descend de la-haut, si tard? murmura-t-il.
+
+Le pretre, n'entendant rien, ne voyant rien, voulut a son tour lui
+faire presser le pas.
+
+- Laissez donc, le voici, reprit vivement Frere Archangias. Il
+vient de tourner le coude. Tenez, la lune l'eclaire. Vous le voyez
+bien, a present... C'est un grand, avec un baton.
+
+Puis, au bout d'un silence, il reprit, la voix rauque, etouffee par
+la fureur:
+
+- C'est lui, c'est ce gueux!... Je le sentais.
+
+Alors, le nouveau venu etant au bas de la cote, l'abbe Mouret
+reconnut Jeanbernat. Malgre ses quatre-vingts ans, le vieux tapait
+si dur des talons, que ses gros souliers ferres tiraient des
+etincelles des silex de la route. Il marchait droit comme un chene,
+sans meme se servir de son baton, qu'il portait sur son epaule, en
+maniere de fusil.
+
+- Ah! le damne! begaya le Frere cloue sur place, en arret. Le
+diable lui jette toute la braise de l'enfer sous les pieds.
+
+Le pretre, tres trouble, desesperant de faire lacher prise a son
+compagnon, tourna le dos pour continuer sa route, esperant encore
+eviter Jeanbernat, en se hatant de gagner la maison des Bambousse.
+Mais il n'avait pas fait cinq pas, que la voix railleuse du vieux
+s'eleva, presque derriere son dos.
+
+- Eh! cure, attendez-moi. Je vous fais donc peur?
+
+Et l'abbe Mouret s'etant arrete, il s'approcha, il continua:
+
+- Dame! vos soutanes, ca n'est pas commode, ca empeche de courir.
+Puis, il a beau faire nuit, on vous reconnait de loin... Du haut de
+la cote, je me suis dit: "Tiens! c'est le petit cure qui est la-
+bas." Oh! j'ai encore de bons yeux... Alors, vous ne venez plus nous
+voir?
+
+- J'ai eu tant d'occupations, murmura le pretre, tres pale.
+
+- Bien, bien, tout le monde est libre. Ce que je vous en dis, c'est
+pour vous montrer que je ne vous garde pas rancune d'etre cure. Nous
+ne parlerions meme pas de votre bon Dieu, ca m'est egal... La petite
+croit que c'est moi qui vous empeche de revenir. Je lui ai repondu:
+"Le cure est une bete." Et ca, je le pense. Est-ce que je vous ai
+mange, pendant votre maladie? Je ne suis meme pas monte vous voir...
+Tout le monde est libre.
+
+Il parlait avec sa belle indifference, en affectant de ne pas
+s'apercevoir de la presence de Frere Archangias. Mais celui-ci ayant
+pousse un grognement plus menacant, il reprit:
+
+- Eh! cure, vous promenez donc votre cochon avec vous?
+
+- Attends, brigand! hurla le Frere, les poings fermes.
+
+Jeanbernat, le baton leve, feignit de le reconnaitre.
+
+- Bas les pattes! cria-t-il. Ah! c'est toi, calotin! J'aurais du te
+flairer a l'odeur de ton cuir... Nous avons un compte a regler
+ensemble. J'ai jure d'aller te couper les oreilles au milieu de ta
+classe. Ca amusera les gamins que tu empoisonnes.
+
+Le Frere, devant le baton, recula, la gorge pleine d'injures. Il
+balbutiait, il ne trouvait plus les mots.
+
+- Je t'enverrai les gendarmes, assassin! Tu as crache sur l'eglise,
+je t'ai vu! Tu donnes le mal de la mort au pauvre monde, rien qu'en
+passant devant les portes. A Saint-Eutrope, tu as fait avorter une
+fille en la forcant a macher une hostie consacree que tu avais
+volee. Au Beage, tu es alle deterrer des enfants que tu as emportes
+sur ton dos pour tes abominations... Tout le monde sait cela,
+miserable! Tu es le scandale du pays. Celui qui t'etranglerait
+gagnerait du coup le paradis.
+
+Le vieux ecoutait, ricanant, faisant le moulinet avec son baton.
+Entre deux injures de l'autre, il repetait a demi-voix.
+
+- Va, va, soulage-toi, serpent! Tout a l'heure, je te casserai les
+reins.
+
+L'abbe Mouret voulut intervenir. Mais Frere Archangias le repoussa,
+en criant:
+
+- Vous etes avec lui, vous! Est-ce qu'il ne vous a pas fait marcher
+sur la croix, dites le contraire!
+
+Et se tournant de nouveau vers Jeanbernat
+
+- Ah! Satan, tu as du bien rire, quand tu as tenu un pretre! Le
+ciel ecrase ceux qui t'ont aide a ce sacrilege!... Que faisais-tu,
+la nuit, pendant qu'il dormait? Tu venais avec ta salive, n'est-ce
+pas? lui mouiller la tonsure, afin que ses cheveux grandissent plus
+vite. Tu lui soufflais sur le menton et sur les joues, pour que la
+barbe y poussat d'un doigt en une nuit. Tu lui frottais tout le
+corps de tes malefices, tu lui soufflais dans la bouche la rage d'un
+chien, tu le mettais en rut... Et c'est ainsi que tu l'avais change
+en bete, Satan!
+
+- Il est stupide, dit Jeanbernat, en reposant son baton sur
+l'epaule. Il m'ennuie.
+
+Le Frere, enhardi, vint lui allonger ses deux poings sous le nez.
+
+- Et ta gueuse! cria-t-il. C'est toi qui l'a fourree toute nue dans
+le lit du pretre!
+
+Mais il poussa un hurlement, en faisant un bond en arriere. Le baton
+du vieux, lance a toute volee, venait de se casser sur son echine.
+Il recula encore, ramassa dans un tas de cailloux, au bord de la
+route, un silex gros comme les deux poings, qu'il lanca a la tete de
+Jeanbernat. Celui-ci avait le front fendu, s'il ne s'etait courbe.
+Il courut au tas de cailloux voisin, s'abrita, prit des pierres. Et,
+d'un tas a l'autre, un terrible combat s'engagea. Les silex
+grelaient. La lune, tres claire, decoupait nettement les ombres.
+
+- Oui, tu l'as fourree dans son lit, repetait le Frere affole! Et
+tu avais mis un Christ sous le matelas, pour que l'ordure tombat sur
+lui... Ha! ha! tu es etonne que je sache tout. Tu attends quelque
+monstre de cet accouplement-la. Tu fais chaque matin les treize
+signes de l'enfer sur le ventre de ta gueuse, pour qu'elle accouche
+de l'Antechrist. Tu veux l'Antechrist, bandit!... Tiens, que ce
+caillou t'eborgne!
+
+- Et que celui-ci te ferme le bec, calotin! reprit Jeanbernat,
+redevenu tres calme. Est-il bete, cet animal, avec ses histoires!...
+Va-t-il falloir que je te casse la tete pour continuer ma route?
+Est-ce ton catechisme qui t'a tourne sur la cervelle?
+
+- Le catechisme! Veux-tu connaitre le catechisme qu'on enseigne aux
+damnes de ton espece? Oui, je t'apprendrai a faire le signe de
+croix...Ceci est pour le Pere, et ceci pour le Fils, et ceci pour le
+Saint-Esprit...Ah! tu es encore debout. Attends, attends!... Ainsi
+soit-il!
+
+Il lui jeta une volee de petites pierres en facon de mitraille.
+Jeanbernat, atteint a l'epaule, lacha les cailloux qu'il tenait et
+s'avanca tranquillement, pendant que Frere Archangias prenait dans
+le tas deux nouvelles poignees, en begayant:
+
+- Je t'extermine. C'est Dieu qui le veut. Dieu est dans mon bras.
+
+- Te tairas-tu! dit le vieux en l'empoignant a la nuque.
+
+Alors, il y eut une courte lutte dans la poussiere de la route,
+bleuie par la lune. Le Frere, se voyant le plus faible, cherchait a
+mordre. Les membres seches de Jeanbernat etaient comme des paquets
+de cordes qui le liaient, si etroitement, qu'il en sentait les
+noeuds lui entrer dans la chair. Il se taisait, etouffant, revant
+quelque traitrise. Quand il l'eut mis sous lui, le vieux reprit en
+raillant:
+
+- J'ai envie de te casser un bras pour casser ton bon Dieu... Tu
+vois bien qu'il n'est pas le plus fort, ton bon Dieu. C'est moi qui
+t'extermine... Maintenant, je vais te couper les oreilles. Tu m'as
+trop ennuye.
+
+Et il tirait paisiblement un couteau de sa poche. L'abbe Mouret,
+qui, a plusieurs reprises, s'etait en vain jete entre les
+combattants, s'interposa si vivement, qu'il finit par consentir a
+remettre cette operation a plus tard.
+
+- Vous avez tort, cure, murmura-t-il. Ce gaillard a besoin d'une
+saignee. Enfin, puisque ca vous contrarie, j'attendrai. Je le
+rencontrerai bien encore dans un petit coin.
+
+Le Frere ayant pousse un grognement, il s'interrompit pour lui
+crier:
+
+- Ne bouge pas ou je te les coupe tout de suite.
+
+- Mais, dit le pretre, vous etes assis sur sa poitrine. Otez-vous
+de la pour qu'il puisse respirer.
+
+- Non, non, il recommencerait ses farces. Je le lacherai, lorsque
+je m'en irai... Je vous disais donc, cure, quand ce gredin s'est
+jete entre nous, que vous seriez le bienvenu la-bas. La petite est
+maitresse, vous savez. Je ne la contrarie pas plus que mes salades.
+Tout ca pousse... Il n'y a que des imbeciles comme ce calotin-la
+pour voir le mal... Ou as-tu vu le mal, coquin! C'est toi qui as
+invente le mal, brute!
+
+Il secouait le Frere de nouveau.
+
+- Laissez-le se relever, supplia l'abbe Mouret.
+
+- Tout a l'heure... La petite n'est pas a son aise depuis quelque
+temps. Je ne m'apercevais de rien. Mais elle me l'a dit. Alors je
+vais prevenir votre oncle Pascal, a Plassans. La nuit, on est
+tranquille, on ne rencontre personne... Oui, oui, la petite ne se
+porte pas bien.
+
+Le pretre ne trouva pas une parole. Il chancelait, la tete basse.
+
+- Elle etait si contente de vous soigner, continua le vieux. En
+fumant ma pipe, je l'entendais rire. Ca me suffisait. Les filles,
+c'est comme les aubepines: quand elles font des fleurs, elles font
+tout ce qu'elles peuvent... Enfin, vous viendrez, si le coeur vous
+en dit. Peut-etre que ca amuserait la petite. Bonsoir, cure.
+
+Il s'etait releve avec lenteur, serrant les poings du Frere, se
+mefiant d'un mauvais coup. Et il s'eloigna, sans tourner la tete, en
+reprenant son pas dur et allonge.
+
+Le Frere, en silence, rampa jusqu'au tas de cailloux. Il attendit
+que le vieux fut a quelque distance. Puis, a deux mains, il
+recommenca, furieusement. Mais les pierres roulaient dans la
+poussiere de la route. Jeanbernat, ne daignant plus se facher, s'en
+allait, droit comme un arbre, au fond de la nuit sereine.
+
+- Le maudit! Satan le pousse! balbutia le Frere Archangias, en
+faisant ronfler une derniere pierre. Un vieux qu'une chiquenaude
+devrait casser! Il est cuit au feu de l'enfer. J'ai senti ses
+griffes.
+
+Sa rage impuissante pietinait sur les cailloux epars. Brusquement,
+il se tourna contre l'abbe Mouret.
+
+- C'est votre faute! cria-t-il. Vous auriez du m'aider, et a nous
+deux nous l'aurions etrangle.
+
+A l'autre bout du village, le tapage avait grandi dans la maison de
+Bambousse. On entendait distinctement les culs de verres tapes en
+mesure sur la table. Le pretre s'etait remis a marcher, sans lever
+la tete, se dirigeant vers la grande clarte que jetait la fenetre,
+pareille a la flambee d'un feu de sarments. Le Frere le suivit,
+sombre, la soutane souillee de poussiere, une joue saignant de
+l'effleurement d'un caillou.
+
+Puis, de sa voix dure, apres un silence:
+
+- Irez-vous? demanda-t-il.
+
+Et, l'abbe Mouret ne repondant pas, il continua:
+
+- Prenez garde! vous retournez au peche... Il a suffi que cet homme
+passat, pour que toute votre chair eut un tressaillement. Je vous ai
+vu sous la lune, pale comme une fille... Prenez garde, entendez-
+vous! Cette fois Dieu ne pardonnerait pas. Vous tomberiez dans la
+pourriture derniere... Ah! miserable boue, c'est la salete qui vous
+emporte!
+
+Alors, le pretre leva enfin la face. Il pleurait a grosses larmes,
+silencieusement. Il dit avec une douceur navree:
+
+- Pourquoi me parlez-vous ainsi?... Vous etes toujours la, vous
+connaissez mes luttes de chaque heure. Ne doutez pas de moi,
+laissez-moi la force de me vaincre.
+
+Ces paroles si simples, baignees de larmes muettes, prenaient dans
+la nuit un tel caractere de douleur sublime, que Frere Archangias
+lui-meme, malgre sa rudesse, se sentit trouble. Il n'ajouta pas un
+mot, secouant sa soutane, essuyant sa joue saignante. Lorsqu'ils
+furent devant la maison des Bambousse, il refusa d'entrer. Il
+s'assit, a quelques pas, sur la caisse renversee d'une vieille
+charrette, ou il attendit avec une patience de dogue.
+
+- Voila monsieur le cure! crierent tous les Bambousse et tous les
+Brichet attables.
+
+Et l'on remplit de nouveau les verres. L'abbe Mouret dut en prendre
+un. Il n'y avait pas eu de noce. Seulement, le soir, apres le diner,
+on avait pose sur la table une dame-jeanne d'une cinquantaine de
+litres, qu'il s'agissait de vider, avant d'aller se mettre au lit.
+Ils etaient dix, et deja le pere Bambousse renversait d'une seule
+main la dame-jeanne, d'ou ne coulait plus qu'un mince filet rouge.
+La Rosalie, tres gaie, trempait le menton du petit dans son verre,
+tandis que le grand Fortune faisait des tours, soulevait des
+chaises, avec les dents. Tout le monde passa dans la chambre.
+L'usage voulait que le cure y but le vin qu'on lui avait verse.
+C'etait la ce qu'on appelait benir la chambre. Ca portait bonheur,
+ca empechait le menage de se battre. Du temps de M. Caffin, les
+choses se passaient joyeusement, le vieux pretre aimant a rire; il
+etait meme repute pour la facon dont il vidait le verre, sans
+laisser une goutte au fond; d'autant plus que les femmes, aux
+Artaud, pretendaient que chaque goutte laissee etait une annee
+d'amour en moins pour les epoux. Avec l'abbe Mouret, on plaisantait
+moins haut. Il but pourtant d'un trait, ce qui parut flatter
+beaucoup le pere Bambousse. La vieille Brichet regarda avec une moue
+le fond du verre, ou un peu de vin restait. Devant le lit, un oncle,
+qui etait garde champetre, risquait des gaudrioles tres raides, dont
+riait la Rosalie, que le grand Fortune avait deja poussee a plat
+ventre au bord des matelas, par maniere de caresse. Et quand tous
+eurent trouve un mot gaillard, on retourna dans la salle. Vincent et
+Catherine y etaient demeures seuls. Vincent, monte sur une chaise,
+penchant l'enorme dame-jeanne, entre ses bras, achevait de la vider
+dans la bouche ouverte de Catherine.
+
+- Merci, monsieur le cure, cria Bambousse en reconduisant le
+pretre. Eh bien! les voila maries, vous etes content. Ah! les gueux!
+si vous croyez qu'ils vont dire des Pater et des Ave, tout a
+l'heure... Bonne nuit, dormez bien, monsieur le cure.
+
+Frere Archangias avait lentement quitte le cul de la charrette, ou
+il s'etait assis.
+
+- Que le diable, murmura-t-il, jette des pelletees de charbons
+entre leurs peaux, et qu'ils en crevent!
+
+Il n'ouvrit plus les levres, il accompagna l'abbe Mouret jusqu'au
+presbytere. La, il attendit qu'il eut referme la porte, avant de se
+retirer; meme il se retourna, a deux reprises, pour s'assurer qu'il
+ne ressortait pas. Quand le pretre fut dans sa chambre, il se jeta
+tout habille sur son lit, les mains aux oreilles, la face contre
+l'oreiller, pour ne plus entendre, pour ne plus voir. Il s'aneantit,
+il s'endormit d'un sommeil de mort.
+
+
+
+
+
+VI.
+
+Le lendemain etait un dimanche. L'Exaltation de la Sainte-Croix
+tombant un jour de grand-messe, l'abbe Mouret avait voulu celebrer
+cette fete religieuse avec un eclat particulier. Il s'etait pris
+d'une devotion extraordinaire pour la Croix, il avait remplace dans
+sa chambre la statuette de l'Immaculee Conception par un grand
+crucifix de bois noir, devant lequel il passait de longues heures
+d'adoration. Exalter la Croix, la planter devant lui, au-dessus de
+toutes choses, dans une gloire, comme le but unique de sa vie, lui
+donnait la force de souffrir et de lutter. Il revait de s'y attacher
+a la place de Jesus, d'y etre couronne d'epines, d'y avoir les
+membres troues, le flanc ouvert. Quel lache etait-il donc pour oser
+se plaindre d'une blessure menteuse, lorsque son Dieu saignait la de
+tout son corps, avec le sourire de la Redemption aux levres? Et, si
+miserable qu'elle fut, il offrait sa blessure en holocauste, il
+finissait par glisser a l'extase, par croire que le sang lui
+ruisselait reellement du front, des membres, de la poitrine.
+C'etaient des heures de soulagement, toutes ses impuretes coulaient
+par ses plaies. Il se redressait avec des heroismes de martyr, il
+souhaitait des tortures effroyables pour les endurer sans un seul
+frisson de sa chair.
+
+Des le petit jour, il s'agenouilla devant le crucifix. Et la grace
+vint, abondante comme une rosee. Il ne fit pas d'effort, il n'eut
+qu'a plier les genoux, pour la recevoir sur le coeur, pour en etre
+trempe jusqu'aux os, d'une facon delicieusement douce. La veille, il
+avait agonise, sans qu'elle descendit. Elle restait longtemps sourde
+a ses lamentations de damne; elle le secourait souvent, lorsque,
+d'un geste d'enfant, il ne savait plus que joindre les mains. Ce
+fut, ce matin-la, une benediction, un repos absolu, une foi entiere.
+Il oublia ses angoisses des jours precedents. Il se donna tout a la
+joie triomphale de la Croix. Une armure lui montait aux epaules, si
+impenetrable, que le monde s'emoussait sur elle. Quand il descendit,
+il marchait dans un air de victoire et de serenite. La Teuse
+emerveillee alla chercher Desiree, pour qu'il l'embrassat. Toutes
+deux tapaient des mains, en criant qu'il n'avait pas eu si bonne
+mine depuis six mois.
+
+Dans l'eglise, pendant la grand-messe, le pretre acheva de retrouver
+Dieu. Il y avait longtemps qu'il ne s'etait approche de l'autel avec
+un tel attendrissement. Il dut se contenir, pour ne pas eclater en
+larmes, la bouche collee sur la nappe. C'etait une grand-messe
+solennelle. L'oncle de la Rosalie, le garde champetre, chantait au
+lutrin, d'une voix de basse dont le ronflement emplissait d'un chant
+d'orgue la voute ecrasee. Vincent, habille d'un surplis trop large,
+qui avait appartenu a l'abbe Caffin, balancait un vieil encensoir
+d'argent, prodigieusement amuse par le bruit des chainettes,
+encensant tres haut pour obtenir beaucoup de fumee, regardant
+derriere lui si ca ne faisait tousser personne. L'eglise etait
+presque pleine. On avait voulu voir les peintures de monsieur le
+cure. Des paysannes riaient, parce que ca sentait bon; tandis que
+les hommes, au fond, debout sous la tribune, hochaient la tete, a
+chaque note plus creuse du chantre. Par les fenetres, le grand
+soleil de dix heures, que tamisaient les vitres de papier, entrait,
+etalant sur les murs recrepis de grandes moires tres gaies, ou
+l'ombre des bonnets de femme mettait des vols de gros papillons. Et
+les bouquets artificiels, poses sur les gradins de l'autel, avaient
+eux-memes une joie humide de fleurs naturelles, fraichement
+cueillies. Lorsque le pretre se tourna, pour benir les assistants,
+il eprouva un attendrissement plus vif encore, a voir l'eglise si
+propre, si pleine, si trempee de musique, d'encens et de lumiere.
+
+Apres l'offertoire, un murmure courut parmi les paysannes. Vincent,
+qui avait leve curieusement la tete, faillit envoyer toute la braise
+de son encensoir sur la chasuble du pretre. Et comme celui-ci le
+regardait severement, il voulut s'excuser, il murmura:
+
+- C'est l'oncle de monsieur le cure qui vient d'entrer.
+
+Au fond de l'eglise, contre une des minces colonnettes de bois qui
+soutenaient la tribune, l'abbe Mouret apercut le docteur Pascal.
+Celui-ci n'avait pas sa bonne face souriante, legerement railleuse.
+Il s'etait decouvert, grave, fache, suivant la messe avec une
+visible impatience. Le spectacle du pretre a l'autel, son
+recueillement, ses gestes ralentis, la serenite parfaite de son
+visage, parurent peu a peu l'irriter davantage. Il ne put attendre
+la fin de la messe. Il sortit, alla tourner autour de son cabriolet
+et de son cheval, qu'il avait attache a un des volets du presbytere.
+
+- Eh bien! ce gaillard-la n'en finira donc plus, de se faire
+encenser? demanda-t-il a la Teuse, qui revenait de la sacristie.
+
+- C'est fini, repondit-elle. Entrez au salon... Monsieur le cure se
+deshabille. Il sait que vous etes la.
+
+- Pardi! a moins qu'il ne soit aveugle, murmura le docteur, en la
+suivant dans la piece froide, aux meubles durs, qu'elle appelait
+pompeusement le salon.
+
+Il se promena quelques minutes, de long en large. La piece, d'une
+tristesse grise, redoublait sa mauvaise humeur. Tout en marchant, il
+donnait du bout de sa canne de petits coups sur le crin mange des
+sieges, qui avaient le son cassant de la pierre. Puis, fatigue,
+il s'arreta devant la cheminee, ou un grand saint Joseph,
+abominablement peinturlure, tenait lieu de pendule.
+
+- Ah! ce n'est pas malheureux! dit-il, lorsqu'il entendit le bruit
+de la porte.
+
+Et s'avancant vers l'abbe:
+
+- Sais-tu que tu m'as fait avaler la moitie d'une messe? Il y a
+longtemps que ca ne m'etait arrive... Enfin, je tenais absolument a
+te voir aujourd'hui. Je voulais causer avec toi.
+
+Il n'acheva pas. Il regardait le pretre avec surprise. Il y eut un
+silence.
+
+- Tu te portes bien, toi? reprit-il enfin d'une voix changee.
+
+- Oui, je vais beaucoup mieux, dit l'abbe Mouret en souriant. Je ne
+vous attendais que jeudi. Ce n'est pas votre jour, le dimanche...
+Vous avez quelque chose a me communiquer?
+
+Mais l'oncle Pascal ne repondit pas sur-le-champ. Il continuait
+d'examiner l'abbe. Celui-ci etait encore tout trempe des tiedeurs de
+l'eglise; il apportait dans ses cheveux l'odeur de l'encens; il
+gardait au fond de ses yeux la joie de la Croix. L'oncle hocha la
+tete, en face de cette paix triomphante.
+
+- Je sors du Paradou, dit-il brusquement. Jeanbernat est venu me
+chercher cette nuit... J'ai vu Albine. Elle m'inquiete. Elle a
+besoin de beaucoup de menagements.
+
+Il etudiait toujours le pretre en parlant. Il ne vit pas meme ses
+paupieres battre.
+
+- Enfin, elle t'a soigne, ajouta-t-il plus rudement. Sans elle, mon
+garcon, tu serais peut-etre a cette heure dans un cabanon des
+Tulettes, avec la camisole de force aux epaules... Eh bien! j'ai
+promis que tu irais la voir. Je t'emmene avec moi. C'est un adieu.
+Elle veut partir.
+
+- Je ne puis que prier pour la personne dont vous parlez, dit
+l'abbe Mouret avec douceur.
+
+Et comme le docteur s'emportait, allongeant un grand coup de canne
+sur le canape:
+
+- Je suis pretre, je n'ai que des prieres, acheva-t-il simplement,
+d'une voix tres ferme.
+
+- Ah! tiens, tu as raison! cria l'oncle Pascal, se laissant tomber
+dans un fauteuil, les jambes cassees. C'est moi qui suis un vieux
+fou. Oui, j'ai pleure dans mon cabriolet en venant ici, tout seul,
+ainsi qu'un enfant... Voila ce que c'est que de vivre au milieu des
+bouquins. On fait de belles experiences; mais on se conduit en
+malhonnete homme... Est-ce que j'allais me douter que tout cela
+tournerait si mal?
+
+Il se leva, se remit a marcher, desespere.
+
+- Oui, oui, j'aurais du m'en douter. C'etait logique. Et avec toi
+ca devenait abominable. Tu n'es pas un homme comme les autres...
+Mais ecoute, je t'assure que tu etais perdu. L'air qu'elle a mis
+autour de toi pouvait seul te sauver de la folie. Enfin, tu
+m'entends, je n'ai pas besoin de te dire ou tu en etais. C'est une
+de mes plus belles cures. Et je n'en suis pas fier, va! car,
+maintenant, voila que la pauvre fille en meurt!
+
+L'abbe Mouret etait reste debout, tres calme, avec son rayonnement
+tranquille de martyr, que rien d'humain ne peut plus abattre.
+
+- Dieu lui fera misericorde, dit-il.
+
+- Dieu! Dieu! murmura le docteur sourdement, il ferait mieux de ne
+pas se jeter dans nos jambes. On arrangerait l'affaire.
+
+Puis, haussant la voix, il reprit:
+
+- J'avais tout calcule. C'est la le plus fort! Oh! l'imbecile!...
+Tu restais un mois en convalescence. L'ombre des arbres, le souffle
+frais de l'enfant, toute cette jeunesse te remettait sur pied. D'un
+autre cote, l'enfant perdait sa sauvagerie, tu l'humanisais, nous en
+faisions a nous deux une demoiselle que nous aurions mariee quelque
+part. C'etait parfait... Aussi pouvais-je m'imaginer que ce vieux
+philosophe de Jeanbernat ne quitterait pas ses salades d'un pouce!
+Il est vrai que moi non plus je n'ai pas bouge de mon laboratoire.
+J'avais des etudes en train... Et c'est ma faute! Je suis un
+malhonnete homme!
+
+Il etouffait, il voulait sortir. Il chercha partout son chapeau
+qu'il avait sur la tete.
+
+- Adieu, balbutia-t-il, je m'en vais... Alors, tu refuses de venir?
+Voyons, fais-le pour moi; tu vois combien je souffre. Je te jure
+qu'elle partira ensuite. C'est convenu... J'ai mon cabriolet. Dans
+une heure, tu seras de retour... Viens, je t'en prie.
+
+Le pretre eut un geste large, un de ces gestes que le docteur lui
+avait vu faire a l'autel.
+
+- Non, dit-il, je ne puis.
+
+En accompagnant son oncle, il ajouta:
+
+- Dites-lui qu'elle s'agenouille et qu'elle implore Dieu... Dieu
+l'entendra comme il m'a entendu; il la soulagera comme il m'a
+soulage. Il n'y a pas d'autre salut.
+
+Le docteur le regarda en face, haussa terriblement les epaules.
+
+- Adieu, repeta-t-il. Tu te portes bien. Tu n'as plus besoin de
+moi.
+
+Mais, comme il detachait son cheval, Desiree, qui venait d'entendre
+sa voix, arriva en courant. Elle adorait l'oncle. Quand elle etait
+plus jeune, il ecoutait son bavardage de gamine pendant des heures,
+sans se lasser. Maintenant encore, il la gatait, s'interessait a sa
+basse-cour, restait tres bien un apres-midi avec elle, au milieu des
+poules et des canards, a lui sourire de ses yeux aigus de savant. Il
+l'appelait "la grande bete", d'un ton d'admiration caressante. Il
+paraissait la mettre bien au-dessus des autres filles. Aussi se
+jeta-t-elle a son cou, d'un elan de tendresse. Elle cria:
+
+- Tu restes? Tu dejeunes?
+
+Mais il l'embrassa, refusant, se debarrassant de son etreinte d'un
+air bourru. Elle avait un rire clair; elle se pendit de nouveau a
+ses epaules.
+
+- Tu as bien tort, reprit-elle. J'ai des oeufs tout chauds. Je
+guettais les poules. Elles en ont fait quatorze, ce matin... Et nous
+aurions mange un poulet, le blanc, celui qui bat les autres. Tu
+etais la, jeudi, quand il a creve un oeil au grand mouchete.
+
+L'oncle restait fache. Il s'irritait contre le noeud de la bride,
+qu'il ne parvenait pas a defaire. Alors, elle se mit a sauter autour
+de lui, tapant des mains, chantonnant, sur un air de flute:
+
+- Si, si, tu restes... Nous le mangerons, nous le mangerons!
+
+Et la colere de l'oncle ne put tenir davantage. Il leva la tete, il
+sourit. Elle etait trop saine, trop vivante, trop vraie. Elle avait
+une gaiete trop large, naturelle et franche comme la nappe de soleil
+qui dorait sa chair nue.
+
+- La grande bete! murmura-t-il, charme. Puis, la prenant par les
+poignets, pendant qu'elle continuait a sauter:
+
+- Ecoute, pas aujourd'hui. J'ai une pauvre fille qui est malade.
+Mais je reviendrai un autre matin... Je te le promets.
+
+- Quand? jeudi? insista-t-elle. Tu sais, la vache est grosse. Elle
+n'a pas l'air a son aise, depuis deux jours... Tu es medecin, tu
+pourrais peut-etre lui donner un remede.
+
+L'abbe Mouret, qui etait demeure la, paisible, ne put retenir un
+leger rire. Le docteur monta gaiement dans son cabriolet, en disant:
+
+- C'est ca, je soignerai la vache... Approche, que je t'embrasse,
+la grande bete! Tu sens bon, tu sens la sante.
+
+Et tu vaux mieux que tout le monde. Si tout le monde etait comme ma
+grande bete, la terre serait trop belle.
+
+Il jeta a son cheval un leger claquement de la langue, et continua a
+parler tout seul, pendant que le cabriolet descendait la pente.
+
+- Oui, des brutes, il ne faudrait que des brutes. On serait beau,
+on serait gai, on serait fort. Ah! c'est le reve!... Ca a bien
+tourne pour la fille, qui est aussi heureuse que sa vache. Ca a mal
+tourne pour le garcon, qui agonise dans sa soutane. Un peu plus de
+sang, un peu plus de nerfs, va te promener! On manque sa vie... De
+vrais Rougon et de vrais Macquart, ces enfants-la! La queue de la
+bande, la degenerescence finale.
+
+Et poussant son cheval, il monta au trot le coteau qui conduisait au
+Paradou.
+
+
+
+
+
+VII.
+
+Le dimanche etait un jour de grande occupation pour l'abbe Mouret.
+Il avait les vepres, qu'il disait generalement devant les chaises
+vides, la Brichet elle-meme ne poussant pas la devotion au point de
+revenir a l'eglise l'apres-midi. Puis, a quatre heures, Frere
+Archangias amenait les galopins de son ecole pour que monsieur le
+cure leur fit reciter leur lecon de catechisme. Cette recitation se
+prolongeait parfois fort tard. Lorsque les enfants se montraient par
+trop indomptables, on appelait la Teuse, qui leur faisait peur avec
+son balai.
+
+Ce dimanche-la, vers quatre heures, Desiree se trouva seule au
+presbytere. Comme elle s'ennuyait, elle alla arracher de l'herbe
+pour ses lapins, dans le cimetiere, ou poussaient des coquelicots
+superbes, que les lapins adoraient. Elle se trainait a genoux entre
+les tombes, elle rapportait de pleins tabliers de verdures grasses,
+sur lesquelles ses betes tombaient goulument.
+
+- Oh! les beaux plantains! murmura-t-elle en s'accroupissant devant
+la pierre de l'abbe Caffin, ravie de sa trouvaille.
+
+La, en effet, dans la fissure meme de la pierre, des plantains
+magnifiques etalaient leurs larges feuilles. Elle avait acheve
+d'emplir son tablier, lorsqu'elle crut entendre un bruit singulier.
+Un froissement de branches, un glissement de petits cailloux
+montaient du gouffre qui longeait un des cotes du cimetiere, et au
+fond duquel coulait le Mascle, un torrent descendu des hauteurs du
+Paradou. La pente etait si rude, si impraticable, que Desiree songea
+a quelque chien perdu, a quelque chevre echappee. Elle s'avanca
+vivement. Et, comme elle se penchait elle resta stupefaite, en
+apercevant au milieu des ronces une fille qui s'aidait des moindres
+creux du roc avec une agilite extraordinaire.
+
+- Je vais vous donner la main, lui cria-t-elle. Il y a de quoi se
+rompre le cou.
+
+La fille, se voyant decouverte, eut un saut de peur, comme si elle
+allait redescendre. Mais elle leva la tete, elle s'enhardit jusqu'a
+accepter la main qu'on lui tendait.
+
+- Oh! je vous reconnais, reprit Desiree, heureuse, lachant son
+tablier pour la prendre a la taille, avec sa calinerie de grande
+enfant. Vous m'avez donne des merles. Ils sont morts, les chers
+petits. J'ai eu bien du chagrin... Attendez, je sais votre nom, je
+l'ai entendu. La Teuse le dit souvent, quand Serge n'est pas la.
+Elle m'a bien defendu de le repeter... Attendez, je vais me
+souvenir.
+
+Elle faisait des efforts de memoire, qui la rendaient toute
+serieuse. Puis, ayant trouve, elle redevint tres gaie, elle gouta a
+plusieurs reprises la musique du nom.
+
+- Albine! Albine!... C'est tres doux. J'avais cru d'abord que vous
+etiez une mesange, parce que j'ai eu une mesange que j'appelais a
+peu pres comme cela, je ne sais plus bien.
+
+Albine ne sourit pas. Elle etait toute blanche, avec une flamme de
+fievre dans les yeux. Quelques gouttes de sang roulaient sur ses
+mains. Quand elle eut repris haleine, elle dit rapidement:
+
+- Non, laissez. Vous allez tacher votre mouchoir a m'essuyer. Ce
+n'est rien, quelques piqures... Je n'ai pas voulu venir par la
+route, on m'aurait vue. J'ai prefere suivre le torrent... Serge est
+la?
+
+Ce nom prononce familierement, avec une ardeur sourde, ne choqua
+point Desiree. Elle repondit qu'il etait la, dans l'eglise, a faire
+le catechisme.
+
+- Il ne faut pas parler haut, ajouta-t-elle, en mettant un doigt
+sur ses levres. Serge me defend de parler haut, quand il fait le
+catechisme. Autrement, on viendrait nous gronder... Nous allons nous
+mettre dans l'ecurie, voulez-vous? Nous serons bien; nous causerons.
+
+- Je veux voir Serge, dit simplement Albine.
+
+La grande enfant baissa encore la voix. Elle jetait des coups d'oeil
+furtifs sur l'eglise, murmurant:
+
+- Oui, oui... Serge sera bien attrape. Venez avec moi. Nous nous
+cacherons, nous ne ferons pas de bruit. Oh! que c'est amusant!
+
+Elle avait ramasse le tas d'herbes glisse de son tablier. Elle
+sortit du cimetiere, rentra a la cure, avec des precautions
+infinies, en recommandant bien a Albine de se cacher derriere elle,
+de se faire toute petite. Comme elles se refugiaient toutes deux en
+courant dans la basse-cour, elles apercurent la Teuse, qui
+traversait la sacristie, et qui ne parut pas les voir.
+
+- Chut! Chut! repetait Desireee, enchantee, quand elles se furent
+blotties au fond de l'ecurie. Maintenant, personne ne nous trouvera
+plus... Il y a de la paille. Allongez-vous donc.
+
+Albine dut s'asseoir sur une botte de paille.
+
+- Et Serge? demanda-t-elle, avec l'entetement de l'idee fixe.
+
+- Tenez, on entend sa voix... Quand il tapera dans ses mains, ca
+sera fini, les petits s'en iront... Ecoutez, il leur raconte une
+histoire.
+
+La voix de l'abbe Mouret arrivait, en effet, tres adoucie, par la
+porte de la sacristie, que la Teuse, sans doute, venait d'ouvrir. Ce
+fut comme une bouffee religieuse, un murmure ou passa a trois fois
+le nom de Jesus. Albine frissonna. Elle se levait pour courir a
+cette voix aimee, dont elle reconnaissait la caresse, lorsque le son
+parut s'envoler, etouffe par la porte, qui etait retombee. Alors,
+elle se rassit, elle sembla attendre, les mains serrees l'une contre
+l'autre, tout a la pensee brulant au fond de ses yeux clairs.
+Desiree, couchee a ses pieds, la regardait avec une admiration
+naive.
+
+- Oh! vous etes belle, murmura-t-elle. Vous ressemblez a une image
+que Serge avait dans sa chambre. Elle etait toute blanche comme
+vous. Elle avait de grandes boucles qui lui flottaient le cou. Et
+elle montrait son coeur rouge, la, a la place ou je sens battre le
+votre... Vous ne m'ecoutez pas, vous etes triste. Jouons, voulez-
+vous?
+
+Mais elle s'interrompit, criant entre ses dents, contenant sa voix:
+
+- Les gueuses! elles vont nous faire surprendre.
+
+Elle n'avait pas lache son tablier d'herbes, et ses betes la
+prenaient d'assaut. Une bande de poules etait accourue, gloussant,
+s'appelant, piquant les brins verts qui pendaient. La chevre passait
+sournoisement la tete sous son bras, mordait aux larges feuilles. La
+vache elle-meme, attachee au mur, tirait sur sa corde, allongeait
+son mufle, soufflait son haleine chaude.
+
+- Ah! les voleuses! repetait Desiree. C'est pour les lapins!...
+Voulez-vous bien me laisser tranquille! Toi tu vas recevoir une
+calotte. Et toi, si je t'y prends encore, je te retrousse la
+queue.... Les poisons! elles me mangeraient plutot les mains!
+
+Elle souffletait la chevre, elles dispersait les poules a coups de
+pied, elle tapait de toute la force de ses poings sur le mufle de la
+vache. Mais les betes se secouaient, revenaient plus goulues,
+sautaient sur elle, l'envahissaient, arrachaient son tablier. Et
+clignant les yeux, elle murmurait a l'oreille d'Albine, comme si les
+betes avaient pu l'entendre:
+
+- Sont-elles droles, ces amours! Attendez, vous allez les voir
+manger.
+
+Albine regardait de son air grave.
+
+- Allons, soyez sages, reprit Desiree. Vous en aurez toutes. Mais
+chacune son tour... La grande Lise, d'abord. Hein! tu aimes joliment
+le plantain, toi!
+
+La grande Lise, c'etait la vache. Elle broya lentement une poignee
+des feuilles grasses poussees sur la tombe de l'abbe Caffin. Un
+leger filet de bave pendait de son mufle. Ses gros yeux bruns
+avaient une douceur gourmande.
+
+- A toi, maintenant, continua Desiree, en se tournant vers la
+chevre. Oh! je sais que tu veux des coquelicots. Et tu les preferes
+fleuris, n'est-ce pas? avec des boutons qui eclatent sous tes dents
+comme des papillottes de braise rouge... Tiens, en voila de joliment
+beaux. Ils viennent du coin a gauche, ou l'on enterrait l'annee
+derniere.
+
+Et, tout en parlant, elle presentait a la chevre un bouquet de
+fleurs saignantes, que la bete broutait. Quand elle n'eut plus dans
+les mains que les tiges, elle les lui mit entre les dents. Par-
+derriere, les poules furieuses lui dechiquetaient les jupes. Elle
+leur jeta des chicorees sauvages et des pissenlits, qu'elle avait
+cueillis autour des vieilles dalles rangees le long du mur de
+l'eglise. Les poules se disputerent surtout les pissenlits, avec une
+telle voracite, une telle rage d'ailes et d'ergots, que les autres
+betes de la basse-cour entendirent. Alors, ce fut un envahissement.
+Le grand coq fauve, Alexandre, parut le premier. Il piqua un
+pissenlit, le coupa en deux, sans l'entamer. Il cacardait, appelant
+les poules restees dehors, se reculant pour les inviter a manger. Et
+une poule blanche entra, puis une poule noire, puis toute une file
+de poules, qui se bousculaient, se montaient sur la queue,
+finissaient par couler comme une mare de plumes folles. Derriere les
+poules vinrent les pigeons, et les canards, et les oies, enfin les
+dindes. Desiree riait au milieu de ce flot vivant, noyee, perdue,
+repetant:
+
+- Toutes les fois que j'apporte de l'herbe du cimetiere, c'est
+comme ca. Elles se tueraient pour en manger... L'herbe doit avoir un
+gout.
+
+Et elle se debattait, levant les dernieres poignees de verdure, afin
+de les sauver de ces becs gloutons qui se levaient vers elle,
+repetant qu'il fallait en garder pour les lapins, qu'elle allait se
+facher, qu'elle les mettrait tous au pain sec. Mais elle
+faiblissait. Les oies tiraient les coins de son tablier, si
+rudement, qu'elle manquait tomber sur les genoux. Les canards lui
+devoraient les chevilles. Deux pigeons avaient vole sur sa tete. Des
+poules montaient jusqu'a ses epaules. C'etait une ferocite de betes
+sentant la chair, les plantains gras, les coquelicots sanguins, les
+pissenlits engorges de seve, ou il y avait un peu de la vie des
+morts. Elle riait trop, elle se sentait sur le point de glisser, de
+lacher les deux dernieres poignees, lorsqu'un grognement terrible
+vint mettre la panique autour d'elle.
+
+- C'est toi, mon gros, dit-elle ravie. Mange-les, delivre-moi.
+
+Le cochon entrait. Ce n'etait plus le petit cochon, rose comme un
+joujou fraichement peint, le derriere plante d'une queue pareille a
+un bout de ficelle; mais un fort cochon, bon a tuer, rond comme une
+bedaine de chantre, l'echine couverte de soies rudes qui pissaient
+la graisse. Il avait le ventre couleur d'ambre, pour avoir dormi
+dans le fumier. Le groin en avant, roulant sur ses pattes, il se
+jeta au milieu des betes, ce qui permit a Desiree de s'echapper et
+de courir donner aux lapins les quelques herbes qu'elle avait si
+vaillamment defendues. Quand elle revint, la paix etait faite. Les
+oies balancaient le cou mollement, stupides, beates; les canards et
+les dindes s'en allaient le long des murs, avec des dehanchements
+prudents d'animaux infirmes; les poules caquetaient a voix basse,
+piquant un grain invisible dans le sol dur de l'ecurie; tandis que
+le cochon, la chevre, la grande vache, comme peu a peu ensommeilles,
+clignaient les paupieres. Au-dehors, une pluie d'orage commencait a
+tomber.
+
+- Ah bien! voila une averse, dit Desiree, qui se rassit sur la
+paille avec un frisson. Vous ferez bien de rester la, mes amours, si
+vous ne voulez pas etre trempees.
+
+Elle se tourna vers Albine, en ajoutant:
+
+- Hein! ont-elles l'air godiche! Elles ne se reveillent que pour
+tomber sur la nourriture, ces betes-la!
+
+Albine etait restee silencieuse. Les rires de cette belle fille se
+debattant au milieu de ces cous voraces, de ces becs goulus, qui la
+chatouillaient, qui la baisaient, qui semblaient vouloir lui manger
+la chair, l'avaient rendue plus blanche. Tant de gaiete, tant de
+sante, tant de vie, la desesperait. Elle serrait ses bras fievreux,
+elle pressait le vide sur sa poitrine, sechee par l'abandon.
+
+- Et Serge? demanda-t-elle de sa meme voix, nette et entetee.
+
+- Chut! dit Desiree, je viens de l'entendre, il n'a pas fini...
+Nous avons fait joliment du bruit tout a l'heure. Il faut que la
+Teuse soit sourde, ce soir... Tenons-nous tranquilles, maintenant.
+C'est bon d'entendre tomber la pluie.
+
+L'averse entrait par la porte laissee ouverte, battait le seuil a
+larges gouttes. Des poules, inquietes, apres s'etre hasardees,
+avaient recule jusqu'au fond de l'ecurie. Toutes les betes se
+refugiaient la, autour des jupes des deux filles, sauf trois canards
+qui s'en etaient alles sous la pluie se promener tranquillement. La
+fraicheur de l'eau, ruisselant au-dehors, semblait refouler a
+l'interieur les buees ardentes de la basse-cour. Il faisait tres
+chaud dans la paille. Desiree attira deux grosses bottes, s'y etala
+comme sur des oreillers, s'y abandonna. Elle etait a l'aise, elle
+jouissait par tout son corps.
+
+- C'est bon, c'est bon, murmura-t-elle. Couchez-vous donc comme
+moi. J'enfonce, je suis appuyee de tous les cotes, la paille me fait
+des minettes dans le cou... Et quand on se frotte, ca vous court le
+long des membres, on dirait que des souris se sauvent sous votre
+robe.
+
+Elle se frottait, elle riait seule, donnant des tapes a droite et a
+gauche, comme pour se defendre contre les souris. Puis, elle restait
+la tete en bas, les genoux en l'air, reprenant:
+
+- Est-ce que vous vous roulez dans la paille, chez vous? Moi, je ne
+connais rien de meilleur... Des fois, je me chatouille sous les
+pieds. C'est bien drole aussi... Dites, est-ce que vous vous
+chatouillez?
+
+Mais le grand coq fauve, qui s'etait approche gravement, en la
+voyant vautree, venait de lui sauter sur la gorge.
+
+- Veux-tu t'en aller, Alexandre! cria-t-elle. Est-il bete, cet
+animal! Je ne puis pas me coucher, sans qu'il se plante la... Tu me
+serres trop, tu me fais mal avec tes ongles, entends-tu!... Je veux
+bien que tu restes, mais tu seras sage, tu ne me piqueras pas les
+cheveux, hein!
+
+Et elle ne s'en inquieta plus. Le coq se tenait ferme a son corsage,
+ayant l'air par instants de la regarder sous le menton, d'un oeil de
+braise. Les autres betes se rapprochaient de ses jupes. Apres s'etre
+encore roulee, elle avait fini par se pamer, dans une position
+heureuse, les membres ecartes, la tete renversee. Elle continua:
+
+- Ah! c'est trop bon, ca me fatigue tout de suite. La paille, ca
+donne sommeil, n'est-ce pas?... Serge n'aime pas ca. Vous non plus,
+peut-etre. Alors, qu'est-ce que vous pouvez aimer?... Racontez un
+peu, pour que je sache.
+
+Elle s'assoupissait lentement. Un instant, elle tint ses yeux grands
+ouverts, ayant l'air de chercher quel plaisir elle ignorait. Puis,
+elle baissa les paupieres, avec un sourire tranquille, comme
+pleinement contentee. Elle paraissait dormir, lorsque, au bout de
+quelques minutes, elle rouvrit les yeux, disant:
+
+- La vache va faire un petit... Voila qui est bon aussi. Ca
+m'amusera plus que tout.
+
+Et elle glissa a un sommeil profond. Les betes avaient fini par
+monter sur elle. C'etait un flot de plumes vivantes qui la couvrait.
+Des poules semblaient couver ses pieds. Les oies mettaient le duvet
+de leur cou le long de ses cuisses. A gauche, le cochon lui
+chauffait le flanc; pendant que la chevre, a droite, allongeait sa
+tete barbue jusque sous son aisselle. Un peu partout, des pigeons
+nichaient, dans ses mains ouvertes, au creux de sa taille, derriere
+ses epaules tombantes. Et elle etait toute rose, en dormant,
+caressee par le souffle plus fort de la vache, etouffee sous le
+poids du grand coq accroupi, qui etait descendu plus bas que la
+gorge, les ailes battantes, la crete allumee, et dont le ventre
+fauve la brulait d'une caresse de flamme, a travers ses jupes.
+
+La pluie, au-dehors, tombait plus fine. Une nappe de soleil,
+echappee du coin d'un nuage, trempait d'or la poussiere d'eau
+volante. Albine, restee immobile, regardait dormir Desiree, cette
+belle fille qui contentait sa chair en se roulant sur la paille.
+Elle souhaitait d'etre ainsi lasse et pamee, endormie de jouissance,
+pour quelques fetus qui lui auraient chatouille la nuque. Elle
+jalousait ces bras forts, cette poitrine dure, cette vie toute
+charnelle dans la chaleur fecondante d'un troupeau de betes, cet
+epanouissement purement animal, qui faisait de l'enfant grasse la
+tranquille soeur de la grande vache blanche et rousse. Elle revait
+d'etre aimee du coq fauve et d'aimer elle-meme comme les arbres
+poussent, naturellement, sans honte, en ouvrant chacune de ses
+veines aux jets de la seve. C'etait la terre qui assouvissait
+Desiree, lorsqu'elle se vautrait sur le dos. Cependant, la pluie
+avait completement cesse. Les trois chats de la maison, l'un
+derriere l'autre, filaient dans la cour, le long du mur, en prenant
+des precautions infinies pour ne pas se mouiller. Ils allongerent le
+cou dans l'ecurie, ils vinrent droit a la dormeuse, ronronnant, se
+couchant contre elle, les pattes sur un peu de sa peau. Moumou, le
+gros chat noir, blotti pres d'une de ses joues, se mit a lui lecher
+le menton avec douceur.
+
+- Et Serge? murmura machinalement Albine.
+
+Ou etait donc l'obstacle? Qui l'empechait de se contenter ainsi,
+heureuse, en pleine nature? Pourquoi n'aimait-elle pas, pourquoi
+n'etait-elle pas aimee, au grand soleil, librement, comme les arbres
+poussent? Elle ne savait pas, elle se sentait abandonnee, a jamais
+meurtrie. Et elle avait un entetement farouche, un besoin de
+reprendre son bien dans ses bras, de le cacher, d'en jouir encore.
+Alors, elle se leva. La porte de la sacristie venait d'etre
+rouverte; un leger claquement de mains se fit entendre, suivi du
+vacarme d'une bande d'enfants tapant leurs sabots sur les dalles; le
+catechisme etait fini. Elle quitta doucement l'ecurie, ou elle
+attendait, depuis une heure, dans la buee chaude de la basse-cour.
+Comme elle se glissait le long du couloir de la sacristie, elle
+apercut le dos de la Teuse, qui rentra dans sa cuisine, sans tourner
+la tete. Et, certaine de n'etre pas vue, elle poussa la porte,
+l'accompagnant de la main pour qu'elle retombat sans bruit. Elle
+etait dans l'eglise.
+
+
+
+
+
+VIII.
+
+D'abord, elle ne vit personne. Au-dehors, la pluie tombait de
+nouveau, une pluie fine, persistante. L'eglise lui parut toute
+grise. Elle passa derriere le maitre-autel, s'avanca jusqu'a la
+chaire. Il n'y avait, au milieu de la nef, que des bancs laisses en
+deroute par les galopins du catechisme. Le balancier de l'horloge
+battait sourdement, dans tout ce vide. Alors, elle descendit pour
+aller frapper a la boiserie du confessionnal, qu'elle apercevait a
+l'autre bout. Mais, comme elle passait devant la chapelle des Morts,
+elle trouva l'abbe Mouret prosterne au pied du grand Christ
+saignant. Il ne bougeait pas, il devait croire que la Teuse rangeait
+les bancs, derriere lui. Albine lui posa la main sur l'epaule.
+
+- Serge, dit-elle, je viens te chercher.
+
+Le pretre leva la tete, tres pale, avec un tressaillement. Il resta
+a genoux, il se signa, les levres balbutiantes encore de sa priere.
+
+- J'ai attendu, continua-t-elle. Chaque matin, chaque soir, je
+regardais si tu n'arrivais pas. J'ai compte les jours, puis je n'ai
+plus compte. Voila des semaines... Alors, quand j'ai su que tu ne
+viendrais pas, je suis venue, moi. Je me suis dit: "Je l'emmenerai..."
+Donne-moi tes mains, allons-nous en.
+
+Et elle lui tendait les mains, comme pour l'aider a se relever. Lui,
+se signa de nouveau. Il priait toujours, en la regardant. Il avait
+calme le premier frisson de sa chair. Dans la grace qui l'inondait
+depuis le matin, ainsi qu'un bain celeste, il puisait des forces
+surhumaines.
+
+- Ce n'est pas ici votre place, dit-il gravement. Retirez-vous...
+Vous aggravez vos souffrances.
+
+- Je ne souffre plus, reprit-elle avec un sourire. Je me porte
+mieux, je suis guerie, puisque je te vois... Ecoute, je me faisais
+plus malade que je n'etais, pour qu'on vint te chercher. Je veux
+bien l'avouer, maintenant. C'est comme cette promesse de partir, de
+quitter le pays, apres t'avoir retrouve, tu ne t'es pas imagine
+peut-etre que je l'aurais tenue. Ah bien! je t'aurais plutot emporte
+sur mes epaules... Les autres ne savent pas; mais toi tu sais bien
+qu'a present je ne puis vivre ailleurs qu'a ton cou.
+
+Elle redevenait heureuse, elle se rapprochait avec des caresses
+d'enfant libre, sans voir la rigidite froide du pretre. Elle
+s'impatienta, tapa joyeusement dans ses mains, en criant:
+
+- Voyons, decide-toi! Serge. Tu nous fais perdre un temps, la! Il
+n'y a pas besoin de tant de reflexions. Je t'emmene, pardi! c'est
+simple... Si tu desires ne pas etre vu, nous nous en irons par le
+Mascle. Le chemin n'est pas commode; mais je l'ai bien pris toute
+seule; nous nous aiderons, quand nous serons deux... Tu connais le
+chemin, n'est-ce pas? Nous traversons le cimetiere, nous descendons
+au bord du torrent, puis nous n'avons plus qu'a le suivre, jusqu'au
+jardin. Et comme l'on est chez soi, la-bas, au fond! Il n'y a
+personne, va! rien que des broussailles et de belles pierres rondes.
+Le lit est presque a sec. En venant, je pensais "Lorsqu'il sera avec
+moi, tout a l'heure, nous marcherons doucement, en nous
+embrassant..." Allons, depeche-toi. Je t'attends, Serge.
+
+Le pretre semblait ne plus entendre. Il s'etait remis en prieres,
+demandant au ciel le courage des saints. Avant d'engager la lutte
+supreme, il s'armait des epees flamboyantes de la foi. Un instant,
+il craignit de faiblir. Il lui avait fallu un heroisme de martyr
+pour laisser ses genoux colles a la dalle, pendant que chaque mot
+d'Albine l'appelait: son coeur allait vers elle, tout son sang se
+soulevait, le jetait dans ses bras, avec l'irresistible desir de
+baiser ses cheveux. Elle avait, de l'odeur seule de son haleine,
+eveille et fait passer en une seconde les souvenirs de leur
+tendresse, le grand jardin, les promenades sous les arbres, la joie
+de leur union. Mais la grace le trempa de sa rosee plus abondante;
+ce ne fut que la torture d'un moment, qui vida le sang de ses
+veines; et rien d'humain ne demeura en lui. Il n'etait plus que la
+chose de Dieu.
+
+Albine dut le toucher de nouveau a l'epaule. Elle s'inquietait, elle
+s'irritait peu a peu.
+
+- Pourquoi ne reponds-tu pas? Tu ne peux refuser, tu vas me
+suivre... Songe que j'en mourrais, si tu refusais. Mais non, cela
+n'est pas possible. Rappelle-toi. Nous etions ensemble, nous ne
+devions jamais nous quitter. Et vingt fois tu t'es donne. Tu me
+disais de te prendre tout entier, de prendre tes membres, de prendre
+ton souffle, de prendre ta vie... Je n'ai point reve, peut-etre. Il
+n'y a pas une place de ton corps que tu ne m'aies livree, pas un de
+tes cheveux dont je ne sois la maitresse. Tu as un signe a l'epaule
+gauche, je l'ai baise, il est a moi. Tes mains sont a moi, je les ai
+serrees pendant des jours dans les miennes. Et ton visage, tes
+levres, tes yeux, ton front, tout cela est a moi, j'en ai dispose
+pour mes tendresses... Entends-tu, Serge?
+
+Elle se dressait devant lui, souveraine, allongeant les bras. Elle
+repeta d'une voix plus haute:
+
+- Entends-tu, Serge? tu es a moi!
+
+Alors, lentement, l'abbe Mouret se leva. Il s'adossa a l'autel, en
+disant:
+
+- Non, vous vous trompez, je suis a Dieu.
+
+Il etait plein de serenite. Sa face nue ressemblait a celle d'un
+saint de pierre, que ne trouble aucune chaleur venue des entrailles.
+Sa soutane tombait a plis droits, pareille a un suaire noir, sans
+rien laisser deviner de son corps. Albine recula a la vue du fantome
+sombre de son amour. Elle ne retrouvait point sa barbe libre, sa
+chevelure libre. Maintenant, au milieu de ses cheveux coupes, elle
+apercevait une tache bleme, la tonsure, qui l'inquietait comme un
+mal inconnu, quelque plaie mauvaise, grandie la pour manger la
+memoire des jours heureux. Elle ne reconnaissait ni ses mains
+autrefois tiedes de caresses, ni son cou souple tout sonore de
+rires, ni ses pieds nerveux dont le galop l'emportait au fond des
+verdures. Etait-ce donc la le garcon aux muscles forts, le col
+denoue montrant le duvet de la poitrine, la peau epanouie par le
+soleil, les reins vibrants de vie, dans l'etreinte duquel elle avait
+vecu une saison? A cette heure, il ne semblait plus avoir de chair,
+le poil lui etait honteusement tombe, toute sa virilite se sechait
+sous cette robe de femme qui le laissait sans sexe.
+
+- Oh! murmura-t-elle, tu me fais peur... M'as-tu cru morte, que tu
+as pris le deuil? Enleve ce noir, mets une blouse. Tu retrousseras
+les manches, nous pecherons encore des ecrevisses... Tes bras
+etaient aussi blonds que les miens.
+
+Elle avait porte la main sur la soutane, comme pour en arracher
+l'etoffe. Lui, la repoussa du geste, sans la toucher. Il la
+regardait, il s'affermissait contre la tentation, en ne la quittant
+pas des yeux. Elle lui paraissait grandie. Elle n'etait plus la
+gamine aux bouquets sauvages, jetant au vent ses rires de
+bohemienne, ni l'amoureuse vetue de jupes blanches, pliant sa taille
+mince, ralentissant sa marche attendrie derriere les haies.
+Maintenant, un duvet de fruit blondissait sa levre, ses hanches
+roulaient librement, sa poitrine avait un epanouissement de fleur
+grasse. Elle etait femme, avec sa face longue, qui lui donnait un
+grand air de fecondite. Dans ses flancs elargis, la vie dormait. Sur
+ses joues, a fleur de peau, venait l'adorable maturite de sa chair.
+Et le pretre, tout enveloppe de son odeur passionnee de femme faite,
+prenait une joie amere a braver la caresse de sa bouche rouge, le
+rire de ses yeux, l'appel de sa gorge, l'ivresse qui coulait d'elle
+au moindre mouvement. Il poussait la temerite jusqu'a chercher sur
+elle les places qu'il avait baisees follement, autrefois, les coins
+des yeux, les coins des levres, les tempes etroites, douces comme du
+satin, la nuque d'ambre, soyeuse comme du velours. Jamais, meme au
+cou d'Albine, il n'avait goute les felicites qu'il eprouvait a se
+martyriser, en regardant en face cette passion qu'il refusait. Puis,
+il craignit de ceder la a quelque nouveau piege de la chair. Il
+baissa les yeux, il dit avec douceur:
+
+- Je ne puis vous entendre ici. Sortons, si vous tenez a accroitre
+nos regrets a tous deux... Notre presence en cet endroit est un
+scandale. Nous sommes chez Dieu.
+
+- Qui ca, Dieu? cria Albine affolee, redevenue la grande fille
+lachee en pleine nature. Je ne le connais pas, ton Dieu, je ne veux
+pas le connaitre, s'il te vole a moi, qui ne lui ai jamais rien
+fait. Mon oncle Jeanbernat a donc raison de dire que ton Dieu est
+une invention de mechancete, une maniere d'epouvanter les gens et de
+les faire pleurer... Tu mens, tu ne m'aimes plus, ton Dieu n'existe
+pas.
+
+- Vous etes chez lui, repeta l'abbe Mouret avec force. Vous
+blasphemez. D'un souffle, il pourrait vous reduire en poussiere.
+
+Elle eut un rire superbe. Elle levait les bras, elle defiait le
+ciel.
+
+- Alors, dit-elle, tu preferes ton Dieu a moi! Tu le crois plus
+fort que moi. Tu t'imagines qu'il t'aimera mieux que moi... Tiens!
+tu es un enfant. Laisse donc ces betises. Nous allons retourner au
+jardin ensemble, et nous aimer, et etre heureux, et etre libres.
+C'est la vie.
+
+Cette fois, elle avait reussi a le prendre a la taille. Elle
+l'entrainait. Mais il se degagea, tout frissonnant, de son etreinte;
+il revint s'adosser a l'autel, s'oubliant, la tutoyant comme
+autrefois.
+
+- Va-t'en, balbutia-t-il. Si tu m'aimes encore, va-t'en... Oh!
+Seigneur, pardonnez-lui, pardonnez-moi de salir votre maison. Si je
+passais la porte derriere elle, je la suivrais peut-etre. Ici, chez
+vous, je suis fort. Permettez que je reste la, a vous defendre.
+
+Albine demeura un instant silencieuse. Puis, d'une voix calmee:
+
+- C'est bien, restons ici... Je veux te parler. Tu ne peux etre
+mechant. Tu me comprendras. Tu ne me laisseras pas partir seule...
+Non, ne te defends pas. Je ne te prendrai plus, puisque cela te fait
+mal. Tu vois, je suis tres calme. Nous allons causer, doucement,
+comme lorsque nous nous perdions, et que nous ne cherchions pas
+notre chemin, pour causer plus longtemps.
+
+Elle souriait, elle continua:
+
+- Moi, je ne sais pas. L'oncle Jeanbernat me defendait de venir a
+l'eglise. Il me disait: "Bete, puisque tu as un jardin, qu'est-ce
+que tu irais faire dans une masure ou l'on etouffe?..." J'ai grandi
+bien contente. Je regardais dans les nids, sans toucher aux oeufs.
+Je ne cueillais pas meme les fleurs, de peur de faire saigner les
+plantes. Tu sais que jamais je n'ai pris un insecte pour le
+tourmenter... Alors, pourquoi Dieu serait-il en colere contre moi?
+
+- Il faut le connaitre, le prier, lui rendre a chaque heure les
+hommages qui lui sont dus, repondit le pretre.
+
+- Cela te contenterait, n'est-ce pas? reprit-elle. Tu me
+pardonnerais, tu m'aimerais encore?... Eh bien! je veux tout ce que
+tu veux. Parle-moi de Dieu, je croirai en lui, je l'adorerai.
+Chacune de tes paroles sera une verite que j'ecouterai a genoux.
+Est-ce que jamais j'ai eu une pensee autre que la tienne?... Nous
+reprendrons nos longues promenades, tu m'instruiras, tu feras de moi
+ce qu'il te plaira. Oh! consens, je t'en prie!
+
+L'abbe Mouret montra sa soutane.
+
+- Je ne puis, dit-il simplement; je suis pretre.
+
+- Pretre! repeta-t-elle en cessant de sourire. Oui, l'oncle pretend
+que les pretres n'ont ni femme, ni soeur, ni mere. Alors, cela est
+vrai... Mais pourquoi es-tu venu? C'est toi qui m'as prise pour ta
+soeur, pour ta femme. Tu mentais donc?
+
+Il leva sa face pale, ou perlait une sueur d'angoisse.
+
+- J'ai peche, murmura-t-il.
+
+- Moi, continua-t-elle, lorsque je t'ai vu si libre, j'ai cru que
+tu n'etais plus pretre. J'ai pense que c'etait fini, que tu
+resterais sans cesse la, pour moi, avec moi... Et maintenant, que
+veux-tu que je fasse, si tu emportes toute ma vie?
+
+- Ce que je fais, repondit-il: vous agenouiller, mourir a genoux,
+ne pas vous relever avant que Dieu pardonne.
+
+- Tu es donc lache? dit-elle encore, reprise par la colere, les
+levres meprisantes.
+
+Il chancela, il garda le silence. Une souffrance abominable le
+serrait a la gorge; mais il demeurait plus fort que la douleur. Il
+tenait la tete droite, il souriait presque des coins de sa bouche
+tremblante. Albine, de son regard fixe, le defia un instant. Puis,
+avec un nouvel emportement:
+
+- Eh! reponds, accuse-moi, dis que c'est moi qui suis allee te
+tenter. Ce sera le comble... Va, je te permets de t'excuser. Tu peux
+me battre, je prefererais tes coups a ta raideur de cadavre. N'as-tu
+plus de sang? N'entends-tu pas que je t'appelle lache? Oui, tu es
+lache, tu ne devais pas m'aimer, puisque tu ne peux etre un homme...
+Est-ce ta robe noire qui te gene? Arrache-la. Quand tu seras nu, tu
+te souviendras peut-etre.
+
+Le pretre, lentement, repeta les memes paroles:
+
+- J'ai peche, je n'ai pas d'excuse. Je fais penitence de ma faute,
+sans esperer de pardon. Si j'arrachais mon vetement, j'arracherais
+ma chair, car je me suis donne a Dieu tout entier, avec mon ame,
+avec mes os. Je suis pretre.
+
+- Et moi! et moi! cria une derniere fois Albine.
+
+Il ne baissa pas la tete.
+
+- Que vos souffrances me soient comptees comme autant de crimes!
+Que je sois eternellement puni de l'abandon ou je dois vous laisser!
+Ce sera juste... Tout indigne que je suis, je prie pour vous chaque
+soir.
+
+Elle haussa les epaules, avec un immense decouragement. Sa colere
+tombait. Elle etait presque prise de pitie.
+
+- Tu es fou, murmura-t-elle. Garde tes prieres. C'est toi que je
+veux... Jamais tu ne comprendras. J'avais tant de choses a te dire!
+Et tu es la, a me mettre toujours en colere, avec tes histoires de
+l'autre monde... Voyons, soyons raisonnables tous les deux.
+Attendons d'etre plus calmes. Nous causerons encore... Il n'est pas
+possible que je m'en aille comme ca. Je ne peux te laisser ici.
+C'est parce que tu es ici que tu es comme mort, la peau si froide,
+que je n'ose te toucher... Ne parlons plus. Attendons.
+
+Elle se tut, elle fit quelques pas. Elle examinait la petite eglise.
+La pluie continuait a mettre aux vitres son ruissellement de cendre
+fine. Une lumiere froide, trempee d'humidite, semblait mouiller les
+murs. Du dehors, pas un bruit ne venait, que le roulement monotone
+de l'averse. Les moineaux devaient s'etre blottis sous les tuiles,
+le sorbier dressait des branches vagues, noyees dans la poussiere
+d'eau. Cinq heures sonnerent, arrachees coup a coup de la poitrine
+felee de l'horloge; puis, le silence grandit encore, plus sourd,
+plus aveugle, plus desespere. Les peintures, a peine seches,
+donnaient au maitre-autel et aux boiseries une proprete triste,
+l'air d'une chapelle de couvent ou le soleil n'entre pas. Une agonie
+lamentable emplissait la nef, eclaboussee du sang qui coulait des
+membres du grand Christ; tandis que, le long des murs, les quatorze
+images de la Passion etalaient leur drame atroce, barbouille de
+jaune et de rouge, suant l'horreur. C'etait la vie qui agonisait la,
+dans ce frisson de mort, sur ces autels pareils a des tombeaux, au
+milieu de cette nudite de caveau funebre. Tout parlait de massacre,
+de nuit, de terreur, d'ecrasement, de neant. Une derniere haleine
+d'encens trainait, pareille au dernier souffle attendri de quelque
+trepassee, etouffee jalousement sous les dalles.
+
+- Ah! dit enfin Albine, comme il faisait bon au soleil, tu te
+rappelles!... Un matin, c'etait a gauche du parterre, nous marchions
+le long d'une haie de grands rosiers. Je me souviens de la couleur
+de l'herbe; elle etait presque bleue, avec des moires vertes. Quand
+nous arrivames au bout de la haie, nous revinmes sur nos pas, tant
+le soleil avait la une odeur douce. Et ce fut toute notre promenade,
+cette matinee-la, vingt pas en avant, vingt pas, en arriere, un coin
+de bonheur dont tu ne voulais plus sortir. Les mouches a miel
+ronflaient; une mesange ne nous quitta pas, sautant de branche en
+branche; des processions de betes, autour de nous, s'en allaient a
+leurs affaires. Tu murmurais: "Que la vie est bonne!" La vie,
+c'etait les herbes, les arbres, les eaux, le ciel, le soleil, dans
+lequel nous etions tout blonds, avec des cheveux d'or.
+
+Elle reva un instant encore, elle reprit:
+
+- La vie, c'etait le Paradou. Comme il nous paraissait grand!
+Jamais nous ne savions en trouver le bout. Les feuillages y
+roulaient jusqu'a l'horizon, librement, avec un bruit de vagues. Et
+que de bleu sur nos tetes! Nous pouvions grandir, nous envoler,
+courir comme les nuages, sans rencontrer plus d'obstacles qu'eux.
+L'air etait a nous.
+
+Elle s'arreta, elle montra d'un geste les murs ecrases de l'eglise.
+
+- Et, ici, tu es dans une fosse. Tu ne pourrais elargir les bras
+sans t'ecorcher les mains a la pierre. La voute te cache le ciel, te
+prend ta part de soleil. C'est si petit, que tes membres s'y
+raidissent, comme si tu etais couche vivant dans la terre.
+
+- Non, dit le pretre, l'eglise est grande comme le monde. Dieu y
+tient tout entier.
+
+D'un nouveau geste, elle designa les croix, les christs mourants,
+les supplices de la Passion.
+
+- Et tu vis au milieu de la mort. Les herbes, les arbres, les eaux,
+le soleil, le ciel, tout agonise autour de toi.
+
+- Non, tout revit, tout s'epure, tout remonte a la source de
+lumiere.
+
+Il s'etait redresse, avec une flamme dans les yeux. Il quitta
+l'autel, invincible desormais, embrase d'une telle foi, qu'il
+meprisait les dangers de la tentation. Et il prit la main d'Albine,
+il la tutoya comme une soeur, il l'emmena devant les images
+douloureuses du chemin de la Croix.
+
+- Tiens, dit-il, voici ce que mon Dieu a souffert... Jesus est
+battu de verges. Tu vois, ses epaules sont nues, sa chair est
+dechiree, son sang coule jusque sur ses reins... Jesus est couronne
+d'epines. Des larmes rouges ruissellent de son front troue. Une
+grande dechirure lui a fendu la tempe... Jesus est insulte par les
+soldats. Ses bourreaux lui ont jete par derision un lambeau de
+pourpre au cou, et ils couvrent sa face de crachats, ils le
+soufflettent, ils lui enfoncent a coups de roseau sa couronne dans
+le front...
+
+Albine detournait la tete, pour ne pas voir les images, rudement
+coloriees, ou des balafres de laque coupaient les chairs d'ocre de
+Jesus. Le manteau de pourpre semblait, a son cou, un lambeau de sa
+peau ecorchee.
+
+- A quoi bon souffrir, a quoi bon mourir! repondit-elle. O Serge!
+si tu te souvenais!... Tu me disais, ce jour-la, que tu etais
+fatigue. Et je savais bien que tu mentais, parce que le temps etait
+frais et que nous n'avions pas marche plus d'un quart d'heure. Mais
+tu voulais t'asseoir, pour me prendre dans tes bras. Il y avait, tu
+sais bien, au fond du verger, un cerisier plante sur le bord d'un
+ruisseau, devant lequel tu ne pouvais passer sans eprouver le besoin
+de me baiser les mains, a petits baisers qui montaient le long de
+mes epaules jusqu'a mes levres. La saison des cerises etait passee,
+tu mangeais mes levres... Les fleurs qui se fanaient nous faisaient
+pleurer. Un jour que tu trouvas une fauvette morte dans l'herbe, tu
+devins tout pale, tu me serras contre ta poitrine, comme pour
+defendre a la terre de me prendre.
+
+Le pretre l'entrainait devant les autres stations.
+
+- Tais-toi! cria-t-il, regarde encore, ecoute encore. Il faut que
+tu te prosternes de douleur et de pitie... Jesus succombe sous le
+poids de sa croix. La montee du Calvaire est rude. Il est tombe sur
+les genoux. Il n'essuie pas meme la sueur de son visage, et il se
+releve, il continue sa marche... Jesus, de nouveau, succombe sous le
+poids de sa croix. A chaque pas, il chancelle. Cette fois, il est
+tombe sur le flanc, si violemment, qu'il reste un moment sans
+haleine. Ses mains dechirees ont lache la croix. Ses pieds endoloris
+laissent derriere lui des empreintes sanglantes. Une lassitude
+abominable l'ecrase, car il porte sur ses epaules les peches du
+monde...
+
+Albine avait regarde Jesus, en jupe bleue, etendu sous la croix
+demesuree, dont la couleur noire coulait et salissait l'or de son
+aureole. Puis, les regards perdus, elle murmura:
+
+- Oh! les sentiers des prairies!... Tu n'as donc plus de memoire,
+Serge? Tu ne connais plus les chemins d'herbe fine, qui s'en vont a
+travers les pres, parmi de grandes mares de verdure?... L'apres-midi
+dont je te parle, nous n'etions sortis que pour une heure. Puis,
+nous allames toujours devant nous, si bien que les etoiles se
+levaient, lorsque nous marchions encore. Cela etait si doux, ce
+tapis sans fin, souple comme de la soie! Nos pieds ne rencontraient
+pas un gravier. On eut dit une mer verte, dont l'eau moussue nous
+bercait. Et nous savions bien ou nous conduisaient ces sentiers si
+tendres qui ne menaient nulle part. Ils nous conduisaient a notre
+amour, a la joie de vivre les mains a nos tailles, a la certitude
+d'une journee de bonheur... Nous rentrames sans fatigue. Tu etais
+plus leger qu'au depart, parce que tu m'avais donne tes caresses et
+que je n'avais pu te les rendre toutes.
+
+De ses mains tremblantes d'angoisse, l'abbe Mouret indiquait les
+dernieres images. Il balbutiait:
+
+- Et Jesus est attache a la croix. A coups de marteau, les clous
+entrent dans ses mains ouvertes. Un seul clou suffit pour ses pieds,
+dont les os craquent. Lui, tandis que sa chair tressaille, sourit,
+les yeux au ciel... Jesus est entre les deux larrons. Le poids de
+son corps agrandit horriblement ses blessures. De son front, de ses
+membres, ruisselle une sueur de sang. Les deux larrons l'injurient,
+les passants le raillent, les soldats se partagent ses vetements. Et
+les tenebres se repandent, et le soleil se cache... Jesus meurt sur
+la croix. Il jette un grand cri, il rend l'esprit. O mort terrible!
+Le voile du temple fut dechire en deux, du haut en bas; la terre
+trembla, les pierres se fendirent, les sepulcres s'ouvrirent...
+
+Il etait tombe a genoux, la voix coupee par des sanglots, les yeux
+sur les trois croix du Calvaire, ou se tordaient des corps blafards
+de supplicies, que le dessin grossier decharnait affreusement.
+Albine se mit devant les images pour qu'il ne les vit plus.
+
+- Un soir, dit-elle, par un long crepuscule, j'avais pose ma tete
+sur tes genoux... C'etait dans la foret, au bout de cette grande
+allee de chataigniers, que le soleil couchant enfilait d'un dernier
+rayon. Ah! quel adieu caressant! Le soleil s'attardait a nos pieds,
+avec un bon sourire ami nous disant au revoir. Le ciel palissait
+lentement. Je te racontais en riant qu'il otait sa robe bleue, qu'il
+mettait sa robe noire a fleurs d'or, pour aller en soiree. Toi, tu
+guettais l'ombre, impatient d'etre seul, sans le soleil qui nous
+genait. Et ce n'etait pas de la nuit qui venait, c'etait une douceur
+discrete, une tendresse voilee, un coin de mystere, pareil a un de
+ces sentiers tres sombres, sous les feuilles, dans lesquels on
+s'engage pour se cacher un moment, avec la certitude de retrouver, a
+l'autre bout, la joie du plein jour. Ce soir-la, le crepuscule
+apportait, dans sa paleur sereine, la promesse d'une splendide
+matinee... Alors, moi, je feignis de m'endormir, voyant que le jour
+ne s'en allait pas assez vite a ton gre. Je puis bien le dire
+maintenant, je ne dormais pas, pendant que tu m'embrassais sur les
+yeux. Je goutais tes baisers. Je me retenais pour ne pas rire.
+J'avais une haleine reguliere que tu buvais. Puis, lorsqu'il fit
+noir, ce fut comme un long bercement. Les arbres, vois-tu, ne
+dormaient pas plus que moi... La nuit, tu te souviens, les fleurs
+avaient une odeur plus forte.
+
+Et comme il restait a genoux, la face inondee de larmes, elle lui
+saisit les poignets, elle le releva, reprenant avec passion:
+
+- Oh! si tu savais, tu me dirais de t'emporter, tu lierais tes bras
+a mon cou pour que je ne pusse m'en aller sans toi... Hier, j'ai
+voulu revoir le jardin. Il est plus grand, plus profond, plus
+insondable. J'y ai trouve des odeurs nouvelles, si suaves qu'elles
+m'ont fait pleurer. J'ai rencontre, dans les allees, des pluies de
+soleil qui me trempaient d'un frisson de desir. Les roses m'ont
+parle de toi. Les bouvreuils s'etonnaient de me voir seule. Tout le
+jardin soupirait... Oh! viens, jamais les herbes n'ont deroule des
+couches plus douces. J'ai marque d'une fleur le coin perdu ou je
+veux te conduire. C'est, au fond d'un buisson, un trou de verdure
+large comme un grand lit. De la, on entend le jardin vivre, avec ses
+arbres, ses eaux, son ciel. La respiration meme de la terre nous
+bercera... Oh! viens, nous nous aimerons dans l'amour de tout.
+
+Mais il la repoussa. Il etait revenu devant la chapelle des Morts,
+en face du grand Christ de carton peint, de la grandeur d'un enfant
+de dix ans, qui agonisait avec une verite si effroyable. Les clous
+imitaient le fer, les blessures restaient beantes, atrocement
+dechirees.
+
+- Jesus qui etes mort pour nous, cria-t-il, dites-lui donc notre
+neant! Dites-lui que nous sommes poussiere, ordure, damnation! Ah!
+tenez! permettez que je couvre ma tete d'un cilice, que je pose mon
+front a vos pieds, que je reste la immobile, jusqu'a ce que la mort
+me pourrisse. La terre n'existera plus. Le soleil sera eteint. Je ne
+verrai plus, je ne sentirai plus, je n'entendrai plus. Rien de ce
+monde miserable ne viendra deranger mon ame de votre adoration.
+
+Il s'exaltait de plus en plus. Il marcha vers Albine, les mains
+levees.
+
+- Tu avais raison, c'est la mort qui est ici, c'est la mort que je
+veux, la mort qui delivre, qui sauve de toutes les pourritures...
+Entends-tu! je nie la vie, je la refuse, je crache sur elle. Tes
+fleurs puent, ton soleil aveugle, ton herbe donne la lepre a qui s'y
+couche, ton jardin est un charnier ou se decomposent les cadavres
+des choses. La terre sue l'abomination. Tu mens, quand tu parles
+d'amour, de lumiere, de vie bienheureuse, au fond de ton palais de
+verdure. Il n'y a chez toi que des tenebres. Tes arbres distillent
+un poison qui change les hommes en bete; tes taillis sont noirs du
+venin des viperes; tes rivieres roulent la peste sous leurs eaux
+bleues. Si j'arrachais a ta nature sa jupe de soleil, sa ceinture de
+feuillage, tu la verrais hideuse comme une megere, avec des cotes de
+squelette, toute mangee de vices... Et meme quand tu dirais vrai,
+quand tu aurais les mains pleines de jouissances, quand tu
+m'emporterais sur un lit de roses pour m'y donner le reve du
+paradis, je me defendrais plus desesperement encore contre ton
+etreinte. C'est la guerre entre nous, seculaire, implacable. Tu
+vois, l'eglise est bien petite; elle est pauvre, elle est laide,
+elle a un confessionnal et une chaire de sapin, un baptistere de
+platre, des autels faits de quatre planches, que j'ai repeints moi-
+meme. Qu'importe! elle est plus grande que ton jardin, que la
+vallee, que toute la terre. C'est une forteresse redoutable que rien
+ne renversera. Les vents, et le soleil, et les forets, et les mers,
+tout ce qui vit, aura beau lui livrer assaut, elle restera debout,
+sans meme etre ebranlee. Oui, que les broussailles grandissent,
+qu'elles secouent les murs de leurs bras epineux, et que des
+pullulements d'insectes sortent des fentes du sol pour venir ronger
+les murs, l'eglise, si ruinee qu'elle soit, ne sera jamais emportee
+dans ce debordement de la vie! Elle est la mort inexpugnable... Et
+veux-tu savoir ce qui arrivera, un jour. La petite eglise deviendra
+si colossale, elle jettera une telle ombre, que toute ta nature
+crevera. Ah! la mort, la mort de tout, avec le ciel beant pour
+recevoir nos ames, au-dessus des debris abominables du monde!
+
+Il criait, il poussait Albine violemment vers la porte. Celle-ci,
+tres pale, reculait pas a pas. Quand il se tut, la voix etranglee,
+elle dit gravement:
+
+- Alors, c'est fini, tu me chasses?... Je suis ta femme pourtant.
+C'est toi qui m'as faite. Dieu, apres avoir permis cela, ne peut
+nous punir a ce point.
+
+Elle etait sur le seuil. Elle ajouta:
+
+- Ecoute, tous les jours, quand le soleil se couche, je vais au
+bout du jardin, a l'endroit ou la muraille est ecroulee... Je
+t'attends.
+
+Et elle s'en alla. La porte de la sacristie retomba avec un soupir
+etouffe.
+
+
+
+
+
+IX.
+
+L'eglise etait silencieuse. Seule, la pluie, qui redoublait, mettait
+sous la nef un frisson d'orgue. Dans ce calme brusque, la colere du
+pretre tomba; il se sentit pris d'un attendrissement. Et ce fut le
+visage baigne de larmes, les epaules secouees par des sanglots,
+qu'il revint se jeter a genoux devant le grand Christ. Un acte
+d'ardent remerciement s'echappait de ses levres.
+
+- Oh! merci mon Dieu, du secours que vous avez bien voulu
+m'envoyer. Sans votre grace, j'ecoutais la voix de ma chair, je
+retournais miserablement a mon peche. Votre grace me ceignait les
+reins comme une ceinture de combat; votre grace etait mon armure,
+mon courage, le soutien interieur qui me tenait debout, sans une
+faiblesse. O mon Dieu, vous etiez en moi; c'etait vous qui parliez
+en moi, car je ne reconnaissais plus ma lachete de creature, je me
+sentais fort a couper tous les liens de mon coeur. Et voici mon
+coeur tout saignant; il n'est plus a personne, il est a vous. Pour
+vous, je l'ai arrache au monde. Mais ne croyez pas, o mon Dieu, que
+je tire quelque vanite de cette victoire. Je sais que je ne suis
+rien sans vous. Je m'abime a vos pieds, dans mon humilite.
+
+Il s'etait affaisse, a demi assis sur la marche de l'autel, ne
+trouvant plus de paroles, laissant son haleine fumer comme un
+encens, entre ses levres entrouvertes. L'abondance de la grace le
+baignait d'une extase ineffable. Il se repliait sur lui-meme, il
+cherchait Jesus au fond de son etre, dans le sanctuaire d'amour
+qu'il preparait a chaque minute pour le recevoir dignement. Et Jesus
+etait present, il le sentait la, a la douceur extraordinaire qui
+l'inondait. Alors, il entama avec Jesus une de ces conversations
+interieures, pendant lesquelles il etait ravi a la terre, causant
+bouche a bouche avec son Dieu. Il balbutiait le verset du cantique:
+"Mon bien-aime est a moi, et je suis a lui; il repose entre les lis,
+jusqu'a ce que l'aurore se leve et que les ombres declinent." Il
+meditait les mots de l'Imitation: "C'est un grand art que de savoir
+causer avec Jesus, et une grande prudence que de savoir le retenir
+pres de soi." Puis, c'etait une familiarite adorable. Jesus se
+baissait jusqu'a lui, l'entretenait pendant des heures de ses
+besoins, de ses bonheurs, de ses espoirs. Et deux amis qui, apres
+une separation, se retrouvent, s'en vont a l'ecart, au bord de
+quelque riviere solitaire, ont des confidences moins attendries; car
+Jesus, a ces heures d'abandon divin, daignait etre son ami, le
+meilleur, le plus fidele, celui qui ne le trahissait jamais, qui lui
+rendait pour un peu d'affection tous les tresors de la vie
+eternelle. Cette fois surtout, le pretre voulut le posseder
+longtemps. Six heures sonnaient dans l'eglise muette, qu'il
+l'ecoutait encore, au milieu du silence des creatures.
+
+Confession de l'etre entier, entretien libre, sans l'embarras de la
+langue, effusion naturelle du coeur, s'envolant avant la pensee
+elle-meme. L'abbe Mouret disait tout a Jesus, comme a un Dieu venu
+dans l'intimite de sa tendresse, et qui peut tout entendre. Il
+avouait qu'il aimait toujours Albine; il s'etonnait d'avoir pu la
+maltraiter, la chasser, sans que ses entrailles se fussent
+revoltees; cela l'emerveillait, il souriait d'une facon sereine,
+comme mis en presence d'un acte miraculeusement fort, accompli par
+un autre. Et Jesus repondait que cela ne devait pas l'etonner, que
+les plus grands saints etaient souvent des armes inconscientes aux
+mains de Dieu. Alors, l'abbe exprimait un doute: n'avait-il pas eu
+moins de merite a se refugier au pied de l'autel et jusque dans la
+Passion de son Seigneur? N'etait-il pas encore d'un faible courage,
+puisqu'il n'osait combattre seul? Mais Jesus se montrait tolerant;
+il expliquait que la faiblesse de l'homme est la continuelle
+occupation de Dieu, il disait preferer les ames souffrantes, dans
+lesquelles il venait s'asseoir comme un ami au chevet d'un ami.
+Etait-ce une damnation d'aimer Albine? Non, si cet amour allait au-
+dela de la chair, s'il ajoutait une esperance au desir de l'autre
+vie. Puis, comment fallait-il l'aimer? Sans une parole, sans un pas
+vers elle, en laissant cette tendresse toute pure s'exhaler ainsi
+qu'une bonne odeur, agreable au ciel. La, Jesus avait un leger rire
+de bienveillance, se rapprochant, encourageant les aveux, si bien
+que le pretre peu a peu s'enhardissait a lui detailler la beaute
+d'Albine. Elle avait les cheveux blonds des anges. Elle etait toute
+blanche avec de grands yeux doux, pareille aux saintes qui ont des
+aureoles. Jesus se taisait, mais riait toujours. Et qu'elle avait
+grandi! Elle ressemblait a une reine, maintenant, avec sa taille
+ronde, ses epaules superbes. Oh! la prendre a la taille, ne fut-ce
+qu'une seconde, et sentir ses epaules se renverser sous cette
+etreinte! Le rire de Jesus palissait, mourait comme un rayon d'astre
+au bord de l'horizon. L'abbe Mouret parlait seul, a present.
+Vraiment, il s'etait montre trop dur. Pourquoi avoir chasse Albine,
+sans un mot de tendresse, puisque le ciel permettait d'aimer?
+
+- Je l'aime, je l'aime! cria-t-il tout haut, d'une voix eperdue,
+qui emplit l'eglise.
+
+Il la voyait encore la. Elle lui tendait les bras, elle etait
+desirable, a lui faire rompre tous ses serments. Et il se jetait sur
+sa gorge, sans respect pour l'eglise; il lui prenait les membres, il
+la possedait sous une pluie de baisers. C'etait devant elle qu'il se
+mettait a genoux, implorant sa misericorde, lui demandant pardon de
+ses brutalites. Il expliquait qu'a certaines heures, il y avait en
+lui une voix qui n'etait pas la sienne. Est-ce que jamais il
+l'aurait maltraitee! La voix etrangere seule avait parle. Ce ne
+pouvait etre lui, qui n'aurait pas, sans un frisson, touche a un de
+ses cheveux. Et il l'avait chassee, l'eglise etait bien vide! Ou
+devait-il courir, pour la rejoindre, pour la ramener, en essuyant
+ses larmes sous des caresses? La pluie tombait plus fort. Les
+chemins etaient des lacs de boue. Il se l'imaginait battue par
+l'averse, chancelant le long des fosses, avec des jupes trempees,
+collees a sa peau. Non, non, ce n'etait pas lui, c'etait l'autre, la
+voix jalouse, qui avait eu cette cruaute de vouloir la mort de son
+amour.
+
+- O Jesus! cria-t-il plus desesperement, soyez bon, rendez-la-moi.
+
+Mais Jesus n'etait plus la... Alors l'abbe Mouret, s'eveillant comme
+en sursaut, devint horriblement pale. Il comprenait. Il n'avait pas
+su garder Jesus. Il perdait son ami, il restait sans defense contre
+le mal. Au lieu de cette clarte interieure, dont il etait tout
+eclaire, et dans laquelle il avait recu son Dieu, il ne trouvait
+plus en lui que des tenebres, une fumee mauvaise, qui exasperait sa
+chair. Jesus, en se retirant, avait emporte la grace. Lui, si fort
+depuis le matin du secours du ciel, il se sentait tout d'un coup
+miserable, abandonne, d'une faiblesse d'enfant. Et quelle atroce
+chute, quelle immense amertume! Avoir lutte heroiquement, etre reste
+debout invincible, implacable, pendant que la tentation etait la,
+vivante, avec sa taille ronde, ses epaules superbes, son odeur de
+femme passionnee; puis, succomber honteusement, haleter d'un desir
+abominable, lorsque la tentation s'eloignait, ne laissant derriere
+elle qu'un frisson de jupe, un parfum envole de nuque blonde!
+Maintenant, avec les seuls souvenirs, elle rentrait toute-puissante,
+elle envahissait l'eglise.
+
+- Jesus! Jesus! cria une derniere fois le pretre, revenez, rentrez
+en moi, parlez-moi encore!
+
+Jesus restait sourd. Un instant, l'abbe Mouret implora le ciel de
+ses bras eperdument leves. Ses epaules craquaient de l'elan
+extraordinaire de ses supplications. Et bientot ses mains
+retomberent, decouragees. Il y avait au ciel un de ces silences sans
+espoir que les devots connaissent. Alors, il s'assit de nouveau sur
+la marche de l'autel, ecrase, le visage terreux, se serrant les
+flancs de ses coudes, comme pour diminuer sa chair. Il se
+rapetissait sous la dent de la tentation.
+
+- Mon Dieu! vous m'abandonnez, murmura-t-il. Que votre volonte soit
+faite!
+
+Et il ne prononca plus une parole, soufflant fortement, pareil a une
+bete traquee, immobile dans la peur des morsures. Depuis sa faute,
+il etait ainsi le jouet des caprices de la grace. Elle se refusait
+aux appels les plus ardents; elle arrivait, imprevue, charmante,
+lorsqu'il n'esperait plus la posseder avant des annees. Les
+premieres fois, il s'etait revolte, parlant en amant trahi, exigeant
+le retour immediat de cette consolatrice, dont le baiser le rendait
+si fort. Puis, apres des crises steriles de colere, il avait compris
+que l'humilite le meurtrissait moins et pouvait seule l'aider a
+supporter son abandon. Alors, pendant des heures, pendant des
+journees, il s'humiliait, dans l'attente d'un soulagement qui ne
+venait pas. Il avait beau se remettre entre les mains de Dieu,
+s'aneantir devant lui, repeter jusqu'a satiete les prieres les plus
+efficaces: il ne sentait plus Dieu; sa chair, echappee, se soulevait
+de desir; les prieres, s'embarrassant sur ses levres, s'achevaient
+en un balbutiement ordurier. Agonie lente de la tentation, ou les
+armes de la foi tombaient, une a une, de ses mains defaillantes, ou
+il n'etait plus qu'une chose inerte aux griffes des passions, ou il
+assistait, epouvante, a sa propre ignominie, sans avoir le courage
+de lever le petit doigt pour chasser le peche. Telle etait sa vie
+maintenant. Il connaissait toutes les attaques du peche. Pas un jour
+ne passait sans qu'il fut eprouve. Le peche prenait mille formes,
+entrait par ses yeux, par ses oreilles, le saisissait de face a la
+gorge, lui sautait traitreusement sur les epaules, le torturait
+jusque dans ses os. Toujours, la faute etait la, la nudite d'Albine,
+eclatante comme un soleil, eclairant les verdures du Paradou. Il ne
+cessa de la voir qu'aux rares instants ou la grace voulait bien lui
+fermer les paupieres de ses caresses fraiches. Et il cachait son mal
+ainsi qu'un mal honteux. Il s'enfermait dans ces silences blemes,
+qu'on ne savait comment lui faire rompre, emplissant le presbytere
+de son martyre et de sa resignation, exasperant la Teuse, qui,
+derriere lui, montrait le poing au ciel.
+
+Cette fois, il etait seul, il pouvait agoniser sans honte. Le peche
+venait de l'abattre d'un tel coup, qu'il n'avait pas la force de
+quitter la marche de l'autel, ou il etait tombe. Il continuait a y
+haleter d'un souffle fort, brule par l'angoisse, ne trouvant pas une
+larme. Et il pensait a sa vie sereine d'autrefois. Ah! quelle paix,
+quelle confiance, lors de son arrivee aux Artaud! Le salut lui
+semblait une belle route. Il riait, a cette epoque, quand on parlait
+de la tentation. Il vivait au milieu du mal, sans le connaitre, sans
+le craindre, avec la certitude de le decourager. Il etait un pretre
+parfait, si chaste, si ignorant devant Dieu, que Dieu le menait par
+la main, ainsi qu'un petit enfant. Maintenant, toute cette puerilite
+etait morte. Dieu le visitait le matin, et aussitot il l'eprouvait.
+La tentation devenait sa vie sur la terre. Avec l'age, avec la
+faute, il entrait dans le combat eternel. Etait-ce donc que Dieu
+l'aimait davantage, a cette heure? Les grands saints ont tous laisse
+des lambeaux de leurs corps aux epines de la voie douloureuse. Il
+tachait de se faire une consolation de cette croyance. A chaque
+dechirement de sa chair, a chaque craquement de ses os, il se
+promettait des recompenses extraordinaires. Jamais le ciel ne le
+frapperait assez. Il allait jusqu'a mepriser son ancienne serenite,
+sa facile ferveur, qui l'agenouillait dans un ravissement de fille,
+sans qu'il sentit meme la meurtrissure du sol a ses genoux. Il
+s'ingeniait a trouver une volupte au fond de la souffrance, a s'y
+coucher, a s'y endormir. Mais, pendant qu'il benissait Dieu, ses
+dents claquaient avec plus d'epouvante, la voix de son sang revolte
+lui criait que tout cela etait un mensonge, que la seule joie
+desirable etait de s'allonger aux bras d'Albine, derriere une haie
+en fleurs du Paradou.
+
+Cependant, il avait quitte Marie pour Jesus, sacrifiant son coeur,
+afin de vaincre sa chair, revant de mettre de la virilite dans sa
+foi. Marie le troublait trop, avec ses minces bandeaux, ses mains
+tendues, son sourire de femme. Il ne pouvait s'agenouiller devant
+elle, sans baisser les yeux, de peur d'apercevoir le bord de ses
+jupes. Puis, il l'accusait de s'etre faite trop douce pour lui,
+autrefois; elle l'avait si longtemps garde entre les plis de sa
+robe, qu'il s'etait laisse glisser de ses bras dans ceux de la
+creature, en ne s'apercevant meme pas qu'il changeait de tendresse.
+Et il se rappelait les brutalites de Frere Archangias, son refus
+d'adorer Marie, le regard mefiant dont il semblait la surveiller.
+Lui, desesperait de se hausser jamais a cette rudesse; il la
+delaissait simplement, cachait ses images, desertait son autel. Mais
+elle restait au fond de son coeur, comme un amour inavoue, toujours
+presente. Le peche, par un sacrilege dont l'horreur l'aneantissait,
+se servait d'elle pour le tenter. Lorsqu'il l'invoquait encore, a
+certaines heures d'attendrissement invincible, c'etait Albine qui se
+presentait, dans le voile blanc, l'echarpe bleue nouee a la
+ceinture, avec des roses d'or sur ses pieds nus. Toutes les Vierges,
+la Vierge au royal manteau d'or, la Vierge couronnee d'etoiles, la
+Vierge visitee par l'Ange de l'Annonciation, la Vierge paisible
+entre un lis et une quenouille, lui apportaient un ressouvenir
+d'Albine, les yeux souriants, ou la bouche delicate, ou la courbe
+molle des joues. Sa faute avait tue la virginite de Marie. Alors,
+d'un effort supreme, il chassait la femme de la religion, il se
+refugiait dans Jesus, dont la douceur l'inquietait meme parfois. Il
+lui fallait un Dieu jaloux, un Dieu implacable, le Dieu de la Bible,
+environne de tonnerres, ne se montrant que pour chatier le monde
+epouvante. Il n'y avait plus de saints, plus d'anges, plus de mere
+de Dieu; il n'y avait que Dieu, un maitre omnipotent, qui exigeait
+pour lui toutes les haleines. Il sentait la main de ce Dieu lui
+ecraser les reins, le tenir a sa merci dans l'espace et dans le
+temps, comme un atome coupable. N'etre rien, etre damne, rever
+l'enfer, se debattre sterilement contre les monstres de la tentation,
+cela etait bon. De Jesus, il ne prenait que la croix. Il avait cette
+folie de la croix, qui a use tant de levres sur le crucifix. Il
+prenait la croix et il suivait Jesus. Il l'alourdissait, la rendait
+accablante, n'avait pas de plus grande joie que de succomber sous
+elle, de la porter a genoux, l'echine cassee. Il voyait en elle la
+force de l'ame, la joie de l'esprit, la consommation de la vertu,
+la perfection de la saintete. Tout se trouvait en elle, tout
+aboutissait a mourir sur elle. Souffrir, mourir, ces mots sonnaient
+sans cesse a ses oreilles, comme la fin de la sagesse humaine. Et,
+lorsqu'il s'etait attache sur la croix, il avait la consolation sans
+bornes de l'amour de Dieu. Ce n'etait plus Marie qu'il aimait d'une
+tendresse de fils, d'une passion d'amant. Il aimait, pour aimer,
+dans l'absolu de l'amour. Il aimait Dieu au-dessus de lui-meme,
+au-dessus de tout, au fond d'un epanouissement de lumiere. Il etait
+ainsi qu'un flambeau qui se consume en clarte. La mort, quand il la
+souhaitait, n'etait a ses yeux qu'un grand elan d'amour.
+
+Que negligeait-il donc, pour etre soumis a des epreuves si rudes? Il
+essuya de la main la sueur qui coulait de ses tempes, il songea que,
+le matin encore, il avait fait son examen de conscience, sans
+trouver en lui aucune offense grave. Ne menait-il pas une vie
+d'austerites et de macerations? N'aimait-il pas Dieu seul,
+aveuglement? Ah! qu'il l'aurait beni, s'il lui avait enfin rendu la
+paix, en le jugeant assez puni de sa faute. Mais jamais peut-etre
+cette faute ne pourrait etre expiee. Et, malgre lui, il revint a
+Albine, au Paradou, aux souvenirs cuisants. D'abord, il chercha des
+excuses. Un soir, il tombait sur le carreau de sa chambre, foudroye
+par une fievre cerebrale. Pendant trois semaines, il appartenait a
+cette crise de sa chair. Son sang, furieusement, lavait ses veines,
+jusqu'au bout de ses membres, grondait au travers de lui avec un
+vacarme de torrent lache; son corps, du crane a la plante des pieds,
+etait nettoye, renouvele, battu par un tel travail de la maladie,
+que souvent, dans son delire, il avait cru entendre les marteaux des
+ouvriers reclouant ses os. Puis, il s'eveillait, un matin, comme
+neuf. Il naissait une seconde fois, debarrasse de ce que vingt-cinq
+ans de vie avait depose successivement en lui. Ses devotions
+d'enfant, son education du seminaire, sa foi de jeune pretre, tout
+s'en etait alle, submerge, emporte, laissant la place nette. Certes,
+l'enfer seul l'avait prepare ainsi pour le peche, le desarmant,
+faisant de ses entrailles un lit de mollesse, ou le mal pouvait
+entrer et dormir. Et lui, restait inconscient, s'abandonnait a ce
+lent acheminement vers la faute. Au Paradou, lorsqu'il rouvrait les
+yeux, il se sentait baigne d'enfance, sans memoire du passe, n'ayant
+plus rien du sacerdoce. Ses organes avaient un jeu doux, un
+ravissement de surprise, a recommencer la vie, comme s'ils ne la
+connaissaient pas et qu'ils eussent une joie extreme a l'apprendre.
+Oh! l'apprentissage delicieux, les rencontres charmantes, les
+adorables retrouvailles! Ce Paradou etait une grande felicite. En le
+mettant la, l'enfer savait bien qu'il y serait sans defense. Jamais,
+dans sa premiere jeunesse, il n'avait goute a grandir une pareille
+volupte. Cette premiere jeunesse, s'il l'evoquait maintenant, lui
+apparaissait toute noire, passee loin du soleil, ingrate, bleme,
+infirme. Aussi comme il avait salue le soleil, comme il s'etait
+emerveille du premier arbre, de la premiere fleur, du moindre
+insecte apercu, du plus petit caillou ramasse! Les pierres elles-
+memes le charmaient. L'horizon etait un prodige extraordinaire. Ses
+sens, une matinee claire dont ses yeux s'emplissaient, une odeur de
+jasmin respiree, un chant d'alouette ecoute, lui causaient des
+emotions si fortes, que ses membres defaillaient. Il avait pris un
+long plaisir a s'enseigner jusqu'aux plus legers tressaillements de
+la vie. Et le matin ou Albine etait nee, a son cote, au milieu des
+roses! Il riait encore d'extase a ce souvenir. Elle se levait ainsi
+qu'un astre necessaire au soleil lui-meme. Elle eclairait tout,
+expliquait tout. Elle l'achevait. Alors, il recommencait avec elle
+leurs promenades, aux quatre coins du Paradou. Il se rappelait les
+petits cheveux qui s'envolaient sur sa nuque, lorsqu'elle courait
+devant lui. Elle sentait bon, elle balancait des jupes tiedes, dont
+les frolements ressemblaient a des caresses. Lorsqu'elle le prenait
+entre ses bras nus, souples comme des couleuvres, il s'attendait a
+la voir, tant elle etait mince, s'enrouler a son corps, s'endormir
+la, collee a sa peau. C'etait elle qui marchait en avant. Elle le
+conduisait par un sentier detourne, ou ils s'attardaient, pour ne
+pas arriver trop vite. Elle lui donnait la passion de la terre. Il
+apprenait a l'aimer, en regardant comment s'aiment les herbes;
+tendresse longtemps tatonnante, et dont un soir enfin ils avaient
+surpris la grande joie, sous l'arbre geant, dans l'ombre suant la
+seve. La, ils etaient au bout de leur chemin. Albine, renversee, la
+tete roulee au milieu de ses cheveux, lui tendait les bras. Lui, la
+prenait d'une etreinte. Oh! la prendre, la posseder encore, sentir
+son flanc tressaillir de fecondite, faire de la vie, etre Dieu!
+
+Le pretre, brusquement, poussa une plainte sourde. Il se dressa,
+comme sous un coup de dent invisible; puis, il s'abattit de nouveau.
+La tentation venait de le mordre. Dans quelle ordure s'egaraient
+donc ses souvenirs? Ne savait-il pas que Satan a toutes les ruses,
+qu'il profite meme des heures d'examen interieur pour glisser
+jusqu'a l'ame sa tete de serpent? Non, non, pas d'excuse! La maladie
+n'autorisait point le peche. C'etait a lui de se garder, de
+retrouver Dieu, au sortir de la fievre. Au contraire, il avait pris
+plaisir a s'accroupir dans sa chair. Et quelle preuve de ses
+appetits abominables! Il ne pouvait confesser sa faute, sans glisser
+malgre lui au besoin de la commettre encore en pensee. N'imposerait-
+il pas silence a sa fange! Il revait de se vider le crane, pour ne
+plus penser; de s'ouvrir les veines, pour que son sang coupable ne
+le tourmentat plus. Un instant, il resta la face entre les mains,
+grelottant, cachant les moindres bouts de sa peau, comme si les
+betes qui rodaient autour de lui lui eussent herisse le poil de leur
+haleine chaude.
+
+Mais il pensait quand meme, et le sang battait quand meme dans son
+coeur. Ses yeux, qu'il fermait de ses poings, voyaient, sur le noir
+des tenebres, les lignes souples du corps d'Albine, tracees d'un
+trait de flamme. Elle avait une poitrine nue aveuglante comme un
+soleil. A chaque effort qu'il faisait pour enfoncer ses yeux, pour
+chasser cette vision, elle devenait plus lumineuse, elle s'accusait
+avec des renversements de reins, des appels de bras tendus, qui
+arrachaient au pretre un rale d'angoisse. Dieu l'abandonnait donc
+tout a fait, qu'il n'y avait plus pour lui de refuge? Et, malgre la
+tension de sa volonte, la faute recommencait toujours, se precisait
+avec une effrayante nettete. Il revoyait les moindres brins d'herbe,
+au bord des jupes d'Albine; il retrouvait, accrochee a ses cheveux,
+une petite fleur de chardon, a laquelle il se souvenait d'avoir
+pique ses levres. Jusqu'aux odeurs, les sucres un peu acres des
+tiges ecrasees, qui lui revenaient; jusqu'aux sons lointains qu'il
+entendait encore, le cri regulier d'un oiseau, un grand silence,
+puis un soupir passant sur les arbres. Pourquoi le ciel ne le
+foudroyait-il pas tout de suite? Il aurait moins souffert. Il
+jouissait de son abomination avec une volupte de damne. Une rage le
+secouait, en ecoutant les paroles scelerates qu'il avait prononcees
+aux pieds d'Albine. Elles retentissaient, a cette heure, pour
+l'accuser devant Dieu. Il avait reconnu la femme comme sa
+souveraine. Il s'etait donne a elle en esclave, lui baisant les
+pieds, revant d'etre l'eau qu'elle buvait, le pain qu'elle mangeait.
+Maintenant, il comprenait pourquoi il ne pouvait plus se reprendre.
+Dieu le laissait a la femme. Mais il la battrait, il lui casserait
+les membres, pour qu'elle le lachat. C'etait elle l'esclave, la
+chair impure, a laquelle l'Eglise aurait du refuser une ame. Alors,
+il se roidit, il leva les poings sur Abine. Et les poings
+s'ouvraient, les mains coulaient le long des epaules nues, avec une
+caresse molle, tandis que la bouche, pleine d'injures, se collait
+sur les cheveux denoues, en balbutiant des paroles d'adoration.
+
+L'abbe Mouret ouvrit les yeux. La vision ardente d'Albine disparut.
+Ce fut un soulagement brusque, inespere. Il put pleurer. Des larmes
+lentes rafraichirent ses joues, pendant qu'il respirait longuement,
+n'osant encore remuer, de crainte d'etre repris a la nuque. Il
+entendait toujours un grondement fauve derriere lui. Puis, cela
+etait si doux de ne plus tant souffrir, qu'il s'oublia a gouter ce
+bien-etre. Au-dehors, la pluie avait cesse. Le soleil se couchait
+dans une grande lueur rouge, qui semblait pendre aux fenetres des
+rideaux de satin rose. L'eglise, maintenant, etait tiede, toute
+vivante de cette derniere haleine du soleil. Le pretre remerciait
+vaguement Dieu du repit qu'il voulait bien lui donner. Un large
+rayon, une poussiere d'or, qui traversait la nef, allumait le fond
+de l'eglise, l'horloge, la chaire, le maitre-autel. Peut-etre etait-
+ce la grace qui lui revenait sur ce sentier de lumiere, descendant
+du ciel? Il s'interessait aux atomes allant et venant le long du
+rayon, avec une vitesse prodigieuse, pareils a une foule de
+messagers affaires portant sans cesse des nouvelles du soleil a la
+terre. Mille cierges allumes n'auraient pas rempli l'eglise d'une
+telle splendeur. Derriere le maitre-autel, des draps d'or etaient
+tendus; sur les gradins, des ruissellements d'orfevrerie coulaient,
+des chandeliers s'epanouissant en gerbes de clartes, des encensoirs
+ou brulait une braise de pierreries, des vases sacres peu a peu
+elargis, avec des rayonnements de cometes; et, partout, c'etait une
+pluie de fleurs lumineuses au milieu de dentelles volantes, des
+nappes, des bouquets, des guirlandes de roses, dont les coeurs en
+s'ouvrant laissaient tomber des etoiles. Jamais il n'avait souhaite
+une pareille richesse pour sa pauvre eglise. Il souriait, il faisait
+le reve de fixer la ces magnificences, il les arrangeait a son gre.
+Lui, aurait prefere voir les rideaux de drap d'or attaches plus
+haut; les vases lui paraissaient aussi trop negligemment jetes; il
+ramassait encore les fleurs perdues, renouant les bouquets, donnant
+aux guirlandes une courbe molle. Mais quel emerveillement, lorsque
+toute cette pompe etait ainsi etalee! Il devenait le pontife d'une
+eglise d'or. Les eveques, les princes, des femmes trainant des
+manteaux royaux, des foules devotes, le front dans la poussiere, la
+visitaient, campaient dans la vallee, attendaient des semaines a la
+porte, avant de pouvoir entrer. On lui baisait les pieds, parce que
+ses pieds, eux aussi, etaient en or, et qu'ils accomplissaient des
+miracles. L'or montait jusqu'a ses genoux. Un coeur d'or battait
+dans sa poitrine d'or avec un son musical si clair, que les foules,
+du dehors, l'entendaient. Alors, un orgueil immense le ravissait. Il
+etait idole.
+
+Le rayon de soleil montait toujours, le maitre-autel flambait, le
+pretre se persuadait que c'etait bien la grace qui lui revenait,
+pour qu'il eprouvat une telle jouissance interieure. Le grondement
+fauve, derriere lui, se faisait calin. Il ne sentait plus sur sa
+nuque que la douceur d'une patte de velours, comme si quelque chat
+geant l'eut caresse.
+
+Et il continua sa reverie. Jamais il n'avait vu les choses sous un
+jour aussi eclatant. Tout lui semblait aise, a present, tant il se
+jugeait fort. Puisque Albine l'attendait, il irait la rejoindre.
+Cela etait naturel. Le matin, il avait bien marie le grand Fortune a
+la Rosalie. L'Eglise ne defendait pas le mariage. Il les voyait
+encore se souriant, se poussant du coude sous ses mains qui les
+benissaient. Puis, le soir, on lui avait montre leur lit. Chacune
+des paroles qu'il leur avait adressees eclatait plus haut a ses
+oreilles. Il disait au grand Fortune que Dieu lui envoyait une
+compagne, parce qu'il n'a pas voulu que l'homme vecut solitaire. Il
+disait a la Rosalie qu'elle devait s'attacher a son mari, ne le
+quitter jamais, etre sa servante soumise. Mais il disait aussi ces
+choses pour lui et pour Albine. N'etait-elle pas sa compagne, sa
+servante soumise, celle que Dieu lui envoyait, afin que sa virilite
+ne se sechat pas dans la solitude? D'ailleurs, ils etaient lies. Il
+restait tres surpris de ne pas avoir compris cela tout de suite, de
+ne pas s'en etre alle avec elle, comme le devoir l'exigeait. Mais
+c'etait chose decidee, il la rejoindrait, des le lendemain. En une
+demi-heure, il serait aupres d'elle. Il traverserait le village, il
+prendrait le chemin du coteau; c'etait de beaucoup le plus court. Il
+pouvait tout, il etait le maitre, personne ne lui dirait rien. Si on
+le regardait, il ferait, d'un geste, baisser toutes les tetes. Puis,
+il vivrait avec Albine. Il l'appellerait sa femme. Ils seraient tres
+heureux. L'or montait de nouveau, ruisselait entre ses doigts. Il
+rentrait dans un bain d'or. Il emportait les vases sacres pour les
+besoins de son menage, menant grand train, payant ses gens avec des
+fragments de calice qu'il tordait entre ses doigts, d'un leger
+effort. Il mettait a son lit de noces les rideaux de drap d'or de
+l'autel. Comme bijoux, il donnait a sa femme les coeurs d'or, les
+chapelets d'or, les croix d'or, pendus au cou de la Vierge et des
+Saintes. L'eglise meme, s'il l'elevait d'un etage, pourrait leur
+servir de palais. Dieu n'aurait rien a dire, puisqu'il permettait
+d'aimer. Du reste, que lui importait Dieu! N'etait-ce pas lui, a
+cette heure, qui etait Dieu, avec ses pieds d'or que la foule
+baisait, et qui accomplissait des miracles.
+
+L'abbe Mouret se leva. Il fit ce geste large de Jeanbernat, ce geste
+de negation embrassant tout l'horizon.
+
+- Il n'y a rien, rien, rien, dit-il. Dieu n'existe pas.
+
+Un grand frisson parut passer dans l'eglise. Le pretre, effare,
+redevenu d'une paleur mortelle, ecoutait. Qui donc avait parle? Qui
+avait blaspheme? Brusquement la caresse de velours, dont il sentait
+la douceur sur sa nuque, etait devenue feroce; des griffes lui
+arrachaient la chair, son sang coulait une fois encore. Il resta
+debout pourtant, luttant contre la crise. Il injuriait le peche
+triomphant, qui ricanait autour de ses tempes, ou tous les marteaux
+du mal recommencaient a battre. Ne connaissait-il pas ses
+traitrises? ne savait-il pas qu'il se fait un jeu souvent
+d'approcher avec des pattes douces, pour les enfoncer ensuite comme
+des couteaux jusqu'aux os de ses victimes? Et sa rage redoublait, a
+la pensee d'avoir ete pris a ce piege, ainsi qu'un enfant. Il serait
+donc toujours par terre, avec le peche accroupi victorieusement sur
+sa poitrine! Maintenant, voila qu'il niait Dieu. C'etait la pente
+fatale. La fornication tuait la foi. Puis, le dogme croulait. Un
+doute de la chair, plaidant son ordure, suffisait a balayer tout le
+ciel. La regle divine irritait, les mysteres faisaient sourire; dans
+un coin de la religion abattue, on se couchait en discutant son
+sacrilege, jusqu'a ce qu'on se fut creuse un trou de bete cuvant sa
+boue. Alors venaient les autres tentations: l'or, la puissance, la
+vie libre, une necessite irresistible de jouir, qui ramenait tout a
+la grande luxure, vautree sur un lit de richesse et d'orgueil. Et
+l'on volait Dieu. On cassait les ostensoirs pour les pendre a
+l'impurete d'une femme. Eh bien! il etait damne. Rien ne le genait
+plus, le peche pouvait parler haut en lui. Cela etait bon de ne plus
+lutter. Les monstres qui avaient rode derriere sa nuque se battaient
+dans ses entrailles, a cette heure. Il gonflait les flancs pour
+sentir leurs dents davantage. Il s'abandonnait a eux avec une joie
+affreuse. Une revolte lui faisait montrer les poings a l'eglise.
+Non, il ne croyait plus a la divinite de Jesus, il ne croyait plus a
+la sainte Trinite, il ne croyait qu'a lui, qu'a ses muscles, qu'aux
+appetits de ses organes. Il voulait vivre. Il avait le besoin d'etre
+un homme. Ah! courir au grand air, etre fort, n'avoir pas de maitre
+jaloux, tuer ses ennemis a coups de pierre, emporter a son cou les
+filles qui passent! Il ressusciterait du tombeau ou des mains rudes
+l'avaient couche. Il eveillerait sa virilite, qui ne devait etre
+qu'endormie. Et qu'il expirat de honte, s'il trouvait sa virilite
+morte! Et que Dieu fut maudit, s'il l'avait retire d'entre les
+creatures, en le touchant de son doigt, afin de le garder pour son
+service seul!
+
+Le pretre etait debout, hallucine. Il crut qu'a ce nouveau blaspheme
+l'eglise croulait. La nappe de soleil qui inondait le maitre-autel
+avait grandi lentement, allumant les murs d'une rougeur d'incendie.
+Des flammeches monterent encore, lecherent le plafond, s'eteignirent
+dans une lueur saignante de braise. L'eglise, brusquement, devint
+toute noire. Il sembla que le feu de ce coucher d'astre venait de
+crever la toiture, de fendre les murailles, d'ouvrir de toutes parts
+des breches beantes aux attaques du dehors. La carcasse sombre
+branlait, dans l'attente de quelque assaut formidable. La nuit,
+rapidement, grandissait.
+
+Alors, de tres loin, le pretre entendit un murmure monter de la
+vallee des Artaud. Autrefois, il ne comprenait pas l'ardent langage
+de ces terres brulees, ou ne se tordaient que des pieds de vignes
+noueux, des amandiers decharnes, de vieux oliviers se dehanchant sur
+leurs membres infirmes. Il passait au milieu de cette passion, avec
+les serenites de son ignorance. Mais, aujourd'hui, instruit dans la
+chair, il saisissait jusqu'aux moindres soupirs des feuilles pamees
+sous le soleil. Ce furent d'abord, au fond de l'horizon, les
+collines, chaudes encore de l'adieu du couchant, qui tressaillirent
+et qui parurent s'ebranler avec le pietinement sourd d'une armee en
+marche. Puis, les roches eparses, les pierres des chemins, tous les
+cailloux de la vallee, se leverent, eux aussi, roulant, ronflant,
+comme jetes en avant par le besoin de se mouvoir. A leur suite, les
+mares de terre rouge, les rares champs conquis a coups de pioche, se
+mirent a couler et a gronder, ainsi que des rivieres echappees,
+charriant dans le flot de leur sang des conceptions de semences, des
+eclosions de racines, des copulations de plantes. Et bientot tout
+fut en mouvement; les souches des vignes rampaient comme de grands
+insectes; les bles maigres, les herbes sechees, faisaient des
+bataillons armes de hautes lances; les arbres s'echevelaient a
+courir, etiraient leurs membres, pareils a des lutteurs qui
+s'appretent au combat; les feuilles tombees marchaient, la poussiere
+des routes marchait. Multitude recrutant a chaque pas des forces
+nouvelles, peuple en rut dont le souffle approchait, tempete de vie
+a l'haleine de fournaise, emportant tout devant elle, dans le
+tourbillon d'un accouchement colossal. Brusquement, l'attaque eut
+lieu. Du bout de l'horizon, la campagne entiere se rua sur l'eglise,
+les collines, les cailloux, les terres, les arbres. L'eglise, sous
+ce premier choc, craqua. Les murs se fendirent, des tuiles
+s'envolerent. Mais le grand Christ, secoue, ne tomba pas.
+
+Il y eut un court repit. Au-dehors, les voix s'elevaient, plus
+furieuses. Maintenant, le pretre distinguait des voix humaines.
+C'etait le village, les Artaud, cette poignee de batards pousses sur
+le roc, avec l'entetement des ronces, qui soufflaient a leur tour un
+vent charge d'un pullulement d'etres. Les Artaud forniquaient par
+terre, plantaient de proche en proche une foret d'hommes, dont les
+troncs mangeaient autour d'eux toute la place. Ils montaient jusqu'a
+l'eglise, ils en crevaient la porte d'une poussee, ils menacaient
+d'obstruer la nef des branches envahissantes de leur race. Derriere
+eux, dans le fouillis des broussailles, accouraient les betes, des
+boeufs cherchant a enfoncer les murs de leurs cornes, des troupeaux
+d'anes, de chevres, de brebis, battant l'eglise en ruine, comme des
+vagues vivantes, des fourmilieres de cloportes et de grillons
+attaquant les fondations, les emiettant de leurs dents de scie. Et
+il y avait encore, de l'autre cote, la basse-cour de Desiree, dont
+le fumier exhalait des buees d'asphyxie; le grand coq Alexandre y
+sonnait l'assaut de son clairon, les poules descellaient les pierres
+a coups de bec, les lapins creusaient des terriers jusque sous les
+autels, afin de les miner et de les abimer, le cochon, gras a ne pas
+bouger, grognait, attendait que les ornements sacres ne fussent plus
+qu'une poignee de cendre chaude, pour y vautrer son ventre. Une
+rumeur formidable roula, un second assaut fut donne. Le village, les
+betes, toute cette maree de vie qui debordait, engloutit un instant
+l'eglise sous une rage de corps faisant ployer les poutres. Les
+femelles, dans la melee, lachaient de leurs entrailles un
+enfantement continu de nouveaux combattants. Cette fois, l'eglise
+eut un pan de muraille abattu; le plafond flechissait, les boiseries
+des fenetres etaient emportees, la fumee du crepuscule, de plus en
+plus noire, entrait par les breches baillant affreusement. Sur la
+croix, le grand Christ ne tenait plus que par le clou de sa main
+gauche.
+
+L'ecroulement du pan de muraille fut salue d'une clameur. Mais
+l'eglise restait encore solide, malgre ses blessures. Elle
+s'entetait d'une facon farouche, muette, sombre, se cramponnant aux
+moindres pierres de ses fondations. Il semblait que cette ruine,
+pour demeurer debout, n'eut besoin que du pilier le plus mince,
+portant, par un prodige d'equilibre, la toiture crevee. Alors,
+l'abbe Mouret vit les plantes rudes du plateau se mettre a l'oeuvre,
+ces terribles plantes durcies dans la secheresse des rocs, noueuses
+comme des serpents, d'un bois dur, bossue de muscles. Les lichens,
+couleur de rouille, pareils a une lepre enflammee, mangerent d'abord
+les crepis de platre. Ensuite, les thyms enfoncerent leurs racines
+entre les briques, ainsi que des coins de fer. Les lavandes
+glissaient leurs longs doigts crochus sous chaque maconnerie
+ebranlee, les tiraient a elles, les arrachaient d'un effort lent et
+continu. Les genevriers, les romarins, les houx epineux, montaient
+plus haut, donnaient des poussees invincibles. Et jusqu'aux herbes
+elles-memes, ces herbes dont les brins seches passaient sous la
+grand-porte, qui se raidissaient comme des piques d'acier, eventrant
+la grand-porte, s'avancant dans la nef, ou elles soulevaient les
+dalles de leurs pinces puissantes. C'etait l'emeute victorieuse, la
+nature revolutionnaire dressant des barricades avec des autels
+renverses, demolissant l'eglise qui lui jetait trop d'ombre depuis
+des siecles. Les autres combattants laissaient faire les herbes, les
+thyms, les lavandes, les lichens, ce rongement des petits plus
+destructeur que les coups de massue des forts, cet emiettement de la
+base dont le travail sourd devait achever d'abattre tout l'edifice.
+Puis, brusquement, ce fut la fin. Le sorbier, dont les hautes
+branches penetraient deja sous la voute, par les carreaux casses,
+entra violemment, d'un jet de verdure formidable. Il se planta au
+milieu de la nef. La, il grandit demesurement. Son tronc devint
+colossal, au point de faire eclater l'eglise, ainsi qu'une ceinture
+trop etroite. Les branches allongerent de toutes parts des noeuds
+enormes, dont chacun emportait un morceau de muraille, un lambeau de
+toiture; et elles se multipliaient toujours, chaque branche se
+ramifiant a l'infini, un arbre nouveau poussant de chaque noeud,
+avec une telle fureur de croissance, que les debris de l'eglise,
+trouee comme un crible, volerent en eclats, en semant aux quatre
+coins du ciel une cendre fine. Maintenant, l'arbre geant touchait
+aux etoiles. Sa foret de branches etait une foret de membres, de
+jambes, de bras, de torses, de ventres, qui suaient la seve; des
+chevelures de femmes pendaient; des tetes d'hommes faisaient eclater
+l'ecorce, avec des rires de bourgeons naissants; tout en haut, les
+couples d'amants, pames au bord de leurs nids, emplissaient l'air de
+la musique de leur jouissance et de l'odeur de leur fecondite. Un
+dernier souffle de l'ouragan qui s'etait rue sur l'eglise en balaya
+la poussiere, la chaire et le confessionnal en poudre, les images
+saintes lacerees, les vases sacres fondus, tous ces decombres que
+piquait avidement la bande des moineaux, autrefois logee sous les
+tuiles. Le grand Christ, arrache de la croix, reste pendu un moment
+a une des chevelures de femme flottantes, fut emporte, roule, perdu,
+dans la nuit noire, au fond de laquelle il tomba avec un
+retentissement. L'arbre de vie venait de crever le ciel. Et il
+depassait les etoiles.
+
+L'abbe Mouret applaudit furieusement, comme un damne, a cette
+vision. L'eglise etait vaincue. Dieu n'avait plus de maison. A
+present, Dieu ne le generait plus. Il pouvait rejoindre Albine,
+puisqu'elle triomphait. Et comme il riait de lui, qui, une heure
+auparavant, affirmait que l'eglise mangerait la terre de son ombre!
+La terre s'etait vengee en mangeant l'eglise. Le rire fou qu'il
+poussa le tira en sursaut de son hallucination. Stupide, il regarda
+la nef lentement noyee de crepuscule; par les fenetres, des coins de
+ciel se montraient, piques d'etoiles. Et il allongeait les bras,
+avec l'idee de tater les murs, lorsque la voix de Desiree l'appela,
+du couloir de la sacristie.
+
+- Serge! es-tu la?... Parle donc! Il y a une demi-heure que je te
+cherche.
+
+Elle entra. Elle tenait une lampe. Alors, le pretre vit que l'eglise
+etait toujours debout. Il ne comprit plus, il resta dans un doute
+affreux, entre l'eglise invincible, repoussant de ses cendres, et
+Albine toute-puissante, qui ebranlait Dieu d'une seule de ses
+haleines.
+
+
+
+
+
+X.
+
+Desiree approchait, avec sa gaiete sonore.
+
+- Tu es la! tu es la! cria-t-elle. Ah bien! tu joues donc a cache-
+cache? Je t'ai appele plus de dix fois de toutes mes forces... Je
+croyais que tu etais sorti.
+
+Elle fouillait les coins d'ombre du regard, d'un air curieux. Elle
+alla meme jusqu'au confessionnal, sournoisement, comme si elle
+s'appretait a surprendre quelqu'un, cache en cet endroit. Elle
+revint, desappointee, reprenant:
+
+- Alors, tu es seul? Tu dormais peut-etre? A quoi peux-tu t'amuser
+tout seul, quand il fait noir?... Allons, viens, nous nous mettons a
+table.
+
+Lui, passait ses mains fievreuses sur son front, pour effacer des
+pensees que tout le monde surement allait lire. Il cherchait
+machinalement a reboutonner sa soutane, qui lui semblait defaite,
+arrachee, dans un desordre honteux. Puis, il suivit sa soeur, la
+face severe, sans un frisson, raidi dans cette volonte de pretre
+cachant les agonies de sa chair sous la dignite du sacerdoce.
+Desiree ne s'apercut pas meme de son trouble. Elle dit simplement,
+en entrant dans la salle a manger:
+
+- Moi, j'ai bien dormi. Toi, tu as trop bavarde, tu es tout pale.
+
+Le soir, apres le diner, Frere Archangias vint faire sa partie de
+bataille avec la Teuse. Il avait, ce soir-la, une gaiete enorme.
+Quand le Frere etait gai, il allongeait des coups de poing dans les
+cotes de la Teuse, qui lui rendait des soufflets, a toute volee.
+Cela les faisait rire, d'un rire dont les plafonds tremblaient.
+Puis, il inventait des farces extraordinaires: il cassait avec son
+nez des assiettes posees a plat, il pariait de fendre a coup de
+derriere la porte de la salle a manger, il jetait tout le tabac de
+sa tabatiere dans le cafe de la vieille servante, ou bien apportait
+une poignee de cailloux qu'il lui glissait dans la gorge, en les
+enfoncant avec la main, jusqu'a la ceinture. Ces debordements de
+joie sanguine eclataient pour un rien, au milieu de ses coleres
+accoutumees; souvent un fait dont personne ne riait lui donnait une
+veritable attaque de folie bruyante, tapant des pieds, tournant
+comme une toupie, se tenant le ventre.
+
+- Alors, vous ne voulez pas me dire pourquoi vous etes gai? demanda
+la Teuse.
+
+Il ne repondit pas. Il s'etait assis a califourchon sur une chaise,
+il faisait le tour de la table en galopant.
+
+- Oui, oui, faites la bete, reprit-elle. Mon Dieu! que vous etes
+bete! Si le bon Dieu vous voit, il doit etre content de vous!
+
+Le Frere venait de se laisser aller a la renverse, l'echine sur le
+carreau, les jambes en l'air. Sans se relever, il dit gravement:
+
+- Il me voit, il est content de me voir. C'est lui qui veut que je
+sois gai... Quand il consent a m'envoyer une recreation, il sonne la
+cloche dans ma carcasse. Alors, je me roule. Ca fait rire tout le
+paradis.
+
+Il marcha sur l'echine jusqu'au mur; puis, se dressant sur la nuque,
+il tambourina des talons, le plus haut qu'il put. Sa soutane, qui
+retombait, decouvrait son pantalon noir raccommode aux genoux avec
+des carres de drap vert. Il reprenait:
+
+- Monsieur le cure, voyez donc ou j'arrive. Je parie que vous ne
+faites pas ca... Allons, riez un peu. Il vaut mieux se trainer sur
+le dos, que de souhaiter pour matelas la peau d'une coquine. Vous
+m'entendez, hein! On est une bete pour un moment, on se frotte, on
+laisse sa vermine. Ca repose. Moi, lorsque je me frotte, je
+m'imagine etre le chien de Dieu, et c'est ca qui me fait dire que
+tout le paradis se met aux fenetres, riant de me voir... Vous pouvez
+rire aussi, monsieur le cure. C'est pour les saints et pour vous.
+Tenez, voici une culbute pour saint Joseph, en voici une autre pour
+saint Jean, une autre pour saint Michel, une pour saint Marc, une
+pour saint Mathieu...
+
+Et il continua, defilant tout un chapelet de saints, culbutant
+autour de la piece. L'abbe Mouret, reste silencieux, les poignets au
+bord de la table, avait fini par sourire. D'ordinaire, les joies du
+Frere l'inquietaient. Puis, comme celui-ci passait a la portee de la
+Teuse, elle lui allongea un coup de pied.
+
+- Voyons, dit-elle, jouons-nous, a la fin?
+
+Frere Archangias repondit par des grognements. Il s'etait mis a
+quatre pattes. Il marchait droit a la Teuse, faisant le loup.
+Lorsqu'il l'eut atteinte, il enfonca la tete sous ses jupons, il lui
+mordit le genou droit.
+
+- Voulez-vous bien me lacher! criait-elle. Est-ce que vous revez
+des saletes, maintenant!
+
+- Moi! balbutia le Frere, si egaye par cette idee, qu'il resta sur
+la place, sans pouvoir se relever. Eh! regarde, j'etrangle, rien que
+d'avoir goute a ton genou. Il est trop sale, ton genou... Je mords
+les femmes, puis je les crache, tu vois.
+
+Il la tutoyait, il crachait sur ses jupons. Quand il eut reussi a se
+mettre debout, il souffla un instant, en se frottant les cotes. Des
+bouffees de gaiete secouaient encore son ventre, comme une outre
+qu'on acheve de vider. Il dit enfin, d'une grosse voix serieuse:
+
+- Jouons... Si je ris, c'est mon affaire. Vous n'avez pas besoin de
+savoir pourquoi, la Teuse.
+
+Et la partie s'engagea. Elle fut terrible. Le Frere abattait les
+cartes avec des coups de poing. Quand il criait: Bataille! les
+vitres sonnaient. C'etait la Teuse qui gagnait. Elle avait trois as
+depuis longtemps, elle guettait le quatrieme d'un regard luisant.
+Cependant, Frere Archangias se livrait a d'autres plaisanteries. Il
+soulevait la table, au risque de casser la lampe; il trichait
+effrontement, se defendant a l'aide de mensonges enormes, pour la
+farce, disait-il ensuite. Brusquement, il entonna les Vepres, qu'il
+chanta d'une voix pleine de chantre au lutrin. Et il ne cessa plus,
+ronflant lugubrement, accentuant la chute de chaque verset en tapant
+ses cartes, sur la paume de sa main gauche. Quand sa gaiete etait au
+comble, quand il ne trouvait plus rien pour l'exprimer, il chantait
+ainsi les Vepres, pendant des heures. La Teuse, qui le connaissait
+bien, se pencha pour lui crier, au milieu du mugissement dont il
+emplissait la salle a manger
+
+- Taisez-vous, c'est insupportable!... Vous etes trop gai, ce soir.
+
+Alors, il entama les Complies. L'abbe Mouret etait alle s'asseoir
+pres de la fenetre. Il semblait ne pas voir, ne pas entendre ce qui
+se passait autour de lui. Pendant le diner, il avait mange comme a
+son ordinaire, il etait meme parvenu a repondre aux eternelles
+questions de Desiree. Maintenant, il s'abandonnait, a bout de force;
+il roulait, brise, aneanti, dans la querelle furieuse qui continuait
+en lui, sans treve. Le courage meme lui manquait pour se lever et
+monter a sa chambre. Puis, il craignait que, s'il tournait la face
+du cote de la lampe, on ne vit ses larmes, qu'il ne pouvait plus
+retenir. Il appuya le front contre une vitre, il regarda les
+tenebres du dehors, s'endormant peu a peu, glissant a une stupeur de
+cauchemar.
+
+Frere Archangias, psalmodiant toujours, cligna les yeux, en montrant
+le pretre endormi, d'un mouvement de tete.
+
+- Quoi? demanda la Teuse.
+
+Le Frere repeta son jeu de paupiere, en l'accentuant.
+
+- Eh! quand vous vous demancherez le cou! dit la servante. Parlez,
+je vous comprendrai... Tenez, un roi. Bon! je prends votre dame.
+
+Il posa un instant ses cartes, se courba sur la table, lui souffla
+dans la figure:
+
+- La gueuse est venue.
+
+- Je le sais bien, repondit-elle. Je l'ai vue avec mademoiselle
+entrer dans la basse-cour.
+
+Il la regarda terriblement, il avanca les poings.
+
+- Vous l'avez vue, vous l'avez laissee entrer! Il fallait
+m'appeler, nous l'aurions pendue par les pieds a un clou de votre
+cuisine.
+
+Mais elle se facha, tout en contenant sa voix, pour ne pas reveiller
+l'abbe Mouret.
+
+- Ah bien! begaya-t-elle, vous etes encore bon, vous! Venez donc
+pendre quelqu'un dans ma cuisine!... Sans doute, je l'ai vue. Et
+meme, j'ai tourne le dos, quand elle est allee rejoindre monsieur le
+cure dans l'eglise, apres le catechisme. Ils ont bien pu y faire ce
+qu'ils ont voulu. Est-ce que ca me regarde? Est-ce que je n'avais
+pas a mettre mes haricots sur le feu?... Moi, je l'abomine, cette
+fille. Mais du moment qu'elle est la sante de monsieur le cure...
+Elle peut bien venir a toutes les heures du jour et de la nuit. Je
+les enfermerai ensemble, s'ils veulent.
+
+- Si vous faisiez cela, la Teuse, dit le Frere avec une rage
+froide, je vous etranglerais.
+
+Elle se mit a rire, en le tutoyant a son tour.
+
+- Ne dis donc pas des betises, petit! Les femmes, tu sais bien que
+ca t'est defendu comme le Pater aux anes. Essaye de m'etrangler un
+jour, tu verras ce que je te ferai... Sois sage, finissons la
+partie. Tiens, voila encore un roi.
+
+Lui, tenant sa carte levee, continuait a gronder:
+
+- Il faut qu'elle soit venue par quelque chemin connu du diable
+seul, pour m'avoir echappe aujourd'hui. Je vais pourtant tous les
+apres-midi me poster la-haut, au Paradou. Si je les surprends encore
+ensemble, je ferai faire connaissance a la gueuse d'un baton de
+cornouiller, que j'ai taille expres pour elle... Maintenant, je
+surveillerai aussi l'eglise.
+
+Il joua, se laissa enlever un valet par la Teuse, puis se renversa
+sur sa chaise, repris par son rire enorme. Il ne pouvait se facher
+serieusement, ce soir-la. Il murmurait:
+
+- N'importe, si elle l'a vu, elle n'en est pas moins tombee sur le
+nez... Je veux tout de meme vous conter ca, la Teuse. Vous savez, il
+pleuvait. Moi, j'etais sur la porte de l'ecole, quand je l'ai
+apercue qui descendait de l'eglise. Elle marchait toute droite, avec
+son air orgueilleux, malgre l'averse. Et voila qu'en arrivant a la
+route, elle s'est etalee tout de son long, a cause de la terre qui
+devait etre glissante. Oh! j'ai ri, j'ai ri! Je tapais dans mes
+mains... Lorsqu'elle s'est relevee, elle avait du sang a un poignet.
+Ca m'a donne de la joie pour huit jours. Je ne puis pas me
+l'imaginer par terre, sans avoir a la gorge et au ventre des
+chatouillements qui me font eclater d'aise.
+
+Et enflant les joues, tout a son jeu desormais, il chanta le De
+profundis. Puis, il le recommenca. La partie s'acheva au milieu de
+cette lamentation, qu'il grossissait par moments, comme pour la
+gouter mieux. Ce fut lui qui perdit, mais il n'en eprouva pas la
+moindre contrariete. Quand la Teuse l'eut mis dehors, apres avoir
+reveille l'abbe Mouret, on l'entendit se perdre au milieu du noir de
+la nuit, en repetant le dernier verset du psaume: Et ipse redimet
+Israel ex omnibus iniquitatibus ejus, d'un air d'extraordinaire
+jubilation.
+
+
+
+
+
+XI.
+
+L'abbe Mouret dormit d'un sommeil de plomb. Lorsqu'il ouvrit les
+yeux, plus tard que de coutume, il se trouva la face et les mains
+baignees de larmes; il avait pleure toute la nuit, en dormant. Il ne
+dit point sa messe, ce matin-la. Malgre son long repos, sa lassitude
+de la veille au soir etait devenue telle, qu'il demeura jusqu'a midi
+dans sa chambre, assis sur une chaise, au pied de son lit. La
+stupeur, qui l'envahissait de plus en plus, lui otait jusqu'a la
+sensation de la souffrance. Il n'eprouvait plus qu'un grand vide; il
+restait soulage, ampute, aneanti. La lecture de son breviaire lui
+couta un supreme effort; le latin des versets lui paraissait une
+langue barbare, dont il ne parvenait meme plus a epeler les mots.
+Puis, le livre jete sur le lit, il passa des heures a regarder la
+campagne par la fenetre ouverte, sans avoir la force de venir
+s'accouder a la barre d'appui. Au loin, il apercevait le mur blanc
+du Paradou, un mince trait pale courant a la crete des hauteurs,
+parmi les taches sombres des petits bois de pins. A gauche, derriere
+un de ces bois, se trouvait la breche; il ne la voyait pas, mais il
+la savait la; il se souvenait des moindres bouts de ronce epars au
+milieu des pierres. La veille encore, il n'aurait point ose lever
+ainsi les regards sur cet horizon redoutable. Mais, a cette heure,
+il s'oubliait impunement a reprendre, apres chaque bouquet de
+verdure, le fil interrompu de la muraille, pareille au lisere d'une
+jupe accroche a tous les buissons. Cela n'activait meme pas le
+battement de ses veines. La tentation, comme dedaigneuse de la
+pauvrete de son sang, avait abandonne sa chair lache. Elle le
+laissait incapable d'une lutte, dans la privation de la grace,
+n'ayant meme plus la passion du peche, pret a accepter par
+hebetement tout ce qu'il repoussait furieusement la veille.
+
+Il se surprit un moment a parler haut. Puisque la breche etait
+toujours la, il rejoindrait Albine, au coucher du soleil. Il
+ressentait un leger ennui de cette decision. Mais il ne croyait
+pouvoir faire autrement. Elle l'attendait, elle etait sa femme.
+Quand il voulait evoquer son visage, il ne le voyait plus que tres
+pale, tres lointain. Puis, il etait inquiet sur la facon dont ils
+vivraient ensemble. Il leur serait difficile de rester dans le pays;
+il leur faudrait fuir, sans que personne s'en doutat; ensuite, une
+fois caches quelque part, ils auraient besoin de beaucoup d'argent
+pour etre heureux. A vingt reprises, il tenta d'arreter un plan
+d'enlevement, d'arranger leur existence d'amants heureux. Il ne
+trouva rien. Maintenant que le desir ne l'affolait plus, le cote
+pratique de la situation l'epouvantait, le mettait avec ses mains
+debiles en face d'une besogne compliquee, dont il ne savait pas le
+premier mot. Ou prendraient-ils des chevaux pour se sauver? S'ils
+s'en allaient a pied, ne les arreterait-on pas ainsi que des
+vagabonds? D'ailleurs, serait-il capable d'etre employe, de
+decouvrir une occupation quelconque qui put assurer du pain a sa
+femme? Jamais on ne lui avait appris ces choses. Il ignorait la vie;
+il ne rencontrait, en fouillant dans sa memoire, que des lambeaux de
+priere, des details de ceremonial, des pages de l'Instruction
+theologique, de Bouvier, apprises autrefois par coeur au seminaire.
+Meme des choses sans importance l'embarrassaient beaucoup. Il se
+demanda s'il oserait donner le bras a sa femme, dans la rue.
+Certainement, il ne saurait pas marcher, avec une femme au bras. Il
+paraitrait si gauche, que le monde se retournerait. On devinerait un
+pretre, on insulterait Albine. Vainement il tacherait de se laver du
+sacerdoce, toujours il en emporterait avec lui la paleur triste,
+l'odeur d'encens. Et s'il avait des enfants, un jour? Cette pensee
+inattendue le fit tressaillir. Il eprouva une repugnance etrange. Il
+croyait qu'il ne les aimerait pas. Cependant, ils etaient deux, un
+petit garcon et une petite fille. Lui, les ecartait de ses genoux,
+souffrant de sentir leurs mains se poser sur ses vetements, ne
+prenant point a les faire sauter la joie des autres peres. Il ne
+s'habituait pas a cette chair de sa chair, qui lui semblait toujours
+suer son impurete d'homme. La petite fille surtout le troublait,
+avec ses grands yeux, au fond desquels s'allumaient deja des
+tendresses de femme. Mais non, il n'aurait point d'enfant, il
+s'eviterait cette horreur qu'il eprouvait, a l'idee de voir ses
+membres repousser et revivre eternellement. Alors, l'espoir d'etre
+impuissant lui fut tres doux. Sans doute, toute sa virilite s'en
+etait allee pendant sa longue adolescence. Cela le determina. Des le
+soir, il fuirait avec Albine.
+
+Le soir, pourtant, l'abbe Mouret se sentit trop las. Il remit son
+depart au lendemain. Le lendemain, il se donna un nouveau pretexte:
+il ne pouvait abandonner sa soeur ainsi seule avec la Teuse; il
+laisserait une lettre pour qu'on la conduisit chez l'oncle Pascal.
+Pendant trois jours, il se promit d'ecrire cette lettre; la feuille
+de papier, la plume et l'encre etaient pretes, sur la table, dans sa
+chambre. Et, le troisieme jour, il s'en alla, sans ecrire la lettre.
+Tout d'un coup, il avait pris son chapeau, il etait parti pour le
+Paradou, par betise, obsede, se resignant, allant la comme a une
+corvee qu'il ne savait de quelle facon eviter. L'image d'Albine
+s'etait encore effacee; il ne la voyait plus, il obeissait a
+d'anciennes volontes, mortes en lui a cette heure, mais dont la
+poussee persistait dans le grand silence de son etre.
+
+Dehors il ne prit aucune precaution pour se cacher. Il s'arreta, au
+bout du village, a causer un instant avec la Rosalie; elle lui
+annoncait que son enfant avait des convulsions, et elle riait
+pourtant, de ce rire du coin des levres qui lui etait habituel. Puis
+il s'enfonca au milieu des roches, il marcha droit vers la breche.
+Par habitude, il avait emporte son breviaire. Comme le chemin etait
+long, s'ennuyant, il ouvrit le livre, il lut les prieres
+reglementaires. Quand il le remit sous son bras, il avait oublie le
+Paradou. Il allait toujours devant lui, songeant a une chasuble
+neuve qu'il voulait acheter pour remplacer la chasuble d'etoffe d'or
+qui, decidement, tombait en poussiere; depuis quelque temps, il
+cachait des pieces de vingt sous, et il calculait qu'au bout de sept
+mois il aurait assez d'argent. Il arrivait sur les hauteurs,
+lorsqu'un chant de paysan, au loin, lui rappela un cantique qu'il
+avait su autrefois, au seminaire. Il chercha les premiers vers de ce
+cantique, sans pouvoir les trouver. Cela l'ennuyait d'avoir si peu
+de memoire. Aussi, ayant fini par se souvenir, eprouva-t-il une joie
+tres douce a chanter a demi-voix les paroles qui lui revenaient une
+a une. C'etait un hommage a Marie. Il souriait, comme s'il eut recu
+au visage un souffle frais de sa jeunesse. Qu'il etait heureux, dans
+ce temps-la! Certes, il pouvait etre heureux encore; il n'avait pas
+grandi, il ne demandait toujours que les memes bonheurs, une paix
+sereine, un coin de chapelle ou la place de ses genoux fut marquee,
+une vie de solitude egayee par des puerilites adorables d'enfance.
+Il elevait peu a peu la voix, il chantait le cantique avec des sons
+files de flute, quand il apercut la breche, brusquement, en face de
+lui.
+
+Un instant, il parut surpris. Puis, cessant de sourire, il murmura
+simplement:
+
+- Albine doit m'attendre. Le soleil baisse deja.
+
+Mais, comme il montait ecarter les pierres pour passer, un souffle
+terrible l'inquieta. Il dut redescendre, ayant failli mettre le pied
+en plein sur la figure de Frere Archangias, vautre par terre,
+dormant profondement. Le sommeil l'avait surpris sans doute, pendant
+qu'il gardait l'entree du Paradou. Il en barrait le seuil, tombe
+tout de son long, les membres ecartes, dans une posture honteuse. Sa
+main droite, rejetee derriere sa tete, n'avait pas lache le baton de
+cornouiller, qu'il semblait encore brandir, ainsi qu'une epee
+flamboyante. Et il ronflait au milieu des ronces, la face au soleil,
+sans que son cuir tanne eut un frisson. Un essaim de grosses mouches
+volaient au-dessus de sa bouche ouverte.
+
+L'abbe Mouret le regarda un moment. Il enviait ce sommeil de saint
+roule dans la poussiere. Il voulut chasser les mouches; mais les
+mouches, entetees, revenaient, se collaient aux levres violettes du
+Frere, qui ne les sentait seulement pas. Alors, l'abbe enjamba ce
+grand corps. Il entra dans le Paradou.
+
+
+
+
+
+XII.
+
+Derriere la muraille, a quelques pas, Albine etait assise sur un
+tapis d'herbe. Elle se leva, en apercevant Serge.
+
+- Te voila! cria-t-elle toute tremblante.
+
+- Oui, dit-il paisiblement, je suis venu.
+
+Elle se jeta a son cou. Mais elle ne l'embrassa pas. Elle avait
+senti le froid des perles du rabat sur son bras nu. Elle
+l'examinait, inquiete deja, reprenant:
+
+- Qu'as-tu? Tu ne m'as pas baise sur les joues comme autrefois, tu
+sais, lorsque tes levres chantaient... Va, si tu es souffrant, je te
+guerirai encore. Maintenant que tu es la, nous allons recommencer
+notre bonheur. Il n'y a plus de tristesse... Tu vois, je souris. Il
+faut sourire, Serge.
+
+Et comme il restait grave.
+
+- Sans doute, j'ai eu aussi bien du chagrin. Je suis encore toute
+pale, n'est-ce pas? Depuis huit jours, je vivais la, sur l'herbe ou
+tu m'as trouvee. Je ne voulais qu'une chose, te voir entrer par ce
+trou de la muraille. A chaque bruit, je me levais, je courais a ta
+rencontre. Et ce n'etait pas toi, c'etaient des feuilles que le vent
+emportait... Mais je savais bien que tu viendrais. J'aurais attendu
+des annees.
+
+Puis, elle lui demanda:
+
+- Tu m'aimes encore?
+
+- Oui, repondit-il, je t'aime encore.
+
+Ils resterent en face l'un de l'autre, un peu genes. Un gros silence
+tomba entre eux. Serge, tranquille, ne cherchait pas a le rompre.
+Albine, a deux reprises, ouvrit la bouche, mais la referma aussitot,
+surprise des choses qui lui montaient aux levres. Elle ne trouvait
+plus que des paroles ameres. Elle sentait des larmes lui mouiller
+les yeux. Qu'eprouvait-elle donc, pour ne pas etre heureuse, lorsque
+son amour etait de retour?
+
+- Ecoute, dit-elle enfin, il ne faut pas rester la. C'est ce trou
+qui nous glace... Rentrons chez nous. Donne-moi ta main.
+
+Et ils s'enfoncerent dans le Paradou. L'automne venait, les arbres
+etaient soucieux, avec leurs tetes jaunies qui se depouillaient
+feuille a feuille. Dans les sentiers, il y avait deja un lit de
+verdure morte, trempe d'humidite, ou les pas semblaient etouffer des
+soupirs. Au fond des pelouses, une fumee flottait, noyant de deuil
+les lointains bleuatres. Et le jardin entier se taisait, ne
+soufflant plus que des haleines melancoliques, qui passaient
+pareilles a des frissons.
+
+Serge grelottait sous l'avenue de grands arbres qu'ils avaient
+prise. Il dit a demi-voix:
+
+- Comme il fait froid, ici!
+
+- Tu as froid, murmura tristement Albine. Ma main ne te chauffe
+plus. Veux-tu que je te couvre d'un pan de ma robe?... Viens, nous
+allons revivre toutes nos tendresses.
+
+Elle le mena au parterre. Le bois de roses restait odorant, les
+dernieres fleurs avaient des parfums amers; tandis que les
+feuillages, grandis demesurement, couvraient la terre d'une mare
+dormante. Mais Serge temoigna une telle repugnance a entrer dans ces
+broussailles, qu'ils resterent sur le bord, cherchant de loin les
+allees ou ils avaient passe au printemps. Elle se rappelait les
+moindres coins; elle lui montrait du doigt la grotte ou dormait la
+femme de marbre, les chevelures pendantes des chevrefeuilles et des
+clematites, les champs de violettes, la fontaine qui crachait des
+oeillets rouges, le grand escalier empli d'un ruissellement de
+giroflees fauves, la colonnade en ruine au centre de laquelle les
+lis batissaient un pavillon blanc. C'etait la qu'ils etaient nes
+tous les deux, dans le soleil. Et elle racontait les plus petits
+details de cette premiere journee, la facon dont ils marchaient,
+l'odeur que l'air avait a l'ombre. Lui, semblait ecouter; puis,
+d'une question, il prouvait qu'il n'avait pas compris. Le leger
+frisson qui le palissait ne le quittait point.
+
+Elle le mena au verger, dont ils ne purent meme approcher. La
+riviere avait grossi, Serge ne songeait plus a prendre Albine sur
+son dos, pour la porter en trois sauts a l'autre bord. Et pourtant,
+la-bas, les pommiers et les poiriers etaient encore charges de
+fruits; la vigne, aux feuilles plus rares, pliait sous des grappes
+blondes, dont chaque grain gardait la tache rousse du soleil. Comme
+ils avaient gamine a l'ombre gourmande de ces arbres venerables! Ils
+etaient des galopins alors. Albine souriait encore de la maniere
+effrontee dont elle montrait ses jambes, lorsque les branches
+cassaient. Se souvenait-il au moins des prunes qu'ils avaient
+mangees? Serge repondait par des hochements de tete. Il paraissait
+las deja. Le verger, avec son enfoncement verdatre, son pele-mele de
+tiges moussues, pareil a quelque echafaudage eventre et ruine,
+l'inquietait, lui donnait le reve d'un lieu humide, peuple d'orties
+et de serpents.
+
+Elle le mena aux prairies. La, il dut faire quelques pas dans les
+herbes. Elles montaient a ses epaules, maintenant. Elles lui
+semblaient autant de bras minces qui cherchaient a le lier aux
+membres, pour le rouler et le noyer au fond de cette mer verte,
+interminable. Et il supplia Albine de ne pas aller plus loin. Elle
+marchait en avant, elle ne s'arreta pas; puis, voyant qu'il
+souffrait, elle se tint debout a son cote, peu a peu assombrie,
+finissant par etre prise de frissons comme lui. Pourtant, elle paria
+encore. D'un geste large, elle indiqua les ruisseaux, les rangees de
+saules, les nappes d'herbe etalees jusqu'au bout de l'horizon. Tout
+cela etait a eux, autrefois. Ils y vivaient des journees entieres.
+La-bas, entre ces trois saules, au bord de cette eau, ils avaient
+joue aux amoureux. Alors, ils auraient voulu que les herbes fussent
+plus grandes qu'eux, afin de se perdre dans leur flot mouvant,
+d'etre plus seuls, d'etre loin de tout, comme des alouettes
+voyageant au fond d'un champ de ble. Pourquoi donc tremblait-il
+aujourd'hui, rien qu'a sentir le bout de son pied tremper et
+disparaitre dans le gazon?
+
+Elle le mena a la foret. Les arbres effrayerent Serge davantage. Il
+ne les connaissait pas, avec cette gravite de leur tronc noir. Plus
+qu'ailleurs, le passe lui semblait mort, au milieu de ces futaies
+severes, ou le jour descendait librement. Les premieres pluies
+avaient efface leurs pas sur le sable des allees; les vents
+emportaient tout ce qui restait d'eux aux branches basses des
+buissons. Mais Albine, la gorge serree de tristesse, protestait du
+regard. Elle retrouvait sur le sable les moindres traces de leurs
+promenades. A chaque broussaille, l'ancienne tiedeur du frolement
+qu'ils avaient laisse la lui remontait au visage. Et, les yeux
+suppliants, elle cherchait encore a evoquer les souvenirs de Serge.
+Le long de ce sentier, ils avaient marche en silence, tres emus,
+sans oser se dire qu'ils s'aimaient. Dans cette clairiere, ils
+s'etaient oublies un soir, fort tard, a regarder les etoiles, qui
+pleuvaient sur eux comme des gouttes de chaleur. Plus loin, sous ce
+chene, ils avaient echange leur premier baiser. Le chene conservait
+l'odeur de ce baiser; les mousses elles-memes en causaient toujours.
+C'etait un mensonge de dire que la foret devenait muette et vide. Et
+Serge tournait la tete, pour eviter les yeux d'Albine, qui le
+fatiguaient.
+
+Elle le mena aux grandes roches. Peut-etre la ne frissonnerait-il
+plus de cet air debile qui la desesperait. Seules, les grandes
+roches, a cette heure, etaient encore chaudes de la braise rouge du
+soleil couchant. Elles avaient toujours leur passion tragique, leurs
+lits ardents de cailloux, ou se roulaient des plantes grasses,
+monstrueusement accouplees. Et, sans parler, sans meme tourner la
+tete, Albine entrainait Serge le long de la rude montee, voulant le
+mener plus haut, encore plus haut, au-dela des sources, jusqu'a ce
+qu'ils fussent de nouveau tous les deux dans le soleil. Ils
+retrouveraient le cedre sous lequel ils avaient eprouve l'angoisse
+du premier desir. Ils se coucheraient par terre, sur les dalles
+ardentes, en attendant que le rut de la terre les gagnat. Mais,
+bientot, les pieds de Serge se heurterent cruellement. Il ne pouvait
+plus marcher. Une premiere fois, il tomba sur les genoux. Albine,
+d'un effort supreme, le releva, l'emporta un instant. Et il retomba,
+il resta abattu, au milieu du chemin. En face, au-dessous de lui, le
+Paradou immense s'etendait.
+
+- Tu as menti! cria Albine, tu ne m'aimes plus!
+
+Et elle pleurait, debout a son cote, se sentant impuissante a
+l'emporter plus haut. Elle n'avait pas de colere encore, elle
+pleurait leurs amours agonisantes. Lui, restait ecrase.
+
+- Le jardin est mort, j'ai toujours froid, murmura-t-il.
+
+Mais elle lui prit la tete, elle lui montra le Paradou, d'un geste.
+
+- Regarde donc!... Ah! ce sont tes yeux qui sont morts, ce sont tes
+oreilles, tes membres, ton corps entier. Tu as traverse toutes nos
+joies, sans les voir, sans les entendre, sans les sentir. Et tu n'as
+fait que trebucher, tu es venu tomber ici de lassitude et d'ennui...
+Tu ne m'aimes plus.
+
+Il protestait doucement, tranquillement. Alors, elle eut une
+premiere violence.
+
+- Tais-toi! Est-ce que le jardin mourra jamais! Il dormira, cet
+hiver; il se reveillera en mai, il nous rapportera tout ce que nous
+lui avons confie de nos tendresses; nos baisers refleuriront dans le
+parterre, nos serments repousseront avec les herbes et les arbres...
+Si tu le voyais, si tu l'entendais, il est plus profondement emu, il
+aime d'une facon plus doucement poignante, a cette saison d'automne,
+lorsqu'il s'endort dans sa fecondite... Tu ne m'aimes plus, tu ne
+peux plus savoir.
+
+Lui, levait les yeux sur elle, la suppliant de ne pas se facher. Il
+avait un visage aminci, que palissait une peur d'enfant. Un eclat de
+voix le faisait tressaillir. Il finit par obtenir d'elle qu'elle se
+reposat un instant, pres de lui, au milieu du chemin. Ils
+causeraient paisiblement, ils s'expliqueraient. Et tous deux, en
+face du Paradou, sans meme se prendre le bout des doigts,
+s'entretinrent de leur amour.
+
+- Je t'aime, je t'aime, dit-il de sa voix egale. Si je ne t'aimais
+pas, je ne serais pas venu... C'est vrai, je suis las. J'ignore
+pourquoi. J'aurais cru retrouver ici cette bonne chaleur dont le
+souvenir seul etait une caresse. Et j'ai froid, le jardin me semble
+noir, je n'y vois rien de ce que j'y ai laisse. Mais ce n'est point
+ma faute. Je m'efforce d'etre comme toi, je voudrais te contenter.
+
+- Tu ne m'aimes plus, repeta encore Albine.
+
+- Si, je t'aime. J'ai beaucoup souffert, l'autre jour, apres
+t'avoir renvoyee... Oh! je t'aimais avec un tel emportement, sais-
+tu, que je t'aurais brisee d'une etreinte, si tu etais revenue te
+jeter dans mes bras. Jamais je ne t'ai desiree si furieusement.
+Pendant des heures, tu es restee vivante devant moi, me tenaillant
+de tes doigts souples. Quand je fermais les yeux, tu t'allumais
+comme un soleil, tu m'enveloppais de ta flamme... Alors, j'ai marche
+sur tout, je suis venu.
+
+Il garda un court silence, songeur; puis, il continua:
+
+- Et maintenant mes bras sont comme brises. Si je voulais te
+prendre contre ma poitrine, je ne saurais point te tenir, je te
+laisserais tomber... Attends que ce frisson m'ait quitte. Tu me
+donneras tes mains, je les baiserai encore. Sois bonne, ne me
+regarde pas de tes yeux irrites. Aide-moi a retrouver mon coeur.
+
+Et il avait une tristesse si vraie, une envie si evidente de
+recommencer leur vie tendre, qu'Albine fut touchee. Un instant, elle
+redevint tres douce. Elle le questionna avec sollicitude.
+
+- Ou souffres-tu? Quel est ton mal?
+
+- Je ne sais. Il me semble que tout le sang de mes veines s'en
+va... Tout a l'heure, en venant, j'ai cru qu'on me jetait sur les
+epaules une robe glacee, qui se collait a ma peau, et qui, de la
+tete aux pieds, me faisait un corps de pierre... J'ai deja senti
+cette robe sur mes epaules... Je ne me souviens plus.
+
+Mais elle l'interrompit d'un rire amical.
+
+- Tu es un enfant, tu auras pris froid, voila tout... Ecoute, ce
+n'est pas moi qui te fais peur, au moins? L'hiver, nous ne resterons
+pas au fond de ce jardin, comme deux sauvages. Nous irons ou tu
+voudras, dans quelque grande ville. Nous nous aimerons, au milieu du
+monde, aussi tranquillement qu'au milieu des arbres. Et tu verras
+que je ne suis pas qu'une vaurienne, sachant denicher des nids,
+marchant des heures sans etre lasse... Quand j'etais petite, je
+portais des jupes brodees, avec des bas a jour, des guimpes, des
+falbalas. Personne ne t'a conte cela, peut-etre?
+
+Il ne l'ecoutait pas, il dit brusquement, en poussant un leger cri:
+
+- Ah! je me souviens!
+
+Et, quand elle l'interrogea, il ne voulut pas repondre. Il venait de
+se rappeler la sensation de la chapelle du seminaire sur ses
+epaules. C'etait la cette robe glacee qui lui faisait un corps de
+pierre. Alors, il fut repris invinciblement par son passe de pretre.
+Les vagues souvenirs qui s'etaient eveilles en lui, le long de la
+route, des Artaud au Paradou, s'accentuerent, s'imposerent avec une
+souveraine autorite. Pendant qu'Albine continuait a lui parler de la
+vie heureuse qu'ils meneraient ensemble, il entendait des coups de
+clochette sonnant l'elevation, il voyait des ostensoirs tracant des
+croix de feu au-dessus de grandes foules agenouillees.
+
+- Eh bien! dit-elle, pour toi, je remettrai mes jupes brodees... Je
+veux que tu sois gai. Nous chercherons ce qui pourra te distraire.
+Tu m'aimeras davantage peut-etre, lorsque tu me verras belle, mise
+comme les dames. Je n'aurai plus mon peigne enfonce de travers, avec
+des cheveux dans le cou. Je ne retrousserai plus mes manches
+jusqu'aux coudes. J'agraferai ma robe pour ne plus montrer mes
+epaules. Et je sais encore saluer, je sais marcher posement, avec de
+petits balancements de menton. Va, je serai une jolie femme a ton
+bras, dans les rues.
+
+- Es-tu entree dans les eglises, parfois, quand tu etais petite?
+lui demanda-t-il, a demi-voix, comme s'il eut continue tout haut
+malgre lui, la reverie qui l'empechait de l'entendre. Moi, je ne
+pouvais passer devant une eglise sans y entrer. Des que la porte
+retombait silencieusement derriere moi, il me semblait que j'etais
+dans le paradis lui-meme, avec des voix d'ange qui me contaient a
+l'oreille des histoires de douceur, avec l'haleine des saints et des
+saintes dont je sentais la caresse par tout mon corps... Oui,
+j'aurais voulu vivre la, toujours, perdu au fond de cette beatitude.
+
+Elle le regarda, les yeux fixes, tandis qu'une courte flamme
+s'allumait dans la tendresse de son regard. Elle reprit, soumise
+encore:
+
+- Je serai comme il plaira a tes caprices. Je faisais de la
+musique, autrefois; j'etais une demoiselle savante, qu'on elevait
+pour tous les charmes... Je retournerai a l'ecole, je me remettrai a
+la musique. Si tu desires m'entendre jouer un air que tu aimes, tu
+n'auras qu'a me l'indiquer, je l'apprendrai pendant des mois, pour
+te le faire entendre, un soir chez nous, dans une chambre bien
+close, dont nous aurons tire toutes les draperies. Et tu me
+recompenseras d'un seul baiser... Veux-tu? Un baiser sur les levres
+qui te rendra ton amour. Tu me prendras et tu pourras me briser
+entre tes bras.
+
+- Oui, oui, murmura-t-il, ne repondant toujours qu'a ses propres
+pensees, mes grands plaisirs ont d'abord ete d'allumer les cierges,
+de preparer les burettes, de porter le Missel, les mains jointes.
+Plus tard, j'ai goute l'approche lente de Dieu, et j'ai cru mourir
+d'amour... Je n'ai pas d'autres souvenirs. Je ne sais rien. Quand je
+leve la main, c'est pour une benediction. Quand j'avance les levres,
+c'est pour un baiser donne a l'autel. Si je cherche mon coeur, je ne
+le trouve plus je l'ai offert a Dieu, qui l'a pris.
+
+Elle devint tres pale, les yeux ardents. Elle continua, avec un
+tremblement dans la voix:
+
+- Et je veux que ma fille ne me quitte pas. Tu pourras, si tu le
+juges bon, envoyer le garcon au college. Je garderai la chere
+blondine dans mes jupes. C'est moi qui lui apprendrai a lire. Oh! je
+me souviendrai, je prendrai des maitres, si j'ai oublie mes
+lettres... Nous vivrons avec tout ce petit monde dans les jambes. Tu
+seras heureux, n'est-ce pas? Reponds, dis-moi que tu auras chaud,
+que tu souriras, que tu ne regretteras rien?
+
+- J'ai pense souvent aux saints de pierre qu'on encense depuis des
+siecles, au fond de leur niche, dit-il a voix tres basse. A la
+longue, ils doivent etre baignes d'encens jusqu'aux entrailles... Et
+moi je suis comme un de ces saints. J'ai de l'encens jusque dans le
+dernier pli de mes organes. C'est cet embaumement qui fait ma
+serenite, la mort tranquille de ma chair, la paix que je goute a ne
+pas vivre... Ah! que rien ne me derange de mon immobilite! Je
+resterai froid, rigide, avec le sourire sans fin de mes levres de
+granit, impuissant a descendre parmi les hommes. Tel est mon seul
+desir.
+
+Elle se leva, irritee, menacante. Elle le secoua, en criant:
+
+- Que dis-tu? Que reves-tu la, tout haut?... Ne suis-je pas ta
+femme? N'es-tu pas venu pour etre mon mari?
+
+Lui, tremblait plus fort, se reculait.
+
+- Non, laisse-moi, j'ai peur, balbutia-t-il.
+
+- Et notre vie commune, et notre bonheur, et nos enfants?
+
+- Non, non, j'ai peur
+
+Puis, il jeta ce cri supreme:
+
+- Je ne peux pas! je ne peux pas!
+
+Alors, pendant un instant, elle resta muette, en face du malheureux,
+qui grelottait a ses pieds. Une flamme sortait de son visage. Elle
+avait ouvert les bras, comme pour le prendre, le serrer contre elle,
+dans un elan courrouce de desir. Mais elle parut reflechir; elle ne
+lui saisit que la main, elle le mit debout.
+
+- Viens! dit-elle.
+
+Et elle le mena sous l'arbre geant, a la place meme ou elle s'etait
+livree, et ou il l'avait possedee. C'etait la meme ombre de
+felicite, le meme tronc qui respirait ainsi qu'une poitrine, les
+memes branches qui s'etendaient au loin, pareilles a des membres
+protecteurs. L'arbre restait bon, robuste, puissant, fecond. Comme
+au jour de leurs noces, une langueur d'alcove, une lueur de nuit
+d'ete mourant sur l'epaule nue d'une amoureuse, un balbutiement
+d'amour a peine distinct, tombant brusquement a un grand spasme
+muet, trainaient dans la clairiere, baignee d'une limpidite
+verdatre. Et, au loin, le Paradou, malgre le premier frisson de
+l'automne, retrouvait, lui aussi, ses chuchotements ardents. Il
+redevenait complice. Du parterre, du verger, des prairies, de la
+foret, des grandes roches, du vaste ciel, arrivait de nouveau un
+rire de volupte, un vent qui semait sur son passage une poussiere de
+fecondation. Jamais le jardin, aux plus tiedes soirees de printemps,
+n'avait des tendresses si profondes qu'aux derniers beaux jours,
+lorsque les plantes s'endormaient en se disant adieu. L'odeur des
+germes murs charriait une ivresse de desir, a travers les feuilles
+plus rares.
+
+- Entends-tu, entends-tu? balbutiait Albine a l'oreille de Serge,
+qu'elle avait laisse tomber sur l'herbe, au pied de l'arbre.
+
+Serge pleurait.
+
+- Tu vois bien que le Paradou n'est pas mort. Il nous crie de nous
+aimer. Il veut toujours notre mariage... Oh! souviens-toi! Prends-
+moi a ton cou. Soyons l'un a l'autre.
+
+Serge pleurait.
+
+Elle ne dit plus rien. Elle le prit elle-meme, d'une etreinte
+farouche. Ses levres se collerent sur ce cadavre pour le
+ressusciter. Et Serge n'eut encore que des larmes.
+
+Au bout d'un grand silence, Albine parla. Elle etait debout,
+meprisante, resolue.
+
+- Va-t'en! dit-elle a voix basse.
+
+Serge se leva d'un effort. Il ramassa son breviaire qui avait roule
+dans l'herbe. Il s'en alla.
+
+- Va-t'en! repetait Albine qui le suivait, le chassant devant elle,
+haussant la voix.
+
+Et elle le poussa ainsi de buisson en buisson, elle le reconduisit a
+la breche, au milieu des arbres graves. Et la, comme Serge hesitait,
+le front bas, elle lui cria violemment:
+
+- Va-t'en! va-t'en!
+
+Puis, lentement, elle rentra dans le Paradou, sans tourner la tete.
+La nuit tombait, le jardin n'etait plus qu'un grand cercueil
+d'ombre.
+
+
+
+
+
+XIII.
+
+Frere Archangias, reveille, debout sur la breche, donnait des coups
+de baton contre les pierres, en jurant abominablement.
+
+- Que le diable leur casse les cuisses! Qu'il les cloue au derriere
+l'un de l'autre comme des chiens! Qu'il les traine par les pieds, le
+nez dans leur ordure!
+
+Mais quand il vit Albine chassant le pretre, il resta un moment,
+surpris. Puis, il tapa plus fort, il fut pris d'un rire terrible.
+
+- Adieu, la gueuse! Bon voyage! Retourne forniquer avec tes
+loups... Ah! tu n'as pas assez d'un saint. Il te faut des reins
+autrement solides. Il te faut des chenes. Veux-tu mon baton? Tiens!
+couche avec! Voila le gaillard qui te contentera.
+
+Et, a toute volee, il jeta son baton derriere Albine, dans le
+crepuscule. Puis, regardant l'abbe Mouret, il gronda.
+
+- Je vous savais la-dedans. Les pierres etaient derangees...
+Ecoutez, monsieur le cure, votre faute a fait de moi votre
+superieur, Dieu vous dit par ma bouche que l'enfer n'a pas de
+tourments assez effroyables pour les pretres enfonces dans la chair.
+S'il daigne vous pardonner, il sera trop bon, il gatera sa justice.
+
+A pas lents, tous deux redescendaient vers les Artaud. Le pretre
+n'avait pas ouvert les levres. Peu a peu, il relevait la tete, il ne
+tremblait plus. Quand il apercut, au loin, sur le ciel violatre, la
+barre noire du Solitaire, avec la tache rouge des tuiles de
+l'eglise, il eut un faible sourire. Dans ses yeux clairs, se levait
+une grande serenite.
+
+Cependant, le Frere, de temps a autre, donnait un coup de pied a un
+caillou. Puis, il se tournait, il apostrophait son compagnon.
+
+- Est-ce fini, cette fois?... Moi, quand j'avais votre age, j'etais
+possede; un demon me mangeait les reins. Et puis, il s'est ennuye,
+il s'en est alle. Je n'ai plus de reins. Je vis tranquille... Oh! je
+savais bien que vous viendriez. Voila trois semaines que je vous
+guette. Je regardais dans le jardin, par le trou du mur. J'aurais
+voulu couper les arbres. Souvent, j'ai jete des pierres. Quand je
+cassais une branche, j'etais content... Dites, c'est donc
+extraordinaire, ce qu'on goute la-dedans?
+
+Il avait arrete l'abbe Mouret au milieu de la route, en le regardant
+avec des yeux luisant d'une terrible jalousie. Les delices entrevues
+du Paradou le torturaient. Depuis des semaines, il etait reste sur
+le seuil, flairant de loin les jouissances damnables. Mais l'abbe
+restant muet, il se remit a marcher, ricanant, grognant des paroles
+equivoques. Et, haussant le ton.
+
+- Voyez-vous, quand un pretre fait ce que vous avez fait, il
+scandalise tous les autres pretres... Moi-meme, je ne me sentais
+plus chaste, a marcher a cote de vous. Vous empoisonniez le sexe...
+A cette heure, vous voila raisonnable. Allez, vous n'avez pas besoin
+de vous confesser. Je connais ce coup de baton-la. Le ciel vous a
+casse les reins comme aux autres. Tant mieux! tant mieux!
+
+Il triomphait, il tapait des mains. L'abbe ne l'ecoutait pas, perdu
+dans une reverie. Son sourire avait grandi. Et quand le Frere l'eut
+quitte devant la porte du presbytere, il fit le tour, il entra dans
+l'eglise. Elle etait toute grise, comme par ce terrible soir de
+pluie, ou la tentation l'avait si rudement secoue. Mais elle restait
+pauvre et recueillie, sans ruissellement d'or, sans souffles
+d'angoisse, venus de la campagne. Elle gardait un silence solennel.
+Seule, une haleine de misericorde semblait l'emplir.
+
+Agenouille devant le grand Christ de carton peint, pleurant des
+larmes qu'il laissait couler sur ses joues comme autant de joies, le
+pretre murmurait:
+
+- O mon Dieu, il n'est pas vrai que vous soyez sans pitie. Je le
+sens, vous m'avez deja pardonne. Je le sens a votre grace, qui,
+depuis des heures, redescend en moi, goutte a goutte, en m'apportant
+le salut d'une facon lente et certaine... O mon Dieu, c'est au
+moment ou je vous abandonnais, que vous me protegiez avec le plus
+d'efficacite. Vous vous cachiez de moi pour mieux me retirer du mal.
+Vous laissiez ma chair aller en avant, afin de me heurter contre son
+impuissance... Et, maintenant, o mon Dieu, je vois que vous m'aviez
+a jamais marque de votre sceau, ce sceau redoutable, plein de
+delices, qui met un homme hors des hommes, et dont l'empreinte est
+si ineffacable, qu'elle reparait tot ou tard, meme sur les membres
+coupables. Vous m'avez brise dans le peche et dans la tentation.
+Vous m'avez devaste de votre flamme. Vous avez voulu qu'il n'y eut
+plus que des ruines en moi, pour y descendre en securite. Je suis
+une maison vide ou vous pouvez habiter... Soyez beni, o mon Dieu!
+
+Il se prosternait, il balbutiait dans la poussiere. L'eglise etait
+victorieuse; elle restait debout, au-dessus de la tete du pretre,
+avec ses autels, son confessionnal, sa chaire, ses croix, ses images
+saintes. Le monde n'existait plus. La tentation s'etait eteinte,
+ainsi qu'un incendie desormais inutile a la purification de cette
+chair. Il entrait dans la paix surhumaine. Il jetait ce cri supreme:
+
+- En dehors de la vie, en dehors des creatures, en dehors de tout,
+je suis a vous, o mon Dieu, a vous seul, eternellement!
+
+
+
+
+
+XIV.
+
+A cette heure, Albine, dans le Paradou, rodait encore, trainant
+l'agonie muette d'une bete blessee. Elle ne pleurait plus. Elle
+avait un visage blanc, traverse au front d'un grand pli. Pourquoi
+donc souffrait-elle toute cette mort? De quelle faute etait-elle
+coupable, pour que, brusquement, le jardin ne lui tint plus les
+promesses qu'il lui faisait depuis l'enfance. Et elle s'interrogeait,
+allant devant elle, sans voir les allees ou l'ombre coulait peu a
+peu. Pourtant, elle avait toujours obei aux arbres. Elle ne se
+souvenait pas d'avoir casse une fleur. Elle etait restee la fille
+aimee des verdures, les ecoutant avec soumission, s'abandonnant a
+elles, pleine de foi dans les bonheurs qu'elles lui reservaient.
+Lorsque, au dernier jour, le Paradou lui avait crie de se coucher
+sous l'arbre geant, elle s'etait couchee, elle avait ouvert les
+bras, repetant la lecon soufflee par les herbes. Alors, si elle
+ne trouvait rien a se reprocher, c'etait donc le jardin qui la
+trahissait, qui la torturait, pour la seule joie de la voir
+souffrir.
+
+Elle s'arreta, elle regarda autour d'elle. Les grandes masses
+sombres des feuillages gardaient un silence recueilli, les sentiers,
+ou des murs noirs se batissaient, devenaient des impasses de
+tenebres; les nappes de gazon, au loin, endormaient les vents qui
+les effleuraient. Et elle tendit les mains desesperement, elle eut
+un cri de protestation. Cela ne pouvait finir ainsi. Mais sa voix
+s'etouffa sous les arbres silencieux. Trois fois, elle conjura le
+Paradou de repondre, sans qu'une explication lui vint des hautes
+branches, sans qu'une seule feuille la prit en pitie. Puis, quand
+elle se fut remise a roder, elle se sentit marcher dans la fatalite
+de l'hiver. Maintenant qu'elle ne questionnait plus la terre en
+creature revoltee, elle entendait une voix basse courant au ras du
+sol, la voix d'adieu des plantes, qui se souhaitaient une mort
+heureuse. Avoir bu le soleil de toute une saison, avoir vecu
+toujours en fleurs, s'etre exhale en un parfum continu, puis s'en
+aller au premier tourment, avec l'espoir de repousser quelque part,
+n'etait-ce pas une vie assez longue, une vie bien remplie, que
+gaterait un entetement a vivre davantage? Ah! comme on devait etre
+bien, morte, ayant une nuit sans fin devant soi, pour songer a la
+courte journee vecue, pour en fixer eternellement les joies
+fugitives!
+
+Elle s'arreta de nouveau, mais elle ne protesta plus, au milieu du
+grand recueillement du Paradou. Elle croyait comprendre, a cette
+heure. Sans doute, le jardin lui menageait la mort comme une
+jouissance supreme. C'etait a la mort qu'il l'avait conduite d'une
+si tendre facon. Apres l'amour, il n'y avait plus que la mort. Et
+jamais le jardin ne l'avait tant aimee; elle s'etait montree ingrate
+en l'accusant, elle restait sa fille la plus chere. Les feuillages
+silencieux, les sentiers barres de tenebres, les pelouses ou le vent
+s'assoupissait, ne se taisaient que pour l'inviter a la joie d'un
+long silence. Ils la voulaient avec eux, dans le repos du froid; ils
+revaient de l'emporter, roulee parmi les feuilles seches, les yeux
+glaces comme l'eau des sources, les membres raidis comme les
+branches nues, le sang dormant le sommeil de la seve. Elle vivrait
+leur existence jusqu'au bout, jusqu'a leur mort. Peut-etre avaient-
+ils deja resolu qu'a la saison prochaine elle serait un rosier du
+parterre, un saule blond des prairies, ou un jeune bouleau de la
+foret. C'etait la grande loi de la vie: elle allait mourir.
+
+Alors, une derniere fois, elle reprit sa course a travers le jardin,
+en quete de la mort. Quelle plante odorante avait besoin de ses
+cheveux pour accroitre le parfum de ses feuilles? Quelle fleur lui
+demandait le don de sa peau de satin, la blancheur pure de ses bras,
+la laque tendre de sa gorge? A quel arbuste malade devait-elle
+offrir son jeune sang? Elle aurait voulu etre utile aux herbes qui
+vegetaient sur le bord des allees, se tuer la, pour qu'une verdure
+poussat d'elle, superbe, grasse, pleine d'oiseaux en mai et
+ardemment caressee du soleil. Mais le Paradou resta muet longtemps
+encore, ne se decidant pas a lui confier dans quel dernier baiser il
+l'emporterait. Elle dut retourner partout, refaire le pelerinage de
+ses promenades. La nuit etait presque entierement tombee, et il lui
+semblait qu'elle entrait peu a peu dans la terre. Elle monta aux
+grandes roches, les interrogeant, leur demandant si c'etait sur
+leurs lits de cailloux qu'il lui fallait expirer. Elle traversa la
+foret, attendant, avec un desir qui ralentissait sa marche, que
+quelque chene s'ecroulat et l'ensevelit dans la majeste de sa chute.
+Elle longea les rivieres des prairies, se penchant presque a chaque
+pas, regardant au fond des eaux si une couche ne lui etait pas
+preparee, parmi les nenuphars. Nulle part, la mort ne l'appelait, ne
+lui tendait ses mains fraiches. Cependant, elle ne se trompait
+point. C'etait bien le Paradou qui allait lui apprendre a mourir,
+comme il lui avait appris a aimer. Elle recommenca a battre les
+buissons, plus affamee qu'aux matinees tiedes ou elle cherchait
+l'amour. Et, tout d'un coup, au moment ou elle arrivait au parterre,
+elle surprit la mort, dans les parfums du soir. Elle courut, elle
+eut un rire de volupte. Elle devait mourir avec les fleurs.
+
+D'abord, elle courut au bois de roses. La, dans la derniere lueur du
+crepuscule, elle fouilla les massifs, elle cueillit toutes les roses
+qui s'alanguissaient aux approches de l'hiver. Elle les cueillait a
+terre, sans se soucier des epines; elle les cueillait devant elle,
+des deux mains; elle les cueillait au-dessus d'elle, se haussant sur
+les pieds, ployant les arbustes. Une telle hate la poussait, qu'elle
+cassait les branches, elle qui avait le respect des moindres brins
+d'herbe. Bientot elle eut des roses plein les bras, un fardeau de
+roses sous lequel elle chancelait. Puis, elle rentra au pavillon,
+ayant depouille le bois, emportant jusqu'aux petales tombes; et
+quand elle eut laisse glisser sa charge de roses sur le carreau de
+la chambre au plafond bleu, elle redescendit dans le parterre.
+
+Alors, elle chercha les violettes. Elle en faisait des bouquets
+enormes qu'elle serrait un a un contre sa poitrine. Ensuite, elle
+chercha les oeillets, coupant tout jusqu'aux boutons, liant des
+gerbes geantes d'oeillets blancs, pareilles a des jattes de lait,
+des gerbes geantes d'oeillets rouges, pareilles a des jattes de
+sang. Et elle chercha encore les quarantaines, les belles-de-nuit,
+les heliotropes, les lis; elle prenait a poignee les dernieres tiges
+epanouies des quarantaines, dont elle froissait sans pitie les
+ruches de satin; elle devastait les corbeilles de belles-de-nuit,
+ouvertes a peine a l'air du soir; elle fauchait le champ des
+heliotropes, ramassant en tas sa moisson de fleurs; elle mettait
+sous ses bras des paquets de lis, comme des paquets de roseaux.
+Lorsqu'elle fut de nouveau chargee, elle remonta au pavillon jeter,
+a cote des roses, les violettes, les oeillets, les quarantaines, les
+belles-de-nuit, les heliotropes, les lis. Et, sans reprendre
+haleine, elle redescendit.
+
+Cette fois, elle se rendit a ce coin melancolique qui etait comme le
+cimetiere du parterre. Un automne brulant y avait mis une seconde
+poussee des fleurs du printemps. Elle s'acharna surtout sur des
+plates-bandes de tubereuses et de jacinthes, a genoux au milieu des
+herbes, menant sa recolte avec des precautions d'avare. Les
+tubereuses semblaient pour elle des fleurs precieuses, qui devaient
+distiller goutte a goutte de l'or, des richesses, des biens
+extraordinaires. Les jacinthes, toutes perlees de leurs grains
+fleuris, etaient comme des colliers dont chaque perle allait lui
+verser des joies ignorees aux hommes. Et, bien qu'elle disparut dans
+la brassee de jacinthes et de tubereuses qu'elle avait coupee, elle
+ravagea plus loin un champ de pavots, elle trouva moyen de raser
+encore un champ de soucis. Par-dessus les tubereuses, par-dessus les
+jacinthes, les soucis et les pavots s'entasserent. Elle revint en
+courant se decharger dans la chambre au plafond bleu, veillant a ce
+que le vent ne lui volat pas un pistil. Elle redescendit.
+
+Qu'allait-elle cueillir maintenant? Elle avait moissonne le parterre
+entier. Quand elle se haussait sur les pieds, elle ne voyait plus,
+sous l'ombre encore grise, que le parterre mort, n'ayant plus les
+yeux tendres de ses roses, le rire rouge de ses oeillets, les
+cheveux parfumes de ses heliotropes. Pourtant, elle ne pouvait
+remonter les bras vides. Et elle s'attaqua aux herbes, aux verdures;
+elle rampa, la poitrine contre le sol, cherchant dans une supreme
+etreinte de passion a emporter la terre elle-meme. Ce fut la moisson
+des plantes odorantes, les citronnelles, les menthes, les verveines,
+dont elle emplissait sa jupe. Elle rencontra une bordure de baume et
+n'en laissa pas une feuille. Elle prit meme deux grands fenouils,
+qu'elle jeta sur ses epaules, ainsi que deux arbres. Si elle avait
+pu, entre ses dents serrees, elle aurait emmene derriere elle toute
+la nappe verte du parterre. Puis, au seuil du pavillon, elle se
+tourna, elle jeta un dernier regard sur le Paradou. Il etait noir;
+la nuit, tombee completement, lui avait jete un drap noir sur la
+face. Et elle monta, pour ne plus redescendre.
+
+La grande chambre, bientot, fut paree. Elle avait pose une lampe
+allumee sur la console. Elle triait les fleurs amoncelees au milieu
+du carreau, elle en faisait de grosses touffes qu'elle distribuait a
+tous les coins. D'abord, derriere la lampe sur la console, elle mit
+les lis, une haute dentelle qui attendrissait la lumiere de sa
+purete blanche. Puis, elle porta des poignees d'oeillets et de
+quarantaines sur le vieux canape, dont l'etoffe peinte etait deja
+semee de bouquets rouges, fanes depuis cent ans; et l'etoffe
+disparut, le canape allongea contre le mur un massif de quarantaines
+herisse d'oeillets. Elle rangea alors les quatre fauteuils devant
+l'alcove; elle emplit le premier de soucis, le second de pavots, le
+troisieme de belles-de-nuit, le quatrieme d'heliotropes; les
+fauteuils, noyes, ne montrant que des bouts de leurs bras,
+semblaient des bornes de fleurs. Enfin, elle songea au lit. Elle
+roula pres du chevet une petite table, sur laquelle elle dressa un
+tas enorme de violettes. Et, a larges brassees, elle couvrit
+entierement le lit de toutes les jacinthes et de toutes les
+tubereuses qu'elle avait apportees; la couche etait si epaisse,
+qu'elle debordait sur le devant, aux pieds, a la tete, dans la
+ruelle, laissant couler des trainees de grappes. Le lit n'etait plus
+qu'une grande floraison. Cependant, les roses restaient. Elle les
+jeta au hasard, un peu partout; elle ne regardait meme pas ou elles
+tombaient; la console, le canape, les fauteuils, en recurent; un
+coin du lit en fut inonde. Pendant quelques minutes, il plut des
+roses, a grosses touffes, une averse de fleurs lourdes comme des
+gouttes d'orage, qui faisaient des mares dans les trous du carreau.
+Mais le tas ne diminuant guere, elle finit par en tresser des
+guirlandes qu'elle pendit aux murs. Les Amours de platre qui
+polissonnaient au-dessus de l'alcove eurent des guirlandes de roses
+au cou, aux bras, autour des reins; leurs ventres nus, leurs culs
+nus furent tout habilles de roses. Le plafond bleu, les panneaux
+ovales encadres de noeuds de ruban couleur chair, les peintures
+erotiques mangees par le temps, se trouverent tendus d'un manteau de
+roses, d'une draperie de roses. La grande chambre etait paree.
+Maintenant, elle pouvait y mourir.
+
+Un instant, elle resta debout, regardant autour d'elle. Elle
+songeait, elle cherchait si la mort etait la. Et elle ramassa les
+verdures odorantes, les citronnelles, les menthes, les verveines,
+les baumes, les fenouils; elle les tordit, les plia, en fabriqua des
+tampons, a l'aide desquels elle alla boucher les moindres fentes,
+les moindres trous de la porte et des fenetres. Puis, elle tira les
+rideaux de calicot blanc, cousus a gros points. Et, muette, sans un
+soupir, elle se coucha sur le lit, sur la floraison des jacinthes et
+des tubereuses.
+
+La, ce fut une volupte derniere. Les yeux grands ouverts, elle
+souriait a la chambre. Comme elle avait aime, dans cette chambre!
+Comme elle y mourait heureuse! A cette heure, rien d'impur ne lui
+venait plus des Amours de platre, rien de troublant ne descendait
+plus des peintures, ou des membres de femme se vautraient. Il n'y
+avait, sous le plafond bleu, que le parfum etouffant des fleurs. Et
+il semblait que ce parfum ne fut autre que l'odeur d'amour ancien
+dont l'alcove etait toujours restee tiede, une odeur grandie,
+centuplee, devenue si forte, qu'elle soufflait l'asphyxie. Peut-etre
+etait-ce l'haleine de la dame morte la, il y avait un siecle. Elle
+se trouvait ravie a son tour, dans cette haleine. Ne bougeant point,
+les mains jointes sur son coeur, elle continuait a sourire, elle
+ecoutait les parfums qui chuchotaient dans sa tete bourdonnante. Ils
+lui jouaient une musique etrange de senteurs qui l'endormait
+lentement, tres doucement. D'abord, c'etait un prelude gai,
+enfantin: ses mains, qui avaient tordu les verdures odorantes,
+exhalaient l'aprete des herbes foulees, lui contaient ses courses de
+gamine au milieu des sauvageries du Paradou. Ensuite, un chant de
+flute se faisait entendre, de petites notes musquees qui
+s'egrenaient du tas de violettes pose sur la table, pres du chevet;
+et cette flute, brodant sa melodie sur l'haleine calme,
+l'accompagnement regulier des lis de la console, chantait les
+premiers charmes de son amour, le premier aveu, le premier baiser
+sous la futaie. Mais elle suffoquait davantage, la passion arrivait
+avec l'eclat brusque des oeillets, a l'odeur poivree, dont la voix
+de cuivre dominait un moment toutes les autres. Elle croyait qu'elle
+allait agoniser dans la phrase maladive des soucis et des pavots,
+qui lui rappelait les tourments de ses desirs. Et, brusquement,
+tout s'apaisait, elle respirait plus librement, elle glissait a
+une douceur plus grande, bercee par une gamme descendante des
+quarantaines, se ralentissant, se noyant, jusqu'a un cantique
+adorable des heliotropes, dont les haleines de vanille disaient
+l'approche des noces. Les belles-de-nuit piquaient ca et la
+un trille discret. Puis, il y eut un silence. Les roses,
+languissamment, firent leur entree. Du plafond coulerent des voix,
+un choeur lointain. C'etait un ensemble large, qu'elle ecouta au
+debut avec un leger frisson. Le choeur s'enfla, elle fut bientot
+tout vibrante des sonorites prodigieuses qui eclataient autour
+d'elle. Les noces etaient venues, les fanfares des roses annoncaient
+l'instant redoutable. Elle, les mains de plus en plus serrees contre
+son coeur, pamee, mourante, haletait. Elle ouvrait la bouche,
+cherchant le baiser qui devait l'etouffer, quand les jacinthes et
+les tubereuses fumerent, l'envelopperent d'un dernier soupir, si
+profond, qu'il couvrit le choeur des roses. Albine etait morte dans
+le hoquet supreme des fleurs.
+
+
+
+
+
+XV.
+
+Le lendemain, vers trois heures, la Teuse et Frere Archangias, qui
+causaient sur le perron du presbytere, virent le cabriolet du
+docteur Pascal traverser le village, au grand galop du cheval. De
+violents coups de fouet sortaient de la capote baissee.
+
+- Ou court-il donc comme ca? murmura la vieille servante. Il va se
+casser le cou.
+
+Le cabriolet etait arrive au bas du tertre, sur lequel l'eglise
+etait batie. Brusquement, le cheval se cabra, s'arreta; et la tete
+du docteur, toute blanche, toute ebouriffee, s'allongea sous la
+capote.
+
+- Serge est-il la? cria-t-il d'une voix furieuse.
+
+La Teuse s'etait avancee au bord du tertre.
+
+- Monsieur le cure est dans sa chambre, repondit-elle. Il doit lire
+son breviaire... Vous avez quelque chose a lui dire? Voulez-vous que
+je l'appelle?
+
+L'oncle Pascal, dont le visage paraissait bouleverse, eut un geste
+terrible de sa main droite, qui tenait le fouet. Il reprit, se
+penchant davantage, au risque de tomber:
+
+- Ah! il lit son breviaire!... Non, ne l'appelez pas. Je
+l'etranglerais, et c'est inutile... J'ai a lui dire qu'Albine est
+morte, entendez-vous! Dites-lui qu'elle est morte, de ma part!
+
+Et il disparut, il lanca a son cheval un si rude coup de fouet, que
+la bete s'emporta. Mais, vingt pas plus loin, il l'arreta de
+nouveau, allongeant encore la tete, criant plus fort:
+
+- Dites-lui aussi de ma part qu'elle etait enceinte! Ca lui fera
+plaisir.
+
+Le cabriolet reprit sa course folle. Il montait avec des cahots
+inquietants la route pierreuse des coteaux, qui menait au Paradou.
+La Teuse etait restee toute suffoquee. Frere Archangias ricanait, en
+fixant sur elle des yeux ou flambait une joie farouche. Et elle le
+poussa, elle faillit le faire tomber, le long des marches du perron.
+
+- Allez-vous-en, begayait-elle, se fachant a son tour, se
+soulageant sur lui. Je finirai par vous detester, vous!... Est-il
+possible de se rejouir de la mort du monde! Moi, je ne l'aimais pas
+cette fille. Mais quand on meurt a son age, ce n'est pas gai...
+Allez-vous-en, tenez! Ne riez plus comme ca, ou je vous jette mes
+ciseaux a la figure!
+
+C'etait vers une heure seulement qu'un paysan, venu a Plassans pour
+vendre ses legumes, avait appris au docteur Pascal la mort d'Albine,
+en ajoutant que Jeanbernat le demandait. Maintenant, le docteur se
+sentait un peu soulage par le cri qu'il venait de jeter, en passant
+devant l'eglise. Il s'etait detourne de son chemin, afin de se
+donner cette satisfaction. Il se reprochait cette mort comme un
+crime dans lequel il aurait trempe. Tout le long de la route, il
+n'avait cesse de s'accabler d'injures, s'essuyant les yeux pour voir
+clair a conduire son cheval, poussant le cabriolet sur les tas de
+pierres, avec la sourde envie de culbuter et de se casser quelque
+membre. Lorsqu'il se fut engage dans le chemin creux longeant la
+muraille interminable du parc, une esperance lui vint. Peut-etre
+qu'Albine n'etait qu'en syncope. Le paysan lui avait conte qu'elle
+s'etait asphyxiee avec des fleurs. Ah! s'il arrivait a temps, s'il
+pouvait la sauver! Et il tapait ferocement sur son cheval, comme
+s'il eut tape sur lui.
+
+La journee etait fort belle. Ainsi qu'aux beaux jours de mai, le
+pavillon lui apparut tout baigne de soleil. Mais le lierre qui
+montait jusqu'au toit avait des feuilles tachees de rouille, et les
+mouches a miel ne ronflaient plus autour des giroflees, grandies
+entre les fentes. Il attacha vivement son cheval, il poussa la
+barriere du petit jardin. C'etait toujours ce grand silence, dans
+lequel Jeanbernat fumait sa pipe. Seulement, le vieux n'etait plus
+la, sur son banc, devant ses salades.
+
+- Jeanbernat! appela le docteur.
+
+Personne ne repondit. Alors, en entrant dans le vestibule, il vit
+une chose qu'il n'avait jamais vue. Au fond du couloir, au bas de la
+cage noire de l'escalier, une porte etait ouverte sur le Paradou;
+l'immense jardin, sous le soleil pale, roulait ses feuilles jaunes,
+etendait sa melancolie d'automne. Il franchit le seuil de cette
+porte, il fit quelques pas sur l'herbe humide.
+
+- Ah! c'est vous, docteur! dit la voix calme de Jeanbernat.
+
+Le vieux, a grands coups de beche, creusait un trou, au pied d'un
+murier. Il avait redresse sa haute taille, en entendant des pas.
+Puis, il s'etait remis a la besogne, enlevant d'un seul effort une
+motte enorme de terre grasse.
+
+- Que faites-vous donc la? demanda le docteur Pascal.
+
+Jeanbernat se redressa de nouveau. Il essuyait la sueur de son front
+sur la manche de sa veste.
+
+- Je fais un trou, repondit-il simplement. Elle a toujours aime le
+jardin. Elle sera bien la pour dormir.
+
+Le docteur sentit l'emotion l'etrangler. Il resta un instant au bord
+de la fosse, sans pouvoir parler. Il regardait Jeanbernat donner ses
+rudes coups de beche.
+
+- Ou est-elle? dit-il enfin.
+
+- La-haut, dans sa chambre. Je l'ai laissee sur le lit. Je veux que
+vous lui ecoutiez le coeur, avant de la mettre la-dedans... Moi,
+j'ai ecoute je n'ai rien entendu.
+
+Le docteur monta. La chambre n'avait pas ete touchee. Seule, une
+fenetre etait ouverte. Les fleurs, fanees, etouffees dans leur
+propre parfum, ne mettaient plus la que la senteur fade de leur
+chair morte. Au fond de l'alcove, pourtant, restait une chaleur
+d'asphyxie, qui semblait couler dans la chambre et s'echapper encore
+par minces filets de fumee. Albine, tres blanche, les mains sur son
+coeur, dormait avec un sourire, au milieu de sa couche de jacinthes
+et de tubereuses. Et elle etait bien heureuse, elle etait bien
+morte. Debout devant le lit, le docteur la regarda longuement, avec
+cette fixite des savants qui tentent des resurrections. Puis, il ne
+voulut pas meme deranger ses mains jointes; il la baisa au front, a
+cette place que sa maternite avait deja tachee d'une ombre legere.
+En bas, dans le jardin, la beche de Jeanbernat enfoncait toujours
+ses coups sourds et reguliers.
+
+Cependant, au bout d'un quart d'heure, le vieux monta. Il avait fini
+sa besogne. Il trouva le docteur assis devant le lit, plonge dans
+une telle songerie, qu'il paraissait ne pas sentir les grosses
+larmes coulant une a une sur ses joues. Les deux hommes
+n'echangerent qu'un regard. Puis, apres un silence:
+
+- Allez, j'avais raison, dit lentement Jeanbernat, repetant son
+geste large, il n'y a rien, rien, rien... Tout ca, c'est de la
+farce.
+
+Il restait debout, il ramassait les roses tombees du lit, qu'il
+jetait une a une sur les jupes d'Albine.
+
+- Les fleurs, ca ne vit qu'un jour, dit-il encore; tandis que les
+mauvaises orties comme moi, ca use les pierres ou ca pousse...
+Maintenant, bonsoir, je puis crever. On m'a souffle mon dernier coin
+de soleil. C'est de la farce.
+
+Et il s'assit a son tour. Il ne pleurait pas, il avait le desespoir
+raide d'un automate dont la mecanique se casse. Machinalement, il
+allongea la main, il prit un livre sur la petite table couverte de
+violettes. C'etait un des bouquins du grenier, un volume depareille
+d'Holbach!, qu'il lisait depuis le matin, en veillant le corps
+d'Albine. Comme le docteur se taisait toujours, accable, il se remit
+a tourner les pages. Mais une idee lui vint tout d'un coup.
+
+- Si vous m'aidiez, dit-il au docteur, nous la descendrions a nous
+deux, nous l'enterrerions avec toutes ces fleurs.
+
+L'oncle Pascal eut un frisson. Il expliqua qu'il n'etait pas permis
+de garder ainsi les morts.
+
+- Comment, ce n'est pas permis! cria le vieux. Eh bien! je me le
+permettrai!... Est-ce qu'elle n'est pas a moi? Est-ce que vous
+croyez que je vais me la laisser prendre par les cures? Qu'ils
+essayent, s'ils veulent etre recus a coups de fusil.
+
+Il s'etait leve, il brandissait terriblement son livre. Le docteur
+lui saisit les mains, les serra contre les siennes, en le conjurant
+de se calmer. Pendant longtemps, il parla, disant tout ce qui lui
+venait aux levres; il s'accusait, il laissait echapper des lambeaux
+d'aveux, il revenait vaguement a ceux qui avaient tue Albine.
+
+- Ecoutez, dit-il enfin, elle n'est plus a vous, il faut la leur
+rendre.
+
+Mais Jeanbernat hochait la tete, refusant du geste. Il etait
+ebranle, cependant. Il finit par dire:
+
+- C'est bien. Qu'ils la prennent et qu'elle leur casse les bras! Je
+voudrais qu'elle sortit de leur terre pour les tuer tous de peur...
+D'ailleurs, j'ai une affaire a regler la-bas. J'irai demain...
+Adieu, docteur. Le trou sera pour moi.
+
+Et, quand le docteur fut parti, il se rassit au chevet de la morte,
+et reprit gravement la lecture de son livre.
+
+
+
+
+
+XVI.
+
+Ce matin-la, il y avait un grand remue-menage, dans la basse-cour du
+presbytere. Le boucher des Artaud venait de tuer Mathieu, le cochon,
+sous le hangar. Desiree, enthousiasmee, avait tenu les pieds de
+Mathieu, pendant qu'on le saignait, le baisant sur l'echine pour
+qu'il sentit moins le couteau, lui disant qu'il fallait bien qu'on
+le tuat, maintenant qu'il etait si gras. Personne comme elle ne
+tranchait la tete d'une oie d'un seul coup de hachette, ou n'ouvrait
+le gosier d'une poule avec une paire de ciseaux. Son amour des betes
+acceptait tres gaillardement ce massacre. C'etait necessaire,
+disait-elle; ca faisait de la place aux petits qui poussaient. Et
+elle etait tres gaie.
+
+- Mademoiselle, grondait la Teuse a chaque minute, vous allez vous
+faire mal. Ca n'a pas de bon sens, de se mettre dans un etat pareil,
+parce qu'on tue un cochon. Vous etes rouge comme si vous aviez danse
+tout un soir.
+
+Mais Desiree tapait des mains, tournait, s'occupait. La Teuse, elle,
+avait les jambes qui lui rentraient dans le corps, ainsi qu'elle le
+disait. Depuis le matin six heures, elle roulait sa masse enorme, de
+la cuisine a la basse-cour. Elle devait faire le boudin. C'etait
+elle qui avait battu le sang, deux larges terrines toutes roses au
+grand soleil. Et jamais elle n'aurait fini, parce que mademoiselle
+l'appelait toujours, pour des riens. Il faut dire qu'a l'heure meme
+ou le boucher saignait Mathieu, Desiree avait eu une grosse emotion,
+en entrant dans l'ecurie. Lise, la vache, etait en train d'y
+accoucher. Alors, saisie d'une joie extraordinaire, elle avait
+acheve de perdre la tete.
+
+- Un s'en va, un autre arrive! cria-t-elle, sautant, pirouettant
+sur elle-meme. Mais viens donc voir, la Teuse!
+
+Il etait onze heures. Par moments, un chant sortait de l'eglise. On
+saisissait un murmure confus de voix desolees, un balbutiement de
+priere, d'ou montaient brusquement des lambeaux de phrases latines,
+jetes a pleine voix.
+
+- Viens donc! repeta Desiree pour la vingtieme fois.
+
+- Il faut que j'aille sonner, murmura la vieille servante; jamais
+je n'aurai fini... Qu'est-ce que vous voulez encore, mademoiselle?
+
+Mais elle n'attendit pas la reponse. Elle se jeta au milieu d'une
+bande de poules, qui buvaient goulument le sang, dans les terrines.
+Elle les dispersa a coups de pied, furieuse. Puis elle couvrit les
+terrines, en disant:
+
+- Ah bien! au lieu de me tourmenter vous feriez mieux de veiller
+sur ces gueuses... Si vous les laissez faire, vous n'aurez pas de
+boudin, comprenez-vous!
+
+Desiree riait. Quand les poules auraient bu un peu de sang, le grand
+mal! Ca les engraissait. Puis, elle voulut emmener la Teuse aupres
+de la vache. Celle-ci se debattait.
+
+- Il faut que j'aille sonner... L'enterrement va sortir. Vous
+entendez bien.
+
+A ce moment, dans l'eglise, les voix grandirent, tronerent sur un
+ton mourant. Un bruit de pas arriva, tres distinct.
+
+- Non, regarde, insistait Desiree en la poussant vers l'ecurie.
+Dis-moi ce qu'il faut que je fasse.
+
+La vache, etendue sur la litiere, tourna la tete, les suivit de ses
+gros yeux. Et Desiree pretendait qu'elle avait pour sur besoin de
+quelque chose. Peut-etre qu'on aurait pu l'aider, pour qu'elle
+souffrit moins. La Teuse haussait les epaules. Est-ce que les betes
+ne savaient pas faire leurs affaires elles-memes! Il ne fallait pas
+la tourmenter, voila tout. Elle se dirigeait enfin vers la
+sacristie, lorsqu'en repassant devant le hangar, elle jeta un
+nouveau cri.
+
+- Tenez, tenez! dit-elle, le poing tendu. Ah! la gredine!
+
+Sous le hangar, Mathieu, en attendant qu'on le grillat,
+s'allongeait, tombe sur le dos, les pattes en l'air. Le trou du
+couteau, a son cou, etait tout frais, avec des gouttes de sang qui
+perlaient. Et une petite poule blanche, l'air tres delicat, piquait
+une a une les gouttes de sang.
+
+- Pardi! elle se regale, dit simplement Desiree.
+
+Elle s'etait penchee, elle donnait des tapes sur le ventre ballonne
+du cochon, en ajoutant:
+
+- Hein! mon gros, tu leur as assez de fois vole leur soupe pour
+qu'elles te mangent un peu le cou maintenant.
+
+La Teuse ota rapidement son tablier, dont elle enveloppa le cou de
+Mathieu. Ensuite, elle se hata, elle disparut dans l'eglise. La
+grande porte venait de crier sur ses gonds rouilles, une bouffee de
+chant s'elargissait en plein air, au milieu du soleil calme. Et,
+tout d'un coup, la cloche se mit a sonner, a coups reguliers.
+Desiree, qui etait restee agenouillee devant le cochon, lui tapant
+toujours sur le ventre, avait leve la tete, ecoutait, sans cesser de
+sourire. Puis, se voyant seule, ayant regarde sournoisement autour
+d'elle, elle se glissa dans l'ecurie, dont elle referma la porte sur
+elle. Elle allait aider la vache.
+
+La petite grille du cimetiere, qu'on avait voulu ouvrir toute
+grande, pour laisser passer le corps, pendait contre le mur, a demi
+arrachee. Dans le champ vide, le soleil dormait, sur les herbes
+seches. Le convoi entra, en psalmodiant le dernier verset du
+Miserere. Et il y eut un silence.
+
+- Requiem oeternam dona ei, Domine, reprit d'une voix grave l'abbe
+Mouret.
+
+- Et lux perpetua luceat ei, ajouta Frere Archangias, avec un
+mugissement de chantre.
+
+D'abord, Vincent s'avancait, en surplis, portant la croix, une
+grande croix de cuivre a moitie desargentee, qu'il levait a deux
+mains, tres haut. Puis, marchait l'abbe Mouret, pale dans sa
+chasuble noire, la tete droite, chantant sans un tremblement des
+levres, les yeux fixes au loin, devant lui. Le cierge allume qu'il
+tenait tachait a peine le plein jour d'une goutte chaude. Et, a deux
+pas, le touchant presque, venait le cercueil d'Albine, que quatre
+paysans portaient sur une sorte de brancard peint en noir. Le
+cercueil mal recouvert par un drap trop court montrait, aux pieds,
+le sapin neuf de ses planches, dans lequel les tetes des clous
+mettaient des etincelles d'acier. Au milieu du drap, des fleurs
+etaient semees, des poignees de roses blanches, de jacinthes et de
+tubereuses, prises au lit meme de la morte.
+
+- Faites donc attention! cria Frere Archangias aux paysans, lorsque
+ceux-ci pencherent un peu le brancard, pour qu'il put passer, sans
+s'accrocher a la grille. Vous allez tout flanquer par terre!
+
+Et il retint le cercueil de sa grosse main. Il portait l'aspersoir,
+faute d'un second clerc; et il remplacait egalement le chantre, le
+garde-champetre, qui n'avait pu venir.
+
+- Entrez aussi, vous autres, dit-il en se tournant.
+
+C'etait un autre convoi, le petit de la Rosalie, mort la veille,
+dans une crise de convulsions. Il y avait la, la mere, le pere, la
+vieille Brichet, Catherine, et deux grandes filles, la Rousse et
+Lisa. Ces dernieres tenaient le cercueil du petit, chacune par un
+bout.
+
+Brusquement, les voix tomberent. Il y eut un nouveau silence. La
+cloche sonnait toujours, sans se presser, d'une facon navree. Le
+convoi traversa tout le cimetiere, se dirigeant vers l'angle que
+formaient l'eglise et le mur de la basse-cour. Des vols de
+sauterelles s'envolaient, des lezards rentraient vivement dans leurs
+trous. Une chaleur, lourde encore, pesait sur ce coin de terre
+grasse. Les petits bruits des herbes cassees sous le pietinement du
+cortege prenaient un murmure de sanglots etouffes.
+
+- La, arretez-vous, dit le Frere en barrant le chemin aux deux
+grandes filles qui tenaient le petit. Attendez votre tour. Vous
+n'avez pas besoin d'etre dans nos jambes.
+
+Et les grandes filles poserent le petit a terre. La Rosalie, Fortune
+et la vieille Brichet s'arreterent au milieu du cimetiere, tandis
+que Catherine suivait sournoisement Frere Archangias. La fosse
+d'Albine etait creusee a gauche de la tombe de l'abbe Caffin, dont
+la pierre blanche semblait au soleil toute semee de paillettes
+d'argent. Le trou beant, frais du matin, s'ouvrait parmi de grosses
+touffes d'herbe; sur le bord, de hautes plantes, a demi arrachees,
+penchaient leurs tiges; au fond, une fleur etait tombee, tachant le
+noir de la terre de ses petales rouges. Lorsque l'abbe Mouret
+s'avanca, la terre molle ceda sous ses pieds; il dut reculer, pour
+ne pas rouler dans la fosse.
+
+- Ego sum... entonna-t-il d'une voix pleine, qui dominait les
+lamentations de la cloche.
+
+Et, pendant l'antienne, les assistants instinctivement jetaient des
+coups d'oeil furtifs au fond du trou, vide encore. Vincent, qui
+avait plante la croix au pied de la fosse, en face du pretre,
+poussait du soulier de petits filets de terre, qu'il s'amusait a
+regarder tomber; et cela faisait rire Catherine, penchee derriere
+lui, pour mieux voir. Les paysans avaient pose la biere sur l'herbe.
+Ils s'etiraient les bras, pendant que Frere Archangias preparait
+l'aspersoir.
+
+- Ici, Voriau! appela Fortune.
+
+Le grand chien noir, qui etait alle flairer la biere, revint en
+rechignant.
+
+- Pourquoi a-t-on amene ce chien? s'ecria Rosalie.
+
+- Pardi! il nous a suivis, dit Lisa, en s'egayant discretement.
+
+Tout ce monde causait a demi-voix, autour du cercueil du petit. Le
+pere et la mere l'oubliaient par moments; puis, ils se taisaient,
+quand ils le retrouvaient la, entre eux, a leurs pieds.
+
+- Et le pere Bambousse n'a pas voulu venir? demanda la Rousse.
+
+La vieille Brichet leva les yeux au ciel.
+
+- Il parlait de tout casser, hier, quand le petit est mort,
+murmura-t-elle. Non, ce n'est pas un bon homme, je le dis devant
+vous, Rosalie... Est-ce qu'il n'a pas failli m'etrangler, en criant
+qu'on l'avait vole, qu'il aurait donne un de ses champs de ble, pour
+que le petit mourut trois jours avant la noce!
+
+- On ne pouvait pas savoir, dit d'un air malin le grand Fortune.
+
+- Qu'est-ce que ca fait que le vieux se fache! ajouta Rosalie. Nous
+sommes maries tout de meme, maintenant.
+
+Ils se souriaient par-dessus la petite biere, les yeux luisants.
+Lisa et la Rousse se pousserent du coude. Tous redevinrent tres
+serieux. Fortune avait pris une motte de terre pour chasser Voriau,
+qui rodait a present parmi les vieilles dalles.
+
+- Ah! voila que ca va etre fini, souffla tres bas la Rousse.
+
+Devant la fosse, l'abbe Mouret achevait le De profundis. Puis, il
+s'approcha du cercueil, a pas lents, se redressa, le regarda un
+instant, sans un battement de paupieres. Il semblait plus grand, il
+avait une serenite de visage qui le transfigurait.
+
+Et il se baissa, il ramassa une poignee de terre qu'il sema sur la
+biere en forme de croix. Il recitait, d'une voix si claire, que pas
+une syllabe ne fut perdue:
+
+- Revertitur in terram suam unde erat, et spiritus redit ad Deum
+qui dedit illum.
+
+Un frisson avait couru parmi les assistants. Lisa reflechissait,
+disant d'un air ennuye:
+
+- Ca n'est pas gai tout de meme, quand on pense qu'on y passera a
+son tour.
+
+Frere Archangias avait tendu l'aspersoir au pretre. Celui-ci le
+secoua au-dessus du corps, a plusieurs reprises. Il murmura:
+
+- Requiescat in pace.
+
+- Amen, repondirent a la fois Vincent et le Frere, d'un ton si aigu
+et d'un ton si grave, que Catherine dut se mettre le poing sur la
+bouche, pour ne pas eclater.
+
+- Non, non, ce n'est pas gai, continuait Lisa... Il n'y a seulement
+personne, a cet enterrement. Sans nous, le cimetiere serait vide.
+
+- On raconte qu'elle s'est tuee, dit la vieille Brichet.
+
+- Oui, je sais, interrompit la Rousse. Le Frere ne voulait pas
+qu'on l'enterrat avec les chretiens. Mais monsieur le cure a repondu
+que l'eternite etait pour tout le monde. J'etais la... N'importe, le
+Philosophe aurait pu venir.
+
+Mais la Rosalie les fit taire en murmurant:
+
+- Eh! regardez, le voila, le Philosophe!
+
+En effet, Jeanbernat entrait dans le cimetiere. Il marcha droit au
+groupe qui se tenait autour de la fosse. Il avait son pas gaillard,
+si souple encore, qu'il ne faisait aucun bruit. Quand il se fut
+avance, il demeura debout derriere Frere Archangias, dont il sembla
+couver un instant la nuque des yeux. Puis, comme l'abbe Mouret
+achevait les oraisons, il tira tranquillement un couteau de sa
+poche, l'ouvrit, et abattit, d'un seul coup, l'oreille droite du
+Frere.
+
+Personne n'avait eu le temps d'intervenir. Le Frere poussa un
+hurlement.
+
+- La gauche sera pour une autre fois, dit paisiblement Jeanbernat
+en jetant l'oreille par terre.
+
+Et il repartit. La stupeur fut telle, qu'on ne le poursuivit meme
+pas. Frere Archangias s'etait laisse tomber sur le tas de terre
+fraiche retiree du trou. Il avait mis son mouchoir en tampon sur sa
+blessure. Un des quatre porteurs voulut l'emmener, le reconduire
+chez lui. Mais il refusa du geste. Il resta la, farouche, attendant,
+voulant voir descendre Albine dans le trou.
+
+- Enfin, c'est notre tour, dit la Rosalie avec un leger soupir.
+
+Cependant, l'abbe Mouret s'attardait pres de la fosse, a regarder
+les porteurs qui attachaient le cercueil d'Albine avec des cordes,
+pour le faire glisser sans secousse. La cloche sonnait toujours;
+mais la Teuse devait se fatiguer, car les coups s'egaraient, comme
+irrites de la longueur de la ceremonie. Le soleil devenait plus
+chaud, l'ombre du Solitaire se promenait lentement, au milieu des
+herbes toutes bossuees de tombes. Lorsque l'abbe Mouret dut se
+reculer, afin de ne point gener, ses yeux rencontrerent le marbre de
+l'abbe Caffin, ce pretre qui avait aime et qui dormait la, si
+paisible, sous les fleurs sauvages.
+
+Puis, tout d'un coup, pendant que le cercueil descendait, soutenu
+par les cordes, dont les noeuds lui arrachaient des craquements, un
+tapage effroyable monta de la basse-cour, derriere le mur. La chevre
+belait. Les canards, les oies, les dindes, claquaient du bec,
+battaient des ailes. Les poules chantaient l'oeuf, toutes ensemble.
+Le coq fauve Alexandre jetait son cri de clairon. On entendait
+jusqu'aux bonds des lapins, ebranlant les planches de leurs cabines.
+Et, par-dessus toute cette vie bruyante du petit peuple des betes,
+un grand rire sonnait. Il y eut un froissement de jupes. Desiree,
+decoiffee, les bras nus jusqu'aux coudes, la face rouge de triomphe,
+parut, les mains appuyees au chaperon du mur. Elle devait etre
+montee sur le tas de fumier.
+
+- Serge! Serge! appela-t-elle.
+
+A ce moment, le cercueil d'Albine etait au fond du trou. On venait
+de retirer les cordes. Un des paysans jetait une premiere pelletee
+de terre.
+
+- Serge! Serge! cria-t-elle plus fort, en tapant des mains, la
+vache a fait un veau!
+
+
+
+
+
+End of this Project Gutenberg Etext of La Faute de l'abbe Mouret par
+Emile Zola.
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA FAUTE DE L'ABBE MOURET ***
+
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+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
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+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
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+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
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+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext05 or
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+91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
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+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
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+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
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+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
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+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
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+ 1500 1998 October
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+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
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+The Project Gutenberg EBook of La Faute de l'Abbe Mouret, by Emile Zola
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+Title: La Faute de l'Abbe Mouret
+
+Author: Emile Zola
+
+Release Date: September, 2004 [EBook #6558]
+[This file was first posted on December 28, 2002]
+[Most recently updated: July 19, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: iso-8859-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA FAUTE DE L'ABBE MOURET ***
+
+
+
+
+E-text prepared by walterdebeuf@belgacom.net, Project Gutenberg volunteer,
+http://digibooks.ibelgique.com
+
+
+
+La Faute de l'Abbé Mouret.
+
+By Émile Zola.
+
+
+
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+
+
+I
+
+La Teuse, en entrant, posa son balai et son plumeau contre l'autel.
+Elle s'était attardée à mettre en train la lessive du semestre. Elle
+traversa l'église, pour sonner l'Angelus, boitant davantage dans sa
+hâte, bousculant les bancs. La corde, près du confessionnal, tombait
+du plafond, nue, râpée, terminée par un gros noeud, que les mains
+avaient graissé; et elle s'y pendit de toute sa masse, à coups
+réguliers, puis s'y abandonna, roulant dans ses jupes, le bonnet de
+travers, le sang crevant sa face large.
+
+Après avoir ramené son bonnet d'une légère tape, essoufflée, la
+Teuse revint donner un coup de balai devant l'autel. La poussière
+s'obstinait là, chaque jour, entre les planches mal jointes de
+l'estrade. Le balai fouillait les coins avec un grondement irrité.
+Elle enleva ensuite le tapis de la table, et se fâcha en constatant
+que la grande nappe supérieure, déjà reprisée en vingt endroits,
+avait un nouveau trou d'usure au beau milieu; on apercevait la
+seconde nappe, pliée en deux, si émincée, si claire elle-même,
+qu'elle laissait voir la pierre consacrée, encadrée dans l'autel de
+bois peint. Elle épousseta ces linges roussis par l'usage, promena
+vigoureusement le plumeau le long du gradin, contre lequel elle
+releva les cartons liturgiques. Puis, montant sur une chaise, elle
+débarrassa la croix et deux des chandeliers de leurs housses de
+cotonnade jaune. Le cuivre était piqué de taches ternes.
+
+- Ah bien! murmura la Teuse à demi-voix, ils ont joliment besoin
+d'un nettoyage! Je les passerai au tripoli.
+
+Alors, courant sur une jambe, avec des déhanchements et des
+secousses à enfoncer les dalles, elle alla à la sacristie chercher
+le Missel, qu'elle plaça sur le pupitre, du côté de l'Épire, sans
+l'ouvrir, la tranche tournée vers le milieu de l'autel. Et elle
+alluma les deux cierges. En emportant son balai, elle jeta un coup
+d'oeil autour d'elle, pour s'assurer que le ménage du bon Dieu était
+bien fait. L'église dormait; la corde seule, près du confessionnal,
+se balançait encore, de la voûte au pavé, d'un mouvement long et
+flexible.
+
+L'abbé Mouret venait de descendre à la sacristie, une petite pièce
+froide, qui n'était séparée de la salle à manger que par un
+corridor.
+
+- Bonjour, monsieur le curé, dit la Teuse en se débarrassant. Ah!
+vous avez fait le paresseux, ce matin! Savez-vous qu'il est six
+heures un quart.
+
+Et sans donner au jeune prêtre qui souriait le temps de répondre:
+
+- J'ai à vous gronder, continua-t-elle. La nappe est encore trouée.
+Ça n'a pas de bon sens! Nous n'en avons qu'une de rechange, et je me
+tue les yeux depuis trois jours à la raccommoder... Vous laisserez
+le pauvre Jésus tout nu, si vous y allez de ce train.
+
+L'abbé Mouret souriait toujours. Il dit gaiement:
+
+- Jésus n'a pas besoin de tant de linge, ma bonne Teuse. Il a
+toujours chaud, il est toujours royalement reçu, quand on l'aime
+bien.
+
+Puis, se dirigeant vers une petite fontaine, il demanda:
+
+- Est-ce que ma soeur est levée? Je ne l'ai pas vue.
+
+- Il y a beau temps que mademoiselle Désirée est descendue, répondit
+la servante, agenouillée devant un ancien buffet de cuisine, dans
+lequel étaient serrés les vêtements sacrés. Elle est déjà à ses
+poules et à ses lapins... Elle attendait hier des poussins qui ne
+sont pas venus. Vous pensez quelle émotion!
+
+Elle s'interrompit, disant:
+
+- La chasuble d'or, n'est-ce pas?
+
+Le prêtre, qui s'était lavé les mains, recueilli, les lèvres
+balbutiant une prière, fit un signe de tête affirmatif. La paroisse
+n'avait que trois chasubles, une violette, une noire et une d'étoffe
+d'or. Cette dernière, servant les jours où le blanc, le rouge ou le
+vert étaient prescrits, prenait une importance extraordinaire. La
+Teuse la souleva religieusement de la planche garnie de papier bleu,
+où elle la couchait après chaque cérémonie; elle la posa sur le
+buffet, enlevant avec précaution les linges fins qui en
+garantissaient les broderies. Un agneau d'or y dormait sur une croix
+d'or, entouré de larges rayons d'or. Le tissu, limé aux plis,
+laissait échapper de minces houppettes! les ornements en relief se
+rongeaient et s'effaçaient. C'était, dans la maison, une continuelle
+inquiétude autour d'elle, une tendresse terrifiée, à la voir s'en
+aller ainsi paillette à paillette. Le curé devait la mettre presque
+tous les jours. Et comment la remplacer, comment acheter les trois
+chasubles dont elle tenait lieu, lorsque les derniers fils d'or
+seraient usés!
+
+La Teuse, par-dessus la chasuble, étala l'étole, le manipule, le
+cordon, l'aube et l'amict. Mais elle continuait à bavarder, tout en
+s'appliquant à mettre le manipule en croix sur l'étole, et à
+disposer le cordon en guirlande, de façon à tracer l'initiale
+révérée du saint nom de Marie.
+
+- Il ne vaut pas plus grand'chose, ce cordon, murmurait-elle. Il
+faudra vous décider à en acheter un autre, monsieur le curé... Ce
+n'est pas l'embarras, je vous en tisserais bien un moi-même, si
+j'avais du chanvre.
+
+L'abbé Mouret ne répondait pas. Il préparait le calice sur une
+petite table, un grand vieux calice d'argent doré, à pied de bronze,
+qu'il venait de prendre au fond d'une armoire de bois blanc, où
+étaient enfermés les vases et les linges sacrés, les Saintes Huiles,
+les Missels, les chandeliers, les croix. Il posa en travers de la
+coupe un purificatoire propre, mit par-dessus ce linge la patène
+d'argent doré, contenant une hostie, qu'il recouvrit d'une petite
+pale de lin. Comme il cachait le calice, en pinçant les deux plis du
+voile d'étoffe d'or appareillé à la chasuble, la Teuse s'écria:
+
+- Attendez, il n'y a pas de corporal dans la bourse... J'ai pris
+hier soir tous les purificatoires, les pales et les corporaux sales
+pour les blanchir, à part bien sûr, pas dans la lessive... Je ne
+vous ai pas dit, monsieur le curé: je viens de la mettre en train,
+la lessive. Elle est joliment grasse! Elle sera meilleure que la
+dernière fois.
+
+Et pendant que le prêtre glissait un corporal dans la bourse, et
+qu'il posait sur le voile la bourse, ornée d'une croix d'or sur un
+fond d'or, elle reprit vivement:
+
+- A propos, j'oubliais! ce galopin de Vincent n'est pas venu.
+Voulez-vous que je serve la messe, monsieur le curé?
+
+Le jeune prêtre la regarda sévèrement.
+
+- Eh! ce n'est pas un péché, continua-t-elle avec son bon sourire.
+Je l'ai servie une fois, la messe, du temps de monsieur Caffin. Je
+la sers mieux que des polissons qui rient comme des païens pour une
+mouche volant dans l'église... Allez, j'ai beau porter un bonnet,
+avoir soixante ans, être grosse comme un tour, je respecte plus le
+bon Dieu que ces vermines d'enfant, que j'ai surpris encore, l'autre
+jour, jouant à saute-mouton derrière l'autel.
+
+Le prêtre continuait à la regarder, refusant de la tête.
+
+- Un trou, ce village, gronda-t-elle. Ils ne sont pas cent
+cinquante... Il y a des jours, comme aujourd'hui, où vous ne
+trouveriez pas âme qui vive aux Artaud. Jusqu'aux enfants au maillot
+qui vont dans les vignes! Si je sais ce qu'on fait dans les vignes,
+par exemple! Des vignes qui poussent sous les cailloux, sèches comme
+des chardons! Et un pays de loups, à une lieue de toute route!... A
+moins qu'un ange ne descende la servir, votre messe, monsieur le
+curé, vous n'avez que moi, ma parole! ou un des lapins de
+mademoiselle Désirée, sauf votre respect!
+
+Mais, juste à ce moment, Vincent, le cadet des Brichet, poussa
+doucement la porte de la sacristie. Ses cheveux rouges en
+broussaille, ses minces yeux gris qui luisaient, fâchèrent la Teuse.
+
+- Ah! le mécréant! cria-t-elle, je parie qu'il vient de faire
+quelque mauvais coup!... Avance donc, polisson, puisque monsieur le
+curé a peur que je ne salisse le bon Dieu!
+
+En voyant l'enfant, l'abbé Mouret avait pris l'amict. Il baisa la
+croix brodée au milieu, posa le linge un instant sur sa tête; puis,
+le rabattant sur le collet de sa soutane, il croisa et attacha les
+cordons, le droit par-dessus le gauche. Il passa ensuite l'aube,
+symbole de pureté, en commençant par le bras droit. Vincent, qui
+s'était accroupi, tournait autour de lui, ajustant l'aube, veillant
+à ce qu'elle tombât également de tous les côtés, à deux doigts de
+terre. Ensuite, il présenta le cordon au prêtre, qui s'en ceignit
+fortement les reins, pour rappeler ainsi les liens dont le Sauveur
+fut chargé dans sa Passion.
+
+La Teuse restait debout, jalouse, blessée, faisant effort pour se
+taire; mais la langue lui démangeait tellement, qu'elle reprit
+bientôt:
+
+- Frère Archangias est venu... Il n'aura pas un enfant, à l'école,
+aujourd'hui. Il est parti comme un coup de vent, pour aller tirer
+les oreilles à cette marmaille, dans les vignes... Vous ferez bien
+de le voir. Je crois qu'il a quelque chose à vous dire.
+
+L'abbé Mouret lui imposa silence de la main. Il n'avait plus ouvert
+les lèvres. Il récitait les prières consacrées, en prenant le
+manipule, qu'il baisa, avant de le mettre à son bras gauche, au-
+dessous du coude, comme un signe indiquant le travail des bonnes
+oeuvres, et en croisant sur sa poitrine, après l'avoir également
+baisée, l'étole, symbole de sa dignité et de sa puissance. La Teuse
+dut aider Vincent à fixer la chasuble, qu'elle attacha à l'aide de
+minces cordons, de façon à ce qu'elle ne retombât pas en arrière.
+
+- Sainte Vierge! j'ai oublié les burettes! balbutia-t-elle, se
+précipitant vers l'armoire. Allons, vite, galopin!
+
+Vincent emplit les burettes, des fioles de verre grossier, tandis
+qu'elle se hâtait de prendre un manuterge propre, dans un tiroir.
+L'abbé Mouret, tenant le calice de la main gauche par le noeud, les
+doigts de la main droite posés sur la bourse, salua profondément,
+sans ôter sa barrette, un Christ de bois noir pendu au-dessus du
+buffet. L'enfant s'inclina également; puis, passant le premier,
+tenant les burettes recouvertes du manuterge, il quitta la
+sacristie, suivi du prêtre qui marchait les yeux baissés, dans une
+dévotion profonde.
+
+
+
+
+
+II
+
+L'église, vide, était toute blanche, par cette matinée de mai. La
+corde, près du confessionnal, pendait de nouveau, immobile. La
+veilleuse, dans un verre de couleur, brûlait, pareille à une tache
+rouge, à droite du tabernacle, contre le mur. Vincent, après avoir
+porté les burettes sur la crédence, revint s'agenouiller à gauche,
+au bas du degré, tandis que le prêtre, ayant salué le Saint-
+Sacrement d'une génuflexion sur le pavé, montait à l'autel et
+étalait le corporal, au milieu duquel il plaçait le calice. Puis,
+ouvrant le Missel, il redescendit. Une nouvelle génuflexion le plia;
+il se signa à voix haute, joignit les mains devant la poitrine,
+commença le grand drame divin, d'une face toute pâle de foi et
+d'amour.
+
+- Introibo ad altare Dei.
+
+- Ad Deum qui laetificat juventutem meam, bredouilla Vincent, qui
+mangea les répons de l'antienne et du psaume, le derrière sur les
+talons, occupé à suivre la Teuse rôdant dans l'église.
+
+La vieille servante regardait un des cierges d'un air inquiet. Sa
+préoccupation parut redoubler, pendant que le prêtre, incliné
+profondément, les mains jointes de nouveau, récitait le Confiteor.
+Elle s'arrêta, se frappant à son tour la poitrine, la tête penchée,
+continuant à guetter le cierge. La voix grave du prêtre et les
+balbutiements du servant alternèrent encore pendant un instant.
+
+- Dominus vobiscum.
+
+- Et cum spiritu tuo.
+
+Et le prêtre, élargissant les mains, puis les rejoignant, dit avec
+une componction attendrie:
+
+- Oremus...
+
+La Teuse ne put tenir davantage. Elle passa derrière l'autel,
+atteignit le cierge, qu'elle nettoya, du bout de ses ciseaux. Le
+cierge coulait. Il y avait déjà deux grandes larmes de cire perdues.
+Quand elle revint, rangeant les bancs, s'assurant que les bénitiers
+n'étaient pas vides, le prêtre, monté à l'autel, les mains posées au
+bord de la nappe, priait à voix basse. Il baisa l'autel.
+
+Derrière lui, la petite église restait blafarde des pâleurs de la
+matinée. Le soleil n'était encore qu'au ras des tuiles. Les Kyrie,
+eleison coururent comme un frisson dans cette sorte d'étable, passée
+à la chaux, au plafond plat, dont on voyait les poutres
+badigeonnées. De chaque côté, trois hautes fenêtres, à vitres
+claires, fêlées, crevées pour la plupart, ouvraient des jours d'une
+crudité crayeuse. Le plein air du dehors entrait là brutalement,
+mettant à nu toute la misère du Dieu de ce village perdu. Au fond,
+au-dessus de la grande porte, qu'on n'ouvrait jamais, et dont des
+herbes barraient le seuil, une tribune en planches, à laquelle on
+montait par une échelle de meunier, allait d'une muraille à l'autre,
+craquant sous les sabots les jours de fête. Près de l'échelle, le
+confessionnal, aux panneaux disjoints, était peint en jaune citron.
+En face, à côté de la petite porte, se trouvait le baptistère, un
+ancien bénitier posé sur un pied en maçonnerie. Puis, à droite et à
+gauche, au milieu, étaient plaqués deux minces autels, entourés de
+balustrades de bois. Celui de gauche, consacré à la sainte Vierge,
+avait une grande Mère de Dieu en plâtre doré, portant royalement une
+couronne d'or fermée sur ses cheveux châtains; elle tenait, assis
+sur son bras gauche, un Jésus, nu et souriant, dont la petite main
+soulevait le globe étoilé du monde; elle marchait au milieu de
+nuages, avec des têtes d'anges ailées sous les pieds. L'autel de
+droite, où se disaient les messes de mort, était surmonté d'un
+Christ en carton peint, faisant pendant à la Vierge; le Christ, de
+la grandeur d'un enfant de dix ans, agonisait d'une effrayante
+façon, la tête rejetée en arrière, les côtes saillantes, le ventre
+creusé, les membres tordus, éclaboussés de sang. Il y avait encore
+la chaire, une caisse carrée, où l'on montait par un escabeau de
+cinq degrés, qui s'élevait vis-à-vis d'une horloge à poids, enfermée
+dans une armoire de noyer, et dont les coups sourds ébranlaient
+l'église entière, pareils aux battements d'un coeur énorme, caché
+quelque part, sous les dalles. Tout le long de la nef, les quatorze
+stations du chemin de la Croix, quatorze images grossièrement
+enluminées, encadrées de baguettes noires, tachaient du jaune, du
+bleu et du rouge de la Passion, la blancheur crue des murs.
+
+- Deo gratias, begaya Vincent, à la fin de l'Épître.
+
+Le mystère d'amour, l'immolation de la sainte victime se préparait.
+Le servant prit le Missel, qu'il porta à gauche, du côté de
+l'Évangile, en ayant soin de ne point toucher les feuillets du
+livre. Chaque fois qu'il passait devant le tabernacle, il faisait de
+biais une génuflexion qui lui déjetait la taille. Puis, revenu à
+droite, il se tint debout, les bras croisés, pendant la lecture de
+l'Évangile. Le prêtre, après avoir fait un signe de croix sur le
+Missel, s'était signé lui-même: au front, pour dire qu'il ne
+rougirait jamais de la parole divine; sur la bouche, pour montrer
+qu'il était toujours prêt à confesser sa foi; sur son coeur, pour
+indiquer que son coeur appartenait à Dieu seul.
+
+- Dominus vobiscum, dit-il en se tournant, le regard noyé, en face
+des blancheurs froides de l'église.
+
+- Et cum spiritu tuo, répondit Vincent, qui s'était remis à genoux.
+
+Après avoir récité l'Offertoire, le prêtre découvrit le calice. Il
+tint un instant, à la hauteur de sa poitrine, la patène contenant
+l'hostie, qu'il offrit à Dieu, pour lui, pour les assistants, pour
+tous les fidèles vivants ou morts. Puis, l'ayant fait glisser au
+bord du corporal, sans la toucher des doigts, il prit le calice,
+qu'il essuya soigneusement avec le purificatoire. Vincent était
+aller chercher sur la crédence les burettes, qu'ils présenta l'une
+après l'autre, la burette du vin d'abord, ensuite la burette de
+l'eau. Le prêtre offrit alors, pour le monde entier, le calice à
+demi plein, qu'il remit au milieu du corporal, où il le recouvrit de
+la pale. Et ayant prié encore, il revint se faire verser de l'eau
+par minces filets sur les extrémités du pouce et de l'index de
+chaque main, afin de se purifier des moindres taches du péché. Quand
+il se fut essuyé au manuterge, la Teuse, qui attendait, vida le
+plateau des burettes dans un seau de zinc, au coin de l'autel.
+
+- Orate, fratres, reprit le prêtre à voix haute, tourné vers les
+bancs vides, les mains élargies et rejointes, dans un geste d'appel
+aux hommes de bonne volonté.
+
+Et, se retournant devant l'autel, il continua, en baissant la voix.
+Vincent marmotta une longue phrase latine dans laquelle il se
+perdit. Ce fut alors que des flammes jaunes entrèrent par les
+fenêtres. Le soleil, à l'appel du prêtre, venait à la messe. Il
+éclaira de larges nappes dorées la muraille gauche, le
+confessionnal, l'autel de la Vierge, la grande horloge. Un
+craquement secoua le confessionnal; la Mère de Dieu, dans une
+gloire, dans l'éblouissement de sa couronne et de son manteau d'or,
+sourit tendrement à l'enfant Jésus, de ses lèvres peintes;
+l'horloge, réchauffée, battit l'heure, à coups plus vifs. Il sembla
+que le soleil peuplait les bancs des poussières qui dansaient dans
+ses rayons. La petite église, l'étable blanchie, fut comme pleine
+d'une foule tiède. Au dehors, on entendait les petits bruits du
+réveil heureux de la campagne, les herbes qui soupiraient d'aise,
+les feuilles s'essuyant dans la chaleur, les oiseaux lissant leurs
+plumes, donnant un premier coup d'ailes. Même la campagne entrait
+avec le soleil: à une des fenêtres, un gros sorbier se haussait,
+jetant des branches par les carreaux cassés, allongeant ses
+bourgeons, comme pour regarder à l'intérieur; et, par les fentes de
+la grande porte, on voyait les herbes du perron, qui menaçaient
+d'envahir la nef. Seul, au milieu de cette vie montante, le grand
+Christ, resté dans l'ombre, mettait la mort, l'agonie de sa chair
+barbouillée d'ocre, éclaboussée de laque. Un moineau vint se poser
+au bord d'un trou; il regarda, puis s'envola; mais il reparut
+presque aussitôt, et, d'un vol silencieux, s'abattit entres les
+bancs, devant l'autel de la Vierge. Un second moineau le suivit.
+Bientôt, de toutes les branches du sorbier, des moineaux
+descendirent, se promenant tranquillement à petits sauts, sur les
+dalles.
+
+- Sanctus, Sanctus, Sanctus, Dominus, Deus, Sabaoth, dit le prêtre à
+demi-voix, les épaules légèrement penchées.
+
+Vincent donna les trois coups de clochette. Mais les moineaux,
+effrayés de ce tintement brusque, s'envolèrent avec un tel bruit
+d'ailes, que la Teuse, rentrée depuis un instant dans la sacristie,
+reparut en grondant:
+
+- Les gueux! ils vont tout salir... Je parie que mademoiselle
+Désirée est encore venue leur mettre des mies de pain.
+
+L'instant redoutable approchait. Le corps et le sang d'un Dieu
+allaient descendre sur l'autel. Le prêtre baisait la nappe, joignait
+les mains, multipliait les signes de croix sur l'hostile et sur le
+calice. Les prières du canon ne tombaient plus de ses lèvres que
+dans une extase d'humilité et de reconnaissance. Ses attitudes, ses
+gestes, ses inflexions de voix, disaient le peu qu'il était,
+l'émotion qu'il éprouvait à être choisi pour une si grande tâche.
+Vincent vint s'agenouiller derrière lui; il prit la chasuble de la
+main gauche, la soutint légèrement, apprêtant la clochette. Et lui,
+les coudes appuyés au bord de la table, tenant l'hostie entre le
+pouce et l'index de chaque main, prononça sur elle les paroles de la
+consécration: Hoc est enim corpus meum. Puis, ayant fait une
+génuflexion, il l'éleva lentement, aussi haut qu'il put, en la
+suivant des yeux, pendant que le servant sonnait, à trois fois,
+prosterné. Il consacra ensuite le vin: Hic est enim calix, les
+coudes de nouveau sur l'autel, saluant, élevant le calice, le
+suivant à son tour des yeux, la main droite serrant le noeud, la
+gauche soutenant le pied. Le servant donna trois derniers coups de
+clochette. Le grand mystère de la Rédemption venait d'être
+renouvelé, le Sang adorable coulait une fois de plus.
+
+- Attendez, attendez, gronda la Teuse, en tâchant d'effrayer les
+moineaux, le poing tendu.
+
+Mais les moineaux n'avaient plus peur. Ils étaient revenus, au beau
+milieu des coups de clochette, effrontés, voletant sur les bancs.
+Les tintements répétés les avaient même mis en joie. Ils répondirent
+par de petits cris, qui coupaient les paroles latines d'un rire
+perlé de gamins libres. Le soleil leur chauffait les plumes, la
+pauvreté douce de l'église les enchantait. Ils étaient là chez eux,
+comme dans une grange, dont on aurait laissé une lucarne ouverte,
+piaillant, se battant, se disputant les mies rencontrées à terre. Un
+d'eux alla se poser sur le voile d'or de la Vierge qui souriait; un
+autre vint, lestement, reconnaître les jupes de la Teuse, que cette
+audace mit hors d'elle. A l'autel, le prêtre anéanti, les yeux
+arrêtés sur la sainte hostie, le pouce et l'index joints,
+n'entendait point cet envahissement de la nef par la tiède matinée
+de mai, ce flot montant de soleil, de verdures, d'oiseaux, qui
+débordait jusqu'au pied du Calvaire où la nature damnée agonisait.
+
+- Per omnia saecula saeculorum, dit-il.
+
+- Amen, répondit Vincent.
+
+Le Pater achevé, le prêtre, mettant l'hostie au-dessus du calice, la
+rompit au milieu. Il détacha ensuite, de l'une des moitiés, une
+particule qu'il laissa tomber dans le précieux Sang, pour marquer
+l'union intime qu'il allait contracter avec Dieu par le communion.
+Il dit à haute voix l'Agnus Dei, récita tout bas les trois Oraisons
+prescrites, fit son acte d'indignité; et, les coudes sur l'autel, la
+patène sous le menton, il communia des deux parties de l'hostie à la
+fois. Puis, après avoir joint les mains à la hauteur de son visage,
+dans une fervente méditation, il recueillit sur le corporal, à
+l'aide de la patène, les saintes parcelles détachées de l'hostie,
+qu'il mit dans le calice. Une parcelle s'étant également attachée à
+son pouce, il le frotta du bout de son index. Et, se signant avec le
+calice, portant de nouveau la patène sous son menton, il prit tout
+le précieux Sang, en trois fois, sans quitter des lèvres le bord de
+la coupe, consommant jusqu'à la dernière goutte le divin Sacrifice.
+
+Vincent s'était levé pour retourner chercher les burettes sur la
+crédence. Mais la porte du couloir qui conduisait au presbytère
+s'ouvrit toute grande, se rabattit contre le mur, livrant passage à
+une belle jeune fille de vingt-deux ans, l'air enfant, qui cachait
+quelque chose dans son tablier.
+
+- Il y en a treize! cria-t-elle. Tous les oeufs étaient bons!
+
+Et entr'ouvrant son tablier, montrant une couvée de poussins qui
+grouillaient, avec leurs plumes naissantes et les points noirs de
+leurs yeux:
+
+- Regardez donc! sont-ils mignons, les amours!... Oh! le petit blanc
+qui monte sur le dos des autres! Et celui-là, le moucheté, qui bat
+déjà des ailes!... Les oeufs étaient joliment bons. Pas un de clair!
+
+La Teuse, qui aidait à la messe quand même, passant les burettes à
+Vincent pour les ablutions, se tourna, dit à haute voix:
+
+- Taisez-vous donc, mademoiselle Désirée! Vous voyez bien que nous
+n'avons pas fini.
+
+Une odeur forte de basse-cour venait par la porte ouverte, soufflant
+comme un ferment d'éclosion dans l'église, dans le soleil chaud qui
+gagnait l'autel. Désirée resta un instant debout, toute heureuse du
+petit monde qu'elle portait, regardant Vincent verser le vin de la
+purification, regardant son frère boire ce vin, pour que rien des
+saintes espèces ne restât dans sa bouche. Et elle était encore là,
+lorsqu'il revint tenant le calice à deux mains, afin de recevoir sur
+le pouce et sur l'index, le vin et l'eau de l'ablution, qu'il but
+également. Mais la poule, cherchant ses petits, arrivait en
+gloussant, menaçait d'entrer dans l'église. Alors, Désirée s'en
+alla, avec des paroles maternelles pour les poussins, au moment où
+le prêtre, après avoir appuyé le purificatoire sur les lèvres, le
+passait sur les bords, puis dans l'intérieur du calice.
+
+C'était la fin, les actions de grâce rendues à Dieu. Le servant alla
+chercher une dernière fois le Missel, le rapporta à droite. Le
+prêtre remit sur le calice le purificatoire, la patène, la pale;
+puis, il pinça de nouveau les deux larges plis du voile, et posa la
+bourse, dans laquelle il avait plié le corporal. Tout son être était
+un ardent remerciement. Il demandait au ciel la rémission de ses
+péchés, la grâce d'une sainte vie, le mérite de la vie éternelle. Il
+restait abîmé dans ce miracle d'amour, dans cette immolation
+continue qui le nourrissait chaque jour du sang et de la chair de
+son Sauveur.
+
+Après avoir lu les Oraisons, il se tourna, disant:
+
+- Ite, missa est.
+
+- Deo gratias, répondit Vincent.
+
+Puis, s'étant retourné pour baiser l'autel, il revint, la main
+gauche au-dessous de la poitrine, la main droite tendue, bénissant
+l'église pleine des gaietés du soleil et du tapage des moineaux.
+
+- Benedicat vos omnipotens Deus, Pater et Filius, et Spiritus
+Sanctus.
+
+- Amen, dit le servant en se signant.
+
+Le soleil avait grandi, et les moineaux s'enhardissaient. Pendant
+que le prêtre lisait, sur le carton de gauche, l'Évangile de Saint
+Jean, annonçant l'éternité du Verbe, le soleil enflammait l'autel,
+blanchissait les panneaux de faux marbre, mangeait les clartés des
+deux cierges, dont les courtes mèches ne faisaient plus que deux
+taches sombres. L'astre triomphant mettait dans sa gloire la croix,
+les chandeliers, la chasuble, le voile du calice, tout cet or
+pâlissant sous ses rayons. Et lorsque le prêtre, prenant le calice,
+faisant une génuflexion, quitta l'autel pour retourner à la
+sacristie, la tête couverte, précédé du servant qui remportait les
+burettes et le manuterge, l'astre demeura seul maître de l'église.
+Il s'était posé à son tour sur la nappe, allumant d'une splendeur la
+porte du tabernacle, célébrant les fécondités de mai. Une chaleur
+montait des dalles. Les murailles badigeonnées, la grande Vierge, le
+grand Christ lui-même, prenaient un frisson de sève, comme si la
+mort était vaincue par l'éternelle jeunesse de la terre.
+
+
+
+
+
+III.
+
+La Teuse se hâta d'éteindre les cierges. Mais elle s'attarda à
+vouloir chasser les moineaux. Aussi, quand elle rapporta le Missel à
+la sacristie, ne trouva-t-elle plus l'abbé Mouret, qui avait rangé
+les ornements sacrés, après s'être lavé les mains. Il était déjà
+dans la salle à manger, debout, déjeunant d'une tasse de lait.
+
+- Vous devriez bien empêcher votre soeur de jeter du pain dans
+l'église, dit la Teuse en entrant. C'est l'hiver dernier qu'elle a
+inventé ce joli coup-là. Elle disait que les moineaux avaient froid,
+que le bon Dieu pouvait bien les nourrir... Vous verrez qu'elle
+finira par nous faire coucher avec ses poules et ses lapins.
+
+- Nous aurions plus chaud, répondit gaiement le jeune prêtre. Vous
+grondez toujours, la Teuse. Laissez donc notre pauvre Désirée aimer
+ses bêtes. Elle n'a pas d'autre plaisir, la chère innocente.
+
+La servante se planta au milieu de la pièce.
+
+- Oh! vous! reprit-elle, vous accepteriez que les pies elles-mêmes
+bâtissent leurs nids dans l'église. Vous ne voyez rien, vous trouvez
+tout parfait... Votre soeur est joliment heureuse que vous l'ayez
+prise avec vous, au sortir du séminaire. Pas de père, pas de mère.
+Je voudrais savoir qui lui permettrait de patauger comme elle le
+fait, dans une basse-cour?
+
+Puis, changeant de ton, s'attendrissant:
+
+- Ça, bien sûr, ce serait dommage de la contrarier. Elle est sans
+malice aucune. Elle n'a pas dix ans d'âge, bien qu'elle soit une des
+plus fortes filles du pays... Vous savez, je la couche encore, le
+soir, et il faut que je lui raconte des histoires pour l'endormir,
+comme à une enfant.
+
+L'abbé Mouret était resté debout, achevant sa tasse de lait, les
+doigts un peu rougis par la fraîcheur de la salle à manger, une
+grande pièce carrelée, peinte en gris, sans autres meubles qu'une
+table et des chaises. La Teuse enleva une serviette, qu'elle avait
+étalée sur un coin de la table, pour le déjeuner.
+
+- Vous ne salissez guère de linge, murmura-t-elle. On dirait que
+vous ne pouvez pas vous asseoir, que vous êtes toujours sur le point
+de partir... Ah! si vous aviez connu monsieur Caffin, le pauvre
+défunt curé que vous avez remplacé! Voilà un homme qui était
+douillet! Il n'aurait pas digéré, s'il avait mangé debout... C'était
+un Normand, de Canteleu, comme moi. Oh' je ne le remercie pas de
+m'avoir amené dans ce pays de loups. Les premiers temps, nous
+sommes-nous ennuyés, bon Dieu! Le pauvre curé avait eu des histoires
+bien désagréables chez nous... Tiens! monsieur Mouret, vous n'avez
+donc pas sucré votre lait? Voilà les deux morceaux de sucre.
+
+Le prêtre posait sa tasse.
+
+- Oui, j'ai oublié, je crois, dit-il.
+
+La Teuse le regarda en face, en haussant les épaules. Elle plia dans
+la serviette une tartine de pain bis qui était également restée sur
+la table. Puis, comme le curé allait sortir, elle courut à lui,
+s'agenouilla, en criant:
+
+- Attendez, les cordons de vos souliers ne sont seulement pas
+noués... Je ne sais pas comment vos pieds résistent, dans ces
+souliers de paysan. Vous, si mignon, qui avez l'air d'avoir été
+drôlement gâté!... Allez, il fallait que l'évêque vous connut bien,
+pour vous donner la cure la plus pauvre du département.
+
+- Mais, dit le prêtre en souriant de nouveau, c'est moi qui ai
+choisi les Artaud... Vous êtes bien mauvaise ce matin, la Teuse.
+Est-ce que nous ne sommes pas heureux, ici? Nous avons tout ce qu'il
+nous faut, nous vivons dans une paix de paradis.
+
+Alors, elle se contint, elle rit à son tour, répondant:
+
+- Vous êtes un saint homme, monsieur le curé... Venez voir comme ma
+lessive est grasse. Ça vaudra mieux que de nous disputer.
+
+Il du la suivre, car elle menaçait de ne pas le laisser sortir, s'il
+ne la complimentait sur sa lessive. Il quittait la salle à manger,
+lorsqu'il se heurta à un plâtras, dans le corridor.
+
+- Qu'est-ce donc? demanda-t-il.
+
+- Rien, répondit la Teuse, de son air terrible. C'est le presbytère
+qui tombe. Mais vous vous trouvez bien, vous avez tout ce qu'il vous
+faut... Ah! Dieu, les crevasses ne manquent pas. Regardez-moi ce
+plafond. Est-il assez fendu! Si nous ne sommes pas écrasés un de ces
+jours, nous devrons un fameux cierge à notre ange gardien. Enfin,
+puisque ça vous convient... C'est comme l'église. Il y a deux ans
+qu'on aurait dû remettre les carreaux cassés. L'hiver, le bon Dieu
+gèle. Puis, ça empêcherait d'entrer ces gueux de moineaux. Je
+finirai par coller du papier, moi, je vous en avertis.
+
+- Eh! c'est une idée, murmura le prêtre, on pourrait coller du
+papier... Quant aux murs, ils sont plus solides qu'on ne croit. Dans
+ma chambre, le plancher a fléchi seulement devant la fenêtre. La
+maison nous enterrera tous.
+
+Arrivé sous le petit hangar, près de la cuisine, il s'extasia sur
+l'excellence de la lessive, voulant faire plaisir à la Teuse; il
+fallut même qu'il la sentit, qu'il mit les doigts dedans. Alors, la
+vieille femme, enchantée, se montra maternelle. Elle ne gronda plus,
+elle courut chercher une brosse, disant:
+
+- Vous n'allez peut-être pas sortir avec de la boue d'hier à votre
+soutane! Si vous l'aviez laissée sur la rampe, elle serait propre...
+Elle est encore bonne, cette soutane. Seulement relevez-la bien,
+quand vous traversez un champ. Les chardons déchirent tout.
+
+Et elle le faisait tourner, comme un enfant, le secouant des pieds à
+la tête, sous les coups violents de la brosse.
+
+- Là, là, c'est assez, dit-il en s'échappant. Veillez sur Désirée,
+n'est-ce pas? Je vais lui dire que je sors.
+
+Mais, à ce moment, une voix claire appela:
+
+- Serge! Serge!
+
+Désirée arrivait en courant, totue rouge de joie, tête nue, ses
+cheveux noirs noués puissamment sur la nuque, avec des mains et des
+bras couverts de fumier, jusqu'aux coudes. Elle nettoyait ses
+poules. Quand elle vit son frère sur le point de sortir, son
+bréviaire sous le bras, elle rit plus fort, l'embrassant à pleine
+bouche, rejetant les mains en arrière, pour ne pas le toucher.
+
+- Non, non, balbutiait-elle, je te salirais... Oh! je m'amuse! Tu
+verras les bêtes, quand tu reviendras.
+
+Et elle se sauva. L'abbé Mouret dit qu'il rentrerait vers onze
+heures, pour le déjeuner. Il partait, lorsque la Teuse, qui l'avait
+accompagné jusqu'au seuil, lui cria ses dernières recommandations.
+
+- N'oubliez pas de voir Frère Archangias... Passez aussi chez les
+Brichet; la femme est venue hier, toujours pour ce mariage...
+Monsieur le curé, écoutez donc! J'ai rencontré la Rosalie. Elle ne
+demanderait pas mieux, elle, que d'épouser le grand Fortuné. Parlez
+au père Bambousse, peut-être qu'il vous écoutera, maintenant... Et
+ne revenez pas à midi, comme l'autre jour. A onze heures, dites, à
+onze heures, n'est-ce pas?
+
+Mais le prêtre ne se tournait plus. Elle rentra, en disant entre ses
+dents:
+
+- Si vous croyez qu'il m'écoute... Ça n'a pas vingt-six ans, et ça
+n'en fait qu'à sa tête. Bien sûr, il en remontrerait pour la
+sainteté à un homme de soixante ans; mais il n'a point vécu, il ne
+sait rien, il n'a pas de peine à être sage comme un chérubin, ce
+mignon-là.
+
+
+
+
+
+IV.
+
+Quand l'abbé Mouret ne sentit plus la Teuse derrière lui il
+s'arrêta, heureux d'être enfin seul. L'église était bâtie sur un
+tertre peu élevé, qui descendait en pente douce jusqu'au village;
+elle s'allongeait, pareille à une bergerie abandonnée, percée de
+larges fenêtres, égayée par des tuiles rouges. Le prêtre se
+retourna, jetant un coup d'oeil sur le presbytère, une masure
+grisâtre, collée au flanc même de la nef; puis, comme s'il eût
+craint d'être repris par l'intarissable bavardage bourdonnant à ses
+oreilles depuis le matin, il remonta à droite, il ne se crut en
+sûreté que devant le grand portail, où l'on ne pouvait l'apercevoir
+de la cure. La façade de l'église, toute nue, rongée par les soleils
+et les pluies, était surmontée d'une étroite cage en maçonnerie, au
+milieu de laquelle une petite cloche mettait son profil noir; on
+voyait le bout de la corde, entrant dans les tuiles. Six marches
+rompues, à demi enterrées par un bout, menaient à la haute porte
+ronde, crevassée, mangée de poussière, de rouille, de toiles
+d'araignées, si lamentable sur ses gonds arrachés, que les coups de
+vent semblaient devoir entrer, au premier souffle. L'abbé Mouret,
+qui avait des tendresses pour cette ruine, alla s'adosser contre un
+des vantaux, sur le perron. De là, il embrassait d'un coup d'oeil
+tout le pays. Les mains aux yeux, il regarda, il chercha à
+l'horizon.
+
+En mai, une végétation formidable crevait ce sol de cailloux. Des
+lavandes colossales, des buissons de genévriers, des nappes d'herbes
+rudes, montaient sur le perron, plantaient des bouquets de verdure
+sombre jusque sur les tuiles. La première poussée de la sève
+menaçait d'emporter l'église, dans le dur taillis des plantes
+noueuses. A cette heure matinale, en plein travail de croissance
+c'était un bourdonnement de chaleur, un long effort silencieux
+soulevant les roches d'un frisson. Mais l'abbé ne sentait pas
+l'ardeur de ces couches laborieuses; il crut que la marche
+basculait, et s'adossa contre l'autre battant de la porte.
+
+Le pays s'étendait à deux lieues, fermé par un mur de collines
+jaunes, que des bois de pins tachaient de noir; pays terrible aux
+landes séchées, aux arêtes rocheuses déchirant le sol. Les quelques
+coins de terre labourable étalaient des mares saignantes, des champs
+rouges, où s'alignaient des files d'amandiers maigres, des têtes
+grises d'oliviers, des traînées de vignes, rayant la campagne de
+leurs souches brunes. On aurait dit qu'un immense incendie avait
+passé là, semant sur les hauteurs les cendres des forêts, brûlant
+les prairies, laissant son éclat et sa chaleur de fournaise dans les
+creux. A peine, de loin en loin, le vert pâle d'un carré de blé
+mettait-il une note tendre. L'horizon restait farouche, sans un
+filet d'eau, mourant de soif, s'envolant par grandes poussières aux
+moindres haleines. Et, tout au bout, par un coin écroulé des
+collines de l'horizon, on apercevait un lointain de verdures
+humides, une échappée de la vallée voisine, que fécondait la Viorme,
+une rivière descendue des gorges de la Seille.
+
+Le prêtre, les yeux éblouis, abaissa les regards sur le village,
+dont les quelques maisons s'en allaient à la débandade, au bas de
+l'église. Misérables maisons, faites de pierres sèches et de
+planches maçonnées, jetées le long d'un étroit chemin, sans rues
+indiquées. Elles étaient au nombre d'une trentaine, les unes tassées
+dans le fumier, noires de misère, les autres plus vastes, plus
+gaies, avec leurs tuiles roses. Des bouts de jardin, conquis sur le
+roc, étalaient des carrés de légumes, coupés de haies vives. A cette
+heure, les Artaud étaient vides; pas une femme aux fenêtres, pas un
+enfant vautré dans la poussière; seules, des bandes de poules
+allaient et venaient, fouillant la paille, quêtant jusqu'au seuil
+des maisons, dont les portes laissées ouvertes bâillaient
+complaisamment au soleil. Un grand chien noir, assis sur son
+derrière, à l'entrée du village, semblait le garder.
+
+Une paresse engourdissait peu à peu l'abbé Mouret. Le soleil montant
+le baignait d'une telle tiédeur, qu'il se laissait aller contre la
+porte de l'église, envahi par une paix heureuse. Il songeait à ce
+village des Artaud, poussé là, dans les pierres, ainsi qu'une des
+végétations noueuses de la vallée. Tous les habitants étaient
+parents, tous portaient le même nom, si bien qu'ils prenaient des
+surnoms dès le berceau, pour se distinguer entre eux. Un ancêtre, un
+Artaud, était venu, qui s'était fixé dans cette lande, comme un
+paria; puis, sa famille avait grandi, avec la vitalité farouche des
+herbes suçant la vie des rochers; sa famille avait fini par être une
+tribu, une commune, dont les cousinages se perdaient, remontaient à
+des siècles. Ils se mariaient entre eux, dans une promiscuité
+éhontée; on ne citait pas un exemple d'un Artaud ayant amené une
+femme d'un village voisin; les filles seules s'en allaient, parfois.
+Ils naissaient, ils mouraient, attachés à ce coin de terre,
+pullulant sur leur fumier, lentement, avec une simplicité d'arbres
+qui repoussaient de leur semence, sans avoir une idée nette du vaste
+monde, au delà de ces roches jaunes, entre lesquelles ils
+végétaient. Et pourtant déjà, parmi eux, se trouvaient des pauvres
+et des riches; des poules ayant disparu, les poulaillers, la nuit,
+étaient fermés par de gros cadenas; un Artaud avait tué un Artaud,
+un soir, derrière le moulin. C'était, au fond de cette ceinture
+désolée de collines, un peuple à part, une race née du sol, une
+humanité de trois cents têtes qui recommençait les temps.
+
+Lui, gardait toute l'ombre morte du séminaire. Pendant des années,
+il n'avait pas connu le soleil. Il l'ignorait même encore, les yeux
+fermés, fixés sur l'âme, n'ayant que du mépris pour la nature
+damnée. Longtemps, aux heures de recueillement, lorsque la
+méditation le prosternait, il avait rêvé un désert d'ermite, quelque
+trou dans une montagne, où rien de la vie, ni être, ni plante, ni
+eau, ne le viendrait distraire de la contemplation de Dieu. C'était
+un élan d'amour pur, une horreur de la sensation physique. Là,
+mourant à lui-même, le dos tourné à la lumière, il aurait attendu de
+n'être plus, de se perdre dans la souveraine blancheur des âmes. Le
+ciel lui apparaissait tout blanc, d'un blanc de lumière, comme s'il
+neigeait des lis, comme si toutes les puretés, toutes les
+innocences, toutes les chastetés flambaient. Mais son confesseur le
+grondait, quand il lui racontait ses désirs de solitude, ses besoins
+de candeur divine; il le rappelait aux luttes de l'Église, aux
+nécessités du sacerdoce. Plus tard, après son ordination, le jeune
+prêtre était venu aux Artaud, sur sa propre demande, avec l'espoir
+de réaliser son rêve d'anéantissement humain. Au milieu de cette
+misère, sur ce col stérile, il pourrait se boucher les oreilles aux
+bruits du monde, il vivrait dans le sommeil des saints. Et, depuis
+plusieurs mois, en effet, il demeurait souriant; à peine un frisson
+du village le troublait-il de loin en loin; à peine une morsure plus
+chaude du soleil le prenait-elle à la nuque, lorsqu'il suivait les
+sentiers, tout au ciel, sans entendre l'enfantement continu au
+milieu duquel il marchait.
+
+Le grand chien noir qui gardait les Artaud venait de se décider à
+monter auprès de l'abbé Mouret. Il s'était assis de nouveau sur son
+derrière, a ses pieds. Mais le prêtre restait perdu dans la douceur
+du matin. La veille, il avait commencé les exercices du Rosaire de
+Marie; il attribuait la grande joie qui descendait en lui à
+l'intercession de la Vierge auprès de son divin Fils. Et que les
+biens de la terre lui semblaient méprisables! Avec quelle
+reconnaissance il se sentait pauvre! En entrant dans les ordres,
+ayant perdu son père et sa mère le même jour, à la suite d'un drame
+dont il ignorait encore les épouvantes, il avait laissé à un frère
+aîné toute la fortune. Il ne tenait plus au monde que par sa soeur.
+Il s'était chargé d'elle, pris d'une sorte de tendresse religieuse
+pour sa tête faible. La chère innocente était si puérile, si petite
+fille, qu'elle lui apparaissait avec la pureté de ces pauvres
+d'esprit, auxquels l'Évangile accorde le royaume des cieux.
+Cependant, elle l'inquiétait depuis quelque temps; elle devenait
+trop forte, trop saine; elle sentait trop la vie. Mais c'était à
+peine un malaise. Il passait ses journées dans l'existence
+intérieure qu'il s'était faite, ayant tout quitté pour se donner
+entier. Il fermait la porte de ses sens, cherchait à s'affranchir
+des nécessités du corps, n'était plus qu'une âme ravie par la
+contemplation. La nature ne lui présentait que pièges, qu'ordures;
+il mettait sa gloire à lui faire violence, à la mépriser, à se
+dégager de sa boue humaine. Le juste doit être insensé selon le
+monde. Aussi se regardait-il comme un exilé sur la terre; il
+n'envisageait que les biens célestes, ne pouvant comprendre qu'on
+mît en balance une éternité de félicité avec quelques heures d'une
+joie périssable. Sa raison le trompait, ses désirs mentaient. Et,
+s'il avançait dans la vertu, c'était surtout par son humilité et son
+obéissance. Il voulait être le dernier de tous, soumis à tous, pour
+que la rosée divine tombât sur son coeur comme sur un sable aride;
+il se disait couvert d'opprobre et de confusion, indigne à jamais
+d'être sauvé du péché. Être humble, c'est croire, c'est aimer. Il ne
+dépendait même plus de lui-même, aveugle, sourd, chair morte. Il
+était la chose de Dieu. Alors, de cette abjection où il s'enfonçait,
+un hosannah l'emportait au-dessus des heureux et des puissants, dans
+le resplendissement d'un bonheur sans fin.
+
+Aux Artaud, l'abbé Mouret avait ainsi trouvé les ravissements du
+cloître, si ardemment souhaites jadis, à chacune de ses lectures de
+l'Imitation. Rien en lui n'avait encore combattu. Il était parfait,
+dès le premier agenouillement, sans lutte, sans secousse, comme
+foudroyé par la grâce, dans l'oubli absolu de sa chair. Extase de
+l'approche de Dieu que connaissent quelques jeunes prêtres; heure
+bienheureuse où tout se tait, où les désirs ne sont qu'un immense
+besoin de pureté. Il n'avait mis sa consolation chez aucune
+créature. Lorsqu'on croit qu'une chose est tout, on ne saurait être
+ébranlé, et il croyait que Dieu était tout, que son humilité, son
+obéissance, sa chasteté, étaient tout. Il se souvenait d'avoir
+entendu parler de la tentation comme d'une torture abominable qui
+éprouve les plus saints. Lui, souriait. Dieu ne l'avait jamais
+abandonné. Il marchait dans sa foi, ainsi que dans une cuirasse qui
+le protégeait contre les moindres souffles mauvais. Il se rappelait
+qu'à huit ans il pleurait d'amour, dans les coins; il ne savait pas
+qui il aimait; il pleurait, parce qu'il aimait quelqu'un, bien loin.
+Toujours il était resté attendri. Plus tard, il avait voulu être
+prêtre, pour satisfaire ce besoin d'affection surhumaine qui faisait
+son seul tourment. Il ne voyait pas où aimer davantage. Il
+contentait là son être, ses prédispositions de race, ses rêves
+d'adolescent, ses premiers désirs d'homme. Si la tentation devait
+venir, il l'attendait avec sa sérénité de séminariste ignorant. On
+avait tué l'homme en lui, il le sentait, il était heureux de se
+savoir à part, créature châtrée, déviée, marquée de la tonsure ainsi
+qu'une brebis du Seigneur.
+
+
+
+
+
+V.
+
+Cependant, le soleil chauffait la grande porte de l'église. Des
+mouches dorées bourdonnaient autour d'une grande fleur qui poussait
+entre deux des marches du perron. L'abbé Mouret, un peu étourdi, se
+décidait à s'éloigner, lorsque le grand chien noir s'élança, en
+aboyant violemment, vers la grille du petit cimetière, qui se
+trouvait à gauche de l'église. En même temps une voix âpre cria:
+
+- Ah! vaurien, tu manques l'école, et c'est dans le cimetière qu'on
+te trouve!... Ne dis pas non! Il y a un quart d'heure que je te
+surveille.
+
+Le prêtre s'avança. Il reconnut Vincent, qu'un Frère des écoles
+chrétiennes tenait rudement par une oreille. L'enfant se trouvait
+comme suspendu au-dessus d'un gouffre qui longeait le cimetière, et
+au fond duquel coulait le Mascle, un torrent dont les eaux blanches
+allaient, à deux lieues de là, se jeter dans la Viorne.
+
+- Frère Archangias! dit doucement l'abbé, pour inviter le terrible
+homme à l'indulgence.
+
+Mais le Frère ne lâchait pas l'oreille.
+
+- Ah! c'est vous, monsieur le curé, gronda-t-il. Imaginez-vous que
+ce gredin est toujours fourré dans le cimetière. Je ne sais pas quel
+mauvais coup il peut faire ici... Je devrais le lâcher pour qu'il
+allât se casser la tête, là-bas au fond. Ce serait bien fait.
+
+L'enfant ne soufflait mot, cramponné aux broussailles, ses yeux
+sournoisement fermés.
+
+- Prenez garde, Frère Archangias, reprit le prêtre; il pourrait
+glisser.
+
+Et il aida lui-même Vincent à remonter.
+
+- Voyons, mon petit ami, que faisais-tu là? On ne doit pas jouer
+dans les cimetières.
+
+Le galopin avait ouvert les yeux, s'écartant peureusement du Frère,
+se mettant sous la protection de l'abbé Mouret.
+
+- Je vais vous dire, murmura-t-il en levant sa tête futée vers celui
+ci. Il y a un nid de fauvettes dans les ronces, dessous cette roche.
+Voici plus de dix jours que je le guette... Alors, comme les petits
+sont éclos, je suis venu, ce matin, après avoir servi votre messe...
+
+- Un nid de fauvettes! dit Frère Archangias. Attends, attends!
+
+Il s'écarta, chercha sur une tombe une motte de terre, qu'il revint
+jeter dans les ronces. Mais il manqua le nid. Une seconde motte
+lancée plus adroitement bouscula le frêle berceau, jeta les petits
+au torrent.
+
+- De cette façon, continua-t-il en se tapant les mains pour les
+essuyer, tu ne viendras peut-être plus rôder ici comme un païen...
+Les morts iront te tirer les pieds, la nuit, si tu marches encore
+sur eux.
+
+Vincent, qui avait ri de voir le nid faire le plongeon, regarda
+autour de lui, avec le haussement d'épaules d'un esprit fort.
+
+- Oh! je n'ai pas peur, dit-il. Les morts, ça ne bouge plus.
+
+Le cimetière, en effet, n'avait rien d'effrayant. C'était un terrain
+nu, où d'étroites allées se perdaient sous l'envahissement des
+herbes. Des renflements bossuaient la terre, de place en place. Une
+seule pierre, debout, toute neuve, la pierre de l'abbé Caffin,
+mettait sa découpure blanche, au milieu. Rien autre que des bras de
+croix arrachés, des buis séchés, de vieilles dalles fendues, mangées
+de mousse. On n'enterrait pas deux fois l'an. La mort ne semblait
+point habiter ce sol vague, où la Teuse venait, chaque soir, emplir
+son tablier d'herbe pour les lapins de Désirée. Un cyprès
+gigantesque, planté à la porte, promenait seul son ombre sur le
+champ désert. Ce cyprès, qu'on voyait de trois lieues à la ronde,
+était connu de toute la contrée sous le nom de Solitaire.
+
+- C'est plein de lézards, ajouta Vincent, qui regardait le mur
+crevassé de l'église. On s'amuserait joliment...
+
+Mais il sortit d'un bond, en voyant le Frère allonger le pied.
+Celui-ci fit remarquer au curé le mauvais état de la grille. Elle
+était toute rongée de rouille, un gond descellé, la serrure brisée.
+
+- On devrait réparer cela, dit-il.
+
+L'abbé Mouret sourit, sans répondre. Et, s'adressant à Vincent, qui
+se battait avec le chien:
+
+- Dis, petit? demanda-t-il, sais-tu où travaille le père Bambousse,
+ce matin?
+
+L'enfant jeta un coup d'oeil sur l'horizon.
+
+- Il doit être à son champ des Olivettes, répondit-il, la main
+tendue vers la gauche... D'ailleurs, Voriau va vous conduire,
+monsieur le curé. Il sait sûrement où est son maître, lui.
+
+Alors, il tapa dans ses mains, criant:
+
+- Eh! Voriau! eh!
+
+Le grand chien noir hésita un instant, la queue battante, cherchant
+à lire dans les yeux du gamin. Puis, aboyant de joie, il descendit
+vers le village. L'abbé Mouret et Frère Archangias le suivirent, en
+causant. Cent pas plus loin, Vincent les quittait sournoisement,
+remontant vers l'église, les surveillant, prêt à se jeter derrière
+un buisson, s'ils tournaient la tête. Avec une souplesse de
+couleuvre, il se glissa de nouveau dans le cimetière, ce paradis où
+il y avait des nids, des lézards, des fleurs.
+
+Cependant, tandis que Voriau les devançait sur la route poudreuse,
+Frère Archangias disait au prêtre, de sa voix irritée:
+
+- Laissez donc! monsieur le curé, de la graine de damnés, ces
+crapauds-là! On devrait leur casser les reins, pour les rendre
+agréables à Dieu. Ils poussent dans l'irréligion, comme leurs pères.
+Il y a quinze ans que je suis ici, et je n'ai pas encore pu faire un
+chrétien. Dès qu'ils sortent de mes mains, bonsoir! Ils sont tout à
+la terre, à leurs vignes, à leurs oliviers. Pas un qui mette le pied
+à l'église. Des brutes qui se battent avec leurs champs de
+cailloux!... Menez-moi ça à coups de bâton, monsieur le curé, à
+coups de bâton!
+
+Puis, reprenant haleine, il ajouta, avec un geste terrible:
+
+- Voyez-vous, ces Artaud, c'est comme ces ronces qui mangent les
+rocs, ici. Il a suffi d'une souche pour que le pays fût empoisonné.
+Ça se cramponne, ça se multiplie, ça vit quand même. Il faudra le
+feu du ciel, comme à Gomorrhe, pour nettoyer ça.
+
+- On ne doit jamais désespérer des pécheurs, dit l'abbé Mouret, qui
+marchait à petits pas, dans sa paix intérieure.
+
+- Non, ceux-là sont au diable, reprit plus violemment le Frère. J'ai
+été paysan comme eux. Jusqu'à dix-huit ans, j'ai pioché la terre. Et
+plus tard, à l'Institution, j'ai balayé, épluché des légumes, fait
+les plus gros travaux. Ce n'est pas leur rude besogne que je leur
+reproche. Au contraire, Dieu préfère ceux qui vivent dans la
+bassesse... Mais les Artaud se conduisent en bêtes, voyez-vous! Ils
+sont comme leurs chiens qui n'assistent pas à la messe, qui se
+moquent des commandements de Dieu et de l'Église. Ils forniqueraient
+avec leurs pièces de terre, tant ils les aiment!
+
+Voriau, la queue au vent, s'arrêtait, reprenait son trot, après
+s'être assuré que les deux hommes le suivaient toujours.
+
+- Il y a des abus déplorables, en effet, dit l'abbé Mouret. Mon
+prédécesseur, l'abbé Caffin...
+
+- Un pauvre homme, interrompit le Frère. Il nous est arrivé de
+Normandie, à la suite d'une vilaine histoire. Ici, il n'a songé qu'à
+bien vivre; il a tout laissé aller à la débandade.
+
+- Non, l'abbé Caffin a certainement fait ce qu'il a pu; mais il faut
+avouer que ses efforts sont restés à peu près stériles. Les miens
+eux-mêmes demeurent le plus souvent sans résultat.
+
+Frère Archangias haussa les épaules. Il marcha un instant en
+silence, déhanchant son grand corps maigre taillé à coups de hache.
+Le soleil tapait sur sa nuque, au cuir tanné, mettant dans l'ombre
+sa dure face de paysan, en lame de sabre.
+
+- Écoutez, monsieur le curé, reprit-il enfin, je suis trop bas pour
+vous adresser des observations; seulement, j'ai presque le double de
+votre âge, je connais le pays, ce qui m'autorise à vous dire que
+vous n'arriverez à rien par la douceur... Entendez-vous, le
+catéchisme suffit. Dieu n'a pas de miséricorde pour les impies. Ils
+les brûlent. Tenez-vous-en à cela.
+
+Et comme l'abbé Mouret, la tête penchée, n'ouvrait point la bouche,
+il continua:
+
+- La religion s'en va des campagnes, parce qu'on la fait trop bonne
+femme. Elle a été respectée tant qu'elle a parlé en maîtresse sans
+pardon... Je ne sais ce qu'on vous apprend dans les séminaires. Les
+nouveaux curés pleurent comme des enfants avec leurs paroissiens.
+Dieu semble tout changé... Je jurerais, monsieur le curé, que vous
+ne savez même plus votre catéchisme par coeur?
+
+Le prêtre, blessé de cette volonté qui cherchait à s'imposer si
+rudement, leva la tête, disant avec quelque sécheresse:
+
+- C'est bien, votre zèle est louable... Mais n'avez-vous rien à me
+dire? Vous êtes venu ce matin à la cure, n'est-ce pas?
+
+Frère Archangias répondit brutalement:
+
+- J'avais à vous dire ce que je vous ai dit... Les Artaud vivent
+comme leurs cochons. J'ai encore appris hier que Rosalie, l'aînée du
+père Bambousse, est grosse. Toutes attendent ça pour se marier.
+Depuis quinze ans, je n'en ai pas connu une qui ne soit allée dans
+les blés avant de passer à l'église... Et elles prétendent en riant
+que c'est la coutume du pays!
+
+- Oui, murmura l'abbé Mouret, c'est un grand scandale... Je cherche
+justement le père Bambousse pour lui parler de cette affaire. Il
+serait désirable, maintenant, que le mariage eût lieu au plus tôt...
+Le père de l'enfant, paraît-il, est Fortuné, le grand fils des
+Brichet. Malheureusement les Brichet sont pauvres.
+
+- Cette Rosalie! poursuivit le Frère, elle à juste dix-huit ans. Ça
+se perd sur les bancs de l'école. Il n'y a pas quatre ans, je
+l'avais encore. Elle était déjà vicieuse... J'ai maintenant sa soeur
+Catherine, une gamine de onze ans qui promet d'être plus éhontée que
+son aînée. On la rencontre dans tous les trous avec ce petit
+misérable de Vincent... Allez, on a beau leur tirer les oreilles
+jusqu'au sang, la femme pousse toujours en elles. Elles ont la
+damnation dans leurs jupes. Des créatures bonnes à jeter au fumier,
+avec leurs saletés qui empoisonnent! Ça serait un fameux débarras,
+si l'on étranglait toutes les filles à leur naissance.
+
+Le dégoût, la haine de la femme le firent jurer comme un charretier.
+L'abbé Mouret, après l'avoir écouté, la face calme, finit par
+sourire de sa violence. Il appela Voriau, qui s'était écarté dans un
+champ voisin.
+
+- Et, tenez! cria Frère Archangias, en montrant un groupe d'enfants
+jouant au fond d'une ravine, voilà mes garnements qui manquent
+l'école, sous prétexte d'aller aider leurs parents dans les
+vignes!... Soyez sûr que cette gueuse de Catherine est au milieu.
+Elle s'amuse à glisser. Vous allez voir ses jupes par-dessus sa
+tête. Là, qu'est-ce que je vous disais!... A ce soir, monsieur le
+curé... Attendez, attendez, gredins!
+
+Et il partit en courant, son rabat sale volant sur l'épaule, sa
+grande soutane graisseuse arrachant les chardons. L'abbé Mouret le
+regarda tomber au milieu de la bande des enfants, qui se sauvèrent
+comme un vol de moineaux effarouchés. Mais il avait réussi à saisir
+par les oreilles Catherine et un autre gamin. Il les ramena du côté
+du village, les tenant ferme de ses gros doigts velus, les accablant
+d'injures.
+
+Le prêtre reprit sa marche. Frère Archangias lui causait parfois
+d'étranges scrupules; il lui apparaissait dans sa vulgarité, dans sa
+crudité, comme le véritable homme de Dieu, sans attache terrestre,
+tout à la volonté du ciel, humble, rude, l'ordure à la bouche contre
+le péché. Et il se désespérait de ne pouvoir se dépouiller davantage
+de son corps, de ne pas être laid, immonde, puant la vermine des
+saints. Lorsque le Frère l'avait révolté par des paroles trop crues,
+par quelque brutalité trop prompte, il s'accusait ensuite de ses
+délicatesses, de ses fiertés de nature, comme de véritables fautes.
+Ne devait-il pas être mort à toutes les faiblesses de ce monde?
+Cette fois encore, il sourit tristement, en songeant qu'il avait
+failli se fâcher, de la leçon emportée du Frère. C'était l'orgueil,
+pensait-il, qui cherchait à le perdre en lui faisant prendre les
+simples en mépris. Mais, malgré lui, il se sentait soulagé d'être
+seul, de s'en aller à petits pas, lisant son bréviaire, délivré de
+cette voix âpre qui troublait son rêve de tendresse pure.
+
+
+
+
+
+VI.
+
+La route tournait entre des écroulements de rocs au milieu desquels
+les paysans avaient, de loin en loin, conquis quatre ou cinq mètres
+de terre crayeuse, plantée de vieux oliviers. Sous les pieds de
+l'abbé, la poussière des ornières profondes avait de légers
+craquements de neige. Parfois, en recevant à la face un souffle plus
+chaud, il levait les yeux de son livre, cherchant d'où lui venait
+cette caresse; mais son regard restait vague, perdu sans le voir,
+sur l'horizon enflammé, sur les lignes tordues de cette campagne de
+passion, séchée, pâmée au soleil, dans un vautrement de femme
+ardente et stérile. Il rabattait son chapeau sur son front, pour
+échapper aux haleines tièdes; il reprenait sa lecture, paisiblement;
+tandis que sa soutane, derrière lui, soulevait une petite fumée, qui
+roulait au ras du chemin.
+
+- Bonjour, monsieur le curé, lui dit un paysan qui passa.
+
+Des bruits de bêche, le long des pièces de terre, le sortaient
+encore de son recueillement. Il tournait la tête, apercevait au
+milieu des vignes de grands vieillards noueux, qui le saluaient. Les
+Artaud, en plein soleil, forniquaient avec la terre, selon le mot de
+Frère Archangias. C'étaient des fronts suants apparaissant derrière
+les buissons, des poitrines haletantes se redressant lentement, un
+effort ardent de fécondation, au milieu duquel il marchait de son
+pas si calme d'ignorance. Rien de troublant ne venait jusqu'à sa
+chair du grand labeur d'amour dont la splendide matinée
+s'emplissait.
+
+- Eh! Voriau, on ne mange pas le monde! cria gaiement une voix
+forte, faisant taire le chien qui aboyait violemment.
+
+L'abbé Mouret leva la tête.
+
+- C'est vous, Fortuné, dit-il, en s'avançant au bord du champ, dans
+lequel le jeune paysan travaillait. Je voulais justement vous
+parler.
+
+Fortuné avait le même âge que le prêtre. C'était un grand garçon,
+l'air hardi, la peau dure déjà. Il défrichait un coin de lande
+pierreuse.
+
+- Par rapport, monsieur le curé? demanda-t-il.
+
+- Par rapport à ce qui c'est passé entre Rosalie et vous, répondit
+le prêtre.
+
+Fortuné se mit à rire. Il devait trouver drôle qu'un curé s'occupât
+d'une pareille chose.
+
+- Dame, murmura-t-il, c'est qu'elle a bien voulu. Je ne l'ai pas
+forcée... Tant pis si le père Bambousse refuse de me la donner! Vous
+avez bien vu que son chien cherchait à me mordre tout à l'heure. Il
+le lança contre moi.
+
+L'abbé Mouret allait continuer, lorsque le vieil Artaud, dit
+Brichet, qu'il n'avait pas vu d'abord, sortit de l'ombre d'un
+buisson, derrière lequel il mangeait avec sa femme. Il était petit,
+séché par l'âge, la mine humble.
+
+- On vous aura conté des menteries, monsieur le curé, s'écria-t-il.
+L'enfant est tout prêt à épouser la Rosalie... Ces jeunesses sont
+allées ensemble. Ce n'est la faute de personne. Il y en a d'autres
+qui ont fait comme eux et qui n'en ont pas moins bien vécu pour
+cela... L'affaire ne dépend pas de nous. Il faut parler à Bambousse.
+C'est lui qui nous méprise, à cause de son argent.
+
+- Oui, nous sommes trop pauvres, gémit la mère Brichet, une grande
+femme pleurnicheuse, qui se leva à son tour. Nous n'avons que ce
+bout de champ, où le diable fait grêler les cailloux, bien sûr. Il
+ne nous donne pas du pain... Sans vous, monsieur le curé, la vie ne
+serait pas possible.
+
+La mère Brichet était la seule dévote du village. Quand elle avait
+communié, elle rôdait autour de la cure, sachant que la Teuse lui
+gardait toujours une paire de pains de la dernière cuisson. Parfois
+même, elle emportait un lapin ou une poule, que lui donnait Désirée.
+
+- Ce sont de continuels scandales, reprit le prêtre. Il faut que ce
+mariage ait lieu au plus tôt.
+
+- Mais tout de suite, quand les autres voudront, dit la vieille
+femme, très inquiète sur les cadeaux qu'elle recevait. N'est-ce pas?
+Brichet, ce n'est pas nous qui serons assez mauvais chrétiens pour
+contrarier monsieur le curé.
+
+Fortuné ricanait.
+
+- Moi, je suis tout prêt, déclara-t-il, et la Rosalie aussi... Je
+l'ai vue hier, derrière le moulin. Nous ne sommes pas fâchés, au
+contraire. Nous sommes restés ensemble, à rire...
+
+L'abbé Mouret l'interrompit:
+
+- C'est bien. Je vais parler à Bambousse. Il est là, aux Olivettes,
+je crois.
+
+Le prêtre s'éloignait, lorsque la mère Brichet lui demanda ce
+qu'était devenu son cadet Vincent, parti depuis le matin pour aller
+servir la messe. C'était un galopin qui avait bien besoin des
+conseils de monsieur le curé. Et elle accompagna le prêtre pendant
+une centaine de pas, se plaignant de sa misère, des pommes de terre
+qui manquaient, du froid qui avait gelé les oliviers, des chaleurs
+qui menaçaient de brûler les maigres récoltes. Elle le quitta, en
+lui affirmant que son fils Fortuné récitait ses prières, matin et
+soir.
+
+Voriau, maintenant, devançait l'abbé Mouret. Brusquement, à un
+tournant de la route, il se lança dans les terres. L'abbé dut
+prendre un petit sentier qui montait sur un coteau. Il était aux
+Olivettes, le quartier le plus fertile du pays, où le maire de la
+commune, Artaud, dit Bambousse, possédait plusieurs champs de blé,
+des oliviers et des vignes. Cependant, le chien s'était jeté dans
+les jupes d'une grande fille brune, qui eut un beau rire, en
+apercevant le prêtre.
+
+- Est-ce que votre père est là, Rosalie? lui demanda ce dernier.
+
+- Là, tout contre, dit-elle, étendant la main, sans cesser de
+sourire.
+
+Puis, quittant le coin du champ qu'elle sarclait, elle marcha devant
+lui. Sa grossesse, peu avancée, s'indiquait seulement dans un léger
+renflement des hanches. Elle avait le dandinement puissant des
+fortes travailleuses, nu-tête au soleil, la nuque roussie, avec des
+cheveux noirs plantés comme des crins. Ses mains, verdies, sentaient
+les herbes qu'elle arrachait.
+
+- Père, cria-t-elle, voici monsieur le curé qui vous demande.
+
+Et elle ne s'en retourna pas, effrontée, gardant son rire sournois
+de bête impudique. Bambousse, gras, suant, la face ronde, lâcha sa
+besogne pour venir gaiement à la rencontre de l'abbé.
+
+- Je jurerais que vous voulez me parler des réparations de l'église,
+dit-il, en tapant ses mains pleines de terre. Eh bien! non, monsieur
+le curé, ce n'est pas possible. La commune n'a pas le sou... Si le
+bon Dieu fournit le plâtre et les tuiles, nous fournirons les
+maçons.
+
+Cette plaisanterie de paysan incrédule le fit éclater d'un rire
+énorme. Il se frappa sur les cuisses, toussa, faillit étrangler.
+
+- Ce n'est pas pour l'église que je suis venu, répondit l'abbé
+Mouret. Je voulais vous parler de votre fille Rosalie...
+
+- Rosalie? qu'est-ce qu'elle vous a donc fait? demanda Bambousse, en
+clignant les yeux.
+
+La paysanne regardait le jeune prêtre avec hardiesse, allant de ses
+mains blanches à son cou de fille, jouissant, cherchant à le faire
+devenir tout rose. Mais lui, crûment, la face paisible, comme
+parlant d'une chose qu'il ne sentait point:
+
+- Vous savez ce que je veux dire, père Bambousse. Elle est grosse,
+il faut la marier.
+
+- Ah! c'est pour ça, murmura le vieux, de son air goguenard. Merci
+de la commission, monsieur le curé. Ce sont les Brichet qui vous
+envoient, n'est-ce pas? La mère Brichet va à la messe, et vous lui
+donnez un coup de main pour caser son fils; ça se comprend... Mais
+moi, je n'entre pas là dedans. L'affaire ne me va pas. Voilà tout.
+
+Le prêtre surpris, lui expliqua qu'il fallait couper court au
+scandale, qu'il devait pardonner à Fortuné, puisque celui-ci voulait
+bien réparer sa faute, enfin que l'honneur de sa fille exigeait un
+prompt mariage.
+
+- Ta, ta, ta, reprit Bambousse en branlant la tête, que de paroles!
+Je garde ma fille, entendez-vous. Tout ça ne me regarde pas... Un
+gueux, ce Fortuné. Pas deux liards. Ce serait commode si, pour
+épouser une jeune fille, il suffisait d'aller avec elle. Dame! entre
+jeunesses, on verrait des noces matin et soir... Dieu merci! je ne
+suis pas en peine de Rosalie: on sait ce qui lui est arrivé: ça ne
+la rend ni bancale, ni bossue, et elle se mariera avec qui elle
+voudra dans le pays.
+
+- Mais son enfant? interrompit le prêtre.
+
+- L'enfant? il n'est pas là, n'est-ce pas? Il n'y sera peut-être
+jamais... Si elle fait le petit, nous verrons.
+
+Rosalie, voyant comment tournait la démarche du curé, crut devoir
+s'enfoncer les poings dans les yeux en geignant. Elle se laissa même
+tomber par terre, montrant ses bas bleus qui lui montaient au-dessus
+des genoux.
+
+- Tu vas te taire, chienne! cria le père devenu furieux.
+
+Et il la traita ignoblement, avec des mots crus, qui la faisaient
+rire en-dessous, sous ses poings fermés.
+
+- Si je te trouve avec ton mâle, je vous attache ensemble, je vous
+amène comme ça devant le monde... Tu ne veux pas te taire? Attends,
+coquine!
+
+Il ramassa une motte de terre, qu'il lui jeta violemment, à quatre
+pas. La motte s'écrasa sur son chignon, glissant dans son cou, la
+couvrant de poussière. Étourdie, elle se leva d'un bond, se sauva,
+la tête entre les mains pour se garantir. Mais Bambousse eut le
+temps de l'atteindre encore avec deux autres mottes: l'une ne fit
+que lui effleurer l'épaule gauche; l'autre lui arriva en pleine
+échine, si rudement, qu'elle tomba sur les genoux.
+
+- Bambousse! s'écria le prêtre, en lui arrachant une poignée de
+cailloux, qu'il venait de prendre.
+
+- Laissez donc! monsieur le curé, dit le paysan. C'était de la terre
+molle. J'aurais dû lui jeter ces cailloux... On voit bien que vous
+ne connaissez pas les filles. Elles sont joliment dures. Je
+tremperais celle-là au fond de notre puits, je lui casserais les os
+à coups de trique, qu'elle n'en irait pas moins à ses saletés! Mais
+je la guette, et si je la surprends!... Enfin, elles sont toutes
+comme cela.
+
+Il se consolait. Il but un coup de vin, à une grande bouteille
+plate, garnie de sparterie, qui chauffait sur la terre ardente. Et,
+retrouvant son gros rire:
+
+- Si j'avais un verre, monsieur le curé, je vous en offrirais de bon
+coeur.
+
+- Alors, demanda de nouveau le prêtre, ce mariage?...
+
+- Non, ça ne peut pas se faire, on rirait de moi... Rosalie est
+gaillarde. Elle vaut un homme, voyez-vous. Je serai obligé de louer
+un garçon, le jour où elle s'en ira... On reparlera de la chose,
+après la vendange. Et puis, je ne veux pas être volé. Donnant,
+donnant, n'est-ce pas?
+
+Le prêtre resta encore là une grande demi-heure à prêcher Bambousse,
+à lui parler de Dieu, à lui donner toutes les raisons que la
+situation comportait. Le vieux s'était remis à la besogne; il
+haussait les épaules, plaisantait, s'entêtant davantage. Il finit
+par crier:
+
+- Enfin, si vous me demandiez un sac de blé, vous me donneriez de
+l'argent... Pourquoi voulez-vous que je laisse aller ma fille contre
+rien!
+
+L'abbé Mouret, découragé, s'en alla. Comme il descendait le sentier,
+il aperçut Rosalie se roulant sous un olivier avec Voriau, qui lui
+léchait la figure, ce qui la faisait rire. Elle disait au chien:
+
+- Tu me chatouilles, grande bête. Finis donc!
+
+Puis, quand elle vit le prêtre, elle fit mine de rougir, elle ramena
+ses vêtements, les poings de nouveau dans les yeux. Lui, chercha à
+la consoler, en lui promettant de tenter de nouveaux efforts auprès
+de son père. Et il ajouta qu'en attendant, elle devait obéir, cesser
+tout rapport avec Fortuné, ne pas aggraver son péché davantage.
+
+- Oh! maintenant, murmura-t-elle en souriant de son air effronté, il
+n'y a plus de risque, puisque ça y est.
+
+Il ne comprit pas, il lui peignit l'enfer, où brûlent les vilaines
+femmes. Puis, il la quitta, ayant fait son devoir, repris par cette
+sérénité qui lui permettait de passer sans un trouble au milieu des
+ordures de la chair.
+
+
+
+
+
+VII.
+
+La matinée devenait brûlante. Dans ce vaste cirque de roches, le
+soleil allumait, dès les premiers beaux jours, un flamboiement de
+fournaise. L'abbé Mouret, à la hauteur de l'astre, comprit qu'il
+avait tout juste le temps de rentrer au presbytère, s'il voulait
+être là à onze heures, pour ne pas se faire gronder par la Teuse.
+Son bréviaire lu, sa démarche auprès de Bambousse faite, il s'en
+retournait à pas pressés, regardant au loin la tache grise de son
+église, avec la haute barre noire que le grand cyprès, le Solitaire,
+mettait sur le bleu de l'horizon. Il songeait, dans l'assoupissement
+de la chaleur, à la façon la plus riche possible, dont il
+décorerait, le soir, la chapelle de la Vierge, pour les exercices du
+mois de Marie. Le chemin allongeait devant lui un tapis de poussière
+doux aux pieds, une pureté d'une blancheur éclatante.
+
+A la Croix-Verte, comme l'abbé allait traverser la route qui mène de
+Plassans à la Palud, un cabriolet qui descendait la rampe, l'obligea
+à se garer derrière un tas de cailloux. Il coupait le carrefour,
+lorsqu'une voix l'appela.
+
+- Eh! Serge, eh! mon garçon!
+
+Le cabriolet s'était arrêté, un homme se penchait. Alors, le jeune
+prêtre reconnut un de ses oncles, le docteur Pascal Rougon, que le
+peuple de Plassans, où il soignait les pauvres gens pour rien,
+nommait "monsieur Pascal" tout court. Bien qu'ayant à peine dépassé
+la cinquantaine, il était déjà d'un blanc de neige, avec une grande
+barbe, de grands cheveux, au milieu desquels sa belle figure
+régulière prenait une finesse pleine de bonté.
+
+- C'est à cette heure-ci que tu patauges dans la poussière, toi!
+dit-il gaiement, en se penchant davantage pour serrer les deux mains
+de l'abbé. Tu n'as donc pas peur des coups de soleil?
+
+- Mais pas plus que vous, mon oncle, répondit le prêtre en riant.
+
+- Oh! moi, j'ai la capote de ma voiture. Puis, les malades
+n'attendent pas. On meurt par tous les temps, mon garçon.
+
+Et il lui conta qu'il courait chez le vieux Jeanbernat, l'intendant
+du Paradou, qu'un coup de sang avait frappé dans la nuit. Un voisin,
+un paysan qui se rendait au marché de Plassans, était venu le
+chercher.
+
+- Il doit être mort à l'heure qu'il est, continua-t-il. Enfin, il
+faut toujours voir... Ces vieux diables-là ont la vie joliment dure.
+
+Il levait le fouet, lorsque l'abbé Mouret l'arrêta.
+
+- Attendez... Quelle heure avez-vous, mon oncle?
+
+- Onze heures moins un quart.
+
+L'abbé hésitait. Il entendait à ses oreilles la voix terrible de la
+Teuse, lui criant que le déjeuner allait être froid. Mais il fut
+brave, il reprit aussitôt:
+
+- Je vais avec vous, mon oncle... Ce malheureux voudra peut-être se
+réconcilier avec Dieu, à sa dernière heure.
+
+Le docteur Pascal ne put retenir un éclat de rire.
+
+- Lui! Jeanbernat! dit-il, ah! bien! si tu le convertis jamais,
+celui-là!... Ça ne fait rien, viens toujours. Ta vue seule est
+capable de le guérir.
+
+Le prêtre monta. Le docteur, qui parut regretter sa plaisanterie, se
+montra très affectueux, tout en jetant au cheval de légers
+claquements de langue. Il regardait son neveu curieusement, du coin
+de l'oeil, de cet air aigu des savants qui prennent des notes. Il
+l'interrogea, par petites phrases, avec bonhomie, sur sa vie, sur
+ses habitudes, sur le bonheur tranquille dont il jouissait aux
+Artaud. Et, à chaque réponse satisfaisante, il murmurait, comme se
+parlant à lui-même, d'un ton rassuré:
+
+- Allons, tant mieux, c'est parfait.
+
+Il insista surtout sur l'état de santé du jeune curé. Celui-ci,
+étonné, lui assurait qu'il se portait à merveille, qu'il n'avait ni
+vertiges, ni nausées, ni maux de tête.
+
+- Parfait, parfait, répétait l'oncle Pascal. Au printemps, tu sais,
+le sang travaille. Mais tu es solide, toi... A propos, j'ai vu ton
+frère Octave, à Marseille, le mois passé. Il va partir pour Paris,
+il aura là-bas une belle situation dans le haut commerce. Ah! le
+gaillard, il mène une jolie vie!
+
+- Quelle vie? demanda naïvement le prêtre.
+
+Le docteur, pour éviter de répondre, claqua de la langue. Puis, il
+reprit:
+
+- Enfin, tout le monde se porte bien, ta tante Félicité, ton oncle
+Rougon, et les autres... Ça n'empêche pas que nous ayons bon besoin
+de tes prières. Tu es le saint de la famille, mon brave; je compte
+sur toi pour faire le salut de toute la bande.
+
+Il riait, mais avec tant d'amitié, que Serge lui-même arriva à
+plaisanter.
+
+- C'est qu'il y en a, dans le tas, continua-t-il, qui ne seront pas
+aisés à mener en paradis. Tu entendrais de belles confessions, s'ils
+venaient à tour de rôle... Moi, je n'ai pas besoin qu'ils se
+confessent, je les suis de loin, j'ai leurs dossiers chez moi, avec
+mes herbiers et mes notes de praticien. Un jour, je pourrai établir
+un tableau d'un fameux intérêt... On verra, on verra!
+
+Il s'oubliait, pris d'un enthousiasme juvénile pour la science. Un
+coup d'oeil jeté sur la soutane de son neveu, l'arrêta net.
+
+- Toi, tu es curé, murmura-t-il; tu as bien fait, on est très
+heureux, curé. Ça t'a pris tout entier, n'est-ce pas? de façon, que
+te voilà tourné au bien... Va, tu ne te serais jamais contenté
+ailleurs. Tes parents, qui partaient comme toi, ont eu beau faire
+des vilenies; ils sont encore à se satisfaire... Tout est logique là
+dedans, mon garçon. Un prêtre complète la famille. C'était forcé,
+d'ailleurs. Notre sang devait aboutir là... Tant mieux pour toi, tu
+as eu le plus de chance.
+
+Mais il se reprit, souriant étrangement.
+
+- Non, c'est ta soeur Désirée qui a eu le plus de chance.
+
+Il siffla, donna un coup de fouet, changea de conversation. Le
+cabriolet, après avoir monté une côte assez roide, filait entre des
+gorges désolées; puis, il arriva sur un plateau, dans un chemin
+creux, longeant une haute muraille interminable. Les Artaud avaient
+disparu; on était en plein désert.
+
+- Nous approchons, n'est-ce pas? demanda le prêtre.
+
+- Voici le Paradou, répondit le docteur, en montrant la muraille. Tu
+n'es donc point encore venu par ici? Nous ne sommes pas à une lieue
+des Artaud... Une propriété qui a dû être superbe, ce Paradou. La
+muraille du parc, de ce côté, a bien deux kilomètres. Mais, depuis
+plus de cent ans, tout y pousse à l'aventure.
+
+- Il y a de beaux arbres, fit remarquer l'abbé, en levant la tête,
+surpris des masses de verdure qui débordaient.
+
+- Oui, ce coin-là est très fertile. Aussi le parc est-il une
+véritable forêt, au milieu des roches pelées qui l'entourent...
+D'ailleurs, c'est de là que le Mascle sort. On m'a parlé de trois ou
+quatre sources, je crois.
+
+Et, en phrases hachées, coupées d'incidentes étrangères au sujet, il
+raconta l'histoire du Paradou, une sorte de légende qui courait le
+pays. Du temps de Louis XV, un seigneur y avait bâti un palais
+superbe, avec des jardins immenses, des bassins, des eaux
+ruisselantes, des statues, tout un petit Versailles perdu dans les
+pierres, sous le grand soleil du Midi. Mais il n'y était venu passer
+qu'une saison, en compagnie d'une femme adorablement belle, qui
+mourut là sans doute, car personne ne l'avait vue en sortir. L'année
+suivante, le château brûla, les portes du parc furent clouées, les
+meurtrières des murs elles-mêmes s'emplirent de terre; si bien que,
+depuis cette époque lointaine, pas un regard n'était entré dans ce
+vaste enclos, qui tenait tout un des hauts plateaux des Garrigues.
+
+- Les orties ne doivent pas manquer, dit en riant l'abbé Mouret...
+Ça sent l'humide tout le long de ce mur, vous ne trouvez pas, mon
+oncle?
+
+Puis, après un silence:
+
+- Et à qui appartient le Paradou, maintenant? demanda-t-il.
+
+- Ma foi, on ne sait pas, répondit le docteur. Le propriétaire est
+venu dans le pays, il y a une vingtaine d'années. Mais il a été
+tellement effrayé par ce nid à couleuvres, qu'il n'a plus reparu...
+Le vrai maître est le gardien de la propriété, ce vieil original de
+Jeanbernat, qui a trouvé le moyen de se loger dans un pavillon, dont
+les pierres tiennent encore... Tiens, tu vois, cette masure grise,
+là bas, avec ces grandes fenêtres mangées de lierre.
+
+Le cabriolet passa devant une grille seigneuriale, toute saignante
+de rouille, garnie à l'intérieur de planches maçonnées. Les sauts-
+de-loup étaient noirs de ronces. A une centaine de mètres, le
+pavillon habité par Jeanbernat se trouvait enclavé dans le parc, sur
+lequel une de ses façades donnait. Mais le gardien semblait avoir
+barricadé sa demeure, de ce côté; il avait défriché un étroit
+jardin, sur la route; il vivait là, au midi, tournant le dos au
+Paradou, sans paraître se douter de l'énormité des verdures
+débordant derrière lui.
+
+Le jeune prêtre sauta à terre, regardant curieusement, interrogeant
+le docteur qui se hâtait d'attacher le cheval à un anneau scellé
+dans le mur.
+
+- Et ce vieillard vit seul, au fond de ce trou perdu? demanda-t-il.
+
+- Oui, complètement seul, répondit l'oncle Pascal.
+
+Mais il se reprit.
+
+- Il a avec lui une nièce qui lui est tombée sur les bras, une drôle
+de fille, une sauvage... Dépêchons. Tout a l'air mort dans la
+maison.
+
+
+
+
+
+VIII.
+
+Au soleil de midi, la maison dormait, les persiennes closes, dans le
+bourdonnement des grosses mouches qui montaient le long du lierre,
+jusqu'aux tuiles. Une paix heureuse baignait cette ruine
+ensoleillée. Le docteur poussa la porte de l'étroit jardin, qu'une
+haie vive, très élevée, entourait. Là, à l'ombre d'un pan de mur,
+Jeanbernat, redressant sa haute taille, fumait tranquillement sa
+pipe, dans le grand silence, en regardant pousser ses légumes.
+
+- Comment! vous êtes debout, farceur! cria le docteur stupéfait.
+
+- Vous veniez donc m'enterrer, vous! gronda le vieillard rudement.
+Je n'ai besoin de personne. Je me suis saigné...
+
+Il s'arrêta net en apercevant le prêtre, et eut un geste si
+terrible, que l'oncle Pascal s'empressa d'intervenir.
+
+- C'est mon neveu, dit-il, le nouveau curé des Artaud, un brave
+garçon... Que diable! nous n'avons pas couru les routes à pareille
+heure pour vous manger, père Jeanbernat.
+
+Le vieux se calma un peu.
+
+- Je ne veux pas de calotin chez moi, murmura-t-il. Ça suffit pour
+faire crever les gens. Entendez-vous, docteur, pas de drogues et pas
+de prêtres quand je m'en irai; autrement, nous nous fâcherions...
+Qu'il entre tout de même, celui-là, puisqu'il est votre neveu.
+
+L'abbé Mouret, interdit, ne trouva pas une parole. Il restait
+debout, au milieu d'une allée, à examiner cette étrange figure, ce
+solitaire couturé de rides, à la face de brique cuite, aux membres
+séchés et tordus comme des paquets de cordes, qui semblait porter
+ses quatre-vingts ans avec un dédain ironique de la vie. Le docteur
+ayant tenté de lui prendre le pouls, il se fâcha de nouveau.
+
+- Laissez-moi donc tranquille! Je vous dis que je me suis saigné
+avec mon couteau! C'est fini, maintenant... Quelle est la brute de
+paysan qui est allé vous déranger? Le médecin, le prêtre, pourquoi
+pas les croque-morts?... Enfin, que voulez-vous, les gens sont
+bêtes. Ça ne va pas nous empêcher de boire un coup.
+
+Il servit une bouteille et trois verres, sur une vieille table,
+qu'il sortit, à l'ombre. Les verres remplis jusqu'au bord, il voulut
+trinquer. Sa colère se fondait dans une gaieté goguenarde.
+
+- Ça ne vous empoisonnera pas, monsieur le curé, dit-il. Un verre de
+bon vin n'est pas un péché... Par exemple, c'est bien la première
+fois que je trinque avec une soutane, soit dit sans vous offenser.
+Ce pauvre abbé Caffin, votre prédécesseur, refusait de discuter avec
+moi... Il avait peur.
+
+Et il eut un large rire, continuant:
+
+- Imaginez-vous qu'il s'était engagé à me prouver que Dieu existe...
+Alors, je ne le rencontrais plus sans le défier. Lui, filait
+l'oreille basse, je vous assure.
+
+- Comment, Dieu n'existe pas! s'écria l'abbé Mouret, sortant de son
+mutisme.
+
+- Oh! comme vous voudrez, reprit railleusement Jeanbernat. Nous
+recommencerons ensemble, si cela peut vous faire plaisir...
+Seulement, je vous préviens que je suis très fort. Il y a là-haut,
+dans une chambre, quelques milliers de volumes sauvés de l'incendie
+du Paradou, tous les philosophes du dix-huitième siècle, un tas de
+bouquins sur la religion. J'en ai appris de belles, là dedans.
+Depuis vingt ans, je lis ça... Ah! dame, vous trouverez à qui
+parler, monsieur le curé.
+
+Il s'était levé. D'un long geste, il montra l'horizon entier, la
+terre, le ciel, en répétant solennellement:
+
+- Il n'y a rien, rien, rien... Quand on soufflera sur le soleil, ça
+sera fini.
+
+Le docteur Pascal avait donné un léger coup de coude à l'abbé
+Mouret. Il clignait les yeux, étudiant curieusement le vieillard,
+approuvant de la tête pour le pousser à parler.
+
+- Alors, père Jeanbernat, vous êtes un matérialiste? demanda-t-il.
+
+- Eh! je ne suis qu'un pauvre homme, répondit le vieux en rallumant
+sa pipe. Quand le comte de Corbière, dont j'étais le frère de lait,
+est mort d'une chute de cheval, les enfants m'ont envoyé garder ce
+parc de la Belle-au-Bois-dormant, pour se débarrasser de moi.
+J'avais soixante ans, je me croyais fini. Mais la mort m'a oublié.
+Et j'ai dû m'arranger un trou... Voyez-vous, lorsqu'on vit tout
+seul, on finit par voir les choses d'une drôle de façon. Les arbres
+ne sont plus des arbres, la terre prend des airs de personne
+vivante, les pierres vous racontent des histoires. Des bêtises,
+enfin. Je sais des secrets qui vous renverseraient. Puis, que
+voulez-vous qu'on fasse, dans ce diable de désert? J'ai lu les
+bouquins, ça m'a plus amusé que la chasse... Le comte, qui sacrait
+comme un païen, m'avait toujours répété: "Jeanbernat, mon garçon, je
+compte bien te retrouver en enfer, pour que tu me serves là-bas
+comme tu m'auras servi là-haut."
+
+Il fit de nouveau son large geste autour de l'horizon, en reprenant:
+
+- Entendez-vous, rien, il n'y a rien... Tout ça, c'est de la farce.
+
+Le docteur Pascal se mit à rire.
+
+- Une belle farce, en tous cas, dit-il. Père Jeanbernat, vous êtes
+un cachottier. Je vous soupçonne d'être amoureux, avec vos airs
+blasés. Vous parliez bien tendrement des arbres et des pierres, tout
+à l'heure.
+
+- Non, je vous assure, murmura le vieillard, ça m'a passé.
+Autrefois, c'est vrai, quand je vous ai connu et que nous allions
+herboriser ensemble, j'étais assez bête pour aimer toutes sortes de
+choses, dans cette grande menteuse de campagne. Heureusement que les
+bouquins ont tué ça... Je voudrais que mon jardin fût plus petit; je
+ne sors pas sur la route deux fois par an. Vous voyez ce banc. Je
+passe là mes journées, à regarder pousser mes salades.
+
+- Et vos tournées dans le parc? interrompit le docteur.
+
+- Dans le parc! répéta Jeanbernat d'un air de profonde surprise,
+mais il y a plus de douze ans que je n'y ai mis les pieds! Que
+voulez-vous que j'aille faire, au milieu de ce cimetière? C'est trop
+grand. C'est stupide, ces arbres qui n'en finissent plus, avec de la
+mousse partout, des statues rompues, des trous dans lesquels on
+manque de se casser le cou à chaque pas. La dernière fois que j'y
+suis allé, il faisait si noir sous les feuilles, ça empoisonnait si
+fort les fleurs sauvages, des souffles si drôles passaient dans les
+allées, que j'ai eu comme peur. Et je me suis barricadé, pour que le
+parc n'entrât pas ici... Un coin de soleil, trois pieds de laitue
+devant moi, une grande haie qui me barre tout l'horizon, c'est déjà
+trop pour être heureux. Rien, voilà ce que je voudrais, rien du
+tout, quelque chose de si étroit, que le dehors ne pût venir m'y
+déranger. Deux mètres de terre, si vous voulez, pour crever sur le
+dos.
+
+Il donna un coup de poing sur la table, haussant brusquement la
+voix, criant à l'abbé Mouret:
+
+- Allons, encore un coup, monsieur le curé. Le diable n'est pas au
+fond de la bouteille, allez!
+
+Le prêtre éprouvait un malaise. Il se sentait sans force pour
+ramener à Dieu cet étrange vieillard, dont la raison lui parut
+singulièrement détraquée. Maintenant, il se rappelait certains
+bavardages de la Teuse sur le Philosophe, nom que les paysans des
+Artaud donnaient à Jeanbernat. Des bouts d'histoires scandaleuses
+traînaient vaguement dans sa mémoire. Il se leva, faisant un signe
+au docteur, voulant quitter cette maison, où il croyait respirer une
+odeur de damnation. Mais, dans sa crainte sourde, une singulière
+curiosité l'attardait. Il restait là, allant au bout du petit
+jardin, fouillant le vestibule du regard, comme pour voir au delà,
+derrière les murs. Par la porte grande ouverte, il n'apercevait que
+la cage noire de l'escalier. Et il revenait, cherchant quelque trou,
+quelque échappée sur cette mer de feuilles, dont il sentait le
+voisinage, à un large murmure qui semblait battre la maison d'un
+bruit de vagues.
+
+- Et la petite va bien? demanda le docteur en prenant son chapeau.
+
+- Pas mal, répondit Jeanbernat. Elle n'est jamais là. Elle disparaît
+pendant des matinées entières... Peut-être tout de même qu'elle est
+dans les chambres du haut.
+
+Il leva la tête, il appela:
+
+- Albine! Albine!
+
+Puis, haussant les épaules:
+
+- Ah bien! oui, c'est une fameuse gourgandine... Au revoir, monsieur
+le curé. Tout à votre disposition.
+
+Mais l'abbé Mouret n'eut pas le temps de relever ce défi du
+Philosophe. Une porte venait de s'ouvrir brusquement, au fond du
+vestibule; une trouée éclatante s'était faite, dans le noir de la
+muraille. Ce fut comme une vision de forêt vierge, un enfoncement de
+futaie immense, sous une pluie de soleil. Dans cet éclair, le prêtre
+saisit nettement, au loin, des détails précis: une grande fleur
+jaune au centre d'une pelouse, une nappe d'eau qui tombait d'une
+haute pierre, un arbre colossal empli d'un vol d'oiseaux; le tout
+noyé, perdu, flambant, au milieu d'un tel gâchis de verdure, d'une
+débauche telle de végétation, que l'horizon entier n'était plus
+qu'un épanouissement. La porte claqua, tout disparut.
+
+- Ah! la gueuse! cria Jeanbernat, elle était encore dans le Paradou!
+
+Albine riait sur le seuil du vestibule. Elle avait une jupe orange,
+avec un grand fichu rouge attaché derrière la taille, ce qui lui
+donnait un air de bohémienne endimanchée. Et elle continuait à rire,
+la tête renversée, la gorge toute gonflée de gaieté, heureuse de ses
+fleurs, des fleurs sauvages tressées dans ses cheveux blonds, nouées
+à son cou, à son corsage, à ses bras minces, nus et dorés. Elle
+était comme un grand bouquet d'une odeur forte.
+
+- Va, tu es belle! grondait le vieux. Tu sens l'herbe, à empester...
+Dirait-on qu'elle a seize ans, cette poupée!
+
+Albine, effrontément, riait plus fort. Le docteur Pascal, qui était
+son grand ami, se laissa embrasser par elle.
+
+- Alors, tu n'as pas peur dans le Paradou, toi? lui demanda-t-il.
+
+- Peur? de quoi donc? dit-elle avec des yeux étonnés. Les murs sont
+trop hauts, personne ne peut entrer... Il n'y a que moi. C'est mon
+jardin, à moi toute seule. Il est joliment grand. Je n'en ai pas
+encore trouvé le bout.
+
+- Et les bêtes? interrompit le docteur.
+
+- Les bêtes? elles ne sont pas méchantes, elles me connaissent bien.
+
+- Mais il fait noir sous les arbres?
+
+- Pardi! il y a de l'ombre; sans cela, le soleil me mangerait la
+figure... On est bien à l'ombre, dans les feuilles.
+
+Et elle tournait, emplissant l'étroit jardin du vol de ses jupes,
+secouant cette âpre senteur de verdure qu'elle portait sur elle.
+Elle avait souri à l'abbé Mouret, sans honte aucune, sans
+s'inquiéter des regards surpris dont il la suivait. Le prêtre
+s'était écarté. Cette enfant blonde, à la face longue, ardente de
+vie, lui semblait la fille mystèrieuse et troublante de cette forêt
+entrevue dans une nappe de soleil.
+
+- Dites, j'ai un nid de merles, le voulez-vous? demanda Albine au
+docteur.
+
+- Non, merci, répondit celui-ci en riant. Il faudra le donner à la
+soeur de monsieur le curé, qui aime bien les bêtes... Au revoir,
+Jeanbernat.
+
+Mais Albine s'était attaquée au prêtre.
+
+- Vous êtes le curé des Artaud, n'est-ce pas? Vous avez une soeur?
+J'irai la voir... Seulement, vous ne me parlerez pas de Dieu. Mon
+oncle ne veut pas.
+
+- Tu nous ennuies, va-t-en, dit Jeanbernat en haussant les épaules.
+
+D'un bond de chèvre, elle disparut, laissant une pluie de fleurs
+derrière elle. On entendit le claquement d'une porte, puis des rires
+derrière la maison, des rires sonores qui allèrent en se perdant,
+comme au galop d'une bête folle lâchée dans l'herbe.
+
+- Vous verrez qu'elle finira par coucher dans le Paradou, murmura le
+vieux de son air indifférent.
+
+Et, comme il accompagnait les visiteurs:
+
+- Docteur, reprit-il, si vous me trouviez mort, un de ces quatre
+matins, rendez-moi donc le service de me jeter dans le trou au
+fumier, là, derrière mes salades... Bonsoir, messieurs.
+
+Il laissa retomber la barrière de bois qui fermait la haie. La
+maison reprit sa paix heureuse, au soleil de midi, dans le
+bourdonnement des grosses mouches qui montaient le long du lierre,
+jusqu'aux tuiles.
+
+
+
+
+
+IX.
+
+Cependant, le cabriolet suivait de nouveau le chemin creux, le long
+de l'interminable mur du Paradou. L'abbé Mouret, silencieux, levait
+les yeux, regardait les grosses branches qui se tendaient par-dessus
+ce mur, comme des bras de géants cachés. Des bruits venaient du
+parc, des frôlements d'ailes, des frissons de feuilles, des bonds
+furtifs cassant les branches, de grands soupirs ployant les jeunes
+pousses, toute une haleine de vie roulant sur les cimes d'un peuple
+d'arbres. Et, parfois, à certain cri d'oiseau qui ressemblait à un
+rire humain, le prêtre tournait la tête avec une sorte d'inquiétude.
+
+- Une drôle de gamine! disait l'oncle Pascal, en lâchant un peu les
+guides. Elle avait neuf ans, lorsqu'elle est tombée chez ce païen.
+Un frère à lui, qui s'est ruiné, je ne sais plus dans quoi. La
+petite se trouvait en pension quelque part, quand le père s'est tué.
+C'était même une demoiselle, savante déjà, lisant, brodant,
+bavardant, tapant sur les pianos. Et coquette donc! Je l'ai vue
+arriver, avec des bas à jour, des jupes brodées, des guimpes, des
+manchettes, un tas de falbalas... Ah bien! les falbalas ont duré
+longtemps!
+
+Il riait. Une grosse pierre faillit faire verser le cabriolet.
+
+- Si je ne laisse pas une roue de ma voiture dans ce gredin de
+chemin! murmura-t-il. Tiens-toi ferme, mon garçon.
+
+La muraille continuait toujours. Le prêtre écoutait.
+
+- Tu comprends, reprit le docteur, que le Paradou, avec son soleil,
+ses cailloux, ses chardons, mangerait une toilette par jour. Il n'a
+fait que trois ou quatre bouchées des belles robes de la petite.
+Elle revenait nue... Maintenant, elle s'habille comme une sauvage.
+Aujourd'hui, elle était encore possible. Mais il y a des fois où
+elle n'a guère que ses souliers et sa chemise!... Tu as entendu? le
+Paradou est à elle. Dès le lendemain de son arrivée, elle en a pris
+possession. Elle vit là, sautant par le fenêtre, lorsque Jeanbernat
+ferme la porte, s'échappant quand même, allant on ne sait où, au
+fond de trous perdus, connus d'elle seule... Elle doit mener un joli
+train, dans ce désert.
+
+- Écoutez donc, mon oncle, interrompit l'abbé Mouret. On dirait un
+trot de bête, derrière cette muraille.
+
+L'oncle Pascal écouta.
+
+- Non, dit-il au bout d'un silence, c'est le bruit de la voiture,
+contre les pierres... Va, la petite ne tape plus sur les pianos, à
+présent. Je crois même qu'elle ne sait plus lire. Imagine-toi une
+demoiselle retournée à l'état de vaurienne libre, lâchée en
+récréation dans une île abandonnée. Elle n'a gardé que son fin
+sourire de coquette, quand elle veut... Ah! par exemple, si tu sais
+jamais une fille à élever, je ne te conseille pas de la confier à
+Jeanbernat. Il a une façon de laisser agir la nature tout à fait
+primitive. Lorsque je me suis hasardé à lui parler d'Albine, il m'a
+répondu qu'il ne fallait pas empêcher les arbres de pousser à leur
+gré. Il est, dit-il, pour le développement normal des tempéraments...
+N'importe, ils sont bien intéressants tous les deux. Je ne passe pas
+dans les environs sans leur rendre visite.
+
+Le cabriolet sortait enfin du chemin creux. Là, le mur du Paradou
+faisait un coude, se développant ensuite à perte de vue, sur la
+crête des coteaux. Au moment où l'abbé Mouret tournait la tête pour
+donner un dernier regard à cette barre grise, dont la sévérité
+impénétrable avait fini par lui causer un singulier agacement, des
+bruits de branches violemment secouées se firent entendre, tandis
+qu'un bouquet de jeunes bouleaux semblaient saluer les passants, du
+haut de la muraille.
+
+- Je savais bien qu'une bête courait là derrière, dit le prêtre.
+
+Mais, sans qu'on vit personne, sans qu'on aperçût autre chose, en
+l'air, que les bouleaux balancés de plus en plus furieusement, on
+entendit une voix claire, coupée de rires, qui criait:
+
+- Au revoir, docteur! au revoir, monsieur le curé!... J'embrasse
+l'arbre, l'arbre vous envoie mes baisers.
+
+- Eh! c'est Albine, dit le docteur Pascal. Elle aura suivi notre
+voiture au trot. Elle n'est pas embarrassée pour sauter les
+buissons, cette petite fée!
+
+Et criant, à son tour:
+
+- Au revoir, mignonne!... Tu es joliment grande, pour nous saluer
+comme ça.
+
+Les rires redoublèrent, les bouleaux saluèrent plus bas, semant les
+feuilles au loin, jusque sur la capote du cabriolet:
+
+- Je suis grande comme les arbres, toutes les feuilles qui tombent
+sont des baisers, reprit la voix, changée par l'éloignement, si
+musicale, si fondue dans les haleines roulantes du parc, que le
+jeune prêtre resta frissonnant.
+
+La route devenait meilleure. A la descente, les Artaud reparurent,
+au fond de la plaine brûlée. Quand le cabriolet coupa le chemin du
+village, l'abbé Mouret ne voulut jamais que son oncle le reconduisit
+à la cure. Il sauta à terre en distant:
+
+- Non, merci, j'aime mieux marcher, cela me fera du bien.
+
+- Comme il te plaira, finit par répondre le docteur.
+
+Puis, lui serrant la main:
+
+- Hein! si tu n'avais que des paroissiens comme cet animal de
+Jeanbernat, tu n'aurais pas souvent à te déranger. Enfin, c'est toi
+qui a voulu venir... Et porte-toi bien. Au moindre bobo, de nuit ou
+de jour, envoie-moi chercher. Tu sais que je soigne toute la famille
+pour rien... Adieu, mon garçon.
+
+
+
+
+
+X.
+
+Quand l'abbé Mouret se retrouva seul, dans la poussière du chemin,
+il se sentit plus à l'aise. Ces champs pierreux rendaient à son rêve
+de rudesse, de vie intérieure vécue au désert. Le long du chemin
+creux, les arbres avaient laissé tomber sur sa nuque, des fraîcheurs
+inquiétantes, que maintenant le soleil ardent séchait. Les maigres
+amandiers, les blés pauvres, les vignes infirmes, aux deux bords de
+la route, l'apaisaient, le tiraient du trouble où l'avaient jeté les
+souffles trop gras du Paradou. Et, au milieu de la clarté aveuglante
+qui coulait du ciel sur cette terre nue, les blasphèmes de
+Jeanbernat ne mettaient même plus une ombre. Il eut une joie vive
+lorsque, en levant la tête, il aperçut à l'horizon la barre immobile
+du Solitaire, avec la tache des tuiles roses de l'église.
+
+Mais, à mesure qu'il avançait, l'abbé était pris d'une autre
+inquiétude. La Teuse allait le recevoir d'une belle façon, avec son
+déjeuner froid qui devait attendre depuis près de deux heures. Il
+s'imaginait son terrible visage, le flot de paroles dont elle
+l'accueillerait, les bruits irrités de vaisselle qu'il entendrait
+l'après-midi entière. Quand il eut traversé les Artaud, sa peur
+devint si vive, qu'il hésita, pris de lâcheté, se demandant s'il ne
+serait pas plus prudent de faire le tour et de rentrer par l'église.
+Mais, comme il se consultait, la Teuse en personne parut, au seuil
+du presbytère, le bonnet de travers, les poings aux hanches. Il
+courba le dos, il dut monter la pente sous ce regard gros d'orage,
+qu'il sentait peser sur ses épaules.
+
+- Je crois bien que je suis en retard, ma bonne Teuse, balbutia-t-
+il, dès le dernier coude du sentier.
+
+La Teuse attendit qu'il fût en face d'elle, tout près. Alors, elle
+le regarda entre les deux yeux, furieusement; puis, sans rien dire,
+elle se tourna, elle marcha devant lui, jusque dans la salle à
+manger, en tapant ses gros talons, si roidie par la colère, qu'elle
+ne boitait presque plus.
+
+- J'ai eu tant d'affaires! commença le prêtre que cet accueil muet
+épouvantait. Je cours depuis ce matin...
+
+Mais elle lui coupa la parole d'un nouveau regard, si fixe, si
+fâché, qu'il eut les jambes comme rompues. Il s'assit, il se mit a
+manger. Elle le servait, avec des sécheresses d'automate, risquant
+de casser les assiettes, tant elle les posait avec violence. Le
+silence devenait si formidable, qu'il ne put avaler la troisième
+bouchée, étranglé par l'émotion.
+
+- Et ma soeur a déjeuné? demanda-t-il. Elle a bien fait. Il faut
+toujours déjeuner, lorsque je suis retenu dehors.
+
+Pas de réponse. La Teuse, debout, attendait qu'il eût vidé son
+assiette pour la lui enlever. Alors, sentant qu'il ne pourrait
+manger sous cette paire d'yeux implacables qui l'écrasaient, il
+repoussa son couvert. Ce geste de colère fut comme un coup de fouet,
+qui tira la Teuse de sa roideur entêtée. Elle bondit.
+
+- Ah! c'est comme ça! cria-t-elle. C'est encore vous qui vous
+fâchez! Eh bien! je m'en vais! Vous allez me payer mon voyage, pour
+que je m'en retourne chez moi. J'en ai assez des Artaud, et de votre
+église! et de tout!
+
+Elle retirait son tablier de ses mains tremblantes.
+
+- Vous deviez bien voir que je ne voulais pas parler... Est-ce une
+vie, çà! Il n'y a que les saltimbanques, monsieur le curé, qui font
+ça! Il est onze heures, n'est-ce pas? Vous n'avez pas honte, d'être
+encore à table à près de deux heures? Ce n'est pas d'un chrétien,
+non, ce n'est pas d'un chrétien!
+
+Puis, se plantant devant lui:
+
+- Enfin, d'où venez-vous? qui avez-vous vu? quelle affaire a pus
+vous retenir?... Vous seriez un enfant qu'on vous donnerait le
+fouet. Un prêtre n'est pas à sa place sur les routes, au grand
+soleil, comme les gueux qui n'ont pas de toit... Ah! vous êtes dans
+un bel état, les souliers tout blancs, la soutane perdue de
+poussière! Qui vous la brossera, votre soutane? qui vous en achètera
+une autre?... Mais parlez donc, dites ce que vous avez fait! Ma
+parole! si l'on ne vous connaissait pas, on finirait par croire de
+drôles de choses. Et, voulez-vous que je vous le dise? eh bien! je
+n'en mettrais pas la main au feu. Quand on déjeune à des heures
+pareilles, on peut tout faire.
+
+L'abbé Mouret, soulagé, laissait passer l'orage. Il éprouvait comme
+une détente nerveuse, dans les paroles emportées de la vieille
+servante.
+
+- Voyons, ma bonne Teuse, dit-il, vous allez d'abord remettre votre
+tablier.
+
+- Non, non, cria-t-elle, c'est fini, je m'en vais.
+
+Mais lui, se levant, lui noua le tablier à la taille, en riant. Elle
+se débattait, elle bégayait:
+
+- Je vous dis que non!... Vous êtes un enjôleur. Je lis dans votre
+jeu, je vois bien que vous voulez m'endormir, avec vos paroles
+sucrées... Où êtes-vous allé? Nous verrons ensuite.
+
+Il se remit à table, gaiement, en homme qui a victoire gagnée.
+
+- D'abord, reprit-il, il faut me permettre de manger... Je meurs de
+faim.
+
+- Sans doute, murmura-t-elle, apitoyée. Est-ce qu'il y a du bon
+sens!... Voulez-vous que j'ajoute deux oeufs sur le plat? Ce ne
+serait pas long. Enfin, si vous avez assez... Et tout est froid! Moi
+qui avais tant soigné vos aubergines! Elles sont propres,
+maintenant! On dirait de vieilles semelles... Heureusement que vous
+n'êtes pas sur votre bouche, comme ce pauvre monsieur Caffin... Oh!
+çà, vous avez des qualités, je ne le nie pas.
+
+Elle le servait, avec des attentions de mère, tout en bavardant.
+Puis, quand il eut fini, elle courut à la cuisine voir si le café
+était encore chaud. Elle s'abandonnait, elle boitait d'une façon
+extravagante, dans la joie du raccommodement. D'ordinaire, l'abbé
+Mouret redoutait la café, qui lui occasionnait de grands troubles
+nerveux; mais, en cette circonstance, voulant sceller la paix, il
+accepta la tasse qu'elle lui apporta. Et comme il s'oubliait un
+instant à table, elle s'assit devant lui, elle répéta doucement, en
+femme que la curiosité torture:
+
+- Où êtes-vous allé, monsieur le curé?
+
+- Mais, répondit-il en souriant, j'ai vu les Brichet, j'ai parlé à
+Babousse...
+
+Alors, il fallut qu'il lui racontât ce que les Brichet avaient dit,
+ce qu'avait décidé Bambousse, et la mine qu'ils faisaient, et
+l'endroit où ils travaillaient. Lorsqu'elle connut la réponse du
+père de Rosalie:
+
+- Pardi! cria-t-elle, si le petit mourait, la grossesse ne
+compterait pas.
+
+Puis, joignant les mains d'un air d'admiration envieuse:
+
+- Avez-vous dû bavarder, monsieur le curé! Plus d'une demi-journée
+pour arriver à ce beau résultat!... Et vous êtes revenu tout
+doucement? Il devait faire diablement chaud sur la route?
+
+L'abbé; qui s'était levé, ne répondit pas. Il allait parler du
+Paradou, demander des renseignements. Mais la crainte d'être
+questionné trop vivement, une sorte de honte vague qu'il ne
+s'avouait pas à lui-même, le firent garder le silence sur sa visite
+à Jeanbernat. Il coupa court à tout nouvel interrogatoire, en
+demandant:
+
+- Et ma soeur, où est-elle donc? Je ne l'entends pas.
+
+- Venez, monsieur, dit la Teuse qui se mit à rire, un doigt sur la
+bouche.
+
+Ils entrèrent dans la pièce voisine, un salon de campagne, tapissé
+d'un papier à grandes fleurs grises d'éteintes, meublé de quatre
+fauteuils et d'un canapé tendus d'une étoffe de crin. Sur le canapé,
+Désirée dormait, jetée tout de son long, la tête soutenue par ses
+deux poings fermés. Ses jupes pendaient, lui découvrant les genoux;
+tandis que ses bras levés, nus jusqu'aux coudes, remontaient les
+lignes puissantes de la gorge. Elle avait un souffle un peu fort,
+entre ses lèvres rouges entr'ouvertes, montrant les dents.
+
+- Hein? dort-elle? murmura la Teuse. Elle ne vous a seulement pas
+entendu me crier vos sottises, tout à l'heure... Dame! elle doit
+être joliment fatiguée. Imaginez qu'elle a nettoyé ses bêtes jusqu'à
+près de midi... Quand elle a eu mangé, elle est venue tomber là
+comme un plomb. Elle n'a plus bougé.
+
+Le prêtre la regarda un instant, avec une grande tendresse.
+
+- Il faut la laisser reposer tant qu'elle voudra, dit-il.
+
+- Bien sûr... Est-ce malheureux qu'elle soit si innocente! Voyez
+donc, ces gros bras! Quand je l'habille, je pense toujours à la
+belle femme qu'elle serait devenue. Allez, elle vous aurait donné de
+fiers neveux, monsieur le curé... Vous ne trouvez pas qu'elle
+ressemble à cette grande dame de pierre qui est à la halle au blé de
+Plassans?
+
+Elle voulait parler d'une Cybèle allongée sur des gerbes, oeuvre
+d'un élève de Puget, sculptée au fronton du marché. L'abbé Mouret,
+sans répondre, la poussa doucement hors du salon, en lui
+recommandant de faire le moins de bruit possible. Et, jusqu'au soir,
+le presbytère resta dans un grand silence. La Teuse achevait sa
+lessive, sous le hangar. Le prêtre, au fond de l'étroit jardin, son
+bréviaire tombé sur les genoux, était abîmé dans une contemplation
+pieuse, pendant que des pétales roses pleuvaient des pêchers en
+fleurs.
+
+
+
+
+
+XI.
+
+Vers six heures, ce fut un brusque réveil. Un tapage de portes
+ouvertes et refermées, au milieu d'éclats de rire, ébranla toute la
+maison, et Désirée parut, les cheveux tombants, les bras toujours
+nus jusqu'aux coudes, criant:
+
+- Serge! Serge!
+
+Puis, quand elle eut aperçu son frère dans le jardin, elle accourut,
+elle s'assit un instant par terre, à ses pieds, le suppliant:
+
+- Viens donc voir les bêtes!... Tu n'as pas encore vu les bêtes,
+dis! Si tu savais comme elles sont belles, maintenant!
+
+Il se fit beaucoup prier. La basse-cour l'effrayait un peu. Mais
+voyant des larmes dans les yeux de Désirée, il céda. Alors, elle se
+jeta à son cou, avec une joie soudaine de jeune chien, riant plus
+fort, sans même s'essuyer les joues.
+
+- Ah! tu es gentil! balbutia-t-elle en l'entraînant. Tu verras les
+poules, les lapins, les pigeons, et mes canards qui ont de l'eau
+fraîche, et ma chèvre, dont la chambre est aussi propre que la
+mienne à présent... Tu sais, j'ai trois oies et deux dindes. Viens
+vite. Tu verras tout.
+
+Désirée avait alors vingt-deux ans. Grandie à la campagne, chez sa
+nourrice, une paysanne de Saint-Eutrope, elle avait poussé en plein
+fumier. Le cerveau vide, sans pensées graves d'aucune sorte, elle
+profitait du sol gras, du plein air de la campagne, se développant
+toute en chair, devenant une belle bête, fraîche, blanche, au sang
+rose, à la peau ferme. C'était comme une ânesse de race qui aurait
+eu le don du rire. Bien que pataugeant du matin au soir, elle
+gardait ses attaches fines, les lignes souples de ses reins,
+l'affinement bourgeois de son corps de vierge; si bien qu'elle était
+une créature à part, ni demoiselle, ni paysanne, une fille nourrie
+de la terre, avec une ampleur d'épaules et un front borné de jeune
+déesse.
+
+Sans doute, ce fut sa pauvreté d'esprit qui la rapprocha des
+animaux. Elle n'était à l'aise qu'en leur compagnie, entendait mieux
+leur langage que celui des hommes, les soignait avec des
+attendrissements maternels. Elle avait, à défaut de raisonnement
+suivi, un instinct qui la mettait de plain-pied avec eux. Au premier
+cri qu'ils poussaient, elle savait où était leur mal. Elle inventait
+des friandises sur lesquelles ils tombaient gloutonnement. Elle
+mettait la paix d'un geste dans leurs querelles, semblait connaître
+d'un regard leur caractère bon ou mauvais, racontait des histoires
+considérables, donnait des détails si abondants, si précis, sur les
+façons d'être du moindre poussin, qu'elle stupéfiait profondément
+les gens pour lesquels un petit poulet ne se distingue en aucune
+façon d'un autre petit poulet. Sa basse-cour était ainsi devenue
+tout un pays, où elle régnait en maîtresse absolue; un pays d'une
+organisation très compliquée, troublé par des révolutions, peuplé
+des êtres les plus différents, dont elle seule connaissait les
+annales. Cette certitude de l'instinct allait si loin, qu'elle
+flairait les oeufs vides d'une couvée, et qu'elle annonçait à
+l'avance le nombre des petits, dans une portée de lapins.
+
+A seize ans, lorsque la puberté était venue, Désirée n'avait point
+eu les vertiges ni les nausées des autres filles. Elle prit une
+carrure de femme faite, se porta mieux, fit éclater ses robes sous
+l'épanouissement splendide de sa chair. Dès lors, elle eut cette
+taille ronde qui roulait librement, ces membres largement assis de
+statue antique, toute cette poussée d'animal vigoureux. On eût dit
+qu'elle tenait au terreau de sa basse-cour, qu'elle suçait la sève
+par ses fortes jambes, blanches et solides comme de jeunes arbres.
+Et, dans cette plénitude, pas un désir charnel ne monta. Elle trouva
+une satisfaction continue à sentir autour d'elle un pullulement. Des
+tas de fumier, des bêtes accouplées, se dégageait un flot de
+génération, au milieu duquel elle goûtait les joies de la fécondité.
+Quelque chose d'elle se contentait dans la ponte des poules; elle
+portait ses lapines au mâle, avec des rires de belle fille calmée;
+elle éprouvait des bonheurs de femme grosse à traire sa chèvre. Rien
+n'était plus sain. Elle s'emplissait innocemment de l'odeur, de la
+chaleur, de la vie. Aucune curiosité dépravée ne la poussait à ce
+souci de la reproduction, en face des coqs battant des ailes, des
+femelles en couches, du bouc empoisonnant l'étroite écurie. Elle
+gardait sa tranquillité de belle bête, son regard clair, vide de
+pensées, heureuse de voir son petit monde se multiplier, ressentant
+un agrandissement de son propre corps, fécondée, identifiée à ce
+point avec toutes ces mères, qu'elle était comme la mère commune, la
+mère naturelle, laissant tomber de ses doigts, sans un frisson, une
+sueur d'engendrement.
+
+Depuis que Désirée était aux Artaud, elle passait ses journées en
+pleine béatitude. Enfin, elle contentait le rêve de son existence,
+le seul désir qui l'eût tourmentée, au milieu de sa puérilité de
+faible d'esprit. Elle possédait une basse-cour, un trou qu'on lui
+abandonnait, où elle pouvait faire pousser les bêtes à sa guise. Dès
+lors, elle s'enterra là, bâtissant elle-même des cabanes pour les
+lapins, creusant la mare aux canards, tapant des clous, apportant de
+la paille, ne tolérant pas qu'on l'aidât. La Teuse en était quitte
+pour la débarbouiller. La basse-cour se trouvait située derrière le
+cimetière; souvent même, Désirée devait rattraper, au milieu des
+tombes, quelque poule curieuse, sautée par-dessus le mur. Au fond,
+se trouvait un hangar où étaient la lapinière et le poulailler; à
+droite, logeait la chèvre, dans une petite écurie. D'ailleurs, tous
+les animaux vivaient ensemble, les lapins lâchés avec les poules, la
+chèvre prenant des bains de pieds au milieu des canards, les oies,
+les dindes, les pintades, les pigeons fraternisant en compagnie de
+trois chats. Quand elle se montrait à la barrière de bois qui
+empêchait tout ce monde de pénétrer dans l'église, un vacarme
+assourdissant la saluait.
+
+- Hein! les entends-tu? dit-elle à son frère, dès la porte de la
+salle à manger.
+
+Mais, lorsqu'elle l'eût fait entrer, en refermant la barrière
+derrière eux, elle fut assaillie si violemment, qu'elle disparut
+presque. Les canards et les oies, claquant du bec, la tiraient par
+ses jupes; les poules goulues sautaient à ses mains qu'elles
+piquaient à grands coups, les lapins se blottissaient sur ses pieds,
+avec des bonds qui lui montaient jusqu'aux genoux; tandis que les
+trois chats lui sautaient sur les épaules, et que la chèvre bêlait,
+au fond de l'écurie, de ne pouvoir la rejoindre.
+
+- Laissez-moi donc, bêtes! criait-elle, toute sonore de son beau
+rire, chatouillée par ces plumes, ces pattes, ces becs qui la
+frôlaient.
+
+Et elle ne faisait rien pour se débarrasser. Comme elle le disait,
+elle se serait laissé manger, tout cela lui était doux, de sentir
+cette vie s'abattre contre elle et la mettre dans une chaleur de
+duvet. Enfin, un seul chat s'entêta à vouloir rester sur son dos.
+
+- C'est Moumou, dit-elle. Il a des pattes comme du velours.
+
+Puis, orgueilleusement, montrant la basse-cour à son frère, elle
+ajouta:
+
+- Tu vois comme c'est propre!
+
+La basse-cour, en effet, était balayée, lavée, ratissée. Mais de ces
+eaux sales remuées, de cette litière retournée à la fourche,
+s'exhalait une odeur fauve, si pleine de rudesse, que l'abbé Mouret
+se sentit pris à la gorge. Le fumier s'élevait contre le mur du
+cimetière en un tas énorme qui fumait.
+
+- Hein! quel tas! reprit Désirée, en menant son frère dans la vapeur
+âcre. J'ai tout mis là, personne ne m'a aidée... Va, ce n'est pas
+sale. Ça nettoie. Regarde mes bras.
+
+Elle allongeait ses bras, qu'elle avait simplement trempés au fond
+d'un seau d'eau, des bras royaux, d'une rondeur superbe, poussés
+comme des roses blanches et grasses, dans ce fumier.
+
+- Oui, oui, murmura le prêtre, tu as bien travaillé. C'est très
+joli, maintenant.
+
+Il se dirigeait vers la barrière; mais elle l'arrêta.
+
+- Attends donc! Tu vas tout voir. Tu ne te doutes pas...
+
+Elle l'entraîna sous le hangar, devant la lapinière.
+
+- Il y des petits dans toutes les cases, dit-elle, en tapant les
+mains d'enthousiasme.
+
+Alors, longuement, elle lui expliqua les portées. Il fallut qu'il
+s'accroupit, qu'il mît le nez contre le treillage, pendant qu'elle
+donnait des détails minutieux. Les mères, avec leurs grandes
+oreilles anxieuses, les regardaient de biais, soufflantes, clouées
+de peur. Puis, c'était, dans une case, un trou de poils, au fond
+duquel grouillait un tas vivant, une masse noirâtre, indistincte,
+qui avait une grosse haleine, comme un seul corps. A côté, les
+petits se hasardaient au bord du trou, portant des têtes énormes.
+Plus loin, ils étaient déjà forts, ils ressemblaient à de jeunes
+rats, furetant, bondissant, le derrière en l'air, taché du bouton
+blanc de la queue. Ceux-là avaient des grâces joueuses de bambins,
+faisant le tour des cases au galop, les blancs aux yeux de rubis
+pâle, les noirs aux yeux luisants comme des boutons de jais. Et des
+paniques les emportaient brusquement, découvrant à chaque saut leurs
+pattes minces, roussies par l'urine. Et ils se remettaient en un
+tas, si étroitement, qu'on ne voyait plus les têtes.
+
+- C'est toi qui leur fais peur, disait Désirée. Moi, ils me
+connaissent bien.
+
+Elle les appelait, elle tirait de sa poche quelque croûte de pain.
+Les petits lapins se rassuraient, venaient un à un, obliquement, le
+nez frisé, se mettant debout contre le grillage. Et elle les
+laissait là, un instant, pour montrer à son frère le duvet rose de
+leur ventre. Puis, elle donnait la croûte au plus hardi. Alors,
+toute la bande accourait, se coulait, se serrait, sans se battre;
+trois petits, parfois, mordaient à la même croûte; d'autres se
+sauvaient, se tournaient contre le mur, pour manger tranquilles;
+tandis que les mères, au fond, continuaient à souffler, méfiantes,
+refusant les croûtes.
+
+- Ah! les gourmands! cria Désirée, ils mangeraient comme cela
+jusqu'à demain matin!... La nuit, on les entend qui croquent les
+feuilles oubliées.
+
+Le prêtre s'était relevé, mais elle ne se lassait point de sourire
+aux chers petits.
+
+- Tu vois, le gros, là-bas, celui qui est tout blanc, avec les
+oreilles noires... Eh bien! il adore les coquelicots. Il les choisit
+très bien, parmi les autres herbes... L'autre jour, il a eu des
+coliques. Ça le tenait sous les pattes de derrière. Alors, je l'ai
+pris, je l'ai gardé au chaud, dans ma poche. Depuis ce temps-là, il
+est joliment gaillard.
+
+Elle allongeait les doigts entre les mailles du treillage, elle leur
+caressait l'échine.
+
+- On dirait un satin, reprit-elle. Ils sont habillés comme des
+princes. Et coquets avec cela! Tiens, en voilà un qui est toujours à
+se débarbouiller. Il use ses pattes... Si tu savais comme ils sont
+drôles! Moi je ne dis rien, mais je m'aperçois bien de leurs
+malices. Ainsi, par exemple, ce gris qui nous regarde, détestait une
+petite femelle, que j'ai dû mettre à part. Il y a eu des histoires
+terribles entre eux. Ça serait trop long à conter. Enfin, la
+dernière fois qu'il l'a battue, comme j'arrivais furieuse, qu'est-ce
+que je vois? ce gredin-là, blotti dans le fond, qui avait l'air de
+râler. Il voulait me faire croire que c'était lui qui avait à se
+plaindre d'elle...
+
+Elle s'interrompit; puis, s'adressant au lapin:
+
+- Tu as beau m'écouter, tu n'es qu'un gueux!
+
+Et se tournant vers son frère:
+
+- Il entend tout ce que je dis, murmura-t-elle, avec un clignement
+d'yeux.
+
+L'abbé Mouret ne put tenir davantage, dans la chaleur qui montait
+des portées. La vie, grouillant sous ce poil arraché du ventre des
+mères, avait un souffle fort, dont il sentait le trouble à ses
+tempes. Désirée, comme grisée peu à peu, s'égayait davantage, plus
+rose, plus carrée dans sa chair.
+
+- Mais rien ne t'appelle! cria-t-elle; tu as l'air de toujours te
+sauver... Et mes petits poussins, donc! Ils sont nés de cette nuit.
+
+Elle prit du riz, elle en jeta une poignée devant elle. La poule,
+avec des gloussements d'appel, s'avança gravement, suivie de toute
+la bande des poussins, qui avaient un gazouillis et des courses
+folles d'oiseaux égarés. Puis, quand ils furent au beau milieu des
+grains de riz, la mère donna de furieux coups de bec, rejetant les
+grains qu'elle cassait, tandis que les petits piquaient devant elle,
+d'un air pressé. Ils étaient adorables d'enfance, demi-nus, la tête
+ronde, les yeux vifs comme des pointes d'acier, le bec planté si
+drôlement, le duvet retroussé d'une façon si plaisante, qu'ils
+ressemblaient à des joujoux de deux sous. Désirée riait d'aise, à
+les voir.
+
+- Ce sont des amours! balbutiait-elle.
+
+Elle en prit deux, un dans chaque main, les couvrant d'une rage de
+baisers. Et le prêtre dut les regarder partout, tandis qu'elle
+disait tranquillement:
+
+- Ce n'est pas facile de reconnaître les coqs. Moi, je ne me trompe
+pas... Ça, c'est une poule, et ça, c'est encore une poule.
+
+Elle les remit à terre. Mais les autres poules arrivaient, pour
+manger le riz. Un grand coq rouge, aux plumes flambantes, les
+suivait, en levant ses larges pattes avec une majesté circonspecte.
+
+- Alexandre devient superbe, dit l'abbé pour faire plaisir à sa
+soeur.
+
+Le coq s'appelait Alexandre. Il regardait la jeune fille de son oeil
+de braise, la tête tournée, la queue élargie. Puis, il vint se
+planter au bord de ses jupes.
+
+- Il m'aime bien, dit-elle. Moi seule peux le toucher... C'est un
+bon coq. Il a quatorze poules, et je ne trouve jamais un oeuf clair
+dans les couvées... N'est-ce pas, Alexandre?
+
+Elle s'était baissée. Le coq ne se sauva pas sous sa caresse. Il
+sembla qu'un flot de sang allumait sa crête. Les ailes battantes, le
+cou tendu, il lança un cri prolongé, qui sonna comme soufflé par un
+tube d'airain. A quatre reprises, il chanta, tandis que tous les
+coqs des Artaud répondaient, au loin. Désirée s'amusa beaucoup de la
+mine effarée de son frère.
+
+- Hein! il te casse les oreilles, dit-elle. Il a un fameux gosier...
+Mais, je t'assure, il n'est pas méchant. Ce sont les poules qui sont
+méchantes...
+
+Tu te rappelles la grosse mouchetée, celle qui faisait des oeufs
+jaunes? Avant-hier, elle s'était écorché la patte. Quand les autres
+ont vu le sang, elles sont devenues comme folles. Toutes la
+suivaient, la piquaient, lui buvaient le sang, si bien que le soir
+elles lui avaient mangé la patte... Je l'ai trouvée la tête derrière
+une pierre, comme une imbécile, ne disant rien, se laissant dévorer.
+
+La voracité des poules la laissait riante. Elle raconta d'autres
+cruautés, paisiblement: de jeunes poulets le derrière déchiqueté,
+les entrailles vidées, dont elle n'avait retrouvé que le cou et les
+ailes; une portée de petits chats mangée dans l'écurie, en quelques
+heures.
+
+- Tu leur donnerais un chrétien, continua-t-elle, qu'elles en
+viendraient à bout... Et dures au mal! Elles vivent très bien avec
+un membre cassé.
+
+Elles ont beau avoir des plaies, des trous dans le corps à y fourrer
+le poing, elles n'en avalent pas moins leur soupe. C'est pour cela
+que je les aime; leur chair repousse en deux jours, leur corps est
+toujours chaud comme si elles avaient une provision de soleil sous
+les plumes... Quand je veux les régaler, je leur coupe de la viande
+crue. Et les vers donc! Tu vas voir si elles les aiment.
+
+Elle courut au tas de fumier, trouva un ver qu'elle prit sans
+dégoût. Les poules se jetaient sur ses mains. Mais elle, tenant le
+ver très haut, s'amusait de leur gloutonnerie. Enfin, elle ouvrit
+les doigts. Les poules se poussèrent, s'abattirent; puis, une
+d'elles se sauva, poursuivie par les autres, le ver au bec. Il fut
+ainsi pris, perdu, repris, jusqu'à ce qu'une poule, donnant un grand
+coup de gosier, l'avala. Alors, toutes s'arrêtèrent net, le cou
+renversé, l'oeil rond, attendant un autre ver. Désirée, heureuse,
+les appelait par leurs noms, leur disait des mots d'amitié; tandis
+que l'abbé Mouret, reculait de quelques pas, en face de cette
+intensité de vie vorace.
+
+- Non, je ne suis pas rassuré, dit-il à sa soeur qui voulait lui
+faire peser une poule qu'elle engraissait. Ça m'inquiète, quand je
+touche des bêtes vivantes.
+
+Il tâchait de sourire. Mais Désirée le traita de poltron.
+
+- Eh bien! et mes canards, et mes oies, et mes dindes! Qu'est-ce que
+tu ferais, si tu avais tout cela à soigner?... C'est ça qui est
+sale, les canards. Tu les entends claquer du bec, dans l'eau? Et
+quand ils plongent, on ne voit plus que leur queue, droite comme une
+quille... Les oies et les dindes non plus ne sont pas faciles à
+gouverner. Hein! est-ce amusant, lorsqu'elles marchent, les unes
+toutes blanches, les autres toutes noires, avec leurs grands cous.
+On dirait des messieurs et des dames... En voilà encore auxquels je
+ne te conseillerais pas de confier un doigt. Ils te l'avaleraient
+proprement, d'un seul coup... Moi, ils me les embrassent, les
+doigts, tu vois!
+
+Elle eut la parole coupée par un bêlement joyeux de la chèvre, qui
+venait enfin de forcer la porte mal fermée de l'écurie. En deux
+sauts, la bête fut près d'elle, pliant sur ses jambes de devant, la
+caressant de ses cornes. Le prêtre lui trouva un rire de diable,
+avec sa barbiche pointue et ses yeux troués de biais. Mais Désirée
+la prit par le cou, l'embrassa sur la tête, jouant à courir, parlant
+de la téter. Ça lui arrivait souvent, disait-elle. Quand elle avait
+soif, dans l'écurie, elle se couchait, elle tétait.
+
+- Tiens, c'est plein de lait, ajouta-t-elle en soulevant les pis
+énormes de la bête.
+
+L'abbé battit des paupières, comme si on lui eût montré une
+obscénité. Il se souvenait d'avoir vu, dans le cloître de Saint-
+Saturnin, à Plassans, une chèvre de pierre décorant une gargouille,
+qui forniquait avec un moine. Les chèvres, puant le bouc, ayant des
+caprices et des entêtements de filles, offrant leurs mamelles
+pendantes à tout venant, étaient restées pour lui des créatures de
+l'enfer, suant la lubricité. Sa soeur n'avait obtenu d'en avoir une
+qu'après des semaines de supplications. Et lui, quand il venait,
+évitait le frôlement des longs poils soyeux de la bête, défendait sa
+soutane de l'approche de ses cornes.
+
+- Va, je vais te rendre la liberté, dit Désirée qui s'aperçut de son
+malaise croissant. Mais, auparavant, il faut que je te montre encore
+quelque chose... Tu promets de ne pas me gronder? Je ne t'en ai pas
+parlé, parce que tu n'aurais pas voulu... Si tu savais comme je suis
+contente!
+
+Elle se faisait suppliante, joignant les mains, posant la tête
+contre l'épaule de son frère.
+
+- Quelque folie encore, murmura celui-ci, qui ne put s'empêcher de
+sourire.
+
+- Tu veux bien, dis? reprit-elle, les yeux luisants de joie. Tu ne
+te fâcheras pas?... Il est si joli!
+
+Et, courant, elle ouvrit une porte basse, sous le hangar. Un petit
+cochon sauta d'un bond dans la cour.
+
+- Oh! le chérubin! dit-elle d'un air de profond ravissement, en le
+regardant s'échapper.
+
+Le petit cochon était charmant, tout rose, le groin lavé par les
+eaux grasses, avec le cercle de crasse que son continuel barbotement
+dans l'auge lui laissait près des yeux. Il trottait, bousculant les
+poules, accourant pour leur manger ce qu'on leur jetait, emplissant
+l'étroite cour de ses détours brusques. Ses oreilles battaient sur
+ses yeux, son groin ronflait à terre; il ressemblait, sur ses pattes
+minces, à une bête à roulettes. Et, par derrière, sa queue avait
+l'air du bout de ficelle qui servait à l'accrocher.
+
+- Je ne veux pas ici de cet animal! s'écria le prêtre très
+contrarié.
+
+- Serge, mon bon Serge, supplia de nouveau Désirée, ne sois pas
+méchant... Vois comme il est innocent, le cher petit. Je le
+débarbouillerai, je le tiendrai bien propre. C'est la Teuse qui se
+l'est fait donner pour moi. On ne peut pas le renvoyer maintenant...
+Tiens, il te regarde, il te sent. N'aie pas peur, il ne te mangera
+pas.
+
+Mais elle s'interrompit, prise d'un rire fou. Le petit cochon,
+ahuri, venait de se jeter dans les jambes de la chèvre, qu'il avait
+culbutée. Il reprit sa course, criant, roulant, effarant toute la
+basse-cour. Désirée, pour le calmer, dut lui donner une terrine
+d'eau de vaisselle. Alors, il s'enfonça dans la terrine jusqu'aux
+oreilles; il gargouillait, il grognait, tandis que de courts
+frissons passaient sur sa peau rose. Sa queue, défrisée, pendait.
+
+L'abbé Mouret eut un dernier dégoût à entendre cette eau sale
+remuée. Depuis qu'il était là, un étouffement le gagnait, des
+chaleurs le brûlaient aux mains, à la poitrine, à la face. Peu à peu
+sa tête avait tourné. Maintenant, il sentait dans un même souffle
+pestilentiel la tiédeur fétide des lapins et des volailles, l'odeur
+lubrique de la chèvre, la fadeur grasse du cochon. C'était comme un
+air chargé de fécondation, qui pesait trop lourdement à ses épaules
+vierges. Il lui semblait que Désirée avait grandi, s'élargissant des
+hanches, agitant des bras énormes, balayant de ses jupes, au ras du
+sol, cette senteur puissante dans laquelle il s'évanouissait. Il
+n'eut que le temps d'ouvrir la claie de bois. Ses pieds collaient au
+pavé humide encore de fumier, à ce point qu'il se crut retenu par
+une étreinte de la terre. Et le souvenir du Paradou lui revint tout
+d'un coup, avec les grands arbres, les ombres noires, les senteurs
+puissantes, sans qu'il pût s'en défendre.
+
+- Te voilà tout rouge, à présent, dit Désirée en le rejoignant de
+l'autre côté de la barrière. Tu n'es pas content d'avoir tout vu?...
+Les entends-tu crier?
+
+Les bêtes, en la voyant partir, se poussaient contre les treillages,
+jetaient des cris lamentables. Le petit cochon surtout avait un
+gémissement prolongé de scie qu'on aiguise. Mais, elle, leur faisait
+des révérences, leur envoyait des baisers du bout des doigts, riant
+de les voir tous là, en tas, comme amoureux d'elle. Puis, se serrant
+contre son frère, l'accompagnant au jardin:
+
+- Je voudrais une vache, lui dit-elle à l'oreille, toute
+rougissante.
+
+Il la regarda, refusant déjà du geste.
+
+- Non, non, pas maintenant, reprit-elle vivement. Plus tard, je t'en
+reparlerai... Il y aurait de la place dans l'écurie. Une belle vache
+blanche, avec des taches rousses. Tu verras comme nous aurions du
+bon lait. Une chèvre, ça finit par être trop petit... Et quand la
+vache ferait un veau!
+
+Elle dansait, elle tapait des mains, tandis que le prêtre retrouvait
+en elle la basse-cour qu'elle avait emportée dans ses jupes. Aussi
+la laissa-t-il au fond du jardin, assise par terre, en plein soleil,
+devant une ruche dont les abeilles ronflaient comme des balles d'or
+sur son cou, le long de ses bras nus, dans ses cheveux, sans la
+piquer.
+
+
+
+
+
+XII.
+
+Frère Archangias dînait à la cure tous les jeudis. Il venait de
+bonne heure, d'ordinaire, pour causer de la paroisse. C'était lui
+qui, depuis trois mois, mettait l'abbé au courant, le renseignait
+sur toute la vallée. Ce jeudi-là, en attendant que la Teuse les
+appelât, ils allèrent se promener à petits pas, devant l'église. Le
+prêtre, lorsqu'il raconta son entrevue avec Bambousse, fut très
+surpris d'entendre le Frère trouver naturelle la réponse du paysan.
+
+- Il a raison, cet homme, disait l'ignorantin. On ne donne pas son
+bien comme ça... La Rosalie ne vaut pas grand'chose; mais c'est
+toujours dur de voir sa fille se jeter à la tête d'un gueux.
+
+- Cependant, reprit l'abbé Mouret, il n'y a que le mariage pour
+faire cesser le scandale.
+
+Le Frère haussa ses fortes épaules. Il eut un rire inquiétant.
+
+- Si vous croyez, cria-t-il, que vous allez guérir le pays, avec ce
+mariage!... Avant deux ans, Catherine sera grosse; puis, les autres
+viendront, toutes y passeront. Du moment qu'on les marie, elles se
+moquent du monde... Ces Artaud poussent dans la bâtardise, comme
+dans leur fumier naturel. Il n'y aurait qu'un remède, je vous l'ai
+dit, tordre le cou aux femelles, si l'on voulait que le pays ne fût
+pas empoisonné... Pas de mari, des coups de bâton, monsieur le curé,
+des coups de bâton!
+
+Il se calma, il ajouta:
+
+- Laissons chacun disposer de son bien comme il l'entend.
+
+Et il parla de régler les heures du catéchisme. Mais l'abbé Mouret
+répondait d'une façon distraite. Il regardait le village, à ses
+pieds, sous le soleil couchant. Les paysans rentraient, des hommes
+muets, marchant lentement, du pas des boeufs harassés qui regagnent
+l'écurie. Devant les masures, les femmes debout jetaient un appel,
+causaient violemment d'une porte à une autre, tandis que des bandes
+d'enfants emplissaient la route du tapage de leurs gros souliers, se
+poussant, se roulant, se vautrant. Une odeur humaine montait de ce
+tas de maisons branlantes. Et le prêtre se croyait encore dans la
+basse-cour de Désirée, en face d'un pullulement de bêtes sans cesse
+multipliées. Il trouvait là la même chaleur de génération, les mêmes
+couches continues, dont la sensation lui avait causé un malaise.
+Vivant depuis le matin dans cette histoire de la grossesse de
+Rosalie, il finissait par penser à cela, aux saletés de l'existence,
+aux poussées de la chair, à la reproduction fatale de l'espèce
+semant les hommes comme des grains de blé. Les Artaud étaient un
+troupeau parqué entre les quatre collines de l'horizon, engendrant,
+s'étalant davantage sur le sol, à chaque portée des femelles.
+
+- Tenez, cria Frère Archangias, qui s'interrompit pour montrer une
+grande fille se laissant embrasser par son amoureux, derrière un
+buisson, voilà encore une gueuse, là-bas!
+
+Il agita ses longs bras noirs, jusqu'à ce qu'il eût mis le couple en
+fuite. Au loin, sur les terres rouges, sur les roches pelées, le
+soleil se mourait, dans une dernière flambée d'incendie. Peu à peu,
+la nuit tomba. L'odeur chaude des lavandes devint plus fraîche,
+apportée par les souffles légers qui se levaient. Il y eut, par
+moments, un large soupir, comme si cette terre terrible, toute
+brûlée de passions, se fût enfin calmée, sous la pluie grise du
+crépuscule. L'abbé Mouret, son chapeau à la main, heureux du froid,
+sentait la paix de l'ombre redescendre en lui.
+
+- Monsieur le curé! Frère Archangias! appela la Teuse. Vite! la
+soupe est servie.
+
+C'était une soupe aux choux, dont la vapeur forte emplissait la
+salle à manger du presbytère. Le Frère s'assit, vidant lentement
+l'énorme assiette que la Teuse venait de poser devant lui. Il
+mangeait beaucoup, avec un gloussement du gosier qui laissait
+entendre la nourriture tomber dans l'estomac. Les yeux sur la
+cuiller, il ne soufflait mot.
+
+- Ma soupe n'est donc pas bonne, monsieur le curé? demanda la
+vieille servante. Vous êtes là, à chipoter dans votre assiette.
+
+- Je n'ai guère faim, ma bonne Teuse, répondit le prêtre en
+souriant.
+
+- Pardi! ce n'est pas étonnant, quand on fait les cent dix-neuf
+coups!... Vous auriez faim, si vous n'aviez pas déjeuné à deux
+heures passées.
+
+Frère Archangias, après avoir versé dans sa cuiller les quelques
+gouttes de bouillon restées au fond de son assiette, dit posément:
+
+- Il faut être régulier dans ses repas, monsieur le curé.
+
+Cependant Désirée, qui avait, elle aussi, mangé sa soupe,
+sérieusement, sans ouvrir les lèvres, venait de se lever pour suivre
+la Teuse à la cuisine. Le Frère, resté seul avec l'abbé Mouret, se
+taillait de longues bouchées de pain, qu'il avalait, tout en
+attendant le plat.
+
+- Alors, vous avez fait une grande tournée? demanda-t-il.
+
+Le prêtre n'eut pas le temps de répondre. Un bruit de pas,
+d'exclamations, de rires sonores, s'éleva au bout du corridor, du
+côté de la cour. Il y eut comme une courte dispute. Une voix de
+flûte qui troubla l'abbé, se fâchait, parlant vite, se perdant au
+milieu d'une bouffée de gaieté.
+
+- Qu'est-ce donc? dit-il en quittant sa chaise.
+
+Désirée rentra d'un bond. Elle cachait quelque chose sous sa jupe
+retroussée. Elle répétait vivement:
+
+- Est-elle drôle! Elle n'a pas voulu venir. Je la tenais par sa
+robe; mais elle est joliment forte, elle m'a échappé.
+
+- De qui parle-t-elle? interrogea la Teuse, qui accourait de la
+cuisine, apportant un plat de pommes de terre, sur lequel
+s'allongeait un morceau de lard.
+
+La jeune fille s'était assise. Avec des précautions infinies, elle
+tira de dessous sa jupe un nid de merles, où dormaient trois petits.
+Elle le posa sur son assiette. Dès que les petits aperçurent la
+lumière, ils allongèrent des cous frêles, ouvrant leurs becs
+saignants, demandant à manger. Désirée tapa les mains, charmée,
+prise d'une émotion extraordinaire, en face de ces bêtes qu'elle ne
+connaissait pas.
+
+- C'est cette fille du Paradou! s'écria l'abbé, se souvenant
+brusquement.
+
+Le Teuse s'était approchée de la fenêtre.
+
+- C'est vrai, dit-elle. J'aurais dû la reconnaître à sa voix de
+cigale... Ah! la bohémienne! Tenez, elle est restée là-bas, à nous
+espionner.
+
+L'abbé Mouret s'avança. Il crut voir, en effet, derrière un
+genévrier, la jupe orange d'Albine. Mais Frère Archangias se haussa
+violemment derrière lui, allongeant le poing, branlant sa tête rude,
+tonnant:
+
+- Que le diable te prenne, fille de bandit! Je te traînerai par les
+cheveux autour de l'église, si je t'attrape à venir ici tes
+maléfices!
+
+Un éclat de rire, frais comme une haleine de la nuit, monta du
+sentier. Puis, il y eut une course légère, un murmure de robe
+coulant sur l'herbe, pareil à un frôlement de couleuvre. L'abbé
+Mouret, debout devant la fenêtre, suivait au loin une tache blonde
+glissant entre les bois de pins, ainsi qu'un reflet de lune. Les
+souffles qui lui arrivaient de la campagne, avaient ce puissant
+parfum de verdure, cette odeur de fleurs sauvages qu'Albine secouait
+de ses bras nus, de sa taille libre, de ses cheveux dénoués.
+
+- Une damnée, une fille de perdition! gronda sourdement Frère
+Archangias, en se remettant à table.
+
+Il mangea gloutonnement son lard, avalant des pommes de terre
+entières en guise de pain. Jamais la Teuse ne put décider Désirée à
+finir de dîner. La grande enfant restait en extase devant le nid de
+merles, questionnant, demandant ce que ça mangeait, si ça faisait
+des oeufs, à quoi on reconnaissait les coqs, chez ces bêtes-là.
+
+Mais la vieille servante eut comme un soupçon. Elle se posa sur sa
+bonne jambe, regardant le jeune curé dans les yeux.
+
+- Vous connaissez donc les gens du Paradou? dit-elle.
+
+Alors, simplement, il dit la vérité, il raconta la visite qu'il
+avait faite au vieux Jeanbernat. La Teuse échangeait des regards
+scandalisés avec Frère Archangias. Elle ne répondit d'abord rien.
+Elle tournait autour de la table, boitant furieusement, donnant des
+coups de talon à fendre le plancher.
+
+- Vous auriez bien pu me parler de ces gens, depuis trois mois,
+finit par dire le prêtre. J'aurais su au moins chez qui je me
+présentais.
+
+La Teuse s'arrêta net, les jambes comme cassées.
+
+- Ne mentez pas, monsieur le curé, bégaya-t-elle; ne mentez pas, ça
+augmenterait encore votre péché... Comment osez-vous dire que je ne
+vous ai pas parlé du Philosophe, de ce païen qui est le scandale de
+toute la contrée! La vérité est que vous ne m'écoutez jamais, quand
+je cause. Ça vous entre par une oreille, ça sort par l'autre... Ah!
+si vous m'écoutiez, vous vous éviteriez bien des regrets!
+
+- Je vous ai dit aussi un mot de ces abominations, affirma le Frère.
+
+L'abbé Mouret eut un léger haussement d'épaules.
+
+- Enfin, je ne me suis plus souvenu, reprit-il. C'est au Paradou
+seulement que j'ai cru me rappeler certaines histoires...
+D'ailleurs, je me serais rendu quand même auprès de ce malheureux,
+que je croyais en danger de mort.
+
+Frère Archangias, la bouche pleine, donna un violent coup de couteau
+sur la table, criant:
+
+- Jeanbernat est un chien. Il doit crever comme un chien.
+
+Puis, voyant le prêtre protester de la tête, lui coupant la parole:
+
+- Non, non, il n'y a pas de Dieu pour lui, pas de pénitence, pas de
+miséricorde... Il vaudrait mieux jeter l'hostie aux cochons que de
+la porter à ce gredin.
+
+Il reprit des pommes de terre, les coudes sur la table, le menton
+dans son assiette, mâchant d'une façon furibonde. La Teuse, les
+lèvres pincées, toute blanche de colère, se contenta de dire
+sèchement:
+
+- Laissez, monsieur le curé n'en veut faire qu'à sa tête, monsieur
+le curé a des secrets pour nous, maintenant.
+
+Un gros silence régna. Pendant un instant, on n'entendit que le
+bruit des mâchoires du Frère, accompagné de l'étrange ronflement de
+son gosier. Désirée, entourant de ses bras nus le nid de merles
+resté sur son assiette, la face penchée, souriant aux petits, leur
+parlait longuement, tout bas, dans un gazouillis à elle, qu'ils
+semblaient comprendre.
+
+- On dit ce qu'on fait, quand on n'a rien à cacher! cria brusquement
+la Teuse.
+
+Et le silence recommença. Ce qui exaspérait la vieille servante,
+c'était le mystère que le prêtre semblait lui avoir fait de sa
+visite au Paradou. Elle se regardait comme une femme indignement
+trompée. Sa curiosité saignait. Elle se promena autour de la table,
+ne regardant pas l'abbé, ne s'adressant à personne, se soulageant
+toute seule.
+
+- Pardi, voilà pourquoi on mange si tard!... On s'en va sans rien
+dire courir la pretentaine, jusqu'à des deux heures de l'après-midi.
+On entre dans des maisons si mal famées, qu'on n'ose pas même
+ensuite raconter ce qu'on a fait. Alors, on ment, on trahit tout le
+monde...
+
+- Mais, interrompit doucement l'abbé Mouret, qui s'efforçait de
+manger, pour ne pas fâcher la Teuse davantage, personne ne m'a
+demandé si j'étais allé au Paradou, je n'ai pas eu à mentir.
+
+La Teuse continua, comme si elle n'avait pas entendu:
+
+- On abîme sa soutane dans la poussière, on revient fait comme un
+voleur. Et, si une bonne personne s'intéressant à vous, vous
+questionne pour votre bien, on la bouscule, on la traite en femme de
+rien qui n'a pas votre confiance. On se cache comme un sournois, on
+préférait crever que de laisser échapper un mot, on n'a pas même
+l'attention d'égayer son chez soi en disant ce qu'on a vu.
+
+Elle se tourna vers le prêtre, le regarda en face.
+
+- Oui, c'est pour vous, tout çà... Vous êtes un cachottier, vous
+êtes un méchant homme!
+
+Et elle se mit à pleurer. Il fallut que l'abbé la consolât.
+
+- Monsieur Caffin me disait tout, cria-t-elle encore.
+
+Mais elle se calmait. Frère Archangias achevait un gros morceau de
+fromage, sans paraître le moins du monde dérangé par cette scène.
+Selon lui, l'abbé Mouret avait besoin d'être mené droit; la Teuse
+faisait bien de lui faire sentir la bride. Il vida un dernier verre
+de piquette, se renversa sur sa chaise, digérant.
+
+- Enfin, demanda la vieille servante, qu'est-ce que vous avez vu, au
+Paradou? Racontez-nous, au moins.
+
+L'abbé Mouret, souriant, dit en peu de mots la singulière façon dont
+Jeanbernat l'avait reçu. La Teuse, qui l'accablait de questions,
+poussait des exclamations indignées. Frère Archangias serra les
+poings, les brandit en avant.
+
+- Que le ciel l'écrase! dit-il; qu'il les brûle, lui et sa sorcière!
+
+Alors, l'abbé, à son tour, tâcha d'avoir de nouveaux détails sur les
+gens du Paradou. Il écoutait avec une attention profonde le Frère
+qui racontait des faits monstrueux.
+
+- Oui, cette diablesse est venue un matin s'asseoir à l'école. Il y
+a longtemps, elle pouvait avoir dix ans. Moi, je la laissai faire;
+je pensai que son oncle l'envoyait pour sa première communion.
+Pendant deux mois, elle a révolutionné la classe.
+
+Elle s'était fait adorer, la coquine! Elle savait des jeux, elle
+inventait des falbalas avec des feuilles d'arbre et des bouts de
+chiffon. Et intelligente, avec cela, comme toutes ces filles de
+l'enfer! Elle était la plus forte sur le catéchisme... Voilà qu'un
+matin, le vieux tombe au beau milieu des leçons. Il parlait de
+casser tout, il criait que les prêtres lui avaient pris l'enfant. Le
+garde champêtre a dû venir pour le flanquer à la porte. La petite
+s'était sauvée. Je la voyais, par la fenêtre, dans un champ, en
+face, rire de la fureur de son oncle... Elle venait d'elle-même à
+l'école, depuis deux mois, sans qu'il s'en doutât. Histoire de faire
+battre les montagnes.
+
+- Jamais elle n'a fait sa première communion, dit la Teuse, à demi-
+voix, avec un léger frisson.
+
+- Non, jamais, reprit Frère Archangias. Elle doit avoir seize ans.
+Elle grandit comme une bête. Je l'ai vue courir à quatre pattes,
+dans un fourré, du côté de la Palud.
+
+- A quatre pattes, murmura la servante, qui se tourna vers la
+fenêtre, prise d'inquiétude.
+
+L'abbé Mouret voulut émettre un doute; mais le Frère s'emporta.
+
+- Oui, à quatre pattes! Et elle sautait comme un chat sauvage, les
+jupes troussées, montrant ses cuisses. J'aurais eu un fusil que
+j'aurais pu l'abattre. On tue des bêtes qui sont plus agréables à
+Dieu... Et, d'ailleurs, on sait bien qu'elle vient miauler toutes
+les nuits autour des Artaud. Elle a des miaulements de gueuse en
+chaleur. Si jamais un homme lui tombait dans les griffes, à celle-
+là, elle ne lui laisserait certainement pas un morceau de peau sur
+les os.
+
+Et toute sa haine de la femme parut. Il ébranla la table d'un coup
+de poing, il cria ses injures accoutumées:
+
+- Elles ont le diable dans le corps. Elles puent le diable; elles le
+puent aux jambes, aux bras, au ventre, partout... C'est ce qui
+ensorcelle les imbéciles.
+
+Le prêtre approuva de la tête. La violence de Frère Archangias, la
+tyrannie bavarde de la Teuse, étaient comme des coups de lanières,
+dont il goûtait souvent le cinglement sur ses épaules. Il avait une
+joie pieuse à s'enfoncer dans la bassesse, entre ces mains pleines
+de grossièretés populacières. La paix du ciel lui semblait au bout
+de ce mépris du monde, de cet encanaillement de tout son être.
+C'était une injure qu'il se réjouissait de faire à son corps, un
+ruisseau dans lequel il se plaisait à traîner sa nature tendre.
+
+- Il n'y a qu'ordure, murmura-t-il, en pliant sa serviette.
+
+La Teuse desservait la table. Elle voulut enlever l'assiette, où
+Désirée avait posé le nid de merles.
+
+- Vous n'allez pas coucher là, mademoiselle, dit-elle. Laissez donc
+ces vilaines bêtes.
+
+Mais Désirée défendit l'assiette. Elle couvrait le nid de ses bras
+nus, ne riant plus, s'irritant d'être dérangée.
+
+- J'espère qu'on ne va pas garder ces oiseaux, s'écria Frère
+Archangias. Ça porterait malheur... Il faut leur tordre le cou.
+
+Et il avançait déjà ses grosses mains. La jeune fille se leva,
+recula, frémissante, serrant le nid contre sa poitrine. Elle
+regardait le Frère fixement, les lèvres gonflées, d'un air de louve
+prête à mordre.
+
+- Ne touchez pas les petits, bégaya-t-elle. Vous êtes laid!
+
+Elle accentua ce mot avec un si étrange mépris, que l'abbé Mouret
+tressaillit, comme si la laideur du Frère l'eût frappé pour la
+première fois. Celui-ci s'était contenté de grogner. Il avait une
+haine sourde contre Désirée, dont la belle poussée animale
+l'offensait.
+
+Lorsqu'elle fut sortie, à reculons, sans le quitter des yeux, il
+haussa les épaules, en mâchant entre les dents une obscénité que
+personne n'entendit.
+
+-Il vaut mieux qu'elle aille se coucher, dit la Teuse. Elle nous
+ennuierait, tout à l'heure, à l'église.
+
+- Est-ce qu'on est venu? demanda l'abbé Mouret.
+
+- Il y a beau temps que les filles sont là dehors, avec des brassées
+de feuillages... Je vais allumer les lampes. On pourra commencer
+quand vous voudrez.
+
+Quelques secondes après, on l'entendit jurer dans la sacristie,
+parce que les allumettes étaient mouillées. Frère Archangias, resté
+seul avec le prêtre, demanda d'une voix maussade:
+
+- C'est pour le Mois de Marie?
+
+- Oui, répondit l'abbé Mouret. Ces jours derniers, les filles du
+pays, qui avaient de gros travaux, n'ont pu venir, selon l'usage,
+orner la chapelle de la Vierge. La cérémonie a été remise à ce soir.
+
+- Un joli usage, marmotta le Frère. Quand je les vois déposer
+chacune leurs rameaux, j'ai envie de les jeter par terre, pour
+qu'elles confessent au moins leurs vilenies, avant de toucher à
+l'autel... C'est une honte de souffrir que des femmes promènent
+leurs robes si près des saintes reliques.
+
+L'abbé s'excusa du geste. Il n'était aux Artaud que depuis peu, il
+devait obéir aux coutumes.
+
+- Quand vous voudrez, monsieur le curé? cria la Teuse.
+
+Mais Frère Archangias le retint un instant encore.
+
+- Je m'en vais, reprit-il. La religion n'est pas une fille, pour
+qu'on la mette dans les fleurs et dans les dentelles.
+
+Il marchait lentement vers la porte. Il s'arrêta de nouveau, levant
+un de ses doigts velus, ajoutant:
+
+- Méfiez-vous de votre dévotion à la Vierge.
+
+
+
+
+
+XIII.
+
+Dans l'église, l'abbé Mouret trouva une dizaine de grandes filles,
+tenant des branches d'olivier, de laurier, de romarin. Les fleurs de
+jardin ne poussant guère sur les roches des Artaud, l'usage était de
+parer l'autel de la Vierge d'une verdure résistante qui durait tout
+le mois de mai. La Teuse ajoutait des giroflées de muraille, dont
+les queues trempaient dans de vieilles carafes.
+
+- Voulez-vous me laisser faire, monsieur le curé? demanda-t-elle.
+Vous n'avez pas l'habitude... Tenez, mettez-vous là, devant l'autel.
+Vous me direz si la décoration vous plaît.
+
+Il consentit, et ce fut elle qui dirigea réellement la cérémonie.
+Elle était montée sur un escabeau; elle rudoyait les grandes filles
+qui s'approchaient tour à tour, avec leurs feuillages.
+
+- Pas si vite, donc! Vous me laisserez bien le temps d'attacher les
+branches. Il ne faut pas que tous ces fagots tombent sur la tête de
+monsieur le curé... Eh bien! Babet, c'est ton tour. Quand tu me
+regarderas, avec tes gros yeux! Il est joli, ton romarin! il est
+jaune comme un chardon. Toutes les bourriques du pays ont donc pissé
+dessus!... A toi, la Rousse. Ah! voilà un beau laurier, au moins! Tu
+as pris ça dans ton champ de la Croix-Verte.
+
+Les grandes filles posaient leurs rameaux sur l'autel, qu'elles
+baisaient. Elles restaient un instant contre la nappe, passant les
+branches à la Teuse, oubliant l'air sournoisement recueilli qu'elles
+avaient pris pour monter le degré; elles finissaient par rire, elles
+butaient des genoux, ployaient les hanches au bord de la table,
+enfonçaient la gorge en plein dans le tabernacle. Et, au-dessus
+d'elles, la grande Vierge de plâtre doré inclinait sa face peinte,
+souriait de ses lèvres roses au petit Jésus tout nu qu'elle portait
+sur son bras gauche.
+
+- C'est ça, Lisa! cria la Teuse, assieds-toi sur l'autel, pendant
+que tu y es! Veux-tu bien baisser tes jupes! Est-ce qu'on montre ses
+jambes comme ça!... Qu'une de vous s'avise de se vautrer! je lui
+envoie ses branches à travers la figure... Vous ne pouvez donc pas
+me passer cela tranquillement!
+
+Et se tournant:
+
+- Est-ce à votre goût, monsieur le curé? Trouvez-vous que ça aille?
+
+Elle établissait, derrière la Vierge, une niche de verdure, avec des
+bouts de feuillage qui dépassaient, formant berceau, retombant en
+façon de palmes. Le prêtre approuvait d'un mot, hasardait une
+observation.
+
+- Je crois, murmura-t-il, qu'il faudrait un bouquet de feuilles plus
+tendres, en haut.
+
+- Sans doute, gronda la Teuse. Elles ne m'apportent que du laurier
+et du romarin... Quelle est celle qui a de l'olivier? Pas une,
+allez! Elles ont peur de perdre quatre olives, ces païennes-là.
+
+Mais Catherine monta le degré, avec une énorme branche d'olivier,
+sous laquelle elle disparaissait.
+
+- Ah! tu en as, toi, gamine, reprit la vieille servante.
+
+- Pardi, dit une voix, elle l'a volé. J'ai vu Vincent qui cassait la
+branche, pendant qu'elle faisait le guet.
+
+Catherine, furieuse, jura que ce n'était pas vrai. Elle s'était
+tournée, sans lâcher sa branche, dégageant sa tête brune du buisson
+qu'elle portait; elle mentait avec un aplomb extraordinaire,
+inventait une longue histoire pour prouver que l'olivier était bien
+à elle.
+
+- Et puis, conclut-elle, tous les arbres appartiennent à la sainte
+Vierge.
+
+L'abbé Mouret voulut intervenir. Mais la Teuse demanda si on se
+moquait d'elle, à lui laisser si longtemps les bras en l'air. Et
+elle attacha solidement la branche d'olivier, pendant que Catherine,
+grimpée sur l'escabeau, derrière son dos, contre-faisait la façon
+pénible dont elle tournait sa taille énorme, à l'aide de sa bonne
+jambe; ce qui fit sourire le prêtre lui-même.
+
+- Là, dit la Teuse, en descendant auprès de celui-ci, pour donner un
+coup d'oeil à son oeuvre; voilà le haut terminé... Maintenant, nous
+allons mettre des touffes entre les chandeliers, à moins que vous ne
+préfériez une guirlande qui courrait le long des gradins.
+
+Le prêtre se décida pour de grosses touffes.
+
+- Allons, avancez, reprit la servante, montée de nouveau sur
+l'escabeau. Il ne faut pas coucher ici... Veux-tu bien baiser
+l'autel, Miette? Est-ce que tu t'imagines être dans ton écurie?...
+Monsieur le curé, voyez donc ce qu'elles font, là-bas? Je les
+entends qui rient comme des crevées.
+
+On éleva une des deux lampes, on éclaira le bout noir de l'église.
+Sous la tribune, trois grandes filles jouaient à se pousser; une
+d'elles était tombée la tête dans le bénitier, ce qui faisait tant
+rire les autres, qu'elles se laissaient aller par terre pour rire à
+leur aise. Elles revinrent, regardant le curé en dessous, l'air
+heureux d'être grondées, avec leurs mains ballantes qui leur
+tapaient sur les cuisses.
+
+Mais ce qui fâcha surtout la Teuse, ce fut d'apercevoir brusquement
+la Rosalie montant à l'autel comme les autres, avec son fagot.
+
+- Veux-tu bien descendre! lui cria-t-elle. Ce n'est pas l'aplomb qui
+te manque, ma fille!... Voyons, plus vite, emporte-moi ton paquet.
+
+- Tiens, pourquoi donc? dit hardiment Rosalie. On ne m'accusera
+peut-être pas de l'avoir volé.
+
+Les grandes filles se rapprochaient, faisant les bêtes, échangeant
+des coups d'oeil luisants.
+
+- Va-t'en, répétait la Teuse; ta place n'est pas ici, entends-tu!
+
+Puis, perdant son peu de patience, brutalement, elle lâcha un mot
+très gros, qui fit courir un rire d'aise parmi les paysannes.
+
+- Après? dit Rosalie. Est-ce que vous savez ce que font les autres?
+Vous n'êtes pas allée y voir, n'est-ce pas?
+
+Et elle crut devoir éclater en sanglots. Elle jeta ses rameaux, elle
+se laissa emmener à quelques pas par l'abbé Mouret, qui lui parlait
+très sévèrement. Il avait tenté de faire taire la Teuse, il
+commençait à être gêné au milieu de ces grandes filles éhontées,
+emplissant l'église, avec leurs brassées de verdure. Elles se
+poussaient jusqu'au degré de l'autel, l'entouraient d'un coin de
+forêt vivante, lui apportaient le parfum rude des bois odorants,
+comme un souffle monté de leurs membres de fortes travailleuses.
+
+- Dépêchons, dépêchons, dit-il en tapant légèrement dans les mains.
+
+- Pardi! j'aimerais mieux être dans mon lit, murmura la Teuse; si
+vous croyez que c'est commode d'attacher tous ces bouts de bois!
+
+Cependant, elle avait fini par nouer entre les chandeliers de hauts
+panaches de feuillage. Elle plia l'escabeau, que Catherine alla
+porter derrière le maître-autel. Elle n'eut plus qu'à planter des
+massifs, aux deux côtés de la table. Les dernières bottes de verdure
+suffirent à ce bout de parterre; même il resta des rameaux, dont les
+filles jonchèrent le sol, jusqu'à la balustrade de bois. L'autel de
+la Vierge était un bosquet, un enfoncement de taillis, avec une
+pelouse verte, sur le devant.
+
+La Teuse consentit alors à laisser la place à l'abbé Mouret. Celui-
+ci monta à l'autel, tapa de nouveau légèrement dans ses mains.
+
+- Mesdemoiselles, dit-il, nous continuerons demain les exercices du
+Mois de Marie. Celles qui ne pourront venir, devront tout au moins
+dire leur chapelet chez elles.
+
+Il s'agenouilla, tandis que les paysannes, avec un grand bruit de
+jupes, se mettaient par terre, s'asseyant sur leurs talons. Elles
+suivirent son oraison d'un marmottement confus, où perçaient des
+rires. Une d'elles, se sentant pincée par derrière, laissa échapper
+un cri, qu'elle tâcha d'étouffer dans un accès de toux; ce qui égaya
+tellement les autres, qu'elles restèrent un instant à se tordre,
+après avoir dit Amen, le nez sur les dalles, sans pouvoir se
+relever.
+
+La Teuse renvoya ces effrontées, pendant que le prêtre, qui s'était
+signé, demeurait absorbé devant l'autel, comme n'entendant plus ce
+qui se passait derrière lui.
+
+- Allons, déguerpissez, maintenant, murmurait-elle. Vous êtes un tas
+de propres à rien, qui ne savez même pas respecter le bon Dieu...
+C'est une honte, ça ne s'est jamais vu, des filles qui se roulent
+par terre dans une église, comme des bêtes dans un pré... Qu'est-ce
+que tu fais là-bas, la Rousse? Si je t'en vois pincer une, tu auras
+affaire à moi! Oui, oui, tirez-moi la langue, je dirai tout à
+monsieur le curé. Dehors, dehors, coquines!
+
+Elle les refoulait lentement vers la porte, galopant autour d'elles,
+boitant d'une façon furibonde. Elle avait réussi à les faire sortir
+jusqu'à la dernière, lorsqu'elle aperçut Catherine tranquillement
+installée dans le confessionnal avec Vincent; ils mangeaient quelque
+chose, d'un air ravi. Elle les chassa. Et comme elle allongeait le
+cou hors de l'église, avant de fermer la porte, elle vit la Rosalie
+se pendre aux épaules du grand Fortuné qui l'attendait; tous deux se
+perdirent dans le noir, du côté du cimetière, avec un bruit affaibli
+de baisers.
+
+- Et ça présente à l'autel de la Vierge! bégaya-t-elle, en poussant
+les verrous. Les autres ne valent pas mieux, je le sais bien. Toutes
+des gourgandines qui sont venues ce soir, avec leurs fagots,
+histoire de rire et de se faire embrasser par les garçons, à la
+sortie! Demain, pas une ne se dérangera; monsieur le curé pourra
+bien dire ses Ave tout seul... On n'apercevra plus que les gueuses
+qui auront des rendez-vous.
+
+Elle bousculait les chaises, les remettait en place, regardait si
+rien de suspect ne traînait, avant de monter se coucher. Elle
+ramassa dans le confessionnal une poignée de pelures de pomme,
+qu'elle jeta derrière le maître-autel. Elle trouva également un bout
+de ruban arraché de quelque bonnet, avec une mèche de cheveux noirs,
+dont elle fit un petit paquet, pour ouvrir une enquête.
+
+A cela près, l'église lui parut en bon ordre. La veilleuse avait de
+l'huile pour la nuit, les dalles du choeur pouvaient aller jusqu'au
+samedi sans être lavées.
+
+- Il est près de dix heures, monsieur le curé, dit-elle en
+s'approchant du prêtre toujours agenouillé. Vous feriez bien de
+monter.
+
+Il ne répondit pas, il se contenta d'incliner doucement la tête.
+
+- Bon, je sais ce que ça veut dire, continua la Teuse. Dans une
+heure, il sera encore là, sur la pierre, à se donner des coliques...
+Je m'en vais, parce que je l'ennuie. N'importe, ça na guère de bon
+sens: déjeuner quand les autres dînent, se coucher à l'heure où les
+poules se lèvent!... Je vous ennuie, n'est-ce pas? monsieur le curé.
+Bonsoir. Vous n'êtes guère raisonnable, allez!
+
+Elle se décidait à partir; mais elle revint éteindre une des deux
+lampes, en murmurant que de prier si tard "c'était la mort à
+l'huile". Enfin, elle s'en alla, après avoir essuyé de sa manche la
+nappe du maître-autel, qui lui parut grise de poussière. L'abbé
+Mouret, les yeux levés, les bras serrés contre la poitrine, était
+seul.
+
+
+
+
+
+XIV.
+
+Éclairée d'une seule lampe brûlant sur l'autel de la Vierge, au
+milieu des verdures, l'église s'emplissait, aux deux bouts, de
+grandes ombres flottantes. La chaire jetait un pan de ténèbre
+jusqu'aux solives du plafond. Le confessionnal faisait une masse
+noire, découpant sous la tribune le profil étrange d'une guérite
+crevée. Toute la lumière, adoucie, comme verdie par les feuillages,
+dormait sur la grande Vierge dorée, qui semblait descendre d'un air
+royal, portée par le nuage où se jouaient des têtes d'anges ailées.
+On eût dit, à voir la lampe ronde luire au milieu des branches, une
+lune pâle se levant au bord d'un bois, éclairant quelque souveraine
+apparition, une princesse du ciel, couronnée d'or, vêtue d'or, qui
+aurait promené la nudité de son divin enfant au fond du mystère des
+allées. Entre les feuilles, le long des hauts panaches, dans le
+large berceau ogival, et jusque sur les rameaux jetés à terre, des
+rayons d'astres coulaient, assoupis, pareils à cette pluie laiteuse
+qui pénètre les buissons, par les nuits claires. Des bruits vagues,
+des craquements venaient des deux bouts sombres de l'église; la
+grande horloge, à gauche du choeur, battait lentement, avec une
+haleine grosse de mécanique endormie. Et la vision radieuse, la Mère
+aux minces bandeaux de cheveux châtains, comme rassurée par la paix
+nocturne de la nef, descendait davantage, courbait à peine l'herbe
+des clairières, sous le vol léger de son nuage.
+
+L'abbé Mouret la regardait. C'était l'heure où il aimait l'église.
+Il oubliait le Christ lamentable, le supplicié barbouillé d'ocre et
+de laque, qui agonisait derrière lui, à la chapelle des Morts. Il
+n'avait plus la distraction de la clarté crue des fenêtres, des
+gaietés du matin entrant avec le soleil, de la vie du dehors, des
+moineaux et des branches envahissant la nef par les carreaux cassés.
+A cette heure de nuit, la nature était morte, l'ombre tendait de
+crêpe les murs blanchis, la fraîcheur lui mettait aux épaules un
+cilice salutaire; il pouvait s'anéantir dans l'amour absolu, sans
+que le jeu d'un rayon, la caresse d'un souffle ou d'un parfum, le
+battement d'une aile d'insecte, vînt le tirer de sa joie d'aimer. Sa
+messe du matin ne lui avait jamais donné les délices surhumains de
+ses prières du soir.
+
+Les lèvres balbutiantes, l'abbé Mouret regardait la grande Vierge.
+Il la voyait venir à lui, du fond de sa niche verte, dans une
+splendeur croissante. Ce n'était plus un clair de lune roulant à la
+cime des arbres. Elle lui semblait vêtue de soleil, elle s'avançait
+majestueusement, glorieuse, colossale, si toute-puissante, qu'il
+était tenté, par moments, de se jeter la face contre terre, pour
+éviter le flamboiement de cette porte ouverte sur le ciel. Alors,
+dans cette adoration de tout son être, qui faisait expirer les
+paroles sur la bouche, il se souvint du dernier mot de Frère
+Archangias, comme d'un blasphème. Souvent le Frère lui reprochait
+cette dévotion particulière à la Vierge, qu'il disait être un
+véritable vol fait à la dévotion de Dieu. Selon lui, cela
+amollissait les âmes, enjuponnait la religion, créait toute une
+sensiblerie pieuse indigne des forts. Il gardait rancune à la Vierge
+d'être femme, d'être belle, d'être mère; il se tenait en garde
+contre elle, pris de la crainte sourde de se sentir tenté par sa
+grâce, de succomber à sa douceur de séductrice. "Elle vous mènera
+loin!" avait-il crié un jour au jeune prêtre, voyant en elle un
+commencement de passion humaine, une pente aux délices des beaux
+cheveux châtains, des grands yeux clairs, du mystère des robes
+tombant du col à la pointe des pieds. C'était la révolte d'un saint,
+qui séparait violemment la Mère du Fils, en demandant comme celui-
+ci: "Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?" Mais l'abbé
+Mouret résistait, se prosternait, tâchait d'oublier les rudesses du
+Frère. Il n'avait plus que ce ravissement dans la pureté immaculée
+de Marie, qui le sortit de la bassesse où il cherchait à s'anéantir.
+Lorsque, seul en face de la grande Vierge dorée, il s'hallucinait
+jusqu'à la voir se pencher pour lui donner ses bandeaux à baiser, il
+redevenait très jeune, très bon, très fort, très juste, tout envahi
+d'une vie de tendresse.
+
+La dévotion de l'abbé Mouret pour la Vierge datait de sa jeunesse.
+Tout enfant, un peu sauvage, se réfugiant dans les coins, il se
+plaisait à penser qu'une belle dame le protégeait, que deux yeux
+bleus, très doux, avec un sourire, le suivaient partout. Souvent,
+la nuit, ayant senti un léger souffle lui passer sur les cheveux,
+il racontait que la Vierge était venue l'embrasser. Il avait grandi
+sous cette caresse de femme, dans cet air plein d'un frôlement de
+jupe divine. Dès sept ans, il contentait ses besoins de tendresse,
+en dépensant tous les sous qu'on lui donnait à acheter des images de
+sainteté, qu'il cachait jalousement, pour en jouir seul. Et jamais
+il n'était tenté par les Jésus portant l'agneau, les Christ en
+croix, les Dieu le Père se penchant avec une grande barbe au bord
+d'une nuée; il revenait toujours aux tendres images de Marie, à son
+étroite bouche riante, à ses fines mains tendues. Peu à peu, il les
+avait toutes collectionnées: Marie entre un lis et une quenouille,
+Marie portant l'enfant comme une grande soeur, Marie couronnée de
+roses, Marie couronnée d'étoiles. C'était pour lui une famille de
+belles jeunes filles, ayant une ressemblance de grâce, le même air
+de bonté, le même visage suave, si jeunes sous leurs voiles, que,
+malgré leur nom de mère de Dieu, il n'avait point peur d'elles comme
+des grandes personnes. Elles lui semblaient avoir son âge, être les
+petites filles qu'il aurait voulu rencontrer, les petites filles du
+ciel avec lesquelles les petits garçons morts à sept ans doivent
+jouer éternellement, dans un coin du paradis. Mais il était grave
+déjà; il garda, en grandissant, le secret de son religieux amour,
+pris des pudeurs exquises de l'adolescence. Marie vieillissait avec
+lui, toujours plus âgée d'un ou deux ans, comme il convient à une
+amie souveraine. Elle avait vingt ans, lorsqu'il en avait dix-huit.
+Elle ne l'embrassait plus la nuit sur le front; elle se tenait à
+quelques pas, les bras croisés, dans son sourire chaste,
+adorablement douce. Lui, ne la nommait plus que tout bas, éprouvant
+comme un évanouissement de son coeur, chaque fois que le nom chéri
+lui passait sur les lèvre, dans ses prières. Il ne rêvait plus des
+jeux enfantins, au fond du jardin céleste, mais une contemplation
+continue, en face de cette figure blanche, si pure, à laquelle il
+n'aurait pas voulu toucher de son souffle. Il cachait à sa mère
+elle-même qu'il l'aimât si fort.
+
+Puis, à quelques années de là, lorsqu'il fut au séminaire, cette
+belle tendresse pour Marie, si droite, si naturelle, eut de sourdes
+inquiétudes. Le culte de Marie était-il nécessaire au salut? Ne
+volait-il pas Dieu, en accordant à Marie une part de son amour, la
+plus grande part, ses pensées, son coeur, son tout? Questions
+troublantes, combat intérieur qui le passionnait, qui l'attachait
+davantage. Alors il s'enfonça dans les subtilités de son affection.
+Il se donna des délices inouies à discuter la légitimité de ses
+sentiments. Les livres de dévotion à la Vierge l'excusèrent, le
+ravirent, l'emplirent de raisonnements, qu'il répétait avec des
+recueillements de prière. Ce fut là qu'il apprit à être l'esclave de
+Jésus en Marie. Il allait à Jésus par Marie. Et il citait toutes
+sortes de preuves, il distinguait, il tirait des conséquences: Marie
+à laquelle Jésus avait obéi sur la terre, devait être obéi par tous
+les hommes; Marie gardait sa puissance de mère dans le ciel, où elle
+était la grande dispensatrice des trésors de Dieu, la seule qui pût
+l'implorer, la seule qui distribuât les trônes; Marie, simple
+créature auprès de Dieu, mais haussée jusqu'à lui, devenait ainsi le
+lien humain du ciel à terre, l'intermédiaire de toute grâce, de
+toute miséricorde; et la conclusion était toujours qu'il fallait
+l'aimer par-dessus tout, en Dieu lui-même. Puis, c'étaient des
+curiosités théologiques plus ardues, le mariage de l'Époux céleste,
+le Saint-Esprit scellant le vase d'élection, mettant la Vierge Mère
+dans un miracle éternel, donnant sa pureté inviolable à la dévotion
+des hommes; c'était la Vierge victorieuse de toutes les hérésies,
+l'ennemie irréconciliable de Satan, l'Ève nouvelle annoncée comme
+devant écraser la tête du serpent, la Porte auguste de la grâce, par
+laquelle le Sauveur était entré une première fois, par laquelle il
+entrerait de nouveau, au dernier jour, prophétie vague, annonce d'un
+rôle plus large de Marie, qui laissait Serge sous le rêve de quelque
+épanouissement immense d'amour. Cette venue de la femme dans le ciel
+jaloux et cruel de l'Ancien Testament, cette figure de blancheur,
+mise au pied de la Trinité redoutable, était pour lui la grâce même
+de la religion, ce qui le consolait de l'épouvante de la foi, son
+refuge d'homme perdu au milieu des mystères du dogme. Et quand il se
+fut prouvé, points par points, longuement, qu'elle était le chemin
+de Jésus, aisé, court, parfait, assuré, il se livra de nouveau à
+elle, tout entier, sans remords; il s'étudia à être son vrai dévot,
+mourant à lui-même, s'abîmant dans la soumission.
+
+Heure de volupté divine. Les livres de dévotion à la Vierge
+brûlaient entre ses mains. Ils lui parlaient une langue d'amour qui
+fumait comme un encens. Marie n'était plus l'adolescente voilée de
+blanc, les bras croisés, debout à quelques pas de son chevet; elle
+arrivait au milieu d'une splendeur, telle que Jean la vit, vêtue de
+soleil, couronnée de douze étoiles, ayant la lune sous les pieds;
+elle l'embaumait de sa bonne odeur, l'enflammait du désir du ciel,
+le ravissait jusque dans la chaleur des astres flambant à son front.
+Il se jetait devant elle, se criait son esclave; et rien n'était
+plus doux que ce mot d'esclave, qu'il répétait, qu'il goûtait
+davantage, sur sa bouche balbutiante, à mesure qu'il s'écrasait à
+ses pieds, pour être sa chose, son rien, la poussière effleurée du
+vol de sa robe bleue. Il disait avec David: "Marie est faite pour
+moi." Il ajoutait avec l'évangéliste: "Je l'ai prise par tout mon
+bien." Il la nommait: "Ma chère maîtresse," manquant de mots,
+arrivant à un babillage d'enfant et d'amant, n'ayant plus que le
+souffle entrecoupé de sa passion. Elle était la Bienheureuse, la
+Reine du ciel célébrée par les neuf choeurs des Anges, la Mère de la
+belle dilection, le Trésor du Seigneur. Les images vives
+s'étalaient, la comparaient à un paradis terrestre, fait d'une terre
+vierge, avec des parterres de fleurs vertueuses, des prairies vertes
+d'espérance, des tours imprenables de force, des maisons charmantes
+de confiance. Elle était encore une fontaine que le Saint-Esprit
+avait scellée, un sanctuaire où la très sainte Trinité se reposait,
+le trône de Dieu, la cité de Dieu, l'autel de Dieu, le temple de
+Dieu, le monde de Dieu. Et lui, se promenait dans ce jardin, à
+l'ombre, au soleil, sous l'enchantement des verdures; lui, soupirait
+après l'eau de cette fontaine; lui, habitait le bel intérieur de
+Marie, s'y appuyant, s'y cachant, s'y perdant, sans réserve, buvant
+le lait d'amour infini qui tombait goutte à goutte de ce sein
+virginal.
+
+Chaque matin, dès son lever, au séminaire, il saluait Marie de cent
+révérences, le visage tourné vers le pan de ciel qu'il apercevait
+par sa fenêtre; le soir, il prenait congé d'elle, en s'inclinant le
+même nombre de fois, les yeux sur les étoiles. Souvent, en face des
+nuits sereines, lorsque Vénus luisait toute blonde et rêveuse dans
+l'air tiède, il s'oubliait, il laissait tomber de ses lèvres, ainsi
+qu'un léger chant, l'Ave maris stella, l'hymne attendrie qui lui
+déroulait au loin des plages bleues, une mer douce, à peine ridée
+d'un frisson de caresse, éclairée par une étoile souriante, aussi
+grande qu'un soleil. Il récitait encore le Salve Regina, le Regina
+coeli, l'O gloriosa Domina, toutes les prières, tous les cantiques.
+Il lisait l'Office de la Vierge, les livres de sainteté en son
+honneur, le petit Psautier de saint Bonaventure, d'une tendresse si
+dévote, que les larmes l'empêchaient de tourner les pages. Il
+jeûnait, il se mortifiait, pour lui faire l'offrande de sa chair
+meurtrie. Depuis l'âge de dix ans, il portait sa livrée, le saint
+scapulaire, la double image de Marie, cousue sur drap, dont il
+sentait la chaleur à son dos et à sa poitrine, contre sa peau nue,
+avec des tressaillements de bonheur. Plus tard, il avait pris la
+chaînette, afin de montrer son esclavage d'amour. Mais son grand
+acte restait toujours la Salutation angélique, l'Ave Maria, la
+prière parfaite de son coeur. "Je vous salue Marie," et il la voyait
+s'avancer vers lui, pleine de grâce, bénie entre toutes les femmes;
+il jetait son coeur à ses pieds, pour qu'elle marchât dessus, dans
+la douceur.
+
+Cette salutation, il la multipliait, il la répétait de cent façons,
+s'ingéniant à la rendre plus efficace. Il disait douze Ave, pour
+rappeler la couronne de douze étoiles, ceignant le front de Marie;
+il en disait quatorze, en mémoire de ses quatorze allégresses; il en
+disait sept dizaines, en l'honneur des années qu'elle a vécues sur
+la terre. Il roulait pendant des heures les grains du chapelet.
+Puis, longuement, à certains jours de rendez-vous mystique, il
+entreprenait le chuchotement infini du Rosaire.
+
+Quand, seul dans sa cellule, ayant le temps d'aimer, il
+s'agenouillait sur le carreau, tout le jardin de Marie poussait
+autour de lui, avec ses hautes floraisons de chasteté. Le Rosaire
+laissait couler entre ses doigts sa guirlande d'Ave coupée de Pater,
+comme une guirlande de roses blanches, mêlées des lis de
+l'Annonciation, des fleurs saignantes du Calvaire, des étoiles du
+Couronnement. Il avançait à pas lents, le long des allées embaumées,
+s'arrêtant à chacune des quinze dizaines d'Ave, se reposant dans le
+mystère auquel elle correspondait; il restait éperdu de joie, de
+douleur, de gloire, à mesure que les mystères se groupaient en trois
+séries, les joyeux, les douloureux, les glorieux. Légende
+incomparable, histoire de Marie, vie humaine complète, avec ses
+sourires, ses larmes, son triomphe, qu'il revivait d'un bout à
+l'autre, en un instant. Et d'abord il entrait dans la joie, dans les
+cinq mystères souriants, baignés des sérénités de l'aube: c'étaient
+la salutation de l'archange, un rayon de fécondité glissé du ciel,
+apportant la pâmoison adorable de l'union sans tâche; la visite à
+Elisabeth, par une claire matinée d'espérance, à l'heure où le fruit
+de ses entrailles donnait pour la première fois à Marie cette
+secousse qui fait pâlir les mères; les couches dans un étable de
+Bethléem, avec la longue file des bergers venant saluer la maternité
+divine; le nouveau-né porté au Temple, sur les bras de l'accouchée,
+qui sourit, lasse encore, déjà heureuse d'offrir son enfant à la
+justice de Dieu, aux embrassements de Siméon, aux désirs du monde;
+enfin, Jésus grandi, se révélant devant les docteurs, au milieu
+desquels sa mère inquiète le retrouve, fière de lui et consolée,
+puis après ce matin, d'une lumière si tendre, il semblait à Serge
+que le ciel se couvrait brusquement. Il ne marchait plus que sur des
+ronces, s'écorchait les doigts aux grains du Rosaire, se courbait
+sous l'épouvantement des cinq mystères de douleur: Marie agonisant
+dans son fils au Jardin des Oliviers, recevant avec lui les coups de
+fouet de la flagellation, sentant à son propre front le déchirement
+de la couronne d'épines, portant l'horrible poids de sa croix,
+mourant à ses pieds sur le Calvaire. Ces nécessités de la
+souffrance, ce martyre atroce d'une Reine adorée, pour qui il eût
+donné son sang comme Jésus, lui causaient une révolte d'horreur, que
+dix années des mêmes prières et des mêmes exercices n'avaient pu
+calmer. Mais les grains coulaient toujours, une trouée soudaine se
+faisait dans les ténèbres du crucifiement, la gloire resplendissante
+des cinq derniers mystères éclatait avec une allégresse d'astre
+libre. Marie, transfigurée, chantait l'alléluia de la résurrection,
+la victoire sur la mort, l'éternité de la vie; elle assistait, les
+mains tendues, renversée d'admiration, au triomphe de son fils, qui
+s'élevait au ciel, parmi des nuées d'or frangées de pourpre; elle
+rassemblait autour d'elle les Apôtres, goûtant comme au jour de la
+conception l'embrasement de l'esprit d'amour, descendu en flammes
+ardentes; elle était à son tour ravie par un vol d'anges, emportées
+sur des ailes blanches ainsi qu'une arche immaculée, déposée
+doucement au milieu de la splendeur des trônes célestes; et là,
+comme gloire suprême, dans une clarté si éblouissante, qu'elle
+éteignait le soleil, Dieu la couronnait des étoiles du firmament. La
+passion n'a qu'un mot. En disant à la file les cent cinquante Ave,
+Serge ne les avait pas répétés une seule fois. Ce murmure monotone,
+cette parole sans cesse la même qui revenait, pareille au: "Je
+t'aime" des amants, prenait chaque fois une signification plus
+profonde; il s'y attardait, causant sans fin à l'aide de l'unique
+phrase latine, connaissait Marie tout entière, jusqu'à ce que, le
+dernier grain du Rosaire s'échappant de ses mains, il se sentit
+défaillir à la pensée de la séparation.
+
+Bien des fois le jeune homme avait ainsi passé les nuits,
+recommençant à vingt reprises les dizaines d'Ave, retardant toujours
+le moment où il devrait prendre congé de sa chère maîtresse. Le jour
+naissait, qu'il chuchotait encore. C'était la lune, disait-il pour
+se tromper lui-même, qui faisait pâlir les étoiles. Ses supérieurs
+devaient le gronder de ces veilles dont il sortait alangui, le teint
+si blanc, qu'il semblait avoir perdu du sang. Longtemps il avait
+gardé au mur de sa cellule une gravure coloriée du Sacré-Coeur de
+Marie. La Vierge, souriant d'une façon sereine, écartait son
+corsage, montrait dans sa poitrine un trou rouge, où son coeur
+brûlait, traversé d'une épée, couronné de roses blanches. Cette épée
+le désespérait; elle lui causait cette intolérable horreur de la
+souffrance chez la femme, dont la seule pensée le jetait hors de
+toute soumission pieuse. Il l'effaça, il ne garda que le coeur
+couronné et flambant, arraché à demi de cette chair exquise pour
+s'offrir à lui. Ce fut alors qu'il se sentit aimé. Marie lui donnait
+son coeur, son coeur vivant, tel qu'il battait dans son sein, avec
+l'égouttement rose de son sang. Il n'y avait plus là une image de
+passion dévote, mais une matérialité, un prodige de tendresse, qui,
+lorsqu'il priait devant la gravure, lui faisait élargir les mains
+pour recevoir religieusement le coeur sautant de la gorge sans
+tache. Il le voyait, il l'entendait battre. Et il était aimé, le
+coeur battait pour lui! C'était comme un affolement de tout son
+être, un besoin de baiser le coeur, de se fondre en lui, de se
+coucher avec lui au fond de cette poitrine ouverte. Elle l'aimait
+activement, jusqu'à le vouloir dans l'éternité auprès d'elle,
+toujours à elle. Elle l'aimait efficacement, sans cesse occupée de
+lui, le suivant partout, lui évitant les moindres infidélités. Elle
+l'aimait tendrement, plus que toutes les femmes ensemble, d'un amour
+bleu, profond, infini comme le ciel. Où aurait-il jamais trouvé une
+maîtresse si désirable? Quelle caresse de la terre était comparable
+à ce souffle de Marie dans lequel il marchait? Quelle union
+misérable, quelle jouissance ordurière pouvaient être mises en
+balance avec cette éternelle fleur du désir montant toujours sans
+s'épanouir jamais? Alors, le Magnificat, ainsi qu'une bouffée
+d'encens, s'exhalait de sa bouche. Il chantait le chant d'allégresse
+de Marie, son tressaillement de joie à l'approche de l'Époux divin.
+Il glorifiait le Seigneur qui renversait les puissants de leurs
+trônes, et qui lui envoyait Marie, à lui, un pauvre enfant nu, se
+mourant d'amour sur le carreau glacé de sa cellule.
+
+Et, lorsqu'il avait tout donné à Marie, son corps, son âme, ses
+biens terrestres, ses biens spirituels, lorsqu'il était nu devant
+elle, à bout de prières, les litanies de la Vierge jaillissaient de
+ses lèvres brûlées, avec leurs appels répétés., entêtés, acharnés,
+dans un besoin suprême de secours célestes. Il lui semblait qu'il
+gravissait un escalier de désir; à chaque saut de son coeur, il
+montait une marche. D'abord, il la disait Sainte. Ensuite, il
+l'appelait Mère, très pure, très chaste, aimable, admirable. Et il
+reprenait son élan, lui criant six fois sa virginité, la bouche
+comme rafraîchie chaque fois par ce mot de vierge, auquel il
+joignait des idées de puissances, de bonté, de fidélité. A mesure
+que son coeur l'emportait plus haut, sur les degrés de lumière, une
+voix étrange, venue de ses veines, parlait en lui, s'épanouissant en
+fleurs éclatantes. Il aurait voulu se fondre en parfum, s'épandre en
+clarté, expirer en un soupir musical. Tandis qu'il la nommait Miroir
+de justice. Temple de sagesse, Source de sa joie, il se voyait pâle
+d'extase dans ce miroir, il s'agenouillait sur les dalles tièdes de
+ce temple, il buvait à longs traits l'ivresse de cette source. Et il
+la transformait encore, lâchant la bride à sa folie de tendresse
+pour s'unir à elle d'une façon toujours plus étroite. Elle devenait
+un Vase d'honneur choisi par Dieu, un Sein d'élection où il
+souhaitait de verser son être, de dormir à jamais. Elle était la
+Rose mystique, une grande fleur éclose au paradis, faite des Anges
+entourant leur Reine, si pure, si odorante, qu'il la respirait du
+bas de son indignité avec un gonflement de joie dont ses côtes
+craquaient. Elle se changeait en Maison d'or, en Tour de David, en
+Tour d'ivoire, d'une richesse inappréciable, d'une pureté jalousée
+des cygnes, d'une taille haute, forte, ronde, à laquelle il aurait
+voulu faire de ses bras tendus une ceinture de soumission. Elle se
+tenait debout à l'horizon, elle était la Porte du ciel, qu'il
+entrevoyait derrière ses épaules, lorsqu'un souffle de vent écartait
+les plis de son voile. Elle grandissait derrière la montagne, à
+l'heure où la nuit pâlit, Étoile du matin, secours des voyageurs
+égarés, aube d'amour. Puis, à cette hauteur, manquant d'haleine, non
+rassasie encore, mais les mots trahissant les forces de son coeur,
+il ne pouvait plus que la glorifier du titre de Reine qu'il lui
+jetait neuf fois comme neuf coups d'encensoir. Son cantique se
+mourait d'allégresse dans ces cris du triomphe final: Reine des
+vierges, Reine de tous les saints, Reine conçue sans péché! Elle
+toujours plus haut, resplendissait. Lui, sur la dernière marche, la
+marche que les familiers de Marie atteignent seuls, restait là un
+instant, pâmé au milieu de l'air subtil qui l'étourdissait, encore
+trop loin pour baiser le bord de la robe bleue, se sentant déjà
+rouler, avec l'éternel désir de remonter, de tenter cette jouissance
+surhumaine.
+
+Que de fois les litanies de la Vierge, récitées en commun, dans la
+chapelle, avaient ainsi laissé le jeune homme, les genoux cassés, la
+tête vide, comme après une grande chute! Depuis sa sortie du
+séminaire, l'abbé Mouret avait appris à aimer la Vierge davantage
+encore. Il lui vouait ce culte passionné où Frère Archangias
+flairait des odeurs d'hérésie. Selon lui, c'était elle qui devait
+sauver l'Église par quelque prodige grandiose dont l'apparition
+prochaine charmerait la terre. Elle était le seul miracle de notre
+époque impie, la dame bleue se montrant aux petits bergers, la
+blancheur nocturne vue entre deux nuages, et dont le bord du voile
+traînait sur les chaumes des paysans. Quand Frère Archangias lui
+demandait brutalement s'il l'avait jamais aperçue, il se contentait
+de sourire, les lèvres serrées, comme pour garder son secret. La
+vérité était qu'il la voyait toutes les nuits. Elle ne lui
+apparaissait plus ni soeur joueuse, ni belle jeune fille fervente;
+elle avait une robe de fiancée, avec des fleurs blanches dans les
+cheveux, les paupières à demi baissées, laissant couler des regards
+humides d'espérance qui lui éclairaient les joues. Et il sentait
+bien qu'elle venait à lui, qu'elle lui promettait de ne plus tarder,
+qu'elle lui disait: "Me voici, reçois-moi." Trois fois chaque jour,
+lorsque l'Angelus sonnait, au réveil de l'aube, dans la maturité du
+midi, à la tombée attendrie du crépuscule, il se découvrait, il
+disait un Ave en regardant autour de lui, cherchant si la cloche ne
+lui annonçait pas enfin la venue de Marie. Il avait vingt-cinq ans.
+Il l'attendait.
+
+Au mois de mai, l'attente du jeune prêtre était pleine d'un heureux
+espoir. Il ne s'inquiétait même plus des gronderies de la Teuse.
+S'il restait si tard à prier dans l'église, c'était avec l'idée
+folle que la grande Vierge dorée finirait par descendre. Et
+pourtant, il la redoutait, cette Vierge qui ressemblait à une
+princesse. Il n'aimait pas toutes les Vierges de la même façon.
+Celle-là le frappait d'un respect souverain. Elle était la Mère de
+Dieu; elle avait l'ampleur féconde, la face auguste, les bras forts
+de l'Épouse divine portant Jésus. Il se la figurait ainsi au milieu
+de la cour céleste, laissant traîner parmi les étoiles la queue de
+son manteau royal, trop haute pour lui, si puissante, qu'il
+tomberait en poudre, si elle daignait abaisser les yeux sur les
+siens. Elle était la Vierge de ses jours de défaillance, la Vierge
+sévère qui lui rendait la paix intérieure par la redoutable vision
+du paradis.
+
+Ce soir-là, l'abbé Mouret resta plus d'une heure agenouillé dans
+l'église vide. Les mains jointes, les regards sur la Vierge d'or se
+levant comme un astre au milieu des verdures, il cherchait
+l'assoupissement de l'extase, l'apaisement des troubles étranges
+qu'il avait éprouvés pendant la journée. Mais il ne glissait pas au
+demi-sommeil de la prière avec l'aisance heureuse qui lui était
+accoutumée. La maternité de Marie, toute glorieuse et pure qu'elle
+se révélât, cette taille ronde de femme faite, cet enfant nu qu'elle
+portait sur un bras, l'inquiétaient, lui semblaient continuer au
+ciel la poussée débordante de génération au milieu de laquelle il
+marchait depuis le matin. Comme les vignes des coteaux pierreux,
+comme les arbres du Paradou, comme le troupeau humain des Artaud,
+Marie apportait l'éclosion, engendrait la vie. Et la prière
+s'attardait sur ses lèvres, il s'oubliait à des distractions, voyant
+des choses qu'il n'avait point encore vues, la courbe molle des
+cheveux châtains, le léger gonflement du menton, barbouillé de rose.
+Alors, elle devait se faire plus sévère, l'anéantir sous l'éclat de
+sa toute-puissance, pour le ramener à la phrase de l'oraison
+interrompue. Ce fut enfin par sa couronne d'or, par son manteau
+d'or, par tout l'or qui la changeait en une princesse terrible,
+qu'elle acheva de l'écraser dans une soumission d'esclave, la prière
+coulant régulière de la bouche, l'esprit perdu au fond d'une
+adoration unique. Jusqu'à onze heures, il dormit éveillé de cet
+engourdissement extatique, ne sentant plus ses genoux, se croyant
+suspendu, balancé ainsi qu'un enfant qu'on endort, se laissant aller
+à ce repos, tout en gardant la conscience d'un poids qui lui
+alourdissait le coeur. Autour de lui, l'église s'emplissait d'ombre,
+la lampe charbonnait, les hauts feuillages assombrissaient le visage
+verni de la grande Vierge.
+
+Quand l'horloge, avant de sonner l'heure, grinça, d'une voix
+arrachée, l'abbé Mouret eut un frisson. Il n'avait pas senti la
+fraîcheur de l'église lui tomber sur les épaules. Maintenant, il
+grelottait. Comme il se signait, un rapide souvenir traversa la
+stupeur de son réveil; le claquement de ses dents lui rappelait les
+nuits passées sur le carreau de sa cellule, en face du Sacré-Coeur
+de Marie, le corps tout secoué de fièvre. Il se leva péniblement,
+mécontent de lui. D'ordinaire, il quittait l'autel, la chair
+sereine, avec la douceur du souffle de Marie sur le front. Cette
+nuit-là, lorsqu'il prit la lampe pour monter à sa chambre, il lui
+sembla que ses tempes éclataient: la prière était restée inefficace,
+il retrouvait, après un court soulagement, la même chaleur grandie
+depuis le matin de son coeur à son cerveau. Puis, arrivé à la porte
+de la sacristie, au moment de sortir, il se tourna, il éleva la
+lampe, d'un mouvement machinal, cherchant à voir une dernière fois
+la grande Vierge. Elle était noyée sous les ténèbres descendues des
+poutres, enfoncée dans les feuillages, ne laissant passer que la
+croix d'or de sa couronne.
+
+
+
+
+
+XV.
+
+La chambre de l'abbé Mouret, située à un angle du presbytère, était
+une vaste pièce, trouée sur deux de ses faces de deux immenses
+fenêtres carrées; l'une de ces fenêtres s'ouvrait au-dessus de la
+basse-cour de Désirée; l'autre donnait sur le village des Artaud,
+avec la vallée au loin, les collines, tout l'horizon. Le lit tendu
+de rideaux jaunes, la commode de noyer, les trois chaises de paille,
+se perdaient sous le haut plafond à solives blanchies. Une légère
+âpreté, cette odeur un peu aigre des vieilles bâtisses campagnardes,
+montait du carreau, passé au rouge, luisant comme une glace. Sur la
+commode, une grande statuette de l'Immaculée Conception mettait une
+douceur grise, entre deux pots de faïence que la Teuse avait emplis
+de lilas blancs.
+
+L'abbé Mouret posa la lampe devant la Vierge, au bord de la commode.
+Il se sentait si mal à l'aise, qu'il se décida à allumer le feu de
+souches de vignes qui était tout préparé. Et il resta là, les
+pincettes à la main, regardant brûler les tisons, la face éclairée
+par la flamme. Au-dessous de lui, il entendait le gros sommeil de la
+maison. Le silence, qui bourdonnait à ses oreilles, finissait par
+prendre des voix chuchotantes. Lentement, invinciblement, ces voix
+l'envahissaient, redoublaient l'anxiété dont il avait, dans la
+journée, senti plusieurs fois le serrement à la gorge. D'où venait
+donc cette angoisse? quel pouvait être ce trouble inconnu, grossi
+doucement, devenu intolérable? Il n'avait pas péché cependant. Il
+lui semblait être sorti la veille du séminaire, avec toute l'ardeur
+de sa foi, si fort contre le monde, qu'il marchait au milieu des
+hommes en ne voyant que Dieu.
+
+Alors, il se crut dans sa cellule, un matin, à cinq heures, au
+moment du lever. Le diacre de service passait en donnant un coup de
+bâton dans sa porte, avec le cri réglementaire:
+
+- Benedicamus Domino!
+
+- Deo gratias! répondait-il, mal réveillé, les yeux enflés de
+sommeil.
+
+Et il sautait sur l'étroit tapis, se débarbouillait, faisait son
+lit, balayait sa chambre, renouvelait l'eau de son cruchon. Ce petit
+ménage était une joie, dans le frisson matinal qui lui courait sur
+la peau. Il entendait les pierrots des platanes de la cour se lever
+en même temps que lui, au milieu d'un tapage d'ailes et de gosiers
+assourdissant. Il pensait qu'ils disaient leurs prières, à leur
+façon. Lui, descendait dans la salle des Méditations, où, après les
+oraisons, il restait une demi-heure agenouillé, à méditer sur cette
+pensée d'Ignace: "Que sert à l'homme de conquérir l'univers, s'il
+perd son âme?" C'était un sujet fertile en bonnes résolutions, qui
+le faisait renoncer à tous les biens de la terre, avec le rêve si
+souvent caressé d'une vie au désert, sous la seule richesse d'un
+grand ciel bleu. Au bout de dix minutes, ses genoux, meurtris sur la
+dalle, devenaient tellement douloureux, qu'il éprouvait peu à peu un
+évanouissement de tout son être, une extase dans laquelle ils se
+voyait grand conquérant, maître d'un empire immense, jetant sa
+couronne, brisant son sceptre, foulant aux pieds un luxe inouï, des
+cassettes d'or, des ruissellements de bijoux, des étoffes cousues de
+pierreries, pour aller s'ensevelir au fond d'une Thébaïde, vêtu
+d'une bure qui lui écorchait l'échine. Mais la messe le tirait de
+ces imaginations, dont il sortait comme d'une belle histoire réelle,
+qui lui serait arrivée en des temps anciens. Il communiait, il
+chantait le psaume du jour, très ardemment, sans entendre aucune
+autre voix que sa voix, d'une pureté de cristal, si claire, qu'il la
+sentait s'envoler jusqu'aux oreilles du Seigneur. Et lorsqu'il
+remontait à sa chambre, il ne gravissait qu'une marche à la fois,
+ainsi que le recommandent saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin;
+il marchait lentement, l'air recueilli, la tête légèrement penchée,
+trouvant à suivre les moindres prescriptions une jouissance
+indicible. Ensuite, venait le déjeuner. Au réfectoire, les croûtons
+de pain, alignés le long des verres de vin blanc, l'enchantaient;
+car il avait bon appétit, il était d'humeur gaie, il disait par
+exemple que le vin était bon chrétien, allusion très audacieuse à
+l'eau qu'on accusait l'économe de mettre dans les bouteilles. Cela
+ne l'empêchait pas de retrouver son air grave pour entrer en classe.
+Il prenait des notes sur ses genoux, tandis que le professeur, les
+poignets au bord de la chaire, parlait un latin usuel, coupé parfois
+d'un mot français, quand il ne trouvait pas mieux. Une discussion
+s'élevait; les élèves argumentaient en un jargon étrange, sans rire.
+Puis, c'était, à dix heures, une lecture de l'Écriture sainte,
+pendant vingt minutes. Il allait chercher le livre sacré, relié
+richement, doré sur tranche. Il le baisait avec une vénération
+particulière, le lisait tête nue, en saluant chaque fois qu'il
+rencontrait les noms de Jésus, de Marie ou de Joseph. La seconde
+méditation le trouvait alors tout préparé à supporter, pour l'amour
+de Dieu, un nouvel agenouillement, plus long que le premier. Il
+évitait de s'asseoir une seule seconde sur ses talons; il goûtait
+cet examen de conscience de trois quarts d'heure, s'efforçant de
+découvrir en lui des péchés, arrivant à se croire damné pour avoir
+oublié la veille au soir de baiser les deux images de son
+scapulaire, ou pour s'être endormi sur le côté gauche; fautes
+abominables, qu'il aurait voulu racheter en usant jusqu'au soir ses
+genoux, fautes heureuses qui l'occupaient, sans lesquelles il
+n'aurait su de quoi entretenir son coeur candide, endormi par la
+blanche vie qu'il menait. Il entrait au réfectoire tout soulagé,
+comme s'il était débarrassé la poitrine d'un grand crime. Les
+séminaristes de service, les manches de la soutane retroussées, un
+tablier de coutil bleu noué à la ceinture, apportaient le potage au
+vermicelle, le bouilli coupé par petits carrés, les portions de
+gigot aux haricots. Il y avait des bruits terribles de mâchoires, un
+silence glouton, un acharnement de fourchettes seulement interrompu
+par des coups d'oeil envieux jetés sur la table en fer à cheval, où
+les directeurs mangeaient des viandes plus tendres, buvaient des
+vins plus rouges; pendant que la voix empâtée de quelque fils de
+paysan, aux poumons solides, ânonnait sans points ni virgules, au-
+dessus de cette rage d'appétit, quelque lecture pieuse, des lettres
+de missionnaires, des mandements d'évêques, des articles de journaux
+religieux. Lui, écoutait, entre deux bouchées. Ces bouts de
+polémiques, ces récits de voyages lointains le surprenaient,
+l'effrayaient même, en lui révélant, au delà des murailles du
+séminaire, une agitation, un immense horizon, auxquels il ne pensait
+jamais. On mangeait encore, qu'un coup de claquoir annonçait la
+récréation. La cour était sablée, plantée de huit gros platanes qui,
+l'été, jetaient une ombre fraîche; au midi, il y avait une muraille,
+haute de cinq mètres, hérissée de culs de bouteille, au-dessus de
+laquelle on ne voyait de Plassans que l'extrémité du clocher de
+Saint-Marc, une courte aiguille de pierre, dans le ciel bleu. D'un
+bout de la cour à l'autre, lentement, il se promenait avec un groupe
+de camarades, sur une seule ligne; et chaque fois qu'il revenait, le
+visage vers la muraille, il regardait le clocher, qui était pour lui
+toute la ville, toute la terre, sous le vol libre des nuages.
+
+Des cercles bruyants, au pied des platanes, discutaient; des amis
+s'isolaient, deux à deux, dans les coins, épiés par quelque
+directeur caché derrière les rideaux de sa fenêtre; des parties de
+paume et de quilles s'organisaient violemment, dérangeant de
+tranquilles joueurs de loto à demi couchés par terre, devant leurs
+cartons, qu'une boule ou une balle lancée trop fort couvrait de
+sable. Quand la cloche sonnait, le bruit tombait, une nuée de
+moineaux s'envolait des platanes, les élèves encore tout essoufflés
+se rendaient au cours de plain-chant, les bras croisés, la nuque
+grave. Et il achevait la journée au milieu de cette paix; il
+retournait en classe; il goûtait à quatre heures, reprenant son
+éternelle promenade, en face de la flèche de Saint-Marc; il soupait
+au milieu des mêmes bruits de mâchoires, sous la grosse voix
+achevant la lecture du matin; il montait à la chapelle dire les
+actions de grâce du soir, et se couchait à huit heures un quart,
+après avoir aspergé son lit d'eau bénite, pour se préserver des
+mauvais rêves.
+
+Que de belles journées semblables il avait passées, dans cet ancien
+couvent du vieux Plassans, tout plein d'une odeur séculaire de
+dévotion! Pendant cinq ans, les jours s'étaient suivis, coulant avec
+le même murmure d'eau limpide. A cette heure, il se souvenait de
+mille détails qui l'attendrissaient. Il se rappelait son premier
+trousseau, qu'il était allé acheter avec sa mère: ses deux soutanes,
+ses deux ceintures, ses six rabats, ses huit paires de bas noirs,
+son surplis, son tricorne. Et comme son coeur avait battu, ce doux
+soir d'octobre, lorsque la porte du séminaire s'était refermée sur
+lui! Il venait là, à vingt ans, après ses années de collège, pris
+d'un besoin de croire et d'aimer. Dès le lendemain, il avait tout
+oublié, comme endormi au fond de la grande maison silencieuse. Il
+revoyait la cellule étroite où il avait passé ses deux années de
+philosophie, une case meublée d'un lit, d'une table et d'une chaise,
+séparée des cases voisines par des planches mal jointes, dans une
+immense salle qui contenait une cinquantaine de réduits pareils. Il
+revoyait sa cellule de théologien, habitée pendant trois autres
+années, plus grande, avec un fauteuil, une toilette, une
+bibliothèque, heureuse chambre emplie des rêves de sa foi. Le long
+des couloirs interminables, le long des escaliers de pierre, à
+certains angles, il avait eu des révélations soudaines, des secours
+inespérés. Les hauts plafonds laissaient tomber des voix d'anges
+gardiens. Pas un carreau des salles, pas une pierre des murs, pas
+une branche des platanes, qui ne lui parlaient des jouissances de sa
+vie contemplative, ses bégayements de tendresse, sa lente
+initiation, les caresses reçues en retour du don de son être, tout
+ce bonheur des premières amours divines. Tel jour, en s'éveillant,
+il avait vu une vive lueur qui l'avait baigné de joie. Tel soir, en
+fermant la porte de sa cellule, il s'était senti saisir au cou par
+des mains tièdes, si tendrement, qu'en reprenant connaissance, il
+s'était trouvé par terre, pleurant a gros sanglots. Puis parfois,
+surtout sous la petite voûte qui menait à la chapelle, il avait
+abandonné sa taille à des bras souples qui l'enlevaient. Tout le
+ciel s'occupait alors de lui, marchait autour de lui, mettait dans
+ses moindres actes, dans la satisfaction de ses besoins les plus
+vulgaires, un sens particulier, un parfum surprenant dont ses
+vêtements, sa peau elle-même, semblaient garder à jamais la
+lointaine odeur. Et il se souvenait encore des promenades du jeudi.
+On partait à deux heures pour quelque coin de verdure, à une lieue
+de Plassans. C'était le plus souvent au bord de la Viorne, dans le
+bout d'un pré, avec des saules noueux qui laissaient tremper leurs
+feuilles au fil de l'eau. Il ne voyait rien, ni les grandes fleurs
+jaunes du pré, ni les hirondelles buvant au vol, rasant des ailes la
+nappe de la petite rivière. Jusqu'à six heures, assis par bandes
+sous les saules, ses camarades et lui récitaient en choeur l'Office
+de la Vierge, ou lisaient, deux à deux, les Petites Heures, le
+bréviaire facultatif des jeunes séminaristes.
+
+L'abbé Mouret eut un sourire, en rapprochant les tisons. Il ne
+trouvait dans ce passé qu'une grande pureté, une obéissance
+parfaite. Il était un lis, dont la bonne odeur charmait ses maîtres.
+Il ne se rappelait pas un mauvais acte. Jamais il ne profitait de la
+liberté absolue des promenades, pendant que les deux directeurs de
+surveillance allaient causer chez un curé du voisinage, pour fumer
+derrière une haie ou courir boire de la bière avec quelque ami.
+Jamais il ne cachait des romans sous sa paillasse, ni n'enfermait
+des bouteilles d'anisette au fond de sa table de nuit. Longtemps
+même, il ne s'était pas douté les péchés qui l'entouraient, des
+ailes de poulets et des gâteaux introduits en contrebande pendant le
+carême, des lettres coupables apportées par les servants, des
+conversations abominables tenues à voix basse, dans certains coins
+de la cour. Il avait pleuré à chaudes larmes, le jour où il s'était
+aperçu que peu de ses camarades aimaient Dieu pour lui-même. Il y
+avait là des fils de paysans entrés dans les ordres par terreur de
+la conscription, des paresseux rêvant un métier de fainéantise, des
+ambitieux que troublaient déjà la vision de la crosse et de la
+mitre. Et lui, en retrouvant les ordures du monde au pied des
+autels, s'était replié encore sur lui-même, se donnant davantage à
+Dieu, pour le consoler de l'abandon où on le laissait.
+
+Pourtant, l'abbé se rappela qu'un jour il avait croisé les jambes, à
+la classe. Le professeur lui en ayant fait le reproche, il était
+devenu très rouge, comme s'il avait commis une indécence. Il était
+un des meilleurs élèves, ne discutant pas, apprenant les textes par
+coeur. Il prouvait l'existence et l'éternité de Dieu par des preuves
+tirées de l'Écriture sainte, par l'opinion des Pères de l'Église, et
+par le consentement universel de tous les peuples. Les raisonnements
+de cette nature l'emplissaient d'une certitude inébranlable. Pendant
+sa première année de philosophie, il travaillait son cours de
+logique avec une telle application, que son professeur l'avait
+arrêté, en lui répétant que les plus savants ne sont pas les plus
+saints. Aussi, dès sa seconde année, s'acquittait-il de son étude de
+la métaphysique, ainsi que d'un devoir réglementé, entrant pour une
+très faible part dans les exercices de la journée. Le mépris de la
+science lui venait; il voulait rester ignorant, afin de garder
+l'humilité de sa foi. Plus tard, en théologie, il ne suivait plus le
+cours d'Histoire ecclésiastique, de Rorbacher, que par soumission;
+il allait jusqu'aux arguments de Gousset, jusqu'à l'Instruction
+théologique de Bouvier, sans oser toucher à Bellarmin, à Liguori, à
+Suarez, à saint Thomas d'Aquin. Seule, l'Écriture sainte le
+passionnait. Il y trouvait le savoir désirable, une histoire d'amour
+infini qui devait suffire comme enseignement aux hommes de bonne
+volonté. Il n'acceptait que les affirmations de ses maîtres, se
+débarrassant sur eux de tout souci d'examen, n'ayant pas besoin de
+ce fatras pour aimer, accusant les livres de voler le temps à la
+prière. Il avait même réussi à oublier ses années de collège. Il ne
+savait plus, il n'était plus qu'une candeur, qu'une enfance ramenée
+aux balbutiements du catéchisme.
+
+Et c'était ainsi qu'il était pas à pas monté jusqu'à la prêtrise.
+Ici, les souvenirs se pressaient, attendris, chauds encore de joies
+célestes. Chaque année, il avait approché Dieu de plus près. Il
+passait saintement les vacances, chez un oncle, se confessant tous
+les jours, communiant deux fois par semaine. Il s'imposait des
+jeûnes, cachait au fond de sa malle des boîtes de gros sel, sur
+lesquelles il s'agenouillait des heures entières, les genoux mis à
+nu. Il restait à la chapelle, pendant les récréations, ou montait
+dans la chambre d'un directeur, qui lui racontait des anecdotes
+pieuses, extraordinaires. Puis, quand approchait le jour de la
+Sainte-Trinité, il était récompensé au delà de toute mesure, envahi
+par cette émotion dont s'emplissent les séminaires à la veille des
+ordinations. C'était la grande fête, le ciel s'ouvrant pour laisser
+les élus gravir un nouveau degré. Lui, quinze jours à l'avance, se
+mettait au pain et à l'eau. Il fermait les rideaux de sa fenêtre,
+pour ne plus même voir le jour, se prosternant dans les ténèbres,
+suppliant Jésus d'accepter son sacrifice. Les quatre derniers jours,
+il était pris d'angoisses, de scrupules terribles qui le jetaient
+hors de son lit, au milieu de la nuit, pour aller frapper à la porte
+du prêtre étranger dirigeant la retraite, quelque carme déchaussé,
+souvent un protestant converti, sur lequel courait une merveilleuse
+histoire. Il lui faisait longuement la confession générale de sa
+vie, la voix coupée de sanglots. L'absolution seule le
+tranquillisait, le rafraîchissait, comme s'il avait pris un bain de
+grâce. Il était tout blanc, au matin du grand jour; il avait une si
+vive conscience de cette blancheur, qu'il lui semblait faire de la
+lumière autour de lui. Et la cloche du séminaire sonnait de sa voix
+claire, tandis que les odeurs de juin, les quarantaines en fleurs,
+les résédas, les héliotropes, venaient par-dessus la haute muraille
+de la cour. Dans la chapelle, les parents attendaient, en grande
+toilette, émus à ce point, que les femmes sanglotaient sous leurs
+voilettes. Puis, c'était le défilé: les diacres, qui allaient
+recevoir la prêtrise, en chasuble d'or; les sous-diacres, en
+dalmatique; les minorés, les tonsures, le surplis flottant sur les
+épaules, la barrette noire à la main. L'orgue ronflait, épanouissait
+les notes de flûte d'un chant d'allégresse. A l'autel, l'évêque,
+assisté de deux chanoines, officiait, crosse en main. Le chapitre
+était là, les prêtres de toutes les paroisses se pressaient, au
+milieu d'un luxe inouï de costumes, d'un flamboiement d'or allumé
+par le large rayon de soleil qui tombait d'une fenêtre de la nef.
+Après l'épître, l'ordination commençait.
+
+A cette heure, l'abbé Mouret se rappelait encore le froid des
+ciseaux, lorsqu'on l'avait marqué de la tonsure, au commencement de
+sa première année de théologie. Il avait eu un léger frisson. Mais
+la tonsure était alors bien étroite, à peine ronde comme une pièce
+de deux sous. Plus tard, à chaque nouvel ordre reçu, elle avait
+grandi, toujours grandi, jusqu'à le couronner d'une tache blanche,
+aussi large qu'une grande hostie. Et l'orgue ronflait plus
+doucement, les encensoirs retombaient avec le bruit argentin de
+leurs chaînettes, en laissant échapper un flot de fumée blanche, qui
+se déroulait comme de la dentelle. Lui, se voyait en surplis, jeune
+tonsuré, amené à l'autel par le maître des cérémonies; il
+s'agenouillait, baissait profondément la tête, tandis que l'évêque,
+avec des ciseaux d'or, lui coupait trois mèches de cheveux, une sur
+le front, les deux autres près des oreilles. A un an de là, il se
+voyait de nouveau, dans la chapelle pleine d'encens, recevant les
+quatre ordres mineurs: il allait, conduit par un archidiacre, fermer
+avec fracas la grande porte, qu'il rouvrait ensuite, pour montrer
+qu'il était commis à la garde des églises; il secouait une clochette
+de la main droite, annonçant par là qu'il avait le devoir d'appeler
+les fidèles aux offices; il revenait à l'autel, où l'évêque lui
+conférait de nouveaux privilèges, ceux de chanter les leçons, de
+bénir le pain, de catéchiser les enfants, d'exorciser le démon, de
+servir les diacres, d'allumer et d'éteindre les cierges. Puis, le
+souvenir de l'ordination suivante lui revenait, plus solennel, plus
+redoutable, au milieu du même chant des orgues, dont le roulement
+semblait être la foudre même de Dieu; ce jour-là, il avait la
+dalmatique de sous-diacre aux épaules, il s'engageait à jamais par
+le voeu de chasteté, il tremblait de toute sa chair, malgré sa foi,
+au terrible: Accedite, de l'évêque, qui mettait en fuite deux de
+ses camarades, pâlissant à son côté; ses nouveaux devoirs étaient de
+servir le prêtre à l'autel, de préparer les burettes, de chanter
+l'épître, d'essuyer le calice, de porter la croix dans les
+processions. Et, enfin, il défilait une dernière fois dans la
+chapelle, sous le rayonnement du soleil de juin; mais, cette fois,
+il marchait en tête du cortège, il avait l'aube nouée à la ceinture,
+l'étoile croisée sur la poitrine, la chasuble tombant du cou;
+défaillant d'une émotion suprême, il apercevait la figure pâle de
+l'évêque qui lui donnait la prêtrise, la plénitude du sacerdoce, par
+une triple imposition des mains. Après son serment d'obéissance
+ecclésiastique, il se sentait comme soulevé des dalles, lorsque la
+voix pleine du prélat disait la phrase latine: "Accipe Spiritum
+sanctum: quorum remiseris peccata, remittuntur eis, et quorum
+retineris, retenta sunt."
+
+
+
+
+
+XVI
+
+Cette évocation des grands bonheurs de sa jeunesse avait donné une
+légère fièvre à l'abbé Mouret. Il ne sentait plus le froid. Il lâcha
+les pincettes, s'approcha du lit comme s'il allait se coucher, puis
+revint appuyer son front contre une vitre, regardant la nuit, sans
+voir. Était-il donc malade, qu'il éprouvait ainsi une langueur des
+membres, tandis que le sang lui brûlait les veines? Au séminaire, a
+deux reprises, il avait eu des malaises semblables, une sorte
+d'inquiétude physique qui le rendait très malheureux; une fois même,
+il s'était mis au lit, avec un gros délire. Puis, il songea à une
+jeune fille possédée, que Frère Archangias racontait avoir guérie
+d'un simple signe de croix, un jour qu'elle était tombée raide
+devant lui. Cela le fit penser aux exorcismes spirituels qu'un de
+ses maîtres lui avait recommandés autrefois: la prière, la
+confession générale, la communion fréquente, le choix d'un directeur
+sage, ayant un grand empire sur l'esprit de son pénitent. Et, sans
+transition, avec une brusquerie qui l'étonna lui-même, il aperçut au
+fond de sa mémoire la figure ronde d'un de ses anciens amis, un
+paysan, enfant de choeur à huit ans, dont la pension au séminaire
+était payée par une dame qui le protégeait. Il riait toujours, il
+jouissait naïvement à l'avance des petits bénéfices du métier: les
+douze cents francs d'appointement, le presbytère au fond d'un
+jardin, les cadeaux, les invitations à dîner, les menus profits des
+mariages, des baptêmes, des enterrements. Celui-là devait être
+heureux, dans sa cure.
+
+Le regret mélancolique que lui apportait ce souvenir, surprit le
+prêtre extrêmement. N'était-il pas heureux, lui aussi? Jusqu'à ce
+jour, il n'avait rien regretté, rien désiré, rien envié. Et même, en
+ce moment, il s'interrogeait, il ne trouvait en lui aucun sujet
+d'amertume. Il était, croyait-il, tel qu'aux premiers temps de son
+diaconat, lorsque l'obligation de lire son bréviaire, à des heures
+déterminées, avait empli ses journées d'une prière continue. Depuis
+cette époque, les semaines, les mois, les années coulaient, sans
+qu'il eût le loisir d'une mauvaise pensée. Le doute ne le
+tourmentait point; il s'anéantissait devant les mystères qu'il ne
+pouvait comprendre, il faisait aisément le sacrifice de sa raison,
+qu'il dédaignait. Au sortir du séminaire, il avait eu la joie de se
+voir étranger parmi les autres hommes, de ne plus marcher comme eux,
+de porter autrement la tête, d'avoir des gestes, des mots, des
+sentiments d'être à part. Il se sentait féminisé, rapproché de
+l'ange, lavé de son sexe, de son odeur d'homme. Cela le rendait
+presque fier, de ne plus tenir à l'espèce, d'avoir été élevé pour
+Dieu, soigneusement purgé des ordures humaines par une éducation
+jalouse. Il lui semblait encore être demeuré pendant des années dans
+une huile sainte, préparée selon les rites, qui lui avait pénétré
+les chairs d'un commencement de béatification. Certains de ses
+organes avaient disparu, dissous peu à peu; ses membres, son
+cerveau, s'étaient appauvris de matière, pour s'emplir d'âme, d'un
+air subtil qui le grisait parfois d'un vertige, comme si la terre
+lui eût manqué brusquement. Il montrait des peurs, des ignorances,
+des candeurs de fille cloîtrée. Il disait parfois en souriant qu'il
+continuait son enfance, s'imaginant être resté tout petit, avec les
+mêmes sensations, les mêmes idées, les mêmes jugements; ainsi, à six
+ans, il connaissait Dieu autant qu'à vingt-cinq ans, il avait pour
+le prier des inflexions de voix semblables, des joies enfantines à
+joindre les mains bien exactement. Le monde lui semblait pareil au
+monde qu'il voyait jadis, lorsque sa mère le promenait par la main.
+Il était né prêtre, il avait grandi prêtre. Lorsqu'il faisait
+preuve, devant la Teuse, de quelque grossière ignorance de la vie,
+elle le regardait stupéfaite, entre les deux yeux, en disant avec un
+singulier sourire "qu'il était bien le frère de mademoiselle
+Désirée." Dans son existence, il ne se rappelait qu'une secousse
+honteuse. C'était pendant ses derniers six mois de séminaire, entre
+le diaconat et la prêtrise. On lui avait fait lire l'ouvrage de
+l'abbé Craisson, supérieur du grand séminaire de Valence: De rebus
+venereis ad usum confessariorum. Il était sorti épouvanté,
+sanglotant, de cette lecture. Cette casuistique savante du vice,
+étalant l'abomination de l'homme, descendant jusqu'aux cas les plus
+monstrueux des passions hors nature, violait brutalement sa
+virginité de corps et d'esprit. Il restait à jamais sali, comme une
+épousée, initiée d'une heure à l'autre aux violences de l'amour. Et
+il revenait fatalement à ce questionnaire de honte, chaque fois
+qu'il confessait. Si les obscurités du dogme, les devoirs du
+sacerdoce, la mort de tout libre arbitre, le laissaient serein,
+heureux de n'être que l'enfant de Dieu, il gardait malgré lui
+l'ébranlement charnel de ces saletés qu'il devait remuer, il avait
+conscience d'une tache ineffaçable, quelque part, au fond de son
+être, qui pouvait grandir un jour et le couvrir de boue.
+
+La lune se levait, derrière les Garrigues. L'abbé Mouret, que la
+fièvre brûlait davantage, ouvrit la fenêtre, s'accouda, pour
+recevoir au visage la fraîcheur de la nuit. Il ne savait plus à
+quelle heure exacte l'avait pris ce malaise. Il se souvenait
+pourtant que, le matin, en disant sa messe, il était très calme,
+très reposé. Ce devait être plus tard, peut-être pendant sa longue
+marche au soleil, ou sous le frisson des arbres du Paradou, ou dans
+l'étouffement de la basse-cour de Désirée. Et il revécut la journée.
+
+En face de lui, la vaste plaine s'étendait, plus tragique sous la
+pâleur oblique de la lune. Les oliviers, les amandiers, les arbres
+maigres faisaient des taches grises, au milieu du chaos des grandes
+roches, jusqu'à la ligne sombre des collines de l'horizon. C'étaient
+de larges pans d'ombre, des arêtes bossuées, des mares de terre
+sanglantes où les étoiles rouges semblaient se regarder, des
+blancheurs crayeuses pareilles à des vêtements de femme rejetés,
+découvrant des chairs noyées de ténèbres, assoupies dans les
+enfoncements des terrains. La nuit, cette campagne ardente prenait
+un étrange vautrement de passion. Elle dormait, débraillée,
+déhanchée, tordue, les membres écartés, tandis que de gros soupirs
+tièdes s'exhalaient d'elle, des arômes puissants de dormeuse en
+sueur. On eût dit quelque forte Cybèle tombée sur l'échine, la gorge
+en avant, le ventre sous la lune, soûle des ardeurs du soleil, et
+rêvant encore de fécondation. Au loin, le long de ce grand corps,
+l'abbé Mouret suivait des yeux le chemin des Olivettes, un mince
+ruban pâle qui s'allongeait comme le lacet flottant d'un corset. Il
+entendait Frère Archangias, relevant les jupes des gamines qu'il
+fouettait au sang, crachant aux visages des filles, puant lui-même
+l'odeur d'un bouc qui ne se serait jamais satisfait. Il voyait la
+Rosalie rire en-dessous, de son air de bête lubrique, pendant que le
+père Bambousse lui jetait des mottes de terre dans les reins. Et là
+encore, croyait-il, il était bien portant, à peine chauffé à la
+nuque par la belle matinée. Il ne sentait qu'un frémissement
+derrière son dos, ce murmure confus de vie, qu'il avait entendu
+vaguement dès le matin, au milieu de sa messe, lorsque le soleil
+était entré par les fenêtres crevées. Jamais, comme à cette heure de
+nuit, la campagne ne l'avait inquiété, avec sa poitrine géante, ses
+ombres molles, ses luisants de peau ambrée, toute cette nudité de
+déesse, à peine cachée sous la mousseline argentée de la lune.
+
+Le jeune prêtre baissa les yeux, regarda le village des Artaud. Le
+village s'écrasait dans le sommeil lourd de fatigue, dans le néant
+que dorment les paysans. Pas une lumière. Les masures faisaient des
+tas noirs, que coupaient les raies blanches des ruelles
+transversales, enfilées par la lune. Les chiens eux-mêmes devaient
+ronfler, au seuil des portes closes. Peut-être les Artaud avaient-
+ils empoisonné le presbytère de quelque fléau abominable? Derrière
+lui, il écoutait toujours grossir le souffle dont l'approche était
+si pleine d'angoisse. Maintenant, il surprenait comme un piétinement
+de troupeau, une volée de poussière qui lui arrivait, grasse des
+émanations d'une bande de bêtes. Ses pensées du matin lui revenaient
+sur cette poignée d'hommes recommençant les temps, poussant entre
+les rocs pelés ainsi qu'une poignée de chardons que les vents ont
+semés; il se sentait assister à l'éclosion lente d'une race.
+Lorsqu'il était enfant, rien ne le surprenait, ne l'effrayait
+davantage, que ces myriades d'insectes qu'il voyait sourdre de
+quelque fente, quand il soulevait certaines pierres humides. Les
+Artaud, même endormis, éreintés au fond de l'ombre, le troublaient
+de leur sommeil, dont il retrouvait l'haleine dans l'air qu'il
+respirait. Il n'aurait voulu que des roches sous sa fenêtre. Le
+village n'était pas assez mort; les toits de chaume se gonflaient
+comme des poitrines; les gerçures des portes laissaient passer des
+soupirs, des craquements légers, des silences vivants, révélant dans
+ce trou la présence d'une portée pullulante, sous le bercement noir
+de la nuit. Sans doute, c'était cette senteur seule qui lui donnait
+une nausée. Souvent il l'avait pourtant respirée aussi forte, sans
+éprouver d'autre besoin que de se rafraîchir dans la prière.
+
+Les tempes en sueur, il alla ouvrir l'autre fenêtre, cherchant un
+air plus vif. En bas, à gauche, s'étendait le cimetière, avec la
+haute barre du Solitaire, dont pas une brise ne remuait l'ombre. Il
+montait du champ vide une odeur de pré fauché. Le grand mur gris de
+l'église, ce mur tout plein de lézards, planté de giroflées, se
+refroidissait sous la lune; tandis qu'une des larges fenêtres
+luisait, les vitres pareilles à des plaques d'acier. L'église
+endormie ne devait vivre à cette heure que de la vie extra-humaine
+du Dieu de l'hostie, enfermé dans le tabernacle. Il songeait à la
+tache jaune de la veilleuse, mangée par l'ombre, avec une tentation
+de redescendre, pour soulager sa tête malade, au milieu de ces
+ténèbres pures de toute souillure. Mais une terreur étrange le
+retint: il crut tout d'un coup, les yeux fixés sur les vitres
+allumées par la lune, voir l'église s'éclairer intérieurement d'un
+éclat de fournaise, d'une splendeur de fête infernale, où tournaient
+le mois de mai, les plantes, les bêtes, les filles des Artaud, qui
+prenaient furieusement des arbres entre leurs bras nus. Puis, en se
+penchant, au-dessous de lui, il aperçut la basse-cour de Désirée,
+toute noire, qui fumait. Il ne distinguait pas nettement les cases
+des lapins, les perchoirs des poules, la cabane des canards. C'était
+une seule masse tassée dans la puanteur, dormant de la même haleine
+pestilentielle. Sous la porte de l'étable, la senteur aigre de la
+chèvre passait; pendant que le petit cochon vautré sur le dos,
+soufflait grassement, près d'une écuelle vide. De son gosier de
+cuivre, le grand coq fauve Alexandre jeta un cri, qui éveilla au
+loin, un à un, les appels passionnés de tous les coqs du village.
+
+Brusquement, l'abbé Mouret se souvint. La fièvre dont il entendait
+la poursuite, l'avait atteint dans la basse-cour de Désirée, en face
+des poules chaudes encore de leur ponte et des mères lapines,
+s'arrachant le poil du ventre. Alors, la sensation d'une respiration
+sur son cou fut si nette, qu'il se tourna, pour voir enfin qui le
+prenait ainsi à la nuque. Et il se rappela Albine bondissant hors du
+Paradou, avec la porte qui claquait sur l'apparition d'un jardin
+enchanté; il se la rappela galopant le long de l'interminable
+muraille, suivant le cabriolet à la course, jetant des feuilles de
+bouleau au vent comme autant de baisers; il se la rappela encore, au
+crépuscule, qui riait des jurons de Frère Archangias, les jupes
+fuyantes au ras du chemin, pareilles à une petite fumée de poussière
+roulée par l'air du soir. Elle avait seize ans; elle était étrange,
+avec sa face un peu longue; sentait le grand air, l'herbe, la terre.
+Et il avait d'elle une mémoire si précise, qu'il revoyait une
+égratignure, à l'un de ses poignets souples, rose sur la peau
+blanche. Pourquoi donc riait-elle ainsi, en le regardant de ses yeux
+bleus? Il était pris dans son rire, comme dans une onde sonore qui
+résonnait partout contre sa chair; il la respirait, il l'entendait
+vibrer en lui. Oui, tout son mal venait de ce rire qu'il avait bu.
+
+Debout au milieu de la chambre, les deux fenêtres ouvertes, il resta
+grelottant, pris d'une peur qui lui faisait cacher la tête entre les
+mains. La journée entière aboutissait donc à cette évocation d'une
+fille blonde, au visage un peu long, aux yeux bleus? Et la journée
+entière entrait par les deux fenêtres ouvertes. C'étaient, au loin,
+la chaleur des terres rouges, la passion des grandes roches, des
+oliviers poussés dans les pierres, des vignes tordant leurs bras au
+bord des chemins; c'étaient, plus près, les sueurs humaines que
+l'air apportait des Artaud, les senteurs fades du cimetière, les
+odeurs d'encens de l'église, perverties par des odeurs de filles aux
+chevelures grasses; c'étaient encore des vapeurs de fumier, la buée
+de la basse-cour, les fermentations suffocantes des germes. Et
+toutes ces haleines affluaient à la fois, en une même bouffée
+d'asphyxie, si rude, s'enflant avec une telle violence, qu'elle
+l'étouffait. Il fermait ses sens, il essayait de les anéantir. Mais,
+devant lui, Albine reparut comme une grande fleur, poussée et
+embellie sur ce terreau. Elle était la fleur naturelle de ces
+ordures, délicate au soleil, ouvrant le jeune bouton de ses épaules
+blanches, si heureuse de vivre, qu'elle sautait de sa tige et
+qu'elle s'envolait sur sa bouche, en le parfumant de son long rire.
+
+Le prêtre poussa un cri. Il avait senti une brûlure à ses lèvres.
+C'était comme un jet ardent qui avait coulé dans ses veines. Alors,
+cherchant un refuge, il se jeta à genoux devant la statuette de
+l'Immaculée-Conception, en criant, les mains jointes:
+
+- Sainte Vierge des Vierges, priez pour moi!
+
+
+
+
+
+XVII.
+
+L'Immaculée-Conception, sur la commode de noyer, souriait
+tendrement, du coin de ses lèvres minces, indiquées d'un trait de
+carmin. Elle était petite, toute blanche. Son grand voile blanc, qui
+lui tombait de la tête aux pieds, n'avait, sur le bord, qu'un filet
+d'or, imperceptible. Sa robe, drapée à longs plis droits sur un
+corps sans sexe, la serrait au cou, ne dégageait que ce cou
+flexible. Pas une seule mèche de ses cheveux châtains ne passait.
+Elle avait le visage rose, avec des yeux clairs tournés vers le
+ciel; elle joignait des mains roses, des mains d'enfant, montrant
+l'extrémité des doigts sous les plis du voile, au-dessus de
+l'écharpe bleue, qui semblait nouer à sa taille deux bouts flottants
+du firmament. De toutes ses séductions de femme, aucune n'était nue,
+excepté ses pieds, des pieds adorablement nus, foulant l'églantier
+mystique. Et, sur la nudité de ses pieds, poussaient des roses d'or,
+comme la floraison naturelle de sa chair deux fois pure.
+
+- Vierge fidèle, priez pour moi! répétait désespérément le prêtre.
+
+Celle-là ne l'avait jamais troublé. Elle n'était pas mère encore;
+ses bras ne lui tendaient point Jésus, sa taille ne prenait point
+les lignes rondes de la fécondité. Elle n'était pas la reine du
+ciel, qui descendait couronnée d'or, vêtue d'or, ainsi qu'une
+princesse de la terre, portée triomphalement par un vol de
+chérubins. Celle-là ne s'était jamais montrée redoutable, ne lui
+avait jamais parlé avec la sévérité d'une maîtresse toute puissante,
+dont la vue seule courbe les fronts dans la poussière. Il osait la
+regarder, l'aimer, sans craindre d'être ému par la courbe molle de
+ses cheveux châtains; il n'avait que l'attendrissement de ses pieds
+nus, ses pieds d'amour, qui fleurissaient comme un jardin de
+chasteté, trop miraculeusement pour qu'il contentât son envie de les
+couvrir de caresses. Elle parfumait la chambre de son odeur de lis.
+Elle était le lis d'argent planté dans un vase d'or, la pureté
+précieuse, éternelle, impeccable. Dans son voile blanc, si
+étroitement serré autour d'elle, il n'y avait plus rien d'humain,
+rien qu'une flamme vierge brûlant d'un feu toujours égal. Le soir à
+son coucher, le matin à son réveil, il la trouvait là, avec son même
+sourire d'extase. Il laissait tomber ses vêtements devant elle, sans
+une gêne, comme devant sa propre pudeur.
+
+- Mère très pure, Mère très chaste, Mère toujours vierge, priez pour
+moi! balbutia-t-il peureusement, se serrant aux pieds de la Vierge,
+comme s'il avait entendu derrière son dos le galop sonore d'Albine.
+Vous êtes mon refuge, la source de ma joie, le temple de ma sagesse,
+la tour d'ivoire où j'ai enfermé ma pureté. Je me remets dans vos
+mains sans tache, je vous supplie de me prendre, de me recouvrir
+d'un coin de votre voile, de me cacher sous votre innocence,
+derrière le rempart sacré de votre vêtement, pour qu'aucun souffle
+charnel ne m'atteigne là. J'ai besoin de vous, je me meurs sans
+vous, je me sens à jamais séparé de vous, si vous ne m'emportez
+entre vos bras secourables, loin d'ici, au milieu de la blancheur
+ardente que vous habitez. Marie conçue sans péché, anéantissez-moi
+au fond de la neige immaculée tombant de chacun de vos membres. Vous
+êtes le prodige d'éternelle chasteté. Votre race a poussé sur un
+rayon, ainsi qu'un arbre merveilleux qu'aucun germe n'a planté.
+Votre fils Jésus est né du souffle de Dieu, vous-même êtes née sans
+que le ventre de votre mère fût souillé, et je veux croire que cette
+virginité remonte ainsi d'âge en âge, dans une ignorance sans fin de
+la chair. Oh! vivre, grandir, en dehors de la honte des sens! Oh!
+multiplier, enfanter, sans la nécessité abominable du sexe, sous la
+seule approche d'un baiser céleste!
+
+Cet appel désespéré, ce cri épuré de désir, avait rassuré le jeune
+prêtre. La Vierge, toute blanche, les yeux au ciel, semblait sourire
+plus doucement de ses minces lèvres roses. Il reprit d'une voix
+attendrie:
+
+- Je voudrais encore être enfant. Je voudrais n'être jamais qu'un
+enfant marchant à l'ombre de votre robe. J'étais tout petit, je
+joignais les mains pour dire le nom de Marie. Mon berceau était
+blanc, mon corps était blanc, toutes mes pensées étaient blanches.
+Je vous voyais distinctement, je vous entendais m'appeler, j'allais
+à vous dans un sourire, sur des roses effeuillées. Et rien autre, je
+ne sentais pas, je ne pensais pas, je vivais juste assez pour être
+une fleur à vos pieds. On ne devrait point grandir. Vous n'auriez
+autour de vous que des têtes blondes, un peuple d'enfants qui vous
+aimeraient, les mains pures, les lèvres saines, les membres tendres,
+sans une souillure, comme au sortir d'un bain de lait. Sur la joue
+d'un enfant, on baise son âme. Seul un enfant peut dire votre nom
+sans le salir. Plus tard, la bouche se gâte, empoisonne les
+passions. Moi-même, qui vous aime tant, qui me suis donné à vous, je
+n'ose à toute heure vous appeler, ne voulant pas vous faire
+rencontrer avec mes impuretés d'homme. J'ai prié, j'ai corrigé ma
+chair, j'ai dormi sous votre garde, j'ai vécu chaste; et je pleure,
+en voyant aujourd'hui que je ne suis pas encore assez mort à ce
+monde pour être votre fiancé. O Marie, Vierge adorable, que n'ai-je
+cinq ans, que ne suis-je resté l'enfant qui collait ses lèvres sur
+vos images! Je vous prendrais sur mon coeur, je vous coucherais à
+mon côté, je vous embrasserais comme une amie, comme une fille de
+mon âge, j'aurais votre robe étroite, votre voile enfantin, votre
+écharpe bleue, toute cette enfance qui fait de vous une grande
+soeur. Je ne chercherais pas à baiser vos cheveux, car la chevelure
+est une nudité qu'on ne doit point voir; mais je baiserais vos pieds
+nus, l'un après l'autre, pendant des nuits entières, jusqu'à que
+j'aie effeuillé sous mes lèvres les roses d'or, les roses mystiques
+de nos veines.
+
+Il s'arrêta, attendant que la Vierge abaissât ses yeux bleus,
+l'effleurât au front du bord de son voile. La Vierge restait
+enveloppée dans la mousseline jusqu'au cou, jusqu'aux ongles,
+jusqu'aux chevilles, tout entière au ciel, avec cet élancement du
+corps qui la rendait fluette, dégagée déjà de la terre.
+
+- Eh bien, continua-t-il plus follement, faites que je redevienne
+enfant, Vierge bonne, Vierge puissante. Faites que j'aie cinq ans.
+Prenez mes sens, prenez ma virilité. Qu'un miracle emporte tout
+l'homme qui a grandi en moi. Vous régnez au ciel, rien ne vous est
+plus facile que de me foudroyer, que de sécher mes organes, de me
+laisser sans sexe, incapable du mal, si dépouillé de toute force,
+que je ne puisse même plus lever le petit doigt sans votre
+consentement. Je veux être candide, de cette candeur qui est la
+vôtre, que pas un frisson humain ne saurait troubler. Je ne veux
+plus sentir ni mes nerfs, ni mes muscles, ni le battement de mon
+coeur, ni le travail de mes désirs. Je veux être une chose, une
+pierre blanche à vos pieds, à laquelle vous ne laisserez qu'un
+parfum, une pierre qui ne bougera pas de l'endroit où vous l'aurez
+jetée, sans oreilles, sans yeux, satisfaite d'être sous votre talon,
+ne pouvant songer à des ordures avec les autres pierres du chemin.
+Oh! alors quelle béatitude! J'atteindrai sans effort, du premier
+coup, à la perfection que je rêve. Je me proclamerai enfin votre
+véritable prêtre. Je serai ce que mes études, mes prières, mes cinq
+années de lente initiation n'ont pu faire de moi. Oui, je nie la
+vie, je dis que la mort de l'espèce est préférable à l'abomination
+continue qui la propage. La faute souille tout. C'est une puanteur
+universelle gâtant l'amour, empoisonnant la chambre des époux, le
+berceau des nouveau-nés, et jusqu'aux fleurs pâmées sous le soleil,
+et jusqu'aux arbres laissant éclater leurs bourgeons. La terre
+baigne dans cette impureté dont les moindres gouttes jaillissent en
+végétations honteuses. Mais pour que je sois parfait, ô Reine des
+anges, Reine des Vierges, écoutez mon cri, exaucez-le! Faites que je
+sois un de ces anges qui n'ont que deux grandes ailes derrière les
+joues; je n'aurai plus de tronc, plus de membres; je volerai à vous,
+si vous m'appelez; je ne serai plus qu'une bouche qui dira vos
+louanges, qu'une paire d'ailes sans tache qui bercera vos voyages
+dans les cieux. Oh! la mort, la mort, Vierge vénérable, donnez-moi
+la mort de tout! Je vous aimerai dans la mort de mon corps, dans la
+mort de ce qui vit et de ce qui se multiple. Je consommerai avec
+vous l'unique mariage dont veuille mon coeur. J'irai plus haut,
+toujours plus haut, jusqu'à ce que j'aie atteint le brasier où vous
+resplendissez. Là, c'est un grand astre, une immense rose blanche
+dont chaque feuille brûle comme une lune, un trône d'argent d'où
+vous rayonnez avec un tel embrasement d'innocence, que le paradis
+entier reste éclairé de la seule lueur de votre voile. Tout ce qu'il
+y a de blanc, les aurores, la neige des sommets inaccessibles, les
+lis à peine éclos, l'eau des sources ignorées, le lait des plantes
+respectées du soleil, les sourires des vierges, les âmes des enfants
+morts au berceau, pleuvent sur vos pieds blancs. Alors, je monterai
+à vos lèvres, ainsi qu'une flamme subtile; j'entrerai en vous, par
+votre bouche entr'ouverte, et les noces s'accompliront, pendant que
+les archanges tressailleront de notre allégresse. Être vierge,
+s'aimer vierge, garder au milieu des baisers les plus doux sa
+blancheur vierge! Avoir tout l'amour, couché sur des ailes de cygne,
+dans une nuée de pureté, aux bras d'une maîtresse de lumière dont
+les caresses sont des jouissances d'âme! Perfection, rêve surhumain,
+désir dont mes os craquent, délices qui me mettent au ciel! O Marie,
+Vase d'élection, châtrez-en moi l'humanité, faites-moi eunuque parmi
+les hommes, afin de me livrer sans peur le trésor de votre
+virginité!
+
+Et l'abbé Mouret, claquant des dents, terrassé par la fièvre,
+s'évanouit sur le carreau.
+
+
+
+
+
+LIVRE DEUXIÈME
+
+
+
+I.
+
+Devant les deux larges fenêtres, des rideaux de calicot,
+soigneusement tirés, éclairaient la chambre de la blancheur tamisée
+du petit jour. Elle était haute de plafond, très vaste, meublée d'un
+ancien meuble Louis XV, à bois peint en blanc, à fleurs rouges sur
+un semis de feuillage. Dans le trumeau, au-dessus des portes, aux
+deux côtés de l'alcôve, des peintures laissaient encore voir les
+ventres et les derrières roses de petits Amours volant par bandes,
+jouant à deux jeux qu'on ne distinguait plus, tandis que les
+boiseries des murs, ménageant des panneaux ovales, les portes à
+double battant, le plafond arrondi, jadis à fond bleu de ciel, avec
+des encadrements de cartouches, de médaillons, de noeuds de rubans
+coleur chair, s'effaçaient, d'un gris très doux, un gris qui gardait
+l'attendrissement de ce paradis fané. En face des fenêtres, la
+grande alcôve, s'ouvrant sous des enroulements de nuages, que des
+Amours de plâtre écartaient, penchés, culbutés, comme pour regarder
+effrontément le lit, était fermée, ainsi que les fenêtres, par des
+rideaux de calicot, cousus à gros points, d'une innocence singulière
+au milieu de cette pièce restée toute tiède d'une lointaine odeur de
+volupté.
+
+Assise près d'une console où une bouilloire chauffait sur une lampe
+à esprit-de-vin, Albine regardait les rideaux de l'alcôve,
+attentivement. Elle était vêtue de blanc, les cheveux serrés dans un
+fichu de vieille dentelle, les mains abandonnées, veillant d'un air
+sérieux de grande fille. Une respiration faible, un souffle d'enfant
+assoupi s'entendait, dans le grand silence. Mais elle s'inquiéta, au
+bout de quelques minutes; elle ne put s'empêcher de venir, à pas
+légers, soulever le coin d'un rideau. Serge, au bord du grand lit,
+semblait dormir, la tête appuyée sur l'un de ses bras replié.
+Pendant sa maladie, ses cheveux s'étaient allongés, sa barbe avait
+poussé. Il était très blanc, les yeux meurtris de bleu, les lèvres
+pâles; il avait une grâce de fille convalescente.
+
+Albine, attendrie, allait laisser retomber le coin du rideau.
+
+- Je ne dors pas, dit Serge d'une voix très basse.
+
+Et il restait la tête appuyée, sans bouger un doigt, comme accablé
+d'une lassitude heureuse. Ses yeux s'étaient lentement ouverts; sa
+bouche soufflait légèrement sur l'une de ses mains nues, soulevant
+le duvet de sa peau blonde.
+
+- Je t'entendais, murmura-t-il encore. Tu marchais tout doucement.
+
+Elle fut ravie de ce tutoiement. Elle s'approcha, s'accroupi devant
+le lit, pour mettre son visage à la hauteur du sien.
+
+- Comment vas-tu? demanda-t-elle.
+
+Et elle goûtait à son tour la douceur de ce "tu", qui lui passait
+pour la première fois sur les lèvres.
+
+- Oh! tu es guéri, maintenant, reprit-elle. Sais-tu que je pleurais,
+tout le long du chemin, lorsque je revenais de là-bas avec de
+mauvaises nouvelles. On me disait que tu avais le délire, que cette
+mauvaise fièvre, si elle te faisait grâce, t'emporterais la
+raison... Comme j'ai embrassé ton oncle Pascal, lorsqu'il t'a amené
+ici, pour ta convalescence!
+
+Elle bordait le lit, elle était maternelle.
+
+- Vois-tu, ces roches brûlées, là-bas, ne te valaient rien. Il te
+faut des arbres, de la fraîcheur, de la tranquillité... Le docteur
+n'a pas même raconté qu'il te cachait ici. C'est un secret entre lui
+et ceux qui t'aiment. Il te croyait perdu... Va, personne ne nous
+dérangera. L'oncle Jeanbernat fume sa pipe devant ses salades. Les
+autres feront prendre de tes nouvelles en cachette. Et le docteur
+lui-même ne reviendra plus, parce que, à cette heure, c'est moi qui
+suis ton médecin... Il parait que tu n'as plus besoin de drogues. Tu
+as besoin d'être aimé, comprends-tu?
+
+Il semblait ne pas entendre, le crâne encore vide. Comme ses yeux,
+sans qu'il remuât la tête, fouillaient les coins de la chambre, elle
+pensa qu'il s'inquiétait du lieu où il se trouvait.
+
+- C'est ma chambre, dit-elle. Je te l'ai donnée. Elle est jolie,
+n'est-ce pas? J'ai pris les plus beaux meubles du grenier; puis,
+j'ai fait ces rideaux de calicot, pour que le jour ne m'aveuglât
+pas... Et tu ne me gênes nullement. Je coucherai au second étage. Il
+y a encore trois ou quatre pièces vides.
+
+Mais il restait inquiet.
+
+- Tu es seule? demanda-t-il.
+
+- Oui. Pourquoi me fais-tu cette question?
+
+Il ne répondit pas, il murmura d'un air d'ennui:
+
+- J'ai rêvé, je rêve toujours... J'entends des cloches, et c'est
+cela qui me fatigue.
+
+Au bout d'un silence, il reprit:
+
+- Va fermer la porte, mets les verrous. Je veux que tu sois seule,
+toute seule.
+
+Quand elle revint, apportant une chaise, s'asseyant à son chevet, il
+avait une joie d'enfant, il répétait:
+
+- Maintenant, personne n'entrera. Je n'entendrai plus les cloches...
+Toi, quand tu parles, cela me repose.
+
+- Veux-tu boire? demanda-t-elle.
+
+Il fit signe qu'il n'avait pas soif. Il regardait les mains d'Albine
+d'un air si surpris, si charmé de les voir, qu'elle en avança une,
+au bord de l'oreiller, en souriant. Alors, il laissa glisser sa
+tête, il appuya une joue sur cette petite main fraîche. Il eut un
+léger rire, il dit:
+
+- Ah! c'est doux comme de la soie. On dirait qu'elle souffle de
+l'air dans mes cheveux... Ne la retire pas, je t'en prie.
+
+Puis, il y eut un long silence. Il se regardaient avec une grande
+amitié. Albine se voyait paisiblement dans les yeux vides du
+convalescent. Serge semblait écouter quelque chose de vague que la
+petite main fraîche lui confiait.
+
+- Elle est très bonne, ta main, reprit-il. Tu ne peux pas t'imaginer
+comme elle me fait du bien... Elle a l'air d'entrer au fond de moi,
+pour m'enlever les douleurs que j'ai dans les membres. C'est une
+caresse partout, un soulagement, une guérison.
+
+Il frottait doucement sa joue, il s'animait, comme ressuscité.
+
+- Dis? tu ne me donneras rien de mauvais à boire, tu ne me
+tourmenteras pas avec toutes sortes de remèdes?... Ta main me
+suffit, vois-tu. Je suis venu pour que tu la mettes là, sous ma
+tête.
+
+- Mon bon Serge, murmura Albine, tu as bien souffert, n'est-ce pas?
+
+- Souffert? oui, oui; mais il y a longtemps... J'ai mal dormi, j'ai
+eu des rêves épouvantables. Si je pouvais, je te raconterais tout
+cela.
+
+Il ferma un instant les yeux, il fit un grand effort de mémoire.
+
+- Je ne vois que du noir, balbutia-t-il. C'est singulier, j'arrive
+d'un long voyage. Je ne sais plus même d'où je suis parti. J'avais
+la fièvre, une fièvre qui galopait dans mes veines comme une bête...
+C'est cela, je me souviens. Toujours le même cauchemar me faisait
+ramper, le long d'un souterrain interminable. A certaines grosses
+douleurs, le souterrain, brusquement, se murait; un amas de cailloux
+tombait de la voûte, les parois se resserraient, je restais
+haletant, pris de la rage de vouloir passer outre; et j'entrais dans
+l'obstacle, je travaillais des pieds, des poings, du crâne, en
+désespérant de pouvoir jamais traverser cet éboulement de plus en
+plus considérable... Puis, souvent, il me suffisait de le toucher du
+doigt; tout s'évanouissait, je marchais librement, dans la galerie
+élargie, n'ayant plus que la lassitude de la crise.
+
+Albine voulut lui poser la main sur la bouche,
+
+- Non, cela ne me fatigue pas de parler. Tu vois, je te parle à
+l'oreille. Il me semble que je pense, et que tu m'entends... Le plus
+drôle, dans mon souterrain, c'est que je n'avais pas la moindre idée
+de retourner en arrière; je m'entêtais, tout en pensant qu'il me
+faudrait des milliers d'années pour déblayer un seul des
+éboulements. C'était une tâche fatale, que je devais accomplir sous
+peine des plus grands malheurs. Les genoux meurtris, le front
+heurtant le roc, je mettais une conscience pleine d'angoisse à
+travailler de toutes mes forces, pour arriver le plus vite possible.
+Arriver où? je ne sais pas, je ne sais pas...
+
+Il ferma les yeux, rêvant, cherchant. Puis, il eut une moue
+d'insouciance, il s'abandonna de nouveau sur la main d'Albine, en
+disant avec un rire:
+
+- Tiens! c'est bête, je suis un enfant.
+
+Mais la jeune fille, pour voir s'il était bien à elle, tout entier,
+l'interrogea, le ramena aux souvenirs confus qu'il tenait d'évoquer;
+il ne se rappelait rien, il était réellement dans une heureuse
+enfance. Il croyait être né la veille.
+
+- Oh! je ne suis pas encore fort, dit-il. Vois-tu, le plus loin que
+je me souvienne, c'était dans un lit qui me brûlait partout le
+corps; ma tête roulait sur l'oreiller ainsi que sur un brasier; mes
+pieds s'usaient l'un contre l'autre, à se frotter, continuellement...
+Va! j'étais bien mal! Il me semblait qu'on me changeait le corps,
+qu'on m'enlevait tout, qu'on me raccommodait comme une mécanique
+cassée...
+
+Ce mot le fit rire de nouveau. Il reprit:
+
+- Je vais être tout neuf. Ça m'a joliment nettoyé, d'être malade...
+Mais qu'est-ce que tu me demandais? Non, personne n'était là. Je
+souffrais tout seul, au fond d'un trou noir. Personne, personne. Et,
+au delà, il n'y a rien, je ne vois rien... Je suis ton enfant, veux-
+tu? Tu m'apprendras à marcher. Moi, je ne vois que toi, maintenant.
+Ça m'est bien égal, tout ce qui n'est pas toi. Je te dis que je ne
+me souviens plus. Je suis venu, tu m'as pris, c'est tout.
+
+Et il dit encore, apaisé, caressant:
+
+- Ta main est diède, à présent; elle est bonne comme du soleil... Ne
+parlons plus. Je me chauffe.
+
+Dans la grande chambre, un silence frissonnant tombait du plafond
+bleu. La lampe à esprit-de-vin venait de s'éteindre, laissant la
+bouilloire jeter un filet de vapeur de plus en plus mince. Albine et
+Serge, tous deux la tête sur le même oreiller, regardaient les
+grands rideaux de calicot tirés devant les fenêtres. Les yeux de
+Serge surtout allaient là, comme à la source blanche de la lumière.
+Il s'y baignait, ainsi que dans un jour pâli, mesuré à ses forces de
+convalescent. Il devinait le soleil derrière un coin plus jaune du
+calicot, ce qui suffisait pour le guérir. Au loin, il écoutait un
+large roulement de feuillages; tandis que, à la fenêtre de droite,
+l'ombre verdâtre d'une haute branche, nettement dessinée, lui
+donnait le rêve inquiétant de cette forêt qu'il sentait si près de
+lui.
+
+- Veux-tu que j'ouvre les rideaux? demanda Albine, trompée par la
+fixité de son regard.
+
+- Non, non, se hâta-t-il de répondre.
+
+- Il fait beau. Tu aurais le soleil. Tu verrais les arbres.
+
+- Non, je t'en supplie... Je ne veux rien du dehors. Cette branche
+qui est là me fatigue, à remuer, à pousser, comme si elle était
+vivante... Laisse ta main, je vais dormir. Il faut tout blanc...
+C'est bon.
+
+Et il s'endormit candidement, veillé par Albine, qui lui soufflait
+sur la face, pour rafraîchir son sommeil.
+
+
+
+
+
+II.
+
+Le lendemain, le beau temps s'était gâté, il pleuvait. Serge, repris
+par la fièvre, passa une journée de souffrance, les yeux fixés
+désespérément sur les rideaux, d'où ne tombait qu'une lueur de cave,
+louche, d'un gris de cendre. Il ne devinait plus le soleil, il
+cherchait cette ombre dont il avait eu peur, cette branche haute
+qui, noyée dans la buée blafarde de l'averse, lui semblait avoir
+emporté la forêt en s'effaçant. Vers le soir, agité d'un léger
+délire, il cria en sanglotant à Albine que le soleil était mort,
+qu'il entendait tout le ciel, toute la campagne pleurer la mort du
+soleil. Elle dut le consoler comme un enfant, lui promettre le
+soleil, l'assurer qu'il reviendrait, qu'elle le lui donnerait. Mais
+il plaignait aussi les plantes. Les semences devaient souffrir sous
+le sol, à attendre la lumière; elles avaient ses cauchemars, elles
+rêvaient qu'elles rampaient le long d'un souterrain, arrêtées par
+des éboulements, luttant furieusement pour arriver au soleil. Et il
+se mit à pleurer à voix plus basse, disant que l'hiver était une
+maladie de la terre, qu'il allait mourir en même temps que la terre,
+si le printemps ne les guérissait tous deux.
+
+Pendant trois jours encore, le temps resta affreux. Des ondées
+crevaient sur les arbres, dans une lointaine clameur de fleuve
+débordé. Des coups de vent roulaient, s'abattaient contre les
+fenêtres, avec un acharnement de vagues énormes. Serge avait voulu
+qu'Albine fermât hermétiquement les volets. La lampe allumée, il
+n'avait plus le deuil des rideaux blafards, il ne sentait plus le
+gris du ciel entrer par les plus minces fentes, couler jusqu'à lui,
+ainsi qu'une poussière qui l'enterrait. Il s'abandonnait, les bras
+amaigris, la tête pâle, d'autant plus faible que la campagne était
+plus malade. A certaines heures de nuages d'encre, lorsque les
+arbres tordus craquaient, que la terre laissait traîner ses herbes
+sous l'averse comme des cheveux de noyée, il perdait jusqu'au
+souffle, il trépassait, battu lui-même par l'ouragan. Puis, à la
+première éclaircie, au moindre coin de bleu, entre deux nuées, il
+respirait, il goûtait l'apaisement des feuillages essuyés, des
+sentiers blanchissants, des champs buvant leur dernière gorgée
+d'eau. Albine, maintenant, implorait à son tour le soleil; elle se
+mettait vingt fois par jour à la fenêtre du palier, interrogeant
+l'horizon, heureuse des moindres taches blanches, inquiète des
+masses d'ombre, cuivrées, chargées de grêle, redoutant quelque nuage
+trop noir qui lui tuerait son cher malade. Elle parlait d'envoyer
+chercher le docteur Pascal. Mais Serge ne voulait personne. Il
+disait:
+
+- Demain, il y aura du soleil sur les rideaux, je serai guéri.
+
+Un soir qu'il était au plus mal, Albine lui donna sa main, pour
+qu'il y posât la joue. Et, la main ne le soulageant pas, elle pleura
+de se voir impuissante. Depuis qu'il était retombé dans
+l'assoupissement de l'hiver, elle ne se sentait plus assez forte
+pour le tirer à elle seule du cauchemar où il se débattait. Elle
+avait besoin de la complicité du printemps. Elle-même dépérissait,
+les bras glacés, l'haleine courte, ne sachant plus lui souffler la
+vie. Pendant des heures, elle rôdait dans la grande chambre
+attristée. Quand elle passait devant la glace, elle se voyait noire,
+elle se croyait laide.
+
+Puis, un matin, comme elle relevait les oreillers, sans oser tenter
+encore le charme rompu de ses mains, elle crut retrouver le sourire
+du premier jour sur les lèvres de Serge, dont elle venait
+d'effleurer la nuque, du bout des doigts.
+
+- Ouvre les volets, murmura-t-il.
+
+Elle pensa qu'il parlait dans la fièvre; car, une heure auparavant,
+elle n'avait aperçu, de la fenêtre du palier, qu'un ciel en deuil.
+
+- Dors, reprit-elle tristement; je t'ai promis de t'éveiller au
+premier rayon... Dors encore, le soleil n'est pas là.
+
+- Si, je le sens, le soleil est là... Ouvre les volets.
+
+
+
+
+
+III.
+
+Le soleil était là, en effet. Quand Albine eut ouvert les volets,
+derrière les grands rideaux, la bonne lueur jaune chauffa de nouveau
+un coin de la blancheur du linge. Mais ce qui fit asseoir Serge sur
+son séant, ce fut de revoir l'ombre de la branche, le rameau qui lui
+annonçait le retour à la vie. Toute la campagne ressuscitée, avec
+ses verdures, ses eaux, son large cercle de collines, était là pour
+lui, dans cette tache verdâtre frissonnante au moindre souffle. Elle
+ne l'inquiétait plus. Il en suivait le balancement, d'un air avide,
+ayant le besoin des forces de la sève qu'elle lui annonçait; tandis
+que, le soutenant dans ses bras, Albine, heureuse, disait:
+
+- Ah! mon bon Serge, l'hiver est fini... Nous voilà sauvés.
+
+Il se recoucha, les yeux déjà vifs, la voix plus nette.
+
+- Demain, dit-il, je serai très fort... Tu tireras les rideaux, je
+veux tout voir.
+
+Mais, le lendemain, il fut pris d'une peur d'enfant. Jamais il ne
+consentit à ce que les fenêtres fussent grandes ouvertes. Il
+murmurait: "Tout à l'heure, plus tard." Il demeurait anxieux, il
+avait l'inquiétude du premier coup de lumière qu'il recevrait dans
+les yeux. Le soir arriva, qu'il n'avait pu prendre la décision de
+revoir le soleil en face. Il était resté le visage tourné vers les
+rideaux, suivant sur la transparence du linge le matin pâle,
+l'ardent midi, le crépuscule violâtre, toutes les couleurs, toutes
+les émotions du ciel. Là, se peignait jusqu'au frisson que le
+battement d'ailes d'un oiseau donne à l'air tiède, jusqu'à la joie
+des odeurs, palpitant dans un rayon. Derrière ce voile, derrière ce
+rêve attendri de la vie puissante du dehors, il écoutait monter le
+printemps. Et même il étouffait un peu, par moments, lorsque
+l'afflux du sang nouveau de la terre, malgré l'obstacle des rideaux,
+arrivait à lui trop rudement.
+
+Et, le matin suivant, il dormait encore, lorsque Albine, brusquant
+la guérison, lui cria:
+
+- Serge! Serge! voici le soleil!
+
+Elle tirait vivement les rideaux, elle ouvrait les fenêtres toutes
+larges. Lui, se leva, se mit à genoux sur son lit, suffoquant,
+défaillant, les mains serrées contra sa poitrine, pour empêcher son
+coeur de se briser. En face de lui, il avait le grand ciel, rien que
+du bleu, un infini bleu; il s'y lavait de la souffrance, il s'y
+abandonnait, comme dans un bercement léger, il y buvait de la
+douceur, de la pureté, de la jeunesse. Seule, la branche dont il
+avait vu l'ombre, dépassait la fenêtre, tachait la mer bleue d'une
+verdure vigoureuse; et c'était déjà là un jet trop fort pour ses
+délicatesses de malade, qui se blessaient de la salissure des
+hirondelles volant à l'horizon. Il naissait. Il poussait de petits
+cris involontaires, noyé de clarté, battu par des vagues d'air
+chaud, sentant couler en lui tout un engouffrement de vie. Ses mains
+se tendirent, et il s'abattit, il retomba sur l'oreiller, dans une
+pâmoison.
+
+Quelle heureuse et tendre journée! Le soleil entrait à droite, loin
+de l'alcôve. Serge, pendant toute la matinée, le regarda s'avancer à
+petits pas. Il le voyait venir à lui, jaune comme de l'or, écornant
+les vieux meubles, s'amusant aux angles, glissant parfois à terre,
+pareil à un bout d'étoffe dérouté. C'était une marche lente,
+assurée, une approche d'amoureuse, étirant ses membres blonds,
+s'allongeant jusqu'à l'alcôve d'un mouvement rythmé, avec une
+lenteur voluptueuse qui donnait un désir fou de sa possession.
+Enfin, vers deux heures, la nappe de soleil quitta le dernier
+fauteuil, monta le long des couvertures, s'étala sur le lit, ainsi
+qu'une chevelure dénouée. Serge abandonna ses mains amaigries de
+convalescent à cette caresse ardente; il fermait les yeux à demi, il
+sentait courir sur chacun de ses doigts des baisers de feu, il était
+dans un bain de lumière, dans une étreinte d'astre. Et comme Albine
+était là qui se penchait en souriant:
+
+- Laisse-moi, balbutia-t-il, les yeux complètement fermés; ne me
+serre plus si fort... Comment fais-tu donc pour me tenir ainsi, tout
+entier, entre tes bras?
+
+Puis, le soleil redescendit du lit, s'en alla à gauche, de son pas
+ralenti. Alors, Serge le regarda de nouveau tourner, s'asseoir de
+siège en siège, avec le regret de ne l'avoir pas retenu sur sa
+poitrine. Albine était restée au bord des couvertures. Tous deux, un
+bras passé au cou, virent le ciel pâlir peu à peu. Par moments, un
+immense frisson semblait le blanchir d'une émotion soudaine. Les
+langueurs de Serge s'y promenaient plus à l'aise, y trouvaient des
+nuances exquises qu'il n'avait jamais soupçonnées. Ce n'était pas
+tout du bleu, mais du bleu rose, du bleu lilas, du bleu jaune, une
+chair vivante, une vaste nudité immaculée qu'un souffle faisait
+battre comme une poitrine de femme. A chaque nouveau regard, au
+loin, il avait des surprises, des coins inconnus de l'air, des
+sourires discrets, des rondeurs adorables, des gazes cachant au fond
+de paradis entrevus de grands corps superbes de déesses. Et il
+s'envolait, les membres allégés par la souffrance, au milieu de
+cette soie changeante, dans ce duvet innocent de l'azur; ses
+sensations flottaient au-dessus de son être défaillant. Le soleil
+baissait, le bleu se fondait dans de l'or pur, la chair vivante du
+ciel blondissait encore, se noyait lentement de toutes les teintes
+de l'ombre. Pas un nuage, un effacement de vierge qui se couche, un
+déshabillement ne laissant voir qu'une raie de pudeur à l'horizon.
+Le grand ciel dormant.
+
+- Ah! le cher bambin! dit Albine, en regardant Serge qui s'était
+endormi à son cou, en même temps que le ciel.
+
+Elle le coucha, elle ferma les fenêtres. Mais le lendemain, dès
+l'aube, elles étaient ouvertes. Serge ne pouvait plus vivre sans le
+soleil. Il prenait des forces, il s'habituait aux bouffées de grand
+air qui faisaient envoler les rideaux de l'alcôve. Même le bleu,
+l'éternel bleu commençait à lui paraître fade.
+
+Cela le laissait d'être un cygne, une blancheur, et de nager sans
+fin sur le lac limpide du ciel. Il en arrivait à souhaiter un vol de
+nuages noirs, quelque écroulement de nuées qui rompît la monotonie
+de cette grande pureté. A mesure que la santé revenait, il avait des
+besoins de sensations plus fortes. Maintenant, il passait des heures
+à regarder la branche verte; il aurait voulu la voir pousser, la
+voir s'épanouir, lui jeter des rameaux jusque dans son lit. Elle ne
+lui suffisait plus, elle ne faisait qu'irriter ses désirs, en lui
+parlant de ces arbres dont il entendait les appels profonds, sans
+qu'il pût en apercevoir les cimes. C'étaient un chuchotement infini
+de feuilles, un bavardage d'eaux courantes, des battements d'ailes,
+toute une voix haute, prolongée, vibrante.
+
+Quand tu pourras te lever, disait Albine, tu t'assoiras devant la
+fenêtre... Tu verras le beau jardin!
+
+Il fermait les yeux, il murmurait:
+
+- Oh! je le vois, je l'écoute... Je sais où sont les arbres, où sont
+les eaux, où poussent les violettes.
+
+Puis, il reprenait:
+
+- Mais je le vois mal, je le vois sans lumière... Il faut que je
+sois très fort pour aller jusqu'à la fenêtre.
+
+D'autre fois, lorsqu'elle le croyait endormi, Albine disparaissait
+pendant des heures. Et, lorsqu'elle rentrait, elle le trouvait les
+yeux luisants de curiosité, dévoré d'impatience. Il lui criait:
+
+- D'où viens-tu?
+
+Et il la prenait par les bras, lui sentait les jupes, le corsage,
+les joues.
+
+- Tu sens toutes sortes de bonnes choses... Hein? tu as marché sur
+de l'herbe?
+
+Elle riait, elle lui montrait ses bottines mouillées de rosée.
+
+- Tu viens du jardin! tu viens du jardin! répétait-il, ravi. Je le
+savais. Quand tu es entrée, tu avais l'air d'une grande fleur... Tu
+m'apportes tout le jardin dans ta robe.
+
+Il la gardait auprès de lui, la respirant comme un bouquet. Elle
+revenait parfois avec des ronces, des feuilles, des bouts de bois
+accrochés à ses vêtements. Alors, il enlevait ces choses, il les
+cachait sous son oreiller, ainsi que des reliques. Un jour, elle lui
+apporta une touffe de roses. Il fut si saisi, qu'il se mit à
+pleurer. Il baisait les fleurs, il les couchait avec lui, entre ses
+bras. Mais lorsqu'elles se fanèrent, cela lui causa un tel chagrin,
+qu'il défendit à Albine d'en ceuillir d'autres. Il la préférait,
+elle, aussi fraîche, aussi embaumée; et elle ne se fanait pas, elle
+gardait toujours l'odeur de ses mains, l'odeur de ses cheveux,
+l'odeur de ses joues. Il finit par l'envoyer lui-même au jardin, en
+lui recommandant de ne pas remonter avant une heure.
+
+- Vois-tu, comme cela, disait-il, j'ai du soleil, j'ai de l'air,
+j'ai des roses, jusqu'au lendemain.
+
+Souvent, en la voyant rentrer, essoufflée, il la questionnait.
+Quelle allée avait-elle prise? S'était-elle enfoncée sous les
+arbres, ou avait-elle suivi le bord des prés. Avait-elle vu des
+nids? S'était-elle assise, derrière un églantier, ou sous un chêne,
+ou à l'ombre d'un bouquet de peupliers? Puis, lorsqu'elle répondait,
+lorsqu'elle tâchait de lui expliquer le jardin, il lui mettait la
+main sur la bouche.
+
+- Non, non, tais-toi, murmurait-il. J'ai tort. Je ne veux pas
+savoir... J'aime mieux voir moi-même.
+
+Et il retombait dans le rêve caressé de ces verdures qu'il sentait
+près de lui, à deux pas. Pendant plusieurs jours, il ne vécut que de
+ce rêve. Les premiers temps, disait-il, il avait vu le jardin plus
+nettement. A mesure qu'il prenait des forces, son rêve se troublait
+sous l'afflux du sang qui chauffait ses veines. Il avait des
+incertitudes croissantes. Il ne pouvait plus dire si les arbres
+étaient à droite, si les eaux coulaient au fond, si de grandes
+roches ne s'entassaient pas sous les fenêtres. Il en causait tout
+seul, très bas.
+
+Sur les moindres indices, il établissait des plans merveilleux qu'un
+chant d'oiseau, un craquement de branche, un parfum de fleur, lui
+faisaient modifier, pour planter là un massif de lilas, pour
+remplacer plus loin une pelouse par des plates-bandes.
+
+A chaque heure, il dessinait un nouveau jardin, aux grands rires
+d'Albine, qui répétait, lorsqu'elle le surprenait:
+
+- Ce n'est pas ça, je t'assure. Tu ne peux pas t'imaginer. C'est
+plus beau que tout ce que tu as vu de beau... Ne te casse donc pas
+la tête. Le jardin est à moi, je te le donnerai. Va, il ne s'en ira
+pas.
+
+Serge, qui avait déjà eu peur de la lumière, éprouva une inquiétude,
+lorsqu'il se trouva assez fort pour aller s'accouder à la fenêtre.
+Il disait de nouveau: "Demain," chaque soir. Il se tournait vers la
+ruelle, frissonnant, lorsque Albine rentrait et lui criait qu'elle
+sentait l'aubépine, qu'elle s'était griffé les mains en se creusant
+un trou dans une haie pour lui apporter toute l'odeur. Un matin,
+elle dut le prendre brusquement entre les bras. Elle le porta
+presque à la fenêtre, le soutint, le força à voir.
+
+- Es-tu poltron! disait-elle avec son beau rire sonore.
+
+Et elle agitait une de ses mains à tous les points de l'horizon, en
+répétant d'un air de triomphe, plein de promesses tendres:
+
+- Le Paradou! le Paradou!
+
+Serge, sans voix, regardait.
+
+
+
+
+
+IV.
+
+Une mer de verdure, en face, à droite, à gauche, partout. Une mer
+roulant sa houle de feuilles jusqu'à l'horizon, sans l'obstacle
+d'une maison, d'un pan de muraille, d'une route poudreuse. Une mer
+déserte, vierge, sacrée, étalant sa douceur sauvage dans l'innocence
+de la solitude. Le soleil seul entrait là, se vautrait en nappe d'or
+sur les prés, enfilait les allées de la course échappée de ses
+rayons, laissait pendre à travers les arbres ses fins cheveux
+flambants, buvait aux sources d'une lèvre blonde qui trempait l'eau
+d'un frisson. Sous ce poudroiement de flammes, le grand jardin
+vivait avec une extravagance de bête heureuse, lâchée au bout du
+monde, loin de tout, libre de tout. C'était une débauche telle de
+feuillages, une marée d'herbes si débordante, qu'il était comme
+dérobé d'un bout à l'autre, inondé, noyé. Rien que des pentes
+vertes, des tiges ayant des jaillissements de fontaine, des masses
+moutonnantes, des rideaux de forêts hermétiquement tirés, des
+manteaux de plantes grimpantes traînant à terre, des volées de
+rameaux gigantesques s'abattant de tous côtés.
+
+A peine pouvait-on, à la longue, reconnaître sous cet envahissement
+formidable de la sève l'ancien dessin du Paradou. En face, dans une
+sorte de cirque immense, devait se trouver le parterre, avec des
+bassins effondrés, ses rampes rompues, ses escaliers déjetés, ses
+statues renversées dont on apercevait les blancheurs au fond des
+gazons noirs. Plus loin, derrière la ligne bleue d'une nappe d'eau,
+s'étalait un fouillis d'arbres fruitiers; plus loin encore, une
+haute futaie enfonçait ses dessous violâtres, rayés de lumière, une
+forêt redevenue vierge, dont les cimes se mamelonnaient sans fin,
+tachées du vert-jaune, du vert pâle, du vert puissant de toutes les
+essences. A droite, la forêt escaladait des hauteurs, plantait des
+petits bois de pins, se mourait en broussailles maigres, tandis que
+des roches nues entassaient une rampe énorme, un écroulement de
+montagne barrant l'horizon; des végétations ardentes y fendaient le
+sol, plantes monstrueuses immobiles dans la chaleur comme des
+reptiles assoupis; un filet d'argent, un éclaboussement qui
+ressemblait de loin à une poussière de perles, y indiquait une chute
+d'eau, la source de ces eaux calmes qui longeaient si indolemment le
+parterre. A gauche enfin, la rivière coulait au milieu d'une vaste
+prairie, où elle se séparait en quatre ruisseaux, dont on suivait
+les caprices sous les roseaux, entre les saules, derrière les grands
+arbres; à perte de vue, des pièces d'herbage élargissaient la
+fraîcheur des terrains bas, un paysage lavé d'une buée bleuâtre, une
+éclaircie de jour se fondant peu à peu dans le bleu verdi du
+couchant. Le Paradou, le parterre, la forêt, les roches, les eaux,
+les prés, tenaient toute la largeur du ciel.
+
+- Le Paradou! balbutia Serge ouvrant les bras comme pour serrer le
+jardin tout entier contre sa poitrine.
+
+Il chancelait. Albine dut l'asseoir dans un fauteuil. Là, il resta
+deux heures sans parler. Le menton sur les mains, il regardait. Par
+moments, ses paupières battaient, une rougeur montait à ses joues.
+Il regardait lentement, avec des étonnements profonds. C'était trop
+vaste, trop complexe, trop fort.
+
+- Je ne vois pas, je ne comprends pas, cria-t-il en tendant ses
+mains à Albine, avec un geste de suprême fatigue.
+
+La jeune fille alors s'appuya au dossier du fauteuil. Elle lui prit
+la tête, le força à regarder de nouveau. Elle lui disait à demi-
+voix:
+
+- C'est à nous. Personne ne viendra. Quand tu seras guéri, nous nous
+promènerons. Nous aurons de quoi marcher toute notre vie. Nous irons
+où tu voudras... Où veux-tu aller?
+
+Il souriait, il murmurait:
+
+- Oh! pas loin le premier jour, à deux pas de la porte. Vois-tu, je
+tomberais... Tiens, j'irai là, sous cet arbre, près de la fenêtre.
+
+Elle reprit doucement:
+
+- Veux-tu aller dans le parterre? Tu verras les buissons de roses,
+les grandes fleurs qui ont tout mangé, jusqu'aux anciennes allées
+qu'elles plantent de leurs bouquets... Aimes-tu mieux le verger où
+je ne puis entrer qu'à plat ventre, tant les branches craquent sous
+les fruits?... Nous irons plus loin encore, si tu te sens des
+forces. Nous irons jusqu'à la forêt, dans des trous d'ombre, très
+loin, si loin que nous coucherons dehors, lorsque la nuit viendra
+nous surprendre... Ou bien, un matin, nous monterons là-haut, sur
+ces rochers. Tu verras des plantes qui me font peur. Tu verras les
+sources, une pluie d'eau, et nous nous amuserons à en recevoir la
+poussière sur la figure... Mais si tu préfères marcher le long des
+haies, au bord d'un ruisseau, il faudra prendre par les prairies. On
+est bien sous les saules, le soir, au coucher du soleil. On
+s'allonge dans l'herbe, on regarde les petites grenouilles vertes
+sauter sur les brins de jonc.
+
+- Non, non, dit Serge, tu me lasses, je ne veux pas voir si loin...
+Je ferai deux pas. Ce sera beaucoup.
+
+- Et moi-même, continua-t-elle, je n'ai encore pu aller partout. Il
+y a bien des coins que j'ignore. Depuis des années que je me
+promène, je sens des trous inconnus autour de moi, des endroits où
+l'ombre doit être plus fraîche, l'herbe plus molle... Écoute, je me
+suis toujours imaginé qu'il y en avait un surtout où je voudrais
+vivre à jamais. Il est certainement quelque part; j'ai dû passer à
+côté, ou peut-être se cache-t-il si loin, que je ne suis pas allée
+jusqu'à lui, dans mes courses continuelles... N'est-ce pas? Serge,
+nous le chercherons ensemble, nous y vivrons.
+
+- Non, non, tais-toi, balbutia le jeune homme. Je ne comprends pas
+ce que tu me dis. Tu me fais mourir.
+
+Elle le laissa un instant pleurer dans ses bras, inquiète, désolée
+de ne pas trouver les paroles qui devaient le calmer.
+
+-Le Paradou n'est donc pas aussi beau que tu l'avais rêvé? demanda-
+t-elle encore.
+
+Il dégagea sa face, il répondit:
+
+- Je ne sais plus. C'était tout petit, et voilà que ça grandit
+toujours... Emporte-moi, cache-moi.
+
+Elle le ramena à son lit, le tranquillisant comme un enfant, le
+berçant d'un mensonge.
+
+- Eh bien! non, ce n'est pas vrai, il n'y a pas de jardin. C'est une
+histoire que je t'ai contée. Dors tranquille.
+
+
+
+
+
+V.
+
+Chaque jour, elle le fit ainsi asseoir devant la fenêtre, aux heures
+fraîches. Il commençait à hasarder quelques pas, en s'appuyant aux
+meubles. Ses joues avaient des lueurs roses, ses mains perdaient
+leur transparence de cire. Mais, dans cette convalescence, il fut
+pris d'une stupeur des sens qui le ramena à la vie végétative d'un
+pauvre être né de la ville. Il n'était qu'une plante, ayant la seule
+impression de l'air où il baignait. Il restait replié sur lui-même,
+encore trop pauvre de sang pour se dépenser au-dehors, tenant au
+sol, laissant boire toute la sève à son corps. C'était une seconde
+conception, une lente éclosion, dans l'oeuf chaud du printemps.
+Albine, qui se souvenait de certaines paroles du docteur Pascal,
+éprouvait un grand effroi, à le voir demeurer ainsi, petit garçon,
+innocent, hébété. Elle avait entendu conter que certaines maladies
+laissaient derrière elles la folie pour guérison. Et elle s'oubliait
+des heures à le regarder, s'ingéniant comme les mères à lui sourire,
+pour le faire sourire. Il ne riait pas encore. Quand elle lui
+passait la main devant les yeux, il ne voyait pas, il ne suivait pas
+cette ombre. A peine, lorsqu'elle lui parlait, tournait-il
+légèrement la tête du côté du bruit. Elle n'avait qu'une
+consolation: il poussait superbement, il était un bel enfant.
+
+Alors, pendant une semaine, ce furent des soins délicats. Elle
+patientait, attendant qu'il grandit. A mesure qu'elle constatait
+certains éveils, elle se rassurait, elle pensait que l'âge en ferait
+un homme. C'étaient de légers tressaillements, lorsqu'elle le
+touchait. Puis, un soir, il eut un faible rire. Le lendemain, après
+l'avoir assis devant la fenêtre, elle descendit dans le jardin, où
+elle se mit à courir et à l'appeler. Elle disparaissait sous les
+arbres, traversait des nappes de soleil, revenait, essoufflée,
+tapant des mains. Lui, les yeux vacillants, ne la vit point d'abord.
+Mais, comme elle reprenait sa course, jouant de nouveau à cache-
+cache, surgissant derrière chaque buisson, en lui jetant un cri, il
+finit par suivre du regard la tache blanche de sa jupe. Et quand
+elle se planta brusquement sous la fenêtre, la face levée, il tendit
+les bras, il fit mine de vouloir aller à elle. Elle remonta,
+l'embrassa, toute fière.
+
+- Ah! tu m'as vue, tu m'as vue! criait-elle. Tu veux bien venir
+dans le jardin avec moi, n'est-ce pas?... Si tu savais comme tu me
+désoles, depuis quelques jours, à faire la bête, à ne pas me voir, à
+ne pas m'entendre!
+
+Il semblait l'écouter, avec une légère souffrance qui lui pliait le
+cou, d'un mouvement peureux.
+
+- Tu vas mieux, pourtant, continuait-elle. Te voilà assez fort pour
+descendre, quand tu voudras... Pourquoi ne me dis-tu plus rien? Tu
+as donc perdu ta langue? Ah! quel marmot! Vous verrez qu'il me
+faudra lui apprendre à parler!
+
+Et, en effet, elle s'amusa à lui nommer les objets qu'il touchait.
+Il n'avait qu'un balbutiement, il redoublait les syllabes, ne
+prononçant aucun mot avec netteté. Cependant, elle commençait à le
+promener dans la chambre. Elle le soutenait, le menait du lit à la
+fenêtre. C'était un grand voyage. Il manquait de tomber deux ou
+trois fois en route, ce qui la faisait rire. Un jour, il s'assit par
+terre, et elle eut toutes les peines du monde à le relever. Puis,
+elle lui fit entreprendre le tour de la pièce, en l'asseyant sur le
+canapé, les fauteuils, les chaises, tour de ce petit monde, qui
+demandait une bonne heure. Enfin, il put risquer quelques pas tout
+seul. Elle se mettait devant lui, les mains ouvertes, reculait en
+l'appelant, de façon à ce qu'il traversât la chambre pour retrouver
+l'appui de ses bras. Quand il boudait, qu'il refusait de marcher,
+elle ôtait son peigne qu'elle lui tendait comme un joujou. Alors, il
+venait le prendre, et il restait tranquille, dans un coin, à jouer
+pendant des heures avec le peigne, à l'aide duquel il grattait
+doucement ses mains.
+
+Un matin, Albine trouva Serge debout. Il avait déjà réussi à ouvrir
+un volet. Il s'essayait à marcher, sans s'appuyer aux meubles.
+
+- Voyez-vous, le gaillard! dit-elle gaiement. Demain, il sautera
+par la fenêtre, si on le laisse faire... Nous sommes donc tout à
+fait solide, maintenant?
+
+Serge répondit par un rire de puérilité. Ses membres avait repris la
+santé de l'adolescence, sans que des sensations plus conscientes se
+fussent éveillées en lui. Il restait des après-midi entiers en face
+du Paradou, avec sa moue d'enfant qui ne voit que du blanc, qui
+n'entend que le frisson des bruits. Il gardait ses ignorances de
+gamin, son toucher si innocent encore, qu'il ne lui permettait pas
+de distinguer la robe d'Albine de l'étoffe des vieux fauteuils. Et
+c'était toujours un émerveillement d'yeux grands ouverts qui ne
+comprennent pas, une hésitation de gestes ne sachant point aller où
+ils veulent, un commencement d'existence, purement instinctif, en
+dehors de la connaissance du milieu. L'homme n'était pas né.
+
+- Bien, bien, fais la bête, murmura Albine. Nous allons voir.
+
+Elle ôta son peigne, elle le lui présenta.
+
+- Veux-tu mon peigne, dit-elle. Viens le chercher.
+
+Puis, quand elle l'eut fait sortir de la chambre, en reculant, elle
+lui passa un bras à la taille, elle le soutint, à chaque marche.
+Elle l'amusait, tout en remettant son peigne, lui chatouillait le
+cou du bout de ses cheveux, ce qui l'empêchait de comprendre qu'il
+descendait. Mais, en bas, avant qu'elle eût ouvert la porte, il eut
+peur, dans les ténèbres du corridor.
+
+- Regarde donc! cria-t-elle.
+
+Et elle poussa la porte toute grande.
+
+Ce fut une aurore soudaine, un rideau d'ombre tiré brusquement,
+laissant voir le jour dans sa gaieté matinale. Le parc s'ouvrait,
+s'étendait, d'une limpidité verte, frais et profond comme une
+source. Serge, charmé, restait sur le seuil, avec le désir hésitant
+de tâter du pied ce lac de lumière.
+
+- On dirait que tu as peur de te mouiller, dit Albine. Va, la terre
+est solide.
+
+Il avait hasardé un pas, surpris de la résistance douce du sable. Ce
+premier contact de la terre lui donnait une secousse, un
+redressement de vie, qui le planta un instant debout, grandissant,
+soupirant.
+
+- Allons, du courage, répéta Albine. Tu sais que tu m'as promis de
+faire cinq pas. Nous allons jusqu'à ce mûrier qui est sous la
+fenêtre... Là, tu te reposeras.
+
+Il mit un quart d'heure pour faire les cinq pas. A chaque effort, il
+s'arrêtait comme s'il lui avait fallu arracher les racines qui le
+tenaient au sol. La jeune fille, qui le poussait, lui dit encore en
+riant:
+
+- Tu as l'air d'un arbre qui marche.
+
+Et elle l'adossa contre le mûrier, dans la pluie de soleil tombant
+des branches. Puis, elle le laissa, elle s'en alla d'un bond, en lui
+criant de ne pas bouger. Serge, les mains pendantes, tournait
+lentement la tête, en face du parc. C'était une enfance. Les
+verdures pâles se noyaient d'un lait de jeunesse, baignaient dans
+une clarté blonde. Les arbres restaient puérils, les fleurs avaient
+des chairs de bambin, les eaux étaient bleues d'un bleu naïf de
+beaux yeux grands ouverts. Il y avait, jusque sous chaque feuille,
+un réveil adorable.
+
+Serge s'était arrêté à une trouée jaune qu'une large allée faisait
+devant lui, au milieu d'une masse épaisse de feuillage; tout au
+bout, au levant, des prairies trempées d'or semblaient le champ de
+lumière où descendait le soleil; et il attendait que le matin prît
+cette allée pour couler jusqu'à lui. Il le sentait venir dans un
+souffle tiède, très faible d'abord, à peine effleurant sa peau, puis
+s'enflant peu à peu, si vif, qu'il en tressaillait tout entier. Il
+le goûtait venir, d'une saveur de plus en plus nette, lui apportant
+l'amertume saine du grand air, mettant à ses lèvres le régal des
+aromates sucrés, des fruits acides, des bois laiteux. Il le
+respirait venir avec les parfums qu'il cueillait dans sa course,
+l'odeur de la terre, l'odeur des bois ombreux, l'odeur des plantes
+chaudes, l'odeur des bêtes vivantes, tout un bouquet d'odeurs, dont
+la violence allait jusqu'au vertige. Il l'entendait venir, du vol
+léger d'un oiseau, rasant l'herbe, tirant du silence le jardin
+entier, donnant des voix à ce qu'il touchait, lui faisant sonner aux
+oreilles la musique des choses et des êtres. Il le voyait venir, du
+fond de l'allée, des prairies trempées d'or, l'air rose, si gai,
+qu'il éclairait son chemin d'un sourire, au loin gros comme une
+tache de jour, devenu en quelques bonds la splendeur même du soleil.
+Et le matin vint battre le mûrier contre lequel Serge s'adossait.
+Serge naquit dans l'enfance du matin.
+
+- Serge! Serge, cria la voix d'Albine, perdue derrière les hauts
+buissons du parterre. N'aie pas peur, je suis là.
+
+Mais Serge n'avait plus peur. Il naissait dans le soleil, dans ce
+bain pur de lumière qui l'inondait. Il naissait à vingt-cinq ans,
+les sens brusquement ouverts, ravi du grand ciel, de la terre
+heureuse, du prodige de l'horizon étalé autour de lui. Ce jardin,
+qu'il ignorait la veille, était une jouissance extraordinaire. Tout
+l'emplissait d'extase, jusqu'aux brins d'herbe, jusqu'aux pierres
+des allées, jusqu'aux haleines qu'il ne voyait pas et qui lui
+passaient sur les joues. Son corps entier entrait dans la possession
+de ce bout de nature, l'embrassait de ses membres; ses lèvres le
+buvaient, ses narines le respiraient; il l'emportait dans ses
+oreilles, il le cachait au fond de ses yeux. C'était à lui. Les
+roses du parterre, les branches hautes de la futaie, les rochers
+sonores de la chute des sources, les prés où le soleil plantait ses
+épis de lumière, étaient à lui. Puis, il ferma les yeux, il se donna
+la volupté de les rouvrir lentement, pour avoir l'éblouissement d'un
+second réveil.
+
+- Les oiseaux ont mangé toutes les fraises, dit Albine, qui
+accourait, désolée. Tiens, je n'ai pu trouver que ces deux-là.
+
+Mais elle s'arrêta, à quelques pas, regardant Serge avec un
+étonnement ravi, frappée au coeur.
+
+Comme tu es beau! cria-t-elle.
+
+Et elle s'approcha davantage; elle resta là, noyée en lui,
+murmurant:
+
+- Jamais je ne t'avais vu.
+
+Il avait certainement grandi. Vêtu d'un vêtement lâche, il était
+planté droit, un peu mince encore, les membres fins, la poitrine
+carrée, les épaules rondes. Son cou blanc, taché de brun à la nuque,
+tournait librement, renversait légèrement la tête en arrière. La
+santé, la force, la puissance, étaient sur sa face. Il ne souriait
+pas, il était au repos, avec une bouche grave et douce, des joues
+fermes, un nez grand, des yeux gris, très clairs, souverains. Ses
+longs cheveux, qui lui cachaient tout le crâne, retombaient sur ses
+épaules en boucles noires; tandis que sa barbe, légère, frisait à sa
+lèvre et à son menton laissant voir le blanc de la peau.
+
+- Tu es beau, tu es beau! répétait Albine, lentement accroupie
+devant lui, levant des regards caressants. Mais pourquoi me boudes-
+tu, maintenant? Pourquoi ne me dis-tu rien?
+
+Lui, sans répondre, demeurait debout. Il avait les yeux au loin, il
+ne voyait pas cette enfant à ses pieds. Il parla seul. Il dit, dans
+le soleil:
+
+- Que la lumière est bonne!
+
+Et l'on eût dit que cette parole était une vibration même du soleil.
+
+Elle tomba, à peine murmurée, comme un souffle musical, un frisson
+de la chaleur et de la vie. Il y avait quelques jours déjà qu'Albine
+n'avait plus entendu la voix de Serge. Elle la retrouvait, ainsi que
+lui, changée. Il lui sembla qu'elle s'élargissait dans le parc avec
+plus de douceur que la phrase des oiseaux, plus d'autorité que le
+vent courbant les branches. Elle était reine, elle commandait. Tout
+le jardin l'entendit, bien qu'elle eût passé comme une haleine, et
+tout le jardin tressaillit de l'allégresse qu'elle lui apportait.
+
+- Parle-moi, implora Albine. Tu ne m'as jamais parlé ainsi. En
+haut, dans la chambre, quand tu n'étais pas encore muet, tu causais
+avec un babillage d'enfant... D'où vient donc que je ne reconnais
+plus ta voix? Tout à l'heure, j'ai cru que ta voix descendait des
+arbres, qu'elle m'arrivait du jardin entier, qu'elle était un de ces
+soupirs profonds qui me troublaient la nuit, avant ta venue...
+Ecoute, tout se tait pour t'entendre parler encore.
+
+Mais il continuait à ne pas la savoir là. Et elle se faisait plus
+tendre.
+
+- Non, ne parle pas, si cela te fatigue. Assois-toi à mon côté.
+Nous resterons sur ce gazon, jusqu'à ce que le soleil tourne... Et,
+regarde, j'ai trouvé deux fraises. J'ai eu bien de la peine, va! Les
+oiseaux mangent tout. Il y en a une pour toi, les deux si tu veux;
+ou bien nous les partagerons, pour goûter à chacune... Tu me diras
+merci, et je t'entendrai.
+
+Il ne voulut pas s'asseoir, il refusa les fraises qu'Albine jeta
+avec dépit. Elle-même n'ouvrit plus les lèvres. Elle l'aurait
+préféré malade, comme aux premiers jours, lorsqu'elle lui donnait sa
+main pour oreiller et qu'elle le sentait renaître sous le souffle
+dont elle lui rafraîchissait le visage. Elle maudissait la santé,
+qui maintenant le dressait dans la lumière pareil à un jeune dieu
+indifférent. Allait-il donc rester ainsi, sans regard pour elle? Ne
+guérirait-il pas davantage, jusqu'à la voir et à l'aimer? Et elle
+rêvait de redevenir sa guérison, d'achever par la seule puissance de
+ses petites mains cette cure de seconde jeunesse. Elle voyait bien
+qu'une flamme manquait au fond de ses yeux gris, qu'il avait une
+beauté pâle, semblable à celle des statues tombées dans les orties
+du parterre. Alors, elle se leva, elle vint le reprendre à la
+taille, lui soufflant sur la nuque pour l'animer. Mais, ce matin-là,
+Serge n'eut pas même la sensation de cette haleine qui soulevait sa
+barbe soyeuse. Le soleil avait tourné, il fallut rentrer. Dans la
+chambre, Albine pleura.
+
+A partir de cette matinée, tous les jours, le convalescent fit une
+courte promenade dans le jardin. Il dépassa le mûrier, il alla
+jusqu'au bord de la terrasse, devant le large escalier dont les
+marches rompues descendaient au parterre. Il s'habituait au grand
+air, chaque bain de soleil l'épanouissait. Un jeune marronnier,
+poussé d'une graine tombée, entre deux pierres de la balustrade,
+crevait la résine de ses bourgeons, déployait ses éventails de
+feuilles avec moins de vigueur que lui. Même un jour, il avait voulu
+descendre l'escalier; mais, trahi par ses forces, il s'était assis
+sur une marche, parmi des pariétaires grandies dans les fentes des
+dalles. En bas, à gauche, il apercevait un petit bois de roses.
+C'était là qu'il rêvait d'aller.
+
+- Attends encore, disait Albine. Le parfum des roses est trop fort
+pour toi. Je n'ai jamais pu m'asseoir sous les rosiers, sans me
+sentir toute lasse, la tête perdue, avec une envie très douce de
+pleurer... Va, je te mènerai sous les rosiers, et je pleurerai, car
+tu me rends bien triste.
+
+
+
+
+
+VI.
+
+Un matin enfin, elle put le soutenir jusqu'au bas de l'escalier,
+foulant l'herbe du pied devant lui, lui frayant un chemin au milieu
+des églantiers qui barraient les dernières marches de leurs bras
+souples. Puis, lentement, ils s'en allèrent dans le bois de roses.
+C'était un bois, avec des futaies de hauts rosiers à tige, qui
+élargissaient des bouquets de feuillage grands comme des arbres,
+avec des rosiers en buissons, énormes, pareils à des taillis
+impénétrables de jeunes chênes. Jadis, il y avait eu là, la plus
+admirable collection de plants qu'on pût voir. Mais, depuis
+l'abandon du parterre, tout avait poussé à l'aventure, la forêt
+vierge s'était bâtie, la forêt de roses, envahissant les sentiers,
+se noyant dans les rejets sauvages, mêlant les variétés à ce point,
+que des roses de toutes les odeurs et de tous les éclats semblaient
+s'épanouir sur les mêmes pieds. Des rosiers qui rampaient faisaient
+à terre des tapis de mousse, tandis que des rosiers grimpants
+s'attachaient à d'autres rosiers, ainsi que des lierres dévorants,
+montaient en fusées de verdure, laissaient retomber, au moindre
+souffle, la pluie de leurs fleurs effeuillées. Et des allées
+naturelles s'étaient tracées au milieu du bois, d'étroits sentiers,
+de larges avenues, d'adorables chemins couverts, où l'on marchait à
+l'ombre, dans le parfum. On arrivait ainsi à des carrefours, à des
+clairières, sous des berceaux de petites roses rouges, entre des
+murs tapissés de petites roses jaunes. Certains coins de soleil
+luisaient comme des étoffes de soie verte brochées de taches
+voyantes; certains coins d'ombre avaient des recueillements
+d'alcôve, une senteur d'amour, une tiédeur de bouquet pâmé aux seins
+d'une femme. Les rosiers avaient des voix chuchotantes. Les rosiers
+étaient pleins de nids qui chantaient.
+
+- Prenons garde de nous perdre, dit Albine en s'engageant dans le
+bois. Je me suis perdue, une fois. Le soleil était couché, quand
+j'ai pu me débarrasser des rosiers qui me retenaient par les jupes,
+à chaque pas.
+
+Mais ils marchaient à peine depuis quelques minutes, lorsque Serge,
+brisé de fatigue, voulut s'asseoir. Il se coucha, il s'endormit d'un
+sommeil profond. Albine, assise à côté de lui, resta songeuse.
+C'était au débouché d'un sentier, au bord d'une clairière. Le
+sentier s'enfonçait très loin, rayé de coups de soleil, s'ouvrant à
+l'autre bout sur le ciel, par une étroite ouverture ronde et bleue.
+D'autres petits chemins creusaient des impasses de verdure. La
+clairière était faite de grands rosiers étagés, montant avec une
+débauche de branches, un fouillis de lianes épineuses tels, que des
+nappes épaisses de feuillage s'accrochaient en l'air, restaient
+suspendues, tendaient d'un arbuste à l'autre les pans d'une tente
+volante. On ne voyait, entre ces lambeaux découpés comme de la fine
+guipure, que des trous de jour imperceptibles, un crible d'azur
+laissant passer la lumière en une impalpable poussière de soleil. Et
+de la voûte, ainsi que des girandoles, pendaient des échappées de
+branches, de grosses touffes tenues par le fil vert d'une tige, des
+brassées de fleurs descendant jusqu'à terre, le long de quelque
+déchirure du plafond, qui traînait, pareille à un coin de rideau
+arraché.
+
+Cependant, Albine regardait Serge dormir. Elle ne l'avait point
+encore vu dans un tel accablement des membres, les mains ouvertes
+sur le gazon, la face morte. Il était ainsi mort pour elle, elle
+pensait qu'elle pouvait le baiser au visage, sans qu'il sentit même
+son baiser. Et, triste, distraite, elle occupait ses mains oisives à
+effeuiller les roses qu'elle trouvait à sa portée. Au-dessus de sa
+tête, une gerbe énorme retombait, effleurant ses cheveux, mettant
+des roses à son chignon, à ses oreilles, à sa nuque, lui jetant aux
+épaules un manteau de roses. Plus haut, sous ses doigts, les roses
+pleuvaient, de larges pétales tendres, ayant la rondeur exquise, la
+pureté à peine rougissante d'un sein de vierge. Les roses, comme une
+tombée de neige vivante, cachaient déjà ses pieds repliés dans
+l'herbe. Les roses montaient à ses genoux, couvraient sa jupe, la
+noyaient jusqu'à la taille; tandis que trois feuilles de rose
+égarées, envolées sur son corsage, à la naissance de la gorge,
+semblaient mettre là trois bouts de sa nudité adorable.
+
+- Oh! le paresseux! murmura-t-elle, prise d'ennui, ramassant deux
+poignées de roses et les jetant sur la face de Serge pour le
+réveiller.
+
+Il resta appesanti, avec des roses qui lui bouchaient les yeux et la
+bouche. Cela fit rire Albine. Elle se pencha. Elle lui baisa de tout
+son coeur les deux yeux, elle lui baisa la bouche, soufflant ses
+baisers pour faire envoler les roses; mais les roses lui restaient
+aux lèvres, et elle eut un rire plus sonore, tout amusée par cette
+caresse dans les fleurs.
+
+Serge s'était soulevé lentement. Il la regardait, frappé
+d'étonnement, comme effrayé de la trouver là. Il lui demanda:
+
+- Qui es-tu, d'où viens-tu, que fais-tu à mon côté?
+
+Elle, souriait toujours, ravie de le voir ainsi s'éveiller. Alors,
+il parut se souvenir, il reprit, avec un geste de confiance
+heureuse:
+
+- Je sais, tu es mon amour, tu viens de ma chair, tu attends que je
+te prenne entre mes bras, pour que nous ne fassions plus qu'un... Je
+rêvais de toi. Tu étais dans ma poitrine, et je te donnais mon sang,
+mes muscles, mes os. Je ne souffrais pas. Tu me prenais la moitié de
+mon coeur, si doucement, que c'était en moi une volupté de me
+partager ainsi. Je cherchais ce que j'avais de meilleur, ce que
+j'avais de plus beau, pour te l'abandonner. Tu aurais tout emporté,
+que je t'aurais dit merci... Et je me suis réveillé, quand tu es
+sortie de moi. Tu es sortie par mes yeux et par ma bouche, je l'ai
+bien senti. Tu étais toute tiède, toute parfumée, si caressante que
+c'est le frisson même de ton corps qui m'a mis sur mon séant.
+
+Albine, en extase, l'écoutait parler. Enfin, il la voyait; enfin, il
+achevait de naître, il guérissait. Elle le supplia de continuer, les
+mains tendues:
+
+- Comment ai-je fait pour vivre sans toi? murmura-t-il. Mais je ne
+vivais pas, j'étais pareil à une bête ensommeillée... Et te voilà à
+moi, maintenant! Et tu n'es autre que moi-même! Écoute, il faut ne
+jamais me quitter; car tu es mon souffle, tu emporterais ma vie.
+Nous resterons en nous. Tu seras dans ma chair, comme je serai dans
+la tienne. Si je t'abandonnais un jour, que je sois maudit, que mon
+corps se sèche ainsi qu'une herbe inutile et mauvaise!
+
+Il lui prit les mains, en répétant d'une voix frémissante
+d'admiration:
+
+- Comme tu es belle!
+
+Albine, dans la poussière du soleil qui tombait, avait une chair de
+lait, à peine dorée d'un reflet de jour. La pluie de roses, autour
+d'elle, sur elle, la noyait dans du rose. Ses cheveux blonds, que
+son peigne attachait mal, la coiffaient d'un astre à son coucher,
+lui couvrant la nuque du désordre de ses dernières mèches
+flambantes. Elle portait une robe blanche, qui la laissait nue, tant
+elle était vivante sur elle, tant elle découvrait ses bras, sa
+gorge, ses genoux. Elle montrait sa peau innocente, épanouie sans
+honte ainsi qu'une fleur, musquée d'une odeur propre. Elle
+s'allongeait, point trop grande, souple comme un serpent, avec des
+rondeurs molles, des élargissements de lignes voluptueux, toute une
+grâce de corps naissant, encore baigné d'enfance, déjà renflé de
+puberté. Sa face longue, au front étroit, à la bouche un peu forte,
+riait de toute la vie tendre de ses yeux bleus. Et elle était
+sérieuse pourtant, les joues simples, le menton gras, aussi
+naturellement belle que les arbres sont beaux.
+
+- Et que je t'aime! dit Serge, en l'attirant à lui.
+
+Ils restèrent l'un à l'autre, dans leurs bras. Ils ne se baisaient
+point, ils s'étaient pris par la taille, mettant la joue contre la
+joue, unis, muets, charmés de n'être plus qu'un. Autour d'eux, les
+rosiers fleurissaient. C'était une floraison folle, amoureuse,
+pleine de rires rouges, de rires roses, de rires blancs. Les fleurs
+vivantes s'ouvraient comme des nudités, comme des corsages laissant
+voir les trésors des poitrines. Il y avait là des roses jaunes
+effeuillant des peaux dorées de filles barbares, des roses paille,
+des roses citron, des roses couleur de soleil, toutes les nuances
+des nuques ambrées par les cieux ardents. Puis, les chairs
+s'attendrissaient, les roses thé prenaient des moiteurs adorables,
+étalaient des pudeurs cachées, des coins de corps qu'on ne montre
+pas, d'une finesse de soie, légèrement bleuis par le réseau des
+veines. La vie rieuse du rose s'épanouissait ensuite: le blanc rose,
+à peine teinté d'une pointe de laque, neige d'un pied de vierge qui
+tâte l'eau d'une source; le rose pâle, plus discret que la blancheur
+chaude d'un genou entrevu, que la lueur dont un jeune bras éclaire
+une large manche; le rose franc, du sang sous du satin, des épaules
+nues, des hanches nues, tout le nu de la femme, caressé de lumière;
+le rose vif, fleurs en boutons de la gorge, fleurs à demi ouvertes
+des lèvres, soufflant le parfum d'une haleine tiède. Et les rosiers
+grimpants, les grands rosiers à pluie de fleurs blanches,
+habillaient tous ces roses, toutes ces chairs, de la dentelle de
+leurs grappes, de l'innocence de leur mousseline légère; tandis que,
+çà et là, des roses lie-de-vin, presque noires, saignantes,
+trouaient cette pureté d'épousée d'une blessure de passion. Noces du
+bois odorant, menant les virginités de mai aux fécondités de juillet
+et d'août; premier baiser ignorant, cueilli comme un bouquet, au
+matin du mariage. Jusque dans l'herbe, des roses mousseuses, avec
+leurs robes montantes de laine verte, attendaient l'amour. Le long
+du sentier, rayé de coups de soleil, des fleurs rôdaient, des
+visages s'avançaient, appelant les vents légers au passage. Sous la
+tente déployée de la clairière, tous les sourires luisaient. Pas un
+épanouissement ne se ressemblait. Les roses avaient leurs façons
+d'aimer. Les unes ne consentaient qu'à entrebâiller leur bouton,
+très timides, le coeur rougissant, pendant que d'autres, le corset
+délacé, pantelantes, grandes ouvertes, semblaient chiffonnées,
+folles de leur corps au point d'en mourir. Il y en avait de petites,
+alertes, gaies, s'en allant à la file, la cocarde au bonnet;
+d'énormes, crevant d'appas, avec des rondeurs de sultanes
+engraissées; d'effrontées, l'air fille, d'un débraillé coquet,
+étalant des pétales blanchis de poudre de riz; d'honnêtes,
+décolletées en bourgeoises correctes; d'aristocratiques, d'une
+élégance souple, d'une originalité permise, inventant des
+déshabillés. Les roses épanouies en coupe offraient leur parfum
+comme dans un cristal précieux; les roses renversées en forme d'urne
+le laissaient couler goutte à goutte; les roses rondes, pareilles à
+des choux, l'exhalaient d'une haleine régulière de fleurs endormies;
+les roses en boutons serraient leurs feuilles, ne livraient encore
+que le soupir vague de leur virginité.
+
+- Je t'aime, je t'aime, répétait Serge à voix basse.
+
+Et Albine était une grande rose, une des roses pâles, ouvertes du
+matin. Elle avait les pieds blancs, les genoux et les bras roses, la
+nuque blonde, la gorge adorablement veinée, pâle, d'une moiteur
+exquise. Elle sentait bon, elle tendait des lèvres qui offraient
+dans une coupe de corail leur parfum faible encore. Et Serge la
+respirait, la mettait à sa poitrine.
+
+- Oh! dit-elle en riant, tu ne me fais pas mal, tu peux me prendre
+tout entière.
+
+Serge resta ravi de son rire, pareil à la phrase cadencée d'un
+oiseau.
+
+- C'est toi qui as ce chant, dit-il; jamais je n'en ai entendu
+d'aussi doux... Tu es ma joie.
+
+Et elle riait, plus sonore, avec des gammes perlées de petites notes
+de flûte, très aigues, qui se noyaient dans un ralentissement de
+sons graves. C'était un rire sans fin, un roucoulement de gorge, une
+musique sonnante, triomphante, célébrant la volupté du réveil. Tout
+riait, dans ce rire de femme naissant à la beauté et à l'amour, les
+roses, le bois odorant, le Paradou entier. Jusque-là, il avait
+manqué un charme au grand jardin, une voix de grâce, qui fût la
+gaieté vivante des arbres, des eaux, du soleil. Maintenant, le grand
+jardin était doué de ce charme du rire.
+
+- Quel âge as-tu? demanda Albine, après avoir éteint son chant sur
+une note filée et mourante.
+
+- Bientôt vingt-six ans, répondit Serge.
+
+Elle s'étonna. Comment! il avait vingt-six ans! Lui-même était tout
+surpris d'avoir répondu cela, si aisément. Il lui semblait qu'il
+n'avait pas un jour, pas une heure.
+
+- Et toi, quel âge as-tu? demanda-t-il à son tour.
+
+- Moi, j'ai seize ans.
+
+Et elle repartit, toute vibrante, répétant son âge, chantant son
+âge. Elle riait d'avoir seize ans, d'un rire très fin, qui coulait
+comme un filet d'eau, dans un rythme tremblé de la voix. Serge la
+regardait de tout près, émerveillé de cette vie du rire, dont la
+face de l'enfant resplendissait. Il la reconnaissait à peine, les
+joues trouées de fossettes, les lèvres arquées, montrant le rose
+humide de la bouche, les yeux pareils à des bouts de ciel bleu
+s'allumant d'un lever d'astre. Quand elle se renversait, elle le
+chauffait de son menton gonflé de rire, qu'elle lui appuyait sur
+l'épaule.
+
+Il tendit la main, il chercha derrière sa nuque, d'un geste
+machinal.
+
+- Que veux-tu? demanda-t-elle.
+
+Et, se souvenant, elle cria:
+
+- Tu veux mon peigne! tu veux mon peigne!
+
+Alors, elle lui donna le peigne, elle laissa tomber les nattes
+lourdes de son chignon. Ce fut comme une étoffe d'or dépliée. Ses
+cheveux la vêtirent jusqu'aux reins. Des mèches qui lui coulèrent
+sur la poitrine achevèrent de l'habiller royalement. Serge, à ce
+flamboiement brusque, avait poussé un léger cri. Il baisait chaque
+mèche, il se brûlait les lèvres à ce rayonnement de soleil couchant.
+
+Mais Albine, à présent, se soulageait de son long silence. Elle
+causait, questionnait, ne s'arrêtait plus.
+
+- Ah! que tu m'as fait souffrir! Je n'étais plus rien pour toi, je
+passais mes journées, inutile, impuissante, me désespérant comme une
+propre à rien... Et pourtant, les premiers jours, je t'avais
+soulagé. Tu me voyais, tu me parlais... Tu ne te rappelles pas,
+lorsque tu étais couché et que tu t'endormais contre mon épaule, en
+murmurant que je te faisais du bien?
+
+- Non, dit Serge, non, je ne me rappelle pas... Je ne t'avais
+jamais vue. Je viens de te voir pour la première fois, belle,
+rayonnante, inoubliable.
+
+Elle tapa dans ses mains, prise d'impatience, se récriant:
+
+- Et mon peigne? Tu te souviens bien que je te donnais mon peigne,
+pour avoir la paix, lorsque tu étais redevenu enfant? Tout à
+l'heure, tu le cherchais encore.
+
+- Non, je ne me souviens pas... Tes cheveux sont une soie fine.
+Jamais je n'avais baisé tes cheveux.
+
+Elle se fâcha, précisa certains détails, lui conta sa convalescence
+dans la chambre au plafond bleu. Mais lui, riant toujours, finit par
+lui mettre la main sur les lèvres, en disant avec une lassitude
+inquiète:
+
+- Non, tais-toi, je ne sais plus, je ne veux plus savoir... Je
+viens de m'éveiller, et je t'ai trouvée là, pleine de roses. Cela
+suffit.
+
+Et il la reprit entre ses bras, longuement, rêvant tout haut,
+murmurant:
+
+- Peut-être ai-je déjà vécu. Cela doit être bien loin... Je
+t'aimais, dans un songe douloureux. Tu avais tes yeux bleus, ta face
+un peu longue, ton air enfant. Mais tu cachais tes cheveux,
+soigneusement, sous un linge; et moi je n'osais écarter ce linge,
+parce que tes cheveux étaient redoutables et qu'ils m'auraient fait
+mourir... Aujourd'hui, tes cheveux sont la douceur même de ta
+personne. Ce sont eux qui gardent ton parfum, qui me livrent ta
+beauté assouplie, tout entière entre mes doigts. Quand je les baise,
+quand j'enfonce ainsi mon visage, je bois ta vie.
+
+Il roulait les longues boucles dans ses mains, les pressant sur ses
+lèvres, comme pour en faire sortir tout le sang d'Albine. Au bout
+d'un silence, il continua:
+
+- C'est étrange, avant d'être né, on rêve de naître... J'étais
+enterré quelque part. J'avais froid. J'entendais s'agiter au-dessus
+de moi la vie du dehors. Mais je me bouchais les oreilles,
+désespéré, habitué à mon trou de ténèbres, y goûtant des joies
+terribles, ne cherchant même plus à me dégager du tas de terre qui
+pesait sur ma poitrine... Où étais-je donc? Qui donc m'a mis enfin à
+la lumière?
+
+Il faisait des efforts de mémoire, tandis qu'Albine, anxieuse,
+redoutait maintenant qu'il ne se souvînt. Elle prit en souriant une
+poignée de ses cheveux, la noua au cou du jeune homme, qu'elle
+attacha à elle. Ce jeu le fit sortir de sa rêverie.
+
+- Tu as raison, dit-il, je suis à toi, qu'importe le reste!...
+C'est toi, n'est-ce pas, qui m'as tiré de la terre? Je devais être
+sous ce jardin. Ce que j'entendais, c'étaient tes pas roulant les
+petits cailloux du sentier. Tu me cherchais, tu apportais sur ma
+tête des chants d'oiseaux, des odeurs d'oeillets, des chaleurs de
+soleil... Et je me doutais bien que tu finirais par me trouver. Je
+t'attendais, vois-tu, depuis longtemps. Mais je n'espérais pas que
+tu te donnerais à moi sans ton voile, avec tes cheveux dénoués, tes
+cheveux redoutables qui sont devenus si doux.
+
+Il la prit sur lui, la renversa sur ses genoux, en mettant son
+visage à côté du sien.
+
+- Ne parlons plus. Nous sommes seuls à jamais. Nous nous aimons.
+
+Ils demeurèrent innocemment aux bras l'un de l'autre. Longtemps
+encore, ils s'oublièrent là. Le soleil montait, une poussière de
+jour plus chaude tombait des hautes branches. Les roses jaunes, les
+roses blanches, les roses rouges, n'étaient plus qu'un rayonnement
+de leur joie, une de leurs façons de se sourire. Ils avaient
+certainement fait éclore des boutons autour d'eux. Les roses les
+couronnaient, leur jetaient des guirlandes aux reins. Et le parfum
+des roses devenait si pénétrant, si fort d'une tendresse amoureuse,
+qu'il semblait être le parfum même de leur haleine.
+
+Puis, ce fut Serge qui recoiffa Albine. Il prit ses cheveux à
+poignée, avec une maladresse charmante, et planta le peigne de
+travers, dans l'énorme chignon tassé sur la tête. Or, il arriva
+qu'elle était adorablement coiffée. Il se leva ensuite, lui tendit
+les mains, la soutint à la taille pour qu'elle se mit debout. Tous
+deux souriaient toujours, sans parler. Doucement, ils s'en allèrent
+par le sentier.
+
+
+
+
+
+VII.
+
+Albine et Serge entrèrent dans le parterre. Elle le regardait avec
+une sollicitude inquiète, craignant qu'il ne se fatiguât. Mais lui,
+la rassura d'un léger rire. Il se sentait fort à la porter partout
+où elle voudrait aller. Quand il se retrouva en plein soleil, il eut
+un soupir de joie. Enfin, il vivait; il n'était plus cette plante
+soumise aux agonies de l'hiver. Aussi quelle reconnaissance
+attendrie! Il aurait voulu éviter aux petits pieds d'Albine la
+rudesse des allées; il rêvait de la pendre à son cou, comme une
+enfant que sa mère endort. Déjà, il la protégeait en gardien jaloux,
+écartait les pierres et les ronces, veillait à ce que le vent ne
+volât pas sur ses cheveux adorés des caresses qui n'appartenaient
+qu'à lui. Elle s'était blottie contre son épaule, elle s'abandonnait,
+pleine de sérénité.
+
+Ce fut ainsi qu'Albine et Serge marchèrent dans le soleil, pour la
+première fois. Le couple laissait une bonne odeur derrière lui. Il
+donnait un frisson au sentier, tandis que le soleil déroulait un
+tapis d'or sous ses pas. Il avançait, pareil à un ravissement, entre
+les grands buissons fleuris, si désirable que les allées écartées,
+au loin, l'appelaient, le saluaient d'un murmure d'admiration, comme
+les foules saluent les rois longtemps attendus. Ce n'était qu'un
+être, souverainement beau. La peau blanche d'Albine n'était que la
+blancheur de la peau brune de Serge. Ils passaient lentement, vêtus
+de soleil; ils étaient le soleil lui-même. Les fleurs, penchées, les
+adoraient.
+
+Dans le parterre, ce fut alors une longue émotion. Le vieux parterre
+leur faisait escorte. Vaste champ poussant à l'abandon depuis un
+siècle, coin de paradis où le vent semait les fleurs les plus rares.
+L'heureuse paix du Paradou, dormant au grand soleil, empêchait la
+dégénérescence des espèces. Il y avait là une température égale, une
+terre que chaque plante avait longuement engraissée pour y vivre
+dans le silence de sa force. La végétation y était énorme, superbe,
+puissamment inculte, pleine de hasards qui étalaient des floraisons
+monstrueuses, inconnues à la bêche et aux arrosoirs des jardiniers.
+Laissée à elle-même, libre de grandir sans honte, au fond de cette
+solitude que des abris naturels protégeaient, la nature
+s'abandonnait davantage à chaque printemps, prenait des ébats
+formidables, s'égayait à s'offrir en toutes saisons des bouquets
+étranges, qu'aucune main ne devait cueillir. Et elle semblait mettre
+une rage à bouleverser ce que l'effort de l'homme avait fait; elle
+se révoltait, lançait des débandades de fleurs au milieu des allées,
+attaquait les rocailles du flot montant de ses mousses, nouait au
+cou les marbres qu'elle abattait à l'aide de la corde flexible de
+ses plantes grimpantes; elle cassait les dalles des bassins, des
+escaliers, des terrasses, en y enfonçant des arbustes; elle rampait
+jusqu'à ce qu'elle possédât les moindres endroits cultivés, les
+pétrissait à sa guise, y plantait comme drapeau de rébellion quelque
+graine ramassée en chemin, une verdure humble dont elle faisait une
+gigantesque verdure. Autrefois, le parterre, entretenu pour un
+maître qui avait la passion des fleurs, montrait en plates-bandes,
+en bordures soignées, un merveilleux choix de plantes. Aujourd'hui,
+on retrouvait les mêmes plantes, mais perpétuées, élargies en
+familles si innombrables, courant une telle prétentaine aux quatre
+coins du jardin, que le jardin n'était plus qu'un tapage, une école
+buissonnière battant les murs, un lieu suspect où la nature ivre
+avait des hoquets de verveine et d'oeillet.
+
+C'était Albine qui conduisait Serge, bien qu'elle parût se livrer à
+lui, faible, soutenue à son épaule. Elle le mena d'abord à la
+grotte. Au fond d'un bouquet de peupliers et de saules, une rocaille
+se creusait, effondrée, des blocs de rochers tombés dans une vasque,
+des filets d'eau coulant à travers les pierres. La grotte
+disparaissait sous l'assaut des feuillages. En bas, des rangées de
+roses trémières semblaient barrer l'entrée d'une grille de fleurs
+rouges, jaunes, mauves, blanches, dont les bâtons se noyaient dans
+des orties colossales, d'un vert de bronze, suant tranquillement les
+brûlures de leur poison. Puis, c'était un élan prodigieux, grimpant
+en quelques bonds: les jasmins, étoilés de leurs fleurs suaves; les
+glycines, aux feuilles de dentelle tendre; les lierres épais,
+découpés comme de la tôle vernie; les chèvrefeuilles souples,
+criblés de leurs brins de corail pâle; les clématites amoureuses,
+allongeant les bras, pomponnées d'aigrettes blanches. Et d'autres
+plantes, plus frêles, s'enlaçaient encore à celles-ci, les liaient
+davantage, les tissaient d'une trame odorante. Des capucines, aux
+chairs verdâtres et nues, ouvraient des bouches d'or rouge. Des
+haricots d'Espagne, forts comme des ficelles minces, allumaient de
+place en place l'incendie de leurs étincelles vives. Des volubilis
+élargissaient le coeur découpé de leurs feuilles, sonnaient de leurs
+milliers de clochettes un silencieux carillon de couleurs exquises.
+Des pois de senteur, pareils à des vols de papillons posés,
+repliaient leurs ailes fauves, leurs ailes roses, prêts à se laisser
+emporter plus loin, par le premier souffle de vent. Chevelure
+immense de verdure, piquée d'une pluie de fleurs, dont les mèches
+débordaient de toutes parts, s'échappaient en un échevellement fou,
+faisaient songer à quelque fille géante, pâmée au loin sur les
+reins, renversant la tête dans un spasme de passion, dans un
+ruissellement de crins superbes, étalés comme une mare de parfums.
+
+- Jamais je n'ai osé entrer dans tout ce noir, dit Albine à
+l'oreille de Serge.
+
+Il l'encouragea, il la porta par-dessus les orties; et comme un bloc
+fermait le seuil de la grotte, il la tint un instant debout, entre
+ses bras, pour qu'elle pût se pencher sur le trou, béant à quelques
+pieds du sol.
+
+- Il y a, murmura-t-elle, une femme de marbre tombée tout de son
+long dans l'eau qui coule. L'eau lui a mangé la figure.
+
+Alors, lui, voulut voir à son tour. Il se haussa à l'aide des
+poignets. Une haleine fraîche le frappa aux joues. Au milieu des
+joncs et des lentilles d'eau, dans le rayon de jour glissant du
+trou, la femme était sur l'échine, nue jusqu'à la ceinture, avec une
+draperie qui lui cachait les cuisses. C'était quelque noyée de cent
+ans, le lent suicide d'un marbre que des peines avaient dû laisser
+choir au fond de cette source. La nappe claire qui coulait sur elle
+avait fait de sa face une pierre lisse, une blancheur sans visage,
+tandis que ses deux seins, comme soulevés hors de l'eau par un
+effort de la nuque, restaient intacts, vivants encore, gonflés d'une
+volupté ancienne.
+
+- Elle n'est pas morte, va! dit Serge en redescendant. Un jour, il
+faudra venir la tirer de là.
+
+Mais Albine, qui avait un frisson, l'emmena. Ils revinrent au
+soleil, dans le dévergondage des plates-bandes et des corbeilles.
+Ils marchaient à travers un pré de fleurs, à leur fantaisie, sans
+chemin tracé. Leurs pieds avaient pour tapis des plantes charmantes,
+les plantes naines bordant jadis les allées, aujourd'hui étalées en
+nappes sans fin. Par moments, ils disparaissaient jusqu'aux
+chevilles dans la soie mouchetée des sirènes roses, dans le satin
+panaché des oeillets mignardises, dans le velours bleu des myosotis,
+criblé de petits yeux mélancoliques. Plus loin, ils traversaient des
+résédas gigantesques qui leur montaient aux genoux, comme un bain de
+parfums; ils coupaient par un champ de muguets pour épargner un
+champ voisin de violettes, si douces qu'ils tremblaient d'en
+meurtrir la moindre touffe; puis, pressés de toutes parts, n'ayant
+plus que des violettes autour d'eux, ils étaient forcés de s'en
+aller à pas discrets sur cette fraîcheur embaumée, au milieu de
+l'haleine même du printemps. Au-delà des violettes, la laine verte
+des lobelias se déroulait, un peu rude, piquée de mauve clair; les
+étoiles nuancées des sélaginoïdes, les coupes bleues des nemophilas,
+les croix jaunes des saponaires, les croix roses et blanches des
+juliennes de Mahon dessinaient des coins de tapisserie riche,
+étendaient à l'infini devant le couple un luxe royal de tenture,
+pour qu'il s'avançât sans fatigue dans la joie de sa première
+promenade. Et c'étaient les violettes qui revenaient toujours, une
+mer de violettes coulant partout, leur versant sur les pieds des
+odeurs précieuses, les accompagnant du souffle de leurs fleurs
+cachées sous les feuilles.
+
+Albine et Serge se perdaient. Mille plantes, de tailles plus hautes,
+bâtissaient des haies, ménageaient des sentiers étroits qu'ils se
+plaisaient à suivre. Les sentiers s'enfonçaient avec de brusques
+détours, s'embrouillaient, emmêlaient des bouts de taillis
+inextricables: des ageratums à houpettes bleu céleste; des
+aspérules, d'une délicate odeur de musc; des mimulus, montrant des
+gorges cuivrées, ponctuées de cinabre; des phlox écarlates, des
+phlox violets, superbes, dressant des quenouilles de fleurs que le
+vent filait; des lins rouges aux brins fins comme des cheveux; des
+chrysanthèmes pareils à des lunes pleines, des lunes d'or, dardant
+de courts rayons éteints, blanchâtres, violâtres, rosâtres.
+
+Le couple enjambait les obstacles, continuait sa marche heureuse
+entre les deux haies de verdure. A droite, montaient les fraxinelles
+légères, les centranthus retombant en neige immaculée, les
+cynoglosses grisâtres ayant une goutte de rosée dans chacune des
+coupes minuscules de leurs fleurs. A gauche, c'était une longue rue
+d'ancolies, toutes les variétés de l'ancolie, les blanches, les
+roses pâles, les violettes sombres, ces dernières presque noires,
+d'une tristesse de deuil, laissant pendre d'un bouquet de hautes
+tiges leurs pétales plissés et gaufrés comme un crêpe. Et plus loin,
+à mesure qu'ils avançaient, les haies changeaient, alignaient les
+bâtons fleuris de pieds-d'alouettes énormes, perdus dans la frisure
+des feuilles, laissaient passer les gueules ouvertes des mufliers
+fauves, haussaient le feuillage grêle des schizanthus, plein d'un
+papillonnage de fleurs aux ailes de soufre tachées de laque tendre.
+Des campanules couraient, lançant leurs cloches bleues à toute
+volée, jusqu'au haut de grands asphodèles, dont la tige d'or leur
+servait de clocher. Dans un coin, un fenouil géant ressemblait à une
+dame de fine guipure renversant son ombrelle de satin vert d'eau.
+Puis, brusquement, le couple se trouvait au fond d'une impasse; il
+ne pouvait plus avancer, un tas de fleurs bouchait le sentier, un
+jaillissement de plantes tel, qu'il mettait là comme une meule à
+panache triomphal. En bas, des acanthes bâtissaient un socle, d'où
+s'élançaient des benoîtes écarlates, des rhodantes dont les pétales
+secs avaient des cassures de papier peint, des clarkias aux grandes
+croix blanches, ouvragées, semblables aux croix d'un ordre barbare.
+Plus haut, s'épanouissaient les viscarias roses, les leptosiphons
+jaunes, les colinsias blancs, les lagurus plantant parmi les
+couleurs vives leurs pompons de cendre verte. Plus haut encore, des
+digitales rouges, les lupins bleus s'élevaient en colonnettes
+minces, suspendaient une rotonde byzantine, peinturlurée violemment
+de pourpre et d'azur; tandis que, tout en haut, un ricin colossal,
+aux feuilles sanguines, semblait élargir un dôme de cuivre bruni.
+
+Et comme Serge avançait déjà les mains, voulant passer, Albine le
+supplia de ne pas faire de mal aux fleurs.
+
+- Tu casserais les branches, tu écraserais les feuilles, dit-elle.
+Moi, depuis des années que je vis ici, je prends bien garde de ne
+tuer personne... Viens, je te montrerai les pensées.
+
+Elle l'obligea à revenir sur ses pas, elle l'emmena hors des
+sentiers étroits, au centre du parterre, où se trouvaient autrefois
+de grands bassins. Les bassins, comblés, n'étaient plus que de
+vastes jardinières, à bordure de marbre émiettée et rompue. Dans un
+des plus larges, un coup de vent avait semé une merveilleuse
+corbeille de pensées. Les fleurs de velours semblaient vivantes,
+avec leurs bandeaux de cheveux violets, leurs yeux jaunes, leurs
+bouches plus pâles, leurs délicats mentons couleur chair.
+
+- Quand j'étais plus jeune, elles me faisaient peur, murmura
+Albine. Vois-les donc. Ne dirait-on pas des milliers de petits
+visages qui vous regardent, à ras de terre?... Et elles tournent
+leurs figures, toutes ensemble. On dirait des poupées enterrées qui
+passent la tête.
+
+Elle l'entraîna de nouveau. Ils firent le tour des autres bassins.
+Dans le bassin voisin, des amarantes avaient poussé, hérissant des
+crêtes monstrueuses qu'Albine n'osait toucher, songeant à de
+gigantesques chenilles saignantes. Des balsamines, jaune paille,
+fleur de pêcher, gris de lin, blanc lavé de rose, emplissaient une
+autre vasque, où les ressorts de leurs graines partaient avec de
+petits bruits secs. Puis, c'était au milieu des débris d'une
+fontaine une collection d'oeillets splendides: des oeillets blancs
+débordaient de l'auge moussue; des oeillets panachés plantaient dans
+les fentes des pierres le bariolage de leurs ruches de mousseline
+découpée; tandis que, au fond de la gueule du lion qui jadis
+crachait l'eau, un grand oeillet rouge fleurissait, en jets si
+vigoureux que le vieux lion mutilé semblait, à cette heure, cracher
+des éclaboussures de sang. Et, à côté, la pièce d'eau principale, un
+ancien lac où des cygnes avaient nagé, était devenue un bois de
+lilas, à l'ombre duquel des quarantaines, des verveines, des belles-
+de-jour, protégeaient leur teint délicat, dormant à demi, toutes
+moites de parfums.
+
+- Et nous n'avons pas traversé la moitié du parterre! dit Albine
+orgueilleusement. Là-bas sont les grandes fleurs, des champs où je
+disparais tout entière, comme une perdrix dans un champ de blé.
+
+Ils y allèrent. Ils descendirent un large escalier dont les urnes
+renversées flambaient encore des hautes flammes violettes des iris.
+Le long des marches coulait un ruissellement de giroflées pareil à
+une nappe d'or liquide. Des chardons, aux deux bords, plantaient des
+candélabres de bronze vert, grêles, hérissés, recourbés en becs
+d'oiseaux fantastiques, d'un art étrange, d'une élégance de brûle-
+parfum chinois. Des sedums, entre les balustres brisés, laissaient
+pendre des tresses blondes, des chevelures verdâtres de fleuve
+toutes tachées de moisissures. Puis, au bas, un second parterre
+s'étendait, coupé de buis puissants comme des chênes, d'anciens buis
+corrects, autrefois taillés en boules, en pyramides, en tours
+octogonales, aujourd'hui débraillés magnifiquement, avec de grands
+haillons de verdure sombre, dont les trous montraient des bouts de
+ciel bleu.
+
+Et Albine mena Serge, à droite, dans un champ qui était comme le
+cimetière du parterre. Des scabieuses y mettaient leur deuil. Des
+cortèges de pavots s'en allaient à la file, puant la mort,
+épanouissant leurs lourdes fleurs d'un éclat fiévreux. Des anémones
+tragiques faisaient des foules désolées, au teint meurtri, tout
+terreux de quelque souffle épidémique. Des daturas trapus
+élargissaient leurs cornets violâtres, où des insectes, las de
+vivre, venaient boire le poison du suicide. Des soucis, sous leurs
+feuillages engorgés, ensevelissaient leurs fleurs, des corps
+d'étoiles agonisants, exhalant déjà la peste de leur décomposition.
+Et c'étaient encore d'autres tristesses: les renoncules charnues,
+d'une couleur sourde de métal rouillé; les jacinthes et les
+tubéreuses exhalant l'asphyxie, se mourant dans leur parfum. Mais
+les cinéraires surtout dominaient, toute une poussée de cinéraires
+qui promenaient le demi-deuil de leurs robes violettes et blanches,
+robes de velours rayé, robes de velours uni, d'une sévérité riche.
+
+Au milieu du champ mélancolique, un Amour de marbre restait debout,
+mutilé, le bras qui tenait l'arc tombé dans les orties, souriant
+encore sous les lichens dont sa nudité d'enfant grelottait.
+
+Puis, Albine et Serge entrèrent jusqu'à la taille dans un champ de
+pivoines. Les fleurs blanches crevaient, avec une pluie de larges
+pétales qui leur rafraîchissaient les mains, pareilles aux gouttes
+larges d'une pluie d'orage. Les fleurs rouges avaient des faces
+apoplectiques, dont le rire énorme les inquiétait. Ils gagnèrent, à
+gauche, un champ de fuchsias, un taillis d'arbustes souples, déliés,
+qui les ravirent comme des joujoux du Japon, garnis d'un million de
+clochettes. Ils traversèrent ensuite des champs de véroniques aux
+grappes violettes, des champs de géraniums et de pélargoniums, sur
+lesquels semblaient courir des flammèches ardentes, le rouge, le
+rose, le blanc incandescent d'un brasier, que les moindres souffles
+du vent ravivaient sans cesse. Ils durent tourner des rideaux de
+glaïeuls, aussi grands que des roseaux, dressant des hampes de
+fleurs qui brûlaient dans la clarté, avec des richesses de flamme de
+torches allumées. Ils s'égarèrent au milieu d'un bois de tournesols,
+une futaie faite de troncs aussi gros que la taille d'Albine,
+obscurcie par des feuilles rudes, larges à y coucher un enfant,
+peuplée de faces géantes, de faces d'astre, resplendissantes comme
+autant de soleils. Et ils arrivèrent enfin dans un autre bois, un
+bois de rhododendrons, si touffu de fleurs que les branches et les
+feuilles ne se voyaient pas, étalant des bouquets monstrueux, des
+hottées de calices tendres qui moutonnaient jusqu'à l'horizon.
+
+- Va, nous ne sommes pas au bout! s'écria Albine. Marchons,
+marchons toujours.
+
+Mais Serge l'arrêta. Ils étaient alors au centre d'une ancienne
+colonnade en ruine. Des fûts de colonne faisaient des bancs, parmi
+des touffes de primevères et de pervenches. Au loin, entre les
+colonnes restées debout, d'autres champs de fleurs s'étendaient des
+champs de tulipes, aux vives panachures de faïences peintes; des
+champs de calcéolaires, légères soufflures de chair, ponctuées de
+sang et d'or; des champs de zinnias, pareils à de grosses
+pâquerettes courroucées; des champs de pétunias, aux pétales molles
+comme une batiste de femme, montrant le rose de la peau; des champs
+encore, des champs à l'infini, dont on ne reconnaissait plus les
+fleurs, dont les tapis s'étalaient sous le soleil, avec la bigarrure
+confuse des touffes violentes, noyée dans les verts attendris des
+herbes.
+
+- Jamais nous ne pourrons tout voir, dit Serge, la main tendue,
+avec un sourire. C'est ici qu'il doit être bon de s'asseoir, dans
+l'odeur qui monte.
+
+A côté d'eux était un champ d'héliotropes, d'une haleine de vanille,
+si douce, qu'elle donnait au vent une caresse de velours. Alors, ils
+s'assirent sur une des colonnes renversées, au milieu d'un bouquet
+de lis superbes qui avaient poussé là. Depuis plus d'une heure, ils
+marchaient. Ils étaient venus des roses dans les lis, à travers
+toutes les fleurs. Les lis leur offraient un refuge de candeur,
+après leur promenade d'amants, au milieu de la sollicitation ardente
+des chèvrefeuilles suaves, des violettes musquées, des verveines
+exhalant l'odeur fraîche d'un baiser, des tubéreuses soufflant la
+pâmoison d'une volupté mortelle. Les lis, aux tiges élancées, les
+mettaient dans un pavillon blanc, sous le toit de neige de leurs
+calices, seulement égayés des gouttes d'or légères des pistils. Et
+ils restaient, ainsi que des fiancés enfants, souverainement
+pudiques, comme au centre d'une tour de pureté, d'une tour d'ivoire
+inattaquable, où ils ne s'aimaient encore que de tout le charme de
+leur innocence.
+
+Jusqu'au soir, Albine et Serge demeurèrent avec les lis. Ils y
+étaient bien; ils achevaient d'y naître. Serge y perdait la dernière
+fièvre de ses mains. Albine y devenait toute blanche, d'un blanc de
+lait qu'aucune rougeur ne teintait de rose. Ils ne virent plus
+qu'ils avaient les bras nus, le cou nu, les épaules nues. Leurs
+chevelures ne les troublèrent plus, comme des nudités déployées.
+L'un contre l'autre, ils riaient, d'un rire clair, trouvant de la
+fraîcheur à se serrer. Leurs yeux gardaient un calme limpide d'eau
+de source, sans que rien d'impur montât de leur chair pour en ternir
+le cristal. Leurs joues étaient des fruits veloutés, à peine mûrs,
+auxquels ils ne songeaient point à mordre. Quand ils quittèrent les
+lis, ils n'avaient pas dix ans; il leur semblait qu'ils venaient de
+se rencontrer, seuls au fond du grand jardin, pour y vivre dans une
+amitié et dans un jeu éternels. Et, comme ils traversaient de
+nouveau le parterre, rentrant au crépuscule, les fleurs parurent se
+faire discrètes, heureuses de les voir si jeunes, ne voulant pas
+débaucher ces enfants. Les bois de pivoines, les corbeilles
+d'oeillets, les tapis de myosotis, les tentures de clématites,
+n'agrandissaient plus devant eux une alcôve d'amour, noyés à cette
+heure de l'air du soir, endormis dans une enfance aussi pure que la
+leur. Les pensées les regardaient en camarades, de leurs petits
+visages candides. Les résédas, alanguis, frôlés par la jupe blanche
+d'Albine, semblaient pris de compassion, évitant de hâter leur
+fièvre d'un souffle.
+
+
+
+
+
+VIII.
+
+Le lendemain, dès l'aube, ce fut Serge qui appela Albine. Elle
+dormait dans une chambre de l'étage supérieur, où il n'eut pas
+l'idée de monter. Il se pencha à la fenêtre, la vit qui poussait ses
+persiennes, au saut du lit. Et tous deux rirent beaucoup, de se
+retrouver ainsi.
+
+- Aujourd'hui, tu ne sortiras pas, dit Albine, quand elle fut
+descendue. Il faut nous reposer... Demain, je veux te mener loin,
+bien loin, quelque part où nous serons joliment à notre aise.
+
+- Mais nous allons nous ennuyer, murmura Serge.
+
+- Oh! que non!... Je vais te raconter des histoires.
+
+Ils passèrent une journée charmante. Les fenêtres étaient grandes
+ouvertes, le Paradou entrait, riait avec eux, dans la chambre. Serge
+prit enfin possession de cette heureuse chambre, où il s'imaginait
+être né. Il voulut tout voir, tout se faire expliquer. Les Amours de
+plâtre, culbutés au bord de l'alcôve, l'égayèrent au point qu'il
+monta sur une chaise pour attacher la ceinture d'Albine au cou du
+plus petit d'entre eux, un bout d'homme, le derrière en l'air, la
+tête en bas, qui polissonnait. Albine tapait des mains, criait qu'il
+ressemblait à un hanneton tenu par un fil. Puis, comme prise de
+pitié:
+
+- Non, non, détache-le... Ça l'empêche de voler.
+
+Mais ce furent surtout les Amours peints au-dessus des portes qui
+occupèrent vivement Serge. Il se fâchait de ne pouvoir comprendre à
+quels jeux ils jouaient, tant les peintures étaient pâlies. Aidé
+d'Albine, il roula une table, sur laquelle ils grimpèrent tous les
+deux. Albine donnait des explications.
+
+- Regarde, ceux-ci jettent des fleurs. Sous les fleurs, on ne voit
+plus que trois jambes nues. Je crois me souvenir qu'en arrivant ici,
+j'ai pu distinguer encore une dame couchée. Mais, depuis le temps,
+elle s'en est allée.
+
+Ils firent le tour des panneaux, sans que rien d'impur leur vint de
+ces jolies indécences de boudoir. Les peintures, qui s'émiettaient
+comme un visage fardé du dix-huitième siècle, étaient assez mortes
+pour ne laisser passer que les genoux et les coudes des corps pâmés
+dans une luxure aimable. Les détails trop crus, auxquels paraissait
+s'être complu l'ancien amour dont l'alcôve gardait la lointaine
+odeur, avaient disparu, mangés par le grand air; si bien que la
+chambre, ainsi que le parc, était naturellement redevenue vierge,
+sous la gloire tranquille du soleil.
+
+- Bah! ce sont des gamins qui s'amusent, dit Serge, en redescendant
+de la table... Est-ce que tu sais jouer à la main chaude, toi?
+
+Albine savait jouer à tous les jeux. Seulement, il fallait être au
+moins trois pour jouer à la main chaude. Cela les fit rire. Mais
+Serge s'écria qu'on était trop bien deux, et ils jurèrent de n'être
+toujours que deux.
+
+- On est tout à fait chez soi, on n'entend rien, reprit le jeune
+homme, qui s'allongea sur le canapé. Et les meubles ont une odeur de
+vieux qui sent bon... C'est doux comme dans un nid. Voilà une
+chambre où il y a du bonheur.
+
+La jeune fille hochait gravement la tête.
+
+- Si j'avais été peureuse, murmura-t-elle, j'aurais eu bien peur,
+dans les premiers temps... C'est justement cette histoire-là que je
+veux te raconter. Je l'ai entendue dans le pays. On ment peut-être.
+Enfin, ça nous amusera.
+
+Et elle s'assit à côté de Serge.
+
+- Il y a des années et des années... Le Paradou appartenait à un
+riche seigneur qui vint s'y enfermer avec une dame très belle. Les
+portes du château étaient si bien fermées, les murailles du jardin
+avaient une telle hauteur, que jamais personne n'apercevait le
+moindre bout des jupes de la dame.
+
+- Je sais, interrompit Serge, la dame n'a jamais reparu.
+
+Comme Albine le regardait toute surprise, fâchée de voir son
+histoire connue, il continua à demi-voix, étonné lui-même.
+
+- Tu me l'as déjà racontée, ton histoire.
+
+Elle protesta. Puis, elle parut se raviser, elle se laissa
+convaincre. Ce qui ne l'empêcha pas de terminer son récit en ces
+termes:
+
+- Quand le seigneur s'en alla, il avait les cheveux blancs. Il fit
+barricader toutes les ouvertures, pour qu'on n'allât pas déranger la
+dame... La dame était morte dans cette chambre.
+
+- Dans cette chambre! s'écria Serge. Tu ne m'avais pas dit cela...
+Es-tu sûre qu'elle soit morte dans cette chambre?
+
+Albine se fâcha. Elle répétait ce que tout le monde savait. Le
+seigneur avait fait bâtir le pavillon, pour y loger cette inconnue
+qui ressemblait à une princesse. Les gens du château, plus tard,
+assuraient qu'il y passait les jours et les nuits. Souvent aussi,
+ils l'apercevaient dans une allée, menant les petits pieds de
+l'inconnue au fond des taillis les plus noirs. Mais, pour rien au
+monde, ils ne se seraient hasardés à guetter le couple, qui battait
+le parc pendant des semaines entières.
+
+- Et c'est là qu'elle est morte, répéta Serge, l'esprit frappé. Tu
+as pris sa chambre, tu te sers de ses meubles, tu couches dans son
+lit.
+
+Albine souriait.
+
+- Tu sais bien que je ne suis pas peureuse, dit-elle. Puis, toutes
+ces choses, c'est si vieux... La chambre te semblait pleine de
+bonheur.
+
+Ils se turent, ils regardèrent un instant l'alcôve, le haut plafond,
+les coins d'ombre grise. Il y avait comme un attendrissement
+amoureux, dans les couleurs fanées des meubles. C'était un soupir
+discret du passé, si résigné, qu'il ressemblait encore à un
+remerciement tiède de femme adorée.
+
+- Oui, murmura Serge, on ne peut pas avoir peur. C'est trop
+tranquille.
+
+Et Albine reprit en se rapprochant de lui:
+
+- Ce que peu de personnes savent, c'est qu'ils avaient découvert
+dans le jardin un endroit de félicité parfaite, où ils finissaient
+par vivre toutes leurs heures. Moi, je tiens cela d'une source
+certaine... Un endroit d'ombre fraîche, caché au fond de
+broussailles impénétrables, si merveilleusement beau, qu'on y oublie
+le monde entier. La dame a dû y être enterrée.
+
+- Est-ce dans le parterre? demanda Serge curieusement.
+
+- Ah! je ne sais pas, je ne sais pas! dit la jeune fille, avec un
+geste découragé. J'ai cherché partout, je n'ai encore pu trouver
+nulle part cette clairière heureuse... Elle n'est ni dans les roses,
+ni dans les lis, ni sur le tapis des violettes.
+
+- Peut être est-ce ce coin de fleurs tristes, où tu m'as montré un
+enfant debout, le bras cassé?
+
+- Non, non.
+
+- Peut être est-ce au fond de la grotte, près de cette eau claire,
+où s'est noyée cette grande femme de marbre, qui n'a plus de visage?
+
+- Non, non.
+
+Albine resta un instant songeuse. Puis, elle continua, comme se
+parlant à elle-même:
+
+- Dès les premiers jours, je me suis mise en quête. Si j'ai passé
+des journées dans le Paradou, si j'ai fouillé les moindres coins de
+verdure, c'était uniquement pour m'asseoir une heure au milieu de la
+clairière. Que de matinées perdues vainement à me glisser sous les
+ronces, à visiter les coins les plus reculés du parc!... Oh! je
+l'aurais vite reconnue, cette retraite enchantée, avec son arbre
+immense qui doit la couvrir d'un toit de feuilles, avec son herbe
+fine comme une peluche de soie, avec ses murs de buissons verts que
+les oiseaux eux-mêmes ne peuvent percer!
+
+Elle jeta l'un de ses bras au cou de Serge, élevant la voix, le
+suppliant:
+
+- Dis? nous sommes deux maintenant, nous chercherons, nous
+trouverons... Toi qui es fort, tu écarteras les grosses branches
+devant moi, pour que j'aille jusqu'au fond des fourrés. Tu me
+porteras, lorsque je serai lasse; tu m'aideras à sauter les
+ruisseaux, tu monteras aux arbres, si nous venons à perdre notre
+route... Et quelle joie, lorsque nous pourrons nous asseoir côte à
+côte, sous le toit de feuilles, au centre de la clairière! On m'a
+raconté qu'on vivait là dans une minute toute une vie... Dis? mon
+bon Serge, dès demain, nous partirons, nous battrons le parc
+broussailles à broussailles, jusqu'à ce que nous ayons contenté
+notre désir.
+
+Serge haussait les épaules, en souriant.
+
+- A quoi bon! dit-il. N'est-on pas bien dans le parterre? Il faudra
+rester avec les fleurs, vois-tu, sans chercher si loin un bonheur
+plus grand.
+
+- C'est là que la morte est enterrée, murmura Albine, retombant
+dans sa rêverie. C'est la joie de s'être assise là qui l'a tuée.
+L'arbre a une ombre dont le charme fait mourir... Moi, je mourrais
+volontiers ainsi. Nous nous coucherions aux bras l'un de l'autre;
+nous serions morts, personne ne nous trouverait plus.
+
+- Non, tais-toi, tu me désoles, interrompit Serge inquiet. Je veux
+que nous vivions au soleil, loin de cette ombre mortelle. Tes
+paroles me troublent, comme si elles nous poussaient à quelque
+malheur irréparable. Ça doit être défendu de s'asseoir sous un arbre
+dont l'ombrage donne un tel frisson.
+
+- Oui, c'est défendu, déclara gravement Albine. Tous les gens du
+pays m'ont dit que c'était défendu.
+
+Un silence se fit. Serge se leva du canapé où il était resté
+allongé. Il riait, il prétendait que les histoires ne l'amusaient
+pas. Le soleil baissait, lorsque Albine consentit enfin à descendre
+un instant au jardin. Elle le mena, à gauche, le long du mur de
+clôture, jusqu'à un champ de décombres, tout hérissé de ronces.
+C'était l'ancien emplacement du château, encore noir de l'incendie
+qui avait abattu les murs. Sous les ronces, des pierres cuites se
+fendaient, des éboulements de charpentes pourrissaient. On eût dit
+un coin de roches stériles, raviné, bossué, vêtu d'herbe rude, de
+lianes rampantes qui se coulaient dans chaque fente comme des
+couleuvres. Et ils s'égayèrent à traverser en tous sens cette
+fondrière, descendant au fond des trous, flairant les débris,
+cherchant s'ils ne devineraient rien de ce passé en cendre. Ils
+n'avouaient pas leur curiosité, ils se poursuivaient au milieu des
+planchers crevés et des cloisons renversées; mais, à la vérité, ils
+ne songeaient qu'aux légendes de ces ruines, à cette dame plus belle
+que le jour, qui avait traîné sa jupe de soie sur ces marches, où
+les lézards seuls aujourd'hui se promenaient paresseusement.
+
+Serge finit par se planter sur le plus haut tas de décombres,
+regardant le parc qui déroulait ses immenses nappes vertes,
+cherchant entre les arbres la tache grise du pavillon. Albine se
+taisait, debout à son côté, redevenue sérieuse.
+
+- Le pavillon est là, à droite, dit-elle, sans qu'il l'interrogeât.
+C'est tout ce qui reste des bâtiments... Tu le vois bien, au bout de
+ce couvert de tilleuls?
+
+Ils gardèrent de nouveau le silence. Et comme continuant à voix
+haute les réflexions qu'ils faisaient mentalement tous les deux,
+elle reprit:
+
+- Quand il allait la voir, il devait descendre par cette allée;
+puis, il tournait les gros marronniers, et il entrait sous les
+tilleuls... Il lui fallait à peine un quart d'heure.
+
+Serge n'ouvrit pas les lèvres. Lorsqu'ils revinrent, ils
+descendirent l'allée, ils tournèrent les gros marronniers, ils
+entrèrent sous les tilleuls. C'était un chemin d'amour. Sur l'herbe,
+ils semblaient chercher des pas, un noeud de ruban tombé, une
+bouffée de parfum ancien, quelque indice qui leur montrât clairement
+qu'ils étaient bien dans le sentier menant à la joie d'être
+ensemble. La nuit venait, le parc avait une grande voix mourante qui
+les appelait du fond des verdures.
+
+- Attends, dit Albine, lorsqu'ils furent revenus devant le
+pavillon. Toi, tu ne monteras que dans trois minutes.
+
+Elle s'échappa gaiement, s'enferma dans la chambre au plafond bleu.
+Puis, après avoir laissé Serge frapper deux fois à la porte, elle
+l'entrebâilla discrètement, le reçut avec une révérence à l'ancienne
+mode.
+
+- Bonjour, mon cher seigneur, dit-elle en l'embrassant.
+
+Cela les amusa extrêmement. Ils jouèrent aux amoureux, avec une
+puérilité de gamins. Ils bégayaient la passion qui avait jadis
+agonisé là. Ils l'apprenaient comme une leçon qu'ils ânonnaient
+d'une adorable manière, ne sachant point se baiser aux lèvres,
+cherchant sur les joues, finissant par danser l'un devant l'autre,
+en riant aux éclats, par ignorance de se témoigner autrement le
+plaisir qu'ils goûtaient à s'aimer.
+
+
+
+
+
+IX.
+
+Le lendemain matin, Albine voulut partir dès le lever du soleil,
+pour la grande promenade qu'elle ménageait depuis la ville. Elle
+tapait des pieds joyeusement, elle disait qu'ils ne rentreraient pas
+de la journée.
+
+- Où me mènes-tu donc? demanda Serge.
+
+- Tu verras, tu verras!
+
+Mais il la prit par les poignets, la regarda en face.
+
+- Il faut être sage, n'est-ce pas? Je ne veux pas que tu cherches
+ni ta clairière, ni ton arbre, ni ton herbe où l'on meurt. Tu sais
+que c'est défendu.
+
+Elle rougit légèrement, en protestant, en disant qu'elle ne songeait
+pas même à ces choses. Puis, elle ajouta:
+
+- Pourtant, si nous trouvions, sans chercher, par hasard, est-ce
+que tu ne t'assoirais pas?... Tu m'aimes donc bien peu!
+
+Ils partirent. Ils traversèrent le parterre tout droit, sans
+s'arrêter au réveil des fleurs, nues dans leur bain de rosée. Le
+matin avait un teint de rose, un sourire de bel enfant ouvrant les
+yeux au milieu des blancheurs de son oreiller.
+
+- Où me mènes-tu? répétait Serge.
+
+Et Albine riait, sans vouloir répondre. Mais, comme ils arrivaient
+devant la nappe d'eau qui coupait le jardin au bout du parterre,
+elle resta toute consternée. La rivière était encore gonflée des
+dernières pluies.
+
+- Nous ne pourrons jamais passer, murmura-t-elle. J'ôte mes
+souliers, je relève mes jupes d'ordinaire. Mais, aujourd'hui, nous
+aurions de l'eau jusqu'à la taille.
+
+Ils longèrent un instant la rive, cherchant un gué. La jeune fille
+disait que c'était inutile, qu'elle connaissait tous les trous.
+Autrefois, un pont se trouvait là, un pont dont l'écroulement avait
+semé la rivière de grosses pierres, entre lesquelles l'eau passait
+avec des tourbillons d'écume.
+
+- Monte sur mon dos, dit Serge.
+
+- Non, non, je ne veux pas. Si tu venais à glisser, nous ferions un
+fameux plongeon tous les deux... Tu ne sais pas comme ces pierres-là
+sont traîtres.
+
+- Monte donc sur mon dos.
+
+Cela finit par la tenter. Elle prit son élan, sauta comme un garçon,
+si haut, qu'elle se trouva à califourchon sur le cou de Serge. Et,
+le sentant chanceler, elle cria qu'il n'était pas encore assez fort,
+qu'elle voulait descendre. Puis, elle sauta de nouveau, à deux
+reprises. Ce jeu les ravissait.
+
+- Quand tu auras fini! dit le jeune homme, qui riait. Maintenant,
+tiens-toi ferme. C'est le grand coup.
+
+Et, en trois bonds légers, il traversa la rivière, la pointe des
+pieds à peine mouillée. Au milieu, pourtant, Albine crut qu'il
+glissait. Elle eut un cri, en se rattrapant des deux mains à son
+menton. Lui, l'emportait déjà, dans un galop de cheval, sur le sable
+fin de l'autre rive.
+
+- Hue! Hue! criait-elle, rassurée, amusée par ce jeu nouveau.
+
+Il courut ainsi tant qu'elle voulut, tapant des pieds, imitant le
+bruit des sabots. Elle claquait de la langue, elle avait pris deux
+mèches de ses cheveux, qu'elle tirait comme des guides, pour le
+lancer à droite ou à gauche.
+
+- Là, là, nous y sommes, dit-elle, en lui donnant de petites
+claques sur les joues.
+
+Elle sauta à terre, tandis que lui, en sueur, s'adossait contre un
+arbre pour reprendre haleine. Alors, elle le gronda, elle menaça de
+ne pas le soigner, s'il retombait malade.
+
+- Laisse donc! Ça m'a fait du bien, répondit-il. Quand j'aurai
+retrouvé toutes mes forces, je te porterai des matinées entières...
+Où me mènes-tu?
+
+- Ici, dit-elle en s'asseyant avec lui sous un gigantesque poirier.
+
+Ils étaient dans l'ancien verger du parc. Une haie vive d'aubépine,
+une muraille de verdure, trouée de brèches, mettait là un bout de
+jardin à part. C'était une forêt d'arbres fruitiers, que la serpe
+n'avait pas taillés depuis un siècle. Certains troncs se déjetaient
+puissamment, poussaient de travers, sous les coups d'orage qui les
+avaient pliés; tandis que d'autres, bossués de noeuds énormes,
+crevassés de cavités profondes, ne semblaient plus tenir au sol que
+par les ruines géantes de leur écorce. Les hautes branches, que le
+poids des fruits courbait à chaque saison, étendaient au loin des
+raquettes démesurées; même, les plus chargées, qui avaient cassé,
+touchaient la terre, sans qu'elles eussent cessé de produire,
+raccommodées par d'épais bourrelets de sève. Entre eux, les arbres
+se prêtaient des étais naturels, n'étaient plus que des piliers
+tordus, soutenant une voûte de feuilles qui se creusait en longues
+galeries, s'élançait brusquement en halles légères, s'aplatissait
+presque au ras du sol en soupentes effondrées. Autour de chaque
+colosse, des rejets sauvages faisaient des taillis, ajoutaient
+l'emmêlement de leurs jeunes tiges, dont les petites baies avaient
+une aigreur exquise. Dans le jour verdâtre, qui coulait comme une
+eau claire, dans le grand silence de la mousse, retentissait seule
+la chute sourde des fruits que le vent cueillait.
+
+Et il y avait des abricotiers patriarches, qui portaient
+gaillardement leur grand âge, paralysés déjà d'un côté, avec une
+forêt de bois mort, pareil à un échafaudage de cathédrale, mais si
+vivants de leur autre moitié, si jeunes, que des pousses tendres
+faisaient éclater l'écorce rude de toutes parts. Des pruniers
+vénérables, tout chenus de mousse, grandissaient encore pour aller
+boire l'ardent soleil, sans qu'une seule de leurs feuilles pâtit.
+Des cerisiers bâtissaient des villes entières, des maisons à
+plusieurs étages, jetant des escaliers, établissant des planchers de
+branches, larges à y loger dix familles. Puis, c'étaient des
+pommiers, les reins cassés, les membres contournés, comme de grands
+infirmes, la peau racheuse, maculée de rouille verte; des poiriers
+lisses, dressant une mâture de hautes tiges minces, immense,
+semblable à l'échappée d'un port, rayant l'horizon de barres brunes;
+des pêchers rosâtres, se faisant faire place dans l'écrasement de
+leurs voisins, par un rire aimable et une poussée lente de belles
+filles égarées au milieu d'une foule. Certains pieds, anciennement
+en espaliers, avaient enfoncé les murailles basses qui les
+soutenaient; maintenant, ils se débauchaient, libres des treillages
+dont les lambeaux arrachés pendaient encore à leurs bras; ils
+poussaient à leur guise, n'ayant conservé de leur taille
+particulière que des apparences d'arbres comme il faut, traînant
+dans le vagabondage les loques de leur habit de gala. Et, à chaque
+tronc, à chaque branche, d'un arbre à l'autre, couraient des
+débandades de vigne. Les ceps montaient comme des rires fous,
+s'accrochaient un instant à quelque noeud élevé, puis repartaient en
+un jaillissement de rires plus sonores, éclaboussant tous les
+feuillages de l'ivresse heureuse des pampres. C'était un vert tendre
+doré de soleil qui allumait d'une pointe d'ivrognerie les têtes
+ravagées des grands vieillards du verger.
+
+Puis, vers la gauche, des arbres plus espacés, des amandiers au
+feuillage grêle, laissaient le soleil mûrir à terre des citrouilles
+pareilles à des lunes tombées. Il y avait aussi, au bord d'un
+ruisseau qui traversait le verger, des melons couturés de verrues,
+perdus dans des nappes de feuilles rampantes, ainsi que des
+pastèques vernies, d'un ovale parfait d'oeuf d'autruche. A chaque
+pas, des buissons de groseilliers barraient les anciennes allées,
+montrant les grappes limpides de leurs fruits, des rubis dont chaque
+grain s'éclairait d'une goutte de jour. Des haies de framboisiers
+s'étalaient comme des ronces sauvages; tandis que le sol n'était
+plus qu'un tapis de fraisiers, une herbe toute semée de fraises
+mûres, dont l'odeur avait une légère fumée de vanille.
+
+Mais le coin enchanté du verger était plus à gauche encore, contre
+la rampe de rochers qui commençait là à escalader l'horizon. On
+entrait en pleine terre ardente, dans une serre naturelle, où le
+soleil tombait d'aplomb. D'abord, il fallait traverser des figuiers
+gigantesques, dégingandés, étirant leurs branches comme des bras
+grisâtres las de sommeil, si obstrués du cuir velu de leurs
+feuilles, qu'on devait, pour passer, casser les jeunes tiges
+repoussant des pieds séchés par l'âge. Ensuite, on marchait entre
+des bouquets d'arbousiers, d'une verdure de buis géants, que leurs
+baies rouges faisaient ressembler à des mais ornés de pompons de
+soie écarlate. Puis, venait une futaie d'aliziers, d'azeroliers, de
+jujubiers, au bord de laquelle des grenadiers mettaient une lisière
+de touffes éternellement vertes; les grenades se nouaient à peine,
+grosses comme un poing d'enfant; les fleurs de pourpre, posées sur
+le bout des branches, paraissaient avoir le battement d'ailes des
+oiseaux des îles, qui ne courbent pas les herbes sur lesquelles ils
+vivent. Et l'on arrivait enfin à un bois d'orangers et de
+citronniers, poussant vigoureusement en pleine terre. Les troncs
+droits enfonçaient des enfilades de colonnes brunes; les feuilles
+luisantes mettaient la gaieté de leur claire peinture sur le bleu du
+ciel, découpaient l'ombre nettement en minces lames pointues, qui
+dessinaient à terre les millions de palmes d'une étoffe indienne.
+C'était un ombrage au charme tout autre, auprès duquel les ombrages
+du verger d'Europe devenaient fades: une joie tiède de la lumière
+tamisée en une poussière d'or volante, une certitude de verdure
+perpétuelle, une force de parfum continu, le parfum pénétrant de la
+fleur, le parfum plus grave du fruit, donnant aux membres la
+souplesse pâmée des pays chauds.
+
+- Et nous allons déjeuner! cria Albine, en tapant dans ses mains.
+Il est au moins neuf heures. J'ai une belle faim!
+
+Elle s'était levée. Serge confessait qu'il mangerait volontiers, lui
+aussi.
+
+- Grand bêta! reprit-elle, tu n'as donc pas compris que je te
+menais déjeuner. Hein! nous ne mourrons pas de faim, ici? Tout est
+pour nous.
+
+Ils entrèrent sous les arbres, écartant les branches, se coulant au
+plus épais des fruits. Albine qui marchait la première, les jupes
+entre les jambes, se retournait, demandait à son compagnon, de sa
+voix flûtée:
+
+- Qu'est-ce que tu aimes, toi? les poires, les abricots, les
+cerises, les groseilles?... Je te préviens que les poires sont
+encore vertes; mais elles sont joliment bonnes tout de même.
+
+Serge se décida pour les cerises. Albine dit qu'en effet on pouvait
+commencer par ça. Mais, comme il allait sottement grimper sur le
+premier cerisier venu, elle lui fit faire encore dix bonnes minutes
+de chemin, au milieu d'un gâchis épouvantable de branches. Ce
+cerisier-là avait de méchantes cerises de rien du tout; les cerises
+de celui-ci étaient trop aigres; les cerises de cet autre ne
+seraient mûres que dans huit jours. Elle connaissait tous les
+arbres.
+
+- Tiens, monte là-dedans, dit-elle enfin, en s'arrêtant devant un
+cerisier si chargé de fruits, que des grappes pendaient jusqu'à
+terre comme des colliers de corail accrochés.
+
+Serge s'établit commodément entre deux branches, et se mit à
+déjeuner. Il n'entendait plus Albine; il la croyait dans un autre
+arbre, à quelques pas, lorsque, baissant les yeux, il l'aperçut
+tranquillement couchée sur le dos, au-dessous de lui. Elle s'était
+glissée là, mangeant sans même se servir des mains, happant des
+lèvres les cerises que l'arbre tendait jusqu'à sa bouche.
+
+Quand elle se vit découverte, elle eut des rires prolongés, sautant
+sur l'herbe comme un poisson blanc sorti de l'eau, se mettant sur le
+ventre, rampant sur les coudes, faisant le tour du cerisier, tout en
+continuant à happer les cerises les plus grosses.
+
+- Figure-toi, elles me chatouillent! criait-elle. Tiens, en voilà
+encore une qui vient de me tomber dans le cou. C'est qu'elles sont
+joliment fraîches!... Moi, j'en ai dans les oreilles, dans les yeux,
+sur le nez, partout! Si je voulais, j'en écraserais une pour me
+faire des moustaches... Elles sont bien plus douces en bas qu'en
+haut.
+
+- Allons donc! dit Serge en riant. C'est que tu n'oses pas monter.
+
+Elle resta muette d'indignation.
+
+- Moi! moi! balbultia-t-elle.
+
+Et, serrant sa jupe, la rattachant par-devant à sa ceinture, sans
+voir quelle montrait ses cuisses, elle prit l'arbre nerveusement, se
+hissa sur le tronc, d'un seul effort des poignets. Là, elle courut
+le long des branches, en évitant même de se servir des mains; elle
+avait des allongements souples d'écureuil, elle tournait autour des
+noeuds, lâchait les pieds, tenue seulement en équilibre par le pli
+de la taille. Quand elle fut tout en haut, au bout d'une branche
+grêle, que le poids de son corps secouait furieusement:
+
+- Eh bien! cria-t-elle, est-ce que j'ose monter?
+
+- Veux-tu vite descendre! implorait Serge pris de peur. Je t'en
+prie. Tu vas te faire du mal.
+
+Mais, triomphante, elle alla encore plus haut. Elle se tenait à
+l'extrémité même de la branche, à califourchon, s'avançant petit à
+petit au-dessus du vide, empoignant des deux mains des touffes de
+feuilles.
+
+- La branche va casser, dit Serge éperdu.
+
+- Qu'elle casse, pardi! répondit-elle avec un grand rire. Ça
+m'évitera la peine de descendre.
+
+Et la branche cassa, en effet; mais lentement, avec une si longue
+déchirure, qu'elle s'abattit peu à peu, comme pour déposer Albine à
+terre d'une façon très douce. Elle n'eut pas le moindre effroi, elle
+se renversait, elle agitait ses cuisses demi-nues, en répétant:
+
+- C'est joliment gentil. On dirait une voiture.
+
+Serge avait sauté de l'arbre pour la recevoir dans ses bras. Comme
+il restait tout pâle de l'émotion qu'il venait d'avoir, elle le
+plaisanta.
+
+- Mais ça arrive tous les jours de tomber des arbres. Jamais on ne
+se fait de mal... Ris donc, gros bêta! Tiens, mets-moi un peu de
+salive sur le cou. Je me suis égratignée.
+
+Il lui mit un peu de salive, du bout des doigts.
+
+- Là, c'est guéri, cria-t-elle, en s'échappant, avec une gambade de
+gamine. Nous allons jouer à cache-cache, veux-tu?
+
+Elle se fit chercher. Elle disparaissait, jetait le cri: Coucou!
+coucou! du fond de verdures connues d'elle seule, où Serge ne
+pouvait la trouver. Mais ce jeu de cache-cache n'allait pas sans une
+maraude terrible de fruits. Le déjeuner continuait dans les coins où
+les deux grands enfants se poursuivaient. Albine, tout en filant
+sous les arbres, allongeait la main, croquait une poire verte,
+s'emplissait la jupe d'abricots. Puis, dans certaines cachettes,
+elle avait des trouvailles qui l'asseyaient par terre, oubliant le
+jeu, occupée à manger gravement. Un moment, elle n'entendit plus
+Serge, elle dut le chercher à son tour. Et ce fut pour elle une
+surprise, presque une fâcherie, de le découvrir sous un prunier, un
+prunier qu'elle-même ne savait pas là, et dont les prunes mûres
+avaient une délicate odeur de musc. Elle le querella de la belle
+façon. Voulait-il donc tout avaler, qu'il n'avait soufflé mot? Il
+faisait la bête, mais il avait le nez fin, il sentait de loin les
+bonnes choses. Elle était surtout furieuse contre le prunier, un
+arbre sournois qu'on ne connaissait seulement pas, qui devait avoir
+poussé dans la nuit, pour ennuyer les gens. Serge, comme elle
+boudait, refusant de cueillir une seule prune, imagina de secouer
+l'arbre violemment. Une pluie, une grêle de prunes tomba. Albine,
+sous l'averse, reçu des prunes sur les bras, des prunes dans le cou,
+des prunes au beau milieu du nez. Alors, elle ne put retenir ses
+rires; elle resta dans ce déluge, criant: Encore! encore! amusée par
+les balles rondes qui rebondissaient sur elle, tendant la bouche et
+les mains, les yeux fermés, se pelotonnant à terre pour se faire
+toute petite.
+
+Matinée d'enfance, polissonnerie de galopins lâchés dans le Paradou.
+Albine et Serge passèrent là des heures puériles d'école
+buissonnière, à courir, à crier, à se taper, sans que leurs chairs
+innocentes eussent un frisson. Ce n'était encore que la camaraderie
+de deux garnements, qui songeront peut-être plus tard à se baiser
+sur les joues, lorsque les arbres n'auront plus de dessert à leur
+donner. Et quel joyeux coin de nature pour cette première escapade!
+Un trou de feuillage, avec des cachettes excellentes. Des sentiers
+le long desquels il n'était pas possible d'être sérieux, tant les
+haies laissaient tomber de rires gourmands. Le parc avait, dans cet
+heureux verger, une gaminerie de buissons s'en allant à la
+débandade, une fraîcheur d'ombre invitant à la faim, une vieillesse
+de bons arbres pareils à des grands-pères pleins de gâteries. Même,
+au fond des retraites vertes de mousse, sous les troncs cassés qui
+les forçaient à ramper l'un derrière l'autre, dans des corridors de
+feuilles, si étroits, que Serge s'attelait en riant aux jambes nues
+d'Albine, ils ne rencontraient point la rêverie dangereuse du
+silence. Rien de troublant ne leur venait du bois en récréation.
+
+Et quand ils furent las des abricotiers, des pruniers, des
+cerisiers, ils coururent sous les amandiers grêles, mangeant les
+amandes vertes, à peine grosses comme des pois, cherchant les
+fraises parmi le tapis d'herbe, se fâchant de ce que les pastèques
+et les melons n'étaient pas mûrs. Albine finit par courir de toutes
+ses forces, suivie de Serge, qui ne pouvait l'attraper. Elle
+s'engagea dans les figuiers, sautant les grosses branches, arrachant
+les feuilles qu'elle jetait par-derrière à la figure de son
+compagnon. En quelques bonds, elle traversa les bouquets
+d'arbousiers, dont elle goûta en passant les baies rouges; et ce fut
+dans la futaie des aliziers, des azeroliers et des jujubiers que
+Serge la perdit. Il la crut d'abord cachée derrière un grenadier;
+mais c'était deux fleurs en bouton qu'il avait pris pour les deux
+noeuds roses de ses poignées. Alors, il battit le bois d'orangers,
+ravi du beau temps qu'il faisait là, s'imaginant entrer chez les
+fées du soleil. Au milieu du bois, il aperçut Albine qui, ne le
+croyant pas si près d'elle, furetait vivement, fouillait du regard
+les profondeurs vertes.
+
+- Qu'est-ce que tu cherches donc là? cria-t-il. Tu sais bien que
+c'est défendu.
+
+Elle eut un sursaut, elle rougit légèrement, pour la première fois
+de la journée. Et, s'asseyant à côté de Serge, elle lui parla des
+jours heureux où les oranges mûrissaient. Le bois alors était tout
+doré, tout éclairé de ces étoiles rondes, qui criblaient de leurs
+feux jaunes la voûte verte.
+
+Puis, quand ils s'en allèrent enfin, elle s'arrêta à chaque rejet
+sauvage, s'emplissant les poches de petites poires âpres, de petites
+prunes aigres, disant que ce serait pour manger en route. C'était
+cent fois meilleur que tout ce qu'ils avaient goûté jusque-là. Il
+fallut que Serge en avalât, malgré les grimaces qu'il faisait à
+chaque coup de dent. Ils rentrèrent éreintés, heureux, ayant tant
+ri, qu'ils avaient mal aux côtes. Même, ce soir-là, Albine n'eut pas
+le courage de remonter chez elle; elle s'endormit aux pieds de
+Serge, en travers sur le lit, rêvant qu'elle montait aux arbres,
+achevant de croquer en dormant les fruits des sauvageons, qu'elle
+avait cachés sous la couverture, à côté d'elle.
+
+
+
+
+
+X.
+
+Huit jours plus tard, il y eut de nouveau un grand voyage dans le
+parc. Il s'agissait d'aller plus loin que le verger, à gauche, du
+côté des larges prairies que quatre ruisseaux traversaient. On
+ferait plusieurs lieues en pleine herbe; on vivrait de sa pêche, si
+l'on venait à s'égarer.
+
+- J'emporte mon couteau, dit Albine, en montrant un couteau de
+paysan, à lame épaisse.
+
+Elle mit de tout dans ses poches, de la ficelle, du pain, des
+allumettes, une petite bouteille de vin, des chiffons, un peigne,
+des aiguilles. Serge dut prendre une couverture; mais, au bout des
+tilleuls, lorsqu'ils arrivèrent devant les décombres du château, la
+couverture l'embarrassait déjà à un tel point, qu'il la cacha sous
+un pan de mur écroulé.
+
+Le soleil était plus fort. Albine s'était attardée à ses
+préparatifs. Dans la matinée chaude, ils s'en allèrent côte à côte,
+presque raisonnables. Ils faisaient jusqu'à des vingtaines de pas,
+sans se pousser, pour rire. Ils causaient.
+
+- Moi, je ne m'éveille jamais, dit Albine. J'ai bien dormi, cette
+nuit. Et toi?
+
+- Moi aussi, répondit Serge.
+
+Elle reprit:
+
+- Qu'est-ce que ça signifie, quand on rêve un oiseau qui vous
+parle?
+
+- Je ne sais pas... Et que disait-il, ton oiseau?
+
+- Ah! j'ai oublié... Il disait des choses très bien, beaucoup de
+choses qui me semblaient drôles... Tiens, vois donc ce gros
+coquelicot, là-bas. Tu ne l'auras pas! Tu ne l'auras pas!
+
+Elle prit son élan; mais Serge, grâce à ses longues jambes, la
+devança, cueillit le coquelicot qu'il agita victorieusement. Alors,
+elle resta les lèvres pincées, sans rien dire, avec une grosse envie
+de pleurer. Lui, ne sut que jeter la fleur. Puis, pour faire la
+paix:
+
+- Veux-tu monter sur mon dos? Je te porterai, comme l'autre jour.
+
+- Non, non.
+
+Elle boudait. Mais elle n'avait pas fait trente pas, qu'elle se
+retournait, toute rieuse. Une ronce la retenait par la jupe.
+
+- Tiens! je croyais que c'était toi qui marchais exprès sur ma
+robe... C'est qu'elle ne veut pas me lâcher! Décroche-moi, dis!
+
+Et, quand elle fut décrochée, ils marchèrent de nouveau à côté l'un
+de l'autre, très sagement. Albine prétendait que c'était plus
+amusant, de se promener ainsi, comme des gens sérieux. Ils venaient
+d'entrer dans les prairies. A l'infini, devant eux, se déroulaient
+de larges pans d'herbes, à peine coupés de loin en loin par le
+feuillage tendre d'un rideau de saules. Les pans d'herbes se
+duvetaient, pareils à des pièces de velours; ils étaient d'un gros
+vert peu à peu pâli dans les lointains, se noyant de jaune vif, au
+bord de l'horizon, sous l'incendie du soleil. Les bouquets de
+saules, tout là-bas, semblaient d'or pur, au milieu du grand frisson
+de la lumière. Des poussières dansantes mettaient aux pointes des
+gazons un flux de clartés, tandis qu'à certains souffles de vent,
+passant librement sur cette solitude nue, les herbes se moiraient
+d'un tressaillement de plantes caressées. Et, le long des prés les
+plus voisins, des foules de petites pâquerettes blanches, en tas, à
+la débandade, par groupes, ainsi qu'une population grouillant sur le
+pavé pour quelque fête publique, peuplaient de leur joie répandue le
+noir des pelouses. Des boutons-d'or avaient une gaieté de grelots de
+cuivre poli, que l'effleurement d'une aile de mouche allait faire
+tinter; de grands coquelicots isolés éclataient avec des pétards
+rouges, s'en allaient plus loin, en bandes, étaler des mares
+réjouissantes comme des fonds de cuvier encore pourpres de vin; de
+grands bleuets balançaient leurs légers bonnets de paysanne ruchés
+de bleu, menaçant de s'envoler par-dessus les moulins à chaque
+souffle. Puis c'étaient des tapis de houques laineuses, de flouves
+odorantes, de lotiers velus, des nappes de fétuques, de cretelles,
+d'agrostis, de pâturins. Le sainfoin dressait ses longs cheveux
+grêles, le trèfle découpait ses feuilles nettes, le plantain
+brandissait des forêts de lances, la luzerne faisait des couches
+molles, des édredons de satin vert d'eau broché de fleurs violâtres.
+Cela, à droite, à gauche, en face, partout, roulant sur le sol plat,
+arrondissant la surface moussue d'une mer stagnante, dormant sous le
+ciel qui paraissait plus vaste. Dans l'immensité des herbes, par
+endroits, les herbes étaient limpidement bleues, comme si elles
+avaient réfléchi le bleu du ciel.
+
+Cependant, Albine et Serge marchaient au milieu des prairies, ayant
+de la verdure jusqu'aux genoux. Il leur semblait avancer dans une
+eau fraîche qui leur battait les mollets. Ils se trouvaient par
+instants au travers de véritables courants, avec des ruissellements
+de hautes tiges penchées dont ils entendaient la fuite rapide entre
+leurs jambes. Puis, des lacs calmes sommeillaient, des bassins de
+gazons courts, où ils trempaient à peine plus haut que les
+chevilles. Ils jouaient en marchant ainsi, non plus à tout casser,
+comme dans le verger, mais à s'attarder, au contraire, les pieds
+liés par les doigts souples des plantes goûtant là une pureté, une
+caresse de ruisseau, qui calmait en eux la brutalité du premier âge.
+Albine s'écarta, alla se mettre au fond d'une herbe géante qui lui
+arrivait au menton. Elle ne passait que la tête. Elle se tint un
+instant bien tranquille, appelant Serge.
+
+- Viens donc! On est comme dans un bain. On a de l'eau verte
+partout.
+
+Puis, elle s'échappa d'un saut, sans même l'attendre, et ils
+suivirent la première rivière qui leur barra la route. C'était une
+eau plate, peu profonde, coulant entre deux rives de cresson
+sauvage. Elle s'en allait ainsi mollement, avec des détours
+ralentis, si propre, si nette, qu'elle reflétait comme une glace le
+moindre jonc de ses bords. Albine et Serge durent, pendant
+longtemps, en descendre le courant, qui marchait moins vite qu'eux,
+avant de trouver un arbre dont l'ombre se baignât dans ce flot de
+paresse. Aussi loin que portaient leurs regards, ils voyaient l'eau
+nue, sur le lit des herbes, étirer ses membres purs, s'endormir en
+plein soleil du sommeil souple, à demi dénoué, d'une couleuvre
+bleuâtre. Enfin, ils arrivèrent à un bouquet de trois saules; deux
+avaient les pieds dans l'eau, l'autre était planté un peu en
+arrière; troncs foudroyés, émiettés par l'âge, que couronnaient des
+chevelures blondes d'enfant. L'ombre était si claire, qu'elle rayait
+à peine de légères hachures la rive ensoleillée. Cependant, l'eau si
+unie en amont et en aval avait là un court frisson, un trouble de sa
+peau limpide, qui témoignait de sa surprise à sentir ce bout de
+voile traîner sur elle. Entre les trois saules, un coin de pré
+descendait par une pente insensible, mettant des coquelicots jusque
+dans les fentes des vieux troncs crevés. On eût dit une tente de
+verdure, plantée sur trois piquets, au bord de l'eau, dans le désert
+roulant des herbes.
+
+- C'est ici, c'est ici! cria Albine, en se glissant sous les
+saules.
+
+Serge s'assit à côté d'elle, les pieds presque dans l'eau. Il
+regardait autour de lui, il murmurait:
+
+- Tu connais tout, tu sais les meilleurs endroits... On dirait une
+île de dix pieds carrés, rencontrée en pleine mer.
+
+- Oui, nous sommes chez nous, reprit-elle, si joyeuse, qu'elle tapa
+les herbes de son poing. C'est une maison à nous... Nous allons tout
+faire.
+
+Puis, comme prise d'une idée triomphante, elle se jeta contre lui,
+lui dit dans la figure, avec une explosion de joie:
+
+- Veux-tu être mon mari? Je serai ta femme.
+
+Il fut enchanté de l'invention; il répondit qu'il voulait bien être
+le mari, riant plus haut qu'elle. Alors, elle, tout d'un coup,
+devint sérieuse; elle affecta un air pressé de ménagère.
+
+- Tu sais, dit-elle, c'est moi qui commande... Nous déjeunerons
+quand tu auras mis la table.
+
+Et elle lui donna des ordres impérieux. Il dut serrer tout ce
+qu'elle tira de ses poches dans le creux d'un saule, qu'elle
+appelait "l'armoire". Les chiffons étaient le linge; le peigne
+représentait le nécessaire de toilette; les aiguilles et la ficelle
+devaient servir à raccommoder les vêtements des explorateurs. Quant
+aux provisions de bouche, elles consistaient dans la petite
+bouteille de vin et les quelques croûtes de la ville. A la vérité,
+il y avait encore les allumettes pour faire cuire le poisson qu'on
+devait prendre.
+
+Comme il achevait de mettre la table, la bouteille au milieu, les
+trois croûtes alentour, il hasarda l'observation que le régal serait
+mince. Mais elle haussait les épaules, en femme supérieure. Elle se
+mit les pieds à l'eau, disant sévèrement:
+
+- C'est moi qui pêche. Toi, tu me regarderas.
+
+Pendant une demi-heure, elle se donna une peine infinie pour
+attraper des petits poissons avec les mains. Elle avait relevé ses
+jupes, nouées d'un bout de ficelle. Elle s'avançait prudemment,
+prenant des précautions infinies afin de ne pas remuer l'eau; puis,
+lorsqu'elle était tout près du petit poisson, tapi entre deux
+pierres, elle allongeait son bras nu, faisait un barbotage terrible,
+ne tenait qu'une poignée de graviers. Serge alors riait aux éclats,
+ce qui la ramenait à la rive, courroucée, lui criant qu'il n'avait
+pas le droit de rire.
+
+- Mais, finit-il par dire, avec quoi le feras-tu cuire, ton
+poisson? Il n'y a pas de bois.
+
+Cela acheva de la décourager. D'ailleurs, ce poisson-là ne lui
+paraissait pas fameux. Elle sortit de l'eau, sans songer à remettre
+ses bas. Elle courait dans l'herbe, les jambes nues, pour se sécher.
+Et elle retrouvait son rire, parce qu'il y avait des herbes qui la
+chatouillaient sous la plante des pieds.
+
+- Oh! de la pimprenelle! dit-elle brusquement, en se jetant à
+genoux. C'est ça qui est bon! Nous allons nous régaler.
+
+Serge dut mettre sur la table un tas de pimprenelle. Ils mangèrent
+de la pimprenelle avec leur pain. Albine affirmait que c'était
+meilleur que de la noisette. Elle servait en maîtresse de maison,
+coupait le pain de Serge, auquel elle ne voulut jamais confier son
+couteau.
+
+- Je suis la femme, répondait-elle sérieusement à toutes les
+révoltes qu'il tentait.
+
+Puis, elle lui fit reporter dans "l'armoire" les quelques gouttes de
+vin qui restaient au fond de la bouteille. Il fallut même qu'il
+balayât l'herbe, pour qu'on pût passer de la salle à manger dans la
+chambre à coucher. Albine se coucha la première, tout de son long,
+en disant:
+
+- Tu comprends, maintenant, nous allons dormir... Tu dois te
+coucher à côté de moi, tout contre moi.
+
+Il s'allongea ainsi qu'elle le lui ordonnait. Tous deux se tenaient
+très raides, se touchant des épaules aux pieds, les mains vides,
+rejetées en arrière, par-dessus leurs têtes. C'étaient surtout leurs
+mains qui les embarrassaient. Ils conservaient une gravité
+convaincue. Ils regardaient en l'air, de leurs yeux grands ouverts,
+disant qu'ils dormaient et qu'ils étaient bien.
+
+- Vois-tu, murmurait Albine, quand on est marié, on a chaud... Tu
+ne me sens pas?
+
+- Si, tu es comme un édredon... Mais il ne faut pas parler, puisque
+nous dormons. C'est meilleur de ne pas parler.
+
+Ils restèrent longtemps silencieux, toujours très graves. Ils
+avaient roulé leurs têtes, les éloignant insensiblement, comme si la
+chaleur de leurs haleines les eût gênés. Puis, au milieu du grand
+silence, Serge ajouta cette seule parole:
+
+- Moi, je t'aime bien.
+
+C'était l'amour avant le sexe, l'instinct d'aimer qui plante les
+petits hommes de dix ans sur le passage des bambines en robes
+blanches. Autour d'eux, les prairies largement ouvertes les
+rassuraient de la légère peur qu'ils avaient l'un de l'autre. Ils se
+savaient vus de toutes les herbes, vus du ciel dont le bleu les
+regardait à travers le feuillage grêle; et cela ne les dérangeait
+pas. La tente des saules, sur leurs têtes, était un simple pan
+d'étoffe transparente, comme si Albine avait pendu là un coin de sa
+robe. L'ombre restait si claire, qu'elle ne leur soufflait pas les
+langueurs des taillis profonds, les sollicitations des trous perdus,
+des alcôves vertes. Du bout de l'horizon, leur venait un air libre,
+un vent de santé, apportant la fraîcheur de cette mer de verdure, où
+il soulevait une houle de fleurs; tandis que, à leurs pieds, la
+rivière était une enfance de plus, une candeur dont le filet de voix
+fraîche leur semblait la voix lointaine de quelque camarade qui
+riait. Heureuse solitude, toute pleine de sérénité, dont la nudité
+s'étalait avec une effronterie adorable d'ignorance! Immense champ,
+au milieu duquel le gazon étroit qui leur servait de première couche
+prenait une naïveté de berceau.
+
+- Voilà, c'est fini, dit Albine en se levant. Nous avons dormi.
+
+Lui, resta un peu surpris que cela fût fini si vite. Il allongea le
+bras, la tira par la jupe, comme pour la ramener contre lui. Et elle
+tomba sur les genoux, riant, répétant
+
+- Quoi donc? Quoi donc?
+
+Il ne savait pas. Il la regardait, lui prenait les coudes. Un
+instant, il la saisit par les cheveux, ce qui la fit crier. Puis,
+lorsqu'elle fut de nouveau debout, il s'enfonça la face dans l'herbe
+qui avait gardé la tiédeur de son corps.
+
+- Voilà, c'est fini, dit-il en se levant à son tour.
+
+Jusqu'au soir, ils coururent les prairies. Ils allaient devant eux,
+pour voir. Ils visitaient leur jardin. Albine marchait en avant,
+avec le flair d'un jeune chien, ne disant rien, toujours en quête de
+la clairière heureuse, bien qu'il n'y eût pas là les grands arbres
+qu'elle rêvait. Serge avait toutes sortes de galanteries
+maladroites; il se précipitait si rudement pour écarter les hautes
+herbes, qu'il manquait la faire tomber; il la soulevait à bras-le-
+corps, d'une étreinte qui la meurtrissait, lorsqu'il voulait l'aider
+à sauter les ruisseaux. Leur grande joie fut de rencontrer les trois
+autres rivières. La première coulait sur un lit de cailloux, entre
+deux files continues de saules, si bien qu'ils durent se laisser
+glisser à tâtons au beau milieu des branches, avec le risque de
+tomber dans quelque gros trou d'eau; mais Serge, roulé le premier,
+ayant de l'eau jusqu'aux genoux seulement, reçut Albine dans ses
+bras, la porta à la rive opposée pour qu'elle ne se mouillât point.
+L'autre rivière était toute noire d'ombre, sous une allée de hauts
+feuillages, où elle passait languissante, avec le froissement léger,
+les cassures blanches d'une jupe de satin, traînée par quelque dame
+rêveuse, au fond d'un bois; nappe profonde, glacée, inquiétante,
+qu'ils eurent la chance de pouvoir traverser à l'aide d'un tronc
+abattu d'un bord à l'autre, s'en allant à califourchon, s'amusant à
+troubler du pied le miroir d'acier bruni, puis se hâtant, effrayés
+des yeux étranges que les moindres gouttes qui jaillissaient
+ouvraient dans le sommeil du courant. Et ce fut surtout la dernière
+rivière qui les retint.
+
+Celle-là était joueuse comme eux; elle se ralentissait à certains
+coudes, partait de là en rires perlés, au milieu de grosses pierres,
+se calmait à l'abri d'un bouquet d'arbustes, essoufflée, vibrante
+encore; elle montrait toutes les humeurs du monde, ayant tour à tour
+pour lit des sables fins, des plaques de rochers, des graviers
+limpides, des terres grasses, que les sauts des grenouilles
+soulevaient en petites fumées jaunes. Albine et Serge y pataugèrent
+adorablement. Les pieds nus, ils remontèrent la rivière pour
+rentrer, préférant le chemin de l'eau au chemin des herbes,
+s'attardant à chaque île qui leur barrait le passage. Ils y
+débarquaient, ils y conquéraient des pays sauvages, ils s'y
+reposaient au milieu de grands joncs, de grands roseaux, qui
+semblaient bâtir exprès pour eux des huttes de naufragés. Retour
+charmant, amusé par les rives qui déroulaient leur spectacle, égayé
+de la belle humeur des eaux vivantes.
+
+Mais, comme ils quittaient la rivière, Serge comprit qu'Albine
+cherchait toujours quelque chose, le long des bords, dans les îles,
+jusque parmi les plantes dormant au fil du courant. Il dut l'aller
+enlever du milieu d'une nappe de nénuphars, dont les larges feuilles
+mettaient à ses jambes des collerettes de marquise. Il ne lui dit
+rien, il la menaça du doigt, et ils rentrèrent enfin, tout animés du
+plaisir de la journée, bras dessus, bras dessous, en jeune ménage
+qui revient d'une escapade. Ils se regardaient, se trouvaient plus
+beaux et plus forts; ils riaient pour sûr d'une autre façon que le
+matin.
+
+
+
+
+
+XI.
+
+- Nous ne sortons donc plus? demanda Serge, à quelques jours de là.
+
+Et la voyant hausser les épaules d'un air las, il ajouta comme pour
+se moquer d'elle:
+
+- Tu as donc renoncé à chercher ton arbre?
+
+Ils tournèrent cela en plaisanterie pendant toute la journée.
+L'arbre n'existait pas. C'était un conte de nourrice. Ils en
+parlaient pourtant avec un léger frisson. Et, le lendemain, ils
+décidèrent qu'ils iraient faire une promenade au fond du parc, sous
+les hautes futaies, que Serge ne connaissait pas encore. Le matin du
+départ, Albine ne voulut rien emporter; elle était songeuse, même un
+peu triste, avec un sourire très doux. Ils déjeunèrent, ils ne
+descendirent que tard. Le soleil, déjà chaud, leur donnait une
+langueur, les faisait marcher lentement l'un près de l'autre,
+cherchant les filets d'ombre. Ni le parterre, ni le verger, qu'ils
+durent traverser, ne les retinrent. Quand ils arrivèrent sous la
+fraîcheur des grands ombrages, ils ralentirent encore leurs pas, ils
+s'enfoncèrent dans le recueillement attendri de la forêt, sans une
+parole, avec un gros soupir, comme s'ils eussent éprouvé un
+soulagement à échapper au plein jour. Puis, lorsqu'il n'y eut que
+des feuilles autour d'eux, lorsque aucune trouée ne leur montra les
+lointains ensoleillés du parc, ils se regardèrent, souriants,
+vaguement inquiets.
+
+- Comme on est bien! murmura Serge.
+
+Albine hocha la tête, ne pouvant répondre, tant elle était serrée à
+la gorge. Ils ne se tenaient point à la taille, ainsi qu'ils en
+avaient l'habitude. Les bras ballants, les mains ouvertes, ils
+marchaient, sans se toucher, la tête un peu basse.
+
+Mais Serge s'arrêta, en voyant des larmes tomber des joues d'Albine
+et se noyer dans son sourire.
+
+- Qu'as-tu? cria-t-il. Souffres-tu? T'es-tu blessée?
+
+- Non, je ris, je t'assure, dit-elle. Je ne sais pas, c'est l'odeur
+de tous ces arbres qui me fait pleurer.
+
+Elle le regarda, elle reprit:
+
+- Tu pleures aussi, toi. Tu vois bien que c'est bon.
+
+- Oui, murmura-t-il, toute cette ombre, ça vous surprend. On
+dirait, n'est-ce pas? qu'on entre dans quelque chose de si
+extraordinairement doux, que cela vous fait mal... Mais il faudrait
+me le dire, si tu avais quelque sujet de tristesse. Je ne t'ai pas
+contrariée, tu n'es pas fâchée contre moi?
+
+Elle jura que non. Elle était bien heureuse.
+
+- Alors, pourquoi ne t'amuses-tu pas?... Veux-tu que nous jouions à
+courir?
+
+- Oh! non, pas à courir, répondit-elle en faisant une moue de
+grande fille.
+
+Et comme il lui parlait d'autres jeux, de monter aux arbres pour
+dénicher des nids, de chercher des fraises ou des violettes, elle
+finit par dire avec quelque impatience:
+
+- Nous sommes trop grands. C'est bête de toujours jouer. Est-ce que
+ça ne te plaît pas davantage, de marcher ainsi, à côté de moi, bien
+tranquille?
+
+Elle marchait, en effet, d'une si agréable façon, qu'il prenait le
+plus beau plaisir du monde à entendre le petit claquement de ses
+bottines sur la terre dure de l'allée. Jamais il n'avait fait
+attention au balancement de sa taille, à la traînée vivante de sa
+jupe, qui la suivait d'un frôlement de couleuvre. C'était une joie
+qu'il n'épuiserait pas, de la voir ainsi s'en aller posément à côté
+de lui, tant il découvrait de nouveaux charmes dans la moindre
+souplesse de ses membres.
+
+- Tu as raison, cria-t-il. C'est plus amusant que tout. Je
+t'accompagnerais au bout de la terre, si tu voulais.
+
+Cependant, à quelques pas de là, il la questionna pour savoir si
+elle n'était pas lasse. Puis, il laissa entendre qu'il se reposerait
+lui-même volontiers.
+
+- Nous pourrions nous asseoir, balbutia-t-il.
+
+- Non, répondit-elle, je ne veux pas!
+
+- Tu sais, nous nous coucherions comme l'autre jour, au milieu des
+prés. Nous aurions chaud, nous serions à notre aise.
+
+- Je ne veux pas! Je ne veux pas!
+
+Elle s'était écartée d'un bond, avec l'épouvante de ces bras d'homme
+qui se tendaient vers elle. Lui, l'appela grande bête, voulut la
+rattraper. Mais, comme il la touchait à peine du bout des doigts,
+elle poussa un cri, si désespéré, qu'il s'arrêta, tout tremblant.
+
+- Je t'ai fait du mal?
+
+Elle ne répondit pas tout de suite, étonnée elle-même de son cri,
+souriant déjà de sa peur.
+
+- Non, laisse-moi, ne me tourmente pas... Qu'est-ce que nous
+ferions, quand nous serions assis? J'aime mieux marcher.
+
+Et elle ajouta, d'un air grave qui feignait de plaisanter:
+
+- Tu sais bien que je cherche mon arbre.
+
+Alors, il se mit à rire, offrant de chercher avec elle. Il se
+faisait très doux, pour ne pas l'effrayer davantage: car il voyait
+qu'elle était encore frissonnante, bien qu'elle eût repris sa marche
+lente, à son côté. C'était défendu, ce qu'ils allaient faire là, ça
+ne leur porterait pas chance; et il se sentait ému, comme elle,
+d'une terreur délicieuse, qui le secouait d'un tressaillement, à
+chaque soupir lointain de la forêt. L'odeur des arbres, le jour
+verdâtre qui tombait des hautes branches, le silence chuchotant des
+broussailles, les emplissaient d'une angoisse, comme s'ils allaient,
+au détour du premier sentier, entrer dans un bonheur redoutable.
+
+Et, pendant des heures, ils marchèrent à travers les arbres. Ils
+gardaient leur allure de promenade; ils échangeaient à peine
+quelques mots, ne se séparant pas une minute, se suivant au fond des
+trous de verdure les plus noirs. D'abord, ils s'engagèrent dans des
+taillis dont les jeunes troncs n'avaient pas la grosseur d'un bras
+d'enfant. Ils devaient les écarter, s'ouvrir une route parmi les
+pousses tendres qui leur bouchaient les yeux de la dentelle volante
+de leurs feuilles. Derrière eux, leur sillage s'effaçait, le
+sentier, ouvert, se refermait; et ils avançaient au hasard, perdus,
+roulés, ne laissant de leur passage que le balancement des hautes
+branches. Albine, lasse de ne pas voir à trois pas, fut heureuse,
+lorsqu'elle put sauter hors de ce buisson énorme dont ils
+cherchaient depuis longtemps le bout. Ils étaient au milieu d'une
+éclaircie de petits chemins; de tous côtés, entre des haies vives,
+se distribuaient des allées étroites, tournant sur elles-mêmes, se
+coupant, se tordant, s'allongeant d'une façon capricieuse. Ils se
+haussaient pour regarder par-dessus les haies; mais ils n'avaient
+aucune hâte pénible, ils seraient restés volontiers là, s'oubliant
+en détours continuels, goûtant la joie de marcher toujours sans
+arriver jamais, s'ils n'avaient eu devant eux la ligne fière des
+hautes futaies. Ils entrèrent enfin sous les futaies, religieusement,
+avec une pointe de terreur sacrée, comme on entre sous la voûte
+d'une église. Les troncs, droits, blanchis de lichens, d'un gris
+blafard de vieille pierre, montaient démesurément, alignaient à
+l'infini des enfoncements de colonnes. Au loin, des nefs se
+creusaient, avec leurs bas-côtés plus étouffés; des nefs étrangement
+hardies, portées par des piliers très minces, dentelées, ouvragées,
+si finement fouillées, qu'elles laissaient passer de toutes parts le
+bleu du ciel. Un silence religieux tombait des ogives géantes; une
+nudité austère donnait au sol l'usure des dalles, le durcissait,
+sans une herbe, semé seulement de la poudre roussie des feuilles
+mortes. Et ils écoutaient la sonorité de leurs pas, pénétrés de la
+grandiose solitude de ce temple.
+
+C'était là certainement que devait se trouver l'arbre tant cherché,
+dont l'ombre procurait la félicité parfaite. Ils le sentaient
+proche, au charme qui coulait en eux, avec le demi-jour des hautes
+voûtes. Les arbres leur semblaient des êtres de bonté, pleins de
+force, pleins de silence, pleins d'immobilité heureuse. Ils les
+regardaient un à un, ils les aimaient tous, ils attendaient de leur
+souveraine tranquillité quelque aveu qui les ferait grandir comme
+eux, dans la joie d'une vie puissante. Les érables, les frênes, les
+charmes, les cornouillers, étaient un peuple de colosses, une foule
+d'une douceur fière, des bonshommes héroïques qui vivaient de paix,
+lorsque la chute d'un d'entre eux aurait suffi pour blesser et tuer
+tout un coin du bois. Les ormes avaient des corps énormes, des
+membres gonflés, engorgés de sève, à peine cachés par les bouquets
+légers de leurs petites feuilles. Les bouleaux, les aunes, avec
+leurs blancheurs de fille, cambraient des tailles minces,
+abandonnaient au vent des chevelures de grandes déesses, déjà à
+moitié métamorphosées en arbres. Les platanes dressaient des torses
+réguliers, dont la peau lisse, tatouée de rouge, semblait laisser
+tomber des plaques de peinture écaillée. Les mélèzes, ainsi qu'une
+bande barbare, descendaient une pente, drapés dans leurs sayons de
+verdure tissée, parfumés d'un baume fait de résine et d'encens. Et
+les chênes étaient rois, les chênes immenses, ramassés carrément sur
+leur ventre trapu, élargissant des bras dominateurs qui prenaient
+toute la place au soleil; arbres titans, foudroyés, renversés dans
+des poses de lutteurs invaincus, dont les membres épars plantaient à
+eux seuls une forêt entière.
+
+N'était-ce pas un de ces chênes gigantesques? Ou bien un de ces
+beaux platanes, un de ces bouleaux blancs comme des femmes, un de
+ces ormes dont les muscles craquaient? Albine et Serge s'enfonçaient
+toujours, ne sachant plus, noyés au milieu de cette foule. Un
+instant, ils crurent avoir trouvé: ils étaient au milieu d'un carré
+de noyers, dans une ombre si froide, qu'ils en grelottaient. Plus
+loin, ils eurent une autre émotion, en entrant sous un petit bois de
+châtaigniers, tout vert de mousse, avec des élargissements de
+branches bizarres, assez vastes pour y bâtir des villages suspendus.
+Plus loin encore, Albine découvrit une clairière, où ils coururent
+tous deux, haletants. Au centre d'un tapis d'herbe fine, un
+caroubier mettait comme un écroulement de verdure, une Babel de
+feuillages, dont les ruines se couvraient d'une végétation
+extraordinaire. Des pierres restaient prises dans le bois, arrachées
+du sol par le flot montant de la sève. Les branches hautes se
+recourbaient, allaient se planter au loin, entouraient le tronc
+d'arches profondes, d'une population de nouveaux troncs, sans cesse
+multipliés. Et sur l'écorce, toute crevée de déchirures saignantes,
+des gousses mûrissaient. Le fruit même du monstre était un effort
+qui lui trouait la peau. Ils firent lentement le tour, entrèrent
+sous les branches étalées où se croisaient les rues d'une ville,
+fouillèrent du regard les fentes béantes des racines dénudées. Puis,
+ils s'en allèrent, n'ayant pas senti là le bonheur surhumain qu'ils
+cherchaient.
+
+- Où sommes-nous donc? demanda Serge.
+
+Albine l'ignorait. Jamais elle n'était venue de ce côté du parc. Ils
+se trouvaient alors dans un bouquet de cytises et d'acacias, dont
+les grappes laissaient couler une odeur très douce, presque sucrée.
+
+- Nous voilà perdus, murmura-t-elle avec un rire. Bien sûr, je ne
+connais pas ces arbres.
+
+- Mais, reprit-il, le jardin a un bout, pourtant. Tu connais bien
+le bout du jardin?
+
+Elle un eut geste large.
+
+- Non, dit-elle.
+
+Ils restèrent muets, n'ayant pas encore eu jusque-là une sensation
+aussi heureuse de l'immensité du parc. Cela les ravissait, d'être
+seuls, au milieu d'un domaine si grand, qu'eux-mêmes devaient
+renoncer à en connaître les bords.
+
+- Eh bien! nous sommes perdus, répéta Serge gaiement. C'est
+meilleur, lorsqu'on ne sait pas où l'on va.
+
+Il se rapprocha, humblement.
+
+- Tu n'as pas peur?
+
+- Oh! non. Il n'y a que toi et moi, dans le jardin... De qui veux-
+tu que j'aie peur? Les murailles sont trop hautes. Nous ne les
+voyons pas, mais elles nous gardent, comprends-tu?
+
+Il était tout près d'elle. Il murmura:
+
+- Tout à l'heure, tu as eu peur de moi.
+
+Mais elle le regardait en face, sereine, sans un battement de
+paupière.
+
+- Tu me faisais du mal, répondit-elle. Maintenant, tu as l'air très
+bon. Pourquoi aurais-je peur de toi?
+
+- Alors, tu me permets de te prendre comme cela? Nous retournerons
+sous les arbres.
+
+- Oui. Tu peux me serrer, tu me fais plaisir. Et marchons
+lentement, n'est-ce pas? pour ne pas retrouver notre chemin trop
+vite.
+
+Il lui avait passé un bras à la taille. Ce fut ainsi qu'ils
+revinrent sous les hautes futaies, où la majesté des voûtes ralentit
+encore leur promenade de grands enfants qui s'éveillaient à l'amour.
+Elle se dit un peu lasse, elle appuya la tête contre l'épaule de
+Serge. Ni l'un ni l'autre pourtant ne parla de s'asseoir. Ils n'y
+songeaient pas, cela les aurait dérangés. Quelle joie pouvait leur
+procurer un repos sur l'herbe, comparée à la joie qu'ils goûtaient
+en marchant toujours, côte à côte? L'arbre légendaire était oublié.
+Ils ne cherchaient plus qu'à rapprocher leur visage, pour se sourire
+de plus près. Et c'étaient les arbres, les érables, les ormes, les
+chênes, qui leur soufflaient leurs premiers mots de tendresse, dans
+leur ombre claire.
+
+- Je t'aime! disait Serge d'une voix légère qui soulevait les
+petits cheveux dorés des tempes d'Albine.
+
+Il voulait trouver une autre parole, il répétait:
+
+- Je t'aime! Je t'aime!
+
+Albine écoutait avec un beau sourire. Elle apprenait cette musique.
+
+- Je t'aime! Je t'aime! soupirait-elle plus délicieusement, de sa
+voix perlée de jeune fille.
+
+Puis, levant ses yeux bleus, où une aube de lumière grandissait,
+elle demanda:
+
+- Comment m'aimes-tu?
+
+Alors, Serge se recueillit. Les futaies avaient une douceur
+solennelle, les nefs profondes gardaient le frisson des pas
+assourdis du couple.
+
+- Je t'aime plus que tout, répondit-il. Tu es plus belle que tout
+ce que je vois le matin en ouvrant ma fenêtre. Quand je te regarde,
+tu me suffis. Je voudrais n'avoir que toi, et je serais bien
+heureux.
+
+Elle baissait les paupières, elle roulait la tête comme bercée.
+
+- Je t'aime, continua-t-il. Je ne te connais pas, je ne sais qui tu
+es, je ne sais d'où tu viens; tu n'es ni ma mère, ni ma soeur; et je
+t'aime, à te donner tout mon coeur, à n'en rien garder pour le reste
+du monde... Ecoute, j'aime tes joues soyeuses comme un satin, j'aime
+ta bouche qui a une odeur de rose, j'aime tes yeux dans lesquels je
+me vois avec mon amour, j'aime jusqu'à tes cils, jusqu'à ces petites
+veines qui bleuissent la pâleur de tes tempes... C'est pour te dire
+que je t'aime, que je t'aime, Albine.
+
+- Oui, je t'aime, reprit-elle. Tu as une barbe très fine qui ne me
+fait pas mal, lorsque j'appuie mon front sur ton cou. Tu es fort, tu
+es grand, tu es beau. Je t'aime, Serge.
+
+Un moment, ils se turent, ravis. Il leur semblait qu'un chant de
+flûte les précédait, que leurs paroles leur venaient d'un orchestre
+suave qu'ils ne voyaient point. Ils ne s'en allaient plus qu'à tout
+petits pas, penchés l'un vers l'autre, tournant sans fin entre les
+troncs gigantesques. Au loin, le long des colonnades, il y avait des
+coups de soleil couchant, pareils à un défilé de filles en robes
+blanches, entrant dans l'église, pour des fiançailles, au sourd
+ronflement des orgues.
+
+- Et pourquoi m'aimes-tu? demanda de nouveau Albine.
+
+Il sourit, il ne répondit pas d'abord. Puis il dit:
+
+- Je t'aime parce que tu es venue. Cela dit tout... Maintenant,
+nous sommes ensemble, nous nous aimons. Il me semble que je ne
+vivrais plus, si je ne t'aimais pas. Tu es mon souffle.
+
+Il baissa la voix, parlant dans le rêve.
+
+- On ne sait pas cela tout de suite. Ça pousse en vous avec votre
+coeur. Il faut grandir, il faut être fort... Tu te souviens comme
+nous nous aimions! Mais nous ne le disions pas. On est enfant, on
+est bête. Puis, un beau jour, cela devient trop clair, cela vous
+échappe... Va, nous n'avons pas d'autre affaire; nous nous aimons
+parce que c'est notre vie de nous aimer.
+
+Albine, la tête renversée, les paupières complètement fermées,
+retenait son haleine. Elle goûtait le silence encore chaud de cette
+caresse de paroles.
+
+- M'aimes-tu? M'aimes-tu? balbutia-t-elle, sans ouvrir les yeux.
+
+Lui, resta muet, très malheureux, ne trouvant plus rien à dire, pour
+lui montrer qu'il l'aimait. Il promenait lentement le regard sur son
+visage rose, qui s'abandonnait comme endormi; les paupières avaient
+une délicatesse de soie vivante; la bouche faisait un pli adorable,
+humide d'un sourire; le front était une pureté, noyée d'une ligne
+dorée à la racine des cheveux. Et lui, aurait voulu donner tout son
+être dans le mot qu'il sentait sur ses lèvres, sans pouvoir le
+prononcer. Alors, il se pencha encore, il parut chercher à quelle
+place exquise de ce visage il poserait le mot suprême. Puis, il ne
+dit rien, il n'eut qu'un petit souffle. Il baisa les lèvres
+d'Albine.
+
+- Albine, je t'aime!
+
+- Je t'aime Serge!
+
+Et ils s'arrêtèrent, frémissants de ce premier baiser. Elle avait
+ouvert les yeux très grands. Il restait la bouche légèrement
+avancée. Tous deux, sans rougir, se regardaient. Quelque chose de
+puissant, de souverain les envahissait; c'était comme une rencontre
+longtemps attendue, dans laquelle ils se revoyaient grandis, faits
+l'un pour l'autre, à jamais liés. Ils s'étonnèrent un instant,
+levèrent les regards vers la voûte religieuse des feuillages,
+parurent interroger le peuple paisible des arbres, pour retrouver
+l'écho de leur baiser. Mais, en face de la complaisance sereine de
+la futaie, ils eurent une gaieté d'amoureux impunis, une gaieté
+prolongée, sonnante, toute pleine de l'éclosion bavarde de leur
+tendresse.
+
+- Ah! conte-moi les jours où tu m'as aimée. Dis-moi tout...
+M'aimais-tu, lorsque tu dormais sur ma main? M'aimais-tu, la fois
+que je suis tombée du cerisier, et que tu étais en bas, si pâle, les
+bras tendus? M'aimais-tu, au milieu des prairies, quand tu me
+prenais à la taille pour me faire sauter les ruisseaux?
+
+- Tais-toi, laisse-moi dire. Je t'ai toujours aimée... Et toi,
+m'aimais-tu? M'aimais-tu?
+
+Jusqu'à la nuit, ils vécurent de ce mot aimer qui, sans cesse,
+revenait avec une douceur nouvelle. Ils le cherchaient, le
+ramenaient dans leurs phrases, le prononçaient hors de propos, pour
+la seule joie de le prononcer. Serge ne songea pas à mettre un
+second baiser sur les lèvres d'Albine. Cela suffisait à leur
+ignorance, de garder l'odeur du premier. Ils avaient retrouvé leur
+chemin, sans s'être souciés des sentiers le moins du monde. Comme
+ils sortaient de la forêt, le crépuscule était tombé, la lune se
+levait, jaune, entre les verdures noires. Et ce fut un retour
+adorable, au milieu du parc, avec cet astre discret qui les
+regardait par tous les trous des grands arbres. Albine disait que la
+lune les suivait. La nuit était très douce, chaude d'étoiles. Au
+loin, les futaies avaient un grand murmure, que Serge écoutait, en
+songeant: "Elles causent de nous."
+
+Lorsqu'ils traversèrent le parterre, ils marchèrent dans un parfum
+extraordinairement doux, ce parfum que les fleurs ont la nuit, plus
+alangui, plus caressant, qui est comme la respiration même de leur
+sommeil.
+
+- Bonne nuit, Serge.
+
+- Bonne nuit, Albine.
+
+Ils s'étaient pris les mains, sur le palier du premier étage, sans
+entrer dans la chambre, où ils avaient l'habitude de se souhaiter le
+bonsoir. Ils ne s'embrassèrent pas. Quand il fut seul, assis au bord
+de son lit, Serge écouta longuement Albine qui se couchait, en haut,
+au-dessus de sa tête. Il était las d'un bonheur qui lui endormait
+les membres.
+
+
+
+
+
+XII.
+
+Mais, les jours suivants, Albine et Serge restèrent embarrassés l'un
+devant l'autre. Ils évitèrent de faire aucune allusion à leur
+promenade sous les arbres. Ils n'avaient pas échangé un baiser, ils
+ne s'étaient pas dit qu'ils s'aimaient. Ce n'était point une honte
+qui les empêchait de parler, mais une crainte, une peur de gâter
+leur joie. Et, lorsqu'ils n'étaient plus ensemble, ils ne vivaient
+que du bon souvenir; ils s'y enfonçaient, ils revivaient les heures
+qu'ils avaient passées, les bras à la taille, à se caresser le
+visage de leur haleine. Cela avait fini par leur donner une grosse
+fièvre. Ils se regardaient, les yeux meurtris, très tristes, causant
+de choses qui ne les intéressaient pas. Puis, après de longs
+silences, Serge demandait à Albine d'une voix inquiète:
+
+- Tu es souffrante?
+
+Mais elle hochait la tête; elle répondait:
+
+- Non, non. C'est toi qui ne te portes pas bien. Tes mains brûlent.
+
+Le parc leur causait une sourde inquiétude qu'ils ne s'expliquaient
+pas. Il y avait un danger au détour de quelque sentier, qui les
+guettait, qui les prendrait à la nuque pour les renverser par terre
+et leur faire du mal. Jamais ils n'ouvraient la bouche de ces
+choses; mais, à certains regards poltrons, ils se confessaient cette
+angoisse, qui les rendait singuliers, comme ennemis. Cependant, un
+matin, Albine hasarda, après une longue hésitation:
+
+- Tu as tort de rester toujours enfermé. Tu retomberas malade.
+
+Serge eut un rire gêné.
+
+- Bah! murmura-t-il, nous sommes allés partout, nous connaissons
+tout le jardin.
+
+Elle dit non de la tête; puis, elle répéta très bas
+
+- Non, non... Nous ne connaissons pas les rochers, nous ne sommes
+pas allés aux sources. C'est là que je me chauffais, l'hiver. Il y a
+des coins où les pierres elles-mêmes semblent vivre.
+
+Le lendemain, sans avoir ajouté un mot, ils sortirent. Ils montèrent
+à gauche, derrière la grotte où dormait la femme de marbre. Comme
+ils posaient le pied sur les premières pierres, Serge dit:
+
+- Ça nous avait laissé un souci. Il faut voir partout. Peut-être
+serons-nous tranquilles après.
+
+La journée était étouffante, d'une chaleur lourde d'orage. Ils
+n'avaient pas osé se prendre à la taille. Ils marchaient l'un
+derrière l'autre, tout brûlants de soleil. Elle profita d'un
+élargissement du sentier pour le laisser passer devant elle; car
+elle était inquiétée par son haleine, elle souffrait de le sentir
+derrière son dos, si près de ses jupes. Autour d'eux, les rochers
+s'élevaient par larges assises; des rampes douces étageaient des
+champs d'immenses dalles, hérissés d'une rude végétation. Ils
+rencontrèrent d'abord des genêts d'or, des nappes de thym, des
+nappes de sauge, des nappes de lavande, toutes les plantes
+balsamiques, et les genévriers âpres, et les romarins amers, d'une
+odeur si forte qu'elle les grisait. Aux deux côtés du chemin, des
+houx, par moments, faisaient des haies, qui ressemblaient à des
+ouvrages délicats de serrurerie, à des grilles de bronze noir, de
+fer forgé, de cuivre poli, très compliquées d'ornements, très
+fleuries de rosaces épineuses. Puis, il leur fallut traverser un
+bois de pins, pour arriver aux sources; l'ombre maigre pesait à
+leurs épaules comme du plomb; les aiguilles sèches craquaient à
+terre, sous leurs pieds, avec une légère poussière de résine, qui
+achevait de leur brûler les lèvres.
+
+- Ton jardin ne plaisante pas, par ici, dit Serge en se tournant
+vers Albine.
+
+Ils sourirent. Ils étaient au bord des sources. Ces eaux claires
+furent un soulagement pour eux. Elles ne se cachaient pourtant pas
+sous des verdures, comme les sources des plaines, qui plantent
+autour d'elles d'épais feuillages, afin de dormir paresseusement à
+l'ombre. Elles naissaient en plein soleil, dans un trou du roc, sans
+un brin d'herbe qui verdit leur eau bleue. Elles paraissaient
+d'argent, toutes trempées de la grande lumière. Au fond d'elles, le
+soleil était sur le sable, en une poussière de clarté vivante qui
+respirait. Et, du premier bassin, elles s'en allaient, elles
+allongeaient des bras d'une blancheur pure; elles rebondissaient,
+pareilles à des nudités joueuses d'enfant; elles tombaient
+brusquement en une chute, dont la courbe molle semblait renverser un
+torse de femme, d'une chair blonde.
+
+- Trempe tes mains, cria Albine. Au fond, l'eau est glacée.
+
+En effet, ils purent se rafraîchir les mains. Ils se jetèrent de
+l'eau au visage; ils restèrent là, dans la buée de pluie qui montait
+des nappes ruisselantes. Le soleil était comme mouillé.
+
+- Tiens, regarde! cria de nouveau Albine. Voilà le parterre, voilà
+les prairies, voilà la forêt.
+
+Un moment, ils regardèrent le Paradou étalé à leurs pieds.
+
+- Et tu vois, continua-t-elle, on n'aperçoit pas le moindre bout de
+muraille. Tout le pays est à nous, jusqu'au bord du ciel.
+
+Ils s'étaient, enfin, pris à la taille, sans le savoir, d'un geste
+rassuré et confiant. Les sources calmaient leur fièvre. Mais, comme
+ils s'éloignaient, Albine parut céder à un souvenir; elle ramena
+Serge, en disant:
+
+- Là, au bas des rochers, j'ai vu la muraille, une fois. Il y a
+longtemps.
+
+- Mais on ne voit rien, murmura Serge, légèrement pâle.
+
+- Si, si... Elle doit être derrière l'avenue des marronniers, après
+ces broussailles.
+
+Puis, sentant le bras de Serge qui la serrait plus nerveusement,
+elle ajouta:
+
+- Je me trompe peut-être... Pourtant, je me rappelle que je l'ai
+trouvée tout d'un coup devant moi, en sortant de l'allée. Elle me
+barrait le chemin, si haute, que j'en ai eu peur... Et, à quelques
+pas de là, j'ai été bien surprise. Elle était crevée, elle avait un
+trou énorme, par lequel on apercevait tout le pays d'à côté.
+
+Serge la regarda, avec une supplication inquiète dans les yeux. Elle
+eut un haussement d'épaules pour le rassurer.
+
+- Oh! mais j'ai bouché le trou! Va, je te l'ai dit, nous sommes
+bien seuls... Je l'ai bouché tout de suite. J'avais mon couteau.
+J'ai coupé des ronces, j'ai roulé de grosses pierres. Je défie bien
+à un moineau de passer... Si tu veux, nous irons voir, un de ces
+jours. Ça te tranquillisera.
+
+Il dit non de la tête. Puis, ils s'en allèrent, se tenant à la
+taille; mais ils étaient redevenus anxieux. Serge abaissait des
+regards de côté sur le visage d'Albine, qui souffrait, les paupières
+battantes, à être ainsi regardée. Tous deux auraient voulu
+redescendre, s'éviter le malaise d'une promenade plus longue. Et,
+malgré eux, comme cédant à une force qui les poussait, ils
+tournèrent un rocher, ils arrivèrent sur un plateau, où les
+attendait de nouveau l'ivresse du grand soleil. Ce n'était plus
+l'heureuse langueur des plantes aromatiques, le musc du thym,
+l'encens de la lavande. Ils écrasaient des herbes puantes:
+l'absinthe, d'une griserie amère; la rue, d'une odeur de chair
+fétide; la valériane, brûlante, toute trempée de sa sueur
+aphrodisiaque. Des mandragores, des ciguës, des hellébores, des
+belladones, montait un vertige à leurs tempes, un assoupissement,
+qui les faisait chanceler aux bras l'un de l'autre, le coeur sur les
+lèvres.
+
+- Veux-tu que je te prenne? demanda Serge à Albine, en la sentant
+s'abandonner contre lui.
+
+Il la serrait déjà entre ses deux bras. Mais elle se dégagea,
+respirant fortement.
+
+- Non, tu m'étouffes, dit-elle. Laisse. Je ne sais ce que j'ai. La
+terre remue sous mes pieds... Vois-tu, c'est là que j'ai mal.
+
+Elle lui prit une main qu'elle posa sur sa poitrine. Alors, lui,
+devint tout blanc. Il était plus défaillant qu'elle. Et tous deux
+avaient des larmes au bord des yeux, de se voir ainsi, sans trouver
+de remède à leur grand malheur. Allaient-ils donc mourir là, de ce
+mal inconnu?
+
+- Viens à l'ombre, viens t'asseoir, dit Serge. Ce sont ces plantes
+qui nous tuent, avec leurs odeurs.
+
+Il la conduisit par le bout des doigts, car elle tressaillait,
+lorsqu'il lui touchait seulement le poignet. Le bois d'arbres verts
+où elle s'assit était fait d'un beau cèdre, qui élargissait à plus
+de dix mètres les toits plats de ses branches. Puis, en arrière,
+poussaient les essences bizarres des conifères; les cupressus au
+feuillage mou et plat comme une épaisse guipure; les abiès, droits
+et graves, pareils à d'anciennes pierres sacrées, noires encore du
+sang des victimes; les taxus, dont les robes sombres se frangeaient
+d'argent; toutes les plantes à feuillage persistant, d'une
+végétation trapue, à la verdure foncée de cuir verni, éclaboussée de
+jaune et de rouge, si puissante, que le soleil glissait sur elle
+sans l'assouplir. Un araucaria surtout était étrange, avec ses
+grands bras réguliers, qui ressemblaient à une architecture de
+reptiles, entés les uns sur les autres, hérissant leurs feuilles
+imbriquées comme des écailles de serpents en colère. Là, sous ces
+ombrages lourds, la chaleur avait un sommeil voluptueux. L'air
+dormait, sans un souffle, dans une moiteur d'alcôve. Un parfum
+d'amour oriental, le parfum des lèvres peintes de la Sunamite,
+s'exhalait des bois odorants.
+
+- Tu ne t'assois pas? dit Albine.
+
+Et elle s'écartait un peu, pour lui faire place. Mais lui, recula,
+se tint debout. Puis, comme elle l'invitait de nouveau, il se laissa
+glisser sur les genoux, à quelques pas. Il murmurait:
+
+- Non, j'ai plus de fièvre que toi, je te brûlerais... Ecoute, si
+je n'avais pas peur de te faire du mal, je te prendrais dans mes
+bras, si fort, si fort, que nous ne sentirions plus nos souffrances.
+
+Il se traîna sur les genoux, il s'approcha un peu.
+
+- Oh! t'avoir dans mes bras, t'avoir dans ma chair... Je ne pense
+qu'à cela. La nuit, je m'éveille, serrant le vide, serrant ton rêve.
+Je voudrais ne te prendre d'abord que par le bout du petit doigt;
+puis, je t'aurais tout entière, lentement, jusqu'à ce qu'il ne reste
+rien de toi, jusqu'à ce que tu sois devenue mienne, de tes pieds au
+dernier de tes cils. Je te garderais toujours. Ce doit être un bien
+délicieux, de posséder ainsi ce qu'on aime. Mon coeur fondrait dans
+ton coeur.
+
+Il s'approcha encore. Il aurait touché le bord de ses jupes, s'il
+avait allongé les mains.
+
+- Mais, je ne sais pas, je me sens loin de toi... Il y a quelque
+mur entre nous que mes poings fermés ne sauraient abattre. Je suis
+fort pourtant, aujourd'hui; je pourrais te lier de mes bras, te
+jeter sur mon épaule, t'emporter comme une chose à moi. Et ce n'est
+pas cela. Je ne t'aurais pas assez. Quand mes mains te prennent,
+elles ne tiennent qu'un rien de ton être... Où es-tu donc tout
+entière, pour que j'aille t'y chercher?
+
+Il était tombé sur les coudes, prosterné, dans une attitude écrasée
+d'adoration. Il posa un baiser au bord de la jupe d'Albine. Alors,
+comme si elle avait reçu ce baiser sur la peau, elle se leva toute
+droite. Elle portait les mains à ses tempes, affolée, balbutiante.
+
+- Non, je t'en supplie, marchons encore.
+
+Elle ne fuyait pas. Elle se laissait suivre par Serge, lentement,
+éperdument, les pieds butant contre les racines, la tête toujours
+entre les mains, pour étouffer la clameur qui montait en elle. Et
+quand ils sortirent du petit bois, ils firent quelques pas sur des
+gradins de rocher, où s'accroupissait tout un peuple ardent de
+plantes grasses. C'était un rampement, un jaillissement de bêtes
+sans nom entrevues dans un cauchemar, de monstres tenant de
+l'araignée, de la chenille, du cloporte, extraordinairement grandis,
+à peau nue et glauque, à peau hérissée de duvets immondes, traînant
+des membres infirmes, des jambes avortées, des bras cassés, les uns
+ballonnés comme des ventres obscènes, les autres avec des échines
+grossies d'un pullulement de gibbosités, d'autres dégingandés, en
+loques, ainsi que des squelettes aux charnières rompues. Les
+mamillaria entassaient des pustules vivantes, un grouillement de
+tortues verdâtres, terriblement barbues de longs crins plus durs que
+des pointes d'acier. Les échinocactus, montrant davantage de peau,
+ressemblaient à des nids de jeunes vipères nouées. Les échinopsis
+n'étaient qu'une bosse, une excroissance au poil roux, qui faisait
+songer à quelque insecte géant roulé en boule. Les opuntias
+dressaient en arbres leurs feuilles charnues, poudrées d'aiguilles
+rougies, pareilles à des essaims d'abeilles microscopiques, à des
+bourses pleines de vermine et dont les mailles crevaient. Les
+gastérias élargissaient des pattes de grands faucheux renversés, aux
+membres noirâtres, pointillés, striés, damassés. Les cereus
+plantaient des végétations honteuses, des polypiers énormes,
+maladies de cette terre trop chaude, débauches d'une sève
+empoisonnée. Mais les aloès surtout épanouissaient en foule leurs
+coeurs de plantes pâmées; il y en avait de tous les verts, de
+tendres, de puissants, de jaunâtres, de grisâtres, de bruns
+éclaboussés de rouille, de verts foncés bordés d'or pâle; il y en
+avait de toutes les formes, aux feuilles larges découpées comme des
+coeurs, aux feuilles minces semblables à des lames de glaive, les
+uns dentelés d'épines, les autres finement ourlés; d'énormes portant
+à l'écart le haut bâton de leurs fleurs, d'où pendaient des colliers
+de corail rose; de petits poussés en tas sur une tige, ainsi que des
+floraisons charnues, dardant de toutes parts des langues agiles de
+couleuvre.
+
+- Retournons à l'ombre, implora Serge. Tu t'assoiras comme tout à
+l'heure, et je me mettrai à genoux, et je te parlerai.
+
+Il pleuvait là de larges gouttes de soleil. L'astre y triomphait, y
+prenait la terre nue, la serrait contre l'embrasement de sa
+poitrine. Dans l'étourdissement de la chaleur, Albine chancela, se
+tourna vers Serge.
+
+- Prends-moi, dit-elle d'une voix mourante.
+
+Dès qu'ils se touchèrent, ils s'abattirent, les lèvres sur les
+lèvres, sans un cri. Il leur semblait tomber toujours, comme si le
+roc se fût enfoncé sous eux, indéfiniment. Leurs mains errantes
+cherchaient sur leur visage, sur leur nuque, descendaient le long de
+leurs vêtements. Mais c'était une approche si pleine d'angoisse,
+qu'ils se relevèrent presque aussitôt, exaspérés, ne pouvant aller
+plus loin dans le contentement de leurs désirs. Et ils s'enfuirent,
+chacun par un sentier différent. Serge courut jusqu'au pavillon, se
+jeta sur son lit, la tête en feu, le coeur au désespoir. Albine ne
+rentra qu'à la nuit, après avoir pleuré toutes ses larmes, dans un
+coin du jardin. Pour la première fois, ils ne revenaient pas
+ensemble, las de la joie des longues promenades. Pendant trois
+jours, ils se boudèrent. Ils étaient horriblement malheureux.
+
+
+
+
+
+XIII.
+
+Cependant, à cette heure, le parc entier était à eux. Ils en avaient
+pris possession, souverainement. Pas un coin de terre qui ne leur
+appartint. C'était pour eux que le bois de roses fleurissait, que le
+parterre avait des odeurs douces, alanguies, dont les bouffées les
+endormaient, la nuit, par leurs fenêtres ouvertes. Le verger les
+nourrissait, emplissait de fruits les jupes d'Albine, les
+rafraîchissait de l'ombre musquée de ses branches, sous lesquelles
+il faisait si bon déjeuner, après le lever du soleil. Dans les
+prairies, ils avaient les herbes et les eaux: les herbes qui
+élargissaient indéfiniment leur royaume, en déroulant sans cesse
+devant eux des tapis de soie; les eaux qui étaient la meilleure de
+leurs joies, leur grande pureté, leur grande innocence, le
+ruissellement de fraîcheur où ils aimaient à tremper leur jeunesse.
+Ils possédaient la forêt, depuis les chênes énormes que dix hommes
+n'auraient pu embrasser, jusqu'aux bouleaux minces qu'un enfant
+aurait cassé d'un effort; la forêt avec tous ses arbres, toute son
+ombre, ses avenues, ses clairières, ses trous de verdure, inconnus
+aux oiseaux eux-mêmes; la forêt dont ils disposaient à leur guise,
+comme d'une tente géante, pour y abriter, à l'heure de midi, leur
+tendresse née du matin. Ils régnaient partout, même sur les rochers,
+sur les sources, sur ce sol terrible, aux plantes monstrueuses, qui
+avait tressailli sous le poids de leurs corps, et qu'ils aimaient,
+plus que les autres couches molles du jardin, pour l'étrange frisson
+qu'ils y avaient goûté. Ainsi, maintenant, en face, à gauche, à
+droite, ils étaient les maîtres, ils avaient conquis leur domaine,
+ils marchaient au milieu d'une nature amie, qui les connaissait, les
+saluant d'un rire au passage, s'offrant à leurs plaisirs, en
+servante soumise. Et ils jouissaient encore du ciel, du large pan
+bleu étalé au-dessus de leurs têtes; les murailles ne l'enfermaient
+pas, mais il appartenait à leurs yeux, il entrait dans leur bonheur
+de vivre, le jour avec son soleil triomphant, la nuit avec sa pluie
+chaude d'étoiles. Il les ravissait à toutes les minutes de la
+journée, changeant comme une chair vivante, plus blanc au matin
+qu'une fille à son lever, doré à midi d'un désir de fécondité, pâmé
+le soir dans la lassitude heureuse de ses tendresses. Jamais il
+n'avait le même visage. Chaque soir, surtout, il les émerveillait, à
+l'heure des adieux. Le soleil glissant à l'horizon trouvait toujours
+un nouveau sourire. Parfois, il s'en allait, au milieu d'une paix
+sereine, sans un nuage, noyé peu à peu dans un bain d'or. D'autres
+fois, il éclatait en rayons de pourpre, il crevait sa robe de
+vapeur, s'échappait en ondées de flammes qui barraient le ciel de
+queues de comètes gigantesques, dont les chevelures incendiaient les
+cimes des hautes futaies. Puis, c'étaient, sur des plages de sable
+rouge, sur des bancs allongés de corail rose, un coucher d'astre
+attendri, soufflant un à un ses rayons; ou encore un coucher
+discret, derrière quelque gros nuage, drapé comme un rideau d'alcôve
+de soie grise, ne montrant qu'une rougeur de veilleuse, au fond de
+l'ombre croissante; ou encore un coucher passionné, des blancheurs
+renversées, peu à peu saignantes sous le disque embrasé qui les
+mordait, finissant par rouler avec lui derrière l'horizon, au milieu
+d'un chaos de membres tordus qui s'écroulait dans de la lumière.
+
+Les plantes seules n'avaient pas fait leur soumission. Albine et
+Serge marchaient royalement dans la foule des animaux qui leur
+rendaient obéissance. Lorsqu'ils traversaient le parterre, des vols
+de papillons se levaient pour le plaisir de leurs yeux, les
+éventaient de leurs ailes battantes, les suivaient comme le frisson
+vivant du soleil, comme des fleurs envolées secouant leur parfum. Au
+verger, ils se rencontraient, en haut des arbres, avec les oiseaux
+gourmands; les pierrots, les pinsons, les loriots, les bouvreuils,
+leur indiquaient les fruits les plus mûrs, tout cicatrisés des coups
+de leur bec; et il y avait là un vacarme d'écoliers en récréation,
+une gaieté turbulente de maraude, des bandes effrontées qui venaient
+voler des cerises à leurs pieds, pendant qu'ils déjeunaient, à
+califourchon sur les branches. Albine s'amusait plus encore dans les
+prairies, à prendre les petites grenouilles vertes accroupies le
+long des brins de jonc, avec leurs yeux d'or, leur douceur de bêtes
+contemplatives; tandis que, à l'aide d'une paille sèche, Serge
+faisait sortir les grillons de leurs trous, chatouillait le ventre
+des cigales pour les engager à chanter, ramassait des insectes
+bleus, des insectes roses, des insectes jaunes, qu'il promenait
+ensuite sur ses manches, pareils à des boutons de saphir, de rubis
+et de topaze; puis, là était la vie mystérieuse des rivières, les
+poissons à dos sombre filant dans le vague de l'eau, les anguilles
+devinées au trouble léger des herbes, le frai s'éparpillant au
+moindre bruit comme une fumée de sable noirâtre, les mouches montées
+sur de grands patins ridant la nappe morte de larges ronds argentés,
+tout ce pullulement silencieux qui les retenait le long des rives
+leur donnait l'envie souvent de se planter, les jambes nues, au beau
+milieu du courant, pour sentir le glissement sans fin de ces
+millions d'existences. D'autres jours, les jours de langueur tendre,
+c'était sous les arbres de la forêt, dans l'ombre sonore, qu'ils
+allaient écouter les sérénades de leurs musiciens, la flûte de
+cristal des rossignols, la petite trompette argentine des mésanges,
+l'accompagnement lointain des coucous; ils s'émerveillaient du vol
+brusque des faisans, dont la queue mettait comme une raie de soleil
+au milieu des branches; ils s'arrêtaient, souriants, laissant passer
+à quelques pas une bande joueuse de jeunes chevreuils, ou des
+couples de cerfs sérieux qui ralentissaient leur trot pour les
+regarder. D'autres jours encore, lorsque le ciel brûlait, ils
+montaient sur les roches, ils prenaient plaisir aux nuées de
+sauterelles que leurs pieds faisaient lever des landes de thym, avec
+le crépitement d'un brasier qui s'effare; les couleuvres déroulées
+au bord des buissons roussis, les lézards allongés sur les pierres
+chauffées à blanc, les suivaient d'un oeil amical; les flamants
+roses, qui trempaient leurs pattes dans l'eau des sources, ne
+s'envolaient pas à leur approche, rassurant par leur gravité
+confiante les poules d'eau assoupies au milieu du bassin.
+
+Cette vie du parc, Albine et Serge ne la sentaient grandir autour
+d'eux que depuis le jour où ils s'étaient senti vivre eux-mêmes,
+dans un baiser. Maintenant, elle les assourdissait par instants,
+elle leur parlait une langue qu'ils n'entendaient pas, elle leur
+adressait des sollicitations, auxquelles ils ne savaient comment
+céder. C'était cette vie, toutes ces voix et ces chaleurs d'animaux,
+toutes ces odeurs et ces ombres de plantes, qui les troublaient, au
+point de les fâcher l'un contre l'autre. Et, cependant, ils ne
+trouvaient dans le parc qu'une familiarité affectueuse. Chaque
+herbe, chaque bestiole, leur devenaient des amies. Le Paradou était
+une grande caresse. Avant leur venue, pendant plus de cent ans, le
+soleil seul avait régné là, en maître libre, accrochant sa splendeur
+à chaque branche. Le jardin, alors, ne connaissait que lui. Il le
+voyait, tous les matins, sauter le mur de clôture de ses rayons
+obliques, s'asseoir d'aplomb à midi sur la terre pâmée, s'en aller
+le soir, à l'autre bout, en un baiser d'adieu rasant les feuillages.
+Aussi le jardin n'avait-il plus honte, il accueillait Albine et
+Serge, comme il avait si longtemps accueilli le soleil, en bons
+enfants avec lesquels on ne se gêne pas. Les bêtes, les arbres, les
+eaux, les pierres, restaient d'une extravagance adorable, parlant
+tout haut, vivant tout nus, sans un secret, étalant l'effronterie
+innocente, la belle tendresse des premiers jours du monde. Ce coin
+de nature riait discrètement des peurs d'Albine et de Serge, il se
+faisait plus attendri, déroulait sous leurs pieds ses couches de
+gazon les plus molles, rapprochait les arbustes pour leur ménager
+des sentiers étroits. S'il ne les avait pas encore jetés aux bras
+l'un de l'autre, c'était qu'il se plaisait à promener leurs désirs,
+à s'égayer de leurs baisers maladroits, sonnant sous les ombrages
+comme des cris d'oiseaux courroucés. Mais eux, souffrant de la
+grande volupté qui les entourait, maudissaient le jardin. L'après-
+midi où Albine avait tant pleuré, à la suite de leur promenade dans
+les rochers, elle avait crié au Paradou, en le sentant si vivant et
+si brûlant autour d'elle:
+
+- Si tu es notre ami, pourquoi nous désoles-tu?
+
+
+
+
+
+XIV.
+
+Dès le lendemain, Serge se barricada dans sa chambre. L'odeur du
+parterre l'exaspérait. Il tira les rideaux de calicot, pour ne plus
+voir le parc, pour l'empêcher d'entrer chez lui. Peut-être
+retrouverait-il la paix de l'enfance, loin de ces verdures, dont
+l'ombre était comme un frôlement sur sa peau. Puis, dans leurs
+longues heures de tête-à-tête, Albine et lui ne parlèrent plus ni
+des roches, ni des eaux, ni des arbres, ni du ciel. Le Paradou
+n'existait plus. Ils tâchaient de l'oublier. Et ils le sentaient
+quand même là, tout-puissant, énorme, derrière les rideaux minces;
+des odeurs d'herbe pénétraient par les fentes des boiseries; des
+voix prolongées faisaient sonner les vitres; toute la vie du dehors
+riait, chuchotait, embusquée sous les fenêtres. Alors, pâlissants,
+ils haussaient la voix, ils cherchaient quelque distraction qui leur
+permît de ne pas entendre.
+
+- Tu n'a pas vu? dit Serge un matin, dans une de ces heures de
+trouble; il y a là, au-dessus de la porte, une femme peinte qui te
+ressemble.
+
+Il riait bruyamment. Et ils revinrent aux peintures; ils traînèrent
+de nouveau la table le long des murs, cherchant à s'occuper.
+
+- Oh! non, murmura Albine, elle est bien plus grosse que moi. Puis,
+on ne peut pas savoir: elle est si drôlement couchée, la tête en
+bas!
+
+Ils se turent. De la peinture déteinte, mangée par le temps, se
+levait une scène qu'ils n'avaient point encore aperçue. C'était une
+résurrection de chairs tendres sortant du gris de la muraille, une
+image ravivée, dont les détails semblaient reparaître un à un, dans
+la chaleur de l'été. La femme couchée se renversait sous l'étreinte
+d'un faune aux pieds de bouc. On distinguait nettement les bras
+rejetés, le torse abandonné, la taille roulante de cette grande
+fille nue, surprise sur des gerbes de fleurs, fauchées par de petits
+Amours, qui, la faucille en main, ajoutaient sans cesse à la couche
+de nouvelles poignées de roses. On distinguait aussi l'effort du
+faune, sa poitrine soufflante qui s'abattait. Puis, à l'autre bout,
+il n'y avait plus que les deux pieds de la femme, lancés en l'air,
+s'envolant comme deux colombes roses.
+
+- Non, répéta Albine, elle ne me ressemble pas... Elle est laide.
+
+Serge ne dit rien. Il regardait la femme, il regardait Albine, ayant
+l'air de comparer. Celle-ci retroussa une de ses manches jusqu'à
+l'épaule, pour montrer qu'elle avait le bras plus blanc. Et ils se
+turent une seconde fois, revenant à la peinture, ayant sur les
+lèvres des questions qu'ils ne voulaient pas se faire. Les larges
+yeux bleus d'Albine se posèrent un instant sur les yeux gris de
+Serge, où luisait une flamme.
+
+- Tu as donc repeint toute la chambré? s'écria-t-elle, en sautant
+de la table. On dirait que ce monde-là se réveille.
+
+Ils se mirent à rire, mais d'un rire inquiet, avec des coups d'oeil
+jetés aux Amours qui polissonnaient et aux grandes nudités étalant
+des corps presque entiers. Ils voulurent tout revoir, par bravade,
+s'étonnant à chaque panneau, s'appelant pour se montrer des membres
+de personnages qui n'étaient certainement pas là le mois passé.
+C'étaient des reins souples pliés sur des bras nerveux, des jambes
+se dessinant jusqu'aux hanches, des femmes reparues dans des
+embrassades d'hommes, dont les mains élargies ne serraient
+auparavant que le vide. Les Amours de plâtre de l'alcôve semblaient
+eux-mêmes se culbuter avec une effronterie plus libre. Et Albine ne
+parlait plus d'enfants qui jouaient, Serge ne hasardait plus des
+hypothèses à voix haute. Ils devenaient graves, ils s'attardaient
+devant les scènes, souhaitant que la peinture retrouvât d'un coup
+tout son éclat, alanguis et troublés davantage par les derniers
+voiles qui cachaient les crudités des tableaux. Ces revenants de la
+volupté achevaient de leur apprendre la science d'aimer.
+
+Mais Albine s'effraya. Elle échappa à Serge dont elle sentait le
+souffle plus chaud sur son cou. Elle vint s'asseoir à un bout du
+canapé, en murmurant:
+
+- Ils me font peur, à la fin. Les hommes ressemblent à des bandits,
+les femmes ont des yeux mourants de personnes qu'on tue.
+
+Serge se mit à quelques pas d'elle, dans un fauteuil, parlant
+d'autre chose. Ils étaient très las tous les deux, comme s'ils
+avaient fait une longue course. Et ils éprouvaient un malaise, à
+croire que les peintures les regardaient. Les grappes d'Amours
+roulaient hors des lambris, avec un tapage de chairs amoureuses, une
+débandade de gamins éhontés leur jetant leurs fleurs, les menaçants
+de les lier ensemble, à l'aide des faveurs bleues dont ils
+enchaînaient étroitement deux amants, dans un coin du plafond. Les
+couples s'animaient, déroulaient l'histoire de cette grande fille
+nue aimée d'un faune, qu'ils pouvaient reconstruire depuis le guet
+du faune derrière un buisson de roses, jusqu'à l'abandon de la
+grande fille au milieu des roses effeuillées. Est-ce qu'ils allaient
+tous descendre? N'était-ce pas eux qui soupiraient déjà, et dont
+l'haleine emplissait la chambre de l'odeur d'une volupté ancienne?
+
+- On étouffe, n'est-ce pas? dit Albine. J'ai eu beau donner de
+l'air, la chambre a toujours senti le vieux.
+
+- L'autre nuit, raconta Serge, j'ai été réveillé par un parfum si
+pénétrant, que je t'ai appelée, croyant que tu venais d'entrer dans
+la chambre. On aurait dit la tiédeur de tes cheveux, lorsque tu
+piques dedans des brins d'héliotrope... Les premiers jours, cela
+arrivait de loin, comme un souvenir d'odeur. Mais à présent, je ne
+puis plus dormir, l'odeur grandit jusqu'à me suffoquer. Le soir
+surtout, l'alcôve est si chaude que je finirai par coucher sur le
+canapé.
+
+Albine mit un doigt à ses lèvres, murmurant:
+
+- C'est la morte, tu sais, celle qui a vécu ici.
+
+Ils allèrent flairer l'alcôve plaisantant, très sérieux au fond.
+Assurément, jamais l'alcôve n'avait exhalé une senteur si
+troublante. Les murs semblaient encore frissonnants d'un frôlement
+de jupe musquée. Le parquet avait gardé la douceur embaumée de deux
+pantoufles de satin tombées devant le lit. Et, sur le lit lui-même,
+contre le bois du chevet, Serge prétendait retrouver l'empreinte
+d'une petite main, qui avait laissé là son parfum persistant de
+violette. De tous les meubles, à cette heure, se levait le fantôme
+odorant de la morte.
+
+- Tiens! voilà le fauteuil où elle devait s'asseoir, cria Albine.
+On sent ses épaules, dans le dossier.
+
+Et elle s'assit elle-même, elle dit à Serge de se mettre à genoux
+pour lui baiser la main.
+
+- Tu te souviens, le jour où je t'ai reçu, en te disant: "Bonjour,
+mon cher seigneur..." Mais ce n'était pas tout, n'est-ce pas? Il lui
+baisait les mains, quand ils avaient refermé la porte... Les voilà,
+mes mains. Elles sont à toi.
+
+Alors, ils tentèrent de recommencer leurs anciens jeux, pour oublier
+le Paradou dont ils entendaient le grand rire croissant, pour ne
+plus voir les peintures, pour ne plus céder aux langueurs de
+l'alcôve. Albine faisait des mines, se renversait, riait de la
+figure sotte que Serge avait à ses pieds.
+
+- Gros bêta, prends-moi la taille, dis-moi des choses aimables,
+puisque tu es censé mon amoureux... Tu ne sais donc pas m'aimer?
+
+Mais dès qu'il la tenait, qu'il la soulevait brutalement, elle se
+débattait, elle s'échappait, toute fâchée.
+
+- Non, laisse-moi, je ne veux pas!... On meurt dans cette chambre.
+
+A partir de ce jour, ils eurent peur de la chambre, de même qu'ils
+avaient peur du jardin. Leur dernier asile devenait un lieu
+redoutable, où ils ne pouvaient se trouver ensemble, sans se
+surveiller d'un regard furtif. Albine n'y entrait presque plus; elle
+restait sur le seuil, la porte grande ouverte derrière elle, comme
+pour se ménager une fuite prompte.
+
+Serge y vivait seul, dans une anxiété douloureuse, étouffant
+davantage, couchant sur le canapé, tâchant d'échapper aux soupirs du
+parc, aux odeurs des vieux meubles. La nuit, les nudités des
+peintures lui donnaient des rêves fous, dont il ne gardait au réveil
+qu'une inquiétude nerveuse. Il se crut malade de nouveau; sa santé
+avait un dernier besoin pour se rétablir complètement, le besoin
+d'une plénitude suprême, d'une satisfaction entière qu'il ne savait
+où aller chercher. Alors, il passa ses journées, silencieux, les
+yeux meurtris, ne s'éveillant d'un léger tressaillement qu'aux
+heures où Albine venait le voir. Ils demeuraient en face l'un de
+l'autre, à se regarder gravement, avec de rares paroles très douces,
+qui les navraient. Les yeux d'Albine étaient encore plus meurtris
+que ceux de Serge, et ils l'imploraient.
+
+Puis, au bout d'une semaine, Albine ne resta plus que quelques
+minutes. Elle paraissait l'éviter. Elle arrivait, toute soucieuse,
+se tenait debout, avait hâte de sortir. Quand il l'interrogeait, lui
+reprochant de n'être plus son amie, elle détournait la tête, pour ne
+pas avoir à répondre. Jamais elle ne voulait lui conter l'emploi des
+matinées qu'elle vivait loin de lui. Elle secouait la tête d'un air
+gêné, parlait de sa paresse. S'il la pressait davantage, elle se
+retirait d'un bond, lui jetait le soir un simple adieu au travers de
+la porte. Cependant, lui, voyait bien qu'elle devait pleurer
+souvent. Il suivait sur son visage les phases d'un espoir toujours
+déçu, la continuelle révolte d'un désir acharné à se satisfaire.
+Certains jours, elle était mortellement triste, la face découragée,
+avec une marche lente qui hésitait à tenter plus longtemps la joie
+de vivre. D'autres jours, elle avait des rires contenus, la figure
+rayonnante d'une pensée de triomphe, dont elle ne voulait pas parler
+encore, les pieds inquiets, ne pouvant tenir en place, ayant hâte de
+courir à une dernière certitude. Et, le lendemain, elle retombait à
+ses désolations, pour se remettre à espérer le jour suivant. Mais ce
+qu'il lui devint bientôt impossible de cacher, ce fut une immense
+fatigue, une lassitude qui lui brisait les membres. Même aux
+instants de confiance, elle fléchissait, elle glissait au sommeil,
+les yeux ouverts.
+
+Serge avait cessé de la questionner, comprenant qu'elle ne voulait
+pas répondre. Maintenant, dès qu'elle entrait, il la regardait avec
+anxiété, craignant qu'elle n'eût plus la force un soir de revenir
+jusqu'à lui. Où pouvait-elle se lasser ainsi? Quelle lutte de chaque
+heure la rendait si désolée et si heureuse? Un matin, un léger pas
+qu'il entendit sous ses fenêtres le fit tressaillir. Ce ne pouvait
+être un chevreuil qui se hasardait de la sorte. Il connaissait trop
+bien ce pas rythmé dont les herbes n'avaient pas à souffrir. Albine
+courait sans lui le Paradou. C'était du Paradou qu'elle lui
+rapportait des découragements, qu'elle lui rapportait des
+espérances, tout ce combat, toute cette lassitude dont elle se
+mourait. Et il se doutait bien de ce qu'elle cherchait, seule, au
+fond des feuillages, sans une parole, avec un entêtement muet de
+femme qui s'est juré de trouver. Dès lors, il écouta son pas. Il
+n'osait soulever le rideau, la suivre de loin à travers les
+branches; mais il goûtait une singulière émotion, presque
+douloureuse, à savoir si elle allait à gauche ou à droite, si elle
+s'enfonçait dans le parterre, et jusqu'où elle poussait ses courses.
+Au milieu de la vie bruyante du parc, de la voix roulante des
+arbres, du ruissellement des eaux, de la chanson continue des bêtes,
+il distinguait le petit bruit de ses bottines, si nettement, qu'il
+aurait pu dire si elle marchait sur le gravier des rivières, ou sur
+la terre émiettée de la forêt, ou sur les dalles des roches nues.
+Même il en arriva à reconnaître, au retour, les joies ou les
+tristesses d'Albine au choc nerveux de ses talons. Dès qu'elle
+montait l'escalier, il quittait la fenêtre, il ne lui avouait pas
+qu'il l'avait ainsi accompagnée partout. Mais elle avait dû deviner
+sa complicité, car elle lui contait ses recherches, désormais, d'un
+regard.
+
+- Reste, ne sors plus, lui dit-il à mains jointes, un matin qu'il
+la voyait essoufflée encore de la ville. Tu me désespères.
+
+Elle s'échappa, irritée. Lui, commençait à souffrir davantage de ce
+jardin tout sonore des pas d'Albine. Le petit bruit des bottines
+était une voix de plus qui l'appelait, une voix dominante dont le
+retentissement grandissait en lui. Il se ferma les oreilles, il ne
+voulut plus entendre, et le pas, au loin, gardait un écho, dans le
+battement de son coeur. Puis, le soir, lorsqu'elle revenait, c'était
+tout le parc qui rentrait derrière elle, avec les souvenirs de leurs
+promenades, le lent éveil de leurs tendresses, au milieu de la
+nature complice. Elle semblait plus grande, plus grave, comme mûrie
+par ses courses solitaires. Il ne restait rien en elle de l'enfant
+joueuse, tellement qu'il claquait des dents parfois, en la
+regardant, à la voir si désirable.
+
+Ce fut un jour, vers midi, que Serge entendit Albine revenir au
+galop. Il s'était défendu de l'écouter, lorsqu'elle était partie.
+D'ordinaire, elle ne rentrait que tard. Et il demeura surpris des
+sauts qu'elle devait faire, allant droit devant elle, brisant les
+branches qui barraient les sentiers. En bas, sous les fenêtres, elle
+riait. Lorsqu'elle fut dans l'escalier, elle soufflait si fortement,
+qu'il crut sentir la chaleur de son haleine sur son visage. Et elle
+ouvrit la porte toute grande, elle cria:
+
+- J'ai trouvé!
+
+Elle s'était assise, elle répétait doucement, d'une voix suffoquée:
+
+- J'ai trouvé! J'ai trouvé!
+
+Mais Serge lui mit la main sur les lèvres, éperdu, balbutiant:
+
+- Je t'en prie, ne me dis rien. Je ne veux rien savoir. Cela me
+tuerait, si tu parlais.
+
+Alors, elle se tut, les yeux ardents, serrant les lèvres pour que
+les paroles n'en jaillissent pas malgré elle. Et elle resta dans la
+chambre jusqu'au soir, cherchant le regard de Serge, lui confiant un
+peu de ce qu'elle savait, dès qu'elle parvenait à le rencontrer.
+Elle avait comme de la lumière sur la face. Elle sentait si bon,
+elle était si sonore de vie, qu'il la respirait, qu'elle entrait en
+lui autant par l'ouïe que par la vue. Tous ses sens la buvaient. Et
+il se défendait désespérément contre cette lente possession de son
+être.
+
+Le lendemain, lorsqu'elle fut descendue, elle s'installa de même
+dans la chambre.
+
+- Tu ne sors pas? demanda-t-il, se sentant vaincu, si elle
+demeurait là.
+
+Elle répondit que non, qu'elle ne sortirait plus. A mesure qu'elle
+se délassait, il la sentait plus forte, plus triomphante. Bientôt
+elle pourrait le prendre par le petit doigt, le mener à cette couche
+d'herbe, dont son silence contait si haut la douceur. Ce jour-là,
+elle ne parla pas encore, elle se contenta de l'attirer à ses pieds,
+assis sur un coussin. Le jour suivant seulement, elle se hasarda à
+dire:
+
+- Pourquoi t'emprisonnes-tu ici? Il fait si bon sous les arbres!
+
+Il se souleva, les bras tendus, suppliant. Mais elle riait.
+
+- Non, non, nous n'irons pas, puisque tu ne veux pas... C'est cette
+chambre qui a une si singulière odeur! Nous serions mieux dans le
+jardin, plus à l'aise, plus à l'abri. Tu as tort d'en vouloir au
+jardin.
+
+Il s'était remis à ses pieds, muet, les paupières baissées, avec des
+frémissements qui lui couraient sur la face.
+
+- Nous n'irons pas, reprit-elle, ne te fâche pas. Mais est-ce que
+tu ne préfères pas les herbes du parc à ces peintures? Tu te
+rappelles tout ce que nous avons vu ensemble... Ce sont ces
+peintures qui nous attristent. Elles sont gênantes, à nous regarder
+toujours.
+
+Et comme il s'abandonnait peu à peu contre elle, elle lui passa un
+bras au cou, elle lui renversa la tête sur ses genoux, murmurant
+encore, à voix plus basse:
+
+- C'est comme cela qu'on serait bien, dans un coin que je connais.
+Là, rien ne nous troublerait. Le grand air guérirait ta fièvre.
+
+Elle se tut, sentant qu'il frissonnait. Elle craignait qu'un mot
+trop vif ne le rendit à ses terreurs. Lentement, elle le conquérait,
+rien qu'à promener sur son visage la caresse bleue de son regard. Il
+avait relevé les paupières, il reposait sans tressaillements
+nerveux, tout à elle.
+
+- Ah! si tu savais! souffla-t-elle doucement à son oreille.
+
+Elle s'enhardit, en voyant qu'il ne cessait pas de sourire.
+
+- C'est un mensonge, ce n'est pas défendu, murmura-t-elle. Tu es un
+homme, tu ne dois pas avoir peur... Si nous allions là, et que
+quelque danger me menaçât, tu me défendrais, n'est-ce pas? Tu
+saurais bien m'emporter à ton cou? Moi, je suis tranquille, quand je
+suis avec toi... Vois donc comme tu as des bras forts. Est-ce qu'on
+redoute quelque chose, lorsqu'on des bras aussi forts que les tiens!
+
+D'une main, elle le flattait, longuement, sur les cheveux, sur la
+nuque, sur les épaules.
+
+- Non, ce n'est pas défendu, reprit-elle. Cette histoire-là est
+bonne pour les bêtes. Ceux qui l'ont répandue, autrefois, avaient
+intérêt à ce qu'on n'allât pas les déranger dans l'endroit le plus
+délicieux du jardin... Dis-toi que, dès que tu seras assis sur ce
+tapis d'herbe, tu seras parfaitement heureux. Alors seulement nous
+connaîtrons tout, nous serons les vrais maîtres... Ecoute-moi, viens
+avec moi.
+
+Il refusa de la tête, mais sans colère, en homme que ce jeu amusait.
+
+Puis, au bout d'un silence, désolé de la voir bouder, voulant
+qu'elle le caressât encore, il ouvrit enfin les lèvres, il demanda:
+
+- Où est-ce?
+
+Elle ne répondit pas d'abord. Elle semblait regarder au loin.
+
+- C'est là-bas, murmura-t-elle. Je ne puis pas t'indiquer. Il faut
+suivre la longue allée, puis on tourne à gauche, et encore à gauche.
+Nous avons dû passer à côté vingt fois... Va, tu aurais beau
+chercher, tu ne trouverais pas, si je ne t'y menais par la main.
+Moi, j'irais tout droit, bien qu'il me soit impossible de
+t'enseigner le chemin.
+
+- Et qui t'a conduite?
+
+- Je ne sais pas... Les plantes, ce matin-là, avaient toutes l'air
+de me pousser de ce côté. Les branches longues me fouettaient par-
+derrière, les herbes ménageaient des pentes, les sentiers
+s'offraient d'eux-mêmes. Et je crois que les bêtes s'en mêlaient
+aussi, car j'ai vu un cerf qui galopait devant moi comme pour
+m'inviter à le suivre, tandis qu'un vol de bouvreuils allait d'arbre
+en arbre, m'avertissant par de petits cris, lorsque j'étais tentée
+de prendre une mauvaise route.
+
+- Et c'est très beau?
+
+De nouveau, elle ne répondit pas. Une profonde extase noyait ses
+yeux. Et quand elle put parler:
+
+- Beau comme je ne saurais le dire... J'ai été pénétrée d'un tel
+charme, que j'ai eu simplement conscience d'une joie sans nom,
+tombant des feuillages, dormant sur les herbes. Et je suis revenue
+en courant, pour te ramener avec moi, pour ne pas goûter sans toi le
+bonheur de m'asseoir dans cette ombre.
+
+Elle lui reprit le cou entre ses bras, le suppliant ardemment, de
+tout près, les lèvres presque sur ses lèvres.
+
+- Oh! tu viendras, balbutia-t-elle. Songe que je vivrais désolée,
+si tu ne venais pas... C'est une envie que j'ai, un besoin lointain,
+qui a grandi chaque jour, qui maintenant me fait souffrir. Tu ne
+peux pas vouloir que je souffre?... Et quand même tu devrais en
+mourir, quand même cette ombre nous tuerait tous les deux, est-ce
+que tu hésiterais, est-ce que tu aurais le moindre regret? Nous
+resterions couchés ensemble, au pied de l'arbre; nous dormirions
+toujours, l'un contre l'autre. Cela serait très bon, n'est-ce pas?
+
+- Oui, oui, bégaya-t-il, gagné par l'affolement de cette passion
+toute vibrante de désir.
+
+- Mais nous ne mourrons pas, continua-t-elle, haussant la voix,
+avec un rire de femme victorieuse; nous vivrons pour nous aimer...
+C'est un arbre de vie, un arbre sous lequel nous serons plus forts,
+plus sains, plus parfaits. Tu verras, tout nous deviendra aisé. Tu
+pourras me prendre, ainsi que tu rêvais de le faire, si étroitement,
+que pas un bout de mon corps ne sera hors de toi. Alors, j'imagine
+quelque chose de céleste qui descendra en nous... Veux-tu?
+
+Il pâlissait, il battait des paupières, comme si une grande clarté
+l'eût gêné.
+
+- Veux-tu? Veux-tu? répéta-t-elle, plus brûlante, déjà soulevée à
+demi.
+
+Il se mit debout, il la suivit, chancelant d'abord, puis attaché à
+sa taille, ne pouvant se séparer d'elle. Il allait où elle allait,
+entraîné dans l'air chaud coulant de sa chevelure. Et comme il
+venait un peu en arrière, elle se tournait à demi; elle avait un
+visage tout luisant d'amour, une bouche et des yeux de tentation,
+qui l'appelaient, avec un tel empire, qu'il l'aurait ainsi
+accompagnée, partout en chien fidèle.
+
+
+
+
+
+XV.
+
+Ils descendirent, ils marchèrent au milieu du jardin, sans que Serge
+cessât de sourire. Il n'aperçut les verdures que dans les miroirs
+clairs des yeux d'Albine. Le jardin, en les voyant, avait eu comme
+un rire prolongé, un murmure satisfait volant de feuille en feuille,
+jusqu'au bout des avenues les plus profondes. Depuis des journées,
+il devait les attendre, ainsi liés à la taille, réconciliés avec les
+arbres, cherchant sur les couches d'herbe leur amour perdu. Un chut
+solennel courut sous les branches. Le ciel de deux heures avait un
+assoupissement de brasier. Des plantes se haussaient pour les
+regarder passer.
+
+- Les entends-tu? demandait Albine à demi-voix. Elles se taisent
+quand nous approchons. Mais, au loin, elles nous attendent, elles se
+confient de l'une à l'autre le chemin qu'elles doivent nous
+indiquer... Je t'avais bien dit que nous n'aurions pas à nous
+inquiéter des sentiers. Ce sont les arbres qui me montrent la route,
+de leurs bras tendus.
+
+En effet, le parc entier les poussait doucement. Derrière eux, il
+semblait qu'une barrière de buissons se hérissât, pour les empêcher
+de revenir sur leurs pas; tandis que, devant eux, le tapis des
+gazons se déroulait, si aisément, qu'ils ne regardaient même plus à
+leurs pieds, s'abandonnant aux pentes douces des terrains.
+
+- Et les oiseaux nous accompagnent, reprenait Albine. Ce sont des
+mésanges, cette fois. Les vois-tu?... Elles filent le long des
+haies, elles s'arrêtent à chaque détour, pour veiller à ce que nous
+ne nous égarions pas. Ah! si nous comprenions leur chant, nous
+saurions qu'elles nous invitent à nous hâter.
+
+Puis, elle ajoutait:
+
+- Toutes les bêtes du parc sont avec nous. Ne les sens-tu pas? Il y
+a un grand frôlement qui nous suit: ce sont les oiseaux dans les
+arbres, les insectes dans les herbes, les chevreuils et les cerfs
+dans les taillis, et jusqu'aux poissons, dont les nageoires battent
+les eaux muettes... Ne te retourne pas, cela les effrayerait; mais
+je suis sûre que nous avons un beau cortège.
+
+Cependant, ils marchaient toujours, d'un pas sans fatigue. Albine ne
+parlait que pour charmer Serge de la musique de sa voix. Serge
+obéissait à la moindre pression de la main d'Albine. Ils ignoraient
+l'un et l'autre où ils passaient, certains d'aller droit où ils
+voulaient aller. Et, à mesure qu'ils avançaient, le jardin se
+faisait plus discret, retenait le soupir de ses ombrages, le
+bavardage de ses eaux, la vie ardente de ses bêtes. Il n'y avait
+plus qu'un grand silence frissonnant, une attente religieuse.
+
+Alors, instinctivement, Albine et Serge levèrent la tête. En face
+d'eux était un feuillage colossal. Et, comme ils hésitaient, un
+chevreuil, qui les regardait de ses beaux yeux doux, sauta d'un bond
+dans les taillis.
+
+- C'est là, dit Albine.
+
+Elle s'approcha la première, la tête de nouveau tournée, tirant à
+elle Serge; puis, ils disparurent derrière le frisson des feuilles
+remuées, et tout se calma. Ils entraient dans une paix délicieuse.
+
+C'était, au centre, un arbre noyé d'une ombre si épaisse, qu'on ne
+pouvait en distinguer l'essence. Il avait une taille géante, un
+tronc qui respirait comme une poitrine, des branches qu'il étendait
+au loin, pareilles à des membres protecteurs. Il semblait bon,
+robuste, puissant, fécond; il était le doyen du jardin, le père de
+la forêt, l'orgueil des herbes, l'ami du soleil qui se levait et se
+couchait chaque jour sur sa cime. De sa voûte verte, tombait toute
+la joie de la création: des odeurs de fleurs, des chants d'oiseaux,
+des gouttes de lumière, des réveils frais d'aurore, des tiédeurs
+endormies de crépuscule. Sa sève avait une telle force, qu'elle
+coulait de son écorce; elle le baignait d'une buée de fécondation;
+elle faisait de lui la virilité même de la terre. Et il suffisait à
+l'enchantement de la clairière. Les autres arbres, autour de lui,
+bâtissaient le mur impénétrable qui l'isolait au fond d'un
+tabernacle de silence et de demi-jour; il n'y avait là qu'une
+verdure, sans un coin de ciel, sans une échappée d'horizon, qu'une
+rotonde, drapée partout de la soie attendrie des feuilles, tendue à
+terre du velours satiné des mousses. On y entrait comme dans le
+cristal d'une source, au milieu d'une limpidité verdâtre, nappe
+d'argent assoupie sous un reflet de roseaux. Couleurs, parfums,
+sonorités, frissons, tout restait vague, transparent, innommé, pâmé
+d'un bonheur allant jusqu'à l'évanouissement des choses. Une
+langueur d'alcôve, une lueur de nuit d'été mourant sur l'épaule nue
+d'une amoureuse, un balbutiement d'amour à peine distinct, tombant
+brusquement à un grand spasme muet, traînaient dans l'immobilité des
+branches que pas un souffle n'agitait. Solitude nuptiale, toute
+peuplée d'êtres embrassés, chambre vide, où l'on sentait quelque
+part, derrière des rideaux tirés, dans un accouplement ardent, la
+nature assouvie aux bras du soleil. Par moments, les reins de
+l'arbre craquaient; ses membres se raidissaient comme ceux d'une
+femme en couches; la sueur de vie qui coulait de son écorce pleuvait
+plus largement sur les gazons d'alentour, exhalant la mollesse d'un
+désir, noyant l'air d'abandon, pâlissant la clairière d'une
+jouissance. L'arbre alors défaillait avec son ombre, ses tapis
+d'herbe, sa ceinture d'épais taillis. Il n'était plus qu'une
+volupté.
+
+Albine et Serge restaient ravis. Dès que l'arbre les eut pris sous
+la douceur de ses branches, ils se sentirent guéris de l'anxiété
+intolérable dont ils avaient souffert. Ils n'éprouvaient plus cette
+peur qui les faisait se fuir, ces luttes chaudes, désespérées, dans
+lesquelles ils se meurtrissaient, sans savoir contre quel ennemi ils
+résistaient si furieusement. Au contraire, une confiance absolue,
+une sérénité suprême les emplissaient; ils s'abandonnaient l'un à
+l'autre, glissant lentement au plaisir d'être ensemble, très loin,
+au fond d'une retraite miraculeusement cachée. Sans se douter encore
+de ce que le jardin exigeait d'eux, ils le laissaient libre de
+disposer de leur tendresse; ils attendaient, sans trouble, que
+l'arbre leur parlât. L'arbre les mettait dans un aveuglement d'amour
+tel, que la clairière disparaissait, immense, royale, n'ayant plus
+qu'un bercement d'odeur.
+
+Ils s'étaient arrêtés, avec un léger soupir, saisis par la fraîcheur
+musquée.
+
+- L'air a le goût d'un fruit, murmura Albine.
+
+Serge, à son tour, dit très bas:
+
+- L'herbe est si vivante, que je crois marcher sur un coin de ta
+robe.
+
+Ils baissaient la voix par un sentiment religieux. Ils n'eurent pas
+même la curiosité de regarder en l'air, pour voir l'arbre. Ils en
+sentaient trop la majesté sur leurs épaules. Albine, d'un regard,
+demandait si elle avait exagéré l'enchantement des verdures. Serge
+répondait par deux larmes claires, qui coulaient sur ses joues. Leur
+joie d'être enfin là restait indicible.
+
+- Viens, dit-elle à son oreille, d'une voix plus légère qu'un
+souffle.
+
+Et elle alla, la première, se coucher au pied même de l'arbre. Elle
+lui tendit les mains avec un sourire, tandis que lui, debout,
+souriait aussi, en lui donnant les siennes. Lorsqu'elle les tint,
+elle l'attira à elle, lentement. Il tomba à son côté. Il la prit
+tout de suite contre sa poitrine. Cette étreinte les laissa pleins
+d'aise.
+
+- Ah! tu te rappelles, dit-il, ce mur qui semblait nous séparer...
+Maintenant, je te sens, il n'y a plus rien entre nous... Tu ne
+souffres pas?
+
+- Non, non, répondit-elle. Il fait bon.
+
+Ils gardèrent le silence, sans se lâcher. Une émotion délicieuse,
+sans secousse, douce comme une nappe de lait répandue, les
+envahissait. Puis, Serge promena les mains le long du corps
+d'Albine. Il répétait:
+
+--Ton visage est à moi, tes yeux, ta bouche, tes joues... Tes bras
+sont à moi, depuis tes ongles jusqu'à tes épaules... Tes pieds sont
+à moi, tes genoux sont à moi, toute ta personne est à moi.
+
+Et il lui baisait le visage, sur les yeux, sur la bouche, sur les
+joues. Il lui baisait les bras, à petits baisers rapides, remontant
+des doigts jusqu'aux épaules. Il lui baisait les pieds, il lui
+baisait les genoux. Il la baignait d'une pluie de baisers, tombant à
+larges gouttes, tièdes comme les gouttes d'une averse d'été,
+partout, lui battant le cou, les seins, les hanches, les flancs.
+C'était une prise de possession sans emportement, continue,
+conquérant les plus petites veines bleues sous la peau rose.
+
+- C'est pour me donner que je te prends, reprit-il. Je veux me
+donner à toi tout entier, à jamais; car, je le sais bien à cette
+heure, tu es ma maîtresse, ma souveraine, celle que je dois adorer à
+genoux. Je ne suis ici que pour t'obéir, pour rester à tes pieds,
+guettant tes volontés, te protégeant de mes bras étendus, écartant
+du souffle les feuilles volantes qui troubleraient ta paix... Oh!
+daigne permettre que je disparaisse, que je m'absorbe dans ton être,
+que je sois l'eau que tu bois, le pain que tu manges. Tu es ma fin.
+Depuis que je me suis éveillé au milieu de ce jardin, j'ai marché à
+toi, j'ai grandi pour toi. Toujours, comme but, comme récompense,
+j'ai vu ta grâce. Tu passais dans le soleil, avec ta chevelure d'or;
+tu étais une promesse m'annonçant que tu me ferais connaître, un
+jour, la nécessité de cette création, de cette terre, de ces arbres,
+de ces eaux, de ce ciel, dont le mot suprême m'échappe encore... Je
+t'appartiens, je suis esclave, je t'écouterai, les lèvres sur tes
+pieds.
+
+Il disait ces choses, courbé à terre, adorant la femme. Albine,
+orgueilleuse, se laissait adorer. Elle tendait les doigts, les
+seins, les lèvres, aux baisers dévots de Serge. Elle se sentait
+reine, à le regarder si fort et si humble devant elle. Elle l'avait
+vaincu, elle le tenait à sa merci, elle pouvait d'un seul mot
+disposer de lui. Et ce qui la rendait toute-puissante, c'était
+qu'elle entendait autour d'eux le jardin se réjouir de son triomphe,
+l'aider d'une clameur lentement grossie.
+
+Serge n'avait plus que des balbutiements. Ses baisers s'égaraient.
+Il murmura encore:
+
+- Ah! je voudrais savoir... Je voudrais te prendre, te garder,
+mourir peut-être, ou nous envoler, je ne puis pas dire...
+
+Tous deux, renversés, restèrent muets, perdant haleine, la tête
+roulante. Albine eut la force de lever un doigt, comme pour inviter
+Serge à écouter.
+
+C'était le jardin qui avait voulu la faute. Pendant des semaines, il
+s'était prêté au lent apprentissage de leur tendresse. Puis, au
+dernier jour, il venait de les conduire dans l'alcôve verte.
+Maintenant, il était le tentateur, dont toutes les voix enseignaient
+l'amour. Du parterre, arrivaient des odeurs de fleurs pâmées, un
+long chuchotement, qui contait les noces des roses, les voluptés des
+violettes; et jamais les sollicitations des héliotropes n'avaient eu
+une ardeur plus sensuelle. Du verger, c'étaient des bouffées de
+fruits mûrs que le vent apportait, une senteur grasse de fécondité,
+la vanille des abricots, le musc des oranges. Les prairies élevaient
+une voix plus profonde, faite des soupirs des millions d'herbes que
+le soleil baisait, large plainte d'une foule innombrable en rut,
+qu'attendrissaient les caresses fraîches des rivières, les nudités
+des eaux courantes, au bord desquelles les saules rêvaient tout haut
+de désir. La forêt soufflait la passion géante des chênes, les
+chants d'orgue des hautes futaies, une musique solennelle, menant le
+mariage des frênes, des bouleaux, des charmes, des platanes, au fond
+des sanctuaires de feuillage; tandis que les buissons, les jeunes
+taillis étaient pleins d'une polissonnerie adorable, d'un vacarme
+d'amants se poursuivant, se jetant au bord des fossés, se volant le
+plaisir, au milieu d'un grand froissement de branches. Et, dans cet
+accouplement du parc entier, les étreintes les plus rudes
+s'entendaient au loin, sur les roches, là où la chaleur faisait
+éclater les pierres gonflées de passion, où les plantes épineuses
+aimaient d'une façon tragique, sans que les sources voisines pussent
+les soulager, tout allumées elles-mêmes par l'astre qui descendait
+dans leur lit.
+
+- Que disent-ils? murmura Serge, éperdu. Que veulent-ils de nous, à
+nous supplier ainsi?
+
+Albine, sans parler, le serra contre elle.
+
+Les voix étaient devenues plus distinctes. Les bêtes du jardin, à
+leur tour, leur criaient de s'aimer. Les cigales chantaient de
+tendresse à en mourir. Les papillons éparpillaient des baisers, aux
+battements de leurs ailes. Les moineaux avaient des caprices d'une
+seconde, des caresses de sultans vivement promenées au milieu d'un
+sérail. Dans les eaux claires, c'étaient des pâmoisons de poissons
+déposant leur frai au soleil, des appels ardents et mélancoliques de
+grenouilles, toute une passion mystérieuse, monstrueusement assouvie
+dans la fadeur glauque des roseaux. Au fond des bois, les rossignols
+jetaient des rires perlés de volupté, les cerfs bramaient, ivres
+d'une telle concupiscence, qu'ils expiraient de lassitude à côté des
+femelles presque éventrées. Et, sur les dalles des rochers, au bord
+des buissons maigres, des couleuvres, nouées deux à deux, sifflaient
+avec douceur, tandis que de grands lézards couvaient leurs oeufs,
+l'échine vibrante d'un léger ronflement d'extase. Des coins les plus
+reculés, des nappes de soleil, des trous d'ombre, une odeur animale
+montait, chaude du rut universel. Toute cette vie pullulante avait
+un frisson d'enfantement. Sous chaque feuille, un insecte concevait;
+dans chaque touffe d'herbe, une famille poussait; des mouches
+volantes, collées l'une à l'autre, n'attendaient pas de s'être
+posées pour se féconder. Les parcelles de vie invisibles qui
+peuplent la matière, les atomes de la matière eux-mêmes, aimaient,
+s'accouplaient, donnaient au sol un branle voluptueux, faisaient du
+parc une grande fornication.
+
+Alors, Albine et Serge entendirent. Il ne dit rien, il la lia de ses
+bras, toujours plus étroitement. La fatalité de la génération les
+entourait. Ils cédèrent aux exigences du jardin. Ce fut l'arbre qui
+confia à l'oreille d'Albine ce que les mères murmurent aux épousées,
+le soir des noces.
+
+Albine se livra. Serge la posséda.
+
+Et le jardin entier s'abîma avec le couple, dans un dernier cri de
+passion. Les troncs se ployèrent comme sous un grand vent; les
+herbes laissèrent échapper un sanglot d'ivresse; les fleurs,
+évanouies, les lèvres ouvertes, exhalèrent leur âme; le ciel lui-
+même, tout embrasé d'un coucher d'astre, eut des nuages immobiles,
+des nuages pâmés, d'où tombait un ravissement surhumain. Et c'était
+une victoire pour les bêtes, les plantes, les choses, qui avaient
+voulu l'entrée de ces deux enfants dans l'éternité de la vie. Le
+parc applaudissait formidablement.
+
+
+
+
+
+XVI.
+
+Lorsque Albine et Serge s'éveillèrent de la stupeur de leur
+félicité, ils se sourirent. Ils revenaient d'un pays de lumière. Ils
+redescendaient de très haut. Alors, ils se serrèrent la main, pour
+se remercier. Ils se reconnurent et se dirent:
+
+- Je t'aime, Albine.
+
+- Serge, je t'aime.
+
+Et jamais ce mot: "Je t'aime" n'avait eu pour eux un sens si
+souverain. Il signifiait tout, il expliquait tout. Pendant un temps
+qu'ils ne purent mesurer, ils restèrent là, dans un repos délicieux,
+s'étreignant encore. Ils éprouvaient une perfection absolue de leur
+être. La joie de la création les baignait, les égalait aux
+puissances mères du monde, faisait d'eux les forces mêmes de la
+terre. Et il y avait encore, dans leur bonheur, la certitude d'une
+loi accomplie, la sérénité du but logiquement trouvé, pas à pas.
+
+Serge disait, la reprenant dans ses bras forts:
+
+- Vois, je suis guéri; tu m'as donné toute ta santé.
+
+Albine répondait, s'abandonnant:
+
+- Prends-moi toute, prends ma vie.
+
+Une plénitude leur mettait de la vie jusqu'aux lèvres. Serge venait,
+dans la possession d'Albine, de trouver enfin son sexe d'homme,
+l'énergie de ses muscles, le courage de son coeur, la santé dernière
+qui avait jusque-là manqué à sa longue adolescence. Maintenant, il
+se sentait complet. Il avait des sens plus nets, une intelligence
+plus large. C'était comme si, tout d'un coup, il se fût réveillé
+lion, avec la royauté de la plaine, la vue du ciel libre. Quand il
+se leva, ses pieds se posèrent carrément sur le sol, son corps se
+développa, orgueilleux de ses membres. Il prit les mains d'Albine,
+qu'il mit debout à son tour. Elle chancelait un peu, et il dut la
+soutenir.
+
+- N'aie pas peur, dit-il. Tu es celle que j'aime.
+
+Maintenant, elle était la servante. Elle renversait la tête sur son
+épaule, le regardant d'un air de reconnaissance inquiète. Ne lui en
+voudrait-il jamais de ce qu'elle l'avait amené là? Ne lui
+reprocherait-il pas un jour cette heure d'adoration dans laquelle il
+s'était dit son esclave?
+
+- Tu n'es point fâché? demanda-t-elle humblement.
+
+Il sourit, renouant ses cheveux, la flattant du bout des doigts
+comme une enfant. Elle continua:
+
+- Oh! tu verras, je me ferai toute petite. Tu ne sauras même pas
+que je suis là. Mais tu me laisseras ainsi, n'est-ce pas? dans tes
+bras, car j'ai besoin que tu m'apprennes à marcher... Il me semble
+que je ne sais plus marcher, à cette heure.
+
+Puis elle devint très grave.
+
+- Il faut m'aimer toujours, et je serai obéissante, je travaillerai
+à tes joies, je t'abandonnerai tout, jusqu'à mes plus secrètes
+volontés.
+
+Serge avait comme un redoublement de puissance, à la voir si soumise
+et si caressante. Il lui demanda:
+
+- Pourquoi trembles-tu? Qu'ai-je donc à te reprocher?
+
+Elle ne répondit pas. Elle regarda presque tristement l'arbre, les
+verdures, l'herbe qu'ils avaient foulée.
+
+- Grande enfant! reprit-il avec un rire. As-tu donc peur que je ne
+te garde rancune du don que tu m'as fait? Va, ce ne peut être une
+faute. Nous nous sommes aimés comme nous devions nous aimer... Je
+voudrais baiser les empreintes que tes pas ont laissées, lorsque tu
+m'as amené ici, de même que je baise tes lèvres qui m'ont tenté, de
+même que je baise tes seins qui viennent d'achever la cure,
+commencée, tu te souviens? par tes petites mains fraîches.
+
+Elle hocha la tête. Et, détournant les yeux, évitant de voir l'arbre
+davantage:
+
+- Emmène-moi, dit-elle à voix basse.
+
+Serge l'emmena à pas lents. Lui, largement, regarda l'arbre une
+dernière fois. Il le remerciait. L'ombre devenait plus noire dans la
+clairière; un frisson de femme surprise à son coucher tombait des
+verdures. Quand ils revirent, au sortir des feuillages, le soleil,
+dont la splendeur emplissait encore un coin de l'horizon, ils se
+rassurèrent, Serge surtout, qui trouvait à chaque être, à chaque
+plante, un sens nouveau. Autour de lui, tout s'inclinait, tout
+apportait un hommage à son amour. Le jardin n'était plus qu'une
+dépendance de la beauté d'Albine, et il semblait avoir grandi,
+s'être embelli, dans le baiser de ses maîtres.
+
+Mais la joie d'Albine restait inquiète. Elle interrompait ses rires,
+pour prêter l'oreille, avec des tressaillements brusques.
+
+- Qu'as-tu donc? demandait Serge.
+
+- Rien, répondait-elle, avec des coups d'oeil jetés furtivement
+derrière elle.
+
+Ils ne savaient dans quel coin perdu du parc ils étaient.
+D'ordinaire, cela les égayait, d'ignorer où leur caprice les
+poussait. Cette fois, ils éprouvaient un trouble, un embarras
+singulier. Peu à peu, ils hâtèrent le pas. Ils s'enfonçaient de plus
+en plus, au milieu d'un labyrinthe de buissons.
+
+- N'as-tu pas entendu? dit peureusement Albine, qui s'arrêta
+essoufflée.
+
+Et comme il écoutait, pris à son tour de l'anxiété qu'elle ne
+pouvait plus cacher:
+
+- Les taillis sont pleins de voix, continua-t-elle. On dirait des
+gens qui se moquent... Tiens, n'est-ce pas un rire qui vient de cet
+arbre? Et, là-bas, ces herbes n'ont-elles pas eu un murmure, quand
+je les ai effleurées de ma robe?
+
+- Non, non, dit-il, voulant la rassurer; le jardin nous aime. S'il
+parlait, ce ne serait pas pour t'effrayer. Ne te rappelles-tu pas
+toutes les bonnes paroles chuchotées dans les feuilles?... Tu es
+nerveuse, tu as des imaginations.
+
+Mais elle hocha la tête, murmurant:
+
+- Je sais bien que le jardin est notre ami... Alors, c'est que
+quelqu'un est entré. Je t'assure que j'entends quelqu'un. Je tremble
+trop! Ah! je t'en prie, emmène-moi, cache-moi.
+
+Ils se remirent à marcher, surveillant les taillis, croyant voir des
+visages apparaître derrière chaque tronc. Albine jurait qu'un pas,
+au loin, les cherchait.
+
+- Cachons-nous, cachons-nous, répétait-elle d'un ton suppliant.
+
+Et elle devenait toute rose. C'était une pudeur naissante, une honte
+qui la prenait comme un mal, qui tachait la candeur de sa peau, où
+jusque-là pas un trouble du sang n'était monté. Serge eut peur, à la
+voir ainsi toute rose, les joues confuses, les yeux gros de larmes.
+Il voulait la reprendre, la calmer d'une caresse; mais elle
+s'écarta, elle lui fit signe, d'un geste désespéré, qu'ils n'étaient
+plus seuls. Elle regardait, rougissant davantage, sa robe dénouée
+qui montrait sa nudité, ses bras, son cou, sa gorge. Sur ses
+épaules, les mèches folles de ses cheveux mettaient un frisson. Elle
+essaya de rattacher son chignon; puis, elle craignit de découvrir sa
+nuque. Maintenant, le frôlement d'une branche, le heurt léger d'une
+aile d'insecte, la moindre haleine du vent, la faisaient
+tressaillir, comme sous l'attouchement déshonnête d'une main
+invisible.
+
+- Tranquillise-toi, implorait Serge. Il n'y a personne... Te voilà
+rouge de fièvre. Reposons-nous un instant, je t'en supplie.
+
+Elle n'avait point la fièvre, elle voulait rentrer tout de suite,
+pour que personne ne pût rire, en la regardant. Et, hâtant le pas de
+plus en plus, elle cueillait, le long des haies, des verdures dont
+elle cachait sa nudité. Elle noua sur ses cheveux un rameau de
+mûrier; elle s'enroula aux bras des liserons, qu'elle attacha à ses
+poignets; elle se mit au cou un collier, fait de brins de viorne, si
+longs, qu'ils couvraient sa poitrine d'un voile de feuilles.
+
+- Tu vas au bal? demanda Serge, qui cherchait à la faire rire.
+
+Mais elle lui jeta les feuillages qu'elle continuait de cueillir.
+Elle lui dit à voix basse, d'un air d'alarme:
+
+- Ne vois-tu pas que nous sommes nus?
+
+Et il eut honte à son tour, il ceignit les feuillages sur ses
+vêtements défaits.
+
+Cependant, ils ne pouvaient sortir des buissons. Tout d'un coup, au
+bout d'un sentier, ils se trouvèrent en face d'un obstacle, d'une
+masse grise, haute, grave. C'était la muraille.
+
+- Viens, viens! cria Albine.
+
+Elle voulait l'entraîner. Mais ils n'avaient pas fait vingt pas,
+qu'ils retrouvèrent la muraille. Alors, ils la suivirent en courant,
+pris de panique. Elle restait sombre, sans une fente sur le dehors.
+Puis, au bord d'un pré, elle parut subitement s'écrouler. Une brèche
+ouvrait sur la vallée voisine une fenêtre de lumière. Ce devait être
+le trou dont Albine avait parlé, un jour, ce trou qu'elle disait
+avoir bouché avec des ronces et des pierres; les ronces traînaient
+par bouts épars comme des cordes coupées, les pierres étaient
+rejetées au loin, le trou semblait avoir été agrandi par quelque
+main furieuse.
+
+
+
+
+
+XVII.
+
+- Ah! je le sentais! dit Albine, avec un cri de suprême désespoir.
+Je te suppliais de m'emmener... Serge, par grâce, ne regarde pas!
+
+Serge regardait, malgré lui, cloué au seuil de la brèche. En bas, au
+fond de la plaine, le soleil couchant éclairait d'une nappe d'or le
+village des Artaud, pareil à une vision surgissant du crépuscule
+dont les champs voisins étaient déjà noyés. On distinguait nettement
+les masures bâties à la débandade le long de la route, les petites
+cours pleines de fumier, les jardins étroits plantés de légumes.
+Plus haut, le grand cyprès du cimetière dressait son profil sombre.
+Et les tuiles rouges de l'église semblaient un brasier, au-dessus
+duquel la cloche, toute noire, mettait comme un visage d'un dessin
+délié; tandis que le vieux presbytère, à côté, ouvrait ses portes et
+ses fenêtres à l'air du soir.
+
+- Par pitié, répétait Albine, en sanglotant, ne regarde pas,
+Serge!... Souviens-toi que tu m'as promis de m'aimer toujours. Ah!
+m'aimeras-tu jamais assez, maintenant!... Tiens, laisse-moi te
+fermer les yeux de mes mains. Tu sais bien que ce sont mes mains qui
+t'ont guéri... Tu ne peux me repousser.
+
+Il l'écartait lentement. Puis, pendant qu'elle lui embrassait les
+genoux, il se passa les mains sur la face, comme pour chasser de ses
+yeux et de son front un reste de sommeil. C'était donc là le monde
+inconnu, le pays étranger auquel il n'avait jamais songé sans une
+peur sourde. Où avait-il donc vu ce pays? De quel rêve s'éveillait-
+il, pour sentir monter de ses reins une angoisse si poignante, qui
+grossissait peu à peu dans sa poitrine, jusqu'à l'étouffer? Le
+village s'animait du retour des champs. Les hommes rentraient, la
+veste jetée sur l'épaule, d'un pas de bêtes harassées; les femmes,
+au seuil des maisons, avaient des gestes d'appel; tandis que les
+enfants, par bandes, poursuivaient les poules à coups de pierre.
+Dans le cimetière, deux galopins se glissaient, un garçon et une
+fille, qui marchaient à quatre pattes, le long du petit mur, pour ne
+pas être vus. Des vols de moineaux se couchaient sous les tuiles de
+l'église. Une jupe de cotonnade bleue venait d'apparaître sur le
+perron du presbytère, si large, qu'elle bouchait la porte.
+
+- Ah! misère! balbutiait Albine, il regarde, il regarde... Ecoute-
+moi. Tu jurais de m'obéir tout à l'heure. Je t'en supplie, tourne-
+toi, regarde le jardin... N'as-tu pas été heureux, dans le jardin?
+C'est lui qui m'a donnée à toi. Et que d'heureuses journées il nous
+réserve, quelle longue félicité, maintenant que nous connaissons
+tout le bonheur de l'ombre!... Au lieu que la mort entrera par ce
+trou, si tu ne te sauves pas, si tu ne m'emportes pas. Vois, ce sont
+les autres, c'est tout ce monde qui va se mettre entre nous. Nous
+étions si seuls, si perdus, si gardés par les arbres!... Le jardin,
+c'est notre amour. Regarde le jardin, je t'en prie à genoux.
+
+Mais Serge était secoué d'un tressaillement. Il se souvenait. Le
+passé ressuscitait. Au loin, il entendait nettement vivre le
+village. Ces paysans, ces femmes, ces enfants, c'était le maire
+Bambousse, revenant de son champ des Olivettes, en chiffrant la
+prochaine vendange; c'étaient les Brichet, l'homme trainant les
+pieds, la femme geignant de misère; c'était la Rosalie, derrière un
+mur, se faisant embrasser par le grand Fortuné. Il reconnaissait
+aussi les deux galopins, dans le cimetière, ce vaurien de Vincent et
+cette effrontée de Catherine, en train de guetter les grosses
+sauterelles volantes, au milieu des tombes; même ils avaient avec
+eux Voriau, le chien noir, qui les aidait, quêtant parmi les herbes
+sèches, soufflant à chaque fente des vieilles dalles. Sous les
+tuiles de l'église, les moineaux se battaient, avant de se coucher;
+les plus hardis redescendaient, entraient d'un coup d'aile, par les
+carreaux cassés, si bien qu'en les suivant des yeux, il se rappelait
+leur beau tapage, au bas de la chaire, sur la marche de l'estrade,
+où il y avait toujours du pain pour eux. Et, au seuil du presbytère,
+la Teuse, en robe de cotonnade bleue, semblait avoir encore grossi;
+elle tournait la tête, souriant à Désirée, qui revenait de la basse-
+cour, avec de grands rires, accompagnée de tout un troupeau. Puis,
+elles disparurent toutes deux. Alors, Serge, éperdu, tendit les
+bras.
+
+- Il est trop tard, va! murmura Albine, en s'affaissant au milieu
+des bouts de ronces coupés. Tu ne m'aimeras jamais assez.
+
+Elle sanglotait. Lui, ardemment, écoutait, cherchant à saisir les
+moindres bruits lointains, attendant qu'une voix l'éveillât tout à
+fait. La cloche avait eu un léger saut. Et, lentement, dans l'air
+endormi du soir, les trois coups de l'Angelus arrivèrent jusqu'au
+Paradou. C'étaient des souffles argentins, des appels très doux,
+réguliers. Maintenant, la cloche semblait vivante.
+
+- Mon Dieu! cria Serge, tombé à genoux, renversé par les petits
+souffles de la cloche.
+
+Il se prosternait, il sentait les trois coups de l'Angelus lui
+passer sur la nuque, lui retentir jusqu'au coeur. La cloche prenait
+une voix plus haute. Elle revint, implacable, pendant quelques
+minutes qui lui parurent durer des années. Elle évoquait toute sa
+vie passée, son enfance pieuse, ses joies du séminaire, ses
+premières messes, dans la vallée brûlée des Artaud, où il rêvait la
+solitude des saints. Toujours elle lui avait parlé ainsi. Il
+retrouvait jusqu'aux moindres inflexions de cette voix de l'église,
+qui sans cesse s'était élevée à ses oreilles, pareille à une voix de
+mère grave et douce. Pourquoi ne l'avait-il plus entendue?
+Autrefois, elle lui promettait la venue de Marie. Etait-ce Marie qui
+l'avait emmené, au fond des verdures heureuses, où la voix de la
+cloche n'arrivait pas? Jamais il n'aurait oublié, si la cloche
+n'avait cessé de sonner. Et, comme il se courbait davantage, la
+caresse de sa barbe sur ses mains jointes lui fit peur. Il ne se
+connaissait pas ce poil long, ce poil soyeux qui lui donnait une
+beauté de bête. Il tordit sa barbe, il prit ses cheveux à deux
+mains, cherchant la nudité de la tonsure; mais ses cheveux avait
+poussé puissamment, la tonsure était noyée sous un flot viril de
+grandes boucles rejetées du front jusqu'à la nuque. Toute sa chair,
+jadis rasée, avait un hérissement fauve.
+
+- Ah! tu avais raison, dit-il, en jetant un regard désespéré à
+Albine; nous avons péché, nous méritons quelque châtiment
+terrible... Moi, je te rassurais, je n'entendais pas les menaces qui
+te venaient à travers les branches.
+
+Albine tenta de le reprendre dans ses bras, en murmurant:
+
+- Relève-toi, fuyons ensemble... Il est peut-être temps encore de
+nous aimer.
+
+- Non, je n'ai plus la force, le moindre gravier me ferait
+tomber... Ecoute. Je m'épouvante moi-même. Je ne sais quel homme est
+en moi. Je me suis tué, et j'ai de mon sang plein les mains. Si tu
+m'emmenais, tu n'aurais plus jamais de mes yeux que des larmes.
+
+Elle baisa ses yeux qui pleuraient. Elle reprit avec emportement:
+
+- N'importe! M'aimes-tu?
+
+Lui, terrifié, ne put répondre. Un pas lourd, derrière la muraille,
+faisait rouler les cailloux. C'était comme l'approche lente d'un
+grognement de colère. Albine ne s'était pas trompée, quelqu'un était
+là, troublant la paix des taillis d'une haleine jalouse. Alors, tous
+deux voulurent se cacher derrière une broussaille, pris d'un
+redoublement de honte. Mais déjà, debout au seuil de la brèche,
+Frère Archangias les voyait.
+
+Le Frère resta un instant, les poings fermés, sans parler. Il
+regardait le couple, Albine réfugiée au cou de Serge, avec un dégoût
+d'homme rencontrant une ordure au bord d'un fossé.
+
+- Je m'en doutais, mâcha-t-il entre ses dents. On avait dû le
+cacher là.
+
+Il fit quelques pas, il cria:
+
+- Je vous vois, je sais que vous êtes nus... C'est une abomination.
+Etes-vous une bête, pour courir les bois avec cette femelle? Elle
+vous a mené loin, dites! Elle vous a traîné dans la pourriture, et
+vous voilà tout couvert de poils comme un bouc... Arrachez donc une
+branche pour la lui casser sur les reins!
+
+Albine, d'une voix ardente, disait tout bas:
+
+- M'aimes-tu? M'aimes-tu?
+
+Serge, la tête basse, se taisait, sans la repousser encore.
+
+- Heureusement que je vous ai trouvé, continua Frère Archangias.
+J'avais découvert ce trou... Vous avez désobéi à Dieu, vous avez tué
+votre paix. Toujours la tentation vous mordra de sa dent de flamme,
+et désormais vous n'aurez plus votre ignorance pour la combattre...
+C'est cette gueuse qui vous a tenté, n'est-ce pas? Ne voyez-vous pas
+la queue du serpent se tordre parmi les mèches de ses cheveux? Elle
+a des épaules dont la vue seule donne un vomissement... Lâchez-la,
+ne la touchez plus, car elle est le commencement de l'enfer... Au
+nom de Dieu, sortez de ce jardin!
+
+- M'aimes-tu? M'aimes-tu? répétait Albine.
+
+Mais Serge s'était écarté d'elle, comme véritablement brûlé par ses
+bras nus, par ses épaules nues.
+
+- Au nom de Dieu! Au nom de Dieu! criait le Frère d'une voix
+tonnante.
+
+Serge, invinciblement, marchait vers la brèche. Quand Frère
+Archangias, d'un geste brutal, l'eut tiré hors du Paradou, Albine,
+glissée à terre, les mains follement tendues vers son amour qui s'en
+allait, se releva, la gorge brisée de sanglots. Elle s'enfuit, elle
+disparut au milieu des arbres, dont elle battait les troncs de ses
+cheveux dénoués.
+
+
+
+
+
+LIVRE TROISIÈME
+
+
+
+I
+
+Après le Pater, l'abbé Mouret, s'étant incliné devant l'autel, alla
+du côté de l'Epître. Puis, il descendit, il vint faire un signe de
+croix sur le grand Fortuné et sur la Rosalie, agenouillés côte à
+côte, au bord de l'estrade.
+
+- Ego conjugo vos in matrimonium; in nomine Patris, et Filii, et
+Spiritus sancti.
+
+- Amen, répondit Vincent, qui servait la messe, en regardant la
+mine de son grand frère, curieusement, du coin de l'oeil.
+
+Fortuné et Rosalie baissaient le menton, un peu émus, bien qu'ils se
+fussent poussés du coude en s'agenouillant, pour se faire rire.
+Cependant, Vincent était allé chercher le bassin et l'aspersoir.
+Fortuné mit l'anneau dans le bassin, une grosse bague d'argent tout
+unie. Quand le prêtre l'eut béni en l'aspergeant en forme de croix,
+il le rendit à Fortuné qui le passa à l'annulaire de Rosalie, dont
+la main restait verdie de taches d'herbe que le savon n'avait pu
+enlever.
+
+- Il nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti, murmura de
+nouveau l'abbé Mouret, en leur donnant une dernière bénédiction.
+
+- Amen, répondit Vincent.
+
+Il était de grand matin. Le soleil n'entrait pas encore par les
+larges fenêtres de l'église. Au-dehors, sur les branches du sorbier,
+dont la verdure semblait avoir enfoncé les vitres, on entendait le
+réveil bruyant des moineaux. La Teuse, qui n'avait pas eu le temps
+de faire le ménage du bon Dieu, époussetait les autels, se haussait
+sur sa bonne jambe pour essuyer les pieds du Christ barbouillé
+d'ocre et de laque, rangeait les chaises le plus discrètement
+possible, s'inclinant, se signant, se frappant la poitrine, suivant
+la messe, tout en ne perdant pas un seul coup de plumeau. Seule, au
+pied de la chaire, à quelques pas des époux, la mère Brichet
+assistait au mariage; elle priait d'une façon outrée; elle restait à
+genoux, avec un balbutiement si fort, que la nef était comme pleine
+d'un vol de mouches. Et, à l'autre bout, à côté du confessionnal,
+Catherine tenait sur ses bras un enfant au maillot; l'enfant s'étant
+mis à pleurer, elle avait dû tourner le dos à l'autel, le faisant
+sauter, l'amusant avec la corde de la cloche qui lui pendait juste
+sur le nez.
+
+- Dominus vobiscum, dit le prêtre, se tournant, les mains élargies.
+
+- Et cum spiritu tuo, répondit Vincent.
+
+A ce moment, trois grandes filles entrèrent. Elles se poussaient,
+pour voir, sans oser pourtant trop avancer. C'étaient trois amies de
+la Rosalie, qui, en allant aux champs, venaient de s'échapper,
+curieuses d'entendre ce que monsieur le curé dirait aux mariés.
+Elles avaient de gros ciseaux pendus à la ceinture. Elles finirent
+par se cacher derrière le baptistère, se pinçant, se tordant avec
+des déhanchements de grandes vauriennes, étouffant des rires dans
+leurs poings fermés.
+
+- Ah bien! dit à demi-voix la Rousse, une fille superbe, qui avait
+des cheveux et une peau de cuivre, on ne se battra pas à la sortie!
+
+- Tiens! le père Bambousse a raison, murmura Lisa, toute petite,
+toute noire, avec des yeux de flamme; quand on a des vignes, on les
+soigne... Puisque monsieur le curé a absolument voulu marier
+Rosalie, il peut bien la marier tout seul.
+
+L'autre, Babet, bossue, les os trop gros, ricanait.
+
+- Il y a toujours la mère Brichet, dit-elle. Celle-là est dévote
+pour toute la famille... Hein! entendez-vous comme elle ronfle! Ça
+va lui gagner sa journée. Elle sait ce qu'elle fait, allez!
+
+- Elle joue de l'orgue, reprit la Rousse.
+
+Et elles partirent de rire toutes les trois. La Teuse, de loin, les
+menaça de son plumeau. A l'autel, l'abbé Mouret communiait. Quand il
+alla du côté de l'Epitre se faire verser par Vincent, sur le pouce
+et sur l'index, le vin et l'eau de l'ablution, Lisa dit plus
+doucement:
+
+- C'est bientôt fini. Il leur parlera tout à l'heure.
+
+- Comme ça, fit remarquer la Rousse, le grand Fortuné pourra encore
+aller à son champ, et la Rosalie n'aura pas perdu sa journée de
+vendange. C'est commode de se marier matin... Il a l'air bête, le
+grand Fortuné.
+
+- Pardi! murmura Babet, ça l'ennuie, ce garçon, de se tenir si
+longtemps sur les genoux. Bien sûr que ça ne lui était pas arrivé
+depuis sa première communion.
+
+Mais elles furent tout d'un coup distraites par le marmot que
+Catherine amusait. Il voulait la corde de la cloche, il tendait les
+mains, bleu de colère, s'étranglant à crier.
+
+- Eh! le petit est là, dit la Rousse.
+
+L'enfant pleurait plus haut, se débattait comme un diable.
+
+- Mets-le sur le ventre, fais-le têter, souffla Babet à Catherine.
+
+Celle-ci, avec son effronterie de gueuse de dix ans, leva la tête et
+se prit à rire.
+
+- Ça ne m'amuse pas, dit-elle, en secouant l'enfant. Veux-tu te
+taire, petit cochon!... Ma soeur me l'a lâché sur les genoux.
+
+- Je crois bien, reprit méchamment Babet. Elle ne pouvait pas le
+donner à garder à monsieur le curé, peut-être!
+
+Cette fois, la Rousse faillit tomber à la renverse, tant elle
+éclata. Elle se laissa aller contre le mur, les poings aux côtes,
+riant à se crever. Lisa s'était jetée contre elle, se soulageant
+mieux, en lui prenant aux épaules et aux reins des pincées de chair.
+Babet avait un rire de bossue, qui passait entre ses lèvres serrées
+avec un bruit de scie.
+
+- Sans le petit, continua-t-elle, monsieur le curé perdait son eau
+bénite... Le père Bambousse était décidé à marier Rosalie au fils
+Laurent, du quartier des Figuières.
+
+- Oui, dit la Rousse, entre deux rires, savez-vous ce qu'il
+faisait, le père Bambousse? Il jetait des mottes de terre dans le
+dos de Rosalie, pour empêcher le petit de venir.
+
+- Il est joliment gros, tout de même, murmura Lisa. Les mottes lui
+ont profité.
+
+Du coup, elles se mordaient toutes trois, dans un accès d'hilarité
+folle, lorsque la Teuse s'avança en boitant furieusement. Elle était
+allée prendre son balai derrière l'autel. Les trois grandes filles
+eurent peur, reculèrent, se tinrent sages.
+
+- Coquines! bégaya la Teuse. Vous venez encore dire vos saletés,
+ici!... Tu n'as pas honte, toi, la Rousse! Ta place serait là-bas, à
+genoux devant l'autel, comme la Rosalie... Je vous jette dehors,
+entendez-vous! si vous bougez.
+
+Les joues cuivrées de la Rousse eurent une légère rougeur, pendant
+que Babet lui regardait la taille, avec un ricanement.
+
+- Et toi, continua la Teuse en se tournant vers Catherine, veux-tu
+laisser cet enfant tranquille! Tu le pinces pour le faire crier. Ne
+dis pas non!... Donne-le-moi.
+
+Elle le prit, le berça un instant, le posa sur une chaise, où il
+dormit, dans une paix de chérubin. L'église retomba au calme triste,
+que coupaient seuls les cris des moineaux, sur le sorbier. A
+l'autel, Vincent avait reporté le Missel à droite, l'abbé Mouret
+venait de replier le corporal et de le glisser dans la bourse.
+Maintenant, il disait les dernières oraisons, avec un recueillement
+sévère, que n'avaient pu troubler ni les pleurs de l'enfant ni les
+rires des grandes filles. Il paraissait ne rien entendre, être tout
+aux voeux qu'il adressait au ciel pour le bonheur du couple dont il
+avait béni l'union. Ce matin-là, le ciel restait gris d'une
+poussière de chaleur, qui noyait le soleil. Par les carreaux cassés,
+il n'entrait qu'une buée rousse, annonçant un jour d'orage.
+
+Le long des murs, les gravures violemment enluminées du chemin de la
+Croix étalaient la brutalité assombrie de leurs taches jaunes,
+bleues et rouges. Au fond de la nef, les boiseries séchées de la
+tribune craquaient; tandis que les herbes du perron, devenues
+géantes, laissaient passer sous la grand-porte de longues pailles
+mûres, peuplées de petites sauterelles brunes. L'horloge, dans sa
+caisse de bois, eut un arrachement de mécanique poitrinaire, comme
+pour s'éclaircir la voix, et sonna sourdement le coup de six heures
+et demie.
+
+- Ite, missa est, dit le prêtre, se tournant vers l'église.
+
+- Deo gratias, répondit Vincent.
+
+Puis, après avoir baisé l'autel, l'abbé Mouret se tourna de nouveau,
+murmurant, au-dessus de la nuque inclinée des époux, la prière
+finale:
+
+- Deus Abraham, Deus Isaac, et Deus Jacob vobiscum sit...
+
+Sa voix se perdait dans une douceur monotone.
+
+- Voilà, il va leur parler, souffla Babet à ses deux amies.
+
+- Il est tout pâle, fit remarquer Lisa. Ce n'est pas comme monsieur
+Caffin dont la grosse figure semblait toujours rire... Ma petite
+soeur Rose m'a conté qu'elle n'ose rien lui dire, à confesse.
+
+- N'importe, murmura la Rousse, il n'est pas vilain homme. La
+maladie l'a un peu vieilli; mais ça lui va bien. Il a des yeux plus
+grands, avec deux plis aux coins de la bouche qui lui donnent l'air
+d'un homme... Avant sa fièvre, il était trop fille.
+
+- Moi, je crois qu'il a un chagrin, reprit Babet. On dirait qu'il
+se mine. Son visage semble mort, mais ses yeux luisent, allez! Vous
+ne le voyez pas, lorsqu'il baisse lentement les paupières, comme
+pour éteindre ses yeux.
+
+La Teuse agita son balai.
+
+- Chut! siffla-t-elle, si énergiquement, qu'un coup de vent parut
+s'être engouffré dans l'église.
+
+L'abbé Mouret s'était recueilli. Il commença à voix presque basse:
+
+- Mon cher frère, ma chère soeur, vous êtes unis en Jésus.
+L'institution du mariage est la figure de l'union sacrée de Jésus et
+de son Eglise. C'est un lien que rien ne peut rompre, que Dieu veut
+éternel, pour que l'homme ne sépare pas ce que le ciel a joint. En
+vous faisant l'os de vos os, Dieu vous a enseigné que vous avez le
+devoir de marcher côte à côte, comme un couple fidèle, selon les
+voies préparées par sa toute puissance. Et vous devez vous aimer
+dans l'amour même de Dieu. La moindre amertume entre vous serait une
+désobéissance au Créateur qui vous a tirés d'un seul corps. Restez
+donc à jamais unis, à l'image de l'Eglise que Jésus a épousée, en
+nous donnant à tous sa chair et son sang.
+
+Le grand Fortuné et la Rosalie, le nez curieusement levé,
+écoutaient.
+
+- Que dit-il? demanda Lisa qui entendait mal.
+
+- Pardi! il dit ce qu'on dit toujours, répondit la Rousse. Il a la
+langue bien pendue, comme tous les curés.
+
+Cependant, l'abbé Mouret continuait à réciter, les yeux vagues,
+regardant, par-dessus la tête des époux, un coin perdu de l'église.
+Et peu à peu sa voix mollissait, il mettait un attendrissement dans
+ces paroles, qu'il avait autrefois apprises, à l'aide d'un manuel
+destiné aux jeunes desservants. Il s'était légèrement tourné vers la
+Rosalie; il disait, ajoutant des phrases émues, lorsque la mémoire
+lui manquait:
+
+- Ma chère soeur, soyez soumise à votre mari, comme l'Eglise est
+soumise à Jésus. Rappelez-vous que vous devez tout quitter pour le
+suivre, en servante fidèle. Vous abandonnerez votre père et votre
+mère, vous vous attacherez à votre époux, vous lui obéirez, afin
+d'obéir à Dieu lui-même. Et votre joug sera un joug d'amour et de
+paix. Soyez son repos, sa félicité, le parfum de ses bonnes oeuvres,
+le salut de ses heures de défaillance. Qu'il vous trouve sans cesse
+à son côté, ainsi qu'une grâce. Qu'il n'ait qu'à étendre la main
+pour rencontrer la vôtre. C'est ainsi que vous marcherez tous les
+deux, sans jamais vous égarer, et que vous rencontrerez le bonheur
+dans l'accomplissement des lois divines. Oh! ma chère soeur, ma
+chère fille, votre humilité est toute pleine de fruits suaves; elle
+fera pousser chez vous les vertus domestiques, les joies du foyer,
+les prospérités des familles pieuses. Ayez pour votre mari les
+tendresses de Rachel, ayez la sagesse de Rébecca, la longue fidélité
+de Sara. Dites-vous qu'une vie pure mène à tous les biens. Demandez
+à Dieu chaque matin la force de vivre en femme qui respecte ses
+devoirs; car la punition serait terrible, vous perdriez votre amour.
+Oh! vivre sans amour, arracher la chair de sa chair, n'être plus à
+celui qui est la moitié de vous-même, agoniser loin de ce qu'on a
+aimé! Vous tendriez les bras, et il se détournerait de vous. Vous
+chercheriez vos joies, et vous ne trouveriez que de la honte au fond
+de votre coeur. Entendez-moi, ma fille, c'est en vous, dans la
+soumission, dans la pureté, dans l'amour, que Dieu a mis la force de
+votre union.
+
+A ce moment, il y eut un rire, à l'autre bout de l'église. L'enfant
+venait de se réveiller sur la chaise où l'avait couché la Teuse.
+Mais il n'était plus méchant; il riait tout seul, ayant enfoncé son
+maillot, laissant passer des petits pieds roses qu'il agitait en
+l'air. Et c'étaient ses petits pieds qui le faisaient rire.
+
+Rosalie, que l'allocution du prêtre ennuyait, tourna vivement la
+tête, souriant à l'enfant. Mais quand elle le vit gigotant sur la
+chaise, elle eut peur; elle jeta un regard terrible à Catherine.
+
+- Va, tu peux me regarder, murmura celle-ci. Je ne le reprends
+pas... Pour qu'il crie encore!
+
+Et elle alla, sous la tribune, guetter un trou de fourmis, dans
+l'encoignure cassée d'une dalle.
+
+- Monsieur Caffin n'en racontait pas tant, dit la Rousse. Lorsqu'il
+a marié la belle Miette, il ne lui a donné que deux tapes sur la
+joue, en lui disant d'être sage.
+
+- Mon cher frère, reprit l'abbé Mouret, à demi tourné vers le grand
+Fortuné, c'est Dieu qui vous accorde aujourd'hui une compagne; car
+il n'a pas voulu que l'homme vécût solitaire. Mais, s'il a décidé
+qu'elle serait votre servante, il exige de vous que vous soyez un
+maître plein de douceur et d'affection. Vous l'aimerez, parce
+qu'elle est votre chair elle-même, votre sang et vos os. Vous la
+protégerez, parce que Dieu ne vous a donné vos bras forts que pour
+les étendre au-dessus de sa tête, aux heures de danger. Rappelez-
+vous qu'elle vous est confiée; elle est la soumission et la
+faiblesse dont vous ne sauriez abuser sans crime. Oh! mon cher
+frère, quelle fierté heureuse doit être la vôtre! Désormais, vous ne
+vivrez plus dans l'égoïsme de la solitude. A toute heure, vous aurez
+un devoir adorable. Rien n'est meilleur que d'aimer, si ce n'est de
+protéger ceux qu'on aime. Votre coeur s'y élargira, vos forces
+d'homme s'y centupleront. Oh! être un soutien, recevoir une
+tendresse en garde, voir une enfant s'anéantir en vous, en disant:
+"Prends-moi, fais de moi ce qu'il te plaira; j'ai confiance dans ta
+loyauté!" Et que vous soyez damné, si vous la délaissiez jamais! Ce
+serait le plus lâche abandon que Dieu eût à punir. Dès qu'elle s'est
+donnée, elle est vôtre, pour toujours. Emportez-la plutôt entre vos
+bras, ne la posez à terre que lorsqu'elle devra y être en sûreté.
+Quittez tout, mon cher frère...
+
+L'abbé Mouret, la voix profondément altérée, ne fit plus entendre
+qu'un murmure indistinct. Il avait baissé complètement les
+paupières, la figure toute blanche, parlant avec une émotion si
+douloureuse, que le grand Fortuné lui-même pleurait, sans
+comprendre.
+
+- Il n'est pas encore remis, dit Lisa. Il a tort de se fatiguer...
+Tiens! Fortuné qui pleure!
+
+- Les hommes, c'est plus tendre que les femmes, murmura Babet...
+
+- Il a bien parlé tout de même, conclut la Rousse. Ces curés, ça va
+chercher un tas de choses auxquelles personne ne songe.
+
+- Chut! cria la Teuse, qui s'apprêtait déjà à éteindre les cierges.
+
+Mais l'abbé Mouret balbutiait, tâchait de trouver les phrases
+finales.
+
+- C'est pourquoi, mon cher frère, ma chère soeur, vous devez vivre
+dans la foi catholique, qui seule peut assurer la paix de votre
+foyer. Vos familles vous ont certainement appris à aimer Dieu, à le
+prier matin et soir, à ne compter que sur les dons de sa
+miséricorde...
+
+Il n'acheva pas. Il se tourna pour prendre le calice sur l'autel, et
+rentra à la sacristie, la tête penchée, précédé de Vincent, qui
+faillit laisser tomber les burettes et le manuterge, en cherchant à
+voir ce que Catherine faisait, au fond de l'église.
+
+- Oh! la sans-coeur! dit Rosalie, qui planta là son mari pour venir
+prendre son enfant entre les bras.
+
+L'enfant riait. Elle le baisa, elle rattacha son maillot, tout en
+menaçant du poing Catherine.
+
+- S'il était tombé, je t'aurais allongé une belle paire de
+soufflets.
+
+Le grand Fortuné arrivait, en se dandinant. Les trois filles
+s'étaient avancées, avec des pincements de lèvres.
+
+- Le voilà fier, maintenant, murmura Babet à l'oreille des deux
+autres. Ce gueux-là, il a gagné les écus du père Bambousse dans le
+foin, derrière le moulin... Je le voyais tous les soirs s'en aller
+avec Rosalie, à quatre pattes, le long du petit mur.
+
+Elles ricanèrent. Le grand Fortuné, debout devant elles, ricana plus
+haut. Il pinça la Rousse, se laissa traiter de bête par Lisa.
+C'était un garçon solide et qui se moquait du monde. Le curé l'avait
+ennuyé.
+
+- Hé! la mère! appela-t-il de sa grosse voix.
+
+Mais la vieille Brichet mendiait à la porte de la sacristie. Elle se
+tenait là, toute pleurarde, toute maigre, devant la Teuse, qui lui
+glissait des oeufs dans les poches de son tablier. Fortuné n'eut pas
+la moindre honte. Il cligna les yeux, en disant:
+
+- Elle est futée, la mère!... Dame! puisque le curé veut du monde
+dans son église!
+
+Cependant, Rosalie s'était calmée. Avant de s'en aller, elle demanda
+à Fortuné s'il avait prié monsieur le curé de venir le soir bénir
+leur chambre, selon l'usage du pays. Alors, Fortuné courut à la
+sacristie, traversant la nef à gros coups de talon, comme il aurait
+traversé un champ. Et il reparut, en criant que le curé viendrait.
+La Teuse, scandalisée du tapage de ces gens, qui semblaient se
+croire sur une grande route, tapait légèrement dans ses mains, les
+poussait vers la porte.
+
+- C'est fini, disait-elle, retirez-vous, allez au travail.
+
+Et elle les croyait tous dehors, lorsqu'elle aperçut Catherine, que
+Vincent était venu rejoindre. Tous les deux se penchaient
+anxieusement au-dessus du trou de fourmis. Catherine, avec une
+longue paille, fouillait dans le trou, si violemment, qu'un flot de
+fourmis effarées coulait sur la dalle. Et Vincent disait qu'il
+fallait aller jusqu'au fond, pour trouver la reine.
+
+- Ah! les brigands! cria la Teuse. Qu'est-ce que vous faites là?
+Voulez-vous bien laisser ces bêtes tranquilles!... C'est le trou de
+fourmis à mademoiselle Désirée. Elle serait contente, si elle vous
+voyait.
+
+Les enfants se sauvèrent.
+
+
+
+
+
+II.
+
+L'abbé Mouret, en soutane, la tête nue, était revenu s'agenouiller
+au pied de l'autel. Dans la clarté grise tombant des fenêtres, sa
+tonsure trouait ses cheveux d'une tache pâle, très large, et le
+léger frisson qui lui pliait la nuque semblait venir du froid qu'il
+devait éprouver là. Il priait ardemment, les mains jointes, si perdu
+au fond de ses supplications, qu'il n'entendait point les pas lourds
+de la Teuse, tournant autour de lui, sans oser l'interrompre. Celle-
+ci paraissait souffrir, à le voir écrasé ainsi, les genoux cassés.
+Un moment, elle crut qu'il pleurait. Alors, elle passa derrière
+l'autel, pour le guetter. Depuis son retour, elle ne voulait plus le
+laisser seul dans l'église, l'ayant un soir trouvé évanoui par
+terre, les dents serrées, les joues glacées, comme mort.
+
+- Venez donc, mademoiselle, dit-elle à Désirée, qui allongeait la
+tête par la porte de la sacristie. Il est encore là, à se faire du
+mal... Vous savez bien qu'il n'écoute que vous.
+
+Désirée souriait.
+
+- Pardi! il faut déjeuner, murmura-t-elle. J'ai très faim.
+
+Et elle s'approcha du prêtre, à pas de loup. Quand elle fut tout
+près, elle lui prit le cou, elle l'embrassa.
+
+- Bonjour, frère, dit-elle. Tu veux donc me faire mourir de faim,
+aujourd'hui?
+
+Il leva un visage si douloureux, qu'elle l'embrassa de nouveau, sur
+les deux joues; il sortait d'une agonie. Puis, il la reconnut, il
+chercha à l'écarter doucement; mais elle tenait une de ses mains,
+elle ne la lâchait pas. Ce fut à peine si elle lui permit de se
+signer. Elle l'emmenait.
+
+- Puisque j'ai faim, viens donc. Tu as faim aussi, toi.
+
+La Teuse avait préparé le déjeuner, au fond du petit jardin, sous
+deux grands mûriers, dont les branches étalées mettaient là une
+toiture de feuillage. Le soleil, vainqueur enfin des buées orageuses
+du matin, chauffait les carrés de légumes, tandis que le mûrier
+jetait un large pan d'ombre sur la table boiteuse, où étaient
+servies deux tasses de lait, accompagnées d'épaisses tartines.
+
+- Tu vois, c'est gentil, dit Désirée, ravie de manger en plein air.
+
+Elle coupait déjà d'énormes mouillettes, qu'elle mordait avec un
+appétit superbe. Comme la Teuse restait debout devant eux:
+
+- Alors, tu ne manges pas, toi? demanda-t-elle.
+
+- Tout à l'heure, répondit la vieille servante. Ma soupe chauffe.
+
+Et, au bout d'un silence, émerveillée des coups de dents de cette
+grande enfant, elle reprit, s'adressant au prêtre:
+
+- C'est un plaisir, au moins... Ça ne vous donne pas faim, monsieur
+le curé? Il faut vous forcer.
+
+L'abbé Mouret souriait, en regardant sa soeur.
+
+- Oh! elle se porte bien, murmura-t-il. Elle grossit tous les
+jours.
+
+- Tiens! c'est parce que je mange! s'écria-t-elle. Toi, si tu
+mangeais, tu deviendrais très gros... Tu es donc encore malade? Tu
+as l'air tout triste... Je ne veux pas que ça recommence, entends-
+tu? Je me suis trop ennuyée, pendant qu'on t'avait emmené pour te
+guérir.
+
+- Elle a raison, dit la Teuse. Vous n'avez pas de bon sens,
+monsieur le curé; ce n'est point une existence, de vivre de deux ou
+trois miettes par jour, comme un oiseau. Vous ne vous faites plus de
+sang, parbleu! C'est ça qui vous rend tout pâle... Est-ce que vous
+n'avez pas honte de rester plus maigre qu'un clou, lorsque nous
+sommes si grasses, nous autres, qui ne sommes que des femmes? On
+doit croire que nous ne vous laissons rien dans les plats.
+
+Et toutes deux, crevant de santé, le grondaient amicalement. Il
+avait des yeux très grands, très clairs, derrière lesquels on voyait
+comme un vide. Il souriait toujours.
+
+- Je ne suis pas malade, répondit-il. J'ai presque fini mon lait.
+Il avait bu deux petites gorgées, sans toucher aux tartines.
+
+- Les bêtes, dit Désirée songeuse, ça se porte mieux que les gens.
+
+- Eh bien! c'est joli pour nous, ce que vous avez trouvé là!
+s'écria la Teuse en riant.
+
+Mais cette chère innocente de vingt ans n'avait aucune malice.
+
+- Bien sûr, continua-t-elle. Les poules n'ont pas mal à la tête,
+n'est-ce-pas? Les lapins, on les engraisse tant qu'on veut. Et mon
+cochon, tu ne peux pas dire qu'il ait jamais l'air triste.
+
+Puis, se tournant vers son frère, d'un air ravi:
+
+- Je l'ai appelé Mathieu, parce qu'il ressemble à ce gros homme qui
+apporte les lettres; il est devenu joliment fort... Tu n'es pas
+aimable de refuser toujours de le voir. Un de ces jours, tu voudras
+bien que je te le montre, dis?
+
+Tout en se faisant caressante, elle avait pris les tartines de son
+frère, qu'elle mordait à belles dents. Elle en avait achevé une,
+elle entamait la seconde, lorsque la Teuse s'en aperçut.
+
+- Mais ce n'est pas à vous, ce pain-là! Voilà que vous lui retirez
+les morceaux de la bouche, maintenant!
+
+- Laissez, dit l'abbé Mouret doucement, je n'y aurais pas touché...
+Mange, mange tout, ma chérie.
+
+Désirée était demeurée un instant confuse, regardant le pain, se
+contenant pour ne pas pleurer. Puis, elle se mit à rire, achevant la
+tartine. Et elle continuait:
+
+- Ma vache non plus n'est pas triste comme toi... Tu n'étais pas
+là, lorsque l'oncle Pascal me l'a donnée, en me faisant promettre
+d'être sage. Autrement, tu aurais vu comme elle a été contente,
+quand je l'ai embrassée, la première fois.
+
+Elle tendit l'oreille. Un chant de coq venait de la basse-cour, un
+vacarme grandissait, des battements d'ailes, des grognements, des
+cris rauques, toute une panique de bêtes effarouchées.
+
+- Ah! tu ne sais pas, reprit-elle brusquement en tapant dans ses
+mains, elle doit être pleine... Je l'ai menée au taureau, à trois
+lieues d'ici, au Béage. Dame! c'est qu'il n'y a pas des taureaux
+partout!... Alors, pendant qu'elle était avec lui, j'ai voulu
+rester, pour voir.
+
+La Teuse haussait les épaules, en regardant le prêtre, d'un air
+contrarié.
+
+- Vous feriez mieux, mademoiselle, d'aller mettre la paix parmi vos
+poules... Tout votre monde s'assassine là-bas.
+
+Mais Désirée tenait à son histoire.
+
+- Il est monté sur elle, il l'a prise entre ses pattes... On riait.
+Il n'y a pourtant pas de quoi rire; c'est naturel. Il faut bien que
+les mères fassent des petits, n'est-ce pas?... Dis? Crois-tu qu'elle
+aura un petit?
+
+L'abbé Mouret eut un geste vague. Ses paupières s'étaient baissées
+devant les regards clairs de la jeune fille.
+
+- Eh! courez donc! cria la Teuse. Ils se mangent.
+
+La querelle devenait si violente, dans la basse-cour, qu'elle
+partait avec un grand bruit de jupes, lorsque le prêtre la rappela.
+
+- Et le lait, chérie, tu n'as pas fini le lait?
+
+Il lui tendait sa tasse, à laquelle il avait à peine touché.
+
+Elle revint, but le lait sans le moindre scrupule, malgré les yeux
+irrités de la Teuse. Puis, elle reprit son élan, courut à la basse-
+cour, où on l'entendit mettre la paix. Elle devait s'être assise au
+milieu de ses bêtes; elle chantonnait doucement, comme pour les
+bercer.
+
+
+
+
+
+III.
+
+- Maintenant ma soupe est trop chaude, gronda la Teuse, qui
+revenait de la cuisine avec une écuelle, dans laquelle une cuiller
+de bois était plantée debout.
+
+Elle se tint devant l'abbé Mouret, en commençant à manger sur le
+bout de la cuiller, avec précaution. Elle espérait l'égayer, le
+tirer du silence accablé où elle le voyait. Depuis qu'il était
+revenu du Paradou, il se disait guéri, il ne se plaignait jamais;
+souvent même, il souriait d'une si tendre façon, que la maladie,
+selon les gens des Artaud, semblait avoir redoublé sa sainteté.
+Mais, par moments, des crises de silence le prenaient; il semblait
+rouler dans une torture qu'il mettait toutes ses forces à ne point
+avouer; et c'était une agonie muette qui le brisait, qui le rendait,
+pendant des heures, stupide, en proie à quelque abominable lutte
+intérieure, dont la violence ne se devinait qu'à la sueur d'angoisse
+de sa face. La Teuse alors ne le quittait plus, l'étourdissant d'un
+flot de paroles, jusqu'à ce qu'il eût repris peu à peu son air doux,
+comme vainqueur de la révolte de son sang. Ce matin-là, la vieille
+servante pressentait une attaque plus rude encore que les autres.
+Elle se mit à parler abondamment, tout en continuant à se méfier de
+la cuiller qui lui brûlait la langue.
+
+- Vraiment, il faut vivre au fond d'un pays de loups pour voir des
+choses pareilles. Est-ce que, dans les villages honnêtes, on se
+marie jamais aux chandelles? Ça montre assez que tous ces Artaud
+sont des pas-grand-chose... Moi, en Normandie, j'ai vu des noces qui
+mettaient les gens en l'air, à deux lieues à la ronde. On mangeait
+pendant trois jours. Le curé en était; le maire aussi; même, à la
+noce d'une de mes cousines, les pompiers sont venus. Et l'on
+s'amusait donc!... Mais faire lever un prêtre avant le soleil pour
+s'épouser à une heure où les poules elles-mêmes sont encore
+couchées, il n'y a pas de bon sens! A votre place, monsieur le curé,
+j'aurais refusé... Pardi! vous n'avez pas assez dormi, vous avez
+peut-être pris froid dans l'église. C'est ça qui vous a tout
+retourné. Ajoutez qu'on aimerait mieux marier des bêtes que cette
+Rosalie et son gueux, avec leur mioche qui a pissé sur une chaise...
+Vous avez tort de ne pas me dire où vous vous sentez mal. Je vous
+ferais quelque chose de chaud... Hein? monsieur le curé, répondez-
+moi?
+
+Il répondit faiblement qu'il était bien, qu'il n'avait besoin que
+d'un peu d'air. Il venait de s'adosser à un des mûriers, la
+respiration courte, s'abandonnant.
+
+- Bien, bien! n'en faites qu'à votre tête, reprit la Teuse. Mariez
+les gens, lorsque vous n'en avez pas la force, et lorsque cela doit
+vous rendre malade. Je m'en doutais, je l'avais dit hier... C'est
+comme, si vous m'écoutiez, vous ne resteriez pas là, puisque l'odeur
+de la basse-cour vous incommode. Ça pue joliment, dans ce moment-ci.
+Je ne sais pas ce que mademoiselle Désirée peut encore remuer. Elle
+chante, elle; elle s'en moque, ça lui donne des couleurs... Ah! je
+voulais vous dire. Vous savez que j'ai tout fait pour l'empêcher de
+rester là, quand le taureau a pris la vache. Mais elle vous
+ressemble, elle est d'un entêtement! Heureusement que, pour elle, ça
+ne tire pas à conséquence. C'est sa joie, les bêtes avec les
+petits... Voyons, monsieur le curé, soyez raisonnable. Laissez-moi
+vous conduire dans votre chambre. Vous vous coucherez, vous vous
+reposerez un peu... Non, vous ne voulez pas? Eh bien! c'est tant
+pis, si vous souffrez! On ne garde pas ainsi son mal sur la
+conscience, jusqu'à en étouffer.
+
+Et, de colère, elle avala une grande cuillerée de soupe, au risque
+de s'emporter la gorge. Elle tapait le manche de bois contre son
+écuelle, grognant, se parlant à elle-même.
+
+- On n'a jamais vu un homme comme ça. Il crèverait plutôt que de
+lâcher un mot... Ah! il peut bien se taire. J'en sais assez long. Ce
+n'est pas malin de deviner le reste... Oui, oui, qu'il se taise. Ça
+vaut mieux.
+
+La Teuse était jalouse. Le docteur Pascal lui avait livré un
+véritable combat, pour lui enlever son malade, lorsqu'il avait jugé
+le jeune prêtre perdu, s'il le laissait au presbytère. Il dut lui
+expliquer que la cloche redoublait sa fièvre, que les images de
+sainteté, dont sa chambre était pleine, hantaient son cerveau
+d'hallucinations, qu'il lui fallait, enfin, un oubli complet, un
+milieu autre, où il pût renaître, dans la paix d'une existence
+nouvelle. Et elle hochait la tête, elle disait que nulle part "le
+cher enfant" ne trouverait une garde-malade meilleure qu'elle.
+Pourtant, elle avait fini par consentir; elle s'était même résignée
+à le voir aller au Paradou, tout en protestant contre ce choix du
+docteur, qui la confondait. Mais elle gardait contre le Paradou une
+haine solide. Elle se trouvait surtout blessée du silence de l'abbé
+Mouret sur le temps qu'il y avait vécu. Souvent, elle s'était
+vainement ingéniée à le faire causer. Ce matin-là, exaspérée de le
+voir tout pâle, s'entêtant à souffrir sans une plainte, elle finit
+par agiter sa cuiller comme un bâton, elle cria:$
+
+- Il faut retourner là-bas, monsieur le curé, si vous y étiez si
+bien... Il y a là-bas une personne qui vous soignera sans doute
+mieux que moi.
+
+C'était la première fois qu'elle hasardait une allusion directe. Le
+coup fut si cruel, que le prêtre laissa échapper un léger cri, en
+levant sa face douloureuse. La bonne âme de la Teuse eut regret.
+
+- Aussi, murmura-t-elle, c'est la faute de votre oncle Pascal.
+Allez, je lui en ai dit assez. Mais ces savants, ça tient à leurs
+idées. Il y en a qui vous font mourir, pour vous regarder dans le
+corps après... Moi, ça m'avait mise dans une telle colère, que je
+n'ai voulu en parler à personne. Oui, monsieur, c'est grâce à moi,
+si personne n'a su où vous étiez, tant je trouvais ça abominable.
+Quand l'abbé Guyot, de Saint-Eutrope, qui vous a remplacé pendant
+votre absence, venait dire la messe ici, le dimanche, je lui
+racontais des histoires, je lui jurais que vous étiez en Suisse. Je
+ne sais seulement pas où ça est, la Suisse... Certes, je ne veux
+point vous faire de la peine, mais c'est sûrement là-bas que vous
+avez pris votre mal. Vous voilà drôlement guéri. On aurait bien
+mieux fait de vous laisser avec moi qui ne me serais pas avisée de
+vous tourner la tête.
+
+L'abbé Mouret, le front de nouveau penché, ne l'interrompait pas.
+Elle s'était assise par terre, à quelques pas de lui, pour tâcher de
+rencontrer ses yeux. Elle reprit maternellement, ravie de la
+complaisance qu'il semblait mettre à l'écouter.
+
+- Vous n'avez jamais voulu connaître l'histoire de l'abbé Caffin.
+Dès que je parle, vous me faites taire... Eh bien! l'abbé Caffin,
+dans notre pays, à Canteleu, avait eu des ennuis. C'était pourtant
+un bien saint homme, et qui possédait un caractère d'or. Mais,
+voyez-vous, il était très douillet, il aimait les choses délicates.
+Si bien qu'une demoiselle rôdait autour de lui, la fille d'un
+meunier, que ses parents avaient mise en pension. Bref, il arriva ce
+qui devait arriver, vous me comprenez, n'est-ce pas? Alors, quand on
+a su la chose, tout le pays s'est fâché contre l'abbé. On le
+cherchait pour le tuer à coups de pierres. Il s'est sauvé à Rouen,
+il est allé pleurer chez l'archevêque. Et on l'a envoyé ici. Le
+pauvre homme était bien assez puni de vivre dans ce trou... Plus
+tard, j'ai eu des nouvelles de la fille. Elle a épousé un marchand
+de boeufs. Elle est très heureuse.
+
+La Teuse, enchantée d'avoir placé son histoire, vit un encouragement
+dans l'immobilité du prêtre. Elle se rapprocha, elle continua:
+
+- Ce bon monsieur Caffin! Il n'était pas fier avec moi, il me
+parlait souvent de son péché. Ça ne l'empêche pas d'être dans le
+ciel, je vous en réponds! Il peut dormir tranquille, là, à côté,
+sous l'herbe, car il n'a jamais fait de tort à personne... Moi, je
+ne comprends pas qu'on en veuille tant à un prêtre, quand il se
+dérange. C'est si naturel! Ce n'est pas beau, sans doute, c'est une
+saleté qui doit mettre Dieu en colère. Mais il vaut encore mieux
+faire ça que d'aller voler. On se confesse donc, et on est
+quitte!... N'est-ce pas, monsieur le curé, lorsqu'on a un vrai
+repentir, on fait son salut tout de même?
+
+L'abbé Mouret s'était lentement redressé. Par un effort suprême, il
+venait de dompter son angoisse. Pâle encore, il dit d'une voix
+ferme:
+
+- Il ne faut jamais pécher, jamais, jamais!
+
+- Ah! tenez, s'écria la vieille servante, vous êtes trop fier,
+monsieur! Ce n'est pas beau non plus, l'orgueil!... A votre place,
+moi, je ne me raidirais pas comme cela. On cause de son mal, on ne
+se coupe pas le coeur en quatre tout d'un coup, on s'habitue à la
+séparation, enfin! Ça se passe petit à petit... Au lieu que vous,
+voilà que vous évitez même de prononcer le nom des gens. Vous
+défendez qu'on parle d'eux, ils sont comme s'ils étaient morts.
+Depuis votre retour, je n'ai pas osé vous donner la moindre
+nouvelle. Eh bien! je causerai maintenant, je dirai ce que je
+saurai, parce que je vois bien que c'est tout ce silence qui vous
+tourne sur le coeur.
+
+Il la regardait sévèrement, levant un doigt pour la faire taire.
+
+- Oui, oui, continua-t-elle, j'ai des nouvelles de là-bas, très
+souvent même, et je vous les donnerai... D'abord, la personne n'est
+pas plus heureuse que vous.
+
+- Taisez-vous! dit l'abbé Mouret, qui trouva la force de se mettre
+debout pour s'éloigner.
+
+La Teuse se leva aussi, lui barrant le passage de sa masse énorme.
+Elle se fâchait, elle criait:
+
+- Là, vous voilà déjà parti!... Mais vous m'écouterez. Vous savez
+que je n'aime guère les gens de là-bas, n'est-ce pas? Si je vous
+parle d'eux, c'est pour votre bien... On prétend que je suis
+jalouse. Eh bien, je rêve de vous mener un jour là-bas. Vous seriez
+avec moi, vous ne craindriez pas de mal faire... Voulez-vous?
+
+Il l'écarta du geste, la face calmée, en disant:
+
+- Je ne veux rien, je ne sais rien... Nous avons une grand-messe
+demain. Il faudra préparer l'autel.
+
+Puis, s'étant mis à marcher, il ajouta avec un sourire:
+
+- Ne vous inquiétez pas, ma bonne Teuse. Je suis plus fort que vous
+ne croyez. Je me guérirai tout seul.
+
+Et il s'éloigna, l'air solide, la tête droite, ayant vaincu. Sa
+soutane, le long des bordures de thym, avait un frôlement très doux.
+La Teuse, qui était restée plantée à la même place, ramassa son
+écuelle et sa cuiller de bois, en bougonnant. Elle mâchait entre ses
+dents des paroles qu'elle accompagnait de grands haussements
+d'épaules.
+
+- Ça fait le brave, ça se croit bâti autrement que les autres
+hommes, parce que c'est curé... La vérité est que celui-là est
+joliment dur. J'en ai connu qu'on n'avait pas besoin de chatouiller
+si longtemps. Et il est capable de s'écraser le coeur, comme on
+écrase une puce. C'est son bon Dieu qui lui donne cette force.
+
+Elle rentrait à la cuisine, lorsqu'elle aperçut l'abbé Mouret
+debout, devant la porte à claire-voie de la basse-cour. Désirée
+l'avait arrêté pour lui faire peser un chapon qu'elle engraissait
+depuis quelques semaines. Il disait complaisamment qu'il était très
+lourd, ce qui donnait un rire d'aise à la grande enfant.
+
+- Les chapons, eux aussi, s'écrasent le coeur comme une puce,
+bégaya la Teuse, tout à fait furieuse. Ils ont des raisons pour
+cela. Alors, il n'y a pas de gloire à bien vivre.
+
+
+
+
+
+IV.
+
+L'abbé Mouret passait les journées au presbytère. Il évitait les
+longues promenades qu'il faisait avant sa maladie. Les terres
+brûlées des Artaud, les ardeurs de cette vallée où ne poussaient que
+des vignes tordues, l'inquiétaient. A deux reprises, il avait essayé
+de sortir, le matin, pour lire son bréviaire, le long des routes;
+mais il n'avait pas dépassé le village, il était rentré, troublé par
+les odeurs, le plein soleil, la largeur de l'horizon. Le soir
+seulement, dans la fraîcheur de la nuit tombante, il hasardait
+quelques pas devant l'église, sur l'esplanade qui s'étendait
+jusqu'au cimetière. L'après-midi, pour s'occuper, pris d'un besoin
+d'activité qu'il ne savait comment satisfaire, il s'était donné la
+tâche de coller des vitres de papier aux carreaux cassés de la nef.
+Cela, pendant huit jours, l'avait tenu sur une échelle, très
+attentif à poser les vitres proprement, découpant le papier avec des
+délicatesses de broderie, étalant la colle de façon à ce qu'il n'y
+eût pas de bavure. La Teuse veillait au pied de l'échelle. Désirée
+criait qu'il fallait ne pas boucher tous les carreaux, afin que les
+moineaux pussent entrer; et, pour ne pas la faire pleurer, le prêtre
+en oubliait deux ou trois, à chaque fenêtre. Puis, cette réparation
+finie, l'ambition lui avait poussé d'embellir l'église, sans appeler
+ni maçon, ni menuisier, ni peintre. Il ferait tout lui-même. Ces
+travaux manuels, disait-il, l'amusaient, lui rendaient des forces.
+L'oncle Pascal, chaque fois qu'il passait à la cure, l'encourageait,
+en assurant que cette fatigue-là valait mieux que toutes les drogues
+du monde. Dès lors, l'abbé Mouret boucha les trous des murs avec des
+poignées de plâtre, recloua les autels à grands coups de marteau,
+broya des couleurs pour donner une couche à la chaire et au
+confessionnal. Ce fut un événement dans le pays. On en causait à
+deux lieues. Des paysans venaient, les mains derrière le dos, voir
+travailler monsieur le curé. Lui, un tablier bleu serré à la taille,
+les poignets meurtris, s'absorbait dans cette rude besogne, avait un
+prétexte pour ne plus sortir. Il vivait ses journées au milieu des
+plâtras, plus tranquille, presque souriant, oubliant le dehors, les
+arbres, le soleil, les vents tièdes, qui le troublaient.
+
+- Monsieur le curé est bien libre, du moment que ça ne coûte rien à
+la commune, disait le père Bambousse avec un ricanement, en entrant
+chaque soir pour constater où en étaient les travaux.
+
+L'abbé Mouret dépensa là ses économies du séminaire. C'étaient,
+d'ailleurs, des embellissements dont la naïveté maladroite eût fait
+sourire. La maçonnerie le rebuta vite. Il se contenta de recrépir le
+tour de l'église, à hauteur d'homme. La Teuse gâchait le plâtre.
+Quand elle parla de réparer aussi le presbytère, qu'elle craignait
+toujours, disait-elle, de voir tomber sur leurs têtes, il lui
+expliqua qu'il ne saurait pas, qu'il faudrait un ouvrier; ce qui
+amena une querelle terrible entre eux. Elle criait qu'il n'était pas
+raisonnable de faire si belle une église où personne ne couchait,
+lorsqu'il y avait à côté des chambres dans lesquelles on les
+trouverait sûrement morts, un de ces matins, écrasés par les
+plafonds.
+
+- Moi, d'abord, grondait-elle, je finirai par venir faire mon lit
+ici, derrière l'autel. J'ai trop peur, la nuit.
+
+Le plâtre manquant, elle ne parla plus du presbytère. Puis, la vue
+des peintures qu'exécutait monsieur le curé la ravissait. Ce fut le
+grand charme de toute cette besogne. L'abbé, qui avait remis des
+bouts de planche partout, se plaisait à étaler sur les boiseries une
+belle couleur jaune, avec un gros pinceau. Il y avait, dans le
+pinceau, un va-et-vient très doux, dont le bercement l'endormait un
+peu, le laissait sans pensée pendant des heures, à suivre les
+traînées grasses de la peinture. Lorsque tout fut jaune, le
+confessionnal, la chaire, l'estrade, jusqu'à la caisse de l'horloge,
+il se risqua à faire des raccords de faux marbre pour rafraîchir le
+maître-autel. Et, s'enhardissant, il le repeignit tout entier. Le
+maître-autel, blanc, jaune et bleu, était superbe. Des gens qui
+n'avaient pas assisté à une messe depuis cinquante ans vinrent en
+procession pour le voir.
+
+Les peintures, maintenant, étaient sèches. L'abbé Mouret n'avait
+plus qu'à encadrer les panneaux d'un filet brun. Aussi, dès l'après-
+midi, se mit-il à l'oeuvre, voulant que tout fût terminé le soir
+même, le lendemain étant un jour de grand-messe, ainsi qu'il l'avait
+rappelé à la Teuse. Celle-ci attendait pour faire la toilette de
+l'autel; elle avait déjà posé sur la crédence les chandeliers et la
+croix d'argent, les vases de porcelaine plantés de roses
+artificielles, la nappe garnie de dentelle des grandes fêtes. Mais
+les filets furent si délicats à faire proprement, qu'il s'attarda
+jusqu'à la nuit. Le jour tombait, au moment où il achevait le
+dernier panneau.
+
+- Ce sera trop beau, dit une voix rude, sortie de la poussière
+grise du crépuscule, dont l'église s'emplissait.
+
+La Teuse, qui s'était agenouillée pour mieux suivre le pinceau le
+long de la règle, eut un tressaillement de peur.
+
+- Ah! c'est Frère Archangias, dit-elle en tournant la tête; vous
+êtes donc entré par la sacristie?... Mon sang n'a fait qu'un tour.
+J'ai cru que la voix venait de dessous les dalles.
+
+L'abbé Mouret s'était remis au travail, après avoir salué le Frère
+d'un léger signe de tête. Celui-ci se tint debout, silencieux, ses
+grosses mains nouées devant sa soutane. Puis, après avoir haussé les
+épaules, en voyant le soin que mettait le prêtre à ce que les filets
+fussent bien droits, il répéta:
+
+- Ce sera trop beau.
+
+La Teuse, en extase, tressaillit une seconde fois.
+
+- Bon, cria-t-elle, j'avais oublié que vous étiez là, vous! Vous
+pourriez bien tousser, avant de parler. Vous avez une voix qui part
+brusquement, comme celle d'un mort.
+
+Elle s'était relevée, elle se reculait pour admirer.
+
+- Pourquoi, trop beau? reprit-elle. Il n'y a rien de trop beau,
+quand il s'agit du bon Dieu... Si monsieur le curé avait eu de l'or,
+il y aurait mis de l'or, allez!
+
+Le prêtre ayant fini, elle se hâta de changer la nappe, en ayant
+bien soin de ne pas effacer les filets. Puis, elle disposa
+symétriquement la croix, les chandeliers et les vases. L'abbé Mouret
+était allé s'adosser à côté de Frère Archangias, contre la barrière
+de bois qui séparait le choeur de la nef. Ils n'échangèrent pas une
+parole. Ils regardaient la croix d'argent qui, dans l'ombre
+croissante, gardait des gouttes de lumière, sur les pieds, le long
+du flanc gauche et à la tempe droite du crucifié. Quand la Teuse eut
+fini, elle s'avança triomphante:
+
+- Hein! dit-elle, c'est gentil. Vous verrez le monde, demain, à la
+messe! Ces païens ne viennent chez Dieu que lorsqu'ils le croient
+riche... Maintenant, monsieur le curé, il faudra en faire autant à
+l'autel de la Vierge.
+
+- De l'argent perdu, gronda Frère Archangias.
+
+Mais la Teuse se fâcha. Et, comme l'abbé Mouret continuait à se
+taire, elle les emmena tous deux devant l'autel de la Vierge, les
+poussant, les tirant par leur soutane.
+
+- Mais regardez donc! Ça jure trop, maintenant que le maître-autel
+est propre. On ne sait plus même s'il y a eu des peintures. J'ai
+beau essuyer, le matin, le bois garde toute la poussière. C'est
+noir, c'est laid... Vous ne savez pas ce qu'on dira, monsieur le
+curé? On dira que vous n'aimez pas la sainte Vierge, voilà tout.
+
+- Et après? demanda Frère Archangias.
+
+La Teuse resta toute suffoquée.
+
+- Après, murmura-t-elle, ça serait un péché, pardi!... L'autel est
+comme une de ces tombes qu'on abandonne dans les cimetières. Sans
+moi, les araignées y feraient leurs toiles, la mousse y pousserait.
+De temps en temps, quand je peux mettre un bouquet de côté, je le
+donne à la Vierge... Toutes les fleurs de notre jardin étaient pour
+elle, autrefois.
+
+Elle était montée devant l'autel, elle avait pris deux bouquets
+séchés, oubliés sur les gradins.
+
+- Vous voyez bien que c'est comme dans les cimetières, ajouta-t-
+elle, en les jetant aux pieds de l'abbé Mouret.
+
+Celui-ci les ramassa, sans répondre. La nuit était complètement
+venue. Frère Archangias s'embarrassa au milieu des chaises, manqua
+tomber. Il jurait, il mâchait des phrases sourdes, où revenaient les
+noms de Jésus et de Marie. Quand la Teuse, qui était allée chercher
+une lampe, rentra dans l'église, elle demanda simplement au prêtre:
+
+- Alors, je puis mettre les pots et les pinceaux au grenier?
+
+- Oui, répondit-il, c'est fini. Nous verrons plus tard pour le
+reste.
+
+Elle marcha devant eux, emportant tout, se taisant, de peur d'en
+trop dire. Et, comme l'abbé Mouret avait gardé les deux bouquets
+séchés à la main, Frère Archangias lui cria, en passant devant la
+basse-cour:
+
+- Jetez donc ça!
+
+L'abbé fit encore quelques pas, la tête penchée; puis, il jeta les
+fleurs dans le trou au fumier, par-dessus la claire-voie.
+
+
+
+
+
+V.
+
+Le Frère, qui avait mangé, resta là, à califourchon sur une chaise
+retournée, pendant le dîner du prêtre. Depuis que ce dernier était
+de retour aux Artaud, il venait ainsi presque tous les soirs
+s'installer au presbytère. Jamais il ne s'y était imposé plus
+rudement. Ses gros souliers écrasaient le carreau, sa voix tonnait,
+ses poings s'abattaient sur les meubles, tandis qu'il racontait les
+fessées données le matin aux petites filles, ou qu'il résumait sa
+morale en formules dures comme des coups de bâton. Puis, s'ennuyant,
+il avait imaginé de jouer aux cartes avec la Teuse. Ils jouaient à
+la bataille, interminablement, la Teuse n'ayant jamais pu apprendre
+un autre jeu. L'abbé Mouret, qui souriait aux premières cartes
+abattues rageusement sur la table, tombait peu à peu dans une
+rêverie profonde; et, pendant des heures, il s'oubliait, il
+s'échappait, sous les coups d'oeil défiants de Frère Archangias.
+
+Ce soir-là, la Teuse était d'une telle humeur, qu'elle parla d'aller
+se coucher, dès que la nappe fut ôtée. Mais le Frère voulait jouer.
+Il lui donna des tapes sur les épaules, finit par l'asseoir, et si
+violemment, que la chaise craqua. Il battait déjà les cartes.
+Désirée, qui le détestait, avait disparu avec son dessert, qu'elle
+montait presque tous les soir manger dans son lit.
+
+- Je veux les rouges, dit la Teuse.
+
+Et la lutte s'engagea. La Teuse enleva d'abord quelques belles
+cartes au Frère. Puis, deux as tombèrent en même temps sur la table.
+
+- Bataille! cria-t-elle avec une émotion extraordinaire.
+
+Elle jeta un neuf, ce qui la consterna; mais le Frère n'ayant jeté
+qu'un sept, elle ramassa les cartes, triomphante. Au bout d'une
+demi-heure, elle n'avait plus de nouveau que deux as, les chances se
+trouvaient rétablies. Et, vers le troisième quart d'heure, c'était
+elle qui perdait un as. Le va-et-vient des valets, des dames et des
+rois, avait toute la furie d'un massacre.
+
+- Hein! elle est fameuse, cette partie! dit Frère Archangias, en se
+tournant vers l'abbé Mouret.
+
+Mais il le vit si perdu, si loin, ayant aux lèvres un sourire si
+inconscient, qu'il haussa brutalement la voix.
+
+- Eh bien! monsieur le curé, vous ne nous regardez donc pas? Ce
+n'est guère poli... Nous ne jouons que pour vous. Nous cherchons à
+vous égayer... Allons, regardez le jeu. Ça vous vaudra mieux que de
+rêvasser. Où étiez-vous encore?
+
+Le prêtre avait eu un tressaillement. Il ne répondit pas, il
+s'efforça de suivre le jeu, les paupières battantes. La partie
+continuait avec acharnement. La Teuse regagna son as, puis le
+reperdit. Certains soirs, ils se disputaient ainsi les as pendant
+quatre heures; et souvent même ils allaient se coucher, furibonds,
+n'ayant pu se battre.
+
+- Mais j'y songe! cria tout d'un coup la Teuse, qui avait une
+grosse peur de perdre, monsieur le curé devait sortir ce soir. Il a
+promis au grand Fortuné et à la Rosalie d'aller bénir leur chambre,
+comme il est d'usage... Vite, monsieur le curé! Le Frère vous
+accompagnera.
+
+L'abbé Mouret était déjà debout, cherchant son chapeau. Mais Frère
+Archangias, sans lâcher ses cartes, se fâchait.
+
+- Laissez donc! Est-ce que ça a besoin d'être béni, ce trou à
+cochons! Pour ce qu'ils vont y faire de propre, dans leur
+chambre!... Encore un usage que vous devriez abolir. Un prêtre n'a
+pas à mettre son nez dans les draps des nouveaux mariés... Restez.
+Finissons la partie. Ça vaudra mieux.
+
+- Non, dit le prêtre, j'ai promis. Ces braves gens pourraient se
+blesser... Restez, vous. Finissez la partie, en m'attendant.
+
+La Teuse, très inquiète, regardait Frère Archangias.
+
+- Eh bien! oui, je reste, cria celui-ci. C'est trop bête!
+
+Mais l'abbé Mouret n'avait pas ouvert la porte, qu'il se levait pour
+le suivre, jetant violemment ses cartes. Il revint, il dit à la
+Teuse:
+
+- J'allais gagner... Laissez les paquets tels qu'ils sont. Nous
+continuerons la partie demain.
+
+- Ah bien, tout est brouillé, maintenant, répondit la vieille
+servante qui s'était empressée de mêler les cartes. Si vous croyez
+que je vais le mettre sous verre, votre paquet! Et puis je pouvais
+gagner, j'avais encore un as.
+
+Frère Archangias, en quelques enjambées, rejoignit l'abbé Mouret qui
+descendait l'étroit sentier conduisant aux Artaud. Il s'était donné
+la tâche de veiller sur lui. Il l'entourait d'un espionnage de
+toutes les heures, l'accompagnant partout, le faisant suivre par un
+gamin de son école, lorsqu'il ne pouvait s'acquitter lui-même de ce
+soin. Il disait, avec son rire terrible, qu'il était "le gendarme de
+Dieu". Et, à la vérité, le prêtre semblait un coupable emprisonné
+dans l'ombre noire de la soutane du Frère, un coupable dont on se
+méfie, que l'on juge assez faible pour retourner à sa faute, si on
+le perdait des yeux une minute. C'était une âpreté de vieille fille
+jalouse, un souci minutieux de geôlier qui pousse son devoir jusqu'à
+cacher les coins de ciel entrevus par les lucarnes. Frère Archangias
+se tenait toujours là, à boucher le soleil, à empêcher une odeur
+d'entrer, à murer si complètement le cachot, que rien du dehors n'y
+venait plus. Il guettait les moindres faiblesses de l'abbé,
+reconnaissait, à la clarté de son regard, les pensées tendres, les
+écrasait d'une parole, sans pitié, comme des bêtes mauvaises. Les
+silences, les sourires, les pâleurs du front, les frissons des
+membres, tout lui appartenait. D'ailleurs, il évitait de parler
+nettement de la faute. Sa présence seule était un reproche. La façon
+dont il prononçait certaines phrases leur donnait le cinglement d'un
+coup de fouet. Il mettait dans un geste toute l'ordure qu'il
+crachait sur le péché. Comme ces maris trompés qui plient leurs
+femmes sous des allusions sanglantes, dont ils goûtent seuls la
+cruauté, il ne reparlait pas de la scène du Paradou, il se
+contentait de l'évoquer d'un mot, pour anéantir, aux heures de
+crise, cette chair rebelle. Lui aussi avait été trompé par ce
+prêtre, tout souillé de son adultère divin, ayant trahi ses
+serments, rapportant sur lui des caresses défendues, dont la senteur
+lointaine suffisait à exaspérer sa continence de bouc qui ne s'était
+jamais satisfait.
+
+Il était près de dix heures. Le village dormait; mais, à l'autre
+bout, du côté du moulin, un tapage montait d'une des masures,
+vivement éclairée. Le père Bambousse avait abandonné à sa fille et à
+son gendre un coin de la maison, se réservant pour lui les plus
+belles pièces. On buvait là un dernier coup, en attendant le curé.
+
+- Ils sont soûls, gronda Frère Archangias. Les entendez-vous se
+vautrer?
+
+L'abbé Mouret ne répondit pas. La nuit était superbe, toute bleue
+d'un clair de lune qui changeait au loin la vallée en un lac
+dormant. Et il ralentissait sa marche, comme baigné d'un bien-être
+par ces clartés douces; il s'arrêtait même devant certaines nappes
+de lumière, avec le frisson délicieux que donne l'approche d'une eau
+fraîche. Le Frère continuait ses grandes enjambées, le gourmandant,
+l'appelant.
+
+- Venez donc... Ce n'est pas sain, de courir la campagne à cette
+heure. Vous seriez mieux dans votre lit.
+
+Mais, brusquement, à l'entrée du village, il se planta au milieu de
+la route. Il regardait vers les hauteurs, où les lignes blanches des
+ornières se perdaient dans les taches noires des petits bois de
+pins. Il avait un grognement de chien qui flaire un danger.
+
+- Qui descend de là-haut, si tard? murmura-t-il.
+
+Le prêtre, n'entendant rien, ne voyant rien, voulut à son tour lui
+faire presser le pas.
+
+- Laissez donc, le voici, reprit vivement Frère Archangias. Il
+vient de tourner le coude. Tenez, la lune l'éclaire. Vous le voyez
+bien, à présent... C'est un grand, avec un bâton.
+
+Puis, au bout d'un silence, il reprit, la voix rauque, étouffée par
+la fureur:
+
+- C'est lui, c'est ce gueux!... Je le sentais.
+
+Alors, le nouveau venu étant au bas de la côte, l'abbé Mouret
+reconnut Jeanbernat. Malgré ses quatre-vingts ans, le vieux tapait
+si dur des talons, que ses gros souliers ferrés tiraient des
+étincelles des silex de la route. Il marchait droit comme un chêne,
+sans même se servir de son bâton, qu'il portait sur son épaule, en
+manière de fusil.
+
+- Ah! le damné! bégaya le Frère cloué sur place, en arrêt. Le
+diable lui jette toute la braise de l'enfer sous les pieds.
+
+Le prêtre, très troublé, désespérant de faire lâcher prise à son
+compagnon, tourna le dos pour continuer sa route, espérant encore
+éviter Jeanbernat, en se hâtant de gagner la maison des Bambousse.
+Mais il n'avait pas fait cinq pas, que la voix railleuse du vieux
+s'éleva, presque derrière son dos.
+
+- Eh! curé, attendez-moi. Je vous fais donc peur?
+
+Et l'abbé Mouret s'étant arrêté, il s'approcha, il continua:
+
+- Dame! vos soutanes, ça n'est pas commode, ça empêche de courir.
+Puis, il a beau faire nuit, on vous reconnaît de loin... Du haut de
+la côte, je me suis dit: "Tiens! c'est le petit curé qui est là-
+bas." Oh! j'ai encore de bons yeux... Alors, vous ne venez plus nous
+voir?
+
+- J'ai eu tant d'occupations, murmura le prêtre, très pâle.
+
+- Bien, bien, tout le monde est libre. Ce que je vous en dis, c'est
+pour vous montrer que je ne vous garde pas rancune d'être curé. Nous
+ne parlerions même pas de votre bon Dieu, ça m'est égal... La petite
+croit que c'est moi qui vous empêche de revenir. Je lui ai répondu:
+"Le curé est une bête." Et ça, je le pense. Est-ce que je vous ai
+mangé, pendant votre maladie? Je ne suis même pas monté vous voir...
+Tout le monde est libre.
+
+Il parlait avec sa belle indifférence, en affectant de ne pas
+s'apercevoir de la présence de Frère Archangias. Mais celui-ci ayant
+poussé un grognement plus menaçant, il reprit:
+
+- Eh! curé, vous promenez donc votre cochon avec vous?
+
+- Attends, brigand! hurla le Frère, les poings fermés.
+
+Jeanbernat, le bâton levé, feignit de le reconnaître.
+
+- Bas les pattes! cria-t-il. Ah! c'est toi, calotin! J'aurais dû te
+flairer à l'odeur de ton cuir... Nous avons un compte à régler
+ensemble. J'ai juré d'aller te couper les oreilles au milieu de ta
+classe. Ça amusera les gamins que tu empoisonnes.
+
+Le Frère, devant le bâton, recula, la gorge pleine d'injures. Il
+balbutiait, il ne trouvait plus les mots.
+
+- Je t'enverrai les gendarmes, assassin! Tu as craché sur l'église,
+je t'ai vu! Tu donnes le mal de la mort au pauvre monde, rien qu'en
+passant devant les portes. A Saint-Eutrope, tu as fait avorter une
+fille en la forçant à mâcher une hostie consacrée que tu avais
+volée. Au Béage, tu es allé déterrer des enfants que tu as emportés
+sur ton dos pour tes abominations... Tout le monde sait cela,
+misérable! Tu es le scandale du pays. Celui qui t'étranglerait
+gagnerait du coup le paradis.
+
+Le vieux écoutait, ricanant, faisant le moulinet avec son bâton.
+Entre deux injures de l'autre, il répétait à demi-voix.
+
+- Va, va, soulage-toi, serpent! Tout à l'heure, je te casserai les
+reins.
+
+L'abbé Mouret voulut intervenir. Mais Frère Archangias le repoussa,
+en criant:
+
+- Vous êtes avec lui, vous! Est-ce qu'il ne vous a pas fait marcher
+sur la croix, dites le contraire!
+
+Et se tournant de nouveau vers Jeanbernat
+
+- Ah! Satan, tu as dû bien rire, quand tu as tenu un prêtre! Le
+ciel écrase ceux qui t'ont aidé à ce sacrilège!... Que faisais-tu,
+la nuit, pendant qu'il dormait? Tu venais avec ta salive, n'est-ce
+pas? lui mouiller la tonsure, afin que ses cheveux grandissent plus
+vite. Tu lui soufflais sur le menton et sur les joues, pour que la
+barbe y poussât d'un doigt en une nuit. Tu lui frottais tout le
+corps de tes maléfices, tu lui soufflais dans la bouche la rage d'un
+chien, tu le mettais en rut... Et c'est ainsi que tu l'avais changé
+en bête, Satan!
+
+- Il est stupide, dit Jeanbernat, en reposant son bâton sur
+l'épaule. Il m'ennuie.
+
+Le Frère, enhardi, vint lui allonger ses deux poings sous le nez.
+
+- Et ta gueuse! cria-t-il. C'est toi qui l'a fourrée toute nue dans
+le lit du prêtre!
+
+Mais il poussa un hurlement, en faisant un bond en arrière. Le bâton
+du vieux, lancé à toute volée, venait de se casser sur son échine.
+Il recula encore, ramassa dans un tas de cailloux, au bord de la
+route, un silex gros comme les deux poings, qu'il lança à la tête de
+Jeanbernat. Celui-ci avait le front fendu, s'il ne s'était courbé.
+Il courut au tas de cailloux voisin, s'abrita, prit des pierres. Et,
+d'un tas à l'autre, un terrible combat s'engagea. Les silex
+grêlaient. La lune, très claire, découpait nettement les ombres.
+
+- Oui, tu l'as fourrée dans son lit, répétait le Frère affolé! Et
+tu avais mis un Christ sous le matelas, pour que l'ordure tombât sur
+lui... Ha! ha! tu es étonné que je sache tout. Tu attends quelque
+monstre de cet accouplement-là. Tu fais chaque matin les treize
+signes de l'enfer sur le ventre de ta gueuse, pour qu'elle accouche
+de l'Antéchrist. Tu veux l'Antéchrist, bandit!... Tiens, que ce
+caillou t'éborgne!
+
+- Et que celui-ci te ferme le bec, calotin! reprit Jeanbernat,
+redevenu très calme. Est-il bête, cet animal, avec ses histoires!...
+Va-t-il falloir que je te casse la tête pour continuer ma route?
+Est-ce ton catéchisme qui t'a tourné sur la cervelle?
+
+- Le catéchisme! Veux-tu connaître le catéchisme qu'on enseigne aux
+damnés de ton espèce? Oui, je t'apprendrai à faire le signe de
+croix...Ceci est pour le Père, et ceci pour le Fils, et ceci pour le
+Saint-Esprit...Ah! tu es encore debout. Attends, attends!... Ainsi
+soit-il!
+
+Il lui jeta une volée de petites pierres en façon de mitraille.
+Jeanbernat, atteint à l'épaule, lâcha les cailloux qu'il tenait et
+s'avança tranquillement, pendant que Frère Archangias prenait dans
+le tas deux nouvelles poignées, en bégayant:
+
+- Je t'extermine. C'est Dieu qui le veut. Dieu est dans mon bras.
+
+- Te tairas-tu! dit le vieux en l'empoignant à la nuque.
+
+Alors, il y eut une courte lutte dans la poussière de la route,
+bleuie par la lune. Le Frère, se voyant le plus faible, cherchait à
+mordre. Les membres séchés de Jeanbernat étaient comme des paquets
+de cordes qui le liaient, si étroitement, qu'il en sentait les
+noeuds lui entrer dans la chair. Il se taisait, étouffant, rêvant
+quelque traîtrise. Quand il l'eut mis sous lui, le vieux reprit en
+raillant:
+
+- J'ai envie de te casser un bras pour casser ton bon Dieu... Tu
+vois bien qu'il n'est pas le plus fort, ton bon Dieu. C'est moi qui
+t'extermine... Maintenant, je vais te couper les oreilles. Tu m'as
+trop ennuyé.
+
+Et il tirait paisiblement un couteau de sa poche. L'abbé Mouret,
+qui, à plusieurs reprises, s'était en vain jeté entre les
+combattants, s'interposa si vivement, qu'il finit par consentir à
+remettre cette opération à plus tard.
+
+- Vous avez tort, curé, murmura-t-il. Ce gaillard a besoin d'une
+saignée. Enfin, puisque ça vous contrarie, j'attendrai. Je le
+rencontrerai bien encore dans un petit coin.
+
+Le Frère ayant poussé un grognement, il s'interrompit pour lui
+crier:
+
+- Ne bouge pas ou je te les coupe tout de suite.
+
+- Mais, dit le prêtre, vous êtes assis sur sa poitrine. Otez-vous
+de là pour qu'il puisse respirer.
+
+- Non, non, il recommencerait ses farces. Je le lâcherai, lorsque
+je m'en irai... Je vous disais donc, curé, quand ce gredin s'est
+jeté entre nous, que vous seriez le bienvenu là-bas. La petite est
+maîtresse, vous savez. Je ne la contrarie pas plus que mes salades.
+Tout ça pousse... Il n'y a que des imbéciles comme ce calotin-là
+pour voir le mal... Où as-tu vu le mal, coquin! C'est toi qui as
+inventé le mal, brute!
+
+Il secouait le Frère de nouveau.
+
+- Laissez-le se relever, supplia l'abbé Mouret.
+
+- Tout à l'heure... La petite n'est pas à son aise depuis quelque
+temps. Je ne m'apercevais de rien. Mais elle me l'a dit. Alors je
+vais prévenir votre oncle Pascal, à Plassans. La nuit, on est
+tranquille, on ne rencontre personne... Oui, oui, la petite ne se
+porte pas bien.
+
+Le prêtre ne trouva pas une parole. Il chancelait, la tête basse.
+
+- Elle était si contente de vous soigner, continua le vieux. En
+fumant ma pipe, je l'entendais rire. Ça me suffisait. Les filles,
+c'est comme les aubépines: quand elles font des fleurs, elles font
+tout ce qu'elles peuvent... Enfin, vous viendrez, si le coeur vous
+en dit. Peut-être que ça amuserait la petite. Bonsoir, curé.
+
+Il s'était relevé avec lenteur, serrant les poings du Frère, se
+méfiant d'un mauvais coup. Et il s'éloigna, sans tourner la tête, en
+reprenant son pas dur et allongé.
+
+Le Frère, en silence, rampa jusqu'au tas de cailloux. Il attendit
+que le vieux fût à quelque distance. Puis, à deux mains, il
+recommença, furieusement. Mais les pierres roulaient dans la
+poussière de la route. Jeanbernat, ne daignant plus se fâcher, s'en
+allait, droit comme un arbre, au fond de la nuit sereine.
+
+- Le maudit! Satan le pousse! balbutia le Frère Archangias, en
+faisant ronfler une dernière pierre. Un vieux qu'une chiquenaude
+devrait casser! Il est cuit au feu de l'enfer. J'ai senti ses
+griffes.
+
+Sa rage impuissante piétinait sur les cailloux épars. Brusquement,
+il se tourna contre l'abbé Mouret.
+
+- C'est votre faute! cria-t-il. Vous auriez dû m'aider, et à nous
+deux nous l'aurions étranglé.
+
+A l'autre bout du village, le tapage avait grandi dans la maison de
+Bambousse. On entendait distinctement les culs de verres tapés en
+mesure sur la table. Le prêtre s'était remis à marcher, sans lever
+la tête, se dirigeant vers la grande clarté que jetait la fenêtre,
+pareille à la flambée d'un feu de sarments. Le Frère le suivit,
+sombre, la soutane souillée de poussière, une joue saignant de
+l'effleurement d'un caillou.
+
+Puis, de sa voix dure, après un silence:
+
+- Irez-vous? demanda-t-il.
+
+Et, l'abbé Mouret ne répondant pas, il continua:
+
+- Prenez garde! vous retournez au péché... Il a suffi que cet homme
+passât, pour que toute votre chair eût un tressaillement. Je vous ai
+vu sous la lune, pâle comme une fille... Prenez garde, entendez-
+vous! Cette fois Dieu ne pardonnerait pas. Vous tomberiez dans la
+pourriture dernière... Ah! misérable boue, c'est la saleté qui vous
+emporte!
+
+Alors, le prêtre leva enfin la face. Il pleurait à grosses larmes,
+silencieusement. Il dit avec une douceur navrée:
+
+- Pourquoi me parlez-vous ainsi?... Vous êtes toujours là, vous
+connaissez mes luttes de chaque heure. Ne doutez pas de moi,
+laissez-moi la force de me vaincre.
+
+Ces paroles si simples, baignées de larmes muettes, prenaient dans
+la nuit un tel caractère de douleur sublime, que Frère Archangias
+lui-même, malgré sa rudesse, se sentit troublé. Il n'ajouta pas un
+mot, secouant sa soutane, essuyant sa joue saignante. Lorsqu'ils
+furent devant la maison des Bambousse, il refusa d'entrer. Il
+s'assit, à quelques pas, sur la caisse renversée d'une vieille
+charrette, où il attendit avec une patience de dogue.
+
+- Voilà monsieur le curé! crièrent tous les Bambousse et tous les
+Brichet attablés.
+
+Et l'on remplit de nouveau les verres. L'abbé Mouret dut en prendre
+un. Il n'y avait pas eu de noce. Seulement, le soir, après le dîner,
+on avait posé sur la table une dame-jeanne d'une cinquantaine de
+litres, qu'il s'agissait de vider, avant d'aller se mettre au lit.
+Ils étaient dix, et déjà le père Bambousse renversait d'une seule
+main la dame-jeanne, d'où ne coulait plus qu'un mince filet rouge.
+La Rosalie, très gaie, trempait le menton du petit dans son verre,
+tandis que le grand Fortuné faisait des tours, soulevait des
+chaises, avec les dents. Tout le monde passa dans la chambre.
+L'usage voulait que le curé y bût le vin qu'on lui avait versé.
+C'était là ce qu'on appelait bénir la chambre. Ça portait bonheur,
+ça empêchait le ménage de se battre. Du temps de M. Caffin, les
+choses se passaient joyeusement, le vieux prêtre aimant à rire; il
+était même réputé pour la façon dont il vidait le verre, sans
+laisser une goutte au fond; d'autant plus que les femmes, aux
+Artaud, prétendaient que chaque goutte laissée était une année
+d'amour en moins pour les époux. Avec l'abbé Mouret, on plaisantait
+moins haut. Il but pourtant d'un trait, ce qui parut flatter
+beaucoup le père Bambousse. La vieille Brichet regarda avec une moue
+le fond du verre, où un peu de vin restait. Devant le lit, un oncle,
+qui était garde champêtre, risquait des gaudrioles très raides, dont
+riait la Rosalie, que le grand Fortuné avait déjà poussée à plat
+ventre au bord des matelas, par manière de caresse. Et quand tous
+eurent trouvé un mot gaillard, on retourna dans la salle. Vincent et
+Catherine y étaient demeurés seuls. Vincent, monté sur une chaise,
+penchant l'énorme dame-jeanne, entre ses bras, achevait de la vider
+dans la bouche ouverte de Catherine.
+
+- Merci, monsieur le curé, cria Bambousse en reconduisant le
+prêtre. Eh bien! les voilà mariés, vous êtes content. Ah! les gueux!
+si vous croyez qu'ils vont dire des Pater et des Ave, tout à
+l'heure... Bonne nuit, dormez bien, monsieur le curé.
+
+Frère Archangias avait lentement quitté le cul de la charrette, où
+il s'était assis.
+
+- Que le diable, murmura-t-il, jette des pelletées de charbons
+entre leurs peaux, et qu'ils en crèvent!
+
+Il n'ouvrit plus les lèvres, il accompagna l'abbé Mouret jusqu'au
+presbytère. Là, il attendit qu'il eût refermé la porte, avant de se
+retirer; même il se retourna, à deux reprises, pour s'assurer qu'il
+ne ressortait pas. Quand le prêtre fut dans sa chambre, il se jeta
+tout habillé sur son lit, les mains aux oreilles, la face contre
+l'oreiller, pour ne plus entendre, pour ne plus voir. Il s'anéantit,
+il s'endormit d'un sommeil de mort.
+
+
+
+
+
+VI.
+
+Le lendemain était un dimanche. L'Exaltation de la Sainte-Croix
+tombant un jour de grand-messe, l'abbé Mouret avait voulu célébrer
+cette fête religieuse avec un éclat particulier. Il s'était pris
+d'une dévotion extraordinaire pour la Croix, il avait remplacé dans
+sa chambre la statuette de l'Immaculée Conception par un grand
+crucifix de bois noir, devant lequel il passait de longues heures
+d'adoration. Exalter la Croix, la planter devant lui, au-dessus de
+toutes choses, dans une gloire, comme le but unique de sa vie, lui
+donnait la force de souffrir et de lutter. Il rêvait de s'y attacher
+à la place de Jésus, d'y être couronné d'épines, d'y avoir les
+membres troués, le flanc ouvert. Quel lâche était-il donc pour oser
+se plaindre d'une blessure menteuse, lorsque son Dieu saignait là de
+tout son corps, avec le sourire de la Rédemption aux lèvres? Et, si
+misérable qu'elle fût, il offrait sa blessure en holocauste, il
+finissait par glisser à l'extase, par croire que le sang lui
+ruisselait réellement du front, des membres, de la poitrine.
+C'étaient des heures de soulagement, toutes ses impuretés coulaient
+par ses plaies. Il se redressait avec des héroïsmes de martyr, il
+souhaitait des tortures effroyables pour les endurer sans un seul
+frisson de sa chair.
+
+Dès le petit jour, il s'agenouilla devant le crucifix. Et la grâce
+vint, abondante comme une rosée. Il ne fit pas d'effort, il n'eut
+qu'à plier les genoux, pour la recevoir sur le coeur, pour en être
+trempé jusqu'aux os, d'une façon délicieusement douce. La veille, il
+avait agonisé, sans qu'elle descendit. Elle restait longtemps sourde
+à ses lamentations de damné; elle le secourait souvent, lorsque,
+d'un geste d'enfant, il ne savait plus que joindre les mains. Ce
+fut, ce matin-là, une bénédiction, un repos absolu, une foi entière.
+Il oublia ses angoisses des jours précédents. Il se donna tout à la
+joie triomphale de la Croix. Une armure lui montait aux épaules, si
+impénétrable, que le monde s'émoussait sur elle. Quand il descendit,
+il marchait dans un air de victoire et de sérénité. La Teuse
+émerveillée alla chercher Désirée, pour qu'il l'embrassât. Toutes
+deux tapaient des mains, en criant qu'il n'avait pas eu si bonne
+mine depuis six mois.
+
+Dans l'église, pendant la grand-messe, le prêtre acheva de retrouver
+Dieu. Il y avait longtemps qu'il ne s'était approché de l'autel avec
+un tel attendrissement. Il dut se contenir, pour ne pas éclater en
+larmes, la bouche collée sur la nappe. C'était une grand-messe
+solennelle. L'oncle de la Rosalie, le garde champêtre, chantait au
+lutrin, d'une voix de basse dont le ronflement emplissait d'un chant
+d'orgue la voûte écrasée. Vincent, habillé d'un surplis trop large,
+qui avait appartenu à l'abbé Caffin, balançait un vieil encensoir
+d'argent, prodigieusement amusé par le bruit des chaînettes,
+encensant très haut pour obtenir beaucoup de fumée, regardant
+derrière lui si ça ne faisait tousser personne. L'église était
+presque pleine. On avait voulu voir les peintures de monsieur le
+curé. Des paysannes riaient, parce que ça sentait bon; tandis que
+les hommes, au fond, debout sous la tribune, hochaient la tête, à
+chaque note plus creuse du chantre. Par les fenêtres, le grand
+soleil de dix heures, que tamisaient les vitres de papier, entrait,
+étalant sur les murs recrépis de grandes moires très gaies, où
+l'ombre des bonnets de femme mettait des vols de gros papillons. Et
+les bouquets artificiels, posés sur les gradins de l'autel, avaient
+eux-mêmes une joie humide de fleurs naturelles, fraîchement
+cueillies. Lorsque le prêtre se tourna, pour bénir les assistants,
+il éprouva un attendrissement plus vif encore, à voir l'église si
+propre, si pleine, si trempée de musique, d'encens et de lumière.
+
+Après l'offertoire, un murmure courut parmi les paysannes. Vincent,
+qui avait levé curieusement la tête, faillit envoyer toute la braise
+de son encensoir sur la chasuble du prêtre. Et comme celui-ci le
+regardait sévèrement, il voulut s'excuser, il murmura:
+
+- C'est l'oncle de monsieur le curé qui vient d'entrer.
+
+Au fond de l'église, contre une des minces colonnettes de bois qui
+soutenaient la tribune, l'abbé Mouret aperçut le docteur Pascal.
+Celui-ci n'avait pas sa bonne face souriante, légèrement railleuse.
+Il s'était découvert, grave, fâché, suivant la messe avec une
+visible impatience. Le spectacle du prêtre à l'autel, son
+recueillement, ses gestes ralentis, la sérénité parfaite de son
+visage, parurent peu à peu l'irriter davantage. Il ne put attendre
+la fin de la messe. Il sortit, alla tourner autour de son cabriolet
+et de son cheval, qu'il avait attaché à un des volets du presbytère.
+
+- Eh bien! ce gaillard-là n'en finira donc plus, de se faire
+encenser? demanda-t-il à la Teuse, qui revenait de la sacristie.
+
+- C'est fini, répondit-elle. Entrez au salon... Monsieur le curé se
+déshabille. Il sait que vous êtes là.
+
+- Pardi! à moins qu'il ne soit aveugle, murmura le docteur, en la
+suivant dans la pièce froide, aux meubles durs, qu'elle appelait
+pompeusement le salon.
+
+Il se promena quelques minutes, de long en large. La pièce, d'une
+tristesse grise, redoublait sa mauvaise humeur. Tout en marchant, il
+donnait du bout de sa canne de petits coups sur le crin mangé des
+sièges, qui avaient le son cassant de la pierre. Puis, fatigué,
+il s'arrêta devant la cheminée, où un grand saint Joseph,
+abominablement peinturluré, tenait lieu de pendule.
+
+- Ah! ce n'est pas malheureux! dit-il, lorsqu'il entendit le bruit
+de la porte.
+
+Et s'avançant vers l'abbé:
+
+- Sais-tu que tu m'as fait avaler la moitié d'une messe? Il y a
+longtemps que ça ne m'était arrivé... Enfin, je tenais absolument à
+te voir aujourd'hui. Je voulais causer avec toi.
+
+Il n'acheva pas. Il regardait le prêtre avec surprise. Il y eut un
+silence.
+
+- Tu te portes bien, toi? reprit-il enfin d'une voix changée.
+
+- Oui, je vais beaucoup mieux, dit l'abbé Mouret en souriant. Je ne
+vous attendais que jeudi. Ce n'est pas votre jour, le dimanche...
+Vous avez quelque chose à me communiquer?
+
+Mais l'oncle Pascal ne répondit pas sur-le-champ. Il continuait
+d'examiner l'abbé. Celui-ci était encore tout trempé des tiédeurs de
+l'église; il apportait dans ses cheveux l'odeur de l'encens; il
+gardait au fond de ses yeux la joie de la Croix. L'oncle hocha la
+tête, en face de cette paix triomphante.
+
+- Je sors du Paradou, dit-il brusquement. Jeanbernat est venu me
+chercher cette nuit... J'ai vu Albine. Elle m'inquiète. Elle a
+besoin de beaucoup de ménagements.
+
+Il étudiait toujours le prêtre en parlant. Il ne vit pas même ses
+paupières battre.
+
+- Enfin, elle t'a soigné, ajouta-t-il plus rudement. Sans elle, mon
+garçon, tu serais peut-être à cette heure dans un cabanon des
+Tulettes, avec la camisole de force aux épaules... Eh bien! j'ai
+promis que tu irais la voir. Je t'emmène avec moi. C'est un adieu.
+Elle veut partir.
+
+- Je ne puis que prier pour la personne dont vous parlez, dit
+l'abbé Mouret avec douceur.
+
+Et comme le docteur s'emportait, allongeant un grand coup de canne
+sur le canapé:
+
+- Je suis prêtre, je n'ai que des prières, acheva-t-il simplement,
+d'une voix très ferme.
+
+- Ah! tiens, tu as raison! cria l'oncle Pascal, se laissant tomber
+dans un fauteuil, les jambes cassées. C'est moi qui suis un vieux
+fou. Oui, j'ai pleuré dans mon cabriolet en venant ici, tout seul,
+ainsi qu'un enfant... Voilà ce que c'est que de vivre au milieu des
+bouquins. On fait de belles expériences; mais on se conduit en
+malhonnête homme... Est-ce que j'allais me douter que tout cela
+tournerait si mal?
+
+Il se leva, se remit à marcher, désespéré.
+
+- Oui, oui, j'aurais dû m'en douter. C'était logique. Et avec toi
+ça devenait abominable. Tu n'es pas un homme comme les autres...
+Mais écoute, je t'assure que tu étais perdu. L'air qu'elle a mis
+autour de toi pouvait seul te sauver de la folie. Enfin, tu
+m'entends, je n'ai pas besoin de te dire où tu en étais. C'est une
+de mes plus belles cures. Et je n'en suis pas fier, va! car,
+maintenant, voilà que la pauvre fille en meurt!
+
+L'abbé Mouret était resté debout, très calme, avec son rayonnement
+tranquille de martyr, que rien d'humain ne peut plus abattre.
+
+- Dieu lui fera miséricorde, dit-il.
+
+- Dieu! Dieu! murmura le docteur sourdement, il ferait mieux de ne
+pas se jeter dans nos jambes. On arrangerait l'affaire.
+
+Puis, haussant la voix, il reprit:
+
+- J'avais tout calculé. C'est là le plus fort! Oh! l'imbécile!...
+Tu restais un mois en convalescence. L'ombre des arbres, le souffle
+frais de l'enfant, toute cette jeunesse te remettait sur pied. D'un
+autre côté, l'enfant perdait sa sauvagerie, tu l'humanisais, nous en
+faisions à nous deux une demoiselle que nous aurions mariée quelque
+part. C'était parfait... Aussi pouvais-je m'imaginer que ce vieux
+philosophe de Jeanbernat ne quitterait pas ses salades d'un pouce!
+Il est vrai que moi non plus je n'ai pas bougé de mon laboratoire.
+J'avais des études en train... Et c'est ma faute! Je suis un
+malhonnête homme!
+
+Il étouffait, il voulait sortir. Il chercha partout son chapeau
+qu'il avait sur la tête.
+
+- Adieu, balbutia-t-il, je m'en vais... Alors, tu refuses de venir?
+Voyons, fais-le pour moi; tu vois combien je souffre. Je te jure
+qu'elle partira ensuite. C'est convenu... J'ai mon cabriolet. Dans
+une heure, tu seras de retour... Viens, je t'en prie.
+
+Le prêtre eut un geste large, un de ces gestes que le docteur lui
+avait vu faire à l'autel.
+
+- Non, dit-il, je ne puis.
+
+En accompagnant son oncle, il ajouta:
+
+- Dites-lui qu'elle s'agenouille et qu'elle implore Dieu... Dieu
+l'entendra comme il m'a entendu; il la soulagera comme il m'a
+soulagé. Il n'y a pas d'autre salut.
+
+Le docteur le regarda en face, haussa terriblement les épaules.
+
+- Adieu, répéta-t-il. Tu te portes bien. Tu n'as plus besoin de
+moi.
+
+Mais, comme il détachait son cheval, Désirée, qui venait d'entendre
+sa voix, arriva en courant. Elle adorait l'oncle. Quand elle était
+plus jeune, il écoutait son bavardage de gamine pendant des heures,
+sans se lasser. Maintenant encore, il la gâtait, s'intéressait à sa
+basse-cour, restait très bien un après-midi avec elle, au milieu des
+poules et des canards, à lui sourire de ses yeux aigus de savant. Il
+l'appelait "la grande bête", d'un ton d'admiration caressante. Il
+paraissait la mettre bien au-dessus des autres filles. Aussi se
+jeta-t-elle à son cou, d'un élan de tendresse. Elle cria:
+
+- Tu restes? Tu déjeunes?
+
+Mais il l'embrassa, refusant, se débarrassant de son étreinte d'un
+air bourru. Elle avait un rire clair; elle se pendit de nouveau à
+ses épaules.
+
+- Tu as bien tort, reprit-elle. J'ai des oeufs tout chauds. Je
+guettais les poules. Elles en ont fait quatorze, ce matin... Et nous
+aurions mangé un poulet, le blanc, celui qui bat les autres. Tu
+étais là, jeudi, quand il a crevé un oeil au grand moucheté.
+
+L'oncle restait fâché. Il s'irritait contre le noeud de la bride,
+qu'il ne parvenait pas à défaire. Alors, elle se mit à sauter autour
+de lui, tapant des mains, chantonnant, sur un air de flûte:
+
+- Si, si, tu restes... Nous le mangerons, nous le mangerons!
+
+Et la colère de l'oncle ne put tenir davantage. Il leva la tête, il
+sourit. Elle était trop saine, trop vivante, trop vraie. Elle avait
+une gaieté trop large, naturelle et franche comme la nappe de soleil
+qui dorait sa chair nue.
+
+- La grande bête! murmura-t-il, charmé. Puis, la prenant par les
+poignets, pendant qu'elle continuait à sauter:
+
+- Ecoute, pas aujourd'hui. J'ai une pauvre fille qui est malade.
+Mais je reviendrai un autre matin... Je te le promets.
+
+- Quand? jeudi? insista-t-elle. Tu sais, la vache est grosse. Elle
+n'a pas l'air à son aise, depuis deux jours... Tu es médecin, tu
+pourrais peut-être lui donner un remède.
+
+L'abbé Mouret, qui était demeuré là, paisible, ne put retenir un
+léger rire. Le docteur monta gaiement dans son cabriolet, en disant:
+
+- C'est ça, je soignerai la vache... Approche, que je t'embrasse,
+la grande bête! Tu sens bon, tu sens la santé.
+
+Et tu vaux mieux que tout le monde. Si tout le monde était comme ma
+grande bête, la terre serait trop belle.
+
+Il jeta à son cheval un léger claquement de la langue, et continua à
+parler tout seul, pendant que le cabriolet descendait la pente.
+
+- Oui, des brutes, il ne faudrait que des brutes. On serait beau,
+on serait gai, on serait fort. Ah! c'est le rêve!... Ça a bien
+tourné pour la fille, qui est aussi heureuse que sa vache. Ça a mal
+tourné pour le garçon, qui agonise dans sa soutane. Un peu plus de
+sang, un peu plus de nerfs, va te promener! On manque sa vie... De
+vrais Rougon et de vrais Macquart, ces enfants-là! La queue de la
+bande, la dégénérescence finale.
+
+Et poussant son cheval, il monta au trot le coteau qui conduisait au
+Paradou.
+
+
+
+
+
+VII.
+
+Le dimanche était un jour de grande occupation pour l'abbé Mouret.
+Il avait les vêpres, qu'il disait généralement devant les chaises
+vides, la Brichet elle-même ne poussant pas la dévotion au point de
+revenir à l'église l'après-midi. Puis, à quatre heures, Frère
+Archangias amenait les galopins de son école pour que monsieur le
+curé leur fît réciter leur leçon de catéchisme. Cette récitation se
+prolongeait parfois fort tard. Lorsque les enfants se montraient par
+trop indomptables, on appelait la Teuse, qui leur faisait peur avec
+son balai.
+
+Ce dimanche-là, vers quatre heures, Désirée se trouva seule au
+presbytère. Comme elle s'ennuyait, elle alla arracher de l'herbe
+pour ses lapins, dans le cimetière, où poussaient des coquelicots
+superbes, que les lapins adoraient. Elle se traînait à genoux entre
+les tombes, elle rapportait de pleins tabliers de verdures grasses,
+sur lesquelles ses bêtes tombaient goulûment.
+
+- Oh! les beaux plantains! murmura-t-elle en s'accroupissant devant
+la pierre de l'abbé Caffin, ravie de sa trouvaille.
+
+Là, en effet, dans la fissure même de la pierre, des plantains
+magnifiques étalaient leurs larges feuilles. Elle avait achevé
+d'emplir son tablier, lorsqu'elle crut entendre un bruit singulier.
+Un froissement de branches, un glissement de petits cailloux
+montaient du gouffre qui longeait un des côtés du cimetière, et au
+fond duquel coulait le Mascle, un torrent descendu des hauteurs du
+Paradou. La pente était si rude, si impraticable, que Désirée songea
+à quelque chien perdu, à quelque chèvre échappée. Elle s'avança
+vivement. Et, comme elle se penchait elle resta stupéfaite, en
+apercevant au milieu des ronces une fille qui s'aidait des moindres
+creux du roc avec une agilité extraordinaire.
+
+- Je vais vous donner la main, lui cria-t-elle. Il y a de quoi se
+rompre le cou.
+
+La fille, se voyant découverte, eut un saut de peur, comme si elle
+allait redescendre. Mais elle leva la tête, elle s'enhardit jusqu'à
+accepter la main qu'on lui tendait.
+
+- Oh! je vous reconnais, reprit Désirée, heureuse, lâchant son
+tablier pour la prendre à la taille, avec sa câlinerie de grande
+enfant. Vous m'avez donné des merles. Ils sont morts, les chers
+petits. J'ai eu bien du chagrin... Attendez, je sais votre nom, je
+l'ai entendu. La Teuse le dit souvent, quand Serge n'est pas là.
+Elle m'a bien défendu de le répéter... Attendez, je vais me
+souvenir.
+
+Elle faisait des efforts de mémoire, qui la rendaient toute
+sérieuse. Puis, ayant trouvé, elle redevint très gaie, elle goûta à
+plusieurs reprises la musique du nom.
+
+- Albine! Albine!... C'est très doux. J'avais cru d'abord que vous
+étiez une mésange, parce que j'ai eu une mésange que j'appelais à
+peu près comme cela, je ne sais plus bien.
+
+Albine ne sourit pas. Elle était toute blanche, avec une flamme de
+fièvre dans les yeux. Quelques gouttes de sang roulaient sur ses
+mains. Quand elle eut repris haleine, elle dit rapidement:
+
+- Non, laissez. Vous allez tacher votre mouchoir à m'essuyer. Ce
+n'est rien, quelques piqûres... Je n'ai pas voulu venir par la
+route, on m'aurait vue. J'ai préféré suivre le torrent... Serge est
+là?
+
+Ce nom prononcé familièrement, avec une ardeur sourde, ne choqua
+point Désirée. Elle répondit qu'il était là, dans l'église, à faire
+le catéchisme.
+
+- Il ne faut pas parler haut, ajouta-t-elle, en mettant un doigt
+sur ses lèvres. Serge me défend de parler haut, quand il fait le
+catéchisme. Autrement, on viendrait nous gronder... Nous allons nous
+mettre dans l'écurie, voulez-vous? Nous serons bien; nous causerons.
+
+- Je veux voir Serge, dit simplement Albine.
+
+La grande enfant baissa encore la voix. Elle jetait des coups d'oeil
+furtifs sur l'église, murmurant:
+
+- Oui, oui... Serge sera bien attrapé. Venez avec moi. Nous nous
+cacherons, nous ne ferons pas de bruit. Oh! que c'est amusant!
+
+Elle avait ramassé le tas d'herbes glissé de son tablier. Elle
+sortit du cimetière, rentra à la cure, avec des précautions
+infinies, en recommandant bien à Albine de se cacher derrière elle,
+de se faire toute petite. Comme elles se réfugiaient toutes deux en
+courant dans la basse-cour, elles aperçurent la Teuse, qui
+traversait la sacristie, et qui ne parut pas les voir.
+
+- Chut! Chut! répétait Désiréee, enchantée, quand elles se furent
+blotties au fond de l'écurie. Maintenant, personne ne nous trouvera
+plus... Il y a de la paille. Allongez-vous donc.
+
+Albine dut s'asseoir sur une botte de paille.
+
+- Et Serge? demanda-t-elle, avec l'entêtement de l'idée fixe.
+
+- Tenez, on entend sa voix... Quand il tapera dans ses mains, ça
+sera fini, les petits s'en iront... Ecoutez, il leur raconte une
+histoire.
+
+La voix de l'abbé Mouret arrivait, en effet, très adoucie, par la
+porte de la sacristie, que la Teuse, sans doute, venait d'ouvrir. Ce
+fut comme une bouffée religieuse, un murmure où passa à trois fois
+le nom de Jésus. Albine frissonna. Elle se levait pour courir à
+cette voix aimée, dont elle reconnaissait la caresse, lorsque le son
+parut s'envoler, étouffé par la porte, qui était retombée. Alors,
+elle se rassit, elle sembla attendre, les mains serrées l'une contre
+l'autre, tout à la pensée brûlant au fond de ses yeux clairs.
+Désirée, couchée à ses pieds, la regardait avec une admiration
+naïve.
+
+- Oh! vous êtes belle, murmura-t-elle. Vous ressemblez à une image
+que Serge avait dans sa chambre. Elle était toute blanche comme
+vous. Elle avait de grandes boucles qui lui flottaient le cou. Et
+elle montrait son coeur rouge, là, à la place où je sens battre le
+vôtre... Vous ne m'écoutez pas, vous êtes triste. Jouons, voulez-
+vous?
+
+Mais elle s'interrompit, criant entre ses dents, contenant sa voix:
+
+- Les gueuses! elles vont nous faire surprendre.
+
+Elle n'avait pas lâché son tablier d'herbes, et ses bêtes la
+prenaient d'assaut. Une bande de poules était accourue, gloussant,
+s'appelant, piquant les brins verts qui pendaient. La chèvre passait
+sournoisement la tête sous son bras, mordait aux larges feuilles. La
+vache elle-même, attachée au mur, tirait sur sa corde, allongeait
+son mufle, soufflait son haleine chaude.
+
+- Ah! les voleuses! répétait Désirée. C'est pour les lapins!...
+Voulez-vous bien me laisser tranquille! Toi tu vas recevoir une
+calotte. Et toi, si je t'y prends encore, je te retrousse la
+queue.... Les poisons! elles me mangeraient plutôt les mains!
+
+Elle souffletait la chèvre, elles dispersait les poules à coups de
+pied, elle tapait de toute la force de ses poings sur le mufle de la
+vache. Mais les bêtes se secouaient, revenaient plus goulues,
+sautaient sur elle, l'envahissaient, arrachaient son tablier. Et
+clignant les yeux, elle murmurait à l'oreille d'Albine, comme si les
+bêtes avaient pu l'entendre:
+
+- Sont-elles drôles, ces amours! Attendez, vous allez les voir
+manger.
+
+Albine regardait de son air grave.
+
+- Allons, soyez sages, reprit Désirée. Vous en aurez toutes. Mais
+chacune son tour... La grande Lise, d'abord. Hein! tu aimes joliment
+le plantain, toi!
+
+La grande Lise, c'était la vache. Elle broya lentement une poignée
+des feuilles grasses poussées sur la tombe de l'abbé Caffin. Un
+léger filet de bave pendait de son mufle. Ses gros yeux bruns
+avaient une douceur gourmande.
+
+- A toi, maintenant, continua Désirée, en se tournant vers la
+chèvre. Oh! je sais que tu veux des coquelicots. Et tu les préfères
+fleuris, n'est-ce pas? avec des boutons qui éclatent sous tes dents
+comme des papillottes de braise rouge... Tiens, en voilà de joliment
+beaux. Ils viennent du coin à gauche, où l'on enterrait l'année
+dernière.
+
+Et, tout en parlant, elle présentait à la chèvre un bouquet de
+fleurs saignantes, que la bête broutait. Quand elle n'eut plus dans
+les mains que les tiges, elle les lui mit entre les dents. Par-
+derrière, les poules furieuses lui déchiquetaient les jupes. Elle
+leur jeta des chicorées sauvages et des pissenlits, qu'elle avait
+cueillis autour des vieilles dalles rangées le long du mur de
+l'église. Les poules se disputèrent surtout les pissenlits, avec une
+telle voracité, une telle rage d'ailes et d'ergots, que les autres
+bêtes de la basse-cour entendirent. Alors, ce fut un envahissement.
+Le grand coq fauve, Alexandre, parut le premier. Il piqua un
+pissenlit, le coupa en deux, sans l'entamer. Il cacardait, appelant
+les poules restées dehors, se reculant pour les inviter à manger. Et
+une poule blanche entra, puis une poule noire, puis toute une file
+de poules, qui se bousculaient, se montaient sur la queue,
+finissaient par couler comme une mare de plumes folles. Derrière les
+poules vinrent les pigeons, et les canards, et les oies, enfin les
+dindes. Désirée riait au milieu de ce flot vivant, noyée, perdue,
+répétant:
+
+- Toutes les fois que j'apporte de l'herbe du cimetière, c'est
+comme ça. Elles se tueraient pour en manger... L'herbe doit avoir un
+goût.
+
+Et elle se débattait, levant les dernières poignées de verdure, afin
+de les sauver de ces becs gloutons qui se levaient vers elle,
+répétant qu'il fallait en garder pour les lapins, qu'elle allait se
+fâcher, qu'elle les mettrait tous au pain sec. Mais elle
+faiblissait. Les oies tiraient les coins de son tablier, si
+rudement, qu'elle manquait tomber sur les genoux. Les canards lui
+dévoraient les chevilles. Deux pigeons avaient volé sur sa tête. Des
+poules montaient jusqu'à ses épaules. C'était une férocité de bêtes
+sentant la chair, les plantains gras, les coquelicots sanguins, les
+pissenlits engorgés de sève, où il y avait un peu de la vie des
+morts. Elle riait trop, elle se sentait sur le point de glisser, de
+lâcher les deux dernières poignées, lorsqu'un grognement terrible
+vint mettre la panique autour d'elle.
+
+- C'est toi, mon gros, dit-elle ravie. Mange-les, délivre-moi.
+
+Le cochon entrait. Ce n'était plus le petit cochon, rose comme un
+joujou fraîchement peint, le derrière planté d'une queue pareille à
+un bout de ficelle; mais un fort cochon, bon à tuer, rond comme une
+bedaine de chantre, l'échine couverte de soies rudes qui pissaient
+la graisse. Il avait le ventre couleur d'ambre, pour avoir dormi
+dans le fumier. Le groin en avant, roulant sur ses pattes, il se
+jeta au milieu des bêtes, ce qui permit à Désirée de s'échapper et
+de courir donner aux lapins les quelques herbes qu'elle avait si
+vaillamment défendues. Quand elle revint, la paix était faite. Les
+oies balançaient le cou mollement, stupides, béates; les canards et
+les dindes s'en allaient le long des murs, avec des déhanchements
+prudents d'animaux infirmes; les poules caquetaient à voix basse,
+piquant un grain invisible dans le sol dur de l'écurie; tandis que
+le cochon, la chèvre, la grande vache, comme peu à peu ensommeillés,
+clignaient les paupières. Au-dehors, une pluie d'orage commençait à
+tomber.
+
+- Ah bien! voilà une averse, dit Désirée, qui se rassit sur la
+paille avec un frisson. Vous ferez bien de rester là, mes amours, si
+vous ne voulez pas être trempées.
+
+Elle se tourna vers Albine, en ajoutant:
+
+- Hein! ont-elles l'air godiche! Elles ne se réveillent que pour
+tomber sur la nourriture, ces bêtes-là!
+
+Albine était restée silencieuse. Les rires de cette belle fille se
+débattant au milieu de ces cous voraces, de ces becs goulus, qui la
+chatouillaient, qui la baisaient, qui semblaient vouloir lui manger
+la chair, l'avaient rendue plus blanche. Tant de gaieté, tant de
+santé, tant de vie, la désespérait. Elle serrait ses bras fiévreux,
+elle pressait le vide sur sa poitrine, séchée par l'abandon.
+
+- Et Serge? demanda-t-elle de sa même voix, nette et entêtée.
+
+- Chut! dit Désirée, je viens de l'entendre, il n'a pas fini...
+Nous avons fait joliment du bruit tout à l'heure. Il faut que la
+Teuse soit sourde, ce soir... Tenons-nous tranquilles, maintenant.
+C'est bon d'entendre tomber la pluie.
+
+L'averse entrait par la porte laissée ouverte, battait le seuil à
+larges gouttes. Des poules, inquiètes, après s'être hasardées,
+avaient reculé jusqu'au fond de l'écurie. Toutes les bêtes se
+réfugiaient là, autour des jupes des deux filles, sauf trois canards
+qui s'en étaient allés sous la pluie se promener tranquillement. La
+fraîcheur de l'eau, ruisselant au-dehors, semblait refouler à
+l'intérieur les buées ardentes de la basse-cour. Il faisait très
+chaud dans la paille. Désirée attira deux grosses bottes, s'y étala
+comme sur des oreillers, s'y abandonna. Elle était à l'aise, elle
+jouissait par tout son corps.
+
+- C'est bon, c'est bon, murmura-t-elle. Couchez-vous donc comme
+moi. J'enfonce, je suis appuyée de tous les côtés, la paille me fait
+des minettes dans le cou... Et quand on se frotte, ça vous court le
+long des membres, on dirait que des souris se sauvent sous votre
+robe.
+
+Elle se frottait, elle riait seule, donnant des tapes à droite et à
+gauche, comme pour se défendre contre les souris. Puis, elle restait
+la tête en bas, les genoux en l'air, reprenant:
+
+- Est-ce que vous vous roulez dans la paille, chez vous? Moi, je ne
+connais rien de meilleur... Des fois, je me chatouille sous les
+pieds. C'est bien drôle aussi... Dites, est-ce que vous vous
+chatouillez?
+
+Mais le grand coq fauve, qui s'était approché gravement, en la
+voyant vautrée, venait de lui sauter sur la gorge.
+
+- Veux-tu t'en aller, Alexandre! cria-t-elle. Est-il bête, cet
+animal! Je ne puis pas me coucher, sans qu'il se plante là... Tu me
+serres trop, tu me fais mal avec tes ongles, entends-tu!... Je veux
+bien que tu restes, mais tu seras sage, tu ne me piqueras pas les
+cheveux, hein!
+
+Et elle ne s'en inquiéta plus. Le coq se tenait ferme à son corsage,
+ayant l'air par instants de la regarder sous le menton, d'un oeil de
+braise. Les autres bêtes se rapprochaient de ses jupes. Après s'être
+encore roulée, elle avait fini par se pâmer, dans une position
+heureuse, les membres écartés, la tête renversée. Elle continua:
+
+- Ah! c'est trop bon, ça me fatigue tout de suite. La paille, ça
+donne sommeil, n'est-ce pas?... Serge n'aime pas ça. Vous non plus,
+peut-être. Alors, qu'est-ce que vous pouvez aimer?... Racontez un
+peu, pour que je sache.
+
+Elle s'assoupissait lentement. Un instant, elle tint ses yeux grands
+ouverts, ayant l'air de chercher quel plaisir elle ignorait. Puis,
+elle baissa les paupières, avec un sourire tranquille, comme
+pleinement contentée. Elle paraissait dormir, lorsque, au bout de
+quelques minutes, elle rouvrit les yeux, disant:
+
+- La vache va faire un petit... Voilà qui est bon aussi. Ça
+m'amusera plus que tout.
+
+Et elle glissa à un sommeil profond. Les bêtes avaient fini par
+monter sur elle. C'était un flot de plumes vivantes qui la couvrait.
+Des poules semblaient couver ses pieds. Les oies mettaient le duvet
+de leur cou le long de ses cuisses. A gauche, le cochon lui
+chauffait le flanc; pendant que la chèvre, à droite, allongeait sa
+tête barbue jusque sous son aisselle. Un peu partout, des pigeons
+nichaient, dans ses mains ouvertes, au creux de sa taille, derrière
+ses épaules tombantes. Et elle était toute rose, en dormant,
+caressée par le souffle plus fort de la vache, étouffée sous le
+poids du grand coq accroupi, qui était descendu plus bas que la
+gorge, les ailes battantes, la crête allumée, et dont le ventre
+fauve la brûlait d'une caresse de flamme, à travers ses jupes.
+
+La pluie, au-dehors, tombait plus fine. Une nappe de soleil,
+échappée du coin d'un nuage, trempait d'or la poussière d'eau
+volante. Albine, restée immobile, regardait dormir Désirée, cette
+belle fille qui contentait sa chair en se roulant sur la paille.
+Elle souhaitait d'être ainsi lasse et pâmée, endormie de jouissance,
+pour quelques fétus qui lui auraient chatouillé la nuque. Elle
+jalousait ces bras forts, cette poitrine dure, cette vie toute
+charnelle dans la chaleur fécondante d'un troupeau de bêtes, cet
+épanouissement purement animal, qui faisait de l'enfant grasse la
+tranquille soeur de la grande vache blanche et rousse. Elle rêvait
+d'être aimée du coq fauve et d'aimer elle-même comme les arbres
+poussent, naturellement, sans honte, en ouvrant chacune de ses
+veines aux jets de la sève. C'était la terre qui assouvissait
+Désirée, lorsqu'elle se vautrait sur le dos. Cependant, la pluie
+avait complètement cessé. Les trois chats de la maison, l'un
+derrière l'autre, filaient dans la cour, le long du mur, en prenant
+des précautions infinies pour ne pas se mouiller. Ils allongèrent le
+cou dans l'écurie, ils vinrent droit à la dormeuse, ronronnant, se
+couchant contre elle, les pattes sur un peu de sa peau. Moumou, le
+gros chat noir, blotti près d'une de ses joues, se mit à lui lécher
+le menton avec douceur.
+
+- Et Serge? murmura machinalement Albine.
+
+Où était donc l'obstacle? Qui l'empêchait de se contenter ainsi,
+heureuse, en pleine nature? Pourquoi n'aimait-elle pas, pourquoi
+n'était-elle pas aimée, au grand soleil, librement, comme les arbres
+poussent? Elle ne savait pas, elle se sentait abandonnée, à jamais
+meurtrie. Et elle avait un entêtement farouche, un besoin de
+reprendre son bien dans ses bras, de le cacher, d'en jouir encore.
+Alors, elle se leva. La porte de la sacristie venait d'être
+rouverte; un léger claquement de mains se fit entendre, suivi du
+vacarme d'une bande d'enfants tapant leurs sabots sur les dalles; le
+catéchisme était fini. Elle quitta doucement l'écurie, où elle
+attendait, depuis une heure, dans la buée chaude de la basse-cour.
+Comme elle se glissait le long du couloir de la sacristie, elle
+aperçut le dos de la Teuse, qui rentra dans sa cuisine, sans tourner
+la tête. Et, certaine de n'être pas vue, elle poussa la porte,
+l'accompagnant de la main pour qu'elle retombât sans bruit. Elle
+était dans l'église.
+
+
+
+
+
+VIII.
+
+D'abord, elle ne vit personne. Au-dehors, la pluie tombait de
+nouveau, une pluie fine, persistante. L'église lui parut toute
+grise. Elle passa derrière le maître-autel, s'avança jusqu'à la
+chaire. Il n'y avait, au milieu de la nef, que des bancs laissés en
+déroute par les galopins du catéchisme. Le balancier de l'horloge
+battait sourdement, dans tout ce vide. Alors, elle descendit pour
+aller frapper à la boiserie du confessionnal, qu'elle apercevait à
+l'autre bout. Mais, comme elle passait devant la chapelle des Morts,
+elle trouva l'abbé Mouret prosterné au pied du grand Christ
+saignant. Il ne bougeait pas, il devait croire que la Teuse rangeait
+les bancs, derrière lui. Albine lui posa la main sur l'épaule.
+
+- Serge, dit-elle, je viens te chercher.
+
+Le prêtre leva la tête, très pâle, avec un tressaillement. Il resta
+à genoux, il se signa, les lèvres balbutiantes encore de sa prière.
+
+- J'ai attendu, continua-t-elle. Chaque matin, chaque soir, je
+regardais si tu n'arrivais pas. J'ai compté les jours, puis je n'ai
+plus compté. Voilà des semaines... Alors, quand j'ai su que tu ne
+viendrais pas, je suis venue, moi. Je me suis dit: "Je l'emmènerai..."
+Donne-moi tes mains, allons-nous en.
+
+Et elle lui tendait les mains, comme pour l'aider à se relever. Lui,
+se signa de nouveau. Il priait toujours, en la regardant. Il avait
+calmé le premier frisson de sa chair. Dans la grâce qui l'inondait
+depuis le matin, ainsi qu'un bain céleste, il puisait des forces
+surhumaines.
+
+- Ce n'est pas ici votre place, dit-il gravement. Retirez-vous...
+Vous aggravez vos souffrances.
+
+- Je ne souffre plus, reprit-elle avec un sourire. Je me porte
+mieux, je suis guérie, puisque je te vois... Ecoute, je me faisais
+plus malade que je n'étais, pour qu'on vînt te chercher. Je veux
+bien l'avouer, maintenant. C'est comme cette promesse de partir, de
+quitter le pays, après t'avoir retrouvé, tu ne t'es pas imaginé
+peut-être que je l'aurais tenue. Ah bien! je t'aurais plutôt emporté
+sur mes épaules... Les autres ne savent pas; mais toi tu sais bien
+qu'à présent je ne puis vivre ailleurs qu'à ton cou.
+
+Elle redevenait heureuse, elle se rapprochait avec des caresses
+d'enfant libre, sans voir la rigidité froide du prêtre. Elle
+s'impatienta, tapa joyeusement dans ses mains, en criant:
+
+- Voyons, décide-toi! Serge. Tu nous fais perdre un temps, là! Il
+n'y a pas besoin de tant de réflexions. Je t'emmène, pardi! c'est
+simple... Si tu désires ne pas être vu, nous nous en irons par le
+Mascle. Le chemin n'est pas commode; mais je l'ai bien pris toute
+seule; nous nous aiderons, quand nous serons deux... Tu connais le
+chemin, n'est-ce pas? Nous traversons le cimetière, nous descendons
+au bord du torrent, puis nous n'avons plus qu'à le suivre, jusqu'au
+jardin. Et comme l'on est chez soi, là-bas, au fond! Il n'y a
+personne, va! rien que des broussailles et de belles pierres rondes.
+Le lit est presque à sec. En venant, je pensais "Lorsqu'il sera avec
+moi, tout à l'heure, nous marcherons doucement, en nous
+embrassant..." Allons, dépêche-toi. Je t'attends, Serge.
+
+Le prêtre semblait ne plus entendre. Il s'était remis en prières,
+demandant au ciel le courage des saints. Avant d'engager la lutte
+suprême, il s'armait des épées flamboyantes de la foi. Un instant,
+il craignit de faiblir. Il lui avait fallu un héroïsme de martyr
+pour laisser ses genoux collés à la dalle, pendant que chaque mot
+d'Albine l'appelait: son coeur allait vers elle, tout son sang se
+soulevait, le jetait dans ses bras, avec l'irrésistible désir de
+baiser ses cheveux. Elle avait, de l'odeur seule de son haleine,
+éveillé et fait passer en une seconde les souvenirs de leur
+tendresse, le grand jardin, les promenades sous les arbres, la joie
+de leur union. Mais la grâce le trempa de sa rosée plus abondante;
+ce ne fut que la torture d'un moment, qui vida le sang de ses
+veines; et rien d'humain ne demeura en lui. Il n'était plus que la
+chose de Dieu.
+
+Albine dut le toucher de nouveau à l'épaule. Elle s'inquiétait, elle
+s'irritait peu à peu.
+
+- Pourquoi ne réponds-tu pas? Tu ne peux refuser, tu vas me
+suivre... Songe que j'en mourrais, si tu refusais. Mais non, cela
+n'est pas possible. Rappelle-toi. Nous étions ensemble, nous ne
+devions jamais nous quitter. Et vingt fois tu t'es donné. Tu me
+disais de te prendre tout entier, de prendre tes membres, de prendre
+ton souffle, de prendre ta vie... Je n'ai point rêvé, peut-être. Il
+n'y a pas une place de ton corps que tu ne m'aies livrée, pas un de
+tes cheveux dont je ne sois la maîtresse. Tu as un signe à l'épaule
+gauche, je l'ai baisé, il est à moi. Tes mains sont à moi, je les ai
+serrées pendant des jours dans les miennes. Et ton visage, tes
+lèvres, tes yeux, ton front, tout cela est à moi, j'en ai disposé
+pour mes tendresses... Entends-tu, Serge?
+
+Elle se dressait devant lui, souveraine, allongeant les bras. Elle
+répéta d'une voix plus haute:
+
+- Entends-tu, Serge? tu es à moi!
+
+Alors, lentement, l'abbé Mouret se leva. Il s'adossa à l'autel, en
+disant:
+
+- Non, vous vous trompez, je suis à Dieu.
+
+Il était plein de sérénité. Sa face nue ressemblait à celle d'un
+saint de pierre, que ne trouble aucune chaleur venue des entrailles.
+Sa soutane tombait à plis droits, pareille à un suaire noir, sans
+rien laisser deviner de son corps. Albine recula à la vue du fantôme
+sombre de son amour. Elle ne retrouvait point sa barbe libre, sa
+chevelure libre. Maintenant, au milieu de ses cheveux coupés, elle
+apercevait une tache blême, la tonsure, qui l'inquiétait comme un
+mal inconnu, quelque plaie mauvaise, grandie là pour manger la
+mémoire des jours heureux. Elle ne reconnaissait ni ses mains
+autrefois tièdes de caresses, ni son cou souple tout sonore de
+rires, ni ses pieds nerveux dont le galop l'emportait au fond des
+verdures. Etait-ce donc là le garçon aux muscles forts, le col
+dénoué montrant le duvet de la poitrine, la peau épanouie par le
+soleil, les reins vibrants de vie, dans l'étreinte duquel elle avait
+vécu une saison? A cette heure, il ne semblait plus avoir de chair,
+le poil lui était honteusement tombé, toute sa virilité se séchait
+sous cette robe de femme qui le laissait sans sexe.
+
+- Oh! murmura-t-elle, tu me fais peur... M'as-tu cru morte, que tu
+as pris le deuil? Enlève ce noir, mets une blouse. Tu retrousseras
+les manches, nous pêcherons encore des écrevisses... Tes bras
+étaient aussi blonds que les miens.
+
+Elle avait porté la main sur la soutane, comme pour en arracher
+l'étoffe. Lui, la repoussa du geste, sans la toucher. Il la
+regardait, il s'affermissait contre la tentation, en ne la quittant
+pas des yeux. Elle lui paraissait grandie. Elle n'était plus la
+gamine aux bouquets sauvages, jetant au vent ses rires de
+bohémienne, ni l'amoureuse vêtue de jupes blanches, pliant sa taille
+mince, ralentissant sa marche attendrie derrière les haies.
+Maintenant, un duvet de fruit blondissait sa lèvre, ses hanches
+roulaient librement, sa poitrine avait un épanouissement de fleur
+grasse. Elle était femme, avec sa face longue, qui lui donnait un
+grand air de fécondité. Dans ses flancs élargis, la vie dormait. Sur
+ses joues, à fleur de peau, venait l'adorable maturité de sa chair.
+Et le prêtre, tout enveloppé de son odeur passionnée de femme faite,
+prenait une joie amère à braver la caresse de sa bouche rouge, le
+rire de ses yeux, l'appel de sa gorge, l'ivresse qui coulait d'elle
+au moindre mouvement. Il poussait la témérité jusqu'à chercher sur
+elle les places qu'il avait baisées follement, autrefois, les coins
+des yeux, les coins des lèvres, les tempes étroites, douces comme du
+satin, la nuque d'ambre, soyeuse comme du velours. Jamais, même au
+cou d'Albine, il n'avait goûté les félicités qu'il éprouvait à se
+martyriser, en regardant en face cette passion qu'il refusait. Puis,
+il craignit de céder là à quelque nouveau piège de la chair. Il
+baissa les yeux, il dit avec douceur:
+
+- Je ne puis vous entendre ici. Sortons, si vous tenez à accroître
+nos regrets à tous deux... Notre présence en cet endroit est un
+scandale. Nous sommes chez Dieu.
+
+- Qui ça, Dieu? cria Albine affolée, redevenue la grande fille
+lâchée en pleine nature. Je ne le connais pas, ton Dieu, je ne veux
+pas le connaître, s'il te vole à moi, qui ne lui ai jamais rien
+fait. Mon oncle Jeanbernat a donc raison de dire que ton Dieu est
+une invention de méchanceté, une manière d'épouvanter les gens et de
+les faire pleurer... Tu mens, tu ne m'aimes plus, ton Dieu n'existe
+pas.
+
+- Vous êtes chez lui, répéta l'abbé Mouret avec force. Vous
+blasphémez. D'un souffle, il pourrait vous réduire en poussière.
+
+Elle eut un rire superbe. Elle levait les bras, elle défiait le
+ciel.
+
+- Alors, dit-elle, tu préfères ton Dieu à moi! Tu le crois plus
+fort que moi. Tu t'imagines qu'il t'aimera mieux que moi... Tiens!
+tu es un enfant. Laisse donc ces bêtises. Nous allons retourner au
+jardin ensemble, et nous aimer, et être heureux, et être libres.
+C'est la vie.
+
+Cette fois, elle avait réussi à le prendre à la taille. Elle
+l'entraînait. Mais il se dégagea, tout frissonnant, de son étreinte;
+il revint s'adosser à l'autel, s'oubliant, la tutoyant comme
+autrefois.
+
+- Va-t'en, balbutia-t-il. Si tu m'aimes encore, va-t'en... Oh!
+Seigneur, pardonnez-lui, pardonnez-moi de salir votre maison. Si je
+passais la porte derrière elle, je la suivrais peut-être. Ici, chez
+vous, je suis fort. Permettez que je reste là, à vous défendre.
+
+Albine demeura un instant silencieuse. Puis, d'une voix calmée:
+
+- C'est bien, restons ici... Je veux te parler. Tu ne peux être
+méchant. Tu me comprendras. Tu ne me laisseras pas partir seule...
+Non, ne te défends pas. Je ne te prendrai plus, puisque cela te fait
+mal. Tu vois, je suis très calme. Nous allons causer, doucement,
+comme lorsque nous nous perdions, et que nous ne cherchions pas
+notre chemin, pour causer plus longtemps.
+
+Elle souriait, elle continua:
+
+- Moi, je ne sais pas. L'oncle Jeanbernat me défendait de venir à
+l'église. Il me disait: "Bête, puisque tu as un jardin, qu'est-ce
+que tu irais faire dans une masure où l'on étouffe?..." J'ai grandi
+bien contente. Je regardais dans les nids, sans toucher aux oeufs.
+Je ne cueillais pas même les fleurs, de peur de faire saigner les
+plantes. Tu sais que jamais je n'ai pris un insecte pour le
+tourmenter... Alors, pourquoi Dieu serait-il en colère contre moi?
+
+- Il faut le connaître, le prier, lui rendre à chaque heure les
+hommages qui lui sont dus, répondit le prêtre.
+
+- Cela te contenterait, n'est-ce pas? reprit-elle. Tu me
+pardonnerais, tu m'aimerais encore?... Eh bien! je veux tout ce que
+tu veux. Parle-moi de Dieu, je croirai en lui, je l'adorerai.
+Chacune de tes paroles sera une vérité que j'écouterai à genoux.
+Est-ce que jamais j'ai eu une pensée autre que la tienne?... Nous
+reprendrons nos longues promenades, tu m'instruiras, tu feras de moi
+ce qu'il te plaira. Oh! consens, je t'en prie!
+
+L'abbé Mouret montra sa soutane.
+
+- Je ne puis, dit-il simplement; je suis prêtre.
+
+- Prêtre! répéta-t-elle en cessant de sourire. Oui, l'oncle prétend
+que les prêtres n'ont ni femme, ni soeur, ni mère. Alors, cela est
+vrai... Mais pourquoi es-tu venu? C'est toi qui m'as prise pour ta
+soeur, pour ta femme. Tu mentais donc?
+
+Il leva sa face pâle, où perlait une sueur d'angoisse.
+
+- J'ai péché, murmura-t-il.
+
+- Moi, continua-t-elle, lorsque je t'ai vu si libre, j'ai cru que
+tu n'étais plus prêtre. J'ai pensé que c'était fini, que tu
+resterais sans cesse là, pour moi, avec moi... Et maintenant, que
+veux-tu que je fasse, si tu emportes toute ma vie?
+
+- Ce que je fais, répondit-il: vous agenouiller, mourir à genoux,
+ne pas vous relever avant que Dieu pardonne.
+
+- Tu es donc lâche? dit-elle encore, reprise par la colère, les
+lèvres méprisantes.
+
+Il chancela, il garda le silence. Une souffrance abominable le
+serrait à la gorge; mais il demeurait plus fort que la douleur. Il
+tenait la tête droite, il souriait presque des coins de sa bouche
+tremblante. Albine, de son regard fixe, le défia un instant. Puis,
+avec un nouvel emportement:
+
+- Eh! réponds, accuse-moi, dis que c'est moi qui suis allée te
+tenter. Ce sera le comble... Va, je te permets de t'excuser. Tu peux
+me battre, je préférerais tes coups à ta raideur de cadavre. N'as-tu
+plus de sang? N'entends-tu pas que je t'appelle lâche? Oui, tu es
+lâche, tu ne devais pas m'aimer, puisque tu ne peux être un homme...
+Est-ce ta robe noire qui te gêne? Arrache-la. Quand tu seras nu, tu
+te souviendras peut-être.
+
+Le prêtre, lentement, répéta les mêmes paroles:
+
+- J'ai péché, je n'ai pas d'excuse. Je fais pénitence de ma faute,
+sans espérer de pardon. Si j'arrachais mon vêtement, j'arracherais
+ma chair, car je me suis donné à Dieu tout entier, avec mon âme,
+avec mes os. Je suis prêtre.
+
+- Et moi! et moi! cria une dernière fois Albine.
+
+Il ne baissa pas la tête.
+
+- Que vos souffrances me soient comptées comme autant de crimes!
+Que je sois éternellement puni de l'abandon où je dois vous laisser!
+Ce sera juste... Tout indigne que je suis, je prie pour vous chaque
+soir.
+
+Elle haussa les épaules, avec un immense découragement. Sa colère
+tombait. Elle était presque prise de pitié.
+
+- Tu es fou, murmura-t-elle. Garde tes prières. C'est toi que je
+veux... Jamais tu ne comprendras. J'avais tant de choses à te dire!
+Et tu es là, à me mettre toujours en colère, avec tes histoires de
+l'autre monde... Voyons, soyons raisonnables tous les deux.
+Attendons d'être plus calmes. Nous causerons encore... Il n'est pas
+possible que je m'en aille comme ça. Je ne peux te laisser ici.
+C'est parce que tu es ici que tu es comme mort, la peau si froide,
+que je n'ose te toucher... Ne parlons plus. Attendons.
+
+Elle se tut, elle fit quelques pas. Elle examinait la petite église.
+La pluie continuait à mettre aux vitres son ruissellement de cendre
+fine. Une lumière froide, trempée d'humidité, semblait mouiller les
+murs. Du dehors, pas un bruit ne venait, que le roulement monotone
+de l'averse. Les moineaux devaient s'être blottis sous les tuiles,
+le sorbier dressait des branches vagues, noyées dans la poussière
+d'eau. Cinq heures sonnèrent, arrachées coup à coup de la poitrine
+fêlée de l'horloge; puis, le silence grandit encore, plus sourd,
+plus aveugle, plus désespéré. Les peintures, à peine sèches,
+donnaient au maître-autel et aux boiseries une propreté triste,
+l'air d'une chapelle de couvent où le soleil n'entre pas. Une agonie
+lamentable emplissait la nef, éclaboussée du sang qui coulait des
+membres du grand Christ; tandis que, le long des murs, les quatorze
+images de la Passion étalaient leur drame atroce, barbouillé de
+jaune et de rouge, suant l'horreur. C'était la vie qui agonisait là,
+dans ce frisson de mort, sur ces autels pareils à des tombeaux, au
+milieu de cette nudité de caveau funèbre. Tout parlait de massacre,
+de nuit, de terreur, d'écrasement, de néant. Une dernière haleine
+d'encens traînait, pareille au dernier souffle attendri de quelque
+trépassée, étouffée jalousement sous les dalles.
+
+- Ah! dit enfin Albine, comme il faisait bon au soleil, tu te
+rappelles!... Un matin, c'était à gauche du parterre, nous marchions
+le long d'une haie de grands rosiers. Je me souviens de la couleur
+de l'herbe; elle était presque bleue, avec des moires vertes. Quand
+nous arrivâmes au bout de la haie, nous revînmes sur nos pas, tant
+le soleil avait là une odeur douce. Et ce fut toute notre promenade,
+cette matinée-là, vingt pas en avant, vingt pas, en arrière, un coin
+de bonheur dont tu ne voulais plus sortir. Les mouches à miel
+ronflaient; une mésange ne nous quitta pas, sautant de branche en
+branche; des processions de bêtes, autour de nous, s'en allaient à
+leurs affaires. Tu murmurais: "Que la vie est bonne!" La vie,
+c'était les herbes, les arbres, les eaux, le ciel, le soleil, dans
+lequel nous étions tout blonds, avec des cheveux d'or.
+
+Elle rêva un instant encore, elle reprit:
+
+- La vie, c'était le Paradou. Comme il nous paraissait grand!
+Jamais nous ne savions en trouver le bout. Les feuillages y
+roulaient jusqu'à l'horizon, librement, avec un bruit de vagues. Et
+que de bleu sur nos têtes! Nous pouvions grandir, nous envoler,
+courir comme les nuages, sans rencontrer plus d'obstacles qu'eux.
+L'air était à nous.
+
+Elle s'arrêta, elle montra d'un geste les murs écrasés de l'église.
+
+- Et, ici, tu es dans une fosse. Tu ne pourrais élargir les bras
+sans t'écorcher les mains à la pierre. La voûte te cache le ciel, te
+prend ta part de soleil. C'est si petit, que tes membres s'y
+raidissent, comme si tu étais couché vivant dans la terre.
+
+- Non, dit le prêtre, l'église est grande comme le monde. Dieu y
+tient tout entier.
+
+D'un nouveau geste, elle désigna les croix, les christs mourants,
+les supplices de la Passion.
+
+- Et tu vis au milieu de la mort. Les herbes, les arbres, les eaux,
+le soleil, le ciel, tout agonise autour de toi.
+
+- Non, tout revit, tout s'épure, tout remonte à la source de
+lumière.
+
+Il s'était redressé, avec une flamme dans les yeux. Il quitta
+l'autel, invincible désormais, embrasé d'une telle foi, qu'il
+méprisait les dangers de la tentation. Et il prit la main d'Albine,
+il la tutoya comme une soeur, il l'emmena devant les images
+douloureuses du chemin de la Croix.
+
+- Tiens, dit-il, voici ce que mon Dieu a souffert... Jésus est
+battu de verges. Tu vois, ses épaules sont nues, sa chair est
+déchirée, son sang coule jusque sur ses reins... Jésus est couronné
+d'épines. Des larmes rouges ruissellent de son front troué. Une
+grande déchirure lui a fendu la tempe... Jésus est insulté par les
+soldats. Ses bourreaux lui ont jeté par dérision un lambeau de
+pourpre au cou, et ils couvrent sa face de crachats, ils le
+soufflettent, ils lui enfoncent à coups de roseau sa couronne dans
+le front...
+
+Albine détournait la tête, pour ne pas voir les images, rudement
+coloriées, où des balafres de laque coupaient les chairs d'ocre de
+Jésus. Le manteau de pourpre semblait, à son cou, un lambeau de sa
+peau écorchée.
+
+- A quoi bon souffrir, à quoi bon mourir! répondit-elle. O Serge!
+si tu te souvenais!... Tu me disais, ce jour-là, que tu étais
+fatigué. Et je savais bien que tu mentais, parce que le temps était
+frais et que nous n'avions pas marché plus d'un quart d'heure. Mais
+tu voulais t'asseoir, pour me prendre dans tes bras. Il y avait, tu
+sais bien, au fond du verger, un cerisier planté sur le bord d'un
+ruisseau, devant lequel tu ne pouvais passer sans éprouver le besoin
+de me baiser les mains, à petits baisers qui montaient le long de
+mes épaules jusqu'à mes lèvres. La saison des cerises était passée,
+tu mangeais mes lèvres... Les fleurs qui se fanaient nous faisaient
+pleurer. Un jour que tu trouvas une fauvette morte dans l'herbe, tu
+devins tout pâle, tu me serras contre ta poitrine, comme pour
+défendre à la terre de me prendre.
+
+Le prêtre l'entraînait devant les autres stations.
+
+- Tais-toi! cria-t-il, regarde encore, écoute encore. Il faut que
+tu te prosternes de douleur et de pitié... Jésus succombe sous le
+poids de sa croix. La montée du Calvaire est rude. Il est tombé sur
+les genoux. Il n'essuie pas même la sueur de son visage, et il se
+relève, il continue sa marche... Jésus, de nouveau, succombe sous le
+poids de sa croix. A chaque pas, il chancelle. Cette fois, il est
+tombé sur le flanc, si violemment, qu'il reste un moment sans
+haleine. Ses mains déchirées ont lâché la croix. Ses pieds endoloris
+laissent derrière lui des empreintes sanglantes. Une lassitude
+abominable l'écrase, car il porte sur ses épaules les péchés du
+monde...
+
+Albine avait regardé Jésus, en jupe bleue, étendu sous la croix
+démesurée, dont la couleur noire coulait et salissait l'or de son
+auréole. Puis, les regards perdus, elle murmura:
+
+- Oh! les sentiers des prairies!... Tu n'as donc plus de mémoire,
+Serge? Tu ne connais plus les chemins d'herbe fine, qui s'en vont à
+travers les prés, parmi de grandes mares de verdure?... L'après-midi
+dont je te parle, nous n'étions sortis que pour une heure. Puis,
+nous allâmes toujours devant nous, si bien que les étoiles se
+levaient, lorsque nous marchions encore. Cela était si doux, ce
+tapis sans fin, souple comme de la soie! Nos pieds ne rencontraient
+pas un gravier. On eût dit une mer verte, dont l'eau moussue nous
+berçait. Et nous savions bien où nous conduisaient ces sentiers si
+tendres qui ne menaient nulle part. Ils nous conduisaient à notre
+amour, à la joie de vivre les mains à nos tailles, à la certitude
+d'une journée de bonheur... Nous rentrâmes sans fatigue. Tu étais
+plus léger qu'au départ, parce que tu m'avais donné tes caresses et
+que je n'avais pu te les rendre toutes.
+
+De ses mains tremblantes d'angoisse, l'abbé Mouret indiquait les
+dernières images. Il balbutiait:
+
+- Et Jésus est attaché à la croix. A coups de marteau, les clous
+entrent dans ses mains ouvertes. Un seul clou suffit pour ses pieds,
+dont les os craquent. Lui, tandis que sa chair tressaille, sourit,
+les yeux au ciel... Jésus est entre les deux larrons. Le poids de
+son corps agrandit horriblement ses blessures. De son front, de ses
+membres, ruisselle une sueur de sang. Les deux larrons l'injurient,
+les passants le raillent, les soldats se partagent ses vêtements. Et
+les ténèbres se répandent, et le soleil se cache... Jésus meurt sur
+la croix. Il jette un grand cri, il rend l'esprit. O mort terrible!
+Le voile du temple fut déchiré en deux, du haut en bas; la terre
+trembla, les pierres se fendirent, les sépulcres s'ouvrirent...
+
+Il était tombé à genoux, la voix coupée par des sanglots, les yeux
+sur les trois croix du Calvaire, où se tordaient des corps blafards
+de suppliciés, que le dessin grossier décharnait affreusement.
+Albine se mit devant les images pour qu'il ne les vit plus.
+
+- Un soir, dit-elle, par un long crépuscule, j'avais posé ma tête
+sur tes genoux... C'était dans la forêt, au bout de cette grande
+allée de châtaigniers, que le soleil couchant enfilait d'un dernier
+rayon. Ah! quel adieu caressant! Le soleil s'attardait à nos pieds,
+avec un bon sourire ami nous disant au revoir. Le ciel pâlissait
+lentement. Je te racontais en riant qu'il ôtait sa robe bleue, qu'il
+mettait sa robe noire à fleurs d'or, pour aller en soirée. Toi, tu
+guettais l'ombre, impatient d'être seul, sans le soleil qui nous
+gênait. Et ce n'était pas de la nuit qui venait, c'était une douceur
+discrète, une tendresse voilée, un coin de mystère, pareil à un de
+ces sentiers très sombres, sous les feuilles, dans lesquels on
+s'engage pour se cacher un moment, avec la certitude de retrouver, à
+l'autre bout, la joie du plein jour. Ce soir-là, le crépuscule
+apportait, dans sa pâleur sereine, la promesse d'une splendide
+matinée... Alors, moi, je feignis de m'endormir, voyant que le jour
+ne s'en allait pas assez vite à ton gré. Je puis bien le dire
+maintenant, je ne dormais pas, pendant que tu m'embrassais sur les
+yeux. Je goûtais tes baisers. Je me retenais pour ne pas rire.
+J'avais une haleine régulière que tu buvais. Puis, lorsqu'il fit
+noir, ce fut comme un long bercement. Les arbres, vois-tu, ne
+dormaient pas plus que moi... La nuit, tu te souviens, les fleurs
+avaient une odeur plus forte.
+
+Et comme il restait à genoux, la face inondée de larmes, elle lui
+saisit les poignets, elle le releva, reprenant avec passion:
+
+- Oh! si tu savais, tu me dirais de t'emporter, tu lierais tes bras
+à mon cou pour que je ne pusse m'en aller sans toi... Hier, j'ai
+voulu revoir le jardin. Il est plus grand, plus profond, plus
+insondable. J'y ai trouvé des odeurs nouvelles, si suaves qu'elles
+m'ont fait pleurer. J'ai rencontré, dans les allées, des pluies de
+soleil qui me trempaient d'un frisson de désir. Les roses m'ont
+parlé de toi. Les bouvreuils s'étonnaient de me voir seule. Tout le
+jardin soupirait... Oh! viens, jamais les herbes n'ont déroulé des
+couches plus douces. J'ai marqué d'une fleur le coin perdu où je
+veux te conduire. C'est, au fond d'un buisson, un trou de verdure
+large comme un grand lit. De là, on entend le jardin vivre, avec ses
+arbres, ses eaux, son ciel. La respiration même de la terre nous
+bercera... Oh! viens, nous nous aimerons dans l'amour de tout.
+
+Mais il la repoussa. Il était revenu devant la chapelle des Morts,
+en face du grand Christ de carton peint, de la grandeur d'un enfant
+de dix ans, qui agonisait avec une vérité si effroyable. Les clous
+imitaient le fer, les blessures restaient béantes, atrocement
+déchirées.
+
+- Jésus qui êtes mort pour nous, cria-t-il, dites-lui donc notre
+néant! Dites-lui que nous sommes poussière, ordure, damnation! Ah!
+tenez! permettez que je couvre ma tête d'un cilice, que je pose mon
+front à vos pieds, que je reste là immobile, jusqu'à ce que la mort
+me pourrisse. La terre n'existera plus. Le soleil sera éteint. Je ne
+verrai plus, je ne sentirai plus, je n'entendrai plus. Rien de ce
+monde misérable ne viendra déranger mon âme de votre adoration.
+
+Il s'exaltait de plus en plus. Il marcha vers Albine, les mains
+levées.
+
+- Tu avais raison, c'est la mort qui est ici, c'est la mort que je
+veux, la mort qui délivre, qui sauve de toutes les pourritures...
+Entends-tu! je nie la vie, je la refuse, je crache sur elle. Tes
+fleurs puent, ton soleil aveugle, ton herbe donne la lèpre à qui s'y
+couche, ton jardin est un charnier où se décomposent les cadavres
+des choses. La terre sue l'abomination. Tu mens, quand tu parles
+d'amour, de lumière, de vie bienheureuse, au fond de ton palais de
+verdure. Il n'y a chez toi que des ténèbres. Tes arbres distillent
+un poison qui change les hommes en bête; tes taillis sont noirs du
+venin des vipères; tes rivières roulent la peste sous leurs eaux
+bleues. Si j'arrachais à ta nature sa jupe de soleil, sa ceinture de
+feuillage, tu la verrais hideuse comme une mégère, avec des côtes de
+squelette, toute mangée de vices... Et même quand tu dirais vrai,
+quand tu aurais les mains pleines de jouissances, quand tu
+m'emporterais sur un lit de roses pour m'y donner le rêve du
+paradis, je me défendrais plus désespérément encore contre ton
+étreinte. C'est la guerre entre nous, séculaire, implacable. Tu
+vois, l'église est bien petite; elle est pauvre, elle est laide,
+elle a un confessionnal et une chaire de sapin, un baptistère de
+plâtre, des autels faits de quatre planches, que j'ai repeints moi-
+même. Qu'importe! elle est plus grande que ton jardin, que la
+vallée, que toute la terre. C'est une forteresse redoutable que rien
+ne renversera. Les vents, et le soleil, et les forêts, et les mers,
+tout ce qui vit, aura beau lui livrer assaut, elle restera debout,
+sans même être ébranlée. Oui, que les broussailles grandissent,
+qu'elles secouent les murs de leurs bras épineux, et que des
+pullulements d'insectes sortent des fentes du sol pour venir ronger
+les murs, l'église, si ruinée qu'elle soit, ne sera jamais emportée
+dans ce débordement de la vie! Elle est la mort inexpugnable... Et
+veux-tu savoir ce qui arrivera, un jour. La petite église deviendra
+si colossale, elle jettera une telle ombre, que toute ta nature
+crèvera. Ah! la mort, la mort de tout, avec le ciel béant pour
+recevoir nos âmes, au-dessus des débris abominables du monde!
+
+Il criait, il poussait Albine violemment vers la porte. Celle-ci,
+très pâle, reculait pas à pas. Quand il se tut, la voix étranglée,
+elle dit gravement:
+
+- Alors, c'est fini, tu me chasses?... Je suis ta femme pourtant.
+C'est toi qui m'as faite. Dieu, après avoir permis cela, ne peut
+nous punir à ce point.
+
+Elle était sur le seuil. Elle ajouta:
+
+- Ecoute, tous les jours, quand le soleil se couche, je vais au
+bout du jardin, à l'endroit où la muraille est écroulée... Je
+t'attends.
+
+Et elle s'en alla. La porte de la sacristie retomba avec un soupir
+étouffé.
+
+
+
+
+
+IX.
+
+L'église était silencieuse. Seule, la pluie, qui redoublait, mettait
+sous la nef un frisson d'orgue. Dans ce calme brusque, la colère du
+prêtre tomba; il se sentit pris d'un attendrissement. Et ce fut le
+visage baigné de larmes, les épaules secouées par des sanglots,
+qu'il revint se jeter à genoux devant le grand Christ. Un acte
+d'ardent remerciement s'échappait de ses lèvres.
+
+- Oh! merci mon Dieu, du secours que vous avez bien voulu
+m'envoyer. Sans votre grâce, j'écoutais la voix de ma chair, je
+retournais misérablement à mon péché. Votre grâce me ceignait les
+reins comme une ceinture de combat; votre grâce était mon armure,
+mon courage, le soutien intérieur qui me tenait debout, sans une
+faiblesse. O mon Dieu, vous étiez en moi; c'était vous qui parliez
+en moi, car je ne reconnaissais plus ma lâcheté de créature, je me
+sentais fort à couper tous les liens de mon coeur. Et voici mon
+coeur tout saignant; il n'est plus à personne, il est à vous. Pour
+vous, je l'ai arraché au monde. Mais ne croyez pas, ô mon Dieu, que
+je tire quelque vanité de cette victoire. Je sais que je ne suis
+rien sans vous. Je m'abîme à vos pieds, dans mon humilité.
+
+Il s'était affaissé, à demi assis sur la marche de l'autel, ne
+trouvant plus de paroles, laissant son haleine fumer comme un
+encens, entre ses lèvres entrouvertes. L'abondance de la grâce le
+baignait d'une extase ineffable. Il se repliait sur lui-même, il
+cherchait Jésus au fond de son être, dans le sanctuaire d'amour
+qu'il préparait à chaque minute pour le recevoir dignement. Et Jésus
+était présent, il le sentait là, à la douceur extraordinaire qui
+l'inondait. Alors, il entama avec Jésus une de ces conversations
+intérieures, pendant lesquelles il était ravi à la terre, causant
+bouche à bouche avec son Dieu. Il balbutiait le verset du cantique:
+"Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui; il repose entre les lis,
+jusqu'à ce que l'aurore se lève et que les ombres déclinent." Il
+méditait les mots de l'Imitation: "C'est un grand art que de savoir
+causer avec Jésus, et une grande prudence que de savoir le retenir
+près de soi." Puis, c'était une familiarité adorable. Jésus se
+baissait jusqu'à lui, l'entretenait pendant des heures de ses
+besoins, de ses bonheurs, de ses espoirs. Et deux amis qui, après
+une séparation, se retrouvent, s'en vont à l'écart, au bord de
+quelque rivière solitaire, ont des confidences moins attendries; car
+Jésus, à ces heures d'abandon divin, daignait être son ami, le
+meilleur, le plus fidèle, celui qui ne le trahissait jamais, qui lui
+rendait pour un peu d'affection tous les trésors de la vie
+éternelle. Cette fois surtout, le prêtre voulut le posséder
+longtemps. Six heures sonnaient dans l'église muette, qu'il
+l'écoutait encore, au milieu du silence des créatures.
+
+Confession de l'être entier, entretien libre, sans l'embarras de la
+langue, effusion naturelle du coeur, s'envolant avant la pensée
+elle-même. L'abbé Mouret disait tout à Jésus, comme à un Dieu venu
+dans l'intimité de sa tendresse, et qui peut tout entendre. Il
+avouait qu'il aimait toujours Albine; il s'étonnait d'avoir pu la
+maltraiter, la chasser, sans que ses entrailles se fussent
+révoltées; cela l'émerveillait, il souriait d'une façon sereine,
+comme mis en présence d'un acte miraculeusement fort, accompli par
+un autre. Et Jésus répondait que cela ne devait pas l'étonner, que
+les plus grands saints étaient souvent des armes inconscientes aux
+mains de Dieu. Alors, l'abbé exprimait un doute: n'avait-il pas eu
+moins de mérite à se réfugier au pied de l'autel et jusque dans la
+Passion de son Seigneur? N'était-il pas encore d'un faible courage,
+puisqu'il n'osait combattre seul? Mais Jésus se montrait tolérant;
+il expliquait que la faiblesse de l'homme est la continuelle
+occupation de Dieu, il disait préférer les âmes souffrantes, dans
+lesquelles il venait s'asseoir comme un ami au chevet d'un ami.
+Etait-ce une damnation d'aimer Albine? Non, si cet amour allait au-
+delà de la chair, s'il ajoutait une espérance au désir de l'autre
+vie. Puis, comment fallait-il l'aimer? Sans une parole, sans un pas
+vers elle, en laissant cette tendresse toute pure s'exhaler ainsi
+qu'une bonne odeur, agréable au ciel. Là, Jésus avait un léger rire
+de bienveillance, se rapprochant, encourageant les aveux, si bien
+que le prêtre peu à peu s'enhardissait à lui détailler la beauté
+d'Albine. Elle avait les cheveux blonds des anges. Elle était toute
+blanche avec de grands yeux doux, pareille aux saintes qui ont des
+auréoles. Jésus se taisait, mais riait toujours. Et qu'elle avait
+grandi! Elle ressemblait à une reine, maintenant, avec sa taille
+ronde, ses épaules superbes. Oh! la prendre à la taille, ne fût-ce
+qu'une seconde, et sentir ses épaules se renverser sous cette
+étreinte! Le rire de Jésus pâlissait, mourait comme un rayon d'astre
+au bord de l'horizon. L'abbé Mouret parlait seul, à présent.
+Vraiment, il s'était montré trop dur. Pourquoi avoir chassé Albine,
+sans un mot de tendresse, puisque le ciel permettait d'aimer?
+
+- Je l'aime, je l'aime! cria-t-il tout haut, d'une voix éperdue,
+qui emplit l'église.
+
+Il la voyait encore là. Elle lui tendait les bras, elle était
+désirable, à lui faire rompre tous ses serments. Et il se jetait sur
+sa gorge, sans respect pour l'église; il lui prenait les membres, il
+la possédait sous une pluie de baisers. C'était devant elle qu'il se
+mettait à genoux, implorant sa miséricorde, lui demandant pardon de
+ses brutalités. Il expliquait qu'à certaines heures, il y avait en
+lui une voix qui n'était pas la sienne. Est-ce que jamais il
+l'aurait maltraitée! La voix étrangère seule avait parlé. Ce ne
+pouvait être lui, qui n'aurait pas, sans un frisson, touché à un de
+ses cheveux. Et il l'avait chassée, l'église était bien vide! Où
+devait-il courir, pour la rejoindre, pour la ramener, en essuyant
+ses larmes sous des caresses? La pluie tombait plus fort. Les
+chemins étaient des lacs de boue. Il se l'imaginait battue par
+l'averse, chancelant le long des fossés, avec des jupes trempées,
+collées à sa peau. Non, non, ce n'était pas lui, c'était l'autre, la
+voix jalouse, qui avait eu cette cruauté de vouloir la mort de son
+amour.
+
+- O Jésus! cria-t-il plus désespérément, soyez bon, rendez-la-moi.
+
+Mais Jésus n'était plus là... Alors l'abbé Mouret, s'éveillant comme
+en sursaut, devint horriblement pâle. Il comprenait. Il n'avait pas
+su garder Jésus. Il perdait son ami, il restait sans défense contre
+le mal. Au lieu de cette clarté intérieure, dont il était tout
+éclairé, et dans laquelle il avait reçu son Dieu, il ne trouvait
+plus en lui que des ténèbres, une fumée mauvaise, qui exaspérait sa
+chair. Jésus, en se retirant, avait emporté la grâce. Lui, si fort
+depuis le matin du secours du ciel, il se sentait tout d'un coup
+misérable, abandonné, d'une faiblesse d'enfant. Et quelle atroce
+chute, quelle immense amertume! Avoir lutté héroïquement, être resté
+debout invincible, implacable, pendant que la tentation était là,
+vivante, avec sa taille ronde, ses épaules superbes, son odeur de
+femme passionnée; puis, succomber honteusement, haleter d'un désir
+abominable, lorsque la tentation s'éloignait, ne laissant derrière
+elle qu'un frisson de jupe, un parfum envolé de nuque blonde!
+Maintenant, avec les seuls souvenirs, elle rentrait toute-puissante,
+elle envahissait l'église.
+
+- Jésus! Jésus! cria une dernière fois le prêtre, revenez, rentrez
+en moi, parlez-moi encore!
+
+Jésus restait sourd. Un instant, l'abbé Mouret implora le ciel de
+ses bras éperdument levés. Ses épaules craquaient de l'élan
+extraordinaire de ses supplications. Et bientôt ses mains
+retombèrent, découragées. Il y avait au ciel un de ces silences sans
+espoir que les dévots connaissent. Alors, il s'assit de nouveau sur
+la marche de l'autel, écrasé, le visage terreux, se serrant les
+flancs de ses coudes, comme pour diminuer sa chair. Il se
+rapetissait sous la dent de la tentation.
+
+- Mon Dieu! vous m'abandonnez, murmura-t-il. Que votre volonté soit
+faite!
+
+Et il ne prononça plus une parole, soufflant fortement, pareil à une
+bête traquée, immobile dans la peur des morsures. Depuis sa faute,
+il était ainsi le jouet des caprices de la grâce. Elle se refusait
+aux appels les plus ardents; elle arrivait, imprévue, charmante,
+lorsqu'il n'espérait plus la posséder avant des années. Les
+premières fois, il s'était révolté, parlant en amant trahi, exigeant
+le retour immédiat de cette consolatrice, dont le baiser le rendait
+si fort. Puis, après des crises stériles de colère, il avait compris
+que l'humilité le meurtrissait moins et pouvait seule l'aider à
+supporter son abandon. Alors, pendant des heures, pendant des
+journées, il s'humiliait, dans l'attente d'un soulagement qui ne
+venait pas. Il avait beau se remettre entre les mains de Dieu,
+s'anéantir devant lui, répéter jusqu'à satiété les prières les plus
+efficaces: il ne sentait plus Dieu; sa chair, échappée, se soulevait
+de désir; les prières, s'embarrassant sur ses lèvres, s'achevaient
+en un balbutiement ordurier. Agonie lente de la tentation, où les
+armés de la foi tombaient, une à une, de ses mains défaillantes, où
+il n'était plus qu'une chose inerte aux griffes des passions, où il
+assistait, épouvanté, à sa propre ignominie, sans avoir le courage
+de lever le petit doigt pour chasser le péché. Telle était sa vie
+maintenant. Il connaissait toutes les attaques du péché. Pas un jour
+ne passait sans qu'il fût éprouvé. Le péché prenait mille formes,
+entrait par ses yeux, par ses oreilles, le saisissait de face à la
+gorge, lui sautait traîtreusement sur les épaules, le torturait
+jusque dans ses os. Toujours, la faute était là, la nudité d'Albine,
+éclatante comme un soleil, éclairant les verdures du Paradou. Il ne
+cessa de la voir qu'aux rares instants où la grâce voulait bien lui
+fermer les paupières de ses caresses fraîches. Et il cachait son mal
+ainsi qu'un mal honteux. Il s'enfermait dans ces silences blêmes,
+qu'on ne savait comment lui faire rompre, emplissant le presbytère
+de son martyre et de sa résignation, exaspérant la Teuse, qui,
+derrière lui, montrait le poing au ciel.
+
+Cette fois, il était seul, il pouvait agoniser sans honte. Le péché
+venait de l'abattre d'un tel coup, qu'il n'avait pas la force de
+quitter la marche de l'autel, où il était tombé. Il continuait à y
+haleter d'un souffle fort, brûlé par l'angoisse, ne trouvant pas une
+larme. Et il pensait à sa vie sereine d'autrefois. Ah! quelle paix,
+quelle confiance, lors de son arrivée aux Artaud! Le salut lui
+semblait une belle route. Il riait, à cette époque, quand on parlait
+de la tentation. Il vivait au milieu du mal, sans le connaître, sans
+le craindre, avec la certitude de le décourager. Il était un prêtre
+parfait, si chaste, si ignorant devant Dieu, que Dieu le menait par
+la main, ainsi qu'un petit enfant. Maintenant, toute cette puérilité
+était morte. Dieu le visitait le matin, et aussitôt il l'éprouvait.
+La tentation devenait sa vie sur la terre. Avec l'âge, avec la
+faute, il entrait dans le combat éternel. Etait-ce donc que Dieu
+l'aimait davantage, à cette heure? Les grands saints ont tous laissé
+des lambeaux de leurs corps aux épines de la voie douloureuse. Il
+tâchait de se faire une consolation de cette croyance. A chaque
+déchirement de sa chair, à chaque craquement de ses os, il se
+promettait des récompenses extraordinaires. Jamais le ciel ne le
+frapperait assez. Il allait jusqu'à mépriser son ancienne sérénité,
+sa facile ferveur, qui l'agenouillait dans un ravissement de fille,
+sans qu'il sentit même la meurtrissure du sol à ses genoux. Il
+s'ingéniait à trouver une volupté au fond de la souffrance, à s'y
+coucher, à s'y endormir. Mais, pendant qu'il bénissait Dieu, ses
+dents claquaient avec plus d'épouvante, la voix de son sang révolté
+lui criait que tout cela était un mensonge, que la seule joie
+désirable était de s'allonger aux bras d'Albine, derrière une haie
+en fleurs du Paradou.
+
+Cependant, il avait quitté Marie pour Jésus, sacrifiant son coeur,
+afin de vaincre sa chair, rêvant de mettre de la virilité dans sa
+foi. Marie le troublait trop, avec ses minces bandeaux, ses mains
+tendues, son sourire de femme. Il ne pouvait s'agenouiller devant
+elle, sans baisser les yeux, de peur d'apercevoir le bord de ses
+jupes. Puis, il l'accusait de s'être faite trop douce pour lui,
+autrefois; elle l'avait si longtemps gardé entre les plis de sa
+robe, qu'il s'était laissé glisser de ses bras dans ceux de la
+créature, en ne s'apercevant même pas qu'il changeait de tendresse.
+Et il se rappelait les brutalités de Frère Archangias, son refus
+d'adorer Marie, le regard méfiant dont il semblait la surveiller.
+Lui, désespérait de se hausser jamais à cette rudesse; il la
+délaissait simplement, cachait ses images, désertait son autel. Mais
+elle restait au fond de son coeur, comme un amour inavoué, toujours
+présente. Le péché, par un sacrilège dont l'horreur l'anéantissait,
+se servait d'elle pour le tenter. Lorsqu'il l'invoquait encore, à
+certaines heures d'attendrissement invincible, c'était Albine qui se
+présentait, dans le voile blanc, l'écharpe bleue nouée à la
+ceinture, avec des roses d'or sur ses pieds nus. Toutes les Vierges,
+la Vierge au royal manteau d'or, la Vierge couronnée d'étoiles, la
+Vierge visitée par l'Ange de l'Annonciation, la Vierge paisible
+entre un lis et une quenouille, lui apportaient un ressouvenir
+d'Albine, les yeux souriants, ou la bouche délicate, ou la courbe
+molle des joues. Sa faute avait tué la virginité de Marie. Alors,
+d'un effort suprême, il chassait la femme de la religion, il se
+réfugiait dans Jésus, dont la douceur l'inquiétait même parfois. Il
+lui fallait un Dieu jaloux, un Dieu implacable, le Dieu de la Bible,
+environné de tonnerres, ne se montrant que pour châtier le monde
+épouvanté. Il n'y avait plus de saints, plus d'anges, plus de mère
+de Dieu; il n'y avait que Dieu, un maître omnipotent, qui exigeait
+pour lui toutes les haleines. Il sentait la main de ce Dieu lui
+écraser les reins, le tenir à sa merci dans l'espace et dans le
+temps, comme un atome coupable. N'être rien, être damné, rêver
+l'enfer, se débattre stérilement contre les monstres de la tentation,
+cela était bon. De Jésus, il ne prenait que la croix. Il avait cette
+folie de la croix, qui a usé tant de lèvres sur le crucifix. Il
+prenait la croix et il suivait Jésus. Il l'alourdissait, la rendait
+accablante, n'avait pas de plus grande joie que de succomber sous
+elle, de la porter à genoux, l'échine cassée. Il voyait en elle la
+force de l'âme, la joie de l'esprit, la consommation de la vertu,
+la perfection de la sainteté. Tout se trouvait en elle, tout
+aboutissait à mourir sur elle. Souffrir, mourir, ces mots sonnaient
+sans cesse à ses oreilles, comme la fin de la sagesse humaine. Et,
+lorsqu'il s'était attaché sur la croix, il avait la consolation sans
+bornes de l'amour de Dieu. Ce n'était plus Marie qu'il aimait d'une
+tendresse de fils, d'une passion d'amant. Il aimait, pour aimer,
+dans l'absolu de l'amour. Il aimait Dieu au-dessus de lui-même,
+au-dessus de tout, au fond d'un épanouissement de lumière. Il était
+ainsi qu'un flambeau qui se consume en clarté. La mort, quand il la
+souhaitait, n'était à ses yeux qu'un grand élan d'amour.
+
+Que négligeait-il donc, pour être soumis à des épreuves si rudes? Il
+essuya de la main la sueur qui coulait de ses tempes, il songea que,
+le matin encore, il avait fait son examen de conscience, sans
+trouver en lui aucune offense grave. Ne menait-il pas une vie
+d'austérités et de macérations? N'aimait-il pas Dieu seul,
+aveuglément? Ah! qu'il l'aurait béni, s'il lui avait enfin rendu la
+paix, en le jugeant assez puni de sa faute. Mais jamais peut-être
+cette faute ne pourrait être expiée. Et, malgré lui, il revint à
+Albine, au Paradou, aux souvenirs cuisants. D'abord, il chercha des
+excuses. Un soir, il tombait sur le carreau de sa chambre, foudroyé
+par une fièvre cérébrale. Pendant trois semaines, il appartenait à
+cette crise de sa chair. Son sang, furieusement, lavait ses veines,
+jusqu'au bout de ses membres, grondait au travers de lui avec un
+vacarme de torrent lâché; son corps, du crâne à la plante des pieds,
+était nettoyé, renouvelé, battu par un tel travail de la maladie,
+que souvent, dans son délire, il avait cru entendre les marteaux des
+ouvriers reclouant ses os. Puis, il s'éveillait, un matin, comme
+neuf. Il naissait une seconde fois, débarrassé de ce que vingt-cinq
+ans de vie avait déposé successivement en lui. Ses dévotions
+d'enfant, son éducation du séminaire, sa foi de jeune prêtre, tout
+s'en était allé, submergé, emporté, laissant la place nette. Certes,
+l'enfer seul l'avait préparé ainsi pour le péché, le désarmant,
+faisant de ses entrailles un lit de mollesse, où le mal pouvait
+entrer et dormir. Et lui, restait inconscient, s'abandonnait à ce
+lent acheminement vers la faute. Au Paradou, lorsqu'il rouvrait les
+yeux, il se sentait baigné d'enfance, sans mémoire du passé, n'ayant
+plus rien du sacerdoce. Ses organes avaient un jeu doux, un
+ravissement de surprise, à recommencer la vie, comme s'ils ne la
+connaissaient pas et qu'ils eussent une joie extrême à l'apprendre.
+Oh! l'apprentissage délicieux, les rencontres charmantes, les
+adorables retrouvailles! Ce Paradou était une grande félicité. En le
+mettant là, l'enfer savait bien qu'il y serait sans défense. Jamais,
+dans sa première jeunesse, il n'avait goûté à grandir une pareille
+volupté. Cette première jeunesse, s'il l'évoquait maintenant, lui
+apparaissait toute noire, passée loin du soleil, ingrate, blême,
+infirme. Aussi comme il avait salué le soleil, comme il s'était
+émerveillé du premier arbre, de la première fleur, du moindre
+insecte aperçu, du plus petit caillou ramassé! Les pierres elles-
+mêmes le charmaient. L'horizon était un prodige extraordinaire. Ses
+sens, une matinée claire dont ses yeux s'emplissaient, une odeur de
+jasmin respirée, un chant d'alouette écouté, lui causaient des
+émotions si fortes, que ses membres défaillaient. Il avait pris un
+long plaisir à s'enseigner jusqu'aux plus légers tressaillements de
+la vie. Et le matin où Albine était née, à son côté, au milieu des
+roses! Il riait encore d'extase à ce souvenir. Elle se levait ainsi
+qu'un astre nécessaire au soleil lui-même. Elle éclairait tout,
+expliquait tout. Elle l'achevait. Alors, il recommençait avec elle
+leurs promenades, aux quatre coins du Paradou. Il se rappelait les
+petits cheveux qui s'envolaient sur sa nuque, lorsqu'elle courait
+devant lui. Elle sentait bon, elle balançait des jupes tièdes, dont
+les frôlements ressemblaient à des caresses. Lorsqu'elle le prenait
+entre ses bras nus, souples comme des couleuvres, il s'attendait à
+la voir, tant elle était mince, s'enrouler à son corps, s'endormir
+là, collée à sa peau. C'était elle qui marchait en avant. Elle le
+conduisait par un sentier détourné, où ils s'attardaient, pour ne
+pas arriver trop vite. Elle lui donnait la passion de la terre. Il
+apprenait à l'aimer, en regardant comment s'aiment les herbes;
+tendresse longtemps tâtonnante, et dont un soir enfin ils avaient
+surpris la grande joie, sous l'arbre géant, dans l'ombre suant la
+sève. Là, ils étaient au bout de leur chemin. Albine, renversée, la
+tête roulée au milieu de ses cheveux, lui tendait les bras. Lui, la
+prenait d'une étreinte. Oh! la prendre, la posséder encore, sentir
+son flanc tressaillir de fécondité, faire de la vie, être Dieu!
+
+Le prêtre, brusquement, poussa une plainte sourde. Il se dressa,
+comme sous un coup de dent invisible; puis, il s'abattit de nouveau.
+La tentation venait de le mordre. Dans quelle ordure s'égaraient
+donc ses souvenirs? Ne savait-il pas que Satan a toutes les ruses,
+qu'il profite même des heures d'examen intérieur pour glisser
+jusqu'à l'âme sa tête de serpent? Non, non, pas d'excuse! La maladie
+n'autorisait point le péché. C'était à lui de se garder, de
+retrouver Dieu, au sortir de la fièvre. Au contraire, il avait pris
+plaisir à s'accroupir dans sa chair. Et quelle preuve de ses
+appétits abominables! Il ne pouvait confesser sa faute, sans glisser
+malgré lui au besoin de la commettre encore en pensée. N'imposerait-
+il pas silence à sa fange! Il rêvait de se vider le crâne, pour ne
+plus penser; de s'ouvrir les veines, pour que son sang coupable ne
+le tourmentât plus. Un instant, il resta la face entre les mains,
+grelottant, cachant les moindres bouts de sa peau, comme si les
+bêtes qui rôdaient autour de lui lui eussent hérissé le poil de leur
+haleine chaude.
+
+Mais il pensait quand même, et le sang battait quand même dans son
+coeur. Ses yeux, qu'il fermait de ses poings, voyaient, sur le noir
+des ténèbres, les lignes souples du corps d'Albine, tracées d'un
+trait de flamme. Elle avait une poitrine nue aveuglante comme un
+soleil. A chaque effort qu'il faisait pour enfoncer ses yeux, pour
+chasser cette vision, elle devenait plus lumineuse, elle s'accusait
+avec des renversements de reins, des appels de bras tendus, qui
+arrachaient au prêtre un râle d'angoisse. Dieu l'abandonnait donc
+tout à fait, qu'il n'y avait plus pour lui de refuge? Et, malgré la
+tension de sa volonté, la faute recommençait toujours, se précisait
+avec une effrayante netteté. Il revoyait les moindres brins d'herbe,
+au bord des jupes d'Albine; il retrouvait, accrochée à ses cheveux,
+une petite fleur de chardon, à laquelle il se souvenait d'avoir
+piqué ses lèvres. Jusqu'aux odeurs, les sucres un peu âcres des
+tiges écrasées, qui lui revenaient; jusqu'aux sons lointains qu'il
+entendait encore, le cri régulier d'un oiseau, un grand silence,
+puis un soupir passant sur les arbres. Pourquoi le ciel ne le
+foudroyait-il pas tout de suite? Il aurait moins souffert. Il
+jouissait de son abomination avec une volupté de damné. Une rage le
+secouait, en écoutant les paroles scélérates qu'il avait prononcées
+aux pieds d'Albine. Elles retentissaient, à cette heure, pour
+l'accuser devant Dieu. Il avait reconnu la femme comme sa
+souveraine. Il s'était donné à elle en esclave, lui baisant les
+pieds, rêvant d'être l'eau qu'elle buvait, le pain qu'elle mangeait.
+Maintenant, il comprenait pourquoi il ne pouvait plus se reprendre.
+Dieu le laissait à la femme. Mais il la battrait, il lui casserait
+les membres, pour qu'elle le lâchât. C'était elle l'esclave, la
+chair impure, à laquelle l'Eglise aurait dû refuser une âme. Alors,
+il se roidit, il leva les poings sur Abine. Et les poings
+s'ouvraient, les mains coulaient le long des épaules nues, avec une
+caresse molle, tandis que la bouche, pleine d'injures, se collait
+sur les cheveux dénoués, en balbutiant des paroles d'adoration.
+
+L'abbé Mouret ouvrit les yeux. La vision ardente d'Albine disparut.
+Ce fut un soulagement brusque, inespéré. Il put pleurer. Des larmes
+lentes rafraîchirent ses joues, pendant qu'il respirait longuement,
+n'osant encore remuer, de crainte d'être repris à la nuque. Il
+entendait toujours un grondement fauve derrière lui. Puis, cela
+était si doux de ne plus tant souffrir, qu'il s'oublia à goûter ce
+bien-être. Au-dehors, la pluie avait cessé. Le soleil se couchait
+dans une grande lueur rouge, qui semblait pendre aux fenêtres des
+rideaux de satin rose. L'église, maintenant, était tiède, toute
+vivante de cette dernière haleine du soleil. Le prêtre remerciait
+vaguement Dieu du répit qu'il voulait bien lui donner. Un large
+rayon, une poussière d'or, qui traversait la nef, allumait le fond
+de l'église, l'horloge, la chaire, le maître-autel. Peut-être était-
+ce la grâce qui lui revenait sur ce sentier de lumière, descendant
+du ciel? Il s'intéressait aux atomes allant et venant le long du
+rayon, avec une vitesse prodigieuse, pareils à une foule de
+messagers affairés portant sans cesse des nouvelles du soleil à la
+terre. Mille cierges allumés n'auraient pas rempli l'église d'une
+telle splendeur. Derrière le maître-autel, des draps d'or étaient
+tendus; sur les gradins, des ruissellements d'orfèvrerie coulaient,
+des chandeliers s'épanouissant en gerbes de clartés, des encensoirs
+où brûlait une braise de pierreries, des vases sacrés peu à peu
+élargis, avec des rayonnements de comètes; et, partout, c'était une
+pluie de fleurs lumineuses au milieu de dentelles volantes, des
+nappes, des bouquets, des guirlandes de roses, dont les coeurs en
+s'ouvrant laissaient tomber des étoiles. Jamais il n'avait souhaité
+une pareille richesse pour sa pauvre église. Il souriait, il faisait
+le rêve de fixer là ces magnificences, il les arrangeait à son gré.
+Lui, aurait préféré voir les rideaux de drap d'or attachés plus
+haut; les vases lui paraissaient aussi trop négligemment jetés; il
+ramassait encore les fleurs perdues, renouant les bouquets, donnant
+aux guirlandes une courbe molle. Mais quel émerveillement, lorsque
+toute cette pompe était ainsi étalée! Il devenait le pontife d'une
+église d'or. Les évêques, les princes, des femmes traînant des
+manteaux royaux, des foules dévotes, le front dans la poussière, la
+visitaient, campaient dans la vallée, attendaient des semaines à la
+porte, avant de pouvoir entrer. On lui baisait les pieds, parce que
+ses pieds, eux aussi, étaient en or, et qu'ils accomplissaient des
+miracles. L'or montait jusqu'à ses genoux. Un coeur d'or battait
+dans sa poitrine d'or avec un son musical si clair, que les foules,
+du dehors, l'entendaient. Alors, un orgueil immense le ravissait. Il
+était idole.
+
+Le rayon de soleil montait toujours, le maître-autel flambait, le
+prêtre se persuadait que c'était bien la grâce qui lui revenait,
+pour qu'il éprouvât une telle jouissance intérieure. Le grondement
+fauve, derrière lui, se faisait câlin. Il ne sentait plus sur sa
+nuque que la douceur d'une patte de velours, comme si quelque chat
+géant l'eût caressé.
+
+Et il continua sa rêverie. Jamais il n'avait vu les choses sous un
+jour aussi éclatant. Tout lui semblait aisé, à présent, tant il se
+jugeait fort. Puisque Albine l'attendait, il irait la rejoindre.
+Cela était naturel. Le matin, il avait bien marié le grand Fortuné à
+la Rosalie. L'Eglise ne défendait pas le mariage. Il les voyait
+encore se souriant, se poussant du coude sous ses mains qui les
+bénissaient. Puis, le soir, on lui avait montré leur lit. Chacune
+des paroles qu'il leur avait adressées éclatait plus haut à ses
+oreilles. Il disait au grand Fortuné que Dieu lui envoyait une
+compagne, parce qu'il n'a pas voulu que l'homme vécût solitaire. Il
+disait à la Rosalie qu'elle devait s'attacher à son mari, ne le
+quitter jamais, être sa servante soumise. Mais il disait aussi ces
+choses pour lui et pour Albine. N'était-elle pas sa compagne, sa
+servante soumise, celle que Dieu lui envoyait, afin que sa virilité
+ne se séchât pas dans la solitude? D'ailleurs, ils étaient liés. Il
+restait très surpris de ne pas avoir compris cela tout de suite, de
+ne pas s'en être allé avec elle, comme le devoir l'exigeait. Mais
+c'était chose décidée, il la rejoindrait, dès le lendemain. En une
+demi-heure, il serait auprès d'elle. Il traverserait le village, il
+prendrait le chemin du coteau; c'était de beaucoup le plus court. Il
+pouvait tout, il était le maître, personne ne lui dirait rien. Si on
+le regardait, il ferait, d'un geste, baisser toutes les têtes. Puis,
+il vivrait avec Albine. Il l'appellerait sa femme. Ils seraient très
+heureux. L'or montait de nouveau, ruisselait entre ses doigts. Il
+rentrait dans un bain d'or. Il emportait les vases sacrés pour les
+besoins de son ménage, menant grand train, payant ses gens avec des
+fragments de calice qu'il tordait entre ses doigts, d'un léger
+effort. Il mettait à son lit de noces les rideaux de drap d'or de
+l'autel. Comme bijoux, il donnait à sa femme les coeurs d'or, les
+chapelets d'or, les croix d'or, pendus au cou de la Vierge et des
+Saintes. L'église même, s'il l'élevait d'un étage, pourrait leur
+servir de palais. Dieu n'aurait rien à dire, puisqu'il permettait
+d'aimer. Du reste, que lui importait Dieu! N'était-ce pas lui, à
+cette heure, qui était Dieu, avec ses pieds d'or que la foule
+baisait, et qui accomplissait des miracles.
+
+L'abbé Mouret se leva. Il fit ce geste large de Jeanbernat, ce geste
+de négation embrassant tout l'horizon.
+
+- Il n'y a rien, rien, rien, dit-il. Dieu n'existe pas.
+
+Un grand frisson parut passer dans l'église. Le prêtre, effaré,
+redevenu d'une pâleur mortelle, écoutait. Qui donc avait parlé? Qui
+avait blasphémé? Brusquement la caresse de velours, dont il sentait
+la douceur sur sa nuque, était devenue féroce; des griffes lui
+arrachaient la chair, son sang coulait une fois encore. Il resta
+debout pourtant, luttant contre la crise. Il injuriait le péché
+triomphant, qui ricanait autour de ses tempes, où tous les marteaux
+du mal recommençaient à battre. Ne connaissait-il pas ses
+traîtrises? ne savait-il pas qu'il se fait un jeu souvent
+d'approcher avec des pattes douces, pour les enfoncer ensuite comme
+des couteaux jusqu'aux os de ses victimes? Et sa rage redoublait, à
+la pensée d'avoir été pris à ce piège, ainsi qu'un enfant. Il serait
+donc toujours par terre, avec le péché accroupi victorieusement sur
+sa poitrine! Maintenant, voilà qu'il niait Dieu. C'était la pente
+fatale. La fornication tuait la foi. Puis, le dogme croulait. Un
+doute de la chair, plaidant son ordure, suffisait à balayer tout le
+ciel. La règle divine irritait, les mystères faisaient sourire; dans
+un coin de la religion abattue, on se couchait en discutant son
+sacrilège, jusqu'à ce qu'on se fût creusé un trou de bête cuvant sa
+boue. Alors venaient les autres tentations: l'or, la puissance, la
+vie libre, une nécessité irrésistible de jouir, qui ramenait tout à
+la grande luxure, vautrée sur un lit de richesse et d'orgueil. Et
+l'on volait Dieu. On cassait les ostensoirs pour les pendre à
+l'impureté d'une femme. Eh bien! il était damné. Rien ne le gênait
+plus, le péché pouvait parler haut en lui. Cela était bon de ne plus
+lutter. Les monstres qui avaient rôdé derrière sa nuque se battaient
+dans ses entrailles, à cette heure. Il gonflait les flancs pour
+sentir leurs dents davantage. Il s'abandonnait à eux avec une joie
+affreuse. Une révolte lui faisait montrer les poings à l'église.
+Non, il ne croyait plus à la divinité de Jésus, il ne croyait plus à
+la sainte Trinité, il ne croyait qu'à lui, qu'à ses muscles, qu'aux
+appétits de ses organes. Il voulait vivre. Il avait le besoin d'être
+un homme. Ah! courir au grand air, être fort, n'avoir pas de maître
+jaloux, tuer ses ennemis à coups de pierre, emporter à son cou les
+filles qui passent! Il ressusciterait du tombeau où des mains rudes
+l'avaient couché. Il éveillerait sa virilité, qui ne devait être
+qu'endormie. Et qu'il expirât de honte, s'il trouvait sa virilité
+morte! Et que Dieu fût maudit, s'il l'avait retiré d'entre les
+créatures, en le touchant de son doigt, afin de le garder pour son
+service seul!
+
+Le prêtre était debout, halluciné. Il crut qu'à ce nouveau blasphème
+l'église croulait. La nappe de soleil qui inondait le maître-autel
+avait grandi lentement, allumant les murs d'une rougeur d'incendie.
+Des flammèches montèrent encore, léchèrent le plafond, s'éteignirent
+dans une lueur saignante de braise. L'église, brusquement, devint
+toute noire. Il sembla que le feu de ce coucher d'astre venait de
+crever la toiture, de fendre les murailles, d'ouvrir de toutes parts
+des brèches béantes aux attaques du dehors. La carcasse sombre
+branlait, dans l'attente de quelque assaut formidable. La nuit,
+rapidement, grandissait.
+
+Alors, de très loin, le prêtre entendit un murmure monter de la
+vallée des Artaud. Autrefois, il ne comprenait pas l'ardent langage
+de ces terres brûlées, où ne se tordaient que des pieds de vignes
+noueux, des amandiers décharnés, de vieux oliviers se déhanchant sur
+leurs membres infirmes. Il passait au milieu de cette passion, avec
+les sérénités de son ignorance. Mais, aujourd'hui, instruit dans la
+chair, il saisissait jusqu'aux moindres soupirs des feuilles pâmées
+sous le soleil. Ce furent d'abord, au fond de l'horizon, les
+collines, chaudes encore de l'adieu du couchant, qui tressaillirent
+et qui parurent s'ébranler avec le piétinement sourd d'une armée en
+marche. Puis, les roches éparses, les pierres des chemins, tous les
+cailloux de la vallée, se levèrent, eux aussi, roulant, ronflant,
+comme jetés en avant par le besoin de se mouvoir. A leur suite, les
+mares de terre rouge, les rares champs conquis à coups de pioche, se
+mirent à couler et à gronder, ainsi que des rivières échappées,
+charriant dans le flot de leur sang des conceptions de semences, des
+éclosions de racines, des copulations de plantes. Et bientôt tout
+fut en mouvement; les souches des vignes rampaient comme de grands
+insectes; les blés maigres, les herbes séchées, faisaient des
+bataillons armés de hautes lances; les arbres s'échevelaient à
+courir, étiraient leurs membres, pareils à des lutteurs qui
+s'apprêtent au combat; les feuilles tombées marchaient, la poussière
+des routes marchait. Multitude recrutant à chaque pas des forces
+nouvelles, peuple en rut dont le souffle approchait, tempête de vie
+à l'haleine de fournaise, emportant tout devant elle, dans le
+tourbillon d'un accouchement colossal. Brusquement, l'attaque eut
+lieu. Du bout de l'horizon, la campagne entière se rua sur l'église,
+les collines, les cailloux, les terres, les arbres. L'église, sous
+ce premier choc, craqua. Les murs se fendirent, des tuiles
+s'envolèrent. Mais le grand Christ, secoué, ne tomba pas.
+
+Il y eut un court répit. Au-dehors, les voix s'élevaient, plus
+furieuses. Maintenant, le prêtre distinguait des voix humaines.
+C'était le village, les Artaud, cette poignée de bâtards poussés sur
+le roc, avec l'entêtement des ronces, qui soufflaient à leur tour un
+vent chargé d'un pullulement d'êtres. Les Artaud forniquaient par
+terre, plantaient de proche en proche une forêt d'hommes, dont les
+troncs mangeaient autour d'eux toute la place. Ils montaient jusqu'à
+l'église, ils en crevaient la porte d'une poussée, ils menaçaient
+d'obstruer la nef des branches envahissantes de leur race. Derrière
+eux, dans le fouillis des broussailles, accouraient les bêtes, des
+boeufs cherchant à enfoncer les murs de leurs cornes, des troupeaux
+d'ânes, de chèvres, de brebis, battant l'église en ruine, comme des
+vagues vivantes, des fourmilières de cloportes et de grillons
+attaquant les fondations, les émiettant de leurs dents de scie. Et
+il y avait encore, de l'autre côté, la basse-cour de Désirée, dont
+le fumier exhalait des buées d'asphyxie; le grand coq Alexandre y
+sonnait l'assaut de son clairon, les poules descellaient les pierres
+à coups de bec, les lapins creusaient des terriers jusque sous les
+autels, afin de les miner et de les abîmer, le cochon, gras à ne pas
+bouger, grognait, attendait que les ornements sacrés ne fussent plus
+qu'une poignée de cendre chaude, pour y vautrer son ventre. Une
+rumeur formidable roula, un second assaut fut donné. Le village, les
+bêtes, toute cette marée de vie qui débordait, engloutit un instant
+l'église sous une rage de corps faisant ployer les poutres. Les
+femelles, dans la mêlée, lâchaient de leurs entrailles un
+enfantement continu de nouveaux combattants. Cette fois, l'église
+eut un pan de muraille abattu; le plafond fléchissait, les boiseries
+des fenêtres étaient emportées, la fumée du crépuscule, de plus en
+plus noire, entrait par les brèches bâillant affreusement. Sur la
+croix, le grand Christ ne tenait plus que par le clou de sa main
+gauche.
+
+L'écroulement du pan de muraille fut salué d'une clameur. Mais
+l'église restait encore solide, malgré ses blessures. Elle
+s'entêtait d'une façon farouche, muette, sombre, se cramponnant aux
+moindres pierres de ses fondations. Il semblait que cette ruine,
+pour demeurer debout, n'eût besoin que du pilier le plus mince,
+portant, par un prodige d'équilibre, la toiture crevée. Alors,
+l'abbé Mouret vit les plantes rudes du plateau se mettre à l'oeuvre,
+ces terribles plantes durcies dans la sécheresse des rocs, noueuses
+comme des serpents, d'un bois dur, bossué de muscles. Les lichens,
+couleur de rouille, pareils à une lèpre enflammée, mangèrent d'abord
+les crépis de plâtre. Ensuite, les thyms enfoncèrent leurs racines
+entre les briques, ainsi que des coins de fer. Les lavandes
+glissaient leurs longs doigts crochus sous chaque maçonnerie
+ébranlée, les tiraient à elles, les arrachaient d'un effort lent et
+continu. Les genévriers, les romarins, les houx épineux, montaient
+plus haut, donnaient des poussées invincibles. Et jusqu'aux herbes
+elles-mêmes, ces herbes dont les brins séchés passaient sous la
+grand-porte, qui se raidissaient comme des piques d'acier, éventrant
+la grand-porte, s'avançant dans la nef, où elles soulevaient les
+dalles de leurs pinces puissantes. C'était l'émeute victorieuse, la
+nature révolutionnaire dressant des barricades avec des autels
+renversés, démolissant l'église qui lui jetait trop d'ombre depuis
+des siècles. Les autres combattants laissaient faire les herbes, les
+thyms, les lavandes, les lichens, ce rongement des petits plus
+destructeur que les coups de massue des forts, cet émiettement de la
+base dont le travail sourd devait achever d'abattre tout l'édifice.
+Puis, brusquement, ce fut la fin. Le sorbier, dont les hautes
+branches pénétraient déjà sous la voûte, par les carreaux cassés,
+entra violemment, d'un jet de verdure formidable. Il se planta au
+milieu de la nef. Là, il grandit démesurément. Son tronc devint
+colossal, au point de faire éclater l'église, ainsi qu'une ceinture
+trop étroite. Les branches allongèrent de toutes parts des noeuds
+énormes, dont chacun emportait un morceau de muraille, un lambeau de
+toiture; et elles se multipliaient toujours, chaque branche se
+ramifiant à l'infini, un arbre nouveau poussant de chaque noeud,
+avec une telle fureur de croissance, que les débris de l'église,
+trouée comme un crible, volèrent en éclats, en semant aux quatre
+coins du ciel une cendre fine. Maintenant, l'arbre géant touchait
+aux étoiles. Sa forêt de branches était une forêt de membres, de
+jambes, de bras, de torses, de ventres, qui suaient la sève; des
+chevelures de femmes pendaient; des têtes d'hommes faisaient éclater
+l'écorce, avec des rires de bourgeons naissants; tout en haut, les
+couples d'amants, pâmés au bord de leurs nids, emplissaient l'air de
+la musique de leur jouissance et de l'odeur de leur fécondité. Un
+dernier souffle de l'ouragan qui s'était rué sur l'église en balaya
+la poussière, la chaire et le confessionnal en poudre, les images
+saintes lacérées, les vases sacrés fondus, tous ces décombres que
+piquait avidement la bande des moineaux, autrefois logée sous les
+tuiles. Le grand Christ, arraché de la croix, resté pendu un moment
+à une des chevelures de femme flottantes, fut emporté, roulé, perdu,
+dans la nuit noire, au fond de laquelle il tomba avec un
+retentissement. L'arbre de vie venait de crever le ciel. Et il
+dépassait les étoiles.
+
+L'abbé Mouret applaudit furieusement, comme un damné, à cette
+vision. L'église était vaincue. Dieu n'avait plus de maison. A
+présent, Dieu ne le gênerait plus. Il pouvait rejoindre Albine,
+puisqu'elle triomphait. Et comme il riait de lui, qui, une heure
+auparavant, affirmait que l'église mangerait la terre de son ombre!
+La terre s'était vengée en mangeant l'église. Le rire fou qu'il
+poussa le tira en sursaut de son hallucination. Stupide, il regarda
+la nef lentement noyée de crépuscule; par les fenêtres, des coins de
+ciel se montraient, piqués d'étoiles. Et il allongeait les bras,
+avec l'idée de tâter les murs, lorsque la voix de Désirée l'appela,
+du couloir de la sacristie.
+
+- Serge! es-tu là?... Parle donc! Il y a une demi-heure que je te
+cherche.
+
+Elle entra. Elle tenait une lampe. Alors, le prêtre vit que l'église
+était toujours debout. Il ne comprit plus, il resta dans un doute
+affreux, entre l'église invincible, repoussant de ses cendres, et
+Albine toute-puissante, qui ébranlait Dieu d'une seule de ses
+haleines.
+
+
+
+
+
+X.
+
+Désirée approchait, avec sa gaieté sonore.
+
+- Tu es là! tu es là! cria-t-elle. Ah bien! tu joues donc à cache-
+cache? Je t'ai appelé plus de dix fois de toutes mes forces... Je
+croyais que tu étais sorti.
+
+Elle fouillait les coins d'ombre du regard, d'un air curieux. Elle
+alla même jusqu'au confessionnal, sournoisement, comme si elle
+s'apprêtait à surprendre quelqu'un, caché en cet endroit. Elle
+revint, désappointée, reprenant:
+
+- Alors, tu es seul? Tu dormais peut-être? A quoi peux-tu t'amuser
+tout seul, quand il fait noir?... Allons, viens, nous nous mettons à
+table.
+
+Lui, passait ses mains fiévreuses sur son front, pour effacer des
+pensées que tout le monde sûrement allait lire. Il cherchait
+machinalement à reboutonner sa soutane, qui lui semblait défaite,
+arrachée, dans un désordre honteux. Puis, il suivit sa soeur, la
+face sévère, sans un frisson, raidi dans cette volonté de prêtre
+cachant les agonies de sa chair sous la dignité du sacerdoce.
+Désirée ne s'aperçut pas même de son trouble. Elle dit simplement,
+en entrant dans la salle à manger:
+
+- Moi, j'ai bien dormi. Toi, tu as trop bavardé, tu es tout pâle.
+
+Le soir, après le dîner, Frère Archangias vint faire sa partie de
+bataille avec la Teuse. Il avait, ce soir-là, une gaieté énorme.
+Quand le Frère était gai, il allongeait des coups de poing dans les
+côtes de la Teuse, qui lui rendait des soufflets, à toute volée.
+Cela les faisait rire, d'un rire dont les plafonds tremblaient.
+Puis, il inventait des farces extraordinaires: il cassait avec son
+nez des assiettes posées à plat, il pariait de fendre à coup de
+derrière la porte de la salle à manger, il jetait tout le tabac de
+sa tabatière dans le café de la vieille servante, ou bien apportait
+une poignée de cailloux qu'il lui glissait dans la gorge, en les
+enfonçant avec la main, jusqu'à la ceinture. Ces débordements de
+joie sanguine éclataient pour un rien, au milieu de ses colères
+accoutumées; souvent un fait dont personne ne riait lui donnait une
+véritable attaque de folie bruyante, tapant des pieds, tournant
+comme une toupie, se tenant le ventre.
+
+- Alors, vous ne voulez pas me dire pourquoi vous êtes gai? demanda
+la Teuse.
+
+Il ne répondit pas. Il s'était assis à califourchon sur une chaise,
+il faisait le tour de la table en galopant.
+
+- Oui, oui, faites la bête, reprit-elle. Mon Dieu! que vous êtes
+bête! Si le bon Dieu vous voit, il doit être content de vous!
+
+Le Frère venait de se laisser aller à la renverse, l'échine sur le
+carreau, les jambes en l'air. Sans se relever, il dit gravement:
+
+- Il me voit, il est content de me voir. C'est lui qui veut que je
+sois gai... Quand il consent à m'envoyer une récréation, il sonne la
+cloche dans ma carcasse. Alors, je me roule. Ça fait rire tout le
+paradis.
+
+Il marcha sur l'échine jusqu'au mur; puis, se dressant sur la nuque,
+il tambourina des talons, le plus haut qu'il pût. Sa soutane, qui
+retombait, découvrait son pantalon noir raccommodé aux genoux avec
+des carrés de drap vert. Il reprenait:
+
+- Monsieur le curé, voyez donc où j'arrive. Je parie que vous ne
+faites pas ça... Allons, riez un peu. Il vaut mieux se traîner sur
+le dos, que de souhaiter pour matelas la peau d'une coquine. Vous
+m'entendez, hein! On est une bête pour un moment, on se frotte, on
+laisse sa vermine. Ça repose. Moi, lorsque je me frotte, je
+m'imagine être le chien de Dieu, et c'est ça qui me fait dire que
+tout le paradis se met aux fenêtres, riant de me voir... Vous pouvez
+rire aussi, monsieur le curé. C'est pour les saints et pour vous.
+Tenez, voici une culbute pour saint Joseph, en voici une autre pour
+saint Jean, une autre pour saint Michel, une pour saint Marc, une
+pour saint Mathieu...
+
+Et il continua, défilant tout un chapelet de saints, culbutant
+autour de la pièce. L'abbé Mouret, resté silencieux, les poignets au
+bord de la table, avait fini par sourire. D'ordinaire, les joies du
+Frère l'inquiétaient. Puis, comme celui-ci passait à la portée de la
+Teuse, elle lui allongea un coup de pied.
+
+- Voyons, dit-elle, jouons-nous, à la fin?
+
+Frère Archangias répondit par des grognements. Il s'était mis à
+quatre pattes. Il marchait droit à la Teuse, faisant le loup.
+Lorsqu'il l'eut atteinte, il enfonça la tête sous ses jupons, il lui
+mordit le genou droit.
+
+- Voulez-vous bien me lâcher! criait-elle. Est-ce que vous rêvez
+des saletés, maintenant!
+
+- Moi! balbutia le Frère, si égayé par cette idée, qu'il resta sur
+la place, sans pouvoir se relever. Eh! regarde, j'étrangle, rien que
+d'avoir goûté à ton genou. Il est trop salé, ton genou... Je mords
+les femmes, puis je les crache, tu vois.
+
+Il la tutoyait, il crachait sur ses jupons. Quand il eut réussi à se
+mettre debout, il souffla un instant, en se frottant les côtes. Des
+bouffées de gaieté secouaient encore son ventre, comme une outre
+qu'on achève de vider. Il dit enfin, d'une grosse voix sérieuse:
+
+- Jouons... Si je ris, c'est mon affaire. Vous n'avez pas besoin de
+savoir pourquoi, la Teuse.
+
+Et la partie s'engagea. Elle fut terrible. Le Frère abattait les
+cartes avec des coups de poing. Quand il criait: Bataille! les
+vitres sonnaient. C'était la Teuse qui gagnait. Elle avait trois as
+depuis longtemps, elle guettait le quatrième d'un regard luisant.
+Cependant, Frère Archangias se livrait à d'autres plaisanteries. Il
+soulevait la table, au risque de casser la lampe; il trichait
+effrontément, se défendant à l'aide de mensonges énormes, pour la
+farce, disait-il ensuite. Brusquement, il entonna les Vêpres, qu'il
+chanta d'une voix pleine de chantre au lutrin. Et il ne cessa plus,
+ronflant lugubrément, accentuant la chute de chaque verset en tapant
+ses cartes, sur la paume de sa main gauche. Quand sa gaieté était au
+comble, quand il ne trouvait plus rien pour l'exprimer, il chantait
+ainsi les Vêpres, pendant des heures. La Teuse, qui le connaissait
+bien, se pencha pour lui crier, au milieu du mugissement dont il
+emplissait la salle à manger
+
+- Taisez-vous, c'est insupportable!... Vous êtes trop gai, ce soir.
+
+Alors, il entama les Complies. L'abbé Mouret était allé s'asseoir
+près de la fenêtre. Il semblait ne pas voir, ne pas entendre ce qui
+se passait autour de lui. Pendant le dîner, il avait mangé comme à
+son ordinaire, il était même parvenu à répondre aux éternelles
+questions de Désirée. Maintenant, il s'abandonnait, à bout de force;
+il roulait, brisé, anéanti, dans la querelle furieuse qui continuait
+en lui, sans trêve. Le courage même lui manquait pour se lever et
+monter à sa chambre. Puis, il craignait que, s'il tournait la face
+du côté de la lampe, on ne vît ses larmes, qu'il ne pouvait plus
+retenir. Il appuya le front contre une vitre, il regarda les
+ténèbres du dehors, s'endormant peu à peu, glissant à une stupeur de
+cauchemar.
+
+Frère Archangias, psalmodiant toujours, cligna les yeux, en montrant
+le prêtre endormi, d'un mouvement de tête.
+
+- Quoi? demanda la Teuse.
+
+Le Frère répéta son jeu de paupière, en l'accentuant.
+
+- Eh! quand vous vous démancherez le cou! dit la servante. Parlez,
+je vous comprendrai... Tenez, un roi. Bon! je prends votre dame.
+
+Il posa un instant ses cartes, se courba sur la table, lui souffla
+dans la figure:
+
+- La gueuse est venue.
+
+- Je le sais bien, répondit-elle. Je l'ai vue avec mademoiselle
+entrer dans la basse-cour.
+
+Il la regarda terriblement, il avança les poings.
+
+- Vous l'avez vue, vous l'avez laissée entrer! Il fallait
+m'appeler, nous l'aurions pendue par les pieds à un clou de votre
+cuisine.
+
+Mais elle se fâcha, tout en contenant sa voix, pour ne pas réveiller
+l'abbé Mouret.
+
+- Ah bien! bégaya-t-elle, vous êtes encore bon, vous! Venez donc
+pendre quelqu'un dans ma cuisine!... Sans doute, je l'ai vue. Et
+même, j'ai tourné le dos, quand elle est allée rejoindre monsieur le
+curé dans l'église, après le catéchisme. Ils ont bien pu y faire ce
+qu'ils ont voulu. Est-ce que ça me regarde? Est-ce que je n'avais
+pas à mettre mes haricots sur le feu?... Moi, je l'abomine, cette
+fille. Mais du moment qu'elle est la santé de monsieur le curé...
+Elle peut bien venir à toutes les heures du jour et de la nuit. Je
+les enfermerai ensemble, s'ils veulent.
+
+- Si vous faisiez cela, la Teuse, dit le Frère avec une rage
+froide, je vous étranglerais.
+
+Elle se mit à rire, en le tutoyant à son tour.
+
+- Ne dis donc pas des bêtises, petit! Les femmes, tu sais bien que
+ça t'est défendu comme le Pater aux ânes. Essaye de m'étrangler un
+jour, tu verras ce que je te ferai... Sois sage, finissons la
+partie. Tiens, voilà encore un roi.
+
+Lui, tenant sa carte levée, continuait à gronder:
+
+- Il faut qu'elle soit venue par quelque chemin connu du diable
+seul, pour m'avoir échappé aujourd'hui. Je vais pourtant tous les
+après-midi me poster là-haut, au Paradou. Si je les surprends encore
+ensemble, je ferai faire connaissance à la gueuse d'un bâton de
+cornouiller, que j'ai taillé exprès pour elle... Maintenant, je
+surveillerai aussi l'église.
+
+Il joua, se laissa enlever un valet par la Teuse, puis se renversa
+sur sa chaise, repris par son rire énorme. Il ne pouvait se fâcher
+sérieusement, ce soir-là. Il murmurait:
+
+- N'importe, si elle l'a vu, elle n'en est pas moins tombée sur le
+nez... Je veux tout de même vous conter ça, la Teuse. Vous savez, il
+pleuvait. Moi, j'étais sur la porte de l'école, quand je l'ai
+aperçue qui descendait de l'église. Elle marchait toute droite, avec
+son air orgueilleux, malgré l'averse. Et voilà qu'en arrivant à la
+route, elle s'est étalée tout de son long, à cause de la terre qui
+devait être glissante. Oh! j'ai ri, j'ai ri! Je tapais dans mes
+mains... Lorsqu'elle s'est relevée, elle avait du sang à un poignet.
+Ça m'a donné de la joie pour huit jours. Je ne puis pas me
+l'imaginer par terre, sans avoir à la gorge et au ventre des
+chatouillements qui me font éclater d'aise.
+
+Et enflant les joues, tout à son jeu désormais, il chanta le De
+profundis. Puis, il le recommença. La partie s'acheva au milieu de
+cette lamentation, qu'il grossissait par moments, comme pour la
+goûter mieux. Ce fut lui qui perdit, mais il n'en éprouva pas la
+moindre contrariété. Quand la Teuse l'eut mis dehors, après avoir
+réveillé l'abbé Mouret, on l'entendit se perdre au milieu du noir de
+la nuit, en répétant le dernier verset du psaume: Et ipse redimet
+Israel ex omnibus iniquitatibus ejus, d'un air d'extraordinaire
+jubilation.
+
+
+
+
+
+XI.
+
+L'abbé Mouret dormit d'un sommeil de plomb. Lorsqu'il ouvrit les
+yeux, plus tard que de coutume, il se trouva la face et les mains
+baignées de larmes; il avait pleuré toute la nuit, en dormant. Il ne
+dit point sa messe, ce matin-là. Malgré son long repos, sa lassitude
+de la veille au soir était devenue telle, qu'il demeura jusqu'à midi
+dans sa chambre, assis sur une chaise, au pied de son lit. La
+stupeur, qui l'envahissait de plus en plus, lui ôtait jusqu'à la
+sensation de la souffrance. Il n'éprouvait plus qu'un grand vide; il
+restait soulagé, amputé, anéanti. La lecture de son bréviaire lui
+coûta un suprême effort; le latin des versets lui paraissait une
+langue barbare, dont il ne parvenait même plus à épeler les mots.
+Puis, le livre jeté sur le lit, il passa des heures à regarder la
+campagne par la fenêtre ouverte, sans avoir la force de venir
+s'accouder à la barre d'appui. Au loin, il apercevait le mur blanc
+du Paradou, un mince trait pâle courant à la crête des hauteurs,
+parmi les taches sombres des petits bois de pins. A gauche, derrière
+un de ces bois, se trouvait la brèche; il ne la voyait pas, mais il
+la savait là; il se souvenait des moindres bouts de ronce épars au
+milieu des pierres. La veille encore, il n'aurait point osé lever
+ainsi les regards sur cet horizon redoutable. Mais, à cette heure,
+il s'oubliait impunément à reprendre, après chaque bouquet de
+verdure, le fil interrompu de la muraille, pareille au liséré d'une
+jupe accroché à tous les buissons. Cela n'activait même pas le
+battement de ses veines. La tentation, comme dédaigneuse de la
+pauvreté de son sang, avait abandonné sa chair lâche. Elle le
+laissait incapable d'une lutte, dans la privation de la grâce,
+n'ayant même plus la passion du péché, prêt à accepter par
+hébétement tout ce qu'il repoussait furieusement la veille.
+
+Il se surprit un moment à parler haut. Puisque la brèche était
+toujours là, il rejoindrait Albine, au coucher du soleil. Il
+ressentait un léger ennui de cette décision. Mais il ne croyait
+pouvoir faire autrement. Elle l'attendait, elle était sa femme.
+Quand il voulait évoquer son visage, il ne le voyait plus que très
+pâle, très lointain. Puis, il était inquiet sur la façon dont ils
+vivraient ensemble. Il leur serait difficile de rester dans le pays;
+il leur faudrait fuir, sans que personne s'en doutât; ensuite, une
+fois cachés quelque part, ils auraient besoin de beaucoup d'argent
+pour être heureux. A vingt reprises, il tenta d'arrêter un plan
+d'enlèvement, d'arranger leur existence d'amants heureux. Il ne
+trouva rien. Maintenant que le désir ne l'affolait plus, le côté
+pratique de la situation l'épouvantait, le mettait avec ses mains
+débiles en face d'une besogne compliquée, dont il ne savait pas le
+premier mot. Où prendraient-ils des chevaux pour se sauver? S'ils
+s'en allaient à pied, ne les arrêterait-on pas ainsi que des
+vagabonds? D'ailleurs, serait-il capable d'être employé, de
+découvrir une occupation quelconque qui pût assurer du pain à sa
+femme? Jamais on ne lui avait appris ces choses. Il ignorait la vie;
+il ne rencontrait, en fouillant dans sa mémoire, que des lambeaux de
+prière, des détails de cérémonial, des pages de l'Instruction
+théologique, de Bouvier, apprises autrefois par coeur au séminaire.
+Même des choses sans importance l'embarrassaient beaucoup. Il se
+demanda s'il oserait donner le bras à sa femme, dans la rue.
+Certainement, il ne saurait pas marcher, avec une femme au bras. Il
+paraîtrait si gauche, que le monde se retournerait. On devinerait un
+prêtre, on insulterait Albine. Vainement il tâcherait de se laver du
+sacerdoce, toujours il en emporterait avec lui la pâleur triste,
+l'odeur d'encens. Et s'il avait des enfants, un jour? Cette pensée
+inattendue le fit tressaillir. Il éprouva une répugnance étrange. Il
+croyait qu'il ne les aimerait pas. Cependant, ils étaient deux, un
+petit garçon et une petite fille. Lui, les écartait de ses genoux,
+souffrant de sentir leurs mains se poser sur ses vêtements, ne
+prenant point à les faire sauter la joie des autres pères. Il ne
+s'habituait pas à cette chair de sa chair, qui lui semblait toujours
+suer son impureté d'homme. La petite fille surtout le troublait,
+avec ses grands yeux, au fond desquels s'allumaient déjà des
+tendresses de femme. Mais non, il n'aurait point d'enfant, il
+s'éviterait cette horreur qu'il éprouvait, à l'idée de voir ses
+membres repousser et revivre éternellement. Alors, l'espoir d'être
+impuissant lui fut très doux. Sans doute, toute sa virilité s'en
+était allée pendant sa longue adolescence. Cela le détermina. Dès le
+soir, il fuirait avec Albine.
+
+Le soir, pourtant, l'abbé Mouret se sentit trop las. Il remit son
+départ au lendemain. Le lendemain, il se donna un nouveau prétexte:
+il ne pouvait abandonner sa soeur ainsi seule avec la Teuse; il
+laisserait une lettre pour qu'on la conduisît chez l'oncle Pascal.
+Pendant trois jours, il se promit d'écrire cette lettre; la feuille
+de papier, la plume et l'encre étaient prêtes, sur la table, dans sa
+chambre. Et, le troisième jour, il s'en alla, sans écrire la lettre.
+Tout d'un coup, il avait pris son chapeau, il était parti pour le
+Paradou, par bêtise, obsédé, se résignant, allant là comme à une
+corvée qu'il ne savait de quelle façon éviter. L'image d'Albine
+s'était encore effacée; il ne la voyait plus, il obéissait à
+d'anciennes volontés, mortes en lui à cette heure, mais dont la
+poussée persistait dans le grand silence de son être.
+
+Dehors il ne prit aucune précaution pour se cacher. Il s'arrêta, au
+bout du village, à causer un instant avec la Rosalie; elle lui
+annonçait que son enfant avait des convulsions, et elle riait
+pourtant, de ce rire du coin des lèvres qui lui était habituel. Puis
+il s'enfonça au milieu des roches, il marcha droit vers la brèche.
+Par habitude, il avait emporté son bréviaire. Comme le chemin était
+long, s'ennuyant, il ouvrit le livre, il lut les prières
+réglementaires. Quand il le remit sous son bras, il avait oublié le
+Paradou. Il allait toujours devant lui, songeant à une chasuble
+neuve qu'il voulait acheter pour remplacer la chasuble d'étoffe d'or
+qui, décidément, tombait en poussière; depuis quelque temps, il
+cachait des pièces de vingt sous, et il calculait qu'au bout de sept
+mois il aurait assez d'argent. Il arrivait sur les hauteurs,
+lorsqu'un chant de paysan, au loin, lui rappela un cantique qu'il
+avait su autrefois, au séminaire. Il chercha les premiers vers de ce
+cantique, sans pouvoir les trouver. Cela l'ennuyait d'avoir si peu
+de mémoire. Aussi, ayant fini par se souvenir, éprouva-t-il une joie
+très douce à chanter à demi-voix les paroles qui lui revenaient une
+à une. C'était un hommage à Marie. Il souriait, comme s'il eut reçu
+au visage un souffle frais de sa jeunesse. Qu'il était heureux, dans
+ce temps-là! Certes, il pouvait être heureux encore; il n'avait pas
+grandi, il ne demandait toujours que les mêmes bonheurs, une paix
+sereine, un coin de chapelle où la place de ses genoux fût marquée,
+une vie de solitude égayée par des puérilités adorables d'enfance.
+Il élevait peu à peu la voix, il chantait le cantique avec des sons
+filés de flûte, quand il aperçut la brèche, brusquement, en face de
+lui.
+
+Un instant, il parut surpris. Puis, cessant de sourire, il murmura
+simplement:
+
+- Albine doit m'attendre. Le soleil baisse déjà.
+
+Mais, comme il montait écarter les pierres pour passer, un souffle
+terrible l'inquiéta. Il dut redescendre, ayant failli mettre le pied
+en plein sur la figure de Frère Archangias, vautré par terre,
+dormant profondément. Le sommeil l'avait surpris sans doute, pendant
+qu'il gardait l'entrée du Paradou. Il en barrait le seuil, tombé
+tout de son long, les membres écartés, dans une posture honteuse. Sa
+main droite, rejetée derrière sa tête, n'avait pas lâché le bâton de
+cornouiller, qu'il semblait encore brandir, ainsi qu'une épée
+flamboyante. Et il ronflait au milieu des ronces, la face au soleil,
+sans que son cuir tanné eût un frisson. Un essaim de grosses mouches
+volaient au-dessus de sa bouche ouverte.
+
+L'abbé Mouret le regarda un moment. Il enviait ce sommeil de saint
+roulé dans la poussière. Il voulut chasser les mouches; mais les
+mouches, entêtées, revenaient, se collaient aux lèvres violettes du
+Frère, qui ne les sentait seulement pas. Alors, l'abbé enjamba ce
+grand corps. Il entra dans le Paradou.
+
+
+
+
+
+XII.
+
+Derrière la muraille, à quelques pas, Albine était assise sur un
+tapis d'herbe. Elle se leva, en apercevant Serge.
+
+- Te voilà! cria-t-elle toute tremblante.
+
+- Oui, dit-il paisiblement, je suis venu.
+
+Elle se jeta à son cou. Mais elle ne l'embrassa pas. Elle avait
+senti le froid des perles du rabat sur son bras nu. Elle
+l'examinait, inquiète déjà, reprenant:
+
+- Qu'as-tu? Tu ne m'as pas baisé sur les joues comme autrefois, tu
+sais, lorsque tes lèvres chantaient... Va, si tu es souffrant, je te
+guérirai encore. Maintenant que tu es là, nous allons recommencer
+notre bonheur. Il n'y a plus de tristesse... Tu vois, je souris. Il
+faut sourire, Serge.
+
+Et comme il restait grave.
+
+- Sans doute, j'ai eu aussi bien du chagrin. Je suis encore toute
+pâle, n'est-ce pas? Depuis huit jours, je vivais là, sur l'herbe où
+tu m'as trouvée. Je ne voulais qu'une chose, te voir entrer par ce
+trou de la muraille. A chaque bruit, je me levais, je courais à ta
+rencontre. Et ce n'était pas toi, c'étaient des feuilles que le vent
+emportait... Mais je savais bien que tu viendrais. J'aurais attendu
+des années.
+
+Puis, elle lui demanda:
+
+- Tu m'aimes encore?
+
+- Oui, répondit-il, je t'aime encore.
+
+Ils restèrent en face l'un de l'autre, un peu gênés. Un gros silence
+tomba entre eux. Serge, tranquille, ne cherchait pas à le rompre.
+Albine, à deux reprises, ouvrit la bouche, mais la referma aussitôt,
+surprise des choses qui lui montaient aux lèvres. Elle ne trouvait
+plus que des paroles amères. Elle sentait des larmes lui mouiller
+les yeux. Qu'éprouvait-elle donc, pour ne pas être heureuse, lorsque
+son amour était de retour?
+
+- Ecoute, dit-elle enfin, il ne faut pas rester là. C'est ce trou
+qui nous glace... Rentrons chez nous. Donne-moi ta main.
+
+Et ils s'enfoncèrent dans le Paradou. L'automne venait, les arbres
+étaient soucieux, avec leurs têtes jaunies qui se dépouillaient
+feuille à feuille. Dans les sentiers, il y avait déjà un lit de
+verdure morte, trempé d'humidité, où les pas semblaient étouffer des
+soupirs. Au fond des pelouses, une fumée flottait, noyant de deuil
+les lointains bleuâtres. Et le jardin entier se taisait, ne
+soufflant plus que des haleines mélancoliques, qui passaient
+pareilles à des frissons.
+
+Serge grelottait sous l'avenue de grands arbres qu'ils avaient
+prise. Il dit à demi-voix:
+
+- Comme il fait froid, ici!
+
+- Tu as froid, murmura tristement Albine. Ma main ne te chauffe
+plus. Veux-tu que je te couvre d'un pan de ma robe?... Viens, nous
+allons revivre toutes nos tendresses.
+
+Elle le mena au parterre. Le bois de roses restait odorant, les
+dernières fleurs avaient des parfums amers; tandis que les
+feuillages, grandis démesurément, couvraient la terre d'une mare
+dormante. Mais Serge témoigna une telle répugnance à entrer dans ces
+broussailles, qu'ils restèrent sur le bord, cherchant de loin les
+allées où ils avaient passé au printemps. Elle se rappelait les
+moindres coins; elle lui montrait du doigt la grotte où dormait la
+femme de marbre, les chevelures pendantes des chèvrefeuilles et des
+clématites, les champs de violettes, la fontaine qui crachait des
+oeillets rouges, le grand escalier empli d'un ruissellement de
+giroflées fauves, la colonnade en ruine au centre de laquelle les
+lis bâtissaient un pavillon blanc. C'était là qu'ils étaient nés
+tous les deux, dans le soleil. Et elle racontait les plus petits
+détails de cette première journée, la façon dont ils marchaient,
+l'odeur que l'air avait à l'ombre. Lui, semblait écouter; puis,
+d'une question, il prouvait qu'il n'avait pas compris. Le léger
+frisson qui le pâlissait ne le quittait point.
+
+Elle le mena au verger, dont ils ne purent même approcher. La
+rivière avait grossi, Serge ne songeait plus à prendre Albine sur
+son dos, pour la porter en trois sauts à l'autre bord. Et pourtant,
+là-bas, les pommiers et les poiriers étaient encore chargés de
+fruits; la vigne, aux feuilles plus rares, pliait sous des grappes
+blondes, dont chaque grain gardait la tache rousse du soleil. Comme
+ils avaient gaminé à l'ombre gourmande de ces arbres vénérables! Ils
+étaient des galopins alors. Albine souriait encore de la manière
+effrontée dont elle montrait ses jambes, lorsque les branches
+cassaient. Se souvenait-il au moins des prunes qu'ils avaient
+mangées? Serge répondait par des hochements de tête. Il paraissait
+las déjà. Le verger, avec son enfoncement verdâtre, son pêle-mêle de
+tiges moussues, pareil à quelque échafaudage éventré et ruiné,
+l'inquiétait, lui donnait le rêve d'un lieu humide, peuplé d'orties
+et de serpents.
+
+Elle le mena aux prairies. Là, il dut faire quelques pas dans les
+herbes. Elles montaient à ses épaules, maintenant. Elles lui
+semblaient autant de bras minces qui cherchaient à le lier aux
+membres, pour le rouler et le noyer au fond de cette mer verte,
+interminable. Et il supplia Albine de ne pas aller plus loin. Elle
+marchait en avant, elle ne s'arrêta pas; puis, voyant qu'il
+souffrait, elle se tint debout à son côté, peu à peu assombrie,
+finissant par être prise de frissons comme lui. Pourtant, elle paria
+encore. D'un geste large, elle indiqua les ruisseaux, les rangées de
+saules, les nappes d'herbe étalées jusqu'au bout de l'horizon. Tout
+cela était à eux, autrefois. Ils y vivaient des journées entières.
+Là-bas, entre ces trois saules, au bord de cette eau, ils avaient
+joué aux amoureux. Alors, ils auraient voulu que les herbes fussent
+plus grandes qu'eux, afin de se perdre dans leur flot mouvant,
+d'être plus seuls, d'être loin de tout, comme des alouettes
+voyageant au fond d'un champ de blé. Pourquoi donc tremblait-il
+aujourd'hui, rien qu'à sentir le bout de son pied tremper et
+disparaître dans le gazon?
+
+Elle le mena à la forêt. Les arbres effrayèrent Serge davantage. Il
+ne les connaissait pas, avec cette gravité de leur tronc noir. Plus
+qu'ailleurs, le passé lui semblait mort, au milieu de ces futaies
+sévères, où le jour descendait librement. Les premières pluies
+avaient effacé leurs pas sur le sable des allées; les vents
+emportaient tout ce qui restait d'eux aux branches basses des
+buissons. Mais Albine, la gorge serrée de tristesse, protestait du
+regard. Elle retrouvait sur le sable les moindres traces de leurs
+promenades. A chaque broussaille, l'ancienne tiédeur du frôlement
+qu'ils avaient laissé là lui remontait au visage. Et, les yeux
+suppliants, elle cherchait encore à évoquer les souvenirs de Serge.
+Le long de ce sentier, ils avaient marché en silence, très émus,
+sans oser se dire qu'ils s'aimaient. Dans cette clairière, ils
+s'étaient oubliés un soir, fort tard, à regarder les étoiles, qui
+pleuvaient sur eux comme des gouttes de chaleur. Plus loin, sous ce
+chêne, ils avaient échangé leur premier baiser. Le chêne conservait
+l'odeur de ce baiser; les mousses elles-mêmes en causaient toujours.
+C'était un mensonge de dire que la forêt devenait muette et vide. Et
+Serge tournait la tête, pour éviter les yeux d'Albine, qui le
+fatiguaient.
+
+Elle le mena aux grandes roches. Peut-être là ne frissonnerait-il
+plus de cet air débile qui la désespérait. Seules, les grandes
+roches, à cette heure, étaient encore chaudes de la braise rouge du
+soleil couchant. Elles avaient toujours leur passion tragique, leurs
+lits ardents de cailloux, où se roulaient des plantes grasses,
+monstrueusement accouplées. Et, sans parler, sans même tourner la
+tête, Albine entraînait Serge le long de la rude montée, voulant le
+mener plus haut, encore plus haut, au-delà des sources, jusqu'à ce
+qu'ils fussent de nouveau tous les deux dans le soleil. Ils
+retrouveraient le cèdre sous lequel ils avaient éprouvé l'angoisse
+du premier désir. Ils se coucheraient par terre, sur les dalles
+ardentes, en attendant que le rut de la terre les gagnât. Mais,
+bientôt, les pieds de Serge se heurtèrent cruellement. Il ne pouvait
+plus marcher. Une première fois, il tomba sur les genoux. Albine,
+d'un effort suprême, le releva, l'emporta un instant. Et il retomba,
+il resta abattu, au milieu du chemin. En face, au-dessous de lui, le
+Paradou immense s'étendait.
+
+- Tu as menti! cria Albine, tu ne m'aimes plus!
+
+Et elle pleurait, debout à son côté, se sentant impuissante à
+l'emporter plus haut. Elle n'avait pas de colère encore, elle
+pleurait leurs amours agonisantes. Lui, restait écrasé.
+
+- Le jardin est mort, j'ai toujours froid, murmura-t-il.
+
+Mais elle lui prit la tête, elle lui montra le Paradou, d'un geste.
+
+- Regarde donc!... Ah! ce sont tes yeux qui sont morts, ce sont tes
+oreilles, tes membres, ton corps entier. Tu as traversé toutes nos
+joies, sans les voir, sans les entendre, sans les sentir. Et tu n'as
+fait que trébucher, tu es venu tomber ici de lassitude et d'ennui...
+Tu ne m'aimes plus.
+
+Il protestait doucement, tranquillement. Alors, elle eut une
+première violence.
+
+- Tais-toi! Est-ce que le jardin mourra jamais! Il dormira, cet
+hiver; il se réveillera en mai, il nous rapportera tout ce que nous
+lui avons confié de nos tendresses; nos baisers refleuriront dans le
+parterre, nos serments repousseront avec les herbes et les arbres...
+Si tu le voyais, si tu l'entendais, il est plus profondément ému, il
+aime d'une façon plus doucement poignante, à cette saison d'automne,
+lorsqu'il s'endort dans sa fécondité... Tu ne m'aimes plus, tu ne
+peux plus savoir.
+
+Lui, levait les yeux sur elle, la suppliant de ne pas se fâcher. Il
+avait un visage aminci, que pâlissait une peur d'enfant. Un éclat de
+voix le faisait tressaillir. Il finit par obtenir d'elle qu'elle se
+reposât un instant, près de lui, au milieu du chemin. Ils
+causeraient paisiblement, ils s'expliqueraient. Et tous deux, en
+face du Paradou, sans même se prendre le bout des doigts,
+s'entretinrent de leur amour.
+
+- Je t'aime, je t'aime, dit-il de sa voix égale. Si je ne t'aimais
+pas, je ne serais pas venu... C'est vrai, je suis las. J'ignore
+pourquoi. J'aurais cru retrouver ici cette bonne chaleur dont le
+souvenir seul était une caresse. Et j'ai froid, le jardin me semble
+noir, je n'y vois rien de ce que j'y ai laissé. Mais ce n'est point
+ma faute. Je m'efforce d'être comme toi, je voudrais te contenter.
+
+- Tu ne m'aimes plus, répéta encore Albine.
+
+- Si, je t'aime. J'ai beaucoup souffert, l'autre jour, après
+t'avoir renvoyée... Oh! je t'aimais avec un tel emportement, sais-
+tu, que je t'aurais brisée d'une étreinte, si tu étais revenue te
+jeter dans mes bras. Jamais je ne t'ai désirée si furieusement.
+Pendant des heures, tu es restée vivante devant moi, me tenaillant
+de tes doigts souples. Quand je fermais les yeux, tu t'allumais
+comme un soleil, tu m'enveloppais de ta flamme... Alors, j'ai marché
+sur tout, je suis venu.
+
+Il garda un court silence, songeur; puis, il continua:
+
+- Et maintenant mes bras sont comme brisés. Si je voulais te
+prendre contre ma poitrine, je ne saurais point te tenir, je te
+laisserais tomber... Attends que ce frisson m'ait quitté. Tu me
+donneras tes mains, je les baiserai encore. Sois bonne, ne me
+regarde pas de tes yeux irrités. Aide-moi à retrouver mon coeur.
+
+Et il avait une tristesse si vraie, une envie si évidente de
+recommencer leur vie tendre, qu'Albine fut touchée. Un instant, elle
+redevint très douce. Elle le questionna avec sollicitude.
+
+- Où souffres-tu? Quel est ton mal?
+
+- Je ne sais. Il me semble que tout le sang de mes veines s'en
+va... Tout à l'heure, en venant, j'ai cru qu'on me jetait sur les
+épaules une robe glacée, qui se collait à ma peau, et qui, de la
+tête aux pieds, me faisait un corps de pierre... J'ai déjà senti
+cette robe sur mes épaules... Je ne me souviens plus.
+
+Mais elle l'interrompit d'un rire amical.
+
+- Tu es un enfant, tu auras pris froid, voilà tout... Ecoute, ce
+n'est pas moi qui te fais peur, au moins? L'hiver, nous ne resterons
+pas au fond de ce jardin, comme deux sauvages. Nous irons où tu
+voudras, dans quelque grande ville. Nous nous aimerons, au milieu du
+monde, aussi tranquillement qu'au milieu des arbres. Et tu verras
+que je ne suis pas qu'une vaurienne, sachant dénicher des nids,
+marchant des heures sans être lasse... Quand j'étais petite, je
+portais des jupes brodées, avec des bas à jour, des guimpes, des
+falbalas. Personne ne t'a conté cela, peut-être?
+
+Il ne l'écoutait pas, il dit brusquement, en poussant un léger cri:
+
+- Ah! je me souviens!
+
+Et, quand elle l'interrogea, il ne voulut pas répondre. Il venait de
+se rappeler la sensation de la chapelle du séminaire sur ses
+épaules. C'était là cette robe glacée qui lui faisait un corps de
+pierre. Alors, il fut repris invinciblement par son passé de prêtre.
+Les vagues souvenirs qui s'étaient éveillés en lui, le long de la
+route, des Artaud au Paradou, s'accentuèrent, s'imposèrent avec une
+souveraine autorité. Pendant qu'Albine continuait à lui parler de la
+vie heureuse qu'ils mèneraient ensemble, il entendait des coups de
+clochette sonnant l'élévation, il voyait des ostensoirs traçant des
+croix de feu au-dessus de grandes foules agenouillées.
+
+- Eh bien! dit-elle, pour toi, je remettrai mes jupes brodées... Je
+veux que tu sois gai. Nous chercherons ce qui pourra te distraire.
+Tu m'aimeras davantage peut-être, lorsque tu me verras belle, mise
+comme les dames. Je n'aurai plus mon peigne enfoncé de travers, avec
+des cheveux dans le cou. Je ne retrousserai plus mes manches
+jusqu'aux coudes. J'agraferai ma robe pour ne plus montrer mes
+épaules. Et je sais encore saluer, je sais marcher posément, avec de
+petits balancements de menton. Va, je serai une jolie femme à ton
+bras, dans les rues.
+
+- Es-tu entrée dans les églises, parfois, quand tu étais petite?
+lui demanda-t-il, à demi-voix, comme s'il eût continué tout haut
+malgré lui, la rêverie qui l'empêchait de l'entendre. Moi, je ne
+pouvais passer devant une église sans y entrer. Dès que la porte
+retombait silencieusement derrière moi, il me semblait que j'étais
+dans le paradis lui-même, avec des voix d'ange qui me contaient à
+l'oreille des histoires de douceur, avec l'haleine des saints et des
+saintes dont je sentais la caresse par tout mon corps... Oui,
+j'aurais voulu vivre là, toujours, perdu au fond de cette béatitude.
+
+Elle le regarda, les yeux fixes, tandis qu'une courte flamme
+s'allumait dans la tendresse de son regard. Elle reprit, soumise
+encore:
+
+- Je serai comme il plaira à tes caprices. Je faisais de la
+musique, autrefois; j'étais une demoiselle savante, qu'on élevait
+pour tous les charmes... Je retournerai à l'école, je me remettrai à
+la musique. Si tu désires m'entendre jouer un air que tu aimes, tu
+n'auras qu'à me l'indiquer, je l'apprendrai pendant des mois, pour
+te le faire entendre, un soir chez nous, dans une chambre bien
+close, dont nous aurons tiré toutes les draperies. Et tu me
+récompenseras d'un seul baiser... Veux-tu? Un baiser sur les lèvres
+qui te rendra ton amour. Tu me prendras et tu pourras me briser
+entre tes bras.
+
+- Oui, oui, murmura-t-il, ne répondant toujours qu'à ses propres
+pensées, mes grands plaisirs ont d'abord été d'allumer les cierges,
+de préparer les burettes, de porter le Missel, les mains jointes.
+Plus tard, j'ai goûté l'approche lente de Dieu, et j'ai cru mourir
+d'amour... Je n'ai pas d'autres souvenirs. Je ne sais rien. Quand je
+lève la main, c'est pour une bénédiction. Quand j'avance les lèvres,
+c'est pour un baiser donné à l'autel. Si je cherche mon coeur, je ne
+le trouve plus je l'ai offert à Dieu, qui l'a pris.
+
+Elle devint très pâle, les yeux ardents. Elle continua, avec un
+tremblement dans la voix:
+
+- Et je veux que ma fille ne me quitte pas. Tu pourras, si tu le
+juges bon, envoyer le garçon au collège. Je garderai la chère
+blondine dans mes jupes. C'est moi qui lui apprendrai à lire. Oh! je
+me souviendrai, je prendrai des maîtres, si j'ai oublié mes
+lettres... Nous vivrons avec tout ce petit monde dans les jambes. Tu
+seras heureux, n'est-ce pas? Réponds, dis-moi que tu auras chaud,
+que tu souriras, que tu ne regretteras rien?
+
+- J'ai pensé souvent aux saints de pierre qu'on encense depuis des
+siècles, au fond de leur niche, dit-il à voix très basse. A la
+longue, ils doivent être baignés d'encens jusqu'aux entrailles... Et
+moi je suis comme un de ces saints. J'ai de l'encens jusque dans le
+dernier pli de mes organes. C'est cet embaumement qui fait ma
+sérénité, la mort tranquille de ma chair, la paix que je goûte à ne
+pas vivre... Ah! que rien ne me dérange de mon immobilité! Je
+resterai froid, rigide, avec le sourire sans fin de mes lèvres de
+granit, impuissant à descendre parmi les hommes. Tel est mon seul
+désir.
+
+Elle se leva, irritée, menaçante. Elle le secoua, en criant:
+
+- Que dis-tu? Que rêves-tu là, tout haut?... Ne suis-je pas ta
+femme? N'es-tu pas venu pour être mon mari?
+
+Lui, tremblait plus fort, se reculait.
+
+- Non, laisse-moi, j'ai peur, balbutia-t-il.
+
+- Et notre vie commune, et notre bonheur, et nos enfants?
+
+- Non, non, j'ai peur
+
+Puis, il jeta ce cri suprême:
+
+- Je ne peux pas! je ne peux pas!
+
+Alors, pendant un instant, elle resta muette, en face du malheureux,
+qui grelottait à ses pieds. Une flamme sortait de son visage. Elle
+avait ouvert les bras, comme pour le prendre, le serrer contre elle,
+dans un élan courroucé de désir. Mais elle parut réfléchir; elle ne
+lui saisit que la main, elle le mit debout.
+
+- Viens! dit-elle.
+
+Et elle le mena sous l'arbre géant, à la place même où elle s'était
+livrée, et où il l'avait possédée. C'était la même ombre de
+félicité, le même tronc qui respirait ainsi qu'une poitrine, les
+mêmes branches qui s'étendaient au loin, pareilles à des membres
+protecteurs. L'arbre restait bon, robuste, puissant, fécond. Comme
+au jour de leurs noces, une langueur d'alcôve, une lueur de nuit
+d'été mourant sur l'épaule nue d'une amoureuse, un balbutiement
+d'amour à peine distinct, tombant brusquement à un grand spasme
+muet, traînaient dans la clairière, baignée d'une limpidité
+verdâtre. Et, au loin, le Paradou, malgré le premier frisson de
+l'automne, retrouvait, lui aussi, ses chuchotements ardents. Il
+redevenait complice. Du parterre, du verger, des prairies, de la
+forêt, des grandes roches, du vaste ciel, arrivait de nouveau un
+rire de volupté, un vent qui semait sur son passage une poussière de
+fécondation. Jamais le jardin, aux plus tièdes soirées de printemps,
+n'avait des tendresses si profondes qu'aux derniers beaux jours,
+lorsque les plantes s'endormaient en se disant adieu. L'odeur des
+germes mûrs charriait une ivresse de désir, à travers les feuilles
+plus rares.
+
+- Entends-tu, entends-tu? balbutiait Albine à l'oreille de Serge,
+qu'elle avait laissé tomber sur l'herbe, au pied de l'arbre.
+
+Serge pleurait.
+
+- Tu vois bien que le Paradou n'est pas mort. Il nous crie de nous
+aimer. Il veut toujours notre mariage... Oh! souviens-toi! Prends-
+moi à ton cou. Soyons l'un à l'autre.
+
+Serge pleurait.
+
+Elle ne dit plus rien. Elle le prit elle-même, d'une étreinte
+farouche. Ses lèvres se collèrent sur ce cadavre pour le
+ressusciter. Et Serge n'eut encore que des larmes.
+
+Au bout d'un grand silence, Albine parla. Elle était debout,
+méprisante, résolue.
+
+- Va-t'en! dit-elle à voix basse.
+
+Serge se leva d'un effort. Il ramassa son bréviaire qui avait roulé
+dans l'herbe. Il s'en alla.
+
+- Va-t'en! répétait Albine qui le suivait, le chassant devant elle,
+haussant la voix.
+
+Et elle le poussa ainsi de buisson en buisson, elle le reconduisit à
+la brèche, au milieu des arbres graves. Et là, comme Serge hésitait,
+le front bas, elle lui cria violemment:
+
+- Va-t'en! va-t'en!
+
+Puis, lentement, elle rentra dans le Paradou, sans tourner la tête.
+La nuit tombait, le jardin n'était plus qu'un grand cercueil
+d'ombre.
+
+
+
+
+
+XIII.
+
+Frère Archangias, réveillé, debout sur la brèche, donnait des coups
+de bâton contre les pierres, en jurant abominablement.
+
+- Que le diable leur casse les cuisses! Qu'il les cloue au derrière
+l'un de l'autre comme des chiens! Qu'il les traîne par les pieds, le
+nez dans leur ordure!
+
+Mais quand il vit Albine chassant le prêtre, il resta un moment,
+surpris. Puis, il tapa plus fort, il fut pris d'un rire terrible.
+
+- Adieu, la gueuse! Bon voyage! Retourne forniquer avec tes
+loups... Ah! tu n'as pas assez d'un saint. Il te faut des reins
+autrement solides. Il te faut des chênes. Veux-tu mon bâton? Tiens!
+couche avec! Voilà le gaillard qui te contentera.
+
+Et, à toute volée, il jeta son bâton derrière Albine, dans le
+crépuscule. Puis, regardant l'abbé Mouret, il gronda.
+
+- Je vous savais là-dedans. Les pierres étaient dérangées...
+Ecoutez, monsieur le curé, votre faute a fait de moi votre
+supérieur, Dieu vous dit par ma bouche que l'enfer n'a pas de
+tourments assez effroyables pour les prêtres enfoncés dans la chair.
+S'il daigne vous pardonner, il sera trop bon, il gâtera sa justice.
+
+A pas lents, tous deux redescendaient vers les Artaud. Le prêtre
+n'avait pas ouvert les lèvres. Peu à peu, il relevait la tête, il ne
+tremblait plus. Quand il aperçut, au loin, sur le ciel violâtre, la
+barre noire du Solitaire, avec la tache rouge des tuiles de
+l'église, il eut un faible sourire. Dans ses yeux clairs, se levait
+une grande sérénité.
+
+Cependant, le Frère, de temps à autre, donnait un coup de pied à un
+caillou. Puis, il se tournait, il apostrophait son compagnon.
+
+- Est-ce fini, cette fois?... Moi, quand j'avais votre âge, j'étais
+possédé; un démon me mangeait les reins. Et puis, il s'est ennuyé,
+il s'en est allé. Je n'ai plus de reins. Je vis tranquille... Oh! je
+savais bien que vous viendriez. Voilà trois semaines que je vous
+guette. Je regardais dans le jardin, par le trou du mur. J'aurais
+voulu couper les arbres. Souvent, j'ai jeté des pierres. Quand je
+cassais une branche, j'étais content... Dites, c'est donc
+extraordinaire, ce qu'on goûte là-dedans?
+
+Il avait arrêté l'abbé Mouret au milieu de la route, en le regardant
+avec des yeux luisant d'une terrible jalousie. Les délices entrevues
+du Paradou le torturaient. Depuis des semaines, il était resté sur
+le seuil, flairant de loin les jouissances damnables. Mais l'abbé
+restant muet, il se remit à marcher, ricanant, grognant des paroles
+équivoques. Et, haussant le ton.
+
+- Voyez-vous, quand un prêtre fait ce que vous avez fait, il
+scandalise tous les autres prêtres... Moi-même, je ne me sentais
+plus chaste, à marcher à côté de vous. Vous empoisonniez le sexe...
+A cette heure, vous voilà raisonnable. Allez, vous n'avez pas besoin
+de vous confesser. Je connais ce coup de bâton-là. Le ciel vous a
+cassé les reins comme aux autres. Tant mieux! tant mieux!
+
+Il triomphait, il tapait des mains. L'abbé ne l'écoutait pas, perdu
+dans une rêverie. Son sourire avait grandi. Et quand le Frère l'eut
+quitté devant la porte du presbytère, il fit le tour, il entra dans
+l'église. Elle était toute grise, comme par ce terrible soir de
+pluie, où la tentation l'avait si rudement secoué. Mais elle restait
+pauvre et recueillie, sans ruissellement d'or, sans souffles
+d'angoisse, venus de la campagne. Elle gardait un silence solennel.
+Seule, une haleine de miséricorde semblait l'emplir.
+
+Agenouillé devant le grand Christ de carton peint, pleurant des
+larmes qu'il laissait couler sur ses joues comme autant de joies, le
+prêtre murmurait:
+
+- O mon Dieu, il n'est pas vrai que vous soyez sans pitié. Je le
+sens, vous m'avez déjà pardonné. Je le sens à votre grâce, qui,
+depuis des heures, redescend en moi, goutte à goutte, en m'apportant
+le salut d'une façon lente et certaine... O mon Dieu, c'est au
+moment où je vous abandonnais, que vous me protégiez avec le plus
+d'efficacité. Vous vous cachiez de moi pour mieux me retirer du mal.
+Vous laissiez ma chair aller en avant, afin de me heurter contre son
+impuissance... Et, maintenant, ô mon Dieu, je vois que vous m'aviez
+à jamais marqué de votre sceau, ce sceau redoutable, plein de
+délices, qui met un homme hors des hommes, et dont l'empreinte est
+si ineffaçable, qu'elle reparaît tôt ou tard, même sur les membres
+coupables. Vous m'avez brisé dans le péché et dans la tentation.
+Vous m'avez dévasté de votre flamme. Vous avez voulu qu'il n'y eût
+plus que des ruines en moi, pour y descendre en sécurité. Je suis
+une maison vide où vous pouvez habiter... Soyez béni, ô mon Dieu!
+
+Il se prosternait, il balbutiait dans la poussière. L'église était
+victorieuse; elle restait debout, au-dessus de la tête du prêtre,
+avec ses autels, son confessionnal, sa chaire, ses croix, ses images
+saintes. Le monde n'existait plus. La tentation s'était éteinte,
+ainsi qu'un incendie désormais inutile à la purification de cette
+chair. Il entrait dans la paix surhumaine. Il jetait ce cri suprême:
+
+- En dehors de la vie, en dehors des créatures, en dehors de tout,
+je suis à vous, ô mon Dieu, à vous seul, éternellement!
+
+
+
+
+
+XIV.
+
+A cette heure, Albine, dans le Paradou, rôdait encore, traînant
+l'agonie muette d'une bête blessée. Elle ne pleurait plus. Elle
+avait un visage blanc, traversé au front d'un grand pli. Pourquoi
+donc souffrait-elle toute cette mort? De quelle faute était-elle
+coupable, pour que, brusquement, le jardin ne lui tint plus les
+promesses qu'il lui faisait depuis l'enfance. Et elle s'interrogeait,
+allant devant elle, sans voir les allées où l'ombre coulait peu à
+peu. Pourtant, elle avait toujours obéi aux arbres. Elle ne se
+souvenait pas d'avoir cassé une fleur. Elle était restée la fille
+aimée des verdures, les écoutant avec soumission, s'abandonnant à
+elles, pleine de foi dans les bonheurs qu'elles lui réservaient.
+Lorsque, au dernier jour, le Paradou lui avait crié de se coucher
+sous l'arbre géant, elle s'était couchée, elle avait ouvert les
+bras, répétant la leçon soufflée par les herbes. Alors, si elle
+ne trouvait rien à se reprocher, c'était donc le jardin qui la
+trahissait, qui la torturait, pour la seule joie de la voir
+souffrir.
+
+Elle s'arrêta, elle regarda autour d'elle. Les grandes masses
+sombres des feuillages gardaient un silence recueilli, les sentiers,
+où des murs noirs se bâtissaient, devenaient des impasses de
+ténèbres; les nappes de gazon, au loin, endormaient les vents qui
+les effleuraient. Et elle tendit les mains désespérément, elle eut
+un cri de protestation. Cela ne pouvait finir ainsi. Mais sa voix
+s'étouffa sous les arbres silencieux. Trois fois, elle conjura le
+Paradou de répondre, sans qu'une explication lui vînt des hautes
+branches, sans qu'une seule feuille la prît en pitié. Puis, quand
+elle se fut remise à rôder, elle se sentit marcher dans la fatalité
+de l'hiver. Maintenant qu'elle ne questionnait plus la terre en
+créature révoltée, elle entendait une voix basse courant au ras du
+sol, la voix d'adieu des plantes, qui se souhaitaient une mort
+heureuse. Avoir bu le soleil de toute une saison, avoir vécu
+toujours en fleurs, s'être exhalé en un parfum continu, puis s'en
+aller au premier tourment, avec l'espoir de repousser quelque part,
+n'était-ce pas une vie assez longue, une vie bien remplie, que
+gâterait un entêtement à vivre davantage? Ah! comme on devait être
+bien, morte, ayant une nuit sans fin devant soi, pour songer à la
+courte journée vécue, pour en fixer éternellement les joies
+fugitives!
+
+Elle s'arrêta de nouveau, mais elle ne protesta plus, au milieu du
+grand recueillement du Paradou. Elle croyait comprendre, à cette
+heure. Sans doute, le jardin lui ménageait la mort comme une
+jouissance suprême. C'était à la mort qu'il l'avait conduite d'une
+si tendre façon. Après l'amour, il n'y avait plus que la mort. Et
+jamais le jardin ne l'avait tant aimée; elle s'était montrée ingrate
+en l'accusant, elle restait sa fille la plus chère. Les feuillages
+silencieux, les sentiers barrés de ténèbres, les pelouses où le vent
+s'assoupissait, ne se taisaient que pour l'inviter à la joie d'un
+long silence. Ils la voulaient avec eux, dans le repos du froid; ils
+rêvaient de l'emporter, roulée parmi les feuilles sèches, les yeux
+glacés comme l'eau des sources, les membres raidis comme les
+branches nues, le sang dormant le sommeil de la sève. Elle vivrait
+leur existence jusqu'au bout, jusqu'à leur mort. Peut-être avaient-
+ils déjà résolu qu'à la saison prochaine elle serait un rosier du
+parterre, un saule blond des prairies, ou un jeune bouleau de la
+forêt. C'était la grande loi de la vie: elle allait mourir.
+
+Alors, une dernière fois, elle reprit sa course à travers le jardin,
+en quête de la mort. Quelle plante odorante avait besoin de ses
+cheveux pour accroître le parfum de ses feuilles? Quelle fleur lui
+demandait le don de sa peau de satin, la blancheur pure de ses bras,
+la laque tendre de sa gorge? A quel arbuste malade devait-elle
+offrir son jeune sang? Elle aurait voulu être utile aux herbes qui
+végétaient sur le bord des allées, se tuer là, pour qu'une verdure
+poussât d'elle, superbe, grasse, pleine d'oiseaux en mai et
+ardemment caressée du soleil. Mais le Paradou resta muet longtemps
+encore, ne se décidant pas à lui confier dans quel dernier baiser il
+l'emporterait. Elle dut retourner partout, refaire le pèlerinage de
+ses promenades. La nuit était presque entièrement tombée, et il lui
+semblait qu'elle entrait peu à peu dans la terre. Elle monta aux
+grandes roches, les interrogeant, leur demandant si c'était sur
+leurs lits de cailloux qu'il lui fallait expirer. Elle traversa la
+forêt, attendant, avec un désir qui ralentissait sa marche, que
+quelque chêne s'écroulât et l'ensevelît dans la majesté de sa chute.
+Elle longea les rivières des prairies, se penchant presque à chaque
+pas, regardant au fond des eaux si une couche ne lui était pas
+préparée, parmi les nénuphars. Nulle part, la mort ne l'appelait, ne
+lui tendait ses mains fraîches. Cependant, elle ne se trompait
+point. C'était bien le Paradou qui allait lui apprendre à mourir,
+comme il lui avait appris à aimer. Elle recommença à battre les
+buissons, plus affamée qu'aux matinées tièdes où elle cherchait
+l'amour. Et, tout d'un coup, au moment où elle arrivait au parterre,
+elle surprit la mort, dans les parfums du soir. Elle courut, elle
+eut un rire de volupté. Elle devait mourir avec les fleurs.
+
+D'abord, elle courut au bois de roses. Là, dans la dernière lueur du
+crépuscule, elle fouilla les massifs, elle cueillit toutes les roses
+qui s'alanguissaient aux approches de l'hiver. Elle les cueillait à
+terre, sans se soucier des épines; elle les cueillait devant elle,
+des deux mains; elle les cueillait au-dessus d'elle, se haussant sur
+les pieds, ployant les arbustes. Une telle hâte la poussait, qu'elle
+cassait les branches, elle qui avait le respect des moindres brins
+d'herbe. Bientôt elle eut des roses plein les bras, un fardeau de
+roses sous lequel elle chancelait. Puis, elle rentra au pavillon,
+ayant dépouillé le bois, emportant jusqu'aux pétales tombés; et
+quand elle eut laissé glisser sa charge de roses sur le carreau de
+la chambre au plafond bleu, elle redescendit dans le parterre.
+
+Alors, elle chercha les violettes. Elle en faisait des bouquets
+énormes qu'elle serrait un à un contre sa poitrine. Ensuite, elle
+chercha les oeillets, coupant tout jusqu'aux boutons, liant des
+gerbes géantes d'oeillets blancs, pareilles à des jattes de lait,
+des gerbes géantes d'oeillets rouges, pareilles à des jattes de
+sang. Et elle chercha encore les quarantaines, les belles-de-nuit,
+les héliotropes, les lis; elle prenait à poignée les dernières tiges
+épanouies des quarantaines, dont elle froissait sans pitié les
+ruches de satin; elle dévastait les corbeilles de belles-de-nuit,
+ouvertes à peine à l'air du soir; elle fauchait le champ des
+héliotropes, ramassant en tas sa moisson de fleurs; elle mettait
+sous ses bras des paquets de lis, comme des paquets de roseaux.
+Lorsqu'elle fut de nouveau chargée, elle remonta au pavillon jeter,
+à côté des roses, les violettes, les oeillets, les quarantaines, les
+belles-de-nuit, les héliotropes, les lis. Et, sans reprendre
+haleine, elle redescendit.
+
+Cette fois, elle se rendit à ce coin mélancolique qui était comme le
+cimetière du parterre. Un automne brûlant y avait mis une seconde
+poussée des fleurs du printemps. Elle s'acharna surtout sur des
+plates-bandes de tubéreuses et de jacinthes, à genoux au milieu des
+herbes, menant sa récolte avec des précautions d'avare. Les
+tubéreuses semblaient pour elle des fleurs précieuses, qui devaient
+distiller goutte à goutte de l'or, des richesses, des biens
+extraordinaires. Les jacinthes, toutes perlées de leurs grains
+fleuris, étaient comme des colliers dont chaque perle allait lui
+verser des joies ignorées aux hommes. Et, bien qu'elle disparût dans
+la brassée de jacinthes et de tubéreuses qu'elle avait coupée, elle
+ravagea plus loin un champ de pavots, elle trouva moyen de raser
+encore un champ de soucis. Par-dessus les tubéreuses, par-dessus les
+jacinthes, les soucis et les pavots s'entassèrent. Elle revint en
+courant se décharger dans la chambre au plafond bleu, veillant à ce
+que le vent ne lui volât pas un pistil. Elle redescendit.
+
+Qu'allait-elle cueillir maintenant? Elle avait moissonné le parterre
+entier. Quand elle se haussait sur les pieds, elle ne voyait plus,
+sous l'ombre encore grise, que le parterre mort, n'ayant plus les
+yeux tendres de ses roses, le rire rouge de ses oeillets, les
+cheveux parfumés de ses héliotropes. Pourtant, elle ne pouvait
+remonter les bras vides. Et elle s'attaqua aux herbes, aux verdures;
+elle rampa, la poitrine contre le sol, cherchant dans une suprême
+étreinte de passion à emporter la terre elle-même. Ce fut la moisson
+des plantes odorantes, les citronnelles, les menthes, les verveines,
+dont elle emplissait sa jupe. Elle rencontra une bordure de baume et
+n'en laissa pas une feuille. Elle prit même deux grands fenouils,
+qu'elle jeta sur ses épaules, ainsi que deux arbres. Si elle avait
+pu, entre ses dents serrées, elle aurait emmené derrière elle toute
+la nappe verte du parterre. Puis, au seuil du pavillon, elle se
+tourna, elle jeta un dernier regard sur le Paradou. Il était noir;
+la nuit, tombée complètement, lui avait jeté un drap noir sur la
+face. Et elle monta, pour ne plus redescendre.
+
+La grande chambre, bientôt, fut parée. Elle avait posé une lampe
+allumée sur la console. Elle triait les fleurs amoncelées au milieu
+du carreau, elle en faisait de grosses touffes qu'elle distribuait à
+tous les coins. D'abord, derrière la lampe sur la console, elle mit
+les lis, une haute dentelle qui attendrissait la lumière de sa
+pureté blanche. Puis, elle porta des poignées d'oeillets et de
+quarantaines sur le vieux canapé, dont l'étoffe peinte était déjà
+semée de bouquets rouges, fanés depuis cent ans; et l'étoffe
+disparut, le canapé allongea contre le mur un massif de quarantaines
+hérissé d'oeillets. Elle rangea alors les quatre fauteuils devant
+l'alcôve; elle emplit le premier de soucis, le second de pavots, le
+troisième de belles-de-nuit, le quatrième d'héliotropes; les
+fauteuils, noyés, ne montrant que des bouts de leurs bras,
+semblaient des bornes de fleurs. Enfin, elle songea au lit. Elle
+roula près du chevet une petite table, sur laquelle elle dressa un
+tas énorme de violettes. Et, à larges brassées, elle couvrit
+entièrement le lit de toutes les jacinthes et de toutes les
+tubéreuses qu'elle avait apportées; la couche était si épaisse,
+qu'elle débordait sur le devant, aux pieds, à la tête, dans la
+ruelle, laissant couler des traînées de grappes. Le lit n'était plus
+qu'une grande floraison. Cependant, les roses restaient. Elle les
+jeta au hasard, un peu partout; elle ne regardait même pas où elles
+tombaient; la console, le canapé, les fauteuils, en reçurent; un
+coin du lit en fut inondé. Pendant quelques minutes, il plut des
+roses, à grosses touffes, une averse de fleurs lourdes comme des
+gouttes d'orage, qui faisaient des mares dans les trous du carreau.
+Mais le tas ne diminuant guère, elle finit par en tresser des
+guirlandes qu'elle pendit aux murs. Les Amours de plâtre qui
+polissonnaient au-dessus de l'alcôve eurent des guirlandes de roses
+au cou, aux bras, autour des reins; leurs ventres nus, leurs culs
+nus furent tout habillés de roses. Le plafond bleu, les panneaux
+ovales encadrés de noeuds de ruban couleur chair, les peintures
+érotiques mangées par le temps, se trouvèrent tendus d'un manteau de
+roses, d'une draperie de roses. La grande chambre était parée.
+Maintenant, elle pouvait y mourir.
+
+Un instant, elle resta debout, regardant autour d'elle. Elle
+songeait, elle cherchait si la mort était là. Et elle ramassa les
+verdures odorantes, les citronnelles, les menthes, les verveines,
+les baumes, les fenouils; elle les tordit, les plia, en fabriqua des
+tampons, à l'aide desquels elle alla boucher les moindres fentes,
+les moindres trous de la porte et des fenêtres. Puis, elle tira les
+rideaux de calicot blanc, cousus à gros points. Et, muette, sans un
+soupir, elle se coucha sur le lit, sur la floraison des jacinthes et
+des tubéreuses.
+
+Là, ce fut une volupté dernière. Les yeux grands ouverts, elle
+souriait à la chambre. Comme elle avait aimé, dans cette chambre!
+Comme elle y mourait heureuse! A cette heure, rien d'impur ne lui
+venait plus des Amours de plâtre, rien de troublant ne descendait
+plus des peintures, où des membres de femme se vautraient. Il n'y
+avait, sous le plafond bleu, que le parfum étouffant des fleurs. Et
+il semblait que ce parfum ne fût autre que l'odeur d'amour ancien
+dont l'alcôve était toujours restée tiède, une odeur grandie,
+centuplée, devenue si forte, qu'elle soufflait l'asphyxie. Peut-être
+était-ce l'haleine de la dame morte là, il y avait un siècle. Elle
+se trouvait ravie à son tour, dans cette haleine. Ne bougeant point,
+les mains jointes sur son coeur, elle continuait à sourire, elle
+écoutait les parfums qui chuchotaient dans sa tête bourdonnante. Ils
+lui jouaient une musique étrange de senteurs qui l'endormait
+lentement, très doucement. D'abord, c'était un prélude gai,
+enfantin: ses mains, qui avaient tordu les verdures odorantes,
+exhalaient l'âpreté des herbes foulées, lui contaient ses courses de
+gamine au milieu des sauvageries du Paradou. Ensuite, un chant de
+flûte se faisait entendre, de petites notes musquées qui
+s'égrenaient du tas de violettes posé sur la table, près du chevet;
+et cette flûte, brodant sa mélodie sur l'haleine calme,
+l'accompagnement régulier des lis de la console, chantait les
+premiers charmes de son amour, le premier aveu, le premier baiser
+sous la futaie. Mais elle suffoquait davantage, la passion arrivait
+avec l'éclat brusque des oeillets, à l'odeur poivrée, dont la voix
+de cuivre dominait un moment toutes les autres. Elle croyait qu'elle
+allait agoniser dans la phrase maladive des soucis et des pavots,
+qui lui rappelait les tourments de ses désirs. Et, brusquement,
+tout s'apaisait, elle respirait plus librement, elle glissait à
+une douceur plus grande, bercée par une gamme descendante des
+quarantaines, se ralentissant, se noyant, jusqu'à un cantique
+adorable des héliotropes, dont les haleines de vanille disaient
+l'approche des noces. Les belles-de-nuit piquaient çà et là
+un trille discret. Puis, il y eut un silence. Les roses,
+languissamment, firent leur entrée. Du plafond coulèrent des voix,
+un choeur lointain. C'était un ensemble large, qu'elle écouta au
+début avec un léger frisson. Le choeur s'enfla, elle fut bientôt
+tout vibrante des sonorités prodigieuses qui éclataient autour
+d'elle. Les noces étaient venues, les fanfares des roses annonçaient
+l'instant redoutable. Elle, les mains de plus en plus serrées contre
+son coeur, pâmée, mourante, haletait. Elle ouvrait la bouche,
+cherchant le baiser qui devait l'étouffer, quand les jacinthes et
+les tubéreuses fumèrent, l'enveloppèrent d'un dernier soupir, si
+profond, qu'il couvrit le choeur des roses. Albine était morte dans
+le hoquet suprême des fleurs.
+
+
+
+
+
+XV.
+
+Le lendemain, vers trois heures, la Teuse et Frère Archangias, qui
+causaient sur le perron du presbytère, virent le cabriolet du
+docteur Pascal traverser le village, au grand galop du cheval. De
+violents coups de fouet sortaient de la capote baissée.
+
+- Où court-il donc comme ça? murmura la vieille servante. Il va se
+casser le cou.
+
+Le cabriolet était arrivé au bas du tertre, sur lequel l'église
+était bâtie. Brusquement, le cheval se cabra, s'arrêta; et la tête
+du docteur, toute blanche, toute ébouriffée, s'allongea sous la
+capote.
+
+- Serge est-il là? cria-t-il d'une voix furieuse.
+
+La Teuse s'était avancée au bord du tertre.
+
+- Monsieur le curé est dans sa chambre, répondit-elle. Il doit lire
+son bréviaire... Vous avez quelque chose à lui dire? Voulez-vous que
+je l'appelle?
+
+L'oncle Pascal, dont le visage paraissait bouleversé, eut un geste
+terrible de sa main droite, qui tenait le fouet. Il reprit, se
+penchant davantage, au risque de tomber:
+
+- Ah! il lit son bréviaire!... Non, ne l'appelez pas. Je
+l'étranglerais, et c'est inutile... J'ai à lui dire qu'Albine est
+morte, entendez-vous! Dites-lui qu'elle est morte, de ma part!
+
+Et il disparut, il lança à son cheval un si rude coup de fouet, que
+la bête s'emporta. Mais, vingt pas plus loin, il l'arrêta de
+nouveau, allongeant encore la tête, criant plus fort:
+
+- Dites-lui aussi de ma part qu'elle était enceinte! Ça lui fera
+plaisir.
+
+Le cabriolet reprit sa course folle. Il montait avec des cahots
+inquiétants la route pierreuse des coteaux, qui menait au Paradou.
+La Teuse était restée toute suffoquée. Frère Archangias ricanait, en
+fixant sur elle des yeux où flambait une joie farouche. Et elle le
+poussa, elle faillit le faire tomber, le long des marches du perron.
+
+- Allez-vous-en, bégayait-elle, se fâchant à son tour, se
+soulageant sur lui. Je finirai par vous détester, vous!... Est-il
+possible de se réjouir de la mort du monde! Moi, je ne l'aimais pas
+cette fille. Mais quand on meurt à son âge, ce n'est pas gai...
+Allez-vous-en, tenez! Ne riez plus comme ça, ou je vous jette mes
+ciseaux à la figure!
+
+C'était vers une heure seulement qu'un paysan, venu à Plassans pour
+vendre ses légumes, avait appris au docteur Pascal la mort d'Albine,
+en ajoutant que Jeanbernat le demandait. Maintenant, le docteur se
+sentait un peu soulagé par le cri qu'il venait de jeter, en passant
+devant l'église. Il s'était détourné de son chemin, afin de se
+donner cette satisfaction. Il se reprochait cette mort comme un
+crime dans lequel il aurait trempé. Tout le long de la route, il
+n'avait cessé de s'accabler d'injures, s'essuyant les yeux pour voir
+clair à conduire son cheval, poussant le cabriolet sur les tas de
+pierres, avec la sourde envie de culbuter et de se casser quelque
+membre. Lorsqu'il se fut engagé dans le chemin creux longeant la
+muraille interminable du parc, une espérance lui vint. Peut-être
+qu'Albine n'était qu'en syncope. Le paysan lui avait conté qu'elle
+s'était asphyxiée avec des fleurs. Ah! s'il arrivait à temps, s'il
+pouvait la sauver! Et il tapait férocement sur son cheval, comme
+s'il eût tapé sur lui.
+
+La journée était fort belle. Ainsi qu'aux beaux jours de mai, le
+pavillon lui apparut tout baigné de soleil. Mais le lierre qui
+montait jusqu'au toit avait des feuilles tachées de rouille, et les
+mouches à miel ne ronflaient plus autour des giroflées, grandies
+entre les fentes. Il attacha vivement son cheval, il poussa la
+barrière du petit jardin. C'était toujours ce grand silence, dans
+lequel Jeanbernat fumait sa pipe. Seulement, le vieux n'était plus
+là, sur son banc, devant ses salades.
+
+- Jeanbernat! appela le docteur.
+
+Personne ne répondit. Alors, en entrant dans le vestibule, il vit
+une chose qu'il n'avait jamais vue. Au fond du couloir, au bas de la
+cage noire de l'escalier, une porte était ouverte sur le Paradou;
+l'immense jardin, sous le soleil pâle, roulait ses feuilles jaunes,
+étendait sa mélancolie d'automne. Il franchit le seuil de cette
+porte, il fit quelques pas sur l'herbe humide.
+
+- Ah! c'est vous, docteur! dit la voix calme de Jeanbernat.
+
+Le vieux, à grands coups de bêche, creusait un trou, au pied d'un
+mûrier. Il avait redressé sa haute taille, en entendant des pas.
+Puis, il s'était remis à la besogne, enlevant d'un seul effort une
+motte énorme de terre grasse.
+
+- Que faites-vous donc là? demanda le docteur Pascal.
+
+Jeanbernat se redressa de nouveau. Il essuyait la sueur de son front
+sur la manche de sa veste.
+
+- Je fais un trou, répondit-il simplement. Elle a toujours aimé le
+jardin. Elle sera bien là pour dormir.
+
+Le docteur sentit l'émotion l'étrangler. Il resta un instant au bord
+de la fosse, sans pouvoir parler. Il regardait Jeanbernat donner ses
+rudes coups de bêche.
+
+- Où est-elle? dit-il enfin.
+
+- Là-haut, dans sa chambre. Je l'ai laissée sur le lit. Je veux que
+vous lui écoutiez le coeur, avant de la mettre là-dedans... Moi,
+j'ai écouté je n'ai rien entendu.
+
+Le docteur monta. La chambre n'avait pas été touchée. Seule, une
+fenêtre était ouverte. Les fleurs, fanées, étouffées dans leur
+propre parfum, ne mettaient plus là que la senteur fade de leur
+chair morte. Au fond de l'alcôve, pourtant, restait une chaleur
+d'asphyxie, qui semblait couler dans la chambre et s'échapper encore
+par minces filets de fumée. Albine, très blanche, les mains sur son
+coeur, dormait avec un sourire, au milieu de sa couche de jacinthes
+et de tubéreuses. Et elle était bien heureuse, elle était bien
+morte. Debout devant le lit, le docteur la regarda longuement, avec
+cette fixité des savants qui tentent des résurrections. Puis, il ne
+voulut pas même déranger ses mains jointes; il la baisa au front, à
+cette place que sa maternité avait déjà tachée d'une ombre légère.
+En bas, dans le jardin, la bêche de Jeanbernat enfonçait toujours
+ses coups sourds et réguliers.
+
+Cependant, au bout d'un quart d'heure, le vieux monta. Il avait fini
+sa besogne. Il trouva le docteur assis devant le lit, plongé dans
+une telle songerie, qu'il paraissait ne pas sentir les grosses
+larmes coulant une à une sur ses joues. Les deux hommes
+n'échangèrent qu'un regard. Puis, après un silence:
+
+- Allez, j'avais raison, dit lentement Jeanbernat, répétant son
+geste large, il n'y a rien, rien, rien... Tout ça, c'est de la
+farce.
+
+Il restait debout, il ramassait les roses tombées du lit, qu'il
+jetait une à une sur les jupes d'Albine.
+
+- Les fleurs, ça ne vit qu'un jour, dit-il encore; tandis que les
+mauvaises orties comme moi, ça use les pierres où ça pousse...
+Maintenant, bonsoir, je puis crever. On m'a soufflé mon dernier coin
+de soleil. C'est de la farce.
+
+Et il s'assit à son tour. Il ne pleurait pas, il avait le désespoir
+raide d'un automate dont la mécanique se casse. Machinalement, il
+allongea la main, il prit un livre sur la petite table couverte de
+violettes. C'était un des bouquins du grenier, un volume dépareillé
+d'Holbach!, qu'il lisait depuis le matin, en veillant le corps
+d'Albine. Comme le docteur se taisait toujours, accablé, il se remit
+à tourner les pages. Mais une idée lui vint tout d'un coup.
+
+- Si vous m'aidiez, dit-il au docteur, nous la descendrions à nous
+deux, nous l'enterrerions avec toutes ces fleurs.
+
+L'oncle Pascal eut un frisson. Il expliqua qu'il n'était pas permis
+de garder ainsi les morts.
+
+- Comment, ce n'est pas permis! cria le vieux. Eh bien! je me le
+permettrai!... Est-ce qu'elle n'est pas à moi? Est-ce que vous
+croyez que je vais me la laisser prendre par les curés? Qu'ils
+essayent, s'ils veulent être reçus à coups de fusil.
+
+Il s'était levé, il brandissait terriblement son livre. Le docteur
+lui saisit les mains, les serra contre les siennes, en le conjurant
+de se calmer. Pendant longtemps, il parla, disant tout ce qui lui
+venait aux lèvres; il s'accusait, il laissait échapper des lambeaux
+d'aveux, il revenait vaguement à ceux qui avaient tué Albine.
+
+- Ecoutez, dit-il enfin, elle n'est plus à vous, il faut la leur
+rendre.
+
+Mais Jeanbernat hochait la tête, refusant du geste. Il était
+ébranlé, cependant. Il finit par dire:
+
+- C'est bien. Qu'ils la prennent et qu'elle leur casse les bras! Je
+voudrais qu'elle sortît de leur terre pour les tuer tous de peur...
+D'ailleurs, j'ai une affaire à régler là-bas. J'irai demain...
+Adieu, docteur. Le trou sera pour moi.
+
+Et, quand le docteur fut parti, il se rassit au chevet de la morte,
+et reprit gravement la lecture de son livre.
+
+
+
+
+
+XVI.
+
+Ce matin-là, il y avait un grand remue-ménage, dans la basse-cour du
+presbytère. Le boucher des Artaud venait de tuer Mathieu, le cochon,
+sous le hangar. Désirée, enthousiasmée, avait tenu les pieds de
+Mathieu, pendant qu'on le saignait, le baisant sur l'échine pour
+qu'il sentit moins le couteau, lui disant qu'il fallait bien qu'on
+le tuât, maintenant qu'il était si gras. Personne comme elle ne
+tranchait la tête d'une oie d'un seul coup de hachette, ou n'ouvrait
+le gosier d'une poule avec une paire de ciseaux. Son amour des bêtes
+acceptait très gaillardement ce massacre. C'était nécessaire,
+disait-elle; ça faisait de la place aux petits qui poussaient. Et
+elle était très gaie.
+
+- Mademoiselle, grondait la Teuse à chaque minute, vous allez vous
+faire mal. Ça n'a pas de bon sens, de se mettre dans un état pareil,
+parce qu'on tue un cochon. Vous êtes rouge comme si vous aviez dansé
+tout un soir.
+
+Mais Désirée tapait des mains, tournait, s'occupait. La Teuse, elle,
+avait les jambes qui lui rentraient dans le corps, ainsi qu'elle le
+disait. Depuis le matin six heures, elle roulait sa masse énorme, de
+la cuisine à la basse-cour. Elle devait faire le boudin. C'était
+elle qui avait battu le sang, deux larges terrines toutes roses au
+grand soleil. Et jamais elle n'aurait fini, parce que mademoiselle
+l'appelait toujours, pour des riens. Il faut dire qu'à l'heure même
+où le boucher saignait Mathieu, Désirée avait eu une grosse émotion,
+en entrant dans l'écurie. Lise, la vache, était en train d'y
+accoucher. Alors, saisie d'une joie extraordinaire, elle avait
+achevé de perdre la tête.
+
+- Un s'en va, un autre arrive! cria-t-elle, sautant, pirouettant
+sur elle-même. Mais viens donc voir, la Teuse!
+
+Il était onze heures. Par moments, un chant sortait de l'église. On
+saisissait un murmure confus de voix désolées, un balbutiement de
+prière, d'où montaient brusquement des lambeaux de phrases latines,
+jetés à pleine voix.
+
+- Viens donc! répéta Désirée pour la vingtième fois.
+
+- Il faut que j'aille sonner, murmura la vieille servante; jamais
+je n'aurai fini... Qu'est-ce que vous voulez encore, mademoiselle?
+
+Mais elle n'attendit pas la réponse. Elle se jeta au milieu d'une
+bande de poules, qui buvaient goulûment le sang, dans les terrines.
+Elle les dispersa à coups de pied, furieuse. Puis elle couvrit les
+terrines, en disant:
+
+- Ah bien! au lieu de me tourmenter vous feriez mieux de veiller
+sur ces gueuses... Si vous les laissez faire, vous n'aurez pas de
+boudin, comprenez-vous!
+
+Désirée riait. Quand les poules auraient bu un peu de sang, le grand
+mal! Ça les engraissait. Puis, elle voulut emmener la Teuse auprès
+de la vache. Celle-ci se débattait.
+
+- Il faut que j'aille sonner... L'enterrement va sortir. Vous
+entendez bien.
+
+A ce moment, dans l'église, les voix grandirent, trônèrent sur un
+ton mourant. Un bruit de pas arriva, très distinct.
+
+- Non, regarde, insistait Désirée en la poussant vers l'écurie.
+Dis-moi ce qu'il faut que je fasse.
+
+La vache, étendue sur la litière, tourna la tête, les suivit de ses
+gros yeux. Et Désirée prétendait qu'elle avait pour sûr besoin de
+quelque chose. Peut-être qu'on aurait pu l'aider, pour qu'elle
+souffrît moins. La Teuse haussait les épaules. Est-ce que les bêtes
+ne savaient pas faire leurs affaires elles-mêmes! Il ne fallait pas
+la tourmenter, voilà tout. Elle se dirigeait enfin vers la
+sacristie, lorsqu'en repassant devant le hangar, elle jeta un
+nouveau cri.
+
+- Tenez, tenez! dit-elle, le poing tendu. Ah! la gredine!
+
+Sous le hangar, Mathieu, en attendant qu'on le grillât,
+s'allongeait, tombé sur le dos, les pattes en l'air. Le trou du
+couteau, à son cou, était tout frais, avec des gouttes de sang qui
+perlaient. Et une petite poule blanche, l'air très délicat, piquait
+une à une les gouttes de sang.
+
+- Pardi! elle se régale, dit simplement Désirée.
+
+Elle s'était penchée, elle donnait des tapes sur le ventre ballonné
+du cochon, en ajoutant:
+
+- Hein! mon gros, tu leur as assez de fois volé leur soupe pour
+qu'elles te mangent un peu le cou maintenant.
+
+La Teuse ôta rapidement son tablier, dont elle enveloppa le cou de
+Mathieu. Ensuite, elle se hâta, elle disparut dans l'église. La
+grande porte venait de crier sur ses gonds rouillés, une bouffée de
+chant s'élargissait en plein air, au milieu du soleil calme. Et,
+tout d'un coup, la cloche se mit à sonner, à coups réguliers.
+Désirée, qui était restée agenouillée devant le cochon, lui tapant
+toujours sur le ventre, avait levé la tête, écoutait, sans cesser de
+sourire. Puis, se voyant seule, ayant regardé sournoisement autour
+d'elle, elle se glissa dans l'écurie, dont elle referma la porte sur
+elle. Elle allait aider la vache.
+
+La petite grille du cimetière, qu'on avait voulu ouvrir toute
+grande, pour laisser passer le corps, pendait contre le mur, à demi
+arrachée. Dans le champ vide, le soleil dormait, sur les herbes
+sèches. Le convoi entra, en psalmodiant le dernier verset du
+Miserere. Et il y eut un silence.
+
+- Requiem oeternam dona ei, Domine, reprit d'une voix grave l'abbé
+Mouret.
+
+- Et lux perpetua luceat ei, ajouta Frère Archangias, avec un
+mugissement de chantre.
+
+D'abord, Vincent s'avançait, en surplis, portant la croix, une
+grande croix de cuivre à moitié désargentée, qu'il levait à deux
+mains, très haut. Puis, marchait l'abbé Mouret, pâle dans sa
+chasuble noire, la tête droite, chantant sans un tremblement des
+lèvres, les yeux fixés au loin, devant lui. Le cierge allumé qu'il
+tenait tachait à peine le plein jour d'une goutte chaude. Et, à deux
+pas, le touchant presque, venait le cercueil d'Albine, que quatre
+paysans portaient sur une sorte de brancard peint en noir. Le
+cercueil mal recouvert par un drap trop court montrait, aux pieds,
+le sapin neuf de ses planches, dans lequel les têtes des clous
+mettaient des étincelles d'acier. Au milieu du drap, des fleurs
+étaient semées, des poignées de roses blanches, de jacinthes et de
+tubéreuses, prises au lit même de la morte.
+
+- Faites donc attention! cria Frère Archangias aux paysans, lorsque
+ceux-ci penchèrent un peu le brancard, pour qu'il pût passer, sans
+s'accrocher à la grille. Vous allez tout flanquer par terre!
+
+Et il retint le cercueil de sa grosse main. Il portait l'aspersoir,
+faute d'un second clerc; et il remplaçait également le chantre, le
+garde-champêtre, qui n'avait pu venir.
+
+- Entrez aussi, vous autres, dit-il en se tournant.
+
+C'était un autre convoi, le petit de la Rosalie, mort la veille,
+dans une crise de convulsions. Il y avait là, la mère, le père, la
+vieille Brichet, Catherine, et deux grandes filles, la Rousse et
+Lisa. Ces dernières tenaient le cercueil du petit, chacune par un
+bout.
+
+Brusquement, les voix tombèrent. Il y eut un nouveau silence. La
+cloche sonnait toujours, sans se presser, d'une façon navrée. Le
+convoi traversa tout le cimetière, se dirigeant vers l'angle que
+formaient l'église et le mur de la basse-cour. Des vols de
+sauterelles s'envolaient, des lézards rentraient vivement dans leurs
+trous. Une chaleur, lourde encore, pesait sur ce coin de terre
+grasse. Les petits bruits des herbes cassées sous le piétinement du
+cortège prenaient un murmure de sanglots étouffés.
+
+- Là, arrêtez-vous, dit le Frère en barrant le chemin aux deux
+grandes filles qui tenaient le petit. Attendez votre tour. Vous
+n'avez pas besoin d'être dans nos jambes.
+
+Et les grandes filles posèrent le petit à terre. La Rosalie, Fortuné
+et la vieille Brichet s'arrêtèrent au milieu du cimetière, tandis
+que Catherine suivait sournoisement Frère Archangias. La fosse
+d'Albine était creusée à gauche de la tombe de l'abbé Caffin, dont
+la pierre blanche semblait au soleil toute semée de paillettes
+d'argent. Le trou béant, frais du matin, s'ouvrait parmi de grosses
+touffes d'herbe; sur le bord, de hautes plantes, à demi arrachées,
+penchaient leurs tiges; au fond, une fleur était tombée, tachant le
+noir de la terre de ses pétales rouges. Lorsque l'abbé Mouret
+s'avança, la terre molle céda sous ses pieds; il dut reculer, pour
+ne pas rouler dans la fosse.
+
+- Ego sum... entonna-t-il d'une voix pleine, qui dominait les
+lamentations de la cloche.
+
+Et, pendant l'antienne, les assistants instinctivement jetaient des
+coups d'oeil furtifs au fond du trou, vide encore. Vincent, qui
+avait planté la croix au pied de la fosse, en face du prêtre,
+poussait du soulier de petits filets de terre, qu'il s'amusait à
+regarder tomber; et cela faisait rire Catherine, penchée derrière
+lui, pour mieux voir. Les paysans avaient posé la bière sur l'herbe.
+Ils s'étiraient les bras, pendant que Frère Archangias préparait
+l'aspersoir.
+
+- Ici, Voriau! appela Fortuné.
+
+Le grand chien noir, qui était allé flairer la bière, revint en
+rechignant.
+
+- Pourquoi a-t-on amené ce chien? s'écria Rosalie.
+
+- Pardi! il nous a suivis, dit Lisa, en s'égayant discrètement.
+
+Tout ce monde causait à demi-voix, autour du cercueil du petit. Le
+père et la mère l'oubliaient par moments; puis, ils se taisaient,
+quand ils le retrouvaient là, entre eux, à leurs pieds.
+
+- Et le père Bambousse n'a pas voulu venir? demanda la Rousse.
+
+La vieille Brichet leva les yeux au ciel.
+
+- Il parlait de tout casser, hier, quand le petit est mort,
+murmura-t-elle. Non, ce n'est pas un bon homme, je le dis devant
+vous, Rosalie... Est-ce qu'il n'a pas failli m'étrangler, en criant
+qu'on l'avait volé, qu'il aurait donné un de ses champs de blé, pour
+que le petit mourût trois jours avant la noce!
+
+- On ne pouvait pas savoir, dit d'un air malin le grand Fortuné.
+
+- Qu'est-ce que ça fait que le vieux se fâche! ajouta Rosalie. Nous
+sommes mariés tout de même, maintenant.
+
+Ils se souriaient par-dessus la petite bière, les yeux luisants.
+Lisa et la Rousse se poussèrent du coude. Tous redevinrent très
+sérieux. Fortuné avait pris une motte de terre pour chasser Voriau,
+qui rôdait à présent parmi les vieilles dalles.
+
+- Ah! voilà que ça va être fini, souffla très bas la Rousse.
+
+Devant la fosse, l'abbé Mouret achevait le De profundis. Puis, il
+s'approcha du cercueil, à pas lents, se redressa, le regarda un
+instant, sans un battement de paupières. Il semblait plus grand, il
+avait une sérénité de visage qui le transfigurait.
+
+Et il se baissa, il ramassa une poignée de terre qu'il sema sur la
+bière en forme de croix. Il récitait, d'une voix si claire, que pas
+une syllabe ne fut perdue:
+
+- Revertitur in terram suam unde erat, et spiritus redit ad Deum
+qui dedit illum.
+
+Un frisson avait couru parmi les assistants. Lisa réfléchissait,
+disant d'un air ennuyé:
+
+- Ça n'est pas gai tout de même, quand on pense qu'on y passera à
+son tour.
+
+Frère Archangias avait tendu l'aspersoir au prêtre. Celui-ci le
+secoua au-dessus du corps, à plusieurs reprises. Il murmura:
+
+- Requiescat in pace.
+
+- Amen, répondirent à la fois Vincent et le Frère, d'un ton si aigu
+et d'un ton si grave, que Catherine dut se mettre le poing sur la
+bouche, pour ne pas éclater.
+
+- Non, non, ce n'est pas gai, continuait Lisa... Il n'y a seulement
+personne, à cet enterrement. Sans nous, le cimetière serait vide.
+
+- On raconte qu'elle s'est tuée, dit la vieille Brichet.
+
+- Oui, je sais, interrompit la Rousse. Le Frère ne voulait pas
+qu'on l'enterrât avec les chrétiens. Mais monsieur le curé a répondu
+que l'éternité était pour tout le monde. J'étais là... N'importe, le
+Philosophe aurait pu venir.
+
+Mais la Rosalie les fit taire en murmurant:
+
+- Eh! regardez, le voilà, le Philosophe!
+
+En effet, Jeanbernat entrait dans le cimetière. Il marcha droit au
+groupe qui se tenait autour de la fosse. Il avait son pas gaillard,
+si souple encore, qu'il ne faisait aucun bruit. Quand il se fut
+avancé, il demeura debout derrière Frère Archangias, dont il sembla
+couver un instant la nuque des yeux. Puis, comme l'abbé Mouret
+achevait les oraisons, il tira tranquillement un couteau de sa
+poche, l'ouvrit, et abattit, d'un seul coup, l'oreille droite du
+Frère.
+
+Personne n'avait eu le temps d'intervenir. Le Frère poussa un
+hurlement.
+
+- La gauche sera pour une autre fois, dit paisiblement Jeanbernat
+en jetant l'oreille par terre.
+
+Et il repartit. La stupeur fut telle, qu'on ne le poursuivit même
+pas. Frère Archangias s'était laissé tomber sur le tas de terre
+fraîche retirée du trou. Il avait mis son mouchoir en tampon sur sa
+blessure. Un des quatre porteurs voulut l'emmener, le reconduire
+chez lui. Mais il refusa du geste. Il resta là, farouche, attendant,
+voulant voir descendre Albine dans le trou.
+
+- Enfin, c'est notre tour, dit la Rosalie avec un léger soupir.
+
+Cependant, l'abbé Mouret s'attardait près de la fosse, à regarder
+les porteurs qui attachaient le cercueil d'Albine avec des cordes,
+pour le faire glisser sans secousse. La cloche sonnait toujours;
+mais la Teuse devait se fatiguer, car les coups s'égaraient, comme
+irrités de la longueur de la cérémonie. Le soleil devenait plus
+chaud, l'ombre du Solitaire se promenait lentement, au milieu des
+herbes toutes bossuées de tombes. Lorsque l'abbé Mouret dut se
+reculer, afin de ne point gêner, ses yeux rencontrèrent le marbre de
+l'abbé Caffin, ce prêtre qui avait aimé et qui dormait là, si
+paisible, sous les fleurs sauvages.
+
+Puis, tout d'un coup, pendant que le cercueil descendait, soutenu
+par les cordes, dont les noeuds lui arrachaient des craquements, un
+tapage effroyable monta de la basse-cour, derrière le mur. La chèvre
+bêlait. Les canards, les oies, les dindes, claquaient du bec,
+battaient des ailes. Les poules chantaient l'oeuf, toutes ensemble.
+Le coq fauve Alexandre jetait son cri de clairon. On entendait
+jusqu'aux bonds des lapins, ébranlant les planches de leurs cabines.
+Et, par-dessus toute cette vie bruyante du petit peuple des bêtes,
+un grand rire sonnait. Il y eut un froissement de jupes. Désirée,
+décoiffée, les bras nus jusqu'aux coudes, la face rouge de triomphe,
+parut, les mains appuyées au chaperon du mur. Elle devait être
+montée sur le tas de fumier.
+
+- Serge! Serge! appela-t-elle.
+
+A ce moment, le cercueil d'Albine était au fond du trou. On venait
+de retirer les cordes. Un des paysans jetait une première pelletée
+de terre.
+
+- Serge! Serge! cria-t-elle plus fort, en tapant des mains, la
+vache a fait un veau!
+
+
+
+
+
+End of this Project Gutenberg Etext of La Faute de l'abbé Mouret par
+Émile Zola.
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA FAUTE DE L'ABBE MOURET ***
+
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+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
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+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
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+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
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+ 100 1994 January
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+
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+<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<HTML>
+<HEAD>
+<TITLE>The Project Gutenberg eBook of La Faute de l'Abb&eacute; Mouret by &Eacute;mile Zola</TITLE>
+<META HTTP-EQUIV="content-Type" CONTENT="text/html; charset=iso-8859-1">
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+<BODY>
+<H1>The Project Gutenberg eBook of La Faute de l'Abb&eacute; Mouret by &Eacute;mile Zola</H1>
+
+<pre>
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: La Faute de l'Abb&eacute; Mouret
+
+Author: &Eacute;mile Zola
+
+Release Date: September, 2004 [EBook #6558]
+[This file was first posted on December 28, 2002]
+[Most recently updated: July 19, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: iso-8859-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA FAUTE DE L'ABB&Eacute; MOURET ***
+
+
+
+
+E-text prepared by <a href="mailto:walterdebeuf@belgacom.net">walterdebeuf@belgacom.net</a>, Project Gutenberg volunteer,
+<a href="http://digibooks.ibelgique.com">http://digibooks.ibelgique.com</a>
+
+
+
+</PRE>
+
+<hr>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<center>
+<H1>La Faute de l'Abb&eacute; Mouret</H1>
+<H2>By &Eacute;mile Zola</H2>
+</center>
+<p>&nbsp;</p>
+<H2>LIVRE PREMIER</H2>
+<P>&nbsp; </P>
+<H3>I </H3>
+<p>
+ La Teuse, en entrant, posa son balai et son plumeau contre l'autel. Elle s'&eacute;tait
+ attard&eacute;e &agrave; mettre en train la lessive du semestre. Elle traversa
+ l'&eacute;glise, pour sonner <i>l'Angelus</i>, boitant davantage dans sa h&acirc;te,
+ bousculant les bancs. La corde, pr&egrave;s du confessionnal, tombait du plafond,
+ nue, r&acirc;p&eacute;e, termin&eacute;e par un gros noeud, que les mains avaient
+ graiss&eacute;; et elle s'y pendit de toute sa masse, &agrave; coups r&eacute;guliers,
+ puis s'y abandonna, roulant dans ses jupes, le bonnet de travers, le sang crevant
+ sa face large.</p>
+<p>Apr&egrave;s avoir ramen&eacute; son bonnet d'une l&eacute;g&egrave;re tape,
+ essouffl&eacute;e, la Teuse revint donner un coup de balai devant l'autel. La
+ poussi&egrave;re s'obstinait l&agrave;, chaque jour, entre les planches mal
+ jointes de l'estrade. Le balai fouillait les coins avec un grondement irrit&eacute;.
+ Elle enleva ensuite le tapis de la table, et se f&acirc;cha en constatant que
+ la grande nappe sup&eacute;rieure, d&eacute;j&agrave; repris&eacute;e en vingt
+ endroits, avait un nouveau trou d'usure au beau milieu; on apercevait la seconde
+ nappe, pli&eacute;e en deux, si &eacute;minc&eacute;e, si claire elle-m&ecirc;me,
+ qu'elle laissait voir la pierre consacr&eacute;e, encadr&eacute;e dans l'autel
+ de bois peint. Elle &eacute;pousseta ces linges roussis par l'usage, promena
+ vigoureusement le plumeau le long du gradin, contre lequel elle releva les cartons
+ liturgiques. Puis, montant sur une chaise, elle d&eacute;barrassa la croix et
+ deux des chandeliers de leurs housses de cotonnade jaune. Le cuivre &eacute;tait
+ piqu&eacute; de taches ternes.</p>
+<p>- Ah bien! murmura la Teuse &agrave; demi-voix, ils ont joliment besoin d'un
+ nettoyage! Je les passerai au tripoli.</p>
+<p>Alors, courant sur une jambe, avec des d&eacute;hanchements et des secousses
+ &agrave; enfoncer les dalles, elle alla &agrave; la sacristie chercher le Missel,
+ qu'elle pla&ccedil;a sur le pupitre, du c&ocirc;t&eacute; de l'&Eacute;pire,
+ sans l'ouvrir, la tranche tourn&eacute;e vers le milieu de l'autel. Et elle
+ alluma les deux cierges. En emportant son balai, elle jeta un coup d'oeil autour
+ d'elle, pour s'assurer que le m&eacute;nage du bon Dieu &eacute;tait bien fait.
+ L'&eacute;glise dormait; la corde seule, pr&egrave;s du confessionnal, se balan&ccedil;ait
+ encore, de la vo&ucirc;te au pav&eacute;, d'un mouvement long et flexible.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret venait de descendre &agrave; la sacristie, une petite
+ pi&egrave;ce froide, qui n'&eacute;tait s&eacute;par&eacute;e de la salle &agrave;
+ manger que par un corridor.</p>
+<p>- Bonjour, monsieur le cur&eacute;, dit la Teuse en se d&eacute;barrassant.
+ Ah! vous avez fait le paresseux, ce matin! Savez-vous qu'il est six heures un
+ quart.</p>
+<p>Et sans donner au jeune pr&ecirc;tre qui souriait le temps de r&eacute;pondre:</p>
+<p>- J'ai &agrave; vous gronder, continua-t-elle. La nappe est encore trou&eacute;e.
+ &Ccedil;a n'a pas de bon sens! Nous n'en avons qu'une de rechange, et je me
+ tue les yeux depuis trois jours &agrave; la raccommoder... Vous laisserez le
+ pauvre J&eacute;sus tout nu, si vous y allez de ce train.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret souriait toujours. Il dit gaiement:</p>
+<p>- J&eacute;sus n'a pas besoin de tant de linge, ma bonne Teuse. Il a toujours
+ chaud, il est toujours royalement re&ccedil;u, quand on l'aime bien.</p>
+<p>Puis, se dirigeant vers une petite fontaine, il demanda:</p>
+<p>- Est-ce que ma soeur est lev&eacute;e? Je ne l'ai pas vue.</p>
+<p>- Il y a beau temps que mademoiselle D&eacute;sir&eacute;e est descendue, r&eacute;pondit
+ la servante, agenouill&eacute;e devant un ancien buffet de cuisine, dans lequel
+ &eacute;taient serr&eacute;s les v&ecirc;tements sacr&eacute;s. Elle est d&eacute;j&agrave;
+ &agrave; ses poules et &agrave; ses lapins... Elle attendait hier des poussins
+ qui ne sont pas venus. Vous pensez quelle &eacute;motion!</p>
+<p>Elle s'interrompit, disant:</p>
+<p>- La chasuble d'or, n'est-ce pas?</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre, qui s'&eacute;tait lav&eacute; les mains, recueilli, les l&egrave;vres
+ balbutiant une pri&egrave;re, fit un signe de t&ecirc;te affirmatif. La paroisse
+ n'avait que trois chasubles, une violette, une noire et une d'&eacute;toffe
+ d'or. Cette derni&egrave;re, servant les jours o&ugrave; le blanc, le rouge
+ ou le vert &eacute;taient prescrits, prenait une importance extraordinaire.
+ La Teuse la souleva religieusement de la planche garnie de papier bleu, o&ugrave;
+ elle la couchait apr&egrave;s chaque c&eacute;r&eacute;monie; elle la posa sur
+ le buffet, enlevant avec pr&eacute;caution les linges fins qui en garantissaient
+ les broderies. Un agneau d'or y dormait sur une croix d'or, entour&eacute; de
+ larges rayons d'or. Le tissu, lim&eacute; aux plis, laissait &eacute;chapper
+ de minces houppettes! les ornements en relief se rongeaient et s'effa&ccedil;aient.
+ C'&eacute;tait, dans la maison, une continuelle inqui&eacute;tude autour d'elle,
+ une tendresse terrifi&eacute;e, &agrave; la voir s'en aller ainsi paillette
+ &agrave; paillette. Le cur&eacute; devait la mettre presque tous les jours.
+ Et comment la remplacer, comment acheter les trois chasubles dont elle tenait
+ lieu, lorsque les derniers fils d'or seraient us&eacute;s!</p>
+<p>La Teuse, par-dessus la chasuble, &eacute;tala l'&eacute;tole, le manipule,
+ le cordon, l'aube et l'amict. Mais elle continuait &agrave; bavarder, tout en
+ s'appliquant &agrave; mettre le manipule en croix sur l'&eacute;tole, et &agrave;
+ disposer le cordon en guirlande, de fa&ccedil;on &agrave; tracer l'initiale
+ r&eacute;v&eacute;r&eacute;e du saint nom de Marie.</p>
+<p>- Il ne vaut pas plus grand'chose, ce cordon, murmurait-elle. Il faudra vous
+ d&eacute;cider &agrave; en acheter un autre, monsieur le cur&eacute;... Ce n'est
+ pas l'embarras, je vous en tisserais bien un moi-m&ecirc;me, si j'avais du chanvre.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret ne r&eacute;pondait pas. Il pr&eacute;parait le calice
+ sur une petite table, un grand vieux calice d'argent dor&eacute;, &agrave; pied
+ de bronze, qu'il venait de prendre au fond d'une armoire de bois blanc, o&ugrave;
+ &eacute;taient enferm&eacute;s les vases et les linges sacr&eacute;s, les Saintes
+ Huiles, les Missels, les chandeliers, les croix. Il posa en travers de la coupe
+ un purificatoire propre, mit par-dessus ce linge la pat&egrave;ne d'argent dor&eacute;,
+ contenant une hostie, qu'il recouvrit d'une petite pale de lin. Comme il cachait
+ le calice, en pin&ccedil;ant les deux plis du voile d'&eacute;toffe d'or appareill&eacute;
+ &agrave; la chasuble, la Teuse s'&eacute;cria:</p>
+<p>- Attendez, il n'y a pas de corporal dans la bourse... J'ai pris hier soir
+ tous les purificatoires, les pales et les corporaux sales pour les blanchir,
+ &agrave; part bien s&ucirc;r, pas dans la lessive... Je ne vous ai pas dit,
+ monsieur le cur&eacute;: je viens de la mettre en train, la lessive. Elle est
+ joliment grasse! Elle sera meilleure que la derni&egrave;re fois.</p>
+<p>Et pendant que le pr&ecirc;tre glissait un corporal dans la bourse, et qu'il
+ posait sur le voile la bourse, orn&eacute;e d'une croix d'or sur un fond d'or,
+ elle reprit vivement:</p>
+<p>- A propos, j'oubliais! ce galopin de Vincent n'est pas venu. Voulez-vous que
+ je serve la messe, monsieur le cur&eacute;?</p>
+<p>Le jeune pr&ecirc;tre la regarda s&eacute;v&egrave;rement.</p>
+<p>- Eh! ce n'est pas un p&eacute;ch&eacute;, continua-t-elle avec son bon sourire.
+ Je l'ai servie une fois, la messe, du temps de monsieur Caffin. Je la sers mieux
+ que des polissons qui rient comme des pa&iuml;ens pour une mouche volant dans
+ l'&eacute;glise... Allez, j'ai beau porter un bonnet, avoir soixante ans, &ecirc;tre
+ grosse comme un tour, je respecte plus le bon Dieu que ces vermines d'enfant,
+ que j'ai surpris encore, l'autre jour, jouant &agrave; saute-mouton derri&egrave;re
+ l'autel.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre continuait &agrave; la regarder, refusant de la t&ecirc;te.</p>
+<p>- Un trou, ce village, gronda-t-elle. Ils ne sont pas cent cinquante... Il
+ y a des jours, comme aujourd'hui, o&ugrave; vous ne trouveriez pas &acirc;me
+ qui vive aux Artaud. Jusqu'aux enfants au maillot qui vont dans les vignes!
+ Si je sais ce qu'on fait dans les vignes, par exemple! Des vignes qui poussent
+ sous les cailloux, s&egrave;ches comme des chardons! Et un pays de loups, &agrave;
+ une lieue de toute route!... A moins qu'un ange ne descende la servir, votre
+ messe, monsieur le cur&eacute;, vous n'avez que moi, ma parole! ou un des lapins
+ de mademoiselle D&eacute;sir&eacute;e, sauf votre respect!</p>
+<p>Mais, juste &agrave; ce moment, Vincent, le cadet des Brichet, poussa doucement
+ la porte de la sacristie. Ses cheveux rouges en broussaille, ses minces yeux
+ gris qui luisaient, f&acirc;ch&egrave;rent la Teuse.</p>
+<p>- Ah! le m&eacute;cr&eacute;ant! cria-t-elle, je parie qu'il vient de faire
+ quelque mauvais coup!... Avance donc, polisson, puisque monsieur le cur&eacute;
+ a peur que je ne salisse le bon Dieu!</p>
+<p>En voyant l'enfant, l'abb&eacute; Mouret avait pris l'amict. Il baisa la croix
+ brod&eacute;e au milieu, posa le linge un instant sur sa t&ecirc;te; puis, le
+ rabattant sur le collet de sa soutane, il croisa et attacha les cordons, le
+ droit par-dessus le gauche. Il passa ensuite l'aube, symbole de puret&eacute;,
+ en commen&ccedil;ant par le bras droit. Vincent, qui s'&eacute;tait accroupi,
+ tournait autour de lui, ajustant l'aube, veillant &agrave; ce qu'elle tomb&acirc;t
+ &eacute;galement de tous les c&ocirc;t&eacute;s, &agrave; deux doigts de terre.
+ Ensuite, il pr&eacute;senta le cordon au pr&ecirc;tre, qui s'en ceignit fortement
+ les reins, pour rappeler ainsi les liens dont le Sauveur fut charg&eacute; dans
+ sa Passion.</p>
+<p>La Teuse restait debout, jalouse, bless&eacute;e, faisant effort pour se taire;
+ mais la langue lui d&eacute;mangeait tellement, qu'elle reprit bient&ocirc;t:</p>
+<p>- Fr&egrave;re Archangias est venu... Il n'aura pas un enfant, &agrave; l'&eacute;cole,
+ aujourd'hui. Il est parti comme un coup de vent, pour aller tirer les oreilles
+ &agrave; cette marmaille, dans les vignes... Vous ferez bien de le voir. Je
+ crois qu'il a quelque chose &agrave; vous dire.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret lui imposa silence de la main. Il n'avait plus ouvert
+ les l&egrave;vres. Il r&eacute;citait les pri&egrave;res consacr&eacute;es,
+ en prenant le manipule, qu'il baisa, avant de le mettre &agrave; son bras gauche,
+ au-dessous du coude, comme un signe indiquant le travail des bonnes oeuvres,
+ et en croisant sur sa poitrine, apr&egrave;s l'avoir &eacute;galement bais&eacute;e,
+ l'&eacute;tole, symbole de sa dignit&eacute; et de sa puissance. La Teuse dut
+ aider Vincent &agrave; fixer la chasuble, qu'elle attacha &agrave; l'aide de
+ minces cordons, de fa&ccedil;on &agrave; ce qu'elle ne retomb&acirc;t pas en
+ arri&egrave;re.</p>
+<p>- Sainte Vierge! j'ai oubli&eacute; les burettes! balbutia-t-elle, se pr&eacute;cipitant
+ vers l'armoire. Allons, vite, galopin!</p>
+<p>Vincent emplit les burettes, des fioles de verre grossier, tandis qu'elle se
+ h&acirc;tait de prendre un manuterge propre, dans un tiroir. L'abb&eacute; Mouret,
+ tenant le calice de la main gauche par le noeud, les doigts de la main droite
+ pos&eacute;s sur la bourse, salua profond&eacute;ment, sans &ocirc;ter sa barrette,
+ un Christ de bois noir pendu au-dessus du buffet. L'enfant s'inclina &eacute;galement;
+ puis, passant le premier, tenant les burettes recouvertes du manuterge, il quitta
+ la sacristie, suivi du pr&ecirc;tre qui marchait les yeux baiss&eacute;s, dans
+ une d&eacute;votion profonde.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<h3>II</h3>
+<p>
+ L'&eacute;glise, vide, &eacute;tait toute blanche, par cette matin&eacute;e
+ de mai. La corde, pr&egrave;s du confessionnal, pendait de nouveau, immobile.
+ La veilleuse, dans un verre de couleur, br&ucirc;lait, pareille &agrave; une
+ tache rouge, &agrave; droite du tabernacle, contre le mur. Vincent, apr&egrave;s
+ avoir port&eacute; les burettes sur la cr&eacute;dence, revint s'agenouiller
+ &agrave; gauche, au bas du degr&eacute;, tandis que le pr&ecirc;tre, ayant salu&eacute;
+ le Saint-Sacrement d'une g&eacute;nuflexion sur le pav&eacute;, montait &agrave;
+ l'autel et &eacute;talait le corporal, au milieu duquel il pla&ccedil;ait le
+ calice. Puis, ouvrant le Missel, il redescendit. Une nouvelle g&eacute;nuflexion
+ le plia; il se signa &agrave; voix haute, joignit les mains devant la poitrine,
+ commen&ccedil;a le grand drame divin, d'une face toute p&acirc;le de foi et
+ d'amour.</p>
+<p>- <i>Introibo ad altare Dei</i>.</p>
+<p>- <i>Ad Deum qui laetificat juventutem meam,</i> bredouilla Vincent, qui
+ mangea les r&eacute;pons de l'antienne et du psaume, le derri&egrave;re sur
+ les talons, occup&eacute; &agrave; suivre la Teuse r&ocirc;dant dans l'&eacute;glise.</p>
+<p>La vieille servante regardait un des cierges d'un air inquiet. Sa pr&eacute;occupation
+ parut redoubler, pendant que le pr&ecirc;tre, inclin&eacute; profond&eacute;ment,
+ les mains jointes de nouveau, r&eacute;citait le <i>Confiteor</i>. Elle s'arr&ecirc;ta,
+ se frappant &agrave; son tour la poitrine, la t&ecirc;te pench&eacute;e, continuant
+ &agrave; guetter le cierge. La voix grave du pr&ecirc;tre et les balbutiements
+ du servant altern&egrave;rent encore pendant un instant.</p>
+<p>- <i>Dominus vobiscum</i>.</p>
+<p>- <i>Et cum spiritu tuo</i>.</p>
+<p>Et le pr&ecirc;tre, &eacute;largissant les mains, puis les rejoignant, dit
+ avec une componction attendrie:</p>
+<p>- <i>Oremus</i>...</p>
+<p>La Teuse ne put tenir davantage. Elle passa derri&egrave;re l'autel, atteignit
+ le cierge, qu'elle nettoya, du bout de ses ciseaux. Le cierge coulait. Il y
+ avait d&eacute;j&agrave; deux grandes larmes de cire perdues. Quand elle revint,
+ rangeant les bancs, s'assurant que les b&eacute;nitiers n'&eacute;taient pas
+ vides, le pr&ecirc;tre, mont&eacute; &agrave; l'autel, les mains pos&eacute;es
+ au bord de la nappe, priait &agrave; voix basse. Il baisa l'autel.</p>
+<p>Derri&egrave;re lui, la petite &eacute;glise restait blafarde des p&acirc;leurs
+ de la matin&eacute;e. Le soleil n'&eacute;tait encore qu'au ras des tuiles.
+ Les <i>Kyrie, eleison</i> coururent comme un frisson dans cette sorte d'&eacute;table,
+ pass&eacute;e &agrave; la chaux, au plafond plat, dont on voyait les poutres
+ badigeonn&eacute;es. De chaque c&ocirc;t&eacute;, trois hautes fen&ecirc;tres,
+ &agrave; vitres claires, f&ecirc;l&eacute;es, crev&eacute;es pour la plupart,
+ ouvraient des jours d'une crudit&eacute; crayeuse. Le plein air du dehors entrait
+ l&agrave; brutalement, mettant &agrave; nu toute la mis&egrave;re du Dieu de
+ ce village perdu. Au fond, au-dessus de la grande porte, qu'on n'ouvrait jamais,
+ et dont des herbes barraient le seuil, une tribune en planches, &agrave; laquelle
+ on montait par une &eacute;chelle de meunier, allait d'une muraille &agrave;
+ l'autre, craquant sous les sabots les jours de f&ecirc;te. Pr&egrave;s de l'&eacute;chelle,
+ le confessionnal, aux panneaux disjoints, &eacute;tait peint en jaune citron.
+ En face, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la petite porte, se trouvait le baptist&egrave;re,
+ un ancien b&eacute;nitier pos&eacute; sur un pied en ma&ccedil;onnerie. Puis,
+ &agrave; droite et &agrave; gauche, au milieu, &eacute;taient plaqu&eacute;s
+ deux minces autels, entour&eacute;s de balustrades de bois. Celui de gauche,
+ consacr&eacute; &agrave; la sainte Vierge, avait une grande M&egrave;re de Dieu
+ en pl&acirc;tre dor&eacute;, portant royalement une couronne d'or ferm&eacute;e
+ sur ses cheveux ch&acirc;tains; elle tenait, assis sur son bras gauche, un J&eacute;sus,
+ nu et souriant, dont la petite main soulevait le globe &eacute;toil&eacute;
+ du monde; elle marchait au milieu de nuages, avec des t&ecirc;tes d'anges ail&eacute;es
+ sous les pieds. L'autel de droite, o&ugrave; se disaient les messes de mort,
+ &eacute;tait surmont&eacute; d'un Christ en carton peint, faisant pendant &agrave;
+ la Vierge; le Christ, de la grandeur d'un enfant de dix ans, agonisait d'une
+ effrayante fa&ccedil;on, la t&ecirc;te rejet&eacute;e en arri&egrave;re, les
+ c&ocirc;tes saillantes, le ventre creus&eacute;, les membres tordus, &eacute;clabouss&eacute;s
+ de sang. Il y avait encore la chaire, une caisse carr&eacute;e, o&ugrave; l'on
+ montait par un escabeau de cinq degr&eacute;s, qui s'&eacute;levait vis-&agrave;-vis
+ d'une horloge &agrave; poids, enferm&eacute;e dans une armoire de noyer, et
+ dont les coups sourds &eacute;branlaient l'&eacute;glise enti&egrave;re, pareils
+ aux battements d'un coeur &eacute;norme, cach&eacute; quelque part, sous les
+ dalles. Tout le long de la nef, les quatorze stations du chemin de la Croix,
+ quatorze images grossi&egrave;rement enlumin&eacute;es, encadr&eacute;es de
+ baguettes noires, tachaient du jaune, du bleu et du rouge de la Passion, la
+ blancheur crue des murs.</p>
+<p>- <i>Deo gratias</i>, begaya Vincent, &agrave; la fin de l'&Eacute;p&icirc;tre.</p>
+<p>Le myst&egrave;re d'amour, l'immolation de la sainte victime se pr&eacute;parait.
+ Le servant prit le Missel, qu'il porta &agrave; gauche, du c&ocirc;t&eacute;
+ de l'&Eacute;vangile, en ayant soin de ne point toucher les feuillets du livre.
+ Chaque fois qu'il passait devant le tabernacle, il faisait de biais une g&eacute;nuflexion
+ qui lui d&eacute;jetait la taille. Puis, revenu &agrave; droite, il se tint
+ debout, les bras crois&eacute;s, pendant la lecture de l'&Eacute;vangile. Le
+ pr&ecirc;tre, apr&egrave;s avoir fait un signe de croix sur le Missel, s'&eacute;tait
+ sign&eacute; lui-m&ecirc;me: au front, pour dire qu'il ne rougirait jamais de
+ la parole divine; sur la bouche, pour montrer qu'il &eacute;tait toujours pr&ecirc;t
+ &agrave; confesser sa foi; sur son coeur, pour indiquer que son coeur appartenait
+ &agrave; Dieu seul.</p>
+<p>- <i>Dominus vobiscum</i>, dit-il en se tournant, le regard noy&eacute;,
+ en face des blancheurs froides de l'&eacute;glise.</p>
+<p>- <i>Et cum spiritu tuo</i>, r&eacute;pondit Vincent, qui s'&eacute;tait
+ remis &agrave; genoux.</p>
+<p>Apr&egrave;s avoir r&eacute;cit&eacute; l'Offertoire, le pr&ecirc;tre d&eacute;couvrit
+ le calice. Il tint un instant, &agrave; la hauteur de sa poitrine, la pat&egrave;ne
+ contenant l'hostie, qu'il offrit &agrave; Dieu, pour lui, pour les assistants,
+ pour tous les fid&egrave;les vivants ou morts. Puis, l'ayant fait glisser au
+ bord du corporal, sans la toucher des doigts, il prit le calice, qu'il essuya
+ soigneusement avec le purificatoire. Vincent &eacute;tait aller chercher sur
+ la cr&eacute;dence les burettes, qu'ils pr&eacute;senta l'une apr&egrave;s l'autre,
+ la burette du vin d'abord, ensuite la burette de l'eau. Le pr&ecirc;tre offrit
+ alors, pour le monde entier, le calice &agrave; demi plein, qu'il remit au milieu
+ du corporal, o&ugrave; il le recouvrit de la pale. Et ayant pri&eacute; encore,
+ il revint se faire verser de l'eau par minces filets sur les extr&eacute;mit&eacute;s
+ du pouce et de l'index de chaque main, afin de se purifier des moindres taches
+ du p&eacute;ch&eacute;. Quand il se fut essuy&eacute; au manuterge, la Teuse,
+ qui attendait, vida le plateau des burettes dans un seau de zinc, au coin de
+ l'autel.</p>
+<p>- <i>Orate, fratres</i>, reprit le pr&ecirc;tre &agrave; voix haute, tourn&eacute;
+ vers les bancs vides, les mains &eacute;largies et rejointes, dans un geste
+ d'appel aux hommes de bonne volont&eacute;.</p>
+<p>Et, se retournant devant l'autel, il continua, en baissant la voix. Vincent
+ marmotta une longue phrase latine dans laquelle il se perdit. Ce fut alors que
+ des flammes jaunes entr&egrave;rent par les fen&ecirc;tres. Le soleil, &agrave;
+ l'appel du pr&ecirc;tre, venait &agrave; la messe. Il &eacute;claira de larges
+ nappes dor&eacute;es la muraille gauche, le confessionnal, l'autel de la Vierge,
+ la grande horloge. Un craquement secoua le confessionnal; la M&egrave;re de
+ Dieu, dans une gloire, dans l'&eacute;blouissement de sa couronne et de son
+ manteau d'or, sourit tendrement &agrave; l'enfant J&eacute;sus, de ses l&egrave;vres
+ peintes; l'horloge, r&eacute;chauff&eacute;e, battit l'heure, &agrave; coups
+ plus vifs. Il sembla que le soleil peuplait les bancs des poussi&egrave;res
+ qui dansaient dans ses rayons. La petite &eacute;glise, l'&eacute;table blanchie,
+ fut comme pleine d'une foule ti&egrave;de. Au dehors, on entendait les petits
+ bruits du r&eacute;veil heureux de la campagne, les herbes qui soupiraient d'aise,
+ les feuilles s'essuyant dans la chaleur, les oiseaux lissant leurs plumes, donnant
+ un premier coup d'ailes. M&ecirc;me la campagne entrait avec le soleil: &agrave;
+ une des fen&ecirc;tres, un gros sorbier se haussait, jetant des branches par
+ les carreaux cass&eacute;s, allongeant ses bourgeons, comme pour regarder &agrave;
+ l'int&eacute;rieur; et, par les fentes de la grande porte, on voyait les herbes
+ du perron, qui mena&ccedil;aient d'envahir la nef. Seul, au milieu de cette
+ vie montante, le grand Christ, rest&eacute; dans l'ombre, mettait la mort, l'agonie
+ de sa chair barbouill&eacute;e d'ocre, &eacute;clabouss&eacute;e de laque. Un
+ moineau vint se poser au bord d'un trou; il regarda, puis s'envola; mais il
+ reparut presque aussit&ocirc;t, et, d'un vol silencieux, s'abattit entres les
+ bancs, devant l'autel de la Vierge. Un second moineau le suivit. Bient&ocirc;t,
+ de toutes les branches du sorbier, des moineaux descendirent, se promenant tranquillement
+ &agrave; petits sauts, sur les dalles.</p>
+<p>- <i>Sanctus, Sanctus, Sanctus, Dominus, Deus, Sabaoth</i>, dit le pr&ecirc;tre
+ &agrave; demi-voix, les &eacute;paules l&eacute;g&egrave;rement pench&eacute;es.</p>
+<p>Vincent donna les trois coups de clochette. Mais les moineaux, effray&eacute;s
+ de ce tintement brusque, s'envol&egrave;rent avec un tel bruit d'ailes, que
+ la Teuse, rentr&eacute;e depuis un instant dans la sacristie, reparut en grondant:</p>
+<p>- Les gueux! ils vont tout salir... Je parie que mademoiselle D&eacute;sir&eacute;e
+ est encore venue leur mettre des mies de pain.</p>
+<p>L'instant redoutable approchait. Le corps et le sang d'un Dieu allaient descendre
+ sur l'autel. Le pr&ecirc;tre baisait la nappe, joignait les mains, multipliait
+ les signes de croix sur l'hostile et sur le calice. Les pri&egrave;res du canon
+ ne tombaient plus de ses l&egrave;vres que dans une extase d'humilit&eacute;
+ et de reconnaissance. Ses attitudes, ses gestes, ses inflexions de voix, disaient
+ le peu qu'il &eacute;tait, l'&eacute;motion qu'il &eacute;prouvait &agrave;
+ &ecirc;tre choisi pour une si grande t&acirc;che. Vincent vint s'agenouiller
+ derri&egrave;re lui; il prit la chasuble de la main gauche, la soutint l&eacute;g&egrave;rement,
+ appr&ecirc;tant la clochette. Et lui, les coudes appuy&eacute;s au bord de la
+ table, tenant l'hostie entre le pouce et l'index de chaque main, pronon&ccedil;a
+ sur elle les paroles de la cons&eacute;cration: <i>Hoc est enim corpus meum</i>.
+ Puis, ayant fait une g&eacute;nuflexion, il l'&eacute;leva lentement, aussi
+ haut qu'il put, en la suivant des yeux, pendant que le servant sonnait, &agrave;
+ trois fois, prostern&eacute;. Il consacra ensuite le vin: <i>Hic est enim calix</i>,
+ les coudes de nouveau sur l'autel, saluant, &eacute;levant le calice, le suivant
+ &agrave; son tour des yeux, la main droite serrant le noeud, la gauche soutenant
+ le pied. Le servant donna trois derniers coups de clochette. Le grand myst&egrave;re
+ de la R&eacute;demption venait d'&ecirc;tre renouvel&eacute;, le Sang adorable
+ coulait une fois de plus.</p>
+<p>- Attendez, attendez, gronda la Teuse, en t&acirc;chant d'effrayer les moineaux,
+ le poing tendu.</p>
+<p>Mais les moineaux n'avaient plus peur. Ils &eacute;taient revenus, au beau
+ milieu des coups de clochette, effront&eacute;s, voletant sur les bancs. Les
+ tintements r&eacute;p&eacute;t&eacute;s les avaient m&ecirc;me mis en joie.
+ Ils r&eacute;pondirent par de petits cris, qui coupaient les paroles latines
+ d'un rire perl&eacute; de gamins libres. Le soleil leur chauffait les plumes,
+ la pauvret&eacute; douce de l'&eacute;glise les enchantait. Ils &eacute;taient
+ l&agrave; chez eux, comme dans une grange, dont on aurait laiss&eacute; une
+ lucarne ouverte, piaillant, se battant, se disputant les mies rencontr&eacute;es
+ &agrave; terre. Un d'eux alla se poser sur le voile d'or de la Vierge qui souriait;
+ un autre vint, lestement, reconna&icirc;tre les jupes de la Teuse, que cette
+ audace mit hors d'elle. A l'autel, le pr&ecirc;tre an&eacute;anti, les yeux
+ arr&ecirc;t&eacute;s sur la sainte hostie, le pouce et l'index joints, n'entendait
+ point cet envahissement de la nef par la ti&egrave;de matin&eacute;e de mai,
+ ce flot montant de soleil, de verdures, d'oiseaux, qui d&eacute;bordait jusqu'au
+ pied du Calvaire o&ugrave; la nature damn&eacute;e agonisait.</p>
+<p>- <i>Per omnia saecula saeculorum</i>, dit-il.</p>
+<p>- <i>Amen</i>, r&eacute;pondit Vincent.</p>
+<p>Le <i>Pater</i> achev&eacute;, le pr&ecirc;tre, mettant l'hostie au-dessus
+ du calice, la rompit au milieu. Il d&eacute;tacha ensuite, de l'une des moiti&eacute;s,
+ une particule qu'il laissa tomber dans le pr&eacute;cieux Sang, pour marquer
+ l'union intime qu'il allait contracter avec Dieu par le communion. Il dit &agrave;
+ haute voix <i>l'Agnus Dei</i>, r&eacute;cita tout bas les trois Oraisons prescrites,
+ fit son acte d'indignit&eacute;; et, les coudes sur l'autel, la pat&egrave;ne
+ sous le menton, il communia des deux parties de l'hostie &agrave; la fois. Puis,
+ apr&egrave;s avoir joint les mains &agrave; la hauteur de son visage, dans une
+ fervente m&eacute;ditation, il recueillit sur le corporal, &agrave; l'aide de
+ la pat&egrave;ne, les saintes parcelles d&eacute;tach&eacute;es de l'hostie,
+ qu'il mit dans le calice. Une parcelle s'&eacute;tant &eacute;galement attach&eacute;e
+ &agrave; son pouce, il le frotta du bout de son index. Et, se signant avec le
+ calice, portant de nouveau la pat&egrave;ne sous son menton, il prit tout le
+ pr&eacute;cieux Sang, en trois fois, sans quitter des l&egrave;vres le bord
+ de la coupe, consommant jusqu'&agrave; la derni&egrave;re goutte le divin Sacrifice.</p>
+<p>Vincent s'&eacute;tait lev&eacute; pour retourner chercher les burettes sur
+ la cr&eacute;dence. Mais la porte du couloir qui conduisait au presbyt&egrave;re
+ s'ouvrit toute grande, se rabattit contre le mur, livrant passage &agrave; une
+ belle jeune fille de vingt-deux ans, l'air enfant, qui cachait quelque chose
+ dans son tablier.</p>
+<p>- Il y en a treize! cria-t-elle. Tous les oeufs &eacute;taient bons!</p>
+<p>Et entr'ouvrant son tablier, montrant une couv&eacute;e de poussins qui grouillaient,
+ avec leurs plumes naissantes et les points noirs de leurs yeux:</p>
+<p>- Regardez donc! sont-ils mignons, les amours!... Oh! le petit blanc qui monte
+ sur le dos des autres! Et celui-l&agrave;, le mouchet&eacute;, qui bat d&eacute;j&agrave;
+ des ailes!... Les oeufs &eacute;taient joliment bons. Pas un de clair!</p>
+<p>La Teuse, qui aidait &agrave; la messe quand m&ecirc;me, passant les burettes
+ &agrave; Vincent pour les ablutions, se tourna, dit &agrave; haute voix:</p>
+<p>- Taisez-vous donc, mademoiselle D&eacute;sir&eacute;e! Vous voyez bien que
+ nous n'avons pas fini.</p>
+<p>Une odeur forte de basse-cour venait par la porte ouverte, soufflant comme
+ un ferment d'&eacute;closion dans l'&eacute;glise, dans le soleil chaud qui
+ gagnait l'autel. D&eacute;sir&eacute;e resta un instant debout, toute heureuse
+ du petit monde qu'elle portait, regardant Vincent verser le vin de la purification,
+ regardant son fr&egrave;re boire ce vin, pour que rien des saintes esp&egrave;ces
+ ne rest&acirc;t dans sa bouche. Et elle &eacute;tait encore l&agrave;, lorsqu'il
+ revint tenant le calice &agrave; deux mains, afin de recevoir sur le pouce et
+ sur l'index, le vin et l'eau de l'ablution, qu'il but &eacute;galement. Mais
+ la poule, cherchant ses petits, arrivait en gloussant, mena&ccedil;ait d'entrer
+ dans l'&eacute;glise. Alors, D&eacute;sir&eacute;e s'en alla, avec des paroles
+ maternelles pour les poussins, au moment o&ugrave; le pr&ecirc;tre, apr&egrave;s
+ avoir appuy&eacute; le purificatoire sur les l&egrave;vres, le passait sur les
+ bords, puis dans l'int&eacute;rieur du calice.</p>
+<p>C'&eacute;tait la fin, les actions de gr&acirc;ce rendues &agrave; Dieu. Le
+ servant alla chercher une derni&egrave;re fois le Missel, le rapporta &agrave;
+ droite. Le pr&ecirc;tre remit sur le calice le purificatoire, la pat&egrave;ne,
+ la pale; puis, il pin&ccedil;a de nouveau les deux larges plis du voile, et
+ posa la bourse, dans laquelle il avait pli&eacute; le corporal. Tout son &ecirc;tre
+ &eacute;tait un ardent remerciement. Il demandait au ciel la r&eacute;mission
+ de ses p&eacute;ch&eacute;s, la gr&acirc;ce d'une sainte vie, le m&eacute;rite
+ de la vie &eacute;ternelle. Il restait ab&icirc;m&eacute; dans ce miracle d'amour,
+ dans cette immolation continue qui le nourrissait chaque jour du sang et de
+ la chair de son Sauveur.</p>
+<p>Apr&egrave;s avoir lu les Oraisons, il se tourna, disant:</p>
+<p>- <i>Ite, missa est</i>.</p>
+<p>- <i>Deo gratias</i>, r&eacute;pondit Vincent.</p>
+<p>Puis, s'&eacute;tant retourn&eacute; pour baiser l'autel, il revint, la main
+ gauche au-dessous de la poitrine, la main droite tendue, b&eacute;nissant l'&eacute;glise
+ pleine des gaiet&eacute;s du soleil et du tapage des moineaux.</p>
+<p>- <i>Benedicat vos omnipotens Deus, Pater et Filius, et Spiritus Sanctus.</i></p>
+<p>- <i>Amen</i>, dit le servant en se signant.</p>
+<p>Le soleil avait grandi, et les moineaux s'enhardissaient. Pendant que le pr&ecirc;tre
+ lisait, sur le carton de gauche, l'&Eacute;vangile de Saint Jean, annon&ccedil;ant
+ l'&eacute;ternit&eacute; du Verbe, le soleil enflammait l'autel, blanchissait
+ les panneaux de faux marbre, mangeait les clart&eacute;s des deux cierges, dont
+ les courtes m&egrave;ches ne faisaient plus que deux taches sombres. L'astre
+ triomphant mettait dans sa gloire la croix, les chandeliers, la chasuble, le
+ voile du calice, tout cet or p&acirc;lissant sous ses rayons. Et lorsque le
+ pr&ecirc;tre, prenant le calice, faisant une g&eacute;nuflexion, quitta l'autel
+ pour retourner &agrave; la sacristie, la t&ecirc;te couverte, pr&eacute;c&eacute;d&eacute;
+ du servant qui remportait les burettes et le manuterge, l'astre demeura seul
+ ma&icirc;tre de l'&eacute;glise. Il s'&eacute;tait pos&eacute; &agrave; son
+ tour sur la nappe, allumant d'une splendeur la porte du tabernacle, c&eacute;l&eacute;brant
+ les f&eacute;condit&eacute;s de mai. Une chaleur montait des dalles. Les murailles
+ badigeonn&eacute;es, la grande Vierge, le grand Christ lui-m&ecirc;me, prenaient
+ un frisson de s&egrave;ve, comme si la mort &eacute;tait vaincue par l'&eacute;ternelle
+ jeunesse de la terre.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<h3>III.</h3>
+<p>
+ La Teuse se h&acirc;ta d'&eacute;teindre les cierges. Mais elle s'attarda &agrave;
+ vouloir chasser les moineaux. Aussi, quand elle rapporta le Missel &agrave;
+ la sacristie, ne trouva-t-elle plus l'abb&eacute; Mouret, qui avait rang&eacute;
+ les ornements sacr&eacute;s, apr&egrave;s s'&ecirc;tre lav&eacute; les mains.
+ Il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; dans la salle &agrave; manger, debout, d&eacute;jeunant
+ d'une tasse de lait.</p>
+<p>- Vous devriez bien emp&ecirc;cher votre soeur de jeter du pain dans l'&eacute;glise,
+ dit la Teuse en entrant. C'est l'hiver dernier qu'elle a invent&eacute; ce joli
+ coup-l&agrave;. Elle disait que les moineaux avaient froid, que le bon Dieu
+ pouvait bien les nourrir... Vous verrez qu'elle finira par nous faire coucher
+ avec ses poules et ses lapins.</p>
+<p>- Nous aurions plus chaud, r&eacute;pondit gaiement le jeune pr&ecirc;tre.
+ Vous grondez toujours, la Teuse. Laissez donc notre pauvre D&eacute;sir&eacute;e
+ aimer ses b&ecirc;tes. Elle n'a pas d'autre plaisir, la ch&egrave;re innocente.</p>
+<p>La servante se planta au milieu de la pi&egrave;ce.</p>
+<p>- Oh! vous! reprit-elle, vous accepteriez que les pies elles-m&ecirc;mes b&acirc;tissent
+ leurs nids dans l'&eacute;glise. Vous ne voyez rien, vous trouvez tout parfait...
+ Votre soeur est joliment heureuse que vous l'ayez prise avec vous, au sortir
+ du s&eacute;minaire. Pas de p&egrave;re, pas de m&egrave;re. Je voudrais savoir
+ qui lui permettrait de patauger comme elle le fait, dans une basse-cour?</p>
+<p>Puis, changeant de ton, s'attendrissant:</p>
+<p>- &Ccedil;a, bien s&ucirc;r, ce serait dommage de la contrarier. Elle est sans
+ malice aucune. Elle n'a pas dix ans d'&acirc;ge, bien qu'elle soit une des plus
+ fortes filles du pays... Vous savez, je la couche encore, le soir, et il faut
+ que je lui raconte des histoires pour l'endormir, comme &agrave; une enfant.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret &eacute;tait rest&eacute; debout, achevant sa tasse de
+ lait, les doigts un peu rougis par la fra&icirc;cheur de la salle &agrave; manger,
+ une grande pi&egrave;ce carrel&eacute;e, peinte en gris, sans autres meubles
+ qu'une table et des chaises. La Teuse enleva une serviette, qu'elle avait &eacute;tal&eacute;e
+ sur un coin de la table, pour le d&eacute;jeuner.</p>
+<p>- Vous ne salissez gu&egrave;re de linge, murmura-t-elle. On dirait que vous
+ ne pouvez pas vous asseoir, que vous &ecirc;tes toujours sur le point de partir...
+ Ah! si vous aviez connu monsieur Caffin, le pauvre d&eacute;funt cur&eacute;
+ que vous avez remplac&eacute;! Voil&agrave; un homme qui &eacute;tait douillet!
+ Il n'aurait pas dig&eacute;r&eacute;, s'il avait mang&eacute; debout... C'&eacute;tait
+ un Normand, de Canteleu, comme moi. Oh' je ne le remercie pas de m'avoir amen&eacute;
+ dans ce pays de loups. Les premiers temps, nous sommes-nous ennuy&eacute;s,
+ bon Dieu! Le pauvre cur&eacute; avait eu des histoires bien d&eacute;sagr&eacute;ables
+ chez nous... Tiens! monsieur Mouret, vous n'avez donc pas sucr&eacute; votre
+ lait? Voil&agrave; les deux morceaux de sucre.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre posait sa tasse.</p>
+<p>- Oui, j'ai oubli&eacute;, je crois, dit-il.</p>
+<p>La Teuse le regarda en face, en haussant les &eacute;paules. Elle plia dans
+ la serviette une tartine de pain bis qui &eacute;tait &eacute;galement rest&eacute;e
+ sur la table. Puis, comme le cur&eacute; allait sortir, elle courut &agrave;
+ lui, s'agenouilla, en criant:</p>
+<p>- Attendez, les cordons de vos souliers ne sont seulement pas nou&eacute;s...
+ Je ne sais pas comment vos pieds r&eacute;sistent, dans ces souliers de paysan.
+ Vous, si mignon, qui avez l'air d'avoir &eacute;t&eacute; dr&ocirc;lement g&acirc;t&eacute;!...
+ Allez, il fallait que l'&eacute;v&ecirc;que vous connut bien, pour vous donner
+ la cure la plus pauvre du d&eacute;partement.</p>
+<p>- Mais, dit le pr&ecirc;tre en souriant de nouveau, c'est moi qui ai choisi
+ les Artaud... Vous &ecirc;tes bien mauvaise ce matin, la Teuse. Est-ce que nous
+ ne sommes pas heureux, ici? Nous avons tout ce qu'il nous faut, nous vivons
+ dans une paix de paradis.</p>
+<p>Alors, elle se contint, elle rit &agrave; son tour, r&eacute;pondant:</p>
+<p>- Vous &ecirc;tes un saint homme, monsieur le cur&eacute;... Venez voir comme
+ ma lessive est grasse. &Ccedil;a vaudra mieux que de nous disputer.</p>
+<p>Il du la suivre, car elle mena&ccedil;ait de ne pas le laisser sortir, s'il
+ ne la complimentait sur sa lessive. Il quittait la salle &agrave; manger, lorsqu'il
+ se heurta &agrave; un pl&acirc;tras, dans le corridor.</p>
+<p>- Qu'est-ce donc? demanda-t-il.</p>
+<p>- Rien, r&eacute;pondit la Teuse, de son air terrible. C'est le presbyt&egrave;re
+ qui tombe. Mais vous vous trouvez bien, vous avez tout ce qu'il vous faut...
+ Ah! Dieu, les crevasses ne manquent pas. Regardez-moi ce plafond. Est-il assez
+ fendu! Si nous ne sommes pas &eacute;cras&eacute;s un de ces jours, nous devrons
+ un fameux cierge &agrave; notre ange gardien. Enfin, puisque &ccedil;a vous
+ convient... C'est comme l'&eacute;glise. Il y a deux ans qu'on aurait d&ucirc;
+ remettre les carreaux cass&eacute;s. L'hiver, le bon Dieu g&egrave;le. Puis,
+ &ccedil;a emp&ecirc;cherait d'entrer ces gueux de moineaux. Je finirai par coller
+ du papier, moi, je vous en avertis.</p>
+<p>- Eh! c'est une id&eacute;e, murmura le pr&ecirc;tre, on pourrait coller du
+ papier... Quant aux murs, ils sont plus solides qu'on ne croit. Dans ma chambre,
+ le plancher a fl&eacute;chi seulement devant la fen&ecirc;tre. La maison nous
+ enterrera tous.</p>
+<p>Arriv&eacute; sous le petit hangar, pr&egrave;s de la cuisine, il s'extasia
+ sur l'excellence de la lessive, voulant faire plaisir &agrave; la Teuse; il
+ fallut m&ecirc;me qu'il la sentit, qu'il mit les doigts dedans. Alors, la vieille
+ femme, enchant&eacute;e, se montra maternelle. Elle ne gronda plus, elle courut
+ chercher une brosse, disant:</p>
+<p>- Vous n'allez peut-&ecirc;tre pas sortir avec de la boue d'hier &agrave; votre
+ soutane! Si vous l'aviez laiss&eacute;e sur la rampe, elle serait propre...
+ Elle est encore bonne, cette soutane. Seulement relevez-la bien, quand vous
+ traversez un champ. Les chardons d&eacute;chirent tout.</p>
+<p>Et elle le faisait tourner, comme un enfant, le secouant des pieds &agrave;
+ la t&ecirc;te, sous les coups violents de la brosse.</p>
+<p>- L&agrave;, l&agrave;, c'est assez, dit-il en s'&eacute;chappant. Veillez
+ sur D&eacute;sir&eacute;e, n'est-ce pas? Je vais lui dire que je sors.</p>
+<p>Mais, &agrave; ce moment, une voix claire appela:</p>
+<p>- Serge! Serge!</p>
+<p>D&eacute;sir&eacute;e arrivait en courant, totue rouge de joie, t&ecirc;te
+ nue, ses cheveux noirs nou&eacute;s puissamment sur la nuque, avec des mains
+ et des bras couverts de fumier, jusqu'aux coudes. Elle nettoyait ses poules.
+ Quand elle vit son fr&egrave;re sur le point de sortir, son br&eacute;viaire
+ sous le bras, elle rit plus fort, l'embrassant &agrave; pleine bouche, rejetant
+ les mains en arri&egrave;re, pour ne pas le toucher.</p>
+<p>- Non, non, balbutiait-elle, je te salirais... Oh! je m'amuse! Tu verras les
+ b&ecirc;tes, quand tu reviendras.</p>
+<p>Et elle se sauva. L'abb&eacute; Mouret dit qu'il rentrerait vers onze heures,
+ pour le d&eacute;jeuner. Il partait, lorsque la Teuse, qui l'avait accompagn&eacute;
+ jusqu'au seuil, lui cria ses derni&egrave;res recommandations.</p>
+<p>- N'oubliez pas de voir Fr&egrave;re Archangias... Passez aussi chez les Brichet;
+ la femme est venue hier, toujours pour ce mariage... Monsieur le cur&eacute;,
+ &eacute;coutez donc! J'ai rencontr&eacute; la Rosalie. Elle ne demanderait pas
+ mieux, elle, que d'&eacute;pouser le grand Fortun&eacute;. Parlez au p&egrave;re
+ Bambousse, peut-&ecirc;tre qu'il vous &eacute;coutera, maintenant... Et ne revenez
+ pas &agrave; midi, comme l'autre jour. A onze heures, dites, &agrave; onze heures,
+ n'est-ce pas?</p>
+<p>Mais le pr&ecirc;tre ne se tournait plus. Elle rentra, en disant entre ses
+ dents:</p>
+<p>- Si vous croyez qu'il m'&eacute;coute... &Ccedil;a n'a pas vingt-six ans,
+ et &ccedil;a n'en fait qu'&agrave; sa t&ecirc;te. Bien s&ucirc;r, il en remontrerait
+ pour la saintet&eacute; &agrave; un homme de soixante ans; mais il n'a point
+ v&eacute;cu, il ne sait rien, il n'a pas de peine &agrave; &ecirc;tre sage comme
+ un ch&eacute;rubin, ce mignon-l&agrave;.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3> IV.</h3>
+<p>
+ Quand l'abb&eacute; Mouret ne sentit plus la Teuse derri&egrave;re lui il s'arr&ecirc;ta,
+ heureux d'&ecirc;tre enfin seul. L'&eacute;glise &eacute;tait b&acirc;tie sur
+ un tertre peu &eacute;lev&eacute;, qui descendait en pente douce jusqu'au village;
+ elle s'allongeait, pareille &agrave; une bergerie abandonn&eacute;e, perc&eacute;e
+ de larges fen&ecirc;tres, &eacute;gay&eacute;e par des tuiles rouges. Le pr&ecirc;tre
+ se retourna, jetant un coup d'oeil sur le presbyt&egrave;re, une masure gris&acirc;tre,
+ coll&eacute;e au flanc m&ecirc;me de la nef; puis, comme s'il e&ucirc;t craint
+ d'&ecirc;tre repris par l'intarissable bavardage bourdonnant &agrave; ses oreilles
+ depuis le matin, il remonta &agrave; droite, il ne se crut en s&ucirc;ret&eacute;
+ que devant le grand portail, o&ugrave; l'on ne pouvait l'apercevoir de la cure.
+ La fa&ccedil;ade de l'&eacute;glise, toute nue, rong&eacute;e par les soleils
+ et les pluies, &eacute;tait surmont&eacute;e d'une &eacute;troite cage en ma&ccedil;onnerie,
+ au milieu de laquelle une petite cloche mettait son profil noir; on voyait le
+ bout de la corde, entrant dans les tuiles. Six marches rompues, &agrave; demi
+ enterr&eacute;es par un bout, menaient &agrave; la haute porte ronde, crevass&eacute;e,
+ mang&eacute;e de poussi&egrave;re, de rouille, de toiles d'araign&eacute;es,
+ si lamentable sur ses gonds arrach&eacute;s, que les coups de vent semblaient
+ devoir entrer, au premier souffle. L'abb&eacute; Mouret, qui avait des tendresses
+ pour cette ruine, alla s'adosser contre un des vantaux, sur le perron. De l&agrave;,
+ il embrassait d'un coup d'oeil tout le pays. Les mains aux yeux, il regarda,
+ il chercha &agrave; l'horizon.</p>
+<p>En mai, une v&eacute;g&eacute;tation formidable crevait ce sol de cailloux.
+ Des lavandes colossales, des buissons de gen&eacute;vriers, des nappes d'herbes
+ rudes, montaient sur le perron, plantaient des bouquets de verdure sombre jusque
+ sur les tuiles. La premi&egrave;re pouss&eacute;e de la s&egrave;ve mena&ccedil;ait
+ d'emporter l'&eacute;glise, dans le dur taillis des plantes noueuses. A cette
+ heure matinale, en plein travail de croissance c'&eacute;tait un bourdonnement
+ de chaleur, un long effort silencieux soulevant les roches d'un frisson. Mais
+ l'abb&eacute; ne sentait pas l'ardeur de ces couches laborieuses; il crut que
+ la marche basculait, et s'adossa contre l'autre battant de la porte.</p>
+<p>Le pays s'&eacute;tendait &agrave; deux lieues, ferm&eacute; par un mur de
+ collines jaunes, que des bois de pins tachaient de noir; pays terrible aux landes
+ s&eacute;ch&eacute;es, aux ar&ecirc;tes rocheuses d&eacute;chirant le sol. Les
+ quelques coins de terre labourable &eacute;talaient des mares saignantes, des
+ champs rouges, o&ugrave; s'alignaient des files d'amandiers maigres, des t&ecirc;tes
+ grises d'oliviers, des tra&icirc;n&eacute;es de vignes, rayant la campagne de
+ leurs souches brunes. On aurait dit qu'un immense incendie avait pass&eacute;
+ l&agrave;, semant sur les hauteurs les cendres des for&ecirc;ts, br&ucirc;lant
+ les prairies, laissant son &eacute;clat et sa chaleur de fournaise dans les
+ creux. A peine, de loin en loin, le vert p&acirc;le d'un carr&eacute; de bl&eacute;
+ mettait-il une note tendre. L'horizon restait farouche, sans un filet d'eau,
+ mourant de soif, s'envolant par grandes poussi&egrave;res aux moindres haleines.
+ Et, tout au bout, par un coin &eacute;croul&eacute; des collines de l'horizon,
+ on apercevait un lointain de verdures humides, une &eacute;chapp&eacute;e de
+ la vall&eacute;e voisine, que f&eacute;condait la Viorme, une rivi&egrave;re
+ descendue des gorges de la Seille.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre, les yeux &eacute;blouis, abaissa les regards sur le village,
+ dont les quelques maisons s'en allaient &agrave; la d&eacute;bandade, au bas
+ de l'&eacute;glise. Mis&eacute;rables maisons, faites de pierres s&egrave;ches
+ et de planches ma&ccedil;onn&eacute;es, jet&eacute;es le long d'un &eacute;troit
+ chemin, sans rues indiqu&eacute;es. Elles &eacute;taient au nombre d'une trentaine,
+ les unes tass&eacute;es dans le fumier, noires de mis&egrave;re, les autres
+ plus vastes, plus gaies, avec leurs tuiles roses. Des bouts de jardin, conquis
+ sur le roc, &eacute;talaient des carr&eacute;s de l&eacute;gumes, coup&eacute;s
+ de haies vives. A cette heure, les Artaud &eacute;taient vides; pas une femme
+ aux fen&ecirc;tres, pas un enfant vautr&eacute; dans la poussi&egrave;re; seules,
+ des bandes de poules allaient et venaient, fouillant la paille, qu&ecirc;tant
+ jusqu'au seuil des maisons, dont les portes laiss&eacute;es ouvertes b&acirc;illaient
+ complaisamment au soleil. Un grand chien noir, assis sur son derri&egrave;re,
+ &agrave; l'entr&eacute;e du village, semblait le garder.</p>
+<p>Une paresse engourdissait peu &agrave; peu l'abb&eacute; Mouret. Le soleil
+ montant le baignait d'une telle ti&eacute;deur, qu'il se laissait aller contre
+ la porte de l'&eacute;glise, envahi par une paix heureuse. Il songeait &agrave;
+ ce village des Artaud, pouss&eacute; l&agrave;, dans les pierres, ainsi qu'une
+ des v&eacute;g&eacute;tations noueuses de la vall&eacute;e. Tous les habitants
+ &eacute;taient parents, tous portaient le m&ecirc;me nom, si bien qu'ils prenaient
+ des surnoms d&egrave;s le berceau, pour se distinguer entre eux. Un anc&ecirc;tre,
+ un Artaud, &eacute;tait venu, qui s'&eacute;tait fix&eacute; dans cette lande,
+ comme un paria; puis, sa famille avait grandi, avec la vitalit&eacute; farouche
+ des herbes su&ccedil;ant la vie des rochers; sa famille avait fini par &ecirc;tre
+ une tribu, une commune, dont les cousinages se perdaient, remontaient &agrave;
+ des si&egrave;cles. Ils se mariaient entre eux, dans une promiscuit&eacute;
+ &eacute;hont&eacute;e; on ne citait pas un exemple d'un Artaud ayant amen&eacute;
+ une femme d'un village voisin; les filles seules s'en allaient, parfois. Ils
+ naissaient, ils mouraient, attach&eacute;s &agrave; ce coin de terre, pullulant
+ sur leur fumier, lentement, avec une simplicit&eacute; d'arbres qui repoussaient
+ de leur semence, sans avoir une id&eacute;e nette du vaste monde, au del&agrave;
+ de ces roches jaunes, entre lesquelles ils v&eacute;g&eacute;taient. Et pourtant
+ d&eacute;j&agrave;, parmi eux, se trouvaient des pauvres et des riches; des
+ poules ayant disparu, les poulaillers, la nuit, &eacute;taient ferm&eacute;s
+ par de gros cadenas; un Artaud avait tu&eacute; un Artaud, un soir, derri&egrave;re
+ le moulin. C'&eacute;tait, au fond de cette ceinture d&eacute;sol&eacute;e de
+ collines, un peuple &agrave; part, une race n&eacute;e du sol, une humanit&eacute;
+ de trois cents t&ecirc;tes qui recommen&ccedil;ait les temps.</p>
+<p>Lui, gardait toute l'ombre morte du s&eacute;minaire. Pendant des ann&eacute;es,
+ il n'avait pas connu le soleil. Il l'ignorait m&ecirc;me encore, les yeux ferm&eacute;s,
+ fix&eacute;s sur l'&acirc;me, n'ayant que du m&eacute;pris pour la nature damn&eacute;e.
+ Longtemps, aux heures de recueillement, lorsque la m&eacute;ditation le prosternait,
+ il avait r&ecirc;v&eacute; un d&eacute;sert d'ermite, quelque trou dans une
+ montagne, o&ugrave; rien de la vie, ni &ecirc;tre, ni plante, ni eau, ne le
+ viendrait distraire de la contemplation de Dieu. C'&eacute;tait un &eacute;lan
+ d'amour pur, une horreur de la sensation physique. L&agrave;, mourant &agrave;
+ lui-m&ecirc;me, le dos tourn&eacute; &agrave; la lumi&egrave;re, il aurait attendu
+ de n'&ecirc;tre plus, de se perdre dans la souveraine blancheur des &acirc;mes.
+ Le ciel lui apparaissait tout blanc, d'un blanc de lumi&egrave;re, comme s'il
+ neigeait des lis, comme si toutes les puret&eacute;s, toutes les innocences,
+ toutes les chastet&eacute;s flambaient. Mais son confesseur le grondait, quand
+ il lui racontait ses d&eacute;sirs de solitude, ses besoins de candeur divine;
+ il le rappelait aux luttes de l'&Eacute;glise, aux n&eacute;cessit&eacute;s
+ du sacerdoce. Plus tard, apr&egrave;s son ordination, le jeune pr&ecirc;tre
+ &eacute;tait venu aux Artaud, sur sa propre demande, avec l'espoir de r&eacute;aliser
+ son r&ecirc;ve d'an&eacute;antissement humain. Au milieu de cette mis&egrave;re,
+ sur ce col st&eacute;rile, il pourrait se boucher les oreilles aux bruits du
+ monde, il vivrait dans le sommeil des saints. Et, depuis plusieurs mois, en
+ effet, il demeurait souriant; &agrave; peine un frisson du village le troublait-il
+ de loin en loin; &agrave; peine une morsure plus chaude du soleil le prenait-elle
+ &agrave; la nuque, lorsqu'il suivait les sentiers, tout au ciel, sans entendre
+ l'enfantement continu au milieu duquel il marchait.</p>
+<p>Le grand chien noir qui gardait les Artaud venait de se d&eacute;cider &agrave;
+ monter aupr&egrave;s de l'abb&eacute; Mouret. Il s'&eacute;tait assis de nouveau
+ sur son derri&egrave;re, a ses pieds. Mais le pr&ecirc;tre restait perdu dans
+ la douceur du matin. La veille, il avait commenc&eacute; les exercices du Rosaire
+ de Marie; il attribuait la grande joie qui descendait en lui &agrave; l'intercession
+ de la Vierge aupr&egrave;s de son divin Fils. Et que les biens de la terre lui
+ semblaient m&eacute;prisables! Avec quelle reconnaissance il se sentait pauvre!
+ En entrant dans les ordres, ayant perdu son p&egrave;re et sa m&egrave;re le
+ m&ecirc;me jour, &agrave; la suite d'un drame dont il ignorait encore les &eacute;pouvantes,
+ il avait laiss&eacute; &agrave; un fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; toute la fortune.
+ Il ne tenait plus au monde que par sa soeur. Il s'&eacute;tait charg&eacute;
+ d'elle, pris d'une sorte de tendresse religieuse pour sa t&ecirc;te faible.
+ La ch&egrave;re innocente &eacute;tait si pu&eacute;rile, si petite fille, qu'elle
+ lui apparaissait avec la puret&eacute; de ces pauvres d'esprit, auxquels l'&Eacute;vangile
+ accorde le royaume des cieux. Cependant, elle l'inqui&eacute;tait depuis quelque
+ temps; elle devenait trop forte, trop saine; elle sentait trop la vie. Mais
+ c'&eacute;tait &agrave; peine un malaise. Il passait ses journ&eacute;es dans
+ l'existence int&eacute;rieure qu'il s'&eacute;tait faite, ayant tout quitt&eacute;
+ pour se donner entier. Il fermait la porte de ses sens, cherchait &agrave; s'affranchir
+ des n&eacute;cessit&eacute;s du corps, n'&eacute;tait plus qu'une &acirc;me
+ ravie par la contemplation. La nature ne lui pr&eacute;sentait que pi&egrave;ges,
+ qu'ordures; il mettait sa gloire &agrave; lui faire violence, &agrave; la m&eacute;priser,
+ &agrave; se d&eacute;gager de sa boue humaine. Le juste doit &ecirc;tre insens&eacute;
+ selon le monde. Aussi se regardait-il comme un exil&eacute; sur la terre; il
+ n'envisageait que les biens c&eacute;lestes, ne pouvant comprendre qu'on m&icirc;t
+ en balance une &eacute;ternit&eacute; de f&eacute;licit&eacute; avec quelques
+ heures d'une joie p&eacute;rissable. Sa raison le trompait, ses d&eacute;sirs
+ mentaient. Et, s'il avan&ccedil;ait dans la vertu, c'&eacute;tait surtout par
+ son humilit&eacute; et son ob&eacute;issance. Il voulait &ecirc;tre le dernier
+ de tous, soumis &agrave; tous, pour que la ros&eacute;e divine tomb&acirc;t
+ sur son coeur comme sur un sable aride; il se disait couvert d'opprobre et de
+ confusion, indigne &agrave; jamais d'&ecirc;tre sauv&eacute; du p&eacute;ch&eacute;.
+ &Ecirc;tre humble, c'est croire, c'est aimer. Il ne d&eacute;pendait m&ecirc;me
+ plus de lui-m&ecirc;me, aveugle, sourd, chair morte. Il &eacute;tait la chose
+ de Dieu. Alors, de cette abjection o&ugrave; il s'enfon&ccedil;ait, un hosannah
+ l'emportait au-dessus des heureux et des puissants, dans le resplendissement
+ d'un bonheur sans fin.</p>
+<p>Aux Artaud, l'abb&eacute; Mouret avait ainsi trouv&eacute; les ravissements
+ du clo&icirc;tre, si ardemment souhaites jadis, &agrave; chacune de ses lectures
+ de <i>l'Imitation</i>. Rien en lui n'avait encore combattu. Il &eacute;tait
+ parfait, d&egrave;s le premier agenouillement, sans lutte, sans secousse, comme
+ foudroy&eacute; par la gr&acirc;ce, dans l'oubli absolu de sa chair. Extase
+ de l'approche de Dieu que connaissent quelques jeunes pr&ecirc;tres; heure bienheureuse
+ o&ugrave; tout se tait, o&ugrave; les d&eacute;sirs ne sont qu'un immense besoin
+ de puret&eacute;. Il n'avait mis sa consolation chez aucune cr&eacute;ature.
+ Lorsqu'on croit qu'une chose est tout, on ne saurait &ecirc;tre &eacute;branl&eacute;,
+ et il croyait que Dieu &eacute;tait tout, que son humilit&eacute;, son ob&eacute;issance,
+ sa chastet&eacute;, &eacute;taient tout. Il se souvenait d'avoir entendu parler
+ de la tentation comme d'une torture abominable qui &eacute;prouve les plus saints.
+ Lui, souriait. Dieu ne l'avait jamais abandonn&eacute;. Il marchait dans sa
+ foi, ainsi que dans une cuirasse qui le prot&eacute;geait contre les moindres
+ souffles mauvais. Il se rappelait qu'&agrave; huit ans il pleurait d'amour,
+ dans les coins; il ne savait pas qui il aimait; il pleurait, parce qu'il aimait
+ quelqu'un, bien loin. Toujours il &eacute;tait rest&eacute; attendri. Plus tard,
+ il avait voulu &ecirc;tre pr&ecirc;tre, pour satisfaire ce besoin d'affection
+ surhumaine qui faisait son seul tourment. Il ne voyait pas o&ugrave; aimer davantage.
+ Il contentait l&agrave; son &ecirc;tre, ses pr&eacute;dispositions de race,
+ ses r&ecirc;ves d'adolescent, ses premiers d&eacute;sirs d'homme. Si la tentation
+ devait venir, il l'attendait avec sa s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de s&eacute;minariste
+ ignorant. On avait tu&eacute; l'homme en lui, il le sentait, il &eacute;tait
+ heureux de se savoir &agrave; part, cr&eacute;ature ch&acirc;tr&eacute;e, d&eacute;vi&eacute;e,
+ marqu&eacute;e de la tonsure ainsi qu'une brebis du Seigneur.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3> V.</h3>
+<p>
+ Cependant, le soleil chauffait la grande porte de l'&eacute;glise. Des mouches
+ dor&eacute;es bourdonnaient autour d'une grande fleur qui poussait entre deux
+ des marches du perron. L'abb&eacute; Mouret, un peu &eacute;tourdi, se d&eacute;cidait
+ &agrave; s'&eacute;loigner, lorsque le grand chien noir s'&eacute;lan&ccedil;a,
+ en aboyant violemment, vers la grille du petit cimeti&egrave;re, qui se trouvait
+ &agrave; gauche de l'&eacute;glise. En m&ecirc;me temps une voix &acirc;pre
+ cria:</p>
+<p>- Ah! vaurien, tu manques l'&eacute;cole, et c'est dans le cimeti&egrave;re
+ qu'on te trouve!... Ne dis pas non! Il y a un quart d'heure que je te surveille.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre s'avan&ccedil;a. Il reconnut Vincent, qu'un Fr&egrave;re des
+ &eacute;coles chr&eacute;tiennes tenait rudement par une oreille. L'enfant se
+ trouvait comme suspendu au-dessus d'un gouffre qui longeait le cimeti&egrave;re,
+ et au fond duquel coulait le Mascle, un torrent dont les eaux blanches allaient,
+ &agrave; deux lieues de l&agrave;, se jeter dans la Viorne.</p>
+<p>- Fr&egrave;re Archangias! dit doucement l'abb&eacute;, pour inviter le terrible
+ homme &agrave; l'indulgence.</p>
+<p>Mais le Fr&egrave;re ne l&acirc;chait pas l'oreille.</p>
+<p>- Ah! c'est vous, monsieur le cur&eacute;, gronda-t-il. Imaginez-vous que ce
+ gredin est toujours fourr&eacute; dans le cimeti&egrave;re. Je ne sais pas quel
+ mauvais coup il peut faire ici... Je devrais le l&acirc;cher pour qu'il all&acirc;t
+ se casser la t&ecirc;te, l&agrave;-bas au fond. Ce serait bien fait.</p>
+<p>L'enfant ne soufflait mot, cramponn&eacute; aux broussailles, ses yeux sournoisement
+ ferm&eacute;s.</p>
+<p>- Prenez garde, Fr&egrave;re Archangias, reprit le pr&ecirc;tre; il pourrait
+ glisser.</p>
+<p>Et il aida lui-m&ecirc;me Vincent &agrave; remonter.</p>
+<p>- Voyons, mon petit ami, que faisais-tu l&agrave;? On ne doit pas jouer dans
+ les cimeti&egrave;res.</p>
+<p>Le galopin avait ouvert les yeux, s'&eacute;cartant peureusement du Fr&egrave;re,
+ se mettant sous la protection de l'abb&eacute; Mouret.</p>
+<p>- Je vais vous dire, murmura-t-il en levant sa t&ecirc;te fut&eacute;e vers
+ celui ci. Il y a un nid de fauvettes dans les ronces, dessous cette roche. Voici
+ plus de dix jours que je le guette... Alors, comme les petits sont &eacute;clos,
+ je suis venu, ce matin, apr&egrave;s avoir servi votre messe...</p>
+<p>- Un nid de fauvettes! dit Fr&egrave;re Archangias. Attends, attends!</p>
+<p>Il s'&eacute;carta, chercha sur une tombe une motte de terre, qu'il revint
+ jeter dans les ronces. Mais il manqua le nid. Une seconde motte lanc&eacute;e
+ plus adroitement bouscula le fr&ecirc;le berceau, jeta les petits au torrent.</p>
+<p>- De cette fa&ccedil;on, continua-t-il en se tapant les mains pour les essuyer,
+ tu ne viendras peut-&ecirc;tre plus r&ocirc;der ici comme un pa&iuml;en... Les
+ morts iront te tirer les pieds, la nuit, si tu marches encore sur eux.</p>
+<p>Vincent, qui avait ri de voir le nid faire le plongeon, regarda autour de lui,
+ avec le haussement d'&eacute;paules d'un esprit fort.</p>
+<p>- Oh! je n'ai pas peur, dit-il. Les morts, &ccedil;a ne bouge plus.</p>
+<p>Le cimeti&egrave;re, en effet, n'avait rien d'effrayant. C'&eacute;tait un
+ terrain nu, o&ugrave; d'&eacute;troites all&eacute;es se perdaient sous l'envahissement
+ des herbes. Des renflements bossuaient la terre, de place en place. Une seule
+ pierre, debout, toute neuve, la pierre de l'abb&eacute; Caffin, mettait sa d&eacute;coupure
+ blanche, au milieu. Rien autre que des bras de croix arrach&eacute;s, des buis
+ s&eacute;ch&eacute;s, de vieilles dalles fendues, mang&eacute;es de mousse.
+ On n'enterrait pas deux fois l'an. La mort ne semblait point habiter ce sol
+ vague, o&ugrave; la Teuse venait, chaque soir, emplir son tablier d'herbe pour
+ les lapins de D&eacute;sir&eacute;e. Un cypr&egrave;s gigantesque, plant&eacute;
+ &agrave; la porte, promenait seul son ombre sur le champ d&eacute;sert. Ce cypr&egrave;s,
+ qu'on voyait de trois lieues &agrave; la ronde, &eacute;tait connu de toute
+ la contr&eacute;e sous le nom de Solitaire.</p>
+<p>- C'est plein de l&eacute;zards, ajouta Vincent, qui regardait le mur crevass&eacute;
+ de l'&eacute;glise. On s'amuserait joliment...</p>
+<p>Mais il sortit d'un bond, en voyant le Fr&egrave;re allonger le pied. Celui-ci
+ fit remarquer au cur&eacute; le mauvais &eacute;tat de la grille. Elle &eacute;tait
+ toute rong&eacute;e de rouille, un gond descell&eacute;, la serrure bris&eacute;e.</p>
+<p>- On devrait r&eacute;parer cela, dit-il.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret sourit, sans r&eacute;pondre. Et, s'adressant &agrave;
+ Vincent, qui se battait avec le chien:</p>
+<p>- Dis, petit? demanda-t-il, sais-tu o&ugrave; travaille le p&egrave;re Bambousse,
+ ce matin?</p>
+<p>L'enfant jeta un coup d'oeil sur l'horizon.</p>
+<p>- Il doit &ecirc;tre &agrave; son champ des Olivettes, r&eacute;pondit-il,
+ la main tendue vers la gauche... D'ailleurs, Voriau va vous conduire, monsieur
+ le cur&eacute;. Il sait s&ucirc;rement o&ugrave; est son ma&icirc;tre, lui.</p>
+<p>Alors, il tapa dans ses mains, criant:</p>
+<p>- Eh! Voriau! eh!</p>
+<p>Le grand chien noir h&eacute;sita un instant, la queue battante, cherchant
+ &agrave; lire dans les yeux du gamin. Puis, aboyant de joie, il descendit vers
+ le village. L'abb&eacute; Mouret et Fr&egrave;re Archangias le suivirent, en
+ causant. Cent pas plus loin, Vincent les quittait sournoisement, remontant vers
+ l'&eacute;glise, les surveillant, pr&ecirc;t &agrave; se jeter derri&egrave;re
+ un buisson, s'ils tournaient la t&ecirc;te. Avec une souplesse de couleuvre,
+ il se glissa de nouveau dans le cimeti&egrave;re, ce paradis o&ugrave; il y
+ avait des nids, des l&eacute;zards, des fleurs.</p>
+<p>Cependant, tandis que Voriau les devan&ccedil;ait sur la route poudreuse, Fr&egrave;re
+ Archangias disait au pr&ecirc;tre, de sa voix irrit&eacute;e:</p>
+<p>- Laissez donc! monsieur le cur&eacute;, de la graine de damn&eacute;s, ces
+ crapauds-l&agrave;! On devrait leur casser les reins, pour les rendre agr&eacute;ables
+ &agrave; Dieu. Ils poussent dans l'irr&eacute;ligion, comme leurs p&egrave;res.
+ Il y a quinze ans que je suis ici, et je n'ai pas encore pu faire un chr&eacute;tien.
+ D&egrave;s qu'ils sortent de mes mains, bonsoir! Ils sont tout &agrave; la terre,
+ &agrave; leurs vignes, &agrave; leurs oliviers. Pas un qui mette le pied &agrave;
+ l'&eacute;glise. Des brutes qui se battent avec leurs champs de cailloux!...
+ Menez-moi &ccedil;a &agrave; coups de b&acirc;ton, monsieur le cur&eacute;,
+ &agrave; coups de b&acirc;ton!</p>
+<p>Puis, reprenant haleine, il ajouta, avec un geste terrible:</p>
+<p>- Voyez-vous, ces Artaud, c'est comme ces ronces qui mangent les rocs, ici.
+ Il a suffi d'une souche pour que le pays f&ucirc;t empoisonn&eacute;. &Ccedil;a
+ se cramponne, &ccedil;a se multiplie, &ccedil;a vit quand m&ecirc;me. Il faudra
+ le feu du ciel, comme &agrave; Gomorrhe, pour nettoyer &ccedil;a.</p>
+<p>- On ne doit jamais d&eacute;sesp&eacute;rer des p&eacute;cheurs, dit l'abb&eacute;
+ Mouret, qui marchait &agrave; petits pas, dans sa paix int&eacute;rieure.</p>
+<p>- Non, ceux-l&agrave; sont au diable, reprit plus violemment le Fr&egrave;re.
+ J'ai &eacute;t&eacute; paysan comme eux. Jusqu'&agrave; dix-huit ans, j'ai pioch&eacute;
+ la terre. Et plus tard, &agrave; l'Institution, j'ai balay&eacute;, &eacute;pluch&eacute;
+ des l&eacute;gumes, fait les plus gros travaux. Ce n'est pas leur rude besogne
+ que je leur reproche. Au contraire, Dieu pr&eacute;f&egrave;re ceux qui vivent
+ dans la bassesse... Mais les Artaud se conduisent en b&ecirc;tes, voyez-vous!
+ Ils sont comme leurs chiens qui n'assistent pas &agrave; la messe, qui se moquent
+ des commandements de Dieu et de l'&Eacute;glise. Ils forniqueraient avec leurs
+ pi&egrave;ces de terre, tant ils les aiment!</p>
+<p>Voriau, la queue au vent, s'arr&ecirc;tait, reprenait son trot, apr&egrave;s
+ s'&ecirc;tre assur&eacute; que les deux hommes le suivaient toujours.</p>
+<p>- Il y a des abus d&eacute;plorables, en effet, dit l'abb&eacute; Mouret. Mon
+ pr&eacute;d&eacute;cesseur, l'abb&eacute; Caffin...</p>
+<p>- Un pauvre homme, interrompit le Fr&egrave;re. Il nous est arriv&eacute; de
+ Normandie, &agrave; la suite d'une vilaine histoire. Ici, il n'a song&eacute;
+ qu'&agrave; bien vivre; il a tout laiss&eacute; aller &agrave; la d&eacute;bandade.</p>
+<p>- Non, l'abb&eacute; Caffin a certainement fait ce qu'il a pu; mais il faut
+ avouer que ses efforts sont rest&eacute;s &agrave; peu pr&egrave;s st&eacute;riles.
+ Les miens eux-m&ecirc;mes demeurent le plus souvent sans r&eacute;sultat.</p>
+<p>Fr&egrave;re Archangias haussa les &eacute;paules. Il marcha un instant en
+ silence, d&eacute;hanchant son grand corps maigre taill&eacute; &agrave; coups
+ de hache. Le soleil tapait sur sa nuque, au cuir tann&eacute;, mettant dans
+ l'ombre sa dure face de paysan, en lame de sabre.</p>
+<p>- &Eacute;coutez, monsieur le cur&eacute;, reprit-il enfin, je suis trop bas
+ pour vous adresser des observations; seulement, j'ai presque le double de votre
+ &acirc;ge, je connais le pays, ce qui m'autorise &agrave; vous dire que vous
+ n'arriverez &agrave; rien par la douceur... Entendez-vous, le cat&eacute;chisme
+ suffit. Dieu n'a pas de mis&eacute;ricorde pour les impies. Ils les br&ucirc;lent.
+ Tenez-vous-en &agrave; cela.</p>
+<p>Et comme l'abb&eacute; Mouret, la t&ecirc;te pench&eacute;e, n'ouvrait point
+ la bouche, il continua:</p>
+<p>- La religion s'en va des campagnes, parce qu'on la fait trop bonne femme.
+ Elle a &eacute;t&eacute; respect&eacute;e tant qu'elle a parl&eacute; en ma&icirc;tresse
+ sans pardon... Je ne sais ce qu'on vous apprend dans les s&eacute;minaires.
+ Les nouveaux cur&eacute;s pleurent comme des enfants avec leurs paroissiens.
+ Dieu semble tout chang&eacute;... Je jurerais, monsieur le cur&eacute;, que
+ vous ne savez m&ecirc;me plus votre cat&eacute;chisme par coeur?</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre, bless&eacute; de cette volont&eacute; qui cherchait &agrave;
+ s'imposer si rudement, leva la t&ecirc;te, disant avec quelque s&eacute;cheresse:</p>
+<p>- C'est bien, votre z&egrave;le est louable... Mais n'avez-vous rien &agrave;
+ me dire? Vous &ecirc;tes venu ce matin &agrave; la cure, n'est-ce pas?</p>
+<p>Fr&egrave;re Archangias r&eacute;pondit brutalement:</p>
+<p>- J'avais &agrave; vous dire ce que je vous ai dit... Les Artaud vivent comme
+ leurs cochons. J'ai encore appris hier que Rosalie, l'a&icirc;n&eacute;e du
+ p&egrave;re Bambousse, est grosse. Toutes attendent &ccedil;a pour se marier.
+ Depuis quinze ans, je n'en ai pas connu une qui ne soit all&eacute;e dans les
+ bl&eacute;s avant de passer &agrave; l'&eacute;glise... Et elles pr&eacute;tendent
+ en riant que c'est la coutume du pays!</p>
+<p>- Oui, murmura l'abb&eacute; Mouret, c'est un grand scandale... Je cherche
+ justement le p&egrave;re Bambousse pour lui parler de cette affaire. Il serait
+ d&eacute;sirable, maintenant, que le mariage e&ucirc;t lieu au plus t&ocirc;t...
+ Le p&egrave;re de l'enfant, para&icirc;t-il, est Fortun&eacute;, le grand fils
+ des Brichet. Malheureusement les Brichet sont pauvres.</p>
+<p>- Cette Rosalie! poursuivit le Fr&egrave;re, elle &agrave; juste dix-huit ans.
+ &Ccedil;a se perd sur les bancs de l'&eacute;cole. Il n'y a pas quatre ans,
+ je l'avais encore. Elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; vicieuse... J'ai maintenant
+ sa soeur Catherine, une gamine de onze ans qui promet d'&ecirc;tre plus &eacute;hont&eacute;e
+ que son a&icirc;n&eacute;e. On la rencontre dans tous les trous avec ce petit
+ mis&eacute;rable de Vincent... Allez, on a beau leur tirer les oreilles jusqu'au
+ sang, la femme pousse toujours en elles. Elles ont la damnation dans leurs jupes.
+ Des cr&eacute;atures bonnes &agrave; jeter au fumier, avec leurs salet&eacute;s
+ qui empoisonnent! &Ccedil;a serait un fameux d&eacute;barras, si l'on &eacute;tranglait
+ toutes les filles &agrave; leur naissance.</p>
+<p>Le d&eacute;go&ucirc;t, la haine de la femme le firent jurer comme un charretier.
+ L'abb&eacute; Mouret, apr&egrave;s l'avoir &eacute;cout&eacute;, la face calme,
+ finit par sourire de sa violence. Il appela Voriau, qui s'&eacute;tait &eacute;cart&eacute;
+ dans un champ voisin.</p>
+<p>- Et, tenez! cria Fr&egrave;re Archangias, en montrant un groupe d'enfants
+ jouant au fond d'une ravine, voil&agrave; mes garnements qui manquent l'&eacute;cole,
+ sous pr&eacute;texte d'aller aider leurs parents dans les vignes!... Soyez s&ucirc;r
+ que cette gueuse de Catherine est au milieu. Elle s'amuse &agrave; glisser.
+ Vous allez voir ses jupes par-dessus sa t&ecirc;te. L&agrave;, qu'est-ce que
+ je vous disais!... A ce soir, monsieur le cur&eacute;... Attendez, attendez,
+ gredins!</p>
+<p>Et il partit en courant, son rabat sale volant sur l'&eacute;paule, sa grande
+ soutane graisseuse arrachant les chardons. L'abb&eacute; Mouret le regarda tomber
+ au milieu de la bande des enfants, qui se sauv&egrave;rent comme un vol de moineaux
+ effarouch&eacute;s. Mais il avait r&eacute;ussi &agrave; saisir par les oreilles
+ Catherine et un autre gamin. Il les ramena du c&ocirc;t&eacute; du village,
+ les tenant ferme de ses gros doigts velus, les accablant d'injures.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre reprit sa marche. Fr&egrave;re Archangias lui causait parfois
+ d'&eacute;tranges scrupules; il lui apparaissait dans sa vulgarit&eacute;, dans
+ sa crudit&eacute;, comme le v&eacute;ritable homme de Dieu, sans attache terrestre,
+ tout &agrave; la volont&eacute; du ciel, humble, rude, l'ordure &agrave; la
+ bouche contre le p&eacute;ch&eacute;. Et il se d&eacute;sesp&eacute;rait de
+ ne pouvoir se d&eacute;pouiller davantage de son corps, de ne pas &ecirc;tre
+ laid, immonde, puant la vermine des saints. Lorsque le Fr&egrave;re l'avait
+ r&eacute;volt&eacute; par des paroles trop crues, par quelque brutalit&eacute;
+ trop prompte, il s'accusait ensuite de ses d&eacute;licatesses, de ses fiert&eacute;s
+ de nature, comme de v&eacute;ritables fautes. Ne devait-il pas &ecirc;tre mort
+ &agrave; toutes les faiblesses de ce monde? Cette fois encore, il sourit tristement,
+ en songeant qu'il avait failli se f&acirc;cher, de la le&ccedil;on emport&eacute;e
+ du Fr&egrave;re. C'&eacute;tait l'orgueil, pensait-il, qui cherchait &agrave;
+ le perdre en lui faisant prendre les simples en m&eacute;pris. Mais, malgr&eacute;
+ lui, il se sentait soulag&eacute; d'&ecirc;tre seul, de s'en aller &agrave;
+ petits pas, lisant son br&eacute;viaire, d&eacute;livr&eacute; de cette voix
+ &acirc;pre qui troublait son r&ecirc;ve de tendresse pure.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>VI.</h3>
+<p>
+ La route tournait entre des &eacute;croulements de rocs au milieu desquels les
+ paysans avaient, de loin en loin, conquis quatre ou cinq m&egrave;tres de terre
+ crayeuse, plant&eacute;e de vieux oliviers. Sous les pieds de l'abb&eacute;,
+ la poussi&egrave;re des orni&egrave;res profondes avait de l&eacute;gers craquements
+ de neige. Parfois, en recevant &agrave; la face un souffle plus chaud, il levait
+ les yeux de son livre, cherchant d'o&ugrave; lui venait cette caresse; mais
+ son regard restait vague, perdu sans le voir, sur l'horizon enflamm&eacute;,
+ sur les lignes tordues de cette campagne de passion, s&eacute;ch&eacute;e, p&acirc;m&eacute;e
+ au soleil, dans un vautrement de femme ardente et st&eacute;rile. Il rabattait
+ son chapeau sur son front, pour &eacute;chapper aux haleines ti&egrave;des;
+ il reprenait sa lecture, paisiblement; tandis que sa soutane, derri&egrave;re
+ lui, soulevait une petite fum&eacute;e, qui roulait au ras du chemin.</p>
+<p>- Bonjour, monsieur le cur&eacute;, lui dit un paysan qui passa.</p>
+<p>Des bruits de b&ecirc;che, le long des pi&egrave;ces de terre, le sortaient
+ encore de son recueillement. Il tournait la t&ecirc;te, apercevait au milieu
+ des vignes de grands vieillards noueux, qui le saluaient. Les Artaud, en plein
+ soleil, forniquaient avec la terre, selon le mot de Fr&egrave;re Archangias.
+ C'&eacute;taient des fronts suants apparaissant derri&egrave;re les buissons,
+ des poitrines haletantes se redressant lentement, un effort ardent de f&eacute;condation,
+ au milieu duquel il marchait de son pas si calme d'ignorance. Rien de troublant
+ ne venait jusqu'&agrave; sa chair du grand labeur d'amour dont la splendide
+ matin&eacute;e s'emplissait.</p>
+<p>- Eh! Voriau, on ne mange pas le monde! cria gaiement une voix forte, faisant
+ taire le chien qui aboyait violemment.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret leva la t&ecirc;te.</p>
+<p>- C'est vous, Fortun&eacute;, dit-il, en s'avan&ccedil;ant au bord du champ,
+ dans lequel le jeune paysan travaillait. Je voulais justement vous parler.</p>
+<p>Fortun&eacute; avait le m&ecirc;me &acirc;ge que le pr&ecirc;tre. C'&eacute;tait
+ un grand gar&ccedil;on, l'air hardi, la peau dure d&eacute;j&agrave;. Il d&eacute;frichait
+ un coin de lande pierreuse.</p>
+<p>- Par rapport, monsieur le cur&eacute;? demanda-t-il.</p>
+<p>- Par rapport &agrave; ce qui c'est pass&eacute; entre Rosalie et vous, r&eacute;pondit
+ le pr&ecirc;tre.</p>
+<p>Fortun&eacute; se mit &agrave; rire. Il devait trouver dr&ocirc;le qu'un cur&eacute;
+ s'occup&acirc;t d'une pareille chose.</p>
+<p>- Dame, murmura-t-il, c'est qu'elle a bien voulu. Je ne l'ai pas forc&eacute;e...
+ Tant pis si le p&egrave;re Bambousse refuse de me la donner! Vous avez bien
+ vu que son chien cherchait &agrave; me mordre tout &agrave; l'heure. Il le lan&ccedil;a
+ contre moi.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret allait continuer, lorsque le vieil Artaud, dit Brichet,
+ qu'il n'avait pas vu d'abord, sortit de l'ombre d'un buisson, derri&egrave;re
+ lequel il mangeait avec sa femme. Il &eacute;tait petit, s&eacute;ch&eacute;
+ par l'&acirc;ge, la mine humble.</p>
+<p>- On vous aura cont&eacute; des menteries, monsieur le cur&eacute;, s'&eacute;cria-t-il.
+ L'enfant est tout pr&ecirc;t &agrave; &eacute;pouser la Rosalie... Ces jeunesses
+ sont all&eacute;es ensemble. Ce n'est la faute de personne. Il y en a d'autres
+ qui ont fait comme eux et qui n'en ont pas moins bien v&eacute;cu pour cela...
+ L'affaire ne d&eacute;pend pas de nous. Il faut parler &agrave; Bambousse. C'est
+ lui qui nous m&eacute;prise, &agrave; cause de son argent.</p>
+<p>- Oui, nous sommes trop pauvres, g&eacute;mit la m&egrave;re Brichet, une grande
+ femme pleurnicheuse, qui se leva &agrave; son tour. Nous n'avons que ce bout
+ de champ, o&ugrave; le diable fait gr&ecirc;ler les cailloux, bien s&ucirc;r.
+ Il ne nous donne pas du pain... Sans vous, monsieur le cur&eacute;, la vie ne
+ serait pas possible.</p>
+<p>La m&egrave;re Brichet &eacute;tait la seule d&eacute;vote du village. Quand
+ elle avait communi&eacute;, elle r&ocirc;dait autour de la cure, sachant que
+ la Teuse lui gardait toujours une paire de pains de la derni&egrave;re cuisson.
+ Parfois m&ecirc;me, elle emportait un lapin ou une poule, que lui donnait D&eacute;sir&eacute;e.</p>
+<p>- Ce sont de continuels scandales, reprit le pr&ecirc;tre. Il faut que ce mariage
+ ait lieu au plus t&ocirc;t.</p>
+<p>- Mais tout de suite, quand les autres voudront, dit la vieille femme, tr&egrave;s
+ inqui&egrave;te sur les cadeaux qu'elle recevait. N'est-ce pas? Brichet, ce
+ n'est pas nous qui serons assez mauvais chr&eacute;tiens pour contrarier monsieur
+ le cur&eacute;.</p>
+<p>Fortun&eacute; ricanait.</p>
+<p>- Moi, je suis tout pr&ecirc;t, d&eacute;clara-t-il, et la Rosalie aussi...
+ Je l'ai vue hier, derri&egrave;re le moulin. Nous ne sommes pas f&acirc;ch&eacute;s,
+ au contraire. Nous sommes rest&eacute;s ensemble, &agrave; rire...</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret l'interrompit:</p>
+<p>- C'est bien. Je vais parler &agrave; Bambousse. Il est l&agrave;, aux Olivettes,
+ je crois.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre s'&eacute;loignait, lorsque la m&egrave;re Brichet lui demanda
+ ce qu'&eacute;tait devenu son cadet Vincent, parti depuis le matin pour aller
+ servir la messe. C'&eacute;tait un galopin qui avait bien besoin des conseils
+ de monsieur le cur&eacute;. Et elle accompagna le pr&ecirc;tre pendant une centaine
+ de pas, se plaignant de sa mis&egrave;re, des pommes de terre qui manquaient,
+ du froid qui avait gel&eacute; les oliviers, des chaleurs qui mena&ccedil;aient
+ de br&ucirc;ler les maigres r&eacute;coltes. Elle le quitta, en lui affirmant
+ que son fils Fortun&eacute; r&eacute;citait ses pri&egrave;res, matin et soir.</p>
+<p>Voriau, maintenant, devan&ccedil;ait l'abb&eacute; Mouret. Brusquement, &agrave;
+ un tournant de la route, il se lan&ccedil;a dans les terres. L'abb&eacute; dut
+ prendre un petit sentier qui montait sur un coteau. Il &eacute;tait aux Olivettes,
+ le quartier le plus fertile du pays, o&ugrave; le maire de la commune, Artaud,
+ dit Bambousse, poss&eacute;dait plusieurs champs de bl&eacute;, des oliviers
+ et des vignes. Cependant, le chien s'&eacute;tait jet&eacute; dans les jupes
+ d'une grande fille brune, qui eut un beau rire, en apercevant le pr&ecirc;tre.</p>
+<p>- Est-ce que votre p&egrave;re est l&agrave;, Rosalie? lui demanda ce dernier.</p>
+<p>- L&agrave;, tout contre, dit-elle, &eacute;tendant la main, sans cesser de
+ sourire.</p>
+<p>Puis, quittant le coin du champ qu'elle sarclait, elle marcha devant lui. Sa
+ grossesse, peu avanc&eacute;e, s'indiquait seulement dans un l&eacute;ger renflement
+ des hanches. Elle avait le dandinement puissant des fortes travailleuses, nu-t&ecirc;te
+ au soleil, la nuque roussie, avec des cheveux noirs plant&eacute;s comme des
+ crins. Ses mains, verdies, sentaient les herbes qu'elle arrachait.</p>
+<p>- P&egrave;re, cria-t-elle, voici monsieur le cur&eacute; qui vous demande.</p>
+<p>Et elle ne s'en retourna pas, effront&eacute;e, gardant son rire sournois de
+ b&ecirc;te impudique. Bambousse, gras, suant, la face ronde, l&acirc;cha sa
+ besogne pour venir gaiement &agrave; la rencontre de l'abb&eacute;.</p>
+<p>- Je jurerais que vous voulez me parler des r&eacute;parations de l'&eacute;glise,
+ dit-il, en tapant ses mains pleines de terre. Eh bien! non, monsieur le cur&eacute;,
+ ce n'est pas possible. La commune n'a pas le sou... Si le bon Dieu fournit le
+ pl&acirc;tre et les tuiles, nous fournirons les ma&ccedil;ons.</p>
+<p>Cette plaisanterie de paysan incr&eacute;dule le fit &eacute;clater d'un rire
+ &eacute;norme. Il se frappa sur les cuisses, toussa, faillit &eacute;trangler.</p>
+<p>- Ce n'est pas pour l'&eacute;glise que je suis venu, r&eacute;pondit l'abb&eacute;
+ Mouret. Je voulais vous parler de votre fille Rosalie...</p>
+<p>- Rosalie? qu'est-ce qu'elle vous a donc fait? demanda Bambousse, en clignant
+ les yeux.</p>
+<p>La paysanne regardait le jeune pr&ecirc;tre avec hardiesse, allant de ses mains
+ blanches &agrave; son cou de fille, jouissant, cherchant &agrave; le faire devenir
+ tout rose. Mais lui, cr&ucirc;ment, la face paisible, comme parlant d'une chose
+ qu'il ne sentait point:</p>
+<p>- Vous savez ce que je veux dire, p&egrave;re Bambousse. Elle est grosse, il
+ faut la marier.</p>
+<p>- Ah! c'est pour &ccedil;a, murmura le vieux, de son air goguenard. Merci de
+ la commission, monsieur le cur&eacute;. Ce sont les Brichet qui vous envoient,
+ n'est-ce pas? La m&egrave;re Brichet va &agrave; la messe, et vous lui donnez
+ un coup de main pour caser son fils; &ccedil;a se comprend... Mais moi, je n'entre
+ pas l&agrave; dedans. L'affaire ne me va pas. Voil&agrave; tout.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre surpris, lui expliqua qu'il fallait couper court au scandale,
+ qu'il devait pardonner &agrave; Fortun&eacute;, puisque celui-ci voulait bien
+ r&eacute;parer sa faute, enfin que l'honneur de sa fille exigeait un prompt
+ mariage.</p>
+<p>- Ta, ta, ta, reprit Bambousse en branlant la t&ecirc;te, que de paroles! Je
+ garde ma fille, entendez-vous. Tout &ccedil;a ne me regarde pas... Un gueux,
+ ce Fortun&eacute;. Pas deux liards. Ce serait commode si, pour &eacute;pouser
+ une jeune fille, il suffisait d'aller avec elle. Dame! entre jeunesses, on verrait
+ des noces matin et soir... Dieu merci! je ne suis pas en peine de Rosalie: on
+ sait ce qui lui est arriv&eacute;: &ccedil;a ne la rend ni bancale, ni bossue,
+ et elle se mariera avec qui elle voudra dans le pays.</p>
+<p>- Mais son enfant? interrompit le pr&ecirc;tre.</p>
+<p>- L'enfant? il n'est pas l&agrave;, n'est-ce pas? Il n'y sera peut-&ecirc;tre
+ jamais... Si elle fait le petit, nous verrons.</p>
+<p>Rosalie, voyant comment tournait la d&eacute;marche du cur&eacute;, crut devoir
+ s'enfoncer les poings dans les yeux en geignant. Elle se laissa m&ecirc;me tomber
+ par terre, montrant ses bas bleus qui lui montaient au-dessus des genoux.</p>
+<p>- Tu vas te taire, chienne! cria le p&egrave;re devenu furieux.</p>
+<p>Et il la traita ignoblement, avec des mots crus, qui la faisaient rire en-dessous,
+ sous ses poings ferm&eacute;s.</p>
+<p>- Si je te trouve avec ton m&acirc;le, je vous attache ensemble, je vous am&egrave;ne
+ comme &ccedil;a devant le monde... Tu ne veux pas te taire? Attends, coquine!</p>
+<p>Il ramassa une motte de terre, qu'il lui jeta violemment, &agrave; quatre pas.
+ La motte s'&eacute;crasa sur son chignon, glissant dans son cou, la couvrant
+ de poussi&egrave;re. &Eacute;tourdie, elle se leva d'un bond, se sauva, la t&ecirc;te
+ entre les mains pour se garantir. Mais Bambousse eut le temps de l'atteindre
+ encore avec deux autres mottes: l'une ne fit que lui effleurer l'&eacute;paule
+ gauche; l'autre lui arriva en pleine &eacute;chine, si rudement, qu'elle tomba
+ sur les genoux.</p>
+<p>- Bambousse! s'&eacute;cria le pr&ecirc;tre, en lui arrachant une poign&eacute;e
+ de cailloux, qu'il venait de prendre.</p>
+<p>- Laissez donc! monsieur le cur&eacute;, dit le paysan. C'&eacute;tait de la
+ terre molle. J'aurais d&ucirc; lui jeter ces cailloux... On voit bien que vous
+ ne connaissez pas les filles. Elles sont joliment dures. Je tremperais celle-l&agrave;
+ au fond de notre puits, je lui casserais les os &agrave; coups de trique, qu'elle
+ n'en irait pas moins &agrave; ses salet&eacute;s! Mais je la guette, et si je
+ la surprends!... Enfin, elles sont toutes comme cela.</p>
+<p>Il se consolait. Il but un coup de vin, &agrave; une grande bouteille plate,
+ garnie de sparterie, qui chauffait sur la terre ardente. Et, retrouvant son
+ gros rire:</p>
+<p>- Si j'avais un verre, monsieur le cur&eacute;, je vous en offrirais de bon
+ coeur.</p>
+<p>- Alors, demanda de nouveau le pr&ecirc;tre, ce mariage?...</p>
+<p>- Non, &ccedil;a ne peut pas se faire, on rirait de moi... Rosalie est gaillarde.
+ Elle vaut un homme, voyez-vous. Je serai oblig&eacute; de louer un gar&ccedil;on,
+ le jour o&ugrave; elle s'en ira... On reparlera de la chose, apr&egrave;s la
+ vendange. Et puis, je ne veux pas &ecirc;tre vol&eacute;. Donnant,donnant, n'est-ce
+ pas?</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre resta encore l&agrave; une grande demi-heure &agrave; pr&ecirc;cher
+ Bambousse, &agrave; lui parler de Dieu, &agrave; lui donner toutes les raisons
+ que la situation comportait. Le vieux s'&eacute;tait remis &agrave; la besogne;
+ il haussait les &eacute;paules, plaisantait, s'ent&ecirc;tant davantage. Il
+ finit par crier:</p>
+<p>- Enfin, si vous me demandiez un sac de bl&eacute;, vous me donneriez de l'argent...
+ Pourquoi voulez-vous que je laisse aller ma fille contre rien!</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret, d&eacute;courag&eacute;, s'en alla. Comme il descendait
+ le sentier, il aper&ccedil;ut Rosalie se roulant sous un olivier avec Voriau,
+ qui lui l&eacute;chait la figure, ce qui la faisait rire. Elle disait au chien:</p>
+<p>- Tu me chatouilles, grande b&ecirc;te. Finis donc!</p>
+<p>Puis, quand elle vit le pr&ecirc;tre, elle fit mine de rougir, elle ramena
+ ses v&ecirc;tements, les poings de nouveau dans les yeux. Lui, chercha &agrave;
+ la consoler, en lui promettant de tenter de nouveaux efforts aupr&egrave;s de
+ son p&egrave;re. Et il ajouta qu'en attendant, elle devait ob&eacute;ir, cesser
+ tout rapport avec Fortun&eacute;, ne pas aggraver son p&eacute;ch&eacute; davantage.</p>
+<p>- Oh! maintenant, murmura-t-elle en souriant de son air effront&eacute;, il
+ n'y a plus de risque, puisque &ccedil;a y est.</p>
+<p>Il ne comprit pas, il lui peignit l'enfer, o&ugrave; br&ucirc;lent les vilaines
+ femmes. Puis, il la quitta, ayant fait son devoir, repris par cette s&eacute;r&eacute;nit&eacute;
+ qui lui permettait de passer sans un trouble au milieu des ordures de la chair.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>VII.</h3>
+<p>
+ La matin&eacute;e devenait br&ucirc;lante. Dans ce vaste cirque de roches, le
+ soleil allumait, d&egrave;s les premiers beaux jours, un flamboiement de fournaise.
+ L'abb&eacute; Mouret, &agrave; la hauteur de l'astre, comprit qu'il avait tout
+ juste le temps de rentrer au presbyt&egrave;re, s'il voulait &ecirc;tre l&agrave;
+ &agrave; onze heures, pour ne pas se faire gronder par la Teuse. Son br&eacute;viaire
+ lu, sa d&eacute;marche aupr&egrave;s de Bambousse faite, il s'en retournait
+ &agrave; pas press&eacute;s, regardant au loin la tache grise de son &eacute;glise,
+ avec la haute barre noire que le grand cypr&egrave;s, le Solitaire, mettait
+ sur le bleu de l'horizon. Il songeait, dans l'assoupissement de la chaleur,
+ &agrave; la fa&ccedil;on la plus riche possible, dont il d&eacute;corerait,
+ le soir, la chapelle de la Vierge, pour les exercices du mois de Marie. Le chemin
+ allongeait devant lui un tapis de poussi&egrave;re doux aux pieds, une puret&eacute;
+ d'une blancheur &eacute;clatante.</p>
+<p>A la Croix-Verte, comme l'abb&eacute; allait traverser la route qui m&egrave;ne
+ de Plassans &agrave; la Palud, un cabriolet qui descendait la rampe, l'obligea
+ &agrave; se garer derri&egrave;re un tas de cailloux. Il coupait le carrefour,
+ lorsqu'une voix l'appela.</p>
+<p>- Eh! Serge, eh! mon gar&ccedil;on!</p>
+<p>Le cabriolet s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;, un homme se penchait. Alors,
+ le jeune pr&ecirc;tre reconnut un de ses oncles, le docteur Pascal Rougon, que
+ le peuple de Plassans, o&ugrave; il soignait les pauvres gens pour rien, nommait
+ &quot;monsieur Pascal&quot; tout court. Bien qu'ayant &agrave; peine d&eacute;pass&eacute;
+ la cinquantaine, il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; d'un blanc de neige, avec
+ une grande barbe, de grands cheveux, au milieu desquels sa belle figure r&eacute;guli&egrave;re
+ prenait une finesse pleine de bont&eacute;.</p>
+<p>- C'est &agrave; cette heure-ci que tu patauges dans la poussi&egrave;re, toi!
+ dit-il gaiement, en se penchant davantage pour serrer les deux mains de l'abb&eacute;.
+ Tu n'as donc pas peur des coups de soleil?</p>
+<p>- Mais pas plus que vous, mon oncle, r&eacute;pondit le pr&ecirc;tre en riant.</p>
+<p>- Oh! moi, j'ai la capote de ma voiture. Puis, les malades n'attendent pas.
+ On meurt par tous les temps, mon gar&ccedil;on.</p>
+<p>Et il lui conta qu'il courait chez le vieux Jeanbernat, l'intendant du Paradou,
+ qu'un coup de sang avait frapp&eacute; dans la nuit. Un voisin, un paysan qui
+ se rendait au march&eacute; de Plassans, &eacute;tait venu le chercher.</p>
+<p>- Il doit &ecirc;tre mort &agrave; l'heure qu'il est, continua-t-il. Enfin,
+ il faut toujours voir... Ces vieux diables-l&agrave; ont la vie joliment dure.</p>
+<p>Il levait le fouet, lorsque l'abb&eacute; Mouret l'arr&ecirc;ta.</p>
+<p>- Attendez... Quelle heure avez-vous, mon oncle?</p>
+<p>- Onze heures moins un quart.</p>
+<p>L'abb&eacute; h&eacute;sitait. Il entendait &agrave; ses oreilles la voix terrible
+ de la Teuse, lui criant que le d&eacute;jeuner allait &ecirc;tre froid. Mais
+ il fut brave, il reprit aussit&ocirc;t:</p>
+<p>- Je vais avec vous, mon oncle... Ce malheureux voudra peut-&ecirc;tre se r&eacute;concilier
+ avec Dieu, &agrave; sa derni&egrave;re heure.</p>
+<p>Le docteur Pascal ne put retenir un &eacute;clat de rire.</p>
+<p>- Lui! Jeanbernat! dit-il, ah! bien! si tu le convertis jamais, celui-l&agrave;!...
+ &Ccedil;a ne fait rien, viens toujours. Ta vue seule est capable de le gu&eacute;rir.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre monta. Le docteur, qui parut regretter sa plaisanterie, se
+ montra tr&egrave;s affectueux, tout en jetant au cheval de l&eacute;gers claquements
+ de langue. Il regardait son neveu curieusement, du coin de l'oeil, de cet air
+ aigu des savants qui prennent des notes. Il l'interrogea, par petites phrases,
+ avec bonhomie, sur sa vie, sur ses habitudes, sur le bonheur tranquille dont
+ il jouissait aux Artaud. Et, &agrave; chaque r&eacute;ponse satisfaisante, il
+ murmurait, comme se parlant &agrave; lui-m&ecirc;me, d'un ton rassur&eacute;:</p>
+<p>- Allons, tant mieux, c'est parfait.</p>
+<p>Il insista surtout sur l'&eacute;tat de sant&eacute; du jeune cur&eacute;.
+ Celui-ci, &eacute;tonn&eacute;, lui assurait qu'il se portait &agrave; merveille,
+ qu'il n'avait ni vertiges, ni naus&eacute;es, ni maux de t&ecirc;te.</p>
+<p>- Parfait, parfait, r&eacute;p&eacute;tait l'oncle Pascal. Au printemps, tu
+ sais, le sang travaille. Mais tu es solide, toi... A propos, j'ai vu ton fr&egrave;re
+ Octave, &agrave; Marseille, le mois pass&eacute;. Il va partir pour Paris, il
+ aura l&agrave;-bas une belle situation dans le haut commerce. Ah! le gaillard,
+ il m&egrave;ne une jolie vie!</p>
+<p>- Quelle vie? demanda na&iuml;vement le pr&ecirc;tre.</p>
+<p>Le docteur, pour &eacute;viter de r&eacute;pondre, claqua de la langue. Puis,
+ il reprit:</p>
+<p>- Enfin, tout le monde se porte bien, ta tante F&eacute;licit&eacute;, ton
+ oncle Rougon, et les autres... &Ccedil;a n'emp&ecirc;che pas que nous ayons
+ bon besoin de tes pri&egrave;res. Tu es le saint de la famille, mon brave; je
+ compte sur toi pour faire le salut de toute la bande.</p>
+<p>Il riait, mais avec tant d'amiti&eacute;, que Serge lui-m&ecirc;me arriva &agrave;
+ plaisanter.</p>
+<p>- C'est qu'il y en a, dans le tas, continua-t-il, qui ne seront pas ais&eacute;s
+ &agrave; mener en paradis. Tu entendrais de belles confessions, s'ils venaient
+ &agrave; tour de r&ocirc;le... Moi, je n'ai pas besoin qu'ils se confessent,
+ je les suis de loin, j'ai leurs dossiers chez moi, avec mes herbiers et mes
+ notes de praticien. Un jour, je pourrai &eacute;tablir un tableau d'un fameux
+ int&eacute;r&ecirc;t... On verra, on verra!</p>
+<p>Il s'oubliait, pris d'un enthousiasme juv&eacute;nile pour la science. Un coup
+ d'oeil jet&eacute; sur la soutane de son neveu, l'arr&ecirc;ta net.</p>
+<p>- Toi, tu es cur&eacute;, murmura-t-il; tu as bien fait, on est tr&egrave;s
+ heureux, cur&eacute;. &Ccedil;a t'a pris tout entier, n'est-ce pas? de fa&ccedil;on,
+ que te voil&agrave; tourn&eacute; au bien... Va, tu ne te serais jamais content&eacute;
+ ailleurs. Tes parents, qui partaient comme toi, ont eu beau faire des vilenies;
+ ils sont encore &agrave; se satisfaire... Tout est logique l&agrave; dedans,
+ mon gar&ccedil;on. Un pr&ecirc;tre compl&egrave;te la famille. C'&eacute;tait
+ forc&eacute;, d'ailleurs. Notre sang devait aboutir l&agrave;... Tant mieux
+ pour toi, tu as eu le plus de chance.</p>
+<p>Mais il se reprit, souriant &eacute;trangement.</p>
+<p>- Non, c'est ta soeur D&eacute;sir&eacute;e qui a eu le plus de chance.</p>
+<p>Il siffla, donna un coup de fouet, changea de conversation. Le cabriolet, apr&egrave;s
+ avoir mont&eacute; une c&ocirc;te assez roide, filait entre des gorges d&eacute;sol&eacute;es;
+ puis, il arriva sur un plateau, dans un chemin creux, longeant une haute muraille
+ interminable. Les Artaud avaient disparu; on &eacute;tait en plein d&eacute;sert.</p>
+<p>- Nous approchons, n'est-ce pas? demanda le pr&ecirc;tre.</p>
+<p>- Voici le Paradou, r&eacute;pondit le docteur, en montrant la muraille. Tu
+ n'es donc point encore venu par ici? Nous ne sommes pas &agrave; une lieue des
+ Artaud... Une propri&eacute;t&eacute; qui a d&ucirc; &ecirc;tre superbe, ce
+ Paradou. La muraille du parc, de ce c&ocirc;t&eacute;, a bien deux kilom&egrave;tres.
+ Mais, depuis plus de cent ans, tout y pousse &agrave; l'aventure.</p>
+<p>- Il y a de beaux arbres, fit remarquer l'abb&eacute;, en levant la t&ecirc;te,
+ surpris des masses de verdure qui d&eacute;bordaient.</p>
+<p>- Oui, ce coin-l&agrave; est tr&egrave;s fertile. Aussi le parc est-il une
+ v&eacute;ritable for&ecirc;t, au milieu des roches pel&eacute;es qui l'entourent...
+ D'ailleurs, c'est de l&agrave; que le Mascle sort. On m'a parl&eacute; de trois
+ ou quatre sources, je crois.</p>
+<p>Et, en phrases hach&eacute;es, coup&eacute;es d'incidentes &eacute;trang&egrave;res
+ au sujet, il raconta l'histoire du Paradou, une sorte de l&eacute;gende qui
+ courait le pays. Du temps de Louis XV, un seigneur y avait b&acirc;ti un palais
+ superbe, avec des jardins immenses, des bassins, des eaux ruisselantes, des
+ statues, tout un petit Versailles perdu dans les pierres, sous le grand soleil
+ du Midi. Mais il n'y &eacute;tait venu passer qu'une saison, en compagnie d'une
+ femme adorablement belle, qui mourut l&agrave; sans doute, car personne ne l'avait
+ vue en sortir. L'ann&eacute;e suivante, le ch&acirc;teau br&ucirc;la, les portes
+ du parc furent clou&eacute;es, les meurtri&egrave;res des murs elles-m&ecirc;mes
+ s'emplirent de terre; si bien que, depuis cette &eacute;poque lointaine, pas
+ un regard n'&eacute;tait entr&eacute; dans ce vaste enclos, qui tenait tout
+ un des hauts plateaux des Garrigues.</p>
+<p>- Les orties ne doivent pas manquer, dit en riant l'abb&eacute; Mouret... &Ccedil;a
+ sent l'humide tout le long de ce mur, vous ne trouvez pas, mon oncle?</p>
+<p>Puis, apr&egrave;s un silence:</p>
+<p>- Et &agrave; qui appartient le Paradou, maintenant? demanda-t-il.</p>
+<p>- Ma foi, on ne sait pas, r&eacute;pondit le docteur. Le propri&eacute;taire
+ est venu dans le pays, il y a une vingtaine d'ann&eacute;es. Mais il a &eacute;t&eacute;
+ tellement effray&eacute; par ce nid &agrave; couleuvres, qu'il n'a plus reparu...
+ Le vrai ma&icirc;tre est le gardien de la propri&eacute;t&eacute;, ce vieil
+ original de Jeanbernat, qui a trouv&eacute; le moyen de se loger dans un pavillon,
+ dont les pierres tiennent encore... Tiens, tu vois, cette masure grise, l&agrave;
+ bas, avec ces grandes fen&ecirc;tres mang&eacute;es de lierre.</p>
+<p>Le cabriolet passa devant une grille seigneuriale, toute saignante de rouille,
+ garnie &agrave; l'int&eacute;rieur de planches ma&ccedil;onn&eacute;es. Les
+ sauts-de-loup &eacute;taient noirs de ronces. A une centaine de m&egrave;tres,
+ le pavillon habit&eacute; par Jeanbernat se trouvait enclav&eacute; dans le
+ parc, sur lequel une de ses fa&ccedil;ades donnait. Mais le gardien semblait
+ avoir barricad&eacute; sa demeure, de ce c&ocirc;t&eacute;; il avait d&eacute;frich&eacute;
+ un &eacute;troit jardin, sur la route; il vivait l&agrave;, au midi, tournant
+ le dos au Paradou, sans para&icirc;tre se douter de l'&eacute;normit&eacute;
+ des verdures d&eacute;bordant derri&egrave;re lui.</p>
+<p>Le jeune pr&ecirc;tre sauta &agrave; terre, regardant curieusement, interrogeant
+ le docteur qui se h&acirc;tait d'attacher le cheval &agrave; un anneau scell&eacute;
+ dans le mur.</p>
+<p>- Et ce vieillard vit seul, au fond de ce trou perdu? demanda-t-il.</p>
+<p>- Oui, compl&egrave;tement seul, r&eacute;pondit l'oncle Pascal.</p>
+<p>Mais il se reprit.</p>
+<p>- Il a avec lui une ni&egrave;ce qui lui est tomb&eacute;e sur les bras, une
+ dr&ocirc;le de fille, une sauvage... D&eacute;p&ecirc;chons. Tout a l'air mort
+ dans la maison.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<h3>VIII.</h3>
+<p>
+ Au soleil de midi, la maison dormait, les persiennes closes, dans le bourdonnement
+ des grosses mouches qui montaient le long du lierre, jusqu'aux tuiles. Une paix
+ heureuse baignait cette ruine ensoleill&eacute;e. Le docteur poussa la porte
+ de l'&eacute;troit jardin, qu'une haie vive, tr&egrave;s &eacute;lev&eacute;e,
+ entourait. L&agrave;, &agrave; l'ombre d'un pan de mur, Jeanbernat, redressant
+ sa haute taille, fumait tranquillement sa pipe, dans le grand silence, en regardant
+ pousser ses l&eacute;gumes.</p>
+<p>- Comment! vous &ecirc;tes debout, farceur! cria le docteur stup&eacute;fait.</p>
+<p>- Vous veniez donc m'enterrer, vous! gronda le vieillard rudement. Je n'ai
+ besoin de personne. Je me suis saign&eacute;...</p>
+<p>Il s'arr&ecirc;ta net en apercevant le pr&ecirc;tre, et eut un geste si terrible,
+ que l'oncle Pascal s'empressa d'intervenir.</p>
+<p>- C'est mon neveu, dit-il, le nouveau cur&eacute; des Artaud, un brave gar&ccedil;on...
+ Que diable! nous n'avons pas couru les routes &agrave; pareille heure pour vous
+ manger, p&egrave;re Jeanbernat.</p>
+<p>Le vieux se calma un peu.</p>
+<p>- Je ne veux pas de calotin chez moi, murmura-t-il. &Ccedil;a suffit pour faire
+ crever les gens. Entendez-vous, docteur, pas de drogues et pas de pr&ecirc;tres
+ quand je m'en irai; autrement, nous nous f&acirc;cherions... Qu'il entre tout
+ de m&ecirc;me, celui-l&agrave;, puisqu'il est votre neveu.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret, interdit, ne trouva pas une parole. Il restait debout,
+ au milieu d'une all&eacute;e, &agrave; examiner cette &eacute;trange figure,
+ ce solitaire coutur&eacute; de rides, &agrave; la face de brique cuite, aux
+ membres s&eacute;ch&eacute;s et tordus comme des paquets de cordes, qui semblait
+ porter ses quatre-vingts ans avec un d&eacute;dain ironique de la vie. Le docteur
+ ayant tent&eacute; de lui prendre le pouls, il se f&acirc;cha de nouveau.</p>
+<p>- Laissez-moi donc tranquille! Je vous dis que je me suis saign&eacute; avec
+ mon couteau! C'est fini, maintenant... Quelle est la brute de paysan qui est
+ all&eacute; vous d&eacute;ranger? Le m&eacute;decin, le pr&ecirc;tre, pourquoi
+ pas les croque-morts?... Enfin, que voulez-vous, les gens sont b&ecirc;tes.
+ &Ccedil;a ne va pas nous emp&ecirc;cher de boire un coup.</p>
+<p>Il servit une bouteille et trois verres, sur une vieille table, qu'il sortit,
+ &agrave; l'ombre. Les verres remplis jusqu'au bord, il voulut trinquer. Sa col&egrave;re
+ se fondait dans une gaiet&eacute; goguenarde.</p>
+<p>- &Ccedil;a ne vous empoisonnera pas, monsieur le cur&eacute;, dit-il. Un verre
+ de bon vin n'est pas un p&eacute;ch&eacute;... Par exemple, c'est bien la premi&egrave;re
+ fois que je trinque avec une soutane, soit dit sans vous offenser. Ce pauvre
+ abb&eacute; Caffin, votre pr&eacute;d&eacute;cesseur, refusait de discuter avec
+ moi... Il avait peur.</p>
+<p>Et il eut un large rire, continuant:</p>
+<p>- Imaginez-vous qu'il s'&eacute;tait engag&eacute; &agrave; me prouver que
+ Dieu existe... Alors, je ne le rencontrais plus sans le d&eacute;fier. Lui,
+ filait l'oreille basse, je vous assure.</p>
+<p>- Comment, Dieu n'existe pas! s'&eacute;cria l'abb&eacute; Mouret, sortant
+ de son mutisme.</p>
+<p>- Oh! comme vous voudrez, reprit railleusement Jeanbernat. Nous recommencerons
+ ensemble, si cela peut vous faire plaisir... Seulement, je vous pr&eacute;viens
+ que je suis tr&egrave;s fort. Il y a l&agrave;-haut, dans une chambre, quelques
+ milliers de volumes sauv&eacute;s de l'incendie du Paradou, tous les philosophes
+ du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle, un tas de bouquins sur la religion. J'en
+ ai appris de belles, l&agrave; dedans. Depuis vingt ans, je lis &ccedil;a...
+ Ah! dame, vous trouverez &agrave; qui parler, monsieur le cur&eacute;.</p>
+<p>Il s'&eacute;tait lev&eacute;. D'un long geste, il montra l'horizon entier,
+ la terre, le ciel, en r&eacute;p&eacute;tant solennellement:</p>
+<p>- Il n'y a rien, rien, rien... Quand on soufflera sur le soleil, &ccedil;a
+ sera fini.</p>
+<p>Le docteur Pascal avait donn&eacute; un l&eacute;ger coup de coude &agrave;
+ l'abb&eacute; Mouret. Il clignait les yeux, &eacute;tudiant curieusement le
+ vieillard, approuvant de la t&ecirc;te pour le pousser &agrave; parler.</p>
+<p>- Alors, p&egrave;re Jeanbernat, vous &ecirc;tes un mat&eacute;rialiste? demanda-t-il.</p>
+<p>- Eh! je ne suis qu'un pauvre homme, r&eacute;pondit le vieux en rallumant
+ sa pipe. Quand le comte de Corbi&egrave;re, dont j'&eacute;tais le fr&egrave;re
+ de lait, est mort d'une chute de cheval, les enfants m'ont envoy&eacute; garder
+ ce parc de la Belle-au-Bois-dormant, pour se d&eacute;barrasser de moi. J'avais
+ soixante ans, je me croyais fini. Mais la mort m'a oubli&eacute;. Et j'ai d&ucirc;
+ m'arranger un trou... Voyez-vous, lorsqu'on vit tout seul, on finit par voir
+ les choses d'une dr&ocirc;le de fa&ccedil;on. Les arbres ne sont plus des arbres,
+ la terre prend des airs de personne vivante, les pierres vous racontent des
+ histoires. Des b&ecirc;tises, enfin. Je sais des secrets qui vous renverseraient.
+ Puis, que voulez-vous qu'on fasse, dans ce diable de d&eacute;sert? J'ai lu
+ les bouquins, &ccedil;a m'a plus amus&eacute; que la chasse... Le comte, qui
+ sacrait comme un pa&iuml;en, m'avait toujours r&eacute;p&eacute;t&eacute;: &quot;Jeanbernat,
+ mon gar&ccedil;on, je compte bien te retrouver en enfer, pour que tu me serves
+ l&agrave;-bas comme tu m'auras servi l&agrave;-haut.&quot;</p>
+<p>Il fit de nouveau son large geste autour de l'horizon, en reprenant:</p>
+<p>- Entendez-vous, rien, il n'y a rien... Tout &ccedil;a, c'est de la farce.</p>
+<p>Le docteur Pascal se mit &agrave; rire.</p>
+<p>- Une belle farce, en tous cas, dit-il. P&egrave;re Jeanbernat, vous &ecirc;tes
+ un cachottier. Je vous soup&ccedil;onne d'&ecirc;tre amoureux, avec vos airs
+ blas&eacute;s. Vous parliez bien tendrement des arbres et des pierres, tout
+ &agrave; l'heure.</p>
+<p>- Non, je vous assure, murmura le vieillard, &ccedil;a m'a pass&eacute;. Autrefois,
+ c'est vrai, quand je vous ai connu et que nous allions herboriser ensemble,
+ j'&eacute;tais assez b&ecirc;te pour aimer toutes sortes de choses, dans cette
+ grande menteuse de campagne. Heureusement que les bouquins ont tu&eacute; &ccedil;a...
+ Je voudrais que mon jardin f&ucirc;t plus petit; je ne sors pas sur la route
+ deux fois par an. Vous voyez ce banc. Je passe l&agrave; mes journ&eacute;es,
+ &agrave; regarder pousser mes salades.</p>
+<p>- Et vos tourn&eacute;es dans le parc? interrompit le docteur.</p>
+<p>- Dans le parc! r&eacute;p&eacute;ta Jeanbernat d'un air de profonde surprise,
+ mais il y a plus de douze ans que je n'y ai mis les pieds! Que voulez-vous que
+ j'aille faire, au milieu de ce cimeti&egrave;re? C'est trop grand. C'est stupide,
+ ces arbres qui n'en finissent plus, avec de la mousse partout, des statues rompues,
+ des trous dans lesquels on manque de se casser le cou &agrave; chaque pas. La
+ derni&egrave;re fois que j'y suis all&eacute;, il faisait si noir sous les feuilles,
+ &ccedil;a empoisonnait si fort les fleurs sauvages, des souffles si dr&ocirc;les
+ passaient dans les all&eacute;es, que j'ai eu comme peur. Et je me suis barricad&eacute;,
+ pour que le parc n'entr&acirc;t pas ici... Un coin de soleil, trois pieds de
+ laitue devant moi, une grande haie qui me barre tout l'horizon, c'est d&eacute;j&agrave;
+ trop pour &ecirc;tre heureux. Rien, voil&agrave; ce que je voudrais, rien du
+ tout, quelque chose de si &eacute;troit, que le dehors ne p&ucirc;t venir m'y
+ d&eacute;ranger. Deux m&egrave;tres de terre, si vous voulez, pour crever sur
+ le dos.</p>
+<p>Il donna un coup de poing sur la table, haussant brusquement la voix, criant
+ &agrave; l'abb&eacute; Mouret:</p>
+<p>- Allons, encore un coup, monsieur le cur&eacute;. Le diable n'est pas au fond
+ de la bouteille, allez!</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre &eacute;prouvait un malaise. Il se sentait sans force pour
+ ramener &agrave; Dieu cet &eacute;trange vieillard, dont la raison lui parut
+ singuli&egrave;rement d&eacute;traqu&eacute;e. Maintenant, il se rappelait certains
+ bavardages de la Teuse sur le Philosophe, nom que les paysans des Artaud donnaient
+ &agrave; Jeanbernat. Des bouts d'histoires scandaleuses tra&icirc;naient vaguement
+ dans sa m&eacute;moire. Il se leva, faisant un signe au docteur, voulant quitter
+ cette maison, o&ugrave; il croyait respirer une odeur de damnation. Mais, dans
+ sa crainte sourde, une singuli&egrave;re curiosit&eacute; l'attardait. Il restait
+ l&agrave;, allant au bout du petit jardin, fouillant le vestibule du regard,
+ comme pour voir au del&agrave;, derri&egrave;re les murs. Par la porte grande
+ ouverte, il n'apercevait que la cage noire de l'escalier. Et il revenait, cherchant
+ quelque trou, quelque &eacute;chapp&eacute;e sur cette mer de feuilles, dont
+ il sentait le voisinage, &agrave; un large murmure qui semblait battre la maison
+ d'un bruit de vagues.</p>
+<p>- Et la petite va bien? demanda le docteur en prenant son chapeau.</p>
+<p>- Pas mal, r&eacute;pondit Jeanbernat. Elle n'est jamais l&agrave;. Elle dispara&icirc;t
+ pendant des matin&eacute;es enti&egrave;res... Peut-&ecirc;tre tout de m&ecirc;me
+ qu'elle est dans les chambres du haut.</p>
+<p>Il leva la t&ecirc;te, il appela:</p>
+<p>- Albine! Albine!</p>
+<p>Puis, haussant les &eacute;paules:</p>
+<p>- Ah bien! oui, c'est une fameuse gourgandine... Au revoir, monsieur le cur&eacute;.
+ Tout &agrave; votre disposition.</p>
+<p>Mais l'abb&eacute; Mouret n'eut pas le temps de relever ce d&eacute;fi du Philosophe.
+ Une porte venait de s'ouvrir brusquement, au fond du vestibule; une trou&eacute;e
+ &eacute;clatante s'&eacute;tait faite, dans le noir de la muraille. Ce fut comme
+ une vision de for&ecirc;t vierge, un enfoncement de futaie immense, sous une
+ pluie de soleil. Dans cet &eacute;clair, le pr&ecirc;tre saisit nettement, au
+ loin, des d&eacute;tails pr&eacute;cis: une grande fleur jaune au centre d'une
+ pelouse, une nappe d'eau qui tombait d'une haute pierre, un arbre colossal empli
+ d'un vol d'oiseaux; le tout noy&eacute;, perdu, flambant, au milieu d'un tel
+ g&acirc;chis de verdure, d'une d&eacute;bauche telle de v&eacute;g&eacute;tation,
+ que l'horizon entier n'&eacute;tait plus qu'un &eacute;panouissement. La porte
+ claqua, tout disparut.</p>
+<p>- Ah! la gueuse! cria Jeanbernat, elle &eacute;tait encore dans le Paradou!</p>
+<p>Albine riait sur le seuil du vestibule. Elle avait une jupe orange, avec un
+ grand fichu rouge attach&eacute; derri&egrave;re la taille, ce qui lui donnait
+ un air de boh&eacute;mienne endimanch&eacute;e. Et elle continuait &agrave;
+ rire, la t&ecirc;te renvers&eacute;e, la gorge toute gonfl&eacute;e de gaiet&eacute;,
+ heureuse de ses fleurs, des fleurs sauvages tress&eacute;es dans ses cheveux
+ blonds, nou&eacute;es &agrave; son cou, &agrave; son corsage, &agrave; ses bras
+ minces, nus et dor&eacute;s. Elle &eacute;tait comme un grand bouquet d'une
+ odeur forte.</p>
+<p>- Va, tu es belle! grondait le vieux. Tu sens l'herbe, &agrave; empester...
+ Dirait-on qu'elle a seize ans, cette poup&eacute;e!</p>
+<p>Albine, effront&eacute;ment, riait plus fort. Le docteur Pascal, qui &eacute;tait
+ son grand ami, se laissa embrasser par elle.</p>
+<p>- Alors, tu n'as pas peur dans le Paradou, toi? lui demanda-t-il.</p>
+<p>- Peur? de quoi donc? dit-elle avec des yeux &eacute;tonn&eacute;s. Les murs
+ sont trop hauts, personne ne peut entrer... Il n'y a que moi. C'est mon jardin,
+ &agrave; moi toute seule. Il est joliment grand. Je n'en ai pas encore trouv&eacute;
+ le bout.</p>
+<p>- Et les b&ecirc;tes? interrompit le docteur.</p>
+<p>- Les b&ecirc;tes? elles ne sont pas m&eacute;chantes, elles me connaissent
+ bien.</p>
+<p>- Mais il fait noir sous les arbres?</p>
+<p>- Pardi! il y a de l'ombre; sans cela, le soleil me mangerait la figure...
+ On est bien &agrave; l'ombre, dans les feuilles.</p>
+<p>Et elle tournait, emplissant l'&eacute;troit jardin du vol de ses jupes, secouant
+ cette &acirc;pre senteur de verdure qu'elle portait sur elle. Elle avait souri
+ &agrave; l'abb&eacute; Mouret, sans honte aucune, sans s'inqui&eacute;ter des
+ regards surpris dont il la suivait. Le pr&ecirc;tre s'&eacute;tait &eacute;cart&eacute;.
+ Cette enfant blonde, &agrave; la face longue, ardente de vie, lui semblait la
+ fille myst&egrave;rieuse et troublante de cette for&ecirc;t entrevue dans une
+ nappe de soleil.</p>
+<p>- Dites, j'ai un nid de merles, le voulez-vous? demanda Albine au docteur.</p>
+<p>- Non, merci, r&eacute;pondit celui-ci en riant. Il faudra le donner &agrave;
+ la soeur de monsieur le cur&eacute;, qui aime bien les b&ecirc;tes... Au revoir,
+ Jeanbernat.</p>
+<p>Mais Albine s'&eacute;tait attaqu&eacute;e au pr&ecirc;tre.</p>
+<p>- Vous &ecirc;tes le cur&eacute; des Artaud, n'est-ce pas? Vous avez une soeur?
+ J'irai la voir... Seulement, vous ne me parlerez pas de Dieu. Mon oncle ne veut
+ pas.</p>
+<p>- Tu nous ennuies, va-t-en, dit Jeanbernat en haussant les &eacute;paules.</p>
+<p>D'un bond de ch&egrave;vre, elle disparut, laissant une pluie de fleurs derri&egrave;re
+ elle. On entendit le claquement d'une porte, puis des rires derri&egrave;re
+ la maison, des rires sonores qui all&egrave;rent en se perdant, comme au galop
+ d'une b&ecirc;te folle l&acirc;ch&eacute;e dans l'herbe.</p>
+<p>- Vous verrez qu'elle finira par coucher dans le Paradou, murmura le vieux
+ de son air indiff&eacute;rent.</p>
+<p>Et, comme il accompagnait les visiteurs:</p>
+<p>- Docteur, reprit-il, si vous me trouviez mort, un de ces quatre matins, rendez-moi
+ donc le service de me jeter dans le trou au fumier, l&agrave;, derri&egrave;re
+ mes salades... Bonsoir, messieurs.</p>
+<p>Il laissa retomber la barri&egrave;re de bois qui fermait la haie. La maison
+ reprit sa paix heureuse, au soleil de midi, dans le bourdonnement des grosses
+ mouches qui montaient le long du lierre, jusqu'aux tuiles.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>IX.</h3>
+<p>
+ Cependant, le cabriolet suivait de nouveau le chemin creux, le long de l'interminable
+ mur du Paradou. L'abb&eacute; Mouret, silencieux, levait les yeux, regardait
+ les grosses branches qui se tendaient par-dessus ce mur, comme des bras de g&eacute;ants
+ cach&eacute;s. Des bruits venaient du parc, des fr&ocirc;lements d'ailes, des
+ frissons de feuilles, des bonds furtifs cassant les branches, de grands soupirs
+ ployant les jeunes pousses, toute une haleine de vie roulant sur les cimes d'un
+ peuple d'arbres. Et, parfois, &agrave; certain cri d'oiseau qui ressemblait
+ &agrave; un rire humain, le pr&ecirc;tre tournait la t&ecirc;te avec une sorte
+ d'inqui&eacute;tude.</p>
+<p>- Une dr&ocirc;le de gamine! disait l'oncle Pascal, en l&acirc;chant un peu
+ les guides. Elle avait neuf ans, lorsqu'elle est tomb&eacute;e chez ce pa&iuml;en.
+ Un fr&egrave;re &agrave; lui, qui s'est ruin&eacute;, je ne sais plus dans quoi.
+ La petite se trouvait en pension quelque part, quand le p&egrave;re s'est tu&eacute;.
+ C'&eacute;tait m&ecirc;me une demoiselle, savante d&eacute;j&agrave;, lisant,
+ brodant, bavardant, tapant sur les pianos. Et coquette donc! Je l'ai vue arriver,
+ avec des bas &agrave; jour, des jupes brod&eacute;es, des guimpes, des manchettes,
+ un tas de falbalas... Ah bien! les falbalas ont dur&eacute; longtemps!</p>
+<p>Il riait. Une grosse pierre faillit faire verser le cabriolet.</p>
+<p>- Si je ne laisse pas une roue de ma voiture dans ce gredin de chemin! murmura-t-il.
+ Tiens-toi ferme, mon gar&ccedil;on.</p>
+<p>La muraille continuait toujours. Le pr&ecirc;tre &eacute;coutait.</p>
+<p>- Tu comprends, reprit le docteur, que le Paradou, avec son soleil, ses cailloux,
+ ses chardons, mangerait une toilette par jour. Il n'a fait que trois ou quatre
+ bouch&eacute;es des belles robes de la petite. Elle revenait nue... Maintenant,
+ elle s'habille comme une sauvage. Aujourd'hui, elle &eacute;tait encore possible.
+ Mais il y a des fois o&ugrave; elle n'a gu&egrave;re que ses souliers et sa
+ chemise!... Tu as entendu? le Paradou est &agrave; elle. D&egrave;s le lendemain
+ de son arriv&eacute;e, elle en a pris possession. Elle vit l&agrave;, sautant
+ par le fen&ecirc;tre, lorsque Jeanbernat ferme la porte, s'&eacute;chappant
+ quand m&ecirc;me, allant on ne sait o&ugrave;, au fond de trous perdus, connus
+ d'elle seule... Elle doit mener un joli train, dans ce d&eacute;sert.</p>
+<p>- &Eacute;coutez donc, mon oncle, interrompit l'abb&eacute; Mouret. On dirait
+ un trot de b&ecirc;te, derri&egrave;re cette muraille.</p>
+<p>L'oncle Pascal &eacute;couta.</p>
+<p>- Non, dit-il au bout d'un silence, c'est le bruit de la voiture, contre les
+ pierres... Va, la petite ne tape plus sur les pianos, &agrave; pr&eacute;sent.
+ Je crois m&ecirc;me qu'elle ne sait plus lire. Imagine-toi une demoiselle retourn&eacute;e
+ &agrave; l'&eacute;tat de vaurienne libre, l&acirc;ch&eacute;e en r&eacute;cr&eacute;ation
+ dans une &icirc;le abandonn&eacute;e. Elle n'a gard&eacute; que son fin sourire
+ de coquette, quand elle veut... Ah! par exemple, si tu sais jamais une fille
+ &agrave; &eacute;lever, je ne te conseille pas de la confier &agrave; Jeanbernat.
+ Il a une fa&ccedil;on de laisser agir la nature tout &agrave; fait primitive.
+ Lorsque je me suis hasard&eacute; &agrave; lui parler d'Albine, il m'a r&eacute;pondu
+ qu'il ne fallait pas emp&ecirc;cher les arbres de pousser &agrave; leur gr&eacute;.
+ Il est, dit-il, pour le d&eacute;veloppement normal des temp&eacute;raments...
+ N'importe, ils sont bien int&eacute;ressants tous les deux. Je ne passe pas
+ dans les environs sans leur rendre visite.</p>
+<p>Le cabriolet sortait enfin du chemin creux. L&agrave;, le mur du Paradou faisait
+ un coude, se d&eacute;veloppant ensuite &agrave; perte de vue, sur la cr&ecirc;te
+ des coteaux. Au moment o&ugrave; l'abb&eacute; Mouret tournait la t&ecirc;te
+ pour donner un dernier regard &agrave; cette barre grise, dont la s&eacute;v&eacute;rit&eacute;
+ imp&eacute;n&eacute;trable avait fini par lui causer un singulier agacement,
+ des bruits de branches violemment secou&eacute;es se firent entendre, tandis
+ qu'un bouquet de jeunes bouleaux semblaient saluer les passants, du haut de
+ la muraille.</p>
+<p>- Je savais bien qu'une b&ecirc;te courait l&agrave; derri&egrave;re, dit le
+ pr&ecirc;tre.</p>
+<p>Mais, sans qu'on vit personne, sans qu'on aper&ccedil;&ucirc;t autre chose,
+ en l'air, que les bouleaux balanc&eacute;s de plus en plus furieusement, on
+ entendit une voix claire, coup&eacute;e de rires, qui criait:</p>
+<p>- Au revoir, docteur! au revoir, monsieur le cur&eacute;!... J'embrasse l'arbre,
+ l'arbre vous envoie mes baisers.</p>
+<p>- Eh! c'est Albine, dit le docteur Pascal. Elle aura suivi notre voiture au
+ trot. Elle n'est pas embarrass&eacute;e pour sauter les buissons, cette petite
+ f&eacute;e!</p>
+<p>Et criant, &agrave; son tour:</p>
+<p>- Au revoir, mignonne!... Tu es joliment grande, pour nous saluer comme &ccedil;a.</p>
+<p>Les rires redoubl&egrave;rent, les bouleaux salu&egrave;rent plus bas, semant
+ les feuilles au loin, jusque sur la capote du cabriolet:</p>
+<p>- Je suis grande comme les arbres, toutes les feuilles qui tombent sont des
+ baisers, reprit la voix, chang&eacute;e par l'&eacute;loignement, si musicale,
+ si fondue dans les haleines roulantes du parc, que le jeune pr&ecirc;tre resta
+ frissonnant.</p>
+<p>La route devenait meilleure. A la descente, les Artaud reparurent, au fond
+ de la plaine br&ucirc;l&eacute;e. Quand le cabriolet coupa le chemin du village,
+ l'abb&eacute; Mouret ne voulut jamais que son oncle le reconduisit &agrave;
+ la cure. Il sauta &agrave; terre en distant:</p>
+<p>- Non, merci, j'aime mieux marcher, cela me fera du bien.</p>
+<p>- Comme il te plaira, finit par r&eacute;pondre le docteur.</p>
+<p>Puis, lui serrant la main:</p>
+<p>- Hein! si tu n'avais que des paroissiens comme cet animal de Jeanbernat, tu
+ n'aurais pas souvent &agrave; te d&eacute;ranger. Enfin, c'est toi qui a voulu
+ venir... Et porte-toi bien. Au moindre bobo, de nuit ou de jour, envoie-moi
+ chercher. Tu sais que je soigne toute la famille pour rien... Adieu, mon gar&ccedil;on.</p>
+<p>&nbsp; </p>
+<p>&nbsp; </p>
+<h3>X.</h3>
+<p>
+ Quand l'abb&eacute; Mouret se retrouva seul, dans la poussi&egrave;re du chemin,
+ il se sentit plus &agrave; l'aise. Ces champs pierreux rendaient &agrave; son
+ r&ecirc;ve de rudesse, de vie int&eacute;rieure v&eacute;cue au d&eacute;sert.
+ Le long du chemin creux, les arbres avaient laiss&eacute; tomber sur sa nuque,
+ des fra&icirc;cheurs inqui&eacute;tantes, que maintenant le soleil ardent s&eacute;chait.
+ Les maigres amandiers, les bl&eacute;s pauvres, les vignes infirmes, aux deux
+ bords de la route, l'apaisaient, le tiraient du trouble o&ugrave; l'avaient
+ jet&eacute; les souffles trop gras du Paradou. Et, au milieu de la clart&eacute;
+ aveuglante qui coulait du ciel sur cette terre nue, les blasph&egrave;mes de
+ Jeanbernat ne mettaient m&ecirc;me plus une ombre. Il eut une joie vive lorsque,
+ en levant la t&ecirc;te, il aper&ccedil;ut &agrave; l'horizon la barre immobile
+ du Solitaire, avec la tache des tuiles roses de l'&eacute;glise.</p>
+<p>Mais, &agrave; mesure qu'il avan&ccedil;ait, l'abb&eacute; &eacute;tait pris
+ d'une autre inqui&eacute;tude. La Teuse allait le recevoir d'une belle fa&ccedil;on,
+ avec son d&eacute;jeuner froid qui devait attendre depuis pr&egrave;s de deux
+ heures. Il s'imaginait son terrible visage, le flot de paroles dont elle l'accueillerait,
+ les bruits irrit&eacute;s de vaisselle qu'il entendrait l'apr&egrave;s-midi
+ enti&egrave;re. Quand il eut travers&eacute; les Artaud, sa peur devint si vive,
+ qu'il h&eacute;sita, pris de l&acirc;chet&eacute;, se demandant s'il ne serait
+ pas plus prudent de faire le tour et de rentrer par l'&eacute;glise. Mais, comme
+ il se consultait, la Teuse en personne parut, au seuil du presbyt&egrave;re,
+ le bonnet de travers, les poings aux hanches. Il courba le dos, il dut monter
+ la pente sous ce regard gros d'orage, qu'il sentait peser sur ses &eacute;paules.</p>
+<p>- Je crois bien que je suis en retard, ma bonne Teuse, balbutia-t-il, d&egrave;s
+ le dernier coude du sentier.</p>
+<p>La Teuse attendit qu'il f&ucirc;t en face d'elle, tout pr&egrave;s. Alors,
+ elle le regarda entre les deux yeux, furieusement; puis, sans rien dire, elle
+ se tourna, elle marcha devant lui, jusque dans la salle &agrave; manger, en
+ tapant ses gros talons, si roidie par la col&egrave;re, qu'elle ne boitait presque
+ plus.</p>
+<p>- J'ai eu tant d'affaires! commen&ccedil;a le pr&ecirc;tre que cet accueil
+ muet &eacute;pouvantait. Je cours depuis ce matin...</p>
+<p>Mais elle lui coupa la parole d'un nouveau regard, si fixe, si f&acirc;ch&eacute;,
+ qu'il eut les jambes comme rompues. Il s'assit, il se mit a manger. Elle le
+ servait, avec des s&eacute;cheresses d'automate, risquant de casser les assiettes,
+ tant elle les posait avec violence. Le silence devenait si formidable, qu'il
+ ne put avaler la troisi&egrave;me bouch&eacute;e, &eacute;trangl&eacute; par
+ l'&eacute;motion.</p>
+<p>- Et ma soeur a d&eacute;jeun&eacute;? demanda-t-il. Elle a bien fait. Il faut
+ toujours d&eacute;jeuner, lorsque je suis retenu dehors.</p>
+<p>Pas de r&eacute;ponse. La Teuse, debout, attendait qu'il e&ucirc;t vid&eacute;
+ son assiette pour la lui enlever. Alors, sentant qu'il ne pourrait manger sous
+ cette paire d'yeux implacables qui l'&eacute;crasaient, il repoussa son couvert.
+ Ce geste de col&egrave;re fut comme un coup de fouet, qui tira la Teuse de sa
+ roideur ent&ecirc;t&eacute;e. Elle bondit.</p>
+<p>- Ah! c'est comme &ccedil;a! cria-t-elle. C'est encore vous qui vous f&acirc;chez!
+ Eh bien! je m'en vais! Vous allez me payer mon voyage, pour que je m'en retourne
+ chez moi. J'en ai assez des Artaud, et de votre &eacute;glise! et de tout!</p>
+<p>Elle retirait son tablier de ses mains tremblantes.</p>
+<p>- Vous deviez bien voir que je ne voulais pas parler... Est-ce une vie, &ccedil;&agrave;!
+ Il n'y a que les saltimbanques, monsieur le cur&eacute;, qui font &ccedil;a!
+ Il est onze heures, n'est-ce pas? Vous n'avez pas honte, d'&ecirc;tre encore
+ &agrave; table &agrave; pr&egrave;s de deux heures? Ce n'est pas d'un chr&eacute;tien,
+ non, ce n'est pas d'un chr&eacute;tien!</p>
+<p>Puis, se plantant devant lui:</p>
+<p>- Enfin, d'o&ugrave; venez-vous? qui avez-vous vu? quelle affaire a pus vous
+ retenir?... Vous seriez un enfant qu'on vous donnerait le fouet. Un pr&ecirc;tre
+ n'est pas &agrave; sa place sur les routes, au grand soleil, comme les gueux
+ qui n'ont pas de toit... Ah! vous &ecirc;tes dans un bel &eacute;tat, les souliers
+ tout blancs, la soutane perdue de poussi&egrave;re! Qui vous la brossera, votre
+ soutane? qui vous en ach&egrave;tera une autre?... Mais parlez donc, dites ce
+ que vous avez fait! Ma parole! si l'on ne vous connaissait pas, on finirait
+ par croire de dr&ocirc;les de choses. Et, voulez-vous que je vous le dise? eh
+ bien! je n'en mettrais pas la main au feu. Quand on d&eacute;jeune &agrave;
+ des heures pareilles, on peut tout faire.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret, soulag&eacute;, laissait passer l'orage. Il &eacute;prouvait
+ comme une d&eacute;tente nerveuse, dans les paroles emport&eacute;es de la vieille
+ servante.</p>
+<p>- Voyons, ma bonne Teuse, dit-il, vous allez d'abord remettre votre tablier.</p>
+<p>- Non, non, cria-t-elle, c'est fini, je m'en vais.</p>
+<p>Mais lui, se levant, lui noua le tablier &agrave; la taille, en riant. Elle
+ se d&eacute;battait, elle b&eacute;gayait:</p>
+<p>- Je vous dis que non!... Vous &ecirc;tes un enj&ocirc;leur. Je lis dans votre
+ jeu, je vois bien que vous voulez m'endormir, avec vos paroles sucr&eacute;es...
+ O&ugrave; &ecirc;tes-vous all&eacute;? Nous verrons ensuite.</p>
+<p>Il se remit &agrave; table, gaiement, en homme qui a victoire gagn&eacute;e.</p>
+<p>- D'abord, reprit-il, il faut me permettre de manger... Je meurs de faim.</p>
+<p>- Sans doute, murmura-t-elle, apitoy&eacute;e. Est-ce qu'il y a du bon sens!...
+ Voulez-vous que j'ajoute deux oeufs sur le plat? Ce ne serait pas long. Enfin,
+ si vous avez assez... Et tout est froid! Moi qui avais tant soign&eacute; vos
+ aubergines! Elles sont propres, maintenant! On dirait de vieilles semelles...
+ Heureusement que vous n'&ecirc;tes pas sur votre bouche, comme ce pauvre monsieur
+ Caffin... Oh! &ccedil;&agrave;, vous avez des qualit&eacute;s, je ne le nie
+ pas.</p>
+<p>Elle le servait, avec des attentions de m&egrave;re, tout en bavardant. Puis,
+ quand il eut fini, elle courut &agrave; la cuisine voir si le caf&eacute; &eacute;tait
+ encore chaud. Elle s'abandonnait, elle boitait d'une fa&ccedil;on extravagante,
+ dans la joie du raccommodement. D'ordinaire, l'abb&eacute; Mouret redoutait
+ la caf&eacute;, qui lui occasionnait de grands troubles nerveux; mais, en cette
+ circonstance, voulant sceller la paix, il accepta la tasse qu'elle lui apporta.
+ Et comme il s'oubliait un instant &agrave; table, elle s'assit devant lui, elle
+ r&eacute;p&eacute;ta doucement, en femme que la curiosit&eacute; torture:</p>
+<p>- O&ugrave; &ecirc;tes-vous all&eacute;, monsieur le cur&eacute;?</p>
+<p>- Mais, r&eacute;pondit-il en souriant, j'ai vu les Brichet, j'ai parl&eacute;
+ &agrave; Babousse...</p>
+<p>Alors, il fallut qu'il lui racont&acirc;t ce que les Brichet avaient dit, ce
+ qu'avait d&eacute;cid&eacute; Bambousse, et la mine qu'ils faisaient, et l'endroit
+ o&ugrave; ils travaillaient. Lorsqu'elle connut la r&eacute;ponse du p&egrave;re
+ de Rosalie:</p>
+<p>- Pardi! cria-t-elle, si le petit mourait, la grossesse ne compterait pas.</p>
+<p>Puis, joignant les mains d'un air d'admiration envieuse:</p>
+<p>- Avez-vous d&ucirc; bavarder, monsieur le cur&eacute;! Plus d'une demi-journ&eacute;e
+ pour arriver &agrave; ce beau r&eacute;sultat!... Et vous &ecirc;tes revenu
+ tout doucement? Il devait faire diablement chaud sur la route?</p>
+<p>L'abb&eacute;; qui s'&eacute;tait lev&eacute;, ne r&eacute;pondit pas. Il allait
+ parler du Paradou, demander des renseignements. Mais la crainte d'&ecirc;tre
+ questionn&eacute; trop vivement, une sorte de honte vague qu'il ne s'avouait
+ pas &agrave; lui-m&ecirc;me, le firent garder le silence sur sa visite &agrave;
+ Jeanbernat. Il coupa court &agrave; tout nouvel interrogatoire, en demandant:</p>
+<p>- Et ma soeur, o&ugrave; est-elle donc? Je ne l'entends pas.</p>
+<p>- Venez, monsieur, dit la Teuse qui se mit &agrave; rire, un doigt sur la bouche.</p>
+<p>Ils entr&egrave;rent dans la pi&egrave;ce voisine, un salon de campagne, tapiss&eacute;
+ d'un papier &agrave; grandes fleurs grises d'&eacute;teintes, meubl&eacute;
+ de quatre fauteuils et d'un canap&eacute; tendus d'une &eacute;toffe de crin.
+ Sur le canap&eacute;, D&eacute;sir&eacute;e dormait, jet&eacute;e tout de son
+ long, la t&ecirc;te soutenue par ses deux poings ferm&eacute;s. Ses jupes pendaient,
+ lui d&eacute;couvrant les genoux; tandis que ses bras lev&eacute;s, nus jusqu'aux
+ coudes, remontaient les lignes puissantes de la gorge. Elle avait un souffle
+ un peu fort, entre ses l&egrave;vres rouges entr'ouvertes, montrant les dents.</p>
+<p>- Hein? dort-elle? murmura la Teuse. Elle ne vous a seulement pas entendu me
+ crier vos sottises, tout &agrave; l'heure... Dame! elle doit &ecirc;tre joliment
+ fatigu&eacute;e. Imaginez qu'elle a nettoy&eacute; ses b&ecirc;tes jusqu'&agrave;
+ pr&egrave;s de midi... Quand elle a eu mang&eacute;, elle est venue tomber l&agrave;
+ comme un plomb. Elle n'a plus boug&eacute;.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre la regarda un instant, avec une grande tendresse.</p>
+<p>- Il faut la laisser reposer tant qu'elle voudra, dit-il.</p>
+<p>- Bien s&ucirc;r... Est-ce malheureux qu'elle soit si innocente! Voyez donc,
+ ces gros bras! Quand je l'habille, je pense toujours &agrave; la belle femme
+ qu'elle serait devenue. Allez, elle vous aurait donn&eacute; de fiers neveux,
+ monsieur le cur&eacute;... Vous ne trouvez pas qu'elle ressemble &agrave; cette
+ grande dame de pierre qui est &agrave; la halle au bl&eacute; de Plassans?</p>
+<p>Elle voulait parler d'une Cyb&egrave;le allong&eacute;e sur des gerbes, oeuvre
+ d'un &eacute;l&egrave;ve de Puget, sculpt&eacute;e au fronton du march&eacute;.
+ L'abb&eacute; Mouret, sans r&eacute;pondre, la poussa doucement hors du salon,
+ en lui recommandant de faire le moins de bruit possible. Et, jusqu'au soir,
+ le presbyt&egrave;re resta dans un grand silence. La Teuse achevait sa lessive,
+ sous le hangar. Le pr&ecirc;tre, au fond de l'&eacute;troit jardin, son br&eacute;viaire
+ tomb&eacute; sur les genoux, &eacute;tait ab&icirc;m&eacute; dans une contemplation
+ pieuse, pendant que des p&eacute;tales roses pleuvaient des p&ecirc;chers en
+ fleurs.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XI.</h3>
+<p>
+ Vers six heures, ce fut un brusque r&eacute;veil. Un tapage de portes ouvertes
+ et referm&eacute;es, au milieu d'&eacute;clats de rire, &eacute;branla toute
+ la maison, et D&eacute;sir&eacute;e parut, les cheveux tombants, les bras toujours
+ nus jusqu'aux coudes, criant:</p>
+<p>- Serge! Serge!</p>
+<p>Puis, quand elle eut aper&ccedil;u son fr&egrave;re dans le jardin, elle accourut,
+ elle s'assit un instant par terre, &agrave; ses pieds, le suppliant:</p>
+<p>- Viens donc voir les b&ecirc;tes!... Tu n'as pas encore vu les b&ecirc;tes,
+ dis! Si tu savais comme elles sont belles, maintenant!</p>
+<p>Il se fit beaucoup prier. La basse-cour l'effrayait un peu. Mais voyant des
+ larmes dans les yeux de D&eacute;sir&eacute;e, il c&eacute;da. Alors, elle se
+ jeta &agrave; son cou, avec une joie soudaine de jeune chien, riant plus fort,
+ sans m&ecirc;me s'essuyer les joues.</p>
+<p>- Ah! tu es gentil! balbutia-t-elle en l'entra&icirc;nant. Tu verras les poules,
+ les lapins, les pigeons, et mes canards qui ont de l'eau fra&icirc;che, et ma
+ ch&egrave;vre, dont la chambre est aussi propre que la mienne &agrave; pr&eacute;sent...
+ Tu sais, j'ai trois oies et deux dindes. Viens vite. Tu verras tout.</p>
+<p>D&eacute;sir&eacute;e avait alors vingt-deux ans. Grandie &agrave; la campagne,
+ chez sa nourrice, une paysanne de Saint-Eutrope, elle avait pouss&eacute; en
+ plein fumier. Le cerveau vide, sans pens&eacute;es graves d'aucune sorte, elle
+ profitait du sol gras, du plein air de la campagne, se d&eacute;veloppant toute
+ en chair, devenant une belle b&ecirc;te, fra&icirc;che, blanche, au sang rose,
+ &agrave; la peau ferme. C'&eacute;tait comme une &acirc;nesse de race qui aurait
+ eu le don du rire. Bien que pataugeant du matin au soir, elle gardait ses attaches
+ fines, les lignes souples de ses reins, l'affinement bourgeois de son corps
+ de vierge; si bien qu'elle &eacute;tait une cr&eacute;ature &agrave; part, ni
+ demoiselle, ni paysanne, une fille nourrie de la terre, avec une ampleur d'&eacute;paules
+ et un front born&eacute; de jeune d&eacute;esse.</p>
+<p>Sans doute, ce fut sa pauvret&eacute; d'esprit qui la rapprocha des animaux.
+ Elle n'&eacute;tait &agrave; l'aise qu'en leur compagnie, entendait mieux leur
+ langage que celui des hommes, les soignait avec des attendrissements maternels.
+ Elle avait, &agrave; d&eacute;faut de raisonnement suivi, un instinct qui la
+ mettait de plain-pied avec eux. Au premier cri qu'ils poussaient, elle savait
+ o&ugrave; &eacute;tait leur mal. Elle inventait des friandises sur lesquelles
+ ils tombaient gloutonnement. Elle mettait la paix d'un geste dans leurs querelles,
+ semblait conna&icirc;tre d'un regard leur caract&egrave;re bon ou mauvais, racontait
+ des histoires consid&eacute;rables, donnait des d&eacute;tails si abondants,
+ si pr&eacute;cis, sur les fa&ccedil;ons d'&ecirc;tre du moindre poussin, qu'elle
+ stup&eacute;fiait profond&eacute;ment les gens pour lesquels un petit poulet
+ ne se distingue en aucune fa&ccedil;on d'un autre petit poulet. Sa basse-cour
+ &eacute;tait ainsi devenue tout un pays, o&ugrave; elle r&eacute;gnait en ma&icirc;tresse
+ absolue; un pays d'une organisation tr&egrave;s compliqu&eacute;e, troubl&eacute;
+ par des r&eacute;volutions, peupl&eacute; des &ecirc;tres les plus diff&eacute;rents,
+ dont elle seule connaissait les annales. Cette certitude de l'instinct allait
+ si loin, qu'elle flairait les oeufs vides d'une couv&eacute;e, et qu'elle annon&ccedil;ait
+ &agrave; l'avance le nombre des petits, dans une port&eacute;e de lapins.</p>
+<p>A seize ans, lorsque la pubert&eacute; &eacute;tait venue, D&eacute;sir&eacute;e
+ n'avait point eu les vertiges ni les naus&eacute;es des autres filles. Elle
+ prit une carrure de femme faite, se porta mieux, fit &eacute;clater ses robes
+ sous l'&eacute;panouissement splendide de sa chair. D&egrave;s lors, elle eut
+ cette taille ronde qui roulait librement, ces membres largement assis de statue
+ antique, toute cette pouss&eacute;e d'animal vigoureux. On e&ucirc;t dit qu'elle
+ tenait au terreau de sa basse-cour, qu'elle su&ccedil;ait la s&egrave;ve par
+ ses fortes jambes, blanches et solides comme de jeunes arbres. Et, dans cette
+ pl&eacute;nitude, pas un d&eacute;sir charnel ne monta. Elle trouva une satisfaction
+ continue &agrave; sentir autour d'elle un pullulement. Des tas de fumier, des
+ b&ecirc;tes accoupl&eacute;es, se d&eacute;gageait un flot de g&eacute;n&eacute;ration,
+ au milieu duquel elle go&ucirc;tait les joies de la f&eacute;condit&eacute;.
+ Quelque chose d'elle se contentait dans la ponte des poules; elle portait ses
+ lapines au m&acirc;le, avec des rires de belle fille calm&eacute;e; elle &eacute;prouvait
+ des bonheurs de femme grosse &agrave; traire sa ch&egrave;vre. Rien n'&eacute;tait
+ plus sain. Elle s'emplissait innocemment de l'odeur, de la chaleur, de la vie.
+ Aucune curiosit&eacute; d&eacute;prav&eacute;e ne la poussait &agrave; ce souci
+ de la reproduction, en face des coqs battant des ailes, des femelles en couches,
+ du bouc empoisonnant l'&eacute;troite &eacute;curie. Elle gardait sa tranquillit&eacute;
+ de belle b&ecirc;te, son regard clair, vide de pens&eacute;es, heureuse de voir
+ son petit monde se multiplier, ressentant un agrandissement de son propre corps,
+ f&eacute;cond&eacute;e, identifi&eacute;e &agrave; ce point avec toutes ces
+ m&egrave;res, qu'elle &eacute;tait comme la m&egrave;re commune, la m&egrave;re
+ naturelle, laissant tomber de ses doigts, sans un frisson, une sueur d'engendrement.</p>
+<p>Depuis que D&eacute;sir&eacute;e &eacute;tait aux Artaud, elle passait ses
+ journ&eacute;es en pleine b&eacute;atitude. Enfin, elle contentait le r&ecirc;ve
+ de son existence, le seul d&eacute;sir qui l'e&ucirc;t tourment&eacute;e, au
+ milieu de sa pu&eacute;rilit&eacute; de faible d'esprit. Elle poss&eacute;dait
+ une basse-cour, un trou qu'on lui abandonnait, o&ugrave; elle pouvait faire
+ pousser les b&ecirc;tes &agrave; sa guise. D&egrave;s lors, elle s'enterra l&agrave;,
+ b&acirc;tissant elle-m&ecirc;me des cabanes pour les lapins, creusant la mare
+ aux canards, tapant des clous, apportant de la paille, ne tol&eacute;rant pas
+ qu'on l'aid&acirc;t. La Teuse en &eacute;tait quitte pour la d&eacute;barbouiller.
+ La basse-cour se trouvait situ&eacute;e derri&egrave;re le cimeti&egrave;re;
+ souvent m&ecirc;me, D&eacute;sir&eacute;e devait rattraper, au milieu des tombes,
+ quelque poule curieuse, saut&eacute;e par-dessus le mur. Au fond, se trouvait
+ un hangar o&ugrave; &eacute;taient la lapini&egrave;re et le poulailler; &agrave;
+ droite, logeait la ch&egrave;vre, dans une petite &eacute;curie. D'ailleurs,
+ tous les animaux vivaient ensemble, les lapins l&acirc;ch&eacute;s avec les
+ poules, la ch&egrave;vre prenant des bains de pieds au milieu des canards, les
+ oies, les dindes, les pintades, les pigeons fraternisant en compagnie de trois
+ chats. Quand elle se montrait &agrave; la barri&egrave;re de bois qui emp&ecirc;chait
+ tout ce monde de p&eacute;n&eacute;trer dans l'&eacute;glise, un vacarme assourdissant
+ la saluait.</p>
+<p>- Hein! les entends-tu? dit-elle &agrave; son fr&egrave;re, d&egrave;s la porte
+ de la salle &agrave; manger.</p>
+<p>Mais, lorsqu'elle l'e&ucirc;t fait entrer, en refermant la barri&egrave;re
+ derri&egrave;re eux, elle fut assaillie si violemment, qu'elle disparut presque.
+ Les canards et les oies, claquant du bec, la tiraient par ses jupes; les poules
+ goulues sautaient &agrave; ses mains qu'elles piquaient &agrave; grands coups,
+ les lapins se blottissaient sur ses pieds, avec des bonds qui lui montaient
+ jusqu'aux genoux; tandis que les trois chats lui sautaient sur les &eacute;paules,
+ et que la ch&egrave;vre b&ecirc;lait, au fond de l'&eacute;curie, de ne pouvoir
+ la rejoindre.</p>
+<p>- Laissez-moi donc, b&ecirc;tes! criait-elle, toute sonore de son beau rire,
+ chatouill&eacute;e par ces plumes, ces pattes, ces becs qui la fr&ocirc;laient.</p>
+<p>Et elle ne faisait rien pour se d&eacute;barrasser. Comme elle le disait, elle
+ se serait laiss&eacute; manger, tout cela lui &eacute;tait doux, de sentir cette
+ vie s'abattre contre elle et la mettre dans une chaleur de duvet. Enfin, un
+ seul chat s'ent&ecirc;ta &agrave; vouloir rester sur son dos.</p>
+<p>- C'est Moumou, dit-elle. Il a des pattes comme du velours.</p>
+<p>Puis, orgueilleusement, montrant la basse-cour &agrave; son fr&egrave;re, elle
+ ajouta:</p>
+<p>- Tu vois comme c'est propre!</p>
+<p>La basse-cour, en effet, &eacute;tait balay&eacute;e, lav&eacute;e, ratiss&eacute;e.
+ Mais de ces eaux sales remu&eacute;es, de cette liti&egrave;re retourn&eacute;e
+ &agrave; la fourche, s'exhalait une odeur fauve, si pleine de rudesse, que l'abb&eacute;
+ Mouret se sentit pris &agrave; la gorge. Le fumier s'&eacute;levait contre le
+ mur du cimeti&egrave;re en un tas &eacute;norme qui fumait.</p>
+<p>- Hein! quel tas! reprit D&eacute;sir&eacute;e, en menant son fr&egrave;re
+ dans la vapeur &acirc;cre. J'ai tout mis l&agrave;, personne ne m'a aid&eacute;e...
+ Va, ce n'est pas sale. &Ccedil;a nettoie. Regarde mes bras.</p>
+<p>Elle allongeait ses bras, qu'elle avait simplement tremp&eacute;s au fond d'un
+ seau d'eau, des bras royaux, d'une rondeur superbe, pouss&eacute;s comme des
+ roses blanches et grasses, dans ce fumier.</p>
+<p>- Oui, oui, murmura le pr&ecirc;tre, tu as bien travaill&eacute;. C'est tr&egrave;s
+ joli, maintenant.</p>
+<p>Il se dirigeait vers la barri&egrave;re; mais elle l'arr&ecirc;ta.</p>
+<p>- Attends donc! Tu vas tout voir. Tu ne te doutes pas...</p>
+<p>Elle l'entra&icirc;na sous le hangar, devant la lapini&egrave;re.</p>
+<p>- Il y des petits dans toutes les cases, dit-elle, en tapant les mains d'enthousiasme.</p>
+<p>Alors, longuement, elle lui expliqua les port&eacute;es. Il fallut qu'il s'accroupit,
+ qu'il m&icirc;t le nez contre le treillage, pendant qu'elle donnait des d&eacute;tails
+ minutieux. Les m&egrave;res, avec leurs grandes oreilles anxieuses, les regardaient
+ de biais, soufflantes, clou&eacute;es de peur. Puis, c'&eacute;tait, dans une
+ case, un trou de poils, au fond duquel grouillait un tas vivant, une masse noir&acirc;tre,
+ indistincte, qui avait une grosse haleine, comme un seul corps. A c&ocirc;t&eacute;,
+ les petits se hasardaient au bord du trou, portant des t&ecirc;tes &eacute;normes.
+ Plus loin, ils &eacute;taient d&eacute;j&agrave; forts, ils ressemblaient &agrave;
+ de jeunes rats, furetant, bondissant, le derri&egrave;re en l'air, tach&eacute;
+ du bouton blanc de la queue. Ceux-l&agrave; avaient des gr&acirc;ces joueuses
+ de bambins, faisant le tour des cases au galop, les blancs aux yeux de rubis
+ p&acirc;le, les noirs aux yeux luisants comme des boutons de jais. Et des paniques
+ les emportaient brusquement, d&eacute;couvrant &agrave; chaque saut leurs pattes
+ minces, roussies par l'urine. Et ils se remettaient en un tas, si &eacute;troitement,
+ qu'on ne voyait plus les t&ecirc;tes.</p>
+<p>- C'est toi qui leur fais peur, disait D&eacute;sir&eacute;e. Moi, ils me connaissent
+ bien.</p>
+<p>Elle les appelait, elle tirait de sa poche quelque cro&ucirc;te de pain. Les
+ petits lapins se rassuraient, venaient un &agrave; un, obliquement, le nez fris&eacute;,
+ se mettant debout contre le grillage. Et elle les laissait l&agrave;, un instant,
+ pour montrer &agrave; son fr&egrave;re le duvet rose de leur ventre. Puis, elle
+ donnait la cro&ucirc;te au plus hardi. Alors, toute la bande accourait, se coulait,
+ se serrait, sans se battre; trois petits, parfois, mordaient &agrave; la m&ecirc;me
+ cro&ucirc;te; d'autres se sauvaient, se tournaient contre le mur, pour manger
+ tranquilles; tandis que les m&egrave;res, au fond, continuaient &agrave; souffler,
+ m&eacute;fiantes, refusant les cro&ucirc;tes.</p>
+<p>- Ah! les gourmands! cria D&eacute;sir&eacute;e, ils mangeraient comme cela
+ jusqu'&agrave; demain matin!... La nuit, on les entend qui croquent les feuilles
+ oubli&eacute;es.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre s'&eacute;tait relev&eacute;, mais elle ne se lassait point
+ de sourire aux chers petits.</p>
+<p>- Tu vois, le gros, l&agrave;-bas, celui qui est tout blanc, avec les oreilles
+ noires... Eh bien! il adore les coquelicots. Il les choisit tr&egrave;s bien,
+ parmi les autres herbes... L'autre jour, il a eu des coliques. &Ccedil;a le
+ tenait sous les pattes de derri&egrave;re. Alors, je l'ai pris, je l'ai gard&eacute;
+ au chaud, dans ma poche. Depuis ce temps-l&agrave;, il est joliment gaillard.</p>
+<p>Elle allongeait les doigts entre les mailles du treillage, elle leur caressait
+ l'&eacute;chine.</p>
+<p>- On dirait un satin, reprit-elle. Ils sont habill&eacute;s comme des princes.
+ Et coquets avec cela! Tiens, en voil&agrave; un qui est toujours &agrave; se
+ d&eacute;barbouiller. Il use ses pattes... Si tu savais comme ils sont dr&ocirc;les!
+ Moi je ne dis rien, mais je m'aper&ccedil;ois bien de leurs malices. Ainsi,
+ par exemple, ce gris qui nous regarde, d&eacute;testait une petite femelle,
+ que j'ai d&ucirc; mettre &agrave; part. Il y a eu des histoires terribles entre
+ eux. &Ccedil;a serait trop long &agrave; conter. Enfin, la derni&egrave;re fois
+ qu'il l'a battue, comme j'arrivais furieuse, qu'est-ce que je vois? ce gredin-l&agrave;,
+ blotti dans le fond, qui avait l'air de r&acirc;ler. Il voulait me faire croire
+ que c'&eacute;tait lui qui avait &agrave; se plaindre d'elle...</p>
+<p>Elle s'interrompit; puis, s'adressant au lapin:</p>
+<p>- Tu as beau m'&eacute;couter, tu n'es qu'un gueux!</p>
+<p>Et se tournant vers son fr&egrave;re:</p>
+<p>- Il entend tout ce que je dis, murmura-t-elle, avec un clignement d'yeux.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret ne put tenir davantage, dans la chaleur qui montait des
+ port&eacute;es. La vie, grouillant sous ce poil arrach&eacute; du ventre des
+ m&egrave;res, avait un souffle fort, dont il sentait le trouble &agrave; ses
+ tempes. D&eacute;sir&eacute;e, comme gris&eacute;e peu &agrave; peu, s'&eacute;gayait
+ davantage, plus rose, plus carr&eacute;e dans sa chair.</p>
+<p>- Mais rien ne t'appelle! cria-t-elle; tu as l'air de toujours te sauver...
+ Et mes petits poussins, donc! Ils sont n&eacute;s de cette nuit.</p>
+<p>Elle prit du riz, elle en jeta une poign&eacute;e devant elle. La poule, avec
+ des gloussements d'appel, s'avan&ccedil;a gravement, suivie de toute la bande
+ des poussins, qui avaient un gazouillis et des courses folles d'oiseaux &eacute;gar&eacute;s.
+ Puis, quand ils furent au beau milieu des grains de riz, la m&egrave;re donna
+ de furieux coups de bec, rejetant les grains qu'elle cassait, tandis que les
+ petits piquaient devant elle, d'un air press&eacute;. Ils &eacute;taient adorables
+ d'enfance, demi-nus, la t&ecirc;te ronde, les yeux vifs comme des pointes d'acier,
+ le bec plant&eacute; si dr&ocirc;lement, le duvet retrouss&eacute; d'une fa&ccedil;on
+ si plaisante, qu'ils ressemblaient &agrave; des joujoux de deux sous. D&eacute;sir&eacute;e
+ riait d'aise, &agrave; les voir.</p>
+<p>- Ce sont des amours! balbutiait-elle.</p>
+<p>Elle en prit deux, un dans chaque main, les couvrant d'une rage de baisers.
+ Et le pr&ecirc;tre dut les regarder partout, tandis qu'elle disait tranquillement:
+ <p>
+ - Ce n'est pas facile de reconna&icirc;tre les coqs. Moi, je ne me trompe pas...
+ &Ccedil;a, c'est une poule, et &ccedil;a, c'est encore une poule.</p>
+<p>Elle les remit &agrave; terre. Mais les autres poules arrivaient, pour manger
+ le riz. Un grand coq rouge, aux plumes flambantes, les suivait, en levant ses
+ larges pattes avec une majest&eacute; circonspecte.</p>
+<p>- Alexandre devient superbe, dit l'abb&eacute; pour faire plaisir &agrave;
+ sa soeur.</p>
+<p>Le coq s'appelait Alexandre. Il regardait la jeune fille de son oeil de braise,
+ la t&ecirc;te tourn&eacute;e, la queue &eacute;largie. Puis, il vint se planter
+ au bord de ses jupes.</p>
+<p>- Il m'aime bien, dit-elle. Moi seule peux le toucher... C'est un bon coq.
+ Il a quatorze poules, et je ne trouve jamais un oeuf clair dans les couv&eacute;es...
+ N'est-ce pas, Alexandre?</p>
+<p>Elle s'&eacute;tait baiss&eacute;e. Le coq ne se sauva pas sous sa caresse.
+ Il sembla qu'un flot de sang allumait sa cr&ecirc;te. Les ailes battantes, le
+ cou tendu, il lan&ccedil;a un cri prolong&eacute;, qui sonna comme souffl&eacute;
+ par un tube d'airain. A quatre reprises, il chanta, tandis que tous les coqs
+ des Artaud r&eacute;pondaient, au loin. D&eacute;sir&eacute;e s'amusa beaucoup
+ de la mine effar&eacute;e de son fr&egrave;re.</p>
+<p>- Hein! il te casse les oreilles, dit-elle. Il a un fameux gosier... Mais,
+ je t'assure, il n'est pas m&eacute;chant. Ce sont les poules qui sont m&eacute;chantes...<br>
+ Tu te rappelles la grosse mouchet&eacute;e, celle qui faisait des oeufs jaunes?
+ Avant-hier, elle s'&eacute;tait &eacute;corch&eacute; la patte. Quand les autres
+ ont vu le sang, elles sont devenues comme folles. Toutes la suivaient, la piquaient,
+ lui buvaient le sang, si bien que le soir elles lui avaient mang&eacute; la
+ patte... Je l'ai trouv&eacute;e la t&ecirc;te derri&egrave;re une pierre, comme
+ une imb&eacute;cile, ne disant rien, se laissant d&eacute;vorer.</p>
+<p>La voracit&eacute; des poules la laissait riante. Elle raconta d'autres cruaut&eacute;s,
+ paisiblement: de jeunes poulets le derri&egrave;re d&eacute;chiquet&eacute;,
+ les entrailles vid&eacute;es, dont elle n'avait retrouv&eacute; que le cou et
+ les ailes; une port&eacute;e de petits chats mang&eacute;e dans l'&eacute;curie,
+ en quelques heures.</p>
+<p>- Tu leur donnerais un chr&eacute;tien, continua-t-elle, qu'elles en viendraient
+ &agrave; bout... Et dures au mal! Elles vivent tr&egrave;s bien avec un membre
+ cass&eacute;.</p>
+<p>Elles ont beau avoir des plaies, des trous dans le corps &agrave; y fourrer
+ le poing, elles n'en avalent pas moins leur soupe. C'est pour cela que je les
+ aime; leur chair repousse en deux jours, leur corps est toujours chaud comme
+ si elles avaient une provision de soleil sous les plumes... Quand je veux les
+ r&eacute;galer, je leur coupe de la viande crue. Et les vers donc! Tu vas voir
+ si elles les aiment.</p>
+<p>Elle courut au tas de fumier, trouva un ver qu'elle prit sans d&eacute;go&ucirc;t.
+ Les poules se jetaient sur ses mains. Mais elle, tenant le ver tr&egrave;s haut,
+ s'amusait de leur gloutonnerie. Enfin, elle ouvrit les doigts. Les poules se
+ pouss&egrave;rent, s'abattirent; puis, une d'elles se sauva, poursuivie par
+ les autres, le ver au bec. Il fut ainsi pris, perdu, repris, jusqu'&agrave;
+ ce qu'une poule, donnant un grand coup de gosier, l'avala. Alors, toutes s'arr&ecirc;t&egrave;rent
+ net, le cou renvers&eacute;, l'oeil rond, attendant un autre ver. D&eacute;sir&eacute;e,
+ heureuse, les appelait par leurs noms, leur disait des mots d'amiti&eacute;;
+ tandis que l'abb&eacute; Mouret, reculait de quelques pas, en face de cette
+ intensit&eacute; de vie vorace.</p>
+<p>- Non, je ne suis pas rassur&eacute;, dit-il &agrave; sa soeur qui voulait
+ lui faire peser une poule qu'elle engraissait. &Ccedil;a m'inqui&egrave;te,
+ quand je touche des b&ecirc;tes vivantes.</p>
+<p>Il t&acirc;chait de sourire. Mais D&eacute;sir&eacute;e le traita de poltron.</p>
+<p>- Eh bien! et mes canards, et mes oies, et mes dindes! Qu'est-ce que tu ferais,
+ si tu avais tout cela &agrave; soigner?... C'est &ccedil;a qui est sale, les
+ canards. Tu les entends claquer du bec, dans l'eau? Et quand ils plongent, on
+ ne voit plus que leur queue, droite comme une quille... Les oies et les dindes
+ non plus ne sont pas faciles &agrave; gouverner. Hein! est-ce amusant, lorsqu'elles
+ marchent, les unes toutes blanches, les autres toutes noires, avec leurs grands
+ cous. On dirait des messieurs et des dames... En voil&agrave; encore auxquels
+ je ne te conseillerais pas de confier un doigt. Ils te l'avaleraient proprement,
+ d'un seul coup... Moi, ils me les embrassent, les doigts, tu vois!</p>
+<p>Elle eut la parole coup&eacute;e par un b&ecirc;lement joyeux de la ch&egrave;vre,
+ qui venait enfin de forcer la porte mal ferm&eacute;e de l'&eacute;curie. En
+ deux sauts, la b&ecirc;te fut pr&egrave;s d'elle, pliant sur ses jambes de devant,
+ la caressant de ses cornes. Le pr&ecirc;tre lui trouva un rire de diable, avec
+ sa barbiche pointue et ses yeux trou&eacute;s de biais. Mais D&eacute;sir&eacute;e
+ la prit par le cou, l'embrassa sur la t&ecirc;te, jouant &agrave; courir, parlant
+ de la t&eacute;ter. &Ccedil;a lui arrivait souvent, disait-elle. Quand elle
+ avait soif, dans l'&eacute;curie, elle se couchait, elle t&eacute;tait.</p>
+<p>- Tiens, c'est plein de lait, ajouta-t-elle en soulevant les pis &eacute;normes
+ de la b&ecirc;te.</p>
+<p>L'abb&eacute; battit des paupi&egrave;res, comme si on lui e&ucirc;t montr&eacute;
+ une obsc&eacute;nit&eacute;. Il se souvenait d'avoir vu, dans le clo&icirc;tre
+ de Saint-Saturnin, &agrave; Plassans, une ch&egrave;vre de pierre d&eacute;corant
+ une gargouille, qui forniquait avec un moine. Les ch&egrave;vres, puant le bouc,
+ ayant des caprices et des ent&ecirc;tements de filles, offrant leurs mamelles
+ pendantes &agrave; tout venant, &eacute;taient rest&eacute;es pour lui des cr&eacute;atures
+ de l'enfer, suant la lubricit&eacute;. Sa soeur n'avait obtenu d'en avoir une
+ qu'apr&egrave;s des semaines de supplications. Et lui, quand il venait, &eacute;vitait
+ le fr&ocirc;lement des longs poils soyeux de la b&ecirc;te, d&eacute;fendait
+ sa soutane de l'approche de ses cornes.</p>
+<p>- Va, je vais te rendre la libert&eacute;, dit D&eacute;sir&eacute;e qui s'aper&ccedil;ut
+ de son malaise croissant. Mais, auparavant, il faut que je te montre encore
+ quelque chose... Tu promets de ne pas me gronder? Je ne t'en ai pas parl&eacute;,
+ parce que tu n'aurais pas voulu... Si tu savais comme je suis contente!</p>
+<p>Elle se faisait suppliante, joignant les mains, posant la t&ecirc;te contre
+ l'&eacute;paule de son fr&egrave;re.</p>
+<p>- Quelque folie encore, murmura celui-ci, qui ne put s'emp&ecirc;cher de sourire.</p>
+<p>- Tu veux bien, dis? reprit-elle, les yeux luisants de joie. Tu ne te f&acirc;cheras
+ pas?... Il est si joli!</p>
+<p>Et, courant, elle ouvrit une porte basse, sous le hangar. Un petit cochon sauta
+ d'un bond dans la cour.</p>
+<p>- Oh! le ch&eacute;rubin! dit-elle d'un air de profond ravissement, en le regardant
+ s'&eacute;chapper.</p>
+<p>Le petit cochon &eacute;tait charmant, tout rose, le groin lav&eacute; par
+ les eaux grasses, avec le cercle de crasse que son continuel barbotement dans
+ l'auge lui laissait pr&egrave;s des yeux. Il trottait, bousculant les poules,
+ accourant pour leur manger ce qu'on leur jetait, emplissant l'&eacute;troite
+ cour de ses d&eacute;tours brusques. Ses oreilles battaient sur ses yeux, son
+ groin ronflait &agrave; terre; il ressemblait, sur ses pattes minces, &agrave;
+ une b&ecirc;te &agrave; roulettes. Et, par derri&egrave;re, sa queue avait l'air
+ du bout de ficelle qui servait &agrave; l'accrocher.</p>
+<p>- Je ne veux pas ici de cet animal! s'&eacute;cria le pr&ecirc;tre tr&egrave;s
+ contrari&eacute;.</p>
+<p>- Serge, mon bon Serge, supplia de nouveau D&eacute;sir&eacute;e, ne sois pas
+ m&eacute;chant... Vois comme il est innocent, le cher petit. Je le d&eacute;barbouillerai,
+ je le tiendrai bien propre. C'est la Teuse qui se l'est fait donner pour moi.
+ On ne peut pas le renvoyer maintenant... Tiens, il te regarde, il te sent. N'aie
+ pas peur, il ne te mangera pas.</p>
+<p>Mais elle s'interrompit, prise d'un rire fou. Le petit cochon, ahuri, venait
+ de se jeter dans les jambes de la ch&egrave;vre, qu'il avait culbut&eacute;e.
+ Il reprit sa course, criant, roulant, effarant toute la basse-cour. D&eacute;sir&eacute;e,
+ pour le calmer, dut lui donner une terrine d'eau de vaisselle. Alors, il s'enfon&ccedil;a
+ dans la terrine jusqu'aux oreilles; il gargouillait, il grognait, tandis que
+ de courts frissons passaient sur sa peau rose. Sa queue, d&eacute;fris&eacute;e,
+ pendait.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret eut un dernier d&eacute;go&ucirc;t &agrave; entendre cette
+ eau sale remu&eacute;e. Depuis qu'il &eacute;tait l&agrave;, un &eacute;touffement
+ le gagnait, des chaleurs le br&ucirc;laient aux mains, &agrave; la poitrine,
+ &agrave; la face. Peu &agrave; peu sa t&ecirc;te avait tourn&eacute;. Maintenant,
+ il sentait dans un m&ecirc;me souffle pestilentiel la ti&eacute;deur f&eacute;tide
+ des lapins et des volailles, l'odeur lubrique de la ch&egrave;vre, la fadeur
+ grasse du cochon. C'&eacute;tait comme un air charg&eacute; de f&eacute;condation,
+ qui pesait trop lourdement &agrave; ses &eacute;paules vierges. Il lui semblait
+ que D&eacute;sir&eacute;e avait grandi, s'&eacute;largissant des hanches, agitant
+ des bras &eacute;normes, balayant de ses jupes, au ras du sol, cette senteur
+ puissante dans laquelle il s'&eacute;vanouissait. Il n'eut que le temps d'ouvrir
+ la claie de bois. Ses pieds collaient au pav&eacute; humide encore de fumier,
+ &agrave; ce point qu'il se crut retenu par une &eacute;treinte de la terre.
+ Et le souvenir du Paradou lui revint tout d'un coup, avec les grands arbres,
+ les ombres noires, les senteurs puissantes, sans qu'il p&ucirc;t s'en d&eacute;fendre.</p>
+<p>- Te voil&agrave; tout rouge, &agrave; pr&eacute;sent, dit D&eacute;sir&eacute;e
+ en le rejoignant de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la barri&egrave;re. Tu n'es
+ pas content d'avoir tout vu?... Les entends-tu crier?</p>
+<p>Les b&ecirc;tes, en la voyant partir, se poussaient contre les treillages,
+ jetaient des cris lamentables. Le petit cochon surtout avait un g&eacute;missement
+ prolong&eacute; de scie qu'on aiguise. Mais, elle, leur faisait des r&eacute;v&eacute;rences,
+ leur envoyait des baisers du bout des doigts, riant de les voir tous l&agrave;,
+ en tas, comme amoureux d'elle. Puis, se serrant contre son fr&egrave;re, l'accompagnant
+ au jardin:</p>
+<p>- Je voudrais une vache, lui dit-elle &agrave; l'oreille, toute rougissante.</p>
+<p>Il la regarda, refusant d&eacute;j&agrave; du geste.</p>
+<p>- Non, non, pas maintenant, reprit-elle vivement. Plus tard, je t'en reparlerai...
+ Il y aurait de la place dans l'&eacute;curie. Une belle vache blanche, avec
+ des taches rousses. Tu verras comme nous aurions du bon lait. Une ch&egrave;vre,
+ &ccedil;a finit par &ecirc;tre trop petit... Et quand la vache ferait un veau!
+</p>
+<p>Elle dansait, elle tapait des mains, tandis que le pr&ecirc;tre retrouvait
+ en elle la basse-cour qu'elle avait emport&eacute;e dans ses jupes. Aussi la
+ laissa-t-il au fond du jardin, assise par terre, en plein soleil, devant une
+ ruche dont les abeilles ronflaient comme des balles d'or sur son cou, le long
+ de ses bras nus, dans ses cheveux, sans la piquer.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XII.</h3>
+<p>
+ Fr&egrave;re Archangias d&icirc;nait &agrave; la cure tous les jeudis. Il venait
+ de bonne heure, d'ordinaire, pour causer de la paroisse. C'&eacute;tait lui
+ qui, depuis trois mois, mettait l'abb&eacute; au courant, le renseignait sur
+ toute la vall&eacute;e. Ce jeudi-l&agrave;, en attendant que la Teuse les appel&acirc;t,
+ ils all&egrave;rent se promener &agrave; petits pas, devant l'&eacute;glise.
+ Le pr&ecirc;tre, lorsqu'il raconta son entrevue avec Bambousse, fut tr&egrave;s
+ surpris d'entendre le Fr&egrave;re trouver naturelle la r&eacute;ponse du paysan.</p>
+<p>- Il a raison, cet homme, disait l'ignorantin. On ne donne pas son bien comme
+ &ccedil;a... La Rosalie ne vaut pas grand'chose; mais c'est toujours dur de
+ voir sa fille se jeter &agrave; la t&ecirc;te d'un gueux.</p>
+<p>- Cependant, reprit l'abb&eacute; Mouret, il n'y a que le mariage pour faire
+ cesser le scandale.</p>
+<p>Le Fr&egrave;re haussa ses fortes &eacute;paules. Il eut un rire inqui&eacute;tant.</p>
+<p>- Si vous croyez, cria-t-il, que vous allez gu&eacute;rir le pays, avec ce
+ mariage!... Avant deux ans, Catherine sera grosse; puis, les autres viendront,
+ toutes y passeront. Du moment qu'on les marie, elles se moquent du monde...
+ Ces Artaud poussent dans la b&acirc;tardise, comme dans leur fumier naturel.
+ Il n'y aurait qu'un rem&egrave;de, je vous l'ai dit, tordre le cou aux femelles,
+ si l'on voulait que le pays ne f&ucirc;t pas empoisonn&eacute;... Pas de mari,
+ des coups de b&acirc;ton, monsieur le cur&eacute;, des coups de b&acirc;ton!</p>
+<p>Il se calma, il ajouta:</p>
+<p>- Laissons chacun disposer de son bien comme il l'entend.</p>
+<p>Et il parla de r&eacute;gler les heures du cat&eacute;chisme. Mais l'abb&eacute;
+ Mouret r&eacute;pondait d'une fa&ccedil;on distraite. Il regardait le village,
+ &agrave; ses pieds, sous le soleil couchant. Les paysans rentraient, des hommes
+ muets, marchant lentement, du pas des boeufs harass&eacute;s qui regagnent l'&eacute;curie.
+ Devant les masures, les femmes debout jetaient un appel, causaient violemment
+ d'une porte &agrave; une autre, tandis que des bandes d'enfants emplissaient
+ la route du tapage de leurs gros souliers, se poussant, se roulant, se vautrant.
+ Une odeur humaine montait de ce tas de maisons branlantes. Et le pr&ecirc;tre
+ se croyait encore dans la basse-cour de D&eacute;sir&eacute;e, en face d'un
+ pullulement de b&ecirc;tes sans cesse multipli&eacute;es. Il trouvait l&agrave;
+ la m&ecirc;me chaleur de g&eacute;n&eacute;ration, les m&ecirc;mes couches continues,
+ dont la sensation lui avait caus&eacute; un malaise. Vivant depuis le matin
+ dans cette histoire de la grossesse de Rosalie, il finissait par penser &agrave;
+ cela, aux salet&eacute;s de l'existence, aux pouss&eacute;es de la chair, &agrave;
+ la reproduction fatale de l'esp&egrave;ce semant les hommes comme des grains
+ de bl&eacute;. Les Artaud &eacute;taient un troupeau parqu&eacute; entre les
+ quatre collines de l'horizon, engendrant, s'&eacute;talant davantage sur le
+ sol, &agrave; chaque port&eacute;e des femelles.</p>
+<p>- Tenez, cria Fr&egrave;re Archangias, qui s'interrompit pour montrer une grande
+ fille se laissant embrasser par son amoureux, derri&egrave;re un buisson, voil&agrave;
+ encore une gueuse, l&agrave;-bas!</p>
+<p>Il agita ses longs bras noirs, jusqu'&agrave; ce qu'il e&ucirc;t mis le couple
+ en fuite. Au loin, sur les terres rouges, sur les roches pel&eacute;es, le soleil
+ se mourait, dans une derni&egrave;re flamb&eacute;e d'incendie. Peu &agrave;
+ peu, la nuit tomba. L'odeur chaude des lavandes devint plus fra&icirc;che, apport&eacute;e
+ par les souffles l&eacute;gers qui se levaient. Il y eut, par moments, un large
+ soupir, comme si cette terre terrible, toute br&ucirc;l&eacute;e de passions,
+ se f&ucirc;t enfin calm&eacute;e, sous la pluie grise du cr&eacute;puscule.
+ L'abb&eacute; Mouret, son chapeau &agrave; la main, heureux du froid, sentait
+ la paix de l'ombre redescendre en lui.</p>
+<p>- Monsieur le cur&eacute;! Fr&egrave;re Archangias! appela la Teuse. Vite!
+ la soupe est servie.</p>
+<p>C'&eacute;tait une soupe aux choux, dont la vapeur forte emplissait la salle
+ &agrave; manger du presbyt&egrave;re. Le Fr&egrave;re s'assit, vidant lentement
+ l'&eacute;norme assiette que la Teuse venait de poser devant lui. Il mangeait
+ beaucoup, avec un gloussement du gosier qui laissait entendre la nourriture
+ tomber dans l'estomac. Les yeux sur la cuiller, il ne soufflait mot.</p>
+<p>- Ma soupe n'est donc pas bonne, monsieur le cur&eacute;? demanda la vieille
+ servante. Vous &ecirc;tes l&agrave;, &agrave; chipoter dans votre assiette.</p>
+<p>- Je n'ai gu&egrave;re faim, ma bonne Teuse, r&eacute;pondit le pr&ecirc;tre
+ en souriant.</p>
+<p>- Pardi! ce n'est pas &eacute;tonnant, quand on fait les cent dix-neuf coups!...
+ Vous auriez faim, si vous n'aviez pas d&eacute;jeun&eacute; &agrave; deux heures
+ pass&eacute;es.</p>
+<p>Fr&egrave;re Archangias, apr&egrave;s avoir vers&eacute; dans sa cuiller les
+ quelques gouttes de bouillon rest&eacute;es au fond de son assiette, dit pos&eacute;ment:</p>
+<p>- Il faut &ecirc;tre r&eacute;gulier dans ses repas, monsieur le cur&eacute;.</p>
+<p>Cependant D&eacute;sir&eacute;e, qui avait, elle aussi, mang&eacute; sa soupe,
+ s&eacute;rieusement, sans ouvrir les l&egrave;vres, venait de se lever pour
+ suivre la Teuse &agrave; la cuisine. Le Fr&egrave;re, rest&eacute; seul avec
+ l'abb&eacute; Mouret, se taillait de longues bouch&eacute;es de pain, qu'il
+ avalait, tout en attendant le plat.</p>
+<p>- Alors, vous avez fait une grande tourn&eacute;e? demanda-t-il.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre n'eut pas le temps de r&eacute;pondre. Un bruit de pas, d'exclamations,
+ de rires sonores, s'&eacute;leva au bout du corridor, du c&ocirc;t&eacute; de
+ la cour. Il y eut comme une courte dispute. Une voix de fl&ucirc;te qui troubla
+ l'abb&eacute;, se f&acirc;chait, parlant vite, se perdant au milieu d'une bouff&eacute;e
+ de gaiet&eacute;.</p>
+<p>- Qu'est-ce donc? dit-il en quittant sa chaise.</p>
+<p> D&eacute;sir&eacute;e rentra d'un bond. Elle cachait quelque chose sous sa
+ jupe retrouss&eacute;e. Elle r&eacute;p&eacute;tait vivement:</p>
+<p>- Est-elle dr&ocirc;le! Elle n'a pas voulu venir. Je la tenais par sa robe;
+ mais elle est joliment forte, elle m'a &eacute;chapp&eacute;.</p>
+<p>- De qui parle-t-elle? interrogea la Teuse, qui accourait de la cuisine, apportant
+ un plat de pommes de terre, sur lequel s'allongeait un morceau de lard.</p>
+<p>La jeune fille s'&eacute;tait assise. Avec des pr&eacute;cautions infinies,
+ elle tira de dessous sa jupe un nid de merles, o&ugrave; dormaient trois petits.
+ Elle le posa sur son assiette. D&egrave;s que les petits aper&ccedil;urent la
+ lumi&egrave;re, ils allong&egrave;rent des cous fr&ecirc;les, ouvrant leurs
+ becs saignants, demandant &agrave; manger. D&eacute;sir&eacute;e tapa les mains,
+ charm&eacute;e, prise d'une &eacute;motion extraordinaire, en face de ces b&ecirc;tes
+ qu'elle ne connaissait pas.</p>
+<p>- C'est cette fille du Paradou! s'&eacute;cria l'abb&eacute;, se souvenant
+ brusquement.</p>
+<p>Le Teuse s'&eacute;tait approch&eacute;e de la fen&ecirc;tre.</p>
+<p>- C'est vrai, dit-elle. J'aurais d&ucirc; la reconna&icirc;tre &agrave; sa
+ voix de cigale... Ah! la boh&eacute;mienne! Tenez, elle est rest&eacute;e l&agrave;-bas,
+ &agrave; nous espionner.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret s'avan&ccedil;a. Il crut voir, en effet, derri&egrave;re
+ un gen&eacute;vrier, la jupe orange d'Albine. Mais Fr&egrave;re Archangias se
+ haussa violemment derri&egrave;re lui, allongeant le poing, branlant sa t&ecirc;te
+ rude, tonnant:</p>
+<p>- Que le diable te prenne, fille de bandit! Je te tra&icirc;nerai par les cheveux
+ autour de l'&eacute;glise, si je t'attrape &agrave; venir ici tes mal&eacute;fices!</p>
+<p>Un &eacute;clat de rire, frais comme une haleine de la nuit, monta du sentier.
+ Puis, il y eut une course l&eacute;g&egrave;re, un murmure de robe coulant sur
+ l'herbe, pareil &agrave; un fr&ocirc;lement de couleuvre. L'abb&eacute; Mouret,
+ debout devant la fen&ecirc;tre, suivait au loin une tache blonde glissant entre
+ les bois de pins, ainsi qu'un reflet de lune. Les souffles qui lui arrivaient
+ de la campagne, avaient ce puissant parfum de verdure, cette odeur de fleurs
+ sauvages qu'Albine secouait de ses bras nus, de sa taille libre, de ses cheveux
+ d&eacute;nou&eacute;s.</p>
+<p>- Une damn&eacute;e, une fille de perdition! gronda sourdement Fr&egrave;re
+ Archangias, en se remettant &agrave; table.</p>
+<p>Il mangea gloutonnement son lard, avalant des pommes de terre enti&egrave;res
+ en guise de pain. Jamais la Teuse ne put d&eacute;cider D&eacute;sir&eacute;e
+ &agrave; finir de d&icirc;ner. La grande enfant restait en extase devant le
+ nid de merles, questionnant, demandant ce que &ccedil;a mangeait, si &ccedil;a
+ faisait des oeufs, &agrave; quoi on reconnaissait les coqs, chez ces b&ecirc;tes-l&agrave;.</p>
+<p>Mais la vieille servante eut comme un soup&ccedil;on. Elle se posa sur sa bonne
+ jambe, regardant le jeune cur&eacute; dans les yeux.</p>
+<p>- Vous connaissez donc les gens du Paradou? dit-elle.</p>
+<p>Alors, simplement, il dit la v&eacute;rit&eacute;, il raconta la visite qu'il
+ avait faite au vieux Jeanbernat. La Teuse &eacute;changeait des regards scandalis&eacute;s
+ avec Fr&egrave;re Archangias. Elle ne r&eacute;pondit d'abord rien. Elle tournait
+ autour de la table, boitant furieusement, donnant des coups de talon &agrave;
+ fendre le plancher.</p>
+<p>- Vous auriez bien pu me parler de ces gens, depuis trois mois, finit par dire
+ le pr&ecirc;tre. J'aurais su au moins chez qui je me pr&eacute;sentais.</p>
+<p>La Teuse s'arr&ecirc;ta net, les jambes comme cass&eacute;es.</p>
+<p>- Ne mentez pas, monsieur le cur&eacute;, b&eacute;gaya-t-elle; ne mentez pas,
+ &ccedil;a augmenterait encore votre p&eacute;ch&eacute;... Comment osez-vous
+ dire que je ne vous ai pas parl&eacute; du Philosophe, de ce pa&iuml;en qui
+ est le scandale de toute la contr&eacute;e! La v&eacute;rit&eacute; est que
+ vous ne m'&eacute;coutez jamais, quand je cause. &Ccedil;a vous entre par une
+ oreille, &ccedil;a sort par l'autre... Ah! si vous m'&eacute;coutiez, vous vous
+ &eacute;viteriez bien des regrets!</p>
+<p>- Je vous ai dit aussi un mot de ces abominations, affirma le Fr&egrave;re.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret eut un l&eacute;ger haussement d'&eacute;paules.</p>
+<p>- Enfin, je ne me suis plus souvenu, reprit-il. C'est au Paradou seulement
+ que j'ai cru me rappeler certaines histoires... D'ailleurs, je me serais rendu
+ quand m&ecirc;me aupr&egrave;s de ce malheureux, que je croyais en danger de
+ mort.</p>
+<p>Fr&egrave;re Archangias, la bouche pleine, donna un violent coup de couteau
+ sur la table, criant:</p>
+<p>- Jeanbernat est un chien. Il doit crever comme un chien.</p>
+<p>Puis, voyant le pr&ecirc;tre protester de la t&ecirc;te, lui coupant la parole:</p>
+<p>- Non, non, il n'y a pas de Dieu pour lui, pas de p&eacute;nitence, pas de
+ mis&eacute;ricorde... Il vaudrait mieux jeter l'hostie aux cochons que de la
+ porter &agrave; ce gredin.</p>
+<p>Il reprit des pommes de terre, les coudes sur la table, le menton dans son
+ assiette, m&acirc;chant d'une fa&ccedil;on furibonde. La Teuse, les l&egrave;vres
+ pinc&eacute;es, toute blanche de col&egrave;re, se contenta de dire s&egrave;chement:</p>
+<p>- Laissez, monsieur le cur&eacute; n'en veut faire qu'&agrave; sa t&ecirc;te,
+ monsieur le cur&eacute; a des secrets pour nous, maintenant.</p>
+<p>Un gros silence r&eacute;gna. Pendant un instant, on n'entendit que le bruit
+ des m&acirc;choires du Fr&egrave;re, accompagn&eacute; de l'&eacute;trange ronflement
+ de son gosier. D&eacute;sir&eacute;e, entourant de ses bras nus le nid de merles
+ rest&eacute; sur son assiette, la face pench&eacute;e, souriant aux petits,
+ leur parlait longuement, tout bas, dans un gazouillis &agrave; elle, qu'ils
+ semblaient comprendre.</p>
+<p>- On dit ce qu'on fait, quand on n'a rien &agrave; cacher! cria brusquement
+ la Teuse.</p>
+<p>Et le silence recommen&ccedil;a. Ce qui exasp&eacute;rait la vieille servante,
+ c'&eacute;tait le myst&egrave;re que le pr&ecirc;tre semblait lui avoir fait
+ de sa visite au Paradou. Elle se regardait comme une femme indignement tromp&eacute;e.
+ Sa curiosit&eacute; saignait. Elle se promena autour de la table, ne regardant
+ pas l'abb&eacute;, ne s'adressant &agrave; personne, se soulageant toute seule.</p>
+<p>- Pardi, voil&agrave; pourquoi on mange si tard!... On s'en va sans rien dire
+ courir la pretentaine, jusqu'&agrave; des deux heures de l'apr&egrave;s-midi.
+ On entre dans des maisons si mal fam&eacute;es, qu'on n'ose pas m&ecirc;me ensuite
+ raconter ce qu'on a fait. Alors, on ment, on trahit tout le monde...</p>
+<p>- Mais, interrompit doucement l'abb&eacute; Mouret, qui s'effor&ccedil;ait
+ de manger, pour ne pas f&acirc;cher la Teuse davantage, personne ne m'a demand&eacute;
+ si j'&eacute;tais all&eacute; au Paradou, je n'ai pas eu &agrave; mentir.</p>
+<p>La Teuse continua, comme si elle n'avait pas entendu:</p>
+<p>- On ab&icirc;me sa soutane dans la poussi&egrave;re, on revient fait comme
+ un voleur. Et, si une bonne personne s'int&eacute;ressant &agrave; vous, vous
+ questionne pour votre bien, on la bouscule, on la traite en femme de rien qui
+ n'a pas votre confiance. On se cache comme un sournois, on pr&eacute;f&eacute;rait
+ crever que de laisser &eacute;chapper un mot, on n'a pas m&ecirc;me l'attention
+ d'&eacute;gayer son chez soi en disant ce qu'on a vu.</p>
+<p>Elle se tourna vers le pr&ecirc;tre, le regarda en face.</p>
+<p>- Oui, c'est pour vous, tout &ccedil;&agrave;... Vous &ecirc;tes un cachottier,
+ vous &ecirc;tes un m&eacute;chant homme!</p>
+<p>Et elle se mit &agrave; pleurer. Il fallut que l'abb&eacute; la consol&acirc;t.</p>
+<p>- Monsieur Caffin me disait tout, cria-t-elle encore.</p>
+<p>Mais elle se calmait. Fr&egrave;re Archangias achevait un gros morceau de fromage,
+ sans para&icirc;tre le moins du monde d&eacute;rang&eacute; par cette sc&egrave;ne.
+ Selon lui, l'abb&eacute; Mouret avait besoin d'&ecirc;tre men&eacute; droit;
+ la Teuse faisait bien de lui faire sentir la bride. Il vida un dernier verre
+ de piquette, se renversa sur sa chaise, dig&eacute;rant.</p>
+<p>- Enfin, demanda la vieille servante, qu'est-ce que vous avez vu, au Paradou?
+ Racontez-nous, au moins.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret, souriant, dit en peu de mots la singuli&egrave;re fa&ccedil;on
+ dont Jeanbernat l'avait re&ccedil;u. La Teuse, qui l'accablait de questions,
+ poussait des exclamations indign&eacute;es. Fr&egrave;re Archangias serra les
+ poings, les brandit en avant.</p>
+<p>- Que le ciel l'&eacute;crase! dit-il; qu'il les br&ucirc;le, lui et sa sorci&egrave;re!</p>
+<p>Alors, l'abb&eacute;, &agrave; son tour, t&acirc;cha d'avoir de nouveaux d&eacute;tails
+ sur les gens du Paradou. Il &eacute;coutait avec une attention profonde le Fr&egrave;re
+ qui racontait des faits monstrueux.</p>
+<p>- Oui, cette diablesse est venue un matin s'asseoir &agrave; l'&eacute;cole.
+ Il y a longtemps, elle pouvait avoir dix ans. Moi, je la laissai faire; je pensai
+ que son oncle l'envoyait pour sa premi&egrave;re communion. Pendant deux mois,
+ elle a r&eacute;volutionn&eacute; la classe.</p>
+<p>Elle s'&eacute;tait fait adorer, la coquine! Elle savait des jeux, elle inventait
+ des falbalas avec des feuilles d'arbre et des bouts de chiffon. Et intelligente,
+ avec cela, comme toutes ces filles de l'enfer! Elle &eacute;tait la plus forte
+ sur le cat&eacute;chisme... Voil&agrave; qu'un matin, le vieux tombe au beau
+ milieu des le&ccedil;ons. Il parlait de casser tout, il criait que les pr&ecirc;tres
+ lui avaient pris l'enfant. Le garde champ&ecirc;tre a d&ucirc; venir pour le
+ flanquer &agrave; la porte. La petite s'&eacute;tait sauv&eacute;e. Je la voyais,
+ par la fen&ecirc;tre, dans un champ, en face, rire de la fureur de son oncle...
+ Elle venait d'elle-m&ecirc;me &agrave; l'&eacute;cole, depuis deux mois, sans
+ qu'il s'en dout&acirc;t. Histoire de faire battre les montagnes.</p>
+<p>- Jamais elle n'a fait sa premi&egrave;re communion, dit la Teuse, &agrave;
+ demi-voix, avec un l&eacute;ger frisson.</p>
+<p>- Non, jamais, reprit Fr&egrave;re Archangias. Elle doit avoir seize ans. Elle
+ grandit comme une b&ecirc;te. Je l'ai vue courir &agrave; quatre pattes, dans
+ un fourr&eacute;, du c&ocirc;t&eacute; de la Palud.</p>
+<p>- A quatre pattes, murmura la servante, qui se tourna vers la fen&ecirc;tre,
+ prise d'inqui&eacute;tude.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret voulut &eacute;mettre un doute; mais le Fr&egrave;re s'emporta.</p>
+<p>- Oui, &agrave; quatre pattes! Et elle sautait comme un chat sauvage, les jupes
+ trouss&eacute;es, montrant ses cuisses. J'aurais eu un fusil que j'aurais pu
+ l'abattre. On tue des b&ecirc;tes qui sont plus agr&eacute;ables &agrave; Dieu...
+ Et, d'ailleurs, on sait bien qu'elle vient miauler toutes les nuits autour des
+ Artaud. Elle a des miaulements de gueuse en chaleur. Si jamais un homme lui
+ tombait dans les griffes, &agrave; celle-l&agrave;, elle ne lui laisserait certainement
+ pas un morceau de peau sur les os.</p>
+<p>Et toute sa haine de la femme parut. Il &eacute;branla la table d'un coup de
+ poing, il cria ses injures accoutum&eacute;es:</p>
+<p>- Elles ont le diable dans le corps. Elles puent le diable; elles le puent
+ aux jambes, aux bras, au ventre, partout... C'est ce qui ensorcelle les imb&eacute;ciles.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre approuva de la t&ecirc;te. La violence de Fr&egrave;re Archangias,
+ la tyrannie bavarde de la Teuse, &eacute;taient comme des coups de lani&egrave;res,
+ dont il go&ucirc;tait souvent le cinglement sur ses &eacute;paules. Il avait
+ une joie pieuse &agrave; s'enfoncer dans la bassesse, entre ces mains pleines
+ de grossi&egrave;ret&eacute;s populaci&egrave;res. La paix du ciel lui semblait
+ au bout de ce m&eacute;pris du monde, de cet encanaillement de tout son &ecirc;tre.
+ C'&eacute;tait une injure qu'il se r&eacute;jouissait de faire &agrave; son
+ corps, un ruisseau dans lequel il se plaisait &agrave; tra&icirc;ner sa nature
+ tendre.</p>
+<p>- Il n'y a qu'ordure, murmura-t-il, en pliant sa serviette.</p>
+<p>La Teuse desservait la table. Elle voulut enlever l'assiette, o&ugrave; D&eacute;sir&eacute;e
+ avait pos&eacute; le nid de merles.</p>
+<p>- Vous n'allez pas coucher l&agrave;, mademoiselle, dit-elle. Laissez donc
+ ces vilaines b&ecirc;tes.</p>
+<p>Mais D&eacute;sir&eacute;e d&eacute;fendit l'assiette. Elle couvrait le nid
+ de ses bras nus, ne riant plus, s'irritant d'&ecirc;tre d&eacute;rang&eacute;e.</p>
+<p>- J'esp&egrave;re qu'on ne va pas garder ces oiseaux, s'&eacute;cria Fr&egrave;re
+ Archangias. &Ccedil;a porterait malheur... Il faut leur tordre le cou.</p>
+<p>Et il avan&ccedil;ait d&eacute;j&agrave; ses grosses mains. La jeune fille
+ se leva, recula, fr&eacute;missante, serrant le nid contre sa poitrine. Elle
+ regardait le Fr&egrave;re fixement, les l&egrave;vres gonfl&eacute;es, d'un
+ air de louve pr&ecirc;te &agrave; mordre.</p>
+<p>- Ne touchez pas les petits, b&eacute;gaya-t-elle. Vous &ecirc;tes laid!</p>
+<p>Elle accentua ce mot avec un si &eacute;trange m&eacute;pris, que l'abb&eacute;
+ Mouret tressaillit, comme si la laideur du Fr&egrave;re l'e&ucirc;t frapp&eacute;
+ pour la premi&egrave;re fois. Celui-ci s'&eacute;tait content&eacute; de grogner.
+ Il avait une haine sourde contre D&eacute;sir&eacute;e, dont la belle pouss&eacute;e
+ animale l'offensait.</p>
+<p>Lorsqu'elle fut sortie, &agrave; reculons, sans le quitter des yeux, il haussa
+ les &eacute;paules, en m&acirc;chant entre les dents une obsc&eacute;nit&eacute;
+ que personne n'entendit.</p>
+<p>-Il vaut mieux qu'elle aille se coucher, dit la Teuse. Elle nous ennuierait,
+ tout &agrave; l'heure, &agrave; l'&eacute;glise.</p>
+<p>- Est-ce qu'on est venu? demanda l'abb&eacute; Mouret.</p>
+<p>- Il y a beau temps que les filles sont l&agrave; dehors, avec des brass&eacute;es
+ de feuillages... Je vais allumer les lampes. On pourra commencer quand vous
+ voudrez.</p>
+<p>Quelques secondes apr&egrave;s, on l'entendit jurer dans la sacristie, parce
+ que les allumettes &eacute;taient mouill&eacute;es. Fr&egrave;re Archangias,
+ rest&eacute; seul avec le pr&ecirc;tre, demanda d'une voix maussade:</p>
+<p>- C'est pour le Mois de Marie?</p>
+<p>- Oui, r&eacute;pondit l'abb&eacute; Mouret. Ces jours derniers, les filles
+ du pays, qui avaient de gros travaux, n'ont pu venir, selon l'usage, orner la
+ chapelle de la Vierge. La c&eacute;r&eacute;monie a &eacute;t&eacute; remise
+ &agrave; ce soir.</p>
+<p>- Un joli usage, marmotta le Fr&egrave;re. Quand je les vois d&eacute;poser
+ chacune leurs rameaux, j'ai envie de les jeter par terre, pour qu'elles confessent
+ au moins leurs vilenies, avant de toucher &agrave; l'autel... C'est une honte
+ de souffrir que des femmes prom&egrave;nent leurs robes si pr&egrave;s des saintes
+ reliques.</p>
+<p>L'abb&eacute; s'excusa du geste. Il n'&eacute;tait aux Artaud que depuis peu,
+ il devait ob&eacute;ir aux coutumes.</p>
+<p>- Quand vous voudrez, monsieur le cur&eacute;? cria la Teuse.</p>
+<p>Mais Fr&egrave;re Archangias le retint un instant encore.</p>
+<p>- Je m'en vais, reprit-il. La religion n'est pas une fille, pour qu'on la mette
+ dans les fleurs et dans les dentelles.</p>
+<p>Il marchait lentement vers la porte. Il s'arr&ecirc;ta de nouveau, levant un
+ de ses doigts velus, ajoutant:</p>
+<p>- M&eacute;fiez-vous de votre d&eacute;votion &agrave; la Vierge.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XIII.</h3>
+<p>Dans l'&eacute;glise, l'abb&eacute; Mouret trouva une dizaine de grandes filles,
+ tenant des branches d'olivier, de laurier, de romarin. Les fleurs de jardin
+ ne poussant gu&egrave;re sur les roches des Artaud, l'usage &eacute;tait de
+ parer l'autel de la Vierge d'une verdure r&eacute;sistante qui durait tout le
+ mois de mai. La Teuse ajoutait des girofl&eacute;es de muraille, dont les queues
+ trempaient dans de vieilles carafes.</p>
+<p>- Voulez-vous me laisser faire, monsieur le cur&eacute;? demanda-t-elle. Vous
+ n'avez pas l'habitude... Tenez, mettez-vous l&agrave;, devant l'autel. Vous
+ me direz si la d&eacute;coration vous pla&icirc;t.</p>
+<p>Il consentit, et ce fut elle qui dirigea r&eacute;ellement la c&eacute;r&eacute;monie.
+ Elle &eacute;tait mont&eacute;e sur un escabeau; elle rudoyait les grandes filles
+ qui s'approchaient tour &agrave; tour, avec leurs feuillages.</p>
+<p>- Pas si vite, donc! Vous me laisserez bien le temps d'attacher les branches.
+ Il ne faut pas que tous ces fagots tombent sur la t&ecirc;te de monsieur le
+ cur&eacute;... Eh bien! Babet, c'est ton tour. Quand tu me regarderas, avec
+ tes gros yeux! Il est joli, ton romarin! il est jaune comme un chardon. Toutes
+ les bourriques du pays ont donc piss&eacute; dessus!... A toi, la Rousse. Ah!
+ voil&agrave; un beau laurier, au moins! Tu as pris &ccedil;a dans ton champ
+ de la Croix-Verte.</p>
+<p>Les grandes filles posaient leurs rameaux sur l'autel, qu'elles baisaient.
+ Elles restaient un instant contre la nappe, passant les branches &agrave; la
+ Teuse, oubliant l'air sournoisement recueilli qu'elles avaient pris pour monter
+ le degr&eacute;; elles finissaient par rire, elles butaient des genoux, ployaient
+ les hanches au bord de la table, enfon&ccedil;aient la gorge en plein dans le
+ tabernacle. Et, au-dessus d'elles, la grande Vierge de pl&acirc;tre dor&eacute;
+ inclinait sa face peinte, souriait de ses l&egrave;vres roses au petit J&eacute;sus
+ tout nu qu'elle portait sur son bras gauche.</p>
+<p>- C'est &ccedil;a, Lisa! cria la Teuse, assieds-toi sur l'autel, pendant que
+ tu y es! Veux-tu bien baisser tes jupes! Est-ce qu'on montre ses jambes comme
+ &ccedil;a!... Qu'une de vous s'avise de se vautrer! je lui envoie ses branches
+ &agrave; travers la figure... Vous ne pouvez donc pas me passer cela tranquillement!</p>
+<p>Et se tournant:</p>
+<p>- Est-ce &agrave; votre go&ucirc;t, monsieur le cur&eacute;? Trouvez-vous que
+ &ccedil;a aille?</p>
+<p>Elle &eacute;tablissait, derri&egrave;re la Vierge, une niche de verdure, avec
+ des bouts de feuillage qui d&eacute;passaient, formant berceau, retombant en
+ fa&ccedil;on de palmes. Le pr&ecirc;tre approuvait d'un mot, hasardait une observation.</p>
+<p>- Je crois, murmura-t-il, qu'il faudrait un bouquet de feuilles plus tendres,
+ en haut.</p>
+<p>- Sans doute, gronda la Teuse. Elles ne m'apportent que du laurier et du romarin...
+ Quelle est celle qui a de l'olivier? Pas une, allez! Elles ont peur de perdre
+ quatre olives, ces pa&iuml;ennes-l&agrave;.</p>
+<p>Mais Catherine monta le degr&eacute;, avec une &eacute;norme branche d'olivier,
+ sous laquelle elle disparaissait.</p>
+<p>- Ah! tu en as, toi, gamine, reprit la vieille servante.</p>
+<p>- Pardi, dit une voix, elle l'a vol&eacute;. J'ai vu Vincent qui cassait la
+ branche, pendant qu'elle faisait le guet.</p>
+<p>Catherine, furieuse, jura que ce n'&eacute;tait pas vrai. Elle s'&eacute;tait
+ tourn&eacute;e, sans l&acirc;cher sa branche, d&eacute;gageant sa t&ecirc;te
+ brune du buisson qu'elle portait; elle mentait avec un aplomb extraordinaire,
+ inventait une longue histoire pour prouver que l'olivier &eacute;tait bien &agrave;
+ elle.</p>
+<p>- Et puis, conclut-elle, tous les arbres appartiennent &agrave; la sainte Vierge.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret voulut intervenir. Mais la Teuse demanda si on se moquait
+ d'elle, &agrave; lui laisser si longtemps les bras en l'air. Et elle attacha
+ solidement la branche d'olivier, pendant que Catherine, grimp&eacute;e sur l'escabeau,
+ derri&egrave;re son dos, contre-faisait la fa&ccedil;on p&eacute;nible dont
+ elle tournait sa taille &eacute;norme, &agrave; l'aide de sa bonne jambe; ce
+ qui fit sourire le pr&ecirc;tre lui-m&ecirc;me.</p>
+<p>- L&agrave;, dit la Teuse, en descendant aupr&egrave;s de celui-ci, pour donner
+ un coup d'oeil &agrave; son oeuvre; voil&agrave; le haut termin&eacute;... Maintenant,
+ nous allons mettre des touffes entre les chandeliers, &agrave; moins que vous
+ ne pr&eacute;f&eacute;riez une guirlande qui courrait le long des gradins.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre se d&eacute;cida pour de grosses touffes.</p>
+<p>- Allons, avancez, reprit la servante, mont&eacute;e de nouveau sur l'escabeau.
+ Il ne faut pas coucher ici... Veux-tu bien baiser l'autel, Miette? Est-ce que
+ tu t'imagines &ecirc;tre dans ton &eacute;curie?... Monsieur le cur&eacute;,
+ voyez donc ce qu'elles font, l&agrave;-bas? Je les entends qui rient comme des
+ crev&eacute;es.</p>
+<p>On &eacute;leva une des deux lampes, on &eacute;claira le bout noir de l'&eacute;glise.
+ Sous la tribune, trois grandes filles jouaient &agrave; se pousser; une d'elles
+ &eacute;tait tomb&eacute;e la t&ecirc;te dans le b&eacute;nitier, ce qui faisait
+ tant rire les autres, qu'elles se laissaient aller par terre pour rire &agrave;
+ leur aise. Elles revinrent, regardant le cur&eacute; en dessous, l'air heureux
+ d'&ecirc;tre grond&eacute;es, avec leurs mains ballantes qui leur tapaient sur
+ les cuisses.</p>
+<p>Mais ce qui f&acirc;cha surtout la Teuse, ce fut d'apercevoir brusquement la
+ Rosalie montant &agrave; l'autel comme les autres, avec son fagot.</p>
+<p>- Veux-tu bien descendre! lui cria-t-elle. Ce n'est pas l'aplomb qui te manque,
+ ma fille!... Voyons, plus vite, emporte-moi ton paquet.</p>
+<p>- Tiens, pourquoi donc? dit hardiment Rosalie. On ne m'accusera peut-&ecirc;tre
+ pas de l'avoir vol&eacute;.</p>
+<p>Les grandes filles se rapprochaient, faisant les b&ecirc;tes, &eacute;changeant
+ des coups d'oeil luisants.</p>
+<p>- Va-t'en, r&eacute;p&eacute;tait la Teuse; ta place n'est pas ici, entends-tu!</p>
+<p>Puis, perdant son peu de patience, brutalement, elle l&acirc;cha un mot tr&egrave;s
+ gros, qui fit courir un rire d'aise parmi les paysannes.</p>
+<p>- Apr&egrave;s? dit Rosalie. Est-ce que vous savez ce que font les autres?
+ Vous n'&ecirc;tes pas all&eacute;e y voir, n'est-ce pas?</p>
+<p>Et elle crut devoir &eacute;clater en sanglots. Elle jeta ses rameaux, elle
+ se laissa emmener &agrave; quelques pas par l'abb&eacute; Mouret, qui lui parlait
+ tr&egrave;s s&eacute;v&egrave;rement. Il avait tent&eacute; de faire taire la
+ Teuse, il commen&ccedil;ait &agrave; &ecirc;tre g&ecirc;n&eacute; au milieu
+ de ces grandes filles &eacute;hont&eacute;es, emplissant l'&eacute;glise, avec
+ leurs brass&eacute;es de verdure. Elles se poussaient jusqu'au degr&eacute;
+ de l'autel, l'entouraient d'un coin de for&ecirc;t vivante, lui apportaient
+ le parfum rude des bois odorants, comme un souffle mont&eacute; de leurs membres
+ de fortes travailleuses.</p>
+<p>- D&eacute;p&ecirc;chons, d&eacute;p&ecirc;chons, dit-il en tapant l&eacute;g&egrave;rement
+ dans les mains.</p>
+<p>- Pardi! j'aimerais mieux &ecirc;tre dans mon lit, murmura la Teuse; si vous
+ croyez que c'est commode d'attacher tous ces bouts de bois!</p>
+<p>Cependant, elle avait fini par nouer entre les chandeliers de hauts panaches
+ de feuillage. Elle plia l'escabeau, que Catherine alla porter derri&egrave;re
+ le ma&icirc;tre-autel. Elle n'eut plus qu'&agrave; planter des massifs, aux
+ deux c&ocirc;t&eacute;s de la table. Les derni&egrave;res bottes de verdure
+ suffirent &agrave; ce bout de parterre; m&ecirc;me il resta des rameaux, dont
+ les filles jonch&egrave;rent le sol, jusqu'&agrave; la balustrade de bois. L'autel
+ de la Vierge &eacute;tait un bosquet, un enfoncement de taillis, avec une pelouse
+ verte, sur le devant.</p>
+<p>La Teuse consentit alors &agrave; laisser la place &agrave; l'abb&eacute; Mouret.
+ Celui-ci monta &agrave; l'autel, tapa de nouveau l&eacute;g&egrave;rement dans
+ ses mains.</p>
+<p>- Mesdemoiselles, dit-il, nous continuerons demain les exercices du Mois de
+ Marie. Celles qui ne pourront venir, devront tout au moins dire leur chapelet
+ chez elles.</p>
+<p>Il s'agenouilla, tandis que les paysannes, avec un grand bruit de jupes, se
+ mettaient par terre, s'asseyant sur leurs talons. Elles suivirent son oraison
+ d'un marmottement confus, o&ugrave; per&ccedil;aient des rires. Une d'elles,
+ se sentant pinc&eacute;e par derri&egrave;re, laissa &eacute;chapper un cri,
+ qu'elle t&acirc;cha d'&eacute;touffer dans un acc&egrave;s de toux; ce qui &eacute;gaya
+ tellement les autres, qu'elles rest&egrave;rent un instant &agrave; se tordre,
+ apr&egrave;s avoir dit <i>Amen</i>, le nez sur les dalles, sans pouvoir se
+ relever.</p>
+<p>La Teuse renvoya ces effront&eacute;es, pendant que le pr&ecirc;tre, qui s'&eacute;tait
+ sign&eacute;, demeurait absorb&eacute; devant l'autel, comme n'entendant plus
+ ce qui se passait derri&egrave;re lui.</p>
+<p>- Allons, d&eacute;guerpissez, maintenant, murmurait-elle. Vous &ecirc;tes
+ un tas de propres &agrave; rien, qui ne savez m&ecirc;me pas respecter le bon
+ Dieu... C'est une honte, &ccedil;a ne s'est jamais vu, des filles qui se roulent
+ par terre dans une &eacute;glise, comme des b&ecirc;tes dans un pr&eacute;...
+ Qu'est-ce que tu fais l&agrave;-bas, la Rousse? Si je t'en vois pincer une,
+ tu auras affaire &agrave; moi! Oui, oui, tirez-moi la langue, je dirai tout
+ &agrave; monsieur le cur&eacute;. Dehors, dehors, coquines!</p>
+<p>Elle les refoulait lentement vers la porte, galopant autour d'elles, boitant
+ d'une fa&ccedil;on furibonde. Elle avait r&eacute;ussi &agrave; les faire sortir
+ jusqu'&agrave; la derni&egrave;re, lorsqu'elle aper&ccedil;ut Catherine tranquillement
+ install&eacute;e dans le confessionnal avec Vincent; ils mangeaient quelque
+ chose, d'un air ravi. Elle les chassa. Et comme elle allongeait le cou hors
+ de l'&eacute;glise, avant de fermer la porte, elle vit la Rosalie se pendre
+ aux &eacute;paules du grand Fortun&eacute; qui l'attendait; tous deux se perdirent
+ dans le noir, du c&ocirc;t&eacute; du cimeti&egrave;re, avec un bruit affaibli
+ de baisers.</p>
+<p>- Et &ccedil;a pr&eacute;sente &agrave; l'autel de la Vierge! b&eacute;gaya-t-elle,
+ en poussant les verrous. Les autres ne valent pas mieux, je le sais bien. Toutes
+ des gourgandines qui sont venues ce soir, avec leurs fagots, histoire de rire
+ et de se faire embrasser par les gar&ccedil;ons, &agrave; la sortie! Demain,
+ pas une ne se d&eacute;rangera; monsieur le cur&eacute; pourra bien dire ses
+ <i>Ave</i> tout seul... On n'apercevra plus que les gueuses qui auront des
+ rendez-vous.</p>
+<p>Elle bousculait les chaises, les remettait en place, regardait si rien de suspect
+ ne tra&icirc;nait, avant de monter se coucher. Elle ramassa dans le confessionnal
+ une poign&eacute;e de pelures de pomme, qu'elle jeta derri&egrave;re le ma&icirc;tre-autel.
+ Elle trouva &eacute;galement un bout de ruban arrach&eacute; de quelque bonnet,
+ avec une m&egrave;che de cheveux noirs, dont elle fit un petit paquet, pour
+ ouvrir une enqu&ecirc;te.</p>
+<p>A cela pr&egrave;s, l'&eacute;glise lui parut en bon ordre. La veilleuse avait
+ de l'huile pour la nuit, les dalles du choeur pouvaient aller jusqu'au samedi
+ sans &ecirc;tre lav&eacute;es.</p>
+<p>- Il est pr&egrave;s de dix heures, monsieur le cur&eacute;, dit-elle en s'approchant
+ du pr&ecirc;tre toujours agenouill&eacute;. Vous feriez bien de monter.</p>
+<p>Il ne r&eacute;pondit pas, il se contenta d'incliner doucement la t&ecirc;te.</p>
+<p>- Bon, je sais ce que &ccedil;a veut dire, continua la Teuse. Dans une heure,
+ il sera encore l&agrave;, sur la pierre, &agrave; se donner des coliques...
+ Je m'en vais, parce que je l'ennuie. N'importe, &ccedil;a na gu&egrave;re de
+ bon sens: d&eacute;jeuner quand les autres d&icirc;nent, se coucher &agrave;
+ l'heure o&ugrave; les poules se l&egrave;vent!... Je vous ennuie, n'est-ce pas?
+ monsieur le cur&eacute;. Bonsoir. Vous n'&ecirc;tes gu&egrave;re raisonnable,
+ allez!</p>
+<p>Elle se d&eacute;cidait &agrave; partir; mais elle revint &eacute;teindre une
+ des deux lampes, en murmurant que de prier si tard &quot;c'&eacute;tait la mort
+ &agrave; l'huile&quot;. Enfin, elle s'en alla, apr&egrave;s avoir essuy&eacute;
+ de sa manche la nappe du ma&icirc;tre-autel, qui lui parut grise de poussi&egrave;re.
+ L'abb&eacute; Mouret, les yeux lev&eacute;s, les bras serr&eacute;s contre la
+ poitrine, &eacute;tait seul.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XIV.</h3>
+<p>
+ &Eacute;clair&eacute;e d'une seule lampe br&ucirc;lant sur l'autel de la Vierge,
+ au milieu des verdures, l'&eacute;glise s'emplissait, aux deux bouts, de grandes
+ ombres flottantes. La chaire jetait un pan de t&eacute;n&egrave;bre jusqu'aux
+ solives du plafond. Le confessionnal faisait une masse noire, d&eacute;coupant
+ sous la tribune le profil &eacute;trange d'une gu&eacute;rite crev&eacute;e.
+ Toute la lumi&egrave;re, adoucie, comme verdie par les feuillages, dormait sur
+ la grande Vierge dor&eacute;e, qui semblait descendre d'un air royal, port&eacute;e
+ par le nuage o&ugrave; se jouaient des t&ecirc;tes d'anges ail&eacute;es. On
+ e&ucirc;t dit, &agrave; voir la lampe ronde luire au milieu des branches, une
+ lune p&acirc;le se levant au bord d'un bois, &eacute;clairant quelque souveraine
+ apparition, une princesse du ciel, couronn&eacute;e d'or, v&ecirc;tue d'or,
+ qui aurait promen&eacute; la nudit&eacute; de son divin enfant au fond du myst&egrave;re
+ des all&eacute;es. Entre les feuilles, le long des hauts panaches, dans le large
+ berceau ogival, et jusque sur les rameaux jet&eacute;s &agrave; terre, des rayons
+ d'astres coulaient, assoupis, pareils &agrave; cette pluie laiteuse qui p&eacute;n&egrave;tre
+ les buissons, par les nuits claires. Des bruits vagues, des craquements venaient
+ des deux bouts sombres de l'&eacute;glise; la grande horloge, &agrave; gauche
+ du choeur, battait lentement, avec une haleine grosse de m&eacute;canique endormie.
+ Et la vision radieuse, la M&egrave;re aux minces bandeaux de cheveux ch&acirc;tains,
+ comme rassur&eacute;e par la paix nocturne de la nef, descendait davantage,
+ courbait &agrave; peine l'herbe des clairi&egrave;res, sous le vol l&eacute;ger
+ de son nuage.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret la regardait. C'&eacute;tait l'heure o&ugrave; il aimait
+ l'&eacute;glise. Il oubliait le Christ lamentable, le supplici&eacute; barbouill&eacute;
+ d'ocre et de laque, qui agonisait derri&egrave;re lui, &agrave; la chapelle
+ des Morts. Il n'avait plus la distraction de la clart&eacute; crue des fen&ecirc;tres,
+ des gaiet&eacute;s du matin entrant avec le soleil, de la vie du dehors, des
+ moineaux et des branches envahissant la nef par les carreaux cass&eacute;s.
+ A cette heure de nuit, la nature &eacute;tait morte, l'ombre tendait de cr&ecirc;pe
+ les murs blanchis, la fra&icirc;cheur lui mettait aux &eacute;paules un cilice
+ salutaire; il pouvait s'an&eacute;antir dans l'amour absolu, sans que le jeu
+ d'un rayon, la caresse d'un souffle ou d'un parfum, le battement d'une aile
+ d'insecte, v&icirc;nt le tirer de sa joie d'aimer. Sa messe du matin ne lui
+ avait jamais donn&eacute; les d&eacute;lices surhumains de ses pri&egrave;res
+ du soir.</p>
+<p>Les l&egrave;vres balbutiantes, l'abb&eacute; Mouret regardait la grande Vierge.
+ Il la voyait venir &agrave; lui, du fond de sa niche verte, dans une splendeur
+ croissante. Ce n'&eacute;tait plus un clair de lune roulant &agrave; la cime
+ des arbres. Elle lui semblait v&ecirc;tue de soleil, elle s'avan&ccedil;ait
+ majestueusement, glorieuse, colossale, si toute-puissante, qu'il &eacute;tait
+ tent&eacute;, par moments, de se jeter la face contre terre, pour &eacute;viter
+ le flamboiement de cette porte ouverte sur le ciel. Alors, dans cette adoration
+ de tout son &ecirc;tre, qui faisait expirer les paroles sur la bouche, il se
+ souvint du dernier mot de Fr&egrave;re Archangias, comme d'un blasph&egrave;me.
+ Souvent le Fr&egrave;re lui reprochait cette d&eacute;votion particuli&egrave;re
+ &agrave; la Vierge, qu'il disait &ecirc;tre un v&eacute;ritable vol fait &agrave;
+ la d&eacute;votion de Dieu. Selon lui, cela amollissait les &acirc;mes, enjuponnait
+ la religion, cr&eacute;ait toute une sensiblerie pieuse indigne des forts. Il
+ gardait rancune &agrave; la Vierge d'&ecirc;tre femme, d'&ecirc;tre belle, d'&ecirc;tre
+ m&egrave;re; il se tenait en garde contre elle, pris de la crainte sourde de
+ se sentir tent&eacute; par sa gr&acirc;ce, de succomber &agrave; sa douceur
+ de s&eacute;ductrice. &quot;Elle vous m&egrave;nera loin!&quot; avait-il cri&eacute;
+ un jour au jeune pr&ecirc;tre, voyant en elle un commencement de passion humaine,
+ une pente aux d&eacute;lices des beaux cheveux ch&acirc;tains, des grands yeux
+ clairs, du myst&egrave;re des robes tombant du col &agrave; la pointe des pieds.
+ C'&eacute;tait la r&eacute;volte d'un saint, qui s&eacute;parait violemment
+ la M&egrave;re du Fils, en demandant comme celui-ci: &quot;Femme, qu'y a-t-il
+ de commun entre vous et moi?&quot; Mais l'abb&eacute; Mouret r&eacute;sistait,
+ se prosternait, t&acirc;chait d'oublier les rudesses du Fr&egrave;re. Il n'avait
+ plus que ce ravissement dans la puret&eacute; immacul&eacute;e de Marie, qui
+ le sortit de la bassesse o&ugrave; il cherchait &agrave; s'an&eacute;antir.
+ Lorsque, seul en face de la grande Vierge dor&eacute;e, il s'hallucinait jusqu'&agrave;
+ la voir se pencher pour lui donner ses bandeaux &agrave; baiser, il redevenait
+ tr&egrave;s jeune, tr&egrave;s bon, tr&egrave;s fort, tr&egrave;s juste, tout
+ envahi d'une vie de tendresse.</p>
+<p>La d&eacute;votion de l'abb&eacute; Mouret pour la Vierge datait de sa jeunesse.
+ Tout enfant, un peu sauvage, se r&eacute;fugiant dans les coins, il se plaisait
+ &agrave; penser qu'une belle dame le prot&eacute;geait, que deux yeux bleus,
+ tr&egrave;s doux,avec un sourire, le suivaient partout. Souvent, la nuit, ayant
+ senti un l&eacute;ger souffle lui passer sur les cheveux, il racontait que la
+ Vierge &eacute;tait venue l'embrasser. Il avait grandi sous cette caresse de
+ femme, dans cet air plein d'un fr&ocirc;lement de jupe divine. D&egrave;s sept
+ ans, il contentait ses besoins de tendresse, en d&eacute;pensant tous les sous
+ qu'on lui donnait &agrave; acheter des images de saintet&eacute;, qu'il cachait
+ jalousement, pour en jouir seul. Et jamais il n'&eacute;tait tent&eacute; par
+ les J&eacute;sus portant l'agneau, les Christ en croix, les Dieu le P&egrave;re
+ se penchant avec une grande barbe au bord d'une nu&eacute;e; il revenait toujours
+ aux tendres images de Marie, &agrave; son &eacute;troite bouche riante, &agrave;
+ ses fines mains tendues. Peu &agrave; peu, il les avait toutes collectionn&eacute;es:
+ Marie entre un lis et une quenouille, Marie portant l'enfant comme une grande
+ soeur, Marie couronn&eacute;e de roses, Marie couronn&eacute;e d'&eacute;toiles.
+ C'&eacute;tait pour lui une famille de belles jeunes filles, ayant une ressemblance
+ de gr&acirc;ce, le m&ecirc;me air de bont&eacute;, le m&ecirc;me visage suave,
+ si jeunes sous leurs voiles, que, malgr&eacute; leur nom de m&egrave;re de Dieu,
+ il n'avait point peur d'elles comme des grandes personnes. Elles lui semblaient
+ avoir son &acirc;ge, &ecirc;tre les petites filles qu'il aurait voulu rencontrer,
+ les petites filles du ciel avec lesquelles les petits gar&ccedil;ons morts &agrave;
+ sept ans doivent jouer &eacute;ternellement, dans un coin du paradis. Mais il
+ &eacute;tait grave d&eacute;j&agrave;; il garda, en grandissant, le secret de
+ son religieux amour, pris des pudeurs exquises de l'adolescence. Marie vieillissait
+ avec lui, toujours plus &acirc;g&eacute;e d'un ou deux ans, comme il convient
+ &agrave; une amie souveraine. Elle avait vingt ans, lorsqu'il en avait dix-huit.
+ Elle ne l'embrassait plus la nuit sur le front; elle se tenait &agrave; quelques
+ pas, les bras crois&eacute;s, dans son sourire chaste, adorablement douce. Lui,
+ ne la nommait plus que tout bas, &eacute;prouvant comme un &eacute;vanouissement
+ de son coeur, chaque fois que le nom ch&eacute;ri lui passait sur les l&egrave;vre,
+ dans ses pri&egrave;res. Il ne r&ecirc;vait plus des jeux enfantins, au fond
+ du jardin c&eacute;leste, mais une contemplation continue, en face de cette
+ figure blanche, si pure, &agrave; laquelle il n'aurait pas voulu toucher de
+ son souffle. Il cachait &agrave; sa m&egrave;re elle-m&ecirc;me qu'il l'aim&acirc;t
+ si fort.</p>
+<p>Puis, &agrave; quelques ann&eacute;es de l&agrave;, lorsqu'il fut au s&eacute;minaire,
+ cette belle tendresse pour Marie, si droite, si naturelle, eut de sourdes inqui&eacute;tudes.
+ Le culte de Marie &eacute;tait-il n&eacute;cessaire au salut? Ne volait-il pas
+ Dieu, en accordant &agrave; Marie une part de son amour, la plus grande part,
+ ses pens&eacute;es, son coeur, son tout? Questions troublantes, combat int&eacute;rieur
+ qui le passionnait, qui l'attachait davantage. Alors il s'enfon&ccedil;a dans
+ les subtilit&eacute;s de son affection. Il se donna des d&eacute;lices inouies
+ &agrave; discuter la l&eacute;gitimit&eacute; de ses sentiments. Les livres
+ de d&eacute;votion &agrave; la Vierge l'excus&egrave;rent, le ravirent, l'emplirent
+ de raisonnements, qu'il r&eacute;p&eacute;tait avec des recueillements de pri&egrave;re.
+ Ce fut l&agrave; qu'il apprit &agrave; &ecirc;tre l'esclave de J&eacute;sus
+ en Marie. Il allait &agrave; J&eacute;sus par Marie. Et il citait toutes sortes
+ de preuves, il distinguait, il tirait des cons&eacute;quences: Marie &agrave;
+ laquelle J&eacute;sus avait ob&eacute;i sur la terre, devait &ecirc;tre ob&eacute;i
+ par tous les hommes; Marie gardait sa puissance de m&egrave;re dans le ciel,
+ o&ugrave; elle &eacute;tait la grande dispensatrice des tr&eacute;sors de Dieu,
+ la seule qui p&ucirc;t l'implorer, la seule qui distribu&acirc;t les tr&ocirc;nes;
+ Marie, simple cr&eacute;ature aupr&egrave;s de Dieu, mais hauss&eacute;e jusqu'&agrave;
+ lui, devenait ainsi le lien humain du ciel &agrave; terre, l'interm&eacute;diaire
+ de toute gr&acirc;ce, de toute mis&eacute;ricorde; et la conclusion &eacute;tait
+ toujours qu'il fallait l'aimer par-dessus tout, en Dieu lui-m&ecirc;me. Puis,
+ c'&eacute;taient des curiosit&eacute;s th&eacute;ologiques plus ardues, le mariage
+ de l'&Eacute;poux c&eacute;leste, le Saint-Esprit scellant le vase d'&eacute;lection,
+ mettant la Vierge M&egrave;re dans un miracle &eacute;ternel, donnant sa puret&eacute;
+ inviolable &agrave; la d&eacute;votion des hommes; c'&eacute;tait la Vierge
+ victorieuse de toutes les h&eacute;r&eacute;sies, l'ennemie irr&eacute;conciliable
+ de Satan, l'&Egrave;ve nouvelle annonc&eacute;e comme devant &eacute;craser
+ la t&ecirc;te du serpent, la Porte auguste de la gr&acirc;ce, par laquelle le
+ Sauveur &eacute;tait entr&eacute; une premi&egrave;re fois, par laquelle il
+ entrerait de nouveau, au dernier jour, proph&eacute;tie vague, annonce d'un
+ r&ocirc;le plus large de Marie, qui laissait Serge sous le r&ecirc;ve de quelque
+ &eacute;panouissement immense d'amour. Cette venue de la femme dans le ciel
+ jaloux et cruel de l'Ancien Testament, cette figure de blancheur, mise au pied
+ de la Trinit&eacute; redoutable, &eacute;tait pour lui la gr&acirc;ce m&ecirc;me
+ de la religion, ce qui le consolait de l'&eacute;pouvante de la foi, son refuge
+ d'homme perdu au milieu des myst&egrave;res du dogme. Et quand il se fut prouv&eacute;,
+ points par points, longuement, qu'elle &eacute;tait le chemin de J&eacute;sus,
+ ais&eacute;, court, parfait, assur&eacute;, il se livra de nouveau &agrave;
+ elle, tout entier, sans remords; il s'&eacute;tudia &agrave; &ecirc;tre son
+ vrai d&eacute;vot, mourant &agrave; lui-m&ecirc;me, s'ab&icirc;mant dans la
+ soumission.</p>
+<p>Heure de volupt&eacute; divine. Les livres de d&eacute;votion &agrave; la Vierge
+ br&ucirc;laient entre ses mains. Ils lui parlaient une langue d'amour qui fumait
+ comme un encens. Marie n'&eacute;tait plus l'adolescente voil&eacute;e de blanc,
+ les bras crois&eacute;s, debout &agrave; quelques pas de son chevet; elle arrivait
+ au milieu d'une splendeur, telle que Jean la vit, v&ecirc;tue de soleil, couronn&eacute;e
+ de douze &eacute;toiles, ayant la lune sous les pieds; elle l'embaumait de sa
+ bonne odeur, l'enflammait du d&eacute;sir du ciel, le ravissait jusque dans
+ la chaleur des astres flambant &agrave; son front. Il se jetait devant elle,
+ se criait son esclave; et rien n'&eacute;tait plus doux que ce mot d'esclave,
+ qu'il r&eacute;p&eacute;tait, qu'il go&ucirc;tait davantage, sur sa bouche balbutiante,
+ &agrave; mesure qu'il s'&eacute;crasait &agrave; ses pieds, pour &ecirc;tre
+ sa chose, son rien, la poussi&egrave;re effleur&eacute;e du vol de sa robe bleue.
+ Il disait avec David: &quot;Marie est faite pour moi.&quot; Il ajoutait avec
+ l'&eacute;vang&eacute;liste: &quot;Je l'ai prise par tout mon bien.&quot; Il
+ la nommait: &quot;Ma ch&egrave;re ma&icirc;tresse,&quot; manquant de mots, arrivant
+ &agrave; un babillage d'enfant et d'amant, n'ayant plus que le souffle entrecoup&eacute;
+ de sa passion. Elle &eacute;tait la Bienheureuse, la Reine du ciel c&eacute;l&eacute;br&eacute;e
+ par les neuf choeurs des Anges, la M&egrave;re de la belle dilection, le Tr&eacute;sor
+ du Seigneur. Les images vives s'&eacute;talaient, la comparaient &agrave; un
+ paradis terrestre, fait d'une terre vierge, avec des parterres de fleurs vertueuses,
+ des prairies vertes d'esp&eacute;rance, des tours imprenables de force, des
+ maisons charmantes de confiance. Elle &eacute;tait encore une fontaine que le
+ Saint-Esprit avait scell&eacute;e, un sanctuaire o&ugrave; la tr&egrave;s sainte
+ Trinit&eacute; se reposait, le tr&ocirc;ne de Dieu, la cit&eacute; de Dieu,
+ l'autel de Dieu, le temple de Dieu, le monde de Dieu. Et lui, se promenait dans
+ ce jardin, &agrave; l'ombre, au soleil, sous l'enchantement des verdures; lui,
+ soupirait apr&egrave;s l'eau de cette fontaine; lui, habitait le bel int&eacute;rieur
+ de Marie, s'y appuyant, s'y cachant, s'y perdant, sans r&eacute;serve, buvant
+ le lait d'amour infini qui tombait goutte &agrave; goutte de ce sein virginal.</p>
+<p>Chaque matin, d&egrave;s son lever, au s&eacute;minaire, il saluait Marie de
+ cent r&eacute;v&eacute;rences, le visage tourn&eacute; vers le pan de ciel qu'il
+ apercevait par sa fen&ecirc;tre; le soir, il prenait cong&eacute; d'elle, en
+ s'inclinant le m&ecirc;me nombre de fois, les yeux sur les &eacute;toiles. Souvent,
+ en face des nuits sereines, lorsque V&eacute;nus luisait toute blonde et r&ecirc;veuse
+ dans l'air ti&egrave;de, il s'oubliait, il laissait tomber de ses l&egrave;vres,
+ ainsi qu'un l&eacute;ger chant, <i>l'Ave maris stella</i>, l'hymne attendrie
+ qui lui d&eacute;roulait au loin des plages bleues, une mer douce, &agrave;
+ peine rid&eacute;e d'un frisson de caresse, &eacute;clair&eacute;e par une &eacute;toile
+ souriante, aussi grande qu'un soleil. Il r&eacute;citait encore le <i>Salve
+ Regina</i>, le <i>Regina coeli</i>, <i>l'O gloriosa Domina</i>, toutes
+ les pri&egrave;res, tous les cantiques. Il lisait l'Office de la Vierge, les
+ livres de saintet&eacute; en son honneur, le petit Psautier de saint Bonaventure,
+ d'une tendresse si d&eacute;vote, que les larmes l'emp&ecirc;chaient de tourner
+ les pages. Il je&ucirc;nait, il se mortifiait, pour lui faire l'offrande de
+ sa chair meurtrie. Depuis l'&acirc;ge de dix ans, il portait sa livr&eacute;e,
+ le saint scapulaire, la double image de Marie, cousue sur drap, dont il sentait
+ la chaleur &agrave; son dos et &agrave; sa poitrine, contre sa peau nue, avec
+ des tressaillements de bonheur. Plus tard, il avait pris la cha&icirc;nette,
+ afin de montrer son esclavage d'amour. Mais son grand acte restait toujours
+ la Salutation ang&eacute;lique, <i>l'Ave Maria</i>, la pri&egrave;re parfaite
+ de son coeur. &quot;Je vous salue Marie,&quot; et il la voyait s'avancer vers
+ lui, pleine de gr&acirc;ce, b&eacute;nie entre toutes les femmes; il jetait
+ son coeur &agrave; ses pieds, pour qu'elle march&acirc;t dessus, dans la douceur.</p>
+<p>Cette salutation, il la multipliait, il la r&eacute;p&eacute;tait de cent fa&ccedil;ons,
+ s'ing&eacute;niant &agrave; la rendre plus efficace. Il disait douze <i>Ave</i>,
+ pour rappeler la couronne de douze &eacute;toiles, ceignant le front de Marie;
+ il en disait quatorze, en m&eacute;moire de ses quatorze all&eacute;gresses;
+ il en disait sept dizaines, en l'honneur des ann&eacute;es qu'elle a v&eacute;cues
+ sur la terre. Il roulait pendant des heures les grains du chapelet. Puis, longuement,
+ &agrave; certains jours de rendez-vous mystique, il entreprenait le chuchotement
+ infini du Rosaire.</p>
+<p>Quand, seul dans sa cellule, ayant le temps d'aimer, il s'agenouillait sur
+ le carreau, tout le jardin de Marie poussait autour de lui, avec ses hautes
+ floraisons de chastet&eacute;. Le Rosaire laissait couler entre ses doigts sa
+ guirlande d'<i>Ave</i> coup&eacute;e de <i>Pater</i>, comme une guirlande
+ de roses blanches, m&ecirc;l&eacute;es des lis de l'Annonciation, des fleurs
+ saignantes du Calvaire, des &eacute;toiles du Couronnement. Il avan&ccedil;ait
+ &agrave; pas lents, le long des all&eacute;es embaum&eacute;es, s'arr&ecirc;tant
+ &agrave; chacune des quinze dizaines d'<i>Ave</i>, se reposant dans le myst&egrave;re
+ auquel elle correspondait; il restait &eacute;perdu de joie, de douleur, de
+ gloire, &agrave; mesure que les myst&egrave;res se groupaient en trois s&eacute;ries,
+ les joyeux, les douloureux, les glorieux. L&eacute;gende incomparable, histoire
+ de Marie, vie humaine compl&egrave;te, avec ses sourires, ses larmes, son triomphe,
+ qu'il revivait d'un bout &agrave; l'autre, en un instant. Et d'abord il entrait
+ dans la joie, dans les cinq myst&egrave;res souriants, baign&eacute;s des s&eacute;r&eacute;nit&eacute;s
+ de l'aube: c'&eacute;taient la salutation de l'archange, un rayon de f&eacute;condit&eacute;
+ gliss&eacute; du ciel, apportant la p&acirc;moison adorable de l'union sans
+ t&acirc;che; la visite &agrave; Elisabeth, par une claire matin&eacute;e d'esp&eacute;rance,
+ &agrave; l'heure o&ugrave; le fruit de ses entrailles donnait pour la premi&egrave;re
+ fois &agrave; Marie cette secousse qui fait p&acirc;lir les m&egrave;res; les
+ couches dans un &eacute;table de Bethl&eacute;em, avec la longue file des bergers
+ venant saluer la maternit&eacute; divine; le nouveau-n&eacute; port&eacute;
+ au Temple, sur les bras de l'accouch&eacute;e, qui sourit, lasse encore, d&eacute;j&agrave;
+ heureuse d'offrir son enfant &agrave; la justice de Dieu, aux embrassements
+ de Sim&eacute;on, aux d&eacute;sirs du monde; enfin, J&eacute;sus grandi, se
+ r&eacute;v&eacute;lant devant les docteurs, au milieu desquels sa m&egrave;re
+ inqui&egrave;te le retrouve, fi&egrave;re de lui et consol&eacute;e, puis apr&egrave;s
+ ce matin, d'une lumi&egrave;re si tendre, il semblait &agrave; Serge que le
+ ciel se couvrait brusquement. Il ne marchait plus que sur des ronces, s'&eacute;corchait
+ les doigts aux grains du Rosaire, se courbait sous l'&eacute;pouvantement des
+ cinq myst&egrave;res de douleur: Marie agonisant dans son fils au Jardin des
+ Oliviers, recevant avec lui les coups de fouet de la flagellation, sentant &agrave;
+ son propre front le d&eacute;chirement de la couronne d'&eacute;pines, portant
+ l'horrible poids de sa croix, mourant &agrave; ses pieds sur le Calvaire. Ces
+ n&eacute;cessit&eacute;s de la souffrance, ce martyre atroce d'une Reine ador&eacute;e,
+ pour qui il e&ucirc;t donn&eacute; son sang comme J&eacute;sus, lui causaient
+ une r&eacute;volte d'horreur, que dix ann&eacute;es des m&ecirc;mes pri&egrave;res
+ et des m&ecirc;mes exercices n'avaient pu calmer. Mais les grains coulaient
+ toujours, une trou&eacute;e soudaine se faisait dans les t&eacute;n&egrave;bres
+ du crucifiement, la gloire resplendissante des cinq derniers myst&egrave;res
+ &eacute;clatait avec une all&eacute;gresse d'astre libre. Marie, transfigur&eacute;e,
+ chantait l'all&eacute;luia de la r&eacute;surrection, la victoire sur la mort,
+ l'&eacute;ternit&eacute; de la vie; elle assistait, les mains tendues, renvers&eacute;e
+ d'admiration, au triomphe de son fils, qui s'&eacute;levait au ciel, parmi des
+ nu&eacute;es d'or frang&eacute;es de pourpre; elle rassemblait autour d'elle
+ les Ap&ocirc;tres, go&ucirc;tant comme au jour de la conception l'embrasement
+ de l'esprit d'amour, descendu en flammes ardentes; elle &eacute;tait &agrave;
+ son tour ravie par un vol d'anges, emport&eacute;es sur des ailes blanches ainsi
+ qu'une arche immacul&eacute;e, d&eacute;pos&eacute;e doucement au milieu de
+ la splendeur des tr&ocirc;nes c&eacute;lestes; et l&agrave;, comme gloire supr&ecirc;me,
+ dans une clart&eacute; si &eacute;blouissante, qu'elle &eacute;teignait le soleil,
+ Dieu la couronnait des &eacute;toiles du firmament. La passion n'a qu'un mot.
+ En disant &agrave; la file les cent cinquante <i>Ave</i>, Serge ne les avait
+ pas r&eacute;p&eacute;t&eacute;s une seule fois. Ce murmure monotone, cette
+ parole sans cesse la m&ecirc;me qui revenait, pareille au: &quot;Je t'aime&quot;
+ des amants, prenait chaque fois une signification plus profonde; il s'y attardait,
+ causant sans fin &agrave; l'aide de l'unique phrase latine, connaissait Marie
+ tout enti&egrave;re, jusqu'&agrave; ce que, le dernier grain du Rosaire s'&eacute;chappant
+ de ses mains, il se sentit d&eacute;faillir &agrave; la pens&eacute;e de la
+ s&eacute;paration.</p>
+<p>Bien des fois le jeune homme avait ainsi pass&eacute; les nuits, recommen&ccedil;ant
+ &agrave; vingt reprises les dizaines d'<i>Ave</i>, retardant toujours le moment
+ o&ugrave; il devrait prendre cong&eacute; de sa ch&egrave;re ma&icirc;tresse.
+ Le jour naissait, qu'il chuchotait encore. C'&eacute;tait la lune, disait-il
+ pour se tromper lui-m&ecirc;me, qui faisait p&acirc;lir les &eacute;toiles.
+ Ses sup&eacute;rieurs devaient le gronder de ces veilles dont il sortait alangui,
+ le teint si blanc, qu'il semblait avoir perdu du sang. Longtemps il avait gard&eacute;
+ au mur de sa cellule une gravure colori&eacute;e du Sacr&eacute;-Coeur de Marie.
+ La Vierge, souriant d'une fa&ccedil;on sereine, &eacute;cartait son corsage,
+ montrait dans sa poitrine un trou rouge, o&ugrave; son coeur br&ucirc;lait,
+ travers&eacute; d'une &eacute;p&eacute;e, couronn&eacute; de roses blanches.
+ Cette &eacute;p&eacute;e le d&eacute;sesp&eacute;rait; elle lui causait cette
+ intol&eacute;rable horreur de la souffrance chez la femme, dont la seule pens&eacute;e
+ le jetait hors de toute soumission pieuse. Il l'effa&ccedil;a, il ne garda que
+ le coeur couronn&eacute; et flambant, arrach&eacute; &agrave; demi de cette
+ chair exquise pour s'offrir &agrave; lui. Ce fut alors qu'il se sentit aim&eacute;.
+ Marie lui donnait son coeur, son coeur vivant, tel qu'il battait dans son sein,
+ avec l'&eacute;gouttement rose de son sang. Il n'y avait plus l&agrave; une
+ image de passion d&eacute;vote, mais une mat&eacute;rialit&eacute;, un prodige
+ de tendresse, qui, lorsqu'il priait devant la gravure, lui faisait &eacute;largir
+ les mains pour recevoir religieusement le coeur sautant de la gorge sans tache.
+ Il le voyait, il l'entendait battre. Et il &eacute;tait aim&eacute;, le coeur
+ battait pour lui! C'&eacute;tait comme un affolement de tout son &ecirc;tre,
+ un besoin de baiser le coeur, de se fondre en lui, de se coucher avec lui au
+ fond de cette poitrine ouverte. Elle l'aimait activement, jusqu'&agrave; le
+ vouloir dans l'&eacute;ternit&eacute; aupr&egrave;s d'elle, toujours &agrave;
+ elle. Elle l'aimait efficacement, sans cesse occup&eacute;e de lui, le suivant
+ partout, lui &eacute;vitant les moindres infid&eacute;lit&eacute;s. Elle l'aimait
+ tendrement, plus que toutes les femmes ensemble, d'un amour bleu, profond, infini
+ comme le ciel. O&ugrave; aurait-il jamais trouv&eacute; une ma&icirc;tresse
+ si d&eacute;sirable? Quelle caresse de la terre &eacute;tait comparable &agrave;
+ ce souffle de Marie dans lequel il marchait? Quelle union mis&eacute;rable,
+ quelle jouissance orduri&egrave;re pouvaient &ecirc;tre mises en balance avec
+ cette &eacute;ternelle fleur du d&eacute;sir montant toujours sans s'&eacute;panouir
+ jamais? Alors, le <i>Magnificat</i>, ainsi qu'une bouff&eacute;e d'encens,
+ s'exhalait de sa bouche. Il chantait le chant d'all&eacute;gresse de Marie,
+ son tressaillement de joie &agrave; l'approche de l'&Eacute;poux divin. Il glorifiait
+ le Seigneur qui renversait les puissants de leurs tr&ocirc;nes, et qui lui envoyait
+ Marie, &agrave; lui, un pauvre enfant nu, se mourant d'amour sur le carreau
+ glac&eacute; de sa cellule.</p>
+<p>Et, lorsqu'il avait tout donn&eacute; &agrave; Marie, son corps, son &acirc;me,
+ ses biens terrestres, ses biens spirituels, lorsqu'il &eacute;tait nu devant
+ elle, &agrave; bout de pri&egrave;res, les litanies de la Vierge jaillissaient
+ de ses l&egrave;vres br&ucirc;l&eacute;es, avec leurs appels r&eacute;p&eacute;t&eacute;s.,
+ ent&ecirc;t&eacute;s, acharn&eacute;s, dans un besoin supr&ecirc;me de secours
+ c&eacute;lestes. Il lui semblait qu'il gravissait un escalier de d&eacute;sir;
+ &agrave; chaque saut de son coeur, il montait une marche. D'abord, il la disait
+ Sainte. Ensuite, il l'appelait M&egrave;re, tr&egrave;s pure, tr&egrave;s chaste,
+ aimable, admirable. Et il reprenait son &eacute;lan, lui criant six fois sa
+ virginit&eacute;, la bouche comme rafra&icirc;chie chaque fois par ce mot de
+ vierge, auquel il joignait des id&eacute;es de puissances, de bont&eacute;,
+ de fid&eacute;lit&eacute;. A mesure que son coeur l'emportait plus haut, sur
+ les degr&eacute;s de lumi&egrave;re, une voix &eacute;trange, venue de ses veines,
+ parlait en lui, s'&eacute;panouissant en fleurs &eacute;clatantes. Il aurait
+ voulu se fondre en parfum, s'&eacute;pandre en clart&eacute;, expirer en un
+ soupir musical. Tandis qu'il la nommait Miroir de justice. Temple de sagesse,
+ Source de sa joie, il se voyait p&acirc;le d'extase dans ce miroir, il s'agenouillait
+ sur les dalles ti&egrave;des de ce temple, il buvait &agrave; longs traits l'ivresse
+ de cette source. Et il la transformait encore, l&acirc;chant la bride &agrave;
+ sa folie de tendresse pour s'unir &agrave; elle d'une fa&ccedil;on toujours
+ plus &eacute;troite. Elle devenait un Vase d'honneur choisi par Dieu, un Sein
+ d'&eacute;lection o&ugrave; il souhaitait de verser son &ecirc;tre, de dormir
+ &agrave; jamais. Elle &eacute;tait la Rose mystique, une grande fleur &eacute;close
+ au paradis, faite des Anges entourant leur Reine, si pure, si odorante, qu'il
+ la respirait du bas de son indignit&eacute; avec un gonflement de joie dont
+ ses c&ocirc;tes craquaient. Elle se changeait en Maison d'or, en Tour de David,
+ en Tour d'ivoire, d'une richesse inappr&eacute;ciable, d'une puret&eacute; jalous&eacute;e
+ des cygnes, d'une taille haute, forte, ronde, &agrave; laquelle il aurait voulu
+ faire de ses bras tendus une ceinture de soumission. Elle se tenait debout &agrave;
+ l'horizon, elle &eacute;tait la Porte du ciel, qu'il entrevoyait derri&egrave;re
+ ses &eacute;paules, lorsqu'un souffle de vent &eacute;cartait les plis de son
+ voile. Elle grandissait derri&egrave;re la montagne, &agrave; l'heure o&ugrave;
+ la nuit p&acirc;lit, &Eacute;toile du matin, secours des voyageurs &eacute;gar&eacute;s,
+ aube d'amour. Puis, &agrave; cette hauteur, manquant d'haleine, non rassasie
+ encore, mais les mots trahissant les forces de son coeur, il ne pouvait plus
+ que la glorifier du titre de Reine qu'il lui jetait neuf fois comme neuf coups
+ d'encensoir. Son cantique se mourait d'all&eacute;gresse dans ces cris du triomphe
+ final: Reine des vierges, Reine de tous les saints, Reine con&ccedil;ue sans
+ p&eacute;ch&eacute;! Elle toujours plus haut, resplendissait. Lui, sur la derni&egrave;re
+ marche, la marche que les familiers de Marie atteignent seuls, restait l&agrave;
+ un instant, p&acirc;m&eacute; au milieu de l'air subtil qui l'&eacute;tourdissait,
+ encore trop loin pour baiser le bord de la robe bleue, se sentant d&eacute;j&agrave;
+ rouler, avec l'&eacute;ternel d&eacute;sir de remonter, de tenter cette jouissance
+ surhumaine.</p>
+<p>Que de fois les litanies de la Vierge, r&eacute;cit&eacute;es en commun, dans
+ la chapelle, avaient ainsi laiss&eacute; le jeune homme, les genoux cass&eacute;s,
+ la t&ecirc;te vide, comme apr&egrave;s une grande chute! Depuis sa sortie du
+ s&eacute;minaire, l'abb&eacute; Mouret avait appris &agrave; aimer la Vierge
+ davantage encore. Il lui vouait ce culte passionn&eacute; o&ugrave; Fr&egrave;re
+ Archangias flairait des odeurs d'h&eacute;r&eacute;sie. Selon lui, c'&eacute;tait
+ elle qui devait sauver l'&Eacute;glise par quelque prodige grandiose dont l'apparition
+ prochaine charmerait la terre. Elle &eacute;tait le seul miracle de notre &eacute;poque
+ impie, la dame bleue se montrant aux petits bergers, la blancheur nocturne vue
+ entre deux nuages, et dont le bord du voile tra&icirc;nait sur les chaumes des
+ paysans. Quand Fr&egrave;re Archangias lui demandait brutalement s'il l'avait
+ jamais aper&ccedil;ue, il se contentait de sourire, les l&egrave;vres serr&eacute;es,
+ comme pour garder son secret. La v&eacute;rit&eacute; &eacute;tait qu'il la
+ voyait toutes les nuits. Elle ne lui apparaissait plus ni soeur joueuse, ni
+ belle jeune fille fervente; elle avait une robe de fianc&eacute;e, avec des
+ fleurs blanches dans les cheveux, les paupi&egrave;res &agrave; demi baiss&eacute;es,
+ laissant couler des regards humides d'esp&eacute;rance qui lui &eacute;clairaient
+ les joues. Et il sentait bien qu'elle venait &agrave; lui, qu'elle lui promettait
+ de ne plus tarder, qu'elle lui disait: &quot;Me voici, re&ccedil;ois-moi.&quot;
+ Trois fois chaque jour, lorsque l'<i>Angelus</i> sonnait, au r&eacute;veil
+ de l'aube, dans la maturit&eacute; du midi, &agrave; la tomb&eacute;e attendrie
+ du cr&eacute;puscule, il se d&eacute;couvrait, il disait un <i>Ave</i> en
+ regardant autour de lui, cherchant si la cloche ne lui annon&ccedil;ait pas
+ enfin la venue de Marie. Il avait vingt-cinq ans. Il l'attendait.</p>
+<p>Au mois de mai, l'attente du jeune pr&ecirc;tre &eacute;tait pleine d'un heureux
+ espoir. Il ne s'inqui&eacute;tait m&ecirc;me plus des gronderies de la Teuse.
+ S'il restait si tard &agrave; prier dans l'&eacute;glise, c'&eacute;tait avec
+ l'id&eacute;e folle que la grande Vierge dor&eacute;e finirait par descendre.
+ Et pourtant, il la redoutait, cette Vierge qui ressemblait &agrave; une princesse.
+ Il n'aimait pas toutes les Vierges de la m&ecirc;me fa&ccedil;on. Celle-l&agrave;
+ le frappait d'un respect souverain. Elle &eacute;tait la M&egrave;re de Dieu;
+ elle avait l'ampleur f&eacute;conde, la face auguste, les bras forts de l'&Eacute;pouse
+ divine portant J&eacute;sus. Il se la figurait ainsi au milieu de la cour c&eacute;leste,
+ laissant tra&icirc;ner parmi les &eacute;toiles la queue de son manteau royal,
+ trop haute pour lui, si puissante, qu'il tomberait en poudre, si elle daignait
+ abaisser les yeux sur les siens. Elle &eacute;tait la Vierge de ses jours de
+ d&eacute;faillance, la Vierge s&eacute;v&egrave;re qui lui rendait la paix int&eacute;rieure
+ par la redoutable vision du paradis.</p>
+<p>Ce soir-l&agrave;, l'abb&eacute; Mouret resta plus d'une heure agenouill&eacute;
+ dans l'&eacute;glise vide. Les mains jointes, les regards sur la Vierge d'or
+ se levant comme un astre au milieu des verdures, il cherchait l'assoupissement
+ de l'extase, l'apaisement des troubles &eacute;tranges qu'il avait &eacute;prouv&eacute;s
+ pendant la journ&eacute;e. Mais il ne glissait pas au demi-sommeil de la pri&egrave;re
+ avec l'aisance heureuse qui lui &eacute;tait accoutum&eacute;e. La maternit&eacute;
+ de Marie, toute glorieuse et pure qu'elle se r&eacute;v&eacute;l&acirc;t, cette
+ taille ronde de femme faite, cet enfant nu qu'elle portait sur un bras, l'inqui&eacute;taient,
+ lui semblaient continuer au ciel la pouss&eacute;e d&eacute;bordante de g&eacute;n&eacute;ration
+ au milieu de laquelle il marchait depuis le matin. Comme les vignes des coteaux
+ pierreux, comme les arbres du Paradou, comme le troupeau humain des Artaud,
+ Marie apportait l'&eacute;closion, engendrait la vie. Et la pri&egrave;re s'attardait
+ sur ses l&egrave;vres, il s'oubliait &agrave; des distractions, voyant des choses
+ qu'il n'avait point encore vues, la courbe molle des cheveux ch&acirc;tains,
+ le l&eacute;ger gonflement du menton, barbouill&eacute; de rose. Alors, elle
+ devait se faire plus s&eacute;v&egrave;re, l'an&eacute;antir sous l'&eacute;clat
+ de sa toute-puissance, pour le ramener &agrave; la phrase de l'oraison interrompue.
+ Ce fut enfin par sa couronne d'or, par son manteau d'or, par tout l'or qui la
+ changeait en une princesse terrible, qu'elle acheva de l'&eacute;craser dans
+ une soumission d'esclave, la pri&egrave;re coulant r&eacute;guli&egrave;re de
+ la bouche, l'esprit perdu au fond d'une adoration unique. Jusqu'&agrave; onze
+ heures, il dormit &eacute;veill&eacute; de cet engourdissement extatique, ne
+ sentant plus ses genoux, se croyant suspendu, balanc&eacute; ainsi qu'un enfant
+ qu'on endort, se laissant aller &agrave; ce repos, tout en gardant la conscience
+ d'un poids qui lui alourdissait le coeur. Autour de lui, l'&eacute;glise s'emplissait
+ d'ombre, la lampe charbonnait, les hauts feuillages assombrissaient le visage
+ verni de la grande Vierge.</p>
+<p>Quand l'horloge, avant de sonner l'heure, grin&ccedil;a, d'une voix arrach&eacute;e,
+ l'abb&eacute; Mouret eut un frisson. Il n'avait pas senti la fra&icirc;cheur
+ de l'&eacute;glise lui tomber sur les &eacute;paules. Maintenant, il grelottait.
+ Comme il se signait, un rapide souvenir traversa la stupeur de son r&eacute;veil;
+ le claquement de ses dents lui rappelait les nuits pass&eacute;es sur le carreau
+ de sa cellule, en face du Sacr&eacute;-Coeur de Marie, le corps tout secou&eacute;
+ de fi&egrave;vre. Il se leva p&eacute;niblement, m&eacute;content de lui. D'ordinaire,
+ il quittait l'autel, la chair sereine, avec la douceur du souffle de Marie sur
+ le front. Cette nuit-l&agrave;, lorsqu'il prit la lampe pour monter &agrave;
+ sa chambre, il lui sembla que ses tempes &eacute;clataient: la pri&egrave;re
+ &eacute;tait rest&eacute;e inefficace, il retrouvait, apr&egrave;s un court
+ soulagement, la m&ecirc;me chaleur grandie depuis le matin de son coeur &agrave;
+ son cerveau. Puis, arriv&eacute; &agrave; la porte de la sacristie, au moment
+ de sortir, il se tourna, il &eacute;leva la lampe, d'un mouvement machinal,
+ cherchant &agrave; voir une derni&egrave;re fois la grande Vierge. Elle &eacute;tait
+ noy&eacute;e sous les t&eacute;n&egrave;bres descendues des poutres, enfonc&eacute;e
+ dans les feuillages, ne laissant passer que la croix d'or de sa couronne.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XV.</h3>
+<p>
+ La chambre de l'abb&eacute; Mouret, situ&eacute;e &agrave; un angle du presbyt&egrave;re,
+ &eacute;tait une vaste pi&egrave;ce, trou&eacute;e sur deux de ses faces de
+ deux immenses fen&ecirc;tres carr&eacute;es; l'une de ces fen&ecirc;tres s'ouvrait
+ au-dessus de la basse-cour de D&eacute;sir&eacute;e; l'autre donnait sur le
+ village des Artaud, avec la vall&eacute;e au loin, les collines, tout l'horizon.
+ Le lit tendu de rideaux jaunes, la commode de noyer, les trois chaises de paille,
+ se perdaient sous le haut plafond &agrave; solives blanchies. Une l&eacute;g&egrave;re
+ &acirc;pret&eacute;, cette odeur un peu aigre des vieilles b&acirc;tisses campagnardes,
+ montait du carreau, pass&eacute; au rouge, luisant comme une glace. Sur la commode,
+ une grande statuette de l'Immacul&eacute;e Conception mettait une douceur grise,
+ entre deux pots de fa&iuml;ence que la Teuse avait emplis de lilas blancs.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret posa la lampe devant la Vierge, au bord de la commode.
+ Il se sentait si mal &agrave; l'aise, qu'il se d&eacute;cida &agrave; allumer
+ le feu de souches de vignes qui &eacute;tait tout pr&eacute;par&eacute;. Et
+ il resta l&agrave;, les pincettes &agrave; la main, regardant br&ucirc;ler les
+ tisons, la face &eacute;clair&eacute;e par la flamme. Au-dessous de lui, il
+ entendait le gros sommeil de la maison. Le silence, qui bourdonnait &agrave;
+ ses oreilles, finissait par prendre des voix chuchotantes. Lentement, invinciblement,
+ ces voix l'envahissaient, redoublaient l'anxi&eacute;t&eacute; dont il avait,
+ dans la journ&eacute;e, senti plusieurs fois le serrement &agrave; la gorge.
+ D'o&ugrave; venait donc cette angoisse? quel pouvait &ecirc;tre ce trouble inconnu,
+ grossi doucement, devenu intol&eacute;rable? Il n'avait pas p&eacute;ch&eacute;
+ cependant. Il lui semblait &ecirc;tre sorti la veille du s&eacute;minaire, avec
+ toute l'ardeur de sa foi, si fort contre le monde, qu'il marchait au milieu
+ des hommes en ne voyant que Dieu.</p>
+<p>Alors, il se crut dans sa cellule, un matin, &agrave; cinq heures, au moment
+ du lever. Le diacre de service passait en donnant un coup de b&acirc;ton dans
+ sa porte, avec le cri r&eacute;glementaire:</p>
+<p>- <i>Benedicamus Domino!</i></p>
+<p>- <i>Deo gratias!</i> r&eacute;pondait-il, mal r&eacute;veill&eacute;, les
+ yeux enfl&eacute;s de sommeil.</p>
+<p>Et il sautait sur l'&eacute;troit tapis, se d&eacute;barbouillait, faisait
+ son lit, balayait sa chambre, renouvelait l'eau de son cruchon. Ce petit m&eacute;nage
+ &eacute;tait une joie, dans le frisson matinal qui lui courait sur la peau.
+ Il entendait les pierrots des platanes de la cour se lever en m&ecirc;me temps
+ que lui, au milieu d'un tapage d'ailes et de gosiers assourdissant. Il pensait
+ qu'ils disaient leurs pri&egrave;res, &agrave; leur fa&ccedil;on. Lui, descendait
+ dans la salle des M&eacute;ditations, o&ugrave;, apr&egrave;s les oraisons,
+ il restait une demi-heure agenouill&eacute;, &agrave; m&eacute;diter sur cette
+ pens&eacute;e d'Ignace: &quot;Que sert &agrave; l'homme de conqu&eacute;rir
+ l'univers, s'il perd son &acirc;me?&quot; C'&eacute;tait un sujet fertile en
+ bonnes r&eacute;solutions, qui le faisait renoncer &agrave; tous les biens de
+ la terre, avec le r&ecirc;ve si souvent caress&eacute; d'une vie au d&eacute;sert,
+ sous la seule richesse d'un grand ciel bleu. Au bout de dix minutes, ses genoux,
+ meurtris sur la dalle, devenaient tellement douloureux, qu'il &eacute;prouvait
+ peu &agrave; peu un &eacute;vanouissement de tout son &ecirc;tre, une extase
+ dans laquelle ils se voyait grand conqu&eacute;rant, ma&icirc;tre d'un empire
+ immense, jetant sa couronne, brisant son sceptre, foulant aux pieds un luxe
+ inou&iuml;, des cassettes d'or, des ruissellements de bijoux, des &eacute;toffes
+ cousues de pierreries, pour aller s'ensevelir au fond d'une Th&eacute;ba&iuml;de,
+ v&ecirc;tu d'une bure qui lui &eacute;corchait l'&eacute;chine. Mais la messe
+ le tirait de ces imaginations, dont il sortait comme d'une belle histoire r&eacute;elle,
+ qui lui serait arriv&eacute;e en des temps anciens. Il communiait, il chantait
+ le psaume du jour, tr&egrave;s ardemment, sans entendre aucune autre voix que
+ sa voix, d'une puret&eacute; de cristal, si claire, qu'il la sentait s'envoler
+ jusqu'aux oreilles du Seigneur. Et lorsqu'il remontait &agrave; sa chambre,
+ il ne gravissait qu'une marche &agrave; la fois, ainsi que le recommandent saint
+ Bonaventure et saint Thomas d'Aquin; il marchait lentement, l'air recueilli,
+ la t&ecirc;te l&eacute;g&egrave;rement pench&eacute;e, trouvant &agrave; suivre
+ les moindres prescriptions une jouissance indicible. Ensuite, venait le d&eacute;jeuner.
+ Au r&eacute;fectoire, les cro&ucirc;tons de pain, align&eacute;s le long des
+ verres de vin blanc, l'enchantaient; car il avait bon app&eacute;tit, il &eacute;tait
+ d'humeur gaie, il disait par exemple que le vin &eacute;tait bon chr&eacute;tien,
+ allusion tr&egrave;s audacieuse &agrave; l'eau qu'on accusait l'&eacute;conome
+ de mettre dans les bouteilles. Cela ne l'emp&ecirc;chait pas de retrouver son
+ air grave pour entrer en classe. Il prenait des notes sur ses genoux, tandis
+ que le professeur, les poignets au bord de la chaire, parlait un latin usuel,
+ coup&eacute; parfois d'un mot fran&ccedil;ais, quand il ne trouvait pas mieux.
+ Une discussion s'&eacute;levait; les &eacute;l&egrave;ves argumentaient en un
+ jargon &eacute;trange, sans rire. Puis, c'&eacute;tait, &agrave; dix heures,
+ une lecture de l'&Eacute;criture sainte, pendant vingt minutes. Il allait chercher
+ le livre sacr&eacute;, reli&eacute; richement, dor&eacute; sur tranche. Il le
+ baisait avec une v&eacute;n&eacute;ration particuli&egrave;re, le lisait t&ecirc;te
+ nue, en saluant chaque fois qu'il rencontrait les noms de J&eacute;sus, de Marie
+ ou de Joseph. La seconde m&eacute;ditation le trouvait alors tout pr&eacute;par&eacute;
+ &agrave; supporter, pour l'amour de Dieu, un nouvel agenouillement, plus long
+ que le premier. Il &eacute;vitait de s'asseoir une seule seconde sur ses talons;
+ il go&ucirc;tait cet examen de conscience de trois quarts d'heure, s'effor&ccedil;ant
+ de d&eacute;couvrir en lui des p&eacute;ch&eacute;s, arrivant &agrave; se croire
+ damn&eacute; pour avoir oubli&eacute; la veille au soir de baiser les deux images
+ de son scapulaire, ou pour s'&ecirc;tre endormi sur le c&ocirc;t&eacute; gauche;
+ fautes abominables, qu'il aurait voulu racheter en usant jusqu'au soir ses genoux,
+ fautes heureuses qui l'occupaient, sans lesquelles il n'aurait su de quoi entretenir
+ son coeur candide, endormi par la blanche vie qu'il menait. Il entrait au r&eacute;fectoire
+ tout soulag&eacute;, comme s'il &eacute;tait d&eacute;barrass&eacute; la poitrine
+ d'un grand crime. Les s&eacute;minaristes de service, les manches de la soutane
+ retrouss&eacute;es, un tablier de coutil bleu nou&eacute; &agrave; la ceinture,
+ apportaient le potage au vermicelle, le bouilli coup&eacute; par petits carr&eacute;s,
+ les portions de gigot aux haricots. Il y avait des bruits terribles de m&acirc;choires,
+ un silence glouton, un acharnement de fourchettes seulement interrompu par des
+ coups d'oeil envieux jet&eacute;s sur la table en fer &agrave; cheval, o&ugrave;
+ les directeurs mangeaient des viandes plus tendres, buvaient des vins plus rouges;
+ pendant que la voix emp&acirc;t&eacute;e de quelque fils de paysan, aux poumons
+ solides, &acirc;nonnait sans points ni virgules, au-dessus de cette rage d'app&eacute;tit,
+ quelque lecture pieuse, des lettres de missionnaires, des mandements d'&eacute;v&ecirc;ques,
+ des articles de journaux religieux. Lui, &eacute;coutait, entre deux bouch&eacute;es.
+ Ces bouts de pol&eacute;miques, ces r&eacute;cits de voyages lointains le surprenaient,
+ l'effrayaient m&ecirc;me, en lui r&eacute;v&eacute;lant, au del&agrave; des
+ murailles du s&eacute;minaire, une agitation, un immense horizon, auxquels il
+ ne pensait jamais. On mangeait encore, qu'un coup de claquoir annon&ccedil;ait
+ la r&eacute;cr&eacute;ation. La cour &eacute;tait sabl&eacute;e, plant&eacute;e
+ de huit gros platanes qui, l'&eacute;t&eacute;, jetaient une ombre fra&icirc;che;
+ au midi, il y avait une muraille, haute de cinq m&egrave;tres, h&eacute;riss&eacute;e
+ de culs de bouteille, au-dessus de laquelle on ne voyait de Plassans que l'extr&eacute;mit&eacute;
+ du clocher de Saint-Marc, une courte aiguille de pierre, dans le ciel bleu.
+ D'un bout de la cour &agrave; l'autre, lentement, il se promenait avec un groupe
+ de camarades, sur une seule ligne; et chaque fois qu'il revenait, le visage
+ vers la muraille, il regardait le clocher, qui &eacute;tait pour lui toute la
+ ville, toute la terre, sous le vol libre des nuages.</p>
+<p>Des cercles bruyants, au pied des platanes, discutaient; des amis s'isolaient,
+ deux &agrave; deux, dans les coins, &eacute;pi&eacute;s par quelque directeur
+ cach&eacute; derri&egrave;re les rideaux de sa fen&ecirc;tre; des parties de
+ paume et de quilles s'organisaient violemment, d&eacute;rangeant de tranquilles
+ joueurs de loto &agrave; demi couch&eacute;s par terre, devant leurs cartons,
+ qu'une boule ou une balle lanc&eacute;e trop fort couvrait de sable. Quand la
+ cloche sonnait, le bruit tombait, une nu&eacute;e de moineaux s'envolait des
+ platanes, les &eacute;l&egrave;ves encore tout essouffl&eacute;s se rendaient
+ au cours de plain-chant, les bras crois&eacute;s, la nuque grave. Et il achevait
+ la journ&eacute;e au milieu de cette paix; il retournait en classe; il go&ucirc;tait
+ &agrave; quatre heures, reprenant son &eacute;ternelle promenade, en face de
+ la fl&egrave;che de Saint-Marc; il soupait au milieu des m&ecirc;mes bruits
+ de m&acirc;choires, sous la grosse voix achevant la lecture du matin; il montait
+ &agrave; la chapelle dire les actions de gr&acirc;ce du soir, et se couchait
+ &agrave; huit heures un quart, apr&egrave;s avoir asperg&eacute; son lit d'eau
+ b&eacute;nite, pour se pr&eacute;server des mauvais r&ecirc;ves.</p>
+<p>Que de belles journ&eacute;es semblables il avait pass&eacute;es, dans cet
+ ancien couvent du vieux Plassans, tout plein d'une odeur s&eacute;culaire de
+ d&eacute;votion! Pendant cinq ans, les jours s'&eacute;taient suivis, coulant
+ avec le m&ecirc;me murmure d'eau limpide. A cette heure, il se souvenait de
+ mille d&eacute;tails qui l'attendrissaient. Il se rappelait son premier trousseau,
+ qu'il &eacute;tait all&eacute; acheter avec sa m&egrave;re: ses deux soutanes,
+ ses deux ceintures, ses six rabats, ses huit paires de bas noirs, son surplis,
+ son tricorne. Et comme son coeur avait battu, ce doux soir d'octobre, lorsque
+ la porte du s&eacute;minaire s'&eacute;tait referm&eacute;e sur lui! Il venait
+ l&agrave;, &agrave; vingt ans, apr&egrave;s ses ann&eacute;es de coll&egrave;ge,
+ pris d'un besoin de croire et d'aimer. D&egrave;s le lendemain, il avait tout
+ oubli&eacute;, comme endormi au fond de la grande maison silencieuse. Il revoyait
+ la cellule &eacute;troite o&ugrave; il avait pass&eacute; ses deux ann&eacute;es
+ de philosophie, une case meubl&eacute;e d'un lit, d'une table et d'une chaise,
+ s&eacute;par&eacute;e des cases voisines par des planches mal jointes, dans
+ une immense salle qui contenait une cinquantaine de r&eacute;duits pareils.
+ Il revoyait sa cellule de th&eacute;ologien, habit&eacute;e pendant trois autres
+ ann&eacute;es, plus grande, avec un fauteuil, une toilette, une biblioth&egrave;que,
+ heureuse chambre emplie des r&ecirc;ves de sa foi. Le long des couloirs interminables,
+ le long des escaliers de pierre, &agrave; certains angles, il avait eu des r&eacute;v&eacute;lations
+ soudaines, des secours inesp&eacute;r&eacute;s. Les hauts plafonds laissaient
+ tomber des voix d'anges gardiens. Pas un carreau des salles, pas une pierre
+ des murs, pas une branche des platanes, qui ne lui parlaient des jouissances
+ de sa vie contemplative, ses b&eacute;gayements de tendresse, sa lente initiation,
+ les caresses re&ccedil;ues en retour du don de son &ecirc;tre, tout ce bonheur
+ des premi&egrave;res amours divines. Tel jour, en s'&eacute;veillant, il avait
+ vu une vive lueur qui l'avait baign&eacute; de joie. Tel soir, en fermant la
+ porte de sa cellule, il s'&eacute;tait senti saisir au cou par des mains ti&egrave;des,
+ si tendrement, qu'en reprenant connaissance, il s'&eacute;tait trouv&eacute;
+ par terre, pleurant a gros sanglots. Puis parfois, surtout sous la petite vo&ucirc;te
+ qui menait &agrave; la chapelle, il avait abandonn&eacute; sa taille &agrave;
+ des bras souples qui l'enlevaient. Tout le ciel s'occupait alors de lui, marchait
+ autour de lui, mettait dans ses moindres actes, dans la satisfaction de ses
+ besoins les plus vulgaires, un sens particulier, un parfum surprenant dont ses
+ v&ecirc;tements, sa peau elle-m&ecirc;me, semblaient garder &agrave; jamais
+ la lointaine odeur. Et il se souvenait encore des promenades du jeudi. On partait
+ &agrave; deux heures pour quelque coin de verdure, &agrave; une lieue de Plassans.
+ C'&eacute;tait le plus souvent au bord de la Viorne, dans le bout d'un pr&eacute;,
+ avec des saules noueux qui laissaient tremper leurs feuilles au fil de l'eau.
+ Il ne voyait rien, ni les grandes fleurs jaunes du pr&eacute;, ni les hirondelles
+ buvant au vol, rasant des ailes la nappe de la petite rivi&egrave;re. Jusqu'&agrave;
+ six heures, assis par bandes sous les saules, ses camarades et lui r&eacute;citaient
+ en choeur l'Office de la Vierge, ou lisaient, deux &agrave; deux, les <i>Petites
+ Heures</i>, le br&eacute;viaire facultatif des jeunes s&eacute;minaristes.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret eut un sourire, en rapprochant les tisons. Il ne trouvait
+ dans ce pass&eacute; qu'une grande puret&eacute;, une ob&eacute;issance parfaite.
+ Il &eacute;tait un lis, dont la bonne odeur charmait ses ma&icirc;tres. Il ne
+ se rappelait pas un mauvais acte. Jamais il ne profitait de la libert&eacute;
+ absolue des promenades, pendant que les deux directeurs de surveillance allaient
+ causer chez un cur&eacute; du voisinage, pour fumer derri&egrave;re une haie
+ ou courir boire de la bi&egrave;re avec quelque ami. Jamais il ne cachait des
+ romans sous sa paillasse, ni n'enfermait des bouteilles d'anisette au fond de
+ sa table de nuit. Longtemps m&ecirc;me, il ne s'&eacute;tait pas dout&eacute;
+ les p&eacute;ch&eacute;s qui l'entouraient, des ailes de poulets et des g&acirc;teaux
+ introduits en contrebande pendant le car&ecirc;me, des lettres coupables apport&eacute;es
+ par les servants, des conversations abominables tenues &agrave; voix basse,
+ dans certains coins de la cour. Il avait pleur&eacute; &agrave; chaudes larmes,
+ le jour o&ugrave; il s'&eacute;tait aper&ccedil;u que peu de ses camarades aimaient
+ Dieu pour lui-m&ecirc;me. Il y avait l&agrave; des fils de paysans entr&eacute;s
+ dans les ordres par terreur de la conscription, des paresseux r&ecirc;vant un
+ m&eacute;tier de fain&eacute;antise, des ambitieux que troublaient d&eacute;j&agrave;
+ la vision de la crosse et de la mitre. Et lui, en retrouvant les ordures du
+ monde au pied des autels, s'&eacute;tait repli&eacute; encore sur lui-m&ecirc;me,
+ se donnant davantage &agrave; Dieu, pour le consoler de l'abandon o&ugrave;
+ on le laissait.</p>
+<p>Pourtant, l'abb&eacute; se rappela qu'un jour il avait crois&eacute; les jambes,
+ &agrave; la classe. Le professeur lui en ayant fait le reproche, il &eacute;tait
+ devenu tr&egrave;s rouge, comme s'il avait commis une ind&eacute;cence. Il &eacute;tait
+ un des meilleurs &eacute;l&egrave;ves, ne discutant pas, apprenant les textes
+ par coeur. Il prouvait l'existence et l'&eacute;ternit&eacute; de Dieu par des
+ preuves tir&eacute;es de l'&Eacute;criture sainte, par l'opinion des P&egrave;res
+ de l'&Eacute;glise, et par le consentement universel de tous les peuples. Les
+ raisonnements de cette nature l'emplissaient d'une certitude in&eacute;branlable.
+ Pendant sa premi&egrave;re ann&eacute;e de philosophie, il travaillait son cours
+ de logique avec une telle application, que son professeur l'avait arr&ecirc;t&eacute;,
+ en lui r&eacute;p&eacute;tant que les plus savants ne sont pas les plus saints.
+ Aussi, d&egrave;s sa seconde ann&eacute;e, s'acquittait-il de son &eacute;tude
+ de la m&eacute;taphysique, ainsi que d'un devoir r&eacute;glement&eacute;, entrant
+ pour une tr&egrave;s faible part dans les exercices de la journ&eacute;e. Le
+ m&eacute;pris de la science lui venait; il voulait rester ignorant, afin de
+ garder l'humilit&eacute; de sa foi. Plus tard, en th&eacute;ologie, il ne suivait
+ plus le cours d'<i>Histoire eccl&eacute;siastique</i>, de Rorbacher, que par
+ soumission; il allait jusqu'aux arguments de Gousset, jusqu'&agrave; l'<i>Instruction
+ </i> <i>th&eacute;ologique</i> de Bouvier, sans oser toucher &agrave; Bellarmin,
+ &agrave; Liguori, &agrave; Suarez, &agrave; saint Thomas d'Aquin. Seule, l'<i>&Eacute;criture
+ sainte</i> le passionnait. Il y trouvait le savoir d&eacute;sirable, une histoire
+ d'amour infini qui devait suffire comme enseignement aux hommes de bonne volont&eacute;.
+ Il n'acceptait que les affirmations de ses ma&icirc;tres, se d&eacute;barrassant
+ sur eux de tout souci d'examen, n'ayant pas besoin de ce fatras pour aimer,
+ accusant les livres de voler le temps &agrave; la pri&egrave;re. Il avait m&ecirc;me
+ r&eacute;ussi &agrave; oublier ses ann&eacute;es de coll&egrave;ge. Il ne savait
+ plus, il n'&eacute;tait plus qu'une candeur, qu'une enfance ramen&eacute;e aux
+ balbutiements du cat&eacute;chisme.</p>
+<p>Et c'&eacute;tait ainsi qu'il &eacute;tait pas &agrave; pas mont&eacute; jusqu'&agrave;
+ la pr&ecirc;trise. Ici, les souvenirs se pressaient, attendris, chauds encore
+ de joies c&eacute;lestes. Chaque ann&eacute;e, il avait approch&eacute; Dieu
+ de plus pr&egrave;s. Il passait saintement les vacances, chez un oncle, se confessant
+ tous les jours, communiant deux fois par semaine. Il s'imposait des je&ucirc;nes,
+ cachait au fond de sa malle des bo&icirc;tes de gros sel, sur lesquelles il
+ s'agenouillait des heures enti&egrave;res, les genoux mis &agrave; nu. Il restait
+ &agrave; la chapelle, pendant les r&eacute;cr&eacute;ations, ou montait dans
+ la chambre d'un directeur, qui lui racontait des anecdotes pieuses, extraordinaires.
+ Puis, quand approchait le jour de la Sainte-Trinit&eacute;, il &eacute;tait
+ r&eacute;compens&eacute; au del&agrave; de toute mesure, envahi par cette &eacute;motion
+ dont s'emplissent les s&eacute;minaires &agrave; la veille des ordinations.
+ C'&eacute;tait la grande f&ecirc;te, le ciel s'ouvrant pour laisser les &eacute;lus
+ gravir un nouveau degr&eacute;. Lui, quinze jours &agrave; l'avance, se mettait
+ au pain et &agrave; l'eau. Il fermait les rideaux de sa fen&ecirc;tre, pour
+ ne plus m&ecirc;me voir le jour, se prosternant dans les t&eacute;n&egrave;bres,
+ suppliant J&eacute;sus d'accepter son sacrifice. Les quatre derniers jours,
+ il &eacute;tait pris d'angoisses, de scrupules terribles qui le jetaient hors
+ de son lit, au milieu de la nuit, pour aller frapper &agrave; la porte du pr&ecirc;tre
+ &eacute;tranger dirigeant la retraite, quelque carme d&eacute;chauss&eacute;,
+ souvent un protestant converti, sur lequel courait une merveilleuse histoire.
+ Il lui faisait longuement la confession g&eacute;n&eacute;rale de sa vie, la
+ voix coup&eacute;e de sanglots. L'absolution seule le tranquillisait, le rafra&icirc;chissait,
+ comme s'il avait pris un bain de gr&acirc;ce. Il &eacute;tait tout blanc, au
+ matin du grand jour; il avait une si vive conscience de cette blancheur, qu'il
+ lui semblait faire de la lumi&egrave;re autour de lui. Et la cloche du s&eacute;minaire
+ sonnait de sa voix claire, tandis que les odeurs de juin, les quarantaines en
+ fleurs, les r&eacute;s&eacute;das, les h&eacute;liotropes, venaient par-dessus
+ la haute muraille de la cour. Dans la chapelle, les parents attendaient, en
+ grande toilette, &eacute;mus &agrave; ce point, que les femmes sanglotaient
+ sous leurs voilettes. Puis, c'&eacute;tait le d&eacute;fil&eacute;: les diacres,
+ qui allaient recevoir la pr&ecirc;trise, en chasuble d'or; les sous-diacres,
+ en dalmatique; les minor&eacute;s, les tonsures, le surplis flottant sur les
+ &eacute;paules, la barrette noire &agrave; la main. L'orgue ronflait, &eacute;panouissait
+ les notes de fl&ucirc;te d'un chant d'all&eacute;gresse. A l'autel, l'&eacute;v&ecirc;que,
+ assist&eacute; de deux chanoines, officiait, crosse en main. Le chapitre &eacute;tait
+ l&agrave;, les pr&ecirc;tres de toutes les paroisses se pressaient, au milieu
+ d'un luxe inou&iuml; de costumes, d'un flamboiement d'or allum&eacute; par le
+ large rayon de soleil qui tombait d'une fen&ecirc;tre de la nef. Apr&egrave;s
+ l'&eacute;p&icirc;tre, l'ordination commen&ccedil;ait.</p>
+<p>A cette heure, l'abb&eacute; Mouret se rappelait encore le froid des ciseaux,
+ lorsqu'on l'avait marqu&eacute; de la tonsure, au commencement de sa premi&egrave;re
+ ann&eacute;e de th&eacute;ologie. Il avait eu un l&eacute;ger frisson. Mais
+ la tonsure &eacute;tait alors bien &eacute;troite, &agrave; peine ronde comme
+ une pi&egrave;ce de deux sous. Plus tard, &agrave; chaque nouvel ordre re&ccedil;u,
+ elle avait grandi, toujours grandi, jusqu'&agrave; le couronner d'une tache
+ blanche, aussi large qu'une grande hostie. Et l'orgue ronflait plus doucement,
+ les encensoirs retombaient avec le bruit argentin de leurs cha&icirc;nettes,
+ en laissant &eacute;chapper un flot de fum&eacute;e blanche, qui se d&eacute;roulait
+ comme de la dentelle. Lui, se voyait en surplis, jeune tonsur&eacute;, amen&eacute;
+ &agrave; l'autel par le ma&icirc;tre des c&eacute;r&eacute;monies; il s'agenouillait,
+ baissait profond&eacute;ment la t&ecirc;te, tandis que l'&eacute;v&ecirc;que,
+ avec des ciseaux d'or, lui coupait trois m&egrave;ches de cheveux, une sur le
+ front, les deux autres pr&egrave;s des oreilles. A un an de l&agrave;, il se
+ voyait de nouveau, dans la chapelle pleine d'encens, recevant les quatre ordres
+ mineurs: il allait, conduit par un archidiacre, fermer avec fracas la grande
+ porte, qu'il rouvrait ensuite, pour montrer qu'il &eacute;tait commis &agrave;
+ la garde des &eacute;glises; il secouait une clochette de la main droite, annon&ccedil;ant
+ par l&agrave; qu'il avait le devoir d'appeler les fid&egrave;les aux offices;
+ il revenait &agrave; l'autel, o&ugrave; l'&eacute;v&ecirc;que lui conf&eacute;rait
+ de nouveaux privil&egrave;ges, ceux de chanter les le&ccedil;ons, de b&eacute;nir
+ le pain, de cat&eacute;chiser les enfants, d'exorciser le d&eacute;mon, de servir
+ les diacres, d'allumer et d'&eacute;teindre les cierges. Puis, le souvenir de
+ l'ordination suivante lui revenait, plus solennel, plus redoutable, au milieu
+ du m&ecirc;me chant des orgues, dont le roulement semblait &ecirc;tre la foudre
+ m&ecirc;me de Dieu; ce jour-l&agrave;, il avait la dalmatique de sous-diacre
+ aux &eacute;paules, il s'engageait &agrave; jamais par le voeu de chastet&eacute;,
+ il tremblait de toute sa chair, malgr&eacute; sa foi, au terrible : <i>Accedite</i>,
+ de l'&eacute;v&ecirc;que, qui mettait en fuite deux de ses camarades, p&acirc;lissant
+ &agrave; son c&ocirc;t&eacute;; ses nouveaux devoirs &eacute;taient de servir
+ le pr&ecirc;tre &agrave; l'autel, de pr&eacute;parer les burettes, de chanter
+ l'&eacute;p&icirc;tre, d'essuyer le calice, de porter la croix dans les processions.
+ Et, enfin, il d&eacute;filait une derni&egrave;re fois dans la chapelle, sous
+ le rayonnement du soleil de juin; mais, cette fois, il marchait en t&ecirc;te
+ du cort&egrave;ge, il avait l'aube nou&eacute;e &agrave; la ceinture, l'&eacute;toile
+ crois&eacute;e sur la poitrine, la chasuble tombant du cou; d&eacute;faillant
+ d'une &eacute;motion supr&ecirc;me, il apercevait la figure p&acirc;le de l'&eacute;v&ecirc;que
+ qui lui donnait la pr&ecirc;trise, la pl&eacute;nitude du sacerdoce, par une
+ triple imposition des mains. Apr&egrave;s son serment d'ob&eacute;issance eccl&eacute;siastique,
+ il se sentait comme soulev&eacute; des dalles, lorsque la voix pleine du pr&eacute;lat
+ disait la phrase latine: &quot;<i>Accipe Spiritum sanctum: quorum remiseris
+ peccata, remittuntur eis, et quorum retineris, retenta sunt.&quot;</i></p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XVI</h3>
+<p>
+ Cette &eacute;vocation des grands bonheurs de sa jeunesse avait donn&eacute;
+ une l&eacute;g&egrave;re fi&egrave;vre &agrave; l'abb&eacute; Mouret. Il ne
+ sentait plus le froid. Il l&acirc;cha les pincettes, s'approcha du lit comme
+ s'il allait se coucher, puis revint appuyer son front contre une vitre, regardant
+ la nuit, sans voir. &Eacute;tait-il donc malade, qu'il &eacute;prouvait ainsi
+ une langueur des membres, tandis que le sang lui br&ucirc;lait les veines? Au
+ s&eacute;minaire, a deux reprises, il avait eu des malaises semblables, une
+ sorte d'inqui&eacute;tude physique qui le rendait tr&egrave;s malheureux; une
+ fois m&ecirc;me, il s'&eacute;tait mis au lit, avec un gros d&eacute;lire. Puis,
+ il songea &agrave; une jeune fille poss&eacute;d&eacute;e, que Fr&egrave;re
+ Archangias racontait avoir gu&eacute;rie d'un simple signe de croix, un jour
+ qu'elle &eacute;tait tomb&eacute;e raide devant lui. Cela le fit penser aux
+ exorcismes spirituels qu'un de ses ma&icirc;tres lui avait recommand&eacute;s
+ autrefois: la pri&egrave;re, la confession g&eacute;n&eacute;rale, la communion
+ fr&eacute;quente, le choix d'un directeur sage, ayant un grand empire sur l'esprit
+ de son p&eacute;nitent. Et, sans transition, avec une brusquerie qui l'&eacute;tonna
+ lui-m&ecirc;me, il aper&ccedil;ut au fond de sa m&eacute;moire la figure ronde
+ d'un de ses anciens amis, un paysan, enfant de choeur &agrave; huit ans, dont
+ la pension au s&eacute;minaire &eacute;tait pay&eacute;e par une dame qui le
+ prot&eacute;geait. Il riait toujours, il jouissait na&iuml;vement &agrave; l'avance
+ des petits b&eacute;n&eacute;fices du m&eacute;tier: les douze cents francs
+ d'appointement, le presbyt&egrave;re au fond d'un jardin, les cadeaux, les invitations
+ &agrave; d&icirc;ner, les menus profits des mariages, des bapt&ecirc;mes, des
+ enterrements. Celui-l&agrave; devait &ecirc;tre heureux, dans sa cure.</p>
+<p>Le regret m&eacute;lancolique que lui apportait ce souvenir, surprit le pr&ecirc;tre
+ extr&ecirc;mement. N'&eacute;tait-il pas heureux, lui aussi? Jusqu'&agrave;
+ ce jour, il n'avait rien regrett&eacute;, rien d&eacute;sir&eacute;, rien envi&eacute;.
+ Et m&ecirc;me, en ce moment, il s'interrogeait, il ne trouvait en lui aucun
+ sujet d'amertume. Il &eacute;tait, croyait-il, tel qu'aux premiers temps de
+ son diaconat, lorsque l'obligation de lire son br&eacute;viaire, &agrave; des
+ heures d&eacute;termin&eacute;es, avait empli ses journ&eacute;es d'une pri&egrave;re
+ continue. Depuis cette &eacute;poque, les semaines, les mois, les ann&eacute;es
+ coulaient, sans qu'il e&ucirc;t le loisir d'une mauvaise pens&eacute;e. Le doute
+ ne le tourmentait point; il s'an&eacute;antissait devant les myst&egrave;res
+ qu'il ne pouvait comprendre, il faisait ais&eacute;ment le sacrifice de sa raison,
+ qu'il d&eacute;daignait. Au sortir du s&eacute;minaire, il avait eu la joie
+ de se voir &eacute;tranger parmi les autres hommes, de ne plus marcher comme
+ eux, de porter autrement la t&ecirc;te, d'avoir des gestes, des mots, des sentiments
+ d'&ecirc;tre &agrave; part. Il se sentait f&eacute;minis&eacute;, rapproch&eacute;
+ de l'ange, lav&eacute; de son sexe, de son odeur d'homme. Cela le rendait presque
+ fier, de ne plus tenir &agrave; l'esp&egrave;ce, d'avoir &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;
+ pour Dieu, soigneusement purg&eacute; des ordures humaines par une &eacute;ducation
+ jalouse. Il lui semblait encore &ecirc;tre demeur&eacute; pendant des ann&eacute;es
+ dans une huile sainte, pr&eacute;par&eacute;e selon les rites, qui lui avait
+ p&eacute;n&eacute;tr&eacute; les chairs d'un commencement de b&eacute;atification.
+ Certains de ses organes avaient disparu, dissous peu &agrave; peu; ses membres,
+ son cerveau, s'&eacute;taient appauvris de mati&egrave;re, pour s'emplir d'&acirc;me,
+ d'un air subtil qui le grisait parfois d'un vertige, comme si la terre lui e&ucirc;t
+ manqu&eacute; brusquement. Il montrait des peurs, des ignorances, des candeurs
+ de fille clo&icirc;tr&eacute;e. Il disait parfois en souriant qu'il continuait
+ son enfance, s'imaginant &ecirc;tre rest&eacute; tout petit, avec les m&ecirc;mes
+ sensations, les m&ecirc;mes id&eacute;es, les m&ecirc;mes jugements; ainsi,
+ &agrave; six ans, il connaissait Dieu autant qu'&agrave; vingt-cinq ans, il
+ avait pour le prier des inflexions de voix semblables, des joies enfantines
+ &agrave; joindre les mains bien exactement. Le monde lui semblait pareil au
+ monde qu'il voyait jadis, lorsque sa m&egrave;re le promenait par la main. Il
+ &eacute;tait n&eacute; pr&ecirc;tre, il avait grandi pr&ecirc;tre. Lorsqu'il
+ faisait preuve, devant la Teuse, de quelque grossi&egrave;re ignorance de la
+ vie, elle le regardait stup&eacute;faite, entre les deux yeux, en disant avec
+ un singulier sourire &quot;qu'il &eacute;tait bien le fr&egrave;re de mademoiselle
+ D&eacute;sir&eacute;e.&quot; Dans son existence, il ne se rappelait qu'une secousse
+ honteuse. C'&eacute;tait pendant ses derniers six mois de s&eacute;minaire,
+ entre le diaconat et la pr&ecirc;trise. On lui avait fait lire l'ouvrage de
+ l'abb&eacute; Craisson, sup&eacute;rieur du grand s&eacute;minaire de Valence:
+ <i>De rebus venereis ad usum confessariorum.</i> Il &eacute;tait sorti &eacute;pouvant&eacute;,
+ sanglotant, de cette lecture. Cette casuistique savante du vice, &eacute;talant
+ l'abomination de l'homme, descendant jusqu'aux cas les plus monstrueux des passions
+ hors nature, violait brutalement sa virginit&eacute; de corps et d'esprit. Il
+ restait &agrave; jamais sali, comme une &eacute;pous&eacute;e, initi&eacute;e
+ d'une heure &agrave; l'autre aux violences de l'amour. Et il revenait fatalement
+ &agrave; ce questionnaire de honte, chaque fois qu'il confessait. Si les obscurit&eacute;s
+ du dogme, les devoirs du sacerdoce, la mort de tout libre arbitre, le laissaient
+ serein, heureux de n'&ecirc;tre que l'enfant de Dieu, il gardait malgr&eacute;
+ lui l'&eacute;branlement charnel de ces salet&eacute;s qu'il devait remuer,
+ il avait conscience d'une tache ineffa&ccedil;able, quelque part, au fond de
+ son &ecirc;tre, qui pouvait grandir un jour et le couvrir de boue.</p>
+<p>La lune se levait, derri&egrave;re les Garrigues. L'abb&eacute; Mouret, que
+ la fi&egrave;vre br&ucirc;lait davantage, ouvrit la fen&ecirc;tre, s'accouda,
+ pour recevoir au visage la fra&icirc;cheur de la nuit. Il ne savait plus &agrave;
+ quelle heure exacte l'avait pris ce malaise. Il se souvenait pourtant que, le
+ matin, en disant sa messe, il &eacute;tait tr&egrave;s calme, tr&egrave;s repos&eacute;.
+ Ce devait &ecirc;tre plus tard, peut-&ecirc;tre pendant sa longue marche au
+ soleil, ou sous le frisson des arbres du Paradou, ou dans l'&eacute;touffement
+ de la basse-cour de D&eacute;sir&eacute;e. Et il rev&eacute;cut la journ&eacute;e.</p>
+<p>En face de lui, la vaste plaine s'&eacute;tendait, plus tragique sous la p&acirc;leur
+ oblique de la lune. Les oliviers, les amandiers, les arbres maigres faisaient
+ des taches grises, au milieu du chaos des grandes roches, jusqu'&agrave; la
+ ligne sombre des collines de l'horizon. C'&eacute;taient de larges pans d'ombre,
+ des ar&ecirc;tes bossu&eacute;es, des mares de terre sanglantes o&ugrave; les
+ &eacute;toiles rouges semblaient se regarder, des blancheurs crayeuses pareilles
+ &agrave; des v&ecirc;tements de femme rejet&eacute;s, d&eacute;couvrant des
+ chairs noy&eacute;es de t&eacute;n&egrave;bres, assoupies dans les enfoncements
+ des terrains. La nuit, cette campagne ardente prenait un &eacute;trange vautrement
+ de passion. Elle dormait, d&eacute;braill&eacute;e, d&eacute;hanch&eacute;e,
+ tordue, les membres &eacute;cart&eacute;s, tandis que de gros soupirs ti&egrave;des
+ s'exhalaient d'elle, des ar&ocirc;mes puissants de dormeuse en sueur. On e&ucirc;t
+ dit quelque forte Cyb&egrave;le tomb&eacute;e sur l'&eacute;chine, la gorge
+ en avant, le ventre sous la lune, so&ucirc;le des ardeurs du soleil, et r&ecirc;vant
+ encore de f&eacute;condation. Au loin, le long de ce grand corps, l'abb&eacute;
+ Mouret suivait des yeux le chemin des Olivettes, un mince ruban p&acirc;le qui
+ s'allongeait comme le lacet flottant d'un corset. Il entendait Fr&egrave;re
+ Archangias, relevant les jupes des gamines qu'il fouettait au sang, crachant
+ aux visages des filles, puant lui-m&ecirc;me l'odeur d'un bouc qui ne se serait
+ jamais satisfait. Il voyait la Rosalie rire en-dessous, de son air de b&ecirc;te
+ lubrique, pendant que le p&egrave;re Bambousse lui jetait des mottes de terre
+ dans les reins. Et l&agrave; encore, croyait-il, il &eacute;tait bien portant,
+ &agrave; peine chauff&eacute; &agrave; la nuque par la belle matin&eacute;e.
+ Il ne sentait qu'un fr&eacute;missement derri&egrave;re son dos, ce murmure
+ confus de vie, qu'il avait entendu vaguement d&egrave;s le matin, au milieu
+ de sa messe, lorsque le soleil &eacute;tait entr&eacute; par les fen&ecirc;tres
+ crev&eacute;es. Jamais, comme &agrave; cette heure de nuit, la campagne ne l'avait
+ inqui&eacute;t&eacute;, avec sa poitrine g&eacute;ante, ses ombres molles, ses
+ luisants de peau ambr&eacute;e, toute cette nudit&eacute; de d&eacute;esse,
+ &agrave; peine cach&eacute;e sous la mousseline argent&eacute;e de la lune.</p>
+<p>Le jeune pr&ecirc;tre baissa les yeux, regarda le village des Artaud. Le village
+ s'&eacute;crasait dans le sommeil lourd de fatigue, dans le n&eacute;ant que
+ dorment les paysans. Pas une lumi&egrave;re. Les masures faisaient des tas noirs,
+ que coupaient les raies blanches des ruelles transversales, enfil&eacute;es
+ par la lune. Les chiens eux-m&ecirc;mes devaient ronfler, au seuil des portes
+ closes. Peut-&ecirc;tre les Artaud avaient-ils empoisonn&eacute; le presbyt&egrave;re
+ de quelque fl&eacute;au abominable? Derri&egrave;re lui, il &eacute;coutait
+ toujours grossir le souffle dont l'approche &eacute;tait si pleine d'angoisse.
+ Maintenant, il surprenait comme un pi&eacute;tinement de troupeau, une vol&eacute;e
+ de poussi&egrave;re qui lui arrivait, grasse des &eacute;manations d'une bande
+ de b&ecirc;tes. Ses pens&eacute;es du matin lui revenaient sur cette poign&eacute;e
+ d'hommes recommen&ccedil;ant les temps, poussant entre les rocs pel&eacute;s
+ ainsi qu'une poign&eacute;e de chardons que les vents ont sem&eacute;s; il se
+ sentait assister &agrave; l'&eacute;closion lente d'une race. Lorsqu'il &eacute;tait
+ enfant, rien ne le surprenait, ne l'effrayait davantage, que ces myriades d'insectes
+ qu'il voyait sourdre de quelque fente, quand il soulevait certaines pierres
+ humides. Les Artaud, m&ecirc;me endormis, &eacute;reint&eacute;s au fond de
+ l'ombre, le troublaient de leur sommeil, dont il retrouvait l'haleine dans l'air
+ qu'il respirait. Il n'aurait voulu que des roches sous sa fen&ecirc;tre. Le
+ village n'&eacute;tait pas assez mort; les toits de chaume se gonflaient comme
+ des poitrines; les ger&ccedil;ures des portes laissaient passer des soupirs,
+ des craquements l&eacute;gers, des silences vivants, r&eacute;v&eacute;lant
+ dans ce trou la pr&eacute;sence d'une port&eacute;e pullulante, sous le bercement
+ noir de la nuit. Sans doute, c'&eacute;tait cette senteur seule qui lui donnait
+ une naus&eacute;e. Souvent il l'avait pourtant respir&eacute;e aussi forte,
+ sans &eacute;prouver d'autre besoin que de se rafra&icirc;chir dans la pri&egrave;re.</p>
+<p>Les tempes en sueur, il alla ouvrir l'autre fen&ecirc;tre, cherchant un air
+ plus vif. En bas, &agrave; gauche, s'&eacute;tendait le cimeti&egrave;re, avec
+ la haute barre du Solitaire, dont pas une brise ne remuait l'ombre. Il montait
+ du champ vide une odeur de pr&eacute; fauch&eacute;. Le grand mur gris de l'&eacute;glise,
+ ce mur tout plein de l&eacute;zards, plant&eacute; de girofl&eacute;es, se refroidissait
+ sous la lune; tandis qu'une des larges fen&ecirc;tres luisait, les vitres pareilles
+ &agrave; des plaques d'acier. L'&eacute;glise endormie ne devait vivre &agrave;
+ cette heure que de la vie extra-humaine du Dieu de l'hostie, enferm&eacute;
+ dans le tabernacle. Il songeait &agrave; la tache jaune de la veilleuse, mang&eacute;e
+ par l'ombre, avec une tentation de redescendre, pour soulager sa t&ecirc;te
+ malade, au milieu de ces t&eacute;n&egrave;bres pures de toute souillure. Mais
+ une terreur &eacute;trange le retint: il crut tout d'un coup, les yeux fix&eacute;s
+ sur les vitres allum&eacute;es par la lune, voir l'&eacute;glise s'&eacute;clairer
+ int&eacute;rieurement d'un &eacute;clat de fournaise, d'une splendeur de f&ecirc;te
+ infernale, o&ugrave; tournaient le mois de mai, les plantes, les b&ecirc;tes,
+ les filles des Artaud, qui prenaient furieusement des arbres entre leurs bras
+ nus. Puis, en se penchant, au-dessous de lui, il aper&ccedil;ut la basse-cour
+ de D&eacute;sir&eacute;e, toute noire, qui fumait. Il ne distinguait pas nettement
+ les cases des lapins, les perchoirs des poules, la cabane des canards. C'&eacute;tait
+ une seule masse tass&eacute;e dans la puanteur, dormant de la m&ecirc;me haleine
+ pestilentielle. Sous la porte de l'&eacute;table, la senteur aigre de la ch&egrave;vre
+ passait; pendant que le petit cochon vautr&eacute; sur le dos, soufflait grassement,
+ pr&egrave;s d'une &eacute;cuelle vide. De son gosier de cuivre, le grand coq
+ fauve Alexandre jeta un cri, qui &eacute;veilla au loin, un &agrave; un, les
+ appels passionn&eacute;s de tous les coqs du village.</p>
+<p>Brusquement, l'abb&eacute; Mouret se souvint. La fi&egrave;vre dont il entendait
+ la poursuite, l'avait atteint dans la basse-cour de D&eacute;sir&eacute;e, en
+ face des poules chaudes encore de leur ponte et des m&egrave;res lapines, s'arrachant
+ le poil du ventre. Alors, la sensation d'une respiration sur son cou fut si
+ nette, qu'il se tourna, pour voir enfin qui le prenait ainsi &agrave; la nuque.
+ Et il se rappela Albine bondissant hors du Paradou, avec la porte qui claquait
+ sur l'apparition d'un jardin enchant&eacute;; il se la rappela galopant le long
+ de l'interminable muraille, suivant le cabriolet &agrave; la course, jetant
+ des feuilles de bouleau au vent comme autant de baisers; il se la rappela encore,
+ au cr&eacute;puscule, qui riait des jurons de Fr&egrave;re Archangias, les jupes
+ fuyantes au ras du chemin, pareilles &agrave; une petite fum&eacute;e de poussi&egrave;re
+ roul&eacute;e par l'air du soir. Elle avait seize ans; elle &eacute;tait &eacute;trange,
+ avec sa face un peu longue; sentait le grand air, l'herbe, la terre. Et il avait
+ d'elle une m&eacute;moire si pr&eacute;cise, qu'il revoyait une &eacute;gratignure,
+ &agrave; l'un de ses poignets souples, rose sur la peau blanche. Pourquoi donc
+ riait-elle ainsi, en le regardant de ses yeux bleus? Il &eacute;tait pris dans
+ son rire, comme dans une onde sonore qui r&eacute;sonnait partout contre sa
+ chair; il la respirait, il l'entendait vibrer en lui. Oui, tout son mal venait
+ de ce rire qu'il avait bu.</p>
+<p>Debout au milieu de la chambre, les deux fen&ecirc;tres ouvertes, il resta
+ grelottant, pris d'une peur qui lui faisait cacher la t&ecirc;te entre les mains.
+ La journ&eacute;e enti&egrave;re aboutissait donc &agrave; cette &eacute;vocation
+ d'une fille blonde, au visage un peu long, aux yeux bleus? Et la journ&eacute;e
+ enti&egrave;re entrait par les deux fen&ecirc;tres ouvertes. C'&eacute;taient,
+ au loin, la chaleur des terres rouges, la passion des grandes roches, des oliviers
+ pouss&eacute;s dans les pierres, des vignes tordant leurs bras au bord des chemins;
+ c'&eacute;taient, plus pr&egrave;s, les sueurs humaines que l'air apportait
+ des Artaud, les senteurs fades du cimeti&egrave;re, les odeurs d'encens de l'&eacute;glise,
+ perverties par des odeurs de filles aux chevelures grasses; c'&eacute;taient
+ encore des vapeurs de fumier, la bu&eacute;e de la basse-cour, les fermentations
+ suffocantes des germes. Et toutes ces haleines affluaient &agrave; la fois,
+ en une m&ecirc;me bouff&eacute;e d'asphyxie, si rude, s'enflant avec une telle
+ violence, qu'elle l'&eacute;touffait. Il fermait ses sens, il essayait de les
+ an&eacute;antir. Mais, devant lui, Albine reparut comme une grande fleur, pouss&eacute;e
+ et embellie sur ce terreau. Elle &eacute;tait la fleur naturelle de ces ordures,
+ d&eacute;licate au soleil, ouvrant le jeune bouton de ses &eacute;paules blanches,
+ si heureuse de vivre, qu'elle sautait de sa tige et qu'elle s'envolait sur sa
+ bouche, en le parfumant de son long rire.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre poussa un cri. Il avait senti une br&ucirc;lure &agrave; ses
+ l&egrave;vres. C'&eacute;tait comme un jet ardent qui avait coul&eacute; dans
+ ses veines. Alors, cherchant un refuge, il se jeta &agrave; genoux devant la
+ statuette de l'Immacul&eacute;e-Conception, en criant, les mains jointes:</p>
+<p>- Sainte Vierge des Vierges, priez pour moi!</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XVII.</h3>
+<p>
+ L'Immacul&eacute;e-Conception, sur la commode de noyer, souriait tendrement,
+ du coin de ses l&egrave;vres minces, indiqu&eacute;es d'un trait de carmin.
+ Elle &eacute;tait petite, toute blanche. Son grand voile blanc, qui lui tombait
+ de la t&ecirc;te aux pieds, n'avait, sur le bord, qu'un filet d'or, imperceptible.
+ Sa robe, drap&eacute;e &agrave; longs plis droits sur un corps sans sexe, la
+ serrait au cou, ne d&eacute;gageait que ce cou flexible. Pas une seule m&egrave;che
+ de ses cheveux ch&acirc;tains ne passait. Elle avait le visage rose, avec des
+ yeux clairs tourn&eacute;s vers le ciel; elle joignait des mains roses, des
+ mains d'enfant, montrant l'extr&eacute;mit&eacute; des doigts sous les plis
+ du voile, au-dessus de l'&eacute;charpe bleue, qui semblait nouer &agrave; sa
+ taille deux bouts flottants du firmament. De toutes ses s&eacute;ductions de
+ femme, aucune n'&eacute;tait nue, except&eacute; ses pieds, des pieds adorablement
+ nus, foulant l'&eacute;glantier mystique. Et, sur la nudit&eacute; de ses pieds,
+ poussaient des roses d'or, comme la floraison naturelle de sa chair deux fois
+ pure.</p>
+<p>- Vierge fid&egrave;le, priez pour moi! r&eacute;p&eacute;tait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment
+ le pr&ecirc;tre.</p>
+<p>Celle-l&agrave; ne l'avait jamais troubl&eacute;. Elle n'&eacute;tait pas m&egrave;re
+ encore; ses bras ne lui tendaient point J&eacute;sus, sa taille ne prenait point
+ les lignes rondes de la f&eacute;condit&eacute;. Elle n'&eacute;tait pas la
+ reine du ciel, qui descendait couronn&eacute;e d'or, v&ecirc;tue d'or, ainsi
+ qu'une princesse de la terre, port&eacute;e triomphalement par un vol de ch&eacute;rubins.
+ Celle-l&agrave; ne s'&eacute;tait jamais montr&eacute;e redoutable, ne lui avait
+ jamais parl&eacute; avec la s&eacute;v&eacute;rit&eacute; d'une ma&icirc;tresse
+ toute puissante, dont la vue seule courbe les fronts dans la poussi&egrave;re.
+ Il osait la regarder, l'aimer, sans craindre d'&ecirc;tre &eacute;mu par la
+ courbe molle de ses cheveux ch&acirc;tains; il n'avait que l'attendrissement
+ de ses pieds nus, ses pieds d'amour, qui fleurissaient comme un jardin de chastet&eacute;,
+ trop miraculeusement pour qu'il content&acirc;t son envie de les couvrir de
+ caresses. Elle parfumait la chambre de son odeur de lis. Elle &eacute;tait le
+ lis d'argent plant&eacute; dans un vase d'or, la puret&eacute; pr&eacute;cieuse,
+ &eacute;ternelle, impeccable. Dans son voile blanc, si &eacute;troitement serr&eacute;
+ autour d'elle, il n'y avait plus rien d'humain, rien qu'une flamme vierge br&ucirc;lant
+ d'un feu toujours &eacute;gal. Le soir &agrave; son coucher, le matin &agrave;
+ son r&eacute;veil, il la trouvait l&agrave;, avec son m&ecirc;me sourire d'extase.
+ Il laissait tomber ses v&ecirc;tements devant elle, sans une g&ecirc;ne, comme
+ devant sa propre pudeur.</p>
+<p>- M&egrave;re tr&egrave;s pure, M&egrave;re tr&egrave;s chaste, M&egrave;re
+ toujours vierge, priez pour moi! balbutia-t-il peureusement, se serrant aux
+ pieds de la Vierge, comme s'il avait entendu derri&egrave;re son dos le galop
+ sonore d'Albine. Vous &ecirc;tes mon refuge, la source de ma joie, le temple
+ de ma sagesse, la tour d'ivoire o&ugrave; j'ai enferm&eacute; ma puret&eacute;.
+ Je me remets dans vos mains sans tache, je vous supplie de me prendre, de me
+ recouvrir d'un coin de votre voile, de me cacher sous votre innocence, derri&egrave;re
+ le rempart sacr&eacute; de votre v&ecirc;tement, pour qu'aucun souffle charnel
+ ne m'atteigne l&agrave;. J'ai besoin de vous, je me meurs sans vous, je me sens
+ &agrave; jamais s&eacute;par&eacute; de vous, si vous ne m'emportez entre vos
+ bras secourables, loin d'ici, au milieu de la blancheur ardente que vous habitez.
+ Marie con&ccedil;ue sans p&eacute;ch&eacute;, an&eacute;antissez-moi au fond
+ de la neige immacul&eacute;e tombant de chacun de vos membres. Vous &ecirc;tes
+ le prodige d'&eacute;ternelle chastet&eacute;. Votre race a pouss&eacute; sur
+ un rayon, ainsi qu'un arbre merveilleux qu'aucun germe n'a plant&eacute;. Votre
+ fils J&eacute;sus est n&eacute; du souffle de Dieu, vous-m&ecirc;me &ecirc;tes
+ n&eacute;e sans que le ventre de votre m&egrave;re f&ucirc;t souill&eacute;,
+ et je veux croire que cette virginit&eacute; remonte ainsi d'&acirc;ge en &acirc;ge,
+ dans une ignorance sans fin de la chair. Oh! vivre, grandir, en dehors de la
+ honte des sens! Oh! multiplier, enfanter, sans la n&eacute;cessit&eacute; abominable
+ du sexe, sous la seule approche d'un baiser c&eacute;leste!</p>
+<p>Cet appel d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, ce cri &eacute;pur&eacute; de d&eacute;sir,
+ avait rassur&eacute; le jeune pr&ecirc;tre. La Vierge, toute blanche, les yeux
+ au ciel, semblait sourire plus doucement de ses minces l&egrave;vres roses.
+ Il reprit d'une voix attendrie:</p>
+<p>- Je voudrais encore &ecirc;tre enfant. Je voudrais n'&ecirc;tre jamais qu'un
+ enfant marchant &agrave; l'ombre de votre robe. J'&eacute;tais tout petit, je
+ joignais les mains pour dire le nom de Marie. Mon berceau &eacute;tait blanc,
+ mon corps &eacute;tait blanc, toutes mes pens&eacute;es &eacute;taient blanches.
+ Je vous voyais distinctement, je vous entendais m'appeler, j'allais &agrave;
+ vous dans un sourire, sur des roses effeuill&eacute;es. Et rien autre, je ne
+ sentais pas, je ne pensais pas, je vivais juste assez pour &ecirc;tre une fleur
+ &agrave; vos pieds. On ne devrait point grandir. Vous n'auriez autour de vous
+ que des t&ecirc;tes blondes, un peuple d'enfants qui vous aimeraient, les mains
+ pures, les l&egrave;vres saines, les membres tendres, sans une souillure, comme
+ au sortir d'un bain de lait. Sur la joue d'un enfant, on baise son &acirc;me.
+ Seul un enfant peut dire votre nom sans le salir. Plus tard, la bouche se g&acirc;te,
+ empoisonne les passions. Moi-m&ecirc;me, qui vous aime tant, qui me suis donn&eacute;
+ &agrave; vous, je n'ose &agrave; toute heure vous appeler, ne voulant pas vous
+ faire rencontrer avec mes impuret&eacute;s d'homme. J'ai pri&eacute;, j'ai corrig&eacute;
+ ma chair, j'ai dormi sous votre garde, j'ai v&eacute;cu chaste; et je pleure,
+ en voyant aujourd'hui que je ne suis pas encore assez mort &agrave; ce monde
+ pour &ecirc;tre votre fianc&eacute;. O Marie, Vierge adorable, que n'ai-je cinq
+ ans, que ne suis-je rest&eacute; l'enfant qui collait ses l&egrave;vres sur
+ vos images! Je vous prendrais sur mon coeur, je vous coucherais &agrave; mon
+ c&ocirc;t&eacute;, je vous embrasserais comme une amie, comme une fille de mon
+ &acirc;ge, j'aurais votre robe &eacute;troite, votre voile enfantin, votre &eacute;charpe
+ bleue, toute cette enfance qui fait de vous une grande soeur. Je ne chercherais
+ pas &agrave; baiser vos cheveux, car la chevelure est une nudit&eacute; qu'on
+ ne doit point voir; mais je baiserais vos pieds nus, l'un apr&egrave;s l'autre,
+ pendant des nuits enti&egrave;res, jusqu'&agrave; que j'aie effeuill&eacute;
+ sous mes l&egrave;vres les roses d'or, les roses mystiques de nos veines.</p>
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, attendant que la Vierge abaiss&acirc;t ses yeux bleus, l'effleur&acirc;t
+ au front du bord de son voile. La Vierge restait envelopp&eacute;e dans la mousseline
+ jusqu'au cou, jusqu'aux ongles, jusqu'aux chevilles, tout enti&egrave;re au
+ ciel, avec cet &eacute;lancement du corps qui la rendait fluette, d&eacute;gag&eacute;e
+ d&eacute;j&agrave; de la terre.</p>
+<p>- Eh bien, continua-t-il plus follement, faites que je redevienne enfant, Vierge
+ bonne, Vierge puissante. Faites que j'aie cinq ans. Prenez mes sens, prenez
+ ma virilit&eacute;. Qu'un miracle emporte tout l'homme qui a grandi en moi.
+ Vous r&eacute;gnez au ciel, rien ne vous est plus facile que de me foudroyer,
+ que de s&eacute;cher mes organes, de me laisser sans sexe, incapable du mal,
+ si d&eacute;pouill&eacute; de toute force, que je ne puisse m&ecirc;me plus
+ lever le petit doigt sans votre consentement. Je veux &ecirc;tre candide, de
+ cette candeur qui est la v&ocirc;tre, que pas un frisson humain ne saurait troubler.
+ Je ne veux plus sentir ni mes nerfs, ni mes muscles, ni le battement de mon
+ coeur, ni le travail de mes d&eacute;sirs. Je veux &ecirc;tre une chose, une
+ pierre blanche &agrave; vos pieds, &agrave; laquelle vous ne laisserez qu'un
+ parfum, une pierre qui ne bougera pas de l'endroit o&ugrave; vous l'aurez jet&eacute;e,
+ sans oreilles, sans yeux, satisfaite d'&ecirc;tre sous votre talon, ne pouvant
+ songer &agrave; des ordures avec les autres pierres du chemin. Oh! alors quelle
+ b&eacute;atitude! J'atteindrai sans effort, du premier coup, &agrave; la perfection
+ que je r&ecirc;ve. Je me proclamerai enfin votre v&eacute;ritable pr&ecirc;tre.
+ Je serai ce que mes &eacute;tudes, mes pri&egrave;res, mes cinq ann&eacute;es
+ de lente initiation n'ont pu faire de moi. Oui, je nie la vie, je dis que la
+ mort de l'esp&egrave;ce est pr&eacute;f&eacute;rable &agrave; l'abomination
+ continue qui la propage. La faute souille tout. C'est une puanteur universelle
+ g&acirc;tant l'amour, empoisonnant la chambre des &eacute;poux, le berceau des
+ nouveau-n&eacute;s, et jusqu'aux fleurs p&acirc;m&eacute;es sous le soleil,
+ et jusqu'aux arbres laissant &eacute;clater leurs bourgeons. La terre baigne
+ dans cette impuret&eacute; dont les moindres gouttes jaillissent en v&eacute;g&eacute;tations
+ honteuses. Mais pour que je sois parfait, &ocirc; Reine des anges, Reine des
+ Vierges, &eacute;coutez mon cri, exaucez-le! Faites que je sois un de ces anges
+ qui n'ont que deux grandes ailes derri&egrave;re les joues; je n'aurai plus
+ de tronc, plus de membres; je volerai &agrave; vous, si vous m'appelez; je ne
+ serai plus qu'une bouche qui dira vos louanges, qu'une paire d'ailes sans tache
+ qui bercera vos voyages dans les cieux. Oh! la mort, la mort, Vierge v&eacute;n&eacute;rable,
+ donnez-moi la mort de tout! Je vous aimerai dans la mort de mon corps, dans
+ la mort de ce qui vit et de ce qui se multiple. Je consommerai avec vous l'unique
+ mariage dont veuille mon coeur. J'irai plus haut, toujours plus haut, jusqu'&agrave;
+ ce que j'aie atteint le brasier o&ugrave; vous resplendissez. L&agrave;, c'est
+ un grand astre, une immense rose blanche dont chaque feuille br&ucirc;le comme
+ une lune, un tr&ocirc;ne d'argent d'o&ugrave; vous rayonnez avec un tel embrasement
+ d'innocence, que le paradis entier reste &eacute;clair&eacute; de la seule lueur
+ de votre voile. Tout ce qu'il y a de blanc, les aurores, la neige des sommets
+ inaccessibles, les lis &agrave; peine &eacute;clos, l'eau des sources ignor&eacute;es,
+ le lait des plantes respect&eacute;es du soleil, les sourires des vierges, les
+ &acirc;mes des enfants morts au berceau, pleuvent sur vos pieds blancs. Alors,
+ je monterai &agrave; vos l&egrave;vres, ainsi qu'une flamme subtile; j'entrerai
+ en vous, par votre bouche entr'ouverte, et les noces s'accompliront, pendant
+ que les archanges tressailleront de notre all&eacute;gresse. &Ecirc;tre vierge,
+ s'aimer vierge, garder au milieu des baisers les plus doux sa blancheur vierge!
+ Avoir tout l'amour, couch&eacute; sur des ailes de cygne, dans une nu&eacute;e
+ de puret&eacute;, aux bras d'une ma&icirc;tresse de lumi&egrave;re dont les
+ caresses sont des jouissances d'&acirc;me! Perfection, r&ecirc;ve surhumain,
+ d&eacute;sir dont mes os craquent, d&eacute;lices qui me mettent au ciel! O
+ Marie, Vase d'&eacute;lection, ch&acirc;trez-en moi l'humanit&eacute;, faites-moi
+ eunuque parmi les hommes, afin de me livrer sans peur le tr&eacute;sor de votre
+ virginit&eacute;!</p>
+<p>Et l'abb&eacute; Mouret, claquant des dents, terrass&eacute; par la fi&egrave;vre,
+ s'&eacute;vanouit sur le carreau.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<h2 align="center">LIVRE DEUXI&Egrave;ME</h2>
+
+<h3> I.</h3>
+<p>
+ Devant les deux larges fen&ecirc;tres, des rideaux de calicot, soigneusement
+ tir&eacute;s, &eacute;clairaient la chambre de la blancheur tamis&eacute;e du
+ petit jour. Elle &eacute;tait haute de plafond, tr&egrave;s vaste, meubl&eacute;e
+ d'un ancien meuble Louis XV, &agrave; bois peint en blanc, &agrave; fleurs rouges
+ sur un semis de feuillage. Dans le trumeau, au-dessus des portes, aux deux c&ocirc;t&eacute;s
+ de l'alc&ocirc;ve, des peintures laissaient encore voir les ventres et les derri&egrave;res
+ roses de petits Amours volant par bandes, jouant &agrave; deux jeux qu'on ne
+ distinguait plus, tandis que les boiseries des murs, m&eacute;nageant des panneaux
+ ovales, les portes &agrave; double battant, le plafond arrondi, jadis &agrave;
+ fond bleu de ciel, avec des encadrements de cartouches, de m&eacute;daillons,
+ de noeuds de rubans coleur chair, s'effa&ccedil;aient, d'un gris tr&egrave;s
+ doux, un gris qui gardait l'attendrissement de ce paradis fan&eacute;. En face
+ des fen&ecirc;tres, la grande alc&ocirc;ve, s'ouvrant sous des enroulements
+ de nuages, que des Amours de pl&acirc;tre &eacute;cartaient, pench&eacute;s,
+ culbut&eacute;s, comme pour regarder effront&eacute;ment le lit, &eacute;tait
+ ferm&eacute;e, ainsi que les fen&ecirc;tres, par des rideaux de calicot, cousus
+ &agrave; gros points, d'une innocence singuli&egrave;re au milieu de cette pi&egrave;ce
+ rest&eacute;e toute ti&egrave;de d'une lointaine odeur de volupt&eacute;.</p>
+<p>Assise pr&egrave;s d'une console o&ugrave; une bouilloire chauffait sur une
+ lampe &agrave; esprit-de-vin, Albine regardait les rideaux de l'alc&ocirc;ve,
+ attentivement. Elle &eacute;tait v&ecirc;tue de blanc, les cheveux serr&eacute;s
+ dans un fichu de vieille dentelle, les mains abandonn&eacute;es, veillant d'un
+ air s&eacute;rieux de grande fille. Une respiration faible, un souffle d'enfant
+ assoupi s'entendait, dans le grand silence. Mais elle s'inqui&eacute;ta, au
+ bout de quelques minutes; elle ne put s'emp&ecirc;cher de venir, &agrave; pas
+ l&eacute;gers, soulever le coin d'un rideau. Serge, au bord du grand lit, semblait
+ dormir, la t&ecirc;te appuy&eacute;e sur l'un de ses bras repli&eacute;. Pendant
+ sa maladie, ses cheveux s'&eacute;taient allong&eacute;s, sa barbe avait pouss&eacute;.
+ Il &eacute;tait tr&egrave;s blanc, les yeux meurtris de bleu, les l&egrave;vres
+ p&acirc;les; il avait une gr&acirc;ce de fille convalescente.</p>
+<p>Albine, attendrie, allait laisser retomber le coin du rideau.</p>
+<p>- Je ne dors pas, dit Serge d'une voix tr&egrave;s basse.</p>
+<p>Et il restait la t&ecirc;te appuy&eacute;e, sans bouger un doigt, comme accabl&eacute;
+ d'une lassitude heureuse. Ses yeux s'&eacute;taient lentement ouverts; sa bouche
+ soufflait l&eacute;g&egrave;rement sur l'une de ses mains nues, soulevant le
+ duvet de sa peau blonde.</p>
+<p>- Je t'entendais, murmura-t-il encore. Tu marchais tout doucement.</p>
+<p>Elle fut ravie de ce tutoiement. Elle s'approcha, s'accroupi devant le lit,
+ pour mettre son visage &agrave; la hauteur du sien.</p>
+<p>- Comment vas-tu? demanda-t-elle.</p>
+<p>Et elle go&ucirc;tait &agrave; son tour la douceur de ce &quot;tu&quot;, qui
+ lui passait pour la premi&egrave;re fois sur les l&egrave;vres.</p>
+<p>- Oh! tu es gu&eacute;ri, maintenant, reprit-elle. Sais-tu que je pleurais,
+ tout le long du chemin, lorsque je revenais de l&agrave;-bas avec de mauvaises
+ nouvelles. On me disait que tu avais le d&eacute;lire, que cette mauvaise fi&egrave;vre,
+ si elle te faisait gr&acirc;ce, t'emporterais la raison... Comme j'ai embrass&eacute;
+ ton oncle Pascal, lorsqu'il t'a amen&eacute; ici, pour ta convalescence!</p>
+<p>Elle bordait le lit, elle &eacute;tait maternelle.</p>
+<p>- Vois-tu, ces roches br&ucirc;l&eacute;es, l&agrave;-bas, ne te valaient rien.
+ Il te faut des arbres, de la fra&icirc;cheur, de la tranquillit&eacute;... Le
+ docteur n'a pas m&ecirc;me racont&eacute; qu'il te cachait ici. C'est un secret
+ entre lui et ceux qui t'aiment. Il te croyait perdu... Va, personne ne nous
+ d&eacute;rangera. L'oncle Jeanbernat fume sa pipe devant ses salades. Les autres
+ feront prendre de tes nouvelles en cachette. Et le docteur lui-m&ecirc;me ne
+ reviendra plus, parce que, &agrave; cette heure, c'est moi qui suis ton m&eacute;decin...
+ Il parait que tu n'as plus besoin de drogues. Tu as besoin d'&ecirc;tre aim&eacute;,
+ comprends-tu?</p>
+<p>Il semblait ne pas entendre, le cr&acirc;ne encore vide. Comme ses yeux, sans
+ qu'il remu&acirc;t la t&ecirc;te, fouillaient les coins de la chambre, elle
+ pensa qu'il s'inqui&eacute;tait du lieu o&ugrave; il se trouvait.</p>
+<p>- C'est ma chambre, dit-elle. Je te l'ai donn&eacute;e. Elle est jolie, n'est-ce
+ pas? J'ai pris les plus beaux meubles du grenier; puis, j'ai fait ces rideaux
+ de calicot, pour que le jour ne m'aveugl&acirc;t pas... Et tu ne me g&ecirc;nes
+ nullement. Je coucherai au second &eacute;tage. Il y a encore trois ou quatre
+ pi&egrave;ces vides.</p>
+<p>Mais il restait inquiet.</p>
+<p>- Tu es seule? demanda-t-il.</p>
+<p>- Oui. Pourquoi me fais-tu cette question?</p>
+<p>Il ne r&eacute;pondit pas, il murmura d'un air d'ennui:</p>
+<p>- J'ai r&ecirc;v&eacute;, je r&ecirc;ve toujours... J'entends des cloches,
+ et c'est cela qui me fatigue.</p>
+<p>Au bout d'un silence, il reprit:</p>
+<p>- Va fermer la porte, mets les verrous. Je veux que tu sois seule, toute seule.</p>
+<p>Quand elle revint, apportant une chaise, s'asseyant &agrave; son chevet, il
+ avait une joie d'enfant, il r&eacute;p&eacute;tait:</p>
+<p>- Maintenant, personne n'entrera. Je n'entendrai plus les cloches... Toi, quand
+ tu parles, cela me repose.</p>
+<p>- Veux-tu boire? demanda-t-elle.</p>
+<p>Il fit signe qu'il n'avait pas soif. Il regardait les mains d'Albine d'un air
+ si surpris, si charm&eacute; de les voir, qu'elle en avan&ccedil;a une, au bord
+ de l'oreiller, en souriant. Alors, il laissa glisser sa t&ecirc;te, il appuya
+ une joue sur cette petite main fra&icirc;che. Il eut un l&eacute;ger rire, il
+ dit:</p>
+<p>- Ah! c'est doux comme de la soie. On dirait qu'elle souffle de l'air dans
+ mes cheveux... Ne la retire pas, je t'en prie.</p>
+<p>Puis, il y eut un long silence. Il se regardaient avec une grande amiti&eacute;.
+ Albine se voyait paisiblement dans les yeux vides du convalescent. Serge semblait
+ &eacute;couter quelque chose de vague que la petite main fra&icirc;che lui confiait.</p>
+<p>- Elle est tr&egrave;s bonne, ta main, reprit-il. Tu ne peux pas t'imaginer
+ comme elle me fait du bien... Elle a l'air d'entrer au fond de moi, pour m'enlever
+ les douleurs que j'ai dans les membres. C'est une caresse partout, un soulagement,
+ une gu&eacute;rison.</p>
+<p>Il frottait doucement sa joue, il s'animait, comme ressuscit&eacute;.</p>
+<p>- Dis? tu ne me donneras rien de mauvais &agrave; boire, tu ne me tourmenteras
+ pas avec toutes sortes de rem&egrave;des?... Ta main me suffit, vois-tu. Je
+ suis venu pour que tu la mettes l&agrave;, sous ma t&ecirc;te.</p>
+<p>- Mon bon Serge, murmura Albine, tu as bien souffert, n'est-ce pas?</p>
+<p>- Souffert? oui, oui; mais il y a longtemps... J'ai mal dormi, j'ai eu des
+ r&ecirc;ves &eacute;pouvantables. Si je pouvais, je te raconterais tout cela.</p>
+<p>Il ferma un instant les yeux, il fit un grand effort de m&eacute;moire.</p>
+<p>- Je ne vois que du noir, balbutia-t-il. C'est singulier, j'arrive d'un long
+ voyage. Je ne sais plus m&ecirc;me d'o&ugrave; je suis parti. J'avais la fi&egrave;vre,
+ une fi&egrave;vre qui galopait dans mes veines comme une b&ecirc;te... C'est
+ cela, je me souviens. Toujours le m&ecirc;me cauchemar me faisait ramper, le
+ long d'un souterrain interminable. A certaines grosses douleurs, le souterrain,
+ brusquement, se murait; un amas de cailloux tombait de la vo&ucirc;te, les parois
+ se resserraient, je restais haletant, pris de la rage de vouloir passer outre;
+ et j'entrais dans l'obstacle, je travaillais des pieds, des poings, du cr&acirc;ne,
+ en d&eacute;sesp&eacute;rant de pouvoir jamais traverser cet &eacute;boulement
+ de plus en plus consid&eacute;rable... Puis, souvent, il me suffisait de le
+ toucher du doigt; tout s'&eacute;vanouissait, je marchais librement, dans la
+ galerie &eacute;largie, n'ayant plus que la lassitude de la crise.</p>
+<p>Albine voulut lui poser la main sur la bouche,</p>
+<p>- Non, cela ne me fatigue pas de parler. Tu vois, je te parle &agrave; l'oreille.
+ Il me semble que je pense, et que tu m'entends... Le plus dr&ocirc;le, dans
+ mon souterrain, c'est que je n'avais pas la moindre id&eacute;e de retourner
+ en arri&egrave;re; je m'ent&ecirc;tais, tout en pensant qu'il me faudrait des
+ milliers d'ann&eacute;es pour d&eacute;blayer un seul des &eacute;boulements.
+ C'&eacute;tait une t&acirc;che fatale, que je devais accomplir sous peine des
+ plus grands malheurs. Les genoux meurtris, le front heurtant le roc, je mettais
+ une conscience pleine d'angoisse &agrave; travailler de toutes mes forces, pour
+ arriver le plus vite possible. Arriver o&ugrave;? je ne sais pas, je ne sais
+ pas...</p>
+<p>Il ferma les yeux, r&ecirc;vant, cherchant. Puis, il eut une moue d'insouciance,
+ il s'abandonna de nouveau sur la main d'Albine, en disant avec un rire:</p>
+<p>- Tiens! c'est b&ecirc;te, je suis un enfant.</p>
+<p>Mais la jeune fille, pour voir s'il &eacute;tait bien &agrave; elle, tout entier,
+ l'interrogea, le ramena aux souvenirs confus qu'il tenait d'&eacute;voquer;
+ il ne se rappelait rien, il &eacute;tait r&eacute;ellement dans une heureuse
+ enfance. Il croyait &ecirc;tre n&eacute; la veille.</p>
+<p>- Oh! je ne suis pas encore fort, dit-il. Vois-tu, le plus loin que je me souvienne,
+ c'&eacute;tait dans un lit qui me br&ucirc;lait partout le corps; ma t&ecirc;te
+ roulait sur l'oreiller ainsi que sur un brasier; mes pieds s'usaient l'un contre
+ l'autre, &agrave; se frotter, continuellement... Va! j'&eacute;tais bien mal!
+ Il me semblait qu'on me changeait le corps, qu'on m'enlevait tout, qu'on me
+ raccommodait comme une m&eacute;canique cass&eacute;e...</p>
+<p>Ce mot le fit rire de nouveau. Il reprit:</p>
+<p>- Je vais &ecirc;tre tout neuf. &Ccedil;a m'a joliment nettoy&eacute;, d'&ecirc;tre
+ malade... Mais qu'est-ce que tu me demandais? Non, personne n'&eacute;tait l&agrave;.
+ Je souffrais tout seul, au fond d'un trou noir. Personne, personne. Et, au del&agrave;,
+ il n'y a rien, je ne vois rien... Je suis ton enfant, veux-tu? Tu m'apprendras
+ &agrave; marcher. Moi, je ne vois que toi, maintenant. &Ccedil;a m'est bien
+ &eacute;gal, tout ce qui n'est pas toi. Je te dis que je ne me souviens plus.
+ Je suis venu, tu m'as pris, c'est tout.</p>
+<p>Et il dit encore, apais&eacute;, caressant:</p>
+<p>- Ta main est di&egrave;de, &agrave; pr&eacute;sent; elle est bonne comme du
+ soleil... Ne parlons plus. Je me chauffe.</p>
+<p>Dans la grande chambre, un silence frissonnant tombait du plafond bleu. La
+ lampe &agrave; esprit-de-vin venait de s'&eacute;teindre, laissant la bouilloire
+ jeter un filet de vapeur de plus en plus mince. Albine et Serge, tous deux la
+ t&ecirc;te sur le m&ecirc;me oreiller, regardaient les grands rideaux de calicot
+ tir&eacute;s devant les fen&ecirc;tres. Les yeux de Serge surtout allaient l&agrave;,
+ comme &agrave; la source blanche de la lumi&egrave;re. Il s'y baignait, ainsi
+ que dans un jour p&acirc;li, mesur&eacute; &agrave; ses forces de convalescent.
+ Il devinait le soleil derri&egrave;re un coin plus jaune du calicot, ce qui
+ suffisait pour le gu&eacute;rir. Au loin, il &eacute;coutait un large roulement
+ de feuillages; tandis que, &agrave; la fen&ecirc;tre de droite, l'ombre verd&acirc;tre
+ d'une haute branche, nettement dessin&eacute;e, lui donnait le r&ecirc;ve inqui&eacute;tant
+ de cette for&ecirc;t qu'il sentait si pr&egrave;s de lui.</p>
+<p>- Veux-tu que j'ouvre les rideaux? demanda Albine, tromp&eacute;e par la fixit&eacute;
+ de son regard.</p>
+<p>- Non, non, se h&acirc;ta-t-il de r&eacute;pondre.</p>
+<p>- Il fait beau. Tu aurais le soleil. Tu verrais les arbres.</p>
+<p>- Non, je t'en supplie... Je ne veux rien du dehors. Cette branche qui est
+ l&agrave; me fatigue, &agrave; remuer, &agrave; pousser, comme si elle &eacute;tait
+ vivante... Laisse ta main, je vais dormir. Il faut tout blanc... C'est bon.</p>
+<p>Et il s'endormit candidement, veill&eacute; par Albine, qui lui soufflait sur
+ la face, pour rafra&icirc;chir son sommeil.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>II.</h3>
+<p>
+ Le lendemain, le beau temps s'&eacute;tait g&acirc;t&eacute;, il pleuvait. Serge,
+ repris par la fi&egrave;vre, passa une journ&eacute;e de souffrance, les yeux
+ fix&eacute;s d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment sur les rideaux, d'o&ugrave;
+ ne tombait qu'une lueur de cave, louche, d'un gris de cendre. Il ne devinait
+ plus le soleil, il cherchait cette ombre dont il avait eu peur, cette branche
+ haute qui, noy&eacute;e dans la bu&eacute;e blafarde de l'averse, lui semblait
+ avoir emport&eacute; la for&ecirc;t en s'effa&ccedil;ant. Vers le soir, agit&eacute;
+ d'un l&eacute;ger d&eacute;lire, il cria en sanglotant &agrave; Albine que le
+ soleil &eacute;tait mort, qu'il entendait tout le ciel, toute la campagne pleurer
+ la mort du soleil. Elle dut le consoler comme un enfant, lui promettre le soleil,
+ l'assurer qu'il reviendrait, qu'elle le lui donnerait. Mais il plaignait aussi
+ les plantes. Les semences devaient souffrir sous le sol, &agrave; attendre la
+ lumi&egrave;re; elles avaient ses cauchemars, elles r&ecirc;vaient qu'elles
+ rampaient le long d'un souterrain, arr&ecirc;t&eacute;es par des &eacute;boulements,
+ luttant furieusement pour arriver au soleil. Et il se mit &agrave; pleurer &agrave;
+ voix plus basse, disant que l'hiver &eacute;tait une maladie de la terre, qu'il
+ allait mourir en m&ecirc;me temps que la terre, si le printemps ne les gu&eacute;rissait
+ tous deux.</p>
+<p>Pendant trois jours encore, le temps resta affreux. Des ond&eacute;es crevaient
+ sur les arbres, dans une lointaine clameur de fleuve d&eacute;bord&eacute;.
+ Des coups de vent roulaient, s'abattaient contre les fen&ecirc;tres, avec un
+ acharnement de vagues &eacute;normes. Serge avait voulu qu'Albine ferm&acirc;t
+ herm&eacute;tiquement les volets. La lampe allum&eacute;e, il n'avait plus le
+ deuil des rideaux blafards, il ne sentait plus le gris du ciel entrer par les
+ plus minces fentes, couler jusqu'&agrave; lui, ainsi qu'une poussi&egrave;re
+ qui l'enterrait. Il s'abandonnait, les bras amaigris, la t&ecirc;te p&acirc;le,
+ d'autant plus faible que la campagne &eacute;tait plus malade. A certaines heures
+ de nuages d'encre, lorsque les arbres tordus craquaient, que la terre laissait
+ tra&icirc;ner ses herbes sous l'averse comme des cheveux de noy&eacute;e, il
+ perdait jusqu'au souffle, il tr&eacute;passait, battu lui-m&ecirc;me par l'ouragan.
+ Puis, &agrave; la premi&egrave;re &eacute;claircie, au moindre coin de bleu,
+ entre deux nu&eacute;es, il respirait, il go&ucirc;tait l'apaisement des feuillages
+ essuy&eacute;s, des sentiers blanchissants, des champs buvant leur derni&egrave;re
+ gorg&eacute;e d'eau. Albine, maintenant, implorait &agrave; son tour le soleil;
+ elle se mettait vingt fois par jour &agrave; la fen&ecirc;tre du palier, interrogeant
+ l'horizon, heureuse des moindres taches blanches, inqui&egrave;te des masses
+ d'ombre, cuivr&eacute;es, charg&eacute;es de gr&ecirc;le, redoutant quelque
+ nuage trop noir qui lui tuerait son cher malade. Elle parlait d'envoyer chercher
+ le docteur Pascal. Mais Serge ne voulait personne. Il disait:</p>
+<p>- Demain, il y aura du soleil sur les rideaux, je serai gu&eacute;ri.</p>
+<p>Un soir qu'il &eacute;tait au plus mal, Albine lui donna sa main, pour qu'il
+ y pos&acirc;t la joue. Et, la main ne le soulageant pas, elle pleura de se voir
+ impuissante. Depuis qu'il &eacute;tait retomb&eacute; dans l'assoupissement
+ de l'hiver, elle ne se sentait plus assez forte pour le tirer &agrave; elle
+ seule du cauchemar o&ugrave; il se d&eacute;battait. Elle avait besoin de la
+ complicit&eacute; du printemps. Elle-m&ecirc;me d&eacute;p&eacute;rissait, les
+ bras glac&eacute;s, l'haleine courte, ne sachant plus lui souffler la vie. Pendant
+ des heures, elle r&ocirc;dait dans la grande chambre attrist&eacute;e. Quand
+ elle passait devant la glace, elle se voyait noire, elle se croyait laide.</p>
+<p>Puis, un matin, comme elle relevait les oreillers, sans oser tenter encore
+ le charme rompu de ses mains, elle crut retrouver le sourire du premier jour
+ sur les l&egrave;vres de Serge, dont elle venait d'effleurer la nuque, du bout
+ des doigts.</p>
+<p>- Ouvre les volets, murmura-t-il.</p>
+<p>Elle pensa qu'il parlait dans la fi&egrave;vre; car, une heure auparavant,
+ elle n'avait aper&ccedil;u, de la fen&ecirc;tre du palier, qu'un ciel en deuil.</p>
+<p>- Dors, reprit-elle tristement; je t'ai promis de t'&eacute;veiller au premier
+ rayon... Dors encore, le soleil n'est pas l&agrave;.</p>
+<p>- Si, je le sens, le soleil est l&agrave;... Ouvre les volets.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>III.</h3>
+<p>
+ Le soleil &eacute;tait l&agrave;, en effet. Quand Albine eut ouvert les volets,
+ derri&egrave;re les grands rideaux, la bonne lueur jaune chauffa de nouveau
+ un coin de la blancheur du linge. Mais ce qui fit asseoir Serge sur son s&eacute;ant,
+ ce fut de revoir l'ombre de la branche, le rameau qui lui annon&ccedil;ait le
+ retour &agrave; la vie. Toute la campagne ressuscit&eacute;e, avec ses verdures,
+ ses eaux, son large cercle de collines, &eacute;tait l&agrave; pour lui, dans
+ cette tache verd&acirc;tre frissonnante au moindre souffle. Elle ne l'inqui&eacute;tait
+ plus. Il en suivait le balancement, d'un air avide, ayant le besoin des forces
+ de la s&egrave;ve qu'elle lui annon&ccedil;ait; tandis que, le soutenant dans
+ ses bras, Albine, heureuse, disait:</p>
+<p>- Ah! mon bon Serge, l'hiver est fini... Nous voil&agrave; sauv&eacute;s.</p>
+<p>Il se recoucha, les yeux d&eacute;j&agrave; vifs, la voix plus nette.</p>
+<p>- Demain, dit-il, je serai tr&egrave;s fort... Tu tireras les rideaux, je veux
+ tout voir.</p>
+<p>Mais, le lendemain, il fut pris d'une peur d'enfant. Jamais il ne consentit
+ &agrave; ce que les fen&ecirc;tres fussent grandes ouvertes. Il murmurait: &quot;Tout
+ &agrave; l'heure, plus tard.&quot; Il demeurait anxieux, il avait l'inqui&eacute;tude
+ du premier coup de lumi&egrave;re qu'il recevrait dans les yeux. Le soir arriva,
+ qu'il n'avait pu prendre la d&eacute;cision de revoir le soleil en face. Il
+ &eacute;tait rest&eacute; le visage tourn&eacute; vers les rideaux, suivant
+ sur la transparence du linge le matin p&acirc;le, l'ardent midi, le cr&eacute;puscule
+ viol&acirc;tre, toutes les couleurs, toutes les &eacute;motions du ciel. L&agrave;,
+ se peignait jusqu'au frisson que le battement d'ailes d'un oiseau donne &agrave;
+ l'air ti&egrave;de, jusqu'&agrave; la joie des odeurs, palpitant dans un rayon.
+ Derri&egrave;re ce voile, derri&egrave;re ce r&ecirc;ve attendri de la vie puissante
+ du dehors, il &eacute;coutait monter le printemps. Et m&ecirc;me il &eacute;touffait
+ un peu, par moments, lorsque l'afflux du sang nouveau de la terre, malgr&eacute;
+ l'obstacle des rideaux, arrivait &agrave; lui trop rudement.</p>
+<p>Et, le matin suivant, il dormait encore, lorsque Albine, brusquant la gu&eacute;rison,
+ lui cria:</p>
+<p>- Serge! Serge! voici le soleil!</p>
+<p>Elle tirait vivement les rideaux, elle ouvrait les fen&ecirc;tres toutes larges.
+ Lui, se leva, se mit &agrave; genoux sur son lit, suffoquant, d&eacute;faillant,
+ les mains serr&eacute;es contra sa poitrine, pour emp&ecirc;cher son coeur de
+ se briser. En face de lui, il avait le grand ciel, rien que du bleu, un infini
+ bleu; il s'y lavait de la souffrance, il s'y abandonnait, comme dans un bercement
+ l&eacute;ger, il y buvait de la douceur, de la puret&eacute;, de la jeunesse.
+ Seule, la branche dont il avait vu l'ombre, d&eacute;passait la fen&ecirc;tre,
+ tachait la mer bleue d'une verdure vigoureuse; et c'&eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+ l&agrave; un jet trop fort pour ses d&eacute;licatesses de malade, qui se blessaient
+ de la salissure des hirondelles volant &agrave; l'horizon. Il naissait. Il poussait
+ de petits cris involontaires, noy&eacute; de clart&eacute;, battu par des vagues
+ d'air chaud, sentant couler en lui tout un engouffrement de vie. Ses mains se
+ tendirent, et il s'abattit, il retomba sur l'oreiller, dans une p&acirc;moison.</p>
+<p>Quelle heureuse et tendre journ&eacute;e! Le soleil entrait &agrave; droite,
+ loin de l'alc&ocirc;ve. Serge, pendant toute la matin&eacute;e, le regarda s'avancer
+ &agrave; petits pas. Il le voyait venir &agrave; lui, jaune comme de l'or, &eacute;cornant
+ les vieux meubles, s'amusant aux angles, glissant parfois &agrave; terre, pareil
+ &agrave; un bout d'&eacute;toffe d&eacute;rout&eacute;. C'&eacute;tait une marche
+ lente, assur&eacute;e, une approche d'amoureuse, &eacute;tirant ses membres
+ blonds, s'allongeant jusqu'&agrave; l'alc&ocirc;ve d'un mouvement rythm&eacute;,
+ avec une lenteur voluptueuse qui donnait un d&eacute;sir fou de sa possession.
+ Enfin, vers deux heures, la nappe de soleil quitta le dernier fauteuil, monta
+ le long des couvertures, s'&eacute;tala sur le lit, ainsi qu'une chevelure d&eacute;nou&eacute;e.
+ Serge abandonna ses mains amaigries de convalescent &agrave; cette caresse ardente;
+ il fermait les yeux &agrave; demi, il sentait courir sur chacun de ses doigts
+ des baisers de feu, il &eacute;tait dans un bain de lumi&egrave;re, dans une
+ &eacute;treinte d'astre. Et comme Albine &eacute;tait l&agrave; qui se penchait
+ en souriant:</p>
+<p>- Laisse-moi, balbutia-t-il, les yeux compl&egrave;tement ferm&eacute;s; ne
+ me serre plus si fort... Comment fais-tu donc pour me tenir ainsi, tout entier,
+ entre tes bras?</p>
+<p>Puis, le soleil redescendit du lit, s'en alla &agrave; gauche, de son pas ralenti.
+ Alors, Serge le regarda de nouveau tourner, s'asseoir de si&egrave;ge en si&egrave;ge,
+ avec le regret de ne l'avoir pas retenu sur sa poitrine. Albine &eacute;tait
+ rest&eacute;e au bord des couvertures. Tous deux, un bras pass&eacute; au cou,
+ virent le ciel p&acirc;lir peu &agrave; peu. Par moments, un immense frisson
+ semblait le blanchir d'une &eacute;motion soudaine. Les langueurs de Serge s'y
+ promenaient plus &agrave; l'aise, y trouvaient des nuances exquises qu'il n'avait
+ jamais soup&ccedil;onn&eacute;es. Ce n'&eacute;tait pas tout du bleu, mais du
+ bleu rose, du bleu lilas, du bleu jaune, une chair vivante, une vaste nudit&eacute;
+ immacul&eacute;e qu'un souffle faisait battre comme une poitrine de femme. A
+ chaque nouveau regard, au loin, il avait des surprises, des coins inconnus de
+ l'air, des sourires discrets, des rondeurs adorables, des gazes cachant au fond
+ de paradis entrevus de grands corps superbes de d&eacute;esses. Et il s'envolait,
+ les membres all&eacute;g&eacute;s par la souffrance, au milieu de cette soie
+ changeante, dans ce duvet innocent de l'azur; ses sensations flottaient au-dessus
+ de son &ecirc;tre d&eacute;faillant. Le soleil baissait, le bleu se fondait
+ dans de l'or pur, la chair vivante du ciel blondissait encore, se noyait lentement
+ de toutes les teintes de l'ombre. Pas un nuage, un effacement de vierge qui
+ se couche, un d&eacute;shabillement ne laissant voir qu'une raie de pudeur &agrave;
+ l'horizon. Le grand ciel dormant.</p>
+<p>- Ah! le cher bambin! dit Albine, en regardant Serge qui s'&eacute;tait endormi
+ &agrave; son cou, en m&ecirc;me temps que le ciel.</p>
+<p>Elle le coucha, elle ferma les fen&ecirc;tres. Mais le lendemain, d&egrave;s
+ l'aube, elles &eacute;taient ouvertes. Serge ne pouvait plus vivre sans le soleil.
+ Il prenait des forces, il s'habituait aux bouff&eacute;es de grand air qui faisaient
+ envoler les rideaux de l'alc&ocirc;ve. M&ecirc;me le bleu, l'&eacute;ternel
+ bleu commen&ccedil;ait &agrave; lui para&icirc;tre fade.</p>
+<p>Cela le laissait d'&ecirc;tre un cygne, une blancheur, et de nager sans fin
+ sur le lac limpide du ciel. Il en arrivait &agrave; souhaiter un vol de nuages
+ noirs, quelque &eacute;croulement de nu&eacute;es qui romp&icirc;t la monotonie
+ de cette grande puret&eacute;. A mesure que la sant&eacute; revenait, il avait
+ des besoins de sensations plus fortes. Maintenant, il passait des heures &agrave;
+ regarder la branche verte; il aurait voulu la voir pousser, la voir s'&eacute;panouir,
+ lui jeter des rameaux jusque dans son lit. Elle ne lui suffisait plus, elle
+ ne faisait qu'irriter ses d&eacute;sirs, en lui parlant de ces arbres dont il
+ entendait les appels profonds, sans qu'il p&ucirc;t en apercevoir les cimes.
+ C'&eacute;taient un chuchotement infini de feuilles, un bavardage d'eaux courantes,
+ des battements d'ailes, toute une voix haute, prolong&eacute;e, vibrante.</p>
+<p>Quand tu pourras te lever, disait Albine, tu t'assoiras devant la fen&ecirc;tre...
+ Tu verras le beau jardin!</p>
+<p>Il fermait les yeux, il murmurait:</p>
+<p>- Oh! je le vois, je l'&eacute;coute... Je sais o&ugrave; sont les arbres,
+ o&ugrave; sont les eaux, o&ugrave; poussent les violettes.</p>
+<p>Puis, il reprenait:</p>
+<p>- Mais je le vois mal, je le vois sans lumi&egrave;re... Il faut que je sois
+ tr&egrave;s fort pour aller jusqu'&agrave; la fen&ecirc;tre.</p>
+<p>D'autre fois, lorsqu'elle le croyait endormi, Albine disparaissait pendant
+ des heures. Et, lorsqu'elle rentrait, elle le trouvait les yeux luisants de
+ curiosit&eacute;, d&eacute;vor&eacute; d'impatience. Il lui criait:</p>
+<p>- D'o&ugrave; viens-tu?</p>
+<p>Et il la prenait par les bras, lui sentait les jupes, le corsage, les joues.</p>
+<p>- Tu sens toutes sortes de bonnes choses... Hein? tu as march&eacute; sur de
+ l'herbe?</p>
+<p>Elle riait, elle lui montrait ses bottines mouill&eacute;es de ros&eacute;e.</p>
+<p>- Tu viens du jardin! tu viens du jardin! r&eacute;p&eacute;tait-il, ravi.
+ Je le savais. Quand tu es entr&eacute;e, tu avais l'air d'une grande fleur...
+ Tu m'apportes tout le jardin dans ta robe.</p>
+<p>Il la gardait aupr&egrave;s de lui, la respirant comme un bouquet. Elle revenait
+ parfois avec des ronces, des feuilles, des bouts de bois accroch&eacute;s &agrave;
+ ses v&ecirc;tements. Alors, il enlevait ces choses, il les cachait sous son
+ oreiller, ainsi que des reliques. Un jour, elle lui apporta une touffe de roses.
+ Il fut si saisi, qu'il se mit &agrave; pleurer. Il baisait les fleurs, il les
+ couchait avec lui, entre ses bras. Mais lorsqu'elles se fan&egrave;rent, cela
+ lui causa un tel chagrin, qu'il d&eacute;fendit &agrave; Albine d'en ceuillir
+ d'autres. Il la pr&eacute;f&eacute;rait, elle, aussi fra&icirc;che, aussi embaum&eacute;e;
+ et elle ne se fanait pas, elle gardait toujours l'odeur de ses mains, l'odeur
+ de ses cheveux, l'odeur de ses joues. Il finit par l'envoyer lui-m&ecirc;me
+ au jardin, en lui recommandant de ne pas remonter avant une heure.</p>
+<p>- Vois-tu, comme cela, disait-il, j'ai du soleil, j'ai de l'air, j'ai des roses,
+ jusqu'au lendemain.</p>
+<p>Souvent, en la voyant rentrer, essouffl&eacute;e, il la questionnait. Quelle
+ all&eacute;e avait-elle prise? S'&eacute;tait-elle enfonc&eacute;e sous les
+ arbres, ou avait-elle suivi le bord des pr&eacute;s. Avait-elle vu des nids?
+ S'&eacute;tait-elle assise, derri&egrave;re un &eacute;glantier, ou sous un
+ ch&ecirc;ne, ou &agrave; l'ombre d'un bouquet de peupliers? Puis, lorsqu'elle
+ r&eacute;pondait, lorsqu'elle t&acirc;chait de lui expliquer le jardin, il lui
+ mettait la main sur la bouche.</p>
+<p>- Non, non, tais-toi, murmurait-il. J'ai tort. Je ne veux pas savoir... J'aime
+ mieux voir moi-m&ecirc;me.</p>
+<p>Et il retombait dans le r&ecirc;ve caress&eacute; de ces verdures qu'il sentait
+ pr&egrave;s de lui, &agrave; deux pas. Pendant plusieurs jours, il ne v&eacute;cut
+ que de ce r&ecirc;ve. Les premiers temps, disait-il, il avait vu le jardin plus
+ nettement. A mesure qu'il prenait des forces, son r&ecirc;ve se troublait sous
+ l'afflux du sang qui chauffait ses veines. Il avait des incertitudes croissantes.
+ Il ne pouvait plus dire si les arbres &eacute;taient &agrave; droite, si les
+ eaux coulaient au fond, si de grandes roches ne s'entassaient pas sous les fen&ecirc;tres.
+ Il en causait tout seul, tr&egrave;s bas.</p>
+<p>Sur les moindres indices, il &eacute;tablissait des plans merveilleux qu'un
+ chant d'oiseau, un craquement de branche, un parfum de fleur, lui faisaient
+ modifier, pour planter l&agrave; un massif de lilas, pour remplacer plus loin
+ une pelouse par des plates-bandes.</p>
+<p>A chaque heure, il dessinait un nouveau jardin, aux grands rires d'Albine,
+ qui r&eacute;p&eacute;tait, lorsqu'elle le surprenait:</p>
+<p>- Ce n'est pas &ccedil;a, je t'assure. Tu ne peux pas t'imaginer. C'est plus
+ beau que tout ce que tu as vu de beau... Ne te casse donc pas la t&ecirc;te.
+ Le jardin est &agrave; moi, je te le donnerai. Va, il ne s'en ira pas.</p>
+<p>Serge, qui avait d&eacute;j&agrave; eu peur de la lumi&egrave;re, &eacute;prouva
+ une inqui&eacute;tude, lorsqu'il se trouva assez fort pour aller s'accouder
+ &agrave; la fen&ecirc;tre. Il disait de nouveau: &quot;Demain,&quot; chaque
+ soir. Il se tournait vers la ruelle, frissonnant, lorsque Albine rentrait et
+ lui criait qu'elle sentait l'aub&eacute;pine, qu'elle s'&eacute;tait griff&eacute;
+ les mains en se creusant un trou dans une haie pour lui apporter toute l'odeur.
+ Un matin, elle dut le prendre brusquement entre les bras. Elle le porta presque
+ &agrave; la fen&ecirc;tre, le soutint, le for&ccedil;a &agrave; voir.</p>
+<p>- Es-tu poltron! disait-elle avec son beau rire sonore.</p>
+<p>Et elle agitait une de ses mains &agrave; tous les points de l'horizon, en
+ r&eacute;p&eacute;tant d'un air de triomphe, plein de promesses tendres:</p>
+<p>- Le Paradou! le Paradou!</p>
+<p>Serge, sans voix, regardait.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>IV.</h3>
+<p>
+ Une mer de verdure, en face, &agrave; droite, &agrave; gauche, partout. Une
+ mer roulant sa houle de feuilles jusqu'&agrave; l'horizon, sans l'obstacle d'une
+ maison, d'un pan de muraille, d'une route poudreuse. Une mer d&eacute;serte,
+ vierge, sacr&eacute;e, &eacute;talant sa douceur sauvage dans l'innocence de
+ la solitude. Le soleil seul entrait l&agrave;, se vautrait en nappe d'or sur
+ les pr&eacute;s, enfilait les all&eacute;es de la course &eacute;chapp&eacute;e
+ de ses rayons, laissait pendre &agrave; travers les arbres ses fins cheveux
+ flambants, buvait aux sources d'une l&egrave;vre blonde qui trempait l'eau d'un
+ frisson. Sous ce poudroiement de flammes, le grand jardin vivait avec une extravagance
+ de b&ecirc;te heureuse, l&acirc;ch&eacute;e au bout du monde, loin de tout,
+ libre de tout. C'&eacute;tait une d&eacute;bauche telle de feuillages, une mar&eacute;e
+ d'herbes si d&eacute;bordante, qu'il &eacute;tait comme d&eacute;rob&eacute;
+ d'un bout &agrave; l'autre, inond&eacute;, noy&eacute;. Rien que des pentes
+ vertes, des tiges ayant des jaillissements de fontaine, des masses moutonnantes,
+ des rideaux de for&ecirc;ts herm&eacute;tiquement tir&eacute;s, des manteaux
+ de plantes grimpantes tra&icirc;nant &agrave; terre, des vol&eacute;es de rameaux
+ gigantesques s'abattant de tous c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+<p>A peine pouvait-on, &agrave; la longue, reconna&icirc;tre sous cet envahissement
+ formidable de la s&egrave;ve l'ancien dessin du Paradou. En face, dans une sorte
+ de cirque immense, devait se trouver le parterre, avec des bassins effondr&eacute;s,
+ ses rampes rompues, ses escaliers d&eacute;jet&eacute;s, ses statues renvers&eacute;es
+ dont on apercevait les blancheurs au fond des gazons noirs. Plus loin, derri&egrave;re
+ la ligne bleue d'une nappe d'eau, s'&eacute;talait un fouillis d'arbres fruitiers;
+ plus loin encore, une haute futaie enfon&ccedil;ait ses dessous viol&acirc;tres,
+ ray&eacute;s de lumi&egrave;re, une for&ecirc;t redevenue vierge, dont les cimes
+ se mamelonnaient sans fin, tach&eacute;es du vert-jaune, du vert p&acirc;le,
+ du vert puissant de toutes les essences. A droite, la for&ecirc;t escaladait
+ des hauteurs, plantait des petits bois de pins, se mourait en broussailles maigres,
+ tandis que des roches nues entassaient une rampe &eacute;norme, un &eacute;croulement
+ de montagne barrant l'horizon; des v&eacute;g&eacute;tations ardentes y fendaient
+ le sol, plantes monstrueuses immobiles dans la chaleur comme des reptiles assoupis;
+ un filet d'argent, un &eacute;claboussement qui ressemblait de loin &agrave;
+ une poussi&egrave;re de perles, y indiquait une chute d'eau, la source de ces
+ eaux calmes qui longeaient si indolemment le parterre. A gauche enfin, la rivi&egrave;re
+ coulait au milieu d'une vaste prairie, o&ugrave; elle se s&eacute;parait en
+ quatre ruisseaux, dont on suivait les caprices sous les roseaux, entre les saules,
+ derri&egrave;re les grands arbres; &agrave; perte de vue, des pi&egrave;ces
+ d'herbage &eacute;largissaient la fra&icirc;cheur des terrains bas, un paysage
+ lav&eacute; d'une bu&eacute;e bleu&acirc;tre, une &eacute;claircie de jour se
+ fondant peu &agrave; peu dans le bleu verdi du couchant. Le Paradou, le parterre,
+ la for&ecirc;t, les roches, les eaux, les pr&eacute;s, tenaient toute la largeur
+ du ciel.</p>
+<p>- Le Paradou! balbutia Serge ouvrant les bras comme pour serrer le jardin tout
+ entier contre sa poitrine.</p>
+<p>Il chancelait. Albine dut l'asseoir dans un fauteuil. L&agrave;, il resta deux
+ heures sans parler. Le menton sur les mains, il regardait. Par moments, ses
+ paupi&egrave;res battaient, une rougeur montait &agrave; ses joues. Il regardait
+ lentement, avec des &eacute;tonnements profonds. C'&eacute;tait trop vaste,
+ trop complexe, trop fort.</p>
+<p>- Je ne vois pas, je ne comprends pas, cria-t-il en tendant ses mains &agrave;
+ Albine, avec un geste de supr&ecirc;me fatigue.</p>
+<p>La jeune fille alors s'appuya au dossier du fauteuil. Elle lui prit la t&ecirc;te,
+ le for&ccedil;a &agrave; regarder de nouveau. Elle lui disait &agrave; demi-voix:</p>
+<p>- C'est &agrave; nous. Personne ne viendra. Quand tu seras gu&eacute;ri, nous
+ nous prom&egrave;nerons. Nous aurons de quoi marcher toute notre vie. Nous irons
+ o&ugrave; tu voudras... O&ugrave; veux-tu aller?</p>
+<p>Il souriait, il murmurait:</p>
+<p>- Oh! pas loin le premier jour, &agrave; deux pas de la porte. Vois-tu, je
+ tomberais... Tiens, j'irai l&agrave;, sous cet arbre, pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre.</p>
+<p>Elle reprit doucement:</p>
+<p>- Veux-tu aller dans le parterre? Tu verras les buissons de roses, les grandes
+ fleurs qui ont tout mang&eacute;, jusqu'aux anciennes all&eacute;es qu'elles
+ plantent de leurs bouquets... Aimes-tu mieux le verger o&ugrave; je ne puis
+ entrer qu'&agrave; plat ventre, tant les branches craquent sous les fruits?...
+ Nous irons plus loin encore, si tu te sens des forces. Nous irons jusqu'&agrave;
+ la for&ecirc;t, dans des trous d'ombre, tr&egrave;s loin, si loin que nous coucherons
+ dehors, lorsque la nuit viendra nous surprendre... Ou bien, un matin, nous monterons
+ l&agrave;-haut, sur ces rochers. Tu verras des plantes qui me font peur. Tu
+ verras les sources, une pluie d'eau, et nous nous amuserons &agrave; en recevoir
+ la poussi&egrave;re sur la figure... Mais si tu pr&eacute;f&egrave;res marcher
+ le long des haies, au bord d'un ruisseau, il faudra prendre par les prairies.
+ On est bien sous les saules, le soir, au coucher du soleil. On s'allonge dans
+ l'herbe, on regarde les petites grenouilles vertes sauter sur les brins de jonc.</p>
+<p>- Non, non, dit Serge, tu me lasses, je ne veux pas voir si loin... Je ferai
+ deux pas. Ce sera beaucoup.</p>
+<p>- Et moi-m&ecirc;me, continua-t-elle, je n'ai encore pu aller partout. Il y
+ a bien des coins que j'ignore. Depuis des ann&eacute;es que je me prom&egrave;ne,
+ je sens des trous inconnus autour de moi, des endroits o&ugrave; l'ombre doit
+ &ecirc;tre plus fra&icirc;che, l'herbe plus molle... &Eacute;coute, je me suis
+ toujours imagin&eacute; qu'il y en avait un surtout o&ugrave; je voudrais vivre
+ &agrave; jamais. Il est certainement quelque part; j'ai d&ucirc; passer &agrave;
+ c&ocirc;t&eacute;, ou peut-&ecirc;tre se cache-t-il si loin, que je ne suis
+ pas all&eacute;e jusqu'&agrave; lui, dans mes courses continuelles... N'est-ce
+ pas? Serge, nous le chercherons ensemble, nous y vivrons.</p>
+<p>- Non, non, tais-toi, balbutia le jeune homme. Je ne comprends pas ce que tu
+ me dis. Tu me fais mourir.</p>
+<p>Elle le laissa un instant pleurer dans ses bras, inqui&egrave;te, d&eacute;sol&eacute;e
+ de ne pas trouver les paroles qui devaient le calmer.</p>
+<p>-Le Paradou n'est donc pas aussi beau que tu l'avais r&ecirc;v&eacute;? demanda-t-elle
+ encore.</p>
+<p>Il d&eacute;gagea sa face, il r&eacute;pondit:</p>
+<p>- Je ne sais plus. C'&eacute;tait tout petit, et voil&agrave; que &ccedil;a
+ grandit toujours... Emporte-moi, cache-moi.</p>
+<p>Elle le ramena &agrave; son lit, le tranquillisant comme un enfant, le ber&ccedil;ant
+ d'un mensonge.</p>
+<p>- Eh bien! non, ce n'est pas vrai, il n'y a pas de jardin. C'est une histoire
+ que je t'ai cont&eacute;e. Dors tranquille.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>V.</h3>
+<p>
+ Chaque jour, elle le fit ainsi asseoir devant la fen&ecirc;tre, aux heures fra&icirc;ches.
+ Il commen&ccedil;ait &agrave; hasarder quelques pas, en s'appuyant aux meubles.
+ Ses joues avaient des lueurs roses, ses mains perdaient leur transparence de
+ cire. Mais, dans cette convalescence, il fut pris d'une stupeur des sens qui
+ le ramena &agrave; la vie v&eacute;g&eacute;tative d'un pauvre &ecirc;tre n&eacute;
+ de la ville. Il n'&eacute;tait qu'une plante, ayant la seule impression de l'air
+ o&ugrave; il baignait. Il restait repli&eacute; sur lui-m&ecirc;me, encore trop
+ pauvre de sang pour se d&eacute;penser au-dehors, tenant au sol, laissant boire
+ toute la s&egrave;ve &agrave; son corps. C'&eacute;tait une seconde conception,
+ une lente &eacute;closion, dans l'oeuf chaud du printemps. Albine, qui se souvenait
+ de certaines paroles du docteur Pascal, &eacute;prouvait un grand effroi, &agrave;
+ le voir demeurer ainsi, petit gar&ccedil;on, innocent, h&eacute;b&eacute;t&eacute;.
+ Elle avait entendu conter que certaines maladies laissaient derri&egrave;re
+ elles la folie pour gu&eacute;rison. Et elle s'oubliait des heures &agrave;
+ le regarder, s'ing&eacute;niant comme les m&egrave;res &agrave; lui sourire,
+ pour le faire sourire. Il ne riait pas encore. Quand elle lui passait la main
+ devant les yeux, il ne voyait pas, il ne suivait pas cette ombre. A peine, lorsqu'elle
+ lui parlait, tournait-il l&eacute;g&egrave;rement la t&ecirc;te du c&ocirc;t&eacute;
+ du bruit. Elle n'avait qu'une consolation: il poussait superbement, il &eacute;tait
+ un bel enfant. </p>
+<p>Alors, pendant une semaine, ce furent des soins d&eacute;licats. Elle patientait,
+ attendant qu'il grandit. A mesure qu'elle constatait certains &eacute;veils,
+ elle se rassurait, elle pensait que l'&acirc;ge en ferait un homme. C'&eacute;taient
+ de l&eacute;gers tressaillements, lorsqu'elle le touchait. Puis, un soir, il
+ eut un faible rire. Le lendemain, apr&egrave;s l'avoir assis devant la fen&ecirc;tre,
+ elle descendit dans le jardin, o&ugrave; elle se mit &agrave; courir et &agrave;
+ l'appeler. Elle disparaissait sous les arbres, traversait des nappes de soleil,
+ revenait, essouffl&eacute;e, tapant des mains. Lui, les yeux vacillants, ne
+ la vit point d'abord. Mais, comme elle reprenait sa course, jouant de nouveau
+ &agrave; cache-cache, surgissant derri&egrave;re chaque buisson, en lui jetant
+ un cri, il finit par suivre du regard la tache blanche de sa jupe. Et quand
+ elle se planta brusquement sous la fen&ecirc;tre, la face lev&eacute;e, il tendit
+ les bras, il fit mine de vouloir aller &agrave; elle. Elle remonta, l'embrassa,
+ toute fi&egrave;re. </p>
+<p>-- Ah! tu m'as vue, tu m'as vue! criait-elle. Tu veux bien venir dans le jardin
+ avec moi, n'est-ce pas?... Si tu savais comme tu me d&eacute;soles, depuis quelques
+ jours, &agrave; faire la b&ecirc;te, &agrave; ne pas me voir, &agrave; ne pas
+ m'entendre! </p>
+ <p>Il semblait l'&eacute;couter, avec une l&eacute;g&egrave;re souffrance qui lui
+ pliait le cou, d'un mouvement peureux.</p>
+ <p>
+ -- Tu vas mieux, pourtant, continuait-elle. Te voil&agrave; assez fort pour
+ descendre, quand tu voudras... Pourquoi ne me dis-tu plus rien? Tu as donc perdu
+ ta langue? Ah! quel marmot! Vous verrez qu'il me faudra lui apprendre &agrave;
+ parler! </p>
+<p>Et, en effet, elle s'amusa &agrave; lui nommer les objets qu'il touchait. Il
+ n'avait qu'un balbutiement, il redoublait les syllabes, ne pronon&ccedil;ant
+ aucun mot avec nettet&eacute;. Cependant, elle commen&ccedil;ait &agrave; le
+ promener dans la chambre. Elle le soutenait, le menait du lit &agrave; la fen&ecirc;tre.
+ C'&eacute;tait un grand voyage. Il manquait de tomber deux ou trois fois en
+ route, ce qui la faisait rire. Un jour, il s'assit par terre, et elle eut toutes
+ les peines du monde &agrave; le relever. Puis, elle lui fit entreprendre le
+ tour de la pi&egrave;ce, en l'asseyant sur le canap&eacute;, les fauteuils,
+ les chaises, tour de ce petit monde, qui demandait une bonne heure. Enfin, il
+ put risquer quelques pas tout seul. Elle se mettait devant lui, les mains ouvertes,
+ reculait en l'appelant, de fa&ccedil;on &agrave; ce qu'il travers&acirc;t la
+ chambre pour retrouver l'appui de ses bras. Quand il boudait, qu'il refusait
+ de marcher, elle &ocirc;tait son peigne qu'elle lui tendait comme un joujou.
+ Alors, il venait le prendre, et il restait tranquille, dans un coin, &agrave;
+ jouer pendant des heures avec le peigne, &agrave; l'aide duquel il grattait
+ doucement ses mains. </p>
+<p>Un matin, Albine trouva Serge debout. Il avait d&eacute;j&agrave; r&eacute;ussi
+ &agrave; ouvrir un volet. Il s'essayait &agrave; marcher, sans s'appuyer aux
+ meubles.</p>
+ <p>
+ -- Voyez-vous, le gaillard! dit-elle gaiement. Demain, il sautera par la fen&ecirc;tre,
+ si on le laisse faire... Nous sommes donc tout &agrave; fait solide, maintenant?
+</p>
+<p>Serge r&eacute;pondit par un rire de pu&eacute;rilit&eacute;. Ses membres avait
+ repris la sant&eacute; de l'adolescence, sans que des sensations plus conscientes
+ se fussent &eacute;veill&eacute;es en lui. Il restait des apr&egrave;s-midi
+ entiers en face du Paradou, avec sa moue d'enfant qui ne voit que du blanc,
+ qui n'entend que le frisson des bruits. Il gardait ses ignorances de gamin,
+ son toucher si innocent encore, qu'il ne lui permettait pas de distinguer la
+ robe d'Albine de l'&eacute;toffe des vieux fauteuils. Et c'&eacute;tait toujours
+ un &eacute;merveillement d'yeux grands ouverts qui ne comprennent pas, une h&eacute;sitation
+ de gestes ne sachant point aller o&ugrave; ils veulent, un commencement d'existence,
+ purement instinctif, en dehors de la connaissance du milieu. L'homme n'&eacute;tait
+ pas n&eacute;. </p>
+<p>-- Bien, bien, fais la b&ecirc;te, murmura Albine. Nous allons voir. </p>
+<p>Elle &ocirc;ta son peigne, elle le lui pr&eacute;senta. </p>
+<p>-- Veux-tu mon peigne, dit-elle. Viens le chercher.</p>
+ <p>
+ Puis, quand elle l'eut fait sortir de la chambre, en reculant, elle lui passa
+ un bras &agrave; la taille, elle le soutint, &agrave; chaque marche. Elle l'amusait,
+ tout en remettant son peigne, lui chatouillait le cou du bout de ses cheveux,
+ ce qui l'emp&ecirc;chait de comprendre qu'il descendait. Mais, en bas, avant
+ qu'elle e&ucirc;t ouvert la porte, il eut peur, dans les t&eacute;n&egrave;bres
+ du corridor.</p>
+<p>-- Regarde donc! cria-t-elle. </p>
+<p>Et elle poussa la porte toute grande.</p>
+ <p>
+ Ce fut une aurore soudaine, un rideau d'ombre tir&eacute; brusquement, laissant
+ voir le jour dans sa gaiet&eacute; matinale. Le parc s'ouvrait, s'&eacute;tendait,
+ d'une limpidit&eacute; verte, frais et profond comme une source. Serge, charm&eacute;,
+ restait sur le seuil, avec le d&eacute;sir h&eacute;sitant de t&acirc;ter du
+ pied ce lac de lumi&egrave;re. </p>
+<p>-- On dirait que tu as peur de te mouiller, dit Albine. Va, la terre est solide.
+</p>
+<p>Il avait hasard&eacute; un pas, surpris de la r&eacute;sistance douce du sable.
+ Ce premier contact de la terre lui donnait une secousse, un redressement de
+ vie, qui le planta un instant debout, grandissant, soupirant.</p>
+ <p>
+ -- Allons, du courage, r&eacute;p&eacute;ta Albine. Tu sais que tu m'as promis
+ de faire cinq pas. Nous allons jusqu'&agrave; ce m&ucirc;rier qui est sous la
+ fen&ecirc;tre... L&agrave;, tu te reposeras.</p>
+ <p>
+ Il mit un quart d'heure pour faire les cinq pas. A chaque effort, il s'arr&ecirc;tait
+ comme s'il lui avait fallu arracher les racines qui le tenaient au sol. La jeune
+ fille, qui le poussait, lui dit encore en riant: </p>
+<p>-- Tu as l'air d'un arbre qui marche.</p>
+ <p>
+ Et elle l'adossa contre le m&ucirc;rier, dans la pluie de soleil tombant des
+ branches. Puis, elle le laissa, elle s'en alla d'un bond, en lui criant de ne
+ pas bouger. Serge, les mains pendantes, tournait lentement la t&ecirc;te, en
+ face du parc. C'&eacute;tait une enfance. Les verdures p&acirc;les se noyaient
+ d'un lait de jeunesse, baignaient dans une clart&eacute; blonde. Les arbres
+ restaient pu&eacute;rils, les fleurs avaient des chairs de bambin, les eaux
+ &eacute;taient bleues d'un bleu na&iuml;f de beaux yeux grands ouverts. Il y
+ avait, jusque sous chaque feuille, un r&eacute;veil adorable.</p>
+ <p>
+ Serge s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; &agrave; une trou&eacute;e jaune qu'une
+ large all&eacute;e faisait devant lui, au milieu d'une masse &eacute;paisse
+ de feuillage; tout au bout, au levant, des prairies tremp&eacute;es d'or semblaient
+ le champ de lumi&egrave;re o&ugrave; descendait le soleil; et il attendait que
+ le matin pr&icirc;t cette all&eacute;e pour couler jusqu'&agrave; lui. Il le
+ sentait venir dans un souffle ti&egrave;de, tr&egrave;s faible d'abord, &agrave;
+ peine effleurant sa peau, puis s'enflant peu &agrave; peu, si vif, qu'il en
+ tressaillait tout entier. Il le go&ucirc;tait venir, d'une saveur de plus en
+ plus nette, lui apportant l'amertume saine du grand air, mettant &agrave; ses
+ l&egrave;vres le r&eacute;gal des aromates sucr&eacute;s, des fruits acides,
+ des bois laiteux. Il le respirait venir avec les parfums qu'il cueillait dans
+ sa course, l'odeur de la terre, l'odeur des bois ombreux, l'odeur des plantes
+ chaudes, l'odeur des b&ecirc;tes vivantes, tout un bouquet d'odeurs, dont la
+ violence allait jusqu'au vertige. Il l'entendait venir, du vol l&eacute;ger
+ d'un oiseau, rasant l'herbe, tirant du silence le jardin entier, donnant des
+ voix &agrave; ce qu'il touchait, lui faisant sonner aux oreilles la musique
+ des choses et des &ecirc;tres. Il le voyait venir, du fond de l'all&eacute;e,
+ des prairies tremp&eacute;es d'or, l'air rose, si gai, qu'il &eacute;clairait
+ son chemin d'un sourire, au loin gros comme une tache de jour, devenu en quelques
+ bonds la splendeur m&ecirc;me du soleil. Et le matin vint battre le m&ucirc;rier
+ contre lequel Serge s'adossait. Serge naquit dans l'enfance du matin.</p>
+ <p>
+ -- Serge! Serge, cria la voix d'Albine, perdue derri&egrave;re les hauts buissons
+ du parterre. N'aie pas peur, je suis l&agrave;.</p>
+ <p>
+ Mais Serge n'avait plus peur. Il naissait dans le soleil, dans ce bain pur de
+ lumi&egrave;re qui l'inondait. Il naissait &agrave; vingt-cinq ans, les sens
+ brusquement ouverts, ravi du grand ciel, de la terre heureuse, du prodige de
+ l'horizon &eacute;tal&eacute; autour de lui. Ce jardin, qu'il ignorait la veille,
+ &eacute;tait une jouissance extraordinaire. Tout l'emplissait d'extase, jusqu'aux
+ brins d'herbe, jusqu'aux pierres des all&eacute;es, jusqu'aux haleines qu'il
+ ne voyait pas et qui lui passaient sur les joues. Son corps entier entrait dans
+ la possession de ce bout de nature, l'embrassait de ses membres; ses l&egrave;vres
+ le buvaient, ses narines le respiraient; il l'emportait dans ses oreilles, il
+ le cachait au fond de ses yeux. C'&eacute;tait &agrave; lui. Les roses du parterre,
+ les branches hautes de la futaie, les rochers sonores de la chute des sources,
+ les pr&eacute;s o&ugrave; le soleil plantait ses &eacute;pis de lumi&egrave;re,
+ &eacute;taient &agrave; lui. Puis, il ferma les yeux, il se donna la volupt&eacute;
+ de les rouvrir lentement, pour avoir l'&eacute;blouissement d'un second r&eacute;veil.</p>
+ <p>
+ -- Les oiseaux ont mang&eacute; toutes les fraises, dit Albine, qui accourait,
+ d&eacute;sol&eacute;e. Tiens, je n'ai pu trouver que ces deux-l&agrave;. </p>
+<p>Mais elle s'arr&ecirc;ta, &agrave; quelques pas, regardant Serge avec un &eacute;tonnement
+ ravi, frapp&eacute;e au coeur.</p>
+<p> Comme tu es beau! cria-t-elle. </p>
+<p>Et elle s'approcha davantage; elle resta l&agrave;, noy&eacute;e en lui, murmurant:
+</p>
+<p>-- Jamais je ne t'avais vu. </p>
+<p>Il avait certainement grandi. V&ecirc;tu d'un v&ecirc;tement l&acirc;che, il
+ &eacute;tait plant&eacute; droit, un peu mince encore, les membres fins, la
+ poitrine carr&eacute;e, les &eacute;paules rondes. Son cou blanc, tach&eacute;
+ de brun &agrave; la nuque, tournait librement, renversait l&eacute;g&egrave;rement
+ la t&ecirc;te en arri&egrave;re. La sant&eacute;, la force, la puissance, &eacute;taient
+ sur sa face. Il ne souriait pas, il &eacute;tait au repos, avec une bouche grave
+ et douce, des joues fermes, un nez grand, des yeux gris, tr&egrave;s clairs,
+ souverains. Ses longs cheveux, qui lui cachaient tout le cr&acirc;ne, retombaient
+ sur ses &eacute;paules en boucles noires; tandis que sa barbe, l&eacute;g&egrave;re,
+ frisait &agrave; sa l&egrave;vre et &agrave; son menton laissant voir le blanc
+ de la peau. </p>
+<p>-- Tu es beau, tu es beau! r&eacute;p&eacute;tait Albine, lentement accroupie
+ devant lui, levant des regards caressants. Mais pourquoi me boudes-tu, maintenant?
+ Pourquoi ne me dis-tu rien? </p>
+<p>Lui, sans r&eacute;pondre, demeurait debout. Il avait les yeux au loin, il
+ ne voyait pas cette enfant &agrave; ses pieds. Il parla seul. Il dit, dans le
+ soleil: </p>
+<p>-- Que la lumi&egrave;re est bonne! </p>
+<p>Et l'on e&ucirc;t dit que cette parole &eacute;tait une vibration m&ecirc;me
+ du soleil. </p>
+ <p>Elle tomba, &agrave; peine murmur&eacute;e, comme un souffle musical, un frisson
+ de la chaleur et de la vie. Il y avait quelques jours d&eacute;j&agrave; qu'Albine
+ n'avait plus entendu la voix de Serge. Elle la retrouvait, ainsi que lui, chang&eacute;e.
+ Il lui sembla qu'elle s'&eacute;largissait dans le parc avec plus de douceur
+ que la phrase des oiseaux, plus d'autorit&eacute; que le vent courbant les branches.
+ Elle &eacute;tait reine, elle commandait. Tout le jardin l'entendit, bien qu'elle
+ e&ucirc;t pass&eacute; comme une haleine, et tout le jardin tressaillit de l'all&eacute;gresse
+ qu'elle lui apportait.</p>
+ <p>
+ -- Parle-moi, implora Albine. Tu ne m'as jamais parl&eacute; ainsi. En haut,
+ dans la chambre, quand tu n'&eacute;tais pas encore muet, tu causais avec un
+ babillage d'enfant... D'o&ugrave; vient donc que je ne reconnais plus ta voix?
+ Tout &agrave; l'heure, j'ai cru que ta voix descendait des arbres, qu'elle m'arrivait
+ du jardin entier, qu'elle &eacute;tait un de ces soupirs profonds qui me troublaient
+ la nuit, avant ta venue... Ecoute, tout se tait pour t'entendre parler encore.
+ </p>
+ <p>Mais il continuait &agrave; ne pas la savoir l&agrave;. Et elle se faisait plus
+ tendre.</p>
+ <p>
+ -- Non, ne parle pas, si cela te fatigue. Assois-toi &agrave; mon c&ocirc;t&eacute;.
+ Nous resterons sur ce gazon, jusqu'&agrave; ce que le soleil tourne... Et, regarde,
+ j'ai trouv&eacute; deux fraises. J'ai eu bien de la peine, va! Les oiseaux mangent
+ tout. Il y en a une pour toi, les deux si tu veux; ou bien nous les partagerons,
+ pour go&ucirc;ter &agrave; chacune... Tu me diras merci, et je t'entendrai.</p>
+ <p>
+ Il ne voulut pas s'asseoir, il refusa les fraises qu'Albine jeta avec d&eacute;pit.
+ Elle-m&ecirc;me n'ouvrit plus les l&egrave;vres. Elle l'aurait pr&eacute;f&eacute;r&eacute;
+ malade, comme aux premiers jours, lorsqu'elle lui donnait sa main pour oreiller
+ et qu'elle le sentait rena&icirc;tre sous le souffle dont elle lui rafra&icirc;chissait
+ le visage. Elle maudissait la sant&eacute;, qui maintenant le dressait dans
+ la lumi&egrave;re pareil &agrave; un jeune dieu indiff&eacute;rent. Allait-il
+ donc rester ainsi, sans regard pour elle? Ne gu&eacute;rirait-il pas davantage,
+ jusqu'&agrave; la voir et &agrave; l'aimer? Et elle r&ecirc;vait de redevenir
+ sa gu&eacute;rison, d'achever par la seule puissance de ses petites mains cette
+ cure de seconde jeunesse. Elle voyait bien qu'une flamme manquait au fond de
+ ses yeux gris, qu'il avait une beaut&eacute; p&acirc;le, semblable &agrave;
+ celle des statues tomb&eacute;es dans les orties du parterre. Alors, elle se
+ leva, elle vint le reprendre &agrave; la taille, lui soufflant sur la nuque
+ pour l'animer. Mais, ce matin-l&agrave;, Serge n'eut pas m&ecirc;me la sensation
+ de cette haleine qui soulevait sa barbe soyeuse. Le soleil avait tourn&eacute;,
+ il fallut rentrer. Dans la chambre, Albine pleura.</p>
+ <p>
+ A partir de cette matin&eacute;e, tous les jours, le convalescent fit une courte
+ promenade dans le jardin. Il d&eacute;passa le m&ucirc;rier, il alla jusqu'au
+ bord de la terrasse, devant le large escalier dont les marches rompues descendaient
+ au
+ parterre. Il s'habituait au grand air, chaque bain de soleil l'&eacute;panouissait.
+ Un jeune marronnier, pouss&eacute; d'une graine tomb&eacute;e, entre deux pierres
+ de la balustrade, crevait la r&eacute;sine de ses bourgeons, d&eacute;ployait
+ ses &eacute;ventails de feuilles avec moins de vigueur que lui. M&ecirc;me un
+ jour, il avait voulu descendre l'escalier; mais, trahi par ses forces, il s'&eacute;tait
+ assis sur une marche, parmi des pari&eacute;taires grandies dans les fentes
+ des dalles. En bas, &agrave; gauche, il apercevait un petit bois de roses. C'&eacute;tait
+ l&agrave; qu'il r&ecirc;vait d'aller.</p>
+ <p>
+ -- Attends encore, disait Albine. Le parfum des roses est trop fort pour toi.
+ Je n'ai jamais pu m'asseoir sous les rosiers, sans me sentir toute lasse, la
+ t&ecirc;te perdue, avec une envie tr&egrave;s douce de pleurer... Va, je te
+ m&egrave;nerai sous les rosiers, et je pleurerai, car tu me rends bien triste.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<H3>VI.</H3>
+<p>
+ Un matin enfin, elle put le soutenir jusqu'au bas de l'escalier, foulant l'herbe
+ du pied devant lui, lui frayant un chemin au milieu des &eacute;glantiers qui
+ barraient les derni&egrave;res marches de leurs bras souples. Puis, lentement,
+ ils s'en all&egrave;rent dans le bois de roses. C'&eacute;tait un bois, avec
+ des futaies de hauts rosiers &agrave; tige, qui &eacute;largissaient des bouquets
+ de feuillage grands comme des arbres, avec des rosiers en buissons, &eacute;normes,
+ pareils &agrave; des taillis imp&eacute;n&eacute;trables de jeunes ch&ecirc;nes.
+ Jadis, il y avait eu l&agrave;, la plus admirable collection de plants qu'on
+ p&ucirc;t voir. Mais, depuis l'abandon du parterre, tout avait pouss&eacute;
+ &agrave; l'aventure, la for&ecirc;t vierge s'&eacute;tait b&acirc;tie, la for&ecirc;t
+ de roses, envahissant les sentiers, se noyant dans les rejets sauvages, m&ecirc;lant
+ les vari&eacute;t&eacute;s &agrave; ce point, que des roses de toutes les odeurs
+ et de tous les &eacute;clats semblaient s'&eacute;panouir sur les m&ecirc;mes
+ pieds. Des rosiers qui rampaient faisaient &agrave; terre des tapis de mousse,
+ tandis que des rosiers grimpants s'attachaient &agrave; d'autres rosiers, ainsi
+ que des lierres d&eacute;vorants, montaient en fus&eacute;es de verdure, laissaient
+ retomber, au moindre souffle, la pluie de leurs fleurs effeuill&eacute;es. Et
+ des all&eacute;es naturelles s'&eacute;taient trac&eacute;es au milieu du bois,
+ d'&eacute;troits sentiers, de larges avenues, d'adorables chemins couverts,
+ o&ugrave; l'on marchait &agrave; l'ombre, dans le parfum. On arrivait ainsi
+ &agrave; des carrefours, &agrave; des clairi&egrave;res, sous des berceaux de
+ petites roses rouges, entre des murs tapiss&eacute;s de petites roses jaunes.
+ Certains coins de soleil luisaient comme des &eacute;toffes de soie verte broch&eacute;es
+ de taches voyantes; certains coins d'ombre avaient des recueillements d'alc&ocirc;ve,
+ une senteur d'amour, une ti&eacute;deur de bouquet p&acirc;m&eacute; aux seins
+ d'une femme. Les rosiers avaient des voix chuchotantes. Les rosiers &eacute;taient
+ pleins de nids qui chantaient.</p>
+ <p>
+ -- Prenons garde de nous perdre, dit Albine en s'engageant dans le bois. Je
+ me suis perdue, une fois. Le soleil &eacute;tait couch&eacute;, quand j'ai pu
+ me d&eacute;barrasser des rosiers qui me retenaient par les jupes, &agrave;
+ chaque pas.</p>
+ <p>
+ Mais ils marchaient &agrave; peine depuis quelques minutes, lorsque Serge, bris&eacute;
+ de fatigue, voulut s'asseoir. Il se coucha, il s'endormit d'un sommeil profond.
+ Albine, assise &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, resta songeuse. C'&eacute;tait
+ au d&eacute;bouch&eacute; d'un sentier, au bord d'une clairi&egrave;re. Le sentier
+ s'enfon&ccedil;ait tr&egrave;s loin, ray&eacute; de coups de soleil, s'ouvrant
+ &agrave; l'autre bout sur le ciel, par une &eacute;troite ouverture ronde et
+ bleue. D'autres petits chemins creusaient des impasses de verdure. La clairi&egrave;re
+ &eacute;tait faite de grands rosiers &eacute;tag&eacute;s, montant avec une
+ d&eacute;bauche de branches, un fouillis de lianes &eacute;pineuses tels, que
+ des nappes &eacute;paisses de feuillage s'accrochaient en l'air, restaient suspendues,
+ tendaient d'un arbuste &agrave; l'autre les pans d'une tente volante. On ne
+ voyait, entre ces lambeaux d&eacute;coup&eacute;s comme de la fine guipure,
+ que des trous de jour imperceptibles, un crible d'azur laissant passer la lumi&egrave;re
+ en une impalpable poussi&egrave;re de soleil. Et de la vo&ucirc;te, ainsi que
+ des girandoles, pendaient des &eacute;chapp&eacute;es de branches, de grosses
+ touffes tenues par le fil vert d'une tige, des brass&eacute;es de fleurs descendant
+ jusqu'&agrave; terre, le long de quelque d&eacute;chirure du plafond, qui tra&icirc;nait,
+ pareille &agrave; un coin de rideau arrach&eacute;.</p>
+ <p>
+ Cependant, Albine regardait Serge dormir. Elle ne l'avait point encore vu dans
+ un tel accablement des membres, les mains ouvertes sur le gazon, la face morte.
+ Il &eacute;tait ainsi mort pour elle, elle pensait qu'elle pouvait le baiser
+ au visage, sans qu'il sentit m&ecirc;me son baiser. Et, triste, distraite, elle
+ occupait ses mains oisives &agrave; effeuiller les roses qu'elle trouvait &agrave;
+ sa port&eacute;e. Au-dessus de sa t&ecirc;te, une gerbe &eacute;norme retombait,
+ effleurant ses cheveux, mettant des roses &agrave; son chignon, &agrave; ses
+ oreilles, &agrave; sa nuque, lui jetant aux &eacute;paules un manteau de roses.
+ Plus haut, sous ses doigts, les roses pleuvaient, de larges p&eacute;tales tendres,
+ ayant la rondeur exquise, la puret&eacute; &agrave; peine rougissante d'un sein
+ de vierge. Les roses, comme une tomb&eacute;e de neige vivante, cachaient d&eacute;j&agrave;
+ ses pieds repli&eacute;s dans l'herbe. Les roses montaient &agrave; ses genoux,
+ couvraient sa jupe, la noyaient jusqu'&agrave; la taille; tandis que trois feuilles
+ de rose &eacute;gar&eacute;es, envol&eacute;es sur son corsage, &agrave; la
+ naissance de la gorge, semblaient mettre l&agrave; trois bouts de sa nudit&eacute;
+ adorable. </p>
+<p>-- Oh! le paresseux! murmura-t-elle, prise d'ennui, ramassant deux poign&eacute;es
+ de roses et les jetant sur la face de Serge pour le r&eacute;veiller.
+ </p>
+ <p>Il resta appesanti, avec des roses qui lui bouchaient les yeux et la bouche.
+ Cela fit rire Albine. Elle se pencha. Elle lui baisa de tout son coeur les deux
+ yeux, elle lui baisa la bouche, soufflant ses baisers pour faire envoler les
+ roses; mais les roses lui restaient aux l&egrave;vres, et elle eut un rire plus
+ sonore, tout amus&eacute;e par cette caresse dans les fleurs.</p>
+ <p>
+ Serge s'&eacute;tait soulev&eacute; lentement. Il la regardait, frapp&eacute;
+ d'&eacute;tonnement, comme effray&eacute; de la trouver l&agrave;. Il lui demanda:</p>
+ <p>
+ -- Qui es-tu, d'o&ugrave; viens-tu, que fais-tu &agrave; mon c&ocirc;t&eacute;?</p>
+ <p>
+ Elle, souriait toujours, ravie de le voir ainsi s'&eacute;veiller. Alors, il
+ parut se souvenir, il reprit, avec un geste de confiance heureuse:</p>
+ <p>
+ -- Je sais, tu es mon amour, tu viens de ma chair, tu attends que je te prenne
+ entre mes bras, pour que nous ne fassions plus qu'un... Je r&ecirc;vais de toi.
+ Tu &eacute;tais dans ma poitrine, et je te donnais mon sang, mes muscles, mes
+ os. Je ne souffrais pas. Tu me prenais la moiti&eacute; de mon coeur, si doucement,
+ que c'&eacute;tait en moi une volupt&eacute; de me partager ainsi. Je cherchais
+ ce que j'avais de meilleur, ce que j'avais de plus beau, pour te l'abandonner.
+ Tu aurais tout emport&eacute;, que je t'aurais dit merci... Et je me suis r&eacute;veill&eacute;,
+ quand tu es sortie de moi. Tu es sortie par mes yeux et par ma bouche, je l'ai
+ bien senti. Tu &eacute;tais toute ti&egrave;de, toute parfum&eacute;e, si caressante
+ que c'est le frisson m&ecirc;me de ton corps qui m'a mis sur mon s&eacute;ant.</p>
+ <p>
+ Albine, en extase, l'&eacute;coutait parler. Enfin, il la voyait; enfin, il
+ achevait de na&icirc;tre, il gu&eacute;rissait. Elle le supplia de continuer,
+ les mains tendues:</p>
+ <p>
+ -- Comment ai-je fait pour vivre sans toi? murmura-t-il. Mais je ne vivais pas,
+ j'&eacute;tais pareil &agrave; une b&ecirc;te ensommeill&eacute;e... Et te voil&agrave;
+ &agrave; moi, maintenant! Et tu n'es autre que moi-m&ecirc;me! &Eacute;coute,
+ il faut ne jamais me quitter; car tu es mon souffle, tu emporterais ma vie.
+ Nous resterons en nous. Tu seras dans ma chair, comme je serai dans la tienne.
+ Si je t'abandonnais un jour, que je sois maudit, que mon corps se s&egrave;che
+ ainsi qu'une herbe inutile et mauvaise!</p>
+ <p>
+ Il lui prit les mains, en r&eacute;p&eacute;tant d'une voix fr&eacute;missante
+ d'admiration:</p>
+ <p>
+ -- Comme tu es belle! </p>
+<p>Albine, dans la poussi&egrave;re du soleil qui tombait, avait une chair de
+ lait, &agrave; peine dor&eacute;e d'un reflet de jour. La pluie de roses, autour
+ d'elle, sur elle, la noyait dans du rose. Ses cheveux blonds, que son peigne
+ attachait mal, la coiffaient d'un astre &agrave; son coucher, lui couvrant la
+ nuque du d&eacute;sordre de ses derni&egrave;res m&egrave;ches flambantes. Elle
+ portait une robe blanche, qui la laissait nue, tant elle &eacute;tait vivante
+ sur elle, tant elle d&eacute;couvrait ses bras, sa gorge, ses genoux. Elle montrait
+ sa peau innocente, &eacute;panouie sans honte ainsi qu'une fleur, musqu&eacute;e
+ d'une odeur propre. Elle s'allongeait, point trop grande, souple comme un serpent,
+ avec des rondeurs molles, des &eacute;largissements de lignes voluptueux, toute
+ une gr&acirc;ce de corps naissant, encore baign&eacute; d'enfance, d&eacute;j&agrave;
+ renfl&eacute; de pubert&eacute;. Sa face longue, au front &eacute;troit, &agrave;
+ la bouche un peu forte, riait de toute la vie tendre de ses yeux bleus. Et elle
+ &eacute;tait s&eacute;rieuse pourtant, les joues simples, le menton gras, aussi
+ naturellement belle que les arbres sont beaux.</p>
+ <p>
+ -- Et que je t'aime! dit Serge, en l'attirant &agrave; lui.
+ </p>
+ <p>Ils rest&egrave;rent l'un &agrave; l'autre, dans leurs bras. Ils ne se baisaient
+ point, ils s'&eacute;taient pris par la taille, mettant la joue contre la joue,
+ unis, muets, charm&eacute;s de n'&ecirc;tre plus qu'un. Autour d'eux, les rosiers
+ fleurissaient. C'&eacute;tait une floraison folle, amoureuse, pleine de rires
+ rouges, de rires roses, de rires blancs. Les fleurs vivantes s'ouvraient comme
+ des nudit&eacute;s, comme des corsages laissant voir les tr&eacute;sors des
+ poitrines. Il y avait l&agrave; des roses jaunes effeuillant des peaux dor&eacute;es
+ de filles barbares, des roses paille, des roses citron, des roses couleur de
+ soleil, toutes les nuances des nuques ambr&eacute;es par les cieux ardents.
+ Puis, les chairs s'attendrissaient, les roses th&eacute; prenaient des moiteurs
+ adorables, &eacute;talaient des pudeurs cach&eacute;es, des coins de corps qu'on
+ ne montre pas, d'une finesse de soie, l&eacute;g&egrave;rement bleuis par le
+ r&eacute;seau des veines. La vie rieuse du rose s'&eacute;panouissait ensuite:
+ le blanc rose, &agrave; peine teint&eacute; d'une pointe de laque, neige d'un
+ pied de vierge qui t&acirc;te l'eau d'une source; le rose p&acirc;le, plus discret
+ que la blancheur chaude d'un genou entrevu, que la lueur dont un jeune bras
+ &eacute;claire une large manche; le rose franc, du sang sous du satin, des &eacute;paules
+ nues, des hanches nues, tout le nu de la femme, caress&eacute; de lumi&egrave;re;
+ le rose vif, fleurs en boutons de la gorge, fleurs &agrave; demi ouvertes des
+ l&egrave;vres, soufflant le parfum d'une haleine ti&egrave;de. Et les rosiers
+ grimpants, les grands rosiers &agrave; pluie de fleurs blanches, habillaient
+ tous ces roses, toutes ces chairs, de la dentelle de leurs grappes, de l'innocence
+ de leur mousseline l&eacute;g&egrave;re; tandis que, &ccedil;&agrave; et l&agrave;,
+ des roses lie-de-vin, presque noires, saignantes, trouaient cette puret&eacute;
+ d'&eacute;pous&eacute;e d'une blessure de passion. Noces du bois odorant, menant
+ les virginit&eacute;s de mai aux f&eacute;condit&eacute;s de juillet et d'ao&ucirc;t;
+ premier baiser ignorant, cueilli comme un bouquet, au matin du mariage. Jusque
+ dans l'herbe, des roses mousseuses, avec leurs robes montantes de laine verte,
+ attendaient l'amour. Le long du sentier, ray&eacute; de coups de soleil, des
+ fleurs r&ocirc;daient, des visages s'avan&ccedil;aient, appelant les vents l&eacute;gers
+ au passage. Sous la tente d&eacute;ploy&eacute;e de la clairi&egrave;re, tous
+ les sourires luisaient. Pas un &eacute;panouissement ne se ressemblait. Les
+ roses avaient leurs fa&ccedil;ons d'aimer. Les unes ne consentaient qu'&agrave;
+ entreb&acirc;iller leur bouton, tr&egrave;s timides, le coeur rougissant, pendant
+ que d'autres, le corset d&eacute;lac&eacute;, pantelantes, grandes ouvertes,
+ semblaient chiffonn&eacute;es, folles de leur corps au point d'en mourir. Il
+ y en avait de petites, alertes, gaies, s'en allant &agrave; la file, la cocarde
+ au bonnet; d'&eacute;normes, crevant d'appas, avec des rondeurs de sultanes
+ engraiss&eacute;es; d'effront&eacute;es, l'air fille, d'un d&eacute;braill&eacute;
+ coquet, &eacute;talant des p&eacute;tales blanchis de poudre de riz; d'honn&ecirc;tes,
+ d&eacute;collet&eacute;es en bourgeoises correctes; d'aristocratiques, d'une
+ &eacute;l&eacute;gance souple, d'une originalit&eacute; permise, inventant des
+ d&eacute;shabill&eacute;s. Les roses &eacute;panouies en coupe offraient leur
+ parfum comme dans un cristal pr&eacute;cieux; les roses renvers&eacute;es en
+ forme d'urne le laissaient couler goutte &agrave; goutte; les roses rondes,
+ pareilles &agrave; des choux, l'exhalaient d'une haleine r&eacute;guli&egrave;re
+ de fleurs endormies; les roses en boutons serraient leurs feuilles, ne livraient
+ encore que le soupir vague de leur virginit&eacute;.</p>
+ <p>
+ -- Je t'aime, je t'aime, r&eacute;p&eacute;tait Serge &agrave; voix basse.
+ </p>
+ <p>Et Albine &eacute;tait une grande rose, une des roses p&acirc;les, ouvertes
+ du matin. Elle avait les pieds blancs, les genoux et les bras roses, la nuque
+ blonde, la gorge adorablement vein&eacute;e, p&acirc;le, d'une moiteur exquise.
+ Elle sentait bon, elle tendait des l&egrave;vres qui offraient dans une coupe
+ de corail leur parfum faible encore. Et Serge la respirait, la mettait &agrave;
+ sa poitrine. </p>
+<p>-- Oh! dit-elle en riant, tu ne me fais pas mal, tu peux me prendre tout enti&egrave;re.
+ </p>
+ <p>Serge resta ravi de son rire, pareil &agrave; la phrase cadenc&eacute;e d'un
+ oiseau.</p>
+ <p>
+ -- C'est toi qui as ce chant, dit-il; jamais je n'en ai entendu d'aussi doux...
+ Tu es ma joie.</p>
+ <p>
+ Et elle riait, plus sonore, avec des gammes perl&eacute;es de petites notes
+ de fl&ucirc;te, tr&egrave;s aigues, qui se noyaient dans un ralentissement de
+ sons graves. C'&eacute;tait un rire sans fin, un roucoulement de gorge, une
+ musique sonnante, triomphante, c&eacute;l&eacute;brant la volupt&eacute; du
+ r&eacute;veil. Tout riait, dans ce rire de femme naissant &agrave; la beaut&eacute;
+ et &agrave; l'amour, les roses, le bois odorant, le Paradou entier. Jusque-l&agrave;,
+ il avait manqu&eacute; un charme au grand jardin, une voix de gr&acirc;ce, qui
+ f&ucirc;t la gaiet&eacute; vivante des arbres, des eaux, du soleil. Maintenant,
+ le grand jardin &eacute;tait dou&eacute; de ce charme du rire.</p>
+ <p>
+ -- Quel &acirc;ge as-tu? demanda Albine, apr&egrave;s avoir &eacute;teint son
+ chant sur une note fil&eacute;e et mourante.</p>
+ <p>
+ -- Bient&ocirc;t vingt-six ans, r&eacute;pondit Serge.</p>
+ <p>
+ Elle s'&eacute;tonna. Comment! il avait vingt-six ans! Lui-m&ecirc;me &eacute;tait
+ tout surpris d'avoir r&eacute;pondu cela, si ais&eacute;ment. Il lui semblait
+ qu'il n'avait pas un jour, pas une heure.</p>
+ <p>
+ -- Et toi, quel &acirc;ge as-tu? demanda-t-il &agrave; son tour.</p>
+ <p>
+ -- Moi, j'ai seize ans.</p>
+ <p>
+ Et elle repartit, toute vibrante, r&eacute;p&eacute;tant son &acirc;ge, chantant
+ son &acirc;ge. Elle riait d'avoir seize ans, d'un rire tr&egrave;s fin, qui
+ coulait comme un filet d'eau, dans un rythme trembl&eacute; de la voix. Serge
+ la regardait de tout pr&egrave;s, &eacute;merveill&eacute; de cette vie du rire,
+ dont la face de l'enfant resplendissait. Il la reconnaissait &agrave; peine,
+ les joues trou&eacute;es de fossettes, les l&egrave;vres arqu&eacute;es, montrant
+ le rose humide de la bouche, les yeux pareils &agrave; des bouts de ciel bleu
+ s'allumant d'un lever d'astre. Quand elle se renversait, elle le chauffait de
+ son menton gonfl&eacute; de rire, qu'elle lui appuyait sur l'&eacute;paule.</p>
+ <p>
+ Il tendit la main, il chercha derri&egrave;re sa nuque, d'un geste machinal.</p>
+ <p>
+ -- Que veux-tu? demanda-t-elle.</p>
+ <p>
+ Et, se souvenant, elle cria:</p>
+ <p>
+ -- Tu veux mon peigne! tu veux mon peigne!</p>
+ <p>
+ Alors, elle lui donna le peigne, elle laissa tomber les nattes lourdes de son
+ chignon. Ce fut comme une &eacute;toffe d'or d&eacute;pli&eacute;e. Ses cheveux
+ la v&ecirc;tirent jusqu'aux reins. Des m&egrave;ches qui lui coul&egrave;rent
+ sur la poitrine achev&egrave;rent de l'habiller royalement. Serge, &agrave;
+ ce flamboiement brusque, avait pouss&eacute; un l&eacute;ger cri. Il baisait
+ chaque m&egrave;che, il se br&ucirc;lait les l&egrave;vres &agrave; ce rayonnement
+ de soleil couchant.</p>
+ <p>
+ Mais Albine, &agrave; pr&eacute;sent, se soulageait de son long silence. Elle
+ causait, questionnait, ne s'arr&ecirc;tait plus.</p>
+ <p>
+ -- Ah! que tu m'as fait souffrir! Je n'&eacute;tais plus rien pour toi, je passais
+ mes journ&eacute;es, inutile, impuissante, me d&eacute;sesp&eacute;rant comme
+ une propre &agrave; rien... Et pourtant, les premiers jours, je t'avais soulag&eacute;.
+ Tu me voyais, tu me parlais... Tu ne te rappelles pas, lorsque tu &eacute;tais
+ couch&eacute; et que tu t'endormais contre mon &eacute;paule, en murmurant que
+ je te faisais du bien?</p>
+ <p>
+ -- Non, dit Serge, non, je ne me rappelle pas... Je ne t'avais jamais vue. Je
+ viens de te voir pour la premi&egrave;re fois, belle, rayonnante, inoubliable.</p>
+ <p>
+ Elle tapa dans ses mains, prise d'impatience, se r&eacute;criant:</p>
+ <p>
+ -- Et mon peigne? Tu te souviens bien que je te donnais mon peigne, pour avoir
+ la paix, lorsque tu &eacute;tais redevenu enfant? Tout &agrave; l'heure, tu
+ le cherchais encore.</p>
+ <p>
+ -- Non, je ne me souviens pas... Tes cheveux sont une soie fine. Jamais je n'avais
+ bais&eacute; tes cheveux.</p>
+ <p>
+ Elle se f&acirc;cha, pr&eacute;cisa certains d&eacute;tails, lui conta sa convalescence
+ dans la chambre au plafond bleu. Mais lui, riant toujours, finit par lui mettre
+ la main sur les l&egrave;vres, en disant avec une lassitude inqui&egrave;te:</p>
+ <p>
+ -- Non, tais-toi, je ne sais plus, je ne veux plus savoir... Je viens de m'&eacute;veiller,
+ et je t'ai trouv&eacute;e l&agrave;, pleine de roses. Cela suffit.<p>
+ <p>
+ Et il la reprit entre ses bras, longuement, r&ecirc;vant tout haut, murmurant:<p>
+ <p>
+ -- Peut-&ecirc;tre ai-je d&eacute;j&agrave; v&eacute;cu. Cela doit &ecirc;tre
+ bien loin... Je t'aimais, dans un songe douloureux. Tu avais tes yeux bleus,
+ ta face un peu longue, ton air enfant. Mais tu cachais tes cheveux, soigneusement,
+ sous un linge; et moi je n'osais &eacute;carter ce linge, parce que tes cheveux
+ &eacute;taient redoutables et qu'ils m'auraient fait mourir... Aujourd'hui,
+ tes cheveux sont la douceur m&ecirc;me de ta personne. Ce sont eux qui gardent
+ ton parfum, qui me livrent ta beaut&eacute; assouplie, tout enti&egrave;re entre
+ mes doigts. Quand je les baise, quand j'enfonce ainsi mon visage, je bois ta
+ vie.<p>
+ <p>
+ Il roulait les longues boucles dans ses mains, les pressant sur ses l&egrave;vres,
+ comme pour en faire sortir tout le sang d'Albine. Au bout d'un silence, il continua:<p>
+ <p>
+ -- C'est &eacute;trange, avant d'&ecirc;tre n&eacute;, on r&ecirc;ve de na&icirc;tre...
+ J'&eacute;tais enterr&eacute; quelque part. J'avais froid. J'entendais s'agiter
+ au-dessus de moi la vie du dehors. Mais je me bouchais les oreilles, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;,
+ habitu&eacute; &agrave; mon trou de t&eacute;n&egrave;bres, y go&ucirc;tant
+ des joies terribles, ne cherchant m&ecirc;me plus &agrave; me d&eacute;gager
+ du tas de terre qui pesait sur ma poitrine... O&ugrave; &eacute;tais-je donc?
+ Qui donc m'a mis enfin &agrave; la lumi&egrave;re? </p>
+<p>Il faisait des efforts de m&eacute;moire, tandis qu'Albine, anxieuse, redoutait
+ maintenant qu'il ne se souv&icirc;nt. Elle prit en souriant une poign&eacute;e
+ de ses cheveux, la noua au cou du jeune homme, qu'elle attacha &agrave; elle.
+ Ce jeu le fit sortir de sa r&ecirc;verie.</p>
+ <p>
+ -- Tu as raison, dit-il, je suis &agrave; toi, qu'importe le reste!... C'est
+ toi, n'est-ce pas, qui m'as tir&eacute; de la terre? Je devais &ecirc;tre sous
+ ce jardin. Ce que j'entendais, c'&eacute;taient tes pas roulant les petits cailloux
+ du sentier. Tu me cherchais, tu apportais sur ma t&ecirc;te des chants d'oiseaux,
+ des odeurs d'oeillets, des chaleurs de soleil... Et je me doutais bien que tu
+ finirais par me trouver. Je t'attendais, vois-tu, depuis longtemps. Mais je
+ n'esp&eacute;rais pas que tu te donnerais &agrave; moi sans ton voile, avec
+ tes cheveux d&eacute;nou&eacute;s, tes cheveux redoutables qui sont devenus
+ si doux.</p>
+ <p>
+ Il la prit sur lui, la renversa sur ses genoux, en mettant son visage &agrave;
+ c&ocirc;t&eacute; du sien.</p>
+ <p>
+ -- Ne parlons plus. Nous sommes seuls &agrave; jamais. Nous nous aimons.</p>
+ <p>
+ Ils demeur&egrave;rent innocemment aux bras l'un de l'autre. Longtemps encore,
+ ils s'oubli&egrave;rent l&agrave;. Le soleil montait, une poussi&egrave;re de
+ jour plus chaude tombait des hautes branches. Les roses jaunes, les roses blanches,
+ les roses rouges, n'&eacute;taient plus qu'un rayonnement de leur joie, une
+ de leurs fa&ccedil;ons de se sourire. Ils avaient certainement fait &eacute;clore
+ des boutons autour d'eux. Les roses les couronnaient, leur jetaient des guirlandes
+ aux reins. Et le parfum des roses devenait si p&eacute;n&eacute;trant, si fort
+ d'une tendresse amoureuse, qu'il semblait &ecirc;tre le parfum m&ecirc;me de
+ leur haleine.</p>
+ <p>
+ Puis, ce fut Serge qui recoiffa Albine. Il prit ses cheveux &agrave; poign&eacute;e,
+ avec une maladresse charmante, et planta le peigne de travers, dans l'&eacute;norme
+ chignon tass&eacute; sur la t&ecirc;te. Or, il arriva qu'elle &eacute;tait adorablement
+ coiff&eacute;e. Il se leva ensuite, lui tendit les mains, la soutint &agrave;
+ la taille pour qu'elle se mit debout. Tous deux souriaient toujours, sans parler.
+ Doucement, ils s'en all&egrave;rent par le sentier. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>VII.</h3>
+<p>
+ Albine et Serge entr&egrave;rent dans le parterre. Elle le regardait avec une
+ sollicitude inqui&egrave;te, craignant qu'il ne se fatigu&acirc;t. Mais lui,
+ la rassura d'un l&eacute;ger rire. Il se sentait fort &agrave; la porter partout
+ o&ugrave; elle voudrait aller. Quand il se retrouva en plein soleil, il eut
+ un soupir de joie. Enfin, il vivait; il n'&eacute;tait plus cette plante soumise
+ aux agonies de l'hiver. Aussi quelle reconnaissance attendrie! Il aurait voulu
+ &eacute;viter aux petits pieds d'Albine la rudesse des all&eacute;es; il r&ecirc;vait
+ de la pendre &agrave; son cou, comme une enfant que sa m&egrave;re endort. D&eacute;j&agrave;,
+ il la prot&eacute;geait en gardien jaloux, &eacute;cartait les pierres et les
+ ronces, veillait &agrave; ce que le vent ne vol&acirc;t pas sur ses cheveux
+ ador&eacute;s des caresses qui n'appartenaient qu'&agrave; lui. Elle s'&eacute;tait
+ blottie contre son &eacute;paule, elle s'abandonnait, pleine de s&eacute;r&eacute;nit&eacute;.
+</p>
+<p>Ce fut ainsi qu'Albine et Serge march&egrave;rent dans le soleil, pour la premi&egrave;re
+ fois. Le couple laissait une bonne odeur derri&egrave;re lui. Il donnait un
+ frisson au sentier, tandis que le soleil d&eacute;roulait un tapis d'or sous
+ ses pas. Il avan&ccedil;ait, pareil &agrave; un ravissement, entre les grands
+ buissons fleuris, si d&eacute;sirable que les all&eacute;es &eacute;cart&eacute;es,
+ au loin, l'appelaient, le saluaient d'un murmure d'admiration, comme les foules
+ saluent les rois longtemps attendus. Ce n'&eacute;tait qu'un &ecirc;tre, souverainement
+ beau. La peau blanche d'Albine n'&eacute;tait que la blancheur de la peau brune
+ de Serge. Ils passaient lentement, v&ecirc;tus de soleil; ils &eacute;taient
+ le soleil lui-m&ecirc;me. Les fleurs, pench&eacute;es, les adoraient. </p>
+<p>Dans le parterre, ce fut alors une longue &eacute;motion. Le vieux parterre
+ leur faisait escorte. Vaste champ poussant &agrave; l'abandon depuis un si&egrave;cle,
+ coin de paradis o&ugrave; le vent semait les fleurs les plus rares. L'heureuse
+ paix du Paradou, dormant au grand soleil, emp&ecirc;chait la d&eacute;g&eacute;n&eacute;rescence
+ des esp&egrave;ces. Il y avait l&agrave; une temp&eacute;rature &eacute;gale,
+ une terre que chaque plante avait longuement engraiss&eacute;e pour y vivre
+ dans le silence de sa force. La v&eacute;g&eacute;tation y &eacute;tait &eacute;norme,
+ superbe, puissamment inculte, pleine de hasards qui &eacute;talaient des floraisons
+ monstrueuses, inconnues &agrave; la b&ecirc;che et aux arrosoirs des jardiniers.
+ Laiss&eacute;e &agrave; elle-m&ecirc;me, libre de grandir sans honte, au fond
+ de cette solitude que des abris naturels prot&eacute;geaient, la nature s'abandonnait
+ davantage &agrave; chaque printemps, prenait des &eacute;bats formidables, s'&eacute;gayait
+ &agrave; s'offrir en toutes saisons des bouquets &eacute;tranges, qu'aucune
+ main ne devait cueillir. Et elle semblait mettre une rage &agrave; bouleverser
+ ce que l'effort de l'homme avait fait; elle se r&eacute;voltait, lan&ccedil;ait
+ des d&eacute;bandades de fleurs au milieu des all&eacute;es, attaquait les rocailles
+ du flot montant de ses mousses, nouait au cou les marbres qu'elle abattait &agrave;
+ l'aide de la corde flexible de ses plantes grimpantes; elle cassait les dalles
+ des bassins, des escaliers, des terrasses, en y enfon&ccedil;ant des arbustes;
+ elle rampait jusqu'&agrave; ce qu'elle poss&eacute;d&acirc;t les moindres endroits
+ cultiv&eacute;s, les p&eacute;trissait &agrave; sa guise, y plantait comme drapeau
+ de r&eacute;bellion quelque graine ramass&eacute;e en chemin, une verdure humble
+ dont elle faisait une gigantesque verdure. Autrefois, le parterre, entretenu
+ pour un ma&icirc;tre qui avait la passion des fleurs, montrait en plates-bandes,
+ en bordures soign&eacute;es, un merveilleux choix de plantes. Aujourd'hui, on
+ retrouvait les m&ecirc;mes plantes, mais perp&eacute;tu&eacute;es, &eacute;largies
+ en familles si innombrables, courant une telle pr&eacute;tentaine aux quatre
+ coins du jardin, que le jardin n'&eacute;tait plus qu'un tapage, une &eacute;cole
+ buissonni&egrave;re battant les murs, un lieu suspect o&ugrave; la nature ivre
+ avait des hoquets de verveine et d'oeillet.</p>
+ <p>
+ C'&eacute;tait Albine qui conduisait Serge, bien qu'elle par&ucirc;t se livrer
+ &agrave; lui, faible, soutenue &agrave; son &eacute;paule. Elle le mena d'abord
+ &agrave; la grotte. Au fond d'un bouquet de peupliers et de saules, une rocaille
+ se creusait, effondr&eacute;e, des blocs de rochers tomb&eacute;s dans une vasque,
+ des filets d'eau coulant &agrave; travers les pierres. La grotte disparaissait
+ sous l'assaut des feuillages. En bas, des rang&eacute;es de roses tr&eacute;mi&egrave;res
+ semblaient barrer l'entr&eacute;e d'une grille de fleurs rouges, jaunes, mauves,
+ blanches, dont les b&acirc;tons se noyaient dans des orties colossales, d'un
+ vert de bronze, suant tranquillement les br&ucirc;lures de leur poison. Puis,
+ c'&eacute;tait un &eacute;lan prodigieux, grimpant en quelques bonds: les jasmins,
+ &eacute;toil&eacute;s de leurs fleurs suaves; les glycines, aux feuilles de
+ dentelle tendre; les lierres &eacute;pais, d&eacute;coup&eacute;s comme de la
+ t&ocirc;le vernie; les ch&egrave;vrefeuilles souples, cribl&eacute;s de leurs
+ brins de corail p&acirc;le; les cl&eacute;matites amoureuses, allongeant les
+ bras, pomponn&eacute;es d'aigrettes blanches. Et d'autres plantes, plus fr&ecirc;les,
+ s'enla&ccedil;aient encore &agrave; celles-ci, les liaient davantage, les tissaient
+ d'une trame odorante. Des capucines, aux chairs verd&acirc;tres et nues, ouvraient
+ des bouches d'or rouge. Des haricots d'Espagne, forts comme des ficelles minces,
+ allumaient de place en place l'incendie de leurs &eacute;tincelles vives. Des
+ volubilis &eacute;largissaient le coeur d&eacute;coup&eacute; de leurs feuilles,
+ sonnaient de leurs milliers de clochettes un silencieux carillon de couleurs
+ exquises. Des pois de senteur, pareils &agrave; des vols de papillons pos&eacute;s,
+ repliaient leurs ailes fauves, leurs ailes roses, pr&ecirc;ts &agrave; se laisser
+ emporter plus loin, par le premier souffle de vent. Chevelure immense de verdure,
+ piqu&eacute;e d'une pluie de fleurs, dont les m&egrave;ches d&eacute;bordaient
+ de toutes parts, s'&eacute;chappaient en un &eacute;chevellement fou, faisaient
+ songer &agrave; quelque fille g&eacute;ante, p&acirc;m&eacute;e au loin sur
+ les reins, renversant la t&ecirc;te dans un spasme de passion, dans un ruissellement
+ de crins superbes, &eacute;tal&eacute;s comme une mare de parfums.</p>
+ <p>
+ -- Jamais je n'ai os&eacute; entrer dans tout ce noir, dit Albine &agrave; l'oreille
+ de Serge.</p>
+ <p>
+ Il l'encouragea, il la porta par-dessus les orties; et comme un bloc fermait
+ le seuil de la grotte, il la tint un instant debout, entre ses bras, pour qu'elle
+ p&ucirc;t se pencher sur le trou, b&eacute;ant &agrave; quelques pieds du sol.</p>
+ <p>
+ -- Il y a, murmura-t-elle, une femme de marbre tomb&eacute;e tout de son long
+ dans l'eau qui coule. L'eau lui a mang&eacute; la figure.</p>
+ <p>
+ Alors, lui, voulut voir &agrave; son tour. Il se haussa &agrave; l'aide des
+ poignets. Une haleine fra&icirc;che le frappa aux joues. Au milieu des joncs
+ et des lentilles d'eau, dans le rayon de jour glissant du trou, la femme &eacute;tait
+ sur l'&eacute;chine, nue jusqu'&agrave; la ceinture, avec une draperie qui lui
+ cachait les cuisses. C'&eacute;tait quelque noy&eacute;e de cent ans, le lent
+ suicide d'un marbre que des peines avaient d&ucirc; laisser choir au fond de
+ cette source. La nappe claire qui coulait sur elle avait fait de sa face une
+ pierre lisse, une blancheur sans visage, tandis que ses deux seins, comme soulev&eacute;s
+ hors de l'eau par un effort de la nuque, restaient intacts, vivants encore,
+ gonfl&eacute;s d'une volupt&eacute; ancienne.</p>
+ <p>
+ -- Elle n'est pas morte, va! dit Serge en redescendant. Un jour, il faudra venir
+ la tirer de l&agrave;.</p>
+ <p>
+ Mais Albine, qui avait un frisson, l'emmena. Ils revinrent au soleil, dans le
+ d&eacute;vergondage des plates-bandes et des corbeilles. Ils marchaient &agrave;
+ travers un pr&eacute; de fleurs, &agrave; leur fantaisie, sans chemin trac&eacute;.
+ Leurs pieds avaient pour tapis des plantes charmantes, les plantes naines bordant
+ jadis les all&eacute;es, aujourd'hui &eacute;tal&eacute;es en nappes sans fin.
+ Par moments, ils disparaissaient jusqu'aux chevilles dans la soie mouchet&eacute;e
+ des sir&egrave;nes roses, dans le satin panach&eacute; des oeillets mignardises,
+ dans le velours bleu des myosotis, cribl&eacute; de petits yeux m&eacute;lancoliques.
+ Plus loin, ils traversaient des r&eacute;s&eacute;das gigantesques qui leur
+ montaient aux genoux, comme un bain de parfums; ils coupaient par un champ de
+ muguets pour &eacute;pargner un champ voisin de violettes, si douces qu'ils
+ tremblaient d'en meurtrir la moindre touffe; puis, press&eacute;s de toutes
+ parts, n'ayant plus que des violettes autour d'eux, ils &eacute;taient forc&eacute;s
+ de s'en aller &agrave; pas discrets sur cette fra&icirc;cheur embaum&eacute;e,
+ au milieu de l'haleine m&ecirc;me du printemps. Au-del&agrave; des violettes,
+ la laine verte des lobelias se d&eacute;roulait, un peu rude, piqu&eacute;e
+ de mauve clair; les &eacute;toiles nuanc&eacute;es des s&eacute;lagino&iuml;des,
+ les coupes bleues des nemophilas, les croix jaunes des saponaires, les croix
+ roses et blanches des juliennes de Mahon dessinaient des coins de tapisserie
+ riche, &eacute;tendaient &agrave; l'infini devant le couple un luxe royal de
+ tenture, pour qu'il s'avan&ccedil;&acirc;t sans fatigue dans la joie de sa premi&egrave;re
+ promenade. Et c'&eacute;taient les violettes qui revenaient toujours, une mer
+ de violettes coulant partout, leur versant sur les pieds des odeurs pr&eacute;cieuses,
+ les accompagnant du souffle de leurs fleurs cach&eacute;es sous les feuilles.
+ </p>
+ <p>Albine et Serge se perdaient. Mille plantes, de tailles plus hautes, b&acirc;tissaient
+ des haies, m&eacute;nageaient des sentiers &eacute;troits qu'ils se plaisaient
+ &agrave; suivre. Les sentiers s'enfon&ccedil;aient avec de brusques d&eacute;tours,
+ s'embrouillaient, emm&ecirc;laient des bouts de taillis inextricables: des ageratums
+ &agrave; houpettes bleu c&eacute;leste; des asp&eacute;rules, d'une d&eacute;licate
+ odeur de musc; des mimulus, montrant des gorges cuivr&eacute;es, ponctu&eacute;es
+ de cinabre; des phlox &eacute;carlates, des phlox violets, superbes, dressant
+ des quenouilles de fleurs que le vent filait; des lins rouges aux brins fins
+ comme des cheveux; des chrysanth&egrave;mes pareils &agrave; des lunes pleines,
+ des lunes d'or, dardant de courts rayons &eacute;teints, blanch&acirc;tres,
+ viol&acirc;tres, ros&acirc;tres. </p>
+ <p>Le couple enjambait les obstacles, continuait sa marche heureuse entre les deux
+ haies de verdure. A droite, montaient les fraxinelles l&eacute;g&egrave;res,
+ les centranthus retombant en neige immacul&eacute;e, les cynoglosses gris&acirc;tres
+ ayant une goutte de ros&eacute;e dans chacune des coupes minuscules de leurs
+ fleurs. A gauche, c'&eacute;tait une longue rue d'ancolies, toutes les vari&eacute;t&eacute;s
+ de l'ancolie, les blanches, les roses p&acirc;les, les violettes sombres, ces
+ derni&egrave;res presque noires, d'une tristesse de deuil, laissant pendre d'un
+ bouquet de hautes tiges leurs p&eacute;tales pliss&eacute;s et gaufr&eacute;s
+ comme un cr&ecirc;pe. Et plus loin, &agrave; mesure qu'ils avan&ccedil;aient,
+ les haies changeaient, alignaient les b&acirc;tons fleuris de pieds-d'alouettes
+ &eacute;normes, perdus dans la frisure des feuilles, laissaient passer les gueules
+ ouvertes des mufliers fauves, haussaient le feuillage gr&ecirc;le des schizanthus,
+ plein d'un papillonnage de fleurs aux ailes de soufre tach&eacute;es de laque
+ tendre. Des campanules couraient, lan&ccedil;ant leurs cloches bleues &agrave;
+ toute vol&eacute;e, jusqu'au haut de grands asphod&egrave;les, dont la tige
+ d'or leur servait de clocher. Dans un coin, un fenouil g&eacute;ant ressemblait
+ &agrave; une dame de fine guipure renversant son ombrelle de satin vert d'eau.
+ Puis, brusquement, le couple se trouvait au fond d'une impasse; il ne pouvait
+ plus avancer, un tas de fleurs bouchait le sentier, un jaillissement de plantes
+ tel, qu'il mettait l&agrave; comme une meule &agrave; panache triomphal. En
+ bas, des acanthes b&acirc;tissaient un socle, d'o&ugrave; s'&eacute;lan&ccedil;aient
+ des beno&icirc;tes &eacute;carlates, des rhodantes dont les p&eacute;tales secs
+ avaient des cassures de papier peint, des clarkias aux grandes croix blanches,
+ ouvrag&eacute;es, semblables aux croix d'un ordre barbare. Plus haut, s'&eacute;panouissaient
+ les viscarias roses, les leptosiphons jaunes, les colinsias blancs, les lagurus
+ plantant parmi les couleurs vives leurs pompons de cendre verte. Plus haut encore,
+ des digitales rouges, les lupins bleus s'&eacute;levaient en colonnettes minces,
+ suspendaient une rotonde byzantine, peinturlur&eacute;e violemment de pourpre
+ et d'azur; tandis que, tout en haut, un ricin colossal, aux feuilles sanguines,
+ semblait &eacute;largir un d&ocirc;me de cuivre bruni.</p>
+ <P>
+ Et comme Serge avan&ccedil;ait d&eacute;j&agrave; les mains, voulant passer,
+ Albine le supplia de ne pas faire de mal aux fleurs. </p>
+<p>-- Tu casserais les branches, tu &eacute;craserais les feuilles, dit-elle.
+ Moi, depuis des ann&eacute;es que je vis ici, je prends bien garde de ne tuer
+ personne... Viens, je te montrerai les pens&eacute;es.</p>
+ <p>
+ Elle l'obligea &agrave; revenir sur ses pas, elle l'emmena hors des sentiers
+ &eacute;troits, au centre du parterre, o&ugrave; se trouvaient autrefois de
+ grands bassins. Les bassins, combl&eacute;s, n'&eacute;taient plus que de vastes
+ jardini&egrave;res, &agrave; bordure de marbre &eacute;miett&eacute;e et rompue.
+ Dans un des plus larges, un coup de vent avait sem&eacute; une merveilleuse
+ corbeille de pens&eacute;es. Les fleurs de velours semblaient vivantes, avec
+ leurs bandeaux de cheveux violets, leurs yeux jaunes, leurs bouches plus p&acirc;les,
+ leurs d&eacute;licats mentons couleur chair.</p>
+ <p>
+ -- Quand j'&eacute;tais plus jeune, elles me faisaient peur, murmura Albine.
+ Vois-les donc. Ne dirait-on pas des milliers de petits visages qui vous regardent,
+ &agrave; ras de terre?... Et elles tournent leurs figures, toutes ensemble.
+ On dirait des poup&eacute;es enterr&eacute;es qui passent la t&ecirc;te.</p>
+ <p>
+ Elle l'entra&icirc;na de nouveau. Ils firent le tour des autres bassins. Dans
+ le bassin voisin, des amarantes avaient pouss&eacute;, h&eacute;rissant des
+ cr&ecirc;tes monstrueuses qu'Albine n'osait toucher, songeant &agrave; de gigantesques
+ chenilles saignantes. Des balsamines, jaune paille, fleur de p&ecirc;cher, gris
+ de lin, blanc lav&eacute; de rose, emplissaient une autre vasque, o&ugrave;
+ les ressorts de leurs graines partaient avec de petits bruits secs. Puis, c'&eacute;tait
+ au milieu des d&eacute;bris d'une fontaine une collection d'oeillets splendides:
+ des oeillets blancs d&eacute;bordaient de l'auge moussue; des oeillets panach&eacute;s
+ plantaient dans les fentes des pierres le bariolage de leurs ruches de mousseline
+ d&eacute;coup&eacute;e; tandis que, au fond de la gueule du lion qui jadis crachait
+ l'eau, un grand oeillet rouge fleurissait, en jets si vigoureux que le vieux
+ lion mutil&eacute; semblait, &agrave; cette heure, cracher des &eacute;claboussures
+ de sang. Et, &agrave; c&ocirc;t&eacute;, la pi&egrave;ce d'eau principale, un
+ ancien lac o&ugrave; des cygnes avaient nag&eacute;, &eacute;tait devenue un
+ bois de lilas, &agrave; l'ombre duquel des quarantaines, des verveines, des
+ belles-de-jour, prot&eacute;geaient leur teint d&eacute;licat, dormant &agrave;
+ demi, toutes moites de parfums.</p>
+ <p>
+ -- Et nous n'avons pas travers&eacute; la moiti&eacute; du parterre! dit Albine
+ orgueilleusement. L&agrave;-bas sont les grandes fleurs, des champs o&ugrave;
+ je disparais tout enti&egrave;re, comme une perdrix dans un champ de bl&eacute;.</p>
+ <p>
+ Ils y all&egrave;rent. Ils descendirent un large escalier dont les urnes renvers&eacute;es
+ flambaient encore des hautes flammes violettes des iris. Le long des marches
+ coulait un ruissellement de girofl&eacute;es pareil &agrave; une nappe d'or
+ liquide. Des chardons, aux deux bords, plantaient des cand&eacute;labres de
+ bronze vert, gr&ecirc;les, h&eacute;riss&eacute;s, recourb&eacute;s en becs
+ d'oiseaux fantastiques, d'un art &eacute;trange, d'une &eacute;l&eacute;gance
+ de br&ucirc;le-parfum chinois. Des sedums, entre les balustres bris&eacute;s,
+ laissaient pendre des tresses blondes, des chevelures verd&acirc;tres de fleuve
+ toutes tach&eacute;es de moisissures. Puis, au bas, un second parterre s'&eacute;tendait,
+ coup&eacute; de buis puissants comme des ch&ecirc;nes, d'anciens buis corrects,
+ autrefois taill&eacute;s en boules, en pyramides, en tours octogonales, aujourd'hui
+ d&eacute;braill&eacute;s magnifiquement, avec de grands haillons de verdure
+ sombre, dont les trous montraient des bouts de ciel bleu.</p>
+ <p>
+ Et Albine mena Serge, &agrave; droite, dans un champ qui &eacute;tait comme
+ le cimeti&egrave;re du parterre. Des scabieuses y mettaient leur deuil. Des
+ cort&egrave;ges de pavots s'en allaient &agrave; la file, puant la mort, &eacute;panouissant
+ leurs lourdes fleurs d'un &eacute;clat fi&eacute;vreux. Des an&eacute;mones
+ tragiques faisaient des foules d&eacute;sol&eacute;es, au teint meurtri, tout
+ terreux de quelque souffle &eacute;pid&eacute;mique. Des daturas trapus &eacute;largissaient
+ leurs cornets viol&acirc;tres, o&ugrave; des insectes, las de vivre, venaient
+ boire le poison du suicide. Des soucis, sous leurs feuillages engorg&eacute;s,
+ ensevelissaient leurs fleurs, des corps d'&eacute;toiles agonisants, exhalant
+ d&eacute;j&agrave; la peste de leur d&eacute;composition. Et c'&eacute;taient
+ encore d'autres tristesses: les renoncules charnues, d'une couleur sourde de
+ m&eacute;tal rouill&eacute;; les jacinthes et les tub&eacute;reuses exhalant
+ l'asphyxie, se mourant dans leur parfum. Mais les cin&eacute;raires surtout
+ dominaient, toute une pouss&eacute;e de cin&eacute;raires qui promenaient le
+ demi-deuil de leurs robes violettes et blanches, robes de velours ray&eacute;,
+ robes de velours uni, d'une s&eacute;v&eacute;rit&eacute; riche. </p>
+ <p>Au milieu du champ m&eacute;lancolique, un Amour de marbre restait debout, mutil&eacute;,
+ le bras qui tenait l'arc tomb&eacute; dans les orties, souriant encore sous
+ les lichens dont sa nudit&eacute; d'enfant grelottait.</p>
+ <p>
+ Puis, Albine et Serge entr&egrave;rent jusqu'&agrave; la taille dans un champ
+ de pivoines. Les fleurs blanches crevaient, avec une pluie de larges p&eacute;tales
+ qui leur rafra&icirc;chissaient les mains, pareilles aux gouttes larges d'une
+ pluie d'orage. Les fleurs rouges avaient des faces apoplectiques, dont le rire
+ &eacute;norme les inqui&eacute;tait. Ils gagn&egrave;rent, &agrave; gauche,
+ un champ de fuchsias, un taillis d'arbustes souples, d&eacute;li&eacute;s, qui
+ les ravirent comme des joujoux du Japon, garnis d'un million de clochettes.
+ Ils travers&egrave;rent ensuite des champs de v&eacute;roniques aux grappes
+ violettes, des champs de g&eacute;raniums et de p&eacute;largoniums, sur lesquels
+ semblaient courir des flamm&egrave;ches ardentes, le rouge, le rose, le blanc
+ incandescent d'un brasier, que les moindres souffles du vent ravivaient sans
+ cesse. Ils durent tourner des rideaux de gla&iuml;euls, aussi grands que des
+ roseaux, dressant des hampes de fleurs qui br&ucirc;laient dans la clart&eacute;,
+ avec des richesses de flamme de torches allum&eacute;es. Ils s'&eacute;gar&egrave;rent
+ au milieu d'un bois de tournesols, une futaie faite de troncs aussi gros que
+ la taille d'Albine, obscurcie par des feuilles rudes, larges &agrave; y coucher
+ un enfant, peupl&eacute;e de faces g&eacute;antes, de faces d'astre, resplendissantes
+ comme autant de soleils. Et ils arriv&egrave;rent enfin dans un autre bois,
+ un bois de rhododendrons, si touffu de fleurs que les branches et les feuilles
+ ne se voyaient pas, &eacute;talant des bouquets monstrueux, des hott&eacute;es
+ de calices tendres qui moutonnaient jusqu'&agrave; l'horizon. </p>
+<p>-- Va, nous ne sommes pas au bout! s'&eacute;cria Albine. Marchons, marchons
+ toujours.</p>
+ <p>
+ Mais Serge l'arr&ecirc;ta. Ils &eacute;taient alors au centre d'une ancienne
+ colonnade en ruine. Des f&ucirc;ts de colonne faisaient des bancs, parmi des
+ touffes de primev&egrave;res et de pervenches. Au loin, entre les colonnes rest&eacute;es
+ debout, d'autres champs de fleurs s'&eacute;tendaient des champs de tulipes,
+ aux vives panachures de fa&iuml;ences peintes; des champs de calc&eacute;olaires,
+ l&eacute;g&egrave;res soufflures de chair, ponctu&eacute;es de sang et d'or;
+ des champs de zinnias, pareils &agrave; de grosses p&acirc;querettes courrouc&eacute;es;
+ des champs de p&eacute;tunias, aux p&eacute;tales molles comme une batiste de
+ femme, montrant le rose de la peau; des champs encore, des champs &agrave; l'infini,
+ dont on ne reconnaissait plus les fleurs, dont les tapis s'&eacute;talaient
+ sous le soleil, avec la bigarrure confuse des touffes violentes, noy&eacute;e
+ dans les verts attendris des herbes.</p>
+ <p>
+ -- Jamais nous ne pourrons tout voir, dit Serge, la main tendue, avec un sourire.
+ C'est ici qu'il doit &ecirc;tre bon de s'asseoir, dans l'odeur qui monte.</p>
+ <p>
+ A c&ocirc;t&eacute; d'eux &eacute;tait un champ d'h&eacute;liotropes, d'une
+ haleine de vanille, si douce, qu'elle donnait au vent une caresse de velours.
+ Alors, ils s'assirent sur une des colonnes renvers&eacute;es, au milieu d'un
+ bouquet de lis superbes qui avaient pouss&eacute; l&agrave;. Depuis plus d'une
+ heure, ils marchaient. Ils &eacute;taient venus des roses dans les lis, &agrave;
+ travers toutes les fleurs. Les lis leur offraient un refuge de candeur, apr&egrave;s
+ leur promenade d'amants, au milieu de la sollicitation ardente des ch&egrave;vrefeuilles
+ suaves, des violettes musqu&eacute;es, des verveines exhalant l'odeur fra&icirc;che
+ d'un baiser, des tub&eacute;reuses soufflant la p&acirc;moison d'une volupt&eacute;
+ mortelle. Les lis, aux tiges &eacute;lanc&eacute;es, les mettaient dans un pavillon
+ blanc, sous le toit de neige de leurs calices, seulement &eacute;gay&eacute;s
+ des gouttes d'or l&eacute;g&egrave;res des pistils. Et ils restaient, ainsi
+ que des fianc&eacute;s enfants, souverainement pudiques, comme au centre d'une
+ tour de puret&eacute;, d'une tour d'ivoire inattaquable, o&ugrave; ils ne s'aimaient
+ encore que de tout le charme de leur innocence.</p>
+ <p>
+ Jusqu'au soir, Albine et Serge demeur&egrave;rent avec les lis. Ils y &eacute;taient
+ bien; ils achevaient d'y na&icirc;tre. Serge y perdait la derni&egrave;re fi&egrave;vre
+ de ses mains. Albine y devenait toute blanche, d'un blanc de lait qu'aucune
+ rougeur ne teintait de rose. Ils ne virent plus qu'ils avaient les bras nus,
+ le cou nu, les &eacute;paules nues. Leurs chevelures ne les troubl&egrave;rent
+ plus, comme des nudit&eacute;s d&eacute;ploy&eacute;es. L'un contre l'autre,
+ ils riaient, d'un rire clair, trouvant de la fra&icirc;cheur &agrave; se serrer.
+ Leurs yeux gardaient un calme limpide d'eau de source, sans que rien d'impur
+ mont&acirc;t de leur chair pour en ternir le cristal. Leurs joues &eacute;taient
+ des fruits velout&eacute;s, &agrave; peine m&ucirc;rs, auxquels ils ne songeaient
+ point &agrave; mordre. Quand ils quitt&egrave;rent les lis, ils n'avaient pas
+ dix ans; il leur semblait qu'ils venaient de se rencontrer, seuls au fond du
+ grand jardin, pour y vivre dans une amiti&eacute; et dans un jeu &eacute;ternels.
+ Et, comme ils traversaient de nouveau le parterre, rentrant au cr&eacute;puscule,
+ les fleurs parurent se faire discr&egrave;tes, heureuses de les voir si jeunes,
+ ne voulant pas d&eacute;baucher ces enfants. Les bois de pivoines, les corbeilles
+ d'oeillets, les tapis de myosotis, les tentures de cl&eacute;matites, n'agrandissaient
+ plus devant eux une alc&ocirc;ve d'amour, noy&eacute;s &agrave; cette heure
+ de l'air du soir, endormis dans une enfance aussi pure que la leur. Les pens&eacute;es
+ les regardaient en camarades, de leurs petits visages candides. Les r&eacute;s&eacute;das,
+ alanguis, fr&ocirc;l&eacute;s par la jupe blanche d'Albine, semblaient pris
+ de compassion, &eacute;vitant de h&acirc;ter leur fi&egrave;vre d'un souffle.
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+
+<H3>VIII.</H3>
+<p>
+ Le lendemain, d&egrave;s l'aube, ce fut Serge qui appela Albine. Elle dormait
+ dans une chambre de l'&eacute;tage sup&eacute;rieur, o&ugrave; il n'eut pas
+ l'id&eacute;e de monter. Il se pencha &agrave; la fen&ecirc;tre, la vit qui
+ poussait ses persiennes, au saut du lit. Et tous deux rirent beaucoup, de se
+ retrouver ainsi. </p>
+<p>-- Aujourd'hui, tu ne sortiras pas, dit Albine, quand elle fut descendue. Il
+ faut nous reposer... Demain, je veux te mener loin, bien loin, quelque part
+ o&ugrave; nous serons joliment &agrave; notre aise.
+ </p>
+ <p>-- Mais nous allons nous ennuyer, murmura Serge.</p>
+ <p>
+ -- Oh! que non!... Je vais te raconter des histoires.</p>
+ <p>
+ Ils pass&egrave;rent une journ&eacute;e charmante. Les fen&ecirc;tres &eacute;taient
+ grandes ouvertes, le Paradou entrait, riait avec eux, dans la chambre. Serge
+ prit enfin possession de cette heureuse chambre, o&ugrave; il s'imaginait &ecirc;tre
+ n&eacute;. Il voulut tout voir, tout se faire expliquer. Les Amours de pl&acirc;tre,
+ culbut&eacute;s au bord de l'alc&ocirc;ve, l'&eacute;gay&egrave;rent au point
+ qu'il monta sur une chaise pour attacher la ceinture d'Albine au cou du plus
+ petit d'entre eux, un bout d'homme, le derri&egrave;re en l'air, la t&ecirc;te
+ en bas, qui polissonnait. Albine tapait des mains, criait qu'il ressemblait
+ &agrave; un hanneton tenu par un fil. Puis, comme prise de piti&eacute;:</p>
+ <p>
+ -- Non, non, d&eacute;tache-le... &Ccedil;a l'emp&ecirc;che de voler.
+ </p>
+ <p>Mais ce furent surtout les Amours peints au-dessus des portes qui occup&egrave;rent
+ vivement Serge. Il se f&acirc;chait de ne pouvoir comprendre &agrave; quels
+ jeux ils jouaient, tant les peintures &eacute;taient p&acirc;lies. Aid&eacute;
+ d'Albine, il roula une table, sur laquelle ils grimp&egrave;rent tous les deux.
+ Albine donnait des explications.</p>
+ <p>
+ -- Regarde, ceux-ci jettent des fleurs. Sous les fleurs, on ne voit plus que
+ trois jambes nues. Je crois me souvenir qu'en arrivant ici, j'ai pu distinguer
+ encore une dame couch&eacute;e. Mais, depuis le temps, elle s'en est all&eacute;e.</p>
+ <p>
+ Ils firent le tour des panneaux, sans que rien d'impur leur vint de ces jolies
+ ind&eacute;cences de boudoir. Les peintures, qui s'&eacute;miettaient comme
+ un visage fard&eacute; du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle, &eacute;taient
+ assez mortes pour ne laisser passer que les genoux et les coudes des corps p&acirc;m&eacute;s
+ dans une luxure aimable. Les d&eacute;tails trop crus, auxquels paraissait s'&ecirc;tre
+ complu l'ancien amour dont l'alc&ocirc;ve gardait la lointaine odeur, avaient
+ disparu, mang&eacute;s par le grand air; si bien que la chambre, ainsi que le
+ parc, &eacute;tait naturellement redevenue vierge, sous la gloire tranquille
+ du soleil.</p>
+ <p>
+ -- Bah! ce sont des gamins qui s'amusent, dit Serge, en redescendant de la table...
+ Est-ce que tu sais jouer &agrave; la main chaude, toi?
+ </p>
+ <p>Albine savait jouer &agrave; tous les jeux. Seulement, il fallait &ecirc;tre
+ au moins trois pour jouer &agrave; la main chaude. Cela les fit rire. Mais Serge
+ s'&eacute;cria qu'on &eacute;tait trop bien deux, et ils jur&egrave;rent de
+ n'&ecirc;tre toujours que deux.</p>
+ <p>
+ - On est tout &agrave; fait chez soi, on n'entend rien, reprit le jeune homme,
+ qui s'allongea sur le canap&eacute;. Et les meubles ont une odeur de vieux qui
+ sent bon... C'est doux comme dans un nid. Voil&agrave; une chambre o&ugrave;
+ il y a du bonheur.</p>
+ <p>
+ La jeune fille hochait gravement la t&ecirc;te.</p>
+ <p>
+ -- Si j'avais &eacute;t&eacute; peureuse, murmura-t-elle, j'aurais eu bien peur,
+ dans les premiers temps... C'est justement cette histoire-l&agrave; que je veux
+ te raconter. Je l'ai entendue dans le pays. On ment peut-&ecirc;tre. Enfin,
+ &ccedil;a nous amusera. </p>
+ <p>Et elle s'assit &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Serge.</p>
+ <p>
+ -- Il y a des ann&eacute;es et des ann&eacute;es... Le Paradou appartenait &agrave;
+ un riche seigneur qui vint s'y enfermer avec une dame tr&egrave;s belle. Les
+ portes du ch&acirc;teau &eacute;taient si bien ferm&eacute;es, les murailles
+ du jardin avaient une telle hauteur, que jamais personne n'apercevait le moindre
+ bout des jupes de la dame.</p>
+ <p>
+ -- Je sais, interrompit Serge, la dame n'a jamais reparu.</p>
+ <p>
+ Comme Albine le regardait toute surprise, f&acirc;ch&eacute;e de voir son histoire
+ connue, il continua &agrave; demi-voix, &eacute;tonn&eacute; lui-m&ecirc;me.
+</p>
+<p>-- Tu me l'as d&eacute;j&agrave; racont&eacute;e, ton histoire. </p>
+<p>Elle protesta. Puis, elle parut se raviser, elle se laissa convaincre. Ce qui
+ ne l'emp&ecirc;cha pas de terminer son r&eacute;cit en ces termes:</p>
+ <p>
+ -- Quand le seigneur s'en alla, il avait les cheveux blancs. Il fit barricader
+ toutes les ouvertures, pour qu'on n'all&acirc;t pas d&eacute;ranger la dame...
+ La dame &eacute;tait morte dans cette chambre. </p>
+<p>-- Dans cette chambre! s'&eacute;cria Serge. Tu ne m'avais pas dit cela...
+ Es-tu s&ucirc;re qu'elle soit morte dans cette chambre? </p>
+<p>Albine se f&acirc;cha. Elle r&eacute;p&eacute;tait ce que tout le monde savait.
+ Le seigneur avait fait b&acirc;tir le pavillon, pour y loger cette inconnue
+ qui ressemblait &agrave; une princesse. Les gens du ch&acirc;teau, plus tard,
+ assuraient qu'il y passait les jours et les nuits. Souvent aussi, ils l'apercevaient
+ dans une all&eacute;e, menant les petits pieds de l'inconnue au fond des taillis
+ les plus noirs. Mais, pour rien au monde, ils ne se seraient hasard&eacute;s
+ &agrave; guetter le couple, qui battait le parc pendant des semaines enti&egrave;res.</p>
+ <p>
+ -- Et c'est l&agrave; qu'elle est morte, r&eacute;p&eacute;ta Serge, l'esprit
+ frapp&eacute;. Tu as pris sa chambre, tu te sers de ses meubles, tu couches
+ dans son lit. </p>
+ <p>Albine souriait.</p>
+ <p>
+ -- Tu sais bien que je ne suis pas peureuse, dit-elle. Puis, toutes ces choses,
+ c'est si vieux... La chambre te semblait pleine de bonheur. </p>
+ <p>Ils se turent, ils regard&egrave;rent un instant l'alc&ocirc;ve, le haut plafond,
+ les coins d'ombre grise. Il y avait comme un attendrissement amoureux, dans
+ les couleurs fan&eacute;es des meubles. C'&eacute;tait un soupir discret du
+ pass&eacute;, si r&eacute;sign&eacute;, qu'il ressemblait encore &agrave; un
+ remerciement ti&egrave;de de femme ador&eacute;e.</p>
+ <p>
+ -- Oui, murmura Serge, on ne peut pas avoir peur. C'est trop tranquille.</p>
+ <p>
+ Et Albine reprit en se rapprochant de lui: </p>
+<p>-- Ce que peu de personnes savent, c'est qu'ils avaient d&eacute;couvert dans
+ le jardin un endroit de f&eacute;licit&eacute; parfaite, o&ugrave; ils finissaient
+ par vivre toutes leurs heures. Moi, je tiens cela d'une source certaine... Un
+ endroit d'ombre fra&icirc;che, cach&eacute; au fond de broussailles imp&eacute;n&eacute;trables,
+ si merveilleusement beau, qu'on y oublie le monde entier. La dame a d&ucirc;
+ y &ecirc;tre enterr&eacute;e. </p>
+<p>-- Est-ce dans le parterre? demanda Serge curieusement.</p>
+ <p>
+ -- Ah! je ne sais pas, je ne sais pas! dit la jeune fille, avec un geste d&eacute;courag&eacute;.
+ J'ai cherch&eacute; partout, je n'ai encore pu trouver nulle part cette clairi&egrave;re
+ heureuse... Elle n'est ni dans les roses, ni dans les lis, ni sur le tapis des
+ violettes.</p>
+ <p>
+ -- Peut &ecirc;tre est-ce ce coin de fleurs tristes, o&ugrave; tu m'as montr&eacute;
+ un enfant debout, le bras cass&eacute;?</p>
+ <p>
+ - Non, non.</p>
+ <p>
+ -- Peut &ecirc;tre est-ce au fond de la grotte, pr&egrave;s de cette eau claire,
+ o&ugrave; s'est noy&eacute;e cette grande femme de marbre, qui n'a plus de visage?
+</p>
+<p>-- Non, non.</p>
+ <p>
+ Albine resta un instant songeuse. Puis, elle continua, comme se parlant &agrave;
+ elle-m&ecirc;me:</p>
+ <p>
+ -- D&egrave;s les premiers jours, je me suis mise en qu&ecirc;te. Si j'ai pass&eacute;
+ des journ&eacute;es dans le Paradou, si j'ai fouill&eacute; les moindres coins
+ de verdure, c'&eacute;tait uniquement pour m'asseoir une heure au milieu de
+ la clairi&egrave;re. Que de matin&eacute;es perdues vainement &agrave; me glisser
+ sous les ronces, &agrave; visiter les coins les plus recul&eacute;s du parc!...
+ Oh! je l'aurais vite reconnue, cette retraite enchant&eacute;e, avec son arbre
+ immense qui doit la couvrir d'un toit de feuilles, avec son herbe fine comme
+ une peluche de soie, avec ses murs de buissons verts que les oiseaux eux-m&ecirc;mes
+ ne peuvent percer!</p>
+ <p>
+ Elle jeta l'un de ses bras au cou de Serge, &eacute;levant la voix, le suppliant:
+ </p>
+ <p>-- Dis? nous sommes deux maintenant, nous chercherons, nous trouverons... Toi
+ qui es fort, tu &eacute;carteras les grosses branches devant moi, pour que j'aille
+ jusqu'au fond des fourr&eacute;s. Tu me porteras, lorsque je serai lasse; tu
+ m'aideras &agrave; sauter les ruisseaux, tu monteras aux arbres, si nous venons
+ &agrave; perdre notre route... Et quelle joie, lorsque nous pourrons nous asseoir
+ c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, sous le toit de feuilles, au centre de la clairi&egrave;re!
+ On m'a racont&eacute; qu'on vivait l&agrave; dans une minute toute une vie...
+ Dis? mon bon Serge, d&egrave;s demain, nous partirons, nous battrons le parc
+ broussailles &agrave; broussailles, jusqu'&agrave; ce que nous ayons content&eacute;
+ notre d&eacute;sir.</p>
+ <p>
+ Serge haussait les &eacute;paules, en souriant.</p>
+ <p>
+ -- A quoi bon! dit-il. N'est-on pas bien dans le parterre? Il faudra rester
+ avec les fleurs, vois-tu, sans chercher si loin un bonheur plus grand. </p>
+<p>-- C'est l&agrave; que la morte est enterr&eacute;e, murmura Albine, retombant
+ dans sa r&ecirc;verie. C'est la joie de s'&ecirc;tre assise l&agrave; qui l'a
+ tu&eacute;e. L'arbre a une ombre dont le charme fait mourir... Moi, je mourrais
+ volontiers ainsi. Nous nous coucherions aux bras l'un de l'autre; nous serions
+ morts, personne ne nous trouverait plus.</p>
+ <p>
+ -- Non, tais-toi, tu me d&eacute;soles, interrompit Serge inquiet. Je veux que
+ nous vivions au soleil, loin de cette ombre mortelle. Tes paroles me troublent,
+ comme si elles nous poussaient &agrave; quelque malheur irr&eacute;parable.
+ &Ccedil;a doit &ecirc;tre d&eacute;fendu de s'asseoir sous un arbre dont l'ombrage
+ donne un tel frisson.</p>
+
+<P>-- Oui, c'est d&eacute;fendu, d&eacute;clara gravement Albine. Tous les gens
+ du pays m'ont dit que c'&eacute;tait d&eacute;fendu.</P>
+<P> Un silence se fit. Serge se leva du canap&eacute; o&ugrave; il &eacute;tait
+ rest&eacute; allong&eacute;. Il riait, il pr&eacute;tendait que les histoires
+ ne l'amusaient pas. Le soleil baissait, lorsque Albine consentit enfin &agrave;
+ descendre un instant au jardin. Elle le mena, &agrave; gauche, le long du mur
+ de cl&ocirc;ture, jusqu'&agrave; un champ de d&eacute;combres, tout h&eacute;riss&eacute;
+ de ronces. C'&eacute;tait l'ancien emplacement du ch&acirc;teau, encore noir
+ de l'incendie qui avait abattu les murs. Sous les ronces, des pierres cuites
+ se fendaient, des &eacute;boulements de charpentes pourrissaient. On e&ucirc;t
+ dit un coin de roches st&eacute;riles, ravin&eacute;, bossu&eacute;, v&ecirc;tu
+ d'herbe rude, de lianes rampantes qui se coulaient dans chaque fente comme des
+ couleuvres. Et ils s'&eacute;gay&egrave;rent &agrave; traverser en tous sens
+ cette fondri&egrave;re, descendant au fond des trous, flairant les d&eacute;bris,
+ cherchant s'ils ne devineraient rien de ce pass&eacute; en cendre. Ils n'avouaient
+ pas leur curiosit&eacute;, ils se poursuivaient au milieu des planchers crev&eacute;s
+ et des cloisons renvers&eacute;es; mais, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, ils
+ ne songeaient qu'aux l&eacute;gendes de ces ruines, &agrave; cette dame plus
+ belle que le jour, qui avait tra&icirc;n&eacute; sa jupe de soie sur ces marches,
+ o&ugrave; les l&eacute;zards seuls aujourd'hui se promenaient paresseusement.</p>
+ <p>
+ Serge finit par se planter sur le plus haut tas de d&eacute;combres, regardant
+ le parc qui d&eacute;roulait ses immenses nappes vertes, cherchant entre les
+ arbres la tache grise du pavillon. Albine se taisait, debout &agrave; son c&ocirc;t&eacute;,
+ redevenue s&eacute;rieuse.</p>
+ <p>
+ -- Le pavillon est l&agrave;, &agrave; droite, dit-elle, sans qu'il l'interroge&acirc;t.
+ C'est tout ce qui reste des b&acirc;timents... Tu le vois bien, au bout de ce
+ couvert de tilleuls? </p>
+<p>Ils gard&egrave;rent de nouveau le silence. Et comme continuant &agrave; voix
+ haute les r&eacute;flexions qu'ils faisaient mentalement tous les deux, elle
+ reprit:</p>
+ <p>
+ -- Quand il allait la voir, il devait descendre par cette all&eacute;e; puis,
+ il tournait les gros marronniers, et il entrait sous les tilleuls... Il lui
+ fallait &agrave; peine un quart d'heure.</p>
+ <p>
+ Serge n'ouvrit pas les l&egrave;vres. Lorsqu'ils revinrent, ils descendirent
+ l'all&eacute;e, ils tourn&egrave;rent les gros marronniers, ils entr&egrave;rent
+ sous les tilleuls. C'&eacute;tait un chemin d'amour. Sur l'herbe, ils semblaient
+ chercher des pas, un noeud de ruban tomb&eacute;, une bouff&eacute;e de parfum
+ ancien, quelque indice qui leur montr&acirc;t clairement qu'ils &eacute;taient
+ bien dans le sentier menant &agrave; la joie d'&ecirc;tre ensemble. La nuit
+ venait, le parc avait une grande voix mourante qui les appelait du fond des
+ verdures.</p>
+ <p>
+ -- Attends, dit Albine, lorsqu'ils furent revenus devant le pavillon. Toi, tu
+ ne monteras que dans trois minutes.</p>
+ <p>
+ Elle s'&eacute;chappa gaiement, s'enferma dans la chambre au plafond bleu. Puis,
+ apr&egrave;s avoir laiss&eacute; Serge frapper deux fois &agrave; la porte,
+ elle l'entreb&acirc;illa discr&egrave;tement, le re&ccedil;ut avec une r&eacute;v&eacute;rence
+ &agrave; l'ancienne mode.</p>
+ <p>
+ -- Bonjour, mon cher seigneur, dit-elle en l'embrassant.</p>
+
+<p> Cela les amusa extr&ecirc;mement. Ils jou&egrave;rent aux amoureux, avec une
+ pu&eacute;rilit&eacute; de gamins. Ils b&eacute;gayaient la passion qui avait
+ jadis agonis&eacute; l&agrave;. Ils l'apprenaient comme une le&ccedil;on qu'ils
+ &acirc;nonnaient d'une adorable mani&egrave;re, ne sachant point se baiser aux
+ l&egrave;vres, cherchant sur les joues, finissant par danser l'un devant l'autre,
+ en riant aux &eacute;clats, par ignorance de se t&eacute;moigner autrement le
+ plaisir qu'ils go&ucirc;taient &agrave; s'aimer. </p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<H3>IX.</H3>
+<p>
+ Le lendemain matin, Albine voulut partir d&egrave;s le lever du soleil, pour
+ la grande promenade qu'elle m&eacute;nageait depuis la ville. Elle tapait des
+ pieds joyeusement, elle disait qu'ils ne rentreraient pas de la journ&eacute;e.
+</p>
+<p>-- O&ugrave; me m&egrave;nes-tu donc? demanda Serge.</p>
+ <p>
+ -- Tu verras, tu verras!</p>
+ <p>
+ Mais il la prit par les poignets, la regarda en face.</p>
+ <p>
+ -- Il faut &ecirc;tre sage, n'est-ce pas? Je ne veux pas que tu cherches ni
+ ta clairi&egrave;re, ni ton arbre, ni ton herbe o&ugrave; l'on meurt. Tu sais
+ que c'est d&eacute;fendu.</p>
+ <P>
+ Elle rougit l&eacute;g&egrave;rement, en protestant, en disant qu'elle ne songeait
+ pas m&ecirc;me &agrave; ces choses. Puis, elle ajouta: </p>
+<p>-- Pourtant, si nous trouvions, sans chercher, par hasard, est-ce que tu ne
+ t'assoirais pas?... Tu m'aimes donc bien peu!</p>
+ <p>
+ Ils partirent. Ils travers&egrave;rent le parterre tout droit, sans s'arr&ecirc;ter
+ au r&eacute;veil des fleurs, nues dans leur bain de ros&eacute;e. Le matin avait
+ un teint de rose, un sourire de bel enfant ouvrant les yeux au milieu des blancheurs
+ de son oreiller.</p>
+ <p>
+ -- O&ugrave; me m&egrave;nes-tu? r&eacute;p&eacute;tait Serge. </p>
+ <p>Et Albine riait, sans vouloir r&eacute;pondre. Mais, comme ils arrivaient devant
+ la nappe d'eau qui coupait le jardin au bout du parterre, elle resta toute constern&eacute;e.
+ La rivi&egrave;re &eacute;tait encore gonfl&eacute;e des derni&egrave;res pluies.
+</p>
+<p>-- Nous ne pourrons jamais passer, murmura-t-elle. J'&ocirc;te mes souliers,
+ je rel&egrave;ve mes jupes d'ordinaire. Mais, aujourd'hui, nous aurions de l'eau
+ jusqu'&agrave; la taille.</p>
+ <p>
+ Ils long&egrave;rent un instant la rive, cherchant un gu&eacute;. La jeune fille
+ disait que c'&eacute;tait inutile, qu'elle connaissait tous les trous. Autrefois,
+ un pont se trouvait l&agrave;, un pont dont l'&eacute;croulement avait sem&eacute;
+ la rivi&egrave;re de grosses pierres, entre lesquelles l'eau passait avec des
+ tourbillons d'&eacute;cume.</p>
+ <p>
+ -- Monte sur mon dos, dit Serge.</p>
+ <p>
+ -- Non, non, je ne veux pas. Si tu venais &agrave; glisser, nous ferions un
+ fameux plongeon tous les deux... Tu ne sais pas comme ces pierres-l&agrave;
+ sont tra&icirc;tres.</p>
+ <p>
+ -- Monte donc sur mon dos.</p>
+ <p>
+ Cela finit par la tenter. Elle prit son &eacute;lan, sauta comme un gar&ccedil;on,
+ si haut, qu'elle se trouva &agrave; califourchon sur le cou de Serge. Et, le
+ sentant chanceler, elle cria qu'il n'&eacute;tait pas encore assez fort, qu'elle
+ voulait descendre. Puis, elle sauta de nouveau, &agrave; deux reprises. Ce jeu
+ les ravissait.</p>
+ <p>
+ -- Quand tu auras fini! dit le jeune homme, qui riait. Maintenant, tiens-toi
+ ferme. C'est le grand coup.</p>
+ <p>
+ Et, en trois bonds l&eacute;gers, il traversa la rivi&egrave;re, la pointe des
+ pieds &agrave; peine mouill&eacute;e. Au milieu, pourtant, Albine crut qu'il
+ glissait. Elle eut un cri, en se rattrapant des deux mains &agrave; son menton.
+ Lui, l'emportait d&eacute;j&agrave;, dans un galop de cheval, sur le sable fin
+ de l'autre rive.</p>
+ <p>
+ -- Hue! Hue! criait-elle, rassur&eacute;e, amus&eacute;e par ce jeu nouveau.</p>
+ <p>
+ Il courut ainsi tant qu'elle voulut, tapant des pieds, imitant le bruit des
+ sabots. Elle claquait de la langue, elle avait pris deux m&egrave;ches de ses
+ cheveux, qu'elle tirait comme des guides, pour le lancer &agrave; droite ou
+ &agrave; gauche.</p>
+ <p>
+ -- L&agrave;, l&agrave;, nous y sommes, dit-elle, en lui donnant de petites
+ claques sur les joues.</p>
+ <p>
+ Elle sauta &agrave; terre, tandis que lui, en sueur, s'adossait contre un arbre
+ pour reprendre haleine. Alors, elle le gronda, elle mena&ccedil;a de ne pas
+ le soigner, s'il retombait malade.</p>
+ <p>
+ -- Laisse donc! &Ccedil;a m'a fait du bien, r&eacute;pondit-il. Quand j'aurai
+ retrouv&eacute; toutes mes forces, je te porterai des matin&eacute;es enti&egrave;res...
+ O&ugrave; me m&egrave;nes-tu? </p>
+ <p>- Ici, dit-elle en s'asseyant avec lui sous un gigantesque poirier.</p>
+ <p>
+ Ils &eacute;taient dans l'ancien verger du parc. Une haie vive d'aub&eacute;pine,
+ une muraille de verdure, trou&eacute;e de br&egrave;ches, mettait l&agrave;
+ un bout de jardin &agrave; part. C'&eacute;tait une for&ecirc;t d'arbres fruitiers,
+ que la serpe n'avait pas taill&eacute;s depuis un si&egrave;cle. Certains troncs
+ se d&eacute;jetaient puissamment, poussaient de travers, sous les coups d'orage
+ qui les avaient pli&eacute;s; tandis que d'autres, bossu&eacute;s de noeuds
+ &eacute;normes, crevass&eacute;s de cavit&eacute;s profondes, ne semblaient
+ plus tenir au sol que par les ruines g&eacute;antes de leur &eacute;corce. Les
+ hautes branches, que le poids des fruits courbait &agrave; chaque saison, &eacute;tendaient
+ au loin des raquettes d&eacute;mesur&eacute;es; m&ecirc;me, les plus charg&eacute;es,
+ qui avaient cass&eacute;, touchaient la terre, sans qu'elles eussent cess&eacute;
+ de produire, raccommod&eacute;es par d'&eacute;pais bourrelets de s&egrave;ve.
+ Entre eux, les arbres se pr&ecirc;taient des &eacute;tais naturels, n'&eacute;taient
+ plus que des piliers tordus, soutenant une vo&ucirc;te de feuilles qui se creusait
+ en longues galeries, s'&eacute;lan&ccedil;ait brusquement en halles l&eacute;g&egrave;res,
+ s'aplatissait presque au ras du sol en soupentes effondr&eacute;es. Autour de
+ chaque colosse, des rejets sauvages faisaient des taillis, ajoutaient l'emm&ecirc;lement
+ de leurs jeunes tiges, dont les petites baies avaient une aigreur exquise. Dans
+ le jour verd&acirc;tre, qui coulait comme une eau claire, dans le grand silence
+ de la mousse, retentissait seule la chute sourde des fruits que le vent cueillait.</p>
+ <p>
+ Et il y avait des abricotiers patriarches, qui portaient gaillardement leur
+ grand &acirc;ge, paralys&eacute;s d&eacute;j&agrave; d'un c&ocirc;t&eacute;,
+ avec une for&ecirc;t de bois mort, pareil &agrave; un &eacute;chafaudage de
+ cath&eacute;drale, mais si vivants de leur autre moiti&eacute;, si jeunes, que
+ des pousses tendres faisaient &eacute;clater l'&eacute;corce rude de toutes
+ parts. Des pruniers v&eacute;n&eacute;rables, tout chenus de mousse, grandissaient
+ encore pour aller boire l'ardent soleil, sans qu'une seule de leurs feuilles
+ p&acirc;tit. Des cerisiers b&acirc;tissaient des villes enti&egrave;res, des maisons &agrave;
+ plusieurs &eacute;tages, jetant des escaliers, &eacute;tablissant des planchers
+ de branches, larges &agrave; y loger dix familles. Puis, c'&eacute;taient des
+ pommiers, les reins cass&eacute;s, les membres contourn&eacute;s, comme de grands
+ infirmes, la peau racheuse, macul&eacute;e de rouille verte; des poiriers lisses,
+ dressant une m&acirc;ture de hautes tiges minces, immense, semblable &agrave;
+ l'&eacute;chapp&eacute;e d'un port, rayant l'horizon de barres brunes; des p&ecirc;chers
+ ros&acirc;tres, se faisant faire place dans l'&eacute;crasement de leurs voisins,
+ par un rire aimable et une pouss&eacute;e lente de belles filles &eacute;gar&eacute;es
+ au milieu d'une foule. Certains pieds, anciennement en espaliers, avaient enfonc&eacute;
+ les murailles basses qui les soutenaient; maintenant, ils se d&eacute;bauchaient,
+ libres des treillages dont les lambeaux arrach&eacute;s pendaient encore &agrave;
+ leurs bras; ils poussaient &agrave; leur guise, n'ayant conserv&eacute; de leur
+ taille particuli&egrave;re que des apparences d'arbres comme il faut, tra&icirc;nant
+ dans le vagabondage les loques de leur habit de gala. Et, &agrave; chaque tronc,
+ &agrave; chaque branche, d'un arbre &agrave; l'autre, couraient des d&eacute;bandades
+ de vigne. Les ceps montaient comme des rires fous, s'accrochaient un instant
+ &agrave; quelque noeud &eacute;lev&eacute;, puis repartaient en un jaillissement
+ de rires plus sonores, &eacute;claboussant tous les feuillages de l'ivresse
+ heureuse des pampres. C'&eacute;tait un vert tendre dor&eacute; de soleil qui
+ allumait d'une pointe d'ivrognerie les t&ecirc;tes ravag&eacute;es des grands
+ vieillards du verger. </p>
+<p>Puis, vers la gauche, des arbres plus espac&eacute;s, des amandiers au feuillage
+ gr&ecirc;le, laissaient le soleil m&ucirc;rir &agrave; terre des citrouilles
+ pareilles &agrave; des lunes tomb&eacute;es. Il y avait aussi, au bord d'un
+ ruisseau qui traversait le verger, des melons coutur&eacute;s de verrues, perdus
+ dans des nappes de feuilles rampantes, ainsi que des past&egrave;ques vernies,
+ d'un ovale parfait d'oeuf d'autruche. A chaque pas, des buissons de groseilliers
+ barraient les anciennes all&eacute;es, montrant les grappes limpides de leurs
+ fruits, des rubis dont chaque grain s'&eacute;clairait d'une goutte de jour.
+ Des haies de framboisiers s'&eacute;talaient comme des ronces sauvages; tandis
+ que le sol n'&eacute;tait plus qu'un tapis de fraisiers, une herbe toute sem&eacute;e
+ de fraises m&ucirc;res, dont l'odeur avait une l&eacute;g&egrave;re fum&eacute;e
+ de vanille.</p>
+ <p>
+ Mais le coin enchant&eacute; du verger &eacute;tait plus &agrave; gauche encore,
+ contre la rampe de rochers qui commen&ccedil;ait l&agrave; &agrave; escalader
+ l'horizon. On entrait en pleine terre ardente, dans une serre naturelle, o&ugrave;
+ le soleil tombait d'aplomb. D'abord, il fallait traverser des figuiers gigantesques,
+ d&eacute;gingand&eacute;s, &eacute;tirant leurs branches comme des bras gris&acirc;tres
+ las de sommeil, si obstru&eacute;s du cuir velu de leurs feuilles, qu'on devait,
+ pour passer, casser les jeunes tiges repoussant des pieds s&eacute;ch&eacute;s
+ par l'&acirc;ge. Ensuite, on marchait entre des bouquets d'arbousiers, d'une
+ verdure de buis g&eacute;ants, que leurs baies rouges faisaient ressembler &agrave;
+ des mais orn&eacute;s de pompons de soie &eacute;carlate. Puis, venait une futaie
+ d'aliziers, d'azeroliers, de jujubiers, au bord de laquelle des grenadiers mettaient
+ une lisi&egrave;re de touffes &eacute;ternellement vertes; les grenades se nouaient
+ &agrave; peine, grosses comme un poing d'enfant; les fleurs de pourpre, pos&eacute;es
+ sur le bout des branches, paraissaient avoir le battement d'ailes des oiseaux
+ des &icirc;les, qui ne courbent pas les herbes sur lesquelles ils vivent. Et
+ l'on arrivait enfin &agrave; un bois d'orangers et de citronniers, poussant
+ vigoureusement en pleine terre. Les troncs droits enfon&ccedil;aient des enfilades
+ de colonnes brunes; les feuilles luisantes mettaient la gaiet&eacute; de leur
+ claire peinture sur le bleu du ciel, d&eacute;coupaient l'ombre nettement en
+ minces lames pointues, qui dessinaient &agrave; terre les millions de palmes
+ d'une &eacute;toffe indienne. C'&eacute;tait un ombrage au charme tout autre,
+ aupr&egrave;s duquel les ombrages du verger d'Europe devenaient fades: une joie
+ ti&egrave;de de la lumi&egrave;re tamis&eacute;e en une poussi&egrave;re d'or
+ volante, une certitude de verdure perp&eacute;tuelle, une force de parfum continu,
+ le parfum p&eacute;n&eacute;trant de la fleur, le parfum plus grave du fruit,
+ donnant aux membres la souplesse p&acirc;m&eacute;e des pays chauds.</p>
+ <p>
+ -- Et nous allons d&eacute;jeuner! cria Albine, en tapant dans ses mains. Il
+ est au moins neuf heures. J'ai une belle faim!</p>
+ <p>
+ Elle s'&eacute;tait lev&eacute;e. Serge confessait qu'il mangerait volontiers,
+ lui aussi.</p>
+ <p>
+ -- Grand b&ecirc;ta! reprit-elle, tu n'as donc pas compris que je te menais
+ d&eacute;jeuner. Hein! nous ne mourrons pas de faim, ici? Tout est pour nous.</p>
+ <p>
+ Ils entr&egrave;rent sous les arbres, &eacute;cartant les branches, se coulant
+ au plus &eacute;pais des fruits. Albine qui marchait la premi&egrave;re, les
+ jupes entre les jambes, se retournait, demandait &agrave; son compagnon, de
+ sa voix fl&ucirc;t&eacute;e:</p>
+ <p>
+ -- Qu'est-ce que tu aimes, toi? les poires, les abricots, les cerises, les groseilles?...
+ Je te pr&eacute;viens que les poires sont encore vertes; mais elles sont joliment
+ bonnes tout de m&ecirc;me.</p>
+ <p>
+ Serge se d&eacute;cida pour les cerises. Albine dit qu'en effet on pouvait commencer
+ par &ccedil;a. Mais, comme il allait sottement grimper sur le premier cerisier
+ venu, elle lui fit faire encore dix bonnes minutes de chemin, au milieu d'un
+ g&acirc;chis &eacute;pouvantable de branches. Ce cerisier-l&agrave; avait de
+ m&eacute;chantes cerises de rien du tout; les cerises de celui-ci &eacute;taient
+ trop aigres; les cerises de cet autre ne seraient m&ucirc;res que dans huit
+ jours. Elle connaissait tous les arbres.</p>
+ <p>
+ -- Tiens, monte l&agrave;-dedans, dit-elle enfin, en s'arr&ecirc;tant devant
+ un cerisier si charg&eacute; de fruits, que des grappes pendaient jusqu'&agrave;
+ terre comme des colliers de corail accroch&eacute;s.</p>
+ <p>
+ Serge s'&eacute;tablit commod&eacute;ment entre deux branches, et se mit &agrave;
+ d&eacute;jeuner. Il n'entendait plus Albine; il la croyait dans un autre arbre,
+ &agrave; quelques pas, lorsque, baissant les yeux, il l'aper&ccedil;ut tranquillement
+ couch&eacute;e sur le dos, au-dessous de lui. Elle s'&eacute;tait gliss&eacute;e
+ l&agrave;, mangeant sans m&ecirc;me se servir des mains, happant des l&egrave;vres
+ les cerises que l'arbre tendait jusqu'&agrave; sa bouche.</p>
+ <p>
+ Quand elle se vit d&eacute;couverte, elle eut des rires prolong&eacute;s, sautant
+ sur l'herbe comme un poisson blanc sorti de l'eau, se mettant sur le ventre,
+ rampant sur les coudes, faisant le tour du cerisier, tout en continuant &agrave;
+ happer les cerises les plus grosses.</p>
+ <p>
+ -- Figure-toi, elles me chatouillent! criait-elle. Tiens, en voil&agrave; encore
+ une qui vient de me tomber dans le cou. C'est qu'elles sont joliment fra&icirc;ches!...
+ Moi, j'en ai dans les oreilles, dans les yeux, sur le nez, partout! Si je voulais,
+ j'en &eacute;craserais une pour me faire des moustaches... Elles sont bien plus
+ douces en bas qu'en haut.</p>
+ <p>
+ -- Allons donc! dit Serge en riant. C'est que tu n'oses pas monter.</p>
+ <p>
+ Elle resta muette d'indignation.</p>
+ <p>
+ -- Moi! moi! balbultia-t-elle.</p>
+ <p>
+ Et, serrant sa jupe, la rattachant par-devant &agrave; sa ceinture, sans voir
+ quelle montrait ses cuisses, elle prit l'arbre nerveusement, se hissa sur le
+ tronc, d'un seul effort des poignets. L&agrave;, elle courut le long des branches,
+ en &eacute;vitant m&ecirc;me de se servir des mains; elle avait des allongements
+ souples d'&eacute;cureuil, elle tournait autour des noeuds, l&acirc;chait les
+ pieds, tenue seulement en &eacute;quilibre par le pli de la taille. Quand elle
+ fut tout en haut, au bout d'une branche gr&ecirc;le, que le poids de son corps
+ secouait furieusement:</p>
+ <p>
+ -- Eh bien! cria-t-elle, est-ce que j'ose monter? </p>
+<p>-- Veux-tu vite descendre! implorait Serge pris de peur. Je t'en prie. Tu vas
+ te faire du mal.</p>
+ <p>
+ Mais, triomphante, elle alla encore plus haut. Elle se tenait &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute;
+ m&ecirc;me de la branche, &agrave; califourchon, s'avan&ccedil;ant petit &agrave;
+ petit au-dessus du vide, empoignant des deux mains des touffes de feuilles.</p>
+ <p>
+ -- La branche va casser, dit Serge &eacute;perdu.</p>
+ <p>
+ -- Qu'elle casse, pardi! r&eacute;pondit-elle avec un grand rire. &Ccedil;a
+ m'&eacute;vitera la peine de descendre.</p>
+ <p>
+ Et la branche cassa, en effet; mais lentement, avec une si longue d&eacute;chirure,
+ qu'elle s'abattit peu &agrave; peu, comme pour d&eacute;poser Albine &agrave;
+ terre d'une fa&ccedil;on tr&egrave;s douce. Elle n'eut pas le moindre effroi,
+ elle se renversait, elle agitait ses cuisses demi-nues, en r&eacute;p&eacute;tant:</p>
+ <p>
+ -- C'est joliment gentil. On dirait une voiture.</p>
+ <p>
+ Serge avait saut&eacute; de l'arbre pour la recevoir dans ses bras. Comme il
+ restait tout p&acirc;le de l'&eacute;motion qu'il venait d'avoir, elle le plaisanta.</p>
+ <p>
+ -- Mais &ccedil;a arrive tous les jours de tomber des arbres. Jamais on ne se
+ fait de mal... Ris donc, gros b&ecirc;ta! Tiens, mets-moi un peu de salive sur
+ le cou. Je me suis &eacute;gratign&eacute;e.</p>
+ <p>
+ Il lui mit un peu de salive, du bout des doigts. </p>
+<p>-- L&agrave;, c'est gu&eacute;ri, cria-t-elle, en s'&eacute;chappant, avec
+ une gambade de gamine. Nous allons jouer &agrave; cache-cache, veux-tu?</p>
+ <p>
+ Elle se fit chercher. Elle disparaissait, jetait le cri: Coucou! coucou! du
+ fond de verdures connues d'elle seule, o&ugrave; Serge ne pouvait la trouver.
+ Mais ce jeu de cache-cache n'allait pas sans une maraude terrible de fruits.
+ Le d&eacute;jeuner continuait dans les coins o&ugrave; les deux grands enfants
+ se poursuivaient. Albine, tout en filant sous les arbres, allongeait la main,
+ croquait une poire verte, s'emplissait la jupe d'abricots. Puis, dans certaines
+ cachettes, elle avait des trouvailles qui l'asseyaient par terre, oubliant le
+ jeu, occup&eacute;e &agrave; manger gravement. Un moment, elle n'entendit plus
+ Serge, elle dut le chercher &agrave; son tour. Et ce fut pour elle une surprise,
+ presque une f&acirc;cherie, de le d&eacute;couvrir sous un prunier, un prunier
+ qu'elle-m&ecirc;me ne savait pas l&agrave;, et dont les prunes m&ucirc;res avaient
+ une d&eacute;licate odeur de musc. Elle le querella de la belle fa&ccedil;on.
+ Voulait-il donc tout avaler, qu'il n'avait souffl&eacute; mot? Il faisait la
+ b&ecirc;te, mais il avait le nez fin, il sentait de loin les bonnes choses.
+ Elle &eacute;tait surtout furieuse contre le prunier, un arbre sournois qu'on
+ ne connaissait seulement pas, qui devait avoir pouss&eacute; dans la nuit, pour
+ ennuyer les gens. Serge, comme elle boudait, refusant de cueillir une seule
+ prune, imagina de secouer l'arbre violemment. Une pluie, une gr&ecirc;le de
+ prunes tomba. Albine, sous l'averse, re&ccedil;u des prunes sur les bras, des
+ prunes dans le cou, des prunes au beau milieu du nez. Alors, elle ne put retenir
+ ses rires; elle resta dans ce d&eacute;luge, criant: Encore! encore! amus&eacute;e
+ par les balles rondes qui rebondissaient sur elle, tendant la bouche et les
+ mains, les yeux ferm&eacute;s, se pelotonnant &agrave; terre pour se faire toute
+ petite.</p>
+ <p>
+ Matin&eacute;e d'enfance, polissonnerie de galopins l&acirc;ch&eacute;s dans
+ le Paradou. Albine et Serge pass&egrave;rent l&agrave; des heures pu&eacute;riles
+ d'&eacute;cole buissonni&egrave;re, &agrave; courir, &agrave; crier, &agrave;
+ se taper, sans que leurs chairs innocentes eussent un frisson. Ce n'&eacute;tait
+ encore que la camaraderie de deux garnements, qui songeront peut-&ecirc;tre
+ plus tard &agrave; se baiser sur les joues, lorsque les arbres n'auront plus
+ de dessert &agrave; leur donner. Et quel joyeux coin de nature pour cette premi&egrave;re
+ escapade! Un trou de feuillage, avec des cachettes excellentes. Des sentiers
+ le long desquels il n'&eacute;tait pas possible d'&ecirc;tre s&eacute;rieux,
+ tant les haies laissaient tomber de rires gourmands. Le parc avait, dans cet
+ heureux verger, une gaminerie de buissons s'en allant &agrave; la d&eacute;bandade,
+ une fra&icirc;cheur d'ombre invitant &agrave; la faim, une vieillesse de bons
+ arbres pareils &agrave; des grands-p&egrave;res pleins de g&acirc;teries. M&ecirc;me,
+ au fond des retraites vertes de mousse, sous les troncs cass&eacute;s qui les
+ for&ccedil;aient &agrave; ramper l'un derri&egrave;re l'autre, dans des corridors
+ de feuilles, si &eacute;troits, que Serge s'attelait en riant aux jambes nues
+ d'Albine, ils ne rencontraient point la r&ecirc;verie dangereuse du silence.
+ Rien de troublant ne leur venait du bois en r&eacute;cr&eacute;ation.</p>
+ <p>
+ Et quand ils furent las des abricotiers, des pruniers, des cerisiers, ils coururent
+ sous les amandiers gr&ecirc;les, mangeant les amandes vertes, &agrave; peine
+ grosses comme des pois, cherchant les fraises parmi le tapis d'herbe, se f&acirc;chant
+ de ce que les past&egrave;ques et les melons n'&eacute;taient pas m&ucirc;rs.
+ Albine finit par courir de toutes ses forces, suivie de Serge, qui ne pouvait
+ l'attraper. Elle s'engagea dans les figuiers, sautant les grosses branches,
+ arrachant les feuilles qu'elle jetait par-derri&egrave;re &agrave; la figure
+ de son compagnon. En quelques bonds, elle traversa les bouquets d'arbousiers,
+ dont elle go&ucirc;ta en passant les baies rouges; et ce fut dans la futaie
+ des aliziers, des azeroliers et des jujubiers que Serge la perdit. Il la crut
+ d'abord cach&eacute;e derri&egrave;re un grenadier; mais c'&eacute;tait deux
+ fleurs en bouton qu'il avait pris pour les deux noeuds roses de ses poign&eacute;es.
+ Alors, il battit le bois d'orangers, ravi du beau temps qu'il faisait l&agrave;,
+ s'imaginant entrer chez les f&eacute;es du soleil. Au milieu du bois, il aper&ccedil;ut
+ Albine qui, ne le croyant pas si pr&egrave;s d'elle, furetait vivement, fouillait
+ du regard les profondeurs vertes.</p>
+ <p>
+ -- Qu'est-ce que tu cherches donc l&agrave;? cria-t-il. Tu sais bien que c'est
+ d&eacute;fendu.</p>
+ <p>
+ Elle eut un sursaut, elle rougit l&eacute;g&egrave;rement, pour la premi&egrave;re
+ fois de la journ&eacute;e. Et, s'asseyant &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Serge,
+ elle lui parla des jours heureux o&ugrave; les oranges m&ucirc;rissaient. Le
+ bois alors &eacute;tait tout dor&eacute;, tout &eacute;clair&eacute; de ces
+ &eacute;toiles rondes, qui criblaient de leurs feux jaunes la vo&ucirc;te verte.</p>
+ <p>
+ Puis, quand ils s'en all&egrave;rent enfin, elle s'arr&ecirc;ta &agrave; chaque
+ rejet sauvage, s'emplissant les poches de petites poires &acirc;pres, de petites
+ prunes aigres, disant que ce serait pour manger en route. C'&eacute;tait cent
+ fois meilleur que tout ce qu'ils avaient go&ucirc;t&eacute; jusque-l&agrave;.
+ Il fallut que Serge en aval&acirc;t, malgr&eacute; les grimaces qu'il faisait
+ &agrave; chaque coup de dent. Ils rentr&egrave;rent &eacute;reint&eacute;s,
+ heureux, ayant tant ri, qu'ils avaient mal aux c&ocirc;tes. M&ecirc;me, ce soir-l&agrave;,
+ Albine n'eut pas le courage de remonter chez elle; elle s'endormit aux pieds
+ de Serge, en travers sur le lit, r&ecirc;vant qu'elle montait aux arbres, achevant
+ de croquer en dormant les fruits des sauvageons, qu'elle avait cach&eacute;s
+ sous la couverture, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<h3>X.</h3>
+<p>
+ Huit jours plus tard, il y eut de nouveau un grand voyage dans le parc. Il s'agissait
+ d'aller plus loin que le verger, &agrave; gauche, du c&ocirc;t&eacute; des larges
+ prairies que quatre ruisseaux traversaient. On ferait plusieurs lieues en pleine
+ herbe; on vivrait de sa p&ecirc;che, si l'on venait &agrave; s'&eacute;garer.
+</p>
+<p>-- J'emporte mon couteau, dit Albine, en montrant un couteau de paysan, &agrave;
+ lame &eacute;paisse.</p>
+ <p>
+ Elle mit de tout dans ses poches, de la ficelle, du pain, des allumettes, une
+ petite bouteille de vin, des chiffons, un peigne, des aiguilles. Serge dut prendre
+ une couverture; mais, au bout des tilleuls, lorsqu'ils arriv&egrave;rent devant
+ les d&eacute;combres du ch&acirc;teau, la couverture l'embarrassait d&eacute;j&agrave;
+ &agrave; un tel point, qu'il la cacha sous un pan de mur &eacute;croul&eacute;.
+ </p>
+ <p>Le soleil &eacute;tait plus fort. Albine s'&eacute;tait attard&eacute;e &agrave;
+ ses pr&eacute;paratifs. Dans la matin&eacute;e chaude, ils s'en all&egrave;rent
+ c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, presque raisonnables. Ils faisaient jusqu'&agrave;
+ des vingtaines de pas, sans se pousser, pour rire. Ils causaient.</p>
+ <p>
+ -- Moi, je ne m'&eacute;veille jamais, dit Albine. J'ai bien dormi, cette nuit.
+ Et toi? </p>
+<p>-- Moi aussi, r&eacute;pondit Serge. </p>
+ <p>Elle reprit: </p>
+<p>-- Qu'est-ce que &ccedil;a signifie, quand on r&ecirc;ve un oiseau qui vous
+ parle? </p>
+<p>-- Je ne sais pas... Et que disait-il, ton oiseau? </p>
+<p>-- Ah! j'ai oubli&eacute;... Il disait des choses tr&egrave;s bien, beaucoup
+ de choses qui me semblaient dr&ocirc;les... Tiens, vois donc ce gros coquelicot,
+ l&agrave;-bas. Tu ne l'auras pas! Tu ne l'auras pas! </p>
+<p>Elle prit son &eacute;lan; mais Serge, gr&acirc;ce &agrave; ses longues jambes,
+ la devan&ccedil;a, cueillit le coquelicot qu'il agita victorieusement. Alors,
+ elle resta les l&egrave;vres pinc&eacute;es, sans rien dire, avec une grosse
+ envie de pleurer. Lui, ne sut que jeter la fleur. Puis, pour faire la paix:
+</p>
+<p>-- Veux-tu monter sur mon dos? Je te porterai, comme l'autre jour.</p>
+ <p>
+ -- Non, non. </p>
+<p>Elle boudait. Mais elle n'avait pas fait trente pas, qu'elle se retournait,
+ toute rieuse. Une ronce la retenait par la jupe.</p>
+ <p>
+ -- Tiens! je croyais que c'&eacute;tait toi qui marchais expr&egrave;s sur ma
+ robe... C'est qu'elle ne veut pas me l&acirc;cher! D&eacute;croche-moi, dis!</p>
+ <p>
+ Et, quand elle fut d&eacute;croch&eacute;e, ils march&egrave;rent de nouveau
+ &agrave; c&ocirc;t&eacute; l'un de l'autre, tr&egrave;s sagement. Albine pr&eacute;tendait
+ que c'&eacute;tait plus amusant, de se promener ainsi, comme des gens s&eacute;rieux.
+ Ils venaient d'entrer dans les prairies. A l'infini, devant eux, se d&eacute;roulaient
+ de larges pans d'herbes, &agrave; peine coup&eacute;s de loin en loin par le
+ feuillage tendre d'un rideau de saules. Les pans d'herbes se duvetaient, pareils
+ &agrave; des pi&egrave;ces de velours; ils &eacute;taient d'un gros vert peu
+ &agrave; peu p&acirc;li dans les lointains, se noyant de jaune vif, au bord
+ de l'horizon, sous l'incendie du soleil. Les bouquets de saules, tout l&agrave;-bas,
+ semblaient d'or pur, au milieu du grand frisson de la lumi&egrave;re. Des poussi&egrave;res
+ dansantes mettaient aux pointes des gazons un flux de clart&eacute;s, tandis
+ qu'&agrave; certains souffles de vent, passant librement sur cette solitude
+ nue, les herbes se moiraient d'un tressaillement de plantes caress&eacute;es.
+ Et, le long des pr&eacute;s les plus voisins, des foules de petites p&acirc;querettes
+ blanches, en tas, &agrave; la d&eacute;bandade, par groupes, ainsi qu'une population
+ grouillant sur le pav&eacute; pour quelque f&ecirc;te publique, peuplaient de
+ leur joie r&eacute;pandue le noir des pelouses. Des boutons-d'or avaient une
+ gaiet&eacute; de grelots de cuivre poli, que l'effleurement d'une aile de mouche
+ allait faire tinter; de grands coquelicots isol&eacute;s &eacute;clataient avec
+ des p&eacute;tards rouges, s'en allaient plus loin, en bandes, &eacute;taler
+ des mares r&eacute;jouissantes comme des fonds de cuvier encore pourpres de
+ vin; de grands bleuets balan&ccedil;aient leurs l&eacute;gers bonnets de paysanne
+ ruch&eacute;s de bleu, mena&ccedil;ant de s'envoler par-dessus les moulins &agrave;
+ chaque souffle. Puis c'&eacute;taient des tapis de houques laineuses, de flouves
+ odorantes, de lotiers velus, des nappes de f&eacute;tuques, de cretelles, d'agrostis,
+ de p&acirc;turins. Le sainfoin dressait ses longs cheveux gr&ecirc;les, le tr&egrave;fle
+ d&eacute;coupait ses feuilles nettes, le plantain brandissait des for&ecirc;ts
+ de lances, la luzerne faisait des couches molles, des &eacute;dredons de satin
+ vert d'eau broch&eacute; de fleurs viol&acirc;tres. Cela, &agrave; droite, &agrave;
+ gauche, en face, partout, roulant sur le sol plat, arrondissant la surface moussue
+ d'une mer stagnante, dormant sous le ciel qui paraissait plus vaste. Dans l'immensit&eacute;
+ des herbes, par endroits, les herbes &eacute;taient limpidement bleues, comme
+ si elles avaient r&eacute;fl&eacute;chi le bleu du ciel.</p>
+ <p>
+ Cependant, Albine et Serge marchaient au milieu des prairies, ayant de la verdure
+ jusqu'aux genoux. Il leur semblait avancer dans une eau fra&icirc;che qui leur
+ battait les mollets. Ils se trouvaient par instants au travers de v&eacute;ritables
+ courants, avec des ruissellements de hautes tiges pench&eacute;es dont ils entendaient
+ la fuite rapide entre leurs jambes. Puis, des lacs calmes sommeillaient, des
+ bassins de gazons courts, o&ugrave; ils trempaient &agrave; peine plus haut
+ que les chevilles. Ils jouaient en marchant ainsi, non plus &agrave; tout casser,
+ comme dans le verger, mais &agrave; s'attarder, au contraire, les pieds li&eacute;s
+ par les doigts souples des plantes go&ucirc;tant l&agrave; une puret&eacute;,
+ une caresse de ruisseau, qui calmait en eux la brutalit&eacute; du premier &acirc;ge.
+ Albine s'&eacute;carta, alla se mettre au fond d'une herbe g&eacute;ante qui
+ lui arrivait au menton. Elle ne passait que la t&ecirc;te. Elle se tint un instant
+ bien tranquille, appelant Serge.</p>
+ <p>
+ -- Viens donc! On est comme dans un bain. On a de l'eau verte partout. </p>
+<p>Puis, elle s'&eacute;chappa d'un saut, sans m&ecirc;me l'attendre, et ils suivirent
+ la premi&egrave;re rivi&egrave;re qui leur barra la route. C'&eacute;tait une
+ eau plate, peu profonde, coulant entre deux rives de cresson sauvage. Elle s'en
+ allait ainsi mollement, avec des d&eacute;tours ralentis, si propre, si nette,
+ qu'elle refl&eacute;tait comme une glace le moindre jonc de ses bords. Albine
+ et Serge durent, pendant longtemps, en descendre le courant, qui marchait moins
+ vite qu'eux, avant de trouver un arbre dont l'ombre se baign&acirc;t dans ce
+ flot de paresse. Aussi loin que portaient leurs regards, ils voyaient l'eau
+ nue, sur le lit des herbes, &eacute;tirer ses membres purs, s'endormir en plein
+ soleil du sommeil souple, &agrave; demi d&eacute;nou&eacute;, d'une couleuvre
+ bleu&acirc;tre. Enfin, ils arriv&egrave;rent &agrave; un bouquet de trois saules;
+ deux avaient les pieds dans l'eau, l'autre &eacute;tait plant&eacute; un peu
+ en arri&egrave;re; troncs foudroy&eacute;s, &eacute;miett&eacute;s par l'&acirc;ge,
+ que couronnaient des chevelures blondes d'enfant. L'ombre &eacute;tait si claire,
+ qu'elle rayait &agrave; peine de l&eacute;g&egrave;res hachures la rive ensoleill&eacute;e.
+ Cependant, l'eau si unie en amont et en aval avait l&agrave; un court frisson,
+ un trouble de sa peau limpide, qui t&eacute;moignait de sa surprise &agrave;
+ sentir ce bout de voile tra&icirc;ner sur elle. Entre les trois saules, un coin
+ de pr&eacute; descendait par une pente insensible, mettant des coquelicots jusque
+ dans les fentes des vieux troncs crev&eacute;s. On e&ucirc;t dit une tente de
+ verdure, plant&eacute;e sur trois piquets, au bord de l'eau, dans le d&eacute;sert
+ roulant des herbes. </p>
+<p>-- C'est ici, c'est ici! cria Albine, en se glissant sous les saules. </p>
+ <p>Serge s'assit &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle, les pieds presque dans l'eau.
+ Il regardait autour de lui, il murmurait: </p>
+<p>-- Tu connais tout, tu sais les meilleurs endroits... On dirait une &icirc;le
+ de dix pieds carr&eacute;s, rencontr&eacute;e en pleine mer.</p>
+ <p>
+ -- Oui, nous sommes chez nous, reprit-elle, si joyeuse, qu'elle tapa les herbes
+ de son poing. C'est une maison &agrave; nous... Nous allons tout faire.</p>
+ <p>
+ Puis, comme prise d'une id&eacute;e triomphante, elle se jeta contre lui, lui
+ dit dans la figure, avec une explosion de joie: </p>
+<p>-- Veux-tu &ecirc;tre mon mari? Je serai ta femme. </p>
+<p>Il fut enchant&eacute; de l'invention; il r&eacute;pondit qu'il voulait bien
+ &ecirc;tre le mari, riant plus haut qu'elle. Alors, elle, tout d'un coup, devint
+ s&eacute;rieuse; elle affecta un air press&eacute; de m&eacute;nag&egrave;re.</p>
+ <p>
+ -- Tu sais, dit-elle, c'est moi qui commande... Nous d&eacute;jeunerons quand
+ tu auras mis la table.</p>
+ <p>
+ Et elle lui donna des ordres imp&eacute;rieux. Il dut serrer tout ce qu'elle
+ tira de ses poches dans le creux d'un saule, qu'elle appelait &quot;l'armoire&quot;.
+ Les chiffons &eacute;taient le linge; le peigne repr&eacute;sentait le n&eacute;cessaire
+ de toilette; les aiguilles et la ficelle devaient servir &agrave; raccommoder
+ les v&ecirc;tements des explorateurs. Quant aux provisions de bouche, elles
+ consistaient dans la petite bouteille de vin et les quelques cro&ucirc;tes de
+ la ville. A la v&eacute;rit&eacute;, il y avait encore les allumettes pour faire
+ cuire le poisson qu'on devait prendre.</p>
+ <p>
+ Comme il achevait de mettre la table, la bouteille au milieu, les trois cro&ucirc;tes
+ alentour, il hasarda l'observation que le r&eacute;gal serait mince. Mais elle
+ haussait les &eacute;paules, en femme sup&eacute;rieure. Elle se mit les pieds
+ &agrave; l'eau, disant s&eacute;v&egrave;rement:</p>
+ <p>
+ -- C'est moi qui p&ecirc;che. Toi, tu me regarderas.</p>
+ <p>
+ Pendant une demi-heure, elle se donna une peine infinie pour attraper des petits
+ poissons avec les mains. Elle avait relev&eacute; ses jupes, nou&eacute;es d'un
+ bout de ficelle. Elle s'avan&ccedil;ait prudemment, prenant des pr&eacute;cautions
+ infinies afin de ne pas remuer l'eau; puis, lorsqu'elle &eacute;tait tout pr&egrave;s
+ du petit poisson, tapi entre deux pierres, elle allongeait son bras nu, faisait
+ un barbotage terrible, ne tenait qu'une poign&eacute;e de graviers. Serge alors
+ riait aux &eacute;clats, ce qui la ramenait &agrave; la rive, courrouc&eacute;e,
+ lui criant qu'il n'avait pas le droit de rire. </p>
+<p>-- Mais, finit-il par dire, avec quoi le feras-tu cuire, ton poisson? Il n'y
+ a pas de bois.</p>
+ <p>
+ Cela acheva de la d&eacute;courager. D'ailleurs, ce poisson-l&agrave; ne lui
+ paraissait pas fameux. Elle sortit de l'eau, sans songer &agrave; remettre ses
+ bas. Elle courait dans l'herbe, les jambes nues, pour se s&eacute;cher. Et elle
+ retrouvait son rire, parce qu'il y avait des herbes qui la chatouillaient sous
+ la plante des pieds. </p>
+<p>-- Oh! de la pimprenelle! dit-elle brusquement, en se jetant &agrave; genoux.
+ C'est &ccedil;a qui est bon! Nous allons nous r&eacute;galer.</p>
+ <p>
+ Serge dut mettre sur la table un tas de pimprenelle. Ils mang&egrave;rent de
+ la pimprenelle avec leur pain. Albine affirmait que c'&eacute;tait meilleur
+ que de la noisette. Elle servait en ma&icirc;tresse de maison, coupait le pain
+ de Serge, auquel elle ne voulut jamais confier son couteau.</p>
+ <p>
+ -- Je suis la femme, r&eacute;pondait-elle s&eacute;rieusement &agrave; toutes
+ les r&eacute;voltes qu'il tentait.</p>
+ <p>
+ Puis, elle lui fit reporter dans &quot;l'armoire&quot; les quelques gouttes
+ de vin qui restaient au fond de la bouteille. Il fallut m&ecirc;me qu'il balay&acirc;t
+ l'herbe, pour qu'on p&ucirc;t passer de la salle &agrave; manger dans la chambre
+ &agrave; coucher. Albine se coucha la premi&egrave;re, tout de son long, en
+ disant: </p>
+<p>-- Tu comprends, maintenant, nous allons dormir... Tu dois te coucher &agrave;
+ c&ocirc;t&eacute; de moi, tout contre moi.</p>
+ <p>
+ Il s'allongea ainsi qu'elle le lui ordonnait. Tous deux se tenaient tr&egrave;s
+ raides, se touchant des &eacute;paules aux pieds, les mains vides, rejet&eacute;es
+ en arri&egrave;re, par-dessus leurs t&ecirc;tes. C'&eacute;taient surtout leurs
+ mains qui les embarrassaient. Ils conservaient une gravit&eacute; convaincue.
+ Ils regardaient en l'air, de leurs yeux grands ouverts, disant qu'ils dormaient
+ et qu'ils &eacute;taient bien.</p>
+ <p>
+ -- Vois-tu, murmurait Albine, quand on est mari&eacute;, on a chaud... Tu ne
+ me sens pas? </p>
+<p>-- Si, tu es comme un &eacute;dredon... Mais il ne faut pas parler, puisque
+ nous dormons. C'est meilleur de ne pas parler.</p>
+ <p>
+ Ils rest&egrave;rent longtemps silencieux, toujours tr&egrave;s graves. Ils
+ avaient roul&eacute; leurs t&ecirc;tes, les &eacute;loignant insensiblement,
+ comme si la chaleur de leurs haleines les e&ucirc;t g&ecirc;n&eacute;s. Puis,
+ au milieu du grand silence, Serge ajouta cette seule parole: </p>
+<p>-- Moi, je t'aime bien.</p>
+ <p>
+ C'&eacute;tait l'amour avant le sexe, l'instinct d'aimer qui plante les petits
+ hommes de dix ans sur le passage des bambines en robes blanches. Autour d'eux,
+ les prairies largement ouvertes les rassuraient de la l&eacute;g&egrave;re peur
+ qu'ils avaient l'un de l'autre. Ils se savaient vus de toutes les herbes, vus
+ du ciel dont le bleu les regardait &agrave; travers le feuillage gr&ecirc;le;
+ et cela ne les d&eacute;rangeait pas. La tente des saules, sur leurs t&ecirc;tes,
+ &eacute;tait un simple pan d'&eacute;toffe transparente, comme si Albine avait
+ pendu l&agrave; un coin de sa robe. L'ombre restait si claire, qu'elle ne leur
+ soufflait pas les langueurs des taillis profonds, les sollicitations des trous
+ perdus, des alc&ocirc;ves vertes. Du bout de l'horizon, leur venait un air libre,
+ un vent de sant&eacute;, apportant la fra&icirc;cheur de cette mer de verdure,
+ o&ugrave; il soulevait une houle de fleurs; tandis que, &agrave; leurs pieds,
+ la rivi&egrave;re &eacute;tait une enfance de plus, une candeur dont le filet
+ de voix fra&icirc;che leur semblait la voix lointaine de quelque camarade qui
+ riait. Heureuse solitude, toute pleine de s&eacute;r&eacute;nit&eacute;, dont
+ la nudit&eacute; s'&eacute;talait avec une effronterie adorable d'ignorance!
+ Immense champ, au milieu duquel le gazon &eacute;troit qui leur servait de premi&egrave;re
+ couche prenait une na&iuml;vet&eacute; de berceau.</p>
+ <p>
+ -- Voil&agrave;, c'est fini, dit Albine en se levant. Nous avons dormi. </p>
+ <p>Lui, resta un peu surpris que cela f&ucirc;t fini si vite. Il allongea le bras,
+ la tira par la jupe, comme pour la ramener contre lui. Et elle tomba sur les
+ genoux, riant, r&eacute;p&eacute;tant</p>
+ <p>
+ -- Quoi donc? Quoi donc?</p>
+ <p>
+ Il ne savait pas. Il la regardait, lui prenait les coudes. Un instant, il la
+ saisit par les cheveux, ce qui la fit crier. Puis, lorsqu'elle fut de nouveau
+ debout, il s'enfon&ccedil;a la face dans l'herbe qui avait gard&eacute; la ti&eacute;deur
+ de son corps.</p>
+ <p>
+ -- Voil&agrave;, c'est fini, dit-il en se levant &agrave; son tour.</p>
+ <p>
+ Jusqu'au soir, ils coururent les prairies. Ils allaient devant eux, pour voir.
+ Ils visitaient leur jardin. Albine marchait en avant, avec le flair d'un jeune
+ chien, ne disant rien, toujours en qu&ecirc;te de la clairi&egrave;re heureuse,
+ bien qu'il n'y e&ucirc;t pas l&agrave; les grands arbres qu'elle r&ecirc;vait.
+ Serge avait toutes sortes de galanteries maladroites; il se pr&eacute;cipitait
+ si rudement pour &eacute;carter les hautes herbes, qu'il manquait la faire tomber;
+ il la soulevait &agrave; bras-le-corps, d'une &eacute;treinte qui la meurtrissait,
+ lorsqu'il voulait l'aider &agrave; sauter les ruisseaux. Leur grande joie fut
+ de rencontrer les trois autres rivi&egrave;res. La premi&egrave;re coulait sur
+ un lit de cailloux, entre deux files continues de saules, si bien qu'ils durent
+ se laisser glisser &agrave; t&acirc;tons au beau milieu des branches, avec le
+ risque de tomber dans quelque gros trou d'eau; mais Serge, roul&eacute; le premier,
+ ayant de l'eau jusqu'aux genoux seulement, re&ccedil;ut Albine dans ses bras,
+ la porta &agrave; la rive oppos&eacute;e pour qu'elle ne se mouill&acirc;t point.
+ L'autre rivi&egrave;re &eacute;tait toute noire d'ombre, sous une all&eacute;e
+ de hauts feuillages, o&ugrave; elle passait languissante, avec le froissement
+ l&eacute;ger, les cassures blanches d'une jupe de satin, tra&icirc;n&eacute;e
+ par quelque dame r&ecirc;veuse, au fond d'un bois; nappe profonde, glac&eacute;e,
+ inqui&eacute;tante, qu'ils eurent la chance de pouvoir traverser &agrave; l'aide
+ d'un tronc abattu d'un bord &agrave; l'autre, s'en allant &agrave; califourchon,
+ s'amusant &agrave; troubler du pied le miroir d'acier bruni, puis se h&acirc;tant,
+ effray&eacute;s des yeux &eacute;tranges que les moindres gouttes qui jaillissaient
+ ouvraient dans le sommeil du courant. Et ce fut surtout la derni&egrave;re rivi&egrave;re
+ qui les retint.</p>
+<p>Celle-l&agrave; &eacute;tait joueuse comme eux; elle se ralentissait &agrave;
+ certains coudes, partait de l&agrave; en rires perl&eacute;s, au milieu de grosses
+ pierres, se calmait &agrave; l'abri d'un bouquet d'arbustes, essouffl&eacute;e,
+ vibrante encore; elle montrait toutes les humeurs du monde, ayant tour &agrave;
+ tour pour lit des sables fins, des plaques de rochers, des graviers limpides,
+ des terres grasses, que les sauts des grenouilles soulevaient en petites fum&eacute;es
+ jaunes. Albine et Serge y pataug&egrave;rent adorablement. Les pieds nus, ils
+ remont&egrave;rent la rivi&egrave;re pour rentrer, pr&eacute;f&eacute;rant le
+ chemin de l'eau au chemin des herbes, s'attardant &agrave; chaque &icirc;le
+ qui leur barrait le passage. Ils y d&eacute;barquaient, ils y conqu&eacute;raient
+ des pays sauvages, ils s'y reposaient au milieu de grands joncs, de grands roseaux,
+ qui semblaient b&acirc;tir expr&egrave;s pour eux des huttes de naufrag&eacute;s.
+ Retour charmant, amus&eacute; par les rives qui d&eacute;roulaient leur spectacle,
+ &eacute;gay&eacute; de la belle humeur des eaux vivantes. </p>
+<p>Mais, comme ils quittaient la rivi&egrave;re, Serge comprit qu'Albine cherchait
+ toujours quelque chose, le long des bords, dans les &icirc;les, jusque parmi
+ les plantes dormant au fil du courant. Il dut l'aller enlever du milieu d'une
+ nappe de n&eacute;nuphars, dont les larges feuilles mettaient &agrave; ses jambes
+ des collerettes de marquise. Il ne lui dit rien, il la mena&ccedil;a du doigt,
+ et ils rentr&egrave;rent enfin, tout anim&eacute;s du plaisir de la journ&eacute;e,
+ bras dessus, bras dessous, en jeune m&eacute;nage qui revient d'une escapade.
+ Ils se regardaient, se trouvaient plus beaux et plus forts; ils riaient pour
+ s&ucirc;r d'une autre fa&ccedil;on que le matin. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<h3>XI.</h3>
+ <p>-- Nous ne sortons donc plus? demanda Serge, &agrave; quelques jours de l&agrave;.
+ </p>
+ <p>Et la voyant hausser les &eacute;paules d'un air las, il ajouta comme pour se
+ moquer d'elle:</p>
+ <p>
+ -- Tu as donc renonc&eacute; &agrave; chercher ton arbre?</p>
+ <p>
+ Ils tourn&egrave;rent cela en plaisanterie pendant toute la journ&eacute;e.
+ L'arbre n'existait pas. C'&eacute;tait un conte de nourrice. Ils en parlaient
+ pourtant avec un l&eacute;ger frisson. Et, le lendemain, ils d&eacute;cid&egrave;rent
+ qu'ils iraient faire une promenade au fond du parc, sous les hautes futaies,
+ que Serge ne connaissait pas encore. Le matin du d&eacute;part, Albine ne voulut
+ rien emporter; elle &eacute;tait songeuse, m&ecirc;me un peu triste, avec un
+ sourire tr&egrave;s doux. Ils d&eacute;jeun&egrave;rent, ils ne descendirent
+ que tard. Le soleil, d&eacute;j&agrave; chaud, leur donnait une langueur, les
+ faisait marcher lentement l'un pr&egrave;s de l'autre, cherchant les filets
+ d'ombre. Ni le parterre, ni le verger, qu'ils durent traverser, ne les retinrent.
+ Quand ils arriv&egrave;rent sous la fra&icirc;cheur des grands ombrages, ils
+ ralentirent encore leurs pas, ils s'enfonc&egrave;rent dans le recueillement
+ attendri de la for&ecirc;t, sans une parole, avec un gros soupir, comme s'ils
+ eussent &eacute;prouv&eacute; un soulagement &agrave; &eacute;chapper au plein
+ jour. Puis, lorsqu'il n'y eut que des feuilles autour d'eux, lorsque aucune
+ trou&eacute;e ne leur montra les lointains ensoleill&eacute;s du parc, ils se
+ regard&egrave;rent, souriants, vaguement inquiets. </p>
+<p>-- Comme on est bien! murmura Serge.</p>
+ <p>
+ Albine hocha la t&ecirc;te, ne pouvant r&eacute;pondre, tant elle &eacute;tait
+ serr&eacute;e &agrave; la gorge. Ils ne se tenaient point &agrave; la taille,
+ ainsi qu'ils en avaient l'habitude. Les bras ballants, les mains ouvertes, ils
+ marchaient, sans se toucher, la t&ecirc;te un peu basse.</p>
+ <p>
+ Mais Serge s'arr&ecirc;ta, en voyant des larmes tomber des joues d'Albine et
+ se noyer dans son sourire.</p>
+ <p>
+ -- Qu'as-tu? cria-t-il. Souffres-tu? T'es-tu bless&eacute;e?</p>
+ <p>
+ -- Non, je ris, je t'assure, dit-elle. Je ne sais pas, c'est l'odeur de tous
+ ces arbres qui me fait pleurer.</p>
+ <p>
+ Elle le regarda, elle reprit:</p>
+ <p>
+ -- Tu pleures aussi, toi. Tu vois bien que c'est bon.</p>
+ <p>
+ -- Oui, murmura-t-il, toute cette ombre, &ccedil;a vous surprend. On dirait,
+ n'est-ce pas? qu'on entre dans quelque chose de si extraordinairement doux,
+ que cela vous fait mal... Mais il faudrait me le dire, si tu avais quelque sujet
+ de tristesse. Je ne t'ai pas contrari&eacute;e, tu n'es pas f&acirc;ch&eacute;e
+ contre moi? </p>
+<p>Elle jura que non. Elle &eacute;tait bien heureuse.</p>
+ <p>
+ -- Alors, pourquoi ne t'amuses-tu pas?... Veux-tu que nous jouions &agrave;
+ courir? </p>
+<p>-- Oh! non, pas &agrave; courir, r&eacute;pondit-elle en faisant une moue de
+ grande fille.</p>
+ <p>
+ Et comme il lui parlait d'autres jeux, de monter aux arbres pour d&eacute;nicher
+ des nids, de chercher des fraises ou des violettes, elle finit par dire avec
+ quelque impatience:</p>
+ <p>
+ -- Nous sommes trop grands. C'est b&ecirc;te de toujours jouer. Est-ce que &ccedil;a
+ ne te pla&icirc;t pas davantage, de marcher ainsi, &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+ de moi, bien tranquille? </p>
+<p>Elle marchait, en effet, d'une si agr&eacute;able fa&ccedil;on, qu'il prenait
+ le plus beau plaisir du monde &agrave; entendre le petit claquement de ses bottines
+ sur la terre dure de l'all&eacute;e. Jamais il n'avait fait attention au balancement
+ de sa taille, &agrave; la tra&icirc;n&eacute;e vivante de sa jupe, qui la suivait
+ d'un fr&ocirc;lement de couleuvre. C'&eacute;tait une joie qu'il n'&eacute;puiserait
+ pas, de la voir ainsi s'en aller pos&eacute;ment &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+ de lui, tant il d&eacute;couvrait de nouveaux charmes dans la moindre souplesse
+ de ses membres.</p>
+ <p>
+ -- Tu as raison, cria-t-il. C'est plus amusant que tout. Je t'accompagnerais
+ au bout de la terre, si tu voulais.</p>
+ <p>
+ Cependant, &agrave; quelques pas de l&agrave;, il la questionna pour savoir
+ si elle n'&eacute;tait pas lasse. Puis, il laissa entendre qu'il se reposerait
+ lui-m&ecirc;me volontiers.</p>
+ <p>
+ -- Nous pourrions nous asseoir, balbutia-t-il.</p>
+<p>-- Non, r&eacute;pondit-elle, je ne veux pas!</p>
+<p>- Tu sais, nous nous coucherions comme l'autre jour, au milieu des pr&eacute;s.
+ Nous aurions chaud, nous serions &agrave; notre aise.</p>
+ <p>
+ -- Je ne veux pas! Je ne veux pas! </p>
+<p>Elle s'&eacute;tait &eacute;cart&eacute;e d'un bond, avec l'&eacute;pouvante
+ de ces bras d'homme qui se tendaient vers elle. Lui, l'appela grande b&ecirc;te,
+ voulut la rattraper. Mais, comme il la touchait &agrave; peine du bout des doigts,
+ elle poussa un cri, si d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, qu'il s'arr&ecirc;ta,
+ tout tremblant. </p>
+<p>-- Je t'ai fait du mal?</p>
+ <p>
+ Elle ne r&eacute;pondit pas tout de suite, &eacute;tonn&eacute;e elle-m&ecirc;me
+ de son cri, souriant d&eacute;j&agrave; de sa peur.</p>
+ <p>
+ -- Non, laisse-moi, ne me tourmente pas... Qu'est-ce que nous ferions, quand
+ nous serions assis? J'aime mieux marcher.</p>
+ <p>
+ Et elle ajouta, d'un air grave qui feignait de plaisanter: </p>
+<p>-- Tu sais bien que je cherche mon arbre.</p>
+ <p>
+ Alors, il se mit &agrave; rire, offrant de chercher avec elle. Il se faisait
+ tr&egrave;s doux, pour ne pas l'effrayer davantage: car il voyait qu'elle &eacute;tait
+ encore frissonnante, bien qu'elle e&ucirc;t repris sa marche lente, &agrave;
+ son c&ocirc;t&eacute;. C'&eacute;tait d&eacute;fendu, ce qu'ils allaient faire
+ l&agrave;, &ccedil;a ne leur porterait pas chance; et il se sentait &eacute;mu,
+ comme elle, d'une terreur d&eacute;licieuse, qui le secouait d'un tressaillement,
+ &agrave; chaque soupir lointain de la for&ecirc;t. L'odeur des arbres, le jour
+ verd&acirc;tre qui tombait des hautes branches, le silence chuchotant des broussailles,
+ les emplissaient d'une angoisse, comme s'ils allaient, au d&eacute;tour du premier
+ sentier, entrer dans un bonheur redoutable.</p>
+ <p>
+ Et, pendant des heures, ils march&egrave;rent &agrave; travers les arbres. Ils
+ gardaient leur allure de promenade; ils &eacute;changeaient &agrave; peine quelques
+ mots, ne se s&eacute;parant pas une minute, se suivant au fond des trous de
+ verdure les plus noirs. D'abord, ils s'engag&egrave;rent dans des taillis dont
+ les jeunes troncs n'avaient pas la grosseur d'un bras d'enfant. Ils devaient
+ les &eacute;carter, s'ouvrir une route parmi les pousses tendres qui leur bouchaient
+ les yeux de la dentelle volante de leurs feuilles. Derri&egrave;re eux, leur
+ sillage s'effa&ccedil;ait, le sentier, ouvert, se refermait; et ils avan&ccedil;aient
+ au hasard, perdus, roul&eacute;s, ne laissant de leur passage que le balancement
+ des hautes branches. Albine, lasse de ne pas voir &agrave; trois pas, fut heureuse,
+ lorsqu'elle put sauter hors de ce buisson &eacute;norme dont ils cherchaient
+ depuis longtemps le bout. Ils &eacute;taient au milieu d'une &eacute;claircie
+ de petits chemins; de tous c&ocirc;t&eacute;s, entre des haies vives, se distribuaient
+ des all&eacute;es &eacute;troites, tournant sur elles-m&ecirc;mes, se coupant,
+ se tordant, s'allongeant d'une fa&ccedil;on capricieuse. Ils se haussaient pour
+ regarder par-dessus les haies; mais ils n'avaient aucune h&acirc;te p&eacute;nible,
+ ils seraient rest&eacute;s volontiers l&agrave;, s'oubliant en d&eacute;tours
+ continuels, go&ucirc;tant la joie de marcher toujours sans arriver jamais, s'ils
+ n'avaient eu devant eux la ligne fi&egrave;re des hautes futaies. Ils entr&egrave;rent
+ enfin sous les futaies, religieusement, avec une pointe de terreur sacr&eacute;e,
+ comme on entre sous la vo&ucirc;te d'une &eacute;glise. Les troncs, droits,
+ blanchis de lichens, d'un gris blafard de vieille pierre, montaient d&eacute;mesur&eacute;ment,
+ alignaient &agrave; l'infini des enfoncements de colonnes. Au loin, des nefs
+ se creusaient, avec leurs bas-c&ocirc;t&eacute;s plus &eacute;touff&eacute;s;
+ des nefs &eacute;trangement hardies, port&eacute;es par des piliers tr&egrave;s
+ minces, dentel&eacute;es, ouvrag&eacute;es, si finement fouill&eacute;es, qu'elles
+ laissaient passer de toutes parts le bleu du ciel. Un silence religieux tombait
+ des ogives g&eacute;antes; une nudit&eacute; aust&egrave;re donnait au sol l'usure
+ des dalles, le durcissait, sans une herbe, sem&eacute; seulement de la poudre
+ roussie des feuilles mortes. Et ils &eacute;coutaient la sonorit&eacute; de
+ leurs pas, p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s de la grandiose solitude de ce temple.
+ </p>
+ <p>C'&eacute;tait l&agrave; certainement que devait se trouver l'arbre tant cherch&eacute;,
+ dont l'ombre procurait la f&eacute;licit&eacute; parfaite. Ils le sentaient
+ proche, au charme qui coulait en eux, avec le demi-jour des hautes vo&ucirc;tes.
+ Les arbres leur semblaient des &ecirc;tres de bont&eacute;, pleins de force,
+ pleins de silence, pleins d'immobilit&eacute; heureuse. Ils les regardaient
+ un &agrave; un, ils les aimaient tous, ils attendaient de leur souveraine tranquillit&eacute;
+ quelque aveu qui les ferait grandir comme eux, dans la joie d'une vie puissante.
+ Les &eacute;rables, les fr&ecirc;nes, les charmes, les cornouillers, &eacute;taient
+ un peuple de colosses, une foule d'une douceur fi&egrave;re, des bonshommes
+ h&eacute;ro&iuml;ques qui vivaient de paix, lorsque la chute d'un d'entre eux
+ aurait suffi pour blesser et tuer tout un coin du bois. Les ormes avaient des
+ corps &eacute;normes, des membres gonfl&eacute;s, engorg&eacute;s de s&egrave;ve,
+ &agrave; peine cach&eacute;s par les bouquets l&eacute;gers de leurs petites
+ feuilles. Les bouleaux, les aunes, avec leurs blancheurs de fille, cambraient
+ des tailles minces, abandonnaient au vent des chevelures de grandes d&eacute;esses,
+ d&eacute;j&agrave; &agrave; moiti&eacute; m&eacute;tamorphos&eacute;es en arbres.
+ Les platanes dressaient des torses r&eacute;guliers, dont la peau lisse, tatou&eacute;e
+ de rouge, semblait laisser tomber des plaques de peinture &eacute;caill&eacute;e.
+ Les m&eacute;l&egrave;zes, ainsi qu'une bande barbare, descendaient une pente,
+ drap&eacute;s dans leurs sayons de verdure tiss&eacute;e, parfum&eacute;s d'un
+ baume fait de r&eacute;sine et d'encens. Et les ch&ecirc;nes &eacute;taient
+ rois, les ch&ecirc;nes immenses, ramass&eacute;s carr&eacute;ment sur leur ventre
+ trapu, &eacute;largissant des bras dominateurs qui prenaient toute la place
+ au soleil; arbres titans, foudroy&eacute;s, renvers&eacute;s dans des poses
+ de lutteurs invaincus, dont les membres &eacute;pars plantaient &agrave; eux
+ seuls une for&ecirc;t enti&egrave;re.</p>
+ <p>
+ N'&eacute;tait-ce pas un de ces ch&ecirc;nes gigantesques? Ou bien un de ces
+ beaux platanes, un de ces bouleaux blancs comme des femmes, un de ces ormes
+ dont les muscles craquaient? Albine et Serge s'enfon&ccedil;aient toujours,
+ ne sachant plus, noy&eacute;s au milieu de cette foule. Un instant, ils crurent
+ avoir trouv&eacute;: ils &eacute;taient au milieu d'un carr&eacute; de noyers,
+ dans une ombre si froide, qu'ils en grelottaient. Plus loin, ils eurent une
+ autre &eacute;motion, en entrant sous un petit bois de ch&acirc;taigniers, tout
+ vert de mousse, avec des &eacute;largissements de branches bizarres, assez vastes
+ pour y b&acirc;tir des villages suspendus. Plus loin encore, Albine d&eacute;couvrit
+ une clairi&egrave;re, o&ugrave; ils coururent tous deux, haletants. Au centre
+ d'un tapis d'herbe fine, un caroubier mettait comme un
+ &eacute;croulement de verdure, une Babel de feuillages, dont les ruines se couvraient
+ d'une v&eacute;g&eacute;tation extraordinaire. Des pierres restaient prises
+ dans le bois, arrach&eacute;es du sol par le flot montant de la s&egrave;ve.
+ Les branches hautes se recourbaient, allaient se planter au loin, entouraient
+ le tronc d'arches profondes, d'une population de nouveaux troncs, sans cesse
+ multipli&eacute;s. Et sur l'&eacute;corce, toute crev&eacute;e de d&eacute;chirures
+ saignantes, des gousses m&ucirc;rissaient. Le fruit m&ecirc;me du monstre &eacute;tait
+ un effort qui lui trouait la peau. Ils firent lentement le tour, entr&egrave;rent
+ sous les branches &eacute;tal&eacute;es o&ugrave; se croisaient les rues d'une
+ ville, fouill&egrave;rent du regard les fentes b&eacute;antes des racines d&eacute;nud&eacute;es.
+ Puis, ils s'en all&egrave;rent, n'ayant pas senti l&agrave; le bonheur surhumain
+ qu'ils cherchaient.</p>
+ <p>
+ - O&ugrave; sommes-nous donc? demanda Serge.</p>
+ <p>
+ Albine l'ignorait. Jamais elle n'&eacute;tait venue de ce c&ocirc;t&eacute;
+ du parc. Ils se trouvaient alors dans un bouquet de cytises et d'acacias, dont
+ les grappes laissaient couler une odeur tr&egrave;s douce, presque sucr&eacute;e.</p>
+ <p>
+ -- Nous voil&agrave; perdus, murmura-t-elle avec un rire. Bien s&ucirc;r, je
+ ne connais pas ces arbres.</p>
+ <p>
+ -- Mais, reprit-il, le jardin a un bout, pourtant. Tu connais bien le bout du
+ jardin?</p>
+ <p>
+ Elle un eut geste large.</p>
+ <p>
+ -- Non, dit-elle.</p>
+ <p>
+ Ils rest&egrave;rent muets, n'ayant pas encore eu jusque-l&agrave; une sensation
+ aussi heureuse de l'immensit&eacute; du parc. Cela les ravissait, d'&ecirc;tre
+ seuls, au milieu d'un domaine si grand, qu'eux-m&ecirc;mes devaient renoncer
+ &agrave; en conna&icirc;tre les bords.</p>
+ <p>
+ -- Eh bien! nous sommes perdus, r&eacute;p&eacute;ta Serge gaiement. C'est meilleur,
+ lorsqu'on ne sait pas o&ugrave; l'on va.</p>
+ <p>
+ Il se rapprocha, humblement.</p>
+ <p>
+ -- Tu n'as pas peur?<p>
+ <p>
+ -- Oh! non. Il n'y a que toi et moi, dans le jardin... De qui veux-tu que j'aie
+ peur? Les murailles sont trop hautes. Nous ne les voyons pas, mais elles nous
+ gardent, comprends-tu?</p>
+ <p>
+ Il &eacute;tait tout pr&egrave;s d'elle. Il murmura:</p>
+ <p>
+ -- Tout &agrave; l'heure, tu as eu peur de moi.</p>
+ <p>
+ Mais elle le regardait en face, sereine, sans un battement de paupi&egrave;re.</p>
+ <p>
+ -- Tu me faisais du mal, r&eacute;pondit-elle. Maintenant, tu as l'air tr&egrave;s
+ bon. Pourquoi aurais-je peur de toi?</p>
+ <p>
+ -- Alors, tu me permets de te prendre comme cela? Nous retournerons sous les
+ arbres. </p>
+<p>-- Oui. Tu peux me serrer, tu me fais plaisir. Et marchons lentement, n'est-ce
+ pas? pour ne pas retrouver notre chemin trop vite.</p>
+ <p>
+ Il lui avait pass&eacute; un bras &agrave; la taille. Ce fut ainsi qu'ils revinrent
+ sous les hautes futaies, o&ugrave; la majest&eacute; des vo&ucirc;tes ralentit
+ encore leur promenade de grands enfants qui s'&eacute;veillaient &agrave; l'amour.
+ Elle se dit un peu lasse, elle appuya la t&ecirc;te contre l'&eacute;paule de
+ Serge. Ni l'un ni l'autre pourtant ne parla de s'asseoir. Ils n'y songeaient
+ pas, cela les aurait d&eacute;rang&eacute;s. Quelle joie pouvait leur procurer
+ un repos sur l'herbe, compar&eacute;e &agrave; la joie qu'ils go&ucirc;taient
+ en marchant toujours, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te? L'arbre l&eacute;gendaire
+ &eacute;tait oubli&eacute;. Ils ne cherchaient plus qu'&agrave; rapprocher leur
+ visage, pour se sourire de plus pr&egrave;s. Et c'&eacute;taient les arbres,
+ les &eacute;rables, les ormes, les ch&ecirc;nes, qui leur soufflaient leurs
+ premiers mots de tendresse, dans leur ombre claire.</p>
+ <p>
+ -- Je t'aime! disait Serge d'une voix l&eacute;g&egrave;re qui soulevait les
+ petits cheveux dor&eacute;s des tempes d'Albine.</p>
+ <p>
+ Il voulait trouver une autre parole, il r&eacute;p&eacute;tait: </p>
+<p>-- Je t'aime! Je t'aime! </p>
+<p>Albine &eacute;coutait avec un beau sourire. Elle apprenait cette musique.</p>
+ <p>
+ -- Je t'aime! Je t'aime! soupirait-elle plus d&eacute;licieusement, de sa voix
+ perl&eacute;e de jeune fille.</p>
+ <p>
+ Puis, levant ses yeux bleus, o&ugrave; une aube de lumi&egrave;re grandissait,
+ elle demanda:</p>
+ <p>
+ -- Comment m'aimes-tu?</p>
+ <p>
+ Alors, Serge se recueillit. Les futaies avaient une douceur solennelle, les
+ nefs profondes gardaient le frisson des pas assourdis du couple.</p>
+ <p>
+ -- Je t'aime plus que tout, r&eacute;pondit-il. Tu es plus belle que tout ce
+ que je vois le matin en ouvrant ma fen&ecirc;tre. Quand je te regarde, tu me
+ suffis. Je voudrais n'avoir que toi, et je serais bien heureux.</p>
+ <p>
+ Elle baissait les paupi&egrave;res, elle roulait la t&ecirc;te comme berc&eacute;e.</p>
+ <p>
+ -- Je t'aime, continua-t-il. Je ne te connais pas, je ne sais qui tu es, je
+ ne sais d'o&ugrave; tu viens; tu n'es ni ma m&egrave;re, ni ma soeur; et je
+ t'aime, &agrave; te donner tout mon coeur, &agrave; n'en rien garder pour le
+ reste du monde... Ecoute, j'aime tes joues soyeuses comme un satin, j'aime ta
+ bouche qui a une odeur de rose, j'aime tes yeux dans lesquels je me vois avec
+ mon amour, j'aime jusqu'&agrave; tes cils, jusqu'&agrave; ces petites veines
+ qui bleuissent la p&acirc;leur de tes tempes... C'est pour te dire que je t'aime,
+ que je t'aime, Albine.</p>
+ <p>
+ -- Oui, je t'aime, reprit-elle. Tu as une barbe tr&egrave;s fine qui ne me fait
+ pas mal, lorsque j'appuie mon front sur ton cou. Tu es fort, tu es grand, tu
+ es beau. Je t'aime, Serge.</p>
+ <p>
+ Un moment, ils se turent, ravis. Il leur semblait qu'un chant de fl&ucirc;te
+ les pr&eacute;c&eacute;dait, que leurs paroles leur venaient d'un orchestre
+ suave qu'ils ne voyaient point. Ils ne s'en allaient plus qu'&agrave; tout petits
+ pas, pench&eacute;s l'un vers l'autre, tournant sans fin entre les troncs gigantesques.
+ Au loin, le long des colonnades, il y avait des coups de soleil couchant, pareils
+ &agrave; un d&eacute;fil&eacute; de filles en robes blanches, entrant dans l'&eacute;glise,
+ pour des fian&ccedil;ailles, au sourd ronflement des orgues.</p>
+ <p>
+ -- Et pourquoi m'aimes-tu? demanda de nouveau Albine.</p>
+ <p>
+ Il sourit, il ne r&eacute;pondit pas d'abord. Puis il dit:</p>
+ <p>
+ -- Je t'aime parce que tu es venue. Cela dit tout... Maintenant, nous sommes
+ ensemble, nous nous aimons. Il me semble que je ne vivrais plus, si je ne t'aimais
+ pas. Tu es mon souffle.</p>
+ <p>
+ Il baissa la voix, parlant dans le r&ecirc;ve.</p>
+ <p>
+ -- On ne sait pas cela tout de suite. &Ccedil;a pousse en vous avec votre coeur.
+ Il faut grandir, il faut &ecirc;tre fort... Tu te souviens comme nous nous aimions!
+ Mais nous ne le disions pas. On est enfant, on est b&ecirc;te. Puis, un beau
+ jour, cela devient trop clair, cela vous &eacute;chappe... Va, nous n'avons
+ pas d'autre affaire; nous nous aimons parce que c'est notre vie de nous aimer.</p>
+ <p>
+ Albine, la t&ecirc;te renvers&eacute;e, les paupi&egrave;res compl&egrave;tement
+ ferm&eacute;es, retenait son haleine. Elle go&ucirc;tait le silence encore chaud
+ de cette caresse de paroles.</p>
+ <p>
+ - M'aimes-tu? M'aimes-tu? balbutia-t-elle, sans ouvrir les yeux. </p>
+<p>Lui, resta muet, tr&egrave;s malheureux, ne trouvant plus rien &agrave; dire,
+ pour lui montrer qu'il l'aimait. Il promenait lentement le regard sur son visage
+ rose, qui s'abandonnait comme endormi; les paupi&egrave;res avaient une d&eacute;licatesse
+ de soie vivante; la bouche faisait un pli adorable, humide d'un sourire; le
+ front &eacute;tait une puret&eacute;, noy&eacute;e d'une ligne dor&eacute;e
+ &agrave; la racine des cheveux. Et lui, aurait voulu donner tout son &ecirc;tre
+ dans le mot qu'il sentait sur ses l&egrave;vres, sans pouvoir le prononcer.
+ Alors, il se pencha encore, il parut chercher &agrave; quelle place exquise
+ de ce visage il poserait le mot supr&ecirc;me. Puis, il ne dit rien, il n'eut
+ qu'un petit souffle. Il baisa les l&egrave;vres d'Albine.</p>
+ <p>
+ - Albine, je t'aime! </p>
+<p>- Je t'aime Serge!</p>
+ <p>
+ Et ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent, fr&eacute;missants de ce premier baiser. Elle
+ avait ouvert les yeux tr&egrave;s grands. Il restait la bouche l&eacute;g&egrave;rement
+ avanc&eacute;e. Tous deux, sans rougir, se regardaient. Quelque chose de puissant,
+ de souverain les envahissait; c'&eacute;tait comme une rencontre longtemps attendue,
+ dans laquelle ils se revoyaient grandis, faits l'un pour l'autre, &agrave; jamais
+ li&eacute;s. Ils s'&eacute;tonn&egrave;rent un instant, lev&egrave;rent les
+ regards vers la vo&ucirc;te religieuse des feuillages, parurent interroger le
+ peuple paisible des arbres, pour retrouver l'&eacute;cho de leur baiser. Mais,
+ en face de la complaisance sereine de la futaie, ils eurent une gaiet&eacute;
+ d'amoureux impunis, une gaiet&eacute; prolong&eacute;e, sonnante, toute pleine
+ de l'&eacute;closion bavarde de leur tendresse.</p>
+ <p>
+ -- Ah! conte-moi les jours o&ugrave; tu m'as aim&eacute;e. Dis-moi tout... M'aimais-tu,
+ lorsque tu dormais sur ma main? M'aimais-tu, la fois que je suis tomb&eacute;e
+ du cerisier, et que tu &eacute;tais en bas, si p&acirc;le, les bras tendus?
+ M'aimais-tu, au milieu des prairies, quand tu me prenais &agrave; la taille
+ pour me faire sauter les ruisseaux? </p>
+<p>-- Tais-toi, laisse-moi dire. Je t'ai toujours aim&eacute;e... Et toi, m'aimais-tu?
+ M'aimais-tu? </p>
+<p>Jusqu'&agrave; la nuit, ils v&eacute;curent de ce mot aimer qui, sans cesse,
+ revenait avec une douceur nouvelle. Ils le cherchaient, le ramenaient dans leurs
+ phrases, le pronon&ccedil;aient hors de propos, pour la seule joie de le prononcer.
+ Serge ne songea pas &agrave; mettre un second baiser sur les l&egrave;vres d'Albine.
+ Cela suffisait &agrave; leur ignorance, de garder l'odeur du premier. Ils avaient
+ retrouv&eacute; leur chemin, sans s'&ecirc;tre souci&eacute;s des sentiers le
+ moins du monde. Comme ils sortaient de la for&ecirc;t, le cr&eacute;puscule
+ &eacute;tait tomb&eacute;, la lune se levait, jaune, entre les verdures noires.
+ Et ce fut un retour adorable, au milieu du parc, avec cet astre discret qui
+ les regardait par tous les trous des grands arbres. Albine disait que la lune
+ les suivait. La nuit &eacute;tait tr&egrave;s douce, chaude d'&eacute;toiles.
+ Au loin, les futaies avaient un grand murmure, que Serge &eacute;coutait, en
+ songeant: &quot;Elles causent de nous.&quot; </p>
+<p>Lorsqu'ils travers&egrave;rent le parterre, ils march&egrave;rent dans un parfum
+ extraordinairement doux, ce parfum que les fleurs ont la nuit, plus alangui,
+ plus caressant, qui est comme la respiration m&ecirc;me de leur sommeil.</p>
+ <p>
+ -- Bonne nuit, Serge.</p>
+ <p>
+ -- Bonne nuit, Albine. </p>
+<p>Ils s'&eacute;taient pris les mains, sur le palier du premier &eacute;tage,
+ sans entrer dans la chambre, o&ugrave; ils avaient l'habitude de se souhaiter
+ le bonsoir. Ils ne s'embrass&egrave;rent pas. Quand il fut seul, assis au bord
+ de son lit, Serge &eacute;couta longuement Albine qui se couchait, en haut,
+ au-dessus de sa t&ecirc;te. Il &eacute;tait las d'un bonheur qui lui endormait
+ les membres. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XII.</h3>
+<p>
+ Mais, les jours suivants, Albine et Serge rest&egrave;rent embarrass&eacute;s
+ l'un devant l'autre. Ils &eacute;vit&egrave;rent de faire aucune allusion &agrave;
+ leur promenade sous les arbres. Ils n'avaient pas &eacute;chang&eacute; un baiser,
+ ils ne s'&eacute;taient pas dit qu'ils s'aimaient. Ce n'&eacute;tait point une
+ honte qui les emp&ecirc;chait de parler, mais une crainte, une peur de g&acirc;ter
+ leur joie. Et, lorsqu'ils n'&eacute;taient plus ensemble, ils ne vivaient que
+ du bon souvenir; ils s'y enfon&ccedil;aient, ils revivaient les heures qu'ils
+ avaient pass&eacute;es, les bras &agrave; la taille, &agrave; se caresser le
+ visage de leur haleine. Cela avait fini par leur donner une grosse fi&egrave;vre.
+ Ils se regardaient, les yeux meurtris, tr&egrave;s tristes, causant de choses
+ qui ne les int&eacute;ressaient pas. Puis, apr&egrave;s de longs silences, Serge
+ demandait &agrave; Albine d'une voix inqui&egrave;te: </p>
+<p>-- Tu es souffrante? </p>
+<p>Mais elle hochait la t&ecirc;te; elle r&eacute;pondait:</p>
+ <p>
+ -- Non, non. C'est toi qui ne te portes pas bien. Tes mains br&ucirc;lent.</p>
+ <p>
+ Le parc leur causait une sourde inqui&eacute;tude qu'ils ne s'expliquaient pas.
+ Il y avait un danger au d&eacute;tour de quelque sentier, qui les guettait,
+ qui les prendrait &agrave; la nuque pour les renverser par terre et leur faire
+ du mal. Jamais ils n'ouvraient la bouche de ces choses; mais, &agrave; certains
+ regards poltrons, ils se confessaient cette angoisse, qui les rendait singuliers,
+ comme ennemis. Cependant, un matin, Albine hasarda, apr&egrave;s une longue
+ h&eacute;sitation: </p>
+<p>-- Tu as tort de rester toujours enferm&eacute;. Tu retomberas malade. </p>
+<p>Serge eut un rire g&ecirc;n&eacute;. </p>
+<p>-- Bah! murmura-t-il, nous sommes all&eacute;s partout, nous connaissons tout
+ le jardin. </p>
+ <p>Elle dit non de la t&ecirc;te; puis, elle r&eacute;p&eacute;ta tr&egrave;s bas
+</p>
+<p>-- Non, non... Nous ne connaissons pas les rochers, nous ne sommes pas all&eacute;s
+ aux sources. C'est l&agrave; que je me chauffais, l'hiver. Il y a des coins
+ o&ugrave; les pierres elles-m&ecirc;mes semblent vivre.</p>
+ <p>
+ Le lendemain, sans avoir ajout&eacute; un mot, ils sortirent. Ils mont&egrave;rent
+ &agrave; gauche, derri&egrave;re la grotte o&ugrave; dormait la femme de marbre.
+ Comme ils posaient le pied sur les premi&egrave;res pierres, Serge dit:</p>
+ <p>
+ -- &Ccedil;a nous avait laiss&eacute; un souci. Il faut voir partout. Peut-&ecirc;tre
+ serons-nous tranquilles apr&egrave;s.</p>
+
+<p> La journ&eacute;e &eacute;tait &eacute;touffante, d'une chaleur lourde d'orage.
+ Ils n'avaient pas os&eacute; se prendre &agrave; la taille. Ils marchaient l'un
+ derri&egrave;re l'autre, tout br&ucirc;lants de soleil. Elle profita d'un &eacute;largissement
+ du sentier pour le laisser passer devant elle; car elle &eacute;tait inqui&eacute;t&eacute;e
+ par son haleine, elle souffrait de le sentir derri&egrave;re son dos, si pr&egrave;s
+ de ses jupes. Autour d'eux, les rochers s'&eacute;levaient par larges assises;
+ des rampes douces &eacute;tageaient des champs d'immenses dalles, h&eacute;riss&eacute;s
+ d'une rude v&eacute;g&eacute;tation. Ils rencontr&egrave;rent d'abord des gen&ecirc;ts
+ d'or, des nappes de thym, des nappes de sauge, des nappes de lavande, toutes
+ les plantes balsamiques, et les gen&eacute;vriers &acirc;pres, et les romarins
+ amers, d'une odeur si forte qu'elle les grisait. Aux deux c&ocirc;t&eacute;s
+ du chemin, des houx, par moments, faisaient des haies, qui ressemblaient &agrave;
+ des ouvrages d&eacute;licats de serrurerie, &agrave; des grilles de bronze noir,
+ de fer forg&eacute;, de cuivre poli, tr&egrave;s compliqu&eacute;es d'ornements,
+ tr&egrave;s fleuries de rosaces &eacute;pineuses. Puis, il leur fallut traverser
+ un bois de pins, pour arriver aux sources; l'ombre maigre pesait &agrave; leurs
+ &eacute;paules comme du plomb; les aiguilles s&egrave;ches craquaient &agrave;
+ terre, sous leurs pieds, avec une l&eacute;g&egrave;re poussi&egrave;re de r&eacute;sine,
+ qui achevait de leur br&ucirc;ler les l&egrave;vres.</p>
+ <p>
+ -- Ton jardin ne plaisante pas, par ici, dit Serge en se tournant vers Albine.</p>
+ <p>
+ Ils sourirent. Ils &eacute;taient au bord des sources. Ces eaux claires furent
+ un soulagement pour eux. Elles ne se cachaient pourtant pas sous des verdures,
+ comme les sources des plaines, qui plantent autour d'elles d'&eacute;pais feuillages,
+ afin de dormir paresseusement &agrave; l'ombre. Elles naissaient en plein soleil,
+ dans un trou du roc, sans un brin d'herbe qui verdit leur eau bleue. Elles paraissaient
+ d'argent, toutes tremp&eacute;es de la grande lumi&egrave;re. Au fond d'elles,
+ le soleil &eacute;tait sur le sable, en une poussi&egrave;re de clart&eacute;
+ vivante qui respirait. Et, du premier bassin, elles s'en allaient, elles allongeaient
+ des bras d'une blancheur pure; elles rebondissaient, pareilles &agrave; des
+ nudit&eacute;s joueuses d'enfant; elles tombaient brusquement en une chute,
+ dont la courbe molle semblait renverser un torse de femme, d'une chair blonde.</p>
+ <p>
+ -- Trempe tes mains, cria Albine. Au fond, l'eau est glac&eacute;e.</p>
+<p>En effet, ils purent se rafra&icirc;chir les mains. Ils se jet&egrave;rent
+ de l'eau au visage; ils rest&egrave;rent l&agrave;, dans la bu&eacute;e de pluie
+ qui montait des nappes ruisselantes. Le soleil &eacute;tait comme mouill&eacute;.</p>
+ <p>
+ -- Tiens, regarde! cria de nouveau Albine. Voil&agrave; le parterre, voil&agrave;
+ les prairies, voil&agrave; la for&ecirc;t.</p>
+ <p>
+ Un moment, ils regard&egrave;rent le Paradou &eacute;tal&eacute; &agrave; leurs
+ pieds.</p>
+ <p>
+ -- Et tu vois, continua-t-elle, on n'aper&ccedil;oit pas le moindre bout de
+ muraille. Tout le pays est &agrave; nous, jusqu'au bord du ciel.</p>
+ <p>
+ Ils s'&eacute;taient, enfin, pris &agrave; la taille, sans le savoir, d'un geste
+ rassur&eacute; et confiant. Les sources calmaient leur fi&egrave;vre. Mais,
+ comme ils s'&eacute;loignaient, Albine parut c&eacute;der &agrave; un souvenir;
+ elle ramena Serge, en disant:</p>
+ <p>
+ -- L&agrave;, au bas des rochers, j'ai vu la muraille, une fois. Il y a longtemps.
+</p>
+<p>-- Mais on ne voit rien, murmura Serge, l&eacute;g&egrave;rement p&acirc;le.
+</p>
+<p>-- Si, si... Elle doit &ecirc;tre derri&egrave;re l'avenue des marronniers,
+ apr&egrave;s ces broussailles.</p>
+ <p>
+ Puis, sentant le bras de Serge qui la serrait plus nerveusement, elle ajouta:</p>
+ <p>
+ -- Je me trompe peut-&ecirc;tre... Pourtant, je me rappelle que je l'ai trouv&eacute;e
+ tout d'un coup devant moi, en sortant de l'all&eacute;e. Elle me barrait le
+ chemin, si haute, que j'en ai eu peur... Et, &agrave; quelques pas de l&agrave;,
+ j'ai &eacute;t&eacute; bien surprise. Elle &eacute;tait crev&eacute;e, elle
+ avait un trou &eacute;norme, par lequel on apercevait tout le pays d'&agrave;
+ c&ocirc;t&eacute;. </p>
+<p>Serge la regarda, avec une supplication inqui&egrave;te dans les yeux. Elle
+ eut un haussement d'&eacute;paules pour le rassurer.</p>
+ <p>
+ -- Oh! mais j'ai bouch&eacute; le trou! Va, je te l'ai dit, nous sommes bien
+ seuls... Je l'ai bouch&eacute; tout de suite. J'avais mon couteau. J'ai coup&eacute;
+ des ronces, j'ai roul&eacute; de grosses pierres. Je d&eacute;fie bien &agrave;
+ un moineau de passer... Si tu veux, nous irons voir, un de ces jours. &Ccedil;a
+ te tranquillisera.</p>
+ <p>
+ Il dit non de la t&ecirc;te. Puis, ils s'en all&egrave;rent, se tenant &agrave;
+ la taille; mais ils &eacute;taient redevenus anxieux. Serge abaissait des regards
+ de c&ocirc;t&eacute; sur le visage d'Albine, qui souffrait, les paupi&egrave;res
+ battantes, &agrave; &ecirc;tre ainsi regard&eacute;e. Tous deux auraient voulu
+ redescendre, s'&eacute;viter le malaise d'une promenade plus longue. Et, malgr&eacute;
+ eux, comme c&eacute;dant &agrave; une force qui les poussait, ils tourn&egrave;rent
+ un rocher, ils arriv&egrave;rent sur un plateau, o&ugrave; les attendait de
+ nouveau l'ivresse du grand soleil. Ce n'&eacute;tait plus l'heureuse langueur
+ des plantes aromatiques, le musc du thym, l'encens de la lavande. Ils &eacute;crasaient
+ des herbes puantes: l'absinthe, d'une griserie am&egrave;re; la rue, d'une odeur
+ de chair f&eacute;tide; la val&eacute;riane, br&ucirc;lante, toute tremp&eacute;e
+ de sa sueur aphrodisiaque. Des mandragores, des cigu&euml;s, des hell&eacute;bores,
+ des belladones, montait un vertige &agrave; leurs tempes, un assoupissement,
+ qui les faisait chanceler aux bras l'un de l'autre, le coeur sur les l&egrave;vres.</p>
+ <p>
+ -- Veux-tu que je te prenne? demanda Serge &agrave; Albine, en la sentant s'abandonner
+ contre lui.</p>
+ <p>
+ Il la serrait d&eacute;j&agrave; entre ses deux bras. Mais elle se d&eacute;gagea,
+ respirant fortement.</p>
+ <p>
+ -- Non, tu m'&eacute;touffes, dit-elle. Laisse. Je ne sais ce que j'ai. La terre
+ remue sous mes pieds... Vois-tu, c'est l&agrave; que j'ai mal.</p>
+ <p>
+ Elle lui prit une main qu'elle posa sur sa poitrine. Alors, lui, devint tout
+ blanc. Il &eacute;tait plus d&eacute;faillant qu'elle. Et tous deux avaient
+ des larmes au bord des yeux, de se voir ainsi, sans trouver de rem&egrave;de
+ &agrave; leur grand malheur. Allaient-ils donc mourir l&agrave;, de ce mal inconnu?
+</p>
+<p>-- Viens &agrave; l'ombre, viens t'asseoir, dit Serge. Ce sont ces plantes
+ qui nous tuent, avec leurs odeurs.</p>
+ <p>
+ Il la conduisit par le bout des doigts, car elle tressaillait, lorsqu'il lui
+ touchait seulement le poignet. Le bois d'arbres verts o&ugrave; elle s'assit
+ &eacute;tait fait d'un beau c&egrave;dre, qui &eacute;largissait &agrave; plus
+ de dix m&egrave;tres les toits plats de ses branches. Puis, en arri&egrave;re,
+ poussaient les essences bizarres des conif&egrave;res; les cupressus au feuillage
+ mou et plat comme une &eacute;paisse guipure; les abi&egrave;s, droits et graves,
+ pareils &agrave; d'anciennes pierres sacr&eacute;es, noires encore du sang des
+ victimes; les taxus, dont les robes sombres se frangeaient d'argent; toutes
+ les plantes &agrave; feuillage persistant, d'une v&eacute;g&eacute;tation trapue,
+ &agrave; la verdure fonc&eacute;e de cuir verni, &eacute;clabouss&eacute;e de
+ jaune et de rouge, si puissante, que le soleil glissait sur elle sans l'assouplir.
+ Un araucaria surtout &eacute;tait &eacute;trange, avec ses grands bras r&eacute;guliers,
+ qui ressemblaient &agrave; une architecture de reptiles, ent&eacute;s les uns
+ sur les autres, h&eacute;rissant leurs feuilles imbriqu&eacute;es comme des
+ &eacute;cailles de serpents en col&egrave;re. L&agrave;, sous ces ombrages lourds,
+ la chaleur avait un sommeil voluptueux. L'air dormait, sans un souffle, dans
+ une moiteur d'alc&ocirc;ve. Un parfum d'amour oriental, le parfum des l&egrave;vres
+ peintes de la Sunamite, s'exhalait des bois odorants. </p>
+<p>-- Tu ne t'assois pas? dit Albine. </p>
+<p>Et elle s'&eacute;cartait un peu, pour lui faire place. Mais lui, recula, se
+ tint debout. Puis, comme elle l'invitait de nouveau, il se laissa glisser sur
+ les genoux, &agrave; quelques pas. Il murmurait: </p>
+<p>-- Non, j'ai plus de fi&egrave;vre que toi, je te br&ucirc;lerais... Ecoute,
+ si je n'avais pas peur de te faire du mal, je te prendrais dans mes bras, si
+ fort, si fort, que nous ne sentirions plus nos souffrances.</p>
+ <p>
+ Il se tra&icirc;na sur les genoux, il s'approcha un peu. </p>
+<p>-- Oh! t'avoir dans mes bras, t'avoir dans ma chair... Je ne pense qu'&agrave;
+ cela. La nuit, je m'&eacute;veille, serrant le vide, serrant ton r&ecirc;ve.
+ Je voudrais ne te prendre d'abord que par le bout du petit doigt; puis, je t'aurais
+ tout enti&egrave;re, lentement, jusqu'&agrave; ce qu'il ne reste rien de toi,
+ jusqu'&agrave; ce que tu sois devenue mienne, de tes pieds au dernier de tes
+ cils. Je te garderais toujours. Ce doit &ecirc;tre un bien d&eacute;licieux,
+ de poss&eacute;der ainsi ce qu'on aime. Mon coeur fondrait dans ton coeur.</p>
+ <p>
+ Il s'approcha encore. Il aurait touch&eacute; le bord de ses jupes, s'il avait
+ allong&eacute; les mains.</p>
+ <p>
+ -- Mais, je ne sais pas, je me sens loin de toi... Il y a quelque mur entre
+ nous que mes poings ferm&eacute;s ne sauraient abattre. Je suis fort pourtant,
+ aujourd'hui; je pourrais te lier de mes bras, te jeter sur mon &eacute;paule,
+ t'emporter comme une chose &agrave; moi. Et ce n'est pas cela. Je ne t'aurais
+ pas assez. Quand mes mains te prennent, elles ne tiennent qu'un rien de ton
+ &ecirc;tre... O&ugrave; es-tu donc tout enti&egrave;re, pour que j'aille t'y
+ chercher?</p>
+ <p>
+ Il &eacute;tait tomb&eacute; sur les coudes, prostern&eacute;, dans une attitude
+ &eacute;cras&eacute;e d'adoration. Il posa un baiser au bord de la jupe d'Albine.
+ Alors, comme si elle avait re&ccedil;u ce baiser sur la peau, elle se leva toute
+ droite. Elle portait les mains &agrave; ses tempes, affol&eacute;e, balbutiante.
+</p>
+<p>-- Non, je t'en supplie, marchons encore. </p>
+<p>Elle ne fuyait pas. Elle se laissait suivre par Serge, lentement, &eacute;perdument,
+ les pieds butant contre les racines, la t&ecirc;te toujours entre les mains,
+ pour &eacute;touffer la clameur qui montait en elle. Et quand ils sortirent
+ du petit bois, ils firent quelques pas sur des gradins de rocher, o&ugrave;
+ s'accroupissait tout un peuple ardent de plantes grasses. C'&eacute;tait un
+ rampement, un jaillissement de b&ecirc;tes sans nom entrevues dans un cauchemar,
+ de monstres tenant de l'araign&eacute;e, de la chenille, du cloporte, extraordinairement
+ grandis, &agrave; peau nue et glauque, &agrave; peau h&eacute;riss&eacute;e
+ de duvets immondes, tra&icirc;nant des membres infirmes, des jambes avort&eacute;es,
+ des bras cass&eacute;s, les uns ballonn&eacute;s comme des ventres obsc&egrave;nes,
+ les autres avec des &eacute;chines grossies d'un pullulement de gibbosit&eacute;s,
+ d'autres d&eacute;gingand&eacute;s, en loques, ainsi que des squelettes aux
+ charni&egrave;res rompues. Les mamillaria entassaient des pustules vivantes,
+ un grouillement de tortues verd&acirc;tres, terriblement barbues de longs crins
+ plus durs que des pointes d'acier. Les &eacute;chinocactus, montrant davantage
+ de peau, ressemblaient &agrave; des nids de jeunes vip&egrave;res nou&eacute;es.
+ Les &eacute;chinopsis n'&eacute;taient qu'une bosse, une excroissance au poil
+ roux, qui faisait songer &agrave; quelque insecte g&eacute;ant roul&eacute;
+ en boule. Les opuntias dressaient en arbres leurs feuilles charnues, poudr&eacute;es
+ d'aiguilles rougies, pareilles &agrave; des essaims d'abeilles microscopiques,
+ &agrave; des bourses pleines de vermine et dont les mailles crevaient. Les gast&eacute;rias
+ &eacute;largissaient des pattes de grands faucheux renvers&eacute;s, aux membres
+ noir&acirc;tres, pointill&eacute;s, stri&eacute;s, damass&eacute;s. Les cereus
+ plantaient des v&eacute;g&eacute;tations honteuses, des polypiers &eacute;normes,
+ maladies de cette terre trop chaude, d&eacute;bauches d'une s&egrave;ve empoisonn&eacute;e.
+ Mais les alo&egrave;s surtout &eacute;panouissaient en foule leurs coeurs de
+ plantes p&acirc;m&eacute;es; il y en avait de tous les verts, de tendres, de
+ puissants, de jaun&acirc;tres, de gris&acirc;tres, de bruns &eacute;clabouss&eacute;s
+ de rouille, de verts fonc&eacute;s bord&eacute;s d'or p&acirc;le; il y en avait
+ de toutes les formes, aux feuilles larges d&eacute;coup&eacute;es comme des
+ coeurs, aux feuilles minces semblables &agrave; des lames de glaive, les uns
+ dentel&eacute;s d'&eacute;pines, les autres finement ourl&eacute;s; d'&eacute;normes
+ portant &agrave; l'&eacute;cart le haut b&acirc;ton de leurs fleurs, d'o&ugrave;
+ pendaient des colliers de corail rose; de petits pouss&eacute;s en tas sur une
+ tige, ainsi que des floraisons charnues, dardant de toutes parts des langues
+ agiles de couleuvre.</p>
+ <p>
+ -- Retournons &agrave; l'ombre, implora Serge. Tu t'assoiras comme tout &agrave;
+ l'heure, et je me mettrai &agrave; genoux, et je te parlerai.</p>
+ <p>
+ Il pleuvait l&agrave; de larges gouttes de soleil. L'astre y triomphait, y prenait
+ la terre nue, la serrait contre l'embrasement de sa poitrine. Dans l'&eacute;tourdissement
+ de la chaleur, Albine chancela, se tourna vers Serge. </p>
+ <p>-- Prends-moi, dit-elle d'une voix mourante.</p>
+ <p>
+ D&egrave;s qu'ils se touch&egrave;rent, ils s'abattirent, les l&egrave;vres
+ sur les l&egrave;vres, sans un cri. Il leur semblait tomber toujours, comme
+ si le roc se f&ucirc;t enfonc&eacute; sous eux, ind&eacute;finiment. Leurs mains
+ errantes cherchaient sur leur visage, sur leur nuque, descendaient le long de
+ leurs v&ecirc;tements. Mais c'&eacute;tait une approche si pleine d'angoisse,
+ qu'ils se relev&egrave;rent presque aussit&ocirc;t, exasp&eacute;r&eacute;s,
+ ne pouvant aller plus loin dans le contentement de leurs d&eacute;sirs. Et ils
+ s'enfuirent, chacun par un sentier diff&eacute;rent. Serge courut jusqu'au pavillon,
+ se jeta sur son lit, la t&ecirc;te en feu, le coeur au d&eacute;sespoir. Albine
+ ne rentra qu'&agrave; la nuit, apr&egrave;s avoir pleur&eacute; toutes ses larmes,
+ dans un coin du jardin. Pour la premi&egrave;re fois, ils ne revenaient pas
+ ensemble, las de la joie des longues promenades. Pendant trois jours, ils se
+ boud&egrave;rent. Ils &eacute;taient horriblement malheureux. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<h3>XIII.</h3>
+ <p>Cependant, &agrave; cette heure, le parc entier &eacute;tait &agrave; eux. Ils
+ en avaient pris possession, souverainement. Pas un coin de terre qui ne leur
+ appartint. C'&eacute;tait pour eux que le bois de roses fleurissait, que le
+ parterre avait des odeurs douces, alanguies, dont les bouff&eacute;es les endormaient,
+ la nuit, par leurs fen&ecirc;tres ouvertes. Le verger les nourrissait, emplissait
+ de fruits les jupes d'Albine, les rafra&icirc;chissait de l'ombre musqu&eacute;e
+ de ses branches, sous lesquelles il faisait si bon d&eacute;jeuner, apr&egrave;s
+ le lever du soleil. Dans les prairies, ils avaient les herbes et les eaux: les
+ herbes qui &eacute;largissaient ind&eacute;finiment leur royaume, en d&eacute;roulant
+ sans cesse devant eux des tapis de soie; les eaux qui &eacute;taient la meilleure
+ de leurs joies, leur grande puret&eacute;, leur grande innocence, le ruissellement
+ de fra&icirc;cheur o&ugrave; ils aimaient &agrave; tremper leur jeunesse. Ils
+ poss&eacute;daient la for&ecirc;t, depuis les ch&ecirc;nes &eacute;normes que
+ dix hommes n'auraient pu embrasser, jusqu'aux bouleaux minces qu'un enfant aurait
+ cass&eacute; d'un effort; la for&ecirc;t avec tous ses arbres, toute son ombre,
+ ses avenues, ses clairi&egrave;res, ses trous de verdure, inconnus aux oiseaux
+ eux-m&ecirc;mes; la for&ecirc;t dont ils disposaient &agrave; leur guise, comme
+ d'une tente g&eacute;ante, pour y abriter, &agrave; l'heure de midi, leur tendresse
+ n&eacute;e du matin. Ils r&eacute;gnaient partout, m&ecirc;me sur les rochers,
+ sur les sources, sur ce sol terrible, aux plantes monstrueuses, qui avait tressailli
+ sous le poids de leurs corps, et qu'ils aimaient, plus que les autres couches
+ molles du jardin, pour l'&eacute;trange frisson qu'ils y avaient go&ucirc;t&eacute;.
+ Ainsi, maintenant, en face, &agrave; gauche, &agrave; droite, ils &eacute;taient
+ les ma&icirc;tres, ils avaient conquis leur domaine, ils marchaient au milieu
+ d'une nature amie, qui les connaissait, les saluant d'un rire au passage, s'offrant
+ &agrave; leurs plaisirs, en servante soumise. Et ils jouissaient encore du ciel,
+ du large pan bleu &eacute;tal&eacute; au-dessus de leurs t&ecirc;tes; les murailles
+ ne l'enfermaient pas, mais il appartenait &agrave; leurs yeux, il entrait dans
+ leur bonheur de vivre, le jour avec son soleil triomphant, la nuit avec sa pluie
+ chaude d'&eacute;toiles. Il les ravissait &agrave; toutes les minutes de la
+ journ&eacute;e, changeant comme une chair vivante, plus blanc au matin qu'une
+ fille &agrave; son lever, dor&eacute; &agrave; midi d'un d&eacute;sir de f&eacute;condit&eacute;,
+ p&acirc;m&eacute; le soir dans la lassitude heureuse de ses tendresses. Jamais
+ il n'avait le m&ecirc;me visage. Chaque soir, surtout, il les &eacute;merveillait,
+ &agrave; l'heure des adieux. Le soleil glissant &agrave; l'horizon trouvait
+ toujours un nouveau sourire. Parfois, il s'en allait, au milieu d'une paix sereine,
+ sans un nuage, noy&eacute; peu &agrave; peu dans un bain d'or. D'autres fois,
+ il &eacute;clatait en rayons de pourpre, il crevait sa robe de vapeur, s'&eacute;chappait
+ en ond&eacute;es de flammes qui barraient le ciel de queues de com&egrave;tes
+ gigantesques, dont les chevelures incendiaient les cimes des hautes futaies.
+ Puis, c'&eacute;taient, sur des plages de sable rouge, sur des bancs allong&eacute;s
+ de corail rose, un coucher d'astre attendri, soufflant un &agrave; un ses rayons;
+ ou encore un coucher discret, derri&egrave;re quelque gros nuage, drap&eacute;
+ comme un rideau d'alc&ocirc;ve de soie grise, ne montrant qu'une rougeur de
+ veilleuse, au fond de l'ombre croissante; ou encore un coucher passionn&eacute;,
+ des blancheurs renvers&eacute;es, peu &agrave; peu saignantes sous le disque
+ embras&eacute; qui les mordait, finissant par rouler avec lui derri&egrave;re
+ l'horizon, au milieu d'un chaos de membres tordus qui s'&eacute;croulait dans
+ de la lumi&egrave;re.</p>
+<p>Les plantes seules n'avaient pas fait leur soumission. Albine et Serge marchaient
+ royalement dans la foule des animaux qui leur rendaient ob&eacute;issance. Lorsqu'ils
+ traversaient le parterre, des vols de papillons se levaient pour le plaisir
+ de leurs yeux, les &eacute;ventaient de leurs ailes battantes, les suivaient
+ comme le frisson vivant du soleil, comme des fleurs envol&eacute;es secouant
+ leur parfum. Au verger, ils se rencontraient, en haut des arbres, avec les oiseaux
+ gourmands; les pierrots, les pinsons, les loriots, les bouvreuils, leur indiquaient
+ les fruits les plus m&ucirc;rs, tout cicatris&eacute;s des coups de leur bec;
+ et il y avait l&agrave; un vacarme d'&eacute;coliers en r&eacute;cr&eacute;ation,
+ une gaiet&eacute; turbulente de maraude, des bandes effront&eacute;es qui venaient
+ voler des cerises &agrave; leurs pieds, pendant qu'ils d&eacute;jeunaient, &agrave;
+ califourchon sur les branches. Albine s'amusait plus encore dans les prairies,
+ &agrave; prendre les petites grenouilles vertes accroupies le long des brins
+ de jonc, avec leurs yeux d'or, leur douceur de b&ecirc;tes contemplatives; tandis
+ que, &agrave; l'aide d'une paille s&egrave;che, Serge faisait sortir les grillons
+ de leurs trous, chatouillait le ventre des cigales pour les engager &agrave;
+ chanter, ramassait des insectes bleus, des insectes roses, des insectes jaunes,
+ qu'il promenait ensuite sur ses manches, pareils &agrave; des boutons de saphir,
+ de rubis et de topaze; puis, l&agrave; &eacute;tait la vie myst&eacute;rieuse
+ des rivi&egrave;res, les poissons &agrave; dos sombre filant dans le vague de
+ l'eau, les anguilles devin&eacute;es au trouble l&eacute;ger des herbes, le
+ frai s'&eacute;parpillant au moindre bruit comme une fum&eacute;e de sable noir&acirc;tre,
+ les mouches mont&eacute;es sur de grands patins ridant la nappe morte de larges
+ ronds argent&eacute;s, tout ce pullulement silencieux qui les retenait le long
+ des rives leur donnait l'envie souvent de se planter, les jambes nues, au beau
+ milieu du courant, pour sentir le glissement sans fin de ces millions d'existences.
+ D'autres jours, les jours de langueur tendre, c'&eacute;tait sous les arbres
+ de la for&ecirc;t, dans l'ombre sonore, qu'ils allaient &eacute;couter les s&eacute;r&eacute;nades
+ de leurs musiciens, la fl&ucirc;te de cristal des rossignols, la petite trompette
+ argentine des m&eacute;sanges, l'accompagnement lointain des coucous; ils s'&eacute;merveillaient
+ du vol brusque des faisans, dont la queue mettait comme une raie de soleil au
+ milieu des branches; ils s'arr&ecirc;taient, souriants, laissant passer &agrave;
+ quelques pas une bande joueuse de jeunes chevreuils, ou des couples de cerfs
+ s&eacute;rieux qui ralentissaient leur trot pour les regarder. D'autres jours
+ encore, lorsque le ciel br&ucirc;lait, ils montaient sur les roches, ils prenaient
+ plaisir aux nu&eacute;es de sauterelles que leurs pieds faisaient lever des
+ landes de thym, avec le cr&eacute;pitement d'un brasier qui s'effare; les couleuvres
+ d&eacute;roul&eacute;es au bord des buissons roussis, les l&eacute;zards allong&eacute;s
+ sur les pierres chauff&eacute;es &agrave; blanc, les suivaient d'un oeil amical;
+ les flamants roses, qui trempaient leurs pattes dans l'eau des sources, ne s'envolaient
+ pas &agrave; leur approche, rassurant par leur gravit&eacute; confiante les
+ poules d'eau assoupies au milieu du bassin. </p>
+<p>Cette vie du parc, Albine et Serge ne la sentaient grandir autour d'eux que
+ depuis le jour o&ugrave; ils s'&eacute;taient senti vivre eux-m&ecirc;mes, dans
+ un baiser. Maintenant, elle les assourdissait par instants, elle leur parlait
+ une langue qu'ils n'entendaient pas, elle leur adressait des sollicitations,
+ auxquelles ils ne savaient comment c&eacute;der. C'&eacute;tait cette vie, toutes
+ ces voix et ces chaleurs d'animaux, toutes ces odeurs et ces ombres de plantes,
+ qui les troublaient, au point de les f&acirc;cher l'un contre l'autre. Et, cependant,
+ ils ne trouvaient dans le parc qu'une familiarit&eacute; affectueuse. Chaque
+ herbe, chaque bestiole, leur devenaient des amies. Le Paradou &eacute;tait une
+ grande caresse. Avant leur venue, pendant plus de cent ans, le soleil seul avait
+ r&eacute;gn&eacute; l&agrave;, en ma&icirc;tre libre, accrochant sa splendeur
+ &agrave; chaque branche. Le jardin, alors, ne connaissait que lui. Il le voyait,
+ tous les matins, sauter le mur de cl&ocirc;ture de ses rayons obliques, s'asseoir
+ d'aplomb &agrave; midi sur la terre p&acirc;m&eacute;e, s'en aller le soir,
+ &agrave; l'autre bout, en un baiser d'adieu rasant les feuillages. Aussi le
+ jardin n'avait-il plus honte, il accueillait Albine et Serge, comme il avait
+ si longtemps accueilli le soleil, en bons enfants avec lesquels on ne se g&ecirc;ne
+ pas. Les b&ecirc;tes, les arbres, les eaux, les pierres, restaient d'une extravagance
+ adorable, parlant tout haut, vivant tout nus, sans un secret, &eacute;talant
+ l'effronterie innocente, la belle tendresse des premiers jours du monde. Ce
+ coin de nature riait discr&egrave;tement des peurs d'Albine et de Serge, il
+ se faisait plus attendri, d&eacute;roulait sous leurs pieds ses couches de gazon
+ les plus molles, rapprochait les arbustes pour leur m&eacute;nager des sentiers
+ &eacute;troits. S'il ne les avait pas encore jet&eacute;s aux bras l'un de l'autre,
+ c'&eacute;tait qu'il se plaisait &agrave; promener leurs d&eacute;sirs, &agrave;
+ s'&eacute;gayer de leurs baisers maladroits, sonnant sous les ombrages comme
+ des cris d'oiseaux courrouc&eacute;s. Mais eux, souffrant de la grande volupt&eacute;
+ qui les entourait, maudissaient le jardin. L'apr&egrave;s-midi o&ugrave; Albine
+ avait tant pleur&eacute;, &agrave; la suite de leur promenade dans les rochers,
+ elle avait cri&eacute; au Paradou, en le sentant si vivant et si br&ucirc;lant
+ autour d'elle:</p>
+ <p>
+ -- Si tu es notre ami, pourquoi nous d&eacute;soles-tu? </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<h3>XIV.</h3>
+
+ <p>D&egrave;s le lendemain, Serge se barricada dans sa chambre. L'odeur du parterre
+ l'exasp&eacute;rait. Il tira les rideaux de calicot, pour ne plus voir le parc,
+ pour l'emp&ecirc;cher d'entrer chez lui. Peut-&ecirc;tre retrouverait-il la
+ paix de l'enfance, loin de ces verdures, dont l'ombre &eacute;tait comme un
+ fr&ocirc;lement sur sa peau. Puis, dans leurs longues heures de t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te,
+ Albine et lui ne parl&egrave;rent plus ni des roches, ni des eaux, ni des arbres,
+ ni du ciel. Le Paradou n'existait plus. Ils t&acirc;chaient de l'oublier. Et
+ ils le sentaient quand m&ecirc;me l&agrave;, tout-puissant, &eacute;norme, derri&egrave;re
+ les rideaux minces; des odeurs d'herbe p&eacute;n&eacute;traient par les fentes
+ des boiseries; des voix prolong&eacute;es faisaient sonner les vitres; toute
+ la vie du dehors riait, chuchotait, embusqu&eacute;e sous les fen&ecirc;tres.
+ Alors, p&acirc;lissants, ils haussaient la voix, ils cherchaient quelque distraction
+ qui leur perm&icirc;t de ne pas entendre.</p>
+ <p>
+ -- Tu n'a pas vu? dit Serge un matin, dans une de ces heures de trouble; il
+ y a l&agrave;, au-dessus de la porte, une femme peinte qui te ressemble.</p>
+ <p>
+ Il riait bruyamment. Et ils revinrent aux peintures; ils tra&icirc;n&egrave;rent
+ de nouveau la table le long des murs, cherchant &agrave; s'occuper.</p>
+ <p>
+ -- Oh! non, murmura Albine, elle est bien plus grosse que moi. Puis, on ne peut
+ pas savoir: elle est si dr&ocirc;lement couch&eacute;e, la t&ecirc;te en bas!
+</p>
+<p>Ils se turent. De la peinture d&eacute;teinte, mang&eacute;e par le temps,
+ se levait une sc&egrave;ne qu'ils n'avaient point encore aper&ccedil;ue. C'&eacute;tait
+ une r&eacute;surrection de chairs tendres sortant du gris de la muraille, une
+ image raviv&eacute;e, dont les d&eacute;tails semblaient repara&icirc;tre un
+ &agrave; un, dans la chaleur de l'&eacute;t&eacute;. La femme couch&eacute;e
+ se renversait sous l'&eacute;treinte d'un faune aux pieds de bouc. On distinguait
+ nettement les bras rejet&eacute;s, le torse abandonn&eacute;, la taille roulante
+ de cette grande fille nue, surprise sur des gerbes de fleurs, fauch&eacute;es
+ par de petits Amours, qui, la faucille en main, ajoutaient sans cesse &agrave;
+ la couche de nouvelles poign&eacute;es de roses. On distinguait aussi l'effort
+ du faune, sa poitrine soufflante qui s'abattait. Puis, &agrave; l'autre bout,
+ il n'y avait plus que les deux pieds de la femme, lanc&eacute;s en l'air, s'envolant
+ comme deux colombes roses.</p>
+ <p>
+ -- Non, r&eacute;p&eacute;ta Albine, elle ne me ressemble pas... Elle est laide.</p>
+ <p>
+ Serge ne dit rien. Il regardait la femme, il regardait Albine, ayant l'air de
+ comparer. Celle-ci retroussa une de ses manches jusqu'&agrave; l'&eacute;paule,
+ pour montrer qu'elle avait le bras plus blanc. Et ils se turent une seconde
+ fois, revenant &agrave; la peinture, ayant sur les l&egrave;vres des questions
+ qu'ils ne voulaient pas se faire. Les larges yeux bleus d'Albine se pos&egrave;rent
+ un instant sur les yeux gris de Serge, o&ugrave; luisait une flamme.</p>
+ <p>
+ -- Tu as donc repeint toute la chambr&eacute;? s'&eacute;cria-t-elle, en sautant
+ de la table. On dirait que ce monde-l&agrave; se r&eacute;veille.</p>
+ <p>
+ Ils se mirent &agrave; rire, mais d'un rire inquiet, avec des coups d'oeil jet&eacute;s
+ aux Amours qui polissonnaient et aux grandes nudit&eacute;s &eacute;talant des
+ corps presque entiers. Ils voulurent tout revoir, par bravade, s'&eacute;tonnant
+ &agrave; chaque panneau, s'appelant pour se montrer des membres de personnages
+ qui n'&eacute;taient certainement pas l&agrave; le mois pass&eacute;. C'&eacute;taient
+ des reins souples pli&eacute;s sur des bras nerveux, des jambes se dessinant
+ jusqu'aux hanches, des femmes reparues dans des embrassades d'hommes, dont les
+ mains &eacute;largies ne serraient auparavant que le vide. Les Amours de pl&acirc;tre
+ de l'alc&ocirc;ve semblaient eux-m&ecirc;mes se culbuter avec une effronterie
+ plus libre. Et Albine ne parlait plus d'enfants qui jouaient, Serge ne hasardait
+ plus des hypoth&egrave;ses &agrave; voix haute. Ils devenaient graves, ils s'attardaient
+ devant les sc&egrave;nes, souhaitant que la peinture retrouv&acirc;t d'un coup
+ tout son &eacute;clat, alanguis et troubl&eacute;s davantage par les derniers
+ voiles qui cachaient les crudit&eacute;s des tableaux. Ces revenants de la volupt&eacute;
+ achevaient de leur apprendre la science d'aimer.</p>
+ <p>
+ Mais Albine s'effraya. Elle &eacute;chappa &agrave; Serge dont elle sentait
+ le souffle plus chaud sur son cou. Elle vint s'asseoir &agrave; un bout du canap&eacute;,
+ en murmurant:</p>
+ <p>
+ -- Ils me font peur, &agrave; la fin. Les hommes ressemblent &agrave; des bandits,
+ les femmes ont des yeux mourants de personnes qu'on tue.</p>
+ <p>
+ Serge se mit &agrave; quelques pas d'elle, dans un fauteuil, parlant d'autre
+ chose. Ils &eacute;taient tr&egrave;s las tous les deux, comme s'ils avaient
+ fait une longue course. Et ils &eacute;prouvaient un malaise, &agrave; croire
+ que les peintures les regardaient. Les grappes d'Amours roulaient hors des lambris,
+ avec un tapage de chairs amoureuses, une d&eacute;bandade de gamins &eacute;hont&eacute;s
+ leur jetant leurs fleurs, les mena&ccedil;ants de les lier ensemble, &agrave;
+ l'aide des faveurs bleues dont ils encha&icirc;naient &eacute;troitement deux
+ amants, dans un coin du plafond. Les couples s'animaient, d&eacute;roulaient
+ l'histoire de cette grande fille nue aim&eacute;e d'un faune, qu'ils pouvaient
+ reconstruire depuis le guet du faune derri&egrave;re un buisson de roses, jusqu'&agrave;
+ l'abandon de la grande fille au milieu des roses effeuill&eacute;es. Est-ce
+ qu'ils allaient tous descendre? N'&eacute;tait-ce pas eux qui soupiraient d&eacute;j&agrave;,
+ et dont l'haleine emplissait la chambre de l'odeur d'une volupt&eacute; ancienne?</p>
+ <p>
+ -- On &eacute;touffe, n'est-ce pas? dit Albine. J'ai eu beau donner de l'air,
+ la chambre a toujours senti le vieux.</p>
+ <p>
+ -- L'autre nuit, raconta Serge, j'ai &eacute;t&eacute; r&eacute;veill&eacute;
+ par un parfum si p&eacute;n&eacute;trant, que je t'ai appel&eacute;e, croyant
+ que tu venais d'entrer dans la chambre. On aurait dit la ti&eacute;deur de tes
+ cheveux, lorsque tu piques dedans des brins d'h&eacute;liotrope... Les premiers
+ jours, cela arrivait de loin, comme un souvenir d'odeur. Mais &agrave; pr&eacute;sent,
+ je ne puis plus dormir, l'odeur grandit jusqu'&agrave; me suffoquer. Le soir
+ surtout, l'alc&ocirc;ve est si chaude que je finirai par coucher sur le canap&eacute;.</p>
+ <p>
+ Albine mit un doigt &agrave; ses l&egrave;vres, murmurant:</p>
+ <p>
+ - C'est la morte, tu sais, celle qui a v&eacute;cu ici.</p>
+ <p>
+ Ils all&egrave;rent flairer l'alc&ocirc;ve plaisantant, tr&egrave;s s&eacute;rieux
+ au fond. Assur&eacute;ment, jamais l'alc&ocirc;ve n'avait exhal&eacute; une
+ senteur si troublante. Les murs semblaient encore frissonnants d'un fr&ocirc;lement
+ de jupe musqu&eacute;e. Le parquet avait gard&eacute; la douceur embaum&eacute;e
+ de deux pantoufles de satin tomb&eacute;es devant le lit. Et, sur le lit lui-m&ecirc;me,
+ contre le bois du chevet, Serge pr&eacute;tendait retrouver l'empreinte d'une
+ petite main, qui avait laiss&eacute; l&agrave; son parfum persistant de violette.
+ De tous les meubles, &agrave; cette heure, se levait le fant&ocirc;me odorant
+ de la morte.</p>
+ <p>
+ -- Tiens! voil&agrave; le fauteuil o&ugrave; elle devait s'asseoir, cria Albine.
+ On sent ses &eacute;paules, dans le dossier.</p>
+ <p>
+ Et elle s'assit elle-m&ecirc;me, elle dit &agrave; Serge de se mettre &agrave;
+ genoux pour lui baiser la main.</p>
+ <p>
+ -- Tu te souviens, le jour o&ugrave; je t'ai re&ccedil;u, en te disant: &quot;Bonjour,
+ mon cher seigneur...&quot; Mais ce n'&eacute;tait pas tout, n'est-ce pas? Il
+ lui baisait les mains, quand ils avaient referm&eacute; la porte... Les voil&agrave;,
+ mes mains. Elles sont &agrave; toi.</p>
+ <p>
+ Alors, ils tent&egrave;rent de recommencer leurs anciens jeux, pour oublier
+ le Paradou dont ils entendaient le grand rire croissant, pour ne plus voir les
+ peintures, pour ne plus c&eacute;der aux langueurs de l'alc&ocirc;ve. Albine
+ faisait des mines, se renversait, riait de la figure sotte que Serge avait &agrave;
+ ses pieds.</p>
+ <p>
+ - Gros b&ecirc;ta, prends-moi la taille, dis-moi des choses aimables, puisque
+ tu es cens&eacute; mon amoureux... Tu ne sais donc pas m'aimer?</p>
+ <p>
+ Mais d&egrave;s qu'il la tenait, qu'il la soulevait brutalement, elle se d&eacute;battait,
+ elle s'&eacute;chappait, toute f&acirc;ch&eacute;e.</p>
+ <p>
+ - Non, laisse-moi, je ne veux pas!... On meurt dans cette chambre.</p>
+ <p>
+ A partir de ce jour, ils eurent peur de la chambre, de m&ecirc;me qu'ils avaient
+ peur du jardin. Leur dernier asile devenait un lieu redoutable, o&ugrave; ils
+ ne pouvaient se trouver ensemble, sans se surveiller d'un regard furtif. Albine
+ n'y entrait presque plus; elle restait sur le seuil, la porte grande ouverte
+ derri&egrave;re elle, comme pour se m&eacute;nager une fuite prompte. <br>
+ Serge y vivait seul, dans une anxi&eacute;t&eacute; douloureuse, &eacute;touffant
+ davantage, couchant sur le canap&eacute;, t&acirc;chant d'&eacute;chapper aux
+ soupirs du parc, aux odeurs des vieux meubles. La nuit, les nudit&eacute;s des
+ peintures lui donnaient des r&ecirc;ves fous, dont il ne gardait au r&eacute;veil
+ qu'une inqui&eacute;tude nerveuse. Il se crut malade de nouveau; sa sant&eacute;
+ avait un dernier besoin pour se r&eacute;tablir compl&egrave;tement, le besoin
+ d'une pl&eacute;nitude supr&ecirc;me, d'une satisfaction enti&egrave;re qu'il
+ ne savait o&ugrave; aller chercher. Alors, il passa ses journ&eacute;es, silencieux,
+ les yeux meurtris, ne s'&eacute;veillant d'un l&eacute;ger tressaillement qu'aux
+ heures o&ugrave; Albine venait le voir. Ils demeuraient en face l'un de l'autre,
+ &agrave; se regarder gravement, avec de rares paroles tr&egrave;s douces, qui
+ les navraient. Les yeux d'Albine &eacute;taient encore plus meurtris que ceux
+ de Serge, et ils l'imploraient.</p>
+ <p>
+ Puis, au bout d'une semaine, Albine ne resta plus que quelques minutes. Elle
+ paraissait l'&eacute;viter. Elle arrivait, toute soucieuse, se tenait debout,
+ avait h&acirc;te de sortir. Quand il l'interrogeait, lui reprochant de n'&ecirc;tre
+ plus son amie, elle d&eacute;tournait la t&ecirc;te, pour ne pas avoir &agrave;
+ r&eacute;pondre. Jamais elle ne voulait lui conter l'emploi des matin&eacute;es
+ qu'elle vivait loin de lui. Elle secouait la t&ecirc;te d'un air g&ecirc;n&eacute;,
+ parlait de sa paresse. S'il la pressait davantage, elle se retirait d'un bond,
+ lui jetait le soir un simple adieu au travers de la porte. Cependant, lui, voyait
+ bien qu'elle devait pleurer souvent. Il suivait sur son visage les phases d'un
+ espoir toujours d&eacute;&ccedil;u, la continuelle r&eacute;volte d'un d&eacute;sir
+ acharn&eacute; &agrave; se satisfaire. Certains jours, elle &eacute;tait mortellement
+ triste, la face d&eacute;courag&eacute;e, avec une marche lente qui h&eacute;sitait
+ &agrave; tenter plus longtemps la joie de vivre. D'autres jours, elle avait
+ des rires contenus, la figure rayonnante d'une pens&eacute;e de triomphe, dont
+ elle ne voulait pas parler encore, les pieds inquiets, ne pouvant tenir en place,
+ ayant h&acirc;te de courir &agrave; une derni&egrave;re certitude. Et, le lendemain,
+ elle retombait &agrave; ses d&eacute;solations, pour se remettre &agrave; esp&eacute;rer
+ le jour suivant. Mais ce qu'il lui devint bient&ocirc;t impossible de cacher,
+ ce fut une immense fatigue, une lassitude qui lui brisait les membres. M&ecirc;me
+ aux instants de confiance, elle fl&eacute;chissait, elle glissait au sommeil,
+ les yeux ouverts.</p>
+ <p>
+ Serge avait cess&eacute; de la questionner, comprenant qu'elle ne voulait pas
+ r&eacute;pondre. Maintenant, d&egrave;s qu'elle entrait, il la regardait avec
+ anxi&eacute;t&eacute;, craignant qu'elle n'e&ucirc;t plus la force un soir de
+ revenir jusqu'&agrave; lui. O&ugrave; pouvait-elle se lasser ainsi? Quelle lutte
+ de chaque heure la rendait si d&eacute;sol&eacute;e et si heureuse? Un matin,
+ un l&eacute;ger pas qu'il entendit sous ses fen&ecirc;tres le fit tressaillir.
+ Ce ne pouvait &ecirc;tre un chevreuil qui se hasardait de la sorte. Il connaissait
+ trop bien ce pas rythm&eacute; dont les herbes n'avaient pas &agrave; souffrir.
+ Albine courait sans lui le Paradou. C'&eacute;tait du Paradou qu'elle lui rapportait
+ des d&eacute;couragements, qu'elle lui rapportait des esp&eacute;rances, tout
+ ce combat, toute cette lassitude dont elle se mourait. Et il se doutait bien
+ de ce qu'elle cherchait, seule, au fond des feuillages, sans une parole, avec
+ un ent&ecirc;tement muet de femme qui s'est jur&eacute; de trouver. D&egrave;s
+ lors, il &eacute;couta son pas. Il n'osait soulever le rideau, la suivre de
+ loin &agrave; travers les branches; mais il go&ucirc;tait une singuli&egrave;re
+ &eacute;motion, presque douloureuse, &agrave; savoir si elle allait &agrave;
+ gauche ou &agrave; droite, si elle s'enfon&ccedil;ait dans le parterre, et jusqu'o&ugrave;
+ elle poussait ses courses. Au milieu de la vie bruyante du parc, de la voix
+ roulante des arbres, du ruissellement des eaux, de la chanson continue des b&ecirc;tes,
+ il distinguait le petit bruit de ses bottines, si nettement, qu'il aurait pu
+ dire si elle marchait sur le gravier des rivi&egrave;res, ou sur la terre &eacute;miett&eacute;e
+ de la for&ecirc;t, ou sur les dalles des roches nues. M&ecirc;me il en arriva
+ &agrave; reconna&icirc;tre, au retour, les joies ou les tristesses d'Albine
+ au choc nerveux de ses talons. D&egrave;s qu'elle montait l'escalier, il quittait
+ la fen&ecirc;tre, il ne lui avouait pas qu'il l'avait ainsi accompagn&eacute;e
+ partout. Mais elle avait d&ucirc; deviner sa complicit&eacute;, car elle lui
+ contait ses recherches, d&eacute;sormais, d'un regard.</p>
+ <p>
+ -- Reste, ne sors plus, lui dit-il &agrave; mains jointes, un matin qu'il la
+ voyait essouffl&eacute;e encore de la ville. Tu me d&eacute;sesp&egrave;res.</p>
+ <p>
+ Elle s'&eacute;chappa, irrit&eacute;e. Lui, commen&ccedil;ait &agrave; souffrir
+ davantage de ce jardin tout sonore des pas d'Albine. Le petit bruit des bottines
+ &eacute;tait une voix de plus qui l'appelait, une voix dominante dont le retentissement
+ grandissait en lui. Il se ferma les oreilles, il ne voulut plus entendre, et
+ le pas, au loin, gardait un &eacute;cho, dans le battement de son coeur. Puis,
+ le soir, lorsqu'elle revenait, c'&eacute;tait tout le parc qui rentrait derri&egrave;re
+ elle, avec les souvenirs de leurs promenades, le lent &eacute;veil de leurs
+ tendresses, au milieu de la nature complice. Elle semblait plus grande, plus
+ grave, comme m&ucirc;rie par ses courses solitaires. Il ne restait rien en elle
+ de l'enfant joueuse, tellement qu'il claquait des dents parfois, en la regardant,
+ &agrave; la voir si d&eacute;sirable.</p>
+ <p>
+ Ce fut un jour, vers midi, que Serge entendit Albine revenir au galop. Il s'&eacute;tait
+ d&eacute;fendu de l'&eacute;couter, lorsqu'elle &eacute;tait partie. D'ordinaire,
+ elle ne rentrait que tard. Et il demeura surpris des sauts qu'elle devait faire,
+ allant droit devant elle, brisant les branches qui barraient les sentiers. En
+ bas, sous les fen&ecirc;tres, elle riait. Lorsqu'elle fut dans l'escalier, elle
+ soufflait si fortement, qu'il crut sentir la chaleur de son haleine sur son
+ visage. Et elle ouvrit la porte toute grande, elle cria:</p>
+ <p>
+ -- J'ai trouv&eacute;! </p>
+<p>Elle s'&eacute;tait assise, elle r&eacute;p&eacute;tait doucement, d'une voix
+ suffoqu&eacute;e:</p>
+ <p>
+ -- J'ai trouv&eacute;! J'ai trouv&eacute;! </p>
+<p>Mais Serge lui mit la main sur les l&egrave;vres, &eacute;perdu, balbutiant:</p>
+ <p>
+ -- Je t'en prie, ne me dis rien. Je ne veux rien savoir. Cela me tuerait, si
+ tu parlais.</p>
+ <p>
+ Alors, elle se tut, les yeux ardents, serrant les l&egrave;vres pour que les
+ paroles n'en jaillissent pas malgr&eacute; elle. Et elle resta dans la chambre
+ jusqu'au soir, cherchant le regard de Serge, lui confiant un peu de ce qu'elle
+ savait, d&egrave;s qu'elle parvenait &agrave; le rencontrer. Elle avait comme
+ de la lumi&egrave;re sur la face. Elle sentait si bon, elle &eacute;tait si sonore
+ de vie, qu'il la respirait, qu'elle entrait en lui autant par l'ou&iuml;e que
+ par la vue. Tous ses sens la buvaient. Et il se d&eacute;fendait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment
+ contre cette lente possession de son &ecirc;tre.</p>
+ <p>
+ Le lendemain, lorsqu'elle fut descendue, elle s'installa de m&ecirc;me dans
+ la chambre.</p>
+ <p>
+ -- Tu ne sors pas? demanda-t-il, se sentant vaincu, si elle demeurait l&agrave;.</p>
+ <p>
+ Elle r&eacute;pondit que non, qu'elle ne sortirait plus. A mesure qu'elle se
+ d&eacute;lassait, il la sentait plus forte, plus triomphante. Bient&ocirc;t
+ elle pourrait le prendre par le petit doigt, le mener &agrave; cette couche
+ d'herbe, dont son silence contait si haut la douceur. Ce jour-l&agrave;, elle
+ ne parla pas encore, elle se contenta de l'attirer &agrave; ses pieds, assis
+ sur un coussin. Le jour suivant seulement, elle se hasarda &agrave; dire:</p>
+ <p>
+ -- Pourquoi t'emprisonnes-tu ici? Il fait si bon sous les arbres! </p>
+<p>Il se souleva, les bras tendus, suppliant. Mais elle riait.</p>
+ <p>
+ -- Non, non, nous n'irons pas, puisque tu ne veux pas... C'est cette chambre
+ qui a une si singuli&egrave;re odeur! Nous serions mieux dans le jardin, plus
+ &agrave; l'aise, plus &agrave; l'abri. Tu as tort d'en vouloir au jardin.</p>
+ <p>
+ Il s'&eacute;tait remis &agrave; ses pieds, muet, les paupi&egrave;res baiss&eacute;es,
+ avec des fr&eacute;missements qui lui couraient sur la face.</p>
+ <p>
+ -- Nous n'irons pas, reprit-elle, ne te f&acirc;che pas. Mais est-ce que tu
+ ne pr&eacute;f&egrave;res pas les herbes du parc &agrave; ces peintures? Tu
+ te rappelles tout ce que nous avons vu ensemble... Ce sont ces peintures qui
+ nous attristent. Elles sont g&ecirc;nantes, &agrave; nous regarder toujours.</p>
+ <p>
+ Et comme il s'abandonnait peu &agrave; peu contre elle, elle lui passa un bras
+ au cou, elle lui renversa la t&ecirc;te sur ses genoux, murmurant encore, &agrave;
+ voix plus basse: </p>
+<p>-- C'est comme cela qu'on serait bien, dans un coin que je connais. L&agrave;,
+ rien ne nous troublerait. Le grand air gu&eacute;rirait ta fi&egrave;vre.</p>
+ <p>
+ Elle se tut, sentant qu'il frissonnait. Elle craignait qu'un mot trop vif ne
+ le rendit &agrave; ses terreurs. Lentement, elle le conqu&eacute;rait, rien
+ qu'&agrave; promener sur son visage la caresse bleue de son regard. Il avait
+ relev&eacute; les paupi&egrave;res, il reposait sans tressaillements nerveux,
+ tout &agrave; elle.</p>
+ <p>
+ -- Ah! si tu savais! souffla-t-elle doucement &agrave; son oreille.</p>
+ <p>
+ Elle s'enhardit, en voyant qu'il ne cessait pas de sourire.</p>
+ <p>
+ -- C'est un mensonge, ce n'est pas d&eacute;fendu, murmura-t-elle. Tu es un
+ homme, tu ne dois pas avoir peur... Si nous allions l&agrave;, et que quelque
+ danger me mena&ccedil;&acirc;t, tu me d&eacute;fendrais, n'est-ce pas? Tu saurais
+ bien m'emporter &agrave; ton cou? Moi, je suis tranquille, quand je suis avec
+ toi... Vois donc comme tu as des bras forts. Est-ce qu'on redoute quelque chose,
+ lorsqu'on des bras aussi forts que les tiens!</p>
+ <p>
+ D'une main, elle le flattait, longuement, sur les cheveux, sur la nuque, sur
+ les &eacute;paules.</p>
+ <p>
+ -- Non, ce n'est pas d&eacute;fendu, reprit-elle. Cette histoire-l&agrave; est
+ bonne pour les b&ecirc;tes. Ceux qui l'ont r&eacute;pandue, autrefois, avaient
+ int&eacute;r&ecirc;t &agrave; ce qu'on n'all&acirc;t pas les d&eacute;ranger
+ dans l'endroit le plus d&eacute;licieux du jardin... Dis-toi que, d&egrave;s
+ que tu seras assis sur ce tapis d'herbe, tu seras parfaitement heureux. Alors
+ seulement nous conna&icirc;trons tout, nous serons les vrais ma&icirc;tres...
+ Ecoute-moi, viens avec moi.</p>
+ <p>
+ Il refusa de la t&ecirc;te, mais sans col&egrave;re, en homme que ce jeu amusait.
+ </p>
+ <p>Puis, au bout d'un silence, d&eacute;sol&eacute; de la voir bouder, voulant
+ qu'elle le caress&acirc;t encore, il ouvrit enfin les l&egrave;vres, il demanda:</p>
+ <p>
+ - O&ugrave; est-ce? </p>
+<p>Elle ne r&eacute;pondit pas d'abord. Elle semblait regarder au loin.</p>
+ <p>
+ -- C'est l&agrave;-bas, murmura-t-elle. Je ne puis pas t'indiquer. Il faut suivre
+ la longue all&eacute;e, puis on tourne &agrave; gauche, et encore &agrave; gauche.
+ Nous avons d&ucirc; passer &agrave; c&ocirc;t&eacute; vingt fois... Va, tu aurais
+ beau chercher, tu ne trouverais pas, si je ne t'y menais par la main. Moi, j'irais
+ tout droit, bien qu'il me soit impossible de t'enseigner le chemin.</p>
+ <p>
+ -- Et qui t'a conduite? </p>
+<p>-- Je ne sais pas... Les plantes, ce matin-l&agrave;, avaient toutes l'air
+ de me pousser de ce c&ocirc;t&eacute;. Les branches longues me fouettaient par-derri&egrave;re,
+ les herbes m&eacute;nageaient des pentes, les sentiers s'offraient d'eux-m&ecirc;mes.
+ Et je crois que les b&ecirc;tes s'en m&ecirc;laient aussi, car j'ai vu un cerf
+ qui galopait devant moi comme pour m'inviter &agrave; le suivre, tandis qu'un
+ vol de bouvreuils allait d'arbre en arbre, m'avertissant par de petits cris,
+ lorsque j'&eacute;tais tent&eacute;e de prendre une mauvaise route.</p>
+ <p>
+ -- Et c'est tr&egrave;s beau?</p>
+ <p>
+ De nouveau, elle ne r&eacute;pondit pas. Une profonde extase noyait ses yeux.
+ Et quand elle put parler: </p>
+<p>-- Beau comme je ne saurais le dire... J'ai &eacute;t&eacute; p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e
+ d'un tel charme, que j'ai eu simplement conscience d'une joie sans nom, tombant
+ des feuillages, dormant sur les herbes. Et je suis revenue en courant, pour
+ te ramener avec moi, pour ne pas go&ucirc;ter sans toi le bonheur de m'asseoir
+ dans cette ombre.</p>
+ <p>
+ Elle lui reprit le cou entre ses bras, le suppliant ardemment, de tout pr&egrave;s,
+ les l&egrave;vres presque sur ses l&egrave;vres.</p>
+ <p>
+ -- Oh! tu viendras, balbutia-t-elle. Songe que je vivrais d&eacute;sol&eacute;e,
+ si tu ne venais pas... C'est une envie que j'ai, un besoin lointain, qui a grandi
+ chaque jour, qui maintenant me fait souffrir. Tu ne peux pas vouloir que je
+ souffre?... Et quand m&ecirc;me tu devrais en mourir, quand m&ecirc;me cette
+ ombre nous tuerait tous les deux, est-ce que tu h&eacute;siterais, est-ce que
+ tu aurais le moindre regret? Nous resterions couch&eacute;s ensemble, au pied
+ de l'arbre; nous dormirions toujours, l'un contre l'autre. Cela serait tr&egrave;s
+ bon, n'est-ce pas?</p>
+ <p>
+ -- Oui, oui, b&eacute;gaya-t-il, gagn&eacute; par l'affolement de cette passion
+ toute vibrante de d&eacute;sir.</p>
+ <p>
+ -- Mais nous ne mourrons pas, continua-t-elle, haussant la voix, avec un rire
+ de femme victorieuse; nous vivrons pour nous aimer... C'est un arbre de vie,
+ un arbre sous lequel nous serons plus forts, plus sains, plus parfaits. Tu verras,
+ tout nous deviendra ais&eacute;. Tu pourras me prendre, ainsi que tu r&ecirc;vais
+ de le faire, si &eacute;troitement, que pas un bout de mon corps ne sera hors
+ de toi. Alors, j'imagine quelque chose de c&eacute;leste qui descendra en nous...
+ Veux-tu?</p>
+ <p>
+ Il p&acirc;lissait, il battait des paupi&egrave;res, comme si une grande clart&eacute;
+ l'e&ucirc;t g&ecirc;n&eacute;.</p>
+ <p>
+ -- Veux-tu? Veux-tu? r&eacute;p&eacute;ta-t-elle, plus br&ucirc;lante, d&eacute;j&agrave;
+ soulev&eacute;e &agrave; demi.</p>
+ <p>
+ Il se mit debout, il la suivit, chancelant d'abord, puis attach&eacute; &agrave;
+ sa taille, ne pouvant se s&eacute;parer d'elle. Il allait o&ugrave; elle allait,
+ entra&icirc;n&eacute; dans l'air chaud coulant de sa chevelure. Et comme il
+ venait un peu en arri&egrave;re, elle se tournait &agrave; demi; elle avait
+ un visage tout luisant d'amour,
+ une bouche et des yeux de tentation, qui l'appelaient, avec un tel empire, qu'il
+ l'aurait ainsi accompagn&eacute;e, partout en chien fid&egrave;le. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XV. </h3>
+ <p>Ils descendirent, ils march&egrave;rent au milieu du jardin, sans que Serge
+ cess&acirc;t de sourire. Il n'aper&ccedil;ut les verdures que dans les miroirs
+ clairs des yeux d'Albine. Le jardin, en les voyant, avait eu comme un rire prolong&eacute;,
+ un murmure satisfait volant de feuille en feuille, jusqu'au bout des avenues
+ les plus profondes. Depuis des journ&eacute;es, il devait les attendre, ainsi
+ li&eacute;s &agrave; la taille, r&eacute;concili&eacute;s avec les arbres, cherchant
+ sur les couches d'herbe leur amour perdu. Un chut solennel courut sous les branches.
+ Le ciel de deux heures avait un assoupissement de brasier. Des plantes se haussaient
+ pour les regarder passer. </p>
+<p>-- Les entends-tu? demandait Albine &agrave; demi-voix. Elles se taisent quand
+ nous approchons. Mais, au loin, elles nous attendent, elles se confient de l'une
+ &agrave; l'autre le chemin qu'elles doivent nous indiquer... Je t'avais bien
+ dit que nous n'aurions pas &agrave; nous inqui&eacute;ter des sentiers. Ce sont
+ les arbres qui me montrent la route, de leurs bras tendus. </p>
+<p>En effet, le parc entier les poussait doucement. Derri&egrave;re eux, il semblait
+ qu'une barri&egrave;re de buissons se h&eacute;riss&acirc;t, pour les emp&ecirc;cher
+ de revenir sur leurs pas; tandis que, devant eux, le tapis des gazons se d&eacute;roulait,
+ si ais&eacute;ment, qu'ils ne regardaient m&ecirc;me plus &agrave; leurs pieds,
+ s'abandonnant aux pentes douces des terrains. </p>
+<p>-- Et les oiseaux nous accompagnent, reprenait Albine. Ce sont des m&eacute;sanges,
+ cette fois. Les vois-tu?... Elles filent le long des haies, elles s'arr&ecirc;tent &agrave; chaque d&eacute;tour, pour veiller &agrave; ce que nous ne nous &eacute;garions pas. Ah! si nous comprenions leur chant, nous saurions qu'elles nous invitent &agrave; nous h&acirc;ter.</p>
+ <p>Puis, elle ajoutait: </p>
+<p>-- Toutes les b&ecirc;tes du parc sont avec nous. Ne les sens-tu pas? Il y
+ a un grand fr&ocirc;lement qui nous suit: ce sont les oiseaux dans les arbres,
+ les insectes dans les herbes, les chevreuils et les cerfs dans les taillis,
+ et jusqu'aux poissons, dont les nageoires battent les eaux muettes... Ne te
+ retourne pas, cela les effrayerait; mais je suis s&ucirc;re que nous avons un
+ beau cort&egrave;ge. </p>
+<p>Cependant, ils marchaient toujours, d'un pas sans fatigue. Albine ne parlait
+ que pour charmer Serge de la musique de sa voix. Serge ob&eacute;issait &agrave;
+ la moindre pression de la main d'Albine. Ils ignoraient l'un et l'autre o&ugrave;
+ ils passaient, certains d'aller droit o&ugrave; ils voulaient aller. Et, &agrave;
+ mesure qu'ils avan&ccedil;aient, le jardin se faisait plus discret, retenait
+ le soupir de ses ombrages, le bavardage de ses eaux, la vie ardente de ses b&ecirc;tes.
+ Il n'y avait plus qu'un grand silence frissonnant, une attente religieuse. </p>
+<p>Alors, instinctivement, Albine et Serge lev&egrave;rent la t&ecirc;te. En face
+ d'eux &eacute;tait un feuillage colossal. Et, comme ils h&eacute;sitaient, un
+ chevreuil, qui les regardait de ses beaux yeux doux, sauta d'un bond dans les
+ taillis. </p>
+<p>-- C'est l&agrave;, dit Albine. </p>
+<p>Elle s'approcha la premi&egrave;re, la t&ecirc;te de nouveau tourn&eacute;e,
+ tirant &agrave; elle Serge; puis, ils disparurent derri&egrave;re le frisson
+ des feuilles remu&eacute;es, et tout se calma. Ils entraient dans une paix d&eacute;licieuse.
+</p>
+<p>C'&eacute;tait, au centre, un arbre noy&eacute; d'une ombre si &eacute;paisse,
+ qu'on ne pouvait en distinguer l'essence. Il avait une taille g&eacute;ante,
+ un tronc qui respirait comme une poitrine, des branches qu'il &eacute;tendait
+ au loin, pareilles &agrave; des membres protecteurs. Il semblait bon, robuste,
+ puissant, f&eacute;cond; il &eacute;tait le doyen du jardin, le p&egrave;re
+ de la for&ecirc;t, l'orgueil des herbes, l'ami du soleil qui se levait et se
+ couchait chaque jour sur sa cime. De sa vo&ucirc;te verte, tombait toute la
+ joie de la cr&eacute;ation: des odeurs de fleurs, des chants d'oiseaux, des
+ gouttes de lumi&egrave;re, des r&eacute;veils frais d'aurore, des ti&eacute;deurs
+ endormies de cr&eacute;puscule. Sa s&egrave;ve avait une telle force, qu'elle
+ coulait de son &eacute;corce; elle le baignait d'une bu&eacute;e de f&eacute;condation;
+ elle faisait de lui la virilit&eacute; m&ecirc;me de la terre. Et il suffisait
+ &agrave; l'enchantement de la clairi&egrave;re. Les autres arbres, autour de
+ lui, b&acirc;tissaient le mur imp&eacute;n&eacute;trable qui l'isolait au fond
+ d'un tabernacle de silence et de demi-jour; il n'y avait l&agrave; qu'une verdure,
+ sans un coin de ciel, sans une &eacute;chapp&eacute;e d'horizon, qu'une rotonde,
+ drap&eacute;e partout de la soie attendrie des feuilles, tendue &agrave; terre
+ du velours satin&eacute; des mousses. On y entrait comme dans le cristal d'une
+ source, au milieu d'une limpidit&eacute; verd&acirc;tre, nappe d'argent assoupie
+ sous un reflet de roseaux. Couleurs, parfums, sonorit&eacute;s, frissons, tout
+ restait vague, transparent, innomm&eacute;, p&acirc;m&eacute; d'un bonheur allant
+ jusqu'&agrave; l'&eacute;vanouissement des choses. Une langueur d'alc&ocirc;ve,
+ une lueur de nuit d'&eacute;t&eacute; mourant sur l'&eacute;paule nue d'une
+ amoureuse, un balbutiement d'amour &agrave; peine distinct, tombant brusquement
+ &agrave; un grand spasme muet, tra&icirc;naient dans l'immobilit&eacute; des
+ branches que pas un souffle n'agitait. Solitude nuptiale, toute peupl&eacute;e
+ d'&ecirc;tres embrass&eacute;s, chambre vide, o&ugrave; l'on sentait quelque
+ part, derri&egrave;re des rideaux tir&eacute;s, dans un accouplement ardent,
+ la nature assouvie aux bras du soleil. Par moments, les reins de l'arbre craquaient;
+ ses membres se raidissaient comme ceux d'une femme en couches; la sueur de vie
+ qui coulait de son &eacute;corce pleuvait plus largement sur les gazons d'alentour,
+ exhalant la mollesse d'un d&eacute;sir, noyant l'air d'abandon, p&acirc;lissant
+ la clairi&egrave;re d'une jouissance. L'arbre alors d&eacute;faillait avec son
+ ombre, ses tapis d'herbe, sa ceinture d'&eacute;pais taillis. Il n'&eacute;tait
+ plus qu'une volupt&eacute;. </p>
+<p>Albine et Serge restaient ravis. D&egrave;s que l'arbre les eut pris sous la
+ douceur de ses branches, ils se sentirent gu&eacute;ris de l'anxi&eacute;t&eacute;
+ intol&eacute;rable dont ils avaient souffert. Ils n'&eacute;prouvaient plus
+ cette peur qui les faisait se fuir, ces luttes chaudes, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es,
+ dans lesquelles ils se meurtrissaient, sans savoir contre quel ennemi ils r&eacute;sistaient
+ si furieusement. Au contraire, une confiance absolue, une s&eacute;r&eacute;nit&eacute;
+ supr&ecirc;me les emplissaient; ils s'abandonnaient l'un &agrave; l'autre, glissant
+ lentement au plaisir d'&ecirc;tre ensemble, tr&egrave;s loin, au fond d'une
+ retraite miraculeusement cach&eacute;e. Sans se douter encore de ce que le jardin
+ exigeait d'eux, ils le laissaient libre de disposer de leur tendresse; ils attendaient,
+ sans trouble, que l'arbre leur parl&acirc;t. L'arbre les mettait dans un aveuglement
+ d'amour tel, que la clairi&egrave;re disparaissait, immense, royale, n'ayant
+ plus qu'un bercement d'odeur.</p>
+ <p>
+ Ils s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s, avec un l&eacute;ger soupir, saisis
+ par la fra&icirc;cheur musqu&eacute;e. </p>
+<p>-- L'air a le go&ucirc;t d'un fruit, murmura Albine.</p>
+ <p>
+ Serge, &agrave; son tour, dit tr&egrave;s bas: </p>
+<p>-- L'herbe est si vivante, que je crois marcher sur un coin de ta robe.</p>
+ <p>
+ Ils baissaient la voix par un sentiment religieux. Ils n'eurent pas m&ecirc;me
+ la curiosit&eacute; de regarder en l'air, pour voir l'arbre. Ils en sentaient
+ trop la majest&eacute; sur leurs &eacute;paules. Albine, d'un regard, demandait
+ si elle avait exag&eacute;r&eacute; l'enchantement des verdures. Serge r&eacute;pondait
+ par deux larmes claires, qui coulaient sur ses joues. Leur joie d'&ecirc;tre
+ enfin l&agrave; restait indicible.</p>
+ <p>
+ -- Viens, dit-elle &agrave; son oreille, d'une voix plus l&eacute;g&egrave;re
+ qu'un souffle. </p>
+<p>Et elle alla, la premi&egrave;re, se coucher au pied m&ecirc;me de l'arbre.
+ Elle lui tendit les mains avec un sourire, tandis que lui, debout, souriait
+ aussi, en lui donnant les siennes. Lorsqu'elle les tint, elle l'attira &agrave;
+ elle, lentement. Il tomba &agrave; son c&ocirc;t&eacute;. Il la prit tout de
+ suite contre sa poitrine. Cette &eacute;treinte les laissa pleins d'aise.</p>
+ <p>
+ -- Ah! tu te rappelles, dit-il, ce mur qui semblait nous s&eacute;parer... Maintenant,
+ je te sens, il n'y a plus rien entre nous... Tu ne souffres pas? </p>
+<p>-- Non, non, r&eacute;pondit-elle. Il fait bon.</p>
+ <p>
+ Ils gard&egrave;rent le silence, sans se l&acirc;cher. Une &eacute;motion d&eacute;licieuse,
+ sans secousse, douce comme une nappe de lait r&eacute;pandue, les envahissait.
+ Puis, Serge promena les mains le long du corps d'Albine. Il r&eacute;p&eacute;tait:
+</p>
+<p>--Ton visage est &agrave; moi, tes yeux, ta bouche, tes joues... Tes bras sont
+ &agrave; moi, depuis tes ongles jusqu'&agrave; tes &eacute;paules... Tes pieds
+ sont &agrave; moi, tes genoux sont &agrave; moi, toute ta personne est &agrave;
+ moi. </p>
+<p>Et il lui baisait le visage, sur les yeux, sur la bouche, sur les joues. Il
+ lui baisait les bras, &agrave; petits baisers rapides, remontant des doigts
+ jusqu'aux &eacute;paules. Il lui baisait les pieds, il lui baisait les genoux.
+ Il la baignait d'une pluie de baisers, tombant &agrave; larges gouttes, ti&egrave;des
+ comme les gouttes d'une averse d'&eacute;t&eacute;, partout, lui battant le
+ cou, les seins, les hanches, les flancs. C'&eacute;tait une prise de possession
+ sans emportement, continue, conqu&eacute;rant les plus petites veines bleues
+ sous la peau rose. </p>
+<p>-- C'est pour me donner que je te prends, reprit-il. Je veux me donner &agrave;
+ toi tout entier, &agrave; jamais; car, je le sais bien &agrave; cette heure,
+ tu es ma ma&icirc;tresse, ma souveraine, celle que je dois adorer &agrave; genoux.
+ Je ne suis ici que pour t'ob&eacute;ir, pour rester &agrave; tes pieds, guettant
+ tes volont&eacute;s, te prot&eacute;geant de mes bras &eacute;tendus, &eacute;cartant
+ du souffle les feuilles volantes qui troubleraient ta paix... Oh! daigne permettre
+ que je disparaisse, que je m'absorbe dans ton &ecirc;tre, que je sois l'eau
+ que tu bois, le pain que tu manges. Tu es ma fin. Depuis que je me suis &eacute;veill&eacute;
+ au milieu de ce jardin, j'ai march&eacute; &agrave; toi, j'ai grandi pour toi.
+ Toujours, comme but, comme r&eacute;compense, j'ai vu ta gr&acirc;ce. Tu passais
+ dans le soleil, avec ta chevelure d'or; tu &eacute;tais une promesse m'annon&ccedil;ant
+ que tu me ferais conna&icirc;tre, un jour, la n&eacute;cessit&eacute; de cette
+ cr&eacute;ation, de cette terre, de ces arbres, de ces eaux, de ce ciel, dont
+ le mot supr&ecirc;me m'&eacute;chappe encore... Je t'appartiens, je suis esclave,
+ je t'&eacute;couterai, les l&egrave;vres sur tes pieds. </p>
+<p>Il disait ces choses, courb&eacute; &agrave; terre, adorant la femme. Albine,
+ orgueilleuse, se laissait adorer. Elle tendait les doigts, les seins, les l&egrave;vres,
+ aux baisers d&eacute;vots de Serge. Elle se sentait reine, &agrave; le regarder
+ si fort et si humble devant elle. Elle l'avait vaincu, elle le tenait &agrave;
+ sa merci, elle pouvait d'un seul mot disposer de lui. Et ce qui la rendait toute-puissante,
+ c'&eacute;tait qu'elle entendait autour d'eux le jardin se r&eacute;jouir de
+ son triomphe, l'aider d'une clameur lentement grossie. </p>
+<p>Serge n'avait plus que des balbutiements. Ses baisers s'&eacute;garaient. Il
+ murmura encore: </p>
+<p>-- Ah! je voudrais savoir... Je voudrais te prendre, te garder, mourir peut-&ecirc;tre,
+ ou nous envoler, je ne puis pas dire...</p>
+ <p>
+ Tous deux, renvers&eacute;s, rest&egrave;rent muets, perdant haleine, la t&ecirc;te
+ roulante. Albine eut la force de lever un doigt, comme pour inviter Serge &agrave;
+ &eacute;couter. </p>
+<p>C'&eacute;tait le jardin qui avait voulu la faute. Pendant des semaines, il
+ s'&eacute;tait pr&ecirc;t&eacute; au lent apprentissage de leur tendresse. Puis,
+ au dernier jour, il venait de les conduire dans l'alc&ocirc;ve verte. Maintenant,
+ il &eacute;tait le tentateur, dont toutes les voix enseignaient l'amour. Du
+ parterre, arrivaient des odeurs de fleurs p&acirc;m&eacute;es, un long chuchotement,
+ qui contait les noces des roses, les volupt&eacute;s des violettes; et jamais
+ les sollicitations des h&eacute;liotropes n'avaient eu une ardeur plus sensuelle.
+ Du verger, c'&eacute;taient des bouff&eacute;es de fruits m&ucirc;rs que le
+ vent apportait, une senteur grasse de f&eacute;condit&eacute;, la vanille des
+ abricots, le musc des oranges. Les prairies &eacute;levaient une voix plus profonde,
+ faite des soupirs des millions d'herbes que le soleil baisait, large plainte
+ d'une foule innombrable en rut, qu'attendrissaient les caresses fra&icirc;ches
+ des rivi&egrave;res, les nudit&eacute;s des eaux courantes, au bord desquelles
+ les saules r&ecirc;vaient tout haut de d&eacute;sir. La for&ecirc;t soufflait
+ la passion g&eacute;ante des ch&ecirc;nes, les chants d'orgue des hautes futaies,
+ une musique solennelle, menant le mariage des fr&ecirc;nes, des bouleaux, des
+ charmes, des platanes, au fond des sanctuaires de feuillage; tandis que les
+ buissons, les jeunes taillis &eacute;taient pleins d'une polissonnerie adorable,
+ d'un vacarme d'amants se poursuivant, se jetant au bord des foss&eacute;s, se
+ volant le plaisir, au milieu d'un grand froissement de branches. Et, dans cet
+ accouplement du parc entier, les &eacute;treintes les plus rudes s'entendaient
+ au loin, sur les roches, l&agrave; o&ugrave; la chaleur faisait &eacute;clater
+ les pierres gonfl&eacute;es de passion, o&ugrave; les plantes &eacute;pineuses
+ aimaient d'une fa&ccedil;on tragique, sans que les sources voisines pussent
+ les soulager, tout allum&eacute;es elles-m&ecirc;mes par l'astre qui descendait
+ dans leur lit.</p>
+ <p>
+ -- Que disent-ils? murmura Serge, &eacute;perdu. Que veulent-ils de nous, &agrave;
+ nous supplier ainsi? </p>
+<p>Albine, sans parler, le serra contre elle. </p>
+<p>Les voix &eacute;taient devenues plus distinctes. Les b&ecirc;tes du jardin,
+ &agrave; leur tour, leur criaient de s'aimer. Les cigales chantaient de tendresse
+ &agrave; en mourir. Les papillons &eacute;parpillaient des baisers, aux battements
+ de leurs ailes. Les moineaux avaient des caprices d'une seconde, des caresses
+ de sultans vivement promen&eacute;es au milieu d'un s&eacute;rail. Dans les
+ eaux claires, c'&eacute;taient des p&acirc;moisons de poissons d&eacute;posant
+ leur frai au soleil, des appels ardents et m&eacute;lancoliques de grenouilles,
+ toute une passion myst&eacute;rieuse, monstrueusement assouvie dans la fadeur
+ glauque des roseaux. Au fond des bois, les rossignols jetaient des rires perl&eacute;s
+ de volupt&eacute;, les cerfs bramaient, ivres d'une telle concupiscence, qu'ils
+ expiraient de lassitude &agrave; c&ocirc;t&eacute; des femelles presque &eacute;ventr&eacute;es.
+ Et, sur les dalles des rochers, au bord des buissons maigres, des couleuvres,
+ nou&eacute;es deux &agrave; deux, sifflaient avec douceur, tandis que de grands
+ l&eacute;zards couvaient leurs oeufs, l'&eacute;chine vibrante d'un l&eacute;ger
+ ronflement d'extase. Des coins les plus recul&eacute;s, des nappes de soleil,
+ des trous d'ombre, une odeur animale montait, chaude du rut universel. Toute
+ cette vie pullulante avait un frisson d'enfantement. Sous chaque feuille, un
+ insecte concevait; dans chaque touffe d'herbe, une famille poussait; des mouches
+ volantes, coll&eacute;es l'une &agrave; l'autre, n'attendaient pas de s'&ecirc;tre
+ pos&eacute;es pour se f&eacute;conder. Les parcelles de vie invisibles qui peuplent
+ la mati&egrave;re, les atomes de la mati&egrave;re eux-m&ecirc;mes, aimaient,
+ s'accouplaient, donnaient au sol un branle voluptueux, faisaient du parc une
+ grande fornication.</p>
+ <p>
+ Alors, Albine et Serge entendirent. Il ne dit rien, il la lia de ses bras, toujours
+ plus &eacute;troitement. La fatalit&eacute; de la g&eacute;n&eacute;ration les
+ entourait. Ils c&eacute;d&egrave;rent aux exigences du jardin. Ce fut l'arbre
+ qui confia &agrave; l'oreille d'Albine ce que les m&egrave;res murmurent aux
+ &eacute;pous&eacute;es, le soir des noces. </p>
+<p>Albine se livra. Serge la poss&eacute;da. </p>
+<p>Et le jardin entier s'ab&icirc;ma avec le couple, dans un dernier cri de passion.
+ Les troncs se ploy&egrave;rent comme sous un grand vent; les herbes laiss&egrave;rent
+ &eacute;chapper un sanglot d'ivresse; les fleurs, &eacute;vanouies, les l&egrave;vres
+ ouvertes, exhal&egrave;rent leur &acirc;me; le ciel lui-m&ecirc;me, tout embras&eacute;
+ d'un coucher d'astre, eut des nuages immobiles, des nuages p&acirc;m&eacute;s,
+ d'o&ugrave; tombait un ravissement surhumain. Et c'&eacute;tait une victoire
+ pour les b&ecirc;tes, les plantes, les choses, qui avaient voulu l'entr&eacute;e
+ de ces deux enfants dans l'&eacute;ternit&eacute; de la vie. Le parc applaudissait
+ formidablement. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<h3>XVI.</h3>
+<p>
+ Lorsque Albine et Serge s'&eacute;veill&egrave;rent de la stupeur de leur f&eacute;licit&eacute;,
+ ils se sourirent. Ils revenaient d'un pays de lumi&egrave;re. Ils redescendaient
+ de tr&egrave;s haut. Alors, ils se serr&egrave;rent la main, pour se remercier.
+ Ils se reconnurent et se dirent:</p>
+ <p>
+ -- Je t'aime, Albine.</p>
+ <p>
+ -- Serge, je t'aime.</p>
+ <p>
+ Et jamais ce mot: &quot;Je t'aime&quot; n'avait eu pour eux un sens si souverain.
+ Il signifiait tout, il expliquait tout. Pendant un temps qu'ils ne purent mesurer,
+ ils rest&egrave;rent l&agrave;, dans un repos d&eacute;licieux, s'&eacute;treignant
+ encore. Ils &eacute;prouvaient une perfection absolue de leur &ecirc;tre. La
+ joie de la cr&eacute;ation les baignait, les &eacute;galait aux puissances m&egrave;res
+ du monde, faisait d'eux les forces m&ecirc;mes de la terre. Et il y avait encore,
+ dans leur bonheur, la certitude d'une loi accomplie, la s&eacute;r&eacute;nit&eacute;
+ du but logiquement trouv&eacute;, pas &agrave; pas.</p>
+ <p>
+ Serge disait, la reprenant dans ses bras forts:</p>
+ <p>
+ -- Vois, je suis gu&eacute;ri; tu m'as donn&eacute; toute ta sant&eacute;.</p>
+ <p>
+ Albine r&eacute;pondait, s'abandonnant: </p>
+<p>-- Prends-moi toute, prends ma vie.</p>
+ <p>
+ Une pl&eacute;nitude leur mettait de la vie jusqu'aux l&egrave;vres. Serge venait,
+ dans la possession d'Albine, de trouver enfin son sexe d'homme, l'&eacute;nergie
+ de ses muscles, le courage de son coeur, la sant&eacute; derni&egrave;re qui
+ avait jusque-l&agrave; manqu&eacute; &agrave; sa longue adolescence. Maintenant,
+ il se sentait complet. Il avait des sens plus nets, une intelligence plus large.
+ C'&eacute;tait comme si, tout d'un coup, il se f&ucirc;t r&eacute;veill&eacute;
+ lion, avec la royaut&eacute; de la plaine, la vue du ciel libre. Quand il se
+ leva, ses pieds se pos&egrave;rent carr&eacute;ment sur le sol, son corps se
+ d&eacute;veloppa, orgueilleux de ses membres. Il prit les mains d'Albine, qu'il
+ mit debout &agrave; son tour. Elle chancelait un peu, et il dut la soutenir.</p>
+ <p>
+ -- N'aie pas peur, dit-il. Tu es celle que j'aime.</p>
+ <p>
+ Maintenant, elle &eacute;tait la servante. Elle renversait la t&ecirc;te sur
+ son &eacute;paule, le regardant d'un air de reconnaissance inqui&egrave;te.
+ Ne lui en voudrait-il jamais de ce qu'elle l'avait amen&eacute; l&agrave;? Ne
+ lui reprocherait-il pas un jour cette heure d'adoration dans laquelle il s'&eacute;tait
+ dit son esclave?</p>
+ <p>
+ -- Tu n'es point f&acirc;ch&eacute;? demanda-t-elle humblement. </p>
+<p>Il sourit, renouant ses cheveux, la flattant du bout des doigts comme une enfant.
+ Elle continua: </p>
+<p>-- Oh! tu verras, je me ferai toute petite. Tu ne sauras m&ecirc;me pas que
+ je suis l&agrave;. Mais tu me laisseras ainsi, n'est-ce pas? dans tes bras,
+ car j'ai besoin que tu m'apprennes &agrave; marcher... Il me semble que je ne
+ sais plus marcher, &agrave; cette heure.</p>
+ <p>
+ Puis elle devint tr&egrave;s grave.</p>
+<p>-- Il faut m'aimer toujours, et je serai ob&eacute;issante, je travaillerai
+ &agrave; tes joies, je t'abandonnerai tout, jusqu'&agrave; mes plus secr&egrave;tes
+ volont&eacute;s. </p>
+<p>Serge avait comme un redoublement de puissance, &agrave; la voir si soumise
+ et si caressante. Il lui demanda:</p>
+ <p>
+ -- Pourquoi trembles-tu? Qu'ai-je donc &agrave; te reprocher?</p>
+ <p>
+ Elle ne r&eacute;pondit pas. Elle regarda presque tristement l'arbre, les verdures,
+ l'herbe qu'ils avaient foul&eacute;e.</p>
+ <p>
+ -- Grande enfant! reprit-il avec un rire. As-tu donc peur que je ne te garde
+ rancune du don que tu m'as fait? Va, ce ne peut &ecirc;tre une faute. Nous nous
+ sommes aim&eacute;s comme nous devions nous aimer... Je voudrais baiser les
+ empreintes que tes pas ont laiss&eacute;es, lorsque tu m'as amen&eacute; ici,
+ de m&ecirc;me que je baise tes l&egrave;vres qui m'ont tent&eacute;, de m&ecirc;me
+ que je baise tes seins qui viennent d'achever la cure, commenc&eacute;e, tu
+ te souviens? par tes petites mains fra&icirc;ches.</p>
+ <p>
+ Elle hocha la t&ecirc;te. Et, d&eacute;tournant les yeux, &eacute;vitant de
+ voir l'arbre davantage:</p>
+ <p>
+ -- Emm&egrave;ne-moi, dit-elle &agrave; voix basse.</p>
+ <p>
+ Serge l'emmena &agrave; pas lents. Lui, largement, regarda l'arbre une derni&egrave;re
+ fois. Il le remerciait. L'ombre devenait plus noire dans la clairi&egrave;re;
+ un frisson de femme surprise &agrave; son coucher tombait des verdures. Quand
+ ils revirent, au sortir des feuillages, le soleil, dont la splendeur emplissait
+ encore un coin de l'horizon, ils se rassur&egrave;rent, Serge surtout, qui trouvait
+ &agrave; chaque &ecirc;tre, &agrave; chaque plante, un sens nouveau. Autour
+ de lui, tout s'inclinait, tout apportait un hommage &agrave; son amour. Le jardin
+ n'&eacute;tait plus qu'une d&eacute;pendance de la beaut&eacute; d'Albine, et
+ il semblait avoir grandi, s'&ecirc;tre embelli, dans le baiser de ses ma&icirc;tres.
+</p>
+<p>Mais la joie d'Albine restait inqui&egrave;te. Elle interrompait ses rires,
+ pour pr&ecirc;ter l'oreille, avec des tressaillements brusques. </p>
+<p>-- Qu'as-tu donc? demandait Serge.</p>
+ <p>
+ -- Rien, r&eacute;pondait-elle, avec des coups d'oeil jet&eacute;s furtivement
+ derri&egrave;re elle.</p>
+ <p>
+ Ils ne savaient dans quel coin perdu du parc ils &eacute;taient. D'ordinaire,
+ cela les &eacute;gayait, d'ignorer o&ugrave; leur caprice les poussait. Cette
+ fois, ils &eacute;prouvaient un trouble, un embarras singulier. Peu &agrave;
+ peu, ils h&acirc;t&egrave;rent le pas. Ils s'enfon&ccedil;aient de plus en plus,
+ au milieu d'un labyrinthe de buissons. </p>
+<p>-- N'as-tu pas entendu? dit peureusement Albine, qui s'arr&ecirc;ta essouffl&eacute;e.
+</p>
+<p>Et comme il &eacute;coutait, pris &agrave; son tour de l'anxi&eacute;t&eacute;
+ qu'elle ne pouvait plus cacher:</p>
+ <p>
+ -- Les taillis sont pleins de voix, continua-t-elle. On dirait des gens qui
+ se moquent... Tiens, n'est-ce pas un rire qui vient de cet arbre? Et, l&agrave;-bas,
+ ces herbes n'ont-elles pas eu un murmure, quand je les ai effleur&eacute;es
+ de ma robe? </p>
+<p>-- Non, non, dit-il, voulant la rassurer; le jardin nous aime. S'il parlait,
+ ce ne serait pas pour t'effrayer. Ne te
+ rappelles-tu pas toutes les bonnes paroles chuchot&eacute;es dans les feuilles?...
+ Tu es nerveuse, tu as des imaginations.</p>
+ <p>
+ Mais elle hocha la t&ecirc;te, murmurant:</p>
+ <p>
+ -- Je sais bien que le jardin est notre ami... Alors, c'est que quelqu'un est
+ entr&eacute;. Je t'assure que j'entends quelqu'un. Je tremble trop! Ah! je t'en
+ prie, emm&egrave;ne-moi, cache-moi.</p>
+ <p>
+ Ils se remirent &agrave; marcher, surveillant les taillis, croyant voir des
+ visages appara&icirc;tre derri&egrave;re chaque tronc. Albine jurait qu'un pas,
+ au loin, les cherchait.</p>
+ <p>
+ -- Cachons-nous, cachons-nous, r&eacute;p&eacute;tait-elle d'un ton suppliant.</p>
+ <p>
+ Et elle devenait toute rose. C'&eacute;tait une pudeur naissante, une honte
+ qui la prenait comme un mal, qui tachait la candeur de sa peau, o&ugrave; jusque-l&agrave;
+ pas un trouble du sang n'&eacute;tait mont&eacute;. Serge eut peur, &agrave;
+ la voir ainsi toute rose, les joues confuses, les yeux gros de larmes. Il voulait
+ la reprendre, la calmer d'une caresse; mais elle s'&eacute;carta, elle lui fit
+ signe, d'un geste d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, qu'ils n'&eacute;taient plus
+ seuls. Elle regardait, rougissant davantage, sa robe d&eacute;nou&eacute;e qui
+ montrait sa nudit&eacute;, ses bras, son cou, sa gorge. Sur ses &eacute;paules,
+ les m&egrave;ches folles de ses cheveux mettaient un frisson. Elle essaya de
+ rattacher son chignon; puis, elle craignit de d&eacute;couvrir sa nuque. Maintenant,
+ le fr&ocirc;lement d'une branche, le heurt l&eacute;ger d'une aile d'insecte,
+ la moindre haleine du vent, la faisaient tressaillir, comme sous l'attouchement
+ d&eacute;shonn&ecirc;te d'une main invisible.</p>
+ <p>
+ -- Tranquillise-toi, implorait Serge. Il n'y a personne... Te voil&agrave; rouge
+ de fi&egrave;vre. Reposons-nous un instant, je t'en supplie.</p>
+ <p>
+ Elle n'avait point la fi&egrave;vre, elle voulait rentrer tout de suite, pour
+ que personne ne p&ucirc;t rire, en la regardant. Et, h&acirc;tant le pas de
+ plus en plus, elle cueillait, le long des haies, des verdures dont elle cachait
+ sa nudit&eacute;. Elle noua sur ses cheveux un rameau de m&ucirc;rier; elle
+ s'enroula aux bras des liserons, qu'elle attacha &agrave; ses poignets; elle
+ se mit au cou un collier, fait de brins de viorne, si longs, qu'ils couvraient
+ sa poitrine d'un voile de feuilles.</p>
+ <p>
+ -- Tu vas au bal? demanda Serge, qui cherchait &agrave; la faire rire.</p>
+ <p>
+ Mais elle lui jeta les feuillages qu'elle continuait de cueillir. Elle lui dit
+ &agrave; voix basse, d'un air d'alarme:</p>
+ <p>
+ -- Ne vois-tu pas que nous sommes nus?</p>
+ <p>
+ Et il eut honte &agrave; son tour, il ceignit les feuillages sur ses v&ecirc;tements
+ d&eacute;faits.</p>
+ <p>
+ Cependant, ils ne pouvaient sortir des buissons. Tout d'un coup, au bout d'un
+ sentier, ils se trouv&egrave;rent en face d'un obstacle, d'une masse grise,
+ haute, grave. C'&eacute;tait la muraille.</p>
+ <p>
+ -- Viens, viens! cria Albine.</p>
+ <p>
+ Elle voulait l'entra&icirc;ner. Mais ils n'avaient pas fait vingt pas, qu'ils
+ retrouv&egrave;rent la muraille. Alors, ils la suivirent en courant, pris de
+ panique. Elle restait sombre, sans une fente sur le dehors. Puis, au bord d'un
+ pr&eacute;, elle parut subitement s'&eacute;crouler. Une br&egrave;che ouvrait
+ sur la vall&eacute;e voisine une fen&ecirc;tre de lumi&egrave;re. Ce devait
+ &ecirc;tre le trou dont Albine avait parl&eacute;, un jour, ce trou qu'elle
+ disait avoir bouch&eacute; avec des ronces et des pierres; les ronces tra&icirc;naient
+ par bouts &eacute;pars comme des cordes coup&eacute;es, les pierres &eacute;taient
+ rejet&eacute;es au loin, le trou semblait avoir &eacute;t&eacute; agrandi par
+ quelque main furieuse. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XVII.</h3>
+<p>
+ -- Ah! je le sentais! dit Albine, avec un cri de supr&ecirc;me d&eacute;sespoir.
+ Je te suppliais de m'emmener... Serge, par gr&acirc;ce, ne regarde pas! </p>
+<p>Serge regardait, malgr&eacute; lui, clou&eacute; au seuil de la br&egrave;che.
+ En bas, au fond de la plaine, le soleil couchant &eacute;clairait d'une nappe
+ d'or le village des Artaud, pareil &agrave; une vision surgissant du cr&eacute;puscule
+ dont les champs voisins &eacute;taient d&eacute;j&agrave; noy&eacute;s. On distinguait
+ nettement les masures b&acirc;ties &agrave; la d&eacute;bandade le long de la
+ route, les petites cours pleines de fumier, les jardins &eacute;troits plant&eacute;s
+ de l&eacute;gumes. Plus haut, le grand cypr&egrave;s du cimeti&egrave;re dressait
+ son profil sombre. Et les tuiles rouges de l'&eacute;glise semblaient un brasier,
+ au-dessus duquel la cloche, toute noire, mettait comme un visage d'un dessin
+ d&eacute;li&eacute;; tandis que le vieux presbyt&egrave;re, &agrave; c&ocirc;t&eacute;,
+ ouvrait ses portes et ses fen&ecirc;tres &agrave; l'air du soir.</p>
+ <p>
+ -- Par piti&eacute;, r&eacute;p&eacute;tait Albine, en sanglotant, ne regarde
+ pas, Serge!... Souviens-toi que tu m'as promis de m'aimer toujours. Ah! m'aimeras-tu
+ jamais assez, maintenant!... Tiens, laisse-moi te fermer les yeux de mes mains.
+ Tu sais bien que ce sont mes mains qui t'ont gu&eacute;ri... Tu ne peux me repousser.</p>
+ <p>
+ Il l'&eacute;cartait lentement. Puis, pendant qu'elle lui embrassait les genoux,
+ il se passa les mains sur la face, comme pour chasser de ses yeux et de son
+ front un reste de sommeil. C'&eacute;tait donc l&agrave; le monde inconnu, le
+ pays &eacute;tranger auquel il n'avait jamais song&eacute; sans une peur sourde.
+ O&ugrave; avait-il donc vu ce pays? De quel r&ecirc;ve s'&eacute;veillait-il,
+ pour sentir monter de ses reins une angoisse si poignante, qui grossissait peu
+ &agrave; peu dans sa poitrine, jusqu'&agrave; l'&eacute;touffer? Le village
+ s'animait du retour des champs. Les hommes rentraient, la veste jet&eacute;e
+ sur l'&eacute;paule, d'un pas de b&ecirc;tes harass&eacute;es; les femmes, au
+ seuil des maisons, avaient des gestes d'appel; tandis que les enfants, par bandes,
+ poursuivaient les poules &agrave; coups de pierre. Dans le cimeti&egrave;re,
+ deux galopins se glissaient, un gar&ccedil;on et une fille, qui marchaient &agrave;
+ quatre pattes, le long du petit mur, pour ne pas &ecirc;tre vus. Des vols de
+ moineaux se couchaient sous les tuiles de l'&eacute;glise. Une jupe de cotonnade
+ bleue venait d'appara&icirc;tre sur le perron du presbyt&egrave;re, si large,
+ qu'elle bouchait la porte. </p>
+<p>-- Ah! mis&egrave;re! balbutiait Albine, il regarde, il regarde... Ecoute-moi.
+ Tu jurais de m'ob&eacute;ir tout &agrave; l'heure. Je t'en supplie, tourne-toi,
+ regarde le jardin... N'as-tu pas &eacute;t&eacute; heureux, dans le jardin?
+ C'est lui qui m'a donn&eacute;e &agrave; toi. Et que d'heureuses journ&eacute;es
+ il nous r&eacute;serve, quelle longue f&eacute;licit&eacute;, maintenant que
+ nous connaissons tout le bonheur de l'ombre!... Au lieu que la mort entrera
+ par ce trou, si tu ne te sauves pas, si tu ne m'emportes pas. Vois, ce sont
+ les autres, c'est tout ce monde qui va se mettre entre nous. Nous &eacute;tions
+ si seuls, si perdus, si gard&eacute;s par les arbres!... Le jardin, c'est notre
+ amour. Regarde le jardin, je t'en prie &agrave; genoux.</p>
+ <p>
+ Mais Serge &eacute;tait secou&eacute; d'un tressaillement. Il se souvenait.
+ Le pass&eacute; ressuscitait. Au loin, il entendait nettement vivre le village.
+ Ces paysans, ces femmes, ces enfants, c'&eacute;tait le maire Bambousse, revenant
+ de son champ des Olivettes, en chiffrant la prochaine vendange; c'&eacute;taient
+ les Brichet, l'homme trainant les pieds, la femme geignant de mis&egrave;re;
+ c'&eacute;tait la Rosalie, derri&egrave;re un mur, se faisant embrasser par
+ le grand Fortun&eacute;. Il reconnaissait aussi les deux galopins, dans le cimeti&egrave;re,
+ ce vaurien de Vincent et cette effront&eacute;e de Catherine, en train de guetter
+ les grosses sauterelles volantes, au milieu des tombes; m&ecirc;me ils avaient
+ avec eux Voriau, le chien noir, qui les aidait, qu&ecirc;tant parmi les herbes
+ s&egrave;ches, soufflant &agrave; chaque fente des vieilles dalles. Sous les
+ tuiles de l'&eacute;glise, les moineaux se battaient, avant de se coucher; les
+ plus hardis redescendaient, entraient d'un coup d'aile, par les carreaux cass&eacute;s,
+ si bien qu'en les suivant des yeux, il se rappelait leur beau tapage, au bas
+ de la chaire, sur la marche de l'estrade, o&ugrave; il y avait toujours du pain
+ pour eux. Et, au seuil du presbyt&egrave;re, la Teuse, en robe de cotonnade
+ bleue, semblait avoir encore grossi; elle tournait la t&ecirc;te, souriant &agrave;
+ D&eacute;sir&eacute;e, qui revenait de la basse-cour, avec de grands rires,
+ accompagn&eacute;e de tout un troupeau. Puis, elles disparurent toutes deux.
+ Alors, Serge, &eacute;perdu, tendit les bras. </p>
+<p>-- Il est trop tard, va! murmura Albine, en s'affaissant au milieu des bouts
+ de ronces coup&eacute;s. Tu ne m'aimeras jamais assez.</p>
+ <p>
+ Elle sanglotait. Lui, ardemment, &eacute;coutait, cherchant &agrave; saisir
+ les moindres bruits lointains, attendant qu'une voix l'&eacute;veill&acirc;t
+ tout &agrave; fait. La cloche avait eu un l&eacute;ger saut. Et, lentement,
+ dans l'air endormi du soir, les trois coups de l'Angelus arriv&egrave;rent jusqu'au
+ Paradou. C'&eacute;taient des souffles argentins, des appels tr&egrave;s doux,
+ r&eacute;guliers. Maintenant, la cloche semblait vivante. </p>
+<p>-- Mon Dieu! cria Serge, tomb&eacute; &agrave; genoux, renvers&eacute; par
+ les petits souffles de la cloche.</p>
+ <p>
+ Il se prosternait, il sentait les trois coups de l'Angelus lui passer sur la
+ nuque, lui retentir jusqu'au coeur. La cloche prenait une voix plus haute. Elle
+ revint, implacable, pendant quelques minutes qui lui parurent durer des ann&eacute;es.
+ Elle &eacute;voquait toute sa vie pass&eacute;e, son enfance pieuse, ses joies
+ du s&eacute;minaire, ses premi&egrave;res messes, dans la vall&eacute;e br&ucirc;l&eacute;e
+ des Artaud, o&ugrave; il r&ecirc;vait la solitude des saints. Toujours elle
+ lui avait parl&eacute; ainsi. Il retrouvait jusqu'aux moindres inflexions de
+ cette voix de l'&eacute;glise, qui sans cesse s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute;e
+ &agrave; ses oreilles, pareille &agrave; une voix de m&egrave;re grave et douce.
+ Pourquoi ne l'avait-il plus entendue? Autrefois, elle lui promettait la venue
+ de Marie. Etait-ce Marie qui l'avait emmen&eacute;, au fond des verdures heureuses,
+ o&ugrave; la voix de la cloche n'arrivait pas? Jamais il n'aurait oubli&eacute;,
+ si la cloche n'avait cess&eacute; de sonner. Et, comme il se courbait davantage,
+ la caresse de sa barbe sur ses mains jointes lui fit peur. Il ne se connaissait
+ pas ce poil long, ce poil soyeux qui lui donnait une beaut&eacute; de b&ecirc;te.
+ Il tordit sa barbe, il prit ses cheveux &agrave; deux mains, cherchant la nudit&eacute;
+ de la tonsure; mais ses cheveux avait pouss&eacute; puissamment, la tonsure
+ &eacute;tait noy&eacute;e sous un flot viril de grandes boucles rejet&eacute;es
+ du front jusqu'&agrave; la nuque. Toute sa chair, jadis ras&eacute;e, avait
+ un h&eacute;rissement fauve. </p>
+<p>-- Ah! tu avais raison, dit-il, en jetant un regard d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;
+ &agrave; Albine; nous avons p&eacute;ch&eacute;, nous m&eacute;ritons quelque
+ ch&acirc;timent terrible... Moi, je te rassurais, je n'entendais pas les menaces
+ qui te venaient &agrave; travers les branches. </p>
+ <p>Albine tenta de le reprendre dans ses bras, en murmurant:</p>
+<p>-- Rel&egrave;ve-toi, fuyons ensemble... Il est peut-&ecirc;tre temps encore
+ de nous aimer.</p>
+ <p>
+ -- Non, je n'ai plus la force, le moindre gravier me ferait tomber... Ecoute.
+ Je m'&eacute;pouvante moi-m&ecirc;me. Je ne sais quel homme est en moi. Je me
+ suis tu&eacute;, et j'ai de mon sang plein les mains. Si tu m'emmenais, tu n'aurais
+ plus jamais de mes yeux que des larmes. </p>
+<p>Elle baisa ses yeux qui pleuraient. Elle reprit avec emportement: </p>
+<p>-- N'importe! M'aimes-tu? </p>
+<p>Lui, terrifi&eacute;, ne put r&eacute;pondre. Un pas lourd, derri&egrave;re
+ la muraille, faisait rouler les cailloux. C'&eacute;tait comme l'approche lente
+ d'un grognement de col&egrave;re. Albine ne s'&eacute;tait pas tromp&eacute;e,
+ quelqu'un &eacute;tait l&agrave;, troublant la paix des taillis d'une haleine
+ jalouse. Alors, tous deux voulurent se cacher derri&egrave;re une broussaille,
+ pris d'un redoublement de honte. Mais d&eacute;j&agrave;, debout au seuil de
+ la br&egrave;che, Fr&egrave;re Archangias les voyait. </p>
+<p>Le Fr&egrave;re resta un instant, les poings ferm&eacute;s, sans parler. Il
+ regardait le couple, Albine r&eacute;fugi&eacute;e au cou de Serge, avec un
+ d&eacute;go&ucirc;t d'homme rencontrant une ordure au bord d'un foss&eacute;.
+</p>
+<p>-- Je m'en doutais, m&acirc;cha-t-il entre ses dents. On avait d&ucirc; le
+ cacher l&agrave;.</p>
+ <p>
+ Il fit quelques pas, il cria:</p>
+ <p>
+ -- Je vous vois, je sais que vous &ecirc;tes nus... C'est une abomination. Etes-vous
+ une b&ecirc;te, pour courir les bois avec cette femelle? Elle vous a men&eacute;
+ loin, dites! Elle vous a tra&icirc;n&eacute; dans la pourriture, et vous voil&agrave;
+ tout couvert de poils comme un bouc... Arrachez donc une branche pour la lui
+ casser sur les reins! </p>
+<p>Albine, d'une voix ardente, disait tout bas:</p>
+ <p>
+ -- M'aimes-tu? M'aimes-tu?</p>
+ <p>
+ Serge, la t&ecirc;te basse, se taisait, sans la repousser encore. </p>
+<p>-- Heureusement que je vous ai trouv&eacute;, continua Fr&egrave;re Archangias.
+ J'avais d&eacute;couvert ce trou... Vous avez d&eacute;sob&eacute;i &agrave;
+ Dieu, vous avez tu&eacute; votre paix. Toujours la tentation vous mordra de
+ sa dent de flamme, et d&eacute;sormais vous n'aurez plus votre ignorance pour
+ la combattre... C'est cette gueuse qui vous a tent&eacute;, n'est-ce pas? Ne
+ voyez-vous pas la queue du serpent se tordre parmi les m&egrave;ches de ses
+ cheveux? Elle a des &eacute;paules dont la vue seule donne un vomissement...
+ L&acirc;chez-la, ne la touchez plus, car elle est le commencement de l'enfer...
+ Au nom de Dieu, sortez de ce jardin!</p>
+ <p>
+ - M'aimes-tu? M'aimes-tu? r&eacute;p&eacute;tait Albine. </p>
+<p>Mais Serge s'&eacute;tait &eacute;cart&eacute; d'elle, comme v&eacute;ritablement
+ br&ucirc;l&eacute; par ses bras nus, par ses &eacute;paules nues. </p>
+<p>-- Au nom de Dieu! Au nom de Dieu! criait le Fr&egrave;re d'une voix tonnante.
+</p>
+<p>Serge, invinciblement, marchait vers la br&egrave;che. Quand Fr&egrave;re Archangias,
+ d'un geste brutal, l'eut tir&eacute; hors du Paradou, Albine, gliss&eacute;e
+ &agrave; terre, les mains follement tendues vers son amour qui s'en allait,
+ se releva, la gorge bris&eacute;e de sanglots. Elle s'enfuit, elle disparut
+ au milieu des arbres, dont elle battait les troncs de ses cheveux d&eacute;nou&eacute;s</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2>LIVRE TROISI&Egrave;ME</h2>
+<h3>I</h3>
+
+ <p>Apr&egrave;s le <i>Pater</i>, l'abb&eacute; Mouret, s'&eacute;tant inclin&eacute;
+ devant l'autel, alla du c&ocirc;t&eacute; de l'Ep&icirc;tre. Puis, il descendit,
+ il vint faire un signe de croix sur le grand Fortun&eacute; et sur la Rosalie,
+ agenouill&eacute;s c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, au bord de l'estrade.</p>
+ <p>
+ -- <i>Ego conjugo vos in matrimonium; in nomine Patris, et Filii, et Spiritus
+ sancti.</i></p>
+ <p>
+ -- <i>Amen</i>, r&eacute;pondit Vincent, qui servait la messe, en regardant
+ la mine de son grand fr&egrave;re, curieusement, du coin de l'oeil. </p>
+<p>Fortun&eacute; et Rosalie baissaient le menton, un peu &eacute;mus, bien qu'ils
+ se fussent pouss&eacute;s du coude en s'agenouillant, pour se faire rire. Cependant,
+ Vincent &eacute;tait all&eacute; chercher le bassin et l'aspersoir. Fortun&eacute;
+ mit l'anneau dans le bassin, une grosse bague d'argent tout unie. Quand le pr&ecirc;tre
+ l'eut b&eacute;ni en l'aspergeant en forme de croix, il le rendit &agrave; Fortun&eacute;
+ qui le passa &agrave; l'annulaire de Rosalie, dont la main restait verdie de
+ taches d'herbe que le savon n'avait pu enlever.</p>
+ <p>
+ -- <i>Il nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti,</i> murmura de nouveau
+ l'abb&eacute; Mouret, en leur donnant une derni&egrave;re b&eacute;n&eacute;diction.</p>
+ <p>
+ -- <i>Amen</i>, r&eacute;pondit Vincent. </p>
+<p>Il &eacute;tait de grand matin. Le soleil n'entrait pas encore par les larges
+ fen&ecirc;tres de l'&eacute;glise. Au-dehors, sur les branches du sorbier, dont
+ la verdure semblait avoir enfonc&eacute; les vitres, on entendait le r&eacute;veil
+ bruyant des moineaux. La Teuse, qui n'avait pas eu le temps de faire le m&eacute;nage
+ du bon Dieu, &eacute;poussetait les autels, se haussait sur sa bonne jambe pour
+ essuyer les pieds du Christ barbouill&eacute; d'ocre et de laque, rangeait les
+ chaises le plus discr&egrave;tement possible, s'inclinant, se signant, se frappant
+ la poitrine, suivant la messe, tout en ne perdant pas un seul coup de plumeau.
+ Seule, au pied de la chaire, &agrave; quelques pas des &eacute;poux, la m&egrave;re
+ Brichet assistait au mariage; elle priait d'une fa&ccedil;on outr&eacute;e;
+ elle restait &agrave; genoux, avec un balbutiement si fort, que la nef &eacute;tait
+ comme pleine d'un vol de mouches. Et, &agrave; l'autre bout, &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+ du confessionnal, Catherine tenait sur ses bras un enfant au maillot; l'enfant
+ s'&eacute;tant mis &agrave; pleurer, elle avait d&ucirc; tourner le dos &agrave;
+ l'autel, le faisant sauter, l'amusant avec la corde de la cloche qui lui pendait
+ juste sur le nez. </p>
+<p>-- <i>Dominus vobiscum</i>, dit le pr&ecirc;tre, se tournant, les mains &eacute;largies.
+</p>
+<p>-- <i>Et cum spiritu tuo,</i> r&eacute;pondit Vincent. </p>
+<p>A ce moment, trois grandes filles entr&egrave;rent. Elles se poussaient, pour
+ voir, sans oser pourtant trop avancer. C'&eacute;taient trois amies de la Rosalie,
+ qui, en allant aux champs, venaient de s'&eacute;chapper, curieuses d'entendre
+ ce que monsieur le cur&eacute; dirait aux mari&eacute;s. Elles avaient de gros
+ ciseaux pendus &agrave; la ceinture. Elles finirent par se cacher derri&egrave;re
+ le baptist&egrave;re, se pin&ccedil;ant, se tordant avec des d&eacute;hanchements
+ de grandes vauriennes, &eacute;touffant des rires dans leurs poings ferm&eacute;s.</p>
+<p>-- Ah bien! dit &agrave; demi-voix la Rousse, une fille superbe, qui avait
+ des cheveux et une peau de cuivre, on ne se battra pas &agrave; la sortie! </p>
+<p>-- Tiens! le p&egrave;re Bambousse a raison, murmura Lisa, toute petite, toute
+ noire, avec des yeux de flamme; quand on a des vignes, on les soigne... Puisque
+ monsieur le cur&eacute; a absolument voulu marier Rosalie, il peut bien la marier
+ tout seul. </p>
+<p>L'autre, Babet, bossue, les os trop gros, ricanait. </p>
+<p>-- Il y a toujours la m&egrave;re Brichet, dit-elle. Celle-l&agrave; est d&eacute;vote
+ pour toute la famille... Hein! entendez-vous comme elle ronfle! &Ccedil;a va
+ lui gagner sa journ&eacute;e. Elle sait ce qu'elle fait, allez! </p>
+<p>-- Elle joue de l'orgue, reprit la Rousse. </p>
+<p>Et elles partirent de rire toutes les trois. La Teuse, de loin, les mena&ccedil;a
+ de son plumeau. A l'autel, l'abb&eacute; Mouret communiait. Quand il alla du
+ c&ocirc;t&eacute; de l'Epitre se faire verser par Vincent, sur le pouce et sur
+ l'index, le vin et l'eau de l'ablution, Lisa dit plus doucement: </p>
+<p>-- C'est bient&ocirc;t fini. Il leur parlera tout &agrave; l'heure. </p>
+<p>-- Comme &ccedil;a, fit remarquer la Rousse, le grand Fortun&eacute; pourra
+ encore aller &agrave; son champ, et la Rosalie n'aura pas perdu sa journ&eacute;e
+ de vendange. C'est commode de se marier matin... Il a l'air b&ecirc;te, le grand
+ Fortun&eacute;. </p>
+<p>-- Pardi! murmura Babet, &ccedil;a l'ennuie, ce gar&ccedil;on, de se tenir
+ si longtemps sur les genoux. Bien s&ucirc;r que &ccedil;a ne lui &eacute;tait
+ pas arriv&eacute; depuis sa premi&egrave;re communion. </p>
+<p>Mais elles furent tout d'un coup distraites par le marmot que Catherine amusait.
+ Il voulait la corde de la cloche, il tendait les mains, bleu de col&egrave;re,
+ s'&eacute;tranglant &agrave; crier. </p>
+<p>-- Eh! le petit est l&agrave;, dit la Rousse. </p>
+<p>L'enfant pleurait plus haut, se d&eacute;battait comme un diable.</p>
+ <p>
+ -- Mets-le sur le ventre, fais-le t&ecirc;ter, souffla Babet &agrave; Catherine.
+</p>
+<p>Celle-ci, avec son effronterie de gueuse de dix ans, leva la t&ecirc;te et
+ se prit &agrave; rire. </p>
+<p>-- &Ccedil;a ne m'amuse pas, dit-elle, en secouant l'enfant. Veux-tu te taire,
+ petit cochon!... Ma soeur me l'a l&acirc;ch&eacute; sur les genoux.</p>
+ <p>
+ -- Je crois bien, reprit m&eacute;chamment Babet. Elle ne pouvait pas le donner
+ &agrave; garder &agrave; monsieur le cur&eacute;, peut-&ecirc;tre! </p>
+<p>Cette fois, la Rousse faillit tomber &agrave; la renverse, tant elle &eacute;clata.
+ Elle se laissa aller contre le mur, les poings aux c&ocirc;tes, riant &agrave;
+ se crever. Lisa s'&eacute;tait jet&eacute;e contre elle, se soulageant mieux,
+ en lui prenant aux &eacute;paules et aux reins des pinc&eacute;es de chair.
+ Babet avait un rire de bossue, qui passait entre ses l&egrave;vres serr&eacute;es
+ avec un bruit de scie. </p>
+<p>-- Sans le petit, continua-t-elle, monsieur le cur&eacute; perdait son eau
+ b&eacute;nite... Le p&egrave;re Bambousse &eacute;tait d&eacute;cid&eacute;
+ &agrave; marier Rosalie au fils Laurent, du quartier des Figui&egrave;res. </p>
+<p>-- Oui, dit la Rousse, entre deux rires, savez-vous ce qu'il faisait, le p&egrave;re
+ Bambousse? Il jetait des mottes de terre dans le dos de Rosalie, pour emp&ecirc;cher
+ le petit de venir. </p>
+<p>-- Il est joliment gros, tout de m&ecirc;me, murmura Lisa. Les mottes lui ont
+ profit&eacute;. </p>
+<p>Du coup, elles se mordaient toutes trois, dans un acc&egrave;s d'hilarit&eacute;
+ folle, lorsque la Teuse s'avan&ccedil;a en boitant furieusement. Elle &eacute;tait
+ all&eacute;e prendre son balai derri&egrave;re l'autel. Les trois grandes filles
+ eurent peur, recul&egrave;rent, se tinrent sages. </p>
+<p>-- Coquines! b&eacute;gaya la Teuse. Vous venez encore dire vos salet&eacute;s,
+ ici!... Tu n'as pas honte, toi, la Rousse! Ta place serait l&agrave;-bas, &agrave;
+ genoux devant l'autel, comme la Rosalie... Je vous jette dehors, entendez-vous!
+ si vous bougez.</p>
+ <p>
+ Les joues cuivr&eacute;es de la Rousse eurent une l&eacute;g&egrave;re rougeur,
+ pendant que Babet lui regardait la taille, avec un ricanement. </p>
+<p>-- Et toi, continua la Teuse en se tournant vers Catherine, veux-tu laisser
+ cet enfant tranquille! Tu le pinces pour le faire crier. Ne dis pas non!...
+ Donne-le-moi.</p>
+ <p>
+ Elle le prit, le ber&ccedil;a un instant, le posa sur une chaise, o&ugrave;
+ il dormit, dans une paix de ch&eacute;rubin. L'&eacute;glise retomba au calme
+ triste, que coupaient seuls les cris des moineaux, sur le sorbier. A l'autel,
+ Vincent avait report&eacute; le Missel &agrave; droite, l'abb&eacute; Mouret
+ venait de replier le corporal et de le glisser dans la bourse. Maintenant, il
+ disait les derni&egrave;res oraisons, avec un recueillement s&eacute;v&egrave;re,
+ que n'avaient pu troubler ni les pleurs de l'enfant ni les rires des grandes
+ filles. Il paraissait ne rien entendre, &ecirc;tre tout aux voeux qu'il adressait
+ au ciel pour le bonheur du couple dont il avait b&eacute;ni l'union. Ce matin-l&agrave;,
+ le ciel restait gris d'une poussi&egrave;re de chaleur, qui noyait le soleil.
+ Par les carreaux cass&eacute;s, il n'entrait qu'une bu&eacute;e rousse, annon&ccedil;ant
+ un jour d'orage.</p>
+<p> Le long des murs, les gravures violemment enlumin&eacute;es du chemin de la
+ Croix &eacute;talaient la brutalit&eacute; assombrie de leurs taches jaunes,
+ bleues et rouges. Au fond de la nef, les boiseries s&eacute;ch&eacute;es de
+ la tribune craquaient; tandis que les herbes du perron, devenues g&eacute;antes,
+ laissaient passer sous la grand-porte de longues pailles m&ucirc;res, peupl&eacute;es
+ de petites sauterelles brunes. L'horloge, dans sa caisse de bois, eut un arrachement
+ de m&eacute;canique poitrinaire, comme pour s'&eacute;claircir la voix, et sonna
+ sourdement le coup de six heures et demie.</p>
+ <p>
+ -- <i>Ite, missa est,</i> dit le pr&ecirc;tre, se tournant vers l'&eacute;glise.
+</p>
+<p>-- <i>Deo gratias,</i> r&eacute;pondit Vincent. </p>
+<p>Puis, apr&egrave;s avoir bais&eacute; l'autel, l'abb&eacute; Mouret se tourna
+ de nouveau, murmurant, au-dessus de la nuque inclin&eacute;e des &eacute;poux,
+ la pri&egrave;re finale: </p>
+<p>-- <i>Deus Abraham, Deus Isaac, et Deus Jacob vobiscum sit...</i> </p>
+<p>Sa voix se perdait dans une douceur monotone. </p>
+<p>-- Voil&agrave;, il va leur parler, souffla Babet &agrave; ses deux amies.</p>
+ <p>
+ -- Il est tout p&acirc;le, fit remarquer Lisa. Ce n'est pas comme monsieur Caffin
+ dont la grosse figure semblait toujours rire... Ma petite soeur Rose m'a cont&eacute;
+ qu'elle n'ose rien lui dire, &agrave; confesse.</p>
+ <p>
+ -- N'importe, murmura la Rousse, il n'est pas vilain homme. La maladie l'a un
+ peu vieilli; mais &ccedil;a lui va bien. Il a des yeux plus grands, avec deux
+ plis aux coins de la bouche qui lui donnent l'air d'un homme... Avant sa fi&egrave;vre,
+ il &eacute;tait trop fille. </p>
+<p>-- Moi, je crois qu'il a un chagrin, reprit Babet. On dirait qu'il se mine.
+ Son visage semble mort, mais ses yeux luisent, allez! Vous ne le voyez pas,
+ lorsqu'il baisse lentement les paupi&egrave;res, comme pour &eacute;teindre
+ ses yeux. </p>
+<p>La Teuse agita son balai.</p>
+ <p>
+ -- Chut! siffla-t-elle, si &eacute;nergiquement, qu'un coup de vent parut s'&ecirc;tre
+ engouffr&eacute; dans l'&eacute;glise. </p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret s'&eacute;tait recueilli. Il commen&ccedil;a &agrave;
+ voix presque basse: </p>
+<p>-- Mon cher fr&egrave;re, ma ch&egrave;re soeur, vous &ecirc;tes unis en J&eacute;sus.
+ L'institution du mariage est la figure de l'union sacr&eacute;e de J&eacute;sus
+ et de son Eglise. C'est un lien que rien ne peut rompre, que Dieu veut &eacute;ternel,
+ pour que l'homme ne s&eacute;pare
+ pas ce que le ciel a joint. En vous faisant l'os de vos os, Dieu vous a enseign&eacute;
+ que vous avez le devoir de marcher c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, comme un
+ couple fid&egrave;le, selon les voies pr&eacute;par&eacute;es par sa toute puissance.
+ Et vous devez vous aimer dans l'amour m&ecirc;me de Dieu. La moindre amertume
+ entre vous serait une d&eacute;sob&eacute;issance au Cr&eacute;ateur qui vous
+ a tir&eacute;s d'un seul corps. Restez donc &agrave; jamais unis, &agrave; l'image
+ de l'Eglise que J&eacute;sus a &eacute;pous&eacute;e, en nous donnant &agrave;
+ tous sa chair et son sang. </p>
+<p>Le grand Fortun&eacute; et la Rosalie, le nez curieusement lev&eacute;, &eacute;coutaient.
+</p>
+<p>-- Que dit-il? demanda Lisa qui entendait mal. </p>
+<p>-- Pardi! il dit ce qu'on dit toujours, r&eacute;pondit la Rousse. Il a la
+ langue bien pendue, comme tous les cur&eacute;s. </p>
+<p>Cependant, l'abb&eacute; Mouret continuait &agrave; r&eacute;citer, les yeux
+ vagues, regardant, par-dessus la t&ecirc;te des &eacute;poux, un coin perdu
+ de l'&eacute;glise. Et peu &agrave; peu sa voix mollissait, il mettait un attendrissement
+ dans ces paroles, qu'il avait autrefois apprises, &agrave; l'aide d'un manuel
+ destin&eacute; aux jeunes desservants. Il s'&eacute;tait l&eacute;g&egrave;rement
+ tourn&eacute; vers la Rosalie; il disait, ajoutant des phrases &eacute;mues,
+ lorsque la m&eacute;moire lui manquait: </p>
+<p>-- Ma ch&egrave;re soeur, soyez soumise &agrave; votre mari, comme l'Eglise
+ est soumise &agrave; J&eacute;sus. Rappelez-vous que vous devez tout quitter
+ pour le suivre, en servante fid&egrave;le. Vous abandonnerez votre p&egrave;re
+ et votre m&egrave;re, vous vous attacherez &agrave; votre &eacute;poux, vous
+ lui ob&eacute;irez, afin d'ob&eacute;ir &agrave; Dieu lui-m&ecirc;me. Et votre
+ joug sera un joug d'amour et de paix. Soyez son repos, sa f&eacute;licit&eacute;,
+ le parfum de ses bonnes oeuvres, le salut de ses heures de d&eacute;faillance.
+ Qu'il vous trouve sans cesse &agrave; son c&ocirc;t&eacute;, ainsi qu'une gr&acirc;ce.
+ Qu'il n'ait qu'&agrave; &eacute;tendre la main pour rencontrer la v&ocirc;tre.
+ C'est ainsi que vous marcherez tous les deux, sans jamais vous &eacute;garer,
+ et que vous rencontrerez le bonheur dans l'accomplissement des lois divines.
+ Oh! ma ch&egrave;re soeur, ma ch&egrave;re fille, votre humilit&eacute; est
+ toute pleine de fruits suaves; elle fera pousser chez vous les vertus domestiques,
+ les joies du foyer, les prosp&eacute;rit&eacute;s des familles pieuses. Ayez
+ pour votre mari les tendresses de Rachel, ayez la sagesse de R&eacute;becca,
+ la longue fid&eacute;lit&eacute; de Sara. Dites-vous qu'une vie pure m&egrave;ne
+ &agrave; tous les biens. Demandez &agrave; Dieu chaque matin la force de vivre
+ en femme qui respecte ses devoirs; car la punition serait terrible, vous perdriez
+ votre amour. Oh! vivre sans amour, arracher la chair de sa chair, n'&ecirc;tre
+ plus &agrave; celui qui est la moiti&eacute; de vous-m&ecirc;me, agoniser loin
+ de ce qu'on a aim&eacute;! Vous tendriez les bras, et il se d&eacute;tournerait
+ de vous. Vous chercheriez vos joies, et vous ne trouveriez que de la honte au
+ fond de votre coeur. Entendez-moi, ma fille, c'est en vous, dans la soumission,
+ dans la puret&eacute;, dans l'amour, que Dieu a mis la force de votre union.
+</p>
+<p>A ce moment, il y eut un rire, &agrave; l'autre bout de l'&eacute;glise. L'enfant
+ venait de se r&eacute;veiller sur la chaise o&ugrave; l'avait couch&eacute;
+ la Teuse. Mais il n'&eacute;tait plus m&eacute;chant; il riait tout seul, ayant
+ enfonc&eacute; son maillot, laissant passer des petits pieds roses qu'il agitait
+ en l'air. Et c'&eacute;taient ses petits pieds qui le faisaient rire. </p>
+<p>Rosalie, que l'allocution du pr&ecirc;tre ennuyait, tourna vivement la t&ecirc;te,
+ souriant &agrave; l'enfant. Mais quand elle le vit gigotant sur la chaise, elle
+ eut peur; elle jeta un regard terrible &agrave; Catherine. </p>
+<p>-- Va, tu peux me regarder, murmura celle-ci. Je ne le reprends pas... Pour
+ qu'il crie encore! </p>
+<p>Et elle alla, sous la tribune, guetter un trou de fourmis, dans l'encoignure
+ cass&eacute;e d'une dalle.</p>
+ <p>
+ -- Monsieur Caffin n'en racontait pas tant, dit la Rousse. Lorsqu'il a mari&eacute;
+ la belle Miette, il ne lui a donn&eacute; que deux tapes sur la joue, en lui
+ disant d'&ecirc;tre sage.</p>
+ <p>
+ -- Mon cher fr&egrave;re, reprit l'abb&eacute; Mouret, &agrave; demi tourn&eacute;
+ vers le grand Fortun&eacute;, c'est Dieu qui vous accorde aujourd'hui une compagne;
+ car il n'a pas voulu que l'homme v&eacute;c&ucirc;t solitaire. Mais, s'il a
+ d&eacute;cid&eacute; qu'elle serait votre servante, il exige de vous que vous
+ soyez un ma&icirc;tre plein de douceur et d'affection. Vous l'aimerez, parce
+ qu'elle est votre chair elle-m&ecirc;me, votre sang et vos os. Vous la prot&eacute;gerez,
+ parce que Dieu ne vous a donn&eacute; vos bras forts que pour les &eacute;tendre
+ au-dessus de sa t&ecirc;te, aux heures de danger. Rappelez-vous qu'elle vous
+ est confi&eacute;e; elle est la soumission et la faiblesse dont vous ne sauriez
+ abuser sans crime. Oh! mon cher fr&egrave;re, quelle fiert&eacute; heureuse
+ doit &ecirc;tre la v&ocirc;tre! D&eacute;sormais, vous ne vivrez plus dans l'&eacute;go&iuml;sme
+ de la solitude. A toute heure, vous aurez un devoir adorable. Rien n'est meilleur
+ que d'aimer, si ce n'est de prot&eacute;ger ceux qu'on aime. Votre coeur s'y
+ &eacute;largira, vos forces d'homme s'y centupleront. Oh! &ecirc;tre un soutien,
+ recevoir une tendresse en garde, voir une enfant s'an&eacute;antir en vous,
+ en disant: &quot;Prends-moi, fais de moi ce qu'il te plaira; j'ai confiance
+ dans ta loyaut&eacute;!&quot; Et que vous soyez damn&eacute;, si vous la d&eacute;laissiez
+ jamais! Ce serait le plus l&acirc;che abandon que Dieu e&ucirc;t &agrave; punir.
+ D&egrave;s qu'elle s'est donn&eacute;e, elle est v&ocirc;tre, pour toujours.
+ Emportez-la plut&ocirc;t entre vos bras, ne la posez &agrave; terre que lorsqu'elle
+ devra y &ecirc;tre en s&ucirc;ret&eacute;. Quittez tout, mon cher fr&egrave;re...
+</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret, la voix profond&eacute;ment alt&eacute;r&eacute;e, ne
+ fit plus entendre qu'un murmure indistinct. Il avait baiss&eacute; compl&egrave;tement
+ les paupi&egrave;res, la figure toute blanche, parlant avec une &eacute;motion
+ si douloureuse, que le grand Fortun&eacute; lui-m&ecirc;me pleurait, sans comprendre.
+</p>
+<p>-- Il n'est pas encore remis, dit Lisa. Il a tort de se fatiguer... Tiens!
+ Fortun&eacute; qui pleure!</p>
+ <p>
+ -- Les hommes, c'est plus tendre que les femmes, murmura Babet...</p>
+ <p>
+ -- Il a bien parl&eacute; tout de m&ecirc;me, conclut la Rousse. Ces cur&eacute;s,
+ &ccedil;a va chercher un tas de choses auxquelles personne ne songe. </p>
+<p>-- Chut! cria la Teuse, qui s'appr&ecirc;tait d&eacute;j&agrave; &agrave; &eacute;teindre
+ les cierges. </p>
+<p>Mais l'abb&eacute; Mouret balbutiait, t&acirc;chait de trouver les phrases
+ finales. </p>
+<p>-- C'est pourquoi, mon cher fr&egrave;re, ma ch&egrave;re soeur, vous devez
+ vivre dans la foi catholique, qui seule peut assurer la paix de votre foyer.
+ Vos familles vous ont certainement appris &agrave; aimer Dieu, &agrave; le prier
+ matin et soir, &agrave; ne compter que sur les dons de sa mis&eacute;ricorde...
+</p>
+<p>Il n'acheva pas. Il se tourna pour prendre le calice sur l'autel, et rentra
+ &agrave; la sacristie, la t&ecirc;te pench&eacute;e, pr&eacute;c&eacute;d&eacute;
+ de Vincent, qui faillit laisser tomber les burettes et le manuterge, en cherchant
+ &agrave; voir ce que Catherine faisait, au fond de l'&eacute;glise.</p>
+ <p>
+ -- Oh! la sans-coeur! dit Rosalie, qui planta l&agrave; son mari pour venir
+ prendre son enfant entre les bras. </p>
+<p>L'enfant riait. Elle le baisa, elle rattacha son maillot, tout en mena&ccedil;ant
+ du poing Catherine. </p>
+<p>-- S'il &eacute;tait tomb&eacute;, je t'aurais allong&eacute; une belle paire
+ de soufflets.</p>
+<p> Le grand Fortun&eacute; arrivait, en se dandinant. Les trois filles s'&eacute;taient
+ avanc&eacute;es, avec des pincements de l&egrave;vres. </p>
+<p>-- Le voil&agrave; fier, maintenant, murmura Babet &agrave; l'oreille des deux
+ autres. Ce gueux-l&agrave;, il a gagn&eacute; les &eacute;cus du p&egrave;re
+ Bambousse dans le foin, derri&egrave;re le moulin... Je le voyais tous les soirs
+ s'en aller avec Rosalie, &agrave; quatre pattes, le long du petit mur.</p>
+ <p>
+ Elles rican&egrave;rent. Le grand Fortun&eacute;, debout devant elles, ricana
+ plus haut. Il pin&ccedil;a la Rousse, se laissa traiter de b&ecirc;te par Lisa.
+ C'&eacute;tait un gar&ccedil;on solide et qui se moquait du monde. Le cur&eacute;
+ l'avait ennuy&eacute;. </p>
+<p>-- H&eacute;! la m&egrave;re! appela-t-il de sa grosse voix.</p>
+ <p>
+ Mais la vieille Brichet mendiait &agrave; la porte de la sacristie. Elle se
+ tenait l&agrave;, toute pleurarde, toute maigre, devant la Teuse, qui lui glissait
+ des oeufs dans les poches de son tablier. Fortun&eacute; n'eut pas la moindre
+ honte. Il cligna les yeux, en disant: </p>
+<p>-- Elle est fut&eacute;e, la m&egrave;re!... Dame! puisque le cur&eacute; veut
+ du monde dans son &eacute;glise! </p>
+<p>Cependant, Rosalie s'&eacute;tait calm&eacute;e. Avant de s'en aller, elle
+ demanda &agrave; Fortun&eacute; s'il avait pri&eacute; monsieur le cur&eacute;
+ de venir le soir b&eacute;nir leur chambre, selon l'usage du pays. Alors, Fortun&eacute;
+ courut &agrave; la sacristie, traversant la nef &agrave; gros coups de talon,
+ comme il aurait travers&eacute; un champ. Et il reparut, en criant que le cur&eacute;
+ viendrait. La Teuse, scandalis&eacute;e du tapage de ces gens, qui semblaient
+ se croire sur une grande route, tapait l&eacute;g&egrave;rement dans ses mains,
+ les poussait vers la porte. </p>
+<p>-- C'est fini, disait-elle, retirez-vous, allez au travail. </p>
+<p>Et elle les croyait tous dehors, lorsqu'elle aper&ccedil;ut Catherine, que
+ Vincent &eacute;tait venu rejoindre. Tous les deux se penchaient anxieusement
+ au-dessus du trou de fourmis. Catherine, avec une longue paille, fouillait dans
+ le trou, si violemment, qu'un flot de fourmis effar&eacute;es coulait sur la
+ dalle. Et Vincent disait qu'il fallait aller jusqu'au fond, pour trouver la
+ reine.</p>
+ <p>
+ -- Ah! les brigands! cria la Teuse. Qu'est-ce que vous faites l&agrave;? Voulez-vous
+ bien laisser ces b&ecirc;tes tranquilles!... C'est le trou de fourmis &agrave;
+ mademoiselle D&eacute;sir&eacute;e. Elle serait contente, si elle vous voyait.
+</p>
+<p>Les enfants se sauv&egrave;rent. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>II.</h3>
+<p>
+ L'abb&eacute; Mouret, en soutane, la t&ecirc;te nue, &eacute;tait revenu s'agenouiller
+ au pied de l'autel. Dans la clart&eacute; grise tombant des fen&ecirc;tres,
+ sa tonsure trouait ses cheveux d'une tache p&acirc;le, tr&egrave;s large, et
+ le l&eacute;ger frisson qui lui pliait la nuque semblait venir du froid qu'il
+ devait &eacute;prouver l&agrave;. Il priait ardemment, les mains jointes, si
+ perdu au fond de ses supplications, qu'il n'entendait point les pas lourds de
+ la Teuse, tournant autour de lui, sans oser l'interrompre. Celle-ci paraissait
+ souffrir, &agrave; le voir &eacute;cras&eacute; ainsi, les genoux cass&eacute;s.
+ Un moment, elle crut qu'il pleurait. Alors, elle passa derri&egrave;re l'autel,
+ pour le guetter. Depuis son retour, elle ne voulait plus le laisser seul dans
+ l'&eacute;glise, l'ayant un soir trouv&eacute; &eacute;vanoui par terre, les
+ dents serr&eacute;es, les joues glac&eacute;es, comme mort.<p>
+ <p>
+ -- Venez donc, mademoiselle, dit-elle &agrave; D&eacute;sir&eacute;e, qui allongeait
+ la t&ecirc;te par la porte de la sacristie. Il est encore l&agrave;, &agrave;
+ se faire du mal... Vous savez bien qu'il n'&eacute;coute que vous.<p>
+ <p>
+ D&eacute;sir&eacute;e souriait.<p>
+ <p>
+ -- Pardi! il faut d&eacute;jeuner, murmura-t-elle. J'ai tr&egrave;s faim.<p>
+ <p>
+ Et elle s'approcha du pr&ecirc;tre, &agrave; pas de loup. Quand elle fut tout
+ pr&egrave;s, elle lui prit le cou, elle l'embrassa.<p>
+ <p>
+ -- Bonjour, fr&egrave;re, dit-elle. Tu veux donc me faire mourir de faim, aujourd'hui?</p>
+ <p>
+ Il leva un visage si douloureux, qu'elle l'embrassa de nouveau, sur les deux
+ joues; il sortait d'une agonie. Puis, il la reconnut, il chercha &agrave; l'&eacute;carter
+ doucement; mais elle tenait une de ses mains, elle ne la l&acirc;chait pas.
+ Ce fut &agrave; peine si elle lui permit de se signer. Elle l'emmenait.</p>
+ <p>
+ -- Puisque j'ai faim, viens donc. Tu as faim aussi, toi.</p>
+ <p>
+ La Teuse avait pr&eacute;par&eacute; le d&eacute;jeuner, au fond du petit jardin,
+ sous deux grands m&ucirc;riers, dont les branches &eacute;tal&eacute;es mettaient
+ l&agrave; une toiture de feuillage. Le soleil, vainqueur enfin des bu&eacute;es
+ orageuses du matin, chauffait les carr&eacute;s de l&eacute;gumes, tandis que
+ le m&ucirc;rier jetait un large pan d'ombre sur la table boiteuse, o&ugrave;
+ &eacute;taient servies deux tasses de lait, accompagn&eacute;es d'&eacute;paisses
+ tartines.</p>
+ <p>
+ -- Tu vois, c'est gentil, dit D&eacute;sir&eacute;e, ravie de manger en plein
+ air. </p>
+<p>Elle coupait d&eacute;j&agrave; d'&eacute;normes mouillettes, qu'elle mordait
+ avec un app&eacute;tit superbe. Comme la Teuse restait debout devant eux:</p>
+ <p>
+ -- Alors, tu ne manges pas, toi? demanda-t-elle.</p>
+ <p>
+ -- Tout &agrave; l'heure, r&eacute;pondit la vieille servante. Ma soupe chauffe.</p>
+ <p>
+ Et, au bout d'un silence, &eacute;merveill&eacute;e des coups de dents de cette
+ grande enfant, elle reprit, s'adressant au pr&ecirc;tre: </p>
+<p>-- C'est un plaisir, au moins... &Ccedil;a ne vous donne pas faim, monsieur
+ le cur&eacute;? Il faut vous forcer.</p>
+ <p>
+ L'abb&eacute; Mouret souriait, en regardant sa soeur.</p>
+ <p>
+ -- Oh! elle se porte bien, murmura-t-il. Elle grossit tous les jours. </p>
+<p>-- Tiens! c'est parce que je mange! s'&eacute;cria-t-elle. Toi, si tu mangeais,
+ tu deviendrais tr&egrave;s gros... Tu es donc encore malade? Tu as l'air tout
+ triste... Je ne veux pas que &ccedil;a recommence, entends-tu? Je me suis trop
+ ennuy&eacute;e, pendant qu'on t'avait emmen&eacute; pour te gu&eacute;rir.</p>
+ <p>
+ -- Elle a raison, dit la Teuse. Vous n'avez pas de bon sens, monsieur le cur&eacute;;
+ ce n'est point une existence, de vivre de deux ou trois miettes par jour, comme
+ un oiseau. Vous ne vous faites plus de sang, parbleu! C'est &ccedil;a qui vous
+ rend tout p&acirc;le... Est-ce que vous n'avez pas honte de rester plus maigre
+ qu'un clou, lorsque nous sommes si grasses, nous autres, qui ne sommes que des
+ femmes? On doit croire que nous ne vous laissons rien dans les plats.</p>
+ <p>
+ Et toutes deux, crevant de sant&eacute;, le grondaient amicalement. Il avait
+ des yeux tr&egrave;s grands, tr&egrave;s clairs, derri&egrave;re lesquels on
+ voyait comme un vide. Il souriait toujours.</p>
+ <p>
+ -- Je ne suis pas malade, r&eacute;pondit-il. J'ai presque fini mon lait. Il
+ avait bu deux petites gorg&eacute;es, sans toucher aux tartines.</p>
+ <p>
+ -- Les b&ecirc;tes, dit D&eacute;sir&eacute;e songeuse, &ccedil;a se porte mieux
+ que les gens.</p>
+ <p>
+ -- Eh bien! c'est joli pour nous, ce que vous avez trouv&eacute; l&agrave;!
+ s'&eacute;cria la Teuse en riant.</p>
+ <p>
+ Mais cette ch&egrave;re innocente de vingt ans n'avait aucune malice. </p>
+<p>-- Bien s&ucirc;r, continua-t-elle. Les poules n'ont pas mal &agrave; la t&ecirc;te,
+ n'est-ce-pas? Les lapins, on les engraisse tant qu'on veut. Et mon cochon, tu
+ ne peux pas dire qu'il ait jamais l'air triste. </p>
+<p>Puis, se tournant vers son fr&egrave;re, d'un air ravi:</p>
+
+<P>-- Je l'ai appel&eacute; Mathieu, parce qu'il ressemble &agrave; ce gros homme
+ qui apporte les lettres; il est devenu joliment fort... Tu n'es pas aimable
+ de refuser toujours de le voir. Un de ces jours, tu voudras bien que je te le
+ montre, dis?</P>
+<P> Tout en se faisant caressante, elle avait pris les tartines de son fr&egrave;re,
+ qu'elle mordait &agrave; belles dents. Elle en avait achev&eacute; une, elle
+ entamait la seconde, lorsque la Teuse s'en aper&ccedil;ut.</P>
+<P> -- Mais ce n'est pas &agrave; vous, ce pain-l&agrave;! Voil&agrave; que vous
+ lui retirez les morceaux de la bouche, maintenant!</P>
+<P> -- Laissez, dit l'abb&eacute; Mouret doucement, je n'y aurais pas touch&eacute;...
+ Mange, mange tout, ma ch&eacute;rie.</p>
+<p>
+ D&eacute;sir&eacute;e &eacute;tait demeur&eacute;e un instant confuse, regardant
+ le pain, se contenant pour ne pas pleurer. Puis, elle se mit &agrave; rire,
+ achevant la tartine. Et elle continuait:</p>
+ <p>
+ -- Ma vache non plus n'est pas triste comme toi... Tu n'&eacute;tais pas l&agrave;,
+ lorsque l'oncle Pascal me l'a donn&eacute;e, en me faisant promettre d'&ecirc;tre
+ sage. Autrement, tu aurais vu comme elle a &eacute;t&eacute; contente, quand
+ je l'ai embrass&eacute;e, la premi&egrave;re fois.</p>
+ <p>
+ Elle tendit l'oreille. Un chant de coq venait de la basse-cour, un vacarme grandissait,
+ des battements d'ailes, des grognements, des cris rauques, toute une panique
+ de b&ecirc;tes effarouch&eacute;es.</p>
+<p>-- Ah! tu ne sais pas, reprit-elle brusquement en tapant dans ses mains, elle
+ doit &ecirc;tre pleine... Je l'ai men&eacute;e au taureau, &agrave; trois lieues
+ d'ici, au B&eacute;age. Dame! c'est qu'il n'y a pas des taureaux partout!...
+ Alors, pendant qu'elle &eacute;tait avec lui, j'ai voulu rester, pour voir.</p>
+ <p>
+ La Teuse haussait les &eacute;paules, en regardant le pr&ecirc;tre, d'un air
+ contrari&eacute;.</p>
+ <p>
+ -- Vous feriez mieux, mademoiselle, d'aller mettre la paix parmi vos poules...
+ Tout votre monde s'assassine l&agrave;-bas.</p>
+ <p>
+ Mais D&eacute;sir&eacute;e tenait &agrave; son histoire.</p>
+ <p>
+ -- Il est mont&eacute; sur elle, il l'a prise entre ses pattes... On riait.
+ Il n'y a pourtant pas de quoi rire; c'est naturel. Il faut bien que les m&egrave;res
+ fassent des petits, n'est-ce pas?... Dis? Crois-tu qu'elle aura un petit? </p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret eut un geste vague. Ses paupi&egrave;res s'&eacute;taient
+ baiss&eacute;es devant les regards clairs de la jeune fille. </p>
+<p>-- Eh! courez donc! cria la Teuse. Ils se mangent.</p>
+ <p>
+ La querelle devenait si violente, dans la basse-cour, qu'elle partait avec un
+ grand bruit de jupes, lorsque le pr&ecirc;tre la rappela.</p>
+ <p>
+ -- Et le lait, ch&eacute;rie, tu n'as pas fini le lait?</p>
+ <p>
+ Il lui tendait sa tasse, &agrave; laquelle il avait &agrave; peine touch&eacute;.
+</p>
+<p>Elle revint, but le lait sans le moindre scrupule, malgr&eacute; les yeux irrit&eacute;s
+ de la Teuse. Puis, elle reprit son &eacute;lan, courut &agrave; la basse-cour,
+ o&ugrave; on l'entendit mettre la paix. Elle devait s'&ecirc;tre assise au milieu
+ de ses b&ecirc;tes; elle chantonnait doucement, comme pour les bercer.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>III.</h3>
+<p>
+ -- Maintenant ma soupe est trop chaude, gronda la Teuse, qui revenait de la
+ cuisine avec une &eacute;cuelle, dans laquelle une cuiller de bois &eacute;tait
+ plant&eacute;e debout.</p>
+ <p>
+ Elle se tint devant l'abb&eacute; Mouret, en commen&ccedil;ant &agrave; manger
+ sur le bout de la cuiller, avec pr&eacute;caution. Elle esp&eacute;rait l'&eacute;gayer,
+ le tirer du silence accabl&eacute; o&ugrave; elle le voyait. Depuis qu'il &eacute;tait
+ revenu du Paradou, il se disait gu&eacute;ri, il ne se plaignait jamais; souvent
+ m&ecirc;me, il souriait d'une si tendre fa&ccedil;on, que la maladie, selon
+ les gens des Artaud, semblait avoir redoubl&eacute; sa saintet&eacute;. Mais,
+ par moments, des crises de silence le prenaient; il semblait rouler dans une
+ torture qu'il mettait toutes ses forces &agrave; ne point avouer; et c'&eacute;tait
+ une agonie muette qui le brisait, qui le rendait, pendant des heures, stupide,
+ en proie &agrave; quelque abominable lutte int&eacute;rieure, dont la violence
+ ne se devinait qu'&agrave; la sueur d'angoisse de sa face. La Teuse alors ne
+ le quittait plus, l'&eacute;tourdissant d'un flot de paroles, jusqu'&agrave;
+ ce qu'il e&ucirc;t repris peu &agrave; peu son air doux, comme vainqueur de
+ la r&eacute;volte de son sang. Ce matin-l&agrave;, la vieille servante pressentait
+ une attaque plus rude encore que les autres. Elle se mit &agrave; parler abondamment,
+ tout en continuant &agrave; se m&eacute;fier de la cuiller qui lui br&ucirc;lait
+ la langue. </p>
+<p>-- Vraiment, il faut vivre au fond d'un pays de loups pour voir des choses
+ pareilles. Est-ce que, dans les villages
+ honn&ecirc;tes, on se marie jamais aux chandelles? &Ccedil;a montre assez que
+ tous ces Artaud sont des pas-grand-chose... Moi, en Normandie, j'ai vu des noces
+ qui mettaient les gens en l'air, &agrave; deux lieues &agrave; la ronde. On
+ mangeait pendant trois jours. Le cur&eacute; en &eacute;tait; le maire aussi;
+ m&ecirc;me, &agrave; la noce d'une de mes cousines, les pompiers sont venus.
+ Et l'on s'amusait donc!... Mais faire lever un pr&ecirc;tre avant le soleil
+ pour s'&eacute;pouser &agrave; une heure o&ugrave; les poules elles-m&ecirc;mes
+ sont encore couch&eacute;es, il n'y a pas de bon sens! A votre place, monsieur
+ le cur&eacute;, j'aurais refus&eacute;... Pardi! vous n'avez pas assez dormi,
+ vous avez peut-&ecirc;tre pris froid dans l'&eacute;glise. C'est &ccedil;a qui
+ vous a tout retourn&eacute;. Ajoutez qu'on aimerait mieux marier des b&ecirc;tes
+ que cette Rosalie et son gueux, avec leur mioche qui a piss&eacute; sur une
+ chaise... Vous avez tort de ne pas me dire o&ugrave; vous vous sentez mal. Je
+ vous ferais quelque chose de chaud... Hein? monsieur le cur&eacute;, r&eacute;pondez-moi?
+ </p>
+ <p>Il r&eacute;pondit faiblement qu'il &eacute;tait bien, qu'il n'avait besoin
+ que d'un peu d'air. Il venait de s'adosser &agrave; un des m&ucirc;riers, la
+ respiration courte, s'abandonnant. </p>
+<p>-- Bien, bien! n'en faites qu'&agrave; votre t&ecirc;te, reprit la Teuse. Mariez
+ les gens, lorsque vous n'en avez pas la force, et lorsque cela doit vous rendre
+ malade. Je m'en doutais, je l'avais dit hier... C'est comme, si vous m'&eacute;coutiez,
+ vous ne resteriez pas l&agrave;, puisque l'odeur de la basse-cour vous incommode.
+ &Ccedil;a pue joliment, dans ce moment-ci. Je ne sais pas ce que mademoiselle
+ D&eacute;sir&eacute;e peut encore remuer. Elle chante, elle; elle s'en moque,
+ &ccedil;a lui donne des couleurs... Ah! je voulais vous dire. Vous savez que
+ j'ai tout fait pour l'emp&ecirc;cher de rester l&agrave;, quand le taureau a
+ pris la vache. Mais elle vous ressemble, elle est d'un ent&ecirc;tement! Heureusement
+ que, pour elle, &ccedil;a ne tire pas &agrave; cons&eacute;quence. C'est sa
+ joie, les b&ecirc;tes avec les petits... Voyons, monsieur le cur&eacute;, soyez
+ raisonnable. Laissez-moi vous conduire dans votre chambre. Vous vous coucherez,
+ vous vous reposerez un peu... Non, vous ne voulez pas? Eh bien! c'est tant pis,
+ si vous souffrez! On ne garde pas ainsi son mal sur la conscience, jusqu'&agrave;
+ en &eacute;touffer. </p>
+<p>Et, de col&egrave;re, elle avala une grande cuiller&eacute;e de soupe, au risque
+ de s'emporter la gorge. Elle tapait le manche de bois contre son &eacute;cuelle,
+ grognant, se parlant &agrave; elle-m&ecirc;me. </p>
+<p>-- On n'a jamais vu un homme comme &ccedil;a. Il cr&egrave;verait plut&ocirc;t
+ que de l&acirc;cher un mot... Ah! il peut bien se taire. J'en sais assez long.
+ Ce n'est pas malin de deviner le reste... Oui, oui, qu'il se taise. &Ccedil;a
+ vaut mieux.</p>
+ <p>
+ La Teuse &eacute;tait jalouse. Le docteur Pascal lui avait livr&eacute; un v&eacute;ritable
+ combat, pour lui enlever son malade, lorsqu'il avait jug&eacute; le jeune pr&ecirc;tre
+ perdu, s'il le laissait au presbyt&egrave;re. Il dut lui expliquer que la cloche
+ redoublait sa fi&egrave;vre, que les images de saintet&eacute;, dont sa chambre
+ &eacute;tait pleine, hantaient son cerveau d'hallucinations, qu'il lui fallait,
+ enfin, un oubli complet, un milieu autre, o&ugrave; il p&ucirc;t rena&icirc;tre,
+ dans la paix d'une existence nouvelle. Et elle hochait la t&ecirc;te, elle disait
+ que nulle part &quot;le cher enfant&quot; ne trouverait une garde-malade meilleure
+ qu'elle. Pourtant, elle avait fini par consentir; elle s'&eacute;tait m&ecirc;me
+ r&eacute;sign&eacute;e &agrave; le voir aller au Paradou, tout en protestant
+ contre ce choix du docteur, qui la confondait. Mais elle gardait contre le Paradou
+ une haine solide. Elle se trouvait surtout bless&eacute;e du silence de l'abb&eacute;
+ Mouret sur le temps qu'il y avait v&eacute;cu. Souvent, elle s'&eacute;tait
+ vainement ing&eacute;ni&eacute;e &agrave; le faire causer. Ce matin-l&agrave;,
+ exasp&eacute;r&eacute;e de le voir tout p&acirc;le, s'ent&ecirc;tant &agrave;
+ souffrir sans une plainte, elle finit par agiter sa cuiller comme un b&acirc;ton,
+ elle cria:$</p>
+ <p>
+ -- Il faut retourner l&agrave;-bas, monsieur le cur&eacute;, si vous y &eacute;tiez
+ si bien... Il y a l&agrave;-bas une personne qui vous soignera sans doute mieux
+ que moi.</p>
+ <p>
+ C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois qu'elle hasardait une allusion directe.
+ Le coup fut si cruel, que le pr&ecirc;tre laissa &eacute;chapper un l&eacute;ger
+ cri, en levant sa face douloureuse. La bonne &acirc;me de la Teuse eut regret.</p>
+ <p>
+ -- Aussi, murmura-t-elle, c'est la faute de votre oncle Pascal. Allez, je lui
+ en ai dit assez. Mais ces savants, &ccedil;a tient &agrave; leurs id&eacute;es.
+ Il y en a qui vous font mourir, pour vous regarder dans le corps apr&egrave;s...
+ Moi, &ccedil;a m'avait mise dans une telle col&egrave;re, que je n'ai voulu
+ en parler &agrave; personne. Oui, monsieur, c'est gr&acirc;ce &agrave; moi,
+ si personne n'a su o&ugrave; vous &eacute;tiez, tant je trouvais &ccedil;a abominable.
+ Quand l'abb&eacute; Guyot, de Saint-Eutrope, qui vous a remplac&eacute; pendant
+ votre absence, venait dire la messe ici, le dimanche, je lui racontais des histoires,
+ je lui jurais que vous &eacute;tiez en Suisse. Je ne sais seulement pas o&ugrave;
+ &ccedil;a est, la Suisse... Certes, je ne veux point vous faire de la peine,
+ mais c'est s&ucirc;rement l&agrave;-bas que vous avez pris votre mal. Vous voil&agrave;
+ dr&ocirc;lement gu&eacute;ri. On aurait bien mieux fait de vous laisser avec
+ moi qui ne me serais pas avis&eacute;e de vous tourner la t&ecirc;te.</p>
+ <p>
+ L'abb&eacute; Mouret, le front de nouveau pench&eacute;, ne l'interrompait pas.
+ Elle s'&eacute;tait assise par terre, &agrave; quelques pas de lui, pour t&acirc;cher
+ de rencontrer ses yeux. Elle reprit maternellement, ravie de la complaisance
+ qu'il semblait mettre &agrave; l'&eacute;couter.</p>
+ <p>
+ -- Vous n'avez jamais voulu conna&icirc;tre l'histoire de l'abb&eacute; Caffin.
+ D&egrave;s que je parle, vous me faites taire... Eh bien! l'abb&eacute; Caffin,
+ dans notre pays, &agrave; Canteleu, avait eu des ennuis. C'&eacute;tait pourtant
+ un bien saint homme, et qui poss&eacute;dait un caract&egrave;re d'or. Mais,
+ voyez-vous, il &eacute;tait tr&egrave;s douillet, il aimait les choses d&eacute;licates.
+ Si bien qu'une demoiselle r&ocirc;dait autour de lui, la fille d'un meunier,
+ que ses parents avaient mise en pension. Bref, il arriva ce qui devait arriver,
+ vous me comprenez, n'est-ce pas? Alors, quand on a su la chose, tout le pays
+ s'est f&acirc;ch&eacute; contre l'abb&eacute;. On le cherchait pour le tuer
+ &agrave; coups de pierres. Il s'est sauv&eacute; &agrave; Rouen, il est all&eacute;
+ pleurer chez l'archev&ecirc;que. Et on l'a envoy&eacute; ici. Le pauvre homme
+ &eacute;tait bien assez puni de vivre dans ce trou... Plus tard, j'ai eu des
+ nouvelles de la fille. Elle a &eacute;pous&eacute; un marchand de boeufs. Elle
+ est tr&egrave;s heureuse. </p>
+<p>La Teuse, enchant&eacute;e d'avoir plac&eacute; son histoire, vit un encouragement
+ dans l'immobilit&eacute; du pr&ecirc;tre. Elle se rapprocha, elle continua:</p>
+ <p>
+ -- Ce bon monsieur Caffin! Il n'&eacute;tait pas fier avec moi, il me parlait
+ souvent de son p&eacute;ch&eacute;. &Ccedil;a ne l'emp&ecirc;che pas d'&ecirc;tre
+ dans le ciel, je vous en r&eacute;ponds! Il peut dormir tranquille, l&agrave;,
+ &agrave; c&ocirc;t&eacute;, sous l'herbe, car il n'a jamais fait de tort &agrave;
+ personne... Moi, je ne comprends pas qu'on en veuille tant &agrave; un pr&ecirc;tre,
+ quand il se d&eacute;range. C'est si naturel! Ce n'est pas beau, sans doute,
+ c'est une salet&eacute; qui doit mettre Dieu en col&egrave;re. Mais il vaut
+ encore mieux faire &ccedil;a que d'aller voler. On se confesse donc, et on est
+ quitte!... N'est-ce pas, monsieur le cur&eacute;, lorsqu'on a un vrai repentir,
+ on fait son salut tout de m&ecirc;me?</p>
+ <p>
+ L'abb&eacute; Mouret s'&eacute;tait lentement redress&eacute;. Par un effort
+ supr&ecirc;me, il venait de dompter son angoisse. P&acirc;le encore, il dit
+ d'une voix ferme: </p>
+<p>-- Il ne faut jamais p&eacute;cher, jamais, jamais! </p>
+<p>-- Ah! tenez, s'&eacute;cria la vieille servante, vous &ecirc;tes trop fier,
+ monsieur! Ce n'est pas beau non plus, l'orgueil!... A votre place, moi, je ne
+ me raidirais pas comme cela. On cause de son mal, on ne se coupe pas le coeur
+ en quatre tout d'un coup, on s'habitue &agrave; la s&eacute;paration, enfin!
+ &Ccedil;a se passe petit &agrave; petit... Au lieu que vous, voil&agrave; que
+ vous &eacute;vitez m&ecirc;me de prononcer le nom des gens. Vous d&eacute;fendez
+ qu'on parle d'eux, ils sont comme s'ils &eacute;taient morts. Depuis votre retour,
+ je n'ai pas os&eacute; vous donner la moindre nouvelle. Eh bien! je causerai
+ maintenant, je dirai ce que je saurai, parce que je vois bien que c'est tout
+ ce silence qui vous tourne sur le coeur.</p>
+ <p>
+ Il la regardait s&eacute;v&egrave;rement, levant un doigt pour la faire taire.
+ </p>
+ <p>-- Oui, oui, continua-t-elle, j'ai des nouvelles de l&agrave;-bas, tr&egrave;s
+ souvent m&ecirc;me, et je vous les donnerai... D'abord, la personne n'est pas
+ plus heureuse que vous.</p>
+ <p>
+ -- Taisez-vous! dit l'abb&eacute; Mouret, qui trouva la force de se mettre debout
+ pour s'&eacute;loigner.</p>
+ <p>
+ La Teuse se leva aussi, lui barrant le passage de sa masse &eacute;norme. Elle
+ se f&acirc;chait, elle criait:</p>
+ <p>
+ -- L&agrave;, vous voil&agrave; d&eacute;j&agrave; parti!... Mais vous m'&eacute;couterez.
+ Vous savez que je n'aime gu&egrave;re les gens de l&agrave;-bas, n'est-ce pas?
+ Si je vous parle d'eux, c'est pour votre bien... On pr&eacute;tend que je suis
+ jalouse. Eh bien, je r&ecirc;ve de vous mener un jour l&agrave;-bas. Vous seriez
+ avec moi, vous ne craindriez pas de mal faire... Voulez-vous? </p>
+<p>Il l'&eacute;carta du geste, la face calm&eacute;e, en disant: </p>
+<p>-- Je ne veux rien, je ne sais rien... Nous avons une grand-messe demain. Il
+ faudra pr&eacute;parer l'autel. </p>
+<p>Puis, s'&eacute;tant mis &agrave; marcher, il ajouta avec un sourire: </p>
+<p>-- Ne vous inqui&eacute;tez pas, ma bonne Teuse. Je suis plus fort que vous
+ ne croyez. Je me gu&eacute;rirai tout seul.</p>
+ <p>
+ Et il s'&eacute;loigna, l'air solide, la t&ecirc;te droite, ayant vaincu. Sa
+ soutane, le long des bordures de thym, avait un fr&ocirc;lement tr&egrave;s
+ doux. La Teuse, qui &eacute;tait rest&eacute;e plant&eacute;e &agrave; la m&ecirc;me
+ place, ramassa son &eacute;cuelle et sa cuiller de bois, en bougonnant. Elle
+ m&acirc;chait entre ses dents des paroles qu'elle accompagnait de grands haussements
+ d'&eacute;paules.</p>
+ <p>
+ -- &Ccedil;a fait le brave, &ccedil;a se croit b&acirc;ti autrement que les
+ autres hommes, parce que c'est cur&eacute;... La v&eacute;rit&eacute; est que
+ celui-l&agrave; est joliment dur. J'en ai connu qu'on n'avait pas besoin de
+ chatouiller si longtemps. Et il est capable de s'&eacute;craser le coeur, comme
+ on &eacute;crase une puce. C'est son bon Dieu qui lui donne cette force.</p>
+ <p>
+ Elle rentrait &agrave; la cuisine, lorsqu'elle aper&ccedil;ut l'abb&eacute;
+ Mouret debout, devant la porte &agrave; claire-voie de la basse-cour. D&eacute;sir&eacute;e
+ l'avait arr&ecirc;t&eacute; pour lui faire peser un chapon qu'elle engraissait
+ depuis quelques semaines. Il disait complaisamment qu'il &eacute;tait tr&egrave;s
+ lourd, ce qui donnait un rire d'aise &agrave; la grande enfant.</p>
+ <p>
+ -- Les chapons, eux aussi, s'&eacute;crasent le coeur comme une puce, b&eacute;gaya
+ la Teuse, tout &agrave; fait furieuse. Ils ont des raisons pour cela. Alors,
+ il n'y a pas de gloire &agrave; bien vivre. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>IV.</h3>
+<p>L'abb&eacute; Mouret passait les journ&eacute;es au presbyt&egrave;re. Il &eacute;vitait
+ les longues promenades qu'il faisait avant sa maladie. Les terres br&ucirc;l&eacute;es
+ des Artaud, les ardeurs de cette vall&eacute;e o&ugrave; ne poussaient que des
+ vignes tordues, l'inqui&eacute;taient. A deux reprises, il avait essay&eacute;
+ de sortir, le matin, pour lire son br&eacute;viaire, le long des routes; mais
+ il n'avait pas d&eacute;pass&eacute; le village, il &eacute;tait rentr&eacute;,
+ troubl&eacute; par les odeurs, le plein soleil, la largeur de l'horizon. Le
+ soir seulement, dans la fra&icirc;cheur de la nuit tombante, il hasardait quelques
+ pas devant l'&eacute;glise, sur l'esplanade qui s'&eacute;tendait jusqu'au cimeti&egrave;re.
+ L'apr&egrave;s-midi, pour s'occuper, pris d'un besoin d'activit&eacute; qu'il
+ ne savait comment satisfaire, il s'&eacute;tait donn&eacute; la t&acirc;che
+ de coller des vitres de papier aux carreaux cass&eacute;s de la nef. Cela, pendant
+ huit jours, l'avait tenu sur une &eacute;chelle, tr&egrave;s attentif &agrave;
+ poser les vitres proprement, d&eacute;coupant le papier avec des d&eacute;licatesses
+ de broderie, &eacute;talant la colle de fa&ccedil;on &agrave; ce qu'il n'y e&ucirc;t
+ pas de bavure. La Teuse veillait au pied de l'&eacute;chelle. D&eacute;sir&eacute;e
+ criait qu'il fallait ne pas boucher tous les carreaux, afin que les moineaux
+ pussent entrer; et, pour ne pas la faire pleurer, le pr&ecirc;tre en oubliait
+ deux ou trois, &agrave; chaque fen&ecirc;tre. Puis, cette r&eacute;paration
+ finie, l'ambition lui avait pouss&eacute; d'embellir l'&eacute;glise, sans appeler
+ ni ma&ccedil;on, ni menuisier, ni peintre. Il ferait tout lui-m&ecirc;me. Ces
+ travaux manuels, disait-il, l'amusaient, lui rendaient des forces. L'oncle Pascal,
+ chaque fois qu'il passait &agrave; la cure, l'encourageait, en assurant que
+ cette fatigue-l&agrave; valait mieux que toutes les drogues du monde. D&egrave;s
+ lors, l'abb&eacute; Mouret boucha les trous des murs avec des poign&eacute;es
+ de pl&acirc;tre, recloua les autels &agrave; grands coups de marteau, broya
+ des couleurs pour donner une couche &agrave; la chaire et au confessionnal.
+ Ce fut un &eacute;v&eacute;nement dans le pays. On en causait &agrave; deux
+ lieues. Des paysans venaient, les mains derri&egrave;re le dos, voir travailler
+ monsieur le cur&eacute;. Lui, un tablier bleu serr&eacute; &agrave; la taille,
+ les poignets meurtris, s'absorbait dans cette rude besogne, avait un pr&eacute;texte
+ pour ne plus sortir. Il vivait ses journ&eacute;es au milieu des pl&acirc;tras,
+ plus tranquille, presque souriant, oubliant le dehors, les arbres, le soleil,
+ les vents ti&egrave;des, qui le troublaient. </p>
+<p>-- Monsieur le cur&eacute; est bien libre, du moment que &ccedil;a ne co&ucirc;te
+ rien &agrave; la commune, disait le p&egrave;re Bambousse avec un ricanement,
+ en entrant chaque soir pour constater o&ugrave; en &eacute;taient les travaux.</p>
+ <p>
+ L'abb&eacute; Mouret d&eacute;pensa l&agrave; ses &eacute;conomies du s&eacute;minaire.
+ C'&eacute;taient, d'ailleurs, des embellissements dont la na&iuml;vet&eacute;
+ maladroite e&ucirc;t fait sourire. La ma&ccedil;onnerie le rebuta vite. Il se
+ contenta de recr&eacute;pir le tour de l'&eacute;glise, &agrave; hauteur d'homme.
+ La Teuse g&acirc;chait le pl&acirc;tre. Quand elle parla de r&eacute;parer aussi
+ le presbyt&egrave;re, qu'elle craignait toujours, disait-elle, de voir tomber
+ sur leurs t&ecirc;tes, il lui expliqua qu'il ne saurait pas, qu'il faudrait
+ un ouvrier; ce qui amena une querelle terrible entre eux. Elle criait qu'il
+ n'&eacute;tait pas raisonnable de faire si belle une &eacute;glise o&ugrave;
+ personne ne couchait, lorsqu'il y avait &agrave; c&ocirc;t&eacute; des chambres
+ dans lesquelles on les trouverait s&ucirc;rement morts, un de ces matins, &eacute;cras&eacute;s
+ par les plafonds.</p>
+ <p>
+ -- Moi, d'abord, grondait-elle, je finirai par venir faire mon lit ici, derri&egrave;re
+ l'autel. J'ai trop peur, la nuit. </p>
+<p>Le pl&acirc;tre manquant, elle ne parla plus du presbyt&egrave;re. Puis, la
+ vue des peintures qu'ex&eacute;cutait monsieur le cur&eacute; la ravissait.
+ Ce fut le grand charme de toute cette besogne. L'abb&eacute;, qui avait remis
+ des bouts de planche partout, se plaisait &agrave; &eacute;taler sur les boiseries
+ une belle couleur jaune, avec un gros pinceau. Il y avait, dans le pinceau,
+ un va-et-vient tr&egrave;s doux, dont le bercement l'endormait un peu, le laissait
+ sans pens&eacute;e pendant des heures, &agrave; suivre les tra&icirc;n&eacute;es
+ grasses de la peinture. Lorsque tout fut jaune, le confessionnal, la chaire,
+ l'estrade, jusqu'&agrave; la caisse de l'horloge, il se risqua &agrave; faire
+ des raccords de faux marbre pour rafra&icirc;chir le ma&icirc;tre-autel. Et,
+ s'enhardissant, il le repeignit tout entier. Le ma&icirc;tre-autel, blanc, jaune
+ et bleu, &eacute;tait superbe. Des gens qui n'avaient pas assist&eacute; &agrave;
+ une messe depuis cinquante ans vinrent en procession pour le voir. </p>
+<p>Les peintures, maintenant, &eacute;taient s&egrave;ches. L'abb&eacute; Mouret
+ n'avait plus qu'&agrave; encadrer les panneaux d'un filet brun. Aussi, d&egrave;s
+ l'apr&egrave;s-midi, se mit-il &agrave; l'oeuvre, voulant que tout f&ucirc;t
+ termin&eacute; le soir m&ecirc;me, le lendemain &eacute;tant un jour de grand-messe,
+ ainsi qu'il l'avait rappel&eacute; &agrave; la Teuse. Celle-ci attendait pour
+ faire la toilette de l'autel; elle avait d&eacute;j&agrave; pos&eacute; sur
+ la cr&eacute;dence les chandeliers et la croix d'argent, les vases de porcelaine
+ plant&eacute;s de roses artificielles, la nappe garnie de dentelle des grandes
+ f&ecirc;tes. Mais les filets furent si d&eacute;licats &agrave; faire proprement,
+ qu'il s'attarda jusqu'&agrave; la nuit. Le jour tombait, au moment o&ugrave;
+ il achevait le dernier panneau. </p>
+<p>-- Ce sera trop beau, dit une voix rude, sortie de la poussi&egrave;re grise
+ du cr&eacute;puscule, dont l'&eacute;glise s'emplissait.</p>
+ <p>
+ La Teuse, qui s'&eacute;tait agenouill&eacute;e pour mieux suivre le pinceau
+ le long de la r&egrave;gle, eut un tressaillement de peur.</p>
+ <p>
+ -- Ah! c'est Fr&egrave;re Archangias, dit-elle en tournant la t&ecirc;te; vous
+ &ecirc;tes donc entr&eacute; par la sacristie?... Mon sang n'a fait qu'un tour.
+ J'ai cru que la voix venait de dessous les dalles.</p>
+ <p>
+ L'abb&eacute; Mouret s'&eacute;tait remis au travail, apr&egrave;s avoir salu&eacute;
+ le Fr&egrave;re d'un l&eacute;ger signe de t&ecirc;te. Celui-ci se tint debout,
+ silencieux, ses grosses mains nou&eacute;es devant sa soutane. Puis, apr&egrave;s
+ avoir hauss&eacute; les &eacute;paules, en voyant le soin que mettait le pr&ecirc;tre
+ &agrave; ce que les filets fussent bien droits, il r&eacute;p&eacute;ta: </p>
+<p>-- Ce sera trop beau. </p>
+<p>La Teuse, en extase, tressaillit une seconde fois.</p>
+ <p>
+ -- Bon, cria-t-elle, j'avais oubli&eacute; que vous &eacute;tiez l&agrave;,
+ vous! Vous pourriez bien tousser, avant de parler. Vous avez une voix qui part
+ brusquement, comme celle d'un mort.</p>
+ <p>
+ Elle s'&eacute;tait relev&eacute;e, elle se reculait pour admirer.</p>
+ <p>
+ -- Pourquoi, trop beau? reprit-elle. Il n'y a rien de trop beau, quand il s'agit
+ du bon Dieu... Si monsieur le cur&eacute; avait eu de l'or, il y aurait mis
+ de l'or, allez!</p>
+ <p>
+ Le pr&ecirc;tre ayant fini, elle se h&acirc;ta de changer la nappe, en ayant
+ bien soin de ne pas effacer les filets. Puis, elle disposa sym&eacute;triquement
+ la croix, les chandeliers et les vases. L'abb&eacute; Mouret &eacute;tait all&eacute;
+ s'adosser &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Fr&egrave;re Archangias, contre la barri&egrave;re
+ de bois qui s&eacute;parait le choeur de la nef. Ils n'&eacute;chang&egrave;rent
+ pas une parole. Ils regardaient la croix d'argent qui, dans l'ombre croissante,
+ gardait des gouttes de lumi&egrave;re, sur les pieds, le long du flanc gauche
+ et &agrave; la tempe droite du crucifi&eacute;. Quand la Teuse eut fini, elle
+ s'avan&ccedil;a triomphante: </p>
+<p>-- Hein! dit-elle, c'est gentil. Vous verrez le monde, demain, &agrave; la
+ messe! Ces pa&iuml;ens ne viennent chez Dieu que lorsqu'ils le croient riche...
+ Maintenant, monsieur le cur&eacute;, il faudra en faire autant &agrave; l'autel
+ de la Vierge.</p>
+ <p>
+ -- De l'argent perdu, gronda Fr&egrave;re Archangias.</p>
+<p>
+ Mais la Teuse se f&acirc;cha. Et, comme l'abb&eacute; Mouret continuait &agrave;
+ se taire, elle les emmena tous deux devant l'autel de la Vierge, les poussant,
+ les tirant par leur soutane. </p>
+<p>-- Mais regardez donc! &Ccedil;a jure trop, maintenant que le ma&icirc;tre-autel
+ est propre. On ne sait plus m&ecirc;me s'il y a eu des peintures. J'ai beau
+ essuyer, le matin, le bois garde toute la poussi&egrave;re. C'est noir, c'est
+ laid... Vous ne savez pas ce qu'on dira, monsieur le cur&eacute;? On dira que
+ vous n'aimez pas la sainte Vierge, voil&agrave; tout.</p>
+ <p>
+ -- Et apr&egrave;s? demanda Fr&egrave;re Archangias.</p>
+ <p>
+ La Teuse resta toute suffoqu&eacute;e.</p>
+ <p>
+ -- Apr&egrave;s, murmura-t-elle, &ccedil;a serait un p&eacute;ch&eacute;, pardi!...
+ L'autel est comme une de ces tombes qu'on abandonne dans les cimeti&egrave;res.
+ Sans moi, les araign&eacute;es y feraient leurs toiles, la mousse y pousserait.
+ De temps en temps, quand je peux mettre un bouquet de c&ocirc;t&eacute;, je
+ le donne &agrave; la Vierge... Toutes les fleurs de notre jardin &eacute;taient
+ pour elle, autrefois.</p>
+ <p>
+ Elle &eacute;tait mont&eacute;e devant l'autel, elle avait pris deux bouquets
+ s&eacute;ch&eacute;s, oubli&eacute;s sur les gradins.</p>
+ <p>
+ -- Vous voyez bien que c'est comme dans les cimeti&egrave;res, ajouta-t-elle,
+ en les jetant aux pieds de l'abb&eacute; Mouret.</p>
+ <p>
+ Celui-ci les ramassa, sans r&eacute;pondre. La nuit &eacute;tait compl&egrave;tement
+ venue. Fr&egrave;re Archangias s'embarrassa au milieu des chaises, manqua tomber.
+ Il jurait, il m&acirc;chait des phrases sourdes, o&ugrave; revenaient les noms
+ de J&eacute;sus et de Marie. Quand la Teuse, qui &eacute;tait all&eacute;e chercher
+ une lampe, rentra dans l'&eacute;glise, elle demanda simplement au pr&ecirc;tre:
+</p>
+<p>-- Alors, je puis mettre les pots et les pinceaux au grenier? </p>
+<p>-- Oui, r&eacute;pondit-il, c'est fini. Nous verrons plus tard pour le reste.
+</p>
+<p>Elle marcha devant eux, emportant tout, se taisant, de peur d'en trop dire.
+ Et, comme l'abb&eacute; Mouret avait gard&eacute; les deux bouquets s&eacute;ch&eacute;s
+ &agrave; la main, Fr&egrave;re Archangias lui cria, en passant devant la basse-cour:</p>
+ <p>
+ -- Jetez donc &ccedil;a! </p>
+<p>L'abb&eacute; fit encore quelques pas, la t&ecirc;te pench&eacute;e; puis,
+ il jeta les fleurs dans le trou au fumier, par-dessus la claire-voie. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>V.</h3>
+
+ <p>Le Fr&egrave;re, qui avait mang&eacute;, resta l&agrave;, &agrave; califourchon
+ sur une chaise retourn&eacute;e, pendant le d&icirc;ner du pr&ecirc;tre. Depuis
+ que ce dernier &eacute;tait de retour aux Artaud, il venait ainsi presque tous
+ les soirs s'installer au presbyt&egrave;re. Jamais il ne s'y &eacute;tait impos&eacute;
+ plus rudement. Ses gros souliers &eacute;crasaient le carreau, sa voix tonnait,
+ ses poings s'abattaient sur les meubles, tandis qu'il racontait les fess&eacute;es
+ donn&eacute;es le matin aux petites filles, ou qu'il r&eacute;sumait sa morale
+ en formules dures comme des coups de b&acirc;ton. Puis, s'ennuyant, il avait
+ imagin&eacute; de jouer aux cartes avec la Teuse. Ils jouaient &agrave; la bataille,
+ interminablement, la Teuse n'ayant jamais pu apprendre un autre jeu. L'abb&eacute;
+ Mouret, qui souriait aux premi&egrave;res cartes abattues rageusement sur la
+ table, tombait peu &agrave; peu dans une r&ecirc;verie profonde; et, pendant
+ des heures, il s'oubliait, il s'&eacute;chappait, sous les coups d'oeil d&eacute;fiants
+ de Fr&egrave;re Archangias.</p>
+ <p>
+ Ce soir-l&agrave;, la Teuse &eacute;tait d'une telle humeur, qu'elle parla d'aller
+ se coucher, d&egrave;s que la nappe fut &ocirc;t&eacute;e. Mais le Fr&egrave;re
+ voulait jouer. Il lui donna des tapes sur les &eacute;paules, finit par l'asseoir,
+ et si violemment, que la chaise craqua. Il battait d&eacute;j&agrave; les cartes.
+ D&eacute;sir&eacute;e, qui le d&eacute;testait, avait disparu avec son dessert,
+ qu'elle montait presque tous les soir manger dans son lit.</p>
+ <p>
+ -- Je veux les rouges, dit la Teuse.</p>
+ <p>
+ Et la lutte s'engagea. La Teuse enleva d'abord quelques belles cartes au Fr&egrave;re.
+ Puis, deux as tomb&egrave;rent en m&ecirc;me temps sur la table. </p>
+<p>-- Bataille! cria-t-elle avec une &eacute;motion extraordinaire.</p>
+ <p>
+ Elle jeta un neuf, ce qui la consterna; mais le Fr&egrave;re n'ayant jet&eacute;
+ qu'un sept, elle ramassa les cartes, triomphante. Au bout d'une demi-heure,
+ elle n'avait plus de nouveau que deux as, les chances se trouvaient r&eacute;tablies.
+ Et, vers le troisi&egrave;me quart d'heure, c'&eacute;tait elle qui perdait
+ un as. Le va-et-vient des valets, des dames et des rois, avait toute la furie
+ d'un massacre. </p>
+<p>-- Hein! elle est fameuse, cette partie! dit Fr&egrave;re Archangias, en se
+ tournant vers l'abb&eacute; Mouret. </p>
+ <p>Mais il le vit si perdu, si loin, ayant aux l&egrave;vres un sourire si inconscient,
+ qu'il haussa brutalement la voix. </p>
+<p>-- Eh bien! monsieur le cur&eacute;, vous ne nous regardez donc pas? Ce n'est
+ gu&egrave;re poli... Nous ne jouons que pour vous. Nous cherchons &agrave; vous
+ &eacute;gayer... Allons, regardez le jeu. &Ccedil;a vous vaudra mieux que de
+ r&ecirc;vasser. O&ugrave; &eacute;tiez-vous encore? </p>
+ <p>Le pr&ecirc;tre avait eu un tressaillement. Il ne r&eacute;pondit pas, il s'effor&ccedil;a
+ de suivre le jeu, les paupi&egrave;res battantes. La partie continuait avec
+ acharnement. La Teuse regagna son as, puis le reperdit. Certains soirs, ils
+ se disputaient ainsi les as pendant quatre heures; et souvent m&ecirc;me ils
+ allaient se coucher, furibonds, n'ayant pu se battre. </p>
+<p>-- Mais j'y songe! cria tout d'un coup la Teuse, qui avait une grosse peur
+ de perdre, monsieur le cur&eacute; devait sortir ce soir. Il a promis au grand
+ Fortun&eacute; et &agrave; la Rosalie d'aller b&eacute;nir leur chambre, comme
+ il est d'usage... Vite, monsieur le cur&eacute;! Le Fr&egrave;re vous accompagnera.</p>
+ <p>
+ L'abb&eacute; Mouret &eacute;tait d&eacute;j&agrave; debout, cherchant son chapeau.
+ Mais Fr&egrave;re Archangias, sans l&acirc;cher ses cartes, se f&acirc;chait.</p>
+ <p>
+ -- Laissez donc! Est-ce que &ccedil;a a besoin d'&ecirc;tre b&eacute;ni, ce
+ trou &agrave; cochons! Pour ce qu'ils vont y faire de propre, dans leur chambre!...
+ Encore un usage que vous devriez abolir. Un pr&ecirc;tre n'a pas &agrave; mettre
+ son nez dans les draps des nouveaux mari&eacute;s... Restez. Finissons la partie.
+ &Ccedil;a vaudra mieux.</p>
+ <p>
+ -- Non, dit le pr&ecirc;tre, j'ai promis. Ces braves gens pourraient se blesser...
+ Restez, vous. Finissez la partie, en m'attendant.</p>
+ <p>
+ La Teuse, tr&egrave;s inqui&egrave;te, regardait Fr&egrave;re Archangias.</p>
+ <p>
+ -- Eh bien! oui, je reste, cria celui-ci. C'est trop b&ecirc;te!</p>
+ <p>
+ Mais l'abb&eacute; Mouret n'avait pas ouvert la porte, qu'il se levait pour
+ le suivre, jetant violemment ses cartes. Il revint, il dit &agrave; la Teuse:</p>
+ <p>
+ -- J'allais gagner... Laissez les paquets tels qu'ils sont. Nous continuerons
+ la partie demain.</p>
+ <p>
+ -- Ah bien, tout est brouill&eacute;, maintenant, r&eacute;pondit la vieille
+ servante qui s'&eacute;tait empress&eacute;e de m&ecirc;ler les cartes. Si vous
+ croyez que je vais le mettre sous verre, votre paquet! Et puis je pouvais gagner,
+ j'avais encore un as.</p>
+ <p>
+ Fr&egrave;re Archangias, en quelques enjamb&eacute;es, rejoignit l'abb&eacute;
+ Mouret qui descendait l'&eacute;troit sentier conduisant aux Artaud. Il s'&eacute;tait
+ donn&eacute; la t&acirc;che de veiller sur lui. Il l'entourait d'un espionnage
+ de toutes les heures, l'accompagnant partout, le faisant suivre par un gamin
+ de son &eacute;cole, lorsqu'il ne pouvait s'acquitter lui-m&ecirc;me de ce soin.
+ Il disait, avec son rire terrible, qu'il &eacute;tait &quot;le gendarme de Dieu&quot;.
+ Et, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, le pr&ecirc;tre semblait un coupable emprisonn&eacute;
+ dans l'ombre noire de la soutane du Fr&egrave;re, un coupable dont on se m&eacute;fie,
+ que l'on juge assez faible pour retourner &agrave; sa faute, si on le perdait
+ des yeux une minute. C'&eacute;tait une &acirc;pret&eacute; de vieille fille
+ jalouse, un souci minutieux de ge&ocirc;lier qui pousse son devoir jusqu'&agrave;
+ cacher les coins de ciel entrevus par les lucarnes. Fr&egrave;re Archangias
+ se tenait toujours l&agrave;, &agrave; boucher le soleil, &agrave; emp&ecirc;cher
+ une odeur d'entrer, &agrave; murer si compl&egrave;tement le cachot, que rien
+ du dehors n'y venait plus. Il guettait les moindres faiblesses de l'abb&eacute;,
+ reconnaissait, &agrave; la clart&eacute; de son regard, les pens&eacute;es tendres,
+ les &eacute;crasait d'une parole, sans piti&eacute;, comme des b&ecirc;tes mauvaises.
+ Les silences, les sourires, les p&acirc;leurs du front, les frissons des membres,
+ tout lui appartenait. D'ailleurs, il &eacute;vitait de parler nettement de la
+ faute. Sa pr&eacute;sence seule &eacute;tait un reproche. La fa&ccedil;on dont
+ il pronon&ccedil;ait certaines phrases leur donnait le cinglement d'un coup
+ de fouet. Il mettait dans un geste toute l'ordure qu'il crachait sur le p&eacute;ch&eacute;.
+ Comme ces maris tromp&eacute;s qui plient leurs femmes sous des allusions sanglantes,
+ dont ils go&ucirc;tent seuls la cruaut&eacute;, il ne reparlait pas de la sc&egrave;ne
+ du Paradou, il se contentait de l'&eacute;voquer d'un mot, pour an&eacute;antir,
+ aux heures de crise, cette chair rebelle. Lui aussi avait &eacute;t&eacute;
+ tromp&eacute; par ce pr&ecirc;tre, tout souill&eacute; de son adult&egrave;re
+ divin, ayant trahi ses serments, rapportant sur lui des caresses d&eacute;fendues,
+ dont la senteur lointaine suffisait &agrave; exasp&eacute;rer sa continence
+ de bouc qui ne s'&eacute;tait jamais satisfait. </p>
+<p>Il &eacute;tait pr&egrave;s de dix heures. Le village dormait; mais, &agrave;
+ l'autre bout, du c&ocirc;t&eacute; du moulin, un tapage montait d'une des masures,
+ vivement &eacute;clair&eacute;e. Le p&egrave;re Bambousse avait abandonn&eacute;
+ &agrave; sa fille et &agrave; son gendre un coin de la maison, se r&eacute;servant
+ pour lui les plus belles pi&egrave;ces. On buvait l&agrave; un dernier coup,
+ en attendant le cur&eacute;.</p>
+<p>-- Ils sont so&ucirc;ls, gronda Fr&egrave;re Archangias. Les entendez-vous
+ se vautrer? </p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret ne r&eacute;pondit pas. La nuit &eacute;tait superbe,
+ toute bleue d'un clair de lune qui changeait au loin la vall&eacute;e en un
+ lac dormant. Et il ralentissait sa marche, comme baign&eacute; d'un bien-&ecirc;tre
+ par ces clart&eacute;s douces; il s'arr&ecirc;tait m&ecirc;me devant certaines
+ nappes de lumi&egrave;re, avec le frisson d&eacute;licieux que donne l'approche
+ d'une eau fra&icirc;che. Le Fr&egrave;re continuait ses grandes enjamb&eacute;es,
+ le gourmandant, l'appelant.</p>
+ <p>
+ -- Venez donc... Ce n'est pas sain, de courir la campagne &agrave; cette heure.
+ Vous seriez mieux dans votre lit. </p>
+ <p>Mais, brusquement, &agrave; l'entr&eacute;e du village, il se planta au milieu
+ de la route. Il regardait vers les hauteurs, o&ugrave; les lignes blanches des
+ orni&egrave;res se perdaient dans les taches noires des petits bois de pins.
+ Il avait un grognement de chien qui flaire un danger.</p>
+ <p>
+ -- Qui descend de l&agrave;-haut, si tard? murmura-t-il.</p>
+ <p>
+ Le pr&ecirc;tre, n'entendant rien, ne voyant rien, voulut &agrave; son tour
+ lui faire presser le pas. </p>
+<p>-- Laissez donc, le voici, reprit vivement Fr&egrave;re Archangias. Il vient
+ de tourner le coude. Tenez, la lune l'&eacute;claire. Vous le voyez bien, &agrave;
+ pr&eacute;sent... C'est un grand, avec un b&acirc;ton.</p>
+ <p>
+ Puis, au bout d'un silence, il reprit, la voix rauque, &eacute;touff&eacute;e
+ par la fureur: </p>
+<p>-- C'est lui, c'est ce gueux!... Je le sentais. </p>
+<p>Alors, le nouveau venu &eacute;tant au bas de la c&ocirc;te, l'abb&eacute;
+ Mouret reconnut Jeanbernat. Malgr&eacute; ses quatre-vingts ans, le vieux tapait
+ si dur des talons, que ses gros souliers ferr&eacute;s tiraient des &eacute;tincelles
+ des silex de la route. Il marchait droit comme un ch&ecirc;ne, sans m&ecirc;me
+ se servir de son b&acirc;ton, qu'il portait sur son &eacute;paule, en mani&egrave;re
+ de fusil.</p>
+ <p>
+ -- Ah! le damn&eacute;! b&eacute;gaya le Fr&egrave;re clou&eacute; sur place,
+ en arr&ecirc;t. Le diable lui jette toute la braise de l'enfer sous les pieds.</p>
+ <p>
+ Le pr&ecirc;tre, tr&egrave;s troubl&eacute;, d&eacute;sesp&eacute;rant de faire
+ l&acirc;cher prise &agrave; son compagnon, tourna le dos pour continuer sa route,
+ esp&eacute;rant encore &eacute;viter Jeanbernat, en se h&acirc;tant de gagner
+ la maison des Bambousse. Mais il n'avait pas fait cinq pas, que la voix railleuse
+ du vieux s'&eacute;leva, presque derri&egrave;re son dos.</p>
+ <p>
+ -- Eh! cur&eacute;, attendez-moi. Je vous fais donc peur?</p>
+ <p>
+ Et l'abb&eacute; Mouret s'&eacute;tant arr&ecirc;t&eacute;, il s'approcha, il
+ continua: </p>
+<p>-- Dame! vos soutanes, &ccedil;a n'est pas commode, &ccedil;a emp&ecirc;che
+ de courir. Puis, il a beau faire nuit, on vous reconna&icirc;t de loin... Du
+ haut de la c&ocirc;te, je me suis dit: &quot;Tiens! c'est le petit cur&eacute;
+ qui est l&agrave;-bas.&quot; Oh! j'ai encore de bons yeux... Alors, vous ne
+ venez plus nous voir? </p>
+<p>-- J'ai eu tant d'occupations, murmura le pr&ecirc;tre, tr&egrave;s p&acirc;le.</p>
+ <p>
+ -- Bien, bien, tout le monde est libre. Ce que je vous en dis, c'est pour vous
+ montrer que je ne vous garde pas rancune d'&ecirc;tre cur&eacute;. Nous ne parlerions
+ m&ecirc;me pas de votre bon Dieu, &ccedil;a m'est &eacute;gal... La petite croit
+ que c'est moi qui vous emp&ecirc;che de revenir. Je lui ai r&eacute;pondu: &quot;Le
+ cur&eacute; est une b&ecirc;te.&quot; Et &ccedil;a, je le pense. Est-ce que
+ je vous ai mang&eacute;, pendant votre maladie? Je ne suis m&ecirc;me pas mont&eacute;
+ vous voir... Tout le monde est libre. </p>
+<p>Il parlait avec sa belle indiff&eacute;rence, en affectant de ne pas s'apercevoir
+ de la pr&eacute;sence de Fr&egrave;re Archangias. Mais celui-ci ayant pouss&eacute;
+ un grognement plus mena&ccedil;ant, il reprit: </p>
+<p>-- Eh! cur&eacute;, vous promenez donc votre cochon avec vous? </p>
+<p>-- Attends, brigand! hurla le Fr&egrave;re, les poings ferm&eacute;s.</p>
+ <p>
+ Jeanbernat, le b&acirc;ton lev&eacute;, feignit de le reconna&icirc;tre.</p>
+ <p>
+ -- Bas les pattes! cria-t-il. Ah! c'est toi, calotin! J'aurais d&ucirc; te flairer
+ &agrave; l'odeur de ton cuir... Nous avons un compte &agrave; r&eacute;gler
+ ensemble. J'ai jur&eacute; d'aller te couper les oreilles au milieu de ta classe.
+ &Ccedil;a amusera les gamins que tu empoisonnes.</p>
+ <p>
+ Le Fr&egrave;re, devant le b&acirc;ton, recula, la gorge pleine d'injures. Il
+ balbutiait, il ne trouvait plus les mots.</p>
+ <p>
+ -- Je t'enverrai les gendarmes, assassin! Tu as crach&eacute; sur l'&eacute;glise,
+ je t'ai vu! Tu donnes le mal de la mort au pauvre monde, rien qu'en passant
+ devant les portes. A Saint-Eutrope, tu as fait avorter une fille en la for&ccedil;ant
+ &agrave; m&acirc;cher une hostie consacr&eacute;e que tu avais vol&eacute;e.
+ Au B&eacute;age, tu es all&eacute; d&eacute;terrer des enfants que tu as emport&eacute;s
+ sur ton dos pour tes abominations... Tout le monde sait cela, mis&eacute;rable!
+ Tu es le scandale du pays. Celui qui t'&eacute;tranglerait gagnerait du coup
+ le paradis.</p>
+ <p>
+ Le vieux &eacute;coutait, ricanant, faisant le moulinet avec son b&acirc;ton.
+ Entre deux injures de l'autre, il r&eacute;p&eacute;tait &agrave; demi-voix.
+</p>
+<p>-- Va, va, soulage-toi, serpent! Tout &agrave; l'heure, je te casserai les
+ reins.</p>
+ <p>
+ L'abb&eacute; Mouret voulut intervenir. Mais Fr&egrave;re Archangias le repoussa,
+ en criant:</p>
+ <p>
+ -- Vous &ecirc;tes avec lui, vous! Est-ce qu'il ne vous a pas fait marcher sur
+ la croix, dites le contraire! </p>
+<p>Et se tournant de nouveau vers Jeanbernat </p>
+<p>-- Ah! Satan, tu as d&ucirc; bien rire, quand tu as tenu un pr&ecirc;tre! Le
+ ciel &eacute;crase ceux qui t'ont aid&eacute; &agrave; ce sacril&egrave;ge!...
+ Que faisais-tu, la nuit, pendant qu'il dormait? Tu venais avec ta salive, n'est-ce
+ pas? lui mouiller la tonsure, afin que ses cheveux grandissent plus vite. Tu
+ lui soufflais sur le menton et sur les joues, pour que la barbe y pouss&acirc;t
+ d'un doigt en une nuit. Tu lui frottais tout le corps de tes mal&eacute;fices,
+ tu lui soufflais dans la bouche la rage d'un chien, tu le mettais en rut...
+ Et c'est ainsi que tu l'avais chang&eacute; en b&ecirc;te, Satan!</p>
+ <p>
+ -- Il est stupide, dit Jeanbernat, en reposant son b&acirc;ton sur l'&eacute;paule.
+ Il m'ennuie.</p>
+ <p>
+ Le Fr&egrave;re, enhardi, vint lui allonger ses deux poings sous le nez. </p>
+<p>-- Et ta gueuse! cria-t-il. C'est toi qui l'a fourr&eacute;e toute nue dans
+ le lit du pr&ecirc;tre!</p>
+ <p>
+ Mais il poussa un hurlement, en faisant un bond en arri&egrave;re. Le b&acirc;ton
+ du vieux, lanc&eacute; &agrave; toute vol&eacute;e, venait de se casser sur
+ son &eacute;chine. Il recula encore, ramassa dans un tas de cailloux, au bord
+ de la route, un silex gros comme les deux poings, qu'il lan&ccedil;a &agrave;
+ la t&ecirc;te de Jeanbernat. Celui-ci avait le front fendu, s'il ne s'&eacute;tait
+ courb&eacute;. Il courut au tas de cailloux voisin, s'abrita, prit des pierres.
+ Et, d'un tas &agrave; l'autre, un terrible combat s'engagea. Les silex gr&ecirc;laient.
+ La lune, tr&egrave;s claire, d&eacute;coupait nettement les ombres.</p>
+ <p>
+ -- Oui, tu l'as fourr&eacute;e dans son lit, r&eacute;p&eacute;tait le Fr&egrave;re
+ affol&eacute;! Et tu avais mis un Christ sous le matelas, pour que l'ordure
+ tomb&acirc;t sur lui... Ha! ha! tu es &eacute;tonn&eacute; que je sache tout.
+ Tu attends quelque monstre de cet accouplement-l&agrave;. Tu fais chaque matin
+ les treize signes de l'enfer sur le ventre de ta gueuse, pour qu'elle accouche
+ de l'Ant&eacute;christ. Tu veux l'Ant&eacute;christ, bandit!... Tiens, que ce
+ caillou t'&eacute;borgne! </p>
+<p>-- Et que celui-ci te ferme le bec, calotin! reprit Jeanbernat, redevenu tr&egrave;s
+ calme. Est-il b&ecirc;te, cet animal, avec ses histoires!... Va-t-il falloir
+ que je te casse la t&ecirc;te pour continuer ma route? Est-ce ton cat&eacute;chisme
+ qui t'a tourn&eacute; sur la cervelle? </p>
+<p>-- Le cat&eacute;chisme! Veux-tu conna&icirc;tre le cat&eacute;chisme qu'on
+ enseigne aux damn&eacute;s de ton esp&egrave;ce? Oui, je t'apprendrai &agrave;
+ faire le signe de croix...Ceci est pour le P&egrave;re, et ceci pour le Fils,
+ et ceci pour le Saint-Esprit...Ah! tu es encore debout. Attends, attends!...
+ Ainsi soit-il! </p>
+<p>Il lui jeta une vol&eacute;e de petites pierres en fa&ccedil;on de mitraille.
+ Jeanbernat, atteint &agrave; l'&eacute;paule, l&acirc;cha les cailloux qu'il
+ tenait et s'avan&ccedil;a tranquillement, pendant que Fr&egrave;re Archangias
+ prenait dans le tas deux nouvelles poign&eacute;es, en b&eacute;gayant:</p>
+ <p>
+ -- Je t'extermine. C'est Dieu qui le veut. Dieu est dans mon bras. </p>
+<p>-- Te tairas-tu! dit le vieux en l'empoignant &agrave; la nuque.</p>
+ <p>
+ Alors, il y eut une courte lutte dans la poussi&egrave;re de la route, bleuie
+ par la lune. Le Fr&egrave;re, se voyant le plus faible, cherchait &agrave; mordre.
+ Les membres s&eacute;ch&eacute;s de Jeanbernat &eacute;taient comme des paquets
+ de cordes qui le liaient, si &eacute;troitement, qu'il en sentait les noeuds
+ lui entrer dans la chair. Il se taisait, &eacute;touffant, r&ecirc;vant quelque
+ tra&icirc;trise. Quand il l'eut mis sous lui, le vieux reprit en raillant:</p>
+ <p>
+ -- J'ai envie de te casser un bras pour casser ton bon Dieu... Tu vois bien
+ qu'il n'est pas le plus fort, ton bon Dieu. C'est moi qui t'extermine... Maintenant,
+ je vais te couper les oreilles. Tu m'as trop ennuy&eacute;.</p>
+ <p>
+ Et il tirait paisiblement un couteau de sa poche. L'abb&eacute; Mouret, qui,
+ &agrave; plusieurs reprises, s'&eacute;tait en vain jet&eacute; entre les combattants,
+ s'interposa si vivement, qu'il finit par consentir &agrave; remettre cette op&eacute;ration
+ &agrave; plus tard.</p>
+ <p>
+ -- Vous avez tort, cur&eacute;, murmura-t-il. Ce gaillard a besoin d'une saign&eacute;e.
+ Enfin, puisque &ccedil;a vous contrarie, j'attendrai. Je le rencontrerai bien
+ encore dans un petit coin.</p>
+ <p>
+ Le Fr&egrave;re ayant pouss&eacute; un grognement, il s'interrompit pour lui
+ crier:</p>
+ <p>
+ -- Ne bouge pas ou je te les coupe tout de suite.</p>
+ <p>
+ -- Mais, dit le pr&ecirc;tre, vous &ecirc;tes assis sur sa poitrine. Otez-vous
+ de l&agrave; pour qu'il puisse respirer. </p>
+<p>-- Non, non, il recommencerait ses farces. Je le l&acirc;cherai, lorsque je
+ m'en irai... Je vous disais donc, cur&eacute;, quand ce gredin s'est jet&eacute;
+ entre nous, que vous seriez le bienvenu l&agrave;-bas. La petite est ma&icirc;tresse,
+ vous savez. Je ne la contrarie pas plus que mes salades. Tout &ccedil;a pousse...
+ Il n'y a que des imb&eacute;ciles comme ce calotin-l&agrave; pour voir le mal...
+ O&ugrave; as-tu vu le mal, coquin! C'est toi qui as invent&eacute; le mal, brute!</p>
+ <p>
+ Il secouait le Fr&egrave;re de nouveau.</p>
+ <p>
+ -- Laissez-le se relever, supplia l'abb&eacute; Mouret.</p>
+ <p>
+ -- Tout &agrave; l'heure... La petite n'est pas &agrave; son aise depuis quelque
+ temps. Je ne m'apercevais de rien. Mais elle me l'a dit. Alors je vais pr&eacute;venir
+ votre oncle Pascal, &agrave; Plassans. La nuit, on est tranquille, on ne rencontre
+ personne... Oui, oui, la petite ne se porte pas bien.</p>
+ <p>
+ Le pr&ecirc;tre ne trouva pas une parole. Il chancelait, la t&ecirc;te basse.</p>
+ <p>
+ -- Elle &eacute;tait si contente de vous soigner, continua le vieux. En fumant
+ ma pipe, je l'entendais rire. &Ccedil;a me suffisait. Les filles, c'est comme
+ les aub&eacute;pines: quand elles font des fleurs, elles font tout ce qu'elles
+ peuvent... Enfin, vous viendrez, si le coeur vous en dit. Peut-&ecirc;tre que
+ &ccedil;a amuserait la petite. Bonsoir, cur&eacute;.</p>
+ <p>
+ Il s'&eacute;tait relev&eacute; avec lenteur, serrant les poings du Fr&egrave;re,
+ se m&eacute;fiant d'un mauvais coup. Et il s'&eacute;loigna, sans tourner la
+ t&ecirc;te, en reprenant son pas dur et allong&eacute;.</p>
+<p>Le Fr&egrave;re, en silence, rampa jusqu'au tas de cailloux. Il attendit que
+ le vieux f&ucirc;t &agrave; quelque distance. Puis, &agrave; deux mains, il
+ recommen&ccedil;a, furieusement. Mais les pierres roulaient dans la poussi&egrave;re
+ de la route. Jeanbernat, ne daignant plus se f&acirc;cher, s'en allait, droit
+ comme un arbre, au fond de la nuit sereine.</p>
+ <p>
+ -- Le maudit! Satan le pousse! balbutia le Fr&egrave;re Archangias, en faisant
+ ronfler une derni&egrave;re pierre. Un vieux qu'une chiquenaude devrait casser!
+ Il est cuit au feu de l'enfer. J'ai senti ses griffes.</p>
+ <p>
+ Sa rage impuissante pi&eacute;tinait sur les cailloux &eacute;pars. Brusquement,
+ il se tourna contre l'abb&eacute; Mouret.</p>
+ <p>
+ -- C'est votre faute! cria-t-il. Vous auriez d&ucirc; m'aider, et &agrave; nous
+ deux nous l'aurions &eacute;trangl&eacute;.</p>
+ <p>
+ A l'autre bout du village, le tapage avait grandi dans la maison de Bambousse.
+ On entendait distinctement les culs de verres tap&eacute;s en mesure sur la
+ table. Le pr&ecirc;tre s'&eacute;tait remis &agrave; marcher, sans lever la
+ t&ecirc;te, se dirigeant vers la grande clart&eacute; que jetait la fen&ecirc;tre,
+ pareille &agrave; la flamb&eacute;e d'un feu de sarments. Le Fr&egrave;re le
+ suivit, sombre, la soutane souill&eacute;e de poussi&egrave;re, une joue saignant
+ de l'effleurement d'un caillou. </p>
+ <p>Puis, de sa voix dure, apr&egrave;s un silence:</p>
+ <p>
+ -- Irez-vous? demanda-t-il.</p>
+ <p>
+ Et, l'abb&eacute; Mouret ne r&eacute;pondant pas, il continua: </p>
+<p>-- Prenez garde! vous retournez au p&eacute;ch&eacute;... Il a suffi que cet
+ homme pass&acirc;t, pour que toute votre chair e&ucirc;t un tressaillement.
+ Je vous ai vu sous la lune, p&acirc;le comme une fille... Prenez garde, entendez-vous!
+ Cette fois Dieu ne pardonnerait pas. Vous tomberiez dans la pourriture derni&egrave;re...
+ Ah! mis&eacute;rable boue, c'est la salet&eacute; qui vous emporte! </p>
+<p>Alors, le pr&ecirc;tre leva enfin la face. Il pleurait &agrave; grosses larmes,
+ silencieusement. Il dit avec une douceur navr&eacute;e:</p>
+ <p>
+ -- Pourquoi me parlez-vous ainsi?... Vous &ecirc;tes toujours l&agrave;, vous
+ connaissez mes luttes de chaque heure. Ne doutez pas de moi, laissez-moi la
+ force de me vaincre.</p>
+ <p>
+ Ces paroles si simples, baign&eacute;es de larmes muettes, prenaient dans la
+ nuit un tel caract&egrave;re de douleur sublime, que Fr&egrave;re Archangias
+ lui-m&ecirc;me, malgr&eacute; sa rudesse, se sentit troubl&eacute;. Il n'ajouta
+ pas un mot, secouant sa soutane, essuyant sa joue saignante. Lorsqu'ils furent
+ devant la maison des Bambousse, il refusa d'entrer. Il s'assit, &agrave; quelques
+ pas, sur la caisse renvers&eacute;e d'une vieille charrette, o&ugrave; il attendit
+ avec une patience de dogue.</p>
+ <p>
+ -- Voil&agrave; monsieur le cur&eacute;! cri&egrave;rent tous les Bambousse
+ et tous les Brichet attabl&eacute;s.</p>
+ <p>
+ Et l'on remplit de nouveau les verres. L'abb&eacute; Mouret dut en prendre un.
+ Il n'y avait pas eu de noce. Seulement, le soir, apr&egrave;s le d&icirc;ner,
+ on avait pos&eacute; sur la table une dame-jeanne d'une cinquantaine de litres,
+ qu'il s'agissait de vider, avant d'aller se mettre au lit. Ils &eacute;taient
+ dix, et d&eacute;j&agrave; le p&egrave;re Bambousse renversait d'une seule main
+ la dame-jeanne, d'o&ugrave; ne coulait plus qu'un mince filet rouge. La Rosalie,
+ tr&egrave;s gaie, trempait le menton du petit dans son verre, tandis que le
+ grand Fortun&eacute; faisait des tours, soulevait des chaises, avec les dents.
+ Tout le monde passa dans la chambre. L'usage voulait que le cur&eacute; y b&ucirc;t
+ le vin qu'on lui avait vers&eacute;. C'&eacute;tait l&agrave; ce qu'on appelait
+ b&eacute;nir la chambre. &Ccedil;a portait bonheur, &ccedil;a emp&ecirc;chait
+ le m&eacute;nage de se battre. Du temps de M. Caffin, les choses se passaient
+ joyeusement, le vieux pr&ecirc;tre aimant &agrave; rire; il &eacute;tait m&ecirc;me
+ r&eacute;put&eacute; pour la fa&ccedil;on dont il vidait le verre, sans laisser
+ une goutte au fond; d'autant plus que les femmes, aux Artaud, pr&eacute;tendaient
+ que chaque goutte laiss&eacute;e &eacute;tait une ann&eacute;e d'amour en moins
+ pour les &eacute;poux. Avec l'abb&eacute; Mouret, on plaisantait moins haut.
+ Il but pourtant d'un trait, ce qui parut flatter beaucoup le p&egrave;re Bambousse.
+ La vieille Brichet regarda avec une moue le fond du verre, o&ugrave; un peu
+ de vin restait. Devant le lit, un oncle, qui &eacute;tait garde champ&ecirc;tre,
+ risquait des gaudrioles tr&egrave;s raides, dont riait la Rosalie, que le grand
+ Fortun&eacute; avait d&eacute;j&agrave; pouss&eacute;e &agrave; plat ventre
+ au bord des matelas, par mani&egrave;re de caresse. Et quand tous eurent trouv&eacute;
+ un mot gaillard, on retourna dans la salle. Vincent et Catherine y &eacute;taient
+ demeur&eacute;s seuls. Vincent, mont&eacute; sur une chaise, penchant l'&eacute;norme
+ dame-jeanne, entre ses bras, achevait de la vider dans la bouche ouverte de
+ Catherine. </p>
+<p>-- Merci, monsieur le cur&eacute;, cria Bambousse en reconduisant le pr&ecirc;tre.
+ Eh bien! les voil&agrave; mari&eacute;s, vous &ecirc;tes content. Ah! les gueux!
+ si vous croyez qu'ils vont dire des <i>Pater</i> et des <i>Ave</i>, tout
+ &agrave; l'heure... Bonne nuit, dormez bien, monsieur le cur&eacute;.</p>
+ <p>
+ Fr&egrave;re Archangias avait lentement quitt&eacute; le cul de la charrette,
+ o&ugrave; il s'&eacute;tait assis. </p>
+<p>-- Que le diable, murmura-t-il, jette des pellet&eacute;es de charbons entre
+ leurs peaux, et qu'ils en cr&egrave;vent!</p>
+ <p>
+ Il n'ouvrit plus les l&egrave;vres, il accompagna l'abb&eacute; Mouret jusqu'au
+ presbyt&egrave;re. L&agrave;, il attendit qu'il e&ucirc;t referm&eacute; la
+ porte, avant de se retirer; m&ecirc;me il se retourna, &agrave; deux reprises,
+ pour s'assurer qu'il ne ressortait pas. Quand le pr&ecirc;tre fut dans sa chambre,
+ il se jeta tout habill&eacute; sur son lit, les mains aux oreilles, la face
+ contre l'oreiller, pour ne plus entendre, pour ne plus voir. Il s'an&eacute;antit,
+ il s'endormit d'un sommeil de mort. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>VI.</h3>
+<p>
+ Le lendemain &eacute;tait un dimanche. L'Exaltation de la Sainte-Croix tombant
+ un jour de grand-messe, l'abb&eacute; Mouret avait voulu c&eacute;l&eacute;brer
+ cette f&ecirc;te religieuse avec un &eacute;clat particulier. Il s'&eacute;tait
+ pris d'une d&eacute;votion extraordinaire pour la Croix, il avait remplac&eacute;
+ dans sa chambre la statuette de l'Immacul&eacute;e Conception par un grand crucifix
+ de bois noir, devant lequel il passait de longues heures d'adoration. Exalter
+ la Croix, la planter devant lui, au-dessus de toutes choses, dans une gloire,
+ comme le but unique de sa vie, lui donnait la force de souffrir et de lutter.
+ Il r&ecirc;vait de s'y attacher &agrave; la place de J&eacute;sus, d'y &ecirc;tre
+ couronn&eacute; d'&eacute;pines, d'y avoir les membres trou&eacute;s, le flanc
+ ouvert. Quel l&acirc;che &eacute;tait-il donc pour oser se plaindre d'une blessure
+ menteuse, lorsque son Dieu saignait l&agrave; de tout son corps, avec le sourire
+ de la R&eacute;demption aux l&egrave;vres? Et, si mis&eacute;rable qu'elle f&ucirc;t,
+ il offrait sa blessure en holocauste, il finissait par glisser &agrave; l'extase,
+ par croire que le sang lui ruisselait r&eacute;ellement du front, des membres,
+ de la poitrine. C'&eacute;taient des heures de soulagement, toutes ses impuret&eacute;s
+ coulaient par ses plaies. Il se redressait avec des h&eacute;ro&iuml;smes de
+ martyr, il souhaitait des tortures effroyables pour les endurer sans un seul
+ frisson de sa chair.</p>
+ <p>
+ D&egrave;s le petit jour, il s'agenouilla devant le crucifix. Et la gr&acirc;ce
+ vint, abondante comme une ros&eacute;e. Il ne fit pas d'effort, il n'eut qu'&agrave;
+ plier les genoux, pour la recevoir sur le coeur, pour en &ecirc;tre tremp&eacute;
+ jusqu'aux os, d'une fa&ccedil;on d&eacute;licieusement douce. La veille, il
+ avait agonis&eacute;, sans qu'elle descendit. Elle restait longtemps sourde
+ &agrave; ses lamentations de damn&eacute;; elle le secourait souvent, lorsque,
+ d'un geste d'enfant, il ne savait plus que joindre les mains. Ce fut, ce matin-l&agrave;,
+ une b&eacute;n&eacute;diction, un repos absolu, une foi enti&egrave;re. Il oublia
+ ses angoisses des jours pr&eacute;c&eacute;dents. Il se donna tout &agrave;
+ la joie triomphale de la Croix. Une armure lui montait aux &eacute;paules, si
+ imp&eacute;n&eacute;trable, que le monde s'&eacute;moussait sur elle. Quand
+ il descendit, il marchait dans un air de victoire et de s&eacute;r&eacute;nit&eacute;.
+ La Teuse &eacute;merveill&eacute;e alla chercher D&eacute;sir&eacute;e, pour
+ qu'il l'embrass&acirc;t. Toutes deux tapaient des mains, en criant qu'il n'avait
+ pas eu si bonne mine depuis six mois. </p>
+<p>Dans l'&eacute;glise, pendant la grand-messe, le pr&ecirc;tre acheva de retrouver
+ Dieu. Il y avait longtemps qu'il ne s'&eacute;tait approch&eacute; de l'autel
+ avec un tel attendrissement. Il dut se contenir, pour ne pas &eacute;clater
+ en larmes, la bouche coll&eacute;e sur la nappe. C'&eacute;tait une grand-messe
+ solennelle. L'oncle de la Rosalie, le garde champ&ecirc;tre, chantait au lutrin,
+ d'une voix de basse dont le ronflement emplissait d'un chant d'orgue la vo&ucirc;te
+ &eacute;cras&eacute;e. Vincent, habill&eacute; d'un surplis trop large, qui
+ avait appartenu &agrave; l'abb&eacute; Caffin, balan&ccedil;ait un vieil encensoir
+ d'argent, prodigieusement amus&eacute; par le bruit des cha&icirc;nettes, encensant
+ tr&egrave;s haut pour obtenir beaucoup de fum&eacute;e, regardant derri&egrave;re
+ lui si &ccedil;a ne faisait tousser personne. L'&eacute;glise &eacute;tait presque
+ pleine. On avait voulu voir les peintures de monsieur le cur&eacute;. Des paysannes
+ riaient, parce que &ccedil;a sentait bon; tandis que les hommes, au fond, debout
+ sous la tribune, hochaient la t&ecirc;te, &agrave; chaque note plus creuse du
+ chantre. Par les fen&ecirc;tres, le grand soleil de dix heures, que tamisaient
+ les vitres de papier, entrait, &eacute;talant sur les murs recr&eacute;pis de
+ grandes moires tr&egrave;s gaies, o&ugrave; l'ombre des bonnets de femme mettait
+ des vols de gros papillons. Et les bouquets artificiels, pos&eacute;s sur les
+ gradins de l'autel, avaient eux-m&ecirc;mes une joie humide de fleurs naturelles,
+ fra&icirc;chement cueillies. Lorsque le pr&ecirc;tre se tourna, pour b&eacute;nir
+ les assistants, il &eacute;prouva un attendrissement plus vif encore, &agrave;
+ voir l'&eacute;glise si propre, si pleine, si tremp&eacute;e de musique, d'encens
+ et de lumi&egrave;re. </p>
+<p>Apr&egrave;s l'offertoire, un murmure courut parmi les paysannes. Vincent,
+ qui avait lev&eacute; curieusement la t&ecirc;te, faillit envoyer toute la braise
+ de son encensoir sur la chasuble du pr&ecirc;tre. Et comme celui-ci le regardait
+ s&eacute;v&egrave;rement, il voulut s'excuser, il murmura: </p>
+<p>-- C'est l'oncle de monsieur le cur&eacute; qui vient d'entrer.</p>
+ <p>
+ Au fond de l'&eacute;glise, contre une des minces colonnettes de bois qui soutenaient
+ la tribune, l'abb&eacute; Mouret aper&ccedil;ut le docteur Pascal. Celui-ci
+ n'avait pas sa bonne face souriante, l&eacute;g&egrave;rement railleuse. Il
+ s'&eacute;tait d&eacute;couvert, grave, f&acirc;ch&eacute;, suivant la messe
+ avec une visible impatience. Le spectacle du pr&ecirc;tre &agrave; l'autel,
+ son recueillement, ses gestes ralentis, la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; parfaite
+ de son visage, parurent peu &agrave; peu l'irriter davantage. Il ne put attendre
+ la fin de la messe. Il sortit, alla tourner autour de son cabriolet et de son
+ cheval, qu'il avait attach&eacute; &agrave; un des volets du presbyt&egrave;re.</p>
+ <p>
+ -- Eh bien! ce gaillard-l&agrave; n'en finira donc plus, de se faire encenser?
+ demanda-t-il &agrave; la Teuse, qui revenait de la sacristie.</p>
+ <p>
+ -- C'est fini, r&eacute;pondit-elle. Entrez au salon... Monsieur le cur&eacute;
+ se d&eacute;shabille. Il sait que vous &ecirc;tes l&agrave;. </p>
+ <p>-- Pardi! &agrave; moins qu'il ne soit aveugle, murmura le docteur, en la suivant
+ dans la pi&egrave;ce froide, aux meubles durs, qu'elle appelait pompeusement
+ le salon.</p>
+ <p>
+ Il se promena quelques minutes, de long en large. La pi&egrave;ce, d'une tristesse
+ grise, redoublait sa mauvaise humeur. Tout en marchant, il donnait du bout de
+ sa canne de petits coups sur le crin mang&eacute; des si&egrave;ges, qui avaient
+ le son cassant de la pierre. Puis, fatigu&eacute;, il s'arr&ecirc;ta devant
+ la chemin&eacute;e, o&ugrave; un grand saint Joseph, abominablement peinturlur&eacute;,
+ tenait lieu de pendule.</p>
+ <p>
+ -- Ah! ce n'est pas malheureux! dit-il, lorsqu'il entendit le bruit de la porte.
+ </p>
+ <p>Et s'avan&ccedil;ant vers l'abb&eacute;: </p>
+<p>-- Sais-tu que tu m'as fait avaler la moiti&eacute; d'une messe? Il y a longtemps
+ que &ccedil;a ne m'&eacute;tait arriv&eacute;... Enfin, je tenais absolument
+ &agrave; te voir aujourd'hui. Je voulais causer avec toi.</p>
+ <p>
+ Il n'acheva pas. Il regardait le pr&ecirc;tre avec surprise. Il y eut un silence.</p>
+ <p>
+ -- Tu te portes bien, toi? reprit-il enfin d'une voix chang&eacute;e. </p>
+<p>-- Oui, je vais beaucoup mieux, dit l'abb&eacute; Mouret en souriant. Je ne
+ vous attendais que jeudi. Ce n'est pas votre jour, le dimanche... Vous avez
+ quelque chose &agrave; me communiquer? </p>
+<p>Mais l'oncle Pascal ne r&eacute;pondit pas sur-le-champ. Il continuait d'examiner
+ l'abb&eacute;. Celui-ci &eacute;tait encore tout tremp&eacute; des ti&eacute;deurs
+ de l'&eacute;glise; il apportait dans ses cheveux l'odeur de l'encens; il gardait
+ au fond de ses yeux la joie de la Croix. L'oncle hocha la t&ecirc;te, en face
+ de cette paix triomphante.</p>
+ <p>
+ -- Je sors du Paradou, dit-il brusquement. Jeanbernat est venu me chercher cette
+ nuit... J'ai vu Albine. Elle m'inqui&egrave;te. Elle a besoin de beaucoup de
+ m&eacute;nagements.</p>
+ <p>
+ Il &eacute;tudiait toujours le pr&ecirc;tre en parlant. Il ne vit pas m&ecirc;me
+ ses paupi&egrave;res battre.</p>
+ <p>
+ -- Enfin, elle t'a soign&eacute;, ajouta-t-il plus rudement. Sans elle, mon
+ gar&ccedil;on, tu serais peut-&ecirc;tre &agrave; cette heure dans un cabanon
+ des Tulettes, avec la camisole de force aux &eacute;paules... Eh bien! j'ai
+ promis que tu irais la voir. Je t'emm&egrave;ne avec moi. C'est un adieu. Elle
+ veut partir. </p>
+<p>-- Je ne puis que prier pour la personne dont vous parlez, dit l'abb&eacute;
+ Mouret avec douceur.</p>
+ <p>
+ Et comme le docteur s'emportait, allongeant un grand coup de canne sur le canap&eacute;:
+</p>
+<p>-- Je suis pr&ecirc;tre, je n'ai que des pri&egrave;res, acheva-t-il simplement,
+ d'une voix tr&egrave;s ferme.</p>
+ <p>
+ -- Ah! tiens, tu as raison! cria l'oncle Pascal, se laissant tomber dans un
+ fauteuil, les jambes cass&eacute;es. C'est moi qui suis un vieux fou. Oui, j'ai
+ pleur&eacute; dans mon cabriolet en venant ici, tout seul, ainsi qu'un enfant...
+ Voil&agrave; ce que c'est que de vivre au milieu des bouquins. On fait de belles
+ exp&eacute;riences; mais on se conduit en malhonn&ecirc;te homme... Est-ce que
+ j'allais me douter que tout cela tournerait si mal?</p>
+ <p>
+ Il se leva, se remit &agrave; marcher, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. </p>
+<p>-- Oui, oui, j'aurais d&ucirc; m'en douter. C'&eacute;tait logique. Et avec
+ toi &ccedil;a devenait abominable. Tu n'es pas un homme comme les autres...
+ Mais &eacute;coute, je t'assure que tu &eacute;tais perdu. L'air qu'elle a mis
+ autour de toi pouvait seul te sauver de la folie. Enfin, tu m'entends, je n'ai
+ pas besoin de te dire o&ugrave; tu en &eacute;tais. C'est une de mes plus belles
+ cures. Et je n'en suis pas fier, va! car, maintenant, voil&agrave; que la pauvre
+ fille en meurt!</p>
+ <p>
+ L'abb&eacute; Mouret &eacute;tait rest&eacute; debout, tr&egrave;s calme, avec
+ son rayonnement tranquille de martyr, que rien d'humain ne peut plus abattre.</p>
+ <p>
+ -- Dieu lui fera mis&eacute;ricorde, dit-il. </p>
+<p>-- Dieu! Dieu! murmura le docteur sourdement, il ferait mieux de ne pas se
+ jeter dans nos jambes. On arrangerait l'affaire.</p>
+ <p>
+ Puis, haussant la voix, il reprit: </p>
+<p>-- J'avais tout calcul&eacute;. C'est l&agrave; le plus fort! Oh! l'imb&eacute;cile!...
+ Tu restais un mois en convalescence. L'ombre des arbres, le souffle frais de
+ l'enfant, toute cette jeunesse te remettait sur pied. D'un autre c&ocirc;t&eacute;,
+ l'enfant perdait sa sauvagerie, tu l'humanisais, nous en faisions &agrave; nous
+ deux une demoiselle que nous aurions mari&eacute;e quelque part. C'&eacute;tait
+ parfait... Aussi pouvais-je m'imaginer que ce vieux philosophe de Jeanbernat
+ ne quitterait pas ses salades d'un pouce! Il est vrai que moi non plus je n'ai
+ pas boug&eacute; de mon laboratoire. J'avais des &eacute;tudes en train... Et
+ c'est ma faute! Je suis un malhonn&ecirc;te homme! </p>
+<p>Il &eacute;touffait, il voulait sortir. Il chercha partout son chapeau qu'il
+ avait sur la t&ecirc;te.</p>
+ <p>
+ -- Adieu, balbutia-t-il, je m'en vais... Alors, tu refuses de venir? Voyons,
+ fais-le pour moi; tu vois combien je souffre. Je te jure qu'elle partira ensuite.
+ C'est convenu... J'ai mon cabriolet. Dans une heure, tu seras de retour... Viens,
+ je t'en prie. </p>
+<p>Le pr&ecirc;tre eut un geste large, un de ces gestes que le docteur lui avait
+ vu faire &agrave; l'autel. </p>
+<p>-- Non, dit-il, je ne puis.</p>
+ <p>
+ En accompagnant son oncle, il ajouta: </p>
+<p>-- Dites-lui qu'elle s'agenouille et qu'elle implore Dieu... Dieu l'entendra
+ comme il m'a entendu; il la soulagera comme il m'a soulag&eacute;. Il n'y a
+ pas d'autre salut.</p>
+ <p>
+ Le docteur le regarda en face, haussa terriblement les &eacute;paules.</p>
+ <p>
+ -- Adieu, r&eacute;p&eacute;ta-t-il. Tu te portes bien. Tu n'as plus besoin
+ de moi.</p>
+ <p>
+ Mais, comme il d&eacute;tachait son cheval, D&eacute;sir&eacute;e, qui venait
+ d'entendre sa voix, arriva en courant. Elle adorait l'oncle. Quand elle &eacute;tait
+ plus jeune, il &eacute;coutait son bavardage de gamine pendant des heures, sans
+ se lasser. Maintenant encore, il la g&acirc;tait, s'int&eacute;ressait &agrave;
+ sa basse-cour, restait tr&egrave;s bien un apr&egrave;s-midi avec elle, au milieu
+ des poules et des canards, &agrave; lui sourire de ses yeux aigus de savant.
+ Il l'appelait &quot;la grande b&ecirc;te&quot;, d'un ton d'admiration caressante.
+ Il paraissait la mettre bien au-dessus des autres filles. Aussi se jeta-t-elle
+ &agrave; son cou, d'un &eacute;lan de tendresse. Elle cria:</p>
+ <p>
+ -- Tu restes? Tu d&eacute;jeunes? </p>
+<p>Mais il l'embrassa, refusant, se d&eacute;barrassant de son &eacute;treinte
+ d'un air bourru. Elle avait un rire clair; elle se pendit de nouveau &agrave;
+ ses &eacute;paules. </p>
+<p>-- Tu as bien tort, reprit-elle. J'ai des oeufs tout chauds. Je guettais les
+ poules. Elles en ont fait quatorze, ce matin... Et nous aurions mang&eacute;
+ un poulet, le blanc, celui qui bat les autres. Tu &eacute;tais l&agrave;, jeudi,
+ quand il a crev&eacute; un oeil au grand mouchet&eacute;.</p>
+ <p>
+ L'oncle restait f&acirc;ch&eacute;. Il s'irritait contre le noeud de la bride,
+ qu'il ne parvenait pas &agrave; d&eacute;faire. Alors, elle se mit &agrave;
+ sauter autour de lui, tapant des mains, chantonnant, sur un air de fl&ucirc;te:
+</p>
+<p>-- Si, si, tu restes... Nous le mangerons, nous le mangerons!</p>
+ <p>
+ Et la col&egrave;re de l'oncle ne put tenir davantage. Il leva la t&ecirc;te,
+ il sourit. Elle &eacute;tait trop saine, trop vivante, trop vraie. Elle avait
+ une gaiet&eacute; trop large, naturelle et franche comme la nappe de soleil
+ qui dorait sa chair nue.</p>
+ <p>
+ -- La grande b&ecirc;te! murmura-t-il, charm&eacute;. Puis, la prenant par les
+ poignets, pendant qu'elle continuait &agrave; sauter: </p>
+<p>-- Ecoute, pas aujourd'hui. J'ai une pauvre fille qui est malade. Mais je reviendrai
+ un autre matin... Je te le promets.</p>
+ <p>
+ -- Quand? jeudi? insista-t-elle. Tu sais, la vache est grosse. Elle n'a pas
+ l'air &agrave; son aise, depuis deux jours... Tu es m&eacute;decin, tu pourrais
+ peut-&ecirc;tre lui donner un rem&egrave;de.</p>
+ <p>
+ L'abb&eacute; Mouret, qui &eacute;tait demeur&eacute; l&agrave;, paisible, ne
+ put retenir un l&eacute;ger rire. Le docteur monta gaiement dans son cabriolet,
+ en disant:</p>
+ <p>
+ -- C'est &ccedil;a, je soignerai la vache... Approche, que je t'embrasse, la
+ grande b&ecirc;te! Tu sens bon, tu sens la sant&eacute;. </p>
+<p>Et tu vaux mieux que tout le monde. Si tout le monde &eacute;tait comme ma
+ grande b&ecirc;te, la terre serait trop belle. </p>
+ <p>Il jeta &agrave; son cheval un l&eacute;ger claquement de la langue, et continua
+ &agrave; parler tout seul, pendant que le cabriolet descendait la pente.</p>
+ <p>
+ -- Oui, des brutes, il ne faudrait que des brutes. On serait beau, on serait
+ gai, on serait fort. Ah! c'est le r&ecirc;ve!... &Ccedil;a a bien tourn&eacute;
+ pour la fille, qui est aussi heureuse que sa vache. &Ccedil;a a mal tourn&eacute;
+ pour le gar&ccedil;on, qui agonise dans sa soutane. Un peu plus de sang, un
+ peu plus de nerfs, va te promener! On manque sa vie... De vrais Rougon et de
+ vrais Macquart, ces enfants-l&agrave;! La queue de la bande, la d&eacute;g&eacute;n&eacute;rescence finale. </p>
+<p>Et poussant son cheval, il monta au trot le coteau qui conduisait au Paradou.
+</p>
+<p>&nbsp; </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>VII.</h3>
+<p>
+ Le dimanche &eacute;tait un jour de grande occupation pour l'abb&eacute; Mouret.
+ Il avait les v&ecirc;pres, qu'il disait g&eacute;n&eacute;ralement devant les
+ chaises vides, la Brichet elle-m&ecirc;me ne poussant pas la d&eacute;votion
+ au point de revenir &agrave; l'&eacute;glise l'apr&egrave;s-midi. Puis, &agrave;
+ quatre heures, Fr&egrave;re Archangias amenait les galopins de son &eacute;cole
+ pour que monsieur le cur&eacute; leur f&icirc;t r&eacute;citer leur le&ccedil;on
+ de cat&eacute;chisme. Cette r&eacute;citation se prolongeait parfois fort tard.
+ Lorsque les enfants se montraient par trop indomptables, on appelait la Teuse,
+ qui leur faisait peur avec son balai.</p>
+ <p>
+ Ce dimanche-l&agrave;, vers quatre heures, D&eacute;sir&eacute;e se trouva seule
+ au presbyt&egrave;re. Comme elle s'ennuyait, elle alla arracher de l'herbe pour
+ ses lapins, dans le cimeti&egrave;re, o&ugrave; poussaient des coquelicots superbes,
+ que les lapins adoraient. Elle se tra&icirc;nait &agrave; genoux entre les tombes,
+ elle rapportait de pleins tabliers de verdures grasses, sur lesquelles ses b&ecirc;tes
+ tombaient goul&ucirc;ment.</p>
+ <p>
+ -- Oh! les beaux plantains! murmura-t-elle en s'accroupissant devant la pierre
+ de l'abb&eacute; Caffin, ravie de sa trouvaille.</p>
+ <p>
+ L&agrave;, en effet, dans la fissure m&ecirc;me de la pierre, des plantains
+ magnifiques &eacute;talaient leurs larges feuilles. Elle avait achev&eacute;
+ d'emplir son tablier, lorsqu'elle crut entendre un bruit singulier. Un froissement
+ de branches, un glissement de petits cailloux montaient du gouffre qui longeait
+ un des c&ocirc;t&eacute;s du cimeti&egrave;re, et au fond duquel coulait le
+ Mascle, un torrent descendu des hauteurs du Paradou. La pente &eacute;tait si
+ rude, si impraticable, que D&eacute;sir&eacute;e songea &agrave; quelque chien
+ perdu, &agrave; quelque ch&egrave;vre &eacute;chapp&eacute;e. Elle s'avan&ccedil;a
+ vivement. Et, comme elle se penchait elle resta stup&eacute;faite, en apercevant
+ au milieu des ronces une fille qui s'aidait des moindres creux du roc avec une
+ agilit&eacute; extraordinaire. </p>
+<p>-- Je vais vous donner la main, lui cria-t-elle. Il y a de quoi se rompre le
+ cou.</p>
+ <p>
+ La fille, se voyant d&eacute;couverte, eut un saut de peur, comme si elle allait
+ redescendre. Mais elle leva la t&ecirc;te, elle s'enhardit jusqu'&agrave; accepter
+ la main qu'on lui tendait.</p>
+ <p>
+ -- Oh! je vous reconnais, reprit D&eacute;sir&eacute;e, heureuse, l&acirc;chant
+ son tablier pour la prendre &agrave; la taille, avec sa c&acirc;linerie de grande
+ enfant. Vous m'avez donn&eacute; des merles. Ils sont morts, les chers petits.
+ J'ai eu bien du chagrin... Attendez, je sais votre nom, je l'ai entendu. La
+ Teuse le dit souvent, quand Serge n'est pas l&agrave;. Elle m'a bien d&eacute;fendu
+ de le r&eacute;p&eacute;ter... Attendez, je vais me souvenir.</p>
+ <p>
+ Elle faisait des efforts de m&eacute;moire, qui la rendaient toute s&eacute;rieuse.
+ Puis, ayant trouv&eacute;, elle redevint tr&egrave;s gaie, elle go&ucirc;ta
+ &agrave; plusieurs reprises la musique du nom.</p>
+ <p>
+ -- Albine! Albine!... C'est tr&egrave;s doux. J'avais cru d'abord que vous &eacute;tiez
+ une m&eacute;sange, parce que j'ai eu une m&eacute;sange que j'appelais &agrave;
+ peu pr&egrave;s comme cela, je ne sais plus bien. </p>
+<p>Albine ne sourit pas. Elle &eacute;tait toute blanche, avec une flamme de fi&egrave;vre
+ dans les yeux. Quelques gouttes de sang roulaient sur ses mains. Quand elle
+ eut repris haleine, elle dit rapidement: </p>
+<p>-- Non, laissez. Vous allez tacher votre mouchoir &agrave; m'essuyer. Ce n'est
+ rien, quelques piq&ucirc;res... Je n'ai pas voulu venir par la route, on m'aurait
+ vue. J'ai pr&eacute;f&eacute;r&eacute; suivre le torrent... Serge est l&agrave;?
+</p>
+<p>Ce nom prononc&eacute; famili&egrave;rement, avec une ardeur sourde, ne choqua
+ point D&eacute;sir&eacute;e. Elle r&eacute;pondit qu'il &eacute;tait l&agrave;,
+ dans l'&eacute;glise, &agrave; faire le cat&eacute;chisme.</p>
+ <p>
+ -- Il ne faut pas parler haut, ajouta-t-elle, en mettant un doigt sur ses l&egrave;vres.
+ Serge me d&eacute;fend de parler haut, quand il fait le cat&eacute;chisme. Autrement,
+ on viendrait nous gronder... Nous allons nous mettre dans l'&eacute;curie, voulez-vous?
+ Nous serons bien; nous causerons.</p>
+ <p>
+ -- Je veux voir Serge, dit simplement Albine. </p>
+<p>La grande enfant baissa encore la voix. Elle jetait des coups d'oeil furtifs
+ sur l'&eacute;glise, murmurant: </p>
+<p>-- Oui, oui... Serge sera bien attrap&eacute;. Venez avec moi. Nous nous cacherons,
+ nous ne ferons pas de bruit. Oh! que c'est amusant! </p>
+<p>Elle avait ramass&eacute; le tas d'herbes gliss&eacute; de son tablier. Elle
+ sortit du cimeti&egrave;re, rentra &agrave; la cure, avec des pr&eacute;cautions
+ infinies, en recommandant bien &agrave; Albine de se cacher derri&egrave;re
+ elle, de se faire toute petite. Comme elles se r&eacute;fugiaient toutes deux
+ en courant dans la basse-cour, elles aper&ccedil;urent la Teuse, qui traversait
+ la sacristie, et qui ne parut pas les voir.</p>
+ <p>
+ -- Chut! Chut! r&eacute;p&eacute;tait D&eacute;sir&eacute;ee, enchant&eacute;e,
+ quand elles se furent blotties au fond de l'&eacute;curie. Maintenant, personne
+ ne nous trouvera plus... Il y a de la paille. Allongez-vous donc. </p>
+<p>Albine dut s'asseoir sur une botte de paille. </p>
+<p>-- Et Serge? demanda-t-elle, avec l'ent&ecirc;tement de l'id&eacute;e fixe.</p>
+ <p>
+ -- Tenez, on entend sa voix... Quand il tapera dans ses mains, &ccedil;a sera
+ fini, les petits s'en iront... Ecoutez, il leur raconte une histoire.</p>
+ <p>
+ La voix de l'abb&eacute; Mouret arrivait, en effet, tr&egrave;s adoucie, par
+ la porte de la sacristie, que la Teuse, sans doute, venait d'ouvrir. Ce fut
+ comme une bouff&eacute;e religieuse, un murmure o&ugrave; passa &agrave; trois
+ fois le nom de J&eacute;sus. Albine frissonna. Elle se levait pour courir &agrave;
+ cette voix aim&eacute;e, dont elle reconnaissait la caresse, lorsque le son
+ parut s'envoler, &eacute;touff&eacute; par la porte, qui &eacute;tait retomb&eacute;e.
+ Alors, elle se rassit, elle sembla attendre, les mains serr&eacute;es l'une
+ contre l'autre, tout &agrave; la pens&eacute;e br&ucirc;lant au fond de ses
+ yeux clairs. D&eacute;sir&eacute;e, couch&eacute;e &agrave; ses pieds, la regardait
+ avec une admiration na&iuml;ve.</p>
+ <p>
+ -- Oh! vous &ecirc;tes belle, murmura-t-elle. Vous ressemblez &agrave; une image
+ que Serge avait dans sa chambre. Elle &eacute;tait toute blanche comme vous.
+ Elle avait de grandes boucles qui lui flottaient le cou. Et elle montrait son
+ coeur rouge, l&agrave;, &agrave; la place o&ugrave; je sens battre le v&ocirc;tre...
+ Vous ne m'&eacute;coutez pas, vous &ecirc;tes triste. Jouons, voulez-vous? </p>
+<p>Mais elle s'interrompit, criant entre ses dents, contenant sa voix: </p>
+<p>-- Les gueuses! elles vont nous faire surprendre.</p>
+ <p>
+ Elle n'avait pas l&acirc;ch&eacute; son tablier d'herbes, et ses b&ecirc;tes
+ la prenaient d'assaut. Une bande de poules &eacute;tait accourue, gloussant,
+ s'appelant, piquant les brins verts qui pendaient. La ch&egrave;vre passait
+ sournoisement la t&ecirc;te sous son bras, mordait aux larges feuilles. La vache
+ elle-m&ecirc;me, attach&eacute;e au mur, tirait sur sa corde, allongeait son
+ mufle, soufflait son haleine chaude.</p>
+ <p>
+ -- Ah! les voleuses! r&eacute;p&eacute;tait D&eacute;sir&eacute;e. C'est pour
+ les lapins!... Voulez-vous bien me laisser tranquille! Toi tu vas recevoir une
+ calotte. Et toi, si je t'y prends encore, je te retrousse la queue.... Les poisons!
+ elles me mangeraient plut&ocirc;t les mains!</p>
+ <p>
+ Elle souffletait la ch&egrave;vre, elles dispersait les poules &agrave; coups
+ de pied, elle tapait de toute la force de ses poings sur le mufle de la vache.
+ Mais les b&ecirc;tes se secouaient, revenaient plus goulues, sautaient sur elle,
+ l'envahissaient, arrachaient son tablier. Et clignant les yeux, elle murmurait
+ &agrave; l'oreille d'Albine, comme si les b&ecirc;tes avaient pu l'entendre:
+</p>
+<p>-- Sont-elles dr&ocirc;les, ces amours! Attendez, vous allez les voir manger.</p>
+ <p>
+ Albine regardait de son air grave. </p>
+<p>-- Allons, soyez sages, reprit D&eacute;sir&eacute;e. Vous en aurez toutes.
+ Mais chacune son tour... La grande Lise, d'abord. Hein! tu aimes joliment le
+ plantain, toi! </p>
+<p>La grande Lise, c'&eacute;tait la vache. Elle broya lentement une poign&eacute;e
+ des feuilles grasses pouss&eacute;es sur la tombe de l'abb&eacute; Caffin. Un
+ l&eacute;ger filet de bave pendait de son mufle. Ses gros yeux bruns avaient
+ une douceur gourmande. </p>
+<p>-- A toi, maintenant, continua D&eacute;sir&eacute;e, en se tournant vers la
+ ch&egrave;vre. Oh! je sais que tu veux des coquelicots. Et tu les pr&eacute;f&egrave;res
+ fleuris, n'est-ce pas? avec des boutons qui &eacute;clatent sous tes dents comme
+ des papillottes de braise rouge... Tiens, en voil&agrave; de joliment beaux.
+ Ils viennent du coin &agrave; gauche, o&ugrave; l'on enterrait l'ann&eacute;e
+ derni&egrave;re.</p>
+ <p>
+ Et, tout en parlant, elle pr&eacute;sentait &agrave; la ch&egrave;vre un bouquet
+ de fleurs saignantes, que la b&ecirc;te broutait. Quand elle n'eut plus dans
+ les mains que les tiges, elle les lui mit entre les dents. Par-derri&egrave;re,
+ les poules furieuses lui d&eacute;chiquetaient les jupes. Elle leur jeta des
+ chicor&eacute;es sauvages et des pissenlits, qu'elle avait cueillis autour des
+ vieilles dalles rang&eacute;es le long du mur de l'&eacute;glise. Les poules
+ se disput&egrave;rent surtout les pissenlits, avec une telle voracit&eacute;,
+ une telle rage d'ailes et d'ergots, que les autres b&ecirc;tes de la basse-cour
+ entendirent. Alors, ce fut un envahissement. Le grand coq fauve, Alexandre,
+ parut le premier. Il piqua un pissenlit, le coupa en deux, sans l'entamer. Il
+ cacardait, appelant les poules rest&eacute;es dehors, se reculant pour les inviter
+ &agrave; manger. Et une poule blanche entra, puis une poule noire, puis toute
+ une file de poules, qui se bousculaient, se montaient sur la queue, finissaient
+ par couler comme une mare de plumes folles. Derri&egrave;re les poules vinrent
+ les pigeons, et les canards, et les oies, enfin les dindes. D&eacute;sir&eacute;e
+ riait au milieu de ce flot vivant, noy&eacute;e, perdue, r&eacute;p&eacute;tant:</p>
+ <p>
+ -- Toutes les fois que j'apporte de l'herbe du cimeti&egrave;re, c'est comme
+ &ccedil;a. Elles se tueraient pour en manger... L'herbe doit avoir un go&ucirc;t.
+</p>
+<p>Et elle se d&eacute;battait, levant les derni&egrave;res poign&eacute;es de
+ verdure, afin de les sauver de ces becs gloutons qui se levaient vers elle,
+ r&eacute;p&eacute;tant qu'il fallait en garder pour les lapins, qu'elle allait
+ se f&acirc;cher, qu'elle les mettrait tous au pain sec. Mais elle faiblissait.
+ Les oies tiraient les coins de son tablier, si rudement, qu'elle manquait tomber
+ sur les genoux. Les canards lui d&eacute;voraient les chevilles. Deux pigeons
+ avaient vol&eacute; sur sa t&ecirc;te. Des poules montaient jusqu'&agrave; ses
+ &eacute;paules. C'&eacute;tait une f&eacute;rocit&eacute; de b&ecirc;tes sentant
+ la chair, les plantains gras, les coquelicots sanguins, les pissenlits engorg&eacute;s
+ de s&egrave;ve, o&ugrave; il y avait un peu de la vie des morts. Elle riait
+ trop, elle se sentait sur le point de glisser, de l&acirc;cher les deux derni&egrave;res
+ poign&eacute;es, lorsqu'un grognement terrible vint mettre la panique autour
+ d'elle.</p>
+ <p>
+ -- C'est toi, mon gros, dit-elle ravie. Mange-les, d&eacute;livre-moi.</p>
+ <p>
+ Le cochon entrait. Ce n'&eacute;tait plus le petit cochon, rose comme un joujou
+ fra&icirc;chement peint, le derri&egrave;re plant&eacute; d'une queue pareille
+ &agrave; un bout de ficelle; mais un fort cochon, bon &agrave; tuer, rond comme
+ une bedaine de chantre, l'&eacute;chine couverte de soies rudes qui pissaient
+ la graisse. Il avait le ventre couleur d'ambre, pour avoir dormi dans le fumier.
+ Le groin en avant, roulant sur ses pattes, il se jeta au milieu des b&ecirc;tes,
+ ce qui permit &agrave; D&eacute;sir&eacute;e de s'&eacute;chapper et de courir
+ donner aux lapins les quelques herbes qu'elle avait si vaillamment d&eacute;fendues.
+ Quand elle revint, la paix &eacute;tait faite. Les oies balan&ccedil;aient le
+ cou mollement, stupides, b&eacute;ates; les canards et les dindes s'en allaient
+ le long des murs, avec des d&eacute;hanchements prudents d'animaux infirmes;
+ les poules caquetaient &agrave; voix basse, piquant un grain invisible dans
+ le sol dur de l'&eacute;curie; tandis que le cochon, la ch&egrave;vre, la grande
+ vache, comme peu &agrave; peu ensommeill&eacute;s, clignaient les paupi&egrave;res.
+ Au-dehors, une pluie d'orage commen&ccedil;ait &agrave; tomber.</p>
+ <p>
+ -- Ah bien! voil&agrave; une averse, dit D&eacute;sir&eacute;e, qui se rassit
+ sur la paille avec un frisson. Vous ferez bien de rester l&agrave;, mes amours,
+ si vous ne voulez pas &ecirc;tre tremp&eacute;es. </p>
+<p>Elle se tourna vers Albine, en ajoutant:</p>
+ <p>
+ -- Hein! ont-elles l'air godiche! Elles ne se r&eacute;veillent que pour tomber
+ sur la nourriture, ces b&ecirc;tes-l&agrave;!</p>
+ <p>
+ Albine &eacute;tait rest&eacute;e silencieuse. Les rires de cette belle fille
+ se d&eacute;battant au milieu de ces cous voraces, de ces becs goulus, qui la
+ chatouillaient, qui la baisaient, qui semblaient vouloir lui manger la chair,
+ l'avaient rendue plus blanche. Tant de gaiet&eacute;, tant de sant&eacute;,
+ tant de vie, la d&eacute;sesp&eacute;rait. Elle serrait ses bras fi&eacute;vreux,
+ elle pressait le vide sur sa poitrine, s&eacute;ch&eacute;e par l'abandon.</p>
+ <p>
+ -- Et Serge? demanda-t-elle de sa m&ecirc;me voix, nette et ent&ecirc;t&eacute;e.</p>
+ <p>
+ -- Chut! dit D&eacute;sir&eacute;e, je viens de l'entendre, il n'a pas fini...
+ Nous avons fait joliment du bruit tout &agrave; l'heure. Il faut que la Teuse
+ soit sourde, ce soir... Tenons-nous tranquilles, maintenant. C'est bon d'entendre
+ tomber la pluie.</p>
+ <p>
+ L'averse entrait par la porte laiss&eacute;e ouverte, battait le seuil &agrave;
+ larges gouttes. Des poules, inqui&egrave;tes, apr&egrave;s s'&ecirc;tre hasard&eacute;es,
+ avaient recul&eacute; jusqu'au fond de l'&eacute;curie. Toutes les b&ecirc;tes
+ se r&eacute;fugiaient l&agrave;, autour des jupes des deux filles, sauf trois
+ canards qui s'en &eacute;taient all&eacute;s sous la pluie se promener tranquillement.
+ La fra&icirc;cheur de l'eau, ruisselant au-dehors, semblait refouler &agrave;
+ l'int&eacute;rieur les bu&eacute;es ardentes de la basse-cour. Il faisait tr&egrave;s
+ chaud dans la paille. D&eacute;sir&eacute;e attira deux grosses bottes, s'y
+ &eacute;tala comme sur des oreillers, s'y abandonna. Elle &eacute;tait &agrave;
+ l'aise, elle jouissait par tout son corps.</p>
+ <p>
+ -- C'est bon, c'est bon, murmura-t-elle. Couchez-vous donc comme moi. J'enfonce,
+ je suis appuy&eacute;e de tous les c&ocirc;t&eacute;s, la paille me fait des
+ minettes dans le cou... Et quand on se frotte, &ccedil;a vous court le long
+ des membres, on dirait que des souris se sauvent sous votre robe.</p>
+ <p>
+ Elle se frottait, elle riait seule, donnant des tapes &agrave; droite et &agrave;
+ gauche, comme pour se d&eacute;fendre contre les souris. Puis, elle restait
+ la t&ecirc;te en bas, les genoux en l'air, reprenant:</p>
+ <p>
+ -- Est-ce que vous vous roulez dans la paille, chez vous? Moi, je ne connais
+ rien de meilleur... Des fois, je me chatouille sous les pieds. C'est bien dr&ocirc;le
+ aussi... Dites, est-ce que vous vous chatouillez?</p>
+ <p>
+ Mais le grand coq fauve, qui s'&eacute;tait approch&eacute; gravement, en la
+ voyant vautr&eacute;e, venait de lui sauter sur la gorge. </p>
+<p>-- Veux-tu t'en aller, Alexandre! cria-t-elle. Est-il b&ecirc;te, cet animal!
+ Je ne puis pas me coucher, sans qu'il se plante l&agrave;... Tu me serres trop,
+ tu me fais mal avec tes ongles, entends-tu!... Je veux bien que tu restes, mais
+ tu seras sage, tu ne me piqueras pas les cheveux, hein! </p>
+<p>Et elle ne s'en inqui&eacute;ta plus. Le coq se tenait ferme &agrave; son corsage,
+ ayant l'air par instants de la regarder sous le menton, d'un oeil de braise.
+ Les autres b&ecirc;tes se rapprochaient de ses jupes. Apr&egrave;s s'&ecirc;tre
+ encore roul&eacute;e, elle avait fini par se p&acirc;mer, dans une position
+ heureuse, les membres &eacute;cart&eacute;s, la t&ecirc;te renvers&eacute;e.
+ Elle continua:</p>
+ <p>
+ -- Ah! c'est trop bon, &ccedil;a me fatigue tout de suite. La paille, &ccedil;a
+ donne sommeil, n'est-ce pas?... Serge n'aime pas &ccedil;a. Vous non plus, peut-&ecirc;tre.
+ Alors, qu'est-ce que vous pouvez aimer?... Racontez un peu, pour que je sache.</p>
+ <p>
+ Elle s'assoupissait lentement. Un instant, elle tint ses yeux grands ouverts,
+ ayant l'air de chercher quel plaisir elle ignorait. Puis, elle baissa les paupi&egrave;res,
+ avec un sourire tranquille, comme pleinement content&eacute;e. Elle paraissait
+ dormir, lorsque, au bout de quelques minutes, elle rouvrit les yeux, disant:</p>
+ <p>
+ -- La vache va faire un petit... Voil&agrave; qui est bon aussi. &Ccedil;a m'amusera
+ plus que tout.</p>
+ <p>
+ Et elle glissa &agrave; un sommeil profond. Les b&ecirc;tes avaient fini par
+ monter sur elle. C'&eacute;tait un flot de plumes vivantes qui la couvrait.
+ Des poules semblaient couver ses pieds. Les oies mettaient le duvet de leur
+ cou le long de ses cuisses. A gauche, le cochon lui chauffait le flanc; pendant
+ que la ch&egrave;vre, &agrave; droite, allongeait sa t&ecirc;te barbue jusque
+ sous son aisselle. Un peu partout, des pigeons nichaient, dans ses mains ouvertes,
+ au creux de sa taille, derri&egrave;re ses &eacute;paules tombantes. Et elle
+ &eacute;tait toute rose, en dormant, caress&eacute;e par le souffle plus fort
+ de la vache, &eacute;touff&eacute;e sous le poids du grand coq accroupi, qui
+ &eacute;tait descendu plus bas que la gorge, les ailes battantes, la cr&ecirc;te
+ allum&eacute;e, et dont le ventre fauve la br&ucirc;lait d'une caresse de flamme,
+ &agrave; travers ses jupes. </p>
+<p>La pluie, au-dehors, tombait plus fine. Une nappe de soleil, &eacute;chapp&eacute;e
+ du coin d'un nuage, trempait d'or la poussi&egrave;re d'eau volante. Albine,
+ rest&eacute;e immobile, regardait dormir D&eacute;sir&eacute;e, cette belle
+ fille qui contentait sa chair en se roulant sur la paille. Elle souhaitait d'&ecirc;tre
+ ainsi lasse et p&acirc;m&eacute;e, endormie de jouissance, pour quelques f&eacute;tus
+ qui lui auraient chatouill&eacute; la nuque. Elle jalousait ces bras forts,
+ cette poitrine dure, cette vie toute charnelle dans la chaleur f&eacute;condante
+ d'un troupeau de b&ecirc;tes, cet &eacute;panouissement purement animal, qui
+ faisait de l'enfant grasse la tranquille soeur de la grande vache blanche et
+ rousse. Elle r&ecirc;vait d'&ecirc;tre aim&eacute;e du coq fauve et d'aimer
+ elle-m&ecirc;me comme les arbres poussent, naturellement, sans honte, en ouvrant
+ chacune de ses veines aux jets de la s&egrave;ve. C'&eacute;tait la terre qui
+ assouvissait D&eacute;sir&eacute;e, lorsqu'elle se vautrait sur le dos. Cependant,
+ la pluie avait compl&egrave;tement cess&eacute;. Les trois chats de la maison,
+ l'un derri&egrave;re l'autre, filaient dans la cour, le long du mur, en prenant
+ des pr&eacute;cautions infinies pour ne pas se mouiller. Ils allong&egrave;rent
+ le cou dans l'&eacute;curie, ils vinrent droit &agrave; la dormeuse, ronronnant,
+ se couchant contre elle, les pattes sur un peu de sa peau. Moumou, le gros chat
+ noir, blotti pr&egrave;s d'une de ses joues, se mit &agrave; lui l&eacute;cher
+ le menton avec douceur. </p>
+<p>-- Et Serge? murmura machinalement Albine.</p>
+ <p>
+ O&ugrave; &eacute;tait donc l'obstacle? Qui l'emp&ecirc;chait de se contenter
+ ainsi, heureuse, en pleine nature? Pourquoi n'aimait-elle pas, pourquoi n'&eacute;tait-elle
+ pas aim&eacute;e, au grand soleil, librement, comme les arbres poussent? Elle
+ ne savait pas, elle se sentait abandonn&eacute;e, &agrave; jamais meurtrie.
+ Et elle avait un ent&ecirc;tement farouche, un besoin de reprendre son bien
+ dans ses bras, de le cacher, d'en jouir encore. Alors, elle se leva. La porte
+ de la sacristie venait d'&ecirc;tre rouverte; un l&eacute;ger claquement de
+ mains se fit entendre, suivi du vacarme d'une bande d'enfants tapant leurs sabots
+ sur les dalles; le cat&eacute;chisme &eacute;tait fini. Elle quitta doucement
+ l'&eacute;curie, o&ugrave; elle attendait, depuis une heure, dans la bu&eacute;e
+ chaude de la basse-cour. Comme elle se glissait le long du couloir de la sacristie,
+ elle aper&ccedil;ut le dos de la Teuse, qui rentra dans sa cuisine, sans tourner
+ la t&ecirc;te. Et, certaine de n'&ecirc;tre pas vue, elle poussa la porte, l'accompagnant
+ de la main pour qu'elle retomb&acirc;t sans bruit. Elle &eacute;tait dans l'&eacute;glise.
+</p>
+<p>&nbsp; </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>VIII.</h3>
+<p>
+ D'abord, elle ne vit personne. Au-dehors, la pluie tombait de nouveau, une pluie
+ fine, persistante. L'&eacute;glise lui parut toute grise. Elle passa derri&egrave;re
+ le ma&icirc;tre-autel, s'avan&ccedil;a jusqu'&agrave; la chaire. Il n'y avait,
+ au milieu de la nef, que des bancs laiss&eacute;s en d&eacute;route par les
+ galopins du cat&eacute;chisme. Le balancier de l'horloge battait sourdement,
+ dans tout ce vide. Alors, elle descendit pour aller frapper &agrave; la boiserie
+ du confessionnal, qu'elle apercevait &agrave; l'autre bout. Mais, comme elle
+ passait devant la chapelle des Morts, elle trouva l'abb&eacute; Mouret prostern&eacute;
+ au pied du grand Christ saignant. Il ne bougeait pas, il devait croire que la
+ Teuse rangeait les bancs, derri&egrave;re lui. Albine lui posa la main sur l'&eacute;paule.
+</p>
+<p>-- Serge, dit-elle, je viens te chercher. </p>
+<p>Le pr&ecirc;tre leva la t&ecirc;te, tr&egrave;s p&acirc;le, avec un tressaillement.
+ Il resta &agrave; genoux, il se signa, les l&egrave;vres balbutiantes encore
+ de sa pri&egrave;re. </p>
+<p>-- J'ai attendu, continua-t-elle. Chaque matin, chaque soir, je regardais si
+ tu n'arrivais pas. J'ai compt&eacute; les jours, puis je n'ai plus compt&eacute;.
+ Voil&agrave; des semaines... Alors, quand j'ai su que tu ne viendrais pas, je
+ suis venue, moi. Je me suis dit: &quot;Je l'emm&egrave;nerai...&quot; Donne-moi
+ tes mains, allons-nous en. </p>
+<p>Et elle lui tendait les mains, comme pour l'aider &agrave; se relever. Lui,
+ se signa de nouveau. Il priait toujours, en la regardant. Il avait calm&eacute;
+ le premier frisson de sa chair. Dans la gr&acirc;ce qui l'inondait depuis le
+ matin, ainsi qu'un bain c&eacute;leste, il puisait des forces surhumaines. </p>
+<p>-- Ce n'est pas ici votre place, dit-il gravement. Retirez-vous... Vous aggravez
+ vos souffrances. </p>
+<p>-- Je ne souffre plus, reprit-elle avec un sourire. Je me porte mieux, je suis
+ gu&eacute;rie, puisque je te vois... Ecoute, je me faisais plus malade que je
+ n'&eacute;tais, pour qu'on v&icirc;nt te chercher. Je veux bien l'avouer, maintenant.
+ C'est comme cette promesse de partir, de quitter le pays, apr&egrave;s t'avoir
+ retrouv&eacute;, tu ne t'es pas imagin&eacute; peut-&ecirc;tre que je l'aurais
+ tenue. Ah bien! je t'aurais plut&ocirc;t emport&eacute; sur mes &eacute;paules...
+ Les autres ne savent pas; mais toi tu sais bien qu'&agrave; pr&eacute;sent je
+ ne puis vivre ailleurs qu'&agrave; ton cou. </p>
+<p>Elle redevenait heureuse, elle se rapprochait avec des caresses d'enfant libre,
+ sans voir la rigidit&eacute; froide du pr&ecirc;tre. Elle s'impatienta, tapa
+ joyeusement dans ses mains, en criant: </p>
+<p>-- Voyons, d&eacute;cide-toi! Serge. Tu nous fais perdre un temps, l&agrave;!
+ Il n'y a pas besoin de tant de r&eacute;flexions. Je t'emm&egrave;ne, pardi!
+ c'est simple... Si tu d&eacute;sires ne pas &ecirc;tre vu, nous nous en irons
+ par le Mascle. Le chemin n'est pas commode; mais je l'ai bien pris toute seule;
+ nous nous aiderons, quand nous serons deux... Tu connais le chemin, n'est-ce
+ pas? Nous traversons le cimeti&egrave;re, nous descendons au bord du torrent,
+ puis nous n'avons plus qu'&agrave; le suivre, jusqu'au jardin. Et comme l'on
+ est chez soi, l&agrave;-bas, au fond! Il n'y a personne, va! rien que des broussailles
+ et de belles pierres rondes. Le lit est presque &agrave; sec. En venant, je
+ pensais &quot;Lorsqu'il sera avec moi, tout &agrave; l'heure, nous marcherons
+ doucement, en nous embrassant...&quot; Allons, d&eacute;p&ecirc;che-toi. Je
+ t'attends, Serge.</p>
+ <p>Le pr&ecirc;tre semblait ne plus entendre. Il s'&eacute;tait remis en pri&egrave;res,
+ demandant au ciel le courage des saints. Avant d'engager la lutte supr&ecirc;me,
+ il s'armait des &eacute;p&eacute;es flamboyantes de la foi. Un instant, il craignit
+ de faiblir. Il lui avait fallu un h&eacute;ro&iuml;sme de martyr pour laisser
+ ses genoux coll&eacute;s &agrave; la dalle, pendant que chaque mot d'Albine
+ l'appelait: son coeur allait vers elle, tout son sang se soulevait, le jetait
+ dans ses bras, avec l'irr&eacute;sistible d&eacute;sir de baiser ses cheveux.
+ Elle avait, de l'odeur seule de son haleine, &eacute;veill&eacute; et fait passer
+ en une seconde les souvenirs de leur tendresse, le grand jardin, les promenades
+ sous les arbres, la joie de leur union. Mais la gr&acirc;ce le trempa de sa
+ ros&eacute;e plus abondante; ce ne fut que la torture d'un moment, qui vida
+ le sang de ses veines; et rien d'humain ne demeura en lui. Il n'&eacute;tait
+ plus que la chose de Dieu. </p>
+<p>Albine dut le toucher de nouveau &agrave; l'&eacute;paule. Elle s'inqui&eacute;tait,
+ elle s'irritait peu &agrave; peu. </p>
+<p>-- Pourquoi ne r&eacute;ponds-tu pas? Tu ne peux refuser, tu vas me suivre...
+ Songe que j'en mourrais, si tu refusais. Mais non, cela n'est pas possible.
+ Rappelle-toi. Nous &eacute;tions ensemble, nous ne devions jamais nous quitter.
+ Et vingt fois tu t'es donn&eacute;. Tu me disais de te prendre tout entier,
+ de prendre tes membres, de prendre ton souffle, de prendre ta vie... Je n'ai
+ point r&ecirc;v&eacute;, peut-&ecirc;tre. Il n'y a pas une place de ton corps
+ que tu ne m'aies livr&eacute;e, pas un de tes cheveux dont je ne sois la ma&icirc;tresse.
+ Tu as un signe &agrave; l'&eacute;paule gauche, je l'ai bais&eacute;, il est
+ &agrave; moi. Tes mains sont &agrave; moi, je les ai serr&eacute;es pendant
+ des jours dans les miennes. Et ton visage, tes l&egrave;vres, tes yeux, ton
+ front, tout cela est &agrave; moi, j'en ai dispos&eacute; pour mes tendresses...
+ Entends-tu, Serge? </p>
+<p>Elle se dressait devant lui, souveraine, allongeant les bras. Elle r&eacute;p&eacute;ta
+ d'une voix plus haute: </p>
+<p>-- Entends-tu, Serge? tu es &agrave; moi! </p>
+<p>Alors, lentement, l'abb&eacute; Mouret se leva. Il s'adossa &agrave; l'autel,
+ en disant: </p>
+<p>-- Non, vous vous trompez, je suis &agrave; Dieu. </p>
+<p>Il &eacute;tait plein de s&eacute;r&eacute;nit&eacute;. Sa face nue ressemblait
+ &agrave; celle d'un saint de pierre, que ne trouble aucune chaleur venue des
+ entrailles. Sa soutane tombait &agrave; plis droits, pareille &agrave; un suaire
+ noir, sans rien laisser deviner de son corps. Albine recula &agrave; la vue
+ du fant&ocirc;me sombre de son amour. Elle ne retrouvait point sa barbe libre,
+ sa chevelure libre. Maintenant, au milieu de ses cheveux coup&eacute;s, elle
+ apercevait une tache bl&ecirc;me, la tonsure, qui l'inqui&eacute;tait comme
+ un mal inconnu, quelque plaie mauvaise, grandie l&agrave; pour manger la m&eacute;moire
+ des jours heureux. Elle ne reconnaissait ni ses mains autrefois ti&egrave;des
+ de caresses, ni son cou souple tout sonore de rires, ni ses pieds nerveux dont
+ le galop l'emportait au fond des verdures. Etait-ce donc l&agrave; le gar&ccedil;on
+ aux muscles forts, le col d&eacute;nou&eacute; montrant le duvet de la poitrine,
+ la peau &eacute;panouie par le soleil, les reins vibrants de vie, dans l'&eacute;treinte
+ duquel elle avait v&eacute;cu une saison? A cette heure, il ne semblait plus
+ avoir de chair, le poil lui &eacute;tait honteusement tomb&eacute;, toute sa
+ virilit&eacute; se s&eacute;chait sous cette robe de femme qui le laissait sans
+ sexe. </p>
+<p>-- Oh! murmura-t-elle, tu me fais peur... M'as-tu cru morte, que tu as pris
+ le deuil? Enl&egrave;ve ce noir, mets une blouse. Tu retrousseras les manches,
+ nous p&ecirc;cherons encore des &eacute;crevisses... Tes bras &eacute;taient
+ aussi blonds que les miens. </p>
+<p>Elle avait port&eacute; la main sur la soutane, comme pour en arracher l'&eacute;toffe.
+ Lui, la repoussa du geste, sans la toucher. Il la regardait, il s'affermissait
+ contre la tentation, en ne la quittant pas des yeux. Elle lui paraissait grandie.
+ Elle n'&eacute;tait plus la gamine aux bouquets sauvages, jetant au vent ses
+ rires de boh&eacute;mienne, ni l'amoureuse v&ecirc;tue de jupes blanches, pliant
+ sa taille mince, ralentissant sa marche attendrie derri&egrave;re les haies.
+ Maintenant, un duvet de fruit blondissait sa l&egrave;vre, ses hanches roulaient
+ librement, sa poitrine avait un &eacute;panouissement de fleur grasse. Elle
+ &eacute;tait femme, avec sa face longue, qui lui donnait un grand air de f&eacute;condit&eacute;.
+ Dans ses flancs &eacute;largis, la vie dormait. Sur ses joues, &agrave; fleur
+ de peau, venait l'adorable maturit&eacute; de sa chair. Et le pr&ecirc;tre,
+ tout envelopp&eacute; de son odeur passionn&eacute;e de femme faite, prenait
+ une joie am&egrave;re &agrave; braver la caresse de sa bouche rouge, le rire
+ de ses yeux, l'appel de sa gorge, l'ivresse qui coulait d'elle au moindre mouvement.
+ Il poussait la t&eacute;m&eacute;rit&eacute; jusqu'&agrave; chercher sur elle
+ les places qu'il avait bais&eacute;es follement, autrefois, les coins des yeux,
+ les coins des l&egrave;vres, les tempes &eacute;troites, douces comme du satin,
+ la nuque d'ambre, soyeuse comme du velours. Jamais, m&ecirc;me au cou d'Albine,
+ il n'avait go&ucirc;t&eacute; les f&eacute;licit&eacute;s qu'il &eacute;prouvait
+ &agrave; se martyriser, en regardant en face cette passion qu'il refusait. Puis,
+ il craignit de c&eacute;der l&agrave; &agrave; quelque nouveau pi&egrave;ge
+ de la chair. Il baissa les yeux, il dit avec douceur: </p>
+<p>-- Je ne puis vous entendre ici. Sortons, si vous tenez &agrave; accro&icirc;tre
+ nos regrets &agrave; tous deux... Notre pr&eacute;sence en cet endroit est un
+ scandale. Nous sommes chez Dieu. </p>
+<p>-- Qui &ccedil;a, Dieu? cria Albine affol&eacute;e, redevenue la grande fille
+ l&acirc;ch&eacute;e en pleine nature. Je ne le connais pas, ton Dieu, je ne
+ veux pas le conna&icirc;tre, s'il te vole &agrave; moi, qui ne lui ai jamais
+ rien fait. Mon oncle Jeanbernat a donc raison de dire que ton Dieu est une invention
+ de m&eacute;chancet&eacute;, une mani&egrave;re d'&eacute;pouvanter les gens
+ et de les faire pleurer... Tu mens, tu ne m'aimes plus, ton Dieu n'existe pas.
+</p>
+<p>-- Vous &ecirc;tes chez lui, r&eacute;p&eacute;ta l'abb&eacute; Mouret avec
+ force. Vous blasph&eacute;mez. D'un souffle, il pourrait vous r&eacute;duire
+ en poussi&egrave;re. </p>
+<p>Elle eut un rire superbe. Elle levait les bras, elle d&eacute;fiait le ciel.
+</p>
+<p>-- Alors, dit-elle, tu pr&eacute;f&egrave;res ton Dieu &agrave; moi! Tu le
+ crois plus fort que moi. Tu t'imagines qu'il t'aimera mieux que moi... Tiens!
+ tu es un enfant. Laisse donc ces b&ecirc;tises. Nous allons retourner au jardin
+ ensemble, et nous aimer, et &ecirc;tre heureux, et &ecirc;tre libres. C'est
+ la vie. </p>
+<p>Cette fois, elle avait r&eacute;ussi &agrave; le prendre &agrave; la taille.
+ Elle l'entra&icirc;nait. Mais il se d&eacute;gagea, tout frissonnant, de son
+ &eacute;treinte; il revint s'adosser &agrave; l'autel, s'oubliant, la tutoyant
+ comme autrefois. </p>
+<p>-- Va-t'en, balbutia-t-il. Si tu m'aimes encore, va-t'en... Oh! Seigneur, pardonnez-lui,
+ pardonnez-moi de salir votre maison. Si je passais la porte derri&egrave;re
+ elle, je la suivrais peut-&ecirc;tre. Ici, chez vous, je suis fort. Permettez
+ que je reste l&agrave;, &agrave; vous d&eacute;fendre. </p>
+<p>Albine demeura un instant silencieuse. Puis, d'une voix calm&eacute;e: </p>
+<p>-- C'est bien, restons ici... Je veux te parler. Tu ne peux &ecirc;tre m&eacute;chant.
+ Tu me comprendras. Tu ne me laisseras pas partir seule... Non, ne te d&eacute;fends
+ pas. Je ne te prendrai plus, puisque cela te fait mal. Tu vois, je suis tr&egrave;s
+ calme. Nous allons causer, doucement, comme lorsque nous nous perdions, et que
+ nous ne cherchions pas notre chemin, pour causer plus longtemps. </p>
+<p>Elle souriait, elle continua: </p>
+<p>-- Moi, je ne sais pas. L'oncle Jeanbernat me d&eacute;fendait de venir &agrave;
+ l'&eacute;glise. Il me disait: &quot;B&ecirc;te, puisque tu as un jardin, qu'est-ce
+ que tu irais faire dans une masure o&ugrave; l'on &eacute;touffe?...&quot; J'ai
+ grandi bien contente. Je regardais dans les nids, sans toucher aux oeufs. Je
+ ne cueillais pas m&ecirc;me les fleurs, de peur de faire saigner les plantes.
+ Tu sais que jamais je n'ai pris un insecte pour le tourmenter... Alors, pourquoi
+ Dieu serait-il en col&egrave;re contre moi? </p>
+<p>-- Il faut le conna&icirc;tre, le prier, lui rendre &agrave; chaque heure les
+ hommages qui lui sont dus, r&eacute;pondit le pr&ecirc;tre. </p>
+<p>-- Cela te contenterait, n'est-ce pas? reprit-elle. Tu me pardonnerais, tu
+ m'aimerais encore?... Eh bien! je veux tout ce que tu veux. Parle-moi de Dieu,
+ je croirai en lui, je l'adorerai. Chacune de tes paroles sera une v&eacute;rit&eacute;
+ que j'&eacute;couterai &agrave; genoux. Est-ce que jamais j'ai eu une pens&eacute;e
+ autre que la tienne?... Nous reprendrons nos longues promenades, tu m'instruiras,
+ tu feras de moi ce qu'il te plaira. Oh! consens, je t'en prie! </p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret montra sa soutane. </p>
+<p>-- Je ne puis, dit-il simplement; je suis pr&ecirc;tre. </p>
+<p>-- Pr&ecirc;tre! r&eacute;p&eacute;ta-t-elle en cessant de sourire. Oui, l'oncle
+ pr&eacute;tend que les pr&ecirc;tres n'ont ni femme, ni soeur, ni m&egrave;re.
+ Alors, cela est vrai... Mais pourquoi es-tu venu? C'est toi qui m'as prise pour
+ ta soeur, pour ta femme. Tu mentais donc? </p>
+<p>Il leva sa face p&acirc;le, o&ugrave; perlait une sueur d'angoisse. </p>
+<p>-- J'ai p&eacute;ch&eacute;, murmura-t-il. </p>
+<p>-- Moi, continua-t-elle, lorsque je t'ai vu si libre, j'ai cru que tu n'&eacute;tais
+ plus pr&ecirc;tre. J'ai pens&eacute; que c'&eacute;tait fini, que tu resterais
+ sans cesse l&agrave;, pour moi, avec moi... Et maintenant, que veux-tu que je
+ fasse, si tu emportes toute ma vie? </p>
+<p>-- Ce que je fais, r&eacute;pondit-il: vous agenouiller, mourir &agrave; genoux,
+ ne pas vous relever avant que Dieu pardonne. </p>
+<p>-- Tu es donc l&acirc;che? dit-elle encore, reprise par la col&egrave;re, les
+ l&egrave;vres m&eacute;prisantes. </p>
+<p>Il chancela, il garda le silence. Une souffrance abominable le serrait &agrave;
+ la gorge; mais il demeurait plus fort que la douleur. Il tenait la t&ecirc;te
+ droite, il souriait presque des coins de sa bouche tremblante. Albine, de son
+ regard fixe, le d&eacute;fia un instant. Puis, avec un nouvel emportement: </p>
+<p>-- Eh! r&eacute;ponds, accuse-moi, dis que c'est moi qui suis all&eacute;e
+ te tenter. Ce sera le comble... Va, je te permets de t'excuser. Tu peux me battre,
+ je pr&eacute;f&eacute;rerais tes coups &agrave; ta raideur de cadavre. N'as-tu
+ plus de sang? N'entends-tu pas que je t'appelle l&acirc;che? Oui, tu es l&acirc;che,
+ tu ne devais pas m'aimer, puisque tu ne peux &ecirc;tre un homme... Est-ce ta
+ robe noire qui te g&ecirc;ne? Arrache-la. Quand tu seras nu, tu te souviendras
+ peut-&ecirc;tre. </p>
+<p>Le pr&ecirc;tre, lentement, r&eacute;p&eacute;ta les m&ecirc;mes paroles: </p>
+<p>-- J'ai p&eacute;ch&eacute;, je n'ai pas d'excuse. Je fais p&eacute;nitence
+ de ma faute, sans esp&eacute;rer de pardon. Si j'arrachais mon v&ecirc;tement,
+ j'arracherais ma chair, car je me suis donn&eacute; &agrave; Dieu tout entier,
+ avec mon &acirc;me, avec mes os. Je suis pr&ecirc;tre. </p>
+<p>-- Et moi! et moi! cria une derni&egrave;re fois Albine. </p>
+<p>Il ne baissa pas la t&ecirc;te. </p>
+<p>-- Que vos souffrances me soient compt&eacute;es comme autant de crimes! Que
+ je sois &eacute;ternellement puni de l'abandon o&ugrave; je dois vous laisser!
+ Ce sera juste... Tout indigne que je suis, je prie pour vous chaque soir. </p>
+<p>Elle haussa les &eacute;paules, avec un immense d&eacute;couragement. Sa col&egrave;re
+ tombait. Elle &eacute;tait presque prise de piti&eacute;. </p>
+<p>-- Tu es fou, murmura-t-elle. Garde tes pri&egrave;res. C'est toi que je veux...
+ Jamais tu ne comprendras. J'avais tant de choses &agrave; te dire! Et tu es
+ l&agrave;, &agrave; me mettre toujours en col&egrave;re, avec tes histoires
+ de l'autre monde... Voyons, soyons raisonnables tous les deux. Attendons d'&ecirc;tre
+ plus calmes. Nous causerons encore... Il n'est pas possible que je m'en aille
+ comme &ccedil;a. Je ne peux te laisser ici. C'est parce que tu es ici que tu
+ es comme mort, la peau si froide, que je n'ose te toucher... Ne parlons plus.
+ Attendons. </p>
+<p>Elle se tut, elle fit quelques pas. Elle examinait la petite &eacute;glise.
+ La pluie continuait &agrave; mettre aux vitres son ruissellement de cendre fine.
+ Une lumi&egrave;re froide, tremp&eacute;e d'humidit&eacute;, semblait mouiller
+ les murs. Du dehors, pas un bruit ne venait, que le roulement monotone de l'averse.
+ Les moineaux devaient s'&ecirc;tre blottis sous les tuiles, le sorbier dressait
+ des branches vagues, noy&eacute;es dans la poussi&egrave;re d'eau. Cinq heures
+ sonn&egrave;rent, arrach&eacute;es coup &agrave; coup de la poitrine f&ecirc;l&eacute;e
+ de l'horloge; puis, le silence grandit encore, plus sourd, plus aveugle, plus
+ d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Les peintures, &agrave; peine s&egrave;ches,
+ donnaient au ma&icirc;tre-autel et aux boiseries une propret&eacute; triste,
+ l'air d'une chapelle de couvent o&ugrave; le soleil n'entre pas. Une agonie
+ lamentable emplissait la nef, &eacute;clabouss&eacute;e du sang qui coulait
+ des membres du grand Christ; tandis que, le long des murs, les quatorze images
+ de la Passion &eacute;talaient leur drame atroce, barbouill&eacute; de jaune
+ et de rouge, suant l'horreur. C'&eacute;tait la vie qui agonisait l&agrave;,
+ dans ce frisson de mort, sur ces autels pareils &agrave; des tombeaux, au milieu
+ de cette nudit&eacute; de caveau fun&egrave;bre. Tout parlait de massacre, de
+ nuit, de terreur, d'&eacute;crasement, de n&eacute;ant. Une derni&egrave;re
+ haleine d'encens tra&icirc;nait, pareille au dernier souffle attendri de quelque
+ tr&eacute;pass&eacute;e, &eacute;touff&eacute;e jalousement sous les dalles.
+</p>
+<p>-- Ah! dit enfin Albine, comme il faisait bon au soleil, tu te rappelles!...
+ Un matin, c'&eacute;tait &agrave; gauche du parterre, nous marchions le long
+ d'une haie de grands rosiers. Je me souviens de la couleur de l'herbe; elle
+ &eacute;tait presque bleue, avec des moires vertes. Quand nous arriv&acirc;mes
+ au bout de la haie, nous rev&icirc;nmes sur nos pas, tant le soleil avait l&agrave;
+ une odeur douce. Et ce fut toute notre promenade, cette matin&eacute;e-l&agrave;,
+ vingt pas en avant, vingt pas, en arri&egrave;re, un coin de bonheur dont tu
+ ne voulais plus sortir. Les mouches &agrave; miel ronflaient; une m&eacute;sange
+ ne nous quitta pas, sautant de branche en branche; des processions de b&ecirc;tes,
+ autour de nous, s'en allaient &agrave; leurs affaires. Tu murmurais: &quot;Que
+ la vie est bonne!&quot; La vie, c'&eacute;tait les herbes, les arbres, les eaux,
+ le ciel, le soleil, dans lequel nous &eacute;tions tout blonds, avec des cheveux
+ d'or. </p>
+<p>Elle r&ecirc;va un instant encore, elle reprit: </p>
+<p>-- La vie, c'&eacute;tait le Paradou. Comme il nous paraissait grand! Jamais
+ nous ne savions en trouver le bout. Les feuillages y roulaient jusqu'&agrave;
+ l'horizon, librement, avec un bruit de vagues. Et que de bleu sur nos t&ecirc;tes!
+ Nous pouvions grandir, nous envoler, courir comme les nuages, sans rencontrer
+ plus d'obstacles qu'eux. L'air &eacute;tait &agrave; nous. </p>
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta, elle montra d'un geste les murs &eacute;cras&eacute;s
+ de l'&eacute;glise. </p>
+<p>-- Et, ici, tu es dans une fosse. Tu ne pourrais &eacute;largir les bras sans
+ t'&eacute;corcher les mains &agrave; la pierre. La vo&ucirc;te te cache le ciel,
+ te prend ta part de soleil. C'est si petit, que tes membres s'y raidissent,
+ comme si tu &eacute;tais couch&eacute; vivant dans la terre. </p>
+<p>-- Non, dit le pr&ecirc;tre, l'&eacute;glise est grande comme le monde. Dieu
+ y tient tout entier. </p>
+<p>D'un nouveau geste, elle d&eacute;signa les croix, les christs mourants, les
+ supplices de la Passion. </p>
+<p>-- Et tu vis au milieu de la mort. Les herbes, les arbres, les eaux, le soleil,
+ le ciel, tout agonise autour de toi. </p>
+<p>-- Non, tout revit, tout s'&eacute;pure, tout remonte &agrave; la source de
+ lumi&egrave;re. </p>
+<p>Il s'&eacute;tait redress&eacute;, avec une flamme dans les yeux. Il quitta
+ l'autel, invincible d&eacute;sormais, embras&eacute; d'une telle foi, qu'il
+ m&eacute;prisait les dangers de la tentation. Et il prit la main d'Albine, il
+ la tutoya comme une soeur, il l'emmena devant les images douloureuses du chemin
+ de la Croix. </p>
+<p>-- Tiens, dit-il, voici ce que mon Dieu a souffert... J&eacute;sus est battu
+ de verges. Tu vois, ses &eacute;paules sont nues, sa chair est d&eacute;chir&eacute;e,
+ son sang coule jusque sur ses reins... J&eacute;sus est couronn&eacute; d'&eacute;pines.
+ Des larmes rouges ruissellent de son front trou&eacute;. Une grande d&eacute;chirure
+ lui a fendu la tempe... J&eacute;sus est insult&eacute; par les soldats. Ses
+ bourreaux lui ont jet&eacute; par d&eacute;rision un lambeau de pourpre au cou,
+ et ils couvrent sa face de crachats, ils le soufflettent, ils lui enfoncent
+ &agrave; coups de roseau sa couronne dans le front... </p>
+<p>Albine d&eacute;tournait la t&ecirc;te, pour ne pas voir les images, rudement
+ colori&eacute;es, o&ugrave; des balafres de laque coupaient les chairs d'ocre
+ de J&eacute;sus. Le manteau de pourpre semblait, &agrave; son cou, un lambeau
+ de sa peau &eacute;corch&eacute;e. </p>
+<p>-- A quoi bon souffrir, &agrave; quoi bon mourir! r&eacute;pondit-elle. O Serge!
+ si tu te souvenais!... Tu me disais, ce jour-l&agrave;, que tu &eacute;tais
+ fatigu&eacute;. Et je savais bien que tu mentais, parce que le temps &eacute;tait
+ frais et que nous n'avions pas march&eacute; plus d'un quart d'heure. Mais tu
+ voulais t'asseoir, pour me prendre dans tes bras. Il y avait, tu sais bien,
+ au fond du verger, un cerisier plant&eacute; sur le bord d'un ruisseau, devant
+ lequel tu ne pouvais passer sans &eacute;prouver le besoin de me baiser les
+ mains, &agrave; petits baisers qui montaient le long de mes &eacute;paules jusqu'&agrave;
+ mes l&egrave;vres. La saison des cerises &eacute;tait pass&eacute;e, tu mangeais
+ mes l&egrave;vres... Les fleurs qui se fanaient nous faisaient pleurer. Un jour
+ que tu trouvas une fauvette morte dans l'herbe, tu devins tout p&acirc;le, tu
+ me serras contre ta poitrine, comme pour d&eacute;fendre &agrave; la terre de
+ me prendre. </p>
+<p>Le pr&ecirc;tre l'entra&icirc;nait devant les autres stations. </p>
+<p>-- Tais-toi! cria-t-il, regarde encore, &eacute;coute encore. Il faut que tu
+ te prosternes de douleur et de piti&eacute;... J&eacute;sus succombe sous le
+ poids de sa croix. La mont&eacute;e du Calvaire est rude. Il est tomb&eacute;
+ sur les genoux. Il n'essuie pas m&ecirc;me la sueur de son visage, et il se
+ rel&egrave;ve, il continue sa marche... J&eacute;sus, de nouveau, succombe sous
+ le poids de sa croix. A chaque pas, il chancelle. Cette fois, il est tomb&eacute;
+ sur le flanc, si violemment, qu'il reste un moment sans haleine. Ses mains d&eacute;chir&eacute;es ont l&acirc;ch&eacute; la croix. Ses pieds endoloris laissent derri&egrave;re
+ lui des empreintes sanglantes. Une lassitude abominable l'&eacute;crase, car
+ il porte sur ses &eacute;paules les p&eacute;ch&eacute;s du monde... </p>
+<p>Albine avait regard&eacute; J&eacute;sus, en jupe bleue, &eacute;tendu sous
+ la croix d&eacute;mesur&eacute;e, dont la couleur noire coulait et salissait
+ l'or de son aur&eacute;ole. Puis, les regards perdus, elle murmura: </p>
+<p>-- Oh! les sentiers des prairies!... Tu n'as donc plus de m&eacute;moire, Serge?
+ Tu ne connais plus les chemins d'herbe fine, qui s'en vont &agrave; travers
+ les pr&eacute;s, parmi de grandes mares de verdure?... L'apr&egrave;s-midi dont
+ je te parle, nous n'&eacute;tions sortis que pour une heure. Puis, nous all&acirc;mes
+ toujours devant nous, si bien que les &eacute;toiles se levaient, lorsque nous
+ marchions encore. Cela &eacute;tait si doux, ce tapis sans fin, souple comme
+ de la soie! Nos pieds ne rencontraient pas un gravier. On e&ucirc;t dit une
+ mer verte, dont l'eau moussue nous ber&ccedil;ait. Et nous savions bien o&ugrave;
+ nous conduisaient ces sentiers si tendres qui ne menaient nulle part. Ils nous
+ conduisaient &agrave; notre amour, &agrave; la joie de vivre les mains &agrave;
+ nos tailles, &agrave; la certitude d'une journ&eacute;e de bonheur... Nous rentr&acirc;mes
+ sans fatigue. Tu &eacute;tais plus l&eacute;ger qu'au d&eacute;part, parce que
+ tu m'avais donn&eacute; tes caresses et que je n'avais pu te les rendre toutes.
+</p>
+<p>De ses mains tremblantes d'angoisse, l'abb&eacute; Mouret indiquait les derni&egrave;res
+ images. Il balbutiait: </p>
+<p>-- Et J&eacute;sus est attach&eacute; &agrave; la croix. A coups de marteau,
+ les clous entrent dans ses mains ouvertes. Un seul clou suffit pour ses pieds,
+ dont les os craquent. Lui, tandis que sa chair tressaille, sourit, les yeux
+ au ciel... J&eacute;sus est entre les deux larrons. Le poids de son corps agrandit
+ horriblement ses blessures. De son front, de ses membres, ruisselle une sueur
+ de sang. Les deux larrons l'injurient, les passants le raillent, les soldats
+ se partagent ses v&ecirc;tements. Et les t&eacute;n&egrave;bres se r&eacute;pandent,
+ et le soleil se cache... J&eacute;sus meurt sur la croix. Il jette un grand
+ cri, il rend l'esprit. O mort terrible! Le voile du temple fut d&eacute;chir&eacute;
+ en deux, du haut en bas; la terre trembla, les pierres se fendirent, les s&eacute;pulcres
+ s'ouvrirent... </p>
+<p>Il &eacute;tait tomb&eacute; &agrave; genoux, la voix coup&eacute;e par des
+ sanglots, les yeux sur les trois croix du Calvaire, o&ugrave; se tordaient des
+ corps blafards de supplici&eacute;s, que le dessin grossier d&eacute;charnait
+ affreusement. Albine se mit devant les images pour qu'il ne les vit plus. </p>
+<p>-- Un soir, dit-elle, par un long cr&eacute;puscule, j'avais pos&eacute; ma
+ t&ecirc;te sur tes genoux... C'&eacute;tait dans la for&ecirc;t, au bout de
+ cette grande all&eacute;e de ch&acirc;taigniers, que le soleil couchant enfilait
+ d'un dernier rayon. Ah! quel adieu caressant! Le soleil s'attardait &agrave;
+ nos pieds, avec un bon sourire ami nous disant au revoir. Le ciel p&acirc;lissait
+ lentement. Je te racontais en riant qu'il &ocirc;tait sa robe bleue, qu'il mettait
+ sa robe noire &agrave; fleurs d'or, pour aller en soir&eacute;e. Toi, tu guettais
+ l'ombre, impatient d'&ecirc;tre seul, sans le soleil qui nous g&ecirc;nait.
+ Et ce n'&eacute;tait pas de la nuit qui venait, c'&eacute;tait une douceur discr&egrave;te,
+ une tendresse voil&eacute;e, un coin de myst&egrave;re, pareil &agrave; un de
+ ces sentiers tr&egrave;s sombres, sous les feuilles, dans lesquels on s'engage
+ pour se cacher un moment, avec la certitude de retrouver, &agrave; l'autre bout,
+ la joie du plein jour. Ce soir-l&agrave;, le cr&eacute;puscule apportait, dans
+ sa p&acirc;leur sereine, la promesse d'une splendide matin&eacute;e... Alors,
+ moi, je feignis de m'endormir, voyant que le jour ne s'en allait pas assez vite
+ &agrave; ton gr&eacute;. Je puis bien le dire maintenant, je ne dormais pas,
+ pendant que tu m'embrassais sur les yeux. Je go&ucirc;tais tes baisers. Je me
+ retenais pour ne pas rire. J'avais une haleine r&eacute;guli&egrave;re que tu
+ buvais. Puis, lorsqu'il fit noir, ce fut comme un long bercement. Les arbres,
+ vois-tu, ne dormaient pas plus que moi... La nuit, tu te souviens, les fleurs
+ avaient une odeur plus forte. </p>
+<p>Et comme il restait &agrave; genoux, la face inond&eacute;e de larmes, elle
+ lui saisit les poignets, elle le releva, reprenant avec passion: </p>
+<p>-- Oh! si tu savais, tu me dirais de t'emporter, tu lierais tes bras &agrave;
+ mon cou pour que je ne pusse m'en aller sans toi... Hier, j'ai voulu revoir
+ le jardin. Il est plus grand, plus profond, plus insondable. J'y ai trouv&eacute;
+ des odeurs nouvelles, si suaves qu'elles m'ont fait pleurer. J'ai rencontr&eacute;,
+ dans les all&eacute;es, des pluies de soleil qui me trempaient d'un frisson
+ de d&eacute;sir. Les roses m'ont parl&eacute; de toi. Les bouvreuils s'&eacute;tonnaient
+ de me voir seule. Tout le jardin soupirait... Oh! viens, jamais les herbes n'ont
+ d&eacute;roul&eacute; des couches plus douces. J'ai marqu&eacute; d'une fleur
+ le coin perdu o&ugrave; je veux te conduire. C'est, au fond d'un buisson, un
+ trou de verdure large comme un grand lit. De l&agrave;, on entend le jardin
+ vivre, avec ses arbres, ses eaux, son ciel. La respiration m&ecirc;me de la
+ terre nous bercera... Oh! viens, nous nous aimerons dans l'amour de tout. </p>
+<p>Mais il la repoussa. Il &eacute;tait revenu devant la chapelle des Morts, en
+ face du grand Christ de carton peint, de la grandeur d'un enfant de dix ans,
+ qui agonisait avec une v&eacute;rit&eacute; si effroyable. Les clous imitaient
+ le fer, les blessures restaient b&eacute;antes, atrocement d&eacute;chir&eacute;es.
+</p>
+<p>-- J&eacute;sus qui &ecirc;tes mort pour nous, cria-t-il, dites-lui donc notre
+ n&eacute;ant! Dites-lui que nous sommes poussi&egrave;re, ordure, damnation!
+ Ah! tenez! permettez que je couvre ma t&ecirc;te d'un cilice, que je pose mon
+ front &agrave; vos pieds, que je reste l&agrave; immobile, jusqu'&agrave; ce
+ que la mort me pourrisse. La terre n'existera plus. Le soleil sera &eacute;teint.
+ Je ne verrai plus, je ne sentirai plus, je n'entendrai plus. Rien de ce monde
+ mis&eacute;rable ne viendra d&eacute;ranger mon &acirc;me de votre adoration.
+</p>
+<p>Il s'exaltait de plus en plus. Il marcha vers Albine, les mains lev&eacute;es.
+</p>
+<p>-- Tu avais raison, c'est la mort qui est ici, c'est la mort que je veux, la
+ mort qui d&eacute;livre, qui sauve de toutes les pourritures... Entends-tu!
+ je nie la vie, je la refuse, je crache sur elle. Tes fleurs puent, ton soleil
+ aveugle, ton herbe donne la l&egrave;pre &agrave; qui s'y couche, ton jardin
+ est un charnier o&ugrave; se d&eacute;composent les cadavres des choses. La
+ terre sue l'abomination. Tu mens, quand tu parles d'amour, de lumi&egrave;re,
+ de vie bienheureuse, au fond de ton palais de verdure. Il n'y a chez toi que
+ des t&eacute;n&egrave;bres. Tes arbres distillent un poison qui change les hommes
+ en b&ecirc;te; tes taillis sont noirs du venin des vip&egrave;res; tes rivi&egrave;res
+ roulent la peste sous leurs eaux bleues. Si j'arrachais &agrave; ta nature sa
+ jupe de soleil, sa ceinture de feuillage, tu la verrais hideuse comme une m&eacute;g&egrave;re,
+ avec des c&ocirc;tes de squelette, toute mang&eacute;e de vices... Et m&ecirc;me
+ quand tu dirais vrai, quand tu aurais les mains pleines de jouissances, quand
+ tu m'emporterais sur un lit de roses pour m'y donner le r&ecirc;ve du paradis,
+ je me d&eacute;fendrais plus d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment encore contre
+ ton &eacute;treinte. C'est la guerre entre nous, s&eacute;culaire, implacable.
+ Tu vois, l'&eacute;glise est bien petite; elle est pauvre, elle est laide, elle
+ a un confessionnal et une chaire de sapin, un baptist&egrave;re de pl&acirc;tre,
+ des autels faits de quatre planches, que j'ai repeints moi-m&ecirc;me. Qu'importe!
+ elle est plus grande que ton jardin, que la vall&eacute;e, que toute la terre.
+ C'est une forteresse redoutable que rien ne renversera. Les vents, et le soleil,
+ et les for&ecirc;ts, et les mers, tout ce qui vit, aura beau lui livrer assaut,
+ elle restera debout, sans m&ecirc;me &ecirc;tre &eacute;branl&eacute;e. Oui,
+ que les broussailles grandissent, qu'elles secouent les murs de leurs bras &eacute;pineux,
+ et que des pullulements d'insectes sortent des fentes du sol pour venir ronger
+ les murs, l'&eacute;glise, si ruin&eacute;e qu'elle soit, ne sera jamais emport&eacute;e
+ dans ce d&eacute;bordement de la vie! Elle est la mort inexpugnable... Et veux-tu
+ savoir ce qui arrivera, un jour. La petite &eacute;glise deviendra si colossale,
+ elle jettera une telle ombre, que toute ta nature cr&egrave;vera. Ah! la mort,
+ la mort de tout, avec le ciel b&eacute;ant pour recevoir nos &acirc;mes, au-dessus
+ des d&eacute;bris abominables du monde! </p>
+<p>Il criait, il poussait Albine violemment vers la porte. Celle-ci, tr&egrave;s
+ p&acirc;le, reculait pas &agrave; pas. Quand il se tut, la voix &eacute;trangl&eacute;e,
+ elle dit gravement: </p>
+<p>-- Alors, c'est fini, tu me chasses?... Je suis ta femme pourtant. C'est toi
+ qui m'as faite. Dieu, apr&egrave;s avoir permis cela, ne peut nous punir &agrave;
+ ce point. </p>
+<p>Elle &eacute;tait sur le seuil. Elle ajouta: </p>
+<p>-- Ecoute, tous les jours, quand le soleil se couche, je vais au bout du jardin,
+ &agrave; l'endroit o&ugrave; la muraille est &eacute;croul&eacute;e... Je t'attends.
+</p>
+<p>Et elle s'en alla. La porte de la sacristie retomba avec un soupir &eacute;touff&eacute;.
+</p>
+<p>&nbsp; </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>IX.</h3>
+<p>
+ L'&eacute;glise &eacute;tait silencieuse. Seule, la pluie, qui redoublait, mettait
+ sous la nef un frisson d'orgue. Dans ce calme brusque, la col&egrave;re du pr&ecirc;tre
+ tomba; il se sentit pris d'un attendrissement. Et ce fut le visage baign&eacute;
+ de larmes, les &eacute;paules secou&eacute;es par des sanglots, qu'il revint
+ se jeter &agrave; genoux devant le grand Christ. Un acte d'ardent remerciement
+ s'&eacute;chappait de ses l&egrave;vres. </p>
+<p>-- Oh! merci mon Dieu, du secours que vous avez bien voulu m'envoyer. Sans
+ votre gr&acirc;ce, j'&eacute;coutais la voix de ma chair, je retournais mis&eacute;rablement
+ &agrave; mon p&eacute;ch&eacute;. Votre gr&acirc;ce me ceignait les reins comme
+ une ceinture de combat; votre gr&acirc;ce &eacute;tait mon armure, mon courage,
+ le soutien int&eacute;rieur qui me tenait debout, sans une faiblesse. O mon
+ Dieu, vous &eacute;tiez en moi; c'&eacute;tait vous qui parliez en moi, car
+ je ne reconnaissais plus ma l&acirc;chet&eacute; de cr&eacute;ature, je me sentais
+ fort &agrave; couper tous les liens de mon coeur. Et voici mon coeur tout saignant;
+ il n'est plus &agrave; personne, il est &agrave; vous. Pour vous, je l'ai arrach&eacute;
+ au monde. Mais ne croyez pas, &ocirc; mon Dieu, que je tire quelque vanit&eacute;
+ de cette victoire. Je sais que je ne suis rien sans vous. Je m'ab&icirc;me &agrave;
+ vos pieds, dans mon humilit&eacute;. </p>
+<p>Il s'&eacute;tait affaiss&eacute;, &agrave; demi assis sur la marche de l'autel,
+ ne trouvant plus de paroles, laissant son haleine fumer comme un encens, entre
+ ses l&egrave;vres entrouvertes. L'abondance de la gr&acirc;ce le baignait d'une
+ extase ineffable. Il se repliait sur lui-m&ecirc;me, il cherchait J&eacute;sus
+ au fond de son &ecirc;tre, dans le sanctuaire d'amour qu'il pr&eacute;parait
+ &agrave; chaque minute pour le recevoir dignement. Et J&eacute;sus &eacute;tait
+ pr&eacute;sent, il le sentait l&agrave;, &agrave; la douceur extraordinaire
+ qui l'inondait. Alors, il entama avec J&eacute;sus une de ces conversations
+ int&eacute;rieures, pendant lesquelles il &eacute;tait ravi &agrave; la terre,
+ causant bouche &agrave; bouche avec son Dieu. Il balbutiait le verset du cantique:
+ &quot;Mon bien-aim&eacute; est &agrave; moi, et je suis &agrave; lui; il repose
+ entre les lis, jusqu'&agrave; ce que l'aurore se l&egrave;ve et que les ombres
+ d&eacute;clinent.&quot; Il m&eacute;ditait les mots de l'Imitation: &quot;C'est
+ un grand art que de savoir causer avec J&eacute;sus, et une grande prudence
+ que de savoir le retenir pr&egrave;s de soi.&quot; Puis, c'&eacute;tait une
+ familiarit&eacute; adorable. J&eacute;sus se baissait jusqu'&agrave; lui, l'entretenait
+ pendant des heures de ses besoins, de ses bonheurs, de ses espoirs. Et deux
+ amis qui, apr&egrave;s une s&eacute;paration, se retrouvent, s'en vont &agrave;
+ l'&eacute;cart, au bord de quelque rivi&egrave;re solitaire, ont des confidences
+ moins attendries; car J&eacute;sus, &agrave; ces heures d'abandon divin, daignait
+ &ecirc;tre son ami, le meilleur, le plus fid&egrave;le, celui qui ne le trahissait
+ jamais, qui lui rendait pour un peu d'affection tous les tr&eacute;sors de la
+ vie &eacute;ternelle. Cette fois surtout, le pr&ecirc;tre voulut le poss&eacute;der
+ longtemps. Six heures sonnaient dans l'&eacute;glise muette, qu'il l'&eacute;coutait
+ encore, au milieu du silence des cr&eacute;atures. </p>
+<p>Confession de l'&ecirc;tre entier, entretien libre, sans l'embarras de la langue,
+ effusion naturelle du coeur, s'envolant avant la pens&eacute;e elle-m&ecirc;me.
+ L'abb&eacute; Mouret disait tout &agrave; J&eacute;sus, comme &agrave; un Dieu
+ venu dans l'intimit&eacute; de sa tendresse, et qui peut tout entendre. Il avouait
+ qu'il aimait toujours Albine; il s'&eacute;tonnait d'avoir pu la maltraiter,
+ la chasser, sans que ses entrailles se fussent r&eacute;volt&eacute;es; cela
+ l'&eacute;merveillait, il souriait d'une fa&ccedil;on sereine, comme mis en
+ pr&eacute;sence d'un acte miraculeusement fort, accompli par un autre. Et J&eacute;sus
+ r&eacute;pondait que cela ne devait pas l'&eacute;tonner, que les plus grands
+ saints &eacute;taient souvent des armes inconscientes aux mains de Dieu. Alors,
+ l'abb&eacute; exprimait un doute: n'avait-il pas eu moins de m&eacute;rite &agrave;
+ se r&eacute;fugier au pied de l'autel et jusque dans la Passion de son Seigneur?
+ N'&eacute;tait-il pas encore d'un faible courage, puisqu'il n'osait combattre
+ seul? Mais J&eacute;sus se montrait tol&eacute;rant; il expliquait que la faiblesse
+ de l'homme est la continuelle occupation de Dieu, il disait pr&eacute;f&eacute;rer
+ les &acirc;mes souffrantes, dans lesquelles il venait s'asseoir comme un ami
+ au chevet d'un ami. Etait-ce une damnation d'aimer Albine? Non, si cet amour
+ allait au-del&agrave; de la chair, s'il ajoutait une esp&eacute;rance au d&eacute;sir
+ de l'autre vie. Puis, comment fallait-il l'aimer? Sans une parole, sans un pas
+ vers elle, en laissant cette tendresse toute pure s'exhaler ainsi qu'une bonne
+ odeur, agr&eacute;able au ciel. L&agrave;, J&eacute;sus avait un l&eacute;ger
+ rire de bienveillance, se rapprochant, encourageant les aveux, si bien que le
+ pr&ecirc;tre peu &agrave; peu s'enhardissait &agrave; lui d&eacute;tailler la
+ beaut&eacute; d'Albine. Elle avait les cheveux blonds des anges. Elle &eacute;tait
+ toute blanche avec de grands yeux doux, pareille aux saintes qui ont des aur&eacute;oles.
+ J&eacute;sus se taisait, mais riait toujours. Et qu'elle avait grandi! Elle
+ ressemblait &agrave; une reine, maintenant, avec sa taille ronde, ses &eacute;paules
+ superbes. Oh! la prendre &agrave; la taille, ne f&ucirc;t-ce qu'une seconde,
+ et sentir ses &eacute;paules se renverser sous cette &eacute;treinte! Le rire
+ de J&eacute;sus p&acirc;lissait, mourait comme un rayon d'astre au bord de l'horizon.
+ L'abb&eacute; Mouret parlait seul, &agrave; pr&eacute;sent. Vraiment, il s'&eacute;tait
+ montr&eacute; trop dur. Pourquoi avoir chass&eacute; Albine, sans un mot de
+ tendresse, puisque le ciel permettait d'aimer? </p>
+<p>-- Je l'aime, je l'aime! cria-t-il tout haut, d'une voix &eacute;perdue, qui
+ emplit l'&eacute;glise. </p>
+<p>Il la voyait encore l&agrave;. Elle lui tendait les bras, elle &eacute;tait
+ d&eacute;sirable, &agrave; lui faire rompre tous ses serments. Et il se jetait
+ sur sa gorge, sans respect pour l'&eacute;glise; il lui prenait les membres,
+ il la poss&eacute;dait sous une pluie de baisers. C'&eacute;tait devant elle
+ qu'il se mettait &agrave; genoux, implorant sa mis&eacute;ricorde, lui demandant
+ pardon de ses brutalit&eacute;s. Il expliquait qu'&agrave; certaines heures,
+ il y avait en lui une voix qui n'&eacute;tait pas la sienne. Est-ce que jamais
+ il l'aurait maltrait&eacute;e! La voix &eacute;trang&egrave;re seule avait parl&eacute;.
+ Ce ne pouvait &ecirc;tre lui, qui n'aurait pas, sans un frisson, touch&eacute;
+ &agrave; un de ses cheveux. Et il l'avait chass&eacute;e, l'&eacute;glise &eacute;tait
+ bien vide! O&ugrave; devait-il courir, pour la rejoindre, pour la ramener, en
+ essuyant ses larmes sous des caresses? La pluie tombait plus fort. Les chemins
+ &eacute;taient des lacs de boue. Il se l'imaginait battue par l'averse, chancelant
+ le long des foss&eacute;s, avec des jupes tremp&eacute;es, coll&eacute;es &agrave;
+ sa peau. Non, non, ce n'&eacute;tait pas lui, c'&eacute;tait l'autre, la voix
+ jalouse, qui avait eu cette cruaut&eacute; de vouloir la mort de son amour.
+</p>
+<p>-- O J&eacute;sus! cria-t-il plus d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment, soyez
+ bon, rendez-la-moi. </p>
+<p>Mais J&eacute;sus n'&eacute;tait plus l&agrave;... Alors l'abb&eacute; Mouret,
+ s'&eacute;veillant comme en sursaut, devint horriblement p&acirc;le. Il comprenait.
+ Il n'avait pas su garder J&eacute;sus. Il perdait son ami, il restait sans d&eacute;fense
+ contre le mal. Au lieu de cette clart&eacute; int&eacute;rieure, dont il &eacute;tait
+ tout &eacute;clair&eacute;, et dans laquelle il avait re&ccedil;u son Dieu,
+ il ne trouvait plus en lui que des t&eacute;n&egrave;bres, une fum&eacute;e
+ mauvaise, qui exasp&eacute;rait sa chair. J&eacute;sus, en se retirant, avait
+ emport&eacute; la gr&acirc;ce. Lui, si fort depuis le matin du secours du ciel,
+ il se sentait tout d'un coup mis&eacute;rable, abandonn&eacute;, d'une faiblesse
+ d'enfant. Et quelle atroce chute, quelle immense amertume! Avoir lutt&eacute;
+ h&eacute;ro&iuml;quement, &ecirc;tre rest&eacute; debout invincible, implacable,
+ pendant que la tentation &eacute;tait l&agrave;, vivante, avec sa taille ronde,
+ ses &eacute;paules superbes, son odeur de femme passionn&eacute;e; puis, succomber
+ honteusement, haleter d'un d&eacute;sir abominable, lorsque la tentation s'&eacute;loignait,
+ ne laissant derri&egrave;re elle qu'un frisson de jupe, un parfum envol&eacute;
+ de nuque blonde! Maintenant, avec les seuls souvenirs, elle rentrait toute-puissante,
+ elle envahissait l'&eacute;glise. </p>
+<p>-- J&eacute;sus! J&eacute;sus! cria une derni&egrave;re fois le pr&ecirc;tre,
+ revenez, rentrez en moi, parlez-moi encore! </p>
+<p>J&eacute;sus restait sourd. Un instant, l'abb&eacute; Mouret implora le ciel
+ de ses bras &eacute;perdument lev&eacute;s. Ses &eacute;paules craquaient de
+ l'&eacute;lan extraordinaire de ses supplications. Et bient&ocirc;t ses mains
+ retomb&egrave;rent, d&eacute;courag&eacute;es. Il y avait au ciel un de ces
+ silences sans espoir que les d&eacute;vots connaissent. Alors, il s'assit de
+ nouveau sur la marche de l'autel, &eacute;cras&eacute;, le visage terreux, se
+ serrant les flancs de ses coudes, comme pour diminuer sa chair. Il se rapetissait
+ sous la dent de la tentation. </p>
+<p>-- Mon Dieu! vous m'abandonnez, murmura-t-il. Que votre volont&eacute; soit
+ faite! </p>
+<p>Et il ne pronon&ccedil;a plus une parole, soufflant fortement, pareil &agrave;
+ une b&ecirc;te traqu&eacute;e, immobile dans la peur des morsures. Depuis sa
+ faute, il &eacute;tait ainsi le jouet des caprices de la gr&acirc;ce. Elle se
+ refusait aux appels les plus ardents; elle arrivait, impr&eacute;vue, charmante,
+ lorsqu'il n'esp&eacute;rait plus la poss&eacute;der avant des ann&eacute;es.
+ Les premi&egrave;res fois, il s'&eacute;tait r&eacute;volt&eacute;, parlant
+ en amant trahi, exigeant le retour imm&eacute;diat de cette consolatrice, dont
+ le baiser le rendait si fort. Puis, apr&egrave;s des crises st&eacute;riles
+ de col&egrave;re, il avait compris que l'humilit&eacute; le meurtrissait moins
+ et pouvait seule l'aider &agrave; supporter son abandon. Alors, pendant des
+ heures, pendant des journ&eacute;es, il s'humiliait, dans l'attente d'un soulagement
+ qui ne venait pas. Il avait beau se remettre entre les mains de Dieu, s'an&eacute;antir
+ devant lui, r&eacute;p&eacute;ter jusqu'&agrave; sati&eacute;t&eacute; les pri&egrave;res
+ les plus efficaces: il ne sentait plus Dieu; sa chair, &eacute;chapp&eacute;e,
+ se soulevait de d&eacute;sir; les pri&egrave;res, s'embarrassant sur ses l&egrave;vres,
+ s'achevaient en un balbutiement ordurier. Agonie lente de la tentation, o&ugrave;
+ les arm&eacute;s de la foi tombaient, une &agrave; une, de ses mains d&eacute;faillantes,
+ o&ugrave; il n'&eacute;tait plus qu'une chose inerte aux griffes des passions,
+ o&ugrave; il assistait, &eacute;pouvant&eacute;, &agrave; sa propre ignominie,
+ sans avoir le courage de lever le petit doigt pour chasser le p&eacute;ch&eacute;.
+ Telle &eacute;tait sa vie maintenant. Il connaissait toutes les attaques du
+ p&eacute;ch&eacute;. Pas un jour ne passait sans qu'il f&ucirc;t &eacute;prouv&eacute;.
+ Le p&eacute;ch&eacute; prenait mille formes, entrait par ses yeux, par ses oreilles,
+ le saisissait de face &agrave; la gorge, lui sautait tra&icirc;treusement sur
+ les &eacute;paules, le torturait jusque dans ses os. Toujours, la faute &eacute;tait
+ l&agrave;, la nudit&eacute; d'Albine, &eacute;clatante comme un soleil, &eacute;clairant
+ les verdures du Paradou. Il ne cessa de la voir qu'aux rares instants o&ugrave;
+ la gr&acirc;ce voulait bien lui fermer les paupi&egrave;res de ses caresses
+ fra&icirc;ches. Et il cachait son mal ainsi qu'un mal honteux. Il s'enfermait
+ dans ces silences bl&ecirc;mes, qu'on ne savait comment lui faire rompre, emplissant
+ le presbyt&egrave;re de son martyre et de sa r&eacute;signation, exasp&eacute;rant
+ la Teuse, qui, derri&egrave;re lui, montrait le poing au ciel. </p>
+<p>Cette fois, il &eacute;tait seul, il pouvait agoniser sans honte. Le p&eacute;ch&eacute;
+ venait de l'abattre d'un tel coup, qu'il n'avait pas la force de quitter la
+ marche de l'autel, o&ugrave; il &eacute;tait tomb&eacute;. Il continuait &agrave;
+ y haleter d'un souffle fort, br&ucirc;l&eacute; par l'angoisse, ne trouvant
+ pas une larme. Et il pensait &agrave; sa vie sereine d'autrefois. Ah! quelle
+ paix, quelle confiance, lors de son arriv&eacute;e aux Artaud! Le salut lui
+ semblait une belle route. Il riait, &agrave; cette &eacute;poque, quand on parlait
+ de la tentation. Il vivait au milieu du mal, sans le conna&icirc;tre, sans le
+ craindre, avec la certitude de le d&eacute;courager. Il &eacute;tait un pr&ecirc;tre
+ parfait, si chaste, si ignorant devant Dieu, que Dieu le menait par la main,
+ ainsi qu'un petit enfant. Maintenant, toute cette pu&eacute;rilit&eacute; &eacute;tait
+ morte. Dieu le visitait le matin, et aussit&ocirc;t il l'&eacute;prouvait. La
+ tentation devenait sa vie sur la terre. Avec l'&acirc;ge, avec la faute, il
+ entrait dans le combat &eacute;ternel. Etait-ce donc que Dieu l'aimait davantage,
+ &agrave; cette heure? Les grands saints ont tous laiss&eacute; des lambeaux
+ de leurs corps aux &eacute;pines de la voie douloureuse. Il t&acirc;chait de
+ se faire une consolation de cette croyance. A chaque d&eacute;chirement de sa
+ chair, &agrave; chaque craquement de ses os, il se promettait des r&eacute;compenses
+ extraordinaires. Jamais le ciel ne le frapperait assez. Il allait jusqu'&agrave;
+ m&eacute;priser son ancienne s&eacute;r&eacute;nit&eacute;, sa facile ferveur,
+ qui l'agenouillait dans un ravissement de fille, sans qu'il sentit m&ecirc;me
+ la meurtrissure du sol &agrave; ses genoux. Il s'ing&eacute;niait &agrave; trouver
+ une volupt&eacute; au fond de la souffrance, &agrave; s'y coucher, &agrave;
+ s'y endormir. Mais, pendant qu'il b&eacute;nissait Dieu, ses dents claquaient
+ avec plus d'&eacute;pouvante, la voix de son sang r&eacute;volt&eacute; lui
+ criait que tout cela &eacute;tait un mensonge, que la seule joie d&eacute;sirable
+ &eacute;tait de s'allonger aux bras d'Albine, derri&egrave;re une haie en fleurs
+ du Paradou. </p>
+<p>Cependant, il avait quitt&eacute; Marie pour J&eacute;sus, sacrifiant son coeur,
+ afin de vaincre sa chair, r&ecirc;vant de mettre de la virilit&eacute; dans
+ sa foi. Marie le troublait trop, avec ses minces bandeaux, ses mains tendues,
+ son sourire de femme. Il ne pouvait s'agenouiller devant elle, sans baisser
+ les yeux, de peur d'apercevoir le bord de ses jupes. Puis, il l'accusait de
+ s'&ecirc;tre faite trop douce pour lui, autrefois; elle l'avait si longtemps
+ gard&eacute; entre les plis de sa robe, qu'il s'&eacute;tait laiss&eacute; glisser
+ de ses bras dans ceux de la cr&eacute;ature, en ne s'apercevant m&ecirc;me pas
+ qu'il changeait de tendresse. Et il se rappelait les brutalit&eacute;s de Fr&egrave;re
+ Archangias, son refus d'adorer Marie, le regard m&eacute;fiant dont il semblait
+ la surveiller. Lui, d&eacute;sesp&eacute;rait de se hausser jamais &agrave;
+ cette rudesse; il la d&eacute;laissait simplement, cachait ses images, d&eacute;sertait
+ son autel. Mais elle restait au fond de son coeur, comme un amour inavou&eacute;,
+ toujours pr&eacute;sente. Le p&eacute;ch&eacute;, par un sacril&egrave;ge dont
+ l'horreur l'an&eacute;antissait, se servait d'elle pour le tenter. Lorsqu'il
+ l'invoquait encore, &agrave; certaines heures d'attendrissement invincible,
+ c'&eacute;tait Albine qui se pr&eacute;sentait, dans le voile blanc, l'&eacute;charpe
+ bleue nou&eacute;e &agrave; la ceinture, avec des roses d'or sur ses pieds nus.
+ Toutes les Vierges, la Vierge au royal manteau d'or, la Vierge couronn&eacute;e
+ d'&eacute;toiles, la Vierge visit&eacute;e par l'Ange de l'Annonciation, la
+ Vierge paisible entre un lis et une quenouille, lui apportaient un ressouvenir
+ d'Albine, les yeux souriants, ou la bouche d&eacute;licate, ou la courbe molle
+ des joues. Sa faute avait tu&eacute; la virginit&eacute; de Marie. Alors, d'un
+ effort supr&ecirc;me, il chassait la femme de la religion, il se r&eacute;fugiait
+ dans J&eacute;sus, dont la douceur l'inqui&eacute;tait m&ecirc;me parfois. Il
+ lui fallait un Dieu jaloux, un Dieu implacable, le Dieu de la Bible, environn&eacute;
+ de tonnerres, ne se montrant que pour ch&acirc;tier le monde &eacute;pouvant&eacute;.
+ Il n'y avait plus de saints, plus d'anges, plus de m&egrave;re de Dieu; il n'y
+ avait que Dieu, un ma&icirc;tre omnipotent, qui exigeait pour lui toutes les
+ haleines. Il sentait la main de ce Dieu lui &eacute;craser les reins, le tenir
+ &agrave; sa merci dans l'espace et dans le temps, comme un atome coupable. N'&ecirc;tre
+ rien, &ecirc;tre damn&eacute;, r&ecirc;ver l'enfer, se d&eacute;battre st&eacute;rilement
+ contre les monstres de la tentation, cela &eacute;tait bon. De J&eacute;sus,
+ il ne prenait que la croix. Il avait cette folie de la croix, qui a us&eacute;
+ tant de l&egrave;vres sur le crucifix. Il prenait la croix et il suivait J&eacute;sus.
+ Il l'alourdissait, la rendait accablante, n'avait pas de plus grande joie que
+ de succomber sous elle, de la porter &agrave; genoux, l'&eacute;chine cass&eacute;e.
+ Il voyait en elle la force de l'&acirc;me, la joie de l'esprit, la consommation
+ de la vertu, la perfection de la saintet&eacute;. Tout se trouvait en elle,
+ tout aboutissait &agrave; mourir sur elle. Souffrir, mourir, ces mots sonnaient
+ sans cesse &agrave; ses oreilles, comme la fin de la sagesse humaine. Et, lorsqu'il
+ s'&eacute;tait attach&eacute; sur la croix, il avait la consolation sans bornes
+ de l'amour de Dieu. Ce n'&eacute;tait plus Marie qu'il aimait d'une tendresse
+ de fils, d'une passion d'amant. Il aimait, pour aimer, dans l'absolu de l'amour.
+ Il aimait Dieu au-dessus de lui-m&ecirc;me, au-dessus de tout, au fond d'un
+ &eacute;panouissement de lumi&egrave;re. Il &eacute;tait ainsi qu'un flambeau
+ qui se consume en clart&eacute;. La mort, quand il la souhaitait, n'&eacute;tait
+ &agrave; ses yeux qu'un grand &eacute;lan d'amour.</p>
+ <p>
+ Que n&eacute;gligeait-il donc, pour &ecirc;tre soumis &agrave; des &eacute;preuves
+ si rudes? Il essuya de la main la sueur qui coulait de ses tempes, il songea
+ que, le matin encore, il avait fait son examen de conscience, sans trouver en
+ lui aucune offense grave. Ne menait-il pas une vie d'aust&eacute;rit&eacute;s
+ et de mac&eacute;rations? N'aimait-il pas Dieu seul, aveugl&eacute;ment? Ah!
+ qu'il l'aurait b&eacute;ni, s'il lui avait enfin rendu la paix, en le jugeant
+ assez puni de sa faute. Mais jamais peut-&ecirc;tre cette faute ne pourrait
+ &ecirc;tre expi&eacute;e. Et, malgr&eacute; lui, il revint &agrave; Albine,
+ au Paradou, aux souvenirs cuisants. D'abord, il chercha des excuses. Un soir,
+ il tombait sur le carreau de sa chambre, foudroy&eacute; par une fi&egrave;vre
+ c&eacute;r&eacute;brale. Pendant trois semaines, il appartenait &agrave; cette
+ crise de sa chair. Son sang, furieusement, lavait ses veines, jusqu'au bout
+ de ses membres, grondait au travers de lui avec un vacarme de torrent l&acirc;ch&eacute;;
+ son corps, du cr&acirc;ne &agrave; la plante des pieds, &eacute;tait nettoy&eacute;,
+ renouvel&eacute;, battu par un tel travail de la maladie, que souvent, dans
+ son d&eacute;lire, il avait cru entendre les marteaux des ouvriers reclouant
+ ses os. Puis, il s'&eacute;veillait, un matin, comme neuf. Il naissait une seconde
+ fois, d&eacute;barrass&eacute; de ce que vingt-cinq ans de vie avait d&eacute;pos&eacute;
+ successivement en lui. Ses d&eacute;votions d'enfant, son &eacute;ducation du
+ s&eacute;minaire, sa foi de jeune pr&ecirc;tre, tout s'en &eacute;tait all&eacute;,
+ submerg&eacute;, emport&eacute;, laissant la place nette. Certes, l'enfer seul
+ l'avait pr&eacute;par&eacute; ainsi pour le p&eacute;ch&eacute;, le d&eacute;sarmant,
+ faisant de ses entrailles un lit de mollesse, o&ugrave; le mal pouvait entrer
+ et dormir. Et lui, restait inconscient, s'abandonnait &agrave; ce lent acheminement
+ vers la faute. Au Paradou, lorsqu'il rouvrait les yeux, il se sentait baign&eacute;
+ d'enfance, sans m&eacute;moire du pass&eacute;, n'ayant plus rien du sacerdoce.
+ Ses organes avaient un jeu doux, un ravissement de surprise, &agrave; recommencer
+ la vie, comme s'ils ne la connaissaient pas et qu'ils eussent une joie extr&ecirc;me
+ &agrave; l'apprendre. Oh! l'apprentissage d&eacute;licieux, les rencontres charmantes,
+ les adorables retrouvailles! Ce Paradou &eacute;tait une grande f&eacute;licit&eacute;.
+ En le mettant l&agrave;, l'enfer savait bien qu'il y serait sans d&eacute;fense.
+ Jamais, dans sa premi&egrave;re jeunesse, il n'avait go&ucirc;t&eacute; &agrave;
+ grandir une pareille volupt&eacute;. Cette premi&egrave;re jeunesse, s'il l'&eacute;voquait
+ maintenant, lui apparaissait toute noire, pass&eacute;e loin du soleil, ingrate,
+ bl&ecirc;me, infirme. Aussi comme il avait salu&eacute; le soleil, comme il
+ s'&eacute;tait &eacute;merveill&eacute; du premier arbre, de la premi&egrave;re
+ fleur, du moindre insecte aper&ccedil;u, du plus petit caillou ramass&eacute;!
+ Les pierres elles-m&ecirc;mes le charmaient. L'horizon &eacute;tait un prodige
+ extraordinaire. Ses sens, une matin&eacute;e claire dont ses yeux s'emplissaient,
+ une odeur de jasmin respir&eacute;e, un chant d'alouette &eacute;cout&eacute;,
+ lui causaient des &eacute;motions si fortes, que ses membres d&eacute;faillaient.
+ Il avait pris un long plaisir &agrave; s'enseigner jusqu'aux plus l&eacute;gers
+ tressaillements de la vie. Et le matin o&ugrave; Albine &eacute;tait n&eacute;e,
+ &agrave; son c&ocirc;t&eacute;, au milieu des roses! Il riait encore d'extase
+ &agrave; ce souvenir. Elle se levait ainsi qu'un astre n&eacute;cessaire au
+ soleil lui-m&ecirc;me. Elle &eacute;clairait tout, expliquait tout. Elle l'achevait.
+ Alors, il recommen&ccedil;ait avec elle leurs promenades, aux quatre coins du
+ Paradou. Il se rappelait les petits cheveux qui s'envolaient sur sa nuque, lorsqu'elle
+ courait devant lui. Elle sentait bon, elle balan&ccedil;ait des jupes ti&egrave;des,
+ dont les fr&ocirc;lements ressemblaient &agrave; des caresses. Lorsqu'elle le
+ prenait entre ses bras nus, souples comme des couleuvres, il s'attendait &agrave;
+ la voir, tant elle &eacute;tait mince, s'enrouler &agrave; son corps, s'endormir
+ l&agrave;, coll&eacute;e &agrave; sa peau. C'&eacute;tait elle qui marchait
+ en avant. Elle le conduisait par un sentier d&eacute;tourn&eacute;, o&ugrave;
+ ils s'attardaient, pour ne pas arriver trop vite. Elle lui donnait la passion
+ de la terre. Il apprenait &agrave; l'aimer, en regardant comment s'aiment les
+ herbes; tendresse longtemps t&acirc;tonnante, et dont un soir enfin ils avaient
+ surpris la grande joie, sous l'arbre g&eacute;ant, dans l'ombre suant la s&egrave;ve.
+ L&agrave;, ils &eacute;taient au bout de leur chemin. Albine, renvers&eacute;e,
+ la t&ecirc;te roul&eacute;e au milieu de ses cheveux, lui tendait les bras.
+ Lui, la prenait d'une &eacute;treinte. Oh! la prendre, la poss&eacute;der encore,
+ sentir son flanc tressaillir de f&eacute;condit&eacute;, faire de la vie, &ecirc;tre
+ Dieu! </p>
+<p>Le pr&ecirc;tre, brusquement, poussa une plainte sourde. Il se dressa, comme
+ sous un coup de dent invisible; puis, il s'abattit de nouveau. La tentation
+ venait de le mordre. Dans quelle ordure s'&eacute;garaient donc ses souvenirs?
+ Ne savait-il pas que Satan a toutes les ruses, qu'il profite m&ecirc;me des
+ heures d'examen int&eacute;rieur pour glisser jusqu'&agrave; l'&acirc;me sa
+ t&ecirc;te de serpent? Non, non, pas d'excuse! La maladie n'autorisait point
+ le p&eacute;ch&eacute;. C'&eacute;tait &agrave; lui de se garder, de retrouver
+ Dieu, au sortir de la fi&egrave;vre. Au contraire, il avait pris plaisir &agrave;
+ s'accroupir dans sa chair. Et quelle preuve de ses app&eacute;tits abominables!
+ Il ne pouvait confesser sa faute, sans glisser malgr&eacute; lui au besoin de
+ la commettre encore en pens&eacute;e. N'imposerait-il pas silence &agrave; sa
+ fange! Il r&ecirc;vait de se vider le cr&acirc;ne, pour ne plus penser; de s'ouvrir
+ les veines, pour que son sang coupable ne le tourment&acirc;t plus. Un instant,
+ il resta la face entre les mains, grelottant, cachant les moindres bouts de
+ sa peau, comme si les b&ecirc;tes qui r&ocirc;daient autour de lui lui eussent
+ h&eacute;riss&eacute; le poil de leur haleine chaude. </p>
+<p>Mais il pensait quand m&ecirc;me, et le sang battait quand m&ecirc;me dans
+ son coeur. Ses yeux, qu'il fermait de ses poings, voyaient, sur le noir des
+ t&eacute;n&egrave;bres, les lignes souples du corps d'Albine, trac&eacute;es
+ d'un trait de flamme. Elle avait une poitrine nue aveuglante comme un soleil.
+ A chaque effort qu'il faisait pour enfoncer ses yeux, pour chasser cette vision,
+ elle devenait plus lumineuse, elle s'accusait avec des renversements de reins,
+ des appels de bras tendus, qui arrachaient au pr&ecirc;tre un r&acirc;le d'angoisse.
+ Dieu l'abandonnait donc tout &agrave; fait, qu'il n'y avait plus pour lui de
+ refuge? Et, malgr&eacute; la tension de sa volont&eacute;, la faute recommen&ccedil;ait
+ toujours, se pr&eacute;cisait avec une effrayante nettet&eacute;. Il revoyait
+ les moindres brins d'herbe, au bord des jupes d'Albine; il retrouvait, accroch&eacute;e
+ &agrave; ses cheveux, une petite fleur de chardon, &agrave; laquelle il se souvenait
+ d'avoir piqu&eacute; ses l&egrave;vres. Jusqu'aux odeurs, les sucres un peu
+ &acirc;cres des tiges &eacute;cras&eacute;es, qui lui revenaient; jusqu'aux
+ sons lointains qu'il entendait encore, le cri r&eacute;gulier d'un oiseau, un
+ grand silence, puis un soupir passant sur les arbres. Pourquoi le ciel ne le
+ foudroyait-il pas tout de suite? Il aurait moins souffert. Il jouissait de son
+ abomination avec une volupt&eacute; de damn&eacute;. Une rage le secouait, en
+ &eacute;coutant les paroles sc&eacute;l&eacute;rates qu'il avait prononc&eacute;es
+ aux pieds d'Albine. Elles retentissaient, &agrave; cette heure, pour l'accuser
+ devant Dieu. Il avait reconnu la femme comme sa souveraine. Il s'&eacute;tait
+ donn&eacute; &agrave; elle en esclave, lui baisant les pieds, r&ecirc;vant d'&ecirc;tre
+ l'eau qu'elle buvait, le pain qu'elle mangeait. Maintenant, il comprenait pourquoi
+ il ne pouvait plus se reprendre. Dieu le laissait &agrave; la femme. Mais il
+ la battrait, il lui casserait les membres, pour qu'elle le l&acirc;ch&acirc;t.
+ C'&eacute;tait elle l'esclave, la chair impure, &agrave; laquelle l'Eglise aurait
+ d&ucirc; refuser une &acirc;me. Alors, il se roidit, il leva les poings sur
+ Abine. Et les poings s'ouvraient, les mains coulaient le long des &eacute;paules
+ nues, avec une caresse molle, tandis que la bouche, pleine d'injures, se collait
+ sur les cheveux d&eacute;nou&eacute;s, en balbutiant des paroles d'adoration.
+</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret ouvrit les yeux. La vision ardente d'Albine disparut.
+ Ce fut un soulagement brusque, inesp&eacute;r&eacute;. Il put pleurer. Des larmes
+ lentes rafra&icirc;chirent ses joues, pendant qu'il respirait longuement, n'osant
+ encore remuer, de crainte d'&ecirc;tre repris &agrave; la nuque. Il entendait
+ toujours un grondement fauve derri&egrave;re lui. Puis, cela &eacute;tait si
+ doux de ne plus tant souffrir, qu'il s'oublia &agrave; go&ucirc;ter ce bien-&ecirc;tre.
+ Au-dehors, la pluie avait cess&eacute;. Le soleil se couchait dans une grande
+ lueur rouge, qui semblait pendre aux fen&ecirc;tres des rideaux de satin rose.
+ L'&eacute;glise, maintenant, &eacute;tait ti&egrave;de, toute vivante de cette
+ derni&egrave;re haleine du soleil. Le pr&ecirc;tre remerciait vaguement Dieu
+ du r&eacute;pit qu'il voulait bien lui donner. Un large rayon, une poussi&egrave;re
+ d'or, qui traversait la nef, allumait le fond de l'&eacute;glise, l'horloge,
+ la chaire, le ma&icirc;tre-autel. Peut-&ecirc;tre &eacute;tait-ce la gr&acirc;ce
+ qui lui revenait sur ce sentier de lumi&egrave;re, descendant du ciel? Il s'int&eacute;ressait
+ aux atomes allant et venant le long du rayon, avec une vitesse prodigieuse,
+ pareils &agrave; une foule de messagers affair&eacute;s portant sans cesse des
+ nouvelles du soleil &agrave; la terre. Mille cierges allum&eacute;s n'auraient
+ pas rempli l'&eacute;glise d'une telle splendeur. Derri&egrave;re le ma&icirc;tre-autel,
+ des draps d'or &eacute;taient tendus; sur les gradins, des ruissellements d'orf&egrave;vrerie
+ coulaient, des chandeliers s'&eacute;panouissant en gerbes de clart&eacute;s,
+ des encensoirs o&ugrave; br&ucirc;lait une braise de pierreries, des vases sacr&eacute;s
+ peu &agrave; peu &eacute;largis, avec des rayonnements de com&egrave;tes; et,
+ partout, c'&eacute;tait une pluie de fleurs lumineuses au milieu de dentelles
+ volantes, des nappes, des bouquets, des guirlandes de roses, dont les coeurs
+ en s'ouvrant laissaient tomber des &eacute;toiles. Jamais il n'avait souhait&eacute;
+ une pareille richesse pour sa pauvre &eacute;glise. Il souriait, il faisait
+ le r&ecirc;ve de fixer l&agrave; ces magnificences, il les arrangeait &agrave;
+ son gr&eacute;. Lui, aurait pr&eacute;f&eacute;r&eacute; voir les rideaux de
+ drap d'or attach&eacute;s plus haut; les vases lui paraissaient aussi trop n&eacute;gligemment
+ jet&eacute;s; il ramassait encore les fleurs perdues, renouant les bouquets,
+ donnant aux guirlandes une courbe molle. Mais quel &eacute;merveillement, lorsque
+ toute cette pompe &eacute;tait ainsi &eacute;tal&eacute;e! Il devenait le pontife
+ d'une &eacute;glise d'or. Les &eacute;v&ecirc;ques, les princes, des femmes
+ tra&icirc;nant des manteaux royaux, des foules d&eacute;votes, le front dans
+ la poussi&egrave;re, la visitaient, campaient dans la vall&eacute;e, attendaient
+ des semaines &agrave; la porte, avant de pouvoir entrer. On lui baisait les
+ pieds, parce que ses pieds, eux aussi, &eacute;taient en or, et qu'ils accomplissaient
+ des miracles. L'or montait jusqu'&agrave; ses genoux. Un coeur d'or battait
+ dans sa poitrine d'or avec un son musical si clair, que les foules, du dehors,
+ l'entendaient. Alors, un orgueil immense le ravissait. Il &eacute;tait idole.
+</p>
+<p>Le rayon de soleil montait toujours, le ma&icirc;tre-autel flambait, le pr&ecirc;tre
+ se persuadait que c'&eacute;tait bien la gr&acirc;ce qui lui revenait, pour
+ qu'il &eacute;prouv&acirc;t une telle jouissance int&eacute;rieure. Le grondement
+ fauve, derri&egrave;re lui, se faisait c&acirc;lin. Il ne sentait plus sur sa
+ nuque que la douceur d'une patte de velours, comme si quelque chat g&eacute;ant
+ l'e&ucirc;t caress&eacute;. </p>
+<p>Et il continua sa r&ecirc;verie. Jamais il n'avait vu les choses sous un jour
+ aussi &eacute;clatant. Tout lui semblait ais&eacute;, &agrave; pr&eacute;sent,
+ tant il se jugeait fort. Puisque Albine l'attendait, il irait la rejoindre.
+ Cela &eacute;tait naturel. Le matin, il avait bien mari&eacute; le grand Fortun&eacute;
+ &agrave; la Rosalie. L'Eglise ne d&eacute;fendait pas le mariage. Il les voyait
+ encore se souriant, se poussant du coude sous ses mains qui les b&eacute;nissaient.
+ Puis, le soir, on lui avait montr&eacute; leur lit. Chacune des paroles qu'il
+ leur avait adress&eacute;es &eacute;clatait plus haut &agrave; ses oreilles.
+ Il disait au grand Fortun&eacute; que Dieu lui envoyait une compagne, parce
+ qu'il n'a pas voulu que l'homme v&eacute;c&ucirc;t solitaire. Il disait &agrave;
+ la Rosalie qu'elle devait s'attacher &agrave; son mari, ne le quitter jamais,
+ &ecirc;tre sa servante soumise. Mais il disait aussi ces choses pour lui et
+ pour Albine. N'&eacute;tait-elle pas sa compagne, sa servante soumise, celle
+ que Dieu lui envoyait, afin que sa virilit&eacute; ne se s&eacute;ch&acirc;t
+ pas dans la solitude? D'ailleurs, ils &eacute;taient li&eacute;s. Il restait
+ tr&egrave;s surpris de ne pas avoir compris cela tout de suite, de ne pas s'en
+ &ecirc;tre all&eacute; avec elle, comme le devoir l'exigeait. Mais c'&eacute;tait
+ chose d&eacute;cid&eacute;e, il la rejoindrait, d&egrave;s le lendemain. En
+ une demi-heure, il serait aupr&egrave;s d'elle. Il traverserait le village,
+ il prendrait le chemin du coteau; c'&eacute;tait de beaucoup le plus court.
+ Il pouvait tout, il &eacute;tait le ma&icirc;tre, personne ne lui dirait rien.
+ Si on le regardait, il ferait, d'un geste, baisser toutes les t&ecirc;tes. Puis,
+ il vivrait avec Albine. Il l'appellerait sa femme. Ils seraient tr&egrave;s
+ heureux. L'or montait de nouveau, ruisselait entre ses doigts. Il rentrait dans
+ un bain d'or. Il emportait les vases sacr&eacute;s pour les besoins de son m&eacute;nage,
+ menant grand train, payant ses gens avec des fragments de calice qu'il tordait
+ entre ses doigts, d'un l&eacute;ger effort. Il mettait &agrave; son lit de noces
+ les rideaux de drap d'or de l'autel. Comme bijoux, il donnait &agrave; sa femme
+ les coeurs d'or, les chapelets d'or, les
+ croix d'or, pendus au cou de la Vierge et des Saintes. L'&eacute;glise m&ecirc;me,
+ s'il l'&eacute;levait d'un &eacute;tage, pourrait leur servir de palais. Dieu
+ n'aurait rien &agrave; dire, puisqu'il permettait d'aimer. Du reste, que lui
+ importait Dieu! N'&eacute;tait-ce pas lui, &agrave; cette heure, qui &eacute;tait
+ Dieu, avec ses pieds d'or que la foule baisait, et qui accomplissait des miracles.
+</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret se leva. Il fit ce geste large de Jeanbernat, ce geste
+ de n&eacute;gation embrassant tout l'horizon. </p>
+<p>-- Il n'y a rien, rien, rien, dit-il. Dieu n'existe pas. </p>
+<p>Un grand frisson parut passer dans l'&eacute;glise. Le pr&ecirc;tre, effar&eacute;,
+ redevenu d'une p&acirc;leur mortelle, &eacute;coutait. Qui donc avait parl&eacute;?
+ Qui avait blasph&eacute;m&eacute;? Brusquement la caresse de velours, dont il
+ sentait la douceur sur sa nuque, &eacute;tait devenue f&eacute;roce; des griffes
+ lui arrachaient la chair, son sang coulait une fois encore. Il resta debout
+ pourtant, luttant contre la crise. Il injuriait le p&eacute;ch&eacute; triomphant,
+ qui ricanait autour de ses tempes, o&ugrave; tous les marteaux du mal recommen&ccedil;aient
+ &agrave; battre. Ne connaissait-il pas ses tra&icirc;trises? ne savait-il pas
+ qu'il se fait un jeu souvent d'approcher avec des pattes douces, pour les enfoncer
+ ensuite comme des couteaux jusqu'aux os de ses victimes? Et sa rage redoublait,
+ &agrave; la pens&eacute;e d'avoir &eacute;t&eacute; pris &agrave; ce pi&egrave;ge,
+ ainsi qu'un enfant. Il serait donc toujours par terre, avec le p&eacute;ch&eacute;
+ accroupi victorieusement sur sa poitrine! Maintenant, voil&agrave; qu'il niait
+ Dieu. C'&eacute;tait la pente fatale. La fornication tuait la foi. Puis, le
+ dogme croulait. Un doute de la chair, plaidant son ordure, suffisait &agrave;
+ balayer tout le ciel. La r&egrave;gle divine irritait, les myst&egrave;res faisaient
+ sourire; dans un coin de la religion abattue, on se couchait en discutant son
+ sacril&egrave;ge, jusqu'&agrave; ce qu'on se f&ucirc;t creus&eacute; un trou
+ de b&ecirc;te cuvant sa boue. Alors venaient les autres tentations: l'or, la
+ puissance, la vie libre, une n&eacute;cessit&eacute; irr&eacute;sistible de
+ jouir, qui ramenait tout &agrave; la grande luxure, vautr&eacute;e sur un lit
+ de richesse et d'orgueil. Et l'on volait Dieu. On cassait les ostensoirs pour
+ les pendre &agrave; l'impuret&eacute; d'une femme. Eh bien! il &eacute;tait
+ damn&eacute;. Rien ne le g&ecirc;nait plus, le p&eacute;ch&eacute; pouvait parler
+ haut en lui. Cela &eacute;tait bon de ne plus lutter. Les monstres qui avaient
+ r&ocirc;d&eacute; derri&egrave;re sa nuque se battaient dans ses entrailles,
+ &agrave; cette heure. Il gonflait les flancs pour sentir leurs dents davantage.
+ Il s'abandonnait &agrave; eux avec une joie affreuse. Une r&eacute;volte lui
+ faisait montrer les poings &agrave; l'&eacute;glise. Non, il ne croyait plus
+ &agrave; la divinit&eacute; de J&eacute;sus, il ne croyait plus &agrave; la
+ sainte Trinit&eacute;, il ne croyait qu'&agrave; lui, qu'&agrave; ses muscles,
+ qu'aux app&eacute;tits de ses organes. Il voulait vivre. Il avait le besoin
+ d'&ecirc;tre un homme. Ah! courir au grand air, &ecirc;tre fort, n'avoir pas
+ de ma&icirc;tre jaloux, tuer ses ennemis &agrave; coups de pierre, emporter
+ &agrave; son cou les filles qui passent! Il ressusciterait du tombeau o&ugrave;
+ des mains rudes l'avaient couch&eacute;. Il &eacute;veillerait sa virilit&eacute;,
+ qui ne devait &ecirc;tre qu'endormie. Et qu'il expir&acirc;t de honte, s'il
+ trouvait sa virilit&eacute; morte! Et que Dieu f&ucirc;t maudit, s'il l'avait
+ retir&eacute; d'entre les cr&eacute;atures, en le touchant de son doigt, afin
+ de le garder pour son service seul! </p>
+<p>Le pr&ecirc;tre &eacute;tait debout, hallucin&eacute;. Il crut qu'&agrave;
+ ce nouveau blasph&egrave;me l'&eacute;glise croulait. La nappe de soleil qui
+ inondait le ma&icirc;tre-autel avait grandi lentement, allumant les murs d'une
+ rougeur d'incendie. Des flamm&egrave;ches mont&egrave;rent encore, l&eacute;ch&egrave;rent
+ le plafond, s'&eacute;teignirent dans une lueur saignante de braise. L'&eacute;glise,
+ brusquement, devint toute noire. Il sembla que le feu de ce coucher d'astre
+ venait de crever la toiture, de fendre les murailles, d'ouvrir de toutes parts
+ des br&egrave;ches b&eacute;antes aux attaques du dehors. La carcasse sombre
+ branlait, dans l'attente de quelque assaut formidable. La nuit, rapidement,
+ grandissait. </p>
+<p>Alors, de tr&egrave;s loin, le pr&ecirc;tre entendit un murmure monter de la
+ vall&eacute;e des Artaud. Autrefois, il ne comprenait pas l'ardent langage de
+ ces terres br&ucirc;l&eacute;es, o&ugrave; ne se tordaient que des pieds de
+ vignes noueux, des amandiers d&eacute;charn&eacute;s, de vieux oliviers se d&eacute;hanchant
+ sur leurs membres infirmes. Il passait au milieu de cette passion, avec les
+ s&eacute;r&eacute;nit&eacute;s de son ignorance. Mais, aujourd'hui, instruit
+ dans la chair, il saisissait jusqu'aux moindres soupirs des feuilles p&acirc;m&eacute;es
+ sous le soleil. Ce furent d'abord, au fond de l'horizon, les collines, chaudes
+ encore de l'adieu du couchant, qui tressaillirent et qui parurent s'&eacute;branler
+ avec le pi&eacute;tinement sourd d'une arm&eacute;e en marche. Puis, les roches
+ &eacute;parses, les pierres des chemins, tous les cailloux de la vall&eacute;e,
+ se lev&egrave;rent, eux aussi, roulant, ronflant, comme jet&eacute;s en avant
+ par le besoin de se mouvoir. A leur suite, les mares de terre rouge, les rares
+ champs conquis &agrave; coups de pioche, se mirent &agrave; couler et &agrave;
+ gronder, ainsi que des rivi&egrave;res &eacute;chapp&eacute;es, charriant dans
+ le flot de leur sang des conceptions de semences, des &eacute;closions de racines,
+ des copulations de plantes. Et bient&ocirc;t tout fut en mouvement; les souches
+ des vignes rampaient comme de grands insectes; les bl&eacute;s maigres, les
+ herbes s&eacute;ch&eacute;es, faisaient des bataillons arm&eacute;s de hautes
+ lances; les arbres s'&eacute;chevelaient &agrave; courir, &eacute;tiraient leurs
+ membres, pareils &agrave; des lutteurs qui s'appr&ecirc;tent au combat; les
+ feuilles tomb&eacute;es marchaient, la poussi&egrave;re des routes marchait.
+ Multitude recrutant &agrave; chaque pas des forces nouvelles, peuple en rut
+ dont le souffle approchait, temp&ecirc;te de vie &agrave; l'haleine de fournaise,
+ emportant tout devant elle, dans le tourbillon d'un accouchement colossal. Brusquement,
+ l'attaque eut lieu. Du bout de l'horizon, la campagne enti&egrave;re se rua
+ sur l'&eacute;glise, les collines, les cailloux, les terres, les arbres. L'&eacute;glise,
+ sous ce premier choc, craqua. Les murs se fendirent, des tuiles s'envol&egrave;rent.
+ Mais le grand Christ, secou&eacute;, ne tomba pas. </p>
+<p>Il y eut un court r&eacute;pit. Au-dehors, les voix s'&eacute;levaient, plus
+ furieuses. Maintenant, le pr&ecirc;tre distinguait des voix
+ humaines. C'&eacute;tait le village, les Artaud, cette poign&eacute;e de b&acirc;tards
+ pouss&eacute;s sur le roc, avec l'ent&ecirc;tement des ronces, qui soufflaient
+ &agrave; leur tour un vent charg&eacute; d'un pullulement d'&ecirc;tres. Les
+ Artaud forniquaient par terre, plantaient de proche en proche une for&ecirc;t
+ d'hommes, dont les troncs mangeaient autour d'eux toute la place. Ils montaient
+ jusqu'&agrave; l'&eacute;glise, ils en crevaient la porte d'une pouss&eacute;e,
+ ils mena&ccedil;aient d'obstruer la nef des branches envahissantes de leur race.
+ Derri&egrave;re eux, dans le fouillis des broussailles, accouraient les b&ecirc;tes,
+ des boeufs cherchant &agrave; enfoncer les murs de leurs cornes, des troupeaux
+ d'&acirc;nes, de ch&egrave;vres, de brebis, battant l'&eacute;glise en ruine,
+ comme des vagues vivantes, des fourmili&egrave;res de cloportes et de grillons
+ attaquant les fondations, les &eacute;miettant de leurs dents de scie. Et il
+ y avait encore, de l'autre c&ocirc;t&eacute;, la basse-cour de D&eacute;sir&eacute;e,
+ dont le fumier exhalait des bu&eacute;es d'asphyxie; le grand coq Alexandre
+ y sonnait l'assaut de son clairon, les poules descellaient les pierres &agrave;
+ coups de bec, les lapins creusaient des terriers jusque sous les autels, afin
+ de les miner et de les ab&icirc;mer, le cochon, gras &agrave; ne pas bouger,
+ grognait, attendait que les ornements sacr&eacute;s ne fussent plus qu'une poign&eacute;e
+ de cendre chaude, pour y vautrer son ventre. Une rumeur formidable roula, un
+ second assaut fut donn&eacute;. Le village, les b&ecirc;tes, toute cette mar&eacute;e
+ de vie qui d&eacute;bordait, engloutit un instant l'&eacute;glise sous une rage
+ de corps faisant ployer les poutres. Les femelles, dans la m&ecirc;l&eacute;e,
+ l&acirc;chaient de leurs entrailles un enfantement continu de nouveaux combattants.
+ Cette fois, l'&eacute;glise eut un pan de muraille abattu; le plafond fl&eacute;chissait,
+ les boiseries des fen&ecirc;tres &eacute;taient emport&eacute;es, la fum&eacute;e
+ du cr&eacute;puscule, de plus en plus noire, entrait par les br&egrave;ches
+ b&acirc;illant affreusement. Sur la croix, le grand Christ ne tenait plus que
+ par le clou de sa main gauche. </p>
+<p>L'&eacute;croulement du pan de muraille fut salu&eacute; d'une clameur. Mais
+ l'&eacute;glise restait encore solide, malgr&eacute; ses blessures. Elle s'ent&ecirc;tait
+ d'une fa&ccedil;on farouche, muette, sombre, se cramponnant aux moindres pierres
+ de ses fondations. Il semblait que cette ruine, pour demeurer debout, n'e&ucirc;t
+ besoin que du pilier le plus mince, portant, par un prodige d'&eacute;quilibre,
+ la toiture crev&eacute;e. Alors, l'abb&eacute; Mouret vit les plantes rudes
+ du plateau se mettre &agrave; l'oeuvre, ces terribles plantes durcies dans la
+ s&eacute;cheresse des rocs, noueuses comme des serpents, d'un bois dur, bossu&eacute;
+ de muscles. Les lichens, couleur de rouille, pareils &agrave; une l&egrave;pre
+ enflamm&eacute;e, mang&egrave;rent d'abord les cr&eacute;pis de pl&acirc;tre.
+ Ensuite, les thyms enfonc&egrave;rent leurs racines entre les briques, ainsi
+ que des coins de fer. Les lavandes glissaient leurs longs doigts crochus sous
+ chaque ma&ccedil;onnerie &eacute;branl&eacute;e, les tiraient &agrave; elles,
+ les arrachaient d'un effort lent et continu. Les gen&eacute;vriers, les romarins,
+ les houx &eacute;pineux, montaient plus haut, donnaient des pouss&eacute;es
+ invincibles. Et jusqu'aux herbes elles-m&ecirc;mes, ces herbes dont les brins
+ s&eacute;ch&eacute;s passaient sous la grand-porte, qui se raidissaient comme
+ des piques d'acier, &eacute;ventrant la grand-porte, s'avan&ccedil;ant dans
+ la nef, o&ugrave; elles soulevaient les dalles de leurs pinces puissantes. C'&eacute;tait
+ l'&eacute;meute victorieuse, la nature r&eacute;volutionnaire dressant des barricades
+ avec des autels renvers&eacute;s, d&eacute;molissant l'&eacute;glise qui lui
+ jetait trop d'ombre depuis des si&egrave;cles. Les autres combattants laissaient
+ faire les herbes, les thyms, les lavandes, les lichens, ce rongement des petits
+ plus destructeur que les coups de massue des forts, cet &eacute;miettement de
+ la base dont le travail sourd devait achever d'abattre tout l'&eacute;difice.
+ Puis, brusquement, ce fut la fin. Le sorbier, dont les hautes branches p&eacute;n&eacute;traient
+ d&eacute;j&agrave; sous la vo&ucirc;te, par les carreaux cass&eacute;s, entra
+ violemment, d'un jet de verdure formidable. Il se planta au milieu de la nef.
+ L&agrave;, il grandit d&eacute;mesur&eacute;ment. Son tronc devint colossal,
+ au point de faire &eacute;clater l'&eacute;glise, ainsi qu'une ceinture trop
+ &eacute;troite. Les branches allong&egrave;rent de toutes parts des noeuds &eacute;normes,
+ dont chacun emportait un morceau de muraille, un lambeau de toiture; et elles
+ se multipliaient toujours, chaque branche se ramifiant &agrave; l'infini, un
+ arbre nouveau poussant de chaque noeud, avec une telle fureur de croissance,
+ que les d&eacute;bris de l'&eacute;glise, trou&eacute;e comme un crible, vol&egrave;rent
+ en &eacute;clats, en semant aux quatre coins du ciel une cendre fine. Maintenant,
+ l'arbre g&eacute;ant touchait aux &eacute;toiles. Sa for&ecirc;t de branches
+ &eacute;tait une for&ecirc;t de membres, de jambes, de bras, de torses, de ventres,
+ qui suaient la s&egrave;ve; des chevelures de femmes pendaient; des t&ecirc;tes
+ d'hommes faisaient &eacute;clater l'&eacute;corce, avec des rires de bourgeons
+ naissants; tout en haut, les couples d'amants, p&acirc;m&eacute;s au bord de
+ leurs nids, emplissaient l'air de la musique de leur jouissance et de l'odeur
+ de leur f&eacute;condit&eacute;. Un dernier souffle de l'ouragan qui s'&eacute;tait
+ ru&eacute; sur l'&eacute;glise en balaya la poussi&egrave;re, la chaire et le
+ confessionnal en poudre, les images saintes lac&eacute;r&eacute;es, les vases
+ sacr&eacute;s fondus, tous ces d&eacute;combres que piquait avidement la bande
+ des moineaux, autrefois log&eacute;e sous les tuiles. Le grand Christ, arrach&eacute;
+ de la croix, rest&eacute; pendu un moment &agrave; une des chevelures de femme
+ flottantes, fut emport&eacute;, roul&eacute;, perdu, dans la nuit noire, au
+ fond de laquelle il tomba avec un retentissement. L'arbre de vie venait de crever
+ le ciel. Et il d&eacute;passait les &eacute;toiles. </p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret applaudit furieusement, comme un damn&eacute;, &agrave;
+ cette vision. L'&eacute;glise &eacute;tait vaincue. Dieu n'avait plus de maison.
+ A pr&eacute;sent, Dieu ne le g&ecirc;nerait plus. Il pouvait rejoindre Albine,
+ puisqu'elle triomphait. Et comme il riait de lui, qui, une heure auparavant,
+ affirmait que l'&eacute;glise mangerait la terre de son ombre! La terre s'&eacute;tait
+ veng&eacute;e en mangeant l'&eacute;glise. Le rire fou qu'il poussa le tira
+ en sursaut de son hallucination. Stupide, il regarda la nef lentement noy&eacute;e
+ de cr&eacute;puscule; par les fen&ecirc;tres, des coins de ciel se montraient,
+ piqu&eacute;s d'&eacute;toiles. Et il allongeait les bras, avec l'id&eacute;e
+ de t&acirc;ter les murs, lorsque la voix de D&eacute;sir&eacute;e l'appela,
+ du couloir de la sacristie. </p>
+<p>-- Serge! es-tu l&agrave;?... Parle donc! Il y a une demi-heure que je te cherche.
+</p>
+<p>Elle entra. Elle tenait une lampe. Alors, le pr&ecirc;tre vit que l'&eacute;glise
+ &eacute;tait toujours debout. Il ne comprit plus, il resta dans un doute affreux,
+ entre l'&eacute;glise invincible, repoussant de ses cendres, et Albine toute-puissante,
+ qui &eacute;branlait Dieu d'une seule de ses haleines. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>X.</h3>
+<p>
+ D&eacute;sir&eacute;e approchait, avec sa gaiet&eacute; sonore. </p>
+<p>-- Tu es l&agrave;! tu es l&agrave;! cria-t-elle. Ah bien! tu joues donc &agrave;
+ cache-cache? Je t'ai appel&eacute; plus de dix fois de toutes mes forces...
+ Je croyais que tu &eacute;tais sorti. </p>
+<p>Elle fouillait les coins d'ombre du regard, d'un air curieux. Elle alla m&ecirc;me
+ jusqu'au confessionnal, sournoisement, comme si elle s'appr&ecirc;tait &agrave;
+ surprendre quelqu'un, cach&eacute; en cet endroit. Elle revint, d&eacute;sappoint&eacute;e,
+ reprenant: </p>
+<p>-- Alors, tu es seul? Tu dormais peut-&ecirc;tre? A quoi peux-tu t'amuser tout
+ seul, quand il fait noir?... Allons, viens, nous nous mettons &agrave; table.
+</p>
+<p>Lui, passait ses mains fi&eacute;vreuses sur son front, pour effacer des pens&eacute;es
+ que tout le monde s&ucirc;rement allait lire. Il cherchait machinalement &agrave;
+ reboutonner sa soutane, qui lui semblait d&eacute;faite, arrach&eacute;e, dans
+ un d&eacute;sordre honteux. Puis, il suivit sa soeur, la face s&eacute;v&egrave;re,
+ sans un frisson, raidi dans cette volont&eacute; de pr&ecirc;tre cachant les
+ agonies de sa chair sous la dignit&eacute; du sacerdoce. D&eacute;sir&eacute;e
+ ne s'aper&ccedil;ut pas m&ecirc;me de son trouble. Elle dit simplement, en entrant
+ dans la salle &agrave; manger: </p>
+<p>-- Moi, j'ai bien dormi. Toi, tu as trop bavard&eacute;, tu es tout p&acirc;le.
+</p>
+<p>Le soir, apr&egrave;s le d&icirc;ner, Fr&egrave;re Archangias vint faire sa
+ partie de bataille avec la Teuse. Il avait, ce soir-l&agrave;, une
+ gaiet&eacute; &eacute;norme. Quand le Fr&egrave;re &eacute;tait gai, il allongeait
+ des coups de poing dans les c&ocirc;tes de la Teuse, qui lui rendait des soufflets,
+ &agrave; toute vol&eacute;e. Cela les faisait rire, d'un rire dont les plafonds
+ tremblaient. Puis, il inventait des farces extraordinaires: il cassait avec
+ son nez des assiettes pos&eacute;es &agrave; plat, il pariait de fendre &agrave;
+ coup de derri&egrave;re la porte de la salle &agrave; manger, il jetait tout
+ le tabac de sa tabati&egrave;re dans le caf&eacute; de la vieille servante,
+ ou bien apportait une poign&eacute;e de cailloux qu'il lui glissait dans la
+ gorge, en les enfon&ccedil;ant avec la main, jusqu'&agrave; la ceinture. Ces
+ d&eacute;bordements de joie sanguine &eacute;clataient pour un rien, au milieu
+ de ses col&egrave;res accoutum&eacute;es; souvent un fait dont personne ne riait
+ lui donnait une v&eacute;ritable attaque de folie bruyante, tapant des pieds,
+ tournant comme une toupie, se tenant le ventre. </p>
+<p>-- Alors, vous ne voulez pas me dire pourquoi vous &ecirc;tes gai? demanda
+ la Teuse. </p>
+<p>Il ne r&eacute;pondit pas. Il s'&eacute;tait assis &agrave; califourchon sur
+ une chaise, il faisait le tour de la table en galopant. </p>
+ <p>-- Oui, oui, faites la b&ecirc;te, reprit-elle. Mon Dieu! que vous &ecirc;tes
+ b&ecirc;te! Si le bon Dieu vous voit, il doit &ecirc;tre content de vous! </p>
+<p>Le Fr&egrave;re venait de se laisser aller &agrave; la renverse, l'&eacute;chine
+ sur le carreau, les jambes en l'air. Sans se relever, il dit gravement: </p>
+<p>-- Il me voit, il est content de me voir. C'est lui qui veut que je sois gai...
+ Quand il consent &agrave; m'envoyer une r&eacute;cr&eacute;ation, il sonne la
+ cloche dans ma carcasse. Alors, je me roule. &Ccedil;a fait rire tout le paradis.
+</p>
+<p>Il marcha sur l'&eacute;chine jusqu'au mur; puis, se dressant sur la nuque,
+ il tambourina des talons, le plus haut qu'il p&ucirc;t. Sa soutane, qui retombait,
+ d&eacute;couvrait son pantalon noir raccommod&eacute; aux genoux avec des carr&eacute;s
+ de drap vert. Il reprenait: </p>
+<p>-- Monsieur le cur&eacute;, voyez donc o&ugrave; j'arrive. Je parie que vous
+ ne faites pas &ccedil;a... Allons, riez un peu. Il vaut mieux se tra&icirc;ner
+ sur le dos, que de souhaiter pour matelas la peau d'une coquine. Vous m'entendez,
+ hein! On est une b&ecirc;te pour un moment, on se frotte, on laisse sa vermine.
+ &Ccedil;a repose. Moi, lorsque je me frotte, je m'imagine &ecirc;tre le chien
+ de Dieu, et c'est &ccedil;a qui me fait dire que tout le paradis se met aux
+ fen&ecirc;tres, riant de me voir... Vous pouvez rire aussi, monsieur le cur&eacute;.
+ C'est pour les saints et pour vous. Tenez, voici une culbute pour saint Joseph,
+ en voici une autre pour saint Jean, une autre pour saint Michel, une pour saint
+ Marc, une pour saint Mathieu... </p>
+<p>Et il continua, d&eacute;filant tout un chapelet de saints, culbutant autour
+ de la pi&egrave;ce. L'abb&eacute; Mouret, rest&eacute; silencieux, les poignets
+ au bord de la table, avait fini par sourire. D'ordinaire, les joies du Fr&egrave;re
+ l'inqui&eacute;taient. Puis, comme celui-ci passait &agrave; la port&eacute;e
+ de la Teuse, elle lui allongea un coup de pied. </p>
+<p>-- Voyons, dit-elle, jouons-nous, &agrave; la fin? </p>
+<p>Fr&egrave;re Archangias r&eacute;pondit par des grognements. Il s'&eacute;tait
+ mis &agrave; quatre pattes. Il marchait droit &agrave; la Teuse, faisant le
+ loup. Lorsqu'il l'eut atteinte, il enfon&ccedil;a la t&ecirc;te sous ses jupons,
+ il lui mordit le genou droit. </p>
+<p>-- Voulez-vous bien me l&acirc;cher! criait-elle. Est-ce que vous r&ecirc;vez
+ des salet&eacute;s, maintenant! </p>
+ <p>-- Moi! balbutia le Fr&egrave;re, si &eacute;gay&eacute; par cette id&eacute;e,
+ qu'il resta sur la place, sans pouvoir se relever. Eh! regarde, j'&eacute;trangle,
+ rien que d'avoir go&ucirc;t&eacute; &agrave; ton genou. Il est trop sal&eacute;,
+ ton genou... Je mords les femmes, puis je les crache, tu vois. </p>
+<p>Il la tutoyait, il crachait sur ses jupons. Quand il eut r&eacute;ussi &agrave;
+ se mettre debout, il souffla un instant, en se frottant les c&ocirc;tes. Des
+ bouff&eacute;es de gaiet&eacute; secouaient encore son ventre, comme une outre
+ qu'on ach&egrave;ve de vider. Il dit enfin, d'une grosse voix s&eacute;rieuse:
+</p>
+<p>-- Jouons... Si je ris, c'est mon affaire. Vous n'avez pas besoin de savoir
+ pourquoi, la Teuse. </p>
+<p>Et la partie s'engagea. Elle fut terrible. Le Fr&egrave;re abattait les cartes
+ avec des coups de poing. Quand il criait: Bataille! les vitres sonnaient. C'&eacute;tait
+ la Teuse qui gagnait. Elle avait trois as depuis longtemps, elle guettait le
+ quatri&egrave;me d'un regard luisant. Cependant, Fr&egrave;re Archangias se
+ livrait &agrave; d'autres plaisanteries. Il soulevait la table, au risque de
+ casser la lampe; il trichait effront&eacute;ment, se d&eacute;fendant &agrave;
+ l'aide de mensonges &eacute;normes, pour la farce, disait-il ensuite. Brusquement,
+ il entonna les <i>V&ecirc;pres</i>, qu'il chanta d'une voix pleine de chantre
+ au lutrin. Et il ne cessa plus, ronflant lugubr&eacute;ment, accentuant la chute
+ de chaque verset en tapant ses cartes, sur la paume de sa main gauche. Quand
+ sa gaiet&eacute; &eacute;tait au comble, quand il ne trouvait plus rien pour
+ l'exprimer, il chantait ainsi les <i>V&ecirc;pres</i>, pendant des heures.
+ La Teuse, qui le connaissait bien, se pencha pour lui crier, au milieu du mugissement
+ dont il emplissait la salle &agrave; manger </p>
+<p>-- Taisez-vous, c'est insupportable!... Vous &ecirc;tes trop gai, ce soir.
+</p>
+<p>Alors, il entama les <i>Complies</i>. L'abb&eacute; Mouret &eacute;tait all&eacute;
+ s'asseoir pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre. Il semblait ne pas voir, ne pas entendre
+ ce qui se passait autour de lui. Pendant le d&icirc;ner, il avait mang&eacute;
+ comme &agrave; son ordinaire, il &eacute;tait m&ecirc;me parvenu &agrave; r&eacute;pondre
+ aux &eacute;ternelles questions de D&eacute;sir&eacute;e. Maintenant, il s'abandonnait,
+ &agrave; bout de force; il roulait, bris&eacute;, an&eacute;anti, dans la querelle
+ furieuse qui continuait en lui, sans tr&ecirc;ve. Le courage m&ecirc;me lui
+ manquait pour se lever et monter &agrave; sa chambre. Puis, il craignait que,
+ s'il tournait la face du c&ocirc;t&eacute; de la lampe, on ne v&icirc;t ses
+ larmes, qu'il ne pouvait plus retenir. Il appuya le front contre une vitre,
+ il regarda les t&eacute;n&egrave;bres du dehors, s'endormant peu &agrave; peu,
+ glissant &agrave; une stupeur de cauchemar. </p>
+<p>Fr&egrave;re Archangias, psalmodiant toujours, cligna les yeux, en montrant
+ le pr&ecirc;tre endormi, d'un mouvement de t&ecirc;te. </p>
+<p>-- Quoi? demanda la Teuse. </p>
+<p>Le Fr&egrave;re r&eacute;p&eacute;ta son jeu de paupi&egrave;re, en l'accentuant.
+</p>
+<p>-- Eh! quand vous vous d&eacute;mancherez le cou! dit la servante. Parlez,
+ je vous comprendrai... Tenez, un roi. Bon! je prends votre dame. </p>
+<p>Il posa un instant ses cartes, se courba sur la table, lui souffla dans la
+ figure: </p>
+<p>-- La gueuse est venue. </p>
+<p>-- Je le sais bien, r&eacute;pondit-elle. Je l'ai vue avec mademoiselle entrer
+ dans la basse-cour. </p>
+<p>Il la regarda terriblement, il avan&ccedil;a les poings. </p>
+<p>-- Vous l'avez vue, vous l'avez laiss&eacute;e entrer! Il fallait m'appeler,
+ nous l'aurions pendue par les pieds &agrave; un clou de votre cuisine. </p>
+<p>Mais elle se f&acirc;cha, tout en contenant sa voix, pour ne pas r&eacute;veiller
+ l'abb&eacute; Mouret. </p>
+<p>-- Ah bien! b&eacute;gaya-t-elle, vous &ecirc;tes encore bon, vous! Venez donc
+ pendre quelqu'un dans ma cuisine!... Sans doute, je l'ai vue. Et m&ecirc;me,
+ j'ai tourn&eacute; le dos, quand elle est all&eacute;e rejoindre monsieur le
+ cur&eacute; dans l'&eacute;glise, apr&egrave;s le cat&eacute;chisme. Ils ont
+ bien pu y faire ce qu'ils ont voulu. Est-ce que &ccedil;a me regarde? Est-ce
+ que je n'avais pas &agrave; mettre mes haricots sur le feu?... Moi, je l'abomine,
+ cette fille. Mais du moment qu'elle est la sant&eacute; de monsieur le cur&eacute;...
+ Elle peut bien venir &agrave; toutes les heures du jour et de la nuit. Je les
+ enfermerai ensemble, s'ils veulent. </p>
+<p>-- Si vous faisiez cela, la Teuse, dit le Fr&egrave;re avec une rage froide,
+ je vous &eacute;tranglerais. </p>
+<p>Elle se mit &agrave; rire, en le tutoyant &agrave; son tour. </p>
+<p>-- Ne dis donc pas des b&ecirc;tises, petit! Les femmes, tu sais bien que &ccedil;a
+ t'est d&eacute;fendu comme le Pater aux &acirc;nes. Essaye de m'&eacute;trangler
+ un jour, tu verras ce que je te ferai... Sois sage, finissons la partie. Tiens,
+ voil&agrave; encore un roi. </p>
+<p>Lui, tenant sa carte lev&eacute;e, continuait &agrave; gronder: </p>
+<p>-- Il faut qu'elle soit venue par quelque chemin connu du diable seul, pour
+ m'avoir &eacute;chapp&eacute; aujourd'hui. Je vais pourtant tous les apr&egrave;s-midi
+ me poster l&agrave;-haut, au Paradou. Si je les surprends encore ensemble, je
+ ferai faire connaissance &agrave; la gueuse d'un b&acirc;ton de cornouiller,
+ que j'ai taill&eacute; expr&egrave;s pour elle... Maintenant, je surveillerai
+ aussi l'&eacute;glise. </p>
+<p>Il joua, se laissa enlever un valet par la Teuse, puis se renversa sur sa chaise,
+ repris par son rire &eacute;norme. Il ne pouvait se f&acirc;cher s&eacute;rieusement,
+ ce soir-l&agrave;. Il murmurait: </p>
+<p>-- N'importe, si elle l'a vu, elle n'en est pas moins tomb&eacute;e sur le
+ nez... Je veux tout de m&ecirc;me vous conter &ccedil;a, la Teuse. Vous savez,
+ il pleuvait. Moi, j'&eacute;tais sur la porte de l'&eacute;cole, quand je l'ai
+ aper&ccedil;ue qui descendait de l'&eacute;glise. Elle marchait toute droite,
+ avec son air orgueilleux, malgr&eacute; l'averse. Et voil&agrave; qu'en arrivant
+ &agrave; la route, elle s'est &eacute;tal&eacute;e tout de son long, &agrave;
+ cause de la terre qui devait &ecirc;tre glissante. Oh! j'ai ri, j'ai ri! Je
+ tapais dans mes mains... Lorsqu'elle s'est relev&eacute;e, elle avait du sang
+ &agrave; un poignet. &Ccedil;a m'a donn&eacute; de la joie pour huit jours.
+ Je ne puis pas me l'imaginer par terre, sans avoir &agrave; la gorge et au ventre
+ des chatouillements qui me font &eacute;clater d'aise. </p>
+<p>Et enflant les joues, tout &agrave; son jeu d&eacute;sormais, il chanta le
+ <i>De profundis</i>. Puis, il le recommen&ccedil;a. La partie s'acheva au
+ milieu de cette lamentation, qu'il grossissait par moments, comme pour la go&ucirc;ter
+ mieux. Ce fut lui qui perdit, mais il n'en &eacute;prouva pas la moindre contrari&eacute;t&eacute;.
+ Quand la Teuse l'eut mis dehors, apr&egrave;s avoir r&eacute;veill&eacute; l'abb&eacute;
+ Mouret, on l'entendit se perdre au milieu du noir de la nuit, en r&eacute;p&eacute;tant
+ le dernier verset du psaume: <i>Et ipse redimet Israel ex omnibus iniquitatibus
+ ejus</i>, d'un air d'extraordinaire jubilation. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XI.</h3>
+<p>
+ L'abb&eacute; Mouret dormit d'un sommeil de plomb. Lorsqu'il ouvrit les yeux,
+ plus tard que de coutume, il se trouva la face et les mains baign&eacute;es
+ de larmes; il avait pleur&eacute; toute la nuit, en dormant. Il ne dit point
+ sa messe, ce matin-l&agrave;. Malgr&eacute; son long repos, sa lassitude de
+ la veille au soir &eacute;tait devenue telle, qu'il demeura jusqu'&agrave; midi
+ dans sa chambre, assis sur une chaise, au pied de son lit. La stupeur, qui l'envahissait
+ de plus en plus, lui &ocirc;tait jusqu'&agrave; la sensation de la souffrance.
+ Il n'&eacute;prouvait plus qu'un grand vide; il restait soulag&eacute;, amput&eacute;,
+ an&eacute;anti. La lecture de son br&eacute;viaire lui co&ucirc;ta un supr&ecirc;me
+ effort; le latin des versets lui paraissait une langue barbare, dont il ne parvenait
+ m&ecirc;me plus &agrave; &eacute;peler les mots. Puis, le livre jet&eacute;
+ sur le lit, il passa des heures &agrave; regarder la campagne par la fen&ecirc;tre
+ ouverte, sans avoir la force de venir s'accouder &agrave; la barre d'appui.
+ Au loin, il apercevait le mur blanc du Paradou, un mince trait p&acirc;le courant
+ &agrave; la cr&ecirc;te des hauteurs, parmi les taches sombres des petits bois
+ de pins. A gauche, derri&egrave;re un de ces bois, se trouvait la br&egrave;che;
+ il ne la voyait pas, mais il la savait l&agrave;; il se souvenait des moindres
+ bouts de ronce &eacute;pars au milieu des pierres. La veille encore, il n'aurait
+ point os&eacute; lever ainsi les regards sur cet horizon redoutable. Mais, &agrave;
+ cette heure, il s'oubliait impun&eacute;ment &agrave; reprendre, apr&egrave;s
+ chaque bouquet de verdure, le fil interrompu de la muraille, pareille au lis&eacute;r&eacute;
+ d'une jupe accroch&eacute; &agrave; tous les buissons. Cela n'activait m&ecirc;me
+ pas le battement de ses veines. La tentation, comme d&eacute;daigneuse de la
+ pauvret&eacute; de son sang, avait abandonn&eacute; sa chair l&acirc;che. Elle
+ le laissait incapable d'une lutte, dans la privation de la gr&acirc;ce, n'ayant
+ m&ecirc;me plus la passion du p&eacute;ch&eacute;, pr&ecirc;t &agrave; accepter
+ par h&eacute;b&eacute;tement tout ce qu'il repoussait furieusement la veille.
+</p>
+<p>Il se surprit un moment &agrave; parler haut. Puisque la br&egrave;che &eacute;tait
+ toujours l&agrave;, il rejoindrait Albine, au coucher du soleil. Il ressentait
+ un l&eacute;ger ennui de cette d&eacute;cision. Mais il ne croyait pouvoir faire
+ autrement. Elle l'attendait, elle &eacute;tait sa femme. Quand il voulait &eacute;voquer
+ son visage, il ne le voyait plus que tr&egrave;s p&acirc;le, tr&egrave;s lointain.
+ Puis, il &eacute;tait inquiet sur la fa&ccedil;on dont ils vivraient ensemble.
+ Il leur serait difficile de rester dans le pays; il leur faudrait fuir, sans
+ que personne s'en dout&acirc;t; ensuite, une fois cach&eacute;s quelque part,
+ ils auraient besoin de beaucoup d'argent pour &ecirc;tre heureux. A vingt reprises,
+ il tenta d'arr&ecirc;ter un plan d'enl&egrave;vement, d'arranger leur existence
+ d'amants heureux. Il ne trouva rien. Maintenant que le d&eacute;sir ne l'affolait
+ plus, le c&ocirc;t&eacute; pratique de la situation l'&eacute;pouvantait, le
+ mettait avec ses mains d&eacute;biles en face d'une besogne compliqu&eacute;e,
+ dont il ne savait pas le premier mot. O&ugrave; prendraient-ils des chevaux
+ pour se sauver? S'ils s'en allaient &agrave; pied, ne les arr&ecirc;terait-on
+ pas ainsi que des vagabonds? D'ailleurs, serait-il capable d'&ecirc;tre employ&eacute;,
+ de d&eacute;couvrir une occupation quelconque qui p&ucirc;t assurer du pain
+ &agrave; sa femme? Jamais on ne lui avait appris ces choses. Il ignorait la
+ vie; il ne rencontrait, en fouillant dans sa m&eacute;moire, que des lambeaux
+ de pri&egrave;re, des d&eacute;tails de c&eacute;r&eacute;monial, des pages
+ de l'Instruction th&eacute;ologique, de Bouvier, apprises autrefois par coeur
+ au s&eacute;minaire. M&ecirc;me des choses sans importance l'embarrassaient
+ beaucoup. Il se demanda s'il oserait donner le bras &agrave; sa femme, dans
+ la rue. Certainement, il ne saurait pas marcher, avec une femme au bras. Il
+ para&icirc;trait si gauche, que le monde se retournerait. On devinerait un pr&ecirc;tre,
+ on insulterait Albine. Vainement il t&acirc;cherait de se laver du sacerdoce,
+ toujours il en emporterait avec lui la p&acirc;leur triste, l'odeur d'encens.
+ Et s'il avait des enfants, un jour? Cette pens&eacute;e inattendue le fit tressaillir.
+ Il &eacute;prouva une r&eacute;pugnance &eacute;trange. Il croyait qu'il ne
+ les aimerait pas. Cependant, ils &eacute;taient deux, un petit gar&ccedil;on
+ et une petite fille. Lui, les &eacute;cartait de ses genoux, souffrant de sentir
+ leurs mains se poser sur ses v&ecirc;tements, ne prenant point &agrave; les
+ faire sauter la joie des autres p&egrave;res. Il ne s'habituait pas &agrave;
+ cette chair de sa chair, qui lui semblait toujours suer son impuret&eacute;
+ d'homme. La petite fille surtout le troublait, avec ses grands yeux, au fond
+ desquels s'allumaient d&eacute;j&agrave; des tendresses de femme. Mais non,
+ il n'aurait point d'enfant, il s'&eacute;viterait cette horreur qu'il &eacute;prouvait,
+ &agrave; l'id&eacute;e de voir ses membres repousser et revivre &eacute;ternellement.
+ Alors, l'espoir d'&ecirc;tre impuissant lui fut tr&egrave;s doux. Sans doute,
+ toute sa virilit&eacute; s'en &eacute;tait all&eacute;e pendant sa longue adolescence.
+ Cela le d&eacute;termina. D&egrave;s le soir, il fuirait avec Albine. </p>
+<p>Le soir, pourtant, l'abb&eacute; Mouret se sentit trop las. Il remit son d&eacute;part
+ au lendemain. Le lendemain, il se donna un nouveau pr&eacute;texte: il ne pouvait
+ abandonner sa soeur ainsi seule avec la Teuse; il laisserait une lettre pour
+ qu'on la conduis&icirc;t chez l'oncle Pascal. Pendant trois jours, il se promit
+ d'&eacute;crire cette lettre; la feuille de papier, la plume et l'encre &eacute;taient
+ pr&ecirc;tes, sur la table, dans sa chambre. Et, le troisi&egrave;me jour, il
+ s'en alla, sans &eacute;crire la lettre. Tout d'un coup, il avait pris son chapeau,
+ il &eacute;tait parti pour le Paradou, par b&ecirc;tise, obs&eacute;d&eacute;,
+ se r&eacute;signant, allant l&agrave; comme &agrave; une corv&eacute;e qu'il
+ ne savait de quelle fa&ccedil;on &eacute;viter. L'image d'Albine s'&eacute;tait
+ encore effac&eacute;e; il ne la voyait plus, il ob&eacute;issait &agrave; d'anciennes
+ volont&eacute;s, mortes en lui &agrave; cette heure, mais dont la pouss&eacute;e
+ persistait dans le grand silence de son &ecirc;tre. </p>
+<p>Dehors il ne prit aucune pr&eacute;caution pour se cacher. Il s'arr&ecirc;ta,
+ au bout du village, &agrave; causer un instant avec la Rosalie; elle lui annon&ccedil;ait
+ que son enfant avait des convulsions, et elle riait pourtant, de ce rire du
+ coin des l&egrave;vres qui lui &eacute;tait habituel. Puis il s'enfon&ccedil;a
+ au milieu des roches, il marcha droit vers la br&egrave;che. Par habitude, il
+ avait emport&eacute; son br&eacute;viaire. Comme le chemin &eacute;tait long,
+ s'ennuyant, il ouvrit le livre, il lut les pri&egrave;res r&eacute;glementaires.
+ Quand il le remit sous son bras, il avait oubli&eacute; le Paradou. Il allait
+ toujours devant lui, songeant &agrave; une chasuble neuve qu'il voulait acheter
+ pour remplacer la chasuble d'&eacute;toffe d'or qui, d&eacute;cid&eacute;ment,
+ tombait en poussi&egrave;re; depuis quelque temps, il cachait des pi&egrave;ces
+ de vingt sous, et il calculait qu'au bout de sept mois il aurait assez d'argent.
+ Il arrivait sur les hauteurs, lorsqu'un chant de paysan, au loin, lui rappela
+ un cantique qu'il avait su autrefois, au s&eacute;minaire. Il chercha les premiers
+ vers de ce cantique, sans pouvoir les trouver. Cela l'ennuyait d'avoir si peu
+ de m&eacute;moire. Aussi, ayant fini par se souvenir, &eacute;prouva-t-il une
+ joie tr&egrave;s douce &agrave; chanter &agrave; demi-voix les paroles qui lui
+ revenaient une &agrave; une. C'&eacute;tait un hommage &agrave; Marie. Il souriait,
+ comme s'il eut re&ccedil;u au visage un souffle frais de sa jeunesse. Qu'il
+ &eacute;tait heureux, dans ce temps-l&agrave;! Certes, il pouvait &ecirc;tre
+ heureux encore; il n'avait pas grandi, il ne demandait toujours que les m&ecirc;mes
+ bonheurs, une paix sereine, un coin de chapelle o&ugrave; la place de ses genoux
+ f&ucirc;t marqu&eacute;e, une vie de solitude &eacute;gay&eacute;e par des pu&eacute;rilit&eacute;s
+ adorables d'enfance. Il &eacute;levait peu &agrave; peu la voix, il chantait
+ le cantique avec des sons fil&eacute;s de fl&ucirc;te, quand il aper&ccedil;ut
+ la br&egrave;che, brusquement, en face de lui. </p>
+<p>Un instant, il parut surpris. Puis, cessant de sourire, il murmura simplement:
+</p>
+<p>-- Albine doit m'attendre. Le soleil baisse d&eacute;j&agrave;. </p>
+<p>Mais, comme il montait &eacute;carter les pierres pour passer, un souffle terrible
+ l'inqui&eacute;ta. Il dut redescendre, ayant failli mettre le pied en plein
+ sur la figure de Fr&egrave;re Archangias, vautr&eacute; par terre, dormant profond&eacute;ment.
+ Le sommeil l'avait surpris sans doute, pendant qu'il gardait l'entr&eacute;e
+ du Paradou. Il en barrait le seuil, tomb&eacute; tout de son long, les membres
+ &eacute;cart&eacute;s, dans une posture honteuse. Sa main droite, rejet&eacute;e
+ derri&egrave;re sa t&ecirc;te, n'avait pas l&acirc;ch&eacute; le b&acirc;ton
+ de cornouiller, qu'il semblait encore brandir, ainsi qu'une &eacute;p&eacute;e
+ flamboyante. Et il ronflait au milieu des ronces, la face au soleil, sans que
+ son cuir tann&eacute; e&ucirc;t un frisson. Un essaim de grosses mouches volaient
+ au-dessus de sa bouche ouverte. </p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret le regarda un moment. Il enviait ce sommeil de saint roul&eacute;
+ dans la poussi&egrave;re. Il voulut chasser les mouches; mais les mouches, ent&ecirc;t&eacute;es,
+ revenaient, se collaient aux l&egrave;vres violettes du Fr&egrave;re, qui ne
+ les sentait seulement pas. Alors, l'abb&eacute; enjamba ce grand corps. Il entra
+ dans le Paradou. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XII.</h3>
+<p>
+ Derri&egrave;re la muraille, &agrave; quelques pas, Albine &eacute;tait assise
+ sur un tapis d'herbe. Elle se leva, en apercevant Serge. </p>
+<p>-- Te voil&agrave;! cria-t-elle toute tremblante. </p>
+<p>-- Oui, dit-il paisiblement, je suis venu. </p>
+<p>Elle se jeta &agrave; son cou. Mais elle ne l'embrassa pas. Elle avait senti
+ le froid des perles du rabat sur son bras nu. Elle l'examinait, inqui&egrave;te
+ d&eacute;j&agrave;, reprenant: </p>
+<p>-- Qu'as-tu? Tu ne m'as pas bais&eacute; sur les joues comme autrefois, tu
+ sais, lorsque tes l&egrave;vres chantaient... Va, si tu es souffrant, je te
+ gu&eacute;rirai encore. Maintenant que tu es l&agrave;, nous allons recommencer
+ notre bonheur. Il n'y a plus de tristesse... Tu vois, je souris. Il faut sourire,
+ Serge. </p>
+<p>Et comme il restait grave.</p>
+ <p>-- Sans doute, j'ai eu aussi bien du chagrin. Je suis encore toute p&acirc;le,
+ n'est-ce pas? Depuis huit jours, je vivais l&agrave;, sur l'herbe o&ugrave;
+ tu m'as trouv&eacute;e. Je ne voulais qu'une chose, te voir entrer par ce trou
+ de la muraille. A chaque bruit, je me levais, je courais &agrave; ta rencontre.
+ Et ce n'&eacute;tait pas toi, c'&eacute;taient des feuilles que le vent emportait...
+ Mais je savais bien que tu viendrais. J'aurais attendu des ann&eacute;es. </p>
+<p>Puis, elle lui demanda: </p>
+<p>-- Tu m'aimes encore? </p>
+<p>-- Oui, r&eacute;pondit-il, je t'aime encore. </p>
+<p>Ils rest&egrave;rent en face l'un de l'autre, un peu g&ecirc;n&eacute;s. Un
+ gros silence tomba entre eux. Serge, tranquille, ne cherchait pas &agrave; le
+ rompre. Albine, &agrave; deux reprises, ouvrit la bouche, mais la referma aussit&ocirc;t,
+ surprise des choses qui lui montaient aux l&egrave;vres. Elle ne trouvait plus
+ que des paroles am&egrave;res. Elle sentait des larmes lui mouiller les yeux.
+ Qu'&eacute;prouvait-elle donc, pour ne pas &ecirc;tre heureuse, lorsque son
+ amour &eacute;tait de retour? </p>
+<p>-- Ecoute, dit-elle enfin, il ne faut pas rester l&agrave;. C'est ce trou qui
+ nous glace... Rentrons chez nous. Donne-moi ta main. </p>
+<p>Et ils s'enfonc&egrave;rent dans le Paradou. L'automne venait, les arbres &eacute;taient
+ soucieux, avec leurs t&ecirc;tes jaunies qui se d&eacute;pouillaient feuille
+ &agrave; feuille. Dans les sentiers, il y avait d&eacute;j&agrave; un lit de
+ verdure morte, tremp&eacute; d'humidit&eacute;, o&ugrave; les pas semblaient
+ &eacute;touffer des soupirs. Au fond des pelouses, une fum&eacute;e flottait,
+ noyant de deuil les lointains bleu&acirc;tres. Et le jardin entier se taisait,
+ ne soufflant plus que des haleines m&eacute;lancoliques, qui passaient pareilles
+ &agrave; des frissons. </p>
+<p>Serge grelottait sous l'avenue de grands arbres qu'ils avaient prise. Il dit
+ &agrave; demi-voix: </p>
+<p>-- Comme il fait froid, ici! </p>
+<p>-- Tu as froid, murmura tristement Albine. Ma main ne te chauffe plus. Veux-tu
+ que je te couvre d'un pan de ma robe?... Viens, nous allons revivre toutes nos
+ tendresses. </p>
+<p>Elle le mena au parterre. Le bois de roses restait odorant, les derni&egrave;res
+ fleurs avaient des parfums amers; tandis que les feuillages, grandis d&eacute;mesur&eacute;ment,
+ couvraient la terre d'une mare dormante. Mais Serge t&eacute;moigna une telle
+ r&eacute;pugnance &agrave; entrer dans ces broussailles, qu'ils rest&egrave;rent
+ sur le bord, cherchant de loin les all&eacute;es o&ugrave; ils avaient pass&eacute;
+ au printemps. Elle se rappelait les moindres coins; elle lui montrait du doigt
+ la grotte o&ugrave; dormait la femme de marbre, les chevelures pendantes des
+ ch&egrave;vrefeuilles et des cl&eacute;matites, les champs de violettes, la
+ fontaine qui crachait des oeillets rouges, le grand escalier empli d'un ruissellement
+ de girofl&eacute;es fauves, la colonnade en ruine au centre de laquelle les
+ lis b&acirc;tissaient un pavillon blanc. C'&eacute;tait l&agrave; qu'ils &eacute;taient
+ n&eacute;s tous les deux, dans le soleil. Et elle racontait les plus petits
+ d&eacute;tails de cette premi&egrave;re journ&eacute;e, la fa&ccedil;on dont
+ ils marchaient, l'odeur que l'air avait &agrave; l'ombre. Lui, semblait &eacute;couter;
+ puis, d'une question, il prouvait qu'il n'avait pas compris. Le l&eacute;ger
+ frisson qui le p&acirc;lissait ne le quittait point. </p>
+<p>Elle le mena au verger, dont ils ne purent m&ecirc;me approcher. La rivi&egrave;re
+ avait grossi, Serge ne songeait plus &agrave; prendre Albine sur son dos, pour
+ la porter en trois sauts &agrave; l'autre bord. Et pourtant, l&agrave;-bas,
+ les pommiers et les poiriers &eacute;taient encore charg&eacute;s de fruits;
+ la vigne, aux feuilles plus rares, pliait sous des grappes blondes, dont chaque
+ grain gardait la tache rousse du soleil. Comme ils avaient gamin&eacute; &agrave;
+ l'ombre gourmande de ces arbres v&eacute;n&eacute;rables! Ils &eacute;taient
+ des galopins alors. Albine souriait encore de la mani&egrave;re effront&eacute;e
+ dont elle montrait ses jambes, lorsque les branches cassaient. Se souvenait-il
+ au moins des prunes qu'ils avaient mang&eacute;es? Serge r&eacute;pondait par
+ des hochements de t&ecirc;te. Il paraissait las d&eacute;j&agrave;. Le verger,
+ avec son enfoncement verd&acirc;tre, son p&ecirc;le-m&ecirc;le de tiges moussues,
+ pareil &agrave; quelque &eacute;chafaudage &eacute;ventr&eacute; et ruin&eacute;,
+ l'inqui&eacute;tait, lui donnait le r&ecirc;ve d'un lieu humide, peupl&eacute;
+ d'orties et de serpents. </p>
+<p>Elle le mena aux prairies. L&agrave;, il dut faire quelques pas dans les herbes.
+ Elles montaient &agrave; ses &eacute;paules, maintenant. Elles lui semblaient
+ autant de bras minces qui cherchaient &agrave; le lier aux membres, pour le
+ rouler et le noyer au fond de cette mer verte, interminable. Et il supplia Albine
+ de ne pas aller plus loin. Elle marchait en avant, elle ne s'arr&ecirc;ta pas;
+ puis, voyant qu'il souffrait, elle se tint debout &agrave; son c&ocirc;t&eacute;,
+ peu &agrave; peu assombrie, finissant par &ecirc;tre prise de frissons comme
+ lui. Pourtant, elle paria encore. D'un geste large, elle indiqua les ruisseaux,
+ les rang&eacute;es de saules, les nappes d'herbe &eacute;tal&eacute;es jusqu'au
+ bout de l'horizon. Tout cela &eacute;tait &agrave; eux, autrefois. Ils y vivaient
+ des journ&eacute;es enti&egrave;res. L&agrave;-bas, entre ces trois saules,
+ au bord de cette eau, ils avaient jou&eacute; aux amoureux. Alors, ils auraient
+ voulu que les herbes fussent plus grandes qu'eux, afin de se perdre dans leur
+ flot mouvant, d'&ecirc;tre plus seuls, d'&ecirc;tre loin de tout, comme des
+ alouettes voyageant au fond d'un champ de bl&eacute;. Pourquoi donc tremblait-il
+ aujourd'hui, rien qu'&agrave; sentir le bout de son pied tremper et dispara&icirc;tre
+ dans le gazon? </p>
+<p>Elle le mena &agrave; la for&ecirc;t. Les arbres effray&egrave;rent Serge davantage.
+ Il ne les connaissait pas, avec cette gravit&eacute; de leur tronc noir. Plus
+ qu'ailleurs, le pass&eacute; lui semblait mort, au milieu de ces futaies s&eacute;v&egrave;res,
+ o&ugrave; le jour descendait librement. Les premi&egrave;res pluies avaient
+ effac&eacute; leurs pas sur le sable des all&eacute;es; les vents emportaient
+ tout ce qui restait d'eux aux branches basses des buissons. Mais Albine, la
+ gorge serr&eacute;e de tristesse, protestait du regard. Elle retrouvait sur
+ le sable les moindres traces de leurs promenades. A chaque broussaille, l'ancienne
+ ti&eacute;deur du fr&ocirc;lement qu'ils avaient laiss&eacute; l&agrave; lui
+ remontait au visage. Et, les yeux suppliants, elle cherchait encore &agrave;
+ &eacute;voquer les souvenirs de Serge. Le long de ce sentier, ils avaient march&eacute;
+ en silence, tr&egrave;s &eacute;mus, sans oser se dire qu'ils s'aimaient. Dans
+ cette clairi&egrave;re, ils s'&eacute;taient oubli&eacute;s un soir, fort tard,
+ &agrave; regarder les &eacute;toiles, qui pleuvaient sur eux comme des gouttes
+ de chaleur. Plus loin, sous ce ch&ecirc;ne, ils avaient &eacute;chang&eacute;
+ leur premier baiser. Le ch&ecirc;ne conservait l'odeur de ce baiser; les mousses
+ elles-m&ecirc;mes en causaient toujours. C'&eacute;tait un mensonge de dire
+ que la for&ecirc;t devenait muette et vide. Et Serge tournait la t&ecirc;te,
+ pour &eacute;viter les yeux d'Albine, qui le fatiguaient. </p>
+<p>Elle le mena aux grandes roches. Peut-&ecirc;tre l&agrave; ne frissonnerait-il
+ plus de cet air d&eacute;bile qui la d&eacute;sesp&eacute;rait. Seules, les
+ grandes roches, &agrave; cette heure, &eacute;taient encore chaudes de la braise
+ rouge du soleil couchant. Elles avaient toujours leur passion tragique, leurs
+ lits ardents de cailloux, o&ugrave; se roulaient des plantes grasses, monstrueusement
+ accoupl&eacute;es. Et, sans parler, sans m&ecirc;me tourner la t&ecirc;te, Albine
+ entra&icirc;nait Serge le long de la rude mont&eacute;e, voulant le mener plus
+ haut, encore plus haut, au-del&agrave; des sources, jusqu'&agrave; ce qu'ils
+ fussent de nouveau tous les deux dans le soleil. Ils retrouveraient le c&egrave;dre
+ sous lequel ils avaient &eacute;prouv&eacute; l'angoisse du premier d&eacute;sir.
+ Ils se coucheraient par terre, sur les dalles ardentes, en attendant que le
+ rut de la terre les gagn&acirc;t. Mais, bient&ocirc;t, les pieds de Serge se
+ heurt&egrave;rent cruellement. Il ne pouvait plus marcher. Une premi&egrave;re
+ fois, il tomba sur les genoux. Albine, d'un effort supr&ecirc;me, le releva,
+ l'emporta un instant. Et il retomba, il resta abattu, au milieu du chemin. En
+ face, au-dessous de lui, le Paradou immense s'&eacute;tendait. </p>
+<p>-- Tu as menti! cria Albine, tu ne m'aimes plus! </p>
+<p>Et elle pleurait, debout &agrave; son c&ocirc;t&eacute;, se sentant impuissante
+ &agrave; l'emporter plus haut. Elle n'avait pas de col&egrave;re encore, elle
+ pleurait leurs amours agonisantes. Lui, restait &eacute;cras&eacute;. </p>
+<p>-- Le jardin est mort, j'ai toujours froid, murmura-t-il. </p>
+<p>Mais elle lui prit la t&ecirc;te, elle lui montra le Paradou, d'un geste. </p>
+<p>-- Regarde donc!... Ah! ce sont tes yeux qui sont morts, ce sont tes oreilles,
+ tes membres, ton corps entier. Tu as travers&eacute; toutes nos joies, sans
+ les voir, sans les entendre, sans les sentir. Et tu n'as fait que tr&eacute;bucher,
+ tu es venu tomber ici de lassitude et d'ennui... Tu ne m'aimes plus. </p>
+<p>Il protestait doucement, tranquillement. Alors, elle eut une premi&egrave;re
+ violence. </p>
+<p>-- Tais-toi! Est-ce que le jardin mourra jamais! Il dormira, cet hiver; il
+ se r&eacute;veillera en mai, il nous rapportera tout ce que nous lui avons confi&eacute;
+ de nos tendresses; nos baisers refleuriront dans le parterre, nos serments repousseront
+ avec les herbes et les arbres... Si tu le voyais, si tu l'entendais, il est
+ plus profond&eacute;ment &eacute;mu, il aime d'une fa&ccedil;on plus doucement
+ poignante, &agrave; cette saison d'automne, lorsqu'il s'endort dans sa f&eacute;condit&eacute;...
+ Tu ne m'aimes plus, tu ne peux plus savoir. </p>
+<p>Lui, levait les yeux sur elle, la suppliant de ne pas se f&acirc;cher. Il avait
+ un visage aminci, que p&acirc;lissait une peur d'enfant. Un &eacute;clat de
+ voix le faisait tressaillir. Il finit par obtenir d'elle qu'elle se repos&acirc;t
+ un instant, pr&egrave;s de lui, au milieu du chemin. Ils causeraient paisiblement,
+ ils s'expliqueraient. Et tous deux, en face du Paradou, sans m&ecirc;me se prendre
+ le bout des doigts, s'entretinrent de leur amour. </p>
+<p>-- Je t'aime, je t'aime, dit-il de sa voix &eacute;gale. Si je ne t'aimais
+ pas, je ne serais pas venu... C'est vrai, je suis las. J'ignore pourquoi. J'aurais
+ cru retrouver ici cette bonne chaleur dont le souvenir seul &eacute;tait une
+ caresse. Et j'ai froid, le jardin me semble noir, je n'y vois rien de ce que
+ j'y ai laiss&eacute;. Mais ce n'est point ma faute. Je m'efforce d'&ecirc;tre
+ comme toi, je voudrais te contenter. </p>
+<p>-- Tu ne m'aimes plus, r&eacute;p&eacute;ta encore Albine. </p>
+<p>-- Si, je t'aime. J'ai beaucoup souffert, l'autre jour, apr&egrave;s t'avoir
+ renvoy&eacute;e... Oh! je t'aimais avec un tel emportement, sais-tu, que je
+ t'aurais bris&eacute;e d'une &eacute;treinte, si tu &eacute;tais revenue te
+ jeter dans mes bras. Jamais je ne t'ai d&eacute;sir&eacute;e si furieusement.
+ Pendant des heures, tu es rest&eacute;e vivante devant moi, me tenaillant de
+ tes doigts souples. Quand je fermais les yeux, tu t'allumais comme un soleil,
+ tu m'enveloppais de ta flamme... Alors, j'ai march&eacute; sur tout, je suis
+ venu. </p>
+<p>Il garda un court silence, songeur; puis, il continua: </p>
+<p>-- Et maintenant mes bras sont comme bris&eacute;s. Si je voulais te prendre
+ contre ma poitrine, je ne saurais point te tenir, je te laisserais tomber...
+ Attends que ce frisson m'ait quitt&eacute;. Tu me donneras tes mains, je les
+ baiserai encore. Sois bonne, ne me regarde pas de tes yeux irrit&eacute;s. Aide-moi
+ &agrave; retrouver mon coeur. </p>
+<p>Et il avait une tristesse si vraie, une envie si &eacute;vidente de recommencer
+ leur vie tendre, qu'Albine fut touch&eacute;e. Un instant, elle redevint tr&egrave;s
+ douce. Elle le questionna avec sollicitude. </p>
+<p>-- O&ugrave; souffres-tu? Quel est ton mal? </p>
+<p>-- Je ne sais. Il me semble que tout le sang de mes veines s'en va... Tout
+ &agrave; l'heure, en venant, j'ai cru qu'on me jetait sur les &eacute;paules
+ une robe glac&eacute;e, qui se collait &agrave; ma peau, et qui, de la t&ecirc;te
+ aux pieds, me faisait un corps de pierre... J'ai d&eacute;j&agrave; senti cette
+ robe sur mes &eacute;paules... Je ne me souviens plus. </p>
+<p>Mais elle l'interrompit d'un rire amical. </p>
+<p>-- Tu es un enfant, tu auras pris froid, voil&agrave; tout... Ecoute, ce n'est
+ pas moi qui te fais peur, au moins? L'hiver, nous ne resterons pas au fond de
+ ce jardin, comme deux sauvages. Nous irons o&ugrave; tu voudras, dans quelque
+ grande ville. Nous nous aimerons, au milieu du monde, aussi tranquillement qu'au
+ milieu des arbres. Et tu verras que je ne suis pas qu'une vaurienne, sachant
+ d&eacute;nicher des nids, marchant des heures sans &ecirc;tre lasse... Quand
+ j'&eacute;tais petite, je portais des jupes brod&eacute;es, avec des bas &agrave;
+ jour, des guimpes, des falbalas. Personne ne t'a cont&eacute; cela, peut-&ecirc;tre?
+</p>
+<p>Il ne l'&eacute;coutait pas, il dit brusquement, en poussant un l&eacute;ger
+ cri: </p>
+<p>-- Ah! je me souviens! </p>
+<p>Et, quand elle l'interrogea, il ne voulut pas r&eacute;pondre. Il venait de
+ se rappeler la sensation de la chapelle du s&eacute;minaire sur ses &eacute;paules.
+ C'&eacute;tait l&agrave; cette robe glac&eacute;e qui lui faisait un corps de
+ pierre. Alors, il fut repris invinciblement par son pass&eacute; de pr&ecirc;tre.
+ Les vagues souvenirs qui s'&eacute;taient &eacute;veill&eacute;s en lui, le
+ long de la route, des Artaud au Paradou, s'accentu&egrave;rent, s'impos&egrave;rent
+ avec une souveraine autorit&eacute;. Pendant qu'Albine continuait &agrave; lui
+ parler de la vie heureuse qu'ils m&egrave;neraient ensemble, il entendait des
+ coups de clochette sonnant l'&eacute;l&eacute;vation, il voyait des ostensoirs
+ tra&ccedil;ant des croix de feu au-dessus de grandes foules agenouill&eacute;es.
+</p>
+<p>-- Eh bien! dit-elle, pour toi, je remettrai mes jupes brod&eacute;es... Je
+ veux que tu sois gai. Nous chercherons ce qui pourra te distraire. Tu m'aimeras
+ davantage peut-&ecirc;tre, lorsque tu me verras belle, mise comme les dames.
+ Je n'aurai plus mon peigne enfonc&eacute; de travers, avec des cheveux dans
+ le cou. Je ne retrousserai plus mes manches jusqu'aux coudes. J'agraferai ma
+ robe pour ne plus montrer mes &eacute;paules. Et je sais encore saluer, je sais
+ marcher pos&eacute;ment, avec de petits balancements de menton. Va, je serai
+ une jolie femme &agrave; ton bras, dans les rues. </p>
+<p>-- Es-tu entr&eacute;e dans les &eacute;glises, parfois, quand tu &eacute;tais
+ petite? lui demanda-t-il, &agrave; demi-voix, comme s'il e&ucirc;t continu&eacute;
+ tout haut malgr&eacute; lui, la r&ecirc;verie qui l'emp&ecirc;chait de l'entendre.
+ Moi, je ne pouvais passer devant une &eacute;glise sans y entrer. D&egrave;s
+ que la porte retombait silencieusement derri&egrave;re moi, il me semblait que
+ j'&eacute;tais dans le paradis lui-m&ecirc;me, avec des voix d'ange qui me contaient
+ &agrave; l'oreille des histoires de douceur, avec l'haleine des saints et des
+ saintes dont je sentais la caresse par tout mon corps... Oui, j'aurais voulu
+ vivre l&agrave;, toujours, perdu au fond de cette b&eacute;atitude. </p>
+<p>Elle le regarda, les yeux fixes, tandis qu'une courte flamme s'allumait dans
+ la tendresse de son regard. Elle reprit, soumise encore: </p>
+<p>-- Je serai comme il plaira &agrave; tes caprices. Je faisais de la musique,
+ autrefois; j'&eacute;tais une demoiselle savante, qu'on &eacute;levait pour
+ tous les charmes... Je retournerai &agrave; l'&eacute;cole, je me remettrai
+ &agrave; la musique. Si tu d&eacute;sires m'entendre jouer un air que tu aimes,
+ tu n'auras qu'&agrave; me l'indiquer, je l'apprendrai pendant des mois, pour
+ te le faire entendre, un soir chez nous, dans une chambre bien close, dont nous
+ aurons tir&eacute; toutes les draperies. Et tu me r&eacute;compenseras d'un
+ seul baiser... Veux-tu? Un baiser sur les l&egrave;vres qui te rendra ton amour.
+ Tu me prendras et tu pourras me briser entre tes bras. </p>
+<p>-- Oui, oui, murmura-t-il, ne r&eacute;pondant toujours qu'&agrave; ses propres
+ pens&eacute;es, mes grands plaisirs ont d'abord &eacute;t&eacute; d'allumer
+ les cierges, de pr&eacute;parer les burettes, de porter le Missel, les mains
+ jointes. Plus tard, j'ai go&ucirc;t&eacute; l'approche lente de Dieu, et j'ai
+ cru mourir d'amour... Je n'ai pas d'autres souvenirs. Je ne sais rien. Quand
+ je l&egrave;ve la main, c'est pour une b&eacute;n&eacute;diction. Quand j'avance
+ les l&egrave;vres, c'est pour un baiser donn&eacute; &agrave; l'autel. Si je
+ cherche mon coeur, je ne le trouve plus je l'ai offert &agrave; Dieu, qui l'a
+ pris. </p>
+<p>Elle devint tr&egrave;s p&acirc;le, les yeux ardents. Elle continua, avec un
+ tremblement dans la voix: </p>
+<p>-- Et je veux que ma fille ne me quitte pas. Tu pourras, si tu le juges bon,
+ envoyer le gar&ccedil;on au coll&egrave;ge. Je garderai la ch&egrave;re blondine
+ dans mes jupes. C'est moi qui lui apprendrai &agrave; lire. Oh! je me souviendrai,
+ je prendrai des ma&icirc;tres, si j'ai oubli&eacute; mes lettres... Nous vivrons
+ avec tout ce petit monde dans les jambes. Tu seras heureux, n'est-ce pas? R&eacute;ponds,
+ dis-moi que tu auras chaud, que tu souriras, que tu ne regretteras rien? </p>
+<p>-- J'ai pens&eacute; souvent aux saints de pierre qu'on encense depuis des
+ si&egrave;cles, au fond de leur niche, dit-il &agrave; voix tr&egrave;s basse.
+ A la longue, ils doivent &ecirc;tre baign&eacute;s d'encens jusqu'aux entrailles...
+ Et moi je suis comme un de ces saints. J'ai de l'encens jusque dans le dernier
+ pli de mes organes. C'est cet embaumement qui fait ma s&eacute;r&eacute;nit&eacute;,
+ la mort tranquille de ma chair, la paix que je go&ucirc;te &agrave; ne pas vivre...
+ Ah! que rien ne me d&eacute;range de mon immobilit&eacute;! Je resterai froid,
+ rigide, avec le sourire sans fin de mes l&egrave;vres de granit, impuissant
+ &agrave; descendre parmi les hommes. Tel est mon seul d&eacute;sir. </p>
+<p>Elle se leva, irrit&eacute;e, mena&ccedil;ante. Elle le secoua, en criant:
+</p>
+<p>-- Que dis-tu? Que r&ecirc;ves-tu l&agrave;, tout haut?... Ne suis-je pas ta
+ femme? N'es-tu pas venu pour &ecirc;tre mon mari? </p>
+<p>Lui, tremblait plus fort, se reculait. </p>
+<p>-- Non, laisse-moi, j'ai peur, balbutia-t-il. </p>
+<p>-- Et notre vie commune, et notre bonheur, et nos enfants? </p>
+<p>-- Non, non, j'ai peur </p>
+<p>Puis, il jeta ce cri supr&ecirc;me: </p>
+<p>-- Je ne peux pas! je ne peux pas! </p>
+<p>Alors, pendant un instant, elle resta muette, en face du malheureux, qui grelottait
+ &agrave; ses pieds. Une flamme sortait de son visage. Elle avait ouvert les
+ bras, comme pour le prendre, le serrer contre elle, dans un &eacute;lan courrouc&eacute;
+ de d&eacute;sir. Mais elle parut r&eacute;fl&eacute;chir; elle ne lui saisit
+ que la main, elle le mit debout. </p>
+<p>-- Viens! dit-elle. </p>
+<p>Et elle le mena sous l'arbre g&eacute;ant, &agrave; la place m&ecirc;me o&ugrave;
+ elle s'&eacute;tait livr&eacute;e, et o&ugrave; il l'avait poss&eacute;d&eacute;e.
+ C'&eacute;tait la m&ecirc;me ombre de f&eacute;licit&eacute;, le m&ecirc;me
+ tronc qui respirait ainsi qu'une poitrine, les m&ecirc;mes branches qui s'&eacute;tendaient
+ au loin, pareilles &agrave; des membres protecteurs. L'arbre restait bon, robuste,
+ puissant, f&eacute;cond. Comme au jour de leurs noces, une langueur d'alc&ocirc;ve,
+ une lueur de nuit d'&eacute;t&eacute; mourant sur l'&eacute;paule nue d'une
+ amoureuse, un balbutiement d'amour &agrave; peine distinct, tombant brusquement
+ &agrave; un grand spasme muet, tra&icirc;naient dans la clairi&egrave;re, baign&eacute;e
+ d'une limpidit&eacute; verd&acirc;tre. Et, au loin, le Paradou, malgr&eacute;
+ le premier frisson de l'automne, retrouvait, lui aussi, ses chuchotements ardents.
+ Il redevenait complice. Du parterre, du verger, des prairies, de la for&ecirc;t,
+ des grandes roches, du vaste ciel, arrivait de nouveau un rire de volupt&eacute;,
+ un vent qui semait sur son passage une poussi&egrave;re de f&eacute;condation.
+ Jamais le jardin, aux plus ti&egrave;des soir&eacute;es de printemps, n'avait
+ des tendresses si profondes qu'aux derniers beaux jours, lorsque les plantes
+ s'endormaient en se disant adieu. L'odeur des germes m&ucirc;rs charriait une
+ ivresse de d&eacute;sir, &agrave; travers les feuilles plus rares. </p>
+<p>- Entends-tu, entends-tu? balbutiait Albine &agrave; l'oreille de Serge, qu'elle
+ avait laiss&eacute; tomber sur l'herbe, au pied de l'arbre. </p>
+<p>Serge pleurait. </p>
+<p>-- Tu vois bien que le Paradou n'est pas mort. Il nous crie de nous aimer.
+ Il veut toujours notre mariage... Oh! souviens-toi! Prends-moi &agrave; ton
+ cou. Soyons l'un &agrave; l'autre. </p>
+ <p>Serge pleurait. </p>
+<p>Elle ne dit plus rien. Elle le prit elle-m&ecirc;me, d'une &eacute;treinte
+ farouche. Ses l&egrave;vres se coll&egrave;rent sur ce cadavre pour le ressusciter.
+ Et Serge n'eut encore que des larmes. </p>
+ <p>Au bout d'un grand silence, Albine parla. Elle &eacute;tait debout, m&eacute;prisante,
+ r&eacute;solue. </p>
+<p>-- Va-t'en! dit-elle &agrave; voix basse. </p>
+<p>Serge se leva d'un effort. Il ramassa son br&eacute;viaire qui avait roul&eacute;
+ dans l'herbe. Il s'en alla. </p>
+<p>-- Va-t'en! r&eacute;p&eacute;tait Albine qui le suivait, le chassant devant
+ elle, haussant la voix. </p>
+<p>Et elle le poussa ainsi de buisson en buisson, elle le reconduisit &agrave;
+ la br&egrave;che, au milieu des arbres graves. Et l&agrave;, comme Serge h&eacute;sitait,
+ le front bas, elle lui cria violemment: </p>
+<p>-- Va-t'en! va-t'en! </p>
+<p>Puis, lentement, elle rentra dans le Paradou, sans tourner la t&ecirc;te. La
+ nuit tombait, le jardin n'&eacute;tait plus qu'un grand cercueil d'ombre. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XIII.</h3>
+<p>
+ Fr&egrave;re Archangias, r&eacute;veill&eacute;, debout sur la br&egrave;che,
+ donnait des coups de b&acirc;ton contre les pierres, en jurant abominablement.
+</p>
+<p>-- Que le diable leur casse les cuisses! Qu'il les cloue au derri&egrave;re
+ l'un de l'autre comme des chiens! Qu'il les tra&icirc;ne par les pieds, le nez
+ dans leur ordure! </p>
+<p>Mais quand il vit Albine chassant le pr&ecirc;tre, il resta un moment, surpris.
+ Puis, il tapa plus fort, il fut pris d'un rire terrible. </p>
+<p>-- Adieu, la gueuse! Bon voyage! Retourne forniquer avec tes loups... Ah! tu
+ n'as pas assez d'un saint. Il te faut des reins autrement solides. Il te faut
+ des ch&ecirc;nes. Veux-tu mon b&acirc;ton? Tiens! couche avec! Voil&agrave;
+ le gaillard qui te contentera. </p>
+<p>Et, &agrave; toute vol&eacute;e, il jeta son b&acirc;ton derri&egrave;re Albine,
+ dans le cr&eacute;puscule. Puis, regardant l'abb&eacute; Mouret, il gronda.
+</p>
+<p>-- Je vous savais l&agrave;-dedans. Les pierres &eacute;taient d&eacute;rang&eacute;es...
+ Ecoutez, monsieur le cur&eacute;, votre faute a fait de moi votre sup&eacute;rieur,
+ Dieu vous dit par ma bouche que l'enfer n'a pas de tourments assez effroyables
+ pour les pr&ecirc;tres enfonc&eacute;s dans la chair. S'il daigne vous pardonner,
+ il sera trop bon, il g&acirc;tera sa justice. </p>
+<p>A pas lents, tous deux redescendaient vers les Artaud. Le pr&ecirc;tre n'avait
+ pas ouvert les l&egrave;vres. Peu &agrave; peu, il relevait la t&ecirc;te, il
+ ne tremblait plus. Quand il aper&ccedil;ut, au loin, sur le ciel viol&acirc;tre,
+ la barre noire du Solitaire, avec la tache rouge des tuiles de l'&eacute;glise,
+ il eut un faible sourire. Dans ses yeux clairs, se levait une grande s&eacute;r&eacute;nit&eacute;.
+</p>
+<p>Cependant, le Fr&egrave;re, de temps &agrave; autre, donnait un coup de pied
+ &agrave; un caillou. Puis, il se tournait, il apostrophait son compagnon. </p>
+<p>-- Est-ce fini, cette fois?... Moi, quand j'avais votre &acirc;ge, j'&eacute;tais
+ poss&eacute;d&eacute;; un d&eacute;mon me mangeait les reins. Et puis, il s'est
+ ennuy&eacute;, il s'en est all&eacute;. Je n'ai plus de reins. Je vis tranquille...
+ Oh! je savais bien que vous viendriez. Voil&agrave; trois semaines que je vous
+ guette. Je regardais dans le jardin, par le trou du mur. J'aurais voulu couper
+ les arbres. Souvent, j'ai jet&eacute; des pierres. Quand je cassais une branche,
+ j'&eacute;tais content... Dites, c'est donc extraordinaire, ce qu'on go&ucirc;te
+ l&agrave;-dedans? </p>
+<p>Il avait arr&ecirc;t&eacute; l'abb&eacute; Mouret au milieu de la route, en
+ le regardant avec des yeux luisant d'une terrible jalousie. Les d&eacute;lices
+ entrevues du Paradou le torturaient. Depuis des semaines, il &eacute;tait rest&eacute;
+ sur le seuil, flairant de loin les jouissances damnables. Mais l'abb&eacute;
+ restant muet, il se remit &agrave; marcher, ricanant, grognant des paroles &eacute;quivoques.
+ Et, haussant le ton. </p>
+<p>-- Voyez-vous, quand un pr&ecirc;tre fait ce que vous avez fait, il scandalise
+ tous les autres pr&ecirc;tres... Moi-m&ecirc;me, je ne me sentais plus chaste,
+ &agrave; marcher &agrave; c&ocirc;t&eacute; de vous. Vous empoisonniez le sexe...
+ A cette heure, vous voil&agrave; raisonnable. Allez, vous n'avez pas besoin
+ de vous confesser. Je connais ce coup de b&acirc;ton-l&agrave;. Le ciel vous
+ a cass&eacute; les reins comme aux autres. Tant mieux! tant mieux! </p>
+<p>Il triomphait, il tapait des mains. L'abb&eacute; ne l'&eacute;coutait pas,
+ perdu dans une r&ecirc;verie. Son sourire avait grandi. Et quand le Fr&egrave;re
+ l'eut quitt&eacute; devant la porte du presbyt&egrave;re, il fit le tour, il
+ entra dans l'&eacute;glise. Elle &eacute;tait toute grise, comme par ce terrible
+ soir de pluie, o&ugrave; la tentation l'avait si rudement secou&eacute;. Mais
+ elle restait pauvre et recueillie, sans ruissellement d'or, sans souffles d'angoisse,
+ venus de la campagne. Elle gardait un silence solennel. Seule, une haleine de
+ mis&eacute;ricorde semblait l'emplir. </p>
+<p>Agenouill&eacute; devant le grand Christ de carton peint, pleurant des larmes
+ qu'il laissait couler sur ses joues comme autant de joies, le pr&ecirc;tre murmurait:
+</p>
+<p>-- O mon Dieu, il n'est pas vrai que vous soyez sans piti&eacute;. Je le sens,
+ vous m'avez d&eacute;j&agrave; pardonn&eacute;. Je le sens &agrave; votre gr&acirc;ce,
+ qui, depuis des heures, redescend en moi, goutte &agrave; goutte, en m'apportant
+ le salut d'une fa&ccedil;on lente et certaine... O mon Dieu, c'est au moment
+ o&ugrave; je vous abandonnais, que vous me prot&eacute;giez avec le plus d'efficacit&eacute;.
+ Vous vous cachiez de moi pour mieux me retirer du mal. Vous laissiez ma chair
+ aller en avant, afin de me heurter contre son impuissance... Et, maintenant,
+ &ocirc; mon Dieu, je vois que vous m'aviez &agrave; jamais marqu&eacute; de
+ votre sceau, ce sceau redoutable, plein de d&eacute;lices, qui met un homme
+ hors des hommes, et dont l'empreinte est si ineffa&ccedil;able, qu'elle repara&icirc;t
+ t&ocirc;t ou tard, m&ecirc;me sur les membres coupables. Vous m'avez bris&eacute;
+ dans le p&eacute;ch&eacute; et dans la tentation. Vous m'avez d&eacute;vast&eacute;
+ de votre flamme. Vous avez voulu qu'il n'y e&ucirc;t plus que des ruines en
+ moi, pour y descendre en s&eacute;curit&eacute;. Je suis une maison vide o&ugrave;
+ vous pouvez habiter... Soyez b&eacute;ni, &ocirc; mon Dieu! </p>
+<p>Il se prosternait, il balbutiait dans la poussi&egrave;re. L'&eacute;glise
+ &eacute;tait victorieuse; elle restait debout, au-dessus de la t&ecirc;te du
+ pr&ecirc;tre, avec ses autels, son confessionnal, sa chaire, ses croix, ses
+ images saintes. Le monde n'existait plus. La tentation s'&eacute;tait &eacute;teinte,
+ ainsi qu'un incendie d&eacute;sormais inutile &agrave; la purification de cette
+ chair. Il entrait dans la paix surhumaine. Il jetait ce cri supr&ecirc;me: </p>
+<p>-- En dehors de la vie, en dehors des cr&eacute;atures, en dehors de tout,
+ je suis &agrave; vous, &ocirc; mon Dieu, &agrave; vous seul, &eacute;ternellement!
+</p>
+<p>&nbsp; </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XIV.</h3>
+<p>
+ A cette heure, Albine, dans le Paradou, r&ocirc;dait encore, tra&icirc;nant
+ l'agonie muette d'une b&ecirc;te bless&eacute;e. Elle ne pleurait plus. Elle
+ avait un visage blanc, travers&eacute; au front d'un grand pli. Pourquoi donc
+ souffrait-elle toute cette mort? De quelle faute &eacute;tait-elle coupable,
+ pour que, brusquement, le jardin ne lui tint plus les promesses qu'il lui faisait
+ depuis l'enfance. Et elle s'interrogeait, allant devant elle, sans voir les
+ all&eacute;es o&ugrave; l'ombre coulait peu &agrave; peu. Pourtant, elle avait
+ toujours ob&eacute;i aux arbres. Elle ne se souvenait pas d'avoir cass&eacute;
+ une fleur. Elle &eacute;tait rest&eacute;e la fille aim&eacute;e des verdures,
+ les &eacute;coutant avec soumission, s'abandonnant &agrave; elles, pleine de
+ foi dans les bonheurs qu'elles lui r&eacute;servaient. Lorsque, au dernier jour,
+ le Paradou lui avait cri&eacute; de se coucher sous l'arbre g&eacute;ant, elle
+ s'&eacute;tait couch&eacute;e, elle avait ouvert les bras, r&eacute;p&eacute;tant
+ la le&ccedil;on souffl&eacute;e par les herbes. Alors, si elle ne trouvait rien
+ &agrave; se reprocher, c'&eacute;tait donc le jardin qui la trahissait, qui
+ la torturait, pour la seule joie de la voir souffrir. </p>
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta, elle regarda autour d'elle. Les grandes masses sombres
+ des feuillages gardaient un silence recueilli, les sentiers, o&ugrave; des murs
+ noirs se b&acirc;tissaient, devenaient des impasses de t&eacute;n&egrave;bres;
+ les nappes de gazon, au loin, endormaient les vents qui les effleuraient. Et
+ elle tendit les mains d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment, elle eut un cri de
+ protestation. Cela ne pouvait finir ainsi. Mais sa voix s'&eacute;touffa sous
+ les arbres silencieux. Trois fois, elle conjura le Paradou de r&eacute;pondre,
+ sans qu'une explication lui v&icirc;nt des hautes branches, sans qu'une seule
+ feuille la pr&icirc;t en piti&eacute;. Puis, quand elle se fut remise &agrave;
+ r&ocirc;der, elle se sentit marcher dans la fatalit&eacute; de l'hiver. Maintenant
+ qu'elle ne questionnait plus la terre en cr&eacute;ature r&eacute;volt&eacute;e,
+ elle entendait une voix basse courant au ras du sol, la voix d'adieu des plantes,
+ qui se souhaitaient une mort heureuse. Avoir bu le soleil de toute une saison,
+ avoir v&eacute;cu toujours en fleurs, s'&ecirc;tre exhal&eacute; en un parfum
+ continu, puis s'en aller au premier tourment, avec l'espoir de repousser quelque
+ part, n'&eacute;tait-ce pas une vie assez longue, une vie bien remplie, que
+ g&acirc;terait un ent&ecirc;tement &agrave; vivre davantage? Ah! comme on devait
+ &ecirc;tre bien, morte, ayant une nuit sans fin devant soi, pour songer &agrave;
+ la courte journ&eacute;e v&eacute;cue, pour en fixer &eacute;ternellement les
+ joies fugitives! </p>
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta de nouveau, mais elle ne protesta plus, au milieu du grand
+ recueillement du Paradou. Elle croyait comprendre, &agrave; cette heure. Sans
+ doute, le jardin lui m&eacute;nageait la mort comme une jouissance supr&ecirc;me.
+ C'&eacute;tait &agrave; la mort qu'il l'avait conduite d'une si tendre fa&ccedil;on.
+ Apr&egrave;s l'amour, il n'y avait plus que la mort. Et jamais le jardin ne
+ l'avait tant aim&eacute;e; elle s'&eacute;tait montr&eacute;e ingrate en l'accusant,
+ elle restait sa fille la plus ch&egrave;re. Les feuillages silencieux, les sentiers
+ barr&eacute;s de t&eacute;n&egrave;bres, les pelouses o&ugrave; le vent s'assoupissait,
+ ne se taisaient que pour l'inviter &agrave; la joie d'un long silence. Ils la
+ voulaient avec eux, dans le repos du froid; ils r&ecirc;vaient de l'emporter,
+ roul&eacute;e parmi les feuilles s&egrave;ches, les yeux glac&eacute;s comme
+ l'eau des sources, les membres raidis comme les branches nues, le sang dormant
+ le sommeil de la s&egrave;ve. Elle vivrait leur existence jusqu'au bout, jusqu'&agrave;
+ leur mort. Peut-&ecirc;tre avaient-ils d&eacute;j&agrave; r&eacute;solu qu'&agrave;
+ la saison prochaine elle serait un rosier du parterre, un saule blond des prairies,
+ ou un jeune bouleau de la for&ecirc;t. C'&eacute;tait la grande loi de la vie:
+ elle allait mourir. </p>
+<p>Alors, une derni&egrave;re fois, elle reprit sa course &agrave; travers le
+ jardin, en qu&ecirc;te de la mort. Quelle plante odorante avait besoin de ses
+ cheveux pour accro&icirc;tre le parfum de ses feuilles? Quelle fleur lui demandait
+ le don de sa peau de satin, la blancheur pure de ses bras, la laque tendre de
+ sa gorge? A quel arbuste malade devait-elle offrir son jeune sang? Elle aurait
+ voulu &ecirc;tre utile aux herbes qui v&eacute;g&eacute;taient sur le bord des
+ all&eacute;es, se tuer l&agrave;, pour qu'une verdure pouss&acirc;t d'elle,
+ superbe, grasse, pleine d'oiseaux en mai et ardemment caress&eacute;e du soleil.
+ Mais le Paradou resta muet longtemps encore, ne se d&eacute;cidant pas &agrave;
+ lui confier dans quel dernier baiser il l'emporterait. Elle dut retourner partout,
+ refaire le p&egrave;lerinage de ses promenades. La nuit &eacute;tait presque
+ enti&egrave;rement tomb&eacute;e, et il lui semblait qu'elle entrait peu &agrave;
+ peu dans la terre. Elle monta aux grandes roches, les interrogeant, leur demandant
+ si c'&eacute;tait sur leurs lits de cailloux qu'il lui fallait expirer. Elle
+ traversa la for&ecirc;t, attendant, avec un d&eacute;sir qui ralentissait sa
+ marche, que quelque ch&ecirc;ne s'&eacute;croul&acirc;t et l'ensevel&icirc;t
+ dans la majest&eacute; de sa chute. Elle longea les rivi&egrave;res des prairies,
+ se penchant presque &agrave; chaque pas, regardant au fond des eaux si une couche
+ ne lui &eacute;tait pas pr&eacute;par&eacute;e, parmi les n&eacute;nuphars.
+ Nulle part, la mort ne l'appelait, ne lui tendait ses mains fra&icirc;ches.
+ Cependant, elle ne se trompait point. C'&eacute;tait bien le Paradou qui allait
+ lui apprendre &agrave; mourir, comme il lui avait appris &agrave; aimer. Elle
+ recommen&ccedil;a &agrave; battre les buissons, plus affam&eacute;e qu'aux matin&eacute;es
+ ti&egrave;des o&ugrave; elle cherchait l'amour. Et, tout d'un coup, au moment
+ o&ugrave; elle arrivait au parterre, elle surprit la mort, dans les parfums
+ du soir. Elle courut, elle eut un rire de volupt&eacute;. Elle devait mourir
+ avec les fleurs. </p>
+<p>D'abord, elle courut au bois de roses. L&agrave;, dans la derni&egrave;re lueur
+ du cr&eacute;puscule, elle fouilla les massifs, elle cueillit toutes les roses
+ qui s'alanguissaient aux approches de l'hiver. Elle les cueillait &agrave; terre,
+ sans se soucier des &eacute;pines; elle les cueillait devant elle, des deux
+ mains; elle les cueillait au-dessus d'elle, se haussant sur les pieds, ployant
+ les arbustes. Une telle h&acirc;te la poussait, qu'elle cassait les branches,
+ elle qui avait le respect des moindres brins d'herbe. Bient&ocirc;t elle eut
+ des roses plein les bras, un fardeau de roses sous lequel elle chancelait. Puis,
+ elle rentra au pavillon, ayant d&eacute;pouill&eacute; le bois, emportant jusqu'aux
+ p&eacute;tales tomb&eacute;s; et quand elle eut laiss&eacute; glisser sa charge
+ de roses sur le carreau de la chambre au plafond bleu, elle redescendit dans
+ le parterre. </p>
+<p>Alors, elle chercha les violettes. Elle en faisait des bouquets &eacute;normes
+ qu'elle serrait un &agrave; un contre sa poitrine. Ensuite, elle chercha les
+ oeillets, coupant tout jusqu'aux boutons, liant des gerbes g&eacute;antes d'oeillets
+ blancs, pareilles &agrave; des jattes de lait, des gerbes g&eacute;antes d'oeillets
+ rouges, pareilles &agrave; des jattes de sang. Et elle chercha encore les quarantaines,
+ les belles-de-nuit, les h&eacute;liotropes, les lis; elle prenait &agrave; poign&eacute;e
+ les derni&egrave;res tiges &eacute;panouies des quarantaines, dont elle froissait
+ sans piti&eacute; les ruches de satin; elle d&eacute;vastait les corbeilles
+ de belles-de-nuit, ouvertes &agrave; peine &agrave; l'air du soir; elle fauchait
+ le champ des h&eacute;liotropes, ramassant en tas sa moisson de fleurs; elle
+ mettait sous ses bras des paquets de lis, comme des paquets de roseaux. Lorsqu'elle
+ fut de nouveau charg&eacute;e, elle remonta au pavillon jeter, &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+ des roses, les violettes, les oeillets, les quarantaines, les belles-de-nuit,
+ les h&eacute;liotropes, les lis. Et, sans reprendre haleine, elle redescendit.
+</p>
+<p>Cette fois, elle se rendit &agrave; ce coin m&eacute;lancolique qui &eacute;tait
+ comme le cimeti&egrave;re du parterre. Un automne br&ucirc;lant y avait mis
+ une seconde pouss&eacute;e des fleurs du printemps. Elle s'acharna surtout sur
+ des plates-bandes de tub&eacute;reuses et de jacinthes, &agrave; genoux au milieu
+ des herbes, menant sa r&eacute;colte avec des pr&eacute;cautions d'avare. Les
+ tub&eacute;reuses semblaient pour elle des fleurs pr&eacute;cieuses, qui devaient
+ distiller goutte &agrave; goutte de l'or, des richesses, des biens extraordinaires.
+ Les jacinthes, toutes perl&eacute;es de leurs grains fleuris, &eacute;taient
+ comme des colliers dont chaque perle allait lui verser des joies ignor&eacute;es
+ aux hommes. Et, bien qu'elle dispar&ucirc;t dans la brass&eacute;e de jacinthes
+ et de tub&eacute;reuses qu'elle avait coup&eacute;e, elle ravagea plus loin
+ un champ de pavots, elle trouva moyen de raser encore un champ de soucis. Par-dessus
+ les tub&eacute;reuses, par-dessus les jacinthes, les soucis et les pavots s'entass&egrave;rent.
+ Elle revint en courant se d&eacute;charger dans la chambre au plafond bleu,
+ veillant &agrave; ce que le vent ne lui vol&acirc;t pas un pistil. Elle redescendit.
+</p>
+<p>Qu'allait-elle cueillir maintenant? Elle avait moissonn&eacute; le parterre
+ entier. Quand elle se haussait sur les pieds, elle ne voyait plus, sous l'ombre
+ encore grise, que le parterre mort, n'ayant plus les yeux tendres de ses roses,
+ le rire rouge de ses oeillets, les cheveux parfum&eacute;s de ses h&eacute;liotropes.
+ Pourtant, elle ne pouvait remonter les bras vides. Et elle s'attaqua aux herbes,
+ aux verdures; elle rampa, la poitrine contre le sol, cherchant dans une supr&ecirc;me
+ &eacute;treinte de passion &agrave; emporter la terre elle-m&ecirc;me. Ce fut
+ la moisson des plantes odorantes, les citronnelles, les menthes, les verveines,
+ dont elle emplissait sa jupe. Elle rencontra une bordure de baume et n'en laissa
+ pas une feuille. Elle prit m&ecirc;me deux grands fenouils, qu'elle jeta sur
+ ses &eacute;paules, ainsi que deux arbres. Si elle avait pu, entre ses dents
+ serr&eacute;es, elle aurait emmen&eacute; derri&egrave;re elle toute la nappe
+ verte du parterre. Puis, au seuil du pavillon, elle se tourna, elle jeta un
+ dernier regard sur le Paradou. Il &eacute;tait noir; la nuit, tomb&eacute;e
+ compl&egrave;tement, lui avait jet&eacute; un drap noir sur la face. Et elle
+ monta, pour ne plus redescendre. </p>
+<p>La grande chambre, bient&ocirc;t, fut par&eacute;e. Elle avait pos&eacute;
+ une lampe allum&eacute;e sur la console. Elle triait les fleurs amoncel&eacute;es
+ au milieu du carreau, elle en faisait de grosses touffes qu'elle distribuait
+ &agrave; tous les coins. D'abord, derri&egrave;re la lampe sur la console, elle
+ mit les lis, une haute dentelle qui attendrissait la lumi&egrave;re de sa puret&eacute;
+ blanche. Puis, elle porta des poign&eacute;es d'oeillets et de quarantaines
+ sur le vieux canap&eacute;, dont l'&eacute;toffe peinte &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+ sem&eacute;e de bouquets rouges, fan&eacute;s depuis cent ans; et l'&eacute;toffe
+ disparut, le canap&eacute; allongea contre le mur un massif de quarantaines
+ h&eacute;riss&eacute; d'oeillets. Elle rangea alors les quatre fauteuils devant
+ l'alc&ocirc;ve; elle emplit le premier de soucis, le second de pavots, le troisi&egrave;me
+ de belles-de-nuit, le quatri&egrave;me d'h&eacute;liotropes; les fauteuils,
+ noy&eacute;s, ne montrant que des bouts de leurs bras, semblaient des bornes
+ de fleurs. Enfin, elle songea au lit. Elle roula pr&egrave;s du chevet une petite
+ table, sur laquelle elle dressa un tas &eacute;norme de violettes. Et, &agrave;
+ larges brass&eacute;es, elle couvrit enti&egrave;rement le lit de toutes les
+ jacinthes et de toutes les tub&eacute;reuses qu'elle avait apport&eacute;es;
+ la couche &eacute;tait si &eacute;paisse, qu'elle d&eacute;bordait sur le devant,
+ aux pieds, &agrave; la t&ecirc;te, dans la ruelle, laissant couler des tra&icirc;n&eacute;es
+ de grappes. Le lit n'&eacute;tait plus qu'une grande floraison. Cependant, les
+ roses restaient. Elle les jeta au hasard, un peu partout; elle ne regardait
+ m&ecirc;me pas o&ugrave; elles tombaient; la console, le canap&eacute;, les
+ fauteuils, en re&ccedil;urent; un coin du lit en fut inond&eacute;. Pendant
+ quelques minutes, il plut des roses, &agrave; grosses touffes, une averse de
+ fleurs lourdes comme des gouttes d'orage, qui faisaient des mares dans les trous
+ du carreau. Mais le tas ne diminuant gu&egrave;re, elle finit par en tresser
+ des guirlandes qu'elle pendit aux murs. Les Amours de pl&acirc;tre qui polissonnaient
+ au-dessus de l'alc&ocirc;ve eurent des guirlandes de roses au cou, aux bras,
+ autour des reins; leurs ventres nus, leurs culs nus furent tout habill&eacute;s
+ de roses. Le plafond bleu, les panneaux ovales encadr&eacute;s de noeuds de
+ ruban couleur chair, les peintures &eacute;rotiques mang&eacute;es par le temps,
+ se trouv&egrave;rent tendus d'un manteau de roses, d'une draperie de roses.
+ La grande chambre &eacute;tait par&eacute;e. Maintenant, elle pouvait y mourir.
+</p>
+<p>Un instant, elle resta debout, regardant autour d'elle. Elle songeait, elle
+ cherchait si la mort &eacute;tait l&agrave;. Et elle ramassa les verdures odorantes,
+ les citronnelles, les menthes, les verveines, les baumes, les fenouils; elle
+ les tordit, les plia, en fabriqua des tampons, &agrave; l'aide desquels elle
+ alla boucher les moindres fentes, les moindres trous de la porte et des fen&ecirc;tres.
+ Puis, elle tira les rideaux de calicot blanc, cousus &agrave; gros points. Et,
+ muette, sans un soupir, elle se coucha sur le lit, sur la floraison des jacinthes
+ et des tub&eacute;reuses. </p>
+<p>L&agrave;, ce fut une volupt&eacute; derni&egrave;re. Les yeux grands ouverts,
+ elle souriait &agrave; la chambre. Comme elle avait aim&eacute;, dans cette
+ chambre! Comme elle y mourait heureuse! A cette heure, rien d'impur ne lui venait
+ plus des Amours de pl&acirc;tre, rien de troublant ne descendait plus des peintures,
+ o&ugrave; des membres de femme se vautraient. Il n'y avait, sous le plafond
+ bleu, que le parfum &eacute;touffant des fleurs. Et il semblait que ce parfum
+ ne f&ucirc;t autre que l'odeur d'amour ancien dont l'alc&ocirc;ve &eacute;tait
+ toujours rest&eacute;e ti&egrave;de, une odeur grandie, centupl&eacute;e, devenue
+ si forte, qu'elle soufflait l'asphyxie. Peut-&ecirc;tre &eacute;tait-ce l'haleine
+ de la dame morte l&agrave;, il y avait un si&egrave;cle. Elle se trouvait ravie
+ &agrave; son tour, dans cette haleine. Ne bougeant point, les mains jointes
+ sur son coeur, elle continuait &agrave; sourire, elle &eacute;coutait les parfums
+ qui chuchotaient dans sa t&ecirc;te bourdonnante. Ils lui jouaient une musique
+ &eacute;trange de senteurs qui l'endormait lentement, tr&egrave;s doucement.
+ D'abord, c'&eacute;tait un pr&eacute;lude gai, enfantin: ses mains, qui avaient
+ tordu les verdures odorantes, exhalaient l'&acirc;pret&eacute; des herbes foul&eacute;es,
+ lui contaient ses courses de gamine au milieu des sauvageries du Paradou. Ensuite,
+ un chant de fl&ucirc;te se faisait entendre, de petites notes musqu&eacute;es
+ qui s'&eacute;grenaient du tas de violettes pos&eacute; sur la table, pr&egrave;s
+ du chevet; et cette fl&ucirc;te, brodant sa m&eacute;lodie sur l'haleine calme,
+ l'accompagnement r&eacute;gulier des lis de la console, chantait les premiers
+ charmes de son amour, le premier aveu, le premier baiser sous la futaie. Mais
+ elle suffoquait davantage, la passion arrivait avec l'&eacute;clat brusque des
+ oeillets, &agrave; l'odeur poivr&eacute;e, dont la voix de cuivre dominait un
+ moment toutes les autres. Elle croyait qu'elle allait agoniser dans la phrase
+ maladive des soucis et des pavots, qui lui rappelait les tourments de ses d&eacute;sirs.
+ Et, brusquement, tout s'apaisait, elle respirait plus librement, elle glissait
+ &agrave; une douceur plus grande, berc&eacute;e par une gamme descendante des
+ quarantaines, se ralentissant, se noyant, jusqu'&agrave; un cantique adorable
+ des h&eacute;liotropes, dont les haleines de vanille disaient l'approche des
+ noces. Les belles-de-nuit piquaient &ccedil;&agrave; et l&agrave; un trille
+ discret. Puis, il y eut un silence. Les roses, languissamment, firent leur entr&eacute;e.
+ Du plafond coul&egrave;rent des voix, un choeur lointain. C'&eacute;tait un
+ ensemble large, qu'elle &eacute;couta au d&eacute;but avec un l&eacute;ger frisson.
+ Le choeur s'enfla, elle fut bient&ocirc;t tout vibrante des sonorit&eacute;s
+ prodigieuses qui &eacute;clataient autour d'elle. Les noces &eacute;taient venues,
+ les fanfares des roses annon&ccedil;aient l'instant redoutable. Elle, les mains
+ de plus en plus serr&eacute;es contre son coeur, p&acirc;m&eacute;e, mourante,
+ haletait. Elle ouvrait la bouche, cherchant le baiser qui devait l'&eacute;touffer,
+ quand les jacinthes et les tub&eacute;reuses fum&egrave;rent, l'envelopp&egrave;rent
+ d'un dernier soupir, si profond, qu'il couvrit le choeur des roses. Albine &eacute;tait
+ morte dans le hoquet supr&ecirc;me des fleurs. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XV.</h3>
+<p>
+ Le lendemain, vers trois heures, la Teuse et Fr&egrave;re Archangias, qui causaient
+ sur le perron du presbyt&egrave;re, virent le cabriolet du docteur Pascal traverser
+ le village, au grand galop du cheval. De violents coups de fouet sortaient de
+ la capote baiss&eacute;e. </p>
+<p>-- O&ugrave; court-il donc comme &ccedil;a? murmura la vieille servante. Il
+ va se casser le cou. </p>
+<p>Le cabriolet &eacute;tait arriv&eacute; au bas du tertre, sur lequel l'&eacute;glise
+ &eacute;tait b&acirc;tie. Brusquement, le cheval se cabra, s'arr&ecirc;ta; et
+ la t&ecirc;te du docteur, toute blanche, toute &eacute;bouriff&eacute;e, s'allongea
+ sous la capote. </p>
+<p>-- Serge est-il l&agrave;? cria-t-il d'une voix furieuse. </p>
+<p>La Teuse s'&eacute;tait avanc&eacute;e au bord du tertre. </p>
+<p>-- Monsieur le cur&eacute; est dans sa chambre, r&eacute;pondit-elle. Il doit
+ lire son br&eacute;viaire... Vous avez quelque chose &agrave; lui dire? Voulez-vous
+ que je l'appelle? </p>
+<p>L'oncle Pascal, dont le visage paraissait boulevers&eacute;, eut un geste terrible
+ de sa main droite, qui tenait le fouet. Il reprit, se penchant davantage, au
+ risque de tomber: </p>
+<p>-- Ah! il lit son br&eacute;viaire!... Non, ne l'appelez pas. Je l'&eacute;tranglerais,
+ et c'est inutile... J'ai &agrave; lui dire qu'Albine est morte, entendez-vous!
+ Dites-lui qu'elle est morte, de ma part! </p>
+<p>Et il disparut, il lan&ccedil;a &agrave; son cheval un si rude coup de fouet,
+ que la b&ecirc;te s'emporta. Mais, vingt pas plus loin, il l'arr&ecirc;ta de
+ nouveau, allongeant encore la t&ecirc;te, criant plus fort: </p>
+<p>-- Dites-lui aussi de ma part qu'elle &eacute;tait enceinte! &Ccedil;a lui
+ fera plaisir. </p>
+<p>Le cabriolet reprit sa course folle. Il montait avec des cahots inqui&eacute;tants
+ la route pierreuse des coteaux, qui menait au Paradou. La Teuse &eacute;tait
+ rest&eacute;e toute suffoqu&eacute;e. Fr&egrave;re Archangias ricanait, en fixant
+ sur elle des yeux o&ugrave; flambait une joie farouche. Et elle le poussa, elle
+ faillit le faire tomber, le long des marches du perron. </p>
+<p>-- Allez-vous-en, b&eacute;gayait-elle, se f&acirc;chant &agrave; son tour,
+ se soulageant sur lui. Je finirai par vous d&eacute;tester, vous!... Est-il
+ possible de se r&eacute;jouir de la mort du monde! Moi, je ne l'aimais pas cette
+ fille. Mais quand on meurt &agrave; son &acirc;ge, ce n'est pas gai... Allez-vous-en,
+ tenez! Ne riez plus comme &ccedil;a, ou je vous jette mes ciseaux &agrave; la
+ figure! </p>
+<p>C'&eacute;tait vers une heure seulement qu'un paysan, venu &agrave; Plassans
+ pour vendre ses l&eacute;gumes, avait appris au docteur Pascal la mort d'Albine,
+ en ajoutant que Jeanbernat le demandait. Maintenant, le docteur se sentait un
+ peu soulag&eacute; par le cri qu'il venait de jeter, en passant devant l'&eacute;glise.
+ Il s'&eacute;tait d&eacute;tourn&eacute; de son chemin, afin de se donner cette
+ satisfaction. Il se reprochait cette mort comme un crime dans lequel il aurait
+ tremp&eacute;. Tout le long de la route, il n'avait cess&eacute; de s'accabler
+ d'injures, s'essuyant les yeux pour voir clair &agrave; conduire son cheval,
+ poussant le cabriolet sur les tas de pierres, avec la sourde envie de culbuter
+ et de se casser quelque membre. Lorsqu'il se fut engag&eacute; dans le chemin
+ creux longeant la muraille interminable du parc, une esp&eacute;rance lui vint.
+ Peut-&ecirc;tre qu'Albine n'&eacute;tait qu'en syncope. Le paysan lui avait
+ cont&eacute; qu'elle s'&eacute;tait asphyxi&eacute;e avec des fleurs. Ah! s'il
+ arrivait &agrave; temps, s'il pouvait la sauver! Et il tapait f&eacute;rocement
+ sur son cheval, comme s'il e&ucirc;t tap&eacute; sur lui. </p>
+<p>La journ&eacute;e &eacute;tait fort belle. Ainsi qu'aux beaux jours de mai,
+ le pavillon lui apparut tout baign&eacute; de soleil. Mais le lierre qui montait
+ jusqu'au toit avait des feuilles tach&eacute;es de rouille, et les mouches &agrave;
+ miel ne ronflaient plus autour des girofl&eacute;es, grandies entre les fentes.
+ Il attacha vivement son cheval, il poussa la barri&egrave;re du petit jardin.
+ C'&eacute;tait toujours ce grand silence, dans lequel Jeanbernat fumait sa pipe.
+ Seulement, le vieux n'&eacute;tait plus l&agrave;, sur son banc, devant ses
+ salades. </p>
+<p>-- Jeanbernat! appela le docteur. </p>
+<p>Personne ne r&eacute;pondit. Alors, en entrant dans le vestibule, il vit une
+ chose qu'il n'avait jamais vue. Au fond du couloir, au bas de la cage noire
+ de l'escalier, une porte &eacute;tait ouverte sur le Paradou; l'immense jardin,
+ sous le soleil p&acirc;le, roulait ses feuilles jaunes, &eacute;tendait sa m&eacute;lancolie
+ d'automne. Il franchit le seuil de cette porte, il fit quelques pas sur l'herbe
+ humide. </p>
+<p>-- Ah! c'est vous, docteur! dit la voix calme de Jeanbernat. </p>
+<p>Le vieux, &agrave; grands coups de b&ecirc;che, creusait un trou, au pied d'un
+ m&ucirc;rier. Il avait redress&eacute; sa haute taille, en entendant des pas.
+ Puis, il s'&eacute;tait remis &agrave; la besogne, enlevant d'un seul effort
+ une motte &eacute;norme de terre grasse. </p>
+<p>-- Que faites-vous donc l&agrave;? demanda le docteur Pascal. </p>
+<p>Jeanbernat se redressa de nouveau. Il essuyait la sueur de son front sur la
+ manche de sa veste. </p>
+<p>-- Je fais un trou, r&eacute;pondit-il simplement. Elle a toujours aim&eacute;
+ le jardin. Elle sera bien l&agrave; pour dormir. </p>
+<p>Le docteur sentit l'&eacute;motion l'&eacute;trangler. Il resta un instant
+ au bord de la fosse, sans pouvoir parler. Il regardait Jeanbernat donner ses
+ rudes coups de b&ecirc;che. </p>
+<p>-- O&ugrave; est-elle? dit-il enfin. </p>
+<p>-- L&agrave;-haut, dans sa chambre. Je l'ai laiss&eacute;e sur le lit. Je veux
+ que vous lui &eacute;coutiez le coeur, avant de la mettre l&agrave;-dedans...
+ Moi, j'ai &eacute;cout&eacute; je n'ai rien entendu. </p>
+<p>Le docteur monta. La chambre n'avait pas &eacute;t&eacute; touch&eacute;e.
+ Seule, une fen&ecirc;tre &eacute;tait ouverte. Les fleurs, fan&eacute;es, &eacute;touff&eacute;es
+ dans leur propre parfum, ne mettaient plus l&agrave; que la senteur fade de
+ leur chair morte. Au fond de l'alc&ocirc;ve, pourtant, restait une chaleur d'asphyxie,
+ qui semblait couler dans la chambre et s'&eacute;chapper encore par minces filets
+ de fum&eacute;e. Albine, tr&egrave;s blanche, les mains sur son coeur, dormait
+ avec un sourire, au milieu de sa couche de jacinthes et de tub&eacute;reuses.
+ Et elle &eacute;tait bien heureuse, elle &eacute;tait bien morte. Debout devant
+ le lit, le docteur la regarda longuement, avec cette fixit&eacute; des savants
+ qui tentent des r&eacute;surrections. Puis, il ne voulut pas m&ecirc;me d&eacute;ranger
+ ses mains jointes; il la baisa au front, &agrave; cette place que sa maternit&eacute;
+ avait d&eacute;j&agrave; tach&eacute;e d'une ombre l&eacute;g&egrave;re. En
+ bas, dans le jardin, la b&ecirc;che de Jeanbernat enfon&ccedil;ait toujours
+ ses coups sourds et r&eacute;guliers. </p>
+<p>Cependant, au bout d'un quart d'heure, le vieux monta. Il avait fini sa besogne.
+ Il trouva le docteur assis devant le lit, plong&eacute; dans une telle songerie,
+ qu'il paraissait ne pas sentir les grosses larmes coulant une &agrave; une sur
+ ses joues. Les deux hommes n'&eacute;chang&egrave;rent qu'un regard. Puis, apr&egrave;s
+ un silence: </p>
+<p>-- Allez, j'avais raison, dit lentement Jeanbernat, r&eacute;p&eacute;tant
+ son geste large, il n'y a rien, rien, rien... Tout &ccedil;a, c'est de la farce.
+</p>
+<p>Il restait debout, il ramassait les roses tomb&eacute;es du lit, qu'il jetait
+ une &agrave; une sur les jupes d'Albine. </p>
+<p>-- Les fleurs, &ccedil;a ne vit qu'un jour, dit-il encore; tandis que les mauvaises
+ orties comme moi, &ccedil;a use les pierres o&ugrave; &ccedil;a pousse... Maintenant,
+ bonsoir, je puis crever. On m'a souffl&eacute; mon dernier coin de soleil. C'est
+ de la farce. </p>
+<p>Et il s'assit &agrave; son tour. Il ne pleurait pas, il avait le d&eacute;sespoir
+ raide d'un automate dont la m&eacute;canique se casse. Machinalement, il allongea
+ la main, il prit un livre sur la petite table couverte de violettes. C'&eacute;tait
+ un des bouquins du grenier, un volume d&eacute;pareill&eacute; d'Holbach!, qu'il
+ lisait depuis le matin, en veillant le corps d'Albine. Comme le docteur se taisait
+ toujours, accabl&eacute;, il se remit &agrave; tourner les pages. Mais une id&eacute;e
+ lui vint tout d'un coup. </p>
+<p>-- Si vous m'aidiez, dit-il au docteur, nous la descendrions &agrave; nous
+ deux, nous l'enterrerions avec toutes ces fleurs. </p>
+<p>L'oncle Pascal eut un frisson. Il expliqua qu'il n'&eacute;tait pas permis
+ de garder ainsi les morts. </p>
+<p>-- Comment, ce n'est pas permis! cria le vieux. Eh bien! je me le permettrai!...
+ Est-ce qu'elle n'est pas &agrave; moi? Est-ce que vous croyez que je vais me
+ la laisser prendre par les cur&eacute;s? Qu'ils essayent, s'ils veulent &ecirc;tre
+ re&ccedil;us &agrave; coups de fusil. </p>
+<p>Il s'&eacute;tait lev&eacute;, il brandissait terriblement son livre. Le docteur
+ lui saisit les mains, les serra contre les siennes, en le conjurant de se calmer.
+ Pendant longtemps, il parla, disant tout ce qui lui venait aux l&egrave;vres;
+ il s'accusait, il laissait &eacute;chapper des lambeaux d'aveux, il revenait
+ vaguement &agrave; ceux qui avaient tu&eacute; Albine. </p>
+<p>-- Ecoutez, dit-il enfin, elle n'est plus &agrave; vous, il faut la leur rendre.
+</p>
+<p>Mais Jeanbernat hochait la t&ecirc;te, refusant du geste. Il &eacute;tait &eacute;branl&eacute;,
+ cependant. Il finit par dire: </p>
+<p>-- C'est bien. Qu'ils la prennent et qu'elle leur casse les bras! Je voudrais
+ qu'elle sort&icirc;t de leur terre pour les tuer tous de peur... D'ailleurs,
+ j'ai une affaire &agrave; r&eacute;gler l&agrave;-bas. J'irai demain... Adieu,
+ docteur. Le trou sera pour moi. </p>
+<p>Et, quand le docteur fut parti, il se rassit au chevet de la morte, et reprit
+ gravement la lecture de son livre. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XVI. </h3>
+<p>
+ Ce matin-l&agrave;, il y avait un grand remue-m&eacute;nage, dans la basse-cour
+ du presbyt&egrave;re. Le boucher des Artaud venait de tuer Mathieu, le cochon,
+ sous le hangar. D&eacute;sir&eacute;e, enthousiasm&eacute;e, avait tenu les
+ pieds de Mathieu, pendant qu'on le saignait, le baisant sur l'&eacute;chine
+ pour qu'il sentit moins le couteau, lui disant qu'il fallait bien qu'on le tu&acirc;t,
+ maintenant qu'il &eacute;tait si gras. Personne comme elle ne tranchait la t&ecirc;te
+ d'une oie d'un seul coup de hachette, ou n'ouvrait le gosier d'une poule avec
+ une paire de ciseaux. Son amour des b&ecirc;tes acceptait tr&egrave;s gaillardement
+ ce massacre. C'&eacute;tait n&eacute;cessaire, disait-elle; &ccedil;a faisait
+ de la place aux petits qui poussaient. Et elle &eacute;tait tr&egrave;s gaie.
+</p>
+<p>-- Mademoiselle, grondait la Teuse &agrave; chaque minute, vous allez vous
+ faire mal. &Ccedil;a n'a pas de bon sens, de se mettre dans un &eacute;tat pareil,
+ parce qu'on tue un cochon. Vous &ecirc;tes rouge comme si vous aviez dans&eacute;
+ tout un soir. </p>
+<p>Mais D&eacute;sir&eacute;e tapait des mains, tournait, s'occupait. La Teuse,
+ elle, avait les jambes qui lui rentraient dans le corps, ainsi qu'elle le disait.
+ Depuis le matin six heures, elle roulait sa masse &eacute;norme, de la cuisine
+ &agrave; la basse-cour. Elle devait faire le boudin. C'&eacute;tait elle qui
+ avait battu le sang, deux larges terrines toutes roses au grand soleil. Et jamais
+ elle n'aurait fini, parce que mademoiselle l'appelait toujours, pour des riens.
+ Il faut dire qu'&agrave; l'heure m&ecirc;me o&ugrave; le boucher saignait Mathieu,
+ D&eacute;sir&eacute;e avait eu une grosse &eacute;motion, en entrant dans l'&eacute;curie.
+ Lise, la vache, &eacute;tait en train d'y accoucher. Alors, saisie d'une joie
+ extraordinaire, elle avait achev&eacute; de perdre la t&ecirc;te. </p>
+<p>-- Un s'en va, un autre arrive! cria-t-elle, sautant, pirouettant sur elle-m&ecirc;me.
+ Mais viens donc voir, la Teuse! </p>
+<p>Il &eacute;tait onze heures. Par moments, un chant sortait de l'&eacute;glise.
+ On saisissait un murmure confus de voix d&eacute;sol&eacute;es, un balbutiement
+ de pri&egrave;re, d'o&ugrave; montaient brusquement des lambeaux de phrases
+ latines, jet&eacute;s &agrave; pleine voix. </p>
+<p>-- Viens donc! r&eacute;p&eacute;ta D&eacute;sir&eacute;e pour la vingti&egrave;me
+ fois. </p>
+<p>-- Il faut que j'aille sonner, murmura la vieille servante; jamais je n'aurai
+ fini... Qu'est-ce que vous voulez encore, mademoiselle? </p>
+<p>Mais elle n'attendit pas la r&eacute;ponse. Elle se jeta au milieu d'une bande
+ de poules, qui buvaient goul&ucirc;ment le sang, dans les terrines. Elle les
+ dispersa &agrave; coups de pied, furieuse. Puis elle couvrit les terrines, en
+ disant: </p>
+<p>-- Ah bien! au lieu de me tourmenter vous feriez mieux de veiller sur ces gueuses...
+ Si vous les laissez faire, vous n'aurez pas de boudin, comprenez-vous! </p>
+<p>D&eacute;sir&eacute;e riait. Quand les poules auraient bu un peu de sang, le
+ grand mal! &Ccedil;a les engraissait. Puis, elle voulut emmener la Teuse aupr&egrave;s
+ de la vache. Celle-ci se d&eacute;battait. </p>
+<p>-- Il faut que j'aille sonner... L'enterrement va sortir. Vous entendez bien.
+</p>
+<p>A ce moment, dans l'&eacute;glise, les voix grandirent, tr&ocirc;n&egrave;rent
+ sur un ton mourant. Un bruit de pas arriva, tr&egrave;s distinct. </p>
+<p>-- Non, regarde, insistait D&eacute;sir&eacute;e en la poussant vers l'&eacute;curie.
+ Dis-moi ce qu'il faut que je fasse. </p>
+<p>La vache, &eacute;tendue sur la liti&egrave;re, tourna la t&ecirc;te, les suivit
+ de ses gros yeux. Et D&eacute;sir&eacute;e pr&eacute;tendait qu'elle avait pour
+ s&ucirc;r besoin de quelque chose. Peut-&ecirc;tre qu'on aurait pu l'aider,
+ pour qu'elle souffr&icirc;t moins. La Teuse haussait les &eacute;paules. Est-ce
+ que les b&ecirc;tes ne savaient pas faire leurs affaires elles-m&ecirc;mes!
+ Il ne fallait pas la tourmenter, voil&agrave; tout. Elle se dirigeait enfin
+ vers la sacristie, lorsqu'en repassant devant le hangar, elle jeta un nouveau
+ cri. </p>
+<p>-- Tenez, tenez! dit-elle, le poing tendu. Ah! la gredine! </p>
+<p>Sous le hangar, Mathieu, en attendant qu'on le grill&acirc;t, s'allongeait,
+ tomb&eacute; sur le dos, les pattes en l'air. Le trou du couteau, &agrave; son
+ cou, &eacute;tait tout frais, avec des gouttes de sang qui perlaient. Et une
+ petite poule blanche, l'air tr&egrave;s d&eacute;licat, piquait une &agrave;
+ une les gouttes de sang. </p>
+<p>-- Pardi! elle se r&eacute;gale, dit simplement D&eacute;sir&eacute;e. </p>
+<p>Elle s'&eacute;tait pench&eacute;e, elle donnait des tapes sur le ventre ballonn&eacute;
+ du cochon, en ajoutant: </p>
+<p>-- Hein! mon gros, tu leur as assez de fois vol&eacute; leur soupe pour qu'elles
+ te mangent un peu le cou maintenant. </p>
+<p>La Teuse &ocirc;ta rapidement son tablier, dont elle enveloppa le cou de Mathieu.
+ Ensuite, elle se h&acirc;ta, elle disparut dans l'&eacute;glise. La grande porte
+ venait de crier sur ses gonds rouill&eacute;s, une bouff&eacute;e de chant s'&eacute;largissait
+ en plein air, au milieu du soleil calme. Et, tout d'un coup, la cloche se mit
+ &agrave; sonner, &agrave; coups r&eacute;guliers. D&eacute;sir&eacute;e, qui
+ &eacute;tait rest&eacute;e agenouill&eacute;e devant le cochon, lui tapant toujours
+ sur le ventre, avait lev&eacute; la t&ecirc;te, &eacute;coutait, sans cesser
+ de sourire. Puis, se voyant seule, ayant regard&eacute; sournoisement autour
+ d'elle, elle se glissa dans l'&eacute;curie, dont elle referma la porte sur
+ elle. Elle allait aider la vache. </p>
+<p>La petite grille du cimeti&egrave;re, qu'on avait voulu ouvrir toute grande,
+ pour laisser passer le corps, pendait contre le mur, &agrave; demi arrach&eacute;e.
+ Dans le champ vide, le soleil dormait, sur les herbes s&egrave;ches. Le convoi
+ entra, en psalmodiant le dernier verset du <i>Miserere</i>. Et il y eut un
+ silence. </p>
+<p>-- <i>Requiem oeternam dona ei, Domine</i>, reprit d'une voix grave l'abb&eacute;
+ Mouret. </p>
+<p>-- <i>Et lux perpetua luceat ei</i>, ajouta Fr&egrave;re Archangias, avec
+ un mugissement de chantre. </p>
+<p>D'abord, Vincent s'avan&ccedil;ait, en surplis, portant la croix, une grande
+ croix de cuivre &agrave; moiti&eacute; d&eacute;sargent&eacute;e, qu'il levait
+ &agrave; deux mains, tr&egrave;s haut. Puis, marchait l'abb&eacute; Mouret,
+ p&acirc;le dans sa chasuble noire, la t&ecirc;te droite, chantant sans un tremblement
+ des l&egrave;vres, les yeux fix&eacute;s au loin, devant lui. Le cierge allum&eacute;
+ qu'il tenait tachait &agrave; peine le plein jour d'une goutte chaude. Et, &agrave;
+ deux pas, le touchant presque, venait le cercueil d'Albine, que quatre paysans
+ portaient sur une sorte de brancard peint en noir. Le cercueil mal recouvert
+ par un drap trop court montrait, aux pieds, le sapin neuf de ses planches, dans
+ lequel les t&ecirc;tes des clous mettaient des &eacute;tincelles d'acier. Au
+ milieu du drap, des fleurs &eacute;taient sem&eacute;es, des poign&eacute;es
+ de roses blanches, de jacinthes et de tub&eacute;reuses, prises au lit m&ecirc;me
+ de la morte. </p>
+<p>-- Faites donc attention! cria Fr&egrave;re Archangias aux paysans, lorsque
+ ceux-ci pench&egrave;rent un peu le brancard, pour qu'il p&ucirc;t passer, sans
+ s'accrocher &agrave; la grille. Vous allez tout flanquer par terre! </p>
+<p>Et il retint le cercueil de sa grosse main. Il portait l'aspersoir, faute d'un
+ second clerc; et il rempla&ccedil;ait &eacute;galement le chantre, le garde-champ&ecirc;tre,
+ qui n'avait pu venir. </p>
+<p>-- Entrez aussi, vous autres, dit-il en se tournant. </p>
+<p>C'&eacute;tait un autre convoi, le petit de la Rosalie, mort la veille, dans
+ une crise de convulsions. Il y avait l&agrave;, la m&egrave;re, le p&egrave;re,
+ la vieille Brichet, Catherine, et deux grandes filles, la Rousse et Lisa. Ces
+ derni&egrave;res tenaient le cercueil du petit, chacune par un bout. </p>
+<p>Brusquement, les voix tomb&egrave;rent. Il y eut un nouveau silence. La cloche
+ sonnait toujours, sans se presser, d'une fa&ccedil;on navr&eacute;e. Le convoi
+ traversa tout le cimeti&egrave;re, se dirigeant vers l'angle que formaient l'&eacute;glise
+ et le mur de la basse-cour. Des vols de sauterelles s'envolaient, des l&eacute;zards
+ rentraient vivement dans leurs trous. Une chaleur, lourde encore, pesait sur
+ ce coin de terre grasse. Les petits bruits des herbes cass&eacute;es sous le
+ pi&eacute;tinement du cort&egrave;ge prenaient un murmure de sanglots &eacute;touff&eacute;s.
+</p>
+<p>-- L&agrave;, arr&ecirc;tez-vous, dit le Fr&egrave;re en barrant le chemin
+ aux deux grandes filles qui tenaient le petit. Attendez votre tour. Vous n'avez
+ pas besoin d'&ecirc;tre dans nos jambes. </p>
+<p>Et les grandes filles pos&egrave;rent le petit &agrave; terre. La Rosalie,
+ Fortun&eacute; et la vieille Brichet s'arr&ecirc;t&egrave;rent au milieu du
+ cimeti&egrave;re, tandis que Catherine suivait sournoisement Fr&egrave;re Archangias.
+ La fosse d'Albine &eacute;tait creus&eacute;e &agrave; gauche de la tombe de
+ l'abb&eacute; Caffin, dont la pierre blanche semblait au soleil toute sem&eacute;e
+ de paillettes d'argent. Le trou b&eacute;ant, frais du matin, s'ouvrait parmi
+ de grosses touffes d'herbe; sur le bord, de hautes plantes, &agrave; demi arrach&eacute;es,
+ penchaient leurs tiges; au fond, une fleur &eacute;tait tomb&eacute;e, tachant
+ le noir de la terre de ses p&eacute;tales rouges. Lorsque l'abb&eacute; Mouret
+ s'avan&ccedil;a, la terre molle c&eacute;da sous ses pieds; il dut reculer,
+ pour ne pas rouler dans la fosse. </p>
+<p>-- <i>Ego sum...</i> entonna-t-il d'une voix pleine, qui dominait les lamentations
+ de la cloche. </p>
+<p>Et, pendant l'antienne, les assistants instinctivement jetaient des coups d'oeil
+ furtifs au fond du trou, vide encore. Vincent, qui avait plant&eacute; la croix
+ au pied de la fosse, en face du pr&ecirc;tre, poussait du soulier de petits
+ filets de terre, qu'il s'amusait &agrave; regarder tomber; et cela faisait rire
+ Catherine, pench&eacute;e derri&egrave;re lui, pour mieux voir. Les paysans
+ avaient pos&eacute; la bi&egrave;re sur l'herbe. Ils s'&eacute;tiraient les
+ bras, pendant que Fr&egrave;re Archangias pr&eacute;parait l'aspersoir. </p>
+<p>-- Ici, Voriau! appela Fortun&eacute;. </p>
+<p>Le grand chien noir, qui &eacute;tait all&eacute; flairer la bi&egrave;re,
+ revint en rechignant. </p>
+<p>-- Pourquoi a-t-on amen&eacute; ce chien? s'&eacute;cria Rosalie. </p>
+<p>- Pardi! il nous a suivis, dit Lisa, en s'&eacute;gayant discr&egrave;tement.
+</p>
+<p>Tout ce monde causait &agrave; demi-voix, autour du cercueil du petit. Le p&egrave;re
+ et la m&egrave;re l'oubliaient par moments; puis, ils se taisaient, quand ils
+ le retrouvaient l&agrave;, entre eux, &agrave; leurs pieds. </p>
+<p>-- Et le p&egrave;re Bambousse n'a pas voulu venir? demanda la Rousse. </p>
+<p>La vieille Brichet leva les yeux au ciel. </p>
+<p>-- Il parlait de tout casser, hier, quand le petit est mort, murmura-t-elle.
+ Non, ce n'est pas un bon homme, je le dis devant vous, Rosalie... Est-ce qu'il
+ n'a pas failli m'&eacute;trangler, en criant qu'on l'avait vol&eacute;, qu'il
+ aurait donn&eacute; un de ses champs de bl&eacute;, pour que le petit mour&ucirc;t
+ trois jours avant la noce! </p>
+<p>-- On ne pouvait pas savoir, dit d'un air malin le grand Fortun&eacute;. </p>
+<p>-- Qu'est-ce que &ccedil;a fait que le vieux se f&acirc;che! ajouta Rosalie.
+ Nous sommes mari&eacute;s tout de m&ecirc;me, maintenant. </p>
+<p>Ils se souriaient par-dessus la petite bi&egrave;re, les yeux luisants. Lisa
+ et la Rousse se pouss&egrave;rent du coude. Tous redevinrent tr&egrave;s s&eacute;rieux.
+ Fortun&eacute; avait pris une motte de terre pour chasser Voriau, qui r&ocirc;dait
+ &agrave; pr&eacute;sent parmi les vieilles dalles. </p>
+<p>-- Ah! voil&agrave; que &ccedil;a va &ecirc;tre fini, souffla tr&egrave;s bas
+ la Rousse. </p>
+<p>Devant la fosse, l'abb&eacute; Mouret achevait le <i>De profundis</i>. Puis,
+ il s'approcha du cercueil, &agrave; pas lents, se redressa, le regarda un instant,
+ sans un battement de paupi&egrave;res. Il semblait plus grand, il avait une
+ s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de visage qui le transfigurait. </p>
+<p>Et il se baissa, il ramassa une poign&eacute;e de terre qu'il sema sur la bi&egrave;re
+ en forme de croix. Il r&eacute;citait, d'une voix si claire, que pas une syllabe
+ ne fut perdue: </p>
+<p>-- <i>Revertitur in terram suam unde erat, et spiritus redit ad Deum qui dedit
+ illum. </i></p>
+<p>Un frisson avait couru parmi les assistants. Lisa r&eacute;fl&eacute;chissait,
+ disant d'un air ennuy&eacute;: </p>
+<p>-- &Ccedil;a n'est pas gai tout de m&ecirc;me, quand on pense qu'on y passera
+ &agrave; son tour. </p>
+<p>Fr&egrave;re Archangias avait tendu l'aspersoir au pr&ecirc;tre. Celui-ci le
+ secoua au-dessus du corps, &agrave; plusieurs reprises. Il murmura: </p>
+<p>-- <i>Requiescat in pace.</i> </p>
+<p>-- Amen, r&eacute;pondirent &agrave; la fois Vincent et le Fr&egrave;re, d'un
+ ton si aigu et d'un ton si grave, que Catherine dut se mettre le poing sur la
+ bouche, pour ne pas &eacute;clater. </p>
+<p>-- Non, non, ce n'est pas gai, continuait Lisa... Il n'y a seulement personne,
+ &agrave; cet enterrement. Sans nous, le cimeti&egrave;re serait vide. </p>
+<p>-- On raconte qu'elle s'est tu&eacute;e, dit la vieille Brichet. </p>
+<p>-- Oui, je sais, interrompit la Rousse. Le Fr&egrave;re ne voulait pas qu'on
+ l'enterr&acirc;t avec les chr&eacute;tiens. Mais monsieur le cur&eacute; a r&eacute;pondu
+ que l'&eacute;ternit&eacute; &eacute;tait pour tout le monde. J'&eacute;tais
+ l&agrave;... N'importe, le Philosophe aurait pu venir. </p>
+<p>Mais la Rosalie les fit taire en murmurant: </p>
+<p>-- Eh! regardez, le voil&agrave;, le Philosophe! </p>
+<p>En effet, Jeanbernat entrait dans le cimeti&egrave;re. Il marcha droit au groupe
+ qui se tenait autour de la fosse. Il avait son pas gaillard, si souple encore,
+ qu'il ne faisait aucun bruit. Quand il se fut avanc&eacute;, il demeura debout
+ derri&egrave;re Fr&egrave;re Archangias, dont il sembla couver un instant la
+ nuque des yeux. Puis, comme l'abb&eacute; Mouret achevait les oraisons, il tira
+ tranquillement un couteau de sa poche, l'ouvrit, et abattit, d'un seul coup,
+ l'oreille droite du Fr&egrave;re. </p>
+<p>Personne n'avait eu le temps d'intervenir. Le Fr&egrave;re poussa un hurlement.
+</p>
+<p>-- La gauche sera pour une autre fois, dit paisiblement Jeanbernat en jetant
+ l'oreille par terre. </p>
+<p>Et il repartit. La stupeur fut telle, qu'on ne le poursuivit m&ecirc;me pas.
+ Fr&egrave;re Archangias s'&eacute;tait laiss&eacute; tomber sur le tas de terre
+ fra&icirc;che retir&eacute;e du trou. Il avait mis son mouchoir en tampon sur
+ sa blessure. Un des quatre porteurs voulut l'emmener, le reconduire chez lui.
+ Mais il refusa du geste. Il resta l&agrave;, farouche, attendant, voulant voir
+ descendre Albine dans le trou. </p>
+<p>-- Enfin, c'est notre tour, dit la Rosalie avec un l&eacute;ger soupir. </p>
+<p>Cependant, l'abb&eacute; Mouret s'attardait pr&egrave;s de la fosse, &agrave;
+ regarder les porteurs qui attachaient le cercueil d'Albine avec des cordes,
+ pour le faire glisser sans secousse. La cloche sonnait toujours; mais la Teuse
+ devait se fatiguer, car les coups s'&eacute;garaient, comme irrit&eacute;s de
+ la longueur de la c&eacute;r&eacute;monie. Le soleil devenait plus chaud, l'ombre
+ du Solitaire se promenait lentement, au milieu des herbes toutes bossu&eacute;es
+ de tombes. Lorsque l'abb&eacute; Mouret dut se reculer, afin de ne point g&ecirc;ner,
+ ses yeux rencontr&egrave;rent le marbre de l'abb&eacute; Caffin, ce pr&ecirc;tre
+ qui avait aim&eacute; et qui dormait l&agrave;, si paisible, sous les fleurs
+ sauvages. </p>
+<p>Puis, tout d'un coup, pendant que le cercueil descendait, soutenu par les cordes,
+ dont les noeuds lui arrachaient des craquements, un tapage effroyable monta
+ de la basse-cour, derri&egrave;re le mur. La ch&egrave;vre b&ecirc;lait. Les
+ canards, les oies, les dindes, claquaient du bec, battaient des ailes. Les poules
+ chantaient l'oeuf, toutes ensemble. Le coq fauve Alexandre jetait son cri de
+ clairon. On entendait jusqu'aux bonds des lapins, &eacute;branlant les planches
+ de leurs cabines. Et, par-dessus toute cette vie bruyante du petit peuple des
+ b&ecirc;tes, un grand rire sonnait. Il y eut un froissement de jupes. D&eacute;sir&eacute;e,
+ d&eacute;coiff&eacute;e, les bras nus jusqu'aux coudes, la face rouge de triomphe,
+ parut, les mains appuy&eacute;es au chaperon du mur. Elle devait &ecirc;tre
+ mont&eacute;e sur le tas de fumier. </p>
+<p>-- Serge! Serge! appela-t-elle. </p>
+<p>A ce moment, le cercueil d'Albine &eacute;tait au fond du trou. On venait de
+ retirer les cordes. Un des paysans jetait une premi&egrave;re pellet&eacute;e
+ de terre. </p>
+<p>-- Serge! Serge! cria-t-elle plus fort, en tapant des mains, la vache a fait
+ un veau! </p>
+ <p>&nbsp;</p>
+ <p>&nbsp;</p>
+<BR>
+<BR>
+<BR>
+<BR>
+<PRE>
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA FAUTE DE L'ABBE MOURET ***
+
+This file should be named 8mour10h.htm or 8mour10h.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8mour11h.htm
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8mour10ah.htm
+
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+<a href="http://gutenberg.net">http://gutenberg.net</a> or
+<a href="http://promo.net.pg">http://promo.net/pg</a>
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+<a href="http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04">http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext05</a> or
+<a href="ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext04">ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext05</a>
+
+Or /etext05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+<a href="http://www.gutenberg.net/donation.html">http://www.gutenberg.net/donation.html</a>
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+<a href="mailto:hart@pobox.com">Michael S. Hart [hart@pobox.com]</a>
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
+any commercial products without permission.
+
+To create these eBooks, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com
+
+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
+used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
+they hardware or software or any other related product without
+express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
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