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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Vie de Grillon - -Author: Charles Derennes - -Release Date: November 4, 2021 [eBook #66664] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned - images of public domain material from the Google Books - project.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE GRILLON *** - - - - - CHARLES DERENNES - - VIE DE - GRILLON - - ALBIN MICHEL, EDITEUR - 22, RUE HUYGHENS, 22, PARIS - - - - -DU MÊME AUTEUR - - -Poèmes - - L’enivrante Angoisse. (Librairie Ollendorff.) - La Tempête. (Librairie Ollendorff.) - La Chanson des deux Jeunes Filles. (François Bernouard.) - -_Sous presse_: - - Perséphone. (Librairie Garnier.). - Le livre d’Annie. (François Bernouard.) - -Romans et Contes - - L’Amour fessé. (Mercure de France.) - Le Peuple du Pôle. (Mercure de France.) - La Guenille. (Louis-Michaud.) - Le Miroir des Pécheresses. (Louis-Michaud.) - Nique et ses cousines. (Louis-Michaud.) - La vie et la mort de M. de Tournèves. (Bernard Grasset.) - Les Caprices de Nouche. (Renaissance du Livre.) - Le Béguin des Muses. (Renaissance du Livre.) - Leur tout petit cœur. (Renaissance du Livre.) - Les Enfants sages. (Renaissance du Livre). - Cassinou va-t-en guerre. (Edition française illustrée.) - Le Pèlerin de Gascogne. (Edition française illustrée.) - Les Conquérants d’idoles. (Edition française illustrée.) - La petite Faunesse. (L’Edition.) - Les Bains dans le Pactole. (Albin Michel.) - -_Sous presse_: - - Le Renard bleu. (Albin Michel.) - -Essais, _en préparation_: - - La Société des Fourmis. - Les horizons du Songe. - Le Bestiaire sentimental. - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE - - -10 exemplaires sur papier du Japon numérotés à la presse de 1 à 10. - -25 exemplaires sur papier de Hollande numérotés à la presse de 1 à 25. - -75 exemplaires sur papier vergé pur fil des papeteries Lafuma numérotés -à la presse de 1 à 75. - - -Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays. - -Copyright by Albin Michel 1920. - - - - -PREMIER LIVRE - -L’apprentissage de l’Univers. - - - - - A L’OMBRE AIMABLE ET SAVANTE - DU VIEUX MAÎTRE MICHEL EYQUEM - SIRE DE MONTAIGNE - JE DÉVOUE CE LIVRE DE BONNE FOI - - - - - _Nusquam alibi quam in insectis spectatius naturae rerum - artificium_... - - PLINE L’ANCIEN. - - - _Veritas clarior ac magis intelligibilis apparet, cum ad minima - oculos vertimus._ - - JULES-CÉSAR SCALIGER. - - - _Infra nos quoque caelum quaerendum est._ - - SPINOSA. - - - - -VIE DE GRILLON - - - - -I - - -Il n’est au monde rien de plus émouvant que l’éclosion et le déroulement -d’une petite vie,--d’une vie comme celle de l’insecte dont j’entreprends -ici l’histoire. Petite vie... Je viens d’employer là une épithète qui ne -me plaît en aucune façon; mais je n’éprouverai jamais comme au livre que -je commence l’infirmité sans remède de n’importe quel langage humain, et -je tiens à faire acte d’humilité dès le début de cet ouvrage. Sans cette -confession, oserai-je en écrire seulement un mot? - -Que tout ce qu’il peut y avoir en moi de poésie et d’amour de la terre -m’assiste! Que l’habitude contractée dès mon enfance d’aller volontiers -le front penché et de m’intéresser presque amoureusement à des choses -infimes ne m’abandonne pas en cet instant! Ceci est une histoire vraie, -mais où je ne veux aucunement montrer des prétentions scientifiques; car -il est par trop facile d’avoir l’air d’être vrai en citant des -références, en mentionnant des listes d’ouvrages, des noms -d’entomologistes et en employant des termes spéciaux à la portée de -n’importe quel licencié ès sciences naturelles. Ma seule documentation, -je la devrai à mes yeux que nulle myopie n’a encore affectés et à -l’intérêt que je porte à mon héros depuis que je le connais, ce qui ne -date pas d’hier. - -La façon dont se noua cette familiarité entre un apprenti-poète et un -insecte chanteur, je ne la développerai que s’il me semble, plus loin, -indispensable de le faire, à propos des mœurs et coutumes de Grillon; il -serait également facile et assez vain de m’occuper de lui pour parler -principalement de moi. «J’ai mon plan», comme dirait, en termes -techniques, un conférencier ou un romancier; mais, au moment que je -commence d’écrire, la prétention de suivre ce plan en toute rigueur, -celle-ci non plus, je ne l’ai pas. Je désire sur toutes choses dire ce -que j’ai vu et ce que je crois avoir compris, en tâchant de ne rien -oublier. - -Ceci peut suffire, me semble-t-il, en manière de préface. - - * * * * * - -Petite vie... Que pouvons-nous entendre de précis, nous autres hommes, -par ces deux mots? Rien, sinon qu’il s’agit d’une vie que notre -présomption nous autorise sommairement à considérer comme inférieure à -la nôtre, aussi bien dans l’espace que dans le temps, c’est-à-dire au -point de vue des catégories kantiennes de l’entendement. Mais Kant, qui -fut par ailleurs un pion obtus et prétentieux, a eu du moins quelques -immortels éclairs en ce qui concerne la relativité de notre -connaissance. Le temps, l’espace, ce sont des trucs, si j’ose employer -ce mot, ou, pour mieux dire, des _ersatz_ inventés par notre misère; -afin de nous donner l’illusion enivrante de définir quelques lois -naturelles et de comprendre l’univers. - -Petite vie.--J’ai dit ailleurs, à peu de choses près, que si l’homme -était le maître et le seigneur de la Terre, ce n’était pas là une -royauté de droit divin; qu’il avait eu une chance infinie dans la lutte -pour la vie des espèces; que certains dinosauriens, par exemple, -possédaient la station verticale avant lui, et que, dans des temps où la -Terre était encore vaste, où le mystère régnait au delà des mers, un -Christophe Colomb ou un Vasco de Gama auraient pu, logiquement, trouver -dans les terres inconnues où ils abordaient, une race qui, sans être en -aucune façon humaine, eût été capable, elle aussi, d’évoluer jusqu’à -l’intelligence et à la raison. - -Qu’entendons-nous par l’intelligence ou la raison? Pour l’instant, je me -borne à répondre que, ce qui distingue l’homme de la bête, c’est la -faculté, uniquement concédée à celui-là sur la terre, d’adjoindre à son -corps des organes artificiels par lesquels il diminue sa douleur ou sa -peine, et pare à son insuffisance. Il a été le seul être capable de -remédier à son pelage minime par le feu ou par la vêture; la première -machine qu’il inventa fut sans doute la trique (dont usent encore -eux-mêmes les grands anthropomorphes), pour suppléer à son défaut de -griffes, de crocs et de biceps suffisants... Il n’avait pas d’ailes; -notre époque l’aura vu s’offrir ce luxe triomphalement... - -Que de chemin parcouru! Et c’est là que semble résider le miracle; nos -professeurs de philosophie nous l’ont expliqué ou, plus modestement -parlant, défini, en opposant l’instinct et l’intelligence. Je garde -personnellement la certitude que, pour une raison supérieure à la nôtre -et dont nous serions un peu naïfs de douter, des mots comme intelligence -et instinct doivent avoir une signification aussi bornée ou douteuse que -celle des catégories de l’entendement. - -Bernardin de Saint-Pierre, s’il tenait ici la plume au lieu de moi, -n’hésiterait pas à écrire que l’observation méticuleuse d’un insecte -impose la certitude d’une divine Providence. Je me garderai d’être si -ambitieux dans mes affirmations, surtout au début d’un essai qui ne -vaudra que par sa modestie résolue. Mais n’est-il pas possible -d’imaginer,--et ceci sans qu’une science _autre que la nôtre_ et qu’il -est possible d’imaginer elle-même, s’oppose à de telles -imaginations--d’imaginer, dis-je, que l’homme ne siège pas au suprême -échelon sur l’échelle des êtres périssables? - -Que sommes-nous pour Grillon, pour Grillon qui n’est pas le premier venu -dans le monde si supérieurement armé des insectes, pour Grillon qui, à -défaut de carapace, sait se construire une sûre maison, pour Grillon, -dont le cerveau pèse proportionnellement environ trois fois plus que le -nôtre, pour Grillon qui n’a pas eu besoin d’inventer des machines parce -qu’il apporte en naissant au monde tous les instruments nécessaires à -ses goûts et à sa relative sécurité de créature mortelle?... Plus loin, -j’essaierai de traduire en parler d’homme l’univers tel qu’il peut -vraisemblablement se refléter en des sens d’insecte; mais, avant même -que je développe de manière précise mes observations, que risquons-nous -d’être pour Grillon, nous autres hommes, sinon quelque chose qui -pourrait correspondre en sa pensée à ce qu’est pour nous un cataclysme -naturel formidable et contre lequel notre industrie ne peut rien? - -Relativité. Tout est relativité. Quand un pied humain est posé sur une -fourmilière par un rêveur ou un promeneur solitaire, pourquoi ne pas -admettre que, dans leur petit monde, les fourmis en accusent la Fatalité -ou Dieu, selon les opinions philosophiques ou religieuses qu’elles ont? - -Le monde sensible, social et vital d’une fourmilière tient dans un rayon -d’une cinquantaine de mètres au plus, celui de Grillon dans un rayon de -quelque vingt mètres. Le monde humain, considéré du même point de vue, -se borne à peu près à la Terre, «grain de poussière dans l’Infini», pour -user d’une banalité qui a peut-être ici sa valeur. Qui sait si des êtres -qui ne sont pas plus divins que nous, mais qui nous sont momentanément -inconnaissables, sinon inconcevables, des êtres, par exemple, d’un monde -gravitant autour de l’étoile α du Centaure, la plus rapprochée du -Soleil, ou des êtres tributaires d’un Soleil plus lointain encore, ne -sont point, par rêveuse négligence ou cruauté légère, coupables de ces -coups de pied dans la fourmilière humaine que nous dénommons -inondations, convulsions sismiques, grippe espagnole, terreurs de l’An -Mille, plaies égyptiaques ou guerre de Cent Ans? - - * * * * * - -Un savant qui avait su, par rare fortune, garder de précieuses vertus -imaginatives et une grande défiance des choses écrites, Henri Poincaré, -est l’auteur de pages qui m’ont, très jeune, heureusement bouleversé. -Autant qu’il m’en souvient, c’est dans des exemplaires dépareillés de la -_Revue de Paris_ que je connus pour la première fois, fragmentairement, -ces harmonieux développements d’idées, écrits d’ailleurs en bon -français, d’où il est apparu que la certitude des vérités géométriques -n’est pas elle-même exempte d’un certain relativisme. Elevé au beau -vieux lycée génovéfain que nous appelions plus familièrement -Bazar-Quatre, je cachais ces feuillets religieusement découpés, au plus -secret de ma case d’interne. Car c’eût été, en toute vraisemblance, -lecture compromettante, si on les y avait dénichés: Victor Delbos, notre -professeur de philosophie, était kantien au point de nous parler de ce -Dieu-là comme si ce Dieu eût été sa créature, ce qui est le comble de -l’orgueil humain, et l’on peut bien dire, du reste, qu’il le -refabriquait à l’usage de ses disciples chaque année et toutes fois plus -beau. L’esprit de la «Nouvelle Sorbonne» planait inexorablement alors -sur la colline vouée à Madame Geneviève, et notre distingué maître n’eût -pas raisonnablement admis qu’un clair esprit français se permît d’aller -plus loin, et par des chemins plus élégants, que son grand philosophe -teuton, dans ce que l’on pourrait appeler l’expérience et l’intuition de -la relativité. - -Digression que m’impose ma sincérité, mais qui me chagrine parce qu’elle -peut paraître d’un côté louangeuse et de l’autre satirique! Que cette -méfiance envers moi-même soit suspecte aux yeux des autres, et il y aura -déjà de ma part une erreur, une expression maladroite de mes sentiments -et de mes pensées, une défaillance dans ma méthode. Ce livre voudrait -tellement être un livre de vérité toute nue et de naïve bonne foi! Mais -j’en appelle à tous ceux qui ont écrit: ce que j’essaie n’est-il pas -effroyablement difficile à notre époque, quelque bonne volonté que -j’aie? - -Je n’ai parlé d’un certain relativisme des vérités géométriques qu’à -propos de Grillon, et je semblais oublier mon héros. Si la science par -excellence peut, par un esprit qui s’y connaissait, n’être jugée -infaillible qu’humainement parlant, que dire des autres sciences et -surtout de celles qui se vouent à l’explication des phénomènes -biologiques et naturels? - -Ceux qui ont philosophé en pareille matière, qui ont induit, déduit, -formulé des conclusions ou des lois m’ont toujours paru à la fois -prodigieusement infirmes et souverainement habiles. Ils ont eu, en tout -cas, l’art presque magique des formules ou l’art plus étonnant encore de -faire rédiger celles-ci inconsciemment par ceux qui se proclamaient -leurs admirateurs ou se réclamaient d’eux. J’ai laissé de côté Haeckel, -qui a refabriqué l’histoire de la vie comme un cordonnier de village -ressemellerait, pour une ancienne servante, des chaussures jadis par -elle à sa patronne volées. Mais voici le chevalier de Lamarck, qui nous -oblige, en pensant à lui, de nous souvenir que l’homme descend du singe; -voici Charles-Robert Darwin qui, sur la même question, modifie la -formule et nous force à bien nous enfoncer dans le crâne cette idée que -le singe est un homme qui a mal tourné!... Formules trop faciles à -retenir, dont les philosophes de la biologie et des sciences naturelles -ne sont peut-être pas tout à fait responsables, mais qui ont le tort (de -par leur aptitude à être rabâchées et leur doctrinarisme péremptoire) -d’être agréables aux primaires et aux demi-savants!... Que de belles et -laborieuses vies risquent, par mésaventure analogue, de s’amoindrir aux -yeux de ceux qui sauraient le mieux les chérir et les respecter! - - * * * * * - -Ne me piquant pas de philosophie, je ne risque rien à tenter moi-même -une formule. Afin de mieux éclairer l’âme et la vie de Grillon, je vais -donc poser, au début de son histoire, une nouvelle variante des opinions -concernant la parenté ou, pour plus respectueusement parler, les -rapports de l’homme et du singe: je crois que celui-ci nous fut, en des -temps très lointains, un parent assez favorisé pour n’avoir pas besoin -de devenir homme. - - * * * * * - -Transformisme! Sélection naturelle!... Haeckel a naturellement ajouté, -ce qui était déjà chez lui du plus pur pangermanisme: Lutte pour la -vie!... Loi du plus fort!... Car j’ai souvent l’œuvre de Darwin sous les -yeux et je ne voudrais pas contribuer à être responsable des absurdités -que la basse «bourgeoisie intellectuelle» lui prête. Cette nigauderie de -lutte pour la vie où c’est le plus fort qui triomphe, il la faut -considérer encore comme un _ersatz_, et la nationalité de ses inventeurs -est facile à identifier. - -Lutte pour la vie! Droit du plus fort!... Quiconque ira sans passion -jusqu’au bout de cette étude pourra ajouter à ces exclamations d’autres -exclamations qui sont miennes et par quoi je les juge: Naïveté!... -Aveuglement!... Orgueil!... La vérité est que, dans l’évolution des -espèces, ce ne sont jamais les plus forts qui ont triomphé. Dans -l’espèce particulière qui a nom Humanité, la victoire des démocraties -nous en offre un exemple dont Sirius se moque, dont certains ont le -droit de s’attrister et de s’irriter, mais qui n’en est pas moins -péremptoire. Je répète que je ne veux pas «faire de science» ici, et je -le répéterai toutes les fois qu’il me paraîtra nécessaire, encore qu’une -telle méthode de discours se heurte aux principes que m’enseignaient les -maîtres d’ailleurs très chers qui contribuèrent à m’instruire dans l’art -de ma langue française et dans celui de l’accommoder, quand j’étais sous -leurs ordres, en «rhétorique supérieure». - -Je ne veux point «faire de science». Et c’est pour cela que, sans -citations ni références, j’affirme ici que le «_plus fort_» n’a pas -triomphé sur la terre, qu’il n’y triomphera probablement jamais. -Pourquoi? Je crois que Maman Nature partage la faiblesse de la plupart -des mères à l’égard de leurs enfants maladifs ou mal venus: le plus -faible et le plus inutile est celui qu’elle chérit le plus: «Toi, tu as -d’énormes canines aptes à égorger un grand félin, des membres supérieurs -capables de déraciner un chêne de dix ans... Reste singe. Tu ne t’en -trouveras pas plus mal et cela simplifiera ma besogne...» - -Mystérieuse besogne, et bien compliquée sans doute, que celle du -sous-ordre de Maman Nature, ou, pour mieux dire, de l’officier -gestionnaire de la planète Terre!... Quelle paperasserie élaborée en -dehors du temps et sur une cinquième ou sixième dimension de l’espace -doit y présider, tandis que nous continuons de vivre les uns le front -bas, d’autres «_os sublime_»! - -_Os sublime!_ Ne nous y trompons pas; cela signifie: le front dans les -étoiles, ou quelque chose d’approchant. Mais, dans ce cas-là, -rappelons-nous le puits de l’astronome... - -Un petit d’homme tout nu, à la suite d’une aventure vraiment inquiétante -pour ses futurs amis, tombe en pleine jungle et, plus précisément, dans -le clan des loups de Senones. Au bout de très peu d’années terrestres, -il est le maître de la Jungle. Pourquoi? Parce qu’il était infiniment -faible et aussi peu velu qu’une grenouille, dont ses parents adoptifs, -les loups, lui avaient donné le nom. Le petit hindou de Kipling a tété -le lait de mère Louve, dormi dans les anneaux de Kaa le boa, joué avec -Bagheera la panthère noire, intimidé Hâthi lui-même qui est le plus -vieux de la Jungle, combattu l’invasion du Chien-Rouge, qui est un -cataclysme aussi terrible que le déluge... Puis, dans un livre qui n’est -plus pour les enfants, il semble devoir finir ses jours au service du -grand empire anglais, aidé de ses frères-loups, ce qui est une façon -d’asseoir son existence bien moins puérilement politique ou nationaliste -que profondément humaine et terrestre. - -Il y a eu ce miracle, en nos temps, d’un livre aussi plein de sens -éternel que ceux que nous a légués la primitive humanité chantante... - - - - -II - - -Grillon est du nombre des insectes à qui fut refusé le don du vol. - -Les insectes utilisent tantôt le mode de sustentation dans l’atmosphère -que les appareils humains ont aujourd’hui copié avec bonheur, tantôt -divers autres procédés d’envol et de vol que nous ne savons pas imiter -encore. Ainsi la plupart des coléoptères sont de merveilleux aéroplanes -naturels, aux ailes fixes, et que la force tourbillonnante, quasi -hélicoïdale des bouts d’élytres, entraîne dans l’espace avec une -rapidité considérable, mais aussi avec des difficultés au départ et à -l’atterrissage qui font penser à l’infirmité la plus pénible du vol -humain tel que notre génération l’aura pratiqué. Dans l’ordre des -orthoptères, dont est Grillon, le vol à ailes battantes, en vain tenté -jusqu’ici par les mécanismes ou organes artificiels dus à l’intelligence -des bipèdes supérieurs, a été fort bien réalisé par diverses espèces de -sauterelles et par la mante religieuse, pour ne citer que des insectes -connus sous nos climats. - -Quant à Grillon, il a, lui aussi, des ailes, disposées au repos de la -même façon que celles, par exemple, de son parent Criquet, mais les -muscles qui les attachent à son corselet ne lui permettent pas de s’en -servir autrement que pour le chant, lorsqu’il est mâle et que c’est sa -suprême métamorphose, la saison de ses amours. - -Les naturalistes ont dû, en conséquence, inventer une -sous-classification pour lui: orthoptère sauteur. - -Pourquoi Grillon a-t-il pu persister au cours des temps sans la faveur -du vol? En vertu des avantages offerts aux déshérités et aux faibles... -Il n’avait pas besoin de voler parce qu’il était capable d’un effort -moindre, à savoir de sauter dès que sorti de l’œuf, et capable surtout -d’un effort dans un autre sens, à savoir de creuser le sol et de s’y -gîter. - -J’ai déjà dit le volume de son cerveau, qui est, proportionnellement, le -triple du nôtre; ses nerfs faciaux feraient envie à un Martien de Wells; -comme un Sélénite du même Wells, il a une figure en «seau à charbon», -inexpressive à l’égal d’un objet ménager vulgaire; mais ses admirables -yeux à facettes et ses antennes, microscopiquement étudiés, permettent -d’imaginer pour lui un monde de sensations si vraisemblablement -féeriques pour notre intelligence que c’en est à rougir d’être humain. -Sa cousine la taupe-grillon, ou courtilière, qui, elle non plus, ne vole -pas, ne possède, comparativement à lui, qu’une cervelle ridicule. Mais -elle aussi prend sa revanche, avec ses pattes antérieures, qui sont de -merveilleux outils à creuser des sapes interminables; et cet autre -orthoptère est devenu un recordman, si j’ose dire, du vol souterrain, au -grand dam des jardiniers; car sa fougue se soucie peu des racines, -surtout quand elles sont tendres et qu’elle peut, au passage, s’en -repaître délicieusement. - -Dans le monde des orthoptères, la courtilière représente assez bien -l’anarchie gâcheuse et mal dirigée; la sauterelle, une aristocratie -aérienne, vagabonde et fantaisiste; la mante religieuse, le militarisme -sanguinaire: Grillon est le bourgeois, l’être moyen et modéré, -travailleur et paresseux tout ensemble; ses pattes de derrière ne lui -permettent pas de bondir très haut, ses pattes de devant ne lui -permettent pas de s’enfoncer profondément dans la terre. Mais, comme on -le verra plus loin, c’est au moment de la vieillesse et de la mort -annuelle de sa race que cet insecte, plus favorisé que les hommes de -condition bourgeoise, sait devenir beau, aimer et bien mourir. - - * * * * * - -La vieillesse et la mort annuelle d’une race! Il en est de Grillon comme -de la plupart des autres insectes; les pères sont morts après -l’accouplement, les mères sont allées rejoindre leurs sèches dépouilles -après avoir confié à la Terre, à la grande Nourrice, les germes d’une -progéniture qu’elles savaient peut-être ne voir naître jamais. Les -insectes qui, comme les termites, les autres fourmis ou les abeilles -vivent en société, ne sont point dans le même cas. Ce sont, en un sens, -des dégénérés dans leur monde, comme, dans la classe des mammifères, -ceux que leur faiblesse ou leurs dissensions personnelles ont obligés de -vivre en société. - -D’autre part, nous expliquerons plus loin comment un an de vie, pour -Grillon, correspond à plusieurs milliers d’années humaines... Mais nous, -pour ne parler encore que de nous, sommes-nous sûrs qu’entre le premier -mammifère à station verticale qui n’a plus mérité le nom de singe et -celui qui fut obligé d’inventer le feu, il n’y a pas eu une lacune, une -époque de chaos ou de cataclysmes dont des traditions comme celle du -Déluge rendent compte dans presque toutes les mythologies, dans le -folklore universel? Sommes-nous sûrs de la valeur de mots comme Mort de -la Terre ou de la race humaine, nous qui ne savons pas regarder le temps -en face et qui sommes incapables de fouiller historiquement son ombre à -une vingtaine de mille années derrière nous? - - * * * * * - -Donc, Grillon a des ailes, mais ne vole pas; il a des pattes de derrière -énormes, admirablement musclées, mais elles ne lui servent guère à -sauter que dans sa toute première jeunesse, durant la période de sa vie -où il fait l’apprentissage de l’univers. Néanmoins, si vous et moi -sautions aussi bien que lui, nous pourrions franchir en hauteur les -tours de Notre-Dame et, en largeur, la Seine, sans qu’il en résultât -pour nous aucun inconvénient. Nous pourrions, d’un coup de dents et sans -fatigue, couper un arbre de cinquante centimètres de diamètre, et je ne -prononce pas au hasard ce chiffre de cinquante centimètres, je spécifie -même qu’il s’agit d’un arbre à bois dur, parce que la force musculaire -des mâchoires de Grillon a été et peut être très facilement calculée. -Nous pourrions rester sans manger ni boire durant des ans, car, bien que -gourmand et même gourmet, Grillon n’est pas physiologiquement affecté -d’un jeûne d’une semaine... J’ai peur, en écrivant, que mon désir de ne -point ratiociner de façon pédantesque inspire quelque méfiance à ceux -qui voient l’étude, l’observation, l’expérimentation et la science, non -pas dans des phrases claires et qui leur permettent de penser eux aussi, -mais dans des successions d’affirmations obscures et d’autant plus -mémorables. Aussi n’irai-je pas plus loin dans ma comparaison entre un -insecte assez peu favorisé et le roi des mammifères... - -Je m’en voudrais simplement de ne pas indiquer en cet endroit combien il -serait désobligeant pour les hommes de se voir du jour au lendemain -réduits à la taille des insectes, ou de voir ceux-ci se hausser jusqu’à -la leur. Que ferions-nous contre ces admirables machines de guerre -vivantes, qui portent dans leur organisme la réalisation de tous leurs -besoins? Quel sentiment n’aurions-nous pas, enfin, de notre disgrâce? -Nous comprendrions, du moins, que c’est probablement elle seule qui a -fait notre force, à nous mammifères; qu’un lucane, à taille égale, -aurait raison d’un tigre; qu’on ne nous a permis, à nous humains, à nous -juchés au prétendu sommet de l’échelle, d’inventer et de perfectionner -des machines que parce qu’il n’aurait jamais été, sans cela, question de -nous donner l’univers. - -Le droit de l’Humanité à la vie est le triomphe du droit des faibles. -Qu’elle en ait abusé, comme une petite fille gâtée, ratée ou parvenue, -ceci est sûr et c’est dans l’ordre. Mais avant de tenter, plus loin, de -traduire en langage humain, et français si possible, le monde tel que -Grillon le conçoit, je tiendrais à lui prêter un instant, avec la -connaissance de nous-mêmes, un peu de notre sensibilité et quelques-uns -de nos mots. - -Je suppose qu’alors je l’entendrais nous dire: - ---Evidemment, je ne comprenais pas ce que vous étiez. Je ne vous croyais -même pas vivants et mortels, au sens que ces épithètes ont pour ma race. -Je vous prenais pour des phénomènes terribles, dûment classés dans ma -mémoire instinctive, laquelle, vous n’en doutez pas vous-mêmes, dépasse -prodigieusement votre mémoire soi-disant intelligente et raisonnée. Vous -venez de m’expliquer ce qu’il en fut de vous et où vous en êtes; je -resterai désormais émerveillé et peiné en y pensant, durant le temps -immense de vie, par vous dénommé onze mois, que j’ai à vivre. O géant, -ne te vexe pas si je te plains, et n’accuse que mon incompréhension de -tes bonheurs, qui doit fatalement égaler la tienne en face des miens. Je -te plains. Tu vis des temps si longs et si inconcevables pour moi que -j’aime mieux n’en pas faire le compte, parce que les prodiges brumeux -des immensités qui se déroulent alors devant ma pensée m’effraient. Je -ne t’en plains que davantage. Quelle conquête péniblement achetée doit -te paraître le bien-être relatif de ta race! Vous avez des misères, des -maladies, des ennemis, des guerres, si j’ai bien compris ton discours? -Ceci n’est rien, car nous non plus ne sommes pas à l’abri d’une -existence prématurément fauchée. Mais, à moins de malchance, ayant fait -l’apprentissage du monde, je vis, j’aime quand je suis très vieux et -parfait, et la mort naturelle ne m’apparaît alors que comme la -récompense de mon labeur, comme le repos que j’ai mérité. Est-ce vrai -que vous ne naissez que pour croître, puis aussitôt décroître, et que -vos derniers jours ne sont pas les plus triomphalement beaux? Nous -autres, nous avons en onze mois trois vies successives, une naissance et -deux métamorphoses dont la dernière nous vaut l’amour... O pauvres -compagnons terrestres qui n’avez droit qu’à une vie désordonnée, -incohérente, qui connaissez l’amour au hasard, dans l’âge où vous n’en -pouvez comprendre la noblesse et qui, dans votre vieillesse, quand c’est -l’heure de la nuit noire et l’arrivée de ceux qui vous continueront sur -la Terre, ne pensez plus à l’Amour que pour en avoir le regret ou le -mépris!... - - - - -III - - -Le quinze septembre 1912, après une rude et belle journée de chasse, je -me suis assis dans une clairière de la forêt landaise, au bord d’un -chemin de muletiers. Il pouvait être quatre heures du soir,--car jamais -je ne m’habituerai à prononcer seize heures... Et, tout en fumant une -cigarette, tandis que les chiens satisfaits de ma décision installaient -autour de moi leurs babines sur leurs pattes, je regardais un infime -petit coin de terre herbue à mon côté. - -L’herbe des champs, dans les régions grasses, quand c’est la saison des -foins presque mûrs, possède une luxuriance magnifique et telle que la -plus antique des forêts vierges n’en sut jamais offrir aux voyageurs de -notre espèce, même aux grands errants romantiques qui avaient pourtant -de bons et beaux yeux. Sur le bord d’un sentier forestier, au pays des -sables, le monde des graminées sauvages, quand les premières fraîcheurs -ont préparé l’automne et annoncé son odeur au ras du sol avant d’en -emplir le ciel, ce petit monde renaissant, verdoyant, à défaut de -grandeur et de splendeur végétales, offre des trésors de couleur et de -formes dont je ne me lasserai jamais d’enrichir mes yeux. Bien que les -noms des nombreuses sortes de graminées qui se côtoient sur n’importe -quel lambeau de terre herbue d’une superficie égale à celle de ma main, -soient dépourvus d’intérêt ici, je ne résiste pas au plaisir d’en citer -quelques-uns, tant ils sont frais et comme embaumés: il y a la canche et -la crételle, la flouve et le pâturin, la fléole et la fétuque, la houque -et la téosinte, le dactyle ordinaire et l’autre dactyle, qui est le -pelotonné. Je reconnais aussi les formes sauvages du trèfle et du gazon, -j’admire leur vert «rainette», je découvre de minuscules folioles qui -sont comme des miniatures adorablement exécutées de celles du frêne ou -de l’acacia; ici des ombellifères naissants m’offrent la ciselure -compliquée d’une feuille qu’une seule nuit suffit à ouvrer; là, c’est un -brin de mousse qui, sous la loupe, fait penser à un clocheton de -Sainte-Chapelle taillé en pleine émeraude. - -Au-dessus de cette modeste et prodigieuse symphonie en vert majeur, une -feuille morte de corsier pose sa tache grisâtre, sa fausse note ou du -moins sa «note à côté». Mon goût irrémédiable du classique m’invite à en -débarrasser mon univers momentané, restreint, et pourtant somptueux. -Mais un respect soudain m’envahit dès que j’ai examiné la feuille morte -et que je la constate chargée de vie à venir. Des œufs d’insecte, -blanchâtres parfois, parfois pâlement jaunâtres, d’une forme à peu près -analogue à celle d’une graine d’alpiste, mais plus longs d’un bon -demi-millimètre,--les œufs de Grillonne!... Religieusement, je repose -avec toutes les précautions désirables cette crèche future dans -l’adorable paysage végétal qui m’avait intéressé jusque-là. - -Est-ce le fait de mes brutales mains d’homme? Est-ce que tout justement -un véhément rayon de soleil a frappé la feuille morte de corsier dans -l’instant même où je la rendais au paysage que lui avaient assigné les -lois de la chute des feuilles et la courbe du vent? Est-ce que l’heure -de l’éclosion avait été mûrie et cuisinée à point par le jour et la -saison?... Soudain, des sept ou huit petites graines animales, une -semble frémir, bien que nulle brise n’existe au ciel et que moi, les -yeux à moins de dix centimètres d’elle, je retienne mon souffle. -Avez-vous mangé dans votre enfance des _rizoulets_, c’est-à-dire des -grains de maïs franc qu’on fait éclater sur une pelle rougie au feu? -L’œuf de Grillonne s’entr’ouvre à peu près de la même manière, mais sans -bruit, et sans risquer d’aller, en sautant, brûler les cheveux des -petits enfants qui, penchés sur l’âtre, guettent la gourmandise au goût -de noisette sucrée... Une mince déchirure se produit vers l’une des -extrémités de la minuscule navette... Par bonheur, mon sens de la -relativité, même quand je m’occupe à tuer les bêtes de l’air, est cause -que je garde toujours sur moi une loupe qui me permet d’étudier, à -l’occasion, divers minimes personnages terrestres. - -La membrane, ou l’écorce, s’est donc fendue vers un autre bout, et, -maintenant, elle se déchire lentement, péniblement pour ainsi dire, non -pas dans le sens de la longueur, mais dans celui de la largeur, laquelle -ne dépasse pas, au moment de l’éclosion, un millimètre pour les futures -femelles et est un peu inférieure pour les futurs mâles. Dans l’écorce -de l’œuf,--car le mot écorce me paraît décidément mieux convenir que le -mot membrane à la petite chose quasi végétale que j’observe,--se -produisent ensuite, d’un bout à l’autre cette fois, des fissures -irrégulières, des boursouflements et des recroquevillements... Je pense -alors aux pignons des pins mâles s’ouvrant à la chaleur d’un four, quand -nous les y avons fourrés pour nous régaler de leurs graines; je pense -aussi que, si mes nerfs auditifs étaient assez sensibles, s’ils -ressemblaient à ceux du poète persan qui, au printemps, écoutait le -gazon pousser, j’aurais noté dans ces divers déchirements, -boursouflements et recroquevillements des bruits qui se seraient -associés en mon esprit à une idée de labeur et de peine. - -Dans le monde des insectes, et même dans celui des plantes, toute -naissance doit signifier souffrance pour l’objet qui produit comme pour -celui qui est par lui lancé au monde. La première femme, à la suite d’un -jugement sévère, mais qu’elle ne paraît pas avoir volé, fut condamnée à -enfanter dans la douleur. Je crois qu’en effet l’enfantement humain ne -doit être une chose agréable ni pour la mère, ni pour le rejeton dont le -premier salut à la vie est un cri de rage, un cri où semble s’exprimer -la légitime fureur d’un dormeur qu’on vient de malencontreusement -éveiller, sans précautions, sans courtoisie, sans lui demander son avis. - -Mais les mères humaines sont certainement présomptueuses en pensant qu’à -elles seules furent réservés le châtiment et la noblesse d’enfanter dans -la douleur. Qui dit naissance dit scission entre deux êtres. Nulle -scission ne va sans diminution momentanée de l’être qui a produit et de -celui qui a été produit. Coupez en deux parties égales un ver de terre -adulte, sain, normalement développé, enfouissez les deux tronçons dans -un pot de fleurs empli de bonne terre; au bout d’environ un an vous -trouverez deux vers complets que vous pourrez partager à leur tour... -Remarquez que cela ne peut s’appeler enfanter sans douleur, car les -contorsions auxquelles les lombrics se livrent, quand on leur impose -cette façon de procréer, ne sauraient, à cet égard, nous laisser, même -de notre point de vue humain, le moindre doute. - -J’ai peut-être effectué une dégringolade trop rapide (uniquement dans -l’espoir de m’expliquer et de me faire comprendre plus vite) le long de -l’échelle des êtres, mais j’ai voulu signifier qu’il y a probablement -autant de souffrance dans le lombric qu’on tranche, dans l’œuf qui -s’ouvre ou dans la graine qui se déchire, que dans la femme prête à -mêler à la vie relativement longue de notre espèce un lambeau de sa très -éphémère vie. - - * * * * * - -Le poussin heurte du bec la coque calcaire de l’œuf et maman Poule l’y -aide parfois de son bec. On conçoit, du reste, que cette patiente et -digne commère ait hâte d’aller se dégourdir les pattes, de connaître ou -de retrouver la fête sans égale, nullement inconnue des mères humaines, -qui consiste à promener, à vanter, et même à morigéner bruyamment sa -progéniture en pleine vie, en plein soleil. - -Les ruches et les fourmilières sont en majorité peuplées d’êtres ternes -et prodigieusement asservis, que les livres traitent de neutres, mais -qui sont en réalité des femelles devenues indignes de produire et qui -servent de nourrices sèches ou de bonnes d’enfants aux produits d’une -reine absolue dans le cas des abeilles, d’une aristocratie féminine dans -celui des fourmis. Quant aux mâles, dans le palais embaumé fondé au -creux d’une souche, ou dans l’ingénieux labyrinthe souterrain, ils font -vraiment piteuse figure; ils ne sont pas si éloignés, ces représentants -du sexe fort dans les races d’insectes vivant en société, de certains -petits rentiers qui vont, dans tel café humble et bien convenable de -leur choix, se mettre à l’abri des pleurs de l’enfant, des bris de -vaisselle de la servante à tout faire et des récriminations de l’épouse. -J’ai étudié longtemps les fourmis, elles aussi, après avoir emprisonné -des fourmilières dans un bocal coiffé de tulle ou dans diverses cages -vitrées de mon invention: la chambrée des mâles--des mâles inactifs et -idiots, empêtrés d’ailes dont ils se serviront en si peu -d’occasions--m’a toujours fait penser à l’intérieur d’un petit café des -Ternes ou des Batignolles. - -Quelques mâles stupides, une reine ou un parlement d’épouses -toutes-puissantes, des êtres quasi asexués, serviles et sordides, voici -à quoi aboutirait vraisemblablement, en un avenir plus ou moins -lointain, le triomphe du communisme et du féminisme conjugués dans les -sociétés humaines. Car il importe de noter dès à présent, et nous -reviendrons là-dessus, que les sociétés d’insectes, où la vie des -individus est si courte comparée à une vie ordinaire de bipède -supérieur, possèdent sûrement de ce fait une bonne somme de millions -d’années d’avance (d’années au sens humain du mot) sur les prétendus -maîtres de la Planète Terre. Maintenant, cette avance représente-t-elle -un amoindrissement ou un progrès, un perfectionnement ou une -simplification trop sommaire, un bien-être maximum ou un navrant -pis-aller? Ce n’est pas ici le lieu de me prononcer; je n’ai ni -l’expérience ni le goût des questions sociales et politiques considérées -d’un point de vue de citoyen de mon temps. - -Grillon est l’individualiste par excellence dans le monde des insectes. -Nulle mère poule pour l’aider à crever sa coque, puis l’instruire dans -l’art de se nourrir et de s’abriter; nulle nurse ailée ou rampante pour -subvenir à ses premiers besoins. On pourrait déjà me faire remarquer que -la plupart des insectes sont logés à la même enseigne que Grillon. - -Ceci serait faux. - - * * * * * - -Il y aura quelques observations à noter plus loin sur un cousin de -Grillon, qui est le Grillon du foyer, et que j’appellerai Cricri, comme -font les bonnes femmes de chez moi; il faut déjà signaler cette parenté, -et aussi,--afin que l’on ne découvre pas prématurément des erreurs dans -mes propos,--bien spécifier que mon personnage sera toujours, sauf -contre-ordre, _le grillon des champs_, et non pas son parent domestiqué. - -Grillon doit être le seul insecte,--je dis «doit être» parce que ce -livre n’a pas la prétention d’être savant,--qui voie sa vie assujettie -par une fatalité inexorable à la marche des saisons. La génération de -l’an passé n’aura nulle part pu voir naître, à ma connaissance, celle de -cet an-ci, et il en est sans aucun doute ainsi depuis le commencement de -la race grillonne telle qu’elle se présente à nous actuellement. - -En évitant la pariade à des sauterelles d’espèces communes, de celles -qui crépitent à chacun de nos pas, dès juin, dans nos prairies, j’ai vu -une femelle, soigneusement isolée, survivre de quelques jours à -l’éclosion des œufs d’une de ses sœurs, et un mâle, également privé -d’aimer, subsister,--bien nourri de fraîches salades, de pain, de -sucre,--jusqu’aux approches de la première métamorphose de... ses neveux -et nièces. Rappelons que Criquet (comme toute sa famille, si variée et, -par ailleurs, si amusante) est un des plus proches parents de Grillon, -chez nous. - -La même expérience, tentée une quinzaine de fois en une quinzaine -d’années sur une quinzaine de générations de grillons _des champs_, a -toujours été pour moi négative. En liberté ou en cage, Grillon, deux ou -trois jours après le suprême accouplement, meurt, entre juin finissant -et juillet à son début; Grillonne en fait autant deux ou trois semaines -plus tard et presque immédiatement après sa dernière ponte; Grillonneau -ne naîtra que vers le début de septembre, si son œuf a été confié au -sol, ou à une feuille sèche, vers le milieu de juillet. - -Cet abîme d’un mois et demi entre deux générations, mes soins les plus -divers n’ont jamais pu le réduire à moins de trois semaines. Isolés et -privés de la pariade, c’étaient du reste les mâles qui, dans ce cas, -végétaient le plus longtemps,--comme je l’ai observé aussi dans le monde -tout voisin des sauterelles,--les mâles qui, si aucun obstacle ne -s’oppose pour eux aux tendres invitations de Nature, doivent disparaître -les premiers. - -Il m’a été impossible d’observer l’autre proche parent de Grillon, la -courtilière; uniquement friande de radicelles vivantes, celle-ci -s’accommode mal de la captivité, périt très vite si on la prive de saper -le libre sol avec une sorte d’avidité vertigineuse. Mais je crois -néanmoins pouvoir affirmer que, dans la totalité des insectes connus, -c’est Grillon qui a le plus prodigieux mérite en tant qu’autodidacte. - -Divers autres insectes, à défaut de surveiller eux-mêmes l’instruction -de la future génération, savent du moins tester en sa faveur, lui -faciliter l’accès des voies à la vie, préparer aux larves le logement et -la nourriture pour le temps où elles seront incapables d’y pourvoir -elles-mêmes, bref leur aplanir le terrain et leur mâcher la besogne... -Ainsi le nécrophore, coléoptère clavicorne qui prend bien soin de ne pas -aimer et de ne pas mourir avant d’avoir découvert la menue charogne de -mulot, de musaraigne ou d’oisillon à laquelle il confiera ses œufs et -qui assurera l’avenir de sa race; car celle-ci serait incapable de durer -une heure hors d’un «fromage de Hollande» accommodé à ses besoins et lui -assurant le vivre et le couvert pour quelques semaines. - -Je me rappelle, à ce propos, le vers de mon regretté grand ami François -Coppée: - - Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir? - -Quand il s’étonnait de ne point retrouver dans les mousses des forêts de -Saint-Cloud, de Chaville ou de Saint-Germain, au printemps, les délicats -squelettes des oiseaux qu’il imaginait que le froid fait périr, le bon -poète parisien ignorait que l’hiver n’a jamais causé la mort des petits -êtres ailés dont il avait un peu l’âme et l’esprit; il ignorait aussi, -probablement, l’existence des nécrophores... - -Dans le même ordre d’idées, certains coléoptères peuvent atteindre des -âges patriarcaux et présider ou assister à l’éducation des jeunes; les -plus favorisés sur ce point,--mais je n’affirme pas que favorisé soit le -mot qui convienne,--sont, chez nous, les hydrophiles (dytiques, gyrins, -etc...), coléoptères amphibies, admirables machines animales qui nagent, -plongent aussi longtemps qu’il leur plaît, sont aptes à la marche -terrestre, savent aussi pratiquer le vol à belle allure, bref, qui se -présentent à nos yeux sous la triple espèce d’un sous-marin, d’un tank -et d’un hydravion perfectionnés. Le grand dytique, qui atteint parfois -la taille de la femelle du lucane (celui-ci est l’insecte européen le -plus considérable), le grand dytique, après une vie relativement brève à -l’état de larve et de chrysalide, devient insecte parfait dès les -premiers jours chauds, s’accouple presque aussitôt, une fois pour toutes -probablement. Mais, ensuite, au lieu de mourir, qu’il soit mâle ou -femelle, il prend ses vacances, profite des beaux jours pour rassasier -dans l’air, sur la terre ou dans l’eau, au détriment de toute proie -ailée, rampante ou nageante qu’il découvre, son inextinguible appétit; -puis, l’hiver venu, il s’enfouit dans la vase des étangs, des marais, -des viviers, et dort ou somnole, dans l’euphorie d’une savoureuse vie -ralentie. Au printemps qui suit, il recommence à vivre, s’éveille avec -l’appétit qu’on devine, et, dans un aquarium très facilement -aménageable, on le peut observer entraînant à sa suite cinq ou six -jeunes aussi voraces que lui à la poursuite d’une proie parfois -volumineuse,--têtard ou épinoche, vairon ou même goujon. Les vieux et -les vieilles, avouons-le à la louange de ces pirates, partagent -bénévolement leurs proies avec les petits,--ce qui ne les empêcherait -pas, du reste, de manger ensuite ceux-ci, au cas où on négligerait de -renouveler leur vivante pitance. - -On trouve, en desséchant des mares, dans la vase, des dytiques très -vieux, à la carapace (jadis d’un beau bronze vert ou brun) tout -incrustée de menus coquillages, ou verdie par de minuscules moisissures -végétales. Ils sont gros et lourds, malhabiles sur le sol et dans l’eau -limpide; ils ne volent plus; seule, la vase leur agrée... Quel est leur -âge?... Quatre, cinq ans, plus peut-être... Ils ont vu de la sorte se -succéder au moins quatre ou cinq générations au delà d’eux, ce qui -dépasse légèrement les possibilités de la race humaine sur ce point. Les -nouveau-nés n’auront donc jamais été livrés à leurs propres ressources, -aux hasards d’une expérience improvisée. - -Mais c’est probablement là une exigence vitale pour cette race de -coléoptères, êtres de proie, sanguinaires, batailleurs, usant vis-à-vis -des animaux de leur taille et même d’animaux plus forts qu’eux, de -machines leur permettant d’affronter l’eau, l’air, la terre, comme nous, -et comme nous pourvus d’instruments de protection ou d’attaque -formidables. Puissance qui se compense par d’autres infirmités, et -notamment par celles de l’inutilité, de la vieillesse, de la -décrépitude, de l’horreur de mourir laid après avoir chéri l’inertie et -la vase; tandis que la race d’insectes la moins défendue peut connaître, -sans se soucier de ce qui la continuera sur la terre, le repos sans -remords, après la vie, après l’amour, après le labeur de se suffire et -le labeur de créer, après la grande et sainte tâche. - - * * * * * - -... Mais l’œuf de Grillonne a fini de s’ouvrir... La toute petite -créature apparaît, immobile, étonnante, presque déconcertante, aussi peu -animale et vivante d’aspect que l’était un quart d’heure plus tôt l’œuf -lui-même. - -Penchons-nous vers elle de nouveau. - - - - -IV - - -Au-dessus de l’écorce déchirée et presque aplatie de l’œuf, il y a -maintenant quelque chose comme un grain de riz supporté par six minimes -morceaux de fil blanc très mince. On ne sait par quel prodige cela se -soutient à un quart de millimètre au-dessus de l’écorce maternelle... Et -puis, comme si c’était le vent qui faisait bouger un objet inanimé, deux -autres fils blancs, qui surmontent et ne supportent pas le grain de riz, -frémissent. Ils frémissent ou plutôt palpitent; ou plutôt encore... mais -aucun verbe ne serait parfaitement exact... Le mouvement des jeunes -antennes évoque en effet l’idée d’une dégustation inquiète et studieuse -tout ensemble; je pense aussi à un jeune écolier un peu «dur de tête», -comme l’on dit, mais sensible, et qui serait tombé en extase devant le -beau chef-d’œuvre qu’on l’a sommé d’apprendre par cœur; les cils et le -cœur de l’enfant battraient alors du même rythme que les antennes de -l’insecte; le mystère humain du beau poème et le mystère naturel que la -vie offre à la naissante bestiole doivent produire des émotions et des -impressions très voisines dans des cerveaux pourtant si diversement -organisés et desservis par des organes entre lesquels toute commune -mesure est inimaginable. - -Mais, déjà, un phénomène nouveau se produit, bizarre pour l’observateur -inexpérimenté, bizarre au point que celui-ci a le droit de se demander -un instant si l’attention qu’il déploie au-dessus de sa loupe n’a pas -halluciné ses nerfs optiques. - -Lentement, le grain de riz et les filaments couleur d’os gratté -brunissent, de la même façon que fait dans le châssis du photographe le -papier sensible accolé au cliché, devant la lumière. Quand elles ont -commencé à donner signe de vie, les antennes avaient déjà une teinte -rosée; maintenant, je m’aperçois que les yeux les ont devancées dans la -conquête de la belle couleur brune et mordorée qui sera celle de Grillon -pour toute sa vie, sauf durant les quelques heures qui suivront ses deux -métamorphoses, où il sera de nouveau tout blanc, et où les choses se -passeront, d’ailleurs, comme après sa naissance, avec cette différence, -néanmoins: - -1º Que, sous la lumière, pourtant atténuée, de l’automne, l’insecte -naissant n’a guère besoin de plus d’une heure pour conquérir sa couleur. - -2º Qu’à son premier changement de peau, à sa première métamorphose, vers -février, il lui faudra subir, à peine transformé, muni d’embryons -d’ailes à peine plus importants que ceux qu’il possédait en naissant au -monde, trois ou quatre heures au moins de lividité et de débilité -larvaires avant d’être de nouveau pavoisé aux couleurs de son activité -et de sa vie. - -3º Que, lors de la suprême métamorphose, le beau costume nuptial de -Grillon,--les ailes de moire noire et or du mâle, les ailes de soie -lamée, bronze et orichalque, de la femelle,--n’aboutit à tant de -splendeur qu’après une exposition de sept ou huit bonnes heures à -l’éclatant soleil des jeunes mois. - -Avril ou mai; époque où les créatures volantes ont à pourvoir au -ravitaillement de la nichée; où les batraciens et les reptiles sortent -affamés de l’engourdissement hivernal... Or, durant ce long temps de -sept ou huit heures, c’est une tache blanche, puis encore très claire et -déplorablement visible que fait Grillon au seuil de son domaine. - -Que de fois cette petite chose engourdie, presque inerte, incapable de -fuir ou de se terrer, a été saisie au seuil dudit domaine, dans une -soleilleuse clairière de la gigantesque et fastueuse «forêt-prairie», -par le bec corné d’un oiseau ou la langue bifide d’un lézard vert!... Et -ceci juste au moment où, la récompense de sa vie laborieuse, obscure et -silencieuse, Grillon allait la tenir du ciel sans mensonge de la chaleur -nourricière et de la lumière qui simplifie tout! - - * * * * * - -La chaleur et la lumière ont donc, en une heure environ, coloré Grillon -nouveau-né à sa brunâtre couleur réglementaire; elles l’ont même fait -paraître déjà plus robuste et parfait, quoique le blanc «grossisse», -comme disent dans mon pays les dames vieillies et adipeuses qui se -soucient encore d’atours. En tout cas, son apparence, ailes à part, est -déjà celle qu’il acquerra au temps de l’amour et de la mort. Entre -Grillonneau dépourvu d’ailes et le bébé d’homme qui va jambes nues, le -rapport pourrait être développé par un bon élève de première supérieure -avec la plus suave facilité. Mais la question des métamorphoses dans le -monde des insectes présente assez d’importance pour que je préfère -exprimer en leurs temps et lieu, plutôt qu’en passant et en hâte, les -réflexions qu’elles m’inspirent. - -Voici Grillon vraiment né à la vie. Dès que le grain de riz couleur d’os -gratté est devenu couleur grain de café rôti, les antennes s’agitent; le -petit être, moins d’un quart d’heure plus tôt, semblait insensible aux -impressions que je tentais sur lui à l’aide d’une brindille -précautionneusement mise en contact avec son corps ou ses membres; -maintenant, à la suite d’une nouvelle expérience du même genre, il -bondit! - -Un seul bond, et voici tout près de quarante centimètres entre son -berceau et le lieu où il vient d’atterrir. Frémissements éperdus -d’antennes. Première prise de contact avec l’aventure. Ses pattes ne -flageolent plus, mais agissent déjà. Un temps de repos, d’ahurissement, -ou plutôt, dirait-on, d’émerveillement,--d’émerveillement que valent à -l’insecte prenant contact avec le monde, la vague sensation de sa -nouvelle puissance et, probablement, une hésitation pleine de terreur. - -Force pressentie et peur conçue, quel enivrement cette double sensation -ne peut-elle provoquer en un bel objet animé jeté solitaire dans ce coin -de notre monde qui est pour lui l’Infini? - -J’approche, avec toute la délicatesse désirable, le bout de mon doigt -d’une antenne. Je constate que celle-ci a reconnu cet abord suspect deux -millimètres avant que ce doigt l’eût touchée. Déjà, elle s’incline. Elle -le fait avec prudence et maladresse, dans un sens, dans l’autre, avec de -touchantes hésitations, comme la main d’un nouveau-né qui veut saisir la -lampe ou la lune et qui frémit de rage quand il voit qu’il ne peut -s’emparer d’un objet si précieux lumineusement et si apparemment -accessible. Enfin, l’antenne frôle mon doigt qui sent le tabac, le -fusil, le chien, l’homme et autres choses terribles... - -Un nouveau bond en avant. Puis, c’est la disparition de l’insecte déjà -conscient de son devoir de vivre,--sa disparition entre deux feuilles -mortes. Précaire défense! Mais, quand je parlerai des ennemis de -Grillon, il me sera facile de montrer que, pour l’instant, elle lui -suffit. - -L’instinct du danger, de la menace et des moyens de salut existe donc -déjà. Nous pouvons, vous dis-je, commencer à vivre. - - * * * * * - -Un peu de psychologie humaine me paraît, en ce point, nécessaire. - -De quel âge datent nos plus lointains souvenirs, quand nous nous posons -cette question dans l’adolescence ou la jeunesse, ou, pour plus -généralement parler, dès le temps que nous sommes capables de procréer à -notre tour de nouvelles graines d’hommes? Il y a évidemment beaucoup de -différence selon les individus. Cependant, si l’on s’amusait à tenter de -bien se connaître soi-même, je crois que c’est aux environs de la -troisième année que l’on commencerait, en général, à voir s’éclairer -l’ombre dont nous sortons. Personnellement, arrivé au milieu du chemin -de la vie, j’ai dans mon album mémorial, sans qu’aucune illusion soit -possible, des images qui datent de plus loin encore. - -Ainsi, je suis certain de revoir _directement_ en moi,--directement, -dis-je, et non pas parce que cela m’a été raconté plus tard,--les -péripéties d’un effroyable drame auquel je fus mêlé vers l’âge de -dix-huit mois... Ceci se passait près d’Agen, dans une belle prairie des -«bords de Garonne»: d’effroyables animaux, qui étaient des canards dans -l’espèce, surgirent des hautes herbes à mon approche, si bruyamment que -j’en tombai sur mon séant; bien que trottinant avec assez de hardiesse -depuis près d’un trimestre déjà, j’en demeurai un nouveau trimestre -comme perclus et rempli d’une sainte épouvante à l’égard des mille -embûches que peut nous fomenter ce monde. - -Qu’étais-je, qu’avons-nous tous été avant le premier souvenir, en -général burlesque, qui ait laissé en nous une empreinte durable? Nous -étions probablement et à peu de chose près les larves de ce que nous -devions devenir, et je ne risque ici cette métaphore que dans le sens où -elle pourra éclairer le mystère des métamorphoses de l’insecte, mystère -devant lequel je sens que je tremble déjà. Je veux dire que, si -différente que paraisse de la nôtre l’évolution physique et -intellectuelle de Grillon, l’abîme n’est cependant pas si -infranchissable qu’il y pourrait paraître. - -Grillon change deux fois de peau. Dans le courant d’une existence -ordinaire, c’est à peu près autant de fois que nous changeons d’âme, -d’esprit, de goûts, d’opinions et presque de personnalité. La théorie -leibnizienne de la persistance dans l’être représente encore une de ces -affirmations absolues et sans valeur auxquelles il est une excuse: que -ceux qui en demeurent considérés comme responsables ont été trahis par -leurs interprètes et leurs commentateurs, comme le sont si souvent les -maîtres par leurs valets, lorsque ceux-ci, fussent-ils pleins de bonnes -intentions, entendent à travers les cloisons des fragments de propos -qu’ils dénaturent toujours avec une sorte d’allégresse, car les esprits -les plus lourds sont ceux qui aiment à se dégourdir en d’effarantes -acrobaties.--En vérité, à la condition que l’on réfléchisse -soigneusement, presque amoureusement sur soi-même, on découvre dans le -recul du passé deux, trois ou quatre êtres si différents qu’il faut -beaucoup de bonne volonté au pèlerin rétrospectif pour se reconnaître à -telle ou telle étape de son pourtant si court voyage. Je parle, bien -entendu, des humains moyens et normaux, capables de grandeur et de -faiblesse certes, mais que ne domine aucune de ces passions aux allures -de péchés capitaux qui représentent, dans la société actuelle, le -fondement et la raison d’exister des plus nuls. - -Le petit bonhomme qu’un ébrouement imprévu de canards fit choir dans la -prairie agenaise, demeura jusqu’à «l’âge de raison», comme on disait -encore alors, un méfiant, un curieux, un taciturne et un ironiste; un -mysticisme exalté le caractérisa vers l’époque de sa première communion; -son adolescence fut si trouble et tendre qu’il s’en souvient infiniment -moins que des jours de sa toute petite vie. A vingt ans, il n’exista pas -de jeune brute plus orgueilleuse et plus féroce... Bien que j’aie changé -encore, je ne veux pas m’adresser ici de compliments, n’étant nullement -certain, d’ailleurs, de n’avoir pas déchu; mais il reste qu’il m’est -souvent impossible de me retrouver dans ce que je fus, et, si je le dis -ici, c’est que je crois qu’avec un peu de sincérité, la plupart des -hommes, en considérant leur passé, feraient de même; ce que je suis -devenu, peu importe; tant mieux pour moi si j’ai vraiment gardé de -l’ironie, de la tendresse et de l’orgueil, serait-ce à la façon dont un -herbier conserve,--précautionneusement desséchées,--des plantes rares. - - * * * * * - -Cette idée de métamorphoses, de trois vies successives, s’éclaire donc -un peu dès à présent, du moins pour moi et pour quelques autres, non pas -scientifiquement, certes, mais par une comparaison sentimentale et tout -nûment subjective qu’il ne fallait pas négliger ici. Au-dessus d’un -abîme qu’on a l’ambition de traverser, lançons toujours la corde, en cas -qu’il soit impossible de bâtir le pont à toute épreuve. Admettons donc -que les trois transformations de notre orthoptère rappellent, de près ou -de loin, celles que subissent d’ordinaire, et plus ou moins -consciemment, les hommes entre la naissance et l’aube de la vraie vie, -de la jeunesse, de l’apogée,--car le reste, âge mûr et vieillesse, est -un lamentable superflu dont Grillon n’a que faire. Ceci représentera non -pas une explication prématurée et, d’ailleurs, peut-être vraie, mais une -traduction, une transposition imaginée de la façon dont il n’est pas -impossible que les choses se passent dans les sens, c’est-à-dire dans -l’esprit et dans l’âme de mon personnage. - -Avec cette différence que nos avatars intellectuels et moraux sont -soumis à tous les hasards, influencés par notre bonne ou mauvaise -fortune et que, de plus, la bonne fortune peut faire de nous un triste -sire et la mauvaise un héros... ou réciproquement. - -Pour Grillon, le programme est immuable; il n’a jamais besoin de se -chercher, de se deviner ni de se découvrir; ses buts, en chacune des -périodes de son existence, sont nettement définis, si nettement que -l’observation même d’un enfant ne s’y trompe pas; lorsque, vers l’âge de -dix ans, je tentais d’expliquer la vie de mes insectes favoris à aucun -de mes camarades, je n’y allais pas par quatre chemins: - ---En voilà un qui a changé de peau; c’est comme nous quand on nous a mis -aux culottes. Ou bien encore c’est comme s’il venait de faire sa -première communion. Et puis, il changera de peau une dernière fois, pour -son mariage. - -Trois vies, trois êtres, trois personnalités différentes. Grillon -inquiet et vagabond; Grillon propriétaire et tranquille; Grillon -aventurier, amoureux et poète... Les divisions que le cours de son -histoire imposent à son chroniqueur ne diffèrent donc, somme toute, que -métaphoriquement de celles que mon enfance lui assignait: d’abord, il -faut que Grillon vive, ce qui n’est pas si commode, et c’est son -_apprentissage de l’univers_, qui, selon qu’il l’aura effectué avec -bonne chance ou avec guignon, décidera de ceci; pour récompense, il aura -droit à _la vie_ calme et recueillie, laborieuse et fortunée qui devrait -faire jalouser son sort par tant de nos semblables; s’il parcourt avec -un égal bonheur ce deuxième stade vital, où les dangers sont pour lui -atténués, mais n’en existent pas moins, il obtiendra de plein droit une -récompense plus éclatante: _l’amour_... - -Quant à _la mort_, comme je crois l’avoir déjà indiqué et comme j’espère -le mieux marquer plus tard, elle n’est ici que le couronnement suprême -d’une carrière bien parcourue; elle vient à son heure, sans surprise, -et, si différente que soit notre mentalité de ce qui correspond à une -mentalité chez ces petites créatures, il me paraît impossible que le -néant, au terme de leur beau voyage, représente pour elles une chose -sombre, funéraire, et enveloppée d’épouvantement. - -Mais nous verrons qu’il n’est pas si facile à Grillon d’atteindre -l’heure normale, acceptable et sans doute sereinement acceptée de sa -belle mort. - - - - -V - - -Grillon, lorsque j’ai frôlé son antenne et suscité en lui la sensation -du péril, s’est donc caché sous une feuille morte ou dans la fissure -d’une souche, ou dans une craquelure de terrain. La nuit est déjà -prochaine et fortes sont les chances pour qu’il ne bouge plus, avant -l’aurore et la tiédeur, de ce gîte de hasard. Partons. Aussi bien, -demain, ses frères de la même ponte ou ses cousins des pontes voisines -auront à leur tour fait craquer l’écorce de la graine animale, et -Grillon naissant sera légion dans les sentes herbues ou les clairières -gazonnées de la forêt. - -C’est là, pourvu que le temps soit chaud et soleilleux, qu’il le faudra -rejoindre demain. S’il pleuvait ou bruinait, il ne bougerait non plus -que s’il était captif encore de son œuf et continuerait de vivre où il -s’est gîté provisoirement, dans un état de somnolence bougonne et -presque végétative. Aussi bien, il ne mange pas encore, et n’a pas -besoin de cela pour se sustenter, durer et même se développer, ainsi que -je le prouverai ailleurs. - -Mais le temps est clair, et, dès neuf heures, le soleil rayonne comme un -vieux beau qui fait semblant d’oublier que le véritable été touche à son -terme. Grillon n’a pas attendu mon arrivée pour repartir à la -découverte. Il n’est point pour lui de minute à perdre: une de ses -minutes n’équivaut-elle pas à des mois pour nous? Et le voici qui, -innombrable par endroits, sautille, se dissimule, puis reprend son élan -à tout hasard, puis se cache de nouveau avec une touchante maladresse. -Gardons-nous de l’effrayer. Suivons-le, non pas de loin, mais sans faire -de bruit ni bousculer le sable, le gravier ou les brindilles sèches; et -nous le verrons à l’œuvre. - -Il sied d’esquisser brièvement son portrait à cette heure, au lendemain -de sa naissance; il est déjà à peu près aussi entièrement brun et -mordoré qu’il le demeurera sa vie durant--(en dehors des heures qui -suivront ses diverses métamorphoses); les femelles gardent, cependant, -pendant une dizaine de jours un anneau blanc bien visible entre -l’abdomen et le thorax; chez elles, il ne disparaîtra jamais -complètement, et nous en retrouverons comme la trace sur leurs ailes -inutiles et silencieuses lorsqu’elles endosseront la parure -nuptiale.--Taille mise à part, Grillon est donc déjà, à peu de chose -près, ce qu’il sera jusqu’à son épanouissement printanier. Sa figure en -seau à charbon a déjà son inexpression définitive. Il saute avec plus de -facilité qu’il ne le fera jamais; mais il ne faut pas croire que, même à -l’aube de sa vie, ces espiègleries lui plaisent; il ne s’y livre qu’en -cas de danger et notamment lorsque l’approche de la pointe d’un soulier -humain l’invite à changer au plus tôt de domicile. En réalité, dès cet -instant, il possède en lui ces sourdes hérédités bourgeoises et -casanières, avec tendances à l’obésité, qui le caractériseront durant la -majeure partie de son existence. Il semble toutefois profiter de son -apparence et de sa couleur de puce (il n’est guère plus gros alors que -la plus géante des puces) pour rappeler aussi cette bestiole par le -bondissement frénétique, nigaud, hasardeux et maintes fois intempestif. - -Mais, si rien ne menace Grillon ou, plutôt, si Grillon suppose que rien -ne le menace, il aime mille fois mieux, dès ce moment, courir que -procéder par sauts. Criquet et ses pareils marchent parfois, avec un -dandinement qui fait penser à celui de l’avion qui «laboure»; Criquet -s’avance alors en personnage entravé par des ailes, mais qui n’ignore -pas qu’il peut, quitté le sol, faire succéder au bond une envolée. -Grillon, qui n’escompte ni pour le présent ni pour l’avenir un si -merveilleux privilège, préfère adapter tout de suite ses pattes, non pas -à la marche, mais à la course; certes, sur ce point, sa cousine la -courtilière le laissera bien loin derrière elle; au lendemain de sa -naissance, il n’en est pas moins un très remarquable coureur à pattes; -tandis qu’un saut l’essouffle et l’ahurit, cinq à six mètres de terrain -couverts à grande allure ne semblent pas le fatiguer trop. - - * * * * * - -C’est donc d’un sextuple trépignement hâtif que Grillon procède sur les -chemins du vaste univers. Promenade fiévreuse, agitée et qui, de prime -abord, nous paraît dépourvue de toute méthode directrice; mais, sans -doute, est-ce notre si difficilement guérissable anthropomorphisme qui -est cause que nous la jugions ainsi; il s’agit pour Grillon d’apprendre -la vie et de faire vite. Nous autres, nous sommes toujours tentés -d’imaginer l’apprentissage du monde à travers les rideaux du berceau et -le long du lent déroulement des mois humains. Pour lui, toute seconde -gâchée est plus dangereuse que ne l’est pour nous une année perdue. -Vivre! Il faut vivre... Et, pour seulement tenter de vivre, il faut -d’abord comprendre, emmagasiner, expérimenter, réfléchir, peut-être même -induire et déduire. - -Grillon, à chaque instant, arrête sa course et paraît méditer, antennes -et palpes frémissantes, devant des objets quelconques et dont nous ne -saurions deviner tout de suite quel peut être l’intérêt pour lui. La -nourriture, ai-je dit, ne l’inquiète pas encore. L’aliment qui lui est -indispensable est donc strictement intellectuel. Une observation rapide -suffit d’ailleurs à faire comprendre que la notion d’un maximum de -sécurité est celle qu’il cherche à acquérir avant toute autre. - -C’est au moment de supputer les instruments d’investigation qui lui ont -été fournis par la nature pour aboutir à cette notion primitive et -indispensable que je me sens tout à coup singulièrement désarmé. - -D’homme à homme, la diversité des perceptions sensorielles est telle -que, si nous nous trouvions pourvus soudain des sens de notre meilleur -ami, nous risquerions probablement d’en perdre la raison, si grande -serait pour nous la révolution accomplie dans les diverses apparences, -qualités ou quantités sensibles qui nous sont au cours des ans devenues -familières. Un individu de notre race pour les yeux duquel la gamme -lumineuse est perceptible jusque dans l’ultra-violet existe, peut-être, -parmi nos amis ou nos connaissances; et nous ne savons pas, si cultivés -que nous soyons, et il ignore, même s’il est le plus savant des -hommes,--faute de mots ou de mesure commune entre lui et nous,--qu’il -constitue une intéressante monstruosité. Relativement sont nombreux, -d’autre part, les gens qui voient le rouge sous l’aspect de la couleur -que nous dénommons en général verte, et réciproquement; mais, de -ceux-ci, combien vont du berceau à la tombe sans soupçonner cette -anomalie, et n’est-ce point, presque toujours, un futile hasard qui -oblige leurs proches à s’en rendre compte? - -Descendons d’un échelon: devant les animaux domestiques par excellence, -hôtes de nos foyers, chats ou chiens, ne sommes-nous pas souvent -troublés, agacés, irrités, désemparés même par le sentiment de l’abîme -qui, indubitablement, existe entre leur monde sensoriel et le nôtre? - -Pourquoi ce chat, courtisan fastueux de nos divans et de nos fauteuils, -ce chat d’ordinaire si superbe et si placide, ce chat soigné, gâté, -cajolé, repu, rôde-t-il ce soir de façon inquiète, scrutant les coins -d’ombre comme si ses pupilles de nyctalope y apercevaient des choses -terrifiantes à la vision desquelles nos yeux demeurent inégaux? - -Pourquoi ce bon chien, sous le seul prétexte que la lune s’est levée -arrogante et pleine, aboie-t-il et gronde-t-il, se lève-t-il -hargneusement, puis fiévreusement se recouche, non sans lancer parfois -vers nous des regards implorants ou avertisseurs,--comme si tout n’était -pas tranquille et sûr dans la maison où gîtent ses dieux? - -Et encore ne s’agit-il là que d’animaux doublement voisins de nous, et -par leur constitution et par une familiarité cent et cent fois -séculaire, d’animaux dont les machines à enregistrer le monde se -révèlent anatomiquement analogues aux nôtres et fonctionnent, à coup -sûr, de la même façon. Nous savons, certes, que l’odorat chez le chien -et la vision chez le chat sont plus affinés que chez nous, mais nous -retrouvons dans toute la race des mammifères nos cinq sens classiques, -et cela nous permet d’imaginer, sinon de concevoir de façon tout à fait -méthodique et précise, ce que reflète le quintuple miroir intérieur de -ces parents immédiats. - -Je dois cependant, dès à présent, indiquer ma conviction que nous -possédons, en dehors de nos cinq sens classiques, ou au delà d’eux si -l’on préfère, ou même entre eux, bien d’autres sens destinés à demeurer -mystérieux et en conséquence à peu près inutilisés par nous. A quoi -d’ailleurs, nous servirait de discerner, de cataloguer et de cultiver -ces possibilités encore ensevelies dans la subconscience ou -l’inconscience de l’humanité? Tact, vue, ouïe, goût, odorat, ainsi en -ont décidé, une fois pour toutes, les vieux instituteurs de notre -sagesse et de notre psychologie; et nous serions bien bons de nous -mettre martel en tête, puisque les cinq sens classiques, je dirai même -canoniques, semblent suffire provisoirement,--depuis des siècles!--à la -toute petite manière dont il nous plaît de démêler le grand imbroglio de -l’univers? - - * * * * * - -L’abîme, déjà prodigieux d’homme à homme et de bipède à quadrupède, que -ne devient-il pas entre un insecte et nous? A la vérité, cette facile -métaphore d’abîme ne suffit plus. Il vaut mieux imaginer un mur d’ombre -de toutes façons opaque, impénétrable, un mur qui interdit à l’exégète -l’observation utile, l’expérience fondée, le jugement efficace, la -valable conclusion. Seules me demeurent les possibilités hasardeuses, -les hypothèses assises sur les nuages du songe, les transpositions à -risquer avec l’unique excuse de m’intéresser à mon objet et de croire -que, l’ayant si longtemps étudié, je le connais autant qu’il est -possible à un homme. - -Parmi les organes des sens que le menu scalpel, précautionneusement -manié sous la loupe ou le microscope, permet d’inventorier chez Grillon, -en est-il qui correspondent à ceux que l’anatomie a fait connaître dans -l’humaine conformation? Oui.--Grillon les exerce-t-il d’une manière qui -nous obligerait raisonnablement à nous retrouver parfois peu ou prou en -lui? Les effets qui résultent pour lui de cet exercice, les reflets de -son miroir, pourraient-ils se rapprocher en quelque manière de ce que -nous observerions en nous dans les mêmes circonstances? -Incontestablement, non. - -Grillon possède le sens de la vue. Cela ne veut pas dire que sa vision -ait rien de commun avec la nôtre ni qu’elle lui ait été donnée--ou qu’il -l’ait conquise--en vue des mêmes fins que nous. - -Grillon possède une perceptivité tactile d’une rare subtilité. Même -devenu bourgeois et obèse, il demeure à ce point de vue un nerveux, -voire un perpétuel hyperesthésié; et les gamins le savent bien: un brin -d’herbe souple ou une paille de balai insinuée dans le gîte souterrain -de Grillon l’en font sortir presque immédiatement: sa méfiance du risque -et son goût du home ne résistent pas à son horreur des chatouilles. -Détail que n’ignorent pas non plus certains de ses ennemis animaux, -friands de sa chair ou jaloux de sa demeure. - -L’existence d’un appareil auditif chez Grillon est déjà problématique. -Quant au goût et à l’odorat, qu’on ne saurait pourtant lui contester, il -n’est point d’organe qui rappelle en lui ceux qui sont tributaires de -ces sens dans notre espèce. Cependant, lorsque vous marchez bruyamment -ou parlez haut à cinq ou six mètres de la demeure de Grillon, il -rentrera précipitamment chez lui s’il est en train de prendre l’air sur -son seuil et il se sera tu au préalable s’il est mâle et si est venue la -saison de son chant. Cependant encore, lorsque vous l’observez en -captivité, il saura faire, entre un bout de sucre imbibé de vieil -armagnac et un autre bout de sucre imbibé d’alcool à brûler, une -différence qui prouve qu’il s’y connaît et que, sur ce point au moins, -ses goûts ressemblent bien plus aux goûts d’un gourmet humain cultivé -que ceux, par exemple, d’un Samoyède. - -L’odorat? Tout se passe comme si ce sens était aussi développé chez -Grillon que chez nous; je place sur une table la cage où je l’élève; -j’en ouvre la porte; à cinquante ou soixante centimètres de ladite -porte, j’ai disposé le traditionnel morceau de sucre imbibé d’armagnac, -un peu plus loin une mie de pain, dans une soucoupe où demeurait une -goutte de café, ailleurs une petite touffe de trèfle frais et, enfin, -une appétissante feuille de cœur de laitue. Aussitôt, notre bonhomme qui -savourait paisiblement la tiédeur d’un rayon de soleil, en somnolant ou -en pensant à des choses, s’émeut, fait frétiller ses antennes, agite ses -palpes, tortille le cou dans la mesure où cela lui est possible, bref, -flaire le vent. Et le voici qui bientôt se met en marche, sans -précipitation, sans crainte non plus,--car il faut noter que Grillon, en -captivité, ne tarde guère à n’attacher qu’une importance très médiocre -aux gestes, aux bruits et aux visages humains. Il gagne la porte de sa -cage et se dirige imperturbablement vers le morceau de sucre, le -«renifle», hésite..., mais déjà, son flair l’a averti que cette aubaine -n’était pas la seule qui lui fût offerte dans le voisinage; il se remet -en route, visite successivement la mie de pain dans la soucoupe qui -embaume le café, dont il est également très friand, puis la touffe de -trèfle, puis la laitue... Après quoi il ne lui reste plus qu’à choisir -dans cette diversité de succulentes pâtures. Il n’imite guère, -d’ailleurs, l’âne de Buridan et son choix est vite fait; car ce paysan a -un penchant incontestable pour les produits, même nocifs, de la -civilisation humaine, et faute de pouvoir tout absorber, il commence par -la friandise qui l’allèche le plus, c’est-à-dire, hélas, -quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent par le café ou par le sucre -alcoolisé... - -Après quoi, non pas titubant mais légèrement alourdi, il regagne sa cage -et sa place favorite,--la plus soleilleuse, la plus lumineuse; son -appétit est satisfait; un immense bien-être et les brumes dorées d’une -heureuse ivresse doivent alors caresser et bercer cette petite vie. Ses -antennes ne s’agitent plus de manière intéressée, avide; elles bougent -mollement, comme s’il s’agissait pour elles de battre la mesure dans le -précieux concert dont leur propriétaire jouit et qui est celui même des -ondulations de la chaleur et de la clarté. Poète et musicien à sa -manière, Grillon, à coup sûr, compose en de pareils moments un grand -hymne silencieux à la beauté et à la bonté de l’existence. - - * * * * * - -Autres preuves de la sensibilité olfactive très aiguë de Grillon. - -Je mets dans sa cage des fleurs qui sont, pour nous aussi, à peu près -sans odeur: pâquerettes ou pensées sauvages, coucous, boutons d’or. Il -les examine et ne s’en inquiète plus: ce n’est pas bon à manger, -n’est-ce pas? Mais tentons la même expérience avec des roses, des lilas, -des œillets, des glycines, avec des fleurs dont les parfums flattent -vivement et délicieusement nos narines à nous; aussitôt, Grillon -témoigne d’un véritable affolement; il va et vient d’un bout à l’autre -de sa cage, grimpe le long de la toile métallique qui l’aère, bondit -contre la toiture vitrée et file dare-dare dès que j’ouvre la porte. Il -est donc à peu près hors de doute que le parfum des fleurs lui est -désagréable ou pernicieux. En fait, si je ne prenais pas mon -pensionnaire en pitié, si je ne débarrassais pas sa demeure de ces -fleurs fortement odorantes, il ne mangerait plus et, les premières -minutes d’excitation, de colère ou de souffrance passées, il -s’alanguirait et dépérirait promptement. - -Il est encore à observer que Grillon, en liberté, n’établit jamais son -terrier aux environs d’un massif de roses ou de violettes, ni sous -l’ombrage d’une glycine, si agréable que soit là le gazon, si favorable -que soit le terrain, si bien exposé que soit le site. Certes, lorsqu’il -s’installe, l’épanouissement des belles et douces fleurs détestées -demeure lointain encore; les roses d’automne agonisent; les feuilles -elles-mêmes tombent à la poussière ou à la boue; mais ce pressentiment, -cette pré-connaissance d’une atmosphère qui serait plus tard, par son -arome trop fort, désobligeante pour l’insecte, ne représente qu’un des -plus petits miracles de son instinct. - -Si Grillon est hostile à des odeurs qui nous sont précieuses, -rendons-lui cette justice qu’il en déteste aussi dont nous avons le -légitime dégoût, notamment celles de la corruption cadavérique, de la -pourriture végétale, des ordures. Ses ordures personnelles, il va les -déposer soigneusement à l’entrée de son trou, à l’extrémité de la petite -plate-forme bien nette où il aime à prendre le bon air et le soleil. -Placez sur cette plate-forme une saleté ou une menue charogne, restez là -quelques minutes sans bouger et vous verrez bientôt Grillon sortir, -exécuter des virevoltes à une allure furibonde autour de l’objet -nauséeux, s’escrimer à le repousser des pattes loin de sa demeure; si le -morceau est trop gros, il essayera de l’enterrer; s’il est impuissant à -s’en débarrasser de l’une ou de l’autre manière, il préférera, en fin de -compte, abandonner sa maison à jamais, ce qui, comme nous le verrons -ailleurs, ne peut être pour lui qu’un crève-cœur infini, un geste -désespéré, et presque l’acceptation de la mort avant l’heure. - -De même, dans la cage où il est captif, introduisons un de ses -congénères mort récemment,--ou plutôt fraîchement tué, car Grillon, à -l’abri des périls de la liberté ignore les maladies et ne devance jamais -l’appel de la grande ombre; aussitôt, l’hôte ou les hôtes du lieu se -mettent à la besogne et se débarrassent de ce macabre voisinage par les -moyens que la nature a mis à leur disposition: ils mangent le cadavre; -ils le mangent très visiblement sans enthousiasme, sans goût, -patiemment, méthodiquement, jusqu’à ce qu’il ne demeure plus du défunt -que le masque en forme de seau à charbon, les pattes et les ailes -imputrescibles... Les vainqueurs, dans la saison des amours, sont ainsi -maintes fois obligés d’achever,--et c’est le mot propre,--un rival -mortellement blessé; mais, dans ce cas-là, il ne faut imaginer chez -l’insecte aucune gloutonnerie, aucune gourmandise; il s’acquitte d’une -corvée hygiénique, sans hâte et sans plaisir, simplement parce qu’il le -faut et qu’il sait que cette peine en somme minime en épargnera de plus -cruelles à ceux de ses organes sensoriels qui lui tiennent lieu de -narines. - - * * * * * - -Ce qui, de ces diverses observations, est à retenir pour le moment, -c’est que Grillon entend, goûte et odore. Par où, comment? Là -recommencent pour nous les difficultés d’interprétation et de -traduction. - -Les yeux, eux, existent, et l’hypothèse--dont le fardeau est si lourd à -supporter quand on est bien décidé à ne pas se jouer d’elle ou à jongler -fantaisistement avec elle,--l’hypothèse n’aura à intervenir en ce qui -les concerne que pour tenter d’établir comment la lumière agit sur eux -et en eux. - -Le tact? Il est généralisé sur la majeure partie du corps, comme chez -l’homme. Ne nous y attardons pas. Les ailes, quand elles ont atteint -leur complet développement, sont seules absolument insensibles: des -vêtements savamment accrochés à mi-corps comme pour protéger du froid ou -des blessures possibles le dos et les flancs trop vulnérables et -délicats. - -Le goût? La manducation s’effectue au moyen de crocs cornés, pourvus de -ressorts terribles mais nullement innervés; point de langue, ni de -papilles gustatives, ni rien qui paraisse en tenir lieu dans l’orifice -buccal ou le long du tube digestif. Restent les palpes, appendices -articulés minutieusement, dirigés par des muscles dont la mécanique est -savante, mais qui ne sont reliés, eux non plus, par aucun nerf, avec le -cerveau ou un autre centre nerveux. Pourtant, Grillon est, nous le -savons, non seulement gourmand, mais gourmet. Cela suppose, exige même -en lui un siège du goût. Situons-le provisoirement dans les palpes, si -impuissantes qu’elles nous paraissent encore _humainement_ à s’acquitter -de leur fonction. - -L’odorat? Point de papilles olfactives, point de nerfs pouvant être -considérés avec quelque vraisemblance comme chargés de ce ministère. - -L’ouïe, enfin? Ici, la question semble, dès l’abord plus complexe. Des -deux côtés de la figure de l’insecte (toujours en admettant qu’on puisse -attribuer une figure à un seau à charbon), au niveau des yeux et -immédiatement au-dessous de l’endroit où le ganglion cérébral est logé, -la dissection et le microscope révèlent un double bouquet de fibrilles -nerveuses, cinq fibrilles de chaque côté de la figure, qui tendent vers -le cerveau tout comme les volumineux nerfs optiques, mais, tandis que -ceux-ci, par l’autre bout, se rapprochent des yeux, les fibrilles que -leur place pouvait nous faire assez logiquement considérer comme -auditives, sont, si je puis dire, sans fenêtres sur le monde extérieur; -à quelques centièmes de millimètres de leurs extrémités, qui flottent -dans le liquide facial, la noire cloison pelliculaire de la «figure» ou -des «joues» ne présente aucun amincissement, aucune membrane tympanique, -aucun appareil récepteur. - - * * * * * - -Je crois, sans rien oser affirmer, que nous nous trouvons effectivement -ici en présence d’instruments auditifs, mais d’instruments auditifs -tombés en désuétude. L’homme aussi possède des organes déchus et, entre -autres, un troisième œil, un œil atrophié, situé à l’arrière de son chef -et caché dans des replis de muscles et de chair où il demeurerait -aveugle, même si la boîte opaque du crâne ne s’interposait entre le -monde et lui. - -On dénomme glande pinéale cet organe curieusement inutile. Chez les -reptiles actuels, sa parenté, ou même, pour mieux dire, sa ressemblance -toute fraternelle avec un œil apte à la vision, s’accuse davantage -encore que chez les oiseaux ou les mammifères; chez ces mêmes reptiles, -l’ossification cranienne est bien moins complète en face de lui que -partout ailleurs; certains, le caméléon notamment, présentent en cet -endroit les vagues vestiges d’une orbite; chez l’hattéria de la -Nouvelle-Zélande, la glande va jusqu’à crever la peau, à s’encastrer en -elle, et l’on ne saurait affirmer qu’elle est absolument insensible à la -lumière; on peut voir aussi, toujours au même endroit, mais sur la peau -même de la nuque des très vieux lézards verts de nos pays tempérés une -tache dont la teinte varie du vert sombre au bleu brun, et qui -représente un ovale contenant dans son orbe un point circulaire d’un -diamètre d’un demi-millimètre environ, également bleu brun ou vert -sombre; bref, un œil enfantinement schématisé. Coïncidence? Souvenir de -l’antique espèce réellement commémoré et fantomatiquement ressuscité -chez les descendants, lorsque leur propre et individuel déclin les -rapproche de l’enfance de leur race? Je me garderai bien de décider et -même d’opiner pour ou contre. Ce qui est sûr, c’est que, dans la faune -saurienne, si fastueusement riche, du jurassique et du crétacé, nombreux -sont les types fossiles dont le crâne présente à l’arrière, non plus de -vagues vestiges d’orbite, mais un trou, une orbite véritable, dans -laquelle (il s’impose presque de l’assurer) vivait, bougeait et -agissait, aussi longtemps que vécurent, bougèrent et agirent les -monstres secondaires ou même tertiaires, un œil, un troisième œil, moins -clairvoyant peut-être que ceux de la face, mais qui n’en avait pas moins -son utilité, qui veillait tandis que se reposaient les autres, comme le -fait le lampion à l’arrière de l’automobile arrêté au bord d’un -trottoir, phares éteints ou baissés. - -Ceci connu, rappelons que beaucoup, parmi les effarants sauriens des -vieux âges, furent munis d’oreilles externes aussi remuantes, aussi -studieusement braquées vers les sonorités éparses que celles de nos -chiens-loups ou des lapins de ces siècles-ci. Actuellement, les -oreilles, chez la gent reptilienne se sont réduites, effacées, sont -«rentrées à l’intérieur», toute chose que l’œil postérieur avait, depuis -des millénaires, achevé de faire. - -Que les deux bouquets de fibrilles que l’on constate où j’ai dit chez -Grillon et chez bien d’autres insectes soient des vestiges de nerfs -auditifs, cela demeure donc fort vraisemblable; il n’est pas -invraisemblable non plus que certains insectes aient possédé -d’apparentes oreilles, vers l’aube des temps où cette race -exista,--encore que nulle empreinte fossile n’en ait conservé la trace; -ceci, du reste, à cause de l’évidente fragilité d’un pavillon -auriculaire d’insecte, ne saurait rien prouver contre la probabilité que -je viens d’indiquer. - -Pourquoi le troisième œil de reptile a-t-il été mis en retrait d’emploi? -Pourquoi a-t-on fendu l’oreille aux oreilles des insectes? Toujours en -vertu du principe déjà énoncé que la Nature, avare ou sage, a l’horreur -de l’inutile, du superflu, et qu’elle semble, quand il s’agit, non pas -tant de créer que de perpétuer une de ses œuvres, mue avant tout par une -velléité de simplification et même de moindre effort. La future tortue -et le futur lézard avaient, dans le combat pour la vie, celle-là grâce à -sa carapace, celui-ci grâce à son agilité et à son habileté à profiter -du moindre gîte, des armes et des ressources qui les dispensaient d’un -œil défensif à l’arrière, d’une vigie destinée à prévoir et à parer le -coup de poignard dans le dos; quant aux dinosauriens, leur monstruosité -même les condamnait, comme s’ils n’avaient pas été à l’échelle des -dimensions de notre planète restreinte; dès l’époque tertiaire, ils -étaient aussi balourds, absurdes et déplacés à la surface de ce monde, -dans ses marécages, ses fleuves et ses océans, que le furent, dans la -grande guerre, les dreadnoughts et autres monstres marins excessifs sur -qui toutes les nations s’étaient pourtant extasiées et qu’elles -s’efforçaient de construire en aussi grand nombre que possible... Ce -sont justement les dinosauriens qui ont conservé l’œil pinéal, ou -troisième œil, le plus longtemps de toutes les espèces qui naquirent au -monde et y évoluèrent. La nature, décidée à laisser tomber,--comme on -dit familièrement,--cette partie assez malheureuse de son œuvre, n’y a -pour ainsi dire plus touché, s’en est désintéressée, toujours en -conséquence de son principe de moindre effort. - -Nous voici bien loin de Grillon, semblerait-il. Non pas. Cette -digression me paraît, pour l’instant, éclairer suffisamment le mystère -qui m’intimidait moi-même tout à l’heure. Contrairement à ce que le -prophète hébreu reprochait d’un ton si véhément à certains de ses -contemporains, Grillon n’a pas d’oreilles et il entend, il n’a pas de -langue et il savoure, et son absence de nez ne l’empêche en rien d’avoir -le nez fin. - -C’est tout simplement qu’il n’avait pas besoin de ces organes -encombrants et complexes pour percevoir aussi bien que nous le monde des -sons, des goûts et des odeurs, pour en jouir même, peut-être, beaucoup -mieux que nous et d’une façon en somme plus parfaite, plus savante ou -artistique que celle qui est la nôtre.--Mais... alors...? me -dira-t-on... - - - - -VI - - -Alors, voici. Je pose d’abord que le soi-disant quintuple appareil -enregistreur de l’homme n’est connu de lui que grosso modo; que les -dissertations ou les réflexions auxquelles nous pouvons nous livrer sur -ce sujet souffrent sans remède possible de termes consacrés trop précis -et trop étroits, qui tout ensemble expriment à l’excès et n’expriment -pas assez. Il faudrait être de mauvaise foi pour nier absolument -certains cas de télépathie, d’extériorisation de la sensibilité, pour -mettre en doute des possibilités de double vue, pour se refuser -absolument à accepter la validité des pressentiments qui nous flattent -ou nous accablent à certains détours de l’existence. Je sais bien que -des spéculations charlatanesques et presque toujours stupides ont comme -encombré de désagréable façon pour l’élite et même pour la foule les -abords de ces émouvants demi-mystères, de ces vérités possibles, -sommeillant encore dans les limbes de notre compréhension et de notre -entendement. Mais que nous n’admettions pas la possibilité en nous de -sens autres que nos cinq sens, cela ne tient qu’à une routine -scientifique ou à une timidité d’induction presque morbide, que -renforcent une pénurie d’expressions et une pauvreté de systématisation -auxquelles nul sage ne s’est avisé de remédier depuis quelque cinq mille -ans que les instituteurs de sagesse ont pensé, parlé ou écrit sur cette -question. Je n’ai d’autre ambition que de signaler un «filon» -intéressant aux sages actuels; je pense qu’ils pourraient y acquérir -sans trop de peine quelque gloire valable; et, s’ils s’étaient mis au -travail plus tôt, peut-être que l’humble annaliste de Grillon n’aurait -pas à prendre ici, respectueux comme il entend l’être de sa langue, la -responsabilité de quelques barbarismes, de quelques termes neufs -auxquels il ne se résignera d’ailleurs qu’en dernier recours. - -Télépathie, extériorisation de la sensibilité, double vue, etc., sont -des termes mal conçus, mal fondés, mal appropriés, qui ont à la fois le -tort d’être justement suspects et le mérite désolant de correspondre, -psychologiquement et physiologiquement, à quelques obscures réalités -humaines. La science classique et officielle ne connaît et ne veut -connaître que cinq sens dûment catalogués. Elle admet pourtant, en -dehors d’une conscience depuis longtemps classique et officielle, une -subconscience et même un inconscient plus neufs, certes, mais qui n’en -sont pas moins classiques et officiels; je dirais même, si j’étais -mauvais, que notre temps les a mis à toutes les sauces... Pour le reste, -que les instituteurs de sagesse considèrent notre monde intérieur comme -un reflet du monde extérieur sur lui, ou comme une fusion intime de l’un -et de l’autre, ou comme une illusion provoquée en celui-ci par celui-là, -ou comme une plaisanterie parfois sinistre infligée par celui-là à -celui-ci, ils s’en tiennent obstinément, en ce qui concerne les moyens -de correspondance ou de contact entre ces deux mondes, aux -organes visibles et tangibles, aux agents de liaisons que sont -les sens anatomiquement, physiologiquement ou--raffinement -suprême!--psycho-physiologiquement étudiés selon les méthodes courantes. - -Faites-leur observer qu’il est d’expérience notoire qu’un aveugle-né ou -un être humain depuis longtemps privé de la vue a la sensation de -l’obstacle à distance, qu’il peut même, à l’odeur de l’heure et au goût -de l’air, reconnaître presque aussi sûrement qu’un voyant les lignes du -décor ou la couleur du temps, ils sortiront de leur arsenal diverses -explications qui ressemblent à des machines compliquées et puériles, -mais qu’il n’est besoin que de décrire et du fonctionnement effectif -desquelles ils paraissent peu se soucier; ainsi les lois de -l’association des images émotives, vérités incontestables, mais qui -n’ont été à peu près convenablement signalées que par des gens à -côté,--esthéticiens, poètes ou musiciens sans travail,--fourniront aux -instituteurs de sagesse, dans le cas de l’aveugle qui prévoit et voit, -la pauvre explication qui leur suffit. C’est plus facile et moins -compromettant que de créer des mots nouveaux. - -Pourtant, la sensation de l’obstacle qu’éprouve l’aveugle à distance, -les phénomènes de double-vue, de télépathie, etc., ne seraient-ils pas -immédiatement plus acceptables si l’on préférait, quand on tente de les -élucider, commencer par trouver des mots qui les catalogueraient et les -étiquèteraient du moins, au lieu de verser dans des interprétations -hasardeuses et sans intérêt? Une science est une langue bien faite. Une -langue bien faite doit avant tout posséder ou pouvoir créer les mots -dont elle a besoin. Pour essayer de me faire comprendre, je me vois -obligé d’inventer en hâte les termes _d’infra-sens_, _d’inter-sens_, et -_de super-sens_. Trois barbarismes d’un coup! N’étant pas philosophe de -mon métier, je n’en suis pas plus fier pour cela et je ne compte que sur -mes observations de Grillon pour justifier par la suite la vilaine -audace de ces termes. - -Une question, avant de clore ce paragraphe: depuis cinq cents ans, ou -depuis cinq mille ans, les instituteurs de sagesse ne conçoivent la -possibilité de communications entre le monde extérieur et le miroir -intérieur de la créature que si les organes récepteurs de celle-ci sont -reliés à l’appareil enregistreur, au ganglion cardinal, par des fils, -par des nerfs: n’y a-t-il pas lieu de croire que lesdits instituteurs de -sagesse auraient ri comme des fous, si un imprudent avait prophétisé -par-devant eux, il y a moins d’un demi-siècle, la possibilité de la -télégraphie sans fil? - - * * * * * - -Pourtant, en ce qui concerne au moins un des sens humains, la vue, on a -bien été obligé d’admettre comme agent de liaison, entre l’objet -lumineux, coloré, et l’organe récepteur, un fluide hypothétique: -l’éther. Pour les autres sens, cela va tout seul: ce sont des particules -presque impondérables de la matière odorante qui vont frapper les -papilles olfactives; en ce qui concerne le goût, le contact de la -matière et de l’organe est encore plus direct; pour la sensation tactile -ordinaire, il en est de même; le son se propage à l’aide de fluides -loyaux et bien connus, air ou eau en général, et aussi bien à travers -les objets solides; mais l’explication de la sensation tactile calorique -présente déjà d’autres difficultés et, puisque la chaleur solaire -traverse le vide interplanétaire, il nous redevient ici nécessaire de -croire à l’éther, faute de quoi nous devrions nous résigner à tenir -l’automne et le printemps, l’hiver et l’été pour des illusions animales -et végétales, et la pierre elle-même serait vaine d’imaginer que -l’astre-roi de notre système s’occupe d’elle jusqu’à la réchauffer -parfois. - -Ces formes de l’énergie universelle qui sont dénommées énergie solaire -(lumineuse ou calorique), énergie électrique, ondes hertziennes et bien -d’autres encore que la science a classées, et une infinie quantité -d’autres qui nous seront à jamais obscures, ont donc pour véhicule -l’hypothétique éther; hypothétique mais indispensable, puisque sans lui -la certitude physico-chimique actuelle serait à peu près démonétisée. Il -a la négative vertu de pouvoir être mis, lui aussi, à toutes les sauces, -comme la subconscience et l’inconscient; grâce à ce privilège, il -envahit l’espace sans bornes, la matière et même l’immatérialité, le -vide absolu qui, s’il est un obstacle au son, par exemple, n’est opaque -ni aux ondes hertziennes ni à la lumière, ni à la pesanteur. Il faut -l’imaginer comme un magasin illimité d’ondulations produites par les -vibrations moléculaires de la matière, et qui se transforment en -sensations chez la créature, mais seulement dans la mesure où celle-ci -possède des organes capables de réceptivité. Ondulations et vibrations -dont il a été possible de calculer en bien des cas et avec une précision -rigoureuse l’étendue et l’intensité, qu’on a définies numériquement, -chiffrées, qui diffèrent quantitativement, mais non pas qualitativement. - -Dès lors, les usuelles barrières établies entre les sens humains tombent -d’elles-mêmes. Leurs dénominations trop tranchées et nettes ne -représentent plus qu’une commodité ou un pis-aller de langage. Nous -possédons cinq fissures sur l’infini, mais divers «inter-sens», même -mieux connus et utilisés, ne combleraient pas les abîmes soupçonnés -entre ces fissures; faute d’être des dieux, il nous faut accepter notre -impuissance organique à l’universelle réceptivité. Mais on prévoit dès à -présent les conséquences de ce que je viens d’exposer: étant donné que -les ondulations constituent une gamme sans commencement ni fin, dont -telle infime partie s’appelle pour nous région de la sonorité, ou telle -autre pays du visible, un être qui verrait la chaleur ou qui goûterait -le son est-il absurde? Non.--Il suffirait de toutes petites différences -dans la disposition ou la nature des organes récepteurs pour rendre -réelles de semblables possibilités. La vibration et l’ondulation -lumineuse,--définies et chiffrées,--qui produisent le vert sur la -plupart des rétines humaines produisent le rouge sur quelques autres. -Jusqu’où ne risquent pas d’aller des divergences de cette sorte entre -des êtres d’espèces différentes, éloignées? - - * * * * * - -Une certitude se laisse ici surprendre, à savoir qu’il faut faire -abstraction de nos sens humains, oublier la façon dont ils s’exercent, -et même leurs noms, s’il est possible, quand on se propose de rendre -compte avec quelque vraisemblance de la façon dont un insecte s’instruit -de l’univers en le reflétant. - -Je ne veux plus discuter; il me tarde trop de faire en paix des -suppositions, me sentant désormais aussi incapable que quiconque au -monde de les justifier mieux que je ne l’ai fait dans les pages qui -précèdent celles-ci. Tout m’incline à croire que Grillon, en tant que -reflet du monde, est plutôt, humainement parlant, une confusion -harmonieuse de sensations qu’un système sensoriel nettement divisible en -cinq parties ou plus, ou moins. J’ai _a priori_ et, presque insolemment, -situé le siège du goût dans les palpes; nulle raison, à présent, bien au -contraire, de ne l’y point maintenir, mais non sans faire remarquer que -lesdites palpes ne bornent pas à cela leur activité et qu’il y a toutes -chances pour qu’elles goûtent non seulement l’objet où elles laissent -traîner leur savante et calculée mollesse, mais aussi une friandise -lointaine, ce qui représente un subodorat ou une gustativité exercée à -distance, sans fil ni contact. - -Cependant, les antennes effectuent, elles aussi, des mouvements plus ou -moins compliqués, mais qui sont en étroite connexité, presque en -harmonie avec ceux des palpes; de ceci la plus vulgaire et la plus -courte expérience en convaincrait le plus sceptique ou le plus -indifférent. Décrivons sommairement les antennes, organe essentiel de la -réceptivité sensorielle des insectes: deux filaments d’un centimètre et -demi de longueur chacun, dans le cas de Grillon, et d’un diamètre à peu -près égal à celui d’un fil à faufiler; l’appareil s’ajuste à la boîte -cranienne ou, pour mieux dire ici, à la pellicule faciale par un joint -de ce système que les mécaniciens appellent «à rotule». Les deux paires -de palpes qui entourent la gueule, au bas du «seau à charbon» sont -ajustées de la même manière, à cela près que leurs joints à rotule -semblent moins parfaits et «fignolés». Le côté intérieur et convexe de -ces diverses rotules plonge dans le liquide facial. Nul nerf entre elles -et le cerveau. Mais nous en savons déjà suffisamment long pour -comprendre que, même à défaut de liquide facial, l’éther, présent en -tout et même dans le néant, suffirait scientifiquement pour expliquer la -transmission au cerveau des impressions reçues du monde. - -Quelle est la nature des impressions enregistrées par les antennes et -les palpes? Elle est complexe, considérée de notre point de vue, et -c’est là-dessus qu’il faut que j’insiste dans mon désir d’être clair. -Elle est complexe, c’est-à-dire que l’insecte reçoit en bouquet, -combinées et fusionnées, des sensations que nous sommes habitués à ne -connaître en nous que distinctes. Je fais résonner un gong aux environs -de Grillon: les antennes bougent, les palpes aussi, mais celles-ci -seulement quand le fracas est considérable; j’enflamme un bout de -magnésium, les palpes restent à peu près immobiles et les antennes -s’agitent avec une sorte de frénésie; je replace la friandise ou la -charogne à proximité de mon pensionnaire; alors les deux éléments du -double système récepteur présentent des mouvements modérés et une -intensité approximativement égale, comme du reste dans le cas où on -provoque un abaissement ou une élévation brusque de température dans la -demeure du sujet. - -Qu’en conclure, sinon que les palpes et les antennes constituent à elles -seules un système sensoriel synthétique, à fins multiples. Harpagon -avait son Maître Jacques, Grillon se contente d’une bonne à tout faire -pour l’organisation et l’entretien de son domaine intérieur: d’une bonne -à tout faire, l’antenne, aidée d’une doublure, d’un «extra», la palpe. - -L’antenne écoute, l’antenne voit, l’antenne flaire, l’antenne goûte, -l’antenne odore, tantôt seule, tantôt plus ou moins secondée par la -palpe. Cette simplification doit-elle être tenue pour une supériorité -quand nous considérons ce qui se passe chez nous? Il serait prétentieux -et assez vain de répondre arrogamment par oui ou par non, même en -apportant de savants arguments à l’appui de la thèse ou de l’antithèse. -Mais j’incline à croire que, qui dit simplification dit progrès, aussi -bien chez les êtres créés par la nature que dans les machines dues à -l’industrie humaine; la complication du reptile antique, armé de trois -yeux, pourvu d’oreilles, muni de quatre pattes et même de cinq -pattes,--car la queue était très souvent une sorte de patte accessoire, -de béquille qui lui servait à soutenir sa lourde démarche,--pouvons-nous -l’admirer en pensant au serpent si clairvoyant avec ses deux yeux, si -sensible au moindre bruit malgré l’absence de pavillons auriculaires, si -agile et si fort quoique privé de membres? - -De même, dans les êtres mécaniques créés par l’homme, simplification est -synonyme de progrès. Qu’on veuille bien comparer à ce point de vue les -automobiles d’il y a vingt-cinq ans aux automobiles actuels. - -Qu’on me permette aussi de rappeler à ce propos une idée que j’ai -rapidement indiquée au début de ce livre: étant donnée la brièveté d’une -génération d’insecte quand on la compare à la durée d’une génération -humaine, il faut admettre, relativement et raisonnablement parlant, que -les races des insectes sont infiniment plus vieilles que nous sur la -terre, et qu’elles y ont atteint, depuis des siècles et des siècles, le -point extrême de leur évolution... Alors, me fera-t-on remarquer, -l’instinct ne serait plus une forme embryonnaire de l’intelligence, mais -l’intelligence elle-même retombée en enfance au delà de son suprême -progrès, momifiée, devenue rigide et à jamais invariable? Pourquoi pas, -puisque l’intelligence ne serait plus, dans cette hypothèse, -indispensable à la vie, et que la nature ne semble guère se soucier que -de poursuivre son œuvre de vie à peu de frais? - -Et puis, intelligence, instinct, des mots encore! J’aime mieux reprendre -une fois de plus une comparaison qui me paraît frappante: aux débuts de -l’automobile, il fallait, entre autres choses, qu’une intelligence dosât -l’admission d’air et de gaz dans le carburateur, surveillât la -respiration du monstre mécanique... A présent, le monstre accomplit -cette fonction automatiquement, j’allais écrire instinctivement; or, il -ne s’en porte et ne s’en comporte que mieux. - - * * * * * - -Avec quelle curiosité mêlée d’envie je pense à cette sensibilité simple -et harmonieuse de Grillon et aux voluptés esthétiques que nous en -retirerions, s’il nous était donné de nous en pourvoir à notre gré! Au -lieu de percevoir le monde sensible sous des modes étroits et bornés, en -tableaux fragmentaires, incohérents, aussi imparfaits que ceux des -puériles lanternes magiques, et qu’il faut qu’un labeur mental rapproche -et relie quand on veut qu’ils acquièrent quelque valeur, nous n’aurions -qu’à contempler en nous, savamment ordonné et même ouvré à chaque -seconde de la vie ou du rêve, l’ensemble de notre univers. En admettant -même que Grillon ne possède pas plus de sens que nous et que lesdits -sens--comme d’ailleurs il y paraît--soient des équivalents de nos sens -classiques, il est incontestable qu’ils profitent heureusement de leur -intime fusion: ainsi, cinq pauvres diables, qui meurent à peu près de -faim en menant une existence solitaire et égoïste, réalisent un -bien-être relatif en mettant leurs humbles ressources en commun. - -L’homme, qui corrige les infirmités de ses sens particuliers à l’aide -d’organes artificiels supplémentaires, la myopie et la presbytie avec -des bésicles, la surdité avec des microphones, n’arrivera-t-il pas un -jour à créer l’appareil (il ne sera peut-être d’abord qu’un jouet comme -à l’ordinaire en pareil cas, mais son utilité pratique apparaîtra -bientôt considérable), l’appareil grâce auquel il pourra synthétiser des -impressions de natures diverses? Cela n’est ni inconcevable ni -impossible... Mais, jusqu’ici, ce rêve de jeter des ponts entre nos -différents domaines sensoriels n’a guère intéressé que des poètes, des -musiciens, des artistes et des théoriciens de l’art. Inutile de citer -certains vers fameux de Baudelaire ou d’Arthur Rimbaud qui, d’ailleurs, -quels que soient leurs mérites littéraires, ne jettent guère de clarté -sur la question et sont beaucoup moins affirmatifs que ne le pensent la -plupart de leurs commentateurs. La brute géniale qui s’appela Richard -Wagner entendait que les drames lyriques fussent émouvants, non -seulement au point de vue musical, mais aussi au triple point de vue -poétique, pictural et sculptural; et l’on sait avec quelle activité -bilieuse et tatillonne ce magistral barbare s’occupait des décors, des -attitudes de ses interprètes... Du drame intégral tel qu’il le -concevait, trois autres sens étaient cependant écartés, comme s’il -s’était agi de personnages pauvres ou indignes et qu’on n’invite pas aux -belles fêtes: le tact, l’odorat et le goût. Plus récemment, des esthètes -remarquèrent ces omissions et elles leur parurent regrettables. Je me -souviens personnellement d’avoir assisté à des concerts de parfums: -mais, assez enclin aux migraines, j’en supportai assez mal le charme... -Je me souviens aussi d’une représentation intime où, durant qu’un jeune -homme clamait des choses qui devaient être des vers et que des -instruments bruissaient dans la pièce voisine, une dame vêtue à -l’antique et armée de divers vaporisateurs faisait fonctionner tantôt -celui-ci, tantôt celui-là en se promenant dans l’assistance. Aucune -absurdité à cela, en principe, sinon que le tact et le goût demeuraient -encore à l’écart dans cette si passionnante tentative; et je m’étonnai -notamment qu’on n’eût pas disposé devant chacun de nous un plateau -chargé de divers mets ou friandises, avec l’indication des minutes -précises où nous devrions savourer telle bouchée de ceci ou telle gorgée -de cela,--moi qui n’ai jamais écouté la musique de Claude Debussy sans -désirer m’asseoir au banquet des anges et celle d’Alfred Bruneau sans -éprouver l’envie sincère d’une bonne potée de soupe aux choux. - - * * * * * - -Me voici au terme de ma première étape. La façon dont la sensibilité de -mon personnage lui permet de faire son apprentissage de l’univers, il -m’a bien fallu la suggérer, puisqu’elle était inexprimable. Il reste à -m’excuser d’une bizarrerie et d’une lacune que l’on pourrait avoir -remarquées; j’ai écrit plus haut: l’antenne _voit_; et je n’ai point -parlé des yeux. - -C’est que les antennes, durant les premiers jours de Grillon, suffisent -à lui donner, par les vibrations lumineuses qu’elles enregistrent tout -aussi bien que les vibrations sonores par exemple, les notions d’ombre, -de clarté et même de couleurs. Je ne hasarde rien ici; l’instrument -étonnant que sera, plus tard, l’œil à facettes de l’insecte Grillon -n’est visiblement _pas fini_, _pas au point_, durant les premiers jours -d’inquiétude et de vagabondage. Il contient une sorte de buée partout -répandue et due, m’ont dit des spécialistes (mais je n’affirme rien), à -la présence d’un liquide de nature albuminoïde, au moins aussi opaque à -la plupart des rayons que le blanc d’œuf figé; et ce liquide ne -s’élimine guère de façon complète avant que Grillon ait à peu près -réalisé sa croissance. - -Je me permets également de rappeler une autre possibilité notée plus -haut: il n’est pas sûr que les yeux de Grillon, en dépit du nom que nous -leur donnons et de leur place qui, sur sa face, correspond à peu près à -celles qu’ont les yeux sur nos figures, il n’est pas sûr que ces yeux -d’insecte, dont le système est si peu semblable au système des yeux -humains, aient même rôle et soient établis en vue du même office. Ce -n’est pas ici que la preuve est à faire ou la présomption à établir en -faveur de ce que j’avance. Je n’ai provisoirement qu’à inscrire en cet -endroit: «Les organes que nous appelons yeux, faute de mieux, chez tous -les insectes, et particulièrement chez Grillon, ne sont d’aucune utilité -pour lui dans l’époque où il commence et poursuit son apprentissage de -l’Univers. Ceci pour deux raisons, dont l’une suffirait: à savoir que -ces yeux sont encore pour ainsi dire inexistants, et vraisemblablement -aveugles; quant à l’autre des deux raisons...» - -De celle-ci, nous nous en occuperons au moment voulu, lorsque Grillon, -après bien des angoisses, aura conquis son droit à la vie et jouira de -celle-ci paisiblement, en pensant à des choses pour son plaisir, en -reflétant d’une manière désintéressée des miracles, dans le fond de son -gîte, à l’ombre, ou sur le bord de son gîte, au soleil. - - - - -DEUXIÈME LIVRE - -Les Œuvres et les Jours - - - - -I - - -PREMIER MONOLOGUE DE GRILLON. - -_«Derrière moi, il n’y avait que de l’ombre très noire. Il y a eu tout à -coup, devant moi, une ombre vaguement éclairée et prodigieusement -inconnue; elle se ponctue peu à peu maintenant de points lumineux ou -sombres, dont l’intérêt croît à mesure que je sens qu’ils s’affirment, -et se précisent comme pour moi tout seul. Cette fois, plus de doute: le -miracle passionnant qui se propose à moi est bien celui qui a nom vie, -et dont j’ai déjà la compréhension parce que mon instinct me rend compte -de son prix et de ses difficultés. Tout se passe comme si mon heure -était venue de jouir d’une récréation enfin accordée entre deux néants._ - -_«Je vis, c’est-à-dire d’abord que je puis bouger; essayons. Ceci est -infiniment pénible... Les bonnes choses qui s’appellent chaleur et -lumière sont longues à dissoudre l’armure rigide qui m’étreint et -m’immobilise encore. Mais je sais qu’il n’y a qu’à prendre patience. -Essayons de nouveau... Ça y est! Je crois que je viens de sauter... -Qu’un danger me menace, je possède donc déjà une arme; je ne suis plus -tout à fait nu, ni tout à fait pauvre; une monnaie, si mesquine -soit-elle, est déjà tombée dans ma besace; j’ai commencé à me constituer -l’indispensable capital. L’enveloppe de mon œuf, qui, dilatée, me servit -de berceau, est dès cet instant très loin derrière moi, dans un passé -méprisable; en revanche, le monde où je m’avance,--à mesure qu’il -s’éclaire ou que ma vie l’éclaire,--apparaît d’instant en instant plus -passionnant, plus terrible et plus merveilleux.»_ - - * * * * * - -... Dans le même moment, ils sont bien quelque cinq milliers de petits -êtres de sang ou de race identique à penser de la sorte, à chanter -silencieusement un poème lyrique analogue sur une surface de pelouse -gazonnée où un retraité banlieusard désespérerait de pouvoir faire -construire un pavillon de dimensions décentes. - -Y aurait-il eu deux cents œufs sur la feuille morte où j’ai vu Grillon -se délivrer de sa coque amollie, moins de dix minutes après que le -premier est éclos, ceux des autres qui étaient reconnus bons pour tâter -de la vie, c’est-à-dire presque tous, ont suivi moutonnièrement son -exemple et franchi le bastingage qui sépare la nef trop béate où vogue -Panurge de l’Océan meurtrier, mais plein d’attraits inconnus et de -promesses d’aventures. - -Infiniment peu de déchet. Grillonne, en captivité, c’est-à-dire dans les -seules conditions où sa ponte peut être quantitativement évaluée de -manière précise, produit une somme de deux cents à trois cents œufs. -Dans la cage où nul danger ne les menace, où nul accident ne survient, -il n’est guère d’œufs mort-nés que dans la proportion de trois ou quatre -au plus sur cent. Pour les œufs pondus en liberté, les risques sont -évidemment bien plus considérables; et peut-être la mère vagabonde -est-elle plus rageusement et courageusement féconde que celle qu’a -rendue trop confiante l’abri de tout repos où elle s’est accoutumée à -vivre, et où elle n’a plus de raison de croire que sa progéniture ne -vivra pas à son tour. - -Je note également que Grillonne, en liberté, pond très rarement à -l’endroit même où elle a établi son gîte, vécu, aimé, conçu. -L’expérience est simple. Je me munis d’un très petit pinceau, d’un peu -de blanc d’argent; je fais sortir de leurs domiciles les hôtes des -terriers sur un lambeau de prairie limité et dont j’ai établi le plan; -quand l’hôte du terrier n’est pas une hôtesse, je le rends immédiatement -à son trou, non sans me reprocher de l’avoir effrayé ou ahuri sans -utilité; si c’est une femelle, je lui inflige au corselet une marque que -je reproduis sur mon plan, à côté du point qui indique sa demeure: une -barre, deux barres, trois barres, un rond, un triangle, un trait -horizontal ou deux, ou trois... En mélangeant convenablement au blanc -d’argent de l’essence de térébenthine, la marque sera visible au moins -deux mois. C’est plus qu’il ne faut. - -Car alors, les chants des mâles se seront tus un à un et les femelles, -elles aussi, seront mortes. Avec un peu de patience, en observant «à -quatre pattes», touffe par touffe, le lambeau de prairie dont j’ai -établi le plan, puis les alentours, je retrouverai, desséchées, la -plupart des dépouilles maternelles... J’ai tenté cette expérience une -vingtaine de fois; je n’ai jamais rencontré aucun de ces facilement -identifiables menus cadavres à moins de sept mètres à vol d’oiseau (ou, -pour mieux dire ici, à vol de mouche) de l’endroit que la bestiole avait -élu pour contempler le songe de la vie. - -Beaucoup d’hypothèses sont permises à qui désire expliquer ce -vagabondage de la femelle près de produire et de mourir. - -Les agriculteurs ne sèment guère plus de deux années de suite dans le -même champ les mêmes graines, n’y cultivent pas les mêmes plantes: elles -y viendraient mal. Il y a si peu de différence entre la graine animale -et l’œuf végétal que de pareilles considérations sont peut-être valables -pour Grillonne. Ce qui est sûr, c’est qu’après avoir repéré des terrains -herbus où, une année, il y avait par mètre carré jusqu’à dix terriers de -Grillon, je les ai trouvés déserts, ensuite, deux ou trois années à la -file. - -Mais je crois surtout que Grillonne, amoureuse de soleil aussi longtemps -qu’elle jouit d’une demeure sûre, sait à sa manière que ses fils ne -seront de taille à se bâtir une maison que de longs jours après -l’éclosion de ses œufs. Aussi va-t-elle les pondre de préférence à -l’ombre et à l’abri, à la lisière d’une haie, dans un fossé, près d’un -tas de feuilles mortes; si un bois ou un bosquet est proche, elle fera -tous ses efforts pour se traîner jusque-là. En fait, c’est dans les bois -et les fossés que Grillon enfant déclanche ses sauts devant les bouts de -nos souliers, tandis que c’est dans les prés que nous observerons la -demeure d’où nous le dénicherons plus tard. - -Il faut dire aussi que les trous abandonnés par le mâle avant de mourir -et avant la ponte par la femelle, deviennent immédiatement des repaires -d’affreux profiteurs qui s’y installent comme chez eux et gardent un -petit air «habité» à la demeure... Ces gens dépourvus de scrupules et de -délicatesse sont bien connus de nous; nous donnerons leurs fiches -signalétiques. Mais si Grillonneau naissait près d’un trou tout fait, -qui sait s’il ne préférerait pas, mû par une atavique impulsion, s’y -enfouir tout de suite? Or, cela serait inconcevable: il a auparavant à -grandir et à s’instruire; en outre, cela serait souvent funeste pour -lui, car l’intrus pourrait être d’espèce vorace et, dans ce cas, Grillon -n’y couperait pas... Pour qui connaît les minutieuses prévoyances de -l’instinct chez l’insecte, il n’est nullement fantaisiste de supposer -que c’est dans l’intérêt de sa descendance, dans un but de préservation -physique et aussi d’hygiène intellectuelle ou morale, que Grillonne fait -de son mieux pour placer le berceau de ses descendants aussi loin que -possible des lieux où elle aura vécu avec la génération de ses époux et -de ses sœurs. - - * * * * * - -PREMIÈRE PRIÈRE DE GRILLON: - -_«Ma voix silencieuse est dès cet instant à l’étroit en moi-même; comme -j’ai senti la douceur de l’air m’envahir en fluant le long de mes -antennes, de même j’éprouve à présent je ne sais quel reflux qui veut -déborder hors de moi, non plus de tel ou tel de mes organes, mais de -toute ma frêle personne, vers la terre et vers le ciel également -bienfaisants et beaux._ - -_«Je m’adresse à la Générosité sans bornes qui m’a donné la faveur de -naître, c’est-à-dire à vous, maman Nature, et à vous, papa Bon-Dieu, qui -n’êtes pour moi qu’une Toute-Puissance en deux personnes. Mon Dieu, car -je préfère vous dénommer ainsi, tout de même,--je suis si petit et si -seul que votre aide doit m’être accordée plus qu’aux autres de vos -créatures. Abaissez votre regard vers moi. J’ai peur. A peine -l’émerveillement des dons offerts a-t-il resplendi à l’intérieur de mon -être, que mon bonheur est amoindri par la crainte d’avoir à le perdre -prématurément. Je te bénis, Lumière; je te bénis, Chaleur; je vous -bénis, sons et odeurs innombrables... O Maître de la Lumière et des -autres trésors sans prix, accorde-moi de jouir d’eux depuis l’automne -commençant jusqu’à juillet à son déclin... Permets-moi de contempler -déjà le but ineffable de ma carrière, le but qu’atteignent seuls les -élus de ma race..._ - -_«Je l’implore, du premier gîte précaire que j’ai gagné d’un bond à -l’approche de ce qui m’a paru être le premier danger. Vois, je ne bouge -plus; vois, je me tiens coi et demeurerai coi de longues heures, si -forte que soit ma curiosité de repartir à l’aventure et mon envie de -commencer à fonder l’avenir. Vois, je connais déjà que _savoir_, en -notre parler d’êtres instinctifs, signifie avoir appris et pressentir -tout ensemble: je n’ignore déjà plus l’immense valeur de ma prudence; je -ne mériterais pas de vivre si je ne la possédais au point de vouloir, -dès à présent, garder intacte cette richesse acquise par des milliards -d’ancêtres, pour la léguer intacte à ceux de ma race qui naîtront de -moi.»_ - - * * * * * - -Ainsi s’exprime Grillon, autant qu’en puisse rendre compte ma traduction -fatalement traîtresse, ainsi prie-t-il au fond de la fissure de terrain, -sous le toit de feuilles mortes, dans l’abri improvisé où un mouvement -trop brusque de moi, sinon quelque autre risque, l’a invité à se -dissimuler. Ce n’est point par jeu que j’ai inscrit plus haut le beau -mot de prière; celle-ci, chez Grillon aussi bien que chez l’homme, -succède à la gratitude comme à la fleur délicieuse le fruit qui pèsera -quelque peu à la branche,--si amoureusement que la branche le porte et -en fasse l’offrande au soleil. - -La prière, c’est la musique adorable et tragique qui résonne dans tout -cœur d’insecte ou d’être humain reconnaissant quand, à la compréhension -des bienfaits reçus ou à venir, se mêle l’angoisse, pour le favorisé, de -ne point mériter les réalités ou de se juger indigne des promesses. - -Grillon a raison de se sentir très faible et très petit. Nous avons dit -quelle était sa solitude à sa naissance; or, il semble qu’il va non -seulement l’accepter, mais la relever comme une gageure, cet être chétif -et sans armes dont l’individualisme durable a déjà été noté. - -Mâle ou femelle, Grillon ne connaîtra ses pareils qu’au terme, ou pour -mieux dire, à l’épanouissement de sa vie,--pour les désirer s’ils ne -sont pas de son sexe, pour tenter de les tuer, s’ils sont du même sexe -que lui. Tendances qui, par certains côtés, ne sont pas très loin d’être -humaines... Mais, pour le moment, tenons-nous en aux faits. - -Deux grillonneaux nouveau-nés se trouvent antenne à antenne,--j’allais -écrire nez à nez, ce qui n’a rien de bien extraordinaire, étant donné -leur nombre dans des coins très limités... Salutations ou, plutôt, -essais méfiants de prise de contact. On ne sait de l’une ou l’autre part -à qui l’on a affaire, n’est-ce pas? Assez puérilement, l’observateur est -tenté de penser, même s’il n’en est pas à sa première expérience: -«Attention!... Cela va être gentil... et touchant...» Sentimentalisme et -anthropomorphisme incurables! Sitôt que les antennes méfiantes se sont -touchées, comme deux épées au début d’un duel, les deux frères ont -compris qu’ils étaient frères et cela suffit pour les décider à mettre -au plus tôt la plus grande distance possible entre eux deux. Course -précipitée ou même bonds de part et d’autre, en sens inverse, bien -entendu. Après quoi, durant le temps qu’il leur faut pour souffler, je -constate un remuement coléreux de palpes et d’antennes, chez les deux -frères, ou chez le frère et la sœur; car, la notion du sexe n’existant -vraisemblablement qu’après la dernière métamorphose, Grillon et -Grillonne, à ces premières heures de la vie, n’y regardent pas de si -près pour se haïr... Mais, aussi aventureux que je puisse paraître, je -suis bien forcé de traduire avec les mots dont je dispose ce que chacune -des deux bestioles a tout l’air d’éprouver en pareille circonstance. Or, -cela ne saurait être que quelque chose comme: «Attends un peu les beaux -jours, mon petit! Qui vivra verra... Et tâche de ne pas te trouver sur -mon chemin, si tu ne tiens pas à te mesurer avec mon amour ou avec ma -haine...» - - - - -II - - -Grillon est donc d’autant plus seul pour commencer à vivre qu’il ne veut -point de rapports amicaux avec ses pareils. Cette solitude si résolue et -entêtée fait penser involontairement à celle des anachorètes et des -stylites, mais faute de pouvoir la motiver mystiquement en l’occurrence, -nous préférons nous avouer infirmes à comprendre et même à expliquer. - -Car, si Grillon est seul et désarmé, il est de plus la pâture désignée -de bandits et de pirates sans nombre auxquels nous avons fait allusion -déjà. Au début de l’_Iliade_, Homère énumère les chefs. La nomenclature -des principaux ennemis de Grillon doit trouver sa place en cet endroit -de l’humble épopée que j’ai en son honneur entreprise. - -Aucune seconde de la vie de Grillon qui ne soit menacée gravement. Entre -la période errante de son enfance et la période aventureuse de son -épanouissement, son repos précautionneux est lui-même guetté par des -ennemis contre lesquels il ne peut rien, si le hasard les met sur sa -route, ou, pour plus exactement parler, les amène aux environs de son -trou. Mieux vaut donc passer en revue ces ennemis sans trop se -soucier,--sinon à titre d’indication,--de la saison et du mois où leur -offensive devient inquiétante. - -Ce que je souhaite avant tout, c’est qu’on admire, comme je le fais, que -tant de pièges, de traquenards, de vols et d’assassinats, tant d’actes -naturels, suscités comme chez nous par la voracité ou l’envie, mais -multipliés à l’extrême, permettent néanmoins à Grillon de subsister, -d’aller jusqu’au bout, de procréer. - - * * * * * - -Les fourmis. - -Je n’aime pas cette race-là. D’abord pour des motifs sentimentaux que la -fable de La Fontaine me dispense de développer. Mais je connais d’autres -motifs à ma haine, des motifs plus intellectuels et raisonnés, si tant -est que de telles épithètes signifient rien de précis en pareil lieu. A -la vérité, j’ai peur que les êtres de ma race n’aboutissent, non pas -dans des milliers d’années, mais tout bonnement d’ici quelques siècles, -à faire de la planète Terre une vaste fourmilière humaine, une -communauté universelle et d’autant plus étroite, mais divisée pourtant -en sous-communautés... Je l’appréhende d’autant plus que Wells, qui est -un grand écrivain et un subtil visionnaire, a exprimé sous diverses -formes sa foi en cette possibilité; et je suis d’autant plus navré -d’éprouver cette appréhension que Wells n’a pas l’air autrement écœuré, -révolté ou désespéré par une semblable perspective. - -De même que telles ménagères, riches en bas de laine remplis de cuivre, -d’argent et d’or, accumulent en outre des provisions de toutes sortes, -dans les coins les plus secrets de leurs maisons vénérables, de même -agissent les fourmis. Vous railleriez ou blâmeriez ces ménagères, elles -vous répondraient non sans justesse, d’ailleurs: «Que voulez-vous? Ce -fut la guerre...» A l’excuse des fourmis, il faut reconnaître qu’elles -sont toujours en état d’hostilité, et même de siège, non seulement -d’espèce à espèce, mais de fourmilière à fourmilière. Nous aurions donc -mauvaise grâce à leur reprocher des précautions que nous venons de -supporter, d’admirer ou même de jalouser durant cinq ans et plus dans -certains clans de la société humaine et de diverses nations, dont la -française. - -Ce qui me paraît le plus grave, c’est que les fourmis, dans leur -fourmilière, réalisent incontestablement cette mise en commun des biens -et cette socialisation de l’activité à quoi semble aspirer une bonne -partie de l’humanité actuelle, illuminée par des prophètes dont -l’ascendant est, du reste, incontestable. Restons-en à l’exemple des -fourmis et sourions comme de pauvres sages que nous sommes, en pensant -que le triomphe de ce qui s’appelait, en un temps, modestement, le -socialisme, aboutira à un état de choses où chacun travaillera pour la -communauté, certes, et économisera pour elle, mais où, fatalement, -mécaniquement, la guerre de communauté à communauté existera de manière -chronique, endémique, moins bruyante mais plus féroce que d’individu à -individu ou de peuple à peuple. Et ce n’est point cela, me semble-t-il, -qu’avait prévu le socialisme honnête et utopique dont nous aurions voulu -nous bercer longtemps encore, dans la cathédrale aux grandes orgues dont -si magistralement savait jouer l’archiprélat Jaurès. - -Si ce livre n’était un livre de bonne foi, j’en retrancherais cette -digression après l’avoir relue. Mais, si superflues que me paraissent de -telles lignes en ce sujet, je me sens un faible pour elles, parce que ma -plume a couru toute seule et comme si je n’étais là pour rien. Ici -encore plus qu’ailleurs il me déplairait de restreindre la liberté de -mon esprit et de mon cœur, et de traiter ceux-ci comme de mauvais -drôles, même quand leur espièglerie et leur turbulence me sembleraient, -à moi aussi, intempestives, excessives, déplacées. - -On peut évaluer à vingt pour cent le nombre de grillons anéantis, avant -que de naître, par la seule race des fourmis. Ces ménagères savent le -prix des œufs. Or, les femelles des orthoptères, peut-être à cause de -leur confiance en leur grande fécondité, n’usent qu’avec assez de -paresse de leur oviscapte, du plantoir naturel qu’elles possèdent à -l’extrémité de l’abdomen, et qui est destiné à enfouir leurs œufs dans -la terre. En captivité, c’est-à-dire en sécurité, Grillonne ne dissimule -presque jamais sa ponte; elle préfère la déposer sur les feuilles de -laitue sèche qu’elle n’a pas achevé de brouter en leur verdeur; et, -ceci, même quand j’ai pris soin de déposer dans la cage de la terre bien -meuble ou du sable bien sec. En liberté, nulle règle très précise ne la -guide; il est probable qu’elle va au hasard, accomplissant ses -parturitions successives où elle se trouve, et préférant les risques de -la visibilité pour ses œufs à diverses condamnations sans appel, comme -celle qui consisterait à les cacher dans un terrain trop compact, de -nature argileuse, par exemple, ou trop bourbeux; car, dans l’argile, -l’œuf se momifie, comme étouffé; et, dans l’humidité, il pourrit. - -Les fourmis vont profiter de tout cela. Voyez celle-ci qui s’avance, -antennes au vent, s’arrête, revient sur elle-même, vire: sa sensibilité -l’a avertie d’un butin proche et qui en vaut la peine. Quelques -avertissements à ses compagnes ou plutôt aux compagnonnes syndiquées qui -travaillent à l’entour... Et voici, bientôt, une dizaine de ces -profiteuses en train de s’affairer autour de la brindille ou de la -feuille, découverte enfin, que saupoudrent les œufs en forme de graines -d’alpiste. Certes, des œufs de sauterelle ou de courtilière seraient de -bonne prise aussi. Mais les fourmis me paraissent avoir un faible pour -l’œuf de Grillonne, comme les gourmets se délectent d’œufs de pluviers, -sans mépriser pour cela les œufs plus courants des poules. Les œufs de -Grillonne sont, en outre, transportables plus facilement, à cause de -leur peu de volume, et en plus grande quantité, à cause de leur -disposition sur la feuille ou sur la brindille auxquelles une sorte de -colle les attache solidement. - -Compagnonnes, sommes-nous en nombre? Oui? Alors, allons-y, emportons la -brindille, dépeçons ou scions un lambeau de la feuille!... Voilà qui -fera bien au fond de nos magasins et qui réservera aux bébés-fourmis, -avec le lait mielleux des pucerons captifs dans nos étables -souterraines, la nourriture à la fois légère et substantielle dont leur -âge tendre s’accommode si heureusement! - - * * * * * - -D’ailleurs, Fourmi en use avec Grillon éclos comme avec Grillon dans son -œuf. Tandis que notre personnage, à peine plus gros qu’elle, souffle, -entre deux courses ou deux bonds, Fourmi, qui se trouvait là comme par -hasard, s’approche lentement et le saisit de ses crocs pleins de -science, en général par l’une des cuisses, tandis qu’il s’attardait, -fatigué ou plein d’émerveillement. Et c’est fini. Fourmi ne le lâchera -plus et ses compagnonnes accourront à la rescousse. - -Qu’un homme de ma sorte se trouve là, c’est en vain qu’il essaiera de -délivrer de l’emprise féroce la bestiole qui lui est amie. Fourmi tient -à sa proie autant que si elle devait en tirer gloire et honneur dans sa -société égalitaire où, cependant, les mots d’honneur et de gloire ne me -paraissent pas pouvoir correspondre à grand’chose d’existant. Indigné, -je tire des ciseaux de ma poche, je coupe Fourmi en deux, et j’emporte -Grillonneau pour l’élever dans la cage paisible où, jusqu’à la fin de -ses jours, il n’aura pas à s’inquiéter d’une politique trop opposée à sa -conception strictement individualiste de la vie. Mais Fourmi morte et -tronquée ne desserre pas ses crocs pour cela, et si une opération -humaine n’en libère pas Grillon, il les gardera, desséchés autour de sa -cuisse, jusqu’à son dernier jour, sans d’ailleurs en paraître autrement -gêné. Un communisme social organisé fera toujours, même vaincu, durement -peser des souvenirs de lui sur ceux qu’il aura considérés comme des -proies légitimes et dues. - -Si l’homme qui assiste au duel inégal de Fourmi et de Grillon laisse -faire, pour voir et savoir, le spectacle tourne à la bacchanale -sanguinaire, au meurtre sans gloire, constamment perpétré avec plus -d’assassins qu’il n’en est besoin pour maîtriser la victime et lui -porter le dernier coup. Grillon n’a-t-il encore qu’un demi-centimètre de -longueur? Une fourmi d’un poids deux fois moindre que le sien n’hésite -pas à «risquer le coup», à empêcher désormais tout saut, à se laisser -traîner et à attendre stoïquement les renforts. S’il s’agit de Grillon -naissant, trois fourmis de taille moyenne suffisent à paralyser -musculairement puis nerveusement la proie convoitée; dix à quinze -fourmis de la taille que j’ai dite mettent la proie devenue adulte hors -de combat, parce que Grillon a beaucoup moins, alors, gagné en force, -qu’il n’a perdu en agilité. - -Sous la loupe, le meurtre méthodique, raisonné, mécaniquement accompli, -a quelque chose d’hallucinant, à cause de ces faces d’insectes, de ces -faces sans expression, qui ne reflètent ni la férocité ni la souffrance; -voir un cannibale dévorer cru un marmot nous paraîtrait évidemment plus -répugnant et odieux, mais le marmot hurlerait, mais le cannibale -grimacerait, et, si au-dessous de nous que soit celui-ci, nous n’aurions -pas de peine à identifier sur sa face fruste et sans vergogne des joies -sœurs de celles qu’éprouve un affamé civilisé devant un bon plat; nous -ne sortirions pas de chez nous; nous resterions dans le domaine de nos -sensations familières, que des gestes ou des transformations faciales -traduisent d’homme à homme mieux que des mots et qui permettent à une -pantomime savante d’égaler comme moyen d’expression les plus beaux -drames poétiques ou lyriques. - -Ici, rien qu’une activité sournoise de mandibules chez les bourreaux et, -chez la victime, quelques sursauts musculaires vite domptés, quelques -frémissements excessifs d’antennes et de palpes. Les fourmis savent, -d’ailleurs, par où il faut commencer pour en finir au plus tôt: dès que -Grillon est immobilisé, une d’elles a vite fait de grimper sur son dos -et de mordre rageusement le bord inférieur de la pellicule cranienne, -jusqu’à ce que la matière nerveuse soit suffisamment attaquée en cet -endroit cardinal et que paralysie généralisée s’ensuive. Après quoi, les -tueuses vident proprement Grillon de ses intestins putrescibles, non -sans se pourlécher avec minutie, comme pour apprécier la qualité du -gibier abattu. Cela expédié, il ne leur restera plus qu’à emporter les -morceaux fins et faciles à conserver dans les magasins souterrains, où -ils attendront, comme quartiers de porcs au saloir, d’être consommés,--à -côté des œufs en conserve. - -Vingt pour cent des enfants de Grillonne sont anéantis, ai-je dit, avant -que de naître, par les diverses races de fourmis; j’évalue à dix pour -cent le nombre des Grillons qui, nouveau-nés ou déjà grands, meurent -également de leur fait. - - * * * * * - -Fabre de Sérignan signale comme ennemi également très redoutable de -Grillon le sphex à ailes jaunes, qui l’insensibilise à l’aide de son -aiguillon empoisonné et le traîne dans son terrier, où vivant, mais -désormais incapable de se mouvoir, il servira à satisfaire la -gloutonnerie des jeunes larves. Il y a bien dix ans que je n’ai lu les -livres du maître, et je n’ai pas voulu les avoir sous la main, quand -j’ai entrepris l’histoire de Grillon, pour cette raison que, si je ne -prétends pas dire tout, je ne veux non plus rien affirmer qui ne soit -provoqué par mes observations et mes expériences personnelles. Si je -nomme ici le sphex, c’est à contre-cœur et en maudissant ma mémoire, car -je n’ai jamais eu l’occasion d’étudier ces hyménoptères infiniment plus -rares dans notre verte Gascogne que sur les pentes brûlées et dans les -garrigues de la Provence. - -Mais voici d’autres ennemis autrement répandus et terribles, je veux -dire les menus sauriens et les batraciens. Les uns et les autres, aux -abords des premiers froids, sont pris d’une fringale formidable, comme -en prévoyance de leur jeûne hivernal. Pour bien supporter le -demi-sommeil dans les fissures des vieux murs, dans les gîtes -souterrains, sous les mousses silvestres et dans la vase des marécages, -se bien garnir la panse semble une mesure de précaution excellente, un -remède préventif dont leur petite santé se trouvera très bien, quand les -premières chaleurs les réveilleront. Alors, ils oublient cet éclectisme -alimentaire, cette gourmandise raffinée qu’il est si facile d’observer -chez un lézard vert tenu en cage ou chez une rainette logée dans un -bocal. Tout leur est bon. Et c’est justement l’époque où les Grillons, -dont la croissance n’est pas terminée encore, errent un peu partout en -grand nombre, tendres et alléchants comme des poulets de grain le sont -pour les fines gueules de notre race! - -Le lézard vert, prudemment embusqué aux abords de son trou, sous les -haies, n’a pas besoin de se déranger, car Grillonne, nous le savons, -recherche volontiers les abords des haies pour y déposer sa ponte. Le -lézard gris, plus agile et plus téméraire, n’hésite pas à pratiquer la -chasse à courre loin des murailles et des tas de pierres, où il se gîte -au hasard; et je vous assure que l’infortuné Grillon, en dépit de ses -bonds, est vite rattrapé par ce lévrier féroce. Heureux encore que le -lézard chasse à vue et ait encore moins de flair qu’un lévrier! Si -Grillon parvient à se dissimuler sous une feuille ou dans un repli du -sol, le petit monstre s’arrête, décontenancé, et se résigne assez vite à -rentrer bredouille. - -La grenouille des mares est moins funeste à notre personnage, qui ne se -hasarde sous aucun prétexte dans les endroits humides et qui les fuit -avec une visible horreur, quand on lui joue le mauvais tour de l’y -transporter. Mais il en va autrement avec la grenouille brune des -forêts, la petite grenouille aux yeux merveilleux, pareils à des topazes -brûlées suspendues à deux rubans couleur jonquille; car c’est justement -sur les terrains forestiers où les jeunes Grillons abondent et -vagabondent que la grenouille brune accomplit les dernières chasses de -la saison; et l’on sait qu’elle veut beaucoup de cadavres au tableau, -quand vient l’automne... Grillon doit se méfier grandement aussi de la -verte rainette, qui sait descendre des arbres en toutes saisons et qui, -avant d’aller s’enterrer sous la mousse pour l’hiver, se promène sur le -gazon des jardins et l’herbe des prés où sa couleur la dissimule à ses -propres ennemis, mais où justement Grillon est en train d’errer, lui -aussi, à la recherche d’un bon emplacement pour son gîte. - -Il n’est pas jusqu’au crapaud, honnête bourreau des ravageurs de nos -vergers, terreur des escargots et des limaces qui, bien entendu, ne -croque son Grillon à l’occasion, comme aussi bien il fait pour d’autres -insectes innocents, et même pour quelques-uns qui sont parfaitement -utiles. Seul, ou à peu près, le carabe doré, le bel et agile insecte de -bronze vert que les enfants dénomment familièrement la _jardinière_ et -qui est un bienfaisant exterminateur de chenilles, possède, par bonheur -pour lui, des réserves d’une odeur âcre et nauséabonde qu’il sait -produire en cas de danger et qui dégoûte affreusement le vorace crapaud -lui-même. Bernardin de Saint-Pierre aurait vu sans doute, dans cette -particularité du carabe gardé par sa puanteur d’un autre animal utile, -le souci perpétuel qu’a la Providence de nos salades et de nos choux. -Pourquoi cet idéaliste et ce sentimental ne s’est-il jamais étonné que -la Providence, dans le cas de Grillon, semblât se désintéresser de toute -poésie, et attribuer à la possibilité d’un chant moins d’importance qu’à -la parfaite venue d’un chou ou d’une salade? - - * * * * * - -Il y a aussi, comme ennemis jurés de Grillon, les oiseaux, tous les -oiseaux, domestiques ou non, insectivores ou granivores. Car on sait -que, chez les oiseaux végétariens, les principes qu’observent si -scrupuleusement certains humains de secte analogue, subissent de -multiples entorses, et je ne pense pas que personne ait jamais vu un -moineau ou un pinson, sa cage fût-elle abondamment pourvue de graine ou -son terrain de chasse riche en crottin, faire fi d’une mouche blessée, -d’une sauterelle, d’un grillon ou de n’importe quelle bestiole mouvante -et vivante, bref, d’un gibier de choix. - -De même les poules, et autres espèces emplumées de nos basses-cours, qui -n’épargnent guère que les fourmis. - -Au fait, pourquoi les coqs et les poules épargnent-ils les fourmis, -alors que la race toute proche des faisans les recherche ardemment, s’en -gave et nourrit de leurs œufs sa progéniture? A titre d’hypothèse, je -signale que l’acide formique est un puissant préservatif contre le -sommeil; que les fourmis, dont le corps est comme imprégné de la -substance qui leur doit son nom, ne dorment vraisemblablement jamais, ce -qui est loin d’être le cas de tous les insectes,--si fort que le sommeil -de ceux-ci puisse différer du sommeil tel que nous le désirons ou le -subissons. Peut-être la poule et le coq domestiques, qui s’estiment en -sécurité dans leur poulailler, préfèrent-ils goûter un repos parfait -après avoir exercé du lever au coucher du soleil leur activité -brouillonne, tandis que le faisan et la faisane, libres et menacés, -éprouvent pour eux et pour leurs faisandeaux la nécessité de ne dormir -autant que possible que d’un œil. - - * * * * * - -De tous les ennemis de mon ami que j’ai jusqu’ici signalés, la plupart -n’exercent leurs ravages sur sa race que durant les jours où il -vagabonde, c’est-à-dire à l’aube de sa vie, puis dans la saison des -belles aventures amoureuses. - -Il peut néanmoins arriver que des fourmis l’aillent cueillir dans le -terrier dont il ne va pas s’écarter d’octobre à mars. C’est rare, car -l’odeur des fourmis déplaît autant à Grillon que leur goût à mère Poule, -à son époux et aux poussins. Mais les travaux de cette engeance -laborieuse dépassent souvent tout ce que Grillon avait pu redouter -durant son installation... Que la galerie d’une fourmilière située à -trois ou quatre mètres débouche par hasard dans le domaine souterrain de -Grillon, et son affaire est claire! Il n’y a qu’à se rapporter à la -description du vilain meurtre que j’ai tentée rapidement plus haut... -Tout se passe sous la terre, comme sous le ciel, à cela près que les -fourmis auront une nouvelle porte à leur ville,--le trou même où gîtait -leur victime,--et qu’on les en verra sortir, ou qu’on les y verra -entrer, avec cet air digne, compassé et justement religieux qu’ont les -pères ou les descendants des vainqueurs, lorsqu’ils passent sous un arc -de triomphe érigé à la gloire de leur peuple. - -Il se peut aussi que, durant la période de vie sédentaire et bourgeoise -de Grillon, laquelle est la plus longue, une hirondelle rapide comme -l’éclair le happe, avant qu’il ait eu le temps de se garer, sur les -bords de son trou,--de son trou que nous allons bientôt voir construire -et décrire... Mais les périls qui proviennent des fourmis, des lézards, -des batraciens et des oiseaux ou volailles n’en ont pas moins diminué -dans d’énormes proportions. - -Comme s’il était admis une fois pour toutes que le droit à la vie de -Grillon n’est acquis qu’au prix de risques qui ne se doivent pas -démentir un instant, voici venir, aux abords de sa demeure édifiée avec -la peine que l’on saura, quelques autres ennemis, moins favorisés, mais -d’autant plus vigilants, obstinés, tenaces. - -Citons, au hasard, la musaraigne qui, lorsque sa faim de chair fraîche -l’excite, ne balance pas à fouir le sol, de ses pattes nerveuses et de -son groin de petit sanglier haineux, mauvais, jusqu’à ce qu’elle ait -atteint Grillon au fond de son repaire. Mais, alors, sa fureur vorace -est telle qu’il lui arrive d’enterrer sa proie sous les menues mottes de -terre frénétiquement bouleversées; et, après une très courte hésitation, -toute piteuse et démontée, elle s’éloigne, un peu comme le fait le -lézard gris quand Grillon s’est dissimulé à sa vue. Elle aussi, admet -qu’elle s’est trompée et se hâte d’aller faire ailleurs preuve de plus -de clairvoyance. Car les bêtes (ceci m’a toujours frappé) sont -infiniment moins entêtées que les hommes, surtout quand il s’agit de -nécessités primordiales, comme le besoin de nourriture ou même la -flatterie de la faim. - -Indiquons encore le péril de diverses larves de coléoptères, êtres en -général aussi peu gloutons que possible après leur suprême -métamorphose,--comme s’ils avaient à se soigner des excès alimentaires -de toutes sortes par eux commis avant d’en arriver là. Mais retenons -surtout deux meurtriers ou, pour mieux dire, deux chasseurs de Grillon -qui valent d’être mis à part, pour leurs armes, leur ruse, leur patience -et leur pittoresque: l’araignée des champs et la mante religieuse. - - - - -III - - -J’ignore l’appellation scientifique de l’articulé aptère et octopode que -je désigne sous le nom d’_araignée des champs_. N’importe quelle -encyclopédie ou le premier venu des manuels me renseignerait; qu’on -veuille bien voir dans ma répugnance à m’informer de ce détail une -nouvelle preuve du désir que j’ai, en cet ouvrage, de me tenir à l’écart -de tout concours de ce genre. - -L’araignée des champs dont je veux parler est un petit monstre, noiraud -et trapu, à peu près semblable d’aspect et de couleurs à celles des -araignées domestiques qui tissent dans les coins de nos greniers des -toiles irrégulières, mais non moins meurtrières pour cela, des toiles -multiples, superposées, devancées par un système savant de fils, avec -danger fructueux à tous les étages et logement douillet et bien -dissimulé dans lequel la propriétaire moelleusement installée dort ou -rêve, observe, épie, perçoit les renseignements que lui transmet son -télégraphe, et dont elle ne sort que pour aller prendre livraison du -colis comestible, quand elle est sûre que c’est sérieux. A cela près que -l’araignée domestique à qui je viens de comparer mon «araignée des -champs» atteint parfois, pattes au repos, une envergure qui serait mal à -l’aise sur un écu de cinq francs, et que le petit monstre champêtre qui -est hostile à Grillon tiendrait à peu près, dans la même attitude, sur -une pièce de nickel français de dix centimes: cette dernière comparaison -présente un avantage, à savoir que le trou médian de cette pièce -équivaut superficiellement à la grosseur du corps de mon araignée. - -J’ajoute que celle-ci ne représente pas un échantillon très rare de -notre faune, loin de là, et que quelques pas dans une prairie française, -du printemps à l’automne, en font découvrir des dizaines à qui veut -prendre la peine de s’intéresser, même nonchalamment, à la vie des -herbes et du sol. - -Araignée qui ressemble fort aux ordinaires araignées de nos demeures, -mais qui se différencie d’elles par des mœurs vagabondes, des goûts de -bohémienne, l’horreur du voisinage de l’homme et la paresse d’installer -définitivement sa tente, ou plutôt sa toile de tente, en un coin précis -de fossé ou de champ. Tout de même, un gîte de grillon est si savamment -aménagé, si proprement entretenu et si parfait aussi pour l’affût que, -si cette zingara en rencontre un au cours de ses promenades, on la voit, -se départant soudain de son allure précipitée et incohérente, s’arrêter, -rêveuse... Il semble que de nouveaux horizons, jusque-là mal soupçonnés, -se révèlent à son âme fantasque et voluptueuse; et puis, n’est-ce pas, -au fond de ce trou, au prix d’une lutte pour laquelle l’araignée est -d’ailleurs bien armée, il y aura non seulement bon gîte, mais succulent -souper: de tout ceci, son instinct et son flair l’ont dûment instruite à -l’avance. - -Et elle est bien armée, ai-je dit, admirablement et subtilement armée. -En effet, sa morsure est pour Grillon mortelle. Nous pouvons, nous -autres hommes, prendre la même bestiole entre nos doigts, nous faire -mordre par elle en un endroit où notre épiderme est fragile et sensible, -au poignet, par exemple; l’araignée, décidée à une défensive désespérée, -nous mordra de son mieux, certes, mais il n’en résultera pour nous ni la -moindre rougeur, ni le plus léger picotement; en revanche, enfermez-la -avec Grillon dans une petite boîte vitrée où nul abri n’est possible, et -si l’araignée parvient à entamer la peau de Grillon avant que celui-ci -l’ait étranglée de ses crocs, Grillon n’essaiera guère plus de lutter, -l’araignée se retirera à deux ou trois centimètres du blessé, sûre que -son poison est valable pour lui et qu’elle pourra se repaître -tranquillement de sa chair dans un délai qui, humainement chiffré, -n’excède jamais dix minutes. - -Joute passionnante, et qui ne laisse dans mon esprit d’expérimentateur -aucun de ces sentiments pénibles que m’inspire l’assassinat méticuleux -de mon héros par les fourmis. Ici, d’un côté, poison mortel; de l’autre, -mâchoires sans merci. C’est un plaisir cruel peut-être, mais -incontestable, que d’observer les mouvements et la tactique de ces -adversaires qui savent que leur vie est en jeu et qu’il ne sera pas de -pardon pour le vaincu. Il y a là du sport, de bon sport, car les chances -de vaincre sont à peu près égales de part et d’autre, quand la lutte a -lieu dans une petite boîte de bois ou de carton sur laquelle nos mains -humaines ont posé un fragment de vitre. J’ai assisté à certains de ces -combats singuliers qui duraient près de deux heures sans qu’aucune -paresse, aucune lassitude chez les adversaires en diminuât un seul -instant l’intérêt. - -A titre documentaire, je signale que j’ai vu parfois Grillon, dûment -mordu, broyer dans un suprême sursaut d’énergie son bourreau venimeux. -Grillon n’en meurt pas moins dans les dix minutes, ce qui prouve que la -blessure, si insignifiante qu’elle soit en apparence, lui a infusé un -poison d’effets rapides contre lequel il ne peut rien et sait qu’il ne -peut rien, puisqu’il semble aussitôt se résigner. A noter également que, -dans le fond de son trou où l’araignée n’hésite pas à aller le -provoquer, Grillon est en posture bien meilleure que dans un champ clos -dû à l’humaine industrie... Néanmoins, dès que l’araignée des champs a -entrepris ses voyages printaniers ou estivaux, il n’est pas rare que -l’on remarque devant un terrier de Grillon, la dépouille de notre ami, -vidée, desséchée, et, entre les menues herbes qui entourent le seuil, -quelques fils soyeux où se balancent des cadavres de moucherons et de -mouches, toutes choses qui révèlent que l’araignée des champs a été -victorieuse et que, bien décidée à user de son droit de conquête, elle -a, pour quelque temps,--non pas pour toujours, la bohémienne!--établi -son domicile là. - - * * * * * - -L’araignée des champs s’attaque à Grillon des champs, tant pour se -repaître de sa chair que pour usurper sa demeure, dans la saison tépide -ou dans la saison chaude. L’autre chasseresse, la mante religieuse, le -guette dès sa naissance, puis au début de son installation, en automne -et jusque dans l’été de la Saint-Martin. - -La mante religieuse est une des plus effarantes et des plus -perfectionnées monstruosités entomologiques qui soient. Sa parente, la -courtilière, est, nous l’avons noté, monstrueuse à sa manière, par le -développement de ses pattes antérieures, proportionnellement vingt fois -plus aptes à fouir le sol et à accumuler d’irréparables dégâts dans les -sources des silencieuses vies végétales que les pattes de devant, à peu -près pareillement conformées, du mammifère taupe. Chez la courtilière, -les pattes antérieures, devenues des outils de perforage et de -déblaiement, ne servent guère à sa locomotion, laquelle est pourtant -rapide, même quand s’y opposent les obstacles les plus compacts ou les -plus enchevêtrés. Chez la mante religieuse, une adaptation analogue des -pattes antérieures a eu lieu, mais dans un sens différent; il ne s’agit -plus ici d’un double instrument destiné à pratiquer des systèmes -complexes de galeries souterraines avec une célérité d’ailleurs -prodigieuse; nous sommes en présence d’une machine à happer d’une -précision incomparable et contre laquelle toute proie convoitée, même -volumineuse, est, une fois saisie, sans défense. - -Cela tient du harpon et de la scie, et d’une scie dont chaque dent peut -elle-même être utilisée comme un crochet. Et cela est à la disposition -d’un être terrifiant par l’aspect et relativement imposant par la -taille. Imposant par la taille, car la longueur de ce boucher et de cet -ogre est à peu près la même que celle du grand criquet vert des arbres, -qui lui sert bien souvent de régal: quatre centimètres ou presque pour -les mâles, cinq ou six bons millimètres de plus pour les femelles; -terrifiant par l’aspect, car si la couleur de sa robe rappelle en un peu -plus pâle celle de la belle tunique smaragdine des mêmes criquets,--de -ces innocents chantres qu’on qualifie flatteusement de cigales dans les -pays d’outre-Loire et d’oïl, où les cigales ne veulent pas -vivre,--combien il diffère de cette race par les mœurs, par la tenue, -par la démarche et même par la physionomie! Des yeux bombés, vitreux, où -un point bleuâtre simule une prunelle, s’enchâssent au sommet d’une -minuscule tête triangulaire, au museau aigu et d’aspect aussi féroce que -celui de la fouine; et cette tête, chose infiniment rare chez les -insectes, se meut en tous sens, horizontalement et verticalement, -s’incline de droite et de gauche, comme une tête humaine, au bout d’un -cou démesuré: deux réflecteurs complètement mobiles au sommet d’un -phare... Point besoin pour la mante de virer plus ou moins de bord pour -étudier ce qui l’attire ou l’allèche, l’inquiète ou l’effraie; elle peut -même, sans bouger, regarder derrière son dos! Et elle a parfois des -mouvements quasi humains, si odieusement et caricaturalement humains, -que nous croyons voir bouger ses yeux pourtant immobiles et que la morne -face sans expression de tous les insectes semble soudain, chez celui-ci, -refléter quelque chose, s’animer, vivre. - -Monstruosité en ce sens aussi que les meurtrières pattes antérieures -parodient le geste traditionnel de la prière humaine, et que «l’heure -des mains jointes», pour la _mantis religiosa_ de Linné, est celle même -où elle a tendu les ressorts de son arme et où elle guette l’occasion de -perpétrer un nouvel assassinat. Monstruosité désobligeante parce que la -mante, prête à attaquer ou à se défendre, réalise sur ses quatre pattes -postérieures un semblant de station verticale qui ajoute à son horreur -d’être hallucinant, chimérique, créé de toutes pièces par un artiste -pessimiste et sujet aux cauchemars. Monstruosité encore, parce qu’elle -possède incontestablement le don de fasciner et d’hypnotiser ses -victimes: le grand criquet vert dont je parlais tout à l’heure, placé en -face d’une mante, ne tente aucune résistance, n’essaie même pas de -fuir... Et, bien qu’il soit aussi long et plus gros que l’ogresse, son -compte est bon et vite réglé. Monstruosité, enfin, parce que la mante -est le seul orthoptère résolument carnivore et que ce carnivore tue -maintes fois non point par faim, mais pour le seul plaisir de tuer. - - * * * * * - -Au fond d’une caisse, je place une motte de terre découpée dans une -prairie; je la dispose de façon à ce que la surface herbue s’incline en -pente douce, comme au revers d’un de ces talus où Grillon chérit -tellement de se gîter. Après quoi, avec un bout de canne d’un centimètre -de diamètre environ, je pratique six trous dans ma prairie minuscule: -avec quelques coups de pouces aux orifices, j’ai réalisé et parfait six -fois, en moins de cinq minutes, le dur et doux labeur qui prendra tant -de jours à Grillon. - -J’expose cette cage au soleil et j’y introduis six pensionnaires. -Quelques minutes d’affolement; reconnaissance des lieux; hésitations au -bord de ces logis si curieusement confortables; et, bientôt, chacun des -six grillons monte la garde devant un des six trous... C’est tentant, à -coup sûr! Mais le nouveau venu ne risque-t-il pas d’être honteusement -chassé et de recevoir, en outre quelque horion mémorable,--une de ces -rudes morsures que le premier occupant, en bonne posture, bien calé au -fond du trou, peut si facilement infliger aux intrus?... Allées, venues, -étude minutieuse du lieu; or, rien n’indique que ce gîte aux parois -pourtant lisses et nettes, au seuil bien aplani et dégagé, recèle un -légitime propriétaire: c’est étrange, mais c’est comme ça! Nulle trace, -sur la plate-forme, des ordures ménagères ou des ordures tout court que -l’habitant d’un tel palais n’aurait point manqué d’y évacuer. Remuements -d’antennes attentifs; puis une pause... Non! décidément... rien ni -personne au fond du trou... Allons voir!... - -Moins de vingt-quatre heures plus tard, mes petits bonshommes se sont -joyeusement installés et vivent tranquillement leur vie dans cette -maison faite sur mesure, qu’ils n’auront plus qu’à entretenir et à -perfectionner si bon leur semble... Pauvres grillons, vous avez bien -raison de ne pas éprouver la moindre reconnaissance à l’égard du -mystérieux génie qui vous a valu pareille aubaine! Car tout cela va très -mal finir pour vous. - - * * * * * - -C’est le troisième jour, que j’introduis les mantes religieuses dans -cette Salente de ma façon. - -Le troisième jour, afin que les six grillons se considèrent, dans le -domaine que je leur ai attribué, aussi tranquilles que s’ils jouissaient -de la liberté dans la prairie. - -Les ogres dont je vais leur imposer la société tragique, sont au nombre -de deux: un mâle et une femelle pleine. J’ai tenu l’un et l’autre à jeun -durant six heures, ce qui est un laps de temps déjà considérable pour -des ventres perpétuellement affamés. - -Le mâle doit être vierge, puisqu’il vit, et que les épouses, dans ce -délicieux petit monde, croquent généralement leur conjoint au cours de -la pariade. J’ai choisi une femelle au ventre lourd et gonflé, pour -qu’elle ne soit pas détournée de sa gloutonnerie féroce, seule chose qui -m’intéresse ici, par les tendres velléités de son compagnon. - -Elle mangera pour plusieurs, comme celles des femelles de toute race -dont le ventre emprisonne un ou plusieurs espoirs. Le mâle, cependant, -mangera ses restes, ou ne mangera rien, si rien ne lui est laissé. Il se -tiendra dans un coin de ma cage, chétif et triste, à l’affût d’une -collation hypothétique, soupirant peut-être aussi après une idylle que -l’état de son unique compagne lui interdit d’espérer en pareil lieu. - -La femelle s’est vite débarrassée d’aussi accablantes pensées, si tant -est qu’elle les ait à aucun instant conçues ou nourries. Je ne l’ai pas -jetée dans la cage depuis cinq minutes qu’elle est déjà en pleine -action, pour employer un terme cynégétique fort bien à sa place ici. -Vous pensez que cette future mère de famille n’a point atteint son âge -sans savoir ce que signifie un trou de grillon, même quand c’est -l’industrie humaine qui l’a fabriqué, comme c’est le cas. - -Après une promenade compassée et studieuse sur les frontières de la -cage, la voici qui s’arrête devant le premier trou rencontré. Le pays -est ennuyeusement limité, mais il reste à l’estimer au point de vue -alimentaire. La mante femelle observe le gîte de Grillon, note qu’il est -habité grâce aux indices qui, absents trois jours plus tôt, permirent à -son hôte actuel de juger qu’il ne l’était pas... Bonne affaire! La -contrée n’est pas sans ressources... Enregistrons et souvenons-nous!... -Et poursuivons notre exploration si passionnément intéressée et -intéressante. - -Très vite, les six trous sont découverts, et la mante, alors, se repose -parfois un bon quart d’heure,--non sans lisser ses babines du bout de -ses mains, ou, pour mieux dire, non sans nettoyer ses mâchoires à l’aide -de ses monstrueuses griffes; ceci en prévision du régal qui se prépare. -Six repas succulents servis ou tout comme sur un espace de vingt-cinq -centimètres carrés! «Vous pensez si l’endroit est bon, ma chère dame!» a -l’air de confier cette mégère à une de ses pareilles qui, pourtant, -n’est pas là... Elle ne se presse plus. Les mouvements de ses palpes -semblent déguster à l’avance le festin dont elle ne saurait douter -désormais. Tout ce qui a pu la troubler à son arrivée dans la cage, les -murs hostiles de planche, le mystère inquiétant de la toile métallique, -le miracle du verre, de cette translucidité opaque au tact et à la -progression, tout cela ne représente plus que des problèmes sans -importance... L’endroit est bon, vous dis-je, c’est-à-dire admirablement -ravitaillé!... Et que demandons-nous de plus, nous pauvre vieille mante -tout près de céder à ses descendants la part de bonheur et d’appétit que -lui a réservée la Terre? - -Allons, assez rêvé, d’autant plus qu’un rayon de soleil effleure la cage -et va bientôt atteindre le niveau des terriers. Bien entendu, les petits -nigauds qui habitent là vont se croire obligés d’aller dire bonjour à -l’astre!... Et la mante, toujours posément, gravit la minuscule pente -herbue; elle prend bien soin de ne pas passer entre le soleil et -l’orifice d’un trou: les gens les plus niais, voyez-vous, ont parfois de -si étranges défiances! Elle grimpe, contourne de loin l’orifice et la -plate-forme... et va s’installer immédiatement au-dessus de celle-ci et -de celui-là, dans une attitude d’immobilité si absolue et d’attente si -fervente qu’on est presque tenté de n’en plus vouloir à Linné et de ne -le juger pécheur que par erreur, lorsqu’il crut, dans sa nomenclature, -pouvoir utiliser l’épithète _religiosa_ à propos d’un insecte assassin! - -Grillon, qui se croit en pays sûr, ne tardera pas à venir saluer la -chère lumière... Aussitôt que les petites antennes brunes et la grosse -tête sans malice auront dépassé le bord du trou, le monstre, au-dessus -de lui, le monstre invisible autant par la position qu’il a gagnée que -par sa couleur de prairie, tendra les ressorts de son piège; il visera, -méticuleusement, froidement: ce n’est pas le temps qui lui manque! Sa -tête s’incline de gauche à droite, de bas en haut, avec une précision -effarante, et qui tient compte, dirait-on, du moindre mouvement de la -proie convoitée; elle semble aussi, par moments, cette vilaine tête, -s’inquiéter de ce que lui veulent les regards humains qui s’appuient sur -elle, à travers les vitres de la cage... Et alors, mon horreur est telle -que j’ai presque envie de me saisir de la bête vorace et de l’écraser -sous mon talon, ou de la vouer, vivante, à ce beau feu de pommes de pin -et de corsier que le froid précoce m’a obligé d’allumer dès aujourd’hui -dans la chambre des bêtes et des livres, des herbiers et des -manuscrits... - - * * * * * - -Le déclic du piège a été si rapide et, griffes antérieures à part, la -mante est restée si curieusement immobile, que je demeure tout pantois -de voir maintenant Grillon soutenu à pattes tendues dans le vide, à -quelques millimètres au-dessus du bord de son trou; certes, il gigote -comme un beau diable, mais c’est là peine absolument vaine: jamais le -piège ne lâche sa proie. Et aussitôt, une scène d’horreur commence, où -le comble de l’épouvantable est justement cette frénésie désespérée des -mouvements chez la victime, comparée à l’impassibilité absolue de -l’ogresse déjà en train de se régaler. - -Quand la meurtrière est l’araignée des champs, du moins la lutte a lieu -sans traîtrise: un duel à mort, ai-je dit, mais un duel loyal et à -chances à peu près égales... Et puis, toujours, dans ce cas, Grillon est -mort avant d’être mangé. Bien au contraire, lorsque c’est la traîtresse -mante qui l’a saisi de son double harpon dont les pointes ne contiennent -aucune liqueur stupéfiante ou vénéneuse, Grillon, déjà dévoré presque -totalement, dépourvu de ses entrailles (morceau de choix!) et de la -plupart de ses viscères, Grillon qui n’est plus qu’un crâne, de la peau -et des pattes, subit le supplice de demeurer encore vivant. - -Et l’ogresse, rassasiée, n’aura pas la pitié de l’achever! Elle se -débarrasse avec adresse et désinvolture du pauvre être vidé qui, -néanmoins, manifeste parfois encore quelques velléités de se traîner -jusqu’au bord de son trou. Après quoi, elle se livre à une minutieuse -toilette, récure un par un les harpons et les crochets,--graissage de -l’arme et nettoyage de vaisselle combinés,--puis, tranquillement, -s’éloigne dans la direction du terrier voisin. - -Alors le mâle, le piteux mâle qui tâchait jusque-là de se faire oublier -dans son coin, entre en scène et va se régaler des bas morceaux, suce -les pattes, nettoie les nerfs, la peau et absorbe le contenu de la boîte -cranienne,--de la boîte cranienne sur laquelle les antennes vibrent -encore, d’un incontestable frisson de vie suppliciée. - - * * * * * - -Je laisse une nuit se passer. Quand je reviens le lendemain, de bonne -heure, à mon poste d’observation, tout est consommé, ou presque: la -mante femelle suce dédaigneusement, car elle n’a plus très faim, les -intestins du dernier grillon qu’elle laisse en fin de compte s’échapper, -affreusement blessé, pourtant capable de guérir encore et de vivre... -Mais le mâle, l’humble mâle, enhardi et mis en goût par l’abondance -relative dont il jouit depuis la veille, a compris ce qui se passait; il -accourt, empoigne à son tour le grillon dédaigné et n’en laisse que les -antennes, le bout griffu des pattes, la peau et la pellicule cranienne. - -Certes, je sais bien que le combat pour la vie, dans le monde des -insectes, est impitoyable et ne connaît de trêve aucune. Néanmoins, une -expérience comme celle que je viens de décrire, ne va pas sans remords -pour moi. Je sais bien, aussi, que l’assassinat de Grillon par la mante -en plein champ est fréquent, car les féroces braconniers verts -connaissent, repèrent et vident les terriers de ce fin gibier tout comme -nos braconniers ceux des succulents lapins de garenne. Je soupçonne, -enfin, que les six grillons qui cohabitaient, par mes soins, avec les -deux mantes, se sont aussi facilement résignés à un sort affreux que -l’ont fait les populations humaines à divers événements non moins -déplorables et non moins répugnants, durant ces dernières années. - -Néanmoins... oui, j’éprouve un remords sentimental, sinon rationnel, de -ce sextuple meurtre dont j’ai été l’occasion, sinon la cause efficiente. -Et ceci par envie orgueilleuse de découvrir et de décrire certains menus -faits naturels inaperçus jusqu’ici d’un autre que moi!... Je m’en veux, -dis-je... Je vais donc venger Grillon et sa race, d’une façon un peu -simplette, puérile, cruelle... Mais ce sont les meilleures des -vengeances humaines qui méritent ces épithètes-là. - -Je n’ai qu’à laisser en tête-à-tête l’ogresse et l’ogre dans la cage -dépourvue de pâture. Demain, celle-là aura proprement dévoré celui-ci, -avec autant d’appétit qu’elle en montre à dévorer, après et même pendant -la pariade, son partenaire aimant et aimé. Pourtant, dans le cas que je -viens de décrire, il s’agissait d’une dame prête à devenir mère et d’un -vieil éphèbe, probablement jugé inapte à l’amour par les femelles de sa -race: toutes choses qui, dans le monde dont je m’occupe, ne permettent -pas d’imaginer le moindre geste tendre entre deux êtres de sexe -différent, même quand un mauvais plaisant de bon génie humain les -abandonne dans un pays qui a tout d’une île déserte. Le certain, c’est -que le mâle vierge meurt comme s’il avait été aimé, c’est-à-dire qu’il -meurt mangé par une femelle, et il y a là peut-être, pour lui, une -consolation _in extremis_ de la plus précieuse qualité. - -Mais la femelle? Amusons-nous. Laissons-la jeûner un jour, deux jours, -trois jours. Sa vie n’est nullement menacée par une diète prolongée, si -formidable que soit sa gloutonnerie ordinaire. Mais sa fureur devient -bientôt comique à contempler... Finies, ses allures onctueuses et -compassées de parvenue bien nourrie! La voici qui court en tous sens, -essaie de ronger la toile métallique, bondit insensément contre la vitre -au risque de fêler sa minime cervelle de créature toute-en-ventre... -Alors, dans une cage voisine, où s’est reproduit le drame--par moi -organisé et monté sur plusieurs scènes à la fois--des six grillons et -des deux mantes, je vais chercher une autre femelle, aussi vigoureuse -que celle que j’ai particulièrement observée, pleine comme elle, affamée -comme elle, et depuis le même temps; puis je présente l’une à l’autre -ces charmantes personnes, en les enfermant dans la même prison. - -Et, cette fois aussi, c’est du beau sport! Egalité absolue, connaissance -et usage des mêmes ruses, frénétiques poursuites, offensives et -contre-offensives perpétuelles, essais de fascination et d’épouvantement -de part et d’autre, ébrouement furieux d’ailes, procédés d’intimidation -multiples et savants, jusqu’à ce qu’une faim devenue frénétique impose -le corps à corps final et fasse rouler les deux matrones ennemies, -accrochées irréparablement l’une à l’autre. Match sans résultat, -dirions-nous en langage humain, car l’heure de la mort a sonné dès lors -pour les deux ogresses; il ne s’agit plus que de savoir laquelle des -deux aura prélevé, en fin de compte, le plus de nourriture sur son -adversaire et aura, en conséquence, la consolation de ne trépasser qu’un -peu plus tard,--satisfaction d’ordre à coup sûr strictement moral. - -Je pense alors, toujours un peu puérilement, que Grillon est vengé, et -je m’en réjouis. Mais je ne peux m’empêcher d’éprouver un désagréable -frisson en pensant que, après les diverses guerres mémorables qu’a -subies l’humanité, il ne fut pas rare de voir les vainqueurs désignés et -reconnus s’entre-dévorer, à la façon de mes mantes religieuses, fortes -pourtant, et grasses et riches de tout l’espoir d’avenir que l’une et -l’autre contenaient. - - * * * * * - -On ne saurait se rendre compte de la vie d’un être sans bien connaître -les dangers qui la menacent et qui en font le prix. C’est pourquoi je -n’ai pas hésité à m’attarder sur les ennemis principaux de mon -personnage et sur les moyens parfois ingénieux dont ils usent contre -lui. Mais Grillon n’a pas à se méfier, bien entendu, des seuls pièges de -courte vie que lui tendent d’autres êtres animés. De même qu’une tuile -peut tomber sur la tête d’un paisible promeneur ou une tortue sur le -cerveau illustre d’Eschyle, de même Grillon peut entrer dans la mort -noire du fait d’un sabot innocent de berger ou de ruminant qui se sera -par hasard appuyé sur lui. Mais je n’ai pas à insister là-dessus, quelle -que soit la rigueur que je souhaite à la conclusion où je tends. - -Signalons encore que Grillon, comme la plupart des insectes qui ne -vivent pas en société, semble ignorer la maladie; certes, quand, en -avril, une grêle abondante transforme pour un temps la surface du sol en -glacier, calamité météorologique assez fréquente en Gascogne, j’ai -observé maintes fois que Grillon, recueilli par moi à moitié étouffé et -congelé, meurt en dépit de mes soins; tout de même, il serait excessif -de prononcer ici un mot comme pneumonie. - -J’ai noté également qu’un grillon dont le gîte a été fortuitement inondé -par l’urine d’un quelconque ruminant,--cheval, mulet, bœuf ou vache, -hôtes fréquents des prairies,--sort aussitôt de son trou «comme s’il y -avait le feu», pour employer l’expression d’un vieux paysan à qui, un -jour, je faisais remarquer le fait. J’ai renouvelé souvent l’expérience, -à l’aide d’urines préalablement recueillies. Qu’on me fasse grâce de -détails en pareil sujet!... Mais, que l’infect liquide provînt de la -vessie d’un mammifère herbivore, carnivore ou omnivore, le résultat fut -toujours le même. Grillon apparaissait très vite, comme affolé, tentant -de s’essuyer aux menues herbes; autant qu’il y ait jamais réussi ou que -j’en aie pris soin moi-même avec un peu d’ouate hydrophile, Grillon ne -s’est jamais remis d’un pareil coup que dans les cas où il n’avait pas -été sérieusement inondé. Transporté dans une de mes cliniques, il y -demeurait immobile, sans prendre de nourriture, témoignant d’une apathie -complète; et il mourait dans la semaine. - -L’effet physiologique exact, pour Grillon, d’un bain d’urine? Je -l’ignore. Cela ressemble à une suppression totale de la sensibilité et -notamment de la sensibilité gustative, puisque la mort a lieu par -inanition, quelles que soient les friandises que l’on offre au malade. -Mais, sur ce point, je me borne à signaler le fait; je n’affirme ici -qu’une des nombreuses causes (rare celle-ci, certes, et probablement peu -soupçonnée) qui peuvent faire Grillon en liberté mourir à l’improviste. - - * * * * * - -Maintenant, concluons. - -J’ai évalué (approximativement, bien entendu) à trente pour cent le -nombre des grillons à naître ou nés qui sont détruits par les fourmis. -J’aurais pu, à la fin des alinéas précédents, et à propos des divers -autres ennemis de Grillon que j’ai passés en revue, énoncer chaque fois -une nouvelle évaluation approximative du même genre. Je m’en suis gardé -comme d’un refrain sinistre et qui aurait risqué de lasser encore par sa -monotonie. J’aime mieux faire cette évaluation en bloc et déclarer, -après mûre réflexion et des années d’expériences, que, sur cent -grillons, il n’en est pas, en moyenne, la moitié d’un qui meure de sa -belle mort... - -Heureusement, Grillonne pond de deux cents à deux cent cinquante œufs en -cage et un peu plus (de ceci, je n’en suis pas sûr, mais je le -soupçonne) en liberté. Donc, un couple de la génération de l’an passé -sera remplacé au début de la saison des amours, cette année-ci, par un -trio, ou presque... Mais quelques mâles, non contents des coupes sombres -pratiquées par leurs ennemis dans leurs rangs, jugeront encore bon de -s’endommager entre eux. C’est pourquoi, chaque an, malgré la fécondité -considérable des femelles, il n’y aura pas sensiblement plus ou moins de -grillons sur la terre qu’il n’en existait l’an précédent. - -Si d’autres ennemis et d’autres dangers survenaient au cours des -siècles, il est probable que Grillonne pondrait davantage ou que sa race -apprendrait à mieux encore se dissimuler ou défendre. Mais il est sûr -que, pour quelques myriades d’années humaines, nous nous trouvons en -présence d’un équilibre parfaitement stable dans l’évolution de cette -race très avancée et que, malgré les épreuves terribles auxquelles -chacune de ses générations est soumise, Maman Nature et Papa Bon Dieu, -les surveillants de la Balance, estiment que tout va bien ainsi. - - - - -IV - - -AUTRE MONOLOGUE DE GRILLON: - -_«Je dois maintenant, non pas redoubler de prudence, mais me gourmander -perpétuellement afin de demeurer au moins aussi prudent que je l’ai été -jusqu’ici. Je suis distrait, ravi; beaucoup des miens, je le sens, ont -dû déjà payer cher des distractions et des ravissements de ce genre._ - -_«D’abord, les trésors sans prix que m’a offerts la vie, se sont -augmentés d’un nouveau trésor dont l’absence ou la suppression, à -présent que je le connais et que j’en ai joui, déprécierait tous les -autres. Ce fut très singulier: j’allais au hasard, à travers -l’émerveillement perpétuel des herbes, des couleurs, des tiédeurs, des -odeurs, sans autre souci que de me garer au moindre bruit, comme il sied -à un grillon pieusement respectueux de sa vie et de l’avenir de sa race; -tout à coup ma face a heurté plus fortement qu’à l’ordinaire un brin -d’herbe. L’ai-je mordue, à tout hasard, pour lui apprendre à mieux -respecter une autre fois ma promenade, ou ai-je ainsi agi pour une -raison différente et qui m’était encore obscure? Je ne sais. Mais je -sais qu’à peine mes crocs s’étaient refermés sur le brin d’herbe, une -volupté que je n’avais jamais éprouvée jusque-là s’est insinuée dans -tout mon être, plus moelleuse que tout ce qu’on frôle en marchant de -très doux, plus éblouissante que la lumière, plus bienfaisante que la -chaleur, plus puissante en moi que les plus vifs parfums du sol et des -plantes,--oui, puissante au point de me faire oublier le danger souvent, -trop souvent... Ce n’était plus la beauté et la bonté répandues autour -de moi qui me faisaient l’aumône, c’était comme si la bonté et la beauté -du monde se fussent données pleinement à moi, en se réduisant à ma -mesure; elles ne me souriaient plus au passage, elles communiaient avec -mon bonheur._ - -_«Alors, j’ai mâché longtemps le brin d’herbe, très longtemps, et je me -suis étonné soudain de le voir devant moi abîmé, meurtri, saccagé, et -peut-être en ai-je été un instant épouvanté, comme si j’avais épuisé -avec trop de gloutonnerie les délices qu’il m’avait offertes. Mais bien -vite, j’ai compris que je m’étais enrichi de sa diminution ou de son -anéantissement et que les innombrables brins d’herbe de ce monde -contiennent pour moi les mêmes vertus. Quand j’ai mordu et mâché le brin -d’herbe, je crois devenir aussi puissant et éternel que le monde qui -m’abrite; je suis beau et fort; je conçois contre le danger des ruses -dont l’ingéniosité m’éblouit moi-même, et je sens, dans mes mâchoires à -l’énergie décuplée, frémir une rage qui me ferait tenir tête à des -brigands devant lesquels hier encore j’aurais fui..._ - -_«Merci, mon Dieu, d’avoir répandu,--tu ne le fais probablement pas pour -tous les autres êtres,--le souverain miracle de la nourriture au-devant -de mon moindre désir et de chacun de mes pas.»_ - - * * * * * - -Je crois, en effet, avoir dit que Grillon ne mange pas durant les -premiers jours qui suivent son éclosion. Et, pourtant, il grandit et se -développe. Sur ce point, ma certitude a été facilement acquise: je mets -une dizaine de grillons nouveau-nés dans une boîte en fer blanc couverte -d’un vitrage, et j’expose celle-ci au midi, «au bon du soleil», comme on -dit chez nous; j’installe à côté d’elle une autre boîte pareille et -peuplée d’un nombre égal de grillonneaux; mais, dans celle-ci, je -renouvellerai journellement la provende traditionnelle des grillons: -herbes des champs, feuilles de laitue, plus les aliments de luxe, sucre -et mie de pain, qu’un geôlier de mon espèce n’a pas le cœur de leur -refuser. - -Au bout d’un temps qui ne saurait varier beaucoup de quinze jours à -trois semaines (quinze jours, si beau qu’ait été le temps, trois -semaines s’il s’est montré maussade) les grillons de l’une et l’autre -cage se sont également développés, jusqu’à atteindre le quart environ de -l’importance qu’ils auront adultes; je constate aussi que les grillons -de la cage ravitaillée n’ont touché à aucun des mets par moi servis, -fût-ce du bout des mandibules, et qu’il n’y a trace d’excréments, même -au microscope, nulle part. - -Cependant, deux autres cages, de bois, celles-ci, et couvertes d’un toit -de singalette, c’est-à-dire infiniment moins pénétrables que les -premières à la lumière et à la chaleur, ont été placées par mes soins -dans un recoin de grenier froid, à l’abri de tout soleil. Là aussi, il -en est une que je ravitaille chaque jour. Au bout d’une vingtaine de -fois vingt-quatre heures, les quelque vingt grillons que j’ai installés -dans ces régions défavorisées ne semblent pas se porter mal, certes, à -cela près qu’ils présentent, dans la cage ravitaillée comme dans celle -où a été observé le plus strict des jeûnes, une corpulence nettement -inférieure. - -Ces hôtes des recoins sombres et froids d’un grenier ne sont pas -seulement, en effet, quatre fois moindres, par la taille et le poids, -qu’un adulte: ils atteignent à peine la moitié de l’importance qu’ont -déjà leurs jumeaux favorisés d’un climat lumineux et ensoleillé. - -J’ajoute que si les grillons du grenier et ceux de la véranda ou de la -serre sont alors placés dans une cage unique, et chaude et claire, et -bien pourvue d’aliments, les déshérités ont tôt fait de rattraper le -temps perdu; l’instant est venu, pour mes deux clans de pensionnaires, -d’ajouter la satisfaction de la faim aux bienfaits que Nature leur a -prodigués déjà, et les chétifs, les retardataires, en sont quittes pour -mettre les bouchées doubles. - -Au bout de quinze jours, les quarante grillonneaux, venus dix par dix, -dans la même cage, de quatre cages diverses, sont tous d’égale taille et -font honneur à leur nourricier. - -Que conclure de tout ceci, à moins que mes yeux n’aient failli, ou que -je n’aie omis quelque cinquante fois de suite une des conditions -essentielles de l’expérience? Il faut conclure que Grillon, au sortir de -l’œuf, peut se passer de manger pour croître et que, de cette croissance -où il aspire, comme toute créature qui naît pour mourir, la lumière et -la chaleur sont les facteurs cardinaux durant les quinze ou vingt -premiers jours de son existence. - -Le fait peut sembler extraordinaire, mais l’expérience est si facile que -je m’en voudrais de ne pas conseiller de la tenter à quiconque -s’étonnerait. Deux boîtes de conserves couvertes d’un bout de vitre et -percées de trous pour laisser passer l’air; deux minuscules caisses de -bois, deux boîtes de dominos par exemple, dont on remplacera le -couvercle à tiroir par la clôture d’un tissu qui, lui aussi, permette -aux captifs de respirer à leur aise; du soleil et de la clarté d’une -part, de l’ombre et une température égale d’autre part; trois semaines -de patience et d’attente pour l’observateur; et quiconque jugerait -miraculeux qu’un être naissant puisse se développer sans nourriture -estimera que cet humble miracle est constatable expérimentalement. - -Donc, Grillon se nourrit uniquement de chaleur et de lumière dans son -jeune âge, comme disaient les antiques poètes que fait de rosée la -cigale en ses derniers jours. Personnellement, je sais bien que la -cigale ne mange rien, ne boit même pas de rosée et qu’elle n’a plus -souci que d’aimer, quand elle a conquis pour un temps si court et si -plein de risques sa forme ailée et suprême. - - * * * * * - -Mais ceci me rappelle que le Grillon et la Cigale sont devenus, dans ma -France d’oc, des emblèmes poétiques; que les félibres provençaux, à la -manière de leurs ancêtres les troubadours, épinglent volontiers _la -cigalo d’or à soun capèu_; qu’en Languedoc et en Gascogne, bon nombre de -poètes du terroir aiment à se réclamer de mon personnage; qu’ils ont -même inventé à propos de _Grilh_ (ou Grelh) c’est-à-dire de Grillon, une -devise que, de tout mon cœur, je souhaite aux vrais poètes d’aimer -sincèrement: _per canta me rescoundi_, je me cache pour chanter. - -A quoi, pour le reste, peuvent servir des expériences aussi menues que -celles que j’ai accomplies et décrites à propos du jeûne résolu, absolu -de Grillon en bas âge? Vaut-il la peine d’apporter tant de soins à des -études dont l’humanité ne semble guère devoir profiter, surtout en des -heures graves et troubles? Oui, j’ai peut-être tort, après tout... Mais -je ne sens pas en moi l’âme d’un conducteur de foules, et je n’ai, -d’autre part, jamais eu de goût pour la philosophie officielle ou -salonnière; je suis en outre assez las, depuis quelque temps, de me -heurter à la monotonie irrémédiable que réserve à ses curieux, la -psychologie des insectes humains. - -Et mon expérience minime garde de la valeur, du moins à mes yeux; car je -contribue par elle à joindre d’un nouveau lien deux insectes presque -légendaires, l’un et l’autre devenus de naïfs symboles de musique, de -chant et de poésie--en me portant, moi le premier, garant de -l’alimentation immatérielle des grillons commençant de vivre, alors -qu’étaient déjà renommées pour la même cause les cigales près de mourir. - - - - -V - - -C’est à l’âge d’un mois et demi ou de deux mois,--comptons même quelques -jours de plus si l’automne, à son début, a été par trop pleurard,--que -Grillon conquiert, sinon son apparence dernière, du moins sa taille -définitive. Il est déjà le brun lourdaud qu’il restera jusqu’à la fin de -ses jours; son ventre toujours trop bien rempli l’oblige de mettre un -frein à cette manie de courir comme un rat empoisonné qu’il avait -lorsqu’il se nourrissait uniquement de soleil et de lumière. Depuis beau -temps, il a quitté la haie originelle ou le bosquet natal et gagné la -prairie voisine ou les talus herbeux de la plus prochaine route, parce -que, là, les herbes lui semblent plus qu’ailleurs tendres, délectables, -et que la satisfaction de son heureux appétit, surtout durant la période -de sa croissance, est, de tous les biens du monde, celui qui lui paraît -le plus précieux. - -Bientôt, on peut remarquer que ses divagations et ses promenades ne -s’effectuent plus que dans un cercle très restreint, entre telle touffe -d’herbe et tel caillou éloignés l’un de l’autre d’un mètre ou de deux au -plus. Sage, il a déjà limité son horizon, borné son univers; il -répugnera désormais aux gîtes dans lesquels il réfugiait jusque-là, au -hasard des chemins, sa terreur ou sa lassitude; deux ou trois asiles -connus lui suffisent; je l’ai marqué au blanc d’argent pour être sûr de -ne pas le confondre avec un de ses frères et, s’il n’est pas en -promenade, je le trouverai, à coup sûr, durant une bonne semaine, sous -la touffe d’herbe ou à l’abri du caillou--et non ailleurs. Cette -semaine-là, c’est comme la préface du livre de son destin essentiel, -l’aube décisive de sa vocation,--l’introduction à la vie casanière... - -Aux heures les plus tièdes ou les plus claires du jour, on le voit aller -et venir, lentement, prudemment, dans le pays élu. Il observe. Les -endroits où le soleil frappe dur et bien, retiennent incontestablement -son attention plus que les autres. Il goûte un brin d’herbe, en -connaisseur qu’il est déjà, flaire le sol du bout de ses antennes, -semble en humer l’odeur de l’extrémité de ses palpes. Et puis, de ses -pattes griffues, le voici qui commence non pas à fouir le sol, pour vrai -dire, comme il le fera bientôt, mais qui l’égratigne, le tâte. -S’exerce-t-il? Etudie-t-il la nature du terrain? Mystère. Nulle part il -n’insiste. - -Tout à coup, cela devient sérieux. Depuis deux ou trois jours, je -constate que Grillon quitte, aux heures de la promenade, l’un ou l’autre -de ses refuges pour gagner sans hésitation le même endroit de prairie. -Et, enfin, il se met à l’ouvrage, avec une frénésie presque comique chez -ce bonhomme précocement ventru. Il a élu l’emplacement de sa demeure! Et -ses pattes antérieures de s’agiter avec la même ardeur fiévreuse que -font celles d’un bon chien qui, ayant découvert un trou de taupe ou -reniflant un gîte de mulot, veut à toutes forces montrer au maître son -zèle éperdu, et comme il sait y faire! Allons-y des pattes, allons-y de -la gueule! Déjà Grillon disparaît presque dans le trou qu’il a creusé... -Souvent, il en ressort comme un diablotin de sa boîte, portant une -brindille de racine ou un gravier parfois énorme entre ses crocs élargis -férocement; puis, de nouveau, il plonge, et l’on ne voit plus que ses -pattes de derrière, outils puissants, à la fois râteaux et balais, qui -déblaient, déblaient, déblaient, tandis que la première paire de pattes, -aidée des crocs, cisaille, pioche, fore et que les pattes intermédiaires -se bornent à refouler assez maladroitement vers l’arrière une partie des -décombres accumulés. - -Je m’explique assez bien sa hâte. Dans le calme de la prée, le seul -mouvement normal qui existe est celui, familier à tous les êtres du ras -du sol, que produit le vent en caressant l’herbe; le menu geyser de -poussière plus ou moins dorée ou colorée que soulève Grillon à l’œuvre -risque donc d’être remarqué à distance par ses ennemis de la saison, -lézards, rainettes ou mantes. C’est peut-être pour cela qu’il n’a point -de trêve jusqu’à ce que son gîte ait atteint vingt ou trente millimètres -en profondeur, c’est-à-dire plus qu’il ne lui en faut pour se -dissimuler. Je l’observe qui, après quelque travail pénible, racine -coriace à trancher, gravier colossal et pénible à évacuer, vient se -rendre compte du progrès de son œuvre; dès que la pointe de ses antennes -bien allongées n’effleure plus qu’à peine l’orifice, il sait que sa -demeure d’élection a atteint le «métrage de sécurité». Alors, sa fièvre -laborieuse tombe brusquement... Surtout si le temps est beau, il ne -travaillera plus désormais avec hâte. La prudence et le calcul -présideront seuls aux embellissements de son immeuble, et il faudrait de -bien persistantes pluies pour l’inciter à poursuivre son œuvre -rageusement. - -Quelquefois, j’ai essayé avec une cruauté qui m’était fort pénible, de -profiter d’une sortie de Grillon à cinq ou six centimètres de son trou -ébauché, pour endommager légèrement son travail, d’un coup d’ongle ou -d’une pincée de terre lancée sur l’orifice; quand il rejoint son -chantier après la courte récréation, c’est, de sa part, alors, un -véritable affolement, et je l’ai vu parfois, comme désespéré, regagner -pour une nuit encore un de ses gîtes provisoires, touffe d’herbe ou -caillou. Mais, si quelque pirate de sa race ou d’une autre race n’a -point mis à profit son labeur de la veille, c’est bien le bonhomme -marqué de blanc par mes soins que je retrouverai le lendemain dans le -chantier où j’ai créé délibérément du désordre. Et le désordre sera -largement réparé. Et le trou, si peu profond qu’il soit encore, vous -aura un petit aspect habité bien plaisant à voir, avec son auvent où -l’herbe est déjà taillée à point, comme une tonnelle de jardin -bourgeois, ni trop ni peu, et avec sa plate-forme lisse et accueillante -à toutes les tiédeurs, à tous les rayons, conçue comme ce que l’on a -inventé de mieux jusqu’ici en fait de chaudières solaires. - -J’ajoute qu’il faut _saboter_ l’ouvrage de Grillon au moins cinq ou six -jours de suite pour qu’il soit sérieusement écœuré et aille tenter de -fixer son domicile ailleurs. - - * * * * * - -AUTRE PRIÈRE DE GRILLON: - -_«Mon Dieu, comme la terre sent bon et comme je vais être bien là, -débarrassé de la plupart de mes inquiétudes! Mon repas est à portée de -ma bouche, mon soleil n’est nulle part plus bienveillant qu’au seuil de -ma maison. Et mes ennemis ont mauvais jeu, quand je compare ma destinée -d’aujourd’hui à celle que je subissais hier encore. Aussi ma silencieuse -prière est-elle à présent mieux qu’un cri de détresse; grâce à toi qui -m’as jusqu’ici soutenu, gardé, favorisé, je peux gonfler ma faiblesse et -l’alléger au point qu’elle montera jusqu’à ton ciel sous la forme ailée -de la joie._ - -_«Comme la terre sent bon, quand on l’a soi-même creusée selon son goût -et à sa taille! Il est ici des parfums si véhéments et doux qu’ils n’ont -plus besoin d’être goûtés ou mangés; des bonheurs si supérieurs aux -bonheurs venus de dehors qu’on les peut éprouver sans remuer les -antennes, comme s’ils prenaient leur source en nous ou si nous étions -noyés en toi. La pluie est une très mauvaise chose, mais tu nous as si -bien conseillé pour le choix de notre terrain que c’est presque une -volupté encore de la sentir passer et nous fuir comme au réveil un -mauvais rêve. Le soleil est la merveille des merveilles, et, toujours -grâce à tes conseils, dès que tu en disposes, j’en profite. J’entrevois -même dès ce jour un bien nouveau, le sommeil,--non pas tel qu’il peut -exister chez d’autres êtres--mais une inertie aux mérites sans pareils, -dont je jouis quand je suis las ou que je n’ai rien à faire de mieux, au -bord de mon trou ou au fond de mon trou; selon qu’il fait chaud ou -froid..._ - -_«Alors, rien ne bouge plus en moi. Mes antennes elles-mêmes ne remuent -que si le vent les frôle. _Le-concert-de-tous-les-biens_ paraît lui-même -s’anéantir comme pour m’émouvoir plus fort dans peu de temps, quand je -l’aurai retrouvé mieux que neuf et plus passionnant qu’il ne m’avait -jamais paru. Mais, jusque dans cette somnolence, ô toi qui m’as tiré du -néant et m’as conduit en ce point heureux de ma vie, je te bénis et je -te loue.»_ - - * * * * * - -L’étude minutieuse de la façon dont Grillon construit sa demeure, les -variations de méthode entre individus, les différences de profondeur ou -de direction qu’offre la galerie selon la nature du terrain, etc., tout -cela ne serait que prétexte à des comptes rendus pédantesques -d’expériences. - -Pédantesques et vains, car les expériences sont ici à la portée de tous. -Une caisse en bois de vingt à quarante centimètres de longueur et de -largeur, d’à peu près autant de hauteur; deux ou trois orifices -pratiqués dans les cloisons verticales et contre lesquels on cloue de la -toile métallique,--ceci pour ventiler l’heureuse prison; un morceau de -prairie automnale et rase découpé sur une quinzaine de centimètres de -profondeur et d’une superficie telle qu’il épouse strictement le fond de -la caisse; une vitre en guise de couvercle; vous disposez en pente la -prairie factice pour que Grillon ait la chère illusion d’un talus; vous -arrosez l’herbe de temps en temps,--légèrement,--pour qu’elle vive et se -développe... Chargez n’importe quel naturaliste parisien de vous -procurer de jeunes grillons, en septembre ou même encore en octobre; -ajoutez, à la pitance suffisante que fournira l’herbe bien soignée, -quelques feuilles de laitue ou quelques miettes de pain, si vous tenez à -gâter vos pensionnaires... C’est tout, et, comme l’on voit, c’est très -simple... J’ajoute que certains êtres humains de sexe et d’âge -différents, mais tous un peu désœuvrés et vaguement neurasthéniques, à -qui j’avais fait cadeau de cages de ce genre, par moi aménagées et -peuplées, m’ont juré durant des quinze jours que l’observation des mœurs -de mes insectes était autrement passionnante que le bridge. Si mes -lecteurs ou lectrices n’ont pas oublié déjà ce qu’il advient d’une -semblable colonie quand on y introduit une ou plusieurs mantes -religieuses, la distraction que je leur indique leur paraîtra plus -intéressante encore... - -Je n’ai plus qu’à exposer aussi brièvement que possible ce qui m’a paru -particulièrement pittoresque ou plaisant, significatif ou singulier, -dans la façon dont Grillon entreprend la construction de sa demeure, -dont il l’aménage et dont il en use, quand elle est finie. - - * * * * * - -§ 1.--... «Quand elle est finie...» Je m’exprime mal, car Grillon ne -considère jamais sa demeure comme terminée et s’efforce constamment de -la rendre plus confortable et plus sûre. Les trente premiers millimètres -de galerie, creusés avec la précipitation que j’ai dite, ont à peu près -partout la même apparence et les commencements de terriers s’enfoncent -presque tous selon une pente identique, assez raide d’ailleurs. Mais, -ensuite, la question se complique pour Grillon. Il faut réfléchir et -observer durant des jours et des jours avant de décider du sens dans -lequel il convient que la galerie tourne, et si elle doit virer -brusquement ou non, et s’il vaut mieux exagérer ou atténuer son -inclinaison en profondeur. Qu’on ne croie pas, en constatant les -différences de profondeur, de direction, les diversités souvent très -curieuses dans la disposition de la plate-forme que rien, dans tout -cela, provienne du hasard ou de la fantaisie de l’insecte. Celui-ci agit -en raison de considérations très précises dont la réalisation pratique -exige une science instinctive incontestable et aussi un évident labeur -de réflexion. - -§ 2.--Les trois principes essentiels auxquels Grillon tente toujours de -se conformer pour le mieux, dépendent uniquement de sa triple préférence -pour un abri aussi sûr que possible, aussi peu humide que possible, -aussi ensoleillé que possible. - -Un terrain à la fois friable et très perméable l’engage à ne pas trop se -méfier de l’humidité; et c’est pour cela que les terriers que j’ai -observés dans les sables landais sont relativement courts et peu -profonds. En revanche, ils présentent en coupe horizontale des courbes -assez considérables. Ceci suppléerait à cela s’il s’agissait pour -Grillon, non plus de garer sa peau des infiltrations pluviales, mais de -parer à l’effusion de son propre sang. - -La plate-forme sera étroite et encaissée si le trou s’ouvre bien au -midi,--ce qui est l’idéal de Grillon. La galerie, toujours en angle plus -ou moins aigu avec l’horizon, sera d’autant plus poursuivie en droite -ligne que Grillon aura su commencer son trou bien en face du soleil dans -sa force et à son apogée; de la sorte, il savourera presque jusqu’au -fond de sa demeure la bienfaisance de l’astre, volupté qu’il semble -accepter même au prix de quelques risques de plus. - -Ceci dit, on peut étudier tous les terriers de grillons du monde; je -suis certain que, pour les édifier selon les goûts de la race dans -l’endroit que l’individu a choisi, un architecte doublé d’un -minéralogiste et triplé d’un astronome ne ferait pas de meilleure -besogne que Grillon. - -§ 3.--Si un accident détruit de fond en comble le domicile de Grillon, -son attitude en face de cette déplorable affaire dépend de son âge. -N’a-t-il point encore mué pour la première fois? Presque toujours, il se -remet héroïquement à l’œuvre, si mauvaise que soit la saison et si -amollie de pluie ou durcie de gel que soit la terre. A-t-il changé de -peau pour la deuxième fois? Il préférera, la plupart du temps au -renouvellement d’un effort déjà tardif, se résigner à un gîte de -fortune, comme ceux--touffe d’herbe ou caillou,--dont il usait à la -manière d’hôtelleries avant de choisir son emplacement... Enfin, s’il a -conquis sa parure nuptiale, la question est toute tranchée; certes, -c’était exquis, qu’on fût mâle ou femelle, de posséder un beau gîte bien -à soi, sur la terrasse duquel on pouvait ou prodiguer son lyrisme, -galants appels aux bien-aimées, insolents défis aux rivaux quand on -était du sexe fort, ou savourer silencieusement un concert aussi -flatteur, quand on appartenait à l’autre sexe; mais, tout bien pesé, la -plupart de nos heures étaient déjà vagabondes, le fond de notre trou, ne -nous voyant plus, nous croyait déjà morts et nous semblait, à nous, -respirer un relent de cave et de tombe, tant nous nous sentions amoureux -de soleil, de plein air et d’aventures; nous ne revenions plus, de temps -en temps, chez nous, que pour nous installer arrogamment sur le seuil, -en chantant sur un ton ou en prenant une attitude qui signifiaient à nos -rivaux ou rivales: «Attention! je suis chez moi... et vous allez voir ce -que vous allez voir, si vous avez l’air d’en douter!...» - -Menues satisfactions d’amour-propre qui, désormais, ne pèsent guère dans -la balance! Contrairement à ce que ferait un homme sur le tard de sa -vie, Grillon, en son suprême âge, qu’on ait détruit son gîte si cher ou -qu’on l’en ait chassé, s’en moque... Il a désormais mieux à faire qu’à -bâtir; il a à créer. - -§ 4.--Jusqu’ici, il ne s’est agi que de la demeure de Grillon en -liberté. Capturé tout petit et placé dans une cage comme celle que j’ai -décrite un peu plus haut, il ébauchera un terrier quand il aura atteint -sa taille définitive. Mais il ne se livrera à ce travail qu’avec une -certaine nonchalance, pour satisfaire à une aspiration héréditaire, et -non plus sous l’aiguillon véhément de la nécessité. Un des miracles qui -m’ont le plus frappé à propos de Grillon installé dans une cage, c’est -la conscience qu’il manifeste aussitôt de la sécurité à lui promise par -cette situation nouvelle. Que tous les ennemis qui le menaçaient dans -l’herbe des champs ne risquent plus de s’attaquer à lui en pareil lieu, -peut-être le sait-il dès qu’il a fait le tour de ce domaine; en tout -cas, il agit comme s’il en était sûr. Nulle timidité dans ses -promenades, nulle méfiance durant ses repas; bientôt, qu’il ait été -capturé jeune, adulte ou sur la fin de ses jours, _il connaîtra mes -mains_, grosses bêtes inoffensives, et se laissera saisir par elles sans -plus de crainte qu’il n’en éprouverait si, par exemple, il était en -plein air, un peu rudoyé par le vent. - -C’est pourquoi, en captivité, quand on lui fabrique un terrier, comme je -l’ai fait lors de l’expérience cruelle de sa cohabitation avec les -mantes religieuses, certes, il en use, parce qu’il arrive des champs et -n’a pas encore l’habitude du lieu; les mantes introduites, il y restera -volontiers, pressentant trop justement le terrible danger qui le menace; -mais si la cage ne contenait pas d’ogres, on le verrait bientôt, lui et -ses frères, délaisser ces terriers et leur plate-forme, n’y pas rentrer -de longtemps, sauf en cas de très vive alerte, estimant sans doute qu’il -vaut mieux ne pas brouter toujours à la même place, que rien n’aiguise -l’appétit comme de changer de restaurant, et qu’il n’est pas de -meilleure posture pour se chauffer le ventre au soleil que celle qui -consiste à s’aller accrocher aux si commodes fils de la toile -métallique. - -Et alors, vous pouvez boucher son terrier, qu’il soit son œuvre ou la -vôtre; il viendra une fois ou deux rôder à l’entour, ne tentera rien, -n’insistera pas, même si le dégât est facilement réparable. Il se moque -profondément d’un habitacle qui ne représente plus pour lui qu’un luxe -superflu, dénué de tout intérêt. - - - - -VI - - -C’est dire à quel point Grillon sait s’adapter à des conditions de vie -autres que celles qui représentent les traditions imprescriptibles de sa -race. Lui qui, libre, doit avoir perpétuellement présents en lui le -sentiment du danger et le souci de sa défense, se montre le moins timide -des insectes dès qu’il se sent en sécurité. Confiants dans la bonté du -sorcier qui leur dispense, en plus de cette sécurité, des friandises -comme on n’en saurait rencontrer à tout bout de champ dans les champs, -les grillons captifs se laissent vivre en hôtes d’une merveilleuse -Thélème... Bien entendu, cette paix bénie ne les dégoûte pas de se -battre entre eux; de ceci, ils ne s’en privent jamais, et, même au -sortir de l’œuf, leurs dents, encore insoucieuses de brouter, se -montrent avides déjà de mordre; d’ailleurs, ce ne sont là que des -houspillades sans gravité, et qui tiennent plus du sport que de la -guerre. Ce qui est sûr, c’est que, dans le monde clos où ils vivent par -mes soins, la crainte véritable, l’oppression du danger semble être pour -jamais abolie. - -J’imagine (et cette imagination, pour quiconque connaît Grillon, prend -des airs de certitude), j’imagine que cet immense et perpétuel effroi -qu’il a éprouvé à l’état libre, ou que ses ancêtres libres ont éprouvé, -ne doit plus exister dans la mémoire instinctive du captif que d’une -façon pour ainsi dire légendaire; oui, un peu comme tant de faits -pourtant bien naturels qui terrifièrent l’humanité primitive, demeurent -dans le patrimoine mémorial des civilisés, ennoblis du titre de -légendes, revêtus de toute la poésie verbale et rythmique où se peuvent -hausser nos esprits. - -Qu’est, à proprement parler, ce qu’entend par _civilisation_ le -vulgaire? Le vulgaire, ou, pour mieux dire, le commun des hommes, ou -pour mieux dire encore, la plupart des hommes,--tout cela, afin que M. -Georges Duhamel, qui a choisi ce mot pour titre à une fort belle -œuvre,--ne me soupçonne pas de le confondre avec le _vulgum pecus_; car -il a pris le mot de civilisation dans le même sens que moi; il l’a fait -ironiquement et par antiphrase, certes, mais, pour lui et pour moi, cela -revient au même... Et le sens que j’attribue ici à _civilisation_ -correspond à peu près uniquement à _sécurité_ et à _bien-être_. - -Sécurité et bien-être qui apaisent vite et presque du jour au lendemain -mon héros encagé, qui le font probablement _sourire_ (car c’est là le -seul mot que je vois pour traduire probablement la chose) d’un nombre -comme infini de géants, d’ogres et de mauvais génies auxquels il pense -avoir le droit de ne croire plus! Mais peut-être cette délivrance du -danger est-elle payée très cher par ceux de sa race, comme elle le fut -dans la race humaine; peut-être, parce qu’il n’a plus peur des génies -malfaisants, sourit-il avec le même mépris de ceux qui furent aimables -et beaux, comme nous faisons nous-mêmes des fées et des nymphes; et -peut-être lui arrivera-t-il de croire que le soleil lui-même est un -mythe puéril, pour cette simple raison que, sachant son amour de la -chaleur, je place sa cage, dans les jours froids, non loin d’un -fourneau. - - * * * * * - -Ah! ceci n’est que l’histoire toute nue d’un insecte qui m’amuse et que -j’aime, et ma grande crainte, durant que j’écris cette histoire, est, -avec celle d’atteindre au pédantisme par trop de scrupule ou de minutie, -celle d’avoir l’air de composer une fable à l’usage de mes semblables. -Les Muses qui me sont les plus chères puissent-elles m’avoir jusqu’ici -préservé et me préserver jusqu’au bout de donner naïvement dans l’un ou -l’autre de ces pièges! - -Et pourtant, pourtant...--ceci n’est même plus de l’histoire, ceci ne -représente plus que des mots lancés en l’air, en plein dans le domaine -du rêve!...--qui pourrait affirmer, quand nous sourions des vaines -terreurs de nos ancêtres, que notre sécurité et notre bien-être relatifs -de civilisés ne sont pas les résultats d’un encagement où l’encageur est -destiné à rester aussi obscur pour nous que nous le sommes pour Grillon -nous-mêmes? - -Voilà d’ailleurs qui dépasse notre sujet; et les conclusions de certains -raisonnements par analogie risquent de troubler à l’excès les -imaginatifs. - - * * * * * - -Retenons donc tout simplement l’extraordinaire facilité de Grillon à -vivre captif,--grandeur ou faiblesse bien plus rare qu’on ne pourrait le -supposer chez la plupart des insectes,--et non seulement à vivre captif, -mais à s’adapter à la captivité, à s’y accommoder, et même à s’en -accommoder, à se familiariser et à s’apprivoiser, bref, à se -_civiliser_. Et cela nous permettra une digression, que j’estime -nécessaire, au sujet de Cricri, le cousin domestique de Grillon, plus -ordinairement appelé Grillon des foyers. - -Il y a tout lieu de supposer que la divergence, l’éclosion d’une -nouvelle branche sur le tronc jusque-là unique de la race grillonne, -s’est produite à une époque assez récente, comme celle qui a fait deux -êtres distincts du chien et du loup. Epoque assez récente, puisque, dans -les deux cas, il y a toute vraisemblance pour qu’elle ait également été -celle où l’homme commença de savoir faire du feu dans des gîtes à peu -près stables. Parmi les chiens-loups, il en fut qui eurent peur de -l’homme et du feu et devinrent ses ennemis loups, d’autres qui -trouvèrent que son foyer et les restes de sa nourriture avaient bien -leur charme et devinrent ses amis chiens. De même, dans la race des -grillons qui pullulaient au seuil de la caverne préhistorique, il y en -eut qui, plus faibles, plus lâches ou plus malins, préférèrent la -chaleur moins éblouissante, mais quotidienne et régulière -qu’entretenaient les premiers hommes dans l’ombre, à celle qui régnait, -aléatoire et variable, sous le dôme excessif du ciel. - -Je n’aime pas à provoquer des monstres et à imiter, même très -petitement, l’effroyable docteur Moreau. J’ai en outre l’horreur -d’expériences comme celles que je vais décrire, parce que j’ai -l’impression, quand je les effectue, que, pour le vain plaisir -d’affirmer une futile vérité, je me mêle odieusement de grandes et -profondes choses qui ne me regardent en rien... - -Voici, pourtant. - -Un petit paysan m’avait dit, me voyant «tuter» un grillon, c’est-à-dire -tenter de le faire sortir de son trou en l’agaçant du bout d’une herbe -fine et flexible: - ---Si vous voulez qu’il chante bientôt, il n’y à qu’à le mettre en boîte -près du feu. - -Effectivement, ce Grillon, qui se trouvait être un mâle, placé dans un -angle de ces immenses cheminées rustiques où le feu ne s’éteint jamais, -vivant dans une atmosphère torride, brûla les étapes, et chanta en fin -de janvier... Introduit alors dans une cage où la plupart des gens de sa -génération venaient à peine d’accomplir leur seconde métamorphose, il -fut considéré sans doute par eux comme un phénomène inquiétant, puisque, -trois jours après, je le trouvai dévoré à moitié... Trois de ses -compagnons s’acharnaient encore sur sa dépouille, rageusement. - -L’humanité a fait brûler des sorciers ou des sorcières pour des motifs -moindres. - -Mauvaisement encouragé par ce premier résultat, j’ai pris, en août 1913, -dans une de mes cages, deux brindilles de laitue desséchée supportant -une centaine d’œufs nouvellement pondus; je les ai confiés à une boîte -de bois et ai installé celle-ci tout près du fourneau, dans la -cuisine... La période d’incubation dans les conditions ordinaires est de -vingt à vingt-cinq jours. Dans la boîte installée le jour près du -fourneau, et la nuit, dans l’âtre, à une température qui devait parfois -dépasser 40° et qui ne descendait guère au-dessous de 20° centigrades, -ma couvée a mis tout juste treize jours à éclore! - -Je note que le nombre des œufs qui ne «valurent rien», comme disent mes -paysans en parlant des œufs clairs de leurs poules, fut infiniment plus -considérable qu’il n’arrive d’ordinaire. Pour une centaine d’œufs, une -cinquantaine seulement de grillonneaux; mais ils ne différaient en rien, -ni par la taille, ni par la robustesse, des grillons nés normalement. - -Sur lesdits cinquante grillonneaux, j’en prélevai au hasard une -vingtaine qui, dès lors, vécurent dans une cage exposée en plein air... -La précipitation factice de leur venue au monde n’influença nullement -leur santé ni leur vie; la dernière femelle mourut à la veille de la -déclaration de guerre, ce qui était déjà arrivé à la plupart de ses -sœurs ayant vécu et grandi en liberté. - -En revanche, ce fut auprès du fourneau que j’établis la demeure des -trente autres grillonneaux... Je pris d’abord la précaution, à cause de -la température torride du lieu, de renouveler très souvent leur pitance, -mais je ne tardai pas à m’apercevoir que la laitue desséchée et -racornie, dont ils eussent fait fi ailleurs, leur semblait dans leur -gîte surchauffé un aliment acceptable et _même plus sain que tout -autre_. Véritable prodige d’adaptation lucide et rapide! Les quelques -décès que j’ai constatés dans cette atmosphère anormalement chaude, je -crois pouvoir affirmer qu’ils furent dus à une sorte de dysenterie -provoquée par une absorption exagérée de laitue fraîche, verte et -aqueuse; aux méfaits d’une vie vraiment trop civilisée et factice, cette -fois, d’un régime de surmenage et de suractivité imposés, s’était -ajoutée tout naturellement la possibilité de la maladie, phénomène -inconnu de Grillon libre, et inconnu aussi dans les monastères édifiés -par mes soins où il est permis à ce brun moinillon d’observer -l’obédience aux immuables règles de l’annuelle cérémonie solaire. - -Dès le début de mars, mes grillons _accélérés_, qui n’avaient pas -beaucoup chanté et guère plus aimé sans doute, commencèrent de mourir, -en avance de quatre mois sur leur génération! Peu d’œufs dans la cage; -mais, néanmoins, il y en avait. J’aurais dû alors, je le confesse, en -distraire quelques-uns pour voir ce qu’il adviendrait d’eux dans des -conditions normales. J’ai eu vaguement, un instant, je le confesse, -l’orgueil un tantinet prométhéen d’espérer que, par mon artifice, une -nouvelle génération de grillons des champs naîtrait, pour la première -fois depuis des siècles et des siècles, avant que la génération -précédente fût retournée au néant. J’ai donc laissé tous les œufs dans -la boîte installée à demeure près du fourneau... et j’ai trouvé un jour -ladite boîte ébouillantée à la suite d’un très banal incident culinaire. - -Un jeune savant de mes amis, que mes menues études intéressaient, me -conseillait de renouveler l’expérience au plus tôt, dès qu’auraient -pondu mes grillonnes normales. Il m’indiquait qu’il serait également -curieux de tenter l’expérience en sens contraire, d’observer si une -basse température ne retarderait pas l’éclosion des œufs et des dates -ordinaires des successives métamorphoses. Effectivement, je trouverais -singulier que l’horloge de cette petite vie ne fût pas retardée par le -froid à peu près dans la même mesure qu’elle est avancée par la chaleur. - -Mais la guerre est venue en la saison même où il eût fallu recueillir -des œufs de grillonnes normales... - - * * * * * - -... Et puis, je n’aime pas beaucoup, je le répète, à me livrer à des -expériences de ce genre; et, enfin, sur ce point, j’en sais autant qu’il -me paraît nécessaire ici, puisqu’il s’agit simplement d’éclairer au -mieux la façon dont la branche Cricri s’est détachée du tronc principal -de la race. Cricri est plus petit que Grillon, plus agile et plus -déluré, ses yeux sont plus gros et bombés, comme ceux des êtres qui -vivent dans l’ombre; il est de couleur grisâtre et blafarde, sans doute -pour la même raison; à part cela, il n’y a guère entre eux plus de -différence qu’entre deux cousins germains dont l’un habiterait les -champs alors que l’autre, plus ambitieux ou croyant mieux vivre, se -serait mis «en place» à la ville. - -La durée de leur existence est à peu près la même,--plus courte -peut-être de quelques jours pour Cricri; les métamorphoses successives -ont lieu au bout de laps de temps identiques; les moirures des ailes -grisâtres de Cricri mâle et adulte reproduisent exactement les moirures -des ailes tête-de-nègre, bordées de jaune à leur attache, de Grillon; -les ailes des femelles de Cricri comportent les mêmes signes et les -mêmes dessins que celles de Grillonne. - -Quant au chant, je défie l’oreille la plus exercée de démêler s’il -provient d’une paire d’ailes masculines grises ou brunes; il est -simplement probable que Cricri a plus de voix. Le seul fossé sérieux qui -sépare Cricri et Grillon, c’est que, la vie de celui-là n’étant pas -soumise à la marche des saisons, il naît, aime et meurt à n’importe -quelle époque de l’an; sa vie, je le répète, n’en est pas moins limitée -pour cela; mais il n’est plus pour l’éclosion de date rituelle; il y a -également lieu de croire que le temps d’éclosion d’une même ponte varie -selon que la grillonne grise a déposé certains de ses œufs très près de -l’âtre et d’autres un peu plus loin. - -Ainsi, Cricri ne voit pas plus que Grillon ses propres enfants naître et -grandir; mais les fils de ses cousins plus ou moins éloignés peuvent le -voir adulte dès leur naissance. En fait, le chant du Grillon de l’âtre -résonne en toutes saisons, et, lorsqu’une pierre d’un vieux four tombe -ou qu’on répare un foyer, on découvre souvent un gîte où des cricris de -tout âge habitaient _en commun_... Il en est de naissants, il en est -dont les bouts d’ailes n’attestent que la première ou la deuxième -métamorphose, il en est de nuptiaux... Et, devant le cataclysme, c’est -un grouillement éperdu de bestioles, aux tailles diverses, qui se hâtent -en bondissant à la recherche de la première lézarde qui soit dans le -parquet, entre deux carreaux, à l’angle d’une cloison, et qui, lorsqu’un -gîte se présente, n’hésitent pas à s’y enfouir en masse, mâles et -femelles, grands et petits. - -Que nous voici loin de l’individualisme féroce de notre héros champêtre! -Je ne veux plus ici décrire que ce que mon imagination et mes sentiments -me dicteront, assuré de me mieux rapprocher du vrai de la sorte. Et je -dis: le grillon domestique et le grillon des champs furent il y a très -longtemps pour nous, et encore plus longtemps pour eux, des frères. Les -plus faibles furent forcés de se tirer d’affaire en inventant des gîtes -que leurs pattes avaient la paresse de construire, en usant d’un soleil -factice, le vrai soleil ne suffisant plus à leur médiocre complexion. -L’accommodation à leur nouveau milieu,--c’est-à-dire leur domestication, -la nécessité d’utiliser pour vivre les demeures humaines, leurs feux et -leurs détritus alimentaires,--dut être réalisée très vite, si l’on en -juge par la facilité qu’éprouve un homme à modifier par la chaleur et -l’obscurité la progression de la vie du grillon des champs au cours -d’une seule génération. La nature n’a pas travaillé autrement que -moi-même quand je logeais mes grillons paysans sur le fourneau et dans -l’âtre; mais elle travaillait plus soigneusement et moins vite; et puis -cela la regardait; c’est son métier de donner des facilités de vivre à -divers lots d’individus par trop mal venus d’une espèce; mais c’est un -sacrilège de notre part, même sous des prétextes scientifiques, de -détourner des êtres normaux de la voie que les efforts de milliards -d’ancêtres leur ont méritée ou imposée. - -Que le grillon domestique soit un dégénéré au sens où les divers parlers -humains de l’heure emploient ce mot, c’est l’évidence même. Il est _au -bout des possibilités d’une espèce_ et incapable en outre de remonter le -courant du fleuve fatal. Un grillon des champs élevé dans la chaleur -d’un fourneau peut devenir une sorte de grillon domestique artificiel; -en revanche, installez Cricri dans la cage de Grillon, dans la cage -herbue, en pleine lumière, vous verrez le petit misérable, un instant -ébloui, puis grisé, se livrer à des ébats joyeux, s’empiffrer d’herbe -fraîche... et mourir au bout d’un jour ou deux, de dysenterie. - -Il vaut toujours mieux ne pas considérer le soleil comme un mythe, ou -comme une illusion née dans la cervelle des simples, même lorsque l’on -est d’une race si fort civilisée et avancée que le fourneau semble -suffire, tandis que l’astre en vient à être comme disqualifié du titre -d’objet d’expérience. - - - - -VII - - -GRILLON ME PARLE: - -_Tu m’as déjà prêté ton langage en divers endroits, lorsqu’il te -paraissait par trop difficile de procéder autrement pour essayer de me -faire entrevoir et comprendre à travers tes mots. Peut-être souris-tu -toi-même de l’inanité d’un tel effort? Tu n’aurais pas raison. Tenter -l’impossible, c’est du moins, même et surtout quand on succombe à la -tâche, indiquer à d’autres un chemin..._ - -_Tu m’as prêté ton langage; laisse que j’en use encore une fois. Certes, -tu me connais et, en parlant de ma vie et de ses travaux, tu as bien -fait, me semble-t-il, de t’étendre longuement sur mes ennemis, parce que -la vie sans menace de la mort est plus que jamais l’ombre d’un rêve. Et -peut-être ai-je maudit souvent la prison dorée où tu me privais de tant -de précieuses peurs. Je t’approuve également de n’avoir pas caché ta -façon de penser à propos de mes cousins renégats, qui ont préféré à -notre pénible liberté et à notre rustique manteau de bure, l’existence -servile et la livrée des laquais._ - -_Mais, ma vie intérieure? Comment pourrais-tu en exprimer la silencieuse -musique, et comment pourrais-je, moi, dans ton parler, trouver des mots -qui en rendraient compte? J’admets que tu imagines assez facilement le -caractère et la qualité de cette vie toute en méditations, de cette -rêverie ininterrompue durant des mois, de ces sensations offertes en -bloc et savourées comme un énorme bouquet chatoyant et complexe. Mais, -au delà, il n’y a plus pour toi que mystère et ombre._ - -_Tu désespères tellement en face de l’inexpressible que,--je te vois -venir!--tu serais bien capable de ne point parler de mes yeux, de ces -yeux qui ne me servent guère à me diriger et qui ne représentent qu’un -luxe offert à moi par maman Nature. Pourtant tu t’es vanté de pouvoir -fournir ici quelques précisions... Je les attends, tes précisions, ou -plutôt je les devine: tu as étudié, avec ce ridicule œil de cuivre et de -verre qui supplée, selon toi, à la faiblesse du tien, mon système -visuel; tu as découvert ainsi des milliers de facettes sur la pellicule -externe de mon œil à moi, sur cette pellicule qui est d’ailleurs opaque -à la plupart des couleurs que tu nommes et translucide à d’autres -couleurs pour lesquelles il n’est pas d’appellations dans le spectre -imaginé par tes savants; après cela, il t’est facile de calculer, je te -l’accorde, le point où convergent les rayons que laissent filtrer les -facettes; mais alors tu constateras avec un bien légitime ahurissement -que ce foyer, comme tu dis, est situé très en avant de tout organe -récepteur, qu’il faut admettre une nouvelle dispersion des rayons avant -qu’ils soient transmis par mes nerfs à mon ganglion cérébral... En -conséquence, imagine ce que tu voudras: quelque chose de pareil aux -taches lumineuses que produit sur une eau sombre un diamant jaune placé -un peu au-dessus d’elle au soleil; n’oublie pas que les couleurs ainsi -réfractées n’ont pour la plupart aucun nom dans ton langage; ajoute à -cela que mon esprit se refuse à considérer autrement que comme des -absurdités la possibilité visuelle d’une ligne courbe ou le fait de -percevoir visuellement la distance; que nous ne pouvons comprendre ce -que le mot perspective signifie... Imagine encore,--pourquoi -pas?--quelque chose comme un de ces tableaux cubistes, dont vous êtes -quelques-uns à sourire, mais qui seraient peut-être jugés d’un réalisme -aigu dans le monde des insectes, si nous nous intéressions à la peinture -et si vos cubistes pouvaient exprimer l’infra-rouge ou l’ultra-violet._ - -_Voilà tout ce que ta connaissance des lois de l’optique te permet de -donner comme précisions sur la façon dont mes yeux reflètent le -monde..._ - -_Y a-t-il vraiment de quoi te déclarer enchanté?... Non, n’est-ce pas? -Et puis... tes yeux, mes yeux... le même mot pour ces objets si -différents... Car, qu’y a-t-il de commun entre un organe presque -essentiel pour toi et les deux gentils kaléidoscopes incrustés dans ma -tête comme des pierres fines dans la matière d’un beau coffret, entre -tes conducteurs, tes informateurs et ces deux jouets superflus que la -Nature, qui m’a déjà privé de mes inutiles oreilles, m’aura enlevés -peut-être, si ma race existe encore dans quelques myriades d’années?_ - -_Mes yeux, tes yeux; ton odorat, mon odorat; ma gourmandise et ta -gourmandise, ta poésie et ma poésie... Toi qui vas prononcer à propos de -moi les mots chanter, aimer et mourir, fais-toi plus humble et plus -prudent encore._ - - - - -TROISIÈME LIVRE - -Le Chant, l’Amour, la Mort. - - - - -I - - -Ce livre est celui dont j’ai le mieux caressé la méditation, que j’ai le -plus fervemment conçu. J’écrivais, vers ma vingtième année: - -«Si Dieu m’accordait une existence analogue à celle de Sylvestre -Bonnard, le membre bien connu de l’Institut, qui, après son «crime», -s’en fut à la campagne achever ses jours dans l’étude des menus ouvrages -de la nature, je voudrais écrire un gros livre sur le grillon des -champs...» - -Je ne suis pas membre de l’Institut; je ne puis non plus me qualifier -encore de vieillard. J’ai donc devancé la date que je m’étais fixée pour -devenir le biographe de mon ami à six pattes. On ne sait ni qui vit ni -qui meurt, dit-on volontiers en Gascogne ma patrie... Et je crois avoir -indiqué déjà que l’étude des insectes humains, depuis quelques années, -m’écœurait un peu, en dépit de ma bonne humeur naturelle et d’un -optimisme que je veux incorrigible. - -Renonçant à un gros ouvrage tard venu, pourvu de plus de méthode -peut-être, mais non point nourri de plus d’expérience, je souhaite -seulement que l’on m’accorde que mon livre est à la taille de son sujet, -qu’il est, comme lui, sans prétentions. - -J’ai commencé de le rédiger au début du dernier automne, tandis que -Grillon venait de naître, que septembre engourdissait le ciel et la mer, -que l’air commençait à sentir la fumée de bois vert, les champignons et -les pommes de pins pourrissantes de la belle forêt landaise où je me -trouvais alors.--En cet endroit de mon travail, l’an poursuit son -printemps, la fête de Mai est inaugurée, Grillon a pris son costume -amoureux et funéraire dans les prairies d’Ile-de-France. C’est là que me -tient momentanément la vie; c’est là que je vais, une fois de plus, me -pencher sur mon personnage avec une joie et une amitié renouvelées, avec -l’émotion aussi qui convient quand il s’agit de véritables adieux à un -être et à une œuvre. - - * * * * * - -«_J’aime Chelle et ses cressonnières_...» a écrit Victor Hugo, dans les -Chansons des Rues et des Bois, et ce vers rime, si je ne me trompe, avec -un autre où il est question des bas blancs des _meunières_ du pays. Je -n’ai jamais, hélas! vu pour ma part, à Chelles ou dans les environs, de -meunières en bas blancs, étant venu trop tard dans une banlieue à -laquelle le progrès a imposé son vandalisme; mais l’endroit ne m’en -paraît pas moins charmant et ne m’en reste pas moins cher pour toutes -sortes de raisons. - -Il y a là, au milieu d’un immense jardin, une bâtisse pareille à -certaines vieilles maisons où mon enfance s’écoula et qu’elle aimait -«comme des personnes»,--j’emploie les termes dont je me servais alors. -L’immense jardin qui entoure la personnalité fière et un tantinet -délabrée de celle-ci, est lui-même un personnage. Il dut être autrefois -soigné, ratissé, glorieux; mais, comme on a décidé depuis longtemps de -le vendre à quelque société qui le découpera en lots et édifiera sur son -emplacement des villas en carton-pâte ou en papier mâché, on le laisse, -en attendant, vivre superbement sa vie. - -Au printemps, c’est miracle de voir avec quelle fougue somptueuse et -vaine s’y épanouit la descendance de végétaux légumineux autrefois -appréciés à la table du propriétaire, maintenant redevenus -comestiblement inutilisables. Les asperges sont arrogamment -arborescentes, les carottes reprennent la mine de leurs sœurs sauvages, -celles des prés, des garrigues, des talus; les oignons ont volume de -grains de maïs; les choux, au lieu de se pelotonner douillettement sur -eux-mêmes, s’élancent vers le ciel comme un chant lyrique et -désintéressé. Les vignes sont rampantes et n’ont plus besoin de produire -de fruits, assurées de vivre et de persister par la prolongation de -leurs branches retombées au contact du sol nourricier, incomparable -éducateur de surgeons; les cerisiers ne portent plus que des guignes -presque aussi peu charnues que le fruit de l’aubépin, appelé dans mon -pays pain des oiseaux. Quant à ceux-ci, ils font rage, dès l’aube, dans -les bosquets qui entourent la maison, dans les arbres qu’on n’émonde -plus, dont les branches déchaînées chatouillent la toiture et taquinent -les fenêtres. Les vitrages, d’où le mastic desséché a chu presque -totalement, vibrent au fracas des chantres ailés; il semblerait même, -parfois, que, pour porter notre agacement à son comble et faire nos -dents grincer, un mauvais plaisant promène en l’appuyant une pointe -d’acier contre le verre, si peu sont aimables, quoi qu’en disent les -chansons, celles des passereaux, surtout quand ils s’y évertuent trop -près de nos oreilles. - -Endroit admirable pour rééditer personnellement et revivre, si c’était -là mon goût, des tristesses sœurs de celle d’Olympio; paysage retrouvé -chaque an quelques heures, et devant la rapide vieillesse duquel on -éprouve soi-même la quantité déjà pesante des jours vécus. Un bassin -s’est tari; on voit sur sa vase des squelettes de poissons; on aimerait -à croire que ce sont ceux mêmes des cyprins qui, l’an passé, y nageaient -encore, si l’on n’était pas sûr qu’il n’y a là que les débris des -fritures dévorées récemment par les clients de l’hôtel voisin, puantes -reliques dont une servante s’est débarrassée sournoisement et -paresseusement en les jetant là.--Ainsi de tout ce qui se rapporte au -souvenir; le cultiver avec trop de soin et de présomption, savourer son -amertume ou sa cruelle douceur comme des biens qui nous sont dus, c’est -souvent le profaner; nous ne sommes jamais de taille à juger notre -passé; ce serait quelque chose comme nous mettre au-dessus de notre rang -que de nous contempler tels que nous fûmes; pensons plutôt à demain; la -leçon ou, pour familièrement parler, la «douche» me paraît autrement -salubre en pareil cas, surtout pour qui veut garder le paisible courage -sans lequel la vie d’un homme ne mérite plus d’être continuée. - -Jours d’autrefois, fugues écolières, rires frais, soleil ou nuit sur des -cheveux féminins et tout autour de robes claires, je vous bénis, -peut-être, mais je préfère vous renier... Qu’une seule lâcheté me soit -permise: celle de ne pas fuir devant le retour des ombres amicales. O -Emile Despax, Charles Dumas, Louis Loviot, et tant d’autres vivant -encore, mais aussi lointains et plus morts que les chers morts, vous -avez connu, vous aussi, le lieu dont je parle, la vieille maison -bruissante et tintante, et son Paradou violent!... Que de tombes, déjà, -le long de la voie sacrée du souvenir! - - * * * * * - -... Puisque les oiseaux t’ont réveillé dès l’aurore, va te coucher, -commencement d’une fin, ruine qui s’ébauche, écolier de l’Ecole des -Vieillards... - - * * * * * - -Dérision! Ce n’est pas seulement vers ma jeunesse, c’est vers mon -enfance que va me ramener cette nuit-ci. - -Sa sœur d’hier était encore dépourvue de chants ou d’appels, quoique -douce et chaude; à peine une petite chevêche encore mal convaincue de -l’approche du temps d’aimer fit-elle entendre quelques minutes son -grelottant et lugubre appel; les fenêtres étant restées ouvertes, deux -chauves-souris tourbillonnèrent autour de la lampe avec beaucoup de ces -petits cris qui doivent presque à coup sûr représenter un véritable -langage embryonnaire (la chauve-souris captive vous dit des sottises et -vous fait des grimaces, tout comme un singe), mais que beaucoup -d’oreilles humaines, même des plus fines, ne perçoivent pas, parce -qu’ils sont à la limite d’acuité des vibrations sonores pouvant -impressionner normalement le tympan... Après cela, ce fut tout à fait le -silence animal; plus rien sous le ciel,--le vent n’existant pas,--qu’un -bruit d’eau courante et d’herbes froissées par l’eau. - -Mais, aujourd’hui, ce murmure ne sera pas seul à animer perpétuellement -l’ombre. Pour la première fois cette année, Grillon s’est fait entendre -de moi, tout à coup. Peut-être avait-il déjà essayé sa musique dans la -journée, musique dont les accents encore débiles avaient été étouffés -par les rumeurs de l’humaine vie; à présent, sous le ciel splendide et -sombre, ils retentissent avec la pureté des choses très neuves; cela -frémit et cela jaillit, cela tient de la source et du jet d’eau, et puis -cela monte à l’infini, comme si le jet d’eau s’animait, devenait -sensible, conscient ou divin, et visait définitivement le ciel après -s’être pourvu d’invisibles ailes. - -C’est le chant du premier grillon. On dirait qu’une minuscule fée des -herbes se promène à travers ses domaines, sur son char fait d’un sabot -volé à la paysanne du lieu et traîné par des mulots, se promène en -frappant de sa magique baguette un petit tambour de cristal pour -annoncer son passage. Et, de même que la flamme d’une humble chandelle -emplit toute une vaste pièce, le solo de ce musicien,--de l’autre côté -de la rivière, dans le grand pré qui va jusqu’à l’église d’un village -dont je n’ai jamais su le nom,--se gonfle, élargit ses ondes, lance sa -note unique à travers, nous semble-t-il, l’immensité intégrale du ciel. -Un prodigieux frémissement, issu de l’insecte né à l’amour, circule et -prend, pour qui sait entendre et comprendre, une importance comme -miraculeuse; lorsqu’une branche bouge ou qu’une feuille tremble près de -ma fenêtre ouverte, je jurerais que ce n’est pas le vent, ou l’aile d’un -pinson au sommeil agité qui en est cause, mais le frémissement prolongé -du son produit par la fée en promenade, le chant annonciateur pour qui -la distance n’existe pas,--n’existe pas plus que pour une idée humaine -venue à son heure et qui se propage, s’épanouit à la même époque d’un -bout à l’autre du monde, sans que les plus savants connaissent comment -ni pourquoi. - - * * * * * - -La grande idée de l’amour est éclose dans l’ombre et le secret de la -forêt des herbes. Le solo devient duo, puis trio, très vite, en quelques -minutes; l’émulation sonore précède, entre mâles, la rivalité et le -combat; les exécutants du concert vont être, dès ce soir, innombrables; -alors, au lieu de la note unique répétée environ chaque demi-seconde, -c’est une sorte de grésillement musical qui va durer jusqu’à la mort -momentanée de la race, qui atteint son maximum d’intensité aux heures -chaudes et lumineuses, mais qui, pour nos oreilles, acquiert sa plus -forte et précieuse valeur au retour de la nuit. - -Le silence lui prête une vie et une vertu singulières; on a l’impression -que le sol parle avec le ciel et que celui-ci lui répond en son langage, -qu’une correspondance passionnée, frénétique, s’est pour quelques -semaines établie entre eux. - -Le bel imagier qu’est Abel Bonnard a écrit, en faisant parler mes -personnages: - - Humbles, nous obsédons cependant les étoiles... - -C’est vrai, à cela près que le mot obséder est trop fort et presque -injurieux pour Grillon: je ne parviens pas à éprouver que son chant -agace (car obséder ne veut plus guère dire autre chose en français) le -ciel du seul fait qu’il a l’air d’y parvenir. Bien au contraire, une -harmonie paraît se créer entre le grésillement terrestre et la -scintillation éthérée; celle-ci et celui-là semblent n’être plus que le -reflet humainement auditif et visuel d’une grande chose, intermédiaire -ou partout répandue, que nos sens sont incapables d’atteindre elle-même. - - * * * * * - -Je me garderai de décrire longuement l’appareil musical. - -D’autres l’ont fait avec une minutie qui eût été louable, si n’importe -quel enfant attentif n’était à même d’observer cet appareil et d’en -comprendre le fonctionnement. Je me bornerai à signaler que, pour chaque -individu, la note est la même du commencement à la fin; qu’elle varie -très peu d’individu à individu, comme qualité, sinon comme intensité; -qu’il existe pourtant des grillons virtuoses et qui savent mieux que -leurs congénères mettre ou non la sourdine ou la pédale forte à certains -moments; que l’augmentation de l’intensité sonore est produite par le -resserrement des cuisses sauteuses contre les ailes l’une sur l’autre -frottées; qu’il n’est pas vrai, comme on l’a dit, que la rosée serve à -Grillon de colophane. Il est parfaitement exact que Grillon chante plus -fort, et, si l’on veut, avec plus de verve, lorsque les feuilles de -laitue que je lui sers en captivité sont fraîches, juteuses et arrosées -d’eau bien claire; mais l’enthousiasme poétique qu’il manifeste alors, -ressemble à celui d’un homme qui devient bavard après un bon repas, et -il n’a pas eu plus besoin d’humecter ses ailes que nous de nous -barbouiller de vin les mains et la figure. Comment expliquerait-on, s’il -en était ainsi, que le Grillon du foyer, vivant dans une atmosphère -torride, parmi les cendres et les poussières, fît résonner son -instrument aussi bruyamment, et plus peut-être, que son cousin des -prairies? A la vérité, Cricri et Grillon ne chantent pas, si leurs ailes -sont sèches; en essuyer le dessous avec un peu d’ouate hydrophile ou le -dessécher avec du chlorure de calcium rend l’insecte aphone pour quelque -temps; mais c’est de lui-même qu’il tire sa colophane. - -En effet, sur le dos de l’insecte mâle parfait, au point de jonction du -corselet et de l’abdomen, sont deux toutes petites glandes qui sécrètent -une humeur incolore, à la réaction nettement acide. Ces glandes -n’existant pas chez la femelle sans voix, il me paraît incontestable que -ce sont elles qui fournissent à Cricri et à Grillon mâles l’humidité -nécessaire à la sonorité de leurs ailes. A certains moments d’exaltation -et de rage, quand deux rivaux, par exemple, se trouvent face à face aux -abords d’une belle, le chant s’enfle, les glandes sécrètent avec plus -d’abondance leur liqueur; j’ai dit que celle-ci est acide; elle est, en -conséquence, plus ou moins corrosive, et c’est ce qui explique que les -ailes des mâles, au déclin de leur vie, soient très souvent amincies, -échancrées, frangées. Le chant s’en ressent, et ces pauvres ténors -enroués sont très mal vus de leurs anciennes admiratrices. Ce sont eux -qu’elles dévorent de préférence; ils se laissent faire, comme s’ils -comprenaient que c’est encore ce qui peut leur arriver de mieux, au -point où ils en sont. - -Voilà tout ce que j’avais à apporter de nouveau à propos des organes du -chant. - - * * * * * - -Et maintenant, celui-ci _est_; toutes les fées des herbes frappent sur -leur tambour. Oui, c’est bien mon enfance qui s’attache à moi comme à -une proie facile, bousculant les images de jeunesse, d’amour et de mort, -dont je déplorais tout à l’heure, sans beaucoup de conviction, que cette -maison fût peuplée. - -Le collège de Villeneuve-d’Agen était alors une immense et pittoresque -masure qui dominait le Lot; à quatre heures, en cette saison, mon -grand-père Cassan venait m’y chercher, quand j’avais huit ou neuf ans. -Eugène Cassan, élevé chez les Pères Dominicains de Toulouse, pensait en -latin, parlait volontiers en langue d’oc, adorait les bêtes,--toutes -vertus que je m’honore de tenir de lui. Ruiné par un père délicieux et -chimérique, qui rêvait de drainer la fortune du monde et aimait en outre -à jouer du violon sur son toit par les nuits de lune,--pour évoquer les -Elémentals,--il avait estimé que tout était bien en ce monde, parce que, -dans le même moment, une tante à lui trépassait en lui laissant, à trois -lieues de son castel natal, une boulangerie dont il prit crânement la -suite. Toujours je le reverrai lisant les _Géorgiques_ ou les -_Tusculanes_, ses livres préférés, près de son tour, et inquiet des -réparations que réclamait celui-ci, pour cette seule raison qu’elles -risquaient de troubler le ménage des grillons familiers dont le concert -berçait son labeur et scandait les mètres de Virgile ou les périodes -cicéroniennes. Sur la belle rivière encaissée, le soleil luisait, doux -et fort; le bruit de l’eau, au-dessus du barrage tout proche, -retentissait orgueilleusement et suffisait à combler le silence. - ---On va faire un tour sur la rive, me disait grand-père, mais d’un air -qui promettait toute une fête... - -Moi, je lui demandais, n’osant en croire encore mes oreilles: - ---Vrai?... Tu crois qu’_ils_ ont commencé à chanter? - -Aucun autre mot n’était nécessaire. Nous nous comprenions. - -Qu’ils me semblaient longs, les quelque cent mètres qu’il fallait -accomplir en amont du barrage pour que le fracas de l’eau n’étouffât -plus les premiers chants de mes amis! - -Ce soir, comme aux soirs de mon enfance, le chant _est_, la belle et -définitive aventure est inaugurée pour Grillon. Demain, dès que le -soleil aura chauffé le sol, ce casanier va se transformer. Installé -arrogamment sur la plate-forme de sa demeure, il mène grand vacarme, au -vu et au su de tous, et même des oiseaux qui, cependant, ont d’autant -plus faim qu’un puéril pépiement abonde dans les nids... Les femelles -voisines savent à quoi s’en tenir, et les voici qui mettent les antennes -dehors. Plus de repos au fond du gîte sûr! L’heure des randonnées -hasardeuses a sonné avec le premier bruissement musical des ailes, de -ces ailes qui n’ont pas pour but de conquérir l’air et l’azur, mais qui, -comme dans le chant de Schiller, n’en signifient pas moins l’essor, -puisque c’est vers l’amour et la bataille qu’elles entraînent la race -qui les a conquises. - - * * * * * - -Il s’agit de chanteurs infatigables et d’un opéra composé par le suprême -Maëstro. Les décors seront dignes des acteurs et de l’auteur. O cher -François-René de Chateaubriand, qui t’extasias, peut-être en rêve, sur -la splendeur des forêts vierges, dans un nouveau monde déjà bien vieux -pour le commun des hommes, sinon pour toi, il n’était pas besoin à ton -amour des magnificences d’aller, avec le vain espoir de changer de cœur, -au delà des mers, sous un autre ciel. Le ciel «est aussi en bas», a dit -le Juif batave, précis à l’égal d’un rouage de montre et clairvoyant -comme les verres de lunettes qu’il polissait par métier. Je me couche -dans le pré, j’enfouis mon visage dans le foin déjà haut, je me réduis à -la taille de mon héros, je m’imagine des yeux à facettes, et aussitôt un -infini de songe et de féerie est réalisé. - -Le décor est apparemment plat et sans perspective, à tous les coins de -l’horizon, que contient dans son ensemble le double miroir savant et -compliqué; les couleurs sont innombrables et juxtaposées, sans qu’aucune -dénomination humaine d’elles soit raisonnablement possible; les formes -sont comme tangibles et d’une amplitude que nous ne pouvons même pas -imaginer. Alors, se produit le phénomène somptueux, pour un être plus -vieux et plus _évolué_ que nous, de vivre les meilleurs jours de sa vie -au milieu de la jeunesse renouvelée du monde, dans une atmosphère -chaleureuse et humide, luxuriante, gorgée de sèves, saturée d’une -lumière intimement mélangée à de l’ombre, lumière diffuse, violente et -douce, qui éclaire actuellement sans doute les jours de la planète Vénus -et qui aurait étourdi et flatté nos sens, si l’humanité avait existé sur -la Terre durant la période secondaire. Je n’irai pas enfantinement -mesurer la stature de Grillon et la hauteur de l’herbe où il se cache: -nos sens, encore une fois, n’ont pas de communes mesures, et, à propos -des herbes qui l’entourent, il serait vain de parler d’arbres dépassant -d’une hauteur de plus de quatre-vingts mètres notre stature... Ce n’en -est pas moins au centre d’un paysage et sous un climat infiniment -jeunes, préhumains, que la vie de Grillon va s’achever, dans une telle -perfection de l’être qu’il semblerait indécent que la nouveauté -partiellement reconstituée de notre monde manquât d’y participer, de la -provoquer ou de l’embellir encore. - -J’ai la face dans l’herbe, qui dépasse mes épaules; mon nez s’appuie -presque contre le sol, je vous dis... Et je rêve et divague peut-être... -N’importe! Laissez-moi divaguer et rêver. Ces plantes diverses qui -composent la denrée que nous appellerons «du foin» quand elles seront -mortes, ont des noms dont certains sont jolis. Mais qu’un autre vous les -énumère à nouveau; je ne me sens plus en cet instant le cœur et les -ambitions d’un herboriste... Une vapeur embaumée emplit mon cerveau, un -miroitement glauque s’appuie sur mes yeux et chatoie à leur surface, -sans risquer de s’enfoncer jusqu’aux profondeurs sombres de l’esprit, un -peu comme fait du liège sur de l’eau; la terre sent la terre, mais de -façon si intense qu’une musique au-dessous de mes oreilles ou qui -dépasse leurs facultés, semble se mélanger à cette odeur: et c’est comme -si je percevais, moi aussi, le monde avec des antennes. Devant leur -respectif domicile net et strict de bourgeois d’hier, le chanteur -arrogant et la silencieuse amoureuse, rassurés par mon immobilité, ont -recommencé à vivre comme si je n’existais pas. Mais est-ce que j’ai le -droit de dire que j’existe, moi, être humain, moi, si jeune et si vieux -à la fois devant le renouvellement annuel d’un monde?... O inanité, ô -mensonge de ce que, nous autres hommes, nous appelons secondes ou -siècles et contenons, sans nous donner d’entorses à l’imaginative, sous -la dénomination générale de TEMPS! - - - - -II - - -Il est parti, les ailes arrondies, bruissantes, et plus jamais ne se -retrouvera à l’aise dans son trou. Les premiers temps, il y reviendra -peut-être «dormir» encore, de préférence vers l’aube, quand lui-même et -ses rivaux se seront tus; on ne se guérit pas tout soudainement d’une -vie rangée et sédentaire. Dès lors, comme on le comprend sans peine, -l’observation de Grillon en liberté comporte quelques difficultés, même -pour qui, à enfouir volontiers sa face dans l’herbe, ne redoute pas -d’être traité de mangeur de foin. Mais, quand j’étais enfant,--cet âge -sans pitié ignore aussi la fausse honte,--j’ai maintes fois suivi -Grillon, le plus discrètement possible, à quatre pattes; mes souvenirs -de ces années-là gardent une étonnante lumière et je réponds de -l’exactitude de ce que je note aujourd’hui, bien que je l’aie vu surtout -autrefois. - -La proximité d’une maison de belle dame n’influe en rien sur les -manières du nouvel aventurier. Il pourrait souvent attendre la fortune -dans son lit ou se dire que tout bonheur que ses palpes n’atteignent -pas, n’est qu’un rêve,--car souvent un gîte de femelle est à moins de -vingt centimètres de celui du chanteur,--mais c’est rarement à sa -voisine qu’il ira faire sa cour et offrir ses hommages. - -Pour l’y décider, il faudrait un incident imprévu, comme la rencontre -d’un rival, d’un étranger venu de loin avec lequel il se trouverait face -à face; sinon, le sédentaire qu’il fut jusqu’ici, semble -incontestablement préférer les voyages lointains et qui l’amènent -parfois jusqu’à dix bons mètres de son domicile. Les femelles sans voix -ne quittent guère les abords du leur, y rentrent à chaque fin de nuit et -l’entretiennent jusqu’au terme de leur existence: ayant aimé, les mâles -ne sont en effet bons qu’à mourir, tandis qu’à elles incombe encore le -soin d’assurer la ponte, de prévoir tout ce qui peut être favorable à -l’épanouissement de l’avenir enclos dans leurs flancs. - -Grillon se promène donc en chantant, nuit et jour, et il a vraiment -l’air très comique, très guerrier d’opérette, parce que ses ailes -gonflées ressemblent à une cape que soulèverait une rapière romantique. -Son arme, en réalité, il ne la porte pas derrière lui, malgré le bruit -de traîneur de sabre qu’il fait sur les chemins de la forêt herbeuse, -mais devant lui ses crocs, tandis qu’il progresse en chantant, sont -presque toujours grands ouverts, comme s’il suffisait d’être poète ou -amoureux pour devenir du même coup féroce. - -Les batailles sont fréquentes et nul ne semble songer à les éviter, bien -au contraire. Elles font partie de la fête; il semble que celle-ci, sans -elles, diminuerait de charme et de valeur, que l’essentiel manquerait au -programme. Sans que je veuille faire ici la moindre allusion humaine, je -me vois forcé de constater qu’un grillon qui ne se bat pas, paraît très -peu digne d’être aimé; le mythe d’Arès et d’Aphrodite, qui eut sa valeur -à l’aurore de l’humanité, la garde au bout de l’évolution d’une race -infiniment plus vieille que la nôtre. - -Il est impayable de voir un de ces combats, surtout quand une femelle -accourt au bruit et y assiste, pudiquement cachée à quelques mètres de -ses adversaires, lustrant ses ailes qui ne sont que parure, crachant sur -ses pattes antérieures pour débarbouiller son visage et ses antennes, -tordant le cou de-ci, de-là, bref, faisant des mines en l’honneur du -vainqueur, qu’elle ignore encore... Entre les galants chevaliers, il y a -d’ailleurs plutôt joute que combat à mort; celui qui est parvenu à -ouvrir le plus largement sa mâchoire, la resserre de son mieux sur la -face du concurrent, laquelle en est un peu éraflée ou bosselée, et c’est -tout... Le vaincu déguerpit,--il n’y a pas d’autres mots,--sans -protestation ni murmure; le vainqueur, lui, chante de tout son cœur... -La belle continue à minauder... - - * * * * * - -Que signifie, que représente le chant du mâle? Un appel d’amour, vous -répondra-t-on couramment; un appel d’amour comme celui que font retentir -sur les coteaux de mon pays les batraciens, d’autant plus odieusement -bruyants, en cet endroit de la Terre, que les sources et flaques d’eau y -sont assez espacées et qu’ils les surpeuplent dès qu’ils en découvrent. -Mais «appel d’amour», même en langage humain, n’en demeure pas moins une -traduction assez vulgaire de ce que doit être la chose. Le mot amour, -dans nos parlers, a un sens tellement vague et dénaturé que la -difficulté des transpositions sentimentales d’insecte à homme et d’homme -à insecte s’accroît encore; les vocables que je possède se rebellent ou -s’effarent, comme des écoliers pourtant dociles dont on exigerait un -devoir dépassant leurs forces; il y a nuit et ombre des deux côtés, -parce que l’animal ne sait plus depuis très longtemps ce qu’est l’amour -tel que le font vivre, pleurer et rire les romans et les romances dans -nos trop puériles cervelles, parce que, d’autre part, nous ignorons -encore ce que peut être l’amour uniquement dévoué à la vie de l’espèce, -l’amour dont on ne parle plus, l’amour dont la discussion ne se pose pas -de ce seul fait qu’il est fonction de mort et de vie et que, si la race -n’existait pas, chez l’homme comme chez Grillon du reste, il ne serait -plus question de rien du tout. - -Des peuplades primitives de notre très primaire humanité en sont encore -à se défigurer pour s’embellir, à se barbouiller d’ocre, à s’inciser la -peau rasée du crâne et à introduire dans la plaie provoquée ainsi des -venins ou des poisons, pour faire là pousser et demeurer des -monstruosités, des excroissances de chair qui vont jusqu’à figurer sur -la tête de ces pauvres noirs des crêtes ténébreuses. Moralement, et -surtout intellectuellement, en amour, nous en sommes au même point -qu’eux. Nous encombrons cette réalité superbe d’ornements ridicules. -L’art nègre est à la mode pour certains, dans la minute où j’écris ces -lignes, mais je crois qu’un certain romantisme a été, en ce qui concerne -les hommes et les femmes, le _dadaïsme_ et l’art nègre de la -sentimentalité. Nous en subissons encore certaines influences, parfois -sans nous en douter, parfois aussi, quand nous avons des lettres plus ou -moins heureusement digérées et assimilées,--ce qui est le cas de la -plupart des gens aujourd’hui,--parce que nous trouvons encore très bien -porté qu’il en soit de la sorte. - -Combien de gens, du monde le meilleur et le plus raffiné, estimeraient -vraiment qu’ils aiment s’ils ne souffraient point, par exemple, ou ne -faisaient semblant de souffrir? La crête artificielle sur la tête du -nègre!... D’autres préfèrent torturer ou faire croire qu’ils torturent. -Vanité des vanités. C’est qu’il faut prendre parti, l’amour, chez -l’homme, en étant encore au point où est sa politique; le plus grave, -c’est qu’il croit aimer réellement, alors qu’il se contente de jouer -pour lui et pour les autres de piteuses comédies bourrées de vers -ressassés et de phrases toutes faites;--vers et phrases qui font -autorité, qu’on nous inculque dès le collège, sous prétexte de nous -initier à la science du cœur humain telle que l’ont comprise les plus -illustres auteurs, mais qui ne sauraient dater de plus de cinq mille -ans, et qui n’expriment pas nécessairement des vérités éternelles. - -Ainsi vieillesse et jeunesse, quand on parle d’amants et d’amantes, sont -encore termes incertains et mal définis dans notre race; une femme de -trente ans excitait la pitié de l’immense Balzac, alors que Pénélope et -Hélène, à quarante ans et plus, s’imposaient encore, et sans que cela -fît sourire Homère, au loyal désir des plus beaux parmi les jeunes -hommes; actuellement, des dames qui eussent été grand’mères du temps de -Balzac sont, si j’ose dire, homériques. De même du côté de nos mâles: en -effet, au cours des siècles et d’après les documents littéraires qu’ils -nous ont laissés, n’est-ce point tantôt Chérubin qui triomphe, tantôt un -homme mûr ou blet qui a raison de Chérubin? L’humanité, au point de vue -amour, demeure turbulente et indécise, sur cette question d’âge et sur -mille autres, comme un enfant devant un jouet qui lui agrée justement; -tantôt il le soigne et le protège, tantôt il le casse pour voir ce qui -se passe à l’intérieur... Nous demeurons encore, en amour, et pour -combien de siècles, à l’âge des caprices et des modes! - -Il n’y a rien là qui puisse nous irriter ou nous réjouir. C’est le -temps, si ce mot correspond à une réalité supra-humaine, qui fera de -nous ce que nous méritons d’être plus tard, plus loin, après la -sélection naturelle et l’évolution inévitable. Lui seul jugera si, pour -l’espèce humaine comme pour les races d’insectes, il n’est pas superflu -de distinguer le goût d’aimer du besoin voluptueux de se perpétuer en de -neuves générations. - -Moraliser à ce propos est d’ailleurs aussi vain que l’effort d’un vieux -monsieur tentant de contribuer à la repopulation de son coin de Terre -par ses bons conseils et son éloquence. Ces parcelles d’humanité que -l’on contient sous les dénominations très nobles et suprêmement valables -de familles ou de patries, ne durent elles-mêmes qu’autant qu’elles -méritent leur durée; si elles succombent, c’est _justice_ au sens -tristement humain de ce mot colossal, flottant, glacial, et qui me fait -penser en tout à un iceberg capable d’endommager ou d’anéantir les plus -beaux navires dans sa promenade déchaînée et sans yeux. Quand une race -humaine diminue, c’est qu’elle est inutile au bon ordre de la planète -Terre; et quand un individu humain, corps et âme, ne se survit point en -des enfants bien portants ou dans des œuvres durables, ce n’est que par -une incompréhensible indulgence de la Nature ou de Dieu qu’il a vécu. - - * * * * * - -En dépit de l’impossibilité que j’ai marquée d’exprimer en mots ce -qu’est l’amour pour un insecte, en dépit du gouffre d’ombre qui sépare -nos tâtonnements humains de son accomplissement à peu près définitif, en -dépit de notre puérilité en face de son âge de centaines de milliers -d’années pour nous numérables en dizaines de millions, en dépit de tout -ce qu’on peut appeler (ce qui m’est ici indifférent) progrès ou -décrépitude de sa part, il n’en demeure pas moins que beaucoup de traits -que nous considérons comme les à-côtés ou même les bas-côtés de l’amour -ont persisté dans la race actuelle de mon personnage, avec d’autres dont -nous jugeons, provisoirement du moins, que l’amour humain peut -s’enorgueillir. - -La rivalité entre mâles et la férocité des femelles pour les mâles -inutiles ont duré jusqu’à Grillon. Le désir d’être beau et fort, de le -faire voir et savoir a également persisté jusqu’à lui. Cela suffit à la -faible lumière que j’ambitionne en cet endroit. Des choses enfantines et -qui n’ont plus de sens pour des vieillards, reviennent parfois se jouer -avec ce qui leur reste de cervelle. Il en est des races comme des -individus. Le superflu et l’inutile leur demeurent nécessaire, de si -mauvais œil que Nature doive voir cela. Il se peut aussi que Nature ait -des raisons à cette tolérance, raisons qui ne sont pas forcément -obscures aux hommes, même quand ils tâchent de les discerner -paradoxalement, c’est-à-dire contrairement aux méthodes ordinaires d’une -élite devenue majorité. - -Le chant est plus et mieux qu’un appel d’amour, il est un ornement -sonore du mâle, le complément de l’ornement visible que sont les ailes -qui le produisent,--les belles ailes de moire noire, relevées d’un trait -jaune d’or, qu’il revêt quand il entend les voix mêlées de la mort et de -l’amour. Qui dit fête, dit musique et parure. Au lieu d’appel d’amour, -plus conforme à la réalité serait d’inscrire ici des mots comme manie -des splendeurs, goût du vacarme sous toutes les formes sensorielles -humainement concevables, envie de gaieté, de réjouissances, d’activité -déployée sans raison immédiate, de jeu au sens noble que les enfants et -les sportsmen donnent à ce terme. - -Pour l’homme déjà, quand il se sent dans la plénitude de sa force, quand -il est placé en face des raisons de briller qu’il a ou croit avoir, -existe cette volonté de s’orner et de s’embellir que les animaux, -créatures plus _évoluées_ que nous, manifestent encore. Nous soignons -notre toilette pour une réjouissance ou une solennité comme le fait -Grillon pour la solennité et la réjouissance suprêmes. Une noce ne va -pas sans musique et chansons; Carnaval et Mi-Carême, dans la -«Ville-la-plus-civilisée-du-Monde», donnaient aux âmes simples, avant la -guerre, la fureur du déguisement somptueux ou grotesque, en tout cas -voyant; des moralistes parlaient à ce propos de retour à la sauvagerie, -voire à l’animalité; je crois qu’ils se trompaient; pour être d’accord -avec moi-même, je dis qu’il y avait là pressentiment au moins autant que -réminiscence. - -D’un bout à l’autre de l’échelle animale, et chez les végétaux mêmes, le -besoin de l’art pour l’art, de l’inutile mouvement et de l’éclat non -motivé, c’est-à-dire de la fête et du jeu, existe. Les arbres aiment et -jouent à leur manière, se parent de fleurs et de feuillage quand vient -pour eux le moment de _penser_ à la reproduction. Les mâles, chez les -oiseaux et les insectes, sont presque toujours des noceurs et des -poseurs;--j’emploie à dessein ces derniers mots, que je n’aime pas, pour -mieux montrer combien l’humanité me plaît telle qu’elle est et comme -nous avons intérêt à faire durer sa jeunesse le plus possible... Pour -ceux qui jugent comme moi, il est très rassurant que nos femelles soient -destinées, de longs siècles encore, à se montrer plus coquettes et plus -futiles que le commun des mâles. L’égalité esthétique et ornementale des -sexes est un signe, je ne dis point de déchéance, mais de vieillesse de -la race. Je suis sûr qu’Eve était infiniment plus belle et parée -qu’Adam; le passage biblique où il est question d’elle, nous invite, en -tout cas, à le supposer. Mais dès que la légende tourne à l’histoire et -que notre race prend de l’âge, on voit déjà paraître, en fait de -coquetterie et de futilité, bon nombre d’hommes qui sont femmes. Les -deux sexes, en se lançant «un regard irrité», ne mourront certes pas -«chacun de leur côté» comme disait à peu près Vigny, éloquent et si -candide poète. Mais, ce que nous dénommons féminisme, n’en demeure pas -moins réalisable et même probable; toute la question est de savoir si -cette réalisation, ou cette probabilité est séduisante pour nous et pour -nos compagnes. Et ceci est en dehors de mon sujet. - -Grillonne sait de nos jours se vêtir convenablement, encore que moins -fastueusement que son galant, pour l’époque des noces; mais elle a perdu -le don du chant que certaines de ses cousines sauterelles (fort rares -d’ailleurs) possèdent encore à l’égal des mâles. Et, ce qu’il y a -d’infiniment curieux à signaler, c’est que ses ailes ne sont pas -absolument rigides, figées, et qu’elle les remue parfois au soleil comme -si ses lointaines aïeules en avaient tiré de la musique... Je me -garderai de toute conclusion et même de toute réflexion à ce sujet; une -réflexion risquerait d’être saugrenue et une conclusion d’être -hasardeuse. Mais il me semble incontestable que, presque au bout de la -destinée de sa race, Grillonne, comme la plupart des femelles animales, -est allée au delà des ambitions de ses mères-grands. Les deux sexes ne -meurent pas séparés en se lançant des regards furibonds, mais c’est le -sexe fort qui est devenu celui du charme, de la séduction, de la parure -et du plaisir. - -Du plaisir. C’est d’un plaisir que Grillonne s’est privée, car la -musique des insectes,--ceci, nous pouvons l’affirmer maintenant,--ne -saurait être motivée uniquement par l’appel sexuel. André de Chénier a -écrit, en pensant probablement à lui-même, ces vers de marbre embaumé: - - Soit qu’il ait seulement, jeune et né pour l’amour, - Souhaité de la gloire afin de voir, un jour, - Quand son nom sera grand sur les doctes collines, - Les yeux qui rendent faible et les bouches divines - Chercher à le connaître et, l’entendant nommer, - Lui parler, lui sourire et peut-être l’aimer... - -Nous voici tout à l’opposé de ce que doit éprouver l’insecte bruisseur -ou chanteur. Il y a chez le pur poète trace d’un de ces raffinements de -la sentimentalité qui sont dans nos esprits ce que sont des joujoux -précieux et inutiles entre les mains des enfants; le chant, chez -Grillon, est infiniment plus désintéressé que, par exemple, chez nos -poètes, sans que je veuille signifier par là, bien au contraire, que nos -poètes ont tort; ils ont raison parce que notre espèce est jeune entre -les espèces et que ceci est une vertu admirable. Quelle plus belle -aventure pour un poète que de voir un heureux rythme se traduire en -sourire de tendresse sur un visage d’amie! Nous en sommes au joujou. -Grillon en est au jeu, au sport ou peut-être même à une chose pour -laquelle les mots nous manquent. Son chant est l’expression d’une -euphorie merveilleuse, une expansion et un épanouissement, et peut-être -ne l’entend-il pas davantage que nous n’entendons normalement notre -souffle ou les battements de notre cœur. - -Ce ne sont pas là des affirmations gratuites; il suffit d’observer -Grillon avec les plus ordinaires des yeux mortels pour se rendre compte -que la réalité n’est pas autrement traduisible en notre langage. Il -chante comme il mange ou comme il bouge. Il y a même là quelque chose -d’un peu attristant; nous avons couramment traité notre personnage de -chanteur, de musicien et de poète; nous cuvons mal, dès à présent, -l’ivresse de ces métaphores imprudentes, comprenant que les agréments -qui semblent combler sa vieillesse ne sont appréciables qu’à nos yeux. - -Décidément, pour ma part, je m’estime satisfait de l’âge de mon espèce. - - * * * * * - -_De la férocité des femelles_, inscrirais-je volontiers en tête de ce -nouveau paragraphe, si je ne tenais avant tout à éviter des airs de -fabuliste, si mon seul souci n’était de rendre, tant bien que mal, la -figure du réel. Il n’y a aucune intention satirique ou moralisatrice, -aucune indication de ce que je souhaite pour mes pareils dans ce livre. -Je voudrais qu’on m’y sentît, en ce qui les concerne, fataliste ou tout -au moins stoïcien au sens qu’a ce mot, quand on l’applique au manuel -d’Epictète; je voudrais que quelques-unes des pensées de Marc-Aurèle -éclairassent ma conception de la relativité dans le domaine intellectuel -et moral, aussi bien que dans le matériel et le biologique. - -Comme il nous serait profitable de méditer au cours de la vie la -distinction entre _les choses qui dépendent de nous et celles qui ne -dépendent pas de nous_! Combien de fois, en essayant d’expliquer mon -insecte, ne me suis-je pas répété et presque chanté les phrases -inégalables de l’étonnant César: «Si les dieux m’avaient créé -rossignol... mais je ne suis qu’empereur...» Empereur ou rossignol? -Homme ou insecte? Nul besoin d’user littéralement d’allégorie, de -symbole et de procédés de fabuliste pour signifier ou rappeler une -infinie grandeur et une infinie faiblesse qui dénoncent l’inanité -foncière de nos mesures. - -J’estime même que les conseils tirés de ce qui peut nous apparaître -comme la réalité et la vérité ne sont pas nécessairement profitables; si -La Fontaine n’avait pas eu la vertu de faire sourdre un des plus purs -jaillissements du style poétique français, je crois que, comme -fabuliste, il me déplairait assez fort. Sous n’importe quelle forme, -plaisantes ou sévères, les leçons et les prédications ne sont que jeux -d’esprits puérils ou divertissements de cœurs aigris; ou encore -exercices d’un bien triste métier; nul catéchisme ne vaut si nous ne le -portons en nous-mêmes et mesuré à nos mérites ou à nos besoins; pour le -reste, une fatalité domine notre vie et celle de notre race, et cette -fatalité vaut qu’on lui fasse confiance; s’occuper de ses intentions -dans le seul but d’en tenir compte, de ses ordres avec l’unique désir de -les entendre, est la plus sage des sagesses... Mais, pardon! Ceci sera -au commencement d’un autre livre et d’une autre série de méditations, et -il dépend de moi, «_il est en moi_», de bien marquer quelle fut ici -l’unique raison de cette imprévue bifurcation stoïcienne: mon soin, à -rebours de la plupart des historiographes des bêtes, n’a même pas été de -nous regarder et de nous comprendre à travers elles, mais de tâcher,--ce -qui n’était pas si commode,--à les voir telles qu’il est probable ou -possible qu’elles se voient. - -J’ai peur également que, vers le terme du chemin suivi le long de ces -pages, on ne se rappelle que j’ai tenté jadis de disséquer d’autres -jolis insectes, humains ceux-ci, et qu’on n’imagine quelque rapport -déplorable entre les réflexions qui me furent jadis inspirées par les -caprices de Nouche, entre autres caprices, et mes sentiments de -spectateur impartial, lorsque je note la férocité de Grillonne pour son -mâle. Nous sommes en présence de deux mondes absolument fermés l’un à -l’autre, c’est le cas de le répéter. - -D’ailleurs, la férocité des femelles humaines est encore une invention -romantique, et des pires: quand nous relisons dans l’âge mûr, même -signés des noms de Balzac ou d’Alphonse Daudet, certains livres qui -prennent à tâche de nous montrer les méfaits conscients ou non d’une -Marneffe ou d’une Sapho, et qui pour nous évoquent l’éternelle ennemie, -la persistante Dalila, j’ai beau faire, j’ai beau lire d’aussi près que -possible et même entre les lignes, je ne parviens pas à trouver qu’il y -ait vraiment là de quoi se frapper. - -Bien au contraire, mon esprit et mon cœur s’emplissent aussitôt, par -réaction, de tous les souvenirs d’incomparables tendresses féminines que -l’humanité mâle et moi-même avons éprouvées. Les femmes en ont pour -trois cent mille ans et plus, avant d’avoir envie ou besoin de torturer -et de dévorer leurs époux terrestres. En attendant, j’estime que, dans -la civilisation actuelle, les femmes sont infiniment meilleures que les -hommes, qu’elles ont, en général, beaucoup plus de bonté spontanée, de -générosité et de foi. Est-ce clair? Vais-je pouvoir raconter maintenant -comme Grillonne s’efforce de manger son mari et y réussit très souvent, -sans faire soupçonner en moi des intentions louches, mauvaises et me -susciter de belles ennemies? Je l’espère, je le crois. - -Mais j’ai eu très peur. - - * * * * * - -Durant la pariade, Grillonne tourne maintes fois ce qui lui sert de -visage vers ce qui sert de visage à Grillon, et, très véritablement, ce -sont des baisers qu’elle sollicite ou offre. Palpes et antennes se -frôlent et se mêlent, les crocs s’entre-mordillent doucement et il y a -une incontestable langueur dans le geste de l’amante faisant presque -totalement pivoter sa face sur l’axe de son col pour qu’un de ses yeux -au moins se mire dans un œil du mâle et le reflète à sa manière. Toutes -câlineries dont on peut dire sans ridicule, quand on les a vues, -qu’elles sont très traditionnellement humaines et touchantes; c’est même -la première fois qu’il me semble possible de jeter un pont entre le -monde sentimental de mon personnage et le nôtre... Avec les -préliminaires, cela dure parfois deux heures, et, avec le colossal -bénéfice que perçoit Grillon au change de la monnaie du temps humain, -cela équivaut à une lune de miel de fastueuse durée. - -Grillon et Grillonne ne se jurent pas fidélité. Mais, pour mieux -comprendre les raisons de la férocité de la femelle, mieux vaut isoler -un couple, constituer un ménage, imposer la monogamie. Après une -première pariade, Grillon parvient presque toujours à s’échapper et la -femelle ne s’y oppose que faiblement comme si elle doutait,--en quoi -elle ferait preuve de clairvoyance--que l’œuvre fût accomplie. Grillonne -est moins impitoyable que la femelle de la mante religieuse ou de -l’araignée qui, dès les premières caresses ne _manquent_, si j’ose dire, -leur époux que bien par hasard. Regardons. Laissons faire... J’ai vu -parfois Grillon proprement attrapé et déchiqueté après un premier essai, -et la femelle, en quelque sorte veuve, ne pondre que des œufs sans -avenir; le monsieur était, sans doute, un triste sire, qui déplaisait à -la dame, et la dame ignorait, n’est-ce pas, qu’elle ne trouverait un -autre conjoint que si je le voulais bien. Mais, normalement, c’est -seulement après trois ou quatre accouplements, échelonnés sur une -soixantaine d’heures, que le mâle est tenu pour un triste sire. - -En liberté, il se peut que ce soit sa troisième ou quatrième femelle qui -le considère comme tel et lui règle son compte. Tous les mâles, bien -entendu, ne meurent pas ainsi, que j’y veille ou qu’eux, par fortune, -parviennent dans les champs à subsister quelques heures de plus, vieux -garçons bougons désormais et misogynes, et ne chantant plus que sans -conviction. - -Mais, dans la cage où j’observe le couple, la femelle est sans pitié, et -si le mâle s’échappe encore quand elle croit sincèrement être mère, elle -le poursuit, le rattrape sans peine, engage contre lui un combat dont -l’issue paraît aussitôt fatale; nous voici loin des joutes courtoises et -des duels généralement sans gravité que se livraient les mâles au hasard -des rencontres sur les grands chemins de la forêt des herbes! Grillon, -solidement saisi à l’extrémité de l’abdomen, après des manœuvres qui -montrent que cette partie de lui-même particulièrement vulnérable--et -peut-être jugée sans valeur à présent,--a été visée de préférence à -toute autre, Grillon ne se défend pas, ne résiste que pour la forme, en -galant homme qui a l’air d’admirer sa maîtresse jusque dans la peine -qu’elle prend, pour le supprimer, quand elle estime qu’il y a lieu de le -faire. - -Grillonne estime en effet qu’il y a lieu de le faire, que cela est -recommandable, moral. Elle annihile de l’inutilité, active une agonie, -par ailleurs, et même loin d’elle, inévitable; elle aide à mourir avec -une sorte d’onction et de piété le père de ses enfants, condamné à mort -de toutes manières. N’a-t-il pas infusé en elle de la vie, et même sa -vie tout entière? Le flambeau est transmis. Je vais dire tout à l’heure -comment meurt Grillonne, et comment meurt Grillon quand Grillonne ne le -mange pas. J’affirme qu’il n’y a pas grande différence pour Grillon, au -point où il en est. - -Et il résiste si peu, encore une fois, et elle le mange si -tranquillement, si doucement... - - - - -III - - -L’œuvre de vie et de perpétuation accomplie, l’heure du repos définitif -est toute prochaine. J’observe Grillon et Grillonne aux heures prévues -de l’agonie: rien, dans leur aspect, ne laisse prévoir la nécessité de -leur anéantissement. Elle, après la ponte, est redevenue agile et alerte -pour quelques heures. Après l’accouplement, le mâle, quand il est rusé -ou bien inspiré, s’est éloigné d’elle à toutes jambes et à grand renfort -de bonds. On sait pourquoi. Mais ce désir de fuite et cette légitime -crainte d’être plus ou moins endommagé n’indiquent-ils pas que ce -condamné à mort tient à l’existence, qu’il ne se croit pas guetté encore -par la sentence sans appel? - -En tout cas, sa vie continue à être telle qu’il l’a vécue en sa plus -superbe saison. Promenades, chansons, batailles. L’appétit, en liberté -comme en captivité, demeure excellent... Et cependant la mort est là. - -Elle est là, dans la splendeur éclatante de juillet et surtout d’août à -son commencement, tapie comme un invisible monstre aux mille et mille -doigts assassins, sur les champs fauchés, dénudés, comme si la -sécheresse rousse et rase lui permettait de mieux viser ses innombrables -proies. - -En cage, les grillons et les grillonnes, s’ils ne se peuvent éviter, se -distraient en s’entre-dévorant; et, bientôt dans la petite communauté si -longtemps paisible, puis si joliment batailleuse, il n’y a -plus,--spectacle navrant,--que des moribonds mutilés, qui se traînent en -boitillant à la poursuite des camarades encore plus piteux qu’eux-mêmes; -les femelles, rudes gaillardes encore, ont tôt fait de mettre ordre à -cela, et Bacchantes, de déchirer leurs Orphées; puis elles se déchirent -entre elles. - -Dans les champs, avant de mourir, les grillons et les grillonnes se -promènent, de façon désintéressée cette fois. Leurs gîtes sont -définitivement abandonnés et accaparés aussitôt par des profiteurs -capons, des intrus sans gloire qui se seraient bien gardés, eux, de s’y -introduire en d’autres temps: petites limaces terrifiées par la -canicule, infimes colimaçons blancs, hôtes ordinaires des fossés à -présent taris, bestioles qui tentent tant bien que mal d’attendre sous -la terre, à l’ombre, le retour de l’humidité indispensable à leur -bonheur, cloportes, scolopendres,--toute une vie gluante et timide, amie -du noir. Parfois une minuscule rainette trop précoce s’y installe, à -l’affût du regain, des premières averses et des mousses reverdies. -D’autres fois encore, c’est un jeune lézard gris, né loin des rocs ou -d’un vieux mur, qui loue à peu de frais, en attendant mieux, l’ancienne -demeure de Grillon. Celui-ci, en tout cas, semble désormais indifférent -à ce gîte qu’il a construit avec tant de peine, si soigneusement -entretenu, si héroïquement défendu; il n’y reviendra pas mourir. - -Et peut-être l’a-t-il oublié déjà; ce qui est sûr, c’est qu’il agit -comme s’il ne le reconnaissait plus, qu’il se refuse à y entrer quand je -veux l’y contraindre en l’agaçant du bout du doigt... Quand la nouvelle -génération de grillons naîtra, tous les anciens trous seront depuis beau -temps inutilisables, déformés par leurs locataires de hasard, ou -détruits, ou comblés... Le futur constructeur aura, comme jadis son père -et sa mère, tout à apprendre; et nous nommerons avec quelque mépris -instinct sa science vite acquise, immuable, précaire certes, mais -cependant suffisante et, à ce titre, raisonnable et intelligente autant -que celle dont nous nous enorgueillissons. - - * * * * * - -Donc, Grillon ayant fini d’aimer, et Grillonne allégée de ses œufs, se -promènent sans but, jouissant une dernière fois de cette lumière qu’ils -ont tant aimée, du soleil qui les gonflait d’orgueil et d’amour, de -cette nuit aussi qui fut comme une immense cloche de cristal autour et -au-dessus de leurs heures les plus belles. Soleil, ombre, tout cela se -mélangeait pour notre héros comme du sucre et du miel à l’aliment -herbacé généreusement fourni par la terre inépuisable. Et jamais -celle-ci, pour peu que quelques gouttes de rosée la flattent, -l’encensent, la parent, ne fut si riche en parfums qu’en cette saison de -mort. Notre odorat humain participe lui-même à la sensuelle fête des -foins mûrs; combien beau n’est-il pas, le poème qui vibre à présent dans -les antennes de l’insecte, dans le froissement affaibli de ses ailes! Et -quel est-il, sinon celui de la nature à son apogée, dans sa splendeur -prodigue et son insolente illumination! La victoire est absolue, -l’avenir préparé par les graines animales ou végétales... Je crois -pouvoir dire dès à présent que, dans le poème silencieux par Grillon -composé ou récité durant ces suprêmes instants, la crainte et la douleur -sont absentes et que, pour la graine errante qu’il fut, s’impose, -domine, éclate la certitude d’avoir connu le plus beau triomphe, -puisqu’il s’agissait de vivre pour produire et de mûrir pour mourir. - -Pour mourir... Mais l’idée de la mort existe-t-elle seulement dans le -cerveau de l’insecte, du moins quand il s’agit de _la mort à son heure_? - -Grillon s’est réalisé lui-même jusqu’à la perfection, selon des lois -imprescriptibles; il n’est pas possible qu’il ne se considère pas, à sa -manière, comme un rouage humble mais indispensable dans la grande -machine de l’univers. En raisonnant,--une fois n’est pas coutume!--d’un -point de vue humain, en imaginant selon nous, à l’usage de notre -insecte, une philosophie approchant des nôtres, voici quelques idées -qu’on pourrait lui prêter alors en toute raison: - -_«J’ai mérité d’accomplir ma tâche jusqu’au bout... Maintenant, les -herbes sont sèches, l’été exagère ses feux, je me sens las de manger, -d’aimer et de courir à travers le monde: je vais m’endormir quelques -semaines pour m’éveiller ensuite,--récompense de ma valeur,--non plus -un, mais légion; non plus fatigué, mais léger, bondissant, tout neuf et -plein d’un courage retrouvé devant les mille menaces de la terre et du -ciel, menaces dont j’aurai raison, je l’espère, encore cette -fois,--dussent la plupart des parcelles rajeunies de mon être succomber -dans la grande bataille...»_ - -N’avons-nous pas l’impression que cette philosophie ou, si l’on préfère, -cette religion naturelle, que cette métaphysique et de pareils espoirs -correspondent, dans le cas de notre insecte, à une traduction de ce qui -est, toute simple, et telle qu’il nous est rarement possible d’en donner -de plus exactes, je veux dire de plus satisfaisantes, pour notre science -et notre esprit? - - * * * * * - -Non, il ne me paraît pas possible que Grillon, possédât-il pour le reste -des sens et une intelligence analogues aux nôtres, connût une -signification à des mots comme ceux qui chez nous se prononcent mort, -mortel, mourir... L’observation et l’expérience nous ont fait -reconnaître en lui, au cours de cette histoire de sa vie, des sentiments -incontestablement intelligibles et identifiables pour nous, qui les -éprouvons aussi à notre manière: sentiments qui ne sont pas toujours, -certes, de ceux que nous préférerions voir flamboyer aux cimes de l’âme -humaine, mais qui ne nous en sont que plus familiers; comme un homme, -Grillon aime son gîte, son labeur, le chant et il est crâne quand il -aime, toutes vertus qu’on ne peut qu’admirer; pareil à certains -hommes,--j’écris _certains_ dans le désir de ne pas me montrer trop -sévère envers mes semblables, mes frères,--il succombe maintes fois à la -tentation de divers péchés, pour la plupart capitaux: ainsi à la -gourmandise, à la colère, voire même à l’orgueil et à la paresse; -j’ajoute à son excuse qu’il est gourmand autant que tous les êtres dont -l’estomac est bon, coléreux et orgueilleux comme la plupart des braves, -et paresseux à la façon des gens qui ont beaucoup travaillé. Bref, entre -lui et nous, de nombreux points de contact physiologiques existent et je -ne pense point que personne puisse douter de ceci. - -N’omettons donc pas de regarder ici Grillon mourir comme nous l’avons -regardé, entre autres choses probablement plus graves selon lui, -chercher sa demeure, l’aménager, se nourrir et se défendre. - -Le mâle s’accouple trois ou quatre fois et il semble que le dernier -accouplement soit le seul fécond, en tout cas le seul _valable_, puisque -le mâle que j’isole après un seul accouplement vit à peu près aussi -longtemps ensuite que s’il avait été absolument privé d’aimer. De même, -la femelle qui n’a eu qu’un époux et qui en a été séparée aussitôt, pond -des œufs qui neuf fois sur dix sont stériles. Mais, dans la grande cage, -où les amours et les pontes ont été normales, choisissons un couple; -choisissons-le parmi les plus gaillards de nos pensionnaires, parmi ceux -qui sont pourvus de tous leurs membres, dont le crâne n’est pas trop -bosselé, bref parmi les privilégiés des hasards de la guerre amoureuse -et nuptiale... Rien ne paraît changé à la vie; elle continue... Le -solitaire et la solitaire vont et viennent, mangent, font un peu de -musique ou de toilette... Et puis, au bout d’un temps qui n’excède -jamais soixante heures pour Grillon après le troisième ou quatrième -accouplement, trente heures pour Grillonne après la suprême ponte, vous -les voyez qui, soudainement, s’immobilisent. - -(A rappeler que, si les deux éléments du couple n’avaient pas été logés -chacun dans une cage, il ne se serait plus agi, même à pareille heure, -de promenades ou de collations, de musique ou de toilette, mais d’un -féroce duel où la femelle aurait trucidé son adversaire en quelques -instants). - -Grillon (ou Grillonne) s’immobilise, n’importe où, et toujours de la -même façon subite, quelle que soit la couleur de l’heure fatale, qu’il -fasse jour ou nuit, que je guette cette agonie à la clarté d’un beau -soleil ou à la lueur d’une lampe; il ne chancelle pas, non: il -s’affaisse peu à peu sur ses six pattes, jusqu’à ce qu’il touche le sol -du bas du museau et de la pointe de l’abdomen; il ne chavirera et -n’expirera ventre en l’air que si la pente du terrain et les lois de la -pesanteur l’exigent; sinon, la fin se manifeste seulement par la -cessation du remuement des antennes; insectes, celles-ci retombent, non -pas en avant et comme vers l’avenir, mais en arrière, doucement, très -doucement, jusqu’à ce qu’elles aient atteint l’appui que leur offre la -surface plane du dos, ou le cran d’arrêt des pattes sauteuses. - -Quelques secondes plus tôt, Grillon vivait, chantait encore, goûtait -l’air et la lumière, savourait le monde. Je ne puis me décider à écrire -ici qu’il est mort; ce mot me paraîtrait malencontreux, un peu «comme -aux Romains qui», remarquait Montaigne, «avaient appris de l’amollir ou -l’étendre en périphrases» et, au lieu de dire: _il est mort_, disaient: -_il a vécu_. Je n’écrirai pas même _Grillon a vécu_, tant il paraît -justifié de prétendre,--comme sans doute lui-même le croit,--qu’il va, -tout simplement, pour quelques jours, se reposer de vivre. - - * * * * * - -Ecoutons encore Montaigne: - -«La mort est moins à craindre que rien, s’il y avait quelque chose de -moins que rien. Elle ne vous concerne ni mort ni vif: vif, parce que -vous êtes; mort, parce que vous n’êtes plus... Pourquoi crains-tu ton -dernier jour? Il ne confère pas plus à ta mort que chacun des autres. Le -dernier pas ne fait pas la lassitude, il la déclare. Tous les jours vont -à la mort: le dernier y arrive. Voilà les enseignements de notre mère -Nature.» - -O mon maître Michel Eyquem, laissez que je me sépare momentanément de -vous. Certes, votre doctrine a butiné tout le miel de la sagesse -antique, si facile, si pratique, si utilitaire, sans jamais l’être -bassement, et qui fournirait tant de consolations à ceux qui voudraient -(ou qui pourraient, hélas!) s’accommoder en notre temps de ses -préceptes. Mais j’ai peur que les enseignements de notre mère Nature et -ceux de la sagesse antique, qui est si souvent la vôtre, ne concordent -pas tout à fait ici. - -Car Grillon ne donne l’exemple d’un sage selon Montaigne que lorsqu’il -meurt à son heure. S’il expire à la suite d’une blessure ou d’un -accident, partiellement éventré ou décervelé, alors nous assistons à une -agonie très longue, lugubre, odieuse, presque humaine. La face en seau à -charbon, bien entendu, continuera à n’exprimer d’émotion aucune; mais, -pour qui connaît le petit être, la souffrance, dans ses attitudes, dans -les frissonnements éperdus de ses antennes et de ses palpes, dans les -tressaillements de ses pattes ou de ses viscères, dans les contractions -spasmodiques de ses ganglions nerveux, apparaîtra aussi éclatante que -sur le visage d’un supplicié. - -Où je serais tenté de rejoindre mon maître, c’est lorsqu’il nous prêche -que nul des hommes ne meurt avant son heure, «que l’utilité de vivre -n’est pas dans l’espace, mais dans l’usage qu’on en fait», et que tel a -vécu longtemps,--Jésus ou Alexandre par exemple,--qui a peu vécu. Belles -paroles, nobles pensées, mais qui sont néanmoins d’ordre moral et -nullement biologique. Quels sont les hommes qui pourraient prononcer ces -paroles ou concevoir ces pensées _en toute sincérité_, quand la -certitude leur vient de l’instant fatal? Je ne dis point qu’il n’en -existe pas, héros ou fous, mais ils ne représentent que des exceptions; -ils sont des anomalies, des monstres, des prodiges. - -La vérité humaine est plutôt dans la légende de la Mort et du Bûcheron, -dans les vers de _la Jeune Captive_, ou dans la bouche du poète de -celle-ci, murmurant, en touchant son front, devant l’échafaud -abominable, la phrase déchirante: «Pourtant, il y avait quelque chose -là!» Il faut bien l’avouer, puisqu’il n’est pas physiologiquement fatal -que nous disparaissions après avoir aimé, puisque, moralement, il n’est -pas non plus nécessaire que nous mourions dès lors que nous avons -accompli un exploit ou produit un chef-d’œuvre, ici la sagesse antique, -ou plutôt celle de Montaigne se trouve, me semble-t-il, en défaut, et -elle a tort d’invoquer l’autorité de notre mère Nature. - -Il est juste, il est raisonnable qu’un centenaire, eût-il été malheureux -ou inutile tout le long de sa route, s’indigne à la pensée de mourir; il -est _naturel_ que son anéantissement lui semble une iniquité, _parce que -nulle heure proche ou lointaine ne lui a jamais été fixée par la -Nature_. - -Seul un être hypothétique, tel qu’un criminel vertueux, pourrait juger -que, socialement, et à ce seul point de vue, sa disparition est -légitime; mais la vérité sociale n’est-elle pas encore plus hypothétique -qu’un criminel vertueux? Et, enfin, si le criminel vertueux se repentait -sincèrement, n’estimerait-il pas, du même coup, que ce repentir sincère, -définitif, lui rend tous ses droits à l’existence? - -L’homme qui s’éteint comme une lampe où a brûlé toute l’huile, peut ne -pas protester contre la mort, mais c’est parce qu’il ne la voit pas -venir. Le plus fervent chrétien, le philosophe le plus sûr de ne pas -périr tout entier, doivent logiquement regretter de quitter «trop tôt» -la terre où ils ne savent pas si d’autres, après eux, propageront comme -ils l’ont fait la vérité, c’est-à-dire leurs croyances salutaires ou les -idées qu’ils tenaient pour généreuses. Il n’est donc pour l’homme, à -généralement parler, qu’une acceptation naturelle du néant ou de -l’immortalité; et cette acceptation est, si l’on peut dire, négative. - - * * * * * - -Il faut maintenant procéder à l’autopsie du menu cadavre. Quand il -s’agit de dépouiller la réalité d’une créature vivante, l’expérience ne -saurait s’arrêter à la mort de celle-ci. Cependant, quand j’ai disséqué -pour la première fois Grillon mort de sa belle mort, je ne prévoyais -guère l’importance qu’aurait pour moi, et peut-être aussi pour le -lecteur, une opération dont rien ne m’indiquait le profit, que dictait -seule la fantaisie si souvent errante ou superflue dont les plus grands -et les moindres chercheurs demeurent heureusement les esclaves. - -Alors, je constate que la boîte cranienne est presque absolument vide de -liquide, que, par conséquent, les impressions de l’œil à facettes -n’avaient guère plus de chance de parvenir au cerveau, que celui-ci, -comme tout autre centre nerveux, s’est racorni et a sensiblement diminué -de volume, que les intestins, au microscope, apparaissent criblés sur -toute leur longueur d’un nombre considérable de trous en proportion -équivalents à ce que seraient des perforations de plus d’un millimètre -de diamètre sur des intestins humains; donc, durant les quelque trente -heures ou les quelque soixante heures qui précèdent la belle mort de -Grillonne et de Grillon, l’insecte n’est, selon toute vraisemblance, -qu’une machine aux rouages usés et que nulle force n’anime plus; il -bouge, bruit et paraît se nourrir encore; mais il n’y a là, en réalité, -qu’impulsion de vitesse acquise et effet d’élan donné; de même se -comporte le moteur à explosions, lorsqu’il tourne quelques secondes -encore après que la décision du conducteur a étranglé les gaz et coupé -l’allumage. Je ne dis d’ailleurs rien de tout cela pour flatter l’ombre -sèche de Descartes. - -La lampe s’est éteinte faute d’huile... Mais ce serait trop humainement -expliquer la fin subite et incontestablement sans souffrances de -l’insecte, que de le faire grâce à une pauvre métaphore qui n’a été ou -ne sera réellement valable que pour quelques-uns d’entre nous. En ce -point de mon objet, je rêve d’éclairer le réel d’une lumière plus -lointaine, plus difficile à projeter, mais plus sensible et -intelligible. - -A la vérité, pour Grillon, la mort survenant à son heure est chose -simplement inexistante; prononcé à propos de lui, ce mot n’a de sens que -pour nous. - -Déjà, après ce que nous a appris l’autopsie, les sentiments et les idées -que j’ai prêtés à Grillon un peu plus haut, cette persuasion de ne -s’endormir que pour quelques jours et cette foi en sa résurrection -multipliée, peuvent apparaître moins fantaisistes et arbitraires; nous -ne traduisons plus, nous ne transposons plus; ayant pris posture -scientifique, nous décrivons les faits et énonçons les inductions -auxquelles nous autorisent et nous inclinent les faits observés. Grillon -est _vide_, ou à peu près, de tout ce qui lui permit de refléter son -monde et de respecter jusqu’au bout le devoir de vivre; il y aurait -également intérêt à analyser chimiquement le cadavre; je ne l’ai pas -fait, cette expérience étant pour moi compliquée et difficile, et ne me -paraissant pas indispensable à la vertu et à la suite de mes raisons; il -y a lieu d’ailleurs de conclure de la disparition presque absolue du -liquide facial et du racornissement des ganglions, de la mise hors -d’usage de l’appareil digestif, à un appauvrissement considérable de la -plupart des éléments du protoplasme dans ce petit système organisé prêt -à redevenir matière inorganique. - -Grillon a donc transfusé le meilleur de lui-même, sa vie et sa réalité, -aux organes procréateurs de Grillonne; il faudra ensuite que celle-ci, -pour que les œufs soient dignes d’éclore, ajoute à ce don sa propre vie -et sa propre réalité. Ainsi, la vie et la réalité se poursuivent et se -perpétuent, sans brisure, en ligne ininterrompue et droite, du passé au -présent, du présent à l’avenir illimité, du mâle à la femelle et de la -femelle aux œufs qui conjuguent et multiplient leur double essence. -Avant même que la dépouille ou la défroque du mâle soit inerte, il -existe à nouveau, dans les chapelets ovariens fécondés; la femelle fait -encore semblant de vivre, alors que déjà ses œufs sont animés, -croissent, palpitent d’une ardeur puissante et impatiente au sein de la -suprême nourrice, du générateur hybride et sans sexe, de Gaïa qu’on peut -aussi nommer Pan. - -Où et comment concevoir de façon plus claire et distincte la notion de -perpétuité, de pérennité, d’immortalité, ou, pour plus humblement mais -non moins fortement dire, l’évidence de l’absurdité de l’idée de mort? - - - - -IV - - -Ma tâche est ici terminée. Tout ce que j’ai cru devoir noter et -développer à propos de Grillon est dit. Si un soin de rhétorique avait -présidé à la composition et au discours de cet ouvrage, j’aurais -inscrit, quelques lignes plus haut, comme titre: conclusion,--en tant -que naturaliste,--ou: épilogue,--en tant que conteur. - -Mais il n’est pas d’épilogue à la plus belle histoire du monde, et les -conclusions importent peu à qui présenta aussi nuement que possible des -observations patientes et faciles, sincères et passionnées. - -Aucune de ces observations ne me paraît pouvoir être scientifiquement -contestée. Le jeu de mes expériences a commencé vers ma septième année -et ne m’a point lassé depuis bientôt trente ans. Que les spécialistes, -entomologistes et savants de tout ordre ne me jugent donc que sur ce qui -précède, et qu’ils veuillent m’accorder que, si je leur parais danser -avec des ombres, ce n’est qu’à partir de cet instant-ci, pour ma -satisfaction personnelle et comme en manière de délassement. - - * * * * * - -Jamais mieux qu’en ce point ne s’est manifestée à mon esprit et à mon -cœur la jeunesse infirme et séduisante de notre humaine race, jamais de -façon plus intense je n’ai éprouvé à quel point nous étions, selon la -formule, les derniers nés de la création. De là à ne point douter que -nous en étions le chef-d’œuvre, il n’y a eu qu’un pas, lequel fut -toujours franchi aisément, aussi bien par la Bible ou l’Evangile que par -Darwin ou même par Haeckel. - -Nous n’avons guère plus de cent cinquante mille ans d’existence; un -homme peut vivre cent ans, un grillon ne vit que de dix à onze mois. Et -de combien de milliers de siècles ses ancêtres, ou les races d’insectes -dont il est issu, ne nous ont-ils pas précédés sur notre planète? En -tenant compte, comme il se doit en pareil cas, du peu de durée de sa vie -par rapport à la nôtre, en se basant sur la proportion d’un à cinquante -qui me paraît raisonnable, en admettant d’autre part que les grillons, -ou les prégrillons aient existé deux cent mille ans seulement avant les -hommes ou les préhommes, il n’y a qu’à multiplier deux cent mille par -cinquante pour comprendre que les insectes, humainement comptant, sont, -au bas mot, d’environ dix millions d’années plus vieux et plus _évolués_ -que nous. - -L’homme, chef-d’œuvre de la création? Qu’on prenne bien note que je ne -proteste en aucune manière contre cette qualification et que le proverbe -«tout nouveau, tout beau» me paraît en sa place ici. Mais, de même que -l’individu naissant commence à mourir, une espèce, n’existerait-elle que -depuis mille siècles, a, même physiquement, même organiquement inauguré -son évolution et, qui dit évolution, dit marche lente vers le terme -nécessaire. Quelle sera l’humanité dans un avenir si lointain que sa -seule méditation ne peut que nous effarer, nous dont l’espèce, -consciemment, se souvient à peine de six mille ans de légende ou -d’histoire? - -Sauf le cas d’accident, de cataclysme céleste, c’est par myriades et -myriades d’années que se chiffre le temps où les conditions physiques de -notre existence sur la Terre ont chance de demeurer à peu près telles -qu’elles sont aujourd’hui. Mais ne regardons pas si loin, justement à -cause de cette proportion d’un à cinquante que nous avons admise entre -la durée de la vie de Grillon et la durée de notre vie: ici, devant -l’avenir, les conséquences se produisent à l’inverse, et c’est dans deux -cent mille, trois cent mille ans au plus que l’évolution du mammifère -supérieur a, en toute logique, chance de rattraper celle de la race -grillonne actuelle. - -Comment imaginer ce que sera l’homme alors, physiquement et moralement, -intellectuellement et socialement? Qu’affirmer, qu’indiquer même sans -risquer de nous égarer dans le domaine périlleux de l’imagination et de -la rêverie?... Tout, d’ailleurs, est possible: l’évolution, à -n’envisager que le point de vue social, a fait de certains insectes, du -nôtre par exemple, des individualistes résolus, et de certains autres, -comme les fourmis ou les abeilles, des communistes accomplis. - -Que l’humanité future soit une collection de vastes fourmilières ou que -la planète Terre se transforme en une sorte de champ immense où les -hommes, mâles et femelles, isolés et voisins, ne se rencontreront que -pour s’accoupler et produire, dans un cas comme dans l’autre, -gardons-nous de prononcer le mot de progrès ou de décadence... L’œuvre -de la nature, nous n’avons pas à la juger; plus que jamais notre esprit -et notre pensée sont inférieurs, en pareilles matières, à concevoir et à -définir la mesure qui jauge le bien et le mal. Ni progrès ni décadence: -évolution. Mais dans quel sens celle-ci doit se produire, voilà qui ne -laisse point de doute; ce n’est point parce que nous sommes les -derniers-nés sur la Terre que la Nature et le Créateur renonceront en -notre faveur,--ou par haine de nous,--à leur dessein manifeste en tout -de réaliser des simplifications et d’aboutir au moindre effort. - -Ainsi, ce qui fait qu’il y a encore, dans l’humanité, des personnalités, -c’est précisément son extrême jeunesse. Chez les autres mammifères, chez -les oiseaux, chez les poissons même, la personnalité n’est pas encore -tout à fait anéantie, et la fréquentation humaine semble -particulièrement réveiller en certains de ces animaux des habiletés, des -roueries, des facultés d’adaptation qui furent autrefois indispensables -aux meilleurs d’entre eux pour assurer la vie de l’espèce. Un chien ou -un chat a très nettement un caractère; il en est de bons et de méchants, -de laborieux et de paresseux, de propres et de malpropres, d’honnêtes et -d’enclins aux rapines, tout ceci en dehors de la bonté ou de la cruauté -du maître que le sort leur a dévolu; tous les chevaux ne sont pas -également dressables; dans la même basse-cour, des volailles de la même -couvée sont les unes très sauvages et d’autres familières; dans la pièce -d’eau de Fontainebleau, ce sont toujours les mêmes carpes qui viennent -happer le pain au bout des doigts du promeneur. - -Dans le monde des insectes, rien de pareil n’est observable, si -minutieuse que soit notre observation. - -Sur les quelque dix mille grillons que j’ai connus et fréquentés depuis -que je suis au monde, nul trait qui distinguât l’un de l’autre; ils -s’apprivoisent, ai-je écrit, et j’entends par là qu’ils s’accoutument -facilement à être manipulés par nous, à ne pas s’effrayer de notre -contact, même à venir, à heures fixes, quêter de nous des gourmandises; -mais ils en sont tous là... J’ajoute que je n’ai jamais vu -personnellement un grillon appréciablement plus beau ou plus fort qu’un -autre et qu’il n’y a sûrement pas d’infirmes de naissance dans cette -race; si Grillon vient par hasard au monde avec une patte torse ou -contrefaite (j’ai constaté cela deux fois en tout), c’est assurément que -l’œuf, _où il vivait déjà_, a été bousculé et de quelque manière -endommagé. - -Donc, absence de personnalité et égalité absolue entre individus -d’espèce identique. Me basant sur la différence qui existe entre l’âge -de la race grillonne et celui de la nôtre, soit une dizaine de millions -d’années (très approximativement!) force m’est de professer que les -temps de l’égalité entre êtres humains ne sont pas encore venus, et que -ceux des êtres humains qui fondent sur ce principe d’égalité leurs -doctrines morales ou sociales, me font l’effet de gamins ambitieux de -jouer à l’homme et même au vieillard. Un de mes parents me grondait, -s’indignait même, quand, à Agen, sur la belle promenade du Gravier, je -me promenais gravement, dignement, en tenant entre mes lèvres une de ces -queues de feuilles de platanes qui imitent à merveille une minuscule -pipe; ce fut le même, en revanche, qui m’offrit mes premières -cigarettes, quand il estima que j’avais l’âge de fumer, sinon sans -dommage, du moins sans ridicule. - -Chaque chose arrive à son heure, et n’arrive que trop tôt, dans -l’évolution de l’espèce comme dans celle de l’individu. L’égalité entre -hommes ne saurait être effectivement décrétée par des lois ou par des -caprices de castes. Que cette aspiration vers un lointain avenir, cette -envie inconsciente de hâter notre marche en avant, soit légitime et même -louable, il se peut; je fais simplement remarquer, en passant, qu’il -n’est pas besoin d’avoir dépassé le milieu du chemin pour ne pas déjà -regretter sa première jeunesse et que, tout comme un homme, l’humanité -n’aurait pas grand intérêt sentimental ou profit matériel à se vouloir -vieillir trop tôt. - -Mais que ce nivellement et cette uniformité soient en voie de se -réaliser lentement pour nous comme ils l’ont fait à peu près absolument -chez les autres vertébrés et totalement chez le reste des êtres, ceci, à -tort ou à raison, je crois pouvoir l’affirmer ici. Qu’il y ait lieu de -regretter dans l’avenir un temps où les plus forts, les plus beaux, les -meilleurs triomphaient et devaient triompher pour assurer la vie de leur -race par leur vie individuelle, ceci ne regarde que les poètes futurs; -la Nature seule a droit de juger et force pour exécuter ses jugements; -ils sont sans appel et je n’ai ici d’autre intention, considérant ce qui -fut ou qui est, que de les prévoir, d’imaginer les résultats de la -délibération qui se poursuit et où le plus éloquent de nous n’a point de -voix. - -Oui, tout porte à croire qu’un jour, grillons solitaires ou fourmis -sociables, tous les hommes seront égaux, qu’on ne parlera plus de beauté -ou de laideur, de force ou de faiblesse, de grandeur ou de bassesse -d’âme, parce que tout cela n’existera plus et n’aura plus besoin -d’exister; l’intelligence, la raison ou, pour mieux dire, les facultés -que nous dénommons orgueilleusement ainsi, seront elles-mêmes devenues -de moins en moins nécessaires; l’instinct suffira pour l’accomplissement -de notre œuvre vitale, pour assurer notre existence et l’existence de -ceux qui naîtront de nous. Et peut-être la Terre est-elle assez jeune -encore pour qu’en ses puissantes entrailles, dans les profondeurs -vierges de ses mers, par exemple, s’élabore une nouvelle race d’êtres, -destinés à nous remplacer, à rappeler de près ou de loin ce que nous -sommes actuellement, quand notre race à nous pourra subsister et -persister mécaniquement, instinctivement, invariablement, sans ces -vertus spécifiques mais momentanées, prêts d’un usurier indulgent, que -sont notre raison et notre intelligence. - -Ceci dit, je comprends de moins en moins ceux qui veulent hâter -l’avenir, et je me félicite de vivre en mon temps, si fécond qu’il ait -été en horreurs et en tristesse. - -Du reste,--qu’on me permette d’insister là-dessus,--j’ai averti que mon -intention, ici, était de danser avec des ombres... - - * * * * * - -Mais je veux aussi danser avec un rayon de lumière. - -_Infra nos quoque caelum quaerendum est_, a écrit Spinosa. Astronome de -ce ciel d’en bas, je pense que, la destinée de notre race, nous -apprendrons mieux à la connaître en étudiant la vie d’une humble -bestiole qu’en marchant le nez en l’air, sous prétexte de discerner -l’avenir dans la figure et les mouvements des astres... Mais la juste -terreur de regarder en l’air ne doit, sous aucun prétexte, nous ôter -l’envie de «voir plus haut». - -Il n’y a eu tout au long de ces pages que de la _physique_ au sens -propre du mot: observer, comprendre et tenter de traduire, telle fut ma -règle; pas plus que je n’ai voulu à l’instant me mêler de politique ou -de sociologie, je ne tiens, pour finir, à ébaucher des discussions -métaphysiques, à tenter des hauteurs d’où je retomberais en écrasant mon -sujet. Mais je n’ai pas hésité à écrire que l’absurdité de l’idée de -mort me semblait évidente pour un insecte comme Grillon et je ne puis -m’empêcher, à ce propos, de faire un retour sur nous-mêmes. - -La force que nous appelons vie n’est pas plus destinée à rester -éternellement ignorée de nous, sinon en son essence, du moins en ses -causes, que des forces comme la chaleur, la lumière, et toutes les -autres manifestations de l’énergie. Dans le Dictionnaire des Merveilles -de la Nature, publié en 1781 _sous le patronage de l’Académie des -Sciences_, l’existence des Hommes-marins, tritons ou sirènes, n’était -pas encore très catégoriquement niée par la science officielle, mais -tout ce qui nous est dit des phénomènes électriques nous semble à peu -près aussi puéril que n’importe quelle histoire de magie ou de -sorcellerie. A moins d’un siècle et demi en arrière de nous, l’étude de -la force électricité était donc encore dans l’enfance, dans les limbes -ou les à-côtés du savoir, un peu comme de nos jours la force qui préside -à ces phénomènes psychiques dont les spirites ne doutent pas un peu trop -tôt et que le reste des hommes aurait tort de nier par principe. Au même -titre que la chaleur, la lumière,--ou l’électricité,--la vie est une des -formes de l’énergie universelle et, comme telle, susceptible, un jour -lointain ou proche, d’être connue clairement, asservie, domestiquée et -peut-être même modérée ou activée par notre industrie dans une certaine -mesure. A noter en passant qu’il n’y aurait pas lieu de conclure de là à -la différence foncière de l’animal et de l’homme et à la supériorité de -celui-ci sur celui-là, car, en ce point aussi, l’instinct a devancé, -comme il était normal, sa sœur cadette l’intelligence: que d’animaux -connaissent l’art de ralentir leur vie, c’est-à-dire de la prolonger?... -Et que dire de l’anguillule des gouttières, que la sécheresse rend -inerte et cassante comme herbe morte, et qui, après des mois et des -mois, pour peu qu’on l’humecte, renaît, redevient capable de bouger et -de produire? - -Rien ne se crée, rien ne se perd. Il est donc illogique d’admettre que -la force qui nous a fait respirer, sentir et nous mouvoir, puisse -s’anéantir lors de la dissociation des éléments qui ont constitué notre -chair et notre ossature. Qu’il y ait transformation, cela se peut -concevoir et ici se pose une fois de plus le problème de l’au-delà, qui -depuis des siècles a donné l’essor à tant de sublimes rêves ou provoqué -tant d’oiseuses discussions. Là aussi, il nous aura été tout au moins -profitable de _regarder le ciel d’en bas_, puisque, pour un être comme -Grillon, la notion de la mort nous est apparue comme absurde ou -inexistante. - -Mais, qui croit humainement à l’immortalité de l’âme, il entend par -cette expression trop vague, scolaire et même scolastique, survie -effective et perpétuation de la personnalité. Or, l’insecte n’a pas ou -n’a plus de personnalité. L’angoisse humaine au sujet de ce qui nous -attend après la mort serait donc uniquement réservée aux siècles -«d’intelligence et de raison» que l’usurier indulgent consent à notre -race? Du seul fait qu’une personnalité, une conscience et un caractère -distincts s’imposent pour longtemps encore dans notre cas, nous serions -donc moins favorisés que les êtres plus vieux que nous, pour qui la -possibilité de retomber au néant est une interrogation qui ne se pose -même pas, puisqu’ils ne sauraient douter d’être éternels, si cette -épithète avait un sens dans leur langage? Les vertus,--ou les -imperfections,--attachées à la jeunesse de l’humanité lui vaudraient, et -ne vaudraient qu’à elle, la plus douloureuse, la plus cruelle des -incertitudes? - -Eh bien, non! Rien ne se créant ni ne se perdant, il n’y a aucune raison -pour que cette personnalité, grandeur ou faiblesse dont chaque homme -dispose encore, se perde ou s’évanouisse. Si la force qui nous anima, ne -peut, après la putréfaction des cellules qui nous composèrent, -s’anéantir, une partie et un reflet tout au moins des qualités qui -caractérisèrent cette force, doivent rester attachés à elle et vivre de -son incontestable éternité. Ici la science se récuse, mais la lueur -sourde ou éclatante de l’intuition, le reflet avec lequel j’ai voulu -danser, nous rassure et nous guide; que la foi nous prête en outre ses -ailes, et nous atteindrons vite, sans risquer d’en redescendre jamais, -au faîte flamboyant des réconfortantes certitudes. Sophistique est -l’argument qui voudrait nous faire tenir l’ombre vers laquelle le temps -nous pousse pour pareille à celle du néant dont nous sommes sortis. Si -minime que soit un passage humain sur la terre, si faibles ou mesquines -que soient ses traces, elles demeurent dans la force libérée comme dans -la matière redevenue brute. Nous n’accomplissons rien de sublime, nous -ne perpétrons rien d’immonde qui en toute logique ne soit éternel par -ses conséquences et ses effets. Ah! je ne voudrais en rien attribuer à -ces réflexions suprêmes un sens moral, verser dans des indications -dogmatiques, mais s’il m’est permis de faire parler ici un homme un peu -comme j’ai fait ailleurs parler Grillon, quelle prière pourrai-je, moi, -adresser à la Vie? - -O Vie, ô départ du port d’ombre et de néant vers l’infinie aventure, -sois ici saluée et bénie, telle que tu es encore en cet âge de mon -espèce. Garde moi, jusqu’au bout de la terrestre randonnée, tel que je -suis, vertus et vices; réalise-moi chaque jour davantage; fais-moi -profiter de _cette possibilité d’être moi-même_ que mes descendants -lointains ne soupçonneront probablement pas et qui m’est, à moi, une -garantie de l’éternité telle que je l’admire et la convoite; sois -l’artiste de toutes mes sensations et de tous mes sentiments; sculpte et -modèle, peins et dessine, danse, chante, verse tes aromes et tes -liqueurs, balance tes encensoirs, prépare tes festins, éblouis, -étourdis, exalte. Ne me sépare pas plus de mes désirs futiles que de mes -nobles et pures ambitions. De la sorte, devenu riche d’un bénéfice -acquis à des jeux où la tricherie est impossible, j’aurai, quand sonnera -l’heure, la conviction que cette fortune ne peut s’anéantir; peu à peu, -dans le noir vers lequel il semble à tant d’hommes qu’ils roulent, un -peu d’éternité flamboiera, un point lumineux, à peine distinct d’abord, -mais qui s’élargira, deviendra astre, soleil, chassera toute l’ombre -redoutée, si je le mérite... - -Cette éternité qui se confirme, cette lumière grandissante, c’est -peut-être tout simplement, après tout, une des innombrables et -magnifiques apparences de celui que nous appelons à l’ordinaire Dieu. - - -1918–1920. - - -PARIS.--ANC. IMPR. LEVÉ, RUE DE RENNES, 71. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE GRILLON *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Vie de Grillon</p> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Charles Derennes</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: November 4, 2021 [eBook #66664]</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> - -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)</div> - -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE GRILLON ***</div> -<p class="c large">CHARLES DERENNES</p> - -<h1>VIE DE<br /> -GRILLON</h1> - - -<p class="c gap">ALBIN MICHEL, EDITEUR<br /> -<span class="small">22, RUE HUYGHENS, 22, PARIS</span></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p> - - -<p class="c b">Poèmes</p> - -<ul> -<li><span class="sc">L’enivrante Angoisse.</span> (Librairie Ollendorff.)</li> -<li><span class="sc">La Tempête.</span> (Librairie Ollendorff.)</li> -<li><span class="sc">La Chanson des deux Jeunes Filles.</span> (François Bernouard.)</li> -</ul> -<p class="c"><i>Sous presse</i> :</p> - -<ul> -<li><span class="sc">Perséphone.</span> (Librairie Garnier.).</li> -<li><span class="sc">Le livre d’Annie.</span> (François Bernouard.)</li> -</ul> -<p class="c b">Romans et Contes</p> - -<ul> -<li><span class="sc">L’Amour fessé.</span> (Mercure de France.)</li> -<li><span class="sc">Le Peuple du Pôle.</span> (Mercure de France.)</li> -<li><span class="sc">La Guenille.</span> (Louis-Michaud.)</li> -<li><span class="sc">Le Miroir des Pécheresses.</span> (Louis-Michaud.)</li> -<li><span class="sc">Nique et ses cousines.</span> (Louis-Michaud.)</li> -<li><span class="sc">La vie et la mort de M. de Tournèves.</span> (Bernard Grasset.)</li> -<li><span class="sc">Les Caprices de Nouche.</span> (Renaissance du Livre.)</li> -<li><span class="sc">Le Béguin des Muses.</span> (Renaissance du Livre.)</li> -<li><span class="sc">Leur tout petit cœur.</span> (Renaissance du Livre.)</li> -<li><span class="sc">Les Enfants sages.</span> (Renaissance du Livre).</li> -<li><span class="sc">Cassinou va-t-en guerre.</span> (Edition française illustrée.)</li> -<li><span class="sc">Le Pèlerin de Gascogne.</span> (Edition française illustrée.)</li> -<li><span class="sc">Les Conquérants d’idoles.</span> (Edition française illustrée.)</li> -<li><span class="sc">La petite Faunesse.</span> (L’Edition.)</li> -<li><span class="sc">Les Bains dans le Pactole.</span> (Albin Michel.)</li> -</ul> -<p class="c"><i>Sous presse</i> :</p> - -<ul> -<li><span class="sc">Le Renard bleu.</span> (Albin Michel.)</li> -</ul> -<p class="c"><b>Essais</b>, <i>en préparation</i> :</p> - -<ul> -<li><span class="sc">La Société des Fourmis.</span></li> -<li><span class="sc">Les horizons du Songe.</span></li> -<li><span class="sc">Le Bestiaire sentimental.</span></li> -</ul> -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</p> - - -<p class="c i">10 exemplaires sur papier du Japon<br /> -numérotés à la presse<br /> -de 1 à 10.</p> - -<p class="c i">25 exemplaires sur papier de Hollande<br /> -numérotés à la presse<br /> -de 1 à 25.</p> - -<p class="c i">75 exemplaires sur papier vergé pur fil -des papeteries Lafuma<br /> -numérotés à la presse<br /> -de 1 à 75.</p> - - -<p class="c gap small">Tous droits de traduction et de reproduction réservés -pour tous pays.<br /> -Copyright by Albin Michel 1920.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">PREMIER LIVRE<br /> -L’apprentissage de l’Univers.</h2> - -<div class="break"></div> - - -<p class="c top6em small">A L’OMBRE AIMABLE ET SAVANTE<br /> -DU VIEUX MAÎTRE MICHEL EYQUEM<br /> -SIRE DE MONTAIGNE<br /> -JE DÉVOUE CE LIVRE DE BONNE FOI</p> - - -<div class="chapter"></div> - -<blockquote class="epi"> -<p><i lang="la" xml:lang="la">Nusquam alibi quam in insectis -spectatius naturae rerum artificium</i>…</p> - -<p class="attr"><span class="sc">Pline l’Ancien.</span></p> - -</blockquote> - -<blockquote class="epi"> -<p><i lang="la" xml:lang="la">Veritas clarior ac magis intelligibilis -apparet, cum ad minima oculos -vertimus.</i></p> - -<p class="attr"><span class="sc">Jules-César Scaliger.</span></p> - -</blockquote> - -<blockquote class="epi"> -<p><i lang="la" xml:lang="la">Infra nos quoque caelum quaerendum -est.</i></p> - -<p class="attr"><span class="sc">Spinosa.</span></p> - -</blockquote> -<div class="break"></div> - -<p class="c xlarge">VIE DE GRILLON</p> - - - - -<h3>I</h3> - - -<p>Il n’est au monde rien de plus émouvant que -l’éclosion et le déroulement d’une petite vie, — d’une -vie comme celle de l’insecte dont j’entreprends -ici l’histoire. Petite vie… Je viens d’employer -là une épithète qui ne me plaît en aucune -façon ; mais je n’éprouverai jamais comme au -livre que je commence l’infirmité sans remède de -n’importe quel langage humain, et je tiens à -faire acte d’humilité dès le début de cet ouvrage. -Sans cette confession, oserai-je en écrire seulement -un mot ?</p> - -<p>Que tout ce qu’il peut y avoir en moi de -poésie et d’amour de la terre m’assiste ! Que l’habitude -contractée dès mon enfance d’aller volontiers -le front penché et de m’intéresser presque -amoureusement à des choses infimes ne -m’abandonne pas en cet instant ! Ceci est une -histoire vraie, mais où je ne veux aucunement -montrer des prétentions scientifiques ; car il -est par trop facile d’avoir l’air d’être vrai -en citant des références, en mentionnant des -listes d’ouvrages, des noms d’entomologistes et -en employant des termes spéciaux à la portée -de n’importe quel licencié ès sciences naturelles. -Ma seule documentation, je la devrai à mes -yeux que nulle myopie n’a encore affectés et à -l’intérêt que je porte à mon héros depuis que -je le connais, ce qui ne date pas d’hier.</p> - -<p>La façon dont se noua cette familiarité entre -un apprenti-poète et un insecte chanteur, je ne -la développerai que s’il me semble, plus loin, -indispensable de le faire, à propos des mœurs -et coutumes de Grillon ; il serait également facile -et assez vain de m’occuper de lui pour -parler principalement de moi. « J’ai mon plan », -comme dirait, en termes techniques, un conférencier -ou un romancier ; mais, au moment -que je commence d’écrire, la prétention de suivre -ce plan en toute rigueur, celle-ci non plus, je -ne l’ai pas. Je désire sur toutes choses dire ce -que j’ai vu et ce que je crois avoir compris, -en tâchant de ne rien oublier.</p> - -<p>Ceci peut suffire, me semble-t-il, en manière -de préface.</p> - -<hr /> - - -<p>Petite vie… Que pouvons-nous entendre de -précis, nous autres hommes, par ces deux mots ? -Rien, sinon qu’il s’agit d’une vie que notre présomption -nous autorise sommairement à considérer -comme inférieure à la nôtre, aussi bien -dans l’espace que dans le temps, c’est-à-dire -au point de vue des catégories kantiennes de l’entendement. -Mais Kant, qui fut par ailleurs un pion -obtus et prétentieux, a eu du moins quelques -immortels éclairs en ce qui concerne la relativité -de notre connaissance. Le temps, l’espace, -ce sont des trucs, si j’ose employer ce -mot, ou, pour mieux dire, des <i lang="de" xml:lang="de">ersatz</i> inventés -par notre misère ; afin de nous donner l’illusion -enivrante de définir quelques lois naturelles -et de comprendre l’univers.</p> - -<p>Petite vie. — J’ai dit ailleurs, à peu de -choses près, que si l’homme était le maître et -le seigneur de la Terre, ce n’était pas là une -royauté de droit divin ; qu’il avait eu une chance -infinie dans la lutte pour la vie des espèces ; -que certains dinosauriens, par exemple, possédaient -la station verticale avant lui, et que, dans -des temps où la Terre était encore vaste, où -le mystère régnait au delà des mers, un Christophe -Colomb ou un Vasco de Gama auraient -pu, logiquement, trouver dans les terres inconnues -où ils abordaient, une race qui, sans -être en aucune façon humaine, eût été capable, -elle aussi, d’évoluer jusqu’à l’intelligence -et à la raison.</p> - -<p>Qu’entendons-nous par l’intelligence ou la raison ? -Pour l’instant, je me borne à répondre -que, ce qui distingue l’homme de la bête, c’est -la faculté, uniquement concédée à celui-là sur -la terre, d’adjoindre à son corps des organes -artificiels par lesquels il diminue sa douleur -ou sa peine, et pare à son insuffisance. Il a été -le seul être capable de remédier à son pelage -minime par le feu ou par la vêture ; la première -machine qu’il inventa fut sans doute la -trique (dont usent encore eux-mêmes les grands -anthropomorphes), pour suppléer à son défaut -de griffes, de crocs et de biceps suffisants… -Il n’avait pas d’ailes ; notre époque l’aura -vu s’offrir ce luxe triomphalement…</p> - -<p>Que de chemin parcouru ! Et c’est là que -semble résider le miracle ; nos professeurs de -philosophie nous l’ont expliqué ou, plus modestement -parlant, défini, en opposant l’instinct -et l’intelligence. Je garde personnellement la certitude -que, pour une raison supérieure à la nôtre -et dont nous serions un peu naïfs de douter, des -mots comme intelligence et instinct doivent avoir -une signification aussi bornée ou douteuse que -celle des catégories de l’entendement.</p> - -<p>Bernardin de Saint-Pierre, s’il tenait ici la -plume au lieu de moi, n’hésiterait pas à écrire -que l’observation méticuleuse d’un insecte impose -la certitude d’une divine Providence. Je me -garderai d’être si ambitieux dans mes affirmations, -surtout au début d’un essai qui ne vaudra -que par sa modestie résolue. Mais n’est-il pas -possible d’imaginer, — et ceci sans qu’une -science <i>autre que la nôtre</i> et qu’il est possible -d’imaginer elle-même, s’oppose à de telles imaginations — d’imaginer, -dis-je, que l’homme ne -siège pas au suprême échelon sur l’échelle des -êtres périssables ?</p> - -<p>Que sommes-nous pour Grillon, pour Grillon -qui n’est pas le premier venu dans le monde -si supérieurement armé des insectes, pour Grillon -qui, à défaut de carapace, sait se construire -une sûre maison, pour Grillon, dont le cerveau -pèse proportionnellement environ trois fois plus -que le nôtre, pour Grillon qui n’a pas eu besoin -d’inventer des machines parce qu’il apporte -en naissant au monde tous les instruments -nécessaires à ses goûts et à sa relative sécurité -de créature mortelle ?… Plus loin, j’essaierai -de traduire en parler d’homme l’univers tel -qu’il peut vraisemblablement se refléter en des -sens d’insecte ; mais, avant même que je développe -de manière précise mes observations, -que risquons-nous d’être pour Grillon, nous autres -hommes, sinon quelque chose qui pourrait -correspondre en sa pensée à ce qu’est pour nous -un cataclysme naturel formidable et contre lequel -notre industrie ne peut rien ?</p> - -<p>Relativité. Tout est relativité. Quand un pied -humain est posé sur une fourmilière par un rêveur -ou un promeneur solitaire, pourquoi ne pas -admettre que, dans leur petit monde, les fourmis -en accusent la Fatalité ou Dieu, selon les opinions -philosophiques ou religieuses qu’elles ont ?</p> - -<p>Le monde sensible, social et vital d’une fourmilière -tient dans un rayon d’une cinquantaine -de mètres au plus, celui de Grillon dans un -rayon de quelque vingt mètres. Le monde humain, -considéré du même point de vue, se borne -à peu près à la Terre, « grain de poussière dans -l’Infini », pour user d’une banalité qui a peut-être -ici sa valeur. Qui sait si des êtres qui ne -sont pas plus divins que nous, mais qui nous -sont momentanément inconnaissables, sinon inconcevables, -des êtres, par exemple, d’un monde -gravitant autour de l’étoile α du Centaure, la plus -rapprochée du Soleil, ou des êtres tributaires -d’un Soleil plus lointain encore, ne sont point, -par rêveuse négligence ou cruauté légère, coupables -de ces coups de pied dans la fourmilière -humaine que nous dénommons inondations, convulsions -sismiques, grippe espagnole, terreurs -de l’An Mille, plaies égyptiaques ou guerre de -Cent Ans ?</p> - -<hr /> - - -<p>Un savant qui avait su, par rare fortune, -garder de précieuses vertus imaginatives et une -grande défiance des choses écrites, Henri Poincaré, -est l’auteur de pages qui m’ont, très jeune, -heureusement bouleversé. Autant qu’il m’en souvient, -c’est dans des exemplaires dépareillés de -la <i>Revue de Paris</i> que je connus pour la première -fois, fragmentairement, ces harmonieux développements -d’idées, écrits d’ailleurs en bon français, -d’où il est apparu que la certitude des vérités -géométriques n’est pas elle-même exempte d’un -certain relativisme. Elevé au beau vieux lycée -génovéfain que nous appelions plus familièrement -Bazar-Quatre, je cachais ces feuillets religieusement -découpés, au plus secret de ma -case d’interne. Car c’eût été, en toute vraisemblance, -lecture compromettante, si on les y -avait dénichés : Victor Delbos, notre professeur -de philosophie, était kantien au point de -nous parler de ce Dieu-là comme si ce Dieu eût -été sa créature, ce qui est le comble de l’orgueil -humain, et l’on peut bien dire, du reste, -qu’il le refabriquait à l’usage de ses disciples -chaque année et toutes fois plus beau. L’esprit -de la « Nouvelle Sorbonne » planait inexorablement -alors sur la colline vouée à Madame Geneviève, -et notre distingué maître n’eût pas raisonnablement -admis qu’un clair esprit français -se permît d’aller plus loin, et par des chemins -plus élégants, que son grand philosophe teuton, -dans ce que l’on pourrait appeler l’expérience -et l’intuition de la relativité.</p> - -<p>Digression que m’impose ma sincérité, mais -qui me chagrine parce qu’elle peut paraître -d’un côté louangeuse et de l’autre satirique ! -Que cette méfiance envers moi-même soit suspecte -aux yeux des autres, et il y aura déjà de -ma part une erreur, une expression maladroite -de mes sentiments et de mes pensées, une défaillance -dans ma méthode. Ce livre voudrait -tellement être un livre de vérité toute nue et -de naïve bonne foi ! Mais j’en appelle à tous -ceux qui ont écrit : ce que j’essaie n’est-il pas -effroyablement difficile à notre époque, quelque -bonne volonté que j’aie ?</p> - -<p>Je n’ai parlé d’un certain relativisme des vérités -géométriques qu’à propos de Grillon, et je -semblais oublier mon héros. Si la science par -excellence peut, par un esprit qui s’y connaissait, -n’être jugée infaillible qu’humainement parlant, -que dire des autres sciences et surtout de celles -qui se vouent à l’explication des phénomènes -biologiques et naturels ?</p> - -<p>Ceux qui ont philosophé en pareille matière, -qui ont induit, déduit, formulé des conclusions -ou des lois m’ont toujours paru à la fois prodigieusement -infirmes et souverainement habiles. -Ils ont eu, en tout cas, l’art presque magique -des formules ou l’art plus étonnant encore de faire -rédiger celles-ci inconsciemment par ceux qui se -proclamaient leurs admirateurs ou se réclamaient -d’eux. J’ai laissé de côté Haeckel, qui a -refabriqué l’histoire de la vie comme un cordonnier -de village ressemellerait, pour une ancienne -servante, des chaussures jadis par elle -à sa patronne volées. Mais voici le chevalier -de Lamarck, qui nous oblige, en pensant à lui, -de nous souvenir que l’homme descend du singe ; -voici Charles-Robert Darwin qui, sur la même -question, modifie la formule et nous force à -bien nous enfoncer dans le crâne cette idée que -le singe est un homme qui a mal tourné !… Formules -trop faciles à retenir, dont les philosophes -de la biologie et des sciences naturelles ne sont -peut-être pas tout à fait responsables, mais qui -ont le tort (de par leur aptitude à être rabâchées -et leur doctrinarisme péremptoire) d’être agréables -aux primaires et aux demi-savants !… Que -de belles et laborieuses vies risquent, par mésaventure -analogue, de s’amoindrir aux yeux -de ceux qui sauraient le mieux les chérir et -les respecter !</p> - -<hr /> - - -<p>Ne me piquant pas de philosophie, je ne risque -rien à tenter moi-même une formule. Afin -de mieux éclairer l’âme et la vie de Grillon, -je vais donc poser, au début de son histoire, -une nouvelle variante des opinions concernant -la parenté ou, pour plus respectueusement parler, -les rapports de l’homme et du singe : je crois -que celui-ci nous fut, en des temps très lointains, -un parent assez favorisé pour n’avoir -pas besoin de devenir homme.</p> - -<hr /> - - -<p>Transformisme ! Sélection naturelle !… Haeckel -a naturellement ajouté, ce qui était déjà chez -lui du plus pur pangermanisme : Lutte pour -la vie !… Loi du plus fort !… Car j’ai souvent -l’œuvre de Darwin sous les yeux et je ne voudrais -pas contribuer à être responsable des absurdités -que la basse « bourgeoisie intellectuelle » -lui prête. Cette nigauderie de lutte pour la vie -où c’est le plus fort qui triomphe, il la faut -considérer encore comme un <i lang="de" xml:lang="de">ersatz</i>, et la nationalité -de ses inventeurs est facile à identifier.</p> - -<p>Lutte pour la vie ! Droit du plus fort !… Quiconque -ira sans passion jusqu’au bout de cette -étude pourra ajouter à ces exclamations d’autres -exclamations qui sont miennes et par quoi -je les juge : Naïveté !… Aveuglement !… Orgueil !… -La vérité est que, dans l’évolution -des espèces, ce ne sont jamais les plus forts -qui ont triomphé. Dans l’espèce particulière qui -a nom Humanité, la victoire des démocraties -nous en offre un exemple dont Sirius se moque, -dont certains ont le droit de s’attrister et de -s’irriter, mais qui n’en est pas moins péremptoire. -Je répète que je ne veux pas « faire de -science » ici, et je le répéterai toutes les fois -qu’il me paraîtra nécessaire, encore qu’une telle -méthode de discours se heurte aux principes -que m’enseignaient les maîtres d’ailleurs très -chers qui contribuèrent à m’instruire dans l’art -de ma langue française et dans celui de l’accommoder, -quand j’étais sous leurs ordres, en « rhétorique -supérieure ».</p> - -<p>Je ne veux point « faire de science ». Et c’est -pour cela que, sans citations ni références, j’affirme -ici que le « <i>plus fort</i> » n’a pas triomphé -sur la terre, qu’il n’y triomphera probablement -jamais. Pourquoi ? Je crois que Maman Nature -partage la faiblesse de la plupart des mères à -l’égard de leurs enfants maladifs ou mal venus : -le plus faible et le plus inutile est celui -qu’elle chérit le plus : « Toi, tu as d’énormes -canines aptes à égorger un grand félin, des membres -supérieurs capables de déraciner un chêne -de dix ans… Reste singe. Tu ne t’en trouveras pas -plus mal et cela simplifiera ma besogne… »</p> - -<p>Mystérieuse besogne, et bien compliquée sans -doute, que celle du sous-ordre de Maman Nature, -ou, pour mieux dire, de l’officier gestionnaire -de la planète Terre !… Quelle paperasserie -élaborée en dehors du temps et sur une cinquième -ou sixième dimension de l’espace doit -y présider, tandis que nous continuons de vivre -les uns le front bas, d’autres « <i>os sublime</i> » !</p> - -<p><i>Os sublime !</i> Ne nous y trompons pas ; cela -signifie : le front dans les étoiles, ou quelque -chose d’approchant. Mais, dans ce cas-là, rappelons-nous -le puits de l’astronome…</p> - -<p>Un petit d’homme tout nu, à la suite d’une -aventure vraiment inquiétante pour ses futurs -amis, tombe en pleine jungle et, plus précisément, -dans le clan des loups de Senones. Au bout de -très peu d’années terrestres, il est le maître de -la Jungle. Pourquoi ? Parce qu’il était infiniment -faible et aussi peu velu qu’une grenouille, dont -ses parents adoptifs, les loups, lui avaient donné -le nom. Le petit hindou de Kipling a tété le -lait de mère Louve, dormi dans les anneaux de -Kaa le boa, joué avec Bagheera la panthère -noire, intimidé Hâthi lui-même qui est le plus -vieux de la Jungle, combattu l’invasion du -Chien-Rouge, qui est un cataclysme aussi terrible -que le déluge… Puis, dans un livre qui -n’est plus pour les enfants, il semble devoir finir -ses jours au service du grand empire anglais, -aidé de ses frères-loups, ce qui est une façon -d’asseoir son existence bien moins puérilement -politique ou nationaliste que profondément humaine -et terrestre.</p> - -<p>Il y a eu ce miracle, en nos temps, d’un livre -aussi plein de sens éternel que ceux que nous a -légués la primitive humanité chantante…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>II</h3> - - -<p>Grillon est du nombre des insectes à qui fut -refusé le don du vol.</p> - -<p>Les insectes utilisent tantôt le mode de sustentation -dans l’atmosphère que les appareils -humains ont aujourd’hui copié avec bonheur, -tantôt divers autres procédés d’envol et de vol -que nous ne savons pas imiter encore. Ainsi la -plupart des coléoptères sont de merveilleux aéroplanes -naturels, aux ailes fixes, et que la force -tourbillonnante, quasi hélicoïdale des bouts d’élytres, -entraîne dans l’espace avec une rapidité -considérable, mais aussi avec des difficultés au -départ et à l’atterrissage qui font penser à l’infirmité -la plus pénible du vol humain tel que -notre génération l’aura pratiqué. Dans l’ordre -des orthoptères, dont est Grillon, le vol à -ailes battantes, en vain tenté jusqu’ici par les -mécanismes ou organes artificiels dus à l’intelligence -des bipèdes supérieurs, a été fort -bien réalisé par diverses espèces de sauterelles -et par la mante religieuse, pour ne citer que -des insectes connus sous nos climats.</p> - -<p>Quant à Grillon, il a, lui aussi, des ailes, disposées -au repos de la même façon que celles, -par exemple, de son parent Criquet, mais les -muscles qui les attachent à son corselet ne lui -permettent pas de s’en servir autrement que -pour le chant, lorsqu’il est mâle et que c’est -sa suprême métamorphose, la saison de ses -amours.</p> - -<p>Les naturalistes ont dû, en conséquence, inventer -une sous-classification pour lui : orthoptère -sauteur.</p> - -<p>Pourquoi Grillon a-t-il pu persister au cours -des temps sans la faveur du vol ? En vertu -des avantages offerts aux déshérités et aux faibles… -Il n’avait pas besoin de voler parce qu’il -était capable d’un effort moindre, à savoir de -sauter dès que sorti de l’œuf, et capable surtout -d’un effort dans un autre sens, à savoir de creuser -le sol et de s’y gîter.</p> - -<p>J’ai déjà dit le volume de son cerveau, qui -est, proportionnellement, le triple du nôtre ; ses -nerfs faciaux feraient envie à un Martien de -Wells ; comme un Sélénite du même Wells, il a -une figure en « seau à charbon », inexpressive -à l’égal d’un objet ménager vulgaire ; mais ses -admirables yeux à facettes et ses antennes, microscopiquement -étudiés, permettent d’imaginer -pour lui un monde de sensations si vraisemblablement -féeriques pour notre intelligence que -c’en est à rougir d’être humain. Sa cousine la -taupe-grillon, ou courtilière, qui, elle non plus, -ne vole pas, ne possède, comparativement à -lui, qu’une cervelle ridicule. Mais elle aussi prend -sa revanche, avec ses pattes antérieures, qui -sont de merveilleux outils à creuser des sapes -interminables ; et cet autre orthoptère est devenu -un recordman, si j’ose dire, du vol souterrain, au -grand dam des jardiniers ; car sa fougue se soucie -peu des racines, surtout quand elles sont -tendres et qu’elle peut, au passage, s’en repaître -délicieusement.</p> - -<p>Dans le monde des orthoptères, la courtilière représente -assez bien l’anarchie gâcheuse et mal dirigée ; -la sauterelle, une aristocratie aérienne, vagabonde -et fantaisiste ; la mante religieuse, le militarisme -sanguinaire : Grillon est le bourgeois, -l’être moyen et modéré, travailleur et paresseux -tout ensemble ; ses pattes de derrière ne lui -permettent pas de bondir très haut, ses pattes -de devant ne lui permettent pas de s’enfoncer -profondément dans la terre. Mais, comme on le -verra plus loin, c’est au moment de la vieillesse -et de la mort annuelle de sa race que cet insecte, -plus favorisé que les hommes de condition -bourgeoise, sait devenir beau, aimer et bien -mourir.</p> - -<hr /> - - -<p>La vieillesse et la mort annuelle d’une race ! -Il en est de Grillon comme de la plupart des autres -insectes ; les pères sont morts après l’accouplement, -les mères sont allées rejoindre leurs -sèches dépouilles après avoir confié à la Terre, -à la grande Nourrice, les germes d’une progéniture -qu’elles savaient peut-être ne voir naître -jamais. Les insectes qui, comme les termites, -les autres fourmis ou les abeilles vivent en société, -ne sont point dans le même cas. Ce sont, -en un sens, des dégénérés dans leur monde, -comme, dans la classe des mammifères, ceux -que leur faiblesse ou leurs dissensions personnelles -ont obligés de vivre en société.</p> - -<p>D’autre part, nous expliquerons plus loin comment -un an de vie, pour Grillon, correspond -à plusieurs milliers d’années humaines… Mais -nous, pour ne parler encore que de nous, sommes-nous -sûrs qu’entre le premier mammifère -à station verticale qui n’a plus mérité le nom -de singe et celui qui fut obligé d’inventer le -feu, il n’y a pas eu une lacune, une époque de -chaos ou de cataclysmes dont des traditions -comme celle du Déluge rendent compte dans -presque toutes les mythologies, dans le folklore -universel ? Sommes-nous sûrs de la valeur -de mots comme Mort de la Terre ou de la race -humaine, nous qui ne savons pas regarder le -temps en face et qui sommes incapables de -fouiller historiquement son ombre à une vingtaine -de mille années derrière nous ?</p> - -<hr /> - - -<p>Donc, Grillon a des ailes, mais ne vole pas ; il a -des pattes de derrière énormes, admirablement -musclées, mais elles ne lui servent guère à -sauter que dans sa toute première jeunesse, durant -la période de sa vie où il fait l’apprentissage -de l’univers. Néanmoins, si vous et moi -sautions aussi bien que lui, nous pourrions franchir -en hauteur les tours de Notre-Dame et, en -largeur, la Seine, sans qu’il en résultât pour -nous aucun inconvénient. Nous pourrions, d’un -coup de dents et sans fatigue, couper un arbre -de cinquante centimètres de diamètre, et je ne -prononce pas au hasard ce chiffre de cinquante -centimètres, je spécifie même qu’il s’agit d’un -arbre à bois dur, parce que la force musculaire -des mâchoires de Grillon a été et peut -être très facilement calculée. Nous pourrions -rester sans manger ni boire durant des ans, -car, bien que gourmand et même gourmet, Grillon -n’est pas physiologiquement affecté d’un -jeûne d’une semaine… J’ai peur, en écrivant, que -mon désir de ne point ratiociner de façon pédantesque -inspire quelque méfiance à ceux qui -voient l’étude, l’observation, l’expérimentation -et la science, non pas dans des phrases claires -et qui leur permettent de penser eux aussi, mais -dans des successions d’affirmations obscures et -d’autant plus mémorables. Aussi n’irai-je pas -plus loin dans ma comparaison entre un insecte -assez peu favorisé et le roi des mammifères…</p> - -<p>Je m’en voudrais simplement de ne pas indiquer -en cet endroit combien il serait désobligeant -pour les hommes de se voir du jour -au lendemain réduits à la taille des insectes, ou -de voir ceux-ci se hausser jusqu’à la leur. Que -ferions-nous contre ces admirables machines de -guerre vivantes, qui portent dans leur organisme -la réalisation de tous leurs besoins ? Quel -sentiment n’aurions-nous pas, enfin, de notre -disgrâce ? Nous comprendrions, du moins, que -c’est probablement elle seule qui a fait notre -force, à nous mammifères ; qu’un lucane, à taille -égale, aurait raison d’un tigre ; qu’on ne nous -a permis, à nous humains, à nous juchés au -prétendu sommet de l’échelle, d’inventer et de -perfectionner des machines que parce qu’il n’aurait -jamais été, sans cela, question de nous donner -l’univers.</p> - -<p>Le droit de l’Humanité à la vie est le triomphe -du droit des faibles. Qu’elle en ait abusé, -comme une petite fille gâtée, ratée ou parvenue, -ceci est sûr et c’est dans l’ordre. Mais -avant de tenter, plus loin, de traduire en langage -humain, et français si possible, le monde -tel que Grillon le conçoit, je tiendrais à lui -prêter un instant, avec la connaissance de nous-mêmes, -un peu de notre sensibilité et quelques-uns -de nos mots.</p> - -<p>Je suppose qu’alors je l’entendrais nous dire :</p> - -<p>— Evidemment, je ne comprenais pas ce que -vous étiez. Je ne vous croyais même pas vivants -et mortels, au sens que ces épithètes ont -pour ma race. Je vous prenais pour des phénomènes -terribles, dûment classés dans ma mémoire -instinctive, laquelle, vous n’en doutez pas -vous-mêmes, dépasse prodigieusement votre mémoire -soi-disant intelligente et raisonnée. Vous -venez de m’expliquer ce qu’il en fut de vous -et où vous en êtes ; je resterai désormais -émerveillé et peiné en y pensant, durant le -temps immense de vie, par vous dénommé onze -mois, que j’ai à vivre. O géant, ne te vexe -pas si je te plains, et n’accuse que mon incompréhension -de tes bonheurs, qui doit fatalement -égaler la tienne en face des miens. Je -te plains. Tu vis des temps si longs et si inconcevables -pour moi que j’aime mieux n’en pas -faire le compte, parce que les prodiges brumeux -des immensités qui se déroulent alors devant -ma pensée m’effraient. Je ne t’en plains que -davantage. Quelle conquête péniblement achetée -doit te paraître le bien-être relatif de ta -race ! Vous avez des misères, des maladies, des -ennemis, des guerres, si j’ai bien compris ton -discours ? Ceci n’est rien, car nous non plus -ne sommes pas à l’abri d’une existence prématurément -fauchée. Mais, à moins de malchance, -ayant fait l’apprentissage du monde, je vis, j’aime -quand je suis très vieux et parfait, et la mort -naturelle ne m’apparaît alors que comme la récompense -de mon labeur, comme le repos que -j’ai mérité. Est-ce vrai que vous ne naissez que -pour croître, puis aussitôt décroître, et que vos -derniers jours ne sont pas les plus triomphalement -beaux ? Nous autres, nous avons en onze -mois trois vies successives, une naissance et -deux métamorphoses dont la dernière nous vaut -l’amour… O pauvres compagnons terrestres qui -n’avez droit qu’à une vie désordonnée, incohérente, -qui connaissez l’amour au hasard, dans -l’âge où vous n’en pouvez comprendre la noblesse -et qui, dans votre vieillesse, quand c’est -l’heure de la nuit noire et l’arrivée de ceux -qui vous continueront sur la Terre, ne pensez -plus à l’Amour que pour en avoir le regret -ou le mépris !…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>III</h3> - - -<p>Le quinze septembre 1912, après une rude et -belle journée de chasse, je me suis assis dans -une clairière de la forêt landaise, au bord d’un -chemin de muletiers. Il pouvait être quatre heures -du soir, — car jamais je ne m’habituerai -à prononcer seize heures… Et, tout en fumant -une cigarette, tandis que les chiens satisfaits de -ma décision installaient autour de moi leurs babines -sur leurs pattes, je regardais un infime -petit coin de terre herbue à mon côté.</p> - -<p>L’herbe des champs, dans les régions grasses, -quand c’est la saison des foins presque -mûrs, possède une luxuriance magnifique et -telle que la plus antique des forêts vierges n’en -sut jamais offrir aux voyageurs de notre espèce, -même aux grands errants romantiques -qui avaient pourtant de bons et beaux yeux. -Sur le bord d’un sentier forestier, au pays des -sables, le monde des graminées sauvages, quand -les premières fraîcheurs ont préparé l’automne -et annoncé son odeur au ras du sol avant d’en -emplir le ciel, ce petit monde renaissant, verdoyant, -à défaut de grandeur et de splendeur -végétales, offre des trésors de couleur et de formes -dont je ne me lasserai jamais d’enrichir -mes yeux. Bien que les noms des nombreuses -sortes de graminées qui se côtoient sur n’importe -quel lambeau de terre herbue d’une superficie -égale à celle de ma main, soient dépourvus d’intérêt -ici, je ne résiste pas au plaisir d’en citer -quelques-uns, tant ils sont frais et comme embaumés : -il y a la canche et la crételle, la flouve -et le pâturin, la fléole et la fétuque, la houque -et la téosinte, le dactyle ordinaire et l’autre -dactyle, qui est le pelotonné. Je reconnais aussi -les formes sauvages du trèfle et du gazon, j’admire -leur vert « rainette », je découvre de minuscules -folioles qui sont comme des miniatures -adorablement exécutées de celles du frêne ou -de l’acacia ; ici des ombellifères naissants m’offrent -la ciselure compliquée d’une feuille qu’une -seule nuit suffit à ouvrer ; là, c’est un brin de -mousse qui, sous la loupe, fait penser à un -clocheton de Sainte-Chapelle taillé en pleine émeraude.</p> - -<p>Au-dessus de cette modeste et prodigieuse symphonie -en vert majeur, une feuille morte de -corsier pose sa tache grisâtre, sa fausse note -ou du moins sa « note à côté ». Mon goût irrémédiable -du classique m’invite à en débarrasser -mon univers momentané, restreint, et pourtant -somptueux. Mais un respect soudain m’envahit -dès que j’ai examiné la feuille morte -et que je la constate chargée de vie à venir. -Des œufs d’insecte, blanchâtres parfois, parfois -pâlement jaunâtres, d’une forme à peu près analogue -à celle d’une graine d’alpiste, mais plus -longs d’un bon demi-millimètre, — les œufs de -Grillonne !… Religieusement, je repose avec toutes -les précautions désirables cette crèche future -dans l’adorable paysage végétal qui m’avait -intéressé jusque-là.</p> - -<p>Est-ce le fait de mes brutales mains d’homme ? -Est-ce que tout justement un véhément rayon -de soleil a frappé la feuille morte de corsier -dans l’instant même où je la rendais au -paysage que lui avaient assigné les lois de -la chute des feuilles et la courbe du vent ? -Est-ce que l’heure de l’éclosion avait été mûrie -et cuisinée à point par le jour et la saison ?… -Soudain, des sept ou huit petites graines animales, -une semble frémir, bien que nulle brise -n’existe au ciel et que moi, les yeux à moins de -dix centimètres d’elle, je retienne mon souffle. -Avez-vous mangé dans votre enfance des <i>rizoulets</i>, -c’est-à-dire des grains de maïs franc -qu’on fait éclater sur une pelle rougie au feu ? -L’œuf de Grillonne s’entr’ouvre à peu près de -la même manière, mais sans bruit, et sans risquer -d’aller, en sautant, brûler les cheveux des -petits enfants qui, penchés sur l’âtre, guettent -la gourmandise au goût de noisette sucrée… -Une mince déchirure se produit vers l’une des -extrémités de la minuscule navette… Par bonheur, -mon sens de la relativité, même quand je -m’occupe à tuer les bêtes de l’air, est cause -que je garde toujours sur moi une loupe qui me -permet d’étudier, à l’occasion, divers minimes -personnages terrestres.</p> - -<p>La membrane, ou l’écorce, s’est donc fendue -vers un autre bout, et, maintenant, elle se déchire -lentement, péniblement pour ainsi dire, non pas -dans le sens de la longueur, mais dans celui de -la largeur, laquelle ne dépasse pas, au moment -de l’éclosion, un millimètre pour les futures -femelles et est un peu inférieure pour les futurs -mâles. Dans l’écorce de l’œuf, — car le mot -écorce me paraît décidément mieux convenir que -le mot membrane à la petite chose quasi végétale -que j’observe, — se produisent ensuite, -d’un bout à l’autre cette fois, des fissures irrégulières, -des boursouflements et des recroquevillements… -Je pense alors aux pignons des pins mâles -s’ouvrant à la chaleur d’un four, quand nous -les y avons fourrés pour nous régaler de leurs -graines ; je pense aussi que, si mes nerfs auditifs -étaient assez sensibles, s’ils ressemblaient à ceux -du poète persan qui, au printemps, écoutait le -gazon pousser, j’aurais noté dans ces divers -déchirements, boursouflements et recroquevillements -des bruits qui se seraient associés en -mon esprit à une idée de labeur et de peine.</p> - -<p>Dans le monde des insectes, et même dans -celui des plantes, toute naissance doit signifier -souffrance pour l’objet qui produit comme pour -celui qui est par lui lancé au monde. La première -femme, à la suite d’un jugement sévère, -mais qu’elle ne paraît pas avoir volé, fut condamnée -à enfanter dans la douleur. Je crois -qu’en effet l’enfantement humain ne doit être -une chose agréable ni pour la mère, ni pour le -rejeton dont le premier salut à la vie est un -cri de rage, un cri où semble s’exprimer la -légitime fureur d’un dormeur qu’on vient de -malencontreusement éveiller, sans précautions, -sans courtoisie, sans lui demander son avis.</p> - -<p>Mais les mères humaines sont certainement -présomptueuses en pensant qu’à elles seules furent -réservés le châtiment et la noblesse d’enfanter -dans la douleur. Qui dit naissance dit -scission entre deux êtres. Nulle scission ne va -sans diminution momentanée de l’être qui a produit -et de celui qui a été produit. Coupez en -deux parties égales un ver de terre adulte, -sain, normalement développé, enfouissez les deux -tronçons dans un pot de fleurs empli de bonne -terre ; au bout d’environ un an vous trouverez -deux vers complets que vous pourrez partager -à leur tour… Remarquez que cela ne peut -s’appeler enfanter sans douleur, car les contorsions -auxquelles les lombrics se livrent, quand -on leur impose cette façon de procréer, ne sauraient, -à cet égard, nous laisser, même de notre -point de vue humain, le moindre doute.</p> - -<p>J’ai peut-être effectué une dégringolade trop -rapide (uniquement dans l’espoir de m’expliquer -et de me faire comprendre plus vite) le -long de l’échelle des êtres, mais j’ai voulu signifier -qu’il y a probablement autant de souffrance -dans le lombric qu’on tranche, dans -l’œuf qui s’ouvre ou dans la graine qui se déchire, -que dans la femme prête à mêler à la vie -relativement longue de notre espèce un lambeau -de sa très éphémère vie.</p> - -<hr /> - - -<p>Le poussin heurte du bec la coque calcaire -de l’œuf et maman Poule l’y aide parfois de -son bec. On conçoit, du reste, que cette patiente -et digne commère ait hâte d’aller se dégourdir -les pattes, de connaître ou de retrouver -la fête sans égale, nullement inconnue des -mères humaines, qui consiste à promener, à -vanter, et même à morigéner bruyamment sa -progéniture en pleine vie, en plein soleil.</p> - -<p>Les ruches et les fourmilières sont en majorité -peuplées d’êtres ternes et prodigieusement -asservis, que les livres traitent de neutres, mais -qui sont en réalité des femelles devenues indignes -de produire et qui servent de nourrices -sèches ou de bonnes d’enfants aux produits d’une -reine absolue dans le cas des abeilles, d’une aristocratie -féminine dans celui des fourmis. -Quant aux mâles, dans le palais embaumé fondé -au creux d’une souche, ou dans l’ingénieux -labyrinthe souterrain, ils font vraiment piteuse -figure ; ils ne sont pas si éloignés, ces -représentants du sexe fort dans les races d’insectes -vivant en société, de certains petits -rentiers qui vont, dans tel café humble et bien -convenable de leur choix, se mettre à l’abri -des pleurs de l’enfant, des bris de vaisselle -de la servante à tout faire et des récriminations -de l’épouse. J’ai étudié longtemps les fourmis, -elles aussi, après avoir emprisonné des fourmilières -dans un bocal coiffé de tulle ou dans -diverses cages vitrées de mon invention : la -chambrée des mâles — des mâles inactifs et -idiots, empêtrés d’ailes dont ils se serviront -en si peu d’occasions — m’a toujours fait penser -à l’intérieur d’un petit café des Ternes ou des -Batignolles.</p> - -<p>Quelques mâles stupides, une reine ou un -parlement d’épouses toutes-puissantes, des êtres -quasi asexués, serviles et sordides, voici à quoi -aboutirait vraisemblablement, en un avenir plus -ou moins lointain, le triomphe du communisme -et du féminisme conjugués dans les sociétés -humaines. Car il importe de noter dès à présent, -et nous reviendrons là-dessus, que les sociétés -d’insectes, où la vie des individus est si courte -comparée à une vie ordinaire de bipède supérieur, -possèdent sûrement de ce fait une bonne -somme de millions d’années d’avance (d’années -au sens humain du mot) sur les prétendus -maîtres de la Planète Terre. Maintenant, cette -avance représente-t-elle un amoindrissement ou -un progrès, un perfectionnement ou une simplification -trop sommaire, un bien-être maximum -ou un navrant pis-aller ? Ce n’est pas ici le lieu -de me prononcer ; je n’ai ni l’expérience ni le -goût des questions sociales et politiques considérées -d’un point de vue de citoyen de mon temps.</p> - -<p>Grillon est l’individualiste par excellence dans -le monde des insectes. Nulle mère poule pour -l’aider à crever sa coque, puis l’instruire dans -l’art de se nourrir et de s’abriter ; nulle nurse -ailée ou rampante pour subvenir à ses premiers -besoins. On pourrait déjà me faire remarquer -que la plupart des insectes sont logés à la -même enseigne que Grillon.</p> - -<p>Ceci serait faux.</p> - -<hr /> - - -<p>Il y aura quelques observations à noter plus -loin sur un cousin de Grillon, qui est le Grillon -du foyer, et que j’appellerai Cricri, comme font -les bonnes femmes de chez moi ; il faut déjà signaler -cette parenté, et aussi, — afin que l’on ne découvre -pas prématurément des erreurs dans mes -propos, — bien spécifier que mon personnage -sera toujours, sauf contre-ordre, <i>le grillon des -champs</i>, et non pas son parent domestiqué.</p> - -<p>Grillon doit être le seul insecte, — je dis -« doit être » parce que ce livre n’a pas la prétention -d’être savant, — qui voie sa vie assujettie -par une fatalité inexorable à la marche -des saisons. La génération de l’an passé n’aura -nulle part pu voir naître, à ma connaissance, -celle de cet an-ci, et il en est sans aucun doute -ainsi depuis le commencement de la race grillonne -telle qu’elle se présente à nous actuellement.</p> - -<p>En évitant la pariade à des sauterelles -d’espèces communes, de celles qui crépitent à -chacun de nos pas, dès juin, dans nos prairies, -j’ai vu une femelle, soigneusement isolée, -survivre de quelques jours à l’éclosion des œufs -d’une de ses sœurs, et un mâle, également privé -d’aimer, subsister, — bien nourri de fraîches -salades, de pain, de sucre, — jusqu’aux approches -de la première métamorphose de… ses -neveux et nièces. Rappelons que Criquet (comme -toute sa famille, si variée et, par ailleurs, si -amusante) est un des plus proches parents de -Grillon, chez nous.</p> - -<p>La même expérience, tentée une quinzaine -de fois en une quinzaine d’années sur une quinzaine -de générations de grillons <i>des champs</i>, -a toujours été pour moi négative. En liberté -ou en cage, Grillon, deux ou trois jours après -le suprême accouplement, meurt, entre juin -finissant et juillet à son début ; Grillonne en -fait autant deux ou trois semaines plus tard et -presque immédiatement après sa dernière ponte ; -Grillonneau ne naîtra que vers le début de septembre, -si son œuf a été confié au sol, ou à une -feuille sèche, vers le milieu de juillet.</p> - -<p>Cet abîme d’un mois et demi entre deux générations, -mes soins les plus divers n’ont jamais -pu le réduire à moins de trois semaines. -Isolés et privés de la pariade, c’étaient du reste -les mâles qui, dans ce cas, végétaient le plus longtemps, — comme -je l’ai observé aussi dans le -monde tout voisin des sauterelles, — les mâles -qui, si aucun obstacle ne s’oppose pour eux aux -tendres invitations de Nature, doivent disparaître -les premiers.</p> - -<p>Il m’a été impossible d’observer l’autre proche -parent de Grillon, la courtilière ; uniquement -friande de radicelles vivantes, celle-ci s’accommode -mal de la captivité, périt très vite si -on la prive de saper le libre sol avec une sorte -d’avidité vertigineuse. Mais je crois néanmoins -pouvoir affirmer que, dans la totalité des insectes -connus, c’est Grillon qui a le plus prodigieux -mérite en tant qu’autodidacte.</p> - -<p>Divers autres insectes, à défaut de surveiller -eux-mêmes l’instruction de la future génération, -savent du moins tester en sa faveur, lui faciliter -l’accès des voies à la vie, préparer aux larves -le logement et la nourriture pour le temps -où elles seront incapables d’y pourvoir elles-mêmes, -bref leur aplanir le terrain et leur mâcher -la besogne… Ainsi le nécrophore, coléoptère -clavicorne qui prend bien soin de ne pas -aimer et de ne pas mourir avant d’avoir -découvert la menue charogne de mulot, de -musaraigne ou d’oisillon à laquelle il confiera -ses œufs et qui assurera l’avenir de sa race ; -car celle-ci serait incapable de durer une -heure hors d’un « fromage de Hollande » accommodé -à ses besoins et lui assurant le vivre et -le couvert pour quelques semaines.</p> - -<p>Je me rappelle, à ce propos, le vers de mon -regretté grand ami François Coppée :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir ?</div> -</div> - -<p>Quand il s’étonnait de ne point retrouver dans -les mousses des forêts de Saint-Cloud, de Chaville -ou de Saint-Germain, au printemps, les délicats -squelettes des oiseaux qu’il imaginait que -le froid fait périr, le bon poète parisien ignorait -que l’hiver n’a jamais causé la mort des -petits êtres ailés dont il avait un peu l’âme -et l’esprit ; il ignorait aussi, probablement, l’existence -des nécrophores…</p> - -<p>Dans le même ordre d’idées, certains coléoptères -peuvent atteindre des âges patriarcaux -et présider ou assister à l’éducation des jeunes ; -les plus favorisés sur ce point, — mais je n’affirme -pas que favorisé soit le mot qui convienne, — sont, -chez nous, les hydrophiles (dytiques, -gyrins, etc…), coléoptères amphibies, admirables -machines animales qui nagent, plongent -aussi longtemps qu’il leur plaît, sont aptes -à la marche terrestre, savent aussi pratiquer le -vol à belle allure, bref, qui se présentent à nos -yeux sous la triple espèce d’un sous-marin, d’un -tank et d’un hydravion perfectionnés. Le grand -dytique, qui atteint parfois la taille de la femelle -du lucane (celui-ci est l’insecte européen -le plus considérable), le grand dytique, après une -vie relativement brève à l’état de larve et de -chrysalide, devient insecte parfait dès les premiers -jours chauds, s’accouple presque aussitôt, -une fois pour toutes probablement. Mais, ensuite, -au lieu de mourir, qu’il soit mâle ou femelle, -il prend ses vacances, profite des beaux jours -pour rassasier dans l’air, sur la terre ou dans -l’eau, au détriment de toute proie ailée, rampante -ou nageante qu’il découvre, son inextinguible -appétit ; puis, l’hiver venu, il s’enfouit -dans la vase des étangs, des marais, des viviers, -et dort ou somnole, dans l’euphorie d’une savoureuse -vie ralentie. Au printemps qui suit, -il recommence à vivre, s’éveille avec l’appétit -qu’on devine, et, dans un aquarium très facilement -aménageable, on le peut observer entraînant -à sa suite cinq ou six jeunes aussi voraces -que lui à la poursuite d’une proie parfois -volumineuse, — têtard ou épinoche, vairon -ou même goujon. Les vieux et les vieilles, -avouons-le à la louange de ces pirates, partagent -bénévolement leurs proies avec les petits, — ce -qui ne les empêcherait pas, du reste, de manger -ensuite ceux-ci, au cas où on négligerait de -renouveler leur vivante pitance.</p> - -<p>On trouve, en desséchant des mares, dans -la vase, des dytiques très vieux, à la carapace -(jadis d’un beau bronze vert ou brun) tout incrustée -de menus coquillages, ou verdie par -de minuscules moisissures végétales. Ils sont -gros et lourds, malhabiles sur le sol et dans -l’eau limpide ; ils ne volent plus ; seule, la vase -leur agrée… Quel est leur âge ?… Quatre, cinq ans, -plus peut-être… Ils ont vu de la sorte se succéder -au moins quatre ou cinq générations au delà -d’eux, ce qui dépasse légèrement les possibilités -de la race humaine sur ce point. Les nouveau-nés -n’auront donc jamais été livrés à leurs propres -ressources, aux hasards d’une expérience -improvisée.</p> - -<p>Mais c’est probablement là une exigence vitale -pour cette race de coléoptères, êtres de proie, -sanguinaires, batailleurs, usant vis-à-vis des animaux -de leur taille et même d’animaux plus -forts qu’eux, de machines leur permettant d’affronter -l’eau, l’air, la terre, comme nous, et -comme nous pourvus d’instruments de protection -ou d’attaque formidables. Puissance qui -se compense par d’autres infirmités, et notamment -par celles de l’inutilité, de la vieillesse, de -la décrépitude, de l’horreur de mourir laid après -avoir chéri l’inertie et la vase ; tandis que la -race d’insectes la moins défendue peut connaître, -sans se soucier de ce qui la continuera sur la -terre, le repos sans remords, après la vie, après -l’amour, après le labeur de se suffire et le labeur -de créer, après la grande et sainte tâche.</p> - -<hr /> - - -<p>… Mais l’œuf de Grillonne a fini de s’ouvrir… -La toute petite créature apparaît, immobile, -étonnante, presque déconcertante, aussi peu animale -et vivante d’aspect que l’était un quart -d’heure plus tôt l’œuf lui-même.</p> - -<p>Penchons-nous vers elle de nouveau.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>IV</h3> - - -<p>Au-dessus de l’écorce déchirée et presque aplatie -de l’œuf, il y a maintenant quelque chose -comme un grain de riz supporté par six minimes -morceaux de fil blanc très mince. On ne -sait par quel prodige cela se soutient à un quart -de millimètre au-dessus de l’écorce maternelle… -Et puis, comme si c’était le vent qui -faisait bouger un objet inanimé, deux autres -fils blancs, qui surmontent et ne supportent -pas le grain de riz, frémissent. Ils frémissent -ou plutôt palpitent ; ou plutôt encore… mais aucun -verbe ne serait parfaitement exact… Le mouvement -des jeunes antennes évoque en effet l’idée -d’une dégustation inquiète et studieuse tout ensemble ; -je pense aussi à un jeune écolier un -peu « dur de tête », comme l’on dit, mais sensible, -et qui serait tombé en extase devant le beau -chef-d’œuvre qu’on l’a sommé d’apprendre par -cœur ; les cils et le cœur de l’enfant battraient -alors du même rythme que les antennes de l’insecte ; -le mystère humain du beau poème et -le mystère naturel que la vie offre à la naissante -bestiole doivent produire des émotions -et des impressions très voisines dans des cerveaux -pourtant si diversement organisés et desservis -par des organes entre lesquels toute commune -mesure est inimaginable.</p> - -<p>Mais, déjà, un phénomène nouveau se produit, -bizarre pour l’observateur inexpérimenté, -bizarre au point que celui-ci a le droit de se demander -un instant si l’attention qu’il déploie au-dessus -de sa loupe n’a pas halluciné ses nerfs -optiques.</p> - -<p>Lentement, le grain de riz et les filaments -couleur d’os gratté brunissent, de la même façon -que fait dans le châssis du photographe -le papier sensible accolé au cliché, devant la -lumière. Quand elles ont commencé à donner -signe de vie, les antennes avaient déjà une teinte -rosée ; maintenant, je m’aperçois que les yeux -les ont devancées dans la conquête de la belle -couleur brune et mordorée qui sera celle de -Grillon pour toute sa vie, sauf durant les quelques -heures qui suivront ses deux métamorphoses, -où il sera de nouveau tout blanc, et où -les choses se passeront, d’ailleurs, comme après -sa naissance, avec cette différence, néanmoins :</p> - -<p>1<sup>o</sup> Que, sous la lumière, pourtant atténuée, de -l’automne, l’insecte naissant n’a guère besoin de -plus d’une heure pour conquérir sa couleur.</p> - -<p>2<sup>o</sup> Qu’à son premier changement de peau, à -sa première métamorphose, vers février, il lui -faudra subir, à peine transformé, muni d’embryons -d’ailes à peine plus importants que ceux -qu’il possédait en naissant au monde, trois ou -quatre heures au moins de lividité et de débilité -larvaires avant d’être de nouveau pavoisé aux -couleurs de son activité et de sa vie.</p> - -<p>3<sup>o</sup> Que, lors de la suprême métamorphose, -le beau costume nuptial de Grillon, — les ailes -de moire noire et or du mâle, les ailes de soie -lamée, bronze et orichalque, de la femelle, — n’aboutit -à tant de splendeur qu’après une exposition -de sept ou huit bonnes heures à l’éclatant -soleil des jeunes mois.</p> - -<p>Avril ou mai ; époque où les créatures volantes -ont à pourvoir au ravitaillement de la nichée ; -où les batraciens et les reptiles sortent -affamés de l’engourdissement hivernal… Or, durant -ce long temps de sept ou huit heures, -c’est une tache blanche, puis encore très claire -et déplorablement visible que fait Grillon au -seuil de son domaine.</p> - -<p>Que de fois cette petite chose engourdie, presque -inerte, incapable de fuir ou de se terrer, a -été saisie au seuil dudit domaine, dans une -soleilleuse clairière de la gigantesque et fastueuse -« forêt-prairie », par le bec corné d’un oiseau -ou la langue bifide d’un lézard vert !… Et ceci -juste au moment où, la récompense de sa vie -laborieuse, obscure et silencieuse, Grillon allait -la tenir du ciel sans mensonge de la chaleur -nourricière et de la lumière qui simplifie tout !</p> - -<hr /> - - -<p>La chaleur et la lumière ont donc, en une -heure environ, coloré Grillon nouveau-né à sa -brunâtre couleur réglementaire ; elles l’ont -même fait paraître déjà plus robuste et parfait, -quoique le blanc « grossisse », comme disent -dans mon pays les dames vieillies et adipeuses -qui se soucient encore d’atours. En tout cas, -son apparence, ailes à part, est déjà celle qu’il acquerra -au temps de l’amour et de la mort. -Entre Grillonneau dépourvu d’ailes et le bébé -d’homme qui va jambes nues, le rapport pourrait -être développé par un bon élève de première -supérieure avec la plus suave facilité. -Mais la question des métamorphoses dans le -monde des insectes présente assez d’importance -pour que je préfère exprimer en leurs temps et -lieu, plutôt qu’en passant et en hâte, les réflexions -qu’elles m’inspirent.</p> - -<p>Voici Grillon vraiment né à la vie. Dès que -le grain de riz couleur d’os gratté est devenu -couleur grain de café rôti, les antennes s’agitent ; -le petit être, moins d’un quart d’heure plus tôt, -semblait insensible aux impressions que je tentais -sur lui à l’aide d’une brindille précautionneusement -mise en contact avec son corps ou -ses membres ; maintenant, à la suite d’une nouvelle -expérience du même genre, il bondit !</p> - -<p>Un seul bond, et voici tout près de quarante -centimètres entre son berceau et le lieu où il -vient d’atterrir. Frémissements éperdus d’antennes. -Première prise de contact avec l’aventure. -Ses pattes ne flageolent plus, mais agissent déjà. -Un temps de repos, d’ahurissement, ou plutôt, -dirait-on, d’émerveillement, — d’émerveillement -que valent à l’insecte prenant contact avec le -monde, la vague sensation de sa nouvelle puissance -et, probablement, une hésitation pleine -de terreur.</p> - -<p>Force pressentie et peur conçue, quel enivrement -cette double sensation ne peut-elle provoquer -en un bel objet animé jeté solitaire dans -ce coin de notre monde qui est pour lui l’Infini ?</p> - -<p>J’approche, avec toute la délicatesse désirable, -le bout de mon doigt d’une antenne. -Je constate que celle-ci a reconnu cet abord -suspect deux millimètres avant que ce doigt -l’eût touchée. Déjà, elle s’incline. Elle le fait -avec prudence et maladresse, dans un sens, -dans l’autre, avec de touchantes hésitations, -comme la main d’un nouveau-né qui veut saisir -la lampe ou la lune et qui frémit de rage -quand il voit qu’il ne peut s’emparer d’un objet -si précieux lumineusement et si apparemment -accessible. Enfin, l’antenne frôle mon doigt qui -sent le tabac, le fusil, le chien, l’homme et autres -choses terribles…</p> - -<p>Un nouveau bond en avant. Puis, c’est la -disparition de l’insecte déjà conscient de son -devoir de vivre, — sa disparition entre deux -feuilles mortes. Précaire défense ! Mais, quand -je parlerai des ennemis de Grillon, il me sera -facile de montrer que, pour l’instant, elle lui suffit.</p> - -<p>L’instinct du danger, de la menace et des -moyens de salut existe donc déjà. Nous pouvons, -vous dis-je, commencer à vivre.</p> - -<hr /> - - -<p>Un peu de psychologie humaine me paraît, -en ce point, nécessaire.</p> - -<p>De quel âge datent nos plus lointains souvenirs, -quand nous nous posons cette question -dans l’adolescence ou la jeunesse, ou, pour plus -généralement parler, dès le temps que nous -sommes capables de procréer à notre tour de -nouvelles graines d’hommes ? Il y a évidemment -beaucoup de différence selon les individus. Cependant, -si l’on s’amusait à tenter de bien se -connaître soi-même, je crois que c’est aux environs -de la troisième année que l’on commencerait, -en général, à voir s’éclairer l’ombre dont -nous sortons. Personnellement, arrivé au milieu -du chemin de la vie, j’ai dans mon album -mémorial, sans qu’aucune illusion soit possible, -des images qui datent de plus loin encore.</p> - -<p>Ainsi, je suis certain de revoir <i>directement</i> -en moi, — directement, dis-je, et non pas parce -que cela m’a été raconté plus tard, — les péripéties -d’un effroyable drame auquel je fus mêlé -vers l’âge de dix-huit mois… Ceci se passait près -d’Agen, dans une belle prairie des « bords de -Garonne » : d’effroyables animaux, qui étaient -des canards dans l’espèce, surgirent des hautes -herbes à mon approche, si bruyamment que j’en -tombai sur mon séant ; bien que trottinant avec -assez de hardiesse depuis près d’un trimestre -déjà, j’en demeurai un nouveau trimestre comme -perclus et rempli d’une sainte épouvante à -l’égard des mille embûches que peut nous fomenter -ce monde.</p> - -<p>Qu’étais-je, qu’avons-nous tous été avant le -premier souvenir, en général burlesque, qui ait -laissé en nous une empreinte durable ? Nous -étions probablement et à peu de chose près -les larves de ce que nous devions devenir, et -je ne risque ici cette métaphore que dans le -sens où elle pourra éclairer le mystère des métamorphoses -de l’insecte, mystère devant lequel -je sens que je tremble déjà. Je veux dire -que, si différente que paraisse de la nôtre l’évolution -physique et intellectuelle de Grillon, l’abîme -n’est cependant pas si infranchissable qu’il -y pourrait paraître.</p> - -<p>Grillon change deux fois de peau. Dans le -courant d’une existence ordinaire, c’est à peu -près autant de fois que nous changeons d’âme, -d’esprit, de goûts, d’opinions et presque de personnalité. -La théorie leibnizienne de la persistance -dans l’être représente encore une de -ces affirmations absolues et sans valeur auxquelles -il est une excuse : que ceux qui en demeurent -considérés comme responsables ont été -trahis par leurs interprètes et leurs commentateurs, -comme le sont si souvent les maîtres -par leurs valets, lorsque ceux-ci, fussent-ils -pleins de bonnes intentions, entendent à travers -les cloisons des fragments de propos qu’ils dénaturent -toujours avec une sorte d’allégresse, car -les esprits les plus lourds sont ceux qui aiment -à se dégourdir en d’effarantes acrobaties. — En -vérité, à la condition que l’on réfléchisse soigneusement, -presque amoureusement sur soi-même, -on découvre dans le recul du passé deux, -trois ou quatre êtres si différents qu’il faut beaucoup -de bonne volonté au pèlerin rétrospectif -pour se reconnaître à telle ou telle étape de -son pourtant si court voyage. Je parle, bien -entendu, des humains moyens et normaux, capables -de grandeur et de faiblesse certes, mais -que ne domine aucune de ces passions aux allures -de péchés capitaux qui représentent, dans -la société actuelle, le fondement et la raison -d’exister des plus nuls.</p> - -<p>Le petit bonhomme qu’un ébrouement imprévu -de canards fit choir dans la prairie agenaise, -demeura jusqu’à « l’âge de raison », comme -on disait encore alors, un méfiant, un curieux, -un taciturne et un ironiste ; un mysticisme exalté -le caractérisa vers l’époque de sa première communion ; -son adolescence fut si trouble et tendre -qu’il s’en souvient infiniment moins que -des jours de sa toute petite vie. A vingt ans, -il n’exista pas de jeune brute plus orgueilleuse -et plus féroce… Bien que j’aie changé encore, -je ne veux pas m’adresser ici de compliments, -n’étant nullement certain, d’ailleurs, de n’avoir -pas déchu ; mais il reste qu’il m’est souvent -impossible de me retrouver dans ce que je -fus, et, si je le dis ici, c’est que je crois qu’avec -un peu de sincérité, la plupart des hommes, en -considérant leur passé, feraient de même ; ce -que je suis devenu, peu importe ; tant mieux -pour moi si j’ai vraiment gardé de l’ironie, -de la tendresse et de l’orgueil, serait-ce à la façon -dont un herbier conserve, — précautionneusement -desséchées, — des plantes rares.</p> - -<hr /> - - -<p>Cette idée de métamorphoses, de trois vies -successives, s’éclaire donc un peu dès à présent, -du moins pour moi et pour quelques autres, -non pas scientifiquement, certes, mais par -une comparaison sentimentale et tout nûment -subjective qu’il ne fallait pas négliger ici. Au-dessus -d’un abîme qu’on a l’ambition de traverser, -lançons toujours la corde, en cas qu’il -soit impossible de bâtir le pont à toute épreuve. -Admettons donc que les trois transformations -de notre orthoptère rappellent, de près ou de -loin, celles que subissent d’ordinaire, et plus -ou moins consciemment, les hommes entre la -naissance et l’aube de la vraie vie, de la jeunesse, -de l’apogée, — car le reste, âge mûr et -vieillesse, est un lamentable superflu dont Grillon -n’a que faire. Ceci représentera non pas une -explication prématurée et, d’ailleurs, peut-être -vraie, mais une traduction, une transposition -imaginée de la façon dont il n’est pas impossible -que les choses se passent dans les sens, -c’est-à-dire dans l’esprit et dans l’âme de mon -personnage.</p> - -<p>Avec cette différence que nos avatars intellectuels -et moraux sont soumis à tous les hasards, -influencés par notre bonne ou mauvaise -fortune et que, de plus, la bonne fortune peut -faire de nous un triste sire et la mauvaise un -héros… ou réciproquement.</p> - -<p>Pour Grillon, le programme est immuable ; -il n’a jamais besoin de se chercher, de se deviner -ni de se découvrir ; ses buts, en chacune -des périodes de son existence, sont nettement -définis, si nettement que l’observation même -d’un enfant ne s’y trompe pas ; lorsque, -vers l’âge de dix ans, je tentais d’expliquer la -vie de mes insectes favoris à aucun de mes -camarades, je n’y allais pas par quatre chemins :</p> - -<p>— En voilà un qui a changé de peau ; c’est -comme nous quand on nous a mis aux culottes. -Ou bien encore c’est comme s’il venait de -faire sa première communion. Et puis, il changera -de peau une dernière fois, pour son mariage.</p> - -<p>Trois vies, trois êtres, trois personnalités différentes. -Grillon inquiet et vagabond ; Grillon -propriétaire et tranquille ; Grillon aventurier, -amoureux et poète… Les divisions que le cours -de son histoire imposent à son chroniqueur ne -diffèrent donc, somme toute, que métaphoriquement -de celles que mon enfance lui assignait : -d’abord, il faut que Grillon vive, ce qui n’est -pas si commode, et c’est son <i>apprentissage de -l’univers</i>, qui, selon qu’il l’aura effectué avec -bonne chance ou avec guignon, décidera de ceci ; -pour récompense, il aura droit à <i>la vie</i> calme -et recueillie, laborieuse et fortunée qui devrait -faire jalouser son sort par tant de nos semblables ; -s’il parcourt avec un égal bonheur -ce deuxième stade vital, où les dangers sont -pour lui atténués, mais n’en existent pas moins, -il obtiendra de plein droit une récompense plus -éclatante : <i>l’amour</i>…</p> - -<p>Quant à <i>la mort</i>, comme je crois l’avoir déjà -indiqué et comme j’espère le mieux marquer -plus tard, elle n’est ici que le couronnement -suprême d’une carrière bien parcourue ; elle -vient à son heure, sans surprise, et, si différente -que soit notre mentalité de ce qui correspond -à une mentalité chez ces petites créatures, il -me paraît impossible que le néant, au terme -de leur beau voyage, représente pour elles une -chose sombre, funéraire, et enveloppée d’épouvantement.</p> - -<p>Mais nous verrons qu’il n’est pas si facile -à Grillon d’atteindre l’heure normale, acceptable -et sans doute sereinement acceptée de sa -belle mort.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>V</h3> - - -<p>Grillon, lorsque j’ai frôlé son antenne et suscité -en lui la sensation du péril, s’est donc caché -sous une feuille morte ou dans la fissure d’une -souche, ou dans une craquelure de terrain. La -nuit est déjà prochaine et fortes sont les chances -pour qu’il ne bouge plus, avant l’aurore et -la tiédeur, de ce gîte de hasard. Partons. Aussi -bien, demain, ses frères de la même ponte ou -ses cousins des pontes voisines auront à leur -tour fait craquer l’écorce de la graine animale, -et Grillon naissant sera légion dans les sentes -herbues ou les clairières gazonnées de la forêt.</p> - -<p>C’est là, pourvu que le temps soit chaud et -soleilleux, qu’il le faudra rejoindre demain. S’il -pleuvait ou bruinait, il ne bougerait non plus -que s’il était captif encore de son œuf et continuerait -de vivre où il s’est gîté provisoirement, -dans un état de somnolence bougonne et presque -végétative. Aussi bien, il ne mange pas -encore, et n’a pas besoin de cela pour se sustenter, -durer et même se développer, ainsi que -je le prouverai ailleurs.</p> - -<p>Mais le temps est clair, et, dès neuf heures, -le soleil rayonne comme un vieux beau qui fait -semblant d’oublier que le véritable été touche -à son terme. Grillon n’a pas attendu mon arrivée -pour repartir à la découverte. Il n’est point -pour lui de minute à perdre : une de ses minutes -n’équivaut-elle pas à des mois pour nous ? -Et le voici qui, innombrable par endroits, sautille, -se dissimule, puis reprend son élan à tout -hasard, puis se cache de nouveau avec une -touchante maladresse. Gardons-nous de l’effrayer. -Suivons-le, non pas de loin, mais sans -faire de bruit ni bousculer le sable, le gravier -ou les brindilles sèches ; et nous le verrons -à l’œuvre.</p> - -<p>Il sied d’esquisser brièvement son portrait à -cette heure, au lendemain de sa naissance ; il -est déjà à peu près aussi entièrement brun et -mordoré qu’il le demeurera sa vie durant — (en -dehors des heures qui suivront ses diverses -métamorphoses) ; les femelles gardent, cependant, -pendant une dizaine de jours un anneau -blanc bien visible entre l’abdomen et le thorax ; -chez elles, il ne disparaîtra jamais complètement, -et nous en retrouverons comme la trace -sur leurs ailes inutiles et silencieuses lorsqu’elles -endosseront la parure nuptiale. — Taille -mise à part, Grillon est donc déjà, à peu de -chose près, ce qu’il sera jusqu’à son épanouissement -printanier. Sa figure en seau à charbon -a déjà son inexpression définitive. Il saute avec -plus de facilité qu’il ne le fera jamais ; mais il -ne faut pas croire que, même à l’aube de sa -vie, ces espiègleries lui plaisent ; il ne s’y livre -qu’en cas de danger et notamment lorsque l’approche -de la pointe d’un soulier humain l’invite -à changer au plus tôt de domicile. En réalité, -dès cet instant, il possède en lui ces sourdes hérédités -bourgeoises et casanières, avec tendances -à l’obésité, qui le caractériseront durant la -majeure partie de son existence. Il semble toutefois -profiter de son apparence et de sa couleur -de puce (il n’est guère plus gros alors que -la plus géante des puces) pour rappeler aussi -cette bestiole par le bondissement frénétique, -nigaud, hasardeux et maintes fois intempestif.</p> - -<p>Mais, si rien ne menace Grillon ou, plutôt, -si Grillon suppose que rien ne le menace, il -aime mille fois mieux, dès ce moment, courir -que procéder par sauts. Criquet et ses pareils -marchent parfois, avec un dandinement qui fait -penser à celui de l’avion qui « laboure » ; Criquet -s’avance alors en personnage entravé par -des ailes, mais qui n’ignore pas qu’il peut, quitté -le sol, faire succéder au bond une envolée. -Grillon, qui n’escompte ni pour le présent ni pour -l’avenir un si merveilleux privilège, préfère adapter -tout de suite ses pattes, non pas à la marche, -mais à la course ; certes, sur ce point, -sa cousine la courtilière le laissera bien loin -derrière elle ; au lendemain de sa naissance, il -n’en est pas moins un très remarquable coureur -à pattes ; tandis qu’un saut l’essouffle et -l’ahurit, cinq à six mètres de terrain couverts à -grande allure ne semblent pas le fatiguer trop.</p> - -<hr /> - - -<p>C’est donc d’un sextuple trépignement hâtif -que Grillon procède sur les chemins du vaste -univers. Promenade fiévreuse, agitée et qui, de -prime abord, nous paraît dépourvue de toute -méthode directrice ; mais, sans doute, est-ce notre -si difficilement guérissable anthropomorphisme -qui est cause que nous la jugions ainsi ; il -s’agit pour Grillon d’apprendre la vie et de -faire vite. Nous autres, nous sommes toujours -tentés d’imaginer l’apprentissage du monde à -travers les rideaux du berceau et le long du lent -déroulement des mois humains. Pour lui, toute -seconde gâchée est plus dangereuse que ne l’est -pour nous une année perdue. Vivre ! Il faut -vivre… Et, pour seulement tenter de vivre, il faut -d’abord comprendre, emmagasiner, expérimenter, -réfléchir, peut-être même induire et déduire.</p> - -<p>Grillon, à chaque instant, arrête sa course et paraît -méditer, antennes et palpes frémissantes, -devant des objets quelconques et dont nous ne -saurions deviner tout de suite quel peut être -l’intérêt pour lui. La nourriture, ai-je dit, ne -l’inquiète pas encore. L’aliment qui lui est indispensable -est donc strictement intellectuel. Une -observation rapide suffit d’ailleurs à faire comprendre -que la notion d’un maximum de sécurité -est celle qu’il cherche à acquérir avant toute -autre.</p> - -<p>C’est au moment de supputer les instruments -d’investigation qui lui ont été fournis par la -nature pour aboutir à cette notion primitive et -indispensable que je me sens tout à coup singulièrement -désarmé.</p> - -<p>D’homme à homme, la diversité des perceptions -sensorielles est telle que, si nous nous -trouvions pourvus soudain des sens de notre -meilleur ami, nous risquerions probablement -d’en perdre la raison, si grande serait pour -nous la révolution accomplie dans les diverses -apparences, qualités ou quantités sensibles qui -nous sont au cours des ans devenues familières. -Un individu de notre race pour les yeux duquel -la gamme lumineuse est perceptible jusque -dans l’ultra-violet existe, peut-être, parmi -nos amis ou nos connaissances ; et nous ne savons -pas, si cultivés que nous soyons, et il ignore, -même s’il est le plus savant des hommes, — faute -de mots ou de mesure commune entre lui -et nous, — qu’il constitue une intéressante monstruosité. -Relativement sont nombreux, d’autre -part, les gens qui voient le rouge sous l’aspect -de la couleur que nous dénommons en général -verte, et réciproquement ; mais, de ceux-ci, combien -vont du berceau à la tombe sans soupçonner -cette anomalie, et n’est-ce point, presque -toujours, un futile hasard qui oblige leurs proches -à s’en rendre compte ?</p> - -<p>Descendons d’un échelon : devant les animaux -domestiques par excellence, hôtes de nos foyers, -chats ou chiens, ne sommes-nous pas souvent -troublés, agacés, irrités, désemparés même par -le sentiment de l’abîme qui, indubitablement, -existe entre leur monde sensoriel et le nôtre ?</p> - -<p>Pourquoi ce chat, courtisan fastueux de nos -divans et de nos fauteuils, ce chat d’ordinaire -si superbe et si placide, ce chat soigné, gâté, -cajolé, repu, rôde-t-il ce soir de façon inquiète, -scrutant les coins d’ombre comme si ses pupilles -de nyctalope y apercevaient des choses -terrifiantes à la vision desquelles nos yeux demeurent -inégaux ?</p> - -<p>Pourquoi ce bon chien, sous le seul prétexte -que la lune s’est levée arrogante et pleine, aboie-t-il -et gronde-t-il, se lève-t-il hargneusement, puis -fiévreusement se recouche, non sans lancer parfois -vers nous des regards implorants ou avertisseurs, — comme -si tout n’était pas tranquille -et sûr dans la maison où gîtent ses dieux ?</p> - -<p>Et encore ne s’agit-il là que d’animaux doublement -voisins de nous, et par leur constitution -et par une familiarité cent et cent fois séculaire, -d’animaux dont les machines à enregistrer le -monde se révèlent anatomiquement analogues -aux nôtres et fonctionnent, à coup sûr, de la -même façon. Nous savons, certes, que l’odorat -chez le chien et la vision chez le chat sont plus -affinés que chez nous, mais nous retrouvons dans -toute la race des mammifères nos cinq sens classiques, -et cela nous permet d’imaginer, sinon de -concevoir de façon tout à fait méthodique et -précise, ce que reflète le quintuple miroir intérieur -de ces parents immédiats.</p> - -<p>Je dois cependant, dès à présent, indiquer -ma conviction que nous possédons, en dehors -de nos cinq sens classiques, ou au delà d’eux -si l’on préfère, ou même entre eux, bien d’autres -sens destinés à demeurer mystérieux et en -conséquence à peu près inutilisés par nous. A -quoi d’ailleurs, nous servirait de discerner, de -cataloguer et de cultiver ces possibilités encore -ensevelies dans la subconscience ou l’inconscience -de l’humanité ? Tact, vue, ouïe, goût, -odorat, ainsi en ont décidé, une fois pour toutes, -les vieux instituteurs de notre sagesse et de notre -psychologie ; et nous serions bien bons de -nous mettre martel en tête, puisque les cinq -sens classiques, je dirai même canoniques, semblent -suffire provisoirement, — depuis des siècles ! — à -la toute petite manière dont il nous -plaît de démêler le grand imbroglio de l’univers ?</p> - -<hr /> - - -<p>L’abîme, déjà prodigieux d’homme à homme -et de bipède à quadrupède, que ne devient-il -pas entre un insecte et nous ? A la vérité, cette -facile métaphore d’abîme ne suffit plus. Il vaut -mieux imaginer un mur d’ombre de toutes façons -opaque, impénétrable, un mur qui interdit -à l’exégète l’observation utile, l’expérience -fondée, le jugement efficace, la valable -conclusion. Seules me demeurent les possibilités -hasardeuses, les hypothèses assises sur les nuages -du songe, les transpositions à risquer avec -l’unique excuse de m’intéresser à mon objet et de -croire que, l’ayant si longtemps étudié, je le -connais autant qu’il est possible à un homme.</p> - -<p>Parmi les organes des sens que le menu scalpel, -précautionneusement manié sous la loupe -ou le microscope, permet d’inventorier chez Grillon, -en est-il qui correspondent à ceux que l’anatomie -a fait connaître dans l’humaine conformation ? -Oui. — Grillon les exerce-t-il d’une -manière qui nous obligerait raisonnablement à -nous retrouver parfois peu ou prou en lui ? Les -effets qui résultent pour lui de cet exercice, les -reflets de son miroir, pourraient-ils se rapprocher -en quelque manière de ce que nous observerions -en nous dans les mêmes circonstances ? -Incontestablement, non.</p> - -<p>Grillon possède le sens de la vue. Cela -ne veut pas dire que sa vision ait rien de commun -avec la nôtre ni qu’elle lui ait été donnée — ou -qu’il l’ait conquise — en vue des mêmes -fins que nous.</p> - -<p>Grillon possède une perceptivité tactile d’une -rare subtilité. Même devenu bourgeois et obèse, -il demeure à ce point de vue un nerveux, voire -un perpétuel hyperesthésié ; et les gamins le -savent bien : un brin d’herbe souple ou une -paille de balai insinuée dans le gîte souterrain -de Grillon l’en font sortir presque immédiatement : -sa méfiance du risque et son goût du -home ne résistent pas à son horreur des chatouilles. -Détail que n’ignorent pas non plus certains -de ses ennemis animaux, friands de sa chair -ou jaloux de sa demeure.</p> - -<p>L’existence d’un appareil auditif chez Grillon -est déjà problématique. Quant au goût et à l’odorat, -qu’on ne saurait pourtant lui contester, il -n’est point d’organe qui rappelle en lui ceux -qui sont tributaires de ces sens dans notre espèce. -Cependant, lorsque vous marchez bruyamment -ou parlez haut à cinq ou six mètres de -la demeure de Grillon, il rentrera précipitamment -chez lui s’il est en train de prendre l’air -sur son seuil et il se sera tu au préalable s’il -est mâle et si est venue la saison de son chant. -Cependant encore, lorsque vous l’observez en -captivité, il saura faire, entre un bout de sucre -imbibé de vieil armagnac et un autre bout de -sucre imbibé d’alcool à brûler, une différence -qui prouve qu’il s’y connaît et que, sur ce -point au moins, ses goûts ressemblent bien plus -aux goûts d’un gourmet humain cultivé que -ceux, par exemple, d’un Samoyède.</p> - -<p>L’odorat ? Tout se passe comme si ce sens -était aussi développé chez Grillon que chez -nous ; je place sur une table la cage où je -l’élève ; j’en ouvre la porte ; à cinquante ou -soixante centimètres de ladite porte, j’ai disposé -le traditionnel morceau de sucre imbibé d’armagnac, -un peu plus loin une mie de pain, dans -une soucoupe où demeurait une goutte de café, -ailleurs une petite touffe de trèfle frais et, enfin, -une appétissante feuille de cœur de laitue. Aussitôt, -notre bonhomme qui savourait paisiblement -la tiédeur d’un rayon de soleil, en somnolant -ou en pensant à des choses, s’émeut, -fait frétiller ses antennes, agite ses palpes, tortille -le cou dans la mesure où cela lui est possible, -bref, flaire le vent. Et le voici qui bientôt -se met en marche, sans précipitation, sans -crainte non plus, — car il faut noter que Grillon, -en captivité, ne tarde guère à n’attacher qu’une -importance très médiocre aux gestes, aux bruits -et aux visages humains. Il gagne la porte de -sa cage et se dirige imperturbablement vers le -morceau de sucre, le « renifle », hésite…, mais -déjà, son flair l’a averti que cette aubaine n’était -pas la seule qui lui fût offerte dans le voisinage ; -il se remet en route, visite successivement la -mie de pain dans la soucoupe qui embaume -le café, dont il est également très friand, puis -la touffe de trèfle, puis la laitue… Après quoi il -ne lui reste plus qu’à choisir dans cette diversité -de succulentes pâtures. Il n’imite guère, -d’ailleurs, l’âne de Buridan et son choix est -vite fait ; car ce paysan a un penchant incontestable -pour les produits, même nocifs, de la -civilisation humaine, et faute de pouvoir tout -absorber, il commence par la friandise qui l’allèche -le plus, c’est-à-dire, hélas, quatre-vingt-dix-neuf -fois sur cent par le café ou par le sucre -alcoolisé…</p> - -<p>Après quoi, non pas titubant mais légèrement -alourdi, il regagne sa cage et sa place -favorite, — la plus soleilleuse, la plus lumineuse ; -son appétit est satisfait ; un immense -bien-être et les brumes dorées d’une heureuse -ivresse doivent alors caresser et bercer cette petite -vie. Ses antennes ne s’agitent plus de manière -intéressée, avide ; elles bougent mollement, -comme s’il s’agissait pour elles de battre la mesure -dans le précieux concert dont leur propriétaire -jouit et qui est celui même des ondulations -de la chaleur et de la clarté. Poète et musicien -à sa manière, Grillon, à coup sûr, compose en -de pareils moments un grand hymne silencieux -à la beauté et à la bonté de l’existence.</p> - -<hr /> - - -<p>Autres preuves de la sensibilité olfactive très -aiguë de Grillon.</p> - -<p>Je mets dans sa cage des fleurs qui sont, pour -nous aussi, à peu près sans odeur : pâquerettes -ou pensées sauvages, coucous, boutons d’or. Il -les examine et ne s’en inquiète plus : ce n’est -pas bon à manger, n’est-ce pas ? Mais tentons -la même expérience avec des roses, des lilas, -des œillets, des glycines, avec des fleurs dont -les parfums flattent vivement et délicieusement -nos narines à nous ; aussitôt, Grillon témoigne -d’un véritable affolement ; il va et vient d’un -bout à l’autre de sa cage, grimpe le long de -la toile métallique qui l’aère, bondit contre la -toiture vitrée et file dare-dare dès que j’ouvre -la porte. Il est donc à peu près hors de doute -que le parfum des fleurs lui est désagréable -ou pernicieux. En fait, si je ne prenais pas mon -pensionnaire en pitié, si je ne débarrassais pas -sa demeure de ces fleurs fortement odorantes, -il ne mangerait plus et, les premières minutes -d’excitation, de colère ou de souffrance passées, -il s’alanguirait et dépérirait promptement.</p> - -<p>Il est encore à observer que Grillon, en liberté, -n’établit jamais son terrier aux environs -d’un massif de roses ou de violettes, ni sous -l’ombrage d’une glycine, si agréable que soit -là le gazon, si favorable que soit le terrain, si -bien exposé que soit le site. Certes, lorsqu’il -s’installe, l’épanouissement des belles et douces -fleurs détestées demeure lointain encore ; -les roses d’automne agonisent ; les feuilles elles-mêmes -tombent à la poussière ou à la boue ; -mais ce pressentiment, cette pré-connaissance -d’une atmosphère qui serait plus tard, par son -arome trop fort, désobligeante pour l’insecte, ne -représente qu’un des plus petits miracles de -son instinct.</p> - -<p>Si Grillon est hostile à des odeurs qui nous -sont précieuses, rendons-lui cette justice qu’il -en déteste aussi dont nous avons le légitime dégoût, -notamment celles de la corruption cadavérique, -de la pourriture végétale, des ordures. -Ses ordures personnelles, il va les déposer soigneusement -à l’entrée de son trou, à l’extrémité -de la petite plate-forme bien nette où il -aime à prendre le bon air et le soleil. Placez -sur cette plate-forme une saleté ou une menue -charogne, restez là quelques minutes sans bouger -et vous verrez bientôt Grillon sortir, exécuter -des virevoltes à une allure furibonde autour -de l’objet nauséeux, s’escrimer à le repousser -des pattes loin de sa demeure ; si le morceau est -trop gros, il essayera de l’enterrer ; s’il est impuissant -à s’en débarrasser de l’une ou de l’autre -manière, il préférera, en fin de compte, -abandonner sa maison à jamais, ce qui, comme -nous le verrons ailleurs, ne peut être pour lui -qu’un crève-cœur infini, un geste désespéré, et -presque l’acceptation de la mort avant l’heure.</p> - -<p>De même, dans la cage où il est captif, introduisons -un de ses congénères mort récemment, — ou -plutôt fraîchement tué, car Grillon, à -l’abri des périls de la liberté ignore les maladies -et ne devance jamais l’appel de la grande -ombre ; aussitôt, l’hôte ou les hôtes du lieu -se mettent à la besogne et se débarrassent de ce -macabre voisinage par les moyens que la nature -a mis à leur disposition : ils mangent le cadavre ; -ils le mangent très visiblement sans enthousiasme, -sans goût, patiemment, méthodiquement, -jusqu’à ce qu’il ne demeure plus du défunt que -le masque en forme de seau à charbon, les -pattes et les ailes imputrescibles… Les vainqueurs, -dans la saison des amours, sont ainsi -maintes fois obligés d’achever, — et c’est le -mot propre, — un rival mortellement blessé ; -mais, dans ce cas-là, il ne faut imaginer chez -l’insecte aucune gloutonnerie, aucune gourmandise ; -il s’acquitte d’une corvée hygiénique, sans -hâte et sans plaisir, simplement parce qu’il le -faut et qu’il sait que cette peine en somme -minime en épargnera de plus cruelles à ceux -de ses organes sensoriels qui lui tiennent lieu -de narines.</p> - -<hr /> - - -<p>Ce qui, de ces diverses observations, est à retenir -pour le moment, c’est que Grillon entend, -goûte et odore. Par où, comment ? Là recommencent -pour nous les difficultés d’interprétation -et de traduction.</p> - -<p>Les yeux, eux, existent, et l’hypothèse — dont -le fardeau est si lourd à supporter quand on est -bien décidé à ne pas se jouer d’elle ou à jongler -fantaisistement avec elle, — l’hypothèse n’aura -à intervenir en ce qui les concerne que pour -tenter d’établir comment la lumière agit sur -eux et en eux.</p> - -<p>Le tact ? Il est généralisé sur la majeure partie -du corps, comme chez l’homme. Ne nous -y attardons pas. Les ailes, quand elles ont atteint -leur complet développement, sont seules -absolument insensibles : des vêtements savamment -accrochés à mi-corps comme pour protéger -du froid ou des blessures possibles le dos -et les flancs trop vulnérables et délicats.</p> - -<p>Le goût ? La manducation s’effectue au moyen -de crocs cornés, pourvus de ressorts terribles -mais nullement innervés ; point de langue, ni -de papilles gustatives, ni rien qui paraisse en -tenir lieu dans l’orifice buccal ou le long du -tube digestif. Restent les palpes, appendices articulés -minutieusement, dirigés par des muscles -dont la mécanique est savante, mais qui ne sont -reliés, eux non plus, par aucun nerf, avec le -cerveau ou un autre centre nerveux. Pourtant, -Grillon est, nous le savons, non seulement gourmand, -mais gourmet. Cela suppose, exige même -en lui un siège du goût. Situons-le provisoirement -dans les palpes, si impuissantes qu’elles -nous paraissent encore <i>humainement</i> à s’acquitter -de leur fonction.</p> - -<p>L’odorat ? Point de papilles olfactives, point -de nerfs pouvant être considérés avec quelque -vraisemblance comme chargés de ce ministère.</p> - -<p>L’ouïe, enfin ? Ici, la question semble, dès l’abord -plus complexe. Des deux côtés de la figure -de l’insecte (toujours en admettant qu’on puisse -attribuer une figure à un seau à charbon), au -niveau des yeux et immédiatement au-dessous de -l’endroit où le ganglion cérébral est logé, la -dissection et le microscope révèlent un double -bouquet de fibrilles nerveuses, cinq fibrilles de -chaque côté de la figure, qui tendent vers le cerveau -tout comme les volumineux nerfs optiques, -mais, tandis que ceux-ci, par l’autre bout, se -rapprochent des yeux, les fibrilles que leur place -pouvait nous faire assez logiquement considérer -comme auditives, sont, si je puis dire, sans fenêtres -sur le monde extérieur ; à quelques centièmes -de millimètres de leurs extrémités, qui -flottent dans le liquide facial, la noire cloison -pelliculaire de la « figure » ou des « joues » -ne présente aucun amincissement, aucune membrane -tympanique, aucun appareil récepteur.</p> - -<hr /> - - -<p>Je crois, sans rien oser affirmer, que nous -nous trouvons effectivement ici en présence -d’instruments auditifs, mais d’instruments auditifs -tombés en désuétude. L’homme aussi possède -des organes déchus et, entre autres, un troisième -œil, un œil atrophié, situé à l’arrière de -son chef et caché dans des replis de muscles et -de chair où il demeurerait aveugle, même si la -boîte opaque du crâne ne s’interposait entre le -monde et lui.</p> - -<p>On dénomme glande pinéale cet organe curieusement -inutile. Chez les reptiles actuels, sa -parenté, ou même, pour mieux dire, sa ressemblance -toute fraternelle avec un œil apte à la -vision, s’accuse davantage encore que chez les -oiseaux ou les mammifères ; chez ces mêmes -reptiles, l’ossification cranienne est bien moins -complète en face de lui que partout ailleurs ; -certains, le caméléon notamment, présentent en -cet endroit les vagues vestiges d’une orbite ; -chez l’hattéria de la Nouvelle-Zélande, la glande -va jusqu’à crever la peau, à s’encastrer en elle, -et l’on ne saurait affirmer qu’elle est absolument -insensible à la lumière ; on peut voir aussi, toujours -au même endroit, mais sur la peau même -de la nuque des très vieux lézards verts de -nos pays tempérés une tache dont la teinte -varie du vert sombre au bleu brun, et qui représente -un ovale contenant dans son orbe un point -circulaire d’un diamètre d’un demi-millimètre environ, -également bleu brun ou vert sombre ; -bref, un œil enfantinement schématisé. Coïncidence ? -Souvenir de l’antique espèce réellement -commémoré et fantomatiquement ressuscité chez -les descendants, lorsque leur propre et individuel -déclin les rapproche de l’enfance de leur -race ? Je me garderai bien de décider et même -d’opiner pour ou contre. Ce qui est sûr, c’est -que, dans la faune saurienne, si fastueusement -riche, du jurassique et du crétacé, nombreux -sont les types fossiles dont le crâne présente à -l’arrière, non plus de vagues vestiges d’orbite, -mais un trou, une orbite véritable, dans laquelle -(il s’impose presque de l’assurer) vivait, -bougeait et agissait, aussi longtemps que -vécurent, bougèrent et agirent les monstres secondaires -ou même tertiaires, un œil, un troisième -œil, moins clairvoyant peut-être que ceux -de la face, mais qui n’en avait pas moins son -utilité, qui veillait tandis que se reposaient les -autres, comme le fait le lampion à l’arrière de -l’automobile arrêté au bord d’un trottoir, phares -éteints ou baissés.</p> - -<p>Ceci connu, rappelons que beaucoup, parmi -les effarants sauriens des vieux âges, furent munis -d’oreilles externes aussi remuantes, aussi studieusement -braquées vers les sonorités éparses -que celles de nos chiens-loups ou des lapins de -ces siècles-ci. Actuellement, les oreilles, chez la -gent reptilienne se sont réduites, effacées, sont -« rentrées à l’intérieur », toute chose que l’œil -postérieur avait, depuis des millénaires, achevé -de faire.</p> - -<p>Que les deux bouquets de fibrilles que l’on constate -où j’ai dit chez Grillon et chez bien d’autres -insectes soient des vestiges de nerfs auditifs, -cela demeure donc fort vraisemblable ; il -n’est pas invraisemblable non plus que certains -insectes aient possédé d’apparentes oreilles, vers -l’aube des temps où cette race exista, — encore -que nulle empreinte fossile n’en ait conservé la -trace ; ceci, du reste, à cause de l’évidente fragilité -d’un pavillon auriculaire d’insecte, ne saurait -rien prouver contre la probabilité que je -viens d’indiquer.</p> - -<p>Pourquoi le troisième œil de reptile a-t-il été -mis en retrait d’emploi ? Pourquoi a-t-on fendu -l’oreille aux oreilles des insectes ? Toujours en -vertu du principe déjà énoncé que la Nature, -avare ou sage, a l’horreur de l’inutile, du -superflu, et qu’elle semble, quand il s’agit, non -pas tant de créer que de perpétuer une de ses -œuvres, mue avant tout par une velléité de -simplification et même de moindre effort. La -future tortue et le futur lézard avaient, dans le -combat pour la vie, celle-là grâce à sa carapace, -celui-ci grâce à son agilité et à son habileté -à profiter du moindre gîte, des armes et -des ressources qui les dispensaient d’un œil défensif -à l’arrière, d’une vigie destinée à prévoir -et à parer le coup de poignard dans le dos ; -quant aux dinosauriens, leur monstruosité même -les condamnait, comme s’ils n’avaient pas été -à l’échelle des dimensions de notre planète restreinte ; -dès l’époque tertiaire, ils étaient aussi -balourds, absurdes et déplacés à la surface de -ce monde, dans ses marécages, ses fleuves et -ses océans, que le furent, dans la grande guerre, -les dreadnoughts et autres monstres marins excessifs -sur qui toutes les nations s’étaient pourtant -extasiées et qu’elles s’efforçaient de construire -en aussi grand nombre que possible… Ce -sont justement les dinosauriens qui ont conservé -l’œil pinéal, ou troisième œil, le plus longtemps -de toutes les espèces qui naquirent au -monde et y évoluèrent. La nature, décidée à -laisser tomber, — comme on dit familièrement, — cette -partie assez malheureuse de son œuvre, -n’y a pour ainsi dire plus touché, s’en est désintéressée, -toujours en conséquence de son principe -de moindre effort.</p> - -<p>Nous voici bien loin de Grillon, semblerait-il. -Non pas. Cette digression me paraît, pour -l’instant, éclairer suffisamment le mystère qui -m’intimidait moi-même tout à l’heure. Contrairement -à ce que le prophète hébreu reprochait -d’un ton si véhément à certains de ses contemporains, -Grillon n’a pas d’oreilles et il entend, -il n’a pas de langue et il savoure, et son -absence de nez ne l’empêche en rien d’avoir -le nez fin.</p> - -<p>C’est tout simplement qu’il n’avait pas besoin -de ces organes encombrants et complexes pour -percevoir aussi bien que nous le monde des -sons, des goûts et des odeurs, pour en jouir -même, peut-être, beaucoup mieux que nous et -d’une façon en somme plus parfaite, plus savante -ou artistique que celle qui est la nôtre. — Mais… -alors… ? me dira-t-on…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>VI</h3> - - -<p>Alors, voici. Je pose d’abord que le soi-disant -quintuple appareil enregistreur de l’homme -n’est connu de lui que grosso modo ; que les -dissertations ou les réflexions auxquelles nous -pouvons nous livrer sur ce sujet souffrent sans -remède possible de termes consacrés trop précis -et trop étroits, qui tout ensemble expriment à -l’excès et n’expriment pas assez. Il faudrait être -de mauvaise foi pour nier absolument certains -cas de télépathie, d’extériorisation de la sensibilité, -pour mettre en doute des possibilités de -double vue, pour se refuser absolument à accepter -la validité des pressentiments qui nous -flattent ou nous accablent à certains détours de -l’existence. Je sais bien que des spéculations -charlatanesques et presque toujours stupides ont -comme encombré de désagréable façon pour -l’élite et même pour la foule les abords de ces -émouvants demi-mystères, de ces vérités possibles, -sommeillant encore dans les limbes de -notre compréhension et de notre entendement. -Mais que nous n’admettions pas la possibilité -en nous de sens autres que nos cinq sens, cela -ne tient qu’à une routine scientifique ou à une -timidité d’induction presque morbide, que renforcent -une pénurie d’expressions et une -pauvreté de systématisation auxquelles nul sage -ne s’est avisé de remédier depuis quelque cinq -mille ans que les instituteurs de sagesse ont -pensé, parlé ou écrit sur cette question. Je n’ai -d’autre ambition que de signaler un « filon » -intéressant aux sages actuels ; je pense qu’ils -pourraient y acquérir sans trop de peine quelque -gloire valable ; et, s’ils s’étaient mis au travail -plus tôt, peut-être que l’humble annaliste -de Grillon n’aurait pas à prendre ici, respectueux -comme il entend l’être de sa langue, la -responsabilité de quelques barbarismes, de quelques -termes neufs auxquels il ne se résignera -d’ailleurs qu’en dernier recours.</p> - -<p>Télépathie, extériorisation de la sensibilité, -double vue, etc., sont des termes mal conçus, mal -fondés, mal appropriés, qui ont à la fois le tort -d’être justement suspects et le mérite désolant -de correspondre, psychologiquement et physiologiquement, -à quelques obscures réalités humaines. -La science classique et officielle ne connaît -et ne veut connaître que cinq sens dûment catalogués. -Elle admet pourtant, en dehors d’une -conscience depuis longtemps classique et officielle, -une subconscience et même un inconscient -plus neufs, certes, mais qui n’en sont pas -moins classiques et officiels ; je dirais même, -si j’étais mauvais, que notre temps les a mis -à toutes les sauces… Pour le reste, que les instituteurs -de sagesse considèrent notre monde -intérieur comme un reflet du monde extérieur -sur lui, ou comme une fusion intime de l’un -et de l’autre, ou comme une illusion provoquée -en celui-ci par celui-là, ou comme une -plaisanterie parfois sinistre infligée par celui-là -à celui-ci, ils s’en tiennent obstinément, en -ce qui concerne les moyens de correspondance -ou de contact entre ces deux mondes, aux organes -visibles et tangibles, aux agents de liaisons -que sont les sens anatomiquement, physiologiquement -ou — raffinement suprême ! — psycho-physiologiquement -étudiés selon les méthodes -courantes.</p> - -<p>Faites-leur observer qu’il est d’expérience notoire -qu’un aveugle-né ou un être humain depuis -longtemps privé de la vue a la sensation de -l’obstacle à distance, qu’il peut même, à l’odeur -de l’heure et au goût de l’air, reconnaître presque -aussi sûrement qu’un voyant les lignes du -décor ou la couleur du temps, ils sortiront de -leur arsenal diverses explications qui ressemblent -à des machines compliquées et puériles, -mais qu’il n’est besoin que de décrire et du -fonctionnement effectif desquelles ils paraissent -peu se soucier ; ainsi les lois de l’association -des images émotives, vérités incontestables, mais -qui n’ont été à peu près convenablement signalées -que par des gens à côté, — esthéticiens, poètes -ou musiciens sans travail, — fourniront aux -instituteurs de sagesse, dans le cas de l’aveugle -qui prévoit et voit, la pauvre explication qui -leur suffit. C’est plus facile et moins compromettant -que de créer des mots nouveaux.</p> - -<p>Pourtant, la sensation de l’obstacle qu’éprouve -l’aveugle à distance, les phénomènes de double-vue, -de télépathie, etc., ne seraient-ils pas -immédiatement plus acceptables si l’on préférait, -quand on tente de les élucider, commencer -par trouver des mots qui les catalogueraient -et les étiquèteraient du moins, au lieu de verser -dans des interprétations hasardeuses et sans -intérêt ? Une science est une langue bien faite. -Une langue bien faite doit avant tout posséder -ou pouvoir créer les mots dont elle a besoin. -Pour essayer de me faire comprendre, je me -vois obligé d’inventer en hâte les termes <i>d’infra-sens</i>, -<i>d’inter-sens</i>, et <i>de super-sens</i>. Trois -barbarismes d’un coup ! N’étant pas philosophe -de mon métier, je n’en suis pas plus fier -pour cela et je ne compte que sur mes observations -de Grillon pour justifier par la suite -la vilaine audace de ces termes.</p> - -<p>Une question, avant de clore ce paragraphe : -depuis cinq cents ans, ou depuis cinq mille -ans, les instituteurs de sagesse ne conçoivent -la possibilité de communications entre le monde -extérieur et le miroir intérieur de la créature -que si les organes récepteurs de celle-ci sont reliés -à l’appareil enregistreur, au ganglion cardinal, -par des fils, par des nerfs : n’y a-t-il pas -lieu de croire que lesdits instituteurs de sagesse -auraient ri comme des fous, si un imprudent -avait prophétisé par-devant eux, il y a moins -d’un demi-siècle, la possibilité de la télégraphie -sans fil ?</p> - -<hr /> - - -<p>Pourtant, en ce qui concerne au moins un -des sens humains, la vue, on a bien été obligé -d’admettre comme agent de liaison, entre -l’objet lumineux, coloré, et l’organe récepteur, -un fluide hypothétique : l’éther. Pour les -autres sens, cela va tout seul : ce sont des particules -presque impondérables de la matière -odorante qui vont frapper les papilles olfactives ; -en ce qui concerne le goût, le contact -de la matière et de l’organe est encore plus direct ; -pour la sensation tactile ordinaire, il en -est de même ; le son se propage à l’aide de -fluides loyaux et bien connus, air ou eau en -général, et aussi bien à travers les objets solides ; -mais l’explication de la sensation tactile -calorique présente déjà d’autres difficultés et, -puisque la chaleur solaire traverse le vide interplanétaire, -il nous redevient ici nécessaire -de croire à l’éther, faute de quoi nous devrions -nous résigner à tenir l’automne et le printemps, -l’hiver et l’été pour des illusions animales et -végétales, et la pierre elle-même serait vaine -d’imaginer que l’astre-roi de notre système s’occupe -d’elle jusqu’à la réchauffer parfois.</p> - -<p>Ces formes de l’énergie universelle qui sont -dénommées énergie solaire (lumineuse ou calorique), -énergie électrique, ondes hertziennes et -bien d’autres encore que la science a classées, -et une infinie quantité d’autres qui nous seront -à jamais obscures, ont donc pour véhicule l’hypothétique -éther ; hypothétique mais indispensable, -puisque sans lui la certitude physico-chimique -actuelle serait à peu près démonétisée. -Il a la négative vertu de pouvoir être mis, lui -aussi, à toutes les sauces, comme la subconscience -et l’inconscient ; grâce à ce privilège, il -envahit l’espace sans bornes, la matière et même -l’immatérialité, le vide absolu qui, s’il est -un obstacle au son, par exemple, n’est opaque -ni aux ondes hertziennes ni à la lumière, ni à -la pesanteur. Il faut l’imaginer comme un magasin -illimité d’ondulations produites par les -vibrations moléculaires de la matière, et qui se -transforment en sensations chez la créature, mais -seulement dans la mesure où celle-ci possède -des organes capables de réceptivité. Ondulations -et vibrations dont il a été possible de calculer -en bien des cas et avec une précision rigoureuse -l’étendue et l’intensité, qu’on a définies numériquement, -chiffrées, qui diffèrent quantitativement, -mais non pas qualitativement.</p> - -<p>Dès lors, les usuelles barrières établies entre -les sens humains tombent d’elles-mêmes. Leurs -dénominations trop tranchées et nettes ne représentent -plus qu’une commodité ou un pis-aller -de langage. Nous possédons cinq fissures -sur l’infini, mais divers « inter-sens », même -mieux connus et utilisés, ne combleraient pas les -abîmes soupçonnés entre ces fissures ; faute d’être -des dieux, il nous faut accepter notre impuissance -organique à l’universelle réceptivité. Mais -on prévoit dès à présent les conséquences de -ce que je viens d’exposer : étant donné que -les ondulations constituent une gamme sans -commencement ni fin, dont telle infime partie -s’appelle pour nous région de la sonorité, ou -telle autre pays du visible, un être qui verrait -la chaleur ou qui goûterait le son est-il absurde ? -Non. — Il suffirait de toutes petites différences -dans la disposition ou la nature des organes -récepteurs pour rendre réelles de semblables -possibilités. La vibration et l’ondulation lumineuse, — définies -et chiffrées, — qui produisent -le vert sur la plupart des rétines humaines -produisent le rouge sur quelques autres. Jusqu’où -ne risquent pas d’aller des divergences -de cette sorte entre des êtres d’espèces différentes, -éloignées ?</p> - -<hr /> - - -<p>Une certitude se laisse ici surprendre, à -savoir qu’il faut faire abstraction de nos sens -humains, oublier la façon dont ils s’exercent, -et même leurs noms, s’il est possible, quand -on se propose de rendre compte avec quelque -vraisemblance de la façon dont un insecte -s’instruit de l’univers en le reflétant.</p> - -<p>Je ne veux plus discuter ; il me tarde -trop de faire en paix des suppositions, me sentant -désormais aussi incapable que quiconque -au monde de les justifier mieux que je ne l’ai -fait dans les pages qui précèdent celles-ci. Tout -m’incline à croire que Grillon, en tant que reflet -du monde, est plutôt, humainement parlant, une -confusion harmonieuse de sensations qu’un système -sensoriel nettement divisible en cinq parties -ou plus, ou moins. J’ai <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i> et, presque -insolemment, situé le siège du goût dans les -palpes ; nulle raison, à présent, bien au contraire, -de ne l’y point maintenir, mais non sans -faire remarquer que lesdites palpes ne bornent -pas à cela leur activité et qu’il y a toutes chances -pour qu’elles goûtent non seulement l’objet -où elles laissent traîner leur savante et calculée -mollesse, mais aussi une friandise lointaine, -ce qui représente un subodorat ou une -gustativité exercée à distance, sans fil ni contact.</p> - -<p>Cependant, les antennes effectuent, elles aussi, -des mouvements plus ou moins compliqués, mais -qui sont en étroite connexité, presque en harmonie -avec ceux des palpes ; de ceci la plus -vulgaire et la plus courte expérience en convaincrait -le plus sceptique ou le plus indifférent. -Décrivons sommairement les antennes, organe -essentiel de la réceptivité sensorielle des -insectes : deux filaments d’un centimètre et demi -de longueur chacun, dans le cas de Grillon, et -d’un diamètre à peu près égal à celui d’un fil -à faufiler ; l’appareil s’ajuste à la boîte cranienne -ou, pour mieux dire ici, à la pellicule -faciale par un joint de ce système que les mécaniciens -appellent « à rotule ». Les deux paires -de palpes qui entourent la gueule, au bas du -« seau à charbon » sont ajustées de la même -manière, à cela près que leurs joints à rotule -semblent moins parfaits et « fignolés ». Le côté -intérieur et convexe de ces diverses rotules -plonge dans le liquide facial. Nul nerf entre -elles et le cerveau. Mais nous en savons déjà -suffisamment long pour comprendre que, même -à défaut de liquide facial, l’éther, présent en -tout et même dans le néant, suffirait scientifiquement -pour expliquer la transmission au cerveau -des impressions reçues du monde.</p> - -<p>Quelle est la nature des impressions enregistrées -par les antennes et les palpes ? Elle est -complexe, considérée de notre point de vue, et -c’est là-dessus qu’il faut que j’insiste dans mon -désir d’être clair. Elle est complexe, c’est-à-dire -que l’insecte reçoit en bouquet, combinées et -fusionnées, des sensations que nous sommes -habitués à ne connaître en nous que distinctes. -Je fais résonner un gong aux environs de -Grillon : les antennes bougent, les palpes aussi, -mais celles-ci seulement quand le fracas est -considérable ; j’enflamme un bout de magnésium, -les palpes restent à peu près immobiles -et les antennes s’agitent avec une sorte de frénésie ; -je replace la friandise ou la charogne -à proximité de mon pensionnaire ; alors les -deux éléments du double système récepteur présentent -des mouvements modérés et une intensité -approximativement égale, comme du reste -dans le cas où on provoque un abaissement -ou une élévation brusque de température dans -la demeure du sujet.</p> - -<p>Qu’en conclure, sinon que les palpes et les -antennes constituent à elles seules un système -sensoriel synthétique, à fins multiples. Harpagon -avait son Maître Jacques, Grillon se contente -d’une bonne à tout faire pour l’organisation -et l’entretien de son domaine intérieur : -d’une bonne à tout faire, l’antenne, aidée d’une -doublure, d’un « extra », la palpe.</p> - -<p>L’antenne écoute, l’antenne voit, l’antenne -flaire, l’antenne goûte, l’antenne odore, tantôt -seule, tantôt plus ou moins secondée par la -palpe. Cette simplification doit-elle être tenue -pour une supériorité quand nous considérons -ce qui se passe chez nous ? Il serait prétentieux -et assez vain de répondre arrogamment par -oui ou par non, même en apportant de savants -arguments à l’appui de la thèse ou de l’antithèse. -Mais j’incline à croire que, qui dit simplification -dit progrès, aussi bien chez les êtres créés -par la nature que dans les machines dues à -l’industrie humaine ; la complication du reptile -antique, armé de trois yeux, pourvu d’oreilles, -muni de quatre pattes et même de cinq -pattes, — car la queue était très souvent une -sorte de patte accessoire, de béquille qui lui -servait à soutenir sa lourde démarche, — pouvons-nous -l’admirer en pensant au serpent si -clairvoyant avec ses deux yeux, si sensible au -moindre bruit malgré l’absence de pavillons auriculaires, -si agile et si fort quoique privé de -membres ?</p> - -<p>De même, dans les êtres mécaniques créés -par l’homme, simplification est synonyme de -progrès. Qu’on veuille bien comparer à ce point -de vue les automobiles d’il y a vingt-cinq ans -aux automobiles actuels.</p> - -<p>Qu’on me permette aussi de rappeler à ce -propos une idée que j’ai rapidement indiquée au -début de ce livre : étant donnée la brièveté d’une -génération d’insecte quand on la compare à la -durée d’une génération humaine, il faut admettre, -relativement et raisonnablement parlant, -que les races des insectes sont infiniment plus -vieilles que nous sur la terre, et qu’elles y ont -atteint, depuis des siècles et des siècles, le point -extrême de leur évolution… Alors, me fera-t-on -remarquer, l’instinct ne serait plus une forme -embryonnaire de l’intelligence, mais l’intelligence -elle-même retombée en enfance au delà de -son suprême progrès, momifiée, devenue rigide -et à jamais invariable ? Pourquoi pas, puisque -l’intelligence ne serait plus, dans cette hypothèse, -indispensable à la vie, et que la nature -ne semble guère se soucier que de poursuivre -son œuvre de vie à peu de frais ?</p> - -<p>Et puis, intelligence, instinct, des mots encore ! -J’aime mieux reprendre une fois de plus une -comparaison qui me paraît frappante : aux débuts -de l’automobile, il fallait, entre autres choses, -qu’une intelligence dosât l’admission d’air -et de gaz dans le carburateur, surveillât la -respiration du monstre mécanique… A présent, -le monstre accomplit cette fonction automatiquement, -j’allais écrire instinctivement ; or, il ne -s’en porte et ne s’en comporte que mieux.</p> - -<hr /> - - -<p>Avec quelle curiosité mêlée d’envie je pense -à cette sensibilité simple et harmonieuse de -Grillon et aux voluptés esthétiques que nous -en retirerions, s’il nous était donné de nous en -pourvoir à notre gré ! Au lieu de percevoir le -monde sensible sous des modes étroits et bornés, -en tableaux fragmentaires, incohérents, aussi imparfaits -que ceux des puériles lanternes magiques, -et qu’il faut qu’un labeur mental rapproche -et relie quand on veut qu’ils acquièrent -quelque valeur, nous n’aurions qu’à contempler -en nous, savamment ordonné et même ouvré -à chaque seconde de la vie ou du rêve, l’ensemble -de notre univers. En admettant même -que Grillon ne possède pas plus de sens que -nous et que lesdits sens — comme d’ailleurs -il y paraît — soient des équivalents de nos sens -classiques, il est incontestable qu’ils profitent -heureusement de leur intime fusion : ainsi, cinq -pauvres diables, qui meurent à peu près de faim -en menant une existence solitaire et égoïste, -réalisent un bien-être relatif en mettant leurs -humbles ressources en commun.</p> - -<p>L’homme, qui corrige les infirmités de ses -sens particuliers à l’aide d’organes artificiels -supplémentaires, la myopie et la presbytie avec -des bésicles, la surdité avec des microphones, -n’arrivera-t-il pas un jour à créer l’appareil -(il ne sera peut-être d’abord qu’un jouet -comme à l’ordinaire en pareil cas, mais son -utilité pratique apparaîtra bientôt considérable), -l’appareil grâce auquel il pourra synthétiser -des impressions de natures diverses ? Cela -n’est ni inconcevable ni impossible… Mais, jusqu’ici, -ce rêve de jeter des ponts entre nos différents -domaines sensoriels n’a guère intéressé -que des poètes, des musiciens, des artistes et des -théoriciens de l’art. Inutile de citer certains -vers fameux de Baudelaire ou d’Arthur Rimbaud -qui, d’ailleurs, quels que soient leurs mérites -littéraires, ne jettent guère de clarté sur -la question et sont beaucoup moins affirmatifs -que ne le pensent la plupart de leurs commentateurs. -La brute géniale qui s’appela Richard -Wagner entendait que les drames lyriques fussent -émouvants, non seulement au point de vue musical, -mais aussi au triple point de vue poétique, -pictural et sculptural ; et l’on sait avec -quelle activité bilieuse et tatillonne ce magistral -barbare s’occupait des décors, des attitudes de -ses interprètes… Du drame intégral tel qu’il -le concevait, trois autres sens étaient cependant -écartés, comme s’il s’était agi de personnages -pauvres ou indignes et qu’on n’invite pas aux -belles fêtes : le tact, l’odorat et le goût. Plus -récemment, des esthètes remarquèrent ces omissions -et elles leur parurent regrettables. Je me -souviens personnellement d’avoir assisté à des -concerts de parfums : mais, assez enclin aux -migraines, j’en supportai assez mal le charme… -Je me souviens aussi d’une représentation intime -où, durant qu’un jeune homme clamait des choses -qui devaient être des vers et que des instruments -bruissaient dans la pièce voisine, une dame -vêtue à l’antique et armée de divers vaporisateurs -faisait fonctionner tantôt celui-ci, tantôt -celui-là en se promenant dans l’assistance. Aucune -absurdité à cela, en principe, sinon que le -tact et le goût demeuraient encore à l’écart dans -cette si passionnante tentative ; et je m’étonnai -notamment qu’on n’eût pas disposé devant chacun -de nous un plateau chargé de divers mets -ou friandises, avec l’indication des minutes précises -où nous devrions savourer telle bouchée -de ceci ou telle gorgée de cela, — moi qui n’ai -jamais écouté la musique de Claude Debussy -sans désirer m’asseoir au banquet des anges -et celle d’Alfred Bruneau sans éprouver l’envie -sincère d’une bonne potée de soupe aux choux.</p> - -<hr /> - - -<p>Me voici au terme de ma première étape. La -façon dont la sensibilité de mon personnage -lui permet de faire son apprentissage de l’univers, -il m’a bien fallu la suggérer, puisqu’elle -était inexprimable. Il reste à m’excuser d’une -bizarrerie et d’une lacune que l’on pourrait -avoir remarquées ; j’ai écrit plus haut : l’antenne -<i>voit</i> ; et je n’ai point parlé des yeux.</p> - -<p>C’est que les antennes, durant les premiers -jours de Grillon, suffisent à lui donner, par les -vibrations lumineuses qu’elles enregistrent tout -aussi bien que les vibrations sonores par exemple, -les notions d’ombre, de clarté et même de -couleurs. Je ne hasarde rien ici ; l’instrument -étonnant que sera, plus tard, l’œil à facettes -de l’insecte Grillon n’est visiblement <i>pas fini</i>, -<i>pas au point</i>, durant les premiers jours -d’inquiétude et de vagabondage. Il contient une -sorte de buée partout répandue et due, m’ont -dit des spécialistes (mais je n’affirme rien), à -la présence d’un liquide de nature albuminoïde, -au moins aussi opaque à la plupart des rayons -que le blanc d’œuf figé ; et ce liquide ne s’élimine -guère de façon complète avant que Grillon -ait à peu près réalisé sa croissance.</p> - -<p>Je me permets également de rappeler une -autre possibilité notée plus haut : il n’est -pas sûr que les yeux de Grillon, en dépit du -nom que nous leur donnons et de leur place -qui, sur sa face, correspond à peu près à celles -qu’ont les yeux sur nos figures, il n’est pas sûr -que ces yeux d’insecte, dont le système est si -peu semblable au système des yeux humains, -aient même rôle et soient établis en vue du -même office. Ce n’est pas ici que la preuve -est à faire ou la présomption à établir en faveur -de ce que j’avance. Je n’ai provisoirement -qu’à inscrire en cet endroit : « Les organes que -nous appelons yeux, faute de mieux, chez tous -les insectes, et particulièrement chez Grillon, -ne sont d’aucune utilité pour lui dans l’époque -où il commence et poursuit son apprentissage -de l’Univers. Ceci pour deux raisons, dont -l’une suffirait : à savoir que ces yeux sont -encore pour ainsi dire inexistants, et vraisemblablement -aveugles ; quant à l’autre des deux -raisons… »</p> - -<p>De celle-ci, nous nous en occuperons au moment -voulu, lorsque Grillon, après bien des -angoisses, aura conquis son droit à la vie et -jouira de celle-ci paisiblement, en pensant à -des choses pour son plaisir, en reflétant d’une -manière désintéressée des miracles, dans le fond -de son gîte, à l’ombre, ou sur le bord de son -gîte, au soleil.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">DEUXIÈME LIVRE<br /> -Les Œuvres et les Jours</h2> - -<div class="break"></div> - -<h3>I</h3> - - -<p class="noindent"><span class="sc">Premier monologue de Grillon.</span></p> - -<p class="ugap"><i>« Derrière moi, il n’y avait que de l’ombre très -noire. Il y a eu tout à coup, devant moi, une ombre -vaguement éclairée et prodigieusement inconnue ; -elle se ponctue peu à peu maintenant de points -lumineux ou sombres, dont l’intérêt croît à mesure -que je sens qu’ils s’affirment, et se précisent -comme pour moi tout seul. Cette fois, plus de -doute : le miracle passionnant qui se propose à -moi est bien celui qui a nom vie, et dont j’ai déjà -la compréhension parce que mon instinct me rend -compte de son prix et de ses difficultés. Tout se -passe comme si mon heure était venue de jouir -d’une récréation enfin accordée entre deux néants.</i></p> - -<p><i>« Je vis, c’est-à-dire d’abord que je puis bouger ; -essayons. Ceci est infiniment pénible… Les bonnes -choses qui s’appellent chaleur et lumière sont -longues à dissoudre l’armure rigide qui m’étreint -et m’immobilise encore. Mais je sais qu’il n’y a -qu’à prendre patience. Essayons de nouveau… -Ça y est ! Je crois que je viens de sauter… Qu’un -danger me menace, je possède donc déjà une arme ; -je ne suis plus tout à fait nu, ni tout à fait pauvre ; -une monnaie, si mesquine soit-elle, est déjà -tombée dans ma besace ; j’ai commencé à me -constituer l’indispensable capital. L’enveloppe de -mon œuf, qui, dilatée, me servit de berceau, est -dès cet instant très loin derrière moi, dans un -passé méprisable ; en revanche, le monde où je -m’avance, — à mesure qu’il s’éclaire ou que ma -vie l’éclaire, — apparaît d’instant en instant -plus passionnant, plus terrible et plus merveilleux. »</i></p> - -<hr /> - - -<p>… Dans le même moment, ils sont bien quelque -cinq milliers de petits êtres de sang ou de -race identique à penser de la sorte, à chanter -silencieusement un poème lyrique analogue sur -une surface de pelouse gazonnée où un retraité -banlieusard désespérerait de pouvoir faire construire -un pavillon de dimensions décentes.</p> - -<p>Y aurait-il eu deux cents œufs sur la feuille -morte où j’ai vu Grillon se délivrer de sa coque -amollie, moins de dix minutes après que -le premier est éclos, ceux des autres qui étaient -reconnus bons pour tâter de la vie, c’est-à-dire -presque tous, ont suivi moutonnièrement -son exemple et franchi le bastingage qui sépare -la nef trop béate où vogue Panurge de -l’Océan meurtrier, mais plein d’attraits inconnus -et de promesses d’aventures.</p> - -<p>Infiniment peu de déchet. Grillonne, en captivité, -c’est-à-dire dans les seules conditions où sa -ponte peut être quantitativement évaluée de manière -précise, produit une somme de deux cents -à trois cents œufs. Dans la cage où nul danger ne -les menace, où nul accident ne survient, il n’est -guère d’œufs mort-nés que dans la proportion -de trois ou quatre au plus sur cent. Pour -les œufs pondus en liberté, les risques sont -évidemment bien plus considérables ; et peut-être -la mère vagabonde est-elle plus rageusement -et courageusement féconde que celle qu’a rendue -trop confiante l’abri de tout repos où elle s’est -accoutumée à vivre, et où elle n’a plus de raison -de croire que sa progéniture ne vivra pas à -son tour.</p> - -<p>Je note également que Grillonne, en liberté, -pond très rarement à l’endroit même où elle -a établi son gîte, vécu, aimé, conçu. L’expérience -est simple. Je me munis d’un très petit -pinceau, d’un peu de blanc d’argent ; je fais -sortir de leurs domiciles les hôtes des terriers -sur un lambeau de prairie limité et dont j’ai -établi le plan ; quand l’hôte du terrier n’est -pas une hôtesse, je le rends immédiatement à -son trou, non sans me reprocher de l’avoir -effrayé ou ahuri sans utilité ; si c’est une femelle, -je lui inflige au corselet une marque -que je reproduis sur mon plan, à côté du point -qui indique sa demeure : une barre, deux barres, -trois barres, un rond, un triangle, un trait -horizontal ou deux, ou trois… En mélangeant -convenablement au blanc d’argent de l’essence -de térébenthine, la marque sera visible au moins -deux mois. C’est plus qu’il ne faut.</p> - -<p>Car alors, les chants des mâles se seront tus -un à un et les femelles, elles aussi, seront mortes. -Avec un peu de patience, en observant « à -quatre pattes », touffe par touffe, le lambeau de -prairie dont j’ai établi le plan, puis les alentours, -je retrouverai, desséchées, la plupart des -dépouilles maternelles… J’ai tenté cette expérience -une vingtaine de fois ; je n’ai jamais -rencontré aucun de ces facilement identifiables -menus cadavres à moins de sept mètres à vol -d’oiseau (ou, pour mieux dire ici, à vol de mouche) -de l’endroit que la bestiole avait élu pour -contempler le songe de la vie.</p> - -<p>Beaucoup d’hypothèses sont permises à qui -désire expliquer ce vagabondage de la femelle -près de produire et de mourir.</p> - -<p>Les agriculteurs ne sèment guère plus de -deux années de suite dans le même champ les -mêmes graines, n’y cultivent pas les mêmes -plantes : elles y viendraient mal. Il y a si peu -de différence entre la graine animale et l’œuf -végétal que de pareilles considérations sont -peut-être valables pour Grillonne. Ce qui est -sûr, c’est qu’après avoir repéré des terrains herbus -où, une année, il y avait par mètre carré -jusqu’à dix terriers de Grillon, je les ai trouvés -déserts, ensuite, deux ou trois années à la file.</p> - -<p>Mais je crois surtout que Grillonne, amoureuse -de soleil aussi longtemps qu’elle jouit d’une -demeure sûre, sait à sa manière que ses fils ne -seront de taille à se bâtir une maison que de -longs jours après l’éclosion de ses œufs. Aussi -va-t-elle les pondre de préférence à l’ombre -et à l’abri, à la lisière d’une haie, dans un fossé, -près d’un tas de feuilles mortes ; si un bois ou -un bosquet est proche, elle fera tous ses efforts -pour se traîner jusque-là. En fait, c’est dans les -bois et les fossés que Grillon enfant déclanche -ses sauts devant les bouts de nos souliers, tandis -que c’est dans les prés que nous observerons -la demeure d’où nous le dénicherons plus -tard.</p> - -<p>Il faut dire aussi que les trous abandonnés -par le mâle avant de mourir et avant la ponte -par la femelle, deviennent immédiatement des -repaires d’affreux profiteurs qui s’y installent -comme chez eux et gardent un petit air « habité » -à la demeure… Ces gens dépourvus de -scrupules et de délicatesse sont bien connus de -nous ; nous donnerons leurs fiches signalétiques. -Mais si Grillonneau naissait près d’un trou tout -fait, qui sait s’il ne préférerait pas, mû par une -atavique impulsion, s’y enfouir tout de suite ? -Or, cela serait inconcevable : il a auparavant -à grandir et à s’instruire ; en outre, cela serait -souvent funeste pour lui, car l’intrus pourrait -être d’espèce vorace et, dans ce cas, Grillon n’y -couperait pas… Pour qui connaît les minutieuses -prévoyances de l’instinct chez l’insecte, il -n’est nullement fantaisiste de supposer que c’est -dans l’intérêt de sa descendance, dans un but de -préservation physique et aussi d’hygiène intellectuelle -ou morale, que Grillonne fait de son -mieux pour placer le berceau de ses descendants -aussi loin que possible des lieux où elle -aura vécu avec la génération de ses époux -et de ses sœurs.</p> - -<hr /> - - -<p class="noindent"><span class="sc">Première prière de Grillon</span> :</p> - -<p class="ugap"><i>« Ma voix silencieuse est dès cet instant à -l’étroit en moi-même ; comme j’ai senti la douceur -de l’air m’envahir en fluant le long de mes -antennes, de même j’éprouve à présent je ne sais -quel reflux qui veut déborder hors de moi, non -plus de tel ou tel de mes organes, mais de toute -ma frêle personne, vers la terre et vers le ciel -également bienfaisants et beaux.</i></p> - -<p><i>« Je m’adresse à la Générosité sans bornes qui -m’a donné la faveur de naître, c’est-à-dire à vous, -maman Nature, et à vous, papa Bon-Dieu, qui -n’êtes pour moi qu’une Toute-Puissance en deux -personnes. Mon Dieu, car je préfère vous dénommer -ainsi, tout de même, — je suis si petit et si -seul que votre aide doit m’être accordée plus qu’aux -autres de vos créatures. Abaissez votre regard -vers moi. J’ai peur. A peine l’émerveillement -des dons offerts a-t-il resplendi à l’intérieur de -mon être, que mon bonheur est amoindri par la -crainte d’avoir à le perdre prématurément. Je te -bénis, Lumière ; je te bénis, Chaleur ; je vous -bénis, sons et odeurs innombrables… O Maître -de la Lumière et des autres trésors sans prix, -accorde-moi de jouir d’eux depuis l’automne -commençant jusqu’à juillet à son déclin… Permets-moi -de contempler déjà le but ineffable de -ma carrière, le but qu’atteignent seuls les élus de -ma race…</i></p> - -<p><i>« Je l’implore, du premier gîte précaire que j’ai -gagné d’un bond à l’approche de ce qui m’a paru -être le premier danger. Vois, je ne bouge plus ; -vois, je me tiens coi et demeurerai coi de longues -heures, si forte que soit ma curiosité de repartir à -l’aventure et mon envie de commencer à fonder -l’avenir. Vois, je connais déjà que <em>savoir</em>, en notre -parler d’êtres instinctifs, signifie avoir appris et -pressentir tout ensemble : je n’ignore déjà plus -l’immense valeur de ma prudence ; je ne mériterais -pas de vivre si je ne la possédais au point de vouloir, -dès à présent, garder intacte cette richesse acquise -par des milliards d’ancêtres, pour la léguer intacte -à ceux de ma race qui naîtront de moi. »</i></p> - -<hr /> - - -<p>Ainsi s’exprime Grillon, autant qu’en puisse -rendre compte ma traduction fatalement traîtresse, -ainsi prie-t-il au fond de la fissure de -terrain, sous le toit de feuilles mortes, dans l’abri -improvisé où un mouvement trop brusque -de moi, sinon quelque autre risque, l’a invité à se -dissimuler. Ce n’est point par jeu que j’ai inscrit -plus haut le beau mot de prière ; celle-ci, -chez Grillon aussi bien que chez l’homme, succède -à la gratitude comme à la fleur délicieuse -le fruit qui pèsera quelque peu à la branche, — si -amoureusement que la branche le porte -et en fasse l’offrande au soleil.</p> - -<p>La prière, c’est la musique adorable et tragique -qui résonne dans tout cœur d’insecte ou -d’être humain reconnaissant quand, à la compréhension -des bienfaits reçus ou à venir, se mêle -l’angoisse, pour le favorisé, de ne point mériter -les réalités ou de se juger indigne des promesses.</p> - -<p>Grillon a raison de se sentir très faible et -très petit. Nous avons dit quelle était sa solitude -à sa naissance ; or, il semble qu’il va non -seulement l’accepter, mais la relever comme une -gageure, cet être chétif et sans armes dont l’individualisme -durable a déjà été noté.</p> - -<p>Mâle ou femelle, Grillon ne connaîtra ses pareils -qu’au terme, ou pour mieux dire, à l’épanouissement -de sa vie, — pour les désirer s’ils -ne sont pas de son sexe, pour tenter de les tuer, -s’ils sont du même sexe que lui. Tendances qui, -par certains côtés, ne sont pas très loin d’être humaines… -Mais, pour le moment, tenons-nous en -aux faits.</p> - -<p>Deux grillonneaux nouveau-nés se trouvent -antenne à antenne, — j’allais écrire nez à nez, -ce qui n’a rien de bien extraordinaire, étant -donné leur nombre dans des coins très limités… -Salutations ou, plutôt, essais méfiants de prise -de contact. On ne sait de l’une ou l’autre part à -qui l’on a affaire, n’est-ce pas ? Assez puérilement, -l’observateur est tenté de penser, même -s’il n’en est pas à sa première expérience : « Attention !… -Cela va être gentil… et touchant… » -Sentimentalisme et anthropomorphisme incurables ! -Sitôt que les antennes méfiantes se sont -touchées, comme deux épées au début d’un -duel, les deux frères ont compris qu’ils étaient -frères et cela suffit pour les décider à mettre -au plus tôt la plus grande distance possible entre -eux deux. Course précipitée ou même bonds -de part et d’autre, en sens inverse, bien entendu. -Après quoi, durant le temps qu’il leur faut -pour souffler, je constate un remuement coléreux -de palpes et d’antennes, chez les deux frères, -ou chez le frère et la sœur ; car, la notion -du sexe n’existant vraisemblablement qu’après -la dernière métamorphose, Grillon et Grillonne, -à ces premières heures de la vie, n’y regardent -pas de si près pour se haïr… Mais, aussi -aventureux que je puisse paraître, je suis bien -forcé de traduire avec les mots dont je dispose -ce que chacune des deux bestioles a tout l’air -d’éprouver en pareille circonstance. Or, cela ne -saurait être que quelque chose comme : « Attends -un peu les beaux jours, mon petit ! -Qui vivra verra… Et tâche de ne pas te trouver -sur mon chemin, si tu ne tiens pas à te mesurer -avec mon amour ou avec ma haine… »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>II</h3> - - -<p>Grillon est donc d’autant plus seul pour commencer -à vivre qu’il ne veut point de rapports -amicaux avec ses pareils. Cette solitude si résolue -et entêtée fait penser involontairement à -celle des anachorètes et des stylites, mais faute -de pouvoir la motiver mystiquement en l’occurrence, -nous préférons nous avouer infirmes -à comprendre et même à expliquer.</p> - -<p>Car, si Grillon est seul et désarmé, il est de -plus la pâture désignée de bandits et de pirates -sans nombre auxquels nous avons fait allusion -déjà. Au début de l’<i>Iliade</i>, Homère énumère -les chefs. La nomenclature des principaux ennemis -de Grillon doit trouver sa place en cet -endroit de l’humble épopée que j’ai en son -honneur entreprise.</p> - -<p>Aucune seconde de la vie de Grillon qui ne -soit menacée gravement. Entre la période errante -de son enfance et la période aventureuse de son -épanouissement, son repos précautionneux est -lui-même guetté par des ennemis contre lesquels -il ne peut rien, si le hasard les met sur -sa route, ou, pour plus exactement parler, les -amène aux environs de son trou. Mieux vaut -donc passer en revue ces ennemis sans trop se -soucier, — sinon à titre d’indication, — de la -saison et du mois où leur offensive devient -inquiétante.</p> - -<p>Ce que je souhaite avant tout, c’est qu’on -admire, comme je le fais, que tant de pièges, -de traquenards, de vols et d’assassinats, tant -d’actes naturels, suscités comme chez nous par -la voracité ou l’envie, mais multipliés à l’extrême, -permettent néanmoins à Grillon de subsister, -d’aller jusqu’au bout, de procréer.</p> - -<hr /> - - -<p>Les fourmis.</p> - -<p>Je n’aime pas cette race-là. D’abord pour -des motifs sentimentaux que la fable de -La Fontaine me dispense de développer. Mais -je connais d’autres motifs à ma haine, des -motifs plus intellectuels et raisonnés, si tant est -que de telles épithètes signifient rien de précis -en pareil lieu. A la vérité, j’ai peur que les -êtres de ma race n’aboutissent, non pas dans -des milliers d’années, mais tout bonnement d’ici -quelques siècles, à faire de la planète Terre une -vaste fourmilière humaine, une communauté universelle -et d’autant plus étroite, mais divisée -pourtant en sous-communautés… Je l’appréhende -d’autant plus que Wells, qui est un grand écrivain -et un subtil visionnaire, a exprimé sous -diverses formes sa foi en cette possibilité ; et -je suis d’autant plus navré d’éprouver cette -appréhension que Wells n’a pas l’air autrement -écœuré, révolté ou désespéré par une semblable -perspective.</p> - -<p>De même que telles ménagères, riches en bas -de laine remplis de cuivre, d’argent et d’or, -accumulent en outre des provisions de toutes -sortes, dans les coins les plus secrets de leurs -maisons vénérables, de même agissent les fourmis. -Vous railleriez ou blâmeriez ces ménagères, -elles vous répondraient non sans justesse, -d’ailleurs : « Que voulez-vous ? Ce fut la guerre… » -A l’excuse des fourmis, il faut reconnaître -qu’elles sont toujours en état d’hostilité, -et même de siège, non seulement d’espèce à -espèce, mais de fourmilière à fourmilière. Nous -aurions donc mauvaise grâce à leur reprocher -des précautions que nous venons de supporter, -d’admirer ou même de jalouser durant cinq -ans et plus dans certains clans de la société humaine -et de diverses nations, dont la française.</p> - -<p>Ce qui me paraît le plus grave, c’est que -les fourmis, dans leur fourmilière, réalisent incontestablement -cette mise en commun des biens -et cette socialisation de l’activité à quoi semble -aspirer une bonne partie de l’humanité actuelle, -illuminée par des prophètes dont l’ascendant -est, du reste, incontestable. Restons-en -à l’exemple des fourmis et sourions comme de -pauvres sages que nous sommes, en pensant que -le triomphe de ce qui s’appelait, en un temps, -modestement, le socialisme, aboutira à un état -de choses où chacun travaillera pour la communauté, -certes, et économisera pour elle, mais -où, fatalement, mécaniquement, la guerre de -communauté à communauté existera de manière -chronique, endémique, moins bruyante mais plus -féroce que d’individu à individu ou de peuple -à peuple. Et ce n’est point cela, me semble-t-il, -qu’avait prévu le socialisme honnête et utopique -dont nous aurions voulu nous bercer -longtemps encore, dans la cathédrale aux grandes -orgues dont si magistralement savait jouer -l’archiprélat Jaurès.</p> - -<p>Si ce livre n’était un livre de bonne foi, j’en -retrancherais cette digression après l’avoir relue. -Mais, si superflues que me paraissent de -telles lignes en ce sujet, je me sens un faible -pour elles, parce que ma plume a couru toute -seule et comme si je n’étais là pour rien. Ici -encore plus qu’ailleurs il me déplairait de restreindre -la liberté de mon esprit et de mon -cœur, et de traiter ceux-ci comme de mauvais -drôles, même quand leur espièglerie et leur turbulence -me sembleraient, à moi aussi, intempestives, -excessives, déplacées.</p> - -<p>On peut évaluer à vingt pour cent le nombre -de grillons anéantis, avant que de naître, -par la seule race des fourmis. Ces ménagères -savent le prix des œufs. Or, les femelles des -orthoptères, peut-être à cause de leur confiance -en leur grande fécondité, n’usent qu’avec -assez de paresse de leur oviscapte, du plantoir -naturel qu’elles possèdent à l’extrémité de -l’abdomen, et qui est destiné à enfouir leurs œufs -dans la terre. En captivité, c’est-à-dire en sécurité, -Grillonne ne dissimule presque jamais -sa ponte ; elle préfère la déposer sur les feuilles -de laitue sèche qu’elle n’a pas achevé de brouter -en leur verdeur ; et, ceci, même quand j’ai -pris soin de déposer dans la cage de la terre -bien meuble ou du sable bien sec. En liberté, -nulle règle très précise ne la guide ; il est -probable qu’elle va au hasard, accomplissant -ses parturitions successives où elle se trouve, -et préférant les risques de la visibilité pour -ses œufs à diverses condamnations sans appel, -comme celle qui consisterait à les cacher dans -un terrain trop compact, de nature argileuse, -par exemple, ou trop bourbeux ; car, dans l’argile, -l’œuf se momifie, comme étouffé ; et, dans -l’humidité, il pourrit.</p> - -<p>Les fourmis vont profiter de tout cela. Voyez -celle-ci qui s’avance, antennes au vent, s’arrête, -revient sur elle-même, vire : sa sensibilité l’a -avertie d’un butin proche et qui en vaut la -peine. Quelques avertissements à ses compagnes -ou plutôt aux compagnonnes syndiquées qui -travaillent à l’entour… Et voici, bientôt, une dizaine -de ces profiteuses en train de s’affairer -autour de la brindille ou de la feuille, découverte -enfin, que saupoudrent les œufs en forme -de graines d’alpiste. Certes, des œufs de sauterelle -ou de courtilière seraient de bonne prise -aussi. Mais les fourmis me paraissent avoir un -faible pour l’œuf de Grillonne, comme les gourmets -se délectent d’œufs de pluviers, sans mépriser -pour cela les œufs plus courants des poules. -Les œufs de Grillonne sont, en outre, transportables -plus facilement, à cause de leur peu -de volume, et en plus grande quantité, à cause -de leur disposition sur la feuille ou sur la brindille -auxquelles une sorte de colle les attache -solidement.</p> - -<p>Compagnonnes, sommes-nous en nombre ? -Oui ? Alors, allons-y, emportons la brindille, -dépeçons ou scions un lambeau de la feuille !… -Voilà qui fera bien au fond de nos magasins -et qui réservera aux bébés-fourmis, avec le lait -mielleux des pucerons captifs dans nos étables -souterraines, la nourriture à la fois légère et -substantielle dont leur âge tendre s’accommode -si heureusement !</p> - -<hr /> - - -<p>D’ailleurs, Fourmi en use avec Grillon éclos -comme avec Grillon dans son œuf. Tandis que -notre personnage, à peine plus gros qu’elle, souffle, -entre deux courses ou deux bonds, Fourmi, -qui se trouvait là comme par hasard, s’approche -lentement et le saisit de ses crocs pleins -de science, en général par l’une des cuisses, -tandis qu’il s’attardait, fatigué ou plein d’émerveillement. -Et c’est fini. Fourmi ne le lâchera -plus et ses compagnonnes accourront à la rescousse.</p> - -<p>Qu’un homme de ma sorte se trouve là, c’est -en vain qu’il essaiera de délivrer de l’emprise -féroce la bestiole qui lui est amie. Fourmi tient -à sa proie autant que si elle devait en tirer -gloire et honneur dans sa société égalitaire où, -cependant, les mots d’honneur et de gloire ne -me paraissent pas pouvoir correspondre à -grand’chose d’existant. Indigné, je tire des ciseaux -de ma poche, je coupe Fourmi en deux, -et j’emporte Grillonneau pour l’élever dans la -cage paisible où, jusqu’à la fin de ses jours, il -n’aura pas à s’inquiéter d’une politique trop -opposée à sa conception strictement individualiste -de la vie. Mais Fourmi morte et tronquée -ne desserre pas ses crocs pour cela, et si une -opération humaine n’en libère pas Grillon, il -les gardera, desséchés autour de sa cuisse, jusqu’à -son dernier jour, sans d’ailleurs en paraître -autrement gêné. Un communisme social -organisé fera toujours, même vaincu, durement -peser des souvenirs de lui sur ceux qu’il aura -considérés comme des proies légitimes et dues.</p> - -<p>Si l’homme qui assiste au duel inégal de -Fourmi et de Grillon laisse faire, pour voir et -savoir, le spectacle tourne à la bacchanale sanguinaire, -au meurtre sans gloire, constamment -perpétré avec plus d’assassins qu’il n’en est besoin -pour maîtriser la victime et lui porter le dernier -coup. Grillon n’a-t-il encore qu’un demi-centimètre -de longueur ? Une fourmi d’un poids -deux fois moindre que le sien n’hésite pas à -« risquer le coup », à empêcher désormais tout -saut, à se laisser traîner et à attendre stoïquement -les renforts. S’il s’agit de Grillon naissant, -trois fourmis de taille moyenne suffisent -à paralyser musculairement puis nerveusement -la proie convoitée ; dix à quinze fourmis de -la taille que j’ai dite mettent la proie devenue -adulte hors de combat, parce que Grillon a beaucoup -moins, alors, gagné en force, qu’il n’a -perdu en agilité.</p> - -<p>Sous la loupe, le meurtre méthodique, raisonné, -mécaniquement accompli, a quelque chose -d’hallucinant, à cause de ces faces d’insectes, -de ces faces sans expression, qui ne reflètent -ni la férocité ni la souffrance ; voir un cannibale -dévorer cru un marmot nous paraîtrait -évidemment plus répugnant et odieux, mais le -marmot hurlerait, mais le cannibale grimacerait, -et, si au-dessous de nous que soit celui-ci, -nous n’aurions pas de peine à identifier sur sa -face fruste et sans vergogne des joies sœurs -de celles qu’éprouve un affamé civilisé devant -un bon plat ; nous ne sortirions pas de chez -nous ; nous resterions dans le domaine de nos -sensations familières, que des gestes ou des -transformations faciales traduisent d’homme à -homme mieux que des mots et qui permettent -à une pantomime savante d’égaler comme moyen -d’expression les plus beaux drames poétiques -ou lyriques.</p> - -<p>Ici, rien qu’une activité sournoise de mandibules -chez les bourreaux et, chez la victime, -quelques sursauts musculaires vite domptés, -quelques frémissements excessifs d’antennes et -de palpes. Les fourmis savent, d’ailleurs, par -où il faut commencer pour en finir au plus -tôt : dès que Grillon est immobilisé, une d’elles -a vite fait de grimper sur son dos et de -mordre rageusement le bord inférieur de la -pellicule cranienne, jusqu’à ce que la matière -nerveuse soit suffisamment attaquée en cet endroit -cardinal et que paralysie généralisée s’ensuive. -Après quoi, les tueuses vident proprement -Grillon de ses intestins putrescibles, non -sans se pourlécher avec minutie, comme pour -apprécier la qualité du gibier abattu. Cela expédié, -il ne leur restera plus qu’à emporter -les morceaux fins et faciles à conserver dans -les magasins souterrains, où ils attendront, -comme quartiers de porcs au saloir, d’être consommés, — à -côté des œufs en conserve.</p> - -<p>Vingt pour cent des enfants de Grillonne sont -anéantis, ai-je dit, avant que de naître, par les -diverses races de fourmis ; j’évalue à dix pour -cent le nombre des Grillons qui, nouveau-nés -ou déjà grands, meurent également de leur fait.</p> - -<hr /> - - -<p>Fabre de Sérignan signale comme ennemi également -très redoutable de Grillon le sphex à -ailes jaunes, qui l’insensibilise à l’aide de son -aiguillon empoisonné et le traîne dans son terrier, -où vivant, mais désormais incapable de -se mouvoir, il servira à satisfaire la gloutonnerie -des jeunes larves. Il y a bien dix ans -que je n’ai lu les livres du maître, et je n’ai -pas voulu les avoir sous la main, quand j’ai -entrepris l’histoire de Grillon, pour cette raison -que, si je ne prétends pas dire tout, je ne veux -non plus rien affirmer qui ne soit provoqué -par mes observations et mes expériences personnelles. -Si je nomme ici le sphex, c’est à contre-cœur -et en maudissant ma mémoire, car je -n’ai jamais eu l’occasion d’étudier ces hyménoptères -infiniment plus rares dans notre verte -Gascogne que sur les pentes brûlées et dans les -garrigues de la Provence.</p> - -<p>Mais voici d’autres ennemis autrement répandus -et terribles, je veux dire les menus sauriens -et les batraciens. Les uns et les autres, -aux abords des premiers froids, sont pris d’une -fringale formidable, comme en prévoyance de -leur jeûne hivernal. Pour bien supporter le -demi-sommeil dans les fissures des vieux murs, -dans les gîtes souterrains, sous les mousses silvestres -et dans la vase des marécages, se bien -garnir la panse semble une mesure de précaution -excellente, un remède préventif dont -leur petite santé se trouvera très bien, quand -les premières chaleurs les réveilleront. Alors, -ils oublient cet éclectisme alimentaire, cette gourmandise -raffinée qu’il est si facile d’observer -chez un lézard vert tenu en cage ou chez une -rainette logée dans un bocal. Tout leur est -bon. Et c’est justement l’époque où les Grillons, -dont la croissance n’est pas terminée encore, -errent un peu partout en grand nombre, -tendres et alléchants comme des poulets de -grain le sont pour les fines gueules de notre -race !</p> - -<p>Le lézard vert, prudemment embusqué aux -abords de son trou, sous les haies, n’a pas -besoin de se déranger, car Grillonne, nous le -savons, recherche volontiers les abords des haies -pour y déposer sa ponte. Le lézard gris, plus -agile et plus téméraire, n’hésite pas à pratiquer -la chasse à courre loin des murailles et des -tas de pierres, où il se gîte au hasard ; et je -vous assure que l’infortuné Grillon, en dépit -de ses bonds, est vite rattrapé par ce lévrier -féroce. Heureux encore que le lézard chasse -à vue et ait encore moins de flair qu’un lévrier ! -Si Grillon parvient à se dissimuler sous une -feuille ou dans un repli du sol, le petit monstre -s’arrête, décontenancé, et se résigne assez vite -à rentrer bredouille.</p> - -<p>La grenouille des mares est moins funeste à -notre personnage, qui ne se hasarde sous aucun -prétexte dans les endroits humides et qui -les fuit avec une visible horreur, quand on lui -joue le mauvais tour de l’y transporter. Mais -il en va autrement avec la grenouille brune -des forêts, la petite grenouille aux yeux merveilleux, -pareils à des topazes brûlées suspendues -à deux rubans couleur jonquille ; car c’est -justement sur les terrains forestiers où les -jeunes Grillons abondent et vagabondent que -la grenouille brune accomplit les dernières chasses -de la saison ; et l’on sait qu’elle veut beaucoup -de cadavres au tableau, quand vient l’automne… -Grillon doit se méfier grandement aussi -de la verte rainette, qui sait descendre des arbres -en toutes saisons et qui, avant d’aller s’enterrer -sous la mousse pour l’hiver, se promène -sur le gazon des jardins et l’herbe des prés où -sa couleur la dissimule à ses propres ennemis, -mais où justement Grillon est en train d’errer, -lui aussi, à la recherche d’un bon emplacement -pour son gîte.</p> - -<p>Il n’est pas jusqu’au crapaud, honnête bourreau -des ravageurs de nos vergers, terreur des -escargots et des limaces qui, bien entendu, ne -croque son Grillon à l’occasion, comme aussi -bien il fait pour d’autres insectes innocents, -et même pour quelques-uns qui sont parfaitement -utiles. Seul, ou à peu près, le carabe doré, -le bel et agile insecte de bronze vert que les -enfants dénomment familièrement la <i>jardinière</i> -et qui est un bienfaisant exterminateur de chenilles, -possède, par bonheur pour lui, des réserves -d’une odeur âcre et nauséabonde qu’il sait -produire en cas de danger et qui dégoûte affreusement -le vorace crapaud lui-même. Bernardin -de Saint-Pierre aurait vu sans doute, dans -cette particularité du carabe gardé par sa puanteur -d’un autre animal utile, le souci perpétuel -qu’a la Providence de nos salades et de nos -choux. Pourquoi cet idéaliste et ce sentimental -ne s’est-il jamais étonné que la Providence, -dans le cas de Grillon, semblât se désintéresser -de toute poésie, et attribuer à la possibilité -d’un chant moins d’importance qu’à la parfaite -venue d’un chou ou d’une salade ?</p> - -<hr /> - - -<p>Il y a aussi, comme ennemis jurés de Grillon, -les oiseaux, tous les oiseaux, domestiques -ou non, insectivores ou granivores. Car on sait -que, chez les oiseaux végétariens, les principes -qu’observent si scrupuleusement certains -humains de secte analogue, subissent de multiples -entorses, et je ne pense pas que personne -ait jamais vu un moineau ou un pinson, -sa cage fût-elle abondamment pourvue de graine -ou son terrain de chasse riche en crottin, faire -fi d’une mouche blessée, d’une sauterelle, d’un -grillon ou de n’importe quelle bestiole mouvante -et vivante, bref, d’un gibier de choix.</p> - -<p>De même les poules, et autres espèces emplumées -de nos basses-cours, qui n’épargnent -guère que les fourmis.</p> - -<p>Au fait, pourquoi les coqs et les poules épargnent-ils -les fourmis, alors que la race toute -proche des faisans les recherche ardemment, -s’en gave et nourrit de leurs œufs sa progéniture ? -A titre d’hypothèse, je signale que l’acide -formique est un puissant préservatif contre le -sommeil ; que les fourmis, dont le corps est -comme imprégné de la substance qui leur doit -son nom, ne dorment vraisemblablement jamais, -ce qui est loin d’être le cas de tous les insectes, — si -fort que le sommeil de ceux-ci puisse -différer du sommeil tel que nous le désirons ou -le subissons. Peut-être la poule et le coq domestiques, -qui s’estiment en sécurité dans leur -poulailler, préfèrent-ils goûter un repos parfait -après avoir exercé du lever au coucher du soleil -leur activité brouillonne, tandis que le faisan -et la faisane, libres et menacés, éprouvent pour -eux et pour leurs faisandeaux la nécessité de -ne dormir autant que possible que d’un œil.</p> - -<hr /> - - -<p>De tous les ennemis de mon ami que j’ai jusqu’ici -signalés, la plupart n’exercent leurs ravages -sur sa race que durant les jours où -il vagabonde, c’est-à-dire à l’aube de sa vie, -puis dans la saison des belles aventures amoureuses.</p> - -<p>Il peut néanmoins arriver que des fourmis -l’aillent cueillir dans le terrier dont il ne va -pas s’écarter d’octobre à mars. C’est rare, car -l’odeur des fourmis déplaît autant à Grillon que -leur goût à mère Poule, à son époux et aux -poussins. Mais les travaux de cette engeance laborieuse -dépassent souvent tout ce que Grillon -avait pu redouter durant son installation… Que -la galerie d’une fourmilière située à trois ou -quatre mètres débouche par hasard dans le domaine -souterrain de Grillon, et son affaire est -claire ! Il n’y a qu’à se rapporter à la description -du vilain meurtre que j’ai tentée rapidement -plus haut… Tout se passe sous la terre, -comme sous le ciel, à cela près que les fourmis -auront une nouvelle porte à leur ville, — le -trou même où gîtait leur victime, — et qu’on -les en verra sortir, ou qu’on les y verra entrer, -avec cet air digne, compassé et justement religieux -qu’ont les pères ou les descendants des -vainqueurs, lorsqu’ils passent sous un arc de -triomphe érigé à la gloire de leur peuple.</p> - -<p>Il se peut aussi que, durant la période de vie -sédentaire et bourgeoise de Grillon, laquelle est -la plus longue, une hirondelle rapide comme -l’éclair le happe, avant qu’il ait eu le temps -de se garer, sur les bords de son trou, — de -son trou que nous allons bientôt voir construire -et décrire… Mais les périls qui proviennent -des fourmis, des lézards, des batraciens et -des oiseaux ou volailles n’en ont pas moins diminué -dans d’énormes proportions.</p> - -<p>Comme s’il était admis une fois pour toutes -que le droit à la vie de Grillon n’est acquis -qu’au prix de risques qui ne se doivent pas -démentir un instant, voici venir, aux abords de -sa demeure édifiée avec la peine que l’on saura, -quelques autres ennemis, moins favorisés, mais -d’autant plus vigilants, obstinés, tenaces.</p> - -<p>Citons, au hasard, la musaraigne qui, lorsque -sa faim de chair fraîche l’excite, ne balance -pas à fouir le sol, de ses pattes nerveuses -et de son groin de petit sanglier haineux, mauvais, -jusqu’à ce qu’elle ait atteint Grillon au -fond de son repaire. Mais, alors, sa fureur vorace -est telle qu’il lui arrive d’enterrer sa proie -sous les menues mottes de terre frénétiquement -bouleversées ; et, après une très courte hésitation, -toute piteuse et démontée, elle s’éloigne, -un peu comme le fait le lézard gris quand -Grillon s’est dissimulé à sa vue. Elle aussi, admet -qu’elle s’est trompée et se hâte d’aller faire -ailleurs preuve de plus de clairvoyance. Car -les bêtes (ceci m’a toujours frappé) sont infiniment -moins entêtées que les hommes, surtout -quand il s’agit de nécessités primordiales, -comme le besoin de nourriture ou même la -flatterie de la faim.</p> - -<p>Indiquons encore le péril de diverses larves -de coléoptères, êtres en général aussi peu gloutons -que possible après leur suprême métamorphose, — comme -s’ils avaient à se soigner des -excès alimentaires de toutes sortes par eux commis -avant d’en arriver là. Mais retenons surtout -deux meurtriers ou, pour mieux dire, deux -chasseurs de Grillon qui valent d’être mis à -part, pour leurs armes, leur ruse, leur patience -et leur pittoresque : l’araignée des champs et -la mante religieuse.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>III</h3> - - -<p>J’ignore l’appellation scientifique de l’articulé -aptère et octopode que je désigne sous le nom -d’<i>araignée des champs</i>. N’importe quelle encyclopédie -ou le premier venu des manuels me -renseignerait ; qu’on veuille bien voir dans ma -répugnance à m’informer de ce détail une nouvelle -preuve du désir que j’ai, en cet ouvrage, -de me tenir à l’écart de tout concours de ce -genre.</p> - -<p>L’araignée des champs dont je veux parler -est un petit monstre, noiraud et trapu, à -peu près semblable d’aspect et de couleurs à -celles des araignées domestiques qui tissent dans -les coins de nos greniers des toiles irrégulières, -mais non moins meurtrières pour cela, des toiles -multiples, superposées, devancées par un -système savant de fils, avec danger fructueux -à tous les étages et logement douillet et bien -dissimulé dans lequel la propriétaire moelleusement -installée dort ou rêve, observe, épie, perçoit -les renseignements que lui transmet son -télégraphe, et dont elle ne sort que pour aller -prendre livraison du colis comestible, quand -elle est sûre que c’est sérieux. A cela près -que l’araignée domestique à qui je viens de -comparer mon « araignée des champs » atteint -parfois, pattes au repos, une envergure qui serait -mal à l’aise sur un écu de cinq francs, -et que le petit monstre champêtre qui est hostile -à Grillon tiendrait à peu près, dans la même -attitude, sur une pièce de nickel français de -dix centimes : cette dernière comparaison présente -un avantage, à savoir que le trou médian -de cette pièce équivaut superficiellement à la -grosseur du corps de mon araignée.</p> - -<p>J’ajoute que celle-ci ne représente pas un -échantillon très rare de notre faune, loin de -là, et que quelques pas dans une prairie française, -du printemps à l’automne, en font découvrir -des dizaines à qui veut prendre la peine -de s’intéresser, même nonchalamment, à la vie -des herbes et du sol.</p> - -<p>Araignée qui ressemble fort aux ordinaires -araignées de nos demeures, mais qui se différencie -d’elles par des mœurs vagabondes, des -goûts de bohémienne, l’horreur du voisinage -de l’homme et la paresse d’installer définitivement -sa tente, ou plutôt sa toile de tente, en -un coin précis de fossé ou de champ. Tout -de même, un gîte de grillon est si savamment -aménagé, si proprement entretenu et si parfait -aussi pour l’affût que, si cette zingara en -rencontre un au cours de ses promenades, on -la voit, se départant soudain de son allure précipitée -et incohérente, s’arrêter, rêveuse… Il -semble que de nouveaux horizons, jusque-là -mal soupçonnés, se révèlent à son âme fantasque -et voluptueuse ; et puis, n’est-ce pas, -au fond de ce trou, au prix d’une lutte pour -laquelle l’araignée est d’ailleurs bien armée, il -y aura non seulement bon gîte, mais succulent -souper : de tout ceci, son instinct et son flair -l’ont dûment instruite à l’avance.</p> - -<p>Et elle est bien armée, ai-je dit, admirablement -et subtilement armée. En effet, sa morsure -est pour Grillon mortelle. Nous pouvons, -nous autres hommes, prendre la même bestiole -entre nos doigts, nous faire mordre par -elle en un endroit où notre épiderme est fragile -et sensible, au poignet, par exemple ; l’araignée, -décidée à une défensive désespérée, nous -mordra de son mieux, certes, mais il n’en résultera -pour nous ni la moindre rougeur, ni le plus -léger picotement ; en revanche, enfermez-la avec -Grillon dans une petite boîte vitrée où nul abri -n’est possible, et si l’araignée parvient à entamer -la peau de Grillon avant que celui-ci l’ait -étranglée de ses crocs, Grillon n’essaiera guère -plus de lutter, l’araignée se retirera à deux ou -trois centimètres du blessé, sûre que son poison -est valable pour lui et qu’elle pourra se -repaître tranquillement de sa chair dans un -délai qui, humainement chiffré, n’excède jamais -dix minutes.</p> - -<p>Joute passionnante, et qui ne laisse dans mon -esprit d’expérimentateur aucun de ces sentiments -pénibles que m’inspire l’assassinat méticuleux -de mon héros par les fourmis. Ici, d’un -côté, poison mortel ; de l’autre, mâchoires sans -merci. C’est un plaisir cruel peut-être, mais -incontestable, que d’observer les mouvements -et la tactique de ces adversaires qui savent -que leur vie est en jeu et qu’il ne sera pas de -pardon pour le vaincu. Il y a là du sport, de -bon sport, car les chances de vaincre sont à -peu près égales de part et d’autre, quand la -lutte a lieu dans une petite boîte de bois ou de -carton sur laquelle nos mains humaines ont -posé un fragment de vitre. J’ai assisté à certains -de ces combats singuliers qui duraient près -de deux heures sans qu’aucune paresse, aucune -lassitude chez les adversaires en diminuât un -seul instant l’intérêt.</p> - -<p>A titre documentaire, je signale que j’ai vu -parfois Grillon, dûment mordu, broyer dans -un suprême sursaut d’énergie son bourreau venimeux. -Grillon n’en meurt pas moins dans -les dix minutes, ce qui prouve que la blessure, -si insignifiante qu’elle soit en apparence, -lui a infusé un poison d’effets rapides contre -lequel il ne peut rien et sait qu’il ne peut rien, -puisqu’il semble aussitôt se résigner. A noter -également que, dans le fond de son trou où -l’araignée n’hésite pas à aller le provoquer, Grillon -est en posture bien meilleure que dans un -champ clos dû à l’humaine industrie… Néanmoins, -dès que l’araignée des champs a entrepris -ses voyages printaniers ou estivaux, il -n’est pas rare que l’on remarque devant un -terrier de Grillon, la dépouille de notre ami, -vidée, desséchée, et, entre les menues herbes -qui entourent le seuil, quelques fils soyeux où -se balancent des cadavres de moucherons et -de mouches, toutes choses qui révèlent que -l’araignée des champs a été victorieuse et que, -bien décidée à user de son droit de conquête, -elle a, pour quelque temps, — non pas pour -toujours, la bohémienne ! — établi son domicile -là.</p> - -<hr /> - - -<p>L’araignée des champs s’attaque à Grillon des -champs, tant pour se repaître de sa chair que -pour usurper sa demeure, dans la saison tépide -ou dans la saison chaude. L’autre chasseresse, -la mante religieuse, le guette dès sa naissance, -puis au début de son installation, en automne -et jusque dans l’été de la Saint-Martin.</p> - -<p>La mante religieuse est une des plus effarantes -et des plus perfectionnées monstruosités entomologiques -qui soient. Sa parente, la courtilière, est, -nous l’avons noté, monstrueuse à sa manière, -par le développement de ses pattes antérieures, -proportionnellement vingt fois plus aptes à fouir -le sol et à accumuler d’irréparables dégâts dans -les sources des silencieuses vies végétales que -les pattes de devant, à peu près pareillement -conformées, du mammifère taupe. Chez la courtilière, -les pattes antérieures, devenues des outils -de perforage et de déblaiement, ne servent -guère à sa locomotion, laquelle est pourtant -rapide, même quand s’y opposent les obstacles -les plus compacts ou les plus enchevêtrés. Chez -la mante religieuse, une adaptation analogue des -pattes antérieures a eu lieu, mais dans un sens -différent ; il ne s’agit plus ici d’un double instrument -destiné à pratiquer des systèmes complexes -de galeries souterraines avec une célérité -d’ailleurs prodigieuse ; nous sommes en -présence d’une machine à happer d’une précision -incomparable et contre laquelle toute -proie convoitée, même volumineuse, est, une -fois saisie, sans défense.</p> - -<p>Cela tient du harpon et de la scie, et d’une -scie dont chaque dent peut elle-même être utilisée -comme un crochet. Et cela est à la disposition -d’un être terrifiant par l’aspect et relativement -imposant par la taille. Imposant par -la taille, car la longueur de ce boucher et de -cet ogre est à peu près la même que celle du -grand criquet vert des arbres, qui lui sert bien -souvent de régal : quatre centimètres ou presque -pour les mâles, cinq ou six bons millimètres -de plus pour les femelles ; terrifiant par -l’aspect, car si la couleur de sa robe rappelle en -un peu plus pâle celle de la belle tunique smaragdine -des mêmes criquets, — de ces innocents -chantres qu’on qualifie flatteusement de cigales -dans les pays d’outre-Loire et d’oïl, où les cigales -ne veulent pas vivre, — combien il diffère de -cette race par les mœurs, par la tenue, par la -démarche et même par la physionomie ! Des yeux -bombés, vitreux, où un point bleuâtre simule -une prunelle, s’enchâssent au sommet d’une -minuscule tête triangulaire, au museau aigu -et d’aspect aussi féroce que celui de la fouine ; -et cette tête, chose infiniment rare chez les insectes, -se meut en tous sens, horizontalement -et verticalement, s’incline de droite et de gauche, -comme une tête humaine, au bout d’un -cou démesuré : deux réflecteurs complètement -mobiles au sommet d’un phare… Point besoin -pour la mante de virer plus ou moins de bord -pour étudier ce qui l’attire ou l’allèche, l’inquiète -ou l’effraie ; elle peut même, sans bouger, -regarder derrière son dos ! Et elle a parfois -des mouvements quasi humains, si odieusement -et caricaturalement humains, que nous croyons -voir bouger ses yeux pourtant immobiles et -que la morne face sans expression de tous les -insectes semble soudain, chez celui-ci, refléter -quelque chose, s’animer, vivre.</p> - -<p>Monstruosité en ce sens aussi que les meurtrières -pattes antérieures parodient le geste traditionnel -de la prière humaine, et que « l’heure -des mains jointes », pour la <i lang="la" xml:lang="la">mantis religiosa</i> -de Linné, est celle même où elle a tendu les -ressorts de son arme et où elle guette l’occasion -de perpétrer un nouvel assassinat. Monstruosité -désobligeante parce que la mante, prête à -attaquer ou à se défendre, réalise sur ses quatre -pattes postérieures un semblant de station -verticale qui ajoute à son horreur d’être hallucinant, -chimérique, créé de toutes pièces -par un artiste pessimiste et sujet aux cauchemars. -Monstruosité encore, parce qu’elle possède -incontestablement le don de fasciner et -d’hypnotiser ses victimes : le grand criquet vert -dont je parlais tout à l’heure, placé en face -d’une mante, ne tente aucune résistance, n’essaie -même pas de fuir… Et, bien qu’il soit aussi -long et plus gros que l’ogresse, son compte est -bon et vite réglé. Monstruosité, enfin, parce -que la mante est le seul orthoptère résolument -carnivore et que ce carnivore tue maintes fois -non point par faim, mais pour le seul plaisir -de tuer.</p> - -<hr /> - - -<p>Au fond d’une caisse, je place une motte de -terre découpée dans une prairie ; je la dispose -de façon à ce que la surface herbue s’incline en -pente douce, comme au revers d’un de ces talus -où Grillon chérit tellement de se gîter. Après -quoi, avec un bout de canne d’un centimètre -de diamètre environ, je pratique six trous dans -ma prairie minuscule : avec quelques coups de -pouces aux orifices, j’ai réalisé et parfait six fois, -en moins de cinq minutes, le dur et doux labeur -qui prendra tant de jours à Grillon.</p> - -<p>J’expose cette cage au soleil et j’y introduis -six pensionnaires. Quelques minutes d’affolement ; -reconnaissance des lieux ; hésitations au -bord de ces logis si curieusement confortables ; et, -bientôt, chacun des six grillons monte la garde -devant un des six trous… C’est tentant, à coup -sûr ! Mais le nouveau venu ne risque-t-il pas -d’être honteusement chassé et de recevoir, en -outre quelque horion mémorable, — une de -ces rudes morsures que le premier occupant, -en bonne posture, bien calé au fond du trou, -peut si facilement infliger aux intrus ?… Allées, -venues, étude minutieuse du lieu ; or, rien n’indique -que ce gîte aux parois pourtant lisses et -nettes, au seuil bien aplani et dégagé, recèle -un légitime propriétaire : c’est étrange, mais -c’est comme ça ! Nulle trace, sur la plate-forme, -des ordures ménagères ou des ordures tout -court que l’habitant d’un tel palais n’aurait -point manqué d’y évacuer. Remuements d’antennes -attentifs ; puis une pause… Non ! décidément… -rien ni personne au fond du trou… -Allons voir !…</p> - -<p>Moins de vingt-quatre heures plus tard, mes -petits bonshommes se sont joyeusement installés -et vivent tranquillement leur vie dans cette maison -faite sur mesure, qu’ils n’auront plus qu’à -entretenir et à perfectionner si bon leur semble… -Pauvres grillons, vous avez bien raison -de ne pas éprouver la moindre reconnaissance -à l’égard du mystérieux génie qui vous a valu -pareille aubaine ! Car tout cela va très mal -finir pour vous.</p> - -<hr /> - - -<p>C’est le troisième jour, que j’introduis les mantes -religieuses dans cette Salente de ma façon.</p> - -<p>Le troisième jour, afin que les six grillons -se considèrent, dans le domaine que je leur ai -attribué, aussi tranquilles que s’ils jouissaient -de la liberté dans la prairie.</p> - -<p>Les ogres dont je vais leur imposer la société -tragique, sont au nombre de deux : un mâle et -une femelle pleine. J’ai tenu l’un et l’autre à -jeun durant six heures, ce qui est un laps de -temps déjà considérable pour des ventres perpétuellement -affamés.</p> - -<p>Le mâle doit être vierge, puisqu’il vit, et que -les épouses, dans ce délicieux petit monde, croquent -généralement leur conjoint au cours de la -pariade. J’ai choisi une femelle au ventre lourd -et gonflé, pour qu’elle ne soit pas détournée de -sa gloutonnerie féroce, seule chose qui m’intéresse -ici, par les tendres velléités de son compagnon.</p> - -<p>Elle mangera pour plusieurs, comme celles des -femelles de toute race dont le ventre emprisonne -un ou plusieurs espoirs. Le mâle, cependant, -mangera ses restes, ou ne mangera rien, -si rien ne lui est laissé. Il se tiendra dans un -coin de ma cage, chétif et triste, à l’affût d’une -collation hypothétique, soupirant peut-être aussi -après une idylle que l’état de son unique compagne -lui interdit d’espérer en pareil lieu.</p> - -<p>La femelle s’est vite débarrassée d’aussi accablantes -pensées, si tant est qu’elle les ait à -aucun instant conçues ou nourries. Je ne l’ai pas -jetée dans la cage depuis cinq minutes qu’elle est -déjà en pleine action, pour employer un terme -cynégétique fort bien à sa place ici. Vous pensez -que cette future mère de famille n’a point -atteint son âge sans savoir ce que signifie un -trou de grillon, même quand c’est l’industrie -humaine qui l’a fabriqué, comme c’est le cas.</p> - -<p>Après une promenade compassée et studieuse -sur les frontières de la cage, la voici qui s’arrête -devant le premier trou rencontré. Le pays -est ennuyeusement limité, mais il reste à l’estimer -au point de vue alimentaire. La mante -femelle observe le gîte de Grillon, note qu’il -est habité grâce aux indices qui, absents trois -jours plus tôt, permirent à son hôte actuel de -juger qu’il ne l’était pas… Bonne affaire ! La -contrée n’est pas sans ressources… Enregistrons -et souvenons-nous !… Et poursuivons notre exploration -si passionnément intéressée et intéressante.</p> - -<p>Très vite, les six trous sont découverts, et la -mante, alors, se repose parfois un bon quart -d’heure, — non sans lisser ses babines du bout -de ses mains, ou, pour mieux dire, non sans nettoyer -ses mâchoires à l’aide de ses monstrueuses -griffes ; ceci en prévision du régal qui se prépare. -Six repas succulents servis ou tout comme -sur un espace de vingt-cinq centimètres carrés ! -« Vous pensez si l’endroit est bon, ma -chère dame ! » a l’air de confier cette mégère -à une de ses pareilles qui, pourtant, n’est pas -là… Elle ne se presse plus. Les mouvements -de ses palpes semblent déguster à l’avance le -festin dont elle ne saurait douter désormais. Tout -ce qui a pu la troubler à son arrivée dans la -cage, les murs hostiles de planche, le mystère -inquiétant de la toile métallique, le miracle du -verre, de cette translucidité opaque au tact et -à la progression, tout cela ne représente plus -que des problèmes sans importance… L’endroit -est bon, vous dis-je, c’est-à-dire admirablement -ravitaillé !… Et que demandons-nous de plus, -nous pauvre vieille mante tout près de céder -à ses descendants la part de bonheur et d’appétit -que lui a réservée la Terre ?</p> - -<p>Allons, assez rêvé, d’autant plus qu’un rayon -de soleil effleure la cage et va bientôt atteindre -le niveau des terriers. Bien entendu, les petits -nigauds qui habitent là vont se croire obligés -d’aller dire bonjour à l’astre !… Et la mante, -toujours posément, gravit la minuscule pente -herbue ; elle prend bien soin de ne pas passer -entre le soleil et l’orifice d’un trou : les -gens les plus niais, voyez-vous, ont parfois de -si étranges défiances ! Elle grimpe, contourne -de loin l’orifice et la plate-forme… et va s’installer -immédiatement au-dessus de celle-ci et -de celui-là, dans une attitude d’immobilité si absolue -et d’attente si fervente qu’on est presque -tenté de n’en plus vouloir à Linné et de ne -le juger pécheur que par erreur, lorsqu’il crut, -dans sa nomenclature, pouvoir utiliser l’épithète -<i lang="la" xml:lang="la">religiosa</i> à propos d’un insecte assassin !</p> - -<p>Grillon, qui se croit en pays sûr, ne tardera -pas à venir saluer la chère lumière… -Aussitôt que les petites antennes brunes et la -grosse tête sans malice auront dépassé le bord -du trou, le monstre, au-dessus de lui, le monstre -invisible autant par la position qu’il a gagnée -que par sa couleur de prairie, tendra les ressorts -de son piège ; il visera, méticuleusement, froidement : -ce n’est pas le temps qui lui manque ! -Sa tête s’incline de gauche à droite, de bas en -haut, avec une précision effarante, et qui tient -compte, dirait-on, du moindre mouvement de -la proie convoitée ; elle semble aussi, par moments, -cette vilaine tête, s’inquiéter de ce que -lui veulent les regards humains qui s’appuient -sur elle, à travers les vitres de la cage… Et -alors, mon horreur est telle que j’ai presque -envie de me saisir de la bête vorace et de -l’écraser sous mon talon, ou de la vouer, vivante, -à ce beau feu de pommes de pin et de -corsier que le froid précoce m’a obligé d’allumer -dès aujourd’hui dans la chambre des bêtes -et des livres, des herbiers et des manuscrits…</p> - -<hr /> - - -<p>Le déclic du piège a été si rapide et, griffes -antérieures à part, la mante est restée si curieusement -immobile, que je demeure tout pantois -de voir maintenant Grillon soutenu à pattes -tendues dans le vide, à quelques millimètres -au-dessus du bord de son trou ; certes, il -gigote comme un beau diable, mais c’est là -peine absolument vaine : jamais le piège ne -lâche sa proie. Et aussitôt, une scène d’horreur -commence, où le comble de l’épouvantable -est justement cette frénésie désespérée des -mouvements chez la victime, comparée à l’impassibilité -absolue de l’ogresse déjà en train -de se régaler.</p> - -<p>Quand la meurtrière est l’araignée des champs, -du moins la lutte a lieu sans traîtrise : un duel -à mort, ai-je dit, mais un duel loyal et à chances -à peu près égales… Et puis, toujours, dans -ce cas, Grillon est mort avant d’être mangé. -Bien au contraire, lorsque c’est la traîtresse -mante qui l’a saisi de son double harpon dont -les pointes ne contiennent aucune liqueur stupéfiante -ou vénéneuse, Grillon, déjà dévoré presque -totalement, dépourvu de ses entrailles (morceau -de choix !) et de la plupart de ses viscères, -Grillon qui n’est plus qu’un crâne, de la peau -et des pattes, subit le supplice de demeurer -encore vivant.</p> - -<p>Et l’ogresse, rassasiée, n’aura pas la pitié -de l’achever ! Elle se débarrasse avec adresse -et désinvolture du pauvre être vidé qui, néanmoins, -manifeste parfois encore quelques velléités -de se traîner jusqu’au bord de son trou. -Après quoi, elle se livre à une minutieuse toilette, -récure un par un les harpons et les crochets, — graissage -de l’arme et nettoyage de -vaisselle combinés, — puis, tranquillement, s’éloigne -dans la direction du terrier voisin.</p> - -<p>Alors le mâle, le piteux mâle qui tâchait jusque-là -de se faire oublier dans son coin, entre -en scène et va se régaler des bas morceaux, -suce les pattes, nettoie les nerfs, la peau et -absorbe le contenu de la boîte cranienne, — de -la boîte cranienne sur laquelle les antennes -vibrent encore, d’un incontestable frisson de vie -suppliciée.</p> - -<hr /> - - -<p>Je laisse une nuit se passer. Quand je reviens -le lendemain, de bonne heure, à mon poste d’observation, -tout est consommé, ou presque : la -mante femelle suce dédaigneusement, car elle n’a -plus très faim, les intestins du dernier grillon -qu’elle laisse en fin de compte s’échapper, affreusement -blessé, pourtant capable de guérir -encore et de vivre… Mais le mâle, l’humble -mâle, enhardi et mis en goût par l’abondance -relative dont il jouit depuis la veille, a compris -ce qui se passait ; il accourt, empoigne à son tour -le grillon dédaigné et n’en laisse que les antennes, -le bout griffu des pattes, la peau et la -pellicule cranienne.</p> - -<p>Certes, je sais bien que le combat pour la -vie, dans le monde des insectes, est impitoyable -et ne connaît de trêve aucune. Néanmoins, -une expérience comme celle que je viens de décrire, -ne va pas sans remords pour moi. Je -sais bien, aussi, que l’assassinat de Grillon par -la mante en plein champ est fréquent, car les -féroces braconniers verts connaissent, repèrent -et vident les terriers de ce fin gibier tout comme -nos braconniers ceux des succulents lapins de -garenne. Je soupçonne, enfin, que les six grillons -qui cohabitaient, par mes soins, avec les -deux mantes, se sont aussi facilement résignés -à un sort affreux que l’ont fait les populations -humaines à divers événements non moins déplorables -et non moins répugnants, durant ces -dernières années.</p> - -<p>Néanmoins… oui, j’éprouve un remords sentimental, -sinon rationnel, de ce sextuple meurtre -dont j’ai été l’occasion, sinon la cause -efficiente. Et ceci par envie orgueilleuse de découvrir -et de décrire certains menus faits naturels -inaperçus jusqu’ici d’un autre que moi !… -Je m’en veux, dis-je… Je vais donc venger -Grillon et sa race, d’une façon un peu simplette, -puérile, cruelle… Mais ce sont les meilleures -des vengeances humaines qui méritent -ces épithètes-là.</p> - -<p>Je n’ai qu’à laisser en tête-à-tête l’ogresse et -l’ogre dans la cage dépourvue de pâture. Demain, -celle-là aura proprement dévoré celui-ci, -avec autant d’appétit qu’elle en montre à dévorer, -après et même pendant la pariade, son -partenaire aimant et aimé. Pourtant, dans le cas -que je viens de décrire, il s’agissait d’une dame -prête à devenir mère et d’un vieil éphèbe, -probablement jugé inapte à l’amour par les -femelles de sa race : toutes choses qui, dans -le monde dont je m’occupe, ne permettent -pas d’imaginer le moindre geste tendre entre -deux êtres de sexe différent, même quand un -mauvais plaisant de bon génie humain les abandonne -dans un pays qui a tout d’une île déserte. -Le certain, c’est que le mâle vierge meurt -comme s’il avait été aimé, c’est-à-dire qu’il -meurt mangé par une femelle, et il y a là peut-être, -pour lui, une consolation <i lang="la" xml:lang="la">in extremis</i> de -la plus précieuse qualité.</p> - -<p>Mais la femelle ? Amusons-nous. Laissons-la -jeûner un jour, deux jours, trois jours. Sa -vie n’est nullement menacée par une diète prolongée, -si formidable que soit sa gloutonnerie -ordinaire. Mais sa fureur devient bientôt comique -à contempler… Finies, ses allures onctueuses -et compassées de parvenue bien nourrie ! -La voici qui court en tous sens, essaie de -ronger la toile métallique, bondit insensément -contre la vitre au risque de fêler sa minime -cervelle de créature toute-en-ventre… Alors, dans -une cage voisine, où s’est reproduit le drame — par -moi organisé et monté sur plusieurs scènes -à la fois — des six grillons et des deux -mantes, je vais chercher une autre femelle, aussi -vigoureuse que celle que j’ai particulièrement -observée, pleine comme elle, affamée comme -elle, et depuis le même temps ; puis je présente -l’une à l’autre ces charmantes personnes, en les -enfermant dans la même prison.</p> - -<p>Et, cette fois aussi, c’est du beau sport ! Egalité -absolue, connaissance et usage des mêmes -ruses, frénétiques poursuites, offensives et contre-offensives -perpétuelles, essais de fascination -et d’épouvantement de part et d’autre, -ébrouement furieux d’ailes, procédés d’intimidation -multiples et savants, jusqu’à ce qu’une -faim devenue frénétique impose le corps à corps -final et fasse rouler les deux matrones ennemies, -accrochées irréparablement l’une à l’autre. -Match sans résultat, dirions-nous en langage -humain, car l’heure de la mort a sonné -dès lors pour les deux ogresses ; il ne s’agit -plus que de savoir laquelle des deux aura prélevé, -en fin de compte, le plus de nourriture -sur son adversaire et aura, en conséquence, la -consolation de ne trépasser qu’un peu plus tard, — satisfaction -d’ordre à coup sûr strictement -moral.</p> - -<p>Je pense alors, toujours un peu puérilement, -que Grillon est vengé, et je m’en réjouis. Mais -je ne peux m’empêcher d’éprouver un désagréable -frisson en pensant que, après les diverses -guerres mémorables qu’a subies l’humanité, -il ne fut pas rare de voir les vainqueurs -désignés et reconnus s’entre-dévorer, à -la façon de mes mantes religieuses, fortes pourtant, -et grasses et riches de tout l’espoir d’avenir -que l’une et l’autre contenaient.</p> - -<hr /> - - -<p>On ne saurait se rendre compte de la vie -d’un être sans bien connaître les dangers qui -la menacent et qui en font le prix. C’est pourquoi -je n’ai pas hésité à m’attarder sur les -ennemis principaux de mon personnage et sur -les moyens parfois ingénieux dont ils usent contre -lui. Mais Grillon n’a pas à se méfier, bien -entendu, des seuls pièges de courte vie que lui -tendent d’autres êtres animés. De même qu’une -tuile peut tomber sur la tête d’un paisible promeneur -ou une tortue sur le cerveau illustre -d’Eschyle, de même Grillon peut entrer dans -la mort noire du fait d’un sabot innocent de -berger ou de ruminant qui se sera par hasard -appuyé sur lui. Mais je n’ai pas à insister là-dessus, -quelle que soit la rigueur que je souhaite -à la conclusion où je tends.</p> - -<p>Signalons encore que Grillon, comme la plupart -des insectes qui ne vivent pas en société, -semble ignorer la maladie ; certes, quand, en -avril, une grêle abondante transforme pour un -temps la surface du sol en glacier, calamité météorologique -assez fréquente en Gascogne, j’ai -observé maintes fois que Grillon, recueilli par -moi à moitié étouffé et congelé, meurt en dépit -de mes soins ; tout de même, il serait excessif -de prononcer ici un mot comme pneumonie.</p> - -<p>J’ai noté également qu’un grillon dont le gîte -a été fortuitement inondé par l’urine d’un quelconque -ruminant, — cheval, mulet, bœuf ou -vache, hôtes fréquents des prairies, — sort aussitôt -de son trou « comme s’il y avait le feu », -pour employer l’expression d’un vieux paysan -à qui, un jour, je faisais remarquer le fait. -J’ai renouvelé souvent l’expérience, à l’aide -d’urines préalablement recueillies. Qu’on me -fasse grâce de détails en pareil sujet !… Mais, -que l’infect liquide provînt de la vessie d’un -mammifère herbivore, carnivore ou omnivore, -le résultat fut toujours le même. Grillon apparaissait -très vite, comme affolé, tentant de s’essuyer -aux menues herbes ; autant qu’il y ait -jamais réussi ou que j’en aie pris soin moi-même -avec un peu d’ouate hydrophile, Grillon ne s’est -jamais remis d’un pareil coup que dans les -cas où il n’avait pas été sérieusement inondé. -Transporté dans une de mes cliniques, il y demeurait -immobile, sans prendre de nourriture, -témoignant d’une apathie complète ; et il mourait -dans la semaine.</p> - -<p>L’effet physiologique exact, pour Grillon, d’un -bain d’urine ? Je l’ignore. Cela ressemble à -une suppression totale de la sensibilité et notamment -de la sensibilité gustative, puisque la -mort a lieu par inanition, quelles que soient les -friandises que l’on offre au malade. Mais, sur -ce point, je me borne à signaler le fait ; je n’affirme -ici qu’une des nombreuses causes (rare -celle-ci, certes, et probablement peu soupçonnée) -qui peuvent faire Grillon en liberté mourir -à l’improviste.</p> - -<hr /> - - -<p>Maintenant, concluons.</p> - -<p>J’ai évalué (approximativement, bien entendu) -à trente pour cent le nombre des grillons à -naître ou nés qui sont détruits par les fourmis. -J’aurais pu, à la fin des alinéas précédents, et -à propos des divers autres ennemis de Grillon -que j’ai passés en revue, énoncer chaque fois -une nouvelle évaluation approximative du même -genre. Je m’en suis gardé comme d’un refrain -sinistre et qui aurait risqué de lasser encore par -sa monotonie. J’aime mieux faire cette évaluation -en bloc et déclarer, après mûre réflexion -et des années d’expériences, que, sur cent grillons, -il n’en est pas, en moyenne, la moitié -d’un qui meure de sa belle mort…</p> - -<p>Heureusement, Grillonne pond de deux cents -à deux cent cinquante œufs en cage et un peu -plus (de ceci, je n’en suis pas sûr, mais je le -soupçonne) en liberté. Donc, un couple de la -génération de l’an passé sera remplacé au début -de la saison des amours, cette année-ci, par -un trio, ou presque… Mais quelques mâles, non -contents des coupes sombres pratiquées par -leurs ennemis dans leurs rangs, jugeront encore -bon de s’endommager entre eux. C’est pourquoi, -chaque an, malgré la fécondité considérable -des femelles, il n’y aura pas sensiblement -plus ou moins de grillons sur la terre -qu’il n’en existait l’an précédent.</p> - -<p>Si d’autres ennemis et d’autres dangers survenaient -au cours des siècles, il est probable -que Grillonne pondrait davantage ou que sa race -apprendrait à mieux encore se dissimuler ou défendre. -Mais il est sûr que, pour quelques myriades -d’années humaines, nous nous trouvons -en présence d’un équilibre parfaitement stable -dans l’évolution de cette race très avancée -et que, malgré les épreuves terribles auxquelles -chacune de ses générations est soumise, -Maman Nature et Papa Bon Dieu, les surveillants -de la Balance, estiment que tout va bien -ainsi.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>IV</h3> - - -<p class="noindent"><span class="sc">Autre monologue de Grillon</span> :</p> - -<p class="ugap"><i>« Je dois maintenant, non pas redoubler de prudence, -mais me gourmander perpétuellement afin -de demeurer au moins aussi prudent que je l’ai -été jusqu’ici. Je suis distrait, ravi ; beaucoup des -miens, je le sens, ont dû déjà payer cher des distractions -et des ravissements de ce genre.</i></p> - -<p><i>« D’abord, les trésors sans prix que m’a offerts -la vie, se sont augmentés d’un nouveau trésor dont -l’absence ou la suppression, à présent que je le -connais et que j’en ai joui, déprécierait tous les -autres. Ce fut très singulier : j’allais au hasard, à -travers l’émerveillement perpétuel des herbes, des -couleurs, des tiédeurs, des odeurs, sans autre souci -que de me garer au moindre bruit, comme il sied à -un grillon pieusement respectueux de sa vie et de -l’avenir de sa race ; tout à coup ma face a heurté -plus fortement qu’à l’ordinaire un brin d’herbe. -L’ai-je mordue, à tout hasard, pour lui apprendre -à mieux respecter une autre fois ma promenade, ou -ai-je ainsi agi pour une raison différente et qui -m’était encore obscure ? Je ne sais. Mais je sais -qu’à peine mes crocs s’étaient refermés sur le brin -d’herbe, une volupté que je n’avais jamais éprouvée -jusque-là s’est insinuée dans tout mon être, plus -moelleuse que tout ce qu’on frôle en marchant de -très doux, plus éblouissante que la lumière, plus -bienfaisante que la chaleur, plus puissante en -moi que les plus vifs parfums du sol et des plantes, — oui, -puissante au point de me faire oublier le -danger souvent, trop souvent… Ce n’était plus la -beauté et la bonté répandues autour de moi qui -me faisaient l’aumône, c’était comme si la bonté -et la beauté du monde se fussent données pleinement -à moi, en se réduisant à ma mesure ; elles ne -me souriaient plus au passage, elles communiaient -avec mon bonheur.</i></p> - -<p><i>« Alors, j’ai mâché longtemps le brin d’herbe, -très longtemps, et je me suis étonné soudain de le -voir devant moi abîmé, meurtri, saccagé, et peut-être -en ai-je été un instant épouvanté, comme si -j’avais épuisé avec trop de gloutonnerie les délices -qu’il m’avait offertes. Mais bien vite, j’ai compris -que je m’étais enrichi de sa diminution ou de son -anéantissement et que les innombrables brins -d’herbe de ce monde contiennent pour moi les -mêmes vertus. Quand j’ai mordu et mâché le brin -d’herbe, je crois devenir aussi puissant et éternel -que le monde qui m’abrite ; je suis beau et fort ; je -conçois contre le danger des ruses dont l’ingéniosité -m’éblouit moi-même, et je sens, dans mes -mâchoires à l’énergie décuplée, frémir une rage -qui me ferait tenir tête à des brigands devant lesquels -hier encore j’aurais fui…</i></p> - -<p><i>« Merci, mon Dieu, d’avoir répandu, — tu ne -le fais probablement pas pour tous les autres -êtres, — le souverain miracle de la nourriture au-devant -de mon moindre désir et de chacun de mes -pas. »</i></p> - -<hr /> - - -<p>Je crois, en effet, avoir dit que Grillon ne -mange pas durant les premiers jours qui suivent -son éclosion. Et, pourtant, il grandit et -se développe. Sur ce point, ma certitude a été -facilement acquise : je mets une dizaine de grillons -nouveau-nés dans une boîte en fer blanc -couverte d’un vitrage, et j’expose celle-ci au midi, -« au bon du soleil », comme on dit chez nous ; -j’installe à côté d’elle une autre boîte pareille et -peuplée d’un nombre égal de grillonneaux ; mais, -dans celle-ci, je renouvellerai journellement la -provende traditionnelle des grillons : herbes des -champs, feuilles de laitue, plus les aliments de -luxe, sucre et mie de pain, qu’un geôlier de -mon espèce n’a pas le cœur de leur refuser.</p> - -<p>Au bout d’un temps qui ne saurait varier -beaucoup de quinze jours à trois semaines -(quinze jours, si beau qu’ait été le temps, trois -semaines s’il s’est montré maussade) les grillons -de l’une et l’autre cage se sont également développés, -jusqu’à atteindre le quart environ de -l’importance qu’ils auront adultes ; je constate -aussi que les grillons de la cage ravitaillée -n’ont touché à aucun des mets par moi servis, -fût-ce du bout des mandibules, et qu’il n’y a -trace d’excréments, même au microscope, nulle -part.</p> - -<p>Cependant, deux autres cages, de bois, celles-ci, -et couvertes d’un toit de singalette, c’est-à-dire -infiniment moins pénétrables que les premières -à la lumière et à la chaleur, ont été -placées par mes soins dans un recoin de grenier -froid, à l’abri de tout soleil. Là aussi, il -en est une que je ravitaille chaque jour. Au -bout d’une vingtaine de fois vingt-quatre heures, -les quelque vingt grillons que j’ai installés -dans ces régions défavorisées ne semblent -pas se porter mal, certes, à cela près qu’ils -présentent, dans la cage ravitaillée comme dans -celle où a été observé le plus strict des jeûnes, -une corpulence nettement inférieure.</p> - -<p>Ces hôtes des recoins sombres et froids d’un -grenier ne sont pas seulement, en effet, quatre -fois moindres, par la taille et le poids, qu’un -adulte : ils atteignent à peine la moitié de l’importance -qu’ont déjà leurs jumeaux favorisés -d’un climat lumineux et ensoleillé.</p> - -<p>J’ajoute que si les grillons du grenier et ceux -de la véranda ou de la serre sont alors placés -dans une cage unique, et chaude et claire, et -bien pourvue d’aliments, les déshérités ont tôt -fait de rattraper le temps perdu ; l’instant est -venu, pour mes deux clans de pensionnaires, -d’ajouter la satisfaction de la faim aux bienfaits -que Nature leur a prodigués déjà, et les -chétifs, les retardataires, en sont quittes pour -mettre les bouchées doubles.</p> - -<p>Au bout de quinze jours, les quarante grillonneaux, -venus dix par dix, dans la même cage, -de quatre cages diverses, sont tous d’égale taille -et font honneur à leur nourricier.</p> - -<p>Que conclure de tout ceci, à moins que mes -yeux n’aient failli, ou que je n’aie omis quelque -cinquante fois de suite une des conditions essentielles -de l’expérience ? Il faut conclure que Grillon, -au sortir de l’œuf, peut se passer de manger -pour croître et que, de cette croissance où -il aspire, comme toute créature qui naît pour -mourir, la lumière et la chaleur sont les facteurs -cardinaux durant les quinze ou vingt premiers -jours de son existence.</p> - -<p>Le fait peut sembler extraordinaire, mais l’expérience -est si facile que je m’en voudrais de -ne pas conseiller de la tenter à quiconque s’étonnerait. -Deux boîtes de conserves couvertes -d’un bout de vitre et percées de trous pour laisser -passer l’air ; deux minuscules caisses de bois, -deux boîtes de dominos par exemple, dont on -remplacera le couvercle à tiroir par la clôture -d’un tissu qui, lui aussi, permette aux captifs -de respirer à leur aise ; du soleil et de la clarté -d’une part, de l’ombre et une température égale -d’autre part ; trois semaines de patience et d’attente -pour l’observateur ; et quiconque jugerait -miraculeux qu’un être naissant puisse se développer -sans nourriture estimera que cet humble -miracle est constatable expérimentalement.</p> - -<p>Donc, Grillon se nourrit uniquement de chaleur -et de lumière dans son jeune âge, comme -disaient les antiques poètes que fait de rosée la -cigale en ses derniers jours. Personnellement, -je sais bien que la cigale ne mange rien, ne -boit même pas de rosée et qu’elle n’a plus -souci que d’aimer, quand elle a conquis pour -un temps si court et si plein de risques sa -forme ailée et suprême.</p> - -<hr /> - - -<p>Mais ceci me rappelle que le Grillon et la Cigale -sont devenus, dans ma France d’oc, des emblèmes -poétiques ; que les félibres provençaux, à la manière -de leurs ancêtres les troubadours, épinglent -volontiers <i lang="oc" xml:lang="oc">la cigalo d’or à soun capèu</i> ; -qu’en Languedoc et en Gascogne, bon nombre de -poètes du terroir aiment à se réclamer de mon -personnage ; qu’ils ont même inventé à propos -de <i>Grilh</i> (ou Grelh) c’est-à-dire de Grillon, -une devise que, de tout mon cœur, je souhaite -aux vrais poètes d’aimer sincèrement : <i lang="oc" xml:lang="oc">per canta -me rescoundi</i>, je me cache pour chanter.</p> - -<p>A quoi, pour le reste, peuvent servir des expériences -aussi menues que celles que j’ai accomplies -et décrites à propos du jeûne résolu, absolu -de Grillon en bas âge ? Vaut-il la peine -d’apporter tant de soins à des études dont l’humanité -ne semble guère devoir profiter, surtout -en des heures graves et troubles ? Oui, -j’ai peut-être tort, après tout… Mais je ne sens -pas en moi l’âme d’un conducteur de foules, et je -n’ai, d’autre part, jamais eu de goût pour la philosophie -officielle ou salonnière ; je suis en outre -assez las, depuis quelque temps, de me heurter -à la monotonie irrémédiable que réserve à ses -curieux, la psychologie des insectes humains.</p> - -<p>Et mon expérience minime garde de la valeur, -du moins à mes yeux ; car je contribue -par elle à joindre d’un nouveau lien deux insectes -presque légendaires, l’un et l’autre devenus -de naïfs symboles de musique, de chant -et de poésie — en me portant, moi le premier, -garant de l’alimentation immatérielle des grillons -commençant de vivre, alors qu’étaient déjà -renommées pour la même cause les cigales près -de mourir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>V</h3> - - -<p>C’est à l’âge d’un mois et demi ou de deux -mois, — comptons même quelques jours de -plus si l’automne, à son début, a été par trop -pleurard, — que Grillon conquiert, sinon son -apparence dernière, du moins sa taille définitive. -Il est déjà le brun lourdaud qu’il -restera jusqu’à la fin de ses jours ; son ventre -toujours trop bien rempli l’oblige de mettre -un frein à cette manie de courir comme un rat -empoisonné qu’il avait lorsqu’il se nourrissait -uniquement de soleil et de lumière. Depuis beau -temps, il a quitté la haie originelle ou le bosquet -natal et gagné la prairie voisine ou les -talus herbeux de la plus prochaine route, parce -que, là, les herbes lui semblent plus qu’ailleurs -tendres, délectables, et que la satisfaction de -son heureux appétit, surtout durant la période -de sa croissance, est, de tous les biens du monde, -celui qui lui paraît le plus précieux.</p> - -<p>Bientôt, on peut remarquer que ses divagations -et ses promenades ne s’effectuent plus que dans -un cercle très restreint, entre telle touffe d’herbe -et tel caillou éloignés l’un de l’autre d’un mètre -ou de deux au plus. Sage, il a déjà limité -son horizon, borné son univers ; il répugnera -désormais aux gîtes dans lesquels il réfugiait -jusque-là, au hasard des chemins, sa -terreur ou sa lassitude ; deux ou trois asiles -connus lui suffisent ; je l’ai marqué au blanc -d’argent pour être sûr de ne pas le confondre -avec un de ses frères et, s’il n’est pas en promenade, -je le trouverai, à coup sûr, durant une -bonne semaine, sous la touffe d’herbe ou à -l’abri du caillou — et non ailleurs. Cette semaine-là, -c’est comme la préface du livre de -son destin essentiel, l’aube décisive de sa vocation, — l’introduction -à la vie casanière…</p> - -<p>Aux heures les plus tièdes ou les plus claires -du jour, on le voit aller et venir, lentement, -prudemment, dans le pays élu. Il observe. Les -endroits où le soleil frappe dur et bien, retiennent -incontestablement son attention plus que -les autres. Il goûte un brin d’herbe, en connaisseur -qu’il est déjà, flaire le sol du bout de -ses antennes, semble en humer l’odeur de l’extrémité -de ses palpes. Et puis, de ses pattes -griffues, le voici qui commence non pas à fouir -le sol, pour vrai dire, comme il le fera bientôt, -mais qui l’égratigne, le tâte. S’exerce-t-il ? Etudie-t-il -la nature du terrain ? Mystère. Nulle part -il n’insiste.</p> - -<p>Tout à coup, cela devient sérieux. Depuis deux -ou trois jours, je constate que Grillon quitte, -aux heures de la promenade, l’un ou l’autre -de ses refuges pour gagner sans hésitation le -même endroit de prairie. Et, enfin, il se met à -l’ouvrage, avec une frénésie presque comique -chez ce bonhomme précocement ventru. Il a -élu l’emplacement de sa demeure ! Et ses pattes -antérieures de s’agiter avec la même ardeur -fiévreuse que font celles d’un bon chien qui, -ayant découvert un trou de taupe ou reniflant -un gîte de mulot, veut à toutes forces montrer -au maître son zèle éperdu, et comme il -sait y faire ! Allons-y des pattes, allons-y de -la gueule ! Déjà Grillon disparaît presque dans -le trou qu’il a creusé… Souvent, il en ressort -comme un diablotin de sa boîte, portant une -brindille de racine ou un gravier parfois énorme -entre ses crocs élargis férocement ; puis, de -nouveau, il plonge, et l’on ne voit plus que -ses pattes de derrière, outils puissants, à la -fois râteaux et balais, qui déblaient, déblaient, -déblaient, tandis que la première paire de pattes, -aidée des crocs, cisaille, pioche, fore et -que les pattes intermédiaires se bornent à refouler -assez maladroitement vers l’arrière une -partie des décombres accumulés.</p> - -<p>Je m’explique assez bien sa hâte. Dans le -calme de la prée, le seul mouvement normal -qui existe est celui, familier à tous les êtres -du ras du sol, que produit le vent en caressant -l’herbe ; le menu geyser de poussière plus ou -moins dorée ou colorée que soulève Grillon à -l’œuvre risque donc d’être remarqué à distance -par ses ennemis de la saison, lézards, rainettes -ou mantes. C’est peut-être pour cela qu’il n’a -point de trêve jusqu’à ce que son gîte ait atteint -vingt ou trente millimètres en profondeur, -c’est-à-dire plus qu’il ne lui en faut pour se -dissimuler. Je l’observe qui, après quelque travail -pénible, racine coriace à trancher, gravier -colossal et pénible à évacuer, vient se rendre -compte du progrès de son œuvre ; dès que la -pointe de ses antennes bien allongées n’effleure -plus qu’à peine l’orifice, il sait que sa demeure -d’élection a atteint le « métrage de sécurité ». -Alors, sa fièvre laborieuse tombe brusquement… -Surtout si le temps est beau, il ne travaillera -plus désormais avec hâte. La prudence et le -calcul présideront seuls aux embellissements de -son immeuble, et il faudrait de bien persistantes -pluies pour l’inciter à poursuivre son -œuvre rageusement.</p> - -<p>Quelquefois, j’ai essayé avec une cruauté qui -m’était fort pénible, de profiter d’une sortie -de Grillon à cinq ou six centimètres de son -trou ébauché, pour endommager légèrement son -travail, d’un coup d’ongle ou d’une pincée de -terre lancée sur l’orifice ; quand il rejoint son -chantier après la courte récréation, c’est, de -sa part, alors, un véritable affolement, et je -l’ai vu parfois, comme désespéré, regagner pour -une nuit encore un de ses gîtes provisoires, -touffe d’herbe ou caillou. Mais, si quelque pirate -de sa race ou d’une autre race n’a point -mis à profit son labeur de la veille, c’est bien -le bonhomme marqué de blanc par mes soins -que je retrouverai le lendemain dans le chantier -où j’ai créé délibérément du désordre. Et -le désordre sera largement réparé. Et le trou, -si peu profond qu’il soit encore, vous aura un -petit aspect habité bien plaisant à voir, avec -son auvent où l’herbe est déjà taillée à point, -comme une tonnelle de jardin bourgeois, ni -trop ni peu, et avec sa plate-forme lisse et accueillante -à toutes les tiédeurs, à tous les rayons, -conçue comme ce que l’on a inventé de mieux -jusqu’ici en fait de chaudières solaires.</p> - -<p>J’ajoute qu’il faut <i>saboter</i> l’ouvrage de Grillon -au moins cinq ou six jours de suite pour -qu’il soit sérieusement écœuré et aille tenter -de fixer son domicile ailleurs.</p> - -<hr /> - - -<p class="noindent"><span class="sc">Autre prière de Grillon</span> :</p> - -<p class="ugap"><i>« Mon Dieu, comme la terre sent bon et comme -je vais être bien là, débarrassé de la plupart de mes -inquiétudes ! Mon repas est à portée de ma bouche, -mon soleil n’est nulle part plus bienveillant qu’au -seuil de ma maison. Et mes ennemis ont mauvais -jeu, quand je compare ma destinée d’aujourd’hui -à celle que je subissais hier encore. Aussi ma -silencieuse prière est-elle à présent mieux qu’un -cri de détresse ; grâce à toi qui m’as jusqu’ici soutenu, -gardé, favorisé, je peux gonfler ma faiblesse -et l’alléger au point qu’elle montera jusqu’à ton -ciel sous la forme ailée de la joie.</i></p> - -<p><i>« Comme la terre sent bon, quand on l’a soi-même -creusée selon son goût et à sa taille ! Il est ici des -parfums si véhéments et doux qu’ils n’ont plus -besoin d’être goûtés ou mangés ; des bonheurs si -supérieurs aux bonheurs venus de dehors qu’on -les peut éprouver sans remuer les antennes, comme -s’ils prenaient leur source en nous ou si nous -étions noyés en toi. La pluie est une très mauvaise -chose, mais tu nous as si bien conseillé pour le -choix de notre terrain que c’est presque une volupté -encore de la sentir passer et nous fuir comme au -réveil un mauvais rêve. Le soleil est la merveille -des merveilles, et, toujours grâce à tes conseils, -dès que tu en disposes, j’en profite. J’entrevois -même dès ce jour un bien nouveau, le sommeil, — non -pas tel qu’il peut exister chez d’autres êtres — mais -une inertie aux mérites sans pareils, dont -je jouis quand je suis las ou que je n’ai rien à -faire de mieux, au bord de mon trou ou au fond -de mon trou ; selon qu’il fait chaud ou froid…</i></p> - -<p><i>« Alors, rien ne bouge plus en moi. Mes antennes -elles-mêmes ne remuent que si le vent les frôle. <em>Le-concert-de-tous-les-biens</em> -paraît lui-même s’anéantir -comme pour m’émouvoir plus fort dans -peu de temps, quand je l’aurai retrouvé mieux -que neuf et plus passionnant qu’il ne m’avait jamais -paru. Mais, jusque dans cette somnolence, ô -toi qui m’as tiré du néant et m’as conduit en ce -point heureux de ma vie, je te bénis et je te loue. »</i></p> - -<hr /> - - -<p>L’étude minutieuse de la façon dont Grillon -construit sa demeure, les variations de méthode -entre individus, les différences de profondeur -ou de direction qu’offre la galerie selon la nature -du terrain, etc., tout cela ne serait que prétexte -à des comptes rendus pédantesques d’expériences.</p> - -<p>Pédantesques et vains, car les expériences sont -ici à la portée de tous. Une caisse en bois de -vingt à quarante centimètres de longueur et -de largeur, d’à peu près autant de hauteur ; -deux ou trois orifices pratiqués dans les cloisons -verticales et contre lesquels on cloue de la -toile métallique, — ceci pour ventiler l’heureuse -prison ; un morceau de prairie automnale et rase -découpé sur une quinzaine de centimètres de profondeur -et d’une superficie telle qu’il épouse strictement -le fond de la caisse ; une vitre en guise -de couvercle ; vous disposez en pente la prairie -factice pour que Grillon ait la chère illusion -d’un talus ; vous arrosez l’herbe de temps -en temps, — légèrement, — pour qu’elle vive et se -développe… Chargez n’importe quel naturaliste -parisien de vous procurer de jeunes grillons, -en septembre ou même encore en octobre ; ajoutez, -à la pitance suffisante que fournira l’herbe -bien soignée, quelques feuilles de laitue ou quelques -miettes de pain, si vous tenez à gâter vos -pensionnaires… C’est tout, et, comme l’on voit, -c’est très simple… J’ajoute que certains êtres humains -de sexe et d’âge différents, mais tous -un peu désœuvrés et vaguement neurasthéniques, -à qui j’avais fait cadeau de cages de ce -genre, par moi aménagées et peuplées, m’ont -juré durant des quinze jours que l’observation -des mœurs de mes insectes était autrement passionnante -que le bridge. Si mes lecteurs ou -lectrices n’ont pas oublié déjà ce qu’il advient -d’une semblable colonie quand on y introduit -une ou plusieurs mantes religieuses, la distraction -que je leur indique leur paraîtra plus intéressante -encore…</p> - -<p>Je n’ai plus qu’à exposer aussi brièvement -que possible ce qui m’a paru particulièrement -pittoresque ou plaisant, significatif ou singulier, -dans la façon dont Grillon entreprend la -construction de sa demeure, dont il l’aménage -et dont il en use, quand elle est finie.</p> - -<hr /> - - -<p>§ 1. — … « Quand elle est finie… » Je m’exprime -mal, car Grillon ne considère jamais sa demeure -comme terminée et s’efforce constamment -de la rendre plus confortable et plus sûre. -Les trente premiers millimètres de galerie, creusés -avec la précipitation que j’ai dite, ont à peu -près partout la même apparence et les commencements -de terriers s’enfoncent presque tous -selon une pente identique, assez raide d’ailleurs. -Mais, ensuite, la question se complique pour -Grillon. Il faut réfléchir et observer durant des -jours et des jours avant de décider du sens dans -lequel il convient que la galerie tourne, et si elle -doit virer brusquement ou non, et s’il vaut -mieux exagérer ou atténuer son inclinaison en -profondeur. Qu’on ne croie pas, en constatant -les différences de profondeur, de direction, les -diversités souvent très curieuses dans la disposition -de la plate-forme que rien, dans tout -cela, provienne du hasard ou de la fantaisie de -l’insecte. Celui-ci agit en raison de considérations -très précises dont la réalisation pratique exige -une science instinctive incontestable et aussi -un évident labeur de réflexion.</p> - -<p>§ 2. — Les trois principes essentiels auxquels -Grillon tente toujours de se conformer pour le -mieux, dépendent uniquement de sa triple préférence -pour un abri aussi sûr que possible, -aussi peu humide que possible, aussi ensoleillé -que possible.</p> - -<p>Un terrain à la fois friable et très perméable -l’engage à ne pas trop se méfier de l’humidité ; -et c’est pour cela que les terriers que -j’ai observés dans les sables landais sont relativement -courts et peu profonds. En revanche, -ils présentent en coupe horizontale des courbes -assez considérables. Ceci suppléerait à cela -s’il s’agissait pour Grillon, non plus de garer sa -peau des infiltrations pluviales, mais de parer à -l’effusion de son propre sang.</p> - -<p>La plate-forme sera étroite et encaissée si -le trou s’ouvre bien au midi, — ce qui est l’idéal -de Grillon. La galerie, toujours en angle -plus ou moins aigu avec l’horizon, sera d’autant -plus poursuivie en droite ligne que Grillon -aura su commencer son trou bien en face du -soleil dans sa force et à son apogée ; de la sorte, -il savourera presque jusqu’au fond de sa demeure -la bienfaisance de l’astre, volupté qu’il -semble accepter même au prix de quelques -risques de plus.</p> - -<p>Ceci dit, on peut étudier tous les terriers de -grillons du monde ; je suis certain que, pour les -édifier selon les goûts de la race dans l’endroit -que l’individu a choisi, un architecte doublé -d’un minéralogiste et triplé d’un astronome ne -ferait pas de meilleure besogne que Grillon.</p> - -<p>§ 3. — Si un accident détruit de fond en -comble le domicile de Grillon, son attitude en -face de cette déplorable affaire dépend de son -âge. N’a-t-il point encore mué pour la première -fois ? Presque toujours, il se remet héroïquement -à l’œuvre, si mauvaise que soit la saison -et si amollie de pluie ou durcie de gel que soit -la terre. A-t-il changé de peau pour la deuxième -fois ? Il préférera, la plupart du temps au renouvellement -d’un effort déjà tardif, se résigner -à un gîte de fortune, comme ceux — touffe -d’herbe ou caillou, — dont il usait à la manière -d’hôtelleries avant de choisir son emplacement… -Enfin, s’il a conquis sa parure nuptiale, la question -est toute tranchée ; certes, c’était exquis, -qu’on fût mâle ou femelle, de posséder un beau -gîte bien à soi, sur la terrasse duquel on pouvait -ou prodiguer son lyrisme, galants appels -aux bien-aimées, insolents défis aux rivaux -quand on était du sexe fort, ou savourer silencieusement -un concert aussi flatteur, quand on -appartenait à l’autre sexe ; mais, tout bien pesé, -la plupart de nos heures étaient déjà vagabondes, -le fond de notre trou, ne nous voyant plus, -nous croyait déjà morts et nous semblait, à -nous, respirer un relent de cave et de tombe, -tant nous nous sentions amoureux de soleil, de -plein air et d’aventures ; nous ne revenions plus, -de temps en temps, chez nous, que pour nous -installer arrogamment sur le seuil, en chantant -sur un ton ou en prenant une attitude qui signifiaient -à nos rivaux ou rivales : « Attention ! -je suis chez moi… et vous allez voir ce que vous -allez voir, si vous avez l’air d’en douter !… »</p> - -<p>Menues satisfactions d’amour-propre qui, désormais, -ne pèsent guère dans la balance ! Contrairement -à ce que ferait un homme sur le -tard de sa vie, Grillon, en son suprême âge, -qu’on ait détruit son gîte si cher ou qu’on l’en -ait chassé, s’en moque… Il a désormais mieux -à faire qu’à bâtir ; il a à créer.</p> - -<p>§ 4. — Jusqu’ici, il ne s’est agi que de la demeure -de Grillon en liberté. Capturé tout petit -et placé dans une cage comme celle que j’ai -décrite un peu plus haut, il ébauchera un terrier -quand il aura atteint sa taille définitive. Mais -il ne se livrera à ce travail qu’avec une certaine -nonchalance, pour satisfaire à une aspiration -héréditaire, et non plus sous l’aiguillon véhément -de la nécessité. Un des miracles qui m’ont -le plus frappé à propos de Grillon installé dans -une cage, c’est la conscience qu’il manifeste -aussitôt de la sécurité à lui promise par cette -situation nouvelle. Que tous les ennemis qui le -menaçaient dans l’herbe des champs ne risquent -plus de s’attaquer à lui en pareil lieu, peut-être -le sait-il dès qu’il a fait le tour de ce domaine ; -en tout cas, il agit comme s’il en -était sûr. Nulle timidité dans ses promenades, -nulle méfiance durant ses repas ; bientôt, qu’il -ait été capturé jeune, adulte ou sur la fin de -ses jours, <i>il connaîtra mes mains</i>, grosses bêtes -inoffensives, et se laissera saisir par elles -sans plus de crainte qu’il n’en éprouverait si, -par exemple, il était en plein air, un peu rudoyé -par le vent.</p> - -<p>C’est pourquoi, en captivité, quand on lui fabrique -un terrier, comme je l’ai fait lors de l’expérience -cruelle de sa cohabitation avec les mantes -religieuses, certes, il en use, parce qu’il arrive -des champs et n’a pas encore l’habitude du -lieu ; les mantes introduites, il y restera volontiers, -pressentant trop justement le terrible -danger qui le menace ; mais si la cage ne contenait -pas d’ogres, on le verrait bientôt, lui et -ses frères, délaisser ces terriers et leur plate-forme, -n’y pas rentrer de longtemps, sauf en -cas de très vive alerte, estimant sans doute -qu’il vaut mieux ne pas brouter toujours à la -même place, que rien n’aiguise l’appétit comme -de changer de restaurant, et qu’il n’est pas -de meilleure posture pour se chauffer le ventre -au soleil que celle qui consiste à s’aller accrocher -aux si commodes fils de la toile métallique.</p> - -<p>Et alors, vous pouvez boucher son terrier, -qu’il soit son œuvre ou la vôtre ; il viendra -une fois ou deux rôder à l’entour, ne tentera -rien, n’insistera pas, même si le dégât est facilement -réparable. Il se moque profondément d’un -habitacle qui ne représente plus pour lui qu’un -luxe superflu, dénué de tout intérêt.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>VI</h3> - - -<p>C’est dire à quel point Grillon sait s’adapter -à des conditions de vie autres que celles qui -représentent les traditions imprescriptibles de -sa race. Lui qui, libre, doit avoir perpétuellement -présents en lui le sentiment du danger et -le souci de sa défense, se montre le moins timide -des insectes dès qu’il se sent en sécurité. Confiants -dans la bonté du sorcier qui leur dispense, -en plus de cette sécurité, des friandises comme -on n’en saurait rencontrer à tout bout de champ -dans les champs, les grillons captifs se laissent -vivre en hôtes d’une merveilleuse Thélème… Bien -entendu, cette paix bénie ne les dégoûte pas de -se battre entre eux ; de ceci, ils ne s’en privent -jamais, et, même au sortir de l’œuf, leurs -dents, encore insoucieuses de brouter, se montrent -avides déjà de mordre ; d’ailleurs, ce ne -sont là que des houspillades sans gravité, et -qui tiennent plus du sport que de la guerre. -Ce qui est sûr, c’est que, dans le monde clos -où ils vivent par mes soins, la crainte véritable, -l’oppression du danger semble être pour -jamais abolie.</p> - -<p>J’imagine (et cette imagination, pour quiconque -connaît Grillon, prend des airs de certitude), -j’imagine que cet immense et perpétuel -effroi qu’il a éprouvé à l’état libre, ou que ses -ancêtres libres ont éprouvé, ne doit plus exister -dans la mémoire instinctive du captif que d’une -façon pour ainsi dire légendaire ; oui, un peu -comme tant de faits pourtant bien naturels -qui terrifièrent l’humanité primitive, demeurent -dans le patrimoine mémorial des civilisés, ennoblis -du titre de légendes, revêtus de toute la -poésie verbale et rythmique où se peuvent hausser -nos esprits.</p> - -<p>Qu’est, à proprement parler, ce qu’entend par -<i>civilisation</i> le vulgaire ? Le vulgaire, ou, pour -mieux dire, le commun des hommes, ou pour -mieux dire encore, la plupart des hommes, — tout -cela, afin que M. Georges Duhamel, qui -a choisi ce mot pour titre à une fort belle -œuvre, — ne me soupçonne pas de le confondre -avec le <i lang="la" xml:lang="la">vulgum pecus</i> ; car il a pris le -mot de civilisation dans le même sens que moi ; -il l’a fait ironiquement et par antiphrase, certes, -mais, pour lui et pour moi, cela revient au même… -Et le sens que j’attribue ici à <i>civilisation</i> correspond -à peu près uniquement à <i>sécurité</i> et -à <i>bien-être</i>.</p> - -<p>Sécurité et bien-être qui apaisent vite et presque -du jour au lendemain mon héros encagé, -qui le font probablement <i>sourire</i> (car c’est là -le seul mot que je vois pour traduire probablement -la chose) d’un nombre comme infini de -géants, d’ogres et de mauvais génies auxquels -il pense avoir le droit de ne croire plus ! Mais -peut-être cette délivrance du danger est-elle -payée très cher par ceux de sa race, comme elle -le fut dans la race humaine ; peut-être, parce -qu’il n’a plus peur des génies malfaisants, sourit-il -avec le même mépris de ceux qui furent -aimables et beaux, comme nous faisons nous-mêmes -des fées et des nymphes ; et peut-être -lui arrivera-t-il de croire que le soleil lui-même -est un mythe puéril, pour cette simple raison -que, sachant son amour de la chaleur, je place -sa cage, dans les jours froids, non loin d’un -fourneau.</p> - -<hr /> - - -<p>Ah ! ceci n’est que l’histoire toute nue d’un -insecte qui m’amuse et que j’aime, et ma grande -crainte, durant que j’écris cette histoire, est, avec -celle d’atteindre au pédantisme par trop de scrupule -ou de minutie, celle d’avoir l’air de composer -une fable à l’usage de mes semblables. -Les Muses qui me sont les plus chères puissent-elles -m’avoir jusqu’ici préservé et me préserver -jusqu’au bout de donner naïvement dans -l’un ou l’autre de ces pièges !</p> - -<p>Et pourtant, pourtant… — ceci n’est même -plus de l’histoire, ceci ne représente plus que -des mots lancés en l’air, en plein dans le domaine -du rêve !… — qui pourrait affirmer, quand -nous sourions des vaines terreurs de nos ancêtres, -que notre sécurité et notre bien-être -relatifs de civilisés ne sont pas les résultats -d’un encagement où l’encageur est destiné à -rester aussi obscur pour nous que nous le sommes -pour Grillon nous-mêmes ?</p> - -<p>Voilà d’ailleurs qui dépasse notre sujet ; et -les conclusions de certains raisonnements par -analogie risquent de troubler à l’excès les imaginatifs.</p> - -<hr /> - - -<p>Retenons donc tout simplement l’extraordinaire -facilité de Grillon à vivre captif, — grandeur -ou faiblesse bien plus rare qu’on ne pourrait -le supposer chez la plupart des insectes, — et -non seulement à vivre captif, mais à s’adapter -à la captivité, à s’y accommoder, et même -à s’en accommoder, à se familiariser et à s’apprivoiser, -bref, à se <i>civiliser</i>. Et cela nous permettra -une digression, que j’estime nécessaire, au -sujet de Cricri, le cousin domestique de Grillon, -plus ordinairement appelé Grillon des foyers.</p> - -<p>Il y a tout lieu de supposer que la divergence, -l’éclosion d’une nouvelle branche sur le tronc -jusque-là unique de la race grillonne, s’est -produite à une époque assez récente, comme -celle qui a fait deux êtres distincts du chien -et du loup. Epoque assez récente, puisque, dans -les deux cas, il y a toute vraisemblance pour -qu’elle ait également été celle où l’homme commença -de savoir faire du feu dans des gîtes -à peu près stables. Parmi les chiens-loups, il en -fut qui eurent peur de l’homme et du feu et -devinrent ses ennemis loups, d’autres qui trouvèrent -que son foyer et les restes de sa nourriture -avaient bien leur charme et devinrent ses -amis chiens. De même, dans la race des grillons -qui pullulaient au seuil de la caverne préhistorique, -il y en eut qui, plus faibles, plus lâches -ou plus malins, préférèrent la chaleur moins -éblouissante, mais quotidienne et régulière qu’entretenaient -les premiers hommes dans l’ombre, -à celle qui régnait, aléatoire et variable, sous -le dôme excessif du ciel.</p> - -<p>Je n’aime pas à provoquer des monstres et à -imiter, même très petitement, l’effroyable docteur -Moreau. J’ai en outre l’horreur d’expériences -comme celles que je vais décrire, parce que -j’ai l’impression, quand je les effectue, que, pour -le vain plaisir d’affirmer une futile vérité, je -me mêle odieusement de grandes et profondes -choses qui ne me regardent en rien…</p> - -<p>Voici, pourtant.</p> - -<p>Un petit paysan m’avait dit, me voyant « tuter » -un grillon, c’est-à-dire tenter de le faire -sortir de son trou en l’agaçant du bout d’une -herbe fine et flexible :</p> - -<p>— Si vous voulez qu’il chante bientôt, il n’y -à qu’à le mettre en boîte près du feu.</p> - -<p>Effectivement, ce Grillon, qui se trouvait être -un mâle, placé dans un angle de ces immenses -cheminées rustiques où le feu ne s’éteint jamais, -vivant dans une atmosphère torride, brûla -les étapes, et chanta en fin de janvier… Introduit -alors dans une cage où la plupart des gens -de sa génération venaient à peine d’accomplir -leur seconde métamorphose, il fut considéré -sans doute par eux comme un phénomène inquiétant, -puisque, trois jours après, je le trouvai -dévoré à moitié… Trois de ses compagnons -s’acharnaient encore sur sa dépouille, rageusement.</p> - -<p>L’humanité a fait brûler des sorciers ou des -sorcières pour des motifs moindres.</p> - -<p>Mauvaisement encouragé par ce premier résultat, -j’ai pris, en août 1913, dans une de mes -cages, deux brindilles de laitue desséchée supportant -une centaine d’œufs nouvellement pondus ; -je les ai confiés à une boîte de bois et -ai installé celle-ci tout près du fourneau, dans -la cuisine… La période d’incubation dans les -conditions ordinaires est de vingt à vingt-cinq -jours. Dans la boîte installée le jour près du -fourneau, et la nuit, dans l’âtre, à une température -qui devait parfois dépasser 40° et qui ne -descendait guère au-dessous de 20° centigrades, -ma couvée a mis tout juste treize jours à éclore !</p> - -<p>Je note que le nombre des œufs qui ne « valurent -rien », comme disent mes paysans en -parlant des œufs clairs de leurs poules, fut infiniment -plus considérable qu’il n’arrive d’ordinaire. -Pour une centaine d’œufs, une cinquantaine -seulement de grillonneaux ; mais ils ne -différaient en rien, ni par la taille, ni par la -robustesse, des grillons nés normalement.</p> - -<p>Sur lesdits cinquante grillonneaux, j’en prélevai -au hasard une vingtaine qui, dès lors, vécurent -dans une cage exposée en plein air… La -précipitation factice de leur venue au monde -n’influença nullement leur santé ni leur vie ; la -dernière femelle mourut à la veille de la déclaration -de guerre, ce qui était déjà arrivé à la -plupart de ses sœurs ayant vécu et grandi en -liberté.</p> - -<p>En revanche, ce fut auprès du fourneau que -j’établis la demeure des trente autres grillonneaux… -Je pris d’abord la précaution, à cause -de la température torride du lieu, de renouveler -très souvent leur pitance, mais je ne tardai -pas à m’apercevoir que la laitue desséchée et -racornie, dont ils eussent fait fi ailleurs, leur -semblait dans leur gîte surchauffé un aliment -acceptable et <i>même plus sain que tout autre</i>. -Véritable prodige d’adaptation lucide et rapide ! -Les quelques décès que j’ai constatés dans cette -atmosphère anormalement chaude, je crois pouvoir -affirmer qu’ils furent dus à une sorte de -dysenterie provoquée par une absorption exagérée -de laitue fraîche, verte et aqueuse ; aux -méfaits d’une vie vraiment trop civilisée et factice, -cette fois, d’un régime de surmenage et -de suractivité imposés, s’était ajoutée tout naturellement -la possibilité de la maladie, phénomène -inconnu de Grillon libre, et inconnu -aussi dans les monastères édifiés par mes soins -où il est permis à ce brun moinillon d’observer -l’obédience aux immuables règles de l’annuelle -cérémonie solaire.</p> - -<p>Dès le début de mars, mes grillons <i>accélérés</i>, -qui n’avaient pas beaucoup chanté et guère plus -aimé sans doute, commencèrent de mourir, en -avance de quatre mois sur leur génération ! -Peu d’œufs dans la cage ; mais, néanmoins, il -y en avait. J’aurais dû alors, je le confesse, -en distraire quelques-uns pour voir ce qu’il adviendrait -d’eux dans des conditions normales. -J’ai eu vaguement, un instant, je le confesse, -l’orgueil un tantinet prométhéen d’espérer que, -par mon artifice, une nouvelle génération -de grillons des champs naîtrait, pour la première -fois depuis des siècles et des siècles, -avant que la génération précédente fût retournée -au néant. J’ai donc laissé tous les œufs dans -la boîte installée à demeure près du fourneau… -et j’ai trouvé un jour ladite boîte ébouillantée -à la suite d’un très banal incident culinaire.</p> - -<p>Un jeune savant de mes amis, que mes menues -études intéressaient, me conseillait de renouveler -l’expérience au plus tôt, dès qu’auraient -pondu mes grillonnes normales. Il m’indiquait -qu’il serait également curieux de tenter -l’expérience en sens contraire, d’observer si une -basse température ne retarderait pas l’éclosion -des œufs et des dates ordinaires des successives -métamorphoses. Effectivement, je trouverais singulier -que l’horloge de cette petite vie ne fût -pas retardée par le froid à peu près dans la -même mesure qu’elle est avancée par la chaleur.</p> - -<p>Mais la guerre est venue en la saison même -où il eût fallu recueillir des œufs de grillonnes -normales…</p> - -<hr /> - - -<p>… Et puis, je n’aime pas beaucoup, je le répète, -à me livrer à des expériences de ce genre ; et, -enfin, sur ce point, j’en sais autant qu’il me -paraît nécessaire ici, puisqu’il s’agit simplement -d’éclairer au mieux la façon dont la branche -Cricri s’est détachée du tronc principal de la -race. Cricri est plus petit que Grillon, plus agile -et plus déluré, ses yeux sont plus gros et bombés, -comme ceux des êtres qui vivent dans l’ombre ; -il est de couleur grisâtre et blafarde, sans -doute pour la même raison ; à part cela, il -n’y a guère entre eux plus de différence qu’entre -deux cousins germains dont l’un habiterait -les champs alors que l’autre, plus ambitieux ou -croyant mieux vivre, se serait mis « en place » -à la ville.</p> - -<p>La durée de leur existence est à peu près la -même, — plus courte peut-être de quelques jours -pour Cricri ; les métamorphoses successives ont -lieu au bout de laps de temps identiques ; les moirures -des ailes grisâtres de Cricri mâle et adulte -reproduisent exactement les moirures des ailes -tête-de-nègre, bordées de jaune à leur attache, -de Grillon ; les ailes des femelles de -Cricri comportent les mêmes signes et les mêmes -dessins que celles de Grillonne.</p> - -<p>Quant au chant, je défie l’oreille la plus exercée -de démêler s’il provient d’une paire d’ailes -masculines grises ou brunes ; il est simplement -probable que Cricri a plus de voix. Le seul -fossé sérieux qui sépare Cricri et Grillon, c’est -que, la vie de celui-là n’étant pas soumise à la -marche des saisons, il naît, aime et meurt à -n’importe quelle époque de l’an ; sa vie, je -le répète, n’en est pas moins limitée pour cela ; -mais il n’est plus pour l’éclosion de date rituelle ; -il y a également lieu de croire que le temps -d’éclosion d’une même ponte varie selon que -la grillonne grise a déposé certains de ses œufs -très près de l’âtre et d’autres un peu plus -loin.</p> - -<p>Ainsi, Cricri ne voit pas plus que Grillon ses -propres enfants naître et grandir ; mais les fils -de ses cousins plus ou moins éloignés peuvent -le voir adulte dès leur naissance. En fait, le -chant du Grillon de l’âtre résonne en toutes -saisons, et, lorsqu’une pierre d’un vieux four -tombe ou qu’on répare un foyer, on découvre -souvent un gîte où des cricris de tout âge habitaient -<i>en commun</i>… Il en est de naissants, il -en est dont les bouts d’ailes n’attestent que la -première ou la deuxième métamorphose, il en -est de nuptiaux… Et, devant le cataclysme, c’est -un grouillement éperdu de bestioles, aux tailles -diverses, qui se hâtent en bondissant à la recherche -de la première lézarde qui soit dans -le parquet, entre deux carreaux, à l’angle d’une -cloison, et qui, lorsqu’un gîte se présente, n’hésitent -pas à s’y enfouir en masse, mâles et femelles, -grands et petits.</p> - -<p>Que nous voici loin de l’individualisme féroce -de notre héros champêtre ! Je ne veux plus ici -décrire que ce que mon imagination et mes sentiments -me dicteront, assuré de me mieux rapprocher -du vrai de la sorte. Et je dis : le grillon -domestique et le grillon des champs furent il y -a très longtemps pour nous, et encore plus longtemps -pour eux, des frères. Les plus faibles furent -forcés de se tirer d’affaire en inventant des gîtes -que leurs pattes avaient la paresse de construire, -en usant d’un soleil factice, le vrai soleil ne suffisant -plus à leur médiocre complexion. L’accommodation -à leur nouveau milieu, — c’est-à-dire -leur domestication, la nécessité d’utiliser -pour vivre les demeures humaines, leurs feux -et leurs détritus alimentaires, — dut être réalisée -très vite, si l’on en juge par la facilité qu’éprouve -un homme à modifier par la chaleur -et l’obscurité la progression de la vie du grillon -des champs au cours d’une seule génération. -La nature n’a pas travaillé autrement que moi-même -quand je logeais mes grillons paysans -sur le fourneau et dans l’âtre ; mais elle travaillait -plus soigneusement et moins vite ; et -puis cela la regardait ; c’est son métier de donner -des facilités de vivre à divers lots d’individus -par trop mal venus d’une espèce ; mais -c’est un sacrilège de notre part, même sous des -prétextes scientifiques, de détourner des êtres -normaux de la voie que les efforts de milliards -d’ancêtres leur ont méritée ou imposée.</p> - -<p>Que le grillon domestique soit un dégénéré au -sens où les divers parlers humains de l’heure -emploient ce mot, c’est l’évidence même. Il est -<i>au bout des possibilités d’une espèce</i> et incapable -en outre de remonter le courant du fleuve fatal. -Un grillon des champs élevé dans la chaleur -d’un fourneau peut devenir une sorte de -grillon domestique artificiel ; en revanche, installez -Cricri dans la cage de Grillon, dans la -cage herbue, en pleine lumière, vous verrez le -petit misérable, un instant ébloui, puis grisé, -se livrer à des ébats joyeux, s’empiffrer d’herbe -fraîche… et mourir au bout d’un jour ou deux, -de dysenterie.</p> - -<p>Il vaut toujours mieux ne pas considérer le -soleil comme un mythe, ou comme une illusion -née dans la cervelle des simples, même -lorsque l’on est d’une race si fort civilisée et -avancée que le fourneau semble suffire, tandis -que l’astre en vient à être comme disqualifié -du titre d’objet d’expérience.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>VII</h3> - - -<p class="noindent"><span class="sc">Grillon me parle</span> :</p> - -<p class="ugap"><i>Tu m’as déjà prêté ton langage en divers endroits, -lorsqu’il te paraissait par trop difficile de procéder -autrement pour essayer de me faire entrevoir -et comprendre à travers tes mots. Peut-être souris-tu -toi-même de l’inanité d’un tel effort ? Tu n’aurais -pas raison. Tenter l’impossible, c’est du moins, -même et surtout quand on succombe à la tâche, -indiquer à d’autres un chemin…</i></p> - -<p><i>Tu m’as prêté ton langage ; laisse que j’en use -encore une fois. Certes, tu me connais et, en parlant -de ma vie et de ses travaux, tu as bien fait, -me semble-t-il, de t’étendre longuement sur mes -ennemis, parce que la vie sans menace de la mort -est plus que jamais l’ombre d’un rêve. Et peut-être -ai-je maudit souvent la prison dorée où tu me privais -de tant de précieuses peurs. Je t’approuve -également de n’avoir pas caché ta façon de penser -à propos de mes cousins renégats, qui ont préféré -à notre pénible liberté et à notre rustique manteau -de bure, l’existence servile et la livrée des laquais.</i></p> - -<p><i>Mais, ma vie intérieure ? Comment pourrais-tu -en exprimer la silencieuse musique, et comment -pourrais-je, moi, dans ton parler, trouver des -mots qui en rendraient compte ? J’admets que tu -imagines assez facilement le caractère et la qualité -de cette vie toute en méditations, de cette rêverie -ininterrompue durant des mois, de ces sensations -offertes en bloc et savourées comme un énorme -bouquet chatoyant et complexe. Mais, au delà, il -n’y a plus pour toi que mystère et ombre.</i></p> - -<p><i>Tu désespères tellement en face de l’inexpressible -que, — je te vois venir ! — tu serais bien capable de ne -point parler de mes yeux, de ces yeux qui ne me -servent guère à me diriger et qui ne représentent -qu’un luxe offert à moi par maman Nature. Pourtant -tu t’es vanté de pouvoir fournir ici quelques -précisions… Je les attends, tes précisions, ou plutôt -je les devine : tu as étudié, avec ce ridicule œil -de cuivre et de verre qui supplée, selon toi, à la -faiblesse du tien, mon système visuel ; tu as découvert -ainsi des milliers de facettes sur la pellicule -externe de mon œil à moi, sur cette pellicule -qui est d’ailleurs opaque à la plupart des -couleurs que tu nommes et translucide à d’autres -couleurs pour lesquelles il n’est pas d’appellations -dans le spectre imaginé par tes savants ; après -cela, il t’est facile de calculer, je te l’accorde, le -point où convergent les rayons que laissent filtrer -les facettes ; mais alors tu constateras avec un -bien légitime ahurissement que ce foyer, comme -tu dis, est situé très en avant de tout organe récepteur, -qu’il faut admettre une nouvelle dispersion -des rayons avant qu’ils soient transmis par -mes nerfs à mon ganglion cérébral… En conséquence, -imagine ce que tu voudras : quelque chose -de pareil aux taches lumineuses que produit sur -une eau sombre un diamant jaune placé un peu -au-dessus d’elle au soleil ; n’oublie pas que les -couleurs ainsi réfractées n’ont pour la plupart aucun -nom dans ton langage ; ajoute à cela que mon -esprit se refuse à considérer autrement que comme -des absurdités la possibilité visuelle d’une ligne -courbe ou le fait de percevoir visuellement la distance ; -que nous ne pouvons comprendre ce que le -mot perspective signifie… Imagine encore, — pourquoi -pas ? — quelque chose comme un de ces tableaux -cubistes, dont vous êtes quelques-uns à sourire, -mais qui seraient peut-être jugés d’un réalisme -aigu dans le monde des insectes, si nous nous -intéressions à la peinture et si vos cubistes pouvaient -exprimer l’infra-rouge ou l’ultra-violet.</i></p> - -<p><i>Voilà tout ce que ta connaissance des lois de -l’optique te permet de donner comme précisions -sur la façon dont mes yeux reflètent le monde…</i></p> - -<p><i>Y a-t-il vraiment de quoi te déclarer enchanté ?… -Non, n’est-ce pas ? Et puis… tes yeux, mes yeux… -le même mot pour ces objets si différents… Car, -qu’y a-t-il de commun entre un organe presque -essentiel pour toi et les deux gentils kaléidoscopes -incrustés dans ma tête comme des pierres fines -dans la matière d’un beau coffret, entre tes conducteurs, -tes informateurs et ces deux jouets superflus -que la Nature, qui m’a déjà privé de mes inutiles -oreilles, m’aura enlevés peut-être, si ma race -existe encore dans quelques myriades d’années ?</i></p> - -<p><i>Mes yeux, tes yeux ; ton odorat, mon odorat ; -ma gourmandise et ta gourmandise, ta poésie et -ma poésie… Toi qui vas prononcer à propos de -moi les mots chanter, aimer et mourir, fais-toi plus -humble et plus prudent encore.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TROISIÈME LIVRE<br /> -Le Chant, l’Amour, la Mort.</h2> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>I</h3> - - -<p>Ce livre est celui dont j’ai le mieux caressé -la méditation, que j’ai le plus fervemment conçu. -J’écrivais, vers ma vingtième année :</p> - -<p>« Si Dieu m’accordait une existence analogue -à celle de Sylvestre Bonnard, le membre bien -connu de l’Institut, qui, après son « crime », -s’en fut à la campagne achever ses jours dans -l’étude des menus ouvrages de la nature, je -voudrais écrire un gros livre sur le grillon -des champs… »</p> - -<p>Je ne suis pas membre de l’Institut ; je ne -puis non plus me qualifier encore de vieillard. -J’ai donc devancé la date que je m’étais fixée -pour devenir le biographe de mon ami à six -pattes. On ne sait ni qui vit ni qui meurt, dit-on -volontiers en Gascogne ma patrie… Et je crois -avoir indiqué déjà que l’étude des insectes humains, -depuis quelques années, m’écœurait un -peu, en dépit de ma bonne humeur naturelle et -d’un optimisme que je veux incorrigible.</p> - -<p>Renonçant à un gros ouvrage tard venu, -pourvu de plus de méthode peut-être, mais non -point nourri de plus d’expérience, je souhaite -seulement que l’on m’accorde que mon livre -est à la taille de son sujet, qu’il est, comme -lui, sans prétentions.</p> - -<p>J’ai commencé de le rédiger au début du -dernier automne, tandis que Grillon venait de -naître, que septembre engourdissait le ciel et -la mer, que l’air commençait à sentir la fumée -de bois vert, les champignons et les pommes -de pins pourrissantes de la belle forêt landaise -où je me trouvais alors. — En cet endroit de -mon travail, l’an poursuit son printemps, la -fête de Mai est inaugurée, Grillon a pris son -costume amoureux et funéraire dans les prairies -d’Ile-de-France. C’est là que me tient momentanément -la vie ; c’est là que je vais, une -fois de plus, me pencher sur mon personnage -avec une joie et une amitié renouvelées, avec -l’émotion aussi qui convient quand il s’agit -de véritables adieux à un être et à une œuvre.</p> - -<hr /> - - -<p>« <i>J’aime Chelle et ses cressonnières</i>… » a écrit -Victor Hugo, dans les Chansons des Rues et -des Bois, et ce vers rime, si je ne me trompe, -avec un autre où il est question des bas blancs -des <i>meunières</i> du pays. Je n’ai jamais, hélas ! -vu pour ma part, à Chelles ou dans les environs, -de meunières en bas blancs, étant venu -trop tard dans une banlieue à laquelle le progrès -a imposé son vandalisme ; mais l’endroit ne m’en -paraît pas moins charmant et ne m’en reste -pas moins cher pour toutes sortes de raisons.</p> - -<p>Il y a là, au milieu d’un immense jardin, une -bâtisse pareille à certaines vieilles maisons où -mon enfance s’écoula et qu’elle aimait « comme -des personnes », — j’emploie les termes dont -je me servais alors. L’immense jardin qui entoure -la personnalité fière et un tantinet délabrée -de celle-ci, est lui-même un personnage. -Il dut être autrefois soigné, ratissé, glorieux ; -mais, comme on a décidé depuis longtemps de -le vendre à quelque société qui le découpera en -lots et édifiera sur son emplacement des villas -en carton-pâte ou en papier mâché, on le laisse, -en attendant, vivre superbement sa vie.</p> - -<p>Au printemps, c’est miracle de voir avec -quelle fougue somptueuse et vaine s’y épanouit -la descendance de végétaux légumineux autrefois -appréciés à la table du propriétaire, maintenant -redevenus comestiblement inutilisables. -Les asperges sont arrogamment arborescentes, -les carottes reprennent la mine de leurs sœurs -sauvages, celles des prés, des garrigues, des talus ; -les oignons ont volume de grains de maïs ; -les choux, au lieu de se pelotonner douillettement -sur eux-mêmes, s’élancent vers le ciel -comme un chant lyrique et désintéressé. Les -vignes sont rampantes et n’ont plus besoin de -produire de fruits, assurées de vivre et de -persister par la prolongation de leurs branches -retombées au contact du sol nourricier, -incomparable éducateur de surgeons ; les cerisiers -ne portent plus que des guignes presque -aussi peu charnues que le fruit de l’aubépin, -appelé dans mon pays pain des oiseaux. Quant à -ceux-ci, ils font rage, dès l’aube, dans les bosquets -qui entourent la maison, dans les arbres -qu’on n’émonde plus, dont les branches déchaînées -chatouillent la toiture et taquinent les -fenêtres. Les vitrages, d’où le mastic desséché -a chu presque totalement, vibrent au fracas des -chantres ailés ; il semblerait même, parfois, que, -pour porter notre agacement à son comble et -faire nos dents grincer, un mauvais plaisant -promène en l’appuyant une pointe d’acier contre -le verre, si peu sont aimables, quoi qu’en -disent les chansons, celles des passereaux, surtout -quand ils s’y évertuent trop près de nos -oreilles.</p> - -<p>Endroit admirable pour rééditer personnellement -et revivre, si c’était là mon goût, des -tristesses sœurs de celle d’Olympio ; paysage -retrouvé chaque an quelques heures, et devant -la rapide vieillesse duquel on éprouve soi-même -la quantité déjà pesante des jours vécus. Un bassin -s’est tari ; on voit sur sa vase des squelettes de -poissons ; on aimerait à croire que ce sont ceux -mêmes des cyprins qui, l’an passé, y nageaient -encore, si l’on n’était pas sûr qu’il n’y a là -que les débris des fritures dévorées récemment -par les clients de l’hôtel voisin, puantes reliques -dont une servante s’est débarrassée sournoisement -et paresseusement en les jetant là. — Ainsi -de tout ce qui se rapporte au souvenir ; -le cultiver avec trop de soin et de présomption, -savourer son amertume ou sa cruelle douceur -comme des biens qui nous sont dus, c’est -souvent le profaner ; nous ne sommes jamais -de taille à juger notre passé ; ce serait quelque -chose comme nous mettre au-dessus de notre -rang que de nous contempler tels que nous fûmes ; -pensons plutôt à demain ; la leçon ou, -pour familièrement parler, la « douche » me paraît -autrement salubre en pareil cas, surtout -pour qui veut garder le paisible courage sans -lequel la vie d’un homme ne mérite plus d’être -continuée.</p> - -<p>Jours d’autrefois, fugues écolières, rires frais, -soleil ou nuit sur des cheveux féminins et tout -autour de robes claires, je vous bénis, peut-être, -mais je préfère vous renier… Qu’une seule lâcheté -me soit permise : celle de ne pas fuir -devant le retour des ombres amicales. O Emile -Despax, Charles Dumas, Louis Loviot, et tant -d’autres vivant encore, mais aussi lointains et -plus morts que les chers morts, vous avez connu, -vous aussi, le lieu dont je parle, la vieille maison -bruissante et tintante, et son Paradou violent !… -Que de tombes, déjà, le long de la voie sacrée -du souvenir !</p> - -<hr /> - - -<p>… Puisque les oiseaux t’ont réveillé dès l’aurore, -va te coucher, commencement d’une fin, -ruine qui s’ébauche, écolier de l’Ecole des Vieillards…</p> - -<hr /> - - -<p>Dérision ! Ce n’est pas seulement vers ma -jeunesse, c’est vers mon enfance que va me -ramener cette nuit-ci.</p> - -<p>Sa sœur d’hier était encore dépourvue de -chants ou d’appels, quoique douce et chaude ; -à peine une petite chevêche encore mal convaincue -de l’approche du temps d’aimer fit-elle -entendre quelques minutes son grelottant et lugubre -appel ; les fenêtres étant restées ouvertes, -deux chauves-souris tourbillonnèrent autour -de la lampe avec beaucoup de ces petits -cris qui doivent presque à coup sûr représenter -un véritable langage embryonnaire (la chauve-souris -captive vous dit des sottises et vous -fait des grimaces, tout comme un singe), mais -que beaucoup d’oreilles humaines, même des -plus fines, ne perçoivent pas, parce qu’ils sont -à la limite d’acuité des vibrations sonores pouvant -impressionner normalement le tympan… -Après cela, ce fut tout à fait le silence animal ; -plus rien sous le ciel, — le vent n’existant pas, — qu’un -bruit d’eau courante et d’herbes froissées -par l’eau.</p> - -<p>Mais, aujourd’hui, ce murmure ne sera pas seul -à animer perpétuellement l’ombre. Pour la première -fois cette année, Grillon s’est fait entendre -de moi, tout à coup. Peut-être avait-il -déjà essayé sa musique dans la journée, musique -dont les accents encore débiles avaient été étouffés -par les rumeurs de l’humaine vie ; à présent, -sous le ciel splendide et sombre, ils retentissent -avec la pureté des choses très neuves ; -cela frémit et cela jaillit, cela tient de la source -et du jet d’eau, et puis cela monte à l’infini, -comme si le jet d’eau s’animait, devenait sensible, -conscient ou divin, et visait définitivement -le ciel après s’être pourvu d’invisibles -ailes.</p> - -<p>C’est le chant du premier grillon. On dirait -qu’une minuscule fée des herbes se promène -à travers ses domaines, sur son char fait d’un -sabot volé à la paysanne du lieu et traîné par -des mulots, se promène en frappant de sa magique -baguette un petit tambour de cristal pour -annoncer son passage. Et, de même que la -flamme d’une humble chandelle emplit toute -une vaste pièce, le solo de ce musicien, — de -l’autre côté de la rivière, dans le grand pré -qui va jusqu’à l’église d’un village dont je n’ai -jamais su le nom, — se gonfle, élargit ses ondes, -lance sa note unique à travers, nous semble-t-il, -l’immensité intégrale du ciel. Un prodigieux -frémissement, issu de l’insecte né à l’amour, -circule et prend, pour qui sait entendre -et comprendre, une importance comme miraculeuse ; -lorsqu’une branche bouge ou qu’une feuille -tremble près de ma fenêtre ouverte, je jurerais -que ce n’est pas le vent, ou l’aile d’un pinson -au sommeil agité qui en est cause, mais le frémissement -prolongé du son produit par la fée -en promenade, le chant annonciateur pour qui la -distance n’existe pas, — n’existe pas plus que -pour une idée humaine venue à son heure et -qui se propage, s’épanouit à la même époque -d’un bout à l’autre du monde, sans que les plus -savants connaissent comment ni pourquoi.</p> - -<hr /> - - -<p>La grande idée de l’amour est éclose dans -l’ombre et le secret de la forêt des herbes. Le -solo devient duo, puis trio, très vite, en quelques -minutes ; l’émulation sonore précède, entre mâles, -la rivalité et le combat ; les exécutants du -concert vont être, dès ce soir, innombrables ; -alors, au lieu de la note unique répétée environ -chaque demi-seconde, c’est une sorte de grésillement -musical qui va durer jusqu’à la mort -momentanée de la race, qui atteint son maximum -d’intensité aux heures chaudes et lumineuses, -mais qui, pour nos oreilles, acquiert sa plus -forte et précieuse valeur au retour de la nuit.</p> - -<p>Le silence lui prête une vie et une vertu singulières ; -on a l’impression que le sol parle -avec le ciel et que celui-ci lui répond en son -langage, qu’une correspondance passionnée, frénétique, -s’est pour quelques semaines établie -entre eux.</p> - -<p>Le bel imagier qu’est Abel Bonnard a écrit, -en faisant parler mes personnages :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Humbles, nous obsédons cependant les étoiles…</div> -</div> - -<p class="noindent">C’est vrai, à cela près que le mot obséder est -trop fort et presque injurieux pour Grillon : -je ne parviens pas à éprouver que son chant -agace (car obséder ne veut plus guère dire autre -chose en français) le ciel du seul fait qu’il -a l’air d’y parvenir. Bien au contraire, une harmonie -paraît se créer entre le grésillement terrestre -et la scintillation éthérée ; celle-ci et -celui-là semblent n’être plus que le reflet humainement -auditif et visuel d’une grande chose, -intermédiaire ou partout répandue, que nos sens -sont incapables d’atteindre elle-même.</p> - -<hr /> - - -<p>Je me garderai de décrire longuement l’appareil -musical.</p> - -<p>D’autres l’ont fait avec une minutie qui eût -été louable, si n’importe quel enfant attentif -n’était à même d’observer cet appareil et d’en -comprendre le fonctionnement. Je me bornerai à -signaler que, pour chaque individu, la note est -la même du commencement à la fin ; qu’elle -varie très peu d’individu à individu, comme qualité, -sinon comme intensité ; qu’il existe pourtant -des grillons virtuoses et qui savent mieux -que leurs congénères mettre ou non la sourdine -ou la pédale forte à certains moments ; -que l’augmentation de l’intensité sonore est produite -par le resserrement des cuisses sauteuses -contre les ailes l’une sur l’autre frottées ; qu’il -n’est pas vrai, comme on l’a dit, que la rosée -serve à Grillon de colophane. Il est parfaitement -exact que Grillon chante plus fort, et, si l’on -veut, avec plus de verve, lorsque les feuilles -de laitue que je lui sers en captivité sont -fraîches, juteuses et arrosées d’eau bien claire ; -mais l’enthousiasme poétique qu’il manifeste -alors, ressemble à celui d’un homme -qui devient bavard après un bon repas, et il -n’a pas eu plus besoin d’humecter ses ailes que -nous de nous barbouiller de vin les mains et -la figure. Comment expliquerait-on, s’il en était -ainsi, que le Grillon du foyer, vivant dans une -atmosphère torride, parmi les cendres et les -poussières, fît résonner son instrument aussi -bruyamment, et plus peut-être, que son cousin -des prairies ? A la vérité, Cricri et Grillon ne -chantent pas, si leurs ailes sont sèches ; en essuyer -le dessous avec un peu d’ouate hydrophile -ou le dessécher avec du chlorure de calcium -rend l’insecte aphone pour quelque temps ; -mais c’est de lui-même qu’il tire sa colophane.</p> - -<p>En effet, sur le dos de l’insecte mâle parfait, -au point de jonction du corselet et de l’abdomen, -sont deux toutes petites glandes qui sécrètent -une humeur incolore, à la réaction nettement -acide. Ces glandes n’existant pas chez la femelle -sans voix, il me paraît incontestable que -ce sont elles qui fournissent à Cricri et à Grillon -mâles l’humidité nécessaire à la sonorité -de leurs ailes. A certains moments d’exaltation -et de rage, quand deux rivaux, par exemple, -se trouvent face à face aux abords d’une -belle, le chant s’enfle, les glandes sécrètent -avec plus d’abondance leur liqueur ; j’ai dit -que celle-ci est acide ; elle est, en conséquence, -plus ou moins corrosive, et c’est ce qui explique -que les ailes des mâles, au déclin de leur -vie, soient très souvent amincies, échancrées, -frangées. Le chant s’en ressent, et ces pauvres -ténors enroués sont très mal vus de leurs anciennes -admiratrices. Ce sont eux qu’elles dévorent -de préférence ; ils se laissent faire, comme -s’ils comprenaient que c’est encore ce qui peut -leur arriver de mieux, au point où ils en sont.</p> - -<p>Voilà tout ce que j’avais à apporter de nouveau -à propos des organes du chant.</p> - -<hr /> - - -<p>Et maintenant, celui-ci <i>est</i> ; toutes les fées -des herbes frappent sur leur tambour. Oui, c’est -bien mon enfance qui s’attache à moi comme à -une proie facile, bousculant les images de jeunesse, -d’amour et de mort, dont je déplorais -tout à l’heure, sans beaucoup de conviction, -que cette maison fût peuplée.</p> - -<p>Le collège de Villeneuve-d’Agen était alors -une immense et pittoresque masure qui dominait -le Lot ; à quatre heures, en cette saison, mon -grand-père Cassan venait m’y chercher, quand -j’avais huit ou neuf ans. Eugène Cassan, élevé -chez les Pères Dominicains de Toulouse, pensait -en latin, parlait volontiers en langue d’oc, -adorait les bêtes, — toutes vertus que je m’honore -de tenir de lui. Ruiné par un père délicieux -et chimérique, qui rêvait de drainer la -fortune du monde et aimait en outre à jouer du -violon sur son toit par les nuits de lune, — pour -évoquer les Elémentals, — il avait estimé -que tout était bien en ce monde, parce que, -dans le même moment, une tante à lui trépassait -en lui laissant, à trois lieues de son castel -natal, une boulangerie dont il prit crânement la -suite. Toujours je le reverrai lisant les <i>Géorgiques</i> -ou les <i>Tusculanes</i>, ses livres préférés, près -de son tour, et inquiet des réparations que réclamait -celui-ci, pour cette seule raison qu’elles -risquaient de troubler le ménage des grillons -familiers dont le concert berçait son labeur et -scandait les mètres de Virgile ou les périodes -cicéroniennes. Sur la belle rivière encaissée, le -soleil luisait, doux et fort ; le bruit de l’eau, au-dessus -du barrage tout proche, retentissait orgueilleusement -et suffisait à combler le silence.</p> - -<p>— On va faire un tour sur la rive, me disait -grand-père, mais d’un air qui promettait toute -une fête…</p> - -<p>Moi, je lui demandais, n’osant en croire encore -mes oreilles :</p> - -<p>— Vrai ?… Tu crois qu’<i>ils</i> ont commencé à -chanter ?</p> - -<p>Aucun autre mot n’était nécessaire. Nous nous -comprenions.</p> - -<p>Qu’ils me semblaient longs, les quelque cent -mètres qu’il fallait accomplir en amont du barrage -pour que le fracas de l’eau n’étouffât plus -les premiers chants de mes amis !</p> - -<p>Ce soir, comme aux soirs de mon enfance, le -chant <i>est</i>, la belle et définitive aventure est -inaugurée pour Grillon. Demain, dès que le soleil -aura chauffé le sol, ce casanier va se transformer. -Installé arrogamment sur la plate-forme -de sa demeure, il mène grand vacarme, au -vu et au su de tous, et même des oiseaux qui, -cependant, ont d’autant plus faim qu’un puéril -pépiement abonde dans les nids… Les femelles -voisines savent à quoi s’en tenir, et les voici -qui mettent les antennes dehors. Plus de repos -au fond du gîte sûr ! L’heure des randonnées -hasardeuses a sonné avec le premier bruissement -musical des ailes, de ces ailes qui n’ont -pas pour but de conquérir l’air et l’azur, mais -qui, comme dans le chant de Schiller, n’en -signifient pas moins l’essor, puisque c’est vers -l’amour et la bataille qu’elles entraînent la race -qui les a conquises.</p> - -<hr /> - - -<p>Il s’agit de chanteurs infatigables et d’un opéra -composé par le suprême Maëstro. Les décors -seront dignes des acteurs et de l’auteur. O cher -François-René de Chateaubriand, qui t’extasias, -peut-être en rêve, sur la splendeur des forêts -vierges, dans un nouveau monde déjà bien vieux -pour le commun des hommes, sinon pour toi, -il n’était pas besoin à ton amour des magnificences -d’aller, avec le vain espoir de changer -de cœur, au delà des mers, sous un autre ciel. -Le ciel « est aussi en bas », a dit le Juif batave, -précis à l’égal d’un rouage de montre et -clairvoyant comme les verres de lunettes qu’il -polissait par métier. Je me couche dans le pré, -j’enfouis mon visage dans le foin déjà haut, je -me réduis à la taille de mon héros, je m’imagine -des yeux à facettes, et aussitôt un infini de -songe et de féerie est réalisé.</p> - -<p>Le décor est apparemment plat et sans perspective, -à tous les coins de l’horizon, que contient -dans son ensemble le double miroir savant -et compliqué ; les couleurs sont innombrables et -juxtaposées, sans qu’aucune dénomination humaine -d’elles soit raisonnablement possible ; les -formes sont comme tangibles et d’une amplitude -que nous ne pouvons même pas imaginer. -Alors, se produit le phénomène somptueux, -pour un être plus vieux et plus <i>évolué</i> -que nous, de vivre les meilleurs jours de sa vie -au milieu de la jeunesse renouvelée du monde, -dans une atmosphère chaleureuse et humide, -luxuriante, gorgée de sèves, saturée d’une lumière -intimement mélangée à de l’ombre, lumière -diffuse, violente et douce, qui éclaire -actuellement sans doute les jours de la planète -Vénus et qui aurait étourdi et flatté nos sens, si -l’humanité avait existé sur la Terre durant la -période secondaire. Je n’irai pas enfantinement -mesurer la stature de Grillon et la hauteur de -l’herbe où il se cache : nos sens, encore une -fois, n’ont pas de communes mesures, et, à -propos des herbes qui l’entourent, il serait vain -de parler d’arbres dépassant d’une hauteur de -plus de quatre-vingts mètres notre stature… Ce -n’en est pas moins au centre d’un paysage et -sous un climat infiniment jeunes, préhumains, -que la vie de Grillon va s’achever, dans une -telle perfection de l’être qu’il semblerait indécent -que la nouveauté partiellement reconstituée -de notre monde manquât d’y participer, -de la provoquer ou de l’embellir encore.</p> - -<p>J’ai la face dans l’herbe, qui dépasse mes -épaules ; mon nez s’appuie presque contre le -sol, je vous dis… Et je rêve et divague peut-être… -N’importe ! Laissez-moi divaguer et rêver. -Ces plantes diverses qui composent la denrée -que nous appellerons « du foin » quand elles seront -mortes, ont des noms dont certains sont jolis. -Mais qu’un autre vous les énumère à nouveau ; -je ne me sens plus en cet instant le cœur et les -ambitions d’un herboriste… Une vapeur embaumée -emplit mon cerveau, un miroitement glauque -s’appuie sur mes yeux et chatoie à leur -surface, sans risquer de s’enfoncer jusqu’aux -profondeurs sombres de l’esprit, un peu comme -fait du liège sur de l’eau ; la terre sent la terre, -mais de façon si intense qu’une musique au-dessous -de mes oreilles ou qui dépasse leurs facultés, -semble se mélanger à cette odeur : et c’est -comme si je percevais, moi aussi, le monde -avec des antennes. Devant leur respectif domicile -net et strict de bourgeois d’hier, le chanteur -arrogant et la silencieuse amoureuse, rassurés -par mon immobilité, ont recommencé à -vivre comme si je n’existais pas. Mais est-ce -que j’ai le droit de dire que j’existe, moi, être -humain, moi, si jeune et si vieux à la fois -devant le renouvellement annuel d’un monde ?… -O inanité, ô mensonge de ce que, nous autres -hommes, nous appelons secondes ou siècles et -contenons, sans nous donner d’entorses à l’imaginative, -sous la dénomination générale de -TEMPS !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>II</h3> - - -<p>Il est parti, les ailes arrondies, bruissantes, -et plus jamais ne se retrouvera à l’aise dans -son trou. Les premiers temps, il y reviendra -peut-être « dormir » encore, de préférence vers -l’aube, quand lui-même et ses rivaux se seront -tus ; on ne se guérit pas tout soudainement -d’une vie rangée et sédentaire. Dès lors, comme -on le comprend sans peine, l’observation de -Grillon en liberté comporte quelques difficultés, -même pour qui, à enfouir volontiers sa face dans -l’herbe, ne redoute pas d’être traité de mangeur -de foin. Mais, quand j’étais enfant, — cet -âge sans pitié ignore aussi la fausse honte, — j’ai -maintes fois suivi Grillon, le plus discrètement -possible, à quatre pattes ; mes souvenirs -de ces années-là gardent une étonnante lumière -et je réponds de l’exactitude de ce que je -note aujourd’hui, bien que je l’aie vu surtout -autrefois.</p> - -<p>La proximité d’une maison de belle dame n’influe -en rien sur les manières du nouvel aventurier. -Il pourrait souvent attendre la fortune -dans son lit ou se dire que tout bonheur que -ses palpes n’atteignent pas, n’est qu’un rêve, — car -souvent un gîte de femelle est à moins -de vingt centimètres de celui du chanteur, — mais -c’est rarement à sa voisine qu’il ira faire -sa cour et offrir ses hommages.</p> - -<p>Pour l’y décider, il faudrait un incident imprévu, -comme la rencontre d’un rival, d’un -étranger venu de loin avec lequel il se trouverait -face à face ; sinon, le sédentaire qu’il fut jusqu’ici, -semble incontestablement préférer les -voyages lointains et qui l’amènent parfois jusqu’à -dix bons mètres de son domicile. Les femelles -sans voix ne quittent guère les abords du -leur, y rentrent à chaque fin de nuit et l’entretiennent -jusqu’au terme de leur existence : ayant -aimé, les mâles ne sont en effet bons qu’à mourir, -tandis qu’à elles incombe encore le soin -d’assurer la ponte, de prévoir tout ce qui peut -être favorable à l’épanouissement de l’avenir enclos -dans leurs flancs.</p> - -<p>Grillon se promène donc en chantant, nuit -et jour, et il a vraiment l’air très comique, -très guerrier d’opérette, parce que ses ailes -gonflées ressemblent à une cape que soulèverait -une rapière romantique. Son arme, en réalité, -il ne la porte pas derrière lui, malgré le -bruit de traîneur de sabre qu’il fait sur les chemins -de la forêt herbeuse, mais devant lui -ses crocs, tandis qu’il progresse en chantant, -sont presque toujours grands ouverts, comme -s’il suffisait d’être poète ou amoureux pour devenir -du même coup féroce.</p> - -<p>Les batailles sont fréquentes et nul ne semble -songer à les éviter, bien au contraire. Elles font -partie de la fête ; il semble que celle-ci, sans -elles, diminuerait de charme et de valeur, que -l’essentiel manquerait au programme. Sans que -je veuille faire ici la moindre allusion humaine, -je me vois forcé de constater qu’un grillon qui -ne se bat pas, paraît très peu digne d’être aimé ; -le mythe d’Arès et d’Aphrodite, qui eut sa valeur -à l’aurore de l’humanité, la garde au bout -de l’évolution d’une race infiniment plus vieille -que la nôtre.</p> - -<p>Il est impayable de voir un de ces combats, -surtout quand une femelle accourt au bruit et -y assiste, pudiquement cachée à quelques mètres -de ses adversaires, lustrant ses ailes qui ne -sont que parure, crachant sur ses pattes antérieures -pour débarbouiller son visage et ses antennes, -tordant le cou de-ci, de-là, bref, faisant -des mines en l’honneur du vainqueur, qu’elle -ignore encore… Entre les galants chevaliers, -il y a d’ailleurs plutôt joute que combat à mort ; -celui qui est parvenu à ouvrir le plus largement -sa mâchoire, la resserre de son mieux sur la -face du concurrent, laquelle en est un peu éraflée -ou bosselée, et c’est tout… Le vaincu déguerpit, — il -n’y a pas d’autres mots, — sans -protestation ni murmure ; le vainqueur, lui, -chante de tout son cœur… La belle continue à -minauder…</p> - -<hr /> - - -<p>Que signifie, que représente le chant du mâle ? -Un appel d’amour, vous répondra-t-on couramment ; -un appel d’amour comme celui que font -retentir sur les coteaux de mon pays les batraciens, -d’autant plus odieusement bruyants, en -cet endroit de la Terre, que les sources et flaques -d’eau y sont assez espacées et qu’ils les -surpeuplent dès qu’ils en découvrent. Mais « appel -d’amour », même en langage humain, n’en -demeure pas moins une traduction assez vulgaire -de ce que doit être la chose. Le mot amour, dans -nos parlers, a un sens tellement vague et dénaturé -que la difficulté des transpositions sentimentales -d’insecte à homme et d’homme à insecte -s’accroît encore ; les vocables que je possède -se rebellent ou s’effarent, comme des écoliers -pourtant dociles dont on exigerait un devoir -dépassant leurs forces ; il y a nuit et ombre -des deux côtés, parce que l’animal ne sait plus -depuis très longtemps ce qu’est l’amour tel que -le font vivre, pleurer et rire les romans et -les romances dans nos trop puériles cervelles, -parce que, d’autre part, nous ignorons encore -ce que peut être l’amour uniquement dévoué à -la vie de l’espèce, l’amour dont on ne parle -plus, l’amour dont la discussion ne se pose pas -de ce seul fait qu’il est fonction de mort et de -vie et que, si la race n’existait pas, chez l’homme -comme chez Grillon du reste, il ne serait plus -question de rien du tout.</p> - -<p>Des peuplades primitives de notre très primaire -humanité en sont encore à se défigurer pour -s’embellir, à se barbouiller d’ocre, à s’inciser la -peau rasée du crâne et à introduire dans la plaie -provoquée ainsi des venins ou des poisons, pour -faire là pousser et demeurer des monstruosités, -des excroissances de chair qui vont jusqu’à figurer -sur la tête de ces pauvres noirs des crêtes -ténébreuses. Moralement, et surtout intellectuellement, -en amour, nous en sommes au même -point qu’eux. Nous encombrons cette réalité superbe -d’ornements ridicules. L’art nègre est à -la mode pour certains, dans la minute où j’écris -ces lignes, mais je crois qu’un certain romantisme -a été, en ce qui concerne les hommes et -les femmes, le <i>dadaïsme</i> et l’art nègre de la -sentimentalité. Nous en subissons encore certaines -influences, parfois sans nous en douter, -parfois aussi, quand nous avons des lettres plus -ou moins heureusement digérées et assimilées, — ce -qui est le cas de la plupart des gens aujourd’hui, — parce -que nous trouvons encore -très bien porté qu’il en soit de la sorte.</p> - -<p>Combien de gens, du monde le meilleur et le -plus raffiné, estimeraient vraiment qu’ils aiment -s’ils ne souffraient point, par exemple, ou -ne faisaient semblant de souffrir ? La crête artificielle -sur la tête du nègre !… D’autres préfèrent -torturer ou faire croire qu’ils torturent. -Vanité des vanités. C’est qu’il faut prendre parti, -l’amour, chez l’homme, en étant encore au point -où est sa politique ; le plus grave, c’est qu’il -croit aimer réellement, alors qu’il se contente -de jouer pour lui et pour les autres de piteuses -comédies bourrées de vers ressassés et de phrases -toutes faites ; — vers et phrases qui font -autorité, qu’on nous inculque dès le collège, sous -prétexte de nous initier à la science du cœur -humain telle que l’ont comprise les plus illustres -auteurs, mais qui ne sauraient dater de plus -de cinq mille ans, et qui n’expriment pas nécessairement -des vérités éternelles.</p> - -<p>Ainsi vieillesse et jeunesse, quand on parle -d’amants et d’amantes, sont encore termes incertains -et mal définis dans notre race ; une -femme de trente ans excitait la pitié de l’immense -Balzac, alors que Pénélope et Hélène, à quarante -ans et plus, s’imposaient encore, et sans -que cela fît sourire Homère, au loyal désir -des plus beaux parmi les jeunes hommes ; actuellement, -des dames qui eussent été grand’mères -du temps de Balzac sont, si j’ose dire, -homériques. De même du côté de nos mâles : -en effet, au cours des siècles et d’après les documents -littéraires qu’ils nous ont laissés, n’est-ce -point tantôt Chérubin qui triomphe, tantôt -un homme mûr ou blet qui a raison de Chérubin ? -L’humanité, au point de vue amour, -demeure turbulente et indécise, sur cette question -d’âge et sur mille autres, comme un enfant -devant un jouet qui lui agrée justement ; tantôt -il le soigne et le protège, tantôt il le casse -pour voir ce qui se passe à l’intérieur… Nous -demeurons encore, en amour, et pour combien -de siècles, à l’âge des caprices et des modes !</p> - -<p>Il n’y a rien là qui puisse nous irriter ou nous -réjouir. C’est le temps, si ce mot correspond -à une réalité supra-humaine, qui fera de nous -ce que nous méritons d’être plus tard, plus -loin, après la sélection naturelle et l’évolution -inévitable. Lui seul jugera si, pour l’espèce humaine -comme pour les races d’insectes, il n’est -pas superflu de distinguer le goût d’aimer du -besoin voluptueux de se perpétuer en de neuves -générations.</p> - -<p>Moraliser à ce propos est d’ailleurs aussi vain -que l’effort d’un vieux monsieur tentant de contribuer -à la repopulation de son coin de Terre -par ses bons conseils et son éloquence. Ces parcelles -d’humanité que l’on contient sous les dénominations -très nobles et suprêmement valables -de familles ou de patries, ne durent elles-mêmes -qu’autant qu’elles méritent leur durée ; -si elles succombent, c’est <i>justice</i> au sens tristement -humain de ce mot colossal, flottant, glacial, -et qui me fait penser en tout à un iceberg capable -d’endommager ou d’anéantir les plus beaux -navires dans sa promenade déchaînée et sans -yeux. Quand une race humaine diminue, c’est -qu’elle est inutile au bon ordre de la planète -Terre ; et quand un individu humain, corps et -âme, ne se survit point en des enfants bien -portants ou dans des œuvres durables, ce n’est -que par une incompréhensible indulgence de -la Nature ou de Dieu qu’il a vécu.</p> - -<hr /> - - -<p>En dépit de l’impossibilité que j’ai marquée -d’exprimer en mots ce qu’est l’amour pour un -insecte, en dépit du gouffre d’ombre qui sépare -nos tâtonnements humains de son accomplissement -à peu près définitif, en dépit de notre -puérilité en face de son âge de centaines de milliers -d’années pour nous numérables en dizaines -de millions, en dépit de tout ce qu’on peut appeler -(ce qui m’est ici indifférent) progrès ou décrépitude -de sa part, il n’en demeure pas moins -que beaucoup de traits que nous considérons -comme les à-côtés ou même les bas-côtés de -l’amour ont persisté dans la race actuelle de mon -personnage, avec d’autres dont nous jugeons, -provisoirement du moins, que l’amour humain -peut s’enorgueillir.</p> - -<p>La rivalité entre mâles et la férocité des femelles -pour les mâles inutiles ont duré jusqu’à -Grillon. Le désir d’être beau et fort, de le faire -voir et savoir a également persisté jusqu’à lui. -Cela suffit à la faible lumière que j’ambitionne -en cet endroit. Des choses enfantines et qui -n’ont plus de sens pour des vieillards, reviennent -parfois se jouer avec ce qui leur reste de -cervelle. Il en est des races comme des individus. -Le superflu et l’inutile leur demeurent nécessaire, -de si mauvais œil que Nature doive voir cela. -Il se peut aussi que Nature ait des raisons à cette -tolérance, raisons qui ne sont pas forcément -obscures aux hommes, même quand ils tâchent -de les discerner paradoxalement, c’est-à-dire contrairement -aux méthodes ordinaires d’une élite -devenue majorité.</p> - -<p>Le chant est plus et mieux qu’un appel d’amour, -il est un ornement sonore du mâle, le -complément de l’ornement visible que sont les -ailes qui le produisent, — les belles ailes de -moire noire, relevées d’un trait jaune d’or, -qu’il revêt quand il entend les voix mêlées -de la mort et de l’amour. Qui dit fête, dit musique -et parure. Au lieu d’appel d’amour, plus -conforme à la réalité serait d’inscrire ici des -mots comme manie des splendeurs, goût du -vacarme sous toutes les formes sensorielles humainement -concevables, envie de gaieté, de réjouissances, -d’activité déployée sans raison immédiate, -de jeu au sens noble que les enfants -et les sportsmen donnent à ce terme.</p> - -<p>Pour l’homme déjà, quand il se sent dans la -plénitude de sa force, quand il est placé en face -des raisons de briller qu’il a ou croit avoir, -existe cette volonté de s’orner et de s’embellir -que les animaux, créatures plus <i>évoluées</i> -que nous, manifestent encore. Nous soignons -notre toilette pour une réjouissance ou une solennité -comme le fait Grillon pour la solennité -et la réjouissance suprêmes. Une noce ne -va pas sans musique et chansons ; Carnaval -et Mi-Carême, dans la « Ville-la-plus-civilisée-du-Monde », -donnaient aux âmes simples, avant -la guerre, la fureur du déguisement somptueux -ou grotesque, en tout cas voyant ; des moralistes -parlaient à ce propos de retour à la sauvagerie, -voire à l’animalité ; je crois qu’ils se -trompaient ; pour être d’accord avec moi-même, -je dis qu’il y avait là pressentiment au moins -autant que réminiscence.</p> - -<p>D’un bout à l’autre de l’échelle animale, et -chez les végétaux mêmes, le besoin de l’art -pour l’art, de l’inutile mouvement et de l’éclat -non motivé, c’est-à-dire de la fête et du -jeu, existe. Les arbres aiment et jouent à leur -manière, se parent de fleurs et de feuillage quand -vient pour eux le moment de <i>penser</i> à la reproduction. -Les mâles, chez les oiseaux et les insectes, -sont presque toujours des noceurs et des -poseurs ; — j’emploie à dessein ces derniers -mots, que je n’aime pas, pour mieux montrer -combien l’humanité me plaît telle qu’elle est -et comme nous avons intérêt à faire durer sa -jeunesse le plus possible… Pour ceux qui jugent -comme moi, il est très rassurant que nos femelles -soient destinées, de longs siècles encore, -à se montrer plus coquettes et plus futiles que -le commun des mâles. L’égalité esthétique et -ornementale des sexes est un signe, je ne dis -point de déchéance, mais de vieillesse de la race. -Je suis sûr qu’Eve était infiniment plus belle et -parée qu’Adam ; le passage biblique où il est question -d’elle, nous invite, en tout cas, à le supposer. -Mais dès que la légende tourne à l’histoire et -que notre race prend de l’âge, on voit déjà -paraître, en fait de coquetterie et de futilité, -bon nombre d’hommes qui sont femmes. Les -deux sexes, en se lançant « un regard irrité », -ne mourront certes pas « chacun de leur côté » -comme disait à peu près Vigny, éloquent et si -candide poète. Mais, ce que nous dénommons -féminisme, n’en demeure pas moins réalisable et -même probable ; toute la question est de savoir -si cette réalisation, ou cette probabilité est -séduisante pour nous et pour nos compagnes. -Et ceci est en dehors de mon sujet.</p> - -<p>Grillonne sait de nos jours se vêtir convenablement, -encore que moins fastueusement que -son galant, pour l’époque des noces ; mais elle -a perdu le don du chant que certaines de ses -cousines sauterelles (fort rares d’ailleurs) possèdent -encore à l’égal des mâles. Et, ce qu’il y -a d’infiniment curieux à signaler, c’est que ses -ailes ne sont pas absolument rigides, figées, et -qu’elle les remue parfois au soleil comme si ses -lointaines aïeules en avaient tiré de la musique… -Je me garderai de toute conclusion et -même de toute réflexion à ce sujet ; une réflexion -risquerait d’être saugrenue et une conclusion -d’être hasardeuse. Mais il me semble -incontestable que, presque au bout de la destinée -de sa race, Grillonne, comme la plupart -des femelles animales, est allée au delà des ambitions -de ses mères-grands. Les deux sexes -ne meurent pas séparés en se lançant des regards -furibonds, mais c’est le sexe fort qui -est devenu celui du charme, de la séduction, -de la parure et du plaisir.</p> - -<p>Du plaisir. C’est d’un plaisir que Grillonne -s’est privée, car la musique des insectes, — ceci, -nous pouvons l’affirmer maintenant, — ne -saurait être motivée uniquement par l’appel -sexuel. André de Chénier a écrit, en pensant -probablement à lui-même, ces vers de marbre -embaumé :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Soit qu’il ait seulement, jeune et né pour l’amour,</div> -<div class="verse">Souhaité de la gloire afin de voir, un jour,</div> -<div class="verse">Quand son nom sera grand sur les doctes collines,</div> -<div class="verse">Les yeux qui rendent faible et les bouches divines</div> -<div class="verse">Chercher à le connaître et, l’entendant nommer,</div> -<div class="verse">Lui parler, lui sourire et peut-être l’aimer…</div> -</div> - -<p>Nous voici tout à l’opposé de ce que doit -éprouver l’insecte bruisseur ou chanteur. Il y -a chez le pur poète trace d’un de ces raffinements -de la sentimentalité qui sont dans nos esprits -ce que sont des joujoux précieux et inutiles -entre les mains des enfants ; le chant, chez -Grillon, est infiniment plus désintéressé que, -par exemple, chez nos poètes, sans que je veuille -signifier par là, bien au contraire, que nos -poètes ont tort ; ils ont raison parce que notre -espèce est jeune entre les espèces et que ceci -est une vertu admirable. Quelle plus belle aventure -pour un poète que de voir un heureux -rythme se traduire en sourire de tendresse sur -un visage d’amie ! Nous en sommes au joujou. -Grillon en est au jeu, au sport ou peut-être -même à une chose pour laquelle les mots nous -manquent. Son chant est l’expression d’une euphorie -merveilleuse, une expansion et un épanouissement, -et peut-être ne l’entend-il pas davantage -que nous n’entendons normalement notre -souffle ou les battements de notre cœur.</p> - -<p>Ce ne sont pas là des affirmations gratuites ; -il suffit d’observer Grillon avec les plus ordinaires -des yeux mortels pour se rendre compte -que la réalité n’est pas autrement traduisible -en notre langage. Il chante comme il mange ou -comme il bouge. Il y a même là quelque chose -d’un peu attristant ; nous avons couramment -traité notre personnage de chanteur, de musicien -et de poète ; nous cuvons mal, dès à présent, -l’ivresse de ces métaphores imprudentes, -comprenant que les agréments qui semblent combler -sa vieillesse ne sont appréciables qu’à nos -yeux.</p> - -<p>Décidément, pour ma part, je m’estime satisfait -de l’âge de mon espèce.</p> - -<hr /> - - -<p><i>De la férocité des femelles</i>, inscrirais-je volontiers -en tête de ce nouveau paragraphe, si -je ne tenais avant tout à éviter des airs de fabuliste, -si mon seul souci n’était de rendre, tant -bien que mal, la figure du réel. Il n’y a aucune -intention satirique ou moralisatrice, aucune indication -de ce que je souhaite pour mes pareils -dans ce livre. Je voudrais qu’on m’y sentît, -en ce qui les concerne, fataliste ou tout au -moins stoïcien au sens qu’a ce mot, quand on -l’applique au manuel d’Epictète ; je voudrais -que quelques-unes des pensées de Marc-Aurèle -éclairassent ma conception de la relativité -dans le domaine intellectuel et moral, aussi bien -que dans le matériel et le biologique.</p> - -<p>Comme il nous serait profitable de méditer au -cours de la vie la distinction entre <i>les choses -qui dépendent de nous et celles qui ne dépendent -pas de nous</i> ! Combien de fois, en essayant -d’expliquer mon insecte, ne me suis-je pas répété -et presque chanté les phrases inégalables -de l’étonnant César : « Si les dieux m’avaient -créé rossignol… mais je ne suis qu’empereur… » -Empereur ou rossignol ? Homme ou insecte ? -Nul besoin d’user littéralement d’allégorie, de -symbole et de procédés de fabuliste pour signifier -ou rappeler une infinie grandeur et une -infinie faiblesse qui dénoncent l’inanité foncière -de nos mesures.</p> - -<p>J’estime même que les conseils tirés de -ce qui peut nous apparaître comme la réalité -et la vérité ne sont pas nécessairement profitables ; -si La Fontaine n’avait pas eu la vertu -de faire sourdre un des plus purs jaillissements -du style poétique français, je crois que, comme -fabuliste, il me déplairait assez fort. Sous -n’importe quelle forme, plaisantes ou sévères, -les leçons et les prédications ne sont que jeux -d’esprits puérils ou divertissements de cœurs -aigris ; ou encore exercices d’un bien triste métier ; -nul catéchisme ne vaut si nous ne le portons -en nous-mêmes et mesuré à nos mérites ou à -nos besoins ; pour le reste, une fatalité domine -notre vie et celle de notre race, et cette fatalité -vaut qu’on lui fasse confiance ; s’occuper de ses -intentions dans le seul but d’en tenir compte, de -ses ordres avec l’unique désir de les entendre, -est la plus sage des sagesses… Mais, pardon ! -Ceci sera au commencement d’un autre livre -et d’une autre série de méditations, et il dépend -de moi, « <i>il est en moi</i> », de bien marquer -quelle fut ici l’unique raison de cette imprévue -bifurcation stoïcienne : mon soin, à rebours -de la plupart des historiographes des bêtes, -n’a même pas été de nous regarder et de nous -comprendre à travers elles, mais de tâcher, — ce -qui n’était pas si commode, — à les voir -telles qu’il est probable ou possible qu’elles se -voient.</p> - -<p>J’ai peur également que, vers le terme du -chemin suivi le long de ces pages, on ne se -rappelle que j’ai tenté jadis de disséquer d’autres -jolis insectes, humains ceux-ci, et qu’on -n’imagine quelque rapport déplorable entre les -réflexions qui me furent jadis inspirées par les -caprices de Nouche, entre autres caprices, et mes -sentiments de spectateur impartial, lorsque je -note la férocité de Grillonne pour son mâle. -Nous sommes en présence de deux mondes absolument -fermés l’un à l’autre, c’est le cas de -le répéter.</p> - -<p>D’ailleurs, la férocité des femelles humaines -est encore une invention romantique, et des -pires : quand nous relisons dans l’âge mûr, -même signés des noms de Balzac ou d’Alphonse -Daudet, certains livres qui prennent à -tâche de nous montrer les méfaits conscients -ou non d’une Marneffe ou d’une Sapho, et qui -pour nous évoquent l’éternelle ennemie, la persistante -Dalila, j’ai beau faire, j’ai beau lire -d’aussi près que possible et même entre les lignes, -je ne parviens pas à trouver qu’il y ait -vraiment là de quoi se frapper.</p> - -<p>Bien au contraire, mon esprit et mon cœur -s’emplissent aussitôt, par réaction, de tous les -souvenirs d’incomparables tendresses féminines -que l’humanité mâle et moi-même avons éprouvées. -Les femmes en ont pour trois cent mille -ans et plus, avant d’avoir envie ou besoin de -torturer et de dévorer leurs époux terrestres. En -attendant, j’estime que, dans la civilisation actuelle, -les femmes sont infiniment meilleures que les -hommes, qu’elles ont, en général, beaucoup plus -de bonté spontanée, de générosité et de foi. -Est-ce clair ? Vais-je pouvoir raconter maintenant -comme Grillonne s’efforce de manger son -mari et y réussit très souvent, sans faire soupçonner -en moi des intentions louches, mauvaises -et me susciter de belles ennemies ? Je -l’espère, je le crois.</p> - -<p>Mais j’ai eu très peur.</p> - -<hr /> - - -<p>Durant la pariade, Grillonne tourne maintes -fois ce qui lui sert de visage vers ce qui sert -de visage à Grillon, et, très véritablement, ce -sont des baisers qu’elle sollicite ou offre. Palpes -et antennes se frôlent et se mêlent, les crocs -s’entre-mordillent doucement et il y a une incontestable -langueur dans le geste de l’amante -faisant presque totalement pivoter sa face sur -l’axe de son col pour qu’un de ses yeux au moins -se mire dans un œil du mâle et le reflète à -sa manière. Toutes câlineries dont on peut dire -sans ridicule, quand on les a vues, qu’elles sont -très traditionnellement humaines et touchantes ; -c’est même la première fois qu’il me semble -possible de jeter un pont entre le monde -sentimental de mon personnage et le nôtre… -Avec les préliminaires, cela dure parfois deux -heures, et, avec le colossal bénéfice que perçoit -Grillon au change de la monnaie du temps -humain, cela équivaut à une lune de miel de fastueuse -durée.</p> - -<p>Grillon et Grillonne ne se jurent pas fidélité. -Mais, pour mieux comprendre les raisons de la -férocité de la femelle, mieux vaut isoler un -couple, constituer un ménage, imposer la monogamie. -Après une première pariade, Grillon -parvient presque toujours à s’échapper et la -femelle ne s’y oppose que faiblement comme -si elle doutait, — en quoi elle ferait preuve de -clairvoyance — que l’œuvre fût accomplie. Grillonne -est moins impitoyable que la femelle de la -mante religieuse ou de l’araignée qui, dès les -premières caresses ne <i>manquent</i>, si j’ose dire, -leur époux que bien par hasard. Regardons. -Laissons faire… J’ai vu parfois Grillon proprement -attrapé et déchiqueté après un premier -essai, et la femelle, en quelque sorte veuve, -ne pondre que des œufs sans avenir ; le monsieur -était, sans doute, un triste sire, qui déplaisait -à la dame, et la dame ignorait, n’est-ce -pas, qu’elle ne trouverait un autre conjoint que -si je le voulais bien. Mais, normalement, c’est -seulement après trois ou quatre accouplements, -échelonnés sur une soixantaine d’heures, que -le mâle est tenu pour un triste sire.</p> - -<p>En liberté, il se peut que ce soit sa troisième -ou quatrième femelle qui le considère comme -tel et lui règle son compte. Tous les mâles, bien -entendu, ne meurent pas ainsi, que j’y veille -ou qu’eux, par fortune, parviennent dans les -champs à subsister quelques heures de plus, -vieux garçons bougons désormais et misogynes, -et ne chantant plus que sans conviction.</p> - -<p>Mais, dans la cage où j’observe le couple, -la femelle est sans pitié, et si le mâle s’échappe -encore quand elle croit sincèrement être mère, -elle le poursuit, le rattrape sans peine, engage -contre lui un combat dont l’issue paraît aussitôt -fatale ; nous voici loin des joutes courtoises et -des duels généralement sans gravité que se livraient -les mâles au hasard des rencontres sur -les grands chemins de la forêt des herbes ! -Grillon, solidement saisi à l’extrémité de l’abdomen, -après des manœuvres qui montrent que -cette partie de lui-même particulièrement vulnérable — et -peut-être jugée sans valeur à présent, — a -été visée de préférence à toute autre, -Grillon ne se défend pas, ne résiste que pour -la forme, en galant homme qui a l’air d’admirer -sa maîtresse jusque dans la peine qu’elle -prend, pour le supprimer, quand elle estime qu’il -y a lieu de le faire.</p> - -<p>Grillonne estime en effet qu’il y a lieu de le -faire, que cela est recommandable, moral. Elle -annihile de l’inutilité, active une agonie, par ailleurs, -et même loin d’elle, inévitable ; elle aide -à mourir avec une sorte d’onction et de piété le -père de ses enfants, condamné à mort de toutes -manières. N’a-t-il pas infusé en elle de la vie, -et même sa vie tout entière ? Le flambeau est -transmis. Je vais dire tout à l’heure comment -meurt Grillonne, et comment meurt Grillon -quand Grillonne ne le mange pas. J’affirme -qu’il n’y a pas grande différence pour Grillon, -au point où il en est.</p> - -<p>Et il résiste si peu, encore une fois, et elle le -mange si tranquillement, si doucement…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>III</h3> - - -<p>L’œuvre de vie et de perpétuation accomplie, -l’heure du repos définitif est toute prochaine. -J’observe Grillon et Grillonne aux heures -prévues de l’agonie : rien, dans leur aspect, -ne laisse prévoir la nécessité de leur anéantissement. -Elle, après la ponte, est redevenue agile -et alerte pour quelques heures. Après l’accouplement, -le mâle, quand il est rusé ou bien inspiré, -s’est éloigné d’elle à toutes jambes et à grand -renfort de bonds. On sait pourquoi. Mais ce -désir de fuite et cette légitime crainte d’être -plus ou moins endommagé n’indiquent-ils pas -que ce condamné à mort tient à l’existence, qu’il -ne se croit pas guetté encore par la sentence -sans appel ?</p> - -<p>En tout cas, sa vie continue à être telle qu’il -l’a vécue en sa plus superbe saison. Promenades, -chansons, batailles. L’appétit, en liberté -comme en captivité, demeure excellent… Et cependant -la mort est là.</p> - -<p>Elle est là, dans la splendeur éclatante de -juillet et surtout d’août à son commencement, -tapie comme un invisible monstre aux mille -et mille doigts assassins, sur les champs fauchés, -dénudés, comme si la sécheresse rousse -et rase lui permettait de mieux viser ses innombrables -proies.</p> - -<p>En cage, les grillons et les grillonnes, s’ils ne se -peuvent éviter, se distraient en s’entre-dévorant ; -et, bientôt dans la petite communauté si longtemps -paisible, puis si joliment batailleuse, il -n’y a plus, — spectacle navrant, — que des -moribonds mutilés, qui se traînent en boitillant -à la poursuite des camarades encore plus -piteux qu’eux-mêmes ; les femelles, rudes gaillardes -encore, ont tôt fait de mettre ordre à -cela, et Bacchantes, de déchirer leurs Orphées ; -puis elles se déchirent entre elles.</p> - -<p>Dans les champs, avant de mourir, les grillons -et les grillonnes se promènent, de façon désintéressée -cette fois. Leurs gîtes sont définitivement -abandonnés et accaparés aussitôt par des -profiteurs capons, des intrus sans gloire qui -se seraient bien gardés, eux, de s’y introduire -en d’autres temps : petites limaces terrifiées par -la canicule, infimes colimaçons blancs, hôtes ordinaires -des fossés à présent taris, bestioles qui -tentent tant bien que mal d’attendre sous la terre, -à l’ombre, le retour de l’humidité indispensable -à leur bonheur, cloportes, scolopendres, — toute -une vie gluante et timide, amie du noir. Parfois -une minuscule rainette trop précoce s’y installe, -à l’affût du regain, des premières averses -et des mousses reverdies. D’autres fois encore, -c’est un jeune lézard gris, né loin des rocs -ou d’un vieux mur, qui loue à peu de frais, -en attendant mieux, l’ancienne demeure de Grillon. -Celui-ci, en tout cas, semble désormais indifférent -à ce gîte qu’il a construit avec tant -de peine, si soigneusement entretenu, si héroïquement -défendu ; il n’y reviendra pas mourir.</p> - -<p>Et peut-être l’a-t-il oublié déjà ; ce qui est -sûr, c’est qu’il agit comme s’il ne le reconnaissait -plus, qu’il se refuse à y entrer quand je -veux l’y contraindre en l’agaçant du bout du -doigt… Quand la nouvelle génération de grillons -naîtra, tous les anciens trous seront depuis -beau temps inutilisables, déformés par leurs -locataires de hasard, ou détruits, ou comblés… -Le futur constructeur aura, comme jadis son -père et sa mère, tout à apprendre ; et nous -nommerons avec quelque mépris instinct sa -science vite acquise, immuable, précaire certes, -mais cependant suffisante et, à ce titre, -raisonnable et intelligente autant que celle dont -nous nous enorgueillissons.</p> - -<hr /> - - -<p>Donc, Grillon ayant fini d’aimer, et Grillonne -allégée de ses œufs, se promènent sans -but, jouissant une dernière fois de cette lumière -qu’ils ont tant aimée, du soleil qui les -gonflait d’orgueil et d’amour, de cette nuit -aussi qui fut comme une immense cloche de -cristal autour et au-dessus de leurs heures -les plus belles. Soleil, ombre, tout cela se mélangeait -pour notre héros comme du sucre et -du miel à l’aliment herbacé généreusement -fourni par la terre inépuisable. Et jamais celle-ci, -pour peu que quelques gouttes de rosée la -flattent, l’encensent, la parent, ne fut si riche -en parfums qu’en cette saison de mort. Notre -odorat humain participe lui-même à la sensuelle -fête des foins mûrs ; combien beau n’est-il pas, -le poème qui vibre à présent dans les antennes -de l’insecte, dans le froissement affaibli de ses -ailes ! Et quel est-il, sinon celui de la nature -à son apogée, dans sa splendeur prodigue et -son insolente illumination ! La victoire est absolue, -l’avenir préparé par les graines animales -ou végétales… Je crois pouvoir dire dès à présent -que, dans le poème silencieux par Grillon -composé ou récité durant ces suprêmes instants, -la crainte et la douleur sont absentes -et que, pour la graine errante qu’il fut, s’impose, -domine, éclate la certitude d’avoir connu -le plus beau triomphe, puisqu’il s’agissait de -vivre pour produire et de mûrir pour mourir.</p> - -<p>Pour mourir… Mais l’idée de la mort existe-t-elle -seulement dans le cerveau de l’insecte, du -moins quand il s’agit de <i>la mort à son heure</i> ?</p> - -<p>Grillon s’est réalisé lui-même jusqu’à la perfection, -selon des lois imprescriptibles ; il n’est -pas possible qu’il ne se considère pas, à sa manière, -comme un rouage humble mais indispensable -dans la grande machine de l’univers. -En raisonnant, — une fois n’est pas coutume ! — d’un -point de vue humain, en imaginant selon -nous, à l’usage de notre insecte, une philosophie -approchant des nôtres, voici quelques idées -qu’on pourrait lui prêter alors en toute raison :</p> - -<p class="ugap"><i>« J’ai mérité d’accomplir ma tâche jusqu’au -bout… Maintenant, les herbes sont sèches, l’été -exagère ses feux, je me sens las de manger, d’aimer -et de courir à travers le monde : je vais m’endormir -quelques semaines pour m’éveiller ensuite, — récompense -de ma valeur, — non plus un, -mais légion ; non plus fatigué, mais léger, bondissant, -tout neuf et plein d’un courage retrouvé -devant les mille menaces de la terre et du ciel, -menaces dont j’aurai raison, je l’espère, encore -cette fois, — dussent la plupart des parcelles -rajeunies de mon être succomber dans la grande -bataille… »</i></p> - -<p class="ugap">N’avons-nous pas l’impression que cette philosophie -ou, si l’on préfère, cette religion naturelle, -que cette métaphysique et de pareils espoirs -correspondent, dans le cas de notre insecte, -à une traduction de ce qui est, toute simple, -et telle qu’il nous est rarement possible -d’en donner de plus exactes, je veux dire de plus -satisfaisantes, pour notre science et notre esprit ?</p> - -<hr /> - - -<p>Non, il ne me paraît pas possible que Grillon, -possédât-il pour le reste des sens et une intelligence -analogues aux nôtres, connût une signification -à des mots comme ceux qui chez nous se -prononcent mort, mortel, mourir… L’observation -et l’expérience nous ont fait reconnaître en -lui, au cours de cette histoire de sa vie, des sentiments -incontestablement intelligibles et identifiables -pour nous, qui les éprouvons aussi à -notre manière : sentiments qui ne sont pas toujours, -certes, de ceux que nous préférerions voir -flamboyer aux cimes de l’âme humaine, mais -qui ne nous en sont que plus familiers ; comme -un homme, Grillon aime son gîte, son labeur, -le chant et il est crâne quand il aime, toutes vertus -qu’on ne peut qu’admirer ; pareil à certains hommes, — j’écris -<i>certains</i> dans le désir de ne pas me -montrer trop sévère envers mes semblables, mes -frères, — il succombe maintes fois à la tentation -de divers péchés, pour la plupart capitaux : -ainsi à la gourmandise, à la colère, voire même -à l’orgueil et à la paresse ; j’ajoute à son excuse -qu’il est gourmand autant que tous les êtres -dont l’estomac est bon, coléreux et orgueilleux -comme la plupart des braves, et paresseux à -la façon des gens qui ont beaucoup travaillé. -Bref, entre lui et nous, de nombreux points de -contact physiologiques existent et je ne pense -point que personne puisse douter de ceci.</p> - -<p>N’omettons donc pas de regarder ici Grillon -mourir comme nous l’avons regardé, entre autres -choses probablement plus graves selon lui, -chercher sa demeure, l’aménager, se nourrir et -se défendre.</p> - -<p>Le mâle s’accouple trois ou quatre fois et il -semble que le dernier accouplement soit le -seul fécond, en tout cas le seul <i>valable</i>, puisque -le mâle que j’isole après un seul accouplement -vit à peu près aussi longtemps ensuite -que s’il avait été absolument privé d’aimer. -De même, la femelle qui n’a eu qu’un époux -et qui en a été séparée aussitôt, pond des œufs -qui neuf fois sur dix sont stériles. Mais, dans -la grande cage, où les amours et les pontes ont -été normales, choisissons un couple ; choisissons-le -parmi les plus gaillards de nos pensionnaires, -parmi ceux qui sont pourvus de tous -leurs membres, dont le crâne n’est pas trop bosselé, -bref parmi les privilégiés des hasards de la -guerre amoureuse et nuptiale… Rien ne paraît -changé à la vie ; elle continue… Le solitaire -et la solitaire vont et viennent, mangent, font -un peu de musique ou de toilette… Et puis, au -bout d’un temps qui n’excède jamais soixante -heures pour Grillon après le troisième ou quatrième -accouplement, trente heures pour Grillonne -après la suprême ponte, vous les voyez -qui, soudainement, s’immobilisent.</p> - -<p>(A rappeler que, si les deux éléments du couple -n’avaient pas été logés chacun dans une cage, -il ne se serait plus agi, même à pareille -heure, de promenades ou de collations, de musique -ou de toilette, mais d’un féroce duel où -la femelle aurait trucidé son adversaire en quelques -instants).</p> - -<p>Grillon (ou Grillonne) s’immobilise, n’importe -où, et toujours de la même façon subite, quelle -que soit la couleur de l’heure fatale, qu’il -fasse jour ou nuit, que je guette cette agonie à -la clarté d’un beau soleil ou à la lueur d’une -lampe ; il ne chancelle pas, non : il s’affaisse -peu à peu sur ses six pattes, jusqu’à ce -qu’il touche le sol du bas du museau et de -la pointe de l’abdomen ; il ne chavirera et n’expirera -ventre en l’air que si la pente du terrain -et les lois de la pesanteur l’exigent ; sinon, la -fin se manifeste seulement par la cessation du -remuement des antennes ; insectes, celles-ci retombent, -non pas en avant et comme vers l’avenir, -mais en arrière, doucement, très doucement, -jusqu’à ce qu’elles aient atteint l’appui que leur -offre la surface plane du dos, ou le cran d’arrêt -des pattes sauteuses.</p> - -<p>Quelques secondes plus tôt, Grillon vivait, -chantait encore, goûtait l’air et la lumière, savourait -le monde. Je ne puis me décider à -écrire ici qu’il est mort ; ce mot me paraîtrait -malencontreux, un peu « comme aux Romains -qui », remarquait Montaigne, « avaient appris de -l’amollir ou l’étendre en périphrases » et, au -lieu de dire : <i>il est mort</i>, disaient : <i>il a vécu</i>. Je -n’écrirai pas même <i>Grillon a vécu</i>, tant il paraît -justifié de prétendre, — comme sans doute lui-même -le croit, — qu’il va, tout simplement, -pour quelques jours, se reposer de vivre.</p> - -<hr /> - - -<p>Ecoutons encore Montaigne :</p> - -<p>« La mort est moins à craindre que rien, s’il -y avait quelque chose de moins que rien. Elle -ne vous concerne ni mort ni vif : vif, parce que -vous êtes ; mort, parce que vous n’êtes plus… -Pourquoi crains-tu ton dernier jour ? Il ne confère -pas plus à ta mort que chacun des autres. -Le dernier pas ne fait pas la lassitude, il la déclare. -Tous les jours vont à la mort : le dernier -y arrive. Voilà les enseignements de notre -mère Nature. »</p> - -<p>O mon maître Michel Eyquem, laissez que -je me sépare momentanément de vous. Certes, -votre doctrine a butiné tout le miel de la -sagesse antique, si facile, si pratique, si utilitaire, -sans jamais l’être bassement, et qui fournirait -tant de consolations à ceux qui voudraient -(ou qui pourraient, hélas !) s’accommoder en -notre temps de ses préceptes. Mais j’ai peur -que les enseignements de notre mère Nature et -ceux de la sagesse antique, qui est si souvent -la vôtre, ne concordent pas tout à fait ici.</p> - -<p>Car Grillon ne donne l’exemple d’un sage selon -Montaigne que lorsqu’il meurt à son heure. -S’il expire à la suite d’une blessure ou d’un accident, -partiellement éventré ou décervelé, alors -nous assistons à une agonie très longue, lugubre, -odieuse, presque humaine. La face en seau -à charbon, bien entendu, continuera à n’exprimer -d’émotion aucune ; mais, pour qui connaît -le petit être, la souffrance, dans ses attitudes, -dans les frissonnements éperdus de ses antennes -et de ses palpes, dans les tressaillements -de ses pattes ou de ses viscères, dans les contractions -spasmodiques de ses ganglions nerveux, -apparaîtra aussi éclatante que sur le visage -d’un supplicié.</p> - -<p>Où je serais tenté de rejoindre mon maître, -c’est lorsqu’il nous prêche que nul des hommes -ne meurt avant son heure, « que l’utilité de vivre -n’est pas dans l’espace, mais dans l’usage -qu’on en fait », et que tel a vécu longtemps, — Jésus -ou Alexandre par exemple, — qui a -peu vécu. Belles paroles, nobles pensées, mais -qui sont néanmoins d’ordre moral et nullement -biologique. Quels sont les hommes qui pourraient -prononcer ces paroles ou concevoir ces -pensées <i>en toute sincérité</i>, quand la certitude leur -vient de l’instant fatal ? Je ne dis point qu’il -n’en existe pas, héros ou fous, mais ils ne représentent -que des exceptions ; ils sont des anomalies, -des monstres, des prodiges.</p> - -<p>La vérité humaine est plutôt dans la légende -de la Mort et du Bûcheron, dans les vers de <i>la -Jeune Captive</i>, ou dans la bouche du poète de -celle-ci, murmurant, en touchant son front, devant -l’échafaud abominable, la phrase déchirante : -« Pourtant, il y avait quelque chose là ! » -Il faut bien l’avouer, puisqu’il n’est pas physiologiquement -fatal que nous disparaissions -après avoir aimé, puisque, moralement, il n’est -pas non plus nécessaire que nous mourions -dès lors que nous avons accompli un exploit -ou produit un chef-d’œuvre, ici la sagesse antique, -ou plutôt celle de Montaigne se trouve, -me semble-t-il, en défaut, et elle a tort -d’invoquer l’autorité de notre mère Nature.</p> - -<p>Il est juste, il est raisonnable qu’un centenaire, -eût-il été malheureux ou inutile tout le long de -sa route, s’indigne à la pensée de mourir ; il -est <i>naturel</i> que son anéantissement lui semble -une iniquité, <i>parce que nulle heure proche -ou lointaine ne lui a jamais été fixée par la -Nature</i>.</p> - -<p>Seul un être hypothétique, tel qu’un criminel -vertueux, pourrait juger que, socialement, et -à ce seul point de vue, sa disparition est légitime ; -mais la vérité sociale n’est-elle pas encore -plus hypothétique qu’un criminel vertueux ? Et, -enfin, si le criminel vertueux se repentait sincèrement, -n’estimerait-il pas, du même coup, -que ce repentir sincère, définitif, lui rend tous -ses droits à l’existence ?</p> - -<p>L’homme qui s’éteint comme une lampe -où a brûlé toute l’huile, peut ne pas protester -contre la mort, mais c’est parce qu’il -ne la voit pas venir. Le plus fervent chrétien, -le philosophe le plus sûr de ne pas périr tout -entier, doivent logiquement regretter de quitter -« trop tôt » la terre où ils ne savent pas si -d’autres, après eux, propageront comme ils l’ont -fait la vérité, c’est-à-dire leurs croyances salutaires -ou les idées qu’ils tenaient pour généreuses. -Il n’est donc pour l’homme, à généralement -parler, qu’une acceptation naturelle du -néant ou de l’immortalité ; et cette acceptation -est, si l’on peut dire, négative.</p> - -<hr /> - - -<p>Il faut maintenant procéder à l’autopsie du -menu cadavre. Quand il s’agit de dépouiller -la réalité d’une créature vivante, l’expérience -ne saurait s’arrêter à la mort de celle-ci. Cependant, -quand j’ai disséqué pour la première fois -Grillon mort de sa belle mort, je ne prévoyais -guère l’importance qu’aurait pour moi, et peut-être -aussi pour le lecteur, une opération dont -rien ne m’indiquait le profit, que dictait seule -la fantaisie si souvent errante ou superflue dont -les plus grands et les moindres chercheurs demeurent -heureusement les esclaves.</p> - -<p>Alors, je constate que la boîte cranienne est -presque absolument vide de liquide, que, par -conséquent, les impressions de l’œil à facettes -n’avaient guère plus de chance de parvenir au -cerveau, que celui-ci, comme tout autre centre -nerveux, s’est racorni et a sensiblement diminué -de volume, que les intestins, au microscope, -apparaissent criblés sur toute leur longueur d’un -nombre considérable de trous en proportion -équivalents à ce que seraient des perforations -de plus d’un millimètre de diamètre sur des intestins -humains ; donc, durant les quelque trente -heures ou les quelque soixante heures qui précèdent -la belle mort de Grillonne et de Grillon, -l’insecte n’est, selon toute vraisemblance, qu’une -machine aux rouages usés et que nulle force -n’anime plus ; il bouge, bruit et paraît se -nourrir encore ; mais il n’y a là, en réalité, qu’impulsion -de vitesse acquise et effet d’élan donné ; -de même se comporte le moteur à explosions, -lorsqu’il tourne quelques secondes encore après -que la décision du conducteur a étranglé les -gaz et coupé l’allumage. Je ne dis d’ailleurs rien -de tout cela pour flatter l’ombre sèche de Descartes.</p> - -<p>La lampe s’est éteinte faute d’huile… Mais -ce serait trop humainement expliquer la fin -subite et incontestablement sans souffrances de -l’insecte, que de le faire grâce à une pauvre -métaphore qui n’a été ou ne sera réellement -valable que pour quelques-uns d’entre nous. -En ce point de mon objet, je rêve d’éclairer -le réel d’une lumière plus lointaine, plus difficile -à projeter, mais plus sensible et intelligible.</p> - -<p>A la vérité, pour Grillon, la mort survenant -à son heure est chose simplement inexistante ; -prononcé à propos de lui, ce mot n’a -de sens que pour nous.</p> - -<p>Déjà, après ce que nous a appris l’autopsie, -les sentiments et les idées que j’ai prêtés -à Grillon un peu plus haut, cette persuasion -de ne s’endormir que pour quelques jours et -cette foi en sa résurrection multipliée, peuvent -apparaître moins fantaisistes et arbitraires ; -nous ne traduisons plus, nous ne transposons -plus ; ayant pris posture scientifique, nous décrivons -les faits et énonçons les inductions -auxquelles nous autorisent et nous inclinent -les faits observés. Grillon est <i>vide</i>, ou -à peu près, de tout ce qui lui permit de refléter -son monde et de respecter jusqu’au bout -le devoir de vivre ; il y aurait également intérêt -à analyser chimiquement le cadavre ; je ne l’ai -pas fait, cette expérience étant pour moi compliquée -et difficile, et ne me paraissant pas -indispensable à la vertu et à la suite de mes -raisons ; il y a lieu d’ailleurs de conclure de la -disparition presque absolue du liquide facial et -du racornissement des ganglions, de la mise hors -d’usage de l’appareil digestif, à un appauvrissement -considérable de la plupart des éléments -du protoplasme dans ce petit système organisé -prêt à redevenir matière inorganique.</p> - -<p>Grillon a donc transfusé le meilleur de lui-même, -sa vie et sa réalité, aux organes procréateurs -de Grillonne ; il faudra ensuite que celle-ci, -pour que les œufs soient dignes d’éclore, -ajoute à ce don sa propre vie et sa propre réalité. -Ainsi, la vie et la réalité se poursuivent et -se perpétuent, sans brisure, en ligne ininterrompue -et droite, du passé au présent, du présent -à l’avenir illimité, du mâle à la femelle et de -la femelle aux œufs qui conjuguent et multiplient -leur double essence. Avant même que -la dépouille ou la défroque du mâle soit -inerte, il existe à nouveau, dans les chapelets -ovariens fécondés ; la femelle fait encore semblant -de vivre, alors que déjà ses œufs sont -animés, croissent, palpitent d’une ardeur puissante -et impatiente au sein de la suprême nourrice, -du générateur hybride et sans sexe, de -Gaïa qu’on peut aussi nommer Pan.</p> - -<p>Où et comment concevoir de façon plus claire -et distincte la notion de perpétuité, de pérennité, -d’immortalité, ou, pour plus humblement mais -non moins fortement dire, l’évidence de l’absurdité -de l’idée de mort ?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>IV</h3> - - -<p>Ma tâche est ici terminée. Tout ce que j’ai -cru devoir noter et développer à propos de -Grillon est dit. Si un soin de rhétorique avait -présidé à la composition et au discours de cet -ouvrage, j’aurais inscrit, quelques lignes plus -haut, comme titre : conclusion, — en tant que -naturaliste, — ou : épilogue, — en tant que conteur.</p> - -<p>Mais il n’est pas d’épilogue à la plus belle -histoire du monde, et les conclusions importent -peu à qui présenta aussi nuement que possible -des observations patientes et faciles, sincères -et passionnées.</p> - -<p>Aucune de ces observations ne me paraît pouvoir -être scientifiquement contestée. Le jeu -de mes expériences a commencé vers ma -septième année et ne m’a point lassé depuis -bientôt trente ans. Que les spécialistes, entomologistes -et savants de tout ordre ne me jugent -donc que sur ce qui précède, et qu’ils -veuillent m’accorder que, si je leur parais danser -avec des ombres, ce n’est qu’à partir de cet -instant-ci, pour ma satisfaction personnelle et -comme en manière de délassement.</p> - -<hr /> - - -<p>Jamais mieux qu’en ce point ne s’est manifestée -à mon esprit et à mon cœur la jeunesse -infirme et séduisante de notre humaine race, -jamais de façon plus intense je n’ai éprouvé à -quel point nous étions, selon la formule, les derniers -nés de la création. De là à ne point douter -que nous en étions le chef-d’œuvre, il n’y a -eu qu’un pas, lequel fut toujours franchi aisément, -aussi bien par la Bible ou l’Evangile que -par Darwin ou même par Haeckel.</p> - -<p>Nous n’avons guère plus de cent cinquante mille -ans d’existence ; un homme peut vivre cent ans, -un grillon ne vit que de dix à onze mois. Et -de combien de milliers de siècles ses ancêtres, -ou les races d’insectes dont il est issu, ne nous -ont-ils pas précédés sur notre planète ? En tenant -compte, comme il se doit en pareil cas, -du peu de durée de sa vie par rapport à la -nôtre, en se basant sur la proportion d’un à -cinquante qui me paraît raisonnable, en admettant -d’autre part que les grillons, ou les prégrillons -aient existé deux cent mille ans seulement -avant les hommes ou les préhommes, il -n’y a qu’à multiplier deux cent mille par cinquante -pour comprendre que les insectes, humainement -comptant, sont, au bas mot, d’environ -dix millions d’années plus vieux et plus -<i>évolués</i> que nous.</p> - -<p>L’homme, chef-d’œuvre de la création ? Qu’on -prenne bien note que je ne proteste en aucune -manière contre cette qualification et que le proverbe -« tout nouveau, tout beau » me paraît -en sa place ici. Mais, de même que l’individu -naissant commence à mourir, une espèce, n’existerait-elle -que depuis mille siècles, a, même physiquement, -même organiquement inauguré son -évolution et, qui dit évolution, dit marche lente -vers le terme nécessaire. Quelle sera l’humanité -dans un avenir si lointain que sa seule méditation -ne peut que nous effarer, nous dont l’espèce, -consciemment, se souvient à peine de six -mille ans de légende ou d’histoire ?</p> - -<p>Sauf le cas d’accident, de cataclysme céleste, -c’est par myriades et myriades d’années que se -chiffre le temps où les conditions physiques -de notre existence sur la Terre ont chance -de demeurer à peu près telles qu’elles sont -aujourd’hui. Mais ne regardons pas si loin, -justement à cause de cette proportion d’un à -cinquante que nous avons admise entre la durée -de la vie de Grillon et la durée de notre -vie : ici, devant l’avenir, les conséquences se -produisent à l’inverse, et c’est dans deux cent -mille, trois cent mille ans au plus que l’évolution -du mammifère supérieur a, en toute logique, -chance de rattraper celle de la race grillonne -actuelle.</p> - -<p>Comment imaginer ce que sera l’homme alors, -physiquement et moralement, intellectuellement -et socialement ? Qu’affirmer, qu’indiquer même -sans risquer de nous égarer dans le domaine -périlleux de l’imagination et de la rêverie ?… -Tout, d’ailleurs, est possible : l’évolution, à n’envisager -que le point de vue social, a fait de -certains insectes, du nôtre par exemple, des -individualistes résolus, et de certains autres, -comme les fourmis ou les abeilles, des communistes -accomplis.</p> - -<p>Que l’humanité future soit une collection de -vastes fourmilières ou que la planète Terre -se transforme en une sorte de champ immense -où les hommes, mâles et femelles, isolés et -voisins, ne se rencontreront que pour s’accoupler -et produire, dans un cas comme dans l’autre, -gardons-nous de prononcer le mot de progrès -ou de décadence… L’œuvre de la nature, -nous n’avons pas à la juger ; plus que jamais -notre esprit et notre pensée sont inférieurs, en -pareilles matières, à concevoir et à définir la mesure -qui jauge le bien et le mal. Ni progrès ni -décadence : évolution. Mais dans quel sens celle-ci -doit se produire, voilà qui ne laisse point -de doute ; ce n’est point parce que nous sommes -les derniers-nés sur la Terre que la Nature -et le Créateur renonceront en notre faveur, — ou -par haine de nous, — à leur dessein manifeste -en tout de réaliser des simplifications et -d’aboutir au moindre effort.</p> - -<p>Ainsi, ce qui fait qu’il y a encore, dans l’humanité, -des personnalités, c’est précisément son -extrême jeunesse. Chez les autres mammifères, -chez les oiseaux, chez les poissons même, la -personnalité n’est pas encore tout à fait anéantie, -et la fréquentation humaine semble particulièrement -réveiller en certains de ces animaux -des habiletés, des roueries, des facultés -d’adaptation qui furent autrefois indispensables -aux meilleurs d’entre eux pour assurer la -vie de l’espèce. Un chien ou un chat a très -nettement un caractère ; il en est de bons et -de méchants, de laborieux et de paresseux, de -propres et de malpropres, d’honnêtes et d’enclins -aux rapines, tout ceci en dehors de la -bonté ou de la cruauté du maître que le sort -leur a dévolu ; tous les chevaux ne sont pas -également dressables ; dans la même basse-cour, -des volailles de la même couvée sont les unes -très sauvages et d’autres familières ; dans la -pièce d’eau de Fontainebleau, ce sont toujours -les mêmes carpes qui viennent happer le pain -au bout des doigts du promeneur.</p> - -<p>Dans le monde des insectes, rien de pareil -n’est observable, si minutieuse que soit notre -observation.</p> - -<p>Sur les quelque dix mille grillons que j’ai -connus et fréquentés depuis que je suis au -monde, nul trait qui distinguât l’un de l’autre ; -ils s’apprivoisent, ai-je écrit, et j’entends -par là qu’ils s’accoutument facilement à être -manipulés par nous, à ne pas s’effrayer de -notre contact, même à venir, à heures fixes, -quêter de nous des gourmandises ; mais ils -en sont tous là… J’ajoute que je n’ai jamais -vu personnellement un grillon appréciablement -plus beau ou plus fort qu’un autre et -qu’il n’y a sûrement pas d’infirmes de naissance -dans cette race ; si Grillon vient par hasard -au monde avec une patte torse ou contrefaite -(j’ai constaté cela deux fois en tout), c’est -assurément que l’œuf, <i>où il vivait déjà</i>, a été -bousculé et de quelque manière endommagé.</p> - -<p>Donc, absence de personnalité et égalité absolue -entre individus d’espèce identique. Me basant -sur la différence qui existe entre l’âge de -la race grillonne et celui de la nôtre, soit une -dizaine de millions d’années (très approximativement !) -force m’est de professer que les temps -de l’égalité entre êtres humains ne sont pas -encore venus, et que ceux des êtres humains -qui fondent sur ce principe d’égalité leurs doctrines -morales ou sociales, me font l’effet de gamins -ambitieux de jouer à l’homme et même -au vieillard. Un de mes parents me grondait, -s’indignait même, quand, à Agen, sur la belle -promenade du Gravier, je me promenais gravement, -dignement, en tenant entre mes lèvres -une de ces queues de feuilles de platanes qui imitent -à merveille une minuscule pipe ; ce fut le -même, en revanche, qui m’offrit mes premières -cigarettes, quand il estima que j’avais l’âge de -fumer, sinon sans dommage, du moins sans ridicule.</p> - -<p>Chaque chose arrive à son heure, et n’arrive -que trop tôt, dans l’évolution de l’espèce -comme dans celle de l’individu. L’égalité entre -hommes ne saurait être effectivement décrétée -par des lois ou par des caprices de castes. Que -cette aspiration vers un lointain avenir, cette -envie inconsciente de hâter notre marche en -avant, soit légitime et même louable, il se peut ; -je fais simplement remarquer, en passant, qu’il -n’est pas besoin d’avoir dépassé le milieu du chemin -pour ne pas déjà regretter sa première jeunesse -et que, tout comme un homme, l’humanité -n’aurait pas grand intérêt sentimental ou -profit matériel à se vouloir vieillir trop tôt.</p> - -<p>Mais que ce nivellement et cette uniformité -soient en voie de se réaliser lentement pour nous -comme ils l’ont fait à peu près absolument -chez les autres vertébrés et totalement chez le -reste des êtres, ceci, à tort ou à raison, je -crois pouvoir l’affirmer ici. Qu’il y ait lieu de -regretter dans l’avenir un temps où les plus -forts, les plus beaux, les meilleurs triomphaient -et devaient triompher pour assurer la vie de -leur race par leur vie individuelle, ceci ne regarde -que les poètes futurs ; la Nature seule a -droit de juger et force pour exécuter ses jugements ; -ils sont sans appel et je n’ai ici d’autre -intention, considérant ce qui fut ou qui est, -que de les prévoir, d’imaginer les résultats de -la délibération qui se poursuit et où le plus éloquent -de nous n’a point de voix.</p> - -<p>Oui, tout porte à croire qu’un jour, grillons -solitaires ou fourmis sociables, tous les hommes -seront égaux, qu’on ne parlera plus de beauté -ou de laideur, de force ou de faiblesse, de -grandeur ou de bassesse d’âme, parce que -tout cela n’existera plus et n’aura plus besoin -d’exister ; l’intelligence, la raison ou, pour -mieux dire, les facultés que nous dénommons -orgueilleusement ainsi, seront elles-mêmes devenues -de moins en moins nécessaires ; l’instinct -suffira pour l’accomplissement de notre œuvre -vitale, pour assurer notre existence et l’existence -de ceux qui naîtront de nous. Et peut-être la -Terre est-elle assez jeune encore pour qu’en ses -puissantes entrailles, dans les profondeurs vierges -de ses mers, par exemple, s’élabore une nouvelle -race d’êtres, destinés à nous remplacer, à -rappeler de près ou de loin ce que nous sommes -actuellement, quand notre race à nous -pourra subsister et persister mécaniquement, -instinctivement, invariablement, sans ces vertus -spécifiques mais momentanées, prêts d’un -usurier indulgent, que sont notre raison et notre -intelligence.</p> - -<p>Ceci dit, je comprends de moins en moins ceux -qui veulent hâter l’avenir, et je me félicite de -vivre en mon temps, si fécond qu’il ait été en -horreurs et en tristesse.</p> - -<p>Du reste, — qu’on me permette d’insister -là-dessus, — j’ai averti que mon intention, ici, -était de danser avec des ombres…</p> - -<hr /> - - -<p>Mais je veux aussi danser avec un rayon de -lumière.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Infra nos quoque caelum quaerendum est</i>, a -écrit Spinosa. Astronome de ce ciel d’en bas, je -pense que, la destinée de notre race, nous -apprendrons mieux à la connaître en étudiant -la vie d’une humble bestiole qu’en marchant le -nez en l’air, sous prétexte de discerner l’avenir -dans la figure et les mouvements des astres… -Mais la juste terreur de regarder en l’air ne -doit, sous aucun prétexte, nous ôter l’envie de -« voir plus haut ».</p> - -<p>Il n’y a eu tout au long de ces pages que -de la <i>physique</i> au sens propre du mot : observer, -comprendre et tenter de traduire, telle fut -ma règle ; pas plus que je n’ai voulu à l’instant -me mêler de politique ou de sociologie, -je ne tiens, pour finir, à ébaucher des discussions -métaphysiques, à tenter des hauteurs d’où -je retomberais en écrasant mon sujet. Mais je -n’ai pas hésité à écrire que l’absurdité de l’idée -de mort me semblait évidente pour un insecte -comme Grillon et je ne puis m’empêcher, -à ce propos, de faire un retour sur nous-mêmes.</p> - -<p>La force que nous appelons vie n’est pas -plus destinée à rester éternellement ignorée de -nous, sinon en son essence, du moins en ses causes, -que des forces comme la chaleur, la lumière, -et toutes les autres manifestations de l’énergie. -Dans le Dictionnaire des Merveilles de la -Nature, publié en 1781 <i>sous le patronage de -l’Académie des Sciences</i>, l’existence des Hommes-marins, -tritons ou sirènes, n’était pas encore -très catégoriquement niée par la science -officielle, mais tout ce qui nous est dit des phénomènes -électriques nous semble à peu près -aussi puéril que n’importe quelle histoire de -magie ou de sorcellerie. A moins d’un siècle -et demi en arrière de nous, l’étude de la force -électricité était donc encore dans l’enfance, dans -les limbes ou les à-côtés du savoir, un peu -comme de nos jours la force qui préside à ces -phénomènes psychiques dont les spirites ne doutent -pas un peu trop tôt et que le reste des -hommes aurait tort de nier par principe. Au -même titre que la chaleur, la lumière, — ou -l’électricité, — la vie est une des formes de -l’énergie universelle et, comme telle, susceptible, -un jour lointain ou proche, d’être connue -clairement, asservie, domestiquée et peut-être -même modérée ou activée par notre industrie -dans une certaine mesure. A noter en passant -qu’il n’y aurait pas lieu de conclure de -là à la différence foncière de l’animal et de -l’homme et à la supériorité de celui-ci sur celui-là, -car, en ce point aussi, l’instinct a devancé, -comme il était normal, sa sœur cadette -l’intelligence : que d’animaux connaissent -l’art de ralentir leur vie, c’est-à-dire de la prolonger ?… -Et que dire de l’anguillule des gouttières, -que la sécheresse rend inerte et cassante -comme herbe morte, et qui, après des mois -et des mois, pour peu qu’on l’humecte, renaît, -redevient capable de bouger et de produire ?</p> - -<p>Rien ne se crée, rien ne se perd. Il est donc -illogique d’admettre que la force qui nous a -fait respirer, sentir et nous mouvoir, puisse -s’anéantir lors de la dissociation des éléments -qui ont constitué notre chair et notre ossature. -Qu’il y ait transformation, cela se peut concevoir -et ici se pose une fois de plus le problème -de l’au-delà, qui depuis des siècles a donné l’essor -à tant de sublimes rêves ou provoqué tant -d’oiseuses discussions. Là aussi, il nous aura été -tout au moins profitable de <i>regarder le ciel d’en -bas</i>, puisque, pour un être comme Grillon, la -notion de la mort nous est apparue comme absurde -ou inexistante.</p> - -<p>Mais, qui croit humainement à l’immortalité -de l’âme, il entend par cette expression trop -vague, scolaire et même scolastique, survie effective -et perpétuation de la personnalité. Or, -l’insecte n’a pas ou n’a plus de personnalité. -L’angoisse humaine au sujet de ce qui nous attend -après la mort serait donc uniquement réservée -aux siècles « d’intelligence et de raison » -que l’usurier indulgent consent à notre race ? -Du seul fait qu’une personnalité, une conscience -et un caractère distincts s’imposent pour longtemps -encore dans notre cas, nous serions donc -moins favorisés que les êtres plus vieux que nous, -pour qui la possibilité de retomber au néant -est une interrogation qui ne se pose même -pas, puisqu’ils ne sauraient douter d’être éternels, -si cette épithète avait un sens dans leur -langage ? Les vertus, — ou les imperfections, — attachées -à la jeunesse de l’humanité lui -vaudraient, et ne vaudraient qu’à elle, la plus -douloureuse, la plus cruelle des incertitudes ?</p> - -<p>Eh bien, non ! Rien ne se créant ni ne se -perdant, il n’y a aucune raison pour que cette -personnalité, grandeur ou faiblesse dont chaque -homme dispose encore, se perde ou s’évanouisse. -Si la force qui nous anima, ne peut, après la -putréfaction des cellules qui nous composèrent, -s’anéantir, une partie et un reflet tout au moins -des qualités qui caractérisèrent cette force, doivent -rester attachés à elle et vivre de son incontestable -éternité. Ici la science se récuse, -mais la lueur sourde ou éclatante de l’intuition, -le reflet avec lequel j’ai voulu danser, nous -rassure et nous guide ; que la foi nous prête -en outre ses ailes, et nous atteindrons vite, sans -risquer d’en redescendre jamais, au faîte flamboyant -des réconfortantes certitudes. Sophistique -est l’argument qui voudrait nous faire tenir -l’ombre vers laquelle le temps nous pousse -pour pareille à celle du néant dont nous sommes -sortis. Si minime que soit un passage humain -sur la terre, si faibles ou mesquines que soient -ses traces, elles demeurent dans la force libérée -comme dans la matière redevenue brute. -Nous n’accomplissons rien de sublime, nous -ne perpétrons rien d’immonde qui en toute logique -ne soit éternel par ses conséquences et ses -effets. Ah ! je ne voudrais en rien attribuer -à ces réflexions suprêmes un sens moral, verser -dans des indications dogmatiques, mais s’il -m’est permis de faire parler ici un homme -un peu comme j’ai fait ailleurs parler Grillon, -quelle prière pourrai-je, moi, adresser à la Vie ?</p> - -<p>O Vie, ô départ du port d’ombre et de néant -vers l’infinie aventure, sois ici saluée et bénie, -telle que tu es encore en cet âge de mon espèce. -Garde moi, jusqu’au bout de la terrestre randonnée, -tel que je suis, vertus et vices ; réalise-moi -chaque jour davantage ; fais-moi profiter -de <i>cette possibilité d’être moi-même</i> que mes -descendants lointains ne soupçonneront probablement -pas et qui m’est, à moi, une garantie -de l’éternité telle que je l’admire et la convoite ; -sois l’artiste de toutes mes sensations et de -tous mes sentiments ; sculpte et modèle, peins -et dessine, danse, chante, verse tes aromes et -tes liqueurs, balance tes encensoirs, prépare tes -festins, éblouis, étourdis, exalte. Ne me sépare -pas plus de mes désirs futiles que de mes -nobles et pures ambitions. De la sorte, devenu -riche d’un bénéfice acquis à des jeux où la tricherie -est impossible, j’aurai, quand sonnera -l’heure, la conviction que cette fortune ne peut -s’anéantir ; peu à peu, dans le noir vers lequel -il semble à tant d’hommes qu’ils roulent, -un peu d’éternité flamboiera, un point lumineux, -à peine distinct d’abord, mais qui s’élargira, -deviendra astre, soleil, chassera toute l’ombre -redoutée, si je le mérite…</p> - -<p>Cette éternité qui se confirme, cette lumière -grandissante, c’est peut-être tout simplement, -après tout, une des innombrables et magnifiques -apparences de celui que nous appelons à -l’ordinaire Dieu.</p> - - -<p class="date">1918–1920.</p> - - -<p class="c gap small">PARIS. — ANC. IMPR. LEVÉ, RUE DE RENNES, 71.</p> - - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE GRILLON ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any -Defect you cause. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/66664-h/images/cover.jpg b/old/66664-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index e672eaa..0000000 --- a/old/66664-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
