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+<TITLE>The Project Gutenberg eBook of La Faute de l'Abb&eacute; Mouret by &Eacute;mile Zola</TITLE>
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+<H1>The Project Gutenberg eBook of La Faute de l'Abb&eacute; Mouret by &Eacute;mile Zola</H1>
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+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
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+Title: La Faute de l'Abb&eacute; Mouret
+
+Author: &Eacute;mile Zola
+
+Release Date: September, 2004 [EBook #6558]
+[This file was first posted on December 28, 2002]
+[Most recently updated: July 19, 2003]
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+Edition: 10
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+Language: French
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+Character set encoding: iso-8859-1
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA FAUTE DE L'ABB&Eacute; MOURET ***
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+E-text prepared by <a href="mailto:walterdebeuf@belgacom.net">walterdebeuf@belgacom.net</a>, Project Gutenberg volunteer,
+<a href="http://digibooks.ibelgique.com">http://digibooks.ibelgique.com</a>
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+<p>&nbsp;</p>
+<center>
+<H1>La Faute de l'Abb&eacute; Mouret</H1>
+<H2>By &Eacute;mile Zola</H2>
+</center>
+<p>&nbsp;</p>
+<H2>LIVRE PREMIER</H2>
+<P>&nbsp; </P>
+<H3>I </H3>
+<p>
+ La Teuse, en entrant, posa son balai et son plumeau contre l'autel. Elle s'&eacute;tait
+ attard&eacute;e &agrave; mettre en train la lessive du semestre. Elle traversa
+ l'&eacute;glise, pour sonner <i>l'Angelus</i>, boitant davantage dans sa h&acirc;te,
+ bousculant les bancs. La corde, pr&egrave;s du confessionnal, tombait du plafond,
+ nue, r&acirc;p&eacute;e, termin&eacute;e par un gros noeud, que les mains avaient
+ graiss&eacute;; et elle s'y pendit de toute sa masse, &agrave; coups r&eacute;guliers,
+ puis s'y abandonna, roulant dans ses jupes, le bonnet de travers, le sang crevant
+ sa face large.</p>
+<p>Apr&egrave;s avoir ramen&eacute; son bonnet d'une l&eacute;g&egrave;re tape,
+ essouffl&eacute;e, la Teuse revint donner un coup de balai devant l'autel. La
+ poussi&egrave;re s'obstinait l&agrave;, chaque jour, entre les planches mal
+ jointes de l'estrade. Le balai fouillait les coins avec un grondement irrit&eacute;.
+ Elle enleva ensuite le tapis de la table, et se f&acirc;cha en constatant que
+ la grande nappe sup&eacute;rieure, d&eacute;j&agrave; repris&eacute;e en vingt
+ endroits, avait un nouveau trou d'usure au beau milieu; on apercevait la seconde
+ nappe, pli&eacute;e en deux, si &eacute;minc&eacute;e, si claire elle-m&ecirc;me,
+ qu'elle laissait voir la pierre consacr&eacute;e, encadr&eacute;e dans l'autel
+ de bois peint. Elle &eacute;pousseta ces linges roussis par l'usage, promena
+ vigoureusement le plumeau le long du gradin, contre lequel elle releva les cartons
+ liturgiques. Puis, montant sur une chaise, elle d&eacute;barrassa la croix et
+ deux des chandeliers de leurs housses de cotonnade jaune. Le cuivre &eacute;tait
+ piqu&eacute; de taches ternes.</p>
+<p>- Ah bien! murmura la Teuse &agrave; demi-voix, ils ont joliment besoin d'un
+ nettoyage! Je les passerai au tripoli.</p>
+<p>Alors, courant sur une jambe, avec des d&eacute;hanchements et des secousses
+ &agrave; enfoncer les dalles, elle alla &agrave; la sacristie chercher le Missel,
+ qu'elle pla&ccedil;a sur le pupitre, du c&ocirc;t&eacute; de l'&Eacute;pire,
+ sans l'ouvrir, la tranche tourn&eacute;e vers le milieu de l'autel. Et elle
+ alluma les deux cierges. En emportant son balai, elle jeta un coup d'oeil autour
+ d'elle, pour s'assurer que le m&eacute;nage du bon Dieu &eacute;tait bien fait.
+ L'&eacute;glise dormait; la corde seule, pr&egrave;s du confessionnal, se balan&ccedil;ait
+ encore, de la vo&ucirc;te au pav&eacute;, d'un mouvement long et flexible.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret venait de descendre &agrave; la sacristie, une petite
+ pi&egrave;ce froide, qui n'&eacute;tait s&eacute;par&eacute;e de la salle &agrave;
+ manger que par un corridor.</p>
+<p>- Bonjour, monsieur le cur&eacute;, dit la Teuse en se d&eacute;barrassant.
+ Ah! vous avez fait le paresseux, ce matin! Savez-vous qu'il est six heures un
+ quart.</p>
+<p>Et sans donner au jeune pr&ecirc;tre qui souriait le temps de r&eacute;pondre:</p>
+<p>- J'ai &agrave; vous gronder, continua-t-elle. La nappe est encore trou&eacute;e.
+ &Ccedil;a n'a pas de bon sens! Nous n'en avons qu'une de rechange, et je me
+ tue les yeux depuis trois jours &agrave; la raccommoder... Vous laisserez le
+ pauvre J&eacute;sus tout nu, si vous y allez de ce train.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret souriait toujours. Il dit gaiement:</p>
+<p>- J&eacute;sus n'a pas besoin de tant de linge, ma bonne Teuse. Il a toujours
+ chaud, il est toujours royalement re&ccedil;u, quand on l'aime bien.</p>
+<p>Puis, se dirigeant vers une petite fontaine, il demanda:</p>
+<p>- Est-ce que ma soeur est lev&eacute;e? Je ne l'ai pas vue.</p>
+<p>- Il y a beau temps que mademoiselle D&eacute;sir&eacute;e est descendue, r&eacute;pondit
+ la servante, agenouill&eacute;e devant un ancien buffet de cuisine, dans lequel
+ &eacute;taient serr&eacute;s les v&ecirc;tements sacr&eacute;s. Elle est d&eacute;j&agrave;
+ &agrave; ses poules et &agrave; ses lapins... Elle attendait hier des poussins
+ qui ne sont pas venus. Vous pensez quelle &eacute;motion!</p>
+<p>Elle s'interrompit, disant:</p>
+<p>- La chasuble d'or, n'est-ce pas?</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre, qui s'&eacute;tait lav&eacute; les mains, recueilli, les l&egrave;vres
+ balbutiant une pri&egrave;re, fit un signe de t&ecirc;te affirmatif. La paroisse
+ n'avait que trois chasubles, une violette, une noire et une d'&eacute;toffe
+ d'or. Cette derni&egrave;re, servant les jours o&ugrave; le blanc, le rouge
+ ou le vert &eacute;taient prescrits, prenait une importance extraordinaire.
+ La Teuse la souleva religieusement de la planche garnie de papier bleu, o&ugrave;
+ elle la couchait apr&egrave;s chaque c&eacute;r&eacute;monie; elle la posa sur
+ le buffet, enlevant avec pr&eacute;caution les linges fins qui en garantissaient
+ les broderies. Un agneau d'or y dormait sur une croix d'or, entour&eacute; de
+ larges rayons d'or. Le tissu, lim&eacute; aux plis, laissait &eacute;chapper
+ de minces houppettes! les ornements en relief se rongeaient et s'effa&ccedil;aient.
+ C'&eacute;tait, dans la maison, une continuelle inqui&eacute;tude autour d'elle,
+ une tendresse terrifi&eacute;e, &agrave; la voir s'en aller ainsi paillette
+ &agrave; paillette. Le cur&eacute; devait la mettre presque tous les jours.
+ Et comment la remplacer, comment acheter les trois chasubles dont elle tenait
+ lieu, lorsque les derniers fils d'or seraient us&eacute;s!</p>
+<p>La Teuse, par-dessus la chasuble, &eacute;tala l'&eacute;tole, le manipule,
+ le cordon, l'aube et l'amict. Mais elle continuait &agrave; bavarder, tout en
+ s'appliquant &agrave; mettre le manipule en croix sur l'&eacute;tole, et &agrave;
+ disposer le cordon en guirlande, de fa&ccedil;on &agrave; tracer l'initiale
+ r&eacute;v&eacute;r&eacute;e du saint nom de Marie.</p>
+<p>- Il ne vaut pas plus grand'chose, ce cordon, murmurait-elle. Il faudra vous
+ d&eacute;cider &agrave; en acheter un autre, monsieur le cur&eacute;... Ce n'est
+ pas l'embarras, je vous en tisserais bien un moi-m&ecirc;me, si j'avais du chanvre.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret ne r&eacute;pondait pas. Il pr&eacute;parait le calice
+ sur une petite table, un grand vieux calice d'argent dor&eacute;, &agrave; pied
+ de bronze, qu'il venait de prendre au fond d'une armoire de bois blanc, o&ugrave;
+ &eacute;taient enferm&eacute;s les vases et les linges sacr&eacute;s, les Saintes
+ Huiles, les Missels, les chandeliers, les croix. Il posa en travers de la coupe
+ un purificatoire propre, mit par-dessus ce linge la pat&egrave;ne d'argent dor&eacute;,
+ contenant une hostie, qu'il recouvrit d'une petite pale de lin. Comme il cachait
+ le calice, en pin&ccedil;ant les deux plis du voile d'&eacute;toffe d'or appareill&eacute;
+ &agrave; la chasuble, la Teuse s'&eacute;cria:</p>
+<p>- Attendez, il n'y a pas de corporal dans la bourse... J'ai pris hier soir
+ tous les purificatoires, les pales et les corporaux sales pour les blanchir,
+ &agrave; part bien s&ucirc;r, pas dans la lessive... Je ne vous ai pas dit,
+ monsieur le cur&eacute;: je viens de la mettre en train, la lessive. Elle est
+ joliment grasse! Elle sera meilleure que la derni&egrave;re fois.</p>
+<p>Et pendant que le pr&ecirc;tre glissait un corporal dans la bourse, et qu'il
+ posait sur le voile la bourse, orn&eacute;e d'une croix d'or sur un fond d'or,
+ elle reprit vivement:</p>
+<p>- A propos, j'oubliais! ce galopin de Vincent n'est pas venu. Voulez-vous que
+ je serve la messe, monsieur le cur&eacute;?</p>
+<p>Le jeune pr&ecirc;tre la regarda s&eacute;v&egrave;rement.</p>
+<p>- Eh! ce n'est pas un p&eacute;ch&eacute;, continua-t-elle avec son bon sourire.
+ Je l'ai servie une fois, la messe, du temps de monsieur Caffin. Je la sers mieux
+ que des polissons qui rient comme des pa&iuml;ens pour une mouche volant dans
+ l'&eacute;glise... Allez, j'ai beau porter un bonnet, avoir soixante ans, &ecirc;tre
+ grosse comme un tour, je respecte plus le bon Dieu que ces vermines d'enfant,
+ que j'ai surpris encore, l'autre jour, jouant &agrave; saute-mouton derri&egrave;re
+ l'autel.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre continuait &agrave; la regarder, refusant de la t&ecirc;te.</p>
+<p>- Un trou, ce village, gronda-t-elle. Ils ne sont pas cent cinquante... Il
+ y a des jours, comme aujourd'hui, o&ugrave; vous ne trouveriez pas &acirc;me
+ qui vive aux Artaud. Jusqu'aux enfants au maillot qui vont dans les vignes!
+ Si je sais ce qu'on fait dans les vignes, par exemple! Des vignes qui poussent
+ sous les cailloux, s&egrave;ches comme des chardons! Et un pays de loups, &agrave;
+ une lieue de toute route!... A moins qu'un ange ne descende la servir, votre
+ messe, monsieur le cur&eacute;, vous n'avez que moi, ma parole! ou un des lapins
+ de mademoiselle D&eacute;sir&eacute;e, sauf votre respect!</p>
+<p>Mais, juste &agrave; ce moment, Vincent, le cadet des Brichet, poussa doucement
+ la porte de la sacristie. Ses cheveux rouges en broussaille, ses minces yeux
+ gris qui luisaient, f&acirc;ch&egrave;rent la Teuse.</p>
+<p>- Ah! le m&eacute;cr&eacute;ant! cria-t-elle, je parie qu'il vient de faire
+ quelque mauvais coup!... Avance donc, polisson, puisque monsieur le cur&eacute;
+ a peur que je ne salisse le bon Dieu!</p>
+<p>En voyant l'enfant, l'abb&eacute; Mouret avait pris l'amict. Il baisa la croix
+ brod&eacute;e au milieu, posa le linge un instant sur sa t&ecirc;te; puis, le
+ rabattant sur le collet de sa soutane, il croisa et attacha les cordons, le
+ droit par-dessus le gauche. Il passa ensuite l'aube, symbole de puret&eacute;,
+ en commen&ccedil;ant par le bras droit. Vincent, qui s'&eacute;tait accroupi,
+ tournait autour de lui, ajustant l'aube, veillant &agrave; ce qu'elle tomb&acirc;t
+ &eacute;galement de tous les c&ocirc;t&eacute;s, &agrave; deux doigts de terre.
+ Ensuite, il pr&eacute;senta le cordon au pr&ecirc;tre, qui s'en ceignit fortement
+ les reins, pour rappeler ainsi les liens dont le Sauveur fut charg&eacute; dans
+ sa Passion.</p>
+<p>La Teuse restait debout, jalouse, bless&eacute;e, faisant effort pour se taire;
+ mais la langue lui d&eacute;mangeait tellement, qu'elle reprit bient&ocirc;t:</p>
+<p>- Fr&egrave;re Archangias est venu... Il n'aura pas un enfant, &agrave; l'&eacute;cole,
+ aujourd'hui. Il est parti comme un coup de vent, pour aller tirer les oreilles
+ &agrave; cette marmaille, dans les vignes... Vous ferez bien de le voir. Je
+ crois qu'il a quelque chose &agrave; vous dire.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret lui imposa silence de la main. Il n'avait plus ouvert
+ les l&egrave;vres. Il r&eacute;citait les pri&egrave;res consacr&eacute;es,
+ en prenant le manipule, qu'il baisa, avant de le mettre &agrave; son bras gauche,
+ au-dessous du coude, comme un signe indiquant le travail des bonnes oeuvres,
+ et en croisant sur sa poitrine, apr&egrave;s l'avoir &eacute;galement bais&eacute;e,
+ l'&eacute;tole, symbole de sa dignit&eacute; et de sa puissance. La Teuse dut
+ aider Vincent &agrave; fixer la chasuble, qu'elle attacha &agrave; l'aide de
+ minces cordons, de fa&ccedil;on &agrave; ce qu'elle ne retomb&acirc;t pas en
+ arri&egrave;re.</p>
+<p>- Sainte Vierge! j'ai oubli&eacute; les burettes! balbutia-t-elle, se pr&eacute;cipitant
+ vers l'armoire. Allons, vite, galopin!</p>
+<p>Vincent emplit les burettes, des fioles de verre grossier, tandis qu'elle se
+ h&acirc;tait de prendre un manuterge propre, dans un tiroir. L'abb&eacute; Mouret,
+ tenant le calice de la main gauche par le noeud, les doigts de la main droite
+ pos&eacute;s sur la bourse, salua profond&eacute;ment, sans &ocirc;ter sa barrette,
+ un Christ de bois noir pendu au-dessus du buffet. L'enfant s'inclina &eacute;galement;
+ puis, passant le premier, tenant les burettes recouvertes du manuterge, il quitta
+ la sacristie, suivi du pr&ecirc;tre qui marchait les yeux baiss&eacute;s, dans
+ une d&eacute;votion profonde.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<h3>II</h3>
+<p>
+ L'&eacute;glise, vide, &eacute;tait toute blanche, par cette matin&eacute;e
+ de mai. La corde, pr&egrave;s du confessionnal, pendait de nouveau, immobile.
+ La veilleuse, dans un verre de couleur, br&ucirc;lait, pareille &agrave; une
+ tache rouge, &agrave; droite du tabernacle, contre le mur. Vincent, apr&egrave;s
+ avoir port&eacute; les burettes sur la cr&eacute;dence, revint s'agenouiller
+ &agrave; gauche, au bas du degr&eacute;, tandis que le pr&ecirc;tre, ayant salu&eacute;
+ le Saint-Sacrement d'une g&eacute;nuflexion sur le pav&eacute;, montait &agrave;
+ l'autel et &eacute;talait le corporal, au milieu duquel il pla&ccedil;ait le
+ calice. Puis, ouvrant le Missel, il redescendit. Une nouvelle g&eacute;nuflexion
+ le plia; il se signa &agrave; voix haute, joignit les mains devant la poitrine,
+ commen&ccedil;a le grand drame divin, d'une face toute p&acirc;le de foi et
+ d'amour.</p>
+<p>- <i>Introibo ad altare Dei</i>.</p>
+<p>- <i>Ad Deum qui laetificat juventutem meam,</i> bredouilla Vincent, qui
+ mangea les r&eacute;pons de l'antienne et du psaume, le derri&egrave;re sur
+ les talons, occup&eacute; &agrave; suivre la Teuse r&ocirc;dant dans l'&eacute;glise.</p>
+<p>La vieille servante regardait un des cierges d'un air inquiet. Sa pr&eacute;occupation
+ parut redoubler, pendant que le pr&ecirc;tre, inclin&eacute; profond&eacute;ment,
+ les mains jointes de nouveau, r&eacute;citait le <i>Confiteor</i>. Elle s'arr&ecirc;ta,
+ se frappant &agrave; son tour la poitrine, la t&ecirc;te pench&eacute;e, continuant
+ &agrave; guetter le cierge. La voix grave du pr&ecirc;tre et les balbutiements
+ du servant altern&egrave;rent encore pendant un instant.</p>
+<p>- <i>Dominus vobiscum</i>.</p>
+<p>- <i>Et cum spiritu tuo</i>.</p>
+<p>Et le pr&ecirc;tre, &eacute;largissant les mains, puis les rejoignant, dit
+ avec une componction attendrie:</p>
+<p>- <i>Oremus</i>...</p>
+<p>La Teuse ne put tenir davantage. Elle passa derri&egrave;re l'autel, atteignit
+ le cierge, qu'elle nettoya, du bout de ses ciseaux. Le cierge coulait. Il y
+ avait d&eacute;j&agrave; deux grandes larmes de cire perdues. Quand elle revint,
+ rangeant les bancs, s'assurant que les b&eacute;nitiers n'&eacute;taient pas
+ vides, le pr&ecirc;tre, mont&eacute; &agrave; l'autel, les mains pos&eacute;es
+ au bord de la nappe, priait &agrave; voix basse. Il baisa l'autel.</p>
+<p>Derri&egrave;re lui, la petite &eacute;glise restait blafarde des p&acirc;leurs
+ de la matin&eacute;e. Le soleil n'&eacute;tait encore qu'au ras des tuiles.
+ Les <i>Kyrie, eleison</i> coururent comme un frisson dans cette sorte d'&eacute;table,
+ pass&eacute;e &agrave; la chaux, au plafond plat, dont on voyait les poutres
+ badigeonn&eacute;es. De chaque c&ocirc;t&eacute;, trois hautes fen&ecirc;tres,
+ &agrave; vitres claires, f&ecirc;l&eacute;es, crev&eacute;es pour la plupart,
+ ouvraient des jours d'une crudit&eacute; crayeuse. Le plein air du dehors entrait
+ l&agrave; brutalement, mettant &agrave; nu toute la mis&egrave;re du Dieu de
+ ce village perdu. Au fond, au-dessus de la grande porte, qu'on n'ouvrait jamais,
+ et dont des herbes barraient le seuil, une tribune en planches, &agrave; laquelle
+ on montait par une &eacute;chelle de meunier, allait d'une muraille &agrave;
+ l'autre, craquant sous les sabots les jours de f&ecirc;te. Pr&egrave;s de l'&eacute;chelle,
+ le confessionnal, aux panneaux disjoints, &eacute;tait peint en jaune citron.
+ En face, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la petite porte, se trouvait le baptist&egrave;re,
+ un ancien b&eacute;nitier pos&eacute; sur un pied en ma&ccedil;onnerie. Puis,
+ &agrave; droite et &agrave; gauche, au milieu, &eacute;taient plaqu&eacute;s
+ deux minces autels, entour&eacute;s de balustrades de bois. Celui de gauche,
+ consacr&eacute; &agrave; la sainte Vierge, avait une grande M&egrave;re de Dieu
+ en pl&acirc;tre dor&eacute;, portant royalement une couronne d'or ferm&eacute;e
+ sur ses cheveux ch&acirc;tains; elle tenait, assis sur son bras gauche, un J&eacute;sus,
+ nu et souriant, dont la petite main soulevait le globe &eacute;toil&eacute;
+ du monde; elle marchait au milieu de nuages, avec des t&ecirc;tes d'anges ail&eacute;es
+ sous les pieds. L'autel de droite, o&ugrave; se disaient les messes de mort,
+ &eacute;tait surmont&eacute; d'un Christ en carton peint, faisant pendant &agrave;
+ la Vierge; le Christ, de la grandeur d'un enfant de dix ans, agonisait d'une
+ effrayante fa&ccedil;on, la t&ecirc;te rejet&eacute;e en arri&egrave;re, les
+ c&ocirc;tes saillantes, le ventre creus&eacute;, les membres tordus, &eacute;clabouss&eacute;s
+ de sang. Il y avait encore la chaire, une caisse carr&eacute;e, o&ugrave; l'on
+ montait par un escabeau de cinq degr&eacute;s, qui s'&eacute;levait vis-&agrave;-vis
+ d'une horloge &agrave; poids, enferm&eacute;e dans une armoire de noyer, et
+ dont les coups sourds &eacute;branlaient l'&eacute;glise enti&egrave;re, pareils
+ aux battements d'un coeur &eacute;norme, cach&eacute; quelque part, sous les
+ dalles. Tout le long de la nef, les quatorze stations du chemin de la Croix,
+ quatorze images grossi&egrave;rement enlumin&eacute;es, encadr&eacute;es de
+ baguettes noires, tachaient du jaune, du bleu et du rouge de la Passion, la
+ blancheur crue des murs.</p>
+<p>- <i>Deo gratias</i>, begaya Vincent, &agrave; la fin de l'&Eacute;p&icirc;tre.</p>
+<p>Le myst&egrave;re d'amour, l'immolation de la sainte victime se pr&eacute;parait.
+ Le servant prit le Missel, qu'il porta &agrave; gauche, du c&ocirc;t&eacute;
+ de l'&Eacute;vangile, en ayant soin de ne point toucher les feuillets du livre.
+ Chaque fois qu'il passait devant le tabernacle, il faisait de biais une g&eacute;nuflexion
+ qui lui d&eacute;jetait la taille. Puis, revenu &agrave; droite, il se tint
+ debout, les bras crois&eacute;s, pendant la lecture de l'&Eacute;vangile. Le
+ pr&ecirc;tre, apr&egrave;s avoir fait un signe de croix sur le Missel, s'&eacute;tait
+ sign&eacute; lui-m&ecirc;me: au front, pour dire qu'il ne rougirait jamais de
+ la parole divine; sur la bouche, pour montrer qu'il &eacute;tait toujours pr&ecirc;t
+ &agrave; confesser sa foi; sur son coeur, pour indiquer que son coeur appartenait
+ &agrave; Dieu seul.</p>
+<p>- <i>Dominus vobiscum</i>, dit-il en se tournant, le regard noy&eacute;,
+ en face des blancheurs froides de l'&eacute;glise.</p>
+<p>- <i>Et cum spiritu tuo</i>, r&eacute;pondit Vincent, qui s'&eacute;tait
+ remis &agrave; genoux.</p>
+<p>Apr&egrave;s avoir r&eacute;cit&eacute; l'Offertoire, le pr&ecirc;tre d&eacute;couvrit
+ le calice. Il tint un instant, &agrave; la hauteur de sa poitrine, la pat&egrave;ne
+ contenant l'hostie, qu'il offrit &agrave; Dieu, pour lui, pour les assistants,
+ pour tous les fid&egrave;les vivants ou morts. Puis, l'ayant fait glisser au
+ bord du corporal, sans la toucher des doigts, il prit le calice, qu'il essuya
+ soigneusement avec le purificatoire. Vincent &eacute;tait aller chercher sur
+ la cr&eacute;dence les burettes, qu'ils pr&eacute;senta l'une apr&egrave;s l'autre,
+ la burette du vin d'abord, ensuite la burette de l'eau. Le pr&ecirc;tre offrit
+ alors, pour le monde entier, le calice &agrave; demi plein, qu'il remit au milieu
+ du corporal, o&ugrave; il le recouvrit de la pale. Et ayant pri&eacute; encore,
+ il revint se faire verser de l'eau par minces filets sur les extr&eacute;mit&eacute;s
+ du pouce et de l'index de chaque main, afin de se purifier des moindres taches
+ du p&eacute;ch&eacute;. Quand il se fut essuy&eacute; au manuterge, la Teuse,
+ qui attendait, vida le plateau des burettes dans un seau de zinc, au coin de
+ l'autel.</p>
+<p>- <i>Orate, fratres</i>, reprit le pr&ecirc;tre &agrave; voix haute, tourn&eacute;
+ vers les bancs vides, les mains &eacute;largies et rejointes, dans un geste
+ d'appel aux hommes de bonne volont&eacute;.</p>
+<p>Et, se retournant devant l'autel, il continua, en baissant la voix. Vincent
+ marmotta une longue phrase latine dans laquelle il se perdit. Ce fut alors que
+ des flammes jaunes entr&egrave;rent par les fen&ecirc;tres. Le soleil, &agrave;
+ l'appel du pr&ecirc;tre, venait &agrave; la messe. Il &eacute;claira de larges
+ nappes dor&eacute;es la muraille gauche, le confessionnal, l'autel de la Vierge,
+ la grande horloge. Un craquement secoua le confessionnal; la M&egrave;re de
+ Dieu, dans une gloire, dans l'&eacute;blouissement de sa couronne et de son
+ manteau d'or, sourit tendrement &agrave; l'enfant J&eacute;sus, de ses l&egrave;vres
+ peintes; l'horloge, r&eacute;chauff&eacute;e, battit l'heure, &agrave; coups
+ plus vifs. Il sembla que le soleil peuplait les bancs des poussi&egrave;res
+ qui dansaient dans ses rayons. La petite &eacute;glise, l'&eacute;table blanchie,
+ fut comme pleine d'une foule ti&egrave;de. Au dehors, on entendait les petits
+ bruits du r&eacute;veil heureux de la campagne, les herbes qui soupiraient d'aise,
+ les feuilles s'essuyant dans la chaleur, les oiseaux lissant leurs plumes, donnant
+ un premier coup d'ailes. M&ecirc;me la campagne entrait avec le soleil: &agrave;
+ une des fen&ecirc;tres, un gros sorbier se haussait, jetant des branches par
+ les carreaux cass&eacute;s, allongeant ses bourgeons, comme pour regarder &agrave;
+ l'int&eacute;rieur; et, par les fentes de la grande porte, on voyait les herbes
+ du perron, qui mena&ccedil;aient d'envahir la nef. Seul, au milieu de cette
+ vie montante, le grand Christ, rest&eacute; dans l'ombre, mettait la mort, l'agonie
+ de sa chair barbouill&eacute;e d'ocre, &eacute;clabouss&eacute;e de laque. Un
+ moineau vint se poser au bord d'un trou; il regarda, puis s'envola; mais il
+ reparut presque aussit&ocirc;t, et, d'un vol silencieux, s'abattit entres les
+ bancs, devant l'autel de la Vierge. Un second moineau le suivit. Bient&ocirc;t,
+ de toutes les branches du sorbier, des moineaux descendirent, se promenant tranquillement
+ &agrave; petits sauts, sur les dalles.</p>
+<p>- <i>Sanctus, Sanctus, Sanctus, Dominus, Deus, Sabaoth</i>, dit le pr&ecirc;tre
+ &agrave; demi-voix, les &eacute;paules l&eacute;g&egrave;rement pench&eacute;es.</p>
+<p>Vincent donna les trois coups de clochette. Mais les moineaux, effray&eacute;s
+ de ce tintement brusque, s'envol&egrave;rent avec un tel bruit d'ailes, que
+ la Teuse, rentr&eacute;e depuis un instant dans la sacristie, reparut en grondant:</p>
+<p>- Les gueux! ils vont tout salir... Je parie que mademoiselle D&eacute;sir&eacute;e
+ est encore venue leur mettre des mies de pain.</p>
+<p>L'instant redoutable approchait. Le corps et le sang d'un Dieu allaient descendre
+ sur l'autel. Le pr&ecirc;tre baisait la nappe, joignait les mains, multipliait
+ les signes de croix sur l'hostile et sur le calice. Les pri&egrave;res du canon
+ ne tombaient plus de ses l&egrave;vres que dans une extase d'humilit&eacute;
+ et de reconnaissance. Ses attitudes, ses gestes, ses inflexions de voix, disaient
+ le peu qu'il &eacute;tait, l'&eacute;motion qu'il &eacute;prouvait &agrave;
+ &ecirc;tre choisi pour une si grande t&acirc;che. Vincent vint s'agenouiller
+ derri&egrave;re lui; il prit la chasuble de la main gauche, la soutint l&eacute;g&egrave;rement,
+ appr&ecirc;tant la clochette. Et lui, les coudes appuy&eacute;s au bord de la
+ table, tenant l'hostie entre le pouce et l'index de chaque main, pronon&ccedil;a
+ sur elle les paroles de la cons&eacute;cration: <i>Hoc est enim corpus meum</i>.
+ Puis, ayant fait une g&eacute;nuflexion, il l'&eacute;leva lentement, aussi
+ haut qu'il put, en la suivant des yeux, pendant que le servant sonnait, &agrave;
+ trois fois, prostern&eacute;. Il consacra ensuite le vin: <i>Hic est enim calix</i>,
+ les coudes de nouveau sur l'autel, saluant, &eacute;levant le calice, le suivant
+ &agrave; son tour des yeux, la main droite serrant le noeud, la gauche soutenant
+ le pied. Le servant donna trois derniers coups de clochette. Le grand myst&egrave;re
+ de la R&eacute;demption venait d'&ecirc;tre renouvel&eacute;, le Sang adorable
+ coulait une fois de plus.</p>
+<p>- Attendez, attendez, gronda la Teuse, en t&acirc;chant d'effrayer les moineaux,
+ le poing tendu.</p>
+<p>Mais les moineaux n'avaient plus peur. Ils &eacute;taient revenus, au beau
+ milieu des coups de clochette, effront&eacute;s, voletant sur les bancs. Les
+ tintements r&eacute;p&eacute;t&eacute;s les avaient m&ecirc;me mis en joie.
+ Ils r&eacute;pondirent par de petits cris, qui coupaient les paroles latines
+ d'un rire perl&eacute; de gamins libres. Le soleil leur chauffait les plumes,
+ la pauvret&eacute; douce de l'&eacute;glise les enchantait. Ils &eacute;taient
+ l&agrave; chez eux, comme dans une grange, dont on aurait laiss&eacute; une
+ lucarne ouverte, piaillant, se battant, se disputant les mies rencontr&eacute;es
+ &agrave; terre. Un d'eux alla se poser sur le voile d'or de la Vierge qui souriait;
+ un autre vint, lestement, reconna&icirc;tre les jupes de la Teuse, que cette
+ audace mit hors d'elle. A l'autel, le pr&ecirc;tre an&eacute;anti, les yeux
+ arr&ecirc;t&eacute;s sur la sainte hostie, le pouce et l'index joints, n'entendait
+ point cet envahissement de la nef par la ti&egrave;de matin&eacute;e de mai,
+ ce flot montant de soleil, de verdures, d'oiseaux, qui d&eacute;bordait jusqu'au
+ pied du Calvaire o&ugrave; la nature damn&eacute;e agonisait.</p>
+<p>- <i>Per omnia saecula saeculorum</i>, dit-il.</p>
+<p>- <i>Amen</i>, r&eacute;pondit Vincent.</p>
+<p>Le <i>Pater</i> achev&eacute;, le pr&ecirc;tre, mettant l'hostie au-dessus
+ du calice, la rompit au milieu. Il d&eacute;tacha ensuite, de l'une des moiti&eacute;s,
+ une particule qu'il laissa tomber dans le pr&eacute;cieux Sang, pour marquer
+ l'union intime qu'il allait contracter avec Dieu par le communion. Il dit &agrave;
+ haute voix <i>l'Agnus Dei</i>, r&eacute;cita tout bas les trois Oraisons prescrites,
+ fit son acte d'indignit&eacute;; et, les coudes sur l'autel, la pat&egrave;ne
+ sous le menton, il communia des deux parties de l'hostie &agrave; la fois. Puis,
+ apr&egrave;s avoir joint les mains &agrave; la hauteur de son visage, dans une
+ fervente m&eacute;ditation, il recueillit sur le corporal, &agrave; l'aide de
+ la pat&egrave;ne, les saintes parcelles d&eacute;tach&eacute;es de l'hostie,
+ qu'il mit dans le calice. Une parcelle s'&eacute;tant &eacute;galement attach&eacute;e
+ &agrave; son pouce, il le frotta du bout de son index. Et, se signant avec le
+ calice, portant de nouveau la pat&egrave;ne sous son menton, il prit tout le
+ pr&eacute;cieux Sang, en trois fois, sans quitter des l&egrave;vres le bord
+ de la coupe, consommant jusqu'&agrave; la derni&egrave;re goutte le divin Sacrifice.</p>
+<p>Vincent s'&eacute;tait lev&eacute; pour retourner chercher les burettes sur
+ la cr&eacute;dence. Mais la porte du couloir qui conduisait au presbyt&egrave;re
+ s'ouvrit toute grande, se rabattit contre le mur, livrant passage &agrave; une
+ belle jeune fille de vingt-deux ans, l'air enfant, qui cachait quelque chose
+ dans son tablier.</p>
+<p>- Il y en a treize! cria-t-elle. Tous les oeufs &eacute;taient bons!</p>
+<p>Et entr'ouvrant son tablier, montrant une couv&eacute;e de poussins qui grouillaient,
+ avec leurs plumes naissantes et les points noirs de leurs yeux:</p>
+<p>- Regardez donc! sont-ils mignons, les amours!... Oh! le petit blanc qui monte
+ sur le dos des autres! Et celui-l&agrave;, le mouchet&eacute;, qui bat d&eacute;j&agrave;
+ des ailes!... Les oeufs &eacute;taient joliment bons. Pas un de clair!</p>
+<p>La Teuse, qui aidait &agrave; la messe quand m&ecirc;me, passant les burettes
+ &agrave; Vincent pour les ablutions, se tourna, dit &agrave; haute voix:</p>
+<p>- Taisez-vous donc, mademoiselle D&eacute;sir&eacute;e! Vous voyez bien que
+ nous n'avons pas fini.</p>
+<p>Une odeur forte de basse-cour venait par la porte ouverte, soufflant comme
+ un ferment d'&eacute;closion dans l'&eacute;glise, dans le soleil chaud qui
+ gagnait l'autel. D&eacute;sir&eacute;e resta un instant debout, toute heureuse
+ du petit monde qu'elle portait, regardant Vincent verser le vin de la purification,
+ regardant son fr&egrave;re boire ce vin, pour que rien des saintes esp&egrave;ces
+ ne rest&acirc;t dans sa bouche. Et elle &eacute;tait encore l&agrave;, lorsqu'il
+ revint tenant le calice &agrave; deux mains, afin de recevoir sur le pouce et
+ sur l'index, le vin et l'eau de l'ablution, qu'il but &eacute;galement. Mais
+ la poule, cherchant ses petits, arrivait en gloussant, mena&ccedil;ait d'entrer
+ dans l'&eacute;glise. Alors, D&eacute;sir&eacute;e s'en alla, avec des paroles
+ maternelles pour les poussins, au moment o&ugrave; le pr&ecirc;tre, apr&egrave;s
+ avoir appuy&eacute; le purificatoire sur les l&egrave;vres, le passait sur les
+ bords, puis dans l'int&eacute;rieur du calice.</p>
+<p>C'&eacute;tait la fin, les actions de gr&acirc;ce rendues &agrave; Dieu. Le
+ servant alla chercher une derni&egrave;re fois le Missel, le rapporta &agrave;
+ droite. Le pr&ecirc;tre remit sur le calice le purificatoire, la pat&egrave;ne,
+ la pale; puis, il pin&ccedil;a de nouveau les deux larges plis du voile, et
+ posa la bourse, dans laquelle il avait pli&eacute; le corporal. Tout son &ecirc;tre
+ &eacute;tait un ardent remerciement. Il demandait au ciel la r&eacute;mission
+ de ses p&eacute;ch&eacute;s, la gr&acirc;ce d'une sainte vie, le m&eacute;rite
+ de la vie &eacute;ternelle. Il restait ab&icirc;m&eacute; dans ce miracle d'amour,
+ dans cette immolation continue qui le nourrissait chaque jour du sang et de
+ la chair de son Sauveur.</p>
+<p>Apr&egrave;s avoir lu les Oraisons, il se tourna, disant:</p>
+<p>- <i>Ite, missa est</i>.</p>
+<p>- <i>Deo gratias</i>, r&eacute;pondit Vincent.</p>
+<p>Puis, s'&eacute;tant retourn&eacute; pour baiser l'autel, il revint, la main
+ gauche au-dessous de la poitrine, la main droite tendue, b&eacute;nissant l'&eacute;glise
+ pleine des gaiet&eacute;s du soleil et du tapage des moineaux.</p>
+<p>- <i>Benedicat vos omnipotens Deus, Pater et Filius, et Spiritus Sanctus.</i></p>
+<p>- <i>Amen</i>, dit le servant en se signant.</p>
+<p>Le soleil avait grandi, et les moineaux s'enhardissaient. Pendant que le pr&ecirc;tre
+ lisait, sur le carton de gauche, l'&Eacute;vangile de Saint Jean, annon&ccedil;ant
+ l'&eacute;ternit&eacute; du Verbe, le soleil enflammait l'autel, blanchissait
+ les panneaux de faux marbre, mangeait les clart&eacute;s des deux cierges, dont
+ les courtes m&egrave;ches ne faisaient plus que deux taches sombres. L'astre
+ triomphant mettait dans sa gloire la croix, les chandeliers, la chasuble, le
+ voile du calice, tout cet or p&acirc;lissant sous ses rayons. Et lorsque le
+ pr&ecirc;tre, prenant le calice, faisant une g&eacute;nuflexion, quitta l'autel
+ pour retourner &agrave; la sacristie, la t&ecirc;te couverte, pr&eacute;c&eacute;d&eacute;
+ du servant qui remportait les burettes et le manuterge, l'astre demeura seul
+ ma&icirc;tre de l'&eacute;glise. Il s'&eacute;tait pos&eacute; &agrave; son
+ tour sur la nappe, allumant d'une splendeur la porte du tabernacle, c&eacute;l&eacute;brant
+ les f&eacute;condit&eacute;s de mai. Une chaleur montait des dalles. Les murailles
+ badigeonn&eacute;es, la grande Vierge, le grand Christ lui-m&ecirc;me, prenaient
+ un frisson de s&egrave;ve, comme si la mort &eacute;tait vaincue par l'&eacute;ternelle
+ jeunesse de la terre.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<h3>III.</h3>
+<p>
+ La Teuse se h&acirc;ta d'&eacute;teindre les cierges. Mais elle s'attarda &agrave;
+ vouloir chasser les moineaux. Aussi, quand elle rapporta le Missel &agrave;
+ la sacristie, ne trouva-t-elle plus l'abb&eacute; Mouret, qui avait rang&eacute;
+ les ornements sacr&eacute;s, apr&egrave;s s'&ecirc;tre lav&eacute; les mains.
+ Il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; dans la salle &agrave; manger, debout, d&eacute;jeunant
+ d'une tasse de lait.</p>
+<p>- Vous devriez bien emp&ecirc;cher votre soeur de jeter du pain dans l'&eacute;glise,
+ dit la Teuse en entrant. C'est l'hiver dernier qu'elle a invent&eacute; ce joli
+ coup-l&agrave;. Elle disait que les moineaux avaient froid, que le bon Dieu
+ pouvait bien les nourrir... Vous verrez qu'elle finira par nous faire coucher
+ avec ses poules et ses lapins.</p>
+<p>- Nous aurions plus chaud, r&eacute;pondit gaiement le jeune pr&ecirc;tre.
+ Vous grondez toujours, la Teuse. Laissez donc notre pauvre D&eacute;sir&eacute;e
+ aimer ses b&ecirc;tes. Elle n'a pas d'autre plaisir, la ch&egrave;re innocente.</p>
+<p>La servante se planta au milieu de la pi&egrave;ce.</p>
+<p>- Oh! vous! reprit-elle, vous accepteriez que les pies elles-m&ecirc;mes b&acirc;tissent
+ leurs nids dans l'&eacute;glise. Vous ne voyez rien, vous trouvez tout parfait...
+ Votre soeur est joliment heureuse que vous l'ayez prise avec vous, au sortir
+ du s&eacute;minaire. Pas de p&egrave;re, pas de m&egrave;re. Je voudrais savoir
+ qui lui permettrait de patauger comme elle le fait, dans une basse-cour?</p>
+<p>Puis, changeant de ton, s'attendrissant:</p>
+<p>- &Ccedil;a, bien s&ucirc;r, ce serait dommage de la contrarier. Elle est sans
+ malice aucune. Elle n'a pas dix ans d'&acirc;ge, bien qu'elle soit une des plus
+ fortes filles du pays... Vous savez, je la couche encore, le soir, et il faut
+ que je lui raconte des histoires pour l'endormir, comme &agrave; une enfant.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret &eacute;tait rest&eacute; debout, achevant sa tasse de
+ lait, les doigts un peu rougis par la fra&icirc;cheur de la salle &agrave; manger,
+ une grande pi&egrave;ce carrel&eacute;e, peinte en gris, sans autres meubles
+ qu'une table et des chaises. La Teuse enleva une serviette, qu'elle avait &eacute;tal&eacute;e
+ sur un coin de la table, pour le d&eacute;jeuner.</p>
+<p>- Vous ne salissez gu&egrave;re de linge, murmura-t-elle. On dirait que vous
+ ne pouvez pas vous asseoir, que vous &ecirc;tes toujours sur le point de partir...
+ Ah! si vous aviez connu monsieur Caffin, le pauvre d&eacute;funt cur&eacute;
+ que vous avez remplac&eacute;! Voil&agrave; un homme qui &eacute;tait douillet!
+ Il n'aurait pas dig&eacute;r&eacute;, s'il avait mang&eacute; debout... C'&eacute;tait
+ un Normand, de Canteleu, comme moi. Oh' je ne le remercie pas de m'avoir amen&eacute;
+ dans ce pays de loups. Les premiers temps, nous sommes-nous ennuy&eacute;s,
+ bon Dieu! Le pauvre cur&eacute; avait eu des histoires bien d&eacute;sagr&eacute;ables
+ chez nous... Tiens! monsieur Mouret, vous n'avez donc pas sucr&eacute; votre
+ lait? Voil&agrave; les deux morceaux de sucre.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre posait sa tasse.</p>
+<p>- Oui, j'ai oubli&eacute;, je crois, dit-il.</p>
+<p>La Teuse le regarda en face, en haussant les &eacute;paules. Elle plia dans
+ la serviette une tartine de pain bis qui &eacute;tait &eacute;galement rest&eacute;e
+ sur la table. Puis, comme le cur&eacute; allait sortir, elle courut &agrave;
+ lui, s'agenouilla, en criant:</p>
+<p>- Attendez, les cordons de vos souliers ne sont seulement pas nou&eacute;s...
+ Je ne sais pas comment vos pieds r&eacute;sistent, dans ces souliers de paysan.
+ Vous, si mignon, qui avez l'air d'avoir &eacute;t&eacute; dr&ocirc;lement g&acirc;t&eacute;!...
+ Allez, il fallait que l'&eacute;v&ecirc;que vous connut bien, pour vous donner
+ la cure la plus pauvre du d&eacute;partement.</p>
+<p>- Mais, dit le pr&ecirc;tre en souriant de nouveau, c'est moi qui ai choisi
+ les Artaud... Vous &ecirc;tes bien mauvaise ce matin, la Teuse. Est-ce que nous
+ ne sommes pas heureux, ici? Nous avons tout ce qu'il nous faut, nous vivons
+ dans une paix de paradis.</p>
+<p>Alors, elle se contint, elle rit &agrave; son tour, r&eacute;pondant:</p>
+<p>- Vous &ecirc;tes un saint homme, monsieur le cur&eacute;... Venez voir comme
+ ma lessive est grasse. &Ccedil;a vaudra mieux que de nous disputer.</p>
+<p>Il du la suivre, car elle mena&ccedil;ait de ne pas le laisser sortir, s'il
+ ne la complimentait sur sa lessive. Il quittait la salle &agrave; manger, lorsqu'il
+ se heurta &agrave; un pl&acirc;tras, dans le corridor.</p>
+<p>- Qu'est-ce donc? demanda-t-il.</p>
+<p>- Rien, r&eacute;pondit la Teuse, de son air terrible. C'est le presbyt&egrave;re
+ qui tombe. Mais vous vous trouvez bien, vous avez tout ce qu'il vous faut...
+ Ah! Dieu, les crevasses ne manquent pas. Regardez-moi ce plafond. Est-il assez
+ fendu! Si nous ne sommes pas &eacute;cras&eacute;s un de ces jours, nous devrons
+ un fameux cierge &agrave; notre ange gardien. Enfin, puisque &ccedil;a vous
+ convient... C'est comme l'&eacute;glise. Il y a deux ans qu'on aurait d&ucirc;
+ remettre les carreaux cass&eacute;s. L'hiver, le bon Dieu g&egrave;le. Puis,
+ &ccedil;a emp&ecirc;cherait d'entrer ces gueux de moineaux. Je finirai par coller
+ du papier, moi, je vous en avertis.</p>
+<p>- Eh! c'est une id&eacute;e, murmura le pr&ecirc;tre, on pourrait coller du
+ papier... Quant aux murs, ils sont plus solides qu'on ne croit. Dans ma chambre,
+ le plancher a fl&eacute;chi seulement devant la fen&ecirc;tre. La maison nous
+ enterrera tous.</p>
+<p>Arriv&eacute; sous le petit hangar, pr&egrave;s de la cuisine, il s'extasia
+ sur l'excellence de la lessive, voulant faire plaisir &agrave; la Teuse; il
+ fallut m&ecirc;me qu'il la sentit, qu'il mit les doigts dedans. Alors, la vieille
+ femme, enchant&eacute;e, se montra maternelle. Elle ne gronda plus, elle courut
+ chercher une brosse, disant:</p>
+<p>- Vous n'allez peut-&ecirc;tre pas sortir avec de la boue d'hier &agrave; votre
+ soutane! Si vous l'aviez laiss&eacute;e sur la rampe, elle serait propre...
+ Elle est encore bonne, cette soutane. Seulement relevez-la bien, quand vous
+ traversez un champ. Les chardons d&eacute;chirent tout.</p>
+<p>Et elle le faisait tourner, comme un enfant, le secouant des pieds &agrave;
+ la t&ecirc;te, sous les coups violents de la brosse.</p>
+<p>- L&agrave;, l&agrave;, c'est assez, dit-il en s'&eacute;chappant. Veillez
+ sur D&eacute;sir&eacute;e, n'est-ce pas? Je vais lui dire que je sors.</p>
+<p>Mais, &agrave; ce moment, une voix claire appela:</p>
+<p>- Serge! Serge!</p>
+<p>D&eacute;sir&eacute;e arrivait en courant, totue rouge de joie, t&ecirc;te
+ nue, ses cheveux noirs nou&eacute;s puissamment sur la nuque, avec des mains
+ et des bras couverts de fumier, jusqu'aux coudes. Elle nettoyait ses poules.
+ Quand elle vit son fr&egrave;re sur le point de sortir, son br&eacute;viaire
+ sous le bras, elle rit plus fort, l'embrassant &agrave; pleine bouche, rejetant
+ les mains en arri&egrave;re, pour ne pas le toucher.</p>
+<p>- Non, non, balbutiait-elle, je te salirais... Oh! je m'amuse! Tu verras les
+ b&ecirc;tes, quand tu reviendras.</p>
+<p>Et elle se sauva. L'abb&eacute; Mouret dit qu'il rentrerait vers onze heures,
+ pour le d&eacute;jeuner. Il partait, lorsque la Teuse, qui l'avait accompagn&eacute;
+ jusqu'au seuil, lui cria ses derni&egrave;res recommandations.</p>
+<p>- N'oubliez pas de voir Fr&egrave;re Archangias... Passez aussi chez les Brichet;
+ la femme est venue hier, toujours pour ce mariage... Monsieur le cur&eacute;,
+ &eacute;coutez donc! J'ai rencontr&eacute; la Rosalie. Elle ne demanderait pas
+ mieux, elle, que d'&eacute;pouser le grand Fortun&eacute;. Parlez au p&egrave;re
+ Bambousse, peut-&ecirc;tre qu'il vous &eacute;coutera, maintenant... Et ne revenez
+ pas &agrave; midi, comme l'autre jour. A onze heures, dites, &agrave; onze heures,
+ n'est-ce pas?</p>
+<p>Mais le pr&ecirc;tre ne se tournait plus. Elle rentra, en disant entre ses
+ dents:</p>
+<p>- Si vous croyez qu'il m'&eacute;coute... &Ccedil;a n'a pas vingt-six ans,
+ et &ccedil;a n'en fait qu'&agrave; sa t&ecirc;te. Bien s&ucirc;r, il en remontrerait
+ pour la saintet&eacute; &agrave; un homme de soixante ans; mais il n'a point
+ v&eacute;cu, il ne sait rien, il n'a pas de peine &agrave; &ecirc;tre sage comme
+ un ch&eacute;rubin, ce mignon-l&agrave;.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3> IV.</h3>
+<p>
+ Quand l'abb&eacute; Mouret ne sentit plus la Teuse derri&egrave;re lui il s'arr&ecirc;ta,
+ heureux d'&ecirc;tre enfin seul. L'&eacute;glise &eacute;tait b&acirc;tie sur
+ un tertre peu &eacute;lev&eacute;, qui descendait en pente douce jusqu'au village;
+ elle s'allongeait, pareille &agrave; une bergerie abandonn&eacute;e, perc&eacute;e
+ de larges fen&ecirc;tres, &eacute;gay&eacute;e par des tuiles rouges. Le pr&ecirc;tre
+ se retourna, jetant un coup d'oeil sur le presbyt&egrave;re, une masure gris&acirc;tre,
+ coll&eacute;e au flanc m&ecirc;me de la nef; puis, comme s'il e&ucirc;t craint
+ d'&ecirc;tre repris par l'intarissable bavardage bourdonnant &agrave; ses oreilles
+ depuis le matin, il remonta &agrave; droite, il ne se crut en s&ucirc;ret&eacute;
+ que devant le grand portail, o&ugrave; l'on ne pouvait l'apercevoir de la cure.
+ La fa&ccedil;ade de l'&eacute;glise, toute nue, rong&eacute;e par les soleils
+ et les pluies, &eacute;tait surmont&eacute;e d'une &eacute;troite cage en ma&ccedil;onnerie,
+ au milieu de laquelle une petite cloche mettait son profil noir; on voyait le
+ bout de la corde, entrant dans les tuiles. Six marches rompues, &agrave; demi
+ enterr&eacute;es par un bout, menaient &agrave; la haute porte ronde, crevass&eacute;e,
+ mang&eacute;e de poussi&egrave;re, de rouille, de toiles d'araign&eacute;es,
+ si lamentable sur ses gonds arrach&eacute;s, que les coups de vent semblaient
+ devoir entrer, au premier souffle. L'abb&eacute; Mouret, qui avait des tendresses
+ pour cette ruine, alla s'adosser contre un des vantaux, sur le perron. De l&agrave;,
+ il embrassait d'un coup d'oeil tout le pays. Les mains aux yeux, il regarda,
+ il chercha &agrave; l'horizon.</p>
+<p>En mai, une v&eacute;g&eacute;tation formidable crevait ce sol de cailloux.
+ Des lavandes colossales, des buissons de gen&eacute;vriers, des nappes d'herbes
+ rudes, montaient sur le perron, plantaient des bouquets de verdure sombre jusque
+ sur les tuiles. La premi&egrave;re pouss&eacute;e de la s&egrave;ve mena&ccedil;ait
+ d'emporter l'&eacute;glise, dans le dur taillis des plantes noueuses. A cette
+ heure matinale, en plein travail de croissance c'&eacute;tait un bourdonnement
+ de chaleur, un long effort silencieux soulevant les roches d'un frisson. Mais
+ l'abb&eacute; ne sentait pas l'ardeur de ces couches laborieuses; il crut que
+ la marche basculait, et s'adossa contre l'autre battant de la porte.</p>
+<p>Le pays s'&eacute;tendait &agrave; deux lieues, ferm&eacute; par un mur de
+ collines jaunes, que des bois de pins tachaient de noir; pays terrible aux landes
+ s&eacute;ch&eacute;es, aux ar&ecirc;tes rocheuses d&eacute;chirant le sol. Les
+ quelques coins de terre labourable &eacute;talaient des mares saignantes, des
+ champs rouges, o&ugrave; s'alignaient des files d'amandiers maigres, des t&ecirc;tes
+ grises d'oliviers, des tra&icirc;n&eacute;es de vignes, rayant la campagne de
+ leurs souches brunes. On aurait dit qu'un immense incendie avait pass&eacute;
+ l&agrave;, semant sur les hauteurs les cendres des for&ecirc;ts, br&ucirc;lant
+ les prairies, laissant son &eacute;clat et sa chaleur de fournaise dans les
+ creux. A peine, de loin en loin, le vert p&acirc;le d'un carr&eacute; de bl&eacute;
+ mettait-il une note tendre. L'horizon restait farouche, sans un filet d'eau,
+ mourant de soif, s'envolant par grandes poussi&egrave;res aux moindres haleines.
+ Et, tout au bout, par un coin &eacute;croul&eacute; des collines de l'horizon,
+ on apercevait un lointain de verdures humides, une &eacute;chapp&eacute;e de
+ la vall&eacute;e voisine, que f&eacute;condait la Viorme, une rivi&egrave;re
+ descendue des gorges de la Seille.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre, les yeux &eacute;blouis, abaissa les regards sur le village,
+ dont les quelques maisons s'en allaient &agrave; la d&eacute;bandade, au bas
+ de l'&eacute;glise. Mis&eacute;rables maisons, faites de pierres s&egrave;ches
+ et de planches ma&ccedil;onn&eacute;es, jet&eacute;es le long d'un &eacute;troit
+ chemin, sans rues indiqu&eacute;es. Elles &eacute;taient au nombre d'une trentaine,
+ les unes tass&eacute;es dans le fumier, noires de mis&egrave;re, les autres
+ plus vastes, plus gaies, avec leurs tuiles roses. Des bouts de jardin, conquis
+ sur le roc, &eacute;talaient des carr&eacute;s de l&eacute;gumes, coup&eacute;s
+ de haies vives. A cette heure, les Artaud &eacute;taient vides; pas une femme
+ aux fen&ecirc;tres, pas un enfant vautr&eacute; dans la poussi&egrave;re; seules,
+ des bandes de poules allaient et venaient, fouillant la paille, qu&ecirc;tant
+ jusqu'au seuil des maisons, dont les portes laiss&eacute;es ouvertes b&acirc;illaient
+ complaisamment au soleil. Un grand chien noir, assis sur son derri&egrave;re,
+ &agrave; l'entr&eacute;e du village, semblait le garder.</p>
+<p>Une paresse engourdissait peu &agrave; peu l'abb&eacute; Mouret. Le soleil
+ montant le baignait d'une telle ti&eacute;deur, qu'il se laissait aller contre
+ la porte de l'&eacute;glise, envahi par une paix heureuse. Il songeait &agrave;
+ ce village des Artaud, pouss&eacute; l&agrave;, dans les pierres, ainsi qu'une
+ des v&eacute;g&eacute;tations noueuses de la vall&eacute;e. Tous les habitants
+ &eacute;taient parents, tous portaient le m&ecirc;me nom, si bien qu'ils prenaient
+ des surnoms d&egrave;s le berceau, pour se distinguer entre eux. Un anc&ecirc;tre,
+ un Artaud, &eacute;tait venu, qui s'&eacute;tait fix&eacute; dans cette lande,
+ comme un paria; puis, sa famille avait grandi, avec la vitalit&eacute; farouche
+ des herbes su&ccedil;ant la vie des rochers; sa famille avait fini par &ecirc;tre
+ une tribu, une commune, dont les cousinages se perdaient, remontaient &agrave;
+ des si&egrave;cles. Ils se mariaient entre eux, dans une promiscuit&eacute;
+ &eacute;hont&eacute;e; on ne citait pas un exemple d'un Artaud ayant amen&eacute;
+ une femme d'un village voisin; les filles seules s'en allaient, parfois. Ils
+ naissaient, ils mouraient, attach&eacute;s &agrave; ce coin de terre, pullulant
+ sur leur fumier, lentement, avec une simplicit&eacute; d'arbres qui repoussaient
+ de leur semence, sans avoir une id&eacute;e nette du vaste monde, au del&agrave;
+ de ces roches jaunes, entre lesquelles ils v&eacute;g&eacute;taient. Et pourtant
+ d&eacute;j&agrave;, parmi eux, se trouvaient des pauvres et des riches; des
+ poules ayant disparu, les poulaillers, la nuit, &eacute;taient ferm&eacute;s
+ par de gros cadenas; un Artaud avait tu&eacute; un Artaud, un soir, derri&egrave;re
+ le moulin. C'&eacute;tait, au fond de cette ceinture d&eacute;sol&eacute;e de
+ collines, un peuple &agrave; part, une race n&eacute;e du sol, une humanit&eacute;
+ de trois cents t&ecirc;tes qui recommen&ccedil;ait les temps.</p>
+<p>Lui, gardait toute l'ombre morte du s&eacute;minaire. Pendant des ann&eacute;es,
+ il n'avait pas connu le soleil. Il l'ignorait m&ecirc;me encore, les yeux ferm&eacute;s,
+ fix&eacute;s sur l'&acirc;me, n'ayant que du m&eacute;pris pour la nature damn&eacute;e.
+ Longtemps, aux heures de recueillement, lorsque la m&eacute;ditation le prosternait,
+ il avait r&ecirc;v&eacute; un d&eacute;sert d'ermite, quelque trou dans une
+ montagne, o&ugrave; rien de la vie, ni &ecirc;tre, ni plante, ni eau, ne le
+ viendrait distraire de la contemplation de Dieu. C'&eacute;tait un &eacute;lan
+ d'amour pur, une horreur de la sensation physique. L&agrave;, mourant &agrave;
+ lui-m&ecirc;me, le dos tourn&eacute; &agrave; la lumi&egrave;re, il aurait attendu
+ de n'&ecirc;tre plus, de se perdre dans la souveraine blancheur des &acirc;mes.
+ Le ciel lui apparaissait tout blanc, d'un blanc de lumi&egrave;re, comme s'il
+ neigeait des lis, comme si toutes les puret&eacute;s, toutes les innocences,
+ toutes les chastet&eacute;s flambaient. Mais son confesseur le grondait, quand
+ il lui racontait ses d&eacute;sirs de solitude, ses besoins de candeur divine;
+ il le rappelait aux luttes de l'&Eacute;glise, aux n&eacute;cessit&eacute;s
+ du sacerdoce. Plus tard, apr&egrave;s son ordination, le jeune pr&ecirc;tre
+ &eacute;tait venu aux Artaud, sur sa propre demande, avec l'espoir de r&eacute;aliser
+ son r&ecirc;ve d'an&eacute;antissement humain. Au milieu de cette mis&egrave;re,
+ sur ce col st&eacute;rile, il pourrait se boucher les oreilles aux bruits du
+ monde, il vivrait dans le sommeil des saints. Et, depuis plusieurs mois, en
+ effet, il demeurait souriant; &agrave; peine un frisson du village le troublait-il
+ de loin en loin; &agrave; peine une morsure plus chaude du soleil le prenait-elle
+ &agrave; la nuque, lorsqu'il suivait les sentiers, tout au ciel, sans entendre
+ l'enfantement continu au milieu duquel il marchait.</p>
+<p>Le grand chien noir qui gardait les Artaud venait de se d&eacute;cider &agrave;
+ monter aupr&egrave;s de l'abb&eacute; Mouret. Il s'&eacute;tait assis de nouveau
+ sur son derri&egrave;re, a ses pieds. Mais le pr&ecirc;tre restait perdu dans
+ la douceur du matin. La veille, il avait commenc&eacute; les exercices du Rosaire
+ de Marie; il attribuait la grande joie qui descendait en lui &agrave; l'intercession
+ de la Vierge aupr&egrave;s de son divin Fils. Et que les biens de la terre lui
+ semblaient m&eacute;prisables! Avec quelle reconnaissance il se sentait pauvre!
+ En entrant dans les ordres, ayant perdu son p&egrave;re et sa m&egrave;re le
+ m&ecirc;me jour, &agrave; la suite d'un drame dont il ignorait encore les &eacute;pouvantes,
+ il avait laiss&eacute; &agrave; un fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; toute la fortune.
+ Il ne tenait plus au monde que par sa soeur. Il s'&eacute;tait charg&eacute;
+ d'elle, pris d'une sorte de tendresse religieuse pour sa t&ecirc;te faible.
+ La ch&egrave;re innocente &eacute;tait si pu&eacute;rile, si petite fille, qu'elle
+ lui apparaissait avec la puret&eacute; de ces pauvres d'esprit, auxquels l'&Eacute;vangile
+ accorde le royaume des cieux. Cependant, elle l'inqui&eacute;tait depuis quelque
+ temps; elle devenait trop forte, trop saine; elle sentait trop la vie. Mais
+ c'&eacute;tait &agrave; peine un malaise. Il passait ses journ&eacute;es dans
+ l'existence int&eacute;rieure qu'il s'&eacute;tait faite, ayant tout quitt&eacute;
+ pour se donner entier. Il fermait la porte de ses sens, cherchait &agrave; s'affranchir
+ des n&eacute;cessit&eacute;s du corps, n'&eacute;tait plus qu'une &acirc;me
+ ravie par la contemplation. La nature ne lui pr&eacute;sentait que pi&egrave;ges,
+ qu'ordures; il mettait sa gloire &agrave; lui faire violence, &agrave; la m&eacute;priser,
+ &agrave; se d&eacute;gager de sa boue humaine. Le juste doit &ecirc;tre insens&eacute;
+ selon le monde. Aussi se regardait-il comme un exil&eacute; sur la terre; il
+ n'envisageait que les biens c&eacute;lestes, ne pouvant comprendre qu'on m&icirc;t
+ en balance une &eacute;ternit&eacute; de f&eacute;licit&eacute; avec quelques
+ heures d'une joie p&eacute;rissable. Sa raison le trompait, ses d&eacute;sirs
+ mentaient. Et, s'il avan&ccedil;ait dans la vertu, c'&eacute;tait surtout par
+ son humilit&eacute; et son ob&eacute;issance. Il voulait &ecirc;tre le dernier
+ de tous, soumis &agrave; tous, pour que la ros&eacute;e divine tomb&acirc;t
+ sur son coeur comme sur un sable aride; il se disait couvert d'opprobre et de
+ confusion, indigne &agrave; jamais d'&ecirc;tre sauv&eacute; du p&eacute;ch&eacute;.
+ &Ecirc;tre humble, c'est croire, c'est aimer. Il ne d&eacute;pendait m&ecirc;me
+ plus de lui-m&ecirc;me, aveugle, sourd, chair morte. Il &eacute;tait la chose
+ de Dieu. Alors, de cette abjection o&ugrave; il s'enfon&ccedil;ait, un hosannah
+ l'emportait au-dessus des heureux et des puissants, dans le resplendissement
+ d'un bonheur sans fin.</p>
+<p>Aux Artaud, l'abb&eacute; Mouret avait ainsi trouv&eacute; les ravissements
+ du clo&icirc;tre, si ardemment souhaites jadis, &agrave; chacune de ses lectures
+ de <i>l'Imitation</i>. Rien en lui n'avait encore combattu. Il &eacute;tait
+ parfait, d&egrave;s le premier agenouillement, sans lutte, sans secousse, comme
+ foudroy&eacute; par la gr&acirc;ce, dans l'oubli absolu de sa chair. Extase
+ de l'approche de Dieu que connaissent quelques jeunes pr&ecirc;tres; heure bienheureuse
+ o&ugrave; tout se tait, o&ugrave; les d&eacute;sirs ne sont qu'un immense besoin
+ de puret&eacute;. Il n'avait mis sa consolation chez aucune cr&eacute;ature.
+ Lorsqu'on croit qu'une chose est tout, on ne saurait &ecirc;tre &eacute;branl&eacute;,
+ et il croyait que Dieu &eacute;tait tout, que son humilit&eacute;, son ob&eacute;issance,
+ sa chastet&eacute;, &eacute;taient tout. Il se souvenait d'avoir entendu parler
+ de la tentation comme d'une torture abominable qui &eacute;prouve les plus saints.
+ Lui, souriait. Dieu ne l'avait jamais abandonn&eacute;. Il marchait dans sa
+ foi, ainsi que dans une cuirasse qui le prot&eacute;geait contre les moindres
+ souffles mauvais. Il se rappelait qu'&agrave; huit ans il pleurait d'amour,
+ dans les coins; il ne savait pas qui il aimait; il pleurait, parce qu'il aimait
+ quelqu'un, bien loin. Toujours il &eacute;tait rest&eacute; attendri. Plus tard,
+ il avait voulu &ecirc;tre pr&ecirc;tre, pour satisfaire ce besoin d'affection
+ surhumaine qui faisait son seul tourment. Il ne voyait pas o&ugrave; aimer davantage.
+ Il contentait l&agrave; son &ecirc;tre, ses pr&eacute;dispositions de race,
+ ses r&ecirc;ves d'adolescent, ses premiers d&eacute;sirs d'homme. Si la tentation
+ devait venir, il l'attendait avec sa s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de s&eacute;minariste
+ ignorant. On avait tu&eacute; l'homme en lui, il le sentait, il &eacute;tait
+ heureux de se savoir &agrave; part, cr&eacute;ature ch&acirc;tr&eacute;e, d&eacute;vi&eacute;e,
+ marqu&eacute;e de la tonsure ainsi qu'une brebis du Seigneur.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3> V.</h3>
+<p>
+ Cependant, le soleil chauffait la grande porte de l'&eacute;glise. Des mouches
+ dor&eacute;es bourdonnaient autour d'une grande fleur qui poussait entre deux
+ des marches du perron. L'abb&eacute; Mouret, un peu &eacute;tourdi, se d&eacute;cidait
+ &agrave; s'&eacute;loigner, lorsque le grand chien noir s'&eacute;lan&ccedil;a,
+ en aboyant violemment, vers la grille du petit cimeti&egrave;re, qui se trouvait
+ &agrave; gauche de l'&eacute;glise. En m&ecirc;me temps une voix &acirc;pre
+ cria:</p>
+<p>- Ah! vaurien, tu manques l'&eacute;cole, et c'est dans le cimeti&egrave;re
+ qu'on te trouve!... Ne dis pas non! Il y a un quart d'heure que je te surveille.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre s'avan&ccedil;a. Il reconnut Vincent, qu'un Fr&egrave;re des
+ &eacute;coles chr&eacute;tiennes tenait rudement par une oreille. L'enfant se
+ trouvait comme suspendu au-dessus d'un gouffre qui longeait le cimeti&egrave;re,
+ et au fond duquel coulait le Mascle, un torrent dont les eaux blanches allaient,
+ &agrave; deux lieues de l&agrave;, se jeter dans la Viorne.</p>
+<p>- Fr&egrave;re Archangias! dit doucement l'abb&eacute;, pour inviter le terrible
+ homme &agrave; l'indulgence.</p>
+<p>Mais le Fr&egrave;re ne l&acirc;chait pas l'oreille.</p>
+<p>- Ah! c'est vous, monsieur le cur&eacute;, gronda-t-il. Imaginez-vous que ce
+ gredin est toujours fourr&eacute; dans le cimeti&egrave;re. Je ne sais pas quel
+ mauvais coup il peut faire ici... Je devrais le l&acirc;cher pour qu'il all&acirc;t
+ se casser la t&ecirc;te, l&agrave;-bas au fond. Ce serait bien fait.</p>
+<p>L'enfant ne soufflait mot, cramponn&eacute; aux broussailles, ses yeux sournoisement
+ ferm&eacute;s.</p>
+<p>- Prenez garde, Fr&egrave;re Archangias, reprit le pr&ecirc;tre; il pourrait
+ glisser.</p>
+<p>Et il aida lui-m&ecirc;me Vincent &agrave; remonter.</p>
+<p>- Voyons, mon petit ami, que faisais-tu l&agrave;? On ne doit pas jouer dans
+ les cimeti&egrave;res.</p>
+<p>Le galopin avait ouvert les yeux, s'&eacute;cartant peureusement du Fr&egrave;re,
+ se mettant sous la protection de l'abb&eacute; Mouret.</p>
+<p>- Je vais vous dire, murmura-t-il en levant sa t&ecirc;te fut&eacute;e vers
+ celui ci. Il y a un nid de fauvettes dans les ronces, dessous cette roche. Voici
+ plus de dix jours que je le guette... Alors, comme les petits sont &eacute;clos,
+ je suis venu, ce matin, apr&egrave;s avoir servi votre messe...</p>
+<p>- Un nid de fauvettes! dit Fr&egrave;re Archangias. Attends, attends!</p>
+<p>Il s'&eacute;carta, chercha sur une tombe une motte de terre, qu'il revint
+ jeter dans les ronces. Mais il manqua le nid. Une seconde motte lanc&eacute;e
+ plus adroitement bouscula le fr&ecirc;le berceau, jeta les petits au torrent.</p>
+<p>- De cette fa&ccedil;on, continua-t-il en se tapant les mains pour les essuyer,
+ tu ne viendras peut-&ecirc;tre plus r&ocirc;der ici comme un pa&iuml;en... Les
+ morts iront te tirer les pieds, la nuit, si tu marches encore sur eux.</p>
+<p>Vincent, qui avait ri de voir le nid faire le plongeon, regarda autour de lui,
+ avec le haussement d'&eacute;paules d'un esprit fort.</p>
+<p>- Oh! je n'ai pas peur, dit-il. Les morts, &ccedil;a ne bouge plus.</p>
+<p>Le cimeti&egrave;re, en effet, n'avait rien d'effrayant. C'&eacute;tait un
+ terrain nu, o&ugrave; d'&eacute;troites all&eacute;es se perdaient sous l'envahissement
+ des herbes. Des renflements bossuaient la terre, de place en place. Une seule
+ pierre, debout, toute neuve, la pierre de l'abb&eacute; Caffin, mettait sa d&eacute;coupure
+ blanche, au milieu. Rien autre que des bras de croix arrach&eacute;s, des buis
+ s&eacute;ch&eacute;s, de vieilles dalles fendues, mang&eacute;es de mousse.
+ On n'enterrait pas deux fois l'an. La mort ne semblait point habiter ce sol
+ vague, o&ugrave; la Teuse venait, chaque soir, emplir son tablier d'herbe pour
+ les lapins de D&eacute;sir&eacute;e. Un cypr&egrave;s gigantesque, plant&eacute;
+ &agrave; la porte, promenait seul son ombre sur le champ d&eacute;sert. Ce cypr&egrave;s,
+ qu'on voyait de trois lieues &agrave; la ronde, &eacute;tait connu de toute
+ la contr&eacute;e sous le nom de Solitaire.</p>
+<p>- C'est plein de l&eacute;zards, ajouta Vincent, qui regardait le mur crevass&eacute;
+ de l'&eacute;glise. On s'amuserait joliment...</p>
+<p>Mais il sortit d'un bond, en voyant le Fr&egrave;re allonger le pied. Celui-ci
+ fit remarquer au cur&eacute; le mauvais &eacute;tat de la grille. Elle &eacute;tait
+ toute rong&eacute;e de rouille, un gond descell&eacute;, la serrure bris&eacute;e.</p>
+<p>- On devrait r&eacute;parer cela, dit-il.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret sourit, sans r&eacute;pondre. Et, s'adressant &agrave;
+ Vincent, qui se battait avec le chien:</p>
+<p>- Dis, petit? demanda-t-il, sais-tu o&ugrave; travaille le p&egrave;re Bambousse,
+ ce matin?</p>
+<p>L'enfant jeta un coup d'oeil sur l'horizon.</p>
+<p>- Il doit &ecirc;tre &agrave; son champ des Olivettes, r&eacute;pondit-il,
+ la main tendue vers la gauche... D'ailleurs, Voriau va vous conduire, monsieur
+ le cur&eacute;. Il sait s&ucirc;rement o&ugrave; est son ma&icirc;tre, lui.</p>
+<p>Alors, il tapa dans ses mains, criant:</p>
+<p>- Eh! Voriau! eh!</p>
+<p>Le grand chien noir h&eacute;sita un instant, la queue battante, cherchant
+ &agrave; lire dans les yeux du gamin. Puis, aboyant de joie, il descendit vers
+ le village. L'abb&eacute; Mouret et Fr&egrave;re Archangias le suivirent, en
+ causant. Cent pas plus loin, Vincent les quittait sournoisement, remontant vers
+ l'&eacute;glise, les surveillant, pr&ecirc;t &agrave; se jeter derri&egrave;re
+ un buisson, s'ils tournaient la t&ecirc;te. Avec une souplesse de couleuvre,
+ il se glissa de nouveau dans le cimeti&egrave;re, ce paradis o&ugrave; il y
+ avait des nids, des l&eacute;zards, des fleurs.</p>
+<p>Cependant, tandis que Voriau les devan&ccedil;ait sur la route poudreuse, Fr&egrave;re
+ Archangias disait au pr&ecirc;tre, de sa voix irrit&eacute;e:</p>
+<p>- Laissez donc! monsieur le cur&eacute;, de la graine de damn&eacute;s, ces
+ crapauds-l&agrave;! On devrait leur casser les reins, pour les rendre agr&eacute;ables
+ &agrave; Dieu. Ils poussent dans l'irr&eacute;ligion, comme leurs p&egrave;res.
+ Il y a quinze ans que je suis ici, et je n'ai pas encore pu faire un chr&eacute;tien.
+ D&egrave;s qu'ils sortent de mes mains, bonsoir! Ils sont tout &agrave; la terre,
+ &agrave; leurs vignes, &agrave; leurs oliviers. Pas un qui mette le pied &agrave;
+ l'&eacute;glise. Des brutes qui se battent avec leurs champs de cailloux!...
+ Menez-moi &ccedil;a &agrave; coups de b&acirc;ton, monsieur le cur&eacute;,
+ &agrave; coups de b&acirc;ton!</p>
+<p>Puis, reprenant haleine, il ajouta, avec un geste terrible:</p>
+<p>- Voyez-vous, ces Artaud, c'est comme ces ronces qui mangent les rocs, ici.
+ Il a suffi d'une souche pour que le pays f&ucirc;t empoisonn&eacute;. &Ccedil;a
+ se cramponne, &ccedil;a se multiplie, &ccedil;a vit quand m&ecirc;me. Il faudra
+ le feu du ciel, comme &agrave; Gomorrhe, pour nettoyer &ccedil;a.</p>
+<p>- On ne doit jamais d&eacute;sesp&eacute;rer des p&eacute;cheurs, dit l'abb&eacute;
+ Mouret, qui marchait &agrave; petits pas, dans sa paix int&eacute;rieure.</p>
+<p>- Non, ceux-l&agrave; sont au diable, reprit plus violemment le Fr&egrave;re.
+ J'ai &eacute;t&eacute; paysan comme eux. Jusqu'&agrave; dix-huit ans, j'ai pioch&eacute;
+ la terre. Et plus tard, &agrave; l'Institution, j'ai balay&eacute;, &eacute;pluch&eacute;
+ des l&eacute;gumes, fait les plus gros travaux. Ce n'est pas leur rude besogne
+ que je leur reproche. Au contraire, Dieu pr&eacute;f&egrave;re ceux qui vivent
+ dans la bassesse... Mais les Artaud se conduisent en b&ecirc;tes, voyez-vous!
+ Ils sont comme leurs chiens qui n'assistent pas &agrave; la messe, qui se moquent
+ des commandements de Dieu et de l'&Eacute;glise. Ils forniqueraient avec leurs
+ pi&egrave;ces de terre, tant ils les aiment!</p>
+<p>Voriau, la queue au vent, s'arr&ecirc;tait, reprenait son trot, apr&egrave;s
+ s'&ecirc;tre assur&eacute; que les deux hommes le suivaient toujours.</p>
+<p>- Il y a des abus d&eacute;plorables, en effet, dit l'abb&eacute; Mouret. Mon
+ pr&eacute;d&eacute;cesseur, l'abb&eacute; Caffin...</p>
+<p>- Un pauvre homme, interrompit le Fr&egrave;re. Il nous est arriv&eacute; de
+ Normandie, &agrave; la suite d'une vilaine histoire. Ici, il n'a song&eacute;
+ qu'&agrave; bien vivre; il a tout laiss&eacute; aller &agrave; la d&eacute;bandade.</p>
+<p>- Non, l'abb&eacute; Caffin a certainement fait ce qu'il a pu; mais il faut
+ avouer que ses efforts sont rest&eacute;s &agrave; peu pr&egrave;s st&eacute;riles.
+ Les miens eux-m&ecirc;mes demeurent le plus souvent sans r&eacute;sultat.</p>
+<p>Fr&egrave;re Archangias haussa les &eacute;paules. Il marcha un instant en
+ silence, d&eacute;hanchant son grand corps maigre taill&eacute; &agrave; coups
+ de hache. Le soleil tapait sur sa nuque, au cuir tann&eacute;, mettant dans
+ l'ombre sa dure face de paysan, en lame de sabre.</p>
+<p>- &Eacute;coutez, monsieur le cur&eacute;, reprit-il enfin, je suis trop bas
+ pour vous adresser des observations; seulement, j'ai presque le double de votre
+ &acirc;ge, je connais le pays, ce qui m'autorise &agrave; vous dire que vous
+ n'arriverez &agrave; rien par la douceur... Entendez-vous, le cat&eacute;chisme
+ suffit. Dieu n'a pas de mis&eacute;ricorde pour les impies. Ils les br&ucirc;lent.
+ Tenez-vous-en &agrave; cela.</p>
+<p>Et comme l'abb&eacute; Mouret, la t&ecirc;te pench&eacute;e, n'ouvrait point
+ la bouche, il continua:</p>
+<p>- La religion s'en va des campagnes, parce qu'on la fait trop bonne femme.
+ Elle a &eacute;t&eacute; respect&eacute;e tant qu'elle a parl&eacute; en ma&icirc;tresse
+ sans pardon... Je ne sais ce qu'on vous apprend dans les s&eacute;minaires.
+ Les nouveaux cur&eacute;s pleurent comme des enfants avec leurs paroissiens.
+ Dieu semble tout chang&eacute;... Je jurerais, monsieur le cur&eacute;, que
+ vous ne savez m&ecirc;me plus votre cat&eacute;chisme par coeur?</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre, bless&eacute; de cette volont&eacute; qui cherchait &agrave;
+ s'imposer si rudement, leva la t&ecirc;te, disant avec quelque s&eacute;cheresse:</p>
+<p>- C'est bien, votre z&egrave;le est louable... Mais n'avez-vous rien &agrave;
+ me dire? Vous &ecirc;tes venu ce matin &agrave; la cure, n'est-ce pas?</p>
+<p>Fr&egrave;re Archangias r&eacute;pondit brutalement:</p>
+<p>- J'avais &agrave; vous dire ce que je vous ai dit... Les Artaud vivent comme
+ leurs cochons. J'ai encore appris hier que Rosalie, l'a&icirc;n&eacute;e du
+ p&egrave;re Bambousse, est grosse. Toutes attendent &ccedil;a pour se marier.
+ Depuis quinze ans, je n'en ai pas connu une qui ne soit all&eacute;e dans les
+ bl&eacute;s avant de passer &agrave; l'&eacute;glise... Et elles pr&eacute;tendent
+ en riant que c'est la coutume du pays!</p>
+<p>- Oui, murmura l'abb&eacute; Mouret, c'est un grand scandale... Je cherche
+ justement le p&egrave;re Bambousse pour lui parler de cette affaire. Il serait
+ d&eacute;sirable, maintenant, que le mariage e&ucirc;t lieu au plus t&ocirc;t...
+ Le p&egrave;re de l'enfant, para&icirc;t-il, est Fortun&eacute;, le grand fils
+ des Brichet. Malheureusement les Brichet sont pauvres.</p>
+<p>- Cette Rosalie! poursuivit le Fr&egrave;re, elle &agrave; juste dix-huit ans.
+ &Ccedil;a se perd sur les bancs de l'&eacute;cole. Il n'y a pas quatre ans,
+ je l'avais encore. Elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; vicieuse... J'ai maintenant
+ sa soeur Catherine, une gamine de onze ans qui promet d'&ecirc;tre plus &eacute;hont&eacute;e
+ que son a&icirc;n&eacute;e. On la rencontre dans tous les trous avec ce petit
+ mis&eacute;rable de Vincent... Allez, on a beau leur tirer les oreilles jusqu'au
+ sang, la femme pousse toujours en elles. Elles ont la damnation dans leurs jupes.
+ Des cr&eacute;atures bonnes &agrave; jeter au fumier, avec leurs salet&eacute;s
+ qui empoisonnent! &Ccedil;a serait un fameux d&eacute;barras, si l'on &eacute;tranglait
+ toutes les filles &agrave; leur naissance.</p>
+<p>Le d&eacute;go&ucirc;t, la haine de la femme le firent jurer comme un charretier.
+ L'abb&eacute; Mouret, apr&egrave;s l'avoir &eacute;cout&eacute;, la face calme,
+ finit par sourire de sa violence. Il appela Voriau, qui s'&eacute;tait &eacute;cart&eacute;
+ dans un champ voisin.</p>
+<p>- Et, tenez! cria Fr&egrave;re Archangias, en montrant un groupe d'enfants
+ jouant au fond d'une ravine, voil&agrave; mes garnements qui manquent l'&eacute;cole,
+ sous pr&eacute;texte d'aller aider leurs parents dans les vignes!... Soyez s&ucirc;r
+ que cette gueuse de Catherine est au milieu. Elle s'amuse &agrave; glisser.
+ Vous allez voir ses jupes par-dessus sa t&ecirc;te. L&agrave;, qu'est-ce que
+ je vous disais!... A ce soir, monsieur le cur&eacute;... Attendez, attendez,
+ gredins!</p>
+<p>Et il partit en courant, son rabat sale volant sur l'&eacute;paule, sa grande
+ soutane graisseuse arrachant les chardons. L'abb&eacute; Mouret le regarda tomber
+ au milieu de la bande des enfants, qui se sauv&egrave;rent comme un vol de moineaux
+ effarouch&eacute;s. Mais il avait r&eacute;ussi &agrave; saisir par les oreilles
+ Catherine et un autre gamin. Il les ramena du c&ocirc;t&eacute; du village,
+ les tenant ferme de ses gros doigts velus, les accablant d'injures.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre reprit sa marche. Fr&egrave;re Archangias lui causait parfois
+ d'&eacute;tranges scrupules; il lui apparaissait dans sa vulgarit&eacute;, dans
+ sa crudit&eacute;, comme le v&eacute;ritable homme de Dieu, sans attache terrestre,
+ tout &agrave; la volont&eacute; du ciel, humble, rude, l'ordure &agrave; la
+ bouche contre le p&eacute;ch&eacute;. Et il se d&eacute;sesp&eacute;rait de
+ ne pouvoir se d&eacute;pouiller davantage de son corps, de ne pas &ecirc;tre
+ laid, immonde, puant la vermine des saints. Lorsque le Fr&egrave;re l'avait
+ r&eacute;volt&eacute; par des paroles trop crues, par quelque brutalit&eacute;
+ trop prompte, il s'accusait ensuite de ses d&eacute;licatesses, de ses fiert&eacute;s
+ de nature, comme de v&eacute;ritables fautes. Ne devait-il pas &ecirc;tre mort
+ &agrave; toutes les faiblesses de ce monde? Cette fois encore, il sourit tristement,
+ en songeant qu'il avait failli se f&acirc;cher, de la le&ccedil;on emport&eacute;e
+ du Fr&egrave;re. C'&eacute;tait l'orgueil, pensait-il, qui cherchait &agrave;
+ le perdre en lui faisant prendre les simples en m&eacute;pris. Mais, malgr&eacute;
+ lui, il se sentait soulag&eacute; d'&ecirc;tre seul, de s'en aller &agrave;
+ petits pas, lisant son br&eacute;viaire, d&eacute;livr&eacute; de cette voix
+ &acirc;pre qui troublait son r&ecirc;ve de tendresse pure.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>VI.</h3>
+<p>
+ La route tournait entre des &eacute;croulements de rocs au milieu desquels les
+ paysans avaient, de loin en loin, conquis quatre ou cinq m&egrave;tres de terre
+ crayeuse, plant&eacute;e de vieux oliviers. Sous les pieds de l'abb&eacute;,
+ la poussi&egrave;re des orni&egrave;res profondes avait de l&eacute;gers craquements
+ de neige. Parfois, en recevant &agrave; la face un souffle plus chaud, il levait
+ les yeux de son livre, cherchant d'o&ugrave; lui venait cette caresse; mais
+ son regard restait vague, perdu sans le voir, sur l'horizon enflamm&eacute;,
+ sur les lignes tordues de cette campagne de passion, s&eacute;ch&eacute;e, p&acirc;m&eacute;e
+ au soleil, dans un vautrement de femme ardente et st&eacute;rile. Il rabattait
+ son chapeau sur son front, pour &eacute;chapper aux haleines ti&egrave;des;
+ il reprenait sa lecture, paisiblement; tandis que sa soutane, derri&egrave;re
+ lui, soulevait une petite fum&eacute;e, qui roulait au ras du chemin.</p>
+<p>- Bonjour, monsieur le cur&eacute;, lui dit un paysan qui passa.</p>
+<p>Des bruits de b&ecirc;che, le long des pi&egrave;ces de terre, le sortaient
+ encore de son recueillement. Il tournait la t&ecirc;te, apercevait au milieu
+ des vignes de grands vieillards noueux, qui le saluaient. Les Artaud, en plein
+ soleil, forniquaient avec la terre, selon le mot de Fr&egrave;re Archangias.
+ C'&eacute;taient des fronts suants apparaissant derri&egrave;re les buissons,
+ des poitrines haletantes se redressant lentement, un effort ardent de f&eacute;condation,
+ au milieu duquel il marchait de son pas si calme d'ignorance. Rien de troublant
+ ne venait jusqu'&agrave; sa chair du grand labeur d'amour dont la splendide
+ matin&eacute;e s'emplissait.</p>
+<p>- Eh! Voriau, on ne mange pas le monde! cria gaiement une voix forte, faisant
+ taire le chien qui aboyait violemment.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret leva la t&ecirc;te.</p>
+<p>- C'est vous, Fortun&eacute;, dit-il, en s'avan&ccedil;ant au bord du champ,
+ dans lequel le jeune paysan travaillait. Je voulais justement vous parler.</p>
+<p>Fortun&eacute; avait le m&ecirc;me &acirc;ge que le pr&ecirc;tre. C'&eacute;tait
+ un grand gar&ccedil;on, l'air hardi, la peau dure d&eacute;j&agrave;. Il d&eacute;frichait
+ un coin de lande pierreuse.</p>
+<p>- Par rapport, monsieur le cur&eacute;? demanda-t-il.</p>
+<p>- Par rapport &agrave; ce qui c'est pass&eacute; entre Rosalie et vous, r&eacute;pondit
+ le pr&ecirc;tre.</p>
+<p>Fortun&eacute; se mit &agrave; rire. Il devait trouver dr&ocirc;le qu'un cur&eacute;
+ s'occup&acirc;t d'une pareille chose.</p>
+<p>- Dame, murmura-t-il, c'est qu'elle a bien voulu. Je ne l'ai pas forc&eacute;e...
+ Tant pis si le p&egrave;re Bambousse refuse de me la donner! Vous avez bien
+ vu que son chien cherchait &agrave; me mordre tout &agrave; l'heure. Il le lan&ccedil;a
+ contre moi.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret allait continuer, lorsque le vieil Artaud, dit Brichet,
+ qu'il n'avait pas vu d'abord, sortit de l'ombre d'un buisson, derri&egrave;re
+ lequel il mangeait avec sa femme. Il &eacute;tait petit, s&eacute;ch&eacute;
+ par l'&acirc;ge, la mine humble.</p>
+<p>- On vous aura cont&eacute; des menteries, monsieur le cur&eacute;, s'&eacute;cria-t-il.
+ L'enfant est tout pr&ecirc;t &agrave; &eacute;pouser la Rosalie... Ces jeunesses
+ sont all&eacute;es ensemble. Ce n'est la faute de personne. Il y en a d'autres
+ qui ont fait comme eux et qui n'en ont pas moins bien v&eacute;cu pour cela...
+ L'affaire ne d&eacute;pend pas de nous. Il faut parler &agrave; Bambousse. C'est
+ lui qui nous m&eacute;prise, &agrave; cause de son argent.</p>
+<p>- Oui, nous sommes trop pauvres, g&eacute;mit la m&egrave;re Brichet, une grande
+ femme pleurnicheuse, qui se leva &agrave; son tour. Nous n'avons que ce bout
+ de champ, o&ugrave; le diable fait gr&ecirc;ler les cailloux, bien s&ucirc;r.
+ Il ne nous donne pas du pain... Sans vous, monsieur le cur&eacute;, la vie ne
+ serait pas possible.</p>
+<p>La m&egrave;re Brichet &eacute;tait la seule d&eacute;vote du village. Quand
+ elle avait communi&eacute;, elle r&ocirc;dait autour de la cure, sachant que
+ la Teuse lui gardait toujours une paire de pains de la derni&egrave;re cuisson.
+ Parfois m&ecirc;me, elle emportait un lapin ou une poule, que lui donnait D&eacute;sir&eacute;e.</p>
+<p>- Ce sont de continuels scandales, reprit le pr&ecirc;tre. Il faut que ce mariage
+ ait lieu au plus t&ocirc;t.</p>
+<p>- Mais tout de suite, quand les autres voudront, dit la vieille femme, tr&egrave;s
+ inqui&egrave;te sur les cadeaux qu'elle recevait. N'est-ce pas? Brichet, ce
+ n'est pas nous qui serons assez mauvais chr&eacute;tiens pour contrarier monsieur
+ le cur&eacute;.</p>
+<p>Fortun&eacute; ricanait.</p>
+<p>- Moi, je suis tout pr&ecirc;t, d&eacute;clara-t-il, et la Rosalie aussi...
+ Je l'ai vue hier, derri&egrave;re le moulin. Nous ne sommes pas f&acirc;ch&eacute;s,
+ au contraire. Nous sommes rest&eacute;s ensemble, &agrave; rire...</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret l'interrompit:</p>
+<p>- C'est bien. Je vais parler &agrave; Bambousse. Il est l&agrave;, aux Olivettes,
+ je crois.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre s'&eacute;loignait, lorsque la m&egrave;re Brichet lui demanda
+ ce qu'&eacute;tait devenu son cadet Vincent, parti depuis le matin pour aller
+ servir la messe. C'&eacute;tait un galopin qui avait bien besoin des conseils
+ de monsieur le cur&eacute;. Et elle accompagna le pr&ecirc;tre pendant une centaine
+ de pas, se plaignant de sa mis&egrave;re, des pommes de terre qui manquaient,
+ du froid qui avait gel&eacute; les oliviers, des chaleurs qui mena&ccedil;aient
+ de br&ucirc;ler les maigres r&eacute;coltes. Elle le quitta, en lui affirmant
+ que son fils Fortun&eacute; r&eacute;citait ses pri&egrave;res, matin et soir.</p>
+<p>Voriau, maintenant, devan&ccedil;ait l'abb&eacute; Mouret. Brusquement, &agrave;
+ un tournant de la route, il se lan&ccedil;a dans les terres. L'abb&eacute; dut
+ prendre un petit sentier qui montait sur un coteau. Il &eacute;tait aux Olivettes,
+ le quartier le plus fertile du pays, o&ugrave; le maire de la commune, Artaud,
+ dit Bambousse, poss&eacute;dait plusieurs champs de bl&eacute;, des oliviers
+ et des vignes. Cependant, le chien s'&eacute;tait jet&eacute; dans les jupes
+ d'une grande fille brune, qui eut un beau rire, en apercevant le pr&ecirc;tre.</p>
+<p>- Est-ce que votre p&egrave;re est l&agrave;, Rosalie? lui demanda ce dernier.</p>
+<p>- L&agrave;, tout contre, dit-elle, &eacute;tendant la main, sans cesser de
+ sourire.</p>
+<p>Puis, quittant le coin du champ qu'elle sarclait, elle marcha devant lui. Sa
+ grossesse, peu avanc&eacute;e, s'indiquait seulement dans un l&eacute;ger renflement
+ des hanches. Elle avait le dandinement puissant des fortes travailleuses, nu-t&ecirc;te
+ au soleil, la nuque roussie, avec des cheveux noirs plant&eacute;s comme des
+ crins. Ses mains, verdies, sentaient les herbes qu'elle arrachait.</p>
+<p>- P&egrave;re, cria-t-elle, voici monsieur le cur&eacute; qui vous demande.</p>
+<p>Et elle ne s'en retourna pas, effront&eacute;e, gardant son rire sournois de
+ b&ecirc;te impudique. Bambousse, gras, suant, la face ronde, l&acirc;cha sa
+ besogne pour venir gaiement &agrave; la rencontre de l'abb&eacute;.</p>
+<p>- Je jurerais que vous voulez me parler des r&eacute;parations de l'&eacute;glise,
+ dit-il, en tapant ses mains pleines de terre. Eh bien! non, monsieur le cur&eacute;,
+ ce n'est pas possible. La commune n'a pas le sou... Si le bon Dieu fournit le
+ pl&acirc;tre et les tuiles, nous fournirons les ma&ccedil;ons.</p>
+<p>Cette plaisanterie de paysan incr&eacute;dule le fit &eacute;clater d'un rire
+ &eacute;norme. Il se frappa sur les cuisses, toussa, faillit &eacute;trangler.</p>
+<p>- Ce n'est pas pour l'&eacute;glise que je suis venu, r&eacute;pondit l'abb&eacute;
+ Mouret. Je voulais vous parler de votre fille Rosalie...</p>
+<p>- Rosalie? qu'est-ce qu'elle vous a donc fait? demanda Bambousse, en clignant
+ les yeux.</p>
+<p>La paysanne regardait le jeune pr&ecirc;tre avec hardiesse, allant de ses mains
+ blanches &agrave; son cou de fille, jouissant, cherchant &agrave; le faire devenir
+ tout rose. Mais lui, cr&ucirc;ment, la face paisible, comme parlant d'une chose
+ qu'il ne sentait point:</p>
+<p>- Vous savez ce que je veux dire, p&egrave;re Bambousse. Elle est grosse, il
+ faut la marier.</p>
+<p>- Ah! c'est pour &ccedil;a, murmura le vieux, de son air goguenard. Merci de
+ la commission, monsieur le cur&eacute;. Ce sont les Brichet qui vous envoient,
+ n'est-ce pas? La m&egrave;re Brichet va &agrave; la messe, et vous lui donnez
+ un coup de main pour caser son fils; &ccedil;a se comprend... Mais moi, je n'entre
+ pas l&agrave; dedans. L'affaire ne me va pas. Voil&agrave; tout.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre surpris, lui expliqua qu'il fallait couper court au scandale,
+ qu'il devait pardonner &agrave; Fortun&eacute;, puisque celui-ci voulait bien
+ r&eacute;parer sa faute, enfin que l'honneur de sa fille exigeait un prompt
+ mariage.</p>
+<p>- Ta, ta, ta, reprit Bambousse en branlant la t&ecirc;te, que de paroles! Je
+ garde ma fille, entendez-vous. Tout &ccedil;a ne me regarde pas... Un gueux,
+ ce Fortun&eacute;. Pas deux liards. Ce serait commode si, pour &eacute;pouser
+ une jeune fille, il suffisait d'aller avec elle. Dame! entre jeunesses, on verrait
+ des noces matin et soir... Dieu merci! je ne suis pas en peine de Rosalie: on
+ sait ce qui lui est arriv&eacute;: &ccedil;a ne la rend ni bancale, ni bossue,
+ et elle se mariera avec qui elle voudra dans le pays.</p>
+<p>- Mais son enfant? interrompit le pr&ecirc;tre.</p>
+<p>- L'enfant? il n'est pas l&agrave;, n'est-ce pas? Il n'y sera peut-&ecirc;tre
+ jamais... Si elle fait le petit, nous verrons.</p>
+<p>Rosalie, voyant comment tournait la d&eacute;marche du cur&eacute;, crut devoir
+ s'enfoncer les poings dans les yeux en geignant. Elle se laissa m&ecirc;me tomber
+ par terre, montrant ses bas bleus qui lui montaient au-dessus des genoux.</p>
+<p>- Tu vas te taire, chienne! cria le p&egrave;re devenu furieux.</p>
+<p>Et il la traita ignoblement, avec des mots crus, qui la faisaient rire en-dessous,
+ sous ses poings ferm&eacute;s.</p>
+<p>- Si je te trouve avec ton m&acirc;le, je vous attache ensemble, je vous am&egrave;ne
+ comme &ccedil;a devant le monde... Tu ne veux pas te taire? Attends, coquine!</p>
+<p>Il ramassa une motte de terre, qu'il lui jeta violemment, &agrave; quatre pas.
+ La motte s'&eacute;crasa sur son chignon, glissant dans son cou, la couvrant
+ de poussi&egrave;re. &Eacute;tourdie, elle se leva d'un bond, se sauva, la t&ecirc;te
+ entre les mains pour se garantir. Mais Bambousse eut le temps de l'atteindre
+ encore avec deux autres mottes: l'une ne fit que lui effleurer l'&eacute;paule
+ gauche; l'autre lui arriva en pleine &eacute;chine, si rudement, qu'elle tomba
+ sur les genoux.</p>
+<p>- Bambousse! s'&eacute;cria le pr&ecirc;tre, en lui arrachant une poign&eacute;e
+ de cailloux, qu'il venait de prendre.</p>
+<p>- Laissez donc! monsieur le cur&eacute;, dit le paysan. C'&eacute;tait de la
+ terre molle. J'aurais d&ucirc; lui jeter ces cailloux... On voit bien que vous
+ ne connaissez pas les filles. Elles sont joliment dures. Je tremperais celle-l&agrave;
+ au fond de notre puits, je lui casserais les os &agrave; coups de trique, qu'elle
+ n'en irait pas moins &agrave; ses salet&eacute;s! Mais je la guette, et si je
+ la surprends!... Enfin, elles sont toutes comme cela.</p>
+<p>Il se consolait. Il but un coup de vin, &agrave; une grande bouteille plate,
+ garnie de sparterie, qui chauffait sur la terre ardente. Et, retrouvant son
+ gros rire:</p>
+<p>- Si j'avais un verre, monsieur le cur&eacute;, je vous en offrirais de bon
+ coeur.</p>
+<p>- Alors, demanda de nouveau le pr&ecirc;tre, ce mariage?...</p>
+<p>- Non, &ccedil;a ne peut pas se faire, on rirait de moi... Rosalie est gaillarde.
+ Elle vaut un homme, voyez-vous. Je serai oblig&eacute; de louer un gar&ccedil;on,
+ le jour o&ugrave; elle s'en ira... On reparlera de la chose, apr&egrave;s la
+ vendange. Et puis, je ne veux pas &ecirc;tre vol&eacute;. Donnant,donnant, n'est-ce
+ pas?</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre resta encore l&agrave; une grande demi-heure &agrave; pr&ecirc;cher
+ Bambousse, &agrave; lui parler de Dieu, &agrave; lui donner toutes les raisons
+ que la situation comportait. Le vieux s'&eacute;tait remis &agrave; la besogne;
+ il haussait les &eacute;paules, plaisantait, s'ent&ecirc;tant davantage. Il
+ finit par crier:</p>
+<p>- Enfin, si vous me demandiez un sac de bl&eacute;, vous me donneriez de l'argent...
+ Pourquoi voulez-vous que je laisse aller ma fille contre rien!</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret, d&eacute;courag&eacute;, s'en alla. Comme il descendait
+ le sentier, il aper&ccedil;ut Rosalie se roulant sous un olivier avec Voriau,
+ qui lui l&eacute;chait la figure, ce qui la faisait rire. Elle disait au chien:</p>
+<p>- Tu me chatouilles, grande b&ecirc;te. Finis donc!</p>
+<p>Puis, quand elle vit le pr&ecirc;tre, elle fit mine de rougir, elle ramena
+ ses v&ecirc;tements, les poings de nouveau dans les yeux. Lui, chercha &agrave;
+ la consoler, en lui promettant de tenter de nouveaux efforts aupr&egrave;s de
+ son p&egrave;re. Et il ajouta qu'en attendant, elle devait ob&eacute;ir, cesser
+ tout rapport avec Fortun&eacute;, ne pas aggraver son p&eacute;ch&eacute; davantage.</p>
+<p>- Oh! maintenant, murmura-t-elle en souriant de son air effront&eacute;, il
+ n'y a plus de risque, puisque &ccedil;a y est.</p>
+<p>Il ne comprit pas, il lui peignit l'enfer, o&ugrave; br&ucirc;lent les vilaines
+ femmes. Puis, il la quitta, ayant fait son devoir, repris par cette s&eacute;r&eacute;nit&eacute;
+ qui lui permettait de passer sans un trouble au milieu des ordures de la chair.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>VII.</h3>
+<p>
+ La matin&eacute;e devenait br&ucirc;lante. Dans ce vaste cirque de roches, le
+ soleil allumait, d&egrave;s les premiers beaux jours, un flamboiement de fournaise.
+ L'abb&eacute; Mouret, &agrave; la hauteur de l'astre, comprit qu'il avait tout
+ juste le temps de rentrer au presbyt&egrave;re, s'il voulait &ecirc;tre l&agrave;
+ &agrave; onze heures, pour ne pas se faire gronder par la Teuse. Son br&eacute;viaire
+ lu, sa d&eacute;marche aupr&egrave;s de Bambousse faite, il s'en retournait
+ &agrave; pas press&eacute;s, regardant au loin la tache grise de son &eacute;glise,
+ avec la haute barre noire que le grand cypr&egrave;s, le Solitaire, mettait
+ sur le bleu de l'horizon. Il songeait, dans l'assoupissement de la chaleur,
+ &agrave; la fa&ccedil;on la plus riche possible, dont il d&eacute;corerait,
+ le soir, la chapelle de la Vierge, pour les exercices du mois de Marie. Le chemin
+ allongeait devant lui un tapis de poussi&egrave;re doux aux pieds, une puret&eacute;
+ d'une blancheur &eacute;clatante.</p>
+<p>A la Croix-Verte, comme l'abb&eacute; allait traverser la route qui m&egrave;ne
+ de Plassans &agrave; la Palud, un cabriolet qui descendait la rampe, l'obligea
+ &agrave; se garer derri&egrave;re un tas de cailloux. Il coupait le carrefour,
+ lorsqu'une voix l'appela.</p>
+<p>- Eh! Serge, eh! mon gar&ccedil;on!</p>
+<p>Le cabriolet s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;, un homme se penchait. Alors,
+ le jeune pr&ecirc;tre reconnut un de ses oncles, le docteur Pascal Rougon, que
+ le peuple de Plassans, o&ugrave; il soignait les pauvres gens pour rien, nommait
+ &quot;monsieur Pascal&quot; tout court. Bien qu'ayant &agrave; peine d&eacute;pass&eacute;
+ la cinquantaine, il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; d'un blanc de neige, avec
+ une grande barbe, de grands cheveux, au milieu desquels sa belle figure r&eacute;guli&egrave;re
+ prenait une finesse pleine de bont&eacute;.</p>
+<p>- C'est &agrave; cette heure-ci que tu patauges dans la poussi&egrave;re, toi!
+ dit-il gaiement, en se penchant davantage pour serrer les deux mains de l'abb&eacute;.
+ Tu n'as donc pas peur des coups de soleil?</p>
+<p>- Mais pas plus que vous, mon oncle, r&eacute;pondit le pr&ecirc;tre en riant.</p>
+<p>- Oh! moi, j'ai la capote de ma voiture. Puis, les malades n'attendent pas.
+ On meurt par tous les temps, mon gar&ccedil;on.</p>
+<p>Et il lui conta qu'il courait chez le vieux Jeanbernat, l'intendant du Paradou,
+ qu'un coup de sang avait frapp&eacute; dans la nuit. Un voisin, un paysan qui
+ se rendait au march&eacute; de Plassans, &eacute;tait venu le chercher.</p>
+<p>- Il doit &ecirc;tre mort &agrave; l'heure qu'il est, continua-t-il. Enfin,
+ il faut toujours voir... Ces vieux diables-l&agrave; ont la vie joliment dure.</p>
+<p>Il levait le fouet, lorsque l'abb&eacute; Mouret l'arr&ecirc;ta.</p>
+<p>- Attendez... Quelle heure avez-vous, mon oncle?</p>
+<p>- Onze heures moins un quart.</p>
+<p>L'abb&eacute; h&eacute;sitait. Il entendait &agrave; ses oreilles la voix terrible
+ de la Teuse, lui criant que le d&eacute;jeuner allait &ecirc;tre froid. Mais
+ il fut brave, il reprit aussit&ocirc;t:</p>
+<p>- Je vais avec vous, mon oncle... Ce malheureux voudra peut-&ecirc;tre se r&eacute;concilier
+ avec Dieu, &agrave; sa derni&egrave;re heure.</p>
+<p>Le docteur Pascal ne put retenir un &eacute;clat de rire.</p>
+<p>- Lui! Jeanbernat! dit-il, ah! bien! si tu le convertis jamais, celui-l&agrave;!...
+ &Ccedil;a ne fait rien, viens toujours. Ta vue seule est capable de le gu&eacute;rir.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre monta. Le docteur, qui parut regretter sa plaisanterie, se
+ montra tr&egrave;s affectueux, tout en jetant au cheval de l&eacute;gers claquements
+ de langue. Il regardait son neveu curieusement, du coin de l'oeil, de cet air
+ aigu des savants qui prennent des notes. Il l'interrogea, par petites phrases,
+ avec bonhomie, sur sa vie, sur ses habitudes, sur le bonheur tranquille dont
+ il jouissait aux Artaud. Et, &agrave; chaque r&eacute;ponse satisfaisante, il
+ murmurait, comme se parlant &agrave; lui-m&ecirc;me, d'un ton rassur&eacute;:</p>
+<p>- Allons, tant mieux, c'est parfait.</p>
+<p>Il insista surtout sur l'&eacute;tat de sant&eacute; du jeune cur&eacute;.
+ Celui-ci, &eacute;tonn&eacute;, lui assurait qu'il se portait &agrave; merveille,
+ qu'il n'avait ni vertiges, ni naus&eacute;es, ni maux de t&ecirc;te.</p>
+<p>- Parfait, parfait, r&eacute;p&eacute;tait l'oncle Pascal. Au printemps, tu
+ sais, le sang travaille. Mais tu es solide, toi... A propos, j'ai vu ton fr&egrave;re
+ Octave, &agrave; Marseille, le mois pass&eacute;. Il va partir pour Paris, il
+ aura l&agrave;-bas une belle situation dans le haut commerce. Ah! le gaillard,
+ il m&egrave;ne une jolie vie!</p>
+<p>- Quelle vie? demanda na&iuml;vement le pr&ecirc;tre.</p>
+<p>Le docteur, pour &eacute;viter de r&eacute;pondre, claqua de la langue. Puis,
+ il reprit:</p>
+<p>- Enfin, tout le monde se porte bien, ta tante F&eacute;licit&eacute;, ton
+ oncle Rougon, et les autres... &Ccedil;a n'emp&ecirc;che pas que nous ayons
+ bon besoin de tes pri&egrave;res. Tu es le saint de la famille, mon brave; je
+ compte sur toi pour faire le salut de toute la bande.</p>
+<p>Il riait, mais avec tant d'amiti&eacute;, que Serge lui-m&ecirc;me arriva &agrave;
+ plaisanter.</p>
+<p>- C'est qu'il y en a, dans le tas, continua-t-il, qui ne seront pas ais&eacute;s
+ &agrave; mener en paradis. Tu entendrais de belles confessions, s'ils venaient
+ &agrave; tour de r&ocirc;le... Moi, je n'ai pas besoin qu'ils se confessent,
+ je les suis de loin, j'ai leurs dossiers chez moi, avec mes herbiers et mes
+ notes de praticien. Un jour, je pourrai &eacute;tablir un tableau d'un fameux
+ int&eacute;r&ecirc;t... On verra, on verra!</p>
+<p>Il s'oubliait, pris d'un enthousiasme juv&eacute;nile pour la science. Un coup
+ d'oeil jet&eacute; sur la soutane de son neveu, l'arr&ecirc;ta net.</p>
+<p>- Toi, tu es cur&eacute;, murmura-t-il; tu as bien fait, on est tr&egrave;s
+ heureux, cur&eacute;. &Ccedil;a t'a pris tout entier, n'est-ce pas? de fa&ccedil;on,
+ que te voil&agrave; tourn&eacute; au bien... Va, tu ne te serais jamais content&eacute;
+ ailleurs. Tes parents, qui partaient comme toi, ont eu beau faire des vilenies;
+ ils sont encore &agrave; se satisfaire... Tout est logique l&agrave; dedans,
+ mon gar&ccedil;on. Un pr&ecirc;tre compl&egrave;te la famille. C'&eacute;tait
+ forc&eacute;, d'ailleurs. Notre sang devait aboutir l&agrave;... Tant mieux
+ pour toi, tu as eu le plus de chance.</p>
+<p>Mais il se reprit, souriant &eacute;trangement.</p>
+<p>- Non, c'est ta soeur D&eacute;sir&eacute;e qui a eu le plus de chance.</p>
+<p>Il siffla, donna un coup de fouet, changea de conversation. Le cabriolet, apr&egrave;s
+ avoir mont&eacute; une c&ocirc;te assez roide, filait entre des gorges d&eacute;sol&eacute;es;
+ puis, il arriva sur un plateau, dans un chemin creux, longeant une haute muraille
+ interminable. Les Artaud avaient disparu; on &eacute;tait en plein d&eacute;sert.</p>
+<p>- Nous approchons, n'est-ce pas? demanda le pr&ecirc;tre.</p>
+<p>- Voici le Paradou, r&eacute;pondit le docteur, en montrant la muraille. Tu
+ n'es donc point encore venu par ici? Nous ne sommes pas &agrave; une lieue des
+ Artaud... Une propri&eacute;t&eacute; qui a d&ucirc; &ecirc;tre superbe, ce
+ Paradou. La muraille du parc, de ce c&ocirc;t&eacute;, a bien deux kilom&egrave;tres.
+ Mais, depuis plus de cent ans, tout y pousse &agrave; l'aventure.</p>
+<p>- Il y a de beaux arbres, fit remarquer l'abb&eacute;, en levant la t&ecirc;te,
+ surpris des masses de verdure qui d&eacute;bordaient.</p>
+<p>- Oui, ce coin-l&agrave; est tr&egrave;s fertile. Aussi le parc est-il une
+ v&eacute;ritable for&ecirc;t, au milieu des roches pel&eacute;es qui l'entourent...
+ D'ailleurs, c'est de l&agrave; que le Mascle sort. On m'a parl&eacute; de trois
+ ou quatre sources, je crois.</p>
+<p>Et, en phrases hach&eacute;es, coup&eacute;es d'incidentes &eacute;trang&egrave;res
+ au sujet, il raconta l'histoire du Paradou, une sorte de l&eacute;gende qui
+ courait le pays. Du temps de Louis XV, un seigneur y avait b&acirc;ti un palais
+ superbe, avec des jardins immenses, des bassins, des eaux ruisselantes, des
+ statues, tout un petit Versailles perdu dans les pierres, sous le grand soleil
+ du Midi. Mais il n'y &eacute;tait venu passer qu'une saison, en compagnie d'une
+ femme adorablement belle, qui mourut l&agrave; sans doute, car personne ne l'avait
+ vue en sortir. L'ann&eacute;e suivante, le ch&acirc;teau br&ucirc;la, les portes
+ du parc furent clou&eacute;es, les meurtri&egrave;res des murs elles-m&ecirc;mes
+ s'emplirent de terre; si bien que, depuis cette &eacute;poque lointaine, pas
+ un regard n'&eacute;tait entr&eacute; dans ce vaste enclos, qui tenait tout
+ un des hauts plateaux des Garrigues.</p>
+<p>- Les orties ne doivent pas manquer, dit en riant l'abb&eacute; Mouret... &Ccedil;a
+ sent l'humide tout le long de ce mur, vous ne trouvez pas, mon oncle?</p>
+<p>Puis, apr&egrave;s un silence:</p>
+<p>- Et &agrave; qui appartient le Paradou, maintenant? demanda-t-il.</p>
+<p>- Ma foi, on ne sait pas, r&eacute;pondit le docteur. Le propri&eacute;taire
+ est venu dans le pays, il y a une vingtaine d'ann&eacute;es. Mais il a &eacute;t&eacute;
+ tellement effray&eacute; par ce nid &agrave; couleuvres, qu'il n'a plus reparu...
+ Le vrai ma&icirc;tre est le gardien de la propri&eacute;t&eacute;, ce vieil
+ original de Jeanbernat, qui a trouv&eacute; le moyen de se loger dans un pavillon,
+ dont les pierres tiennent encore... Tiens, tu vois, cette masure grise, l&agrave;
+ bas, avec ces grandes fen&ecirc;tres mang&eacute;es de lierre.</p>
+<p>Le cabriolet passa devant une grille seigneuriale, toute saignante de rouille,
+ garnie &agrave; l'int&eacute;rieur de planches ma&ccedil;onn&eacute;es. Les
+ sauts-de-loup &eacute;taient noirs de ronces. A une centaine de m&egrave;tres,
+ le pavillon habit&eacute; par Jeanbernat se trouvait enclav&eacute; dans le
+ parc, sur lequel une de ses fa&ccedil;ades donnait. Mais le gardien semblait
+ avoir barricad&eacute; sa demeure, de ce c&ocirc;t&eacute;; il avait d&eacute;frich&eacute;
+ un &eacute;troit jardin, sur la route; il vivait l&agrave;, au midi, tournant
+ le dos au Paradou, sans para&icirc;tre se douter de l'&eacute;normit&eacute;
+ des verdures d&eacute;bordant derri&egrave;re lui.</p>
+<p>Le jeune pr&ecirc;tre sauta &agrave; terre, regardant curieusement, interrogeant
+ le docteur qui se h&acirc;tait d'attacher le cheval &agrave; un anneau scell&eacute;
+ dans le mur.</p>
+<p>- Et ce vieillard vit seul, au fond de ce trou perdu? demanda-t-il.</p>
+<p>- Oui, compl&egrave;tement seul, r&eacute;pondit l'oncle Pascal.</p>
+<p>Mais il se reprit.</p>
+<p>- Il a avec lui une ni&egrave;ce qui lui est tomb&eacute;e sur les bras, une
+ dr&ocirc;le de fille, une sauvage... D&eacute;p&ecirc;chons. Tout a l'air mort
+ dans la maison.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<h3>VIII.</h3>
+<p>
+ Au soleil de midi, la maison dormait, les persiennes closes, dans le bourdonnement
+ des grosses mouches qui montaient le long du lierre, jusqu'aux tuiles. Une paix
+ heureuse baignait cette ruine ensoleill&eacute;e. Le docteur poussa la porte
+ de l'&eacute;troit jardin, qu'une haie vive, tr&egrave;s &eacute;lev&eacute;e,
+ entourait. L&agrave;, &agrave; l'ombre d'un pan de mur, Jeanbernat, redressant
+ sa haute taille, fumait tranquillement sa pipe, dans le grand silence, en regardant
+ pousser ses l&eacute;gumes.</p>
+<p>- Comment! vous &ecirc;tes debout, farceur! cria le docteur stup&eacute;fait.</p>
+<p>- Vous veniez donc m'enterrer, vous! gronda le vieillard rudement. Je n'ai
+ besoin de personne. Je me suis saign&eacute;...</p>
+<p>Il s'arr&ecirc;ta net en apercevant le pr&ecirc;tre, et eut un geste si terrible,
+ que l'oncle Pascal s'empressa d'intervenir.</p>
+<p>- C'est mon neveu, dit-il, le nouveau cur&eacute; des Artaud, un brave gar&ccedil;on...
+ Que diable! nous n'avons pas couru les routes &agrave; pareille heure pour vous
+ manger, p&egrave;re Jeanbernat.</p>
+<p>Le vieux se calma un peu.</p>
+<p>- Je ne veux pas de calotin chez moi, murmura-t-il. &Ccedil;a suffit pour faire
+ crever les gens. Entendez-vous, docteur, pas de drogues et pas de pr&ecirc;tres
+ quand je m'en irai; autrement, nous nous f&acirc;cherions... Qu'il entre tout
+ de m&ecirc;me, celui-l&agrave;, puisqu'il est votre neveu.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret, interdit, ne trouva pas une parole. Il restait debout,
+ au milieu d'une all&eacute;e, &agrave; examiner cette &eacute;trange figure,
+ ce solitaire coutur&eacute; de rides, &agrave; la face de brique cuite, aux
+ membres s&eacute;ch&eacute;s et tordus comme des paquets de cordes, qui semblait
+ porter ses quatre-vingts ans avec un d&eacute;dain ironique de la vie. Le docteur
+ ayant tent&eacute; de lui prendre le pouls, il se f&acirc;cha de nouveau.</p>
+<p>- Laissez-moi donc tranquille! Je vous dis que je me suis saign&eacute; avec
+ mon couteau! C'est fini, maintenant... Quelle est la brute de paysan qui est
+ all&eacute; vous d&eacute;ranger? Le m&eacute;decin, le pr&ecirc;tre, pourquoi
+ pas les croque-morts?... Enfin, que voulez-vous, les gens sont b&ecirc;tes.
+ &Ccedil;a ne va pas nous emp&ecirc;cher de boire un coup.</p>
+<p>Il servit une bouteille et trois verres, sur une vieille table, qu'il sortit,
+ &agrave; l'ombre. Les verres remplis jusqu'au bord, il voulut trinquer. Sa col&egrave;re
+ se fondait dans une gaiet&eacute; goguenarde.</p>
+<p>- &Ccedil;a ne vous empoisonnera pas, monsieur le cur&eacute;, dit-il. Un verre
+ de bon vin n'est pas un p&eacute;ch&eacute;... Par exemple, c'est bien la premi&egrave;re
+ fois que je trinque avec une soutane, soit dit sans vous offenser. Ce pauvre
+ abb&eacute; Caffin, votre pr&eacute;d&eacute;cesseur, refusait de discuter avec
+ moi... Il avait peur.</p>
+<p>Et il eut un large rire, continuant:</p>
+<p>- Imaginez-vous qu'il s'&eacute;tait engag&eacute; &agrave; me prouver que
+ Dieu existe... Alors, je ne le rencontrais plus sans le d&eacute;fier. Lui,
+ filait l'oreille basse, je vous assure.</p>
+<p>- Comment, Dieu n'existe pas! s'&eacute;cria l'abb&eacute; Mouret, sortant
+ de son mutisme.</p>
+<p>- Oh! comme vous voudrez, reprit railleusement Jeanbernat. Nous recommencerons
+ ensemble, si cela peut vous faire plaisir... Seulement, je vous pr&eacute;viens
+ que je suis tr&egrave;s fort. Il y a l&agrave;-haut, dans une chambre, quelques
+ milliers de volumes sauv&eacute;s de l'incendie du Paradou, tous les philosophes
+ du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle, un tas de bouquins sur la religion. J'en
+ ai appris de belles, l&agrave; dedans. Depuis vingt ans, je lis &ccedil;a...
+ Ah! dame, vous trouverez &agrave; qui parler, monsieur le cur&eacute;.</p>
+<p>Il s'&eacute;tait lev&eacute;. D'un long geste, il montra l'horizon entier,
+ la terre, le ciel, en r&eacute;p&eacute;tant solennellement:</p>
+<p>- Il n'y a rien, rien, rien... Quand on soufflera sur le soleil, &ccedil;a
+ sera fini.</p>
+<p>Le docteur Pascal avait donn&eacute; un l&eacute;ger coup de coude &agrave;
+ l'abb&eacute; Mouret. Il clignait les yeux, &eacute;tudiant curieusement le
+ vieillard, approuvant de la t&ecirc;te pour le pousser &agrave; parler.</p>
+<p>- Alors, p&egrave;re Jeanbernat, vous &ecirc;tes un mat&eacute;rialiste? demanda-t-il.</p>
+<p>- Eh! je ne suis qu'un pauvre homme, r&eacute;pondit le vieux en rallumant
+ sa pipe. Quand le comte de Corbi&egrave;re, dont j'&eacute;tais le fr&egrave;re
+ de lait, est mort d'une chute de cheval, les enfants m'ont envoy&eacute; garder
+ ce parc de la Belle-au-Bois-dormant, pour se d&eacute;barrasser de moi. J'avais
+ soixante ans, je me croyais fini. Mais la mort m'a oubli&eacute;. Et j'ai d&ucirc;
+ m'arranger un trou... Voyez-vous, lorsqu'on vit tout seul, on finit par voir
+ les choses d'une dr&ocirc;le de fa&ccedil;on. Les arbres ne sont plus des arbres,
+ la terre prend des airs de personne vivante, les pierres vous racontent des
+ histoires. Des b&ecirc;tises, enfin. Je sais des secrets qui vous renverseraient.
+ Puis, que voulez-vous qu'on fasse, dans ce diable de d&eacute;sert? J'ai lu
+ les bouquins, &ccedil;a m'a plus amus&eacute; que la chasse... Le comte, qui
+ sacrait comme un pa&iuml;en, m'avait toujours r&eacute;p&eacute;t&eacute;: &quot;Jeanbernat,
+ mon gar&ccedil;on, je compte bien te retrouver en enfer, pour que tu me serves
+ l&agrave;-bas comme tu m'auras servi l&agrave;-haut.&quot;</p>
+<p>Il fit de nouveau son large geste autour de l'horizon, en reprenant:</p>
+<p>- Entendez-vous, rien, il n'y a rien... Tout &ccedil;a, c'est de la farce.</p>
+<p>Le docteur Pascal se mit &agrave; rire.</p>
+<p>- Une belle farce, en tous cas, dit-il. P&egrave;re Jeanbernat, vous &ecirc;tes
+ un cachottier. Je vous soup&ccedil;onne d'&ecirc;tre amoureux, avec vos airs
+ blas&eacute;s. Vous parliez bien tendrement des arbres et des pierres, tout
+ &agrave; l'heure.</p>
+<p>- Non, je vous assure, murmura le vieillard, &ccedil;a m'a pass&eacute;. Autrefois,
+ c'est vrai, quand je vous ai connu et que nous allions herboriser ensemble,
+ j'&eacute;tais assez b&ecirc;te pour aimer toutes sortes de choses, dans cette
+ grande menteuse de campagne. Heureusement que les bouquins ont tu&eacute; &ccedil;a...
+ Je voudrais que mon jardin f&ucirc;t plus petit; je ne sors pas sur la route
+ deux fois par an. Vous voyez ce banc. Je passe l&agrave; mes journ&eacute;es,
+ &agrave; regarder pousser mes salades.</p>
+<p>- Et vos tourn&eacute;es dans le parc? interrompit le docteur.</p>
+<p>- Dans le parc! r&eacute;p&eacute;ta Jeanbernat d'un air de profonde surprise,
+ mais il y a plus de douze ans que je n'y ai mis les pieds! Que voulez-vous que
+ j'aille faire, au milieu de ce cimeti&egrave;re? C'est trop grand. C'est stupide,
+ ces arbres qui n'en finissent plus, avec de la mousse partout, des statues rompues,
+ des trous dans lesquels on manque de se casser le cou &agrave; chaque pas. La
+ derni&egrave;re fois que j'y suis all&eacute;, il faisait si noir sous les feuilles,
+ &ccedil;a empoisonnait si fort les fleurs sauvages, des souffles si dr&ocirc;les
+ passaient dans les all&eacute;es, que j'ai eu comme peur. Et je me suis barricad&eacute;,
+ pour que le parc n'entr&acirc;t pas ici... Un coin de soleil, trois pieds de
+ laitue devant moi, une grande haie qui me barre tout l'horizon, c'est d&eacute;j&agrave;
+ trop pour &ecirc;tre heureux. Rien, voil&agrave; ce que je voudrais, rien du
+ tout, quelque chose de si &eacute;troit, que le dehors ne p&ucirc;t venir m'y
+ d&eacute;ranger. Deux m&egrave;tres de terre, si vous voulez, pour crever sur
+ le dos.</p>
+<p>Il donna un coup de poing sur la table, haussant brusquement la voix, criant
+ &agrave; l'abb&eacute; Mouret:</p>
+<p>- Allons, encore un coup, monsieur le cur&eacute;. Le diable n'est pas au fond
+ de la bouteille, allez!</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre &eacute;prouvait un malaise. Il se sentait sans force pour
+ ramener &agrave; Dieu cet &eacute;trange vieillard, dont la raison lui parut
+ singuli&egrave;rement d&eacute;traqu&eacute;e. Maintenant, il se rappelait certains
+ bavardages de la Teuse sur le Philosophe, nom que les paysans des Artaud donnaient
+ &agrave; Jeanbernat. Des bouts d'histoires scandaleuses tra&icirc;naient vaguement
+ dans sa m&eacute;moire. Il se leva, faisant un signe au docteur, voulant quitter
+ cette maison, o&ugrave; il croyait respirer une odeur de damnation. Mais, dans
+ sa crainte sourde, une singuli&egrave;re curiosit&eacute; l'attardait. Il restait
+ l&agrave;, allant au bout du petit jardin, fouillant le vestibule du regard,
+ comme pour voir au del&agrave;, derri&egrave;re les murs. Par la porte grande
+ ouverte, il n'apercevait que la cage noire de l'escalier. Et il revenait, cherchant
+ quelque trou, quelque &eacute;chapp&eacute;e sur cette mer de feuilles, dont
+ il sentait le voisinage, &agrave; un large murmure qui semblait battre la maison
+ d'un bruit de vagues.</p>
+<p>- Et la petite va bien? demanda le docteur en prenant son chapeau.</p>
+<p>- Pas mal, r&eacute;pondit Jeanbernat. Elle n'est jamais l&agrave;. Elle dispara&icirc;t
+ pendant des matin&eacute;es enti&egrave;res... Peut-&ecirc;tre tout de m&ecirc;me
+ qu'elle est dans les chambres du haut.</p>
+<p>Il leva la t&ecirc;te, il appela:</p>
+<p>- Albine! Albine!</p>
+<p>Puis, haussant les &eacute;paules:</p>
+<p>- Ah bien! oui, c'est une fameuse gourgandine... Au revoir, monsieur le cur&eacute;.
+ Tout &agrave; votre disposition.</p>
+<p>Mais l'abb&eacute; Mouret n'eut pas le temps de relever ce d&eacute;fi du Philosophe.
+ Une porte venait de s'ouvrir brusquement, au fond du vestibule; une trou&eacute;e
+ &eacute;clatante s'&eacute;tait faite, dans le noir de la muraille. Ce fut comme
+ une vision de for&ecirc;t vierge, un enfoncement de futaie immense, sous une
+ pluie de soleil. Dans cet &eacute;clair, le pr&ecirc;tre saisit nettement, au
+ loin, des d&eacute;tails pr&eacute;cis: une grande fleur jaune au centre d'une
+ pelouse, une nappe d'eau qui tombait d'une haute pierre, un arbre colossal empli
+ d'un vol d'oiseaux; le tout noy&eacute;, perdu, flambant, au milieu d'un tel
+ g&acirc;chis de verdure, d'une d&eacute;bauche telle de v&eacute;g&eacute;tation,
+ que l'horizon entier n'&eacute;tait plus qu'un &eacute;panouissement. La porte
+ claqua, tout disparut.</p>
+<p>- Ah! la gueuse! cria Jeanbernat, elle &eacute;tait encore dans le Paradou!</p>
+<p>Albine riait sur le seuil du vestibule. Elle avait une jupe orange, avec un
+ grand fichu rouge attach&eacute; derri&egrave;re la taille, ce qui lui donnait
+ un air de boh&eacute;mienne endimanch&eacute;e. Et elle continuait &agrave;
+ rire, la t&ecirc;te renvers&eacute;e, la gorge toute gonfl&eacute;e de gaiet&eacute;,
+ heureuse de ses fleurs, des fleurs sauvages tress&eacute;es dans ses cheveux
+ blonds, nou&eacute;es &agrave; son cou, &agrave; son corsage, &agrave; ses bras
+ minces, nus et dor&eacute;s. Elle &eacute;tait comme un grand bouquet d'une
+ odeur forte.</p>
+<p>- Va, tu es belle! grondait le vieux. Tu sens l'herbe, &agrave; empester...
+ Dirait-on qu'elle a seize ans, cette poup&eacute;e!</p>
+<p>Albine, effront&eacute;ment, riait plus fort. Le docteur Pascal, qui &eacute;tait
+ son grand ami, se laissa embrasser par elle.</p>
+<p>- Alors, tu n'as pas peur dans le Paradou, toi? lui demanda-t-il.</p>
+<p>- Peur? de quoi donc? dit-elle avec des yeux &eacute;tonn&eacute;s. Les murs
+ sont trop hauts, personne ne peut entrer... Il n'y a que moi. C'est mon jardin,
+ &agrave; moi toute seule. Il est joliment grand. Je n'en ai pas encore trouv&eacute;
+ le bout.</p>
+<p>- Et les b&ecirc;tes? interrompit le docteur.</p>
+<p>- Les b&ecirc;tes? elles ne sont pas m&eacute;chantes, elles me connaissent
+ bien.</p>
+<p>- Mais il fait noir sous les arbres?</p>
+<p>- Pardi! il y a de l'ombre; sans cela, le soleil me mangerait la figure...
+ On est bien &agrave; l'ombre, dans les feuilles.</p>
+<p>Et elle tournait, emplissant l'&eacute;troit jardin du vol de ses jupes, secouant
+ cette &acirc;pre senteur de verdure qu'elle portait sur elle. Elle avait souri
+ &agrave; l'abb&eacute; Mouret, sans honte aucune, sans s'inqui&eacute;ter des
+ regards surpris dont il la suivait. Le pr&ecirc;tre s'&eacute;tait &eacute;cart&eacute;.
+ Cette enfant blonde, &agrave; la face longue, ardente de vie, lui semblait la
+ fille myst&egrave;rieuse et troublante de cette for&ecirc;t entrevue dans une
+ nappe de soleil.</p>
+<p>- Dites, j'ai un nid de merles, le voulez-vous? demanda Albine au docteur.</p>
+<p>- Non, merci, r&eacute;pondit celui-ci en riant. Il faudra le donner &agrave;
+ la soeur de monsieur le cur&eacute;, qui aime bien les b&ecirc;tes... Au revoir,
+ Jeanbernat.</p>
+<p>Mais Albine s'&eacute;tait attaqu&eacute;e au pr&ecirc;tre.</p>
+<p>- Vous &ecirc;tes le cur&eacute; des Artaud, n'est-ce pas? Vous avez une soeur?
+ J'irai la voir... Seulement, vous ne me parlerez pas de Dieu. Mon oncle ne veut
+ pas.</p>
+<p>- Tu nous ennuies, va-t-en, dit Jeanbernat en haussant les &eacute;paules.</p>
+<p>D'un bond de ch&egrave;vre, elle disparut, laissant une pluie de fleurs derri&egrave;re
+ elle. On entendit le claquement d'une porte, puis des rires derri&egrave;re
+ la maison, des rires sonores qui all&egrave;rent en se perdant, comme au galop
+ d'une b&ecirc;te folle l&acirc;ch&eacute;e dans l'herbe.</p>
+<p>- Vous verrez qu'elle finira par coucher dans le Paradou, murmura le vieux
+ de son air indiff&eacute;rent.</p>
+<p>Et, comme il accompagnait les visiteurs:</p>
+<p>- Docteur, reprit-il, si vous me trouviez mort, un de ces quatre matins, rendez-moi
+ donc le service de me jeter dans le trou au fumier, l&agrave;, derri&egrave;re
+ mes salades... Bonsoir, messieurs.</p>
+<p>Il laissa retomber la barri&egrave;re de bois qui fermait la haie. La maison
+ reprit sa paix heureuse, au soleil de midi, dans le bourdonnement des grosses
+ mouches qui montaient le long du lierre, jusqu'aux tuiles.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>IX.</h3>
+<p>
+ Cependant, le cabriolet suivait de nouveau le chemin creux, le long de l'interminable
+ mur du Paradou. L'abb&eacute; Mouret, silencieux, levait les yeux, regardait
+ les grosses branches qui se tendaient par-dessus ce mur, comme des bras de g&eacute;ants
+ cach&eacute;s. Des bruits venaient du parc, des fr&ocirc;lements d'ailes, des
+ frissons de feuilles, des bonds furtifs cassant les branches, de grands soupirs
+ ployant les jeunes pousses, toute une haleine de vie roulant sur les cimes d'un
+ peuple d'arbres. Et, parfois, &agrave; certain cri d'oiseau qui ressemblait
+ &agrave; un rire humain, le pr&ecirc;tre tournait la t&ecirc;te avec une sorte
+ d'inqui&eacute;tude.</p>
+<p>- Une dr&ocirc;le de gamine! disait l'oncle Pascal, en l&acirc;chant un peu
+ les guides. Elle avait neuf ans, lorsqu'elle est tomb&eacute;e chez ce pa&iuml;en.
+ Un fr&egrave;re &agrave; lui, qui s'est ruin&eacute;, je ne sais plus dans quoi.
+ La petite se trouvait en pension quelque part, quand le p&egrave;re s'est tu&eacute;.
+ C'&eacute;tait m&ecirc;me une demoiselle, savante d&eacute;j&agrave;, lisant,
+ brodant, bavardant, tapant sur les pianos. Et coquette donc! Je l'ai vue arriver,
+ avec des bas &agrave; jour, des jupes brod&eacute;es, des guimpes, des manchettes,
+ un tas de falbalas... Ah bien! les falbalas ont dur&eacute; longtemps!</p>
+<p>Il riait. Une grosse pierre faillit faire verser le cabriolet.</p>
+<p>- Si je ne laisse pas une roue de ma voiture dans ce gredin de chemin! murmura-t-il.
+ Tiens-toi ferme, mon gar&ccedil;on.</p>
+<p>La muraille continuait toujours. Le pr&ecirc;tre &eacute;coutait.</p>
+<p>- Tu comprends, reprit le docteur, que le Paradou, avec son soleil, ses cailloux,
+ ses chardons, mangerait une toilette par jour. Il n'a fait que trois ou quatre
+ bouch&eacute;es des belles robes de la petite. Elle revenait nue... Maintenant,
+ elle s'habille comme une sauvage. Aujourd'hui, elle &eacute;tait encore possible.
+ Mais il y a des fois o&ugrave; elle n'a gu&egrave;re que ses souliers et sa
+ chemise!... Tu as entendu? le Paradou est &agrave; elle. D&egrave;s le lendemain
+ de son arriv&eacute;e, elle en a pris possession. Elle vit l&agrave;, sautant
+ par le fen&ecirc;tre, lorsque Jeanbernat ferme la porte, s'&eacute;chappant
+ quand m&ecirc;me, allant on ne sait o&ugrave;, au fond de trous perdus, connus
+ d'elle seule... Elle doit mener un joli train, dans ce d&eacute;sert.</p>
+<p>- &Eacute;coutez donc, mon oncle, interrompit l'abb&eacute; Mouret. On dirait
+ un trot de b&ecirc;te, derri&egrave;re cette muraille.</p>
+<p>L'oncle Pascal &eacute;couta.</p>
+<p>- Non, dit-il au bout d'un silence, c'est le bruit de la voiture, contre les
+ pierres... Va, la petite ne tape plus sur les pianos, &agrave; pr&eacute;sent.
+ Je crois m&ecirc;me qu'elle ne sait plus lire. Imagine-toi une demoiselle retourn&eacute;e
+ &agrave; l'&eacute;tat de vaurienne libre, l&acirc;ch&eacute;e en r&eacute;cr&eacute;ation
+ dans une &icirc;le abandonn&eacute;e. Elle n'a gard&eacute; que son fin sourire
+ de coquette, quand elle veut... Ah! par exemple, si tu sais jamais une fille
+ &agrave; &eacute;lever, je ne te conseille pas de la confier &agrave; Jeanbernat.
+ Il a une fa&ccedil;on de laisser agir la nature tout &agrave; fait primitive.
+ Lorsque je me suis hasard&eacute; &agrave; lui parler d'Albine, il m'a r&eacute;pondu
+ qu'il ne fallait pas emp&ecirc;cher les arbres de pousser &agrave; leur gr&eacute;.
+ Il est, dit-il, pour le d&eacute;veloppement normal des temp&eacute;raments...
+ N'importe, ils sont bien int&eacute;ressants tous les deux. Je ne passe pas
+ dans les environs sans leur rendre visite.</p>
+<p>Le cabriolet sortait enfin du chemin creux. L&agrave;, le mur du Paradou faisait
+ un coude, se d&eacute;veloppant ensuite &agrave; perte de vue, sur la cr&ecirc;te
+ des coteaux. Au moment o&ugrave; l'abb&eacute; Mouret tournait la t&ecirc;te
+ pour donner un dernier regard &agrave; cette barre grise, dont la s&eacute;v&eacute;rit&eacute;
+ imp&eacute;n&eacute;trable avait fini par lui causer un singulier agacement,
+ des bruits de branches violemment secou&eacute;es se firent entendre, tandis
+ qu'un bouquet de jeunes bouleaux semblaient saluer les passants, du haut de
+ la muraille.</p>
+<p>- Je savais bien qu'une b&ecirc;te courait l&agrave; derri&egrave;re, dit le
+ pr&ecirc;tre.</p>
+<p>Mais, sans qu'on vit personne, sans qu'on aper&ccedil;&ucirc;t autre chose,
+ en l'air, que les bouleaux balanc&eacute;s de plus en plus furieusement, on
+ entendit une voix claire, coup&eacute;e de rires, qui criait:</p>
+<p>- Au revoir, docteur! au revoir, monsieur le cur&eacute;!... J'embrasse l'arbre,
+ l'arbre vous envoie mes baisers.</p>
+<p>- Eh! c'est Albine, dit le docteur Pascal. Elle aura suivi notre voiture au
+ trot. Elle n'est pas embarrass&eacute;e pour sauter les buissons, cette petite
+ f&eacute;e!</p>
+<p>Et criant, &agrave; son tour:</p>
+<p>- Au revoir, mignonne!... Tu es joliment grande, pour nous saluer comme &ccedil;a.</p>
+<p>Les rires redoubl&egrave;rent, les bouleaux salu&egrave;rent plus bas, semant
+ les feuilles au loin, jusque sur la capote du cabriolet:</p>
+<p>- Je suis grande comme les arbres, toutes les feuilles qui tombent sont des
+ baisers, reprit la voix, chang&eacute;e par l'&eacute;loignement, si musicale,
+ si fondue dans les haleines roulantes du parc, que le jeune pr&ecirc;tre resta
+ frissonnant.</p>
+<p>La route devenait meilleure. A la descente, les Artaud reparurent, au fond
+ de la plaine br&ucirc;l&eacute;e. Quand le cabriolet coupa le chemin du village,
+ l'abb&eacute; Mouret ne voulut jamais que son oncle le reconduisit &agrave;
+ la cure. Il sauta &agrave; terre en distant:</p>
+<p>- Non, merci, j'aime mieux marcher, cela me fera du bien.</p>
+<p>- Comme il te plaira, finit par r&eacute;pondre le docteur.</p>
+<p>Puis, lui serrant la main:</p>
+<p>- Hein! si tu n'avais que des paroissiens comme cet animal de Jeanbernat, tu
+ n'aurais pas souvent &agrave; te d&eacute;ranger. Enfin, c'est toi qui a voulu
+ venir... Et porte-toi bien. Au moindre bobo, de nuit ou de jour, envoie-moi
+ chercher. Tu sais que je soigne toute la famille pour rien... Adieu, mon gar&ccedil;on.</p>
+<p>&nbsp; </p>
+<p>&nbsp; </p>
+<h3>X.</h3>
+<p>
+ Quand l'abb&eacute; Mouret se retrouva seul, dans la poussi&egrave;re du chemin,
+ il se sentit plus &agrave; l'aise. Ces champs pierreux rendaient &agrave; son
+ r&ecirc;ve de rudesse, de vie int&eacute;rieure v&eacute;cue au d&eacute;sert.
+ Le long du chemin creux, les arbres avaient laiss&eacute; tomber sur sa nuque,
+ des fra&icirc;cheurs inqui&eacute;tantes, que maintenant le soleil ardent s&eacute;chait.
+ Les maigres amandiers, les bl&eacute;s pauvres, les vignes infirmes, aux deux
+ bords de la route, l'apaisaient, le tiraient du trouble o&ugrave; l'avaient
+ jet&eacute; les souffles trop gras du Paradou. Et, au milieu de la clart&eacute;
+ aveuglante qui coulait du ciel sur cette terre nue, les blasph&egrave;mes de
+ Jeanbernat ne mettaient m&ecirc;me plus une ombre. Il eut une joie vive lorsque,
+ en levant la t&ecirc;te, il aper&ccedil;ut &agrave; l'horizon la barre immobile
+ du Solitaire, avec la tache des tuiles roses de l'&eacute;glise.</p>
+<p>Mais, &agrave; mesure qu'il avan&ccedil;ait, l'abb&eacute; &eacute;tait pris
+ d'une autre inqui&eacute;tude. La Teuse allait le recevoir d'une belle fa&ccedil;on,
+ avec son d&eacute;jeuner froid qui devait attendre depuis pr&egrave;s de deux
+ heures. Il s'imaginait son terrible visage, le flot de paroles dont elle l'accueillerait,
+ les bruits irrit&eacute;s de vaisselle qu'il entendrait l'apr&egrave;s-midi
+ enti&egrave;re. Quand il eut travers&eacute; les Artaud, sa peur devint si vive,
+ qu'il h&eacute;sita, pris de l&acirc;chet&eacute;, se demandant s'il ne serait
+ pas plus prudent de faire le tour et de rentrer par l'&eacute;glise. Mais, comme
+ il se consultait, la Teuse en personne parut, au seuil du presbyt&egrave;re,
+ le bonnet de travers, les poings aux hanches. Il courba le dos, il dut monter
+ la pente sous ce regard gros d'orage, qu'il sentait peser sur ses &eacute;paules.</p>
+<p>- Je crois bien que je suis en retard, ma bonne Teuse, balbutia-t-il, d&egrave;s
+ le dernier coude du sentier.</p>
+<p>La Teuse attendit qu'il f&ucirc;t en face d'elle, tout pr&egrave;s. Alors,
+ elle le regarda entre les deux yeux, furieusement; puis, sans rien dire, elle
+ se tourna, elle marcha devant lui, jusque dans la salle &agrave; manger, en
+ tapant ses gros talons, si roidie par la col&egrave;re, qu'elle ne boitait presque
+ plus.</p>
+<p>- J'ai eu tant d'affaires! commen&ccedil;a le pr&ecirc;tre que cet accueil
+ muet &eacute;pouvantait. Je cours depuis ce matin...</p>
+<p>Mais elle lui coupa la parole d'un nouveau regard, si fixe, si f&acirc;ch&eacute;,
+ qu'il eut les jambes comme rompues. Il s'assit, il se mit a manger. Elle le
+ servait, avec des s&eacute;cheresses d'automate, risquant de casser les assiettes,
+ tant elle les posait avec violence. Le silence devenait si formidable, qu'il
+ ne put avaler la troisi&egrave;me bouch&eacute;e, &eacute;trangl&eacute; par
+ l'&eacute;motion.</p>
+<p>- Et ma soeur a d&eacute;jeun&eacute;? demanda-t-il. Elle a bien fait. Il faut
+ toujours d&eacute;jeuner, lorsque je suis retenu dehors.</p>
+<p>Pas de r&eacute;ponse. La Teuse, debout, attendait qu'il e&ucirc;t vid&eacute;
+ son assiette pour la lui enlever. Alors, sentant qu'il ne pourrait manger sous
+ cette paire d'yeux implacables qui l'&eacute;crasaient, il repoussa son couvert.
+ Ce geste de col&egrave;re fut comme un coup de fouet, qui tira la Teuse de sa
+ roideur ent&ecirc;t&eacute;e. Elle bondit.</p>
+<p>- Ah! c'est comme &ccedil;a! cria-t-elle. C'est encore vous qui vous f&acirc;chez!
+ Eh bien! je m'en vais! Vous allez me payer mon voyage, pour que je m'en retourne
+ chez moi. J'en ai assez des Artaud, et de votre &eacute;glise! et de tout!</p>
+<p>Elle retirait son tablier de ses mains tremblantes.</p>
+<p>- Vous deviez bien voir que je ne voulais pas parler... Est-ce une vie, &ccedil;&agrave;!
+ Il n'y a que les saltimbanques, monsieur le cur&eacute;, qui font &ccedil;a!
+ Il est onze heures, n'est-ce pas? Vous n'avez pas honte, d'&ecirc;tre encore
+ &agrave; table &agrave; pr&egrave;s de deux heures? Ce n'est pas d'un chr&eacute;tien,
+ non, ce n'est pas d'un chr&eacute;tien!</p>
+<p>Puis, se plantant devant lui:</p>
+<p>- Enfin, d'o&ugrave; venez-vous? qui avez-vous vu? quelle affaire a pus vous
+ retenir?... Vous seriez un enfant qu'on vous donnerait le fouet. Un pr&ecirc;tre
+ n'est pas &agrave; sa place sur les routes, au grand soleil, comme les gueux
+ qui n'ont pas de toit... Ah! vous &ecirc;tes dans un bel &eacute;tat, les souliers
+ tout blancs, la soutane perdue de poussi&egrave;re! Qui vous la brossera, votre
+ soutane? qui vous en ach&egrave;tera une autre?... Mais parlez donc, dites ce
+ que vous avez fait! Ma parole! si l'on ne vous connaissait pas, on finirait
+ par croire de dr&ocirc;les de choses. Et, voulez-vous que je vous le dise? eh
+ bien! je n'en mettrais pas la main au feu. Quand on d&eacute;jeune &agrave;
+ des heures pareilles, on peut tout faire.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret, soulag&eacute;, laissait passer l'orage. Il &eacute;prouvait
+ comme une d&eacute;tente nerveuse, dans les paroles emport&eacute;es de la vieille
+ servante.</p>
+<p>- Voyons, ma bonne Teuse, dit-il, vous allez d'abord remettre votre tablier.</p>
+<p>- Non, non, cria-t-elle, c'est fini, je m'en vais.</p>
+<p>Mais lui, se levant, lui noua le tablier &agrave; la taille, en riant. Elle
+ se d&eacute;battait, elle b&eacute;gayait:</p>
+<p>- Je vous dis que non!... Vous &ecirc;tes un enj&ocirc;leur. Je lis dans votre
+ jeu, je vois bien que vous voulez m'endormir, avec vos paroles sucr&eacute;es...
+ O&ugrave; &ecirc;tes-vous all&eacute;? Nous verrons ensuite.</p>
+<p>Il se remit &agrave; table, gaiement, en homme qui a victoire gagn&eacute;e.</p>
+<p>- D'abord, reprit-il, il faut me permettre de manger... Je meurs de faim.</p>
+<p>- Sans doute, murmura-t-elle, apitoy&eacute;e. Est-ce qu'il y a du bon sens!...
+ Voulez-vous que j'ajoute deux oeufs sur le plat? Ce ne serait pas long. Enfin,
+ si vous avez assez... Et tout est froid! Moi qui avais tant soign&eacute; vos
+ aubergines! Elles sont propres, maintenant! On dirait de vieilles semelles...
+ Heureusement que vous n'&ecirc;tes pas sur votre bouche, comme ce pauvre monsieur
+ Caffin... Oh! &ccedil;&agrave;, vous avez des qualit&eacute;s, je ne le nie
+ pas.</p>
+<p>Elle le servait, avec des attentions de m&egrave;re, tout en bavardant. Puis,
+ quand il eut fini, elle courut &agrave; la cuisine voir si le caf&eacute; &eacute;tait
+ encore chaud. Elle s'abandonnait, elle boitait d'une fa&ccedil;on extravagante,
+ dans la joie du raccommodement. D'ordinaire, l'abb&eacute; Mouret redoutait
+ la caf&eacute;, qui lui occasionnait de grands troubles nerveux; mais, en cette
+ circonstance, voulant sceller la paix, il accepta la tasse qu'elle lui apporta.
+ Et comme il s'oubliait un instant &agrave; table, elle s'assit devant lui, elle
+ r&eacute;p&eacute;ta doucement, en femme que la curiosit&eacute; torture:</p>
+<p>- O&ugrave; &ecirc;tes-vous all&eacute;, monsieur le cur&eacute;?</p>
+<p>- Mais, r&eacute;pondit-il en souriant, j'ai vu les Brichet, j'ai parl&eacute;
+ &agrave; Babousse...</p>
+<p>Alors, il fallut qu'il lui racont&acirc;t ce que les Brichet avaient dit, ce
+ qu'avait d&eacute;cid&eacute; Bambousse, et la mine qu'ils faisaient, et l'endroit
+ o&ugrave; ils travaillaient. Lorsqu'elle connut la r&eacute;ponse du p&egrave;re
+ de Rosalie:</p>
+<p>- Pardi! cria-t-elle, si le petit mourait, la grossesse ne compterait pas.</p>
+<p>Puis, joignant les mains d'un air d'admiration envieuse:</p>
+<p>- Avez-vous d&ucirc; bavarder, monsieur le cur&eacute;! Plus d'une demi-journ&eacute;e
+ pour arriver &agrave; ce beau r&eacute;sultat!... Et vous &ecirc;tes revenu
+ tout doucement? Il devait faire diablement chaud sur la route?</p>
+<p>L'abb&eacute;; qui s'&eacute;tait lev&eacute;, ne r&eacute;pondit pas. Il allait
+ parler du Paradou, demander des renseignements. Mais la crainte d'&ecirc;tre
+ questionn&eacute; trop vivement, une sorte de honte vague qu'il ne s'avouait
+ pas &agrave; lui-m&ecirc;me, le firent garder le silence sur sa visite &agrave;
+ Jeanbernat. Il coupa court &agrave; tout nouvel interrogatoire, en demandant:</p>
+<p>- Et ma soeur, o&ugrave; est-elle donc? Je ne l'entends pas.</p>
+<p>- Venez, monsieur, dit la Teuse qui se mit &agrave; rire, un doigt sur la bouche.</p>
+<p>Ils entr&egrave;rent dans la pi&egrave;ce voisine, un salon de campagne, tapiss&eacute;
+ d'un papier &agrave; grandes fleurs grises d'&eacute;teintes, meubl&eacute;
+ de quatre fauteuils et d'un canap&eacute; tendus d'une &eacute;toffe de crin.
+ Sur le canap&eacute;, D&eacute;sir&eacute;e dormait, jet&eacute;e tout de son
+ long, la t&ecirc;te soutenue par ses deux poings ferm&eacute;s. Ses jupes pendaient,
+ lui d&eacute;couvrant les genoux; tandis que ses bras lev&eacute;s, nus jusqu'aux
+ coudes, remontaient les lignes puissantes de la gorge. Elle avait un souffle
+ un peu fort, entre ses l&egrave;vres rouges entr'ouvertes, montrant les dents.</p>
+<p>- Hein? dort-elle? murmura la Teuse. Elle ne vous a seulement pas entendu me
+ crier vos sottises, tout &agrave; l'heure... Dame! elle doit &ecirc;tre joliment
+ fatigu&eacute;e. Imaginez qu'elle a nettoy&eacute; ses b&ecirc;tes jusqu'&agrave;
+ pr&egrave;s de midi... Quand elle a eu mang&eacute;, elle est venue tomber l&agrave;
+ comme un plomb. Elle n'a plus boug&eacute;.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre la regarda un instant, avec une grande tendresse.</p>
+<p>- Il faut la laisser reposer tant qu'elle voudra, dit-il.</p>
+<p>- Bien s&ucirc;r... Est-ce malheureux qu'elle soit si innocente! Voyez donc,
+ ces gros bras! Quand je l'habille, je pense toujours &agrave; la belle femme
+ qu'elle serait devenue. Allez, elle vous aurait donn&eacute; de fiers neveux,
+ monsieur le cur&eacute;... Vous ne trouvez pas qu'elle ressemble &agrave; cette
+ grande dame de pierre qui est &agrave; la halle au bl&eacute; de Plassans?</p>
+<p>Elle voulait parler d'une Cyb&egrave;le allong&eacute;e sur des gerbes, oeuvre
+ d'un &eacute;l&egrave;ve de Puget, sculpt&eacute;e au fronton du march&eacute;.
+ L'abb&eacute; Mouret, sans r&eacute;pondre, la poussa doucement hors du salon,
+ en lui recommandant de faire le moins de bruit possible. Et, jusqu'au soir,
+ le presbyt&egrave;re resta dans un grand silence. La Teuse achevait sa lessive,
+ sous le hangar. Le pr&ecirc;tre, au fond de l'&eacute;troit jardin, son br&eacute;viaire
+ tomb&eacute; sur les genoux, &eacute;tait ab&icirc;m&eacute; dans une contemplation
+ pieuse, pendant que des p&eacute;tales roses pleuvaient des p&ecirc;chers en
+ fleurs.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XI.</h3>
+<p>
+ Vers six heures, ce fut un brusque r&eacute;veil. Un tapage de portes ouvertes
+ et referm&eacute;es, au milieu d'&eacute;clats de rire, &eacute;branla toute
+ la maison, et D&eacute;sir&eacute;e parut, les cheveux tombants, les bras toujours
+ nus jusqu'aux coudes, criant:</p>
+<p>- Serge! Serge!</p>
+<p>Puis, quand elle eut aper&ccedil;u son fr&egrave;re dans le jardin, elle accourut,
+ elle s'assit un instant par terre, &agrave; ses pieds, le suppliant:</p>
+<p>- Viens donc voir les b&ecirc;tes!... Tu n'as pas encore vu les b&ecirc;tes,
+ dis! Si tu savais comme elles sont belles, maintenant!</p>
+<p>Il se fit beaucoup prier. La basse-cour l'effrayait un peu. Mais voyant des
+ larmes dans les yeux de D&eacute;sir&eacute;e, il c&eacute;da. Alors, elle se
+ jeta &agrave; son cou, avec une joie soudaine de jeune chien, riant plus fort,
+ sans m&ecirc;me s'essuyer les joues.</p>
+<p>- Ah! tu es gentil! balbutia-t-elle en l'entra&icirc;nant. Tu verras les poules,
+ les lapins, les pigeons, et mes canards qui ont de l'eau fra&icirc;che, et ma
+ ch&egrave;vre, dont la chambre est aussi propre que la mienne &agrave; pr&eacute;sent...
+ Tu sais, j'ai trois oies et deux dindes. Viens vite. Tu verras tout.</p>
+<p>D&eacute;sir&eacute;e avait alors vingt-deux ans. Grandie &agrave; la campagne,
+ chez sa nourrice, une paysanne de Saint-Eutrope, elle avait pouss&eacute; en
+ plein fumier. Le cerveau vide, sans pens&eacute;es graves d'aucune sorte, elle
+ profitait du sol gras, du plein air de la campagne, se d&eacute;veloppant toute
+ en chair, devenant une belle b&ecirc;te, fra&icirc;che, blanche, au sang rose,
+ &agrave; la peau ferme. C'&eacute;tait comme une &acirc;nesse de race qui aurait
+ eu le don du rire. Bien que pataugeant du matin au soir, elle gardait ses attaches
+ fines, les lignes souples de ses reins, l'affinement bourgeois de son corps
+ de vierge; si bien qu'elle &eacute;tait une cr&eacute;ature &agrave; part, ni
+ demoiselle, ni paysanne, une fille nourrie de la terre, avec une ampleur d'&eacute;paules
+ et un front born&eacute; de jeune d&eacute;esse.</p>
+<p>Sans doute, ce fut sa pauvret&eacute; d'esprit qui la rapprocha des animaux.
+ Elle n'&eacute;tait &agrave; l'aise qu'en leur compagnie, entendait mieux leur
+ langage que celui des hommes, les soignait avec des attendrissements maternels.
+ Elle avait, &agrave; d&eacute;faut de raisonnement suivi, un instinct qui la
+ mettait de plain-pied avec eux. Au premier cri qu'ils poussaient, elle savait
+ o&ugrave; &eacute;tait leur mal. Elle inventait des friandises sur lesquelles
+ ils tombaient gloutonnement. Elle mettait la paix d'un geste dans leurs querelles,
+ semblait conna&icirc;tre d'un regard leur caract&egrave;re bon ou mauvais, racontait
+ des histoires consid&eacute;rables, donnait des d&eacute;tails si abondants,
+ si pr&eacute;cis, sur les fa&ccedil;ons d'&ecirc;tre du moindre poussin, qu'elle
+ stup&eacute;fiait profond&eacute;ment les gens pour lesquels un petit poulet
+ ne se distingue en aucune fa&ccedil;on d'un autre petit poulet. Sa basse-cour
+ &eacute;tait ainsi devenue tout un pays, o&ugrave; elle r&eacute;gnait en ma&icirc;tresse
+ absolue; un pays d'une organisation tr&egrave;s compliqu&eacute;e, troubl&eacute;
+ par des r&eacute;volutions, peupl&eacute; des &ecirc;tres les plus diff&eacute;rents,
+ dont elle seule connaissait les annales. Cette certitude de l'instinct allait
+ si loin, qu'elle flairait les oeufs vides d'une couv&eacute;e, et qu'elle annon&ccedil;ait
+ &agrave; l'avance le nombre des petits, dans une port&eacute;e de lapins.</p>
+<p>A seize ans, lorsque la pubert&eacute; &eacute;tait venue, D&eacute;sir&eacute;e
+ n'avait point eu les vertiges ni les naus&eacute;es des autres filles. Elle
+ prit une carrure de femme faite, se porta mieux, fit &eacute;clater ses robes
+ sous l'&eacute;panouissement splendide de sa chair. D&egrave;s lors, elle eut
+ cette taille ronde qui roulait librement, ces membres largement assis de statue
+ antique, toute cette pouss&eacute;e d'animal vigoureux. On e&ucirc;t dit qu'elle
+ tenait au terreau de sa basse-cour, qu'elle su&ccedil;ait la s&egrave;ve par
+ ses fortes jambes, blanches et solides comme de jeunes arbres. Et, dans cette
+ pl&eacute;nitude, pas un d&eacute;sir charnel ne monta. Elle trouva une satisfaction
+ continue &agrave; sentir autour d'elle un pullulement. Des tas de fumier, des
+ b&ecirc;tes accoupl&eacute;es, se d&eacute;gageait un flot de g&eacute;n&eacute;ration,
+ au milieu duquel elle go&ucirc;tait les joies de la f&eacute;condit&eacute;.
+ Quelque chose d'elle se contentait dans la ponte des poules; elle portait ses
+ lapines au m&acirc;le, avec des rires de belle fille calm&eacute;e; elle &eacute;prouvait
+ des bonheurs de femme grosse &agrave; traire sa ch&egrave;vre. Rien n'&eacute;tait
+ plus sain. Elle s'emplissait innocemment de l'odeur, de la chaleur, de la vie.
+ Aucune curiosit&eacute; d&eacute;prav&eacute;e ne la poussait &agrave; ce souci
+ de la reproduction, en face des coqs battant des ailes, des femelles en couches,
+ du bouc empoisonnant l'&eacute;troite &eacute;curie. Elle gardait sa tranquillit&eacute;
+ de belle b&ecirc;te, son regard clair, vide de pens&eacute;es, heureuse de voir
+ son petit monde se multiplier, ressentant un agrandissement de son propre corps,
+ f&eacute;cond&eacute;e, identifi&eacute;e &agrave; ce point avec toutes ces
+ m&egrave;res, qu'elle &eacute;tait comme la m&egrave;re commune, la m&egrave;re
+ naturelle, laissant tomber de ses doigts, sans un frisson, une sueur d'engendrement.</p>
+<p>Depuis que D&eacute;sir&eacute;e &eacute;tait aux Artaud, elle passait ses
+ journ&eacute;es en pleine b&eacute;atitude. Enfin, elle contentait le r&ecirc;ve
+ de son existence, le seul d&eacute;sir qui l'e&ucirc;t tourment&eacute;e, au
+ milieu de sa pu&eacute;rilit&eacute; de faible d'esprit. Elle poss&eacute;dait
+ une basse-cour, un trou qu'on lui abandonnait, o&ugrave; elle pouvait faire
+ pousser les b&ecirc;tes &agrave; sa guise. D&egrave;s lors, elle s'enterra l&agrave;,
+ b&acirc;tissant elle-m&ecirc;me des cabanes pour les lapins, creusant la mare
+ aux canards, tapant des clous, apportant de la paille, ne tol&eacute;rant pas
+ qu'on l'aid&acirc;t. La Teuse en &eacute;tait quitte pour la d&eacute;barbouiller.
+ La basse-cour se trouvait situ&eacute;e derri&egrave;re le cimeti&egrave;re;
+ souvent m&ecirc;me, D&eacute;sir&eacute;e devait rattraper, au milieu des tombes,
+ quelque poule curieuse, saut&eacute;e par-dessus le mur. Au fond, se trouvait
+ un hangar o&ugrave; &eacute;taient la lapini&egrave;re et le poulailler; &agrave;
+ droite, logeait la ch&egrave;vre, dans une petite &eacute;curie. D'ailleurs,
+ tous les animaux vivaient ensemble, les lapins l&acirc;ch&eacute;s avec les
+ poules, la ch&egrave;vre prenant des bains de pieds au milieu des canards, les
+ oies, les dindes, les pintades, les pigeons fraternisant en compagnie de trois
+ chats. Quand elle se montrait &agrave; la barri&egrave;re de bois qui emp&ecirc;chait
+ tout ce monde de p&eacute;n&eacute;trer dans l'&eacute;glise, un vacarme assourdissant
+ la saluait.</p>
+<p>- Hein! les entends-tu? dit-elle &agrave; son fr&egrave;re, d&egrave;s la porte
+ de la salle &agrave; manger.</p>
+<p>Mais, lorsqu'elle l'e&ucirc;t fait entrer, en refermant la barri&egrave;re
+ derri&egrave;re eux, elle fut assaillie si violemment, qu'elle disparut presque.
+ Les canards et les oies, claquant du bec, la tiraient par ses jupes; les poules
+ goulues sautaient &agrave; ses mains qu'elles piquaient &agrave; grands coups,
+ les lapins se blottissaient sur ses pieds, avec des bonds qui lui montaient
+ jusqu'aux genoux; tandis que les trois chats lui sautaient sur les &eacute;paules,
+ et que la ch&egrave;vre b&ecirc;lait, au fond de l'&eacute;curie, de ne pouvoir
+ la rejoindre.</p>
+<p>- Laissez-moi donc, b&ecirc;tes! criait-elle, toute sonore de son beau rire,
+ chatouill&eacute;e par ces plumes, ces pattes, ces becs qui la fr&ocirc;laient.</p>
+<p>Et elle ne faisait rien pour se d&eacute;barrasser. Comme elle le disait, elle
+ se serait laiss&eacute; manger, tout cela lui &eacute;tait doux, de sentir cette
+ vie s'abattre contre elle et la mettre dans une chaleur de duvet. Enfin, un
+ seul chat s'ent&ecirc;ta &agrave; vouloir rester sur son dos.</p>
+<p>- C'est Moumou, dit-elle. Il a des pattes comme du velours.</p>
+<p>Puis, orgueilleusement, montrant la basse-cour &agrave; son fr&egrave;re, elle
+ ajouta:</p>
+<p>- Tu vois comme c'est propre!</p>
+<p>La basse-cour, en effet, &eacute;tait balay&eacute;e, lav&eacute;e, ratiss&eacute;e.
+ Mais de ces eaux sales remu&eacute;es, de cette liti&egrave;re retourn&eacute;e
+ &agrave; la fourche, s'exhalait une odeur fauve, si pleine de rudesse, que l'abb&eacute;
+ Mouret se sentit pris &agrave; la gorge. Le fumier s'&eacute;levait contre le
+ mur du cimeti&egrave;re en un tas &eacute;norme qui fumait.</p>
+<p>- Hein! quel tas! reprit D&eacute;sir&eacute;e, en menant son fr&egrave;re
+ dans la vapeur &acirc;cre. J'ai tout mis l&agrave;, personne ne m'a aid&eacute;e...
+ Va, ce n'est pas sale. &Ccedil;a nettoie. Regarde mes bras.</p>
+<p>Elle allongeait ses bras, qu'elle avait simplement tremp&eacute;s au fond d'un
+ seau d'eau, des bras royaux, d'une rondeur superbe, pouss&eacute;s comme des
+ roses blanches et grasses, dans ce fumier.</p>
+<p>- Oui, oui, murmura le pr&ecirc;tre, tu as bien travaill&eacute;. C'est tr&egrave;s
+ joli, maintenant.</p>
+<p>Il se dirigeait vers la barri&egrave;re; mais elle l'arr&ecirc;ta.</p>
+<p>- Attends donc! Tu vas tout voir. Tu ne te doutes pas...</p>
+<p>Elle l'entra&icirc;na sous le hangar, devant la lapini&egrave;re.</p>
+<p>- Il y des petits dans toutes les cases, dit-elle, en tapant les mains d'enthousiasme.</p>
+<p>Alors, longuement, elle lui expliqua les port&eacute;es. Il fallut qu'il s'accroupit,
+ qu'il m&icirc;t le nez contre le treillage, pendant qu'elle donnait des d&eacute;tails
+ minutieux. Les m&egrave;res, avec leurs grandes oreilles anxieuses, les regardaient
+ de biais, soufflantes, clou&eacute;es de peur. Puis, c'&eacute;tait, dans une
+ case, un trou de poils, au fond duquel grouillait un tas vivant, une masse noir&acirc;tre,
+ indistincte, qui avait une grosse haleine, comme un seul corps. A c&ocirc;t&eacute;,
+ les petits se hasardaient au bord du trou, portant des t&ecirc;tes &eacute;normes.
+ Plus loin, ils &eacute;taient d&eacute;j&agrave; forts, ils ressemblaient &agrave;
+ de jeunes rats, furetant, bondissant, le derri&egrave;re en l'air, tach&eacute;
+ du bouton blanc de la queue. Ceux-l&agrave; avaient des gr&acirc;ces joueuses
+ de bambins, faisant le tour des cases au galop, les blancs aux yeux de rubis
+ p&acirc;le, les noirs aux yeux luisants comme des boutons de jais. Et des paniques
+ les emportaient brusquement, d&eacute;couvrant &agrave; chaque saut leurs pattes
+ minces, roussies par l'urine. Et ils se remettaient en un tas, si &eacute;troitement,
+ qu'on ne voyait plus les t&ecirc;tes.</p>
+<p>- C'est toi qui leur fais peur, disait D&eacute;sir&eacute;e. Moi, ils me connaissent
+ bien.</p>
+<p>Elle les appelait, elle tirait de sa poche quelque cro&ucirc;te de pain. Les
+ petits lapins se rassuraient, venaient un &agrave; un, obliquement, le nez fris&eacute;,
+ se mettant debout contre le grillage. Et elle les laissait l&agrave;, un instant,
+ pour montrer &agrave; son fr&egrave;re le duvet rose de leur ventre. Puis, elle
+ donnait la cro&ucirc;te au plus hardi. Alors, toute la bande accourait, se coulait,
+ se serrait, sans se battre; trois petits, parfois, mordaient &agrave; la m&ecirc;me
+ cro&ucirc;te; d'autres se sauvaient, se tournaient contre le mur, pour manger
+ tranquilles; tandis que les m&egrave;res, au fond, continuaient &agrave; souffler,
+ m&eacute;fiantes, refusant les cro&ucirc;tes.</p>
+<p>- Ah! les gourmands! cria D&eacute;sir&eacute;e, ils mangeraient comme cela
+ jusqu'&agrave; demain matin!... La nuit, on les entend qui croquent les feuilles
+ oubli&eacute;es.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre s'&eacute;tait relev&eacute;, mais elle ne se lassait point
+ de sourire aux chers petits.</p>
+<p>- Tu vois, le gros, l&agrave;-bas, celui qui est tout blanc, avec les oreilles
+ noires... Eh bien! il adore les coquelicots. Il les choisit tr&egrave;s bien,
+ parmi les autres herbes... L'autre jour, il a eu des coliques. &Ccedil;a le
+ tenait sous les pattes de derri&egrave;re. Alors, je l'ai pris, je l'ai gard&eacute;
+ au chaud, dans ma poche. Depuis ce temps-l&agrave;, il est joliment gaillard.</p>
+<p>Elle allongeait les doigts entre les mailles du treillage, elle leur caressait
+ l'&eacute;chine.</p>
+<p>- On dirait un satin, reprit-elle. Ils sont habill&eacute;s comme des princes.
+ Et coquets avec cela! Tiens, en voil&agrave; un qui est toujours &agrave; se
+ d&eacute;barbouiller. Il use ses pattes... Si tu savais comme ils sont dr&ocirc;les!
+ Moi je ne dis rien, mais je m'aper&ccedil;ois bien de leurs malices. Ainsi,
+ par exemple, ce gris qui nous regarde, d&eacute;testait une petite femelle,
+ que j'ai d&ucirc; mettre &agrave; part. Il y a eu des histoires terribles entre
+ eux. &Ccedil;a serait trop long &agrave; conter. Enfin, la derni&egrave;re fois
+ qu'il l'a battue, comme j'arrivais furieuse, qu'est-ce que je vois? ce gredin-l&agrave;,
+ blotti dans le fond, qui avait l'air de r&acirc;ler. Il voulait me faire croire
+ que c'&eacute;tait lui qui avait &agrave; se plaindre d'elle...</p>
+<p>Elle s'interrompit; puis, s'adressant au lapin:</p>
+<p>- Tu as beau m'&eacute;couter, tu n'es qu'un gueux!</p>
+<p>Et se tournant vers son fr&egrave;re:</p>
+<p>- Il entend tout ce que je dis, murmura-t-elle, avec un clignement d'yeux.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret ne put tenir davantage, dans la chaleur qui montait des
+ port&eacute;es. La vie, grouillant sous ce poil arrach&eacute; du ventre des
+ m&egrave;res, avait un souffle fort, dont il sentait le trouble &agrave; ses
+ tempes. D&eacute;sir&eacute;e, comme gris&eacute;e peu &agrave; peu, s'&eacute;gayait
+ davantage, plus rose, plus carr&eacute;e dans sa chair.</p>
+<p>- Mais rien ne t'appelle! cria-t-elle; tu as l'air de toujours te sauver...
+ Et mes petits poussins, donc! Ils sont n&eacute;s de cette nuit.</p>
+<p>Elle prit du riz, elle en jeta une poign&eacute;e devant elle. La poule, avec
+ des gloussements d'appel, s'avan&ccedil;a gravement, suivie de toute la bande
+ des poussins, qui avaient un gazouillis et des courses folles d'oiseaux &eacute;gar&eacute;s.
+ Puis, quand ils furent au beau milieu des grains de riz, la m&egrave;re donna
+ de furieux coups de bec, rejetant les grains qu'elle cassait, tandis que les
+ petits piquaient devant elle, d'un air press&eacute;. Ils &eacute;taient adorables
+ d'enfance, demi-nus, la t&ecirc;te ronde, les yeux vifs comme des pointes d'acier,
+ le bec plant&eacute; si dr&ocirc;lement, le duvet retrouss&eacute; d'une fa&ccedil;on
+ si plaisante, qu'ils ressemblaient &agrave; des joujoux de deux sous. D&eacute;sir&eacute;e
+ riait d'aise, &agrave; les voir.</p>
+<p>- Ce sont des amours! balbutiait-elle.</p>
+<p>Elle en prit deux, un dans chaque main, les couvrant d'une rage de baisers.
+ Et le pr&ecirc;tre dut les regarder partout, tandis qu'elle disait tranquillement:
+ <p>
+ - Ce n'est pas facile de reconna&icirc;tre les coqs. Moi, je ne me trompe pas...
+ &Ccedil;a, c'est une poule, et &ccedil;a, c'est encore une poule.</p>
+<p>Elle les remit &agrave; terre. Mais les autres poules arrivaient, pour manger
+ le riz. Un grand coq rouge, aux plumes flambantes, les suivait, en levant ses
+ larges pattes avec une majest&eacute; circonspecte.</p>
+<p>- Alexandre devient superbe, dit l'abb&eacute; pour faire plaisir &agrave;
+ sa soeur.</p>
+<p>Le coq s'appelait Alexandre. Il regardait la jeune fille de son oeil de braise,
+ la t&ecirc;te tourn&eacute;e, la queue &eacute;largie. Puis, il vint se planter
+ au bord de ses jupes.</p>
+<p>- Il m'aime bien, dit-elle. Moi seule peux le toucher... C'est un bon coq.
+ Il a quatorze poules, et je ne trouve jamais un oeuf clair dans les couv&eacute;es...
+ N'est-ce pas, Alexandre?</p>
+<p>Elle s'&eacute;tait baiss&eacute;e. Le coq ne se sauva pas sous sa caresse.
+ Il sembla qu'un flot de sang allumait sa cr&ecirc;te. Les ailes battantes, le
+ cou tendu, il lan&ccedil;a un cri prolong&eacute;, qui sonna comme souffl&eacute;
+ par un tube d'airain. A quatre reprises, il chanta, tandis que tous les coqs
+ des Artaud r&eacute;pondaient, au loin. D&eacute;sir&eacute;e s'amusa beaucoup
+ de la mine effar&eacute;e de son fr&egrave;re.</p>
+<p>- Hein! il te casse les oreilles, dit-elle. Il a un fameux gosier... Mais,
+ je t'assure, il n'est pas m&eacute;chant. Ce sont les poules qui sont m&eacute;chantes...<br>
+ Tu te rappelles la grosse mouchet&eacute;e, celle qui faisait des oeufs jaunes?
+ Avant-hier, elle s'&eacute;tait &eacute;corch&eacute; la patte. Quand les autres
+ ont vu le sang, elles sont devenues comme folles. Toutes la suivaient, la piquaient,
+ lui buvaient le sang, si bien que le soir elles lui avaient mang&eacute; la
+ patte... Je l'ai trouv&eacute;e la t&ecirc;te derri&egrave;re une pierre, comme
+ une imb&eacute;cile, ne disant rien, se laissant d&eacute;vorer.</p>
+<p>La voracit&eacute; des poules la laissait riante. Elle raconta d'autres cruaut&eacute;s,
+ paisiblement: de jeunes poulets le derri&egrave;re d&eacute;chiquet&eacute;,
+ les entrailles vid&eacute;es, dont elle n'avait retrouv&eacute; que le cou et
+ les ailes; une port&eacute;e de petits chats mang&eacute;e dans l'&eacute;curie,
+ en quelques heures.</p>
+<p>- Tu leur donnerais un chr&eacute;tien, continua-t-elle, qu'elles en viendraient
+ &agrave; bout... Et dures au mal! Elles vivent tr&egrave;s bien avec un membre
+ cass&eacute;.</p>
+<p>Elles ont beau avoir des plaies, des trous dans le corps &agrave; y fourrer
+ le poing, elles n'en avalent pas moins leur soupe. C'est pour cela que je les
+ aime; leur chair repousse en deux jours, leur corps est toujours chaud comme
+ si elles avaient une provision de soleil sous les plumes... Quand je veux les
+ r&eacute;galer, je leur coupe de la viande crue. Et les vers donc! Tu vas voir
+ si elles les aiment.</p>
+<p>Elle courut au tas de fumier, trouva un ver qu'elle prit sans d&eacute;go&ucirc;t.
+ Les poules se jetaient sur ses mains. Mais elle, tenant le ver tr&egrave;s haut,
+ s'amusait de leur gloutonnerie. Enfin, elle ouvrit les doigts. Les poules se
+ pouss&egrave;rent, s'abattirent; puis, une d'elles se sauva, poursuivie par
+ les autres, le ver au bec. Il fut ainsi pris, perdu, repris, jusqu'&agrave;
+ ce qu'une poule, donnant un grand coup de gosier, l'avala. Alors, toutes s'arr&ecirc;t&egrave;rent
+ net, le cou renvers&eacute;, l'oeil rond, attendant un autre ver. D&eacute;sir&eacute;e,
+ heureuse, les appelait par leurs noms, leur disait des mots d'amiti&eacute;;
+ tandis que l'abb&eacute; Mouret, reculait de quelques pas, en face de cette
+ intensit&eacute; de vie vorace.</p>
+<p>- Non, je ne suis pas rassur&eacute;, dit-il &agrave; sa soeur qui voulait
+ lui faire peser une poule qu'elle engraissait. &Ccedil;a m'inqui&egrave;te,
+ quand je touche des b&ecirc;tes vivantes.</p>
+<p>Il t&acirc;chait de sourire. Mais D&eacute;sir&eacute;e le traita de poltron.</p>
+<p>- Eh bien! et mes canards, et mes oies, et mes dindes! Qu'est-ce que tu ferais,
+ si tu avais tout cela &agrave; soigner?... C'est &ccedil;a qui est sale, les
+ canards. Tu les entends claquer du bec, dans l'eau? Et quand ils plongent, on
+ ne voit plus que leur queue, droite comme une quille... Les oies et les dindes
+ non plus ne sont pas faciles &agrave; gouverner. Hein! est-ce amusant, lorsqu'elles
+ marchent, les unes toutes blanches, les autres toutes noires, avec leurs grands
+ cous. On dirait des messieurs et des dames... En voil&agrave; encore auxquels
+ je ne te conseillerais pas de confier un doigt. Ils te l'avaleraient proprement,
+ d'un seul coup... Moi, ils me les embrassent, les doigts, tu vois!</p>
+<p>Elle eut la parole coup&eacute;e par un b&ecirc;lement joyeux de la ch&egrave;vre,
+ qui venait enfin de forcer la porte mal ferm&eacute;e de l'&eacute;curie. En
+ deux sauts, la b&ecirc;te fut pr&egrave;s d'elle, pliant sur ses jambes de devant,
+ la caressant de ses cornes. Le pr&ecirc;tre lui trouva un rire de diable, avec
+ sa barbiche pointue et ses yeux trou&eacute;s de biais. Mais D&eacute;sir&eacute;e
+ la prit par le cou, l'embrassa sur la t&ecirc;te, jouant &agrave; courir, parlant
+ de la t&eacute;ter. &Ccedil;a lui arrivait souvent, disait-elle. Quand elle
+ avait soif, dans l'&eacute;curie, elle se couchait, elle t&eacute;tait.</p>
+<p>- Tiens, c'est plein de lait, ajouta-t-elle en soulevant les pis &eacute;normes
+ de la b&ecirc;te.</p>
+<p>L'abb&eacute; battit des paupi&egrave;res, comme si on lui e&ucirc;t montr&eacute;
+ une obsc&eacute;nit&eacute;. Il se souvenait d'avoir vu, dans le clo&icirc;tre
+ de Saint-Saturnin, &agrave; Plassans, une ch&egrave;vre de pierre d&eacute;corant
+ une gargouille, qui forniquait avec un moine. Les ch&egrave;vres, puant le bouc,
+ ayant des caprices et des ent&ecirc;tements de filles, offrant leurs mamelles
+ pendantes &agrave; tout venant, &eacute;taient rest&eacute;es pour lui des cr&eacute;atures
+ de l'enfer, suant la lubricit&eacute;. Sa soeur n'avait obtenu d'en avoir une
+ qu'apr&egrave;s des semaines de supplications. Et lui, quand il venait, &eacute;vitait
+ le fr&ocirc;lement des longs poils soyeux de la b&ecirc;te, d&eacute;fendait
+ sa soutane de l'approche de ses cornes.</p>
+<p>- Va, je vais te rendre la libert&eacute;, dit D&eacute;sir&eacute;e qui s'aper&ccedil;ut
+ de son malaise croissant. Mais, auparavant, il faut que je te montre encore
+ quelque chose... Tu promets de ne pas me gronder? Je ne t'en ai pas parl&eacute;,
+ parce que tu n'aurais pas voulu... Si tu savais comme je suis contente!</p>
+<p>Elle se faisait suppliante, joignant les mains, posant la t&ecirc;te contre
+ l'&eacute;paule de son fr&egrave;re.</p>
+<p>- Quelque folie encore, murmura celui-ci, qui ne put s'emp&ecirc;cher de sourire.</p>
+<p>- Tu veux bien, dis? reprit-elle, les yeux luisants de joie. Tu ne te f&acirc;cheras
+ pas?... Il est si joli!</p>
+<p>Et, courant, elle ouvrit une porte basse, sous le hangar. Un petit cochon sauta
+ d'un bond dans la cour.</p>
+<p>- Oh! le ch&eacute;rubin! dit-elle d'un air de profond ravissement, en le regardant
+ s'&eacute;chapper.</p>
+<p>Le petit cochon &eacute;tait charmant, tout rose, le groin lav&eacute; par
+ les eaux grasses, avec le cercle de crasse que son continuel barbotement dans
+ l'auge lui laissait pr&egrave;s des yeux. Il trottait, bousculant les poules,
+ accourant pour leur manger ce qu'on leur jetait, emplissant l'&eacute;troite
+ cour de ses d&eacute;tours brusques. Ses oreilles battaient sur ses yeux, son
+ groin ronflait &agrave; terre; il ressemblait, sur ses pattes minces, &agrave;
+ une b&ecirc;te &agrave; roulettes. Et, par derri&egrave;re, sa queue avait l'air
+ du bout de ficelle qui servait &agrave; l'accrocher.</p>
+<p>- Je ne veux pas ici de cet animal! s'&eacute;cria le pr&ecirc;tre tr&egrave;s
+ contrari&eacute;.</p>
+<p>- Serge, mon bon Serge, supplia de nouveau D&eacute;sir&eacute;e, ne sois pas
+ m&eacute;chant... Vois comme il est innocent, le cher petit. Je le d&eacute;barbouillerai,
+ je le tiendrai bien propre. C'est la Teuse qui se l'est fait donner pour moi.
+ On ne peut pas le renvoyer maintenant... Tiens, il te regarde, il te sent. N'aie
+ pas peur, il ne te mangera pas.</p>
+<p>Mais elle s'interrompit, prise d'un rire fou. Le petit cochon, ahuri, venait
+ de se jeter dans les jambes de la ch&egrave;vre, qu'il avait culbut&eacute;e.
+ Il reprit sa course, criant, roulant, effarant toute la basse-cour. D&eacute;sir&eacute;e,
+ pour le calmer, dut lui donner une terrine d'eau de vaisselle. Alors, il s'enfon&ccedil;a
+ dans la terrine jusqu'aux oreilles; il gargouillait, il grognait, tandis que
+ de courts frissons passaient sur sa peau rose. Sa queue, d&eacute;fris&eacute;e,
+ pendait.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret eut un dernier d&eacute;go&ucirc;t &agrave; entendre cette
+ eau sale remu&eacute;e. Depuis qu'il &eacute;tait l&agrave;, un &eacute;touffement
+ le gagnait, des chaleurs le br&ucirc;laient aux mains, &agrave; la poitrine,
+ &agrave; la face. Peu &agrave; peu sa t&ecirc;te avait tourn&eacute;. Maintenant,
+ il sentait dans un m&ecirc;me souffle pestilentiel la ti&eacute;deur f&eacute;tide
+ des lapins et des volailles, l'odeur lubrique de la ch&egrave;vre, la fadeur
+ grasse du cochon. C'&eacute;tait comme un air charg&eacute; de f&eacute;condation,
+ qui pesait trop lourdement &agrave; ses &eacute;paules vierges. Il lui semblait
+ que D&eacute;sir&eacute;e avait grandi, s'&eacute;largissant des hanches, agitant
+ des bras &eacute;normes, balayant de ses jupes, au ras du sol, cette senteur
+ puissante dans laquelle il s'&eacute;vanouissait. Il n'eut que le temps d'ouvrir
+ la claie de bois. Ses pieds collaient au pav&eacute; humide encore de fumier,
+ &agrave; ce point qu'il se crut retenu par une &eacute;treinte de la terre.
+ Et le souvenir du Paradou lui revint tout d'un coup, avec les grands arbres,
+ les ombres noires, les senteurs puissantes, sans qu'il p&ucirc;t s'en d&eacute;fendre.</p>
+<p>- Te voil&agrave; tout rouge, &agrave; pr&eacute;sent, dit D&eacute;sir&eacute;e
+ en le rejoignant de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la barri&egrave;re. Tu n'es
+ pas content d'avoir tout vu?... Les entends-tu crier?</p>
+<p>Les b&ecirc;tes, en la voyant partir, se poussaient contre les treillages,
+ jetaient des cris lamentables. Le petit cochon surtout avait un g&eacute;missement
+ prolong&eacute; de scie qu'on aiguise. Mais, elle, leur faisait des r&eacute;v&eacute;rences,
+ leur envoyait des baisers du bout des doigts, riant de les voir tous l&agrave;,
+ en tas, comme amoureux d'elle. Puis, se serrant contre son fr&egrave;re, l'accompagnant
+ au jardin:</p>
+<p>- Je voudrais une vache, lui dit-elle &agrave; l'oreille, toute rougissante.</p>
+<p>Il la regarda, refusant d&eacute;j&agrave; du geste.</p>
+<p>- Non, non, pas maintenant, reprit-elle vivement. Plus tard, je t'en reparlerai...
+ Il y aurait de la place dans l'&eacute;curie. Une belle vache blanche, avec
+ des taches rousses. Tu verras comme nous aurions du bon lait. Une ch&egrave;vre,
+ &ccedil;a finit par &ecirc;tre trop petit... Et quand la vache ferait un veau!
+</p>
+<p>Elle dansait, elle tapait des mains, tandis que le pr&ecirc;tre retrouvait
+ en elle la basse-cour qu'elle avait emport&eacute;e dans ses jupes. Aussi la
+ laissa-t-il au fond du jardin, assise par terre, en plein soleil, devant une
+ ruche dont les abeilles ronflaient comme des balles d'or sur son cou, le long
+ de ses bras nus, dans ses cheveux, sans la piquer.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XII.</h3>
+<p>
+ Fr&egrave;re Archangias d&icirc;nait &agrave; la cure tous les jeudis. Il venait
+ de bonne heure, d'ordinaire, pour causer de la paroisse. C'&eacute;tait lui
+ qui, depuis trois mois, mettait l'abb&eacute; au courant, le renseignait sur
+ toute la vall&eacute;e. Ce jeudi-l&agrave;, en attendant que la Teuse les appel&acirc;t,
+ ils all&egrave;rent se promener &agrave; petits pas, devant l'&eacute;glise.
+ Le pr&ecirc;tre, lorsqu'il raconta son entrevue avec Bambousse, fut tr&egrave;s
+ surpris d'entendre le Fr&egrave;re trouver naturelle la r&eacute;ponse du paysan.</p>
+<p>- Il a raison, cet homme, disait l'ignorantin. On ne donne pas son bien comme
+ &ccedil;a... La Rosalie ne vaut pas grand'chose; mais c'est toujours dur de
+ voir sa fille se jeter &agrave; la t&ecirc;te d'un gueux.</p>
+<p>- Cependant, reprit l'abb&eacute; Mouret, il n'y a que le mariage pour faire
+ cesser le scandale.</p>
+<p>Le Fr&egrave;re haussa ses fortes &eacute;paules. Il eut un rire inqui&eacute;tant.</p>
+<p>- Si vous croyez, cria-t-il, que vous allez gu&eacute;rir le pays, avec ce
+ mariage!... Avant deux ans, Catherine sera grosse; puis, les autres viendront,
+ toutes y passeront. Du moment qu'on les marie, elles se moquent du monde...
+ Ces Artaud poussent dans la b&acirc;tardise, comme dans leur fumier naturel.
+ Il n'y aurait qu'un rem&egrave;de, je vous l'ai dit, tordre le cou aux femelles,
+ si l'on voulait que le pays ne f&ucirc;t pas empoisonn&eacute;... Pas de mari,
+ des coups de b&acirc;ton, monsieur le cur&eacute;, des coups de b&acirc;ton!</p>
+<p>Il se calma, il ajouta:</p>
+<p>- Laissons chacun disposer de son bien comme il l'entend.</p>
+<p>Et il parla de r&eacute;gler les heures du cat&eacute;chisme. Mais l'abb&eacute;
+ Mouret r&eacute;pondait d'une fa&ccedil;on distraite. Il regardait le village,
+ &agrave; ses pieds, sous le soleil couchant. Les paysans rentraient, des hommes
+ muets, marchant lentement, du pas des boeufs harass&eacute;s qui regagnent l'&eacute;curie.
+ Devant les masures, les femmes debout jetaient un appel, causaient violemment
+ d'une porte &agrave; une autre, tandis que des bandes d'enfants emplissaient
+ la route du tapage de leurs gros souliers, se poussant, se roulant, se vautrant.
+ Une odeur humaine montait de ce tas de maisons branlantes. Et le pr&ecirc;tre
+ se croyait encore dans la basse-cour de D&eacute;sir&eacute;e, en face d'un
+ pullulement de b&ecirc;tes sans cesse multipli&eacute;es. Il trouvait l&agrave;
+ la m&ecirc;me chaleur de g&eacute;n&eacute;ration, les m&ecirc;mes couches continues,
+ dont la sensation lui avait caus&eacute; un malaise. Vivant depuis le matin
+ dans cette histoire de la grossesse de Rosalie, il finissait par penser &agrave;
+ cela, aux salet&eacute;s de l'existence, aux pouss&eacute;es de la chair, &agrave;
+ la reproduction fatale de l'esp&egrave;ce semant les hommes comme des grains
+ de bl&eacute;. Les Artaud &eacute;taient un troupeau parqu&eacute; entre les
+ quatre collines de l'horizon, engendrant, s'&eacute;talant davantage sur le
+ sol, &agrave; chaque port&eacute;e des femelles.</p>
+<p>- Tenez, cria Fr&egrave;re Archangias, qui s'interrompit pour montrer une grande
+ fille se laissant embrasser par son amoureux, derri&egrave;re un buisson, voil&agrave;
+ encore une gueuse, l&agrave;-bas!</p>
+<p>Il agita ses longs bras noirs, jusqu'&agrave; ce qu'il e&ucirc;t mis le couple
+ en fuite. Au loin, sur les terres rouges, sur les roches pel&eacute;es, le soleil
+ se mourait, dans une derni&egrave;re flamb&eacute;e d'incendie. Peu &agrave;
+ peu, la nuit tomba. L'odeur chaude des lavandes devint plus fra&icirc;che, apport&eacute;e
+ par les souffles l&eacute;gers qui se levaient. Il y eut, par moments, un large
+ soupir, comme si cette terre terrible, toute br&ucirc;l&eacute;e de passions,
+ se f&ucirc;t enfin calm&eacute;e, sous la pluie grise du cr&eacute;puscule.
+ L'abb&eacute; Mouret, son chapeau &agrave; la main, heureux du froid, sentait
+ la paix de l'ombre redescendre en lui.</p>
+<p>- Monsieur le cur&eacute;! Fr&egrave;re Archangias! appela la Teuse. Vite!
+ la soupe est servie.</p>
+<p>C'&eacute;tait une soupe aux choux, dont la vapeur forte emplissait la salle
+ &agrave; manger du presbyt&egrave;re. Le Fr&egrave;re s'assit, vidant lentement
+ l'&eacute;norme assiette que la Teuse venait de poser devant lui. Il mangeait
+ beaucoup, avec un gloussement du gosier qui laissait entendre la nourriture
+ tomber dans l'estomac. Les yeux sur la cuiller, il ne soufflait mot.</p>
+<p>- Ma soupe n'est donc pas bonne, monsieur le cur&eacute;? demanda la vieille
+ servante. Vous &ecirc;tes l&agrave;, &agrave; chipoter dans votre assiette.</p>
+<p>- Je n'ai gu&egrave;re faim, ma bonne Teuse, r&eacute;pondit le pr&ecirc;tre
+ en souriant.</p>
+<p>- Pardi! ce n'est pas &eacute;tonnant, quand on fait les cent dix-neuf coups!...
+ Vous auriez faim, si vous n'aviez pas d&eacute;jeun&eacute; &agrave; deux heures
+ pass&eacute;es.</p>
+<p>Fr&egrave;re Archangias, apr&egrave;s avoir vers&eacute; dans sa cuiller les
+ quelques gouttes de bouillon rest&eacute;es au fond de son assiette, dit pos&eacute;ment:</p>
+<p>- Il faut &ecirc;tre r&eacute;gulier dans ses repas, monsieur le cur&eacute;.</p>
+<p>Cependant D&eacute;sir&eacute;e, qui avait, elle aussi, mang&eacute; sa soupe,
+ s&eacute;rieusement, sans ouvrir les l&egrave;vres, venait de se lever pour
+ suivre la Teuse &agrave; la cuisine. Le Fr&egrave;re, rest&eacute; seul avec
+ l'abb&eacute; Mouret, se taillait de longues bouch&eacute;es de pain, qu'il
+ avalait, tout en attendant le plat.</p>
+<p>- Alors, vous avez fait une grande tourn&eacute;e? demanda-t-il.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre n'eut pas le temps de r&eacute;pondre. Un bruit de pas, d'exclamations,
+ de rires sonores, s'&eacute;leva au bout du corridor, du c&ocirc;t&eacute; de
+ la cour. Il y eut comme une courte dispute. Une voix de fl&ucirc;te qui troubla
+ l'abb&eacute;, se f&acirc;chait, parlant vite, se perdant au milieu d'une bouff&eacute;e
+ de gaiet&eacute;.</p>
+<p>- Qu'est-ce donc? dit-il en quittant sa chaise.</p>
+<p> D&eacute;sir&eacute;e rentra d'un bond. Elle cachait quelque chose sous sa
+ jupe retrouss&eacute;e. Elle r&eacute;p&eacute;tait vivement:</p>
+<p>- Est-elle dr&ocirc;le! Elle n'a pas voulu venir. Je la tenais par sa robe;
+ mais elle est joliment forte, elle m'a &eacute;chapp&eacute;.</p>
+<p>- De qui parle-t-elle? interrogea la Teuse, qui accourait de la cuisine, apportant
+ un plat de pommes de terre, sur lequel s'allongeait un morceau de lard.</p>
+<p>La jeune fille s'&eacute;tait assise. Avec des pr&eacute;cautions infinies,
+ elle tira de dessous sa jupe un nid de merles, o&ugrave; dormaient trois petits.
+ Elle le posa sur son assiette. D&egrave;s que les petits aper&ccedil;urent la
+ lumi&egrave;re, ils allong&egrave;rent des cous fr&ecirc;les, ouvrant leurs
+ becs saignants, demandant &agrave; manger. D&eacute;sir&eacute;e tapa les mains,
+ charm&eacute;e, prise d'une &eacute;motion extraordinaire, en face de ces b&ecirc;tes
+ qu'elle ne connaissait pas.</p>
+<p>- C'est cette fille du Paradou! s'&eacute;cria l'abb&eacute;, se souvenant
+ brusquement.</p>
+<p>Le Teuse s'&eacute;tait approch&eacute;e de la fen&ecirc;tre.</p>
+<p>- C'est vrai, dit-elle. J'aurais d&ucirc; la reconna&icirc;tre &agrave; sa
+ voix de cigale... Ah! la boh&eacute;mienne! Tenez, elle est rest&eacute;e l&agrave;-bas,
+ &agrave; nous espionner.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret s'avan&ccedil;a. Il crut voir, en effet, derri&egrave;re
+ un gen&eacute;vrier, la jupe orange d'Albine. Mais Fr&egrave;re Archangias se
+ haussa violemment derri&egrave;re lui, allongeant le poing, branlant sa t&ecirc;te
+ rude, tonnant:</p>
+<p>- Que le diable te prenne, fille de bandit! Je te tra&icirc;nerai par les cheveux
+ autour de l'&eacute;glise, si je t'attrape &agrave; venir ici tes mal&eacute;fices!</p>
+<p>Un &eacute;clat de rire, frais comme une haleine de la nuit, monta du sentier.
+ Puis, il y eut une course l&eacute;g&egrave;re, un murmure de robe coulant sur
+ l'herbe, pareil &agrave; un fr&ocirc;lement de couleuvre. L'abb&eacute; Mouret,
+ debout devant la fen&ecirc;tre, suivait au loin une tache blonde glissant entre
+ les bois de pins, ainsi qu'un reflet de lune. Les souffles qui lui arrivaient
+ de la campagne, avaient ce puissant parfum de verdure, cette odeur de fleurs
+ sauvages qu'Albine secouait de ses bras nus, de sa taille libre, de ses cheveux
+ d&eacute;nou&eacute;s.</p>
+<p>- Une damn&eacute;e, une fille de perdition! gronda sourdement Fr&egrave;re
+ Archangias, en se remettant &agrave; table.</p>
+<p>Il mangea gloutonnement son lard, avalant des pommes de terre enti&egrave;res
+ en guise de pain. Jamais la Teuse ne put d&eacute;cider D&eacute;sir&eacute;e
+ &agrave; finir de d&icirc;ner. La grande enfant restait en extase devant le
+ nid de merles, questionnant, demandant ce que &ccedil;a mangeait, si &ccedil;a
+ faisait des oeufs, &agrave; quoi on reconnaissait les coqs, chez ces b&ecirc;tes-l&agrave;.</p>
+<p>Mais la vieille servante eut comme un soup&ccedil;on. Elle se posa sur sa bonne
+ jambe, regardant le jeune cur&eacute; dans les yeux.</p>
+<p>- Vous connaissez donc les gens du Paradou? dit-elle.</p>
+<p>Alors, simplement, il dit la v&eacute;rit&eacute;, il raconta la visite qu'il
+ avait faite au vieux Jeanbernat. La Teuse &eacute;changeait des regards scandalis&eacute;s
+ avec Fr&egrave;re Archangias. Elle ne r&eacute;pondit d'abord rien. Elle tournait
+ autour de la table, boitant furieusement, donnant des coups de talon &agrave;
+ fendre le plancher.</p>
+<p>- Vous auriez bien pu me parler de ces gens, depuis trois mois, finit par dire
+ le pr&ecirc;tre. J'aurais su au moins chez qui je me pr&eacute;sentais.</p>
+<p>La Teuse s'arr&ecirc;ta net, les jambes comme cass&eacute;es.</p>
+<p>- Ne mentez pas, monsieur le cur&eacute;, b&eacute;gaya-t-elle; ne mentez pas,
+ &ccedil;a augmenterait encore votre p&eacute;ch&eacute;... Comment osez-vous
+ dire que je ne vous ai pas parl&eacute; du Philosophe, de ce pa&iuml;en qui
+ est le scandale de toute la contr&eacute;e! La v&eacute;rit&eacute; est que
+ vous ne m'&eacute;coutez jamais, quand je cause. &Ccedil;a vous entre par une
+ oreille, &ccedil;a sort par l'autre... Ah! si vous m'&eacute;coutiez, vous vous
+ &eacute;viteriez bien des regrets!</p>
+<p>- Je vous ai dit aussi un mot de ces abominations, affirma le Fr&egrave;re.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret eut un l&eacute;ger haussement d'&eacute;paules.</p>
+<p>- Enfin, je ne me suis plus souvenu, reprit-il. C'est au Paradou seulement
+ que j'ai cru me rappeler certaines histoires... D'ailleurs, je me serais rendu
+ quand m&ecirc;me aupr&egrave;s de ce malheureux, que je croyais en danger de
+ mort.</p>
+<p>Fr&egrave;re Archangias, la bouche pleine, donna un violent coup de couteau
+ sur la table, criant:</p>
+<p>- Jeanbernat est un chien. Il doit crever comme un chien.</p>
+<p>Puis, voyant le pr&ecirc;tre protester de la t&ecirc;te, lui coupant la parole:</p>
+<p>- Non, non, il n'y a pas de Dieu pour lui, pas de p&eacute;nitence, pas de
+ mis&eacute;ricorde... Il vaudrait mieux jeter l'hostie aux cochons que de la
+ porter &agrave; ce gredin.</p>
+<p>Il reprit des pommes de terre, les coudes sur la table, le menton dans son
+ assiette, m&acirc;chant d'une fa&ccedil;on furibonde. La Teuse, les l&egrave;vres
+ pinc&eacute;es, toute blanche de col&egrave;re, se contenta de dire s&egrave;chement:</p>
+<p>- Laissez, monsieur le cur&eacute; n'en veut faire qu'&agrave; sa t&ecirc;te,
+ monsieur le cur&eacute; a des secrets pour nous, maintenant.</p>
+<p>Un gros silence r&eacute;gna. Pendant un instant, on n'entendit que le bruit
+ des m&acirc;choires du Fr&egrave;re, accompagn&eacute; de l'&eacute;trange ronflement
+ de son gosier. D&eacute;sir&eacute;e, entourant de ses bras nus le nid de merles
+ rest&eacute; sur son assiette, la face pench&eacute;e, souriant aux petits,
+ leur parlait longuement, tout bas, dans un gazouillis &agrave; elle, qu'ils
+ semblaient comprendre.</p>
+<p>- On dit ce qu'on fait, quand on n'a rien &agrave; cacher! cria brusquement
+ la Teuse.</p>
+<p>Et le silence recommen&ccedil;a. Ce qui exasp&eacute;rait la vieille servante,
+ c'&eacute;tait le myst&egrave;re que le pr&ecirc;tre semblait lui avoir fait
+ de sa visite au Paradou. Elle se regardait comme une femme indignement tromp&eacute;e.
+ Sa curiosit&eacute; saignait. Elle se promena autour de la table, ne regardant
+ pas l'abb&eacute;, ne s'adressant &agrave; personne, se soulageant toute seule.</p>
+<p>- Pardi, voil&agrave; pourquoi on mange si tard!... On s'en va sans rien dire
+ courir la pretentaine, jusqu'&agrave; des deux heures de l'apr&egrave;s-midi.
+ On entre dans des maisons si mal fam&eacute;es, qu'on n'ose pas m&ecirc;me ensuite
+ raconter ce qu'on a fait. Alors, on ment, on trahit tout le monde...</p>
+<p>- Mais, interrompit doucement l'abb&eacute; Mouret, qui s'effor&ccedil;ait
+ de manger, pour ne pas f&acirc;cher la Teuse davantage, personne ne m'a demand&eacute;
+ si j'&eacute;tais all&eacute; au Paradou, je n'ai pas eu &agrave; mentir.</p>
+<p>La Teuse continua, comme si elle n'avait pas entendu:</p>
+<p>- On ab&icirc;me sa soutane dans la poussi&egrave;re, on revient fait comme
+ un voleur. Et, si une bonne personne s'int&eacute;ressant &agrave; vous, vous
+ questionne pour votre bien, on la bouscule, on la traite en femme de rien qui
+ n'a pas votre confiance. On se cache comme un sournois, on pr&eacute;f&eacute;rait
+ crever que de laisser &eacute;chapper un mot, on n'a pas m&ecirc;me l'attention
+ d'&eacute;gayer son chez soi en disant ce qu'on a vu.</p>
+<p>Elle se tourna vers le pr&ecirc;tre, le regarda en face.</p>
+<p>- Oui, c'est pour vous, tout &ccedil;&agrave;... Vous &ecirc;tes un cachottier,
+ vous &ecirc;tes un m&eacute;chant homme!</p>
+<p>Et elle se mit &agrave; pleurer. Il fallut que l'abb&eacute; la consol&acirc;t.</p>
+<p>- Monsieur Caffin me disait tout, cria-t-elle encore.</p>
+<p>Mais elle se calmait. Fr&egrave;re Archangias achevait un gros morceau de fromage,
+ sans para&icirc;tre le moins du monde d&eacute;rang&eacute; par cette sc&egrave;ne.
+ Selon lui, l'abb&eacute; Mouret avait besoin d'&ecirc;tre men&eacute; droit;
+ la Teuse faisait bien de lui faire sentir la bride. Il vida un dernier verre
+ de piquette, se renversa sur sa chaise, dig&eacute;rant.</p>
+<p>- Enfin, demanda la vieille servante, qu'est-ce que vous avez vu, au Paradou?
+ Racontez-nous, au moins.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret, souriant, dit en peu de mots la singuli&egrave;re fa&ccedil;on
+ dont Jeanbernat l'avait re&ccedil;u. La Teuse, qui l'accablait de questions,
+ poussait des exclamations indign&eacute;es. Fr&egrave;re Archangias serra les
+ poings, les brandit en avant.</p>
+<p>- Que le ciel l'&eacute;crase! dit-il; qu'il les br&ucirc;le, lui et sa sorci&egrave;re!</p>
+<p>Alors, l'abb&eacute;, &agrave; son tour, t&acirc;cha d'avoir de nouveaux d&eacute;tails
+ sur les gens du Paradou. Il &eacute;coutait avec une attention profonde le Fr&egrave;re
+ qui racontait des faits monstrueux.</p>
+<p>- Oui, cette diablesse est venue un matin s'asseoir &agrave; l'&eacute;cole.
+ Il y a longtemps, elle pouvait avoir dix ans. Moi, je la laissai faire; je pensai
+ que son oncle l'envoyait pour sa premi&egrave;re communion. Pendant deux mois,
+ elle a r&eacute;volutionn&eacute; la classe.</p>
+<p>Elle s'&eacute;tait fait adorer, la coquine! Elle savait des jeux, elle inventait
+ des falbalas avec des feuilles d'arbre et des bouts de chiffon. Et intelligente,
+ avec cela, comme toutes ces filles de l'enfer! Elle &eacute;tait la plus forte
+ sur le cat&eacute;chisme... Voil&agrave; qu'un matin, le vieux tombe au beau
+ milieu des le&ccedil;ons. Il parlait de casser tout, il criait que les pr&ecirc;tres
+ lui avaient pris l'enfant. Le garde champ&ecirc;tre a d&ucirc; venir pour le
+ flanquer &agrave; la porte. La petite s'&eacute;tait sauv&eacute;e. Je la voyais,
+ par la fen&ecirc;tre, dans un champ, en face, rire de la fureur de son oncle...
+ Elle venait d'elle-m&ecirc;me &agrave; l'&eacute;cole, depuis deux mois, sans
+ qu'il s'en dout&acirc;t. Histoire de faire battre les montagnes.</p>
+<p>- Jamais elle n'a fait sa premi&egrave;re communion, dit la Teuse, &agrave;
+ demi-voix, avec un l&eacute;ger frisson.</p>
+<p>- Non, jamais, reprit Fr&egrave;re Archangias. Elle doit avoir seize ans. Elle
+ grandit comme une b&ecirc;te. Je l'ai vue courir &agrave; quatre pattes, dans
+ un fourr&eacute;, du c&ocirc;t&eacute; de la Palud.</p>
+<p>- A quatre pattes, murmura la servante, qui se tourna vers la fen&ecirc;tre,
+ prise d'inqui&eacute;tude.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret voulut &eacute;mettre un doute; mais le Fr&egrave;re s'emporta.</p>
+<p>- Oui, &agrave; quatre pattes! Et elle sautait comme un chat sauvage, les jupes
+ trouss&eacute;es, montrant ses cuisses. J'aurais eu un fusil que j'aurais pu
+ l'abattre. On tue des b&ecirc;tes qui sont plus agr&eacute;ables &agrave; Dieu...
+ Et, d'ailleurs, on sait bien qu'elle vient miauler toutes les nuits autour des
+ Artaud. Elle a des miaulements de gueuse en chaleur. Si jamais un homme lui
+ tombait dans les griffes, &agrave; celle-l&agrave;, elle ne lui laisserait certainement
+ pas un morceau de peau sur les os.</p>
+<p>Et toute sa haine de la femme parut. Il &eacute;branla la table d'un coup de
+ poing, il cria ses injures accoutum&eacute;es:</p>
+<p>- Elles ont le diable dans le corps. Elles puent le diable; elles le puent
+ aux jambes, aux bras, au ventre, partout... C'est ce qui ensorcelle les imb&eacute;ciles.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre approuva de la t&ecirc;te. La violence de Fr&egrave;re Archangias,
+ la tyrannie bavarde de la Teuse, &eacute;taient comme des coups de lani&egrave;res,
+ dont il go&ucirc;tait souvent le cinglement sur ses &eacute;paules. Il avait
+ une joie pieuse &agrave; s'enfoncer dans la bassesse, entre ces mains pleines
+ de grossi&egrave;ret&eacute;s populaci&egrave;res. La paix du ciel lui semblait
+ au bout de ce m&eacute;pris du monde, de cet encanaillement de tout son &ecirc;tre.
+ C'&eacute;tait une injure qu'il se r&eacute;jouissait de faire &agrave; son
+ corps, un ruisseau dans lequel il se plaisait &agrave; tra&icirc;ner sa nature
+ tendre.</p>
+<p>- Il n'y a qu'ordure, murmura-t-il, en pliant sa serviette.</p>
+<p>La Teuse desservait la table. Elle voulut enlever l'assiette, o&ugrave; D&eacute;sir&eacute;e
+ avait pos&eacute; le nid de merles.</p>
+<p>- Vous n'allez pas coucher l&agrave;, mademoiselle, dit-elle. Laissez donc
+ ces vilaines b&ecirc;tes.</p>
+<p>Mais D&eacute;sir&eacute;e d&eacute;fendit l'assiette. Elle couvrait le nid
+ de ses bras nus, ne riant plus, s'irritant d'&ecirc;tre d&eacute;rang&eacute;e.</p>
+<p>- J'esp&egrave;re qu'on ne va pas garder ces oiseaux, s'&eacute;cria Fr&egrave;re
+ Archangias. &Ccedil;a porterait malheur... Il faut leur tordre le cou.</p>
+<p>Et il avan&ccedil;ait d&eacute;j&agrave; ses grosses mains. La jeune fille
+ se leva, recula, fr&eacute;missante, serrant le nid contre sa poitrine. Elle
+ regardait le Fr&egrave;re fixement, les l&egrave;vres gonfl&eacute;es, d'un
+ air de louve pr&ecirc;te &agrave; mordre.</p>
+<p>- Ne touchez pas les petits, b&eacute;gaya-t-elle. Vous &ecirc;tes laid!</p>
+<p>Elle accentua ce mot avec un si &eacute;trange m&eacute;pris, que l'abb&eacute;
+ Mouret tressaillit, comme si la laideur du Fr&egrave;re l'e&ucirc;t frapp&eacute;
+ pour la premi&egrave;re fois. Celui-ci s'&eacute;tait content&eacute; de grogner.
+ Il avait une haine sourde contre D&eacute;sir&eacute;e, dont la belle pouss&eacute;e
+ animale l'offensait.</p>
+<p>Lorsqu'elle fut sortie, &agrave; reculons, sans le quitter des yeux, il haussa
+ les &eacute;paules, en m&acirc;chant entre les dents une obsc&eacute;nit&eacute;
+ que personne n'entendit.</p>
+<p>-Il vaut mieux qu'elle aille se coucher, dit la Teuse. Elle nous ennuierait,
+ tout &agrave; l'heure, &agrave; l'&eacute;glise.</p>
+<p>- Est-ce qu'on est venu? demanda l'abb&eacute; Mouret.</p>
+<p>- Il y a beau temps que les filles sont l&agrave; dehors, avec des brass&eacute;es
+ de feuillages... Je vais allumer les lampes. On pourra commencer quand vous
+ voudrez.</p>
+<p>Quelques secondes apr&egrave;s, on l'entendit jurer dans la sacristie, parce
+ que les allumettes &eacute;taient mouill&eacute;es. Fr&egrave;re Archangias,
+ rest&eacute; seul avec le pr&ecirc;tre, demanda d'une voix maussade:</p>
+<p>- C'est pour le Mois de Marie?</p>
+<p>- Oui, r&eacute;pondit l'abb&eacute; Mouret. Ces jours derniers, les filles
+ du pays, qui avaient de gros travaux, n'ont pu venir, selon l'usage, orner la
+ chapelle de la Vierge. La c&eacute;r&eacute;monie a &eacute;t&eacute; remise
+ &agrave; ce soir.</p>
+<p>- Un joli usage, marmotta le Fr&egrave;re. Quand je les vois d&eacute;poser
+ chacune leurs rameaux, j'ai envie de les jeter par terre, pour qu'elles confessent
+ au moins leurs vilenies, avant de toucher &agrave; l'autel... C'est une honte
+ de souffrir que des femmes prom&egrave;nent leurs robes si pr&egrave;s des saintes
+ reliques.</p>
+<p>L'abb&eacute; s'excusa du geste. Il n'&eacute;tait aux Artaud que depuis peu,
+ il devait ob&eacute;ir aux coutumes.</p>
+<p>- Quand vous voudrez, monsieur le cur&eacute;? cria la Teuse.</p>
+<p>Mais Fr&egrave;re Archangias le retint un instant encore.</p>
+<p>- Je m'en vais, reprit-il. La religion n'est pas une fille, pour qu'on la mette
+ dans les fleurs et dans les dentelles.</p>
+<p>Il marchait lentement vers la porte. Il s'arr&ecirc;ta de nouveau, levant un
+ de ses doigts velus, ajoutant:</p>
+<p>- M&eacute;fiez-vous de votre d&eacute;votion &agrave; la Vierge.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XIII.</h3>
+<p>Dans l'&eacute;glise, l'abb&eacute; Mouret trouva une dizaine de grandes filles,
+ tenant des branches d'olivier, de laurier, de romarin. Les fleurs de jardin
+ ne poussant gu&egrave;re sur les roches des Artaud, l'usage &eacute;tait de
+ parer l'autel de la Vierge d'une verdure r&eacute;sistante qui durait tout le
+ mois de mai. La Teuse ajoutait des girofl&eacute;es de muraille, dont les queues
+ trempaient dans de vieilles carafes.</p>
+<p>- Voulez-vous me laisser faire, monsieur le cur&eacute;? demanda-t-elle. Vous
+ n'avez pas l'habitude... Tenez, mettez-vous l&agrave;, devant l'autel. Vous
+ me direz si la d&eacute;coration vous pla&icirc;t.</p>
+<p>Il consentit, et ce fut elle qui dirigea r&eacute;ellement la c&eacute;r&eacute;monie.
+ Elle &eacute;tait mont&eacute;e sur un escabeau; elle rudoyait les grandes filles
+ qui s'approchaient tour &agrave; tour, avec leurs feuillages.</p>
+<p>- Pas si vite, donc! Vous me laisserez bien le temps d'attacher les branches.
+ Il ne faut pas que tous ces fagots tombent sur la t&ecirc;te de monsieur le
+ cur&eacute;... Eh bien! Babet, c'est ton tour. Quand tu me regarderas, avec
+ tes gros yeux! Il est joli, ton romarin! il est jaune comme un chardon. Toutes
+ les bourriques du pays ont donc piss&eacute; dessus!... A toi, la Rousse. Ah!
+ voil&agrave; un beau laurier, au moins! Tu as pris &ccedil;a dans ton champ
+ de la Croix-Verte.</p>
+<p>Les grandes filles posaient leurs rameaux sur l'autel, qu'elles baisaient.
+ Elles restaient un instant contre la nappe, passant les branches &agrave; la
+ Teuse, oubliant l'air sournoisement recueilli qu'elles avaient pris pour monter
+ le degr&eacute;; elles finissaient par rire, elles butaient des genoux, ployaient
+ les hanches au bord de la table, enfon&ccedil;aient la gorge en plein dans le
+ tabernacle. Et, au-dessus d'elles, la grande Vierge de pl&acirc;tre dor&eacute;
+ inclinait sa face peinte, souriait de ses l&egrave;vres roses au petit J&eacute;sus
+ tout nu qu'elle portait sur son bras gauche.</p>
+<p>- C'est &ccedil;a, Lisa! cria la Teuse, assieds-toi sur l'autel, pendant que
+ tu y es! Veux-tu bien baisser tes jupes! Est-ce qu'on montre ses jambes comme
+ &ccedil;a!... Qu'une de vous s'avise de se vautrer! je lui envoie ses branches
+ &agrave; travers la figure... Vous ne pouvez donc pas me passer cela tranquillement!</p>
+<p>Et se tournant:</p>
+<p>- Est-ce &agrave; votre go&ucirc;t, monsieur le cur&eacute;? Trouvez-vous que
+ &ccedil;a aille?</p>
+<p>Elle &eacute;tablissait, derri&egrave;re la Vierge, une niche de verdure, avec
+ des bouts de feuillage qui d&eacute;passaient, formant berceau, retombant en
+ fa&ccedil;on de palmes. Le pr&ecirc;tre approuvait d'un mot, hasardait une observation.</p>
+<p>- Je crois, murmura-t-il, qu'il faudrait un bouquet de feuilles plus tendres,
+ en haut.</p>
+<p>- Sans doute, gronda la Teuse. Elles ne m'apportent que du laurier et du romarin...
+ Quelle est celle qui a de l'olivier? Pas une, allez! Elles ont peur de perdre
+ quatre olives, ces pa&iuml;ennes-l&agrave;.</p>
+<p>Mais Catherine monta le degr&eacute;, avec une &eacute;norme branche d'olivier,
+ sous laquelle elle disparaissait.</p>
+<p>- Ah! tu en as, toi, gamine, reprit la vieille servante.</p>
+<p>- Pardi, dit une voix, elle l'a vol&eacute;. J'ai vu Vincent qui cassait la
+ branche, pendant qu'elle faisait le guet.</p>
+<p>Catherine, furieuse, jura que ce n'&eacute;tait pas vrai. Elle s'&eacute;tait
+ tourn&eacute;e, sans l&acirc;cher sa branche, d&eacute;gageant sa t&ecirc;te
+ brune du buisson qu'elle portait; elle mentait avec un aplomb extraordinaire,
+ inventait une longue histoire pour prouver que l'olivier &eacute;tait bien &agrave;
+ elle.</p>
+<p>- Et puis, conclut-elle, tous les arbres appartiennent &agrave; la sainte Vierge.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret voulut intervenir. Mais la Teuse demanda si on se moquait
+ d'elle, &agrave; lui laisser si longtemps les bras en l'air. Et elle attacha
+ solidement la branche d'olivier, pendant que Catherine, grimp&eacute;e sur l'escabeau,
+ derri&egrave;re son dos, contre-faisait la fa&ccedil;on p&eacute;nible dont
+ elle tournait sa taille &eacute;norme, &agrave; l'aide de sa bonne jambe; ce
+ qui fit sourire le pr&ecirc;tre lui-m&ecirc;me.</p>
+<p>- L&agrave;, dit la Teuse, en descendant aupr&egrave;s de celui-ci, pour donner
+ un coup d'oeil &agrave; son oeuvre; voil&agrave; le haut termin&eacute;... Maintenant,
+ nous allons mettre des touffes entre les chandeliers, &agrave; moins que vous
+ ne pr&eacute;f&eacute;riez une guirlande qui courrait le long des gradins.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre se d&eacute;cida pour de grosses touffes.</p>
+<p>- Allons, avancez, reprit la servante, mont&eacute;e de nouveau sur l'escabeau.
+ Il ne faut pas coucher ici... Veux-tu bien baiser l'autel, Miette? Est-ce que
+ tu t'imagines &ecirc;tre dans ton &eacute;curie?... Monsieur le cur&eacute;,
+ voyez donc ce qu'elles font, l&agrave;-bas? Je les entends qui rient comme des
+ crev&eacute;es.</p>
+<p>On &eacute;leva une des deux lampes, on &eacute;claira le bout noir de l'&eacute;glise.
+ Sous la tribune, trois grandes filles jouaient &agrave; se pousser; une d'elles
+ &eacute;tait tomb&eacute;e la t&ecirc;te dans le b&eacute;nitier, ce qui faisait
+ tant rire les autres, qu'elles se laissaient aller par terre pour rire &agrave;
+ leur aise. Elles revinrent, regardant le cur&eacute; en dessous, l'air heureux
+ d'&ecirc;tre grond&eacute;es, avec leurs mains ballantes qui leur tapaient sur
+ les cuisses.</p>
+<p>Mais ce qui f&acirc;cha surtout la Teuse, ce fut d'apercevoir brusquement la
+ Rosalie montant &agrave; l'autel comme les autres, avec son fagot.</p>
+<p>- Veux-tu bien descendre! lui cria-t-elle. Ce n'est pas l'aplomb qui te manque,
+ ma fille!... Voyons, plus vite, emporte-moi ton paquet.</p>
+<p>- Tiens, pourquoi donc? dit hardiment Rosalie. On ne m'accusera peut-&ecirc;tre
+ pas de l'avoir vol&eacute;.</p>
+<p>Les grandes filles se rapprochaient, faisant les b&ecirc;tes, &eacute;changeant
+ des coups d'oeil luisants.</p>
+<p>- Va-t'en, r&eacute;p&eacute;tait la Teuse; ta place n'est pas ici, entends-tu!</p>
+<p>Puis, perdant son peu de patience, brutalement, elle l&acirc;cha un mot tr&egrave;s
+ gros, qui fit courir un rire d'aise parmi les paysannes.</p>
+<p>- Apr&egrave;s? dit Rosalie. Est-ce que vous savez ce que font les autres?
+ Vous n'&ecirc;tes pas all&eacute;e y voir, n'est-ce pas?</p>
+<p>Et elle crut devoir &eacute;clater en sanglots. Elle jeta ses rameaux, elle
+ se laissa emmener &agrave; quelques pas par l'abb&eacute; Mouret, qui lui parlait
+ tr&egrave;s s&eacute;v&egrave;rement. Il avait tent&eacute; de faire taire la
+ Teuse, il commen&ccedil;ait &agrave; &ecirc;tre g&ecirc;n&eacute; au milieu
+ de ces grandes filles &eacute;hont&eacute;es, emplissant l'&eacute;glise, avec
+ leurs brass&eacute;es de verdure. Elles se poussaient jusqu'au degr&eacute;
+ de l'autel, l'entouraient d'un coin de for&ecirc;t vivante, lui apportaient
+ le parfum rude des bois odorants, comme un souffle mont&eacute; de leurs membres
+ de fortes travailleuses.</p>
+<p>- D&eacute;p&ecirc;chons, d&eacute;p&ecirc;chons, dit-il en tapant l&eacute;g&egrave;rement
+ dans les mains.</p>
+<p>- Pardi! j'aimerais mieux &ecirc;tre dans mon lit, murmura la Teuse; si vous
+ croyez que c'est commode d'attacher tous ces bouts de bois!</p>
+<p>Cependant, elle avait fini par nouer entre les chandeliers de hauts panaches
+ de feuillage. Elle plia l'escabeau, que Catherine alla porter derri&egrave;re
+ le ma&icirc;tre-autel. Elle n'eut plus qu'&agrave; planter des massifs, aux
+ deux c&ocirc;t&eacute;s de la table. Les derni&egrave;res bottes de verdure
+ suffirent &agrave; ce bout de parterre; m&ecirc;me il resta des rameaux, dont
+ les filles jonch&egrave;rent le sol, jusqu'&agrave; la balustrade de bois. L'autel
+ de la Vierge &eacute;tait un bosquet, un enfoncement de taillis, avec une pelouse
+ verte, sur le devant.</p>
+<p>La Teuse consentit alors &agrave; laisser la place &agrave; l'abb&eacute; Mouret.
+ Celui-ci monta &agrave; l'autel, tapa de nouveau l&eacute;g&egrave;rement dans
+ ses mains.</p>
+<p>- Mesdemoiselles, dit-il, nous continuerons demain les exercices du Mois de
+ Marie. Celles qui ne pourront venir, devront tout au moins dire leur chapelet
+ chez elles.</p>
+<p>Il s'agenouilla, tandis que les paysannes, avec un grand bruit de jupes, se
+ mettaient par terre, s'asseyant sur leurs talons. Elles suivirent son oraison
+ d'un marmottement confus, o&ugrave; per&ccedil;aient des rires. Une d'elles,
+ se sentant pinc&eacute;e par derri&egrave;re, laissa &eacute;chapper un cri,
+ qu'elle t&acirc;cha d'&eacute;touffer dans un acc&egrave;s de toux; ce qui &eacute;gaya
+ tellement les autres, qu'elles rest&egrave;rent un instant &agrave; se tordre,
+ apr&egrave;s avoir dit <i>Amen</i>, le nez sur les dalles, sans pouvoir se
+ relever.</p>
+<p>La Teuse renvoya ces effront&eacute;es, pendant que le pr&ecirc;tre, qui s'&eacute;tait
+ sign&eacute;, demeurait absorb&eacute; devant l'autel, comme n'entendant plus
+ ce qui se passait derri&egrave;re lui.</p>
+<p>- Allons, d&eacute;guerpissez, maintenant, murmurait-elle. Vous &ecirc;tes
+ un tas de propres &agrave; rien, qui ne savez m&ecirc;me pas respecter le bon
+ Dieu... C'est une honte, &ccedil;a ne s'est jamais vu, des filles qui se roulent
+ par terre dans une &eacute;glise, comme des b&ecirc;tes dans un pr&eacute;...
+ Qu'est-ce que tu fais l&agrave;-bas, la Rousse? Si je t'en vois pincer une,
+ tu auras affaire &agrave; moi! Oui, oui, tirez-moi la langue, je dirai tout
+ &agrave; monsieur le cur&eacute;. Dehors, dehors, coquines!</p>
+<p>Elle les refoulait lentement vers la porte, galopant autour d'elles, boitant
+ d'une fa&ccedil;on furibonde. Elle avait r&eacute;ussi &agrave; les faire sortir
+ jusqu'&agrave; la derni&egrave;re, lorsqu'elle aper&ccedil;ut Catherine tranquillement
+ install&eacute;e dans le confessionnal avec Vincent; ils mangeaient quelque
+ chose, d'un air ravi. Elle les chassa. Et comme elle allongeait le cou hors
+ de l'&eacute;glise, avant de fermer la porte, elle vit la Rosalie se pendre
+ aux &eacute;paules du grand Fortun&eacute; qui l'attendait; tous deux se perdirent
+ dans le noir, du c&ocirc;t&eacute; du cimeti&egrave;re, avec un bruit affaibli
+ de baisers.</p>
+<p>- Et &ccedil;a pr&eacute;sente &agrave; l'autel de la Vierge! b&eacute;gaya-t-elle,
+ en poussant les verrous. Les autres ne valent pas mieux, je le sais bien. Toutes
+ des gourgandines qui sont venues ce soir, avec leurs fagots, histoire de rire
+ et de se faire embrasser par les gar&ccedil;ons, &agrave; la sortie! Demain,
+ pas une ne se d&eacute;rangera; monsieur le cur&eacute; pourra bien dire ses
+ <i>Ave</i> tout seul... On n'apercevra plus que les gueuses qui auront des
+ rendez-vous.</p>
+<p>Elle bousculait les chaises, les remettait en place, regardait si rien de suspect
+ ne tra&icirc;nait, avant de monter se coucher. Elle ramassa dans le confessionnal
+ une poign&eacute;e de pelures de pomme, qu'elle jeta derri&egrave;re le ma&icirc;tre-autel.
+ Elle trouva &eacute;galement un bout de ruban arrach&eacute; de quelque bonnet,
+ avec une m&egrave;che de cheveux noirs, dont elle fit un petit paquet, pour
+ ouvrir une enqu&ecirc;te.</p>
+<p>A cela pr&egrave;s, l'&eacute;glise lui parut en bon ordre. La veilleuse avait
+ de l'huile pour la nuit, les dalles du choeur pouvaient aller jusqu'au samedi
+ sans &ecirc;tre lav&eacute;es.</p>
+<p>- Il est pr&egrave;s de dix heures, monsieur le cur&eacute;, dit-elle en s'approchant
+ du pr&ecirc;tre toujours agenouill&eacute;. Vous feriez bien de monter.</p>
+<p>Il ne r&eacute;pondit pas, il se contenta d'incliner doucement la t&ecirc;te.</p>
+<p>- Bon, je sais ce que &ccedil;a veut dire, continua la Teuse. Dans une heure,
+ il sera encore l&agrave;, sur la pierre, &agrave; se donner des coliques...
+ Je m'en vais, parce que je l'ennuie. N'importe, &ccedil;a na gu&egrave;re de
+ bon sens: d&eacute;jeuner quand les autres d&icirc;nent, se coucher &agrave;
+ l'heure o&ugrave; les poules se l&egrave;vent!... Je vous ennuie, n'est-ce pas?
+ monsieur le cur&eacute;. Bonsoir. Vous n'&ecirc;tes gu&egrave;re raisonnable,
+ allez!</p>
+<p>Elle se d&eacute;cidait &agrave; partir; mais elle revint &eacute;teindre une
+ des deux lampes, en murmurant que de prier si tard &quot;c'&eacute;tait la mort
+ &agrave; l'huile&quot;. Enfin, elle s'en alla, apr&egrave;s avoir essuy&eacute;
+ de sa manche la nappe du ma&icirc;tre-autel, qui lui parut grise de poussi&egrave;re.
+ L'abb&eacute; Mouret, les yeux lev&eacute;s, les bras serr&eacute;s contre la
+ poitrine, &eacute;tait seul.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XIV.</h3>
+<p>
+ &Eacute;clair&eacute;e d'une seule lampe br&ucirc;lant sur l'autel de la Vierge,
+ au milieu des verdures, l'&eacute;glise s'emplissait, aux deux bouts, de grandes
+ ombres flottantes. La chaire jetait un pan de t&eacute;n&egrave;bre jusqu'aux
+ solives du plafond. Le confessionnal faisait une masse noire, d&eacute;coupant
+ sous la tribune le profil &eacute;trange d'une gu&eacute;rite crev&eacute;e.
+ Toute la lumi&egrave;re, adoucie, comme verdie par les feuillages, dormait sur
+ la grande Vierge dor&eacute;e, qui semblait descendre d'un air royal, port&eacute;e
+ par le nuage o&ugrave; se jouaient des t&ecirc;tes d'anges ail&eacute;es. On
+ e&ucirc;t dit, &agrave; voir la lampe ronde luire au milieu des branches, une
+ lune p&acirc;le se levant au bord d'un bois, &eacute;clairant quelque souveraine
+ apparition, une princesse du ciel, couronn&eacute;e d'or, v&ecirc;tue d'or,
+ qui aurait promen&eacute; la nudit&eacute; de son divin enfant au fond du myst&egrave;re
+ des all&eacute;es. Entre les feuilles, le long des hauts panaches, dans le large
+ berceau ogival, et jusque sur les rameaux jet&eacute;s &agrave; terre, des rayons
+ d'astres coulaient, assoupis, pareils &agrave; cette pluie laiteuse qui p&eacute;n&egrave;tre
+ les buissons, par les nuits claires. Des bruits vagues, des craquements venaient
+ des deux bouts sombres de l'&eacute;glise; la grande horloge, &agrave; gauche
+ du choeur, battait lentement, avec une haleine grosse de m&eacute;canique endormie.
+ Et la vision radieuse, la M&egrave;re aux minces bandeaux de cheveux ch&acirc;tains,
+ comme rassur&eacute;e par la paix nocturne de la nef, descendait davantage,
+ courbait &agrave; peine l'herbe des clairi&egrave;res, sous le vol l&eacute;ger
+ de son nuage.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret la regardait. C'&eacute;tait l'heure o&ugrave; il aimait
+ l'&eacute;glise. Il oubliait le Christ lamentable, le supplici&eacute; barbouill&eacute;
+ d'ocre et de laque, qui agonisait derri&egrave;re lui, &agrave; la chapelle
+ des Morts. Il n'avait plus la distraction de la clart&eacute; crue des fen&ecirc;tres,
+ des gaiet&eacute;s du matin entrant avec le soleil, de la vie du dehors, des
+ moineaux et des branches envahissant la nef par les carreaux cass&eacute;s.
+ A cette heure de nuit, la nature &eacute;tait morte, l'ombre tendait de cr&ecirc;pe
+ les murs blanchis, la fra&icirc;cheur lui mettait aux &eacute;paules un cilice
+ salutaire; il pouvait s'an&eacute;antir dans l'amour absolu, sans que le jeu
+ d'un rayon, la caresse d'un souffle ou d'un parfum, le battement d'une aile
+ d'insecte, v&icirc;nt le tirer de sa joie d'aimer. Sa messe du matin ne lui
+ avait jamais donn&eacute; les d&eacute;lices surhumains de ses pri&egrave;res
+ du soir.</p>
+<p>Les l&egrave;vres balbutiantes, l'abb&eacute; Mouret regardait la grande Vierge.
+ Il la voyait venir &agrave; lui, du fond de sa niche verte, dans une splendeur
+ croissante. Ce n'&eacute;tait plus un clair de lune roulant &agrave; la cime
+ des arbres. Elle lui semblait v&ecirc;tue de soleil, elle s'avan&ccedil;ait
+ majestueusement, glorieuse, colossale, si toute-puissante, qu'il &eacute;tait
+ tent&eacute;, par moments, de se jeter la face contre terre, pour &eacute;viter
+ le flamboiement de cette porte ouverte sur le ciel. Alors, dans cette adoration
+ de tout son &ecirc;tre, qui faisait expirer les paroles sur la bouche, il se
+ souvint du dernier mot de Fr&egrave;re Archangias, comme d'un blasph&egrave;me.
+ Souvent le Fr&egrave;re lui reprochait cette d&eacute;votion particuli&egrave;re
+ &agrave; la Vierge, qu'il disait &ecirc;tre un v&eacute;ritable vol fait &agrave;
+ la d&eacute;votion de Dieu. Selon lui, cela amollissait les &acirc;mes, enjuponnait
+ la religion, cr&eacute;ait toute une sensiblerie pieuse indigne des forts. Il
+ gardait rancune &agrave; la Vierge d'&ecirc;tre femme, d'&ecirc;tre belle, d'&ecirc;tre
+ m&egrave;re; il se tenait en garde contre elle, pris de la crainte sourde de
+ se sentir tent&eacute; par sa gr&acirc;ce, de succomber &agrave; sa douceur
+ de s&eacute;ductrice. &quot;Elle vous m&egrave;nera loin!&quot; avait-il cri&eacute;
+ un jour au jeune pr&ecirc;tre, voyant en elle un commencement de passion humaine,
+ une pente aux d&eacute;lices des beaux cheveux ch&acirc;tains, des grands yeux
+ clairs, du myst&egrave;re des robes tombant du col &agrave; la pointe des pieds.
+ C'&eacute;tait la r&eacute;volte d'un saint, qui s&eacute;parait violemment
+ la M&egrave;re du Fils, en demandant comme celui-ci: &quot;Femme, qu'y a-t-il
+ de commun entre vous et moi?&quot; Mais l'abb&eacute; Mouret r&eacute;sistait,
+ se prosternait, t&acirc;chait d'oublier les rudesses du Fr&egrave;re. Il n'avait
+ plus que ce ravissement dans la puret&eacute; immacul&eacute;e de Marie, qui
+ le sortit de la bassesse o&ugrave; il cherchait &agrave; s'an&eacute;antir.
+ Lorsque, seul en face de la grande Vierge dor&eacute;e, il s'hallucinait jusqu'&agrave;
+ la voir se pencher pour lui donner ses bandeaux &agrave; baiser, il redevenait
+ tr&egrave;s jeune, tr&egrave;s bon, tr&egrave;s fort, tr&egrave;s juste, tout
+ envahi d'une vie de tendresse.</p>
+<p>La d&eacute;votion de l'abb&eacute; Mouret pour la Vierge datait de sa jeunesse.
+ Tout enfant, un peu sauvage, se r&eacute;fugiant dans les coins, il se plaisait
+ &agrave; penser qu'une belle dame le prot&eacute;geait, que deux yeux bleus,
+ tr&egrave;s doux,avec un sourire, le suivaient partout. Souvent, la nuit, ayant
+ senti un l&eacute;ger souffle lui passer sur les cheveux, il racontait que la
+ Vierge &eacute;tait venue l'embrasser. Il avait grandi sous cette caresse de
+ femme, dans cet air plein d'un fr&ocirc;lement de jupe divine. D&egrave;s sept
+ ans, il contentait ses besoins de tendresse, en d&eacute;pensant tous les sous
+ qu'on lui donnait &agrave; acheter des images de saintet&eacute;, qu'il cachait
+ jalousement, pour en jouir seul. Et jamais il n'&eacute;tait tent&eacute; par
+ les J&eacute;sus portant l'agneau, les Christ en croix, les Dieu le P&egrave;re
+ se penchant avec une grande barbe au bord d'une nu&eacute;e; il revenait toujours
+ aux tendres images de Marie, &agrave; son &eacute;troite bouche riante, &agrave;
+ ses fines mains tendues. Peu &agrave; peu, il les avait toutes collectionn&eacute;es:
+ Marie entre un lis et une quenouille, Marie portant l'enfant comme une grande
+ soeur, Marie couronn&eacute;e de roses, Marie couronn&eacute;e d'&eacute;toiles.
+ C'&eacute;tait pour lui une famille de belles jeunes filles, ayant une ressemblance
+ de gr&acirc;ce, le m&ecirc;me air de bont&eacute;, le m&ecirc;me visage suave,
+ si jeunes sous leurs voiles, que, malgr&eacute; leur nom de m&egrave;re de Dieu,
+ il n'avait point peur d'elles comme des grandes personnes. Elles lui semblaient
+ avoir son &acirc;ge, &ecirc;tre les petites filles qu'il aurait voulu rencontrer,
+ les petites filles du ciel avec lesquelles les petits gar&ccedil;ons morts &agrave;
+ sept ans doivent jouer &eacute;ternellement, dans un coin du paradis. Mais il
+ &eacute;tait grave d&eacute;j&agrave;; il garda, en grandissant, le secret de
+ son religieux amour, pris des pudeurs exquises de l'adolescence. Marie vieillissait
+ avec lui, toujours plus &acirc;g&eacute;e d'un ou deux ans, comme il convient
+ &agrave; une amie souveraine. Elle avait vingt ans, lorsqu'il en avait dix-huit.
+ Elle ne l'embrassait plus la nuit sur le front; elle se tenait &agrave; quelques
+ pas, les bras crois&eacute;s, dans son sourire chaste, adorablement douce. Lui,
+ ne la nommait plus que tout bas, &eacute;prouvant comme un &eacute;vanouissement
+ de son coeur, chaque fois que le nom ch&eacute;ri lui passait sur les l&egrave;vre,
+ dans ses pri&egrave;res. Il ne r&ecirc;vait plus des jeux enfantins, au fond
+ du jardin c&eacute;leste, mais une contemplation continue, en face de cette
+ figure blanche, si pure, &agrave; laquelle il n'aurait pas voulu toucher de
+ son souffle. Il cachait &agrave; sa m&egrave;re elle-m&ecirc;me qu'il l'aim&acirc;t
+ si fort.</p>
+<p>Puis, &agrave; quelques ann&eacute;es de l&agrave;, lorsqu'il fut au s&eacute;minaire,
+ cette belle tendresse pour Marie, si droite, si naturelle, eut de sourdes inqui&eacute;tudes.
+ Le culte de Marie &eacute;tait-il n&eacute;cessaire au salut? Ne volait-il pas
+ Dieu, en accordant &agrave; Marie une part de son amour, la plus grande part,
+ ses pens&eacute;es, son coeur, son tout? Questions troublantes, combat int&eacute;rieur
+ qui le passionnait, qui l'attachait davantage. Alors il s'enfon&ccedil;a dans
+ les subtilit&eacute;s de son affection. Il se donna des d&eacute;lices inouies
+ &agrave; discuter la l&eacute;gitimit&eacute; de ses sentiments. Les livres
+ de d&eacute;votion &agrave; la Vierge l'excus&egrave;rent, le ravirent, l'emplirent
+ de raisonnements, qu'il r&eacute;p&eacute;tait avec des recueillements de pri&egrave;re.
+ Ce fut l&agrave; qu'il apprit &agrave; &ecirc;tre l'esclave de J&eacute;sus
+ en Marie. Il allait &agrave; J&eacute;sus par Marie. Et il citait toutes sortes
+ de preuves, il distinguait, il tirait des cons&eacute;quences: Marie &agrave;
+ laquelle J&eacute;sus avait ob&eacute;i sur la terre, devait &ecirc;tre ob&eacute;i
+ par tous les hommes; Marie gardait sa puissance de m&egrave;re dans le ciel,
+ o&ugrave; elle &eacute;tait la grande dispensatrice des tr&eacute;sors de Dieu,
+ la seule qui p&ucirc;t l'implorer, la seule qui distribu&acirc;t les tr&ocirc;nes;
+ Marie, simple cr&eacute;ature aupr&egrave;s de Dieu, mais hauss&eacute;e jusqu'&agrave;
+ lui, devenait ainsi le lien humain du ciel &agrave; terre, l'interm&eacute;diaire
+ de toute gr&acirc;ce, de toute mis&eacute;ricorde; et la conclusion &eacute;tait
+ toujours qu'il fallait l'aimer par-dessus tout, en Dieu lui-m&ecirc;me. Puis,
+ c'&eacute;taient des curiosit&eacute;s th&eacute;ologiques plus ardues, le mariage
+ de l'&Eacute;poux c&eacute;leste, le Saint-Esprit scellant le vase d'&eacute;lection,
+ mettant la Vierge M&egrave;re dans un miracle &eacute;ternel, donnant sa puret&eacute;
+ inviolable &agrave; la d&eacute;votion des hommes; c'&eacute;tait la Vierge
+ victorieuse de toutes les h&eacute;r&eacute;sies, l'ennemie irr&eacute;conciliable
+ de Satan, l'&Egrave;ve nouvelle annonc&eacute;e comme devant &eacute;craser
+ la t&ecirc;te du serpent, la Porte auguste de la gr&acirc;ce, par laquelle le
+ Sauveur &eacute;tait entr&eacute; une premi&egrave;re fois, par laquelle il
+ entrerait de nouveau, au dernier jour, proph&eacute;tie vague, annonce d'un
+ r&ocirc;le plus large de Marie, qui laissait Serge sous le r&ecirc;ve de quelque
+ &eacute;panouissement immense d'amour. Cette venue de la femme dans le ciel
+ jaloux et cruel de l'Ancien Testament, cette figure de blancheur, mise au pied
+ de la Trinit&eacute; redoutable, &eacute;tait pour lui la gr&acirc;ce m&ecirc;me
+ de la religion, ce qui le consolait de l'&eacute;pouvante de la foi, son refuge
+ d'homme perdu au milieu des myst&egrave;res du dogme. Et quand il se fut prouv&eacute;,
+ points par points, longuement, qu'elle &eacute;tait le chemin de J&eacute;sus,
+ ais&eacute;, court, parfait, assur&eacute;, il se livra de nouveau &agrave;
+ elle, tout entier, sans remords; il s'&eacute;tudia &agrave; &ecirc;tre son
+ vrai d&eacute;vot, mourant &agrave; lui-m&ecirc;me, s'ab&icirc;mant dans la
+ soumission.</p>
+<p>Heure de volupt&eacute; divine. Les livres de d&eacute;votion &agrave; la Vierge
+ br&ucirc;laient entre ses mains. Ils lui parlaient une langue d'amour qui fumait
+ comme un encens. Marie n'&eacute;tait plus l'adolescente voil&eacute;e de blanc,
+ les bras crois&eacute;s, debout &agrave; quelques pas de son chevet; elle arrivait
+ au milieu d'une splendeur, telle que Jean la vit, v&ecirc;tue de soleil, couronn&eacute;e
+ de douze &eacute;toiles, ayant la lune sous les pieds; elle l'embaumait de sa
+ bonne odeur, l'enflammait du d&eacute;sir du ciel, le ravissait jusque dans
+ la chaleur des astres flambant &agrave; son front. Il se jetait devant elle,
+ se criait son esclave; et rien n'&eacute;tait plus doux que ce mot d'esclave,
+ qu'il r&eacute;p&eacute;tait, qu'il go&ucirc;tait davantage, sur sa bouche balbutiante,
+ &agrave; mesure qu'il s'&eacute;crasait &agrave; ses pieds, pour &ecirc;tre
+ sa chose, son rien, la poussi&egrave;re effleur&eacute;e du vol de sa robe bleue.
+ Il disait avec David: &quot;Marie est faite pour moi.&quot; Il ajoutait avec
+ l'&eacute;vang&eacute;liste: &quot;Je l'ai prise par tout mon bien.&quot; Il
+ la nommait: &quot;Ma ch&egrave;re ma&icirc;tresse,&quot; manquant de mots, arrivant
+ &agrave; un babillage d'enfant et d'amant, n'ayant plus que le souffle entrecoup&eacute;
+ de sa passion. Elle &eacute;tait la Bienheureuse, la Reine du ciel c&eacute;l&eacute;br&eacute;e
+ par les neuf choeurs des Anges, la M&egrave;re de la belle dilection, le Tr&eacute;sor
+ du Seigneur. Les images vives s'&eacute;talaient, la comparaient &agrave; un
+ paradis terrestre, fait d'une terre vierge, avec des parterres de fleurs vertueuses,
+ des prairies vertes d'esp&eacute;rance, des tours imprenables de force, des
+ maisons charmantes de confiance. Elle &eacute;tait encore une fontaine que le
+ Saint-Esprit avait scell&eacute;e, un sanctuaire o&ugrave; la tr&egrave;s sainte
+ Trinit&eacute; se reposait, le tr&ocirc;ne de Dieu, la cit&eacute; de Dieu,
+ l'autel de Dieu, le temple de Dieu, le monde de Dieu. Et lui, se promenait dans
+ ce jardin, &agrave; l'ombre, au soleil, sous l'enchantement des verdures; lui,
+ soupirait apr&egrave;s l'eau de cette fontaine; lui, habitait le bel int&eacute;rieur
+ de Marie, s'y appuyant, s'y cachant, s'y perdant, sans r&eacute;serve, buvant
+ le lait d'amour infini qui tombait goutte &agrave; goutte de ce sein virginal.</p>
+<p>Chaque matin, d&egrave;s son lever, au s&eacute;minaire, il saluait Marie de
+ cent r&eacute;v&eacute;rences, le visage tourn&eacute; vers le pan de ciel qu'il
+ apercevait par sa fen&ecirc;tre; le soir, il prenait cong&eacute; d'elle, en
+ s'inclinant le m&ecirc;me nombre de fois, les yeux sur les &eacute;toiles. Souvent,
+ en face des nuits sereines, lorsque V&eacute;nus luisait toute blonde et r&ecirc;veuse
+ dans l'air ti&egrave;de, il s'oubliait, il laissait tomber de ses l&egrave;vres,
+ ainsi qu'un l&eacute;ger chant, <i>l'Ave maris stella</i>, l'hymne attendrie
+ qui lui d&eacute;roulait au loin des plages bleues, une mer douce, &agrave;
+ peine rid&eacute;e d'un frisson de caresse, &eacute;clair&eacute;e par une &eacute;toile
+ souriante, aussi grande qu'un soleil. Il r&eacute;citait encore le <i>Salve
+ Regina</i>, le <i>Regina coeli</i>, <i>l'O gloriosa Domina</i>, toutes
+ les pri&egrave;res, tous les cantiques. Il lisait l'Office de la Vierge, les
+ livres de saintet&eacute; en son honneur, le petit Psautier de saint Bonaventure,
+ d'une tendresse si d&eacute;vote, que les larmes l'emp&ecirc;chaient de tourner
+ les pages. Il je&ucirc;nait, il se mortifiait, pour lui faire l'offrande de
+ sa chair meurtrie. Depuis l'&acirc;ge de dix ans, il portait sa livr&eacute;e,
+ le saint scapulaire, la double image de Marie, cousue sur drap, dont il sentait
+ la chaleur &agrave; son dos et &agrave; sa poitrine, contre sa peau nue, avec
+ des tressaillements de bonheur. Plus tard, il avait pris la cha&icirc;nette,
+ afin de montrer son esclavage d'amour. Mais son grand acte restait toujours
+ la Salutation ang&eacute;lique, <i>l'Ave Maria</i>, la pri&egrave;re parfaite
+ de son coeur. &quot;Je vous salue Marie,&quot; et il la voyait s'avancer vers
+ lui, pleine de gr&acirc;ce, b&eacute;nie entre toutes les femmes; il jetait
+ son coeur &agrave; ses pieds, pour qu'elle march&acirc;t dessus, dans la douceur.</p>
+<p>Cette salutation, il la multipliait, il la r&eacute;p&eacute;tait de cent fa&ccedil;ons,
+ s'ing&eacute;niant &agrave; la rendre plus efficace. Il disait douze <i>Ave</i>,
+ pour rappeler la couronne de douze &eacute;toiles, ceignant le front de Marie;
+ il en disait quatorze, en m&eacute;moire de ses quatorze all&eacute;gresses;
+ il en disait sept dizaines, en l'honneur des ann&eacute;es qu'elle a v&eacute;cues
+ sur la terre. Il roulait pendant des heures les grains du chapelet. Puis, longuement,
+ &agrave; certains jours de rendez-vous mystique, il entreprenait le chuchotement
+ infini du Rosaire.</p>
+<p>Quand, seul dans sa cellule, ayant le temps d'aimer, il s'agenouillait sur
+ le carreau, tout le jardin de Marie poussait autour de lui, avec ses hautes
+ floraisons de chastet&eacute;. Le Rosaire laissait couler entre ses doigts sa
+ guirlande d'<i>Ave</i> coup&eacute;e de <i>Pater</i>, comme une guirlande
+ de roses blanches, m&ecirc;l&eacute;es des lis de l'Annonciation, des fleurs
+ saignantes du Calvaire, des &eacute;toiles du Couronnement. Il avan&ccedil;ait
+ &agrave; pas lents, le long des all&eacute;es embaum&eacute;es, s'arr&ecirc;tant
+ &agrave; chacune des quinze dizaines d'<i>Ave</i>, se reposant dans le myst&egrave;re
+ auquel elle correspondait; il restait &eacute;perdu de joie, de douleur, de
+ gloire, &agrave; mesure que les myst&egrave;res se groupaient en trois s&eacute;ries,
+ les joyeux, les douloureux, les glorieux. L&eacute;gende incomparable, histoire
+ de Marie, vie humaine compl&egrave;te, avec ses sourires, ses larmes, son triomphe,
+ qu'il revivait d'un bout &agrave; l'autre, en un instant. Et d'abord il entrait
+ dans la joie, dans les cinq myst&egrave;res souriants, baign&eacute;s des s&eacute;r&eacute;nit&eacute;s
+ de l'aube: c'&eacute;taient la salutation de l'archange, un rayon de f&eacute;condit&eacute;
+ gliss&eacute; du ciel, apportant la p&acirc;moison adorable de l'union sans
+ t&acirc;che; la visite &agrave; Elisabeth, par une claire matin&eacute;e d'esp&eacute;rance,
+ &agrave; l'heure o&ugrave; le fruit de ses entrailles donnait pour la premi&egrave;re
+ fois &agrave; Marie cette secousse qui fait p&acirc;lir les m&egrave;res; les
+ couches dans un &eacute;table de Bethl&eacute;em, avec la longue file des bergers
+ venant saluer la maternit&eacute; divine; le nouveau-n&eacute; port&eacute;
+ au Temple, sur les bras de l'accouch&eacute;e, qui sourit, lasse encore, d&eacute;j&agrave;
+ heureuse d'offrir son enfant &agrave; la justice de Dieu, aux embrassements
+ de Sim&eacute;on, aux d&eacute;sirs du monde; enfin, J&eacute;sus grandi, se
+ r&eacute;v&eacute;lant devant les docteurs, au milieu desquels sa m&egrave;re
+ inqui&egrave;te le retrouve, fi&egrave;re de lui et consol&eacute;e, puis apr&egrave;s
+ ce matin, d'une lumi&egrave;re si tendre, il semblait &agrave; Serge que le
+ ciel se couvrait brusquement. Il ne marchait plus que sur des ronces, s'&eacute;corchait
+ les doigts aux grains du Rosaire, se courbait sous l'&eacute;pouvantement des
+ cinq myst&egrave;res de douleur: Marie agonisant dans son fils au Jardin des
+ Oliviers, recevant avec lui les coups de fouet de la flagellation, sentant &agrave;
+ son propre front le d&eacute;chirement de la couronne d'&eacute;pines, portant
+ l'horrible poids de sa croix, mourant &agrave; ses pieds sur le Calvaire. Ces
+ n&eacute;cessit&eacute;s de la souffrance, ce martyre atroce d'une Reine ador&eacute;e,
+ pour qui il e&ucirc;t donn&eacute; son sang comme J&eacute;sus, lui causaient
+ une r&eacute;volte d'horreur, que dix ann&eacute;es des m&ecirc;mes pri&egrave;res
+ et des m&ecirc;mes exercices n'avaient pu calmer. Mais les grains coulaient
+ toujours, une trou&eacute;e soudaine se faisait dans les t&eacute;n&egrave;bres
+ du crucifiement, la gloire resplendissante des cinq derniers myst&egrave;res
+ &eacute;clatait avec une all&eacute;gresse d'astre libre. Marie, transfigur&eacute;e,
+ chantait l'all&eacute;luia de la r&eacute;surrection, la victoire sur la mort,
+ l'&eacute;ternit&eacute; de la vie; elle assistait, les mains tendues, renvers&eacute;e
+ d'admiration, au triomphe de son fils, qui s'&eacute;levait au ciel, parmi des
+ nu&eacute;es d'or frang&eacute;es de pourpre; elle rassemblait autour d'elle
+ les Ap&ocirc;tres, go&ucirc;tant comme au jour de la conception l'embrasement
+ de l'esprit d'amour, descendu en flammes ardentes; elle &eacute;tait &agrave;
+ son tour ravie par un vol d'anges, emport&eacute;es sur des ailes blanches ainsi
+ qu'une arche immacul&eacute;e, d&eacute;pos&eacute;e doucement au milieu de
+ la splendeur des tr&ocirc;nes c&eacute;lestes; et l&agrave;, comme gloire supr&ecirc;me,
+ dans une clart&eacute; si &eacute;blouissante, qu'elle &eacute;teignait le soleil,
+ Dieu la couronnait des &eacute;toiles du firmament. La passion n'a qu'un mot.
+ En disant &agrave; la file les cent cinquante <i>Ave</i>, Serge ne les avait
+ pas r&eacute;p&eacute;t&eacute;s une seule fois. Ce murmure monotone, cette
+ parole sans cesse la m&ecirc;me qui revenait, pareille au: &quot;Je t'aime&quot;
+ des amants, prenait chaque fois une signification plus profonde; il s'y attardait,
+ causant sans fin &agrave; l'aide de l'unique phrase latine, connaissait Marie
+ tout enti&egrave;re, jusqu'&agrave; ce que, le dernier grain du Rosaire s'&eacute;chappant
+ de ses mains, il se sentit d&eacute;faillir &agrave; la pens&eacute;e de la
+ s&eacute;paration.</p>
+<p>Bien des fois le jeune homme avait ainsi pass&eacute; les nuits, recommen&ccedil;ant
+ &agrave; vingt reprises les dizaines d'<i>Ave</i>, retardant toujours le moment
+ o&ugrave; il devrait prendre cong&eacute; de sa ch&egrave;re ma&icirc;tresse.
+ Le jour naissait, qu'il chuchotait encore. C'&eacute;tait la lune, disait-il
+ pour se tromper lui-m&ecirc;me, qui faisait p&acirc;lir les &eacute;toiles.
+ Ses sup&eacute;rieurs devaient le gronder de ces veilles dont il sortait alangui,
+ le teint si blanc, qu'il semblait avoir perdu du sang. Longtemps il avait gard&eacute;
+ au mur de sa cellule une gravure colori&eacute;e du Sacr&eacute;-Coeur de Marie.
+ La Vierge, souriant d'une fa&ccedil;on sereine, &eacute;cartait son corsage,
+ montrait dans sa poitrine un trou rouge, o&ugrave; son coeur br&ucirc;lait,
+ travers&eacute; d'une &eacute;p&eacute;e, couronn&eacute; de roses blanches.
+ Cette &eacute;p&eacute;e le d&eacute;sesp&eacute;rait; elle lui causait cette
+ intol&eacute;rable horreur de la souffrance chez la femme, dont la seule pens&eacute;e
+ le jetait hors de toute soumission pieuse. Il l'effa&ccedil;a, il ne garda que
+ le coeur couronn&eacute; et flambant, arrach&eacute; &agrave; demi de cette
+ chair exquise pour s'offrir &agrave; lui. Ce fut alors qu'il se sentit aim&eacute;.
+ Marie lui donnait son coeur, son coeur vivant, tel qu'il battait dans son sein,
+ avec l'&eacute;gouttement rose de son sang. Il n'y avait plus l&agrave; une
+ image de passion d&eacute;vote, mais une mat&eacute;rialit&eacute;, un prodige
+ de tendresse, qui, lorsqu'il priait devant la gravure, lui faisait &eacute;largir
+ les mains pour recevoir religieusement le coeur sautant de la gorge sans tache.
+ Il le voyait, il l'entendait battre. Et il &eacute;tait aim&eacute;, le coeur
+ battait pour lui! C'&eacute;tait comme un affolement de tout son &ecirc;tre,
+ un besoin de baiser le coeur, de se fondre en lui, de se coucher avec lui au
+ fond de cette poitrine ouverte. Elle l'aimait activement, jusqu'&agrave; le
+ vouloir dans l'&eacute;ternit&eacute; aupr&egrave;s d'elle, toujours &agrave;
+ elle. Elle l'aimait efficacement, sans cesse occup&eacute;e de lui, le suivant
+ partout, lui &eacute;vitant les moindres infid&eacute;lit&eacute;s. Elle l'aimait
+ tendrement, plus que toutes les femmes ensemble, d'un amour bleu, profond, infini
+ comme le ciel. O&ugrave; aurait-il jamais trouv&eacute; une ma&icirc;tresse
+ si d&eacute;sirable? Quelle caresse de la terre &eacute;tait comparable &agrave;
+ ce souffle de Marie dans lequel il marchait? Quelle union mis&eacute;rable,
+ quelle jouissance orduri&egrave;re pouvaient &ecirc;tre mises en balance avec
+ cette &eacute;ternelle fleur du d&eacute;sir montant toujours sans s'&eacute;panouir
+ jamais? Alors, le <i>Magnificat</i>, ainsi qu'une bouff&eacute;e d'encens,
+ s'exhalait de sa bouche. Il chantait le chant d'all&eacute;gresse de Marie,
+ son tressaillement de joie &agrave; l'approche de l'&Eacute;poux divin. Il glorifiait
+ le Seigneur qui renversait les puissants de leurs tr&ocirc;nes, et qui lui envoyait
+ Marie, &agrave; lui, un pauvre enfant nu, se mourant d'amour sur le carreau
+ glac&eacute; de sa cellule.</p>
+<p>Et, lorsqu'il avait tout donn&eacute; &agrave; Marie, son corps, son &acirc;me,
+ ses biens terrestres, ses biens spirituels, lorsqu'il &eacute;tait nu devant
+ elle, &agrave; bout de pri&egrave;res, les litanies de la Vierge jaillissaient
+ de ses l&egrave;vres br&ucirc;l&eacute;es, avec leurs appels r&eacute;p&eacute;t&eacute;s.,
+ ent&ecirc;t&eacute;s, acharn&eacute;s, dans un besoin supr&ecirc;me de secours
+ c&eacute;lestes. Il lui semblait qu'il gravissait un escalier de d&eacute;sir;
+ &agrave; chaque saut de son coeur, il montait une marche. D'abord, il la disait
+ Sainte. Ensuite, il l'appelait M&egrave;re, tr&egrave;s pure, tr&egrave;s chaste,
+ aimable, admirable. Et il reprenait son &eacute;lan, lui criant six fois sa
+ virginit&eacute;, la bouche comme rafra&icirc;chie chaque fois par ce mot de
+ vierge, auquel il joignait des id&eacute;es de puissances, de bont&eacute;,
+ de fid&eacute;lit&eacute;. A mesure que son coeur l'emportait plus haut, sur
+ les degr&eacute;s de lumi&egrave;re, une voix &eacute;trange, venue de ses veines,
+ parlait en lui, s'&eacute;panouissant en fleurs &eacute;clatantes. Il aurait
+ voulu se fondre en parfum, s'&eacute;pandre en clart&eacute;, expirer en un
+ soupir musical. Tandis qu'il la nommait Miroir de justice. Temple de sagesse,
+ Source de sa joie, il se voyait p&acirc;le d'extase dans ce miroir, il s'agenouillait
+ sur les dalles ti&egrave;des de ce temple, il buvait &agrave; longs traits l'ivresse
+ de cette source. Et il la transformait encore, l&acirc;chant la bride &agrave;
+ sa folie de tendresse pour s'unir &agrave; elle d'une fa&ccedil;on toujours
+ plus &eacute;troite. Elle devenait un Vase d'honneur choisi par Dieu, un Sein
+ d'&eacute;lection o&ugrave; il souhaitait de verser son &ecirc;tre, de dormir
+ &agrave; jamais. Elle &eacute;tait la Rose mystique, une grande fleur &eacute;close
+ au paradis, faite des Anges entourant leur Reine, si pure, si odorante, qu'il
+ la respirait du bas de son indignit&eacute; avec un gonflement de joie dont
+ ses c&ocirc;tes craquaient. Elle se changeait en Maison d'or, en Tour de David,
+ en Tour d'ivoire, d'une richesse inappr&eacute;ciable, d'une puret&eacute; jalous&eacute;e
+ des cygnes, d'une taille haute, forte, ronde, &agrave; laquelle il aurait voulu
+ faire de ses bras tendus une ceinture de soumission. Elle se tenait debout &agrave;
+ l'horizon, elle &eacute;tait la Porte du ciel, qu'il entrevoyait derri&egrave;re
+ ses &eacute;paules, lorsqu'un souffle de vent &eacute;cartait les plis de son
+ voile. Elle grandissait derri&egrave;re la montagne, &agrave; l'heure o&ugrave;
+ la nuit p&acirc;lit, &Eacute;toile du matin, secours des voyageurs &eacute;gar&eacute;s,
+ aube d'amour. Puis, &agrave; cette hauteur, manquant d'haleine, non rassasie
+ encore, mais les mots trahissant les forces de son coeur, il ne pouvait plus
+ que la glorifier du titre de Reine qu'il lui jetait neuf fois comme neuf coups
+ d'encensoir. Son cantique se mourait d'all&eacute;gresse dans ces cris du triomphe
+ final: Reine des vierges, Reine de tous les saints, Reine con&ccedil;ue sans
+ p&eacute;ch&eacute;! Elle toujours plus haut, resplendissait. Lui, sur la derni&egrave;re
+ marche, la marche que les familiers de Marie atteignent seuls, restait l&agrave;
+ un instant, p&acirc;m&eacute; au milieu de l'air subtil qui l'&eacute;tourdissait,
+ encore trop loin pour baiser le bord de la robe bleue, se sentant d&eacute;j&agrave;
+ rouler, avec l'&eacute;ternel d&eacute;sir de remonter, de tenter cette jouissance
+ surhumaine.</p>
+<p>Que de fois les litanies de la Vierge, r&eacute;cit&eacute;es en commun, dans
+ la chapelle, avaient ainsi laiss&eacute; le jeune homme, les genoux cass&eacute;s,
+ la t&ecirc;te vide, comme apr&egrave;s une grande chute! Depuis sa sortie du
+ s&eacute;minaire, l'abb&eacute; Mouret avait appris &agrave; aimer la Vierge
+ davantage encore. Il lui vouait ce culte passionn&eacute; o&ugrave; Fr&egrave;re
+ Archangias flairait des odeurs d'h&eacute;r&eacute;sie. Selon lui, c'&eacute;tait
+ elle qui devait sauver l'&Eacute;glise par quelque prodige grandiose dont l'apparition
+ prochaine charmerait la terre. Elle &eacute;tait le seul miracle de notre &eacute;poque
+ impie, la dame bleue se montrant aux petits bergers, la blancheur nocturne vue
+ entre deux nuages, et dont le bord du voile tra&icirc;nait sur les chaumes des
+ paysans. Quand Fr&egrave;re Archangias lui demandait brutalement s'il l'avait
+ jamais aper&ccedil;ue, il se contentait de sourire, les l&egrave;vres serr&eacute;es,
+ comme pour garder son secret. La v&eacute;rit&eacute; &eacute;tait qu'il la
+ voyait toutes les nuits. Elle ne lui apparaissait plus ni soeur joueuse, ni
+ belle jeune fille fervente; elle avait une robe de fianc&eacute;e, avec des
+ fleurs blanches dans les cheveux, les paupi&egrave;res &agrave; demi baiss&eacute;es,
+ laissant couler des regards humides d'esp&eacute;rance qui lui &eacute;clairaient
+ les joues. Et il sentait bien qu'elle venait &agrave; lui, qu'elle lui promettait
+ de ne plus tarder, qu'elle lui disait: &quot;Me voici, re&ccedil;ois-moi.&quot;
+ Trois fois chaque jour, lorsque l'<i>Angelus</i> sonnait, au r&eacute;veil
+ de l'aube, dans la maturit&eacute; du midi, &agrave; la tomb&eacute;e attendrie
+ du cr&eacute;puscule, il se d&eacute;couvrait, il disait un <i>Ave</i> en
+ regardant autour de lui, cherchant si la cloche ne lui annon&ccedil;ait pas
+ enfin la venue de Marie. Il avait vingt-cinq ans. Il l'attendait.</p>
+<p>Au mois de mai, l'attente du jeune pr&ecirc;tre &eacute;tait pleine d'un heureux
+ espoir. Il ne s'inqui&eacute;tait m&ecirc;me plus des gronderies de la Teuse.
+ S'il restait si tard &agrave; prier dans l'&eacute;glise, c'&eacute;tait avec
+ l'id&eacute;e folle que la grande Vierge dor&eacute;e finirait par descendre.
+ Et pourtant, il la redoutait, cette Vierge qui ressemblait &agrave; une princesse.
+ Il n'aimait pas toutes les Vierges de la m&ecirc;me fa&ccedil;on. Celle-l&agrave;
+ le frappait d'un respect souverain. Elle &eacute;tait la M&egrave;re de Dieu;
+ elle avait l'ampleur f&eacute;conde, la face auguste, les bras forts de l'&Eacute;pouse
+ divine portant J&eacute;sus. Il se la figurait ainsi au milieu de la cour c&eacute;leste,
+ laissant tra&icirc;ner parmi les &eacute;toiles la queue de son manteau royal,
+ trop haute pour lui, si puissante, qu'il tomberait en poudre, si elle daignait
+ abaisser les yeux sur les siens. Elle &eacute;tait la Vierge de ses jours de
+ d&eacute;faillance, la Vierge s&eacute;v&egrave;re qui lui rendait la paix int&eacute;rieure
+ par la redoutable vision du paradis.</p>
+<p>Ce soir-l&agrave;, l'abb&eacute; Mouret resta plus d'une heure agenouill&eacute;
+ dans l'&eacute;glise vide. Les mains jointes, les regards sur la Vierge d'or
+ se levant comme un astre au milieu des verdures, il cherchait l'assoupissement
+ de l'extase, l'apaisement des troubles &eacute;tranges qu'il avait &eacute;prouv&eacute;s
+ pendant la journ&eacute;e. Mais il ne glissait pas au demi-sommeil de la pri&egrave;re
+ avec l'aisance heureuse qui lui &eacute;tait accoutum&eacute;e. La maternit&eacute;
+ de Marie, toute glorieuse et pure qu'elle se r&eacute;v&eacute;l&acirc;t, cette
+ taille ronde de femme faite, cet enfant nu qu'elle portait sur un bras, l'inqui&eacute;taient,
+ lui semblaient continuer au ciel la pouss&eacute;e d&eacute;bordante de g&eacute;n&eacute;ration
+ au milieu de laquelle il marchait depuis le matin. Comme les vignes des coteaux
+ pierreux, comme les arbres du Paradou, comme le troupeau humain des Artaud,
+ Marie apportait l'&eacute;closion, engendrait la vie. Et la pri&egrave;re s'attardait
+ sur ses l&egrave;vres, il s'oubliait &agrave; des distractions, voyant des choses
+ qu'il n'avait point encore vues, la courbe molle des cheveux ch&acirc;tains,
+ le l&eacute;ger gonflement du menton, barbouill&eacute; de rose. Alors, elle
+ devait se faire plus s&eacute;v&egrave;re, l'an&eacute;antir sous l'&eacute;clat
+ de sa toute-puissance, pour le ramener &agrave; la phrase de l'oraison interrompue.
+ Ce fut enfin par sa couronne d'or, par son manteau d'or, par tout l'or qui la
+ changeait en une princesse terrible, qu'elle acheva de l'&eacute;craser dans
+ une soumission d'esclave, la pri&egrave;re coulant r&eacute;guli&egrave;re de
+ la bouche, l'esprit perdu au fond d'une adoration unique. Jusqu'&agrave; onze
+ heures, il dormit &eacute;veill&eacute; de cet engourdissement extatique, ne
+ sentant plus ses genoux, se croyant suspendu, balanc&eacute; ainsi qu'un enfant
+ qu'on endort, se laissant aller &agrave; ce repos, tout en gardant la conscience
+ d'un poids qui lui alourdissait le coeur. Autour de lui, l'&eacute;glise s'emplissait
+ d'ombre, la lampe charbonnait, les hauts feuillages assombrissaient le visage
+ verni de la grande Vierge.</p>
+<p>Quand l'horloge, avant de sonner l'heure, grin&ccedil;a, d'une voix arrach&eacute;e,
+ l'abb&eacute; Mouret eut un frisson. Il n'avait pas senti la fra&icirc;cheur
+ de l'&eacute;glise lui tomber sur les &eacute;paules. Maintenant, il grelottait.
+ Comme il se signait, un rapide souvenir traversa la stupeur de son r&eacute;veil;
+ le claquement de ses dents lui rappelait les nuits pass&eacute;es sur le carreau
+ de sa cellule, en face du Sacr&eacute;-Coeur de Marie, le corps tout secou&eacute;
+ de fi&egrave;vre. Il se leva p&eacute;niblement, m&eacute;content de lui. D'ordinaire,
+ il quittait l'autel, la chair sereine, avec la douceur du souffle de Marie sur
+ le front. Cette nuit-l&agrave;, lorsqu'il prit la lampe pour monter &agrave;
+ sa chambre, il lui sembla que ses tempes &eacute;clataient: la pri&egrave;re
+ &eacute;tait rest&eacute;e inefficace, il retrouvait, apr&egrave;s un court
+ soulagement, la m&ecirc;me chaleur grandie depuis le matin de son coeur &agrave;
+ son cerveau. Puis, arriv&eacute; &agrave; la porte de la sacristie, au moment
+ de sortir, il se tourna, il &eacute;leva la lampe, d'un mouvement machinal,
+ cherchant &agrave; voir une derni&egrave;re fois la grande Vierge. Elle &eacute;tait
+ noy&eacute;e sous les t&eacute;n&egrave;bres descendues des poutres, enfonc&eacute;e
+ dans les feuillages, ne laissant passer que la croix d'or de sa couronne.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XV.</h3>
+<p>
+ La chambre de l'abb&eacute; Mouret, situ&eacute;e &agrave; un angle du presbyt&egrave;re,
+ &eacute;tait une vaste pi&egrave;ce, trou&eacute;e sur deux de ses faces de
+ deux immenses fen&ecirc;tres carr&eacute;es; l'une de ces fen&ecirc;tres s'ouvrait
+ au-dessus de la basse-cour de D&eacute;sir&eacute;e; l'autre donnait sur le
+ village des Artaud, avec la vall&eacute;e au loin, les collines, tout l'horizon.
+ Le lit tendu de rideaux jaunes, la commode de noyer, les trois chaises de paille,
+ se perdaient sous le haut plafond &agrave; solives blanchies. Une l&eacute;g&egrave;re
+ &acirc;pret&eacute;, cette odeur un peu aigre des vieilles b&acirc;tisses campagnardes,
+ montait du carreau, pass&eacute; au rouge, luisant comme une glace. Sur la commode,
+ une grande statuette de l'Immacul&eacute;e Conception mettait une douceur grise,
+ entre deux pots de fa&iuml;ence que la Teuse avait emplis de lilas blancs.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret posa la lampe devant la Vierge, au bord de la commode.
+ Il se sentait si mal &agrave; l'aise, qu'il se d&eacute;cida &agrave; allumer
+ le feu de souches de vignes qui &eacute;tait tout pr&eacute;par&eacute;. Et
+ il resta l&agrave;, les pincettes &agrave; la main, regardant br&ucirc;ler les
+ tisons, la face &eacute;clair&eacute;e par la flamme. Au-dessous de lui, il
+ entendait le gros sommeil de la maison. Le silence, qui bourdonnait &agrave;
+ ses oreilles, finissait par prendre des voix chuchotantes. Lentement, invinciblement,
+ ces voix l'envahissaient, redoublaient l'anxi&eacute;t&eacute; dont il avait,
+ dans la journ&eacute;e, senti plusieurs fois le serrement &agrave; la gorge.
+ D'o&ugrave; venait donc cette angoisse? quel pouvait &ecirc;tre ce trouble inconnu,
+ grossi doucement, devenu intol&eacute;rable? Il n'avait pas p&eacute;ch&eacute;
+ cependant. Il lui semblait &ecirc;tre sorti la veille du s&eacute;minaire, avec
+ toute l'ardeur de sa foi, si fort contre le monde, qu'il marchait au milieu
+ des hommes en ne voyant que Dieu.</p>
+<p>Alors, il se crut dans sa cellule, un matin, &agrave; cinq heures, au moment
+ du lever. Le diacre de service passait en donnant un coup de b&acirc;ton dans
+ sa porte, avec le cri r&eacute;glementaire:</p>
+<p>- <i>Benedicamus Domino!</i></p>
+<p>- <i>Deo gratias!</i> r&eacute;pondait-il, mal r&eacute;veill&eacute;, les
+ yeux enfl&eacute;s de sommeil.</p>
+<p>Et il sautait sur l'&eacute;troit tapis, se d&eacute;barbouillait, faisait
+ son lit, balayait sa chambre, renouvelait l'eau de son cruchon. Ce petit m&eacute;nage
+ &eacute;tait une joie, dans le frisson matinal qui lui courait sur la peau.
+ Il entendait les pierrots des platanes de la cour se lever en m&ecirc;me temps
+ que lui, au milieu d'un tapage d'ailes et de gosiers assourdissant. Il pensait
+ qu'ils disaient leurs pri&egrave;res, &agrave; leur fa&ccedil;on. Lui, descendait
+ dans la salle des M&eacute;ditations, o&ugrave;, apr&egrave;s les oraisons,
+ il restait une demi-heure agenouill&eacute;, &agrave; m&eacute;diter sur cette
+ pens&eacute;e d'Ignace: &quot;Que sert &agrave; l'homme de conqu&eacute;rir
+ l'univers, s'il perd son &acirc;me?&quot; C'&eacute;tait un sujet fertile en
+ bonnes r&eacute;solutions, qui le faisait renoncer &agrave; tous les biens de
+ la terre, avec le r&ecirc;ve si souvent caress&eacute; d'une vie au d&eacute;sert,
+ sous la seule richesse d'un grand ciel bleu. Au bout de dix minutes, ses genoux,
+ meurtris sur la dalle, devenaient tellement douloureux, qu'il &eacute;prouvait
+ peu &agrave; peu un &eacute;vanouissement de tout son &ecirc;tre, une extase
+ dans laquelle ils se voyait grand conqu&eacute;rant, ma&icirc;tre d'un empire
+ immense, jetant sa couronne, brisant son sceptre, foulant aux pieds un luxe
+ inou&iuml;, des cassettes d'or, des ruissellements de bijoux, des &eacute;toffes
+ cousues de pierreries, pour aller s'ensevelir au fond d'une Th&eacute;ba&iuml;de,
+ v&ecirc;tu d'une bure qui lui &eacute;corchait l'&eacute;chine. Mais la messe
+ le tirait de ces imaginations, dont il sortait comme d'une belle histoire r&eacute;elle,
+ qui lui serait arriv&eacute;e en des temps anciens. Il communiait, il chantait
+ le psaume du jour, tr&egrave;s ardemment, sans entendre aucune autre voix que
+ sa voix, d'une puret&eacute; de cristal, si claire, qu'il la sentait s'envoler
+ jusqu'aux oreilles du Seigneur. Et lorsqu'il remontait &agrave; sa chambre,
+ il ne gravissait qu'une marche &agrave; la fois, ainsi que le recommandent saint
+ Bonaventure et saint Thomas d'Aquin; il marchait lentement, l'air recueilli,
+ la t&ecirc;te l&eacute;g&egrave;rement pench&eacute;e, trouvant &agrave; suivre
+ les moindres prescriptions une jouissance indicible. Ensuite, venait le d&eacute;jeuner.
+ Au r&eacute;fectoire, les cro&ucirc;tons de pain, align&eacute;s le long des
+ verres de vin blanc, l'enchantaient; car il avait bon app&eacute;tit, il &eacute;tait
+ d'humeur gaie, il disait par exemple que le vin &eacute;tait bon chr&eacute;tien,
+ allusion tr&egrave;s audacieuse &agrave; l'eau qu'on accusait l'&eacute;conome
+ de mettre dans les bouteilles. Cela ne l'emp&ecirc;chait pas de retrouver son
+ air grave pour entrer en classe. Il prenait des notes sur ses genoux, tandis
+ que le professeur, les poignets au bord de la chaire, parlait un latin usuel,
+ coup&eacute; parfois d'un mot fran&ccedil;ais, quand il ne trouvait pas mieux.
+ Une discussion s'&eacute;levait; les &eacute;l&egrave;ves argumentaient en un
+ jargon &eacute;trange, sans rire. Puis, c'&eacute;tait, &agrave; dix heures,
+ une lecture de l'&Eacute;criture sainte, pendant vingt minutes. Il allait chercher
+ le livre sacr&eacute;, reli&eacute; richement, dor&eacute; sur tranche. Il le
+ baisait avec une v&eacute;n&eacute;ration particuli&egrave;re, le lisait t&ecirc;te
+ nue, en saluant chaque fois qu'il rencontrait les noms de J&eacute;sus, de Marie
+ ou de Joseph. La seconde m&eacute;ditation le trouvait alors tout pr&eacute;par&eacute;
+ &agrave; supporter, pour l'amour de Dieu, un nouvel agenouillement, plus long
+ que le premier. Il &eacute;vitait de s'asseoir une seule seconde sur ses talons;
+ il go&ucirc;tait cet examen de conscience de trois quarts d'heure, s'effor&ccedil;ant
+ de d&eacute;couvrir en lui des p&eacute;ch&eacute;s, arrivant &agrave; se croire
+ damn&eacute; pour avoir oubli&eacute; la veille au soir de baiser les deux images
+ de son scapulaire, ou pour s'&ecirc;tre endormi sur le c&ocirc;t&eacute; gauche;
+ fautes abominables, qu'il aurait voulu racheter en usant jusqu'au soir ses genoux,
+ fautes heureuses qui l'occupaient, sans lesquelles il n'aurait su de quoi entretenir
+ son coeur candide, endormi par la blanche vie qu'il menait. Il entrait au r&eacute;fectoire
+ tout soulag&eacute;, comme s'il &eacute;tait d&eacute;barrass&eacute; la poitrine
+ d'un grand crime. Les s&eacute;minaristes de service, les manches de la soutane
+ retrouss&eacute;es, un tablier de coutil bleu nou&eacute; &agrave; la ceinture,
+ apportaient le potage au vermicelle, le bouilli coup&eacute; par petits carr&eacute;s,
+ les portions de gigot aux haricots. Il y avait des bruits terribles de m&acirc;choires,
+ un silence glouton, un acharnement de fourchettes seulement interrompu par des
+ coups d'oeil envieux jet&eacute;s sur la table en fer &agrave; cheval, o&ugrave;
+ les directeurs mangeaient des viandes plus tendres, buvaient des vins plus rouges;
+ pendant que la voix emp&acirc;t&eacute;e de quelque fils de paysan, aux poumons
+ solides, &acirc;nonnait sans points ni virgules, au-dessus de cette rage d'app&eacute;tit,
+ quelque lecture pieuse, des lettres de missionnaires, des mandements d'&eacute;v&ecirc;ques,
+ des articles de journaux religieux. Lui, &eacute;coutait, entre deux bouch&eacute;es.
+ Ces bouts de pol&eacute;miques, ces r&eacute;cits de voyages lointains le surprenaient,
+ l'effrayaient m&ecirc;me, en lui r&eacute;v&eacute;lant, au del&agrave; des
+ murailles du s&eacute;minaire, une agitation, un immense horizon, auxquels il
+ ne pensait jamais. On mangeait encore, qu'un coup de claquoir annon&ccedil;ait
+ la r&eacute;cr&eacute;ation. La cour &eacute;tait sabl&eacute;e, plant&eacute;e
+ de huit gros platanes qui, l'&eacute;t&eacute;, jetaient une ombre fra&icirc;che;
+ au midi, il y avait une muraille, haute de cinq m&egrave;tres, h&eacute;riss&eacute;e
+ de culs de bouteille, au-dessus de laquelle on ne voyait de Plassans que l'extr&eacute;mit&eacute;
+ du clocher de Saint-Marc, une courte aiguille de pierre, dans le ciel bleu.
+ D'un bout de la cour &agrave; l'autre, lentement, il se promenait avec un groupe
+ de camarades, sur une seule ligne; et chaque fois qu'il revenait, le visage
+ vers la muraille, il regardait le clocher, qui &eacute;tait pour lui toute la
+ ville, toute la terre, sous le vol libre des nuages.</p>
+<p>Des cercles bruyants, au pied des platanes, discutaient; des amis s'isolaient,
+ deux &agrave; deux, dans les coins, &eacute;pi&eacute;s par quelque directeur
+ cach&eacute; derri&egrave;re les rideaux de sa fen&ecirc;tre; des parties de
+ paume et de quilles s'organisaient violemment, d&eacute;rangeant de tranquilles
+ joueurs de loto &agrave; demi couch&eacute;s par terre, devant leurs cartons,
+ qu'une boule ou une balle lanc&eacute;e trop fort couvrait de sable. Quand la
+ cloche sonnait, le bruit tombait, une nu&eacute;e de moineaux s'envolait des
+ platanes, les &eacute;l&egrave;ves encore tout essouffl&eacute;s se rendaient
+ au cours de plain-chant, les bras crois&eacute;s, la nuque grave. Et il achevait
+ la journ&eacute;e au milieu de cette paix; il retournait en classe; il go&ucirc;tait
+ &agrave; quatre heures, reprenant son &eacute;ternelle promenade, en face de
+ la fl&egrave;che de Saint-Marc; il soupait au milieu des m&ecirc;mes bruits
+ de m&acirc;choires, sous la grosse voix achevant la lecture du matin; il montait
+ &agrave; la chapelle dire les actions de gr&acirc;ce du soir, et se couchait
+ &agrave; huit heures un quart, apr&egrave;s avoir asperg&eacute; son lit d'eau
+ b&eacute;nite, pour se pr&eacute;server des mauvais r&ecirc;ves.</p>
+<p>Que de belles journ&eacute;es semblables il avait pass&eacute;es, dans cet
+ ancien couvent du vieux Plassans, tout plein d'une odeur s&eacute;culaire de
+ d&eacute;votion! Pendant cinq ans, les jours s'&eacute;taient suivis, coulant
+ avec le m&ecirc;me murmure d'eau limpide. A cette heure, il se souvenait de
+ mille d&eacute;tails qui l'attendrissaient. Il se rappelait son premier trousseau,
+ qu'il &eacute;tait all&eacute; acheter avec sa m&egrave;re: ses deux soutanes,
+ ses deux ceintures, ses six rabats, ses huit paires de bas noirs, son surplis,
+ son tricorne. Et comme son coeur avait battu, ce doux soir d'octobre, lorsque
+ la porte du s&eacute;minaire s'&eacute;tait referm&eacute;e sur lui! Il venait
+ l&agrave;, &agrave; vingt ans, apr&egrave;s ses ann&eacute;es de coll&egrave;ge,
+ pris d'un besoin de croire et d'aimer. D&egrave;s le lendemain, il avait tout
+ oubli&eacute;, comme endormi au fond de la grande maison silencieuse. Il revoyait
+ la cellule &eacute;troite o&ugrave; il avait pass&eacute; ses deux ann&eacute;es
+ de philosophie, une case meubl&eacute;e d'un lit, d'une table et d'une chaise,
+ s&eacute;par&eacute;e des cases voisines par des planches mal jointes, dans
+ une immense salle qui contenait une cinquantaine de r&eacute;duits pareils.
+ Il revoyait sa cellule de th&eacute;ologien, habit&eacute;e pendant trois autres
+ ann&eacute;es, plus grande, avec un fauteuil, une toilette, une biblioth&egrave;que,
+ heureuse chambre emplie des r&ecirc;ves de sa foi. Le long des couloirs interminables,
+ le long des escaliers de pierre, &agrave; certains angles, il avait eu des r&eacute;v&eacute;lations
+ soudaines, des secours inesp&eacute;r&eacute;s. Les hauts plafonds laissaient
+ tomber des voix d'anges gardiens. Pas un carreau des salles, pas une pierre
+ des murs, pas une branche des platanes, qui ne lui parlaient des jouissances
+ de sa vie contemplative, ses b&eacute;gayements de tendresse, sa lente initiation,
+ les caresses re&ccedil;ues en retour du don de son &ecirc;tre, tout ce bonheur
+ des premi&egrave;res amours divines. Tel jour, en s'&eacute;veillant, il avait
+ vu une vive lueur qui l'avait baign&eacute; de joie. Tel soir, en fermant la
+ porte de sa cellule, il s'&eacute;tait senti saisir au cou par des mains ti&egrave;des,
+ si tendrement, qu'en reprenant connaissance, il s'&eacute;tait trouv&eacute;
+ par terre, pleurant a gros sanglots. Puis parfois, surtout sous la petite vo&ucirc;te
+ qui menait &agrave; la chapelle, il avait abandonn&eacute; sa taille &agrave;
+ des bras souples qui l'enlevaient. Tout le ciel s'occupait alors de lui, marchait
+ autour de lui, mettait dans ses moindres actes, dans la satisfaction de ses
+ besoins les plus vulgaires, un sens particulier, un parfum surprenant dont ses
+ v&ecirc;tements, sa peau elle-m&ecirc;me, semblaient garder &agrave; jamais
+ la lointaine odeur. Et il se souvenait encore des promenades du jeudi. On partait
+ &agrave; deux heures pour quelque coin de verdure, &agrave; une lieue de Plassans.
+ C'&eacute;tait le plus souvent au bord de la Viorne, dans le bout d'un pr&eacute;,
+ avec des saules noueux qui laissaient tremper leurs feuilles au fil de l'eau.
+ Il ne voyait rien, ni les grandes fleurs jaunes du pr&eacute;, ni les hirondelles
+ buvant au vol, rasant des ailes la nappe de la petite rivi&egrave;re. Jusqu'&agrave;
+ six heures, assis par bandes sous les saules, ses camarades et lui r&eacute;citaient
+ en choeur l'Office de la Vierge, ou lisaient, deux &agrave; deux, les <i>Petites
+ Heures</i>, le br&eacute;viaire facultatif des jeunes s&eacute;minaristes.</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret eut un sourire, en rapprochant les tisons. Il ne trouvait
+ dans ce pass&eacute; qu'une grande puret&eacute;, une ob&eacute;issance parfaite.
+ Il &eacute;tait un lis, dont la bonne odeur charmait ses ma&icirc;tres. Il ne
+ se rappelait pas un mauvais acte. Jamais il ne profitait de la libert&eacute;
+ absolue des promenades, pendant que les deux directeurs de surveillance allaient
+ causer chez un cur&eacute; du voisinage, pour fumer derri&egrave;re une haie
+ ou courir boire de la bi&egrave;re avec quelque ami. Jamais il ne cachait des
+ romans sous sa paillasse, ni n'enfermait des bouteilles d'anisette au fond de
+ sa table de nuit. Longtemps m&ecirc;me, il ne s'&eacute;tait pas dout&eacute;
+ les p&eacute;ch&eacute;s qui l'entouraient, des ailes de poulets et des g&acirc;teaux
+ introduits en contrebande pendant le car&ecirc;me, des lettres coupables apport&eacute;es
+ par les servants, des conversations abominables tenues &agrave; voix basse,
+ dans certains coins de la cour. Il avait pleur&eacute; &agrave; chaudes larmes,
+ le jour o&ugrave; il s'&eacute;tait aper&ccedil;u que peu de ses camarades aimaient
+ Dieu pour lui-m&ecirc;me. Il y avait l&agrave; des fils de paysans entr&eacute;s
+ dans les ordres par terreur de la conscription, des paresseux r&ecirc;vant un
+ m&eacute;tier de fain&eacute;antise, des ambitieux que troublaient d&eacute;j&agrave;
+ la vision de la crosse et de la mitre. Et lui, en retrouvant les ordures du
+ monde au pied des autels, s'&eacute;tait repli&eacute; encore sur lui-m&ecirc;me,
+ se donnant davantage &agrave; Dieu, pour le consoler de l'abandon o&ugrave;
+ on le laissait.</p>
+<p>Pourtant, l'abb&eacute; se rappela qu'un jour il avait crois&eacute; les jambes,
+ &agrave; la classe. Le professeur lui en ayant fait le reproche, il &eacute;tait
+ devenu tr&egrave;s rouge, comme s'il avait commis une ind&eacute;cence. Il &eacute;tait
+ un des meilleurs &eacute;l&egrave;ves, ne discutant pas, apprenant les textes
+ par coeur. Il prouvait l'existence et l'&eacute;ternit&eacute; de Dieu par des
+ preuves tir&eacute;es de l'&Eacute;criture sainte, par l'opinion des P&egrave;res
+ de l'&Eacute;glise, et par le consentement universel de tous les peuples. Les
+ raisonnements de cette nature l'emplissaient d'une certitude in&eacute;branlable.
+ Pendant sa premi&egrave;re ann&eacute;e de philosophie, il travaillait son cours
+ de logique avec une telle application, que son professeur l'avait arr&ecirc;t&eacute;,
+ en lui r&eacute;p&eacute;tant que les plus savants ne sont pas les plus saints.
+ Aussi, d&egrave;s sa seconde ann&eacute;e, s'acquittait-il de son &eacute;tude
+ de la m&eacute;taphysique, ainsi que d'un devoir r&eacute;glement&eacute;, entrant
+ pour une tr&egrave;s faible part dans les exercices de la journ&eacute;e. Le
+ m&eacute;pris de la science lui venait; il voulait rester ignorant, afin de
+ garder l'humilit&eacute; de sa foi. Plus tard, en th&eacute;ologie, il ne suivait
+ plus le cours d'<i>Histoire eccl&eacute;siastique</i>, de Rorbacher, que par
+ soumission; il allait jusqu'aux arguments de Gousset, jusqu'&agrave; l'<i>Instruction
+ </i> <i>th&eacute;ologique</i> de Bouvier, sans oser toucher &agrave; Bellarmin,
+ &agrave; Liguori, &agrave; Suarez, &agrave; saint Thomas d'Aquin. Seule, l'<i>&Eacute;criture
+ sainte</i> le passionnait. Il y trouvait le savoir d&eacute;sirable, une histoire
+ d'amour infini qui devait suffire comme enseignement aux hommes de bonne volont&eacute;.
+ Il n'acceptait que les affirmations de ses ma&icirc;tres, se d&eacute;barrassant
+ sur eux de tout souci d'examen, n'ayant pas besoin de ce fatras pour aimer,
+ accusant les livres de voler le temps &agrave; la pri&egrave;re. Il avait m&ecirc;me
+ r&eacute;ussi &agrave; oublier ses ann&eacute;es de coll&egrave;ge. Il ne savait
+ plus, il n'&eacute;tait plus qu'une candeur, qu'une enfance ramen&eacute;e aux
+ balbutiements du cat&eacute;chisme.</p>
+<p>Et c'&eacute;tait ainsi qu'il &eacute;tait pas &agrave; pas mont&eacute; jusqu'&agrave;
+ la pr&ecirc;trise. Ici, les souvenirs se pressaient, attendris, chauds encore
+ de joies c&eacute;lestes. Chaque ann&eacute;e, il avait approch&eacute; Dieu
+ de plus pr&egrave;s. Il passait saintement les vacances, chez un oncle, se confessant
+ tous les jours, communiant deux fois par semaine. Il s'imposait des je&ucirc;nes,
+ cachait au fond de sa malle des bo&icirc;tes de gros sel, sur lesquelles il
+ s'agenouillait des heures enti&egrave;res, les genoux mis &agrave; nu. Il restait
+ &agrave; la chapelle, pendant les r&eacute;cr&eacute;ations, ou montait dans
+ la chambre d'un directeur, qui lui racontait des anecdotes pieuses, extraordinaires.
+ Puis, quand approchait le jour de la Sainte-Trinit&eacute;, il &eacute;tait
+ r&eacute;compens&eacute; au del&agrave; de toute mesure, envahi par cette &eacute;motion
+ dont s'emplissent les s&eacute;minaires &agrave; la veille des ordinations.
+ C'&eacute;tait la grande f&ecirc;te, le ciel s'ouvrant pour laisser les &eacute;lus
+ gravir un nouveau degr&eacute;. Lui, quinze jours &agrave; l'avance, se mettait
+ au pain et &agrave; l'eau. Il fermait les rideaux de sa fen&ecirc;tre, pour
+ ne plus m&ecirc;me voir le jour, se prosternant dans les t&eacute;n&egrave;bres,
+ suppliant J&eacute;sus d'accepter son sacrifice. Les quatre derniers jours,
+ il &eacute;tait pris d'angoisses, de scrupules terribles qui le jetaient hors
+ de son lit, au milieu de la nuit, pour aller frapper &agrave; la porte du pr&ecirc;tre
+ &eacute;tranger dirigeant la retraite, quelque carme d&eacute;chauss&eacute;,
+ souvent un protestant converti, sur lequel courait une merveilleuse histoire.
+ Il lui faisait longuement la confession g&eacute;n&eacute;rale de sa vie, la
+ voix coup&eacute;e de sanglots. L'absolution seule le tranquillisait, le rafra&icirc;chissait,
+ comme s'il avait pris un bain de gr&acirc;ce. Il &eacute;tait tout blanc, au
+ matin du grand jour; il avait une si vive conscience de cette blancheur, qu'il
+ lui semblait faire de la lumi&egrave;re autour de lui. Et la cloche du s&eacute;minaire
+ sonnait de sa voix claire, tandis que les odeurs de juin, les quarantaines en
+ fleurs, les r&eacute;s&eacute;das, les h&eacute;liotropes, venaient par-dessus
+ la haute muraille de la cour. Dans la chapelle, les parents attendaient, en
+ grande toilette, &eacute;mus &agrave; ce point, que les femmes sanglotaient
+ sous leurs voilettes. Puis, c'&eacute;tait le d&eacute;fil&eacute;: les diacres,
+ qui allaient recevoir la pr&ecirc;trise, en chasuble d'or; les sous-diacres,
+ en dalmatique; les minor&eacute;s, les tonsures, le surplis flottant sur les
+ &eacute;paules, la barrette noire &agrave; la main. L'orgue ronflait, &eacute;panouissait
+ les notes de fl&ucirc;te d'un chant d'all&eacute;gresse. A l'autel, l'&eacute;v&ecirc;que,
+ assist&eacute; de deux chanoines, officiait, crosse en main. Le chapitre &eacute;tait
+ l&agrave;, les pr&ecirc;tres de toutes les paroisses se pressaient, au milieu
+ d'un luxe inou&iuml; de costumes, d'un flamboiement d'or allum&eacute; par le
+ large rayon de soleil qui tombait d'une fen&ecirc;tre de la nef. Apr&egrave;s
+ l'&eacute;p&icirc;tre, l'ordination commen&ccedil;ait.</p>
+<p>A cette heure, l'abb&eacute; Mouret se rappelait encore le froid des ciseaux,
+ lorsqu'on l'avait marqu&eacute; de la tonsure, au commencement de sa premi&egrave;re
+ ann&eacute;e de th&eacute;ologie. Il avait eu un l&eacute;ger frisson. Mais
+ la tonsure &eacute;tait alors bien &eacute;troite, &agrave; peine ronde comme
+ une pi&egrave;ce de deux sous. Plus tard, &agrave; chaque nouvel ordre re&ccedil;u,
+ elle avait grandi, toujours grandi, jusqu'&agrave; le couronner d'une tache
+ blanche, aussi large qu'une grande hostie. Et l'orgue ronflait plus doucement,
+ les encensoirs retombaient avec le bruit argentin de leurs cha&icirc;nettes,
+ en laissant &eacute;chapper un flot de fum&eacute;e blanche, qui se d&eacute;roulait
+ comme de la dentelle. Lui, se voyait en surplis, jeune tonsur&eacute;, amen&eacute;
+ &agrave; l'autel par le ma&icirc;tre des c&eacute;r&eacute;monies; il s'agenouillait,
+ baissait profond&eacute;ment la t&ecirc;te, tandis que l'&eacute;v&ecirc;que,
+ avec des ciseaux d'or, lui coupait trois m&egrave;ches de cheveux, une sur le
+ front, les deux autres pr&egrave;s des oreilles. A un an de l&agrave;, il se
+ voyait de nouveau, dans la chapelle pleine d'encens, recevant les quatre ordres
+ mineurs: il allait, conduit par un archidiacre, fermer avec fracas la grande
+ porte, qu'il rouvrait ensuite, pour montrer qu'il &eacute;tait commis &agrave;
+ la garde des &eacute;glises; il secouait une clochette de la main droite, annon&ccedil;ant
+ par l&agrave; qu'il avait le devoir d'appeler les fid&egrave;les aux offices;
+ il revenait &agrave; l'autel, o&ugrave; l'&eacute;v&ecirc;que lui conf&eacute;rait
+ de nouveaux privil&egrave;ges, ceux de chanter les le&ccedil;ons, de b&eacute;nir
+ le pain, de cat&eacute;chiser les enfants, d'exorciser le d&eacute;mon, de servir
+ les diacres, d'allumer et d'&eacute;teindre les cierges. Puis, le souvenir de
+ l'ordination suivante lui revenait, plus solennel, plus redoutable, au milieu
+ du m&ecirc;me chant des orgues, dont le roulement semblait &ecirc;tre la foudre
+ m&ecirc;me de Dieu; ce jour-l&agrave;, il avait la dalmatique de sous-diacre
+ aux &eacute;paules, il s'engageait &agrave; jamais par le voeu de chastet&eacute;,
+ il tremblait de toute sa chair, malgr&eacute; sa foi, au terrible : <i>Accedite</i>,
+ de l'&eacute;v&ecirc;que, qui mettait en fuite deux de ses camarades, p&acirc;lissant
+ &agrave; son c&ocirc;t&eacute;; ses nouveaux devoirs &eacute;taient de servir
+ le pr&ecirc;tre &agrave; l'autel, de pr&eacute;parer les burettes, de chanter
+ l'&eacute;p&icirc;tre, d'essuyer le calice, de porter la croix dans les processions.
+ Et, enfin, il d&eacute;filait une derni&egrave;re fois dans la chapelle, sous
+ le rayonnement du soleil de juin; mais, cette fois, il marchait en t&ecirc;te
+ du cort&egrave;ge, il avait l'aube nou&eacute;e &agrave; la ceinture, l'&eacute;toile
+ crois&eacute;e sur la poitrine, la chasuble tombant du cou; d&eacute;faillant
+ d'une &eacute;motion supr&ecirc;me, il apercevait la figure p&acirc;le de l'&eacute;v&ecirc;que
+ qui lui donnait la pr&ecirc;trise, la pl&eacute;nitude du sacerdoce, par une
+ triple imposition des mains. Apr&egrave;s son serment d'ob&eacute;issance eccl&eacute;siastique,
+ il se sentait comme soulev&eacute; des dalles, lorsque la voix pleine du pr&eacute;lat
+ disait la phrase latine: &quot;<i>Accipe Spiritum sanctum: quorum remiseris
+ peccata, remittuntur eis, et quorum retineris, retenta sunt.&quot;</i></p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XVI</h3>
+<p>
+ Cette &eacute;vocation des grands bonheurs de sa jeunesse avait donn&eacute;
+ une l&eacute;g&egrave;re fi&egrave;vre &agrave; l'abb&eacute; Mouret. Il ne
+ sentait plus le froid. Il l&acirc;cha les pincettes, s'approcha du lit comme
+ s'il allait se coucher, puis revint appuyer son front contre une vitre, regardant
+ la nuit, sans voir. &Eacute;tait-il donc malade, qu'il &eacute;prouvait ainsi
+ une langueur des membres, tandis que le sang lui br&ucirc;lait les veines? Au
+ s&eacute;minaire, a deux reprises, il avait eu des malaises semblables, une
+ sorte d'inqui&eacute;tude physique qui le rendait tr&egrave;s malheureux; une
+ fois m&ecirc;me, il s'&eacute;tait mis au lit, avec un gros d&eacute;lire. Puis,
+ il songea &agrave; une jeune fille poss&eacute;d&eacute;e, que Fr&egrave;re
+ Archangias racontait avoir gu&eacute;rie d'un simple signe de croix, un jour
+ qu'elle &eacute;tait tomb&eacute;e raide devant lui. Cela le fit penser aux
+ exorcismes spirituels qu'un de ses ma&icirc;tres lui avait recommand&eacute;s
+ autrefois: la pri&egrave;re, la confession g&eacute;n&eacute;rale, la communion
+ fr&eacute;quente, le choix d'un directeur sage, ayant un grand empire sur l'esprit
+ de son p&eacute;nitent. Et, sans transition, avec une brusquerie qui l'&eacute;tonna
+ lui-m&ecirc;me, il aper&ccedil;ut au fond de sa m&eacute;moire la figure ronde
+ d'un de ses anciens amis, un paysan, enfant de choeur &agrave; huit ans, dont
+ la pension au s&eacute;minaire &eacute;tait pay&eacute;e par une dame qui le
+ prot&eacute;geait. Il riait toujours, il jouissait na&iuml;vement &agrave; l'avance
+ des petits b&eacute;n&eacute;fices du m&eacute;tier: les douze cents francs
+ d'appointement, le presbyt&egrave;re au fond d'un jardin, les cadeaux, les invitations
+ &agrave; d&icirc;ner, les menus profits des mariages, des bapt&ecirc;mes, des
+ enterrements. Celui-l&agrave; devait &ecirc;tre heureux, dans sa cure.</p>
+<p>Le regret m&eacute;lancolique que lui apportait ce souvenir, surprit le pr&ecirc;tre
+ extr&ecirc;mement. N'&eacute;tait-il pas heureux, lui aussi? Jusqu'&agrave;
+ ce jour, il n'avait rien regrett&eacute;, rien d&eacute;sir&eacute;, rien envi&eacute;.
+ Et m&ecirc;me, en ce moment, il s'interrogeait, il ne trouvait en lui aucun
+ sujet d'amertume. Il &eacute;tait, croyait-il, tel qu'aux premiers temps de
+ son diaconat, lorsque l'obligation de lire son br&eacute;viaire, &agrave; des
+ heures d&eacute;termin&eacute;es, avait empli ses journ&eacute;es d'une pri&egrave;re
+ continue. Depuis cette &eacute;poque, les semaines, les mois, les ann&eacute;es
+ coulaient, sans qu'il e&ucirc;t le loisir d'une mauvaise pens&eacute;e. Le doute
+ ne le tourmentait point; il s'an&eacute;antissait devant les myst&egrave;res
+ qu'il ne pouvait comprendre, il faisait ais&eacute;ment le sacrifice de sa raison,
+ qu'il d&eacute;daignait. Au sortir du s&eacute;minaire, il avait eu la joie
+ de se voir &eacute;tranger parmi les autres hommes, de ne plus marcher comme
+ eux, de porter autrement la t&ecirc;te, d'avoir des gestes, des mots, des sentiments
+ d'&ecirc;tre &agrave; part. Il se sentait f&eacute;minis&eacute;, rapproch&eacute;
+ de l'ange, lav&eacute; de son sexe, de son odeur d'homme. Cela le rendait presque
+ fier, de ne plus tenir &agrave; l'esp&egrave;ce, d'avoir &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;
+ pour Dieu, soigneusement purg&eacute; des ordures humaines par une &eacute;ducation
+ jalouse. Il lui semblait encore &ecirc;tre demeur&eacute; pendant des ann&eacute;es
+ dans une huile sainte, pr&eacute;par&eacute;e selon les rites, qui lui avait
+ p&eacute;n&eacute;tr&eacute; les chairs d'un commencement de b&eacute;atification.
+ Certains de ses organes avaient disparu, dissous peu &agrave; peu; ses membres,
+ son cerveau, s'&eacute;taient appauvris de mati&egrave;re, pour s'emplir d'&acirc;me,
+ d'un air subtil qui le grisait parfois d'un vertige, comme si la terre lui e&ucirc;t
+ manqu&eacute; brusquement. Il montrait des peurs, des ignorances, des candeurs
+ de fille clo&icirc;tr&eacute;e. Il disait parfois en souriant qu'il continuait
+ son enfance, s'imaginant &ecirc;tre rest&eacute; tout petit, avec les m&ecirc;mes
+ sensations, les m&ecirc;mes id&eacute;es, les m&ecirc;mes jugements; ainsi,
+ &agrave; six ans, il connaissait Dieu autant qu'&agrave; vingt-cinq ans, il
+ avait pour le prier des inflexions de voix semblables, des joies enfantines
+ &agrave; joindre les mains bien exactement. Le monde lui semblait pareil au
+ monde qu'il voyait jadis, lorsque sa m&egrave;re le promenait par la main. Il
+ &eacute;tait n&eacute; pr&ecirc;tre, il avait grandi pr&ecirc;tre. Lorsqu'il
+ faisait preuve, devant la Teuse, de quelque grossi&egrave;re ignorance de la
+ vie, elle le regardait stup&eacute;faite, entre les deux yeux, en disant avec
+ un singulier sourire &quot;qu'il &eacute;tait bien le fr&egrave;re de mademoiselle
+ D&eacute;sir&eacute;e.&quot; Dans son existence, il ne se rappelait qu'une secousse
+ honteuse. C'&eacute;tait pendant ses derniers six mois de s&eacute;minaire,
+ entre le diaconat et la pr&ecirc;trise. On lui avait fait lire l'ouvrage de
+ l'abb&eacute; Craisson, sup&eacute;rieur du grand s&eacute;minaire de Valence:
+ <i>De rebus venereis ad usum confessariorum.</i> Il &eacute;tait sorti &eacute;pouvant&eacute;,
+ sanglotant, de cette lecture. Cette casuistique savante du vice, &eacute;talant
+ l'abomination de l'homme, descendant jusqu'aux cas les plus monstrueux des passions
+ hors nature, violait brutalement sa virginit&eacute; de corps et d'esprit. Il
+ restait &agrave; jamais sali, comme une &eacute;pous&eacute;e, initi&eacute;e
+ d'une heure &agrave; l'autre aux violences de l'amour. Et il revenait fatalement
+ &agrave; ce questionnaire de honte, chaque fois qu'il confessait. Si les obscurit&eacute;s
+ du dogme, les devoirs du sacerdoce, la mort de tout libre arbitre, le laissaient
+ serein, heureux de n'&ecirc;tre que l'enfant de Dieu, il gardait malgr&eacute;
+ lui l'&eacute;branlement charnel de ces salet&eacute;s qu'il devait remuer,
+ il avait conscience d'une tache ineffa&ccedil;able, quelque part, au fond de
+ son &ecirc;tre, qui pouvait grandir un jour et le couvrir de boue.</p>
+<p>La lune se levait, derri&egrave;re les Garrigues. L'abb&eacute; Mouret, que
+ la fi&egrave;vre br&ucirc;lait davantage, ouvrit la fen&ecirc;tre, s'accouda,
+ pour recevoir au visage la fra&icirc;cheur de la nuit. Il ne savait plus &agrave;
+ quelle heure exacte l'avait pris ce malaise. Il se souvenait pourtant que, le
+ matin, en disant sa messe, il &eacute;tait tr&egrave;s calme, tr&egrave;s repos&eacute;.
+ Ce devait &ecirc;tre plus tard, peut-&ecirc;tre pendant sa longue marche au
+ soleil, ou sous le frisson des arbres du Paradou, ou dans l'&eacute;touffement
+ de la basse-cour de D&eacute;sir&eacute;e. Et il rev&eacute;cut la journ&eacute;e.</p>
+<p>En face de lui, la vaste plaine s'&eacute;tendait, plus tragique sous la p&acirc;leur
+ oblique de la lune. Les oliviers, les amandiers, les arbres maigres faisaient
+ des taches grises, au milieu du chaos des grandes roches, jusqu'&agrave; la
+ ligne sombre des collines de l'horizon. C'&eacute;taient de larges pans d'ombre,
+ des ar&ecirc;tes bossu&eacute;es, des mares de terre sanglantes o&ugrave; les
+ &eacute;toiles rouges semblaient se regarder, des blancheurs crayeuses pareilles
+ &agrave; des v&ecirc;tements de femme rejet&eacute;s, d&eacute;couvrant des
+ chairs noy&eacute;es de t&eacute;n&egrave;bres, assoupies dans les enfoncements
+ des terrains. La nuit, cette campagne ardente prenait un &eacute;trange vautrement
+ de passion. Elle dormait, d&eacute;braill&eacute;e, d&eacute;hanch&eacute;e,
+ tordue, les membres &eacute;cart&eacute;s, tandis que de gros soupirs ti&egrave;des
+ s'exhalaient d'elle, des ar&ocirc;mes puissants de dormeuse en sueur. On e&ucirc;t
+ dit quelque forte Cyb&egrave;le tomb&eacute;e sur l'&eacute;chine, la gorge
+ en avant, le ventre sous la lune, so&ucirc;le des ardeurs du soleil, et r&ecirc;vant
+ encore de f&eacute;condation. Au loin, le long de ce grand corps, l'abb&eacute;
+ Mouret suivait des yeux le chemin des Olivettes, un mince ruban p&acirc;le qui
+ s'allongeait comme le lacet flottant d'un corset. Il entendait Fr&egrave;re
+ Archangias, relevant les jupes des gamines qu'il fouettait au sang, crachant
+ aux visages des filles, puant lui-m&ecirc;me l'odeur d'un bouc qui ne se serait
+ jamais satisfait. Il voyait la Rosalie rire en-dessous, de son air de b&ecirc;te
+ lubrique, pendant que le p&egrave;re Bambousse lui jetait des mottes de terre
+ dans les reins. Et l&agrave; encore, croyait-il, il &eacute;tait bien portant,
+ &agrave; peine chauff&eacute; &agrave; la nuque par la belle matin&eacute;e.
+ Il ne sentait qu'un fr&eacute;missement derri&egrave;re son dos, ce murmure
+ confus de vie, qu'il avait entendu vaguement d&egrave;s le matin, au milieu
+ de sa messe, lorsque le soleil &eacute;tait entr&eacute; par les fen&ecirc;tres
+ crev&eacute;es. Jamais, comme &agrave; cette heure de nuit, la campagne ne l'avait
+ inqui&eacute;t&eacute;, avec sa poitrine g&eacute;ante, ses ombres molles, ses
+ luisants de peau ambr&eacute;e, toute cette nudit&eacute; de d&eacute;esse,
+ &agrave; peine cach&eacute;e sous la mousseline argent&eacute;e de la lune.</p>
+<p>Le jeune pr&ecirc;tre baissa les yeux, regarda le village des Artaud. Le village
+ s'&eacute;crasait dans le sommeil lourd de fatigue, dans le n&eacute;ant que
+ dorment les paysans. Pas une lumi&egrave;re. Les masures faisaient des tas noirs,
+ que coupaient les raies blanches des ruelles transversales, enfil&eacute;es
+ par la lune. Les chiens eux-m&ecirc;mes devaient ronfler, au seuil des portes
+ closes. Peut-&ecirc;tre les Artaud avaient-ils empoisonn&eacute; le presbyt&egrave;re
+ de quelque fl&eacute;au abominable? Derri&egrave;re lui, il &eacute;coutait
+ toujours grossir le souffle dont l'approche &eacute;tait si pleine d'angoisse.
+ Maintenant, il surprenait comme un pi&eacute;tinement de troupeau, une vol&eacute;e
+ de poussi&egrave;re qui lui arrivait, grasse des &eacute;manations d'une bande
+ de b&ecirc;tes. Ses pens&eacute;es du matin lui revenaient sur cette poign&eacute;e
+ d'hommes recommen&ccedil;ant les temps, poussant entre les rocs pel&eacute;s
+ ainsi qu'une poign&eacute;e de chardons que les vents ont sem&eacute;s; il se
+ sentait assister &agrave; l'&eacute;closion lente d'une race. Lorsqu'il &eacute;tait
+ enfant, rien ne le surprenait, ne l'effrayait davantage, que ces myriades d'insectes
+ qu'il voyait sourdre de quelque fente, quand il soulevait certaines pierres
+ humides. Les Artaud, m&ecirc;me endormis, &eacute;reint&eacute;s au fond de
+ l'ombre, le troublaient de leur sommeil, dont il retrouvait l'haleine dans l'air
+ qu'il respirait. Il n'aurait voulu que des roches sous sa fen&ecirc;tre. Le
+ village n'&eacute;tait pas assez mort; les toits de chaume se gonflaient comme
+ des poitrines; les ger&ccedil;ures des portes laissaient passer des soupirs,
+ des craquements l&eacute;gers, des silences vivants, r&eacute;v&eacute;lant
+ dans ce trou la pr&eacute;sence d'une port&eacute;e pullulante, sous le bercement
+ noir de la nuit. Sans doute, c'&eacute;tait cette senteur seule qui lui donnait
+ une naus&eacute;e. Souvent il l'avait pourtant respir&eacute;e aussi forte,
+ sans &eacute;prouver d'autre besoin que de se rafra&icirc;chir dans la pri&egrave;re.</p>
+<p>Les tempes en sueur, il alla ouvrir l'autre fen&ecirc;tre, cherchant un air
+ plus vif. En bas, &agrave; gauche, s'&eacute;tendait le cimeti&egrave;re, avec
+ la haute barre du Solitaire, dont pas une brise ne remuait l'ombre. Il montait
+ du champ vide une odeur de pr&eacute; fauch&eacute;. Le grand mur gris de l'&eacute;glise,
+ ce mur tout plein de l&eacute;zards, plant&eacute; de girofl&eacute;es, se refroidissait
+ sous la lune; tandis qu'une des larges fen&ecirc;tres luisait, les vitres pareilles
+ &agrave; des plaques d'acier. L'&eacute;glise endormie ne devait vivre &agrave;
+ cette heure que de la vie extra-humaine du Dieu de l'hostie, enferm&eacute;
+ dans le tabernacle. Il songeait &agrave; la tache jaune de la veilleuse, mang&eacute;e
+ par l'ombre, avec une tentation de redescendre, pour soulager sa t&ecirc;te
+ malade, au milieu de ces t&eacute;n&egrave;bres pures de toute souillure. Mais
+ une terreur &eacute;trange le retint: il crut tout d'un coup, les yeux fix&eacute;s
+ sur les vitres allum&eacute;es par la lune, voir l'&eacute;glise s'&eacute;clairer
+ int&eacute;rieurement d'un &eacute;clat de fournaise, d'une splendeur de f&ecirc;te
+ infernale, o&ugrave; tournaient le mois de mai, les plantes, les b&ecirc;tes,
+ les filles des Artaud, qui prenaient furieusement des arbres entre leurs bras
+ nus. Puis, en se penchant, au-dessous de lui, il aper&ccedil;ut la basse-cour
+ de D&eacute;sir&eacute;e, toute noire, qui fumait. Il ne distinguait pas nettement
+ les cases des lapins, les perchoirs des poules, la cabane des canards. C'&eacute;tait
+ une seule masse tass&eacute;e dans la puanteur, dormant de la m&ecirc;me haleine
+ pestilentielle. Sous la porte de l'&eacute;table, la senteur aigre de la ch&egrave;vre
+ passait; pendant que le petit cochon vautr&eacute; sur le dos, soufflait grassement,
+ pr&egrave;s d'une &eacute;cuelle vide. De son gosier de cuivre, le grand coq
+ fauve Alexandre jeta un cri, qui &eacute;veilla au loin, un &agrave; un, les
+ appels passionn&eacute;s de tous les coqs du village.</p>
+<p>Brusquement, l'abb&eacute; Mouret se souvint. La fi&egrave;vre dont il entendait
+ la poursuite, l'avait atteint dans la basse-cour de D&eacute;sir&eacute;e, en
+ face des poules chaudes encore de leur ponte et des m&egrave;res lapines, s'arrachant
+ le poil du ventre. Alors, la sensation d'une respiration sur son cou fut si
+ nette, qu'il se tourna, pour voir enfin qui le prenait ainsi &agrave; la nuque.
+ Et il se rappela Albine bondissant hors du Paradou, avec la porte qui claquait
+ sur l'apparition d'un jardin enchant&eacute;; il se la rappela galopant le long
+ de l'interminable muraille, suivant le cabriolet &agrave; la course, jetant
+ des feuilles de bouleau au vent comme autant de baisers; il se la rappela encore,
+ au cr&eacute;puscule, qui riait des jurons de Fr&egrave;re Archangias, les jupes
+ fuyantes au ras du chemin, pareilles &agrave; une petite fum&eacute;e de poussi&egrave;re
+ roul&eacute;e par l'air du soir. Elle avait seize ans; elle &eacute;tait &eacute;trange,
+ avec sa face un peu longue; sentait le grand air, l'herbe, la terre. Et il avait
+ d'elle une m&eacute;moire si pr&eacute;cise, qu'il revoyait une &eacute;gratignure,
+ &agrave; l'un de ses poignets souples, rose sur la peau blanche. Pourquoi donc
+ riait-elle ainsi, en le regardant de ses yeux bleus? Il &eacute;tait pris dans
+ son rire, comme dans une onde sonore qui r&eacute;sonnait partout contre sa
+ chair; il la respirait, il l'entendait vibrer en lui. Oui, tout son mal venait
+ de ce rire qu'il avait bu.</p>
+<p>Debout au milieu de la chambre, les deux fen&ecirc;tres ouvertes, il resta
+ grelottant, pris d'une peur qui lui faisait cacher la t&ecirc;te entre les mains.
+ La journ&eacute;e enti&egrave;re aboutissait donc &agrave; cette &eacute;vocation
+ d'une fille blonde, au visage un peu long, aux yeux bleus? Et la journ&eacute;e
+ enti&egrave;re entrait par les deux fen&ecirc;tres ouvertes. C'&eacute;taient,
+ au loin, la chaleur des terres rouges, la passion des grandes roches, des oliviers
+ pouss&eacute;s dans les pierres, des vignes tordant leurs bras au bord des chemins;
+ c'&eacute;taient, plus pr&egrave;s, les sueurs humaines que l'air apportait
+ des Artaud, les senteurs fades du cimeti&egrave;re, les odeurs d'encens de l'&eacute;glise,
+ perverties par des odeurs de filles aux chevelures grasses; c'&eacute;taient
+ encore des vapeurs de fumier, la bu&eacute;e de la basse-cour, les fermentations
+ suffocantes des germes. Et toutes ces haleines affluaient &agrave; la fois,
+ en une m&ecirc;me bouff&eacute;e d'asphyxie, si rude, s'enflant avec une telle
+ violence, qu'elle l'&eacute;touffait. Il fermait ses sens, il essayait de les
+ an&eacute;antir. Mais, devant lui, Albine reparut comme une grande fleur, pouss&eacute;e
+ et embellie sur ce terreau. Elle &eacute;tait la fleur naturelle de ces ordures,
+ d&eacute;licate au soleil, ouvrant le jeune bouton de ses &eacute;paules blanches,
+ si heureuse de vivre, qu'elle sautait de sa tige et qu'elle s'envolait sur sa
+ bouche, en le parfumant de son long rire.</p>
+<p>Le pr&ecirc;tre poussa un cri. Il avait senti une br&ucirc;lure &agrave; ses
+ l&egrave;vres. C'&eacute;tait comme un jet ardent qui avait coul&eacute; dans
+ ses veines. Alors, cherchant un refuge, il se jeta &agrave; genoux devant la
+ statuette de l'Immacul&eacute;e-Conception, en criant, les mains jointes:</p>
+<p>- Sainte Vierge des Vierges, priez pour moi!</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XVII.</h3>
+<p>
+ L'Immacul&eacute;e-Conception, sur la commode de noyer, souriait tendrement,
+ du coin de ses l&egrave;vres minces, indiqu&eacute;es d'un trait de carmin.
+ Elle &eacute;tait petite, toute blanche. Son grand voile blanc, qui lui tombait
+ de la t&ecirc;te aux pieds, n'avait, sur le bord, qu'un filet d'or, imperceptible.
+ Sa robe, drap&eacute;e &agrave; longs plis droits sur un corps sans sexe, la
+ serrait au cou, ne d&eacute;gageait que ce cou flexible. Pas une seule m&egrave;che
+ de ses cheveux ch&acirc;tains ne passait. Elle avait le visage rose, avec des
+ yeux clairs tourn&eacute;s vers le ciel; elle joignait des mains roses, des
+ mains d'enfant, montrant l'extr&eacute;mit&eacute; des doigts sous les plis
+ du voile, au-dessus de l'&eacute;charpe bleue, qui semblait nouer &agrave; sa
+ taille deux bouts flottants du firmament. De toutes ses s&eacute;ductions de
+ femme, aucune n'&eacute;tait nue, except&eacute; ses pieds, des pieds adorablement
+ nus, foulant l'&eacute;glantier mystique. Et, sur la nudit&eacute; de ses pieds,
+ poussaient des roses d'or, comme la floraison naturelle de sa chair deux fois
+ pure.</p>
+<p>- Vierge fid&egrave;le, priez pour moi! r&eacute;p&eacute;tait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment
+ le pr&ecirc;tre.</p>
+<p>Celle-l&agrave; ne l'avait jamais troubl&eacute;. Elle n'&eacute;tait pas m&egrave;re
+ encore; ses bras ne lui tendaient point J&eacute;sus, sa taille ne prenait point
+ les lignes rondes de la f&eacute;condit&eacute;. Elle n'&eacute;tait pas la
+ reine du ciel, qui descendait couronn&eacute;e d'or, v&ecirc;tue d'or, ainsi
+ qu'une princesse de la terre, port&eacute;e triomphalement par un vol de ch&eacute;rubins.
+ Celle-l&agrave; ne s'&eacute;tait jamais montr&eacute;e redoutable, ne lui avait
+ jamais parl&eacute; avec la s&eacute;v&eacute;rit&eacute; d'une ma&icirc;tresse
+ toute puissante, dont la vue seule courbe les fronts dans la poussi&egrave;re.
+ Il osait la regarder, l'aimer, sans craindre d'&ecirc;tre &eacute;mu par la
+ courbe molle de ses cheveux ch&acirc;tains; il n'avait que l'attendrissement
+ de ses pieds nus, ses pieds d'amour, qui fleurissaient comme un jardin de chastet&eacute;,
+ trop miraculeusement pour qu'il content&acirc;t son envie de les couvrir de
+ caresses. Elle parfumait la chambre de son odeur de lis. Elle &eacute;tait le
+ lis d'argent plant&eacute; dans un vase d'or, la puret&eacute; pr&eacute;cieuse,
+ &eacute;ternelle, impeccable. Dans son voile blanc, si &eacute;troitement serr&eacute;
+ autour d'elle, il n'y avait plus rien d'humain, rien qu'une flamme vierge br&ucirc;lant
+ d'un feu toujours &eacute;gal. Le soir &agrave; son coucher, le matin &agrave;
+ son r&eacute;veil, il la trouvait l&agrave;, avec son m&ecirc;me sourire d'extase.
+ Il laissait tomber ses v&ecirc;tements devant elle, sans une g&ecirc;ne, comme
+ devant sa propre pudeur.</p>
+<p>- M&egrave;re tr&egrave;s pure, M&egrave;re tr&egrave;s chaste, M&egrave;re
+ toujours vierge, priez pour moi! balbutia-t-il peureusement, se serrant aux
+ pieds de la Vierge, comme s'il avait entendu derri&egrave;re son dos le galop
+ sonore d'Albine. Vous &ecirc;tes mon refuge, la source de ma joie, le temple
+ de ma sagesse, la tour d'ivoire o&ugrave; j'ai enferm&eacute; ma puret&eacute;.
+ Je me remets dans vos mains sans tache, je vous supplie de me prendre, de me
+ recouvrir d'un coin de votre voile, de me cacher sous votre innocence, derri&egrave;re
+ le rempart sacr&eacute; de votre v&ecirc;tement, pour qu'aucun souffle charnel
+ ne m'atteigne l&agrave;. J'ai besoin de vous, je me meurs sans vous, je me sens
+ &agrave; jamais s&eacute;par&eacute; de vous, si vous ne m'emportez entre vos
+ bras secourables, loin d'ici, au milieu de la blancheur ardente que vous habitez.
+ Marie con&ccedil;ue sans p&eacute;ch&eacute;, an&eacute;antissez-moi au fond
+ de la neige immacul&eacute;e tombant de chacun de vos membres. Vous &ecirc;tes
+ le prodige d'&eacute;ternelle chastet&eacute;. Votre race a pouss&eacute; sur
+ un rayon, ainsi qu'un arbre merveilleux qu'aucun germe n'a plant&eacute;. Votre
+ fils J&eacute;sus est n&eacute; du souffle de Dieu, vous-m&ecirc;me &ecirc;tes
+ n&eacute;e sans que le ventre de votre m&egrave;re f&ucirc;t souill&eacute;,
+ et je veux croire que cette virginit&eacute; remonte ainsi d'&acirc;ge en &acirc;ge,
+ dans une ignorance sans fin de la chair. Oh! vivre, grandir, en dehors de la
+ honte des sens! Oh! multiplier, enfanter, sans la n&eacute;cessit&eacute; abominable
+ du sexe, sous la seule approche d'un baiser c&eacute;leste!</p>
+<p>Cet appel d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, ce cri &eacute;pur&eacute; de d&eacute;sir,
+ avait rassur&eacute; le jeune pr&ecirc;tre. La Vierge, toute blanche, les yeux
+ au ciel, semblait sourire plus doucement de ses minces l&egrave;vres roses.
+ Il reprit d'une voix attendrie:</p>
+<p>- Je voudrais encore &ecirc;tre enfant. Je voudrais n'&ecirc;tre jamais qu'un
+ enfant marchant &agrave; l'ombre de votre robe. J'&eacute;tais tout petit, je
+ joignais les mains pour dire le nom de Marie. Mon berceau &eacute;tait blanc,
+ mon corps &eacute;tait blanc, toutes mes pens&eacute;es &eacute;taient blanches.
+ Je vous voyais distinctement, je vous entendais m'appeler, j'allais &agrave;
+ vous dans un sourire, sur des roses effeuill&eacute;es. Et rien autre, je ne
+ sentais pas, je ne pensais pas, je vivais juste assez pour &ecirc;tre une fleur
+ &agrave; vos pieds. On ne devrait point grandir. Vous n'auriez autour de vous
+ que des t&ecirc;tes blondes, un peuple d'enfants qui vous aimeraient, les mains
+ pures, les l&egrave;vres saines, les membres tendres, sans une souillure, comme
+ au sortir d'un bain de lait. Sur la joue d'un enfant, on baise son &acirc;me.
+ Seul un enfant peut dire votre nom sans le salir. Plus tard, la bouche se g&acirc;te,
+ empoisonne les passions. Moi-m&ecirc;me, qui vous aime tant, qui me suis donn&eacute;
+ &agrave; vous, je n'ose &agrave; toute heure vous appeler, ne voulant pas vous
+ faire rencontrer avec mes impuret&eacute;s d'homme. J'ai pri&eacute;, j'ai corrig&eacute;
+ ma chair, j'ai dormi sous votre garde, j'ai v&eacute;cu chaste; et je pleure,
+ en voyant aujourd'hui que je ne suis pas encore assez mort &agrave; ce monde
+ pour &ecirc;tre votre fianc&eacute;. O Marie, Vierge adorable, que n'ai-je cinq
+ ans, que ne suis-je rest&eacute; l'enfant qui collait ses l&egrave;vres sur
+ vos images! Je vous prendrais sur mon coeur, je vous coucherais &agrave; mon
+ c&ocirc;t&eacute;, je vous embrasserais comme une amie, comme une fille de mon
+ &acirc;ge, j'aurais votre robe &eacute;troite, votre voile enfantin, votre &eacute;charpe
+ bleue, toute cette enfance qui fait de vous une grande soeur. Je ne chercherais
+ pas &agrave; baiser vos cheveux, car la chevelure est une nudit&eacute; qu'on
+ ne doit point voir; mais je baiserais vos pieds nus, l'un apr&egrave;s l'autre,
+ pendant des nuits enti&egrave;res, jusqu'&agrave; que j'aie effeuill&eacute;
+ sous mes l&egrave;vres les roses d'or, les roses mystiques de nos veines.</p>
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, attendant que la Vierge abaiss&acirc;t ses yeux bleus, l'effleur&acirc;t
+ au front du bord de son voile. La Vierge restait envelopp&eacute;e dans la mousseline
+ jusqu'au cou, jusqu'aux ongles, jusqu'aux chevilles, tout enti&egrave;re au
+ ciel, avec cet &eacute;lancement du corps qui la rendait fluette, d&eacute;gag&eacute;e
+ d&eacute;j&agrave; de la terre.</p>
+<p>- Eh bien, continua-t-il plus follement, faites que je redevienne enfant, Vierge
+ bonne, Vierge puissante. Faites que j'aie cinq ans. Prenez mes sens, prenez
+ ma virilit&eacute;. Qu'un miracle emporte tout l'homme qui a grandi en moi.
+ Vous r&eacute;gnez au ciel, rien ne vous est plus facile que de me foudroyer,
+ que de s&eacute;cher mes organes, de me laisser sans sexe, incapable du mal,
+ si d&eacute;pouill&eacute; de toute force, que je ne puisse m&ecirc;me plus
+ lever le petit doigt sans votre consentement. Je veux &ecirc;tre candide, de
+ cette candeur qui est la v&ocirc;tre, que pas un frisson humain ne saurait troubler.
+ Je ne veux plus sentir ni mes nerfs, ni mes muscles, ni le battement de mon
+ coeur, ni le travail de mes d&eacute;sirs. Je veux &ecirc;tre une chose, une
+ pierre blanche &agrave; vos pieds, &agrave; laquelle vous ne laisserez qu'un
+ parfum, une pierre qui ne bougera pas de l'endroit o&ugrave; vous l'aurez jet&eacute;e,
+ sans oreilles, sans yeux, satisfaite d'&ecirc;tre sous votre talon, ne pouvant
+ songer &agrave; des ordures avec les autres pierres du chemin. Oh! alors quelle
+ b&eacute;atitude! J'atteindrai sans effort, du premier coup, &agrave; la perfection
+ que je r&ecirc;ve. Je me proclamerai enfin votre v&eacute;ritable pr&ecirc;tre.
+ Je serai ce que mes &eacute;tudes, mes pri&egrave;res, mes cinq ann&eacute;es
+ de lente initiation n'ont pu faire de moi. Oui, je nie la vie, je dis que la
+ mort de l'esp&egrave;ce est pr&eacute;f&eacute;rable &agrave; l'abomination
+ continue qui la propage. La faute souille tout. C'est une puanteur universelle
+ g&acirc;tant l'amour, empoisonnant la chambre des &eacute;poux, le berceau des
+ nouveau-n&eacute;s, et jusqu'aux fleurs p&acirc;m&eacute;es sous le soleil,
+ et jusqu'aux arbres laissant &eacute;clater leurs bourgeons. La terre baigne
+ dans cette impuret&eacute; dont les moindres gouttes jaillissent en v&eacute;g&eacute;tations
+ honteuses. Mais pour que je sois parfait, &ocirc; Reine des anges, Reine des
+ Vierges, &eacute;coutez mon cri, exaucez-le! Faites que je sois un de ces anges
+ qui n'ont que deux grandes ailes derri&egrave;re les joues; je n'aurai plus
+ de tronc, plus de membres; je volerai &agrave; vous, si vous m'appelez; je ne
+ serai plus qu'une bouche qui dira vos louanges, qu'une paire d'ailes sans tache
+ qui bercera vos voyages dans les cieux. Oh! la mort, la mort, Vierge v&eacute;n&eacute;rable,
+ donnez-moi la mort de tout! Je vous aimerai dans la mort de mon corps, dans
+ la mort de ce qui vit et de ce qui se multiple. Je consommerai avec vous l'unique
+ mariage dont veuille mon coeur. J'irai plus haut, toujours plus haut, jusqu'&agrave;
+ ce que j'aie atteint le brasier o&ugrave; vous resplendissez. L&agrave;, c'est
+ un grand astre, une immense rose blanche dont chaque feuille br&ucirc;le comme
+ une lune, un tr&ocirc;ne d'argent d'o&ugrave; vous rayonnez avec un tel embrasement
+ d'innocence, que le paradis entier reste &eacute;clair&eacute; de la seule lueur
+ de votre voile. Tout ce qu'il y a de blanc, les aurores, la neige des sommets
+ inaccessibles, les lis &agrave; peine &eacute;clos, l'eau des sources ignor&eacute;es,
+ le lait des plantes respect&eacute;es du soleil, les sourires des vierges, les
+ &acirc;mes des enfants morts au berceau, pleuvent sur vos pieds blancs. Alors,
+ je monterai &agrave; vos l&egrave;vres, ainsi qu'une flamme subtile; j'entrerai
+ en vous, par votre bouche entr'ouverte, et les noces s'accompliront, pendant
+ que les archanges tressailleront de notre all&eacute;gresse. &Ecirc;tre vierge,
+ s'aimer vierge, garder au milieu des baisers les plus doux sa blancheur vierge!
+ Avoir tout l'amour, couch&eacute; sur des ailes de cygne, dans une nu&eacute;e
+ de puret&eacute;, aux bras d'une ma&icirc;tresse de lumi&egrave;re dont les
+ caresses sont des jouissances d'&acirc;me! Perfection, r&ecirc;ve surhumain,
+ d&eacute;sir dont mes os craquent, d&eacute;lices qui me mettent au ciel! O
+ Marie, Vase d'&eacute;lection, ch&acirc;trez-en moi l'humanit&eacute;, faites-moi
+ eunuque parmi les hommes, afin de me livrer sans peur le tr&eacute;sor de votre
+ virginit&eacute;!</p>
+<p>Et l'abb&eacute; Mouret, claquant des dents, terrass&eacute; par la fi&egrave;vre,
+ s'&eacute;vanouit sur le carreau.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<h2 align="center">LIVRE DEUXI&Egrave;ME</h2>
+
+<h3> I.</h3>
+<p>
+ Devant les deux larges fen&ecirc;tres, des rideaux de calicot, soigneusement
+ tir&eacute;s, &eacute;clairaient la chambre de la blancheur tamis&eacute;e du
+ petit jour. Elle &eacute;tait haute de plafond, tr&egrave;s vaste, meubl&eacute;e
+ d'un ancien meuble Louis XV, &agrave; bois peint en blanc, &agrave; fleurs rouges
+ sur un semis de feuillage. Dans le trumeau, au-dessus des portes, aux deux c&ocirc;t&eacute;s
+ de l'alc&ocirc;ve, des peintures laissaient encore voir les ventres et les derri&egrave;res
+ roses de petits Amours volant par bandes, jouant &agrave; deux jeux qu'on ne
+ distinguait plus, tandis que les boiseries des murs, m&eacute;nageant des panneaux
+ ovales, les portes &agrave; double battant, le plafond arrondi, jadis &agrave;
+ fond bleu de ciel, avec des encadrements de cartouches, de m&eacute;daillons,
+ de noeuds de rubans coleur chair, s'effa&ccedil;aient, d'un gris tr&egrave;s
+ doux, un gris qui gardait l'attendrissement de ce paradis fan&eacute;. En face
+ des fen&ecirc;tres, la grande alc&ocirc;ve, s'ouvrant sous des enroulements
+ de nuages, que des Amours de pl&acirc;tre &eacute;cartaient, pench&eacute;s,
+ culbut&eacute;s, comme pour regarder effront&eacute;ment le lit, &eacute;tait
+ ferm&eacute;e, ainsi que les fen&ecirc;tres, par des rideaux de calicot, cousus
+ &agrave; gros points, d'une innocence singuli&egrave;re au milieu de cette pi&egrave;ce
+ rest&eacute;e toute ti&egrave;de d'une lointaine odeur de volupt&eacute;.</p>
+<p>Assise pr&egrave;s d'une console o&ugrave; une bouilloire chauffait sur une
+ lampe &agrave; esprit-de-vin, Albine regardait les rideaux de l'alc&ocirc;ve,
+ attentivement. Elle &eacute;tait v&ecirc;tue de blanc, les cheveux serr&eacute;s
+ dans un fichu de vieille dentelle, les mains abandonn&eacute;es, veillant d'un
+ air s&eacute;rieux de grande fille. Une respiration faible, un souffle d'enfant
+ assoupi s'entendait, dans le grand silence. Mais elle s'inqui&eacute;ta, au
+ bout de quelques minutes; elle ne put s'emp&ecirc;cher de venir, &agrave; pas
+ l&eacute;gers, soulever le coin d'un rideau. Serge, au bord du grand lit, semblait
+ dormir, la t&ecirc;te appuy&eacute;e sur l'un de ses bras repli&eacute;. Pendant
+ sa maladie, ses cheveux s'&eacute;taient allong&eacute;s, sa barbe avait pouss&eacute;.
+ Il &eacute;tait tr&egrave;s blanc, les yeux meurtris de bleu, les l&egrave;vres
+ p&acirc;les; il avait une gr&acirc;ce de fille convalescente.</p>
+<p>Albine, attendrie, allait laisser retomber le coin du rideau.</p>
+<p>- Je ne dors pas, dit Serge d'une voix tr&egrave;s basse.</p>
+<p>Et il restait la t&ecirc;te appuy&eacute;e, sans bouger un doigt, comme accabl&eacute;
+ d'une lassitude heureuse. Ses yeux s'&eacute;taient lentement ouverts; sa bouche
+ soufflait l&eacute;g&egrave;rement sur l'une de ses mains nues, soulevant le
+ duvet de sa peau blonde.</p>
+<p>- Je t'entendais, murmura-t-il encore. Tu marchais tout doucement.</p>
+<p>Elle fut ravie de ce tutoiement. Elle s'approcha, s'accroupi devant le lit,
+ pour mettre son visage &agrave; la hauteur du sien.</p>
+<p>- Comment vas-tu? demanda-t-elle.</p>
+<p>Et elle go&ucirc;tait &agrave; son tour la douceur de ce &quot;tu&quot;, qui
+ lui passait pour la premi&egrave;re fois sur les l&egrave;vres.</p>
+<p>- Oh! tu es gu&eacute;ri, maintenant, reprit-elle. Sais-tu que je pleurais,
+ tout le long du chemin, lorsque je revenais de l&agrave;-bas avec de mauvaises
+ nouvelles. On me disait que tu avais le d&eacute;lire, que cette mauvaise fi&egrave;vre,
+ si elle te faisait gr&acirc;ce, t'emporterais la raison... Comme j'ai embrass&eacute;
+ ton oncle Pascal, lorsqu'il t'a amen&eacute; ici, pour ta convalescence!</p>
+<p>Elle bordait le lit, elle &eacute;tait maternelle.</p>
+<p>- Vois-tu, ces roches br&ucirc;l&eacute;es, l&agrave;-bas, ne te valaient rien.
+ Il te faut des arbres, de la fra&icirc;cheur, de la tranquillit&eacute;... Le
+ docteur n'a pas m&ecirc;me racont&eacute; qu'il te cachait ici. C'est un secret
+ entre lui et ceux qui t'aiment. Il te croyait perdu... Va, personne ne nous
+ d&eacute;rangera. L'oncle Jeanbernat fume sa pipe devant ses salades. Les autres
+ feront prendre de tes nouvelles en cachette. Et le docteur lui-m&ecirc;me ne
+ reviendra plus, parce que, &agrave; cette heure, c'est moi qui suis ton m&eacute;decin...
+ Il parait que tu n'as plus besoin de drogues. Tu as besoin d'&ecirc;tre aim&eacute;,
+ comprends-tu?</p>
+<p>Il semblait ne pas entendre, le cr&acirc;ne encore vide. Comme ses yeux, sans
+ qu'il remu&acirc;t la t&ecirc;te, fouillaient les coins de la chambre, elle
+ pensa qu'il s'inqui&eacute;tait du lieu o&ugrave; il se trouvait.</p>
+<p>- C'est ma chambre, dit-elle. Je te l'ai donn&eacute;e. Elle est jolie, n'est-ce
+ pas? J'ai pris les plus beaux meubles du grenier; puis, j'ai fait ces rideaux
+ de calicot, pour que le jour ne m'aveugl&acirc;t pas... Et tu ne me g&ecirc;nes
+ nullement. Je coucherai au second &eacute;tage. Il y a encore trois ou quatre
+ pi&egrave;ces vides.</p>
+<p>Mais il restait inquiet.</p>
+<p>- Tu es seule? demanda-t-il.</p>
+<p>- Oui. Pourquoi me fais-tu cette question?</p>
+<p>Il ne r&eacute;pondit pas, il murmura d'un air d'ennui:</p>
+<p>- J'ai r&ecirc;v&eacute;, je r&ecirc;ve toujours... J'entends des cloches,
+ et c'est cela qui me fatigue.</p>
+<p>Au bout d'un silence, il reprit:</p>
+<p>- Va fermer la porte, mets les verrous. Je veux que tu sois seule, toute seule.</p>
+<p>Quand elle revint, apportant une chaise, s'asseyant &agrave; son chevet, il
+ avait une joie d'enfant, il r&eacute;p&eacute;tait:</p>
+<p>- Maintenant, personne n'entrera. Je n'entendrai plus les cloches... Toi, quand
+ tu parles, cela me repose.</p>
+<p>- Veux-tu boire? demanda-t-elle.</p>
+<p>Il fit signe qu'il n'avait pas soif. Il regardait les mains d'Albine d'un air
+ si surpris, si charm&eacute; de les voir, qu'elle en avan&ccedil;a une, au bord
+ de l'oreiller, en souriant. Alors, il laissa glisser sa t&ecirc;te, il appuya
+ une joue sur cette petite main fra&icirc;che. Il eut un l&eacute;ger rire, il
+ dit:</p>
+<p>- Ah! c'est doux comme de la soie. On dirait qu'elle souffle de l'air dans
+ mes cheveux... Ne la retire pas, je t'en prie.</p>
+<p>Puis, il y eut un long silence. Il se regardaient avec une grande amiti&eacute;.
+ Albine se voyait paisiblement dans les yeux vides du convalescent. Serge semblait
+ &eacute;couter quelque chose de vague que la petite main fra&icirc;che lui confiait.</p>
+<p>- Elle est tr&egrave;s bonne, ta main, reprit-il. Tu ne peux pas t'imaginer
+ comme elle me fait du bien... Elle a l'air d'entrer au fond de moi, pour m'enlever
+ les douleurs que j'ai dans les membres. C'est une caresse partout, un soulagement,
+ une gu&eacute;rison.</p>
+<p>Il frottait doucement sa joue, il s'animait, comme ressuscit&eacute;.</p>
+<p>- Dis? tu ne me donneras rien de mauvais &agrave; boire, tu ne me tourmenteras
+ pas avec toutes sortes de rem&egrave;des?... Ta main me suffit, vois-tu. Je
+ suis venu pour que tu la mettes l&agrave;, sous ma t&ecirc;te.</p>
+<p>- Mon bon Serge, murmura Albine, tu as bien souffert, n'est-ce pas?</p>
+<p>- Souffert? oui, oui; mais il y a longtemps... J'ai mal dormi, j'ai eu des
+ r&ecirc;ves &eacute;pouvantables. Si je pouvais, je te raconterais tout cela.</p>
+<p>Il ferma un instant les yeux, il fit un grand effort de m&eacute;moire.</p>
+<p>- Je ne vois que du noir, balbutia-t-il. C'est singulier, j'arrive d'un long
+ voyage. Je ne sais plus m&ecirc;me d'o&ugrave; je suis parti. J'avais la fi&egrave;vre,
+ une fi&egrave;vre qui galopait dans mes veines comme une b&ecirc;te... C'est
+ cela, je me souviens. Toujours le m&ecirc;me cauchemar me faisait ramper, le
+ long d'un souterrain interminable. A certaines grosses douleurs, le souterrain,
+ brusquement, se murait; un amas de cailloux tombait de la vo&ucirc;te, les parois
+ se resserraient, je restais haletant, pris de la rage de vouloir passer outre;
+ et j'entrais dans l'obstacle, je travaillais des pieds, des poings, du cr&acirc;ne,
+ en d&eacute;sesp&eacute;rant de pouvoir jamais traverser cet &eacute;boulement
+ de plus en plus consid&eacute;rable... Puis, souvent, il me suffisait de le
+ toucher du doigt; tout s'&eacute;vanouissait, je marchais librement, dans la
+ galerie &eacute;largie, n'ayant plus que la lassitude de la crise.</p>
+<p>Albine voulut lui poser la main sur la bouche,</p>
+<p>- Non, cela ne me fatigue pas de parler. Tu vois, je te parle &agrave; l'oreille.
+ Il me semble que je pense, et que tu m'entends... Le plus dr&ocirc;le, dans
+ mon souterrain, c'est que je n'avais pas la moindre id&eacute;e de retourner
+ en arri&egrave;re; je m'ent&ecirc;tais, tout en pensant qu'il me faudrait des
+ milliers d'ann&eacute;es pour d&eacute;blayer un seul des &eacute;boulements.
+ C'&eacute;tait une t&acirc;che fatale, que je devais accomplir sous peine des
+ plus grands malheurs. Les genoux meurtris, le front heurtant le roc, je mettais
+ une conscience pleine d'angoisse &agrave; travailler de toutes mes forces, pour
+ arriver le plus vite possible. Arriver o&ugrave;? je ne sais pas, je ne sais
+ pas...</p>
+<p>Il ferma les yeux, r&ecirc;vant, cherchant. Puis, il eut une moue d'insouciance,
+ il s'abandonna de nouveau sur la main d'Albine, en disant avec un rire:</p>
+<p>- Tiens! c'est b&ecirc;te, je suis un enfant.</p>
+<p>Mais la jeune fille, pour voir s'il &eacute;tait bien &agrave; elle, tout entier,
+ l'interrogea, le ramena aux souvenirs confus qu'il tenait d'&eacute;voquer;
+ il ne se rappelait rien, il &eacute;tait r&eacute;ellement dans une heureuse
+ enfance. Il croyait &ecirc;tre n&eacute; la veille.</p>
+<p>- Oh! je ne suis pas encore fort, dit-il. Vois-tu, le plus loin que je me souvienne,
+ c'&eacute;tait dans un lit qui me br&ucirc;lait partout le corps; ma t&ecirc;te
+ roulait sur l'oreiller ainsi que sur un brasier; mes pieds s'usaient l'un contre
+ l'autre, &agrave; se frotter, continuellement... Va! j'&eacute;tais bien mal!
+ Il me semblait qu'on me changeait le corps, qu'on m'enlevait tout, qu'on me
+ raccommodait comme une m&eacute;canique cass&eacute;e...</p>
+<p>Ce mot le fit rire de nouveau. Il reprit:</p>
+<p>- Je vais &ecirc;tre tout neuf. &Ccedil;a m'a joliment nettoy&eacute;, d'&ecirc;tre
+ malade... Mais qu'est-ce que tu me demandais? Non, personne n'&eacute;tait l&agrave;.
+ Je souffrais tout seul, au fond d'un trou noir. Personne, personne. Et, au del&agrave;,
+ il n'y a rien, je ne vois rien... Je suis ton enfant, veux-tu? Tu m'apprendras
+ &agrave; marcher. Moi, je ne vois que toi, maintenant. &Ccedil;a m'est bien
+ &eacute;gal, tout ce qui n'est pas toi. Je te dis que je ne me souviens plus.
+ Je suis venu, tu m'as pris, c'est tout.</p>
+<p>Et il dit encore, apais&eacute;, caressant:</p>
+<p>- Ta main est di&egrave;de, &agrave; pr&eacute;sent; elle est bonne comme du
+ soleil... Ne parlons plus. Je me chauffe.</p>
+<p>Dans la grande chambre, un silence frissonnant tombait du plafond bleu. La
+ lampe &agrave; esprit-de-vin venait de s'&eacute;teindre, laissant la bouilloire
+ jeter un filet de vapeur de plus en plus mince. Albine et Serge, tous deux la
+ t&ecirc;te sur le m&ecirc;me oreiller, regardaient les grands rideaux de calicot
+ tir&eacute;s devant les fen&ecirc;tres. Les yeux de Serge surtout allaient l&agrave;,
+ comme &agrave; la source blanche de la lumi&egrave;re. Il s'y baignait, ainsi
+ que dans un jour p&acirc;li, mesur&eacute; &agrave; ses forces de convalescent.
+ Il devinait le soleil derri&egrave;re un coin plus jaune du calicot, ce qui
+ suffisait pour le gu&eacute;rir. Au loin, il &eacute;coutait un large roulement
+ de feuillages; tandis que, &agrave; la fen&ecirc;tre de droite, l'ombre verd&acirc;tre
+ d'une haute branche, nettement dessin&eacute;e, lui donnait le r&ecirc;ve inqui&eacute;tant
+ de cette for&ecirc;t qu'il sentait si pr&egrave;s de lui.</p>
+<p>- Veux-tu que j'ouvre les rideaux? demanda Albine, tromp&eacute;e par la fixit&eacute;
+ de son regard.</p>
+<p>- Non, non, se h&acirc;ta-t-il de r&eacute;pondre.</p>
+<p>- Il fait beau. Tu aurais le soleil. Tu verrais les arbres.</p>
+<p>- Non, je t'en supplie... Je ne veux rien du dehors. Cette branche qui est
+ l&agrave; me fatigue, &agrave; remuer, &agrave; pousser, comme si elle &eacute;tait
+ vivante... Laisse ta main, je vais dormir. Il faut tout blanc... C'est bon.</p>
+<p>Et il s'endormit candidement, veill&eacute; par Albine, qui lui soufflait sur
+ la face, pour rafra&icirc;chir son sommeil.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>II.</h3>
+<p>
+ Le lendemain, le beau temps s'&eacute;tait g&acirc;t&eacute;, il pleuvait. Serge,
+ repris par la fi&egrave;vre, passa une journ&eacute;e de souffrance, les yeux
+ fix&eacute;s d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment sur les rideaux, d'o&ugrave;
+ ne tombait qu'une lueur de cave, louche, d'un gris de cendre. Il ne devinait
+ plus le soleil, il cherchait cette ombre dont il avait eu peur, cette branche
+ haute qui, noy&eacute;e dans la bu&eacute;e blafarde de l'averse, lui semblait
+ avoir emport&eacute; la for&ecirc;t en s'effa&ccedil;ant. Vers le soir, agit&eacute;
+ d'un l&eacute;ger d&eacute;lire, il cria en sanglotant &agrave; Albine que le
+ soleil &eacute;tait mort, qu'il entendait tout le ciel, toute la campagne pleurer
+ la mort du soleil. Elle dut le consoler comme un enfant, lui promettre le soleil,
+ l'assurer qu'il reviendrait, qu'elle le lui donnerait. Mais il plaignait aussi
+ les plantes. Les semences devaient souffrir sous le sol, &agrave; attendre la
+ lumi&egrave;re; elles avaient ses cauchemars, elles r&ecirc;vaient qu'elles
+ rampaient le long d'un souterrain, arr&ecirc;t&eacute;es par des &eacute;boulements,
+ luttant furieusement pour arriver au soleil. Et il se mit &agrave; pleurer &agrave;
+ voix plus basse, disant que l'hiver &eacute;tait une maladie de la terre, qu'il
+ allait mourir en m&ecirc;me temps que la terre, si le printemps ne les gu&eacute;rissait
+ tous deux.</p>
+<p>Pendant trois jours encore, le temps resta affreux. Des ond&eacute;es crevaient
+ sur les arbres, dans une lointaine clameur de fleuve d&eacute;bord&eacute;.
+ Des coups de vent roulaient, s'abattaient contre les fen&ecirc;tres, avec un
+ acharnement de vagues &eacute;normes. Serge avait voulu qu'Albine ferm&acirc;t
+ herm&eacute;tiquement les volets. La lampe allum&eacute;e, il n'avait plus le
+ deuil des rideaux blafards, il ne sentait plus le gris du ciel entrer par les
+ plus minces fentes, couler jusqu'&agrave; lui, ainsi qu'une poussi&egrave;re
+ qui l'enterrait. Il s'abandonnait, les bras amaigris, la t&ecirc;te p&acirc;le,
+ d'autant plus faible que la campagne &eacute;tait plus malade. A certaines heures
+ de nuages d'encre, lorsque les arbres tordus craquaient, que la terre laissait
+ tra&icirc;ner ses herbes sous l'averse comme des cheveux de noy&eacute;e, il
+ perdait jusqu'au souffle, il tr&eacute;passait, battu lui-m&ecirc;me par l'ouragan.
+ Puis, &agrave; la premi&egrave;re &eacute;claircie, au moindre coin de bleu,
+ entre deux nu&eacute;es, il respirait, il go&ucirc;tait l'apaisement des feuillages
+ essuy&eacute;s, des sentiers blanchissants, des champs buvant leur derni&egrave;re
+ gorg&eacute;e d'eau. Albine, maintenant, implorait &agrave; son tour le soleil;
+ elle se mettait vingt fois par jour &agrave; la fen&ecirc;tre du palier, interrogeant
+ l'horizon, heureuse des moindres taches blanches, inqui&egrave;te des masses
+ d'ombre, cuivr&eacute;es, charg&eacute;es de gr&ecirc;le, redoutant quelque
+ nuage trop noir qui lui tuerait son cher malade. Elle parlait d'envoyer chercher
+ le docteur Pascal. Mais Serge ne voulait personne. Il disait:</p>
+<p>- Demain, il y aura du soleil sur les rideaux, je serai gu&eacute;ri.</p>
+<p>Un soir qu'il &eacute;tait au plus mal, Albine lui donna sa main, pour qu'il
+ y pos&acirc;t la joue. Et, la main ne le soulageant pas, elle pleura de se voir
+ impuissante. Depuis qu'il &eacute;tait retomb&eacute; dans l'assoupissement
+ de l'hiver, elle ne se sentait plus assez forte pour le tirer &agrave; elle
+ seule du cauchemar o&ugrave; il se d&eacute;battait. Elle avait besoin de la
+ complicit&eacute; du printemps. Elle-m&ecirc;me d&eacute;p&eacute;rissait, les
+ bras glac&eacute;s, l'haleine courte, ne sachant plus lui souffler la vie. Pendant
+ des heures, elle r&ocirc;dait dans la grande chambre attrist&eacute;e. Quand
+ elle passait devant la glace, elle se voyait noire, elle se croyait laide.</p>
+<p>Puis, un matin, comme elle relevait les oreillers, sans oser tenter encore
+ le charme rompu de ses mains, elle crut retrouver le sourire du premier jour
+ sur les l&egrave;vres de Serge, dont elle venait d'effleurer la nuque, du bout
+ des doigts.</p>
+<p>- Ouvre les volets, murmura-t-il.</p>
+<p>Elle pensa qu'il parlait dans la fi&egrave;vre; car, une heure auparavant,
+ elle n'avait aper&ccedil;u, de la fen&ecirc;tre du palier, qu'un ciel en deuil.</p>
+<p>- Dors, reprit-elle tristement; je t'ai promis de t'&eacute;veiller au premier
+ rayon... Dors encore, le soleil n'est pas l&agrave;.</p>
+<p>- Si, je le sens, le soleil est l&agrave;... Ouvre les volets.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>III.</h3>
+<p>
+ Le soleil &eacute;tait l&agrave;, en effet. Quand Albine eut ouvert les volets,
+ derri&egrave;re les grands rideaux, la bonne lueur jaune chauffa de nouveau
+ un coin de la blancheur du linge. Mais ce qui fit asseoir Serge sur son s&eacute;ant,
+ ce fut de revoir l'ombre de la branche, le rameau qui lui annon&ccedil;ait le
+ retour &agrave; la vie. Toute la campagne ressuscit&eacute;e, avec ses verdures,
+ ses eaux, son large cercle de collines, &eacute;tait l&agrave; pour lui, dans
+ cette tache verd&acirc;tre frissonnante au moindre souffle. Elle ne l'inqui&eacute;tait
+ plus. Il en suivait le balancement, d'un air avide, ayant le besoin des forces
+ de la s&egrave;ve qu'elle lui annon&ccedil;ait; tandis que, le soutenant dans
+ ses bras, Albine, heureuse, disait:</p>
+<p>- Ah! mon bon Serge, l'hiver est fini... Nous voil&agrave; sauv&eacute;s.</p>
+<p>Il se recoucha, les yeux d&eacute;j&agrave; vifs, la voix plus nette.</p>
+<p>- Demain, dit-il, je serai tr&egrave;s fort... Tu tireras les rideaux, je veux
+ tout voir.</p>
+<p>Mais, le lendemain, il fut pris d'une peur d'enfant. Jamais il ne consentit
+ &agrave; ce que les fen&ecirc;tres fussent grandes ouvertes. Il murmurait: &quot;Tout
+ &agrave; l'heure, plus tard.&quot; Il demeurait anxieux, il avait l'inqui&eacute;tude
+ du premier coup de lumi&egrave;re qu'il recevrait dans les yeux. Le soir arriva,
+ qu'il n'avait pu prendre la d&eacute;cision de revoir le soleil en face. Il
+ &eacute;tait rest&eacute; le visage tourn&eacute; vers les rideaux, suivant
+ sur la transparence du linge le matin p&acirc;le, l'ardent midi, le cr&eacute;puscule
+ viol&acirc;tre, toutes les couleurs, toutes les &eacute;motions du ciel. L&agrave;,
+ se peignait jusqu'au frisson que le battement d'ailes d'un oiseau donne &agrave;
+ l'air ti&egrave;de, jusqu'&agrave; la joie des odeurs, palpitant dans un rayon.
+ Derri&egrave;re ce voile, derri&egrave;re ce r&ecirc;ve attendri de la vie puissante
+ du dehors, il &eacute;coutait monter le printemps. Et m&ecirc;me il &eacute;touffait
+ un peu, par moments, lorsque l'afflux du sang nouveau de la terre, malgr&eacute;
+ l'obstacle des rideaux, arrivait &agrave; lui trop rudement.</p>
+<p>Et, le matin suivant, il dormait encore, lorsque Albine, brusquant la gu&eacute;rison,
+ lui cria:</p>
+<p>- Serge! Serge! voici le soleil!</p>
+<p>Elle tirait vivement les rideaux, elle ouvrait les fen&ecirc;tres toutes larges.
+ Lui, se leva, se mit &agrave; genoux sur son lit, suffoquant, d&eacute;faillant,
+ les mains serr&eacute;es contra sa poitrine, pour emp&ecirc;cher son coeur de
+ se briser. En face de lui, il avait le grand ciel, rien que du bleu, un infini
+ bleu; il s'y lavait de la souffrance, il s'y abandonnait, comme dans un bercement
+ l&eacute;ger, il y buvait de la douceur, de la puret&eacute;, de la jeunesse.
+ Seule, la branche dont il avait vu l'ombre, d&eacute;passait la fen&ecirc;tre,
+ tachait la mer bleue d'une verdure vigoureuse; et c'&eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+ l&agrave; un jet trop fort pour ses d&eacute;licatesses de malade, qui se blessaient
+ de la salissure des hirondelles volant &agrave; l'horizon. Il naissait. Il poussait
+ de petits cris involontaires, noy&eacute; de clart&eacute;, battu par des vagues
+ d'air chaud, sentant couler en lui tout un engouffrement de vie. Ses mains se
+ tendirent, et il s'abattit, il retomba sur l'oreiller, dans une p&acirc;moison.</p>
+<p>Quelle heureuse et tendre journ&eacute;e! Le soleil entrait &agrave; droite,
+ loin de l'alc&ocirc;ve. Serge, pendant toute la matin&eacute;e, le regarda s'avancer
+ &agrave; petits pas. Il le voyait venir &agrave; lui, jaune comme de l'or, &eacute;cornant
+ les vieux meubles, s'amusant aux angles, glissant parfois &agrave; terre, pareil
+ &agrave; un bout d'&eacute;toffe d&eacute;rout&eacute;. C'&eacute;tait une marche
+ lente, assur&eacute;e, une approche d'amoureuse, &eacute;tirant ses membres
+ blonds, s'allongeant jusqu'&agrave; l'alc&ocirc;ve d'un mouvement rythm&eacute;,
+ avec une lenteur voluptueuse qui donnait un d&eacute;sir fou de sa possession.
+ Enfin, vers deux heures, la nappe de soleil quitta le dernier fauteuil, monta
+ le long des couvertures, s'&eacute;tala sur le lit, ainsi qu'une chevelure d&eacute;nou&eacute;e.
+ Serge abandonna ses mains amaigries de convalescent &agrave; cette caresse ardente;
+ il fermait les yeux &agrave; demi, il sentait courir sur chacun de ses doigts
+ des baisers de feu, il &eacute;tait dans un bain de lumi&egrave;re, dans une
+ &eacute;treinte d'astre. Et comme Albine &eacute;tait l&agrave; qui se penchait
+ en souriant:</p>
+<p>- Laisse-moi, balbutia-t-il, les yeux compl&egrave;tement ferm&eacute;s; ne
+ me serre plus si fort... Comment fais-tu donc pour me tenir ainsi, tout entier,
+ entre tes bras?</p>
+<p>Puis, le soleil redescendit du lit, s'en alla &agrave; gauche, de son pas ralenti.
+ Alors, Serge le regarda de nouveau tourner, s'asseoir de si&egrave;ge en si&egrave;ge,
+ avec le regret de ne l'avoir pas retenu sur sa poitrine. Albine &eacute;tait
+ rest&eacute;e au bord des couvertures. Tous deux, un bras pass&eacute; au cou,
+ virent le ciel p&acirc;lir peu &agrave; peu. Par moments, un immense frisson
+ semblait le blanchir d'une &eacute;motion soudaine. Les langueurs de Serge s'y
+ promenaient plus &agrave; l'aise, y trouvaient des nuances exquises qu'il n'avait
+ jamais soup&ccedil;onn&eacute;es. Ce n'&eacute;tait pas tout du bleu, mais du
+ bleu rose, du bleu lilas, du bleu jaune, une chair vivante, une vaste nudit&eacute;
+ immacul&eacute;e qu'un souffle faisait battre comme une poitrine de femme. A
+ chaque nouveau regard, au loin, il avait des surprises, des coins inconnus de
+ l'air, des sourires discrets, des rondeurs adorables, des gazes cachant au fond
+ de paradis entrevus de grands corps superbes de d&eacute;esses. Et il s'envolait,
+ les membres all&eacute;g&eacute;s par la souffrance, au milieu de cette soie
+ changeante, dans ce duvet innocent de l'azur; ses sensations flottaient au-dessus
+ de son &ecirc;tre d&eacute;faillant. Le soleil baissait, le bleu se fondait
+ dans de l'or pur, la chair vivante du ciel blondissait encore, se noyait lentement
+ de toutes les teintes de l'ombre. Pas un nuage, un effacement de vierge qui
+ se couche, un d&eacute;shabillement ne laissant voir qu'une raie de pudeur &agrave;
+ l'horizon. Le grand ciel dormant.</p>
+<p>- Ah! le cher bambin! dit Albine, en regardant Serge qui s'&eacute;tait endormi
+ &agrave; son cou, en m&ecirc;me temps que le ciel.</p>
+<p>Elle le coucha, elle ferma les fen&ecirc;tres. Mais le lendemain, d&egrave;s
+ l'aube, elles &eacute;taient ouvertes. Serge ne pouvait plus vivre sans le soleil.
+ Il prenait des forces, il s'habituait aux bouff&eacute;es de grand air qui faisaient
+ envoler les rideaux de l'alc&ocirc;ve. M&ecirc;me le bleu, l'&eacute;ternel
+ bleu commen&ccedil;ait &agrave; lui para&icirc;tre fade.</p>
+<p>Cela le laissait d'&ecirc;tre un cygne, une blancheur, et de nager sans fin
+ sur le lac limpide du ciel. Il en arrivait &agrave; souhaiter un vol de nuages
+ noirs, quelque &eacute;croulement de nu&eacute;es qui romp&icirc;t la monotonie
+ de cette grande puret&eacute;. A mesure que la sant&eacute; revenait, il avait
+ des besoins de sensations plus fortes. Maintenant, il passait des heures &agrave;
+ regarder la branche verte; il aurait voulu la voir pousser, la voir s'&eacute;panouir,
+ lui jeter des rameaux jusque dans son lit. Elle ne lui suffisait plus, elle
+ ne faisait qu'irriter ses d&eacute;sirs, en lui parlant de ces arbres dont il
+ entendait les appels profonds, sans qu'il p&ucirc;t en apercevoir les cimes.
+ C'&eacute;taient un chuchotement infini de feuilles, un bavardage d'eaux courantes,
+ des battements d'ailes, toute une voix haute, prolong&eacute;e, vibrante.</p>
+<p>Quand tu pourras te lever, disait Albine, tu t'assoiras devant la fen&ecirc;tre...
+ Tu verras le beau jardin!</p>
+<p>Il fermait les yeux, il murmurait:</p>
+<p>- Oh! je le vois, je l'&eacute;coute... Je sais o&ugrave; sont les arbres,
+ o&ugrave; sont les eaux, o&ugrave; poussent les violettes.</p>
+<p>Puis, il reprenait:</p>
+<p>- Mais je le vois mal, je le vois sans lumi&egrave;re... Il faut que je sois
+ tr&egrave;s fort pour aller jusqu'&agrave; la fen&ecirc;tre.</p>
+<p>D'autre fois, lorsqu'elle le croyait endormi, Albine disparaissait pendant
+ des heures. Et, lorsqu'elle rentrait, elle le trouvait les yeux luisants de
+ curiosit&eacute;, d&eacute;vor&eacute; d'impatience. Il lui criait:</p>
+<p>- D'o&ugrave; viens-tu?</p>
+<p>Et il la prenait par les bras, lui sentait les jupes, le corsage, les joues.</p>
+<p>- Tu sens toutes sortes de bonnes choses... Hein? tu as march&eacute; sur de
+ l'herbe?</p>
+<p>Elle riait, elle lui montrait ses bottines mouill&eacute;es de ros&eacute;e.</p>
+<p>- Tu viens du jardin! tu viens du jardin! r&eacute;p&eacute;tait-il, ravi.
+ Je le savais. Quand tu es entr&eacute;e, tu avais l'air d'une grande fleur...
+ Tu m'apportes tout le jardin dans ta robe.</p>
+<p>Il la gardait aupr&egrave;s de lui, la respirant comme un bouquet. Elle revenait
+ parfois avec des ronces, des feuilles, des bouts de bois accroch&eacute;s &agrave;
+ ses v&ecirc;tements. Alors, il enlevait ces choses, il les cachait sous son
+ oreiller, ainsi que des reliques. Un jour, elle lui apporta une touffe de roses.
+ Il fut si saisi, qu'il se mit &agrave; pleurer. Il baisait les fleurs, il les
+ couchait avec lui, entre ses bras. Mais lorsqu'elles se fan&egrave;rent, cela
+ lui causa un tel chagrin, qu'il d&eacute;fendit &agrave; Albine d'en ceuillir
+ d'autres. Il la pr&eacute;f&eacute;rait, elle, aussi fra&icirc;che, aussi embaum&eacute;e;
+ et elle ne se fanait pas, elle gardait toujours l'odeur de ses mains, l'odeur
+ de ses cheveux, l'odeur de ses joues. Il finit par l'envoyer lui-m&ecirc;me
+ au jardin, en lui recommandant de ne pas remonter avant une heure.</p>
+<p>- Vois-tu, comme cela, disait-il, j'ai du soleil, j'ai de l'air, j'ai des roses,
+ jusqu'au lendemain.</p>
+<p>Souvent, en la voyant rentrer, essouffl&eacute;e, il la questionnait. Quelle
+ all&eacute;e avait-elle prise? S'&eacute;tait-elle enfonc&eacute;e sous les
+ arbres, ou avait-elle suivi le bord des pr&eacute;s. Avait-elle vu des nids?
+ S'&eacute;tait-elle assise, derri&egrave;re un &eacute;glantier, ou sous un
+ ch&ecirc;ne, ou &agrave; l'ombre d'un bouquet de peupliers? Puis, lorsqu'elle
+ r&eacute;pondait, lorsqu'elle t&acirc;chait de lui expliquer le jardin, il lui
+ mettait la main sur la bouche.</p>
+<p>- Non, non, tais-toi, murmurait-il. J'ai tort. Je ne veux pas savoir... J'aime
+ mieux voir moi-m&ecirc;me.</p>
+<p>Et il retombait dans le r&ecirc;ve caress&eacute; de ces verdures qu'il sentait
+ pr&egrave;s de lui, &agrave; deux pas. Pendant plusieurs jours, il ne v&eacute;cut
+ que de ce r&ecirc;ve. Les premiers temps, disait-il, il avait vu le jardin plus
+ nettement. A mesure qu'il prenait des forces, son r&ecirc;ve se troublait sous
+ l'afflux du sang qui chauffait ses veines. Il avait des incertitudes croissantes.
+ Il ne pouvait plus dire si les arbres &eacute;taient &agrave; droite, si les
+ eaux coulaient au fond, si de grandes roches ne s'entassaient pas sous les fen&ecirc;tres.
+ Il en causait tout seul, tr&egrave;s bas.</p>
+<p>Sur les moindres indices, il &eacute;tablissait des plans merveilleux qu'un
+ chant d'oiseau, un craquement de branche, un parfum de fleur, lui faisaient
+ modifier, pour planter l&agrave; un massif de lilas, pour remplacer plus loin
+ une pelouse par des plates-bandes.</p>
+<p>A chaque heure, il dessinait un nouveau jardin, aux grands rires d'Albine,
+ qui r&eacute;p&eacute;tait, lorsqu'elle le surprenait:</p>
+<p>- Ce n'est pas &ccedil;a, je t'assure. Tu ne peux pas t'imaginer. C'est plus
+ beau que tout ce que tu as vu de beau... Ne te casse donc pas la t&ecirc;te.
+ Le jardin est &agrave; moi, je te le donnerai. Va, il ne s'en ira pas.</p>
+<p>Serge, qui avait d&eacute;j&agrave; eu peur de la lumi&egrave;re, &eacute;prouva
+ une inqui&eacute;tude, lorsqu'il se trouva assez fort pour aller s'accouder
+ &agrave; la fen&ecirc;tre. Il disait de nouveau: &quot;Demain,&quot; chaque
+ soir. Il se tournait vers la ruelle, frissonnant, lorsque Albine rentrait et
+ lui criait qu'elle sentait l'aub&eacute;pine, qu'elle s'&eacute;tait griff&eacute;
+ les mains en se creusant un trou dans une haie pour lui apporter toute l'odeur.
+ Un matin, elle dut le prendre brusquement entre les bras. Elle le porta presque
+ &agrave; la fen&ecirc;tre, le soutint, le for&ccedil;a &agrave; voir.</p>
+<p>- Es-tu poltron! disait-elle avec son beau rire sonore.</p>
+<p>Et elle agitait une de ses mains &agrave; tous les points de l'horizon, en
+ r&eacute;p&eacute;tant d'un air de triomphe, plein de promesses tendres:</p>
+<p>- Le Paradou! le Paradou!</p>
+<p>Serge, sans voix, regardait.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>IV.</h3>
+<p>
+ Une mer de verdure, en face, &agrave; droite, &agrave; gauche, partout. Une
+ mer roulant sa houle de feuilles jusqu'&agrave; l'horizon, sans l'obstacle d'une
+ maison, d'un pan de muraille, d'une route poudreuse. Une mer d&eacute;serte,
+ vierge, sacr&eacute;e, &eacute;talant sa douceur sauvage dans l'innocence de
+ la solitude. Le soleil seul entrait l&agrave;, se vautrait en nappe d'or sur
+ les pr&eacute;s, enfilait les all&eacute;es de la course &eacute;chapp&eacute;e
+ de ses rayons, laissait pendre &agrave; travers les arbres ses fins cheveux
+ flambants, buvait aux sources d'une l&egrave;vre blonde qui trempait l'eau d'un
+ frisson. Sous ce poudroiement de flammes, le grand jardin vivait avec une extravagance
+ de b&ecirc;te heureuse, l&acirc;ch&eacute;e au bout du monde, loin de tout,
+ libre de tout. C'&eacute;tait une d&eacute;bauche telle de feuillages, une mar&eacute;e
+ d'herbes si d&eacute;bordante, qu'il &eacute;tait comme d&eacute;rob&eacute;
+ d'un bout &agrave; l'autre, inond&eacute;, noy&eacute;. Rien que des pentes
+ vertes, des tiges ayant des jaillissements de fontaine, des masses moutonnantes,
+ des rideaux de for&ecirc;ts herm&eacute;tiquement tir&eacute;s, des manteaux
+ de plantes grimpantes tra&icirc;nant &agrave; terre, des vol&eacute;es de rameaux
+ gigantesques s'abattant de tous c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+<p>A peine pouvait-on, &agrave; la longue, reconna&icirc;tre sous cet envahissement
+ formidable de la s&egrave;ve l'ancien dessin du Paradou. En face, dans une sorte
+ de cirque immense, devait se trouver le parterre, avec des bassins effondr&eacute;s,
+ ses rampes rompues, ses escaliers d&eacute;jet&eacute;s, ses statues renvers&eacute;es
+ dont on apercevait les blancheurs au fond des gazons noirs. Plus loin, derri&egrave;re
+ la ligne bleue d'une nappe d'eau, s'&eacute;talait un fouillis d'arbres fruitiers;
+ plus loin encore, une haute futaie enfon&ccedil;ait ses dessous viol&acirc;tres,
+ ray&eacute;s de lumi&egrave;re, une for&ecirc;t redevenue vierge, dont les cimes
+ se mamelonnaient sans fin, tach&eacute;es du vert-jaune, du vert p&acirc;le,
+ du vert puissant de toutes les essences. A droite, la for&ecirc;t escaladait
+ des hauteurs, plantait des petits bois de pins, se mourait en broussailles maigres,
+ tandis que des roches nues entassaient une rampe &eacute;norme, un &eacute;croulement
+ de montagne barrant l'horizon; des v&eacute;g&eacute;tations ardentes y fendaient
+ le sol, plantes monstrueuses immobiles dans la chaleur comme des reptiles assoupis;
+ un filet d'argent, un &eacute;claboussement qui ressemblait de loin &agrave;
+ une poussi&egrave;re de perles, y indiquait une chute d'eau, la source de ces
+ eaux calmes qui longeaient si indolemment le parterre. A gauche enfin, la rivi&egrave;re
+ coulait au milieu d'une vaste prairie, o&ugrave; elle se s&eacute;parait en
+ quatre ruisseaux, dont on suivait les caprices sous les roseaux, entre les saules,
+ derri&egrave;re les grands arbres; &agrave; perte de vue, des pi&egrave;ces
+ d'herbage &eacute;largissaient la fra&icirc;cheur des terrains bas, un paysage
+ lav&eacute; d'une bu&eacute;e bleu&acirc;tre, une &eacute;claircie de jour se
+ fondant peu &agrave; peu dans le bleu verdi du couchant. Le Paradou, le parterre,
+ la for&ecirc;t, les roches, les eaux, les pr&eacute;s, tenaient toute la largeur
+ du ciel.</p>
+<p>- Le Paradou! balbutia Serge ouvrant les bras comme pour serrer le jardin tout
+ entier contre sa poitrine.</p>
+<p>Il chancelait. Albine dut l'asseoir dans un fauteuil. L&agrave;, il resta deux
+ heures sans parler. Le menton sur les mains, il regardait. Par moments, ses
+ paupi&egrave;res battaient, une rougeur montait &agrave; ses joues. Il regardait
+ lentement, avec des &eacute;tonnements profonds. C'&eacute;tait trop vaste,
+ trop complexe, trop fort.</p>
+<p>- Je ne vois pas, je ne comprends pas, cria-t-il en tendant ses mains &agrave;
+ Albine, avec un geste de supr&ecirc;me fatigue.</p>
+<p>La jeune fille alors s'appuya au dossier du fauteuil. Elle lui prit la t&ecirc;te,
+ le for&ccedil;a &agrave; regarder de nouveau. Elle lui disait &agrave; demi-voix:</p>
+<p>- C'est &agrave; nous. Personne ne viendra. Quand tu seras gu&eacute;ri, nous
+ nous prom&egrave;nerons. Nous aurons de quoi marcher toute notre vie. Nous irons
+ o&ugrave; tu voudras... O&ugrave; veux-tu aller?</p>
+<p>Il souriait, il murmurait:</p>
+<p>- Oh! pas loin le premier jour, &agrave; deux pas de la porte. Vois-tu, je
+ tomberais... Tiens, j'irai l&agrave;, sous cet arbre, pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre.</p>
+<p>Elle reprit doucement:</p>
+<p>- Veux-tu aller dans le parterre? Tu verras les buissons de roses, les grandes
+ fleurs qui ont tout mang&eacute;, jusqu'aux anciennes all&eacute;es qu'elles
+ plantent de leurs bouquets... Aimes-tu mieux le verger o&ugrave; je ne puis
+ entrer qu'&agrave; plat ventre, tant les branches craquent sous les fruits?...
+ Nous irons plus loin encore, si tu te sens des forces. Nous irons jusqu'&agrave;
+ la for&ecirc;t, dans des trous d'ombre, tr&egrave;s loin, si loin que nous coucherons
+ dehors, lorsque la nuit viendra nous surprendre... Ou bien, un matin, nous monterons
+ l&agrave;-haut, sur ces rochers. Tu verras des plantes qui me font peur. Tu
+ verras les sources, une pluie d'eau, et nous nous amuserons &agrave; en recevoir
+ la poussi&egrave;re sur la figure... Mais si tu pr&eacute;f&egrave;res marcher
+ le long des haies, au bord d'un ruisseau, il faudra prendre par les prairies.
+ On est bien sous les saules, le soir, au coucher du soleil. On s'allonge dans
+ l'herbe, on regarde les petites grenouilles vertes sauter sur les brins de jonc.</p>
+<p>- Non, non, dit Serge, tu me lasses, je ne veux pas voir si loin... Je ferai
+ deux pas. Ce sera beaucoup.</p>
+<p>- Et moi-m&ecirc;me, continua-t-elle, je n'ai encore pu aller partout. Il y
+ a bien des coins que j'ignore. Depuis des ann&eacute;es que je me prom&egrave;ne,
+ je sens des trous inconnus autour de moi, des endroits o&ugrave; l'ombre doit
+ &ecirc;tre plus fra&icirc;che, l'herbe plus molle... &Eacute;coute, je me suis
+ toujours imagin&eacute; qu'il y en avait un surtout o&ugrave; je voudrais vivre
+ &agrave; jamais. Il est certainement quelque part; j'ai d&ucirc; passer &agrave;
+ c&ocirc;t&eacute;, ou peut-&ecirc;tre se cache-t-il si loin, que je ne suis
+ pas all&eacute;e jusqu'&agrave; lui, dans mes courses continuelles... N'est-ce
+ pas? Serge, nous le chercherons ensemble, nous y vivrons.</p>
+<p>- Non, non, tais-toi, balbutia le jeune homme. Je ne comprends pas ce que tu
+ me dis. Tu me fais mourir.</p>
+<p>Elle le laissa un instant pleurer dans ses bras, inqui&egrave;te, d&eacute;sol&eacute;e
+ de ne pas trouver les paroles qui devaient le calmer.</p>
+<p>-Le Paradou n'est donc pas aussi beau que tu l'avais r&ecirc;v&eacute;? demanda-t-elle
+ encore.</p>
+<p>Il d&eacute;gagea sa face, il r&eacute;pondit:</p>
+<p>- Je ne sais plus. C'&eacute;tait tout petit, et voil&agrave; que &ccedil;a
+ grandit toujours... Emporte-moi, cache-moi.</p>
+<p>Elle le ramena &agrave; son lit, le tranquillisant comme un enfant, le ber&ccedil;ant
+ d'un mensonge.</p>
+<p>- Eh bien! non, ce n'est pas vrai, il n'y a pas de jardin. C'est une histoire
+ que je t'ai cont&eacute;e. Dors tranquille.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>V.</h3>
+<p>
+ Chaque jour, elle le fit ainsi asseoir devant la fen&ecirc;tre, aux heures fra&icirc;ches.
+ Il commen&ccedil;ait &agrave; hasarder quelques pas, en s'appuyant aux meubles.
+ Ses joues avaient des lueurs roses, ses mains perdaient leur transparence de
+ cire. Mais, dans cette convalescence, il fut pris d'une stupeur des sens qui
+ le ramena &agrave; la vie v&eacute;g&eacute;tative d'un pauvre &ecirc;tre n&eacute;
+ de la ville. Il n'&eacute;tait qu'une plante, ayant la seule impression de l'air
+ o&ugrave; il baignait. Il restait repli&eacute; sur lui-m&ecirc;me, encore trop
+ pauvre de sang pour se d&eacute;penser au-dehors, tenant au sol, laissant boire
+ toute la s&egrave;ve &agrave; son corps. C'&eacute;tait une seconde conception,
+ une lente &eacute;closion, dans l'oeuf chaud du printemps. Albine, qui se souvenait
+ de certaines paroles du docteur Pascal, &eacute;prouvait un grand effroi, &agrave;
+ le voir demeurer ainsi, petit gar&ccedil;on, innocent, h&eacute;b&eacute;t&eacute;.
+ Elle avait entendu conter que certaines maladies laissaient derri&egrave;re
+ elles la folie pour gu&eacute;rison. Et elle s'oubliait des heures &agrave;
+ le regarder, s'ing&eacute;niant comme les m&egrave;res &agrave; lui sourire,
+ pour le faire sourire. Il ne riait pas encore. Quand elle lui passait la main
+ devant les yeux, il ne voyait pas, il ne suivait pas cette ombre. A peine, lorsqu'elle
+ lui parlait, tournait-il l&eacute;g&egrave;rement la t&ecirc;te du c&ocirc;t&eacute;
+ du bruit. Elle n'avait qu'une consolation: il poussait superbement, il &eacute;tait
+ un bel enfant. </p>
+<p>Alors, pendant une semaine, ce furent des soins d&eacute;licats. Elle patientait,
+ attendant qu'il grandit. A mesure qu'elle constatait certains &eacute;veils,
+ elle se rassurait, elle pensait que l'&acirc;ge en ferait un homme. C'&eacute;taient
+ de l&eacute;gers tressaillements, lorsqu'elle le touchait. Puis, un soir, il
+ eut un faible rire. Le lendemain, apr&egrave;s l'avoir assis devant la fen&ecirc;tre,
+ elle descendit dans le jardin, o&ugrave; elle se mit &agrave; courir et &agrave;
+ l'appeler. Elle disparaissait sous les arbres, traversait des nappes de soleil,
+ revenait, essouffl&eacute;e, tapant des mains. Lui, les yeux vacillants, ne
+ la vit point d'abord. Mais, comme elle reprenait sa course, jouant de nouveau
+ &agrave; cache-cache, surgissant derri&egrave;re chaque buisson, en lui jetant
+ un cri, il finit par suivre du regard la tache blanche de sa jupe. Et quand
+ elle se planta brusquement sous la fen&ecirc;tre, la face lev&eacute;e, il tendit
+ les bras, il fit mine de vouloir aller &agrave; elle. Elle remonta, l'embrassa,
+ toute fi&egrave;re. </p>
+<p>-- Ah! tu m'as vue, tu m'as vue! criait-elle. Tu veux bien venir dans le jardin
+ avec moi, n'est-ce pas?... Si tu savais comme tu me d&eacute;soles, depuis quelques
+ jours, &agrave; faire la b&ecirc;te, &agrave; ne pas me voir, &agrave; ne pas
+ m'entendre! </p>
+ <p>Il semblait l'&eacute;couter, avec une l&eacute;g&egrave;re souffrance qui lui
+ pliait le cou, d'un mouvement peureux.</p>
+ <p>
+ -- Tu vas mieux, pourtant, continuait-elle. Te voil&agrave; assez fort pour
+ descendre, quand tu voudras... Pourquoi ne me dis-tu plus rien? Tu as donc perdu
+ ta langue? Ah! quel marmot! Vous verrez qu'il me faudra lui apprendre &agrave;
+ parler! </p>
+<p>Et, en effet, elle s'amusa &agrave; lui nommer les objets qu'il touchait. Il
+ n'avait qu'un balbutiement, il redoublait les syllabes, ne pronon&ccedil;ant
+ aucun mot avec nettet&eacute;. Cependant, elle commen&ccedil;ait &agrave; le
+ promener dans la chambre. Elle le soutenait, le menait du lit &agrave; la fen&ecirc;tre.
+ C'&eacute;tait un grand voyage. Il manquait de tomber deux ou trois fois en
+ route, ce qui la faisait rire. Un jour, il s'assit par terre, et elle eut toutes
+ les peines du monde &agrave; le relever. Puis, elle lui fit entreprendre le
+ tour de la pi&egrave;ce, en l'asseyant sur le canap&eacute;, les fauteuils,
+ les chaises, tour de ce petit monde, qui demandait une bonne heure. Enfin, il
+ put risquer quelques pas tout seul. Elle se mettait devant lui, les mains ouvertes,
+ reculait en l'appelant, de fa&ccedil;on &agrave; ce qu'il travers&acirc;t la
+ chambre pour retrouver l'appui de ses bras. Quand il boudait, qu'il refusait
+ de marcher, elle &ocirc;tait son peigne qu'elle lui tendait comme un joujou.
+ Alors, il venait le prendre, et il restait tranquille, dans un coin, &agrave;
+ jouer pendant des heures avec le peigne, &agrave; l'aide duquel il grattait
+ doucement ses mains. </p>
+<p>Un matin, Albine trouva Serge debout. Il avait d&eacute;j&agrave; r&eacute;ussi
+ &agrave; ouvrir un volet. Il s'essayait &agrave; marcher, sans s'appuyer aux
+ meubles.</p>
+ <p>
+ -- Voyez-vous, le gaillard! dit-elle gaiement. Demain, il sautera par la fen&ecirc;tre,
+ si on le laisse faire... Nous sommes donc tout &agrave; fait solide, maintenant?
+</p>
+<p>Serge r&eacute;pondit par un rire de pu&eacute;rilit&eacute;. Ses membres avait
+ repris la sant&eacute; de l'adolescence, sans que des sensations plus conscientes
+ se fussent &eacute;veill&eacute;es en lui. Il restait des apr&egrave;s-midi
+ entiers en face du Paradou, avec sa moue d'enfant qui ne voit que du blanc,
+ qui n'entend que le frisson des bruits. Il gardait ses ignorances de gamin,
+ son toucher si innocent encore, qu'il ne lui permettait pas de distinguer la
+ robe d'Albine de l'&eacute;toffe des vieux fauteuils. Et c'&eacute;tait toujours
+ un &eacute;merveillement d'yeux grands ouverts qui ne comprennent pas, une h&eacute;sitation
+ de gestes ne sachant point aller o&ugrave; ils veulent, un commencement d'existence,
+ purement instinctif, en dehors de la connaissance du milieu. L'homme n'&eacute;tait
+ pas n&eacute;. </p>
+<p>-- Bien, bien, fais la b&ecirc;te, murmura Albine. Nous allons voir. </p>
+<p>Elle &ocirc;ta son peigne, elle le lui pr&eacute;senta. </p>
+<p>-- Veux-tu mon peigne, dit-elle. Viens le chercher.</p>
+ <p>
+ Puis, quand elle l'eut fait sortir de la chambre, en reculant, elle lui passa
+ un bras &agrave; la taille, elle le soutint, &agrave; chaque marche. Elle l'amusait,
+ tout en remettant son peigne, lui chatouillait le cou du bout de ses cheveux,
+ ce qui l'emp&ecirc;chait de comprendre qu'il descendait. Mais, en bas, avant
+ qu'elle e&ucirc;t ouvert la porte, il eut peur, dans les t&eacute;n&egrave;bres
+ du corridor.</p>
+<p>-- Regarde donc! cria-t-elle. </p>
+<p>Et elle poussa la porte toute grande.</p>
+ <p>
+ Ce fut une aurore soudaine, un rideau d'ombre tir&eacute; brusquement, laissant
+ voir le jour dans sa gaiet&eacute; matinale. Le parc s'ouvrait, s'&eacute;tendait,
+ d'une limpidit&eacute; verte, frais et profond comme une source. Serge, charm&eacute;,
+ restait sur le seuil, avec le d&eacute;sir h&eacute;sitant de t&acirc;ter du
+ pied ce lac de lumi&egrave;re. </p>
+<p>-- On dirait que tu as peur de te mouiller, dit Albine. Va, la terre est solide.
+</p>
+<p>Il avait hasard&eacute; un pas, surpris de la r&eacute;sistance douce du sable.
+ Ce premier contact de la terre lui donnait une secousse, un redressement de
+ vie, qui le planta un instant debout, grandissant, soupirant.</p>
+ <p>
+ -- Allons, du courage, r&eacute;p&eacute;ta Albine. Tu sais que tu m'as promis
+ de faire cinq pas. Nous allons jusqu'&agrave; ce m&ucirc;rier qui est sous la
+ fen&ecirc;tre... L&agrave;, tu te reposeras.</p>
+ <p>
+ Il mit un quart d'heure pour faire les cinq pas. A chaque effort, il s'arr&ecirc;tait
+ comme s'il lui avait fallu arracher les racines qui le tenaient au sol. La jeune
+ fille, qui le poussait, lui dit encore en riant: </p>
+<p>-- Tu as l'air d'un arbre qui marche.</p>
+ <p>
+ Et elle l'adossa contre le m&ucirc;rier, dans la pluie de soleil tombant des
+ branches. Puis, elle le laissa, elle s'en alla d'un bond, en lui criant de ne
+ pas bouger. Serge, les mains pendantes, tournait lentement la t&ecirc;te, en
+ face du parc. C'&eacute;tait une enfance. Les verdures p&acirc;les se noyaient
+ d'un lait de jeunesse, baignaient dans une clart&eacute; blonde. Les arbres
+ restaient pu&eacute;rils, les fleurs avaient des chairs de bambin, les eaux
+ &eacute;taient bleues d'un bleu na&iuml;f de beaux yeux grands ouverts. Il y
+ avait, jusque sous chaque feuille, un r&eacute;veil adorable.</p>
+ <p>
+ Serge s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; &agrave; une trou&eacute;e jaune qu'une
+ large all&eacute;e faisait devant lui, au milieu d'une masse &eacute;paisse
+ de feuillage; tout au bout, au levant, des prairies tremp&eacute;es d'or semblaient
+ le champ de lumi&egrave;re o&ugrave; descendait le soleil; et il attendait que
+ le matin pr&icirc;t cette all&eacute;e pour couler jusqu'&agrave; lui. Il le
+ sentait venir dans un souffle ti&egrave;de, tr&egrave;s faible d'abord, &agrave;
+ peine effleurant sa peau, puis s'enflant peu &agrave; peu, si vif, qu'il en
+ tressaillait tout entier. Il le go&ucirc;tait venir, d'une saveur de plus en
+ plus nette, lui apportant l'amertume saine du grand air, mettant &agrave; ses
+ l&egrave;vres le r&eacute;gal des aromates sucr&eacute;s, des fruits acides,
+ des bois laiteux. Il le respirait venir avec les parfums qu'il cueillait dans
+ sa course, l'odeur de la terre, l'odeur des bois ombreux, l'odeur des plantes
+ chaudes, l'odeur des b&ecirc;tes vivantes, tout un bouquet d'odeurs, dont la
+ violence allait jusqu'au vertige. Il l'entendait venir, du vol l&eacute;ger
+ d'un oiseau, rasant l'herbe, tirant du silence le jardin entier, donnant des
+ voix &agrave; ce qu'il touchait, lui faisant sonner aux oreilles la musique
+ des choses et des &ecirc;tres. Il le voyait venir, du fond de l'all&eacute;e,
+ des prairies tremp&eacute;es d'or, l'air rose, si gai, qu'il &eacute;clairait
+ son chemin d'un sourire, au loin gros comme une tache de jour, devenu en quelques
+ bonds la splendeur m&ecirc;me du soleil. Et le matin vint battre le m&ucirc;rier
+ contre lequel Serge s'adossait. Serge naquit dans l'enfance du matin.</p>
+ <p>
+ -- Serge! Serge, cria la voix d'Albine, perdue derri&egrave;re les hauts buissons
+ du parterre. N'aie pas peur, je suis l&agrave;.</p>
+ <p>
+ Mais Serge n'avait plus peur. Il naissait dans le soleil, dans ce bain pur de
+ lumi&egrave;re qui l'inondait. Il naissait &agrave; vingt-cinq ans, les sens
+ brusquement ouverts, ravi du grand ciel, de la terre heureuse, du prodige de
+ l'horizon &eacute;tal&eacute; autour de lui. Ce jardin, qu'il ignorait la veille,
+ &eacute;tait une jouissance extraordinaire. Tout l'emplissait d'extase, jusqu'aux
+ brins d'herbe, jusqu'aux pierres des all&eacute;es, jusqu'aux haleines qu'il
+ ne voyait pas et qui lui passaient sur les joues. Son corps entier entrait dans
+ la possession de ce bout de nature, l'embrassait de ses membres; ses l&egrave;vres
+ le buvaient, ses narines le respiraient; il l'emportait dans ses oreilles, il
+ le cachait au fond de ses yeux. C'&eacute;tait &agrave; lui. Les roses du parterre,
+ les branches hautes de la futaie, les rochers sonores de la chute des sources,
+ les pr&eacute;s o&ugrave; le soleil plantait ses &eacute;pis de lumi&egrave;re,
+ &eacute;taient &agrave; lui. Puis, il ferma les yeux, il se donna la volupt&eacute;
+ de les rouvrir lentement, pour avoir l'&eacute;blouissement d'un second r&eacute;veil.</p>
+ <p>
+ -- Les oiseaux ont mang&eacute; toutes les fraises, dit Albine, qui accourait,
+ d&eacute;sol&eacute;e. Tiens, je n'ai pu trouver que ces deux-l&agrave;. </p>
+<p>Mais elle s'arr&ecirc;ta, &agrave; quelques pas, regardant Serge avec un &eacute;tonnement
+ ravi, frapp&eacute;e au coeur.</p>
+<p> Comme tu es beau! cria-t-elle. </p>
+<p>Et elle s'approcha davantage; elle resta l&agrave;, noy&eacute;e en lui, murmurant:
+</p>
+<p>-- Jamais je ne t'avais vu. </p>
+<p>Il avait certainement grandi. V&ecirc;tu d'un v&ecirc;tement l&acirc;che, il
+ &eacute;tait plant&eacute; droit, un peu mince encore, les membres fins, la
+ poitrine carr&eacute;e, les &eacute;paules rondes. Son cou blanc, tach&eacute;
+ de brun &agrave; la nuque, tournait librement, renversait l&eacute;g&egrave;rement
+ la t&ecirc;te en arri&egrave;re. La sant&eacute;, la force, la puissance, &eacute;taient
+ sur sa face. Il ne souriait pas, il &eacute;tait au repos, avec une bouche grave
+ et douce, des joues fermes, un nez grand, des yeux gris, tr&egrave;s clairs,
+ souverains. Ses longs cheveux, qui lui cachaient tout le cr&acirc;ne, retombaient
+ sur ses &eacute;paules en boucles noires; tandis que sa barbe, l&eacute;g&egrave;re,
+ frisait &agrave; sa l&egrave;vre et &agrave; son menton laissant voir le blanc
+ de la peau. </p>
+<p>-- Tu es beau, tu es beau! r&eacute;p&eacute;tait Albine, lentement accroupie
+ devant lui, levant des regards caressants. Mais pourquoi me boudes-tu, maintenant?
+ Pourquoi ne me dis-tu rien? </p>
+<p>Lui, sans r&eacute;pondre, demeurait debout. Il avait les yeux au loin, il
+ ne voyait pas cette enfant &agrave; ses pieds. Il parla seul. Il dit, dans le
+ soleil: </p>
+<p>-- Que la lumi&egrave;re est bonne! </p>
+<p>Et l'on e&ucirc;t dit que cette parole &eacute;tait une vibration m&ecirc;me
+ du soleil. </p>
+ <p>Elle tomba, &agrave; peine murmur&eacute;e, comme un souffle musical, un frisson
+ de la chaleur et de la vie. Il y avait quelques jours d&eacute;j&agrave; qu'Albine
+ n'avait plus entendu la voix de Serge. Elle la retrouvait, ainsi que lui, chang&eacute;e.
+ Il lui sembla qu'elle s'&eacute;largissait dans le parc avec plus de douceur
+ que la phrase des oiseaux, plus d'autorit&eacute; que le vent courbant les branches.
+ Elle &eacute;tait reine, elle commandait. Tout le jardin l'entendit, bien qu'elle
+ e&ucirc;t pass&eacute; comme une haleine, et tout le jardin tressaillit de l'all&eacute;gresse
+ qu'elle lui apportait.</p>
+ <p>
+ -- Parle-moi, implora Albine. Tu ne m'as jamais parl&eacute; ainsi. En haut,
+ dans la chambre, quand tu n'&eacute;tais pas encore muet, tu causais avec un
+ babillage d'enfant... D'o&ugrave; vient donc que je ne reconnais plus ta voix?
+ Tout &agrave; l'heure, j'ai cru que ta voix descendait des arbres, qu'elle m'arrivait
+ du jardin entier, qu'elle &eacute;tait un de ces soupirs profonds qui me troublaient
+ la nuit, avant ta venue... Ecoute, tout se tait pour t'entendre parler encore.
+ </p>
+ <p>Mais il continuait &agrave; ne pas la savoir l&agrave;. Et elle se faisait plus
+ tendre.</p>
+ <p>
+ -- Non, ne parle pas, si cela te fatigue. Assois-toi &agrave; mon c&ocirc;t&eacute;.
+ Nous resterons sur ce gazon, jusqu'&agrave; ce que le soleil tourne... Et, regarde,
+ j'ai trouv&eacute; deux fraises. J'ai eu bien de la peine, va! Les oiseaux mangent
+ tout. Il y en a une pour toi, les deux si tu veux; ou bien nous les partagerons,
+ pour go&ucirc;ter &agrave; chacune... Tu me diras merci, et je t'entendrai.</p>
+ <p>
+ Il ne voulut pas s'asseoir, il refusa les fraises qu'Albine jeta avec d&eacute;pit.
+ Elle-m&ecirc;me n'ouvrit plus les l&egrave;vres. Elle l'aurait pr&eacute;f&eacute;r&eacute;
+ malade, comme aux premiers jours, lorsqu'elle lui donnait sa main pour oreiller
+ et qu'elle le sentait rena&icirc;tre sous le souffle dont elle lui rafra&icirc;chissait
+ le visage. Elle maudissait la sant&eacute;, qui maintenant le dressait dans
+ la lumi&egrave;re pareil &agrave; un jeune dieu indiff&eacute;rent. Allait-il
+ donc rester ainsi, sans regard pour elle? Ne gu&eacute;rirait-il pas davantage,
+ jusqu'&agrave; la voir et &agrave; l'aimer? Et elle r&ecirc;vait de redevenir
+ sa gu&eacute;rison, d'achever par la seule puissance de ses petites mains cette
+ cure de seconde jeunesse. Elle voyait bien qu'une flamme manquait au fond de
+ ses yeux gris, qu'il avait une beaut&eacute; p&acirc;le, semblable &agrave;
+ celle des statues tomb&eacute;es dans les orties du parterre. Alors, elle se
+ leva, elle vint le reprendre &agrave; la taille, lui soufflant sur la nuque
+ pour l'animer. Mais, ce matin-l&agrave;, Serge n'eut pas m&ecirc;me la sensation
+ de cette haleine qui soulevait sa barbe soyeuse. Le soleil avait tourn&eacute;,
+ il fallut rentrer. Dans la chambre, Albine pleura.</p>
+ <p>
+ A partir de cette matin&eacute;e, tous les jours, le convalescent fit une courte
+ promenade dans le jardin. Il d&eacute;passa le m&ucirc;rier, il alla jusqu'au
+ bord de la terrasse, devant le large escalier dont les marches rompues descendaient
+ au
+ parterre. Il s'habituait au grand air, chaque bain de soleil l'&eacute;panouissait.
+ Un jeune marronnier, pouss&eacute; d'une graine tomb&eacute;e, entre deux pierres
+ de la balustrade, crevait la r&eacute;sine de ses bourgeons, d&eacute;ployait
+ ses &eacute;ventails de feuilles avec moins de vigueur que lui. M&ecirc;me un
+ jour, il avait voulu descendre l'escalier; mais, trahi par ses forces, il s'&eacute;tait
+ assis sur une marche, parmi des pari&eacute;taires grandies dans les fentes
+ des dalles. En bas, &agrave; gauche, il apercevait un petit bois de roses. C'&eacute;tait
+ l&agrave; qu'il r&ecirc;vait d'aller.</p>
+ <p>
+ -- Attends encore, disait Albine. Le parfum des roses est trop fort pour toi.
+ Je n'ai jamais pu m'asseoir sous les rosiers, sans me sentir toute lasse, la
+ t&ecirc;te perdue, avec une envie tr&egrave;s douce de pleurer... Va, je te
+ m&egrave;nerai sous les rosiers, et je pleurerai, car tu me rends bien triste.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<H3>VI.</H3>
+<p>
+ Un matin enfin, elle put le soutenir jusqu'au bas de l'escalier, foulant l'herbe
+ du pied devant lui, lui frayant un chemin au milieu des &eacute;glantiers qui
+ barraient les derni&egrave;res marches de leurs bras souples. Puis, lentement,
+ ils s'en all&egrave;rent dans le bois de roses. C'&eacute;tait un bois, avec
+ des futaies de hauts rosiers &agrave; tige, qui &eacute;largissaient des bouquets
+ de feuillage grands comme des arbres, avec des rosiers en buissons, &eacute;normes,
+ pareils &agrave; des taillis imp&eacute;n&eacute;trables de jeunes ch&ecirc;nes.
+ Jadis, il y avait eu l&agrave;, la plus admirable collection de plants qu'on
+ p&ucirc;t voir. Mais, depuis l'abandon du parterre, tout avait pouss&eacute;
+ &agrave; l'aventure, la for&ecirc;t vierge s'&eacute;tait b&acirc;tie, la for&ecirc;t
+ de roses, envahissant les sentiers, se noyant dans les rejets sauvages, m&ecirc;lant
+ les vari&eacute;t&eacute;s &agrave; ce point, que des roses de toutes les odeurs
+ et de tous les &eacute;clats semblaient s'&eacute;panouir sur les m&ecirc;mes
+ pieds. Des rosiers qui rampaient faisaient &agrave; terre des tapis de mousse,
+ tandis que des rosiers grimpants s'attachaient &agrave; d'autres rosiers, ainsi
+ que des lierres d&eacute;vorants, montaient en fus&eacute;es de verdure, laissaient
+ retomber, au moindre souffle, la pluie de leurs fleurs effeuill&eacute;es. Et
+ des all&eacute;es naturelles s'&eacute;taient trac&eacute;es au milieu du bois,
+ d'&eacute;troits sentiers, de larges avenues, d'adorables chemins couverts,
+ o&ugrave; l'on marchait &agrave; l'ombre, dans le parfum. On arrivait ainsi
+ &agrave; des carrefours, &agrave; des clairi&egrave;res, sous des berceaux de
+ petites roses rouges, entre des murs tapiss&eacute;s de petites roses jaunes.
+ Certains coins de soleil luisaient comme des &eacute;toffes de soie verte broch&eacute;es
+ de taches voyantes; certains coins d'ombre avaient des recueillements d'alc&ocirc;ve,
+ une senteur d'amour, une ti&eacute;deur de bouquet p&acirc;m&eacute; aux seins
+ d'une femme. Les rosiers avaient des voix chuchotantes. Les rosiers &eacute;taient
+ pleins de nids qui chantaient.</p>
+ <p>
+ -- Prenons garde de nous perdre, dit Albine en s'engageant dans le bois. Je
+ me suis perdue, une fois. Le soleil &eacute;tait couch&eacute;, quand j'ai pu
+ me d&eacute;barrasser des rosiers qui me retenaient par les jupes, &agrave;
+ chaque pas.</p>
+ <p>
+ Mais ils marchaient &agrave; peine depuis quelques minutes, lorsque Serge, bris&eacute;
+ de fatigue, voulut s'asseoir. Il se coucha, il s'endormit d'un sommeil profond.
+ Albine, assise &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, resta songeuse. C'&eacute;tait
+ au d&eacute;bouch&eacute; d'un sentier, au bord d'une clairi&egrave;re. Le sentier
+ s'enfon&ccedil;ait tr&egrave;s loin, ray&eacute; de coups de soleil, s'ouvrant
+ &agrave; l'autre bout sur le ciel, par une &eacute;troite ouverture ronde et
+ bleue. D'autres petits chemins creusaient des impasses de verdure. La clairi&egrave;re
+ &eacute;tait faite de grands rosiers &eacute;tag&eacute;s, montant avec une
+ d&eacute;bauche de branches, un fouillis de lianes &eacute;pineuses tels, que
+ des nappes &eacute;paisses de feuillage s'accrochaient en l'air, restaient suspendues,
+ tendaient d'un arbuste &agrave; l'autre les pans d'une tente volante. On ne
+ voyait, entre ces lambeaux d&eacute;coup&eacute;s comme de la fine guipure,
+ que des trous de jour imperceptibles, un crible d'azur laissant passer la lumi&egrave;re
+ en une impalpable poussi&egrave;re de soleil. Et de la vo&ucirc;te, ainsi que
+ des girandoles, pendaient des &eacute;chapp&eacute;es de branches, de grosses
+ touffes tenues par le fil vert d'une tige, des brass&eacute;es de fleurs descendant
+ jusqu'&agrave; terre, le long de quelque d&eacute;chirure du plafond, qui tra&icirc;nait,
+ pareille &agrave; un coin de rideau arrach&eacute;.</p>
+ <p>
+ Cependant, Albine regardait Serge dormir. Elle ne l'avait point encore vu dans
+ un tel accablement des membres, les mains ouvertes sur le gazon, la face morte.
+ Il &eacute;tait ainsi mort pour elle, elle pensait qu'elle pouvait le baiser
+ au visage, sans qu'il sentit m&ecirc;me son baiser. Et, triste, distraite, elle
+ occupait ses mains oisives &agrave; effeuiller les roses qu'elle trouvait &agrave;
+ sa port&eacute;e. Au-dessus de sa t&ecirc;te, une gerbe &eacute;norme retombait,
+ effleurant ses cheveux, mettant des roses &agrave; son chignon, &agrave; ses
+ oreilles, &agrave; sa nuque, lui jetant aux &eacute;paules un manteau de roses.
+ Plus haut, sous ses doigts, les roses pleuvaient, de larges p&eacute;tales tendres,
+ ayant la rondeur exquise, la puret&eacute; &agrave; peine rougissante d'un sein
+ de vierge. Les roses, comme une tomb&eacute;e de neige vivante, cachaient d&eacute;j&agrave;
+ ses pieds repli&eacute;s dans l'herbe. Les roses montaient &agrave; ses genoux,
+ couvraient sa jupe, la noyaient jusqu'&agrave; la taille; tandis que trois feuilles
+ de rose &eacute;gar&eacute;es, envol&eacute;es sur son corsage, &agrave; la
+ naissance de la gorge, semblaient mettre l&agrave; trois bouts de sa nudit&eacute;
+ adorable. </p>
+<p>-- Oh! le paresseux! murmura-t-elle, prise d'ennui, ramassant deux poign&eacute;es
+ de roses et les jetant sur la face de Serge pour le r&eacute;veiller.
+ </p>
+ <p>Il resta appesanti, avec des roses qui lui bouchaient les yeux et la bouche.
+ Cela fit rire Albine. Elle se pencha. Elle lui baisa de tout son coeur les deux
+ yeux, elle lui baisa la bouche, soufflant ses baisers pour faire envoler les
+ roses; mais les roses lui restaient aux l&egrave;vres, et elle eut un rire plus
+ sonore, tout amus&eacute;e par cette caresse dans les fleurs.</p>
+ <p>
+ Serge s'&eacute;tait soulev&eacute; lentement. Il la regardait, frapp&eacute;
+ d'&eacute;tonnement, comme effray&eacute; de la trouver l&agrave;. Il lui demanda:</p>
+ <p>
+ -- Qui es-tu, d'o&ugrave; viens-tu, que fais-tu &agrave; mon c&ocirc;t&eacute;?</p>
+ <p>
+ Elle, souriait toujours, ravie de le voir ainsi s'&eacute;veiller. Alors, il
+ parut se souvenir, il reprit, avec un geste de confiance heureuse:</p>
+ <p>
+ -- Je sais, tu es mon amour, tu viens de ma chair, tu attends que je te prenne
+ entre mes bras, pour que nous ne fassions plus qu'un... Je r&ecirc;vais de toi.
+ Tu &eacute;tais dans ma poitrine, et je te donnais mon sang, mes muscles, mes
+ os. Je ne souffrais pas. Tu me prenais la moiti&eacute; de mon coeur, si doucement,
+ que c'&eacute;tait en moi une volupt&eacute; de me partager ainsi. Je cherchais
+ ce que j'avais de meilleur, ce que j'avais de plus beau, pour te l'abandonner.
+ Tu aurais tout emport&eacute;, que je t'aurais dit merci... Et je me suis r&eacute;veill&eacute;,
+ quand tu es sortie de moi. Tu es sortie par mes yeux et par ma bouche, je l'ai
+ bien senti. Tu &eacute;tais toute ti&egrave;de, toute parfum&eacute;e, si caressante
+ que c'est le frisson m&ecirc;me de ton corps qui m'a mis sur mon s&eacute;ant.</p>
+ <p>
+ Albine, en extase, l'&eacute;coutait parler. Enfin, il la voyait; enfin, il
+ achevait de na&icirc;tre, il gu&eacute;rissait. Elle le supplia de continuer,
+ les mains tendues:</p>
+ <p>
+ -- Comment ai-je fait pour vivre sans toi? murmura-t-il. Mais je ne vivais pas,
+ j'&eacute;tais pareil &agrave; une b&ecirc;te ensommeill&eacute;e... Et te voil&agrave;
+ &agrave; moi, maintenant! Et tu n'es autre que moi-m&ecirc;me! &Eacute;coute,
+ il faut ne jamais me quitter; car tu es mon souffle, tu emporterais ma vie.
+ Nous resterons en nous. Tu seras dans ma chair, comme je serai dans la tienne.
+ Si je t'abandonnais un jour, que je sois maudit, que mon corps se s&egrave;che
+ ainsi qu'une herbe inutile et mauvaise!</p>
+ <p>
+ Il lui prit les mains, en r&eacute;p&eacute;tant d'une voix fr&eacute;missante
+ d'admiration:</p>
+ <p>
+ -- Comme tu es belle! </p>
+<p>Albine, dans la poussi&egrave;re du soleil qui tombait, avait une chair de
+ lait, &agrave; peine dor&eacute;e d'un reflet de jour. La pluie de roses, autour
+ d'elle, sur elle, la noyait dans du rose. Ses cheveux blonds, que son peigne
+ attachait mal, la coiffaient d'un astre &agrave; son coucher, lui couvrant la
+ nuque du d&eacute;sordre de ses derni&egrave;res m&egrave;ches flambantes. Elle
+ portait une robe blanche, qui la laissait nue, tant elle &eacute;tait vivante
+ sur elle, tant elle d&eacute;couvrait ses bras, sa gorge, ses genoux. Elle montrait
+ sa peau innocente, &eacute;panouie sans honte ainsi qu'une fleur, musqu&eacute;e
+ d'une odeur propre. Elle s'allongeait, point trop grande, souple comme un serpent,
+ avec des rondeurs molles, des &eacute;largissements de lignes voluptueux, toute
+ une gr&acirc;ce de corps naissant, encore baign&eacute; d'enfance, d&eacute;j&agrave;
+ renfl&eacute; de pubert&eacute;. Sa face longue, au front &eacute;troit, &agrave;
+ la bouche un peu forte, riait de toute la vie tendre de ses yeux bleus. Et elle
+ &eacute;tait s&eacute;rieuse pourtant, les joues simples, le menton gras, aussi
+ naturellement belle que les arbres sont beaux.</p>
+ <p>
+ -- Et que je t'aime! dit Serge, en l'attirant &agrave; lui.
+ </p>
+ <p>Ils rest&egrave;rent l'un &agrave; l'autre, dans leurs bras. Ils ne se baisaient
+ point, ils s'&eacute;taient pris par la taille, mettant la joue contre la joue,
+ unis, muets, charm&eacute;s de n'&ecirc;tre plus qu'un. Autour d'eux, les rosiers
+ fleurissaient. C'&eacute;tait une floraison folle, amoureuse, pleine de rires
+ rouges, de rires roses, de rires blancs. Les fleurs vivantes s'ouvraient comme
+ des nudit&eacute;s, comme des corsages laissant voir les tr&eacute;sors des
+ poitrines. Il y avait l&agrave; des roses jaunes effeuillant des peaux dor&eacute;es
+ de filles barbares, des roses paille, des roses citron, des roses couleur de
+ soleil, toutes les nuances des nuques ambr&eacute;es par les cieux ardents.
+ Puis, les chairs s'attendrissaient, les roses th&eacute; prenaient des moiteurs
+ adorables, &eacute;talaient des pudeurs cach&eacute;es, des coins de corps qu'on
+ ne montre pas, d'une finesse de soie, l&eacute;g&egrave;rement bleuis par le
+ r&eacute;seau des veines. La vie rieuse du rose s'&eacute;panouissait ensuite:
+ le blanc rose, &agrave; peine teint&eacute; d'une pointe de laque, neige d'un
+ pied de vierge qui t&acirc;te l'eau d'une source; le rose p&acirc;le, plus discret
+ que la blancheur chaude d'un genou entrevu, que la lueur dont un jeune bras
+ &eacute;claire une large manche; le rose franc, du sang sous du satin, des &eacute;paules
+ nues, des hanches nues, tout le nu de la femme, caress&eacute; de lumi&egrave;re;
+ le rose vif, fleurs en boutons de la gorge, fleurs &agrave; demi ouvertes des
+ l&egrave;vres, soufflant le parfum d'une haleine ti&egrave;de. Et les rosiers
+ grimpants, les grands rosiers &agrave; pluie de fleurs blanches, habillaient
+ tous ces roses, toutes ces chairs, de la dentelle de leurs grappes, de l'innocence
+ de leur mousseline l&eacute;g&egrave;re; tandis que, &ccedil;&agrave; et l&agrave;,
+ des roses lie-de-vin, presque noires, saignantes, trouaient cette puret&eacute;
+ d'&eacute;pous&eacute;e d'une blessure de passion. Noces du bois odorant, menant
+ les virginit&eacute;s de mai aux f&eacute;condit&eacute;s de juillet et d'ao&ucirc;t;
+ premier baiser ignorant, cueilli comme un bouquet, au matin du mariage. Jusque
+ dans l'herbe, des roses mousseuses, avec leurs robes montantes de laine verte,
+ attendaient l'amour. Le long du sentier, ray&eacute; de coups de soleil, des
+ fleurs r&ocirc;daient, des visages s'avan&ccedil;aient, appelant les vents l&eacute;gers
+ au passage. Sous la tente d&eacute;ploy&eacute;e de la clairi&egrave;re, tous
+ les sourires luisaient. Pas un &eacute;panouissement ne se ressemblait. Les
+ roses avaient leurs fa&ccedil;ons d'aimer. Les unes ne consentaient qu'&agrave;
+ entreb&acirc;iller leur bouton, tr&egrave;s timides, le coeur rougissant, pendant
+ que d'autres, le corset d&eacute;lac&eacute;, pantelantes, grandes ouvertes,
+ semblaient chiffonn&eacute;es, folles de leur corps au point d'en mourir. Il
+ y en avait de petites, alertes, gaies, s'en allant &agrave; la file, la cocarde
+ au bonnet; d'&eacute;normes, crevant d'appas, avec des rondeurs de sultanes
+ engraiss&eacute;es; d'effront&eacute;es, l'air fille, d'un d&eacute;braill&eacute;
+ coquet, &eacute;talant des p&eacute;tales blanchis de poudre de riz; d'honn&ecirc;tes,
+ d&eacute;collet&eacute;es en bourgeoises correctes; d'aristocratiques, d'une
+ &eacute;l&eacute;gance souple, d'une originalit&eacute; permise, inventant des
+ d&eacute;shabill&eacute;s. Les roses &eacute;panouies en coupe offraient leur
+ parfum comme dans un cristal pr&eacute;cieux; les roses renvers&eacute;es en
+ forme d'urne le laissaient couler goutte &agrave; goutte; les roses rondes,
+ pareilles &agrave; des choux, l'exhalaient d'une haleine r&eacute;guli&egrave;re
+ de fleurs endormies; les roses en boutons serraient leurs feuilles, ne livraient
+ encore que le soupir vague de leur virginit&eacute;.</p>
+ <p>
+ -- Je t'aime, je t'aime, r&eacute;p&eacute;tait Serge &agrave; voix basse.
+ </p>
+ <p>Et Albine &eacute;tait une grande rose, une des roses p&acirc;les, ouvertes
+ du matin. Elle avait les pieds blancs, les genoux et les bras roses, la nuque
+ blonde, la gorge adorablement vein&eacute;e, p&acirc;le, d'une moiteur exquise.
+ Elle sentait bon, elle tendait des l&egrave;vres qui offraient dans une coupe
+ de corail leur parfum faible encore. Et Serge la respirait, la mettait &agrave;
+ sa poitrine. </p>
+<p>-- Oh! dit-elle en riant, tu ne me fais pas mal, tu peux me prendre tout enti&egrave;re.
+ </p>
+ <p>Serge resta ravi de son rire, pareil &agrave; la phrase cadenc&eacute;e d'un
+ oiseau.</p>
+ <p>
+ -- C'est toi qui as ce chant, dit-il; jamais je n'en ai entendu d'aussi doux...
+ Tu es ma joie.</p>
+ <p>
+ Et elle riait, plus sonore, avec des gammes perl&eacute;es de petites notes
+ de fl&ucirc;te, tr&egrave;s aigues, qui se noyaient dans un ralentissement de
+ sons graves. C'&eacute;tait un rire sans fin, un roucoulement de gorge, une
+ musique sonnante, triomphante, c&eacute;l&eacute;brant la volupt&eacute; du
+ r&eacute;veil. Tout riait, dans ce rire de femme naissant &agrave; la beaut&eacute;
+ et &agrave; l'amour, les roses, le bois odorant, le Paradou entier. Jusque-l&agrave;,
+ il avait manqu&eacute; un charme au grand jardin, une voix de gr&acirc;ce, qui
+ f&ucirc;t la gaiet&eacute; vivante des arbres, des eaux, du soleil. Maintenant,
+ le grand jardin &eacute;tait dou&eacute; de ce charme du rire.</p>
+ <p>
+ -- Quel &acirc;ge as-tu? demanda Albine, apr&egrave;s avoir &eacute;teint son
+ chant sur une note fil&eacute;e et mourante.</p>
+ <p>
+ -- Bient&ocirc;t vingt-six ans, r&eacute;pondit Serge.</p>
+ <p>
+ Elle s'&eacute;tonna. Comment! il avait vingt-six ans! Lui-m&ecirc;me &eacute;tait
+ tout surpris d'avoir r&eacute;pondu cela, si ais&eacute;ment. Il lui semblait
+ qu'il n'avait pas un jour, pas une heure.</p>
+ <p>
+ -- Et toi, quel &acirc;ge as-tu? demanda-t-il &agrave; son tour.</p>
+ <p>
+ -- Moi, j'ai seize ans.</p>
+ <p>
+ Et elle repartit, toute vibrante, r&eacute;p&eacute;tant son &acirc;ge, chantant
+ son &acirc;ge. Elle riait d'avoir seize ans, d'un rire tr&egrave;s fin, qui
+ coulait comme un filet d'eau, dans un rythme trembl&eacute; de la voix. Serge
+ la regardait de tout pr&egrave;s, &eacute;merveill&eacute; de cette vie du rire,
+ dont la face de l'enfant resplendissait. Il la reconnaissait &agrave; peine,
+ les joues trou&eacute;es de fossettes, les l&egrave;vres arqu&eacute;es, montrant
+ le rose humide de la bouche, les yeux pareils &agrave; des bouts de ciel bleu
+ s'allumant d'un lever d'astre. Quand elle se renversait, elle le chauffait de
+ son menton gonfl&eacute; de rire, qu'elle lui appuyait sur l'&eacute;paule.</p>
+ <p>
+ Il tendit la main, il chercha derri&egrave;re sa nuque, d'un geste machinal.</p>
+ <p>
+ -- Que veux-tu? demanda-t-elle.</p>
+ <p>
+ Et, se souvenant, elle cria:</p>
+ <p>
+ -- Tu veux mon peigne! tu veux mon peigne!</p>
+ <p>
+ Alors, elle lui donna le peigne, elle laissa tomber les nattes lourdes de son
+ chignon. Ce fut comme une &eacute;toffe d'or d&eacute;pli&eacute;e. Ses cheveux
+ la v&ecirc;tirent jusqu'aux reins. Des m&egrave;ches qui lui coul&egrave;rent
+ sur la poitrine achev&egrave;rent de l'habiller royalement. Serge, &agrave;
+ ce flamboiement brusque, avait pouss&eacute; un l&eacute;ger cri. Il baisait
+ chaque m&egrave;che, il se br&ucirc;lait les l&egrave;vres &agrave; ce rayonnement
+ de soleil couchant.</p>
+ <p>
+ Mais Albine, &agrave; pr&eacute;sent, se soulageait de son long silence. Elle
+ causait, questionnait, ne s'arr&ecirc;tait plus.</p>
+ <p>
+ -- Ah! que tu m'as fait souffrir! Je n'&eacute;tais plus rien pour toi, je passais
+ mes journ&eacute;es, inutile, impuissante, me d&eacute;sesp&eacute;rant comme
+ une propre &agrave; rien... Et pourtant, les premiers jours, je t'avais soulag&eacute;.
+ Tu me voyais, tu me parlais... Tu ne te rappelles pas, lorsque tu &eacute;tais
+ couch&eacute; et que tu t'endormais contre mon &eacute;paule, en murmurant que
+ je te faisais du bien?</p>
+ <p>
+ -- Non, dit Serge, non, je ne me rappelle pas... Je ne t'avais jamais vue. Je
+ viens de te voir pour la premi&egrave;re fois, belle, rayonnante, inoubliable.</p>
+ <p>
+ Elle tapa dans ses mains, prise d'impatience, se r&eacute;criant:</p>
+ <p>
+ -- Et mon peigne? Tu te souviens bien que je te donnais mon peigne, pour avoir
+ la paix, lorsque tu &eacute;tais redevenu enfant? Tout &agrave; l'heure, tu
+ le cherchais encore.</p>
+ <p>
+ -- Non, je ne me souviens pas... Tes cheveux sont une soie fine. Jamais je n'avais
+ bais&eacute; tes cheveux.</p>
+ <p>
+ Elle se f&acirc;cha, pr&eacute;cisa certains d&eacute;tails, lui conta sa convalescence
+ dans la chambre au plafond bleu. Mais lui, riant toujours, finit par lui mettre
+ la main sur les l&egrave;vres, en disant avec une lassitude inqui&egrave;te:</p>
+ <p>
+ -- Non, tais-toi, je ne sais plus, je ne veux plus savoir... Je viens de m'&eacute;veiller,
+ et je t'ai trouv&eacute;e l&agrave;, pleine de roses. Cela suffit.<p>
+ <p>
+ Et il la reprit entre ses bras, longuement, r&ecirc;vant tout haut, murmurant:<p>
+ <p>
+ -- Peut-&ecirc;tre ai-je d&eacute;j&agrave; v&eacute;cu. Cela doit &ecirc;tre
+ bien loin... Je t'aimais, dans un songe douloureux. Tu avais tes yeux bleus,
+ ta face un peu longue, ton air enfant. Mais tu cachais tes cheveux, soigneusement,
+ sous un linge; et moi je n'osais &eacute;carter ce linge, parce que tes cheveux
+ &eacute;taient redoutables et qu'ils m'auraient fait mourir... Aujourd'hui,
+ tes cheveux sont la douceur m&ecirc;me de ta personne. Ce sont eux qui gardent
+ ton parfum, qui me livrent ta beaut&eacute; assouplie, tout enti&egrave;re entre
+ mes doigts. Quand je les baise, quand j'enfonce ainsi mon visage, je bois ta
+ vie.<p>
+ <p>
+ Il roulait les longues boucles dans ses mains, les pressant sur ses l&egrave;vres,
+ comme pour en faire sortir tout le sang d'Albine. Au bout d'un silence, il continua:<p>
+ <p>
+ -- C'est &eacute;trange, avant d'&ecirc;tre n&eacute;, on r&ecirc;ve de na&icirc;tre...
+ J'&eacute;tais enterr&eacute; quelque part. J'avais froid. J'entendais s'agiter
+ au-dessus de moi la vie du dehors. Mais je me bouchais les oreilles, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;,
+ habitu&eacute; &agrave; mon trou de t&eacute;n&egrave;bres, y go&ucirc;tant
+ des joies terribles, ne cherchant m&ecirc;me plus &agrave; me d&eacute;gager
+ du tas de terre qui pesait sur ma poitrine... O&ugrave; &eacute;tais-je donc?
+ Qui donc m'a mis enfin &agrave; la lumi&egrave;re? </p>
+<p>Il faisait des efforts de m&eacute;moire, tandis qu'Albine, anxieuse, redoutait
+ maintenant qu'il ne se souv&icirc;nt. Elle prit en souriant une poign&eacute;e
+ de ses cheveux, la noua au cou du jeune homme, qu'elle attacha &agrave; elle.
+ Ce jeu le fit sortir de sa r&ecirc;verie.</p>
+ <p>
+ -- Tu as raison, dit-il, je suis &agrave; toi, qu'importe le reste!... C'est
+ toi, n'est-ce pas, qui m'as tir&eacute; de la terre? Je devais &ecirc;tre sous
+ ce jardin. Ce que j'entendais, c'&eacute;taient tes pas roulant les petits cailloux
+ du sentier. Tu me cherchais, tu apportais sur ma t&ecirc;te des chants d'oiseaux,
+ des odeurs d'oeillets, des chaleurs de soleil... Et je me doutais bien que tu
+ finirais par me trouver. Je t'attendais, vois-tu, depuis longtemps. Mais je
+ n'esp&eacute;rais pas que tu te donnerais &agrave; moi sans ton voile, avec
+ tes cheveux d&eacute;nou&eacute;s, tes cheveux redoutables qui sont devenus
+ si doux.</p>
+ <p>
+ Il la prit sur lui, la renversa sur ses genoux, en mettant son visage &agrave;
+ c&ocirc;t&eacute; du sien.</p>
+ <p>
+ -- Ne parlons plus. Nous sommes seuls &agrave; jamais. Nous nous aimons.</p>
+ <p>
+ Ils demeur&egrave;rent innocemment aux bras l'un de l'autre. Longtemps encore,
+ ils s'oubli&egrave;rent l&agrave;. Le soleil montait, une poussi&egrave;re de
+ jour plus chaude tombait des hautes branches. Les roses jaunes, les roses blanches,
+ les roses rouges, n'&eacute;taient plus qu'un rayonnement de leur joie, une
+ de leurs fa&ccedil;ons de se sourire. Ils avaient certainement fait &eacute;clore
+ des boutons autour d'eux. Les roses les couronnaient, leur jetaient des guirlandes
+ aux reins. Et le parfum des roses devenait si p&eacute;n&eacute;trant, si fort
+ d'une tendresse amoureuse, qu'il semblait &ecirc;tre le parfum m&ecirc;me de
+ leur haleine.</p>
+ <p>
+ Puis, ce fut Serge qui recoiffa Albine. Il prit ses cheveux &agrave; poign&eacute;e,
+ avec une maladresse charmante, et planta le peigne de travers, dans l'&eacute;norme
+ chignon tass&eacute; sur la t&ecirc;te. Or, il arriva qu'elle &eacute;tait adorablement
+ coiff&eacute;e. Il se leva ensuite, lui tendit les mains, la soutint &agrave;
+ la taille pour qu'elle se mit debout. Tous deux souriaient toujours, sans parler.
+ Doucement, ils s'en all&egrave;rent par le sentier. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>VII.</h3>
+<p>
+ Albine et Serge entr&egrave;rent dans le parterre. Elle le regardait avec une
+ sollicitude inqui&egrave;te, craignant qu'il ne se fatigu&acirc;t. Mais lui,
+ la rassura d'un l&eacute;ger rire. Il se sentait fort &agrave; la porter partout
+ o&ugrave; elle voudrait aller. Quand il se retrouva en plein soleil, il eut
+ un soupir de joie. Enfin, il vivait; il n'&eacute;tait plus cette plante soumise
+ aux agonies de l'hiver. Aussi quelle reconnaissance attendrie! Il aurait voulu
+ &eacute;viter aux petits pieds d'Albine la rudesse des all&eacute;es; il r&ecirc;vait
+ de la pendre &agrave; son cou, comme une enfant que sa m&egrave;re endort. D&eacute;j&agrave;,
+ il la prot&eacute;geait en gardien jaloux, &eacute;cartait les pierres et les
+ ronces, veillait &agrave; ce que le vent ne vol&acirc;t pas sur ses cheveux
+ ador&eacute;s des caresses qui n'appartenaient qu'&agrave; lui. Elle s'&eacute;tait
+ blottie contre son &eacute;paule, elle s'abandonnait, pleine de s&eacute;r&eacute;nit&eacute;.
+</p>
+<p>Ce fut ainsi qu'Albine et Serge march&egrave;rent dans le soleil, pour la premi&egrave;re
+ fois. Le couple laissait une bonne odeur derri&egrave;re lui. Il donnait un
+ frisson au sentier, tandis que le soleil d&eacute;roulait un tapis d'or sous
+ ses pas. Il avan&ccedil;ait, pareil &agrave; un ravissement, entre les grands
+ buissons fleuris, si d&eacute;sirable que les all&eacute;es &eacute;cart&eacute;es,
+ au loin, l'appelaient, le saluaient d'un murmure d'admiration, comme les foules
+ saluent les rois longtemps attendus. Ce n'&eacute;tait qu'un &ecirc;tre, souverainement
+ beau. La peau blanche d'Albine n'&eacute;tait que la blancheur de la peau brune
+ de Serge. Ils passaient lentement, v&ecirc;tus de soleil; ils &eacute;taient
+ le soleil lui-m&ecirc;me. Les fleurs, pench&eacute;es, les adoraient. </p>
+<p>Dans le parterre, ce fut alors une longue &eacute;motion. Le vieux parterre
+ leur faisait escorte. Vaste champ poussant &agrave; l'abandon depuis un si&egrave;cle,
+ coin de paradis o&ugrave; le vent semait les fleurs les plus rares. L'heureuse
+ paix du Paradou, dormant au grand soleil, emp&ecirc;chait la d&eacute;g&eacute;n&eacute;rescence
+ des esp&egrave;ces. Il y avait l&agrave; une temp&eacute;rature &eacute;gale,
+ une terre que chaque plante avait longuement engraiss&eacute;e pour y vivre
+ dans le silence de sa force. La v&eacute;g&eacute;tation y &eacute;tait &eacute;norme,
+ superbe, puissamment inculte, pleine de hasards qui &eacute;talaient des floraisons
+ monstrueuses, inconnues &agrave; la b&ecirc;che et aux arrosoirs des jardiniers.
+ Laiss&eacute;e &agrave; elle-m&ecirc;me, libre de grandir sans honte, au fond
+ de cette solitude que des abris naturels prot&eacute;geaient, la nature s'abandonnait
+ davantage &agrave; chaque printemps, prenait des &eacute;bats formidables, s'&eacute;gayait
+ &agrave; s'offrir en toutes saisons des bouquets &eacute;tranges, qu'aucune
+ main ne devait cueillir. Et elle semblait mettre une rage &agrave; bouleverser
+ ce que l'effort de l'homme avait fait; elle se r&eacute;voltait, lan&ccedil;ait
+ des d&eacute;bandades de fleurs au milieu des all&eacute;es, attaquait les rocailles
+ du flot montant de ses mousses, nouait au cou les marbres qu'elle abattait &agrave;
+ l'aide de la corde flexible de ses plantes grimpantes; elle cassait les dalles
+ des bassins, des escaliers, des terrasses, en y enfon&ccedil;ant des arbustes;
+ elle rampait jusqu'&agrave; ce qu'elle poss&eacute;d&acirc;t les moindres endroits
+ cultiv&eacute;s, les p&eacute;trissait &agrave; sa guise, y plantait comme drapeau
+ de r&eacute;bellion quelque graine ramass&eacute;e en chemin, une verdure humble
+ dont elle faisait une gigantesque verdure. Autrefois, le parterre, entretenu
+ pour un ma&icirc;tre qui avait la passion des fleurs, montrait en plates-bandes,
+ en bordures soign&eacute;es, un merveilleux choix de plantes. Aujourd'hui, on
+ retrouvait les m&ecirc;mes plantes, mais perp&eacute;tu&eacute;es, &eacute;largies
+ en familles si innombrables, courant une telle pr&eacute;tentaine aux quatre
+ coins du jardin, que le jardin n'&eacute;tait plus qu'un tapage, une &eacute;cole
+ buissonni&egrave;re battant les murs, un lieu suspect o&ugrave; la nature ivre
+ avait des hoquets de verveine et d'oeillet.</p>
+ <p>
+ C'&eacute;tait Albine qui conduisait Serge, bien qu'elle par&ucirc;t se livrer
+ &agrave; lui, faible, soutenue &agrave; son &eacute;paule. Elle le mena d'abord
+ &agrave; la grotte. Au fond d'un bouquet de peupliers et de saules, une rocaille
+ se creusait, effondr&eacute;e, des blocs de rochers tomb&eacute;s dans une vasque,
+ des filets d'eau coulant &agrave; travers les pierres. La grotte disparaissait
+ sous l'assaut des feuillages. En bas, des rang&eacute;es de roses tr&eacute;mi&egrave;res
+ semblaient barrer l'entr&eacute;e d'une grille de fleurs rouges, jaunes, mauves,
+ blanches, dont les b&acirc;tons se noyaient dans des orties colossales, d'un
+ vert de bronze, suant tranquillement les br&ucirc;lures de leur poison. Puis,
+ c'&eacute;tait un &eacute;lan prodigieux, grimpant en quelques bonds: les jasmins,
+ &eacute;toil&eacute;s de leurs fleurs suaves; les glycines, aux feuilles de
+ dentelle tendre; les lierres &eacute;pais, d&eacute;coup&eacute;s comme de la
+ t&ocirc;le vernie; les ch&egrave;vrefeuilles souples, cribl&eacute;s de leurs
+ brins de corail p&acirc;le; les cl&eacute;matites amoureuses, allongeant les
+ bras, pomponn&eacute;es d'aigrettes blanches. Et d'autres plantes, plus fr&ecirc;les,
+ s'enla&ccedil;aient encore &agrave; celles-ci, les liaient davantage, les tissaient
+ d'une trame odorante. Des capucines, aux chairs verd&acirc;tres et nues, ouvraient
+ des bouches d'or rouge. Des haricots d'Espagne, forts comme des ficelles minces,
+ allumaient de place en place l'incendie de leurs &eacute;tincelles vives. Des
+ volubilis &eacute;largissaient le coeur d&eacute;coup&eacute; de leurs feuilles,
+ sonnaient de leurs milliers de clochettes un silencieux carillon de couleurs
+ exquises. Des pois de senteur, pareils &agrave; des vols de papillons pos&eacute;s,
+ repliaient leurs ailes fauves, leurs ailes roses, pr&ecirc;ts &agrave; se laisser
+ emporter plus loin, par le premier souffle de vent. Chevelure immense de verdure,
+ piqu&eacute;e d'une pluie de fleurs, dont les m&egrave;ches d&eacute;bordaient
+ de toutes parts, s'&eacute;chappaient en un &eacute;chevellement fou, faisaient
+ songer &agrave; quelque fille g&eacute;ante, p&acirc;m&eacute;e au loin sur
+ les reins, renversant la t&ecirc;te dans un spasme de passion, dans un ruissellement
+ de crins superbes, &eacute;tal&eacute;s comme une mare de parfums.</p>
+ <p>
+ -- Jamais je n'ai os&eacute; entrer dans tout ce noir, dit Albine &agrave; l'oreille
+ de Serge.</p>
+ <p>
+ Il l'encouragea, il la porta par-dessus les orties; et comme un bloc fermait
+ le seuil de la grotte, il la tint un instant debout, entre ses bras, pour qu'elle
+ p&ucirc;t se pencher sur le trou, b&eacute;ant &agrave; quelques pieds du sol.</p>
+ <p>
+ -- Il y a, murmura-t-elle, une femme de marbre tomb&eacute;e tout de son long
+ dans l'eau qui coule. L'eau lui a mang&eacute; la figure.</p>
+ <p>
+ Alors, lui, voulut voir &agrave; son tour. Il se haussa &agrave; l'aide des
+ poignets. Une haleine fra&icirc;che le frappa aux joues. Au milieu des joncs
+ et des lentilles d'eau, dans le rayon de jour glissant du trou, la femme &eacute;tait
+ sur l'&eacute;chine, nue jusqu'&agrave; la ceinture, avec une draperie qui lui
+ cachait les cuisses. C'&eacute;tait quelque noy&eacute;e de cent ans, le lent
+ suicide d'un marbre que des peines avaient d&ucirc; laisser choir au fond de
+ cette source. La nappe claire qui coulait sur elle avait fait de sa face une
+ pierre lisse, une blancheur sans visage, tandis que ses deux seins, comme soulev&eacute;s
+ hors de l'eau par un effort de la nuque, restaient intacts, vivants encore,
+ gonfl&eacute;s d'une volupt&eacute; ancienne.</p>
+ <p>
+ -- Elle n'est pas morte, va! dit Serge en redescendant. Un jour, il faudra venir
+ la tirer de l&agrave;.</p>
+ <p>
+ Mais Albine, qui avait un frisson, l'emmena. Ils revinrent au soleil, dans le
+ d&eacute;vergondage des plates-bandes et des corbeilles. Ils marchaient &agrave;
+ travers un pr&eacute; de fleurs, &agrave; leur fantaisie, sans chemin trac&eacute;.
+ Leurs pieds avaient pour tapis des plantes charmantes, les plantes naines bordant
+ jadis les all&eacute;es, aujourd'hui &eacute;tal&eacute;es en nappes sans fin.
+ Par moments, ils disparaissaient jusqu'aux chevilles dans la soie mouchet&eacute;e
+ des sir&egrave;nes roses, dans le satin panach&eacute; des oeillets mignardises,
+ dans le velours bleu des myosotis, cribl&eacute; de petits yeux m&eacute;lancoliques.
+ Plus loin, ils traversaient des r&eacute;s&eacute;das gigantesques qui leur
+ montaient aux genoux, comme un bain de parfums; ils coupaient par un champ de
+ muguets pour &eacute;pargner un champ voisin de violettes, si douces qu'ils
+ tremblaient d'en meurtrir la moindre touffe; puis, press&eacute;s de toutes
+ parts, n'ayant plus que des violettes autour d'eux, ils &eacute;taient forc&eacute;s
+ de s'en aller &agrave; pas discrets sur cette fra&icirc;cheur embaum&eacute;e,
+ au milieu de l'haleine m&ecirc;me du printemps. Au-del&agrave; des violettes,
+ la laine verte des lobelias se d&eacute;roulait, un peu rude, piqu&eacute;e
+ de mauve clair; les &eacute;toiles nuanc&eacute;es des s&eacute;lagino&iuml;des,
+ les coupes bleues des nemophilas, les croix jaunes des saponaires, les croix
+ roses et blanches des juliennes de Mahon dessinaient des coins de tapisserie
+ riche, &eacute;tendaient &agrave; l'infini devant le couple un luxe royal de
+ tenture, pour qu'il s'avan&ccedil;&acirc;t sans fatigue dans la joie de sa premi&egrave;re
+ promenade. Et c'&eacute;taient les violettes qui revenaient toujours, une mer
+ de violettes coulant partout, leur versant sur les pieds des odeurs pr&eacute;cieuses,
+ les accompagnant du souffle de leurs fleurs cach&eacute;es sous les feuilles.
+ </p>
+ <p>Albine et Serge se perdaient. Mille plantes, de tailles plus hautes, b&acirc;tissaient
+ des haies, m&eacute;nageaient des sentiers &eacute;troits qu'ils se plaisaient
+ &agrave; suivre. Les sentiers s'enfon&ccedil;aient avec de brusques d&eacute;tours,
+ s'embrouillaient, emm&ecirc;laient des bouts de taillis inextricables: des ageratums
+ &agrave; houpettes bleu c&eacute;leste; des asp&eacute;rules, d'une d&eacute;licate
+ odeur de musc; des mimulus, montrant des gorges cuivr&eacute;es, ponctu&eacute;es
+ de cinabre; des phlox &eacute;carlates, des phlox violets, superbes, dressant
+ des quenouilles de fleurs que le vent filait; des lins rouges aux brins fins
+ comme des cheveux; des chrysanth&egrave;mes pareils &agrave; des lunes pleines,
+ des lunes d'or, dardant de courts rayons &eacute;teints, blanch&acirc;tres,
+ viol&acirc;tres, ros&acirc;tres. </p>
+ <p>Le couple enjambait les obstacles, continuait sa marche heureuse entre les deux
+ haies de verdure. A droite, montaient les fraxinelles l&eacute;g&egrave;res,
+ les centranthus retombant en neige immacul&eacute;e, les cynoglosses gris&acirc;tres
+ ayant une goutte de ros&eacute;e dans chacune des coupes minuscules de leurs
+ fleurs. A gauche, c'&eacute;tait une longue rue d'ancolies, toutes les vari&eacute;t&eacute;s
+ de l'ancolie, les blanches, les roses p&acirc;les, les violettes sombres, ces
+ derni&egrave;res presque noires, d'une tristesse de deuil, laissant pendre d'un
+ bouquet de hautes tiges leurs p&eacute;tales pliss&eacute;s et gaufr&eacute;s
+ comme un cr&ecirc;pe. Et plus loin, &agrave; mesure qu'ils avan&ccedil;aient,
+ les haies changeaient, alignaient les b&acirc;tons fleuris de pieds-d'alouettes
+ &eacute;normes, perdus dans la frisure des feuilles, laissaient passer les gueules
+ ouvertes des mufliers fauves, haussaient le feuillage gr&ecirc;le des schizanthus,
+ plein d'un papillonnage de fleurs aux ailes de soufre tach&eacute;es de laque
+ tendre. Des campanules couraient, lan&ccedil;ant leurs cloches bleues &agrave;
+ toute vol&eacute;e, jusqu'au haut de grands asphod&egrave;les, dont la tige
+ d'or leur servait de clocher. Dans un coin, un fenouil g&eacute;ant ressemblait
+ &agrave; une dame de fine guipure renversant son ombrelle de satin vert d'eau.
+ Puis, brusquement, le couple se trouvait au fond d'une impasse; il ne pouvait
+ plus avancer, un tas de fleurs bouchait le sentier, un jaillissement de plantes
+ tel, qu'il mettait l&agrave; comme une meule &agrave; panache triomphal. En
+ bas, des acanthes b&acirc;tissaient un socle, d'o&ugrave; s'&eacute;lan&ccedil;aient
+ des beno&icirc;tes &eacute;carlates, des rhodantes dont les p&eacute;tales secs
+ avaient des cassures de papier peint, des clarkias aux grandes croix blanches,
+ ouvrag&eacute;es, semblables aux croix d'un ordre barbare. Plus haut, s'&eacute;panouissaient
+ les viscarias roses, les leptosiphons jaunes, les colinsias blancs, les lagurus
+ plantant parmi les couleurs vives leurs pompons de cendre verte. Plus haut encore,
+ des digitales rouges, les lupins bleus s'&eacute;levaient en colonnettes minces,
+ suspendaient une rotonde byzantine, peinturlur&eacute;e violemment de pourpre
+ et d'azur; tandis que, tout en haut, un ricin colossal, aux feuilles sanguines,
+ semblait &eacute;largir un d&ocirc;me de cuivre bruni.</p>
+ <P>
+ Et comme Serge avan&ccedil;ait d&eacute;j&agrave; les mains, voulant passer,
+ Albine le supplia de ne pas faire de mal aux fleurs. </p>
+<p>-- Tu casserais les branches, tu &eacute;craserais les feuilles, dit-elle.
+ Moi, depuis des ann&eacute;es que je vis ici, je prends bien garde de ne tuer
+ personne... Viens, je te montrerai les pens&eacute;es.</p>
+ <p>
+ Elle l'obligea &agrave; revenir sur ses pas, elle l'emmena hors des sentiers
+ &eacute;troits, au centre du parterre, o&ugrave; se trouvaient autrefois de
+ grands bassins. Les bassins, combl&eacute;s, n'&eacute;taient plus que de vastes
+ jardini&egrave;res, &agrave; bordure de marbre &eacute;miett&eacute;e et rompue.
+ Dans un des plus larges, un coup de vent avait sem&eacute; une merveilleuse
+ corbeille de pens&eacute;es. Les fleurs de velours semblaient vivantes, avec
+ leurs bandeaux de cheveux violets, leurs yeux jaunes, leurs bouches plus p&acirc;les,
+ leurs d&eacute;licats mentons couleur chair.</p>
+ <p>
+ -- Quand j'&eacute;tais plus jeune, elles me faisaient peur, murmura Albine.
+ Vois-les donc. Ne dirait-on pas des milliers de petits visages qui vous regardent,
+ &agrave; ras de terre?... Et elles tournent leurs figures, toutes ensemble.
+ On dirait des poup&eacute;es enterr&eacute;es qui passent la t&ecirc;te.</p>
+ <p>
+ Elle l'entra&icirc;na de nouveau. Ils firent le tour des autres bassins. Dans
+ le bassin voisin, des amarantes avaient pouss&eacute;, h&eacute;rissant des
+ cr&ecirc;tes monstrueuses qu'Albine n'osait toucher, songeant &agrave; de gigantesques
+ chenilles saignantes. Des balsamines, jaune paille, fleur de p&ecirc;cher, gris
+ de lin, blanc lav&eacute; de rose, emplissaient une autre vasque, o&ugrave;
+ les ressorts de leurs graines partaient avec de petits bruits secs. Puis, c'&eacute;tait
+ au milieu des d&eacute;bris d'une fontaine une collection d'oeillets splendides:
+ des oeillets blancs d&eacute;bordaient de l'auge moussue; des oeillets panach&eacute;s
+ plantaient dans les fentes des pierres le bariolage de leurs ruches de mousseline
+ d&eacute;coup&eacute;e; tandis que, au fond de la gueule du lion qui jadis crachait
+ l'eau, un grand oeillet rouge fleurissait, en jets si vigoureux que le vieux
+ lion mutil&eacute; semblait, &agrave; cette heure, cracher des &eacute;claboussures
+ de sang. Et, &agrave; c&ocirc;t&eacute;, la pi&egrave;ce d'eau principale, un
+ ancien lac o&ugrave; des cygnes avaient nag&eacute;, &eacute;tait devenue un
+ bois de lilas, &agrave; l'ombre duquel des quarantaines, des verveines, des
+ belles-de-jour, prot&eacute;geaient leur teint d&eacute;licat, dormant &agrave;
+ demi, toutes moites de parfums.</p>
+ <p>
+ -- Et nous n'avons pas travers&eacute; la moiti&eacute; du parterre! dit Albine
+ orgueilleusement. L&agrave;-bas sont les grandes fleurs, des champs o&ugrave;
+ je disparais tout enti&egrave;re, comme une perdrix dans un champ de bl&eacute;.</p>
+ <p>
+ Ils y all&egrave;rent. Ils descendirent un large escalier dont les urnes renvers&eacute;es
+ flambaient encore des hautes flammes violettes des iris. Le long des marches
+ coulait un ruissellement de girofl&eacute;es pareil &agrave; une nappe d'or
+ liquide. Des chardons, aux deux bords, plantaient des cand&eacute;labres de
+ bronze vert, gr&ecirc;les, h&eacute;riss&eacute;s, recourb&eacute;s en becs
+ d'oiseaux fantastiques, d'un art &eacute;trange, d'une &eacute;l&eacute;gance
+ de br&ucirc;le-parfum chinois. Des sedums, entre les balustres bris&eacute;s,
+ laissaient pendre des tresses blondes, des chevelures verd&acirc;tres de fleuve
+ toutes tach&eacute;es de moisissures. Puis, au bas, un second parterre s'&eacute;tendait,
+ coup&eacute; de buis puissants comme des ch&ecirc;nes, d'anciens buis corrects,
+ autrefois taill&eacute;s en boules, en pyramides, en tours octogonales, aujourd'hui
+ d&eacute;braill&eacute;s magnifiquement, avec de grands haillons de verdure
+ sombre, dont les trous montraient des bouts de ciel bleu.</p>
+ <p>
+ Et Albine mena Serge, &agrave; droite, dans un champ qui &eacute;tait comme
+ le cimeti&egrave;re du parterre. Des scabieuses y mettaient leur deuil. Des
+ cort&egrave;ges de pavots s'en allaient &agrave; la file, puant la mort, &eacute;panouissant
+ leurs lourdes fleurs d'un &eacute;clat fi&eacute;vreux. Des an&eacute;mones
+ tragiques faisaient des foules d&eacute;sol&eacute;es, au teint meurtri, tout
+ terreux de quelque souffle &eacute;pid&eacute;mique. Des daturas trapus &eacute;largissaient
+ leurs cornets viol&acirc;tres, o&ugrave; des insectes, las de vivre, venaient
+ boire le poison du suicide. Des soucis, sous leurs feuillages engorg&eacute;s,
+ ensevelissaient leurs fleurs, des corps d'&eacute;toiles agonisants, exhalant
+ d&eacute;j&agrave; la peste de leur d&eacute;composition. Et c'&eacute;taient
+ encore d'autres tristesses: les renoncules charnues, d'une couleur sourde de
+ m&eacute;tal rouill&eacute;; les jacinthes et les tub&eacute;reuses exhalant
+ l'asphyxie, se mourant dans leur parfum. Mais les cin&eacute;raires surtout
+ dominaient, toute une pouss&eacute;e de cin&eacute;raires qui promenaient le
+ demi-deuil de leurs robes violettes et blanches, robes de velours ray&eacute;,
+ robes de velours uni, d'une s&eacute;v&eacute;rit&eacute; riche. </p>
+ <p>Au milieu du champ m&eacute;lancolique, un Amour de marbre restait debout, mutil&eacute;,
+ le bras qui tenait l'arc tomb&eacute; dans les orties, souriant encore sous
+ les lichens dont sa nudit&eacute; d'enfant grelottait.</p>
+ <p>
+ Puis, Albine et Serge entr&egrave;rent jusqu'&agrave; la taille dans un champ
+ de pivoines. Les fleurs blanches crevaient, avec une pluie de larges p&eacute;tales
+ qui leur rafra&icirc;chissaient les mains, pareilles aux gouttes larges d'une
+ pluie d'orage. Les fleurs rouges avaient des faces apoplectiques, dont le rire
+ &eacute;norme les inqui&eacute;tait. Ils gagn&egrave;rent, &agrave; gauche,
+ un champ de fuchsias, un taillis d'arbustes souples, d&eacute;li&eacute;s, qui
+ les ravirent comme des joujoux du Japon, garnis d'un million de clochettes.
+ Ils travers&egrave;rent ensuite des champs de v&eacute;roniques aux grappes
+ violettes, des champs de g&eacute;raniums et de p&eacute;largoniums, sur lesquels
+ semblaient courir des flamm&egrave;ches ardentes, le rouge, le rose, le blanc
+ incandescent d'un brasier, que les moindres souffles du vent ravivaient sans
+ cesse. Ils durent tourner des rideaux de gla&iuml;euls, aussi grands que des
+ roseaux, dressant des hampes de fleurs qui br&ucirc;laient dans la clart&eacute;,
+ avec des richesses de flamme de torches allum&eacute;es. Ils s'&eacute;gar&egrave;rent
+ au milieu d'un bois de tournesols, une futaie faite de troncs aussi gros que
+ la taille d'Albine, obscurcie par des feuilles rudes, larges &agrave; y coucher
+ un enfant, peupl&eacute;e de faces g&eacute;antes, de faces d'astre, resplendissantes
+ comme autant de soleils. Et ils arriv&egrave;rent enfin dans un autre bois,
+ un bois de rhododendrons, si touffu de fleurs que les branches et les feuilles
+ ne se voyaient pas, &eacute;talant des bouquets monstrueux, des hott&eacute;es
+ de calices tendres qui moutonnaient jusqu'&agrave; l'horizon. </p>
+<p>-- Va, nous ne sommes pas au bout! s'&eacute;cria Albine. Marchons, marchons
+ toujours.</p>
+ <p>
+ Mais Serge l'arr&ecirc;ta. Ils &eacute;taient alors au centre d'une ancienne
+ colonnade en ruine. Des f&ucirc;ts de colonne faisaient des bancs, parmi des
+ touffes de primev&egrave;res et de pervenches. Au loin, entre les colonnes rest&eacute;es
+ debout, d'autres champs de fleurs s'&eacute;tendaient des champs de tulipes,
+ aux vives panachures de fa&iuml;ences peintes; des champs de calc&eacute;olaires,
+ l&eacute;g&egrave;res soufflures de chair, ponctu&eacute;es de sang et d'or;
+ des champs de zinnias, pareils &agrave; de grosses p&acirc;querettes courrouc&eacute;es;
+ des champs de p&eacute;tunias, aux p&eacute;tales molles comme une batiste de
+ femme, montrant le rose de la peau; des champs encore, des champs &agrave; l'infini,
+ dont on ne reconnaissait plus les fleurs, dont les tapis s'&eacute;talaient
+ sous le soleil, avec la bigarrure confuse des touffes violentes, noy&eacute;e
+ dans les verts attendris des herbes.</p>
+ <p>
+ -- Jamais nous ne pourrons tout voir, dit Serge, la main tendue, avec un sourire.
+ C'est ici qu'il doit &ecirc;tre bon de s'asseoir, dans l'odeur qui monte.</p>
+ <p>
+ A c&ocirc;t&eacute; d'eux &eacute;tait un champ d'h&eacute;liotropes, d'une
+ haleine de vanille, si douce, qu'elle donnait au vent une caresse de velours.
+ Alors, ils s'assirent sur une des colonnes renvers&eacute;es, au milieu d'un
+ bouquet de lis superbes qui avaient pouss&eacute; l&agrave;. Depuis plus d'une
+ heure, ils marchaient. Ils &eacute;taient venus des roses dans les lis, &agrave;
+ travers toutes les fleurs. Les lis leur offraient un refuge de candeur, apr&egrave;s
+ leur promenade d'amants, au milieu de la sollicitation ardente des ch&egrave;vrefeuilles
+ suaves, des violettes musqu&eacute;es, des verveines exhalant l'odeur fra&icirc;che
+ d'un baiser, des tub&eacute;reuses soufflant la p&acirc;moison d'une volupt&eacute;
+ mortelle. Les lis, aux tiges &eacute;lanc&eacute;es, les mettaient dans un pavillon
+ blanc, sous le toit de neige de leurs calices, seulement &eacute;gay&eacute;s
+ des gouttes d'or l&eacute;g&egrave;res des pistils. Et ils restaient, ainsi
+ que des fianc&eacute;s enfants, souverainement pudiques, comme au centre d'une
+ tour de puret&eacute;, d'une tour d'ivoire inattaquable, o&ugrave; ils ne s'aimaient
+ encore que de tout le charme de leur innocence.</p>
+ <p>
+ Jusqu'au soir, Albine et Serge demeur&egrave;rent avec les lis. Ils y &eacute;taient
+ bien; ils achevaient d'y na&icirc;tre. Serge y perdait la derni&egrave;re fi&egrave;vre
+ de ses mains. Albine y devenait toute blanche, d'un blanc de lait qu'aucune
+ rougeur ne teintait de rose. Ils ne virent plus qu'ils avaient les bras nus,
+ le cou nu, les &eacute;paules nues. Leurs chevelures ne les troubl&egrave;rent
+ plus, comme des nudit&eacute;s d&eacute;ploy&eacute;es. L'un contre l'autre,
+ ils riaient, d'un rire clair, trouvant de la fra&icirc;cheur &agrave; se serrer.
+ Leurs yeux gardaient un calme limpide d'eau de source, sans que rien d'impur
+ mont&acirc;t de leur chair pour en ternir le cristal. Leurs joues &eacute;taient
+ des fruits velout&eacute;s, &agrave; peine m&ucirc;rs, auxquels ils ne songeaient
+ point &agrave; mordre. Quand ils quitt&egrave;rent les lis, ils n'avaient pas
+ dix ans; il leur semblait qu'ils venaient de se rencontrer, seuls au fond du
+ grand jardin, pour y vivre dans une amiti&eacute; et dans un jeu &eacute;ternels.
+ Et, comme ils traversaient de nouveau le parterre, rentrant au cr&eacute;puscule,
+ les fleurs parurent se faire discr&egrave;tes, heureuses de les voir si jeunes,
+ ne voulant pas d&eacute;baucher ces enfants. Les bois de pivoines, les corbeilles
+ d'oeillets, les tapis de myosotis, les tentures de cl&eacute;matites, n'agrandissaient
+ plus devant eux une alc&ocirc;ve d'amour, noy&eacute;s &agrave; cette heure
+ de l'air du soir, endormis dans une enfance aussi pure que la leur. Les pens&eacute;es
+ les regardaient en camarades, de leurs petits visages candides. Les r&eacute;s&eacute;das,
+ alanguis, fr&ocirc;l&eacute;s par la jupe blanche d'Albine, semblaient pris
+ de compassion, &eacute;vitant de h&acirc;ter leur fi&egrave;vre d'un souffle.
+</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+
+<H3>VIII.</H3>
+<p>
+ Le lendemain, d&egrave;s l'aube, ce fut Serge qui appela Albine. Elle dormait
+ dans une chambre de l'&eacute;tage sup&eacute;rieur, o&ugrave; il n'eut pas
+ l'id&eacute;e de monter. Il se pencha &agrave; la fen&ecirc;tre, la vit qui
+ poussait ses persiennes, au saut du lit. Et tous deux rirent beaucoup, de se
+ retrouver ainsi. </p>
+<p>-- Aujourd'hui, tu ne sortiras pas, dit Albine, quand elle fut descendue. Il
+ faut nous reposer... Demain, je veux te mener loin, bien loin, quelque part
+ o&ugrave; nous serons joliment &agrave; notre aise.
+ </p>
+ <p>-- Mais nous allons nous ennuyer, murmura Serge.</p>
+ <p>
+ -- Oh! que non!... Je vais te raconter des histoires.</p>
+ <p>
+ Ils pass&egrave;rent une journ&eacute;e charmante. Les fen&ecirc;tres &eacute;taient
+ grandes ouvertes, le Paradou entrait, riait avec eux, dans la chambre. Serge
+ prit enfin possession de cette heureuse chambre, o&ugrave; il s'imaginait &ecirc;tre
+ n&eacute;. Il voulut tout voir, tout se faire expliquer. Les Amours de pl&acirc;tre,
+ culbut&eacute;s au bord de l'alc&ocirc;ve, l'&eacute;gay&egrave;rent au point
+ qu'il monta sur une chaise pour attacher la ceinture d'Albine au cou du plus
+ petit d'entre eux, un bout d'homme, le derri&egrave;re en l'air, la t&ecirc;te
+ en bas, qui polissonnait. Albine tapait des mains, criait qu'il ressemblait
+ &agrave; un hanneton tenu par un fil. Puis, comme prise de piti&eacute;:</p>
+ <p>
+ -- Non, non, d&eacute;tache-le... &Ccedil;a l'emp&ecirc;che de voler.
+ </p>
+ <p>Mais ce furent surtout les Amours peints au-dessus des portes qui occup&egrave;rent
+ vivement Serge. Il se f&acirc;chait de ne pouvoir comprendre &agrave; quels
+ jeux ils jouaient, tant les peintures &eacute;taient p&acirc;lies. Aid&eacute;
+ d'Albine, il roula une table, sur laquelle ils grimp&egrave;rent tous les deux.
+ Albine donnait des explications.</p>
+ <p>
+ -- Regarde, ceux-ci jettent des fleurs. Sous les fleurs, on ne voit plus que
+ trois jambes nues. Je crois me souvenir qu'en arrivant ici, j'ai pu distinguer
+ encore une dame couch&eacute;e. Mais, depuis le temps, elle s'en est all&eacute;e.</p>
+ <p>
+ Ils firent le tour des panneaux, sans que rien d'impur leur vint de ces jolies
+ ind&eacute;cences de boudoir. Les peintures, qui s'&eacute;miettaient comme
+ un visage fard&eacute; du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle, &eacute;taient
+ assez mortes pour ne laisser passer que les genoux et les coudes des corps p&acirc;m&eacute;s
+ dans une luxure aimable. Les d&eacute;tails trop crus, auxquels paraissait s'&ecirc;tre
+ complu l'ancien amour dont l'alc&ocirc;ve gardait la lointaine odeur, avaient
+ disparu, mang&eacute;s par le grand air; si bien que la chambre, ainsi que le
+ parc, &eacute;tait naturellement redevenue vierge, sous la gloire tranquille
+ du soleil.</p>
+ <p>
+ -- Bah! ce sont des gamins qui s'amusent, dit Serge, en redescendant de la table...
+ Est-ce que tu sais jouer &agrave; la main chaude, toi?
+ </p>
+ <p>Albine savait jouer &agrave; tous les jeux. Seulement, il fallait &ecirc;tre
+ au moins trois pour jouer &agrave; la main chaude. Cela les fit rire. Mais Serge
+ s'&eacute;cria qu'on &eacute;tait trop bien deux, et ils jur&egrave;rent de
+ n'&ecirc;tre toujours que deux.</p>
+ <p>
+ - On est tout &agrave; fait chez soi, on n'entend rien, reprit le jeune homme,
+ qui s'allongea sur le canap&eacute;. Et les meubles ont une odeur de vieux qui
+ sent bon... C'est doux comme dans un nid. Voil&agrave; une chambre o&ugrave;
+ il y a du bonheur.</p>
+ <p>
+ La jeune fille hochait gravement la t&ecirc;te.</p>
+ <p>
+ -- Si j'avais &eacute;t&eacute; peureuse, murmura-t-elle, j'aurais eu bien peur,
+ dans les premiers temps... C'est justement cette histoire-l&agrave; que je veux
+ te raconter. Je l'ai entendue dans le pays. On ment peut-&ecirc;tre. Enfin,
+ &ccedil;a nous amusera. </p>
+ <p>Et elle s'assit &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Serge.</p>
+ <p>
+ -- Il y a des ann&eacute;es et des ann&eacute;es... Le Paradou appartenait &agrave;
+ un riche seigneur qui vint s'y enfermer avec une dame tr&egrave;s belle. Les
+ portes du ch&acirc;teau &eacute;taient si bien ferm&eacute;es, les murailles
+ du jardin avaient une telle hauteur, que jamais personne n'apercevait le moindre
+ bout des jupes de la dame.</p>
+ <p>
+ -- Je sais, interrompit Serge, la dame n'a jamais reparu.</p>
+ <p>
+ Comme Albine le regardait toute surprise, f&acirc;ch&eacute;e de voir son histoire
+ connue, il continua &agrave; demi-voix, &eacute;tonn&eacute; lui-m&ecirc;me.
+</p>
+<p>-- Tu me l'as d&eacute;j&agrave; racont&eacute;e, ton histoire. </p>
+<p>Elle protesta. Puis, elle parut se raviser, elle se laissa convaincre. Ce qui
+ ne l'emp&ecirc;cha pas de terminer son r&eacute;cit en ces termes:</p>
+ <p>
+ -- Quand le seigneur s'en alla, il avait les cheveux blancs. Il fit barricader
+ toutes les ouvertures, pour qu'on n'all&acirc;t pas d&eacute;ranger la dame...
+ La dame &eacute;tait morte dans cette chambre. </p>
+<p>-- Dans cette chambre! s'&eacute;cria Serge. Tu ne m'avais pas dit cela...
+ Es-tu s&ucirc;re qu'elle soit morte dans cette chambre? </p>
+<p>Albine se f&acirc;cha. Elle r&eacute;p&eacute;tait ce que tout le monde savait.
+ Le seigneur avait fait b&acirc;tir le pavillon, pour y loger cette inconnue
+ qui ressemblait &agrave; une princesse. Les gens du ch&acirc;teau, plus tard,
+ assuraient qu'il y passait les jours et les nuits. Souvent aussi, ils l'apercevaient
+ dans une all&eacute;e, menant les petits pieds de l'inconnue au fond des taillis
+ les plus noirs. Mais, pour rien au monde, ils ne se seraient hasard&eacute;s
+ &agrave; guetter le couple, qui battait le parc pendant des semaines enti&egrave;res.</p>
+ <p>
+ -- Et c'est l&agrave; qu'elle est morte, r&eacute;p&eacute;ta Serge, l'esprit
+ frapp&eacute;. Tu as pris sa chambre, tu te sers de ses meubles, tu couches
+ dans son lit. </p>
+ <p>Albine souriait.</p>
+ <p>
+ -- Tu sais bien que je ne suis pas peureuse, dit-elle. Puis, toutes ces choses,
+ c'est si vieux... La chambre te semblait pleine de bonheur. </p>
+ <p>Ils se turent, ils regard&egrave;rent un instant l'alc&ocirc;ve, le haut plafond,
+ les coins d'ombre grise. Il y avait comme un attendrissement amoureux, dans
+ les couleurs fan&eacute;es des meubles. C'&eacute;tait un soupir discret du
+ pass&eacute;, si r&eacute;sign&eacute;, qu'il ressemblait encore &agrave; un
+ remerciement ti&egrave;de de femme ador&eacute;e.</p>
+ <p>
+ -- Oui, murmura Serge, on ne peut pas avoir peur. C'est trop tranquille.</p>
+ <p>
+ Et Albine reprit en se rapprochant de lui: </p>
+<p>-- Ce que peu de personnes savent, c'est qu'ils avaient d&eacute;couvert dans
+ le jardin un endroit de f&eacute;licit&eacute; parfaite, o&ugrave; ils finissaient
+ par vivre toutes leurs heures. Moi, je tiens cela d'une source certaine... Un
+ endroit d'ombre fra&icirc;che, cach&eacute; au fond de broussailles imp&eacute;n&eacute;trables,
+ si merveilleusement beau, qu'on y oublie le monde entier. La dame a d&ucirc;
+ y &ecirc;tre enterr&eacute;e. </p>
+<p>-- Est-ce dans le parterre? demanda Serge curieusement.</p>
+ <p>
+ -- Ah! je ne sais pas, je ne sais pas! dit la jeune fille, avec un geste d&eacute;courag&eacute;.
+ J'ai cherch&eacute; partout, je n'ai encore pu trouver nulle part cette clairi&egrave;re
+ heureuse... Elle n'est ni dans les roses, ni dans les lis, ni sur le tapis des
+ violettes.</p>
+ <p>
+ -- Peut &ecirc;tre est-ce ce coin de fleurs tristes, o&ugrave; tu m'as montr&eacute;
+ un enfant debout, le bras cass&eacute;?</p>
+ <p>
+ - Non, non.</p>
+ <p>
+ -- Peut &ecirc;tre est-ce au fond de la grotte, pr&egrave;s de cette eau claire,
+ o&ugrave; s'est noy&eacute;e cette grande femme de marbre, qui n'a plus de visage?
+</p>
+<p>-- Non, non.</p>
+ <p>
+ Albine resta un instant songeuse. Puis, elle continua, comme se parlant &agrave;
+ elle-m&ecirc;me:</p>
+ <p>
+ -- D&egrave;s les premiers jours, je me suis mise en qu&ecirc;te. Si j'ai pass&eacute;
+ des journ&eacute;es dans le Paradou, si j'ai fouill&eacute; les moindres coins
+ de verdure, c'&eacute;tait uniquement pour m'asseoir une heure au milieu de
+ la clairi&egrave;re. Que de matin&eacute;es perdues vainement &agrave; me glisser
+ sous les ronces, &agrave; visiter les coins les plus recul&eacute;s du parc!...
+ Oh! je l'aurais vite reconnue, cette retraite enchant&eacute;e, avec son arbre
+ immense qui doit la couvrir d'un toit de feuilles, avec son herbe fine comme
+ une peluche de soie, avec ses murs de buissons verts que les oiseaux eux-m&ecirc;mes
+ ne peuvent percer!</p>
+ <p>
+ Elle jeta l'un de ses bras au cou de Serge, &eacute;levant la voix, le suppliant:
+ </p>
+ <p>-- Dis? nous sommes deux maintenant, nous chercherons, nous trouverons... Toi
+ qui es fort, tu &eacute;carteras les grosses branches devant moi, pour que j'aille
+ jusqu'au fond des fourr&eacute;s. Tu me porteras, lorsque je serai lasse; tu
+ m'aideras &agrave; sauter les ruisseaux, tu monteras aux arbres, si nous venons
+ &agrave; perdre notre route... Et quelle joie, lorsque nous pourrons nous asseoir
+ c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, sous le toit de feuilles, au centre de la clairi&egrave;re!
+ On m'a racont&eacute; qu'on vivait l&agrave; dans une minute toute une vie...
+ Dis? mon bon Serge, d&egrave;s demain, nous partirons, nous battrons le parc
+ broussailles &agrave; broussailles, jusqu'&agrave; ce que nous ayons content&eacute;
+ notre d&eacute;sir.</p>
+ <p>
+ Serge haussait les &eacute;paules, en souriant.</p>
+ <p>
+ -- A quoi bon! dit-il. N'est-on pas bien dans le parterre? Il faudra rester
+ avec les fleurs, vois-tu, sans chercher si loin un bonheur plus grand. </p>
+<p>-- C'est l&agrave; que la morte est enterr&eacute;e, murmura Albine, retombant
+ dans sa r&ecirc;verie. C'est la joie de s'&ecirc;tre assise l&agrave; qui l'a
+ tu&eacute;e. L'arbre a une ombre dont le charme fait mourir... Moi, je mourrais
+ volontiers ainsi. Nous nous coucherions aux bras l'un de l'autre; nous serions
+ morts, personne ne nous trouverait plus.</p>
+ <p>
+ -- Non, tais-toi, tu me d&eacute;soles, interrompit Serge inquiet. Je veux que
+ nous vivions au soleil, loin de cette ombre mortelle. Tes paroles me troublent,
+ comme si elles nous poussaient &agrave; quelque malheur irr&eacute;parable.
+ &Ccedil;a doit &ecirc;tre d&eacute;fendu de s'asseoir sous un arbre dont l'ombrage
+ donne un tel frisson.</p>
+
+<P>-- Oui, c'est d&eacute;fendu, d&eacute;clara gravement Albine. Tous les gens
+ du pays m'ont dit que c'&eacute;tait d&eacute;fendu.</P>
+<P> Un silence se fit. Serge se leva du canap&eacute; o&ugrave; il &eacute;tait
+ rest&eacute; allong&eacute;. Il riait, il pr&eacute;tendait que les histoires
+ ne l'amusaient pas. Le soleil baissait, lorsque Albine consentit enfin &agrave;
+ descendre un instant au jardin. Elle le mena, &agrave; gauche, le long du mur
+ de cl&ocirc;ture, jusqu'&agrave; un champ de d&eacute;combres, tout h&eacute;riss&eacute;
+ de ronces. C'&eacute;tait l'ancien emplacement du ch&acirc;teau, encore noir
+ de l'incendie qui avait abattu les murs. Sous les ronces, des pierres cuites
+ se fendaient, des &eacute;boulements de charpentes pourrissaient. On e&ucirc;t
+ dit un coin de roches st&eacute;riles, ravin&eacute;, bossu&eacute;, v&ecirc;tu
+ d'herbe rude, de lianes rampantes qui se coulaient dans chaque fente comme des
+ couleuvres. Et ils s'&eacute;gay&egrave;rent &agrave; traverser en tous sens
+ cette fondri&egrave;re, descendant au fond des trous, flairant les d&eacute;bris,
+ cherchant s'ils ne devineraient rien de ce pass&eacute; en cendre. Ils n'avouaient
+ pas leur curiosit&eacute;, ils se poursuivaient au milieu des planchers crev&eacute;s
+ et des cloisons renvers&eacute;es; mais, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, ils
+ ne songeaient qu'aux l&eacute;gendes de ces ruines, &agrave; cette dame plus
+ belle que le jour, qui avait tra&icirc;n&eacute; sa jupe de soie sur ces marches,
+ o&ugrave; les l&eacute;zards seuls aujourd'hui se promenaient paresseusement.</p>
+ <p>
+ Serge finit par se planter sur le plus haut tas de d&eacute;combres, regardant
+ le parc qui d&eacute;roulait ses immenses nappes vertes, cherchant entre les
+ arbres la tache grise du pavillon. Albine se taisait, debout &agrave; son c&ocirc;t&eacute;,
+ redevenue s&eacute;rieuse.</p>
+ <p>
+ -- Le pavillon est l&agrave;, &agrave; droite, dit-elle, sans qu'il l'interroge&acirc;t.
+ C'est tout ce qui reste des b&acirc;timents... Tu le vois bien, au bout de ce
+ couvert de tilleuls? </p>
+<p>Ils gard&egrave;rent de nouveau le silence. Et comme continuant &agrave; voix
+ haute les r&eacute;flexions qu'ils faisaient mentalement tous les deux, elle
+ reprit:</p>
+ <p>
+ -- Quand il allait la voir, il devait descendre par cette all&eacute;e; puis,
+ il tournait les gros marronniers, et il entrait sous les tilleuls... Il lui
+ fallait &agrave; peine un quart d'heure.</p>
+ <p>
+ Serge n'ouvrit pas les l&egrave;vres. Lorsqu'ils revinrent, ils descendirent
+ l'all&eacute;e, ils tourn&egrave;rent les gros marronniers, ils entr&egrave;rent
+ sous les tilleuls. C'&eacute;tait un chemin d'amour. Sur l'herbe, ils semblaient
+ chercher des pas, un noeud de ruban tomb&eacute;, une bouff&eacute;e de parfum
+ ancien, quelque indice qui leur montr&acirc;t clairement qu'ils &eacute;taient
+ bien dans le sentier menant &agrave; la joie d'&ecirc;tre ensemble. La nuit
+ venait, le parc avait une grande voix mourante qui les appelait du fond des
+ verdures.</p>
+ <p>
+ -- Attends, dit Albine, lorsqu'ils furent revenus devant le pavillon. Toi, tu
+ ne monteras que dans trois minutes.</p>
+ <p>
+ Elle s'&eacute;chappa gaiement, s'enferma dans la chambre au plafond bleu. Puis,
+ apr&egrave;s avoir laiss&eacute; Serge frapper deux fois &agrave; la porte,
+ elle l'entreb&acirc;illa discr&egrave;tement, le re&ccedil;ut avec une r&eacute;v&eacute;rence
+ &agrave; l'ancienne mode.</p>
+ <p>
+ -- Bonjour, mon cher seigneur, dit-elle en l'embrassant.</p>
+
+<p> Cela les amusa extr&ecirc;mement. Ils jou&egrave;rent aux amoureux, avec une
+ pu&eacute;rilit&eacute; de gamins. Ils b&eacute;gayaient la passion qui avait
+ jadis agonis&eacute; l&agrave;. Ils l'apprenaient comme une le&ccedil;on qu'ils
+ &acirc;nonnaient d'une adorable mani&egrave;re, ne sachant point se baiser aux
+ l&egrave;vres, cherchant sur les joues, finissant par danser l'un devant l'autre,
+ en riant aux &eacute;clats, par ignorance de se t&eacute;moigner autrement le
+ plaisir qu'ils go&ucirc;taient &agrave; s'aimer. </p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<H3>IX.</H3>
+<p>
+ Le lendemain matin, Albine voulut partir d&egrave;s le lever du soleil, pour
+ la grande promenade qu'elle m&eacute;nageait depuis la ville. Elle tapait des
+ pieds joyeusement, elle disait qu'ils ne rentreraient pas de la journ&eacute;e.
+</p>
+<p>-- O&ugrave; me m&egrave;nes-tu donc? demanda Serge.</p>
+ <p>
+ -- Tu verras, tu verras!</p>
+ <p>
+ Mais il la prit par les poignets, la regarda en face.</p>
+ <p>
+ -- Il faut &ecirc;tre sage, n'est-ce pas? Je ne veux pas que tu cherches ni
+ ta clairi&egrave;re, ni ton arbre, ni ton herbe o&ugrave; l'on meurt. Tu sais
+ que c'est d&eacute;fendu.</p>
+ <P>
+ Elle rougit l&eacute;g&egrave;rement, en protestant, en disant qu'elle ne songeait
+ pas m&ecirc;me &agrave; ces choses. Puis, elle ajouta: </p>
+<p>-- Pourtant, si nous trouvions, sans chercher, par hasard, est-ce que tu ne
+ t'assoirais pas?... Tu m'aimes donc bien peu!</p>
+ <p>
+ Ils partirent. Ils travers&egrave;rent le parterre tout droit, sans s'arr&ecirc;ter
+ au r&eacute;veil des fleurs, nues dans leur bain de ros&eacute;e. Le matin avait
+ un teint de rose, un sourire de bel enfant ouvrant les yeux au milieu des blancheurs
+ de son oreiller.</p>
+ <p>
+ -- O&ugrave; me m&egrave;nes-tu? r&eacute;p&eacute;tait Serge. </p>
+ <p>Et Albine riait, sans vouloir r&eacute;pondre. Mais, comme ils arrivaient devant
+ la nappe d'eau qui coupait le jardin au bout du parterre, elle resta toute constern&eacute;e.
+ La rivi&egrave;re &eacute;tait encore gonfl&eacute;e des derni&egrave;res pluies.
+</p>
+<p>-- Nous ne pourrons jamais passer, murmura-t-elle. J'&ocirc;te mes souliers,
+ je rel&egrave;ve mes jupes d'ordinaire. Mais, aujourd'hui, nous aurions de l'eau
+ jusqu'&agrave; la taille.</p>
+ <p>
+ Ils long&egrave;rent un instant la rive, cherchant un gu&eacute;. La jeune fille
+ disait que c'&eacute;tait inutile, qu'elle connaissait tous les trous. Autrefois,
+ un pont se trouvait l&agrave;, un pont dont l'&eacute;croulement avait sem&eacute;
+ la rivi&egrave;re de grosses pierres, entre lesquelles l'eau passait avec des
+ tourbillons d'&eacute;cume.</p>
+ <p>
+ -- Monte sur mon dos, dit Serge.</p>
+ <p>
+ -- Non, non, je ne veux pas. Si tu venais &agrave; glisser, nous ferions un
+ fameux plongeon tous les deux... Tu ne sais pas comme ces pierres-l&agrave;
+ sont tra&icirc;tres.</p>
+ <p>
+ -- Monte donc sur mon dos.</p>
+ <p>
+ Cela finit par la tenter. Elle prit son &eacute;lan, sauta comme un gar&ccedil;on,
+ si haut, qu'elle se trouva &agrave; califourchon sur le cou de Serge. Et, le
+ sentant chanceler, elle cria qu'il n'&eacute;tait pas encore assez fort, qu'elle
+ voulait descendre. Puis, elle sauta de nouveau, &agrave; deux reprises. Ce jeu
+ les ravissait.</p>
+ <p>
+ -- Quand tu auras fini! dit le jeune homme, qui riait. Maintenant, tiens-toi
+ ferme. C'est le grand coup.</p>
+ <p>
+ Et, en trois bonds l&eacute;gers, il traversa la rivi&egrave;re, la pointe des
+ pieds &agrave; peine mouill&eacute;e. Au milieu, pourtant, Albine crut qu'il
+ glissait. Elle eut un cri, en se rattrapant des deux mains &agrave; son menton.
+ Lui, l'emportait d&eacute;j&agrave;, dans un galop de cheval, sur le sable fin
+ de l'autre rive.</p>
+ <p>
+ -- Hue! Hue! criait-elle, rassur&eacute;e, amus&eacute;e par ce jeu nouveau.</p>
+ <p>
+ Il courut ainsi tant qu'elle voulut, tapant des pieds, imitant le bruit des
+ sabots. Elle claquait de la langue, elle avait pris deux m&egrave;ches de ses
+ cheveux, qu'elle tirait comme des guides, pour le lancer &agrave; droite ou
+ &agrave; gauche.</p>
+ <p>
+ -- L&agrave;, l&agrave;, nous y sommes, dit-elle, en lui donnant de petites
+ claques sur les joues.</p>
+ <p>
+ Elle sauta &agrave; terre, tandis que lui, en sueur, s'adossait contre un arbre
+ pour reprendre haleine. Alors, elle le gronda, elle mena&ccedil;a de ne pas
+ le soigner, s'il retombait malade.</p>
+ <p>
+ -- Laisse donc! &Ccedil;a m'a fait du bien, r&eacute;pondit-il. Quand j'aurai
+ retrouv&eacute; toutes mes forces, je te porterai des matin&eacute;es enti&egrave;res...
+ O&ugrave; me m&egrave;nes-tu? </p>
+ <p>- Ici, dit-elle en s'asseyant avec lui sous un gigantesque poirier.</p>
+ <p>
+ Ils &eacute;taient dans l'ancien verger du parc. Une haie vive d'aub&eacute;pine,
+ une muraille de verdure, trou&eacute;e de br&egrave;ches, mettait l&agrave;
+ un bout de jardin &agrave; part. C'&eacute;tait une for&ecirc;t d'arbres fruitiers,
+ que la serpe n'avait pas taill&eacute;s depuis un si&egrave;cle. Certains troncs
+ se d&eacute;jetaient puissamment, poussaient de travers, sous les coups d'orage
+ qui les avaient pli&eacute;s; tandis que d'autres, bossu&eacute;s de noeuds
+ &eacute;normes, crevass&eacute;s de cavit&eacute;s profondes, ne semblaient
+ plus tenir au sol que par les ruines g&eacute;antes de leur &eacute;corce. Les
+ hautes branches, que le poids des fruits courbait &agrave; chaque saison, &eacute;tendaient
+ au loin des raquettes d&eacute;mesur&eacute;es; m&ecirc;me, les plus charg&eacute;es,
+ qui avaient cass&eacute;, touchaient la terre, sans qu'elles eussent cess&eacute;
+ de produire, raccommod&eacute;es par d'&eacute;pais bourrelets de s&egrave;ve.
+ Entre eux, les arbres se pr&ecirc;taient des &eacute;tais naturels, n'&eacute;taient
+ plus que des piliers tordus, soutenant une vo&ucirc;te de feuilles qui se creusait
+ en longues galeries, s'&eacute;lan&ccedil;ait brusquement en halles l&eacute;g&egrave;res,
+ s'aplatissait presque au ras du sol en soupentes effondr&eacute;es. Autour de
+ chaque colosse, des rejets sauvages faisaient des taillis, ajoutaient l'emm&ecirc;lement
+ de leurs jeunes tiges, dont les petites baies avaient une aigreur exquise. Dans
+ le jour verd&acirc;tre, qui coulait comme une eau claire, dans le grand silence
+ de la mousse, retentissait seule la chute sourde des fruits que le vent cueillait.</p>
+ <p>
+ Et il y avait des abricotiers patriarches, qui portaient gaillardement leur
+ grand &acirc;ge, paralys&eacute;s d&eacute;j&agrave; d'un c&ocirc;t&eacute;,
+ avec une for&ecirc;t de bois mort, pareil &agrave; un &eacute;chafaudage de
+ cath&eacute;drale, mais si vivants de leur autre moiti&eacute;, si jeunes, que
+ des pousses tendres faisaient &eacute;clater l'&eacute;corce rude de toutes
+ parts. Des pruniers v&eacute;n&eacute;rables, tout chenus de mousse, grandissaient
+ encore pour aller boire l'ardent soleil, sans qu'une seule de leurs feuilles
+ p&acirc;tit. Des cerisiers b&acirc;tissaient des villes enti&egrave;res, des maisons &agrave;
+ plusieurs &eacute;tages, jetant des escaliers, &eacute;tablissant des planchers
+ de branches, larges &agrave; y loger dix familles. Puis, c'&eacute;taient des
+ pommiers, les reins cass&eacute;s, les membres contourn&eacute;s, comme de grands
+ infirmes, la peau racheuse, macul&eacute;e de rouille verte; des poiriers lisses,
+ dressant une m&acirc;ture de hautes tiges minces, immense, semblable &agrave;
+ l'&eacute;chapp&eacute;e d'un port, rayant l'horizon de barres brunes; des p&ecirc;chers
+ ros&acirc;tres, se faisant faire place dans l'&eacute;crasement de leurs voisins,
+ par un rire aimable et une pouss&eacute;e lente de belles filles &eacute;gar&eacute;es
+ au milieu d'une foule. Certains pieds, anciennement en espaliers, avaient enfonc&eacute;
+ les murailles basses qui les soutenaient; maintenant, ils se d&eacute;bauchaient,
+ libres des treillages dont les lambeaux arrach&eacute;s pendaient encore &agrave;
+ leurs bras; ils poussaient &agrave; leur guise, n'ayant conserv&eacute; de leur
+ taille particuli&egrave;re que des apparences d'arbres comme il faut, tra&icirc;nant
+ dans le vagabondage les loques de leur habit de gala. Et, &agrave; chaque tronc,
+ &agrave; chaque branche, d'un arbre &agrave; l'autre, couraient des d&eacute;bandades
+ de vigne. Les ceps montaient comme des rires fous, s'accrochaient un instant
+ &agrave; quelque noeud &eacute;lev&eacute;, puis repartaient en un jaillissement
+ de rires plus sonores, &eacute;claboussant tous les feuillages de l'ivresse
+ heureuse des pampres. C'&eacute;tait un vert tendre dor&eacute; de soleil qui
+ allumait d'une pointe d'ivrognerie les t&ecirc;tes ravag&eacute;es des grands
+ vieillards du verger. </p>
+<p>Puis, vers la gauche, des arbres plus espac&eacute;s, des amandiers au feuillage
+ gr&ecirc;le, laissaient le soleil m&ucirc;rir &agrave; terre des citrouilles
+ pareilles &agrave; des lunes tomb&eacute;es. Il y avait aussi, au bord d'un
+ ruisseau qui traversait le verger, des melons coutur&eacute;s de verrues, perdus
+ dans des nappes de feuilles rampantes, ainsi que des past&egrave;ques vernies,
+ d'un ovale parfait d'oeuf d'autruche. A chaque pas, des buissons de groseilliers
+ barraient les anciennes all&eacute;es, montrant les grappes limpides de leurs
+ fruits, des rubis dont chaque grain s'&eacute;clairait d'une goutte de jour.
+ Des haies de framboisiers s'&eacute;talaient comme des ronces sauvages; tandis
+ que le sol n'&eacute;tait plus qu'un tapis de fraisiers, une herbe toute sem&eacute;e
+ de fraises m&ucirc;res, dont l'odeur avait une l&eacute;g&egrave;re fum&eacute;e
+ de vanille.</p>
+ <p>
+ Mais le coin enchant&eacute; du verger &eacute;tait plus &agrave; gauche encore,
+ contre la rampe de rochers qui commen&ccedil;ait l&agrave; &agrave; escalader
+ l'horizon. On entrait en pleine terre ardente, dans une serre naturelle, o&ugrave;
+ le soleil tombait d'aplomb. D'abord, il fallait traverser des figuiers gigantesques,
+ d&eacute;gingand&eacute;s, &eacute;tirant leurs branches comme des bras gris&acirc;tres
+ las de sommeil, si obstru&eacute;s du cuir velu de leurs feuilles, qu'on devait,
+ pour passer, casser les jeunes tiges repoussant des pieds s&eacute;ch&eacute;s
+ par l'&acirc;ge. Ensuite, on marchait entre des bouquets d'arbousiers, d'une
+ verdure de buis g&eacute;ants, que leurs baies rouges faisaient ressembler &agrave;
+ des mais orn&eacute;s de pompons de soie &eacute;carlate. Puis, venait une futaie
+ d'aliziers, d'azeroliers, de jujubiers, au bord de laquelle des grenadiers mettaient
+ une lisi&egrave;re de touffes &eacute;ternellement vertes; les grenades se nouaient
+ &agrave; peine, grosses comme un poing d'enfant; les fleurs de pourpre, pos&eacute;es
+ sur le bout des branches, paraissaient avoir le battement d'ailes des oiseaux
+ des &icirc;les, qui ne courbent pas les herbes sur lesquelles ils vivent. Et
+ l'on arrivait enfin &agrave; un bois d'orangers et de citronniers, poussant
+ vigoureusement en pleine terre. Les troncs droits enfon&ccedil;aient des enfilades
+ de colonnes brunes; les feuilles luisantes mettaient la gaiet&eacute; de leur
+ claire peinture sur le bleu du ciel, d&eacute;coupaient l'ombre nettement en
+ minces lames pointues, qui dessinaient &agrave; terre les millions de palmes
+ d'une &eacute;toffe indienne. C'&eacute;tait un ombrage au charme tout autre,
+ aupr&egrave;s duquel les ombrages du verger d'Europe devenaient fades: une joie
+ ti&egrave;de de la lumi&egrave;re tamis&eacute;e en une poussi&egrave;re d'or
+ volante, une certitude de verdure perp&eacute;tuelle, une force de parfum continu,
+ le parfum p&eacute;n&eacute;trant de la fleur, le parfum plus grave du fruit,
+ donnant aux membres la souplesse p&acirc;m&eacute;e des pays chauds.</p>
+ <p>
+ -- Et nous allons d&eacute;jeuner! cria Albine, en tapant dans ses mains. Il
+ est au moins neuf heures. J'ai une belle faim!</p>
+ <p>
+ Elle s'&eacute;tait lev&eacute;e. Serge confessait qu'il mangerait volontiers,
+ lui aussi.</p>
+ <p>
+ -- Grand b&ecirc;ta! reprit-elle, tu n'as donc pas compris que je te menais
+ d&eacute;jeuner. Hein! nous ne mourrons pas de faim, ici? Tout est pour nous.</p>
+ <p>
+ Ils entr&egrave;rent sous les arbres, &eacute;cartant les branches, se coulant
+ au plus &eacute;pais des fruits. Albine qui marchait la premi&egrave;re, les
+ jupes entre les jambes, se retournait, demandait &agrave; son compagnon, de
+ sa voix fl&ucirc;t&eacute;e:</p>
+ <p>
+ -- Qu'est-ce que tu aimes, toi? les poires, les abricots, les cerises, les groseilles?...
+ Je te pr&eacute;viens que les poires sont encore vertes; mais elles sont joliment
+ bonnes tout de m&ecirc;me.</p>
+ <p>
+ Serge se d&eacute;cida pour les cerises. Albine dit qu'en effet on pouvait commencer
+ par &ccedil;a. Mais, comme il allait sottement grimper sur le premier cerisier
+ venu, elle lui fit faire encore dix bonnes minutes de chemin, au milieu d'un
+ g&acirc;chis &eacute;pouvantable de branches. Ce cerisier-l&agrave; avait de
+ m&eacute;chantes cerises de rien du tout; les cerises de celui-ci &eacute;taient
+ trop aigres; les cerises de cet autre ne seraient m&ucirc;res que dans huit
+ jours. Elle connaissait tous les arbres.</p>
+ <p>
+ -- Tiens, monte l&agrave;-dedans, dit-elle enfin, en s'arr&ecirc;tant devant
+ un cerisier si charg&eacute; de fruits, que des grappes pendaient jusqu'&agrave;
+ terre comme des colliers de corail accroch&eacute;s.</p>
+ <p>
+ Serge s'&eacute;tablit commod&eacute;ment entre deux branches, et se mit &agrave;
+ d&eacute;jeuner. Il n'entendait plus Albine; il la croyait dans un autre arbre,
+ &agrave; quelques pas, lorsque, baissant les yeux, il l'aper&ccedil;ut tranquillement
+ couch&eacute;e sur le dos, au-dessous de lui. Elle s'&eacute;tait gliss&eacute;e
+ l&agrave;, mangeant sans m&ecirc;me se servir des mains, happant des l&egrave;vres
+ les cerises que l'arbre tendait jusqu'&agrave; sa bouche.</p>
+ <p>
+ Quand elle se vit d&eacute;couverte, elle eut des rires prolong&eacute;s, sautant
+ sur l'herbe comme un poisson blanc sorti de l'eau, se mettant sur le ventre,
+ rampant sur les coudes, faisant le tour du cerisier, tout en continuant &agrave;
+ happer les cerises les plus grosses.</p>
+ <p>
+ -- Figure-toi, elles me chatouillent! criait-elle. Tiens, en voil&agrave; encore
+ une qui vient de me tomber dans le cou. C'est qu'elles sont joliment fra&icirc;ches!...
+ Moi, j'en ai dans les oreilles, dans les yeux, sur le nez, partout! Si je voulais,
+ j'en &eacute;craserais une pour me faire des moustaches... Elles sont bien plus
+ douces en bas qu'en haut.</p>
+ <p>
+ -- Allons donc! dit Serge en riant. C'est que tu n'oses pas monter.</p>
+ <p>
+ Elle resta muette d'indignation.</p>
+ <p>
+ -- Moi! moi! balbultia-t-elle.</p>
+ <p>
+ Et, serrant sa jupe, la rattachant par-devant &agrave; sa ceinture, sans voir
+ quelle montrait ses cuisses, elle prit l'arbre nerveusement, se hissa sur le
+ tronc, d'un seul effort des poignets. L&agrave;, elle courut le long des branches,
+ en &eacute;vitant m&ecirc;me de se servir des mains; elle avait des allongements
+ souples d'&eacute;cureuil, elle tournait autour des noeuds, l&acirc;chait les
+ pieds, tenue seulement en &eacute;quilibre par le pli de la taille. Quand elle
+ fut tout en haut, au bout d'une branche gr&ecirc;le, que le poids de son corps
+ secouait furieusement:</p>
+ <p>
+ -- Eh bien! cria-t-elle, est-ce que j'ose monter? </p>
+<p>-- Veux-tu vite descendre! implorait Serge pris de peur. Je t'en prie. Tu vas
+ te faire du mal.</p>
+ <p>
+ Mais, triomphante, elle alla encore plus haut. Elle se tenait &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute;
+ m&ecirc;me de la branche, &agrave; califourchon, s'avan&ccedil;ant petit &agrave;
+ petit au-dessus du vide, empoignant des deux mains des touffes de feuilles.</p>
+ <p>
+ -- La branche va casser, dit Serge &eacute;perdu.</p>
+ <p>
+ -- Qu'elle casse, pardi! r&eacute;pondit-elle avec un grand rire. &Ccedil;a
+ m'&eacute;vitera la peine de descendre.</p>
+ <p>
+ Et la branche cassa, en effet; mais lentement, avec une si longue d&eacute;chirure,
+ qu'elle s'abattit peu &agrave; peu, comme pour d&eacute;poser Albine &agrave;
+ terre d'une fa&ccedil;on tr&egrave;s douce. Elle n'eut pas le moindre effroi,
+ elle se renversait, elle agitait ses cuisses demi-nues, en r&eacute;p&eacute;tant:</p>
+ <p>
+ -- C'est joliment gentil. On dirait une voiture.</p>
+ <p>
+ Serge avait saut&eacute; de l'arbre pour la recevoir dans ses bras. Comme il
+ restait tout p&acirc;le de l'&eacute;motion qu'il venait d'avoir, elle le plaisanta.</p>
+ <p>
+ -- Mais &ccedil;a arrive tous les jours de tomber des arbres. Jamais on ne se
+ fait de mal... Ris donc, gros b&ecirc;ta! Tiens, mets-moi un peu de salive sur
+ le cou. Je me suis &eacute;gratign&eacute;e.</p>
+ <p>
+ Il lui mit un peu de salive, du bout des doigts. </p>
+<p>-- L&agrave;, c'est gu&eacute;ri, cria-t-elle, en s'&eacute;chappant, avec
+ une gambade de gamine. Nous allons jouer &agrave; cache-cache, veux-tu?</p>
+ <p>
+ Elle se fit chercher. Elle disparaissait, jetait le cri: Coucou! coucou! du
+ fond de verdures connues d'elle seule, o&ugrave; Serge ne pouvait la trouver.
+ Mais ce jeu de cache-cache n'allait pas sans une maraude terrible de fruits.
+ Le d&eacute;jeuner continuait dans les coins o&ugrave; les deux grands enfants
+ se poursuivaient. Albine, tout en filant sous les arbres, allongeait la main,
+ croquait une poire verte, s'emplissait la jupe d'abricots. Puis, dans certaines
+ cachettes, elle avait des trouvailles qui l'asseyaient par terre, oubliant le
+ jeu, occup&eacute;e &agrave; manger gravement. Un moment, elle n'entendit plus
+ Serge, elle dut le chercher &agrave; son tour. Et ce fut pour elle une surprise,
+ presque une f&acirc;cherie, de le d&eacute;couvrir sous un prunier, un prunier
+ qu'elle-m&ecirc;me ne savait pas l&agrave;, et dont les prunes m&ucirc;res avaient
+ une d&eacute;licate odeur de musc. Elle le querella de la belle fa&ccedil;on.
+ Voulait-il donc tout avaler, qu'il n'avait souffl&eacute; mot? Il faisait la
+ b&ecirc;te, mais il avait le nez fin, il sentait de loin les bonnes choses.
+ Elle &eacute;tait surtout furieuse contre le prunier, un arbre sournois qu'on
+ ne connaissait seulement pas, qui devait avoir pouss&eacute; dans la nuit, pour
+ ennuyer les gens. Serge, comme elle boudait, refusant de cueillir une seule
+ prune, imagina de secouer l'arbre violemment. Une pluie, une gr&ecirc;le de
+ prunes tomba. Albine, sous l'averse, re&ccedil;u des prunes sur les bras, des
+ prunes dans le cou, des prunes au beau milieu du nez. Alors, elle ne put retenir
+ ses rires; elle resta dans ce d&eacute;luge, criant: Encore! encore! amus&eacute;e
+ par les balles rondes qui rebondissaient sur elle, tendant la bouche et les
+ mains, les yeux ferm&eacute;s, se pelotonnant &agrave; terre pour se faire toute
+ petite.</p>
+ <p>
+ Matin&eacute;e d'enfance, polissonnerie de galopins l&acirc;ch&eacute;s dans
+ le Paradou. Albine et Serge pass&egrave;rent l&agrave; des heures pu&eacute;riles
+ d'&eacute;cole buissonni&egrave;re, &agrave; courir, &agrave; crier, &agrave;
+ se taper, sans que leurs chairs innocentes eussent un frisson. Ce n'&eacute;tait
+ encore que la camaraderie de deux garnements, qui songeront peut-&ecirc;tre
+ plus tard &agrave; se baiser sur les joues, lorsque les arbres n'auront plus
+ de dessert &agrave; leur donner. Et quel joyeux coin de nature pour cette premi&egrave;re
+ escapade! Un trou de feuillage, avec des cachettes excellentes. Des sentiers
+ le long desquels il n'&eacute;tait pas possible d'&ecirc;tre s&eacute;rieux,
+ tant les haies laissaient tomber de rires gourmands. Le parc avait, dans cet
+ heureux verger, une gaminerie de buissons s'en allant &agrave; la d&eacute;bandade,
+ une fra&icirc;cheur d'ombre invitant &agrave; la faim, une vieillesse de bons
+ arbres pareils &agrave; des grands-p&egrave;res pleins de g&acirc;teries. M&ecirc;me,
+ au fond des retraites vertes de mousse, sous les troncs cass&eacute;s qui les
+ for&ccedil;aient &agrave; ramper l'un derri&egrave;re l'autre, dans des corridors
+ de feuilles, si &eacute;troits, que Serge s'attelait en riant aux jambes nues
+ d'Albine, ils ne rencontraient point la r&ecirc;verie dangereuse du silence.
+ Rien de troublant ne leur venait du bois en r&eacute;cr&eacute;ation.</p>
+ <p>
+ Et quand ils furent las des abricotiers, des pruniers, des cerisiers, ils coururent
+ sous les amandiers gr&ecirc;les, mangeant les amandes vertes, &agrave; peine
+ grosses comme des pois, cherchant les fraises parmi le tapis d'herbe, se f&acirc;chant
+ de ce que les past&egrave;ques et les melons n'&eacute;taient pas m&ucirc;rs.
+ Albine finit par courir de toutes ses forces, suivie de Serge, qui ne pouvait
+ l'attraper. Elle s'engagea dans les figuiers, sautant les grosses branches,
+ arrachant les feuilles qu'elle jetait par-derri&egrave;re &agrave; la figure
+ de son compagnon. En quelques bonds, elle traversa les bouquets d'arbousiers,
+ dont elle go&ucirc;ta en passant les baies rouges; et ce fut dans la futaie
+ des aliziers, des azeroliers et des jujubiers que Serge la perdit. Il la crut
+ d'abord cach&eacute;e derri&egrave;re un grenadier; mais c'&eacute;tait deux
+ fleurs en bouton qu'il avait pris pour les deux noeuds roses de ses poign&eacute;es.
+ Alors, il battit le bois d'orangers, ravi du beau temps qu'il faisait l&agrave;,
+ s'imaginant entrer chez les f&eacute;es du soleil. Au milieu du bois, il aper&ccedil;ut
+ Albine qui, ne le croyant pas si pr&egrave;s d'elle, furetait vivement, fouillait
+ du regard les profondeurs vertes.</p>
+ <p>
+ -- Qu'est-ce que tu cherches donc l&agrave;? cria-t-il. Tu sais bien que c'est
+ d&eacute;fendu.</p>
+ <p>
+ Elle eut un sursaut, elle rougit l&eacute;g&egrave;rement, pour la premi&egrave;re
+ fois de la journ&eacute;e. Et, s'asseyant &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Serge,
+ elle lui parla des jours heureux o&ugrave; les oranges m&ucirc;rissaient. Le
+ bois alors &eacute;tait tout dor&eacute;, tout &eacute;clair&eacute; de ces
+ &eacute;toiles rondes, qui criblaient de leurs feux jaunes la vo&ucirc;te verte.</p>
+ <p>
+ Puis, quand ils s'en all&egrave;rent enfin, elle s'arr&ecirc;ta &agrave; chaque
+ rejet sauvage, s'emplissant les poches de petites poires &acirc;pres, de petites
+ prunes aigres, disant que ce serait pour manger en route. C'&eacute;tait cent
+ fois meilleur que tout ce qu'ils avaient go&ucirc;t&eacute; jusque-l&agrave;.
+ Il fallut que Serge en aval&acirc;t, malgr&eacute; les grimaces qu'il faisait
+ &agrave; chaque coup de dent. Ils rentr&egrave;rent &eacute;reint&eacute;s,
+ heureux, ayant tant ri, qu'ils avaient mal aux c&ocirc;tes. M&ecirc;me, ce soir-l&agrave;,
+ Albine n'eut pas le courage de remonter chez elle; elle s'endormit aux pieds
+ de Serge, en travers sur le lit, r&ecirc;vant qu'elle montait aux arbres, achevant
+ de croquer en dormant les fruits des sauvageons, qu'elle avait cach&eacute;s
+ sous la couverture, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<h3>X.</h3>
+<p>
+ Huit jours plus tard, il y eut de nouveau un grand voyage dans le parc. Il s'agissait
+ d'aller plus loin que le verger, &agrave; gauche, du c&ocirc;t&eacute; des larges
+ prairies que quatre ruisseaux traversaient. On ferait plusieurs lieues en pleine
+ herbe; on vivrait de sa p&ecirc;che, si l'on venait &agrave; s'&eacute;garer.
+</p>
+<p>-- J'emporte mon couteau, dit Albine, en montrant un couteau de paysan, &agrave;
+ lame &eacute;paisse.</p>
+ <p>
+ Elle mit de tout dans ses poches, de la ficelle, du pain, des allumettes, une
+ petite bouteille de vin, des chiffons, un peigne, des aiguilles. Serge dut prendre
+ une couverture; mais, au bout des tilleuls, lorsqu'ils arriv&egrave;rent devant
+ les d&eacute;combres du ch&acirc;teau, la couverture l'embarrassait d&eacute;j&agrave;
+ &agrave; un tel point, qu'il la cacha sous un pan de mur &eacute;croul&eacute;.
+ </p>
+ <p>Le soleil &eacute;tait plus fort. Albine s'&eacute;tait attard&eacute;e &agrave;
+ ses pr&eacute;paratifs. Dans la matin&eacute;e chaude, ils s'en all&egrave;rent
+ c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, presque raisonnables. Ils faisaient jusqu'&agrave;
+ des vingtaines de pas, sans se pousser, pour rire. Ils causaient.</p>
+ <p>
+ -- Moi, je ne m'&eacute;veille jamais, dit Albine. J'ai bien dormi, cette nuit.
+ Et toi? </p>
+<p>-- Moi aussi, r&eacute;pondit Serge. </p>
+ <p>Elle reprit: </p>
+<p>-- Qu'est-ce que &ccedil;a signifie, quand on r&ecirc;ve un oiseau qui vous
+ parle? </p>
+<p>-- Je ne sais pas... Et que disait-il, ton oiseau? </p>
+<p>-- Ah! j'ai oubli&eacute;... Il disait des choses tr&egrave;s bien, beaucoup
+ de choses qui me semblaient dr&ocirc;les... Tiens, vois donc ce gros coquelicot,
+ l&agrave;-bas. Tu ne l'auras pas! Tu ne l'auras pas! </p>
+<p>Elle prit son &eacute;lan; mais Serge, gr&acirc;ce &agrave; ses longues jambes,
+ la devan&ccedil;a, cueillit le coquelicot qu'il agita victorieusement. Alors,
+ elle resta les l&egrave;vres pinc&eacute;es, sans rien dire, avec une grosse
+ envie de pleurer. Lui, ne sut que jeter la fleur. Puis, pour faire la paix:
+</p>
+<p>-- Veux-tu monter sur mon dos? Je te porterai, comme l'autre jour.</p>
+ <p>
+ -- Non, non. </p>
+<p>Elle boudait. Mais elle n'avait pas fait trente pas, qu'elle se retournait,
+ toute rieuse. Une ronce la retenait par la jupe.</p>
+ <p>
+ -- Tiens! je croyais que c'&eacute;tait toi qui marchais expr&egrave;s sur ma
+ robe... C'est qu'elle ne veut pas me l&acirc;cher! D&eacute;croche-moi, dis!</p>
+ <p>
+ Et, quand elle fut d&eacute;croch&eacute;e, ils march&egrave;rent de nouveau
+ &agrave; c&ocirc;t&eacute; l'un de l'autre, tr&egrave;s sagement. Albine pr&eacute;tendait
+ que c'&eacute;tait plus amusant, de se promener ainsi, comme des gens s&eacute;rieux.
+ Ils venaient d'entrer dans les prairies. A l'infini, devant eux, se d&eacute;roulaient
+ de larges pans d'herbes, &agrave; peine coup&eacute;s de loin en loin par le
+ feuillage tendre d'un rideau de saules. Les pans d'herbes se duvetaient, pareils
+ &agrave; des pi&egrave;ces de velours; ils &eacute;taient d'un gros vert peu
+ &agrave; peu p&acirc;li dans les lointains, se noyant de jaune vif, au bord
+ de l'horizon, sous l'incendie du soleil. Les bouquets de saules, tout l&agrave;-bas,
+ semblaient d'or pur, au milieu du grand frisson de la lumi&egrave;re. Des poussi&egrave;res
+ dansantes mettaient aux pointes des gazons un flux de clart&eacute;s, tandis
+ qu'&agrave; certains souffles de vent, passant librement sur cette solitude
+ nue, les herbes se moiraient d'un tressaillement de plantes caress&eacute;es.
+ Et, le long des pr&eacute;s les plus voisins, des foules de petites p&acirc;querettes
+ blanches, en tas, &agrave; la d&eacute;bandade, par groupes, ainsi qu'une population
+ grouillant sur le pav&eacute; pour quelque f&ecirc;te publique, peuplaient de
+ leur joie r&eacute;pandue le noir des pelouses. Des boutons-d'or avaient une
+ gaiet&eacute; de grelots de cuivre poli, que l'effleurement d'une aile de mouche
+ allait faire tinter; de grands coquelicots isol&eacute;s &eacute;clataient avec
+ des p&eacute;tards rouges, s'en allaient plus loin, en bandes, &eacute;taler
+ des mares r&eacute;jouissantes comme des fonds de cuvier encore pourpres de
+ vin; de grands bleuets balan&ccedil;aient leurs l&eacute;gers bonnets de paysanne
+ ruch&eacute;s de bleu, mena&ccedil;ant de s'envoler par-dessus les moulins &agrave;
+ chaque souffle. Puis c'&eacute;taient des tapis de houques laineuses, de flouves
+ odorantes, de lotiers velus, des nappes de f&eacute;tuques, de cretelles, d'agrostis,
+ de p&acirc;turins. Le sainfoin dressait ses longs cheveux gr&ecirc;les, le tr&egrave;fle
+ d&eacute;coupait ses feuilles nettes, le plantain brandissait des for&ecirc;ts
+ de lances, la luzerne faisait des couches molles, des &eacute;dredons de satin
+ vert d'eau broch&eacute; de fleurs viol&acirc;tres. Cela, &agrave; droite, &agrave;
+ gauche, en face, partout, roulant sur le sol plat, arrondissant la surface moussue
+ d'une mer stagnante, dormant sous le ciel qui paraissait plus vaste. Dans l'immensit&eacute;
+ des herbes, par endroits, les herbes &eacute;taient limpidement bleues, comme
+ si elles avaient r&eacute;fl&eacute;chi le bleu du ciel.</p>
+ <p>
+ Cependant, Albine et Serge marchaient au milieu des prairies, ayant de la verdure
+ jusqu'aux genoux. Il leur semblait avancer dans une eau fra&icirc;che qui leur
+ battait les mollets. Ils se trouvaient par instants au travers de v&eacute;ritables
+ courants, avec des ruissellements de hautes tiges pench&eacute;es dont ils entendaient
+ la fuite rapide entre leurs jambes. Puis, des lacs calmes sommeillaient, des
+ bassins de gazons courts, o&ugrave; ils trempaient &agrave; peine plus haut
+ que les chevilles. Ils jouaient en marchant ainsi, non plus &agrave; tout casser,
+ comme dans le verger, mais &agrave; s'attarder, au contraire, les pieds li&eacute;s
+ par les doigts souples des plantes go&ucirc;tant l&agrave; une puret&eacute;,
+ une caresse de ruisseau, qui calmait en eux la brutalit&eacute; du premier &acirc;ge.
+ Albine s'&eacute;carta, alla se mettre au fond d'une herbe g&eacute;ante qui
+ lui arrivait au menton. Elle ne passait que la t&ecirc;te. Elle se tint un instant
+ bien tranquille, appelant Serge.</p>
+ <p>
+ -- Viens donc! On est comme dans un bain. On a de l'eau verte partout. </p>
+<p>Puis, elle s'&eacute;chappa d'un saut, sans m&ecirc;me l'attendre, et ils suivirent
+ la premi&egrave;re rivi&egrave;re qui leur barra la route. C'&eacute;tait une
+ eau plate, peu profonde, coulant entre deux rives de cresson sauvage. Elle s'en
+ allait ainsi mollement, avec des d&eacute;tours ralentis, si propre, si nette,
+ qu'elle refl&eacute;tait comme une glace le moindre jonc de ses bords. Albine
+ et Serge durent, pendant longtemps, en descendre le courant, qui marchait moins
+ vite qu'eux, avant de trouver un arbre dont l'ombre se baign&acirc;t dans ce
+ flot de paresse. Aussi loin que portaient leurs regards, ils voyaient l'eau
+ nue, sur le lit des herbes, &eacute;tirer ses membres purs, s'endormir en plein
+ soleil du sommeil souple, &agrave; demi d&eacute;nou&eacute;, d'une couleuvre
+ bleu&acirc;tre. Enfin, ils arriv&egrave;rent &agrave; un bouquet de trois saules;
+ deux avaient les pieds dans l'eau, l'autre &eacute;tait plant&eacute; un peu
+ en arri&egrave;re; troncs foudroy&eacute;s, &eacute;miett&eacute;s par l'&acirc;ge,
+ que couronnaient des chevelures blondes d'enfant. L'ombre &eacute;tait si claire,
+ qu'elle rayait &agrave; peine de l&eacute;g&egrave;res hachures la rive ensoleill&eacute;e.
+ Cependant, l'eau si unie en amont et en aval avait l&agrave; un court frisson,
+ un trouble de sa peau limpide, qui t&eacute;moignait de sa surprise &agrave;
+ sentir ce bout de voile tra&icirc;ner sur elle. Entre les trois saules, un coin
+ de pr&eacute; descendait par une pente insensible, mettant des coquelicots jusque
+ dans les fentes des vieux troncs crev&eacute;s. On e&ucirc;t dit une tente de
+ verdure, plant&eacute;e sur trois piquets, au bord de l'eau, dans le d&eacute;sert
+ roulant des herbes. </p>
+<p>-- C'est ici, c'est ici! cria Albine, en se glissant sous les saules. </p>
+ <p>Serge s'assit &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle, les pieds presque dans l'eau.
+ Il regardait autour de lui, il murmurait: </p>
+<p>-- Tu connais tout, tu sais les meilleurs endroits... On dirait une &icirc;le
+ de dix pieds carr&eacute;s, rencontr&eacute;e en pleine mer.</p>
+ <p>
+ -- Oui, nous sommes chez nous, reprit-elle, si joyeuse, qu'elle tapa les herbes
+ de son poing. C'est une maison &agrave; nous... Nous allons tout faire.</p>
+ <p>
+ Puis, comme prise d'une id&eacute;e triomphante, elle se jeta contre lui, lui
+ dit dans la figure, avec une explosion de joie: </p>
+<p>-- Veux-tu &ecirc;tre mon mari? Je serai ta femme. </p>
+<p>Il fut enchant&eacute; de l'invention; il r&eacute;pondit qu'il voulait bien
+ &ecirc;tre le mari, riant plus haut qu'elle. Alors, elle, tout d'un coup, devint
+ s&eacute;rieuse; elle affecta un air press&eacute; de m&eacute;nag&egrave;re.</p>
+ <p>
+ -- Tu sais, dit-elle, c'est moi qui commande... Nous d&eacute;jeunerons quand
+ tu auras mis la table.</p>
+ <p>
+ Et elle lui donna des ordres imp&eacute;rieux. Il dut serrer tout ce qu'elle
+ tira de ses poches dans le creux d'un saule, qu'elle appelait &quot;l'armoire&quot;.
+ Les chiffons &eacute;taient le linge; le peigne repr&eacute;sentait le n&eacute;cessaire
+ de toilette; les aiguilles et la ficelle devaient servir &agrave; raccommoder
+ les v&ecirc;tements des explorateurs. Quant aux provisions de bouche, elles
+ consistaient dans la petite bouteille de vin et les quelques cro&ucirc;tes de
+ la ville. A la v&eacute;rit&eacute;, il y avait encore les allumettes pour faire
+ cuire le poisson qu'on devait prendre.</p>
+ <p>
+ Comme il achevait de mettre la table, la bouteille au milieu, les trois cro&ucirc;tes
+ alentour, il hasarda l'observation que le r&eacute;gal serait mince. Mais elle
+ haussait les &eacute;paules, en femme sup&eacute;rieure. Elle se mit les pieds
+ &agrave; l'eau, disant s&eacute;v&egrave;rement:</p>
+ <p>
+ -- C'est moi qui p&ecirc;che. Toi, tu me regarderas.</p>
+ <p>
+ Pendant une demi-heure, elle se donna une peine infinie pour attraper des petits
+ poissons avec les mains. Elle avait relev&eacute; ses jupes, nou&eacute;es d'un
+ bout de ficelle. Elle s'avan&ccedil;ait prudemment, prenant des pr&eacute;cautions
+ infinies afin de ne pas remuer l'eau; puis, lorsqu'elle &eacute;tait tout pr&egrave;s
+ du petit poisson, tapi entre deux pierres, elle allongeait son bras nu, faisait
+ un barbotage terrible, ne tenait qu'une poign&eacute;e de graviers. Serge alors
+ riait aux &eacute;clats, ce qui la ramenait &agrave; la rive, courrouc&eacute;e,
+ lui criant qu'il n'avait pas le droit de rire. </p>
+<p>-- Mais, finit-il par dire, avec quoi le feras-tu cuire, ton poisson? Il n'y
+ a pas de bois.</p>
+ <p>
+ Cela acheva de la d&eacute;courager. D'ailleurs, ce poisson-l&agrave; ne lui
+ paraissait pas fameux. Elle sortit de l'eau, sans songer &agrave; remettre ses
+ bas. Elle courait dans l'herbe, les jambes nues, pour se s&eacute;cher. Et elle
+ retrouvait son rire, parce qu'il y avait des herbes qui la chatouillaient sous
+ la plante des pieds. </p>
+<p>-- Oh! de la pimprenelle! dit-elle brusquement, en se jetant &agrave; genoux.
+ C'est &ccedil;a qui est bon! Nous allons nous r&eacute;galer.</p>
+ <p>
+ Serge dut mettre sur la table un tas de pimprenelle. Ils mang&egrave;rent de
+ la pimprenelle avec leur pain. Albine affirmait que c'&eacute;tait meilleur
+ que de la noisette. Elle servait en ma&icirc;tresse de maison, coupait le pain
+ de Serge, auquel elle ne voulut jamais confier son couteau.</p>
+ <p>
+ -- Je suis la femme, r&eacute;pondait-elle s&eacute;rieusement &agrave; toutes
+ les r&eacute;voltes qu'il tentait.</p>
+ <p>
+ Puis, elle lui fit reporter dans &quot;l'armoire&quot; les quelques gouttes
+ de vin qui restaient au fond de la bouteille. Il fallut m&ecirc;me qu'il balay&acirc;t
+ l'herbe, pour qu'on p&ucirc;t passer de la salle &agrave; manger dans la chambre
+ &agrave; coucher. Albine se coucha la premi&egrave;re, tout de son long, en
+ disant: </p>
+<p>-- Tu comprends, maintenant, nous allons dormir... Tu dois te coucher &agrave;
+ c&ocirc;t&eacute; de moi, tout contre moi.</p>
+ <p>
+ Il s'allongea ainsi qu'elle le lui ordonnait. Tous deux se tenaient tr&egrave;s
+ raides, se touchant des &eacute;paules aux pieds, les mains vides, rejet&eacute;es
+ en arri&egrave;re, par-dessus leurs t&ecirc;tes. C'&eacute;taient surtout leurs
+ mains qui les embarrassaient. Ils conservaient une gravit&eacute; convaincue.
+ Ils regardaient en l'air, de leurs yeux grands ouverts, disant qu'ils dormaient
+ et qu'ils &eacute;taient bien.</p>
+ <p>
+ -- Vois-tu, murmurait Albine, quand on est mari&eacute;, on a chaud... Tu ne
+ me sens pas? </p>
+<p>-- Si, tu es comme un &eacute;dredon... Mais il ne faut pas parler, puisque
+ nous dormons. C'est meilleur de ne pas parler.</p>
+ <p>
+ Ils rest&egrave;rent longtemps silencieux, toujours tr&egrave;s graves. Ils
+ avaient roul&eacute; leurs t&ecirc;tes, les &eacute;loignant insensiblement,
+ comme si la chaleur de leurs haleines les e&ucirc;t g&ecirc;n&eacute;s. Puis,
+ au milieu du grand silence, Serge ajouta cette seule parole: </p>
+<p>-- Moi, je t'aime bien.</p>
+ <p>
+ C'&eacute;tait l'amour avant le sexe, l'instinct d'aimer qui plante les petits
+ hommes de dix ans sur le passage des bambines en robes blanches. Autour d'eux,
+ les prairies largement ouvertes les rassuraient de la l&eacute;g&egrave;re peur
+ qu'ils avaient l'un de l'autre. Ils se savaient vus de toutes les herbes, vus
+ du ciel dont le bleu les regardait &agrave; travers le feuillage gr&ecirc;le;
+ et cela ne les d&eacute;rangeait pas. La tente des saules, sur leurs t&ecirc;tes,
+ &eacute;tait un simple pan d'&eacute;toffe transparente, comme si Albine avait
+ pendu l&agrave; un coin de sa robe. L'ombre restait si claire, qu'elle ne leur
+ soufflait pas les langueurs des taillis profonds, les sollicitations des trous
+ perdus, des alc&ocirc;ves vertes. Du bout de l'horizon, leur venait un air libre,
+ un vent de sant&eacute;, apportant la fra&icirc;cheur de cette mer de verdure,
+ o&ugrave; il soulevait une houle de fleurs; tandis que, &agrave; leurs pieds,
+ la rivi&egrave;re &eacute;tait une enfance de plus, une candeur dont le filet
+ de voix fra&icirc;che leur semblait la voix lointaine de quelque camarade qui
+ riait. Heureuse solitude, toute pleine de s&eacute;r&eacute;nit&eacute;, dont
+ la nudit&eacute; s'&eacute;talait avec une effronterie adorable d'ignorance!
+ Immense champ, au milieu duquel le gazon &eacute;troit qui leur servait de premi&egrave;re
+ couche prenait une na&iuml;vet&eacute; de berceau.</p>
+ <p>
+ -- Voil&agrave;, c'est fini, dit Albine en se levant. Nous avons dormi. </p>
+ <p>Lui, resta un peu surpris que cela f&ucirc;t fini si vite. Il allongea le bras,
+ la tira par la jupe, comme pour la ramener contre lui. Et elle tomba sur les
+ genoux, riant, r&eacute;p&eacute;tant</p>
+ <p>
+ -- Quoi donc? Quoi donc?</p>
+ <p>
+ Il ne savait pas. Il la regardait, lui prenait les coudes. Un instant, il la
+ saisit par les cheveux, ce qui la fit crier. Puis, lorsqu'elle fut de nouveau
+ debout, il s'enfon&ccedil;a la face dans l'herbe qui avait gard&eacute; la ti&eacute;deur
+ de son corps.</p>
+ <p>
+ -- Voil&agrave;, c'est fini, dit-il en se levant &agrave; son tour.</p>
+ <p>
+ Jusqu'au soir, ils coururent les prairies. Ils allaient devant eux, pour voir.
+ Ils visitaient leur jardin. Albine marchait en avant, avec le flair d'un jeune
+ chien, ne disant rien, toujours en qu&ecirc;te de la clairi&egrave;re heureuse,
+ bien qu'il n'y e&ucirc;t pas l&agrave; les grands arbres qu'elle r&ecirc;vait.
+ Serge avait toutes sortes de galanteries maladroites; il se pr&eacute;cipitait
+ si rudement pour &eacute;carter les hautes herbes, qu'il manquait la faire tomber;
+ il la soulevait &agrave; bras-le-corps, d'une &eacute;treinte qui la meurtrissait,
+ lorsqu'il voulait l'aider &agrave; sauter les ruisseaux. Leur grande joie fut
+ de rencontrer les trois autres rivi&egrave;res. La premi&egrave;re coulait sur
+ un lit de cailloux, entre deux files continues de saules, si bien qu'ils durent
+ se laisser glisser &agrave; t&acirc;tons au beau milieu des branches, avec le
+ risque de tomber dans quelque gros trou d'eau; mais Serge, roul&eacute; le premier,
+ ayant de l'eau jusqu'aux genoux seulement, re&ccedil;ut Albine dans ses bras,
+ la porta &agrave; la rive oppos&eacute;e pour qu'elle ne se mouill&acirc;t point.
+ L'autre rivi&egrave;re &eacute;tait toute noire d'ombre, sous une all&eacute;e
+ de hauts feuillages, o&ugrave; elle passait languissante, avec le froissement
+ l&eacute;ger, les cassures blanches d'une jupe de satin, tra&icirc;n&eacute;e
+ par quelque dame r&ecirc;veuse, au fond d'un bois; nappe profonde, glac&eacute;e,
+ inqui&eacute;tante, qu'ils eurent la chance de pouvoir traverser &agrave; l'aide
+ d'un tronc abattu d'un bord &agrave; l'autre, s'en allant &agrave; califourchon,
+ s'amusant &agrave; troubler du pied le miroir d'acier bruni, puis se h&acirc;tant,
+ effray&eacute;s des yeux &eacute;tranges que les moindres gouttes qui jaillissaient
+ ouvraient dans le sommeil du courant. Et ce fut surtout la derni&egrave;re rivi&egrave;re
+ qui les retint.</p>
+<p>Celle-l&agrave; &eacute;tait joueuse comme eux; elle se ralentissait &agrave;
+ certains coudes, partait de l&agrave; en rires perl&eacute;s, au milieu de grosses
+ pierres, se calmait &agrave; l'abri d'un bouquet d'arbustes, essouffl&eacute;e,
+ vibrante encore; elle montrait toutes les humeurs du monde, ayant tour &agrave;
+ tour pour lit des sables fins, des plaques de rochers, des graviers limpides,
+ des terres grasses, que les sauts des grenouilles soulevaient en petites fum&eacute;es
+ jaunes. Albine et Serge y pataug&egrave;rent adorablement. Les pieds nus, ils
+ remont&egrave;rent la rivi&egrave;re pour rentrer, pr&eacute;f&eacute;rant le
+ chemin de l'eau au chemin des herbes, s'attardant &agrave; chaque &icirc;le
+ qui leur barrait le passage. Ils y d&eacute;barquaient, ils y conqu&eacute;raient
+ des pays sauvages, ils s'y reposaient au milieu de grands joncs, de grands roseaux,
+ qui semblaient b&acirc;tir expr&egrave;s pour eux des huttes de naufrag&eacute;s.
+ Retour charmant, amus&eacute; par les rives qui d&eacute;roulaient leur spectacle,
+ &eacute;gay&eacute; de la belle humeur des eaux vivantes. </p>
+<p>Mais, comme ils quittaient la rivi&egrave;re, Serge comprit qu'Albine cherchait
+ toujours quelque chose, le long des bords, dans les &icirc;les, jusque parmi
+ les plantes dormant au fil du courant. Il dut l'aller enlever du milieu d'une
+ nappe de n&eacute;nuphars, dont les larges feuilles mettaient &agrave; ses jambes
+ des collerettes de marquise. Il ne lui dit rien, il la mena&ccedil;a du doigt,
+ et ils rentr&egrave;rent enfin, tout anim&eacute;s du plaisir de la journ&eacute;e,
+ bras dessus, bras dessous, en jeune m&eacute;nage qui revient d'une escapade.
+ Ils se regardaient, se trouvaient plus beaux et plus forts; ils riaient pour
+ s&ucirc;r d'une autre fa&ccedil;on que le matin. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<h3>XI.</h3>
+ <p>-- Nous ne sortons donc plus? demanda Serge, &agrave; quelques jours de l&agrave;.
+ </p>
+ <p>Et la voyant hausser les &eacute;paules d'un air las, il ajouta comme pour se
+ moquer d'elle:</p>
+ <p>
+ -- Tu as donc renonc&eacute; &agrave; chercher ton arbre?</p>
+ <p>
+ Ils tourn&egrave;rent cela en plaisanterie pendant toute la journ&eacute;e.
+ L'arbre n'existait pas. C'&eacute;tait un conte de nourrice. Ils en parlaient
+ pourtant avec un l&eacute;ger frisson. Et, le lendemain, ils d&eacute;cid&egrave;rent
+ qu'ils iraient faire une promenade au fond du parc, sous les hautes futaies,
+ que Serge ne connaissait pas encore. Le matin du d&eacute;part, Albine ne voulut
+ rien emporter; elle &eacute;tait songeuse, m&ecirc;me un peu triste, avec un
+ sourire tr&egrave;s doux. Ils d&eacute;jeun&egrave;rent, ils ne descendirent
+ que tard. Le soleil, d&eacute;j&agrave; chaud, leur donnait une langueur, les
+ faisait marcher lentement l'un pr&egrave;s de l'autre, cherchant les filets
+ d'ombre. Ni le parterre, ni le verger, qu'ils durent traverser, ne les retinrent.
+ Quand ils arriv&egrave;rent sous la fra&icirc;cheur des grands ombrages, ils
+ ralentirent encore leurs pas, ils s'enfonc&egrave;rent dans le recueillement
+ attendri de la for&ecirc;t, sans une parole, avec un gros soupir, comme s'ils
+ eussent &eacute;prouv&eacute; un soulagement &agrave; &eacute;chapper au plein
+ jour. Puis, lorsqu'il n'y eut que des feuilles autour d'eux, lorsque aucune
+ trou&eacute;e ne leur montra les lointains ensoleill&eacute;s du parc, ils se
+ regard&egrave;rent, souriants, vaguement inquiets. </p>
+<p>-- Comme on est bien! murmura Serge.</p>
+ <p>
+ Albine hocha la t&ecirc;te, ne pouvant r&eacute;pondre, tant elle &eacute;tait
+ serr&eacute;e &agrave; la gorge. Ils ne se tenaient point &agrave; la taille,
+ ainsi qu'ils en avaient l'habitude. Les bras ballants, les mains ouvertes, ils
+ marchaient, sans se toucher, la t&ecirc;te un peu basse.</p>
+ <p>
+ Mais Serge s'arr&ecirc;ta, en voyant des larmes tomber des joues d'Albine et
+ se noyer dans son sourire.</p>
+ <p>
+ -- Qu'as-tu? cria-t-il. Souffres-tu? T'es-tu bless&eacute;e?</p>
+ <p>
+ -- Non, je ris, je t'assure, dit-elle. Je ne sais pas, c'est l'odeur de tous
+ ces arbres qui me fait pleurer.</p>
+ <p>
+ Elle le regarda, elle reprit:</p>
+ <p>
+ -- Tu pleures aussi, toi. Tu vois bien que c'est bon.</p>
+ <p>
+ -- Oui, murmura-t-il, toute cette ombre, &ccedil;a vous surprend. On dirait,
+ n'est-ce pas? qu'on entre dans quelque chose de si extraordinairement doux,
+ que cela vous fait mal... Mais il faudrait me le dire, si tu avais quelque sujet
+ de tristesse. Je ne t'ai pas contrari&eacute;e, tu n'es pas f&acirc;ch&eacute;e
+ contre moi? </p>
+<p>Elle jura que non. Elle &eacute;tait bien heureuse.</p>
+ <p>
+ -- Alors, pourquoi ne t'amuses-tu pas?... Veux-tu que nous jouions &agrave;
+ courir? </p>
+<p>-- Oh! non, pas &agrave; courir, r&eacute;pondit-elle en faisant une moue de
+ grande fille.</p>
+ <p>
+ Et comme il lui parlait d'autres jeux, de monter aux arbres pour d&eacute;nicher
+ des nids, de chercher des fraises ou des violettes, elle finit par dire avec
+ quelque impatience:</p>
+ <p>
+ -- Nous sommes trop grands. C'est b&ecirc;te de toujours jouer. Est-ce que &ccedil;a
+ ne te pla&icirc;t pas davantage, de marcher ainsi, &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+ de moi, bien tranquille? </p>
+<p>Elle marchait, en effet, d'une si agr&eacute;able fa&ccedil;on, qu'il prenait
+ le plus beau plaisir du monde &agrave; entendre le petit claquement de ses bottines
+ sur la terre dure de l'all&eacute;e. Jamais il n'avait fait attention au balancement
+ de sa taille, &agrave; la tra&icirc;n&eacute;e vivante de sa jupe, qui la suivait
+ d'un fr&ocirc;lement de couleuvre. C'&eacute;tait une joie qu'il n'&eacute;puiserait
+ pas, de la voir ainsi s'en aller pos&eacute;ment &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+ de lui, tant il d&eacute;couvrait de nouveaux charmes dans la moindre souplesse
+ de ses membres.</p>
+ <p>
+ -- Tu as raison, cria-t-il. C'est plus amusant que tout. Je t'accompagnerais
+ au bout de la terre, si tu voulais.</p>
+ <p>
+ Cependant, &agrave; quelques pas de l&agrave;, il la questionna pour savoir
+ si elle n'&eacute;tait pas lasse. Puis, il laissa entendre qu'il se reposerait
+ lui-m&ecirc;me volontiers.</p>
+ <p>
+ -- Nous pourrions nous asseoir, balbutia-t-il.</p>
+<p>-- Non, r&eacute;pondit-elle, je ne veux pas!</p>
+<p>- Tu sais, nous nous coucherions comme l'autre jour, au milieu des pr&eacute;s.
+ Nous aurions chaud, nous serions &agrave; notre aise.</p>
+ <p>
+ -- Je ne veux pas! Je ne veux pas! </p>
+<p>Elle s'&eacute;tait &eacute;cart&eacute;e d'un bond, avec l'&eacute;pouvante
+ de ces bras d'homme qui se tendaient vers elle. Lui, l'appela grande b&ecirc;te,
+ voulut la rattraper. Mais, comme il la touchait &agrave; peine du bout des doigts,
+ elle poussa un cri, si d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, qu'il s'arr&ecirc;ta,
+ tout tremblant. </p>
+<p>-- Je t'ai fait du mal?</p>
+ <p>
+ Elle ne r&eacute;pondit pas tout de suite, &eacute;tonn&eacute;e elle-m&ecirc;me
+ de son cri, souriant d&eacute;j&agrave; de sa peur.</p>
+ <p>
+ -- Non, laisse-moi, ne me tourmente pas... Qu'est-ce que nous ferions, quand
+ nous serions assis? J'aime mieux marcher.</p>
+ <p>
+ Et elle ajouta, d'un air grave qui feignait de plaisanter: </p>
+<p>-- Tu sais bien que je cherche mon arbre.</p>
+ <p>
+ Alors, il se mit &agrave; rire, offrant de chercher avec elle. Il se faisait
+ tr&egrave;s doux, pour ne pas l'effrayer davantage: car il voyait qu'elle &eacute;tait
+ encore frissonnante, bien qu'elle e&ucirc;t repris sa marche lente, &agrave;
+ son c&ocirc;t&eacute;. C'&eacute;tait d&eacute;fendu, ce qu'ils allaient faire
+ l&agrave;, &ccedil;a ne leur porterait pas chance; et il se sentait &eacute;mu,
+ comme elle, d'une terreur d&eacute;licieuse, qui le secouait d'un tressaillement,
+ &agrave; chaque soupir lointain de la for&ecirc;t. L'odeur des arbres, le jour
+ verd&acirc;tre qui tombait des hautes branches, le silence chuchotant des broussailles,
+ les emplissaient d'une angoisse, comme s'ils allaient, au d&eacute;tour du premier
+ sentier, entrer dans un bonheur redoutable.</p>
+ <p>
+ Et, pendant des heures, ils march&egrave;rent &agrave; travers les arbres. Ils
+ gardaient leur allure de promenade; ils &eacute;changeaient &agrave; peine quelques
+ mots, ne se s&eacute;parant pas une minute, se suivant au fond des trous de
+ verdure les plus noirs. D'abord, ils s'engag&egrave;rent dans des taillis dont
+ les jeunes troncs n'avaient pas la grosseur d'un bras d'enfant. Ils devaient
+ les &eacute;carter, s'ouvrir une route parmi les pousses tendres qui leur bouchaient
+ les yeux de la dentelle volante de leurs feuilles. Derri&egrave;re eux, leur
+ sillage s'effa&ccedil;ait, le sentier, ouvert, se refermait; et ils avan&ccedil;aient
+ au hasard, perdus, roul&eacute;s, ne laissant de leur passage que le balancement
+ des hautes branches. Albine, lasse de ne pas voir &agrave; trois pas, fut heureuse,
+ lorsqu'elle put sauter hors de ce buisson &eacute;norme dont ils cherchaient
+ depuis longtemps le bout. Ils &eacute;taient au milieu d'une &eacute;claircie
+ de petits chemins; de tous c&ocirc;t&eacute;s, entre des haies vives, se distribuaient
+ des all&eacute;es &eacute;troites, tournant sur elles-m&ecirc;mes, se coupant,
+ se tordant, s'allongeant d'une fa&ccedil;on capricieuse. Ils se haussaient pour
+ regarder par-dessus les haies; mais ils n'avaient aucune h&acirc;te p&eacute;nible,
+ ils seraient rest&eacute;s volontiers l&agrave;, s'oubliant en d&eacute;tours
+ continuels, go&ucirc;tant la joie de marcher toujours sans arriver jamais, s'ils
+ n'avaient eu devant eux la ligne fi&egrave;re des hautes futaies. Ils entr&egrave;rent
+ enfin sous les futaies, religieusement, avec une pointe de terreur sacr&eacute;e,
+ comme on entre sous la vo&ucirc;te d'une &eacute;glise. Les troncs, droits,
+ blanchis de lichens, d'un gris blafard de vieille pierre, montaient d&eacute;mesur&eacute;ment,
+ alignaient &agrave; l'infini des enfoncements de colonnes. Au loin, des nefs
+ se creusaient, avec leurs bas-c&ocirc;t&eacute;s plus &eacute;touff&eacute;s;
+ des nefs &eacute;trangement hardies, port&eacute;es par des piliers tr&egrave;s
+ minces, dentel&eacute;es, ouvrag&eacute;es, si finement fouill&eacute;es, qu'elles
+ laissaient passer de toutes parts le bleu du ciel. Un silence religieux tombait
+ des ogives g&eacute;antes; une nudit&eacute; aust&egrave;re donnait au sol l'usure
+ des dalles, le durcissait, sans une herbe, sem&eacute; seulement de la poudre
+ roussie des feuilles mortes. Et ils &eacute;coutaient la sonorit&eacute; de
+ leurs pas, p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s de la grandiose solitude de ce temple.
+ </p>
+ <p>C'&eacute;tait l&agrave; certainement que devait se trouver l'arbre tant cherch&eacute;,
+ dont l'ombre procurait la f&eacute;licit&eacute; parfaite. Ils le sentaient
+ proche, au charme qui coulait en eux, avec le demi-jour des hautes vo&ucirc;tes.
+ Les arbres leur semblaient des &ecirc;tres de bont&eacute;, pleins de force,
+ pleins de silence, pleins d'immobilit&eacute; heureuse. Ils les regardaient
+ un &agrave; un, ils les aimaient tous, ils attendaient de leur souveraine tranquillit&eacute;
+ quelque aveu qui les ferait grandir comme eux, dans la joie d'une vie puissante.
+ Les &eacute;rables, les fr&ecirc;nes, les charmes, les cornouillers, &eacute;taient
+ un peuple de colosses, une foule d'une douceur fi&egrave;re, des bonshommes
+ h&eacute;ro&iuml;ques qui vivaient de paix, lorsque la chute d'un d'entre eux
+ aurait suffi pour blesser et tuer tout un coin du bois. Les ormes avaient des
+ corps &eacute;normes, des membres gonfl&eacute;s, engorg&eacute;s de s&egrave;ve,
+ &agrave; peine cach&eacute;s par les bouquets l&eacute;gers de leurs petites
+ feuilles. Les bouleaux, les aunes, avec leurs blancheurs de fille, cambraient
+ des tailles minces, abandonnaient au vent des chevelures de grandes d&eacute;esses,
+ d&eacute;j&agrave; &agrave; moiti&eacute; m&eacute;tamorphos&eacute;es en arbres.
+ Les platanes dressaient des torses r&eacute;guliers, dont la peau lisse, tatou&eacute;e
+ de rouge, semblait laisser tomber des plaques de peinture &eacute;caill&eacute;e.
+ Les m&eacute;l&egrave;zes, ainsi qu'une bande barbare, descendaient une pente,
+ drap&eacute;s dans leurs sayons de verdure tiss&eacute;e, parfum&eacute;s d'un
+ baume fait de r&eacute;sine et d'encens. Et les ch&ecirc;nes &eacute;taient
+ rois, les ch&ecirc;nes immenses, ramass&eacute;s carr&eacute;ment sur leur ventre
+ trapu, &eacute;largissant des bras dominateurs qui prenaient toute la place
+ au soleil; arbres titans, foudroy&eacute;s, renvers&eacute;s dans des poses
+ de lutteurs invaincus, dont les membres &eacute;pars plantaient &agrave; eux
+ seuls une for&ecirc;t enti&egrave;re.</p>
+ <p>
+ N'&eacute;tait-ce pas un de ces ch&ecirc;nes gigantesques? Ou bien un de ces
+ beaux platanes, un de ces bouleaux blancs comme des femmes, un de ces ormes
+ dont les muscles craquaient? Albine et Serge s'enfon&ccedil;aient toujours,
+ ne sachant plus, noy&eacute;s au milieu de cette foule. Un instant, ils crurent
+ avoir trouv&eacute;: ils &eacute;taient au milieu d'un carr&eacute; de noyers,
+ dans une ombre si froide, qu'ils en grelottaient. Plus loin, ils eurent une
+ autre &eacute;motion, en entrant sous un petit bois de ch&acirc;taigniers, tout
+ vert de mousse, avec des &eacute;largissements de branches bizarres, assez vastes
+ pour y b&acirc;tir des villages suspendus. Plus loin encore, Albine d&eacute;couvrit
+ une clairi&egrave;re, o&ugrave; ils coururent tous deux, haletants. Au centre
+ d'un tapis d'herbe fine, un caroubier mettait comme un
+ &eacute;croulement de verdure, une Babel de feuillages, dont les ruines se couvraient
+ d'une v&eacute;g&eacute;tation extraordinaire. Des pierres restaient prises
+ dans le bois, arrach&eacute;es du sol par le flot montant de la s&egrave;ve.
+ Les branches hautes se recourbaient, allaient se planter au loin, entouraient
+ le tronc d'arches profondes, d'une population de nouveaux troncs, sans cesse
+ multipli&eacute;s. Et sur l'&eacute;corce, toute crev&eacute;e de d&eacute;chirures
+ saignantes, des gousses m&ucirc;rissaient. Le fruit m&ecirc;me du monstre &eacute;tait
+ un effort qui lui trouait la peau. Ils firent lentement le tour, entr&egrave;rent
+ sous les branches &eacute;tal&eacute;es o&ugrave; se croisaient les rues d'une
+ ville, fouill&egrave;rent du regard les fentes b&eacute;antes des racines d&eacute;nud&eacute;es.
+ Puis, ils s'en all&egrave;rent, n'ayant pas senti l&agrave; le bonheur surhumain
+ qu'ils cherchaient.</p>
+ <p>
+ - O&ugrave; sommes-nous donc? demanda Serge.</p>
+ <p>
+ Albine l'ignorait. Jamais elle n'&eacute;tait venue de ce c&ocirc;t&eacute;
+ du parc. Ils se trouvaient alors dans un bouquet de cytises et d'acacias, dont
+ les grappes laissaient couler une odeur tr&egrave;s douce, presque sucr&eacute;e.</p>
+ <p>
+ -- Nous voil&agrave; perdus, murmura-t-elle avec un rire. Bien s&ucirc;r, je
+ ne connais pas ces arbres.</p>
+ <p>
+ -- Mais, reprit-il, le jardin a un bout, pourtant. Tu connais bien le bout du
+ jardin?</p>
+ <p>
+ Elle un eut geste large.</p>
+ <p>
+ -- Non, dit-elle.</p>
+ <p>
+ Ils rest&egrave;rent muets, n'ayant pas encore eu jusque-l&agrave; une sensation
+ aussi heureuse de l'immensit&eacute; du parc. Cela les ravissait, d'&ecirc;tre
+ seuls, au milieu d'un domaine si grand, qu'eux-m&ecirc;mes devaient renoncer
+ &agrave; en conna&icirc;tre les bords.</p>
+ <p>
+ -- Eh bien! nous sommes perdus, r&eacute;p&eacute;ta Serge gaiement. C'est meilleur,
+ lorsqu'on ne sait pas o&ugrave; l'on va.</p>
+ <p>
+ Il se rapprocha, humblement.</p>
+ <p>
+ -- Tu n'as pas peur?<p>
+ <p>
+ -- Oh! non. Il n'y a que toi et moi, dans le jardin... De qui veux-tu que j'aie
+ peur? Les murailles sont trop hautes. Nous ne les voyons pas, mais elles nous
+ gardent, comprends-tu?</p>
+ <p>
+ Il &eacute;tait tout pr&egrave;s d'elle. Il murmura:</p>
+ <p>
+ -- Tout &agrave; l'heure, tu as eu peur de moi.</p>
+ <p>
+ Mais elle le regardait en face, sereine, sans un battement de paupi&egrave;re.</p>
+ <p>
+ -- Tu me faisais du mal, r&eacute;pondit-elle. Maintenant, tu as l'air tr&egrave;s
+ bon. Pourquoi aurais-je peur de toi?</p>
+ <p>
+ -- Alors, tu me permets de te prendre comme cela? Nous retournerons sous les
+ arbres. </p>
+<p>-- Oui. Tu peux me serrer, tu me fais plaisir. Et marchons lentement, n'est-ce
+ pas? pour ne pas retrouver notre chemin trop vite.</p>
+ <p>
+ Il lui avait pass&eacute; un bras &agrave; la taille. Ce fut ainsi qu'ils revinrent
+ sous les hautes futaies, o&ugrave; la majest&eacute; des vo&ucirc;tes ralentit
+ encore leur promenade de grands enfants qui s'&eacute;veillaient &agrave; l'amour.
+ Elle se dit un peu lasse, elle appuya la t&ecirc;te contre l'&eacute;paule de
+ Serge. Ni l'un ni l'autre pourtant ne parla de s'asseoir. Ils n'y songeaient
+ pas, cela les aurait d&eacute;rang&eacute;s. Quelle joie pouvait leur procurer
+ un repos sur l'herbe, compar&eacute;e &agrave; la joie qu'ils go&ucirc;taient
+ en marchant toujours, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te? L'arbre l&eacute;gendaire
+ &eacute;tait oubli&eacute;. Ils ne cherchaient plus qu'&agrave; rapprocher leur
+ visage, pour se sourire de plus pr&egrave;s. Et c'&eacute;taient les arbres,
+ les &eacute;rables, les ormes, les ch&ecirc;nes, qui leur soufflaient leurs
+ premiers mots de tendresse, dans leur ombre claire.</p>
+ <p>
+ -- Je t'aime! disait Serge d'une voix l&eacute;g&egrave;re qui soulevait les
+ petits cheveux dor&eacute;s des tempes d'Albine.</p>
+ <p>
+ Il voulait trouver une autre parole, il r&eacute;p&eacute;tait: </p>
+<p>-- Je t'aime! Je t'aime! </p>
+<p>Albine &eacute;coutait avec un beau sourire. Elle apprenait cette musique.</p>
+ <p>
+ -- Je t'aime! Je t'aime! soupirait-elle plus d&eacute;licieusement, de sa voix
+ perl&eacute;e de jeune fille.</p>
+ <p>
+ Puis, levant ses yeux bleus, o&ugrave; une aube de lumi&egrave;re grandissait,
+ elle demanda:</p>
+ <p>
+ -- Comment m'aimes-tu?</p>
+ <p>
+ Alors, Serge se recueillit. Les futaies avaient une douceur solennelle, les
+ nefs profondes gardaient le frisson des pas assourdis du couple.</p>
+ <p>
+ -- Je t'aime plus que tout, r&eacute;pondit-il. Tu es plus belle que tout ce
+ que je vois le matin en ouvrant ma fen&ecirc;tre. Quand je te regarde, tu me
+ suffis. Je voudrais n'avoir que toi, et je serais bien heureux.</p>
+ <p>
+ Elle baissait les paupi&egrave;res, elle roulait la t&ecirc;te comme berc&eacute;e.</p>
+ <p>
+ -- Je t'aime, continua-t-il. Je ne te connais pas, je ne sais qui tu es, je
+ ne sais d'o&ugrave; tu viens; tu n'es ni ma m&egrave;re, ni ma soeur; et je
+ t'aime, &agrave; te donner tout mon coeur, &agrave; n'en rien garder pour le
+ reste du monde... Ecoute, j'aime tes joues soyeuses comme un satin, j'aime ta
+ bouche qui a une odeur de rose, j'aime tes yeux dans lesquels je me vois avec
+ mon amour, j'aime jusqu'&agrave; tes cils, jusqu'&agrave; ces petites veines
+ qui bleuissent la p&acirc;leur de tes tempes... C'est pour te dire que je t'aime,
+ que je t'aime, Albine.</p>
+ <p>
+ -- Oui, je t'aime, reprit-elle. Tu as une barbe tr&egrave;s fine qui ne me fait
+ pas mal, lorsque j'appuie mon front sur ton cou. Tu es fort, tu es grand, tu
+ es beau. Je t'aime, Serge.</p>
+ <p>
+ Un moment, ils se turent, ravis. Il leur semblait qu'un chant de fl&ucirc;te
+ les pr&eacute;c&eacute;dait, que leurs paroles leur venaient d'un orchestre
+ suave qu'ils ne voyaient point. Ils ne s'en allaient plus qu'&agrave; tout petits
+ pas, pench&eacute;s l'un vers l'autre, tournant sans fin entre les troncs gigantesques.
+ Au loin, le long des colonnades, il y avait des coups de soleil couchant, pareils
+ &agrave; un d&eacute;fil&eacute; de filles en robes blanches, entrant dans l'&eacute;glise,
+ pour des fian&ccedil;ailles, au sourd ronflement des orgues.</p>
+ <p>
+ -- Et pourquoi m'aimes-tu? demanda de nouveau Albine.</p>
+ <p>
+ Il sourit, il ne r&eacute;pondit pas d'abord. Puis il dit:</p>
+ <p>
+ -- Je t'aime parce que tu es venue. Cela dit tout... Maintenant, nous sommes
+ ensemble, nous nous aimons. Il me semble que je ne vivrais plus, si je ne t'aimais
+ pas. Tu es mon souffle.</p>
+ <p>
+ Il baissa la voix, parlant dans le r&ecirc;ve.</p>
+ <p>
+ -- On ne sait pas cela tout de suite. &Ccedil;a pousse en vous avec votre coeur.
+ Il faut grandir, il faut &ecirc;tre fort... Tu te souviens comme nous nous aimions!
+ Mais nous ne le disions pas. On est enfant, on est b&ecirc;te. Puis, un beau
+ jour, cela devient trop clair, cela vous &eacute;chappe... Va, nous n'avons
+ pas d'autre affaire; nous nous aimons parce que c'est notre vie de nous aimer.</p>
+ <p>
+ Albine, la t&ecirc;te renvers&eacute;e, les paupi&egrave;res compl&egrave;tement
+ ferm&eacute;es, retenait son haleine. Elle go&ucirc;tait le silence encore chaud
+ de cette caresse de paroles.</p>
+ <p>
+ - M'aimes-tu? M'aimes-tu? balbutia-t-elle, sans ouvrir les yeux. </p>
+<p>Lui, resta muet, tr&egrave;s malheureux, ne trouvant plus rien &agrave; dire,
+ pour lui montrer qu'il l'aimait. Il promenait lentement le regard sur son visage
+ rose, qui s'abandonnait comme endormi; les paupi&egrave;res avaient une d&eacute;licatesse
+ de soie vivante; la bouche faisait un pli adorable, humide d'un sourire; le
+ front &eacute;tait une puret&eacute;, noy&eacute;e d'une ligne dor&eacute;e
+ &agrave; la racine des cheveux. Et lui, aurait voulu donner tout son &ecirc;tre
+ dans le mot qu'il sentait sur ses l&egrave;vres, sans pouvoir le prononcer.
+ Alors, il se pencha encore, il parut chercher &agrave; quelle place exquise
+ de ce visage il poserait le mot supr&ecirc;me. Puis, il ne dit rien, il n'eut
+ qu'un petit souffle. Il baisa les l&egrave;vres d'Albine.</p>
+ <p>
+ - Albine, je t'aime! </p>
+<p>- Je t'aime Serge!</p>
+ <p>
+ Et ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent, fr&eacute;missants de ce premier baiser. Elle
+ avait ouvert les yeux tr&egrave;s grands. Il restait la bouche l&eacute;g&egrave;rement
+ avanc&eacute;e. Tous deux, sans rougir, se regardaient. Quelque chose de puissant,
+ de souverain les envahissait; c'&eacute;tait comme une rencontre longtemps attendue,
+ dans laquelle ils se revoyaient grandis, faits l'un pour l'autre, &agrave; jamais
+ li&eacute;s. Ils s'&eacute;tonn&egrave;rent un instant, lev&egrave;rent les
+ regards vers la vo&ucirc;te religieuse des feuillages, parurent interroger le
+ peuple paisible des arbres, pour retrouver l'&eacute;cho de leur baiser. Mais,
+ en face de la complaisance sereine de la futaie, ils eurent une gaiet&eacute;
+ d'amoureux impunis, une gaiet&eacute; prolong&eacute;e, sonnante, toute pleine
+ de l'&eacute;closion bavarde de leur tendresse.</p>
+ <p>
+ -- Ah! conte-moi les jours o&ugrave; tu m'as aim&eacute;e. Dis-moi tout... M'aimais-tu,
+ lorsque tu dormais sur ma main? M'aimais-tu, la fois que je suis tomb&eacute;e
+ du cerisier, et que tu &eacute;tais en bas, si p&acirc;le, les bras tendus?
+ M'aimais-tu, au milieu des prairies, quand tu me prenais &agrave; la taille
+ pour me faire sauter les ruisseaux? </p>
+<p>-- Tais-toi, laisse-moi dire. Je t'ai toujours aim&eacute;e... Et toi, m'aimais-tu?
+ M'aimais-tu? </p>
+<p>Jusqu'&agrave; la nuit, ils v&eacute;curent de ce mot aimer qui, sans cesse,
+ revenait avec une douceur nouvelle. Ils le cherchaient, le ramenaient dans leurs
+ phrases, le pronon&ccedil;aient hors de propos, pour la seule joie de le prononcer.
+ Serge ne songea pas &agrave; mettre un second baiser sur les l&egrave;vres d'Albine.
+ Cela suffisait &agrave; leur ignorance, de garder l'odeur du premier. Ils avaient
+ retrouv&eacute; leur chemin, sans s'&ecirc;tre souci&eacute;s des sentiers le
+ moins du monde. Comme ils sortaient de la for&ecirc;t, le cr&eacute;puscule
+ &eacute;tait tomb&eacute;, la lune se levait, jaune, entre les verdures noires.
+ Et ce fut un retour adorable, au milieu du parc, avec cet astre discret qui
+ les regardait par tous les trous des grands arbres. Albine disait que la lune
+ les suivait. La nuit &eacute;tait tr&egrave;s douce, chaude d'&eacute;toiles.
+ Au loin, les futaies avaient un grand murmure, que Serge &eacute;coutait, en
+ songeant: &quot;Elles causent de nous.&quot; </p>
+<p>Lorsqu'ils travers&egrave;rent le parterre, ils march&egrave;rent dans un parfum
+ extraordinairement doux, ce parfum que les fleurs ont la nuit, plus alangui,
+ plus caressant, qui est comme la respiration m&ecirc;me de leur sommeil.</p>
+ <p>
+ -- Bonne nuit, Serge.</p>
+ <p>
+ -- Bonne nuit, Albine. </p>
+<p>Ils s'&eacute;taient pris les mains, sur le palier du premier &eacute;tage,
+ sans entrer dans la chambre, o&ugrave; ils avaient l'habitude de se souhaiter
+ le bonsoir. Ils ne s'embrass&egrave;rent pas. Quand il fut seul, assis au bord
+ de son lit, Serge &eacute;couta longuement Albine qui se couchait, en haut,
+ au-dessus de sa t&ecirc;te. Il &eacute;tait las d'un bonheur qui lui endormait
+ les membres. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XII.</h3>
+<p>
+ Mais, les jours suivants, Albine et Serge rest&egrave;rent embarrass&eacute;s
+ l'un devant l'autre. Ils &eacute;vit&egrave;rent de faire aucune allusion &agrave;
+ leur promenade sous les arbres. Ils n'avaient pas &eacute;chang&eacute; un baiser,
+ ils ne s'&eacute;taient pas dit qu'ils s'aimaient. Ce n'&eacute;tait point une
+ honte qui les emp&ecirc;chait de parler, mais une crainte, une peur de g&acirc;ter
+ leur joie. Et, lorsqu'ils n'&eacute;taient plus ensemble, ils ne vivaient que
+ du bon souvenir; ils s'y enfon&ccedil;aient, ils revivaient les heures qu'ils
+ avaient pass&eacute;es, les bras &agrave; la taille, &agrave; se caresser le
+ visage de leur haleine. Cela avait fini par leur donner une grosse fi&egrave;vre.
+ Ils se regardaient, les yeux meurtris, tr&egrave;s tristes, causant de choses
+ qui ne les int&eacute;ressaient pas. Puis, apr&egrave;s de longs silences, Serge
+ demandait &agrave; Albine d'une voix inqui&egrave;te: </p>
+<p>-- Tu es souffrante? </p>
+<p>Mais elle hochait la t&ecirc;te; elle r&eacute;pondait:</p>
+ <p>
+ -- Non, non. C'est toi qui ne te portes pas bien. Tes mains br&ucirc;lent.</p>
+ <p>
+ Le parc leur causait une sourde inqui&eacute;tude qu'ils ne s'expliquaient pas.
+ Il y avait un danger au d&eacute;tour de quelque sentier, qui les guettait,
+ qui les prendrait &agrave; la nuque pour les renverser par terre et leur faire
+ du mal. Jamais ils n'ouvraient la bouche de ces choses; mais, &agrave; certains
+ regards poltrons, ils se confessaient cette angoisse, qui les rendait singuliers,
+ comme ennemis. Cependant, un matin, Albine hasarda, apr&egrave;s une longue
+ h&eacute;sitation: </p>
+<p>-- Tu as tort de rester toujours enferm&eacute;. Tu retomberas malade. </p>
+<p>Serge eut un rire g&ecirc;n&eacute;. </p>
+<p>-- Bah! murmura-t-il, nous sommes all&eacute;s partout, nous connaissons tout
+ le jardin. </p>
+ <p>Elle dit non de la t&ecirc;te; puis, elle r&eacute;p&eacute;ta tr&egrave;s bas
+</p>
+<p>-- Non, non... Nous ne connaissons pas les rochers, nous ne sommes pas all&eacute;s
+ aux sources. C'est l&agrave; que je me chauffais, l'hiver. Il y a des coins
+ o&ugrave; les pierres elles-m&ecirc;mes semblent vivre.</p>
+ <p>
+ Le lendemain, sans avoir ajout&eacute; un mot, ils sortirent. Ils mont&egrave;rent
+ &agrave; gauche, derri&egrave;re la grotte o&ugrave; dormait la femme de marbre.
+ Comme ils posaient le pied sur les premi&egrave;res pierres, Serge dit:</p>
+ <p>
+ -- &Ccedil;a nous avait laiss&eacute; un souci. Il faut voir partout. Peut-&ecirc;tre
+ serons-nous tranquilles apr&egrave;s.</p>
+
+<p> La journ&eacute;e &eacute;tait &eacute;touffante, d'une chaleur lourde d'orage.
+ Ils n'avaient pas os&eacute; se prendre &agrave; la taille. Ils marchaient l'un
+ derri&egrave;re l'autre, tout br&ucirc;lants de soleil. Elle profita d'un &eacute;largissement
+ du sentier pour le laisser passer devant elle; car elle &eacute;tait inqui&eacute;t&eacute;e
+ par son haleine, elle souffrait de le sentir derri&egrave;re son dos, si pr&egrave;s
+ de ses jupes. Autour d'eux, les rochers s'&eacute;levaient par larges assises;
+ des rampes douces &eacute;tageaient des champs d'immenses dalles, h&eacute;riss&eacute;s
+ d'une rude v&eacute;g&eacute;tation. Ils rencontr&egrave;rent d'abord des gen&ecirc;ts
+ d'or, des nappes de thym, des nappes de sauge, des nappes de lavande, toutes
+ les plantes balsamiques, et les gen&eacute;vriers &acirc;pres, et les romarins
+ amers, d'une odeur si forte qu'elle les grisait. Aux deux c&ocirc;t&eacute;s
+ du chemin, des houx, par moments, faisaient des haies, qui ressemblaient &agrave;
+ des ouvrages d&eacute;licats de serrurerie, &agrave; des grilles de bronze noir,
+ de fer forg&eacute;, de cuivre poli, tr&egrave;s compliqu&eacute;es d'ornements,
+ tr&egrave;s fleuries de rosaces &eacute;pineuses. Puis, il leur fallut traverser
+ un bois de pins, pour arriver aux sources; l'ombre maigre pesait &agrave; leurs
+ &eacute;paules comme du plomb; les aiguilles s&egrave;ches craquaient &agrave;
+ terre, sous leurs pieds, avec une l&eacute;g&egrave;re poussi&egrave;re de r&eacute;sine,
+ qui achevait de leur br&ucirc;ler les l&egrave;vres.</p>
+ <p>
+ -- Ton jardin ne plaisante pas, par ici, dit Serge en se tournant vers Albine.</p>
+ <p>
+ Ils sourirent. Ils &eacute;taient au bord des sources. Ces eaux claires furent
+ un soulagement pour eux. Elles ne se cachaient pourtant pas sous des verdures,
+ comme les sources des plaines, qui plantent autour d'elles d'&eacute;pais feuillages,
+ afin de dormir paresseusement &agrave; l'ombre. Elles naissaient en plein soleil,
+ dans un trou du roc, sans un brin d'herbe qui verdit leur eau bleue. Elles paraissaient
+ d'argent, toutes tremp&eacute;es de la grande lumi&egrave;re. Au fond d'elles,
+ le soleil &eacute;tait sur le sable, en une poussi&egrave;re de clart&eacute;
+ vivante qui respirait. Et, du premier bassin, elles s'en allaient, elles allongeaient
+ des bras d'une blancheur pure; elles rebondissaient, pareilles &agrave; des
+ nudit&eacute;s joueuses d'enfant; elles tombaient brusquement en une chute,
+ dont la courbe molle semblait renverser un torse de femme, d'une chair blonde.</p>
+ <p>
+ -- Trempe tes mains, cria Albine. Au fond, l'eau est glac&eacute;e.</p>
+<p>En effet, ils purent se rafra&icirc;chir les mains. Ils se jet&egrave;rent
+ de l'eau au visage; ils rest&egrave;rent l&agrave;, dans la bu&eacute;e de pluie
+ qui montait des nappes ruisselantes. Le soleil &eacute;tait comme mouill&eacute;.</p>
+ <p>
+ -- Tiens, regarde! cria de nouveau Albine. Voil&agrave; le parterre, voil&agrave;
+ les prairies, voil&agrave; la for&ecirc;t.</p>
+ <p>
+ Un moment, ils regard&egrave;rent le Paradou &eacute;tal&eacute; &agrave; leurs
+ pieds.</p>
+ <p>
+ -- Et tu vois, continua-t-elle, on n'aper&ccedil;oit pas le moindre bout de
+ muraille. Tout le pays est &agrave; nous, jusqu'au bord du ciel.</p>
+ <p>
+ Ils s'&eacute;taient, enfin, pris &agrave; la taille, sans le savoir, d'un geste
+ rassur&eacute; et confiant. Les sources calmaient leur fi&egrave;vre. Mais,
+ comme ils s'&eacute;loignaient, Albine parut c&eacute;der &agrave; un souvenir;
+ elle ramena Serge, en disant:</p>
+ <p>
+ -- L&agrave;, au bas des rochers, j'ai vu la muraille, une fois. Il y a longtemps.
+</p>
+<p>-- Mais on ne voit rien, murmura Serge, l&eacute;g&egrave;rement p&acirc;le.
+</p>
+<p>-- Si, si... Elle doit &ecirc;tre derri&egrave;re l'avenue des marronniers,
+ apr&egrave;s ces broussailles.</p>
+ <p>
+ Puis, sentant le bras de Serge qui la serrait plus nerveusement, elle ajouta:</p>
+ <p>
+ -- Je me trompe peut-&ecirc;tre... Pourtant, je me rappelle que je l'ai trouv&eacute;e
+ tout d'un coup devant moi, en sortant de l'all&eacute;e. Elle me barrait le
+ chemin, si haute, que j'en ai eu peur... Et, &agrave; quelques pas de l&agrave;,
+ j'ai &eacute;t&eacute; bien surprise. Elle &eacute;tait crev&eacute;e, elle
+ avait un trou &eacute;norme, par lequel on apercevait tout le pays d'&agrave;
+ c&ocirc;t&eacute;. </p>
+<p>Serge la regarda, avec une supplication inqui&egrave;te dans les yeux. Elle
+ eut un haussement d'&eacute;paules pour le rassurer.</p>
+ <p>
+ -- Oh! mais j'ai bouch&eacute; le trou! Va, je te l'ai dit, nous sommes bien
+ seuls... Je l'ai bouch&eacute; tout de suite. J'avais mon couteau. J'ai coup&eacute;
+ des ronces, j'ai roul&eacute; de grosses pierres. Je d&eacute;fie bien &agrave;
+ un moineau de passer... Si tu veux, nous irons voir, un de ces jours. &Ccedil;a
+ te tranquillisera.</p>
+ <p>
+ Il dit non de la t&ecirc;te. Puis, ils s'en all&egrave;rent, se tenant &agrave;
+ la taille; mais ils &eacute;taient redevenus anxieux. Serge abaissait des regards
+ de c&ocirc;t&eacute; sur le visage d'Albine, qui souffrait, les paupi&egrave;res
+ battantes, &agrave; &ecirc;tre ainsi regard&eacute;e. Tous deux auraient voulu
+ redescendre, s'&eacute;viter le malaise d'une promenade plus longue. Et, malgr&eacute;
+ eux, comme c&eacute;dant &agrave; une force qui les poussait, ils tourn&egrave;rent
+ un rocher, ils arriv&egrave;rent sur un plateau, o&ugrave; les attendait de
+ nouveau l'ivresse du grand soleil. Ce n'&eacute;tait plus l'heureuse langueur
+ des plantes aromatiques, le musc du thym, l'encens de la lavande. Ils &eacute;crasaient
+ des herbes puantes: l'absinthe, d'une griserie am&egrave;re; la rue, d'une odeur
+ de chair f&eacute;tide; la val&eacute;riane, br&ucirc;lante, toute tremp&eacute;e
+ de sa sueur aphrodisiaque. Des mandragores, des cigu&euml;s, des hell&eacute;bores,
+ des belladones, montait un vertige &agrave; leurs tempes, un assoupissement,
+ qui les faisait chanceler aux bras l'un de l'autre, le coeur sur les l&egrave;vres.</p>
+ <p>
+ -- Veux-tu que je te prenne? demanda Serge &agrave; Albine, en la sentant s'abandonner
+ contre lui.</p>
+ <p>
+ Il la serrait d&eacute;j&agrave; entre ses deux bras. Mais elle se d&eacute;gagea,
+ respirant fortement.</p>
+ <p>
+ -- Non, tu m'&eacute;touffes, dit-elle. Laisse. Je ne sais ce que j'ai. La terre
+ remue sous mes pieds... Vois-tu, c'est l&agrave; que j'ai mal.</p>
+ <p>
+ Elle lui prit une main qu'elle posa sur sa poitrine. Alors, lui, devint tout
+ blanc. Il &eacute;tait plus d&eacute;faillant qu'elle. Et tous deux avaient
+ des larmes au bord des yeux, de se voir ainsi, sans trouver de rem&egrave;de
+ &agrave; leur grand malheur. Allaient-ils donc mourir l&agrave;, de ce mal inconnu?
+</p>
+<p>-- Viens &agrave; l'ombre, viens t'asseoir, dit Serge. Ce sont ces plantes
+ qui nous tuent, avec leurs odeurs.</p>
+ <p>
+ Il la conduisit par le bout des doigts, car elle tressaillait, lorsqu'il lui
+ touchait seulement le poignet. Le bois d'arbres verts o&ugrave; elle s'assit
+ &eacute;tait fait d'un beau c&egrave;dre, qui &eacute;largissait &agrave; plus
+ de dix m&egrave;tres les toits plats de ses branches. Puis, en arri&egrave;re,
+ poussaient les essences bizarres des conif&egrave;res; les cupressus au feuillage
+ mou et plat comme une &eacute;paisse guipure; les abi&egrave;s, droits et graves,
+ pareils &agrave; d'anciennes pierres sacr&eacute;es, noires encore du sang des
+ victimes; les taxus, dont les robes sombres se frangeaient d'argent; toutes
+ les plantes &agrave; feuillage persistant, d'une v&eacute;g&eacute;tation trapue,
+ &agrave; la verdure fonc&eacute;e de cuir verni, &eacute;clabouss&eacute;e de
+ jaune et de rouge, si puissante, que le soleil glissait sur elle sans l'assouplir.
+ Un araucaria surtout &eacute;tait &eacute;trange, avec ses grands bras r&eacute;guliers,
+ qui ressemblaient &agrave; une architecture de reptiles, ent&eacute;s les uns
+ sur les autres, h&eacute;rissant leurs feuilles imbriqu&eacute;es comme des
+ &eacute;cailles de serpents en col&egrave;re. L&agrave;, sous ces ombrages lourds,
+ la chaleur avait un sommeil voluptueux. L'air dormait, sans un souffle, dans
+ une moiteur d'alc&ocirc;ve. Un parfum d'amour oriental, le parfum des l&egrave;vres
+ peintes de la Sunamite, s'exhalait des bois odorants. </p>
+<p>-- Tu ne t'assois pas? dit Albine. </p>
+<p>Et elle s'&eacute;cartait un peu, pour lui faire place. Mais lui, recula, se
+ tint debout. Puis, comme elle l'invitait de nouveau, il se laissa glisser sur
+ les genoux, &agrave; quelques pas. Il murmurait: </p>
+<p>-- Non, j'ai plus de fi&egrave;vre que toi, je te br&ucirc;lerais... Ecoute,
+ si je n'avais pas peur de te faire du mal, je te prendrais dans mes bras, si
+ fort, si fort, que nous ne sentirions plus nos souffrances.</p>
+ <p>
+ Il se tra&icirc;na sur les genoux, il s'approcha un peu. </p>
+<p>-- Oh! t'avoir dans mes bras, t'avoir dans ma chair... Je ne pense qu'&agrave;
+ cela. La nuit, je m'&eacute;veille, serrant le vide, serrant ton r&ecirc;ve.
+ Je voudrais ne te prendre d'abord que par le bout du petit doigt; puis, je t'aurais
+ tout enti&egrave;re, lentement, jusqu'&agrave; ce qu'il ne reste rien de toi,
+ jusqu'&agrave; ce que tu sois devenue mienne, de tes pieds au dernier de tes
+ cils. Je te garderais toujours. Ce doit &ecirc;tre un bien d&eacute;licieux,
+ de poss&eacute;der ainsi ce qu'on aime. Mon coeur fondrait dans ton coeur.</p>
+ <p>
+ Il s'approcha encore. Il aurait touch&eacute; le bord de ses jupes, s'il avait
+ allong&eacute; les mains.</p>
+ <p>
+ -- Mais, je ne sais pas, je me sens loin de toi... Il y a quelque mur entre
+ nous que mes poings ferm&eacute;s ne sauraient abattre. Je suis fort pourtant,
+ aujourd'hui; je pourrais te lier de mes bras, te jeter sur mon &eacute;paule,
+ t'emporter comme une chose &agrave; moi. Et ce n'est pas cela. Je ne t'aurais
+ pas assez. Quand mes mains te prennent, elles ne tiennent qu'un rien de ton
+ &ecirc;tre... O&ugrave; es-tu donc tout enti&egrave;re, pour que j'aille t'y
+ chercher?</p>
+ <p>
+ Il &eacute;tait tomb&eacute; sur les coudes, prostern&eacute;, dans une attitude
+ &eacute;cras&eacute;e d'adoration. Il posa un baiser au bord de la jupe d'Albine.
+ Alors, comme si elle avait re&ccedil;u ce baiser sur la peau, elle se leva toute
+ droite. Elle portait les mains &agrave; ses tempes, affol&eacute;e, balbutiante.
+</p>
+<p>-- Non, je t'en supplie, marchons encore. </p>
+<p>Elle ne fuyait pas. Elle se laissait suivre par Serge, lentement, &eacute;perdument,
+ les pieds butant contre les racines, la t&ecirc;te toujours entre les mains,
+ pour &eacute;touffer la clameur qui montait en elle. Et quand ils sortirent
+ du petit bois, ils firent quelques pas sur des gradins de rocher, o&ugrave;
+ s'accroupissait tout un peuple ardent de plantes grasses. C'&eacute;tait un
+ rampement, un jaillissement de b&ecirc;tes sans nom entrevues dans un cauchemar,
+ de monstres tenant de l'araign&eacute;e, de la chenille, du cloporte, extraordinairement
+ grandis, &agrave; peau nue et glauque, &agrave; peau h&eacute;riss&eacute;e
+ de duvets immondes, tra&icirc;nant des membres infirmes, des jambes avort&eacute;es,
+ des bras cass&eacute;s, les uns ballonn&eacute;s comme des ventres obsc&egrave;nes,
+ les autres avec des &eacute;chines grossies d'un pullulement de gibbosit&eacute;s,
+ d'autres d&eacute;gingand&eacute;s, en loques, ainsi que des squelettes aux
+ charni&egrave;res rompues. Les mamillaria entassaient des pustules vivantes,
+ un grouillement de tortues verd&acirc;tres, terriblement barbues de longs crins
+ plus durs que des pointes d'acier. Les &eacute;chinocactus, montrant davantage
+ de peau, ressemblaient &agrave; des nids de jeunes vip&egrave;res nou&eacute;es.
+ Les &eacute;chinopsis n'&eacute;taient qu'une bosse, une excroissance au poil
+ roux, qui faisait songer &agrave; quelque insecte g&eacute;ant roul&eacute;
+ en boule. Les opuntias dressaient en arbres leurs feuilles charnues, poudr&eacute;es
+ d'aiguilles rougies, pareilles &agrave; des essaims d'abeilles microscopiques,
+ &agrave; des bourses pleines de vermine et dont les mailles crevaient. Les gast&eacute;rias
+ &eacute;largissaient des pattes de grands faucheux renvers&eacute;s, aux membres
+ noir&acirc;tres, pointill&eacute;s, stri&eacute;s, damass&eacute;s. Les cereus
+ plantaient des v&eacute;g&eacute;tations honteuses, des polypiers &eacute;normes,
+ maladies de cette terre trop chaude, d&eacute;bauches d'une s&egrave;ve empoisonn&eacute;e.
+ Mais les alo&egrave;s surtout &eacute;panouissaient en foule leurs coeurs de
+ plantes p&acirc;m&eacute;es; il y en avait de tous les verts, de tendres, de
+ puissants, de jaun&acirc;tres, de gris&acirc;tres, de bruns &eacute;clabouss&eacute;s
+ de rouille, de verts fonc&eacute;s bord&eacute;s d'or p&acirc;le; il y en avait
+ de toutes les formes, aux feuilles larges d&eacute;coup&eacute;es comme des
+ coeurs, aux feuilles minces semblables &agrave; des lames de glaive, les uns
+ dentel&eacute;s d'&eacute;pines, les autres finement ourl&eacute;s; d'&eacute;normes
+ portant &agrave; l'&eacute;cart le haut b&acirc;ton de leurs fleurs, d'o&ugrave;
+ pendaient des colliers de corail rose; de petits pouss&eacute;s en tas sur une
+ tige, ainsi que des floraisons charnues, dardant de toutes parts des langues
+ agiles de couleuvre.</p>
+ <p>
+ -- Retournons &agrave; l'ombre, implora Serge. Tu t'assoiras comme tout &agrave;
+ l'heure, et je me mettrai &agrave; genoux, et je te parlerai.</p>
+ <p>
+ Il pleuvait l&agrave; de larges gouttes de soleil. L'astre y triomphait, y prenait
+ la terre nue, la serrait contre l'embrasement de sa poitrine. Dans l'&eacute;tourdissement
+ de la chaleur, Albine chancela, se tourna vers Serge. </p>
+ <p>-- Prends-moi, dit-elle d'une voix mourante.</p>
+ <p>
+ D&egrave;s qu'ils se touch&egrave;rent, ils s'abattirent, les l&egrave;vres
+ sur les l&egrave;vres, sans un cri. Il leur semblait tomber toujours, comme
+ si le roc se f&ucirc;t enfonc&eacute; sous eux, ind&eacute;finiment. Leurs mains
+ errantes cherchaient sur leur visage, sur leur nuque, descendaient le long de
+ leurs v&ecirc;tements. Mais c'&eacute;tait une approche si pleine d'angoisse,
+ qu'ils se relev&egrave;rent presque aussit&ocirc;t, exasp&eacute;r&eacute;s,
+ ne pouvant aller plus loin dans le contentement de leurs d&eacute;sirs. Et ils
+ s'enfuirent, chacun par un sentier diff&eacute;rent. Serge courut jusqu'au pavillon,
+ se jeta sur son lit, la t&ecirc;te en feu, le coeur au d&eacute;sespoir. Albine
+ ne rentra qu'&agrave; la nuit, apr&egrave;s avoir pleur&eacute; toutes ses larmes,
+ dans un coin du jardin. Pour la premi&egrave;re fois, ils ne revenaient pas
+ ensemble, las de la joie des longues promenades. Pendant trois jours, ils se
+ boud&egrave;rent. Ils &eacute;taient horriblement malheureux. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<h3>XIII.</h3>
+ <p>Cependant, &agrave; cette heure, le parc entier &eacute;tait &agrave; eux. Ils
+ en avaient pris possession, souverainement. Pas un coin de terre qui ne leur
+ appartint. C'&eacute;tait pour eux que le bois de roses fleurissait, que le
+ parterre avait des odeurs douces, alanguies, dont les bouff&eacute;es les endormaient,
+ la nuit, par leurs fen&ecirc;tres ouvertes. Le verger les nourrissait, emplissait
+ de fruits les jupes d'Albine, les rafra&icirc;chissait de l'ombre musqu&eacute;e
+ de ses branches, sous lesquelles il faisait si bon d&eacute;jeuner, apr&egrave;s
+ le lever du soleil. Dans les prairies, ils avaient les herbes et les eaux: les
+ herbes qui &eacute;largissaient ind&eacute;finiment leur royaume, en d&eacute;roulant
+ sans cesse devant eux des tapis de soie; les eaux qui &eacute;taient la meilleure
+ de leurs joies, leur grande puret&eacute;, leur grande innocence, le ruissellement
+ de fra&icirc;cheur o&ugrave; ils aimaient &agrave; tremper leur jeunesse. Ils
+ poss&eacute;daient la for&ecirc;t, depuis les ch&ecirc;nes &eacute;normes que
+ dix hommes n'auraient pu embrasser, jusqu'aux bouleaux minces qu'un enfant aurait
+ cass&eacute; d'un effort; la for&ecirc;t avec tous ses arbres, toute son ombre,
+ ses avenues, ses clairi&egrave;res, ses trous de verdure, inconnus aux oiseaux
+ eux-m&ecirc;mes; la for&ecirc;t dont ils disposaient &agrave; leur guise, comme
+ d'une tente g&eacute;ante, pour y abriter, &agrave; l'heure de midi, leur tendresse
+ n&eacute;e du matin. Ils r&eacute;gnaient partout, m&ecirc;me sur les rochers,
+ sur les sources, sur ce sol terrible, aux plantes monstrueuses, qui avait tressailli
+ sous le poids de leurs corps, et qu'ils aimaient, plus que les autres couches
+ molles du jardin, pour l'&eacute;trange frisson qu'ils y avaient go&ucirc;t&eacute;.
+ Ainsi, maintenant, en face, &agrave; gauche, &agrave; droite, ils &eacute;taient
+ les ma&icirc;tres, ils avaient conquis leur domaine, ils marchaient au milieu
+ d'une nature amie, qui les connaissait, les saluant d'un rire au passage, s'offrant
+ &agrave; leurs plaisirs, en servante soumise. Et ils jouissaient encore du ciel,
+ du large pan bleu &eacute;tal&eacute; au-dessus de leurs t&ecirc;tes; les murailles
+ ne l'enfermaient pas, mais il appartenait &agrave; leurs yeux, il entrait dans
+ leur bonheur de vivre, le jour avec son soleil triomphant, la nuit avec sa pluie
+ chaude d'&eacute;toiles. Il les ravissait &agrave; toutes les minutes de la
+ journ&eacute;e, changeant comme une chair vivante, plus blanc au matin qu'une
+ fille &agrave; son lever, dor&eacute; &agrave; midi d'un d&eacute;sir de f&eacute;condit&eacute;,
+ p&acirc;m&eacute; le soir dans la lassitude heureuse de ses tendresses. Jamais
+ il n'avait le m&ecirc;me visage. Chaque soir, surtout, il les &eacute;merveillait,
+ &agrave; l'heure des adieux. Le soleil glissant &agrave; l'horizon trouvait
+ toujours un nouveau sourire. Parfois, il s'en allait, au milieu d'une paix sereine,
+ sans un nuage, noy&eacute; peu &agrave; peu dans un bain d'or. D'autres fois,
+ il &eacute;clatait en rayons de pourpre, il crevait sa robe de vapeur, s'&eacute;chappait
+ en ond&eacute;es de flammes qui barraient le ciel de queues de com&egrave;tes
+ gigantesques, dont les chevelures incendiaient les cimes des hautes futaies.
+ Puis, c'&eacute;taient, sur des plages de sable rouge, sur des bancs allong&eacute;s
+ de corail rose, un coucher d'astre attendri, soufflant un &agrave; un ses rayons;
+ ou encore un coucher discret, derri&egrave;re quelque gros nuage, drap&eacute;
+ comme un rideau d'alc&ocirc;ve de soie grise, ne montrant qu'une rougeur de
+ veilleuse, au fond de l'ombre croissante; ou encore un coucher passionn&eacute;,
+ des blancheurs renvers&eacute;es, peu &agrave; peu saignantes sous le disque
+ embras&eacute; qui les mordait, finissant par rouler avec lui derri&egrave;re
+ l'horizon, au milieu d'un chaos de membres tordus qui s'&eacute;croulait dans
+ de la lumi&egrave;re.</p>
+<p>Les plantes seules n'avaient pas fait leur soumission. Albine et Serge marchaient
+ royalement dans la foule des animaux qui leur rendaient ob&eacute;issance. Lorsqu'ils
+ traversaient le parterre, des vols de papillons se levaient pour le plaisir
+ de leurs yeux, les &eacute;ventaient de leurs ailes battantes, les suivaient
+ comme le frisson vivant du soleil, comme des fleurs envol&eacute;es secouant
+ leur parfum. Au verger, ils se rencontraient, en haut des arbres, avec les oiseaux
+ gourmands; les pierrots, les pinsons, les loriots, les bouvreuils, leur indiquaient
+ les fruits les plus m&ucirc;rs, tout cicatris&eacute;s des coups de leur bec;
+ et il y avait l&agrave; un vacarme d'&eacute;coliers en r&eacute;cr&eacute;ation,
+ une gaiet&eacute; turbulente de maraude, des bandes effront&eacute;es qui venaient
+ voler des cerises &agrave; leurs pieds, pendant qu'ils d&eacute;jeunaient, &agrave;
+ califourchon sur les branches. Albine s'amusait plus encore dans les prairies,
+ &agrave; prendre les petites grenouilles vertes accroupies le long des brins
+ de jonc, avec leurs yeux d'or, leur douceur de b&ecirc;tes contemplatives; tandis
+ que, &agrave; l'aide d'une paille s&egrave;che, Serge faisait sortir les grillons
+ de leurs trous, chatouillait le ventre des cigales pour les engager &agrave;
+ chanter, ramassait des insectes bleus, des insectes roses, des insectes jaunes,
+ qu'il promenait ensuite sur ses manches, pareils &agrave; des boutons de saphir,
+ de rubis et de topaze; puis, l&agrave; &eacute;tait la vie myst&eacute;rieuse
+ des rivi&egrave;res, les poissons &agrave; dos sombre filant dans le vague de
+ l'eau, les anguilles devin&eacute;es au trouble l&eacute;ger des herbes, le
+ frai s'&eacute;parpillant au moindre bruit comme une fum&eacute;e de sable noir&acirc;tre,
+ les mouches mont&eacute;es sur de grands patins ridant la nappe morte de larges
+ ronds argent&eacute;s, tout ce pullulement silencieux qui les retenait le long
+ des rives leur donnait l'envie souvent de se planter, les jambes nues, au beau
+ milieu du courant, pour sentir le glissement sans fin de ces millions d'existences.
+ D'autres jours, les jours de langueur tendre, c'&eacute;tait sous les arbres
+ de la for&ecirc;t, dans l'ombre sonore, qu'ils allaient &eacute;couter les s&eacute;r&eacute;nades
+ de leurs musiciens, la fl&ucirc;te de cristal des rossignols, la petite trompette
+ argentine des m&eacute;sanges, l'accompagnement lointain des coucous; ils s'&eacute;merveillaient
+ du vol brusque des faisans, dont la queue mettait comme une raie de soleil au
+ milieu des branches; ils s'arr&ecirc;taient, souriants, laissant passer &agrave;
+ quelques pas une bande joueuse de jeunes chevreuils, ou des couples de cerfs
+ s&eacute;rieux qui ralentissaient leur trot pour les regarder. D'autres jours
+ encore, lorsque le ciel br&ucirc;lait, ils montaient sur les roches, ils prenaient
+ plaisir aux nu&eacute;es de sauterelles que leurs pieds faisaient lever des
+ landes de thym, avec le cr&eacute;pitement d'un brasier qui s'effare; les couleuvres
+ d&eacute;roul&eacute;es au bord des buissons roussis, les l&eacute;zards allong&eacute;s
+ sur les pierres chauff&eacute;es &agrave; blanc, les suivaient d'un oeil amical;
+ les flamants roses, qui trempaient leurs pattes dans l'eau des sources, ne s'envolaient
+ pas &agrave; leur approche, rassurant par leur gravit&eacute; confiante les
+ poules d'eau assoupies au milieu du bassin. </p>
+<p>Cette vie du parc, Albine et Serge ne la sentaient grandir autour d'eux que
+ depuis le jour o&ugrave; ils s'&eacute;taient senti vivre eux-m&ecirc;mes, dans
+ un baiser. Maintenant, elle les assourdissait par instants, elle leur parlait
+ une langue qu'ils n'entendaient pas, elle leur adressait des sollicitations,
+ auxquelles ils ne savaient comment c&eacute;der. C'&eacute;tait cette vie, toutes
+ ces voix et ces chaleurs d'animaux, toutes ces odeurs et ces ombres de plantes,
+ qui les troublaient, au point de les f&acirc;cher l'un contre l'autre. Et, cependant,
+ ils ne trouvaient dans le parc qu'une familiarit&eacute; affectueuse. Chaque
+ herbe, chaque bestiole, leur devenaient des amies. Le Paradou &eacute;tait une
+ grande caresse. Avant leur venue, pendant plus de cent ans, le soleil seul avait
+ r&eacute;gn&eacute; l&agrave;, en ma&icirc;tre libre, accrochant sa splendeur
+ &agrave; chaque branche. Le jardin, alors, ne connaissait que lui. Il le voyait,
+ tous les matins, sauter le mur de cl&ocirc;ture de ses rayons obliques, s'asseoir
+ d'aplomb &agrave; midi sur la terre p&acirc;m&eacute;e, s'en aller le soir,
+ &agrave; l'autre bout, en un baiser d'adieu rasant les feuillages. Aussi le
+ jardin n'avait-il plus honte, il accueillait Albine et Serge, comme il avait
+ si longtemps accueilli le soleil, en bons enfants avec lesquels on ne se g&ecirc;ne
+ pas. Les b&ecirc;tes, les arbres, les eaux, les pierres, restaient d'une extravagance
+ adorable, parlant tout haut, vivant tout nus, sans un secret, &eacute;talant
+ l'effronterie innocente, la belle tendresse des premiers jours du monde. Ce
+ coin de nature riait discr&egrave;tement des peurs d'Albine et de Serge, il
+ se faisait plus attendri, d&eacute;roulait sous leurs pieds ses couches de gazon
+ les plus molles, rapprochait les arbustes pour leur m&eacute;nager des sentiers
+ &eacute;troits. S'il ne les avait pas encore jet&eacute;s aux bras l'un de l'autre,
+ c'&eacute;tait qu'il se plaisait &agrave; promener leurs d&eacute;sirs, &agrave;
+ s'&eacute;gayer de leurs baisers maladroits, sonnant sous les ombrages comme
+ des cris d'oiseaux courrouc&eacute;s. Mais eux, souffrant de la grande volupt&eacute;
+ qui les entourait, maudissaient le jardin. L'apr&egrave;s-midi o&ugrave; Albine
+ avait tant pleur&eacute;, &agrave; la suite de leur promenade dans les rochers,
+ elle avait cri&eacute; au Paradou, en le sentant si vivant et si br&ucirc;lant
+ autour d'elle:</p>
+ <p>
+ -- Si tu es notre ami, pourquoi nous d&eacute;soles-tu? </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<h3>XIV.</h3>
+
+ <p>D&egrave;s le lendemain, Serge se barricada dans sa chambre. L'odeur du parterre
+ l'exasp&eacute;rait. Il tira les rideaux de calicot, pour ne plus voir le parc,
+ pour l'emp&ecirc;cher d'entrer chez lui. Peut-&ecirc;tre retrouverait-il la
+ paix de l'enfance, loin de ces verdures, dont l'ombre &eacute;tait comme un
+ fr&ocirc;lement sur sa peau. Puis, dans leurs longues heures de t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te,
+ Albine et lui ne parl&egrave;rent plus ni des roches, ni des eaux, ni des arbres,
+ ni du ciel. Le Paradou n'existait plus. Ils t&acirc;chaient de l'oublier. Et
+ ils le sentaient quand m&ecirc;me l&agrave;, tout-puissant, &eacute;norme, derri&egrave;re
+ les rideaux minces; des odeurs d'herbe p&eacute;n&eacute;traient par les fentes
+ des boiseries; des voix prolong&eacute;es faisaient sonner les vitres; toute
+ la vie du dehors riait, chuchotait, embusqu&eacute;e sous les fen&ecirc;tres.
+ Alors, p&acirc;lissants, ils haussaient la voix, ils cherchaient quelque distraction
+ qui leur perm&icirc;t de ne pas entendre.</p>
+ <p>
+ -- Tu n'a pas vu? dit Serge un matin, dans une de ces heures de trouble; il
+ y a l&agrave;, au-dessus de la porte, une femme peinte qui te ressemble.</p>
+ <p>
+ Il riait bruyamment. Et ils revinrent aux peintures; ils tra&icirc;n&egrave;rent
+ de nouveau la table le long des murs, cherchant &agrave; s'occuper.</p>
+ <p>
+ -- Oh! non, murmura Albine, elle est bien plus grosse que moi. Puis, on ne peut
+ pas savoir: elle est si dr&ocirc;lement couch&eacute;e, la t&ecirc;te en bas!
+</p>
+<p>Ils se turent. De la peinture d&eacute;teinte, mang&eacute;e par le temps,
+ se levait une sc&egrave;ne qu'ils n'avaient point encore aper&ccedil;ue. C'&eacute;tait
+ une r&eacute;surrection de chairs tendres sortant du gris de la muraille, une
+ image raviv&eacute;e, dont les d&eacute;tails semblaient repara&icirc;tre un
+ &agrave; un, dans la chaleur de l'&eacute;t&eacute;. La femme couch&eacute;e
+ se renversait sous l'&eacute;treinte d'un faune aux pieds de bouc. On distinguait
+ nettement les bras rejet&eacute;s, le torse abandonn&eacute;, la taille roulante
+ de cette grande fille nue, surprise sur des gerbes de fleurs, fauch&eacute;es
+ par de petits Amours, qui, la faucille en main, ajoutaient sans cesse &agrave;
+ la couche de nouvelles poign&eacute;es de roses. On distinguait aussi l'effort
+ du faune, sa poitrine soufflante qui s'abattait. Puis, &agrave; l'autre bout,
+ il n'y avait plus que les deux pieds de la femme, lanc&eacute;s en l'air, s'envolant
+ comme deux colombes roses.</p>
+ <p>
+ -- Non, r&eacute;p&eacute;ta Albine, elle ne me ressemble pas... Elle est laide.</p>
+ <p>
+ Serge ne dit rien. Il regardait la femme, il regardait Albine, ayant l'air de
+ comparer. Celle-ci retroussa une de ses manches jusqu'&agrave; l'&eacute;paule,
+ pour montrer qu'elle avait le bras plus blanc. Et ils se turent une seconde
+ fois, revenant &agrave; la peinture, ayant sur les l&egrave;vres des questions
+ qu'ils ne voulaient pas se faire. Les larges yeux bleus d'Albine se pos&egrave;rent
+ un instant sur les yeux gris de Serge, o&ugrave; luisait une flamme.</p>
+ <p>
+ -- Tu as donc repeint toute la chambr&eacute;? s'&eacute;cria-t-elle, en sautant
+ de la table. On dirait que ce monde-l&agrave; se r&eacute;veille.</p>
+ <p>
+ Ils se mirent &agrave; rire, mais d'un rire inquiet, avec des coups d'oeil jet&eacute;s
+ aux Amours qui polissonnaient et aux grandes nudit&eacute;s &eacute;talant des
+ corps presque entiers. Ils voulurent tout revoir, par bravade, s'&eacute;tonnant
+ &agrave; chaque panneau, s'appelant pour se montrer des membres de personnages
+ qui n'&eacute;taient certainement pas l&agrave; le mois pass&eacute;. C'&eacute;taient
+ des reins souples pli&eacute;s sur des bras nerveux, des jambes se dessinant
+ jusqu'aux hanches, des femmes reparues dans des embrassades d'hommes, dont les
+ mains &eacute;largies ne serraient auparavant que le vide. Les Amours de pl&acirc;tre
+ de l'alc&ocirc;ve semblaient eux-m&ecirc;mes se culbuter avec une effronterie
+ plus libre. Et Albine ne parlait plus d'enfants qui jouaient, Serge ne hasardait
+ plus des hypoth&egrave;ses &agrave; voix haute. Ils devenaient graves, ils s'attardaient
+ devant les sc&egrave;nes, souhaitant que la peinture retrouv&acirc;t d'un coup
+ tout son &eacute;clat, alanguis et troubl&eacute;s davantage par les derniers
+ voiles qui cachaient les crudit&eacute;s des tableaux. Ces revenants de la volupt&eacute;
+ achevaient de leur apprendre la science d'aimer.</p>
+ <p>
+ Mais Albine s'effraya. Elle &eacute;chappa &agrave; Serge dont elle sentait
+ le souffle plus chaud sur son cou. Elle vint s'asseoir &agrave; un bout du canap&eacute;,
+ en murmurant:</p>
+ <p>
+ -- Ils me font peur, &agrave; la fin. Les hommes ressemblent &agrave; des bandits,
+ les femmes ont des yeux mourants de personnes qu'on tue.</p>
+ <p>
+ Serge se mit &agrave; quelques pas d'elle, dans un fauteuil, parlant d'autre
+ chose. Ils &eacute;taient tr&egrave;s las tous les deux, comme s'ils avaient
+ fait une longue course. Et ils &eacute;prouvaient un malaise, &agrave; croire
+ que les peintures les regardaient. Les grappes d'Amours roulaient hors des lambris,
+ avec un tapage de chairs amoureuses, une d&eacute;bandade de gamins &eacute;hont&eacute;s
+ leur jetant leurs fleurs, les mena&ccedil;ants de les lier ensemble, &agrave;
+ l'aide des faveurs bleues dont ils encha&icirc;naient &eacute;troitement deux
+ amants, dans un coin du plafond. Les couples s'animaient, d&eacute;roulaient
+ l'histoire de cette grande fille nue aim&eacute;e d'un faune, qu'ils pouvaient
+ reconstruire depuis le guet du faune derri&egrave;re un buisson de roses, jusqu'&agrave;
+ l'abandon de la grande fille au milieu des roses effeuill&eacute;es. Est-ce
+ qu'ils allaient tous descendre? N'&eacute;tait-ce pas eux qui soupiraient d&eacute;j&agrave;,
+ et dont l'haleine emplissait la chambre de l'odeur d'une volupt&eacute; ancienne?</p>
+ <p>
+ -- On &eacute;touffe, n'est-ce pas? dit Albine. J'ai eu beau donner de l'air,
+ la chambre a toujours senti le vieux.</p>
+ <p>
+ -- L'autre nuit, raconta Serge, j'ai &eacute;t&eacute; r&eacute;veill&eacute;
+ par un parfum si p&eacute;n&eacute;trant, que je t'ai appel&eacute;e, croyant
+ que tu venais d'entrer dans la chambre. On aurait dit la ti&eacute;deur de tes
+ cheveux, lorsque tu piques dedans des brins d'h&eacute;liotrope... Les premiers
+ jours, cela arrivait de loin, comme un souvenir d'odeur. Mais &agrave; pr&eacute;sent,
+ je ne puis plus dormir, l'odeur grandit jusqu'&agrave; me suffoquer. Le soir
+ surtout, l'alc&ocirc;ve est si chaude que je finirai par coucher sur le canap&eacute;.</p>
+ <p>
+ Albine mit un doigt &agrave; ses l&egrave;vres, murmurant:</p>
+ <p>
+ - C'est la morte, tu sais, celle qui a v&eacute;cu ici.</p>
+ <p>
+ Ils all&egrave;rent flairer l'alc&ocirc;ve plaisantant, tr&egrave;s s&eacute;rieux
+ au fond. Assur&eacute;ment, jamais l'alc&ocirc;ve n'avait exhal&eacute; une
+ senteur si troublante. Les murs semblaient encore frissonnants d'un fr&ocirc;lement
+ de jupe musqu&eacute;e. Le parquet avait gard&eacute; la douceur embaum&eacute;e
+ de deux pantoufles de satin tomb&eacute;es devant le lit. Et, sur le lit lui-m&ecirc;me,
+ contre le bois du chevet, Serge pr&eacute;tendait retrouver l'empreinte d'une
+ petite main, qui avait laiss&eacute; l&agrave; son parfum persistant de violette.
+ De tous les meubles, &agrave; cette heure, se levait le fant&ocirc;me odorant
+ de la morte.</p>
+ <p>
+ -- Tiens! voil&agrave; le fauteuil o&ugrave; elle devait s'asseoir, cria Albine.
+ On sent ses &eacute;paules, dans le dossier.</p>
+ <p>
+ Et elle s'assit elle-m&ecirc;me, elle dit &agrave; Serge de se mettre &agrave;
+ genoux pour lui baiser la main.</p>
+ <p>
+ -- Tu te souviens, le jour o&ugrave; je t'ai re&ccedil;u, en te disant: &quot;Bonjour,
+ mon cher seigneur...&quot; Mais ce n'&eacute;tait pas tout, n'est-ce pas? Il
+ lui baisait les mains, quand ils avaient referm&eacute; la porte... Les voil&agrave;,
+ mes mains. Elles sont &agrave; toi.</p>
+ <p>
+ Alors, ils tent&egrave;rent de recommencer leurs anciens jeux, pour oublier
+ le Paradou dont ils entendaient le grand rire croissant, pour ne plus voir les
+ peintures, pour ne plus c&eacute;der aux langueurs de l'alc&ocirc;ve. Albine
+ faisait des mines, se renversait, riait de la figure sotte que Serge avait &agrave;
+ ses pieds.</p>
+ <p>
+ - Gros b&ecirc;ta, prends-moi la taille, dis-moi des choses aimables, puisque
+ tu es cens&eacute; mon amoureux... Tu ne sais donc pas m'aimer?</p>
+ <p>
+ Mais d&egrave;s qu'il la tenait, qu'il la soulevait brutalement, elle se d&eacute;battait,
+ elle s'&eacute;chappait, toute f&acirc;ch&eacute;e.</p>
+ <p>
+ - Non, laisse-moi, je ne veux pas!... On meurt dans cette chambre.</p>
+ <p>
+ A partir de ce jour, ils eurent peur de la chambre, de m&ecirc;me qu'ils avaient
+ peur du jardin. Leur dernier asile devenait un lieu redoutable, o&ugrave; ils
+ ne pouvaient se trouver ensemble, sans se surveiller d'un regard furtif. Albine
+ n'y entrait presque plus; elle restait sur le seuil, la porte grande ouverte
+ derri&egrave;re elle, comme pour se m&eacute;nager une fuite prompte. <br>
+ Serge y vivait seul, dans une anxi&eacute;t&eacute; douloureuse, &eacute;touffant
+ davantage, couchant sur le canap&eacute;, t&acirc;chant d'&eacute;chapper aux
+ soupirs du parc, aux odeurs des vieux meubles. La nuit, les nudit&eacute;s des
+ peintures lui donnaient des r&ecirc;ves fous, dont il ne gardait au r&eacute;veil
+ qu'une inqui&eacute;tude nerveuse. Il se crut malade de nouveau; sa sant&eacute;
+ avait un dernier besoin pour se r&eacute;tablir compl&egrave;tement, le besoin
+ d'une pl&eacute;nitude supr&ecirc;me, d'une satisfaction enti&egrave;re qu'il
+ ne savait o&ugrave; aller chercher. Alors, il passa ses journ&eacute;es, silencieux,
+ les yeux meurtris, ne s'&eacute;veillant d'un l&eacute;ger tressaillement qu'aux
+ heures o&ugrave; Albine venait le voir. Ils demeuraient en face l'un de l'autre,
+ &agrave; se regarder gravement, avec de rares paroles tr&egrave;s douces, qui
+ les navraient. Les yeux d'Albine &eacute;taient encore plus meurtris que ceux
+ de Serge, et ils l'imploraient.</p>
+ <p>
+ Puis, au bout d'une semaine, Albine ne resta plus que quelques minutes. Elle
+ paraissait l'&eacute;viter. Elle arrivait, toute soucieuse, se tenait debout,
+ avait h&acirc;te de sortir. Quand il l'interrogeait, lui reprochant de n'&ecirc;tre
+ plus son amie, elle d&eacute;tournait la t&ecirc;te, pour ne pas avoir &agrave;
+ r&eacute;pondre. Jamais elle ne voulait lui conter l'emploi des matin&eacute;es
+ qu'elle vivait loin de lui. Elle secouait la t&ecirc;te d'un air g&ecirc;n&eacute;,
+ parlait de sa paresse. S'il la pressait davantage, elle se retirait d'un bond,
+ lui jetait le soir un simple adieu au travers de la porte. Cependant, lui, voyait
+ bien qu'elle devait pleurer souvent. Il suivait sur son visage les phases d'un
+ espoir toujours d&eacute;&ccedil;u, la continuelle r&eacute;volte d'un d&eacute;sir
+ acharn&eacute; &agrave; se satisfaire. Certains jours, elle &eacute;tait mortellement
+ triste, la face d&eacute;courag&eacute;e, avec une marche lente qui h&eacute;sitait
+ &agrave; tenter plus longtemps la joie de vivre. D'autres jours, elle avait
+ des rires contenus, la figure rayonnante d'une pens&eacute;e de triomphe, dont
+ elle ne voulait pas parler encore, les pieds inquiets, ne pouvant tenir en place,
+ ayant h&acirc;te de courir &agrave; une derni&egrave;re certitude. Et, le lendemain,
+ elle retombait &agrave; ses d&eacute;solations, pour se remettre &agrave; esp&eacute;rer
+ le jour suivant. Mais ce qu'il lui devint bient&ocirc;t impossible de cacher,
+ ce fut une immense fatigue, une lassitude qui lui brisait les membres. M&ecirc;me
+ aux instants de confiance, elle fl&eacute;chissait, elle glissait au sommeil,
+ les yeux ouverts.</p>
+ <p>
+ Serge avait cess&eacute; de la questionner, comprenant qu'elle ne voulait pas
+ r&eacute;pondre. Maintenant, d&egrave;s qu'elle entrait, il la regardait avec
+ anxi&eacute;t&eacute;, craignant qu'elle n'e&ucirc;t plus la force un soir de
+ revenir jusqu'&agrave; lui. O&ugrave; pouvait-elle se lasser ainsi? Quelle lutte
+ de chaque heure la rendait si d&eacute;sol&eacute;e et si heureuse? Un matin,
+ un l&eacute;ger pas qu'il entendit sous ses fen&ecirc;tres le fit tressaillir.
+ Ce ne pouvait &ecirc;tre un chevreuil qui se hasardait de la sorte. Il connaissait
+ trop bien ce pas rythm&eacute; dont les herbes n'avaient pas &agrave; souffrir.
+ Albine courait sans lui le Paradou. C'&eacute;tait du Paradou qu'elle lui rapportait
+ des d&eacute;couragements, qu'elle lui rapportait des esp&eacute;rances, tout
+ ce combat, toute cette lassitude dont elle se mourait. Et il se doutait bien
+ de ce qu'elle cherchait, seule, au fond des feuillages, sans une parole, avec
+ un ent&ecirc;tement muet de femme qui s'est jur&eacute; de trouver. D&egrave;s
+ lors, il &eacute;couta son pas. Il n'osait soulever le rideau, la suivre de
+ loin &agrave; travers les branches; mais il go&ucirc;tait une singuli&egrave;re
+ &eacute;motion, presque douloureuse, &agrave; savoir si elle allait &agrave;
+ gauche ou &agrave; droite, si elle s'enfon&ccedil;ait dans le parterre, et jusqu'o&ugrave;
+ elle poussait ses courses. Au milieu de la vie bruyante du parc, de la voix
+ roulante des arbres, du ruissellement des eaux, de la chanson continue des b&ecirc;tes,
+ il distinguait le petit bruit de ses bottines, si nettement, qu'il aurait pu
+ dire si elle marchait sur le gravier des rivi&egrave;res, ou sur la terre &eacute;miett&eacute;e
+ de la for&ecirc;t, ou sur les dalles des roches nues. M&ecirc;me il en arriva
+ &agrave; reconna&icirc;tre, au retour, les joies ou les tristesses d'Albine
+ au choc nerveux de ses talons. D&egrave;s qu'elle montait l'escalier, il quittait
+ la fen&ecirc;tre, il ne lui avouait pas qu'il l'avait ainsi accompagn&eacute;e
+ partout. Mais elle avait d&ucirc; deviner sa complicit&eacute;, car elle lui
+ contait ses recherches, d&eacute;sormais, d'un regard.</p>
+ <p>
+ -- Reste, ne sors plus, lui dit-il &agrave; mains jointes, un matin qu'il la
+ voyait essouffl&eacute;e encore de la ville. Tu me d&eacute;sesp&egrave;res.</p>
+ <p>
+ Elle s'&eacute;chappa, irrit&eacute;e. Lui, commen&ccedil;ait &agrave; souffrir
+ davantage de ce jardin tout sonore des pas d'Albine. Le petit bruit des bottines
+ &eacute;tait une voix de plus qui l'appelait, une voix dominante dont le retentissement
+ grandissait en lui. Il se ferma les oreilles, il ne voulut plus entendre, et
+ le pas, au loin, gardait un &eacute;cho, dans le battement de son coeur. Puis,
+ le soir, lorsqu'elle revenait, c'&eacute;tait tout le parc qui rentrait derri&egrave;re
+ elle, avec les souvenirs de leurs promenades, le lent &eacute;veil de leurs
+ tendresses, au milieu de la nature complice. Elle semblait plus grande, plus
+ grave, comme m&ucirc;rie par ses courses solitaires. Il ne restait rien en elle
+ de l'enfant joueuse, tellement qu'il claquait des dents parfois, en la regardant,
+ &agrave; la voir si d&eacute;sirable.</p>
+ <p>
+ Ce fut un jour, vers midi, que Serge entendit Albine revenir au galop. Il s'&eacute;tait
+ d&eacute;fendu de l'&eacute;couter, lorsqu'elle &eacute;tait partie. D'ordinaire,
+ elle ne rentrait que tard. Et il demeura surpris des sauts qu'elle devait faire,
+ allant droit devant elle, brisant les branches qui barraient les sentiers. En
+ bas, sous les fen&ecirc;tres, elle riait. Lorsqu'elle fut dans l'escalier, elle
+ soufflait si fortement, qu'il crut sentir la chaleur de son haleine sur son
+ visage. Et elle ouvrit la porte toute grande, elle cria:</p>
+ <p>
+ -- J'ai trouv&eacute;! </p>
+<p>Elle s'&eacute;tait assise, elle r&eacute;p&eacute;tait doucement, d'une voix
+ suffoqu&eacute;e:</p>
+ <p>
+ -- J'ai trouv&eacute;! J'ai trouv&eacute;! </p>
+<p>Mais Serge lui mit la main sur les l&egrave;vres, &eacute;perdu, balbutiant:</p>
+ <p>
+ -- Je t'en prie, ne me dis rien. Je ne veux rien savoir. Cela me tuerait, si
+ tu parlais.</p>
+ <p>
+ Alors, elle se tut, les yeux ardents, serrant les l&egrave;vres pour que les
+ paroles n'en jaillissent pas malgr&eacute; elle. Et elle resta dans la chambre
+ jusqu'au soir, cherchant le regard de Serge, lui confiant un peu de ce qu'elle
+ savait, d&egrave;s qu'elle parvenait &agrave; le rencontrer. Elle avait comme
+ de la lumi&egrave;re sur la face. Elle sentait si bon, elle &eacute;tait si sonore
+ de vie, qu'il la respirait, qu'elle entrait en lui autant par l'ou&iuml;e que
+ par la vue. Tous ses sens la buvaient. Et il se d&eacute;fendait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment
+ contre cette lente possession de son &ecirc;tre.</p>
+ <p>
+ Le lendemain, lorsqu'elle fut descendue, elle s'installa de m&ecirc;me dans
+ la chambre.</p>
+ <p>
+ -- Tu ne sors pas? demanda-t-il, se sentant vaincu, si elle demeurait l&agrave;.</p>
+ <p>
+ Elle r&eacute;pondit que non, qu'elle ne sortirait plus. A mesure qu'elle se
+ d&eacute;lassait, il la sentait plus forte, plus triomphante. Bient&ocirc;t
+ elle pourrait le prendre par le petit doigt, le mener &agrave; cette couche
+ d'herbe, dont son silence contait si haut la douceur. Ce jour-l&agrave;, elle
+ ne parla pas encore, elle se contenta de l'attirer &agrave; ses pieds, assis
+ sur un coussin. Le jour suivant seulement, elle se hasarda &agrave; dire:</p>
+ <p>
+ -- Pourquoi t'emprisonnes-tu ici? Il fait si bon sous les arbres! </p>
+<p>Il se souleva, les bras tendus, suppliant. Mais elle riait.</p>
+ <p>
+ -- Non, non, nous n'irons pas, puisque tu ne veux pas... C'est cette chambre
+ qui a une si singuli&egrave;re odeur! Nous serions mieux dans le jardin, plus
+ &agrave; l'aise, plus &agrave; l'abri. Tu as tort d'en vouloir au jardin.</p>
+ <p>
+ Il s'&eacute;tait remis &agrave; ses pieds, muet, les paupi&egrave;res baiss&eacute;es,
+ avec des fr&eacute;missements qui lui couraient sur la face.</p>
+ <p>
+ -- Nous n'irons pas, reprit-elle, ne te f&acirc;che pas. Mais est-ce que tu
+ ne pr&eacute;f&egrave;res pas les herbes du parc &agrave; ces peintures? Tu
+ te rappelles tout ce que nous avons vu ensemble... Ce sont ces peintures qui
+ nous attristent. Elles sont g&ecirc;nantes, &agrave; nous regarder toujours.</p>
+ <p>
+ Et comme il s'abandonnait peu &agrave; peu contre elle, elle lui passa un bras
+ au cou, elle lui renversa la t&ecirc;te sur ses genoux, murmurant encore, &agrave;
+ voix plus basse: </p>
+<p>-- C'est comme cela qu'on serait bien, dans un coin que je connais. L&agrave;,
+ rien ne nous troublerait. Le grand air gu&eacute;rirait ta fi&egrave;vre.</p>
+ <p>
+ Elle se tut, sentant qu'il frissonnait. Elle craignait qu'un mot trop vif ne
+ le rendit &agrave; ses terreurs. Lentement, elle le conqu&eacute;rait, rien
+ qu'&agrave; promener sur son visage la caresse bleue de son regard. Il avait
+ relev&eacute; les paupi&egrave;res, il reposait sans tressaillements nerveux,
+ tout &agrave; elle.</p>
+ <p>
+ -- Ah! si tu savais! souffla-t-elle doucement &agrave; son oreille.</p>
+ <p>
+ Elle s'enhardit, en voyant qu'il ne cessait pas de sourire.</p>
+ <p>
+ -- C'est un mensonge, ce n'est pas d&eacute;fendu, murmura-t-elle. Tu es un
+ homme, tu ne dois pas avoir peur... Si nous allions l&agrave;, et que quelque
+ danger me mena&ccedil;&acirc;t, tu me d&eacute;fendrais, n'est-ce pas? Tu saurais
+ bien m'emporter &agrave; ton cou? Moi, je suis tranquille, quand je suis avec
+ toi... Vois donc comme tu as des bras forts. Est-ce qu'on redoute quelque chose,
+ lorsqu'on des bras aussi forts que les tiens!</p>
+ <p>
+ D'une main, elle le flattait, longuement, sur les cheveux, sur la nuque, sur
+ les &eacute;paules.</p>
+ <p>
+ -- Non, ce n'est pas d&eacute;fendu, reprit-elle. Cette histoire-l&agrave; est
+ bonne pour les b&ecirc;tes. Ceux qui l'ont r&eacute;pandue, autrefois, avaient
+ int&eacute;r&ecirc;t &agrave; ce qu'on n'all&acirc;t pas les d&eacute;ranger
+ dans l'endroit le plus d&eacute;licieux du jardin... Dis-toi que, d&egrave;s
+ que tu seras assis sur ce tapis d'herbe, tu seras parfaitement heureux. Alors
+ seulement nous conna&icirc;trons tout, nous serons les vrais ma&icirc;tres...
+ Ecoute-moi, viens avec moi.</p>
+ <p>
+ Il refusa de la t&ecirc;te, mais sans col&egrave;re, en homme que ce jeu amusait.
+ </p>
+ <p>Puis, au bout d'un silence, d&eacute;sol&eacute; de la voir bouder, voulant
+ qu'elle le caress&acirc;t encore, il ouvrit enfin les l&egrave;vres, il demanda:</p>
+ <p>
+ - O&ugrave; est-ce? </p>
+<p>Elle ne r&eacute;pondit pas d'abord. Elle semblait regarder au loin.</p>
+ <p>
+ -- C'est l&agrave;-bas, murmura-t-elle. Je ne puis pas t'indiquer. Il faut suivre
+ la longue all&eacute;e, puis on tourne &agrave; gauche, et encore &agrave; gauche.
+ Nous avons d&ucirc; passer &agrave; c&ocirc;t&eacute; vingt fois... Va, tu aurais
+ beau chercher, tu ne trouverais pas, si je ne t'y menais par la main. Moi, j'irais
+ tout droit, bien qu'il me soit impossible de t'enseigner le chemin.</p>
+ <p>
+ -- Et qui t'a conduite? </p>
+<p>-- Je ne sais pas... Les plantes, ce matin-l&agrave;, avaient toutes l'air
+ de me pousser de ce c&ocirc;t&eacute;. Les branches longues me fouettaient par-derri&egrave;re,
+ les herbes m&eacute;nageaient des pentes, les sentiers s'offraient d'eux-m&ecirc;mes.
+ Et je crois que les b&ecirc;tes s'en m&ecirc;laient aussi, car j'ai vu un cerf
+ qui galopait devant moi comme pour m'inviter &agrave; le suivre, tandis qu'un
+ vol de bouvreuils allait d'arbre en arbre, m'avertissant par de petits cris,
+ lorsque j'&eacute;tais tent&eacute;e de prendre une mauvaise route.</p>
+ <p>
+ -- Et c'est tr&egrave;s beau?</p>
+ <p>
+ De nouveau, elle ne r&eacute;pondit pas. Une profonde extase noyait ses yeux.
+ Et quand elle put parler: </p>
+<p>-- Beau comme je ne saurais le dire... J'ai &eacute;t&eacute; p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e
+ d'un tel charme, que j'ai eu simplement conscience d'une joie sans nom, tombant
+ des feuillages, dormant sur les herbes. Et je suis revenue en courant, pour
+ te ramener avec moi, pour ne pas go&ucirc;ter sans toi le bonheur de m'asseoir
+ dans cette ombre.</p>
+ <p>
+ Elle lui reprit le cou entre ses bras, le suppliant ardemment, de tout pr&egrave;s,
+ les l&egrave;vres presque sur ses l&egrave;vres.</p>
+ <p>
+ -- Oh! tu viendras, balbutia-t-elle. Songe que je vivrais d&eacute;sol&eacute;e,
+ si tu ne venais pas... C'est une envie que j'ai, un besoin lointain, qui a grandi
+ chaque jour, qui maintenant me fait souffrir. Tu ne peux pas vouloir que je
+ souffre?... Et quand m&ecirc;me tu devrais en mourir, quand m&ecirc;me cette
+ ombre nous tuerait tous les deux, est-ce que tu h&eacute;siterais, est-ce que
+ tu aurais le moindre regret? Nous resterions couch&eacute;s ensemble, au pied
+ de l'arbre; nous dormirions toujours, l'un contre l'autre. Cela serait tr&egrave;s
+ bon, n'est-ce pas?</p>
+ <p>
+ -- Oui, oui, b&eacute;gaya-t-il, gagn&eacute; par l'affolement de cette passion
+ toute vibrante de d&eacute;sir.</p>
+ <p>
+ -- Mais nous ne mourrons pas, continua-t-elle, haussant la voix, avec un rire
+ de femme victorieuse; nous vivrons pour nous aimer... C'est un arbre de vie,
+ un arbre sous lequel nous serons plus forts, plus sains, plus parfaits. Tu verras,
+ tout nous deviendra ais&eacute;. Tu pourras me prendre, ainsi que tu r&ecirc;vais
+ de le faire, si &eacute;troitement, que pas un bout de mon corps ne sera hors
+ de toi. Alors, j'imagine quelque chose de c&eacute;leste qui descendra en nous...
+ Veux-tu?</p>
+ <p>
+ Il p&acirc;lissait, il battait des paupi&egrave;res, comme si une grande clart&eacute;
+ l'e&ucirc;t g&ecirc;n&eacute;.</p>
+ <p>
+ -- Veux-tu? Veux-tu? r&eacute;p&eacute;ta-t-elle, plus br&ucirc;lante, d&eacute;j&agrave;
+ soulev&eacute;e &agrave; demi.</p>
+ <p>
+ Il se mit debout, il la suivit, chancelant d'abord, puis attach&eacute; &agrave;
+ sa taille, ne pouvant se s&eacute;parer d'elle. Il allait o&ugrave; elle allait,
+ entra&icirc;n&eacute; dans l'air chaud coulant de sa chevelure. Et comme il
+ venait un peu en arri&egrave;re, elle se tournait &agrave; demi; elle avait
+ un visage tout luisant d'amour,
+ une bouche et des yeux de tentation, qui l'appelaient, avec un tel empire, qu'il
+ l'aurait ainsi accompagn&eacute;e, partout en chien fid&egrave;le. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XV. </h3>
+ <p>Ils descendirent, ils march&egrave;rent au milieu du jardin, sans que Serge
+ cess&acirc;t de sourire. Il n'aper&ccedil;ut les verdures que dans les miroirs
+ clairs des yeux d'Albine. Le jardin, en les voyant, avait eu comme un rire prolong&eacute;,
+ un murmure satisfait volant de feuille en feuille, jusqu'au bout des avenues
+ les plus profondes. Depuis des journ&eacute;es, il devait les attendre, ainsi
+ li&eacute;s &agrave; la taille, r&eacute;concili&eacute;s avec les arbres, cherchant
+ sur les couches d'herbe leur amour perdu. Un chut solennel courut sous les branches.
+ Le ciel de deux heures avait un assoupissement de brasier. Des plantes se haussaient
+ pour les regarder passer. </p>
+<p>-- Les entends-tu? demandait Albine &agrave; demi-voix. Elles se taisent quand
+ nous approchons. Mais, au loin, elles nous attendent, elles se confient de l'une
+ &agrave; l'autre le chemin qu'elles doivent nous indiquer... Je t'avais bien
+ dit que nous n'aurions pas &agrave; nous inqui&eacute;ter des sentiers. Ce sont
+ les arbres qui me montrent la route, de leurs bras tendus. </p>
+<p>En effet, le parc entier les poussait doucement. Derri&egrave;re eux, il semblait
+ qu'une barri&egrave;re de buissons se h&eacute;riss&acirc;t, pour les emp&ecirc;cher
+ de revenir sur leurs pas; tandis que, devant eux, le tapis des gazons se d&eacute;roulait,
+ si ais&eacute;ment, qu'ils ne regardaient m&ecirc;me plus &agrave; leurs pieds,
+ s'abandonnant aux pentes douces des terrains. </p>
+<p>-- Et les oiseaux nous accompagnent, reprenait Albine. Ce sont des m&eacute;sanges,
+ cette fois. Les vois-tu?... Elles filent le long des haies, elles s'arr&ecirc;tent &agrave; chaque d&eacute;tour, pour veiller &agrave; ce que nous ne nous &eacute;garions pas. Ah! si nous comprenions leur chant, nous saurions qu'elles nous invitent &agrave; nous h&acirc;ter.</p>
+ <p>Puis, elle ajoutait: </p>
+<p>-- Toutes les b&ecirc;tes du parc sont avec nous. Ne les sens-tu pas? Il y
+ a un grand fr&ocirc;lement qui nous suit: ce sont les oiseaux dans les arbres,
+ les insectes dans les herbes, les chevreuils et les cerfs dans les taillis,
+ et jusqu'aux poissons, dont les nageoires battent les eaux muettes... Ne te
+ retourne pas, cela les effrayerait; mais je suis s&ucirc;re que nous avons un
+ beau cort&egrave;ge. </p>
+<p>Cependant, ils marchaient toujours, d'un pas sans fatigue. Albine ne parlait
+ que pour charmer Serge de la musique de sa voix. Serge ob&eacute;issait &agrave;
+ la moindre pression de la main d'Albine. Ils ignoraient l'un et l'autre o&ugrave;
+ ils passaient, certains d'aller droit o&ugrave; ils voulaient aller. Et, &agrave;
+ mesure qu'ils avan&ccedil;aient, le jardin se faisait plus discret, retenait
+ le soupir de ses ombrages, le bavardage de ses eaux, la vie ardente de ses b&ecirc;tes.
+ Il n'y avait plus qu'un grand silence frissonnant, une attente religieuse. </p>
+<p>Alors, instinctivement, Albine et Serge lev&egrave;rent la t&ecirc;te. En face
+ d'eux &eacute;tait un feuillage colossal. Et, comme ils h&eacute;sitaient, un
+ chevreuil, qui les regardait de ses beaux yeux doux, sauta d'un bond dans les
+ taillis. </p>
+<p>-- C'est l&agrave;, dit Albine. </p>
+<p>Elle s'approcha la premi&egrave;re, la t&ecirc;te de nouveau tourn&eacute;e,
+ tirant &agrave; elle Serge; puis, ils disparurent derri&egrave;re le frisson
+ des feuilles remu&eacute;es, et tout se calma. Ils entraient dans une paix d&eacute;licieuse.
+</p>
+<p>C'&eacute;tait, au centre, un arbre noy&eacute; d'une ombre si &eacute;paisse,
+ qu'on ne pouvait en distinguer l'essence. Il avait une taille g&eacute;ante,
+ un tronc qui respirait comme une poitrine, des branches qu'il &eacute;tendait
+ au loin, pareilles &agrave; des membres protecteurs. Il semblait bon, robuste,
+ puissant, f&eacute;cond; il &eacute;tait le doyen du jardin, le p&egrave;re
+ de la for&ecirc;t, l'orgueil des herbes, l'ami du soleil qui se levait et se
+ couchait chaque jour sur sa cime. De sa vo&ucirc;te verte, tombait toute la
+ joie de la cr&eacute;ation: des odeurs de fleurs, des chants d'oiseaux, des
+ gouttes de lumi&egrave;re, des r&eacute;veils frais d'aurore, des ti&eacute;deurs
+ endormies de cr&eacute;puscule. Sa s&egrave;ve avait une telle force, qu'elle
+ coulait de son &eacute;corce; elle le baignait d'une bu&eacute;e de f&eacute;condation;
+ elle faisait de lui la virilit&eacute; m&ecirc;me de la terre. Et il suffisait
+ &agrave; l'enchantement de la clairi&egrave;re. Les autres arbres, autour de
+ lui, b&acirc;tissaient le mur imp&eacute;n&eacute;trable qui l'isolait au fond
+ d'un tabernacle de silence et de demi-jour; il n'y avait l&agrave; qu'une verdure,
+ sans un coin de ciel, sans une &eacute;chapp&eacute;e d'horizon, qu'une rotonde,
+ drap&eacute;e partout de la soie attendrie des feuilles, tendue &agrave; terre
+ du velours satin&eacute; des mousses. On y entrait comme dans le cristal d'une
+ source, au milieu d'une limpidit&eacute; verd&acirc;tre, nappe d'argent assoupie
+ sous un reflet de roseaux. Couleurs, parfums, sonorit&eacute;s, frissons, tout
+ restait vague, transparent, innomm&eacute;, p&acirc;m&eacute; d'un bonheur allant
+ jusqu'&agrave; l'&eacute;vanouissement des choses. Une langueur d'alc&ocirc;ve,
+ une lueur de nuit d'&eacute;t&eacute; mourant sur l'&eacute;paule nue d'une
+ amoureuse, un balbutiement d'amour &agrave; peine distinct, tombant brusquement
+ &agrave; un grand spasme muet, tra&icirc;naient dans l'immobilit&eacute; des
+ branches que pas un souffle n'agitait. Solitude nuptiale, toute peupl&eacute;e
+ d'&ecirc;tres embrass&eacute;s, chambre vide, o&ugrave; l'on sentait quelque
+ part, derri&egrave;re des rideaux tir&eacute;s, dans un accouplement ardent,
+ la nature assouvie aux bras du soleil. Par moments, les reins de l'arbre craquaient;
+ ses membres se raidissaient comme ceux d'une femme en couches; la sueur de vie
+ qui coulait de son &eacute;corce pleuvait plus largement sur les gazons d'alentour,
+ exhalant la mollesse d'un d&eacute;sir, noyant l'air d'abandon, p&acirc;lissant
+ la clairi&egrave;re d'une jouissance. L'arbre alors d&eacute;faillait avec son
+ ombre, ses tapis d'herbe, sa ceinture d'&eacute;pais taillis. Il n'&eacute;tait
+ plus qu'une volupt&eacute;. </p>
+<p>Albine et Serge restaient ravis. D&egrave;s que l'arbre les eut pris sous la
+ douceur de ses branches, ils se sentirent gu&eacute;ris de l'anxi&eacute;t&eacute;
+ intol&eacute;rable dont ils avaient souffert. Ils n'&eacute;prouvaient plus
+ cette peur qui les faisait se fuir, ces luttes chaudes, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es,
+ dans lesquelles ils se meurtrissaient, sans savoir contre quel ennemi ils r&eacute;sistaient
+ si furieusement. Au contraire, une confiance absolue, une s&eacute;r&eacute;nit&eacute;
+ supr&ecirc;me les emplissaient; ils s'abandonnaient l'un &agrave; l'autre, glissant
+ lentement au plaisir d'&ecirc;tre ensemble, tr&egrave;s loin, au fond d'une
+ retraite miraculeusement cach&eacute;e. Sans se douter encore de ce que le jardin
+ exigeait d'eux, ils le laissaient libre de disposer de leur tendresse; ils attendaient,
+ sans trouble, que l'arbre leur parl&acirc;t. L'arbre les mettait dans un aveuglement
+ d'amour tel, que la clairi&egrave;re disparaissait, immense, royale, n'ayant
+ plus qu'un bercement d'odeur.</p>
+ <p>
+ Ils s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s, avec un l&eacute;ger soupir, saisis
+ par la fra&icirc;cheur musqu&eacute;e. </p>
+<p>-- L'air a le go&ucirc;t d'un fruit, murmura Albine.</p>
+ <p>
+ Serge, &agrave; son tour, dit tr&egrave;s bas: </p>
+<p>-- L'herbe est si vivante, que je crois marcher sur un coin de ta robe.</p>
+ <p>
+ Ils baissaient la voix par un sentiment religieux. Ils n'eurent pas m&ecirc;me
+ la curiosit&eacute; de regarder en l'air, pour voir l'arbre. Ils en sentaient
+ trop la majest&eacute; sur leurs &eacute;paules. Albine, d'un regard, demandait
+ si elle avait exag&eacute;r&eacute; l'enchantement des verdures. Serge r&eacute;pondait
+ par deux larmes claires, qui coulaient sur ses joues. Leur joie d'&ecirc;tre
+ enfin l&agrave; restait indicible.</p>
+ <p>
+ -- Viens, dit-elle &agrave; son oreille, d'une voix plus l&eacute;g&egrave;re
+ qu'un souffle. </p>
+<p>Et elle alla, la premi&egrave;re, se coucher au pied m&ecirc;me de l'arbre.
+ Elle lui tendit les mains avec un sourire, tandis que lui, debout, souriait
+ aussi, en lui donnant les siennes. Lorsqu'elle les tint, elle l'attira &agrave;
+ elle, lentement. Il tomba &agrave; son c&ocirc;t&eacute;. Il la prit tout de
+ suite contre sa poitrine. Cette &eacute;treinte les laissa pleins d'aise.</p>
+ <p>
+ -- Ah! tu te rappelles, dit-il, ce mur qui semblait nous s&eacute;parer... Maintenant,
+ je te sens, il n'y a plus rien entre nous... Tu ne souffres pas? </p>
+<p>-- Non, non, r&eacute;pondit-elle. Il fait bon.</p>
+ <p>
+ Ils gard&egrave;rent le silence, sans se l&acirc;cher. Une &eacute;motion d&eacute;licieuse,
+ sans secousse, douce comme une nappe de lait r&eacute;pandue, les envahissait.
+ Puis, Serge promena les mains le long du corps d'Albine. Il r&eacute;p&eacute;tait:
+</p>
+<p>--Ton visage est &agrave; moi, tes yeux, ta bouche, tes joues... Tes bras sont
+ &agrave; moi, depuis tes ongles jusqu'&agrave; tes &eacute;paules... Tes pieds
+ sont &agrave; moi, tes genoux sont &agrave; moi, toute ta personne est &agrave;
+ moi. </p>
+<p>Et il lui baisait le visage, sur les yeux, sur la bouche, sur les joues. Il
+ lui baisait les bras, &agrave; petits baisers rapides, remontant des doigts
+ jusqu'aux &eacute;paules. Il lui baisait les pieds, il lui baisait les genoux.
+ Il la baignait d'une pluie de baisers, tombant &agrave; larges gouttes, ti&egrave;des
+ comme les gouttes d'une averse d'&eacute;t&eacute;, partout, lui battant le
+ cou, les seins, les hanches, les flancs. C'&eacute;tait une prise de possession
+ sans emportement, continue, conqu&eacute;rant les plus petites veines bleues
+ sous la peau rose. </p>
+<p>-- C'est pour me donner que je te prends, reprit-il. Je veux me donner &agrave;
+ toi tout entier, &agrave; jamais; car, je le sais bien &agrave; cette heure,
+ tu es ma ma&icirc;tresse, ma souveraine, celle que je dois adorer &agrave; genoux.
+ Je ne suis ici que pour t'ob&eacute;ir, pour rester &agrave; tes pieds, guettant
+ tes volont&eacute;s, te prot&eacute;geant de mes bras &eacute;tendus, &eacute;cartant
+ du souffle les feuilles volantes qui troubleraient ta paix... Oh! daigne permettre
+ que je disparaisse, que je m'absorbe dans ton &ecirc;tre, que je sois l'eau
+ que tu bois, le pain que tu manges. Tu es ma fin. Depuis que je me suis &eacute;veill&eacute;
+ au milieu de ce jardin, j'ai march&eacute; &agrave; toi, j'ai grandi pour toi.
+ Toujours, comme but, comme r&eacute;compense, j'ai vu ta gr&acirc;ce. Tu passais
+ dans le soleil, avec ta chevelure d'or; tu &eacute;tais une promesse m'annon&ccedil;ant
+ que tu me ferais conna&icirc;tre, un jour, la n&eacute;cessit&eacute; de cette
+ cr&eacute;ation, de cette terre, de ces arbres, de ces eaux, de ce ciel, dont
+ le mot supr&ecirc;me m'&eacute;chappe encore... Je t'appartiens, je suis esclave,
+ je t'&eacute;couterai, les l&egrave;vres sur tes pieds. </p>
+<p>Il disait ces choses, courb&eacute; &agrave; terre, adorant la femme. Albine,
+ orgueilleuse, se laissait adorer. Elle tendait les doigts, les seins, les l&egrave;vres,
+ aux baisers d&eacute;vots de Serge. Elle se sentait reine, &agrave; le regarder
+ si fort et si humble devant elle. Elle l'avait vaincu, elle le tenait &agrave;
+ sa merci, elle pouvait d'un seul mot disposer de lui. Et ce qui la rendait toute-puissante,
+ c'&eacute;tait qu'elle entendait autour d'eux le jardin se r&eacute;jouir de
+ son triomphe, l'aider d'une clameur lentement grossie. </p>
+<p>Serge n'avait plus que des balbutiements. Ses baisers s'&eacute;garaient. Il
+ murmura encore: </p>
+<p>-- Ah! je voudrais savoir... Je voudrais te prendre, te garder, mourir peut-&ecirc;tre,
+ ou nous envoler, je ne puis pas dire...</p>
+ <p>
+ Tous deux, renvers&eacute;s, rest&egrave;rent muets, perdant haleine, la t&ecirc;te
+ roulante. Albine eut la force de lever un doigt, comme pour inviter Serge &agrave;
+ &eacute;couter. </p>
+<p>C'&eacute;tait le jardin qui avait voulu la faute. Pendant des semaines, il
+ s'&eacute;tait pr&ecirc;t&eacute; au lent apprentissage de leur tendresse. Puis,
+ au dernier jour, il venait de les conduire dans l'alc&ocirc;ve verte. Maintenant,
+ il &eacute;tait le tentateur, dont toutes les voix enseignaient l'amour. Du
+ parterre, arrivaient des odeurs de fleurs p&acirc;m&eacute;es, un long chuchotement,
+ qui contait les noces des roses, les volupt&eacute;s des violettes; et jamais
+ les sollicitations des h&eacute;liotropes n'avaient eu une ardeur plus sensuelle.
+ Du verger, c'&eacute;taient des bouff&eacute;es de fruits m&ucirc;rs que le
+ vent apportait, une senteur grasse de f&eacute;condit&eacute;, la vanille des
+ abricots, le musc des oranges. Les prairies &eacute;levaient une voix plus profonde,
+ faite des soupirs des millions d'herbes que le soleil baisait, large plainte
+ d'une foule innombrable en rut, qu'attendrissaient les caresses fra&icirc;ches
+ des rivi&egrave;res, les nudit&eacute;s des eaux courantes, au bord desquelles
+ les saules r&ecirc;vaient tout haut de d&eacute;sir. La for&ecirc;t soufflait
+ la passion g&eacute;ante des ch&ecirc;nes, les chants d'orgue des hautes futaies,
+ une musique solennelle, menant le mariage des fr&ecirc;nes, des bouleaux, des
+ charmes, des platanes, au fond des sanctuaires de feuillage; tandis que les
+ buissons, les jeunes taillis &eacute;taient pleins d'une polissonnerie adorable,
+ d'un vacarme d'amants se poursuivant, se jetant au bord des foss&eacute;s, se
+ volant le plaisir, au milieu d'un grand froissement de branches. Et, dans cet
+ accouplement du parc entier, les &eacute;treintes les plus rudes s'entendaient
+ au loin, sur les roches, l&agrave; o&ugrave; la chaleur faisait &eacute;clater
+ les pierres gonfl&eacute;es de passion, o&ugrave; les plantes &eacute;pineuses
+ aimaient d'une fa&ccedil;on tragique, sans que les sources voisines pussent
+ les soulager, tout allum&eacute;es elles-m&ecirc;mes par l'astre qui descendait
+ dans leur lit.</p>
+ <p>
+ -- Que disent-ils? murmura Serge, &eacute;perdu. Que veulent-ils de nous, &agrave;
+ nous supplier ainsi? </p>
+<p>Albine, sans parler, le serra contre elle. </p>
+<p>Les voix &eacute;taient devenues plus distinctes. Les b&ecirc;tes du jardin,
+ &agrave; leur tour, leur criaient de s'aimer. Les cigales chantaient de tendresse
+ &agrave; en mourir. Les papillons &eacute;parpillaient des baisers, aux battements
+ de leurs ailes. Les moineaux avaient des caprices d'une seconde, des caresses
+ de sultans vivement promen&eacute;es au milieu d'un s&eacute;rail. Dans les
+ eaux claires, c'&eacute;taient des p&acirc;moisons de poissons d&eacute;posant
+ leur frai au soleil, des appels ardents et m&eacute;lancoliques de grenouilles,
+ toute une passion myst&eacute;rieuse, monstrueusement assouvie dans la fadeur
+ glauque des roseaux. Au fond des bois, les rossignols jetaient des rires perl&eacute;s
+ de volupt&eacute;, les cerfs bramaient, ivres d'une telle concupiscence, qu'ils
+ expiraient de lassitude &agrave; c&ocirc;t&eacute; des femelles presque &eacute;ventr&eacute;es.
+ Et, sur les dalles des rochers, au bord des buissons maigres, des couleuvres,
+ nou&eacute;es deux &agrave; deux, sifflaient avec douceur, tandis que de grands
+ l&eacute;zards couvaient leurs oeufs, l'&eacute;chine vibrante d'un l&eacute;ger
+ ronflement d'extase. Des coins les plus recul&eacute;s, des nappes de soleil,
+ des trous d'ombre, une odeur animale montait, chaude du rut universel. Toute
+ cette vie pullulante avait un frisson d'enfantement. Sous chaque feuille, un
+ insecte concevait; dans chaque touffe d'herbe, une famille poussait; des mouches
+ volantes, coll&eacute;es l'une &agrave; l'autre, n'attendaient pas de s'&ecirc;tre
+ pos&eacute;es pour se f&eacute;conder. Les parcelles de vie invisibles qui peuplent
+ la mati&egrave;re, les atomes de la mati&egrave;re eux-m&ecirc;mes, aimaient,
+ s'accouplaient, donnaient au sol un branle voluptueux, faisaient du parc une
+ grande fornication.</p>
+ <p>
+ Alors, Albine et Serge entendirent. Il ne dit rien, il la lia de ses bras, toujours
+ plus &eacute;troitement. La fatalit&eacute; de la g&eacute;n&eacute;ration les
+ entourait. Ils c&eacute;d&egrave;rent aux exigences du jardin. Ce fut l'arbre
+ qui confia &agrave; l'oreille d'Albine ce que les m&egrave;res murmurent aux
+ &eacute;pous&eacute;es, le soir des noces. </p>
+<p>Albine se livra. Serge la poss&eacute;da. </p>
+<p>Et le jardin entier s'ab&icirc;ma avec le couple, dans un dernier cri de passion.
+ Les troncs se ploy&egrave;rent comme sous un grand vent; les herbes laiss&egrave;rent
+ &eacute;chapper un sanglot d'ivresse; les fleurs, &eacute;vanouies, les l&egrave;vres
+ ouvertes, exhal&egrave;rent leur &acirc;me; le ciel lui-m&ecirc;me, tout embras&eacute;
+ d'un coucher d'astre, eut des nuages immobiles, des nuages p&acirc;m&eacute;s,
+ d'o&ugrave; tombait un ravissement surhumain. Et c'&eacute;tait une victoire
+ pour les b&ecirc;tes, les plantes, les choses, qui avaient voulu l'entr&eacute;e
+ de ces deux enfants dans l'&eacute;ternit&eacute; de la vie. Le parc applaudissait
+ formidablement. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+
+<h3>XVI.</h3>
+<p>
+ Lorsque Albine et Serge s'&eacute;veill&egrave;rent de la stupeur de leur f&eacute;licit&eacute;,
+ ils se sourirent. Ils revenaient d'un pays de lumi&egrave;re. Ils redescendaient
+ de tr&egrave;s haut. Alors, ils se serr&egrave;rent la main, pour se remercier.
+ Ils se reconnurent et se dirent:</p>
+ <p>
+ -- Je t'aime, Albine.</p>
+ <p>
+ -- Serge, je t'aime.</p>
+ <p>
+ Et jamais ce mot: &quot;Je t'aime&quot; n'avait eu pour eux un sens si souverain.
+ Il signifiait tout, il expliquait tout. Pendant un temps qu'ils ne purent mesurer,
+ ils rest&egrave;rent l&agrave;, dans un repos d&eacute;licieux, s'&eacute;treignant
+ encore. Ils &eacute;prouvaient une perfection absolue de leur &ecirc;tre. La
+ joie de la cr&eacute;ation les baignait, les &eacute;galait aux puissances m&egrave;res
+ du monde, faisait d'eux les forces m&ecirc;mes de la terre. Et il y avait encore,
+ dans leur bonheur, la certitude d'une loi accomplie, la s&eacute;r&eacute;nit&eacute;
+ du but logiquement trouv&eacute;, pas &agrave; pas.</p>
+ <p>
+ Serge disait, la reprenant dans ses bras forts:</p>
+ <p>
+ -- Vois, je suis gu&eacute;ri; tu m'as donn&eacute; toute ta sant&eacute;.</p>
+ <p>
+ Albine r&eacute;pondait, s'abandonnant: </p>
+<p>-- Prends-moi toute, prends ma vie.</p>
+ <p>
+ Une pl&eacute;nitude leur mettait de la vie jusqu'aux l&egrave;vres. Serge venait,
+ dans la possession d'Albine, de trouver enfin son sexe d'homme, l'&eacute;nergie
+ de ses muscles, le courage de son coeur, la sant&eacute; derni&egrave;re qui
+ avait jusque-l&agrave; manqu&eacute; &agrave; sa longue adolescence. Maintenant,
+ il se sentait complet. Il avait des sens plus nets, une intelligence plus large.
+ C'&eacute;tait comme si, tout d'un coup, il se f&ucirc;t r&eacute;veill&eacute;
+ lion, avec la royaut&eacute; de la plaine, la vue du ciel libre. Quand il se
+ leva, ses pieds se pos&egrave;rent carr&eacute;ment sur le sol, son corps se
+ d&eacute;veloppa, orgueilleux de ses membres. Il prit les mains d'Albine, qu'il
+ mit debout &agrave; son tour. Elle chancelait un peu, et il dut la soutenir.</p>
+ <p>
+ -- N'aie pas peur, dit-il. Tu es celle que j'aime.</p>
+ <p>
+ Maintenant, elle &eacute;tait la servante. Elle renversait la t&ecirc;te sur
+ son &eacute;paule, le regardant d'un air de reconnaissance inqui&egrave;te.
+ Ne lui en voudrait-il jamais de ce qu'elle l'avait amen&eacute; l&agrave;? Ne
+ lui reprocherait-il pas un jour cette heure d'adoration dans laquelle il s'&eacute;tait
+ dit son esclave?</p>
+ <p>
+ -- Tu n'es point f&acirc;ch&eacute;? demanda-t-elle humblement. </p>
+<p>Il sourit, renouant ses cheveux, la flattant du bout des doigts comme une enfant.
+ Elle continua: </p>
+<p>-- Oh! tu verras, je me ferai toute petite. Tu ne sauras m&ecirc;me pas que
+ je suis l&agrave;. Mais tu me laisseras ainsi, n'est-ce pas? dans tes bras,
+ car j'ai besoin que tu m'apprennes &agrave; marcher... Il me semble que je ne
+ sais plus marcher, &agrave; cette heure.</p>
+ <p>
+ Puis elle devint tr&egrave;s grave.</p>
+<p>-- Il faut m'aimer toujours, et je serai ob&eacute;issante, je travaillerai
+ &agrave; tes joies, je t'abandonnerai tout, jusqu'&agrave; mes plus secr&egrave;tes
+ volont&eacute;s. </p>
+<p>Serge avait comme un redoublement de puissance, &agrave; la voir si soumise
+ et si caressante. Il lui demanda:</p>
+ <p>
+ -- Pourquoi trembles-tu? Qu'ai-je donc &agrave; te reprocher?</p>
+ <p>
+ Elle ne r&eacute;pondit pas. Elle regarda presque tristement l'arbre, les verdures,
+ l'herbe qu'ils avaient foul&eacute;e.</p>
+ <p>
+ -- Grande enfant! reprit-il avec un rire. As-tu donc peur que je ne te garde
+ rancune du don que tu m'as fait? Va, ce ne peut &ecirc;tre une faute. Nous nous
+ sommes aim&eacute;s comme nous devions nous aimer... Je voudrais baiser les
+ empreintes que tes pas ont laiss&eacute;es, lorsque tu m'as amen&eacute; ici,
+ de m&ecirc;me que je baise tes l&egrave;vres qui m'ont tent&eacute;, de m&ecirc;me
+ que je baise tes seins qui viennent d'achever la cure, commenc&eacute;e, tu
+ te souviens? par tes petites mains fra&icirc;ches.</p>
+ <p>
+ Elle hocha la t&ecirc;te. Et, d&eacute;tournant les yeux, &eacute;vitant de
+ voir l'arbre davantage:</p>
+ <p>
+ -- Emm&egrave;ne-moi, dit-elle &agrave; voix basse.</p>
+ <p>
+ Serge l'emmena &agrave; pas lents. Lui, largement, regarda l'arbre une derni&egrave;re
+ fois. Il le remerciait. L'ombre devenait plus noire dans la clairi&egrave;re;
+ un frisson de femme surprise &agrave; son coucher tombait des verdures. Quand
+ ils revirent, au sortir des feuillages, le soleil, dont la splendeur emplissait
+ encore un coin de l'horizon, ils se rassur&egrave;rent, Serge surtout, qui trouvait
+ &agrave; chaque &ecirc;tre, &agrave; chaque plante, un sens nouveau. Autour
+ de lui, tout s'inclinait, tout apportait un hommage &agrave; son amour. Le jardin
+ n'&eacute;tait plus qu'une d&eacute;pendance de la beaut&eacute; d'Albine, et
+ il semblait avoir grandi, s'&ecirc;tre embelli, dans le baiser de ses ma&icirc;tres.
+</p>
+<p>Mais la joie d'Albine restait inqui&egrave;te. Elle interrompait ses rires,
+ pour pr&ecirc;ter l'oreille, avec des tressaillements brusques. </p>
+<p>-- Qu'as-tu donc? demandait Serge.</p>
+ <p>
+ -- Rien, r&eacute;pondait-elle, avec des coups d'oeil jet&eacute;s furtivement
+ derri&egrave;re elle.</p>
+ <p>
+ Ils ne savaient dans quel coin perdu du parc ils &eacute;taient. D'ordinaire,
+ cela les &eacute;gayait, d'ignorer o&ugrave; leur caprice les poussait. Cette
+ fois, ils &eacute;prouvaient un trouble, un embarras singulier. Peu &agrave;
+ peu, ils h&acirc;t&egrave;rent le pas. Ils s'enfon&ccedil;aient de plus en plus,
+ au milieu d'un labyrinthe de buissons. </p>
+<p>-- N'as-tu pas entendu? dit peureusement Albine, qui s'arr&ecirc;ta essouffl&eacute;e.
+</p>
+<p>Et comme il &eacute;coutait, pris &agrave; son tour de l'anxi&eacute;t&eacute;
+ qu'elle ne pouvait plus cacher:</p>
+ <p>
+ -- Les taillis sont pleins de voix, continua-t-elle. On dirait des gens qui
+ se moquent... Tiens, n'est-ce pas un rire qui vient de cet arbre? Et, l&agrave;-bas,
+ ces herbes n'ont-elles pas eu un murmure, quand je les ai effleur&eacute;es
+ de ma robe? </p>
+<p>-- Non, non, dit-il, voulant la rassurer; le jardin nous aime. S'il parlait,
+ ce ne serait pas pour t'effrayer. Ne te
+ rappelles-tu pas toutes les bonnes paroles chuchot&eacute;es dans les feuilles?...
+ Tu es nerveuse, tu as des imaginations.</p>
+ <p>
+ Mais elle hocha la t&ecirc;te, murmurant:</p>
+ <p>
+ -- Je sais bien que le jardin est notre ami... Alors, c'est que quelqu'un est
+ entr&eacute;. Je t'assure que j'entends quelqu'un. Je tremble trop! Ah! je t'en
+ prie, emm&egrave;ne-moi, cache-moi.</p>
+ <p>
+ Ils se remirent &agrave; marcher, surveillant les taillis, croyant voir des
+ visages appara&icirc;tre derri&egrave;re chaque tronc. Albine jurait qu'un pas,
+ au loin, les cherchait.</p>
+ <p>
+ -- Cachons-nous, cachons-nous, r&eacute;p&eacute;tait-elle d'un ton suppliant.</p>
+ <p>
+ Et elle devenait toute rose. C'&eacute;tait une pudeur naissante, une honte
+ qui la prenait comme un mal, qui tachait la candeur de sa peau, o&ugrave; jusque-l&agrave;
+ pas un trouble du sang n'&eacute;tait mont&eacute;. Serge eut peur, &agrave;
+ la voir ainsi toute rose, les joues confuses, les yeux gros de larmes. Il voulait
+ la reprendre, la calmer d'une caresse; mais elle s'&eacute;carta, elle lui fit
+ signe, d'un geste d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, qu'ils n'&eacute;taient plus
+ seuls. Elle regardait, rougissant davantage, sa robe d&eacute;nou&eacute;e qui
+ montrait sa nudit&eacute;, ses bras, son cou, sa gorge. Sur ses &eacute;paules,
+ les m&egrave;ches folles de ses cheveux mettaient un frisson. Elle essaya de
+ rattacher son chignon; puis, elle craignit de d&eacute;couvrir sa nuque. Maintenant,
+ le fr&ocirc;lement d'une branche, le heurt l&eacute;ger d'une aile d'insecte,
+ la moindre haleine du vent, la faisaient tressaillir, comme sous l'attouchement
+ d&eacute;shonn&ecirc;te d'une main invisible.</p>
+ <p>
+ -- Tranquillise-toi, implorait Serge. Il n'y a personne... Te voil&agrave; rouge
+ de fi&egrave;vre. Reposons-nous un instant, je t'en supplie.</p>
+ <p>
+ Elle n'avait point la fi&egrave;vre, elle voulait rentrer tout de suite, pour
+ que personne ne p&ucirc;t rire, en la regardant. Et, h&acirc;tant le pas de
+ plus en plus, elle cueillait, le long des haies, des verdures dont elle cachait
+ sa nudit&eacute;. Elle noua sur ses cheveux un rameau de m&ucirc;rier; elle
+ s'enroula aux bras des liserons, qu'elle attacha &agrave; ses poignets; elle
+ se mit au cou un collier, fait de brins de viorne, si longs, qu'ils couvraient
+ sa poitrine d'un voile de feuilles.</p>
+ <p>
+ -- Tu vas au bal? demanda Serge, qui cherchait &agrave; la faire rire.</p>
+ <p>
+ Mais elle lui jeta les feuillages qu'elle continuait de cueillir. Elle lui dit
+ &agrave; voix basse, d'un air d'alarme:</p>
+ <p>
+ -- Ne vois-tu pas que nous sommes nus?</p>
+ <p>
+ Et il eut honte &agrave; son tour, il ceignit les feuillages sur ses v&ecirc;tements
+ d&eacute;faits.</p>
+ <p>
+ Cependant, ils ne pouvaient sortir des buissons. Tout d'un coup, au bout d'un
+ sentier, ils se trouv&egrave;rent en face d'un obstacle, d'une masse grise,
+ haute, grave. C'&eacute;tait la muraille.</p>
+ <p>
+ -- Viens, viens! cria Albine.</p>
+ <p>
+ Elle voulait l'entra&icirc;ner. Mais ils n'avaient pas fait vingt pas, qu'ils
+ retrouv&egrave;rent la muraille. Alors, ils la suivirent en courant, pris de
+ panique. Elle restait sombre, sans une fente sur le dehors. Puis, au bord d'un
+ pr&eacute;, elle parut subitement s'&eacute;crouler. Une br&egrave;che ouvrait
+ sur la vall&eacute;e voisine une fen&ecirc;tre de lumi&egrave;re. Ce devait
+ &ecirc;tre le trou dont Albine avait parl&eacute;, un jour, ce trou qu'elle
+ disait avoir bouch&eacute; avec des ronces et des pierres; les ronces tra&icirc;naient
+ par bouts &eacute;pars comme des cordes coup&eacute;es, les pierres &eacute;taient
+ rejet&eacute;es au loin, le trou semblait avoir &eacute;t&eacute; agrandi par
+ quelque main furieuse. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XVII.</h3>
+<p>
+ -- Ah! je le sentais! dit Albine, avec un cri de supr&ecirc;me d&eacute;sespoir.
+ Je te suppliais de m'emmener... Serge, par gr&acirc;ce, ne regarde pas! </p>
+<p>Serge regardait, malgr&eacute; lui, clou&eacute; au seuil de la br&egrave;che.
+ En bas, au fond de la plaine, le soleil couchant &eacute;clairait d'une nappe
+ d'or le village des Artaud, pareil &agrave; une vision surgissant du cr&eacute;puscule
+ dont les champs voisins &eacute;taient d&eacute;j&agrave; noy&eacute;s. On distinguait
+ nettement les masures b&acirc;ties &agrave; la d&eacute;bandade le long de la
+ route, les petites cours pleines de fumier, les jardins &eacute;troits plant&eacute;s
+ de l&eacute;gumes. Plus haut, le grand cypr&egrave;s du cimeti&egrave;re dressait
+ son profil sombre. Et les tuiles rouges de l'&eacute;glise semblaient un brasier,
+ au-dessus duquel la cloche, toute noire, mettait comme un visage d'un dessin
+ d&eacute;li&eacute;; tandis que le vieux presbyt&egrave;re, &agrave; c&ocirc;t&eacute;,
+ ouvrait ses portes et ses fen&ecirc;tres &agrave; l'air du soir.</p>
+ <p>
+ -- Par piti&eacute;, r&eacute;p&eacute;tait Albine, en sanglotant, ne regarde
+ pas, Serge!... Souviens-toi que tu m'as promis de m'aimer toujours. Ah! m'aimeras-tu
+ jamais assez, maintenant!... Tiens, laisse-moi te fermer les yeux de mes mains.
+ Tu sais bien que ce sont mes mains qui t'ont gu&eacute;ri... Tu ne peux me repousser.</p>
+ <p>
+ Il l'&eacute;cartait lentement. Puis, pendant qu'elle lui embrassait les genoux,
+ il se passa les mains sur la face, comme pour chasser de ses yeux et de son
+ front un reste de sommeil. C'&eacute;tait donc l&agrave; le monde inconnu, le
+ pays &eacute;tranger auquel il n'avait jamais song&eacute; sans une peur sourde.
+ O&ugrave; avait-il donc vu ce pays? De quel r&ecirc;ve s'&eacute;veillait-il,
+ pour sentir monter de ses reins une angoisse si poignante, qui grossissait peu
+ &agrave; peu dans sa poitrine, jusqu'&agrave; l'&eacute;touffer? Le village
+ s'animait du retour des champs. Les hommes rentraient, la veste jet&eacute;e
+ sur l'&eacute;paule, d'un pas de b&ecirc;tes harass&eacute;es; les femmes, au
+ seuil des maisons, avaient des gestes d'appel; tandis que les enfants, par bandes,
+ poursuivaient les poules &agrave; coups de pierre. Dans le cimeti&egrave;re,
+ deux galopins se glissaient, un gar&ccedil;on et une fille, qui marchaient &agrave;
+ quatre pattes, le long du petit mur, pour ne pas &ecirc;tre vus. Des vols de
+ moineaux se couchaient sous les tuiles de l'&eacute;glise. Une jupe de cotonnade
+ bleue venait d'appara&icirc;tre sur le perron du presbyt&egrave;re, si large,
+ qu'elle bouchait la porte. </p>
+<p>-- Ah! mis&egrave;re! balbutiait Albine, il regarde, il regarde... Ecoute-moi.
+ Tu jurais de m'ob&eacute;ir tout &agrave; l'heure. Je t'en supplie, tourne-toi,
+ regarde le jardin... N'as-tu pas &eacute;t&eacute; heureux, dans le jardin?
+ C'est lui qui m'a donn&eacute;e &agrave; toi. Et que d'heureuses journ&eacute;es
+ il nous r&eacute;serve, quelle longue f&eacute;licit&eacute;, maintenant que
+ nous connaissons tout le bonheur de l'ombre!... Au lieu que la mort entrera
+ par ce trou, si tu ne te sauves pas, si tu ne m'emportes pas. Vois, ce sont
+ les autres, c'est tout ce monde qui va se mettre entre nous. Nous &eacute;tions
+ si seuls, si perdus, si gard&eacute;s par les arbres!... Le jardin, c'est notre
+ amour. Regarde le jardin, je t'en prie &agrave; genoux.</p>
+ <p>
+ Mais Serge &eacute;tait secou&eacute; d'un tressaillement. Il se souvenait.
+ Le pass&eacute; ressuscitait. Au loin, il entendait nettement vivre le village.
+ Ces paysans, ces femmes, ces enfants, c'&eacute;tait le maire Bambousse, revenant
+ de son champ des Olivettes, en chiffrant la prochaine vendange; c'&eacute;taient
+ les Brichet, l'homme trainant les pieds, la femme geignant de mis&egrave;re;
+ c'&eacute;tait la Rosalie, derri&egrave;re un mur, se faisant embrasser par
+ le grand Fortun&eacute;. Il reconnaissait aussi les deux galopins, dans le cimeti&egrave;re,
+ ce vaurien de Vincent et cette effront&eacute;e de Catherine, en train de guetter
+ les grosses sauterelles volantes, au milieu des tombes; m&ecirc;me ils avaient
+ avec eux Voriau, le chien noir, qui les aidait, qu&ecirc;tant parmi les herbes
+ s&egrave;ches, soufflant &agrave; chaque fente des vieilles dalles. Sous les
+ tuiles de l'&eacute;glise, les moineaux se battaient, avant de se coucher; les
+ plus hardis redescendaient, entraient d'un coup d'aile, par les carreaux cass&eacute;s,
+ si bien qu'en les suivant des yeux, il se rappelait leur beau tapage, au bas
+ de la chaire, sur la marche de l'estrade, o&ugrave; il y avait toujours du pain
+ pour eux. Et, au seuil du presbyt&egrave;re, la Teuse, en robe de cotonnade
+ bleue, semblait avoir encore grossi; elle tournait la t&ecirc;te, souriant &agrave;
+ D&eacute;sir&eacute;e, qui revenait de la basse-cour, avec de grands rires,
+ accompagn&eacute;e de tout un troupeau. Puis, elles disparurent toutes deux.
+ Alors, Serge, &eacute;perdu, tendit les bras. </p>
+<p>-- Il est trop tard, va! murmura Albine, en s'affaissant au milieu des bouts
+ de ronces coup&eacute;s. Tu ne m'aimeras jamais assez.</p>
+ <p>
+ Elle sanglotait. Lui, ardemment, &eacute;coutait, cherchant &agrave; saisir
+ les moindres bruits lointains, attendant qu'une voix l'&eacute;veill&acirc;t
+ tout &agrave; fait. La cloche avait eu un l&eacute;ger saut. Et, lentement,
+ dans l'air endormi du soir, les trois coups de l'Angelus arriv&egrave;rent jusqu'au
+ Paradou. C'&eacute;taient des souffles argentins, des appels tr&egrave;s doux,
+ r&eacute;guliers. Maintenant, la cloche semblait vivante. </p>
+<p>-- Mon Dieu! cria Serge, tomb&eacute; &agrave; genoux, renvers&eacute; par
+ les petits souffles de la cloche.</p>
+ <p>
+ Il se prosternait, il sentait les trois coups de l'Angelus lui passer sur la
+ nuque, lui retentir jusqu'au coeur. La cloche prenait une voix plus haute. Elle
+ revint, implacable, pendant quelques minutes qui lui parurent durer des ann&eacute;es.
+ Elle &eacute;voquait toute sa vie pass&eacute;e, son enfance pieuse, ses joies
+ du s&eacute;minaire, ses premi&egrave;res messes, dans la vall&eacute;e br&ucirc;l&eacute;e
+ des Artaud, o&ugrave; il r&ecirc;vait la solitude des saints. Toujours elle
+ lui avait parl&eacute; ainsi. Il retrouvait jusqu'aux moindres inflexions de
+ cette voix de l'&eacute;glise, qui sans cesse s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute;e
+ &agrave; ses oreilles, pareille &agrave; une voix de m&egrave;re grave et douce.
+ Pourquoi ne l'avait-il plus entendue? Autrefois, elle lui promettait la venue
+ de Marie. Etait-ce Marie qui l'avait emmen&eacute;, au fond des verdures heureuses,
+ o&ugrave; la voix de la cloche n'arrivait pas? Jamais il n'aurait oubli&eacute;,
+ si la cloche n'avait cess&eacute; de sonner. Et, comme il se courbait davantage,
+ la caresse de sa barbe sur ses mains jointes lui fit peur. Il ne se connaissait
+ pas ce poil long, ce poil soyeux qui lui donnait une beaut&eacute; de b&ecirc;te.
+ Il tordit sa barbe, il prit ses cheveux &agrave; deux mains, cherchant la nudit&eacute;
+ de la tonsure; mais ses cheveux avait pouss&eacute; puissamment, la tonsure
+ &eacute;tait noy&eacute;e sous un flot viril de grandes boucles rejet&eacute;es
+ du front jusqu'&agrave; la nuque. Toute sa chair, jadis ras&eacute;e, avait
+ un h&eacute;rissement fauve. </p>
+<p>-- Ah! tu avais raison, dit-il, en jetant un regard d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;
+ &agrave; Albine; nous avons p&eacute;ch&eacute;, nous m&eacute;ritons quelque
+ ch&acirc;timent terrible... Moi, je te rassurais, je n'entendais pas les menaces
+ qui te venaient &agrave; travers les branches. </p>
+ <p>Albine tenta de le reprendre dans ses bras, en murmurant:</p>
+<p>-- Rel&egrave;ve-toi, fuyons ensemble... Il est peut-&ecirc;tre temps encore
+ de nous aimer.</p>
+ <p>
+ -- Non, je n'ai plus la force, le moindre gravier me ferait tomber... Ecoute.
+ Je m'&eacute;pouvante moi-m&ecirc;me. Je ne sais quel homme est en moi. Je me
+ suis tu&eacute;, et j'ai de mon sang plein les mains. Si tu m'emmenais, tu n'aurais
+ plus jamais de mes yeux que des larmes. </p>
+<p>Elle baisa ses yeux qui pleuraient. Elle reprit avec emportement: </p>
+<p>-- N'importe! M'aimes-tu? </p>
+<p>Lui, terrifi&eacute;, ne put r&eacute;pondre. Un pas lourd, derri&egrave;re
+ la muraille, faisait rouler les cailloux. C'&eacute;tait comme l'approche lente
+ d'un grognement de col&egrave;re. Albine ne s'&eacute;tait pas tromp&eacute;e,
+ quelqu'un &eacute;tait l&agrave;, troublant la paix des taillis d'une haleine
+ jalouse. Alors, tous deux voulurent se cacher derri&egrave;re une broussaille,
+ pris d'un redoublement de honte. Mais d&eacute;j&agrave;, debout au seuil de
+ la br&egrave;che, Fr&egrave;re Archangias les voyait. </p>
+<p>Le Fr&egrave;re resta un instant, les poings ferm&eacute;s, sans parler. Il
+ regardait le couple, Albine r&eacute;fugi&eacute;e au cou de Serge, avec un
+ d&eacute;go&ucirc;t d'homme rencontrant une ordure au bord d'un foss&eacute;.
+</p>
+<p>-- Je m'en doutais, m&acirc;cha-t-il entre ses dents. On avait d&ucirc; le
+ cacher l&agrave;.</p>
+ <p>
+ Il fit quelques pas, il cria:</p>
+ <p>
+ -- Je vous vois, je sais que vous &ecirc;tes nus... C'est une abomination. Etes-vous
+ une b&ecirc;te, pour courir les bois avec cette femelle? Elle vous a men&eacute;
+ loin, dites! Elle vous a tra&icirc;n&eacute; dans la pourriture, et vous voil&agrave;
+ tout couvert de poils comme un bouc... Arrachez donc une branche pour la lui
+ casser sur les reins! </p>
+<p>Albine, d'une voix ardente, disait tout bas:</p>
+ <p>
+ -- M'aimes-tu? M'aimes-tu?</p>
+ <p>
+ Serge, la t&ecirc;te basse, se taisait, sans la repousser encore. </p>
+<p>-- Heureusement que je vous ai trouv&eacute;, continua Fr&egrave;re Archangias.
+ J'avais d&eacute;couvert ce trou... Vous avez d&eacute;sob&eacute;i &agrave;
+ Dieu, vous avez tu&eacute; votre paix. Toujours la tentation vous mordra de
+ sa dent de flamme, et d&eacute;sormais vous n'aurez plus votre ignorance pour
+ la combattre... C'est cette gueuse qui vous a tent&eacute;, n'est-ce pas? Ne
+ voyez-vous pas la queue du serpent se tordre parmi les m&egrave;ches de ses
+ cheveux? Elle a des &eacute;paules dont la vue seule donne un vomissement...
+ L&acirc;chez-la, ne la touchez plus, car elle est le commencement de l'enfer...
+ Au nom de Dieu, sortez de ce jardin!</p>
+ <p>
+ - M'aimes-tu? M'aimes-tu? r&eacute;p&eacute;tait Albine. </p>
+<p>Mais Serge s'&eacute;tait &eacute;cart&eacute; d'elle, comme v&eacute;ritablement
+ br&ucirc;l&eacute; par ses bras nus, par ses &eacute;paules nues. </p>
+<p>-- Au nom de Dieu! Au nom de Dieu! criait le Fr&egrave;re d'une voix tonnante.
+</p>
+<p>Serge, invinciblement, marchait vers la br&egrave;che. Quand Fr&egrave;re Archangias,
+ d'un geste brutal, l'eut tir&eacute; hors du Paradou, Albine, gliss&eacute;e
+ &agrave; terre, les mains follement tendues vers son amour qui s'en allait,
+ se releva, la gorge bris&eacute;e de sanglots. Elle s'enfuit, elle disparut
+ au milieu des arbres, dont elle battait les troncs de ses cheveux d&eacute;nou&eacute;s</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h2>LIVRE TROISI&Egrave;ME</h2>
+<h3>I</h3>
+
+ <p>Apr&egrave;s le <i>Pater</i>, l'abb&eacute; Mouret, s'&eacute;tant inclin&eacute;
+ devant l'autel, alla du c&ocirc;t&eacute; de l'Ep&icirc;tre. Puis, il descendit,
+ il vint faire un signe de croix sur le grand Fortun&eacute; et sur la Rosalie,
+ agenouill&eacute;s c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, au bord de l'estrade.</p>
+ <p>
+ -- <i>Ego conjugo vos in matrimonium; in nomine Patris, et Filii, et Spiritus
+ sancti.</i></p>
+ <p>
+ -- <i>Amen</i>, r&eacute;pondit Vincent, qui servait la messe, en regardant
+ la mine de son grand fr&egrave;re, curieusement, du coin de l'oeil. </p>
+<p>Fortun&eacute; et Rosalie baissaient le menton, un peu &eacute;mus, bien qu'ils
+ se fussent pouss&eacute;s du coude en s'agenouillant, pour se faire rire. Cependant,
+ Vincent &eacute;tait all&eacute; chercher le bassin et l'aspersoir. Fortun&eacute;
+ mit l'anneau dans le bassin, une grosse bague d'argent tout unie. Quand le pr&ecirc;tre
+ l'eut b&eacute;ni en l'aspergeant en forme de croix, il le rendit &agrave; Fortun&eacute;
+ qui le passa &agrave; l'annulaire de Rosalie, dont la main restait verdie de
+ taches d'herbe que le savon n'avait pu enlever.</p>
+ <p>
+ -- <i>Il nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti,</i> murmura de nouveau
+ l'abb&eacute; Mouret, en leur donnant une derni&egrave;re b&eacute;n&eacute;diction.</p>
+ <p>
+ -- <i>Amen</i>, r&eacute;pondit Vincent. </p>
+<p>Il &eacute;tait de grand matin. Le soleil n'entrait pas encore par les larges
+ fen&ecirc;tres de l'&eacute;glise. Au-dehors, sur les branches du sorbier, dont
+ la verdure semblait avoir enfonc&eacute; les vitres, on entendait le r&eacute;veil
+ bruyant des moineaux. La Teuse, qui n'avait pas eu le temps de faire le m&eacute;nage
+ du bon Dieu, &eacute;poussetait les autels, se haussait sur sa bonne jambe pour
+ essuyer les pieds du Christ barbouill&eacute; d'ocre et de laque, rangeait les
+ chaises le plus discr&egrave;tement possible, s'inclinant, se signant, se frappant
+ la poitrine, suivant la messe, tout en ne perdant pas un seul coup de plumeau.
+ Seule, au pied de la chaire, &agrave; quelques pas des &eacute;poux, la m&egrave;re
+ Brichet assistait au mariage; elle priait d'une fa&ccedil;on outr&eacute;e;
+ elle restait &agrave; genoux, avec un balbutiement si fort, que la nef &eacute;tait
+ comme pleine d'un vol de mouches. Et, &agrave; l'autre bout, &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+ du confessionnal, Catherine tenait sur ses bras un enfant au maillot; l'enfant
+ s'&eacute;tant mis &agrave; pleurer, elle avait d&ucirc; tourner le dos &agrave;
+ l'autel, le faisant sauter, l'amusant avec la corde de la cloche qui lui pendait
+ juste sur le nez. </p>
+<p>-- <i>Dominus vobiscum</i>, dit le pr&ecirc;tre, se tournant, les mains &eacute;largies.
+</p>
+<p>-- <i>Et cum spiritu tuo,</i> r&eacute;pondit Vincent. </p>
+<p>A ce moment, trois grandes filles entr&egrave;rent. Elles se poussaient, pour
+ voir, sans oser pourtant trop avancer. C'&eacute;taient trois amies de la Rosalie,
+ qui, en allant aux champs, venaient de s'&eacute;chapper, curieuses d'entendre
+ ce que monsieur le cur&eacute; dirait aux mari&eacute;s. Elles avaient de gros
+ ciseaux pendus &agrave; la ceinture. Elles finirent par se cacher derri&egrave;re
+ le baptist&egrave;re, se pin&ccedil;ant, se tordant avec des d&eacute;hanchements
+ de grandes vauriennes, &eacute;touffant des rires dans leurs poings ferm&eacute;s.</p>
+<p>-- Ah bien! dit &agrave; demi-voix la Rousse, une fille superbe, qui avait
+ des cheveux et une peau de cuivre, on ne se battra pas &agrave; la sortie! </p>
+<p>-- Tiens! le p&egrave;re Bambousse a raison, murmura Lisa, toute petite, toute
+ noire, avec des yeux de flamme; quand on a des vignes, on les soigne... Puisque
+ monsieur le cur&eacute; a absolument voulu marier Rosalie, il peut bien la marier
+ tout seul. </p>
+<p>L'autre, Babet, bossue, les os trop gros, ricanait. </p>
+<p>-- Il y a toujours la m&egrave;re Brichet, dit-elle. Celle-l&agrave; est d&eacute;vote
+ pour toute la famille... Hein! entendez-vous comme elle ronfle! &Ccedil;a va
+ lui gagner sa journ&eacute;e. Elle sait ce qu'elle fait, allez! </p>
+<p>-- Elle joue de l'orgue, reprit la Rousse. </p>
+<p>Et elles partirent de rire toutes les trois. La Teuse, de loin, les mena&ccedil;a
+ de son plumeau. A l'autel, l'abb&eacute; Mouret communiait. Quand il alla du
+ c&ocirc;t&eacute; de l'Epitre se faire verser par Vincent, sur le pouce et sur
+ l'index, le vin et l'eau de l'ablution, Lisa dit plus doucement: </p>
+<p>-- C'est bient&ocirc;t fini. Il leur parlera tout &agrave; l'heure. </p>
+<p>-- Comme &ccedil;a, fit remarquer la Rousse, le grand Fortun&eacute; pourra
+ encore aller &agrave; son champ, et la Rosalie n'aura pas perdu sa journ&eacute;e
+ de vendange. C'est commode de se marier matin... Il a l'air b&ecirc;te, le grand
+ Fortun&eacute;. </p>
+<p>-- Pardi! murmura Babet, &ccedil;a l'ennuie, ce gar&ccedil;on, de se tenir
+ si longtemps sur les genoux. Bien s&ucirc;r que &ccedil;a ne lui &eacute;tait
+ pas arriv&eacute; depuis sa premi&egrave;re communion. </p>
+<p>Mais elles furent tout d'un coup distraites par le marmot que Catherine amusait.
+ Il voulait la corde de la cloche, il tendait les mains, bleu de col&egrave;re,
+ s'&eacute;tranglant &agrave; crier. </p>
+<p>-- Eh! le petit est l&agrave;, dit la Rousse. </p>
+<p>L'enfant pleurait plus haut, se d&eacute;battait comme un diable.</p>
+ <p>
+ -- Mets-le sur le ventre, fais-le t&ecirc;ter, souffla Babet &agrave; Catherine.
+</p>
+<p>Celle-ci, avec son effronterie de gueuse de dix ans, leva la t&ecirc;te et
+ se prit &agrave; rire. </p>
+<p>-- &Ccedil;a ne m'amuse pas, dit-elle, en secouant l'enfant. Veux-tu te taire,
+ petit cochon!... Ma soeur me l'a l&acirc;ch&eacute; sur les genoux.</p>
+ <p>
+ -- Je crois bien, reprit m&eacute;chamment Babet. Elle ne pouvait pas le donner
+ &agrave; garder &agrave; monsieur le cur&eacute;, peut-&ecirc;tre! </p>
+<p>Cette fois, la Rousse faillit tomber &agrave; la renverse, tant elle &eacute;clata.
+ Elle se laissa aller contre le mur, les poings aux c&ocirc;tes, riant &agrave;
+ se crever. Lisa s'&eacute;tait jet&eacute;e contre elle, se soulageant mieux,
+ en lui prenant aux &eacute;paules et aux reins des pinc&eacute;es de chair.
+ Babet avait un rire de bossue, qui passait entre ses l&egrave;vres serr&eacute;es
+ avec un bruit de scie. </p>
+<p>-- Sans le petit, continua-t-elle, monsieur le cur&eacute; perdait son eau
+ b&eacute;nite... Le p&egrave;re Bambousse &eacute;tait d&eacute;cid&eacute;
+ &agrave; marier Rosalie au fils Laurent, du quartier des Figui&egrave;res. </p>
+<p>-- Oui, dit la Rousse, entre deux rires, savez-vous ce qu'il faisait, le p&egrave;re
+ Bambousse? Il jetait des mottes de terre dans le dos de Rosalie, pour emp&ecirc;cher
+ le petit de venir. </p>
+<p>-- Il est joliment gros, tout de m&ecirc;me, murmura Lisa. Les mottes lui ont
+ profit&eacute;. </p>
+<p>Du coup, elles se mordaient toutes trois, dans un acc&egrave;s d'hilarit&eacute;
+ folle, lorsque la Teuse s'avan&ccedil;a en boitant furieusement. Elle &eacute;tait
+ all&eacute;e prendre son balai derri&egrave;re l'autel. Les trois grandes filles
+ eurent peur, recul&egrave;rent, se tinrent sages. </p>
+<p>-- Coquines! b&eacute;gaya la Teuse. Vous venez encore dire vos salet&eacute;s,
+ ici!... Tu n'as pas honte, toi, la Rousse! Ta place serait l&agrave;-bas, &agrave;
+ genoux devant l'autel, comme la Rosalie... Je vous jette dehors, entendez-vous!
+ si vous bougez.</p>
+ <p>
+ Les joues cuivr&eacute;es de la Rousse eurent une l&eacute;g&egrave;re rougeur,
+ pendant que Babet lui regardait la taille, avec un ricanement. </p>
+<p>-- Et toi, continua la Teuse en se tournant vers Catherine, veux-tu laisser
+ cet enfant tranquille! Tu le pinces pour le faire crier. Ne dis pas non!...
+ Donne-le-moi.</p>
+ <p>
+ Elle le prit, le ber&ccedil;a un instant, le posa sur une chaise, o&ugrave;
+ il dormit, dans une paix de ch&eacute;rubin. L'&eacute;glise retomba au calme
+ triste, que coupaient seuls les cris des moineaux, sur le sorbier. A l'autel,
+ Vincent avait report&eacute; le Missel &agrave; droite, l'abb&eacute; Mouret
+ venait de replier le corporal et de le glisser dans la bourse. Maintenant, il
+ disait les derni&egrave;res oraisons, avec un recueillement s&eacute;v&egrave;re,
+ que n'avaient pu troubler ni les pleurs de l'enfant ni les rires des grandes
+ filles. Il paraissait ne rien entendre, &ecirc;tre tout aux voeux qu'il adressait
+ au ciel pour le bonheur du couple dont il avait b&eacute;ni l'union. Ce matin-l&agrave;,
+ le ciel restait gris d'une poussi&egrave;re de chaleur, qui noyait le soleil.
+ Par les carreaux cass&eacute;s, il n'entrait qu'une bu&eacute;e rousse, annon&ccedil;ant
+ un jour d'orage.</p>
+<p> Le long des murs, les gravures violemment enlumin&eacute;es du chemin de la
+ Croix &eacute;talaient la brutalit&eacute; assombrie de leurs taches jaunes,
+ bleues et rouges. Au fond de la nef, les boiseries s&eacute;ch&eacute;es de
+ la tribune craquaient; tandis que les herbes du perron, devenues g&eacute;antes,
+ laissaient passer sous la grand-porte de longues pailles m&ucirc;res, peupl&eacute;es
+ de petites sauterelles brunes. L'horloge, dans sa caisse de bois, eut un arrachement
+ de m&eacute;canique poitrinaire, comme pour s'&eacute;claircir la voix, et sonna
+ sourdement le coup de six heures et demie.</p>
+ <p>
+ -- <i>Ite, missa est,</i> dit le pr&ecirc;tre, se tournant vers l'&eacute;glise.
+</p>
+<p>-- <i>Deo gratias,</i> r&eacute;pondit Vincent. </p>
+<p>Puis, apr&egrave;s avoir bais&eacute; l'autel, l'abb&eacute; Mouret se tourna
+ de nouveau, murmurant, au-dessus de la nuque inclin&eacute;e des &eacute;poux,
+ la pri&egrave;re finale: </p>
+<p>-- <i>Deus Abraham, Deus Isaac, et Deus Jacob vobiscum sit...</i> </p>
+<p>Sa voix se perdait dans une douceur monotone. </p>
+<p>-- Voil&agrave;, il va leur parler, souffla Babet &agrave; ses deux amies.</p>
+ <p>
+ -- Il est tout p&acirc;le, fit remarquer Lisa. Ce n'est pas comme monsieur Caffin
+ dont la grosse figure semblait toujours rire... Ma petite soeur Rose m'a cont&eacute;
+ qu'elle n'ose rien lui dire, &agrave; confesse.</p>
+ <p>
+ -- N'importe, murmura la Rousse, il n'est pas vilain homme. La maladie l'a un
+ peu vieilli; mais &ccedil;a lui va bien. Il a des yeux plus grands, avec deux
+ plis aux coins de la bouche qui lui donnent l'air d'un homme... Avant sa fi&egrave;vre,
+ il &eacute;tait trop fille. </p>
+<p>-- Moi, je crois qu'il a un chagrin, reprit Babet. On dirait qu'il se mine.
+ Son visage semble mort, mais ses yeux luisent, allez! Vous ne le voyez pas,
+ lorsqu'il baisse lentement les paupi&egrave;res, comme pour &eacute;teindre
+ ses yeux. </p>
+<p>La Teuse agita son balai.</p>
+ <p>
+ -- Chut! siffla-t-elle, si &eacute;nergiquement, qu'un coup de vent parut s'&ecirc;tre
+ engouffr&eacute; dans l'&eacute;glise. </p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret s'&eacute;tait recueilli. Il commen&ccedil;a &agrave;
+ voix presque basse: </p>
+<p>-- Mon cher fr&egrave;re, ma ch&egrave;re soeur, vous &ecirc;tes unis en J&eacute;sus.
+ L'institution du mariage est la figure de l'union sacr&eacute;e de J&eacute;sus
+ et de son Eglise. C'est un lien que rien ne peut rompre, que Dieu veut &eacute;ternel,
+ pour que l'homme ne s&eacute;pare
+ pas ce que le ciel a joint. En vous faisant l'os de vos os, Dieu vous a enseign&eacute;
+ que vous avez le devoir de marcher c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, comme un
+ couple fid&egrave;le, selon les voies pr&eacute;par&eacute;es par sa toute puissance.
+ Et vous devez vous aimer dans l'amour m&ecirc;me de Dieu. La moindre amertume
+ entre vous serait une d&eacute;sob&eacute;issance au Cr&eacute;ateur qui vous
+ a tir&eacute;s d'un seul corps. Restez donc &agrave; jamais unis, &agrave; l'image
+ de l'Eglise que J&eacute;sus a &eacute;pous&eacute;e, en nous donnant &agrave;
+ tous sa chair et son sang. </p>
+<p>Le grand Fortun&eacute; et la Rosalie, le nez curieusement lev&eacute;, &eacute;coutaient.
+</p>
+<p>-- Que dit-il? demanda Lisa qui entendait mal. </p>
+<p>-- Pardi! il dit ce qu'on dit toujours, r&eacute;pondit la Rousse. Il a la
+ langue bien pendue, comme tous les cur&eacute;s. </p>
+<p>Cependant, l'abb&eacute; Mouret continuait &agrave; r&eacute;citer, les yeux
+ vagues, regardant, par-dessus la t&ecirc;te des &eacute;poux, un coin perdu
+ de l'&eacute;glise. Et peu &agrave; peu sa voix mollissait, il mettait un attendrissement
+ dans ces paroles, qu'il avait autrefois apprises, &agrave; l'aide d'un manuel
+ destin&eacute; aux jeunes desservants. Il s'&eacute;tait l&eacute;g&egrave;rement
+ tourn&eacute; vers la Rosalie; il disait, ajoutant des phrases &eacute;mues,
+ lorsque la m&eacute;moire lui manquait: </p>
+<p>-- Ma ch&egrave;re soeur, soyez soumise &agrave; votre mari, comme l'Eglise
+ est soumise &agrave; J&eacute;sus. Rappelez-vous que vous devez tout quitter
+ pour le suivre, en servante fid&egrave;le. Vous abandonnerez votre p&egrave;re
+ et votre m&egrave;re, vous vous attacherez &agrave; votre &eacute;poux, vous
+ lui ob&eacute;irez, afin d'ob&eacute;ir &agrave; Dieu lui-m&ecirc;me. Et votre
+ joug sera un joug d'amour et de paix. Soyez son repos, sa f&eacute;licit&eacute;,
+ le parfum de ses bonnes oeuvres, le salut de ses heures de d&eacute;faillance.
+ Qu'il vous trouve sans cesse &agrave; son c&ocirc;t&eacute;, ainsi qu'une gr&acirc;ce.
+ Qu'il n'ait qu'&agrave; &eacute;tendre la main pour rencontrer la v&ocirc;tre.
+ C'est ainsi que vous marcherez tous les deux, sans jamais vous &eacute;garer,
+ et que vous rencontrerez le bonheur dans l'accomplissement des lois divines.
+ Oh! ma ch&egrave;re soeur, ma ch&egrave;re fille, votre humilit&eacute; est
+ toute pleine de fruits suaves; elle fera pousser chez vous les vertus domestiques,
+ les joies du foyer, les prosp&eacute;rit&eacute;s des familles pieuses. Ayez
+ pour votre mari les tendresses de Rachel, ayez la sagesse de R&eacute;becca,
+ la longue fid&eacute;lit&eacute; de Sara. Dites-vous qu'une vie pure m&egrave;ne
+ &agrave; tous les biens. Demandez &agrave; Dieu chaque matin la force de vivre
+ en femme qui respecte ses devoirs; car la punition serait terrible, vous perdriez
+ votre amour. Oh! vivre sans amour, arracher la chair de sa chair, n'&ecirc;tre
+ plus &agrave; celui qui est la moiti&eacute; de vous-m&ecirc;me, agoniser loin
+ de ce qu'on a aim&eacute;! Vous tendriez les bras, et il se d&eacute;tournerait
+ de vous. Vous chercheriez vos joies, et vous ne trouveriez que de la honte au
+ fond de votre coeur. Entendez-moi, ma fille, c'est en vous, dans la soumission,
+ dans la puret&eacute;, dans l'amour, que Dieu a mis la force de votre union.
+</p>
+<p>A ce moment, il y eut un rire, &agrave; l'autre bout de l'&eacute;glise. L'enfant
+ venait de se r&eacute;veiller sur la chaise o&ugrave; l'avait couch&eacute;
+ la Teuse. Mais il n'&eacute;tait plus m&eacute;chant; il riait tout seul, ayant
+ enfonc&eacute; son maillot, laissant passer des petits pieds roses qu'il agitait
+ en l'air. Et c'&eacute;taient ses petits pieds qui le faisaient rire. </p>
+<p>Rosalie, que l'allocution du pr&ecirc;tre ennuyait, tourna vivement la t&ecirc;te,
+ souriant &agrave; l'enfant. Mais quand elle le vit gigotant sur la chaise, elle
+ eut peur; elle jeta un regard terrible &agrave; Catherine. </p>
+<p>-- Va, tu peux me regarder, murmura celle-ci. Je ne le reprends pas... Pour
+ qu'il crie encore! </p>
+<p>Et elle alla, sous la tribune, guetter un trou de fourmis, dans l'encoignure
+ cass&eacute;e d'une dalle.</p>
+ <p>
+ -- Monsieur Caffin n'en racontait pas tant, dit la Rousse. Lorsqu'il a mari&eacute;
+ la belle Miette, il ne lui a donn&eacute; que deux tapes sur la joue, en lui
+ disant d'&ecirc;tre sage.</p>
+ <p>
+ -- Mon cher fr&egrave;re, reprit l'abb&eacute; Mouret, &agrave; demi tourn&eacute;
+ vers le grand Fortun&eacute;, c'est Dieu qui vous accorde aujourd'hui une compagne;
+ car il n'a pas voulu que l'homme v&eacute;c&ucirc;t solitaire. Mais, s'il a
+ d&eacute;cid&eacute; qu'elle serait votre servante, il exige de vous que vous
+ soyez un ma&icirc;tre plein de douceur et d'affection. Vous l'aimerez, parce
+ qu'elle est votre chair elle-m&ecirc;me, votre sang et vos os. Vous la prot&eacute;gerez,
+ parce que Dieu ne vous a donn&eacute; vos bras forts que pour les &eacute;tendre
+ au-dessus de sa t&ecirc;te, aux heures de danger. Rappelez-vous qu'elle vous
+ est confi&eacute;e; elle est la soumission et la faiblesse dont vous ne sauriez
+ abuser sans crime. Oh! mon cher fr&egrave;re, quelle fiert&eacute; heureuse
+ doit &ecirc;tre la v&ocirc;tre! D&eacute;sormais, vous ne vivrez plus dans l'&eacute;go&iuml;sme
+ de la solitude. A toute heure, vous aurez un devoir adorable. Rien n'est meilleur
+ que d'aimer, si ce n'est de prot&eacute;ger ceux qu'on aime. Votre coeur s'y
+ &eacute;largira, vos forces d'homme s'y centupleront. Oh! &ecirc;tre un soutien,
+ recevoir une tendresse en garde, voir une enfant s'an&eacute;antir en vous,
+ en disant: &quot;Prends-moi, fais de moi ce qu'il te plaira; j'ai confiance
+ dans ta loyaut&eacute;!&quot; Et que vous soyez damn&eacute;, si vous la d&eacute;laissiez
+ jamais! Ce serait le plus l&acirc;che abandon que Dieu e&ucirc;t &agrave; punir.
+ D&egrave;s qu'elle s'est donn&eacute;e, elle est v&ocirc;tre, pour toujours.
+ Emportez-la plut&ocirc;t entre vos bras, ne la posez &agrave; terre que lorsqu'elle
+ devra y &ecirc;tre en s&ucirc;ret&eacute;. Quittez tout, mon cher fr&egrave;re...
+</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret, la voix profond&eacute;ment alt&eacute;r&eacute;e, ne
+ fit plus entendre qu'un murmure indistinct. Il avait baiss&eacute; compl&egrave;tement
+ les paupi&egrave;res, la figure toute blanche, parlant avec une &eacute;motion
+ si douloureuse, que le grand Fortun&eacute; lui-m&ecirc;me pleurait, sans comprendre.
+</p>
+<p>-- Il n'est pas encore remis, dit Lisa. Il a tort de se fatiguer... Tiens!
+ Fortun&eacute; qui pleure!</p>
+ <p>
+ -- Les hommes, c'est plus tendre que les femmes, murmura Babet...</p>
+ <p>
+ -- Il a bien parl&eacute; tout de m&ecirc;me, conclut la Rousse. Ces cur&eacute;s,
+ &ccedil;a va chercher un tas de choses auxquelles personne ne songe. </p>
+<p>-- Chut! cria la Teuse, qui s'appr&ecirc;tait d&eacute;j&agrave; &agrave; &eacute;teindre
+ les cierges. </p>
+<p>Mais l'abb&eacute; Mouret balbutiait, t&acirc;chait de trouver les phrases
+ finales. </p>
+<p>-- C'est pourquoi, mon cher fr&egrave;re, ma ch&egrave;re soeur, vous devez
+ vivre dans la foi catholique, qui seule peut assurer la paix de votre foyer.
+ Vos familles vous ont certainement appris &agrave; aimer Dieu, &agrave; le prier
+ matin et soir, &agrave; ne compter que sur les dons de sa mis&eacute;ricorde...
+</p>
+<p>Il n'acheva pas. Il se tourna pour prendre le calice sur l'autel, et rentra
+ &agrave; la sacristie, la t&ecirc;te pench&eacute;e, pr&eacute;c&eacute;d&eacute;
+ de Vincent, qui faillit laisser tomber les burettes et le manuterge, en cherchant
+ &agrave; voir ce que Catherine faisait, au fond de l'&eacute;glise.</p>
+ <p>
+ -- Oh! la sans-coeur! dit Rosalie, qui planta l&agrave; son mari pour venir
+ prendre son enfant entre les bras. </p>
+<p>L'enfant riait. Elle le baisa, elle rattacha son maillot, tout en mena&ccedil;ant
+ du poing Catherine. </p>
+<p>-- S'il &eacute;tait tomb&eacute;, je t'aurais allong&eacute; une belle paire
+ de soufflets.</p>
+<p> Le grand Fortun&eacute; arrivait, en se dandinant. Les trois filles s'&eacute;taient
+ avanc&eacute;es, avec des pincements de l&egrave;vres. </p>
+<p>-- Le voil&agrave; fier, maintenant, murmura Babet &agrave; l'oreille des deux
+ autres. Ce gueux-l&agrave;, il a gagn&eacute; les &eacute;cus du p&egrave;re
+ Bambousse dans le foin, derri&egrave;re le moulin... Je le voyais tous les soirs
+ s'en aller avec Rosalie, &agrave; quatre pattes, le long du petit mur.</p>
+ <p>
+ Elles rican&egrave;rent. Le grand Fortun&eacute;, debout devant elles, ricana
+ plus haut. Il pin&ccedil;a la Rousse, se laissa traiter de b&ecirc;te par Lisa.
+ C'&eacute;tait un gar&ccedil;on solide et qui se moquait du monde. Le cur&eacute;
+ l'avait ennuy&eacute;. </p>
+<p>-- H&eacute;! la m&egrave;re! appela-t-il de sa grosse voix.</p>
+ <p>
+ Mais la vieille Brichet mendiait &agrave; la porte de la sacristie. Elle se
+ tenait l&agrave;, toute pleurarde, toute maigre, devant la Teuse, qui lui glissait
+ des oeufs dans les poches de son tablier. Fortun&eacute; n'eut pas la moindre
+ honte. Il cligna les yeux, en disant: </p>
+<p>-- Elle est fut&eacute;e, la m&egrave;re!... Dame! puisque le cur&eacute; veut
+ du monde dans son &eacute;glise! </p>
+<p>Cependant, Rosalie s'&eacute;tait calm&eacute;e. Avant de s'en aller, elle
+ demanda &agrave; Fortun&eacute; s'il avait pri&eacute; monsieur le cur&eacute;
+ de venir le soir b&eacute;nir leur chambre, selon l'usage du pays. Alors, Fortun&eacute;
+ courut &agrave; la sacristie, traversant la nef &agrave; gros coups de talon,
+ comme il aurait travers&eacute; un champ. Et il reparut, en criant que le cur&eacute;
+ viendrait. La Teuse, scandalis&eacute;e du tapage de ces gens, qui semblaient
+ se croire sur une grande route, tapait l&eacute;g&egrave;rement dans ses mains,
+ les poussait vers la porte. </p>
+<p>-- C'est fini, disait-elle, retirez-vous, allez au travail. </p>
+<p>Et elle les croyait tous dehors, lorsqu'elle aper&ccedil;ut Catherine, que
+ Vincent &eacute;tait venu rejoindre. Tous les deux se penchaient anxieusement
+ au-dessus du trou de fourmis. Catherine, avec une longue paille, fouillait dans
+ le trou, si violemment, qu'un flot de fourmis effar&eacute;es coulait sur la
+ dalle. Et Vincent disait qu'il fallait aller jusqu'au fond, pour trouver la
+ reine.</p>
+ <p>
+ -- Ah! les brigands! cria la Teuse. Qu'est-ce que vous faites l&agrave;? Voulez-vous
+ bien laisser ces b&ecirc;tes tranquilles!... C'est le trou de fourmis &agrave;
+ mademoiselle D&eacute;sir&eacute;e. Elle serait contente, si elle vous voyait.
+</p>
+<p>Les enfants se sauv&egrave;rent. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>II.</h3>
+<p>
+ L'abb&eacute; Mouret, en soutane, la t&ecirc;te nue, &eacute;tait revenu s'agenouiller
+ au pied de l'autel. Dans la clart&eacute; grise tombant des fen&ecirc;tres,
+ sa tonsure trouait ses cheveux d'une tache p&acirc;le, tr&egrave;s large, et
+ le l&eacute;ger frisson qui lui pliait la nuque semblait venir du froid qu'il
+ devait &eacute;prouver l&agrave;. Il priait ardemment, les mains jointes, si
+ perdu au fond de ses supplications, qu'il n'entendait point les pas lourds de
+ la Teuse, tournant autour de lui, sans oser l'interrompre. Celle-ci paraissait
+ souffrir, &agrave; le voir &eacute;cras&eacute; ainsi, les genoux cass&eacute;s.
+ Un moment, elle crut qu'il pleurait. Alors, elle passa derri&egrave;re l'autel,
+ pour le guetter. Depuis son retour, elle ne voulait plus le laisser seul dans
+ l'&eacute;glise, l'ayant un soir trouv&eacute; &eacute;vanoui par terre, les
+ dents serr&eacute;es, les joues glac&eacute;es, comme mort.<p>
+ <p>
+ -- Venez donc, mademoiselle, dit-elle &agrave; D&eacute;sir&eacute;e, qui allongeait
+ la t&ecirc;te par la porte de la sacristie. Il est encore l&agrave;, &agrave;
+ se faire du mal... Vous savez bien qu'il n'&eacute;coute que vous.<p>
+ <p>
+ D&eacute;sir&eacute;e souriait.<p>
+ <p>
+ -- Pardi! il faut d&eacute;jeuner, murmura-t-elle. J'ai tr&egrave;s faim.<p>
+ <p>
+ Et elle s'approcha du pr&ecirc;tre, &agrave; pas de loup. Quand elle fut tout
+ pr&egrave;s, elle lui prit le cou, elle l'embrassa.<p>
+ <p>
+ -- Bonjour, fr&egrave;re, dit-elle. Tu veux donc me faire mourir de faim, aujourd'hui?</p>
+ <p>
+ Il leva un visage si douloureux, qu'elle l'embrassa de nouveau, sur les deux
+ joues; il sortait d'une agonie. Puis, il la reconnut, il chercha &agrave; l'&eacute;carter
+ doucement; mais elle tenait une de ses mains, elle ne la l&acirc;chait pas.
+ Ce fut &agrave; peine si elle lui permit de se signer. Elle l'emmenait.</p>
+ <p>
+ -- Puisque j'ai faim, viens donc. Tu as faim aussi, toi.</p>
+ <p>
+ La Teuse avait pr&eacute;par&eacute; le d&eacute;jeuner, au fond du petit jardin,
+ sous deux grands m&ucirc;riers, dont les branches &eacute;tal&eacute;es mettaient
+ l&agrave; une toiture de feuillage. Le soleil, vainqueur enfin des bu&eacute;es
+ orageuses du matin, chauffait les carr&eacute;s de l&eacute;gumes, tandis que
+ le m&ucirc;rier jetait un large pan d'ombre sur la table boiteuse, o&ugrave;
+ &eacute;taient servies deux tasses de lait, accompagn&eacute;es d'&eacute;paisses
+ tartines.</p>
+ <p>
+ -- Tu vois, c'est gentil, dit D&eacute;sir&eacute;e, ravie de manger en plein
+ air. </p>
+<p>Elle coupait d&eacute;j&agrave; d'&eacute;normes mouillettes, qu'elle mordait
+ avec un app&eacute;tit superbe. Comme la Teuse restait debout devant eux:</p>
+ <p>
+ -- Alors, tu ne manges pas, toi? demanda-t-elle.</p>
+ <p>
+ -- Tout &agrave; l'heure, r&eacute;pondit la vieille servante. Ma soupe chauffe.</p>
+ <p>
+ Et, au bout d'un silence, &eacute;merveill&eacute;e des coups de dents de cette
+ grande enfant, elle reprit, s'adressant au pr&ecirc;tre: </p>
+<p>-- C'est un plaisir, au moins... &Ccedil;a ne vous donne pas faim, monsieur
+ le cur&eacute;? Il faut vous forcer.</p>
+ <p>
+ L'abb&eacute; Mouret souriait, en regardant sa soeur.</p>
+ <p>
+ -- Oh! elle se porte bien, murmura-t-il. Elle grossit tous les jours. </p>
+<p>-- Tiens! c'est parce que je mange! s'&eacute;cria-t-elle. Toi, si tu mangeais,
+ tu deviendrais tr&egrave;s gros... Tu es donc encore malade? Tu as l'air tout
+ triste... Je ne veux pas que &ccedil;a recommence, entends-tu? Je me suis trop
+ ennuy&eacute;e, pendant qu'on t'avait emmen&eacute; pour te gu&eacute;rir.</p>
+ <p>
+ -- Elle a raison, dit la Teuse. Vous n'avez pas de bon sens, monsieur le cur&eacute;;
+ ce n'est point une existence, de vivre de deux ou trois miettes par jour, comme
+ un oiseau. Vous ne vous faites plus de sang, parbleu! C'est &ccedil;a qui vous
+ rend tout p&acirc;le... Est-ce que vous n'avez pas honte de rester plus maigre
+ qu'un clou, lorsque nous sommes si grasses, nous autres, qui ne sommes que des
+ femmes? On doit croire que nous ne vous laissons rien dans les plats.</p>
+ <p>
+ Et toutes deux, crevant de sant&eacute;, le grondaient amicalement. Il avait
+ des yeux tr&egrave;s grands, tr&egrave;s clairs, derri&egrave;re lesquels on
+ voyait comme un vide. Il souriait toujours.</p>
+ <p>
+ -- Je ne suis pas malade, r&eacute;pondit-il. J'ai presque fini mon lait. Il
+ avait bu deux petites gorg&eacute;es, sans toucher aux tartines.</p>
+ <p>
+ -- Les b&ecirc;tes, dit D&eacute;sir&eacute;e songeuse, &ccedil;a se porte mieux
+ que les gens.</p>
+ <p>
+ -- Eh bien! c'est joli pour nous, ce que vous avez trouv&eacute; l&agrave;!
+ s'&eacute;cria la Teuse en riant.</p>
+ <p>
+ Mais cette ch&egrave;re innocente de vingt ans n'avait aucune malice. </p>
+<p>-- Bien s&ucirc;r, continua-t-elle. Les poules n'ont pas mal &agrave; la t&ecirc;te,
+ n'est-ce-pas? Les lapins, on les engraisse tant qu'on veut. Et mon cochon, tu
+ ne peux pas dire qu'il ait jamais l'air triste. </p>
+<p>Puis, se tournant vers son fr&egrave;re, d'un air ravi:</p>
+
+<P>-- Je l'ai appel&eacute; Mathieu, parce qu'il ressemble &agrave; ce gros homme
+ qui apporte les lettres; il est devenu joliment fort... Tu n'es pas aimable
+ de refuser toujours de le voir. Un de ces jours, tu voudras bien que je te le
+ montre, dis?</P>
+<P> Tout en se faisant caressante, elle avait pris les tartines de son fr&egrave;re,
+ qu'elle mordait &agrave; belles dents. Elle en avait achev&eacute; une, elle
+ entamait la seconde, lorsque la Teuse s'en aper&ccedil;ut.</P>
+<P> -- Mais ce n'est pas &agrave; vous, ce pain-l&agrave;! Voil&agrave; que vous
+ lui retirez les morceaux de la bouche, maintenant!</P>
+<P> -- Laissez, dit l'abb&eacute; Mouret doucement, je n'y aurais pas touch&eacute;...
+ Mange, mange tout, ma ch&eacute;rie.</p>
+<p>
+ D&eacute;sir&eacute;e &eacute;tait demeur&eacute;e un instant confuse, regardant
+ le pain, se contenant pour ne pas pleurer. Puis, elle se mit &agrave; rire,
+ achevant la tartine. Et elle continuait:</p>
+ <p>
+ -- Ma vache non plus n'est pas triste comme toi... Tu n'&eacute;tais pas l&agrave;,
+ lorsque l'oncle Pascal me l'a donn&eacute;e, en me faisant promettre d'&ecirc;tre
+ sage. Autrement, tu aurais vu comme elle a &eacute;t&eacute; contente, quand
+ je l'ai embrass&eacute;e, la premi&egrave;re fois.</p>
+ <p>
+ Elle tendit l'oreille. Un chant de coq venait de la basse-cour, un vacarme grandissait,
+ des battements d'ailes, des grognements, des cris rauques, toute une panique
+ de b&ecirc;tes effarouch&eacute;es.</p>
+<p>-- Ah! tu ne sais pas, reprit-elle brusquement en tapant dans ses mains, elle
+ doit &ecirc;tre pleine... Je l'ai men&eacute;e au taureau, &agrave; trois lieues
+ d'ici, au B&eacute;age. Dame! c'est qu'il n'y a pas des taureaux partout!...
+ Alors, pendant qu'elle &eacute;tait avec lui, j'ai voulu rester, pour voir.</p>
+ <p>
+ La Teuse haussait les &eacute;paules, en regardant le pr&ecirc;tre, d'un air
+ contrari&eacute;.</p>
+ <p>
+ -- Vous feriez mieux, mademoiselle, d'aller mettre la paix parmi vos poules...
+ Tout votre monde s'assassine l&agrave;-bas.</p>
+ <p>
+ Mais D&eacute;sir&eacute;e tenait &agrave; son histoire.</p>
+ <p>
+ -- Il est mont&eacute; sur elle, il l'a prise entre ses pattes... On riait.
+ Il n'y a pourtant pas de quoi rire; c'est naturel. Il faut bien que les m&egrave;res
+ fassent des petits, n'est-ce pas?... Dis? Crois-tu qu'elle aura un petit? </p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret eut un geste vague. Ses paupi&egrave;res s'&eacute;taient
+ baiss&eacute;es devant les regards clairs de la jeune fille. </p>
+<p>-- Eh! courez donc! cria la Teuse. Ils se mangent.</p>
+ <p>
+ La querelle devenait si violente, dans la basse-cour, qu'elle partait avec un
+ grand bruit de jupes, lorsque le pr&ecirc;tre la rappela.</p>
+ <p>
+ -- Et le lait, ch&eacute;rie, tu n'as pas fini le lait?</p>
+ <p>
+ Il lui tendait sa tasse, &agrave; laquelle il avait &agrave; peine touch&eacute;.
+</p>
+<p>Elle revint, but le lait sans le moindre scrupule, malgr&eacute; les yeux irrit&eacute;s
+ de la Teuse. Puis, elle reprit son &eacute;lan, courut &agrave; la basse-cour,
+ o&ugrave; on l'entendit mettre la paix. Elle devait s'&ecirc;tre assise au milieu
+ de ses b&ecirc;tes; elle chantonnait doucement, comme pour les bercer.</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>III.</h3>
+<p>
+ -- Maintenant ma soupe est trop chaude, gronda la Teuse, qui revenait de la
+ cuisine avec une &eacute;cuelle, dans laquelle une cuiller de bois &eacute;tait
+ plant&eacute;e debout.</p>
+ <p>
+ Elle se tint devant l'abb&eacute; Mouret, en commen&ccedil;ant &agrave; manger
+ sur le bout de la cuiller, avec pr&eacute;caution. Elle esp&eacute;rait l'&eacute;gayer,
+ le tirer du silence accabl&eacute; o&ugrave; elle le voyait. Depuis qu'il &eacute;tait
+ revenu du Paradou, il se disait gu&eacute;ri, il ne se plaignait jamais; souvent
+ m&ecirc;me, il souriait d'une si tendre fa&ccedil;on, que la maladie, selon
+ les gens des Artaud, semblait avoir redoubl&eacute; sa saintet&eacute;. Mais,
+ par moments, des crises de silence le prenaient; il semblait rouler dans une
+ torture qu'il mettait toutes ses forces &agrave; ne point avouer; et c'&eacute;tait
+ une agonie muette qui le brisait, qui le rendait, pendant des heures, stupide,
+ en proie &agrave; quelque abominable lutte int&eacute;rieure, dont la violence
+ ne se devinait qu'&agrave; la sueur d'angoisse de sa face. La Teuse alors ne
+ le quittait plus, l'&eacute;tourdissant d'un flot de paroles, jusqu'&agrave;
+ ce qu'il e&ucirc;t repris peu &agrave; peu son air doux, comme vainqueur de
+ la r&eacute;volte de son sang. Ce matin-l&agrave;, la vieille servante pressentait
+ une attaque plus rude encore que les autres. Elle se mit &agrave; parler abondamment,
+ tout en continuant &agrave; se m&eacute;fier de la cuiller qui lui br&ucirc;lait
+ la langue. </p>
+<p>-- Vraiment, il faut vivre au fond d'un pays de loups pour voir des choses
+ pareilles. Est-ce que, dans les villages
+ honn&ecirc;tes, on se marie jamais aux chandelles? &Ccedil;a montre assez que
+ tous ces Artaud sont des pas-grand-chose... Moi, en Normandie, j'ai vu des noces
+ qui mettaient les gens en l'air, &agrave; deux lieues &agrave; la ronde. On
+ mangeait pendant trois jours. Le cur&eacute; en &eacute;tait; le maire aussi;
+ m&ecirc;me, &agrave; la noce d'une de mes cousines, les pompiers sont venus.
+ Et l'on s'amusait donc!... Mais faire lever un pr&ecirc;tre avant le soleil
+ pour s'&eacute;pouser &agrave; une heure o&ugrave; les poules elles-m&ecirc;mes
+ sont encore couch&eacute;es, il n'y a pas de bon sens! A votre place, monsieur
+ le cur&eacute;, j'aurais refus&eacute;... Pardi! vous n'avez pas assez dormi,
+ vous avez peut-&ecirc;tre pris froid dans l'&eacute;glise. C'est &ccedil;a qui
+ vous a tout retourn&eacute;. Ajoutez qu'on aimerait mieux marier des b&ecirc;tes
+ que cette Rosalie et son gueux, avec leur mioche qui a piss&eacute; sur une
+ chaise... Vous avez tort de ne pas me dire o&ugrave; vous vous sentez mal. Je
+ vous ferais quelque chose de chaud... Hein? monsieur le cur&eacute;, r&eacute;pondez-moi?
+ </p>
+ <p>Il r&eacute;pondit faiblement qu'il &eacute;tait bien, qu'il n'avait besoin
+ que d'un peu d'air. Il venait de s'adosser &agrave; un des m&ucirc;riers, la
+ respiration courte, s'abandonnant. </p>
+<p>-- Bien, bien! n'en faites qu'&agrave; votre t&ecirc;te, reprit la Teuse. Mariez
+ les gens, lorsque vous n'en avez pas la force, et lorsque cela doit vous rendre
+ malade. Je m'en doutais, je l'avais dit hier... C'est comme, si vous m'&eacute;coutiez,
+ vous ne resteriez pas l&agrave;, puisque l'odeur de la basse-cour vous incommode.
+ &Ccedil;a pue joliment, dans ce moment-ci. Je ne sais pas ce que mademoiselle
+ D&eacute;sir&eacute;e peut encore remuer. Elle chante, elle; elle s'en moque,
+ &ccedil;a lui donne des couleurs... Ah! je voulais vous dire. Vous savez que
+ j'ai tout fait pour l'emp&ecirc;cher de rester l&agrave;, quand le taureau a
+ pris la vache. Mais elle vous ressemble, elle est d'un ent&ecirc;tement! Heureusement
+ que, pour elle, &ccedil;a ne tire pas &agrave; cons&eacute;quence. C'est sa
+ joie, les b&ecirc;tes avec les petits... Voyons, monsieur le cur&eacute;, soyez
+ raisonnable. Laissez-moi vous conduire dans votre chambre. Vous vous coucherez,
+ vous vous reposerez un peu... Non, vous ne voulez pas? Eh bien! c'est tant pis,
+ si vous souffrez! On ne garde pas ainsi son mal sur la conscience, jusqu'&agrave;
+ en &eacute;touffer. </p>
+<p>Et, de col&egrave;re, elle avala une grande cuiller&eacute;e de soupe, au risque
+ de s'emporter la gorge. Elle tapait le manche de bois contre son &eacute;cuelle,
+ grognant, se parlant &agrave; elle-m&ecirc;me. </p>
+<p>-- On n'a jamais vu un homme comme &ccedil;a. Il cr&egrave;verait plut&ocirc;t
+ que de l&acirc;cher un mot... Ah! il peut bien se taire. J'en sais assez long.
+ Ce n'est pas malin de deviner le reste... Oui, oui, qu'il se taise. &Ccedil;a
+ vaut mieux.</p>
+ <p>
+ La Teuse &eacute;tait jalouse. Le docteur Pascal lui avait livr&eacute; un v&eacute;ritable
+ combat, pour lui enlever son malade, lorsqu'il avait jug&eacute; le jeune pr&ecirc;tre
+ perdu, s'il le laissait au presbyt&egrave;re. Il dut lui expliquer que la cloche
+ redoublait sa fi&egrave;vre, que les images de saintet&eacute;, dont sa chambre
+ &eacute;tait pleine, hantaient son cerveau d'hallucinations, qu'il lui fallait,
+ enfin, un oubli complet, un milieu autre, o&ugrave; il p&ucirc;t rena&icirc;tre,
+ dans la paix d'une existence nouvelle. Et elle hochait la t&ecirc;te, elle disait
+ que nulle part &quot;le cher enfant&quot; ne trouverait une garde-malade meilleure
+ qu'elle. Pourtant, elle avait fini par consentir; elle s'&eacute;tait m&ecirc;me
+ r&eacute;sign&eacute;e &agrave; le voir aller au Paradou, tout en protestant
+ contre ce choix du docteur, qui la confondait. Mais elle gardait contre le Paradou
+ une haine solide. Elle se trouvait surtout bless&eacute;e du silence de l'abb&eacute;
+ Mouret sur le temps qu'il y avait v&eacute;cu. Souvent, elle s'&eacute;tait
+ vainement ing&eacute;ni&eacute;e &agrave; le faire causer. Ce matin-l&agrave;,
+ exasp&eacute;r&eacute;e de le voir tout p&acirc;le, s'ent&ecirc;tant &agrave;
+ souffrir sans une plainte, elle finit par agiter sa cuiller comme un b&acirc;ton,
+ elle cria:$</p>
+ <p>
+ -- Il faut retourner l&agrave;-bas, monsieur le cur&eacute;, si vous y &eacute;tiez
+ si bien... Il y a l&agrave;-bas une personne qui vous soignera sans doute mieux
+ que moi.</p>
+ <p>
+ C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois qu'elle hasardait une allusion directe.
+ Le coup fut si cruel, que le pr&ecirc;tre laissa &eacute;chapper un l&eacute;ger
+ cri, en levant sa face douloureuse. La bonne &acirc;me de la Teuse eut regret.</p>
+ <p>
+ -- Aussi, murmura-t-elle, c'est la faute de votre oncle Pascal. Allez, je lui
+ en ai dit assez. Mais ces savants, &ccedil;a tient &agrave; leurs id&eacute;es.
+ Il y en a qui vous font mourir, pour vous regarder dans le corps apr&egrave;s...
+ Moi, &ccedil;a m'avait mise dans une telle col&egrave;re, que je n'ai voulu
+ en parler &agrave; personne. Oui, monsieur, c'est gr&acirc;ce &agrave; moi,
+ si personne n'a su o&ugrave; vous &eacute;tiez, tant je trouvais &ccedil;a abominable.
+ Quand l'abb&eacute; Guyot, de Saint-Eutrope, qui vous a remplac&eacute; pendant
+ votre absence, venait dire la messe ici, le dimanche, je lui racontais des histoires,
+ je lui jurais que vous &eacute;tiez en Suisse. Je ne sais seulement pas o&ugrave;
+ &ccedil;a est, la Suisse... Certes, je ne veux point vous faire de la peine,
+ mais c'est s&ucirc;rement l&agrave;-bas que vous avez pris votre mal. Vous voil&agrave;
+ dr&ocirc;lement gu&eacute;ri. On aurait bien mieux fait de vous laisser avec
+ moi qui ne me serais pas avis&eacute;e de vous tourner la t&ecirc;te.</p>
+ <p>
+ L'abb&eacute; Mouret, le front de nouveau pench&eacute;, ne l'interrompait pas.
+ Elle s'&eacute;tait assise par terre, &agrave; quelques pas de lui, pour t&acirc;cher
+ de rencontrer ses yeux. Elle reprit maternellement, ravie de la complaisance
+ qu'il semblait mettre &agrave; l'&eacute;couter.</p>
+ <p>
+ -- Vous n'avez jamais voulu conna&icirc;tre l'histoire de l'abb&eacute; Caffin.
+ D&egrave;s que je parle, vous me faites taire... Eh bien! l'abb&eacute; Caffin,
+ dans notre pays, &agrave; Canteleu, avait eu des ennuis. C'&eacute;tait pourtant
+ un bien saint homme, et qui poss&eacute;dait un caract&egrave;re d'or. Mais,
+ voyez-vous, il &eacute;tait tr&egrave;s douillet, il aimait les choses d&eacute;licates.
+ Si bien qu'une demoiselle r&ocirc;dait autour de lui, la fille d'un meunier,
+ que ses parents avaient mise en pension. Bref, il arriva ce qui devait arriver,
+ vous me comprenez, n'est-ce pas? Alors, quand on a su la chose, tout le pays
+ s'est f&acirc;ch&eacute; contre l'abb&eacute;. On le cherchait pour le tuer
+ &agrave; coups de pierres. Il s'est sauv&eacute; &agrave; Rouen, il est all&eacute;
+ pleurer chez l'archev&ecirc;que. Et on l'a envoy&eacute; ici. Le pauvre homme
+ &eacute;tait bien assez puni de vivre dans ce trou... Plus tard, j'ai eu des
+ nouvelles de la fille. Elle a &eacute;pous&eacute; un marchand de boeufs. Elle
+ est tr&egrave;s heureuse. </p>
+<p>La Teuse, enchant&eacute;e d'avoir plac&eacute; son histoire, vit un encouragement
+ dans l'immobilit&eacute; du pr&ecirc;tre. Elle se rapprocha, elle continua:</p>
+ <p>
+ -- Ce bon monsieur Caffin! Il n'&eacute;tait pas fier avec moi, il me parlait
+ souvent de son p&eacute;ch&eacute;. &Ccedil;a ne l'emp&ecirc;che pas d'&ecirc;tre
+ dans le ciel, je vous en r&eacute;ponds! Il peut dormir tranquille, l&agrave;,
+ &agrave; c&ocirc;t&eacute;, sous l'herbe, car il n'a jamais fait de tort &agrave;
+ personne... Moi, je ne comprends pas qu'on en veuille tant &agrave; un pr&ecirc;tre,
+ quand il se d&eacute;range. C'est si naturel! Ce n'est pas beau, sans doute,
+ c'est une salet&eacute; qui doit mettre Dieu en col&egrave;re. Mais il vaut
+ encore mieux faire &ccedil;a que d'aller voler. On se confesse donc, et on est
+ quitte!... N'est-ce pas, monsieur le cur&eacute;, lorsqu'on a un vrai repentir,
+ on fait son salut tout de m&ecirc;me?</p>
+ <p>
+ L'abb&eacute; Mouret s'&eacute;tait lentement redress&eacute;. Par un effort
+ supr&ecirc;me, il venait de dompter son angoisse. P&acirc;le encore, il dit
+ d'une voix ferme: </p>
+<p>-- Il ne faut jamais p&eacute;cher, jamais, jamais! </p>
+<p>-- Ah! tenez, s'&eacute;cria la vieille servante, vous &ecirc;tes trop fier,
+ monsieur! Ce n'est pas beau non plus, l'orgueil!... A votre place, moi, je ne
+ me raidirais pas comme cela. On cause de son mal, on ne se coupe pas le coeur
+ en quatre tout d'un coup, on s'habitue &agrave; la s&eacute;paration, enfin!
+ &Ccedil;a se passe petit &agrave; petit... Au lieu que vous, voil&agrave; que
+ vous &eacute;vitez m&ecirc;me de prononcer le nom des gens. Vous d&eacute;fendez
+ qu'on parle d'eux, ils sont comme s'ils &eacute;taient morts. Depuis votre retour,
+ je n'ai pas os&eacute; vous donner la moindre nouvelle. Eh bien! je causerai
+ maintenant, je dirai ce que je saurai, parce que je vois bien que c'est tout
+ ce silence qui vous tourne sur le coeur.</p>
+ <p>
+ Il la regardait s&eacute;v&egrave;rement, levant un doigt pour la faire taire.
+ </p>
+ <p>-- Oui, oui, continua-t-elle, j'ai des nouvelles de l&agrave;-bas, tr&egrave;s
+ souvent m&ecirc;me, et je vous les donnerai... D'abord, la personne n'est pas
+ plus heureuse que vous.</p>
+ <p>
+ -- Taisez-vous! dit l'abb&eacute; Mouret, qui trouva la force de se mettre debout
+ pour s'&eacute;loigner.</p>
+ <p>
+ La Teuse se leva aussi, lui barrant le passage de sa masse &eacute;norme. Elle
+ se f&acirc;chait, elle criait:</p>
+ <p>
+ -- L&agrave;, vous voil&agrave; d&eacute;j&agrave; parti!... Mais vous m'&eacute;couterez.
+ Vous savez que je n'aime gu&egrave;re les gens de l&agrave;-bas, n'est-ce pas?
+ Si je vous parle d'eux, c'est pour votre bien... On pr&eacute;tend que je suis
+ jalouse. Eh bien, je r&ecirc;ve de vous mener un jour l&agrave;-bas. Vous seriez
+ avec moi, vous ne craindriez pas de mal faire... Voulez-vous? </p>
+<p>Il l'&eacute;carta du geste, la face calm&eacute;e, en disant: </p>
+<p>-- Je ne veux rien, je ne sais rien... Nous avons une grand-messe demain. Il
+ faudra pr&eacute;parer l'autel. </p>
+<p>Puis, s'&eacute;tant mis &agrave; marcher, il ajouta avec un sourire: </p>
+<p>-- Ne vous inqui&eacute;tez pas, ma bonne Teuse. Je suis plus fort que vous
+ ne croyez. Je me gu&eacute;rirai tout seul.</p>
+ <p>
+ Et il s'&eacute;loigna, l'air solide, la t&ecirc;te droite, ayant vaincu. Sa
+ soutane, le long des bordures de thym, avait un fr&ocirc;lement tr&egrave;s
+ doux. La Teuse, qui &eacute;tait rest&eacute;e plant&eacute;e &agrave; la m&ecirc;me
+ place, ramassa son &eacute;cuelle et sa cuiller de bois, en bougonnant. Elle
+ m&acirc;chait entre ses dents des paroles qu'elle accompagnait de grands haussements
+ d'&eacute;paules.</p>
+ <p>
+ -- &Ccedil;a fait le brave, &ccedil;a se croit b&acirc;ti autrement que les
+ autres hommes, parce que c'est cur&eacute;... La v&eacute;rit&eacute; est que
+ celui-l&agrave; est joliment dur. J'en ai connu qu'on n'avait pas besoin de
+ chatouiller si longtemps. Et il est capable de s'&eacute;craser le coeur, comme
+ on &eacute;crase une puce. C'est son bon Dieu qui lui donne cette force.</p>
+ <p>
+ Elle rentrait &agrave; la cuisine, lorsqu'elle aper&ccedil;ut l'abb&eacute;
+ Mouret debout, devant la porte &agrave; claire-voie de la basse-cour. D&eacute;sir&eacute;e
+ l'avait arr&ecirc;t&eacute; pour lui faire peser un chapon qu'elle engraissait
+ depuis quelques semaines. Il disait complaisamment qu'il &eacute;tait tr&egrave;s
+ lourd, ce qui donnait un rire d'aise &agrave; la grande enfant.</p>
+ <p>
+ -- Les chapons, eux aussi, s'&eacute;crasent le coeur comme une puce, b&eacute;gaya
+ la Teuse, tout &agrave; fait furieuse. Ils ont des raisons pour cela. Alors,
+ il n'y a pas de gloire &agrave; bien vivre. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>IV.</h3>
+<p>L'abb&eacute; Mouret passait les journ&eacute;es au presbyt&egrave;re. Il &eacute;vitait
+ les longues promenades qu'il faisait avant sa maladie. Les terres br&ucirc;l&eacute;es
+ des Artaud, les ardeurs de cette vall&eacute;e o&ugrave; ne poussaient que des
+ vignes tordues, l'inqui&eacute;taient. A deux reprises, il avait essay&eacute;
+ de sortir, le matin, pour lire son br&eacute;viaire, le long des routes; mais
+ il n'avait pas d&eacute;pass&eacute; le village, il &eacute;tait rentr&eacute;,
+ troubl&eacute; par les odeurs, le plein soleil, la largeur de l'horizon. Le
+ soir seulement, dans la fra&icirc;cheur de la nuit tombante, il hasardait quelques
+ pas devant l'&eacute;glise, sur l'esplanade qui s'&eacute;tendait jusqu'au cimeti&egrave;re.
+ L'apr&egrave;s-midi, pour s'occuper, pris d'un besoin d'activit&eacute; qu'il
+ ne savait comment satisfaire, il s'&eacute;tait donn&eacute; la t&acirc;che
+ de coller des vitres de papier aux carreaux cass&eacute;s de la nef. Cela, pendant
+ huit jours, l'avait tenu sur une &eacute;chelle, tr&egrave;s attentif &agrave;
+ poser les vitres proprement, d&eacute;coupant le papier avec des d&eacute;licatesses
+ de broderie, &eacute;talant la colle de fa&ccedil;on &agrave; ce qu'il n'y e&ucirc;t
+ pas de bavure. La Teuse veillait au pied de l'&eacute;chelle. D&eacute;sir&eacute;e
+ criait qu'il fallait ne pas boucher tous les carreaux, afin que les moineaux
+ pussent entrer; et, pour ne pas la faire pleurer, le pr&ecirc;tre en oubliait
+ deux ou trois, &agrave; chaque fen&ecirc;tre. Puis, cette r&eacute;paration
+ finie, l'ambition lui avait pouss&eacute; d'embellir l'&eacute;glise, sans appeler
+ ni ma&ccedil;on, ni menuisier, ni peintre. Il ferait tout lui-m&ecirc;me. Ces
+ travaux manuels, disait-il, l'amusaient, lui rendaient des forces. L'oncle Pascal,
+ chaque fois qu'il passait &agrave; la cure, l'encourageait, en assurant que
+ cette fatigue-l&agrave; valait mieux que toutes les drogues du monde. D&egrave;s
+ lors, l'abb&eacute; Mouret boucha les trous des murs avec des poign&eacute;es
+ de pl&acirc;tre, recloua les autels &agrave; grands coups de marteau, broya
+ des couleurs pour donner une couche &agrave; la chaire et au confessionnal.
+ Ce fut un &eacute;v&eacute;nement dans le pays. On en causait &agrave; deux
+ lieues. Des paysans venaient, les mains derri&egrave;re le dos, voir travailler
+ monsieur le cur&eacute;. Lui, un tablier bleu serr&eacute; &agrave; la taille,
+ les poignets meurtris, s'absorbait dans cette rude besogne, avait un pr&eacute;texte
+ pour ne plus sortir. Il vivait ses journ&eacute;es au milieu des pl&acirc;tras,
+ plus tranquille, presque souriant, oubliant le dehors, les arbres, le soleil,
+ les vents ti&egrave;des, qui le troublaient. </p>
+<p>-- Monsieur le cur&eacute; est bien libre, du moment que &ccedil;a ne co&ucirc;te
+ rien &agrave; la commune, disait le p&egrave;re Bambousse avec un ricanement,
+ en entrant chaque soir pour constater o&ugrave; en &eacute;taient les travaux.</p>
+ <p>
+ L'abb&eacute; Mouret d&eacute;pensa l&agrave; ses &eacute;conomies du s&eacute;minaire.
+ C'&eacute;taient, d'ailleurs, des embellissements dont la na&iuml;vet&eacute;
+ maladroite e&ucirc;t fait sourire. La ma&ccedil;onnerie le rebuta vite. Il se
+ contenta de recr&eacute;pir le tour de l'&eacute;glise, &agrave; hauteur d'homme.
+ La Teuse g&acirc;chait le pl&acirc;tre. Quand elle parla de r&eacute;parer aussi
+ le presbyt&egrave;re, qu'elle craignait toujours, disait-elle, de voir tomber
+ sur leurs t&ecirc;tes, il lui expliqua qu'il ne saurait pas, qu'il faudrait
+ un ouvrier; ce qui amena une querelle terrible entre eux. Elle criait qu'il
+ n'&eacute;tait pas raisonnable de faire si belle une &eacute;glise o&ugrave;
+ personne ne couchait, lorsqu'il y avait &agrave; c&ocirc;t&eacute; des chambres
+ dans lesquelles on les trouverait s&ucirc;rement morts, un de ces matins, &eacute;cras&eacute;s
+ par les plafonds.</p>
+ <p>
+ -- Moi, d'abord, grondait-elle, je finirai par venir faire mon lit ici, derri&egrave;re
+ l'autel. J'ai trop peur, la nuit. </p>
+<p>Le pl&acirc;tre manquant, elle ne parla plus du presbyt&egrave;re. Puis, la
+ vue des peintures qu'ex&eacute;cutait monsieur le cur&eacute; la ravissait.
+ Ce fut le grand charme de toute cette besogne. L'abb&eacute;, qui avait remis
+ des bouts de planche partout, se plaisait &agrave; &eacute;taler sur les boiseries
+ une belle couleur jaune, avec un gros pinceau. Il y avait, dans le pinceau,
+ un va-et-vient tr&egrave;s doux, dont le bercement l'endormait un peu, le laissait
+ sans pens&eacute;e pendant des heures, &agrave; suivre les tra&icirc;n&eacute;es
+ grasses de la peinture. Lorsque tout fut jaune, le confessionnal, la chaire,
+ l'estrade, jusqu'&agrave; la caisse de l'horloge, il se risqua &agrave; faire
+ des raccords de faux marbre pour rafra&icirc;chir le ma&icirc;tre-autel. Et,
+ s'enhardissant, il le repeignit tout entier. Le ma&icirc;tre-autel, blanc, jaune
+ et bleu, &eacute;tait superbe. Des gens qui n'avaient pas assist&eacute; &agrave;
+ une messe depuis cinquante ans vinrent en procession pour le voir. </p>
+<p>Les peintures, maintenant, &eacute;taient s&egrave;ches. L'abb&eacute; Mouret
+ n'avait plus qu'&agrave; encadrer les panneaux d'un filet brun. Aussi, d&egrave;s
+ l'apr&egrave;s-midi, se mit-il &agrave; l'oeuvre, voulant que tout f&ucirc;t
+ termin&eacute; le soir m&ecirc;me, le lendemain &eacute;tant un jour de grand-messe,
+ ainsi qu'il l'avait rappel&eacute; &agrave; la Teuse. Celle-ci attendait pour
+ faire la toilette de l'autel; elle avait d&eacute;j&agrave; pos&eacute; sur
+ la cr&eacute;dence les chandeliers et la croix d'argent, les vases de porcelaine
+ plant&eacute;s de roses artificielles, la nappe garnie de dentelle des grandes
+ f&ecirc;tes. Mais les filets furent si d&eacute;licats &agrave; faire proprement,
+ qu'il s'attarda jusqu'&agrave; la nuit. Le jour tombait, au moment o&ugrave;
+ il achevait le dernier panneau. </p>
+<p>-- Ce sera trop beau, dit une voix rude, sortie de la poussi&egrave;re grise
+ du cr&eacute;puscule, dont l'&eacute;glise s'emplissait.</p>
+ <p>
+ La Teuse, qui s'&eacute;tait agenouill&eacute;e pour mieux suivre le pinceau
+ le long de la r&egrave;gle, eut un tressaillement de peur.</p>
+ <p>
+ -- Ah! c'est Fr&egrave;re Archangias, dit-elle en tournant la t&ecirc;te; vous
+ &ecirc;tes donc entr&eacute; par la sacristie?... Mon sang n'a fait qu'un tour.
+ J'ai cru que la voix venait de dessous les dalles.</p>
+ <p>
+ L'abb&eacute; Mouret s'&eacute;tait remis au travail, apr&egrave;s avoir salu&eacute;
+ le Fr&egrave;re d'un l&eacute;ger signe de t&ecirc;te. Celui-ci se tint debout,
+ silencieux, ses grosses mains nou&eacute;es devant sa soutane. Puis, apr&egrave;s
+ avoir hauss&eacute; les &eacute;paules, en voyant le soin que mettait le pr&ecirc;tre
+ &agrave; ce que les filets fussent bien droits, il r&eacute;p&eacute;ta: </p>
+<p>-- Ce sera trop beau. </p>
+<p>La Teuse, en extase, tressaillit une seconde fois.</p>
+ <p>
+ -- Bon, cria-t-elle, j'avais oubli&eacute; que vous &eacute;tiez l&agrave;,
+ vous! Vous pourriez bien tousser, avant de parler. Vous avez une voix qui part
+ brusquement, comme celle d'un mort.</p>
+ <p>
+ Elle s'&eacute;tait relev&eacute;e, elle se reculait pour admirer.</p>
+ <p>
+ -- Pourquoi, trop beau? reprit-elle. Il n'y a rien de trop beau, quand il s'agit
+ du bon Dieu... Si monsieur le cur&eacute; avait eu de l'or, il y aurait mis
+ de l'or, allez!</p>
+ <p>
+ Le pr&ecirc;tre ayant fini, elle se h&acirc;ta de changer la nappe, en ayant
+ bien soin de ne pas effacer les filets. Puis, elle disposa sym&eacute;triquement
+ la croix, les chandeliers et les vases. L'abb&eacute; Mouret &eacute;tait all&eacute;
+ s'adosser &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Fr&egrave;re Archangias, contre la barri&egrave;re
+ de bois qui s&eacute;parait le choeur de la nef. Ils n'&eacute;chang&egrave;rent
+ pas une parole. Ils regardaient la croix d'argent qui, dans l'ombre croissante,
+ gardait des gouttes de lumi&egrave;re, sur les pieds, le long du flanc gauche
+ et &agrave; la tempe droite du crucifi&eacute;. Quand la Teuse eut fini, elle
+ s'avan&ccedil;a triomphante: </p>
+<p>-- Hein! dit-elle, c'est gentil. Vous verrez le monde, demain, &agrave; la
+ messe! Ces pa&iuml;ens ne viennent chez Dieu que lorsqu'ils le croient riche...
+ Maintenant, monsieur le cur&eacute;, il faudra en faire autant &agrave; l'autel
+ de la Vierge.</p>
+ <p>
+ -- De l'argent perdu, gronda Fr&egrave;re Archangias.</p>
+<p>
+ Mais la Teuse se f&acirc;cha. Et, comme l'abb&eacute; Mouret continuait &agrave;
+ se taire, elle les emmena tous deux devant l'autel de la Vierge, les poussant,
+ les tirant par leur soutane. </p>
+<p>-- Mais regardez donc! &Ccedil;a jure trop, maintenant que le ma&icirc;tre-autel
+ est propre. On ne sait plus m&ecirc;me s'il y a eu des peintures. J'ai beau
+ essuyer, le matin, le bois garde toute la poussi&egrave;re. C'est noir, c'est
+ laid... Vous ne savez pas ce qu'on dira, monsieur le cur&eacute;? On dira que
+ vous n'aimez pas la sainte Vierge, voil&agrave; tout.</p>
+ <p>
+ -- Et apr&egrave;s? demanda Fr&egrave;re Archangias.</p>
+ <p>
+ La Teuse resta toute suffoqu&eacute;e.</p>
+ <p>
+ -- Apr&egrave;s, murmura-t-elle, &ccedil;a serait un p&eacute;ch&eacute;, pardi!...
+ L'autel est comme une de ces tombes qu'on abandonne dans les cimeti&egrave;res.
+ Sans moi, les araign&eacute;es y feraient leurs toiles, la mousse y pousserait.
+ De temps en temps, quand je peux mettre un bouquet de c&ocirc;t&eacute;, je
+ le donne &agrave; la Vierge... Toutes les fleurs de notre jardin &eacute;taient
+ pour elle, autrefois.</p>
+ <p>
+ Elle &eacute;tait mont&eacute;e devant l'autel, elle avait pris deux bouquets
+ s&eacute;ch&eacute;s, oubli&eacute;s sur les gradins.</p>
+ <p>
+ -- Vous voyez bien que c'est comme dans les cimeti&egrave;res, ajouta-t-elle,
+ en les jetant aux pieds de l'abb&eacute; Mouret.</p>
+ <p>
+ Celui-ci les ramassa, sans r&eacute;pondre. La nuit &eacute;tait compl&egrave;tement
+ venue. Fr&egrave;re Archangias s'embarrassa au milieu des chaises, manqua tomber.
+ Il jurait, il m&acirc;chait des phrases sourdes, o&ugrave; revenaient les noms
+ de J&eacute;sus et de Marie. Quand la Teuse, qui &eacute;tait all&eacute;e chercher
+ une lampe, rentra dans l'&eacute;glise, elle demanda simplement au pr&ecirc;tre:
+</p>
+<p>-- Alors, je puis mettre les pots et les pinceaux au grenier? </p>
+<p>-- Oui, r&eacute;pondit-il, c'est fini. Nous verrons plus tard pour le reste.
+</p>
+<p>Elle marcha devant eux, emportant tout, se taisant, de peur d'en trop dire.
+ Et, comme l'abb&eacute; Mouret avait gard&eacute; les deux bouquets s&eacute;ch&eacute;s
+ &agrave; la main, Fr&egrave;re Archangias lui cria, en passant devant la basse-cour:</p>
+ <p>
+ -- Jetez donc &ccedil;a! </p>
+<p>L'abb&eacute; fit encore quelques pas, la t&ecirc;te pench&eacute;e; puis,
+ il jeta les fleurs dans le trou au fumier, par-dessus la claire-voie. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>V.</h3>
+
+ <p>Le Fr&egrave;re, qui avait mang&eacute;, resta l&agrave;, &agrave; califourchon
+ sur une chaise retourn&eacute;e, pendant le d&icirc;ner du pr&ecirc;tre. Depuis
+ que ce dernier &eacute;tait de retour aux Artaud, il venait ainsi presque tous
+ les soirs s'installer au presbyt&egrave;re. Jamais il ne s'y &eacute;tait impos&eacute;
+ plus rudement. Ses gros souliers &eacute;crasaient le carreau, sa voix tonnait,
+ ses poings s'abattaient sur les meubles, tandis qu'il racontait les fess&eacute;es
+ donn&eacute;es le matin aux petites filles, ou qu'il r&eacute;sumait sa morale
+ en formules dures comme des coups de b&acirc;ton. Puis, s'ennuyant, il avait
+ imagin&eacute; de jouer aux cartes avec la Teuse. Ils jouaient &agrave; la bataille,
+ interminablement, la Teuse n'ayant jamais pu apprendre un autre jeu. L'abb&eacute;
+ Mouret, qui souriait aux premi&egrave;res cartes abattues rageusement sur la
+ table, tombait peu &agrave; peu dans une r&ecirc;verie profonde; et, pendant
+ des heures, il s'oubliait, il s'&eacute;chappait, sous les coups d'oeil d&eacute;fiants
+ de Fr&egrave;re Archangias.</p>
+ <p>
+ Ce soir-l&agrave;, la Teuse &eacute;tait d'une telle humeur, qu'elle parla d'aller
+ se coucher, d&egrave;s que la nappe fut &ocirc;t&eacute;e. Mais le Fr&egrave;re
+ voulait jouer. Il lui donna des tapes sur les &eacute;paules, finit par l'asseoir,
+ et si violemment, que la chaise craqua. Il battait d&eacute;j&agrave; les cartes.
+ D&eacute;sir&eacute;e, qui le d&eacute;testait, avait disparu avec son dessert,
+ qu'elle montait presque tous les soir manger dans son lit.</p>
+ <p>
+ -- Je veux les rouges, dit la Teuse.</p>
+ <p>
+ Et la lutte s'engagea. La Teuse enleva d'abord quelques belles cartes au Fr&egrave;re.
+ Puis, deux as tomb&egrave;rent en m&ecirc;me temps sur la table. </p>
+<p>-- Bataille! cria-t-elle avec une &eacute;motion extraordinaire.</p>
+ <p>
+ Elle jeta un neuf, ce qui la consterna; mais le Fr&egrave;re n'ayant jet&eacute;
+ qu'un sept, elle ramassa les cartes, triomphante. Au bout d'une demi-heure,
+ elle n'avait plus de nouveau que deux as, les chances se trouvaient r&eacute;tablies.
+ Et, vers le troisi&egrave;me quart d'heure, c'&eacute;tait elle qui perdait
+ un as. Le va-et-vient des valets, des dames et des rois, avait toute la furie
+ d'un massacre. </p>
+<p>-- Hein! elle est fameuse, cette partie! dit Fr&egrave;re Archangias, en se
+ tournant vers l'abb&eacute; Mouret. </p>
+ <p>Mais il le vit si perdu, si loin, ayant aux l&egrave;vres un sourire si inconscient,
+ qu'il haussa brutalement la voix. </p>
+<p>-- Eh bien! monsieur le cur&eacute;, vous ne nous regardez donc pas? Ce n'est
+ gu&egrave;re poli... Nous ne jouons que pour vous. Nous cherchons &agrave; vous
+ &eacute;gayer... Allons, regardez le jeu. &Ccedil;a vous vaudra mieux que de
+ r&ecirc;vasser. O&ugrave; &eacute;tiez-vous encore? </p>
+ <p>Le pr&ecirc;tre avait eu un tressaillement. Il ne r&eacute;pondit pas, il s'effor&ccedil;a
+ de suivre le jeu, les paupi&egrave;res battantes. La partie continuait avec
+ acharnement. La Teuse regagna son as, puis le reperdit. Certains soirs, ils
+ se disputaient ainsi les as pendant quatre heures; et souvent m&ecirc;me ils
+ allaient se coucher, furibonds, n'ayant pu se battre. </p>
+<p>-- Mais j'y songe! cria tout d'un coup la Teuse, qui avait une grosse peur
+ de perdre, monsieur le cur&eacute; devait sortir ce soir. Il a promis au grand
+ Fortun&eacute; et &agrave; la Rosalie d'aller b&eacute;nir leur chambre, comme
+ il est d'usage... Vite, monsieur le cur&eacute;! Le Fr&egrave;re vous accompagnera.</p>
+ <p>
+ L'abb&eacute; Mouret &eacute;tait d&eacute;j&agrave; debout, cherchant son chapeau.
+ Mais Fr&egrave;re Archangias, sans l&acirc;cher ses cartes, se f&acirc;chait.</p>
+ <p>
+ -- Laissez donc! Est-ce que &ccedil;a a besoin d'&ecirc;tre b&eacute;ni, ce
+ trou &agrave; cochons! Pour ce qu'ils vont y faire de propre, dans leur chambre!...
+ Encore un usage que vous devriez abolir. Un pr&ecirc;tre n'a pas &agrave; mettre
+ son nez dans les draps des nouveaux mari&eacute;s... Restez. Finissons la partie.
+ &Ccedil;a vaudra mieux.</p>
+ <p>
+ -- Non, dit le pr&ecirc;tre, j'ai promis. Ces braves gens pourraient se blesser...
+ Restez, vous. Finissez la partie, en m'attendant.</p>
+ <p>
+ La Teuse, tr&egrave;s inqui&egrave;te, regardait Fr&egrave;re Archangias.</p>
+ <p>
+ -- Eh bien! oui, je reste, cria celui-ci. C'est trop b&ecirc;te!</p>
+ <p>
+ Mais l'abb&eacute; Mouret n'avait pas ouvert la porte, qu'il se levait pour
+ le suivre, jetant violemment ses cartes. Il revint, il dit &agrave; la Teuse:</p>
+ <p>
+ -- J'allais gagner... Laissez les paquets tels qu'ils sont. Nous continuerons
+ la partie demain.</p>
+ <p>
+ -- Ah bien, tout est brouill&eacute;, maintenant, r&eacute;pondit la vieille
+ servante qui s'&eacute;tait empress&eacute;e de m&ecirc;ler les cartes. Si vous
+ croyez que je vais le mettre sous verre, votre paquet! Et puis je pouvais gagner,
+ j'avais encore un as.</p>
+ <p>
+ Fr&egrave;re Archangias, en quelques enjamb&eacute;es, rejoignit l'abb&eacute;
+ Mouret qui descendait l'&eacute;troit sentier conduisant aux Artaud. Il s'&eacute;tait
+ donn&eacute; la t&acirc;che de veiller sur lui. Il l'entourait d'un espionnage
+ de toutes les heures, l'accompagnant partout, le faisant suivre par un gamin
+ de son &eacute;cole, lorsqu'il ne pouvait s'acquitter lui-m&ecirc;me de ce soin.
+ Il disait, avec son rire terrible, qu'il &eacute;tait &quot;le gendarme de Dieu&quot;.
+ Et, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, le pr&ecirc;tre semblait un coupable emprisonn&eacute;
+ dans l'ombre noire de la soutane du Fr&egrave;re, un coupable dont on se m&eacute;fie,
+ que l'on juge assez faible pour retourner &agrave; sa faute, si on le perdait
+ des yeux une minute. C'&eacute;tait une &acirc;pret&eacute; de vieille fille
+ jalouse, un souci minutieux de ge&ocirc;lier qui pousse son devoir jusqu'&agrave;
+ cacher les coins de ciel entrevus par les lucarnes. Fr&egrave;re Archangias
+ se tenait toujours l&agrave;, &agrave; boucher le soleil, &agrave; emp&ecirc;cher
+ une odeur d'entrer, &agrave; murer si compl&egrave;tement le cachot, que rien
+ du dehors n'y venait plus. Il guettait les moindres faiblesses de l'abb&eacute;,
+ reconnaissait, &agrave; la clart&eacute; de son regard, les pens&eacute;es tendres,
+ les &eacute;crasait d'une parole, sans piti&eacute;, comme des b&ecirc;tes mauvaises.
+ Les silences, les sourires, les p&acirc;leurs du front, les frissons des membres,
+ tout lui appartenait. D'ailleurs, il &eacute;vitait de parler nettement de la
+ faute. Sa pr&eacute;sence seule &eacute;tait un reproche. La fa&ccedil;on dont
+ il pronon&ccedil;ait certaines phrases leur donnait le cinglement d'un coup
+ de fouet. Il mettait dans un geste toute l'ordure qu'il crachait sur le p&eacute;ch&eacute;.
+ Comme ces maris tromp&eacute;s qui plient leurs femmes sous des allusions sanglantes,
+ dont ils go&ucirc;tent seuls la cruaut&eacute;, il ne reparlait pas de la sc&egrave;ne
+ du Paradou, il se contentait de l'&eacute;voquer d'un mot, pour an&eacute;antir,
+ aux heures de crise, cette chair rebelle. Lui aussi avait &eacute;t&eacute;
+ tromp&eacute; par ce pr&ecirc;tre, tout souill&eacute; de son adult&egrave;re
+ divin, ayant trahi ses serments, rapportant sur lui des caresses d&eacute;fendues,
+ dont la senteur lointaine suffisait &agrave; exasp&eacute;rer sa continence
+ de bouc qui ne s'&eacute;tait jamais satisfait. </p>
+<p>Il &eacute;tait pr&egrave;s de dix heures. Le village dormait; mais, &agrave;
+ l'autre bout, du c&ocirc;t&eacute; du moulin, un tapage montait d'une des masures,
+ vivement &eacute;clair&eacute;e. Le p&egrave;re Bambousse avait abandonn&eacute;
+ &agrave; sa fille et &agrave; son gendre un coin de la maison, se r&eacute;servant
+ pour lui les plus belles pi&egrave;ces. On buvait l&agrave; un dernier coup,
+ en attendant le cur&eacute;.</p>
+<p>-- Ils sont so&ucirc;ls, gronda Fr&egrave;re Archangias. Les entendez-vous
+ se vautrer? </p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret ne r&eacute;pondit pas. La nuit &eacute;tait superbe,
+ toute bleue d'un clair de lune qui changeait au loin la vall&eacute;e en un
+ lac dormant. Et il ralentissait sa marche, comme baign&eacute; d'un bien-&ecirc;tre
+ par ces clart&eacute;s douces; il s'arr&ecirc;tait m&ecirc;me devant certaines
+ nappes de lumi&egrave;re, avec le frisson d&eacute;licieux que donne l'approche
+ d'une eau fra&icirc;che. Le Fr&egrave;re continuait ses grandes enjamb&eacute;es,
+ le gourmandant, l'appelant.</p>
+ <p>
+ -- Venez donc... Ce n'est pas sain, de courir la campagne &agrave; cette heure.
+ Vous seriez mieux dans votre lit. </p>
+ <p>Mais, brusquement, &agrave; l'entr&eacute;e du village, il se planta au milieu
+ de la route. Il regardait vers les hauteurs, o&ugrave; les lignes blanches des
+ orni&egrave;res se perdaient dans les taches noires des petits bois de pins.
+ Il avait un grognement de chien qui flaire un danger.</p>
+ <p>
+ -- Qui descend de l&agrave;-haut, si tard? murmura-t-il.</p>
+ <p>
+ Le pr&ecirc;tre, n'entendant rien, ne voyant rien, voulut &agrave; son tour
+ lui faire presser le pas. </p>
+<p>-- Laissez donc, le voici, reprit vivement Fr&egrave;re Archangias. Il vient
+ de tourner le coude. Tenez, la lune l'&eacute;claire. Vous le voyez bien, &agrave;
+ pr&eacute;sent... C'est un grand, avec un b&acirc;ton.</p>
+ <p>
+ Puis, au bout d'un silence, il reprit, la voix rauque, &eacute;touff&eacute;e
+ par la fureur: </p>
+<p>-- C'est lui, c'est ce gueux!... Je le sentais. </p>
+<p>Alors, le nouveau venu &eacute;tant au bas de la c&ocirc;te, l'abb&eacute;
+ Mouret reconnut Jeanbernat. Malgr&eacute; ses quatre-vingts ans, le vieux tapait
+ si dur des talons, que ses gros souliers ferr&eacute;s tiraient des &eacute;tincelles
+ des silex de la route. Il marchait droit comme un ch&ecirc;ne, sans m&ecirc;me
+ se servir de son b&acirc;ton, qu'il portait sur son &eacute;paule, en mani&egrave;re
+ de fusil.</p>
+ <p>
+ -- Ah! le damn&eacute;! b&eacute;gaya le Fr&egrave;re clou&eacute; sur place,
+ en arr&ecirc;t. Le diable lui jette toute la braise de l'enfer sous les pieds.</p>
+ <p>
+ Le pr&ecirc;tre, tr&egrave;s troubl&eacute;, d&eacute;sesp&eacute;rant de faire
+ l&acirc;cher prise &agrave; son compagnon, tourna le dos pour continuer sa route,
+ esp&eacute;rant encore &eacute;viter Jeanbernat, en se h&acirc;tant de gagner
+ la maison des Bambousse. Mais il n'avait pas fait cinq pas, que la voix railleuse
+ du vieux s'&eacute;leva, presque derri&egrave;re son dos.</p>
+ <p>
+ -- Eh! cur&eacute;, attendez-moi. Je vous fais donc peur?</p>
+ <p>
+ Et l'abb&eacute; Mouret s'&eacute;tant arr&ecirc;t&eacute;, il s'approcha, il
+ continua: </p>
+<p>-- Dame! vos soutanes, &ccedil;a n'est pas commode, &ccedil;a emp&ecirc;che
+ de courir. Puis, il a beau faire nuit, on vous reconna&icirc;t de loin... Du
+ haut de la c&ocirc;te, je me suis dit: &quot;Tiens! c'est le petit cur&eacute;
+ qui est l&agrave;-bas.&quot; Oh! j'ai encore de bons yeux... Alors, vous ne
+ venez plus nous voir? </p>
+<p>-- J'ai eu tant d'occupations, murmura le pr&ecirc;tre, tr&egrave;s p&acirc;le.</p>
+ <p>
+ -- Bien, bien, tout le monde est libre. Ce que je vous en dis, c'est pour vous
+ montrer que je ne vous garde pas rancune d'&ecirc;tre cur&eacute;. Nous ne parlerions
+ m&ecirc;me pas de votre bon Dieu, &ccedil;a m'est &eacute;gal... La petite croit
+ que c'est moi qui vous emp&ecirc;che de revenir. Je lui ai r&eacute;pondu: &quot;Le
+ cur&eacute; est une b&ecirc;te.&quot; Et &ccedil;a, je le pense. Est-ce que
+ je vous ai mang&eacute;, pendant votre maladie? Je ne suis m&ecirc;me pas mont&eacute;
+ vous voir... Tout le monde est libre. </p>
+<p>Il parlait avec sa belle indiff&eacute;rence, en affectant de ne pas s'apercevoir
+ de la pr&eacute;sence de Fr&egrave;re Archangias. Mais celui-ci ayant pouss&eacute;
+ un grognement plus mena&ccedil;ant, il reprit: </p>
+<p>-- Eh! cur&eacute;, vous promenez donc votre cochon avec vous? </p>
+<p>-- Attends, brigand! hurla le Fr&egrave;re, les poings ferm&eacute;s.</p>
+ <p>
+ Jeanbernat, le b&acirc;ton lev&eacute;, feignit de le reconna&icirc;tre.</p>
+ <p>
+ -- Bas les pattes! cria-t-il. Ah! c'est toi, calotin! J'aurais d&ucirc; te flairer
+ &agrave; l'odeur de ton cuir... Nous avons un compte &agrave; r&eacute;gler
+ ensemble. J'ai jur&eacute; d'aller te couper les oreilles au milieu de ta classe.
+ &Ccedil;a amusera les gamins que tu empoisonnes.</p>
+ <p>
+ Le Fr&egrave;re, devant le b&acirc;ton, recula, la gorge pleine d'injures. Il
+ balbutiait, il ne trouvait plus les mots.</p>
+ <p>
+ -- Je t'enverrai les gendarmes, assassin! Tu as crach&eacute; sur l'&eacute;glise,
+ je t'ai vu! Tu donnes le mal de la mort au pauvre monde, rien qu'en passant
+ devant les portes. A Saint-Eutrope, tu as fait avorter une fille en la for&ccedil;ant
+ &agrave; m&acirc;cher une hostie consacr&eacute;e que tu avais vol&eacute;e.
+ Au B&eacute;age, tu es all&eacute; d&eacute;terrer des enfants que tu as emport&eacute;s
+ sur ton dos pour tes abominations... Tout le monde sait cela, mis&eacute;rable!
+ Tu es le scandale du pays. Celui qui t'&eacute;tranglerait gagnerait du coup
+ le paradis.</p>
+ <p>
+ Le vieux &eacute;coutait, ricanant, faisant le moulinet avec son b&acirc;ton.
+ Entre deux injures de l'autre, il r&eacute;p&eacute;tait &agrave; demi-voix.
+</p>
+<p>-- Va, va, soulage-toi, serpent! Tout &agrave; l'heure, je te casserai les
+ reins.</p>
+ <p>
+ L'abb&eacute; Mouret voulut intervenir. Mais Fr&egrave;re Archangias le repoussa,
+ en criant:</p>
+ <p>
+ -- Vous &ecirc;tes avec lui, vous! Est-ce qu'il ne vous a pas fait marcher sur
+ la croix, dites le contraire! </p>
+<p>Et se tournant de nouveau vers Jeanbernat </p>
+<p>-- Ah! Satan, tu as d&ucirc; bien rire, quand tu as tenu un pr&ecirc;tre! Le
+ ciel &eacute;crase ceux qui t'ont aid&eacute; &agrave; ce sacril&egrave;ge!...
+ Que faisais-tu, la nuit, pendant qu'il dormait? Tu venais avec ta salive, n'est-ce
+ pas? lui mouiller la tonsure, afin que ses cheveux grandissent plus vite. Tu
+ lui soufflais sur le menton et sur les joues, pour que la barbe y pouss&acirc;t
+ d'un doigt en une nuit. Tu lui frottais tout le corps de tes mal&eacute;fices,
+ tu lui soufflais dans la bouche la rage d'un chien, tu le mettais en rut...
+ Et c'est ainsi que tu l'avais chang&eacute; en b&ecirc;te, Satan!</p>
+ <p>
+ -- Il est stupide, dit Jeanbernat, en reposant son b&acirc;ton sur l'&eacute;paule.
+ Il m'ennuie.</p>
+ <p>
+ Le Fr&egrave;re, enhardi, vint lui allonger ses deux poings sous le nez. </p>
+<p>-- Et ta gueuse! cria-t-il. C'est toi qui l'a fourr&eacute;e toute nue dans
+ le lit du pr&ecirc;tre!</p>
+ <p>
+ Mais il poussa un hurlement, en faisant un bond en arri&egrave;re. Le b&acirc;ton
+ du vieux, lanc&eacute; &agrave; toute vol&eacute;e, venait de se casser sur
+ son &eacute;chine. Il recula encore, ramassa dans un tas de cailloux, au bord
+ de la route, un silex gros comme les deux poings, qu'il lan&ccedil;a &agrave;
+ la t&ecirc;te de Jeanbernat. Celui-ci avait le front fendu, s'il ne s'&eacute;tait
+ courb&eacute;. Il courut au tas de cailloux voisin, s'abrita, prit des pierres.
+ Et, d'un tas &agrave; l'autre, un terrible combat s'engagea. Les silex gr&ecirc;laient.
+ La lune, tr&egrave;s claire, d&eacute;coupait nettement les ombres.</p>
+ <p>
+ -- Oui, tu l'as fourr&eacute;e dans son lit, r&eacute;p&eacute;tait le Fr&egrave;re
+ affol&eacute;! Et tu avais mis un Christ sous le matelas, pour que l'ordure
+ tomb&acirc;t sur lui... Ha! ha! tu es &eacute;tonn&eacute; que je sache tout.
+ Tu attends quelque monstre de cet accouplement-l&agrave;. Tu fais chaque matin
+ les treize signes de l'enfer sur le ventre de ta gueuse, pour qu'elle accouche
+ de l'Ant&eacute;christ. Tu veux l'Ant&eacute;christ, bandit!... Tiens, que ce
+ caillou t'&eacute;borgne! </p>
+<p>-- Et que celui-ci te ferme le bec, calotin! reprit Jeanbernat, redevenu tr&egrave;s
+ calme. Est-il b&ecirc;te, cet animal, avec ses histoires!... Va-t-il falloir
+ que je te casse la t&ecirc;te pour continuer ma route? Est-ce ton cat&eacute;chisme
+ qui t'a tourn&eacute; sur la cervelle? </p>
+<p>-- Le cat&eacute;chisme! Veux-tu conna&icirc;tre le cat&eacute;chisme qu'on
+ enseigne aux damn&eacute;s de ton esp&egrave;ce? Oui, je t'apprendrai &agrave;
+ faire le signe de croix...Ceci est pour le P&egrave;re, et ceci pour le Fils,
+ et ceci pour le Saint-Esprit...Ah! tu es encore debout. Attends, attends!...
+ Ainsi soit-il! </p>
+<p>Il lui jeta une vol&eacute;e de petites pierres en fa&ccedil;on de mitraille.
+ Jeanbernat, atteint &agrave; l'&eacute;paule, l&acirc;cha les cailloux qu'il
+ tenait et s'avan&ccedil;a tranquillement, pendant que Fr&egrave;re Archangias
+ prenait dans le tas deux nouvelles poign&eacute;es, en b&eacute;gayant:</p>
+ <p>
+ -- Je t'extermine. C'est Dieu qui le veut. Dieu est dans mon bras. </p>
+<p>-- Te tairas-tu! dit le vieux en l'empoignant &agrave; la nuque.</p>
+ <p>
+ Alors, il y eut une courte lutte dans la poussi&egrave;re de la route, bleuie
+ par la lune. Le Fr&egrave;re, se voyant le plus faible, cherchait &agrave; mordre.
+ Les membres s&eacute;ch&eacute;s de Jeanbernat &eacute;taient comme des paquets
+ de cordes qui le liaient, si &eacute;troitement, qu'il en sentait les noeuds
+ lui entrer dans la chair. Il se taisait, &eacute;touffant, r&ecirc;vant quelque
+ tra&icirc;trise. Quand il l'eut mis sous lui, le vieux reprit en raillant:</p>
+ <p>
+ -- J'ai envie de te casser un bras pour casser ton bon Dieu... Tu vois bien
+ qu'il n'est pas le plus fort, ton bon Dieu. C'est moi qui t'extermine... Maintenant,
+ je vais te couper les oreilles. Tu m'as trop ennuy&eacute;.</p>
+ <p>
+ Et il tirait paisiblement un couteau de sa poche. L'abb&eacute; Mouret, qui,
+ &agrave; plusieurs reprises, s'&eacute;tait en vain jet&eacute; entre les combattants,
+ s'interposa si vivement, qu'il finit par consentir &agrave; remettre cette op&eacute;ration
+ &agrave; plus tard.</p>
+ <p>
+ -- Vous avez tort, cur&eacute;, murmura-t-il. Ce gaillard a besoin d'une saign&eacute;e.
+ Enfin, puisque &ccedil;a vous contrarie, j'attendrai. Je le rencontrerai bien
+ encore dans un petit coin.</p>
+ <p>
+ Le Fr&egrave;re ayant pouss&eacute; un grognement, il s'interrompit pour lui
+ crier:</p>
+ <p>
+ -- Ne bouge pas ou je te les coupe tout de suite.</p>
+ <p>
+ -- Mais, dit le pr&ecirc;tre, vous &ecirc;tes assis sur sa poitrine. Otez-vous
+ de l&agrave; pour qu'il puisse respirer. </p>
+<p>-- Non, non, il recommencerait ses farces. Je le l&acirc;cherai, lorsque je
+ m'en irai... Je vous disais donc, cur&eacute;, quand ce gredin s'est jet&eacute;
+ entre nous, que vous seriez le bienvenu l&agrave;-bas. La petite est ma&icirc;tresse,
+ vous savez. Je ne la contrarie pas plus que mes salades. Tout &ccedil;a pousse...
+ Il n'y a que des imb&eacute;ciles comme ce calotin-l&agrave; pour voir le mal...
+ O&ugrave; as-tu vu le mal, coquin! C'est toi qui as invent&eacute; le mal, brute!</p>
+ <p>
+ Il secouait le Fr&egrave;re de nouveau.</p>
+ <p>
+ -- Laissez-le se relever, supplia l'abb&eacute; Mouret.</p>
+ <p>
+ -- Tout &agrave; l'heure... La petite n'est pas &agrave; son aise depuis quelque
+ temps. Je ne m'apercevais de rien. Mais elle me l'a dit. Alors je vais pr&eacute;venir
+ votre oncle Pascal, &agrave; Plassans. La nuit, on est tranquille, on ne rencontre
+ personne... Oui, oui, la petite ne se porte pas bien.</p>
+ <p>
+ Le pr&ecirc;tre ne trouva pas une parole. Il chancelait, la t&ecirc;te basse.</p>
+ <p>
+ -- Elle &eacute;tait si contente de vous soigner, continua le vieux. En fumant
+ ma pipe, je l'entendais rire. &Ccedil;a me suffisait. Les filles, c'est comme
+ les aub&eacute;pines: quand elles font des fleurs, elles font tout ce qu'elles
+ peuvent... Enfin, vous viendrez, si le coeur vous en dit. Peut-&ecirc;tre que
+ &ccedil;a amuserait la petite. Bonsoir, cur&eacute;.</p>
+ <p>
+ Il s'&eacute;tait relev&eacute; avec lenteur, serrant les poings du Fr&egrave;re,
+ se m&eacute;fiant d'un mauvais coup. Et il s'&eacute;loigna, sans tourner la
+ t&ecirc;te, en reprenant son pas dur et allong&eacute;.</p>
+<p>Le Fr&egrave;re, en silence, rampa jusqu'au tas de cailloux. Il attendit que
+ le vieux f&ucirc;t &agrave; quelque distance. Puis, &agrave; deux mains, il
+ recommen&ccedil;a, furieusement. Mais les pierres roulaient dans la poussi&egrave;re
+ de la route. Jeanbernat, ne daignant plus se f&acirc;cher, s'en allait, droit
+ comme un arbre, au fond de la nuit sereine.</p>
+ <p>
+ -- Le maudit! Satan le pousse! balbutia le Fr&egrave;re Archangias, en faisant
+ ronfler une derni&egrave;re pierre. Un vieux qu'une chiquenaude devrait casser!
+ Il est cuit au feu de l'enfer. J'ai senti ses griffes.</p>
+ <p>
+ Sa rage impuissante pi&eacute;tinait sur les cailloux &eacute;pars. Brusquement,
+ il se tourna contre l'abb&eacute; Mouret.</p>
+ <p>
+ -- C'est votre faute! cria-t-il. Vous auriez d&ucirc; m'aider, et &agrave; nous
+ deux nous l'aurions &eacute;trangl&eacute;.</p>
+ <p>
+ A l'autre bout du village, le tapage avait grandi dans la maison de Bambousse.
+ On entendait distinctement les culs de verres tap&eacute;s en mesure sur la
+ table. Le pr&ecirc;tre s'&eacute;tait remis &agrave; marcher, sans lever la
+ t&ecirc;te, se dirigeant vers la grande clart&eacute; que jetait la fen&ecirc;tre,
+ pareille &agrave; la flamb&eacute;e d'un feu de sarments. Le Fr&egrave;re le
+ suivit, sombre, la soutane souill&eacute;e de poussi&egrave;re, une joue saignant
+ de l'effleurement d'un caillou. </p>
+ <p>Puis, de sa voix dure, apr&egrave;s un silence:</p>
+ <p>
+ -- Irez-vous? demanda-t-il.</p>
+ <p>
+ Et, l'abb&eacute; Mouret ne r&eacute;pondant pas, il continua: </p>
+<p>-- Prenez garde! vous retournez au p&eacute;ch&eacute;... Il a suffi que cet
+ homme pass&acirc;t, pour que toute votre chair e&ucirc;t un tressaillement.
+ Je vous ai vu sous la lune, p&acirc;le comme une fille... Prenez garde, entendez-vous!
+ Cette fois Dieu ne pardonnerait pas. Vous tomberiez dans la pourriture derni&egrave;re...
+ Ah! mis&eacute;rable boue, c'est la salet&eacute; qui vous emporte! </p>
+<p>Alors, le pr&ecirc;tre leva enfin la face. Il pleurait &agrave; grosses larmes,
+ silencieusement. Il dit avec une douceur navr&eacute;e:</p>
+ <p>
+ -- Pourquoi me parlez-vous ainsi?... Vous &ecirc;tes toujours l&agrave;, vous
+ connaissez mes luttes de chaque heure. Ne doutez pas de moi, laissez-moi la
+ force de me vaincre.</p>
+ <p>
+ Ces paroles si simples, baign&eacute;es de larmes muettes, prenaient dans la
+ nuit un tel caract&egrave;re de douleur sublime, que Fr&egrave;re Archangias
+ lui-m&ecirc;me, malgr&eacute; sa rudesse, se sentit troubl&eacute;. Il n'ajouta
+ pas un mot, secouant sa soutane, essuyant sa joue saignante. Lorsqu'ils furent
+ devant la maison des Bambousse, il refusa d'entrer. Il s'assit, &agrave; quelques
+ pas, sur la caisse renvers&eacute;e d'une vieille charrette, o&ugrave; il attendit
+ avec une patience de dogue.</p>
+ <p>
+ -- Voil&agrave; monsieur le cur&eacute;! cri&egrave;rent tous les Bambousse
+ et tous les Brichet attabl&eacute;s.</p>
+ <p>
+ Et l'on remplit de nouveau les verres. L'abb&eacute; Mouret dut en prendre un.
+ Il n'y avait pas eu de noce. Seulement, le soir, apr&egrave;s le d&icirc;ner,
+ on avait pos&eacute; sur la table une dame-jeanne d'une cinquantaine de litres,
+ qu'il s'agissait de vider, avant d'aller se mettre au lit. Ils &eacute;taient
+ dix, et d&eacute;j&agrave; le p&egrave;re Bambousse renversait d'une seule main
+ la dame-jeanne, d'o&ugrave; ne coulait plus qu'un mince filet rouge. La Rosalie,
+ tr&egrave;s gaie, trempait le menton du petit dans son verre, tandis que le
+ grand Fortun&eacute; faisait des tours, soulevait des chaises, avec les dents.
+ Tout le monde passa dans la chambre. L'usage voulait que le cur&eacute; y b&ucirc;t
+ le vin qu'on lui avait vers&eacute;. C'&eacute;tait l&agrave; ce qu'on appelait
+ b&eacute;nir la chambre. &Ccedil;a portait bonheur, &ccedil;a emp&ecirc;chait
+ le m&eacute;nage de se battre. Du temps de M. Caffin, les choses se passaient
+ joyeusement, le vieux pr&ecirc;tre aimant &agrave; rire; il &eacute;tait m&ecirc;me
+ r&eacute;put&eacute; pour la fa&ccedil;on dont il vidait le verre, sans laisser
+ une goutte au fond; d'autant plus que les femmes, aux Artaud, pr&eacute;tendaient
+ que chaque goutte laiss&eacute;e &eacute;tait une ann&eacute;e d'amour en moins
+ pour les &eacute;poux. Avec l'abb&eacute; Mouret, on plaisantait moins haut.
+ Il but pourtant d'un trait, ce qui parut flatter beaucoup le p&egrave;re Bambousse.
+ La vieille Brichet regarda avec une moue le fond du verre, o&ugrave; un peu
+ de vin restait. Devant le lit, un oncle, qui &eacute;tait garde champ&ecirc;tre,
+ risquait des gaudrioles tr&egrave;s raides, dont riait la Rosalie, que le grand
+ Fortun&eacute; avait d&eacute;j&agrave; pouss&eacute;e &agrave; plat ventre
+ au bord des matelas, par mani&egrave;re de caresse. Et quand tous eurent trouv&eacute;
+ un mot gaillard, on retourna dans la salle. Vincent et Catherine y &eacute;taient
+ demeur&eacute;s seuls. Vincent, mont&eacute; sur une chaise, penchant l'&eacute;norme
+ dame-jeanne, entre ses bras, achevait de la vider dans la bouche ouverte de
+ Catherine. </p>
+<p>-- Merci, monsieur le cur&eacute;, cria Bambousse en reconduisant le pr&ecirc;tre.
+ Eh bien! les voil&agrave; mari&eacute;s, vous &ecirc;tes content. Ah! les gueux!
+ si vous croyez qu'ils vont dire des <i>Pater</i> et des <i>Ave</i>, tout
+ &agrave; l'heure... Bonne nuit, dormez bien, monsieur le cur&eacute;.</p>
+ <p>
+ Fr&egrave;re Archangias avait lentement quitt&eacute; le cul de la charrette,
+ o&ugrave; il s'&eacute;tait assis. </p>
+<p>-- Que le diable, murmura-t-il, jette des pellet&eacute;es de charbons entre
+ leurs peaux, et qu'ils en cr&egrave;vent!</p>
+ <p>
+ Il n'ouvrit plus les l&egrave;vres, il accompagna l'abb&eacute; Mouret jusqu'au
+ presbyt&egrave;re. L&agrave;, il attendit qu'il e&ucirc;t referm&eacute; la
+ porte, avant de se retirer; m&ecirc;me il se retourna, &agrave; deux reprises,
+ pour s'assurer qu'il ne ressortait pas. Quand le pr&ecirc;tre fut dans sa chambre,
+ il se jeta tout habill&eacute; sur son lit, les mains aux oreilles, la face
+ contre l'oreiller, pour ne plus entendre, pour ne plus voir. Il s'an&eacute;antit,
+ il s'endormit d'un sommeil de mort. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>VI.</h3>
+<p>
+ Le lendemain &eacute;tait un dimanche. L'Exaltation de la Sainte-Croix tombant
+ un jour de grand-messe, l'abb&eacute; Mouret avait voulu c&eacute;l&eacute;brer
+ cette f&ecirc;te religieuse avec un &eacute;clat particulier. Il s'&eacute;tait
+ pris d'une d&eacute;votion extraordinaire pour la Croix, il avait remplac&eacute;
+ dans sa chambre la statuette de l'Immacul&eacute;e Conception par un grand crucifix
+ de bois noir, devant lequel il passait de longues heures d'adoration. Exalter
+ la Croix, la planter devant lui, au-dessus de toutes choses, dans une gloire,
+ comme le but unique de sa vie, lui donnait la force de souffrir et de lutter.
+ Il r&ecirc;vait de s'y attacher &agrave; la place de J&eacute;sus, d'y &ecirc;tre
+ couronn&eacute; d'&eacute;pines, d'y avoir les membres trou&eacute;s, le flanc
+ ouvert. Quel l&acirc;che &eacute;tait-il donc pour oser se plaindre d'une blessure
+ menteuse, lorsque son Dieu saignait l&agrave; de tout son corps, avec le sourire
+ de la R&eacute;demption aux l&egrave;vres? Et, si mis&eacute;rable qu'elle f&ucirc;t,
+ il offrait sa blessure en holocauste, il finissait par glisser &agrave; l'extase,
+ par croire que le sang lui ruisselait r&eacute;ellement du front, des membres,
+ de la poitrine. C'&eacute;taient des heures de soulagement, toutes ses impuret&eacute;s
+ coulaient par ses plaies. Il se redressait avec des h&eacute;ro&iuml;smes de
+ martyr, il souhaitait des tortures effroyables pour les endurer sans un seul
+ frisson de sa chair.</p>
+ <p>
+ D&egrave;s le petit jour, il s'agenouilla devant le crucifix. Et la gr&acirc;ce
+ vint, abondante comme une ros&eacute;e. Il ne fit pas d'effort, il n'eut qu'&agrave;
+ plier les genoux, pour la recevoir sur le coeur, pour en &ecirc;tre tremp&eacute;
+ jusqu'aux os, d'une fa&ccedil;on d&eacute;licieusement douce. La veille, il
+ avait agonis&eacute;, sans qu'elle descendit. Elle restait longtemps sourde
+ &agrave; ses lamentations de damn&eacute;; elle le secourait souvent, lorsque,
+ d'un geste d'enfant, il ne savait plus que joindre les mains. Ce fut, ce matin-l&agrave;,
+ une b&eacute;n&eacute;diction, un repos absolu, une foi enti&egrave;re. Il oublia
+ ses angoisses des jours pr&eacute;c&eacute;dents. Il se donna tout &agrave;
+ la joie triomphale de la Croix. Une armure lui montait aux &eacute;paules, si
+ imp&eacute;n&eacute;trable, que le monde s'&eacute;moussait sur elle. Quand
+ il descendit, il marchait dans un air de victoire et de s&eacute;r&eacute;nit&eacute;.
+ La Teuse &eacute;merveill&eacute;e alla chercher D&eacute;sir&eacute;e, pour
+ qu'il l'embrass&acirc;t. Toutes deux tapaient des mains, en criant qu'il n'avait
+ pas eu si bonne mine depuis six mois. </p>
+<p>Dans l'&eacute;glise, pendant la grand-messe, le pr&ecirc;tre acheva de retrouver
+ Dieu. Il y avait longtemps qu'il ne s'&eacute;tait approch&eacute; de l'autel
+ avec un tel attendrissement. Il dut se contenir, pour ne pas &eacute;clater
+ en larmes, la bouche coll&eacute;e sur la nappe. C'&eacute;tait une grand-messe
+ solennelle. L'oncle de la Rosalie, le garde champ&ecirc;tre, chantait au lutrin,
+ d'une voix de basse dont le ronflement emplissait d'un chant d'orgue la vo&ucirc;te
+ &eacute;cras&eacute;e. Vincent, habill&eacute; d'un surplis trop large, qui
+ avait appartenu &agrave; l'abb&eacute; Caffin, balan&ccedil;ait un vieil encensoir
+ d'argent, prodigieusement amus&eacute; par le bruit des cha&icirc;nettes, encensant
+ tr&egrave;s haut pour obtenir beaucoup de fum&eacute;e, regardant derri&egrave;re
+ lui si &ccedil;a ne faisait tousser personne. L'&eacute;glise &eacute;tait presque
+ pleine. On avait voulu voir les peintures de monsieur le cur&eacute;. Des paysannes
+ riaient, parce que &ccedil;a sentait bon; tandis que les hommes, au fond, debout
+ sous la tribune, hochaient la t&ecirc;te, &agrave; chaque note plus creuse du
+ chantre. Par les fen&ecirc;tres, le grand soleil de dix heures, que tamisaient
+ les vitres de papier, entrait, &eacute;talant sur les murs recr&eacute;pis de
+ grandes moires tr&egrave;s gaies, o&ugrave; l'ombre des bonnets de femme mettait
+ des vols de gros papillons. Et les bouquets artificiels, pos&eacute;s sur les
+ gradins de l'autel, avaient eux-m&ecirc;mes une joie humide de fleurs naturelles,
+ fra&icirc;chement cueillies. Lorsque le pr&ecirc;tre se tourna, pour b&eacute;nir
+ les assistants, il &eacute;prouva un attendrissement plus vif encore, &agrave;
+ voir l'&eacute;glise si propre, si pleine, si tremp&eacute;e de musique, d'encens
+ et de lumi&egrave;re. </p>
+<p>Apr&egrave;s l'offertoire, un murmure courut parmi les paysannes. Vincent,
+ qui avait lev&eacute; curieusement la t&ecirc;te, faillit envoyer toute la braise
+ de son encensoir sur la chasuble du pr&ecirc;tre. Et comme celui-ci le regardait
+ s&eacute;v&egrave;rement, il voulut s'excuser, il murmura: </p>
+<p>-- C'est l'oncle de monsieur le cur&eacute; qui vient d'entrer.</p>
+ <p>
+ Au fond de l'&eacute;glise, contre une des minces colonnettes de bois qui soutenaient
+ la tribune, l'abb&eacute; Mouret aper&ccedil;ut le docteur Pascal. Celui-ci
+ n'avait pas sa bonne face souriante, l&eacute;g&egrave;rement railleuse. Il
+ s'&eacute;tait d&eacute;couvert, grave, f&acirc;ch&eacute;, suivant la messe
+ avec une visible impatience. Le spectacle du pr&ecirc;tre &agrave; l'autel,
+ son recueillement, ses gestes ralentis, la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; parfaite
+ de son visage, parurent peu &agrave; peu l'irriter davantage. Il ne put attendre
+ la fin de la messe. Il sortit, alla tourner autour de son cabriolet et de son
+ cheval, qu'il avait attach&eacute; &agrave; un des volets du presbyt&egrave;re.</p>
+ <p>
+ -- Eh bien! ce gaillard-l&agrave; n'en finira donc plus, de se faire encenser?
+ demanda-t-il &agrave; la Teuse, qui revenait de la sacristie.</p>
+ <p>
+ -- C'est fini, r&eacute;pondit-elle. Entrez au salon... Monsieur le cur&eacute;
+ se d&eacute;shabille. Il sait que vous &ecirc;tes l&agrave;. </p>
+ <p>-- Pardi! &agrave; moins qu'il ne soit aveugle, murmura le docteur, en la suivant
+ dans la pi&egrave;ce froide, aux meubles durs, qu'elle appelait pompeusement
+ le salon.</p>
+ <p>
+ Il se promena quelques minutes, de long en large. La pi&egrave;ce, d'une tristesse
+ grise, redoublait sa mauvaise humeur. Tout en marchant, il donnait du bout de
+ sa canne de petits coups sur le crin mang&eacute; des si&egrave;ges, qui avaient
+ le son cassant de la pierre. Puis, fatigu&eacute;, il s'arr&ecirc;ta devant
+ la chemin&eacute;e, o&ugrave; un grand saint Joseph, abominablement peinturlur&eacute;,
+ tenait lieu de pendule.</p>
+ <p>
+ -- Ah! ce n'est pas malheureux! dit-il, lorsqu'il entendit le bruit de la porte.
+ </p>
+ <p>Et s'avan&ccedil;ant vers l'abb&eacute;: </p>
+<p>-- Sais-tu que tu m'as fait avaler la moiti&eacute; d'une messe? Il y a longtemps
+ que &ccedil;a ne m'&eacute;tait arriv&eacute;... Enfin, je tenais absolument
+ &agrave; te voir aujourd'hui. Je voulais causer avec toi.</p>
+ <p>
+ Il n'acheva pas. Il regardait le pr&ecirc;tre avec surprise. Il y eut un silence.</p>
+ <p>
+ -- Tu te portes bien, toi? reprit-il enfin d'une voix chang&eacute;e. </p>
+<p>-- Oui, je vais beaucoup mieux, dit l'abb&eacute; Mouret en souriant. Je ne
+ vous attendais que jeudi. Ce n'est pas votre jour, le dimanche... Vous avez
+ quelque chose &agrave; me communiquer? </p>
+<p>Mais l'oncle Pascal ne r&eacute;pondit pas sur-le-champ. Il continuait d'examiner
+ l'abb&eacute;. Celui-ci &eacute;tait encore tout tremp&eacute; des ti&eacute;deurs
+ de l'&eacute;glise; il apportait dans ses cheveux l'odeur de l'encens; il gardait
+ au fond de ses yeux la joie de la Croix. L'oncle hocha la t&ecirc;te, en face
+ de cette paix triomphante.</p>
+ <p>
+ -- Je sors du Paradou, dit-il brusquement. Jeanbernat est venu me chercher cette
+ nuit... J'ai vu Albine. Elle m'inqui&egrave;te. Elle a besoin de beaucoup de
+ m&eacute;nagements.</p>
+ <p>
+ Il &eacute;tudiait toujours le pr&ecirc;tre en parlant. Il ne vit pas m&ecirc;me
+ ses paupi&egrave;res battre.</p>
+ <p>
+ -- Enfin, elle t'a soign&eacute;, ajouta-t-il plus rudement. Sans elle, mon
+ gar&ccedil;on, tu serais peut-&ecirc;tre &agrave; cette heure dans un cabanon
+ des Tulettes, avec la camisole de force aux &eacute;paules... Eh bien! j'ai
+ promis que tu irais la voir. Je t'emm&egrave;ne avec moi. C'est un adieu. Elle
+ veut partir. </p>
+<p>-- Je ne puis que prier pour la personne dont vous parlez, dit l'abb&eacute;
+ Mouret avec douceur.</p>
+ <p>
+ Et comme le docteur s'emportait, allongeant un grand coup de canne sur le canap&eacute;:
+</p>
+<p>-- Je suis pr&ecirc;tre, je n'ai que des pri&egrave;res, acheva-t-il simplement,
+ d'une voix tr&egrave;s ferme.</p>
+ <p>
+ -- Ah! tiens, tu as raison! cria l'oncle Pascal, se laissant tomber dans un
+ fauteuil, les jambes cass&eacute;es. C'est moi qui suis un vieux fou. Oui, j'ai
+ pleur&eacute; dans mon cabriolet en venant ici, tout seul, ainsi qu'un enfant...
+ Voil&agrave; ce que c'est que de vivre au milieu des bouquins. On fait de belles
+ exp&eacute;riences; mais on se conduit en malhonn&ecirc;te homme... Est-ce que
+ j'allais me douter que tout cela tournerait si mal?</p>
+ <p>
+ Il se leva, se remit &agrave; marcher, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. </p>
+<p>-- Oui, oui, j'aurais d&ucirc; m'en douter. C'&eacute;tait logique. Et avec
+ toi &ccedil;a devenait abominable. Tu n'es pas un homme comme les autres...
+ Mais &eacute;coute, je t'assure que tu &eacute;tais perdu. L'air qu'elle a mis
+ autour de toi pouvait seul te sauver de la folie. Enfin, tu m'entends, je n'ai
+ pas besoin de te dire o&ugrave; tu en &eacute;tais. C'est une de mes plus belles
+ cures. Et je n'en suis pas fier, va! car, maintenant, voil&agrave; que la pauvre
+ fille en meurt!</p>
+ <p>
+ L'abb&eacute; Mouret &eacute;tait rest&eacute; debout, tr&egrave;s calme, avec
+ son rayonnement tranquille de martyr, que rien d'humain ne peut plus abattre.</p>
+ <p>
+ -- Dieu lui fera mis&eacute;ricorde, dit-il. </p>
+<p>-- Dieu! Dieu! murmura le docteur sourdement, il ferait mieux de ne pas se
+ jeter dans nos jambes. On arrangerait l'affaire.</p>
+ <p>
+ Puis, haussant la voix, il reprit: </p>
+<p>-- J'avais tout calcul&eacute;. C'est l&agrave; le plus fort! Oh! l'imb&eacute;cile!...
+ Tu restais un mois en convalescence. L'ombre des arbres, le souffle frais de
+ l'enfant, toute cette jeunesse te remettait sur pied. D'un autre c&ocirc;t&eacute;,
+ l'enfant perdait sa sauvagerie, tu l'humanisais, nous en faisions &agrave; nous
+ deux une demoiselle que nous aurions mari&eacute;e quelque part. C'&eacute;tait
+ parfait... Aussi pouvais-je m'imaginer que ce vieux philosophe de Jeanbernat
+ ne quitterait pas ses salades d'un pouce! Il est vrai que moi non plus je n'ai
+ pas boug&eacute; de mon laboratoire. J'avais des &eacute;tudes en train... Et
+ c'est ma faute! Je suis un malhonn&ecirc;te homme! </p>
+<p>Il &eacute;touffait, il voulait sortir. Il chercha partout son chapeau qu'il
+ avait sur la t&ecirc;te.</p>
+ <p>
+ -- Adieu, balbutia-t-il, je m'en vais... Alors, tu refuses de venir? Voyons,
+ fais-le pour moi; tu vois combien je souffre. Je te jure qu'elle partira ensuite.
+ C'est convenu... J'ai mon cabriolet. Dans une heure, tu seras de retour... Viens,
+ je t'en prie. </p>
+<p>Le pr&ecirc;tre eut un geste large, un de ces gestes que le docteur lui avait
+ vu faire &agrave; l'autel. </p>
+<p>-- Non, dit-il, je ne puis.</p>
+ <p>
+ En accompagnant son oncle, il ajouta: </p>
+<p>-- Dites-lui qu'elle s'agenouille et qu'elle implore Dieu... Dieu l'entendra
+ comme il m'a entendu; il la soulagera comme il m'a soulag&eacute;. Il n'y a
+ pas d'autre salut.</p>
+ <p>
+ Le docteur le regarda en face, haussa terriblement les &eacute;paules.</p>
+ <p>
+ -- Adieu, r&eacute;p&eacute;ta-t-il. Tu te portes bien. Tu n'as plus besoin
+ de moi.</p>
+ <p>
+ Mais, comme il d&eacute;tachait son cheval, D&eacute;sir&eacute;e, qui venait
+ d'entendre sa voix, arriva en courant. Elle adorait l'oncle. Quand elle &eacute;tait
+ plus jeune, il &eacute;coutait son bavardage de gamine pendant des heures, sans
+ se lasser. Maintenant encore, il la g&acirc;tait, s'int&eacute;ressait &agrave;
+ sa basse-cour, restait tr&egrave;s bien un apr&egrave;s-midi avec elle, au milieu
+ des poules et des canards, &agrave; lui sourire de ses yeux aigus de savant.
+ Il l'appelait &quot;la grande b&ecirc;te&quot;, d'un ton d'admiration caressante.
+ Il paraissait la mettre bien au-dessus des autres filles. Aussi se jeta-t-elle
+ &agrave; son cou, d'un &eacute;lan de tendresse. Elle cria:</p>
+ <p>
+ -- Tu restes? Tu d&eacute;jeunes? </p>
+<p>Mais il l'embrassa, refusant, se d&eacute;barrassant de son &eacute;treinte
+ d'un air bourru. Elle avait un rire clair; elle se pendit de nouveau &agrave;
+ ses &eacute;paules. </p>
+<p>-- Tu as bien tort, reprit-elle. J'ai des oeufs tout chauds. Je guettais les
+ poules. Elles en ont fait quatorze, ce matin... Et nous aurions mang&eacute;
+ un poulet, le blanc, celui qui bat les autres. Tu &eacute;tais l&agrave;, jeudi,
+ quand il a crev&eacute; un oeil au grand mouchet&eacute;.</p>
+ <p>
+ L'oncle restait f&acirc;ch&eacute;. Il s'irritait contre le noeud de la bride,
+ qu'il ne parvenait pas &agrave; d&eacute;faire. Alors, elle se mit &agrave;
+ sauter autour de lui, tapant des mains, chantonnant, sur un air de fl&ucirc;te:
+</p>
+<p>-- Si, si, tu restes... Nous le mangerons, nous le mangerons!</p>
+ <p>
+ Et la col&egrave;re de l'oncle ne put tenir davantage. Il leva la t&ecirc;te,
+ il sourit. Elle &eacute;tait trop saine, trop vivante, trop vraie. Elle avait
+ une gaiet&eacute; trop large, naturelle et franche comme la nappe de soleil
+ qui dorait sa chair nue.</p>
+ <p>
+ -- La grande b&ecirc;te! murmura-t-il, charm&eacute;. Puis, la prenant par les
+ poignets, pendant qu'elle continuait &agrave; sauter: </p>
+<p>-- Ecoute, pas aujourd'hui. J'ai une pauvre fille qui est malade. Mais je reviendrai
+ un autre matin... Je te le promets.</p>
+ <p>
+ -- Quand? jeudi? insista-t-elle. Tu sais, la vache est grosse. Elle n'a pas
+ l'air &agrave; son aise, depuis deux jours... Tu es m&eacute;decin, tu pourrais
+ peut-&ecirc;tre lui donner un rem&egrave;de.</p>
+ <p>
+ L'abb&eacute; Mouret, qui &eacute;tait demeur&eacute; l&agrave;, paisible, ne
+ put retenir un l&eacute;ger rire. Le docteur monta gaiement dans son cabriolet,
+ en disant:</p>
+ <p>
+ -- C'est &ccedil;a, je soignerai la vache... Approche, que je t'embrasse, la
+ grande b&ecirc;te! Tu sens bon, tu sens la sant&eacute;. </p>
+<p>Et tu vaux mieux que tout le monde. Si tout le monde &eacute;tait comme ma
+ grande b&ecirc;te, la terre serait trop belle. </p>
+ <p>Il jeta &agrave; son cheval un l&eacute;ger claquement de la langue, et continua
+ &agrave; parler tout seul, pendant que le cabriolet descendait la pente.</p>
+ <p>
+ -- Oui, des brutes, il ne faudrait que des brutes. On serait beau, on serait
+ gai, on serait fort. Ah! c'est le r&ecirc;ve!... &Ccedil;a a bien tourn&eacute;
+ pour la fille, qui est aussi heureuse que sa vache. &Ccedil;a a mal tourn&eacute;
+ pour le gar&ccedil;on, qui agonise dans sa soutane. Un peu plus de sang, un
+ peu plus de nerfs, va te promener! On manque sa vie... De vrais Rougon et de
+ vrais Macquart, ces enfants-l&agrave;! La queue de la bande, la d&eacute;g&eacute;n&eacute;rescence finale. </p>
+<p>Et poussant son cheval, il monta au trot le coteau qui conduisait au Paradou.
+</p>
+<p>&nbsp; </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>VII.</h3>
+<p>
+ Le dimanche &eacute;tait un jour de grande occupation pour l'abb&eacute; Mouret.
+ Il avait les v&ecirc;pres, qu'il disait g&eacute;n&eacute;ralement devant les
+ chaises vides, la Brichet elle-m&ecirc;me ne poussant pas la d&eacute;votion
+ au point de revenir &agrave; l'&eacute;glise l'apr&egrave;s-midi. Puis, &agrave;
+ quatre heures, Fr&egrave;re Archangias amenait les galopins de son &eacute;cole
+ pour que monsieur le cur&eacute; leur f&icirc;t r&eacute;citer leur le&ccedil;on
+ de cat&eacute;chisme. Cette r&eacute;citation se prolongeait parfois fort tard.
+ Lorsque les enfants se montraient par trop indomptables, on appelait la Teuse,
+ qui leur faisait peur avec son balai.</p>
+ <p>
+ Ce dimanche-l&agrave;, vers quatre heures, D&eacute;sir&eacute;e se trouva seule
+ au presbyt&egrave;re. Comme elle s'ennuyait, elle alla arracher de l'herbe pour
+ ses lapins, dans le cimeti&egrave;re, o&ugrave; poussaient des coquelicots superbes,
+ que les lapins adoraient. Elle se tra&icirc;nait &agrave; genoux entre les tombes,
+ elle rapportait de pleins tabliers de verdures grasses, sur lesquelles ses b&ecirc;tes
+ tombaient goul&ucirc;ment.</p>
+ <p>
+ -- Oh! les beaux plantains! murmura-t-elle en s'accroupissant devant la pierre
+ de l'abb&eacute; Caffin, ravie de sa trouvaille.</p>
+ <p>
+ L&agrave;, en effet, dans la fissure m&ecirc;me de la pierre, des plantains
+ magnifiques &eacute;talaient leurs larges feuilles. Elle avait achev&eacute;
+ d'emplir son tablier, lorsqu'elle crut entendre un bruit singulier. Un froissement
+ de branches, un glissement de petits cailloux montaient du gouffre qui longeait
+ un des c&ocirc;t&eacute;s du cimeti&egrave;re, et au fond duquel coulait le
+ Mascle, un torrent descendu des hauteurs du Paradou. La pente &eacute;tait si
+ rude, si impraticable, que D&eacute;sir&eacute;e songea &agrave; quelque chien
+ perdu, &agrave; quelque ch&egrave;vre &eacute;chapp&eacute;e. Elle s'avan&ccedil;a
+ vivement. Et, comme elle se penchait elle resta stup&eacute;faite, en apercevant
+ au milieu des ronces une fille qui s'aidait des moindres creux du roc avec une
+ agilit&eacute; extraordinaire. </p>
+<p>-- Je vais vous donner la main, lui cria-t-elle. Il y a de quoi se rompre le
+ cou.</p>
+ <p>
+ La fille, se voyant d&eacute;couverte, eut un saut de peur, comme si elle allait
+ redescendre. Mais elle leva la t&ecirc;te, elle s'enhardit jusqu'&agrave; accepter
+ la main qu'on lui tendait.</p>
+ <p>
+ -- Oh! je vous reconnais, reprit D&eacute;sir&eacute;e, heureuse, l&acirc;chant
+ son tablier pour la prendre &agrave; la taille, avec sa c&acirc;linerie de grande
+ enfant. Vous m'avez donn&eacute; des merles. Ils sont morts, les chers petits.
+ J'ai eu bien du chagrin... Attendez, je sais votre nom, je l'ai entendu. La
+ Teuse le dit souvent, quand Serge n'est pas l&agrave;. Elle m'a bien d&eacute;fendu
+ de le r&eacute;p&eacute;ter... Attendez, je vais me souvenir.</p>
+ <p>
+ Elle faisait des efforts de m&eacute;moire, qui la rendaient toute s&eacute;rieuse.
+ Puis, ayant trouv&eacute;, elle redevint tr&egrave;s gaie, elle go&ucirc;ta
+ &agrave; plusieurs reprises la musique du nom.</p>
+ <p>
+ -- Albine! Albine!... C'est tr&egrave;s doux. J'avais cru d'abord que vous &eacute;tiez
+ une m&eacute;sange, parce que j'ai eu une m&eacute;sange que j'appelais &agrave;
+ peu pr&egrave;s comme cela, je ne sais plus bien. </p>
+<p>Albine ne sourit pas. Elle &eacute;tait toute blanche, avec une flamme de fi&egrave;vre
+ dans les yeux. Quelques gouttes de sang roulaient sur ses mains. Quand elle
+ eut repris haleine, elle dit rapidement: </p>
+<p>-- Non, laissez. Vous allez tacher votre mouchoir &agrave; m'essuyer. Ce n'est
+ rien, quelques piq&ucirc;res... Je n'ai pas voulu venir par la route, on m'aurait
+ vue. J'ai pr&eacute;f&eacute;r&eacute; suivre le torrent... Serge est l&agrave;?
+</p>
+<p>Ce nom prononc&eacute; famili&egrave;rement, avec une ardeur sourde, ne choqua
+ point D&eacute;sir&eacute;e. Elle r&eacute;pondit qu'il &eacute;tait l&agrave;,
+ dans l'&eacute;glise, &agrave; faire le cat&eacute;chisme.</p>
+ <p>
+ -- Il ne faut pas parler haut, ajouta-t-elle, en mettant un doigt sur ses l&egrave;vres.
+ Serge me d&eacute;fend de parler haut, quand il fait le cat&eacute;chisme. Autrement,
+ on viendrait nous gronder... Nous allons nous mettre dans l'&eacute;curie, voulez-vous?
+ Nous serons bien; nous causerons.</p>
+ <p>
+ -- Je veux voir Serge, dit simplement Albine. </p>
+<p>La grande enfant baissa encore la voix. Elle jetait des coups d'oeil furtifs
+ sur l'&eacute;glise, murmurant: </p>
+<p>-- Oui, oui... Serge sera bien attrap&eacute;. Venez avec moi. Nous nous cacherons,
+ nous ne ferons pas de bruit. Oh! que c'est amusant! </p>
+<p>Elle avait ramass&eacute; le tas d'herbes gliss&eacute; de son tablier. Elle
+ sortit du cimeti&egrave;re, rentra &agrave; la cure, avec des pr&eacute;cautions
+ infinies, en recommandant bien &agrave; Albine de se cacher derri&egrave;re
+ elle, de se faire toute petite. Comme elles se r&eacute;fugiaient toutes deux
+ en courant dans la basse-cour, elles aper&ccedil;urent la Teuse, qui traversait
+ la sacristie, et qui ne parut pas les voir.</p>
+ <p>
+ -- Chut! Chut! r&eacute;p&eacute;tait D&eacute;sir&eacute;ee, enchant&eacute;e,
+ quand elles se furent blotties au fond de l'&eacute;curie. Maintenant, personne
+ ne nous trouvera plus... Il y a de la paille. Allongez-vous donc. </p>
+<p>Albine dut s'asseoir sur une botte de paille. </p>
+<p>-- Et Serge? demanda-t-elle, avec l'ent&ecirc;tement de l'id&eacute;e fixe.</p>
+ <p>
+ -- Tenez, on entend sa voix... Quand il tapera dans ses mains, &ccedil;a sera
+ fini, les petits s'en iront... Ecoutez, il leur raconte une histoire.</p>
+ <p>
+ La voix de l'abb&eacute; Mouret arrivait, en effet, tr&egrave;s adoucie, par
+ la porte de la sacristie, que la Teuse, sans doute, venait d'ouvrir. Ce fut
+ comme une bouff&eacute;e religieuse, un murmure o&ugrave; passa &agrave; trois
+ fois le nom de J&eacute;sus. Albine frissonna. Elle se levait pour courir &agrave;
+ cette voix aim&eacute;e, dont elle reconnaissait la caresse, lorsque le son
+ parut s'envoler, &eacute;touff&eacute; par la porte, qui &eacute;tait retomb&eacute;e.
+ Alors, elle se rassit, elle sembla attendre, les mains serr&eacute;es l'une
+ contre l'autre, tout &agrave; la pens&eacute;e br&ucirc;lant au fond de ses
+ yeux clairs. D&eacute;sir&eacute;e, couch&eacute;e &agrave; ses pieds, la regardait
+ avec une admiration na&iuml;ve.</p>
+ <p>
+ -- Oh! vous &ecirc;tes belle, murmura-t-elle. Vous ressemblez &agrave; une image
+ que Serge avait dans sa chambre. Elle &eacute;tait toute blanche comme vous.
+ Elle avait de grandes boucles qui lui flottaient le cou. Et elle montrait son
+ coeur rouge, l&agrave;, &agrave; la place o&ugrave; je sens battre le v&ocirc;tre...
+ Vous ne m'&eacute;coutez pas, vous &ecirc;tes triste. Jouons, voulez-vous? </p>
+<p>Mais elle s'interrompit, criant entre ses dents, contenant sa voix: </p>
+<p>-- Les gueuses! elles vont nous faire surprendre.</p>
+ <p>
+ Elle n'avait pas l&acirc;ch&eacute; son tablier d'herbes, et ses b&ecirc;tes
+ la prenaient d'assaut. Une bande de poules &eacute;tait accourue, gloussant,
+ s'appelant, piquant les brins verts qui pendaient. La ch&egrave;vre passait
+ sournoisement la t&ecirc;te sous son bras, mordait aux larges feuilles. La vache
+ elle-m&ecirc;me, attach&eacute;e au mur, tirait sur sa corde, allongeait son
+ mufle, soufflait son haleine chaude.</p>
+ <p>
+ -- Ah! les voleuses! r&eacute;p&eacute;tait D&eacute;sir&eacute;e. C'est pour
+ les lapins!... Voulez-vous bien me laisser tranquille! Toi tu vas recevoir une
+ calotte. Et toi, si je t'y prends encore, je te retrousse la queue.... Les poisons!
+ elles me mangeraient plut&ocirc;t les mains!</p>
+ <p>
+ Elle souffletait la ch&egrave;vre, elles dispersait les poules &agrave; coups
+ de pied, elle tapait de toute la force de ses poings sur le mufle de la vache.
+ Mais les b&ecirc;tes se secouaient, revenaient plus goulues, sautaient sur elle,
+ l'envahissaient, arrachaient son tablier. Et clignant les yeux, elle murmurait
+ &agrave; l'oreille d'Albine, comme si les b&ecirc;tes avaient pu l'entendre:
+</p>
+<p>-- Sont-elles dr&ocirc;les, ces amours! Attendez, vous allez les voir manger.</p>
+ <p>
+ Albine regardait de son air grave. </p>
+<p>-- Allons, soyez sages, reprit D&eacute;sir&eacute;e. Vous en aurez toutes.
+ Mais chacune son tour... La grande Lise, d'abord. Hein! tu aimes joliment le
+ plantain, toi! </p>
+<p>La grande Lise, c'&eacute;tait la vache. Elle broya lentement une poign&eacute;e
+ des feuilles grasses pouss&eacute;es sur la tombe de l'abb&eacute; Caffin. Un
+ l&eacute;ger filet de bave pendait de son mufle. Ses gros yeux bruns avaient
+ une douceur gourmande. </p>
+<p>-- A toi, maintenant, continua D&eacute;sir&eacute;e, en se tournant vers la
+ ch&egrave;vre. Oh! je sais que tu veux des coquelicots. Et tu les pr&eacute;f&egrave;res
+ fleuris, n'est-ce pas? avec des boutons qui &eacute;clatent sous tes dents comme
+ des papillottes de braise rouge... Tiens, en voil&agrave; de joliment beaux.
+ Ils viennent du coin &agrave; gauche, o&ugrave; l'on enterrait l'ann&eacute;e
+ derni&egrave;re.</p>
+ <p>
+ Et, tout en parlant, elle pr&eacute;sentait &agrave; la ch&egrave;vre un bouquet
+ de fleurs saignantes, que la b&ecirc;te broutait. Quand elle n'eut plus dans
+ les mains que les tiges, elle les lui mit entre les dents. Par-derri&egrave;re,
+ les poules furieuses lui d&eacute;chiquetaient les jupes. Elle leur jeta des
+ chicor&eacute;es sauvages et des pissenlits, qu'elle avait cueillis autour des
+ vieilles dalles rang&eacute;es le long du mur de l'&eacute;glise. Les poules
+ se disput&egrave;rent surtout les pissenlits, avec une telle voracit&eacute;,
+ une telle rage d'ailes et d'ergots, que les autres b&ecirc;tes de la basse-cour
+ entendirent. Alors, ce fut un envahissement. Le grand coq fauve, Alexandre,
+ parut le premier. Il piqua un pissenlit, le coupa en deux, sans l'entamer. Il
+ cacardait, appelant les poules rest&eacute;es dehors, se reculant pour les inviter
+ &agrave; manger. Et une poule blanche entra, puis une poule noire, puis toute
+ une file de poules, qui se bousculaient, se montaient sur la queue, finissaient
+ par couler comme une mare de plumes folles. Derri&egrave;re les poules vinrent
+ les pigeons, et les canards, et les oies, enfin les dindes. D&eacute;sir&eacute;e
+ riait au milieu de ce flot vivant, noy&eacute;e, perdue, r&eacute;p&eacute;tant:</p>
+ <p>
+ -- Toutes les fois que j'apporte de l'herbe du cimeti&egrave;re, c'est comme
+ &ccedil;a. Elles se tueraient pour en manger... L'herbe doit avoir un go&ucirc;t.
+</p>
+<p>Et elle se d&eacute;battait, levant les derni&egrave;res poign&eacute;es de
+ verdure, afin de les sauver de ces becs gloutons qui se levaient vers elle,
+ r&eacute;p&eacute;tant qu'il fallait en garder pour les lapins, qu'elle allait
+ se f&acirc;cher, qu'elle les mettrait tous au pain sec. Mais elle faiblissait.
+ Les oies tiraient les coins de son tablier, si rudement, qu'elle manquait tomber
+ sur les genoux. Les canards lui d&eacute;voraient les chevilles. Deux pigeons
+ avaient vol&eacute; sur sa t&ecirc;te. Des poules montaient jusqu'&agrave; ses
+ &eacute;paules. C'&eacute;tait une f&eacute;rocit&eacute; de b&ecirc;tes sentant
+ la chair, les plantains gras, les coquelicots sanguins, les pissenlits engorg&eacute;s
+ de s&egrave;ve, o&ugrave; il y avait un peu de la vie des morts. Elle riait
+ trop, elle se sentait sur le point de glisser, de l&acirc;cher les deux derni&egrave;res
+ poign&eacute;es, lorsqu'un grognement terrible vint mettre la panique autour
+ d'elle.</p>
+ <p>
+ -- C'est toi, mon gros, dit-elle ravie. Mange-les, d&eacute;livre-moi.</p>
+ <p>
+ Le cochon entrait. Ce n'&eacute;tait plus le petit cochon, rose comme un joujou
+ fra&icirc;chement peint, le derri&egrave;re plant&eacute; d'une queue pareille
+ &agrave; un bout de ficelle; mais un fort cochon, bon &agrave; tuer, rond comme
+ une bedaine de chantre, l'&eacute;chine couverte de soies rudes qui pissaient
+ la graisse. Il avait le ventre couleur d'ambre, pour avoir dormi dans le fumier.
+ Le groin en avant, roulant sur ses pattes, il se jeta au milieu des b&ecirc;tes,
+ ce qui permit &agrave; D&eacute;sir&eacute;e de s'&eacute;chapper et de courir
+ donner aux lapins les quelques herbes qu'elle avait si vaillamment d&eacute;fendues.
+ Quand elle revint, la paix &eacute;tait faite. Les oies balan&ccedil;aient le
+ cou mollement, stupides, b&eacute;ates; les canards et les dindes s'en allaient
+ le long des murs, avec des d&eacute;hanchements prudents d'animaux infirmes;
+ les poules caquetaient &agrave; voix basse, piquant un grain invisible dans
+ le sol dur de l'&eacute;curie; tandis que le cochon, la ch&egrave;vre, la grande
+ vache, comme peu &agrave; peu ensommeill&eacute;s, clignaient les paupi&egrave;res.
+ Au-dehors, une pluie d'orage commen&ccedil;ait &agrave; tomber.</p>
+ <p>
+ -- Ah bien! voil&agrave; une averse, dit D&eacute;sir&eacute;e, qui se rassit
+ sur la paille avec un frisson. Vous ferez bien de rester l&agrave;, mes amours,
+ si vous ne voulez pas &ecirc;tre tremp&eacute;es. </p>
+<p>Elle se tourna vers Albine, en ajoutant:</p>
+ <p>
+ -- Hein! ont-elles l'air godiche! Elles ne se r&eacute;veillent que pour tomber
+ sur la nourriture, ces b&ecirc;tes-l&agrave;!</p>
+ <p>
+ Albine &eacute;tait rest&eacute;e silencieuse. Les rires de cette belle fille
+ se d&eacute;battant au milieu de ces cous voraces, de ces becs goulus, qui la
+ chatouillaient, qui la baisaient, qui semblaient vouloir lui manger la chair,
+ l'avaient rendue plus blanche. Tant de gaiet&eacute;, tant de sant&eacute;,
+ tant de vie, la d&eacute;sesp&eacute;rait. Elle serrait ses bras fi&eacute;vreux,
+ elle pressait le vide sur sa poitrine, s&eacute;ch&eacute;e par l'abandon.</p>
+ <p>
+ -- Et Serge? demanda-t-elle de sa m&ecirc;me voix, nette et ent&ecirc;t&eacute;e.</p>
+ <p>
+ -- Chut! dit D&eacute;sir&eacute;e, je viens de l'entendre, il n'a pas fini...
+ Nous avons fait joliment du bruit tout &agrave; l'heure. Il faut que la Teuse
+ soit sourde, ce soir... Tenons-nous tranquilles, maintenant. C'est bon d'entendre
+ tomber la pluie.</p>
+ <p>
+ L'averse entrait par la porte laiss&eacute;e ouverte, battait le seuil &agrave;
+ larges gouttes. Des poules, inqui&egrave;tes, apr&egrave;s s'&ecirc;tre hasard&eacute;es,
+ avaient recul&eacute; jusqu'au fond de l'&eacute;curie. Toutes les b&ecirc;tes
+ se r&eacute;fugiaient l&agrave;, autour des jupes des deux filles, sauf trois
+ canards qui s'en &eacute;taient all&eacute;s sous la pluie se promener tranquillement.
+ La fra&icirc;cheur de l'eau, ruisselant au-dehors, semblait refouler &agrave;
+ l'int&eacute;rieur les bu&eacute;es ardentes de la basse-cour. Il faisait tr&egrave;s
+ chaud dans la paille. D&eacute;sir&eacute;e attira deux grosses bottes, s'y
+ &eacute;tala comme sur des oreillers, s'y abandonna. Elle &eacute;tait &agrave;
+ l'aise, elle jouissait par tout son corps.</p>
+ <p>
+ -- C'est bon, c'est bon, murmura-t-elle. Couchez-vous donc comme moi. J'enfonce,
+ je suis appuy&eacute;e de tous les c&ocirc;t&eacute;s, la paille me fait des
+ minettes dans le cou... Et quand on se frotte, &ccedil;a vous court le long
+ des membres, on dirait que des souris se sauvent sous votre robe.</p>
+ <p>
+ Elle se frottait, elle riait seule, donnant des tapes &agrave; droite et &agrave;
+ gauche, comme pour se d&eacute;fendre contre les souris. Puis, elle restait
+ la t&ecirc;te en bas, les genoux en l'air, reprenant:</p>
+ <p>
+ -- Est-ce que vous vous roulez dans la paille, chez vous? Moi, je ne connais
+ rien de meilleur... Des fois, je me chatouille sous les pieds. C'est bien dr&ocirc;le
+ aussi... Dites, est-ce que vous vous chatouillez?</p>
+ <p>
+ Mais le grand coq fauve, qui s'&eacute;tait approch&eacute; gravement, en la
+ voyant vautr&eacute;e, venait de lui sauter sur la gorge. </p>
+<p>-- Veux-tu t'en aller, Alexandre! cria-t-elle. Est-il b&ecirc;te, cet animal!
+ Je ne puis pas me coucher, sans qu'il se plante l&agrave;... Tu me serres trop,
+ tu me fais mal avec tes ongles, entends-tu!... Je veux bien que tu restes, mais
+ tu seras sage, tu ne me piqueras pas les cheveux, hein! </p>
+<p>Et elle ne s'en inqui&eacute;ta plus. Le coq se tenait ferme &agrave; son corsage,
+ ayant l'air par instants de la regarder sous le menton, d'un oeil de braise.
+ Les autres b&ecirc;tes se rapprochaient de ses jupes. Apr&egrave;s s'&ecirc;tre
+ encore roul&eacute;e, elle avait fini par se p&acirc;mer, dans une position
+ heureuse, les membres &eacute;cart&eacute;s, la t&ecirc;te renvers&eacute;e.
+ Elle continua:</p>
+ <p>
+ -- Ah! c'est trop bon, &ccedil;a me fatigue tout de suite. La paille, &ccedil;a
+ donne sommeil, n'est-ce pas?... Serge n'aime pas &ccedil;a. Vous non plus, peut-&ecirc;tre.
+ Alors, qu'est-ce que vous pouvez aimer?... Racontez un peu, pour que je sache.</p>
+ <p>
+ Elle s'assoupissait lentement. Un instant, elle tint ses yeux grands ouverts,
+ ayant l'air de chercher quel plaisir elle ignorait. Puis, elle baissa les paupi&egrave;res,
+ avec un sourire tranquille, comme pleinement content&eacute;e. Elle paraissait
+ dormir, lorsque, au bout de quelques minutes, elle rouvrit les yeux, disant:</p>
+ <p>
+ -- La vache va faire un petit... Voil&agrave; qui est bon aussi. &Ccedil;a m'amusera
+ plus que tout.</p>
+ <p>
+ Et elle glissa &agrave; un sommeil profond. Les b&ecirc;tes avaient fini par
+ monter sur elle. C'&eacute;tait un flot de plumes vivantes qui la couvrait.
+ Des poules semblaient couver ses pieds. Les oies mettaient le duvet de leur
+ cou le long de ses cuisses. A gauche, le cochon lui chauffait le flanc; pendant
+ que la ch&egrave;vre, &agrave; droite, allongeait sa t&ecirc;te barbue jusque
+ sous son aisselle. Un peu partout, des pigeons nichaient, dans ses mains ouvertes,
+ au creux de sa taille, derri&egrave;re ses &eacute;paules tombantes. Et elle
+ &eacute;tait toute rose, en dormant, caress&eacute;e par le souffle plus fort
+ de la vache, &eacute;touff&eacute;e sous le poids du grand coq accroupi, qui
+ &eacute;tait descendu plus bas que la gorge, les ailes battantes, la cr&ecirc;te
+ allum&eacute;e, et dont le ventre fauve la br&ucirc;lait d'une caresse de flamme,
+ &agrave; travers ses jupes. </p>
+<p>La pluie, au-dehors, tombait plus fine. Une nappe de soleil, &eacute;chapp&eacute;e
+ du coin d'un nuage, trempait d'or la poussi&egrave;re d'eau volante. Albine,
+ rest&eacute;e immobile, regardait dormir D&eacute;sir&eacute;e, cette belle
+ fille qui contentait sa chair en se roulant sur la paille. Elle souhaitait d'&ecirc;tre
+ ainsi lasse et p&acirc;m&eacute;e, endormie de jouissance, pour quelques f&eacute;tus
+ qui lui auraient chatouill&eacute; la nuque. Elle jalousait ces bras forts,
+ cette poitrine dure, cette vie toute charnelle dans la chaleur f&eacute;condante
+ d'un troupeau de b&ecirc;tes, cet &eacute;panouissement purement animal, qui
+ faisait de l'enfant grasse la tranquille soeur de la grande vache blanche et
+ rousse. Elle r&ecirc;vait d'&ecirc;tre aim&eacute;e du coq fauve et d'aimer
+ elle-m&ecirc;me comme les arbres poussent, naturellement, sans honte, en ouvrant
+ chacune de ses veines aux jets de la s&egrave;ve. C'&eacute;tait la terre qui
+ assouvissait D&eacute;sir&eacute;e, lorsqu'elle se vautrait sur le dos. Cependant,
+ la pluie avait compl&egrave;tement cess&eacute;. Les trois chats de la maison,
+ l'un derri&egrave;re l'autre, filaient dans la cour, le long du mur, en prenant
+ des pr&eacute;cautions infinies pour ne pas se mouiller. Ils allong&egrave;rent
+ le cou dans l'&eacute;curie, ils vinrent droit &agrave; la dormeuse, ronronnant,
+ se couchant contre elle, les pattes sur un peu de sa peau. Moumou, le gros chat
+ noir, blotti pr&egrave;s d'une de ses joues, se mit &agrave; lui l&eacute;cher
+ le menton avec douceur. </p>
+<p>-- Et Serge? murmura machinalement Albine.</p>
+ <p>
+ O&ugrave; &eacute;tait donc l'obstacle? Qui l'emp&ecirc;chait de se contenter
+ ainsi, heureuse, en pleine nature? Pourquoi n'aimait-elle pas, pourquoi n'&eacute;tait-elle
+ pas aim&eacute;e, au grand soleil, librement, comme les arbres poussent? Elle
+ ne savait pas, elle se sentait abandonn&eacute;e, &agrave; jamais meurtrie.
+ Et elle avait un ent&ecirc;tement farouche, un besoin de reprendre son bien
+ dans ses bras, de le cacher, d'en jouir encore. Alors, elle se leva. La porte
+ de la sacristie venait d'&ecirc;tre rouverte; un l&eacute;ger claquement de
+ mains se fit entendre, suivi du vacarme d'une bande d'enfants tapant leurs sabots
+ sur les dalles; le cat&eacute;chisme &eacute;tait fini. Elle quitta doucement
+ l'&eacute;curie, o&ugrave; elle attendait, depuis une heure, dans la bu&eacute;e
+ chaude de la basse-cour. Comme elle se glissait le long du couloir de la sacristie,
+ elle aper&ccedil;ut le dos de la Teuse, qui rentra dans sa cuisine, sans tourner
+ la t&ecirc;te. Et, certaine de n'&ecirc;tre pas vue, elle poussa la porte, l'accompagnant
+ de la main pour qu'elle retomb&acirc;t sans bruit. Elle &eacute;tait dans l'&eacute;glise.
+</p>
+<p>&nbsp; </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>VIII.</h3>
+<p>
+ D'abord, elle ne vit personne. Au-dehors, la pluie tombait de nouveau, une pluie
+ fine, persistante. L'&eacute;glise lui parut toute grise. Elle passa derri&egrave;re
+ le ma&icirc;tre-autel, s'avan&ccedil;a jusqu'&agrave; la chaire. Il n'y avait,
+ au milieu de la nef, que des bancs laiss&eacute;s en d&eacute;route par les
+ galopins du cat&eacute;chisme. Le balancier de l'horloge battait sourdement,
+ dans tout ce vide. Alors, elle descendit pour aller frapper &agrave; la boiserie
+ du confessionnal, qu'elle apercevait &agrave; l'autre bout. Mais, comme elle
+ passait devant la chapelle des Morts, elle trouva l'abb&eacute; Mouret prostern&eacute;
+ au pied du grand Christ saignant. Il ne bougeait pas, il devait croire que la
+ Teuse rangeait les bancs, derri&egrave;re lui. Albine lui posa la main sur l'&eacute;paule.
+</p>
+<p>-- Serge, dit-elle, je viens te chercher. </p>
+<p>Le pr&ecirc;tre leva la t&ecirc;te, tr&egrave;s p&acirc;le, avec un tressaillement.
+ Il resta &agrave; genoux, il se signa, les l&egrave;vres balbutiantes encore
+ de sa pri&egrave;re. </p>
+<p>-- J'ai attendu, continua-t-elle. Chaque matin, chaque soir, je regardais si
+ tu n'arrivais pas. J'ai compt&eacute; les jours, puis je n'ai plus compt&eacute;.
+ Voil&agrave; des semaines... Alors, quand j'ai su que tu ne viendrais pas, je
+ suis venue, moi. Je me suis dit: &quot;Je l'emm&egrave;nerai...&quot; Donne-moi
+ tes mains, allons-nous en. </p>
+<p>Et elle lui tendait les mains, comme pour l'aider &agrave; se relever. Lui,
+ se signa de nouveau. Il priait toujours, en la regardant. Il avait calm&eacute;
+ le premier frisson de sa chair. Dans la gr&acirc;ce qui l'inondait depuis le
+ matin, ainsi qu'un bain c&eacute;leste, il puisait des forces surhumaines. </p>
+<p>-- Ce n'est pas ici votre place, dit-il gravement. Retirez-vous... Vous aggravez
+ vos souffrances. </p>
+<p>-- Je ne souffre plus, reprit-elle avec un sourire. Je me porte mieux, je suis
+ gu&eacute;rie, puisque je te vois... Ecoute, je me faisais plus malade que je
+ n'&eacute;tais, pour qu'on v&icirc;nt te chercher. Je veux bien l'avouer, maintenant.
+ C'est comme cette promesse de partir, de quitter le pays, apr&egrave;s t'avoir
+ retrouv&eacute;, tu ne t'es pas imagin&eacute; peut-&ecirc;tre que je l'aurais
+ tenue. Ah bien! je t'aurais plut&ocirc;t emport&eacute; sur mes &eacute;paules...
+ Les autres ne savent pas; mais toi tu sais bien qu'&agrave; pr&eacute;sent je
+ ne puis vivre ailleurs qu'&agrave; ton cou. </p>
+<p>Elle redevenait heureuse, elle se rapprochait avec des caresses d'enfant libre,
+ sans voir la rigidit&eacute; froide du pr&ecirc;tre. Elle s'impatienta, tapa
+ joyeusement dans ses mains, en criant: </p>
+<p>-- Voyons, d&eacute;cide-toi! Serge. Tu nous fais perdre un temps, l&agrave;!
+ Il n'y a pas besoin de tant de r&eacute;flexions. Je t'emm&egrave;ne, pardi!
+ c'est simple... Si tu d&eacute;sires ne pas &ecirc;tre vu, nous nous en irons
+ par le Mascle. Le chemin n'est pas commode; mais je l'ai bien pris toute seule;
+ nous nous aiderons, quand nous serons deux... Tu connais le chemin, n'est-ce
+ pas? Nous traversons le cimeti&egrave;re, nous descendons au bord du torrent,
+ puis nous n'avons plus qu'&agrave; le suivre, jusqu'au jardin. Et comme l'on
+ est chez soi, l&agrave;-bas, au fond! Il n'y a personne, va! rien que des broussailles
+ et de belles pierres rondes. Le lit est presque &agrave; sec. En venant, je
+ pensais &quot;Lorsqu'il sera avec moi, tout &agrave; l'heure, nous marcherons
+ doucement, en nous embrassant...&quot; Allons, d&eacute;p&ecirc;che-toi. Je
+ t'attends, Serge.</p>
+ <p>Le pr&ecirc;tre semblait ne plus entendre. Il s'&eacute;tait remis en pri&egrave;res,
+ demandant au ciel le courage des saints. Avant d'engager la lutte supr&ecirc;me,
+ il s'armait des &eacute;p&eacute;es flamboyantes de la foi. Un instant, il craignit
+ de faiblir. Il lui avait fallu un h&eacute;ro&iuml;sme de martyr pour laisser
+ ses genoux coll&eacute;s &agrave; la dalle, pendant que chaque mot d'Albine
+ l'appelait: son coeur allait vers elle, tout son sang se soulevait, le jetait
+ dans ses bras, avec l'irr&eacute;sistible d&eacute;sir de baiser ses cheveux.
+ Elle avait, de l'odeur seule de son haleine, &eacute;veill&eacute; et fait passer
+ en une seconde les souvenirs de leur tendresse, le grand jardin, les promenades
+ sous les arbres, la joie de leur union. Mais la gr&acirc;ce le trempa de sa
+ ros&eacute;e plus abondante; ce ne fut que la torture d'un moment, qui vida
+ le sang de ses veines; et rien d'humain ne demeura en lui. Il n'&eacute;tait
+ plus que la chose de Dieu. </p>
+<p>Albine dut le toucher de nouveau &agrave; l'&eacute;paule. Elle s'inqui&eacute;tait,
+ elle s'irritait peu &agrave; peu. </p>
+<p>-- Pourquoi ne r&eacute;ponds-tu pas? Tu ne peux refuser, tu vas me suivre...
+ Songe que j'en mourrais, si tu refusais. Mais non, cela n'est pas possible.
+ Rappelle-toi. Nous &eacute;tions ensemble, nous ne devions jamais nous quitter.
+ Et vingt fois tu t'es donn&eacute;. Tu me disais de te prendre tout entier,
+ de prendre tes membres, de prendre ton souffle, de prendre ta vie... Je n'ai
+ point r&ecirc;v&eacute;, peut-&ecirc;tre. Il n'y a pas une place de ton corps
+ que tu ne m'aies livr&eacute;e, pas un de tes cheveux dont je ne sois la ma&icirc;tresse.
+ Tu as un signe &agrave; l'&eacute;paule gauche, je l'ai bais&eacute;, il est
+ &agrave; moi. Tes mains sont &agrave; moi, je les ai serr&eacute;es pendant
+ des jours dans les miennes. Et ton visage, tes l&egrave;vres, tes yeux, ton
+ front, tout cela est &agrave; moi, j'en ai dispos&eacute; pour mes tendresses...
+ Entends-tu, Serge? </p>
+<p>Elle se dressait devant lui, souveraine, allongeant les bras. Elle r&eacute;p&eacute;ta
+ d'une voix plus haute: </p>
+<p>-- Entends-tu, Serge? tu es &agrave; moi! </p>
+<p>Alors, lentement, l'abb&eacute; Mouret se leva. Il s'adossa &agrave; l'autel,
+ en disant: </p>
+<p>-- Non, vous vous trompez, je suis &agrave; Dieu. </p>
+<p>Il &eacute;tait plein de s&eacute;r&eacute;nit&eacute;. Sa face nue ressemblait
+ &agrave; celle d'un saint de pierre, que ne trouble aucune chaleur venue des
+ entrailles. Sa soutane tombait &agrave; plis droits, pareille &agrave; un suaire
+ noir, sans rien laisser deviner de son corps. Albine recula &agrave; la vue
+ du fant&ocirc;me sombre de son amour. Elle ne retrouvait point sa barbe libre,
+ sa chevelure libre. Maintenant, au milieu de ses cheveux coup&eacute;s, elle
+ apercevait une tache bl&ecirc;me, la tonsure, qui l'inqui&eacute;tait comme
+ un mal inconnu, quelque plaie mauvaise, grandie l&agrave; pour manger la m&eacute;moire
+ des jours heureux. Elle ne reconnaissait ni ses mains autrefois ti&egrave;des
+ de caresses, ni son cou souple tout sonore de rires, ni ses pieds nerveux dont
+ le galop l'emportait au fond des verdures. Etait-ce donc l&agrave; le gar&ccedil;on
+ aux muscles forts, le col d&eacute;nou&eacute; montrant le duvet de la poitrine,
+ la peau &eacute;panouie par le soleil, les reins vibrants de vie, dans l'&eacute;treinte
+ duquel elle avait v&eacute;cu une saison? A cette heure, il ne semblait plus
+ avoir de chair, le poil lui &eacute;tait honteusement tomb&eacute;, toute sa
+ virilit&eacute; se s&eacute;chait sous cette robe de femme qui le laissait sans
+ sexe. </p>
+<p>-- Oh! murmura-t-elle, tu me fais peur... M'as-tu cru morte, que tu as pris
+ le deuil? Enl&egrave;ve ce noir, mets une blouse. Tu retrousseras les manches,
+ nous p&ecirc;cherons encore des &eacute;crevisses... Tes bras &eacute;taient
+ aussi blonds que les miens. </p>
+<p>Elle avait port&eacute; la main sur la soutane, comme pour en arracher l'&eacute;toffe.
+ Lui, la repoussa du geste, sans la toucher. Il la regardait, il s'affermissait
+ contre la tentation, en ne la quittant pas des yeux. Elle lui paraissait grandie.
+ Elle n'&eacute;tait plus la gamine aux bouquets sauvages, jetant au vent ses
+ rires de boh&eacute;mienne, ni l'amoureuse v&ecirc;tue de jupes blanches, pliant
+ sa taille mince, ralentissant sa marche attendrie derri&egrave;re les haies.
+ Maintenant, un duvet de fruit blondissait sa l&egrave;vre, ses hanches roulaient
+ librement, sa poitrine avait un &eacute;panouissement de fleur grasse. Elle
+ &eacute;tait femme, avec sa face longue, qui lui donnait un grand air de f&eacute;condit&eacute;.
+ Dans ses flancs &eacute;largis, la vie dormait. Sur ses joues, &agrave; fleur
+ de peau, venait l'adorable maturit&eacute; de sa chair. Et le pr&ecirc;tre,
+ tout envelopp&eacute; de son odeur passionn&eacute;e de femme faite, prenait
+ une joie am&egrave;re &agrave; braver la caresse de sa bouche rouge, le rire
+ de ses yeux, l'appel de sa gorge, l'ivresse qui coulait d'elle au moindre mouvement.
+ Il poussait la t&eacute;m&eacute;rit&eacute; jusqu'&agrave; chercher sur elle
+ les places qu'il avait bais&eacute;es follement, autrefois, les coins des yeux,
+ les coins des l&egrave;vres, les tempes &eacute;troites, douces comme du satin,
+ la nuque d'ambre, soyeuse comme du velours. Jamais, m&ecirc;me au cou d'Albine,
+ il n'avait go&ucirc;t&eacute; les f&eacute;licit&eacute;s qu'il &eacute;prouvait
+ &agrave; se martyriser, en regardant en face cette passion qu'il refusait. Puis,
+ il craignit de c&eacute;der l&agrave; &agrave; quelque nouveau pi&egrave;ge
+ de la chair. Il baissa les yeux, il dit avec douceur: </p>
+<p>-- Je ne puis vous entendre ici. Sortons, si vous tenez &agrave; accro&icirc;tre
+ nos regrets &agrave; tous deux... Notre pr&eacute;sence en cet endroit est un
+ scandale. Nous sommes chez Dieu. </p>
+<p>-- Qui &ccedil;a, Dieu? cria Albine affol&eacute;e, redevenue la grande fille
+ l&acirc;ch&eacute;e en pleine nature. Je ne le connais pas, ton Dieu, je ne
+ veux pas le conna&icirc;tre, s'il te vole &agrave; moi, qui ne lui ai jamais
+ rien fait. Mon oncle Jeanbernat a donc raison de dire que ton Dieu est une invention
+ de m&eacute;chancet&eacute;, une mani&egrave;re d'&eacute;pouvanter les gens
+ et de les faire pleurer... Tu mens, tu ne m'aimes plus, ton Dieu n'existe pas.
+</p>
+<p>-- Vous &ecirc;tes chez lui, r&eacute;p&eacute;ta l'abb&eacute; Mouret avec
+ force. Vous blasph&eacute;mez. D'un souffle, il pourrait vous r&eacute;duire
+ en poussi&egrave;re. </p>
+<p>Elle eut un rire superbe. Elle levait les bras, elle d&eacute;fiait le ciel.
+</p>
+<p>-- Alors, dit-elle, tu pr&eacute;f&egrave;res ton Dieu &agrave; moi! Tu le
+ crois plus fort que moi. Tu t'imagines qu'il t'aimera mieux que moi... Tiens!
+ tu es un enfant. Laisse donc ces b&ecirc;tises. Nous allons retourner au jardin
+ ensemble, et nous aimer, et &ecirc;tre heureux, et &ecirc;tre libres. C'est
+ la vie. </p>
+<p>Cette fois, elle avait r&eacute;ussi &agrave; le prendre &agrave; la taille.
+ Elle l'entra&icirc;nait. Mais il se d&eacute;gagea, tout frissonnant, de son
+ &eacute;treinte; il revint s'adosser &agrave; l'autel, s'oubliant, la tutoyant
+ comme autrefois. </p>
+<p>-- Va-t'en, balbutia-t-il. Si tu m'aimes encore, va-t'en... Oh! Seigneur, pardonnez-lui,
+ pardonnez-moi de salir votre maison. Si je passais la porte derri&egrave;re
+ elle, je la suivrais peut-&ecirc;tre. Ici, chez vous, je suis fort. Permettez
+ que je reste l&agrave;, &agrave; vous d&eacute;fendre. </p>
+<p>Albine demeura un instant silencieuse. Puis, d'une voix calm&eacute;e: </p>
+<p>-- C'est bien, restons ici... Je veux te parler. Tu ne peux &ecirc;tre m&eacute;chant.
+ Tu me comprendras. Tu ne me laisseras pas partir seule... Non, ne te d&eacute;fends
+ pas. Je ne te prendrai plus, puisque cela te fait mal. Tu vois, je suis tr&egrave;s
+ calme. Nous allons causer, doucement, comme lorsque nous nous perdions, et que
+ nous ne cherchions pas notre chemin, pour causer plus longtemps. </p>
+<p>Elle souriait, elle continua: </p>
+<p>-- Moi, je ne sais pas. L'oncle Jeanbernat me d&eacute;fendait de venir &agrave;
+ l'&eacute;glise. Il me disait: &quot;B&ecirc;te, puisque tu as un jardin, qu'est-ce
+ que tu irais faire dans une masure o&ugrave; l'on &eacute;touffe?...&quot; J'ai
+ grandi bien contente. Je regardais dans les nids, sans toucher aux oeufs. Je
+ ne cueillais pas m&ecirc;me les fleurs, de peur de faire saigner les plantes.
+ Tu sais que jamais je n'ai pris un insecte pour le tourmenter... Alors, pourquoi
+ Dieu serait-il en col&egrave;re contre moi? </p>
+<p>-- Il faut le conna&icirc;tre, le prier, lui rendre &agrave; chaque heure les
+ hommages qui lui sont dus, r&eacute;pondit le pr&ecirc;tre. </p>
+<p>-- Cela te contenterait, n'est-ce pas? reprit-elle. Tu me pardonnerais, tu
+ m'aimerais encore?... Eh bien! je veux tout ce que tu veux. Parle-moi de Dieu,
+ je croirai en lui, je l'adorerai. Chacune de tes paroles sera une v&eacute;rit&eacute;
+ que j'&eacute;couterai &agrave; genoux. Est-ce que jamais j'ai eu une pens&eacute;e
+ autre que la tienne?... Nous reprendrons nos longues promenades, tu m'instruiras,
+ tu feras de moi ce qu'il te plaira. Oh! consens, je t'en prie! </p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret montra sa soutane. </p>
+<p>-- Je ne puis, dit-il simplement; je suis pr&ecirc;tre. </p>
+<p>-- Pr&ecirc;tre! r&eacute;p&eacute;ta-t-elle en cessant de sourire. Oui, l'oncle
+ pr&eacute;tend que les pr&ecirc;tres n'ont ni femme, ni soeur, ni m&egrave;re.
+ Alors, cela est vrai... Mais pourquoi es-tu venu? C'est toi qui m'as prise pour
+ ta soeur, pour ta femme. Tu mentais donc? </p>
+<p>Il leva sa face p&acirc;le, o&ugrave; perlait une sueur d'angoisse. </p>
+<p>-- J'ai p&eacute;ch&eacute;, murmura-t-il. </p>
+<p>-- Moi, continua-t-elle, lorsque je t'ai vu si libre, j'ai cru que tu n'&eacute;tais
+ plus pr&ecirc;tre. J'ai pens&eacute; que c'&eacute;tait fini, que tu resterais
+ sans cesse l&agrave;, pour moi, avec moi... Et maintenant, que veux-tu que je
+ fasse, si tu emportes toute ma vie? </p>
+<p>-- Ce que je fais, r&eacute;pondit-il: vous agenouiller, mourir &agrave; genoux,
+ ne pas vous relever avant que Dieu pardonne. </p>
+<p>-- Tu es donc l&acirc;che? dit-elle encore, reprise par la col&egrave;re, les
+ l&egrave;vres m&eacute;prisantes. </p>
+<p>Il chancela, il garda le silence. Une souffrance abominable le serrait &agrave;
+ la gorge; mais il demeurait plus fort que la douleur. Il tenait la t&ecirc;te
+ droite, il souriait presque des coins de sa bouche tremblante. Albine, de son
+ regard fixe, le d&eacute;fia un instant. Puis, avec un nouvel emportement: </p>
+<p>-- Eh! r&eacute;ponds, accuse-moi, dis que c'est moi qui suis all&eacute;e
+ te tenter. Ce sera le comble... Va, je te permets de t'excuser. Tu peux me battre,
+ je pr&eacute;f&eacute;rerais tes coups &agrave; ta raideur de cadavre. N'as-tu
+ plus de sang? N'entends-tu pas que je t'appelle l&acirc;che? Oui, tu es l&acirc;che,
+ tu ne devais pas m'aimer, puisque tu ne peux &ecirc;tre un homme... Est-ce ta
+ robe noire qui te g&ecirc;ne? Arrache-la. Quand tu seras nu, tu te souviendras
+ peut-&ecirc;tre. </p>
+<p>Le pr&ecirc;tre, lentement, r&eacute;p&eacute;ta les m&ecirc;mes paroles: </p>
+<p>-- J'ai p&eacute;ch&eacute;, je n'ai pas d'excuse. Je fais p&eacute;nitence
+ de ma faute, sans esp&eacute;rer de pardon. Si j'arrachais mon v&ecirc;tement,
+ j'arracherais ma chair, car je me suis donn&eacute; &agrave; Dieu tout entier,
+ avec mon &acirc;me, avec mes os. Je suis pr&ecirc;tre. </p>
+<p>-- Et moi! et moi! cria une derni&egrave;re fois Albine. </p>
+<p>Il ne baissa pas la t&ecirc;te. </p>
+<p>-- Que vos souffrances me soient compt&eacute;es comme autant de crimes! Que
+ je sois &eacute;ternellement puni de l'abandon o&ugrave; je dois vous laisser!
+ Ce sera juste... Tout indigne que je suis, je prie pour vous chaque soir. </p>
+<p>Elle haussa les &eacute;paules, avec un immense d&eacute;couragement. Sa col&egrave;re
+ tombait. Elle &eacute;tait presque prise de piti&eacute;. </p>
+<p>-- Tu es fou, murmura-t-elle. Garde tes pri&egrave;res. C'est toi que je veux...
+ Jamais tu ne comprendras. J'avais tant de choses &agrave; te dire! Et tu es
+ l&agrave;, &agrave; me mettre toujours en col&egrave;re, avec tes histoires
+ de l'autre monde... Voyons, soyons raisonnables tous les deux. Attendons d'&ecirc;tre
+ plus calmes. Nous causerons encore... Il n'est pas possible que je m'en aille
+ comme &ccedil;a. Je ne peux te laisser ici. C'est parce que tu es ici que tu
+ es comme mort, la peau si froide, que je n'ose te toucher... Ne parlons plus.
+ Attendons. </p>
+<p>Elle se tut, elle fit quelques pas. Elle examinait la petite &eacute;glise.
+ La pluie continuait &agrave; mettre aux vitres son ruissellement de cendre fine.
+ Une lumi&egrave;re froide, tremp&eacute;e d'humidit&eacute;, semblait mouiller
+ les murs. Du dehors, pas un bruit ne venait, que le roulement monotone de l'averse.
+ Les moineaux devaient s'&ecirc;tre blottis sous les tuiles, le sorbier dressait
+ des branches vagues, noy&eacute;es dans la poussi&egrave;re d'eau. Cinq heures
+ sonn&egrave;rent, arrach&eacute;es coup &agrave; coup de la poitrine f&ecirc;l&eacute;e
+ de l'horloge; puis, le silence grandit encore, plus sourd, plus aveugle, plus
+ d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Les peintures, &agrave; peine s&egrave;ches,
+ donnaient au ma&icirc;tre-autel et aux boiseries une propret&eacute; triste,
+ l'air d'une chapelle de couvent o&ugrave; le soleil n'entre pas. Une agonie
+ lamentable emplissait la nef, &eacute;clabouss&eacute;e du sang qui coulait
+ des membres du grand Christ; tandis que, le long des murs, les quatorze images
+ de la Passion &eacute;talaient leur drame atroce, barbouill&eacute; de jaune
+ et de rouge, suant l'horreur. C'&eacute;tait la vie qui agonisait l&agrave;,
+ dans ce frisson de mort, sur ces autels pareils &agrave; des tombeaux, au milieu
+ de cette nudit&eacute; de caveau fun&egrave;bre. Tout parlait de massacre, de
+ nuit, de terreur, d'&eacute;crasement, de n&eacute;ant. Une derni&egrave;re
+ haleine d'encens tra&icirc;nait, pareille au dernier souffle attendri de quelque
+ tr&eacute;pass&eacute;e, &eacute;touff&eacute;e jalousement sous les dalles.
+</p>
+<p>-- Ah! dit enfin Albine, comme il faisait bon au soleil, tu te rappelles!...
+ Un matin, c'&eacute;tait &agrave; gauche du parterre, nous marchions le long
+ d'une haie de grands rosiers. Je me souviens de la couleur de l'herbe; elle
+ &eacute;tait presque bleue, avec des moires vertes. Quand nous arriv&acirc;mes
+ au bout de la haie, nous rev&icirc;nmes sur nos pas, tant le soleil avait l&agrave;
+ une odeur douce. Et ce fut toute notre promenade, cette matin&eacute;e-l&agrave;,
+ vingt pas en avant, vingt pas, en arri&egrave;re, un coin de bonheur dont tu
+ ne voulais plus sortir. Les mouches &agrave; miel ronflaient; une m&eacute;sange
+ ne nous quitta pas, sautant de branche en branche; des processions de b&ecirc;tes,
+ autour de nous, s'en allaient &agrave; leurs affaires. Tu murmurais: &quot;Que
+ la vie est bonne!&quot; La vie, c'&eacute;tait les herbes, les arbres, les eaux,
+ le ciel, le soleil, dans lequel nous &eacute;tions tout blonds, avec des cheveux
+ d'or. </p>
+<p>Elle r&ecirc;va un instant encore, elle reprit: </p>
+<p>-- La vie, c'&eacute;tait le Paradou. Comme il nous paraissait grand! Jamais
+ nous ne savions en trouver le bout. Les feuillages y roulaient jusqu'&agrave;
+ l'horizon, librement, avec un bruit de vagues. Et que de bleu sur nos t&ecirc;tes!
+ Nous pouvions grandir, nous envoler, courir comme les nuages, sans rencontrer
+ plus d'obstacles qu'eux. L'air &eacute;tait &agrave; nous. </p>
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta, elle montra d'un geste les murs &eacute;cras&eacute;s
+ de l'&eacute;glise. </p>
+<p>-- Et, ici, tu es dans une fosse. Tu ne pourrais &eacute;largir les bras sans
+ t'&eacute;corcher les mains &agrave; la pierre. La vo&ucirc;te te cache le ciel,
+ te prend ta part de soleil. C'est si petit, que tes membres s'y raidissent,
+ comme si tu &eacute;tais couch&eacute; vivant dans la terre. </p>
+<p>-- Non, dit le pr&ecirc;tre, l'&eacute;glise est grande comme le monde. Dieu
+ y tient tout entier. </p>
+<p>D'un nouveau geste, elle d&eacute;signa les croix, les christs mourants, les
+ supplices de la Passion. </p>
+<p>-- Et tu vis au milieu de la mort. Les herbes, les arbres, les eaux, le soleil,
+ le ciel, tout agonise autour de toi. </p>
+<p>-- Non, tout revit, tout s'&eacute;pure, tout remonte &agrave; la source de
+ lumi&egrave;re. </p>
+<p>Il s'&eacute;tait redress&eacute;, avec une flamme dans les yeux. Il quitta
+ l'autel, invincible d&eacute;sormais, embras&eacute; d'une telle foi, qu'il
+ m&eacute;prisait les dangers de la tentation. Et il prit la main d'Albine, il
+ la tutoya comme une soeur, il l'emmena devant les images douloureuses du chemin
+ de la Croix. </p>
+<p>-- Tiens, dit-il, voici ce que mon Dieu a souffert... J&eacute;sus est battu
+ de verges. Tu vois, ses &eacute;paules sont nues, sa chair est d&eacute;chir&eacute;e,
+ son sang coule jusque sur ses reins... J&eacute;sus est couronn&eacute; d'&eacute;pines.
+ Des larmes rouges ruissellent de son front trou&eacute;. Une grande d&eacute;chirure
+ lui a fendu la tempe... J&eacute;sus est insult&eacute; par les soldats. Ses
+ bourreaux lui ont jet&eacute; par d&eacute;rision un lambeau de pourpre au cou,
+ et ils couvrent sa face de crachats, ils le soufflettent, ils lui enfoncent
+ &agrave; coups de roseau sa couronne dans le front... </p>
+<p>Albine d&eacute;tournait la t&ecirc;te, pour ne pas voir les images, rudement
+ colori&eacute;es, o&ugrave; des balafres de laque coupaient les chairs d'ocre
+ de J&eacute;sus. Le manteau de pourpre semblait, &agrave; son cou, un lambeau
+ de sa peau &eacute;corch&eacute;e. </p>
+<p>-- A quoi bon souffrir, &agrave; quoi bon mourir! r&eacute;pondit-elle. O Serge!
+ si tu te souvenais!... Tu me disais, ce jour-l&agrave;, que tu &eacute;tais
+ fatigu&eacute;. Et je savais bien que tu mentais, parce que le temps &eacute;tait
+ frais et que nous n'avions pas march&eacute; plus d'un quart d'heure. Mais tu
+ voulais t'asseoir, pour me prendre dans tes bras. Il y avait, tu sais bien,
+ au fond du verger, un cerisier plant&eacute; sur le bord d'un ruisseau, devant
+ lequel tu ne pouvais passer sans &eacute;prouver le besoin de me baiser les
+ mains, &agrave; petits baisers qui montaient le long de mes &eacute;paules jusqu'&agrave;
+ mes l&egrave;vres. La saison des cerises &eacute;tait pass&eacute;e, tu mangeais
+ mes l&egrave;vres... Les fleurs qui se fanaient nous faisaient pleurer. Un jour
+ que tu trouvas une fauvette morte dans l'herbe, tu devins tout p&acirc;le, tu
+ me serras contre ta poitrine, comme pour d&eacute;fendre &agrave; la terre de
+ me prendre. </p>
+<p>Le pr&ecirc;tre l'entra&icirc;nait devant les autres stations. </p>
+<p>-- Tais-toi! cria-t-il, regarde encore, &eacute;coute encore. Il faut que tu
+ te prosternes de douleur et de piti&eacute;... J&eacute;sus succombe sous le
+ poids de sa croix. La mont&eacute;e du Calvaire est rude. Il est tomb&eacute;
+ sur les genoux. Il n'essuie pas m&ecirc;me la sueur de son visage, et il se
+ rel&egrave;ve, il continue sa marche... J&eacute;sus, de nouveau, succombe sous
+ le poids de sa croix. A chaque pas, il chancelle. Cette fois, il est tomb&eacute;
+ sur le flanc, si violemment, qu'il reste un moment sans haleine. Ses mains d&eacute;chir&eacute;es ont l&acirc;ch&eacute; la croix. Ses pieds endoloris laissent derri&egrave;re
+ lui des empreintes sanglantes. Une lassitude abominable l'&eacute;crase, car
+ il porte sur ses &eacute;paules les p&eacute;ch&eacute;s du monde... </p>
+<p>Albine avait regard&eacute; J&eacute;sus, en jupe bleue, &eacute;tendu sous
+ la croix d&eacute;mesur&eacute;e, dont la couleur noire coulait et salissait
+ l'or de son aur&eacute;ole. Puis, les regards perdus, elle murmura: </p>
+<p>-- Oh! les sentiers des prairies!... Tu n'as donc plus de m&eacute;moire, Serge?
+ Tu ne connais plus les chemins d'herbe fine, qui s'en vont &agrave; travers
+ les pr&eacute;s, parmi de grandes mares de verdure?... L'apr&egrave;s-midi dont
+ je te parle, nous n'&eacute;tions sortis que pour une heure. Puis, nous all&acirc;mes
+ toujours devant nous, si bien que les &eacute;toiles se levaient, lorsque nous
+ marchions encore. Cela &eacute;tait si doux, ce tapis sans fin, souple comme
+ de la soie! Nos pieds ne rencontraient pas un gravier. On e&ucirc;t dit une
+ mer verte, dont l'eau moussue nous ber&ccedil;ait. Et nous savions bien o&ugrave;
+ nous conduisaient ces sentiers si tendres qui ne menaient nulle part. Ils nous
+ conduisaient &agrave; notre amour, &agrave; la joie de vivre les mains &agrave;
+ nos tailles, &agrave; la certitude d'une journ&eacute;e de bonheur... Nous rentr&acirc;mes
+ sans fatigue. Tu &eacute;tais plus l&eacute;ger qu'au d&eacute;part, parce que
+ tu m'avais donn&eacute; tes caresses et que je n'avais pu te les rendre toutes.
+</p>
+<p>De ses mains tremblantes d'angoisse, l'abb&eacute; Mouret indiquait les derni&egrave;res
+ images. Il balbutiait: </p>
+<p>-- Et J&eacute;sus est attach&eacute; &agrave; la croix. A coups de marteau,
+ les clous entrent dans ses mains ouvertes. Un seul clou suffit pour ses pieds,
+ dont les os craquent. Lui, tandis que sa chair tressaille, sourit, les yeux
+ au ciel... J&eacute;sus est entre les deux larrons. Le poids de son corps agrandit
+ horriblement ses blessures. De son front, de ses membres, ruisselle une sueur
+ de sang. Les deux larrons l'injurient, les passants le raillent, les soldats
+ se partagent ses v&ecirc;tements. Et les t&eacute;n&egrave;bres se r&eacute;pandent,
+ et le soleil se cache... J&eacute;sus meurt sur la croix. Il jette un grand
+ cri, il rend l'esprit. O mort terrible! Le voile du temple fut d&eacute;chir&eacute;
+ en deux, du haut en bas; la terre trembla, les pierres se fendirent, les s&eacute;pulcres
+ s'ouvrirent... </p>
+<p>Il &eacute;tait tomb&eacute; &agrave; genoux, la voix coup&eacute;e par des
+ sanglots, les yeux sur les trois croix du Calvaire, o&ugrave; se tordaient des
+ corps blafards de supplici&eacute;s, que le dessin grossier d&eacute;charnait
+ affreusement. Albine se mit devant les images pour qu'il ne les vit plus. </p>
+<p>-- Un soir, dit-elle, par un long cr&eacute;puscule, j'avais pos&eacute; ma
+ t&ecirc;te sur tes genoux... C'&eacute;tait dans la for&ecirc;t, au bout de
+ cette grande all&eacute;e de ch&acirc;taigniers, que le soleil couchant enfilait
+ d'un dernier rayon. Ah! quel adieu caressant! Le soleil s'attardait &agrave;
+ nos pieds, avec un bon sourire ami nous disant au revoir. Le ciel p&acirc;lissait
+ lentement. Je te racontais en riant qu'il &ocirc;tait sa robe bleue, qu'il mettait
+ sa robe noire &agrave; fleurs d'or, pour aller en soir&eacute;e. Toi, tu guettais
+ l'ombre, impatient d'&ecirc;tre seul, sans le soleil qui nous g&ecirc;nait.
+ Et ce n'&eacute;tait pas de la nuit qui venait, c'&eacute;tait une douceur discr&egrave;te,
+ une tendresse voil&eacute;e, un coin de myst&egrave;re, pareil &agrave; un de
+ ces sentiers tr&egrave;s sombres, sous les feuilles, dans lesquels on s'engage
+ pour se cacher un moment, avec la certitude de retrouver, &agrave; l'autre bout,
+ la joie du plein jour. Ce soir-l&agrave;, le cr&eacute;puscule apportait, dans
+ sa p&acirc;leur sereine, la promesse d'une splendide matin&eacute;e... Alors,
+ moi, je feignis de m'endormir, voyant que le jour ne s'en allait pas assez vite
+ &agrave; ton gr&eacute;. Je puis bien le dire maintenant, je ne dormais pas,
+ pendant que tu m'embrassais sur les yeux. Je go&ucirc;tais tes baisers. Je me
+ retenais pour ne pas rire. J'avais une haleine r&eacute;guli&egrave;re que tu
+ buvais. Puis, lorsqu'il fit noir, ce fut comme un long bercement. Les arbres,
+ vois-tu, ne dormaient pas plus que moi... La nuit, tu te souviens, les fleurs
+ avaient une odeur plus forte. </p>
+<p>Et comme il restait &agrave; genoux, la face inond&eacute;e de larmes, elle
+ lui saisit les poignets, elle le releva, reprenant avec passion: </p>
+<p>-- Oh! si tu savais, tu me dirais de t'emporter, tu lierais tes bras &agrave;
+ mon cou pour que je ne pusse m'en aller sans toi... Hier, j'ai voulu revoir
+ le jardin. Il est plus grand, plus profond, plus insondable. J'y ai trouv&eacute;
+ des odeurs nouvelles, si suaves qu'elles m'ont fait pleurer. J'ai rencontr&eacute;,
+ dans les all&eacute;es, des pluies de soleil qui me trempaient d'un frisson
+ de d&eacute;sir. Les roses m'ont parl&eacute; de toi. Les bouvreuils s'&eacute;tonnaient
+ de me voir seule. Tout le jardin soupirait... Oh! viens, jamais les herbes n'ont
+ d&eacute;roul&eacute; des couches plus douces. J'ai marqu&eacute; d'une fleur
+ le coin perdu o&ugrave; je veux te conduire. C'est, au fond d'un buisson, un
+ trou de verdure large comme un grand lit. De l&agrave;, on entend le jardin
+ vivre, avec ses arbres, ses eaux, son ciel. La respiration m&ecirc;me de la
+ terre nous bercera... Oh! viens, nous nous aimerons dans l'amour de tout. </p>
+<p>Mais il la repoussa. Il &eacute;tait revenu devant la chapelle des Morts, en
+ face du grand Christ de carton peint, de la grandeur d'un enfant de dix ans,
+ qui agonisait avec une v&eacute;rit&eacute; si effroyable. Les clous imitaient
+ le fer, les blessures restaient b&eacute;antes, atrocement d&eacute;chir&eacute;es.
+</p>
+<p>-- J&eacute;sus qui &ecirc;tes mort pour nous, cria-t-il, dites-lui donc notre
+ n&eacute;ant! Dites-lui que nous sommes poussi&egrave;re, ordure, damnation!
+ Ah! tenez! permettez que je couvre ma t&ecirc;te d'un cilice, que je pose mon
+ front &agrave; vos pieds, que je reste l&agrave; immobile, jusqu'&agrave; ce
+ que la mort me pourrisse. La terre n'existera plus. Le soleil sera &eacute;teint.
+ Je ne verrai plus, je ne sentirai plus, je n'entendrai plus. Rien de ce monde
+ mis&eacute;rable ne viendra d&eacute;ranger mon &acirc;me de votre adoration.
+</p>
+<p>Il s'exaltait de plus en plus. Il marcha vers Albine, les mains lev&eacute;es.
+</p>
+<p>-- Tu avais raison, c'est la mort qui est ici, c'est la mort que je veux, la
+ mort qui d&eacute;livre, qui sauve de toutes les pourritures... Entends-tu!
+ je nie la vie, je la refuse, je crache sur elle. Tes fleurs puent, ton soleil
+ aveugle, ton herbe donne la l&egrave;pre &agrave; qui s'y couche, ton jardin
+ est un charnier o&ugrave; se d&eacute;composent les cadavres des choses. La
+ terre sue l'abomination. Tu mens, quand tu parles d'amour, de lumi&egrave;re,
+ de vie bienheureuse, au fond de ton palais de verdure. Il n'y a chez toi que
+ des t&eacute;n&egrave;bres. Tes arbres distillent un poison qui change les hommes
+ en b&ecirc;te; tes taillis sont noirs du venin des vip&egrave;res; tes rivi&egrave;res
+ roulent la peste sous leurs eaux bleues. Si j'arrachais &agrave; ta nature sa
+ jupe de soleil, sa ceinture de feuillage, tu la verrais hideuse comme une m&eacute;g&egrave;re,
+ avec des c&ocirc;tes de squelette, toute mang&eacute;e de vices... Et m&ecirc;me
+ quand tu dirais vrai, quand tu aurais les mains pleines de jouissances, quand
+ tu m'emporterais sur un lit de roses pour m'y donner le r&ecirc;ve du paradis,
+ je me d&eacute;fendrais plus d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment encore contre
+ ton &eacute;treinte. C'est la guerre entre nous, s&eacute;culaire, implacable.
+ Tu vois, l'&eacute;glise est bien petite; elle est pauvre, elle est laide, elle
+ a un confessionnal et une chaire de sapin, un baptist&egrave;re de pl&acirc;tre,
+ des autels faits de quatre planches, que j'ai repeints moi-m&ecirc;me. Qu'importe!
+ elle est plus grande que ton jardin, que la vall&eacute;e, que toute la terre.
+ C'est une forteresse redoutable que rien ne renversera. Les vents, et le soleil,
+ et les for&ecirc;ts, et les mers, tout ce qui vit, aura beau lui livrer assaut,
+ elle restera debout, sans m&ecirc;me &ecirc;tre &eacute;branl&eacute;e. Oui,
+ que les broussailles grandissent, qu'elles secouent les murs de leurs bras &eacute;pineux,
+ et que des pullulements d'insectes sortent des fentes du sol pour venir ronger
+ les murs, l'&eacute;glise, si ruin&eacute;e qu'elle soit, ne sera jamais emport&eacute;e
+ dans ce d&eacute;bordement de la vie! Elle est la mort inexpugnable... Et veux-tu
+ savoir ce qui arrivera, un jour. La petite &eacute;glise deviendra si colossale,
+ elle jettera une telle ombre, que toute ta nature cr&egrave;vera. Ah! la mort,
+ la mort de tout, avec le ciel b&eacute;ant pour recevoir nos &acirc;mes, au-dessus
+ des d&eacute;bris abominables du monde! </p>
+<p>Il criait, il poussait Albine violemment vers la porte. Celle-ci, tr&egrave;s
+ p&acirc;le, reculait pas &agrave; pas. Quand il se tut, la voix &eacute;trangl&eacute;e,
+ elle dit gravement: </p>
+<p>-- Alors, c'est fini, tu me chasses?... Je suis ta femme pourtant. C'est toi
+ qui m'as faite. Dieu, apr&egrave;s avoir permis cela, ne peut nous punir &agrave;
+ ce point. </p>
+<p>Elle &eacute;tait sur le seuil. Elle ajouta: </p>
+<p>-- Ecoute, tous les jours, quand le soleil se couche, je vais au bout du jardin,
+ &agrave; l'endroit o&ugrave; la muraille est &eacute;croul&eacute;e... Je t'attends.
+</p>
+<p>Et elle s'en alla. La porte de la sacristie retomba avec un soupir &eacute;touff&eacute;.
+</p>
+<p>&nbsp; </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>IX.</h3>
+<p>
+ L'&eacute;glise &eacute;tait silencieuse. Seule, la pluie, qui redoublait, mettait
+ sous la nef un frisson d'orgue. Dans ce calme brusque, la col&egrave;re du pr&ecirc;tre
+ tomba; il se sentit pris d'un attendrissement. Et ce fut le visage baign&eacute;
+ de larmes, les &eacute;paules secou&eacute;es par des sanglots, qu'il revint
+ se jeter &agrave; genoux devant le grand Christ. Un acte d'ardent remerciement
+ s'&eacute;chappait de ses l&egrave;vres. </p>
+<p>-- Oh! merci mon Dieu, du secours que vous avez bien voulu m'envoyer. Sans
+ votre gr&acirc;ce, j'&eacute;coutais la voix de ma chair, je retournais mis&eacute;rablement
+ &agrave; mon p&eacute;ch&eacute;. Votre gr&acirc;ce me ceignait les reins comme
+ une ceinture de combat; votre gr&acirc;ce &eacute;tait mon armure, mon courage,
+ le soutien int&eacute;rieur qui me tenait debout, sans une faiblesse. O mon
+ Dieu, vous &eacute;tiez en moi; c'&eacute;tait vous qui parliez en moi, car
+ je ne reconnaissais plus ma l&acirc;chet&eacute; de cr&eacute;ature, je me sentais
+ fort &agrave; couper tous les liens de mon coeur. Et voici mon coeur tout saignant;
+ il n'est plus &agrave; personne, il est &agrave; vous. Pour vous, je l'ai arrach&eacute;
+ au monde. Mais ne croyez pas, &ocirc; mon Dieu, que je tire quelque vanit&eacute;
+ de cette victoire. Je sais que je ne suis rien sans vous. Je m'ab&icirc;me &agrave;
+ vos pieds, dans mon humilit&eacute;. </p>
+<p>Il s'&eacute;tait affaiss&eacute;, &agrave; demi assis sur la marche de l'autel,
+ ne trouvant plus de paroles, laissant son haleine fumer comme un encens, entre
+ ses l&egrave;vres entrouvertes. L'abondance de la gr&acirc;ce le baignait d'une
+ extase ineffable. Il se repliait sur lui-m&ecirc;me, il cherchait J&eacute;sus
+ au fond de son &ecirc;tre, dans le sanctuaire d'amour qu'il pr&eacute;parait
+ &agrave; chaque minute pour le recevoir dignement. Et J&eacute;sus &eacute;tait
+ pr&eacute;sent, il le sentait l&agrave;, &agrave; la douceur extraordinaire
+ qui l'inondait. Alors, il entama avec J&eacute;sus une de ces conversations
+ int&eacute;rieures, pendant lesquelles il &eacute;tait ravi &agrave; la terre,
+ causant bouche &agrave; bouche avec son Dieu. Il balbutiait le verset du cantique:
+ &quot;Mon bien-aim&eacute; est &agrave; moi, et je suis &agrave; lui; il repose
+ entre les lis, jusqu'&agrave; ce que l'aurore se l&egrave;ve et que les ombres
+ d&eacute;clinent.&quot; Il m&eacute;ditait les mots de l'Imitation: &quot;C'est
+ un grand art que de savoir causer avec J&eacute;sus, et une grande prudence
+ que de savoir le retenir pr&egrave;s de soi.&quot; Puis, c'&eacute;tait une
+ familiarit&eacute; adorable. J&eacute;sus se baissait jusqu'&agrave; lui, l'entretenait
+ pendant des heures de ses besoins, de ses bonheurs, de ses espoirs. Et deux
+ amis qui, apr&egrave;s une s&eacute;paration, se retrouvent, s'en vont &agrave;
+ l'&eacute;cart, au bord de quelque rivi&egrave;re solitaire, ont des confidences
+ moins attendries; car J&eacute;sus, &agrave; ces heures d'abandon divin, daignait
+ &ecirc;tre son ami, le meilleur, le plus fid&egrave;le, celui qui ne le trahissait
+ jamais, qui lui rendait pour un peu d'affection tous les tr&eacute;sors de la
+ vie &eacute;ternelle. Cette fois surtout, le pr&ecirc;tre voulut le poss&eacute;der
+ longtemps. Six heures sonnaient dans l'&eacute;glise muette, qu'il l'&eacute;coutait
+ encore, au milieu du silence des cr&eacute;atures. </p>
+<p>Confession de l'&ecirc;tre entier, entretien libre, sans l'embarras de la langue,
+ effusion naturelle du coeur, s'envolant avant la pens&eacute;e elle-m&ecirc;me.
+ L'abb&eacute; Mouret disait tout &agrave; J&eacute;sus, comme &agrave; un Dieu
+ venu dans l'intimit&eacute; de sa tendresse, et qui peut tout entendre. Il avouait
+ qu'il aimait toujours Albine; il s'&eacute;tonnait d'avoir pu la maltraiter,
+ la chasser, sans que ses entrailles se fussent r&eacute;volt&eacute;es; cela
+ l'&eacute;merveillait, il souriait d'une fa&ccedil;on sereine, comme mis en
+ pr&eacute;sence d'un acte miraculeusement fort, accompli par un autre. Et J&eacute;sus
+ r&eacute;pondait que cela ne devait pas l'&eacute;tonner, que les plus grands
+ saints &eacute;taient souvent des armes inconscientes aux mains de Dieu. Alors,
+ l'abb&eacute; exprimait un doute: n'avait-il pas eu moins de m&eacute;rite &agrave;
+ se r&eacute;fugier au pied de l'autel et jusque dans la Passion de son Seigneur?
+ N'&eacute;tait-il pas encore d'un faible courage, puisqu'il n'osait combattre
+ seul? Mais J&eacute;sus se montrait tol&eacute;rant; il expliquait que la faiblesse
+ de l'homme est la continuelle occupation de Dieu, il disait pr&eacute;f&eacute;rer
+ les &acirc;mes souffrantes, dans lesquelles il venait s'asseoir comme un ami
+ au chevet d'un ami. Etait-ce une damnation d'aimer Albine? Non, si cet amour
+ allait au-del&agrave; de la chair, s'il ajoutait une esp&eacute;rance au d&eacute;sir
+ de l'autre vie. Puis, comment fallait-il l'aimer? Sans une parole, sans un pas
+ vers elle, en laissant cette tendresse toute pure s'exhaler ainsi qu'une bonne
+ odeur, agr&eacute;able au ciel. L&agrave;, J&eacute;sus avait un l&eacute;ger
+ rire de bienveillance, se rapprochant, encourageant les aveux, si bien que le
+ pr&ecirc;tre peu &agrave; peu s'enhardissait &agrave; lui d&eacute;tailler la
+ beaut&eacute; d'Albine. Elle avait les cheveux blonds des anges. Elle &eacute;tait
+ toute blanche avec de grands yeux doux, pareille aux saintes qui ont des aur&eacute;oles.
+ J&eacute;sus se taisait, mais riait toujours. Et qu'elle avait grandi! Elle
+ ressemblait &agrave; une reine, maintenant, avec sa taille ronde, ses &eacute;paules
+ superbes. Oh! la prendre &agrave; la taille, ne f&ucirc;t-ce qu'une seconde,
+ et sentir ses &eacute;paules se renverser sous cette &eacute;treinte! Le rire
+ de J&eacute;sus p&acirc;lissait, mourait comme un rayon d'astre au bord de l'horizon.
+ L'abb&eacute; Mouret parlait seul, &agrave; pr&eacute;sent. Vraiment, il s'&eacute;tait
+ montr&eacute; trop dur. Pourquoi avoir chass&eacute; Albine, sans un mot de
+ tendresse, puisque le ciel permettait d'aimer? </p>
+<p>-- Je l'aime, je l'aime! cria-t-il tout haut, d'une voix &eacute;perdue, qui
+ emplit l'&eacute;glise. </p>
+<p>Il la voyait encore l&agrave;. Elle lui tendait les bras, elle &eacute;tait
+ d&eacute;sirable, &agrave; lui faire rompre tous ses serments. Et il se jetait
+ sur sa gorge, sans respect pour l'&eacute;glise; il lui prenait les membres,
+ il la poss&eacute;dait sous une pluie de baisers. C'&eacute;tait devant elle
+ qu'il se mettait &agrave; genoux, implorant sa mis&eacute;ricorde, lui demandant
+ pardon de ses brutalit&eacute;s. Il expliquait qu'&agrave; certaines heures,
+ il y avait en lui une voix qui n'&eacute;tait pas la sienne. Est-ce que jamais
+ il l'aurait maltrait&eacute;e! La voix &eacute;trang&egrave;re seule avait parl&eacute;.
+ Ce ne pouvait &ecirc;tre lui, qui n'aurait pas, sans un frisson, touch&eacute;
+ &agrave; un de ses cheveux. Et il l'avait chass&eacute;e, l'&eacute;glise &eacute;tait
+ bien vide! O&ugrave; devait-il courir, pour la rejoindre, pour la ramener, en
+ essuyant ses larmes sous des caresses? La pluie tombait plus fort. Les chemins
+ &eacute;taient des lacs de boue. Il se l'imaginait battue par l'averse, chancelant
+ le long des foss&eacute;s, avec des jupes tremp&eacute;es, coll&eacute;es &agrave;
+ sa peau. Non, non, ce n'&eacute;tait pas lui, c'&eacute;tait l'autre, la voix
+ jalouse, qui avait eu cette cruaut&eacute; de vouloir la mort de son amour.
+</p>
+<p>-- O J&eacute;sus! cria-t-il plus d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment, soyez
+ bon, rendez-la-moi. </p>
+<p>Mais J&eacute;sus n'&eacute;tait plus l&agrave;... Alors l'abb&eacute; Mouret,
+ s'&eacute;veillant comme en sursaut, devint horriblement p&acirc;le. Il comprenait.
+ Il n'avait pas su garder J&eacute;sus. Il perdait son ami, il restait sans d&eacute;fense
+ contre le mal. Au lieu de cette clart&eacute; int&eacute;rieure, dont il &eacute;tait
+ tout &eacute;clair&eacute;, et dans laquelle il avait re&ccedil;u son Dieu,
+ il ne trouvait plus en lui que des t&eacute;n&egrave;bres, une fum&eacute;e
+ mauvaise, qui exasp&eacute;rait sa chair. J&eacute;sus, en se retirant, avait
+ emport&eacute; la gr&acirc;ce. Lui, si fort depuis le matin du secours du ciel,
+ il se sentait tout d'un coup mis&eacute;rable, abandonn&eacute;, d'une faiblesse
+ d'enfant. Et quelle atroce chute, quelle immense amertume! Avoir lutt&eacute;
+ h&eacute;ro&iuml;quement, &ecirc;tre rest&eacute; debout invincible, implacable,
+ pendant que la tentation &eacute;tait l&agrave;, vivante, avec sa taille ronde,
+ ses &eacute;paules superbes, son odeur de femme passionn&eacute;e; puis, succomber
+ honteusement, haleter d'un d&eacute;sir abominable, lorsque la tentation s'&eacute;loignait,
+ ne laissant derri&egrave;re elle qu'un frisson de jupe, un parfum envol&eacute;
+ de nuque blonde! Maintenant, avec les seuls souvenirs, elle rentrait toute-puissante,
+ elle envahissait l'&eacute;glise. </p>
+<p>-- J&eacute;sus! J&eacute;sus! cria une derni&egrave;re fois le pr&ecirc;tre,
+ revenez, rentrez en moi, parlez-moi encore! </p>
+<p>J&eacute;sus restait sourd. Un instant, l'abb&eacute; Mouret implora le ciel
+ de ses bras &eacute;perdument lev&eacute;s. Ses &eacute;paules craquaient de
+ l'&eacute;lan extraordinaire de ses supplications. Et bient&ocirc;t ses mains
+ retomb&egrave;rent, d&eacute;courag&eacute;es. Il y avait au ciel un de ces
+ silences sans espoir que les d&eacute;vots connaissent. Alors, il s'assit de
+ nouveau sur la marche de l'autel, &eacute;cras&eacute;, le visage terreux, se
+ serrant les flancs de ses coudes, comme pour diminuer sa chair. Il se rapetissait
+ sous la dent de la tentation. </p>
+<p>-- Mon Dieu! vous m'abandonnez, murmura-t-il. Que votre volont&eacute; soit
+ faite! </p>
+<p>Et il ne pronon&ccedil;a plus une parole, soufflant fortement, pareil &agrave;
+ une b&ecirc;te traqu&eacute;e, immobile dans la peur des morsures. Depuis sa
+ faute, il &eacute;tait ainsi le jouet des caprices de la gr&acirc;ce. Elle se
+ refusait aux appels les plus ardents; elle arrivait, impr&eacute;vue, charmante,
+ lorsqu'il n'esp&eacute;rait plus la poss&eacute;der avant des ann&eacute;es.
+ Les premi&egrave;res fois, il s'&eacute;tait r&eacute;volt&eacute;, parlant
+ en amant trahi, exigeant le retour imm&eacute;diat de cette consolatrice, dont
+ le baiser le rendait si fort. Puis, apr&egrave;s des crises st&eacute;riles
+ de col&egrave;re, il avait compris que l'humilit&eacute; le meurtrissait moins
+ et pouvait seule l'aider &agrave; supporter son abandon. Alors, pendant des
+ heures, pendant des journ&eacute;es, il s'humiliait, dans l'attente d'un soulagement
+ qui ne venait pas. Il avait beau se remettre entre les mains de Dieu, s'an&eacute;antir
+ devant lui, r&eacute;p&eacute;ter jusqu'&agrave; sati&eacute;t&eacute; les pri&egrave;res
+ les plus efficaces: il ne sentait plus Dieu; sa chair, &eacute;chapp&eacute;e,
+ se soulevait de d&eacute;sir; les pri&egrave;res, s'embarrassant sur ses l&egrave;vres,
+ s'achevaient en un balbutiement ordurier. Agonie lente de la tentation, o&ugrave;
+ les arm&eacute;s de la foi tombaient, une &agrave; une, de ses mains d&eacute;faillantes,
+ o&ugrave; il n'&eacute;tait plus qu'une chose inerte aux griffes des passions,
+ o&ugrave; il assistait, &eacute;pouvant&eacute;, &agrave; sa propre ignominie,
+ sans avoir le courage de lever le petit doigt pour chasser le p&eacute;ch&eacute;.
+ Telle &eacute;tait sa vie maintenant. Il connaissait toutes les attaques du
+ p&eacute;ch&eacute;. Pas un jour ne passait sans qu'il f&ucirc;t &eacute;prouv&eacute;.
+ Le p&eacute;ch&eacute; prenait mille formes, entrait par ses yeux, par ses oreilles,
+ le saisissait de face &agrave; la gorge, lui sautait tra&icirc;treusement sur
+ les &eacute;paules, le torturait jusque dans ses os. Toujours, la faute &eacute;tait
+ l&agrave;, la nudit&eacute; d'Albine, &eacute;clatante comme un soleil, &eacute;clairant
+ les verdures du Paradou. Il ne cessa de la voir qu'aux rares instants o&ugrave;
+ la gr&acirc;ce voulait bien lui fermer les paupi&egrave;res de ses caresses
+ fra&icirc;ches. Et il cachait son mal ainsi qu'un mal honteux. Il s'enfermait
+ dans ces silences bl&ecirc;mes, qu'on ne savait comment lui faire rompre, emplissant
+ le presbyt&egrave;re de son martyre et de sa r&eacute;signation, exasp&eacute;rant
+ la Teuse, qui, derri&egrave;re lui, montrait le poing au ciel. </p>
+<p>Cette fois, il &eacute;tait seul, il pouvait agoniser sans honte. Le p&eacute;ch&eacute;
+ venait de l'abattre d'un tel coup, qu'il n'avait pas la force de quitter la
+ marche de l'autel, o&ugrave; il &eacute;tait tomb&eacute;. Il continuait &agrave;
+ y haleter d'un souffle fort, br&ucirc;l&eacute; par l'angoisse, ne trouvant
+ pas une larme. Et il pensait &agrave; sa vie sereine d'autrefois. Ah! quelle
+ paix, quelle confiance, lors de son arriv&eacute;e aux Artaud! Le salut lui
+ semblait une belle route. Il riait, &agrave; cette &eacute;poque, quand on parlait
+ de la tentation. Il vivait au milieu du mal, sans le conna&icirc;tre, sans le
+ craindre, avec la certitude de le d&eacute;courager. Il &eacute;tait un pr&ecirc;tre
+ parfait, si chaste, si ignorant devant Dieu, que Dieu le menait par la main,
+ ainsi qu'un petit enfant. Maintenant, toute cette pu&eacute;rilit&eacute; &eacute;tait
+ morte. Dieu le visitait le matin, et aussit&ocirc;t il l'&eacute;prouvait. La
+ tentation devenait sa vie sur la terre. Avec l'&acirc;ge, avec la faute, il
+ entrait dans le combat &eacute;ternel. Etait-ce donc que Dieu l'aimait davantage,
+ &agrave; cette heure? Les grands saints ont tous laiss&eacute; des lambeaux
+ de leurs corps aux &eacute;pines de la voie douloureuse. Il t&acirc;chait de
+ se faire une consolation de cette croyance. A chaque d&eacute;chirement de sa
+ chair, &agrave; chaque craquement de ses os, il se promettait des r&eacute;compenses
+ extraordinaires. Jamais le ciel ne le frapperait assez. Il allait jusqu'&agrave;
+ m&eacute;priser son ancienne s&eacute;r&eacute;nit&eacute;, sa facile ferveur,
+ qui l'agenouillait dans un ravissement de fille, sans qu'il sentit m&ecirc;me
+ la meurtrissure du sol &agrave; ses genoux. Il s'ing&eacute;niait &agrave; trouver
+ une volupt&eacute; au fond de la souffrance, &agrave; s'y coucher, &agrave;
+ s'y endormir. Mais, pendant qu'il b&eacute;nissait Dieu, ses dents claquaient
+ avec plus d'&eacute;pouvante, la voix de son sang r&eacute;volt&eacute; lui
+ criait que tout cela &eacute;tait un mensonge, que la seule joie d&eacute;sirable
+ &eacute;tait de s'allonger aux bras d'Albine, derri&egrave;re une haie en fleurs
+ du Paradou. </p>
+<p>Cependant, il avait quitt&eacute; Marie pour J&eacute;sus, sacrifiant son coeur,
+ afin de vaincre sa chair, r&ecirc;vant de mettre de la virilit&eacute; dans
+ sa foi. Marie le troublait trop, avec ses minces bandeaux, ses mains tendues,
+ son sourire de femme. Il ne pouvait s'agenouiller devant elle, sans baisser
+ les yeux, de peur d'apercevoir le bord de ses jupes. Puis, il l'accusait de
+ s'&ecirc;tre faite trop douce pour lui, autrefois; elle l'avait si longtemps
+ gard&eacute; entre les plis de sa robe, qu'il s'&eacute;tait laiss&eacute; glisser
+ de ses bras dans ceux de la cr&eacute;ature, en ne s'apercevant m&ecirc;me pas
+ qu'il changeait de tendresse. Et il se rappelait les brutalit&eacute;s de Fr&egrave;re
+ Archangias, son refus d'adorer Marie, le regard m&eacute;fiant dont il semblait
+ la surveiller. Lui, d&eacute;sesp&eacute;rait de se hausser jamais &agrave;
+ cette rudesse; il la d&eacute;laissait simplement, cachait ses images, d&eacute;sertait
+ son autel. Mais elle restait au fond de son coeur, comme un amour inavou&eacute;,
+ toujours pr&eacute;sente. Le p&eacute;ch&eacute;, par un sacril&egrave;ge dont
+ l'horreur l'an&eacute;antissait, se servait d'elle pour le tenter. Lorsqu'il
+ l'invoquait encore, &agrave; certaines heures d'attendrissement invincible,
+ c'&eacute;tait Albine qui se pr&eacute;sentait, dans le voile blanc, l'&eacute;charpe
+ bleue nou&eacute;e &agrave; la ceinture, avec des roses d'or sur ses pieds nus.
+ Toutes les Vierges, la Vierge au royal manteau d'or, la Vierge couronn&eacute;e
+ d'&eacute;toiles, la Vierge visit&eacute;e par l'Ange de l'Annonciation, la
+ Vierge paisible entre un lis et une quenouille, lui apportaient un ressouvenir
+ d'Albine, les yeux souriants, ou la bouche d&eacute;licate, ou la courbe molle
+ des joues. Sa faute avait tu&eacute; la virginit&eacute; de Marie. Alors, d'un
+ effort supr&ecirc;me, il chassait la femme de la religion, il se r&eacute;fugiait
+ dans J&eacute;sus, dont la douceur l'inqui&eacute;tait m&ecirc;me parfois. Il
+ lui fallait un Dieu jaloux, un Dieu implacable, le Dieu de la Bible, environn&eacute;
+ de tonnerres, ne se montrant que pour ch&acirc;tier le monde &eacute;pouvant&eacute;.
+ Il n'y avait plus de saints, plus d'anges, plus de m&egrave;re de Dieu; il n'y
+ avait que Dieu, un ma&icirc;tre omnipotent, qui exigeait pour lui toutes les
+ haleines. Il sentait la main de ce Dieu lui &eacute;craser les reins, le tenir
+ &agrave; sa merci dans l'espace et dans le temps, comme un atome coupable. N'&ecirc;tre
+ rien, &ecirc;tre damn&eacute;, r&ecirc;ver l'enfer, se d&eacute;battre st&eacute;rilement
+ contre les monstres de la tentation, cela &eacute;tait bon. De J&eacute;sus,
+ il ne prenait que la croix. Il avait cette folie de la croix, qui a us&eacute;
+ tant de l&egrave;vres sur le crucifix. Il prenait la croix et il suivait J&eacute;sus.
+ Il l'alourdissait, la rendait accablante, n'avait pas de plus grande joie que
+ de succomber sous elle, de la porter &agrave; genoux, l'&eacute;chine cass&eacute;e.
+ Il voyait en elle la force de l'&acirc;me, la joie de l'esprit, la consommation
+ de la vertu, la perfection de la saintet&eacute;. Tout se trouvait en elle,
+ tout aboutissait &agrave; mourir sur elle. Souffrir, mourir, ces mots sonnaient
+ sans cesse &agrave; ses oreilles, comme la fin de la sagesse humaine. Et, lorsqu'il
+ s'&eacute;tait attach&eacute; sur la croix, il avait la consolation sans bornes
+ de l'amour de Dieu. Ce n'&eacute;tait plus Marie qu'il aimait d'une tendresse
+ de fils, d'une passion d'amant. Il aimait, pour aimer, dans l'absolu de l'amour.
+ Il aimait Dieu au-dessus de lui-m&ecirc;me, au-dessus de tout, au fond d'un
+ &eacute;panouissement de lumi&egrave;re. Il &eacute;tait ainsi qu'un flambeau
+ qui se consume en clart&eacute;. La mort, quand il la souhaitait, n'&eacute;tait
+ &agrave; ses yeux qu'un grand &eacute;lan d'amour.</p>
+ <p>
+ Que n&eacute;gligeait-il donc, pour &ecirc;tre soumis &agrave; des &eacute;preuves
+ si rudes? Il essuya de la main la sueur qui coulait de ses tempes, il songea
+ que, le matin encore, il avait fait son examen de conscience, sans trouver en
+ lui aucune offense grave. Ne menait-il pas une vie d'aust&eacute;rit&eacute;s
+ et de mac&eacute;rations? N'aimait-il pas Dieu seul, aveugl&eacute;ment? Ah!
+ qu'il l'aurait b&eacute;ni, s'il lui avait enfin rendu la paix, en le jugeant
+ assez puni de sa faute. Mais jamais peut-&ecirc;tre cette faute ne pourrait
+ &ecirc;tre expi&eacute;e. Et, malgr&eacute; lui, il revint &agrave; Albine,
+ au Paradou, aux souvenirs cuisants. D'abord, il chercha des excuses. Un soir,
+ il tombait sur le carreau de sa chambre, foudroy&eacute; par une fi&egrave;vre
+ c&eacute;r&eacute;brale. Pendant trois semaines, il appartenait &agrave; cette
+ crise de sa chair. Son sang, furieusement, lavait ses veines, jusqu'au bout
+ de ses membres, grondait au travers de lui avec un vacarme de torrent l&acirc;ch&eacute;;
+ son corps, du cr&acirc;ne &agrave; la plante des pieds, &eacute;tait nettoy&eacute;,
+ renouvel&eacute;, battu par un tel travail de la maladie, que souvent, dans
+ son d&eacute;lire, il avait cru entendre les marteaux des ouvriers reclouant
+ ses os. Puis, il s'&eacute;veillait, un matin, comme neuf. Il naissait une seconde
+ fois, d&eacute;barrass&eacute; de ce que vingt-cinq ans de vie avait d&eacute;pos&eacute;
+ successivement en lui. Ses d&eacute;votions d'enfant, son &eacute;ducation du
+ s&eacute;minaire, sa foi de jeune pr&ecirc;tre, tout s'en &eacute;tait all&eacute;,
+ submerg&eacute;, emport&eacute;, laissant la place nette. Certes, l'enfer seul
+ l'avait pr&eacute;par&eacute; ainsi pour le p&eacute;ch&eacute;, le d&eacute;sarmant,
+ faisant de ses entrailles un lit de mollesse, o&ugrave; le mal pouvait entrer
+ et dormir. Et lui, restait inconscient, s'abandonnait &agrave; ce lent acheminement
+ vers la faute. Au Paradou, lorsqu'il rouvrait les yeux, il se sentait baign&eacute;
+ d'enfance, sans m&eacute;moire du pass&eacute;, n'ayant plus rien du sacerdoce.
+ Ses organes avaient un jeu doux, un ravissement de surprise, &agrave; recommencer
+ la vie, comme s'ils ne la connaissaient pas et qu'ils eussent une joie extr&ecirc;me
+ &agrave; l'apprendre. Oh! l'apprentissage d&eacute;licieux, les rencontres charmantes,
+ les adorables retrouvailles! Ce Paradou &eacute;tait une grande f&eacute;licit&eacute;.
+ En le mettant l&agrave;, l'enfer savait bien qu'il y serait sans d&eacute;fense.
+ Jamais, dans sa premi&egrave;re jeunesse, il n'avait go&ucirc;t&eacute; &agrave;
+ grandir une pareille volupt&eacute;. Cette premi&egrave;re jeunesse, s'il l'&eacute;voquait
+ maintenant, lui apparaissait toute noire, pass&eacute;e loin du soleil, ingrate,
+ bl&ecirc;me, infirme. Aussi comme il avait salu&eacute; le soleil, comme il
+ s'&eacute;tait &eacute;merveill&eacute; du premier arbre, de la premi&egrave;re
+ fleur, du moindre insecte aper&ccedil;u, du plus petit caillou ramass&eacute;!
+ Les pierres elles-m&ecirc;mes le charmaient. L'horizon &eacute;tait un prodige
+ extraordinaire. Ses sens, une matin&eacute;e claire dont ses yeux s'emplissaient,
+ une odeur de jasmin respir&eacute;e, un chant d'alouette &eacute;cout&eacute;,
+ lui causaient des &eacute;motions si fortes, que ses membres d&eacute;faillaient.
+ Il avait pris un long plaisir &agrave; s'enseigner jusqu'aux plus l&eacute;gers
+ tressaillements de la vie. Et le matin o&ugrave; Albine &eacute;tait n&eacute;e,
+ &agrave; son c&ocirc;t&eacute;, au milieu des roses! Il riait encore d'extase
+ &agrave; ce souvenir. Elle se levait ainsi qu'un astre n&eacute;cessaire au
+ soleil lui-m&ecirc;me. Elle &eacute;clairait tout, expliquait tout. Elle l'achevait.
+ Alors, il recommen&ccedil;ait avec elle leurs promenades, aux quatre coins du
+ Paradou. Il se rappelait les petits cheveux qui s'envolaient sur sa nuque, lorsqu'elle
+ courait devant lui. Elle sentait bon, elle balan&ccedil;ait des jupes ti&egrave;des,
+ dont les fr&ocirc;lements ressemblaient &agrave; des caresses. Lorsqu'elle le
+ prenait entre ses bras nus, souples comme des couleuvres, il s'attendait &agrave;
+ la voir, tant elle &eacute;tait mince, s'enrouler &agrave; son corps, s'endormir
+ l&agrave;, coll&eacute;e &agrave; sa peau. C'&eacute;tait elle qui marchait
+ en avant. Elle le conduisait par un sentier d&eacute;tourn&eacute;, o&ugrave;
+ ils s'attardaient, pour ne pas arriver trop vite. Elle lui donnait la passion
+ de la terre. Il apprenait &agrave; l'aimer, en regardant comment s'aiment les
+ herbes; tendresse longtemps t&acirc;tonnante, et dont un soir enfin ils avaient
+ surpris la grande joie, sous l'arbre g&eacute;ant, dans l'ombre suant la s&egrave;ve.
+ L&agrave;, ils &eacute;taient au bout de leur chemin. Albine, renvers&eacute;e,
+ la t&ecirc;te roul&eacute;e au milieu de ses cheveux, lui tendait les bras.
+ Lui, la prenait d'une &eacute;treinte. Oh! la prendre, la poss&eacute;der encore,
+ sentir son flanc tressaillir de f&eacute;condit&eacute;, faire de la vie, &ecirc;tre
+ Dieu! </p>
+<p>Le pr&ecirc;tre, brusquement, poussa une plainte sourde. Il se dressa, comme
+ sous un coup de dent invisible; puis, il s'abattit de nouveau. La tentation
+ venait de le mordre. Dans quelle ordure s'&eacute;garaient donc ses souvenirs?
+ Ne savait-il pas que Satan a toutes les ruses, qu'il profite m&ecirc;me des
+ heures d'examen int&eacute;rieur pour glisser jusqu'&agrave; l'&acirc;me sa
+ t&ecirc;te de serpent? Non, non, pas d'excuse! La maladie n'autorisait point
+ le p&eacute;ch&eacute;. C'&eacute;tait &agrave; lui de se garder, de retrouver
+ Dieu, au sortir de la fi&egrave;vre. Au contraire, il avait pris plaisir &agrave;
+ s'accroupir dans sa chair. Et quelle preuve de ses app&eacute;tits abominables!
+ Il ne pouvait confesser sa faute, sans glisser malgr&eacute; lui au besoin de
+ la commettre encore en pens&eacute;e. N'imposerait-il pas silence &agrave; sa
+ fange! Il r&ecirc;vait de se vider le cr&acirc;ne, pour ne plus penser; de s'ouvrir
+ les veines, pour que son sang coupable ne le tourment&acirc;t plus. Un instant,
+ il resta la face entre les mains, grelottant, cachant les moindres bouts de
+ sa peau, comme si les b&ecirc;tes qui r&ocirc;daient autour de lui lui eussent
+ h&eacute;riss&eacute; le poil de leur haleine chaude. </p>
+<p>Mais il pensait quand m&ecirc;me, et le sang battait quand m&ecirc;me dans
+ son coeur. Ses yeux, qu'il fermait de ses poings, voyaient, sur le noir des
+ t&eacute;n&egrave;bres, les lignes souples du corps d'Albine, trac&eacute;es
+ d'un trait de flamme. Elle avait une poitrine nue aveuglante comme un soleil.
+ A chaque effort qu'il faisait pour enfoncer ses yeux, pour chasser cette vision,
+ elle devenait plus lumineuse, elle s'accusait avec des renversements de reins,
+ des appels de bras tendus, qui arrachaient au pr&ecirc;tre un r&acirc;le d'angoisse.
+ Dieu l'abandonnait donc tout &agrave; fait, qu'il n'y avait plus pour lui de
+ refuge? Et, malgr&eacute; la tension de sa volont&eacute;, la faute recommen&ccedil;ait
+ toujours, se pr&eacute;cisait avec une effrayante nettet&eacute;. Il revoyait
+ les moindres brins d'herbe, au bord des jupes d'Albine; il retrouvait, accroch&eacute;e
+ &agrave; ses cheveux, une petite fleur de chardon, &agrave; laquelle il se souvenait
+ d'avoir piqu&eacute; ses l&egrave;vres. Jusqu'aux odeurs, les sucres un peu
+ &acirc;cres des tiges &eacute;cras&eacute;es, qui lui revenaient; jusqu'aux
+ sons lointains qu'il entendait encore, le cri r&eacute;gulier d'un oiseau, un
+ grand silence, puis un soupir passant sur les arbres. Pourquoi le ciel ne le
+ foudroyait-il pas tout de suite? Il aurait moins souffert. Il jouissait de son
+ abomination avec une volupt&eacute; de damn&eacute;. Une rage le secouait, en
+ &eacute;coutant les paroles sc&eacute;l&eacute;rates qu'il avait prononc&eacute;es
+ aux pieds d'Albine. Elles retentissaient, &agrave; cette heure, pour l'accuser
+ devant Dieu. Il avait reconnu la femme comme sa souveraine. Il s'&eacute;tait
+ donn&eacute; &agrave; elle en esclave, lui baisant les pieds, r&ecirc;vant d'&ecirc;tre
+ l'eau qu'elle buvait, le pain qu'elle mangeait. Maintenant, il comprenait pourquoi
+ il ne pouvait plus se reprendre. Dieu le laissait &agrave; la femme. Mais il
+ la battrait, il lui casserait les membres, pour qu'elle le l&acirc;ch&acirc;t.
+ C'&eacute;tait elle l'esclave, la chair impure, &agrave; laquelle l'Eglise aurait
+ d&ucirc; refuser une &acirc;me. Alors, il se roidit, il leva les poings sur
+ Abine. Et les poings s'ouvraient, les mains coulaient le long des &eacute;paules
+ nues, avec une caresse molle, tandis que la bouche, pleine d'injures, se collait
+ sur les cheveux d&eacute;nou&eacute;s, en balbutiant des paroles d'adoration.
+</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret ouvrit les yeux. La vision ardente d'Albine disparut.
+ Ce fut un soulagement brusque, inesp&eacute;r&eacute;. Il put pleurer. Des larmes
+ lentes rafra&icirc;chirent ses joues, pendant qu'il respirait longuement, n'osant
+ encore remuer, de crainte d'&ecirc;tre repris &agrave; la nuque. Il entendait
+ toujours un grondement fauve derri&egrave;re lui. Puis, cela &eacute;tait si
+ doux de ne plus tant souffrir, qu'il s'oublia &agrave; go&ucirc;ter ce bien-&ecirc;tre.
+ Au-dehors, la pluie avait cess&eacute;. Le soleil se couchait dans une grande
+ lueur rouge, qui semblait pendre aux fen&ecirc;tres des rideaux de satin rose.
+ L'&eacute;glise, maintenant, &eacute;tait ti&egrave;de, toute vivante de cette
+ derni&egrave;re haleine du soleil. Le pr&ecirc;tre remerciait vaguement Dieu
+ du r&eacute;pit qu'il voulait bien lui donner. Un large rayon, une poussi&egrave;re
+ d'or, qui traversait la nef, allumait le fond de l'&eacute;glise, l'horloge,
+ la chaire, le ma&icirc;tre-autel. Peut-&ecirc;tre &eacute;tait-ce la gr&acirc;ce
+ qui lui revenait sur ce sentier de lumi&egrave;re, descendant du ciel? Il s'int&eacute;ressait
+ aux atomes allant et venant le long du rayon, avec une vitesse prodigieuse,
+ pareils &agrave; une foule de messagers affair&eacute;s portant sans cesse des
+ nouvelles du soleil &agrave; la terre. Mille cierges allum&eacute;s n'auraient
+ pas rempli l'&eacute;glise d'une telle splendeur. Derri&egrave;re le ma&icirc;tre-autel,
+ des draps d'or &eacute;taient tendus; sur les gradins, des ruissellements d'orf&egrave;vrerie
+ coulaient, des chandeliers s'&eacute;panouissant en gerbes de clart&eacute;s,
+ des encensoirs o&ugrave; br&ucirc;lait une braise de pierreries, des vases sacr&eacute;s
+ peu &agrave; peu &eacute;largis, avec des rayonnements de com&egrave;tes; et,
+ partout, c'&eacute;tait une pluie de fleurs lumineuses au milieu de dentelles
+ volantes, des nappes, des bouquets, des guirlandes de roses, dont les coeurs
+ en s'ouvrant laissaient tomber des &eacute;toiles. Jamais il n'avait souhait&eacute;
+ une pareille richesse pour sa pauvre &eacute;glise. Il souriait, il faisait
+ le r&ecirc;ve de fixer l&agrave; ces magnificences, il les arrangeait &agrave;
+ son gr&eacute;. Lui, aurait pr&eacute;f&eacute;r&eacute; voir les rideaux de
+ drap d'or attach&eacute;s plus haut; les vases lui paraissaient aussi trop n&eacute;gligemment
+ jet&eacute;s; il ramassait encore les fleurs perdues, renouant les bouquets,
+ donnant aux guirlandes une courbe molle. Mais quel &eacute;merveillement, lorsque
+ toute cette pompe &eacute;tait ainsi &eacute;tal&eacute;e! Il devenait le pontife
+ d'une &eacute;glise d'or. Les &eacute;v&ecirc;ques, les princes, des femmes
+ tra&icirc;nant des manteaux royaux, des foules d&eacute;votes, le front dans
+ la poussi&egrave;re, la visitaient, campaient dans la vall&eacute;e, attendaient
+ des semaines &agrave; la porte, avant de pouvoir entrer. On lui baisait les
+ pieds, parce que ses pieds, eux aussi, &eacute;taient en or, et qu'ils accomplissaient
+ des miracles. L'or montait jusqu'&agrave; ses genoux. Un coeur d'or battait
+ dans sa poitrine d'or avec un son musical si clair, que les foules, du dehors,
+ l'entendaient. Alors, un orgueil immense le ravissait. Il &eacute;tait idole.
+</p>
+<p>Le rayon de soleil montait toujours, le ma&icirc;tre-autel flambait, le pr&ecirc;tre
+ se persuadait que c'&eacute;tait bien la gr&acirc;ce qui lui revenait, pour
+ qu'il &eacute;prouv&acirc;t une telle jouissance int&eacute;rieure. Le grondement
+ fauve, derri&egrave;re lui, se faisait c&acirc;lin. Il ne sentait plus sur sa
+ nuque que la douceur d'une patte de velours, comme si quelque chat g&eacute;ant
+ l'e&ucirc;t caress&eacute;. </p>
+<p>Et il continua sa r&ecirc;verie. Jamais il n'avait vu les choses sous un jour
+ aussi &eacute;clatant. Tout lui semblait ais&eacute;, &agrave; pr&eacute;sent,
+ tant il se jugeait fort. Puisque Albine l'attendait, il irait la rejoindre.
+ Cela &eacute;tait naturel. Le matin, il avait bien mari&eacute; le grand Fortun&eacute;
+ &agrave; la Rosalie. L'Eglise ne d&eacute;fendait pas le mariage. Il les voyait
+ encore se souriant, se poussant du coude sous ses mains qui les b&eacute;nissaient.
+ Puis, le soir, on lui avait montr&eacute; leur lit. Chacune des paroles qu'il
+ leur avait adress&eacute;es &eacute;clatait plus haut &agrave; ses oreilles.
+ Il disait au grand Fortun&eacute; que Dieu lui envoyait une compagne, parce
+ qu'il n'a pas voulu que l'homme v&eacute;c&ucirc;t solitaire. Il disait &agrave;
+ la Rosalie qu'elle devait s'attacher &agrave; son mari, ne le quitter jamais,
+ &ecirc;tre sa servante soumise. Mais il disait aussi ces choses pour lui et
+ pour Albine. N'&eacute;tait-elle pas sa compagne, sa servante soumise, celle
+ que Dieu lui envoyait, afin que sa virilit&eacute; ne se s&eacute;ch&acirc;t
+ pas dans la solitude? D'ailleurs, ils &eacute;taient li&eacute;s. Il restait
+ tr&egrave;s surpris de ne pas avoir compris cela tout de suite, de ne pas s'en
+ &ecirc;tre all&eacute; avec elle, comme le devoir l'exigeait. Mais c'&eacute;tait
+ chose d&eacute;cid&eacute;e, il la rejoindrait, d&egrave;s le lendemain. En
+ une demi-heure, il serait aupr&egrave;s d'elle. Il traverserait le village,
+ il prendrait le chemin du coteau; c'&eacute;tait de beaucoup le plus court.
+ Il pouvait tout, il &eacute;tait le ma&icirc;tre, personne ne lui dirait rien.
+ Si on le regardait, il ferait, d'un geste, baisser toutes les t&ecirc;tes. Puis,
+ il vivrait avec Albine. Il l'appellerait sa femme. Ils seraient tr&egrave;s
+ heureux. L'or montait de nouveau, ruisselait entre ses doigts. Il rentrait dans
+ un bain d'or. Il emportait les vases sacr&eacute;s pour les besoins de son m&eacute;nage,
+ menant grand train, payant ses gens avec des fragments de calice qu'il tordait
+ entre ses doigts, d'un l&eacute;ger effort. Il mettait &agrave; son lit de noces
+ les rideaux de drap d'or de l'autel. Comme bijoux, il donnait &agrave; sa femme
+ les coeurs d'or, les chapelets d'or, les
+ croix d'or, pendus au cou de la Vierge et des Saintes. L'&eacute;glise m&ecirc;me,
+ s'il l'&eacute;levait d'un &eacute;tage, pourrait leur servir de palais. Dieu
+ n'aurait rien &agrave; dire, puisqu'il permettait d'aimer. Du reste, que lui
+ importait Dieu! N'&eacute;tait-ce pas lui, &agrave; cette heure, qui &eacute;tait
+ Dieu, avec ses pieds d'or que la foule baisait, et qui accomplissait des miracles.
+</p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret se leva. Il fit ce geste large de Jeanbernat, ce geste
+ de n&eacute;gation embrassant tout l'horizon. </p>
+<p>-- Il n'y a rien, rien, rien, dit-il. Dieu n'existe pas. </p>
+<p>Un grand frisson parut passer dans l'&eacute;glise. Le pr&ecirc;tre, effar&eacute;,
+ redevenu d'une p&acirc;leur mortelle, &eacute;coutait. Qui donc avait parl&eacute;?
+ Qui avait blasph&eacute;m&eacute;? Brusquement la caresse de velours, dont il
+ sentait la douceur sur sa nuque, &eacute;tait devenue f&eacute;roce; des griffes
+ lui arrachaient la chair, son sang coulait une fois encore. Il resta debout
+ pourtant, luttant contre la crise. Il injuriait le p&eacute;ch&eacute; triomphant,
+ qui ricanait autour de ses tempes, o&ugrave; tous les marteaux du mal recommen&ccedil;aient
+ &agrave; battre. Ne connaissait-il pas ses tra&icirc;trises? ne savait-il pas
+ qu'il se fait un jeu souvent d'approcher avec des pattes douces, pour les enfoncer
+ ensuite comme des couteaux jusqu'aux os de ses victimes? Et sa rage redoublait,
+ &agrave; la pens&eacute;e d'avoir &eacute;t&eacute; pris &agrave; ce pi&egrave;ge,
+ ainsi qu'un enfant. Il serait donc toujours par terre, avec le p&eacute;ch&eacute;
+ accroupi victorieusement sur sa poitrine! Maintenant, voil&agrave; qu'il niait
+ Dieu. C'&eacute;tait la pente fatale. La fornication tuait la foi. Puis, le
+ dogme croulait. Un doute de la chair, plaidant son ordure, suffisait &agrave;
+ balayer tout le ciel. La r&egrave;gle divine irritait, les myst&egrave;res faisaient
+ sourire; dans un coin de la religion abattue, on se couchait en discutant son
+ sacril&egrave;ge, jusqu'&agrave; ce qu'on se f&ucirc;t creus&eacute; un trou
+ de b&ecirc;te cuvant sa boue. Alors venaient les autres tentations: l'or, la
+ puissance, la vie libre, une n&eacute;cessit&eacute; irr&eacute;sistible de
+ jouir, qui ramenait tout &agrave; la grande luxure, vautr&eacute;e sur un lit
+ de richesse et d'orgueil. Et l'on volait Dieu. On cassait les ostensoirs pour
+ les pendre &agrave; l'impuret&eacute; d'une femme. Eh bien! il &eacute;tait
+ damn&eacute;. Rien ne le g&ecirc;nait plus, le p&eacute;ch&eacute; pouvait parler
+ haut en lui. Cela &eacute;tait bon de ne plus lutter. Les monstres qui avaient
+ r&ocirc;d&eacute; derri&egrave;re sa nuque se battaient dans ses entrailles,
+ &agrave; cette heure. Il gonflait les flancs pour sentir leurs dents davantage.
+ Il s'abandonnait &agrave; eux avec une joie affreuse. Une r&eacute;volte lui
+ faisait montrer les poings &agrave; l'&eacute;glise. Non, il ne croyait plus
+ &agrave; la divinit&eacute; de J&eacute;sus, il ne croyait plus &agrave; la
+ sainte Trinit&eacute;, il ne croyait qu'&agrave; lui, qu'&agrave; ses muscles,
+ qu'aux app&eacute;tits de ses organes. Il voulait vivre. Il avait le besoin
+ d'&ecirc;tre un homme. Ah! courir au grand air, &ecirc;tre fort, n'avoir pas
+ de ma&icirc;tre jaloux, tuer ses ennemis &agrave; coups de pierre, emporter
+ &agrave; son cou les filles qui passent! Il ressusciterait du tombeau o&ugrave;
+ des mains rudes l'avaient couch&eacute;. Il &eacute;veillerait sa virilit&eacute;,
+ qui ne devait &ecirc;tre qu'endormie. Et qu'il expir&acirc;t de honte, s'il
+ trouvait sa virilit&eacute; morte! Et que Dieu f&ucirc;t maudit, s'il l'avait
+ retir&eacute; d'entre les cr&eacute;atures, en le touchant de son doigt, afin
+ de le garder pour son service seul! </p>
+<p>Le pr&ecirc;tre &eacute;tait debout, hallucin&eacute;. Il crut qu'&agrave;
+ ce nouveau blasph&egrave;me l'&eacute;glise croulait. La nappe de soleil qui
+ inondait le ma&icirc;tre-autel avait grandi lentement, allumant les murs d'une
+ rougeur d'incendie. Des flamm&egrave;ches mont&egrave;rent encore, l&eacute;ch&egrave;rent
+ le plafond, s'&eacute;teignirent dans une lueur saignante de braise. L'&eacute;glise,
+ brusquement, devint toute noire. Il sembla que le feu de ce coucher d'astre
+ venait de crever la toiture, de fendre les murailles, d'ouvrir de toutes parts
+ des br&egrave;ches b&eacute;antes aux attaques du dehors. La carcasse sombre
+ branlait, dans l'attente de quelque assaut formidable. La nuit, rapidement,
+ grandissait. </p>
+<p>Alors, de tr&egrave;s loin, le pr&ecirc;tre entendit un murmure monter de la
+ vall&eacute;e des Artaud. Autrefois, il ne comprenait pas l'ardent langage de
+ ces terres br&ucirc;l&eacute;es, o&ugrave; ne se tordaient que des pieds de
+ vignes noueux, des amandiers d&eacute;charn&eacute;s, de vieux oliviers se d&eacute;hanchant
+ sur leurs membres infirmes. Il passait au milieu de cette passion, avec les
+ s&eacute;r&eacute;nit&eacute;s de son ignorance. Mais, aujourd'hui, instruit
+ dans la chair, il saisissait jusqu'aux moindres soupirs des feuilles p&acirc;m&eacute;es
+ sous le soleil. Ce furent d'abord, au fond de l'horizon, les collines, chaudes
+ encore de l'adieu du couchant, qui tressaillirent et qui parurent s'&eacute;branler
+ avec le pi&eacute;tinement sourd d'une arm&eacute;e en marche. Puis, les roches
+ &eacute;parses, les pierres des chemins, tous les cailloux de la vall&eacute;e,
+ se lev&egrave;rent, eux aussi, roulant, ronflant, comme jet&eacute;s en avant
+ par le besoin de se mouvoir. A leur suite, les mares de terre rouge, les rares
+ champs conquis &agrave; coups de pioche, se mirent &agrave; couler et &agrave;
+ gronder, ainsi que des rivi&egrave;res &eacute;chapp&eacute;es, charriant dans
+ le flot de leur sang des conceptions de semences, des &eacute;closions de racines,
+ des copulations de plantes. Et bient&ocirc;t tout fut en mouvement; les souches
+ des vignes rampaient comme de grands insectes; les bl&eacute;s maigres, les
+ herbes s&eacute;ch&eacute;es, faisaient des bataillons arm&eacute;s de hautes
+ lances; les arbres s'&eacute;chevelaient &agrave; courir, &eacute;tiraient leurs
+ membres, pareils &agrave; des lutteurs qui s'appr&ecirc;tent au combat; les
+ feuilles tomb&eacute;es marchaient, la poussi&egrave;re des routes marchait.
+ Multitude recrutant &agrave; chaque pas des forces nouvelles, peuple en rut
+ dont le souffle approchait, temp&ecirc;te de vie &agrave; l'haleine de fournaise,
+ emportant tout devant elle, dans le tourbillon d'un accouchement colossal. Brusquement,
+ l'attaque eut lieu. Du bout de l'horizon, la campagne enti&egrave;re se rua
+ sur l'&eacute;glise, les collines, les cailloux, les terres, les arbres. L'&eacute;glise,
+ sous ce premier choc, craqua. Les murs se fendirent, des tuiles s'envol&egrave;rent.
+ Mais le grand Christ, secou&eacute;, ne tomba pas. </p>
+<p>Il y eut un court r&eacute;pit. Au-dehors, les voix s'&eacute;levaient, plus
+ furieuses. Maintenant, le pr&ecirc;tre distinguait des voix
+ humaines. C'&eacute;tait le village, les Artaud, cette poign&eacute;e de b&acirc;tards
+ pouss&eacute;s sur le roc, avec l'ent&ecirc;tement des ronces, qui soufflaient
+ &agrave; leur tour un vent charg&eacute; d'un pullulement d'&ecirc;tres. Les
+ Artaud forniquaient par terre, plantaient de proche en proche une for&ecirc;t
+ d'hommes, dont les troncs mangeaient autour d'eux toute la place. Ils montaient
+ jusqu'&agrave; l'&eacute;glise, ils en crevaient la porte d'une pouss&eacute;e,
+ ils mena&ccedil;aient d'obstruer la nef des branches envahissantes de leur race.
+ Derri&egrave;re eux, dans le fouillis des broussailles, accouraient les b&ecirc;tes,
+ des boeufs cherchant &agrave; enfoncer les murs de leurs cornes, des troupeaux
+ d'&acirc;nes, de ch&egrave;vres, de brebis, battant l'&eacute;glise en ruine,
+ comme des vagues vivantes, des fourmili&egrave;res de cloportes et de grillons
+ attaquant les fondations, les &eacute;miettant de leurs dents de scie. Et il
+ y avait encore, de l'autre c&ocirc;t&eacute;, la basse-cour de D&eacute;sir&eacute;e,
+ dont le fumier exhalait des bu&eacute;es d'asphyxie; le grand coq Alexandre
+ y sonnait l'assaut de son clairon, les poules descellaient les pierres &agrave;
+ coups de bec, les lapins creusaient des terriers jusque sous les autels, afin
+ de les miner et de les ab&icirc;mer, le cochon, gras &agrave; ne pas bouger,
+ grognait, attendait que les ornements sacr&eacute;s ne fussent plus qu'une poign&eacute;e
+ de cendre chaude, pour y vautrer son ventre. Une rumeur formidable roula, un
+ second assaut fut donn&eacute;. Le village, les b&ecirc;tes, toute cette mar&eacute;e
+ de vie qui d&eacute;bordait, engloutit un instant l'&eacute;glise sous une rage
+ de corps faisant ployer les poutres. Les femelles, dans la m&ecirc;l&eacute;e,
+ l&acirc;chaient de leurs entrailles un enfantement continu de nouveaux combattants.
+ Cette fois, l'&eacute;glise eut un pan de muraille abattu; le plafond fl&eacute;chissait,
+ les boiseries des fen&ecirc;tres &eacute;taient emport&eacute;es, la fum&eacute;e
+ du cr&eacute;puscule, de plus en plus noire, entrait par les br&egrave;ches
+ b&acirc;illant affreusement. Sur la croix, le grand Christ ne tenait plus que
+ par le clou de sa main gauche. </p>
+<p>L'&eacute;croulement du pan de muraille fut salu&eacute; d'une clameur. Mais
+ l'&eacute;glise restait encore solide, malgr&eacute; ses blessures. Elle s'ent&ecirc;tait
+ d'une fa&ccedil;on farouche, muette, sombre, se cramponnant aux moindres pierres
+ de ses fondations. Il semblait que cette ruine, pour demeurer debout, n'e&ucirc;t
+ besoin que du pilier le plus mince, portant, par un prodige d'&eacute;quilibre,
+ la toiture crev&eacute;e. Alors, l'abb&eacute; Mouret vit les plantes rudes
+ du plateau se mettre &agrave; l'oeuvre, ces terribles plantes durcies dans la
+ s&eacute;cheresse des rocs, noueuses comme des serpents, d'un bois dur, bossu&eacute;
+ de muscles. Les lichens, couleur de rouille, pareils &agrave; une l&egrave;pre
+ enflamm&eacute;e, mang&egrave;rent d'abord les cr&eacute;pis de pl&acirc;tre.
+ Ensuite, les thyms enfonc&egrave;rent leurs racines entre les briques, ainsi
+ que des coins de fer. Les lavandes glissaient leurs longs doigts crochus sous
+ chaque ma&ccedil;onnerie &eacute;branl&eacute;e, les tiraient &agrave; elles,
+ les arrachaient d'un effort lent et continu. Les gen&eacute;vriers, les romarins,
+ les houx &eacute;pineux, montaient plus haut, donnaient des pouss&eacute;es
+ invincibles. Et jusqu'aux herbes elles-m&ecirc;mes, ces herbes dont les brins
+ s&eacute;ch&eacute;s passaient sous la grand-porte, qui se raidissaient comme
+ des piques d'acier, &eacute;ventrant la grand-porte, s'avan&ccedil;ant dans
+ la nef, o&ugrave; elles soulevaient les dalles de leurs pinces puissantes. C'&eacute;tait
+ l'&eacute;meute victorieuse, la nature r&eacute;volutionnaire dressant des barricades
+ avec des autels renvers&eacute;s, d&eacute;molissant l'&eacute;glise qui lui
+ jetait trop d'ombre depuis des si&egrave;cles. Les autres combattants laissaient
+ faire les herbes, les thyms, les lavandes, les lichens, ce rongement des petits
+ plus destructeur que les coups de massue des forts, cet &eacute;miettement de
+ la base dont le travail sourd devait achever d'abattre tout l'&eacute;difice.
+ Puis, brusquement, ce fut la fin. Le sorbier, dont les hautes branches p&eacute;n&eacute;traient
+ d&eacute;j&agrave; sous la vo&ucirc;te, par les carreaux cass&eacute;s, entra
+ violemment, d'un jet de verdure formidable. Il se planta au milieu de la nef.
+ L&agrave;, il grandit d&eacute;mesur&eacute;ment. Son tronc devint colossal,
+ au point de faire &eacute;clater l'&eacute;glise, ainsi qu'une ceinture trop
+ &eacute;troite. Les branches allong&egrave;rent de toutes parts des noeuds &eacute;normes,
+ dont chacun emportait un morceau de muraille, un lambeau de toiture; et elles
+ se multipliaient toujours, chaque branche se ramifiant &agrave; l'infini, un
+ arbre nouveau poussant de chaque noeud, avec une telle fureur de croissance,
+ que les d&eacute;bris de l'&eacute;glise, trou&eacute;e comme un crible, vol&egrave;rent
+ en &eacute;clats, en semant aux quatre coins du ciel une cendre fine. Maintenant,
+ l'arbre g&eacute;ant touchait aux &eacute;toiles. Sa for&ecirc;t de branches
+ &eacute;tait une for&ecirc;t de membres, de jambes, de bras, de torses, de ventres,
+ qui suaient la s&egrave;ve; des chevelures de femmes pendaient; des t&ecirc;tes
+ d'hommes faisaient &eacute;clater l'&eacute;corce, avec des rires de bourgeons
+ naissants; tout en haut, les couples d'amants, p&acirc;m&eacute;s au bord de
+ leurs nids, emplissaient l'air de la musique de leur jouissance et de l'odeur
+ de leur f&eacute;condit&eacute;. Un dernier souffle de l'ouragan qui s'&eacute;tait
+ ru&eacute; sur l'&eacute;glise en balaya la poussi&egrave;re, la chaire et le
+ confessionnal en poudre, les images saintes lac&eacute;r&eacute;es, les vases
+ sacr&eacute;s fondus, tous ces d&eacute;combres que piquait avidement la bande
+ des moineaux, autrefois log&eacute;e sous les tuiles. Le grand Christ, arrach&eacute;
+ de la croix, rest&eacute; pendu un moment &agrave; une des chevelures de femme
+ flottantes, fut emport&eacute;, roul&eacute;, perdu, dans la nuit noire, au
+ fond de laquelle il tomba avec un retentissement. L'arbre de vie venait de crever
+ le ciel. Et il d&eacute;passait les &eacute;toiles. </p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret applaudit furieusement, comme un damn&eacute;, &agrave;
+ cette vision. L'&eacute;glise &eacute;tait vaincue. Dieu n'avait plus de maison.
+ A pr&eacute;sent, Dieu ne le g&ecirc;nerait plus. Il pouvait rejoindre Albine,
+ puisqu'elle triomphait. Et comme il riait de lui, qui, une heure auparavant,
+ affirmait que l'&eacute;glise mangerait la terre de son ombre! La terre s'&eacute;tait
+ veng&eacute;e en mangeant l'&eacute;glise. Le rire fou qu'il poussa le tira
+ en sursaut de son hallucination. Stupide, il regarda la nef lentement noy&eacute;e
+ de cr&eacute;puscule; par les fen&ecirc;tres, des coins de ciel se montraient,
+ piqu&eacute;s d'&eacute;toiles. Et il allongeait les bras, avec l'id&eacute;e
+ de t&acirc;ter les murs, lorsque la voix de D&eacute;sir&eacute;e l'appela,
+ du couloir de la sacristie. </p>
+<p>-- Serge! es-tu l&agrave;?... Parle donc! Il y a une demi-heure que je te cherche.
+</p>
+<p>Elle entra. Elle tenait une lampe. Alors, le pr&ecirc;tre vit que l'&eacute;glise
+ &eacute;tait toujours debout. Il ne comprit plus, il resta dans un doute affreux,
+ entre l'&eacute;glise invincible, repoussant de ses cendres, et Albine toute-puissante,
+ qui &eacute;branlait Dieu d'une seule de ses haleines. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>X.</h3>
+<p>
+ D&eacute;sir&eacute;e approchait, avec sa gaiet&eacute; sonore. </p>
+<p>-- Tu es l&agrave;! tu es l&agrave;! cria-t-elle. Ah bien! tu joues donc &agrave;
+ cache-cache? Je t'ai appel&eacute; plus de dix fois de toutes mes forces...
+ Je croyais que tu &eacute;tais sorti. </p>
+<p>Elle fouillait les coins d'ombre du regard, d'un air curieux. Elle alla m&ecirc;me
+ jusqu'au confessionnal, sournoisement, comme si elle s'appr&ecirc;tait &agrave;
+ surprendre quelqu'un, cach&eacute; en cet endroit. Elle revint, d&eacute;sappoint&eacute;e,
+ reprenant: </p>
+<p>-- Alors, tu es seul? Tu dormais peut-&ecirc;tre? A quoi peux-tu t'amuser tout
+ seul, quand il fait noir?... Allons, viens, nous nous mettons &agrave; table.
+</p>
+<p>Lui, passait ses mains fi&eacute;vreuses sur son front, pour effacer des pens&eacute;es
+ que tout le monde s&ucirc;rement allait lire. Il cherchait machinalement &agrave;
+ reboutonner sa soutane, qui lui semblait d&eacute;faite, arrach&eacute;e, dans
+ un d&eacute;sordre honteux. Puis, il suivit sa soeur, la face s&eacute;v&egrave;re,
+ sans un frisson, raidi dans cette volont&eacute; de pr&ecirc;tre cachant les
+ agonies de sa chair sous la dignit&eacute; du sacerdoce. D&eacute;sir&eacute;e
+ ne s'aper&ccedil;ut pas m&ecirc;me de son trouble. Elle dit simplement, en entrant
+ dans la salle &agrave; manger: </p>
+<p>-- Moi, j'ai bien dormi. Toi, tu as trop bavard&eacute;, tu es tout p&acirc;le.
+</p>
+<p>Le soir, apr&egrave;s le d&icirc;ner, Fr&egrave;re Archangias vint faire sa
+ partie de bataille avec la Teuse. Il avait, ce soir-l&agrave;, une
+ gaiet&eacute; &eacute;norme. Quand le Fr&egrave;re &eacute;tait gai, il allongeait
+ des coups de poing dans les c&ocirc;tes de la Teuse, qui lui rendait des soufflets,
+ &agrave; toute vol&eacute;e. Cela les faisait rire, d'un rire dont les plafonds
+ tremblaient. Puis, il inventait des farces extraordinaires: il cassait avec
+ son nez des assiettes pos&eacute;es &agrave; plat, il pariait de fendre &agrave;
+ coup de derri&egrave;re la porte de la salle &agrave; manger, il jetait tout
+ le tabac de sa tabati&egrave;re dans le caf&eacute; de la vieille servante,
+ ou bien apportait une poign&eacute;e de cailloux qu'il lui glissait dans la
+ gorge, en les enfon&ccedil;ant avec la main, jusqu'&agrave; la ceinture. Ces
+ d&eacute;bordements de joie sanguine &eacute;clataient pour un rien, au milieu
+ de ses col&egrave;res accoutum&eacute;es; souvent un fait dont personne ne riait
+ lui donnait une v&eacute;ritable attaque de folie bruyante, tapant des pieds,
+ tournant comme une toupie, se tenant le ventre. </p>
+<p>-- Alors, vous ne voulez pas me dire pourquoi vous &ecirc;tes gai? demanda
+ la Teuse. </p>
+<p>Il ne r&eacute;pondit pas. Il s'&eacute;tait assis &agrave; califourchon sur
+ une chaise, il faisait le tour de la table en galopant. </p>
+ <p>-- Oui, oui, faites la b&ecirc;te, reprit-elle. Mon Dieu! que vous &ecirc;tes
+ b&ecirc;te! Si le bon Dieu vous voit, il doit &ecirc;tre content de vous! </p>
+<p>Le Fr&egrave;re venait de se laisser aller &agrave; la renverse, l'&eacute;chine
+ sur le carreau, les jambes en l'air. Sans se relever, il dit gravement: </p>
+<p>-- Il me voit, il est content de me voir. C'est lui qui veut que je sois gai...
+ Quand il consent &agrave; m'envoyer une r&eacute;cr&eacute;ation, il sonne la
+ cloche dans ma carcasse. Alors, je me roule. &Ccedil;a fait rire tout le paradis.
+</p>
+<p>Il marcha sur l'&eacute;chine jusqu'au mur; puis, se dressant sur la nuque,
+ il tambourina des talons, le plus haut qu'il p&ucirc;t. Sa soutane, qui retombait,
+ d&eacute;couvrait son pantalon noir raccommod&eacute; aux genoux avec des carr&eacute;s
+ de drap vert. Il reprenait: </p>
+<p>-- Monsieur le cur&eacute;, voyez donc o&ugrave; j'arrive. Je parie que vous
+ ne faites pas &ccedil;a... Allons, riez un peu. Il vaut mieux se tra&icirc;ner
+ sur le dos, que de souhaiter pour matelas la peau d'une coquine. Vous m'entendez,
+ hein! On est une b&ecirc;te pour un moment, on se frotte, on laisse sa vermine.
+ &Ccedil;a repose. Moi, lorsque je me frotte, je m'imagine &ecirc;tre le chien
+ de Dieu, et c'est &ccedil;a qui me fait dire que tout le paradis se met aux
+ fen&ecirc;tres, riant de me voir... Vous pouvez rire aussi, monsieur le cur&eacute;.
+ C'est pour les saints et pour vous. Tenez, voici une culbute pour saint Joseph,
+ en voici une autre pour saint Jean, une autre pour saint Michel, une pour saint
+ Marc, une pour saint Mathieu... </p>
+<p>Et il continua, d&eacute;filant tout un chapelet de saints, culbutant autour
+ de la pi&egrave;ce. L'abb&eacute; Mouret, rest&eacute; silencieux, les poignets
+ au bord de la table, avait fini par sourire. D'ordinaire, les joies du Fr&egrave;re
+ l'inqui&eacute;taient. Puis, comme celui-ci passait &agrave; la port&eacute;e
+ de la Teuse, elle lui allongea un coup de pied. </p>
+<p>-- Voyons, dit-elle, jouons-nous, &agrave; la fin? </p>
+<p>Fr&egrave;re Archangias r&eacute;pondit par des grognements. Il s'&eacute;tait
+ mis &agrave; quatre pattes. Il marchait droit &agrave; la Teuse, faisant le
+ loup. Lorsqu'il l'eut atteinte, il enfon&ccedil;a la t&ecirc;te sous ses jupons,
+ il lui mordit le genou droit. </p>
+<p>-- Voulez-vous bien me l&acirc;cher! criait-elle. Est-ce que vous r&ecirc;vez
+ des salet&eacute;s, maintenant! </p>
+ <p>-- Moi! balbutia le Fr&egrave;re, si &eacute;gay&eacute; par cette id&eacute;e,
+ qu'il resta sur la place, sans pouvoir se relever. Eh! regarde, j'&eacute;trangle,
+ rien que d'avoir go&ucirc;t&eacute; &agrave; ton genou. Il est trop sal&eacute;,
+ ton genou... Je mords les femmes, puis je les crache, tu vois. </p>
+<p>Il la tutoyait, il crachait sur ses jupons. Quand il eut r&eacute;ussi &agrave;
+ se mettre debout, il souffla un instant, en se frottant les c&ocirc;tes. Des
+ bouff&eacute;es de gaiet&eacute; secouaient encore son ventre, comme une outre
+ qu'on ach&egrave;ve de vider. Il dit enfin, d'une grosse voix s&eacute;rieuse:
+</p>
+<p>-- Jouons... Si je ris, c'est mon affaire. Vous n'avez pas besoin de savoir
+ pourquoi, la Teuse. </p>
+<p>Et la partie s'engagea. Elle fut terrible. Le Fr&egrave;re abattait les cartes
+ avec des coups de poing. Quand il criait: Bataille! les vitres sonnaient. C'&eacute;tait
+ la Teuse qui gagnait. Elle avait trois as depuis longtemps, elle guettait le
+ quatri&egrave;me d'un regard luisant. Cependant, Fr&egrave;re Archangias se
+ livrait &agrave; d'autres plaisanteries. Il soulevait la table, au risque de
+ casser la lampe; il trichait effront&eacute;ment, se d&eacute;fendant &agrave;
+ l'aide de mensonges &eacute;normes, pour la farce, disait-il ensuite. Brusquement,
+ il entonna les <i>V&ecirc;pres</i>, qu'il chanta d'une voix pleine de chantre
+ au lutrin. Et il ne cessa plus, ronflant lugubr&eacute;ment, accentuant la chute
+ de chaque verset en tapant ses cartes, sur la paume de sa main gauche. Quand
+ sa gaiet&eacute; &eacute;tait au comble, quand il ne trouvait plus rien pour
+ l'exprimer, il chantait ainsi les <i>V&ecirc;pres</i>, pendant des heures.
+ La Teuse, qui le connaissait bien, se pencha pour lui crier, au milieu du mugissement
+ dont il emplissait la salle &agrave; manger </p>
+<p>-- Taisez-vous, c'est insupportable!... Vous &ecirc;tes trop gai, ce soir.
+</p>
+<p>Alors, il entama les <i>Complies</i>. L'abb&eacute; Mouret &eacute;tait all&eacute;
+ s'asseoir pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre. Il semblait ne pas voir, ne pas entendre
+ ce qui se passait autour de lui. Pendant le d&icirc;ner, il avait mang&eacute;
+ comme &agrave; son ordinaire, il &eacute;tait m&ecirc;me parvenu &agrave; r&eacute;pondre
+ aux &eacute;ternelles questions de D&eacute;sir&eacute;e. Maintenant, il s'abandonnait,
+ &agrave; bout de force; il roulait, bris&eacute;, an&eacute;anti, dans la querelle
+ furieuse qui continuait en lui, sans tr&ecirc;ve. Le courage m&ecirc;me lui
+ manquait pour se lever et monter &agrave; sa chambre. Puis, il craignait que,
+ s'il tournait la face du c&ocirc;t&eacute; de la lampe, on ne v&icirc;t ses
+ larmes, qu'il ne pouvait plus retenir. Il appuya le front contre une vitre,
+ il regarda les t&eacute;n&egrave;bres du dehors, s'endormant peu &agrave; peu,
+ glissant &agrave; une stupeur de cauchemar. </p>
+<p>Fr&egrave;re Archangias, psalmodiant toujours, cligna les yeux, en montrant
+ le pr&ecirc;tre endormi, d'un mouvement de t&ecirc;te. </p>
+<p>-- Quoi? demanda la Teuse. </p>
+<p>Le Fr&egrave;re r&eacute;p&eacute;ta son jeu de paupi&egrave;re, en l'accentuant.
+</p>
+<p>-- Eh! quand vous vous d&eacute;mancherez le cou! dit la servante. Parlez,
+ je vous comprendrai... Tenez, un roi. Bon! je prends votre dame. </p>
+<p>Il posa un instant ses cartes, se courba sur la table, lui souffla dans la
+ figure: </p>
+<p>-- La gueuse est venue. </p>
+<p>-- Je le sais bien, r&eacute;pondit-elle. Je l'ai vue avec mademoiselle entrer
+ dans la basse-cour. </p>
+<p>Il la regarda terriblement, il avan&ccedil;a les poings. </p>
+<p>-- Vous l'avez vue, vous l'avez laiss&eacute;e entrer! Il fallait m'appeler,
+ nous l'aurions pendue par les pieds &agrave; un clou de votre cuisine. </p>
+<p>Mais elle se f&acirc;cha, tout en contenant sa voix, pour ne pas r&eacute;veiller
+ l'abb&eacute; Mouret. </p>
+<p>-- Ah bien! b&eacute;gaya-t-elle, vous &ecirc;tes encore bon, vous! Venez donc
+ pendre quelqu'un dans ma cuisine!... Sans doute, je l'ai vue. Et m&ecirc;me,
+ j'ai tourn&eacute; le dos, quand elle est all&eacute;e rejoindre monsieur le
+ cur&eacute; dans l'&eacute;glise, apr&egrave;s le cat&eacute;chisme. Ils ont
+ bien pu y faire ce qu'ils ont voulu. Est-ce que &ccedil;a me regarde? Est-ce
+ que je n'avais pas &agrave; mettre mes haricots sur le feu?... Moi, je l'abomine,
+ cette fille. Mais du moment qu'elle est la sant&eacute; de monsieur le cur&eacute;...
+ Elle peut bien venir &agrave; toutes les heures du jour et de la nuit. Je les
+ enfermerai ensemble, s'ils veulent. </p>
+<p>-- Si vous faisiez cela, la Teuse, dit le Fr&egrave;re avec une rage froide,
+ je vous &eacute;tranglerais. </p>
+<p>Elle se mit &agrave; rire, en le tutoyant &agrave; son tour. </p>
+<p>-- Ne dis donc pas des b&ecirc;tises, petit! Les femmes, tu sais bien que &ccedil;a
+ t'est d&eacute;fendu comme le Pater aux &acirc;nes. Essaye de m'&eacute;trangler
+ un jour, tu verras ce que je te ferai... Sois sage, finissons la partie. Tiens,
+ voil&agrave; encore un roi. </p>
+<p>Lui, tenant sa carte lev&eacute;e, continuait &agrave; gronder: </p>
+<p>-- Il faut qu'elle soit venue par quelque chemin connu du diable seul, pour
+ m'avoir &eacute;chapp&eacute; aujourd'hui. Je vais pourtant tous les apr&egrave;s-midi
+ me poster l&agrave;-haut, au Paradou. Si je les surprends encore ensemble, je
+ ferai faire connaissance &agrave; la gueuse d'un b&acirc;ton de cornouiller,
+ que j'ai taill&eacute; expr&egrave;s pour elle... Maintenant, je surveillerai
+ aussi l'&eacute;glise. </p>
+<p>Il joua, se laissa enlever un valet par la Teuse, puis se renversa sur sa chaise,
+ repris par son rire &eacute;norme. Il ne pouvait se f&acirc;cher s&eacute;rieusement,
+ ce soir-l&agrave;. Il murmurait: </p>
+<p>-- N'importe, si elle l'a vu, elle n'en est pas moins tomb&eacute;e sur le
+ nez... Je veux tout de m&ecirc;me vous conter &ccedil;a, la Teuse. Vous savez,
+ il pleuvait. Moi, j'&eacute;tais sur la porte de l'&eacute;cole, quand je l'ai
+ aper&ccedil;ue qui descendait de l'&eacute;glise. Elle marchait toute droite,
+ avec son air orgueilleux, malgr&eacute; l'averse. Et voil&agrave; qu'en arrivant
+ &agrave; la route, elle s'est &eacute;tal&eacute;e tout de son long, &agrave;
+ cause de la terre qui devait &ecirc;tre glissante. Oh! j'ai ri, j'ai ri! Je
+ tapais dans mes mains... Lorsqu'elle s'est relev&eacute;e, elle avait du sang
+ &agrave; un poignet. &Ccedil;a m'a donn&eacute; de la joie pour huit jours.
+ Je ne puis pas me l'imaginer par terre, sans avoir &agrave; la gorge et au ventre
+ des chatouillements qui me font &eacute;clater d'aise. </p>
+<p>Et enflant les joues, tout &agrave; son jeu d&eacute;sormais, il chanta le
+ <i>De profundis</i>. Puis, il le recommen&ccedil;a. La partie s'acheva au
+ milieu de cette lamentation, qu'il grossissait par moments, comme pour la go&ucirc;ter
+ mieux. Ce fut lui qui perdit, mais il n'en &eacute;prouva pas la moindre contrari&eacute;t&eacute;.
+ Quand la Teuse l'eut mis dehors, apr&egrave;s avoir r&eacute;veill&eacute; l'abb&eacute;
+ Mouret, on l'entendit se perdre au milieu du noir de la nuit, en r&eacute;p&eacute;tant
+ le dernier verset du psaume: <i>Et ipse redimet Israel ex omnibus iniquitatibus
+ ejus</i>, d'un air d'extraordinaire jubilation. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XI.</h3>
+<p>
+ L'abb&eacute; Mouret dormit d'un sommeil de plomb. Lorsqu'il ouvrit les yeux,
+ plus tard que de coutume, il se trouva la face et les mains baign&eacute;es
+ de larmes; il avait pleur&eacute; toute la nuit, en dormant. Il ne dit point
+ sa messe, ce matin-l&agrave;. Malgr&eacute; son long repos, sa lassitude de
+ la veille au soir &eacute;tait devenue telle, qu'il demeura jusqu'&agrave; midi
+ dans sa chambre, assis sur une chaise, au pied de son lit. La stupeur, qui l'envahissait
+ de plus en plus, lui &ocirc;tait jusqu'&agrave; la sensation de la souffrance.
+ Il n'&eacute;prouvait plus qu'un grand vide; il restait soulag&eacute;, amput&eacute;,
+ an&eacute;anti. La lecture de son br&eacute;viaire lui co&ucirc;ta un supr&ecirc;me
+ effort; le latin des versets lui paraissait une langue barbare, dont il ne parvenait
+ m&ecirc;me plus &agrave; &eacute;peler les mots. Puis, le livre jet&eacute;
+ sur le lit, il passa des heures &agrave; regarder la campagne par la fen&ecirc;tre
+ ouverte, sans avoir la force de venir s'accouder &agrave; la barre d'appui.
+ Au loin, il apercevait le mur blanc du Paradou, un mince trait p&acirc;le courant
+ &agrave; la cr&ecirc;te des hauteurs, parmi les taches sombres des petits bois
+ de pins. A gauche, derri&egrave;re un de ces bois, se trouvait la br&egrave;che;
+ il ne la voyait pas, mais il la savait l&agrave;; il se souvenait des moindres
+ bouts de ronce &eacute;pars au milieu des pierres. La veille encore, il n'aurait
+ point os&eacute; lever ainsi les regards sur cet horizon redoutable. Mais, &agrave;
+ cette heure, il s'oubliait impun&eacute;ment &agrave; reprendre, apr&egrave;s
+ chaque bouquet de verdure, le fil interrompu de la muraille, pareille au lis&eacute;r&eacute;
+ d'une jupe accroch&eacute; &agrave; tous les buissons. Cela n'activait m&ecirc;me
+ pas le battement de ses veines. La tentation, comme d&eacute;daigneuse de la
+ pauvret&eacute; de son sang, avait abandonn&eacute; sa chair l&acirc;che. Elle
+ le laissait incapable d'une lutte, dans la privation de la gr&acirc;ce, n'ayant
+ m&ecirc;me plus la passion du p&eacute;ch&eacute;, pr&ecirc;t &agrave; accepter
+ par h&eacute;b&eacute;tement tout ce qu'il repoussait furieusement la veille.
+</p>
+<p>Il se surprit un moment &agrave; parler haut. Puisque la br&egrave;che &eacute;tait
+ toujours l&agrave;, il rejoindrait Albine, au coucher du soleil. Il ressentait
+ un l&eacute;ger ennui de cette d&eacute;cision. Mais il ne croyait pouvoir faire
+ autrement. Elle l'attendait, elle &eacute;tait sa femme. Quand il voulait &eacute;voquer
+ son visage, il ne le voyait plus que tr&egrave;s p&acirc;le, tr&egrave;s lointain.
+ Puis, il &eacute;tait inquiet sur la fa&ccedil;on dont ils vivraient ensemble.
+ Il leur serait difficile de rester dans le pays; il leur faudrait fuir, sans
+ que personne s'en dout&acirc;t; ensuite, une fois cach&eacute;s quelque part,
+ ils auraient besoin de beaucoup d'argent pour &ecirc;tre heureux. A vingt reprises,
+ il tenta d'arr&ecirc;ter un plan d'enl&egrave;vement, d'arranger leur existence
+ d'amants heureux. Il ne trouva rien. Maintenant que le d&eacute;sir ne l'affolait
+ plus, le c&ocirc;t&eacute; pratique de la situation l'&eacute;pouvantait, le
+ mettait avec ses mains d&eacute;biles en face d'une besogne compliqu&eacute;e,
+ dont il ne savait pas le premier mot. O&ugrave; prendraient-ils des chevaux
+ pour se sauver? S'ils s'en allaient &agrave; pied, ne les arr&ecirc;terait-on
+ pas ainsi que des vagabonds? D'ailleurs, serait-il capable d'&ecirc;tre employ&eacute;,
+ de d&eacute;couvrir une occupation quelconque qui p&ucirc;t assurer du pain
+ &agrave; sa femme? Jamais on ne lui avait appris ces choses. Il ignorait la
+ vie; il ne rencontrait, en fouillant dans sa m&eacute;moire, que des lambeaux
+ de pri&egrave;re, des d&eacute;tails de c&eacute;r&eacute;monial, des pages
+ de l'Instruction th&eacute;ologique, de Bouvier, apprises autrefois par coeur
+ au s&eacute;minaire. M&ecirc;me des choses sans importance l'embarrassaient
+ beaucoup. Il se demanda s'il oserait donner le bras &agrave; sa femme, dans
+ la rue. Certainement, il ne saurait pas marcher, avec une femme au bras. Il
+ para&icirc;trait si gauche, que le monde se retournerait. On devinerait un pr&ecirc;tre,
+ on insulterait Albine. Vainement il t&acirc;cherait de se laver du sacerdoce,
+ toujours il en emporterait avec lui la p&acirc;leur triste, l'odeur d'encens.
+ Et s'il avait des enfants, un jour? Cette pens&eacute;e inattendue le fit tressaillir.
+ Il &eacute;prouva une r&eacute;pugnance &eacute;trange. Il croyait qu'il ne
+ les aimerait pas. Cependant, ils &eacute;taient deux, un petit gar&ccedil;on
+ et une petite fille. Lui, les &eacute;cartait de ses genoux, souffrant de sentir
+ leurs mains se poser sur ses v&ecirc;tements, ne prenant point &agrave; les
+ faire sauter la joie des autres p&egrave;res. Il ne s'habituait pas &agrave;
+ cette chair de sa chair, qui lui semblait toujours suer son impuret&eacute;
+ d'homme. La petite fille surtout le troublait, avec ses grands yeux, au fond
+ desquels s'allumaient d&eacute;j&agrave; des tendresses de femme. Mais non,
+ il n'aurait point d'enfant, il s'&eacute;viterait cette horreur qu'il &eacute;prouvait,
+ &agrave; l'id&eacute;e de voir ses membres repousser et revivre &eacute;ternellement.
+ Alors, l'espoir d'&ecirc;tre impuissant lui fut tr&egrave;s doux. Sans doute,
+ toute sa virilit&eacute; s'en &eacute;tait all&eacute;e pendant sa longue adolescence.
+ Cela le d&eacute;termina. D&egrave;s le soir, il fuirait avec Albine. </p>
+<p>Le soir, pourtant, l'abb&eacute; Mouret se sentit trop las. Il remit son d&eacute;part
+ au lendemain. Le lendemain, il se donna un nouveau pr&eacute;texte: il ne pouvait
+ abandonner sa soeur ainsi seule avec la Teuse; il laisserait une lettre pour
+ qu'on la conduis&icirc;t chez l'oncle Pascal. Pendant trois jours, il se promit
+ d'&eacute;crire cette lettre; la feuille de papier, la plume et l'encre &eacute;taient
+ pr&ecirc;tes, sur la table, dans sa chambre. Et, le troisi&egrave;me jour, il
+ s'en alla, sans &eacute;crire la lettre. Tout d'un coup, il avait pris son chapeau,
+ il &eacute;tait parti pour le Paradou, par b&ecirc;tise, obs&eacute;d&eacute;,
+ se r&eacute;signant, allant l&agrave; comme &agrave; une corv&eacute;e qu'il
+ ne savait de quelle fa&ccedil;on &eacute;viter. L'image d'Albine s'&eacute;tait
+ encore effac&eacute;e; il ne la voyait plus, il ob&eacute;issait &agrave; d'anciennes
+ volont&eacute;s, mortes en lui &agrave; cette heure, mais dont la pouss&eacute;e
+ persistait dans le grand silence de son &ecirc;tre. </p>
+<p>Dehors il ne prit aucune pr&eacute;caution pour se cacher. Il s'arr&ecirc;ta,
+ au bout du village, &agrave; causer un instant avec la Rosalie; elle lui annon&ccedil;ait
+ que son enfant avait des convulsions, et elle riait pourtant, de ce rire du
+ coin des l&egrave;vres qui lui &eacute;tait habituel. Puis il s'enfon&ccedil;a
+ au milieu des roches, il marcha droit vers la br&egrave;che. Par habitude, il
+ avait emport&eacute; son br&eacute;viaire. Comme le chemin &eacute;tait long,
+ s'ennuyant, il ouvrit le livre, il lut les pri&egrave;res r&eacute;glementaires.
+ Quand il le remit sous son bras, il avait oubli&eacute; le Paradou. Il allait
+ toujours devant lui, songeant &agrave; une chasuble neuve qu'il voulait acheter
+ pour remplacer la chasuble d'&eacute;toffe d'or qui, d&eacute;cid&eacute;ment,
+ tombait en poussi&egrave;re; depuis quelque temps, il cachait des pi&egrave;ces
+ de vingt sous, et il calculait qu'au bout de sept mois il aurait assez d'argent.
+ Il arrivait sur les hauteurs, lorsqu'un chant de paysan, au loin, lui rappela
+ un cantique qu'il avait su autrefois, au s&eacute;minaire. Il chercha les premiers
+ vers de ce cantique, sans pouvoir les trouver. Cela l'ennuyait d'avoir si peu
+ de m&eacute;moire. Aussi, ayant fini par se souvenir, &eacute;prouva-t-il une
+ joie tr&egrave;s douce &agrave; chanter &agrave; demi-voix les paroles qui lui
+ revenaient une &agrave; une. C'&eacute;tait un hommage &agrave; Marie. Il souriait,
+ comme s'il eut re&ccedil;u au visage un souffle frais de sa jeunesse. Qu'il
+ &eacute;tait heureux, dans ce temps-l&agrave;! Certes, il pouvait &ecirc;tre
+ heureux encore; il n'avait pas grandi, il ne demandait toujours que les m&ecirc;mes
+ bonheurs, une paix sereine, un coin de chapelle o&ugrave; la place de ses genoux
+ f&ucirc;t marqu&eacute;e, une vie de solitude &eacute;gay&eacute;e par des pu&eacute;rilit&eacute;s
+ adorables d'enfance. Il &eacute;levait peu &agrave; peu la voix, il chantait
+ le cantique avec des sons fil&eacute;s de fl&ucirc;te, quand il aper&ccedil;ut
+ la br&egrave;che, brusquement, en face de lui. </p>
+<p>Un instant, il parut surpris. Puis, cessant de sourire, il murmura simplement:
+</p>
+<p>-- Albine doit m'attendre. Le soleil baisse d&eacute;j&agrave;. </p>
+<p>Mais, comme il montait &eacute;carter les pierres pour passer, un souffle terrible
+ l'inqui&eacute;ta. Il dut redescendre, ayant failli mettre le pied en plein
+ sur la figure de Fr&egrave;re Archangias, vautr&eacute; par terre, dormant profond&eacute;ment.
+ Le sommeil l'avait surpris sans doute, pendant qu'il gardait l'entr&eacute;e
+ du Paradou. Il en barrait le seuil, tomb&eacute; tout de son long, les membres
+ &eacute;cart&eacute;s, dans une posture honteuse. Sa main droite, rejet&eacute;e
+ derri&egrave;re sa t&ecirc;te, n'avait pas l&acirc;ch&eacute; le b&acirc;ton
+ de cornouiller, qu'il semblait encore brandir, ainsi qu'une &eacute;p&eacute;e
+ flamboyante. Et il ronflait au milieu des ronces, la face au soleil, sans que
+ son cuir tann&eacute; e&ucirc;t un frisson. Un essaim de grosses mouches volaient
+ au-dessus de sa bouche ouverte. </p>
+<p>L'abb&eacute; Mouret le regarda un moment. Il enviait ce sommeil de saint roul&eacute;
+ dans la poussi&egrave;re. Il voulut chasser les mouches; mais les mouches, ent&ecirc;t&eacute;es,
+ revenaient, se collaient aux l&egrave;vres violettes du Fr&egrave;re, qui ne
+ les sentait seulement pas. Alors, l'abb&eacute; enjamba ce grand corps. Il entra
+ dans le Paradou. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XII.</h3>
+<p>
+ Derri&egrave;re la muraille, &agrave; quelques pas, Albine &eacute;tait assise
+ sur un tapis d'herbe. Elle se leva, en apercevant Serge. </p>
+<p>-- Te voil&agrave;! cria-t-elle toute tremblante. </p>
+<p>-- Oui, dit-il paisiblement, je suis venu. </p>
+<p>Elle se jeta &agrave; son cou. Mais elle ne l'embrassa pas. Elle avait senti
+ le froid des perles du rabat sur son bras nu. Elle l'examinait, inqui&egrave;te
+ d&eacute;j&agrave;, reprenant: </p>
+<p>-- Qu'as-tu? Tu ne m'as pas bais&eacute; sur les joues comme autrefois, tu
+ sais, lorsque tes l&egrave;vres chantaient... Va, si tu es souffrant, je te
+ gu&eacute;rirai encore. Maintenant que tu es l&agrave;, nous allons recommencer
+ notre bonheur. Il n'y a plus de tristesse... Tu vois, je souris. Il faut sourire,
+ Serge. </p>
+<p>Et comme il restait grave.</p>
+ <p>-- Sans doute, j'ai eu aussi bien du chagrin. Je suis encore toute p&acirc;le,
+ n'est-ce pas? Depuis huit jours, je vivais l&agrave;, sur l'herbe o&ugrave;
+ tu m'as trouv&eacute;e. Je ne voulais qu'une chose, te voir entrer par ce trou
+ de la muraille. A chaque bruit, je me levais, je courais &agrave; ta rencontre.
+ Et ce n'&eacute;tait pas toi, c'&eacute;taient des feuilles que le vent emportait...
+ Mais je savais bien que tu viendrais. J'aurais attendu des ann&eacute;es. </p>
+<p>Puis, elle lui demanda: </p>
+<p>-- Tu m'aimes encore? </p>
+<p>-- Oui, r&eacute;pondit-il, je t'aime encore. </p>
+<p>Ils rest&egrave;rent en face l'un de l'autre, un peu g&ecirc;n&eacute;s. Un
+ gros silence tomba entre eux. Serge, tranquille, ne cherchait pas &agrave; le
+ rompre. Albine, &agrave; deux reprises, ouvrit la bouche, mais la referma aussit&ocirc;t,
+ surprise des choses qui lui montaient aux l&egrave;vres. Elle ne trouvait plus
+ que des paroles am&egrave;res. Elle sentait des larmes lui mouiller les yeux.
+ Qu'&eacute;prouvait-elle donc, pour ne pas &ecirc;tre heureuse, lorsque son
+ amour &eacute;tait de retour? </p>
+<p>-- Ecoute, dit-elle enfin, il ne faut pas rester l&agrave;. C'est ce trou qui
+ nous glace... Rentrons chez nous. Donne-moi ta main. </p>
+<p>Et ils s'enfonc&egrave;rent dans le Paradou. L'automne venait, les arbres &eacute;taient
+ soucieux, avec leurs t&ecirc;tes jaunies qui se d&eacute;pouillaient feuille
+ &agrave; feuille. Dans les sentiers, il y avait d&eacute;j&agrave; un lit de
+ verdure morte, tremp&eacute; d'humidit&eacute;, o&ugrave; les pas semblaient
+ &eacute;touffer des soupirs. Au fond des pelouses, une fum&eacute;e flottait,
+ noyant de deuil les lointains bleu&acirc;tres. Et le jardin entier se taisait,
+ ne soufflant plus que des haleines m&eacute;lancoliques, qui passaient pareilles
+ &agrave; des frissons. </p>
+<p>Serge grelottait sous l'avenue de grands arbres qu'ils avaient prise. Il dit
+ &agrave; demi-voix: </p>
+<p>-- Comme il fait froid, ici! </p>
+<p>-- Tu as froid, murmura tristement Albine. Ma main ne te chauffe plus. Veux-tu
+ que je te couvre d'un pan de ma robe?... Viens, nous allons revivre toutes nos
+ tendresses. </p>
+<p>Elle le mena au parterre. Le bois de roses restait odorant, les derni&egrave;res
+ fleurs avaient des parfums amers; tandis que les feuillages, grandis d&eacute;mesur&eacute;ment,
+ couvraient la terre d'une mare dormante. Mais Serge t&eacute;moigna une telle
+ r&eacute;pugnance &agrave; entrer dans ces broussailles, qu'ils rest&egrave;rent
+ sur le bord, cherchant de loin les all&eacute;es o&ugrave; ils avaient pass&eacute;
+ au printemps. Elle se rappelait les moindres coins; elle lui montrait du doigt
+ la grotte o&ugrave; dormait la femme de marbre, les chevelures pendantes des
+ ch&egrave;vrefeuilles et des cl&eacute;matites, les champs de violettes, la
+ fontaine qui crachait des oeillets rouges, le grand escalier empli d'un ruissellement
+ de girofl&eacute;es fauves, la colonnade en ruine au centre de laquelle les
+ lis b&acirc;tissaient un pavillon blanc. C'&eacute;tait l&agrave; qu'ils &eacute;taient
+ n&eacute;s tous les deux, dans le soleil. Et elle racontait les plus petits
+ d&eacute;tails de cette premi&egrave;re journ&eacute;e, la fa&ccedil;on dont
+ ils marchaient, l'odeur que l'air avait &agrave; l'ombre. Lui, semblait &eacute;couter;
+ puis, d'une question, il prouvait qu'il n'avait pas compris. Le l&eacute;ger
+ frisson qui le p&acirc;lissait ne le quittait point. </p>
+<p>Elle le mena au verger, dont ils ne purent m&ecirc;me approcher. La rivi&egrave;re
+ avait grossi, Serge ne songeait plus &agrave; prendre Albine sur son dos, pour
+ la porter en trois sauts &agrave; l'autre bord. Et pourtant, l&agrave;-bas,
+ les pommiers et les poiriers &eacute;taient encore charg&eacute;s de fruits;
+ la vigne, aux feuilles plus rares, pliait sous des grappes blondes, dont chaque
+ grain gardait la tache rousse du soleil. Comme ils avaient gamin&eacute; &agrave;
+ l'ombre gourmande de ces arbres v&eacute;n&eacute;rables! Ils &eacute;taient
+ des galopins alors. Albine souriait encore de la mani&egrave;re effront&eacute;e
+ dont elle montrait ses jambes, lorsque les branches cassaient. Se souvenait-il
+ au moins des prunes qu'ils avaient mang&eacute;es? Serge r&eacute;pondait par
+ des hochements de t&ecirc;te. Il paraissait las d&eacute;j&agrave;. Le verger,
+ avec son enfoncement verd&acirc;tre, son p&ecirc;le-m&ecirc;le de tiges moussues,
+ pareil &agrave; quelque &eacute;chafaudage &eacute;ventr&eacute; et ruin&eacute;,
+ l'inqui&eacute;tait, lui donnait le r&ecirc;ve d'un lieu humide, peupl&eacute;
+ d'orties et de serpents. </p>
+<p>Elle le mena aux prairies. L&agrave;, il dut faire quelques pas dans les herbes.
+ Elles montaient &agrave; ses &eacute;paules, maintenant. Elles lui semblaient
+ autant de bras minces qui cherchaient &agrave; le lier aux membres, pour le
+ rouler et le noyer au fond de cette mer verte, interminable. Et il supplia Albine
+ de ne pas aller plus loin. Elle marchait en avant, elle ne s'arr&ecirc;ta pas;
+ puis, voyant qu'il souffrait, elle se tint debout &agrave; son c&ocirc;t&eacute;,
+ peu &agrave; peu assombrie, finissant par &ecirc;tre prise de frissons comme
+ lui. Pourtant, elle paria encore. D'un geste large, elle indiqua les ruisseaux,
+ les rang&eacute;es de saules, les nappes d'herbe &eacute;tal&eacute;es jusqu'au
+ bout de l'horizon. Tout cela &eacute;tait &agrave; eux, autrefois. Ils y vivaient
+ des journ&eacute;es enti&egrave;res. L&agrave;-bas, entre ces trois saules,
+ au bord de cette eau, ils avaient jou&eacute; aux amoureux. Alors, ils auraient
+ voulu que les herbes fussent plus grandes qu'eux, afin de se perdre dans leur
+ flot mouvant, d'&ecirc;tre plus seuls, d'&ecirc;tre loin de tout, comme des
+ alouettes voyageant au fond d'un champ de bl&eacute;. Pourquoi donc tremblait-il
+ aujourd'hui, rien qu'&agrave; sentir le bout de son pied tremper et dispara&icirc;tre
+ dans le gazon? </p>
+<p>Elle le mena &agrave; la for&ecirc;t. Les arbres effray&egrave;rent Serge davantage.
+ Il ne les connaissait pas, avec cette gravit&eacute; de leur tronc noir. Plus
+ qu'ailleurs, le pass&eacute; lui semblait mort, au milieu de ces futaies s&eacute;v&egrave;res,
+ o&ugrave; le jour descendait librement. Les premi&egrave;res pluies avaient
+ effac&eacute; leurs pas sur le sable des all&eacute;es; les vents emportaient
+ tout ce qui restait d'eux aux branches basses des buissons. Mais Albine, la
+ gorge serr&eacute;e de tristesse, protestait du regard. Elle retrouvait sur
+ le sable les moindres traces de leurs promenades. A chaque broussaille, l'ancienne
+ ti&eacute;deur du fr&ocirc;lement qu'ils avaient laiss&eacute; l&agrave; lui
+ remontait au visage. Et, les yeux suppliants, elle cherchait encore &agrave;
+ &eacute;voquer les souvenirs de Serge. Le long de ce sentier, ils avaient march&eacute;
+ en silence, tr&egrave;s &eacute;mus, sans oser se dire qu'ils s'aimaient. Dans
+ cette clairi&egrave;re, ils s'&eacute;taient oubli&eacute;s un soir, fort tard,
+ &agrave; regarder les &eacute;toiles, qui pleuvaient sur eux comme des gouttes
+ de chaleur. Plus loin, sous ce ch&ecirc;ne, ils avaient &eacute;chang&eacute;
+ leur premier baiser. Le ch&ecirc;ne conservait l'odeur de ce baiser; les mousses
+ elles-m&ecirc;mes en causaient toujours. C'&eacute;tait un mensonge de dire
+ que la for&ecirc;t devenait muette et vide. Et Serge tournait la t&ecirc;te,
+ pour &eacute;viter les yeux d'Albine, qui le fatiguaient. </p>
+<p>Elle le mena aux grandes roches. Peut-&ecirc;tre l&agrave; ne frissonnerait-il
+ plus de cet air d&eacute;bile qui la d&eacute;sesp&eacute;rait. Seules, les
+ grandes roches, &agrave; cette heure, &eacute;taient encore chaudes de la braise
+ rouge du soleil couchant. Elles avaient toujours leur passion tragique, leurs
+ lits ardents de cailloux, o&ugrave; se roulaient des plantes grasses, monstrueusement
+ accoupl&eacute;es. Et, sans parler, sans m&ecirc;me tourner la t&ecirc;te, Albine
+ entra&icirc;nait Serge le long de la rude mont&eacute;e, voulant le mener plus
+ haut, encore plus haut, au-del&agrave; des sources, jusqu'&agrave; ce qu'ils
+ fussent de nouveau tous les deux dans le soleil. Ils retrouveraient le c&egrave;dre
+ sous lequel ils avaient &eacute;prouv&eacute; l'angoisse du premier d&eacute;sir.
+ Ils se coucheraient par terre, sur les dalles ardentes, en attendant que le
+ rut de la terre les gagn&acirc;t. Mais, bient&ocirc;t, les pieds de Serge se
+ heurt&egrave;rent cruellement. Il ne pouvait plus marcher. Une premi&egrave;re
+ fois, il tomba sur les genoux. Albine, d'un effort supr&ecirc;me, le releva,
+ l'emporta un instant. Et il retomba, il resta abattu, au milieu du chemin. En
+ face, au-dessous de lui, le Paradou immense s'&eacute;tendait. </p>
+<p>-- Tu as menti! cria Albine, tu ne m'aimes plus! </p>
+<p>Et elle pleurait, debout &agrave; son c&ocirc;t&eacute;, se sentant impuissante
+ &agrave; l'emporter plus haut. Elle n'avait pas de col&egrave;re encore, elle
+ pleurait leurs amours agonisantes. Lui, restait &eacute;cras&eacute;. </p>
+<p>-- Le jardin est mort, j'ai toujours froid, murmura-t-il. </p>
+<p>Mais elle lui prit la t&ecirc;te, elle lui montra le Paradou, d'un geste. </p>
+<p>-- Regarde donc!... Ah! ce sont tes yeux qui sont morts, ce sont tes oreilles,
+ tes membres, ton corps entier. Tu as travers&eacute; toutes nos joies, sans
+ les voir, sans les entendre, sans les sentir. Et tu n'as fait que tr&eacute;bucher,
+ tu es venu tomber ici de lassitude et d'ennui... Tu ne m'aimes plus. </p>
+<p>Il protestait doucement, tranquillement. Alors, elle eut une premi&egrave;re
+ violence. </p>
+<p>-- Tais-toi! Est-ce que le jardin mourra jamais! Il dormira, cet hiver; il
+ se r&eacute;veillera en mai, il nous rapportera tout ce que nous lui avons confi&eacute;
+ de nos tendresses; nos baisers refleuriront dans le parterre, nos serments repousseront
+ avec les herbes et les arbres... Si tu le voyais, si tu l'entendais, il est
+ plus profond&eacute;ment &eacute;mu, il aime d'une fa&ccedil;on plus doucement
+ poignante, &agrave; cette saison d'automne, lorsqu'il s'endort dans sa f&eacute;condit&eacute;...
+ Tu ne m'aimes plus, tu ne peux plus savoir. </p>
+<p>Lui, levait les yeux sur elle, la suppliant de ne pas se f&acirc;cher. Il avait
+ un visage aminci, que p&acirc;lissait une peur d'enfant. Un &eacute;clat de
+ voix le faisait tressaillir. Il finit par obtenir d'elle qu'elle se repos&acirc;t
+ un instant, pr&egrave;s de lui, au milieu du chemin. Ils causeraient paisiblement,
+ ils s'expliqueraient. Et tous deux, en face du Paradou, sans m&ecirc;me se prendre
+ le bout des doigts, s'entretinrent de leur amour. </p>
+<p>-- Je t'aime, je t'aime, dit-il de sa voix &eacute;gale. Si je ne t'aimais
+ pas, je ne serais pas venu... C'est vrai, je suis las. J'ignore pourquoi. J'aurais
+ cru retrouver ici cette bonne chaleur dont le souvenir seul &eacute;tait une
+ caresse. Et j'ai froid, le jardin me semble noir, je n'y vois rien de ce que
+ j'y ai laiss&eacute;. Mais ce n'est point ma faute. Je m'efforce d'&ecirc;tre
+ comme toi, je voudrais te contenter. </p>
+<p>-- Tu ne m'aimes plus, r&eacute;p&eacute;ta encore Albine. </p>
+<p>-- Si, je t'aime. J'ai beaucoup souffert, l'autre jour, apr&egrave;s t'avoir
+ renvoy&eacute;e... Oh! je t'aimais avec un tel emportement, sais-tu, que je
+ t'aurais bris&eacute;e d'une &eacute;treinte, si tu &eacute;tais revenue te
+ jeter dans mes bras. Jamais je ne t'ai d&eacute;sir&eacute;e si furieusement.
+ Pendant des heures, tu es rest&eacute;e vivante devant moi, me tenaillant de
+ tes doigts souples. Quand je fermais les yeux, tu t'allumais comme un soleil,
+ tu m'enveloppais de ta flamme... Alors, j'ai march&eacute; sur tout, je suis
+ venu. </p>
+<p>Il garda un court silence, songeur; puis, il continua: </p>
+<p>-- Et maintenant mes bras sont comme bris&eacute;s. Si je voulais te prendre
+ contre ma poitrine, je ne saurais point te tenir, je te laisserais tomber...
+ Attends que ce frisson m'ait quitt&eacute;. Tu me donneras tes mains, je les
+ baiserai encore. Sois bonne, ne me regarde pas de tes yeux irrit&eacute;s. Aide-moi
+ &agrave; retrouver mon coeur. </p>
+<p>Et il avait une tristesse si vraie, une envie si &eacute;vidente de recommencer
+ leur vie tendre, qu'Albine fut touch&eacute;e. Un instant, elle redevint tr&egrave;s
+ douce. Elle le questionna avec sollicitude. </p>
+<p>-- O&ugrave; souffres-tu? Quel est ton mal? </p>
+<p>-- Je ne sais. Il me semble que tout le sang de mes veines s'en va... Tout
+ &agrave; l'heure, en venant, j'ai cru qu'on me jetait sur les &eacute;paules
+ une robe glac&eacute;e, qui se collait &agrave; ma peau, et qui, de la t&ecirc;te
+ aux pieds, me faisait un corps de pierre... J'ai d&eacute;j&agrave; senti cette
+ robe sur mes &eacute;paules... Je ne me souviens plus. </p>
+<p>Mais elle l'interrompit d'un rire amical. </p>
+<p>-- Tu es un enfant, tu auras pris froid, voil&agrave; tout... Ecoute, ce n'est
+ pas moi qui te fais peur, au moins? L'hiver, nous ne resterons pas au fond de
+ ce jardin, comme deux sauvages. Nous irons o&ugrave; tu voudras, dans quelque
+ grande ville. Nous nous aimerons, au milieu du monde, aussi tranquillement qu'au
+ milieu des arbres. Et tu verras que je ne suis pas qu'une vaurienne, sachant
+ d&eacute;nicher des nids, marchant des heures sans &ecirc;tre lasse... Quand
+ j'&eacute;tais petite, je portais des jupes brod&eacute;es, avec des bas &agrave;
+ jour, des guimpes, des falbalas. Personne ne t'a cont&eacute; cela, peut-&ecirc;tre?
+</p>
+<p>Il ne l'&eacute;coutait pas, il dit brusquement, en poussant un l&eacute;ger
+ cri: </p>
+<p>-- Ah! je me souviens! </p>
+<p>Et, quand elle l'interrogea, il ne voulut pas r&eacute;pondre. Il venait de
+ se rappeler la sensation de la chapelle du s&eacute;minaire sur ses &eacute;paules.
+ C'&eacute;tait l&agrave; cette robe glac&eacute;e qui lui faisait un corps de
+ pierre. Alors, il fut repris invinciblement par son pass&eacute; de pr&ecirc;tre.
+ Les vagues souvenirs qui s'&eacute;taient &eacute;veill&eacute;s en lui, le
+ long de la route, des Artaud au Paradou, s'accentu&egrave;rent, s'impos&egrave;rent
+ avec une souveraine autorit&eacute;. Pendant qu'Albine continuait &agrave; lui
+ parler de la vie heureuse qu'ils m&egrave;neraient ensemble, il entendait des
+ coups de clochette sonnant l'&eacute;l&eacute;vation, il voyait des ostensoirs
+ tra&ccedil;ant des croix de feu au-dessus de grandes foules agenouill&eacute;es.
+</p>
+<p>-- Eh bien! dit-elle, pour toi, je remettrai mes jupes brod&eacute;es... Je
+ veux que tu sois gai. Nous chercherons ce qui pourra te distraire. Tu m'aimeras
+ davantage peut-&ecirc;tre, lorsque tu me verras belle, mise comme les dames.
+ Je n'aurai plus mon peigne enfonc&eacute; de travers, avec des cheveux dans
+ le cou. Je ne retrousserai plus mes manches jusqu'aux coudes. J'agraferai ma
+ robe pour ne plus montrer mes &eacute;paules. Et je sais encore saluer, je sais
+ marcher pos&eacute;ment, avec de petits balancements de menton. Va, je serai
+ une jolie femme &agrave; ton bras, dans les rues. </p>
+<p>-- Es-tu entr&eacute;e dans les &eacute;glises, parfois, quand tu &eacute;tais
+ petite? lui demanda-t-il, &agrave; demi-voix, comme s'il e&ucirc;t continu&eacute;
+ tout haut malgr&eacute; lui, la r&ecirc;verie qui l'emp&ecirc;chait de l'entendre.
+ Moi, je ne pouvais passer devant une &eacute;glise sans y entrer. D&egrave;s
+ que la porte retombait silencieusement derri&egrave;re moi, il me semblait que
+ j'&eacute;tais dans le paradis lui-m&ecirc;me, avec des voix d'ange qui me contaient
+ &agrave; l'oreille des histoires de douceur, avec l'haleine des saints et des
+ saintes dont je sentais la caresse par tout mon corps... Oui, j'aurais voulu
+ vivre l&agrave;, toujours, perdu au fond de cette b&eacute;atitude. </p>
+<p>Elle le regarda, les yeux fixes, tandis qu'une courte flamme s'allumait dans
+ la tendresse de son regard. Elle reprit, soumise encore: </p>
+<p>-- Je serai comme il plaira &agrave; tes caprices. Je faisais de la musique,
+ autrefois; j'&eacute;tais une demoiselle savante, qu'on &eacute;levait pour
+ tous les charmes... Je retournerai &agrave; l'&eacute;cole, je me remettrai
+ &agrave; la musique. Si tu d&eacute;sires m'entendre jouer un air que tu aimes,
+ tu n'auras qu'&agrave; me l'indiquer, je l'apprendrai pendant des mois, pour
+ te le faire entendre, un soir chez nous, dans une chambre bien close, dont nous
+ aurons tir&eacute; toutes les draperies. Et tu me r&eacute;compenseras d'un
+ seul baiser... Veux-tu? Un baiser sur les l&egrave;vres qui te rendra ton amour.
+ Tu me prendras et tu pourras me briser entre tes bras. </p>
+<p>-- Oui, oui, murmura-t-il, ne r&eacute;pondant toujours qu'&agrave; ses propres
+ pens&eacute;es, mes grands plaisirs ont d'abord &eacute;t&eacute; d'allumer
+ les cierges, de pr&eacute;parer les burettes, de porter le Missel, les mains
+ jointes. Plus tard, j'ai go&ucirc;t&eacute; l'approche lente de Dieu, et j'ai
+ cru mourir d'amour... Je n'ai pas d'autres souvenirs. Je ne sais rien. Quand
+ je l&egrave;ve la main, c'est pour une b&eacute;n&eacute;diction. Quand j'avance
+ les l&egrave;vres, c'est pour un baiser donn&eacute; &agrave; l'autel. Si je
+ cherche mon coeur, je ne le trouve plus je l'ai offert &agrave; Dieu, qui l'a
+ pris. </p>
+<p>Elle devint tr&egrave;s p&acirc;le, les yeux ardents. Elle continua, avec un
+ tremblement dans la voix: </p>
+<p>-- Et je veux que ma fille ne me quitte pas. Tu pourras, si tu le juges bon,
+ envoyer le gar&ccedil;on au coll&egrave;ge. Je garderai la ch&egrave;re blondine
+ dans mes jupes. C'est moi qui lui apprendrai &agrave; lire. Oh! je me souviendrai,
+ je prendrai des ma&icirc;tres, si j'ai oubli&eacute; mes lettres... Nous vivrons
+ avec tout ce petit monde dans les jambes. Tu seras heureux, n'est-ce pas? R&eacute;ponds,
+ dis-moi que tu auras chaud, que tu souriras, que tu ne regretteras rien? </p>
+<p>-- J'ai pens&eacute; souvent aux saints de pierre qu'on encense depuis des
+ si&egrave;cles, au fond de leur niche, dit-il &agrave; voix tr&egrave;s basse.
+ A la longue, ils doivent &ecirc;tre baign&eacute;s d'encens jusqu'aux entrailles...
+ Et moi je suis comme un de ces saints. J'ai de l'encens jusque dans le dernier
+ pli de mes organes. C'est cet embaumement qui fait ma s&eacute;r&eacute;nit&eacute;,
+ la mort tranquille de ma chair, la paix que je go&ucirc;te &agrave; ne pas vivre...
+ Ah! que rien ne me d&eacute;range de mon immobilit&eacute;! Je resterai froid,
+ rigide, avec le sourire sans fin de mes l&egrave;vres de granit, impuissant
+ &agrave; descendre parmi les hommes. Tel est mon seul d&eacute;sir. </p>
+<p>Elle se leva, irrit&eacute;e, mena&ccedil;ante. Elle le secoua, en criant:
+</p>
+<p>-- Que dis-tu? Que r&ecirc;ves-tu l&agrave;, tout haut?... Ne suis-je pas ta
+ femme? N'es-tu pas venu pour &ecirc;tre mon mari? </p>
+<p>Lui, tremblait plus fort, se reculait. </p>
+<p>-- Non, laisse-moi, j'ai peur, balbutia-t-il. </p>
+<p>-- Et notre vie commune, et notre bonheur, et nos enfants? </p>
+<p>-- Non, non, j'ai peur </p>
+<p>Puis, il jeta ce cri supr&ecirc;me: </p>
+<p>-- Je ne peux pas! je ne peux pas! </p>
+<p>Alors, pendant un instant, elle resta muette, en face du malheureux, qui grelottait
+ &agrave; ses pieds. Une flamme sortait de son visage. Elle avait ouvert les
+ bras, comme pour le prendre, le serrer contre elle, dans un &eacute;lan courrouc&eacute;
+ de d&eacute;sir. Mais elle parut r&eacute;fl&eacute;chir; elle ne lui saisit
+ que la main, elle le mit debout. </p>
+<p>-- Viens! dit-elle. </p>
+<p>Et elle le mena sous l'arbre g&eacute;ant, &agrave; la place m&ecirc;me o&ugrave;
+ elle s'&eacute;tait livr&eacute;e, et o&ugrave; il l'avait poss&eacute;d&eacute;e.
+ C'&eacute;tait la m&ecirc;me ombre de f&eacute;licit&eacute;, le m&ecirc;me
+ tronc qui respirait ainsi qu'une poitrine, les m&ecirc;mes branches qui s'&eacute;tendaient
+ au loin, pareilles &agrave; des membres protecteurs. L'arbre restait bon, robuste,
+ puissant, f&eacute;cond. Comme au jour de leurs noces, une langueur d'alc&ocirc;ve,
+ une lueur de nuit d'&eacute;t&eacute; mourant sur l'&eacute;paule nue d'une
+ amoureuse, un balbutiement d'amour &agrave; peine distinct, tombant brusquement
+ &agrave; un grand spasme muet, tra&icirc;naient dans la clairi&egrave;re, baign&eacute;e
+ d'une limpidit&eacute; verd&acirc;tre. Et, au loin, le Paradou, malgr&eacute;
+ le premier frisson de l'automne, retrouvait, lui aussi, ses chuchotements ardents.
+ Il redevenait complice. Du parterre, du verger, des prairies, de la for&ecirc;t,
+ des grandes roches, du vaste ciel, arrivait de nouveau un rire de volupt&eacute;,
+ un vent qui semait sur son passage une poussi&egrave;re de f&eacute;condation.
+ Jamais le jardin, aux plus ti&egrave;des soir&eacute;es de printemps, n'avait
+ des tendresses si profondes qu'aux derniers beaux jours, lorsque les plantes
+ s'endormaient en se disant adieu. L'odeur des germes m&ucirc;rs charriait une
+ ivresse de d&eacute;sir, &agrave; travers les feuilles plus rares. </p>
+<p>- Entends-tu, entends-tu? balbutiait Albine &agrave; l'oreille de Serge, qu'elle
+ avait laiss&eacute; tomber sur l'herbe, au pied de l'arbre. </p>
+<p>Serge pleurait. </p>
+<p>-- Tu vois bien que le Paradou n'est pas mort. Il nous crie de nous aimer.
+ Il veut toujours notre mariage... Oh! souviens-toi! Prends-moi &agrave; ton
+ cou. Soyons l'un &agrave; l'autre. </p>
+ <p>Serge pleurait. </p>
+<p>Elle ne dit plus rien. Elle le prit elle-m&ecirc;me, d'une &eacute;treinte
+ farouche. Ses l&egrave;vres se coll&egrave;rent sur ce cadavre pour le ressusciter.
+ Et Serge n'eut encore que des larmes. </p>
+ <p>Au bout d'un grand silence, Albine parla. Elle &eacute;tait debout, m&eacute;prisante,
+ r&eacute;solue. </p>
+<p>-- Va-t'en! dit-elle &agrave; voix basse. </p>
+<p>Serge se leva d'un effort. Il ramassa son br&eacute;viaire qui avait roul&eacute;
+ dans l'herbe. Il s'en alla. </p>
+<p>-- Va-t'en! r&eacute;p&eacute;tait Albine qui le suivait, le chassant devant
+ elle, haussant la voix. </p>
+<p>Et elle le poussa ainsi de buisson en buisson, elle le reconduisit &agrave;
+ la br&egrave;che, au milieu des arbres graves. Et l&agrave;, comme Serge h&eacute;sitait,
+ le front bas, elle lui cria violemment: </p>
+<p>-- Va-t'en! va-t'en! </p>
+<p>Puis, lentement, elle rentra dans le Paradou, sans tourner la t&ecirc;te. La
+ nuit tombait, le jardin n'&eacute;tait plus qu'un grand cercueil d'ombre. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XIII.</h3>
+<p>
+ Fr&egrave;re Archangias, r&eacute;veill&eacute;, debout sur la br&egrave;che,
+ donnait des coups de b&acirc;ton contre les pierres, en jurant abominablement.
+</p>
+<p>-- Que le diable leur casse les cuisses! Qu'il les cloue au derri&egrave;re
+ l'un de l'autre comme des chiens! Qu'il les tra&icirc;ne par les pieds, le nez
+ dans leur ordure! </p>
+<p>Mais quand il vit Albine chassant le pr&ecirc;tre, il resta un moment, surpris.
+ Puis, il tapa plus fort, il fut pris d'un rire terrible. </p>
+<p>-- Adieu, la gueuse! Bon voyage! Retourne forniquer avec tes loups... Ah! tu
+ n'as pas assez d'un saint. Il te faut des reins autrement solides. Il te faut
+ des ch&ecirc;nes. Veux-tu mon b&acirc;ton? Tiens! couche avec! Voil&agrave;
+ le gaillard qui te contentera. </p>
+<p>Et, &agrave; toute vol&eacute;e, il jeta son b&acirc;ton derri&egrave;re Albine,
+ dans le cr&eacute;puscule. Puis, regardant l'abb&eacute; Mouret, il gronda.
+</p>
+<p>-- Je vous savais l&agrave;-dedans. Les pierres &eacute;taient d&eacute;rang&eacute;es...
+ Ecoutez, monsieur le cur&eacute;, votre faute a fait de moi votre sup&eacute;rieur,
+ Dieu vous dit par ma bouche que l'enfer n'a pas de tourments assez effroyables
+ pour les pr&ecirc;tres enfonc&eacute;s dans la chair. S'il daigne vous pardonner,
+ il sera trop bon, il g&acirc;tera sa justice. </p>
+<p>A pas lents, tous deux redescendaient vers les Artaud. Le pr&ecirc;tre n'avait
+ pas ouvert les l&egrave;vres. Peu &agrave; peu, il relevait la t&ecirc;te, il
+ ne tremblait plus. Quand il aper&ccedil;ut, au loin, sur le ciel viol&acirc;tre,
+ la barre noire du Solitaire, avec la tache rouge des tuiles de l'&eacute;glise,
+ il eut un faible sourire. Dans ses yeux clairs, se levait une grande s&eacute;r&eacute;nit&eacute;.
+</p>
+<p>Cependant, le Fr&egrave;re, de temps &agrave; autre, donnait un coup de pied
+ &agrave; un caillou. Puis, il se tournait, il apostrophait son compagnon. </p>
+<p>-- Est-ce fini, cette fois?... Moi, quand j'avais votre &acirc;ge, j'&eacute;tais
+ poss&eacute;d&eacute;; un d&eacute;mon me mangeait les reins. Et puis, il s'est
+ ennuy&eacute;, il s'en est all&eacute;. Je n'ai plus de reins. Je vis tranquille...
+ Oh! je savais bien que vous viendriez. Voil&agrave; trois semaines que je vous
+ guette. Je regardais dans le jardin, par le trou du mur. J'aurais voulu couper
+ les arbres. Souvent, j'ai jet&eacute; des pierres. Quand je cassais une branche,
+ j'&eacute;tais content... Dites, c'est donc extraordinaire, ce qu'on go&ucirc;te
+ l&agrave;-dedans? </p>
+<p>Il avait arr&ecirc;t&eacute; l'abb&eacute; Mouret au milieu de la route, en
+ le regardant avec des yeux luisant d'une terrible jalousie. Les d&eacute;lices
+ entrevues du Paradou le torturaient. Depuis des semaines, il &eacute;tait rest&eacute;
+ sur le seuil, flairant de loin les jouissances damnables. Mais l'abb&eacute;
+ restant muet, il se remit &agrave; marcher, ricanant, grognant des paroles &eacute;quivoques.
+ Et, haussant le ton. </p>
+<p>-- Voyez-vous, quand un pr&ecirc;tre fait ce que vous avez fait, il scandalise
+ tous les autres pr&ecirc;tres... Moi-m&ecirc;me, je ne me sentais plus chaste,
+ &agrave; marcher &agrave; c&ocirc;t&eacute; de vous. Vous empoisonniez le sexe...
+ A cette heure, vous voil&agrave; raisonnable. Allez, vous n'avez pas besoin
+ de vous confesser. Je connais ce coup de b&acirc;ton-l&agrave;. Le ciel vous
+ a cass&eacute; les reins comme aux autres. Tant mieux! tant mieux! </p>
+<p>Il triomphait, il tapait des mains. L'abb&eacute; ne l'&eacute;coutait pas,
+ perdu dans une r&ecirc;verie. Son sourire avait grandi. Et quand le Fr&egrave;re
+ l'eut quitt&eacute; devant la porte du presbyt&egrave;re, il fit le tour, il
+ entra dans l'&eacute;glise. Elle &eacute;tait toute grise, comme par ce terrible
+ soir de pluie, o&ugrave; la tentation l'avait si rudement secou&eacute;. Mais
+ elle restait pauvre et recueillie, sans ruissellement d'or, sans souffles d'angoisse,
+ venus de la campagne. Elle gardait un silence solennel. Seule, une haleine de
+ mis&eacute;ricorde semblait l'emplir. </p>
+<p>Agenouill&eacute; devant le grand Christ de carton peint, pleurant des larmes
+ qu'il laissait couler sur ses joues comme autant de joies, le pr&ecirc;tre murmurait:
+</p>
+<p>-- O mon Dieu, il n'est pas vrai que vous soyez sans piti&eacute;. Je le sens,
+ vous m'avez d&eacute;j&agrave; pardonn&eacute;. Je le sens &agrave; votre gr&acirc;ce,
+ qui, depuis des heures, redescend en moi, goutte &agrave; goutte, en m'apportant
+ le salut d'une fa&ccedil;on lente et certaine... O mon Dieu, c'est au moment
+ o&ugrave; je vous abandonnais, que vous me prot&eacute;giez avec le plus d'efficacit&eacute;.
+ Vous vous cachiez de moi pour mieux me retirer du mal. Vous laissiez ma chair
+ aller en avant, afin de me heurter contre son impuissance... Et, maintenant,
+ &ocirc; mon Dieu, je vois que vous m'aviez &agrave; jamais marqu&eacute; de
+ votre sceau, ce sceau redoutable, plein de d&eacute;lices, qui met un homme
+ hors des hommes, et dont l'empreinte est si ineffa&ccedil;able, qu'elle repara&icirc;t
+ t&ocirc;t ou tard, m&ecirc;me sur les membres coupables. Vous m'avez bris&eacute;
+ dans le p&eacute;ch&eacute; et dans la tentation. Vous m'avez d&eacute;vast&eacute;
+ de votre flamme. Vous avez voulu qu'il n'y e&ucirc;t plus que des ruines en
+ moi, pour y descendre en s&eacute;curit&eacute;. Je suis une maison vide o&ugrave;
+ vous pouvez habiter... Soyez b&eacute;ni, &ocirc; mon Dieu! </p>
+<p>Il se prosternait, il balbutiait dans la poussi&egrave;re. L'&eacute;glise
+ &eacute;tait victorieuse; elle restait debout, au-dessus de la t&ecirc;te du
+ pr&ecirc;tre, avec ses autels, son confessionnal, sa chaire, ses croix, ses
+ images saintes. Le monde n'existait plus. La tentation s'&eacute;tait &eacute;teinte,
+ ainsi qu'un incendie d&eacute;sormais inutile &agrave; la purification de cette
+ chair. Il entrait dans la paix surhumaine. Il jetait ce cri supr&ecirc;me: </p>
+<p>-- En dehors de la vie, en dehors des cr&eacute;atures, en dehors de tout,
+ je suis &agrave; vous, &ocirc; mon Dieu, &agrave; vous seul, &eacute;ternellement!
+</p>
+<p>&nbsp; </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XIV.</h3>
+<p>
+ A cette heure, Albine, dans le Paradou, r&ocirc;dait encore, tra&icirc;nant
+ l'agonie muette d'une b&ecirc;te bless&eacute;e. Elle ne pleurait plus. Elle
+ avait un visage blanc, travers&eacute; au front d'un grand pli. Pourquoi donc
+ souffrait-elle toute cette mort? De quelle faute &eacute;tait-elle coupable,
+ pour que, brusquement, le jardin ne lui tint plus les promesses qu'il lui faisait
+ depuis l'enfance. Et elle s'interrogeait, allant devant elle, sans voir les
+ all&eacute;es o&ugrave; l'ombre coulait peu &agrave; peu. Pourtant, elle avait
+ toujours ob&eacute;i aux arbres. Elle ne se souvenait pas d'avoir cass&eacute;
+ une fleur. Elle &eacute;tait rest&eacute;e la fille aim&eacute;e des verdures,
+ les &eacute;coutant avec soumission, s'abandonnant &agrave; elles, pleine de
+ foi dans les bonheurs qu'elles lui r&eacute;servaient. Lorsque, au dernier jour,
+ le Paradou lui avait cri&eacute; de se coucher sous l'arbre g&eacute;ant, elle
+ s'&eacute;tait couch&eacute;e, elle avait ouvert les bras, r&eacute;p&eacute;tant
+ la le&ccedil;on souffl&eacute;e par les herbes. Alors, si elle ne trouvait rien
+ &agrave; se reprocher, c'&eacute;tait donc le jardin qui la trahissait, qui
+ la torturait, pour la seule joie de la voir souffrir. </p>
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta, elle regarda autour d'elle. Les grandes masses sombres
+ des feuillages gardaient un silence recueilli, les sentiers, o&ugrave; des murs
+ noirs se b&acirc;tissaient, devenaient des impasses de t&eacute;n&egrave;bres;
+ les nappes de gazon, au loin, endormaient les vents qui les effleuraient. Et
+ elle tendit les mains d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment, elle eut un cri de
+ protestation. Cela ne pouvait finir ainsi. Mais sa voix s'&eacute;touffa sous
+ les arbres silencieux. Trois fois, elle conjura le Paradou de r&eacute;pondre,
+ sans qu'une explication lui v&icirc;nt des hautes branches, sans qu'une seule
+ feuille la pr&icirc;t en piti&eacute;. Puis, quand elle se fut remise &agrave;
+ r&ocirc;der, elle se sentit marcher dans la fatalit&eacute; de l'hiver. Maintenant
+ qu'elle ne questionnait plus la terre en cr&eacute;ature r&eacute;volt&eacute;e,
+ elle entendait une voix basse courant au ras du sol, la voix d'adieu des plantes,
+ qui se souhaitaient une mort heureuse. Avoir bu le soleil de toute une saison,
+ avoir v&eacute;cu toujours en fleurs, s'&ecirc;tre exhal&eacute; en un parfum
+ continu, puis s'en aller au premier tourment, avec l'espoir de repousser quelque
+ part, n'&eacute;tait-ce pas une vie assez longue, une vie bien remplie, que
+ g&acirc;terait un ent&ecirc;tement &agrave; vivre davantage? Ah! comme on devait
+ &ecirc;tre bien, morte, ayant une nuit sans fin devant soi, pour songer &agrave;
+ la courte journ&eacute;e v&eacute;cue, pour en fixer &eacute;ternellement les
+ joies fugitives! </p>
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta de nouveau, mais elle ne protesta plus, au milieu du grand
+ recueillement du Paradou. Elle croyait comprendre, &agrave; cette heure. Sans
+ doute, le jardin lui m&eacute;nageait la mort comme une jouissance supr&ecirc;me.
+ C'&eacute;tait &agrave; la mort qu'il l'avait conduite d'une si tendre fa&ccedil;on.
+ Apr&egrave;s l'amour, il n'y avait plus que la mort. Et jamais le jardin ne
+ l'avait tant aim&eacute;e; elle s'&eacute;tait montr&eacute;e ingrate en l'accusant,
+ elle restait sa fille la plus ch&egrave;re. Les feuillages silencieux, les sentiers
+ barr&eacute;s de t&eacute;n&egrave;bres, les pelouses o&ugrave; le vent s'assoupissait,
+ ne se taisaient que pour l'inviter &agrave; la joie d'un long silence. Ils la
+ voulaient avec eux, dans le repos du froid; ils r&ecirc;vaient de l'emporter,
+ roul&eacute;e parmi les feuilles s&egrave;ches, les yeux glac&eacute;s comme
+ l'eau des sources, les membres raidis comme les branches nues, le sang dormant
+ le sommeil de la s&egrave;ve. Elle vivrait leur existence jusqu'au bout, jusqu'&agrave;
+ leur mort. Peut-&ecirc;tre avaient-ils d&eacute;j&agrave; r&eacute;solu qu'&agrave;
+ la saison prochaine elle serait un rosier du parterre, un saule blond des prairies,
+ ou un jeune bouleau de la for&ecirc;t. C'&eacute;tait la grande loi de la vie:
+ elle allait mourir. </p>
+<p>Alors, une derni&egrave;re fois, elle reprit sa course &agrave; travers le
+ jardin, en qu&ecirc;te de la mort. Quelle plante odorante avait besoin de ses
+ cheveux pour accro&icirc;tre le parfum de ses feuilles? Quelle fleur lui demandait
+ le don de sa peau de satin, la blancheur pure de ses bras, la laque tendre de
+ sa gorge? A quel arbuste malade devait-elle offrir son jeune sang? Elle aurait
+ voulu &ecirc;tre utile aux herbes qui v&eacute;g&eacute;taient sur le bord des
+ all&eacute;es, se tuer l&agrave;, pour qu'une verdure pouss&acirc;t d'elle,
+ superbe, grasse, pleine d'oiseaux en mai et ardemment caress&eacute;e du soleil.
+ Mais le Paradou resta muet longtemps encore, ne se d&eacute;cidant pas &agrave;
+ lui confier dans quel dernier baiser il l'emporterait. Elle dut retourner partout,
+ refaire le p&egrave;lerinage de ses promenades. La nuit &eacute;tait presque
+ enti&egrave;rement tomb&eacute;e, et il lui semblait qu'elle entrait peu &agrave;
+ peu dans la terre. Elle monta aux grandes roches, les interrogeant, leur demandant
+ si c'&eacute;tait sur leurs lits de cailloux qu'il lui fallait expirer. Elle
+ traversa la for&ecirc;t, attendant, avec un d&eacute;sir qui ralentissait sa
+ marche, que quelque ch&ecirc;ne s'&eacute;croul&acirc;t et l'ensevel&icirc;t
+ dans la majest&eacute; de sa chute. Elle longea les rivi&egrave;res des prairies,
+ se penchant presque &agrave; chaque pas, regardant au fond des eaux si une couche
+ ne lui &eacute;tait pas pr&eacute;par&eacute;e, parmi les n&eacute;nuphars.
+ Nulle part, la mort ne l'appelait, ne lui tendait ses mains fra&icirc;ches.
+ Cependant, elle ne se trompait point. C'&eacute;tait bien le Paradou qui allait
+ lui apprendre &agrave; mourir, comme il lui avait appris &agrave; aimer. Elle
+ recommen&ccedil;a &agrave; battre les buissons, plus affam&eacute;e qu'aux matin&eacute;es
+ ti&egrave;des o&ugrave; elle cherchait l'amour. Et, tout d'un coup, au moment
+ o&ugrave; elle arrivait au parterre, elle surprit la mort, dans les parfums
+ du soir. Elle courut, elle eut un rire de volupt&eacute;. Elle devait mourir
+ avec les fleurs. </p>
+<p>D'abord, elle courut au bois de roses. L&agrave;, dans la derni&egrave;re lueur
+ du cr&eacute;puscule, elle fouilla les massifs, elle cueillit toutes les roses
+ qui s'alanguissaient aux approches de l'hiver. Elle les cueillait &agrave; terre,
+ sans se soucier des &eacute;pines; elle les cueillait devant elle, des deux
+ mains; elle les cueillait au-dessus d'elle, se haussant sur les pieds, ployant
+ les arbustes. Une telle h&acirc;te la poussait, qu'elle cassait les branches,
+ elle qui avait le respect des moindres brins d'herbe. Bient&ocirc;t elle eut
+ des roses plein les bras, un fardeau de roses sous lequel elle chancelait. Puis,
+ elle rentra au pavillon, ayant d&eacute;pouill&eacute; le bois, emportant jusqu'aux
+ p&eacute;tales tomb&eacute;s; et quand elle eut laiss&eacute; glisser sa charge
+ de roses sur le carreau de la chambre au plafond bleu, elle redescendit dans
+ le parterre. </p>
+<p>Alors, elle chercha les violettes. Elle en faisait des bouquets &eacute;normes
+ qu'elle serrait un &agrave; un contre sa poitrine. Ensuite, elle chercha les
+ oeillets, coupant tout jusqu'aux boutons, liant des gerbes g&eacute;antes d'oeillets
+ blancs, pareilles &agrave; des jattes de lait, des gerbes g&eacute;antes d'oeillets
+ rouges, pareilles &agrave; des jattes de sang. Et elle chercha encore les quarantaines,
+ les belles-de-nuit, les h&eacute;liotropes, les lis; elle prenait &agrave; poign&eacute;e
+ les derni&egrave;res tiges &eacute;panouies des quarantaines, dont elle froissait
+ sans piti&eacute; les ruches de satin; elle d&eacute;vastait les corbeilles
+ de belles-de-nuit, ouvertes &agrave; peine &agrave; l'air du soir; elle fauchait
+ le champ des h&eacute;liotropes, ramassant en tas sa moisson de fleurs; elle
+ mettait sous ses bras des paquets de lis, comme des paquets de roseaux. Lorsqu'elle
+ fut de nouveau charg&eacute;e, elle remonta au pavillon jeter, &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+ des roses, les violettes, les oeillets, les quarantaines, les belles-de-nuit,
+ les h&eacute;liotropes, les lis. Et, sans reprendre haleine, elle redescendit.
+</p>
+<p>Cette fois, elle se rendit &agrave; ce coin m&eacute;lancolique qui &eacute;tait
+ comme le cimeti&egrave;re du parterre. Un automne br&ucirc;lant y avait mis
+ une seconde pouss&eacute;e des fleurs du printemps. Elle s'acharna surtout sur
+ des plates-bandes de tub&eacute;reuses et de jacinthes, &agrave; genoux au milieu
+ des herbes, menant sa r&eacute;colte avec des pr&eacute;cautions d'avare. Les
+ tub&eacute;reuses semblaient pour elle des fleurs pr&eacute;cieuses, qui devaient
+ distiller goutte &agrave; goutte de l'or, des richesses, des biens extraordinaires.
+ Les jacinthes, toutes perl&eacute;es de leurs grains fleuris, &eacute;taient
+ comme des colliers dont chaque perle allait lui verser des joies ignor&eacute;es
+ aux hommes. Et, bien qu'elle dispar&ucirc;t dans la brass&eacute;e de jacinthes
+ et de tub&eacute;reuses qu'elle avait coup&eacute;e, elle ravagea plus loin
+ un champ de pavots, elle trouva moyen de raser encore un champ de soucis. Par-dessus
+ les tub&eacute;reuses, par-dessus les jacinthes, les soucis et les pavots s'entass&egrave;rent.
+ Elle revint en courant se d&eacute;charger dans la chambre au plafond bleu,
+ veillant &agrave; ce que le vent ne lui vol&acirc;t pas un pistil. Elle redescendit.
+</p>
+<p>Qu'allait-elle cueillir maintenant? Elle avait moissonn&eacute; le parterre
+ entier. Quand elle se haussait sur les pieds, elle ne voyait plus, sous l'ombre
+ encore grise, que le parterre mort, n'ayant plus les yeux tendres de ses roses,
+ le rire rouge de ses oeillets, les cheveux parfum&eacute;s de ses h&eacute;liotropes.
+ Pourtant, elle ne pouvait remonter les bras vides. Et elle s'attaqua aux herbes,
+ aux verdures; elle rampa, la poitrine contre le sol, cherchant dans une supr&ecirc;me
+ &eacute;treinte de passion &agrave; emporter la terre elle-m&ecirc;me. Ce fut
+ la moisson des plantes odorantes, les citronnelles, les menthes, les verveines,
+ dont elle emplissait sa jupe. Elle rencontra une bordure de baume et n'en laissa
+ pas une feuille. Elle prit m&ecirc;me deux grands fenouils, qu'elle jeta sur
+ ses &eacute;paules, ainsi que deux arbres. Si elle avait pu, entre ses dents
+ serr&eacute;es, elle aurait emmen&eacute; derri&egrave;re elle toute la nappe
+ verte du parterre. Puis, au seuil du pavillon, elle se tourna, elle jeta un
+ dernier regard sur le Paradou. Il &eacute;tait noir; la nuit, tomb&eacute;e
+ compl&egrave;tement, lui avait jet&eacute; un drap noir sur la face. Et elle
+ monta, pour ne plus redescendre. </p>
+<p>La grande chambre, bient&ocirc;t, fut par&eacute;e. Elle avait pos&eacute;
+ une lampe allum&eacute;e sur la console. Elle triait les fleurs amoncel&eacute;es
+ au milieu du carreau, elle en faisait de grosses touffes qu'elle distribuait
+ &agrave; tous les coins. D'abord, derri&egrave;re la lampe sur la console, elle
+ mit les lis, une haute dentelle qui attendrissait la lumi&egrave;re de sa puret&eacute;
+ blanche. Puis, elle porta des poign&eacute;es d'oeillets et de quarantaines
+ sur le vieux canap&eacute;, dont l'&eacute;toffe peinte &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+ sem&eacute;e de bouquets rouges, fan&eacute;s depuis cent ans; et l'&eacute;toffe
+ disparut, le canap&eacute; allongea contre le mur un massif de quarantaines
+ h&eacute;riss&eacute; d'oeillets. Elle rangea alors les quatre fauteuils devant
+ l'alc&ocirc;ve; elle emplit le premier de soucis, le second de pavots, le troisi&egrave;me
+ de belles-de-nuit, le quatri&egrave;me d'h&eacute;liotropes; les fauteuils,
+ noy&eacute;s, ne montrant que des bouts de leurs bras, semblaient des bornes
+ de fleurs. Enfin, elle songea au lit. Elle roula pr&egrave;s du chevet une petite
+ table, sur laquelle elle dressa un tas &eacute;norme de violettes. Et, &agrave;
+ larges brass&eacute;es, elle couvrit enti&egrave;rement le lit de toutes les
+ jacinthes et de toutes les tub&eacute;reuses qu'elle avait apport&eacute;es;
+ la couche &eacute;tait si &eacute;paisse, qu'elle d&eacute;bordait sur le devant,
+ aux pieds, &agrave; la t&ecirc;te, dans la ruelle, laissant couler des tra&icirc;n&eacute;es
+ de grappes. Le lit n'&eacute;tait plus qu'une grande floraison. Cependant, les
+ roses restaient. Elle les jeta au hasard, un peu partout; elle ne regardait
+ m&ecirc;me pas o&ugrave; elles tombaient; la console, le canap&eacute;, les
+ fauteuils, en re&ccedil;urent; un coin du lit en fut inond&eacute;. Pendant
+ quelques minutes, il plut des roses, &agrave; grosses touffes, une averse de
+ fleurs lourdes comme des gouttes d'orage, qui faisaient des mares dans les trous
+ du carreau. Mais le tas ne diminuant gu&egrave;re, elle finit par en tresser
+ des guirlandes qu'elle pendit aux murs. Les Amours de pl&acirc;tre qui polissonnaient
+ au-dessus de l'alc&ocirc;ve eurent des guirlandes de roses au cou, aux bras,
+ autour des reins; leurs ventres nus, leurs culs nus furent tout habill&eacute;s
+ de roses. Le plafond bleu, les panneaux ovales encadr&eacute;s de noeuds de
+ ruban couleur chair, les peintures &eacute;rotiques mang&eacute;es par le temps,
+ se trouv&egrave;rent tendus d'un manteau de roses, d'une draperie de roses.
+ La grande chambre &eacute;tait par&eacute;e. Maintenant, elle pouvait y mourir.
+</p>
+<p>Un instant, elle resta debout, regardant autour d'elle. Elle songeait, elle
+ cherchait si la mort &eacute;tait l&agrave;. Et elle ramassa les verdures odorantes,
+ les citronnelles, les menthes, les verveines, les baumes, les fenouils; elle
+ les tordit, les plia, en fabriqua des tampons, &agrave; l'aide desquels elle
+ alla boucher les moindres fentes, les moindres trous de la porte et des fen&ecirc;tres.
+ Puis, elle tira les rideaux de calicot blanc, cousus &agrave; gros points. Et,
+ muette, sans un soupir, elle se coucha sur le lit, sur la floraison des jacinthes
+ et des tub&eacute;reuses. </p>
+<p>L&agrave;, ce fut une volupt&eacute; derni&egrave;re. Les yeux grands ouverts,
+ elle souriait &agrave; la chambre. Comme elle avait aim&eacute;, dans cette
+ chambre! Comme elle y mourait heureuse! A cette heure, rien d'impur ne lui venait
+ plus des Amours de pl&acirc;tre, rien de troublant ne descendait plus des peintures,
+ o&ugrave; des membres de femme se vautraient. Il n'y avait, sous le plafond
+ bleu, que le parfum &eacute;touffant des fleurs. Et il semblait que ce parfum
+ ne f&ucirc;t autre que l'odeur d'amour ancien dont l'alc&ocirc;ve &eacute;tait
+ toujours rest&eacute;e ti&egrave;de, une odeur grandie, centupl&eacute;e, devenue
+ si forte, qu'elle soufflait l'asphyxie. Peut-&ecirc;tre &eacute;tait-ce l'haleine
+ de la dame morte l&agrave;, il y avait un si&egrave;cle. Elle se trouvait ravie
+ &agrave; son tour, dans cette haleine. Ne bougeant point, les mains jointes
+ sur son coeur, elle continuait &agrave; sourire, elle &eacute;coutait les parfums
+ qui chuchotaient dans sa t&ecirc;te bourdonnante. Ils lui jouaient une musique
+ &eacute;trange de senteurs qui l'endormait lentement, tr&egrave;s doucement.
+ D'abord, c'&eacute;tait un pr&eacute;lude gai, enfantin: ses mains, qui avaient
+ tordu les verdures odorantes, exhalaient l'&acirc;pret&eacute; des herbes foul&eacute;es,
+ lui contaient ses courses de gamine au milieu des sauvageries du Paradou. Ensuite,
+ un chant de fl&ucirc;te se faisait entendre, de petites notes musqu&eacute;es
+ qui s'&eacute;grenaient du tas de violettes pos&eacute; sur la table, pr&egrave;s
+ du chevet; et cette fl&ucirc;te, brodant sa m&eacute;lodie sur l'haleine calme,
+ l'accompagnement r&eacute;gulier des lis de la console, chantait les premiers
+ charmes de son amour, le premier aveu, le premier baiser sous la futaie. Mais
+ elle suffoquait davantage, la passion arrivait avec l'&eacute;clat brusque des
+ oeillets, &agrave; l'odeur poivr&eacute;e, dont la voix de cuivre dominait un
+ moment toutes les autres. Elle croyait qu'elle allait agoniser dans la phrase
+ maladive des soucis et des pavots, qui lui rappelait les tourments de ses d&eacute;sirs.
+ Et, brusquement, tout s'apaisait, elle respirait plus librement, elle glissait
+ &agrave; une douceur plus grande, berc&eacute;e par une gamme descendante des
+ quarantaines, se ralentissant, se noyant, jusqu'&agrave; un cantique adorable
+ des h&eacute;liotropes, dont les haleines de vanille disaient l'approche des
+ noces. Les belles-de-nuit piquaient &ccedil;&agrave; et l&agrave; un trille
+ discret. Puis, il y eut un silence. Les roses, languissamment, firent leur entr&eacute;e.
+ Du plafond coul&egrave;rent des voix, un choeur lointain. C'&eacute;tait un
+ ensemble large, qu'elle &eacute;couta au d&eacute;but avec un l&eacute;ger frisson.
+ Le choeur s'enfla, elle fut bient&ocirc;t tout vibrante des sonorit&eacute;s
+ prodigieuses qui &eacute;clataient autour d'elle. Les noces &eacute;taient venues,
+ les fanfares des roses annon&ccedil;aient l'instant redoutable. Elle, les mains
+ de plus en plus serr&eacute;es contre son coeur, p&acirc;m&eacute;e, mourante,
+ haletait. Elle ouvrait la bouche, cherchant le baiser qui devait l'&eacute;touffer,
+ quand les jacinthes et les tub&eacute;reuses fum&egrave;rent, l'envelopp&egrave;rent
+ d'un dernier soupir, si profond, qu'il couvrit le choeur des roses. Albine &eacute;tait
+ morte dans le hoquet supr&ecirc;me des fleurs. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XV.</h3>
+<p>
+ Le lendemain, vers trois heures, la Teuse et Fr&egrave;re Archangias, qui causaient
+ sur le perron du presbyt&egrave;re, virent le cabriolet du docteur Pascal traverser
+ le village, au grand galop du cheval. De violents coups de fouet sortaient de
+ la capote baiss&eacute;e. </p>
+<p>-- O&ugrave; court-il donc comme &ccedil;a? murmura la vieille servante. Il
+ va se casser le cou. </p>
+<p>Le cabriolet &eacute;tait arriv&eacute; au bas du tertre, sur lequel l'&eacute;glise
+ &eacute;tait b&acirc;tie. Brusquement, le cheval se cabra, s'arr&ecirc;ta; et
+ la t&ecirc;te du docteur, toute blanche, toute &eacute;bouriff&eacute;e, s'allongea
+ sous la capote. </p>
+<p>-- Serge est-il l&agrave;? cria-t-il d'une voix furieuse. </p>
+<p>La Teuse s'&eacute;tait avanc&eacute;e au bord du tertre. </p>
+<p>-- Monsieur le cur&eacute; est dans sa chambre, r&eacute;pondit-elle. Il doit
+ lire son br&eacute;viaire... Vous avez quelque chose &agrave; lui dire? Voulez-vous
+ que je l'appelle? </p>
+<p>L'oncle Pascal, dont le visage paraissait boulevers&eacute;, eut un geste terrible
+ de sa main droite, qui tenait le fouet. Il reprit, se penchant davantage, au
+ risque de tomber: </p>
+<p>-- Ah! il lit son br&eacute;viaire!... Non, ne l'appelez pas. Je l'&eacute;tranglerais,
+ et c'est inutile... J'ai &agrave; lui dire qu'Albine est morte, entendez-vous!
+ Dites-lui qu'elle est morte, de ma part! </p>
+<p>Et il disparut, il lan&ccedil;a &agrave; son cheval un si rude coup de fouet,
+ que la b&ecirc;te s'emporta. Mais, vingt pas plus loin, il l'arr&ecirc;ta de
+ nouveau, allongeant encore la t&ecirc;te, criant plus fort: </p>
+<p>-- Dites-lui aussi de ma part qu'elle &eacute;tait enceinte! &Ccedil;a lui
+ fera plaisir. </p>
+<p>Le cabriolet reprit sa course folle. Il montait avec des cahots inqui&eacute;tants
+ la route pierreuse des coteaux, qui menait au Paradou. La Teuse &eacute;tait
+ rest&eacute;e toute suffoqu&eacute;e. Fr&egrave;re Archangias ricanait, en fixant
+ sur elle des yeux o&ugrave; flambait une joie farouche. Et elle le poussa, elle
+ faillit le faire tomber, le long des marches du perron. </p>
+<p>-- Allez-vous-en, b&eacute;gayait-elle, se f&acirc;chant &agrave; son tour,
+ se soulageant sur lui. Je finirai par vous d&eacute;tester, vous!... Est-il
+ possible de se r&eacute;jouir de la mort du monde! Moi, je ne l'aimais pas cette
+ fille. Mais quand on meurt &agrave; son &acirc;ge, ce n'est pas gai... Allez-vous-en,
+ tenez! Ne riez plus comme &ccedil;a, ou je vous jette mes ciseaux &agrave; la
+ figure! </p>
+<p>C'&eacute;tait vers une heure seulement qu'un paysan, venu &agrave; Plassans
+ pour vendre ses l&eacute;gumes, avait appris au docteur Pascal la mort d'Albine,
+ en ajoutant que Jeanbernat le demandait. Maintenant, le docteur se sentait un
+ peu soulag&eacute; par le cri qu'il venait de jeter, en passant devant l'&eacute;glise.
+ Il s'&eacute;tait d&eacute;tourn&eacute; de son chemin, afin de se donner cette
+ satisfaction. Il se reprochait cette mort comme un crime dans lequel il aurait
+ tremp&eacute;. Tout le long de la route, il n'avait cess&eacute; de s'accabler
+ d'injures, s'essuyant les yeux pour voir clair &agrave; conduire son cheval,
+ poussant le cabriolet sur les tas de pierres, avec la sourde envie de culbuter
+ et de se casser quelque membre. Lorsqu'il se fut engag&eacute; dans le chemin
+ creux longeant la muraille interminable du parc, une esp&eacute;rance lui vint.
+ Peut-&ecirc;tre qu'Albine n'&eacute;tait qu'en syncope. Le paysan lui avait
+ cont&eacute; qu'elle s'&eacute;tait asphyxi&eacute;e avec des fleurs. Ah! s'il
+ arrivait &agrave; temps, s'il pouvait la sauver! Et il tapait f&eacute;rocement
+ sur son cheval, comme s'il e&ucirc;t tap&eacute; sur lui. </p>
+<p>La journ&eacute;e &eacute;tait fort belle. Ainsi qu'aux beaux jours de mai,
+ le pavillon lui apparut tout baign&eacute; de soleil. Mais le lierre qui montait
+ jusqu'au toit avait des feuilles tach&eacute;es de rouille, et les mouches &agrave;
+ miel ne ronflaient plus autour des girofl&eacute;es, grandies entre les fentes.
+ Il attacha vivement son cheval, il poussa la barri&egrave;re du petit jardin.
+ C'&eacute;tait toujours ce grand silence, dans lequel Jeanbernat fumait sa pipe.
+ Seulement, le vieux n'&eacute;tait plus l&agrave;, sur son banc, devant ses
+ salades. </p>
+<p>-- Jeanbernat! appela le docteur. </p>
+<p>Personne ne r&eacute;pondit. Alors, en entrant dans le vestibule, il vit une
+ chose qu'il n'avait jamais vue. Au fond du couloir, au bas de la cage noire
+ de l'escalier, une porte &eacute;tait ouverte sur le Paradou; l'immense jardin,
+ sous le soleil p&acirc;le, roulait ses feuilles jaunes, &eacute;tendait sa m&eacute;lancolie
+ d'automne. Il franchit le seuil de cette porte, il fit quelques pas sur l'herbe
+ humide. </p>
+<p>-- Ah! c'est vous, docteur! dit la voix calme de Jeanbernat. </p>
+<p>Le vieux, &agrave; grands coups de b&ecirc;che, creusait un trou, au pied d'un
+ m&ucirc;rier. Il avait redress&eacute; sa haute taille, en entendant des pas.
+ Puis, il s'&eacute;tait remis &agrave; la besogne, enlevant d'un seul effort
+ une motte &eacute;norme de terre grasse. </p>
+<p>-- Que faites-vous donc l&agrave;? demanda le docteur Pascal. </p>
+<p>Jeanbernat se redressa de nouveau. Il essuyait la sueur de son front sur la
+ manche de sa veste. </p>
+<p>-- Je fais un trou, r&eacute;pondit-il simplement. Elle a toujours aim&eacute;
+ le jardin. Elle sera bien l&agrave; pour dormir. </p>
+<p>Le docteur sentit l'&eacute;motion l'&eacute;trangler. Il resta un instant
+ au bord de la fosse, sans pouvoir parler. Il regardait Jeanbernat donner ses
+ rudes coups de b&ecirc;che. </p>
+<p>-- O&ugrave; est-elle? dit-il enfin. </p>
+<p>-- L&agrave;-haut, dans sa chambre. Je l'ai laiss&eacute;e sur le lit. Je veux
+ que vous lui &eacute;coutiez le coeur, avant de la mettre l&agrave;-dedans...
+ Moi, j'ai &eacute;cout&eacute; je n'ai rien entendu. </p>
+<p>Le docteur monta. La chambre n'avait pas &eacute;t&eacute; touch&eacute;e.
+ Seule, une fen&ecirc;tre &eacute;tait ouverte. Les fleurs, fan&eacute;es, &eacute;touff&eacute;es
+ dans leur propre parfum, ne mettaient plus l&agrave; que la senteur fade de
+ leur chair morte. Au fond de l'alc&ocirc;ve, pourtant, restait une chaleur d'asphyxie,
+ qui semblait couler dans la chambre et s'&eacute;chapper encore par minces filets
+ de fum&eacute;e. Albine, tr&egrave;s blanche, les mains sur son coeur, dormait
+ avec un sourire, au milieu de sa couche de jacinthes et de tub&eacute;reuses.
+ Et elle &eacute;tait bien heureuse, elle &eacute;tait bien morte. Debout devant
+ le lit, le docteur la regarda longuement, avec cette fixit&eacute; des savants
+ qui tentent des r&eacute;surrections. Puis, il ne voulut pas m&ecirc;me d&eacute;ranger
+ ses mains jointes; il la baisa au front, &agrave; cette place que sa maternit&eacute;
+ avait d&eacute;j&agrave; tach&eacute;e d'une ombre l&eacute;g&egrave;re. En
+ bas, dans le jardin, la b&ecirc;che de Jeanbernat enfon&ccedil;ait toujours
+ ses coups sourds et r&eacute;guliers. </p>
+<p>Cependant, au bout d'un quart d'heure, le vieux monta. Il avait fini sa besogne.
+ Il trouva le docteur assis devant le lit, plong&eacute; dans une telle songerie,
+ qu'il paraissait ne pas sentir les grosses larmes coulant une &agrave; une sur
+ ses joues. Les deux hommes n'&eacute;chang&egrave;rent qu'un regard. Puis, apr&egrave;s
+ un silence: </p>
+<p>-- Allez, j'avais raison, dit lentement Jeanbernat, r&eacute;p&eacute;tant
+ son geste large, il n'y a rien, rien, rien... Tout &ccedil;a, c'est de la farce.
+</p>
+<p>Il restait debout, il ramassait les roses tomb&eacute;es du lit, qu'il jetait
+ une &agrave; une sur les jupes d'Albine. </p>
+<p>-- Les fleurs, &ccedil;a ne vit qu'un jour, dit-il encore; tandis que les mauvaises
+ orties comme moi, &ccedil;a use les pierres o&ugrave; &ccedil;a pousse... Maintenant,
+ bonsoir, je puis crever. On m'a souffl&eacute; mon dernier coin de soleil. C'est
+ de la farce. </p>
+<p>Et il s'assit &agrave; son tour. Il ne pleurait pas, il avait le d&eacute;sespoir
+ raide d'un automate dont la m&eacute;canique se casse. Machinalement, il allongea
+ la main, il prit un livre sur la petite table couverte de violettes. C'&eacute;tait
+ un des bouquins du grenier, un volume d&eacute;pareill&eacute; d'Holbach!, qu'il
+ lisait depuis le matin, en veillant le corps d'Albine. Comme le docteur se taisait
+ toujours, accabl&eacute;, il se remit &agrave; tourner les pages. Mais une id&eacute;e
+ lui vint tout d'un coup. </p>
+<p>-- Si vous m'aidiez, dit-il au docteur, nous la descendrions &agrave; nous
+ deux, nous l'enterrerions avec toutes ces fleurs. </p>
+<p>L'oncle Pascal eut un frisson. Il expliqua qu'il n'&eacute;tait pas permis
+ de garder ainsi les morts. </p>
+<p>-- Comment, ce n'est pas permis! cria le vieux. Eh bien! je me le permettrai!...
+ Est-ce qu'elle n'est pas &agrave; moi? Est-ce que vous croyez que je vais me
+ la laisser prendre par les cur&eacute;s? Qu'ils essayent, s'ils veulent &ecirc;tre
+ re&ccedil;us &agrave; coups de fusil. </p>
+<p>Il s'&eacute;tait lev&eacute;, il brandissait terriblement son livre. Le docteur
+ lui saisit les mains, les serra contre les siennes, en le conjurant de se calmer.
+ Pendant longtemps, il parla, disant tout ce qui lui venait aux l&egrave;vres;
+ il s'accusait, il laissait &eacute;chapper des lambeaux d'aveux, il revenait
+ vaguement &agrave; ceux qui avaient tu&eacute; Albine. </p>
+<p>-- Ecoutez, dit-il enfin, elle n'est plus &agrave; vous, il faut la leur rendre.
+</p>
+<p>Mais Jeanbernat hochait la t&ecirc;te, refusant du geste. Il &eacute;tait &eacute;branl&eacute;,
+ cependant. Il finit par dire: </p>
+<p>-- C'est bien. Qu'ils la prennent et qu'elle leur casse les bras! Je voudrais
+ qu'elle sort&icirc;t de leur terre pour les tuer tous de peur... D'ailleurs,
+ j'ai une affaire &agrave; r&eacute;gler l&agrave;-bas. J'irai demain... Adieu,
+ docteur. Le trou sera pour moi. </p>
+<p>Et, quand le docteur fut parti, il se rassit au chevet de la morte, et reprit
+ gravement la lecture de son livre. </p>
+<p>&nbsp;</p>
+<p>&nbsp;</p>
+<h3>XVI. </h3>
+<p>
+ Ce matin-l&agrave;, il y avait un grand remue-m&eacute;nage, dans la basse-cour
+ du presbyt&egrave;re. Le boucher des Artaud venait de tuer Mathieu, le cochon,
+ sous le hangar. D&eacute;sir&eacute;e, enthousiasm&eacute;e, avait tenu les
+ pieds de Mathieu, pendant qu'on le saignait, le baisant sur l'&eacute;chine
+ pour qu'il sentit moins le couteau, lui disant qu'il fallait bien qu'on le tu&acirc;t,
+ maintenant qu'il &eacute;tait si gras. Personne comme elle ne tranchait la t&ecirc;te
+ d'une oie d'un seul coup de hachette, ou n'ouvrait le gosier d'une poule avec
+ une paire de ciseaux. Son amour des b&ecirc;tes acceptait tr&egrave;s gaillardement
+ ce massacre. C'&eacute;tait n&eacute;cessaire, disait-elle; &ccedil;a faisait
+ de la place aux petits qui poussaient. Et elle &eacute;tait tr&egrave;s gaie.
+</p>
+<p>-- Mademoiselle, grondait la Teuse &agrave; chaque minute, vous allez vous
+ faire mal. &Ccedil;a n'a pas de bon sens, de se mettre dans un &eacute;tat pareil,
+ parce qu'on tue un cochon. Vous &ecirc;tes rouge comme si vous aviez dans&eacute;
+ tout un soir. </p>
+<p>Mais D&eacute;sir&eacute;e tapait des mains, tournait, s'occupait. La Teuse,
+ elle, avait les jambes qui lui rentraient dans le corps, ainsi qu'elle le disait.
+ Depuis le matin six heures, elle roulait sa masse &eacute;norme, de la cuisine
+ &agrave; la basse-cour. Elle devait faire le boudin. C'&eacute;tait elle qui
+ avait battu le sang, deux larges terrines toutes roses au grand soleil. Et jamais
+ elle n'aurait fini, parce que mademoiselle l'appelait toujours, pour des riens.
+ Il faut dire qu'&agrave; l'heure m&ecirc;me o&ugrave; le boucher saignait Mathieu,
+ D&eacute;sir&eacute;e avait eu une grosse &eacute;motion, en entrant dans l'&eacute;curie.
+ Lise, la vache, &eacute;tait en train d'y accoucher. Alors, saisie d'une joie
+ extraordinaire, elle avait achev&eacute; de perdre la t&ecirc;te. </p>
+<p>-- Un s'en va, un autre arrive! cria-t-elle, sautant, pirouettant sur elle-m&ecirc;me.
+ Mais viens donc voir, la Teuse! </p>
+<p>Il &eacute;tait onze heures. Par moments, un chant sortait de l'&eacute;glise.
+ On saisissait un murmure confus de voix d&eacute;sol&eacute;es, un balbutiement
+ de pri&egrave;re, d'o&ugrave; montaient brusquement des lambeaux de phrases
+ latines, jet&eacute;s &agrave; pleine voix. </p>
+<p>-- Viens donc! r&eacute;p&eacute;ta D&eacute;sir&eacute;e pour la vingti&egrave;me
+ fois. </p>
+<p>-- Il faut que j'aille sonner, murmura la vieille servante; jamais je n'aurai
+ fini... Qu'est-ce que vous voulez encore, mademoiselle? </p>
+<p>Mais elle n'attendit pas la r&eacute;ponse. Elle se jeta au milieu d'une bande
+ de poules, qui buvaient goul&ucirc;ment le sang, dans les terrines. Elle les
+ dispersa &agrave; coups de pied, furieuse. Puis elle couvrit les terrines, en
+ disant: </p>
+<p>-- Ah bien! au lieu de me tourmenter vous feriez mieux de veiller sur ces gueuses...
+ Si vous les laissez faire, vous n'aurez pas de boudin, comprenez-vous! </p>
+<p>D&eacute;sir&eacute;e riait. Quand les poules auraient bu un peu de sang, le
+ grand mal! &Ccedil;a les engraissait. Puis, elle voulut emmener la Teuse aupr&egrave;s
+ de la vache. Celle-ci se d&eacute;battait. </p>
+<p>-- Il faut que j'aille sonner... L'enterrement va sortir. Vous entendez bien.
+</p>
+<p>A ce moment, dans l'&eacute;glise, les voix grandirent, tr&ocirc;n&egrave;rent
+ sur un ton mourant. Un bruit de pas arriva, tr&egrave;s distinct. </p>
+<p>-- Non, regarde, insistait D&eacute;sir&eacute;e en la poussant vers l'&eacute;curie.
+ Dis-moi ce qu'il faut que je fasse. </p>
+<p>La vache, &eacute;tendue sur la liti&egrave;re, tourna la t&ecirc;te, les suivit
+ de ses gros yeux. Et D&eacute;sir&eacute;e pr&eacute;tendait qu'elle avait pour
+ s&ucirc;r besoin de quelque chose. Peut-&ecirc;tre qu'on aurait pu l'aider,
+ pour qu'elle souffr&icirc;t moins. La Teuse haussait les &eacute;paules. Est-ce
+ que les b&ecirc;tes ne savaient pas faire leurs affaires elles-m&ecirc;mes!
+ Il ne fallait pas la tourmenter, voil&agrave; tout. Elle se dirigeait enfin
+ vers la sacristie, lorsqu'en repassant devant le hangar, elle jeta un nouveau
+ cri. </p>
+<p>-- Tenez, tenez! dit-elle, le poing tendu. Ah! la gredine! </p>
+<p>Sous le hangar, Mathieu, en attendant qu'on le grill&acirc;t, s'allongeait,
+ tomb&eacute; sur le dos, les pattes en l'air. Le trou du couteau, &agrave; son
+ cou, &eacute;tait tout frais, avec des gouttes de sang qui perlaient. Et une
+ petite poule blanche, l'air tr&egrave;s d&eacute;licat, piquait une &agrave;
+ une les gouttes de sang. </p>
+<p>-- Pardi! elle se r&eacute;gale, dit simplement D&eacute;sir&eacute;e. </p>
+<p>Elle s'&eacute;tait pench&eacute;e, elle donnait des tapes sur le ventre ballonn&eacute;
+ du cochon, en ajoutant: </p>
+<p>-- Hein! mon gros, tu leur as assez de fois vol&eacute; leur soupe pour qu'elles
+ te mangent un peu le cou maintenant. </p>
+<p>La Teuse &ocirc;ta rapidement son tablier, dont elle enveloppa le cou de Mathieu.
+ Ensuite, elle se h&acirc;ta, elle disparut dans l'&eacute;glise. La grande porte
+ venait de crier sur ses gonds rouill&eacute;s, une bouff&eacute;e de chant s'&eacute;largissait
+ en plein air, au milieu du soleil calme. Et, tout d'un coup, la cloche se mit
+ &agrave; sonner, &agrave; coups r&eacute;guliers. D&eacute;sir&eacute;e, qui
+ &eacute;tait rest&eacute;e agenouill&eacute;e devant le cochon, lui tapant toujours
+ sur le ventre, avait lev&eacute; la t&ecirc;te, &eacute;coutait, sans cesser
+ de sourire. Puis, se voyant seule, ayant regard&eacute; sournoisement autour
+ d'elle, elle se glissa dans l'&eacute;curie, dont elle referma la porte sur
+ elle. Elle allait aider la vache. </p>
+<p>La petite grille du cimeti&egrave;re, qu'on avait voulu ouvrir toute grande,
+ pour laisser passer le corps, pendait contre le mur, &agrave; demi arrach&eacute;e.
+ Dans le champ vide, le soleil dormait, sur les herbes s&egrave;ches. Le convoi
+ entra, en psalmodiant le dernier verset du <i>Miserere</i>. Et il y eut un
+ silence. </p>
+<p>-- <i>Requiem oeternam dona ei, Domine</i>, reprit d'une voix grave l'abb&eacute;
+ Mouret. </p>
+<p>-- <i>Et lux perpetua luceat ei</i>, ajouta Fr&egrave;re Archangias, avec
+ un mugissement de chantre. </p>
+<p>D'abord, Vincent s'avan&ccedil;ait, en surplis, portant la croix, une grande
+ croix de cuivre &agrave; moiti&eacute; d&eacute;sargent&eacute;e, qu'il levait
+ &agrave; deux mains, tr&egrave;s haut. Puis, marchait l'abb&eacute; Mouret,
+ p&acirc;le dans sa chasuble noire, la t&ecirc;te droite, chantant sans un tremblement
+ des l&egrave;vres, les yeux fix&eacute;s au loin, devant lui. Le cierge allum&eacute;
+ qu'il tenait tachait &agrave; peine le plein jour d'une goutte chaude. Et, &agrave;
+ deux pas, le touchant presque, venait le cercueil d'Albine, que quatre paysans
+ portaient sur une sorte de brancard peint en noir. Le cercueil mal recouvert
+ par un drap trop court montrait, aux pieds, le sapin neuf de ses planches, dans
+ lequel les t&ecirc;tes des clous mettaient des &eacute;tincelles d'acier. Au
+ milieu du drap, des fleurs &eacute;taient sem&eacute;es, des poign&eacute;es
+ de roses blanches, de jacinthes et de tub&eacute;reuses, prises au lit m&ecirc;me
+ de la morte. </p>
+<p>-- Faites donc attention! cria Fr&egrave;re Archangias aux paysans, lorsque
+ ceux-ci pench&egrave;rent un peu le brancard, pour qu'il p&ucirc;t passer, sans
+ s'accrocher &agrave; la grille. Vous allez tout flanquer par terre! </p>
+<p>Et il retint le cercueil de sa grosse main. Il portait l'aspersoir, faute d'un
+ second clerc; et il rempla&ccedil;ait &eacute;galement le chantre, le garde-champ&ecirc;tre,
+ qui n'avait pu venir. </p>
+<p>-- Entrez aussi, vous autres, dit-il en se tournant. </p>
+<p>C'&eacute;tait un autre convoi, le petit de la Rosalie, mort la veille, dans
+ une crise de convulsions. Il y avait l&agrave;, la m&egrave;re, le p&egrave;re,
+ la vieille Brichet, Catherine, et deux grandes filles, la Rousse et Lisa. Ces
+ derni&egrave;res tenaient le cercueil du petit, chacune par un bout. </p>
+<p>Brusquement, les voix tomb&egrave;rent. Il y eut un nouveau silence. La cloche
+ sonnait toujours, sans se presser, d'une fa&ccedil;on navr&eacute;e. Le convoi
+ traversa tout le cimeti&egrave;re, se dirigeant vers l'angle que formaient l'&eacute;glise
+ et le mur de la basse-cour. Des vols de sauterelles s'envolaient, des l&eacute;zards
+ rentraient vivement dans leurs trous. Une chaleur, lourde encore, pesait sur
+ ce coin de terre grasse. Les petits bruits des herbes cass&eacute;es sous le
+ pi&eacute;tinement du cort&egrave;ge prenaient un murmure de sanglots &eacute;touff&eacute;s.
+</p>
+<p>-- L&agrave;, arr&ecirc;tez-vous, dit le Fr&egrave;re en barrant le chemin
+ aux deux grandes filles qui tenaient le petit. Attendez votre tour. Vous n'avez
+ pas besoin d'&ecirc;tre dans nos jambes. </p>
+<p>Et les grandes filles pos&egrave;rent le petit &agrave; terre. La Rosalie,
+ Fortun&eacute; et la vieille Brichet s'arr&ecirc;t&egrave;rent au milieu du
+ cimeti&egrave;re, tandis que Catherine suivait sournoisement Fr&egrave;re Archangias.
+ La fosse d'Albine &eacute;tait creus&eacute;e &agrave; gauche de la tombe de
+ l'abb&eacute; Caffin, dont la pierre blanche semblait au soleil toute sem&eacute;e
+ de paillettes d'argent. Le trou b&eacute;ant, frais du matin, s'ouvrait parmi
+ de grosses touffes d'herbe; sur le bord, de hautes plantes, &agrave; demi arrach&eacute;es,
+ penchaient leurs tiges; au fond, une fleur &eacute;tait tomb&eacute;e, tachant
+ le noir de la terre de ses p&eacute;tales rouges. Lorsque l'abb&eacute; Mouret
+ s'avan&ccedil;a, la terre molle c&eacute;da sous ses pieds; il dut reculer,
+ pour ne pas rouler dans la fosse. </p>
+<p>-- <i>Ego sum...</i> entonna-t-il d'une voix pleine, qui dominait les lamentations
+ de la cloche. </p>
+<p>Et, pendant l'antienne, les assistants instinctivement jetaient des coups d'oeil
+ furtifs au fond du trou, vide encore. Vincent, qui avait plant&eacute; la croix
+ au pied de la fosse, en face du pr&ecirc;tre, poussait du soulier de petits
+ filets de terre, qu'il s'amusait &agrave; regarder tomber; et cela faisait rire
+ Catherine, pench&eacute;e derri&egrave;re lui, pour mieux voir. Les paysans
+ avaient pos&eacute; la bi&egrave;re sur l'herbe. Ils s'&eacute;tiraient les
+ bras, pendant que Fr&egrave;re Archangias pr&eacute;parait l'aspersoir. </p>
+<p>-- Ici, Voriau! appela Fortun&eacute;. </p>
+<p>Le grand chien noir, qui &eacute;tait all&eacute; flairer la bi&egrave;re,
+ revint en rechignant. </p>
+<p>-- Pourquoi a-t-on amen&eacute; ce chien? s'&eacute;cria Rosalie. </p>
+<p>- Pardi! il nous a suivis, dit Lisa, en s'&eacute;gayant discr&egrave;tement.
+</p>
+<p>Tout ce monde causait &agrave; demi-voix, autour du cercueil du petit. Le p&egrave;re
+ et la m&egrave;re l'oubliaient par moments; puis, ils se taisaient, quand ils
+ le retrouvaient l&agrave;, entre eux, &agrave; leurs pieds. </p>
+<p>-- Et le p&egrave;re Bambousse n'a pas voulu venir? demanda la Rousse. </p>
+<p>La vieille Brichet leva les yeux au ciel. </p>
+<p>-- Il parlait de tout casser, hier, quand le petit est mort, murmura-t-elle.
+ Non, ce n'est pas un bon homme, je le dis devant vous, Rosalie... Est-ce qu'il
+ n'a pas failli m'&eacute;trangler, en criant qu'on l'avait vol&eacute;, qu'il
+ aurait donn&eacute; un de ses champs de bl&eacute;, pour que le petit mour&ucirc;t
+ trois jours avant la noce! </p>
+<p>-- On ne pouvait pas savoir, dit d'un air malin le grand Fortun&eacute;. </p>
+<p>-- Qu'est-ce que &ccedil;a fait que le vieux se f&acirc;che! ajouta Rosalie.
+ Nous sommes mari&eacute;s tout de m&ecirc;me, maintenant. </p>
+<p>Ils se souriaient par-dessus la petite bi&egrave;re, les yeux luisants. Lisa
+ et la Rousse se pouss&egrave;rent du coude. Tous redevinrent tr&egrave;s s&eacute;rieux.
+ Fortun&eacute; avait pris une motte de terre pour chasser Voriau, qui r&ocirc;dait
+ &agrave; pr&eacute;sent parmi les vieilles dalles. </p>
+<p>-- Ah! voil&agrave; que &ccedil;a va &ecirc;tre fini, souffla tr&egrave;s bas
+ la Rousse. </p>
+<p>Devant la fosse, l'abb&eacute; Mouret achevait le <i>De profundis</i>. Puis,
+ il s'approcha du cercueil, &agrave; pas lents, se redressa, le regarda un instant,
+ sans un battement de paupi&egrave;res. Il semblait plus grand, il avait une
+ s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de visage qui le transfigurait. </p>
+<p>Et il se baissa, il ramassa une poign&eacute;e de terre qu'il sema sur la bi&egrave;re
+ en forme de croix. Il r&eacute;citait, d'une voix si claire, que pas une syllabe
+ ne fut perdue: </p>
+<p>-- <i>Revertitur in terram suam unde erat, et spiritus redit ad Deum qui dedit
+ illum. </i></p>
+<p>Un frisson avait couru parmi les assistants. Lisa r&eacute;fl&eacute;chissait,
+ disant d'un air ennuy&eacute;: </p>
+<p>-- &Ccedil;a n'est pas gai tout de m&ecirc;me, quand on pense qu'on y passera
+ &agrave; son tour. </p>
+<p>Fr&egrave;re Archangias avait tendu l'aspersoir au pr&ecirc;tre. Celui-ci le
+ secoua au-dessus du corps, &agrave; plusieurs reprises. Il murmura: </p>
+<p>-- <i>Requiescat in pace.</i> </p>
+<p>-- Amen, r&eacute;pondirent &agrave; la fois Vincent et le Fr&egrave;re, d'un
+ ton si aigu et d'un ton si grave, que Catherine dut se mettre le poing sur la
+ bouche, pour ne pas &eacute;clater. </p>
+<p>-- Non, non, ce n'est pas gai, continuait Lisa... Il n'y a seulement personne,
+ &agrave; cet enterrement. Sans nous, le cimeti&egrave;re serait vide. </p>
+<p>-- On raconte qu'elle s'est tu&eacute;e, dit la vieille Brichet. </p>
+<p>-- Oui, je sais, interrompit la Rousse. Le Fr&egrave;re ne voulait pas qu'on
+ l'enterr&acirc;t avec les chr&eacute;tiens. Mais monsieur le cur&eacute; a r&eacute;pondu
+ que l'&eacute;ternit&eacute; &eacute;tait pour tout le monde. J'&eacute;tais
+ l&agrave;... N'importe, le Philosophe aurait pu venir. </p>
+<p>Mais la Rosalie les fit taire en murmurant: </p>
+<p>-- Eh! regardez, le voil&agrave;, le Philosophe! </p>
+<p>En effet, Jeanbernat entrait dans le cimeti&egrave;re. Il marcha droit au groupe
+ qui se tenait autour de la fosse. Il avait son pas gaillard, si souple encore,
+ qu'il ne faisait aucun bruit. Quand il se fut avanc&eacute;, il demeura debout
+ derri&egrave;re Fr&egrave;re Archangias, dont il sembla couver un instant la
+ nuque des yeux. Puis, comme l'abb&eacute; Mouret achevait les oraisons, il tira
+ tranquillement un couteau de sa poche, l'ouvrit, et abattit, d'un seul coup,
+ l'oreille droite du Fr&egrave;re. </p>
+<p>Personne n'avait eu le temps d'intervenir. Le Fr&egrave;re poussa un hurlement.
+</p>
+<p>-- La gauche sera pour une autre fois, dit paisiblement Jeanbernat en jetant
+ l'oreille par terre. </p>
+<p>Et il repartit. La stupeur fut telle, qu'on ne le poursuivit m&ecirc;me pas.
+ Fr&egrave;re Archangias s'&eacute;tait laiss&eacute; tomber sur le tas de terre
+ fra&icirc;che retir&eacute;e du trou. Il avait mis son mouchoir en tampon sur
+ sa blessure. Un des quatre porteurs voulut l'emmener, le reconduire chez lui.
+ Mais il refusa du geste. Il resta l&agrave;, farouche, attendant, voulant voir
+ descendre Albine dans le trou. </p>
+<p>-- Enfin, c'est notre tour, dit la Rosalie avec un l&eacute;ger soupir. </p>
+<p>Cependant, l'abb&eacute; Mouret s'attardait pr&egrave;s de la fosse, &agrave;
+ regarder les porteurs qui attachaient le cercueil d'Albine avec des cordes,
+ pour le faire glisser sans secousse. La cloche sonnait toujours; mais la Teuse
+ devait se fatiguer, car les coups s'&eacute;garaient, comme irrit&eacute;s de
+ la longueur de la c&eacute;r&eacute;monie. Le soleil devenait plus chaud, l'ombre
+ du Solitaire se promenait lentement, au milieu des herbes toutes bossu&eacute;es
+ de tombes. Lorsque l'abb&eacute; Mouret dut se reculer, afin de ne point g&ecirc;ner,
+ ses yeux rencontr&egrave;rent le marbre de l'abb&eacute; Caffin, ce pr&ecirc;tre
+ qui avait aim&eacute; et qui dormait l&agrave;, si paisible, sous les fleurs
+ sauvages. </p>
+<p>Puis, tout d'un coup, pendant que le cercueil descendait, soutenu par les cordes,
+ dont les noeuds lui arrachaient des craquements, un tapage effroyable monta
+ de la basse-cour, derri&egrave;re le mur. La ch&egrave;vre b&ecirc;lait. Les
+ canards, les oies, les dindes, claquaient du bec, battaient des ailes. Les poules
+ chantaient l'oeuf, toutes ensemble. Le coq fauve Alexandre jetait son cri de
+ clairon. On entendait jusqu'aux bonds des lapins, &eacute;branlant les planches
+ de leurs cabines. Et, par-dessus toute cette vie bruyante du petit peuple des
+ b&ecirc;tes, un grand rire sonnait. Il y eut un froissement de jupes. D&eacute;sir&eacute;e,
+ d&eacute;coiff&eacute;e, les bras nus jusqu'aux coudes, la face rouge de triomphe,
+ parut, les mains appuy&eacute;es au chaperon du mur. Elle devait &ecirc;tre
+ mont&eacute;e sur le tas de fumier. </p>
+<p>-- Serge! Serge! appela-t-elle. </p>
+<p>A ce moment, le cercueil d'Albine &eacute;tait au fond du trou. On venait de
+ retirer les cordes. Un des paysans jetait une premi&egrave;re pellet&eacute;e
+ de terre. </p>
+<p>-- Serge! Serge! cria-t-elle plus fort, en tapant des mains, la vache a fait
+ un veau! </p>
+ <p>&nbsp;</p>
+ <p>&nbsp;</p>
+<BR>
+<BR>
+<BR>
+<BR>
+<PRE>
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA FAUTE DE L'ABBE MOURET ***
+
+This file should be named 8mour10h.htm or 8mour10h.zip
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+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
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+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
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+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
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+<a href="http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04">http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext05</a> or
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+Or /etext05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
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+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
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+method other than by check or money order.
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+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
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