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-The Project Gutenberg eBook of Vie de Grillon, by Charles Derennes
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Vie de Grillon
-
-Author: Charles Derennes
-
-Release Date: November 4, 2021 [eBook #66664]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
- images of public domain material from the Google Books
- project.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE GRILLON ***
-
-
-
-
- CHARLES DERENNES
-
- VIE DE
- GRILLON
-
- ALBIN MICHEL, EDITEUR
- 22, RUE HUYGHENS, 22, PARIS
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
-Poèmes
-
- L’enivrante Angoisse. (Librairie Ollendorff.)
- La Tempête. (Librairie Ollendorff.)
- La Chanson des deux Jeunes Filles. (François Bernouard.)
-
-_Sous presse_:
-
- Perséphone. (Librairie Garnier.).
- Le livre d’Annie. (François Bernouard.)
-
-Romans et Contes
-
- L’Amour fessé. (Mercure de France.)
- Le Peuple du Pôle. (Mercure de France.)
- La Guenille. (Louis-Michaud.)
- Le Miroir des Pécheresses. (Louis-Michaud.)
- Nique et ses cousines. (Louis-Michaud.)
- La vie et la mort de M. de Tournèves. (Bernard Grasset.)
- Les Caprices de Nouche. (Renaissance du Livre.)
- Le Béguin des Muses. (Renaissance du Livre.)
- Leur tout petit cœur. (Renaissance du Livre.)
- Les Enfants sages. (Renaissance du Livre).
- Cassinou va-t-en guerre. (Edition française illustrée.)
- Le Pèlerin de Gascogne. (Edition française illustrée.)
- Les Conquérants d’idoles. (Edition française illustrée.)
- La petite Faunesse. (L’Edition.)
- Les Bains dans le Pactole. (Albin Michel.)
-
-_Sous presse_:
-
- Le Renard bleu. (Albin Michel.)
-
-Essais, _en préparation_:
-
- La Société des Fourmis.
- Les horizons du Songe.
- Le Bestiaire sentimental.
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
-
-
-10 exemplaires sur papier du Japon numérotés à la presse de 1 à 10.
-
-25 exemplaires sur papier de Hollande numérotés à la presse de 1 à 25.
-
-75 exemplaires sur papier vergé pur fil des papeteries Lafuma numérotés
-à la presse de 1 à 75.
-
-
-Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
-
-Copyright by Albin Michel 1920.
-
-
-
-
-PREMIER LIVRE
-
-L’apprentissage de l’Univers.
-
-
-
-
- A L’OMBRE AIMABLE ET SAVANTE
- DU VIEUX MAÎTRE MICHEL EYQUEM
- SIRE DE MONTAIGNE
- JE DÉVOUE CE LIVRE DE BONNE FOI
-
-
-
-
- _Nusquam alibi quam in insectis spectatius naturae rerum
- artificium_...
-
- PLINE L’ANCIEN.
-
-
- _Veritas clarior ac magis intelligibilis apparet, cum ad minima
- oculos vertimus._
-
- JULES-CÉSAR SCALIGER.
-
-
- _Infra nos quoque caelum quaerendum est._
-
- SPINOSA.
-
-
-
-
-VIE DE GRILLON
-
-
-
-
-I
-
-
-Il n’est au monde rien de plus émouvant que l’éclosion et le déroulement
-d’une petite vie,--d’une vie comme celle de l’insecte dont j’entreprends
-ici l’histoire. Petite vie... Je viens d’employer là une épithète qui ne
-me plaît en aucune façon; mais je n’éprouverai jamais comme au livre que
-je commence l’infirmité sans remède de n’importe quel langage humain, et
-je tiens à faire acte d’humilité dès le début de cet ouvrage. Sans cette
-confession, oserai-je en écrire seulement un mot?
-
-Que tout ce qu’il peut y avoir en moi de poésie et d’amour de la terre
-m’assiste! Que l’habitude contractée dès mon enfance d’aller volontiers
-le front penché et de m’intéresser presque amoureusement à des choses
-infimes ne m’abandonne pas en cet instant! Ceci est une histoire vraie,
-mais où je ne veux aucunement montrer des prétentions scientifiques; car
-il est par trop facile d’avoir l’air d’être vrai en citant des
-références, en mentionnant des listes d’ouvrages, des noms
-d’entomologistes et en employant des termes spéciaux à la portée de
-n’importe quel licencié ès sciences naturelles. Ma seule documentation,
-je la devrai à mes yeux que nulle myopie n’a encore affectés et à
-l’intérêt que je porte à mon héros depuis que je le connais, ce qui ne
-date pas d’hier.
-
-La façon dont se noua cette familiarité entre un apprenti-poète et un
-insecte chanteur, je ne la développerai que s’il me semble, plus loin,
-indispensable de le faire, à propos des mœurs et coutumes de Grillon; il
-serait également facile et assez vain de m’occuper de lui pour parler
-principalement de moi. «J’ai mon plan», comme dirait, en termes
-techniques, un conférencier ou un romancier; mais, au moment que je
-commence d’écrire, la prétention de suivre ce plan en toute rigueur,
-celle-ci non plus, je ne l’ai pas. Je désire sur toutes choses dire ce
-que j’ai vu et ce que je crois avoir compris, en tâchant de ne rien
-oublier.
-
-Ceci peut suffire, me semble-t-il, en manière de préface.
-
- * * * * *
-
-Petite vie... Que pouvons-nous entendre de précis, nous autres hommes,
-par ces deux mots? Rien, sinon qu’il s’agit d’une vie que notre
-présomption nous autorise sommairement à considérer comme inférieure à
-la nôtre, aussi bien dans l’espace que dans le temps, c’est-à-dire au
-point de vue des catégories kantiennes de l’entendement. Mais Kant, qui
-fut par ailleurs un pion obtus et prétentieux, a eu du moins quelques
-immortels éclairs en ce qui concerne la relativité de notre
-connaissance. Le temps, l’espace, ce sont des trucs, si j’ose employer
-ce mot, ou, pour mieux dire, des _ersatz_ inventés par notre misère;
-afin de nous donner l’illusion enivrante de définir quelques lois
-naturelles et de comprendre l’univers.
-
-Petite vie.--J’ai dit ailleurs, à peu de choses près, que si l’homme
-était le maître et le seigneur de la Terre, ce n’était pas là une
-royauté de droit divin; qu’il avait eu une chance infinie dans la lutte
-pour la vie des espèces; que certains dinosauriens, par exemple,
-possédaient la station verticale avant lui, et que, dans des temps où la
-Terre était encore vaste, où le mystère régnait au delà des mers, un
-Christophe Colomb ou un Vasco de Gama auraient pu, logiquement, trouver
-dans les terres inconnues où ils abordaient, une race qui, sans être en
-aucune façon humaine, eût été capable, elle aussi, d’évoluer jusqu’à
-l’intelligence et à la raison.
-
-Qu’entendons-nous par l’intelligence ou la raison? Pour l’instant, je me
-borne à répondre que, ce qui distingue l’homme de la bête, c’est la
-faculté, uniquement concédée à celui-là sur la terre, d’adjoindre à son
-corps des organes artificiels par lesquels il diminue sa douleur ou sa
-peine, et pare à son insuffisance. Il a été le seul être capable de
-remédier à son pelage minime par le feu ou par la vêture; la première
-machine qu’il inventa fut sans doute la trique (dont usent encore
-eux-mêmes les grands anthropomorphes), pour suppléer à son défaut de
-griffes, de crocs et de biceps suffisants... Il n’avait pas d’ailes;
-notre époque l’aura vu s’offrir ce luxe triomphalement...
-
-Que de chemin parcouru! Et c’est là que semble résider le miracle; nos
-professeurs de philosophie nous l’ont expliqué ou, plus modestement
-parlant, défini, en opposant l’instinct et l’intelligence. Je garde
-personnellement la certitude que, pour une raison supérieure à la nôtre
-et dont nous serions un peu naïfs de douter, des mots comme intelligence
-et instinct doivent avoir une signification aussi bornée ou douteuse que
-celle des catégories de l’entendement.
-
-Bernardin de Saint-Pierre, s’il tenait ici la plume au lieu de moi,
-n’hésiterait pas à écrire que l’observation méticuleuse d’un insecte
-impose la certitude d’une divine Providence. Je me garderai d’être si
-ambitieux dans mes affirmations, surtout au début d’un essai qui ne
-vaudra que par sa modestie résolue. Mais n’est-il pas possible
-d’imaginer,--et ceci sans qu’une science _autre que la nôtre_ et qu’il
-est possible d’imaginer elle-même, s’oppose à de telles
-imaginations--d’imaginer, dis-je, que l’homme ne siège pas au suprême
-échelon sur l’échelle des êtres périssables?
-
-Que sommes-nous pour Grillon, pour Grillon qui n’est pas le premier venu
-dans le monde si supérieurement armé des insectes, pour Grillon qui, à
-défaut de carapace, sait se construire une sûre maison, pour Grillon,
-dont le cerveau pèse proportionnellement environ trois fois plus que le
-nôtre, pour Grillon qui n’a pas eu besoin d’inventer des machines parce
-qu’il apporte en naissant au monde tous les instruments nécessaires à
-ses goûts et à sa relative sécurité de créature mortelle?... Plus loin,
-j’essaierai de traduire en parler d’homme l’univers tel qu’il peut
-vraisemblablement se refléter en des sens d’insecte; mais, avant même
-que je développe de manière précise mes observations, que risquons-nous
-d’être pour Grillon, nous autres hommes, sinon quelque chose qui
-pourrait correspondre en sa pensée à ce qu’est pour nous un cataclysme
-naturel formidable et contre lequel notre industrie ne peut rien?
-
-Relativité. Tout est relativité. Quand un pied humain est posé sur une
-fourmilière par un rêveur ou un promeneur solitaire, pourquoi ne pas
-admettre que, dans leur petit monde, les fourmis en accusent la Fatalité
-ou Dieu, selon les opinions philosophiques ou religieuses qu’elles ont?
-
-Le monde sensible, social et vital d’une fourmilière tient dans un rayon
-d’une cinquantaine de mètres au plus, celui de Grillon dans un rayon de
-quelque vingt mètres. Le monde humain, considéré du même point de vue,
-se borne à peu près à la Terre, «grain de poussière dans l’Infini», pour
-user d’une banalité qui a peut-être ici sa valeur. Qui sait si des êtres
-qui ne sont pas plus divins que nous, mais qui nous sont momentanément
-inconnaissables, sinon inconcevables, des êtres, par exemple, d’un monde
-gravitant autour de l’étoile α du Centaure, la plus rapprochée du
-Soleil, ou des êtres tributaires d’un Soleil plus lointain encore, ne
-sont point, par rêveuse négligence ou cruauté légère, coupables de ces
-coups de pied dans la fourmilière humaine que nous dénommons
-inondations, convulsions sismiques, grippe espagnole, terreurs de l’An
-Mille, plaies égyptiaques ou guerre de Cent Ans?
-
- * * * * *
-
-Un savant qui avait su, par rare fortune, garder de précieuses vertus
-imaginatives et une grande défiance des choses écrites, Henri Poincaré,
-est l’auteur de pages qui m’ont, très jeune, heureusement bouleversé.
-Autant qu’il m’en souvient, c’est dans des exemplaires dépareillés de la
-_Revue de Paris_ que je connus pour la première fois, fragmentairement,
-ces harmonieux développements d’idées, écrits d’ailleurs en bon
-français, d’où il est apparu que la certitude des vérités géométriques
-n’est pas elle-même exempte d’un certain relativisme. Elevé au beau
-vieux lycée génovéfain que nous appelions plus familièrement
-Bazar-Quatre, je cachais ces feuillets religieusement découpés, au plus
-secret de ma case d’interne. Car c’eût été, en toute vraisemblance,
-lecture compromettante, si on les y avait dénichés: Victor Delbos, notre
-professeur de philosophie, était kantien au point de nous parler de ce
-Dieu-là comme si ce Dieu eût été sa créature, ce qui est le comble de
-l’orgueil humain, et l’on peut bien dire, du reste, qu’il le
-refabriquait à l’usage de ses disciples chaque année et toutes fois plus
-beau. L’esprit de la «Nouvelle Sorbonne» planait inexorablement alors
-sur la colline vouée à Madame Geneviève, et notre distingué maître n’eût
-pas raisonnablement admis qu’un clair esprit français se permît d’aller
-plus loin, et par des chemins plus élégants, que son grand philosophe
-teuton, dans ce que l’on pourrait appeler l’expérience et l’intuition de
-la relativité.
-
-Digression que m’impose ma sincérité, mais qui me chagrine parce qu’elle
-peut paraître d’un côté louangeuse et de l’autre satirique! Que cette
-méfiance envers moi-même soit suspecte aux yeux des autres, et il y aura
-déjà de ma part une erreur, une expression maladroite de mes sentiments
-et de mes pensées, une défaillance dans ma méthode. Ce livre voudrait
-tellement être un livre de vérité toute nue et de naïve bonne foi! Mais
-j’en appelle à tous ceux qui ont écrit: ce que j’essaie n’est-il pas
-effroyablement difficile à notre époque, quelque bonne volonté que
-j’aie?
-
-Je n’ai parlé d’un certain relativisme des vérités géométriques qu’à
-propos de Grillon, et je semblais oublier mon héros. Si la science par
-excellence peut, par un esprit qui s’y connaissait, n’être jugée
-infaillible qu’humainement parlant, que dire des autres sciences et
-surtout de celles qui se vouent à l’explication des phénomènes
-biologiques et naturels?
-
-Ceux qui ont philosophé en pareille matière, qui ont induit, déduit,
-formulé des conclusions ou des lois m’ont toujours paru à la fois
-prodigieusement infirmes et souverainement habiles. Ils ont eu, en tout
-cas, l’art presque magique des formules ou l’art plus étonnant encore de
-faire rédiger celles-ci inconsciemment par ceux qui se proclamaient
-leurs admirateurs ou se réclamaient d’eux. J’ai laissé de côté Haeckel,
-qui a refabriqué l’histoire de la vie comme un cordonnier de village
-ressemellerait, pour une ancienne servante, des chaussures jadis par
-elle à sa patronne volées. Mais voici le chevalier de Lamarck, qui nous
-oblige, en pensant à lui, de nous souvenir que l’homme descend du singe;
-voici Charles-Robert Darwin qui, sur la même question, modifie la
-formule et nous force à bien nous enfoncer dans le crâne cette idée que
-le singe est un homme qui a mal tourné!... Formules trop faciles à
-retenir, dont les philosophes de la biologie et des sciences naturelles
-ne sont peut-être pas tout à fait responsables, mais qui ont le tort (de
-par leur aptitude à être rabâchées et leur doctrinarisme péremptoire)
-d’être agréables aux primaires et aux demi-savants!... Que de belles et
-laborieuses vies risquent, par mésaventure analogue, de s’amoindrir aux
-yeux de ceux qui sauraient le mieux les chérir et les respecter!
-
- * * * * *
-
-Ne me piquant pas de philosophie, je ne risque rien à tenter moi-même
-une formule. Afin de mieux éclairer l’âme et la vie de Grillon, je vais
-donc poser, au début de son histoire, une nouvelle variante des opinions
-concernant la parenté ou, pour plus respectueusement parler, les
-rapports de l’homme et du singe: je crois que celui-ci nous fut, en des
-temps très lointains, un parent assez favorisé pour n’avoir pas besoin
-de devenir homme.
-
- * * * * *
-
-Transformisme! Sélection naturelle!... Haeckel a naturellement ajouté,
-ce qui était déjà chez lui du plus pur pangermanisme: Lutte pour la
-vie!... Loi du plus fort!... Car j’ai souvent l’œuvre de Darwin sous les
-yeux et je ne voudrais pas contribuer à être responsable des absurdités
-que la basse «bourgeoisie intellectuelle» lui prête. Cette nigauderie de
-lutte pour la vie où c’est le plus fort qui triomphe, il la faut
-considérer encore comme un _ersatz_, et la nationalité de ses inventeurs
-est facile à identifier.
-
-Lutte pour la vie! Droit du plus fort!... Quiconque ira sans passion
-jusqu’au bout de cette étude pourra ajouter à ces exclamations d’autres
-exclamations qui sont miennes et par quoi je les juge: Naïveté!...
-Aveuglement!... Orgueil!... La vérité est que, dans l’évolution des
-espèces, ce ne sont jamais les plus forts qui ont triomphé. Dans
-l’espèce particulière qui a nom Humanité, la victoire des démocraties
-nous en offre un exemple dont Sirius se moque, dont certains ont le
-droit de s’attrister et de s’irriter, mais qui n’en est pas moins
-péremptoire. Je répète que je ne veux pas «faire de science» ici, et je
-le répéterai toutes les fois qu’il me paraîtra nécessaire, encore qu’une
-telle méthode de discours se heurte aux principes que m’enseignaient les
-maîtres d’ailleurs très chers qui contribuèrent à m’instruire dans l’art
-de ma langue française et dans celui de l’accommoder, quand j’étais sous
-leurs ordres, en «rhétorique supérieure».
-
-Je ne veux point «faire de science». Et c’est pour cela que, sans
-citations ni références, j’affirme ici que le «_plus fort_» n’a pas
-triomphé sur la terre, qu’il n’y triomphera probablement jamais.
-Pourquoi? Je crois que Maman Nature partage la faiblesse de la plupart
-des mères à l’égard de leurs enfants maladifs ou mal venus: le plus
-faible et le plus inutile est celui qu’elle chérit le plus: «Toi, tu as
-d’énormes canines aptes à égorger un grand félin, des membres supérieurs
-capables de déraciner un chêne de dix ans... Reste singe. Tu ne t’en
-trouveras pas plus mal et cela simplifiera ma besogne...»
-
-Mystérieuse besogne, et bien compliquée sans doute, que celle du
-sous-ordre de Maman Nature, ou, pour mieux dire, de l’officier
-gestionnaire de la planète Terre!... Quelle paperasserie élaborée en
-dehors du temps et sur une cinquième ou sixième dimension de l’espace
-doit y présider, tandis que nous continuons de vivre les uns le front
-bas, d’autres «_os sublime_»!
-
-_Os sublime!_ Ne nous y trompons pas; cela signifie: le front dans les
-étoiles, ou quelque chose d’approchant. Mais, dans ce cas-là,
-rappelons-nous le puits de l’astronome...
-
-Un petit d’homme tout nu, à la suite d’une aventure vraiment inquiétante
-pour ses futurs amis, tombe en pleine jungle et, plus précisément, dans
-le clan des loups de Senones. Au bout de très peu d’années terrestres,
-il est le maître de la Jungle. Pourquoi? Parce qu’il était infiniment
-faible et aussi peu velu qu’une grenouille, dont ses parents adoptifs,
-les loups, lui avaient donné le nom. Le petit hindou de Kipling a tété
-le lait de mère Louve, dormi dans les anneaux de Kaa le boa, joué avec
-Bagheera la panthère noire, intimidé Hâthi lui-même qui est le plus
-vieux de la Jungle, combattu l’invasion du Chien-Rouge, qui est un
-cataclysme aussi terrible que le déluge... Puis, dans un livre qui n’est
-plus pour les enfants, il semble devoir finir ses jours au service du
-grand empire anglais, aidé de ses frères-loups, ce qui est une façon
-d’asseoir son existence bien moins puérilement politique ou nationaliste
-que profondément humaine et terrestre.
-
-Il y a eu ce miracle, en nos temps, d’un livre aussi plein de sens
-éternel que ceux que nous a légués la primitive humanité chantante...
-
-
-
-
-II
-
-
-Grillon est du nombre des insectes à qui fut refusé le don du vol.
-
-Les insectes utilisent tantôt le mode de sustentation dans l’atmosphère
-que les appareils humains ont aujourd’hui copié avec bonheur, tantôt
-divers autres procédés d’envol et de vol que nous ne savons pas imiter
-encore. Ainsi la plupart des coléoptères sont de merveilleux aéroplanes
-naturels, aux ailes fixes, et que la force tourbillonnante, quasi
-hélicoïdale des bouts d’élytres, entraîne dans l’espace avec une
-rapidité considérable, mais aussi avec des difficultés au départ et à
-l’atterrissage qui font penser à l’infirmité la plus pénible du vol
-humain tel que notre génération l’aura pratiqué. Dans l’ordre des
-orthoptères, dont est Grillon, le vol à ailes battantes, en vain tenté
-jusqu’ici par les mécanismes ou organes artificiels dus à l’intelligence
-des bipèdes supérieurs, a été fort bien réalisé par diverses espèces de
-sauterelles et par la mante religieuse, pour ne citer que des insectes
-connus sous nos climats.
-
-Quant à Grillon, il a, lui aussi, des ailes, disposées au repos de la
-même façon que celles, par exemple, de son parent Criquet, mais les
-muscles qui les attachent à son corselet ne lui permettent pas de s’en
-servir autrement que pour le chant, lorsqu’il est mâle et que c’est sa
-suprême métamorphose, la saison de ses amours.
-
-Les naturalistes ont dû, en conséquence, inventer une
-sous-classification pour lui: orthoptère sauteur.
-
-Pourquoi Grillon a-t-il pu persister au cours des temps sans la faveur
-du vol? En vertu des avantages offerts aux déshérités et aux faibles...
-Il n’avait pas besoin de voler parce qu’il était capable d’un effort
-moindre, à savoir de sauter dès que sorti de l’œuf, et capable surtout
-d’un effort dans un autre sens, à savoir de creuser le sol et de s’y
-gîter.
-
-J’ai déjà dit le volume de son cerveau, qui est, proportionnellement, le
-triple du nôtre; ses nerfs faciaux feraient envie à un Martien de Wells;
-comme un Sélénite du même Wells, il a une figure en «seau à charbon»,
-inexpressive à l’égal d’un objet ménager vulgaire; mais ses admirables
-yeux à facettes et ses antennes, microscopiquement étudiés, permettent
-d’imaginer pour lui un monde de sensations si vraisemblablement
-féeriques pour notre intelligence que c’en est à rougir d’être humain.
-Sa cousine la taupe-grillon, ou courtilière, qui, elle non plus, ne vole
-pas, ne possède, comparativement à lui, qu’une cervelle ridicule. Mais
-elle aussi prend sa revanche, avec ses pattes antérieures, qui sont de
-merveilleux outils à creuser des sapes interminables; et cet autre
-orthoptère est devenu un recordman, si j’ose dire, du vol souterrain, au
-grand dam des jardiniers; car sa fougue se soucie peu des racines,
-surtout quand elles sont tendres et qu’elle peut, au passage, s’en
-repaître délicieusement.
-
-Dans le monde des orthoptères, la courtilière représente assez bien
-l’anarchie gâcheuse et mal dirigée; la sauterelle, une aristocratie
-aérienne, vagabonde et fantaisiste; la mante religieuse, le militarisme
-sanguinaire: Grillon est le bourgeois, l’être moyen et modéré,
-travailleur et paresseux tout ensemble; ses pattes de derrière ne lui
-permettent pas de bondir très haut, ses pattes de devant ne lui
-permettent pas de s’enfoncer profondément dans la terre. Mais, comme on
-le verra plus loin, c’est au moment de la vieillesse et de la mort
-annuelle de sa race que cet insecte, plus favorisé que les hommes de
-condition bourgeoise, sait devenir beau, aimer et bien mourir.
-
- * * * * *
-
-La vieillesse et la mort annuelle d’une race! Il en est de Grillon comme
-de la plupart des autres insectes; les pères sont morts après
-l’accouplement, les mères sont allées rejoindre leurs sèches dépouilles
-après avoir confié à la Terre, à la grande Nourrice, les germes d’une
-progéniture qu’elles savaient peut-être ne voir naître jamais. Les
-insectes qui, comme les termites, les autres fourmis ou les abeilles
-vivent en société, ne sont point dans le même cas. Ce sont, en un sens,
-des dégénérés dans leur monde, comme, dans la classe des mammifères,
-ceux que leur faiblesse ou leurs dissensions personnelles ont obligés de
-vivre en société.
-
-D’autre part, nous expliquerons plus loin comment un an de vie, pour
-Grillon, correspond à plusieurs milliers d’années humaines... Mais nous,
-pour ne parler encore que de nous, sommes-nous sûrs qu’entre le premier
-mammifère à station verticale qui n’a plus mérité le nom de singe et
-celui qui fut obligé d’inventer le feu, il n’y a pas eu une lacune, une
-époque de chaos ou de cataclysmes dont des traditions comme celle du
-Déluge rendent compte dans presque toutes les mythologies, dans le
-folklore universel? Sommes-nous sûrs de la valeur de mots comme Mort de
-la Terre ou de la race humaine, nous qui ne savons pas regarder le temps
-en face et qui sommes incapables de fouiller historiquement son ombre à
-une vingtaine de mille années derrière nous?
-
- * * * * *
-
-Donc, Grillon a des ailes, mais ne vole pas; il a des pattes de derrière
-énormes, admirablement musclées, mais elles ne lui servent guère à
-sauter que dans sa toute première jeunesse, durant la période de sa vie
-où il fait l’apprentissage de l’univers. Néanmoins, si vous et moi
-sautions aussi bien que lui, nous pourrions franchir en hauteur les
-tours de Notre-Dame et, en largeur, la Seine, sans qu’il en résultât
-pour nous aucun inconvénient. Nous pourrions, d’un coup de dents et sans
-fatigue, couper un arbre de cinquante centimètres de diamètre, et je ne
-prononce pas au hasard ce chiffre de cinquante centimètres, je spécifie
-même qu’il s’agit d’un arbre à bois dur, parce que la force musculaire
-des mâchoires de Grillon a été et peut être très facilement calculée.
-Nous pourrions rester sans manger ni boire durant des ans, car, bien que
-gourmand et même gourmet, Grillon n’est pas physiologiquement affecté
-d’un jeûne d’une semaine... J’ai peur, en écrivant, que mon désir de ne
-point ratiociner de façon pédantesque inspire quelque méfiance à ceux
-qui voient l’étude, l’observation, l’expérimentation et la science, non
-pas dans des phrases claires et qui leur permettent de penser eux aussi,
-mais dans des successions d’affirmations obscures et d’autant plus
-mémorables. Aussi n’irai-je pas plus loin dans ma comparaison entre un
-insecte assez peu favorisé et le roi des mammifères...
-
-Je m’en voudrais simplement de ne pas indiquer en cet endroit combien il
-serait désobligeant pour les hommes de se voir du jour au lendemain
-réduits à la taille des insectes, ou de voir ceux-ci se hausser jusqu’à
-la leur. Que ferions-nous contre ces admirables machines de guerre
-vivantes, qui portent dans leur organisme la réalisation de tous leurs
-besoins? Quel sentiment n’aurions-nous pas, enfin, de notre disgrâce?
-Nous comprendrions, du moins, que c’est probablement elle seule qui a
-fait notre force, à nous mammifères; qu’un lucane, à taille égale,
-aurait raison d’un tigre; qu’on ne nous a permis, à nous humains, à nous
-juchés au prétendu sommet de l’échelle, d’inventer et de perfectionner
-des machines que parce qu’il n’aurait jamais été, sans cela, question de
-nous donner l’univers.
-
-Le droit de l’Humanité à la vie est le triomphe du droit des faibles.
-Qu’elle en ait abusé, comme une petite fille gâtée, ratée ou parvenue,
-ceci est sûr et c’est dans l’ordre. Mais avant de tenter, plus loin, de
-traduire en langage humain, et français si possible, le monde tel que
-Grillon le conçoit, je tiendrais à lui prêter un instant, avec la
-connaissance de nous-mêmes, un peu de notre sensibilité et quelques-uns
-de nos mots.
-
-Je suppose qu’alors je l’entendrais nous dire:
-
---Evidemment, je ne comprenais pas ce que vous étiez. Je ne vous croyais
-même pas vivants et mortels, au sens que ces épithètes ont pour ma race.
-Je vous prenais pour des phénomènes terribles, dûment classés dans ma
-mémoire instinctive, laquelle, vous n’en doutez pas vous-mêmes, dépasse
-prodigieusement votre mémoire soi-disant intelligente et raisonnée. Vous
-venez de m’expliquer ce qu’il en fut de vous et où vous en êtes; je
-resterai désormais émerveillé et peiné en y pensant, durant le temps
-immense de vie, par vous dénommé onze mois, que j’ai à vivre. O géant,
-ne te vexe pas si je te plains, et n’accuse que mon incompréhension de
-tes bonheurs, qui doit fatalement égaler la tienne en face des miens. Je
-te plains. Tu vis des temps si longs et si inconcevables pour moi que
-j’aime mieux n’en pas faire le compte, parce que les prodiges brumeux
-des immensités qui se déroulent alors devant ma pensée m’effraient. Je
-ne t’en plains que davantage. Quelle conquête péniblement achetée doit
-te paraître le bien-être relatif de ta race! Vous avez des misères, des
-maladies, des ennemis, des guerres, si j’ai bien compris ton discours?
-Ceci n’est rien, car nous non plus ne sommes pas à l’abri d’une
-existence prématurément fauchée. Mais, à moins de malchance, ayant fait
-l’apprentissage du monde, je vis, j’aime quand je suis très vieux et
-parfait, et la mort naturelle ne m’apparaît alors que comme la
-récompense de mon labeur, comme le repos que j’ai mérité. Est-ce vrai
-que vous ne naissez que pour croître, puis aussitôt décroître, et que
-vos derniers jours ne sont pas les plus triomphalement beaux? Nous
-autres, nous avons en onze mois trois vies successives, une naissance et
-deux métamorphoses dont la dernière nous vaut l’amour... O pauvres
-compagnons terrestres qui n’avez droit qu’à une vie désordonnée,
-incohérente, qui connaissez l’amour au hasard, dans l’âge où vous n’en
-pouvez comprendre la noblesse et qui, dans votre vieillesse, quand c’est
-l’heure de la nuit noire et l’arrivée de ceux qui vous continueront sur
-la Terre, ne pensez plus à l’Amour que pour en avoir le regret ou le
-mépris!...
-
-
-
-
-III
-
-
-Le quinze septembre 1912, après une rude et belle journée de chasse, je
-me suis assis dans une clairière de la forêt landaise, au bord d’un
-chemin de muletiers. Il pouvait être quatre heures du soir,--car jamais
-je ne m’habituerai à prononcer seize heures... Et, tout en fumant une
-cigarette, tandis que les chiens satisfaits de ma décision installaient
-autour de moi leurs babines sur leurs pattes, je regardais un infime
-petit coin de terre herbue à mon côté.
-
-L’herbe des champs, dans les régions grasses, quand c’est la saison des
-foins presque mûrs, possède une luxuriance magnifique et telle que la
-plus antique des forêts vierges n’en sut jamais offrir aux voyageurs de
-notre espèce, même aux grands errants romantiques qui avaient pourtant
-de bons et beaux yeux. Sur le bord d’un sentier forestier, au pays des
-sables, le monde des graminées sauvages, quand les premières fraîcheurs
-ont préparé l’automne et annoncé son odeur au ras du sol avant d’en
-emplir le ciel, ce petit monde renaissant, verdoyant, à défaut de
-grandeur et de splendeur végétales, offre des trésors de couleur et de
-formes dont je ne me lasserai jamais d’enrichir mes yeux. Bien que les
-noms des nombreuses sortes de graminées qui se côtoient sur n’importe
-quel lambeau de terre herbue d’une superficie égale à celle de ma main,
-soient dépourvus d’intérêt ici, je ne résiste pas au plaisir d’en citer
-quelques-uns, tant ils sont frais et comme embaumés: il y a la canche et
-la crételle, la flouve et le pâturin, la fléole et la fétuque, la houque
-et la téosinte, le dactyle ordinaire et l’autre dactyle, qui est le
-pelotonné. Je reconnais aussi les formes sauvages du trèfle et du gazon,
-j’admire leur vert «rainette», je découvre de minuscules folioles qui
-sont comme des miniatures adorablement exécutées de celles du frêne ou
-de l’acacia; ici des ombellifères naissants m’offrent la ciselure
-compliquée d’une feuille qu’une seule nuit suffit à ouvrer; là, c’est un
-brin de mousse qui, sous la loupe, fait penser à un clocheton de
-Sainte-Chapelle taillé en pleine émeraude.
-
-Au-dessus de cette modeste et prodigieuse symphonie en vert majeur, une
-feuille morte de corsier pose sa tache grisâtre, sa fausse note ou du
-moins sa «note à côté». Mon goût irrémédiable du classique m’invite à en
-débarrasser mon univers momentané, restreint, et pourtant somptueux.
-Mais un respect soudain m’envahit dès que j’ai examiné la feuille morte
-et que je la constate chargée de vie à venir. Des œufs d’insecte,
-blanchâtres parfois, parfois pâlement jaunâtres, d’une forme à peu près
-analogue à celle d’une graine d’alpiste, mais plus longs d’un bon
-demi-millimètre,--les œufs de Grillonne!... Religieusement, je repose
-avec toutes les précautions désirables cette crèche future dans
-l’adorable paysage végétal qui m’avait intéressé jusque-là.
-
-Est-ce le fait de mes brutales mains d’homme? Est-ce que tout justement
-un véhément rayon de soleil a frappé la feuille morte de corsier dans
-l’instant même où je la rendais au paysage que lui avaient assigné les
-lois de la chute des feuilles et la courbe du vent? Est-ce que l’heure
-de l’éclosion avait été mûrie et cuisinée à point par le jour et la
-saison?... Soudain, des sept ou huit petites graines animales, une
-semble frémir, bien que nulle brise n’existe au ciel et que moi, les
-yeux à moins de dix centimètres d’elle, je retienne mon souffle.
-Avez-vous mangé dans votre enfance des _rizoulets_, c’est-à-dire des
-grains de maïs franc qu’on fait éclater sur une pelle rougie au feu?
-L’œuf de Grillonne s’entr’ouvre à peu près de la même manière, mais sans
-bruit, et sans risquer d’aller, en sautant, brûler les cheveux des
-petits enfants qui, penchés sur l’âtre, guettent la gourmandise au goût
-de noisette sucrée... Une mince déchirure se produit vers l’une des
-extrémités de la minuscule navette... Par bonheur, mon sens de la
-relativité, même quand je m’occupe à tuer les bêtes de l’air, est cause
-que je garde toujours sur moi une loupe qui me permet d’étudier, à
-l’occasion, divers minimes personnages terrestres.
-
-La membrane, ou l’écorce, s’est donc fendue vers un autre bout, et,
-maintenant, elle se déchire lentement, péniblement pour ainsi dire, non
-pas dans le sens de la longueur, mais dans celui de la largeur, laquelle
-ne dépasse pas, au moment de l’éclosion, un millimètre pour les futures
-femelles et est un peu inférieure pour les futurs mâles. Dans l’écorce
-de l’œuf,--car le mot écorce me paraît décidément mieux convenir que le
-mot membrane à la petite chose quasi végétale que j’observe,--se
-produisent ensuite, d’un bout à l’autre cette fois, des fissures
-irrégulières, des boursouflements et des recroquevillements... Je pense
-alors aux pignons des pins mâles s’ouvrant à la chaleur d’un four, quand
-nous les y avons fourrés pour nous régaler de leurs graines; je pense
-aussi que, si mes nerfs auditifs étaient assez sensibles, s’ils
-ressemblaient à ceux du poète persan qui, au printemps, écoutait le
-gazon pousser, j’aurais noté dans ces divers déchirements,
-boursouflements et recroquevillements des bruits qui se seraient
-associés en mon esprit à une idée de labeur et de peine.
-
-Dans le monde des insectes, et même dans celui des plantes, toute
-naissance doit signifier souffrance pour l’objet qui produit comme pour
-celui qui est par lui lancé au monde. La première femme, à la suite d’un
-jugement sévère, mais qu’elle ne paraît pas avoir volé, fut condamnée à
-enfanter dans la douleur. Je crois qu’en effet l’enfantement humain ne
-doit être une chose agréable ni pour la mère, ni pour le rejeton dont le
-premier salut à la vie est un cri de rage, un cri où semble s’exprimer
-la légitime fureur d’un dormeur qu’on vient de malencontreusement
-éveiller, sans précautions, sans courtoisie, sans lui demander son avis.
-
-Mais les mères humaines sont certainement présomptueuses en pensant qu’à
-elles seules furent réservés le châtiment et la noblesse d’enfanter dans
-la douleur. Qui dit naissance dit scission entre deux êtres. Nulle
-scission ne va sans diminution momentanée de l’être qui a produit et de
-celui qui a été produit. Coupez en deux parties égales un ver de terre
-adulte, sain, normalement développé, enfouissez les deux tronçons dans
-un pot de fleurs empli de bonne terre; au bout d’environ un an vous
-trouverez deux vers complets que vous pourrez partager à leur tour...
-Remarquez que cela ne peut s’appeler enfanter sans douleur, car les
-contorsions auxquelles les lombrics se livrent, quand on leur impose
-cette façon de procréer, ne sauraient, à cet égard, nous laisser, même
-de notre point de vue humain, le moindre doute.
-
-J’ai peut-être effectué une dégringolade trop rapide (uniquement dans
-l’espoir de m’expliquer et de me faire comprendre plus vite) le long de
-l’échelle des êtres, mais j’ai voulu signifier qu’il y a probablement
-autant de souffrance dans le lombric qu’on tranche, dans l’œuf qui
-s’ouvre ou dans la graine qui se déchire, que dans la femme prête à
-mêler à la vie relativement longue de notre espèce un lambeau de sa très
-éphémère vie.
-
- * * * * *
-
-Le poussin heurte du bec la coque calcaire de l’œuf et maman Poule l’y
-aide parfois de son bec. On conçoit, du reste, que cette patiente et
-digne commère ait hâte d’aller se dégourdir les pattes, de connaître ou
-de retrouver la fête sans égale, nullement inconnue des mères humaines,
-qui consiste à promener, à vanter, et même à morigéner bruyamment sa
-progéniture en pleine vie, en plein soleil.
-
-Les ruches et les fourmilières sont en majorité peuplées d’êtres ternes
-et prodigieusement asservis, que les livres traitent de neutres, mais
-qui sont en réalité des femelles devenues indignes de produire et qui
-servent de nourrices sèches ou de bonnes d’enfants aux produits d’une
-reine absolue dans le cas des abeilles, d’une aristocratie féminine dans
-celui des fourmis. Quant aux mâles, dans le palais embaumé fondé au
-creux d’une souche, ou dans l’ingénieux labyrinthe souterrain, ils font
-vraiment piteuse figure; ils ne sont pas si éloignés, ces représentants
-du sexe fort dans les races d’insectes vivant en société, de certains
-petits rentiers qui vont, dans tel café humble et bien convenable de
-leur choix, se mettre à l’abri des pleurs de l’enfant, des bris de
-vaisselle de la servante à tout faire et des récriminations de l’épouse.
-J’ai étudié longtemps les fourmis, elles aussi, après avoir emprisonné
-des fourmilières dans un bocal coiffé de tulle ou dans diverses cages
-vitrées de mon invention: la chambrée des mâles--des mâles inactifs et
-idiots, empêtrés d’ailes dont ils se serviront en si peu
-d’occasions--m’a toujours fait penser à l’intérieur d’un petit café des
-Ternes ou des Batignolles.
-
-Quelques mâles stupides, une reine ou un parlement d’épouses
-toutes-puissantes, des êtres quasi asexués, serviles et sordides, voici
-à quoi aboutirait vraisemblablement, en un avenir plus ou moins
-lointain, le triomphe du communisme et du féminisme conjugués dans les
-sociétés humaines. Car il importe de noter dès à présent, et nous
-reviendrons là-dessus, que les sociétés d’insectes, où la vie des
-individus est si courte comparée à une vie ordinaire de bipède
-supérieur, possèdent sûrement de ce fait une bonne somme de millions
-d’années d’avance (d’années au sens humain du mot) sur les prétendus
-maîtres de la Planète Terre. Maintenant, cette avance représente-t-elle
-un amoindrissement ou un progrès, un perfectionnement ou une
-simplification trop sommaire, un bien-être maximum ou un navrant
-pis-aller? Ce n’est pas ici le lieu de me prononcer; je n’ai ni
-l’expérience ni le goût des questions sociales et politiques considérées
-d’un point de vue de citoyen de mon temps.
-
-Grillon est l’individualiste par excellence dans le monde des insectes.
-Nulle mère poule pour l’aider à crever sa coque, puis l’instruire dans
-l’art de se nourrir et de s’abriter; nulle nurse ailée ou rampante pour
-subvenir à ses premiers besoins. On pourrait déjà me faire remarquer que
-la plupart des insectes sont logés à la même enseigne que Grillon.
-
-Ceci serait faux.
-
- * * * * *
-
-Il y aura quelques observations à noter plus loin sur un cousin de
-Grillon, qui est le Grillon du foyer, et que j’appellerai Cricri, comme
-font les bonnes femmes de chez moi; il faut déjà signaler cette parenté,
-et aussi,--afin que l’on ne découvre pas prématurément des erreurs dans
-mes propos,--bien spécifier que mon personnage sera toujours, sauf
-contre-ordre, _le grillon des champs_, et non pas son parent domestiqué.
-
-Grillon doit être le seul insecte,--je dis «doit être» parce que ce
-livre n’a pas la prétention d’être savant,--qui voie sa vie assujettie
-par une fatalité inexorable à la marche des saisons. La génération de
-l’an passé n’aura nulle part pu voir naître, à ma connaissance, celle de
-cet an-ci, et il en est sans aucun doute ainsi depuis le commencement de
-la race grillonne telle qu’elle se présente à nous actuellement.
-
-En évitant la pariade à des sauterelles d’espèces communes, de celles
-qui crépitent à chacun de nos pas, dès juin, dans nos prairies, j’ai vu
-une femelle, soigneusement isolée, survivre de quelques jours à
-l’éclosion des œufs d’une de ses sœurs, et un mâle, également privé
-d’aimer, subsister,--bien nourri de fraîches salades, de pain, de
-sucre,--jusqu’aux approches de la première métamorphose de... ses neveux
-et nièces. Rappelons que Criquet (comme toute sa famille, si variée et,
-par ailleurs, si amusante) est un des plus proches parents de Grillon,
-chez nous.
-
-La même expérience, tentée une quinzaine de fois en une quinzaine
-d’années sur une quinzaine de générations de grillons _des champs_, a
-toujours été pour moi négative. En liberté ou en cage, Grillon, deux ou
-trois jours après le suprême accouplement, meurt, entre juin finissant
-et juillet à son début; Grillonne en fait autant deux ou trois semaines
-plus tard et presque immédiatement après sa dernière ponte; Grillonneau
-ne naîtra que vers le début de septembre, si son œuf a été confié au
-sol, ou à une feuille sèche, vers le milieu de juillet.
-
-Cet abîme d’un mois et demi entre deux générations, mes soins les plus
-divers n’ont jamais pu le réduire à moins de trois semaines. Isolés et
-privés de la pariade, c’étaient du reste les mâles qui, dans ce cas,
-végétaient le plus longtemps,--comme je l’ai observé aussi dans le monde
-tout voisin des sauterelles,--les mâles qui, si aucun obstacle ne
-s’oppose pour eux aux tendres invitations de Nature, doivent disparaître
-les premiers.
-
-Il m’a été impossible d’observer l’autre proche parent de Grillon, la
-courtilière; uniquement friande de radicelles vivantes, celle-ci
-s’accommode mal de la captivité, périt très vite si on la prive de saper
-le libre sol avec une sorte d’avidité vertigineuse. Mais je crois
-néanmoins pouvoir affirmer que, dans la totalité des insectes connus,
-c’est Grillon qui a le plus prodigieux mérite en tant qu’autodidacte.
-
-Divers autres insectes, à défaut de surveiller eux-mêmes l’instruction
-de la future génération, savent du moins tester en sa faveur, lui
-faciliter l’accès des voies à la vie, préparer aux larves le logement et
-la nourriture pour le temps où elles seront incapables d’y pourvoir
-elles-mêmes, bref leur aplanir le terrain et leur mâcher la besogne...
-Ainsi le nécrophore, coléoptère clavicorne qui prend bien soin de ne pas
-aimer et de ne pas mourir avant d’avoir découvert la menue charogne de
-mulot, de musaraigne ou d’oisillon à laquelle il confiera ses œufs et
-qui assurera l’avenir de sa race; car celle-ci serait incapable de durer
-une heure hors d’un «fromage de Hollande» accommodé à ses besoins et lui
-assurant le vivre et le couvert pour quelques semaines.
-
-Je me rappelle, à ce propos, le vers de mon regretté grand ami François
-Coppée:
-
- Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir?
-
-Quand il s’étonnait de ne point retrouver dans les mousses des forêts de
-Saint-Cloud, de Chaville ou de Saint-Germain, au printemps, les délicats
-squelettes des oiseaux qu’il imaginait que le froid fait périr, le bon
-poète parisien ignorait que l’hiver n’a jamais causé la mort des petits
-êtres ailés dont il avait un peu l’âme et l’esprit; il ignorait aussi,
-probablement, l’existence des nécrophores...
-
-Dans le même ordre d’idées, certains coléoptères peuvent atteindre des
-âges patriarcaux et présider ou assister à l’éducation des jeunes; les
-plus favorisés sur ce point,--mais je n’affirme pas que favorisé soit le
-mot qui convienne,--sont, chez nous, les hydrophiles (dytiques, gyrins,
-etc...), coléoptères amphibies, admirables machines animales qui nagent,
-plongent aussi longtemps qu’il leur plaît, sont aptes à la marche
-terrestre, savent aussi pratiquer le vol à belle allure, bref, qui se
-présentent à nos yeux sous la triple espèce d’un sous-marin, d’un tank
-et d’un hydravion perfectionnés. Le grand dytique, qui atteint parfois
-la taille de la femelle du lucane (celui-ci est l’insecte européen le
-plus considérable), le grand dytique, après une vie relativement brève à
-l’état de larve et de chrysalide, devient insecte parfait dès les
-premiers jours chauds, s’accouple presque aussitôt, une fois pour toutes
-probablement. Mais, ensuite, au lieu de mourir, qu’il soit mâle ou
-femelle, il prend ses vacances, profite des beaux jours pour rassasier
-dans l’air, sur la terre ou dans l’eau, au détriment de toute proie
-ailée, rampante ou nageante qu’il découvre, son inextinguible appétit;
-puis, l’hiver venu, il s’enfouit dans la vase des étangs, des marais,
-des viviers, et dort ou somnole, dans l’euphorie d’une savoureuse vie
-ralentie. Au printemps qui suit, il recommence à vivre, s’éveille avec
-l’appétit qu’on devine, et, dans un aquarium très facilement
-aménageable, on le peut observer entraînant à sa suite cinq ou six
-jeunes aussi voraces que lui à la poursuite d’une proie parfois
-volumineuse,--têtard ou épinoche, vairon ou même goujon. Les vieux et
-les vieilles, avouons-le à la louange de ces pirates, partagent
-bénévolement leurs proies avec les petits,--ce qui ne les empêcherait
-pas, du reste, de manger ensuite ceux-ci, au cas où on négligerait de
-renouveler leur vivante pitance.
-
-On trouve, en desséchant des mares, dans la vase, des dytiques très
-vieux, à la carapace (jadis d’un beau bronze vert ou brun) tout
-incrustée de menus coquillages, ou verdie par de minuscules moisissures
-végétales. Ils sont gros et lourds, malhabiles sur le sol et dans l’eau
-limpide; ils ne volent plus; seule, la vase leur agrée... Quel est leur
-âge?... Quatre, cinq ans, plus peut-être... Ils ont vu de la sorte se
-succéder au moins quatre ou cinq générations au delà d’eux, ce qui
-dépasse légèrement les possibilités de la race humaine sur ce point. Les
-nouveau-nés n’auront donc jamais été livrés à leurs propres ressources,
-aux hasards d’une expérience improvisée.
-
-Mais c’est probablement là une exigence vitale pour cette race de
-coléoptères, êtres de proie, sanguinaires, batailleurs, usant vis-à-vis
-des animaux de leur taille et même d’animaux plus forts qu’eux, de
-machines leur permettant d’affronter l’eau, l’air, la terre, comme nous,
-et comme nous pourvus d’instruments de protection ou d’attaque
-formidables. Puissance qui se compense par d’autres infirmités, et
-notamment par celles de l’inutilité, de la vieillesse, de la
-décrépitude, de l’horreur de mourir laid après avoir chéri l’inertie et
-la vase; tandis que la race d’insectes la moins défendue peut connaître,
-sans se soucier de ce qui la continuera sur la terre, le repos sans
-remords, après la vie, après l’amour, après le labeur de se suffire et
-le labeur de créer, après la grande et sainte tâche.
-
- * * * * *
-
-... Mais l’œuf de Grillonne a fini de s’ouvrir... La toute petite
-créature apparaît, immobile, étonnante, presque déconcertante, aussi peu
-animale et vivante d’aspect que l’était un quart d’heure plus tôt l’œuf
-lui-même.
-
-Penchons-nous vers elle de nouveau.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Au-dessus de l’écorce déchirée et presque aplatie de l’œuf, il y a
-maintenant quelque chose comme un grain de riz supporté par six minimes
-morceaux de fil blanc très mince. On ne sait par quel prodige cela se
-soutient à un quart de millimètre au-dessus de l’écorce maternelle... Et
-puis, comme si c’était le vent qui faisait bouger un objet inanimé, deux
-autres fils blancs, qui surmontent et ne supportent pas le grain de riz,
-frémissent. Ils frémissent ou plutôt palpitent; ou plutôt encore... mais
-aucun verbe ne serait parfaitement exact... Le mouvement des jeunes
-antennes évoque en effet l’idée d’une dégustation inquiète et studieuse
-tout ensemble; je pense aussi à un jeune écolier un peu «dur de tête»,
-comme l’on dit, mais sensible, et qui serait tombé en extase devant le
-beau chef-d’œuvre qu’on l’a sommé d’apprendre par cœur; les cils et le
-cœur de l’enfant battraient alors du même rythme que les antennes de
-l’insecte; le mystère humain du beau poème et le mystère naturel que la
-vie offre à la naissante bestiole doivent produire des émotions et des
-impressions très voisines dans des cerveaux pourtant si diversement
-organisés et desservis par des organes entre lesquels toute commune
-mesure est inimaginable.
-
-Mais, déjà, un phénomène nouveau se produit, bizarre pour l’observateur
-inexpérimenté, bizarre au point que celui-ci a le droit de se demander
-un instant si l’attention qu’il déploie au-dessus de sa loupe n’a pas
-halluciné ses nerfs optiques.
-
-Lentement, le grain de riz et les filaments couleur d’os gratté
-brunissent, de la même façon que fait dans le châssis du photographe le
-papier sensible accolé au cliché, devant la lumière. Quand elles ont
-commencé à donner signe de vie, les antennes avaient déjà une teinte
-rosée; maintenant, je m’aperçois que les yeux les ont devancées dans la
-conquête de la belle couleur brune et mordorée qui sera celle de Grillon
-pour toute sa vie, sauf durant les quelques heures qui suivront ses deux
-métamorphoses, où il sera de nouveau tout blanc, et où les choses se
-passeront, d’ailleurs, comme après sa naissance, avec cette différence,
-néanmoins:
-
-1º Que, sous la lumière, pourtant atténuée, de l’automne, l’insecte
-naissant n’a guère besoin de plus d’une heure pour conquérir sa couleur.
-
-2º Qu’à son premier changement de peau, à sa première métamorphose, vers
-février, il lui faudra subir, à peine transformé, muni d’embryons
-d’ailes à peine plus importants que ceux qu’il possédait en naissant au
-monde, trois ou quatre heures au moins de lividité et de débilité
-larvaires avant d’être de nouveau pavoisé aux couleurs de son activité
-et de sa vie.
-
-3º Que, lors de la suprême métamorphose, le beau costume nuptial de
-Grillon,--les ailes de moire noire et or du mâle, les ailes de soie
-lamée, bronze et orichalque, de la femelle,--n’aboutit à tant de
-splendeur qu’après une exposition de sept ou huit bonnes heures à
-l’éclatant soleil des jeunes mois.
-
-Avril ou mai; époque où les créatures volantes ont à pourvoir au
-ravitaillement de la nichée; où les batraciens et les reptiles sortent
-affamés de l’engourdissement hivernal... Or, durant ce long temps de
-sept ou huit heures, c’est une tache blanche, puis encore très claire et
-déplorablement visible que fait Grillon au seuil de son domaine.
-
-Que de fois cette petite chose engourdie, presque inerte, incapable de
-fuir ou de se terrer, a été saisie au seuil dudit domaine, dans une
-soleilleuse clairière de la gigantesque et fastueuse «forêt-prairie»,
-par le bec corné d’un oiseau ou la langue bifide d’un lézard vert!... Et
-ceci juste au moment où, la récompense de sa vie laborieuse, obscure et
-silencieuse, Grillon allait la tenir du ciel sans mensonge de la chaleur
-nourricière et de la lumière qui simplifie tout!
-
- * * * * *
-
-La chaleur et la lumière ont donc, en une heure environ, coloré Grillon
-nouveau-né à sa brunâtre couleur réglementaire; elles l’ont même fait
-paraître déjà plus robuste et parfait, quoique le blanc «grossisse»,
-comme disent dans mon pays les dames vieillies et adipeuses qui se
-soucient encore d’atours. En tout cas, son apparence, ailes à part, est
-déjà celle qu’il acquerra au temps de l’amour et de la mort. Entre
-Grillonneau dépourvu d’ailes et le bébé d’homme qui va jambes nues, le
-rapport pourrait être développé par un bon élève de première supérieure
-avec la plus suave facilité. Mais la question des métamorphoses dans le
-monde des insectes présente assez d’importance pour que je préfère
-exprimer en leurs temps et lieu, plutôt qu’en passant et en hâte, les
-réflexions qu’elles m’inspirent.
-
-Voici Grillon vraiment né à la vie. Dès que le grain de riz couleur d’os
-gratté est devenu couleur grain de café rôti, les antennes s’agitent; le
-petit être, moins d’un quart d’heure plus tôt, semblait insensible aux
-impressions que je tentais sur lui à l’aide d’une brindille
-précautionneusement mise en contact avec son corps ou ses membres;
-maintenant, à la suite d’une nouvelle expérience du même genre, il
-bondit!
-
-Un seul bond, et voici tout près de quarante centimètres entre son
-berceau et le lieu où il vient d’atterrir. Frémissements éperdus
-d’antennes. Première prise de contact avec l’aventure. Ses pattes ne
-flageolent plus, mais agissent déjà. Un temps de repos, d’ahurissement,
-ou plutôt, dirait-on, d’émerveillement,--d’émerveillement que valent à
-l’insecte prenant contact avec le monde, la vague sensation de sa
-nouvelle puissance et, probablement, une hésitation pleine de terreur.
-
-Force pressentie et peur conçue, quel enivrement cette double sensation
-ne peut-elle provoquer en un bel objet animé jeté solitaire dans ce coin
-de notre monde qui est pour lui l’Infini?
-
-J’approche, avec toute la délicatesse désirable, le bout de mon doigt
-d’une antenne. Je constate que celle-ci a reconnu cet abord suspect deux
-millimètres avant que ce doigt l’eût touchée. Déjà, elle s’incline. Elle
-le fait avec prudence et maladresse, dans un sens, dans l’autre, avec de
-touchantes hésitations, comme la main d’un nouveau-né qui veut saisir la
-lampe ou la lune et qui frémit de rage quand il voit qu’il ne peut
-s’emparer d’un objet si précieux lumineusement et si apparemment
-accessible. Enfin, l’antenne frôle mon doigt qui sent le tabac, le
-fusil, le chien, l’homme et autres choses terribles...
-
-Un nouveau bond en avant. Puis, c’est la disparition de l’insecte déjà
-conscient de son devoir de vivre,--sa disparition entre deux feuilles
-mortes. Précaire défense! Mais, quand je parlerai des ennemis de
-Grillon, il me sera facile de montrer que, pour l’instant, elle lui
-suffit.
-
-L’instinct du danger, de la menace et des moyens de salut existe donc
-déjà. Nous pouvons, vous dis-je, commencer à vivre.
-
- * * * * *
-
-Un peu de psychologie humaine me paraît, en ce point, nécessaire.
-
-De quel âge datent nos plus lointains souvenirs, quand nous nous posons
-cette question dans l’adolescence ou la jeunesse, ou, pour plus
-généralement parler, dès le temps que nous sommes capables de procréer à
-notre tour de nouvelles graines d’hommes? Il y a évidemment beaucoup de
-différence selon les individus. Cependant, si l’on s’amusait à tenter de
-bien se connaître soi-même, je crois que c’est aux environs de la
-troisième année que l’on commencerait, en général, à voir s’éclairer
-l’ombre dont nous sortons. Personnellement, arrivé au milieu du chemin
-de la vie, j’ai dans mon album mémorial, sans qu’aucune illusion soit
-possible, des images qui datent de plus loin encore.
-
-Ainsi, je suis certain de revoir _directement_ en moi,--directement,
-dis-je, et non pas parce que cela m’a été raconté plus tard,--les
-péripéties d’un effroyable drame auquel je fus mêlé vers l’âge de
-dix-huit mois... Ceci se passait près d’Agen, dans une belle prairie des
-«bords de Garonne»: d’effroyables animaux, qui étaient des canards dans
-l’espèce, surgirent des hautes herbes à mon approche, si bruyamment que
-j’en tombai sur mon séant; bien que trottinant avec assez de hardiesse
-depuis près d’un trimestre déjà, j’en demeurai un nouveau trimestre
-comme perclus et rempli d’une sainte épouvante à l’égard des mille
-embûches que peut nous fomenter ce monde.
-
-Qu’étais-je, qu’avons-nous tous été avant le premier souvenir, en
-général burlesque, qui ait laissé en nous une empreinte durable? Nous
-étions probablement et à peu de chose près les larves de ce que nous
-devions devenir, et je ne risque ici cette métaphore que dans le sens où
-elle pourra éclairer le mystère des métamorphoses de l’insecte, mystère
-devant lequel je sens que je tremble déjà. Je veux dire que, si
-différente que paraisse de la nôtre l’évolution physique et
-intellectuelle de Grillon, l’abîme n’est cependant pas si
-infranchissable qu’il y pourrait paraître.
-
-Grillon change deux fois de peau. Dans le courant d’une existence
-ordinaire, c’est à peu près autant de fois que nous changeons d’âme,
-d’esprit, de goûts, d’opinions et presque de personnalité. La théorie
-leibnizienne de la persistance dans l’être représente encore une de ces
-affirmations absolues et sans valeur auxquelles il est une excuse: que
-ceux qui en demeurent considérés comme responsables ont été trahis par
-leurs interprètes et leurs commentateurs, comme le sont si souvent les
-maîtres par leurs valets, lorsque ceux-ci, fussent-ils pleins de bonnes
-intentions, entendent à travers les cloisons des fragments de propos
-qu’ils dénaturent toujours avec une sorte d’allégresse, car les esprits
-les plus lourds sont ceux qui aiment à se dégourdir en d’effarantes
-acrobaties.--En vérité, à la condition que l’on réfléchisse
-soigneusement, presque amoureusement sur soi-même, on découvre dans le
-recul du passé deux, trois ou quatre êtres si différents qu’il faut
-beaucoup de bonne volonté au pèlerin rétrospectif pour se reconnaître à
-telle ou telle étape de son pourtant si court voyage. Je parle, bien
-entendu, des humains moyens et normaux, capables de grandeur et de
-faiblesse certes, mais que ne domine aucune de ces passions aux allures
-de péchés capitaux qui représentent, dans la société actuelle, le
-fondement et la raison d’exister des plus nuls.
-
-Le petit bonhomme qu’un ébrouement imprévu de canards fit choir dans la
-prairie agenaise, demeura jusqu’à «l’âge de raison», comme on disait
-encore alors, un méfiant, un curieux, un taciturne et un ironiste; un
-mysticisme exalté le caractérisa vers l’époque de sa première communion;
-son adolescence fut si trouble et tendre qu’il s’en souvient infiniment
-moins que des jours de sa toute petite vie. A vingt ans, il n’exista pas
-de jeune brute plus orgueilleuse et plus féroce... Bien que j’aie changé
-encore, je ne veux pas m’adresser ici de compliments, n’étant nullement
-certain, d’ailleurs, de n’avoir pas déchu; mais il reste qu’il m’est
-souvent impossible de me retrouver dans ce que je fus, et, si je le dis
-ici, c’est que je crois qu’avec un peu de sincérité, la plupart des
-hommes, en considérant leur passé, feraient de même; ce que je suis
-devenu, peu importe; tant mieux pour moi si j’ai vraiment gardé de
-l’ironie, de la tendresse et de l’orgueil, serait-ce à la façon dont un
-herbier conserve,--précautionneusement desséchées,--des plantes rares.
-
- * * * * *
-
-Cette idée de métamorphoses, de trois vies successives, s’éclaire donc
-un peu dès à présent, du moins pour moi et pour quelques autres, non pas
-scientifiquement, certes, mais par une comparaison sentimentale et tout
-nûment subjective qu’il ne fallait pas négliger ici. Au-dessus d’un
-abîme qu’on a l’ambition de traverser, lançons toujours la corde, en cas
-qu’il soit impossible de bâtir le pont à toute épreuve. Admettons donc
-que les trois transformations de notre orthoptère rappellent, de près ou
-de loin, celles que subissent d’ordinaire, et plus ou moins
-consciemment, les hommes entre la naissance et l’aube de la vraie vie,
-de la jeunesse, de l’apogée,--car le reste, âge mûr et vieillesse, est
-un lamentable superflu dont Grillon n’a que faire. Ceci représentera non
-pas une explication prématurée et, d’ailleurs, peut-être vraie, mais une
-traduction, une transposition imaginée de la façon dont il n’est pas
-impossible que les choses se passent dans les sens, c’est-à-dire dans
-l’esprit et dans l’âme de mon personnage.
-
-Avec cette différence que nos avatars intellectuels et moraux sont
-soumis à tous les hasards, influencés par notre bonne ou mauvaise
-fortune et que, de plus, la bonne fortune peut faire de nous un triste
-sire et la mauvaise un héros... ou réciproquement.
-
-Pour Grillon, le programme est immuable; il n’a jamais besoin de se
-chercher, de se deviner ni de se découvrir; ses buts, en chacune des
-périodes de son existence, sont nettement définis, si nettement que
-l’observation même d’un enfant ne s’y trompe pas; lorsque, vers l’âge de
-dix ans, je tentais d’expliquer la vie de mes insectes favoris à aucun
-de mes camarades, je n’y allais pas par quatre chemins:
-
---En voilà un qui a changé de peau; c’est comme nous quand on nous a mis
-aux culottes. Ou bien encore c’est comme s’il venait de faire sa
-première communion. Et puis, il changera de peau une dernière fois, pour
-son mariage.
-
-Trois vies, trois êtres, trois personnalités différentes. Grillon
-inquiet et vagabond; Grillon propriétaire et tranquille; Grillon
-aventurier, amoureux et poète... Les divisions que le cours de son
-histoire imposent à son chroniqueur ne diffèrent donc, somme toute, que
-métaphoriquement de celles que mon enfance lui assignait: d’abord, il
-faut que Grillon vive, ce qui n’est pas si commode, et c’est son
-_apprentissage de l’univers_, qui, selon qu’il l’aura effectué avec
-bonne chance ou avec guignon, décidera de ceci; pour récompense, il aura
-droit à _la vie_ calme et recueillie, laborieuse et fortunée qui devrait
-faire jalouser son sort par tant de nos semblables; s’il parcourt avec
-un égal bonheur ce deuxième stade vital, où les dangers sont pour lui
-atténués, mais n’en existent pas moins, il obtiendra de plein droit une
-récompense plus éclatante: _l’amour_...
-
-Quant à _la mort_, comme je crois l’avoir déjà indiqué et comme j’espère
-le mieux marquer plus tard, elle n’est ici que le couronnement suprême
-d’une carrière bien parcourue; elle vient à son heure, sans surprise,
-et, si différente que soit notre mentalité de ce qui correspond à une
-mentalité chez ces petites créatures, il me paraît impossible que le
-néant, au terme de leur beau voyage, représente pour elles une chose
-sombre, funéraire, et enveloppée d’épouvantement.
-
-Mais nous verrons qu’il n’est pas si facile à Grillon d’atteindre
-l’heure normale, acceptable et sans doute sereinement acceptée de sa
-belle mort.
-
-
-
-
-V
-
-
-Grillon, lorsque j’ai frôlé son antenne et suscité en lui la sensation
-du péril, s’est donc caché sous une feuille morte ou dans la fissure
-d’une souche, ou dans une craquelure de terrain. La nuit est déjà
-prochaine et fortes sont les chances pour qu’il ne bouge plus, avant
-l’aurore et la tiédeur, de ce gîte de hasard. Partons. Aussi bien,
-demain, ses frères de la même ponte ou ses cousins des pontes voisines
-auront à leur tour fait craquer l’écorce de la graine animale, et
-Grillon naissant sera légion dans les sentes herbues ou les clairières
-gazonnées de la forêt.
-
-C’est là, pourvu que le temps soit chaud et soleilleux, qu’il le faudra
-rejoindre demain. S’il pleuvait ou bruinait, il ne bougerait non plus
-que s’il était captif encore de son œuf et continuerait de vivre où il
-s’est gîté provisoirement, dans un état de somnolence bougonne et
-presque végétative. Aussi bien, il ne mange pas encore, et n’a pas
-besoin de cela pour se sustenter, durer et même se développer, ainsi que
-je le prouverai ailleurs.
-
-Mais le temps est clair, et, dès neuf heures, le soleil rayonne comme un
-vieux beau qui fait semblant d’oublier que le véritable été touche à son
-terme. Grillon n’a pas attendu mon arrivée pour repartir à la
-découverte. Il n’est point pour lui de minute à perdre: une de ses
-minutes n’équivaut-elle pas à des mois pour nous? Et le voici qui,
-innombrable par endroits, sautille, se dissimule, puis reprend son élan
-à tout hasard, puis se cache de nouveau avec une touchante maladresse.
-Gardons-nous de l’effrayer. Suivons-le, non pas de loin, mais sans faire
-de bruit ni bousculer le sable, le gravier ou les brindilles sèches; et
-nous le verrons à l’œuvre.
-
-Il sied d’esquisser brièvement son portrait à cette heure, au lendemain
-de sa naissance; il est déjà à peu près aussi entièrement brun et
-mordoré qu’il le demeurera sa vie durant--(en dehors des heures qui
-suivront ses diverses métamorphoses); les femelles gardent, cependant,
-pendant une dizaine de jours un anneau blanc bien visible entre
-l’abdomen et le thorax; chez elles, il ne disparaîtra jamais
-complètement, et nous en retrouverons comme la trace sur leurs ailes
-inutiles et silencieuses lorsqu’elles endosseront la parure
-nuptiale.--Taille mise à part, Grillon est donc déjà, à peu de chose
-près, ce qu’il sera jusqu’à son épanouissement printanier. Sa figure en
-seau à charbon a déjà son inexpression définitive. Il saute avec plus de
-facilité qu’il ne le fera jamais; mais il ne faut pas croire que, même à
-l’aube de sa vie, ces espiègleries lui plaisent; il ne s’y livre qu’en
-cas de danger et notamment lorsque l’approche de la pointe d’un soulier
-humain l’invite à changer au plus tôt de domicile. En réalité, dès cet
-instant, il possède en lui ces sourdes hérédités bourgeoises et
-casanières, avec tendances à l’obésité, qui le caractériseront durant la
-majeure partie de son existence. Il semble toutefois profiter de son
-apparence et de sa couleur de puce (il n’est guère plus gros alors que
-la plus géante des puces) pour rappeler aussi cette bestiole par le
-bondissement frénétique, nigaud, hasardeux et maintes fois intempestif.
-
-Mais, si rien ne menace Grillon ou, plutôt, si Grillon suppose que rien
-ne le menace, il aime mille fois mieux, dès ce moment, courir que
-procéder par sauts. Criquet et ses pareils marchent parfois, avec un
-dandinement qui fait penser à celui de l’avion qui «laboure»; Criquet
-s’avance alors en personnage entravé par des ailes, mais qui n’ignore
-pas qu’il peut, quitté le sol, faire succéder au bond une envolée.
-Grillon, qui n’escompte ni pour le présent ni pour l’avenir un si
-merveilleux privilège, préfère adapter tout de suite ses pattes, non pas
-à la marche, mais à la course; certes, sur ce point, sa cousine la
-courtilière le laissera bien loin derrière elle; au lendemain de sa
-naissance, il n’en est pas moins un très remarquable coureur à pattes;
-tandis qu’un saut l’essouffle et l’ahurit, cinq à six mètres de terrain
-couverts à grande allure ne semblent pas le fatiguer trop.
-
- * * * * *
-
-C’est donc d’un sextuple trépignement hâtif que Grillon procède sur les
-chemins du vaste univers. Promenade fiévreuse, agitée et qui, de prime
-abord, nous paraît dépourvue de toute méthode directrice; mais, sans
-doute, est-ce notre si difficilement guérissable anthropomorphisme qui
-est cause que nous la jugions ainsi; il s’agit pour Grillon d’apprendre
-la vie et de faire vite. Nous autres, nous sommes toujours tentés
-d’imaginer l’apprentissage du monde à travers les rideaux du berceau et
-le long du lent déroulement des mois humains. Pour lui, toute seconde
-gâchée est plus dangereuse que ne l’est pour nous une année perdue.
-Vivre! Il faut vivre... Et, pour seulement tenter de vivre, il faut
-d’abord comprendre, emmagasiner, expérimenter, réfléchir, peut-être même
-induire et déduire.
-
-Grillon, à chaque instant, arrête sa course et paraît méditer, antennes
-et palpes frémissantes, devant des objets quelconques et dont nous ne
-saurions deviner tout de suite quel peut être l’intérêt pour lui. La
-nourriture, ai-je dit, ne l’inquiète pas encore. L’aliment qui lui est
-indispensable est donc strictement intellectuel. Une observation rapide
-suffit d’ailleurs à faire comprendre que la notion d’un maximum de
-sécurité est celle qu’il cherche à acquérir avant toute autre.
-
-C’est au moment de supputer les instruments d’investigation qui lui ont
-été fournis par la nature pour aboutir à cette notion primitive et
-indispensable que je me sens tout à coup singulièrement désarmé.
-
-D’homme à homme, la diversité des perceptions sensorielles est telle
-que, si nous nous trouvions pourvus soudain des sens de notre meilleur
-ami, nous risquerions probablement d’en perdre la raison, si grande
-serait pour nous la révolution accomplie dans les diverses apparences,
-qualités ou quantités sensibles qui nous sont au cours des ans devenues
-familières. Un individu de notre race pour les yeux duquel la gamme
-lumineuse est perceptible jusque dans l’ultra-violet existe, peut-être,
-parmi nos amis ou nos connaissances; et nous ne savons pas, si cultivés
-que nous soyons, et il ignore, même s’il est le plus savant des
-hommes,--faute de mots ou de mesure commune entre lui et nous,--qu’il
-constitue une intéressante monstruosité. Relativement sont nombreux,
-d’autre part, les gens qui voient le rouge sous l’aspect de la couleur
-que nous dénommons en général verte, et réciproquement; mais, de
-ceux-ci, combien vont du berceau à la tombe sans soupçonner cette
-anomalie, et n’est-ce point, presque toujours, un futile hasard qui
-oblige leurs proches à s’en rendre compte?
-
-Descendons d’un échelon: devant les animaux domestiques par excellence,
-hôtes de nos foyers, chats ou chiens, ne sommes-nous pas souvent
-troublés, agacés, irrités, désemparés même par le sentiment de l’abîme
-qui, indubitablement, existe entre leur monde sensoriel et le nôtre?
-
-Pourquoi ce chat, courtisan fastueux de nos divans et de nos fauteuils,
-ce chat d’ordinaire si superbe et si placide, ce chat soigné, gâté,
-cajolé, repu, rôde-t-il ce soir de façon inquiète, scrutant les coins
-d’ombre comme si ses pupilles de nyctalope y apercevaient des choses
-terrifiantes à la vision desquelles nos yeux demeurent inégaux?
-
-Pourquoi ce bon chien, sous le seul prétexte que la lune s’est levée
-arrogante et pleine, aboie-t-il et gronde-t-il, se lève-t-il
-hargneusement, puis fiévreusement se recouche, non sans lancer parfois
-vers nous des regards implorants ou avertisseurs,--comme si tout n’était
-pas tranquille et sûr dans la maison où gîtent ses dieux?
-
-Et encore ne s’agit-il là que d’animaux doublement voisins de nous, et
-par leur constitution et par une familiarité cent et cent fois
-séculaire, d’animaux dont les machines à enregistrer le monde se
-révèlent anatomiquement analogues aux nôtres et fonctionnent, à coup
-sûr, de la même façon. Nous savons, certes, que l’odorat chez le chien
-et la vision chez le chat sont plus affinés que chez nous, mais nous
-retrouvons dans toute la race des mammifères nos cinq sens classiques,
-et cela nous permet d’imaginer, sinon de concevoir de façon tout à fait
-méthodique et précise, ce que reflète le quintuple miroir intérieur de
-ces parents immédiats.
-
-Je dois cependant, dès à présent, indiquer ma conviction que nous
-possédons, en dehors de nos cinq sens classiques, ou au delà d’eux si
-l’on préfère, ou même entre eux, bien d’autres sens destinés à demeurer
-mystérieux et en conséquence à peu près inutilisés par nous. A quoi
-d’ailleurs, nous servirait de discerner, de cataloguer et de cultiver
-ces possibilités encore ensevelies dans la subconscience ou
-l’inconscience de l’humanité? Tact, vue, ouïe, goût, odorat, ainsi en
-ont décidé, une fois pour toutes, les vieux instituteurs de notre
-sagesse et de notre psychologie; et nous serions bien bons de nous
-mettre martel en tête, puisque les cinq sens classiques, je dirai même
-canoniques, semblent suffire provisoirement,--depuis des siècles!--à la
-toute petite manière dont il nous plaît de démêler le grand imbroglio de
-l’univers?
-
- * * * * *
-
-L’abîme, déjà prodigieux d’homme à homme et de bipède à quadrupède, que
-ne devient-il pas entre un insecte et nous? A la vérité, cette facile
-métaphore d’abîme ne suffit plus. Il vaut mieux imaginer un mur d’ombre
-de toutes façons opaque, impénétrable, un mur qui interdit à l’exégète
-l’observation utile, l’expérience fondée, le jugement efficace, la
-valable conclusion. Seules me demeurent les possibilités hasardeuses,
-les hypothèses assises sur les nuages du songe, les transpositions à
-risquer avec l’unique excuse de m’intéresser à mon objet et de croire
-que, l’ayant si longtemps étudié, je le connais autant qu’il est
-possible à un homme.
-
-Parmi les organes des sens que le menu scalpel, précautionneusement
-manié sous la loupe ou le microscope, permet d’inventorier chez Grillon,
-en est-il qui correspondent à ceux que l’anatomie a fait connaître dans
-l’humaine conformation? Oui.--Grillon les exerce-t-il d’une manière qui
-nous obligerait raisonnablement à nous retrouver parfois peu ou prou en
-lui? Les effets qui résultent pour lui de cet exercice, les reflets de
-son miroir, pourraient-ils se rapprocher en quelque manière de ce que
-nous observerions en nous dans les mêmes circonstances?
-Incontestablement, non.
-
-Grillon possède le sens de la vue. Cela ne veut pas dire que sa vision
-ait rien de commun avec la nôtre ni qu’elle lui ait été donnée--ou qu’il
-l’ait conquise--en vue des mêmes fins que nous.
-
-Grillon possède une perceptivité tactile d’une rare subtilité. Même
-devenu bourgeois et obèse, il demeure à ce point de vue un nerveux,
-voire un perpétuel hyperesthésié; et les gamins le savent bien: un brin
-d’herbe souple ou une paille de balai insinuée dans le gîte souterrain
-de Grillon l’en font sortir presque immédiatement: sa méfiance du risque
-et son goût du home ne résistent pas à son horreur des chatouilles.
-Détail que n’ignorent pas non plus certains de ses ennemis animaux,
-friands de sa chair ou jaloux de sa demeure.
-
-L’existence d’un appareil auditif chez Grillon est déjà problématique.
-Quant au goût et à l’odorat, qu’on ne saurait pourtant lui contester, il
-n’est point d’organe qui rappelle en lui ceux qui sont tributaires de
-ces sens dans notre espèce. Cependant, lorsque vous marchez bruyamment
-ou parlez haut à cinq ou six mètres de la demeure de Grillon, il
-rentrera précipitamment chez lui s’il est en train de prendre l’air sur
-son seuil et il se sera tu au préalable s’il est mâle et si est venue la
-saison de son chant. Cependant encore, lorsque vous l’observez en
-captivité, il saura faire, entre un bout de sucre imbibé de vieil
-armagnac et un autre bout de sucre imbibé d’alcool à brûler, une
-différence qui prouve qu’il s’y connaît et que, sur ce point au moins,
-ses goûts ressemblent bien plus aux goûts d’un gourmet humain cultivé
-que ceux, par exemple, d’un Samoyède.
-
-L’odorat? Tout se passe comme si ce sens était aussi développé chez
-Grillon que chez nous; je place sur une table la cage où je l’élève;
-j’en ouvre la porte; à cinquante ou soixante centimètres de ladite
-porte, j’ai disposé le traditionnel morceau de sucre imbibé d’armagnac,
-un peu plus loin une mie de pain, dans une soucoupe où demeurait une
-goutte de café, ailleurs une petite touffe de trèfle frais et, enfin,
-une appétissante feuille de cœur de laitue. Aussitôt, notre bonhomme qui
-savourait paisiblement la tiédeur d’un rayon de soleil, en somnolant ou
-en pensant à des choses, s’émeut, fait frétiller ses antennes, agite ses
-palpes, tortille le cou dans la mesure où cela lui est possible, bref,
-flaire le vent. Et le voici qui bientôt se met en marche, sans
-précipitation, sans crainte non plus,--car il faut noter que Grillon, en
-captivité, ne tarde guère à n’attacher qu’une importance très médiocre
-aux gestes, aux bruits et aux visages humains. Il gagne la porte de sa
-cage et se dirige imperturbablement vers le morceau de sucre, le
-«renifle», hésite..., mais déjà, son flair l’a averti que cette aubaine
-n’était pas la seule qui lui fût offerte dans le voisinage; il se remet
-en route, visite successivement la mie de pain dans la soucoupe qui
-embaume le café, dont il est également très friand, puis la touffe de
-trèfle, puis la laitue... Après quoi il ne lui reste plus qu’à choisir
-dans cette diversité de succulentes pâtures. Il n’imite guère,
-d’ailleurs, l’âne de Buridan et son choix est vite fait; car ce paysan a
-un penchant incontestable pour les produits, même nocifs, de la
-civilisation humaine, et faute de pouvoir tout absorber, il commence par
-la friandise qui l’allèche le plus, c’est-à-dire, hélas,
-quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent par le café ou par le sucre
-alcoolisé...
-
-Après quoi, non pas titubant mais légèrement alourdi, il regagne sa cage
-et sa place favorite,--la plus soleilleuse, la plus lumineuse; son
-appétit est satisfait; un immense bien-être et les brumes dorées d’une
-heureuse ivresse doivent alors caresser et bercer cette petite vie. Ses
-antennes ne s’agitent plus de manière intéressée, avide; elles bougent
-mollement, comme s’il s’agissait pour elles de battre la mesure dans le
-précieux concert dont leur propriétaire jouit et qui est celui même des
-ondulations de la chaleur et de la clarté. Poète et musicien à sa
-manière, Grillon, à coup sûr, compose en de pareils moments un grand
-hymne silencieux à la beauté et à la bonté de l’existence.
-
- * * * * *
-
-Autres preuves de la sensibilité olfactive très aiguë de Grillon.
-
-Je mets dans sa cage des fleurs qui sont, pour nous aussi, à peu près
-sans odeur: pâquerettes ou pensées sauvages, coucous, boutons d’or. Il
-les examine et ne s’en inquiète plus: ce n’est pas bon à manger,
-n’est-ce pas? Mais tentons la même expérience avec des roses, des lilas,
-des œillets, des glycines, avec des fleurs dont les parfums flattent
-vivement et délicieusement nos narines à nous; aussitôt, Grillon
-témoigne d’un véritable affolement; il va et vient d’un bout à l’autre
-de sa cage, grimpe le long de la toile métallique qui l’aère, bondit
-contre la toiture vitrée et file dare-dare dès que j’ouvre la porte. Il
-est donc à peu près hors de doute que le parfum des fleurs lui est
-désagréable ou pernicieux. En fait, si je ne prenais pas mon
-pensionnaire en pitié, si je ne débarrassais pas sa demeure de ces
-fleurs fortement odorantes, il ne mangerait plus et, les premières
-minutes d’excitation, de colère ou de souffrance passées, il
-s’alanguirait et dépérirait promptement.
-
-Il est encore à observer que Grillon, en liberté, n’établit jamais son
-terrier aux environs d’un massif de roses ou de violettes, ni sous
-l’ombrage d’une glycine, si agréable que soit là le gazon, si favorable
-que soit le terrain, si bien exposé que soit le site. Certes, lorsqu’il
-s’installe, l’épanouissement des belles et douces fleurs détestées
-demeure lointain encore; les roses d’automne agonisent; les feuilles
-elles-mêmes tombent à la poussière ou à la boue; mais ce pressentiment,
-cette pré-connaissance d’une atmosphère qui serait plus tard, par son
-arome trop fort, désobligeante pour l’insecte, ne représente qu’un des
-plus petits miracles de son instinct.
-
-Si Grillon est hostile à des odeurs qui nous sont précieuses,
-rendons-lui cette justice qu’il en déteste aussi dont nous avons le
-légitime dégoût, notamment celles de la corruption cadavérique, de la
-pourriture végétale, des ordures. Ses ordures personnelles, il va les
-déposer soigneusement à l’entrée de son trou, à l’extrémité de la petite
-plate-forme bien nette où il aime à prendre le bon air et le soleil.
-Placez sur cette plate-forme une saleté ou une menue charogne, restez là
-quelques minutes sans bouger et vous verrez bientôt Grillon sortir,
-exécuter des virevoltes à une allure furibonde autour de l’objet
-nauséeux, s’escrimer à le repousser des pattes loin de sa demeure; si le
-morceau est trop gros, il essayera de l’enterrer; s’il est impuissant à
-s’en débarrasser de l’une ou de l’autre manière, il préférera, en fin de
-compte, abandonner sa maison à jamais, ce qui, comme nous le verrons
-ailleurs, ne peut être pour lui qu’un crève-cœur infini, un geste
-désespéré, et presque l’acceptation de la mort avant l’heure.
-
-De même, dans la cage où il est captif, introduisons un de ses
-congénères mort récemment,--ou plutôt fraîchement tué, car Grillon, à
-l’abri des périls de la liberté ignore les maladies et ne devance jamais
-l’appel de la grande ombre; aussitôt, l’hôte ou les hôtes du lieu se
-mettent à la besogne et se débarrassent de ce macabre voisinage par les
-moyens que la nature a mis à leur disposition: ils mangent le cadavre;
-ils le mangent très visiblement sans enthousiasme, sans goût,
-patiemment, méthodiquement, jusqu’à ce qu’il ne demeure plus du défunt
-que le masque en forme de seau à charbon, les pattes et les ailes
-imputrescibles... Les vainqueurs, dans la saison des amours, sont ainsi
-maintes fois obligés d’achever,--et c’est le mot propre,--un rival
-mortellement blessé; mais, dans ce cas-là, il ne faut imaginer chez
-l’insecte aucune gloutonnerie, aucune gourmandise; il s’acquitte d’une
-corvée hygiénique, sans hâte et sans plaisir, simplement parce qu’il le
-faut et qu’il sait que cette peine en somme minime en épargnera de plus
-cruelles à ceux de ses organes sensoriels qui lui tiennent lieu de
-narines.
-
- * * * * *
-
-Ce qui, de ces diverses observations, est à retenir pour le moment,
-c’est que Grillon entend, goûte et odore. Par où, comment? Là
-recommencent pour nous les difficultés d’interprétation et de
-traduction.
-
-Les yeux, eux, existent, et l’hypothèse--dont le fardeau est si lourd à
-supporter quand on est bien décidé à ne pas se jouer d’elle ou à jongler
-fantaisistement avec elle,--l’hypothèse n’aura à intervenir en ce qui
-les concerne que pour tenter d’établir comment la lumière agit sur eux
-et en eux.
-
-Le tact? Il est généralisé sur la majeure partie du corps, comme chez
-l’homme. Ne nous y attardons pas. Les ailes, quand elles ont atteint
-leur complet développement, sont seules absolument insensibles: des
-vêtements savamment accrochés à mi-corps comme pour protéger du froid ou
-des blessures possibles le dos et les flancs trop vulnérables et
-délicats.
-
-Le goût? La manducation s’effectue au moyen de crocs cornés, pourvus de
-ressorts terribles mais nullement innervés; point de langue, ni de
-papilles gustatives, ni rien qui paraisse en tenir lieu dans l’orifice
-buccal ou le long du tube digestif. Restent les palpes, appendices
-articulés minutieusement, dirigés par des muscles dont la mécanique est
-savante, mais qui ne sont reliés, eux non plus, par aucun nerf, avec le
-cerveau ou un autre centre nerveux. Pourtant, Grillon est, nous le
-savons, non seulement gourmand, mais gourmet. Cela suppose, exige même
-en lui un siège du goût. Situons-le provisoirement dans les palpes, si
-impuissantes qu’elles nous paraissent encore _humainement_ à s’acquitter
-de leur fonction.
-
-L’odorat? Point de papilles olfactives, point de nerfs pouvant être
-considérés avec quelque vraisemblance comme chargés de ce ministère.
-
-L’ouïe, enfin? Ici, la question semble, dès l’abord plus complexe. Des
-deux côtés de la figure de l’insecte (toujours en admettant qu’on puisse
-attribuer une figure à un seau à charbon), au niveau des yeux et
-immédiatement au-dessous de l’endroit où le ganglion cérébral est logé,
-la dissection et le microscope révèlent un double bouquet de fibrilles
-nerveuses, cinq fibrilles de chaque côté de la figure, qui tendent vers
-le cerveau tout comme les volumineux nerfs optiques, mais, tandis que
-ceux-ci, par l’autre bout, se rapprochent des yeux, les fibrilles que
-leur place pouvait nous faire assez logiquement considérer comme
-auditives, sont, si je puis dire, sans fenêtres sur le monde extérieur;
-à quelques centièmes de millimètres de leurs extrémités, qui flottent
-dans le liquide facial, la noire cloison pelliculaire de la «figure» ou
-des «joues» ne présente aucun amincissement, aucune membrane tympanique,
-aucun appareil récepteur.
-
- * * * * *
-
-Je crois, sans rien oser affirmer, que nous nous trouvons effectivement
-ici en présence d’instruments auditifs, mais d’instruments auditifs
-tombés en désuétude. L’homme aussi possède des organes déchus et, entre
-autres, un troisième œil, un œil atrophié, situé à l’arrière de son chef
-et caché dans des replis de muscles et de chair où il demeurerait
-aveugle, même si la boîte opaque du crâne ne s’interposait entre le
-monde et lui.
-
-On dénomme glande pinéale cet organe curieusement inutile. Chez les
-reptiles actuels, sa parenté, ou même, pour mieux dire, sa ressemblance
-toute fraternelle avec un œil apte à la vision, s’accuse davantage
-encore que chez les oiseaux ou les mammifères; chez ces mêmes reptiles,
-l’ossification cranienne est bien moins complète en face de lui que
-partout ailleurs; certains, le caméléon notamment, présentent en cet
-endroit les vagues vestiges d’une orbite; chez l’hattéria de la
-Nouvelle-Zélande, la glande va jusqu’à crever la peau, à s’encastrer en
-elle, et l’on ne saurait affirmer qu’elle est absolument insensible à la
-lumière; on peut voir aussi, toujours au même endroit, mais sur la peau
-même de la nuque des très vieux lézards verts de nos pays tempérés une
-tache dont la teinte varie du vert sombre au bleu brun, et qui
-représente un ovale contenant dans son orbe un point circulaire d’un
-diamètre d’un demi-millimètre environ, également bleu brun ou vert
-sombre; bref, un œil enfantinement schématisé. Coïncidence? Souvenir de
-l’antique espèce réellement commémoré et fantomatiquement ressuscité
-chez les descendants, lorsque leur propre et individuel déclin les
-rapproche de l’enfance de leur race? Je me garderai bien de décider et
-même d’opiner pour ou contre. Ce qui est sûr, c’est que, dans la faune
-saurienne, si fastueusement riche, du jurassique et du crétacé, nombreux
-sont les types fossiles dont le crâne présente à l’arrière, non plus de
-vagues vestiges d’orbite, mais un trou, une orbite véritable, dans
-laquelle (il s’impose presque de l’assurer) vivait, bougeait et
-agissait, aussi longtemps que vécurent, bougèrent et agirent les
-monstres secondaires ou même tertiaires, un œil, un troisième œil, moins
-clairvoyant peut-être que ceux de la face, mais qui n’en avait pas moins
-son utilité, qui veillait tandis que se reposaient les autres, comme le
-fait le lampion à l’arrière de l’automobile arrêté au bord d’un
-trottoir, phares éteints ou baissés.
-
-Ceci connu, rappelons que beaucoup, parmi les effarants sauriens des
-vieux âges, furent munis d’oreilles externes aussi remuantes, aussi
-studieusement braquées vers les sonorités éparses que celles de nos
-chiens-loups ou des lapins de ces siècles-ci. Actuellement, les
-oreilles, chez la gent reptilienne se sont réduites, effacées, sont
-«rentrées à l’intérieur», toute chose que l’œil postérieur avait, depuis
-des millénaires, achevé de faire.
-
-Que les deux bouquets de fibrilles que l’on constate où j’ai dit chez
-Grillon et chez bien d’autres insectes soient des vestiges de nerfs
-auditifs, cela demeure donc fort vraisemblable; il n’est pas
-invraisemblable non plus que certains insectes aient possédé
-d’apparentes oreilles, vers l’aube des temps où cette race
-exista,--encore que nulle empreinte fossile n’en ait conservé la trace;
-ceci, du reste, à cause de l’évidente fragilité d’un pavillon
-auriculaire d’insecte, ne saurait rien prouver contre la probabilité que
-je viens d’indiquer.
-
-Pourquoi le troisième œil de reptile a-t-il été mis en retrait d’emploi?
-Pourquoi a-t-on fendu l’oreille aux oreilles des insectes? Toujours en
-vertu du principe déjà énoncé que la Nature, avare ou sage, a l’horreur
-de l’inutile, du superflu, et qu’elle semble, quand il s’agit, non pas
-tant de créer que de perpétuer une de ses œuvres, mue avant tout par une
-velléité de simplification et même de moindre effort. La future tortue
-et le futur lézard avaient, dans le combat pour la vie, celle-là grâce à
-sa carapace, celui-ci grâce à son agilité et à son habileté à profiter
-du moindre gîte, des armes et des ressources qui les dispensaient d’un
-œil défensif à l’arrière, d’une vigie destinée à prévoir et à parer le
-coup de poignard dans le dos; quant aux dinosauriens, leur monstruosité
-même les condamnait, comme s’ils n’avaient pas été à l’échelle des
-dimensions de notre planète restreinte; dès l’époque tertiaire, ils
-étaient aussi balourds, absurdes et déplacés à la surface de ce monde,
-dans ses marécages, ses fleuves et ses océans, que le furent, dans la
-grande guerre, les dreadnoughts et autres monstres marins excessifs sur
-qui toutes les nations s’étaient pourtant extasiées et qu’elles
-s’efforçaient de construire en aussi grand nombre que possible... Ce
-sont justement les dinosauriens qui ont conservé l’œil pinéal, ou
-troisième œil, le plus longtemps de toutes les espèces qui naquirent au
-monde et y évoluèrent. La nature, décidée à laisser tomber,--comme on
-dit familièrement,--cette partie assez malheureuse de son œuvre, n’y a
-pour ainsi dire plus touché, s’en est désintéressée, toujours en
-conséquence de son principe de moindre effort.
-
-Nous voici bien loin de Grillon, semblerait-il. Non pas. Cette
-digression me paraît, pour l’instant, éclairer suffisamment le mystère
-qui m’intimidait moi-même tout à l’heure. Contrairement à ce que le
-prophète hébreu reprochait d’un ton si véhément à certains de ses
-contemporains, Grillon n’a pas d’oreilles et il entend, il n’a pas de
-langue et il savoure, et son absence de nez ne l’empêche en rien d’avoir
-le nez fin.
-
-C’est tout simplement qu’il n’avait pas besoin de ces organes
-encombrants et complexes pour percevoir aussi bien que nous le monde des
-sons, des goûts et des odeurs, pour en jouir même, peut-être, beaucoup
-mieux que nous et d’une façon en somme plus parfaite, plus savante ou
-artistique que celle qui est la nôtre.--Mais... alors...? me
-dira-t-on...
-
-
-
-
-VI
-
-
-Alors, voici. Je pose d’abord que le soi-disant quintuple appareil
-enregistreur de l’homme n’est connu de lui que grosso modo; que les
-dissertations ou les réflexions auxquelles nous pouvons nous livrer sur
-ce sujet souffrent sans remède possible de termes consacrés trop précis
-et trop étroits, qui tout ensemble expriment à l’excès et n’expriment
-pas assez. Il faudrait être de mauvaise foi pour nier absolument
-certains cas de télépathie, d’extériorisation de la sensibilité, pour
-mettre en doute des possibilités de double vue, pour se refuser
-absolument à accepter la validité des pressentiments qui nous flattent
-ou nous accablent à certains détours de l’existence. Je sais bien que
-des spéculations charlatanesques et presque toujours stupides ont comme
-encombré de désagréable façon pour l’élite et même pour la foule les
-abords de ces émouvants demi-mystères, de ces vérités possibles,
-sommeillant encore dans les limbes de notre compréhension et de notre
-entendement. Mais que nous n’admettions pas la possibilité en nous de
-sens autres que nos cinq sens, cela ne tient qu’à une routine
-scientifique ou à une timidité d’induction presque morbide, que
-renforcent une pénurie d’expressions et une pauvreté de systématisation
-auxquelles nul sage ne s’est avisé de remédier depuis quelque cinq mille
-ans que les instituteurs de sagesse ont pensé, parlé ou écrit sur cette
-question. Je n’ai d’autre ambition que de signaler un «filon»
-intéressant aux sages actuels; je pense qu’ils pourraient y acquérir
-sans trop de peine quelque gloire valable; et, s’ils s’étaient mis au
-travail plus tôt, peut-être que l’humble annaliste de Grillon n’aurait
-pas à prendre ici, respectueux comme il entend l’être de sa langue, la
-responsabilité de quelques barbarismes, de quelques termes neufs
-auxquels il ne se résignera d’ailleurs qu’en dernier recours.
-
-Télépathie, extériorisation de la sensibilité, double vue, etc., sont
-des termes mal conçus, mal fondés, mal appropriés, qui ont à la fois le
-tort d’être justement suspects et le mérite désolant de correspondre,
-psychologiquement et physiologiquement, à quelques obscures réalités
-humaines. La science classique et officielle ne connaît et ne veut
-connaître que cinq sens dûment catalogués. Elle admet pourtant, en
-dehors d’une conscience depuis longtemps classique et officielle, une
-subconscience et même un inconscient plus neufs, certes, mais qui n’en
-sont pas moins classiques et officiels; je dirais même, si j’étais
-mauvais, que notre temps les a mis à toutes les sauces... Pour le reste,
-que les instituteurs de sagesse considèrent notre monde intérieur comme
-un reflet du monde extérieur sur lui, ou comme une fusion intime de l’un
-et de l’autre, ou comme une illusion provoquée en celui-ci par celui-là,
-ou comme une plaisanterie parfois sinistre infligée par celui-là à
-celui-ci, ils s’en tiennent obstinément, en ce qui concerne les moyens
-de correspondance ou de contact entre ces deux mondes, aux
-organes visibles et tangibles, aux agents de liaisons que sont
-les sens anatomiquement, physiologiquement ou--raffinement
-suprême!--psycho-physiologiquement étudiés selon les méthodes courantes.
-
-Faites-leur observer qu’il est d’expérience notoire qu’un aveugle-né ou
-un être humain depuis longtemps privé de la vue a la sensation de
-l’obstacle à distance, qu’il peut même, à l’odeur de l’heure et au goût
-de l’air, reconnaître presque aussi sûrement qu’un voyant les lignes du
-décor ou la couleur du temps, ils sortiront de leur arsenal diverses
-explications qui ressemblent à des machines compliquées et puériles,
-mais qu’il n’est besoin que de décrire et du fonctionnement effectif
-desquelles ils paraissent peu se soucier; ainsi les lois de
-l’association des images émotives, vérités incontestables, mais qui
-n’ont été à peu près convenablement signalées que par des gens à
-côté,--esthéticiens, poètes ou musiciens sans travail,--fourniront aux
-instituteurs de sagesse, dans le cas de l’aveugle qui prévoit et voit,
-la pauvre explication qui leur suffit. C’est plus facile et moins
-compromettant que de créer des mots nouveaux.
-
-Pourtant, la sensation de l’obstacle qu’éprouve l’aveugle à distance,
-les phénomènes de double-vue, de télépathie, etc., ne seraient-ils pas
-immédiatement plus acceptables si l’on préférait, quand on tente de les
-élucider, commencer par trouver des mots qui les catalogueraient et les
-étiquèteraient du moins, au lieu de verser dans des interprétations
-hasardeuses et sans intérêt? Une science est une langue bien faite. Une
-langue bien faite doit avant tout posséder ou pouvoir créer les mots
-dont elle a besoin. Pour essayer de me faire comprendre, je me vois
-obligé d’inventer en hâte les termes _d’infra-sens_, _d’inter-sens_, et
-_de super-sens_. Trois barbarismes d’un coup! N’étant pas philosophe de
-mon métier, je n’en suis pas plus fier pour cela et je ne compte que sur
-mes observations de Grillon pour justifier par la suite la vilaine
-audace de ces termes.
-
-Une question, avant de clore ce paragraphe: depuis cinq cents ans, ou
-depuis cinq mille ans, les instituteurs de sagesse ne conçoivent la
-possibilité de communications entre le monde extérieur et le miroir
-intérieur de la créature que si les organes récepteurs de celle-ci sont
-reliés à l’appareil enregistreur, au ganglion cardinal, par des fils,
-par des nerfs: n’y a-t-il pas lieu de croire que lesdits instituteurs de
-sagesse auraient ri comme des fous, si un imprudent avait prophétisé
-par-devant eux, il y a moins d’un demi-siècle, la possibilité de la
-télégraphie sans fil?
-
- * * * * *
-
-Pourtant, en ce qui concerne au moins un des sens humains, la vue, on a
-bien été obligé d’admettre comme agent de liaison, entre l’objet
-lumineux, coloré, et l’organe récepteur, un fluide hypothétique:
-l’éther. Pour les autres sens, cela va tout seul: ce sont des particules
-presque impondérables de la matière odorante qui vont frapper les
-papilles olfactives; en ce qui concerne le goût, le contact de la
-matière et de l’organe est encore plus direct; pour la sensation tactile
-ordinaire, il en est de même; le son se propage à l’aide de fluides
-loyaux et bien connus, air ou eau en général, et aussi bien à travers
-les objets solides; mais l’explication de la sensation tactile calorique
-présente déjà d’autres difficultés et, puisque la chaleur solaire
-traverse le vide interplanétaire, il nous redevient ici nécessaire de
-croire à l’éther, faute de quoi nous devrions nous résigner à tenir
-l’automne et le printemps, l’hiver et l’été pour des illusions animales
-et végétales, et la pierre elle-même serait vaine d’imaginer que
-l’astre-roi de notre système s’occupe d’elle jusqu’à la réchauffer
-parfois.
-
-Ces formes de l’énergie universelle qui sont dénommées énergie solaire
-(lumineuse ou calorique), énergie électrique, ondes hertziennes et bien
-d’autres encore que la science a classées, et une infinie quantité
-d’autres qui nous seront à jamais obscures, ont donc pour véhicule
-l’hypothétique éther; hypothétique mais indispensable, puisque sans lui
-la certitude physico-chimique actuelle serait à peu près démonétisée. Il
-a la négative vertu de pouvoir être mis, lui aussi, à toutes les sauces,
-comme la subconscience et l’inconscient; grâce à ce privilège, il
-envahit l’espace sans bornes, la matière et même l’immatérialité, le
-vide absolu qui, s’il est un obstacle au son, par exemple, n’est opaque
-ni aux ondes hertziennes ni à la lumière, ni à la pesanteur. Il faut
-l’imaginer comme un magasin illimité d’ondulations produites par les
-vibrations moléculaires de la matière, et qui se transforment en
-sensations chez la créature, mais seulement dans la mesure où celle-ci
-possède des organes capables de réceptivité. Ondulations et vibrations
-dont il a été possible de calculer en bien des cas et avec une précision
-rigoureuse l’étendue et l’intensité, qu’on a définies numériquement,
-chiffrées, qui diffèrent quantitativement, mais non pas qualitativement.
-
-Dès lors, les usuelles barrières établies entre les sens humains tombent
-d’elles-mêmes. Leurs dénominations trop tranchées et nettes ne
-représentent plus qu’une commodité ou un pis-aller de langage. Nous
-possédons cinq fissures sur l’infini, mais divers «inter-sens», même
-mieux connus et utilisés, ne combleraient pas les abîmes soupçonnés
-entre ces fissures; faute d’être des dieux, il nous faut accepter notre
-impuissance organique à l’universelle réceptivité. Mais on prévoit dès à
-présent les conséquences de ce que je viens d’exposer: étant donné que
-les ondulations constituent une gamme sans commencement ni fin, dont
-telle infime partie s’appelle pour nous région de la sonorité, ou telle
-autre pays du visible, un être qui verrait la chaleur ou qui goûterait
-le son est-il absurde? Non.--Il suffirait de toutes petites différences
-dans la disposition ou la nature des organes récepteurs pour rendre
-réelles de semblables possibilités. La vibration et l’ondulation
-lumineuse,--définies et chiffrées,--qui produisent le vert sur la
-plupart des rétines humaines produisent le rouge sur quelques autres.
-Jusqu’où ne risquent pas d’aller des divergences de cette sorte entre
-des êtres d’espèces différentes, éloignées?
-
- * * * * *
-
-Une certitude se laisse ici surprendre, à savoir qu’il faut faire
-abstraction de nos sens humains, oublier la façon dont ils s’exercent,
-et même leurs noms, s’il est possible, quand on se propose de rendre
-compte avec quelque vraisemblance de la façon dont un insecte s’instruit
-de l’univers en le reflétant.
-
-Je ne veux plus discuter; il me tarde trop de faire en paix des
-suppositions, me sentant désormais aussi incapable que quiconque au
-monde de les justifier mieux que je ne l’ai fait dans les pages qui
-précèdent celles-ci. Tout m’incline à croire que Grillon, en tant que
-reflet du monde, est plutôt, humainement parlant, une confusion
-harmonieuse de sensations qu’un système sensoriel nettement divisible en
-cinq parties ou plus, ou moins. J’ai _a priori_ et, presque insolemment,
-situé le siège du goût dans les palpes; nulle raison, à présent, bien au
-contraire, de ne l’y point maintenir, mais non sans faire remarquer que
-lesdites palpes ne bornent pas à cela leur activité et qu’il y a toutes
-chances pour qu’elles goûtent non seulement l’objet où elles laissent
-traîner leur savante et calculée mollesse, mais aussi une friandise
-lointaine, ce qui représente un subodorat ou une gustativité exercée à
-distance, sans fil ni contact.
-
-Cependant, les antennes effectuent, elles aussi, des mouvements plus ou
-moins compliqués, mais qui sont en étroite connexité, presque en
-harmonie avec ceux des palpes; de ceci la plus vulgaire et la plus
-courte expérience en convaincrait le plus sceptique ou le plus
-indifférent. Décrivons sommairement les antennes, organe essentiel de la
-réceptivité sensorielle des insectes: deux filaments d’un centimètre et
-demi de longueur chacun, dans le cas de Grillon, et d’un diamètre à peu
-près égal à celui d’un fil à faufiler; l’appareil s’ajuste à la boîte
-cranienne ou, pour mieux dire ici, à la pellicule faciale par un joint
-de ce système que les mécaniciens appellent «à rotule». Les deux paires
-de palpes qui entourent la gueule, au bas du «seau à charbon» sont
-ajustées de la même manière, à cela près que leurs joints à rotule
-semblent moins parfaits et «fignolés». Le côté intérieur et convexe de
-ces diverses rotules plonge dans le liquide facial. Nul nerf entre elles
-et le cerveau. Mais nous en savons déjà suffisamment long pour
-comprendre que, même à défaut de liquide facial, l’éther, présent en
-tout et même dans le néant, suffirait scientifiquement pour expliquer la
-transmission au cerveau des impressions reçues du monde.
-
-Quelle est la nature des impressions enregistrées par les antennes et
-les palpes? Elle est complexe, considérée de notre point de vue, et
-c’est là-dessus qu’il faut que j’insiste dans mon désir d’être clair.
-Elle est complexe, c’est-à-dire que l’insecte reçoit en bouquet,
-combinées et fusionnées, des sensations que nous sommes habitués à ne
-connaître en nous que distinctes. Je fais résonner un gong aux environs
-de Grillon: les antennes bougent, les palpes aussi, mais celles-ci
-seulement quand le fracas est considérable; j’enflamme un bout de
-magnésium, les palpes restent à peu près immobiles et les antennes
-s’agitent avec une sorte de frénésie; je replace la friandise ou la
-charogne à proximité de mon pensionnaire; alors les deux éléments du
-double système récepteur présentent des mouvements modérés et une
-intensité approximativement égale, comme du reste dans le cas où on
-provoque un abaissement ou une élévation brusque de température dans la
-demeure du sujet.
-
-Qu’en conclure, sinon que les palpes et les antennes constituent à elles
-seules un système sensoriel synthétique, à fins multiples. Harpagon
-avait son Maître Jacques, Grillon se contente d’une bonne à tout faire
-pour l’organisation et l’entretien de son domaine intérieur: d’une bonne
-à tout faire, l’antenne, aidée d’une doublure, d’un «extra», la palpe.
-
-L’antenne écoute, l’antenne voit, l’antenne flaire, l’antenne goûte,
-l’antenne odore, tantôt seule, tantôt plus ou moins secondée par la
-palpe. Cette simplification doit-elle être tenue pour une supériorité
-quand nous considérons ce qui se passe chez nous? Il serait prétentieux
-et assez vain de répondre arrogamment par oui ou par non, même en
-apportant de savants arguments à l’appui de la thèse ou de l’antithèse.
-Mais j’incline à croire que, qui dit simplification dit progrès, aussi
-bien chez les êtres créés par la nature que dans les machines dues à
-l’industrie humaine; la complication du reptile antique, armé de trois
-yeux, pourvu d’oreilles, muni de quatre pattes et même de cinq
-pattes,--car la queue était très souvent une sorte de patte accessoire,
-de béquille qui lui servait à soutenir sa lourde démarche,--pouvons-nous
-l’admirer en pensant au serpent si clairvoyant avec ses deux yeux, si
-sensible au moindre bruit malgré l’absence de pavillons auriculaires, si
-agile et si fort quoique privé de membres?
-
-De même, dans les êtres mécaniques créés par l’homme, simplification est
-synonyme de progrès. Qu’on veuille bien comparer à ce point de vue les
-automobiles d’il y a vingt-cinq ans aux automobiles actuels.
-
-Qu’on me permette aussi de rappeler à ce propos une idée que j’ai
-rapidement indiquée au début de ce livre: étant donnée la brièveté d’une
-génération d’insecte quand on la compare à la durée d’une génération
-humaine, il faut admettre, relativement et raisonnablement parlant, que
-les races des insectes sont infiniment plus vieilles que nous sur la
-terre, et qu’elles y ont atteint, depuis des siècles et des siècles, le
-point extrême de leur évolution... Alors, me fera-t-on remarquer,
-l’instinct ne serait plus une forme embryonnaire de l’intelligence, mais
-l’intelligence elle-même retombée en enfance au delà de son suprême
-progrès, momifiée, devenue rigide et à jamais invariable? Pourquoi pas,
-puisque l’intelligence ne serait plus, dans cette hypothèse,
-indispensable à la vie, et que la nature ne semble guère se soucier que
-de poursuivre son œuvre de vie à peu de frais?
-
-Et puis, intelligence, instinct, des mots encore! J’aime mieux reprendre
-une fois de plus une comparaison qui me paraît frappante: aux débuts de
-l’automobile, il fallait, entre autres choses, qu’une intelligence dosât
-l’admission d’air et de gaz dans le carburateur, surveillât la
-respiration du monstre mécanique... A présent, le monstre accomplit
-cette fonction automatiquement, j’allais écrire instinctivement; or, il
-ne s’en porte et ne s’en comporte que mieux.
-
- * * * * *
-
-Avec quelle curiosité mêlée d’envie je pense à cette sensibilité simple
-et harmonieuse de Grillon et aux voluptés esthétiques que nous en
-retirerions, s’il nous était donné de nous en pourvoir à notre gré! Au
-lieu de percevoir le monde sensible sous des modes étroits et bornés, en
-tableaux fragmentaires, incohérents, aussi imparfaits que ceux des
-puériles lanternes magiques, et qu’il faut qu’un labeur mental rapproche
-et relie quand on veut qu’ils acquièrent quelque valeur, nous n’aurions
-qu’à contempler en nous, savamment ordonné et même ouvré à chaque
-seconde de la vie ou du rêve, l’ensemble de notre univers. En admettant
-même que Grillon ne possède pas plus de sens que nous et que lesdits
-sens--comme d’ailleurs il y paraît--soient des équivalents de nos sens
-classiques, il est incontestable qu’ils profitent heureusement de leur
-intime fusion: ainsi, cinq pauvres diables, qui meurent à peu près de
-faim en menant une existence solitaire et égoïste, réalisent un
-bien-être relatif en mettant leurs humbles ressources en commun.
-
-L’homme, qui corrige les infirmités de ses sens particuliers à l’aide
-d’organes artificiels supplémentaires, la myopie et la presbytie avec
-des bésicles, la surdité avec des microphones, n’arrivera-t-il pas un
-jour à créer l’appareil (il ne sera peut-être d’abord qu’un jouet comme
-à l’ordinaire en pareil cas, mais son utilité pratique apparaîtra
-bientôt considérable), l’appareil grâce auquel il pourra synthétiser des
-impressions de natures diverses? Cela n’est ni inconcevable ni
-impossible... Mais, jusqu’ici, ce rêve de jeter des ponts entre nos
-différents domaines sensoriels n’a guère intéressé que des poètes, des
-musiciens, des artistes et des théoriciens de l’art. Inutile de citer
-certains vers fameux de Baudelaire ou d’Arthur Rimbaud qui, d’ailleurs,
-quels que soient leurs mérites littéraires, ne jettent guère de clarté
-sur la question et sont beaucoup moins affirmatifs que ne le pensent la
-plupart de leurs commentateurs. La brute géniale qui s’appela Richard
-Wagner entendait que les drames lyriques fussent émouvants, non
-seulement au point de vue musical, mais aussi au triple point de vue
-poétique, pictural et sculptural; et l’on sait avec quelle activité
-bilieuse et tatillonne ce magistral barbare s’occupait des décors, des
-attitudes de ses interprètes... Du drame intégral tel qu’il le
-concevait, trois autres sens étaient cependant écartés, comme s’il
-s’était agi de personnages pauvres ou indignes et qu’on n’invite pas aux
-belles fêtes: le tact, l’odorat et le goût. Plus récemment, des esthètes
-remarquèrent ces omissions et elles leur parurent regrettables. Je me
-souviens personnellement d’avoir assisté à des concerts de parfums:
-mais, assez enclin aux migraines, j’en supportai assez mal le charme...
-Je me souviens aussi d’une représentation intime où, durant qu’un jeune
-homme clamait des choses qui devaient être des vers et que des
-instruments bruissaient dans la pièce voisine, une dame vêtue à
-l’antique et armée de divers vaporisateurs faisait fonctionner tantôt
-celui-ci, tantôt celui-là en se promenant dans l’assistance. Aucune
-absurdité à cela, en principe, sinon que le tact et le goût demeuraient
-encore à l’écart dans cette si passionnante tentative; et je m’étonnai
-notamment qu’on n’eût pas disposé devant chacun de nous un plateau
-chargé de divers mets ou friandises, avec l’indication des minutes
-précises où nous devrions savourer telle bouchée de ceci ou telle gorgée
-de cela,--moi qui n’ai jamais écouté la musique de Claude Debussy sans
-désirer m’asseoir au banquet des anges et celle d’Alfred Bruneau sans
-éprouver l’envie sincère d’une bonne potée de soupe aux choux.
-
- * * * * *
-
-Me voici au terme de ma première étape. La façon dont la sensibilité de
-mon personnage lui permet de faire son apprentissage de l’univers, il
-m’a bien fallu la suggérer, puisqu’elle était inexprimable. Il reste à
-m’excuser d’une bizarrerie et d’une lacune que l’on pourrait avoir
-remarquées; j’ai écrit plus haut: l’antenne _voit_; et je n’ai point
-parlé des yeux.
-
-C’est que les antennes, durant les premiers jours de Grillon, suffisent
-à lui donner, par les vibrations lumineuses qu’elles enregistrent tout
-aussi bien que les vibrations sonores par exemple, les notions d’ombre,
-de clarté et même de couleurs. Je ne hasarde rien ici; l’instrument
-étonnant que sera, plus tard, l’œil à facettes de l’insecte Grillon
-n’est visiblement _pas fini_, _pas au point_, durant les premiers jours
-d’inquiétude et de vagabondage. Il contient une sorte de buée partout
-répandue et due, m’ont dit des spécialistes (mais je n’affirme rien), à
-la présence d’un liquide de nature albuminoïde, au moins aussi opaque à
-la plupart des rayons que le blanc d’œuf figé; et ce liquide ne
-s’élimine guère de façon complète avant que Grillon ait à peu près
-réalisé sa croissance.
-
-Je me permets également de rappeler une autre possibilité notée plus
-haut: il n’est pas sûr que les yeux de Grillon, en dépit du nom que nous
-leur donnons et de leur place qui, sur sa face, correspond à peu près à
-celles qu’ont les yeux sur nos figures, il n’est pas sûr que ces yeux
-d’insecte, dont le système est si peu semblable au système des yeux
-humains, aient même rôle et soient établis en vue du même office. Ce
-n’est pas ici que la preuve est à faire ou la présomption à établir en
-faveur de ce que j’avance. Je n’ai provisoirement qu’à inscrire en cet
-endroit: «Les organes que nous appelons yeux, faute de mieux, chez tous
-les insectes, et particulièrement chez Grillon, ne sont d’aucune utilité
-pour lui dans l’époque où il commence et poursuit son apprentissage de
-l’Univers. Ceci pour deux raisons, dont l’une suffirait: à savoir que
-ces yeux sont encore pour ainsi dire inexistants, et vraisemblablement
-aveugles; quant à l’autre des deux raisons...»
-
-De celle-ci, nous nous en occuperons au moment voulu, lorsque Grillon,
-après bien des angoisses, aura conquis son droit à la vie et jouira de
-celle-ci paisiblement, en pensant à des choses pour son plaisir, en
-reflétant d’une manière désintéressée des miracles, dans le fond de son
-gîte, à l’ombre, ou sur le bord de son gîte, au soleil.
-
-
-
-
-DEUXIÈME LIVRE
-
-Les Œuvres et les Jours
-
-
-
-
-I
-
-
-PREMIER MONOLOGUE DE GRILLON.
-
-_«Derrière moi, il n’y avait que de l’ombre très noire. Il y a eu tout à
-coup, devant moi, une ombre vaguement éclairée et prodigieusement
-inconnue; elle se ponctue peu à peu maintenant de points lumineux ou
-sombres, dont l’intérêt croît à mesure que je sens qu’ils s’affirment,
-et se précisent comme pour moi tout seul. Cette fois, plus de doute: le
-miracle passionnant qui se propose à moi est bien celui qui a nom vie,
-et dont j’ai déjà la compréhension parce que mon instinct me rend compte
-de son prix et de ses difficultés. Tout se passe comme si mon heure
-était venue de jouir d’une récréation enfin accordée entre deux néants._
-
-_«Je vis, c’est-à-dire d’abord que je puis bouger; essayons. Ceci est
-infiniment pénible... Les bonnes choses qui s’appellent chaleur et
-lumière sont longues à dissoudre l’armure rigide qui m’étreint et
-m’immobilise encore. Mais je sais qu’il n’y a qu’à prendre patience.
-Essayons de nouveau... Ça y est! Je crois que je viens de sauter...
-Qu’un danger me menace, je possède donc déjà une arme; je ne suis plus
-tout à fait nu, ni tout à fait pauvre; une monnaie, si mesquine
-soit-elle, est déjà tombée dans ma besace; j’ai commencé à me constituer
-l’indispensable capital. L’enveloppe de mon œuf, qui, dilatée, me servit
-de berceau, est dès cet instant très loin derrière moi, dans un passé
-méprisable; en revanche, le monde où je m’avance,--à mesure qu’il
-s’éclaire ou que ma vie l’éclaire,--apparaît d’instant en instant plus
-passionnant, plus terrible et plus merveilleux.»_
-
- * * * * *
-
-... Dans le même moment, ils sont bien quelque cinq milliers de petits
-êtres de sang ou de race identique à penser de la sorte, à chanter
-silencieusement un poème lyrique analogue sur une surface de pelouse
-gazonnée où un retraité banlieusard désespérerait de pouvoir faire
-construire un pavillon de dimensions décentes.
-
-Y aurait-il eu deux cents œufs sur la feuille morte où j’ai vu Grillon
-se délivrer de sa coque amollie, moins de dix minutes après que le
-premier est éclos, ceux des autres qui étaient reconnus bons pour tâter
-de la vie, c’est-à-dire presque tous, ont suivi moutonnièrement son
-exemple et franchi le bastingage qui sépare la nef trop béate où vogue
-Panurge de l’Océan meurtrier, mais plein d’attraits inconnus et de
-promesses d’aventures.
-
-Infiniment peu de déchet. Grillonne, en captivité, c’est-à-dire dans les
-seules conditions où sa ponte peut être quantitativement évaluée de
-manière précise, produit une somme de deux cents à trois cents œufs.
-Dans la cage où nul danger ne les menace, où nul accident ne survient,
-il n’est guère d’œufs mort-nés que dans la proportion de trois ou quatre
-au plus sur cent. Pour les œufs pondus en liberté, les risques sont
-évidemment bien plus considérables; et peut-être la mère vagabonde
-est-elle plus rageusement et courageusement féconde que celle qu’a
-rendue trop confiante l’abri de tout repos où elle s’est accoutumée à
-vivre, et où elle n’a plus de raison de croire que sa progéniture ne
-vivra pas à son tour.
-
-Je note également que Grillonne, en liberté, pond très rarement à
-l’endroit même où elle a établi son gîte, vécu, aimé, conçu.
-L’expérience est simple. Je me munis d’un très petit pinceau, d’un peu
-de blanc d’argent; je fais sortir de leurs domiciles les hôtes des
-terriers sur un lambeau de prairie limité et dont j’ai établi le plan;
-quand l’hôte du terrier n’est pas une hôtesse, je le rends immédiatement
-à son trou, non sans me reprocher de l’avoir effrayé ou ahuri sans
-utilité; si c’est une femelle, je lui inflige au corselet une marque que
-je reproduis sur mon plan, à côté du point qui indique sa demeure: une
-barre, deux barres, trois barres, un rond, un triangle, un trait
-horizontal ou deux, ou trois... En mélangeant convenablement au blanc
-d’argent de l’essence de térébenthine, la marque sera visible au moins
-deux mois. C’est plus qu’il ne faut.
-
-Car alors, les chants des mâles se seront tus un à un et les femelles,
-elles aussi, seront mortes. Avec un peu de patience, en observant «à
-quatre pattes», touffe par touffe, le lambeau de prairie dont j’ai
-établi le plan, puis les alentours, je retrouverai, desséchées, la
-plupart des dépouilles maternelles... J’ai tenté cette expérience une
-vingtaine de fois; je n’ai jamais rencontré aucun de ces facilement
-identifiables menus cadavres à moins de sept mètres à vol d’oiseau (ou,
-pour mieux dire ici, à vol de mouche) de l’endroit que la bestiole avait
-élu pour contempler le songe de la vie.
-
-Beaucoup d’hypothèses sont permises à qui désire expliquer ce
-vagabondage de la femelle près de produire et de mourir.
-
-Les agriculteurs ne sèment guère plus de deux années de suite dans le
-même champ les mêmes graines, n’y cultivent pas les mêmes plantes: elles
-y viendraient mal. Il y a si peu de différence entre la graine animale
-et l’œuf végétal que de pareilles considérations sont peut-être valables
-pour Grillonne. Ce qui est sûr, c’est qu’après avoir repéré des terrains
-herbus où, une année, il y avait par mètre carré jusqu’à dix terriers de
-Grillon, je les ai trouvés déserts, ensuite, deux ou trois années à la
-file.
-
-Mais je crois surtout que Grillonne, amoureuse de soleil aussi longtemps
-qu’elle jouit d’une demeure sûre, sait à sa manière que ses fils ne
-seront de taille à se bâtir une maison que de longs jours après
-l’éclosion de ses œufs. Aussi va-t-elle les pondre de préférence à
-l’ombre et à l’abri, à la lisière d’une haie, dans un fossé, près d’un
-tas de feuilles mortes; si un bois ou un bosquet est proche, elle fera
-tous ses efforts pour se traîner jusque-là. En fait, c’est dans les bois
-et les fossés que Grillon enfant déclanche ses sauts devant les bouts de
-nos souliers, tandis que c’est dans les prés que nous observerons la
-demeure d’où nous le dénicherons plus tard.
-
-Il faut dire aussi que les trous abandonnés par le mâle avant de mourir
-et avant la ponte par la femelle, deviennent immédiatement des repaires
-d’affreux profiteurs qui s’y installent comme chez eux et gardent un
-petit air «habité» à la demeure... Ces gens dépourvus de scrupules et de
-délicatesse sont bien connus de nous; nous donnerons leurs fiches
-signalétiques. Mais si Grillonneau naissait près d’un trou tout fait,
-qui sait s’il ne préférerait pas, mû par une atavique impulsion, s’y
-enfouir tout de suite? Or, cela serait inconcevable: il a auparavant à
-grandir et à s’instruire; en outre, cela serait souvent funeste pour
-lui, car l’intrus pourrait être d’espèce vorace et, dans ce cas, Grillon
-n’y couperait pas... Pour qui connaît les minutieuses prévoyances de
-l’instinct chez l’insecte, il n’est nullement fantaisiste de supposer
-que c’est dans l’intérêt de sa descendance, dans un but de préservation
-physique et aussi d’hygiène intellectuelle ou morale, que Grillonne fait
-de son mieux pour placer le berceau de ses descendants aussi loin que
-possible des lieux où elle aura vécu avec la génération de ses époux et
-de ses sœurs.
-
- * * * * *
-
-PREMIÈRE PRIÈRE DE GRILLON:
-
-_«Ma voix silencieuse est dès cet instant à l’étroit en moi-même; comme
-j’ai senti la douceur de l’air m’envahir en fluant le long de mes
-antennes, de même j’éprouve à présent je ne sais quel reflux qui veut
-déborder hors de moi, non plus de tel ou tel de mes organes, mais de
-toute ma frêle personne, vers la terre et vers le ciel également
-bienfaisants et beaux._
-
-_«Je m’adresse à la Générosité sans bornes qui m’a donné la faveur de
-naître, c’est-à-dire à vous, maman Nature, et à vous, papa Bon-Dieu, qui
-n’êtes pour moi qu’une Toute-Puissance en deux personnes. Mon Dieu, car
-je préfère vous dénommer ainsi, tout de même,--je suis si petit et si
-seul que votre aide doit m’être accordée plus qu’aux autres de vos
-créatures. Abaissez votre regard vers moi. J’ai peur. A peine
-l’émerveillement des dons offerts a-t-il resplendi à l’intérieur de mon
-être, que mon bonheur est amoindri par la crainte d’avoir à le perdre
-prématurément. Je te bénis, Lumière; je te bénis, Chaleur; je vous
-bénis, sons et odeurs innombrables... O Maître de la Lumière et des
-autres trésors sans prix, accorde-moi de jouir d’eux depuis l’automne
-commençant jusqu’à juillet à son déclin... Permets-moi de contempler
-déjà le but ineffable de ma carrière, le but qu’atteignent seuls les
-élus de ma race..._
-
-_«Je l’implore, du premier gîte précaire que j’ai gagné d’un bond à
-l’approche de ce qui m’a paru être le premier danger. Vois, je ne bouge
-plus; vois, je me tiens coi et demeurerai coi de longues heures, si
-forte que soit ma curiosité de repartir à l’aventure et mon envie de
-commencer à fonder l’avenir. Vois, je connais déjà que _savoir_, en
-notre parler d’êtres instinctifs, signifie avoir appris et pressentir
-tout ensemble: je n’ignore déjà plus l’immense valeur de ma prudence; je
-ne mériterais pas de vivre si je ne la possédais au point de vouloir,
-dès à présent, garder intacte cette richesse acquise par des milliards
-d’ancêtres, pour la léguer intacte à ceux de ma race qui naîtront de
-moi.»_
-
- * * * * *
-
-Ainsi s’exprime Grillon, autant qu’en puisse rendre compte ma traduction
-fatalement traîtresse, ainsi prie-t-il au fond de la fissure de terrain,
-sous le toit de feuilles mortes, dans l’abri improvisé où un mouvement
-trop brusque de moi, sinon quelque autre risque, l’a invité à se
-dissimuler. Ce n’est point par jeu que j’ai inscrit plus haut le beau
-mot de prière; celle-ci, chez Grillon aussi bien que chez l’homme,
-succède à la gratitude comme à la fleur délicieuse le fruit qui pèsera
-quelque peu à la branche,--si amoureusement que la branche le porte et
-en fasse l’offrande au soleil.
-
-La prière, c’est la musique adorable et tragique qui résonne dans tout
-cœur d’insecte ou d’être humain reconnaissant quand, à la compréhension
-des bienfaits reçus ou à venir, se mêle l’angoisse, pour le favorisé, de
-ne point mériter les réalités ou de se juger indigne des promesses.
-
-Grillon a raison de se sentir très faible et très petit. Nous avons dit
-quelle était sa solitude à sa naissance; or, il semble qu’il va non
-seulement l’accepter, mais la relever comme une gageure, cet être chétif
-et sans armes dont l’individualisme durable a déjà été noté.
-
-Mâle ou femelle, Grillon ne connaîtra ses pareils qu’au terme, ou pour
-mieux dire, à l’épanouissement de sa vie,--pour les désirer s’ils ne
-sont pas de son sexe, pour tenter de les tuer, s’ils sont du même sexe
-que lui. Tendances qui, par certains côtés, ne sont pas très loin d’être
-humaines... Mais, pour le moment, tenons-nous en aux faits.
-
-Deux grillonneaux nouveau-nés se trouvent antenne à antenne,--j’allais
-écrire nez à nez, ce qui n’a rien de bien extraordinaire, étant donné
-leur nombre dans des coins très limités... Salutations ou, plutôt,
-essais méfiants de prise de contact. On ne sait de l’une ou l’autre part
-à qui l’on a affaire, n’est-ce pas? Assez puérilement, l’observateur est
-tenté de penser, même s’il n’en est pas à sa première expérience:
-«Attention!... Cela va être gentil... et touchant...» Sentimentalisme et
-anthropomorphisme incurables! Sitôt que les antennes méfiantes se sont
-touchées, comme deux épées au début d’un duel, les deux frères ont
-compris qu’ils étaient frères et cela suffit pour les décider à mettre
-au plus tôt la plus grande distance possible entre eux deux. Course
-précipitée ou même bonds de part et d’autre, en sens inverse, bien
-entendu. Après quoi, durant le temps qu’il leur faut pour souffler, je
-constate un remuement coléreux de palpes et d’antennes, chez les deux
-frères, ou chez le frère et la sœur; car, la notion du sexe n’existant
-vraisemblablement qu’après la dernière métamorphose, Grillon et
-Grillonne, à ces premières heures de la vie, n’y regardent pas de si
-près pour se haïr... Mais, aussi aventureux que je puisse paraître, je
-suis bien forcé de traduire avec les mots dont je dispose ce que chacune
-des deux bestioles a tout l’air d’éprouver en pareille circonstance. Or,
-cela ne saurait être que quelque chose comme: «Attends un peu les beaux
-jours, mon petit! Qui vivra verra... Et tâche de ne pas te trouver sur
-mon chemin, si tu ne tiens pas à te mesurer avec mon amour ou avec ma
-haine...»
-
-
-
-
-II
-
-
-Grillon est donc d’autant plus seul pour commencer à vivre qu’il ne veut
-point de rapports amicaux avec ses pareils. Cette solitude si résolue et
-entêtée fait penser involontairement à celle des anachorètes et des
-stylites, mais faute de pouvoir la motiver mystiquement en l’occurrence,
-nous préférons nous avouer infirmes à comprendre et même à expliquer.
-
-Car, si Grillon est seul et désarmé, il est de plus la pâture désignée
-de bandits et de pirates sans nombre auxquels nous avons fait allusion
-déjà. Au début de l’_Iliade_, Homère énumère les chefs. La nomenclature
-des principaux ennemis de Grillon doit trouver sa place en cet endroit
-de l’humble épopée que j’ai en son honneur entreprise.
-
-Aucune seconde de la vie de Grillon qui ne soit menacée gravement. Entre
-la période errante de son enfance et la période aventureuse de son
-épanouissement, son repos précautionneux est lui-même guetté par des
-ennemis contre lesquels il ne peut rien, si le hasard les met sur sa
-route, ou, pour plus exactement parler, les amène aux environs de son
-trou. Mieux vaut donc passer en revue ces ennemis sans trop se
-soucier,--sinon à titre d’indication,--de la saison et du mois où leur
-offensive devient inquiétante.
-
-Ce que je souhaite avant tout, c’est qu’on admire, comme je le fais, que
-tant de pièges, de traquenards, de vols et d’assassinats, tant d’actes
-naturels, suscités comme chez nous par la voracité ou l’envie, mais
-multipliés à l’extrême, permettent néanmoins à Grillon de subsister,
-d’aller jusqu’au bout, de procréer.
-
- * * * * *
-
-Les fourmis.
-
-Je n’aime pas cette race-là. D’abord pour des motifs sentimentaux que la
-fable de La Fontaine me dispense de développer. Mais je connais d’autres
-motifs à ma haine, des motifs plus intellectuels et raisonnés, si tant
-est que de telles épithètes signifient rien de précis en pareil lieu. A
-la vérité, j’ai peur que les êtres de ma race n’aboutissent, non pas
-dans des milliers d’années, mais tout bonnement d’ici quelques siècles,
-à faire de la planète Terre une vaste fourmilière humaine, une
-communauté universelle et d’autant plus étroite, mais divisée pourtant
-en sous-communautés... Je l’appréhende d’autant plus que Wells, qui est
-un grand écrivain et un subtil visionnaire, a exprimé sous diverses
-formes sa foi en cette possibilité; et je suis d’autant plus navré
-d’éprouver cette appréhension que Wells n’a pas l’air autrement écœuré,
-révolté ou désespéré par une semblable perspective.
-
-De même que telles ménagères, riches en bas de laine remplis de cuivre,
-d’argent et d’or, accumulent en outre des provisions de toutes sortes,
-dans les coins les plus secrets de leurs maisons vénérables, de même
-agissent les fourmis. Vous railleriez ou blâmeriez ces ménagères, elles
-vous répondraient non sans justesse, d’ailleurs: «Que voulez-vous? Ce
-fut la guerre...» A l’excuse des fourmis, il faut reconnaître qu’elles
-sont toujours en état d’hostilité, et même de siège, non seulement
-d’espèce à espèce, mais de fourmilière à fourmilière. Nous aurions donc
-mauvaise grâce à leur reprocher des précautions que nous venons de
-supporter, d’admirer ou même de jalouser durant cinq ans et plus dans
-certains clans de la société humaine et de diverses nations, dont la
-française.
-
-Ce qui me paraît le plus grave, c’est que les fourmis, dans leur
-fourmilière, réalisent incontestablement cette mise en commun des biens
-et cette socialisation de l’activité à quoi semble aspirer une bonne
-partie de l’humanité actuelle, illuminée par des prophètes dont
-l’ascendant est, du reste, incontestable. Restons-en à l’exemple des
-fourmis et sourions comme de pauvres sages que nous sommes, en pensant
-que le triomphe de ce qui s’appelait, en un temps, modestement, le
-socialisme, aboutira à un état de choses où chacun travaillera pour la
-communauté, certes, et économisera pour elle, mais où, fatalement,
-mécaniquement, la guerre de communauté à communauté existera de manière
-chronique, endémique, moins bruyante mais plus féroce que d’individu à
-individu ou de peuple à peuple. Et ce n’est point cela, me semble-t-il,
-qu’avait prévu le socialisme honnête et utopique dont nous aurions voulu
-nous bercer longtemps encore, dans la cathédrale aux grandes orgues dont
-si magistralement savait jouer l’archiprélat Jaurès.
-
-Si ce livre n’était un livre de bonne foi, j’en retrancherais cette
-digression après l’avoir relue. Mais, si superflues que me paraissent de
-telles lignes en ce sujet, je me sens un faible pour elles, parce que ma
-plume a couru toute seule et comme si je n’étais là pour rien. Ici
-encore plus qu’ailleurs il me déplairait de restreindre la liberté de
-mon esprit et de mon cœur, et de traiter ceux-ci comme de mauvais
-drôles, même quand leur espièglerie et leur turbulence me sembleraient,
-à moi aussi, intempestives, excessives, déplacées.
-
-On peut évaluer à vingt pour cent le nombre de grillons anéantis, avant
-que de naître, par la seule race des fourmis. Ces ménagères savent le
-prix des œufs. Or, les femelles des orthoptères, peut-être à cause de
-leur confiance en leur grande fécondité, n’usent qu’avec assez de
-paresse de leur oviscapte, du plantoir naturel qu’elles possèdent à
-l’extrémité de l’abdomen, et qui est destiné à enfouir leurs œufs dans
-la terre. En captivité, c’est-à-dire en sécurité, Grillonne ne dissimule
-presque jamais sa ponte; elle préfère la déposer sur les feuilles de
-laitue sèche qu’elle n’a pas achevé de brouter en leur verdeur; et,
-ceci, même quand j’ai pris soin de déposer dans la cage de la terre bien
-meuble ou du sable bien sec. En liberté, nulle règle très précise ne la
-guide; il est probable qu’elle va au hasard, accomplissant ses
-parturitions successives où elle se trouve, et préférant les risques de
-la visibilité pour ses œufs à diverses condamnations sans appel, comme
-celle qui consisterait à les cacher dans un terrain trop compact, de
-nature argileuse, par exemple, ou trop bourbeux; car, dans l’argile,
-l’œuf se momifie, comme étouffé; et, dans l’humidité, il pourrit.
-
-Les fourmis vont profiter de tout cela. Voyez celle-ci qui s’avance,
-antennes au vent, s’arrête, revient sur elle-même, vire: sa sensibilité
-l’a avertie d’un butin proche et qui en vaut la peine. Quelques
-avertissements à ses compagnes ou plutôt aux compagnonnes syndiquées qui
-travaillent à l’entour... Et voici, bientôt, une dizaine de ces
-profiteuses en train de s’affairer autour de la brindille ou de la
-feuille, découverte enfin, que saupoudrent les œufs en forme de graines
-d’alpiste. Certes, des œufs de sauterelle ou de courtilière seraient de
-bonne prise aussi. Mais les fourmis me paraissent avoir un faible pour
-l’œuf de Grillonne, comme les gourmets se délectent d’œufs de pluviers,
-sans mépriser pour cela les œufs plus courants des poules. Les œufs de
-Grillonne sont, en outre, transportables plus facilement, à cause de
-leur peu de volume, et en plus grande quantité, à cause de leur
-disposition sur la feuille ou sur la brindille auxquelles une sorte de
-colle les attache solidement.
-
-Compagnonnes, sommes-nous en nombre? Oui? Alors, allons-y, emportons la
-brindille, dépeçons ou scions un lambeau de la feuille!... Voilà qui
-fera bien au fond de nos magasins et qui réservera aux bébés-fourmis,
-avec le lait mielleux des pucerons captifs dans nos étables
-souterraines, la nourriture à la fois légère et substantielle dont leur
-âge tendre s’accommode si heureusement!
-
- * * * * *
-
-D’ailleurs, Fourmi en use avec Grillon éclos comme avec Grillon dans son
-œuf. Tandis que notre personnage, à peine plus gros qu’elle, souffle,
-entre deux courses ou deux bonds, Fourmi, qui se trouvait là comme par
-hasard, s’approche lentement et le saisit de ses crocs pleins de
-science, en général par l’une des cuisses, tandis qu’il s’attardait,
-fatigué ou plein d’émerveillement. Et c’est fini. Fourmi ne le lâchera
-plus et ses compagnonnes accourront à la rescousse.
-
-Qu’un homme de ma sorte se trouve là, c’est en vain qu’il essaiera de
-délivrer de l’emprise féroce la bestiole qui lui est amie. Fourmi tient
-à sa proie autant que si elle devait en tirer gloire et honneur dans sa
-société égalitaire où, cependant, les mots d’honneur et de gloire ne me
-paraissent pas pouvoir correspondre à grand’chose d’existant. Indigné,
-je tire des ciseaux de ma poche, je coupe Fourmi en deux, et j’emporte
-Grillonneau pour l’élever dans la cage paisible où, jusqu’à la fin de
-ses jours, il n’aura pas à s’inquiéter d’une politique trop opposée à sa
-conception strictement individualiste de la vie. Mais Fourmi morte et
-tronquée ne desserre pas ses crocs pour cela, et si une opération
-humaine n’en libère pas Grillon, il les gardera, desséchés autour de sa
-cuisse, jusqu’à son dernier jour, sans d’ailleurs en paraître autrement
-gêné. Un communisme social organisé fera toujours, même vaincu, durement
-peser des souvenirs de lui sur ceux qu’il aura considérés comme des
-proies légitimes et dues.
-
-Si l’homme qui assiste au duel inégal de Fourmi et de Grillon laisse
-faire, pour voir et savoir, le spectacle tourne à la bacchanale
-sanguinaire, au meurtre sans gloire, constamment perpétré avec plus
-d’assassins qu’il n’en est besoin pour maîtriser la victime et lui
-porter le dernier coup. Grillon n’a-t-il encore qu’un demi-centimètre de
-longueur? Une fourmi d’un poids deux fois moindre que le sien n’hésite
-pas à «risquer le coup», à empêcher désormais tout saut, à se laisser
-traîner et à attendre stoïquement les renforts. S’il s’agit de Grillon
-naissant, trois fourmis de taille moyenne suffisent à paralyser
-musculairement puis nerveusement la proie convoitée; dix à quinze
-fourmis de la taille que j’ai dite mettent la proie devenue adulte hors
-de combat, parce que Grillon a beaucoup moins, alors, gagné en force,
-qu’il n’a perdu en agilité.
-
-Sous la loupe, le meurtre méthodique, raisonné, mécaniquement accompli,
-a quelque chose d’hallucinant, à cause de ces faces d’insectes, de ces
-faces sans expression, qui ne reflètent ni la férocité ni la souffrance;
-voir un cannibale dévorer cru un marmot nous paraîtrait évidemment plus
-répugnant et odieux, mais le marmot hurlerait, mais le cannibale
-grimacerait, et, si au-dessous de nous que soit celui-ci, nous n’aurions
-pas de peine à identifier sur sa face fruste et sans vergogne des joies
-sœurs de celles qu’éprouve un affamé civilisé devant un bon plat; nous
-ne sortirions pas de chez nous; nous resterions dans le domaine de nos
-sensations familières, que des gestes ou des transformations faciales
-traduisent d’homme à homme mieux que des mots et qui permettent à une
-pantomime savante d’égaler comme moyen d’expression les plus beaux
-drames poétiques ou lyriques.
-
-Ici, rien qu’une activité sournoise de mandibules chez les bourreaux et,
-chez la victime, quelques sursauts musculaires vite domptés, quelques
-frémissements excessifs d’antennes et de palpes. Les fourmis savent,
-d’ailleurs, par où il faut commencer pour en finir au plus tôt: dès que
-Grillon est immobilisé, une d’elles a vite fait de grimper sur son dos
-et de mordre rageusement le bord inférieur de la pellicule cranienne,
-jusqu’à ce que la matière nerveuse soit suffisamment attaquée en cet
-endroit cardinal et que paralysie généralisée s’ensuive. Après quoi, les
-tueuses vident proprement Grillon de ses intestins putrescibles, non
-sans se pourlécher avec minutie, comme pour apprécier la qualité du
-gibier abattu. Cela expédié, il ne leur restera plus qu’à emporter les
-morceaux fins et faciles à conserver dans les magasins souterrains, où
-ils attendront, comme quartiers de porcs au saloir, d’être consommés,--à
-côté des œufs en conserve.
-
-Vingt pour cent des enfants de Grillonne sont anéantis, ai-je dit, avant
-que de naître, par les diverses races de fourmis; j’évalue à dix pour
-cent le nombre des Grillons qui, nouveau-nés ou déjà grands, meurent
-également de leur fait.
-
- * * * * *
-
-Fabre de Sérignan signale comme ennemi également très redoutable de
-Grillon le sphex à ailes jaunes, qui l’insensibilise à l’aide de son
-aiguillon empoisonné et le traîne dans son terrier, où vivant, mais
-désormais incapable de se mouvoir, il servira à satisfaire la
-gloutonnerie des jeunes larves. Il y a bien dix ans que je n’ai lu les
-livres du maître, et je n’ai pas voulu les avoir sous la main, quand
-j’ai entrepris l’histoire de Grillon, pour cette raison que, si je ne
-prétends pas dire tout, je ne veux non plus rien affirmer qui ne soit
-provoqué par mes observations et mes expériences personnelles. Si je
-nomme ici le sphex, c’est à contre-cœur et en maudissant ma mémoire, car
-je n’ai jamais eu l’occasion d’étudier ces hyménoptères infiniment plus
-rares dans notre verte Gascogne que sur les pentes brûlées et dans les
-garrigues de la Provence.
-
-Mais voici d’autres ennemis autrement répandus et terribles, je veux
-dire les menus sauriens et les batraciens. Les uns et les autres, aux
-abords des premiers froids, sont pris d’une fringale formidable, comme
-en prévoyance de leur jeûne hivernal. Pour bien supporter le
-demi-sommeil dans les fissures des vieux murs, dans les gîtes
-souterrains, sous les mousses silvestres et dans la vase des marécages,
-se bien garnir la panse semble une mesure de précaution excellente, un
-remède préventif dont leur petite santé se trouvera très bien, quand les
-premières chaleurs les réveilleront. Alors, ils oublient cet éclectisme
-alimentaire, cette gourmandise raffinée qu’il est si facile d’observer
-chez un lézard vert tenu en cage ou chez une rainette logée dans un
-bocal. Tout leur est bon. Et c’est justement l’époque où les Grillons,
-dont la croissance n’est pas terminée encore, errent un peu partout en
-grand nombre, tendres et alléchants comme des poulets de grain le sont
-pour les fines gueules de notre race!
-
-Le lézard vert, prudemment embusqué aux abords de son trou, sous les
-haies, n’a pas besoin de se déranger, car Grillonne, nous le savons,
-recherche volontiers les abords des haies pour y déposer sa ponte. Le
-lézard gris, plus agile et plus téméraire, n’hésite pas à pratiquer la
-chasse à courre loin des murailles et des tas de pierres, où il se gîte
-au hasard; et je vous assure que l’infortuné Grillon, en dépit de ses
-bonds, est vite rattrapé par ce lévrier féroce. Heureux encore que le
-lézard chasse à vue et ait encore moins de flair qu’un lévrier! Si
-Grillon parvient à se dissimuler sous une feuille ou dans un repli du
-sol, le petit monstre s’arrête, décontenancé, et se résigne assez vite à
-rentrer bredouille.
-
-La grenouille des mares est moins funeste à notre personnage, qui ne se
-hasarde sous aucun prétexte dans les endroits humides et qui les fuit
-avec une visible horreur, quand on lui joue le mauvais tour de l’y
-transporter. Mais il en va autrement avec la grenouille brune des
-forêts, la petite grenouille aux yeux merveilleux, pareils à des topazes
-brûlées suspendues à deux rubans couleur jonquille; car c’est justement
-sur les terrains forestiers où les jeunes Grillons abondent et
-vagabondent que la grenouille brune accomplit les dernières chasses de
-la saison; et l’on sait qu’elle veut beaucoup de cadavres au tableau,
-quand vient l’automne... Grillon doit se méfier grandement aussi de la
-verte rainette, qui sait descendre des arbres en toutes saisons et qui,
-avant d’aller s’enterrer sous la mousse pour l’hiver, se promène sur le
-gazon des jardins et l’herbe des prés où sa couleur la dissimule à ses
-propres ennemis, mais où justement Grillon est en train d’errer, lui
-aussi, à la recherche d’un bon emplacement pour son gîte.
-
-Il n’est pas jusqu’au crapaud, honnête bourreau des ravageurs de nos
-vergers, terreur des escargots et des limaces qui, bien entendu, ne
-croque son Grillon à l’occasion, comme aussi bien il fait pour d’autres
-insectes innocents, et même pour quelques-uns qui sont parfaitement
-utiles. Seul, ou à peu près, le carabe doré, le bel et agile insecte de
-bronze vert que les enfants dénomment familièrement la _jardinière_ et
-qui est un bienfaisant exterminateur de chenilles, possède, par bonheur
-pour lui, des réserves d’une odeur âcre et nauséabonde qu’il sait
-produire en cas de danger et qui dégoûte affreusement le vorace crapaud
-lui-même. Bernardin de Saint-Pierre aurait vu sans doute, dans cette
-particularité du carabe gardé par sa puanteur d’un autre animal utile,
-le souci perpétuel qu’a la Providence de nos salades et de nos choux.
-Pourquoi cet idéaliste et ce sentimental ne s’est-il jamais étonné que
-la Providence, dans le cas de Grillon, semblât se désintéresser de toute
-poésie, et attribuer à la possibilité d’un chant moins d’importance qu’à
-la parfaite venue d’un chou ou d’une salade?
-
- * * * * *
-
-Il y a aussi, comme ennemis jurés de Grillon, les oiseaux, tous les
-oiseaux, domestiques ou non, insectivores ou granivores. Car on sait
-que, chez les oiseaux végétariens, les principes qu’observent si
-scrupuleusement certains humains de secte analogue, subissent de
-multiples entorses, et je ne pense pas que personne ait jamais vu un
-moineau ou un pinson, sa cage fût-elle abondamment pourvue de graine ou
-son terrain de chasse riche en crottin, faire fi d’une mouche blessée,
-d’une sauterelle, d’un grillon ou de n’importe quelle bestiole mouvante
-et vivante, bref, d’un gibier de choix.
-
-De même les poules, et autres espèces emplumées de nos basses-cours, qui
-n’épargnent guère que les fourmis.
-
-Au fait, pourquoi les coqs et les poules épargnent-ils les fourmis,
-alors que la race toute proche des faisans les recherche ardemment, s’en
-gave et nourrit de leurs œufs sa progéniture? A titre d’hypothèse, je
-signale que l’acide formique est un puissant préservatif contre le
-sommeil; que les fourmis, dont le corps est comme imprégné de la
-substance qui leur doit son nom, ne dorment vraisemblablement jamais, ce
-qui est loin d’être le cas de tous les insectes,--si fort que le sommeil
-de ceux-ci puisse différer du sommeil tel que nous le désirons ou le
-subissons. Peut-être la poule et le coq domestiques, qui s’estiment en
-sécurité dans leur poulailler, préfèrent-ils goûter un repos parfait
-après avoir exercé du lever au coucher du soleil leur activité
-brouillonne, tandis que le faisan et la faisane, libres et menacés,
-éprouvent pour eux et pour leurs faisandeaux la nécessité de ne dormir
-autant que possible que d’un œil.
-
- * * * * *
-
-De tous les ennemis de mon ami que j’ai jusqu’ici signalés, la plupart
-n’exercent leurs ravages sur sa race que durant les jours où il
-vagabonde, c’est-à-dire à l’aube de sa vie, puis dans la saison des
-belles aventures amoureuses.
-
-Il peut néanmoins arriver que des fourmis l’aillent cueillir dans le
-terrier dont il ne va pas s’écarter d’octobre à mars. C’est rare, car
-l’odeur des fourmis déplaît autant à Grillon que leur goût à mère Poule,
-à son époux et aux poussins. Mais les travaux de cette engeance
-laborieuse dépassent souvent tout ce que Grillon avait pu redouter
-durant son installation... Que la galerie d’une fourmilière située à
-trois ou quatre mètres débouche par hasard dans le domaine souterrain de
-Grillon, et son affaire est claire! Il n’y a qu’à se rapporter à la
-description du vilain meurtre que j’ai tentée rapidement plus haut...
-Tout se passe sous la terre, comme sous le ciel, à cela près que les
-fourmis auront une nouvelle porte à leur ville,--le trou même où gîtait
-leur victime,--et qu’on les en verra sortir, ou qu’on les y verra
-entrer, avec cet air digne, compassé et justement religieux qu’ont les
-pères ou les descendants des vainqueurs, lorsqu’ils passent sous un arc
-de triomphe érigé à la gloire de leur peuple.
-
-Il se peut aussi que, durant la période de vie sédentaire et bourgeoise
-de Grillon, laquelle est la plus longue, une hirondelle rapide comme
-l’éclair le happe, avant qu’il ait eu le temps de se garer, sur les
-bords de son trou,--de son trou que nous allons bientôt voir construire
-et décrire... Mais les périls qui proviennent des fourmis, des lézards,
-des batraciens et des oiseaux ou volailles n’en ont pas moins diminué
-dans d’énormes proportions.
-
-Comme s’il était admis une fois pour toutes que le droit à la vie de
-Grillon n’est acquis qu’au prix de risques qui ne se doivent pas
-démentir un instant, voici venir, aux abords de sa demeure édifiée avec
-la peine que l’on saura, quelques autres ennemis, moins favorisés, mais
-d’autant plus vigilants, obstinés, tenaces.
-
-Citons, au hasard, la musaraigne qui, lorsque sa faim de chair fraîche
-l’excite, ne balance pas à fouir le sol, de ses pattes nerveuses et de
-son groin de petit sanglier haineux, mauvais, jusqu’à ce qu’elle ait
-atteint Grillon au fond de son repaire. Mais, alors, sa fureur vorace
-est telle qu’il lui arrive d’enterrer sa proie sous les menues mottes de
-terre frénétiquement bouleversées; et, après une très courte hésitation,
-toute piteuse et démontée, elle s’éloigne, un peu comme le fait le
-lézard gris quand Grillon s’est dissimulé à sa vue. Elle aussi, admet
-qu’elle s’est trompée et se hâte d’aller faire ailleurs preuve de plus
-de clairvoyance. Car les bêtes (ceci m’a toujours frappé) sont
-infiniment moins entêtées que les hommes, surtout quand il s’agit de
-nécessités primordiales, comme le besoin de nourriture ou même la
-flatterie de la faim.
-
-Indiquons encore le péril de diverses larves de coléoptères, êtres en
-général aussi peu gloutons que possible après leur suprême
-métamorphose,--comme s’ils avaient à se soigner des excès alimentaires
-de toutes sortes par eux commis avant d’en arriver là. Mais retenons
-surtout deux meurtriers ou, pour mieux dire, deux chasseurs de Grillon
-qui valent d’être mis à part, pour leurs armes, leur ruse, leur patience
-et leur pittoresque: l’araignée des champs et la mante religieuse.
-
-
-
-
-III
-
-
-J’ignore l’appellation scientifique de l’articulé aptère et octopode que
-je désigne sous le nom d’_araignée des champs_. N’importe quelle
-encyclopédie ou le premier venu des manuels me renseignerait; qu’on
-veuille bien voir dans ma répugnance à m’informer de ce détail une
-nouvelle preuve du désir que j’ai, en cet ouvrage, de me tenir à l’écart
-de tout concours de ce genre.
-
-L’araignée des champs dont je veux parler est un petit monstre, noiraud
-et trapu, à peu près semblable d’aspect et de couleurs à celles des
-araignées domestiques qui tissent dans les coins de nos greniers des
-toiles irrégulières, mais non moins meurtrières pour cela, des toiles
-multiples, superposées, devancées par un système savant de fils, avec
-danger fructueux à tous les étages et logement douillet et bien
-dissimulé dans lequel la propriétaire moelleusement installée dort ou
-rêve, observe, épie, perçoit les renseignements que lui transmet son
-télégraphe, et dont elle ne sort que pour aller prendre livraison du
-colis comestible, quand elle est sûre que c’est sérieux. A cela près que
-l’araignée domestique à qui je viens de comparer mon «araignée des
-champs» atteint parfois, pattes au repos, une envergure qui serait mal à
-l’aise sur un écu de cinq francs, et que le petit monstre champêtre qui
-est hostile à Grillon tiendrait à peu près, dans la même attitude, sur
-une pièce de nickel français de dix centimes: cette dernière comparaison
-présente un avantage, à savoir que le trou médian de cette pièce
-équivaut superficiellement à la grosseur du corps de mon araignée.
-
-J’ajoute que celle-ci ne représente pas un échantillon très rare de
-notre faune, loin de là, et que quelques pas dans une prairie française,
-du printemps à l’automne, en font découvrir des dizaines à qui veut
-prendre la peine de s’intéresser, même nonchalamment, à la vie des
-herbes et du sol.
-
-Araignée qui ressemble fort aux ordinaires araignées de nos demeures,
-mais qui se différencie d’elles par des mœurs vagabondes, des goûts de
-bohémienne, l’horreur du voisinage de l’homme et la paresse d’installer
-définitivement sa tente, ou plutôt sa toile de tente, en un coin précis
-de fossé ou de champ. Tout de même, un gîte de grillon est si savamment
-aménagé, si proprement entretenu et si parfait aussi pour l’affût que,
-si cette zingara en rencontre un au cours de ses promenades, on la voit,
-se départant soudain de son allure précipitée et incohérente, s’arrêter,
-rêveuse... Il semble que de nouveaux horizons, jusque-là mal soupçonnés,
-se révèlent à son âme fantasque et voluptueuse; et puis, n’est-ce pas,
-au fond de ce trou, au prix d’une lutte pour laquelle l’araignée est
-d’ailleurs bien armée, il y aura non seulement bon gîte, mais succulent
-souper: de tout ceci, son instinct et son flair l’ont dûment instruite à
-l’avance.
-
-Et elle est bien armée, ai-je dit, admirablement et subtilement armée.
-En effet, sa morsure est pour Grillon mortelle. Nous pouvons, nous
-autres hommes, prendre la même bestiole entre nos doigts, nous faire
-mordre par elle en un endroit où notre épiderme est fragile et sensible,
-au poignet, par exemple; l’araignée, décidée à une défensive désespérée,
-nous mordra de son mieux, certes, mais il n’en résultera pour nous ni la
-moindre rougeur, ni le plus léger picotement; en revanche, enfermez-la
-avec Grillon dans une petite boîte vitrée où nul abri n’est possible, et
-si l’araignée parvient à entamer la peau de Grillon avant que celui-ci
-l’ait étranglée de ses crocs, Grillon n’essaiera guère plus de lutter,
-l’araignée se retirera à deux ou trois centimètres du blessé, sûre que
-son poison est valable pour lui et qu’elle pourra se repaître
-tranquillement de sa chair dans un délai qui, humainement chiffré,
-n’excède jamais dix minutes.
-
-Joute passionnante, et qui ne laisse dans mon esprit d’expérimentateur
-aucun de ces sentiments pénibles que m’inspire l’assassinat méticuleux
-de mon héros par les fourmis. Ici, d’un côté, poison mortel; de l’autre,
-mâchoires sans merci. C’est un plaisir cruel peut-être, mais
-incontestable, que d’observer les mouvements et la tactique de ces
-adversaires qui savent que leur vie est en jeu et qu’il ne sera pas de
-pardon pour le vaincu. Il y a là du sport, de bon sport, car les chances
-de vaincre sont à peu près égales de part et d’autre, quand la lutte a
-lieu dans une petite boîte de bois ou de carton sur laquelle nos mains
-humaines ont posé un fragment de vitre. J’ai assisté à certains de ces
-combats singuliers qui duraient près de deux heures sans qu’aucune
-paresse, aucune lassitude chez les adversaires en diminuât un seul
-instant l’intérêt.
-
-A titre documentaire, je signale que j’ai vu parfois Grillon, dûment
-mordu, broyer dans un suprême sursaut d’énergie son bourreau venimeux.
-Grillon n’en meurt pas moins dans les dix minutes, ce qui prouve que la
-blessure, si insignifiante qu’elle soit en apparence, lui a infusé un
-poison d’effets rapides contre lequel il ne peut rien et sait qu’il ne
-peut rien, puisqu’il semble aussitôt se résigner. A noter également que,
-dans le fond de son trou où l’araignée n’hésite pas à aller le
-provoquer, Grillon est en posture bien meilleure que dans un champ clos
-dû à l’humaine industrie... Néanmoins, dès que l’araignée des champs a
-entrepris ses voyages printaniers ou estivaux, il n’est pas rare que
-l’on remarque devant un terrier de Grillon, la dépouille de notre ami,
-vidée, desséchée, et, entre les menues herbes qui entourent le seuil,
-quelques fils soyeux où se balancent des cadavres de moucherons et de
-mouches, toutes choses qui révèlent que l’araignée des champs a été
-victorieuse et que, bien décidée à user de son droit de conquête, elle
-a, pour quelque temps,--non pas pour toujours, la bohémienne!--établi
-son domicile là.
-
- * * * * *
-
-L’araignée des champs s’attaque à Grillon des champs, tant pour se
-repaître de sa chair que pour usurper sa demeure, dans la saison tépide
-ou dans la saison chaude. L’autre chasseresse, la mante religieuse, le
-guette dès sa naissance, puis au début de son installation, en automne
-et jusque dans l’été de la Saint-Martin.
-
-La mante religieuse est une des plus effarantes et des plus
-perfectionnées monstruosités entomologiques qui soient. Sa parente, la
-courtilière, est, nous l’avons noté, monstrueuse à sa manière, par le
-développement de ses pattes antérieures, proportionnellement vingt fois
-plus aptes à fouir le sol et à accumuler d’irréparables dégâts dans les
-sources des silencieuses vies végétales que les pattes de devant, à peu
-près pareillement conformées, du mammifère taupe. Chez la courtilière,
-les pattes antérieures, devenues des outils de perforage et de
-déblaiement, ne servent guère à sa locomotion, laquelle est pourtant
-rapide, même quand s’y opposent les obstacles les plus compacts ou les
-plus enchevêtrés. Chez la mante religieuse, une adaptation analogue des
-pattes antérieures a eu lieu, mais dans un sens différent; il ne s’agit
-plus ici d’un double instrument destiné à pratiquer des systèmes
-complexes de galeries souterraines avec une célérité d’ailleurs
-prodigieuse; nous sommes en présence d’une machine à happer d’une
-précision incomparable et contre laquelle toute proie convoitée, même
-volumineuse, est, une fois saisie, sans défense.
-
-Cela tient du harpon et de la scie, et d’une scie dont chaque dent peut
-elle-même être utilisée comme un crochet. Et cela est à la disposition
-d’un être terrifiant par l’aspect et relativement imposant par la
-taille. Imposant par la taille, car la longueur de ce boucher et de cet
-ogre est à peu près la même que celle du grand criquet vert des arbres,
-qui lui sert bien souvent de régal: quatre centimètres ou presque pour
-les mâles, cinq ou six bons millimètres de plus pour les femelles;
-terrifiant par l’aspect, car si la couleur de sa robe rappelle en un peu
-plus pâle celle de la belle tunique smaragdine des mêmes criquets,--de
-ces innocents chantres qu’on qualifie flatteusement de cigales dans les
-pays d’outre-Loire et d’oïl, où les cigales ne veulent pas
-vivre,--combien il diffère de cette race par les mœurs, par la tenue,
-par la démarche et même par la physionomie! Des yeux bombés, vitreux, où
-un point bleuâtre simule une prunelle, s’enchâssent au sommet d’une
-minuscule tête triangulaire, au museau aigu et d’aspect aussi féroce que
-celui de la fouine; et cette tête, chose infiniment rare chez les
-insectes, se meut en tous sens, horizontalement et verticalement,
-s’incline de droite et de gauche, comme une tête humaine, au bout d’un
-cou démesuré: deux réflecteurs complètement mobiles au sommet d’un
-phare... Point besoin pour la mante de virer plus ou moins de bord pour
-étudier ce qui l’attire ou l’allèche, l’inquiète ou l’effraie; elle peut
-même, sans bouger, regarder derrière son dos! Et elle a parfois des
-mouvements quasi humains, si odieusement et caricaturalement humains,
-que nous croyons voir bouger ses yeux pourtant immobiles et que la morne
-face sans expression de tous les insectes semble soudain, chez celui-ci,
-refléter quelque chose, s’animer, vivre.
-
-Monstruosité en ce sens aussi que les meurtrières pattes antérieures
-parodient le geste traditionnel de la prière humaine, et que «l’heure
-des mains jointes», pour la _mantis religiosa_ de Linné, est celle même
-où elle a tendu les ressorts de son arme et où elle guette l’occasion de
-perpétrer un nouvel assassinat. Monstruosité désobligeante parce que la
-mante, prête à attaquer ou à se défendre, réalise sur ses quatre pattes
-postérieures un semblant de station verticale qui ajoute à son horreur
-d’être hallucinant, chimérique, créé de toutes pièces par un artiste
-pessimiste et sujet aux cauchemars. Monstruosité encore, parce qu’elle
-possède incontestablement le don de fasciner et d’hypnotiser ses
-victimes: le grand criquet vert dont je parlais tout à l’heure, placé en
-face d’une mante, ne tente aucune résistance, n’essaie même pas de
-fuir... Et, bien qu’il soit aussi long et plus gros que l’ogresse, son
-compte est bon et vite réglé. Monstruosité, enfin, parce que la mante
-est le seul orthoptère résolument carnivore et que ce carnivore tue
-maintes fois non point par faim, mais pour le seul plaisir de tuer.
-
- * * * * *
-
-Au fond d’une caisse, je place une motte de terre découpée dans une
-prairie; je la dispose de façon à ce que la surface herbue s’incline en
-pente douce, comme au revers d’un de ces talus où Grillon chérit
-tellement de se gîter. Après quoi, avec un bout de canne d’un centimètre
-de diamètre environ, je pratique six trous dans ma prairie minuscule:
-avec quelques coups de pouces aux orifices, j’ai réalisé et parfait six
-fois, en moins de cinq minutes, le dur et doux labeur qui prendra tant
-de jours à Grillon.
-
-J’expose cette cage au soleil et j’y introduis six pensionnaires.
-Quelques minutes d’affolement; reconnaissance des lieux; hésitations au
-bord de ces logis si curieusement confortables; et, bientôt, chacun des
-six grillons monte la garde devant un des six trous... C’est tentant, à
-coup sûr! Mais le nouveau venu ne risque-t-il pas d’être honteusement
-chassé et de recevoir, en outre quelque horion mémorable,--une de ces
-rudes morsures que le premier occupant, en bonne posture, bien calé au
-fond du trou, peut si facilement infliger aux intrus?... Allées, venues,
-étude minutieuse du lieu; or, rien n’indique que ce gîte aux parois
-pourtant lisses et nettes, au seuil bien aplani et dégagé, recèle un
-légitime propriétaire: c’est étrange, mais c’est comme ça! Nulle trace,
-sur la plate-forme, des ordures ménagères ou des ordures tout court que
-l’habitant d’un tel palais n’aurait point manqué d’y évacuer. Remuements
-d’antennes attentifs; puis une pause... Non! décidément... rien ni
-personne au fond du trou... Allons voir!...
-
-Moins de vingt-quatre heures plus tard, mes petits bonshommes se sont
-joyeusement installés et vivent tranquillement leur vie dans cette
-maison faite sur mesure, qu’ils n’auront plus qu’à entretenir et à
-perfectionner si bon leur semble... Pauvres grillons, vous avez bien
-raison de ne pas éprouver la moindre reconnaissance à l’égard du
-mystérieux génie qui vous a valu pareille aubaine! Car tout cela va très
-mal finir pour vous.
-
- * * * * *
-
-C’est le troisième jour, que j’introduis les mantes religieuses dans
-cette Salente de ma façon.
-
-Le troisième jour, afin que les six grillons se considèrent, dans le
-domaine que je leur ai attribué, aussi tranquilles que s’ils jouissaient
-de la liberté dans la prairie.
-
-Les ogres dont je vais leur imposer la société tragique, sont au nombre
-de deux: un mâle et une femelle pleine. J’ai tenu l’un et l’autre à jeun
-durant six heures, ce qui est un laps de temps déjà considérable pour
-des ventres perpétuellement affamés.
-
-Le mâle doit être vierge, puisqu’il vit, et que les épouses, dans ce
-délicieux petit monde, croquent généralement leur conjoint au cours de
-la pariade. J’ai choisi une femelle au ventre lourd et gonflé, pour
-qu’elle ne soit pas détournée de sa gloutonnerie féroce, seule chose qui
-m’intéresse ici, par les tendres velléités de son compagnon.
-
-Elle mangera pour plusieurs, comme celles des femelles de toute race
-dont le ventre emprisonne un ou plusieurs espoirs. Le mâle, cependant,
-mangera ses restes, ou ne mangera rien, si rien ne lui est laissé. Il se
-tiendra dans un coin de ma cage, chétif et triste, à l’affût d’une
-collation hypothétique, soupirant peut-être aussi après une idylle que
-l’état de son unique compagne lui interdit d’espérer en pareil lieu.
-
-La femelle s’est vite débarrassée d’aussi accablantes pensées, si tant
-est qu’elle les ait à aucun instant conçues ou nourries. Je ne l’ai pas
-jetée dans la cage depuis cinq minutes qu’elle est déjà en pleine
-action, pour employer un terme cynégétique fort bien à sa place ici.
-Vous pensez que cette future mère de famille n’a point atteint son âge
-sans savoir ce que signifie un trou de grillon, même quand c’est
-l’industrie humaine qui l’a fabriqué, comme c’est le cas.
-
-Après une promenade compassée et studieuse sur les frontières de la
-cage, la voici qui s’arrête devant le premier trou rencontré. Le pays
-est ennuyeusement limité, mais il reste à l’estimer au point de vue
-alimentaire. La mante femelle observe le gîte de Grillon, note qu’il est
-habité grâce aux indices qui, absents trois jours plus tôt, permirent à
-son hôte actuel de juger qu’il ne l’était pas... Bonne affaire! La
-contrée n’est pas sans ressources... Enregistrons et souvenons-nous!...
-Et poursuivons notre exploration si passionnément intéressée et
-intéressante.
-
-Très vite, les six trous sont découverts, et la mante, alors, se repose
-parfois un bon quart d’heure,--non sans lisser ses babines du bout de
-ses mains, ou, pour mieux dire, non sans nettoyer ses mâchoires à l’aide
-de ses monstrueuses griffes; ceci en prévision du régal qui se prépare.
-Six repas succulents servis ou tout comme sur un espace de vingt-cinq
-centimètres carrés! «Vous pensez si l’endroit est bon, ma chère dame!» a
-l’air de confier cette mégère à une de ses pareilles qui, pourtant,
-n’est pas là... Elle ne se presse plus. Les mouvements de ses palpes
-semblent déguster à l’avance le festin dont elle ne saurait douter
-désormais. Tout ce qui a pu la troubler à son arrivée dans la cage, les
-murs hostiles de planche, le mystère inquiétant de la toile métallique,
-le miracle du verre, de cette translucidité opaque au tact et à la
-progression, tout cela ne représente plus que des problèmes sans
-importance... L’endroit est bon, vous dis-je, c’est-à-dire admirablement
-ravitaillé!... Et que demandons-nous de plus, nous pauvre vieille mante
-tout près de céder à ses descendants la part de bonheur et d’appétit que
-lui a réservée la Terre?
-
-Allons, assez rêvé, d’autant plus qu’un rayon de soleil effleure la cage
-et va bientôt atteindre le niveau des terriers. Bien entendu, les petits
-nigauds qui habitent là vont se croire obligés d’aller dire bonjour à
-l’astre!... Et la mante, toujours posément, gravit la minuscule pente
-herbue; elle prend bien soin de ne pas passer entre le soleil et
-l’orifice d’un trou: les gens les plus niais, voyez-vous, ont parfois de
-si étranges défiances! Elle grimpe, contourne de loin l’orifice et la
-plate-forme... et va s’installer immédiatement au-dessus de celle-ci et
-de celui-là, dans une attitude d’immobilité si absolue et d’attente si
-fervente qu’on est presque tenté de n’en plus vouloir à Linné et de ne
-le juger pécheur que par erreur, lorsqu’il crut, dans sa nomenclature,
-pouvoir utiliser l’épithète _religiosa_ à propos d’un insecte assassin!
-
-Grillon, qui se croit en pays sûr, ne tardera pas à venir saluer la
-chère lumière... Aussitôt que les petites antennes brunes et la grosse
-tête sans malice auront dépassé le bord du trou, le monstre, au-dessus
-de lui, le monstre invisible autant par la position qu’il a gagnée que
-par sa couleur de prairie, tendra les ressorts de son piège; il visera,
-méticuleusement, froidement: ce n’est pas le temps qui lui manque! Sa
-tête s’incline de gauche à droite, de bas en haut, avec une précision
-effarante, et qui tient compte, dirait-on, du moindre mouvement de la
-proie convoitée; elle semble aussi, par moments, cette vilaine tête,
-s’inquiéter de ce que lui veulent les regards humains qui s’appuient sur
-elle, à travers les vitres de la cage... Et alors, mon horreur est telle
-que j’ai presque envie de me saisir de la bête vorace et de l’écraser
-sous mon talon, ou de la vouer, vivante, à ce beau feu de pommes de pin
-et de corsier que le froid précoce m’a obligé d’allumer dès aujourd’hui
-dans la chambre des bêtes et des livres, des herbiers et des
-manuscrits...
-
- * * * * *
-
-Le déclic du piège a été si rapide et, griffes antérieures à part, la
-mante est restée si curieusement immobile, que je demeure tout pantois
-de voir maintenant Grillon soutenu à pattes tendues dans le vide, à
-quelques millimètres au-dessus du bord de son trou; certes, il gigote
-comme un beau diable, mais c’est là peine absolument vaine: jamais le
-piège ne lâche sa proie. Et aussitôt, une scène d’horreur commence, où
-le comble de l’épouvantable est justement cette frénésie désespérée des
-mouvements chez la victime, comparée à l’impassibilité absolue de
-l’ogresse déjà en train de se régaler.
-
-Quand la meurtrière est l’araignée des champs, du moins la lutte a lieu
-sans traîtrise: un duel à mort, ai-je dit, mais un duel loyal et à
-chances à peu près égales... Et puis, toujours, dans ce cas, Grillon est
-mort avant d’être mangé. Bien au contraire, lorsque c’est la traîtresse
-mante qui l’a saisi de son double harpon dont les pointes ne contiennent
-aucune liqueur stupéfiante ou vénéneuse, Grillon, déjà dévoré presque
-totalement, dépourvu de ses entrailles (morceau de choix!) et de la
-plupart de ses viscères, Grillon qui n’est plus qu’un crâne, de la peau
-et des pattes, subit le supplice de demeurer encore vivant.
-
-Et l’ogresse, rassasiée, n’aura pas la pitié de l’achever! Elle se
-débarrasse avec adresse et désinvolture du pauvre être vidé qui,
-néanmoins, manifeste parfois encore quelques velléités de se traîner
-jusqu’au bord de son trou. Après quoi, elle se livre à une minutieuse
-toilette, récure un par un les harpons et les crochets,--graissage de
-l’arme et nettoyage de vaisselle combinés,--puis, tranquillement,
-s’éloigne dans la direction du terrier voisin.
-
-Alors le mâle, le piteux mâle qui tâchait jusque-là de se faire oublier
-dans son coin, entre en scène et va se régaler des bas morceaux, suce
-les pattes, nettoie les nerfs, la peau et absorbe le contenu de la boîte
-cranienne,--de la boîte cranienne sur laquelle les antennes vibrent
-encore, d’un incontestable frisson de vie suppliciée.
-
- * * * * *
-
-Je laisse une nuit se passer. Quand je reviens le lendemain, de bonne
-heure, à mon poste d’observation, tout est consommé, ou presque: la
-mante femelle suce dédaigneusement, car elle n’a plus très faim, les
-intestins du dernier grillon qu’elle laisse en fin de compte s’échapper,
-affreusement blessé, pourtant capable de guérir encore et de vivre...
-Mais le mâle, l’humble mâle, enhardi et mis en goût par l’abondance
-relative dont il jouit depuis la veille, a compris ce qui se passait; il
-accourt, empoigne à son tour le grillon dédaigné et n’en laisse que les
-antennes, le bout griffu des pattes, la peau et la pellicule cranienne.
-
-Certes, je sais bien que le combat pour la vie, dans le monde des
-insectes, est impitoyable et ne connaît de trêve aucune. Néanmoins, une
-expérience comme celle que je viens de décrire, ne va pas sans remords
-pour moi. Je sais bien, aussi, que l’assassinat de Grillon par la mante
-en plein champ est fréquent, car les féroces braconniers verts
-connaissent, repèrent et vident les terriers de ce fin gibier tout comme
-nos braconniers ceux des succulents lapins de garenne. Je soupçonne,
-enfin, que les six grillons qui cohabitaient, par mes soins, avec les
-deux mantes, se sont aussi facilement résignés à un sort affreux que
-l’ont fait les populations humaines à divers événements non moins
-déplorables et non moins répugnants, durant ces dernières années.
-
-Néanmoins... oui, j’éprouve un remords sentimental, sinon rationnel, de
-ce sextuple meurtre dont j’ai été l’occasion, sinon la cause efficiente.
-Et ceci par envie orgueilleuse de découvrir et de décrire certains menus
-faits naturels inaperçus jusqu’ici d’un autre que moi!... Je m’en veux,
-dis-je... Je vais donc venger Grillon et sa race, d’une façon un peu
-simplette, puérile, cruelle... Mais ce sont les meilleures des
-vengeances humaines qui méritent ces épithètes-là.
-
-Je n’ai qu’à laisser en tête-à-tête l’ogresse et l’ogre dans la cage
-dépourvue de pâture. Demain, celle-là aura proprement dévoré celui-ci,
-avec autant d’appétit qu’elle en montre à dévorer, après et même pendant
-la pariade, son partenaire aimant et aimé. Pourtant, dans le cas que je
-viens de décrire, il s’agissait d’une dame prête à devenir mère et d’un
-vieil éphèbe, probablement jugé inapte à l’amour par les femelles de sa
-race: toutes choses qui, dans le monde dont je m’occupe, ne permettent
-pas d’imaginer le moindre geste tendre entre deux êtres de sexe
-différent, même quand un mauvais plaisant de bon génie humain les
-abandonne dans un pays qui a tout d’une île déserte. Le certain, c’est
-que le mâle vierge meurt comme s’il avait été aimé, c’est-à-dire qu’il
-meurt mangé par une femelle, et il y a là peut-être, pour lui, une
-consolation _in extremis_ de la plus précieuse qualité.
-
-Mais la femelle? Amusons-nous. Laissons-la jeûner un jour, deux jours,
-trois jours. Sa vie n’est nullement menacée par une diète prolongée, si
-formidable que soit sa gloutonnerie ordinaire. Mais sa fureur devient
-bientôt comique à contempler... Finies, ses allures onctueuses et
-compassées de parvenue bien nourrie! La voici qui court en tous sens,
-essaie de ronger la toile métallique, bondit insensément contre la vitre
-au risque de fêler sa minime cervelle de créature toute-en-ventre...
-Alors, dans une cage voisine, où s’est reproduit le drame--par moi
-organisé et monté sur plusieurs scènes à la fois--des six grillons et
-des deux mantes, je vais chercher une autre femelle, aussi vigoureuse
-que celle que j’ai particulièrement observée, pleine comme elle, affamée
-comme elle, et depuis le même temps; puis je présente l’une à l’autre
-ces charmantes personnes, en les enfermant dans la même prison.
-
-Et, cette fois aussi, c’est du beau sport! Egalité absolue, connaissance
-et usage des mêmes ruses, frénétiques poursuites, offensives et
-contre-offensives perpétuelles, essais de fascination et d’épouvantement
-de part et d’autre, ébrouement furieux d’ailes, procédés d’intimidation
-multiples et savants, jusqu’à ce qu’une faim devenue frénétique impose
-le corps à corps final et fasse rouler les deux matrones ennemies,
-accrochées irréparablement l’une à l’autre. Match sans résultat,
-dirions-nous en langage humain, car l’heure de la mort a sonné dès lors
-pour les deux ogresses; il ne s’agit plus que de savoir laquelle des
-deux aura prélevé, en fin de compte, le plus de nourriture sur son
-adversaire et aura, en conséquence, la consolation de ne trépasser qu’un
-peu plus tard,--satisfaction d’ordre à coup sûr strictement moral.
-
-Je pense alors, toujours un peu puérilement, que Grillon est vengé, et
-je m’en réjouis. Mais je ne peux m’empêcher d’éprouver un désagréable
-frisson en pensant que, après les diverses guerres mémorables qu’a
-subies l’humanité, il ne fut pas rare de voir les vainqueurs désignés et
-reconnus s’entre-dévorer, à la façon de mes mantes religieuses, fortes
-pourtant, et grasses et riches de tout l’espoir d’avenir que l’une et
-l’autre contenaient.
-
- * * * * *
-
-On ne saurait se rendre compte de la vie d’un être sans bien connaître
-les dangers qui la menacent et qui en font le prix. C’est pourquoi je
-n’ai pas hésité à m’attarder sur les ennemis principaux de mon
-personnage et sur les moyens parfois ingénieux dont ils usent contre
-lui. Mais Grillon n’a pas à se méfier, bien entendu, des seuls pièges de
-courte vie que lui tendent d’autres êtres animés. De même qu’une tuile
-peut tomber sur la tête d’un paisible promeneur ou une tortue sur le
-cerveau illustre d’Eschyle, de même Grillon peut entrer dans la mort
-noire du fait d’un sabot innocent de berger ou de ruminant qui se sera
-par hasard appuyé sur lui. Mais je n’ai pas à insister là-dessus, quelle
-que soit la rigueur que je souhaite à la conclusion où je tends.
-
-Signalons encore que Grillon, comme la plupart des insectes qui ne
-vivent pas en société, semble ignorer la maladie; certes, quand, en
-avril, une grêle abondante transforme pour un temps la surface du sol en
-glacier, calamité météorologique assez fréquente en Gascogne, j’ai
-observé maintes fois que Grillon, recueilli par moi à moitié étouffé et
-congelé, meurt en dépit de mes soins; tout de même, il serait excessif
-de prononcer ici un mot comme pneumonie.
-
-J’ai noté également qu’un grillon dont le gîte a été fortuitement inondé
-par l’urine d’un quelconque ruminant,--cheval, mulet, bœuf ou vache,
-hôtes fréquents des prairies,--sort aussitôt de son trou «comme s’il y
-avait le feu», pour employer l’expression d’un vieux paysan à qui, un
-jour, je faisais remarquer le fait. J’ai renouvelé souvent l’expérience,
-à l’aide d’urines préalablement recueillies. Qu’on me fasse grâce de
-détails en pareil sujet!... Mais, que l’infect liquide provînt de la
-vessie d’un mammifère herbivore, carnivore ou omnivore, le résultat fut
-toujours le même. Grillon apparaissait très vite, comme affolé, tentant
-de s’essuyer aux menues herbes; autant qu’il y ait jamais réussi ou que
-j’en aie pris soin moi-même avec un peu d’ouate hydrophile, Grillon ne
-s’est jamais remis d’un pareil coup que dans les cas où il n’avait pas
-été sérieusement inondé. Transporté dans une de mes cliniques, il y
-demeurait immobile, sans prendre de nourriture, témoignant d’une apathie
-complète; et il mourait dans la semaine.
-
-L’effet physiologique exact, pour Grillon, d’un bain d’urine? Je
-l’ignore. Cela ressemble à une suppression totale de la sensibilité et
-notamment de la sensibilité gustative, puisque la mort a lieu par
-inanition, quelles que soient les friandises que l’on offre au malade.
-Mais, sur ce point, je me borne à signaler le fait; je n’affirme ici
-qu’une des nombreuses causes (rare celle-ci, certes, et probablement peu
-soupçonnée) qui peuvent faire Grillon en liberté mourir à l’improviste.
-
- * * * * *
-
-Maintenant, concluons.
-
-J’ai évalué (approximativement, bien entendu) à trente pour cent le
-nombre des grillons à naître ou nés qui sont détruits par les fourmis.
-J’aurais pu, à la fin des alinéas précédents, et à propos des divers
-autres ennemis de Grillon que j’ai passés en revue, énoncer chaque fois
-une nouvelle évaluation approximative du même genre. Je m’en suis gardé
-comme d’un refrain sinistre et qui aurait risqué de lasser encore par sa
-monotonie. J’aime mieux faire cette évaluation en bloc et déclarer,
-après mûre réflexion et des années d’expériences, que, sur cent
-grillons, il n’en est pas, en moyenne, la moitié d’un qui meure de sa
-belle mort...
-
-Heureusement, Grillonne pond de deux cents à deux cent cinquante œufs en
-cage et un peu plus (de ceci, je n’en suis pas sûr, mais je le
-soupçonne) en liberté. Donc, un couple de la génération de l’an passé
-sera remplacé au début de la saison des amours, cette année-ci, par un
-trio, ou presque... Mais quelques mâles, non contents des coupes sombres
-pratiquées par leurs ennemis dans leurs rangs, jugeront encore bon de
-s’endommager entre eux. C’est pourquoi, chaque an, malgré la fécondité
-considérable des femelles, il n’y aura pas sensiblement plus ou moins de
-grillons sur la terre qu’il n’en existait l’an précédent.
-
-Si d’autres ennemis et d’autres dangers survenaient au cours des
-siècles, il est probable que Grillonne pondrait davantage ou que sa race
-apprendrait à mieux encore se dissimuler ou défendre. Mais il est sûr
-que, pour quelques myriades d’années humaines, nous nous trouvons en
-présence d’un équilibre parfaitement stable dans l’évolution de cette
-race très avancée et que, malgré les épreuves terribles auxquelles
-chacune de ses générations est soumise, Maman Nature et Papa Bon Dieu,
-les surveillants de la Balance, estiment que tout va bien ainsi.
-
-
-
-
-IV
-
-
-AUTRE MONOLOGUE DE GRILLON:
-
-_«Je dois maintenant, non pas redoubler de prudence, mais me gourmander
-perpétuellement afin de demeurer au moins aussi prudent que je l’ai été
-jusqu’ici. Je suis distrait, ravi; beaucoup des miens, je le sens, ont
-dû déjà payer cher des distractions et des ravissements de ce genre._
-
-_«D’abord, les trésors sans prix que m’a offerts la vie, se sont
-augmentés d’un nouveau trésor dont l’absence ou la suppression, à
-présent que je le connais et que j’en ai joui, déprécierait tous les
-autres. Ce fut très singulier: j’allais au hasard, à travers
-l’émerveillement perpétuel des herbes, des couleurs, des tiédeurs, des
-odeurs, sans autre souci que de me garer au moindre bruit, comme il sied
-à un grillon pieusement respectueux de sa vie et de l’avenir de sa race;
-tout à coup ma face a heurté plus fortement qu’à l’ordinaire un brin
-d’herbe. L’ai-je mordue, à tout hasard, pour lui apprendre à mieux
-respecter une autre fois ma promenade, ou ai-je ainsi agi pour une
-raison différente et qui m’était encore obscure? Je ne sais. Mais je
-sais qu’à peine mes crocs s’étaient refermés sur le brin d’herbe, une
-volupté que je n’avais jamais éprouvée jusque-là s’est insinuée dans
-tout mon être, plus moelleuse que tout ce qu’on frôle en marchant de
-très doux, plus éblouissante que la lumière, plus bienfaisante que la
-chaleur, plus puissante en moi que les plus vifs parfums du sol et des
-plantes,--oui, puissante au point de me faire oublier le danger souvent,
-trop souvent... Ce n’était plus la beauté et la bonté répandues autour
-de moi qui me faisaient l’aumône, c’était comme si la bonté et la beauté
-du monde se fussent données pleinement à moi, en se réduisant à ma
-mesure; elles ne me souriaient plus au passage, elles communiaient avec
-mon bonheur._
-
-_«Alors, j’ai mâché longtemps le brin d’herbe, très longtemps, et je me
-suis étonné soudain de le voir devant moi abîmé, meurtri, saccagé, et
-peut-être en ai-je été un instant épouvanté, comme si j’avais épuisé
-avec trop de gloutonnerie les délices qu’il m’avait offertes. Mais bien
-vite, j’ai compris que je m’étais enrichi de sa diminution ou de son
-anéantissement et que les innombrables brins d’herbe de ce monde
-contiennent pour moi les mêmes vertus. Quand j’ai mordu et mâché le brin
-d’herbe, je crois devenir aussi puissant et éternel que le monde qui
-m’abrite; je suis beau et fort; je conçois contre le danger des ruses
-dont l’ingéniosité m’éblouit moi-même, et je sens, dans mes mâchoires à
-l’énergie décuplée, frémir une rage qui me ferait tenir tête à des
-brigands devant lesquels hier encore j’aurais fui..._
-
-_«Merci, mon Dieu, d’avoir répandu,--tu ne le fais probablement pas pour
-tous les autres êtres,--le souverain miracle de la nourriture au-devant
-de mon moindre désir et de chacun de mes pas.»_
-
- * * * * *
-
-Je crois, en effet, avoir dit que Grillon ne mange pas durant les
-premiers jours qui suivent son éclosion. Et, pourtant, il grandit et se
-développe. Sur ce point, ma certitude a été facilement acquise: je mets
-une dizaine de grillons nouveau-nés dans une boîte en fer blanc couverte
-d’un vitrage, et j’expose celle-ci au midi, «au bon du soleil», comme on
-dit chez nous; j’installe à côté d’elle une autre boîte pareille et
-peuplée d’un nombre égal de grillonneaux; mais, dans celle-ci, je
-renouvellerai journellement la provende traditionnelle des grillons:
-herbes des champs, feuilles de laitue, plus les aliments de luxe, sucre
-et mie de pain, qu’un geôlier de mon espèce n’a pas le cœur de leur
-refuser.
-
-Au bout d’un temps qui ne saurait varier beaucoup de quinze jours à
-trois semaines (quinze jours, si beau qu’ait été le temps, trois
-semaines s’il s’est montré maussade) les grillons de l’une et l’autre
-cage se sont également développés, jusqu’à atteindre le quart environ de
-l’importance qu’ils auront adultes; je constate aussi que les grillons
-de la cage ravitaillée n’ont touché à aucun des mets par moi servis,
-fût-ce du bout des mandibules, et qu’il n’y a trace d’excréments, même
-au microscope, nulle part.
-
-Cependant, deux autres cages, de bois, celles-ci, et couvertes d’un toit
-de singalette, c’est-à-dire infiniment moins pénétrables que les
-premières à la lumière et à la chaleur, ont été placées par mes soins
-dans un recoin de grenier froid, à l’abri de tout soleil. Là aussi, il
-en est une que je ravitaille chaque jour. Au bout d’une vingtaine de
-fois vingt-quatre heures, les quelque vingt grillons que j’ai installés
-dans ces régions défavorisées ne semblent pas se porter mal, certes, à
-cela près qu’ils présentent, dans la cage ravitaillée comme dans celle
-où a été observé le plus strict des jeûnes, une corpulence nettement
-inférieure.
-
-Ces hôtes des recoins sombres et froids d’un grenier ne sont pas
-seulement, en effet, quatre fois moindres, par la taille et le poids,
-qu’un adulte: ils atteignent à peine la moitié de l’importance qu’ont
-déjà leurs jumeaux favorisés d’un climat lumineux et ensoleillé.
-
-J’ajoute que si les grillons du grenier et ceux de la véranda ou de la
-serre sont alors placés dans une cage unique, et chaude et claire, et
-bien pourvue d’aliments, les déshérités ont tôt fait de rattraper le
-temps perdu; l’instant est venu, pour mes deux clans de pensionnaires,
-d’ajouter la satisfaction de la faim aux bienfaits que Nature leur a
-prodigués déjà, et les chétifs, les retardataires, en sont quittes pour
-mettre les bouchées doubles.
-
-Au bout de quinze jours, les quarante grillonneaux, venus dix par dix,
-dans la même cage, de quatre cages diverses, sont tous d’égale taille et
-font honneur à leur nourricier.
-
-Que conclure de tout ceci, à moins que mes yeux n’aient failli, ou que
-je n’aie omis quelque cinquante fois de suite une des conditions
-essentielles de l’expérience? Il faut conclure que Grillon, au sortir de
-l’œuf, peut se passer de manger pour croître et que, de cette croissance
-où il aspire, comme toute créature qui naît pour mourir, la lumière et
-la chaleur sont les facteurs cardinaux durant les quinze ou vingt
-premiers jours de son existence.
-
-Le fait peut sembler extraordinaire, mais l’expérience est si facile que
-je m’en voudrais de ne pas conseiller de la tenter à quiconque
-s’étonnerait. Deux boîtes de conserves couvertes d’un bout de vitre et
-percées de trous pour laisser passer l’air; deux minuscules caisses de
-bois, deux boîtes de dominos par exemple, dont on remplacera le
-couvercle à tiroir par la clôture d’un tissu qui, lui aussi, permette
-aux captifs de respirer à leur aise; du soleil et de la clarté d’une
-part, de l’ombre et une température égale d’autre part; trois semaines
-de patience et d’attente pour l’observateur; et quiconque jugerait
-miraculeux qu’un être naissant puisse se développer sans nourriture
-estimera que cet humble miracle est constatable expérimentalement.
-
-Donc, Grillon se nourrit uniquement de chaleur et de lumière dans son
-jeune âge, comme disaient les antiques poètes que fait de rosée la
-cigale en ses derniers jours. Personnellement, je sais bien que la
-cigale ne mange rien, ne boit même pas de rosée et qu’elle n’a plus
-souci que d’aimer, quand elle a conquis pour un temps si court et si
-plein de risques sa forme ailée et suprême.
-
- * * * * *
-
-Mais ceci me rappelle que le Grillon et la Cigale sont devenus, dans ma
-France d’oc, des emblèmes poétiques; que les félibres provençaux, à la
-manière de leurs ancêtres les troubadours, épinglent volontiers _la
-cigalo d’or à soun capèu_; qu’en Languedoc et en Gascogne, bon nombre de
-poètes du terroir aiment à se réclamer de mon personnage; qu’ils ont
-même inventé à propos de _Grilh_ (ou Grelh) c’est-à-dire de Grillon, une
-devise que, de tout mon cœur, je souhaite aux vrais poètes d’aimer
-sincèrement: _per canta me rescoundi_, je me cache pour chanter.
-
-A quoi, pour le reste, peuvent servir des expériences aussi menues que
-celles que j’ai accomplies et décrites à propos du jeûne résolu, absolu
-de Grillon en bas âge? Vaut-il la peine d’apporter tant de soins à des
-études dont l’humanité ne semble guère devoir profiter, surtout en des
-heures graves et troubles? Oui, j’ai peut-être tort, après tout... Mais
-je ne sens pas en moi l’âme d’un conducteur de foules, et je n’ai,
-d’autre part, jamais eu de goût pour la philosophie officielle ou
-salonnière; je suis en outre assez las, depuis quelque temps, de me
-heurter à la monotonie irrémédiable que réserve à ses curieux, la
-psychologie des insectes humains.
-
-Et mon expérience minime garde de la valeur, du moins à mes yeux; car je
-contribue par elle à joindre d’un nouveau lien deux insectes presque
-légendaires, l’un et l’autre devenus de naïfs symboles de musique, de
-chant et de poésie--en me portant, moi le premier, garant de
-l’alimentation immatérielle des grillons commençant de vivre, alors
-qu’étaient déjà renommées pour la même cause les cigales près de mourir.
-
-
-
-
-V
-
-
-C’est à l’âge d’un mois et demi ou de deux mois,--comptons même quelques
-jours de plus si l’automne, à son début, a été par trop pleurard,--que
-Grillon conquiert, sinon son apparence dernière, du moins sa taille
-définitive. Il est déjà le brun lourdaud qu’il restera jusqu’à la fin de
-ses jours; son ventre toujours trop bien rempli l’oblige de mettre un
-frein à cette manie de courir comme un rat empoisonné qu’il avait
-lorsqu’il se nourrissait uniquement de soleil et de lumière. Depuis beau
-temps, il a quitté la haie originelle ou le bosquet natal et gagné la
-prairie voisine ou les talus herbeux de la plus prochaine route, parce
-que, là, les herbes lui semblent plus qu’ailleurs tendres, délectables,
-et que la satisfaction de son heureux appétit, surtout durant la période
-de sa croissance, est, de tous les biens du monde, celui qui lui paraît
-le plus précieux.
-
-Bientôt, on peut remarquer que ses divagations et ses promenades ne
-s’effectuent plus que dans un cercle très restreint, entre telle touffe
-d’herbe et tel caillou éloignés l’un de l’autre d’un mètre ou de deux au
-plus. Sage, il a déjà limité son horizon, borné son univers; il
-répugnera désormais aux gîtes dans lesquels il réfugiait jusque-là, au
-hasard des chemins, sa terreur ou sa lassitude; deux ou trois asiles
-connus lui suffisent; je l’ai marqué au blanc d’argent pour être sûr de
-ne pas le confondre avec un de ses frères et, s’il n’est pas en
-promenade, je le trouverai, à coup sûr, durant une bonne semaine, sous
-la touffe d’herbe ou à l’abri du caillou--et non ailleurs. Cette
-semaine-là, c’est comme la préface du livre de son destin essentiel,
-l’aube décisive de sa vocation,--l’introduction à la vie casanière...
-
-Aux heures les plus tièdes ou les plus claires du jour, on le voit aller
-et venir, lentement, prudemment, dans le pays élu. Il observe. Les
-endroits où le soleil frappe dur et bien, retiennent incontestablement
-son attention plus que les autres. Il goûte un brin d’herbe, en
-connaisseur qu’il est déjà, flaire le sol du bout de ses antennes,
-semble en humer l’odeur de l’extrémité de ses palpes. Et puis, de ses
-pattes griffues, le voici qui commence non pas à fouir le sol, pour vrai
-dire, comme il le fera bientôt, mais qui l’égratigne, le tâte.
-S’exerce-t-il? Etudie-t-il la nature du terrain? Mystère. Nulle part il
-n’insiste.
-
-Tout à coup, cela devient sérieux. Depuis deux ou trois jours, je
-constate que Grillon quitte, aux heures de la promenade, l’un ou l’autre
-de ses refuges pour gagner sans hésitation le même endroit de prairie.
-Et, enfin, il se met à l’ouvrage, avec une frénésie presque comique chez
-ce bonhomme précocement ventru. Il a élu l’emplacement de sa demeure! Et
-ses pattes antérieures de s’agiter avec la même ardeur fiévreuse que
-font celles d’un bon chien qui, ayant découvert un trou de taupe ou
-reniflant un gîte de mulot, veut à toutes forces montrer au maître son
-zèle éperdu, et comme il sait y faire! Allons-y des pattes, allons-y de
-la gueule! Déjà Grillon disparaît presque dans le trou qu’il a creusé...
-Souvent, il en ressort comme un diablotin de sa boîte, portant une
-brindille de racine ou un gravier parfois énorme entre ses crocs élargis
-férocement; puis, de nouveau, il plonge, et l’on ne voit plus que ses
-pattes de derrière, outils puissants, à la fois râteaux et balais, qui
-déblaient, déblaient, déblaient, tandis que la première paire de pattes,
-aidée des crocs, cisaille, pioche, fore et que les pattes intermédiaires
-se bornent à refouler assez maladroitement vers l’arrière une partie des
-décombres accumulés.
-
-Je m’explique assez bien sa hâte. Dans le calme de la prée, le seul
-mouvement normal qui existe est celui, familier à tous les êtres du ras
-du sol, que produit le vent en caressant l’herbe; le menu geyser de
-poussière plus ou moins dorée ou colorée que soulève Grillon à l’œuvre
-risque donc d’être remarqué à distance par ses ennemis de la saison,
-lézards, rainettes ou mantes. C’est peut-être pour cela qu’il n’a point
-de trêve jusqu’à ce que son gîte ait atteint vingt ou trente millimètres
-en profondeur, c’est-à-dire plus qu’il ne lui en faut pour se
-dissimuler. Je l’observe qui, après quelque travail pénible, racine
-coriace à trancher, gravier colossal et pénible à évacuer, vient se
-rendre compte du progrès de son œuvre; dès que la pointe de ses antennes
-bien allongées n’effleure plus qu’à peine l’orifice, il sait que sa
-demeure d’élection a atteint le «métrage de sécurité». Alors, sa fièvre
-laborieuse tombe brusquement... Surtout si le temps est beau, il ne
-travaillera plus désormais avec hâte. La prudence et le calcul
-présideront seuls aux embellissements de son immeuble, et il faudrait de
-bien persistantes pluies pour l’inciter à poursuivre son œuvre
-rageusement.
-
-Quelquefois, j’ai essayé avec une cruauté qui m’était fort pénible, de
-profiter d’une sortie de Grillon à cinq ou six centimètres de son trou
-ébauché, pour endommager légèrement son travail, d’un coup d’ongle ou
-d’une pincée de terre lancée sur l’orifice; quand il rejoint son
-chantier après la courte récréation, c’est, de sa part, alors, un
-véritable affolement, et je l’ai vu parfois, comme désespéré, regagner
-pour une nuit encore un de ses gîtes provisoires, touffe d’herbe ou
-caillou. Mais, si quelque pirate de sa race ou d’une autre race n’a
-point mis à profit son labeur de la veille, c’est bien le bonhomme
-marqué de blanc par mes soins que je retrouverai le lendemain dans le
-chantier où j’ai créé délibérément du désordre. Et le désordre sera
-largement réparé. Et le trou, si peu profond qu’il soit encore, vous
-aura un petit aspect habité bien plaisant à voir, avec son auvent où
-l’herbe est déjà taillée à point, comme une tonnelle de jardin
-bourgeois, ni trop ni peu, et avec sa plate-forme lisse et accueillante
-à toutes les tiédeurs, à tous les rayons, conçue comme ce que l’on a
-inventé de mieux jusqu’ici en fait de chaudières solaires.
-
-J’ajoute qu’il faut _saboter_ l’ouvrage de Grillon au moins cinq ou six
-jours de suite pour qu’il soit sérieusement écœuré et aille tenter de
-fixer son domicile ailleurs.
-
- * * * * *
-
-AUTRE PRIÈRE DE GRILLON:
-
-_«Mon Dieu, comme la terre sent bon et comme je vais être bien là,
-débarrassé de la plupart de mes inquiétudes! Mon repas est à portée de
-ma bouche, mon soleil n’est nulle part plus bienveillant qu’au seuil de
-ma maison. Et mes ennemis ont mauvais jeu, quand je compare ma destinée
-d’aujourd’hui à celle que je subissais hier encore. Aussi ma silencieuse
-prière est-elle à présent mieux qu’un cri de détresse; grâce à toi qui
-m’as jusqu’ici soutenu, gardé, favorisé, je peux gonfler ma faiblesse et
-l’alléger au point qu’elle montera jusqu’à ton ciel sous la forme ailée
-de la joie._
-
-_«Comme la terre sent bon, quand on l’a soi-même creusée selon son goût
-et à sa taille! Il est ici des parfums si véhéments et doux qu’ils n’ont
-plus besoin d’être goûtés ou mangés; des bonheurs si supérieurs aux
-bonheurs venus de dehors qu’on les peut éprouver sans remuer les
-antennes, comme s’ils prenaient leur source en nous ou si nous étions
-noyés en toi. La pluie est une très mauvaise chose, mais tu nous as si
-bien conseillé pour le choix de notre terrain que c’est presque une
-volupté encore de la sentir passer et nous fuir comme au réveil un
-mauvais rêve. Le soleil est la merveille des merveilles, et, toujours
-grâce à tes conseils, dès que tu en disposes, j’en profite. J’entrevois
-même dès ce jour un bien nouveau, le sommeil,--non pas tel qu’il peut
-exister chez d’autres êtres--mais une inertie aux mérites sans pareils,
-dont je jouis quand je suis las ou que je n’ai rien à faire de mieux, au
-bord de mon trou ou au fond de mon trou; selon qu’il fait chaud ou
-froid..._
-
-_«Alors, rien ne bouge plus en moi. Mes antennes elles-mêmes ne remuent
-que si le vent les frôle. _Le-concert-de-tous-les-biens_ paraît lui-même
-s’anéantir comme pour m’émouvoir plus fort dans peu de temps, quand je
-l’aurai retrouvé mieux que neuf et plus passionnant qu’il ne m’avait
-jamais paru. Mais, jusque dans cette somnolence, ô toi qui m’as tiré du
-néant et m’as conduit en ce point heureux de ma vie, je te bénis et je
-te loue.»_
-
- * * * * *
-
-L’étude minutieuse de la façon dont Grillon construit sa demeure, les
-variations de méthode entre individus, les différences de profondeur ou
-de direction qu’offre la galerie selon la nature du terrain, etc., tout
-cela ne serait que prétexte à des comptes rendus pédantesques
-d’expériences.
-
-Pédantesques et vains, car les expériences sont ici à la portée de tous.
-Une caisse en bois de vingt à quarante centimètres de longueur et de
-largeur, d’à peu près autant de hauteur; deux ou trois orifices
-pratiqués dans les cloisons verticales et contre lesquels on cloue de la
-toile métallique,--ceci pour ventiler l’heureuse prison; un morceau de
-prairie automnale et rase découpé sur une quinzaine de centimètres de
-profondeur et d’une superficie telle qu’il épouse strictement le fond de
-la caisse; une vitre en guise de couvercle; vous disposez en pente la
-prairie factice pour que Grillon ait la chère illusion d’un talus; vous
-arrosez l’herbe de temps en temps,--légèrement,--pour qu’elle vive et se
-développe... Chargez n’importe quel naturaliste parisien de vous
-procurer de jeunes grillons, en septembre ou même encore en octobre;
-ajoutez, à la pitance suffisante que fournira l’herbe bien soignée,
-quelques feuilles de laitue ou quelques miettes de pain, si vous tenez à
-gâter vos pensionnaires... C’est tout, et, comme l’on voit, c’est très
-simple... J’ajoute que certains êtres humains de sexe et d’âge
-différents, mais tous un peu désœuvrés et vaguement neurasthéniques, à
-qui j’avais fait cadeau de cages de ce genre, par moi aménagées et
-peuplées, m’ont juré durant des quinze jours que l’observation des mœurs
-de mes insectes était autrement passionnante que le bridge. Si mes
-lecteurs ou lectrices n’ont pas oublié déjà ce qu’il advient d’une
-semblable colonie quand on y introduit une ou plusieurs mantes
-religieuses, la distraction que je leur indique leur paraîtra plus
-intéressante encore...
-
-Je n’ai plus qu’à exposer aussi brièvement que possible ce qui m’a paru
-particulièrement pittoresque ou plaisant, significatif ou singulier,
-dans la façon dont Grillon entreprend la construction de sa demeure,
-dont il l’aménage et dont il en use, quand elle est finie.
-
- * * * * *
-
-§ 1.--... «Quand elle est finie...» Je m’exprime mal, car Grillon ne
-considère jamais sa demeure comme terminée et s’efforce constamment de
-la rendre plus confortable et plus sûre. Les trente premiers millimètres
-de galerie, creusés avec la précipitation que j’ai dite, ont à peu près
-partout la même apparence et les commencements de terriers s’enfoncent
-presque tous selon une pente identique, assez raide d’ailleurs. Mais,
-ensuite, la question se complique pour Grillon. Il faut réfléchir et
-observer durant des jours et des jours avant de décider du sens dans
-lequel il convient que la galerie tourne, et si elle doit virer
-brusquement ou non, et s’il vaut mieux exagérer ou atténuer son
-inclinaison en profondeur. Qu’on ne croie pas, en constatant les
-différences de profondeur, de direction, les diversités souvent très
-curieuses dans la disposition de la plate-forme que rien, dans tout
-cela, provienne du hasard ou de la fantaisie de l’insecte. Celui-ci agit
-en raison de considérations très précises dont la réalisation pratique
-exige une science instinctive incontestable et aussi un évident labeur
-de réflexion.
-
-§ 2.--Les trois principes essentiels auxquels Grillon tente toujours de
-se conformer pour le mieux, dépendent uniquement de sa triple préférence
-pour un abri aussi sûr que possible, aussi peu humide que possible,
-aussi ensoleillé que possible.
-
-Un terrain à la fois friable et très perméable l’engage à ne pas trop se
-méfier de l’humidité; et c’est pour cela que les terriers que j’ai
-observés dans les sables landais sont relativement courts et peu
-profonds. En revanche, ils présentent en coupe horizontale des courbes
-assez considérables. Ceci suppléerait à cela s’il s’agissait pour
-Grillon, non plus de garer sa peau des infiltrations pluviales, mais de
-parer à l’effusion de son propre sang.
-
-La plate-forme sera étroite et encaissée si le trou s’ouvre bien au
-midi,--ce qui est l’idéal de Grillon. La galerie, toujours en angle plus
-ou moins aigu avec l’horizon, sera d’autant plus poursuivie en droite
-ligne que Grillon aura su commencer son trou bien en face du soleil dans
-sa force et à son apogée; de la sorte, il savourera presque jusqu’au
-fond de sa demeure la bienfaisance de l’astre, volupté qu’il semble
-accepter même au prix de quelques risques de plus.
-
-Ceci dit, on peut étudier tous les terriers de grillons du monde; je
-suis certain que, pour les édifier selon les goûts de la race dans
-l’endroit que l’individu a choisi, un architecte doublé d’un
-minéralogiste et triplé d’un astronome ne ferait pas de meilleure
-besogne que Grillon.
-
-§ 3.--Si un accident détruit de fond en comble le domicile de Grillon,
-son attitude en face de cette déplorable affaire dépend de son âge.
-N’a-t-il point encore mué pour la première fois? Presque toujours, il se
-remet héroïquement à l’œuvre, si mauvaise que soit la saison et si
-amollie de pluie ou durcie de gel que soit la terre. A-t-il changé de
-peau pour la deuxième fois? Il préférera, la plupart du temps au
-renouvellement d’un effort déjà tardif, se résigner à un gîte de
-fortune, comme ceux--touffe d’herbe ou caillou,--dont il usait à la
-manière d’hôtelleries avant de choisir son emplacement... Enfin, s’il a
-conquis sa parure nuptiale, la question est toute tranchée; certes,
-c’était exquis, qu’on fût mâle ou femelle, de posséder un beau gîte bien
-à soi, sur la terrasse duquel on pouvait ou prodiguer son lyrisme,
-galants appels aux bien-aimées, insolents défis aux rivaux quand on
-était du sexe fort, ou savourer silencieusement un concert aussi
-flatteur, quand on appartenait à l’autre sexe; mais, tout bien pesé, la
-plupart de nos heures étaient déjà vagabondes, le fond de notre trou, ne
-nous voyant plus, nous croyait déjà morts et nous semblait, à nous,
-respirer un relent de cave et de tombe, tant nous nous sentions amoureux
-de soleil, de plein air et d’aventures; nous ne revenions plus, de temps
-en temps, chez nous, que pour nous installer arrogamment sur le seuil,
-en chantant sur un ton ou en prenant une attitude qui signifiaient à nos
-rivaux ou rivales: «Attention! je suis chez moi... et vous allez voir ce
-que vous allez voir, si vous avez l’air d’en douter!...»
-
-Menues satisfactions d’amour-propre qui, désormais, ne pèsent guère dans
-la balance! Contrairement à ce que ferait un homme sur le tard de sa
-vie, Grillon, en son suprême âge, qu’on ait détruit son gîte si cher ou
-qu’on l’en ait chassé, s’en moque... Il a désormais mieux à faire qu’à
-bâtir; il a à créer.
-
-§ 4.--Jusqu’ici, il ne s’est agi que de la demeure de Grillon en
-liberté. Capturé tout petit et placé dans une cage comme celle que j’ai
-décrite un peu plus haut, il ébauchera un terrier quand il aura atteint
-sa taille définitive. Mais il ne se livrera à ce travail qu’avec une
-certaine nonchalance, pour satisfaire à une aspiration héréditaire, et
-non plus sous l’aiguillon véhément de la nécessité. Un des miracles qui
-m’ont le plus frappé à propos de Grillon installé dans une cage, c’est
-la conscience qu’il manifeste aussitôt de la sécurité à lui promise par
-cette situation nouvelle. Que tous les ennemis qui le menaçaient dans
-l’herbe des champs ne risquent plus de s’attaquer à lui en pareil lieu,
-peut-être le sait-il dès qu’il a fait le tour de ce domaine; en tout
-cas, il agit comme s’il en était sûr. Nulle timidité dans ses
-promenades, nulle méfiance durant ses repas; bientôt, qu’il ait été
-capturé jeune, adulte ou sur la fin de ses jours, _il connaîtra mes
-mains_, grosses bêtes inoffensives, et se laissera saisir par elles sans
-plus de crainte qu’il n’en éprouverait si, par exemple, il était en
-plein air, un peu rudoyé par le vent.
-
-C’est pourquoi, en captivité, quand on lui fabrique un terrier, comme je
-l’ai fait lors de l’expérience cruelle de sa cohabitation avec les
-mantes religieuses, certes, il en use, parce qu’il arrive des champs et
-n’a pas encore l’habitude du lieu; les mantes introduites, il y restera
-volontiers, pressentant trop justement le terrible danger qui le menace;
-mais si la cage ne contenait pas d’ogres, on le verrait bientôt, lui et
-ses frères, délaisser ces terriers et leur plate-forme, n’y pas rentrer
-de longtemps, sauf en cas de très vive alerte, estimant sans doute qu’il
-vaut mieux ne pas brouter toujours à la même place, que rien n’aiguise
-l’appétit comme de changer de restaurant, et qu’il n’est pas de
-meilleure posture pour se chauffer le ventre au soleil que celle qui
-consiste à s’aller accrocher aux si commodes fils de la toile
-métallique.
-
-Et alors, vous pouvez boucher son terrier, qu’il soit son œuvre ou la
-vôtre; il viendra une fois ou deux rôder à l’entour, ne tentera rien,
-n’insistera pas, même si le dégât est facilement réparable. Il se moque
-profondément d’un habitacle qui ne représente plus pour lui qu’un luxe
-superflu, dénué de tout intérêt.
-
-
-
-
-VI
-
-
-C’est dire à quel point Grillon sait s’adapter à des conditions de vie
-autres que celles qui représentent les traditions imprescriptibles de sa
-race. Lui qui, libre, doit avoir perpétuellement présents en lui le
-sentiment du danger et le souci de sa défense, se montre le moins timide
-des insectes dès qu’il se sent en sécurité. Confiants dans la bonté du
-sorcier qui leur dispense, en plus de cette sécurité, des friandises
-comme on n’en saurait rencontrer à tout bout de champ dans les champs,
-les grillons captifs se laissent vivre en hôtes d’une merveilleuse
-Thélème... Bien entendu, cette paix bénie ne les dégoûte pas de se
-battre entre eux; de ceci, ils ne s’en privent jamais, et, même au
-sortir de l’œuf, leurs dents, encore insoucieuses de brouter, se
-montrent avides déjà de mordre; d’ailleurs, ce ne sont là que des
-houspillades sans gravité, et qui tiennent plus du sport que de la
-guerre. Ce qui est sûr, c’est que, dans le monde clos où ils vivent par
-mes soins, la crainte véritable, l’oppression du danger semble être pour
-jamais abolie.
-
-J’imagine (et cette imagination, pour quiconque connaît Grillon, prend
-des airs de certitude), j’imagine que cet immense et perpétuel effroi
-qu’il a éprouvé à l’état libre, ou que ses ancêtres libres ont éprouvé,
-ne doit plus exister dans la mémoire instinctive du captif que d’une
-façon pour ainsi dire légendaire; oui, un peu comme tant de faits
-pourtant bien naturels qui terrifièrent l’humanité primitive, demeurent
-dans le patrimoine mémorial des civilisés, ennoblis du titre de
-légendes, revêtus de toute la poésie verbale et rythmique où se peuvent
-hausser nos esprits.
-
-Qu’est, à proprement parler, ce qu’entend par _civilisation_ le
-vulgaire? Le vulgaire, ou, pour mieux dire, le commun des hommes, ou
-pour mieux dire encore, la plupart des hommes,--tout cela, afin que M.
-Georges Duhamel, qui a choisi ce mot pour titre à une fort belle
-œuvre,--ne me soupçonne pas de le confondre avec le _vulgum pecus_; car
-il a pris le mot de civilisation dans le même sens que moi; il l’a fait
-ironiquement et par antiphrase, certes, mais, pour lui et pour moi, cela
-revient au même... Et le sens que j’attribue ici à _civilisation_
-correspond à peu près uniquement à _sécurité_ et à _bien-être_.
-
-Sécurité et bien-être qui apaisent vite et presque du jour au lendemain
-mon héros encagé, qui le font probablement _sourire_ (car c’est là le
-seul mot que je vois pour traduire probablement la chose) d’un nombre
-comme infini de géants, d’ogres et de mauvais génies auxquels il pense
-avoir le droit de ne croire plus! Mais peut-être cette délivrance du
-danger est-elle payée très cher par ceux de sa race, comme elle le fut
-dans la race humaine; peut-être, parce qu’il n’a plus peur des génies
-malfaisants, sourit-il avec le même mépris de ceux qui furent aimables
-et beaux, comme nous faisons nous-mêmes des fées et des nymphes; et
-peut-être lui arrivera-t-il de croire que le soleil lui-même est un
-mythe puéril, pour cette simple raison que, sachant son amour de la
-chaleur, je place sa cage, dans les jours froids, non loin d’un
-fourneau.
-
- * * * * *
-
-Ah! ceci n’est que l’histoire toute nue d’un insecte qui m’amuse et que
-j’aime, et ma grande crainte, durant que j’écris cette histoire, est,
-avec celle d’atteindre au pédantisme par trop de scrupule ou de minutie,
-celle d’avoir l’air de composer une fable à l’usage de mes semblables.
-Les Muses qui me sont les plus chères puissent-elles m’avoir jusqu’ici
-préservé et me préserver jusqu’au bout de donner naïvement dans l’un ou
-l’autre de ces pièges!
-
-Et pourtant, pourtant...--ceci n’est même plus de l’histoire, ceci ne
-représente plus que des mots lancés en l’air, en plein dans le domaine
-du rêve!...--qui pourrait affirmer, quand nous sourions des vaines
-terreurs de nos ancêtres, que notre sécurité et notre bien-être relatifs
-de civilisés ne sont pas les résultats d’un encagement où l’encageur est
-destiné à rester aussi obscur pour nous que nous le sommes pour Grillon
-nous-mêmes?
-
-Voilà d’ailleurs qui dépasse notre sujet; et les conclusions de certains
-raisonnements par analogie risquent de troubler à l’excès les
-imaginatifs.
-
- * * * * *
-
-Retenons donc tout simplement l’extraordinaire facilité de Grillon à
-vivre captif,--grandeur ou faiblesse bien plus rare qu’on ne pourrait le
-supposer chez la plupart des insectes,--et non seulement à vivre captif,
-mais à s’adapter à la captivité, à s’y accommoder, et même à s’en
-accommoder, à se familiariser et à s’apprivoiser, bref, à se
-_civiliser_. Et cela nous permettra une digression, que j’estime
-nécessaire, au sujet de Cricri, le cousin domestique de Grillon, plus
-ordinairement appelé Grillon des foyers.
-
-Il y a tout lieu de supposer que la divergence, l’éclosion d’une
-nouvelle branche sur le tronc jusque-là unique de la race grillonne,
-s’est produite à une époque assez récente, comme celle qui a fait deux
-êtres distincts du chien et du loup. Epoque assez récente, puisque, dans
-les deux cas, il y a toute vraisemblance pour qu’elle ait également été
-celle où l’homme commença de savoir faire du feu dans des gîtes à peu
-près stables. Parmi les chiens-loups, il en fut qui eurent peur de
-l’homme et du feu et devinrent ses ennemis loups, d’autres qui
-trouvèrent que son foyer et les restes de sa nourriture avaient bien
-leur charme et devinrent ses amis chiens. De même, dans la race des
-grillons qui pullulaient au seuil de la caverne préhistorique, il y en
-eut qui, plus faibles, plus lâches ou plus malins, préférèrent la
-chaleur moins éblouissante, mais quotidienne et régulière
-qu’entretenaient les premiers hommes dans l’ombre, à celle qui régnait,
-aléatoire et variable, sous le dôme excessif du ciel.
-
-Je n’aime pas à provoquer des monstres et à imiter, même très
-petitement, l’effroyable docteur Moreau. J’ai en outre l’horreur
-d’expériences comme celles que je vais décrire, parce que j’ai
-l’impression, quand je les effectue, que, pour le vain plaisir
-d’affirmer une futile vérité, je me mêle odieusement de grandes et
-profondes choses qui ne me regardent en rien...
-
-Voici, pourtant.
-
-Un petit paysan m’avait dit, me voyant «tuter» un grillon, c’est-à-dire
-tenter de le faire sortir de son trou en l’agaçant du bout d’une herbe
-fine et flexible:
-
---Si vous voulez qu’il chante bientôt, il n’y à qu’à le mettre en boîte
-près du feu.
-
-Effectivement, ce Grillon, qui se trouvait être un mâle, placé dans un
-angle de ces immenses cheminées rustiques où le feu ne s’éteint jamais,
-vivant dans une atmosphère torride, brûla les étapes, et chanta en fin
-de janvier... Introduit alors dans une cage où la plupart des gens de sa
-génération venaient à peine d’accomplir leur seconde métamorphose, il
-fut considéré sans doute par eux comme un phénomène inquiétant, puisque,
-trois jours après, je le trouvai dévoré à moitié... Trois de ses
-compagnons s’acharnaient encore sur sa dépouille, rageusement.
-
-L’humanité a fait brûler des sorciers ou des sorcières pour des motifs
-moindres.
-
-Mauvaisement encouragé par ce premier résultat, j’ai pris, en août 1913,
-dans une de mes cages, deux brindilles de laitue desséchée supportant
-une centaine d’œufs nouvellement pondus; je les ai confiés à une boîte
-de bois et ai installé celle-ci tout près du fourneau, dans la
-cuisine... La période d’incubation dans les conditions ordinaires est de
-vingt à vingt-cinq jours. Dans la boîte installée le jour près du
-fourneau, et la nuit, dans l’âtre, à une température qui devait parfois
-dépasser 40° et qui ne descendait guère au-dessous de 20° centigrades,
-ma couvée a mis tout juste treize jours à éclore!
-
-Je note que le nombre des œufs qui ne «valurent rien», comme disent mes
-paysans en parlant des œufs clairs de leurs poules, fut infiniment plus
-considérable qu’il n’arrive d’ordinaire. Pour une centaine d’œufs, une
-cinquantaine seulement de grillonneaux; mais ils ne différaient en rien,
-ni par la taille, ni par la robustesse, des grillons nés normalement.
-
-Sur lesdits cinquante grillonneaux, j’en prélevai au hasard une
-vingtaine qui, dès lors, vécurent dans une cage exposée en plein air...
-La précipitation factice de leur venue au monde n’influença nullement
-leur santé ni leur vie; la dernière femelle mourut à la veille de la
-déclaration de guerre, ce qui était déjà arrivé à la plupart de ses
-sœurs ayant vécu et grandi en liberté.
-
-En revanche, ce fut auprès du fourneau que j’établis la demeure des
-trente autres grillonneaux... Je pris d’abord la précaution, à cause de
-la température torride du lieu, de renouveler très souvent leur pitance,
-mais je ne tardai pas à m’apercevoir que la laitue desséchée et
-racornie, dont ils eussent fait fi ailleurs, leur semblait dans leur
-gîte surchauffé un aliment acceptable et _même plus sain que tout
-autre_. Véritable prodige d’adaptation lucide et rapide! Les quelques
-décès que j’ai constatés dans cette atmosphère anormalement chaude, je
-crois pouvoir affirmer qu’ils furent dus à une sorte de dysenterie
-provoquée par une absorption exagérée de laitue fraîche, verte et
-aqueuse; aux méfaits d’une vie vraiment trop civilisée et factice, cette
-fois, d’un régime de surmenage et de suractivité imposés, s’était
-ajoutée tout naturellement la possibilité de la maladie, phénomène
-inconnu de Grillon libre, et inconnu aussi dans les monastères édifiés
-par mes soins où il est permis à ce brun moinillon d’observer
-l’obédience aux immuables règles de l’annuelle cérémonie solaire.
-
-Dès le début de mars, mes grillons _accélérés_, qui n’avaient pas
-beaucoup chanté et guère plus aimé sans doute, commencèrent de mourir,
-en avance de quatre mois sur leur génération! Peu d’œufs dans la cage;
-mais, néanmoins, il y en avait. J’aurais dû alors, je le confesse, en
-distraire quelques-uns pour voir ce qu’il adviendrait d’eux dans des
-conditions normales. J’ai eu vaguement, un instant, je le confesse,
-l’orgueil un tantinet prométhéen d’espérer que, par mon artifice, une
-nouvelle génération de grillons des champs naîtrait, pour la première
-fois depuis des siècles et des siècles, avant que la génération
-précédente fût retournée au néant. J’ai donc laissé tous les œufs dans
-la boîte installée à demeure près du fourneau... et j’ai trouvé un jour
-ladite boîte ébouillantée à la suite d’un très banal incident culinaire.
-
-Un jeune savant de mes amis, que mes menues études intéressaient, me
-conseillait de renouveler l’expérience au plus tôt, dès qu’auraient
-pondu mes grillonnes normales. Il m’indiquait qu’il serait également
-curieux de tenter l’expérience en sens contraire, d’observer si une
-basse température ne retarderait pas l’éclosion des œufs et des dates
-ordinaires des successives métamorphoses. Effectivement, je trouverais
-singulier que l’horloge de cette petite vie ne fût pas retardée par le
-froid à peu près dans la même mesure qu’elle est avancée par la chaleur.
-
-Mais la guerre est venue en la saison même où il eût fallu recueillir
-des œufs de grillonnes normales...
-
- * * * * *
-
-... Et puis, je n’aime pas beaucoup, je le répète, à me livrer à des
-expériences de ce genre; et, enfin, sur ce point, j’en sais autant qu’il
-me paraît nécessaire ici, puisqu’il s’agit simplement d’éclairer au
-mieux la façon dont la branche Cricri s’est détachée du tronc principal
-de la race. Cricri est plus petit que Grillon, plus agile et plus
-déluré, ses yeux sont plus gros et bombés, comme ceux des êtres qui
-vivent dans l’ombre; il est de couleur grisâtre et blafarde, sans doute
-pour la même raison; à part cela, il n’y a guère entre eux plus de
-différence qu’entre deux cousins germains dont l’un habiterait les
-champs alors que l’autre, plus ambitieux ou croyant mieux vivre, se
-serait mis «en place» à la ville.
-
-La durée de leur existence est à peu près la même,--plus courte
-peut-être de quelques jours pour Cricri; les métamorphoses successives
-ont lieu au bout de laps de temps identiques; les moirures des ailes
-grisâtres de Cricri mâle et adulte reproduisent exactement les moirures
-des ailes tête-de-nègre, bordées de jaune à leur attache, de Grillon;
-les ailes des femelles de Cricri comportent les mêmes signes et les
-mêmes dessins que celles de Grillonne.
-
-Quant au chant, je défie l’oreille la plus exercée de démêler s’il
-provient d’une paire d’ailes masculines grises ou brunes; il est
-simplement probable que Cricri a plus de voix. Le seul fossé sérieux qui
-sépare Cricri et Grillon, c’est que, la vie de celui-là n’étant pas
-soumise à la marche des saisons, il naît, aime et meurt à n’importe
-quelle époque de l’an; sa vie, je le répète, n’en est pas moins limitée
-pour cela; mais il n’est plus pour l’éclosion de date rituelle; il y a
-également lieu de croire que le temps d’éclosion d’une même ponte varie
-selon que la grillonne grise a déposé certains de ses œufs très près de
-l’âtre et d’autres un peu plus loin.
-
-Ainsi, Cricri ne voit pas plus que Grillon ses propres enfants naître et
-grandir; mais les fils de ses cousins plus ou moins éloignés peuvent le
-voir adulte dès leur naissance. En fait, le chant du Grillon de l’âtre
-résonne en toutes saisons, et, lorsqu’une pierre d’un vieux four tombe
-ou qu’on répare un foyer, on découvre souvent un gîte où des cricris de
-tout âge habitaient _en commun_... Il en est de naissants, il en est
-dont les bouts d’ailes n’attestent que la première ou la deuxième
-métamorphose, il en est de nuptiaux... Et, devant le cataclysme, c’est
-un grouillement éperdu de bestioles, aux tailles diverses, qui se hâtent
-en bondissant à la recherche de la première lézarde qui soit dans le
-parquet, entre deux carreaux, à l’angle d’une cloison, et qui, lorsqu’un
-gîte se présente, n’hésitent pas à s’y enfouir en masse, mâles et
-femelles, grands et petits.
-
-Que nous voici loin de l’individualisme féroce de notre héros champêtre!
-Je ne veux plus ici décrire que ce que mon imagination et mes sentiments
-me dicteront, assuré de me mieux rapprocher du vrai de la sorte. Et je
-dis: le grillon domestique et le grillon des champs furent il y a très
-longtemps pour nous, et encore plus longtemps pour eux, des frères. Les
-plus faibles furent forcés de se tirer d’affaire en inventant des gîtes
-que leurs pattes avaient la paresse de construire, en usant d’un soleil
-factice, le vrai soleil ne suffisant plus à leur médiocre complexion.
-L’accommodation à leur nouveau milieu,--c’est-à-dire leur domestication,
-la nécessité d’utiliser pour vivre les demeures humaines, leurs feux et
-leurs détritus alimentaires,--dut être réalisée très vite, si l’on en
-juge par la facilité qu’éprouve un homme à modifier par la chaleur et
-l’obscurité la progression de la vie du grillon des champs au cours
-d’une seule génération. La nature n’a pas travaillé autrement que
-moi-même quand je logeais mes grillons paysans sur le fourneau et dans
-l’âtre; mais elle travaillait plus soigneusement et moins vite; et puis
-cela la regardait; c’est son métier de donner des facilités de vivre à
-divers lots d’individus par trop mal venus d’une espèce; mais c’est un
-sacrilège de notre part, même sous des prétextes scientifiques, de
-détourner des êtres normaux de la voie que les efforts de milliards
-d’ancêtres leur ont méritée ou imposée.
-
-Que le grillon domestique soit un dégénéré au sens où les divers parlers
-humains de l’heure emploient ce mot, c’est l’évidence même. Il est _au
-bout des possibilités d’une espèce_ et incapable en outre de remonter le
-courant du fleuve fatal. Un grillon des champs élevé dans la chaleur
-d’un fourneau peut devenir une sorte de grillon domestique artificiel;
-en revanche, installez Cricri dans la cage de Grillon, dans la cage
-herbue, en pleine lumière, vous verrez le petit misérable, un instant
-ébloui, puis grisé, se livrer à des ébats joyeux, s’empiffrer d’herbe
-fraîche... et mourir au bout d’un jour ou deux, de dysenterie.
-
-Il vaut toujours mieux ne pas considérer le soleil comme un mythe, ou
-comme une illusion née dans la cervelle des simples, même lorsque l’on
-est d’une race si fort civilisée et avancée que le fourneau semble
-suffire, tandis que l’astre en vient à être comme disqualifié du titre
-d’objet d’expérience.
-
-
-
-
-VII
-
-
-GRILLON ME PARLE:
-
-_Tu m’as déjà prêté ton langage en divers endroits, lorsqu’il te
-paraissait par trop difficile de procéder autrement pour essayer de me
-faire entrevoir et comprendre à travers tes mots. Peut-être souris-tu
-toi-même de l’inanité d’un tel effort? Tu n’aurais pas raison. Tenter
-l’impossible, c’est du moins, même et surtout quand on succombe à la
-tâche, indiquer à d’autres un chemin..._
-
-_Tu m’as prêté ton langage; laisse que j’en use encore une fois. Certes,
-tu me connais et, en parlant de ma vie et de ses travaux, tu as bien
-fait, me semble-t-il, de t’étendre longuement sur mes ennemis, parce que
-la vie sans menace de la mort est plus que jamais l’ombre d’un rêve. Et
-peut-être ai-je maudit souvent la prison dorée où tu me privais de tant
-de précieuses peurs. Je t’approuve également de n’avoir pas caché ta
-façon de penser à propos de mes cousins renégats, qui ont préféré à
-notre pénible liberté et à notre rustique manteau de bure, l’existence
-servile et la livrée des laquais._
-
-_Mais, ma vie intérieure? Comment pourrais-tu en exprimer la silencieuse
-musique, et comment pourrais-je, moi, dans ton parler, trouver des mots
-qui en rendraient compte? J’admets que tu imagines assez facilement le
-caractère et la qualité de cette vie toute en méditations, de cette
-rêverie ininterrompue durant des mois, de ces sensations offertes en
-bloc et savourées comme un énorme bouquet chatoyant et complexe. Mais,
-au delà, il n’y a plus pour toi que mystère et ombre._
-
-_Tu désespères tellement en face de l’inexpressible que,--je te vois
-venir!--tu serais bien capable de ne point parler de mes yeux, de ces
-yeux qui ne me servent guère à me diriger et qui ne représentent qu’un
-luxe offert à moi par maman Nature. Pourtant tu t’es vanté de pouvoir
-fournir ici quelques précisions... Je les attends, tes précisions, ou
-plutôt je les devine: tu as étudié, avec ce ridicule œil de cuivre et de
-verre qui supplée, selon toi, à la faiblesse du tien, mon système
-visuel; tu as découvert ainsi des milliers de facettes sur la pellicule
-externe de mon œil à moi, sur cette pellicule qui est d’ailleurs opaque
-à la plupart des couleurs que tu nommes et translucide à d’autres
-couleurs pour lesquelles il n’est pas d’appellations dans le spectre
-imaginé par tes savants; après cela, il t’est facile de calculer, je te
-l’accorde, le point où convergent les rayons que laissent filtrer les
-facettes; mais alors tu constateras avec un bien légitime ahurissement
-que ce foyer, comme tu dis, est situé très en avant de tout organe
-récepteur, qu’il faut admettre une nouvelle dispersion des rayons avant
-qu’ils soient transmis par mes nerfs à mon ganglion cérébral... En
-conséquence, imagine ce que tu voudras: quelque chose de pareil aux
-taches lumineuses que produit sur une eau sombre un diamant jaune placé
-un peu au-dessus d’elle au soleil; n’oublie pas que les couleurs ainsi
-réfractées n’ont pour la plupart aucun nom dans ton langage; ajoute à
-cela que mon esprit se refuse à considérer autrement que comme des
-absurdités la possibilité visuelle d’une ligne courbe ou le fait de
-percevoir visuellement la distance; que nous ne pouvons comprendre ce
-que le mot perspective signifie... Imagine encore,--pourquoi
-pas?--quelque chose comme un de ces tableaux cubistes, dont vous êtes
-quelques-uns à sourire, mais qui seraient peut-être jugés d’un réalisme
-aigu dans le monde des insectes, si nous nous intéressions à la peinture
-et si vos cubistes pouvaient exprimer l’infra-rouge ou l’ultra-violet._
-
-_Voilà tout ce que ta connaissance des lois de l’optique te permet de
-donner comme précisions sur la façon dont mes yeux reflètent le
-monde..._
-
-_Y a-t-il vraiment de quoi te déclarer enchanté?... Non, n’est-ce pas?
-Et puis... tes yeux, mes yeux... le même mot pour ces objets si
-différents... Car, qu’y a-t-il de commun entre un organe presque
-essentiel pour toi et les deux gentils kaléidoscopes incrustés dans ma
-tête comme des pierres fines dans la matière d’un beau coffret, entre
-tes conducteurs, tes informateurs et ces deux jouets superflus que la
-Nature, qui m’a déjà privé de mes inutiles oreilles, m’aura enlevés
-peut-être, si ma race existe encore dans quelques myriades d’années?_
-
-_Mes yeux, tes yeux; ton odorat, mon odorat; ma gourmandise et ta
-gourmandise, ta poésie et ma poésie... Toi qui vas prononcer à propos de
-moi les mots chanter, aimer et mourir, fais-toi plus humble et plus
-prudent encore._
-
-
-
-
-TROISIÈME LIVRE
-
-Le Chant, l’Amour, la Mort.
-
-
-
-
-I
-
-
-Ce livre est celui dont j’ai le mieux caressé la méditation, que j’ai le
-plus fervemment conçu. J’écrivais, vers ma vingtième année:
-
-«Si Dieu m’accordait une existence analogue à celle de Sylvestre
-Bonnard, le membre bien connu de l’Institut, qui, après son «crime»,
-s’en fut à la campagne achever ses jours dans l’étude des menus ouvrages
-de la nature, je voudrais écrire un gros livre sur le grillon des
-champs...»
-
-Je ne suis pas membre de l’Institut; je ne puis non plus me qualifier
-encore de vieillard. J’ai donc devancé la date que je m’étais fixée pour
-devenir le biographe de mon ami à six pattes. On ne sait ni qui vit ni
-qui meurt, dit-on volontiers en Gascogne ma patrie... Et je crois avoir
-indiqué déjà que l’étude des insectes humains, depuis quelques années,
-m’écœurait un peu, en dépit de ma bonne humeur naturelle et d’un
-optimisme que je veux incorrigible.
-
-Renonçant à un gros ouvrage tard venu, pourvu de plus de méthode
-peut-être, mais non point nourri de plus d’expérience, je souhaite
-seulement que l’on m’accorde que mon livre est à la taille de son sujet,
-qu’il est, comme lui, sans prétentions.
-
-J’ai commencé de le rédiger au début du dernier automne, tandis que
-Grillon venait de naître, que septembre engourdissait le ciel et la mer,
-que l’air commençait à sentir la fumée de bois vert, les champignons et
-les pommes de pins pourrissantes de la belle forêt landaise où je me
-trouvais alors.--En cet endroit de mon travail, l’an poursuit son
-printemps, la fête de Mai est inaugurée, Grillon a pris son costume
-amoureux et funéraire dans les prairies d’Ile-de-France. C’est là que me
-tient momentanément la vie; c’est là que je vais, une fois de plus, me
-pencher sur mon personnage avec une joie et une amitié renouvelées, avec
-l’émotion aussi qui convient quand il s’agit de véritables adieux à un
-être et à une œuvre.
-
- * * * * *
-
-«_J’aime Chelle et ses cressonnières_...» a écrit Victor Hugo, dans les
-Chansons des Rues et des Bois, et ce vers rime, si je ne me trompe, avec
-un autre où il est question des bas blancs des _meunières_ du pays. Je
-n’ai jamais, hélas! vu pour ma part, à Chelles ou dans les environs, de
-meunières en bas blancs, étant venu trop tard dans une banlieue à
-laquelle le progrès a imposé son vandalisme; mais l’endroit ne m’en
-paraît pas moins charmant et ne m’en reste pas moins cher pour toutes
-sortes de raisons.
-
-Il y a là, au milieu d’un immense jardin, une bâtisse pareille à
-certaines vieilles maisons où mon enfance s’écoula et qu’elle aimait
-«comme des personnes»,--j’emploie les termes dont je me servais alors.
-L’immense jardin qui entoure la personnalité fière et un tantinet
-délabrée de celle-ci, est lui-même un personnage. Il dut être autrefois
-soigné, ratissé, glorieux; mais, comme on a décidé depuis longtemps de
-le vendre à quelque société qui le découpera en lots et édifiera sur son
-emplacement des villas en carton-pâte ou en papier mâché, on le laisse,
-en attendant, vivre superbement sa vie.
-
-Au printemps, c’est miracle de voir avec quelle fougue somptueuse et
-vaine s’y épanouit la descendance de végétaux légumineux autrefois
-appréciés à la table du propriétaire, maintenant redevenus
-comestiblement inutilisables. Les asperges sont arrogamment
-arborescentes, les carottes reprennent la mine de leurs sœurs sauvages,
-celles des prés, des garrigues, des talus; les oignons ont volume de
-grains de maïs; les choux, au lieu de se pelotonner douillettement sur
-eux-mêmes, s’élancent vers le ciel comme un chant lyrique et
-désintéressé. Les vignes sont rampantes et n’ont plus besoin de produire
-de fruits, assurées de vivre et de persister par la prolongation de
-leurs branches retombées au contact du sol nourricier, incomparable
-éducateur de surgeons; les cerisiers ne portent plus que des guignes
-presque aussi peu charnues que le fruit de l’aubépin, appelé dans mon
-pays pain des oiseaux. Quant à ceux-ci, ils font rage, dès l’aube, dans
-les bosquets qui entourent la maison, dans les arbres qu’on n’émonde
-plus, dont les branches déchaînées chatouillent la toiture et taquinent
-les fenêtres. Les vitrages, d’où le mastic desséché a chu presque
-totalement, vibrent au fracas des chantres ailés; il semblerait même,
-parfois, que, pour porter notre agacement à son comble et faire nos
-dents grincer, un mauvais plaisant promène en l’appuyant une pointe
-d’acier contre le verre, si peu sont aimables, quoi qu’en disent les
-chansons, celles des passereaux, surtout quand ils s’y évertuent trop
-près de nos oreilles.
-
-Endroit admirable pour rééditer personnellement et revivre, si c’était
-là mon goût, des tristesses sœurs de celle d’Olympio; paysage retrouvé
-chaque an quelques heures, et devant la rapide vieillesse duquel on
-éprouve soi-même la quantité déjà pesante des jours vécus. Un bassin
-s’est tari; on voit sur sa vase des squelettes de poissons; on aimerait
-à croire que ce sont ceux mêmes des cyprins qui, l’an passé, y nageaient
-encore, si l’on n’était pas sûr qu’il n’y a là que les débris des
-fritures dévorées récemment par les clients de l’hôtel voisin, puantes
-reliques dont une servante s’est débarrassée sournoisement et
-paresseusement en les jetant là.--Ainsi de tout ce qui se rapporte au
-souvenir; le cultiver avec trop de soin et de présomption, savourer son
-amertume ou sa cruelle douceur comme des biens qui nous sont dus, c’est
-souvent le profaner; nous ne sommes jamais de taille à juger notre
-passé; ce serait quelque chose comme nous mettre au-dessus de notre rang
-que de nous contempler tels que nous fûmes; pensons plutôt à demain; la
-leçon ou, pour familièrement parler, la «douche» me paraît autrement
-salubre en pareil cas, surtout pour qui veut garder le paisible courage
-sans lequel la vie d’un homme ne mérite plus d’être continuée.
-
-Jours d’autrefois, fugues écolières, rires frais, soleil ou nuit sur des
-cheveux féminins et tout autour de robes claires, je vous bénis,
-peut-être, mais je préfère vous renier... Qu’une seule lâcheté me soit
-permise: celle de ne pas fuir devant le retour des ombres amicales. O
-Emile Despax, Charles Dumas, Louis Loviot, et tant d’autres vivant
-encore, mais aussi lointains et plus morts que les chers morts, vous
-avez connu, vous aussi, le lieu dont je parle, la vieille maison
-bruissante et tintante, et son Paradou violent!... Que de tombes, déjà,
-le long de la voie sacrée du souvenir!
-
- * * * * *
-
-... Puisque les oiseaux t’ont réveillé dès l’aurore, va te coucher,
-commencement d’une fin, ruine qui s’ébauche, écolier de l’Ecole des
-Vieillards...
-
- * * * * *
-
-Dérision! Ce n’est pas seulement vers ma jeunesse, c’est vers mon
-enfance que va me ramener cette nuit-ci.
-
-Sa sœur d’hier était encore dépourvue de chants ou d’appels, quoique
-douce et chaude; à peine une petite chevêche encore mal convaincue de
-l’approche du temps d’aimer fit-elle entendre quelques minutes son
-grelottant et lugubre appel; les fenêtres étant restées ouvertes, deux
-chauves-souris tourbillonnèrent autour de la lampe avec beaucoup de ces
-petits cris qui doivent presque à coup sûr représenter un véritable
-langage embryonnaire (la chauve-souris captive vous dit des sottises et
-vous fait des grimaces, tout comme un singe), mais que beaucoup
-d’oreilles humaines, même des plus fines, ne perçoivent pas, parce
-qu’ils sont à la limite d’acuité des vibrations sonores pouvant
-impressionner normalement le tympan... Après cela, ce fut tout à fait le
-silence animal; plus rien sous le ciel,--le vent n’existant pas,--qu’un
-bruit d’eau courante et d’herbes froissées par l’eau.
-
-Mais, aujourd’hui, ce murmure ne sera pas seul à animer perpétuellement
-l’ombre. Pour la première fois cette année, Grillon s’est fait entendre
-de moi, tout à coup. Peut-être avait-il déjà essayé sa musique dans la
-journée, musique dont les accents encore débiles avaient été étouffés
-par les rumeurs de l’humaine vie; à présent, sous le ciel splendide et
-sombre, ils retentissent avec la pureté des choses très neuves; cela
-frémit et cela jaillit, cela tient de la source et du jet d’eau, et puis
-cela monte à l’infini, comme si le jet d’eau s’animait, devenait
-sensible, conscient ou divin, et visait définitivement le ciel après
-s’être pourvu d’invisibles ailes.
-
-C’est le chant du premier grillon. On dirait qu’une minuscule fée des
-herbes se promène à travers ses domaines, sur son char fait d’un sabot
-volé à la paysanne du lieu et traîné par des mulots, se promène en
-frappant de sa magique baguette un petit tambour de cristal pour
-annoncer son passage. Et, de même que la flamme d’une humble chandelle
-emplit toute une vaste pièce, le solo de ce musicien,--de l’autre côté
-de la rivière, dans le grand pré qui va jusqu’à l’église d’un village
-dont je n’ai jamais su le nom,--se gonfle, élargit ses ondes, lance sa
-note unique à travers, nous semble-t-il, l’immensité intégrale du ciel.
-Un prodigieux frémissement, issu de l’insecte né à l’amour, circule et
-prend, pour qui sait entendre et comprendre, une importance comme
-miraculeuse; lorsqu’une branche bouge ou qu’une feuille tremble près de
-ma fenêtre ouverte, je jurerais que ce n’est pas le vent, ou l’aile d’un
-pinson au sommeil agité qui en est cause, mais le frémissement prolongé
-du son produit par la fée en promenade, le chant annonciateur pour qui
-la distance n’existe pas,--n’existe pas plus que pour une idée humaine
-venue à son heure et qui se propage, s’épanouit à la même époque d’un
-bout à l’autre du monde, sans que les plus savants connaissent comment
-ni pourquoi.
-
- * * * * *
-
-La grande idée de l’amour est éclose dans l’ombre et le secret de la
-forêt des herbes. Le solo devient duo, puis trio, très vite, en quelques
-minutes; l’émulation sonore précède, entre mâles, la rivalité et le
-combat; les exécutants du concert vont être, dès ce soir, innombrables;
-alors, au lieu de la note unique répétée environ chaque demi-seconde,
-c’est une sorte de grésillement musical qui va durer jusqu’à la mort
-momentanée de la race, qui atteint son maximum d’intensité aux heures
-chaudes et lumineuses, mais qui, pour nos oreilles, acquiert sa plus
-forte et précieuse valeur au retour de la nuit.
-
-Le silence lui prête une vie et une vertu singulières; on a l’impression
-que le sol parle avec le ciel et que celui-ci lui répond en son langage,
-qu’une correspondance passionnée, frénétique, s’est pour quelques
-semaines établie entre eux.
-
-Le bel imagier qu’est Abel Bonnard a écrit, en faisant parler mes
-personnages:
-
- Humbles, nous obsédons cependant les étoiles...
-
-C’est vrai, à cela près que le mot obséder est trop fort et presque
-injurieux pour Grillon: je ne parviens pas à éprouver que son chant
-agace (car obséder ne veut plus guère dire autre chose en français) le
-ciel du seul fait qu’il a l’air d’y parvenir. Bien au contraire, une
-harmonie paraît se créer entre le grésillement terrestre et la
-scintillation éthérée; celle-ci et celui-là semblent n’être plus que le
-reflet humainement auditif et visuel d’une grande chose, intermédiaire
-ou partout répandue, que nos sens sont incapables d’atteindre elle-même.
-
- * * * * *
-
-Je me garderai de décrire longuement l’appareil musical.
-
-D’autres l’ont fait avec une minutie qui eût été louable, si n’importe
-quel enfant attentif n’était à même d’observer cet appareil et d’en
-comprendre le fonctionnement. Je me bornerai à signaler que, pour chaque
-individu, la note est la même du commencement à la fin; qu’elle varie
-très peu d’individu à individu, comme qualité, sinon comme intensité;
-qu’il existe pourtant des grillons virtuoses et qui savent mieux que
-leurs congénères mettre ou non la sourdine ou la pédale forte à certains
-moments; que l’augmentation de l’intensité sonore est produite par le
-resserrement des cuisses sauteuses contre les ailes l’une sur l’autre
-frottées; qu’il n’est pas vrai, comme on l’a dit, que la rosée serve à
-Grillon de colophane. Il est parfaitement exact que Grillon chante plus
-fort, et, si l’on veut, avec plus de verve, lorsque les feuilles de
-laitue que je lui sers en captivité sont fraîches, juteuses et arrosées
-d’eau bien claire; mais l’enthousiasme poétique qu’il manifeste alors,
-ressemble à celui d’un homme qui devient bavard après un bon repas, et
-il n’a pas eu plus besoin d’humecter ses ailes que nous de nous
-barbouiller de vin les mains et la figure. Comment expliquerait-on, s’il
-en était ainsi, que le Grillon du foyer, vivant dans une atmosphère
-torride, parmi les cendres et les poussières, fît résonner son
-instrument aussi bruyamment, et plus peut-être, que son cousin des
-prairies? A la vérité, Cricri et Grillon ne chantent pas, si leurs ailes
-sont sèches; en essuyer le dessous avec un peu d’ouate hydrophile ou le
-dessécher avec du chlorure de calcium rend l’insecte aphone pour quelque
-temps; mais c’est de lui-même qu’il tire sa colophane.
-
-En effet, sur le dos de l’insecte mâle parfait, au point de jonction du
-corselet et de l’abdomen, sont deux toutes petites glandes qui sécrètent
-une humeur incolore, à la réaction nettement acide. Ces glandes
-n’existant pas chez la femelle sans voix, il me paraît incontestable que
-ce sont elles qui fournissent à Cricri et à Grillon mâles l’humidité
-nécessaire à la sonorité de leurs ailes. A certains moments d’exaltation
-et de rage, quand deux rivaux, par exemple, se trouvent face à face aux
-abords d’une belle, le chant s’enfle, les glandes sécrètent avec plus
-d’abondance leur liqueur; j’ai dit que celle-ci est acide; elle est, en
-conséquence, plus ou moins corrosive, et c’est ce qui explique que les
-ailes des mâles, au déclin de leur vie, soient très souvent amincies,
-échancrées, frangées. Le chant s’en ressent, et ces pauvres ténors
-enroués sont très mal vus de leurs anciennes admiratrices. Ce sont eux
-qu’elles dévorent de préférence; ils se laissent faire, comme s’ils
-comprenaient que c’est encore ce qui peut leur arriver de mieux, au
-point où ils en sont.
-
-Voilà tout ce que j’avais à apporter de nouveau à propos des organes du
-chant.
-
- * * * * *
-
-Et maintenant, celui-ci _est_; toutes les fées des herbes frappent sur
-leur tambour. Oui, c’est bien mon enfance qui s’attache à moi comme à
-une proie facile, bousculant les images de jeunesse, d’amour et de mort,
-dont je déplorais tout à l’heure, sans beaucoup de conviction, que cette
-maison fût peuplée.
-
-Le collège de Villeneuve-d’Agen était alors une immense et pittoresque
-masure qui dominait le Lot; à quatre heures, en cette saison, mon
-grand-père Cassan venait m’y chercher, quand j’avais huit ou neuf ans.
-Eugène Cassan, élevé chez les Pères Dominicains de Toulouse, pensait en
-latin, parlait volontiers en langue d’oc, adorait les bêtes,--toutes
-vertus que je m’honore de tenir de lui. Ruiné par un père délicieux et
-chimérique, qui rêvait de drainer la fortune du monde et aimait en outre
-à jouer du violon sur son toit par les nuits de lune,--pour évoquer les
-Elémentals,--il avait estimé que tout était bien en ce monde, parce que,
-dans le même moment, une tante à lui trépassait en lui laissant, à trois
-lieues de son castel natal, une boulangerie dont il prit crânement la
-suite. Toujours je le reverrai lisant les _Géorgiques_ ou les
-_Tusculanes_, ses livres préférés, près de son tour, et inquiet des
-réparations que réclamait celui-ci, pour cette seule raison qu’elles
-risquaient de troubler le ménage des grillons familiers dont le concert
-berçait son labeur et scandait les mètres de Virgile ou les périodes
-cicéroniennes. Sur la belle rivière encaissée, le soleil luisait, doux
-et fort; le bruit de l’eau, au-dessus du barrage tout proche,
-retentissait orgueilleusement et suffisait à combler le silence.
-
---On va faire un tour sur la rive, me disait grand-père, mais d’un air
-qui promettait toute une fête...
-
-Moi, je lui demandais, n’osant en croire encore mes oreilles:
-
---Vrai?... Tu crois qu’_ils_ ont commencé à chanter?
-
-Aucun autre mot n’était nécessaire. Nous nous comprenions.
-
-Qu’ils me semblaient longs, les quelque cent mètres qu’il fallait
-accomplir en amont du barrage pour que le fracas de l’eau n’étouffât
-plus les premiers chants de mes amis!
-
-Ce soir, comme aux soirs de mon enfance, le chant _est_, la belle et
-définitive aventure est inaugurée pour Grillon. Demain, dès que le
-soleil aura chauffé le sol, ce casanier va se transformer. Installé
-arrogamment sur la plate-forme de sa demeure, il mène grand vacarme, au
-vu et au su de tous, et même des oiseaux qui, cependant, ont d’autant
-plus faim qu’un puéril pépiement abonde dans les nids... Les femelles
-voisines savent à quoi s’en tenir, et les voici qui mettent les antennes
-dehors. Plus de repos au fond du gîte sûr! L’heure des randonnées
-hasardeuses a sonné avec le premier bruissement musical des ailes, de
-ces ailes qui n’ont pas pour but de conquérir l’air et l’azur, mais qui,
-comme dans le chant de Schiller, n’en signifient pas moins l’essor,
-puisque c’est vers l’amour et la bataille qu’elles entraînent la race
-qui les a conquises.
-
- * * * * *
-
-Il s’agit de chanteurs infatigables et d’un opéra composé par le suprême
-Maëstro. Les décors seront dignes des acteurs et de l’auteur. O cher
-François-René de Chateaubriand, qui t’extasias, peut-être en rêve, sur
-la splendeur des forêts vierges, dans un nouveau monde déjà bien vieux
-pour le commun des hommes, sinon pour toi, il n’était pas besoin à ton
-amour des magnificences d’aller, avec le vain espoir de changer de cœur,
-au delà des mers, sous un autre ciel. Le ciel «est aussi en bas», a dit
-le Juif batave, précis à l’égal d’un rouage de montre et clairvoyant
-comme les verres de lunettes qu’il polissait par métier. Je me couche
-dans le pré, j’enfouis mon visage dans le foin déjà haut, je me réduis à
-la taille de mon héros, je m’imagine des yeux à facettes, et aussitôt un
-infini de songe et de féerie est réalisé.
-
-Le décor est apparemment plat et sans perspective, à tous les coins de
-l’horizon, que contient dans son ensemble le double miroir savant et
-compliqué; les couleurs sont innombrables et juxtaposées, sans qu’aucune
-dénomination humaine d’elles soit raisonnablement possible; les formes
-sont comme tangibles et d’une amplitude que nous ne pouvons même pas
-imaginer. Alors, se produit le phénomène somptueux, pour un être plus
-vieux et plus _évolué_ que nous, de vivre les meilleurs jours de sa vie
-au milieu de la jeunesse renouvelée du monde, dans une atmosphère
-chaleureuse et humide, luxuriante, gorgée de sèves, saturée d’une
-lumière intimement mélangée à de l’ombre, lumière diffuse, violente et
-douce, qui éclaire actuellement sans doute les jours de la planète Vénus
-et qui aurait étourdi et flatté nos sens, si l’humanité avait existé sur
-la Terre durant la période secondaire. Je n’irai pas enfantinement
-mesurer la stature de Grillon et la hauteur de l’herbe où il se cache:
-nos sens, encore une fois, n’ont pas de communes mesures, et, à propos
-des herbes qui l’entourent, il serait vain de parler d’arbres dépassant
-d’une hauteur de plus de quatre-vingts mètres notre stature... Ce n’en
-est pas moins au centre d’un paysage et sous un climat infiniment
-jeunes, préhumains, que la vie de Grillon va s’achever, dans une telle
-perfection de l’être qu’il semblerait indécent que la nouveauté
-partiellement reconstituée de notre monde manquât d’y participer, de la
-provoquer ou de l’embellir encore.
-
-J’ai la face dans l’herbe, qui dépasse mes épaules; mon nez s’appuie
-presque contre le sol, je vous dis... Et je rêve et divague peut-être...
-N’importe! Laissez-moi divaguer et rêver. Ces plantes diverses qui
-composent la denrée que nous appellerons «du foin» quand elles seront
-mortes, ont des noms dont certains sont jolis. Mais qu’un autre vous les
-énumère à nouveau; je ne me sens plus en cet instant le cœur et les
-ambitions d’un herboriste... Une vapeur embaumée emplit mon cerveau, un
-miroitement glauque s’appuie sur mes yeux et chatoie à leur surface,
-sans risquer de s’enfoncer jusqu’aux profondeurs sombres de l’esprit, un
-peu comme fait du liège sur de l’eau; la terre sent la terre, mais de
-façon si intense qu’une musique au-dessous de mes oreilles ou qui
-dépasse leurs facultés, semble se mélanger à cette odeur: et c’est comme
-si je percevais, moi aussi, le monde avec des antennes. Devant leur
-respectif domicile net et strict de bourgeois d’hier, le chanteur
-arrogant et la silencieuse amoureuse, rassurés par mon immobilité, ont
-recommencé à vivre comme si je n’existais pas. Mais est-ce que j’ai le
-droit de dire que j’existe, moi, être humain, moi, si jeune et si vieux
-à la fois devant le renouvellement annuel d’un monde?... O inanité, ô
-mensonge de ce que, nous autres hommes, nous appelons secondes ou
-siècles et contenons, sans nous donner d’entorses à l’imaginative, sous
-la dénomination générale de TEMPS!
-
-
-
-
-II
-
-
-Il est parti, les ailes arrondies, bruissantes, et plus jamais ne se
-retrouvera à l’aise dans son trou. Les premiers temps, il y reviendra
-peut-être «dormir» encore, de préférence vers l’aube, quand lui-même et
-ses rivaux se seront tus; on ne se guérit pas tout soudainement d’une
-vie rangée et sédentaire. Dès lors, comme on le comprend sans peine,
-l’observation de Grillon en liberté comporte quelques difficultés, même
-pour qui, à enfouir volontiers sa face dans l’herbe, ne redoute pas
-d’être traité de mangeur de foin. Mais, quand j’étais enfant,--cet âge
-sans pitié ignore aussi la fausse honte,--j’ai maintes fois suivi
-Grillon, le plus discrètement possible, à quatre pattes; mes souvenirs
-de ces années-là gardent une étonnante lumière et je réponds de
-l’exactitude de ce que je note aujourd’hui, bien que je l’aie vu surtout
-autrefois.
-
-La proximité d’une maison de belle dame n’influe en rien sur les
-manières du nouvel aventurier. Il pourrait souvent attendre la fortune
-dans son lit ou se dire que tout bonheur que ses palpes n’atteignent
-pas, n’est qu’un rêve,--car souvent un gîte de femelle est à moins de
-vingt centimètres de celui du chanteur,--mais c’est rarement à sa
-voisine qu’il ira faire sa cour et offrir ses hommages.
-
-Pour l’y décider, il faudrait un incident imprévu, comme la rencontre
-d’un rival, d’un étranger venu de loin avec lequel il se trouverait face
-à face; sinon, le sédentaire qu’il fut jusqu’ici, semble
-incontestablement préférer les voyages lointains et qui l’amènent
-parfois jusqu’à dix bons mètres de son domicile. Les femelles sans voix
-ne quittent guère les abords du leur, y rentrent à chaque fin de nuit et
-l’entretiennent jusqu’au terme de leur existence: ayant aimé, les mâles
-ne sont en effet bons qu’à mourir, tandis qu’à elles incombe encore le
-soin d’assurer la ponte, de prévoir tout ce qui peut être favorable à
-l’épanouissement de l’avenir enclos dans leurs flancs.
-
-Grillon se promène donc en chantant, nuit et jour, et il a vraiment
-l’air très comique, très guerrier d’opérette, parce que ses ailes
-gonflées ressemblent à une cape que soulèverait une rapière romantique.
-Son arme, en réalité, il ne la porte pas derrière lui, malgré le bruit
-de traîneur de sabre qu’il fait sur les chemins de la forêt herbeuse,
-mais devant lui ses crocs, tandis qu’il progresse en chantant, sont
-presque toujours grands ouverts, comme s’il suffisait d’être poète ou
-amoureux pour devenir du même coup féroce.
-
-Les batailles sont fréquentes et nul ne semble songer à les éviter, bien
-au contraire. Elles font partie de la fête; il semble que celle-ci, sans
-elles, diminuerait de charme et de valeur, que l’essentiel manquerait au
-programme. Sans que je veuille faire ici la moindre allusion humaine, je
-me vois forcé de constater qu’un grillon qui ne se bat pas, paraît très
-peu digne d’être aimé; le mythe d’Arès et d’Aphrodite, qui eut sa valeur
-à l’aurore de l’humanité, la garde au bout de l’évolution d’une race
-infiniment plus vieille que la nôtre.
-
-Il est impayable de voir un de ces combats, surtout quand une femelle
-accourt au bruit et y assiste, pudiquement cachée à quelques mètres de
-ses adversaires, lustrant ses ailes qui ne sont que parure, crachant sur
-ses pattes antérieures pour débarbouiller son visage et ses antennes,
-tordant le cou de-ci, de-là, bref, faisant des mines en l’honneur du
-vainqueur, qu’elle ignore encore... Entre les galants chevaliers, il y a
-d’ailleurs plutôt joute que combat à mort; celui qui est parvenu à
-ouvrir le plus largement sa mâchoire, la resserre de son mieux sur la
-face du concurrent, laquelle en est un peu éraflée ou bosselée, et c’est
-tout... Le vaincu déguerpit,--il n’y a pas d’autres mots,--sans
-protestation ni murmure; le vainqueur, lui, chante de tout son cœur...
-La belle continue à minauder...
-
- * * * * *
-
-Que signifie, que représente le chant du mâle? Un appel d’amour, vous
-répondra-t-on couramment; un appel d’amour comme celui que font retentir
-sur les coteaux de mon pays les batraciens, d’autant plus odieusement
-bruyants, en cet endroit de la Terre, que les sources et flaques d’eau y
-sont assez espacées et qu’ils les surpeuplent dès qu’ils en découvrent.
-Mais «appel d’amour», même en langage humain, n’en demeure pas moins une
-traduction assez vulgaire de ce que doit être la chose. Le mot amour,
-dans nos parlers, a un sens tellement vague et dénaturé que la
-difficulté des transpositions sentimentales d’insecte à homme et d’homme
-à insecte s’accroît encore; les vocables que je possède se rebellent ou
-s’effarent, comme des écoliers pourtant dociles dont on exigerait un
-devoir dépassant leurs forces; il y a nuit et ombre des deux côtés,
-parce que l’animal ne sait plus depuis très longtemps ce qu’est l’amour
-tel que le font vivre, pleurer et rire les romans et les romances dans
-nos trop puériles cervelles, parce que, d’autre part, nous ignorons
-encore ce que peut être l’amour uniquement dévoué à la vie de l’espèce,
-l’amour dont on ne parle plus, l’amour dont la discussion ne se pose pas
-de ce seul fait qu’il est fonction de mort et de vie et que, si la race
-n’existait pas, chez l’homme comme chez Grillon du reste, il ne serait
-plus question de rien du tout.
-
-Des peuplades primitives de notre très primaire humanité en sont encore
-à se défigurer pour s’embellir, à se barbouiller d’ocre, à s’inciser la
-peau rasée du crâne et à introduire dans la plaie provoquée ainsi des
-venins ou des poisons, pour faire là pousser et demeurer des
-monstruosités, des excroissances de chair qui vont jusqu’à figurer sur
-la tête de ces pauvres noirs des crêtes ténébreuses. Moralement, et
-surtout intellectuellement, en amour, nous en sommes au même point
-qu’eux. Nous encombrons cette réalité superbe d’ornements ridicules.
-L’art nègre est à la mode pour certains, dans la minute où j’écris ces
-lignes, mais je crois qu’un certain romantisme a été, en ce qui concerne
-les hommes et les femmes, le _dadaïsme_ et l’art nègre de la
-sentimentalité. Nous en subissons encore certaines influences, parfois
-sans nous en douter, parfois aussi, quand nous avons des lettres plus ou
-moins heureusement digérées et assimilées,--ce qui est le cas de la
-plupart des gens aujourd’hui,--parce que nous trouvons encore très bien
-porté qu’il en soit de la sorte.
-
-Combien de gens, du monde le meilleur et le plus raffiné, estimeraient
-vraiment qu’ils aiment s’ils ne souffraient point, par exemple, ou ne
-faisaient semblant de souffrir? La crête artificielle sur la tête du
-nègre!... D’autres préfèrent torturer ou faire croire qu’ils torturent.
-Vanité des vanités. C’est qu’il faut prendre parti, l’amour, chez
-l’homme, en étant encore au point où est sa politique; le plus grave,
-c’est qu’il croit aimer réellement, alors qu’il se contente de jouer
-pour lui et pour les autres de piteuses comédies bourrées de vers
-ressassés et de phrases toutes faites;--vers et phrases qui font
-autorité, qu’on nous inculque dès le collège, sous prétexte de nous
-initier à la science du cœur humain telle que l’ont comprise les plus
-illustres auteurs, mais qui ne sauraient dater de plus de cinq mille
-ans, et qui n’expriment pas nécessairement des vérités éternelles.
-
-Ainsi vieillesse et jeunesse, quand on parle d’amants et d’amantes, sont
-encore termes incertains et mal définis dans notre race; une femme de
-trente ans excitait la pitié de l’immense Balzac, alors que Pénélope et
-Hélène, à quarante ans et plus, s’imposaient encore, et sans que cela
-fît sourire Homère, au loyal désir des plus beaux parmi les jeunes
-hommes; actuellement, des dames qui eussent été grand’mères du temps de
-Balzac sont, si j’ose dire, homériques. De même du côté de nos mâles: en
-effet, au cours des siècles et d’après les documents littéraires qu’ils
-nous ont laissés, n’est-ce point tantôt Chérubin qui triomphe, tantôt un
-homme mûr ou blet qui a raison de Chérubin? L’humanité, au point de vue
-amour, demeure turbulente et indécise, sur cette question d’âge et sur
-mille autres, comme un enfant devant un jouet qui lui agrée justement;
-tantôt il le soigne et le protège, tantôt il le casse pour voir ce qui
-se passe à l’intérieur... Nous demeurons encore, en amour, et pour
-combien de siècles, à l’âge des caprices et des modes!
-
-Il n’y a rien là qui puisse nous irriter ou nous réjouir. C’est le
-temps, si ce mot correspond à une réalité supra-humaine, qui fera de
-nous ce que nous méritons d’être plus tard, plus loin, après la
-sélection naturelle et l’évolution inévitable. Lui seul jugera si, pour
-l’espèce humaine comme pour les races d’insectes, il n’est pas superflu
-de distinguer le goût d’aimer du besoin voluptueux de se perpétuer en de
-neuves générations.
-
-Moraliser à ce propos est d’ailleurs aussi vain que l’effort d’un vieux
-monsieur tentant de contribuer à la repopulation de son coin de Terre
-par ses bons conseils et son éloquence. Ces parcelles d’humanité que
-l’on contient sous les dénominations très nobles et suprêmement valables
-de familles ou de patries, ne durent elles-mêmes qu’autant qu’elles
-méritent leur durée; si elles succombent, c’est _justice_ au sens
-tristement humain de ce mot colossal, flottant, glacial, et qui me fait
-penser en tout à un iceberg capable d’endommager ou d’anéantir les plus
-beaux navires dans sa promenade déchaînée et sans yeux. Quand une race
-humaine diminue, c’est qu’elle est inutile au bon ordre de la planète
-Terre; et quand un individu humain, corps et âme, ne se survit point en
-des enfants bien portants ou dans des œuvres durables, ce n’est que par
-une incompréhensible indulgence de la Nature ou de Dieu qu’il a vécu.
-
- * * * * *
-
-En dépit de l’impossibilité que j’ai marquée d’exprimer en mots ce
-qu’est l’amour pour un insecte, en dépit du gouffre d’ombre qui sépare
-nos tâtonnements humains de son accomplissement à peu près définitif, en
-dépit de notre puérilité en face de son âge de centaines de milliers
-d’années pour nous numérables en dizaines de millions, en dépit de tout
-ce qu’on peut appeler (ce qui m’est ici indifférent) progrès ou
-décrépitude de sa part, il n’en demeure pas moins que beaucoup de traits
-que nous considérons comme les à-côtés ou même les bas-côtés de l’amour
-ont persisté dans la race actuelle de mon personnage, avec d’autres dont
-nous jugeons, provisoirement du moins, que l’amour humain peut
-s’enorgueillir.
-
-La rivalité entre mâles et la férocité des femelles pour les mâles
-inutiles ont duré jusqu’à Grillon. Le désir d’être beau et fort, de le
-faire voir et savoir a également persisté jusqu’à lui. Cela suffit à la
-faible lumière que j’ambitionne en cet endroit. Des choses enfantines et
-qui n’ont plus de sens pour des vieillards, reviennent parfois se jouer
-avec ce qui leur reste de cervelle. Il en est des races comme des
-individus. Le superflu et l’inutile leur demeurent nécessaire, de si
-mauvais œil que Nature doive voir cela. Il se peut aussi que Nature ait
-des raisons à cette tolérance, raisons qui ne sont pas forcément
-obscures aux hommes, même quand ils tâchent de les discerner
-paradoxalement, c’est-à-dire contrairement aux méthodes ordinaires d’une
-élite devenue majorité.
-
-Le chant est plus et mieux qu’un appel d’amour, il est un ornement
-sonore du mâle, le complément de l’ornement visible que sont les ailes
-qui le produisent,--les belles ailes de moire noire, relevées d’un trait
-jaune d’or, qu’il revêt quand il entend les voix mêlées de la mort et de
-l’amour. Qui dit fête, dit musique et parure. Au lieu d’appel d’amour,
-plus conforme à la réalité serait d’inscrire ici des mots comme manie
-des splendeurs, goût du vacarme sous toutes les formes sensorielles
-humainement concevables, envie de gaieté, de réjouissances, d’activité
-déployée sans raison immédiate, de jeu au sens noble que les enfants et
-les sportsmen donnent à ce terme.
-
-Pour l’homme déjà, quand il se sent dans la plénitude de sa force, quand
-il est placé en face des raisons de briller qu’il a ou croit avoir,
-existe cette volonté de s’orner et de s’embellir que les animaux,
-créatures plus _évoluées_ que nous, manifestent encore. Nous soignons
-notre toilette pour une réjouissance ou une solennité comme le fait
-Grillon pour la solennité et la réjouissance suprêmes. Une noce ne va
-pas sans musique et chansons; Carnaval et Mi-Carême, dans la
-«Ville-la-plus-civilisée-du-Monde», donnaient aux âmes simples, avant la
-guerre, la fureur du déguisement somptueux ou grotesque, en tout cas
-voyant; des moralistes parlaient à ce propos de retour à la sauvagerie,
-voire à l’animalité; je crois qu’ils se trompaient; pour être d’accord
-avec moi-même, je dis qu’il y avait là pressentiment au moins autant que
-réminiscence.
-
-D’un bout à l’autre de l’échelle animale, et chez les végétaux mêmes, le
-besoin de l’art pour l’art, de l’inutile mouvement et de l’éclat non
-motivé, c’est-à-dire de la fête et du jeu, existe. Les arbres aiment et
-jouent à leur manière, se parent de fleurs et de feuillage quand vient
-pour eux le moment de _penser_ à la reproduction. Les mâles, chez les
-oiseaux et les insectes, sont presque toujours des noceurs et des
-poseurs;--j’emploie à dessein ces derniers mots, que je n’aime pas, pour
-mieux montrer combien l’humanité me plaît telle qu’elle est et comme
-nous avons intérêt à faire durer sa jeunesse le plus possible... Pour
-ceux qui jugent comme moi, il est très rassurant que nos femelles soient
-destinées, de longs siècles encore, à se montrer plus coquettes et plus
-futiles que le commun des mâles. L’égalité esthétique et ornementale des
-sexes est un signe, je ne dis point de déchéance, mais de vieillesse de
-la race. Je suis sûr qu’Eve était infiniment plus belle et parée
-qu’Adam; le passage biblique où il est question d’elle, nous invite, en
-tout cas, à le supposer. Mais dès que la légende tourne à l’histoire et
-que notre race prend de l’âge, on voit déjà paraître, en fait de
-coquetterie et de futilité, bon nombre d’hommes qui sont femmes. Les
-deux sexes, en se lançant «un regard irrité», ne mourront certes pas
-«chacun de leur côté» comme disait à peu près Vigny, éloquent et si
-candide poète. Mais, ce que nous dénommons féminisme, n’en demeure pas
-moins réalisable et même probable; toute la question est de savoir si
-cette réalisation, ou cette probabilité est séduisante pour nous et pour
-nos compagnes. Et ceci est en dehors de mon sujet.
-
-Grillonne sait de nos jours se vêtir convenablement, encore que moins
-fastueusement que son galant, pour l’époque des noces; mais elle a perdu
-le don du chant que certaines de ses cousines sauterelles (fort rares
-d’ailleurs) possèdent encore à l’égal des mâles. Et, ce qu’il y a
-d’infiniment curieux à signaler, c’est que ses ailes ne sont pas
-absolument rigides, figées, et qu’elle les remue parfois au soleil comme
-si ses lointaines aïeules en avaient tiré de la musique... Je me
-garderai de toute conclusion et même de toute réflexion à ce sujet; une
-réflexion risquerait d’être saugrenue et une conclusion d’être
-hasardeuse. Mais il me semble incontestable que, presque au bout de la
-destinée de sa race, Grillonne, comme la plupart des femelles animales,
-est allée au delà des ambitions de ses mères-grands. Les deux sexes ne
-meurent pas séparés en se lançant des regards furibonds, mais c’est le
-sexe fort qui est devenu celui du charme, de la séduction, de la parure
-et du plaisir.
-
-Du plaisir. C’est d’un plaisir que Grillonne s’est privée, car la
-musique des insectes,--ceci, nous pouvons l’affirmer maintenant,--ne
-saurait être motivée uniquement par l’appel sexuel. André de Chénier a
-écrit, en pensant probablement à lui-même, ces vers de marbre embaumé:
-
- Soit qu’il ait seulement, jeune et né pour l’amour,
- Souhaité de la gloire afin de voir, un jour,
- Quand son nom sera grand sur les doctes collines,
- Les yeux qui rendent faible et les bouches divines
- Chercher à le connaître et, l’entendant nommer,
- Lui parler, lui sourire et peut-être l’aimer...
-
-Nous voici tout à l’opposé de ce que doit éprouver l’insecte bruisseur
-ou chanteur. Il y a chez le pur poète trace d’un de ces raffinements de
-la sentimentalité qui sont dans nos esprits ce que sont des joujoux
-précieux et inutiles entre les mains des enfants; le chant, chez
-Grillon, est infiniment plus désintéressé que, par exemple, chez nos
-poètes, sans que je veuille signifier par là, bien au contraire, que nos
-poètes ont tort; ils ont raison parce que notre espèce est jeune entre
-les espèces et que ceci est une vertu admirable. Quelle plus belle
-aventure pour un poète que de voir un heureux rythme se traduire en
-sourire de tendresse sur un visage d’amie! Nous en sommes au joujou.
-Grillon en est au jeu, au sport ou peut-être même à une chose pour
-laquelle les mots nous manquent. Son chant est l’expression d’une
-euphorie merveilleuse, une expansion et un épanouissement, et peut-être
-ne l’entend-il pas davantage que nous n’entendons normalement notre
-souffle ou les battements de notre cœur.
-
-Ce ne sont pas là des affirmations gratuites; il suffit d’observer
-Grillon avec les plus ordinaires des yeux mortels pour se rendre compte
-que la réalité n’est pas autrement traduisible en notre langage. Il
-chante comme il mange ou comme il bouge. Il y a même là quelque chose
-d’un peu attristant; nous avons couramment traité notre personnage de
-chanteur, de musicien et de poète; nous cuvons mal, dès à présent,
-l’ivresse de ces métaphores imprudentes, comprenant que les agréments
-qui semblent combler sa vieillesse ne sont appréciables qu’à nos yeux.
-
-Décidément, pour ma part, je m’estime satisfait de l’âge de mon espèce.
-
- * * * * *
-
-_De la férocité des femelles_, inscrirais-je volontiers en tête de ce
-nouveau paragraphe, si je ne tenais avant tout à éviter des airs de
-fabuliste, si mon seul souci n’était de rendre, tant bien que mal, la
-figure du réel. Il n’y a aucune intention satirique ou moralisatrice,
-aucune indication de ce que je souhaite pour mes pareils dans ce livre.
-Je voudrais qu’on m’y sentît, en ce qui les concerne, fataliste ou tout
-au moins stoïcien au sens qu’a ce mot, quand on l’applique au manuel
-d’Epictète; je voudrais que quelques-unes des pensées de Marc-Aurèle
-éclairassent ma conception de la relativité dans le domaine intellectuel
-et moral, aussi bien que dans le matériel et le biologique.
-
-Comme il nous serait profitable de méditer au cours de la vie la
-distinction entre _les choses qui dépendent de nous et celles qui ne
-dépendent pas de nous_! Combien de fois, en essayant d’expliquer mon
-insecte, ne me suis-je pas répété et presque chanté les phrases
-inégalables de l’étonnant César: «Si les dieux m’avaient créé
-rossignol... mais je ne suis qu’empereur...» Empereur ou rossignol?
-Homme ou insecte? Nul besoin d’user littéralement d’allégorie, de
-symbole et de procédés de fabuliste pour signifier ou rappeler une
-infinie grandeur et une infinie faiblesse qui dénoncent l’inanité
-foncière de nos mesures.
-
-J’estime même que les conseils tirés de ce qui peut nous apparaître
-comme la réalité et la vérité ne sont pas nécessairement profitables; si
-La Fontaine n’avait pas eu la vertu de faire sourdre un des plus purs
-jaillissements du style poétique français, je crois que, comme
-fabuliste, il me déplairait assez fort. Sous n’importe quelle forme,
-plaisantes ou sévères, les leçons et les prédications ne sont que jeux
-d’esprits puérils ou divertissements de cœurs aigris; ou encore
-exercices d’un bien triste métier; nul catéchisme ne vaut si nous ne le
-portons en nous-mêmes et mesuré à nos mérites ou à nos besoins; pour le
-reste, une fatalité domine notre vie et celle de notre race, et cette
-fatalité vaut qu’on lui fasse confiance; s’occuper de ses intentions
-dans le seul but d’en tenir compte, de ses ordres avec l’unique désir de
-les entendre, est la plus sage des sagesses... Mais, pardon! Ceci sera
-au commencement d’un autre livre et d’une autre série de méditations, et
-il dépend de moi, «_il est en moi_», de bien marquer quelle fut ici
-l’unique raison de cette imprévue bifurcation stoïcienne: mon soin, à
-rebours de la plupart des historiographes des bêtes, n’a même pas été de
-nous regarder et de nous comprendre à travers elles, mais de tâcher,--ce
-qui n’était pas si commode,--à les voir telles qu’il est probable ou
-possible qu’elles se voient.
-
-J’ai peur également que, vers le terme du chemin suivi le long de ces
-pages, on ne se rappelle que j’ai tenté jadis de disséquer d’autres
-jolis insectes, humains ceux-ci, et qu’on n’imagine quelque rapport
-déplorable entre les réflexions qui me furent jadis inspirées par les
-caprices de Nouche, entre autres caprices, et mes sentiments de
-spectateur impartial, lorsque je note la férocité de Grillonne pour son
-mâle. Nous sommes en présence de deux mondes absolument fermés l’un à
-l’autre, c’est le cas de le répéter.
-
-D’ailleurs, la férocité des femelles humaines est encore une invention
-romantique, et des pires: quand nous relisons dans l’âge mûr, même
-signés des noms de Balzac ou d’Alphonse Daudet, certains livres qui
-prennent à tâche de nous montrer les méfaits conscients ou non d’une
-Marneffe ou d’une Sapho, et qui pour nous évoquent l’éternelle ennemie,
-la persistante Dalila, j’ai beau faire, j’ai beau lire d’aussi près que
-possible et même entre les lignes, je ne parviens pas à trouver qu’il y
-ait vraiment là de quoi se frapper.
-
-Bien au contraire, mon esprit et mon cœur s’emplissent aussitôt, par
-réaction, de tous les souvenirs d’incomparables tendresses féminines que
-l’humanité mâle et moi-même avons éprouvées. Les femmes en ont pour
-trois cent mille ans et plus, avant d’avoir envie ou besoin de torturer
-et de dévorer leurs époux terrestres. En attendant, j’estime que, dans
-la civilisation actuelle, les femmes sont infiniment meilleures que les
-hommes, qu’elles ont, en général, beaucoup plus de bonté spontanée, de
-générosité et de foi. Est-ce clair? Vais-je pouvoir raconter maintenant
-comme Grillonne s’efforce de manger son mari et y réussit très souvent,
-sans faire soupçonner en moi des intentions louches, mauvaises et me
-susciter de belles ennemies? Je l’espère, je le crois.
-
-Mais j’ai eu très peur.
-
- * * * * *
-
-Durant la pariade, Grillonne tourne maintes fois ce qui lui sert de
-visage vers ce qui sert de visage à Grillon, et, très véritablement, ce
-sont des baisers qu’elle sollicite ou offre. Palpes et antennes se
-frôlent et se mêlent, les crocs s’entre-mordillent doucement et il y a
-une incontestable langueur dans le geste de l’amante faisant presque
-totalement pivoter sa face sur l’axe de son col pour qu’un de ses yeux
-au moins se mire dans un œil du mâle et le reflète à sa manière. Toutes
-câlineries dont on peut dire sans ridicule, quand on les a vues,
-qu’elles sont très traditionnellement humaines et touchantes; c’est même
-la première fois qu’il me semble possible de jeter un pont entre le
-monde sentimental de mon personnage et le nôtre... Avec les
-préliminaires, cela dure parfois deux heures, et, avec le colossal
-bénéfice que perçoit Grillon au change de la monnaie du temps humain,
-cela équivaut à une lune de miel de fastueuse durée.
-
-Grillon et Grillonne ne se jurent pas fidélité. Mais, pour mieux
-comprendre les raisons de la férocité de la femelle, mieux vaut isoler
-un couple, constituer un ménage, imposer la monogamie. Après une
-première pariade, Grillon parvient presque toujours à s’échapper et la
-femelle ne s’y oppose que faiblement comme si elle doutait,--en quoi
-elle ferait preuve de clairvoyance--que l’œuvre fût accomplie. Grillonne
-est moins impitoyable que la femelle de la mante religieuse ou de
-l’araignée qui, dès les premières caresses ne _manquent_, si j’ose dire,
-leur époux que bien par hasard. Regardons. Laissons faire... J’ai vu
-parfois Grillon proprement attrapé et déchiqueté après un premier essai,
-et la femelle, en quelque sorte veuve, ne pondre que des œufs sans
-avenir; le monsieur était, sans doute, un triste sire, qui déplaisait à
-la dame, et la dame ignorait, n’est-ce pas, qu’elle ne trouverait un
-autre conjoint que si je le voulais bien. Mais, normalement, c’est
-seulement après trois ou quatre accouplements, échelonnés sur une
-soixantaine d’heures, que le mâle est tenu pour un triste sire.
-
-En liberté, il se peut que ce soit sa troisième ou quatrième femelle qui
-le considère comme tel et lui règle son compte. Tous les mâles, bien
-entendu, ne meurent pas ainsi, que j’y veille ou qu’eux, par fortune,
-parviennent dans les champs à subsister quelques heures de plus, vieux
-garçons bougons désormais et misogynes, et ne chantant plus que sans
-conviction.
-
-Mais, dans la cage où j’observe le couple, la femelle est sans pitié, et
-si le mâle s’échappe encore quand elle croit sincèrement être mère, elle
-le poursuit, le rattrape sans peine, engage contre lui un combat dont
-l’issue paraît aussitôt fatale; nous voici loin des joutes courtoises et
-des duels généralement sans gravité que se livraient les mâles au hasard
-des rencontres sur les grands chemins de la forêt des herbes! Grillon,
-solidement saisi à l’extrémité de l’abdomen, après des manœuvres qui
-montrent que cette partie de lui-même particulièrement vulnérable--et
-peut-être jugée sans valeur à présent,--a été visée de préférence à
-toute autre, Grillon ne se défend pas, ne résiste que pour la forme, en
-galant homme qui a l’air d’admirer sa maîtresse jusque dans la peine
-qu’elle prend, pour le supprimer, quand elle estime qu’il y a lieu de le
-faire.
-
-Grillonne estime en effet qu’il y a lieu de le faire, que cela est
-recommandable, moral. Elle annihile de l’inutilité, active une agonie,
-par ailleurs, et même loin d’elle, inévitable; elle aide à mourir avec
-une sorte d’onction et de piété le père de ses enfants, condamné à mort
-de toutes manières. N’a-t-il pas infusé en elle de la vie, et même sa
-vie tout entière? Le flambeau est transmis. Je vais dire tout à l’heure
-comment meurt Grillonne, et comment meurt Grillon quand Grillonne ne le
-mange pas. J’affirme qu’il n’y a pas grande différence pour Grillon, au
-point où il en est.
-
-Et il résiste si peu, encore une fois, et elle le mange si
-tranquillement, si doucement...
-
-
-
-
-III
-
-
-L’œuvre de vie et de perpétuation accomplie, l’heure du repos définitif
-est toute prochaine. J’observe Grillon et Grillonne aux heures prévues
-de l’agonie: rien, dans leur aspect, ne laisse prévoir la nécessité de
-leur anéantissement. Elle, après la ponte, est redevenue agile et alerte
-pour quelques heures. Après l’accouplement, le mâle, quand il est rusé
-ou bien inspiré, s’est éloigné d’elle à toutes jambes et à grand renfort
-de bonds. On sait pourquoi. Mais ce désir de fuite et cette légitime
-crainte d’être plus ou moins endommagé n’indiquent-ils pas que ce
-condamné à mort tient à l’existence, qu’il ne se croit pas guetté encore
-par la sentence sans appel?
-
-En tout cas, sa vie continue à être telle qu’il l’a vécue en sa plus
-superbe saison. Promenades, chansons, batailles. L’appétit, en liberté
-comme en captivité, demeure excellent... Et cependant la mort est là.
-
-Elle est là, dans la splendeur éclatante de juillet et surtout d’août à
-son commencement, tapie comme un invisible monstre aux mille et mille
-doigts assassins, sur les champs fauchés, dénudés, comme si la
-sécheresse rousse et rase lui permettait de mieux viser ses innombrables
-proies.
-
-En cage, les grillons et les grillonnes, s’ils ne se peuvent éviter, se
-distraient en s’entre-dévorant; et, bientôt dans la petite communauté si
-longtemps paisible, puis si joliment batailleuse, il n’y a
-plus,--spectacle navrant,--que des moribonds mutilés, qui se traînent en
-boitillant à la poursuite des camarades encore plus piteux qu’eux-mêmes;
-les femelles, rudes gaillardes encore, ont tôt fait de mettre ordre à
-cela, et Bacchantes, de déchirer leurs Orphées; puis elles se déchirent
-entre elles.
-
-Dans les champs, avant de mourir, les grillons et les grillonnes se
-promènent, de façon désintéressée cette fois. Leurs gîtes sont
-définitivement abandonnés et accaparés aussitôt par des profiteurs
-capons, des intrus sans gloire qui se seraient bien gardés, eux, de s’y
-introduire en d’autres temps: petites limaces terrifiées par la
-canicule, infimes colimaçons blancs, hôtes ordinaires des fossés à
-présent taris, bestioles qui tentent tant bien que mal d’attendre sous
-la terre, à l’ombre, le retour de l’humidité indispensable à leur
-bonheur, cloportes, scolopendres,--toute une vie gluante et timide, amie
-du noir. Parfois une minuscule rainette trop précoce s’y installe, à
-l’affût du regain, des premières averses et des mousses reverdies.
-D’autres fois encore, c’est un jeune lézard gris, né loin des rocs ou
-d’un vieux mur, qui loue à peu de frais, en attendant mieux, l’ancienne
-demeure de Grillon. Celui-ci, en tout cas, semble désormais indifférent
-à ce gîte qu’il a construit avec tant de peine, si soigneusement
-entretenu, si héroïquement défendu; il n’y reviendra pas mourir.
-
-Et peut-être l’a-t-il oublié déjà; ce qui est sûr, c’est qu’il agit
-comme s’il ne le reconnaissait plus, qu’il se refuse à y entrer quand je
-veux l’y contraindre en l’agaçant du bout du doigt... Quand la nouvelle
-génération de grillons naîtra, tous les anciens trous seront depuis beau
-temps inutilisables, déformés par leurs locataires de hasard, ou
-détruits, ou comblés... Le futur constructeur aura, comme jadis son père
-et sa mère, tout à apprendre; et nous nommerons avec quelque mépris
-instinct sa science vite acquise, immuable, précaire certes, mais
-cependant suffisante et, à ce titre, raisonnable et intelligente autant
-que celle dont nous nous enorgueillissons.
-
- * * * * *
-
-Donc, Grillon ayant fini d’aimer, et Grillonne allégée de ses œufs, se
-promènent sans but, jouissant une dernière fois de cette lumière qu’ils
-ont tant aimée, du soleil qui les gonflait d’orgueil et d’amour, de
-cette nuit aussi qui fut comme une immense cloche de cristal autour et
-au-dessus de leurs heures les plus belles. Soleil, ombre, tout cela se
-mélangeait pour notre héros comme du sucre et du miel à l’aliment
-herbacé généreusement fourni par la terre inépuisable. Et jamais
-celle-ci, pour peu que quelques gouttes de rosée la flattent,
-l’encensent, la parent, ne fut si riche en parfums qu’en cette saison de
-mort. Notre odorat humain participe lui-même à la sensuelle fête des
-foins mûrs; combien beau n’est-il pas, le poème qui vibre à présent dans
-les antennes de l’insecte, dans le froissement affaibli de ses ailes! Et
-quel est-il, sinon celui de la nature à son apogée, dans sa splendeur
-prodigue et son insolente illumination! La victoire est absolue,
-l’avenir préparé par les graines animales ou végétales... Je crois
-pouvoir dire dès à présent que, dans le poème silencieux par Grillon
-composé ou récité durant ces suprêmes instants, la crainte et la douleur
-sont absentes et que, pour la graine errante qu’il fut, s’impose,
-domine, éclate la certitude d’avoir connu le plus beau triomphe,
-puisqu’il s’agissait de vivre pour produire et de mûrir pour mourir.
-
-Pour mourir... Mais l’idée de la mort existe-t-elle seulement dans le
-cerveau de l’insecte, du moins quand il s’agit de _la mort à son heure_?
-
-Grillon s’est réalisé lui-même jusqu’à la perfection, selon des lois
-imprescriptibles; il n’est pas possible qu’il ne se considère pas, à sa
-manière, comme un rouage humble mais indispensable dans la grande
-machine de l’univers. En raisonnant,--une fois n’est pas coutume!--d’un
-point de vue humain, en imaginant selon nous, à l’usage de notre
-insecte, une philosophie approchant des nôtres, voici quelques idées
-qu’on pourrait lui prêter alors en toute raison:
-
-_«J’ai mérité d’accomplir ma tâche jusqu’au bout... Maintenant, les
-herbes sont sèches, l’été exagère ses feux, je me sens las de manger,
-d’aimer et de courir à travers le monde: je vais m’endormir quelques
-semaines pour m’éveiller ensuite,--récompense de ma valeur,--non plus
-un, mais légion; non plus fatigué, mais léger, bondissant, tout neuf et
-plein d’un courage retrouvé devant les mille menaces de la terre et du
-ciel, menaces dont j’aurai raison, je l’espère, encore cette
-fois,--dussent la plupart des parcelles rajeunies de mon être succomber
-dans la grande bataille...»_
-
-N’avons-nous pas l’impression que cette philosophie ou, si l’on préfère,
-cette religion naturelle, que cette métaphysique et de pareils espoirs
-correspondent, dans le cas de notre insecte, à une traduction de ce qui
-est, toute simple, et telle qu’il nous est rarement possible d’en donner
-de plus exactes, je veux dire de plus satisfaisantes, pour notre science
-et notre esprit?
-
- * * * * *
-
-Non, il ne me paraît pas possible que Grillon, possédât-il pour le reste
-des sens et une intelligence analogues aux nôtres, connût une
-signification à des mots comme ceux qui chez nous se prononcent mort,
-mortel, mourir... L’observation et l’expérience nous ont fait
-reconnaître en lui, au cours de cette histoire de sa vie, des sentiments
-incontestablement intelligibles et identifiables pour nous, qui les
-éprouvons aussi à notre manière: sentiments qui ne sont pas toujours,
-certes, de ceux que nous préférerions voir flamboyer aux cimes de l’âme
-humaine, mais qui ne nous en sont que plus familiers; comme un homme,
-Grillon aime son gîte, son labeur, le chant et il est crâne quand il
-aime, toutes vertus qu’on ne peut qu’admirer; pareil à certains
-hommes,--j’écris _certains_ dans le désir de ne pas me montrer trop
-sévère envers mes semblables, mes frères,--il succombe maintes fois à la
-tentation de divers péchés, pour la plupart capitaux: ainsi à la
-gourmandise, à la colère, voire même à l’orgueil et à la paresse;
-j’ajoute à son excuse qu’il est gourmand autant que tous les êtres dont
-l’estomac est bon, coléreux et orgueilleux comme la plupart des braves,
-et paresseux à la façon des gens qui ont beaucoup travaillé. Bref, entre
-lui et nous, de nombreux points de contact physiologiques existent et je
-ne pense point que personne puisse douter de ceci.
-
-N’omettons donc pas de regarder ici Grillon mourir comme nous l’avons
-regardé, entre autres choses probablement plus graves selon lui,
-chercher sa demeure, l’aménager, se nourrir et se défendre.
-
-Le mâle s’accouple trois ou quatre fois et il semble que le dernier
-accouplement soit le seul fécond, en tout cas le seul _valable_, puisque
-le mâle que j’isole après un seul accouplement vit à peu près aussi
-longtemps ensuite que s’il avait été absolument privé d’aimer. De même,
-la femelle qui n’a eu qu’un époux et qui en a été séparée aussitôt, pond
-des œufs qui neuf fois sur dix sont stériles. Mais, dans la grande cage,
-où les amours et les pontes ont été normales, choisissons un couple;
-choisissons-le parmi les plus gaillards de nos pensionnaires, parmi ceux
-qui sont pourvus de tous leurs membres, dont le crâne n’est pas trop
-bosselé, bref parmi les privilégiés des hasards de la guerre amoureuse
-et nuptiale... Rien ne paraît changé à la vie; elle continue... Le
-solitaire et la solitaire vont et viennent, mangent, font un peu de
-musique ou de toilette... Et puis, au bout d’un temps qui n’excède
-jamais soixante heures pour Grillon après le troisième ou quatrième
-accouplement, trente heures pour Grillonne après la suprême ponte, vous
-les voyez qui, soudainement, s’immobilisent.
-
-(A rappeler que, si les deux éléments du couple n’avaient pas été logés
-chacun dans une cage, il ne se serait plus agi, même à pareille heure,
-de promenades ou de collations, de musique ou de toilette, mais d’un
-féroce duel où la femelle aurait trucidé son adversaire en quelques
-instants).
-
-Grillon (ou Grillonne) s’immobilise, n’importe où, et toujours de la
-même façon subite, quelle que soit la couleur de l’heure fatale, qu’il
-fasse jour ou nuit, que je guette cette agonie à la clarté d’un beau
-soleil ou à la lueur d’une lampe; il ne chancelle pas, non: il
-s’affaisse peu à peu sur ses six pattes, jusqu’à ce qu’il touche le sol
-du bas du museau et de la pointe de l’abdomen; il ne chavirera et
-n’expirera ventre en l’air que si la pente du terrain et les lois de la
-pesanteur l’exigent; sinon, la fin se manifeste seulement par la
-cessation du remuement des antennes; insectes, celles-ci retombent, non
-pas en avant et comme vers l’avenir, mais en arrière, doucement, très
-doucement, jusqu’à ce qu’elles aient atteint l’appui que leur offre la
-surface plane du dos, ou le cran d’arrêt des pattes sauteuses.
-
-Quelques secondes plus tôt, Grillon vivait, chantait encore, goûtait
-l’air et la lumière, savourait le monde. Je ne puis me décider à écrire
-ici qu’il est mort; ce mot me paraîtrait malencontreux, un peu «comme
-aux Romains qui», remarquait Montaigne, «avaient appris de l’amollir ou
-l’étendre en périphrases» et, au lieu de dire: _il est mort_, disaient:
-_il a vécu_. Je n’écrirai pas même _Grillon a vécu_, tant il paraît
-justifié de prétendre,--comme sans doute lui-même le croit,--qu’il va,
-tout simplement, pour quelques jours, se reposer de vivre.
-
- * * * * *
-
-Ecoutons encore Montaigne:
-
-«La mort est moins à craindre que rien, s’il y avait quelque chose de
-moins que rien. Elle ne vous concerne ni mort ni vif: vif, parce que
-vous êtes; mort, parce que vous n’êtes plus... Pourquoi crains-tu ton
-dernier jour? Il ne confère pas plus à ta mort que chacun des autres. Le
-dernier pas ne fait pas la lassitude, il la déclare. Tous les jours vont
-à la mort: le dernier y arrive. Voilà les enseignements de notre mère
-Nature.»
-
-O mon maître Michel Eyquem, laissez que je me sépare momentanément de
-vous. Certes, votre doctrine a butiné tout le miel de la sagesse
-antique, si facile, si pratique, si utilitaire, sans jamais l’être
-bassement, et qui fournirait tant de consolations à ceux qui voudraient
-(ou qui pourraient, hélas!) s’accommoder en notre temps de ses
-préceptes. Mais j’ai peur que les enseignements de notre mère Nature et
-ceux de la sagesse antique, qui est si souvent la vôtre, ne concordent
-pas tout à fait ici.
-
-Car Grillon ne donne l’exemple d’un sage selon Montaigne que lorsqu’il
-meurt à son heure. S’il expire à la suite d’une blessure ou d’un
-accident, partiellement éventré ou décervelé, alors nous assistons à une
-agonie très longue, lugubre, odieuse, presque humaine. La face en seau à
-charbon, bien entendu, continuera à n’exprimer d’émotion aucune; mais,
-pour qui connaît le petit être, la souffrance, dans ses attitudes, dans
-les frissonnements éperdus de ses antennes et de ses palpes, dans les
-tressaillements de ses pattes ou de ses viscères, dans les contractions
-spasmodiques de ses ganglions nerveux, apparaîtra aussi éclatante que
-sur le visage d’un supplicié.
-
-Où je serais tenté de rejoindre mon maître, c’est lorsqu’il nous prêche
-que nul des hommes ne meurt avant son heure, «que l’utilité de vivre
-n’est pas dans l’espace, mais dans l’usage qu’on en fait», et que tel a
-vécu longtemps,--Jésus ou Alexandre par exemple,--qui a peu vécu. Belles
-paroles, nobles pensées, mais qui sont néanmoins d’ordre moral et
-nullement biologique. Quels sont les hommes qui pourraient prononcer ces
-paroles ou concevoir ces pensées _en toute sincérité_, quand la
-certitude leur vient de l’instant fatal? Je ne dis point qu’il n’en
-existe pas, héros ou fous, mais ils ne représentent que des exceptions;
-ils sont des anomalies, des monstres, des prodiges.
-
-La vérité humaine est plutôt dans la légende de la Mort et du Bûcheron,
-dans les vers de _la Jeune Captive_, ou dans la bouche du poète de
-celle-ci, murmurant, en touchant son front, devant l’échafaud
-abominable, la phrase déchirante: «Pourtant, il y avait quelque chose
-là!» Il faut bien l’avouer, puisqu’il n’est pas physiologiquement fatal
-que nous disparaissions après avoir aimé, puisque, moralement, il n’est
-pas non plus nécessaire que nous mourions dès lors que nous avons
-accompli un exploit ou produit un chef-d’œuvre, ici la sagesse antique,
-ou plutôt celle de Montaigne se trouve, me semble-t-il, en défaut, et
-elle a tort d’invoquer l’autorité de notre mère Nature.
-
-Il est juste, il est raisonnable qu’un centenaire, eût-il été malheureux
-ou inutile tout le long de sa route, s’indigne à la pensée de mourir; il
-est _naturel_ que son anéantissement lui semble une iniquité, _parce que
-nulle heure proche ou lointaine ne lui a jamais été fixée par la
-Nature_.
-
-Seul un être hypothétique, tel qu’un criminel vertueux, pourrait juger
-que, socialement, et à ce seul point de vue, sa disparition est
-légitime; mais la vérité sociale n’est-elle pas encore plus hypothétique
-qu’un criminel vertueux? Et, enfin, si le criminel vertueux se repentait
-sincèrement, n’estimerait-il pas, du même coup, que ce repentir sincère,
-définitif, lui rend tous ses droits à l’existence?
-
-L’homme qui s’éteint comme une lampe où a brûlé toute l’huile, peut ne
-pas protester contre la mort, mais c’est parce qu’il ne la voit pas
-venir. Le plus fervent chrétien, le philosophe le plus sûr de ne pas
-périr tout entier, doivent logiquement regretter de quitter «trop tôt»
-la terre où ils ne savent pas si d’autres, après eux, propageront comme
-ils l’ont fait la vérité, c’est-à-dire leurs croyances salutaires ou les
-idées qu’ils tenaient pour généreuses. Il n’est donc pour l’homme, à
-généralement parler, qu’une acceptation naturelle du néant ou de
-l’immortalité; et cette acceptation est, si l’on peut dire, négative.
-
- * * * * *
-
-Il faut maintenant procéder à l’autopsie du menu cadavre. Quand il
-s’agit de dépouiller la réalité d’une créature vivante, l’expérience ne
-saurait s’arrêter à la mort de celle-ci. Cependant, quand j’ai disséqué
-pour la première fois Grillon mort de sa belle mort, je ne prévoyais
-guère l’importance qu’aurait pour moi, et peut-être aussi pour le
-lecteur, une opération dont rien ne m’indiquait le profit, que dictait
-seule la fantaisie si souvent errante ou superflue dont les plus grands
-et les moindres chercheurs demeurent heureusement les esclaves.
-
-Alors, je constate que la boîte cranienne est presque absolument vide de
-liquide, que, par conséquent, les impressions de l’œil à facettes
-n’avaient guère plus de chance de parvenir au cerveau, que celui-ci,
-comme tout autre centre nerveux, s’est racorni et a sensiblement diminué
-de volume, que les intestins, au microscope, apparaissent criblés sur
-toute leur longueur d’un nombre considérable de trous en proportion
-équivalents à ce que seraient des perforations de plus d’un millimètre
-de diamètre sur des intestins humains; donc, durant les quelque trente
-heures ou les quelque soixante heures qui précèdent la belle mort de
-Grillonne et de Grillon, l’insecte n’est, selon toute vraisemblance,
-qu’une machine aux rouages usés et que nulle force n’anime plus; il
-bouge, bruit et paraît se nourrir encore; mais il n’y a là, en réalité,
-qu’impulsion de vitesse acquise et effet d’élan donné; de même se
-comporte le moteur à explosions, lorsqu’il tourne quelques secondes
-encore après que la décision du conducteur a étranglé les gaz et coupé
-l’allumage. Je ne dis d’ailleurs rien de tout cela pour flatter l’ombre
-sèche de Descartes.
-
-La lampe s’est éteinte faute d’huile... Mais ce serait trop humainement
-expliquer la fin subite et incontestablement sans souffrances de
-l’insecte, que de le faire grâce à une pauvre métaphore qui n’a été ou
-ne sera réellement valable que pour quelques-uns d’entre nous. En ce
-point de mon objet, je rêve d’éclairer le réel d’une lumière plus
-lointaine, plus difficile à projeter, mais plus sensible et
-intelligible.
-
-A la vérité, pour Grillon, la mort survenant à son heure est chose
-simplement inexistante; prononcé à propos de lui, ce mot n’a de sens que
-pour nous.
-
-Déjà, après ce que nous a appris l’autopsie, les sentiments et les idées
-que j’ai prêtés à Grillon un peu plus haut, cette persuasion de ne
-s’endormir que pour quelques jours et cette foi en sa résurrection
-multipliée, peuvent apparaître moins fantaisistes et arbitraires; nous
-ne traduisons plus, nous ne transposons plus; ayant pris posture
-scientifique, nous décrivons les faits et énonçons les inductions
-auxquelles nous autorisent et nous inclinent les faits observés. Grillon
-est _vide_, ou à peu près, de tout ce qui lui permit de refléter son
-monde et de respecter jusqu’au bout le devoir de vivre; il y aurait
-également intérêt à analyser chimiquement le cadavre; je ne l’ai pas
-fait, cette expérience étant pour moi compliquée et difficile, et ne me
-paraissant pas indispensable à la vertu et à la suite de mes raisons; il
-y a lieu d’ailleurs de conclure de la disparition presque absolue du
-liquide facial et du racornissement des ganglions, de la mise hors
-d’usage de l’appareil digestif, à un appauvrissement considérable de la
-plupart des éléments du protoplasme dans ce petit système organisé prêt
-à redevenir matière inorganique.
-
-Grillon a donc transfusé le meilleur de lui-même, sa vie et sa réalité,
-aux organes procréateurs de Grillonne; il faudra ensuite que celle-ci,
-pour que les œufs soient dignes d’éclore, ajoute à ce don sa propre vie
-et sa propre réalité. Ainsi, la vie et la réalité se poursuivent et se
-perpétuent, sans brisure, en ligne ininterrompue et droite, du passé au
-présent, du présent à l’avenir illimité, du mâle à la femelle et de la
-femelle aux œufs qui conjuguent et multiplient leur double essence.
-Avant même que la dépouille ou la défroque du mâle soit inerte, il
-existe à nouveau, dans les chapelets ovariens fécondés; la femelle fait
-encore semblant de vivre, alors que déjà ses œufs sont animés,
-croissent, palpitent d’une ardeur puissante et impatiente au sein de la
-suprême nourrice, du générateur hybride et sans sexe, de Gaïa qu’on peut
-aussi nommer Pan.
-
-Où et comment concevoir de façon plus claire et distincte la notion de
-perpétuité, de pérennité, d’immortalité, ou, pour plus humblement mais
-non moins fortement dire, l’évidence de l’absurdité de l’idée de mort?
-
-
-
-
-IV
-
-
-Ma tâche est ici terminée. Tout ce que j’ai cru devoir noter et
-développer à propos de Grillon est dit. Si un soin de rhétorique avait
-présidé à la composition et au discours de cet ouvrage, j’aurais
-inscrit, quelques lignes plus haut, comme titre: conclusion,--en tant
-que naturaliste,--ou: épilogue,--en tant que conteur.
-
-Mais il n’est pas d’épilogue à la plus belle histoire du monde, et les
-conclusions importent peu à qui présenta aussi nuement que possible des
-observations patientes et faciles, sincères et passionnées.
-
-Aucune de ces observations ne me paraît pouvoir être scientifiquement
-contestée. Le jeu de mes expériences a commencé vers ma septième année
-et ne m’a point lassé depuis bientôt trente ans. Que les spécialistes,
-entomologistes et savants de tout ordre ne me jugent donc que sur ce qui
-précède, et qu’ils veuillent m’accorder que, si je leur parais danser
-avec des ombres, ce n’est qu’à partir de cet instant-ci, pour ma
-satisfaction personnelle et comme en manière de délassement.
-
- * * * * *
-
-Jamais mieux qu’en ce point ne s’est manifestée à mon esprit et à mon
-cœur la jeunesse infirme et séduisante de notre humaine race, jamais de
-façon plus intense je n’ai éprouvé à quel point nous étions, selon la
-formule, les derniers nés de la création. De là à ne point douter que
-nous en étions le chef-d’œuvre, il n’y a eu qu’un pas, lequel fut
-toujours franchi aisément, aussi bien par la Bible ou l’Evangile que par
-Darwin ou même par Haeckel.
-
-Nous n’avons guère plus de cent cinquante mille ans d’existence; un
-homme peut vivre cent ans, un grillon ne vit que de dix à onze mois. Et
-de combien de milliers de siècles ses ancêtres, ou les races d’insectes
-dont il est issu, ne nous ont-ils pas précédés sur notre planète? En
-tenant compte, comme il se doit en pareil cas, du peu de durée de sa vie
-par rapport à la nôtre, en se basant sur la proportion d’un à cinquante
-qui me paraît raisonnable, en admettant d’autre part que les grillons,
-ou les prégrillons aient existé deux cent mille ans seulement avant les
-hommes ou les préhommes, il n’y a qu’à multiplier deux cent mille par
-cinquante pour comprendre que les insectes, humainement comptant, sont,
-au bas mot, d’environ dix millions d’années plus vieux et plus _évolués_
-que nous.
-
-L’homme, chef-d’œuvre de la création? Qu’on prenne bien note que je ne
-proteste en aucune manière contre cette qualification et que le proverbe
-«tout nouveau, tout beau» me paraît en sa place ici. Mais, de même que
-l’individu naissant commence à mourir, une espèce, n’existerait-elle que
-depuis mille siècles, a, même physiquement, même organiquement inauguré
-son évolution et, qui dit évolution, dit marche lente vers le terme
-nécessaire. Quelle sera l’humanité dans un avenir si lointain que sa
-seule méditation ne peut que nous effarer, nous dont l’espèce,
-consciemment, se souvient à peine de six mille ans de légende ou
-d’histoire?
-
-Sauf le cas d’accident, de cataclysme céleste, c’est par myriades et
-myriades d’années que se chiffre le temps où les conditions physiques de
-notre existence sur la Terre ont chance de demeurer à peu près telles
-qu’elles sont aujourd’hui. Mais ne regardons pas si loin, justement à
-cause de cette proportion d’un à cinquante que nous avons admise entre
-la durée de la vie de Grillon et la durée de notre vie: ici, devant
-l’avenir, les conséquences se produisent à l’inverse, et c’est dans deux
-cent mille, trois cent mille ans au plus que l’évolution du mammifère
-supérieur a, en toute logique, chance de rattraper celle de la race
-grillonne actuelle.
-
-Comment imaginer ce que sera l’homme alors, physiquement et moralement,
-intellectuellement et socialement? Qu’affirmer, qu’indiquer même sans
-risquer de nous égarer dans le domaine périlleux de l’imagination et de
-la rêverie?... Tout, d’ailleurs, est possible: l’évolution, à
-n’envisager que le point de vue social, a fait de certains insectes, du
-nôtre par exemple, des individualistes résolus, et de certains autres,
-comme les fourmis ou les abeilles, des communistes accomplis.
-
-Que l’humanité future soit une collection de vastes fourmilières ou que
-la planète Terre se transforme en une sorte de champ immense où les
-hommes, mâles et femelles, isolés et voisins, ne se rencontreront que
-pour s’accoupler et produire, dans un cas comme dans l’autre,
-gardons-nous de prononcer le mot de progrès ou de décadence... L’œuvre
-de la nature, nous n’avons pas à la juger; plus que jamais notre esprit
-et notre pensée sont inférieurs, en pareilles matières, à concevoir et à
-définir la mesure qui jauge le bien et le mal. Ni progrès ni décadence:
-évolution. Mais dans quel sens celle-ci doit se produire, voilà qui ne
-laisse point de doute; ce n’est point parce que nous sommes les
-derniers-nés sur la Terre que la Nature et le Créateur renonceront en
-notre faveur,--ou par haine de nous,--à leur dessein manifeste en tout
-de réaliser des simplifications et d’aboutir au moindre effort.
-
-Ainsi, ce qui fait qu’il y a encore, dans l’humanité, des personnalités,
-c’est précisément son extrême jeunesse. Chez les autres mammifères, chez
-les oiseaux, chez les poissons même, la personnalité n’est pas encore
-tout à fait anéantie, et la fréquentation humaine semble
-particulièrement réveiller en certains de ces animaux des habiletés, des
-roueries, des facultés d’adaptation qui furent autrefois indispensables
-aux meilleurs d’entre eux pour assurer la vie de l’espèce. Un chien ou
-un chat a très nettement un caractère; il en est de bons et de méchants,
-de laborieux et de paresseux, de propres et de malpropres, d’honnêtes et
-d’enclins aux rapines, tout ceci en dehors de la bonté ou de la cruauté
-du maître que le sort leur a dévolu; tous les chevaux ne sont pas
-également dressables; dans la même basse-cour, des volailles de la même
-couvée sont les unes très sauvages et d’autres familières; dans la pièce
-d’eau de Fontainebleau, ce sont toujours les mêmes carpes qui viennent
-happer le pain au bout des doigts du promeneur.
-
-Dans le monde des insectes, rien de pareil n’est observable, si
-minutieuse que soit notre observation.
-
-Sur les quelque dix mille grillons que j’ai connus et fréquentés depuis
-que je suis au monde, nul trait qui distinguât l’un de l’autre; ils
-s’apprivoisent, ai-je écrit, et j’entends par là qu’ils s’accoutument
-facilement à être manipulés par nous, à ne pas s’effrayer de notre
-contact, même à venir, à heures fixes, quêter de nous des gourmandises;
-mais ils en sont tous là... J’ajoute que je n’ai jamais vu
-personnellement un grillon appréciablement plus beau ou plus fort qu’un
-autre et qu’il n’y a sûrement pas d’infirmes de naissance dans cette
-race; si Grillon vient par hasard au monde avec une patte torse ou
-contrefaite (j’ai constaté cela deux fois en tout), c’est assurément que
-l’œuf, _où il vivait déjà_, a été bousculé et de quelque manière
-endommagé.
-
-Donc, absence de personnalité et égalité absolue entre individus
-d’espèce identique. Me basant sur la différence qui existe entre l’âge
-de la race grillonne et celui de la nôtre, soit une dizaine de millions
-d’années (très approximativement!) force m’est de professer que les
-temps de l’égalité entre êtres humains ne sont pas encore venus, et que
-ceux des êtres humains qui fondent sur ce principe d’égalité leurs
-doctrines morales ou sociales, me font l’effet de gamins ambitieux de
-jouer à l’homme et même au vieillard. Un de mes parents me grondait,
-s’indignait même, quand, à Agen, sur la belle promenade du Gravier, je
-me promenais gravement, dignement, en tenant entre mes lèvres une de ces
-queues de feuilles de platanes qui imitent à merveille une minuscule
-pipe; ce fut le même, en revanche, qui m’offrit mes premières
-cigarettes, quand il estima que j’avais l’âge de fumer, sinon sans
-dommage, du moins sans ridicule.
-
-Chaque chose arrive à son heure, et n’arrive que trop tôt, dans
-l’évolution de l’espèce comme dans celle de l’individu. L’égalité entre
-hommes ne saurait être effectivement décrétée par des lois ou par des
-caprices de castes. Que cette aspiration vers un lointain avenir, cette
-envie inconsciente de hâter notre marche en avant, soit légitime et même
-louable, il se peut; je fais simplement remarquer, en passant, qu’il
-n’est pas besoin d’avoir dépassé le milieu du chemin pour ne pas déjà
-regretter sa première jeunesse et que, tout comme un homme, l’humanité
-n’aurait pas grand intérêt sentimental ou profit matériel à se vouloir
-vieillir trop tôt.
-
-Mais que ce nivellement et cette uniformité soient en voie de se
-réaliser lentement pour nous comme ils l’ont fait à peu près absolument
-chez les autres vertébrés et totalement chez le reste des êtres, ceci, à
-tort ou à raison, je crois pouvoir l’affirmer ici. Qu’il y ait lieu de
-regretter dans l’avenir un temps où les plus forts, les plus beaux, les
-meilleurs triomphaient et devaient triompher pour assurer la vie de leur
-race par leur vie individuelle, ceci ne regarde que les poètes futurs;
-la Nature seule a droit de juger et force pour exécuter ses jugements;
-ils sont sans appel et je n’ai ici d’autre intention, considérant ce qui
-fut ou qui est, que de les prévoir, d’imaginer les résultats de la
-délibération qui se poursuit et où le plus éloquent de nous n’a point de
-voix.
-
-Oui, tout porte à croire qu’un jour, grillons solitaires ou fourmis
-sociables, tous les hommes seront égaux, qu’on ne parlera plus de beauté
-ou de laideur, de force ou de faiblesse, de grandeur ou de bassesse
-d’âme, parce que tout cela n’existera plus et n’aura plus besoin
-d’exister; l’intelligence, la raison ou, pour mieux dire, les facultés
-que nous dénommons orgueilleusement ainsi, seront elles-mêmes devenues
-de moins en moins nécessaires; l’instinct suffira pour l’accomplissement
-de notre œuvre vitale, pour assurer notre existence et l’existence de
-ceux qui naîtront de nous. Et peut-être la Terre est-elle assez jeune
-encore pour qu’en ses puissantes entrailles, dans les profondeurs
-vierges de ses mers, par exemple, s’élabore une nouvelle race d’êtres,
-destinés à nous remplacer, à rappeler de près ou de loin ce que nous
-sommes actuellement, quand notre race à nous pourra subsister et
-persister mécaniquement, instinctivement, invariablement, sans ces
-vertus spécifiques mais momentanées, prêts d’un usurier indulgent, que
-sont notre raison et notre intelligence.
-
-Ceci dit, je comprends de moins en moins ceux qui veulent hâter
-l’avenir, et je me félicite de vivre en mon temps, si fécond qu’il ait
-été en horreurs et en tristesse.
-
-Du reste,--qu’on me permette d’insister là-dessus,--j’ai averti que mon
-intention, ici, était de danser avec des ombres...
-
- * * * * *
-
-Mais je veux aussi danser avec un rayon de lumière.
-
-_Infra nos quoque caelum quaerendum est_, a écrit Spinosa. Astronome de
-ce ciel d’en bas, je pense que, la destinée de notre race, nous
-apprendrons mieux à la connaître en étudiant la vie d’une humble
-bestiole qu’en marchant le nez en l’air, sous prétexte de discerner
-l’avenir dans la figure et les mouvements des astres... Mais la juste
-terreur de regarder en l’air ne doit, sous aucun prétexte, nous ôter
-l’envie de «voir plus haut».
-
-Il n’y a eu tout au long de ces pages que de la _physique_ au sens
-propre du mot: observer, comprendre et tenter de traduire, telle fut ma
-règle; pas plus que je n’ai voulu à l’instant me mêler de politique ou
-de sociologie, je ne tiens, pour finir, à ébaucher des discussions
-métaphysiques, à tenter des hauteurs d’où je retomberais en écrasant mon
-sujet. Mais je n’ai pas hésité à écrire que l’absurdité de l’idée de
-mort me semblait évidente pour un insecte comme Grillon et je ne puis
-m’empêcher, à ce propos, de faire un retour sur nous-mêmes.
-
-La force que nous appelons vie n’est pas plus destinée à rester
-éternellement ignorée de nous, sinon en son essence, du moins en ses
-causes, que des forces comme la chaleur, la lumière, et toutes les
-autres manifestations de l’énergie. Dans le Dictionnaire des Merveilles
-de la Nature, publié en 1781 _sous le patronage de l’Académie des
-Sciences_, l’existence des Hommes-marins, tritons ou sirènes, n’était
-pas encore très catégoriquement niée par la science officielle, mais
-tout ce qui nous est dit des phénomènes électriques nous semble à peu
-près aussi puéril que n’importe quelle histoire de magie ou de
-sorcellerie. A moins d’un siècle et demi en arrière de nous, l’étude de
-la force électricité était donc encore dans l’enfance, dans les limbes
-ou les à-côtés du savoir, un peu comme de nos jours la force qui préside
-à ces phénomènes psychiques dont les spirites ne doutent pas un peu trop
-tôt et que le reste des hommes aurait tort de nier par principe. Au même
-titre que la chaleur, la lumière,--ou l’électricité,--la vie est une des
-formes de l’énergie universelle et, comme telle, susceptible, un jour
-lointain ou proche, d’être connue clairement, asservie, domestiquée et
-peut-être même modérée ou activée par notre industrie dans une certaine
-mesure. A noter en passant qu’il n’y aurait pas lieu de conclure de là à
-la différence foncière de l’animal et de l’homme et à la supériorité de
-celui-ci sur celui-là, car, en ce point aussi, l’instinct a devancé,
-comme il était normal, sa sœur cadette l’intelligence: que d’animaux
-connaissent l’art de ralentir leur vie, c’est-à-dire de la prolonger?...
-Et que dire de l’anguillule des gouttières, que la sécheresse rend
-inerte et cassante comme herbe morte, et qui, après des mois et des
-mois, pour peu qu’on l’humecte, renaît, redevient capable de bouger et
-de produire?
-
-Rien ne se crée, rien ne se perd. Il est donc illogique d’admettre que
-la force qui nous a fait respirer, sentir et nous mouvoir, puisse
-s’anéantir lors de la dissociation des éléments qui ont constitué notre
-chair et notre ossature. Qu’il y ait transformation, cela se peut
-concevoir et ici se pose une fois de plus le problème de l’au-delà, qui
-depuis des siècles a donné l’essor à tant de sublimes rêves ou provoqué
-tant d’oiseuses discussions. Là aussi, il nous aura été tout au moins
-profitable de _regarder le ciel d’en bas_, puisque, pour un être comme
-Grillon, la notion de la mort nous est apparue comme absurde ou
-inexistante.
-
-Mais, qui croit humainement à l’immortalité de l’âme, il entend par
-cette expression trop vague, scolaire et même scolastique, survie
-effective et perpétuation de la personnalité. Or, l’insecte n’a pas ou
-n’a plus de personnalité. L’angoisse humaine au sujet de ce qui nous
-attend après la mort serait donc uniquement réservée aux siècles
-«d’intelligence et de raison» que l’usurier indulgent consent à notre
-race? Du seul fait qu’une personnalité, une conscience et un caractère
-distincts s’imposent pour longtemps encore dans notre cas, nous serions
-donc moins favorisés que les êtres plus vieux que nous, pour qui la
-possibilité de retomber au néant est une interrogation qui ne se pose
-même pas, puisqu’ils ne sauraient douter d’être éternels, si cette
-épithète avait un sens dans leur langage? Les vertus,--ou les
-imperfections,--attachées à la jeunesse de l’humanité lui vaudraient, et
-ne vaudraient qu’à elle, la plus douloureuse, la plus cruelle des
-incertitudes?
-
-Eh bien, non! Rien ne se créant ni ne se perdant, il n’y a aucune raison
-pour que cette personnalité, grandeur ou faiblesse dont chaque homme
-dispose encore, se perde ou s’évanouisse. Si la force qui nous anima, ne
-peut, après la putréfaction des cellules qui nous composèrent,
-s’anéantir, une partie et un reflet tout au moins des qualités qui
-caractérisèrent cette force, doivent rester attachés à elle et vivre de
-son incontestable éternité. Ici la science se récuse, mais la lueur
-sourde ou éclatante de l’intuition, le reflet avec lequel j’ai voulu
-danser, nous rassure et nous guide; que la foi nous prête en outre ses
-ailes, et nous atteindrons vite, sans risquer d’en redescendre jamais,
-au faîte flamboyant des réconfortantes certitudes. Sophistique est
-l’argument qui voudrait nous faire tenir l’ombre vers laquelle le temps
-nous pousse pour pareille à celle du néant dont nous sommes sortis. Si
-minime que soit un passage humain sur la terre, si faibles ou mesquines
-que soient ses traces, elles demeurent dans la force libérée comme dans
-la matière redevenue brute. Nous n’accomplissons rien de sublime, nous
-ne perpétrons rien d’immonde qui en toute logique ne soit éternel par
-ses conséquences et ses effets. Ah! je ne voudrais en rien attribuer à
-ces réflexions suprêmes un sens moral, verser dans des indications
-dogmatiques, mais s’il m’est permis de faire parler ici un homme un peu
-comme j’ai fait ailleurs parler Grillon, quelle prière pourrai-je, moi,
-adresser à la Vie?
-
-O Vie, ô départ du port d’ombre et de néant vers l’infinie aventure,
-sois ici saluée et bénie, telle que tu es encore en cet âge de mon
-espèce. Garde moi, jusqu’au bout de la terrestre randonnée, tel que je
-suis, vertus et vices; réalise-moi chaque jour davantage; fais-moi
-profiter de _cette possibilité d’être moi-même_ que mes descendants
-lointains ne soupçonneront probablement pas et qui m’est, à moi, une
-garantie de l’éternité telle que je l’admire et la convoite; sois
-l’artiste de toutes mes sensations et de tous mes sentiments; sculpte et
-modèle, peins et dessine, danse, chante, verse tes aromes et tes
-liqueurs, balance tes encensoirs, prépare tes festins, éblouis,
-étourdis, exalte. Ne me sépare pas plus de mes désirs futiles que de mes
-nobles et pures ambitions. De la sorte, devenu riche d’un bénéfice
-acquis à des jeux où la tricherie est impossible, j’aurai, quand sonnera
-l’heure, la conviction que cette fortune ne peut s’anéantir; peu à peu,
-dans le noir vers lequel il semble à tant d’hommes qu’ils roulent, un
-peu d’éternité flamboiera, un point lumineux, à peine distinct d’abord,
-mais qui s’élargira, deviendra astre, soleil, chassera toute l’ombre
-redoutée, si je le mérite...
-
-Cette éternité qui se confirme, cette lumière grandissante, c’est
-peut-être tout simplement, après tout, une des innombrables et
-magnifiques apparences de celui que nous appelons à l’ordinaire Dieu.
-
-
-1918–1920.
-
-
-PARIS.--ANC. IMPR. LEVÉ, RUE DE RENNES, 71.
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE GRILLON ***
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- The Project Gutenberg eBook of Vie de Grillon, by Charles Derennes.
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-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Vie de Grillon, by Charles Derennes</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Vie de Grillon</p>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Charles Derennes</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: November 4, 2021 [eBook #66664]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE GRILLON ***</div>
-<p class="c large">CHARLES DERENNES</p>
-
-<h1>VIE DE<br />
-GRILLON</h1>
-
-
-<p class="c gap">ALBIN MICHEL, EDITEUR<br />
-<span class="small">22, RUE HUYGHENS, 22, PARIS</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<p class="c b">Poèmes</p>
-
-<ul>
-<li><span class="sc">L’enivrante Angoisse.</span> (Librairie Ollendorff.)</li>
-<li><span class="sc">La Tempête.</span> (Librairie Ollendorff.)</li>
-<li><span class="sc">La Chanson des deux Jeunes Filles.</span> (François Bernouard.)</li>
-</ul>
-<p class="c"><i>Sous presse</i> :</p>
-
-<ul>
-<li><span class="sc">Perséphone.</span> (Librairie Garnier.).</li>
-<li><span class="sc">Le livre d’Annie.</span> (François Bernouard.)</li>
-</ul>
-<p class="c b">Romans et Contes</p>
-
-<ul>
-<li><span class="sc">L’Amour fessé.</span> (Mercure de France.)</li>
-<li><span class="sc">Le Peuple du Pôle.</span> (Mercure de France.)</li>
-<li><span class="sc">La Guenille.</span> (Louis-Michaud.)</li>
-<li><span class="sc">Le Miroir des Pécheresses.</span> (Louis-Michaud.)</li>
-<li><span class="sc">Nique et ses cousines.</span> (Louis-Michaud.)</li>
-<li><span class="sc">La vie et la mort de M. de Tournèves.</span> (Bernard Grasset.)</li>
-<li><span class="sc">Les Caprices de Nouche.</span> (Renaissance du Livre.)</li>
-<li><span class="sc">Le Béguin des Muses.</span> (Renaissance du Livre.)</li>
-<li><span class="sc">Leur tout petit cœur.</span> (Renaissance du Livre.)</li>
-<li><span class="sc">Les Enfants sages.</span> (Renaissance du Livre).</li>
-<li><span class="sc">Cassinou va-t-en guerre.</span> (Edition française illustrée.)</li>
-<li><span class="sc">Le Pèlerin de Gascogne.</span> (Edition française illustrée.)</li>
-<li><span class="sc">Les Conquérants d’idoles.</span> (Edition française illustrée.)</li>
-<li><span class="sc">La petite Faunesse.</span> (L’Edition.)</li>
-<li><span class="sc">Les Bains dans le Pactole.</span> (Albin Michel.)</li>
-</ul>
-<p class="c"><i>Sous presse</i> :</p>
-
-<ul>
-<li><span class="sc">Le Renard bleu.</span> (Albin Michel.)</li>
-</ul>
-<p class="c"><b>Essais</b>, <i>en préparation</i> :</p>
-
-<ul>
-<li><span class="sc">La Société des Fourmis.</span></li>
-<li><span class="sc">Les horizons du Songe.</span></li>
-<li><span class="sc">Le Bestiaire sentimental.</span></li>
-</ul>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</p>
-
-
-<p class="c i">10 exemplaires sur papier du Japon<br />
-numérotés à la presse<br />
-de 1 à 10.</p>
-
-<p class="c i">25 exemplaires sur papier de Hollande<br />
-numérotés à la presse<br />
-de 1 à 25.</p>
-
-<p class="c i">75 exemplaires sur papier vergé pur fil
-des papeteries Lafuma<br />
-numérotés à la presse<br />
-de 1 à 75.</p>
-
-
-<p class="c gap small">Tous droits de traduction et de reproduction réservés
-pour tous pays.<br />
-Copyright by Albin Michel 1920.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">PREMIER LIVRE<br />
-L’apprentissage de l’Univers.</h2>
-
-<div class="break"></div>
-
-
-<p class="c top6em small">A L’OMBRE AIMABLE ET SAVANTE<br />
-DU VIEUX MAÎTRE MICHEL EYQUEM<br />
-SIRE DE MONTAIGNE<br />
-JE DÉVOUE CE LIVRE DE BONNE FOI</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<blockquote class="epi">
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Nusquam alibi quam in insectis
-spectatius naturae rerum artificium</i>…</p>
-
-<p class="attr"><span class="sc">Pline l’Ancien.</span></p>
-
-</blockquote>
-
-<blockquote class="epi">
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Veritas clarior ac magis intelligibilis
-apparet, cum ad minima oculos
-vertimus.</i></p>
-
-<p class="attr"><span class="sc">Jules-César Scaliger.</span></p>
-
-</blockquote>
-
-<blockquote class="epi">
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Infra nos quoque caelum quaerendum
-est.</i></p>
-
-<p class="attr"><span class="sc">Spinosa.</span></p>
-
-</blockquote>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c xlarge">VIE DE GRILLON</p>
-
-
-
-
-<h3>I</h3>
-
-
-<p>Il n’est au monde rien de plus émouvant que
-l’éclosion et le déroulement d’une petite vie, — d’une
-vie comme celle de l’insecte dont j’entreprends
-ici l’histoire. Petite vie… Je viens d’employer
-là une épithète qui ne me plaît en aucune
-façon ; mais je n’éprouverai jamais comme au
-livre que je commence l’infirmité sans remède de
-n’importe quel langage humain, et je tiens à
-faire acte d’humilité dès le début de cet ouvrage.
-Sans cette confession, oserai-je en écrire seulement
-un mot ?</p>
-
-<p>Que tout ce qu’il peut y avoir en moi de
-poésie et d’amour de la terre m’assiste ! Que l’habitude
-contractée dès mon enfance d’aller volontiers
-le front penché et de m’intéresser presque
-amoureusement à des choses infimes ne
-m’abandonne pas en cet instant ! Ceci est une
-histoire vraie, mais où je ne veux aucunement
-montrer des prétentions scientifiques ; car il
-est par trop facile d’avoir l’air d’être vrai
-en citant des références, en mentionnant des
-listes d’ouvrages, des noms d’entomologistes et
-en employant des termes spéciaux à la portée
-de n’importe quel licencié ès sciences naturelles.
-Ma seule documentation, je la devrai à mes
-yeux que nulle myopie n’a encore affectés et à
-l’intérêt que je porte à mon héros depuis que
-je le connais, ce qui ne date pas d’hier.</p>
-
-<p>La façon dont se noua cette familiarité entre
-un apprenti-poète et un insecte chanteur, je ne
-la développerai que s’il me semble, plus loin,
-indispensable de le faire, à propos des mœurs
-et coutumes de Grillon ; il serait également facile
-et assez vain de m’occuper de lui pour
-parler principalement de moi. « J’ai mon plan »,
-comme dirait, en termes techniques, un conférencier
-ou un romancier ; mais, au moment
-que je commence d’écrire, la prétention de suivre
-ce plan en toute rigueur, celle-ci non plus, je
-ne l’ai pas. Je désire sur toutes choses dire ce
-que j’ai vu et ce que je crois avoir compris,
-en tâchant de ne rien oublier.</p>
-
-<p>Ceci peut suffire, me semble-t-il, en manière
-de préface.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Petite vie… Que pouvons-nous entendre de
-précis, nous autres hommes, par ces deux mots ?
-Rien, sinon qu’il s’agit d’une vie que notre présomption
-nous autorise sommairement à considérer
-comme inférieure à la nôtre, aussi bien
-dans l’espace que dans le temps, c’est-à-dire
-au point de vue des catégories kantiennes de l’entendement.
-Mais Kant, qui fut par ailleurs un pion
-obtus et prétentieux, a eu du moins quelques
-immortels éclairs en ce qui concerne la relativité
-de notre connaissance. Le temps, l’espace,
-ce sont des trucs, si j’ose employer ce
-mot, ou, pour mieux dire, des <i lang="de" xml:lang="de">ersatz</i> inventés
-par notre misère ; afin de nous donner l’illusion
-enivrante de définir quelques lois naturelles
-et de comprendre l’univers.</p>
-
-<p>Petite vie. — J’ai dit ailleurs, à peu de
-choses près, que si l’homme était le maître et
-le seigneur de la Terre, ce n’était pas là une
-royauté de droit divin ; qu’il avait eu une chance
-infinie dans la lutte pour la vie des espèces ;
-que certains dinosauriens, par exemple, possédaient
-la station verticale avant lui, et que, dans
-des temps où la Terre était encore vaste, où
-le mystère régnait au delà des mers, un Christophe
-Colomb ou un Vasco de Gama auraient
-pu, logiquement, trouver dans les terres inconnues
-où ils abordaient, une race qui, sans
-être en aucune façon humaine, eût été capable,
-elle aussi, d’évoluer jusqu’à l’intelligence
-et à la raison.</p>
-
-<p>Qu’entendons-nous par l’intelligence ou la raison ?
-Pour l’instant, je me borne à répondre
-que, ce qui distingue l’homme de la bête, c’est
-la faculté, uniquement concédée à celui-là sur
-la terre, d’adjoindre à son corps des organes
-artificiels par lesquels il diminue sa douleur
-ou sa peine, et pare à son insuffisance. Il a été
-le seul être capable de remédier à son pelage
-minime par le feu ou par la vêture ; la première
-machine qu’il inventa fut sans doute la
-trique (dont usent encore eux-mêmes les grands
-anthropomorphes), pour suppléer à son défaut
-de griffes, de crocs et de biceps suffisants…
-Il n’avait pas d’ailes ; notre époque l’aura
-vu s’offrir ce luxe triomphalement…</p>
-
-<p>Que de chemin parcouru ! Et c’est là que
-semble résider le miracle ; nos professeurs de
-philosophie nous l’ont expliqué ou, plus modestement
-parlant, défini, en opposant l’instinct
-et l’intelligence. Je garde personnellement la certitude
-que, pour une raison supérieure à la nôtre
-et dont nous serions un peu naïfs de douter, des
-mots comme intelligence et instinct doivent avoir
-une signification aussi bornée ou douteuse que
-celle des catégories de l’entendement.</p>
-
-<p>Bernardin de Saint-Pierre, s’il tenait ici la
-plume au lieu de moi, n’hésiterait pas à écrire
-que l’observation méticuleuse d’un insecte impose
-la certitude d’une divine Providence. Je me
-garderai d’être si ambitieux dans mes affirmations,
-surtout au début d’un essai qui ne vaudra
-que par sa modestie résolue. Mais n’est-il pas
-possible d’imaginer, — et ceci sans qu’une
-science <i>autre que la nôtre</i> et qu’il est possible
-d’imaginer elle-même, s’oppose à de telles imaginations — d’imaginer,
-dis-je, que l’homme ne
-siège pas au suprême échelon sur l’échelle des
-êtres périssables ?</p>
-
-<p>Que sommes-nous pour Grillon, pour Grillon
-qui n’est pas le premier venu dans le monde
-si supérieurement armé des insectes, pour Grillon
-qui, à défaut de carapace, sait se construire
-une sûre maison, pour Grillon, dont le cerveau
-pèse proportionnellement environ trois fois plus
-que le nôtre, pour Grillon qui n’a pas eu besoin
-d’inventer des machines parce qu’il apporte
-en naissant au monde tous les instruments
-nécessaires à ses goûts et à sa relative sécurité
-de créature mortelle ?… Plus loin, j’essaierai
-de traduire en parler d’homme l’univers tel
-qu’il peut vraisemblablement se refléter en des
-sens d’insecte ; mais, avant même que je développe
-de manière précise mes observations,
-que risquons-nous d’être pour Grillon, nous autres
-hommes, sinon quelque chose qui pourrait
-correspondre en sa pensée à ce qu’est pour nous
-un cataclysme naturel formidable et contre lequel
-notre industrie ne peut rien ?</p>
-
-<p>Relativité. Tout est relativité. Quand un pied
-humain est posé sur une fourmilière par un rêveur
-ou un promeneur solitaire, pourquoi ne pas
-admettre que, dans leur petit monde, les fourmis
-en accusent la Fatalité ou Dieu, selon les opinions
-philosophiques ou religieuses qu’elles ont ?</p>
-
-<p>Le monde sensible, social et vital d’une fourmilière
-tient dans un rayon d’une cinquantaine
-de mètres au plus, celui de Grillon dans un
-rayon de quelque vingt mètres. Le monde humain,
-considéré du même point de vue, se borne
-à peu près à la Terre, « grain de poussière dans
-l’Infini », pour user d’une banalité qui a peut-être
-ici sa valeur. Qui sait si des êtres qui ne
-sont pas plus divins que nous, mais qui nous
-sont momentanément inconnaissables, sinon inconcevables,
-des êtres, par exemple, d’un monde
-gravitant autour de l’étoile α du Centaure, la plus
-rapprochée du Soleil, ou des êtres tributaires
-d’un Soleil plus lointain encore, ne sont point,
-par rêveuse négligence ou cruauté légère, coupables
-de ces coups de pied dans la fourmilière
-humaine que nous dénommons inondations, convulsions
-sismiques, grippe espagnole, terreurs
-de l’An Mille, plaies égyptiaques ou guerre de
-Cent Ans ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un savant qui avait su, par rare fortune,
-garder de précieuses vertus imaginatives et une
-grande défiance des choses écrites, Henri Poincaré,
-est l’auteur de pages qui m’ont, très jeune,
-heureusement bouleversé. Autant qu’il m’en souvient,
-c’est dans des exemplaires dépareillés de
-la <i>Revue de Paris</i> que je connus pour la première
-fois, fragmentairement, ces harmonieux développements
-d’idées, écrits d’ailleurs en bon français,
-d’où il est apparu que la certitude des vérités
-géométriques n’est pas elle-même exempte d’un
-certain relativisme. Elevé au beau vieux lycée
-génovéfain que nous appelions plus familièrement
-Bazar-Quatre, je cachais ces feuillets religieusement
-découpés, au plus secret de ma
-case d’interne. Car c’eût été, en toute vraisemblance,
-lecture compromettante, si on les y
-avait dénichés : Victor Delbos, notre professeur
-de philosophie, était kantien au point de
-nous parler de ce Dieu-là comme si ce Dieu eût
-été sa créature, ce qui est le comble de l’orgueil
-humain, et l’on peut bien dire, du reste,
-qu’il le refabriquait à l’usage de ses disciples
-chaque année et toutes fois plus beau. L’esprit
-de la « Nouvelle Sorbonne » planait inexorablement
-alors sur la colline vouée à Madame Geneviève,
-et notre distingué maître n’eût pas raisonnablement
-admis qu’un clair esprit français
-se permît d’aller plus loin, et par des chemins
-plus élégants, que son grand philosophe teuton,
-dans ce que l’on pourrait appeler l’expérience
-et l’intuition de la relativité.</p>
-
-<p>Digression que m’impose ma sincérité, mais
-qui me chagrine parce qu’elle peut paraître
-d’un côté louangeuse et de l’autre satirique !
-Que cette méfiance envers moi-même soit suspecte
-aux yeux des autres, et il y aura déjà de
-ma part une erreur, une expression maladroite
-de mes sentiments et de mes pensées, une défaillance
-dans ma méthode. Ce livre voudrait
-tellement être un livre de vérité toute nue et
-de naïve bonne foi ! Mais j’en appelle à tous
-ceux qui ont écrit : ce que j’essaie n’est-il pas
-effroyablement difficile à notre époque, quelque
-bonne volonté que j’aie ?</p>
-
-<p>Je n’ai parlé d’un certain relativisme des vérités
-géométriques qu’à propos de Grillon, et je
-semblais oublier mon héros. Si la science par
-excellence peut, par un esprit qui s’y connaissait,
-n’être jugée infaillible qu’humainement parlant,
-que dire des autres sciences et surtout de celles
-qui se vouent à l’explication des phénomènes
-biologiques et naturels ?</p>
-
-<p>Ceux qui ont philosophé en pareille matière,
-qui ont induit, déduit, formulé des conclusions
-ou des lois m’ont toujours paru à la fois prodigieusement
-infirmes et souverainement habiles.
-Ils ont eu, en tout cas, l’art presque magique
-des formules ou l’art plus étonnant encore de faire
-rédiger celles-ci inconsciemment par ceux qui se
-proclamaient leurs admirateurs ou se réclamaient
-d’eux. J’ai laissé de côté Haeckel, qui a
-refabriqué l’histoire de la vie comme un cordonnier
-de village ressemellerait, pour une ancienne
-servante, des chaussures jadis par elle
-à sa patronne volées. Mais voici le chevalier
-de Lamarck, qui nous oblige, en pensant à lui,
-de nous souvenir que l’homme descend du singe ;
-voici Charles-Robert Darwin qui, sur la même
-question, modifie la formule et nous force à
-bien nous enfoncer dans le crâne cette idée que
-le singe est un homme qui a mal tourné !… Formules
-trop faciles à retenir, dont les philosophes
-de la biologie et des sciences naturelles ne sont
-peut-être pas tout à fait responsables, mais qui
-ont le tort (de par leur aptitude à être rabâchées
-et leur doctrinarisme péremptoire) d’être agréables
-aux primaires et aux demi-savants !… Que
-de belles et laborieuses vies risquent, par mésaventure
-analogue, de s’amoindrir aux yeux
-de ceux qui sauraient le mieux les chérir et
-les respecter !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ne me piquant pas de philosophie, je ne risque
-rien à tenter moi-même une formule. Afin
-de mieux éclairer l’âme et la vie de Grillon,
-je vais donc poser, au début de son histoire,
-une nouvelle variante des opinions concernant
-la parenté ou, pour plus respectueusement parler,
-les rapports de l’homme et du singe : je crois
-que celui-ci nous fut, en des temps très lointains,
-un parent assez favorisé pour n’avoir
-pas besoin de devenir homme.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Transformisme ! Sélection naturelle !… Haeckel
-a naturellement ajouté, ce qui était déjà chez
-lui du plus pur pangermanisme : Lutte pour
-la vie !… Loi du plus fort !… Car j’ai souvent
-l’œuvre de Darwin sous les yeux et je ne voudrais
-pas contribuer à être responsable des absurdités
-que la basse « bourgeoisie intellectuelle »
-lui prête. Cette nigauderie de lutte pour la vie
-où c’est le plus fort qui triomphe, il la faut
-considérer encore comme un <i lang="de" xml:lang="de">ersatz</i>, et la nationalité
-de ses inventeurs est facile à identifier.</p>
-
-<p>Lutte pour la vie ! Droit du plus fort !… Quiconque
-ira sans passion jusqu’au bout de cette
-étude pourra ajouter à ces exclamations d’autres
-exclamations qui sont miennes et par quoi
-je les juge : Naïveté !… Aveuglement !… Orgueil !…
-La vérité est que, dans l’évolution
-des espèces, ce ne sont jamais les plus forts
-qui ont triomphé. Dans l’espèce particulière qui
-a nom Humanité, la victoire des démocraties
-nous en offre un exemple dont Sirius se moque,
-dont certains ont le droit de s’attrister et de
-s’irriter, mais qui n’en est pas moins péremptoire.
-Je répète que je ne veux pas « faire de
-science » ici, et je le répéterai toutes les fois
-qu’il me paraîtra nécessaire, encore qu’une telle
-méthode de discours se heurte aux principes
-que m’enseignaient les maîtres d’ailleurs très
-chers qui contribuèrent à m’instruire dans l’art
-de ma langue française et dans celui de l’accommoder,
-quand j’étais sous leurs ordres, en « rhétorique
-supérieure ».</p>
-
-<p>Je ne veux point « faire de science ». Et c’est
-pour cela que, sans citations ni références, j’affirme
-ici que le « <i>plus fort</i> » n’a pas triomphé
-sur la terre, qu’il n’y triomphera probablement
-jamais. Pourquoi ? Je crois que Maman Nature
-partage la faiblesse de la plupart des mères à
-l’égard de leurs enfants maladifs ou mal venus :
-le plus faible et le plus inutile est celui
-qu’elle chérit le plus : « Toi, tu as d’énormes
-canines aptes à égorger un grand félin, des membres
-supérieurs capables de déraciner un chêne
-de dix ans… Reste singe. Tu ne t’en trouveras pas
-plus mal et cela simplifiera ma besogne… »</p>
-
-<p>Mystérieuse besogne, et bien compliquée sans
-doute, que celle du sous-ordre de Maman Nature,
-ou, pour mieux dire, de l’officier gestionnaire
-de la planète Terre !… Quelle paperasserie
-élaborée en dehors du temps et sur une cinquième
-ou sixième dimension de l’espace doit
-y présider, tandis que nous continuons de vivre
-les uns le front bas, d’autres « <i>os sublime</i> » !</p>
-
-<p><i>Os sublime !</i> Ne nous y trompons pas ; cela
-signifie : le front dans les étoiles, ou quelque
-chose d’approchant. Mais, dans ce cas-là, rappelons-nous
-le puits de l’astronome…</p>
-
-<p>Un petit d’homme tout nu, à la suite d’une
-aventure vraiment inquiétante pour ses futurs
-amis, tombe en pleine jungle et, plus précisément,
-dans le clan des loups de Senones. Au bout de
-très peu d’années terrestres, il est le maître de
-la Jungle. Pourquoi ? Parce qu’il était infiniment
-faible et aussi peu velu qu’une grenouille, dont
-ses parents adoptifs, les loups, lui avaient donné
-le nom. Le petit hindou de Kipling a tété le
-lait de mère Louve, dormi dans les anneaux de
-Kaa le boa, joué avec Bagheera la panthère
-noire, intimidé Hâthi lui-même qui est le plus
-vieux de la Jungle, combattu l’invasion du
-Chien-Rouge, qui est un cataclysme aussi terrible
-que le déluge… Puis, dans un livre qui
-n’est plus pour les enfants, il semble devoir finir
-ses jours au service du grand empire anglais,
-aidé de ses frères-loups, ce qui est une façon
-d’asseoir son existence bien moins puérilement
-politique ou nationaliste que profondément humaine
-et terrestre.</p>
-
-<p>Il y a eu ce miracle, en nos temps, d’un livre
-aussi plein de sens éternel que ceux que nous a
-légués la primitive humanité chantante…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>II</h3>
-
-
-<p>Grillon est du nombre des insectes à qui fut
-refusé le don du vol.</p>
-
-<p>Les insectes utilisent tantôt le mode de sustentation
-dans l’atmosphère que les appareils
-humains ont aujourd’hui copié avec bonheur,
-tantôt divers autres procédés d’envol et de vol
-que nous ne savons pas imiter encore. Ainsi la
-plupart des coléoptères sont de merveilleux aéroplanes
-naturels, aux ailes fixes, et que la force
-tourbillonnante, quasi hélicoïdale des bouts d’élytres,
-entraîne dans l’espace avec une rapidité
-considérable, mais aussi avec des difficultés au
-départ et à l’atterrissage qui font penser à l’infirmité
-la plus pénible du vol humain tel que
-notre génération l’aura pratiqué. Dans l’ordre
-des orthoptères, dont est Grillon, le vol à
-ailes battantes, en vain tenté jusqu’ici par les
-mécanismes ou organes artificiels dus à l’intelligence
-des bipèdes supérieurs, a été fort
-bien réalisé par diverses espèces de sauterelles
-et par la mante religieuse, pour ne citer que
-des insectes connus sous nos climats.</p>
-
-<p>Quant à Grillon, il a, lui aussi, des ailes, disposées
-au repos de la même façon que celles,
-par exemple, de son parent Criquet, mais les
-muscles qui les attachent à son corselet ne lui
-permettent pas de s’en servir autrement que
-pour le chant, lorsqu’il est mâle et que c’est
-sa suprême métamorphose, la saison de ses
-amours.</p>
-
-<p>Les naturalistes ont dû, en conséquence, inventer
-une sous-classification pour lui : orthoptère
-sauteur.</p>
-
-<p>Pourquoi Grillon a-t-il pu persister au cours
-des temps sans la faveur du vol ? En vertu
-des avantages offerts aux déshérités et aux faibles…
-Il n’avait pas besoin de voler parce qu’il
-était capable d’un effort moindre, à savoir de
-sauter dès que sorti de l’œuf, et capable surtout
-d’un effort dans un autre sens, à savoir de creuser
-le sol et de s’y gîter.</p>
-
-<p>J’ai déjà dit le volume de son cerveau, qui
-est, proportionnellement, le triple du nôtre ; ses
-nerfs faciaux feraient envie à un Martien de
-Wells ; comme un Sélénite du même Wells, il a
-une figure en « seau à charbon », inexpressive
-à l’égal d’un objet ménager vulgaire ; mais ses
-admirables yeux à facettes et ses antennes, microscopiquement
-étudiés, permettent d’imaginer
-pour lui un monde de sensations si vraisemblablement
-féeriques pour notre intelligence que
-c’en est à rougir d’être humain. Sa cousine la
-taupe-grillon, ou courtilière, qui, elle non plus,
-ne vole pas, ne possède, comparativement à
-lui, qu’une cervelle ridicule. Mais elle aussi prend
-sa revanche, avec ses pattes antérieures, qui
-sont de merveilleux outils à creuser des sapes
-interminables ; et cet autre orthoptère est devenu
-un recordman, si j’ose dire, du vol souterrain, au
-grand dam des jardiniers ; car sa fougue se soucie
-peu des racines, surtout quand elles sont
-tendres et qu’elle peut, au passage, s’en repaître
-délicieusement.</p>
-
-<p>Dans le monde des orthoptères, la courtilière représente
-assez bien l’anarchie gâcheuse et mal dirigée ;
-la sauterelle, une aristocratie aérienne, vagabonde
-et fantaisiste ; la mante religieuse, le militarisme
-sanguinaire : Grillon est le bourgeois,
-l’être moyen et modéré, travailleur et paresseux
-tout ensemble ; ses pattes de derrière ne lui
-permettent pas de bondir très haut, ses pattes
-de devant ne lui permettent pas de s’enfoncer
-profondément dans la terre. Mais, comme on le
-verra plus loin, c’est au moment de la vieillesse
-et de la mort annuelle de sa race que cet insecte,
-plus favorisé que les hommes de condition
-bourgeoise, sait devenir beau, aimer et bien
-mourir.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La vieillesse et la mort annuelle d’une race !
-Il en est de Grillon comme de la plupart des autres
-insectes ; les pères sont morts après l’accouplement,
-les mères sont allées rejoindre leurs
-sèches dépouilles après avoir confié à la Terre,
-à la grande Nourrice, les germes d’une progéniture
-qu’elles savaient peut-être ne voir naître
-jamais. Les insectes qui, comme les termites,
-les autres fourmis ou les abeilles vivent en société,
-ne sont point dans le même cas. Ce sont,
-en un sens, des dégénérés dans leur monde,
-comme, dans la classe des mammifères, ceux
-que leur faiblesse ou leurs dissensions personnelles
-ont obligés de vivre en société.</p>
-
-<p>D’autre part, nous expliquerons plus loin comment
-un an de vie, pour Grillon, correspond
-à plusieurs milliers d’années humaines… Mais
-nous, pour ne parler encore que de nous, sommes-nous
-sûrs qu’entre le premier mammifère
-à station verticale qui n’a plus mérité le nom
-de singe et celui qui fut obligé d’inventer le
-feu, il n’y a pas eu une lacune, une époque de
-chaos ou de cataclysmes dont des traditions
-comme celle du Déluge rendent compte dans
-presque toutes les mythologies, dans le folklore
-universel ? Sommes-nous sûrs de la valeur
-de mots comme Mort de la Terre ou de la race
-humaine, nous qui ne savons pas regarder le
-temps en face et qui sommes incapables de
-fouiller historiquement son ombre à une vingtaine
-de mille années derrière nous ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Donc, Grillon a des ailes, mais ne vole pas ; il a
-des pattes de derrière énormes, admirablement
-musclées, mais elles ne lui servent guère à
-sauter que dans sa toute première jeunesse, durant
-la période de sa vie où il fait l’apprentissage
-de l’univers. Néanmoins, si vous et moi
-sautions aussi bien que lui, nous pourrions franchir
-en hauteur les tours de Notre-Dame et, en
-largeur, la Seine, sans qu’il en résultât pour
-nous aucun inconvénient. Nous pourrions, d’un
-coup de dents et sans fatigue, couper un arbre
-de cinquante centimètres de diamètre, et je ne
-prononce pas au hasard ce chiffre de cinquante
-centimètres, je spécifie même qu’il s’agit d’un
-arbre à bois dur, parce que la force musculaire
-des mâchoires de Grillon a été et peut
-être très facilement calculée. Nous pourrions
-rester sans manger ni boire durant des ans,
-car, bien que gourmand et même gourmet, Grillon
-n’est pas physiologiquement affecté d’un
-jeûne d’une semaine… J’ai peur, en écrivant, que
-mon désir de ne point ratiociner de façon pédantesque
-inspire quelque méfiance à ceux qui
-voient l’étude, l’observation, l’expérimentation
-et la science, non pas dans des phrases claires
-et qui leur permettent de penser eux aussi, mais
-dans des successions d’affirmations obscures et
-d’autant plus mémorables. Aussi n’irai-je pas
-plus loin dans ma comparaison entre un insecte
-assez peu favorisé et le roi des mammifères…</p>
-
-<p>Je m’en voudrais simplement de ne pas indiquer
-en cet endroit combien il serait désobligeant
-pour les hommes de se voir du jour
-au lendemain réduits à la taille des insectes, ou
-de voir ceux-ci se hausser jusqu’à la leur. Que
-ferions-nous contre ces admirables machines de
-guerre vivantes, qui portent dans leur organisme
-la réalisation de tous leurs besoins ? Quel
-sentiment n’aurions-nous pas, enfin, de notre
-disgrâce ? Nous comprendrions, du moins, que
-c’est probablement elle seule qui a fait notre
-force, à nous mammifères ; qu’un lucane, à taille
-égale, aurait raison d’un tigre ; qu’on ne nous
-a permis, à nous humains, à nous juchés au
-prétendu sommet de l’échelle, d’inventer et de
-perfectionner des machines que parce qu’il n’aurait
-jamais été, sans cela, question de nous donner
-l’univers.</p>
-
-<p>Le droit de l’Humanité à la vie est le triomphe
-du droit des faibles. Qu’elle en ait abusé,
-comme une petite fille gâtée, ratée ou parvenue,
-ceci est sûr et c’est dans l’ordre. Mais
-avant de tenter, plus loin, de traduire en langage
-humain, et français si possible, le monde
-tel que Grillon le conçoit, je tiendrais à lui
-prêter un instant, avec la connaissance de nous-mêmes,
-un peu de notre sensibilité et quelques-uns
-de nos mots.</p>
-
-<p>Je suppose qu’alors je l’entendrais nous dire :</p>
-
-<p>— Evidemment, je ne comprenais pas ce que
-vous étiez. Je ne vous croyais même pas vivants
-et mortels, au sens que ces épithètes ont
-pour ma race. Je vous prenais pour des phénomènes
-terribles, dûment classés dans ma mémoire
-instinctive, laquelle, vous n’en doutez pas
-vous-mêmes, dépasse prodigieusement votre mémoire
-soi-disant intelligente et raisonnée. Vous
-venez de m’expliquer ce qu’il en fut de vous
-et où vous en êtes ; je resterai désormais
-émerveillé et peiné en y pensant, durant le
-temps immense de vie, par vous dénommé onze
-mois, que j’ai à vivre. O géant, ne te vexe
-pas si je te plains, et n’accuse que mon incompréhension
-de tes bonheurs, qui doit fatalement
-égaler la tienne en face des miens. Je
-te plains. Tu vis des temps si longs et si inconcevables
-pour moi que j’aime mieux n’en pas
-faire le compte, parce que les prodiges brumeux
-des immensités qui se déroulent alors devant
-ma pensée m’effraient. Je ne t’en plains que
-davantage. Quelle conquête péniblement achetée
-doit te paraître le bien-être relatif de ta
-race ! Vous avez des misères, des maladies, des
-ennemis, des guerres, si j’ai bien compris ton
-discours ? Ceci n’est rien, car nous non plus
-ne sommes pas à l’abri d’une existence prématurément
-fauchée. Mais, à moins de malchance,
-ayant fait l’apprentissage du monde, je vis, j’aime
-quand je suis très vieux et parfait, et la mort
-naturelle ne m’apparaît alors que comme la récompense
-de mon labeur, comme le repos que
-j’ai mérité. Est-ce vrai que vous ne naissez que
-pour croître, puis aussitôt décroître, et que vos
-derniers jours ne sont pas les plus triomphalement
-beaux ? Nous autres, nous avons en onze
-mois trois vies successives, une naissance et
-deux métamorphoses dont la dernière nous vaut
-l’amour… O pauvres compagnons terrestres qui
-n’avez droit qu’à une vie désordonnée, incohérente,
-qui connaissez l’amour au hasard, dans
-l’âge où vous n’en pouvez comprendre la noblesse
-et qui, dans votre vieillesse, quand c’est
-l’heure de la nuit noire et l’arrivée de ceux
-qui vous continueront sur la Terre, ne pensez
-plus à l’Amour que pour en avoir le regret
-ou le mépris !…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>III</h3>
-
-
-<p>Le quinze septembre 1912, après une rude et
-belle journée de chasse, je me suis assis dans
-une clairière de la forêt landaise, au bord d’un
-chemin de muletiers. Il pouvait être quatre heures
-du soir, — car jamais je ne m’habituerai
-à prononcer seize heures… Et, tout en fumant
-une cigarette, tandis que les chiens satisfaits de
-ma décision installaient autour de moi leurs babines
-sur leurs pattes, je regardais un infime
-petit coin de terre herbue à mon côté.</p>
-
-<p>L’herbe des champs, dans les régions grasses,
-quand c’est la saison des foins presque
-mûrs, possède une luxuriance magnifique et
-telle que la plus antique des forêts vierges n’en
-sut jamais offrir aux voyageurs de notre espèce,
-même aux grands errants romantiques
-qui avaient pourtant de bons et beaux yeux.
-Sur le bord d’un sentier forestier, au pays des
-sables, le monde des graminées sauvages, quand
-les premières fraîcheurs ont préparé l’automne
-et annoncé son odeur au ras du sol avant d’en
-emplir le ciel, ce petit monde renaissant, verdoyant,
-à défaut de grandeur et de splendeur
-végétales, offre des trésors de couleur et de formes
-dont je ne me lasserai jamais d’enrichir
-mes yeux. Bien que les noms des nombreuses
-sortes de graminées qui se côtoient sur n’importe
-quel lambeau de terre herbue d’une superficie
-égale à celle de ma main, soient dépourvus d’intérêt
-ici, je ne résiste pas au plaisir d’en citer
-quelques-uns, tant ils sont frais et comme embaumés :
-il y a la canche et la crételle, la flouve
-et le pâturin, la fléole et la fétuque, la houque
-et la téosinte, le dactyle ordinaire et l’autre
-dactyle, qui est le pelotonné. Je reconnais aussi
-les formes sauvages du trèfle et du gazon, j’admire
-leur vert « rainette », je découvre de minuscules
-folioles qui sont comme des miniatures
-adorablement exécutées de celles du frêne ou
-de l’acacia ; ici des ombellifères naissants m’offrent
-la ciselure compliquée d’une feuille qu’une
-seule nuit suffit à ouvrer ; là, c’est un brin de
-mousse qui, sous la loupe, fait penser à un
-clocheton de Sainte-Chapelle taillé en pleine émeraude.</p>
-
-<p>Au-dessus de cette modeste et prodigieuse symphonie
-en vert majeur, une feuille morte de
-corsier pose sa tache grisâtre, sa fausse note
-ou du moins sa « note à côté ». Mon goût irrémédiable
-du classique m’invite à en débarrasser
-mon univers momentané, restreint, et pourtant
-somptueux. Mais un respect soudain m’envahit
-dès que j’ai examiné la feuille morte
-et que je la constate chargée de vie à venir.
-Des œufs d’insecte, blanchâtres parfois, parfois
-pâlement jaunâtres, d’une forme à peu près analogue
-à celle d’une graine d’alpiste, mais plus
-longs d’un bon demi-millimètre, — les œufs de
-Grillonne !… Religieusement, je repose avec toutes
-les précautions désirables cette crèche future
-dans l’adorable paysage végétal qui m’avait
-intéressé jusque-là.</p>
-
-<p>Est-ce le fait de mes brutales mains d’homme ?
-Est-ce que tout justement un véhément rayon
-de soleil a frappé la feuille morte de corsier
-dans l’instant même où je la rendais au
-paysage que lui avaient assigné les lois de
-la chute des feuilles et la courbe du vent ?
-Est-ce que l’heure de l’éclosion avait été mûrie
-et cuisinée à point par le jour et la saison ?…
-Soudain, des sept ou huit petites graines animales,
-une semble frémir, bien que nulle brise
-n’existe au ciel et que moi, les yeux à moins de
-dix centimètres d’elle, je retienne mon souffle.
-Avez-vous mangé dans votre enfance des <i>rizoulets</i>,
-c’est-à-dire des grains de maïs franc
-qu’on fait éclater sur une pelle rougie au feu ?
-L’œuf de Grillonne s’entr’ouvre à peu près de
-la même manière, mais sans bruit, et sans risquer
-d’aller, en sautant, brûler les cheveux des
-petits enfants qui, penchés sur l’âtre, guettent
-la gourmandise au goût de noisette sucrée…
-Une mince déchirure se produit vers l’une des
-extrémités de la minuscule navette… Par bonheur,
-mon sens de la relativité, même quand je
-m’occupe à tuer les bêtes de l’air, est cause
-que je garde toujours sur moi une loupe qui me
-permet d’étudier, à l’occasion, divers minimes
-personnages terrestres.</p>
-
-<p>La membrane, ou l’écorce, s’est donc fendue
-vers un autre bout, et, maintenant, elle se déchire
-lentement, péniblement pour ainsi dire, non pas
-dans le sens de la longueur, mais dans celui de
-la largeur, laquelle ne dépasse pas, au moment
-de l’éclosion, un millimètre pour les futures
-femelles et est un peu inférieure pour les futurs
-mâles. Dans l’écorce de l’œuf, — car le mot
-écorce me paraît décidément mieux convenir que
-le mot membrane à la petite chose quasi végétale
-que j’observe, — se produisent ensuite,
-d’un bout à l’autre cette fois, des fissures irrégulières,
-des boursouflements et des recroquevillements…
-Je pense alors aux pignons des pins mâles
-s’ouvrant à la chaleur d’un four, quand nous
-les y avons fourrés pour nous régaler de leurs
-graines ; je pense aussi que, si mes nerfs auditifs
-étaient assez sensibles, s’ils ressemblaient à ceux
-du poète persan qui, au printemps, écoutait le
-gazon pousser, j’aurais noté dans ces divers
-déchirements, boursouflements et recroquevillements
-des bruits qui se seraient associés en
-mon esprit à une idée de labeur et de peine.</p>
-
-<p>Dans le monde des insectes, et même dans
-celui des plantes, toute naissance doit signifier
-souffrance pour l’objet qui produit comme pour
-celui qui est par lui lancé au monde. La première
-femme, à la suite d’un jugement sévère,
-mais qu’elle ne paraît pas avoir volé, fut condamnée
-à enfanter dans la douleur. Je crois
-qu’en effet l’enfantement humain ne doit être
-une chose agréable ni pour la mère, ni pour le
-rejeton dont le premier salut à la vie est un
-cri de rage, un cri où semble s’exprimer la
-légitime fureur d’un dormeur qu’on vient de
-malencontreusement éveiller, sans précautions,
-sans courtoisie, sans lui demander son avis.</p>
-
-<p>Mais les mères humaines sont certainement
-présomptueuses en pensant qu’à elles seules furent
-réservés le châtiment et la noblesse d’enfanter
-dans la douleur. Qui dit naissance dit
-scission entre deux êtres. Nulle scission ne va
-sans diminution momentanée de l’être qui a produit
-et de celui qui a été produit. Coupez en
-deux parties égales un ver de terre adulte,
-sain, normalement développé, enfouissez les deux
-tronçons dans un pot de fleurs empli de bonne
-terre ; au bout d’environ un an vous trouverez
-deux vers complets que vous pourrez partager
-à leur tour… Remarquez que cela ne peut
-s’appeler enfanter sans douleur, car les contorsions
-auxquelles les lombrics se livrent, quand
-on leur impose cette façon de procréer, ne sauraient,
-à cet égard, nous laisser, même de notre
-point de vue humain, le moindre doute.</p>
-
-<p>J’ai peut-être effectué une dégringolade trop
-rapide (uniquement dans l’espoir de m’expliquer
-et de me faire comprendre plus vite) le
-long de l’échelle des êtres, mais j’ai voulu signifier
-qu’il y a probablement autant de souffrance
-dans le lombric qu’on tranche, dans
-l’œuf qui s’ouvre ou dans la graine qui se déchire,
-que dans la femme prête à mêler à la vie
-relativement longue de notre espèce un lambeau
-de sa très éphémère vie.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le poussin heurte du bec la coque calcaire
-de l’œuf et maman Poule l’y aide parfois de
-son bec. On conçoit, du reste, que cette patiente
-et digne commère ait hâte d’aller se dégourdir
-les pattes, de connaître ou de retrouver
-la fête sans égale, nullement inconnue des
-mères humaines, qui consiste à promener, à
-vanter, et même à morigéner bruyamment sa
-progéniture en pleine vie, en plein soleil.</p>
-
-<p>Les ruches et les fourmilières sont en majorité
-peuplées d’êtres ternes et prodigieusement
-asservis, que les livres traitent de neutres, mais
-qui sont en réalité des femelles devenues indignes
-de produire et qui servent de nourrices
-sèches ou de bonnes d’enfants aux produits d’une
-reine absolue dans le cas des abeilles, d’une aristocratie
-féminine dans celui des fourmis.
-Quant aux mâles, dans le palais embaumé fondé
-au creux d’une souche, ou dans l’ingénieux
-labyrinthe souterrain, ils font vraiment piteuse
-figure ; ils ne sont pas si éloignés, ces
-représentants du sexe fort dans les races d’insectes
-vivant en société, de certains petits
-rentiers qui vont, dans tel café humble et bien
-convenable de leur choix, se mettre à l’abri
-des pleurs de l’enfant, des bris de vaisselle
-de la servante à tout faire et des récriminations
-de l’épouse. J’ai étudié longtemps les fourmis,
-elles aussi, après avoir emprisonné des fourmilières
-dans un bocal coiffé de tulle ou dans
-diverses cages vitrées de mon invention : la
-chambrée des mâles — des mâles inactifs et
-idiots, empêtrés d’ailes dont ils se serviront
-en si peu d’occasions — m’a toujours fait penser
-à l’intérieur d’un petit café des Ternes ou des
-Batignolles.</p>
-
-<p>Quelques mâles stupides, une reine ou un
-parlement d’épouses toutes-puissantes, des êtres
-quasi asexués, serviles et sordides, voici à quoi
-aboutirait vraisemblablement, en un avenir plus
-ou moins lointain, le triomphe du communisme
-et du féminisme conjugués dans les sociétés
-humaines. Car il importe de noter dès à présent,
-et nous reviendrons là-dessus, que les sociétés
-d’insectes, où la vie des individus est si courte
-comparée à une vie ordinaire de bipède supérieur,
-possèdent sûrement de ce fait une bonne
-somme de millions d’années d’avance (d’années
-au sens humain du mot) sur les prétendus
-maîtres de la Planète Terre. Maintenant, cette
-avance représente-t-elle un amoindrissement ou
-un progrès, un perfectionnement ou une simplification
-trop sommaire, un bien-être maximum
-ou un navrant pis-aller ? Ce n’est pas ici le lieu
-de me prononcer ; je n’ai ni l’expérience ni le
-goût des questions sociales et politiques considérées
-d’un point de vue de citoyen de mon temps.</p>
-
-<p>Grillon est l’individualiste par excellence dans
-le monde des insectes. Nulle mère poule pour
-l’aider à crever sa coque, puis l’instruire dans
-l’art de se nourrir et de s’abriter ; nulle nurse
-ailée ou rampante pour subvenir à ses premiers
-besoins. On pourrait déjà me faire remarquer
-que la plupart des insectes sont logés à la
-même enseigne que Grillon.</p>
-
-<p>Ceci serait faux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il y aura quelques observations à noter plus
-loin sur un cousin de Grillon, qui est le Grillon
-du foyer, et que j’appellerai Cricri, comme font
-les bonnes femmes de chez moi ; il faut déjà signaler
-cette parenté, et aussi, — afin que l’on ne découvre
-pas prématurément des erreurs dans mes
-propos, — bien spécifier que mon personnage
-sera toujours, sauf contre-ordre, <i>le grillon des
-champs</i>, et non pas son parent domestiqué.</p>
-
-<p>Grillon doit être le seul insecte, — je dis
-« doit être » parce que ce livre n’a pas la prétention
-d’être savant, — qui voie sa vie assujettie
-par une fatalité inexorable à la marche
-des saisons. La génération de l’an passé n’aura
-nulle part pu voir naître, à ma connaissance,
-celle de cet an-ci, et il en est sans aucun doute
-ainsi depuis le commencement de la race grillonne
-telle qu’elle se présente à nous actuellement.</p>
-
-<p>En évitant la pariade à des sauterelles
-d’espèces communes, de celles qui crépitent à
-chacun de nos pas, dès juin, dans nos prairies,
-j’ai vu une femelle, soigneusement isolée,
-survivre de quelques jours à l’éclosion des œufs
-d’une de ses sœurs, et un mâle, également privé
-d’aimer, subsister, — bien nourri de fraîches
-salades, de pain, de sucre, — jusqu’aux approches
-de la première métamorphose de… ses
-neveux et nièces. Rappelons que Criquet (comme
-toute sa famille, si variée et, par ailleurs, si
-amusante) est un des plus proches parents de
-Grillon, chez nous.</p>
-
-<p>La même expérience, tentée une quinzaine
-de fois en une quinzaine d’années sur une quinzaine
-de générations de grillons <i>des champs</i>,
-a toujours été pour moi négative. En liberté
-ou en cage, Grillon, deux ou trois jours après
-le suprême accouplement, meurt, entre juin
-finissant et juillet à son début ; Grillonne en
-fait autant deux ou trois semaines plus tard et
-presque immédiatement après sa dernière ponte ;
-Grillonneau ne naîtra que vers le début de septembre,
-si son œuf a été confié au sol, ou à une
-feuille sèche, vers le milieu de juillet.</p>
-
-<p>Cet abîme d’un mois et demi entre deux générations,
-mes soins les plus divers n’ont jamais
-pu le réduire à moins de trois semaines.
-Isolés et privés de la pariade, c’étaient du reste
-les mâles qui, dans ce cas, végétaient le plus longtemps, — comme
-je l’ai observé aussi dans le
-monde tout voisin des sauterelles, — les mâles
-qui, si aucun obstacle ne s’oppose pour eux aux
-tendres invitations de Nature, doivent disparaître
-les premiers.</p>
-
-<p>Il m’a été impossible d’observer l’autre proche
-parent de Grillon, la courtilière ; uniquement
-friande de radicelles vivantes, celle-ci s’accommode
-mal de la captivité, périt très vite si
-on la prive de saper le libre sol avec une sorte
-d’avidité vertigineuse. Mais je crois néanmoins
-pouvoir affirmer que, dans la totalité des insectes
-connus, c’est Grillon qui a le plus prodigieux
-mérite en tant qu’autodidacte.</p>
-
-<p>Divers autres insectes, à défaut de surveiller
-eux-mêmes l’instruction de la future génération,
-savent du moins tester en sa faveur, lui faciliter
-l’accès des voies à la vie, préparer aux larves
-le logement et la nourriture pour le temps
-où elles seront incapables d’y pourvoir elles-mêmes,
-bref leur aplanir le terrain et leur mâcher
-la besogne… Ainsi le nécrophore, coléoptère
-clavicorne qui prend bien soin de ne pas
-aimer et de ne pas mourir avant d’avoir
-découvert la menue charogne de mulot, de
-musaraigne ou d’oisillon à laquelle il confiera
-ses œufs et qui assurera l’avenir de sa race ;
-car celle-ci serait incapable de durer une
-heure hors d’un « fromage de Hollande » accommodé
-à ses besoins et lui assurant le vivre et
-le couvert pour quelques semaines.</p>
-
-<p>Je me rappelle, à ce propos, le vers de mon
-regretté grand ami François Coppée :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir ?</div>
-</div>
-
-<p>Quand il s’étonnait de ne point retrouver dans
-les mousses des forêts de Saint-Cloud, de Chaville
-ou de Saint-Germain, au printemps, les délicats
-squelettes des oiseaux qu’il imaginait que
-le froid fait périr, le bon poète parisien ignorait
-que l’hiver n’a jamais causé la mort des
-petits êtres ailés dont il avait un peu l’âme
-et l’esprit ; il ignorait aussi, probablement, l’existence
-des nécrophores…</p>
-
-<p>Dans le même ordre d’idées, certains coléoptères
-peuvent atteindre des âges patriarcaux
-et présider ou assister à l’éducation des jeunes ;
-les plus favorisés sur ce point, — mais je n’affirme
-pas que favorisé soit le mot qui convienne, — sont,
-chez nous, les hydrophiles (dytiques,
-gyrins, etc…), coléoptères amphibies, admirables
-machines animales qui nagent, plongent
-aussi longtemps qu’il leur plaît, sont aptes
-à la marche terrestre, savent aussi pratiquer le
-vol à belle allure, bref, qui se présentent à nos
-yeux sous la triple espèce d’un sous-marin, d’un
-tank et d’un hydravion perfectionnés. Le grand
-dytique, qui atteint parfois la taille de la femelle
-du lucane (celui-ci est l’insecte européen
-le plus considérable), le grand dytique, après une
-vie relativement brève à l’état de larve et de
-chrysalide, devient insecte parfait dès les premiers
-jours chauds, s’accouple presque aussitôt,
-une fois pour toutes probablement. Mais, ensuite,
-au lieu de mourir, qu’il soit mâle ou femelle,
-il prend ses vacances, profite des beaux jours
-pour rassasier dans l’air, sur la terre ou dans
-l’eau, au détriment de toute proie ailée, rampante
-ou nageante qu’il découvre, son inextinguible
-appétit ; puis, l’hiver venu, il s’enfouit
-dans la vase des étangs, des marais, des viviers,
-et dort ou somnole, dans l’euphorie d’une savoureuse
-vie ralentie. Au printemps qui suit,
-il recommence à vivre, s’éveille avec l’appétit
-qu’on devine, et, dans un aquarium très facilement
-aménageable, on le peut observer entraînant
-à sa suite cinq ou six jeunes aussi voraces
-que lui à la poursuite d’une proie parfois
-volumineuse, — têtard ou épinoche, vairon
-ou même goujon. Les vieux et les vieilles,
-avouons-le à la louange de ces pirates, partagent
-bénévolement leurs proies avec les petits, — ce
-qui ne les empêcherait pas, du reste, de manger
-ensuite ceux-ci, au cas où on négligerait de
-renouveler leur vivante pitance.</p>
-
-<p>On trouve, en desséchant des mares, dans
-la vase, des dytiques très vieux, à la carapace
-(jadis d’un beau bronze vert ou brun) tout incrustée
-de menus coquillages, ou verdie par
-de minuscules moisissures végétales. Ils sont
-gros et lourds, malhabiles sur le sol et dans
-l’eau limpide ; ils ne volent plus ; seule, la vase
-leur agrée… Quel est leur âge ?… Quatre, cinq ans,
-plus peut-être… Ils ont vu de la sorte se succéder
-au moins quatre ou cinq générations au delà
-d’eux, ce qui dépasse légèrement les possibilités
-de la race humaine sur ce point. Les nouveau-nés
-n’auront donc jamais été livrés à leurs propres
-ressources, aux hasards d’une expérience
-improvisée.</p>
-
-<p>Mais c’est probablement là une exigence vitale
-pour cette race de coléoptères, êtres de proie,
-sanguinaires, batailleurs, usant vis-à-vis des animaux
-de leur taille et même d’animaux plus
-forts qu’eux, de machines leur permettant d’affronter
-l’eau, l’air, la terre, comme nous, et
-comme nous pourvus d’instruments de protection
-ou d’attaque formidables. Puissance qui
-se compense par d’autres infirmités, et notamment
-par celles de l’inutilité, de la vieillesse, de
-la décrépitude, de l’horreur de mourir laid après
-avoir chéri l’inertie et la vase ; tandis que la
-race d’insectes la moins défendue peut connaître,
-sans se soucier de ce qui la continuera sur la
-terre, le repos sans remords, après la vie, après
-l’amour, après le labeur de se suffire et le labeur
-de créer, après la grande et sainte tâche.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>… Mais l’œuf de Grillonne a fini de s’ouvrir…
-La toute petite créature apparaît, immobile,
-étonnante, presque déconcertante, aussi peu animale
-et vivante d’aspect que l’était un quart
-d’heure plus tôt l’œuf lui-même.</p>
-
-<p>Penchons-nous vers elle de nouveau.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>IV</h3>
-
-
-<p>Au-dessus de l’écorce déchirée et presque aplatie
-de l’œuf, il y a maintenant quelque chose
-comme un grain de riz supporté par six minimes
-morceaux de fil blanc très mince. On ne
-sait par quel prodige cela se soutient à un quart
-de millimètre au-dessus de l’écorce maternelle…
-Et puis, comme si c’était le vent qui
-faisait bouger un objet inanimé, deux autres
-fils blancs, qui surmontent et ne supportent
-pas le grain de riz, frémissent. Ils frémissent
-ou plutôt palpitent ; ou plutôt encore… mais aucun
-verbe ne serait parfaitement exact… Le mouvement
-des jeunes antennes évoque en effet l’idée
-d’une dégustation inquiète et studieuse tout ensemble ;
-je pense aussi à un jeune écolier un
-peu « dur de tête », comme l’on dit, mais sensible,
-et qui serait tombé en extase devant le beau
-chef-d’œuvre qu’on l’a sommé d’apprendre par
-cœur ; les cils et le cœur de l’enfant battraient
-alors du même rythme que les antennes de l’insecte ;
-le mystère humain du beau poème et
-le mystère naturel que la vie offre à la naissante
-bestiole doivent produire des émotions
-et des impressions très voisines dans des cerveaux
-pourtant si diversement organisés et desservis
-par des organes entre lesquels toute commune
-mesure est inimaginable.</p>
-
-<p>Mais, déjà, un phénomène nouveau se produit,
-bizarre pour l’observateur inexpérimenté,
-bizarre au point que celui-ci a le droit de se demander
-un instant si l’attention qu’il déploie au-dessus
-de sa loupe n’a pas halluciné ses nerfs
-optiques.</p>
-
-<p>Lentement, le grain de riz et les filaments
-couleur d’os gratté brunissent, de la même façon
-que fait dans le châssis du photographe
-le papier sensible accolé au cliché, devant la
-lumière. Quand elles ont commencé à donner
-signe de vie, les antennes avaient déjà une teinte
-rosée ; maintenant, je m’aperçois que les yeux
-les ont devancées dans la conquête de la belle
-couleur brune et mordorée qui sera celle de
-Grillon pour toute sa vie, sauf durant les quelques
-heures qui suivront ses deux métamorphoses,
-où il sera de nouveau tout blanc, et où
-les choses se passeront, d’ailleurs, comme après
-sa naissance, avec cette différence, néanmoins :</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Que, sous la lumière, pourtant atténuée, de
-l’automne, l’insecte naissant n’a guère besoin de
-plus d’une heure pour conquérir sa couleur.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Qu’à son premier changement de peau, à
-sa première métamorphose, vers février, il lui
-faudra subir, à peine transformé, muni d’embryons
-d’ailes à peine plus importants que ceux
-qu’il possédait en naissant au monde, trois ou
-quatre heures au moins de lividité et de débilité
-larvaires avant d’être de nouveau pavoisé aux
-couleurs de son activité et de sa vie.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Que, lors de la suprême métamorphose,
-le beau costume nuptial de Grillon, — les ailes
-de moire noire et or du mâle, les ailes de soie
-lamée, bronze et orichalque, de la femelle, — n’aboutit
-à tant de splendeur qu’après une exposition
-de sept ou huit bonnes heures à l’éclatant
-soleil des jeunes mois.</p>
-
-<p>Avril ou mai ; époque où les créatures volantes
-ont à pourvoir au ravitaillement de la nichée ;
-où les batraciens et les reptiles sortent
-affamés de l’engourdissement hivernal… Or, durant
-ce long temps de sept ou huit heures,
-c’est une tache blanche, puis encore très claire
-et déplorablement visible que fait Grillon au
-seuil de son domaine.</p>
-
-<p>Que de fois cette petite chose engourdie, presque
-inerte, incapable de fuir ou de se terrer, a
-été saisie au seuil dudit domaine, dans une
-soleilleuse clairière de la gigantesque et fastueuse
-« forêt-prairie », par le bec corné d’un oiseau
-ou la langue bifide d’un lézard vert !… Et ceci
-juste au moment où, la récompense de sa vie
-laborieuse, obscure et silencieuse, Grillon allait
-la tenir du ciel sans mensonge de la chaleur
-nourricière et de la lumière qui simplifie tout !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La chaleur et la lumière ont donc, en une
-heure environ, coloré Grillon nouveau-né à sa
-brunâtre couleur réglementaire ; elles l’ont
-même fait paraître déjà plus robuste et parfait,
-quoique le blanc « grossisse », comme disent
-dans mon pays les dames vieillies et adipeuses
-qui se soucient encore d’atours. En tout cas,
-son apparence, ailes à part, est déjà celle qu’il acquerra
-au temps de l’amour et de la mort.
-Entre Grillonneau dépourvu d’ailes et le bébé
-d’homme qui va jambes nues, le rapport pourrait
-être développé par un bon élève de première
-supérieure avec la plus suave facilité.
-Mais la question des métamorphoses dans le
-monde des insectes présente assez d’importance
-pour que je préfère exprimer en leurs temps et
-lieu, plutôt qu’en passant et en hâte, les réflexions
-qu’elles m’inspirent.</p>
-
-<p>Voici Grillon vraiment né à la vie. Dès que
-le grain de riz couleur d’os gratté est devenu
-couleur grain de café rôti, les antennes s’agitent ;
-le petit être, moins d’un quart d’heure plus tôt,
-semblait insensible aux impressions que je tentais
-sur lui à l’aide d’une brindille précautionneusement
-mise en contact avec son corps ou
-ses membres ; maintenant, à la suite d’une nouvelle
-expérience du même genre, il bondit !</p>
-
-<p>Un seul bond, et voici tout près de quarante
-centimètres entre son berceau et le lieu où il
-vient d’atterrir. Frémissements éperdus d’antennes.
-Première prise de contact avec l’aventure.
-Ses pattes ne flageolent plus, mais agissent déjà.
-Un temps de repos, d’ahurissement, ou plutôt,
-dirait-on, d’émerveillement, — d’émerveillement
-que valent à l’insecte prenant contact avec le
-monde, la vague sensation de sa nouvelle puissance
-et, probablement, une hésitation pleine
-de terreur.</p>
-
-<p>Force pressentie et peur conçue, quel enivrement
-cette double sensation ne peut-elle provoquer
-en un bel objet animé jeté solitaire dans
-ce coin de notre monde qui est pour lui l’Infini ?</p>
-
-<p>J’approche, avec toute la délicatesse désirable,
-le bout de mon doigt d’une antenne.
-Je constate que celle-ci a reconnu cet abord
-suspect deux millimètres avant que ce doigt
-l’eût touchée. Déjà, elle s’incline. Elle le fait
-avec prudence et maladresse, dans un sens,
-dans l’autre, avec de touchantes hésitations,
-comme la main d’un nouveau-né qui veut saisir
-la lampe ou la lune et qui frémit de rage
-quand il voit qu’il ne peut s’emparer d’un objet
-si précieux lumineusement et si apparemment
-accessible. Enfin, l’antenne frôle mon doigt qui
-sent le tabac, le fusil, le chien, l’homme et autres
-choses terribles…</p>
-
-<p>Un nouveau bond en avant. Puis, c’est la
-disparition de l’insecte déjà conscient de son
-devoir de vivre, — sa disparition entre deux
-feuilles mortes. Précaire défense ! Mais, quand
-je parlerai des ennemis de Grillon, il me sera
-facile de montrer que, pour l’instant, elle lui suffit.</p>
-
-<p>L’instinct du danger, de la menace et des
-moyens de salut existe donc déjà. Nous pouvons,
-vous dis-je, commencer à vivre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un peu de psychologie humaine me paraît,
-en ce point, nécessaire.</p>
-
-<p>De quel âge datent nos plus lointains souvenirs,
-quand nous nous posons cette question
-dans l’adolescence ou la jeunesse, ou, pour plus
-généralement parler, dès le temps que nous
-sommes capables de procréer à notre tour de
-nouvelles graines d’hommes ? Il y a évidemment
-beaucoup de différence selon les individus. Cependant,
-si l’on s’amusait à tenter de bien se
-connaître soi-même, je crois que c’est aux environs
-de la troisième année que l’on commencerait,
-en général, à voir s’éclairer l’ombre dont
-nous sortons. Personnellement, arrivé au milieu
-du chemin de la vie, j’ai dans mon album
-mémorial, sans qu’aucune illusion soit possible,
-des images qui datent de plus loin encore.</p>
-
-<p>Ainsi, je suis certain de revoir <i>directement</i>
-en moi, — directement, dis-je, et non pas parce
-que cela m’a été raconté plus tard, — les péripéties
-d’un effroyable drame auquel je fus mêlé
-vers l’âge de dix-huit mois… Ceci se passait près
-d’Agen, dans une belle prairie des « bords de
-Garonne » : d’effroyables animaux, qui étaient
-des canards dans l’espèce, surgirent des hautes
-herbes à mon approche, si bruyamment que j’en
-tombai sur mon séant ; bien que trottinant avec
-assez de hardiesse depuis près d’un trimestre
-déjà, j’en demeurai un nouveau trimestre comme
-perclus et rempli d’une sainte épouvante à
-l’égard des mille embûches que peut nous fomenter
-ce monde.</p>
-
-<p>Qu’étais-je, qu’avons-nous tous été avant le
-premier souvenir, en général burlesque, qui ait
-laissé en nous une empreinte durable ? Nous
-étions probablement et à peu de chose près
-les larves de ce que nous devions devenir, et
-je ne risque ici cette métaphore que dans le
-sens où elle pourra éclairer le mystère des métamorphoses
-de l’insecte, mystère devant lequel
-je sens que je tremble déjà. Je veux dire
-que, si différente que paraisse de la nôtre l’évolution
-physique et intellectuelle de Grillon, l’abîme
-n’est cependant pas si infranchissable qu’il
-y pourrait paraître.</p>
-
-<p>Grillon change deux fois de peau. Dans le
-courant d’une existence ordinaire, c’est à peu
-près autant de fois que nous changeons d’âme,
-d’esprit, de goûts, d’opinions et presque de personnalité.
-La théorie leibnizienne de la persistance
-dans l’être représente encore une de
-ces affirmations absolues et sans valeur auxquelles
-il est une excuse : que ceux qui en demeurent
-considérés comme responsables ont été
-trahis par leurs interprètes et leurs commentateurs,
-comme le sont si souvent les maîtres
-par leurs valets, lorsque ceux-ci, fussent-ils
-pleins de bonnes intentions, entendent à travers
-les cloisons des fragments de propos qu’ils dénaturent
-toujours avec une sorte d’allégresse, car
-les esprits les plus lourds sont ceux qui aiment
-à se dégourdir en d’effarantes acrobaties. — En
-vérité, à la condition que l’on réfléchisse soigneusement,
-presque amoureusement sur soi-même,
-on découvre dans le recul du passé deux,
-trois ou quatre êtres si différents qu’il faut beaucoup
-de bonne volonté au pèlerin rétrospectif
-pour se reconnaître à telle ou telle étape de
-son pourtant si court voyage. Je parle, bien
-entendu, des humains moyens et normaux, capables
-de grandeur et de faiblesse certes, mais
-que ne domine aucune de ces passions aux allures
-de péchés capitaux qui représentent, dans
-la société actuelle, le fondement et la raison
-d’exister des plus nuls.</p>
-
-<p>Le petit bonhomme qu’un ébrouement imprévu
-de canards fit choir dans la prairie agenaise,
-demeura jusqu’à « l’âge de raison », comme
-on disait encore alors, un méfiant, un curieux,
-un taciturne et un ironiste ; un mysticisme exalté
-le caractérisa vers l’époque de sa première communion ;
-son adolescence fut si trouble et tendre
-qu’il s’en souvient infiniment moins que
-des jours de sa toute petite vie. A vingt ans,
-il n’exista pas de jeune brute plus orgueilleuse
-et plus féroce… Bien que j’aie changé encore,
-je ne veux pas m’adresser ici de compliments,
-n’étant nullement certain, d’ailleurs, de n’avoir
-pas déchu ; mais il reste qu’il m’est souvent
-impossible de me retrouver dans ce que je
-fus, et, si je le dis ici, c’est que je crois qu’avec
-un peu de sincérité, la plupart des hommes, en
-considérant leur passé, feraient de même ; ce
-que je suis devenu, peu importe ; tant mieux
-pour moi si j’ai vraiment gardé de l’ironie,
-de la tendresse et de l’orgueil, serait-ce à la façon
-dont un herbier conserve, — précautionneusement
-desséchées, — des plantes rares.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cette idée de métamorphoses, de trois vies
-successives, s’éclaire donc un peu dès à présent,
-du moins pour moi et pour quelques autres,
-non pas scientifiquement, certes, mais par
-une comparaison sentimentale et tout nûment
-subjective qu’il ne fallait pas négliger ici. Au-dessus
-d’un abîme qu’on a l’ambition de traverser,
-lançons toujours la corde, en cas qu’il
-soit impossible de bâtir le pont à toute épreuve.
-Admettons donc que les trois transformations
-de notre orthoptère rappellent, de près ou de
-loin, celles que subissent d’ordinaire, et plus
-ou moins consciemment, les hommes entre la
-naissance et l’aube de la vraie vie, de la jeunesse,
-de l’apogée, — car le reste, âge mûr et
-vieillesse, est un lamentable superflu dont Grillon
-n’a que faire. Ceci représentera non pas une
-explication prématurée et, d’ailleurs, peut-être
-vraie, mais une traduction, une transposition
-imaginée de la façon dont il n’est pas impossible
-que les choses se passent dans les sens,
-c’est-à-dire dans l’esprit et dans l’âme de mon
-personnage.</p>
-
-<p>Avec cette différence que nos avatars intellectuels
-et moraux sont soumis à tous les hasards,
-influencés par notre bonne ou mauvaise
-fortune et que, de plus, la bonne fortune peut
-faire de nous un triste sire et la mauvaise un
-héros… ou réciproquement.</p>
-
-<p>Pour Grillon, le programme est immuable ;
-il n’a jamais besoin de se chercher, de se deviner
-ni de se découvrir ; ses buts, en chacune
-des périodes de son existence, sont nettement
-définis, si nettement que l’observation même
-d’un enfant ne s’y trompe pas ; lorsque,
-vers l’âge de dix ans, je tentais d’expliquer la
-vie de mes insectes favoris à aucun de mes
-camarades, je n’y allais pas par quatre chemins :</p>
-
-<p>— En voilà un qui a changé de peau ; c’est
-comme nous quand on nous a mis aux culottes.
-Ou bien encore c’est comme s’il venait de
-faire sa première communion. Et puis, il changera
-de peau une dernière fois, pour son mariage.</p>
-
-<p>Trois vies, trois êtres, trois personnalités différentes.
-Grillon inquiet et vagabond ; Grillon
-propriétaire et tranquille ; Grillon aventurier,
-amoureux et poète… Les divisions que le cours
-de son histoire imposent à son chroniqueur ne
-diffèrent donc, somme toute, que métaphoriquement
-de celles que mon enfance lui assignait :
-d’abord, il faut que Grillon vive, ce qui n’est
-pas si commode, et c’est son <i>apprentissage de
-l’univers</i>, qui, selon qu’il l’aura effectué avec
-bonne chance ou avec guignon, décidera de ceci ;
-pour récompense, il aura droit à <i>la vie</i> calme
-et recueillie, laborieuse et fortunée qui devrait
-faire jalouser son sort par tant de nos semblables ;
-s’il parcourt avec un égal bonheur
-ce deuxième stade vital, où les dangers sont
-pour lui atténués, mais n’en existent pas moins,
-il obtiendra de plein droit une récompense plus
-éclatante : <i>l’amour</i>…</p>
-
-<p>Quant à <i>la mort</i>, comme je crois l’avoir déjà
-indiqué et comme j’espère le mieux marquer
-plus tard, elle n’est ici que le couronnement
-suprême d’une carrière bien parcourue ; elle
-vient à son heure, sans surprise, et, si différente
-que soit notre mentalité de ce qui correspond
-à une mentalité chez ces petites créatures, il
-me paraît impossible que le néant, au terme
-de leur beau voyage, représente pour elles une
-chose sombre, funéraire, et enveloppée d’épouvantement.</p>
-
-<p>Mais nous verrons qu’il n’est pas si facile
-à Grillon d’atteindre l’heure normale, acceptable
-et sans doute sereinement acceptée de sa
-belle mort.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>V</h3>
-
-
-<p>Grillon, lorsque j’ai frôlé son antenne et suscité
-en lui la sensation du péril, s’est donc caché
-sous une feuille morte ou dans la fissure d’une
-souche, ou dans une craquelure de terrain. La
-nuit est déjà prochaine et fortes sont les chances
-pour qu’il ne bouge plus, avant l’aurore et
-la tiédeur, de ce gîte de hasard. Partons. Aussi
-bien, demain, ses frères de la même ponte ou
-ses cousins des pontes voisines auront à leur
-tour fait craquer l’écorce de la graine animale,
-et Grillon naissant sera légion dans les sentes
-herbues ou les clairières gazonnées de la forêt.</p>
-
-<p>C’est là, pourvu que le temps soit chaud et
-soleilleux, qu’il le faudra rejoindre demain. S’il
-pleuvait ou bruinait, il ne bougerait non plus
-que s’il était captif encore de son œuf et continuerait
-de vivre où il s’est gîté provisoirement,
-dans un état de somnolence bougonne et presque
-végétative. Aussi bien, il ne mange pas
-encore, et n’a pas besoin de cela pour se sustenter,
-durer et même se développer, ainsi que
-je le prouverai ailleurs.</p>
-
-<p>Mais le temps est clair, et, dès neuf heures,
-le soleil rayonne comme un vieux beau qui fait
-semblant d’oublier que le véritable été touche
-à son terme. Grillon n’a pas attendu mon arrivée
-pour repartir à la découverte. Il n’est point
-pour lui de minute à perdre : une de ses minutes
-n’équivaut-elle pas à des mois pour nous ?
-Et le voici qui, innombrable par endroits, sautille,
-se dissimule, puis reprend son élan à tout
-hasard, puis se cache de nouveau avec une
-touchante maladresse. Gardons-nous de l’effrayer.
-Suivons-le, non pas de loin, mais sans
-faire de bruit ni bousculer le sable, le gravier
-ou les brindilles sèches ; et nous le verrons
-à l’œuvre.</p>
-
-<p>Il sied d’esquisser brièvement son portrait à
-cette heure, au lendemain de sa naissance ; il
-est déjà à peu près aussi entièrement brun et
-mordoré qu’il le demeurera sa vie durant — (en
-dehors des heures qui suivront ses diverses
-métamorphoses) ; les femelles gardent, cependant,
-pendant une dizaine de jours un anneau
-blanc bien visible entre l’abdomen et le thorax ;
-chez elles, il ne disparaîtra jamais complètement,
-et nous en retrouverons comme la trace
-sur leurs ailes inutiles et silencieuses lorsqu’elles
-endosseront la parure nuptiale. — Taille
-mise à part, Grillon est donc déjà, à peu de
-chose près, ce qu’il sera jusqu’à son épanouissement
-printanier. Sa figure en seau à charbon
-a déjà son inexpression définitive. Il saute avec
-plus de facilité qu’il ne le fera jamais ; mais il
-ne faut pas croire que, même à l’aube de sa
-vie, ces espiègleries lui plaisent ; il ne s’y livre
-qu’en cas de danger et notamment lorsque l’approche
-de la pointe d’un soulier humain l’invite
-à changer au plus tôt de domicile. En réalité,
-dès cet instant, il possède en lui ces sourdes hérédités
-bourgeoises et casanières, avec tendances
-à l’obésité, qui le caractériseront durant la
-majeure partie de son existence. Il semble toutefois
-profiter de son apparence et de sa couleur
-de puce (il n’est guère plus gros alors que
-la plus géante des puces) pour rappeler aussi
-cette bestiole par le bondissement frénétique,
-nigaud, hasardeux et maintes fois intempestif.</p>
-
-<p>Mais, si rien ne menace Grillon ou, plutôt,
-si Grillon suppose que rien ne le menace, il
-aime mille fois mieux, dès ce moment, courir
-que procéder par sauts. Criquet et ses pareils
-marchent parfois, avec un dandinement qui fait
-penser à celui de l’avion qui « laboure » ; Criquet
-s’avance alors en personnage entravé par
-des ailes, mais qui n’ignore pas qu’il peut, quitté
-le sol, faire succéder au bond une envolée.
-Grillon, qui n’escompte ni pour le présent ni pour
-l’avenir un si merveilleux privilège, préfère adapter
-tout de suite ses pattes, non pas à la marche,
-mais à la course ; certes, sur ce point,
-sa cousine la courtilière le laissera bien loin
-derrière elle ; au lendemain de sa naissance, il
-n’en est pas moins un très remarquable coureur
-à pattes ; tandis qu’un saut l’essouffle et
-l’ahurit, cinq à six mètres de terrain couverts à
-grande allure ne semblent pas le fatiguer trop.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>C’est donc d’un sextuple trépignement hâtif
-que Grillon procède sur les chemins du vaste
-univers. Promenade fiévreuse, agitée et qui, de
-prime abord, nous paraît dépourvue de toute
-méthode directrice ; mais, sans doute, est-ce notre
-si difficilement guérissable anthropomorphisme
-qui est cause que nous la jugions ainsi ; il
-s’agit pour Grillon d’apprendre la vie et de
-faire vite. Nous autres, nous sommes toujours
-tentés d’imaginer l’apprentissage du monde à
-travers les rideaux du berceau et le long du lent
-déroulement des mois humains. Pour lui, toute
-seconde gâchée est plus dangereuse que ne l’est
-pour nous une année perdue. Vivre ! Il faut
-vivre… Et, pour seulement tenter de vivre, il faut
-d’abord comprendre, emmagasiner, expérimenter,
-réfléchir, peut-être même induire et déduire.</p>
-
-<p>Grillon, à chaque instant, arrête sa course et paraît
-méditer, antennes et palpes frémissantes,
-devant des objets quelconques et dont nous ne
-saurions deviner tout de suite quel peut être
-l’intérêt pour lui. La nourriture, ai-je dit, ne
-l’inquiète pas encore. L’aliment qui lui est indispensable
-est donc strictement intellectuel. Une
-observation rapide suffit d’ailleurs à faire comprendre
-que la notion d’un maximum de sécurité
-est celle qu’il cherche à acquérir avant toute
-autre.</p>
-
-<p>C’est au moment de supputer les instruments
-d’investigation qui lui ont été fournis par la
-nature pour aboutir à cette notion primitive et
-indispensable que je me sens tout à coup singulièrement
-désarmé.</p>
-
-<p>D’homme à homme, la diversité des perceptions
-sensorielles est telle que, si nous nous
-trouvions pourvus soudain des sens de notre
-meilleur ami, nous risquerions probablement
-d’en perdre la raison, si grande serait pour
-nous la révolution accomplie dans les diverses
-apparences, qualités ou quantités sensibles qui
-nous sont au cours des ans devenues familières.
-Un individu de notre race pour les yeux duquel
-la gamme lumineuse est perceptible jusque
-dans l’ultra-violet existe, peut-être, parmi
-nos amis ou nos connaissances ; et nous ne savons
-pas, si cultivés que nous soyons, et il ignore,
-même s’il est le plus savant des hommes, — faute
-de mots ou de mesure commune entre lui
-et nous, — qu’il constitue une intéressante monstruosité.
-Relativement sont nombreux, d’autre
-part, les gens qui voient le rouge sous l’aspect
-de la couleur que nous dénommons en général
-verte, et réciproquement ; mais, de ceux-ci, combien
-vont du berceau à la tombe sans soupçonner
-cette anomalie, et n’est-ce point, presque
-toujours, un futile hasard qui oblige leurs proches
-à s’en rendre compte ?</p>
-
-<p>Descendons d’un échelon : devant les animaux
-domestiques par excellence, hôtes de nos foyers,
-chats ou chiens, ne sommes-nous pas souvent
-troublés, agacés, irrités, désemparés même par
-le sentiment de l’abîme qui, indubitablement,
-existe entre leur monde sensoriel et le nôtre ?</p>
-
-<p>Pourquoi ce chat, courtisan fastueux de nos
-divans et de nos fauteuils, ce chat d’ordinaire
-si superbe et si placide, ce chat soigné, gâté,
-cajolé, repu, rôde-t-il ce soir de façon inquiète,
-scrutant les coins d’ombre comme si ses pupilles
-de nyctalope y apercevaient des choses
-terrifiantes à la vision desquelles nos yeux demeurent
-inégaux ?</p>
-
-<p>Pourquoi ce bon chien, sous le seul prétexte
-que la lune s’est levée arrogante et pleine, aboie-t-il
-et gronde-t-il, se lève-t-il hargneusement, puis
-fiévreusement se recouche, non sans lancer parfois
-vers nous des regards implorants ou avertisseurs, — comme
-si tout n’était pas tranquille
-et sûr dans la maison où gîtent ses dieux ?</p>
-
-<p>Et encore ne s’agit-il là que d’animaux doublement
-voisins de nous, et par leur constitution
-et par une familiarité cent et cent fois séculaire,
-d’animaux dont les machines à enregistrer le
-monde se révèlent anatomiquement analogues
-aux nôtres et fonctionnent, à coup sûr, de la
-même façon. Nous savons, certes, que l’odorat
-chez le chien et la vision chez le chat sont plus
-affinés que chez nous, mais nous retrouvons dans
-toute la race des mammifères nos cinq sens classiques,
-et cela nous permet d’imaginer, sinon de
-concevoir de façon tout à fait méthodique et
-précise, ce que reflète le quintuple miroir intérieur
-de ces parents immédiats.</p>
-
-<p>Je dois cependant, dès à présent, indiquer
-ma conviction que nous possédons, en dehors
-de nos cinq sens classiques, ou au delà d’eux
-si l’on préfère, ou même entre eux, bien d’autres
-sens destinés à demeurer mystérieux et en
-conséquence à peu près inutilisés par nous. A
-quoi d’ailleurs, nous servirait de discerner, de
-cataloguer et de cultiver ces possibilités encore
-ensevelies dans la subconscience ou l’inconscience
-de l’humanité ? Tact, vue, ouïe, goût,
-odorat, ainsi en ont décidé, une fois pour toutes,
-les vieux instituteurs de notre sagesse et de notre
-psychologie ; et nous serions bien bons de
-nous mettre martel en tête, puisque les cinq
-sens classiques, je dirai même canoniques, semblent
-suffire provisoirement, — depuis des siècles ! — à
-la toute petite manière dont il nous
-plaît de démêler le grand imbroglio de l’univers ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’abîme, déjà prodigieux d’homme à homme
-et de bipède à quadrupède, que ne devient-il
-pas entre un insecte et nous ? A la vérité, cette
-facile métaphore d’abîme ne suffit plus. Il vaut
-mieux imaginer un mur d’ombre de toutes façons
-opaque, impénétrable, un mur qui interdit
-à l’exégète l’observation utile, l’expérience
-fondée, le jugement efficace, la valable
-conclusion. Seules me demeurent les possibilités
-hasardeuses, les hypothèses assises sur les nuages
-du songe, les transpositions à risquer avec
-l’unique excuse de m’intéresser à mon objet et de
-croire que, l’ayant si longtemps étudié, je le
-connais autant qu’il est possible à un homme.</p>
-
-<p>Parmi les organes des sens que le menu scalpel,
-précautionneusement manié sous la loupe
-ou le microscope, permet d’inventorier chez Grillon,
-en est-il qui correspondent à ceux que l’anatomie
-a fait connaître dans l’humaine conformation ?
-Oui. — Grillon les exerce-t-il d’une
-manière qui nous obligerait raisonnablement à
-nous retrouver parfois peu ou prou en lui ? Les
-effets qui résultent pour lui de cet exercice, les
-reflets de son miroir, pourraient-ils se rapprocher
-en quelque manière de ce que nous observerions
-en nous dans les mêmes circonstances ?
-Incontestablement, non.</p>
-
-<p>Grillon possède le sens de la vue. Cela
-ne veut pas dire que sa vision ait rien de commun
-avec la nôtre ni qu’elle lui ait été donnée — ou
-qu’il l’ait conquise — en vue des mêmes
-fins que nous.</p>
-
-<p>Grillon possède une perceptivité tactile d’une
-rare subtilité. Même devenu bourgeois et obèse,
-il demeure à ce point de vue un nerveux, voire
-un perpétuel hyperesthésié ; et les gamins le
-savent bien : un brin d’herbe souple ou une
-paille de balai insinuée dans le gîte souterrain
-de Grillon l’en font sortir presque immédiatement :
-sa méfiance du risque et son goût du
-home ne résistent pas à son horreur des chatouilles.
-Détail que n’ignorent pas non plus certains
-de ses ennemis animaux, friands de sa chair
-ou jaloux de sa demeure.</p>
-
-<p>L’existence d’un appareil auditif chez Grillon
-est déjà problématique. Quant au goût et à l’odorat,
-qu’on ne saurait pourtant lui contester, il
-n’est point d’organe qui rappelle en lui ceux
-qui sont tributaires de ces sens dans notre espèce.
-Cependant, lorsque vous marchez bruyamment
-ou parlez haut à cinq ou six mètres de
-la demeure de Grillon, il rentrera précipitamment
-chez lui s’il est en train de prendre l’air
-sur son seuil et il se sera tu au préalable s’il
-est mâle et si est venue la saison de son chant.
-Cependant encore, lorsque vous l’observez en
-captivité, il saura faire, entre un bout de sucre
-imbibé de vieil armagnac et un autre bout de
-sucre imbibé d’alcool à brûler, une différence
-qui prouve qu’il s’y connaît et que, sur ce
-point au moins, ses goûts ressemblent bien plus
-aux goûts d’un gourmet humain cultivé que
-ceux, par exemple, d’un Samoyède.</p>
-
-<p>L’odorat ? Tout se passe comme si ce sens
-était aussi développé chez Grillon que chez
-nous ; je place sur une table la cage où je
-l’élève ; j’en ouvre la porte ; à cinquante ou
-soixante centimètres de ladite porte, j’ai disposé
-le traditionnel morceau de sucre imbibé d’armagnac,
-un peu plus loin une mie de pain, dans
-une soucoupe où demeurait une goutte de café,
-ailleurs une petite touffe de trèfle frais et, enfin,
-une appétissante feuille de cœur de laitue. Aussitôt,
-notre bonhomme qui savourait paisiblement
-la tiédeur d’un rayon de soleil, en somnolant
-ou en pensant à des choses, s’émeut,
-fait frétiller ses antennes, agite ses palpes, tortille
-le cou dans la mesure où cela lui est possible,
-bref, flaire le vent. Et le voici qui bientôt
-se met en marche, sans précipitation, sans
-crainte non plus, — car il faut noter que Grillon,
-en captivité, ne tarde guère à n’attacher qu’une
-importance très médiocre aux gestes, aux bruits
-et aux visages humains. Il gagne la porte de
-sa cage et se dirige imperturbablement vers le
-morceau de sucre, le « renifle », hésite…, mais
-déjà, son flair l’a averti que cette aubaine n’était
-pas la seule qui lui fût offerte dans le voisinage ;
-il se remet en route, visite successivement la
-mie de pain dans la soucoupe qui embaume
-le café, dont il est également très friand, puis
-la touffe de trèfle, puis la laitue… Après quoi il
-ne lui reste plus qu’à choisir dans cette diversité
-de succulentes pâtures. Il n’imite guère,
-d’ailleurs, l’âne de Buridan et son choix est
-vite fait ; car ce paysan a un penchant incontestable
-pour les produits, même nocifs, de la
-civilisation humaine, et faute de pouvoir tout
-absorber, il commence par la friandise qui l’allèche
-le plus, c’est-à-dire, hélas, quatre-vingt-dix-neuf
-fois sur cent par le café ou par le sucre
-alcoolisé…</p>
-
-<p>Après quoi, non pas titubant mais légèrement
-alourdi, il regagne sa cage et sa place
-favorite, — la plus soleilleuse, la plus lumineuse ;
-son appétit est satisfait ; un immense
-bien-être et les brumes dorées d’une heureuse
-ivresse doivent alors caresser et bercer cette petite
-vie. Ses antennes ne s’agitent plus de manière
-intéressée, avide ; elles bougent mollement,
-comme s’il s’agissait pour elles de battre la mesure
-dans le précieux concert dont leur propriétaire
-jouit et qui est celui même des ondulations
-de la chaleur et de la clarté. Poète et musicien
-à sa manière, Grillon, à coup sûr, compose en
-de pareils moments un grand hymne silencieux
-à la beauté et à la bonté de l’existence.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Autres preuves de la sensibilité olfactive très
-aiguë de Grillon.</p>
-
-<p>Je mets dans sa cage des fleurs qui sont, pour
-nous aussi, à peu près sans odeur : pâquerettes
-ou pensées sauvages, coucous, boutons d’or. Il
-les examine et ne s’en inquiète plus : ce n’est
-pas bon à manger, n’est-ce pas ? Mais tentons
-la même expérience avec des roses, des lilas,
-des œillets, des glycines, avec des fleurs dont
-les parfums flattent vivement et délicieusement
-nos narines à nous ; aussitôt, Grillon témoigne
-d’un véritable affolement ; il va et vient d’un
-bout à l’autre de sa cage, grimpe le long de
-la toile métallique qui l’aère, bondit contre la
-toiture vitrée et file dare-dare dès que j’ouvre
-la porte. Il est donc à peu près hors de doute
-que le parfum des fleurs lui est désagréable
-ou pernicieux. En fait, si je ne prenais pas mon
-pensionnaire en pitié, si je ne débarrassais pas
-sa demeure de ces fleurs fortement odorantes,
-il ne mangerait plus et, les premières minutes
-d’excitation, de colère ou de souffrance passées,
-il s’alanguirait et dépérirait promptement.</p>
-
-<p>Il est encore à observer que Grillon, en liberté,
-n’établit jamais son terrier aux environs
-d’un massif de roses ou de violettes, ni sous
-l’ombrage d’une glycine, si agréable que soit
-là le gazon, si favorable que soit le terrain, si
-bien exposé que soit le site. Certes, lorsqu’il
-s’installe, l’épanouissement des belles et douces
-fleurs détestées demeure lointain encore ;
-les roses d’automne agonisent ; les feuilles elles-mêmes
-tombent à la poussière ou à la boue ;
-mais ce pressentiment, cette pré-connaissance
-d’une atmosphère qui serait plus tard, par son
-arome trop fort, désobligeante pour l’insecte, ne
-représente qu’un des plus petits miracles de
-son instinct.</p>
-
-<p>Si Grillon est hostile à des odeurs qui nous
-sont précieuses, rendons-lui cette justice qu’il
-en déteste aussi dont nous avons le légitime dégoût,
-notamment celles de la corruption cadavérique,
-de la pourriture végétale, des ordures.
-Ses ordures personnelles, il va les déposer soigneusement
-à l’entrée de son trou, à l’extrémité
-de la petite plate-forme bien nette où il
-aime à prendre le bon air et le soleil. Placez
-sur cette plate-forme une saleté ou une menue
-charogne, restez là quelques minutes sans bouger
-et vous verrez bientôt Grillon sortir, exécuter
-des virevoltes à une allure furibonde autour
-de l’objet nauséeux, s’escrimer à le repousser
-des pattes loin de sa demeure ; si le morceau est
-trop gros, il essayera de l’enterrer ; s’il est impuissant
-à s’en débarrasser de l’une ou de l’autre
-manière, il préférera, en fin de compte,
-abandonner sa maison à jamais, ce qui, comme
-nous le verrons ailleurs, ne peut être pour lui
-qu’un crève-cœur infini, un geste désespéré, et
-presque l’acceptation de la mort avant l’heure.</p>
-
-<p>De même, dans la cage où il est captif, introduisons
-un de ses congénères mort récemment, — ou
-plutôt fraîchement tué, car Grillon, à
-l’abri des périls de la liberté ignore les maladies
-et ne devance jamais l’appel de la grande
-ombre ; aussitôt, l’hôte ou les hôtes du lieu
-se mettent à la besogne et se débarrassent de ce
-macabre voisinage par les moyens que la nature
-a mis à leur disposition : ils mangent le cadavre ;
-ils le mangent très visiblement sans enthousiasme,
-sans goût, patiemment, méthodiquement,
-jusqu’à ce qu’il ne demeure plus du défunt que
-le masque en forme de seau à charbon, les
-pattes et les ailes imputrescibles… Les vainqueurs,
-dans la saison des amours, sont ainsi
-maintes fois obligés d’achever, — et c’est le
-mot propre, — un rival mortellement blessé ;
-mais, dans ce cas-là, il ne faut imaginer chez
-l’insecte aucune gloutonnerie, aucune gourmandise ;
-il s’acquitte d’une corvée hygiénique, sans
-hâte et sans plaisir, simplement parce qu’il le
-faut et qu’il sait que cette peine en somme
-minime en épargnera de plus cruelles à ceux
-de ses organes sensoriels qui lui tiennent lieu
-de narines.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ce qui, de ces diverses observations, est à retenir
-pour le moment, c’est que Grillon entend,
-goûte et odore. Par où, comment ? Là recommencent
-pour nous les difficultés d’interprétation
-et de traduction.</p>
-
-<p>Les yeux, eux, existent, et l’hypothèse — dont
-le fardeau est si lourd à supporter quand on est
-bien décidé à ne pas se jouer d’elle ou à jongler
-fantaisistement avec elle, — l’hypothèse n’aura
-à intervenir en ce qui les concerne que pour
-tenter d’établir comment la lumière agit sur
-eux et en eux.</p>
-
-<p>Le tact ? Il est généralisé sur la majeure partie
-du corps, comme chez l’homme. Ne nous
-y attardons pas. Les ailes, quand elles ont atteint
-leur complet développement, sont seules
-absolument insensibles : des vêtements savamment
-accrochés à mi-corps comme pour protéger
-du froid ou des blessures possibles le dos
-et les flancs trop vulnérables et délicats.</p>
-
-<p>Le goût ? La manducation s’effectue au moyen
-de crocs cornés, pourvus de ressorts terribles
-mais nullement innervés ; point de langue, ni
-de papilles gustatives, ni rien qui paraisse en
-tenir lieu dans l’orifice buccal ou le long du
-tube digestif. Restent les palpes, appendices articulés
-minutieusement, dirigés par des muscles
-dont la mécanique est savante, mais qui ne sont
-reliés, eux non plus, par aucun nerf, avec le
-cerveau ou un autre centre nerveux. Pourtant,
-Grillon est, nous le savons, non seulement gourmand,
-mais gourmet. Cela suppose, exige même
-en lui un siège du goût. Situons-le provisoirement
-dans les palpes, si impuissantes qu’elles
-nous paraissent encore <i>humainement</i> à s’acquitter
-de leur fonction.</p>
-
-<p>L’odorat ? Point de papilles olfactives, point
-de nerfs pouvant être considérés avec quelque
-vraisemblance comme chargés de ce ministère.</p>
-
-<p>L’ouïe, enfin ? Ici, la question semble, dès l’abord
-plus complexe. Des deux côtés de la figure
-de l’insecte (toujours en admettant qu’on puisse
-attribuer une figure à un seau à charbon), au
-niveau des yeux et immédiatement au-dessous de
-l’endroit où le ganglion cérébral est logé, la
-dissection et le microscope révèlent un double
-bouquet de fibrilles nerveuses, cinq fibrilles de
-chaque côté de la figure, qui tendent vers le cerveau
-tout comme les volumineux nerfs optiques,
-mais, tandis que ceux-ci, par l’autre bout, se
-rapprochent des yeux, les fibrilles que leur place
-pouvait nous faire assez logiquement considérer
-comme auditives, sont, si je puis dire, sans fenêtres
-sur le monde extérieur ; à quelques centièmes
-de millimètres de leurs extrémités, qui
-flottent dans le liquide facial, la noire cloison
-pelliculaire de la « figure » ou des « joues »
-ne présente aucun amincissement, aucune membrane
-tympanique, aucun appareil récepteur.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je crois, sans rien oser affirmer, que nous
-nous trouvons effectivement ici en présence
-d’instruments auditifs, mais d’instruments auditifs
-tombés en désuétude. L’homme aussi possède
-des organes déchus et, entre autres, un troisième
-œil, un œil atrophié, situé à l’arrière de
-son chef et caché dans des replis de muscles et
-de chair où il demeurerait aveugle, même si la
-boîte opaque du crâne ne s’interposait entre le
-monde et lui.</p>
-
-<p>On dénomme glande pinéale cet organe curieusement
-inutile. Chez les reptiles actuels, sa
-parenté, ou même, pour mieux dire, sa ressemblance
-toute fraternelle avec un œil apte à la
-vision, s’accuse davantage encore que chez les
-oiseaux ou les mammifères ; chez ces mêmes
-reptiles, l’ossification cranienne est bien moins
-complète en face de lui que partout ailleurs ;
-certains, le caméléon notamment, présentent en
-cet endroit les vagues vestiges d’une orbite ;
-chez l’hattéria de la Nouvelle-Zélande, la glande
-va jusqu’à crever la peau, à s’encastrer en elle,
-et l’on ne saurait affirmer qu’elle est absolument
-insensible à la lumière ; on peut voir aussi, toujours
-au même endroit, mais sur la peau même
-de la nuque des très vieux lézards verts de
-nos pays tempérés une tache dont la teinte
-varie du vert sombre au bleu brun, et qui représente
-un ovale contenant dans son orbe un point
-circulaire d’un diamètre d’un demi-millimètre environ,
-également bleu brun ou vert sombre ;
-bref, un œil enfantinement schématisé. Coïncidence ?
-Souvenir de l’antique espèce réellement
-commémoré et fantomatiquement ressuscité chez
-les descendants, lorsque leur propre et individuel
-déclin les rapproche de l’enfance de leur
-race ? Je me garderai bien de décider et même
-d’opiner pour ou contre. Ce qui est sûr, c’est
-que, dans la faune saurienne, si fastueusement
-riche, du jurassique et du crétacé, nombreux
-sont les types fossiles dont le crâne présente à
-l’arrière, non plus de vagues vestiges d’orbite,
-mais un trou, une orbite véritable, dans laquelle
-(il s’impose presque de l’assurer) vivait,
-bougeait et agissait, aussi longtemps que
-vécurent, bougèrent et agirent les monstres secondaires
-ou même tertiaires, un œil, un troisième
-œil, moins clairvoyant peut-être que ceux
-de la face, mais qui n’en avait pas moins son
-utilité, qui veillait tandis que se reposaient les
-autres, comme le fait le lampion à l’arrière de
-l’automobile arrêté au bord d’un trottoir, phares
-éteints ou baissés.</p>
-
-<p>Ceci connu, rappelons que beaucoup, parmi
-les effarants sauriens des vieux âges, furent munis
-d’oreilles externes aussi remuantes, aussi studieusement
-braquées vers les sonorités éparses
-que celles de nos chiens-loups ou des lapins de
-ces siècles-ci. Actuellement, les oreilles, chez la
-gent reptilienne se sont réduites, effacées, sont
-« rentrées à l’intérieur », toute chose que l’œil
-postérieur avait, depuis des millénaires, achevé
-de faire.</p>
-
-<p>Que les deux bouquets de fibrilles que l’on constate
-où j’ai dit chez Grillon et chez bien d’autres
-insectes soient des vestiges de nerfs auditifs,
-cela demeure donc fort vraisemblable ; il
-n’est pas invraisemblable non plus que certains
-insectes aient possédé d’apparentes oreilles, vers
-l’aube des temps où cette race exista, — encore
-que nulle empreinte fossile n’en ait conservé la
-trace ; ceci, du reste, à cause de l’évidente fragilité
-d’un pavillon auriculaire d’insecte, ne saurait
-rien prouver contre la probabilité que je
-viens d’indiquer.</p>
-
-<p>Pourquoi le troisième œil de reptile a-t-il été
-mis en retrait d’emploi ? Pourquoi a-t-on fendu
-l’oreille aux oreilles des insectes ? Toujours en
-vertu du principe déjà énoncé que la Nature,
-avare ou sage, a l’horreur de l’inutile, du
-superflu, et qu’elle semble, quand il s’agit, non
-pas tant de créer que de perpétuer une de ses
-œuvres, mue avant tout par une velléité de
-simplification et même de moindre effort. La
-future tortue et le futur lézard avaient, dans le
-combat pour la vie, celle-là grâce à sa carapace,
-celui-ci grâce à son agilité et à son habileté
-à profiter du moindre gîte, des armes et
-des ressources qui les dispensaient d’un œil défensif
-à l’arrière, d’une vigie destinée à prévoir
-et à parer le coup de poignard dans le dos ;
-quant aux dinosauriens, leur monstruosité même
-les condamnait, comme s’ils n’avaient pas été
-à l’échelle des dimensions de notre planète restreinte ;
-dès l’époque tertiaire, ils étaient aussi
-balourds, absurdes et déplacés à la surface de
-ce monde, dans ses marécages, ses fleuves et
-ses océans, que le furent, dans la grande guerre,
-les dreadnoughts et autres monstres marins excessifs
-sur qui toutes les nations s’étaient pourtant
-extasiées et qu’elles s’efforçaient de construire
-en aussi grand nombre que possible… Ce
-sont justement les dinosauriens qui ont conservé
-l’œil pinéal, ou troisième œil, le plus longtemps
-de toutes les espèces qui naquirent au
-monde et y évoluèrent. La nature, décidée à
-laisser tomber, — comme on dit familièrement, — cette
-partie assez malheureuse de son œuvre,
-n’y a pour ainsi dire plus touché, s’en est désintéressée,
-toujours en conséquence de son principe
-de moindre effort.</p>
-
-<p>Nous voici bien loin de Grillon, semblerait-il.
-Non pas. Cette digression me paraît, pour
-l’instant, éclairer suffisamment le mystère qui
-m’intimidait moi-même tout à l’heure. Contrairement
-à ce que le prophète hébreu reprochait
-d’un ton si véhément à certains de ses contemporains,
-Grillon n’a pas d’oreilles et il entend,
-il n’a pas de langue et il savoure, et son
-absence de nez ne l’empêche en rien d’avoir
-le nez fin.</p>
-
-<p>C’est tout simplement qu’il n’avait pas besoin
-de ces organes encombrants et complexes pour
-percevoir aussi bien que nous le monde des
-sons, des goûts et des odeurs, pour en jouir
-même, peut-être, beaucoup mieux que nous et
-d’une façon en somme plus parfaite, plus savante
-ou artistique que celle qui est la nôtre. — Mais…
-alors… ? me dira-t-on…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>VI</h3>
-
-
-<p>Alors, voici. Je pose d’abord que le soi-disant
-quintuple appareil enregistreur de l’homme
-n’est connu de lui que grosso modo ; que les
-dissertations ou les réflexions auxquelles nous
-pouvons nous livrer sur ce sujet souffrent sans
-remède possible de termes consacrés trop précis
-et trop étroits, qui tout ensemble expriment à
-l’excès et n’expriment pas assez. Il faudrait être
-de mauvaise foi pour nier absolument certains
-cas de télépathie, d’extériorisation de la sensibilité,
-pour mettre en doute des possibilités de
-double vue, pour se refuser absolument à accepter
-la validité des pressentiments qui nous
-flattent ou nous accablent à certains détours de
-l’existence. Je sais bien que des spéculations
-charlatanesques et presque toujours stupides ont
-comme encombré de désagréable façon pour
-l’élite et même pour la foule les abords de ces
-émouvants demi-mystères, de ces vérités possibles,
-sommeillant encore dans les limbes de
-notre compréhension et de notre entendement.
-Mais que nous n’admettions pas la possibilité
-en nous de sens autres que nos cinq sens, cela
-ne tient qu’à une routine scientifique ou à une
-timidité d’induction presque morbide, que renforcent
-une pénurie d’expressions et une
-pauvreté de systématisation auxquelles nul sage
-ne s’est avisé de remédier depuis quelque cinq
-mille ans que les instituteurs de sagesse ont
-pensé, parlé ou écrit sur cette question. Je n’ai
-d’autre ambition que de signaler un « filon »
-intéressant aux sages actuels ; je pense qu’ils
-pourraient y acquérir sans trop de peine quelque
-gloire valable ; et, s’ils s’étaient mis au travail
-plus tôt, peut-être que l’humble annaliste
-de Grillon n’aurait pas à prendre ici, respectueux
-comme il entend l’être de sa langue, la
-responsabilité de quelques barbarismes, de quelques
-termes neufs auxquels il ne se résignera
-d’ailleurs qu’en dernier recours.</p>
-
-<p>Télépathie, extériorisation de la sensibilité,
-double vue, etc., sont des termes mal conçus, mal
-fondés, mal appropriés, qui ont à la fois le tort
-d’être justement suspects et le mérite désolant
-de correspondre, psychologiquement et physiologiquement,
-à quelques obscures réalités humaines.
-La science classique et officielle ne connaît
-et ne veut connaître que cinq sens dûment catalogués.
-Elle admet pourtant, en dehors d’une
-conscience depuis longtemps classique et officielle,
-une subconscience et même un inconscient
-plus neufs, certes, mais qui n’en sont pas
-moins classiques et officiels ; je dirais même,
-si j’étais mauvais, que notre temps les a mis
-à toutes les sauces… Pour le reste, que les instituteurs
-de sagesse considèrent notre monde
-intérieur comme un reflet du monde extérieur
-sur lui, ou comme une fusion intime de l’un
-et de l’autre, ou comme une illusion provoquée
-en celui-ci par celui-là, ou comme une
-plaisanterie parfois sinistre infligée par celui-là
-à celui-ci, ils s’en tiennent obstinément, en
-ce qui concerne les moyens de correspondance
-ou de contact entre ces deux mondes, aux organes
-visibles et tangibles, aux agents de liaisons
-que sont les sens anatomiquement, physiologiquement
-ou — raffinement suprême ! — psycho-physiologiquement
-étudiés selon les méthodes
-courantes.</p>
-
-<p>Faites-leur observer qu’il est d’expérience notoire
-qu’un aveugle-né ou un être humain depuis
-longtemps privé de la vue a la sensation de
-l’obstacle à distance, qu’il peut même, à l’odeur
-de l’heure et au goût de l’air, reconnaître presque
-aussi sûrement qu’un voyant les lignes du
-décor ou la couleur du temps, ils sortiront de
-leur arsenal diverses explications qui ressemblent
-à des machines compliquées et puériles,
-mais qu’il n’est besoin que de décrire et du
-fonctionnement effectif desquelles ils paraissent
-peu se soucier ; ainsi les lois de l’association
-des images émotives, vérités incontestables, mais
-qui n’ont été à peu près convenablement signalées
-que par des gens à côté, — esthéticiens, poètes
-ou musiciens sans travail, — fourniront aux
-instituteurs de sagesse, dans le cas de l’aveugle
-qui prévoit et voit, la pauvre explication qui
-leur suffit. C’est plus facile et moins compromettant
-que de créer des mots nouveaux.</p>
-
-<p>Pourtant, la sensation de l’obstacle qu’éprouve
-l’aveugle à distance, les phénomènes de double-vue,
-de télépathie, etc., ne seraient-ils pas
-immédiatement plus acceptables si l’on préférait,
-quand on tente de les élucider, commencer
-par trouver des mots qui les catalogueraient
-et les étiquèteraient du moins, au lieu de verser
-dans des interprétations hasardeuses et sans
-intérêt ? Une science est une langue bien faite.
-Une langue bien faite doit avant tout posséder
-ou pouvoir créer les mots dont elle a besoin.
-Pour essayer de me faire comprendre, je me
-vois obligé d’inventer en hâte les termes <i>d’infra-sens</i>,
-<i>d’inter-sens</i>, et <i>de super-sens</i>. Trois
-barbarismes d’un coup ! N’étant pas philosophe
-de mon métier, je n’en suis pas plus fier
-pour cela et je ne compte que sur mes observations
-de Grillon pour justifier par la suite
-la vilaine audace de ces termes.</p>
-
-<p>Une question, avant de clore ce paragraphe :
-depuis cinq cents ans, ou depuis cinq mille
-ans, les instituteurs de sagesse ne conçoivent
-la possibilité de communications entre le monde
-extérieur et le miroir intérieur de la créature
-que si les organes récepteurs de celle-ci sont reliés
-à l’appareil enregistreur, au ganglion cardinal,
-par des fils, par des nerfs : n’y a-t-il pas
-lieu de croire que lesdits instituteurs de sagesse
-auraient ri comme des fous, si un imprudent
-avait prophétisé par-devant eux, il y a moins
-d’un demi-siècle, la possibilité de la télégraphie
-sans fil ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Pourtant, en ce qui concerne au moins un
-des sens humains, la vue, on a bien été obligé
-d’admettre comme agent de liaison, entre
-l’objet lumineux, coloré, et l’organe récepteur,
-un fluide hypothétique : l’éther. Pour les
-autres sens, cela va tout seul : ce sont des particules
-presque impondérables de la matière
-odorante qui vont frapper les papilles olfactives ;
-en ce qui concerne le goût, le contact
-de la matière et de l’organe est encore plus direct ;
-pour la sensation tactile ordinaire, il en
-est de même ; le son se propage à l’aide de
-fluides loyaux et bien connus, air ou eau en
-général, et aussi bien à travers les objets solides ;
-mais l’explication de la sensation tactile
-calorique présente déjà d’autres difficultés et,
-puisque la chaleur solaire traverse le vide interplanétaire,
-il nous redevient ici nécessaire
-de croire à l’éther, faute de quoi nous devrions
-nous résigner à tenir l’automne et le printemps,
-l’hiver et l’été pour des illusions animales et
-végétales, et la pierre elle-même serait vaine
-d’imaginer que l’astre-roi de notre système s’occupe
-d’elle jusqu’à la réchauffer parfois.</p>
-
-<p>Ces formes de l’énergie universelle qui sont
-dénommées énergie solaire (lumineuse ou calorique),
-énergie électrique, ondes hertziennes et
-bien d’autres encore que la science a classées,
-et une infinie quantité d’autres qui nous seront
-à jamais obscures, ont donc pour véhicule l’hypothétique
-éther ; hypothétique mais indispensable,
-puisque sans lui la certitude physico-chimique
-actuelle serait à peu près démonétisée.
-Il a la négative vertu de pouvoir être mis, lui
-aussi, à toutes les sauces, comme la subconscience
-et l’inconscient ; grâce à ce privilège, il
-envahit l’espace sans bornes, la matière et même
-l’immatérialité, le vide absolu qui, s’il est
-un obstacle au son, par exemple, n’est opaque
-ni aux ondes hertziennes ni à la lumière, ni à
-la pesanteur. Il faut l’imaginer comme un magasin
-illimité d’ondulations produites par les
-vibrations moléculaires de la matière, et qui se
-transforment en sensations chez la créature, mais
-seulement dans la mesure où celle-ci possède
-des organes capables de réceptivité. Ondulations
-et vibrations dont il a été possible de calculer
-en bien des cas et avec une précision rigoureuse
-l’étendue et l’intensité, qu’on a définies numériquement,
-chiffrées, qui diffèrent quantitativement,
-mais non pas qualitativement.</p>
-
-<p>Dès lors, les usuelles barrières établies entre
-les sens humains tombent d’elles-mêmes. Leurs
-dénominations trop tranchées et nettes ne représentent
-plus qu’une commodité ou un pis-aller
-de langage. Nous possédons cinq fissures
-sur l’infini, mais divers « inter-sens », même
-mieux connus et utilisés, ne combleraient pas les
-abîmes soupçonnés entre ces fissures ; faute d’être
-des dieux, il nous faut accepter notre impuissance
-organique à l’universelle réceptivité. Mais
-on prévoit dès à présent les conséquences de
-ce que je viens d’exposer : étant donné que
-les ondulations constituent une gamme sans
-commencement ni fin, dont telle infime partie
-s’appelle pour nous région de la sonorité, ou
-telle autre pays du visible, un être qui verrait
-la chaleur ou qui goûterait le son est-il absurde ?
-Non. — Il suffirait de toutes petites différences
-dans la disposition ou la nature des organes
-récepteurs pour rendre réelles de semblables
-possibilités. La vibration et l’ondulation lumineuse, — définies
-et chiffrées, — qui produisent
-le vert sur la plupart des rétines humaines
-produisent le rouge sur quelques autres. Jusqu’où
-ne risquent pas d’aller des divergences
-de cette sorte entre des êtres d’espèces différentes,
-éloignées ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Une certitude se laisse ici surprendre, à
-savoir qu’il faut faire abstraction de nos sens
-humains, oublier la façon dont ils s’exercent,
-et même leurs noms, s’il est possible, quand
-on se propose de rendre compte avec quelque
-vraisemblance de la façon dont un insecte
-s’instruit de l’univers en le reflétant.</p>
-
-<p>Je ne veux plus discuter ; il me tarde
-trop de faire en paix des suppositions, me sentant
-désormais aussi incapable que quiconque
-au monde de les justifier mieux que je ne l’ai
-fait dans les pages qui précèdent celles-ci. Tout
-m’incline à croire que Grillon, en tant que reflet
-du monde, est plutôt, humainement parlant, une
-confusion harmonieuse de sensations qu’un système
-sensoriel nettement divisible en cinq parties
-ou plus, ou moins. J’ai <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i> et, presque
-insolemment, situé le siège du goût dans les
-palpes ; nulle raison, à présent, bien au contraire,
-de ne l’y point maintenir, mais non sans
-faire remarquer que lesdites palpes ne bornent
-pas à cela leur activité et qu’il y a toutes chances
-pour qu’elles goûtent non seulement l’objet
-où elles laissent traîner leur savante et calculée
-mollesse, mais aussi une friandise lointaine,
-ce qui représente un subodorat ou une
-gustativité exercée à distance, sans fil ni contact.</p>
-
-<p>Cependant, les antennes effectuent, elles aussi,
-des mouvements plus ou moins compliqués, mais
-qui sont en étroite connexité, presque en harmonie
-avec ceux des palpes ; de ceci la plus
-vulgaire et la plus courte expérience en convaincrait
-le plus sceptique ou le plus indifférent.
-Décrivons sommairement les antennes, organe
-essentiel de la réceptivité sensorielle des
-insectes : deux filaments d’un centimètre et demi
-de longueur chacun, dans le cas de Grillon, et
-d’un diamètre à peu près égal à celui d’un fil
-à faufiler ; l’appareil s’ajuste à la boîte cranienne
-ou, pour mieux dire ici, à la pellicule
-faciale par un joint de ce système que les mécaniciens
-appellent « à rotule ». Les deux paires
-de palpes qui entourent la gueule, au bas du
-« seau à charbon » sont ajustées de la même
-manière, à cela près que leurs joints à rotule
-semblent moins parfaits et « fignolés ». Le côté
-intérieur et convexe de ces diverses rotules
-plonge dans le liquide facial. Nul nerf entre
-elles et le cerveau. Mais nous en savons déjà
-suffisamment long pour comprendre que, même
-à défaut de liquide facial, l’éther, présent en
-tout et même dans le néant, suffirait scientifiquement
-pour expliquer la transmission au cerveau
-des impressions reçues du monde.</p>
-
-<p>Quelle est la nature des impressions enregistrées
-par les antennes et les palpes ? Elle est
-complexe, considérée de notre point de vue, et
-c’est là-dessus qu’il faut que j’insiste dans mon
-désir d’être clair. Elle est complexe, c’est-à-dire
-que l’insecte reçoit en bouquet, combinées et
-fusionnées, des sensations que nous sommes
-habitués à ne connaître en nous que distinctes.
-Je fais résonner un gong aux environs de
-Grillon : les antennes bougent, les palpes aussi,
-mais celles-ci seulement quand le fracas est
-considérable ; j’enflamme un bout de magnésium,
-les palpes restent à peu près immobiles
-et les antennes s’agitent avec une sorte de frénésie ;
-je replace la friandise ou la charogne
-à proximité de mon pensionnaire ; alors les
-deux éléments du double système récepteur présentent
-des mouvements modérés et une intensité
-approximativement égale, comme du reste
-dans le cas où on provoque un abaissement
-ou une élévation brusque de température dans
-la demeure du sujet.</p>
-
-<p>Qu’en conclure, sinon que les palpes et les
-antennes constituent à elles seules un système
-sensoriel synthétique, à fins multiples. Harpagon
-avait son Maître Jacques, Grillon se contente
-d’une bonne à tout faire pour l’organisation
-et l’entretien de son domaine intérieur :
-d’une bonne à tout faire, l’antenne, aidée d’une
-doublure, d’un « extra », la palpe.</p>
-
-<p>L’antenne écoute, l’antenne voit, l’antenne
-flaire, l’antenne goûte, l’antenne odore, tantôt
-seule, tantôt plus ou moins secondée par la
-palpe. Cette simplification doit-elle être tenue
-pour une supériorité quand nous considérons
-ce qui se passe chez nous ? Il serait prétentieux
-et assez vain de répondre arrogamment par
-oui ou par non, même en apportant de savants
-arguments à l’appui de la thèse ou de l’antithèse.
-Mais j’incline à croire que, qui dit simplification
-dit progrès, aussi bien chez les êtres créés
-par la nature que dans les machines dues à
-l’industrie humaine ; la complication du reptile
-antique, armé de trois yeux, pourvu d’oreilles,
-muni de quatre pattes et même de cinq
-pattes, — car la queue était très souvent une
-sorte de patte accessoire, de béquille qui lui
-servait à soutenir sa lourde démarche, — pouvons-nous
-l’admirer en pensant au serpent si
-clairvoyant avec ses deux yeux, si sensible au
-moindre bruit malgré l’absence de pavillons auriculaires,
-si agile et si fort quoique privé de
-membres ?</p>
-
-<p>De même, dans les êtres mécaniques créés
-par l’homme, simplification est synonyme de
-progrès. Qu’on veuille bien comparer à ce point
-de vue les automobiles d’il y a vingt-cinq ans
-aux automobiles actuels.</p>
-
-<p>Qu’on me permette aussi de rappeler à ce
-propos une idée que j’ai rapidement indiquée au
-début de ce livre : étant donnée la brièveté d’une
-génération d’insecte quand on la compare à la
-durée d’une génération humaine, il faut admettre,
-relativement et raisonnablement parlant,
-que les races des insectes sont infiniment plus
-vieilles que nous sur la terre, et qu’elles y ont
-atteint, depuis des siècles et des siècles, le point
-extrême de leur évolution… Alors, me fera-t-on
-remarquer, l’instinct ne serait plus une forme
-embryonnaire de l’intelligence, mais l’intelligence
-elle-même retombée en enfance au delà de
-son suprême progrès, momifiée, devenue rigide
-et à jamais invariable ? Pourquoi pas, puisque
-l’intelligence ne serait plus, dans cette hypothèse,
-indispensable à la vie, et que la nature
-ne semble guère se soucier que de poursuivre
-son œuvre de vie à peu de frais ?</p>
-
-<p>Et puis, intelligence, instinct, des mots encore !
-J’aime mieux reprendre une fois de plus une
-comparaison qui me paraît frappante : aux débuts
-de l’automobile, il fallait, entre autres choses,
-qu’une intelligence dosât l’admission d’air
-et de gaz dans le carburateur, surveillât la
-respiration du monstre mécanique… A présent,
-le monstre accomplit cette fonction automatiquement,
-j’allais écrire instinctivement ; or, il ne
-s’en porte et ne s’en comporte que mieux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Avec quelle curiosité mêlée d’envie je pense
-à cette sensibilité simple et harmonieuse de
-Grillon et aux voluptés esthétiques que nous
-en retirerions, s’il nous était donné de nous en
-pourvoir à notre gré ! Au lieu de percevoir le
-monde sensible sous des modes étroits et bornés,
-en tableaux fragmentaires, incohérents, aussi imparfaits
-que ceux des puériles lanternes magiques,
-et qu’il faut qu’un labeur mental rapproche
-et relie quand on veut qu’ils acquièrent
-quelque valeur, nous n’aurions qu’à contempler
-en nous, savamment ordonné et même ouvré
-à chaque seconde de la vie ou du rêve, l’ensemble
-de notre univers. En admettant même
-que Grillon ne possède pas plus de sens que
-nous et que lesdits sens — comme d’ailleurs
-il y paraît — soient des équivalents de nos sens
-classiques, il est incontestable qu’ils profitent
-heureusement de leur intime fusion : ainsi, cinq
-pauvres diables, qui meurent à peu près de faim
-en menant une existence solitaire et égoïste,
-réalisent un bien-être relatif en mettant leurs
-humbles ressources en commun.</p>
-
-<p>L’homme, qui corrige les infirmités de ses
-sens particuliers à l’aide d’organes artificiels
-supplémentaires, la myopie et la presbytie avec
-des bésicles, la surdité avec des microphones,
-n’arrivera-t-il pas un jour à créer l’appareil
-(il ne sera peut-être d’abord qu’un jouet
-comme à l’ordinaire en pareil cas, mais son
-utilité pratique apparaîtra bientôt considérable),
-l’appareil grâce auquel il pourra synthétiser
-des impressions de natures diverses ? Cela
-n’est ni inconcevable ni impossible… Mais, jusqu’ici,
-ce rêve de jeter des ponts entre nos différents
-domaines sensoriels n’a guère intéressé
-que des poètes, des musiciens, des artistes et des
-théoriciens de l’art. Inutile de citer certains
-vers fameux de Baudelaire ou d’Arthur Rimbaud
-qui, d’ailleurs, quels que soient leurs mérites
-littéraires, ne jettent guère de clarté sur
-la question et sont beaucoup moins affirmatifs
-que ne le pensent la plupart de leurs commentateurs.
-La brute géniale qui s’appela Richard
-Wagner entendait que les drames lyriques fussent
-émouvants, non seulement au point de vue musical,
-mais aussi au triple point de vue poétique,
-pictural et sculptural ; et l’on sait avec
-quelle activité bilieuse et tatillonne ce magistral
-barbare s’occupait des décors, des attitudes de
-ses interprètes… Du drame intégral tel qu’il
-le concevait, trois autres sens étaient cependant
-écartés, comme s’il s’était agi de personnages
-pauvres ou indignes et qu’on n’invite pas aux
-belles fêtes : le tact, l’odorat et le goût. Plus
-récemment, des esthètes remarquèrent ces omissions
-et elles leur parurent regrettables. Je me
-souviens personnellement d’avoir assisté à des
-concerts de parfums : mais, assez enclin aux
-migraines, j’en supportai assez mal le charme…
-Je me souviens aussi d’une représentation intime
-où, durant qu’un jeune homme clamait des choses
-qui devaient être des vers et que des instruments
-bruissaient dans la pièce voisine, une dame
-vêtue à l’antique et armée de divers vaporisateurs
-faisait fonctionner tantôt celui-ci, tantôt
-celui-là en se promenant dans l’assistance. Aucune
-absurdité à cela, en principe, sinon que le
-tact et le goût demeuraient encore à l’écart dans
-cette si passionnante tentative ; et je m’étonnai
-notamment qu’on n’eût pas disposé devant chacun
-de nous un plateau chargé de divers mets
-ou friandises, avec l’indication des minutes précises
-où nous devrions savourer telle bouchée
-de ceci ou telle gorgée de cela, — moi qui n’ai
-jamais écouté la musique de Claude Debussy
-sans désirer m’asseoir au banquet des anges
-et celle d’Alfred Bruneau sans éprouver l’envie
-sincère d’une bonne potée de soupe aux choux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Me voici au terme de ma première étape. La
-façon dont la sensibilité de mon personnage
-lui permet de faire son apprentissage de l’univers,
-il m’a bien fallu la suggérer, puisqu’elle
-était inexprimable. Il reste à m’excuser d’une
-bizarrerie et d’une lacune que l’on pourrait
-avoir remarquées ; j’ai écrit plus haut : l’antenne
-<i>voit</i> ; et je n’ai point parlé des yeux.</p>
-
-<p>C’est que les antennes, durant les premiers
-jours de Grillon, suffisent à lui donner, par les
-vibrations lumineuses qu’elles enregistrent tout
-aussi bien que les vibrations sonores par exemple,
-les notions d’ombre, de clarté et même de
-couleurs. Je ne hasarde rien ici ; l’instrument
-étonnant que sera, plus tard, l’œil à facettes
-de l’insecte Grillon n’est visiblement <i>pas fini</i>,
-<i>pas au point</i>, durant les premiers jours
-d’inquiétude et de vagabondage. Il contient une
-sorte de buée partout répandue et due, m’ont
-dit des spécialistes (mais je n’affirme rien), à
-la présence d’un liquide de nature albuminoïde,
-au moins aussi opaque à la plupart des rayons
-que le blanc d’œuf figé ; et ce liquide ne s’élimine
-guère de façon complète avant que Grillon
-ait à peu près réalisé sa croissance.</p>
-
-<p>Je me permets également de rappeler une
-autre possibilité notée plus haut : il n’est
-pas sûr que les yeux de Grillon, en dépit du
-nom que nous leur donnons et de leur place
-qui, sur sa face, correspond à peu près à celles
-qu’ont les yeux sur nos figures, il n’est pas sûr
-que ces yeux d’insecte, dont le système est si
-peu semblable au système des yeux humains,
-aient même rôle et soient établis en vue du
-même office. Ce n’est pas ici que la preuve
-est à faire ou la présomption à établir en faveur
-de ce que j’avance. Je n’ai provisoirement
-qu’à inscrire en cet endroit : « Les organes que
-nous appelons yeux, faute de mieux, chez tous
-les insectes, et particulièrement chez Grillon,
-ne sont d’aucune utilité pour lui dans l’époque
-où il commence et poursuit son apprentissage
-de l’Univers. Ceci pour deux raisons, dont
-l’une suffirait : à savoir que ces yeux sont
-encore pour ainsi dire inexistants, et vraisemblablement
-aveugles ; quant à l’autre des deux
-raisons… »</p>
-
-<p>De celle-ci, nous nous en occuperons au moment
-voulu, lorsque Grillon, après bien des
-angoisses, aura conquis son droit à la vie et
-jouira de celle-ci paisiblement, en pensant à
-des choses pour son plaisir, en reflétant d’une
-manière désintéressée des miracles, dans le fond
-de son gîte, à l’ombre, ou sur le bord de son
-gîte, au soleil.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">DEUXIÈME LIVRE<br />
-Les Œuvres et les Jours</h2>
-
-<div class="break"></div>
-
-<h3>I</h3>
-
-
-<p class="noindent"><span class="sc">Premier monologue de Grillon.</span></p>
-
-<p class="ugap"><i>« Derrière moi, il n’y avait que de l’ombre très
-noire. Il y a eu tout à coup, devant moi, une ombre
-vaguement éclairée et prodigieusement inconnue ;
-elle se ponctue peu à peu maintenant de points
-lumineux ou sombres, dont l’intérêt croît à mesure
-que je sens qu’ils s’affirment, et se précisent
-comme pour moi tout seul. Cette fois, plus de
-doute : le miracle passionnant qui se propose à
-moi est bien celui qui a nom vie, et dont j’ai déjà
-la compréhension parce que mon instinct me rend
-compte de son prix et de ses difficultés. Tout se
-passe comme si mon heure était venue de jouir
-d’une récréation enfin accordée entre deux néants.</i></p>
-
-<p><i>« Je vis, c’est-à-dire d’abord que je puis bouger ;
-essayons. Ceci est infiniment pénible… Les bonnes
-choses qui s’appellent chaleur et lumière sont
-longues à dissoudre l’armure rigide qui m’étreint
-et m’immobilise encore. Mais je sais qu’il n’y a
-qu’à prendre patience. Essayons de nouveau…
-Ça y est ! Je crois que je viens de sauter… Qu’un
-danger me menace, je possède donc déjà une arme ;
-je ne suis plus tout à fait nu, ni tout à fait pauvre ;
-une monnaie, si mesquine soit-elle, est déjà
-tombée dans ma besace ; j’ai commencé à me
-constituer l’indispensable capital. L’enveloppe de
-mon œuf, qui, dilatée, me servit de berceau, est
-dès cet instant très loin derrière moi, dans un
-passé méprisable ; en revanche, le monde où je
-m’avance, — à mesure qu’il s’éclaire ou que ma
-vie l’éclaire, — apparaît d’instant en instant
-plus passionnant, plus terrible et plus merveilleux. »</i></p>
-
-<hr />
-
-
-<p>… Dans le même moment, ils sont bien quelque
-cinq milliers de petits êtres de sang ou de
-race identique à penser de la sorte, à chanter
-silencieusement un poème lyrique analogue sur
-une surface de pelouse gazonnée où un retraité
-banlieusard désespérerait de pouvoir faire construire
-un pavillon de dimensions décentes.</p>
-
-<p>Y aurait-il eu deux cents œufs sur la feuille
-morte où j’ai vu Grillon se délivrer de sa coque
-amollie, moins de dix minutes après que
-le premier est éclos, ceux des autres qui étaient
-reconnus bons pour tâter de la vie, c’est-à-dire
-presque tous, ont suivi moutonnièrement
-son exemple et franchi le bastingage qui sépare
-la nef trop béate où vogue Panurge de
-l’Océan meurtrier, mais plein d’attraits inconnus
-et de promesses d’aventures.</p>
-
-<p>Infiniment peu de déchet. Grillonne, en captivité,
-c’est-à-dire dans les seules conditions où sa
-ponte peut être quantitativement évaluée de manière
-précise, produit une somme de deux cents
-à trois cents œufs. Dans la cage où nul danger ne
-les menace, où nul accident ne survient, il n’est
-guère d’œufs mort-nés que dans la proportion
-de trois ou quatre au plus sur cent. Pour
-les œufs pondus en liberté, les risques sont
-évidemment bien plus considérables ; et peut-être
-la mère vagabonde est-elle plus rageusement
-et courageusement féconde que celle qu’a rendue
-trop confiante l’abri de tout repos où elle s’est
-accoutumée à vivre, et où elle n’a plus de raison
-de croire que sa progéniture ne vivra pas à
-son tour.</p>
-
-<p>Je note également que Grillonne, en liberté,
-pond très rarement à l’endroit même où elle
-a établi son gîte, vécu, aimé, conçu. L’expérience
-est simple. Je me munis d’un très petit
-pinceau, d’un peu de blanc d’argent ; je fais
-sortir de leurs domiciles les hôtes des terriers
-sur un lambeau de prairie limité et dont j’ai
-établi le plan ; quand l’hôte du terrier n’est
-pas une hôtesse, je le rends immédiatement à
-son trou, non sans me reprocher de l’avoir
-effrayé ou ahuri sans utilité ; si c’est une femelle,
-je lui inflige au corselet une marque
-que je reproduis sur mon plan, à côté du point
-qui indique sa demeure : une barre, deux barres,
-trois barres, un rond, un triangle, un trait
-horizontal ou deux, ou trois… En mélangeant
-convenablement au blanc d’argent de l’essence
-de térébenthine, la marque sera visible au moins
-deux mois. C’est plus qu’il ne faut.</p>
-
-<p>Car alors, les chants des mâles se seront tus
-un à un et les femelles, elles aussi, seront mortes.
-Avec un peu de patience, en observant « à
-quatre pattes », touffe par touffe, le lambeau de
-prairie dont j’ai établi le plan, puis les alentours,
-je retrouverai, desséchées, la plupart des
-dépouilles maternelles… J’ai tenté cette expérience
-une vingtaine de fois ; je n’ai jamais
-rencontré aucun de ces facilement identifiables
-menus cadavres à moins de sept mètres à vol
-d’oiseau (ou, pour mieux dire ici, à vol de mouche)
-de l’endroit que la bestiole avait élu pour
-contempler le songe de la vie.</p>
-
-<p>Beaucoup d’hypothèses sont permises à qui
-désire expliquer ce vagabondage de la femelle
-près de produire et de mourir.</p>
-
-<p>Les agriculteurs ne sèment guère plus de
-deux années de suite dans le même champ les
-mêmes graines, n’y cultivent pas les mêmes
-plantes : elles y viendraient mal. Il y a si peu
-de différence entre la graine animale et l’œuf
-végétal que de pareilles considérations sont
-peut-être valables pour Grillonne. Ce qui est
-sûr, c’est qu’après avoir repéré des terrains herbus
-où, une année, il y avait par mètre carré
-jusqu’à dix terriers de Grillon, je les ai trouvés
-déserts, ensuite, deux ou trois années à la file.</p>
-
-<p>Mais je crois surtout que Grillonne, amoureuse
-de soleil aussi longtemps qu’elle jouit d’une
-demeure sûre, sait à sa manière que ses fils ne
-seront de taille à se bâtir une maison que de
-longs jours après l’éclosion de ses œufs. Aussi
-va-t-elle les pondre de préférence à l’ombre
-et à l’abri, à la lisière d’une haie, dans un fossé,
-près d’un tas de feuilles mortes ; si un bois ou
-un bosquet est proche, elle fera tous ses efforts
-pour se traîner jusque-là. En fait, c’est dans les
-bois et les fossés que Grillon enfant déclanche
-ses sauts devant les bouts de nos souliers, tandis
-que c’est dans les prés que nous observerons
-la demeure d’où nous le dénicherons plus
-tard.</p>
-
-<p>Il faut dire aussi que les trous abandonnés
-par le mâle avant de mourir et avant la ponte
-par la femelle, deviennent immédiatement des
-repaires d’affreux profiteurs qui s’y installent
-comme chez eux et gardent un petit air « habité »
-à la demeure… Ces gens dépourvus de
-scrupules et de délicatesse sont bien connus de
-nous ; nous donnerons leurs fiches signalétiques.
-Mais si Grillonneau naissait près d’un trou tout
-fait, qui sait s’il ne préférerait pas, mû par une
-atavique impulsion, s’y enfouir tout de suite ?
-Or, cela serait inconcevable : il a auparavant
-à grandir et à s’instruire ; en outre, cela serait
-souvent funeste pour lui, car l’intrus pourrait
-être d’espèce vorace et, dans ce cas, Grillon n’y
-couperait pas… Pour qui connaît les minutieuses
-prévoyances de l’instinct chez l’insecte, il
-n’est nullement fantaisiste de supposer que c’est
-dans l’intérêt de sa descendance, dans un but de
-préservation physique et aussi d’hygiène intellectuelle
-ou morale, que Grillonne fait de son
-mieux pour placer le berceau de ses descendants
-aussi loin que possible des lieux où elle
-aura vécu avec la génération de ses époux
-et de ses sœurs.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="noindent"><span class="sc">Première prière de Grillon</span> :</p>
-
-<p class="ugap"><i>« Ma voix silencieuse est dès cet instant à
-l’étroit en moi-même ; comme j’ai senti la douceur
-de l’air m’envahir en fluant le long de mes
-antennes, de même j’éprouve à présent je ne sais
-quel reflux qui veut déborder hors de moi, non
-plus de tel ou tel de mes organes, mais de toute
-ma frêle personne, vers la terre et vers le ciel
-également bienfaisants et beaux.</i></p>
-
-<p><i>« Je m’adresse à la Générosité sans bornes qui
-m’a donné la faveur de naître, c’est-à-dire à vous,
-maman Nature, et à vous, papa Bon-Dieu, qui
-n’êtes pour moi qu’une Toute-Puissance en deux
-personnes. Mon Dieu, car je préfère vous dénommer
-ainsi, tout de même, — je suis si petit et si
-seul que votre aide doit m’être accordée plus qu’aux
-autres de vos créatures. Abaissez votre regard
-vers moi. J’ai peur. A peine l’émerveillement
-des dons offerts a-t-il resplendi à l’intérieur de
-mon être, que mon bonheur est amoindri par la
-crainte d’avoir à le perdre prématurément. Je te
-bénis, Lumière ; je te bénis, Chaleur ; je vous
-bénis, sons et odeurs innombrables… O Maître
-de la Lumière et des autres trésors sans prix,
-accorde-moi de jouir d’eux depuis l’automne
-commençant jusqu’à juillet à son déclin… Permets-moi
-de contempler déjà le but ineffable de
-ma carrière, le but qu’atteignent seuls les élus de
-ma race…</i></p>
-
-<p><i>« Je l’implore, du premier gîte précaire que j’ai
-gagné d’un bond à l’approche de ce qui m’a paru
-être le premier danger. Vois, je ne bouge plus ;
-vois, je me tiens coi et demeurerai coi de longues
-heures, si forte que soit ma curiosité de repartir à
-l’aventure et mon envie de commencer à fonder
-l’avenir. Vois, je connais déjà que <em>savoir</em>, en notre
-parler d’êtres instinctifs, signifie avoir appris et
-pressentir tout ensemble : je n’ignore déjà plus
-l’immense valeur de ma prudence ; je ne mériterais
-pas de vivre si je ne la possédais au point de vouloir,
-dès à présent, garder intacte cette richesse acquise
-par des milliards d’ancêtres, pour la léguer intacte
-à ceux de ma race qui naîtront de moi. »</i></p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ainsi s’exprime Grillon, autant qu’en puisse
-rendre compte ma traduction fatalement traîtresse,
-ainsi prie-t-il au fond de la fissure de
-terrain, sous le toit de feuilles mortes, dans l’abri
-improvisé où un mouvement trop brusque
-de moi, sinon quelque autre risque, l’a invité à se
-dissimuler. Ce n’est point par jeu que j’ai inscrit
-plus haut le beau mot de prière ; celle-ci,
-chez Grillon aussi bien que chez l’homme, succède
-à la gratitude comme à la fleur délicieuse
-le fruit qui pèsera quelque peu à la branche, — si
-amoureusement que la branche le porte
-et en fasse l’offrande au soleil.</p>
-
-<p>La prière, c’est la musique adorable et tragique
-qui résonne dans tout cœur d’insecte ou
-d’être humain reconnaissant quand, à la compréhension
-des bienfaits reçus ou à venir, se mêle
-l’angoisse, pour le favorisé, de ne point mériter
-les réalités ou de se juger indigne des promesses.</p>
-
-<p>Grillon a raison de se sentir très faible et
-très petit. Nous avons dit quelle était sa solitude
-à sa naissance ; or, il semble qu’il va non
-seulement l’accepter, mais la relever comme une
-gageure, cet être chétif et sans armes dont l’individualisme
-durable a déjà été noté.</p>
-
-<p>Mâle ou femelle, Grillon ne connaîtra ses pareils
-qu’au terme, ou pour mieux dire, à l’épanouissement
-de sa vie, — pour les désirer s’ils
-ne sont pas de son sexe, pour tenter de les tuer,
-s’ils sont du même sexe que lui. Tendances qui,
-par certains côtés, ne sont pas très loin d’être humaines…
-Mais, pour le moment, tenons-nous en
-aux faits.</p>
-
-<p>Deux grillonneaux nouveau-nés se trouvent
-antenne à antenne, — j’allais écrire nez à nez,
-ce qui n’a rien de bien extraordinaire, étant
-donné leur nombre dans des coins très limités…
-Salutations ou, plutôt, essais méfiants de prise
-de contact. On ne sait de l’une ou l’autre part à
-qui l’on a affaire, n’est-ce pas ? Assez puérilement,
-l’observateur est tenté de penser, même
-s’il n’en est pas à sa première expérience : « Attention !…
-Cela va être gentil… et touchant… »
-Sentimentalisme et anthropomorphisme incurables !
-Sitôt que les antennes méfiantes se sont
-touchées, comme deux épées au début d’un
-duel, les deux frères ont compris qu’ils étaient
-frères et cela suffit pour les décider à mettre
-au plus tôt la plus grande distance possible entre
-eux deux. Course précipitée ou même bonds
-de part et d’autre, en sens inverse, bien entendu.
-Après quoi, durant le temps qu’il leur faut
-pour souffler, je constate un remuement coléreux
-de palpes et d’antennes, chez les deux frères,
-ou chez le frère et la sœur ; car, la notion
-du sexe n’existant vraisemblablement qu’après
-la dernière métamorphose, Grillon et Grillonne,
-à ces premières heures de la vie, n’y regardent
-pas de si près pour se haïr… Mais, aussi
-aventureux que je puisse paraître, je suis bien
-forcé de traduire avec les mots dont je dispose
-ce que chacune des deux bestioles a tout l’air
-d’éprouver en pareille circonstance. Or, cela ne
-saurait être que quelque chose comme : « Attends
-un peu les beaux jours, mon petit !
-Qui vivra verra… Et tâche de ne pas te trouver
-sur mon chemin, si tu ne tiens pas à te mesurer
-avec mon amour ou avec ma haine… »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>II</h3>
-
-
-<p>Grillon est donc d’autant plus seul pour commencer
-à vivre qu’il ne veut point de rapports
-amicaux avec ses pareils. Cette solitude si résolue
-et entêtée fait penser involontairement à
-celle des anachorètes et des stylites, mais faute
-de pouvoir la motiver mystiquement en l’occurrence,
-nous préférons nous avouer infirmes
-à comprendre et même à expliquer.</p>
-
-<p>Car, si Grillon est seul et désarmé, il est de
-plus la pâture désignée de bandits et de pirates
-sans nombre auxquels nous avons fait allusion
-déjà. Au début de l’<i>Iliade</i>, Homère énumère
-les chefs. La nomenclature des principaux ennemis
-de Grillon doit trouver sa place en cet
-endroit de l’humble épopée que j’ai en son
-honneur entreprise.</p>
-
-<p>Aucune seconde de la vie de Grillon qui ne
-soit menacée gravement. Entre la période errante
-de son enfance et la période aventureuse de son
-épanouissement, son repos précautionneux est
-lui-même guetté par des ennemis contre lesquels
-il ne peut rien, si le hasard les met sur
-sa route, ou, pour plus exactement parler, les
-amène aux environs de son trou. Mieux vaut
-donc passer en revue ces ennemis sans trop se
-soucier, — sinon à titre d’indication, — de la
-saison et du mois où leur offensive devient
-inquiétante.</p>
-
-<p>Ce que je souhaite avant tout, c’est qu’on
-admire, comme je le fais, que tant de pièges,
-de traquenards, de vols et d’assassinats, tant
-d’actes naturels, suscités comme chez nous par
-la voracité ou l’envie, mais multipliés à l’extrême,
-permettent néanmoins à Grillon de subsister,
-d’aller jusqu’au bout, de procréer.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les fourmis.</p>
-
-<p>Je n’aime pas cette race-là. D’abord pour
-des motifs sentimentaux que la fable de
-La Fontaine me dispense de développer. Mais
-je connais d’autres motifs à ma haine, des
-motifs plus intellectuels et raisonnés, si tant est
-que de telles épithètes signifient rien de précis
-en pareil lieu. A la vérité, j’ai peur que les
-êtres de ma race n’aboutissent, non pas dans
-des milliers d’années, mais tout bonnement d’ici
-quelques siècles, à faire de la planète Terre une
-vaste fourmilière humaine, une communauté universelle
-et d’autant plus étroite, mais divisée
-pourtant en sous-communautés… Je l’appréhende
-d’autant plus que Wells, qui est un grand écrivain
-et un subtil visionnaire, a exprimé sous
-diverses formes sa foi en cette possibilité ; et
-je suis d’autant plus navré d’éprouver cette
-appréhension que Wells n’a pas l’air autrement
-écœuré, révolté ou désespéré par une semblable
-perspective.</p>
-
-<p>De même que telles ménagères, riches en bas
-de laine remplis de cuivre, d’argent et d’or,
-accumulent en outre des provisions de toutes
-sortes, dans les coins les plus secrets de leurs
-maisons vénérables, de même agissent les fourmis.
-Vous railleriez ou blâmeriez ces ménagères,
-elles vous répondraient non sans justesse,
-d’ailleurs : « Que voulez-vous ? Ce fut la guerre… »
-A l’excuse des fourmis, il faut reconnaître
-qu’elles sont toujours en état d’hostilité,
-et même de siège, non seulement d’espèce à
-espèce, mais de fourmilière à fourmilière. Nous
-aurions donc mauvaise grâce à leur reprocher
-des précautions que nous venons de supporter,
-d’admirer ou même de jalouser durant cinq
-ans et plus dans certains clans de la société humaine
-et de diverses nations, dont la française.</p>
-
-<p>Ce qui me paraît le plus grave, c’est que
-les fourmis, dans leur fourmilière, réalisent incontestablement
-cette mise en commun des biens
-et cette socialisation de l’activité à quoi semble
-aspirer une bonne partie de l’humanité actuelle,
-illuminée par des prophètes dont l’ascendant
-est, du reste, incontestable. Restons-en
-à l’exemple des fourmis et sourions comme de
-pauvres sages que nous sommes, en pensant que
-le triomphe de ce qui s’appelait, en un temps,
-modestement, le socialisme, aboutira à un état
-de choses où chacun travaillera pour la communauté,
-certes, et économisera pour elle, mais
-où, fatalement, mécaniquement, la guerre de
-communauté à communauté existera de manière
-chronique, endémique, moins bruyante mais plus
-féroce que d’individu à individu ou de peuple
-à peuple. Et ce n’est point cela, me semble-t-il,
-qu’avait prévu le socialisme honnête et utopique
-dont nous aurions voulu nous bercer
-longtemps encore, dans la cathédrale aux grandes
-orgues dont si magistralement savait jouer
-l’archiprélat Jaurès.</p>
-
-<p>Si ce livre n’était un livre de bonne foi, j’en
-retrancherais cette digression après l’avoir relue.
-Mais, si superflues que me paraissent de
-telles lignes en ce sujet, je me sens un faible
-pour elles, parce que ma plume a couru toute
-seule et comme si je n’étais là pour rien. Ici
-encore plus qu’ailleurs il me déplairait de restreindre
-la liberté de mon esprit et de mon
-cœur, et de traiter ceux-ci comme de mauvais
-drôles, même quand leur espièglerie et leur turbulence
-me sembleraient, à moi aussi, intempestives,
-excessives, déplacées.</p>
-
-<p>On peut évaluer à vingt pour cent le nombre
-de grillons anéantis, avant que de naître,
-par la seule race des fourmis. Ces ménagères
-savent le prix des œufs. Or, les femelles des
-orthoptères, peut-être à cause de leur confiance
-en leur grande fécondité, n’usent qu’avec
-assez de paresse de leur oviscapte, du plantoir
-naturel qu’elles possèdent à l’extrémité de
-l’abdomen, et qui est destiné à enfouir leurs œufs
-dans la terre. En captivité, c’est-à-dire en sécurité,
-Grillonne ne dissimule presque jamais
-sa ponte ; elle préfère la déposer sur les feuilles
-de laitue sèche qu’elle n’a pas achevé de brouter
-en leur verdeur ; et, ceci, même quand j’ai
-pris soin de déposer dans la cage de la terre
-bien meuble ou du sable bien sec. En liberté,
-nulle règle très précise ne la guide ; il est
-probable qu’elle va au hasard, accomplissant
-ses parturitions successives où elle se trouve,
-et préférant les risques de la visibilité pour
-ses œufs à diverses condamnations sans appel,
-comme celle qui consisterait à les cacher dans
-un terrain trop compact, de nature argileuse,
-par exemple, ou trop bourbeux ; car, dans l’argile,
-l’œuf se momifie, comme étouffé ; et, dans
-l’humidité, il pourrit.</p>
-
-<p>Les fourmis vont profiter de tout cela. Voyez
-celle-ci qui s’avance, antennes au vent, s’arrête,
-revient sur elle-même, vire : sa sensibilité l’a
-avertie d’un butin proche et qui en vaut la
-peine. Quelques avertissements à ses compagnes
-ou plutôt aux compagnonnes syndiquées qui
-travaillent à l’entour… Et voici, bientôt, une dizaine
-de ces profiteuses en train de s’affairer
-autour de la brindille ou de la feuille, découverte
-enfin, que saupoudrent les œufs en forme
-de graines d’alpiste. Certes, des œufs de sauterelle
-ou de courtilière seraient de bonne prise
-aussi. Mais les fourmis me paraissent avoir un
-faible pour l’œuf de Grillonne, comme les gourmets
-se délectent d’œufs de pluviers, sans mépriser
-pour cela les œufs plus courants des poules.
-Les œufs de Grillonne sont, en outre, transportables
-plus facilement, à cause de leur peu
-de volume, et en plus grande quantité, à cause
-de leur disposition sur la feuille ou sur la brindille
-auxquelles une sorte de colle les attache
-solidement.</p>
-
-<p>Compagnonnes, sommes-nous en nombre ?
-Oui ? Alors, allons-y, emportons la brindille,
-dépeçons ou scions un lambeau de la feuille !…
-Voilà qui fera bien au fond de nos magasins
-et qui réservera aux bébés-fourmis, avec le lait
-mielleux des pucerons captifs dans nos étables
-souterraines, la nourriture à la fois légère et
-substantielle dont leur âge tendre s’accommode
-si heureusement !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>D’ailleurs, Fourmi en use avec Grillon éclos
-comme avec Grillon dans son œuf. Tandis que
-notre personnage, à peine plus gros qu’elle, souffle,
-entre deux courses ou deux bonds, Fourmi,
-qui se trouvait là comme par hasard, s’approche
-lentement et le saisit de ses crocs pleins
-de science, en général par l’une des cuisses,
-tandis qu’il s’attardait, fatigué ou plein d’émerveillement.
-Et c’est fini. Fourmi ne le lâchera
-plus et ses compagnonnes accourront à la rescousse.</p>
-
-<p>Qu’un homme de ma sorte se trouve là, c’est
-en vain qu’il essaiera de délivrer de l’emprise
-féroce la bestiole qui lui est amie. Fourmi tient
-à sa proie autant que si elle devait en tirer
-gloire et honneur dans sa société égalitaire où,
-cependant, les mots d’honneur et de gloire ne
-me paraissent pas pouvoir correspondre à
-grand’chose d’existant. Indigné, je tire des ciseaux
-de ma poche, je coupe Fourmi en deux,
-et j’emporte Grillonneau pour l’élever dans la
-cage paisible où, jusqu’à la fin de ses jours, il
-n’aura pas à s’inquiéter d’une politique trop
-opposée à sa conception strictement individualiste
-de la vie. Mais Fourmi morte et tronquée
-ne desserre pas ses crocs pour cela, et si une
-opération humaine n’en libère pas Grillon, il
-les gardera, desséchés autour de sa cuisse, jusqu’à
-son dernier jour, sans d’ailleurs en paraître
-autrement gêné. Un communisme social
-organisé fera toujours, même vaincu, durement
-peser des souvenirs de lui sur ceux qu’il aura
-considérés comme des proies légitimes et dues.</p>
-
-<p>Si l’homme qui assiste au duel inégal de
-Fourmi et de Grillon laisse faire, pour voir et
-savoir, le spectacle tourne à la bacchanale sanguinaire,
-au meurtre sans gloire, constamment
-perpétré avec plus d’assassins qu’il n’en est besoin
-pour maîtriser la victime et lui porter le dernier
-coup. Grillon n’a-t-il encore qu’un demi-centimètre
-de longueur ? Une fourmi d’un poids
-deux fois moindre que le sien n’hésite pas à
-« risquer le coup », à empêcher désormais tout
-saut, à se laisser traîner et à attendre stoïquement
-les renforts. S’il s’agit de Grillon naissant,
-trois fourmis de taille moyenne suffisent
-à paralyser musculairement puis nerveusement
-la proie convoitée ; dix à quinze fourmis de
-la taille que j’ai dite mettent la proie devenue
-adulte hors de combat, parce que Grillon a beaucoup
-moins, alors, gagné en force, qu’il n’a
-perdu en agilité.</p>
-
-<p>Sous la loupe, le meurtre méthodique, raisonné,
-mécaniquement accompli, a quelque chose
-d’hallucinant, à cause de ces faces d’insectes,
-de ces faces sans expression, qui ne reflètent
-ni la férocité ni la souffrance ; voir un cannibale
-dévorer cru un marmot nous paraîtrait
-évidemment plus répugnant et odieux, mais le
-marmot hurlerait, mais le cannibale grimacerait,
-et, si au-dessous de nous que soit celui-ci,
-nous n’aurions pas de peine à identifier sur sa
-face fruste et sans vergogne des joies sœurs
-de celles qu’éprouve un affamé civilisé devant
-un bon plat ; nous ne sortirions pas de chez
-nous ; nous resterions dans le domaine de nos
-sensations familières, que des gestes ou des
-transformations faciales traduisent d’homme à
-homme mieux que des mots et qui permettent
-à une pantomime savante d’égaler comme moyen
-d’expression les plus beaux drames poétiques
-ou lyriques.</p>
-
-<p>Ici, rien qu’une activité sournoise de mandibules
-chez les bourreaux et, chez la victime,
-quelques sursauts musculaires vite domptés,
-quelques frémissements excessifs d’antennes et
-de palpes. Les fourmis savent, d’ailleurs, par
-où il faut commencer pour en finir au plus
-tôt : dès que Grillon est immobilisé, une d’elles
-a vite fait de grimper sur son dos et de
-mordre rageusement le bord inférieur de la
-pellicule cranienne, jusqu’à ce que la matière
-nerveuse soit suffisamment attaquée en cet endroit
-cardinal et que paralysie généralisée s’ensuive.
-Après quoi, les tueuses vident proprement
-Grillon de ses intestins putrescibles, non
-sans se pourlécher avec minutie, comme pour
-apprécier la qualité du gibier abattu. Cela expédié,
-il ne leur restera plus qu’à emporter
-les morceaux fins et faciles à conserver dans
-les magasins souterrains, où ils attendront,
-comme quartiers de porcs au saloir, d’être consommés, — à
-côté des œufs en conserve.</p>
-
-<p>Vingt pour cent des enfants de Grillonne sont
-anéantis, ai-je dit, avant que de naître, par les
-diverses races de fourmis ; j’évalue à dix pour
-cent le nombre des Grillons qui, nouveau-nés
-ou déjà grands, meurent également de leur fait.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Fabre de Sérignan signale comme ennemi également
-très redoutable de Grillon le sphex à
-ailes jaunes, qui l’insensibilise à l’aide de son
-aiguillon empoisonné et le traîne dans son terrier,
-où vivant, mais désormais incapable de
-se mouvoir, il servira à satisfaire la gloutonnerie
-des jeunes larves. Il y a bien dix ans
-que je n’ai lu les livres du maître, et je n’ai
-pas voulu les avoir sous la main, quand j’ai
-entrepris l’histoire de Grillon, pour cette raison
-que, si je ne prétends pas dire tout, je ne veux
-non plus rien affirmer qui ne soit provoqué
-par mes observations et mes expériences personnelles.
-Si je nomme ici le sphex, c’est à contre-cœur
-et en maudissant ma mémoire, car je
-n’ai jamais eu l’occasion d’étudier ces hyménoptères
-infiniment plus rares dans notre verte
-Gascogne que sur les pentes brûlées et dans les
-garrigues de la Provence.</p>
-
-<p>Mais voici d’autres ennemis autrement répandus
-et terribles, je veux dire les menus sauriens
-et les batraciens. Les uns et les autres,
-aux abords des premiers froids, sont pris d’une
-fringale formidable, comme en prévoyance de
-leur jeûne hivernal. Pour bien supporter le
-demi-sommeil dans les fissures des vieux murs,
-dans les gîtes souterrains, sous les mousses silvestres
-et dans la vase des marécages, se bien
-garnir la panse semble une mesure de précaution
-excellente, un remède préventif dont
-leur petite santé se trouvera très bien, quand
-les premières chaleurs les réveilleront. Alors,
-ils oublient cet éclectisme alimentaire, cette gourmandise
-raffinée qu’il est si facile d’observer
-chez un lézard vert tenu en cage ou chez une
-rainette logée dans un bocal. Tout leur est
-bon. Et c’est justement l’époque où les Grillons,
-dont la croissance n’est pas terminée encore,
-errent un peu partout en grand nombre,
-tendres et alléchants comme des poulets de
-grain le sont pour les fines gueules de notre
-race !</p>
-
-<p>Le lézard vert, prudemment embusqué aux
-abords de son trou, sous les haies, n’a pas
-besoin de se déranger, car Grillonne, nous le
-savons, recherche volontiers les abords des haies
-pour y déposer sa ponte. Le lézard gris, plus
-agile et plus téméraire, n’hésite pas à pratiquer
-la chasse à courre loin des murailles et des
-tas de pierres, où il se gîte au hasard ; et je
-vous assure que l’infortuné Grillon, en dépit
-de ses bonds, est vite rattrapé par ce lévrier
-féroce. Heureux encore que le lézard chasse
-à vue et ait encore moins de flair qu’un lévrier !
-Si Grillon parvient à se dissimuler sous une
-feuille ou dans un repli du sol, le petit monstre
-s’arrête, décontenancé, et se résigne assez vite
-à rentrer bredouille.</p>
-
-<p>La grenouille des mares est moins funeste à
-notre personnage, qui ne se hasarde sous aucun
-prétexte dans les endroits humides et qui
-les fuit avec une visible horreur, quand on lui
-joue le mauvais tour de l’y transporter. Mais
-il en va autrement avec la grenouille brune
-des forêts, la petite grenouille aux yeux merveilleux,
-pareils à des topazes brûlées suspendues
-à deux rubans couleur jonquille ; car c’est
-justement sur les terrains forestiers où les
-jeunes Grillons abondent et vagabondent que
-la grenouille brune accomplit les dernières chasses
-de la saison ; et l’on sait qu’elle veut beaucoup
-de cadavres au tableau, quand vient l’automne…
-Grillon doit se méfier grandement aussi
-de la verte rainette, qui sait descendre des arbres
-en toutes saisons et qui, avant d’aller s’enterrer
-sous la mousse pour l’hiver, se promène
-sur le gazon des jardins et l’herbe des prés où
-sa couleur la dissimule à ses propres ennemis,
-mais où justement Grillon est en train d’errer,
-lui aussi, à la recherche d’un bon emplacement
-pour son gîte.</p>
-
-<p>Il n’est pas jusqu’au crapaud, honnête bourreau
-des ravageurs de nos vergers, terreur des
-escargots et des limaces qui, bien entendu, ne
-croque son Grillon à l’occasion, comme aussi
-bien il fait pour d’autres insectes innocents,
-et même pour quelques-uns qui sont parfaitement
-utiles. Seul, ou à peu près, le carabe doré,
-le bel et agile insecte de bronze vert que les
-enfants dénomment familièrement la <i>jardinière</i>
-et qui est un bienfaisant exterminateur de chenilles,
-possède, par bonheur pour lui, des réserves
-d’une odeur âcre et nauséabonde qu’il sait
-produire en cas de danger et qui dégoûte affreusement
-le vorace crapaud lui-même. Bernardin
-de Saint-Pierre aurait vu sans doute, dans
-cette particularité du carabe gardé par sa puanteur
-d’un autre animal utile, le souci perpétuel
-qu’a la Providence de nos salades et de nos
-choux. Pourquoi cet idéaliste et ce sentimental
-ne s’est-il jamais étonné que la Providence,
-dans le cas de Grillon, semblât se désintéresser
-de toute poésie, et attribuer à la possibilité
-d’un chant moins d’importance qu’à la parfaite
-venue d’un chou ou d’une salade ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il y a aussi, comme ennemis jurés de Grillon,
-les oiseaux, tous les oiseaux, domestiques
-ou non, insectivores ou granivores. Car on sait
-que, chez les oiseaux végétariens, les principes
-qu’observent si scrupuleusement certains
-humains de secte analogue, subissent de multiples
-entorses, et je ne pense pas que personne
-ait jamais vu un moineau ou un pinson,
-sa cage fût-elle abondamment pourvue de graine
-ou son terrain de chasse riche en crottin, faire
-fi d’une mouche blessée, d’une sauterelle, d’un
-grillon ou de n’importe quelle bestiole mouvante
-et vivante, bref, d’un gibier de choix.</p>
-
-<p>De même les poules, et autres espèces emplumées
-de nos basses-cours, qui n’épargnent
-guère que les fourmis.</p>
-
-<p>Au fait, pourquoi les coqs et les poules épargnent-ils
-les fourmis, alors que la race toute
-proche des faisans les recherche ardemment,
-s’en gave et nourrit de leurs œufs sa progéniture ?
-A titre d’hypothèse, je signale que l’acide
-formique est un puissant préservatif contre le
-sommeil ; que les fourmis, dont le corps est
-comme imprégné de la substance qui leur doit
-son nom, ne dorment vraisemblablement jamais,
-ce qui est loin d’être le cas de tous les insectes, — si
-fort que le sommeil de ceux-ci puisse
-différer du sommeil tel que nous le désirons ou
-le subissons. Peut-être la poule et le coq domestiques,
-qui s’estiment en sécurité dans leur
-poulailler, préfèrent-ils goûter un repos parfait
-après avoir exercé du lever au coucher du soleil
-leur activité brouillonne, tandis que le faisan
-et la faisane, libres et menacés, éprouvent pour
-eux et pour leurs faisandeaux la nécessité de
-ne dormir autant que possible que d’un œil.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>De tous les ennemis de mon ami que j’ai jusqu’ici
-signalés, la plupart n’exercent leurs ravages
-sur sa race que durant les jours où
-il vagabonde, c’est-à-dire à l’aube de sa vie,
-puis dans la saison des belles aventures amoureuses.</p>
-
-<p>Il peut néanmoins arriver que des fourmis
-l’aillent cueillir dans le terrier dont il ne va
-pas s’écarter d’octobre à mars. C’est rare, car
-l’odeur des fourmis déplaît autant à Grillon que
-leur goût à mère Poule, à son époux et aux
-poussins. Mais les travaux de cette engeance laborieuse
-dépassent souvent tout ce que Grillon
-avait pu redouter durant son installation… Que
-la galerie d’une fourmilière située à trois ou
-quatre mètres débouche par hasard dans le domaine
-souterrain de Grillon, et son affaire est
-claire ! Il n’y a qu’à se rapporter à la description
-du vilain meurtre que j’ai tentée rapidement
-plus haut… Tout se passe sous la terre,
-comme sous le ciel, à cela près que les fourmis
-auront une nouvelle porte à leur ville, — le
-trou même où gîtait leur victime, — et qu’on
-les en verra sortir, ou qu’on les y verra entrer,
-avec cet air digne, compassé et justement religieux
-qu’ont les pères ou les descendants des
-vainqueurs, lorsqu’ils passent sous un arc de
-triomphe érigé à la gloire de leur peuple.</p>
-
-<p>Il se peut aussi que, durant la période de vie
-sédentaire et bourgeoise de Grillon, laquelle est
-la plus longue, une hirondelle rapide comme
-l’éclair le happe, avant qu’il ait eu le temps
-de se garer, sur les bords de son trou, — de
-son trou que nous allons bientôt voir construire
-et décrire… Mais les périls qui proviennent
-des fourmis, des lézards, des batraciens et
-des oiseaux ou volailles n’en ont pas moins diminué
-dans d’énormes proportions.</p>
-
-<p>Comme s’il était admis une fois pour toutes
-que le droit à la vie de Grillon n’est acquis
-qu’au prix de risques qui ne se doivent pas
-démentir un instant, voici venir, aux abords de
-sa demeure édifiée avec la peine que l’on saura,
-quelques autres ennemis, moins favorisés, mais
-d’autant plus vigilants, obstinés, tenaces.</p>
-
-<p>Citons, au hasard, la musaraigne qui, lorsque
-sa faim de chair fraîche l’excite, ne balance
-pas à fouir le sol, de ses pattes nerveuses
-et de son groin de petit sanglier haineux, mauvais,
-jusqu’à ce qu’elle ait atteint Grillon au
-fond de son repaire. Mais, alors, sa fureur vorace
-est telle qu’il lui arrive d’enterrer sa proie
-sous les menues mottes de terre frénétiquement
-bouleversées ; et, après une très courte hésitation,
-toute piteuse et démontée, elle s’éloigne,
-un peu comme le fait le lézard gris quand
-Grillon s’est dissimulé à sa vue. Elle aussi, admet
-qu’elle s’est trompée et se hâte d’aller faire
-ailleurs preuve de plus de clairvoyance. Car
-les bêtes (ceci m’a toujours frappé) sont infiniment
-moins entêtées que les hommes, surtout
-quand il s’agit de nécessités primordiales,
-comme le besoin de nourriture ou même la
-flatterie de la faim.</p>
-
-<p>Indiquons encore le péril de diverses larves
-de coléoptères, êtres en général aussi peu gloutons
-que possible après leur suprême métamorphose, — comme
-s’ils avaient à se soigner des
-excès alimentaires de toutes sortes par eux commis
-avant d’en arriver là. Mais retenons surtout
-deux meurtriers ou, pour mieux dire, deux
-chasseurs de Grillon qui valent d’être mis à
-part, pour leurs armes, leur ruse, leur patience
-et leur pittoresque : l’araignée des champs et
-la mante religieuse.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>III</h3>
-
-
-<p>J’ignore l’appellation scientifique de l’articulé
-aptère et octopode que je désigne sous le nom
-d’<i>araignée des champs</i>. N’importe quelle encyclopédie
-ou le premier venu des manuels me
-renseignerait ; qu’on veuille bien voir dans ma
-répugnance à m’informer de ce détail une nouvelle
-preuve du désir que j’ai, en cet ouvrage,
-de me tenir à l’écart de tout concours de ce
-genre.</p>
-
-<p>L’araignée des champs dont je veux parler
-est un petit monstre, noiraud et trapu, à
-peu près semblable d’aspect et de couleurs à
-celles des araignées domestiques qui tissent dans
-les coins de nos greniers des toiles irrégulières,
-mais non moins meurtrières pour cela, des toiles
-multiples, superposées, devancées par un
-système savant de fils, avec danger fructueux
-à tous les étages et logement douillet et bien
-dissimulé dans lequel la propriétaire moelleusement
-installée dort ou rêve, observe, épie, perçoit
-les renseignements que lui transmet son
-télégraphe, et dont elle ne sort que pour aller
-prendre livraison du colis comestible, quand
-elle est sûre que c’est sérieux. A cela près
-que l’araignée domestique à qui je viens de
-comparer mon « araignée des champs » atteint
-parfois, pattes au repos, une envergure qui serait
-mal à l’aise sur un écu de cinq francs,
-et que le petit monstre champêtre qui est hostile
-à Grillon tiendrait à peu près, dans la même
-attitude, sur une pièce de nickel français de
-dix centimes : cette dernière comparaison présente
-un avantage, à savoir que le trou médian
-de cette pièce équivaut superficiellement à la
-grosseur du corps de mon araignée.</p>
-
-<p>J’ajoute que celle-ci ne représente pas un
-échantillon très rare de notre faune, loin de
-là, et que quelques pas dans une prairie française,
-du printemps à l’automne, en font découvrir
-des dizaines à qui veut prendre la peine
-de s’intéresser, même nonchalamment, à la vie
-des herbes et du sol.</p>
-
-<p>Araignée qui ressemble fort aux ordinaires
-araignées de nos demeures, mais qui se différencie
-d’elles par des mœurs vagabondes, des
-goûts de bohémienne, l’horreur du voisinage
-de l’homme et la paresse d’installer définitivement
-sa tente, ou plutôt sa toile de tente, en
-un coin précis de fossé ou de champ. Tout
-de même, un gîte de grillon est si savamment
-aménagé, si proprement entretenu et si parfait
-aussi pour l’affût que, si cette zingara en
-rencontre un au cours de ses promenades, on
-la voit, se départant soudain de son allure précipitée
-et incohérente, s’arrêter, rêveuse… Il
-semble que de nouveaux horizons, jusque-là
-mal soupçonnés, se révèlent à son âme fantasque
-et voluptueuse ; et puis, n’est-ce pas,
-au fond de ce trou, au prix d’une lutte pour
-laquelle l’araignée est d’ailleurs bien armée, il
-y aura non seulement bon gîte, mais succulent
-souper : de tout ceci, son instinct et son flair
-l’ont dûment instruite à l’avance.</p>
-
-<p>Et elle est bien armée, ai-je dit, admirablement
-et subtilement armée. En effet, sa morsure
-est pour Grillon mortelle. Nous pouvons,
-nous autres hommes, prendre la même bestiole
-entre nos doigts, nous faire mordre par
-elle en un endroit où notre épiderme est fragile
-et sensible, au poignet, par exemple ; l’araignée,
-décidée à une défensive désespérée, nous
-mordra de son mieux, certes, mais il n’en résultera
-pour nous ni la moindre rougeur, ni le plus
-léger picotement ; en revanche, enfermez-la avec
-Grillon dans une petite boîte vitrée où nul abri
-n’est possible, et si l’araignée parvient à entamer
-la peau de Grillon avant que celui-ci l’ait
-étranglée de ses crocs, Grillon n’essaiera guère
-plus de lutter, l’araignée se retirera à deux ou
-trois centimètres du blessé, sûre que son poison
-est valable pour lui et qu’elle pourra se
-repaître tranquillement de sa chair dans un
-délai qui, humainement chiffré, n’excède jamais
-dix minutes.</p>
-
-<p>Joute passionnante, et qui ne laisse dans mon
-esprit d’expérimentateur aucun de ces sentiments
-pénibles que m’inspire l’assassinat méticuleux
-de mon héros par les fourmis. Ici, d’un
-côté, poison mortel ; de l’autre, mâchoires sans
-merci. C’est un plaisir cruel peut-être, mais
-incontestable, que d’observer les mouvements
-et la tactique de ces adversaires qui savent
-que leur vie est en jeu et qu’il ne sera pas de
-pardon pour le vaincu. Il y a là du sport, de
-bon sport, car les chances de vaincre sont à
-peu près égales de part et d’autre, quand la
-lutte a lieu dans une petite boîte de bois ou de
-carton sur laquelle nos mains humaines ont
-posé un fragment de vitre. J’ai assisté à certains
-de ces combats singuliers qui duraient près
-de deux heures sans qu’aucune paresse, aucune
-lassitude chez les adversaires en diminuât un
-seul instant l’intérêt.</p>
-
-<p>A titre documentaire, je signale que j’ai vu
-parfois Grillon, dûment mordu, broyer dans
-un suprême sursaut d’énergie son bourreau venimeux.
-Grillon n’en meurt pas moins dans
-les dix minutes, ce qui prouve que la blessure,
-si insignifiante qu’elle soit en apparence,
-lui a infusé un poison d’effets rapides contre
-lequel il ne peut rien et sait qu’il ne peut rien,
-puisqu’il semble aussitôt se résigner. A noter
-également que, dans le fond de son trou où
-l’araignée n’hésite pas à aller le provoquer, Grillon
-est en posture bien meilleure que dans un
-champ clos dû à l’humaine industrie… Néanmoins,
-dès que l’araignée des champs a entrepris
-ses voyages printaniers ou estivaux, il
-n’est pas rare que l’on remarque devant un
-terrier de Grillon, la dépouille de notre ami,
-vidée, desséchée, et, entre les menues herbes
-qui entourent le seuil, quelques fils soyeux où
-se balancent des cadavres de moucherons et
-de mouches, toutes choses qui révèlent que
-l’araignée des champs a été victorieuse et que,
-bien décidée à user de son droit de conquête,
-elle a, pour quelque temps, — non pas pour
-toujours, la bohémienne ! — établi son domicile
-là.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’araignée des champs s’attaque à Grillon des
-champs, tant pour se repaître de sa chair que
-pour usurper sa demeure, dans la saison tépide
-ou dans la saison chaude. L’autre chasseresse,
-la mante religieuse, le guette dès sa naissance,
-puis au début de son installation, en automne
-et jusque dans l’été de la Saint-Martin.</p>
-
-<p>La mante religieuse est une des plus effarantes
-et des plus perfectionnées monstruosités entomologiques
-qui soient. Sa parente, la courtilière, est,
-nous l’avons noté, monstrueuse à sa manière,
-par le développement de ses pattes antérieures,
-proportionnellement vingt fois plus aptes à fouir
-le sol et à accumuler d’irréparables dégâts dans
-les sources des silencieuses vies végétales que
-les pattes de devant, à peu près pareillement
-conformées, du mammifère taupe. Chez la courtilière,
-les pattes antérieures, devenues des outils
-de perforage et de déblaiement, ne servent
-guère à sa locomotion, laquelle est pourtant
-rapide, même quand s’y opposent les obstacles
-les plus compacts ou les plus enchevêtrés. Chez
-la mante religieuse, une adaptation analogue des
-pattes antérieures a eu lieu, mais dans un sens
-différent ; il ne s’agit plus ici d’un double instrument
-destiné à pratiquer des systèmes complexes
-de galeries souterraines avec une célérité
-d’ailleurs prodigieuse ; nous sommes en
-présence d’une machine à happer d’une précision
-incomparable et contre laquelle toute
-proie convoitée, même volumineuse, est, une
-fois saisie, sans défense.</p>
-
-<p>Cela tient du harpon et de la scie, et d’une
-scie dont chaque dent peut elle-même être utilisée
-comme un crochet. Et cela est à la disposition
-d’un être terrifiant par l’aspect et relativement
-imposant par la taille. Imposant par
-la taille, car la longueur de ce boucher et de
-cet ogre est à peu près la même que celle du
-grand criquet vert des arbres, qui lui sert bien
-souvent de régal : quatre centimètres ou presque
-pour les mâles, cinq ou six bons millimètres
-de plus pour les femelles ; terrifiant par
-l’aspect, car si la couleur de sa robe rappelle en
-un peu plus pâle celle de la belle tunique smaragdine
-des mêmes criquets, — de ces innocents
-chantres qu’on qualifie flatteusement de cigales
-dans les pays d’outre-Loire et d’oïl, où les cigales
-ne veulent pas vivre, — combien il diffère de
-cette race par les mœurs, par la tenue, par la
-démarche et même par la physionomie ! Des yeux
-bombés, vitreux, où un point bleuâtre simule
-une prunelle, s’enchâssent au sommet d’une
-minuscule tête triangulaire, au museau aigu
-et d’aspect aussi féroce que celui de la fouine ;
-et cette tête, chose infiniment rare chez les insectes,
-se meut en tous sens, horizontalement
-et verticalement, s’incline de droite et de gauche,
-comme une tête humaine, au bout d’un
-cou démesuré : deux réflecteurs complètement
-mobiles au sommet d’un phare… Point besoin
-pour la mante de virer plus ou moins de bord
-pour étudier ce qui l’attire ou l’allèche, l’inquiète
-ou l’effraie ; elle peut même, sans bouger,
-regarder derrière son dos ! Et elle a parfois
-des mouvements quasi humains, si odieusement
-et caricaturalement humains, que nous croyons
-voir bouger ses yeux pourtant immobiles et
-que la morne face sans expression de tous les
-insectes semble soudain, chez celui-ci, refléter
-quelque chose, s’animer, vivre.</p>
-
-<p>Monstruosité en ce sens aussi que les meurtrières
-pattes antérieures parodient le geste traditionnel
-de la prière humaine, et que « l’heure
-des mains jointes », pour la <i lang="la" xml:lang="la">mantis religiosa</i>
-de Linné, est celle même où elle a tendu les
-ressorts de son arme et où elle guette l’occasion
-de perpétrer un nouvel assassinat. Monstruosité
-désobligeante parce que la mante, prête à
-attaquer ou à se défendre, réalise sur ses quatre
-pattes postérieures un semblant de station
-verticale qui ajoute à son horreur d’être hallucinant,
-chimérique, créé de toutes pièces
-par un artiste pessimiste et sujet aux cauchemars.
-Monstruosité encore, parce qu’elle possède
-incontestablement le don de fasciner et
-d’hypnotiser ses victimes : le grand criquet vert
-dont je parlais tout à l’heure, placé en face
-d’une mante, ne tente aucune résistance, n’essaie
-même pas de fuir… Et, bien qu’il soit aussi
-long et plus gros que l’ogresse, son compte est
-bon et vite réglé. Monstruosité, enfin, parce
-que la mante est le seul orthoptère résolument
-carnivore et que ce carnivore tue maintes fois
-non point par faim, mais pour le seul plaisir
-de tuer.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Au fond d’une caisse, je place une motte de
-terre découpée dans une prairie ; je la dispose
-de façon à ce que la surface herbue s’incline en
-pente douce, comme au revers d’un de ces talus
-où Grillon chérit tellement de se gîter. Après
-quoi, avec un bout de canne d’un centimètre
-de diamètre environ, je pratique six trous dans
-ma prairie minuscule : avec quelques coups de
-pouces aux orifices, j’ai réalisé et parfait six fois,
-en moins de cinq minutes, le dur et doux labeur
-qui prendra tant de jours à Grillon.</p>
-
-<p>J’expose cette cage au soleil et j’y introduis
-six pensionnaires. Quelques minutes d’affolement ;
-reconnaissance des lieux ; hésitations au
-bord de ces logis si curieusement confortables ; et,
-bientôt, chacun des six grillons monte la garde
-devant un des six trous… C’est tentant, à coup
-sûr ! Mais le nouveau venu ne risque-t-il pas
-d’être honteusement chassé et de recevoir, en
-outre quelque horion mémorable, — une de
-ces rudes morsures que le premier occupant,
-en bonne posture, bien calé au fond du trou,
-peut si facilement infliger aux intrus ?… Allées,
-venues, étude minutieuse du lieu ; or, rien n’indique
-que ce gîte aux parois pourtant lisses et
-nettes, au seuil bien aplani et dégagé, recèle
-un légitime propriétaire : c’est étrange, mais
-c’est comme ça ! Nulle trace, sur la plate-forme,
-des ordures ménagères ou des ordures tout
-court que l’habitant d’un tel palais n’aurait
-point manqué d’y évacuer. Remuements d’antennes
-attentifs ; puis une pause… Non ! décidément…
-rien ni personne au fond du trou…
-Allons voir !…</p>
-
-<p>Moins de vingt-quatre heures plus tard, mes
-petits bonshommes se sont joyeusement installés
-et vivent tranquillement leur vie dans cette maison
-faite sur mesure, qu’ils n’auront plus qu’à
-entretenir et à perfectionner si bon leur semble…
-Pauvres grillons, vous avez bien raison
-de ne pas éprouver la moindre reconnaissance
-à l’égard du mystérieux génie qui vous a valu
-pareille aubaine ! Car tout cela va très mal
-finir pour vous.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>C’est le troisième jour, que j’introduis les mantes
-religieuses dans cette Salente de ma façon.</p>
-
-<p>Le troisième jour, afin que les six grillons
-se considèrent, dans le domaine que je leur ai
-attribué, aussi tranquilles que s’ils jouissaient
-de la liberté dans la prairie.</p>
-
-<p>Les ogres dont je vais leur imposer la société
-tragique, sont au nombre de deux : un mâle et
-une femelle pleine. J’ai tenu l’un et l’autre à
-jeun durant six heures, ce qui est un laps de
-temps déjà considérable pour des ventres perpétuellement
-affamés.</p>
-
-<p>Le mâle doit être vierge, puisqu’il vit, et que
-les épouses, dans ce délicieux petit monde, croquent
-généralement leur conjoint au cours de la
-pariade. J’ai choisi une femelle au ventre lourd
-et gonflé, pour qu’elle ne soit pas détournée de
-sa gloutonnerie féroce, seule chose qui m’intéresse
-ici, par les tendres velléités de son compagnon.</p>
-
-<p>Elle mangera pour plusieurs, comme celles des
-femelles de toute race dont le ventre emprisonne
-un ou plusieurs espoirs. Le mâle, cependant,
-mangera ses restes, ou ne mangera rien,
-si rien ne lui est laissé. Il se tiendra dans un
-coin de ma cage, chétif et triste, à l’affût d’une
-collation hypothétique, soupirant peut-être aussi
-après une idylle que l’état de son unique compagne
-lui interdit d’espérer en pareil lieu.</p>
-
-<p>La femelle s’est vite débarrassée d’aussi accablantes
-pensées, si tant est qu’elle les ait à
-aucun instant conçues ou nourries. Je ne l’ai pas
-jetée dans la cage depuis cinq minutes qu’elle est
-déjà en pleine action, pour employer un terme
-cynégétique fort bien à sa place ici. Vous pensez
-que cette future mère de famille n’a point
-atteint son âge sans savoir ce que signifie un
-trou de grillon, même quand c’est l’industrie
-humaine qui l’a fabriqué, comme c’est le cas.</p>
-
-<p>Après une promenade compassée et studieuse
-sur les frontières de la cage, la voici qui s’arrête
-devant le premier trou rencontré. Le pays
-est ennuyeusement limité, mais il reste à l’estimer
-au point de vue alimentaire. La mante
-femelle observe le gîte de Grillon, note qu’il
-est habité grâce aux indices qui, absents trois
-jours plus tôt, permirent à son hôte actuel de
-juger qu’il ne l’était pas… Bonne affaire ! La
-contrée n’est pas sans ressources… Enregistrons
-et souvenons-nous !… Et poursuivons notre exploration
-si passionnément intéressée et intéressante.</p>
-
-<p>Très vite, les six trous sont découverts, et la
-mante, alors, se repose parfois un bon quart
-d’heure, — non sans lisser ses babines du bout
-de ses mains, ou, pour mieux dire, non sans nettoyer
-ses mâchoires à l’aide de ses monstrueuses
-griffes ; ceci en prévision du régal qui se prépare.
-Six repas succulents servis ou tout comme
-sur un espace de vingt-cinq centimètres carrés !
-« Vous pensez si l’endroit est bon, ma
-chère dame ! » a l’air de confier cette mégère
-à une de ses pareilles qui, pourtant, n’est pas
-là… Elle ne se presse plus. Les mouvements
-de ses palpes semblent déguster à l’avance le
-festin dont elle ne saurait douter désormais. Tout
-ce qui a pu la troubler à son arrivée dans la
-cage, les murs hostiles de planche, le mystère
-inquiétant de la toile métallique, le miracle du
-verre, de cette translucidité opaque au tact et
-à la progression, tout cela ne représente plus
-que des problèmes sans importance… L’endroit
-est bon, vous dis-je, c’est-à-dire admirablement
-ravitaillé !… Et que demandons-nous de plus,
-nous pauvre vieille mante tout près de céder
-à ses descendants la part de bonheur et d’appétit
-que lui a réservée la Terre ?</p>
-
-<p>Allons, assez rêvé, d’autant plus qu’un rayon
-de soleil effleure la cage et va bientôt atteindre
-le niveau des terriers. Bien entendu, les petits
-nigauds qui habitent là vont se croire obligés
-d’aller dire bonjour à l’astre !… Et la mante,
-toujours posément, gravit la minuscule pente
-herbue ; elle prend bien soin de ne pas passer
-entre le soleil et l’orifice d’un trou : les
-gens les plus niais, voyez-vous, ont parfois de
-si étranges défiances ! Elle grimpe, contourne
-de loin l’orifice et la plate-forme… et va s’installer
-immédiatement au-dessus de celle-ci et
-de celui-là, dans une attitude d’immobilité si absolue
-et d’attente si fervente qu’on est presque
-tenté de n’en plus vouloir à Linné et de ne
-le juger pécheur que par erreur, lorsqu’il crut,
-dans sa nomenclature, pouvoir utiliser l’épithète
-<i lang="la" xml:lang="la">religiosa</i> à propos d’un insecte assassin !</p>
-
-<p>Grillon, qui se croit en pays sûr, ne tardera
-pas à venir saluer la chère lumière…
-Aussitôt que les petites antennes brunes et la
-grosse tête sans malice auront dépassé le bord
-du trou, le monstre, au-dessus de lui, le monstre
-invisible autant par la position qu’il a gagnée
-que par sa couleur de prairie, tendra les ressorts
-de son piège ; il visera, méticuleusement, froidement :
-ce n’est pas le temps qui lui manque !
-Sa tête s’incline de gauche à droite, de bas en
-haut, avec une précision effarante, et qui tient
-compte, dirait-on, du moindre mouvement de
-la proie convoitée ; elle semble aussi, par moments,
-cette vilaine tête, s’inquiéter de ce que
-lui veulent les regards humains qui s’appuient
-sur elle, à travers les vitres de la cage… Et
-alors, mon horreur est telle que j’ai presque
-envie de me saisir de la bête vorace et de
-l’écraser sous mon talon, ou de la vouer, vivante,
-à ce beau feu de pommes de pin et de
-corsier que le froid précoce m’a obligé d’allumer
-dès aujourd’hui dans la chambre des bêtes
-et des livres, des herbiers et des manuscrits…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le déclic du piège a été si rapide et, griffes
-antérieures à part, la mante est restée si curieusement
-immobile, que je demeure tout pantois
-de voir maintenant Grillon soutenu à pattes
-tendues dans le vide, à quelques millimètres
-au-dessus du bord de son trou ; certes, il
-gigote comme un beau diable, mais c’est là
-peine absolument vaine : jamais le piège ne
-lâche sa proie. Et aussitôt, une scène d’horreur
-commence, où le comble de l’épouvantable
-est justement cette frénésie désespérée des
-mouvements chez la victime, comparée à l’impassibilité
-absolue de l’ogresse déjà en train
-de se régaler.</p>
-
-<p>Quand la meurtrière est l’araignée des champs,
-du moins la lutte a lieu sans traîtrise : un duel
-à mort, ai-je dit, mais un duel loyal et à chances
-à peu près égales… Et puis, toujours, dans
-ce cas, Grillon est mort avant d’être mangé.
-Bien au contraire, lorsque c’est la traîtresse
-mante qui l’a saisi de son double harpon dont
-les pointes ne contiennent aucune liqueur stupéfiante
-ou vénéneuse, Grillon, déjà dévoré presque
-totalement, dépourvu de ses entrailles (morceau
-de choix !) et de la plupart de ses viscères,
-Grillon qui n’est plus qu’un crâne, de la peau
-et des pattes, subit le supplice de demeurer
-encore vivant.</p>
-
-<p>Et l’ogresse, rassasiée, n’aura pas la pitié
-de l’achever ! Elle se débarrasse avec adresse
-et désinvolture du pauvre être vidé qui, néanmoins,
-manifeste parfois encore quelques velléités
-de se traîner jusqu’au bord de son trou.
-Après quoi, elle se livre à une minutieuse toilette,
-récure un par un les harpons et les crochets, — graissage
-de l’arme et nettoyage de
-vaisselle combinés, — puis, tranquillement, s’éloigne
-dans la direction du terrier voisin.</p>
-
-<p>Alors le mâle, le piteux mâle qui tâchait jusque-là
-de se faire oublier dans son coin, entre
-en scène et va se régaler des bas morceaux,
-suce les pattes, nettoie les nerfs, la peau et
-absorbe le contenu de la boîte cranienne, — de
-la boîte cranienne sur laquelle les antennes
-vibrent encore, d’un incontestable frisson de vie
-suppliciée.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je laisse une nuit se passer. Quand je reviens
-le lendemain, de bonne heure, à mon poste d’observation,
-tout est consommé, ou presque : la
-mante femelle suce dédaigneusement, car elle n’a
-plus très faim, les intestins du dernier grillon
-qu’elle laisse en fin de compte s’échapper, affreusement
-blessé, pourtant capable de guérir
-encore et de vivre… Mais le mâle, l’humble
-mâle, enhardi et mis en goût par l’abondance
-relative dont il jouit depuis la veille, a compris
-ce qui se passait ; il accourt, empoigne à son tour
-le grillon dédaigné et n’en laisse que les antennes,
-le bout griffu des pattes, la peau et la
-pellicule cranienne.</p>
-
-<p>Certes, je sais bien que le combat pour la
-vie, dans le monde des insectes, est impitoyable
-et ne connaît de trêve aucune. Néanmoins,
-une expérience comme celle que je viens de décrire,
-ne va pas sans remords pour moi. Je
-sais bien, aussi, que l’assassinat de Grillon par
-la mante en plein champ est fréquent, car les
-féroces braconniers verts connaissent, repèrent
-et vident les terriers de ce fin gibier tout comme
-nos braconniers ceux des succulents lapins de
-garenne. Je soupçonne, enfin, que les six grillons
-qui cohabitaient, par mes soins, avec les
-deux mantes, se sont aussi facilement résignés
-à un sort affreux que l’ont fait les populations
-humaines à divers événements non moins déplorables
-et non moins répugnants, durant ces
-dernières années.</p>
-
-<p>Néanmoins… oui, j’éprouve un remords sentimental,
-sinon rationnel, de ce sextuple meurtre
-dont j’ai été l’occasion, sinon la cause
-efficiente. Et ceci par envie orgueilleuse de découvrir
-et de décrire certains menus faits naturels
-inaperçus jusqu’ici d’un autre que moi !…
-Je m’en veux, dis-je… Je vais donc venger
-Grillon et sa race, d’une façon un peu simplette,
-puérile, cruelle… Mais ce sont les meilleures
-des vengeances humaines qui méritent
-ces épithètes-là.</p>
-
-<p>Je n’ai qu’à laisser en tête-à-tête l’ogresse et
-l’ogre dans la cage dépourvue de pâture. Demain,
-celle-là aura proprement dévoré celui-ci,
-avec autant d’appétit qu’elle en montre à dévorer,
-après et même pendant la pariade, son
-partenaire aimant et aimé. Pourtant, dans le cas
-que je viens de décrire, il s’agissait d’une dame
-prête à devenir mère et d’un vieil éphèbe,
-probablement jugé inapte à l’amour par les
-femelles de sa race : toutes choses qui, dans
-le monde dont je m’occupe, ne permettent
-pas d’imaginer le moindre geste tendre entre
-deux êtres de sexe différent, même quand un
-mauvais plaisant de bon génie humain les abandonne
-dans un pays qui a tout d’une île déserte.
-Le certain, c’est que le mâle vierge meurt
-comme s’il avait été aimé, c’est-à-dire qu’il
-meurt mangé par une femelle, et il y a là peut-être,
-pour lui, une consolation <i lang="la" xml:lang="la">in extremis</i> de
-la plus précieuse qualité.</p>
-
-<p>Mais la femelle ? Amusons-nous. Laissons-la
-jeûner un jour, deux jours, trois jours. Sa
-vie n’est nullement menacée par une diète prolongée,
-si formidable que soit sa gloutonnerie
-ordinaire. Mais sa fureur devient bientôt comique
-à contempler… Finies, ses allures onctueuses
-et compassées de parvenue bien nourrie !
-La voici qui court en tous sens, essaie de
-ronger la toile métallique, bondit insensément
-contre la vitre au risque de fêler sa minime
-cervelle de créature toute-en-ventre… Alors, dans
-une cage voisine, où s’est reproduit le drame — par
-moi organisé et monté sur plusieurs scènes
-à la fois — des six grillons et des deux
-mantes, je vais chercher une autre femelle, aussi
-vigoureuse que celle que j’ai particulièrement
-observée, pleine comme elle, affamée comme
-elle, et depuis le même temps ; puis je présente
-l’une à l’autre ces charmantes personnes, en les
-enfermant dans la même prison.</p>
-
-<p>Et, cette fois aussi, c’est du beau sport ! Egalité
-absolue, connaissance et usage des mêmes
-ruses, frénétiques poursuites, offensives et contre-offensives
-perpétuelles, essais de fascination
-et d’épouvantement de part et d’autre,
-ébrouement furieux d’ailes, procédés d’intimidation
-multiples et savants, jusqu’à ce qu’une
-faim devenue frénétique impose le corps à corps
-final et fasse rouler les deux matrones ennemies,
-accrochées irréparablement l’une à l’autre.
-Match sans résultat, dirions-nous en langage
-humain, car l’heure de la mort a sonné
-dès lors pour les deux ogresses ; il ne s’agit
-plus que de savoir laquelle des deux aura prélevé,
-en fin de compte, le plus de nourriture
-sur son adversaire et aura, en conséquence, la
-consolation de ne trépasser qu’un peu plus tard, — satisfaction
-d’ordre à coup sûr strictement
-moral.</p>
-
-<p>Je pense alors, toujours un peu puérilement,
-que Grillon est vengé, et je m’en réjouis. Mais
-je ne peux m’empêcher d’éprouver un désagréable
-frisson en pensant que, après les diverses
-guerres mémorables qu’a subies l’humanité,
-il ne fut pas rare de voir les vainqueurs
-désignés et reconnus s’entre-dévorer, à
-la façon de mes mantes religieuses, fortes pourtant,
-et grasses et riches de tout l’espoir d’avenir
-que l’une et l’autre contenaient.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>On ne saurait se rendre compte de la vie
-d’un être sans bien connaître les dangers qui
-la menacent et qui en font le prix. C’est pourquoi
-je n’ai pas hésité à m’attarder sur les
-ennemis principaux de mon personnage et sur
-les moyens parfois ingénieux dont ils usent contre
-lui. Mais Grillon n’a pas à se méfier, bien
-entendu, des seuls pièges de courte vie que lui
-tendent d’autres êtres animés. De même qu’une
-tuile peut tomber sur la tête d’un paisible promeneur
-ou une tortue sur le cerveau illustre
-d’Eschyle, de même Grillon peut entrer dans
-la mort noire du fait d’un sabot innocent de
-berger ou de ruminant qui se sera par hasard
-appuyé sur lui. Mais je n’ai pas à insister là-dessus,
-quelle que soit la rigueur que je souhaite
-à la conclusion où je tends.</p>
-
-<p>Signalons encore que Grillon, comme la plupart
-des insectes qui ne vivent pas en société,
-semble ignorer la maladie ; certes, quand, en
-avril, une grêle abondante transforme pour un
-temps la surface du sol en glacier, calamité météorologique
-assez fréquente en Gascogne, j’ai
-observé maintes fois que Grillon, recueilli par
-moi à moitié étouffé et congelé, meurt en dépit
-de mes soins ; tout de même, il serait excessif
-de prononcer ici un mot comme pneumonie.</p>
-
-<p>J’ai noté également qu’un grillon dont le gîte
-a été fortuitement inondé par l’urine d’un quelconque
-ruminant, — cheval, mulet, bœuf ou
-vache, hôtes fréquents des prairies, — sort aussitôt
-de son trou « comme s’il y avait le feu »,
-pour employer l’expression d’un vieux paysan
-à qui, un jour, je faisais remarquer le fait.
-J’ai renouvelé souvent l’expérience, à l’aide
-d’urines préalablement recueillies. Qu’on me
-fasse grâce de détails en pareil sujet !… Mais,
-que l’infect liquide provînt de la vessie d’un
-mammifère herbivore, carnivore ou omnivore,
-le résultat fut toujours le même. Grillon apparaissait
-très vite, comme affolé, tentant de s’essuyer
-aux menues herbes ; autant qu’il y ait
-jamais réussi ou que j’en aie pris soin moi-même
-avec un peu d’ouate hydrophile, Grillon ne s’est
-jamais remis d’un pareil coup que dans les
-cas où il n’avait pas été sérieusement inondé.
-Transporté dans une de mes cliniques, il y demeurait
-immobile, sans prendre de nourriture,
-témoignant d’une apathie complète ; et il mourait
-dans la semaine.</p>
-
-<p>L’effet physiologique exact, pour Grillon, d’un
-bain d’urine ? Je l’ignore. Cela ressemble à
-une suppression totale de la sensibilité et notamment
-de la sensibilité gustative, puisque la
-mort a lieu par inanition, quelles que soient les
-friandises que l’on offre au malade. Mais, sur
-ce point, je me borne à signaler le fait ; je n’affirme
-ici qu’une des nombreuses causes (rare
-celle-ci, certes, et probablement peu soupçonnée)
-qui peuvent faire Grillon en liberté mourir
-à l’improviste.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Maintenant, concluons.</p>
-
-<p>J’ai évalué (approximativement, bien entendu)
-à trente pour cent le nombre des grillons à
-naître ou nés qui sont détruits par les fourmis.
-J’aurais pu, à la fin des alinéas précédents, et
-à propos des divers autres ennemis de Grillon
-que j’ai passés en revue, énoncer chaque fois
-une nouvelle évaluation approximative du même
-genre. Je m’en suis gardé comme d’un refrain
-sinistre et qui aurait risqué de lasser encore par
-sa monotonie. J’aime mieux faire cette évaluation
-en bloc et déclarer, après mûre réflexion
-et des années d’expériences, que, sur cent grillons,
-il n’en est pas, en moyenne, la moitié
-d’un qui meure de sa belle mort…</p>
-
-<p>Heureusement, Grillonne pond de deux cents
-à deux cent cinquante œufs en cage et un peu
-plus (de ceci, je n’en suis pas sûr, mais je le
-soupçonne) en liberté. Donc, un couple de la
-génération de l’an passé sera remplacé au début
-de la saison des amours, cette année-ci, par
-un trio, ou presque… Mais quelques mâles, non
-contents des coupes sombres pratiquées par
-leurs ennemis dans leurs rangs, jugeront encore
-bon de s’endommager entre eux. C’est pourquoi,
-chaque an, malgré la fécondité considérable
-des femelles, il n’y aura pas sensiblement
-plus ou moins de grillons sur la terre
-qu’il n’en existait l’an précédent.</p>
-
-<p>Si d’autres ennemis et d’autres dangers survenaient
-au cours des siècles, il est probable
-que Grillonne pondrait davantage ou que sa race
-apprendrait à mieux encore se dissimuler ou défendre.
-Mais il est sûr que, pour quelques myriades
-d’années humaines, nous nous trouvons
-en présence d’un équilibre parfaitement stable
-dans l’évolution de cette race très avancée
-et que, malgré les épreuves terribles auxquelles
-chacune de ses générations est soumise,
-Maman Nature et Papa Bon Dieu, les surveillants
-de la Balance, estiment que tout va bien
-ainsi.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>IV</h3>
-
-
-<p class="noindent"><span class="sc">Autre monologue de Grillon</span> :</p>
-
-<p class="ugap"><i>« Je dois maintenant, non pas redoubler de prudence,
-mais me gourmander perpétuellement afin
-de demeurer au moins aussi prudent que je l’ai
-été jusqu’ici. Je suis distrait, ravi ; beaucoup des
-miens, je le sens, ont dû déjà payer cher des distractions
-et des ravissements de ce genre.</i></p>
-
-<p><i>« D’abord, les trésors sans prix que m’a offerts
-la vie, se sont augmentés d’un nouveau trésor dont
-l’absence ou la suppression, à présent que je le
-connais et que j’en ai joui, déprécierait tous les
-autres. Ce fut très singulier : j’allais au hasard, à
-travers l’émerveillement perpétuel des herbes, des
-couleurs, des tiédeurs, des odeurs, sans autre souci
-que de me garer au moindre bruit, comme il sied à
-un grillon pieusement respectueux de sa vie et de
-l’avenir de sa race ; tout à coup ma face a heurté
-plus fortement qu’à l’ordinaire un brin d’herbe.
-L’ai-je mordue, à tout hasard, pour lui apprendre
-à mieux respecter une autre fois ma promenade, ou
-ai-je ainsi agi pour une raison différente et qui
-m’était encore obscure ? Je ne sais. Mais je sais
-qu’à peine mes crocs s’étaient refermés sur le brin
-d’herbe, une volupté que je n’avais jamais éprouvée
-jusque-là s’est insinuée dans tout mon être, plus
-moelleuse que tout ce qu’on frôle en marchant de
-très doux, plus éblouissante que la lumière, plus
-bienfaisante que la chaleur, plus puissante en
-moi que les plus vifs parfums du sol et des plantes, — oui,
-puissante au point de me faire oublier le
-danger souvent, trop souvent… Ce n’était plus la
-beauté et la bonté répandues autour de moi qui
-me faisaient l’aumône, c’était comme si la bonté
-et la beauté du monde se fussent données pleinement
-à moi, en se réduisant à ma mesure ; elles ne
-me souriaient plus au passage, elles communiaient
-avec mon bonheur.</i></p>
-
-<p><i>« Alors, j’ai mâché longtemps le brin d’herbe,
-très longtemps, et je me suis étonné soudain de le
-voir devant moi abîmé, meurtri, saccagé, et peut-être
-en ai-je été un instant épouvanté, comme si
-j’avais épuisé avec trop de gloutonnerie les délices
-qu’il m’avait offertes. Mais bien vite, j’ai compris
-que je m’étais enrichi de sa diminution ou de son
-anéantissement et que les innombrables brins
-d’herbe de ce monde contiennent pour moi les
-mêmes vertus. Quand j’ai mordu et mâché le brin
-d’herbe, je crois devenir aussi puissant et éternel
-que le monde qui m’abrite ; je suis beau et fort ; je
-conçois contre le danger des ruses dont l’ingéniosité
-m’éblouit moi-même, et je sens, dans mes
-mâchoires à l’énergie décuplée, frémir une rage
-qui me ferait tenir tête à des brigands devant lesquels
-hier encore j’aurais fui…</i></p>
-
-<p><i>« Merci, mon Dieu, d’avoir répandu, — tu ne
-le fais probablement pas pour tous les autres
-êtres, — le souverain miracle de la nourriture au-devant
-de mon moindre désir et de chacun de mes
-pas. »</i></p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je crois, en effet, avoir dit que Grillon ne
-mange pas durant les premiers jours qui suivent
-son éclosion. Et, pourtant, il grandit et
-se développe. Sur ce point, ma certitude a été
-facilement acquise : je mets une dizaine de grillons
-nouveau-nés dans une boîte en fer blanc
-couverte d’un vitrage, et j’expose celle-ci au midi,
-« au bon du soleil », comme on dit chez nous ;
-j’installe à côté d’elle une autre boîte pareille et
-peuplée d’un nombre égal de grillonneaux ; mais,
-dans celle-ci, je renouvellerai journellement la
-provende traditionnelle des grillons : herbes des
-champs, feuilles de laitue, plus les aliments de
-luxe, sucre et mie de pain, qu’un geôlier de
-mon espèce n’a pas le cœur de leur refuser.</p>
-
-<p>Au bout d’un temps qui ne saurait varier
-beaucoup de quinze jours à trois semaines
-(quinze jours, si beau qu’ait été le temps, trois
-semaines s’il s’est montré maussade) les grillons
-de l’une et l’autre cage se sont également développés,
-jusqu’à atteindre le quart environ de
-l’importance qu’ils auront adultes ; je constate
-aussi que les grillons de la cage ravitaillée
-n’ont touché à aucun des mets par moi servis,
-fût-ce du bout des mandibules, et qu’il n’y a
-trace d’excréments, même au microscope, nulle
-part.</p>
-
-<p>Cependant, deux autres cages, de bois, celles-ci,
-et couvertes d’un toit de singalette, c’est-à-dire
-infiniment moins pénétrables que les premières
-à la lumière et à la chaleur, ont été
-placées par mes soins dans un recoin de grenier
-froid, à l’abri de tout soleil. Là aussi, il
-en est une que je ravitaille chaque jour. Au
-bout d’une vingtaine de fois vingt-quatre heures,
-les quelque vingt grillons que j’ai installés
-dans ces régions défavorisées ne semblent
-pas se porter mal, certes, à cela près qu’ils
-présentent, dans la cage ravitaillée comme dans
-celle où a été observé le plus strict des jeûnes,
-une corpulence nettement inférieure.</p>
-
-<p>Ces hôtes des recoins sombres et froids d’un
-grenier ne sont pas seulement, en effet, quatre
-fois moindres, par la taille et le poids, qu’un
-adulte : ils atteignent à peine la moitié de l’importance
-qu’ont déjà leurs jumeaux favorisés
-d’un climat lumineux et ensoleillé.</p>
-
-<p>J’ajoute que si les grillons du grenier et ceux
-de la véranda ou de la serre sont alors placés
-dans une cage unique, et chaude et claire, et
-bien pourvue d’aliments, les déshérités ont tôt
-fait de rattraper le temps perdu ; l’instant est
-venu, pour mes deux clans de pensionnaires,
-d’ajouter la satisfaction de la faim aux bienfaits
-que Nature leur a prodigués déjà, et les
-chétifs, les retardataires, en sont quittes pour
-mettre les bouchées doubles.</p>
-
-<p>Au bout de quinze jours, les quarante grillonneaux,
-venus dix par dix, dans la même cage,
-de quatre cages diverses, sont tous d’égale taille
-et font honneur à leur nourricier.</p>
-
-<p>Que conclure de tout ceci, à moins que mes
-yeux n’aient failli, ou que je n’aie omis quelque
-cinquante fois de suite une des conditions essentielles
-de l’expérience ? Il faut conclure que Grillon,
-au sortir de l’œuf, peut se passer de manger
-pour croître et que, de cette croissance où
-il aspire, comme toute créature qui naît pour
-mourir, la lumière et la chaleur sont les facteurs
-cardinaux durant les quinze ou vingt premiers
-jours de son existence.</p>
-
-<p>Le fait peut sembler extraordinaire, mais l’expérience
-est si facile que je m’en voudrais de
-ne pas conseiller de la tenter à quiconque s’étonnerait.
-Deux boîtes de conserves couvertes
-d’un bout de vitre et percées de trous pour laisser
-passer l’air ; deux minuscules caisses de bois,
-deux boîtes de dominos par exemple, dont on
-remplacera le couvercle à tiroir par la clôture
-d’un tissu qui, lui aussi, permette aux captifs
-de respirer à leur aise ; du soleil et de la clarté
-d’une part, de l’ombre et une température égale
-d’autre part ; trois semaines de patience et d’attente
-pour l’observateur ; et quiconque jugerait
-miraculeux qu’un être naissant puisse se développer
-sans nourriture estimera que cet humble
-miracle est constatable expérimentalement.</p>
-
-<p>Donc, Grillon se nourrit uniquement de chaleur
-et de lumière dans son jeune âge, comme
-disaient les antiques poètes que fait de rosée la
-cigale en ses derniers jours. Personnellement,
-je sais bien que la cigale ne mange rien, ne
-boit même pas de rosée et qu’elle n’a plus
-souci que d’aimer, quand elle a conquis pour
-un temps si court et si plein de risques sa
-forme ailée et suprême.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais ceci me rappelle que le Grillon et la Cigale
-sont devenus, dans ma France d’oc, des emblèmes
-poétiques ; que les félibres provençaux, à la manière
-de leurs ancêtres les troubadours, épinglent
-volontiers <i lang="oc" xml:lang="oc">la cigalo d’or à soun capèu</i> ;
-qu’en Languedoc et en Gascogne, bon nombre de
-poètes du terroir aiment à se réclamer de mon
-personnage ; qu’ils ont même inventé à propos
-de <i>Grilh</i> (ou Grelh) c’est-à-dire de Grillon,
-une devise que, de tout mon cœur, je souhaite
-aux vrais poètes d’aimer sincèrement : <i lang="oc" xml:lang="oc">per canta
-me rescoundi</i>, je me cache pour chanter.</p>
-
-<p>A quoi, pour le reste, peuvent servir des expériences
-aussi menues que celles que j’ai accomplies
-et décrites à propos du jeûne résolu, absolu
-de Grillon en bas âge ? Vaut-il la peine
-d’apporter tant de soins à des études dont l’humanité
-ne semble guère devoir profiter, surtout
-en des heures graves et troubles ? Oui,
-j’ai peut-être tort, après tout… Mais je ne sens
-pas en moi l’âme d’un conducteur de foules, et je
-n’ai, d’autre part, jamais eu de goût pour la philosophie
-officielle ou salonnière ; je suis en outre
-assez las, depuis quelque temps, de me heurter
-à la monotonie irrémédiable que réserve à ses
-curieux, la psychologie des insectes humains.</p>
-
-<p>Et mon expérience minime garde de la valeur,
-du moins à mes yeux ; car je contribue
-par elle à joindre d’un nouveau lien deux insectes
-presque légendaires, l’un et l’autre devenus
-de naïfs symboles de musique, de chant
-et de poésie — en me portant, moi le premier,
-garant de l’alimentation immatérielle des grillons
-commençant de vivre, alors qu’étaient déjà
-renommées pour la même cause les cigales près
-de mourir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>V</h3>
-
-
-<p>C’est à l’âge d’un mois et demi ou de deux
-mois, — comptons même quelques jours de
-plus si l’automne, à son début, a été par trop
-pleurard, — que Grillon conquiert, sinon son
-apparence dernière, du moins sa taille définitive.
-Il est déjà le brun lourdaud qu’il
-restera jusqu’à la fin de ses jours ; son ventre
-toujours trop bien rempli l’oblige de mettre
-un frein à cette manie de courir comme un rat
-empoisonné qu’il avait lorsqu’il se nourrissait
-uniquement de soleil et de lumière. Depuis beau
-temps, il a quitté la haie originelle ou le bosquet
-natal et gagné la prairie voisine ou les
-talus herbeux de la plus prochaine route, parce
-que, là, les herbes lui semblent plus qu’ailleurs
-tendres, délectables, et que la satisfaction de
-son heureux appétit, surtout durant la période
-de sa croissance, est, de tous les biens du monde,
-celui qui lui paraît le plus précieux.</p>
-
-<p>Bientôt, on peut remarquer que ses divagations
-et ses promenades ne s’effectuent plus que dans
-un cercle très restreint, entre telle touffe d’herbe
-et tel caillou éloignés l’un de l’autre d’un mètre
-ou de deux au plus. Sage, il a déjà limité
-son horizon, borné son univers ; il répugnera
-désormais aux gîtes dans lesquels il réfugiait
-jusque-là, au hasard des chemins, sa
-terreur ou sa lassitude ; deux ou trois asiles
-connus lui suffisent ; je l’ai marqué au blanc
-d’argent pour être sûr de ne pas le confondre
-avec un de ses frères et, s’il n’est pas en promenade,
-je le trouverai, à coup sûr, durant une
-bonne semaine, sous la touffe d’herbe ou à
-l’abri du caillou — et non ailleurs. Cette semaine-là,
-c’est comme la préface du livre de
-son destin essentiel, l’aube décisive de sa vocation, — l’introduction
-à la vie casanière…</p>
-
-<p>Aux heures les plus tièdes ou les plus claires
-du jour, on le voit aller et venir, lentement,
-prudemment, dans le pays élu. Il observe. Les
-endroits où le soleil frappe dur et bien, retiennent
-incontestablement son attention plus que
-les autres. Il goûte un brin d’herbe, en connaisseur
-qu’il est déjà, flaire le sol du bout de
-ses antennes, semble en humer l’odeur de l’extrémité
-de ses palpes. Et puis, de ses pattes
-griffues, le voici qui commence non pas à fouir
-le sol, pour vrai dire, comme il le fera bientôt,
-mais qui l’égratigne, le tâte. S’exerce-t-il ? Etudie-t-il
-la nature du terrain ? Mystère. Nulle part
-il n’insiste.</p>
-
-<p>Tout à coup, cela devient sérieux. Depuis deux
-ou trois jours, je constate que Grillon quitte,
-aux heures de la promenade, l’un ou l’autre
-de ses refuges pour gagner sans hésitation le
-même endroit de prairie. Et, enfin, il se met à
-l’ouvrage, avec une frénésie presque comique
-chez ce bonhomme précocement ventru. Il a
-élu l’emplacement de sa demeure ! Et ses pattes
-antérieures de s’agiter avec la même ardeur
-fiévreuse que font celles d’un bon chien qui,
-ayant découvert un trou de taupe ou reniflant
-un gîte de mulot, veut à toutes forces montrer
-au maître son zèle éperdu, et comme il
-sait y faire ! Allons-y des pattes, allons-y de
-la gueule ! Déjà Grillon disparaît presque dans
-le trou qu’il a creusé… Souvent, il en ressort
-comme un diablotin de sa boîte, portant une
-brindille de racine ou un gravier parfois énorme
-entre ses crocs élargis férocement ; puis, de
-nouveau, il plonge, et l’on ne voit plus que
-ses pattes de derrière, outils puissants, à la
-fois râteaux et balais, qui déblaient, déblaient,
-déblaient, tandis que la première paire de pattes,
-aidée des crocs, cisaille, pioche, fore et
-que les pattes intermédiaires se bornent à refouler
-assez maladroitement vers l’arrière une
-partie des décombres accumulés.</p>
-
-<p>Je m’explique assez bien sa hâte. Dans le
-calme de la prée, le seul mouvement normal
-qui existe est celui, familier à tous les êtres
-du ras du sol, que produit le vent en caressant
-l’herbe ; le menu geyser de poussière plus ou
-moins dorée ou colorée que soulève Grillon à
-l’œuvre risque donc d’être remarqué à distance
-par ses ennemis de la saison, lézards, rainettes
-ou mantes. C’est peut-être pour cela qu’il n’a
-point de trêve jusqu’à ce que son gîte ait atteint
-vingt ou trente millimètres en profondeur,
-c’est-à-dire plus qu’il ne lui en faut pour se
-dissimuler. Je l’observe qui, après quelque travail
-pénible, racine coriace à trancher, gravier
-colossal et pénible à évacuer, vient se rendre
-compte du progrès de son œuvre ; dès que la
-pointe de ses antennes bien allongées n’effleure
-plus qu’à peine l’orifice, il sait que sa demeure
-d’élection a atteint le « métrage de sécurité ».
-Alors, sa fièvre laborieuse tombe brusquement…
-Surtout si le temps est beau, il ne travaillera
-plus désormais avec hâte. La prudence et le
-calcul présideront seuls aux embellissements de
-son immeuble, et il faudrait de bien persistantes
-pluies pour l’inciter à poursuivre son
-œuvre rageusement.</p>
-
-<p>Quelquefois, j’ai essayé avec une cruauté qui
-m’était fort pénible, de profiter d’une sortie
-de Grillon à cinq ou six centimètres de son
-trou ébauché, pour endommager légèrement son
-travail, d’un coup d’ongle ou d’une pincée de
-terre lancée sur l’orifice ; quand il rejoint son
-chantier après la courte récréation, c’est, de
-sa part, alors, un véritable affolement, et je
-l’ai vu parfois, comme désespéré, regagner pour
-une nuit encore un de ses gîtes provisoires,
-touffe d’herbe ou caillou. Mais, si quelque pirate
-de sa race ou d’une autre race n’a point
-mis à profit son labeur de la veille, c’est bien
-le bonhomme marqué de blanc par mes soins
-que je retrouverai le lendemain dans le chantier
-où j’ai créé délibérément du désordre. Et
-le désordre sera largement réparé. Et le trou,
-si peu profond qu’il soit encore, vous aura un
-petit aspect habité bien plaisant à voir, avec
-son auvent où l’herbe est déjà taillée à point,
-comme une tonnelle de jardin bourgeois, ni
-trop ni peu, et avec sa plate-forme lisse et accueillante
-à toutes les tiédeurs, à tous les rayons,
-conçue comme ce que l’on a inventé de mieux
-jusqu’ici en fait de chaudières solaires.</p>
-
-<p>J’ajoute qu’il faut <i>saboter</i> l’ouvrage de Grillon
-au moins cinq ou six jours de suite pour
-qu’il soit sérieusement écœuré et aille tenter
-de fixer son domicile ailleurs.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="noindent"><span class="sc">Autre prière de Grillon</span> :</p>
-
-<p class="ugap"><i>« Mon Dieu, comme la terre sent bon et comme
-je vais être bien là, débarrassé de la plupart de mes
-inquiétudes ! Mon repas est à portée de ma bouche,
-mon soleil n’est nulle part plus bienveillant qu’au
-seuil de ma maison. Et mes ennemis ont mauvais
-jeu, quand je compare ma destinée d’aujourd’hui
-à celle que je subissais hier encore. Aussi ma
-silencieuse prière est-elle à présent mieux qu’un
-cri de détresse ; grâce à toi qui m’as jusqu’ici soutenu,
-gardé, favorisé, je peux gonfler ma faiblesse
-et l’alléger au point qu’elle montera jusqu’à ton
-ciel sous la forme ailée de la joie.</i></p>
-
-<p><i>« Comme la terre sent bon, quand on l’a soi-même
-creusée selon son goût et à sa taille ! Il est ici des
-parfums si véhéments et doux qu’ils n’ont plus
-besoin d’être goûtés ou mangés ; des bonheurs si
-supérieurs aux bonheurs venus de dehors qu’on
-les peut éprouver sans remuer les antennes, comme
-s’ils prenaient leur source en nous ou si nous
-étions noyés en toi. La pluie est une très mauvaise
-chose, mais tu nous as si bien conseillé pour le
-choix de notre terrain que c’est presque une volupté
-encore de la sentir passer et nous fuir comme au
-réveil un mauvais rêve. Le soleil est la merveille
-des merveilles, et, toujours grâce à tes conseils,
-dès que tu en disposes, j’en profite. J’entrevois
-même dès ce jour un bien nouveau, le sommeil, — non
-pas tel qu’il peut exister chez d’autres êtres — mais
-une inertie aux mérites sans pareils, dont
-je jouis quand je suis las ou que je n’ai rien à
-faire de mieux, au bord de mon trou ou au fond
-de mon trou ; selon qu’il fait chaud ou froid…</i></p>
-
-<p><i>« Alors, rien ne bouge plus en moi. Mes antennes
-elles-mêmes ne remuent que si le vent les frôle. <em>Le-concert-de-tous-les-biens</em>
-paraît lui-même s’anéantir
-comme pour m’émouvoir plus fort dans
-peu de temps, quand je l’aurai retrouvé mieux
-que neuf et plus passionnant qu’il ne m’avait jamais
-paru. Mais, jusque dans cette somnolence, ô
-toi qui m’as tiré du néant et m’as conduit en ce
-point heureux de ma vie, je te bénis et je te loue. »</i></p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’étude minutieuse de la façon dont Grillon
-construit sa demeure, les variations de méthode
-entre individus, les différences de profondeur
-ou de direction qu’offre la galerie selon la nature
-du terrain, etc., tout cela ne serait que prétexte
-à des comptes rendus pédantesques d’expériences.</p>
-
-<p>Pédantesques et vains, car les expériences sont
-ici à la portée de tous. Une caisse en bois de
-vingt à quarante centimètres de longueur et
-de largeur, d’à peu près autant de hauteur ;
-deux ou trois orifices pratiqués dans les cloisons
-verticales et contre lesquels on cloue de la
-toile métallique, — ceci pour ventiler l’heureuse
-prison ; un morceau de prairie automnale et rase
-découpé sur une quinzaine de centimètres de profondeur
-et d’une superficie telle qu’il épouse strictement
-le fond de la caisse ; une vitre en guise
-de couvercle ; vous disposez en pente la prairie
-factice pour que Grillon ait la chère illusion
-d’un talus ; vous arrosez l’herbe de temps
-en temps, — légèrement, — pour qu’elle vive et se
-développe… Chargez n’importe quel naturaliste
-parisien de vous procurer de jeunes grillons,
-en septembre ou même encore en octobre ; ajoutez,
-à la pitance suffisante que fournira l’herbe
-bien soignée, quelques feuilles de laitue ou quelques
-miettes de pain, si vous tenez à gâter vos
-pensionnaires… C’est tout, et, comme l’on voit,
-c’est très simple… J’ajoute que certains êtres humains
-de sexe et d’âge différents, mais tous
-un peu désœuvrés et vaguement neurasthéniques,
-à qui j’avais fait cadeau de cages de ce
-genre, par moi aménagées et peuplées, m’ont
-juré durant des quinze jours que l’observation
-des mœurs de mes insectes était autrement passionnante
-que le bridge. Si mes lecteurs ou
-lectrices n’ont pas oublié déjà ce qu’il advient
-d’une semblable colonie quand on y introduit
-une ou plusieurs mantes religieuses, la distraction
-que je leur indique leur paraîtra plus intéressante
-encore…</p>
-
-<p>Je n’ai plus qu’à exposer aussi brièvement
-que possible ce qui m’a paru particulièrement
-pittoresque ou plaisant, significatif ou singulier,
-dans la façon dont Grillon entreprend la
-construction de sa demeure, dont il l’aménage
-et dont il en use, quand elle est finie.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>§ 1. — … « Quand elle est finie… » Je m’exprime
-mal, car Grillon ne considère jamais sa demeure
-comme terminée et s’efforce constamment
-de la rendre plus confortable et plus sûre.
-Les trente premiers millimètres de galerie, creusés
-avec la précipitation que j’ai dite, ont à peu
-près partout la même apparence et les commencements
-de terriers s’enfoncent presque tous
-selon une pente identique, assez raide d’ailleurs.
-Mais, ensuite, la question se complique pour
-Grillon. Il faut réfléchir et observer durant des
-jours et des jours avant de décider du sens dans
-lequel il convient que la galerie tourne, et si elle
-doit virer brusquement ou non, et s’il vaut
-mieux exagérer ou atténuer son inclinaison en
-profondeur. Qu’on ne croie pas, en constatant
-les différences de profondeur, de direction, les
-diversités souvent très curieuses dans la disposition
-de la plate-forme que rien, dans tout
-cela, provienne du hasard ou de la fantaisie de
-l’insecte. Celui-ci agit en raison de considérations
-très précises dont la réalisation pratique exige
-une science instinctive incontestable et aussi
-un évident labeur de réflexion.</p>
-
-<p>§ 2. — Les trois principes essentiels auxquels
-Grillon tente toujours de se conformer pour le
-mieux, dépendent uniquement de sa triple préférence
-pour un abri aussi sûr que possible,
-aussi peu humide que possible, aussi ensoleillé
-que possible.</p>
-
-<p>Un terrain à la fois friable et très perméable
-l’engage à ne pas trop se méfier de l’humidité ;
-et c’est pour cela que les terriers que
-j’ai observés dans les sables landais sont relativement
-courts et peu profonds. En revanche,
-ils présentent en coupe horizontale des courbes
-assez considérables. Ceci suppléerait à cela
-s’il s’agissait pour Grillon, non plus de garer sa
-peau des infiltrations pluviales, mais de parer à
-l’effusion de son propre sang.</p>
-
-<p>La plate-forme sera étroite et encaissée si
-le trou s’ouvre bien au midi, — ce qui est l’idéal
-de Grillon. La galerie, toujours en angle
-plus ou moins aigu avec l’horizon, sera d’autant
-plus poursuivie en droite ligne que Grillon
-aura su commencer son trou bien en face du
-soleil dans sa force et à son apogée ; de la sorte,
-il savourera presque jusqu’au fond de sa demeure
-la bienfaisance de l’astre, volupté qu’il
-semble accepter même au prix de quelques
-risques de plus.</p>
-
-<p>Ceci dit, on peut étudier tous les terriers de
-grillons du monde ; je suis certain que, pour les
-édifier selon les goûts de la race dans l’endroit
-que l’individu a choisi, un architecte doublé
-d’un minéralogiste et triplé d’un astronome ne
-ferait pas de meilleure besogne que Grillon.</p>
-
-<p>§ 3. — Si un accident détruit de fond en
-comble le domicile de Grillon, son attitude en
-face de cette déplorable affaire dépend de son
-âge. N’a-t-il point encore mué pour la première
-fois ? Presque toujours, il se remet héroïquement
-à l’œuvre, si mauvaise que soit la saison
-et si amollie de pluie ou durcie de gel que soit
-la terre. A-t-il changé de peau pour la deuxième
-fois ? Il préférera, la plupart du temps au renouvellement
-d’un effort déjà tardif, se résigner
-à un gîte de fortune, comme ceux — touffe
-d’herbe ou caillou, — dont il usait à la manière
-d’hôtelleries avant de choisir son emplacement…
-Enfin, s’il a conquis sa parure nuptiale, la question
-est toute tranchée ; certes, c’était exquis,
-qu’on fût mâle ou femelle, de posséder un beau
-gîte bien à soi, sur la terrasse duquel on pouvait
-ou prodiguer son lyrisme, galants appels
-aux bien-aimées, insolents défis aux rivaux
-quand on était du sexe fort, ou savourer silencieusement
-un concert aussi flatteur, quand on
-appartenait à l’autre sexe ; mais, tout bien pesé,
-la plupart de nos heures étaient déjà vagabondes,
-le fond de notre trou, ne nous voyant plus,
-nous croyait déjà morts et nous semblait, à
-nous, respirer un relent de cave et de tombe,
-tant nous nous sentions amoureux de soleil, de
-plein air et d’aventures ; nous ne revenions plus,
-de temps en temps, chez nous, que pour nous
-installer arrogamment sur le seuil, en chantant
-sur un ton ou en prenant une attitude qui signifiaient
-à nos rivaux ou rivales : « Attention !
-je suis chez moi… et vous allez voir ce que vous
-allez voir, si vous avez l’air d’en douter !… »</p>
-
-<p>Menues satisfactions d’amour-propre qui, désormais,
-ne pèsent guère dans la balance ! Contrairement
-à ce que ferait un homme sur le
-tard de sa vie, Grillon, en son suprême âge,
-qu’on ait détruit son gîte si cher ou qu’on l’en
-ait chassé, s’en moque… Il a désormais mieux
-à faire qu’à bâtir ; il a à créer.</p>
-
-<p>§ 4. — Jusqu’ici, il ne s’est agi que de la demeure
-de Grillon en liberté. Capturé tout petit
-et placé dans une cage comme celle que j’ai
-décrite un peu plus haut, il ébauchera un terrier
-quand il aura atteint sa taille définitive. Mais
-il ne se livrera à ce travail qu’avec une certaine
-nonchalance, pour satisfaire à une aspiration
-héréditaire, et non plus sous l’aiguillon véhément
-de la nécessité. Un des miracles qui m’ont
-le plus frappé à propos de Grillon installé dans
-une cage, c’est la conscience qu’il manifeste
-aussitôt de la sécurité à lui promise par cette
-situation nouvelle. Que tous les ennemis qui le
-menaçaient dans l’herbe des champs ne risquent
-plus de s’attaquer à lui en pareil lieu, peut-être
-le sait-il dès qu’il a fait le tour de ce domaine ;
-en tout cas, il agit comme s’il en
-était sûr. Nulle timidité dans ses promenades,
-nulle méfiance durant ses repas ; bientôt, qu’il
-ait été capturé jeune, adulte ou sur la fin de
-ses jours, <i>il connaîtra mes mains</i>, grosses bêtes
-inoffensives, et se laissera saisir par elles
-sans plus de crainte qu’il n’en éprouverait si,
-par exemple, il était en plein air, un peu rudoyé
-par le vent.</p>
-
-<p>C’est pourquoi, en captivité, quand on lui fabrique
-un terrier, comme je l’ai fait lors de l’expérience
-cruelle de sa cohabitation avec les mantes
-religieuses, certes, il en use, parce qu’il arrive
-des champs et n’a pas encore l’habitude du
-lieu ; les mantes introduites, il y restera volontiers,
-pressentant trop justement le terrible
-danger qui le menace ; mais si la cage ne contenait
-pas d’ogres, on le verrait bientôt, lui et
-ses frères, délaisser ces terriers et leur plate-forme,
-n’y pas rentrer de longtemps, sauf en
-cas de très vive alerte, estimant sans doute
-qu’il vaut mieux ne pas brouter toujours à la
-même place, que rien n’aiguise l’appétit comme
-de changer de restaurant, et qu’il n’est pas
-de meilleure posture pour se chauffer le ventre
-au soleil que celle qui consiste à s’aller accrocher
-aux si commodes fils de la toile métallique.</p>
-
-<p>Et alors, vous pouvez boucher son terrier,
-qu’il soit son œuvre ou la vôtre ; il viendra
-une fois ou deux rôder à l’entour, ne tentera
-rien, n’insistera pas, même si le dégât est facilement
-réparable. Il se moque profondément d’un
-habitacle qui ne représente plus pour lui qu’un
-luxe superflu, dénué de tout intérêt.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>VI</h3>
-
-
-<p>C’est dire à quel point Grillon sait s’adapter
-à des conditions de vie autres que celles qui
-représentent les traditions imprescriptibles de
-sa race. Lui qui, libre, doit avoir perpétuellement
-présents en lui le sentiment du danger et
-le souci de sa défense, se montre le moins timide
-des insectes dès qu’il se sent en sécurité. Confiants
-dans la bonté du sorcier qui leur dispense,
-en plus de cette sécurité, des friandises comme
-on n’en saurait rencontrer à tout bout de champ
-dans les champs, les grillons captifs se laissent
-vivre en hôtes d’une merveilleuse Thélème… Bien
-entendu, cette paix bénie ne les dégoûte pas de
-se battre entre eux ; de ceci, ils ne s’en privent
-jamais, et, même au sortir de l’œuf, leurs
-dents, encore insoucieuses de brouter, se montrent
-avides déjà de mordre ; d’ailleurs, ce ne
-sont là que des houspillades sans gravité, et
-qui tiennent plus du sport que de la guerre.
-Ce qui est sûr, c’est que, dans le monde clos
-où ils vivent par mes soins, la crainte véritable,
-l’oppression du danger semble être pour
-jamais abolie.</p>
-
-<p>J’imagine (et cette imagination, pour quiconque
-connaît Grillon, prend des airs de certitude),
-j’imagine que cet immense et perpétuel
-effroi qu’il a éprouvé à l’état libre, ou que ses
-ancêtres libres ont éprouvé, ne doit plus exister
-dans la mémoire instinctive du captif que d’une
-façon pour ainsi dire légendaire ; oui, un peu
-comme tant de faits pourtant bien naturels
-qui terrifièrent l’humanité primitive, demeurent
-dans le patrimoine mémorial des civilisés, ennoblis
-du titre de légendes, revêtus de toute la
-poésie verbale et rythmique où se peuvent hausser
-nos esprits.</p>
-
-<p>Qu’est, à proprement parler, ce qu’entend par
-<i>civilisation</i> le vulgaire ? Le vulgaire, ou, pour
-mieux dire, le commun des hommes, ou pour
-mieux dire encore, la plupart des hommes, — tout
-cela, afin que M. Georges Duhamel, qui
-a choisi ce mot pour titre à une fort belle
-œuvre, — ne me soupçonne pas de le confondre
-avec le <i lang="la" xml:lang="la">vulgum pecus</i> ; car il a pris le
-mot de civilisation dans le même sens que moi ;
-il l’a fait ironiquement et par antiphrase, certes,
-mais, pour lui et pour moi, cela revient au même…
-Et le sens que j’attribue ici à <i>civilisation</i> correspond
-à peu près uniquement à <i>sécurité</i> et
-à <i>bien-être</i>.</p>
-
-<p>Sécurité et bien-être qui apaisent vite et presque
-du jour au lendemain mon héros encagé,
-qui le font probablement <i>sourire</i> (car c’est là
-le seul mot que je vois pour traduire probablement
-la chose) d’un nombre comme infini de
-géants, d’ogres et de mauvais génies auxquels
-il pense avoir le droit de ne croire plus ! Mais
-peut-être cette délivrance du danger est-elle
-payée très cher par ceux de sa race, comme elle
-le fut dans la race humaine ; peut-être, parce
-qu’il n’a plus peur des génies malfaisants, sourit-il
-avec le même mépris de ceux qui furent
-aimables et beaux, comme nous faisons nous-mêmes
-des fées et des nymphes ; et peut-être
-lui arrivera-t-il de croire que le soleil lui-même
-est un mythe puéril, pour cette simple raison
-que, sachant son amour de la chaleur, je place
-sa cage, dans les jours froids, non loin d’un
-fourneau.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ah ! ceci n’est que l’histoire toute nue d’un
-insecte qui m’amuse et que j’aime, et ma grande
-crainte, durant que j’écris cette histoire, est, avec
-celle d’atteindre au pédantisme par trop de scrupule
-ou de minutie, celle d’avoir l’air de composer
-une fable à l’usage de mes semblables.
-Les Muses qui me sont les plus chères puissent-elles
-m’avoir jusqu’ici préservé et me préserver
-jusqu’au bout de donner naïvement dans
-l’un ou l’autre de ces pièges !</p>
-
-<p>Et pourtant, pourtant… — ceci n’est même
-plus de l’histoire, ceci ne représente plus que
-des mots lancés en l’air, en plein dans le domaine
-du rêve !… — qui pourrait affirmer, quand
-nous sourions des vaines terreurs de nos ancêtres,
-que notre sécurité et notre bien-être
-relatifs de civilisés ne sont pas les résultats
-d’un encagement où l’encageur est destiné à
-rester aussi obscur pour nous que nous le sommes
-pour Grillon nous-mêmes ?</p>
-
-<p>Voilà d’ailleurs qui dépasse notre sujet ; et
-les conclusions de certains raisonnements par
-analogie risquent de troubler à l’excès les imaginatifs.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Retenons donc tout simplement l’extraordinaire
-facilité de Grillon à vivre captif, — grandeur
-ou faiblesse bien plus rare qu’on ne pourrait
-le supposer chez la plupart des insectes, — et
-non seulement à vivre captif, mais à s’adapter
-à la captivité, à s’y accommoder, et même
-à s’en accommoder, à se familiariser et à s’apprivoiser,
-bref, à se <i>civiliser</i>. Et cela nous permettra
-une digression, que j’estime nécessaire, au
-sujet de Cricri, le cousin domestique de Grillon,
-plus ordinairement appelé Grillon des foyers.</p>
-
-<p>Il y a tout lieu de supposer que la divergence,
-l’éclosion d’une nouvelle branche sur le tronc
-jusque-là unique de la race grillonne, s’est
-produite à une époque assez récente, comme
-celle qui a fait deux êtres distincts du chien
-et du loup. Epoque assez récente, puisque, dans
-les deux cas, il y a toute vraisemblance pour
-qu’elle ait également été celle où l’homme commença
-de savoir faire du feu dans des gîtes
-à peu près stables. Parmi les chiens-loups, il en
-fut qui eurent peur de l’homme et du feu et
-devinrent ses ennemis loups, d’autres qui trouvèrent
-que son foyer et les restes de sa nourriture
-avaient bien leur charme et devinrent ses
-amis chiens. De même, dans la race des grillons
-qui pullulaient au seuil de la caverne préhistorique,
-il y en eut qui, plus faibles, plus lâches
-ou plus malins, préférèrent la chaleur moins
-éblouissante, mais quotidienne et régulière qu’entretenaient
-les premiers hommes dans l’ombre,
-à celle qui régnait, aléatoire et variable, sous
-le dôme excessif du ciel.</p>
-
-<p>Je n’aime pas à provoquer des monstres et à
-imiter, même très petitement, l’effroyable docteur
-Moreau. J’ai en outre l’horreur d’expériences
-comme celles que je vais décrire, parce que
-j’ai l’impression, quand je les effectue, que, pour
-le vain plaisir d’affirmer une futile vérité, je
-me mêle odieusement de grandes et profondes
-choses qui ne me regardent en rien…</p>
-
-<p>Voici, pourtant.</p>
-
-<p>Un petit paysan m’avait dit, me voyant « tuter »
-un grillon, c’est-à-dire tenter de le faire
-sortir de son trou en l’agaçant du bout d’une
-herbe fine et flexible :</p>
-
-<p>— Si vous voulez qu’il chante bientôt, il n’y
-à qu’à le mettre en boîte près du feu.</p>
-
-<p>Effectivement, ce Grillon, qui se trouvait être
-un mâle, placé dans un angle de ces immenses
-cheminées rustiques où le feu ne s’éteint jamais,
-vivant dans une atmosphère torride, brûla
-les étapes, et chanta en fin de janvier… Introduit
-alors dans une cage où la plupart des gens
-de sa génération venaient à peine d’accomplir
-leur seconde métamorphose, il fut considéré
-sans doute par eux comme un phénomène inquiétant,
-puisque, trois jours après, je le trouvai
-dévoré à moitié… Trois de ses compagnons
-s’acharnaient encore sur sa dépouille, rageusement.</p>
-
-<p>L’humanité a fait brûler des sorciers ou des
-sorcières pour des motifs moindres.</p>
-
-<p>Mauvaisement encouragé par ce premier résultat,
-j’ai pris, en août 1913, dans une de mes
-cages, deux brindilles de laitue desséchée supportant
-une centaine d’œufs nouvellement pondus ;
-je les ai confiés à une boîte de bois et
-ai installé celle-ci tout près du fourneau, dans
-la cuisine… La période d’incubation dans les
-conditions ordinaires est de vingt à vingt-cinq
-jours. Dans la boîte installée le jour près du
-fourneau, et la nuit, dans l’âtre, à une température
-qui devait parfois dépasser 40° et qui ne
-descendait guère au-dessous de 20° centigrades,
-ma couvée a mis tout juste treize jours à éclore !</p>
-
-<p>Je note que le nombre des œufs qui ne « valurent
-rien », comme disent mes paysans en
-parlant des œufs clairs de leurs poules, fut infiniment
-plus considérable qu’il n’arrive d’ordinaire.
-Pour une centaine d’œufs, une cinquantaine
-seulement de grillonneaux ; mais ils ne
-différaient en rien, ni par la taille, ni par la
-robustesse, des grillons nés normalement.</p>
-
-<p>Sur lesdits cinquante grillonneaux, j’en prélevai
-au hasard une vingtaine qui, dès lors, vécurent
-dans une cage exposée en plein air… La
-précipitation factice de leur venue au monde
-n’influença nullement leur santé ni leur vie ; la
-dernière femelle mourut à la veille de la déclaration
-de guerre, ce qui était déjà arrivé à la
-plupart de ses sœurs ayant vécu et grandi en
-liberté.</p>
-
-<p>En revanche, ce fut auprès du fourneau que
-j’établis la demeure des trente autres grillonneaux…
-Je pris d’abord la précaution, à cause
-de la température torride du lieu, de renouveler
-très souvent leur pitance, mais je ne tardai
-pas à m’apercevoir que la laitue desséchée et
-racornie, dont ils eussent fait fi ailleurs, leur
-semblait dans leur gîte surchauffé un aliment
-acceptable et <i>même plus sain que tout autre</i>.
-Véritable prodige d’adaptation lucide et rapide !
-Les quelques décès que j’ai constatés dans cette
-atmosphère anormalement chaude, je crois pouvoir
-affirmer qu’ils furent dus à une sorte de
-dysenterie provoquée par une absorption exagérée
-de laitue fraîche, verte et aqueuse ; aux
-méfaits d’une vie vraiment trop civilisée et factice,
-cette fois, d’un régime de surmenage et
-de suractivité imposés, s’était ajoutée tout naturellement
-la possibilité de la maladie, phénomène
-inconnu de Grillon libre, et inconnu
-aussi dans les monastères édifiés par mes soins
-où il est permis à ce brun moinillon d’observer
-l’obédience aux immuables règles de l’annuelle
-cérémonie solaire.</p>
-
-<p>Dès le début de mars, mes grillons <i>accélérés</i>,
-qui n’avaient pas beaucoup chanté et guère plus
-aimé sans doute, commencèrent de mourir, en
-avance de quatre mois sur leur génération !
-Peu d’œufs dans la cage ; mais, néanmoins, il
-y en avait. J’aurais dû alors, je le confesse,
-en distraire quelques-uns pour voir ce qu’il adviendrait
-d’eux dans des conditions normales.
-J’ai eu vaguement, un instant, je le confesse,
-l’orgueil un tantinet prométhéen d’espérer que,
-par mon artifice, une nouvelle génération
-de grillons des champs naîtrait, pour la première
-fois depuis des siècles et des siècles,
-avant que la génération précédente fût retournée
-au néant. J’ai donc laissé tous les œufs dans
-la boîte installée à demeure près du fourneau…
-et j’ai trouvé un jour ladite boîte ébouillantée
-à la suite d’un très banal incident culinaire.</p>
-
-<p>Un jeune savant de mes amis, que mes menues
-études intéressaient, me conseillait de renouveler
-l’expérience au plus tôt, dès qu’auraient
-pondu mes grillonnes normales. Il m’indiquait
-qu’il serait également curieux de tenter
-l’expérience en sens contraire, d’observer si une
-basse température ne retarderait pas l’éclosion
-des œufs et des dates ordinaires des successives
-métamorphoses. Effectivement, je trouverais singulier
-que l’horloge de cette petite vie ne fût
-pas retardée par le froid à peu près dans la
-même mesure qu’elle est avancée par la chaleur.</p>
-
-<p>Mais la guerre est venue en la saison même
-où il eût fallu recueillir des œufs de grillonnes
-normales…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>… Et puis, je n’aime pas beaucoup, je le répète,
-à me livrer à des expériences de ce genre ; et,
-enfin, sur ce point, j’en sais autant qu’il me
-paraît nécessaire ici, puisqu’il s’agit simplement
-d’éclairer au mieux la façon dont la branche
-Cricri s’est détachée du tronc principal de la
-race. Cricri est plus petit que Grillon, plus agile
-et plus déluré, ses yeux sont plus gros et bombés,
-comme ceux des êtres qui vivent dans l’ombre ;
-il est de couleur grisâtre et blafarde, sans
-doute pour la même raison ; à part cela, il
-n’y a guère entre eux plus de différence qu’entre
-deux cousins germains dont l’un habiterait
-les champs alors que l’autre, plus ambitieux ou
-croyant mieux vivre, se serait mis « en place »
-à la ville.</p>
-
-<p>La durée de leur existence est à peu près la
-même, — plus courte peut-être de quelques jours
-pour Cricri ; les métamorphoses successives ont
-lieu au bout de laps de temps identiques ; les moirures
-des ailes grisâtres de Cricri mâle et adulte
-reproduisent exactement les moirures des ailes
-tête-de-nègre, bordées de jaune à leur attache,
-de Grillon ; les ailes des femelles de
-Cricri comportent les mêmes signes et les mêmes
-dessins que celles de Grillonne.</p>
-
-<p>Quant au chant, je défie l’oreille la plus exercée
-de démêler s’il provient d’une paire d’ailes
-masculines grises ou brunes ; il est simplement
-probable que Cricri a plus de voix. Le seul
-fossé sérieux qui sépare Cricri et Grillon, c’est
-que, la vie de celui-là n’étant pas soumise à la
-marche des saisons, il naît, aime et meurt à
-n’importe quelle époque de l’an ; sa vie, je
-le répète, n’en est pas moins limitée pour cela ;
-mais il n’est plus pour l’éclosion de date rituelle ;
-il y a également lieu de croire que le temps
-d’éclosion d’une même ponte varie selon que
-la grillonne grise a déposé certains de ses œufs
-très près de l’âtre et d’autres un peu plus
-loin.</p>
-
-<p>Ainsi, Cricri ne voit pas plus que Grillon ses
-propres enfants naître et grandir ; mais les fils
-de ses cousins plus ou moins éloignés peuvent
-le voir adulte dès leur naissance. En fait, le
-chant du Grillon de l’âtre résonne en toutes
-saisons, et, lorsqu’une pierre d’un vieux four
-tombe ou qu’on répare un foyer, on découvre
-souvent un gîte où des cricris de tout âge habitaient
-<i>en commun</i>… Il en est de naissants, il
-en est dont les bouts d’ailes n’attestent que la
-première ou la deuxième métamorphose, il en
-est de nuptiaux… Et, devant le cataclysme, c’est
-un grouillement éperdu de bestioles, aux tailles
-diverses, qui se hâtent en bondissant à la recherche
-de la première lézarde qui soit dans
-le parquet, entre deux carreaux, à l’angle d’une
-cloison, et qui, lorsqu’un gîte se présente, n’hésitent
-pas à s’y enfouir en masse, mâles et femelles,
-grands et petits.</p>
-
-<p>Que nous voici loin de l’individualisme féroce
-de notre héros champêtre ! Je ne veux plus ici
-décrire que ce que mon imagination et mes sentiments
-me dicteront, assuré de me mieux rapprocher
-du vrai de la sorte. Et je dis : le grillon
-domestique et le grillon des champs furent il y
-a très longtemps pour nous, et encore plus longtemps
-pour eux, des frères. Les plus faibles furent
-forcés de se tirer d’affaire en inventant des gîtes
-que leurs pattes avaient la paresse de construire,
-en usant d’un soleil factice, le vrai soleil ne suffisant
-plus à leur médiocre complexion. L’accommodation
-à leur nouveau milieu, — c’est-à-dire
-leur domestication, la nécessité d’utiliser
-pour vivre les demeures humaines, leurs feux
-et leurs détritus alimentaires, — dut être réalisée
-très vite, si l’on en juge par la facilité qu’éprouve
-un homme à modifier par la chaleur
-et l’obscurité la progression de la vie du grillon
-des champs au cours d’une seule génération.
-La nature n’a pas travaillé autrement que moi-même
-quand je logeais mes grillons paysans
-sur le fourneau et dans l’âtre ; mais elle travaillait
-plus soigneusement et moins vite ; et
-puis cela la regardait ; c’est son métier de donner
-des facilités de vivre à divers lots d’individus
-par trop mal venus d’une espèce ; mais
-c’est un sacrilège de notre part, même sous des
-prétextes scientifiques, de détourner des êtres
-normaux de la voie que les efforts de milliards
-d’ancêtres leur ont méritée ou imposée.</p>
-
-<p>Que le grillon domestique soit un dégénéré au
-sens où les divers parlers humains de l’heure
-emploient ce mot, c’est l’évidence même. Il est
-<i>au bout des possibilités d’une espèce</i> et incapable
-en outre de remonter le courant du fleuve fatal.
-Un grillon des champs élevé dans la chaleur
-d’un fourneau peut devenir une sorte de
-grillon domestique artificiel ; en revanche, installez
-Cricri dans la cage de Grillon, dans la
-cage herbue, en pleine lumière, vous verrez le
-petit misérable, un instant ébloui, puis grisé,
-se livrer à des ébats joyeux, s’empiffrer d’herbe
-fraîche… et mourir au bout d’un jour ou deux,
-de dysenterie.</p>
-
-<p>Il vaut toujours mieux ne pas considérer le
-soleil comme un mythe, ou comme une illusion
-née dans la cervelle des simples, même
-lorsque l’on est d’une race si fort civilisée et
-avancée que le fourneau semble suffire, tandis
-que l’astre en vient à être comme disqualifié
-du titre d’objet d’expérience.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>VII</h3>
-
-
-<p class="noindent"><span class="sc">Grillon me parle</span> :</p>
-
-<p class="ugap"><i>Tu m’as déjà prêté ton langage en divers endroits,
-lorsqu’il te paraissait par trop difficile de procéder
-autrement pour essayer de me faire entrevoir
-et comprendre à travers tes mots. Peut-être souris-tu
-toi-même de l’inanité d’un tel effort ? Tu n’aurais
-pas raison. Tenter l’impossible, c’est du moins,
-même et surtout quand on succombe à la tâche,
-indiquer à d’autres un chemin…</i></p>
-
-<p><i>Tu m’as prêté ton langage ; laisse que j’en use
-encore une fois. Certes, tu me connais et, en parlant
-de ma vie et de ses travaux, tu as bien fait,
-me semble-t-il, de t’étendre longuement sur mes
-ennemis, parce que la vie sans menace de la mort
-est plus que jamais l’ombre d’un rêve. Et peut-être
-ai-je maudit souvent la prison dorée où tu me privais
-de tant de précieuses peurs. Je t’approuve
-également de n’avoir pas caché ta façon de penser
-à propos de mes cousins renégats, qui ont préféré
-à notre pénible liberté et à notre rustique manteau
-de bure, l’existence servile et la livrée des laquais.</i></p>
-
-<p><i>Mais, ma vie intérieure ? Comment pourrais-tu
-en exprimer la silencieuse musique, et comment
-pourrais-je, moi, dans ton parler, trouver des
-mots qui en rendraient compte ? J’admets que tu
-imagines assez facilement le caractère et la qualité
-de cette vie toute en méditations, de cette rêverie
-ininterrompue durant des mois, de ces sensations
-offertes en bloc et savourées comme un énorme
-bouquet chatoyant et complexe. Mais, au delà, il
-n’y a plus pour toi que mystère et ombre.</i></p>
-
-<p><i>Tu désespères tellement en face de l’inexpressible
-que, — je te vois venir ! — tu serais bien capable de ne
-point parler de mes yeux, de ces yeux qui ne me
-servent guère à me diriger et qui ne représentent
-qu’un luxe offert à moi par maman Nature. Pourtant
-tu t’es vanté de pouvoir fournir ici quelques
-précisions… Je les attends, tes précisions, ou plutôt
-je les devine : tu as étudié, avec ce ridicule œil
-de cuivre et de verre qui supplée, selon toi, à la
-faiblesse du tien, mon système visuel ; tu as découvert
-ainsi des milliers de facettes sur la pellicule
-externe de mon œil à moi, sur cette pellicule
-qui est d’ailleurs opaque à la plupart des
-couleurs que tu nommes et translucide à d’autres
-couleurs pour lesquelles il n’est pas d’appellations
-dans le spectre imaginé par tes savants ; après
-cela, il t’est facile de calculer, je te l’accorde, le
-point où convergent les rayons que laissent filtrer
-les facettes ; mais alors tu constateras avec un
-bien légitime ahurissement que ce foyer, comme
-tu dis, est situé très en avant de tout organe récepteur,
-qu’il faut admettre une nouvelle dispersion
-des rayons avant qu’ils soient transmis par
-mes nerfs à mon ganglion cérébral… En conséquence,
-imagine ce que tu voudras : quelque chose
-de pareil aux taches lumineuses que produit sur
-une eau sombre un diamant jaune placé un peu
-au-dessus d’elle au soleil ; n’oublie pas que les
-couleurs ainsi réfractées n’ont pour la plupart aucun
-nom dans ton langage ; ajoute à cela que mon
-esprit se refuse à considérer autrement que comme
-des absurdités la possibilité visuelle d’une ligne
-courbe ou le fait de percevoir visuellement la distance ;
-que nous ne pouvons comprendre ce que le
-mot perspective signifie… Imagine encore, — pourquoi
-pas ? — quelque chose comme un de ces tableaux
-cubistes, dont vous êtes quelques-uns à sourire,
-mais qui seraient peut-être jugés d’un réalisme
-aigu dans le monde des insectes, si nous nous
-intéressions à la peinture et si vos cubistes pouvaient
-exprimer l’infra-rouge ou l’ultra-violet.</i></p>
-
-<p><i>Voilà tout ce que ta connaissance des lois de
-l’optique te permet de donner comme précisions
-sur la façon dont mes yeux reflètent le monde…</i></p>
-
-<p><i>Y a-t-il vraiment de quoi te déclarer enchanté ?…
-Non, n’est-ce pas ? Et puis… tes yeux, mes yeux…
-le même mot pour ces objets si différents… Car,
-qu’y a-t-il de commun entre un organe presque
-essentiel pour toi et les deux gentils kaléidoscopes
-incrustés dans ma tête comme des pierres fines
-dans la matière d’un beau coffret, entre tes conducteurs,
-tes informateurs et ces deux jouets superflus
-que la Nature, qui m’a déjà privé de mes inutiles
-oreilles, m’aura enlevés peut-être, si ma race
-existe encore dans quelques myriades d’années ?</i></p>
-
-<p><i>Mes yeux, tes yeux ; ton odorat, mon odorat ;
-ma gourmandise et ta gourmandise, ta poésie et
-ma poésie… Toi qui vas prononcer à propos de
-moi les mots chanter, aimer et mourir, fais-toi plus
-humble et plus prudent encore.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TROISIÈME LIVRE<br />
-Le Chant, l’Amour, la Mort.</h2>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>I</h3>
-
-
-<p>Ce livre est celui dont j’ai le mieux caressé
-la méditation, que j’ai le plus fervemment conçu.
-J’écrivais, vers ma vingtième année :</p>
-
-<p>« Si Dieu m’accordait une existence analogue
-à celle de Sylvestre Bonnard, le membre bien
-connu de l’Institut, qui, après son « crime »,
-s’en fut à la campagne achever ses jours dans
-l’étude des menus ouvrages de la nature, je
-voudrais écrire un gros livre sur le grillon
-des champs… »</p>
-
-<p>Je ne suis pas membre de l’Institut ; je ne
-puis non plus me qualifier encore de vieillard.
-J’ai donc devancé la date que je m’étais fixée
-pour devenir le biographe de mon ami à six
-pattes. On ne sait ni qui vit ni qui meurt, dit-on
-volontiers en Gascogne ma patrie… Et je crois
-avoir indiqué déjà que l’étude des insectes humains,
-depuis quelques années, m’écœurait un
-peu, en dépit de ma bonne humeur naturelle et
-d’un optimisme que je veux incorrigible.</p>
-
-<p>Renonçant à un gros ouvrage tard venu,
-pourvu de plus de méthode peut-être, mais non
-point nourri de plus d’expérience, je souhaite
-seulement que l’on m’accorde que mon livre
-est à la taille de son sujet, qu’il est, comme
-lui, sans prétentions.</p>
-
-<p>J’ai commencé de le rédiger au début du
-dernier automne, tandis que Grillon venait de
-naître, que septembre engourdissait le ciel et
-la mer, que l’air commençait à sentir la fumée
-de bois vert, les champignons et les pommes
-de pins pourrissantes de la belle forêt landaise
-où je me trouvais alors. — En cet endroit de
-mon travail, l’an poursuit son printemps, la
-fête de Mai est inaugurée, Grillon a pris son
-costume amoureux et funéraire dans les prairies
-d’Ile-de-France. C’est là que me tient momentanément
-la vie ; c’est là que je vais, une
-fois de plus, me pencher sur mon personnage
-avec une joie et une amitié renouvelées, avec
-l’émotion aussi qui convient quand il s’agit
-de véritables adieux à un être et à une œuvre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>« <i>J’aime Chelle et ses cressonnières</i>… » a écrit
-Victor Hugo, dans les Chansons des Rues et
-des Bois, et ce vers rime, si je ne me trompe,
-avec un autre où il est question des bas blancs
-des <i>meunières</i> du pays. Je n’ai jamais, hélas !
-vu pour ma part, à Chelles ou dans les environs,
-de meunières en bas blancs, étant venu
-trop tard dans une banlieue à laquelle le progrès
-a imposé son vandalisme ; mais l’endroit ne m’en
-paraît pas moins charmant et ne m’en reste
-pas moins cher pour toutes sortes de raisons.</p>
-
-<p>Il y a là, au milieu d’un immense jardin, une
-bâtisse pareille à certaines vieilles maisons où
-mon enfance s’écoula et qu’elle aimait « comme
-des personnes », — j’emploie les termes dont
-je me servais alors. L’immense jardin qui entoure
-la personnalité fière et un tantinet délabrée
-de celle-ci, est lui-même un personnage.
-Il dut être autrefois soigné, ratissé, glorieux ;
-mais, comme on a décidé depuis longtemps de
-le vendre à quelque société qui le découpera en
-lots et édifiera sur son emplacement des villas
-en carton-pâte ou en papier mâché, on le laisse,
-en attendant, vivre superbement sa vie.</p>
-
-<p>Au printemps, c’est miracle de voir avec
-quelle fougue somptueuse et vaine s’y épanouit
-la descendance de végétaux légumineux autrefois
-appréciés à la table du propriétaire, maintenant
-redevenus comestiblement inutilisables.
-Les asperges sont arrogamment arborescentes,
-les carottes reprennent la mine de leurs sœurs
-sauvages, celles des prés, des garrigues, des talus ;
-les oignons ont volume de grains de maïs ;
-les choux, au lieu de se pelotonner douillettement
-sur eux-mêmes, s’élancent vers le ciel
-comme un chant lyrique et désintéressé. Les
-vignes sont rampantes et n’ont plus besoin de
-produire de fruits, assurées de vivre et de
-persister par la prolongation de leurs branches
-retombées au contact du sol nourricier,
-incomparable éducateur de surgeons ; les cerisiers
-ne portent plus que des guignes presque
-aussi peu charnues que le fruit de l’aubépin,
-appelé dans mon pays pain des oiseaux. Quant à
-ceux-ci, ils font rage, dès l’aube, dans les bosquets
-qui entourent la maison, dans les arbres
-qu’on n’émonde plus, dont les branches déchaînées
-chatouillent la toiture et taquinent les
-fenêtres. Les vitrages, d’où le mastic desséché
-a chu presque totalement, vibrent au fracas des
-chantres ailés ; il semblerait même, parfois, que,
-pour porter notre agacement à son comble et
-faire nos dents grincer, un mauvais plaisant
-promène en l’appuyant une pointe d’acier contre
-le verre, si peu sont aimables, quoi qu’en
-disent les chansons, celles des passereaux, surtout
-quand ils s’y évertuent trop près de nos
-oreilles.</p>
-
-<p>Endroit admirable pour rééditer personnellement
-et revivre, si c’était là mon goût, des
-tristesses sœurs de celle d’Olympio ; paysage
-retrouvé chaque an quelques heures, et devant
-la rapide vieillesse duquel on éprouve soi-même
-la quantité déjà pesante des jours vécus. Un bassin
-s’est tari ; on voit sur sa vase des squelettes de
-poissons ; on aimerait à croire que ce sont ceux
-mêmes des cyprins qui, l’an passé, y nageaient
-encore, si l’on n’était pas sûr qu’il n’y a là
-que les débris des fritures dévorées récemment
-par les clients de l’hôtel voisin, puantes reliques
-dont une servante s’est débarrassée sournoisement
-et paresseusement en les jetant là. — Ainsi
-de tout ce qui se rapporte au souvenir ;
-le cultiver avec trop de soin et de présomption,
-savourer son amertume ou sa cruelle douceur
-comme des biens qui nous sont dus, c’est
-souvent le profaner ; nous ne sommes jamais
-de taille à juger notre passé ; ce serait quelque
-chose comme nous mettre au-dessus de notre
-rang que de nous contempler tels que nous fûmes ;
-pensons plutôt à demain ; la leçon ou,
-pour familièrement parler, la « douche » me paraît
-autrement salubre en pareil cas, surtout
-pour qui veut garder le paisible courage sans
-lequel la vie d’un homme ne mérite plus d’être
-continuée.</p>
-
-<p>Jours d’autrefois, fugues écolières, rires frais,
-soleil ou nuit sur des cheveux féminins et tout
-autour de robes claires, je vous bénis, peut-être,
-mais je préfère vous renier… Qu’une seule lâcheté
-me soit permise : celle de ne pas fuir
-devant le retour des ombres amicales. O Emile
-Despax, Charles Dumas, Louis Loviot, et tant
-d’autres vivant encore, mais aussi lointains et
-plus morts que les chers morts, vous avez connu,
-vous aussi, le lieu dont je parle, la vieille maison
-bruissante et tintante, et son Paradou violent !…
-Que de tombes, déjà, le long de la voie sacrée
-du souvenir !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>… Puisque les oiseaux t’ont réveillé dès l’aurore,
-va te coucher, commencement d’une fin,
-ruine qui s’ébauche, écolier de l’Ecole des Vieillards…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dérision ! Ce n’est pas seulement vers ma
-jeunesse, c’est vers mon enfance que va me
-ramener cette nuit-ci.</p>
-
-<p>Sa sœur d’hier était encore dépourvue de
-chants ou d’appels, quoique douce et chaude ;
-à peine une petite chevêche encore mal convaincue
-de l’approche du temps d’aimer fit-elle
-entendre quelques minutes son grelottant et lugubre
-appel ; les fenêtres étant restées ouvertes,
-deux chauves-souris tourbillonnèrent autour
-de la lampe avec beaucoup de ces petits
-cris qui doivent presque à coup sûr représenter
-un véritable langage embryonnaire (la chauve-souris
-captive vous dit des sottises et vous
-fait des grimaces, tout comme un singe), mais
-que beaucoup d’oreilles humaines, même des
-plus fines, ne perçoivent pas, parce qu’ils sont
-à la limite d’acuité des vibrations sonores pouvant
-impressionner normalement le tympan…
-Après cela, ce fut tout à fait le silence animal ;
-plus rien sous le ciel, — le vent n’existant pas, — qu’un
-bruit d’eau courante et d’herbes froissées
-par l’eau.</p>
-
-<p>Mais, aujourd’hui, ce murmure ne sera pas seul
-à animer perpétuellement l’ombre. Pour la première
-fois cette année, Grillon s’est fait entendre
-de moi, tout à coup. Peut-être avait-il
-déjà essayé sa musique dans la journée, musique
-dont les accents encore débiles avaient été étouffés
-par les rumeurs de l’humaine vie ; à présent,
-sous le ciel splendide et sombre, ils retentissent
-avec la pureté des choses très neuves ;
-cela frémit et cela jaillit, cela tient de la source
-et du jet d’eau, et puis cela monte à l’infini,
-comme si le jet d’eau s’animait, devenait sensible,
-conscient ou divin, et visait définitivement
-le ciel après s’être pourvu d’invisibles
-ailes.</p>
-
-<p>C’est le chant du premier grillon. On dirait
-qu’une minuscule fée des herbes se promène
-à travers ses domaines, sur son char fait d’un
-sabot volé à la paysanne du lieu et traîné par
-des mulots, se promène en frappant de sa magique
-baguette un petit tambour de cristal pour
-annoncer son passage. Et, de même que la
-flamme d’une humble chandelle emplit toute
-une vaste pièce, le solo de ce musicien, — de
-l’autre côté de la rivière, dans le grand pré
-qui va jusqu’à l’église d’un village dont je n’ai
-jamais su le nom, — se gonfle, élargit ses ondes,
-lance sa note unique à travers, nous semble-t-il,
-l’immensité intégrale du ciel. Un prodigieux
-frémissement, issu de l’insecte né à l’amour,
-circule et prend, pour qui sait entendre
-et comprendre, une importance comme miraculeuse ;
-lorsqu’une branche bouge ou qu’une feuille
-tremble près de ma fenêtre ouverte, je jurerais
-que ce n’est pas le vent, ou l’aile d’un pinson
-au sommeil agité qui en est cause, mais le frémissement
-prolongé du son produit par la fée
-en promenade, le chant annonciateur pour qui la
-distance n’existe pas, — n’existe pas plus que
-pour une idée humaine venue à son heure et
-qui se propage, s’épanouit à la même époque
-d’un bout à l’autre du monde, sans que les plus
-savants connaissent comment ni pourquoi.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La grande idée de l’amour est éclose dans
-l’ombre et le secret de la forêt des herbes. Le
-solo devient duo, puis trio, très vite, en quelques
-minutes ; l’émulation sonore précède, entre mâles,
-la rivalité et le combat ; les exécutants du
-concert vont être, dès ce soir, innombrables ;
-alors, au lieu de la note unique répétée environ
-chaque demi-seconde, c’est une sorte de grésillement
-musical qui va durer jusqu’à la mort
-momentanée de la race, qui atteint son maximum
-d’intensité aux heures chaudes et lumineuses,
-mais qui, pour nos oreilles, acquiert sa plus
-forte et précieuse valeur au retour de la nuit.</p>
-
-<p>Le silence lui prête une vie et une vertu singulières ;
-on a l’impression que le sol parle
-avec le ciel et que celui-ci lui répond en son
-langage, qu’une correspondance passionnée, frénétique,
-s’est pour quelques semaines établie
-entre eux.</p>
-
-<p>Le bel imagier qu’est Abel Bonnard a écrit,
-en faisant parler mes personnages :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Humbles, nous obsédons cependant les étoiles…</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">C’est vrai, à cela près que le mot obséder est
-trop fort et presque injurieux pour Grillon :
-je ne parviens pas à éprouver que son chant
-agace (car obséder ne veut plus guère dire autre
-chose en français) le ciel du seul fait qu’il
-a l’air d’y parvenir. Bien au contraire, une harmonie
-paraît se créer entre le grésillement terrestre
-et la scintillation éthérée ; celle-ci et
-celui-là semblent n’être plus que le reflet humainement
-auditif et visuel d’une grande chose,
-intermédiaire ou partout répandue, que nos sens
-sont incapables d’atteindre elle-même.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je me garderai de décrire longuement l’appareil
-musical.</p>
-
-<p>D’autres l’ont fait avec une minutie qui eût
-été louable, si n’importe quel enfant attentif
-n’était à même d’observer cet appareil et d’en
-comprendre le fonctionnement. Je me bornerai à
-signaler que, pour chaque individu, la note est
-la même du commencement à la fin ; qu’elle
-varie très peu d’individu à individu, comme qualité,
-sinon comme intensité ; qu’il existe pourtant
-des grillons virtuoses et qui savent mieux
-que leurs congénères mettre ou non la sourdine
-ou la pédale forte à certains moments ;
-que l’augmentation de l’intensité sonore est produite
-par le resserrement des cuisses sauteuses
-contre les ailes l’une sur l’autre frottées ; qu’il
-n’est pas vrai, comme on l’a dit, que la rosée
-serve à Grillon de colophane. Il est parfaitement
-exact que Grillon chante plus fort, et, si l’on
-veut, avec plus de verve, lorsque les feuilles
-de laitue que je lui sers en captivité sont
-fraîches, juteuses et arrosées d’eau bien claire ;
-mais l’enthousiasme poétique qu’il manifeste
-alors, ressemble à celui d’un homme
-qui devient bavard après un bon repas, et il
-n’a pas eu plus besoin d’humecter ses ailes que
-nous de nous barbouiller de vin les mains et
-la figure. Comment expliquerait-on, s’il en était
-ainsi, que le Grillon du foyer, vivant dans une
-atmosphère torride, parmi les cendres et les
-poussières, fît résonner son instrument aussi
-bruyamment, et plus peut-être, que son cousin
-des prairies ? A la vérité, Cricri et Grillon ne
-chantent pas, si leurs ailes sont sèches ; en essuyer
-le dessous avec un peu d’ouate hydrophile
-ou le dessécher avec du chlorure de calcium
-rend l’insecte aphone pour quelque temps ;
-mais c’est de lui-même qu’il tire sa colophane.</p>
-
-<p>En effet, sur le dos de l’insecte mâle parfait,
-au point de jonction du corselet et de l’abdomen,
-sont deux toutes petites glandes qui sécrètent
-une humeur incolore, à la réaction nettement
-acide. Ces glandes n’existant pas chez la femelle
-sans voix, il me paraît incontestable que
-ce sont elles qui fournissent à Cricri et à Grillon
-mâles l’humidité nécessaire à la sonorité
-de leurs ailes. A certains moments d’exaltation
-et de rage, quand deux rivaux, par exemple,
-se trouvent face à face aux abords d’une
-belle, le chant s’enfle, les glandes sécrètent
-avec plus d’abondance leur liqueur ; j’ai dit
-que celle-ci est acide ; elle est, en conséquence,
-plus ou moins corrosive, et c’est ce qui explique
-que les ailes des mâles, au déclin de leur
-vie, soient très souvent amincies, échancrées,
-frangées. Le chant s’en ressent, et ces pauvres
-ténors enroués sont très mal vus de leurs anciennes
-admiratrices. Ce sont eux qu’elles dévorent
-de préférence ; ils se laissent faire, comme
-s’ils comprenaient que c’est encore ce qui peut
-leur arriver de mieux, au point où ils en sont.</p>
-
-<p>Voilà tout ce que j’avais à apporter de nouveau
-à propos des organes du chant.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et maintenant, celui-ci <i>est</i> ; toutes les fées
-des herbes frappent sur leur tambour. Oui, c’est
-bien mon enfance qui s’attache à moi comme à
-une proie facile, bousculant les images de jeunesse,
-d’amour et de mort, dont je déplorais
-tout à l’heure, sans beaucoup de conviction,
-que cette maison fût peuplée.</p>
-
-<p>Le collège de Villeneuve-d’Agen était alors
-une immense et pittoresque masure qui dominait
-le Lot ; à quatre heures, en cette saison, mon
-grand-père Cassan venait m’y chercher, quand
-j’avais huit ou neuf ans. Eugène Cassan, élevé
-chez les Pères Dominicains de Toulouse, pensait
-en latin, parlait volontiers en langue d’oc,
-adorait les bêtes, — toutes vertus que je m’honore
-de tenir de lui. Ruiné par un père délicieux
-et chimérique, qui rêvait de drainer la
-fortune du monde et aimait en outre à jouer du
-violon sur son toit par les nuits de lune, — pour
-évoquer les Elémentals, — il avait estimé
-que tout était bien en ce monde, parce que,
-dans le même moment, une tante à lui trépassait
-en lui laissant, à trois lieues de son castel
-natal, une boulangerie dont il prit crânement la
-suite. Toujours je le reverrai lisant les <i>Géorgiques</i>
-ou les <i>Tusculanes</i>, ses livres préférés, près
-de son tour, et inquiet des réparations que réclamait
-celui-ci, pour cette seule raison qu’elles
-risquaient de troubler le ménage des grillons
-familiers dont le concert berçait son labeur et
-scandait les mètres de Virgile ou les périodes
-cicéroniennes. Sur la belle rivière encaissée, le
-soleil luisait, doux et fort ; le bruit de l’eau, au-dessus
-du barrage tout proche, retentissait orgueilleusement
-et suffisait à combler le silence.</p>
-
-<p>— On va faire un tour sur la rive, me disait
-grand-père, mais d’un air qui promettait toute
-une fête…</p>
-
-<p>Moi, je lui demandais, n’osant en croire encore
-mes oreilles :</p>
-
-<p>— Vrai ?… Tu crois qu’<i>ils</i> ont commencé à
-chanter ?</p>
-
-<p>Aucun autre mot n’était nécessaire. Nous nous
-comprenions.</p>
-
-<p>Qu’ils me semblaient longs, les quelque cent
-mètres qu’il fallait accomplir en amont du barrage
-pour que le fracas de l’eau n’étouffât plus
-les premiers chants de mes amis !</p>
-
-<p>Ce soir, comme aux soirs de mon enfance, le
-chant <i>est</i>, la belle et définitive aventure est
-inaugurée pour Grillon. Demain, dès que le soleil
-aura chauffé le sol, ce casanier va se transformer.
-Installé arrogamment sur la plate-forme
-de sa demeure, il mène grand vacarme, au
-vu et au su de tous, et même des oiseaux qui,
-cependant, ont d’autant plus faim qu’un puéril
-pépiement abonde dans les nids… Les femelles
-voisines savent à quoi s’en tenir, et les voici
-qui mettent les antennes dehors. Plus de repos
-au fond du gîte sûr ! L’heure des randonnées
-hasardeuses a sonné avec le premier bruissement
-musical des ailes, de ces ailes qui n’ont
-pas pour but de conquérir l’air et l’azur, mais
-qui, comme dans le chant de Schiller, n’en
-signifient pas moins l’essor, puisque c’est vers
-l’amour et la bataille qu’elles entraînent la race
-qui les a conquises.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il s’agit de chanteurs infatigables et d’un opéra
-composé par le suprême Maëstro. Les décors
-seront dignes des acteurs et de l’auteur. O cher
-François-René de Chateaubriand, qui t’extasias,
-peut-être en rêve, sur la splendeur des forêts
-vierges, dans un nouveau monde déjà bien vieux
-pour le commun des hommes, sinon pour toi,
-il n’était pas besoin à ton amour des magnificences
-d’aller, avec le vain espoir de changer
-de cœur, au delà des mers, sous un autre ciel.
-Le ciel « est aussi en bas », a dit le Juif batave,
-précis à l’égal d’un rouage de montre et
-clairvoyant comme les verres de lunettes qu’il
-polissait par métier. Je me couche dans le pré,
-j’enfouis mon visage dans le foin déjà haut, je
-me réduis à la taille de mon héros, je m’imagine
-des yeux à facettes, et aussitôt un infini de
-songe et de féerie est réalisé.</p>
-
-<p>Le décor est apparemment plat et sans perspective,
-à tous les coins de l’horizon, que contient
-dans son ensemble le double miroir savant
-et compliqué ; les couleurs sont innombrables et
-juxtaposées, sans qu’aucune dénomination humaine
-d’elles soit raisonnablement possible ; les
-formes sont comme tangibles et d’une amplitude
-que nous ne pouvons même pas imaginer.
-Alors, se produit le phénomène somptueux,
-pour un être plus vieux et plus <i>évolué</i>
-que nous, de vivre les meilleurs jours de sa vie
-au milieu de la jeunesse renouvelée du monde,
-dans une atmosphère chaleureuse et humide,
-luxuriante, gorgée de sèves, saturée d’une lumière
-intimement mélangée à de l’ombre, lumière
-diffuse, violente et douce, qui éclaire
-actuellement sans doute les jours de la planète
-Vénus et qui aurait étourdi et flatté nos sens, si
-l’humanité avait existé sur la Terre durant la
-période secondaire. Je n’irai pas enfantinement
-mesurer la stature de Grillon et la hauteur de
-l’herbe où il se cache : nos sens, encore une
-fois, n’ont pas de communes mesures, et, à
-propos des herbes qui l’entourent, il serait vain
-de parler d’arbres dépassant d’une hauteur de
-plus de quatre-vingts mètres notre stature… Ce
-n’en est pas moins au centre d’un paysage et
-sous un climat infiniment jeunes, préhumains,
-que la vie de Grillon va s’achever, dans une
-telle perfection de l’être qu’il semblerait indécent
-que la nouveauté partiellement reconstituée
-de notre monde manquât d’y participer,
-de la provoquer ou de l’embellir encore.</p>
-
-<p>J’ai la face dans l’herbe, qui dépasse mes
-épaules ; mon nez s’appuie presque contre le
-sol, je vous dis… Et je rêve et divague peut-être…
-N’importe ! Laissez-moi divaguer et rêver.
-Ces plantes diverses qui composent la denrée
-que nous appellerons « du foin » quand elles seront
-mortes, ont des noms dont certains sont jolis.
-Mais qu’un autre vous les énumère à nouveau ;
-je ne me sens plus en cet instant le cœur et les
-ambitions d’un herboriste… Une vapeur embaumée
-emplit mon cerveau, un miroitement glauque
-s’appuie sur mes yeux et chatoie à leur
-surface, sans risquer de s’enfoncer jusqu’aux
-profondeurs sombres de l’esprit, un peu comme
-fait du liège sur de l’eau ; la terre sent la terre,
-mais de façon si intense qu’une musique au-dessous
-de mes oreilles ou qui dépasse leurs facultés,
-semble se mélanger à cette odeur : et c’est
-comme si je percevais, moi aussi, le monde
-avec des antennes. Devant leur respectif domicile
-net et strict de bourgeois d’hier, le chanteur
-arrogant et la silencieuse amoureuse, rassurés
-par mon immobilité, ont recommencé à
-vivre comme si je n’existais pas. Mais est-ce
-que j’ai le droit de dire que j’existe, moi, être
-humain, moi, si jeune et si vieux à la fois
-devant le renouvellement annuel d’un monde ?…
-O inanité, ô mensonge de ce que, nous autres
-hommes, nous appelons secondes ou siècles et
-contenons, sans nous donner d’entorses à l’imaginative,
-sous la dénomination générale de
-TEMPS !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>II</h3>
-
-
-<p>Il est parti, les ailes arrondies, bruissantes,
-et plus jamais ne se retrouvera à l’aise dans
-son trou. Les premiers temps, il y reviendra
-peut-être « dormir » encore, de préférence vers
-l’aube, quand lui-même et ses rivaux se seront
-tus ; on ne se guérit pas tout soudainement
-d’une vie rangée et sédentaire. Dès lors, comme
-on le comprend sans peine, l’observation de
-Grillon en liberté comporte quelques difficultés,
-même pour qui, à enfouir volontiers sa face dans
-l’herbe, ne redoute pas d’être traité de mangeur
-de foin. Mais, quand j’étais enfant, — cet
-âge sans pitié ignore aussi la fausse honte, — j’ai
-maintes fois suivi Grillon, le plus discrètement
-possible, à quatre pattes ; mes souvenirs
-de ces années-là gardent une étonnante lumière
-et je réponds de l’exactitude de ce que je
-note aujourd’hui, bien que je l’aie vu surtout
-autrefois.</p>
-
-<p>La proximité d’une maison de belle dame n’influe
-en rien sur les manières du nouvel aventurier.
-Il pourrait souvent attendre la fortune
-dans son lit ou se dire que tout bonheur que
-ses palpes n’atteignent pas, n’est qu’un rêve, — car
-souvent un gîte de femelle est à moins
-de vingt centimètres de celui du chanteur, — mais
-c’est rarement à sa voisine qu’il ira faire
-sa cour et offrir ses hommages.</p>
-
-<p>Pour l’y décider, il faudrait un incident imprévu,
-comme la rencontre d’un rival, d’un
-étranger venu de loin avec lequel il se trouverait
-face à face ; sinon, le sédentaire qu’il fut jusqu’ici,
-semble incontestablement préférer les
-voyages lointains et qui l’amènent parfois jusqu’à
-dix bons mètres de son domicile. Les femelles
-sans voix ne quittent guère les abords du
-leur, y rentrent à chaque fin de nuit et l’entretiennent
-jusqu’au terme de leur existence : ayant
-aimé, les mâles ne sont en effet bons qu’à mourir,
-tandis qu’à elles incombe encore le soin
-d’assurer la ponte, de prévoir tout ce qui peut
-être favorable à l’épanouissement de l’avenir enclos
-dans leurs flancs.</p>
-
-<p>Grillon se promène donc en chantant, nuit
-et jour, et il a vraiment l’air très comique,
-très guerrier d’opérette, parce que ses ailes
-gonflées ressemblent à une cape que soulèverait
-une rapière romantique. Son arme, en réalité,
-il ne la porte pas derrière lui, malgré le
-bruit de traîneur de sabre qu’il fait sur les chemins
-de la forêt herbeuse, mais devant lui
-ses crocs, tandis qu’il progresse en chantant,
-sont presque toujours grands ouverts, comme
-s’il suffisait d’être poète ou amoureux pour devenir
-du même coup féroce.</p>
-
-<p>Les batailles sont fréquentes et nul ne semble
-songer à les éviter, bien au contraire. Elles font
-partie de la fête ; il semble que celle-ci, sans
-elles, diminuerait de charme et de valeur, que
-l’essentiel manquerait au programme. Sans que
-je veuille faire ici la moindre allusion humaine,
-je me vois forcé de constater qu’un grillon qui
-ne se bat pas, paraît très peu digne d’être aimé ;
-le mythe d’Arès et d’Aphrodite, qui eut sa valeur
-à l’aurore de l’humanité, la garde au bout
-de l’évolution d’une race infiniment plus vieille
-que la nôtre.</p>
-
-<p>Il est impayable de voir un de ces combats,
-surtout quand une femelle accourt au bruit et
-y assiste, pudiquement cachée à quelques mètres
-de ses adversaires, lustrant ses ailes qui ne
-sont que parure, crachant sur ses pattes antérieures
-pour débarbouiller son visage et ses antennes,
-tordant le cou de-ci, de-là, bref, faisant
-des mines en l’honneur du vainqueur, qu’elle
-ignore encore… Entre les galants chevaliers,
-il y a d’ailleurs plutôt joute que combat à mort ;
-celui qui est parvenu à ouvrir le plus largement
-sa mâchoire, la resserre de son mieux sur la
-face du concurrent, laquelle en est un peu éraflée
-ou bosselée, et c’est tout… Le vaincu déguerpit, — il
-n’y a pas d’autres mots, — sans
-protestation ni murmure ; le vainqueur, lui,
-chante de tout son cœur… La belle continue à
-minauder…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Que signifie, que représente le chant du mâle ?
-Un appel d’amour, vous répondra-t-on couramment ;
-un appel d’amour comme celui que font
-retentir sur les coteaux de mon pays les batraciens,
-d’autant plus odieusement bruyants, en
-cet endroit de la Terre, que les sources et flaques
-d’eau y sont assez espacées et qu’ils les
-surpeuplent dès qu’ils en découvrent. Mais « appel
-d’amour », même en langage humain, n’en
-demeure pas moins une traduction assez vulgaire
-de ce que doit être la chose. Le mot amour, dans
-nos parlers, a un sens tellement vague et dénaturé
-que la difficulté des transpositions sentimentales
-d’insecte à homme et d’homme à insecte
-s’accroît encore ; les vocables que je possède
-se rebellent ou s’effarent, comme des écoliers
-pourtant dociles dont on exigerait un devoir
-dépassant leurs forces ; il y a nuit et ombre
-des deux côtés, parce que l’animal ne sait plus
-depuis très longtemps ce qu’est l’amour tel que
-le font vivre, pleurer et rire les romans et
-les romances dans nos trop puériles cervelles,
-parce que, d’autre part, nous ignorons encore
-ce que peut être l’amour uniquement dévoué à
-la vie de l’espèce, l’amour dont on ne parle
-plus, l’amour dont la discussion ne se pose pas
-de ce seul fait qu’il est fonction de mort et de
-vie et que, si la race n’existait pas, chez l’homme
-comme chez Grillon du reste, il ne serait plus
-question de rien du tout.</p>
-
-<p>Des peuplades primitives de notre très primaire
-humanité en sont encore à se défigurer pour
-s’embellir, à se barbouiller d’ocre, à s’inciser la
-peau rasée du crâne et à introduire dans la plaie
-provoquée ainsi des venins ou des poisons, pour
-faire là pousser et demeurer des monstruosités,
-des excroissances de chair qui vont jusqu’à figurer
-sur la tête de ces pauvres noirs des crêtes
-ténébreuses. Moralement, et surtout intellectuellement,
-en amour, nous en sommes au même
-point qu’eux. Nous encombrons cette réalité superbe
-d’ornements ridicules. L’art nègre est à
-la mode pour certains, dans la minute où j’écris
-ces lignes, mais je crois qu’un certain romantisme
-a été, en ce qui concerne les hommes et
-les femmes, le <i>dadaïsme</i> et l’art nègre de la
-sentimentalité. Nous en subissons encore certaines
-influences, parfois sans nous en douter,
-parfois aussi, quand nous avons des lettres plus
-ou moins heureusement digérées et assimilées, — ce
-qui est le cas de la plupart des gens aujourd’hui, — parce
-que nous trouvons encore
-très bien porté qu’il en soit de la sorte.</p>
-
-<p>Combien de gens, du monde le meilleur et le
-plus raffiné, estimeraient vraiment qu’ils aiment
-s’ils ne souffraient point, par exemple, ou
-ne faisaient semblant de souffrir ? La crête artificielle
-sur la tête du nègre !… D’autres préfèrent
-torturer ou faire croire qu’ils torturent.
-Vanité des vanités. C’est qu’il faut prendre parti,
-l’amour, chez l’homme, en étant encore au point
-où est sa politique ; le plus grave, c’est qu’il
-croit aimer réellement, alors qu’il se contente
-de jouer pour lui et pour les autres de piteuses
-comédies bourrées de vers ressassés et de phrases
-toutes faites ; — vers et phrases qui font
-autorité, qu’on nous inculque dès le collège, sous
-prétexte de nous initier à la science du cœur
-humain telle que l’ont comprise les plus illustres
-auteurs, mais qui ne sauraient dater de plus
-de cinq mille ans, et qui n’expriment pas nécessairement
-des vérités éternelles.</p>
-
-<p>Ainsi vieillesse et jeunesse, quand on parle
-d’amants et d’amantes, sont encore termes incertains
-et mal définis dans notre race ; une
-femme de trente ans excitait la pitié de l’immense
-Balzac, alors que Pénélope et Hélène, à quarante
-ans et plus, s’imposaient encore, et sans
-que cela fît sourire Homère, au loyal désir
-des plus beaux parmi les jeunes hommes ; actuellement,
-des dames qui eussent été grand’mères
-du temps de Balzac sont, si j’ose dire,
-homériques. De même du côté de nos mâles :
-en effet, au cours des siècles et d’après les documents
-littéraires qu’ils nous ont laissés, n’est-ce
-point tantôt Chérubin qui triomphe, tantôt
-un homme mûr ou blet qui a raison de Chérubin ?
-L’humanité, au point de vue amour,
-demeure turbulente et indécise, sur cette question
-d’âge et sur mille autres, comme un enfant
-devant un jouet qui lui agrée justement ; tantôt
-il le soigne et le protège, tantôt il le casse
-pour voir ce qui se passe à l’intérieur… Nous
-demeurons encore, en amour, et pour combien
-de siècles, à l’âge des caprices et des modes !</p>
-
-<p>Il n’y a rien là qui puisse nous irriter ou nous
-réjouir. C’est le temps, si ce mot correspond
-à une réalité supra-humaine, qui fera de nous
-ce que nous méritons d’être plus tard, plus
-loin, après la sélection naturelle et l’évolution
-inévitable. Lui seul jugera si, pour l’espèce humaine
-comme pour les races d’insectes, il n’est
-pas superflu de distinguer le goût d’aimer du
-besoin voluptueux de se perpétuer en de neuves
-générations.</p>
-
-<p>Moraliser à ce propos est d’ailleurs aussi vain
-que l’effort d’un vieux monsieur tentant de contribuer
-à la repopulation de son coin de Terre
-par ses bons conseils et son éloquence. Ces parcelles
-d’humanité que l’on contient sous les dénominations
-très nobles et suprêmement valables
-de familles ou de patries, ne durent elles-mêmes
-qu’autant qu’elles méritent leur durée ;
-si elles succombent, c’est <i>justice</i> au sens tristement
-humain de ce mot colossal, flottant, glacial,
-et qui me fait penser en tout à un iceberg capable
-d’endommager ou d’anéantir les plus beaux
-navires dans sa promenade déchaînée et sans
-yeux. Quand une race humaine diminue, c’est
-qu’elle est inutile au bon ordre de la planète
-Terre ; et quand un individu humain, corps et
-âme, ne se survit point en des enfants bien
-portants ou dans des œuvres durables, ce n’est
-que par une incompréhensible indulgence de
-la Nature ou de Dieu qu’il a vécu.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>En dépit de l’impossibilité que j’ai marquée
-d’exprimer en mots ce qu’est l’amour pour un
-insecte, en dépit du gouffre d’ombre qui sépare
-nos tâtonnements humains de son accomplissement
-à peu près définitif, en dépit de notre
-puérilité en face de son âge de centaines de milliers
-d’années pour nous numérables en dizaines
-de millions, en dépit de tout ce qu’on peut appeler
-(ce qui m’est ici indifférent) progrès ou décrépitude
-de sa part, il n’en demeure pas moins
-que beaucoup de traits que nous considérons
-comme les à-côtés ou même les bas-côtés de
-l’amour ont persisté dans la race actuelle de mon
-personnage, avec d’autres dont nous jugeons,
-provisoirement du moins, que l’amour humain
-peut s’enorgueillir.</p>
-
-<p>La rivalité entre mâles et la férocité des femelles
-pour les mâles inutiles ont duré jusqu’à
-Grillon. Le désir d’être beau et fort, de le faire
-voir et savoir a également persisté jusqu’à lui.
-Cela suffit à la faible lumière que j’ambitionne
-en cet endroit. Des choses enfantines et qui
-n’ont plus de sens pour des vieillards, reviennent
-parfois se jouer avec ce qui leur reste de
-cervelle. Il en est des races comme des individus.
-Le superflu et l’inutile leur demeurent nécessaire,
-de si mauvais œil que Nature doive voir cela.
-Il se peut aussi que Nature ait des raisons à cette
-tolérance, raisons qui ne sont pas forcément
-obscures aux hommes, même quand ils tâchent
-de les discerner paradoxalement, c’est-à-dire contrairement
-aux méthodes ordinaires d’une élite
-devenue majorité.</p>
-
-<p>Le chant est plus et mieux qu’un appel d’amour,
-il est un ornement sonore du mâle, le
-complément de l’ornement visible que sont les
-ailes qui le produisent, — les belles ailes de
-moire noire, relevées d’un trait jaune d’or,
-qu’il revêt quand il entend les voix mêlées
-de la mort et de l’amour. Qui dit fête, dit musique
-et parure. Au lieu d’appel d’amour, plus
-conforme à la réalité serait d’inscrire ici des
-mots comme manie des splendeurs, goût du
-vacarme sous toutes les formes sensorielles humainement
-concevables, envie de gaieté, de réjouissances,
-d’activité déployée sans raison immédiate,
-de jeu au sens noble que les enfants
-et les sportsmen donnent à ce terme.</p>
-
-<p>Pour l’homme déjà, quand il se sent dans la
-plénitude de sa force, quand il est placé en face
-des raisons de briller qu’il a ou croit avoir,
-existe cette volonté de s’orner et de s’embellir
-que les animaux, créatures plus <i>évoluées</i>
-que nous, manifestent encore. Nous soignons
-notre toilette pour une réjouissance ou une solennité
-comme le fait Grillon pour la solennité
-et la réjouissance suprêmes. Une noce ne
-va pas sans musique et chansons ; Carnaval
-et Mi-Carême, dans la « Ville-la-plus-civilisée-du-Monde »,
-donnaient aux âmes simples, avant
-la guerre, la fureur du déguisement somptueux
-ou grotesque, en tout cas voyant ; des moralistes
-parlaient à ce propos de retour à la sauvagerie,
-voire à l’animalité ; je crois qu’ils se
-trompaient ; pour être d’accord avec moi-même,
-je dis qu’il y avait là pressentiment au moins
-autant que réminiscence.</p>
-
-<p>D’un bout à l’autre de l’échelle animale, et
-chez les végétaux mêmes, le besoin de l’art
-pour l’art, de l’inutile mouvement et de l’éclat
-non motivé, c’est-à-dire de la fête et du
-jeu, existe. Les arbres aiment et jouent à leur
-manière, se parent de fleurs et de feuillage quand
-vient pour eux le moment de <i>penser</i> à la reproduction.
-Les mâles, chez les oiseaux et les insectes,
-sont presque toujours des noceurs et des
-poseurs ; — j’emploie à dessein ces derniers
-mots, que je n’aime pas, pour mieux montrer
-combien l’humanité me plaît telle qu’elle est
-et comme nous avons intérêt à faire durer sa
-jeunesse le plus possible… Pour ceux qui jugent
-comme moi, il est très rassurant que nos femelles
-soient destinées, de longs siècles encore,
-à se montrer plus coquettes et plus futiles que
-le commun des mâles. L’égalité esthétique et
-ornementale des sexes est un signe, je ne dis
-point de déchéance, mais de vieillesse de la race.
-Je suis sûr qu’Eve était infiniment plus belle et
-parée qu’Adam ; le passage biblique où il est question
-d’elle, nous invite, en tout cas, à le supposer.
-Mais dès que la légende tourne à l’histoire et
-que notre race prend de l’âge, on voit déjà
-paraître, en fait de coquetterie et de futilité,
-bon nombre d’hommes qui sont femmes. Les
-deux sexes, en se lançant « un regard irrité »,
-ne mourront certes pas « chacun de leur côté »
-comme disait à peu près Vigny, éloquent et si
-candide poète. Mais, ce que nous dénommons
-féminisme, n’en demeure pas moins réalisable et
-même probable ; toute la question est de savoir
-si cette réalisation, ou cette probabilité est
-séduisante pour nous et pour nos compagnes.
-Et ceci est en dehors de mon sujet.</p>
-
-<p>Grillonne sait de nos jours se vêtir convenablement,
-encore que moins fastueusement que
-son galant, pour l’époque des noces ; mais elle
-a perdu le don du chant que certaines de ses
-cousines sauterelles (fort rares d’ailleurs) possèdent
-encore à l’égal des mâles. Et, ce qu’il y
-a d’infiniment curieux à signaler, c’est que ses
-ailes ne sont pas absolument rigides, figées, et
-qu’elle les remue parfois au soleil comme si ses
-lointaines aïeules en avaient tiré de la musique…
-Je me garderai de toute conclusion et
-même de toute réflexion à ce sujet ; une réflexion
-risquerait d’être saugrenue et une conclusion
-d’être hasardeuse. Mais il me semble
-incontestable que, presque au bout de la destinée
-de sa race, Grillonne, comme la plupart
-des femelles animales, est allée au delà des ambitions
-de ses mères-grands. Les deux sexes
-ne meurent pas séparés en se lançant des regards
-furibonds, mais c’est le sexe fort qui
-est devenu celui du charme, de la séduction,
-de la parure et du plaisir.</p>
-
-<p>Du plaisir. C’est d’un plaisir que Grillonne
-s’est privée, car la musique des insectes, — ceci,
-nous pouvons l’affirmer maintenant, — ne
-saurait être motivée uniquement par l’appel
-sexuel. André de Chénier a écrit, en pensant
-probablement à lui-même, ces vers de marbre
-embaumé :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Soit qu’il ait seulement, jeune et né pour l’amour,</div>
-<div class="verse">Souhaité de la gloire afin de voir, un jour,</div>
-<div class="verse">Quand son nom sera grand sur les doctes collines,</div>
-<div class="verse">Les yeux qui rendent faible et les bouches divines</div>
-<div class="verse">Chercher à le connaître et, l’entendant nommer,</div>
-<div class="verse">Lui parler, lui sourire et peut-être l’aimer…</div>
-</div>
-
-<p>Nous voici tout à l’opposé de ce que doit
-éprouver l’insecte bruisseur ou chanteur. Il y
-a chez le pur poète trace d’un de ces raffinements
-de la sentimentalité qui sont dans nos esprits
-ce que sont des joujoux précieux et inutiles
-entre les mains des enfants ; le chant, chez
-Grillon, est infiniment plus désintéressé que,
-par exemple, chez nos poètes, sans que je veuille
-signifier par là, bien au contraire, que nos
-poètes ont tort ; ils ont raison parce que notre
-espèce est jeune entre les espèces et que ceci
-est une vertu admirable. Quelle plus belle aventure
-pour un poète que de voir un heureux
-rythme se traduire en sourire de tendresse sur
-un visage d’amie ! Nous en sommes au joujou.
-Grillon en est au jeu, au sport ou peut-être
-même à une chose pour laquelle les mots nous
-manquent. Son chant est l’expression d’une euphorie
-merveilleuse, une expansion et un épanouissement,
-et peut-être ne l’entend-il pas davantage
-que nous n’entendons normalement notre
-souffle ou les battements de notre cœur.</p>
-
-<p>Ce ne sont pas là des affirmations gratuites ;
-il suffit d’observer Grillon avec les plus ordinaires
-des yeux mortels pour se rendre compte
-que la réalité n’est pas autrement traduisible
-en notre langage. Il chante comme il mange ou
-comme il bouge. Il y a même là quelque chose
-d’un peu attristant ; nous avons couramment
-traité notre personnage de chanteur, de musicien
-et de poète ; nous cuvons mal, dès à présent,
-l’ivresse de ces métaphores imprudentes,
-comprenant que les agréments qui semblent combler
-sa vieillesse ne sont appréciables qu’à nos
-yeux.</p>
-
-<p>Décidément, pour ma part, je m’estime satisfait
-de l’âge de mon espèce.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p><i>De la férocité des femelles</i>, inscrirais-je volontiers
-en tête de ce nouveau paragraphe, si
-je ne tenais avant tout à éviter des airs de fabuliste,
-si mon seul souci n’était de rendre, tant
-bien que mal, la figure du réel. Il n’y a aucune
-intention satirique ou moralisatrice, aucune indication
-de ce que je souhaite pour mes pareils
-dans ce livre. Je voudrais qu’on m’y sentît,
-en ce qui les concerne, fataliste ou tout au
-moins stoïcien au sens qu’a ce mot, quand on
-l’applique au manuel d’Epictète ; je voudrais
-que quelques-unes des pensées de Marc-Aurèle
-éclairassent ma conception de la relativité
-dans le domaine intellectuel et moral, aussi bien
-que dans le matériel et le biologique.</p>
-
-<p>Comme il nous serait profitable de méditer au
-cours de la vie la distinction entre <i>les choses
-qui dépendent de nous et celles qui ne dépendent
-pas de nous</i> ! Combien de fois, en essayant
-d’expliquer mon insecte, ne me suis-je pas répété
-et presque chanté les phrases inégalables
-de l’étonnant César : « Si les dieux m’avaient
-créé rossignol… mais je ne suis qu’empereur… »
-Empereur ou rossignol ? Homme ou insecte ?
-Nul besoin d’user littéralement d’allégorie, de
-symbole et de procédés de fabuliste pour signifier
-ou rappeler une infinie grandeur et une
-infinie faiblesse qui dénoncent l’inanité foncière
-de nos mesures.</p>
-
-<p>J’estime même que les conseils tirés de
-ce qui peut nous apparaître comme la réalité
-et la vérité ne sont pas nécessairement profitables ;
-si La Fontaine n’avait pas eu la vertu
-de faire sourdre un des plus purs jaillissements
-du style poétique français, je crois que, comme
-fabuliste, il me déplairait assez fort. Sous
-n’importe quelle forme, plaisantes ou sévères,
-les leçons et les prédications ne sont que jeux
-d’esprits puérils ou divertissements de cœurs
-aigris ; ou encore exercices d’un bien triste métier ;
-nul catéchisme ne vaut si nous ne le portons
-en nous-mêmes et mesuré à nos mérites ou à
-nos besoins ; pour le reste, une fatalité domine
-notre vie et celle de notre race, et cette fatalité
-vaut qu’on lui fasse confiance ; s’occuper de ses
-intentions dans le seul but d’en tenir compte, de
-ses ordres avec l’unique désir de les entendre,
-est la plus sage des sagesses… Mais, pardon !
-Ceci sera au commencement d’un autre livre
-et d’une autre série de méditations, et il dépend
-de moi, « <i>il est en moi</i> », de bien marquer
-quelle fut ici l’unique raison de cette imprévue
-bifurcation stoïcienne : mon soin, à rebours
-de la plupart des historiographes des bêtes,
-n’a même pas été de nous regarder et de nous
-comprendre à travers elles, mais de tâcher, — ce
-qui n’était pas si commode, — à les voir
-telles qu’il est probable ou possible qu’elles se
-voient.</p>
-
-<p>J’ai peur également que, vers le terme du
-chemin suivi le long de ces pages, on ne se
-rappelle que j’ai tenté jadis de disséquer d’autres
-jolis insectes, humains ceux-ci, et qu’on
-n’imagine quelque rapport déplorable entre les
-réflexions qui me furent jadis inspirées par les
-caprices de Nouche, entre autres caprices, et mes
-sentiments de spectateur impartial, lorsque je
-note la férocité de Grillonne pour son mâle.
-Nous sommes en présence de deux mondes absolument
-fermés l’un à l’autre, c’est le cas de
-le répéter.</p>
-
-<p>D’ailleurs, la férocité des femelles humaines
-est encore une invention romantique, et des
-pires : quand nous relisons dans l’âge mûr,
-même signés des noms de Balzac ou d’Alphonse
-Daudet, certains livres qui prennent à
-tâche de nous montrer les méfaits conscients
-ou non d’une Marneffe ou d’une Sapho, et qui
-pour nous évoquent l’éternelle ennemie, la persistante
-Dalila, j’ai beau faire, j’ai beau lire
-d’aussi près que possible et même entre les lignes,
-je ne parviens pas à trouver qu’il y ait
-vraiment là de quoi se frapper.</p>
-
-<p>Bien au contraire, mon esprit et mon cœur
-s’emplissent aussitôt, par réaction, de tous les
-souvenirs d’incomparables tendresses féminines
-que l’humanité mâle et moi-même avons éprouvées.
-Les femmes en ont pour trois cent mille
-ans et plus, avant d’avoir envie ou besoin de
-torturer et de dévorer leurs époux terrestres. En
-attendant, j’estime que, dans la civilisation actuelle,
-les femmes sont infiniment meilleures que les
-hommes, qu’elles ont, en général, beaucoup plus
-de bonté spontanée, de générosité et de foi.
-Est-ce clair ? Vais-je pouvoir raconter maintenant
-comme Grillonne s’efforce de manger son
-mari et y réussit très souvent, sans faire soupçonner
-en moi des intentions louches, mauvaises
-et me susciter de belles ennemies ? Je
-l’espère, je le crois.</p>
-
-<p>Mais j’ai eu très peur.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Durant la pariade, Grillonne tourne maintes
-fois ce qui lui sert de visage vers ce qui sert
-de visage à Grillon, et, très véritablement, ce
-sont des baisers qu’elle sollicite ou offre. Palpes
-et antennes se frôlent et se mêlent, les crocs
-s’entre-mordillent doucement et il y a une incontestable
-langueur dans le geste de l’amante
-faisant presque totalement pivoter sa face sur
-l’axe de son col pour qu’un de ses yeux au moins
-se mire dans un œil du mâle et le reflète à
-sa manière. Toutes câlineries dont on peut dire
-sans ridicule, quand on les a vues, qu’elles sont
-très traditionnellement humaines et touchantes ;
-c’est même la première fois qu’il me semble
-possible de jeter un pont entre le monde
-sentimental de mon personnage et le nôtre…
-Avec les préliminaires, cela dure parfois deux
-heures, et, avec le colossal bénéfice que perçoit
-Grillon au change de la monnaie du temps
-humain, cela équivaut à une lune de miel de fastueuse
-durée.</p>
-
-<p>Grillon et Grillonne ne se jurent pas fidélité.
-Mais, pour mieux comprendre les raisons de la
-férocité de la femelle, mieux vaut isoler un
-couple, constituer un ménage, imposer la monogamie.
-Après une première pariade, Grillon
-parvient presque toujours à s’échapper et la
-femelle ne s’y oppose que faiblement comme
-si elle doutait, — en quoi elle ferait preuve de
-clairvoyance — que l’œuvre fût accomplie. Grillonne
-est moins impitoyable que la femelle de la
-mante religieuse ou de l’araignée qui, dès les
-premières caresses ne <i>manquent</i>, si j’ose dire,
-leur époux que bien par hasard. Regardons.
-Laissons faire… J’ai vu parfois Grillon proprement
-attrapé et déchiqueté après un premier
-essai, et la femelle, en quelque sorte veuve,
-ne pondre que des œufs sans avenir ; le monsieur
-était, sans doute, un triste sire, qui déplaisait
-à la dame, et la dame ignorait, n’est-ce
-pas, qu’elle ne trouverait un autre conjoint que
-si je le voulais bien. Mais, normalement, c’est
-seulement après trois ou quatre accouplements,
-échelonnés sur une soixantaine d’heures, que
-le mâle est tenu pour un triste sire.</p>
-
-<p>En liberté, il se peut que ce soit sa troisième
-ou quatrième femelle qui le considère comme
-tel et lui règle son compte. Tous les mâles, bien
-entendu, ne meurent pas ainsi, que j’y veille
-ou qu’eux, par fortune, parviennent dans les
-champs à subsister quelques heures de plus,
-vieux garçons bougons désormais et misogynes,
-et ne chantant plus que sans conviction.</p>
-
-<p>Mais, dans la cage où j’observe le couple,
-la femelle est sans pitié, et si le mâle s’échappe
-encore quand elle croit sincèrement être mère,
-elle le poursuit, le rattrape sans peine, engage
-contre lui un combat dont l’issue paraît aussitôt
-fatale ; nous voici loin des joutes courtoises et
-des duels généralement sans gravité que se livraient
-les mâles au hasard des rencontres sur
-les grands chemins de la forêt des herbes !
-Grillon, solidement saisi à l’extrémité de l’abdomen,
-après des manœuvres qui montrent que
-cette partie de lui-même particulièrement vulnérable — et
-peut-être jugée sans valeur à présent, — a
-été visée de préférence à toute autre,
-Grillon ne se défend pas, ne résiste que pour
-la forme, en galant homme qui a l’air d’admirer
-sa maîtresse jusque dans la peine qu’elle
-prend, pour le supprimer, quand elle estime qu’il
-y a lieu de le faire.</p>
-
-<p>Grillonne estime en effet qu’il y a lieu de le
-faire, que cela est recommandable, moral. Elle
-annihile de l’inutilité, active une agonie, par ailleurs,
-et même loin d’elle, inévitable ; elle aide
-à mourir avec une sorte d’onction et de piété le
-père de ses enfants, condamné à mort de toutes
-manières. N’a-t-il pas infusé en elle de la vie,
-et même sa vie tout entière ? Le flambeau est
-transmis. Je vais dire tout à l’heure comment
-meurt Grillonne, et comment meurt Grillon
-quand Grillonne ne le mange pas. J’affirme
-qu’il n’y a pas grande différence pour Grillon,
-au point où il en est.</p>
-
-<p>Et il résiste si peu, encore une fois, et elle le
-mange si tranquillement, si doucement…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>III</h3>
-
-
-<p>L’œuvre de vie et de perpétuation accomplie,
-l’heure du repos définitif est toute prochaine.
-J’observe Grillon et Grillonne aux heures
-prévues de l’agonie : rien, dans leur aspect,
-ne laisse prévoir la nécessité de leur anéantissement.
-Elle, après la ponte, est redevenue agile
-et alerte pour quelques heures. Après l’accouplement,
-le mâle, quand il est rusé ou bien inspiré,
-s’est éloigné d’elle à toutes jambes et à grand
-renfort de bonds. On sait pourquoi. Mais ce
-désir de fuite et cette légitime crainte d’être
-plus ou moins endommagé n’indiquent-ils pas
-que ce condamné à mort tient à l’existence, qu’il
-ne se croit pas guetté encore par la sentence
-sans appel ?</p>
-
-<p>En tout cas, sa vie continue à être telle qu’il
-l’a vécue en sa plus superbe saison. Promenades,
-chansons, batailles. L’appétit, en liberté
-comme en captivité, demeure excellent… Et cependant
-la mort est là.</p>
-
-<p>Elle est là, dans la splendeur éclatante de
-juillet et surtout d’août à son commencement,
-tapie comme un invisible monstre aux mille
-et mille doigts assassins, sur les champs fauchés,
-dénudés, comme si la sécheresse rousse
-et rase lui permettait de mieux viser ses innombrables
-proies.</p>
-
-<p>En cage, les grillons et les grillonnes, s’ils ne se
-peuvent éviter, se distraient en s’entre-dévorant ;
-et, bientôt dans la petite communauté si longtemps
-paisible, puis si joliment batailleuse, il
-n’y a plus, — spectacle navrant, — que des
-moribonds mutilés, qui se traînent en boitillant
-à la poursuite des camarades encore plus
-piteux qu’eux-mêmes ; les femelles, rudes gaillardes
-encore, ont tôt fait de mettre ordre à
-cela, et Bacchantes, de déchirer leurs Orphées ;
-puis elles se déchirent entre elles.</p>
-
-<p>Dans les champs, avant de mourir, les grillons
-et les grillonnes se promènent, de façon désintéressée
-cette fois. Leurs gîtes sont définitivement
-abandonnés et accaparés aussitôt par des
-profiteurs capons, des intrus sans gloire qui
-se seraient bien gardés, eux, de s’y introduire
-en d’autres temps : petites limaces terrifiées par
-la canicule, infimes colimaçons blancs, hôtes ordinaires
-des fossés à présent taris, bestioles qui
-tentent tant bien que mal d’attendre sous la terre,
-à l’ombre, le retour de l’humidité indispensable
-à leur bonheur, cloportes, scolopendres, — toute
-une vie gluante et timide, amie du noir. Parfois
-une minuscule rainette trop précoce s’y installe,
-à l’affût du regain, des premières averses
-et des mousses reverdies. D’autres fois encore,
-c’est un jeune lézard gris, né loin des rocs
-ou d’un vieux mur, qui loue à peu de frais,
-en attendant mieux, l’ancienne demeure de Grillon.
-Celui-ci, en tout cas, semble désormais indifférent
-à ce gîte qu’il a construit avec tant
-de peine, si soigneusement entretenu, si héroïquement
-défendu ; il n’y reviendra pas mourir.</p>
-
-<p>Et peut-être l’a-t-il oublié déjà ; ce qui est
-sûr, c’est qu’il agit comme s’il ne le reconnaissait
-plus, qu’il se refuse à y entrer quand je
-veux l’y contraindre en l’agaçant du bout du
-doigt… Quand la nouvelle génération de grillons
-naîtra, tous les anciens trous seront depuis
-beau temps inutilisables, déformés par leurs
-locataires de hasard, ou détruits, ou comblés…
-Le futur constructeur aura, comme jadis son
-père et sa mère, tout à apprendre ; et nous
-nommerons avec quelque mépris instinct sa
-science vite acquise, immuable, précaire certes,
-mais cependant suffisante et, à ce titre,
-raisonnable et intelligente autant que celle dont
-nous nous enorgueillissons.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Donc, Grillon ayant fini d’aimer, et Grillonne
-allégée de ses œufs, se promènent sans
-but, jouissant une dernière fois de cette lumière
-qu’ils ont tant aimée, du soleil qui les
-gonflait d’orgueil et d’amour, de cette nuit
-aussi qui fut comme une immense cloche de
-cristal autour et au-dessus de leurs heures
-les plus belles. Soleil, ombre, tout cela se mélangeait
-pour notre héros comme du sucre et
-du miel à l’aliment herbacé généreusement
-fourni par la terre inépuisable. Et jamais celle-ci,
-pour peu que quelques gouttes de rosée la
-flattent, l’encensent, la parent, ne fut si riche
-en parfums qu’en cette saison de mort. Notre
-odorat humain participe lui-même à la sensuelle
-fête des foins mûrs ; combien beau n’est-il pas,
-le poème qui vibre à présent dans les antennes
-de l’insecte, dans le froissement affaibli de ses
-ailes ! Et quel est-il, sinon celui de la nature
-à son apogée, dans sa splendeur prodigue et
-son insolente illumination ! La victoire est absolue,
-l’avenir préparé par les graines animales
-ou végétales… Je crois pouvoir dire dès à présent
-que, dans le poème silencieux par Grillon
-composé ou récité durant ces suprêmes instants,
-la crainte et la douleur sont absentes
-et que, pour la graine errante qu’il fut, s’impose,
-domine, éclate la certitude d’avoir connu
-le plus beau triomphe, puisqu’il s’agissait de
-vivre pour produire et de mûrir pour mourir.</p>
-
-<p>Pour mourir… Mais l’idée de la mort existe-t-elle
-seulement dans le cerveau de l’insecte, du
-moins quand il s’agit de <i>la mort à son heure</i> ?</p>
-
-<p>Grillon s’est réalisé lui-même jusqu’à la perfection,
-selon des lois imprescriptibles ; il n’est
-pas possible qu’il ne se considère pas, à sa manière,
-comme un rouage humble mais indispensable
-dans la grande machine de l’univers.
-En raisonnant, — une fois n’est pas coutume ! — d’un
-point de vue humain, en imaginant selon
-nous, à l’usage de notre insecte, une philosophie
-approchant des nôtres, voici quelques idées
-qu’on pourrait lui prêter alors en toute raison :</p>
-
-<p class="ugap"><i>« J’ai mérité d’accomplir ma tâche jusqu’au
-bout… Maintenant, les herbes sont sèches, l’été
-exagère ses feux, je me sens las de manger, d’aimer
-et de courir à travers le monde : je vais m’endormir
-quelques semaines pour m’éveiller ensuite, — récompense
-de ma valeur, — non plus un,
-mais légion ; non plus fatigué, mais léger, bondissant,
-tout neuf et plein d’un courage retrouvé
-devant les mille menaces de la terre et du ciel,
-menaces dont j’aurai raison, je l’espère, encore
-cette fois, — dussent la plupart des parcelles
-rajeunies de mon être succomber dans la grande
-bataille… »</i></p>
-
-<p class="ugap">N’avons-nous pas l’impression que cette philosophie
-ou, si l’on préfère, cette religion naturelle,
-que cette métaphysique et de pareils espoirs
-correspondent, dans le cas de notre insecte,
-à une traduction de ce qui est, toute simple,
-et telle qu’il nous est rarement possible
-d’en donner de plus exactes, je veux dire de plus
-satisfaisantes, pour notre science et notre esprit ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Non, il ne me paraît pas possible que Grillon,
-possédât-il pour le reste des sens et une intelligence
-analogues aux nôtres, connût une signification
-à des mots comme ceux qui chez nous se
-prononcent mort, mortel, mourir… L’observation
-et l’expérience nous ont fait reconnaître en
-lui, au cours de cette histoire de sa vie, des sentiments
-incontestablement intelligibles et identifiables
-pour nous, qui les éprouvons aussi à
-notre manière : sentiments qui ne sont pas toujours,
-certes, de ceux que nous préférerions voir
-flamboyer aux cimes de l’âme humaine, mais
-qui ne nous en sont que plus familiers ; comme
-un homme, Grillon aime son gîte, son labeur,
-le chant et il est crâne quand il aime, toutes vertus
-qu’on ne peut qu’admirer ; pareil à certains hommes, — j’écris
-<i>certains</i> dans le désir de ne pas me
-montrer trop sévère envers mes semblables, mes
-frères, — il succombe maintes fois à la tentation
-de divers péchés, pour la plupart capitaux :
-ainsi à la gourmandise, à la colère, voire même
-à l’orgueil et à la paresse ; j’ajoute à son excuse
-qu’il est gourmand autant que tous les êtres
-dont l’estomac est bon, coléreux et orgueilleux
-comme la plupart des braves, et paresseux à
-la façon des gens qui ont beaucoup travaillé.
-Bref, entre lui et nous, de nombreux points de
-contact physiologiques existent et je ne pense
-point que personne puisse douter de ceci.</p>
-
-<p>N’omettons donc pas de regarder ici Grillon
-mourir comme nous l’avons regardé, entre autres
-choses probablement plus graves selon lui,
-chercher sa demeure, l’aménager, se nourrir et
-se défendre.</p>
-
-<p>Le mâle s’accouple trois ou quatre fois et il
-semble que le dernier accouplement soit le
-seul fécond, en tout cas le seul <i>valable</i>, puisque
-le mâle que j’isole après un seul accouplement
-vit à peu près aussi longtemps ensuite
-que s’il avait été absolument privé d’aimer.
-De même, la femelle qui n’a eu qu’un époux
-et qui en a été séparée aussitôt, pond des œufs
-qui neuf fois sur dix sont stériles. Mais, dans
-la grande cage, où les amours et les pontes ont
-été normales, choisissons un couple ; choisissons-le
-parmi les plus gaillards de nos pensionnaires,
-parmi ceux qui sont pourvus de tous
-leurs membres, dont le crâne n’est pas trop bosselé,
-bref parmi les privilégiés des hasards de la
-guerre amoureuse et nuptiale… Rien ne paraît
-changé à la vie ; elle continue… Le solitaire
-et la solitaire vont et viennent, mangent, font
-un peu de musique ou de toilette… Et puis, au
-bout d’un temps qui n’excède jamais soixante
-heures pour Grillon après le troisième ou quatrième
-accouplement, trente heures pour Grillonne
-après la suprême ponte, vous les voyez
-qui, soudainement, s’immobilisent.</p>
-
-<p>(A rappeler que, si les deux éléments du couple
-n’avaient pas été logés chacun dans une cage,
-il ne se serait plus agi, même à pareille
-heure, de promenades ou de collations, de musique
-ou de toilette, mais d’un féroce duel où
-la femelle aurait trucidé son adversaire en quelques
-instants).</p>
-
-<p>Grillon (ou Grillonne) s’immobilise, n’importe
-où, et toujours de la même façon subite, quelle
-que soit la couleur de l’heure fatale, qu’il
-fasse jour ou nuit, que je guette cette agonie à
-la clarté d’un beau soleil ou à la lueur d’une
-lampe ; il ne chancelle pas, non : il s’affaisse
-peu à peu sur ses six pattes, jusqu’à ce
-qu’il touche le sol du bas du museau et de
-la pointe de l’abdomen ; il ne chavirera et n’expirera
-ventre en l’air que si la pente du terrain
-et les lois de la pesanteur l’exigent ; sinon, la
-fin se manifeste seulement par la cessation du
-remuement des antennes ; insectes, celles-ci retombent,
-non pas en avant et comme vers l’avenir,
-mais en arrière, doucement, très doucement,
-jusqu’à ce qu’elles aient atteint l’appui que leur
-offre la surface plane du dos, ou le cran d’arrêt
-des pattes sauteuses.</p>
-
-<p>Quelques secondes plus tôt, Grillon vivait,
-chantait encore, goûtait l’air et la lumière, savourait
-le monde. Je ne puis me décider à
-écrire ici qu’il est mort ; ce mot me paraîtrait
-malencontreux, un peu « comme aux Romains
-qui », remarquait Montaigne, « avaient appris de
-l’amollir ou l’étendre en périphrases » et, au
-lieu de dire : <i>il est mort</i>, disaient : <i>il a vécu</i>. Je
-n’écrirai pas même <i>Grillon a vécu</i>, tant il paraît
-justifié de prétendre, — comme sans doute lui-même
-le croit, — qu’il va, tout simplement,
-pour quelques jours, se reposer de vivre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ecoutons encore Montaigne :</p>
-
-<p>« La mort est moins à craindre que rien, s’il
-y avait quelque chose de moins que rien. Elle
-ne vous concerne ni mort ni vif : vif, parce que
-vous êtes ; mort, parce que vous n’êtes plus…
-Pourquoi crains-tu ton dernier jour ? Il ne confère
-pas plus à ta mort que chacun des autres.
-Le dernier pas ne fait pas la lassitude, il la déclare.
-Tous les jours vont à la mort : le dernier
-y arrive. Voilà les enseignements de notre
-mère Nature. »</p>
-
-<p>O mon maître Michel Eyquem, laissez que
-je me sépare momentanément de vous. Certes,
-votre doctrine a butiné tout le miel de la
-sagesse antique, si facile, si pratique, si utilitaire,
-sans jamais l’être bassement, et qui fournirait
-tant de consolations à ceux qui voudraient
-(ou qui pourraient, hélas !) s’accommoder en
-notre temps de ses préceptes. Mais j’ai peur
-que les enseignements de notre mère Nature et
-ceux de la sagesse antique, qui est si souvent
-la vôtre, ne concordent pas tout à fait ici.</p>
-
-<p>Car Grillon ne donne l’exemple d’un sage selon
-Montaigne que lorsqu’il meurt à son heure.
-S’il expire à la suite d’une blessure ou d’un accident,
-partiellement éventré ou décervelé, alors
-nous assistons à une agonie très longue, lugubre,
-odieuse, presque humaine. La face en seau
-à charbon, bien entendu, continuera à n’exprimer
-d’émotion aucune ; mais, pour qui connaît
-le petit être, la souffrance, dans ses attitudes,
-dans les frissonnements éperdus de ses antennes
-et de ses palpes, dans les tressaillements
-de ses pattes ou de ses viscères, dans les contractions
-spasmodiques de ses ganglions nerveux,
-apparaîtra aussi éclatante que sur le visage
-d’un supplicié.</p>
-
-<p>Où je serais tenté de rejoindre mon maître,
-c’est lorsqu’il nous prêche que nul des hommes
-ne meurt avant son heure, « que l’utilité de vivre
-n’est pas dans l’espace, mais dans l’usage
-qu’on en fait », et que tel a vécu longtemps, — Jésus
-ou Alexandre par exemple, — qui a
-peu vécu. Belles paroles, nobles pensées, mais
-qui sont néanmoins d’ordre moral et nullement
-biologique. Quels sont les hommes qui pourraient
-prononcer ces paroles ou concevoir ces
-pensées <i>en toute sincérité</i>, quand la certitude leur
-vient de l’instant fatal ? Je ne dis point qu’il
-n’en existe pas, héros ou fous, mais ils ne représentent
-que des exceptions ; ils sont des anomalies,
-des monstres, des prodiges.</p>
-
-<p>La vérité humaine est plutôt dans la légende
-de la Mort et du Bûcheron, dans les vers de <i>la
-Jeune Captive</i>, ou dans la bouche du poète de
-celle-ci, murmurant, en touchant son front, devant
-l’échafaud abominable, la phrase déchirante :
-« Pourtant, il y avait quelque chose là ! »
-Il faut bien l’avouer, puisqu’il n’est pas physiologiquement
-fatal que nous disparaissions
-après avoir aimé, puisque, moralement, il n’est
-pas non plus nécessaire que nous mourions
-dès lors que nous avons accompli un exploit
-ou produit un chef-d’œuvre, ici la sagesse antique,
-ou plutôt celle de Montaigne se trouve,
-me semble-t-il, en défaut, et elle a tort
-d’invoquer l’autorité de notre mère Nature.</p>
-
-<p>Il est juste, il est raisonnable qu’un centenaire,
-eût-il été malheureux ou inutile tout le long de
-sa route, s’indigne à la pensée de mourir ; il
-est <i>naturel</i> que son anéantissement lui semble
-une iniquité, <i>parce que nulle heure proche
-ou lointaine ne lui a jamais été fixée par la
-Nature</i>.</p>
-
-<p>Seul un être hypothétique, tel qu’un criminel
-vertueux, pourrait juger que, socialement, et
-à ce seul point de vue, sa disparition est légitime ;
-mais la vérité sociale n’est-elle pas encore
-plus hypothétique qu’un criminel vertueux ? Et,
-enfin, si le criminel vertueux se repentait sincèrement,
-n’estimerait-il pas, du même coup,
-que ce repentir sincère, définitif, lui rend tous
-ses droits à l’existence ?</p>
-
-<p>L’homme qui s’éteint comme une lampe
-où a brûlé toute l’huile, peut ne pas protester
-contre la mort, mais c’est parce qu’il
-ne la voit pas venir. Le plus fervent chrétien,
-le philosophe le plus sûr de ne pas périr tout
-entier, doivent logiquement regretter de quitter
-« trop tôt » la terre où ils ne savent pas si
-d’autres, après eux, propageront comme ils l’ont
-fait la vérité, c’est-à-dire leurs croyances salutaires
-ou les idées qu’ils tenaient pour généreuses.
-Il n’est donc pour l’homme, à généralement
-parler, qu’une acceptation naturelle du
-néant ou de l’immortalité ; et cette acceptation
-est, si l’on peut dire, négative.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il faut maintenant procéder à l’autopsie du
-menu cadavre. Quand il s’agit de dépouiller
-la réalité d’une créature vivante, l’expérience
-ne saurait s’arrêter à la mort de celle-ci. Cependant,
-quand j’ai disséqué pour la première fois
-Grillon mort de sa belle mort, je ne prévoyais
-guère l’importance qu’aurait pour moi, et peut-être
-aussi pour le lecteur, une opération dont
-rien ne m’indiquait le profit, que dictait seule
-la fantaisie si souvent errante ou superflue dont
-les plus grands et les moindres chercheurs demeurent
-heureusement les esclaves.</p>
-
-<p>Alors, je constate que la boîte cranienne est
-presque absolument vide de liquide, que, par
-conséquent, les impressions de l’œil à facettes
-n’avaient guère plus de chance de parvenir au
-cerveau, que celui-ci, comme tout autre centre
-nerveux, s’est racorni et a sensiblement diminué
-de volume, que les intestins, au microscope,
-apparaissent criblés sur toute leur longueur d’un
-nombre considérable de trous en proportion
-équivalents à ce que seraient des perforations
-de plus d’un millimètre de diamètre sur des intestins
-humains ; donc, durant les quelque trente
-heures ou les quelque soixante heures qui précèdent
-la belle mort de Grillonne et de Grillon,
-l’insecte n’est, selon toute vraisemblance, qu’une
-machine aux rouages usés et que nulle force
-n’anime plus ; il bouge, bruit et paraît se
-nourrir encore ; mais il n’y a là, en réalité, qu’impulsion
-de vitesse acquise et effet d’élan donné ;
-de même se comporte le moteur à explosions,
-lorsqu’il tourne quelques secondes encore après
-que la décision du conducteur a étranglé les
-gaz et coupé l’allumage. Je ne dis d’ailleurs rien
-de tout cela pour flatter l’ombre sèche de Descartes.</p>
-
-<p>La lampe s’est éteinte faute d’huile… Mais
-ce serait trop humainement expliquer la fin
-subite et incontestablement sans souffrances de
-l’insecte, que de le faire grâce à une pauvre
-métaphore qui n’a été ou ne sera réellement
-valable que pour quelques-uns d’entre nous.
-En ce point de mon objet, je rêve d’éclairer
-le réel d’une lumière plus lointaine, plus difficile
-à projeter, mais plus sensible et intelligible.</p>
-
-<p>A la vérité, pour Grillon, la mort survenant
-à son heure est chose simplement inexistante ;
-prononcé à propos de lui, ce mot n’a
-de sens que pour nous.</p>
-
-<p>Déjà, après ce que nous a appris l’autopsie,
-les sentiments et les idées que j’ai prêtés
-à Grillon un peu plus haut, cette persuasion
-de ne s’endormir que pour quelques jours et
-cette foi en sa résurrection multipliée, peuvent
-apparaître moins fantaisistes et arbitraires ;
-nous ne traduisons plus, nous ne transposons
-plus ; ayant pris posture scientifique, nous décrivons
-les faits et énonçons les inductions
-auxquelles nous autorisent et nous inclinent
-les faits observés. Grillon est <i>vide</i>, ou
-à peu près, de tout ce qui lui permit de refléter
-son monde et de respecter jusqu’au bout
-le devoir de vivre ; il y aurait également intérêt
-à analyser chimiquement le cadavre ; je ne l’ai
-pas fait, cette expérience étant pour moi compliquée
-et difficile, et ne me paraissant pas
-indispensable à la vertu et à la suite de mes
-raisons ; il y a lieu d’ailleurs de conclure de la
-disparition presque absolue du liquide facial et
-du racornissement des ganglions, de la mise hors
-d’usage de l’appareil digestif, à un appauvrissement
-considérable de la plupart des éléments
-du protoplasme dans ce petit système organisé
-prêt à redevenir matière inorganique.</p>
-
-<p>Grillon a donc transfusé le meilleur de lui-même,
-sa vie et sa réalité, aux organes procréateurs
-de Grillonne ; il faudra ensuite que celle-ci,
-pour que les œufs soient dignes d’éclore,
-ajoute à ce don sa propre vie et sa propre réalité.
-Ainsi, la vie et la réalité se poursuivent et
-se perpétuent, sans brisure, en ligne ininterrompue
-et droite, du passé au présent, du présent
-à l’avenir illimité, du mâle à la femelle et de
-la femelle aux œufs qui conjuguent et multiplient
-leur double essence. Avant même que
-la dépouille ou la défroque du mâle soit
-inerte, il existe à nouveau, dans les chapelets
-ovariens fécondés ; la femelle fait encore semblant
-de vivre, alors que déjà ses œufs sont
-animés, croissent, palpitent d’une ardeur puissante
-et impatiente au sein de la suprême nourrice,
-du générateur hybride et sans sexe, de
-Gaïa qu’on peut aussi nommer Pan.</p>
-
-<p>Où et comment concevoir de façon plus claire
-et distincte la notion de perpétuité, de pérennité,
-d’immortalité, ou, pour plus humblement mais
-non moins fortement dire, l’évidence de l’absurdité
-de l’idée de mort ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>IV</h3>
-
-
-<p>Ma tâche est ici terminée. Tout ce que j’ai
-cru devoir noter et développer à propos de
-Grillon est dit. Si un soin de rhétorique avait
-présidé à la composition et au discours de cet
-ouvrage, j’aurais inscrit, quelques lignes plus
-haut, comme titre : conclusion, — en tant que
-naturaliste, — ou : épilogue, — en tant que conteur.</p>
-
-<p>Mais il n’est pas d’épilogue à la plus belle
-histoire du monde, et les conclusions importent
-peu à qui présenta aussi nuement que possible
-des observations patientes et faciles, sincères
-et passionnées.</p>
-
-<p>Aucune de ces observations ne me paraît pouvoir
-être scientifiquement contestée. Le jeu
-de mes expériences a commencé vers ma
-septième année et ne m’a point lassé depuis
-bientôt trente ans. Que les spécialistes, entomologistes
-et savants de tout ordre ne me jugent
-donc que sur ce qui précède, et qu’ils
-veuillent m’accorder que, si je leur parais danser
-avec des ombres, ce n’est qu’à partir de cet
-instant-ci, pour ma satisfaction personnelle et
-comme en manière de délassement.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Jamais mieux qu’en ce point ne s’est manifestée
-à mon esprit et à mon cœur la jeunesse
-infirme et séduisante de notre humaine race,
-jamais de façon plus intense je n’ai éprouvé à
-quel point nous étions, selon la formule, les derniers
-nés de la création. De là à ne point douter
-que nous en étions le chef-d’œuvre, il n’y a
-eu qu’un pas, lequel fut toujours franchi aisément,
-aussi bien par la Bible ou l’Evangile que
-par Darwin ou même par Haeckel.</p>
-
-<p>Nous n’avons guère plus de cent cinquante mille
-ans d’existence ; un homme peut vivre cent ans,
-un grillon ne vit que de dix à onze mois. Et
-de combien de milliers de siècles ses ancêtres,
-ou les races d’insectes dont il est issu, ne nous
-ont-ils pas précédés sur notre planète ? En tenant
-compte, comme il se doit en pareil cas,
-du peu de durée de sa vie par rapport à la
-nôtre, en se basant sur la proportion d’un à
-cinquante qui me paraît raisonnable, en admettant
-d’autre part que les grillons, ou les prégrillons
-aient existé deux cent mille ans seulement
-avant les hommes ou les préhommes, il
-n’y a qu’à multiplier deux cent mille par cinquante
-pour comprendre que les insectes, humainement
-comptant, sont, au bas mot, d’environ
-dix millions d’années plus vieux et plus
-<i>évolués</i> que nous.</p>
-
-<p>L’homme, chef-d’œuvre de la création ? Qu’on
-prenne bien note que je ne proteste en aucune
-manière contre cette qualification et que le proverbe
-« tout nouveau, tout beau » me paraît
-en sa place ici. Mais, de même que l’individu
-naissant commence à mourir, une espèce, n’existerait-elle
-que depuis mille siècles, a, même physiquement,
-même organiquement inauguré son
-évolution et, qui dit évolution, dit marche lente
-vers le terme nécessaire. Quelle sera l’humanité
-dans un avenir si lointain que sa seule méditation
-ne peut que nous effarer, nous dont l’espèce,
-consciemment, se souvient à peine de six
-mille ans de légende ou d’histoire ?</p>
-
-<p>Sauf le cas d’accident, de cataclysme céleste,
-c’est par myriades et myriades d’années que se
-chiffre le temps où les conditions physiques
-de notre existence sur la Terre ont chance
-de demeurer à peu près telles qu’elles sont
-aujourd’hui. Mais ne regardons pas si loin,
-justement à cause de cette proportion d’un à
-cinquante que nous avons admise entre la durée
-de la vie de Grillon et la durée de notre
-vie : ici, devant l’avenir, les conséquences se
-produisent à l’inverse, et c’est dans deux cent
-mille, trois cent mille ans au plus que l’évolution
-du mammifère supérieur a, en toute logique,
-chance de rattraper celle de la race grillonne
-actuelle.</p>
-
-<p>Comment imaginer ce que sera l’homme alors,
-physiquement et moralement, intellectuellement
-et socialement ? Qu’affirmer, qu’indiquer même
-sans risquer de nous égarer dans le domaine
-périlleux de l’imagination et de la rêverie ?…
-Tout, d’ailleurs, est possible : l’évolution, à n’envisager
-que le point de vue social, a fait de
-certains insectes, du nôtre par exemple, des
-individualistes résolus, et de certains autres,
-comme les fourmis ou les abeilles, des communistes
-accomplis.</p>
-
-<p>Que l’humanité future soit une collection de
-vastes fourmilières ou que la planète Terre
-se transforme en une sorte de champ immense
-où les hommes, mâles et femelles, isolés et
-voisins, ne se rencontreront que pour s’accoupler
-et produire, dans un cas comme dans l’autre,
-gardons-nous de prononcer le mot de progrès
-ou de décadence… L’œuvre de la nature,
-nous n’avons pas à la juger ; plus que jamais
-notre esprit et notre pensée sont inférieurs, en
-pareilles matières, à concevoir et à définir la mesure
-qui jauge le bien et le mal. Ni progrès ni
-décadence : évolution. Mais dans quel sens celle-ci
-doit se produire, voilà qui ne laisse point
-de doute ; ce n’est point parce que nous sommes
-les derniers-nés sur la Terre que la Nature
-et le Créateur renonceront en notre faveur, — ou
-par haine de nous, — à leur dessein manifeste
-en tout de réaliser des simplifications et
-d’aboutir au moindre effort.</p>
-
-<p>Ainsi, ce qui fait qu’il y a encore, dans l’humanité,
-des personnalités, c’est précisément son
-extrême jeunesse. Chez les autres mammifères,
-chez les oiseaux, chez les poissons même, la
-personnalité n’est pas encore tout à fait anéantie,
-et la fréquentation humaine semble particulièrement
-réveiller en certains de ces animaux
-des habiletés, des roueries, des facultés
-d’adaptation qui furent autrefois indispensables
-aux meilleurs d’entre eux pour assurer la
-vie de l’espèce. Un chien ou un chat a très
-nettement un caractère ; il en est de bons et
-de méchants, de laborieux et de paresseux, de
-propres et de malpropres, d’honnêtes et d’enclins
-aux rapines, tout ceci en dehors de la
-bonté ou de la cruauté du maître que le sort
-leur a dévolu ; tous les chevaux ne sont pas
-également dressables ; dans la même basse-cour,
-des volailles de la même couvée sont les unes
-très sauvages et d’autres familières ; dans la
-pièce d’eau de Fontainebleau, ce sont toujours
-les mêmes carpes qui viennent happer le pain
-au bout des doigts du promeneur.</p>
-
-<p>Dans le monde des insectes, rien de pareil
-n’est observable, si minutieuse que soit notre
-observation.</p>
-
-<p>Sur les quelque dix mille grillons que j’ai
-connus et fréquentés depuis que je suis au
-monde, nul trait qui distinguât l’un de l’autre ;
-ils s’apprivoisent, ai-je écrit, et j’entends
-par là qu’ils s’accoutument facilement à être
-manipulés par nous, à ne pas s’effrayer de
-notre contact, même à venir, à heures fixes,
-quêter de nous des gourmandises ; mais ils
-en sont tous là… J’ajoute que je n’ai jamais
-vu personnellement un grillon appréciablement
-plus beau ou plus fort qu’un autre et
-qu’il n’y a sûrement pas d’infirmes de naissance
-dans cette race ; si Grillon vient par hasard
-au monde avec une patte torse ou contrefaite
-(j’ai constaté cela deux fois en tout), c’est
-assurément que l’œuf, <i>où il vivait déjà</i>, a été
-bousculé et de quelque manière endommagé.</p>
-
-<p>Donc, absence de personnalité et égalité absolue
-entre individus d’espèce identique. Me basant
-sur la différence qui existe entre l’âge de
-la race grillonne et celui de la nôtre, soit une
-dizaine de millions d’années (très approximativement !)
-force m’est de professer que les temps
-de l’égalité entre êtres humains ne sont pas
-encore venus, et que ceux des êtres humains
-qui fondent sur ce principe d’égalité leurs doctrines
-morales ou sociales, me font l’effet de gamins
-ambitieux de jouer à l’homme et même
-au vieillard. Un de mes parents me grondait,
-s’indignait même, quand, à Agen, sur la belle
-promenade du Gravier, je me promenais gravement,
-dignement, en tenant entre mes lèvres
-une de ces queues de feuilles de platanes qui imitent
-à merveille une minuscule pipe ; ce fut le
-même, en revanche, qui m’offrit mes premières
-cigarettes, quand il estima que j’avais l’âge de
-fumer, sinon sans dommage, du moins sans ridicule.</p>
-
-<p>Chaque chose arrive à son heure, et n’arrive
-que trop tôt, dans l’évolution de l’espèce
-comme dans celle de l’individu. L’égalité entre
-hommes ne saurait être effectivement décrétée
-par des lois ou par des caprices de castes. Que
-cette aspiration vers un lointain avenir, cette
-envie inconsciente de hâter notre marche en
-avant, soit légitime et même louable, il se peut ;
-je fais simplement remarquer, en passant, qu’il
-n’est pas besoin d’avoir dépassé le milieu du chemin
-pour ne pas déjà regretter sa première jeunesse
-et que, tout comme un homme, l’humanité
-n’aurait pas grand intérêt sentimental ou
-profit matériel à se vouloir vieillir trop tôt.</p>
-
-<p>Mais que ce nivellement et cette uniformité
-soient en voie de se réaliser lentement pour nous
-comme ils l’ont fait à peu près absolument
-chez les autres vertébrés et totalement chez le
-reste des êtres, ceci, à tort ou à raison, je
-crois pouvoir l’affirmer ici. Qu’il y ait lieu de
-regretter dans l’avenir un temps où les plus
-forts, les plus beaux, les meilleurs triomphaient
-et devaient triompher pour assurer la vie de
-leur race par leur vie individuelle, ceci ne regarde
-que les poètes futurs ; la Nature seule a
-droit de juger et force pour exécuter ses jugements ;
-ils sont sans appel et je n’ai ici d’autre
-intention, considérant ce qui fut ou qui est,
-que de les prévoir, d’imaginer les résultats de
-la délibération qui se poursuit et où le plus éloquent
-de nous n’a point de voix.</p>
-
-<p>Oui, tout porte à croire qu’un jour, grillons
-solitaires ou fourmis sociables, tous les hommes
-seront égaux, qu’on ne parlera plus de beauté
-ou de laideur, de force ou de faiblesse, de
-grandeur ou de bassesse d’âme, parce que
-tout cela n’existera plus et n’aura plus besoin
-d’exister ; l’intelligence, la raison ou, pour
-mieux dire, les facultés que nous dénommons
-orgueilleusement ainsi, seront elles-mêmes devenues
-de moins en moins nécessaires ; l’instinct
-suffira pour l’accomplissement de notre œuvre
-vitale, pour assurer notre existence et l’existence
-de ceux qui naîtront de nous. Et peut-être la
-Terre est-elle assez jeune encore pour qu’en ses
-puissantes entrailles, dans les profondeurs vierges
-de ses mers, par exemple, s’élabore une nouvelle
-race d’êtres, destinés à nous remplacer, à
-rappeler de près ou de loin ce que nous sommes
-actuellement, quand notre race à nous
-pourra subsister et persister mécaniquement,
-instinctivement, invariablement, sans ces vertus
-spécifiques mais momentanées, prêts d’un
-usurier indulgent, que sont notre raison et notre
-intelligence.</p>
-
-<p>Ceci dit, je comprends de moins en moins ceux
-qui veulent hâter l’avenir, et je me félicite de
-vivre en mon temps, si fécond qu’il ait été en
-horreurs et en tristesse.</p>
-
-<p>Du reste, — qu’on me permette d’insister
-là-dessus, — j’ai averti que mon intention, ici,
-était de danser avec des ombres…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais je veux aussi danser avec un rayon de
-lumière.</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Infra nos quoque caelum quaerendum est</i>, a
-écrit Spinosa. Astronome de ce ciel d’en bas, je
-pense que, la destinée de notre race, nous
-apprendrons mieux à la connaître en étudiant
-la vie d’une humble bestiole qu’en marchant le
-nez en l’air, sous prétexte de discerner l’avenir
-dans la figure et les mouvements des astres…
-Mais la juste terreur de regarder en l’air ne
-doit, sous aucun prétexte, nous ôter l’envie de
-« voir plus haut ».</p>
-
-<p>Il n’y a eu tout au long de ces pages que
-de la <i>physique</i> au sens propre du mot : observer,
-comprendre et tenter de traduire, telle fut
-ma règle ; pas plus que je n’ai voulu à l’instant
-me mêler de politique ou de sociologie,
-je ne tiens, pour finir, à ébaucher des discussions
-métaphysiques, à tenter des hauteurs d’où
-je retomberais en écrasant mon sujet. Mais je
-n’ai pas hésité à écrire que l’absurdité de l’idée
-de mort me semblait évidente pour un insecte
-comme Grillon et je ne puis m’empêcher,
-à ce propos, de faire un retour sur nous-mêmes.</p>
-
-<p>La force que nous appelons vie n’est pas
-plus destinée à rester éternellement ignorée de
-nous, sinon en son essence, du moins en ses causes,
-que des forces comme la chaleur, la lumière,
-et toutes les autres manifestations de l’énergie.
-Dans le Dictionnaire des Merveilles de la
-Nature, publié en 1781 <i>sous le patronage de
-l’Académie des Sciences</i>, l’existence des Hommes-marins,
-tritons ou sirènes, n’était pas encore
-très catégoriquement niée par la science
-officielle, mais tout ce qui nous est dit des phénomènes
-électriques nous semble à peu près
-aussi puéril que n’importe quelle histoire de
-magie ou de sorcellerie. A moins d’un siècle
-et demi en arrière de nous, l’étude de la force
-électricité était donc encore dans l’enfance, dans
-les limbes ou les à-côtés du savoir, un peu
-comme de nos jours la force qui préside à ces
-phénomènes psychiques dont les spirites ne doutent
-pas un peu trop tôt et que le reste des
-hommes aurait tort de nier par principe. Au
-même titre que la chaleur, la lumière, — ou
-l’électricité, — la vie est une des formes de
-l’énergie universelle et, comme telle, susceptible,
-un jour lointain ou proche, d’être connue
-clairement, asservie, domestiquée et peut-être
-même modérée ou activée par notre industrie
-dans une certaine mesure. A noter en passant
-qu’il n’y aurait pas lieu de conclure de
-là à la différence foncière de l’animal et de
-l’homme et à la supériorité de celui-ci sur celui-là,
-car, en ce point aussi, l’instinct a devancé,
-comme il était normal, sa sœur cadette
-l’intelligence : que d’animaux connaissent
-l’art de ralentir leur vie, c’est-à-dire de la prolonger ?…
-Et que dire de l’anguillule des gouttières,
-que la sécheresse rend inerte et cassante
-comme herbe morte, et qui, après des mois
-et des mois, pour peu qu’on l’humecte, renaît,
-redevient capable de bouger et de produire ?</p>
-
-<p>Rien ne se crée, rien ne se perd. Il est donc
-illogique d’admettre que la force qui nous a
-fait respirer, sentir et nous mouvoir, puisse
-s’anéantir lors de la dissociation des éléments
-qui ont constitué notre chair et notre ossature.
-Qu’il y ait transformation, cela se peut concevoir
-et ici se pose une fois de plus le problème
-de l’au-delà, qui depuis des siècles a donné l’essor
-à tant de sublimes rêves ou provoqué tant
-d’oiseuses discussions. Là aussi, il nous aura été
-tout au moins profitable de <i>regarder le ciel d’en
-bas</i>, puisque, pour un être comme Grillon, la
-notion de la mort nous est apparue comme absurde
-ou inexistante.</p>
-
-<p>Mais, qui croit humainement à l’immortalité
-de l’âme, il entend par cette expression trop
-vague, scolaire et même scolastique, survie effective
-et perpétuation de la personnalité. Or,
-l’insecte n’a pas ou n’a plus de personnalité.
-L’angoisse humaine au sujet de ce qui nous attend
-après la mort serait donc uniquement réservée
-aux siècles « d’intelligence et de raison »
-que l’usurier indulgent consent à notre race ?
-Du seul fait qu’une personnalité, une conscience
-et un caractère distincts s’imposent pour longtemps
-encore dans notre cas, nous serions donc
-moins favorisés que les êtres plus vieux que nous,
-pour qui la possibilité de retomber au néant
-est une interrogation qui ne se pose même
-pas, puisqu’ils ne sauraient douter d’être éternels,
-si cette épithète avait un sens dans leur
-langage ? Les vertus, — ou les imperfections, — attachées
-à la jeunesse de l’humanité lui
-vaudraient, et ne vaudraient qu’à elle, la plus
-douloureuse, la plus cruelle des incertitudes ?</p>
-
-<p>Eh bien, non ! Rien ne se créant ni ne se
-perdant, il n’y a aucune raison pour que cette
-personnalité, grandeur ou faiblesse dont chaque
-homme dispose encore, se perde ou s’évanouisse.
-Si la force qui nous anima, ne peut, après la
-putréfaction des cellules qui nous composèrent,
-s’anéantir, une partie et un reflet tout au moins
-des qualités qui caractérisèrent cette force, doivent
-rester attachés à elle et vivre de son incontestable
-éternité. Ici la science se récuse,
-mais la lueur sourde ou éclatante de l’intuition,
-le reflet avec lequel j’ai voulu danser, nous
-rassure et nous guide ; que la foi nous prête
-en outre ses ailes, et nous atteindrons vite, sans
-risquer d’en redescendre jamais, au faîte flamboyant
-des réconfortantes certitudes. Sophistique
-est l’argument qui voudrait nous faire tenir
-l’ombre vers laquelle le temps nous pousse
-pour pareille à celle du néant dont nous sommes
-sortis. Si minime que soit un passage humain
-sur la terre, si faibles ou mesquines que soient
-ses traces, elles demeurent dans la force libérée
-comme dans la matière redevenue brute.
-Nous n’accomplissons rien de sublime, nous
-ne perpétrons rien d’immonde qui en toute logique
-ne soit éternel par ses conséquences et ses
-effets. Ah ! je ne voudrais en rien attribuer
-à ces réflexions suprêmes un sens moral, verser
-dans des indications dogmatiques, mais s’il
-m’est permis de faire parler ici un homme
-un peu comme j’ai fait ailleurs parler Grillon,
-quelle prière pourrai-je, moi, adresser à la Vie ?</p>
-
-<p>O Vie, ô départ du port d’ombre et de néant
-vers l’infinie aventure, sois ici saluée et bénie,
-telle que tu es encore en cet âge de mon espèce.
-Garde moi, jusqu’au bout de la terrestre randonnée,
-tel que je suis, vertus et vices ; réalise-moi
-chaque jour davantage ; fais-moi profiter
-de <i>cette possibilité d’être moi-même</i> que mes
-descendants lointains ne soupçonneront probablement
-pas et qui m’est, à moi, une garantie
-de l’éternité telle que je l’admire et la convoite ;
-sois l’artiste de toutes mes sensations et de
-tous mes sentiments ; sculpte et modèle, peins
-et dessine, danse, chante, verse tes aromes et
-tes liqueurs, balance tes encensoirs, prépare tes
-festins, éblouis, étourdis, exalte. Ne me sépare
-pas plus de mes désirs futiles que de mes
-nobles et pures ambitions. De la sorte, devenu
-riche d’un bénéfice acquis à des jeux où la tricherie
-est impossible, j’aurai, quand sonnera
-l’heure, la conviction que cette fortune ne peut
-s’anéantir ; peu à peu, dans le noir vers lequel
-il semble à tant d’hommes qu’ils roulent,
-un peu d’éternité flamboiera, un point lumineux,
-à peine distinct d’abord, mais qui s’élargira,
-deviendra astre, soleil, chassera toute l’ombre
-redoutée, si je le mérite…</p>
-
-<p>Cette éternité qui se confirme, cette lumière
-grandissante, c’est peut-être tout simplement,
-après tout, une des innombrables et magnifiques
-apparences de celui que nous appelons à
-l’ordinaire Dieu.</p>
-
-
-<p class="date">1918–1920.</p>
-
-
-<p class="c gap small">PARIS. — ANC. IMPR. LEVÉ, RUE DE RENNES, 71.</p>
-
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE GRILLON ***</div>
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-Defect you cause.
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
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-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
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-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
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-</div>
-
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-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
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