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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Notes sur l'Amour - -Author: Claude Anet - -Release Date: August 23, 2022 [eBook #68821] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK NOTES SUR L'AMOUR *** - - - - - - - CLAUDE ANET - - NOTES - SUR - L’AMOUR - - PARIS - LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE - EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR - 11, RUE DE GRENELLE, 11 - - 1908 - Tous droits réservés. - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - -Voyage idéal en Italie (JEAN SCHOPFER).--Un vol. in 18. (Perrin et Cie, -édit.) - -Petite Ville.--Un vol. in-18. (Eug. Fasquelle, édit.) - -Les Bergeries.--Un vol. in-16. (Calmann-Lévy, édit.) - -La Perse en Automobile.--Un vol. grand in-8, (F. Juven, édit.) - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DU PRÉSENT OUVRAGE: - -_45 exemplaires numérotés sur papier de Hollande_ - - - - -PRÉFACE - - -On ne trouvera pas ici une définition de l’amour. A quoi bon en proposer -une nouvelle? Si vous n’avez pas été amoureux, les paroles les plus -belles des poètes n’arriveront pas à vous donner de l’amour une idée -même lointaine. Si vous en avez senti une fois la force, il n’est aucun -besoin de le définir. - -Chacun, du reste, se déclare renseigné et se juge capable de discourir -sur ce sujet. - - * * * * * - -La plupart des auteurs qui ont parlé de l’amour se sont bornés à en -décrire les effets. Ces effets varient suivant les milieux, les temps, -les mœurs. C’est pourquoi chaque génération a le droit d’apporter à son -tour une description des apparences changeantes que revêt l’éternel -amour. Et c’est une besogne que l’on recommencera avec le même intérêt -jamais épuisé jusqu’à la consommation des siècles. - - * * * * * - -S’il est une métaphysique de l’amour, je n’ai pas un mot à ajouter aux -pages admirables que Schopenhauer lui a consacrées. - -Si l’on se refuse l’émouvant plaisir des méditations métaphysiques sur -ce thème, nous avons pourtant le droit d’affirmer que le seul but -certain de la vie est la propagation de la vie et que, dans l’amour, il -faut voir «l’action d’une force naturelle inexorable». - -L’amour garderait sa beauté et sa puissance tragique, si chacun adoptait -cette vue. Mais peut-être enlèverait-on à ses drames l’amertume qui leur -donne le goût de la mort si l’on voulait reconnaître dans la naissance, -le développement et la fin de cette passion, l’effet de lois naturelles, -plus compliquées, mais aussi nécessaires et inflexibles que celles de la -pesanteur? - - * * * * * - -La forme de ce livre surprendra peut-être, Je me suis interdit le -discours. L’amour est un sujet qui souffre mal un exposé didactique. On -sacrifierait trop à la rigueur d’une exposition méthodique. La forme de -la dissertation avec ses points successifs et ses transitions obligées -apparaît un cadre d’une inutile raideur pour y faire entrer cette -matière vivante, diverse, ondoyante... - -Alors des notes, brèves ou longues, directes toujours, entre lesquelles -j’ai épargné au lecteur et à moi-même l’ennui des transitions. - -Elles ont été prises au cours de plusieurs années. On ne se met pas à sa -table un beau matin en se disant: «Je vais faire un livre sur l’amour.» -Ayant écrit, sur ce sujet, des pages sans suite, au hasard des -rencontres et des spectacles que la vie m’a offerts, j’ai relu un jour -ces fragments épars et j’ai pensé que peut-être ils occuperaient sans -ennui pendant une heure le lecteur que je me souhaite. - -Ils sont parfois contradictoires. Qu’importe? Il y a un nombre plus -grand de contradictions dans la nature qu’on n’en trouvera dans ce petit -livre. Écrites à des époques diverses et dans des dispositions d’esprit -différentes, ces notes vont tout de même, par des chemins détournés ou -directs, vers un seul but qu’on entrevoit... - - * * * * * - -Je sais ce qu’on pourra leur opposer. - -On dira qu’elles ne visent pas assez à donner un tableau de la réalité -objective, qu’elles sont l’œuvre d’un homme, et que cela se sent trop. - -Je serai heureux de lire sur ce même sujet le livre d’une femme. Je suis -certain que si elle veut être sincère et que si elle se place au point -de vue féminin, elle nous apprendra des choses intéressantes. Mais si -elle veut parler en homme, il y a bien des chances pour qu’elle ne nous -dise rien de significatif. Faisons donc chacun notre besogne. Notre seul -effort doit être de voir clair et de ne pas nous laisser duper par les -mots, par les préjugés et par les attitudes. - - * * * * * - -Du reste, l’effort que nous faisons pour décrire les choses dans leur -vérité n’est-il pas vain? Quelques-uns arrivent et disent -orgueilleusement: «Voici l’univers tel qu’il est.» Et, cependant, ils -nous présentent l’image qu’ils s’en font. - -Au moins n’ai-je pas été la dupe de cette illusion. La réalité nous -échappe. Que savons-nous au delà des apparences? Les philosophes ont -contemplé le monde; ils l’ont vu étalé devant leurs yeux avides; ils ont -regardé ses montagnes déchirées, les forêts où le vent chante ou pleure, -le flux et le reflux infatigable des mers, les ciels changeants, le -cours immuable des astres, la foule pullulante des hommes,--et le -cerveau de l’homme qui est à lui seul un monde plus complet que -l’univers entier. Ils se sont abîmés dans leur contemplation; ils ont -perdu conscience d’eux-mêmes. Maintenant ils vont saisir les secrets de -la vie éternelle. Penchés sur l’univers infini, ils l’interrogent: -«Qu’es-tu?» Et une voix sourde monte des profondeurs et leur répond: «Je -suis toi.» - - * * * * * - -Il y a de quoi mourir de rire--ce qui est une solution--à voir les -efforts désespérés que l’homme fait pour pénétrer par delà les -apparences, pour dépouiller sa personnalité et refléter dans un pur -miroir la vérité nue. Mais nous ne quittons notre individualité qu’au -moment de la mort... et plus loin, nous ne savons rien. - - * * * * * - -Ce livre n’offre donc, comme tous les autres, qu’une interprétation des -choses. On peut discuter la valeur artistique de l’interprétation ou son -intérêt. Mais nul n’a le droit de me reprocher de ne pas donner une vue -objective d’une réalité qui, différente pour chacun de nous, restera en -elle-même éternellement ignorée. - - * * * * * - -C’est pourquoi je n’ai pas hésité à employer souvent le «je» dont on -assure (je ne sais pas bien pourquoi) qu’il est haïssable. Stendhal, -déjà, dans la préface de _L’Amour_ s’excuse de la nécessité où il est de -parler de soi. On ne peut éviter cette difficulté. En ces matières, vous -décrivez ou des expériences que vous faites, ou des aventures auxquelles -vous avez assisté comme témoin. Dans l’un et l’autre cas, quelle que -soit la peine que vous preniez pour le dissimuler, c’est votre -interprétation que vous proposez au lecteur. - -Et finalement il est peut-être plus modeste de dire: «je» que de vouloir -ériger en vérité générale, ce qui n’est qu’expérience individuelle. - - * * * * * - -Je sais quelle est la malignité du monde. - -Il est un certain nombre d’individus envieux et malades, qui, n’ayant -rien à faire, s’occupent avec passion à brouiller les gens. Ils -emploient leurs loisirs à colporter les nouvelles, à rapporter dans un -lieu ce qui s’est dit secrètement dans un autre; ils sont d’une -prodigieuse habileté à découvrir des intentions là où vous n’en avez pas -mis, à trouver des ressemblances où il n’en est point. Ils ajoutent -malicieusement à ce que vous avez dit, déforment les propos et les -enveniment. - -Écrivez-vous le mot «femme», déjà leur imagination s’enflamme; il ne -leur en faut pas plus pour savoir à qui vous avez pensé, et, les -moindres mots, ils les commentent, les interprètent, les développent: -«... Une femme jeune, jolie, coiffée à la grecque et portant une robe -Directoire... ce ne peut être que madame R...» Ils volent chez madame -R... bouillants d’indignation:--«Voyez, disent-ils, voyez ce qu’il ose! -Vous le recevez, vous le traitez en ami, et que va-t-il imprimer sur -vous! Car c’est vous, c’est vous, vous dis-je. N’êtes-vous pas jeune, -jolie? N’étiez-vous pas au bal hier en robe Directoire et coiffée à la -grecque? Cet homme est un infâme!» - -Le malheur est que cette scène se répète dans trois ou quatre sociétés -différentes et que, dans chacune, on est également persuadé que c’est -madame X... et nulle autre que l’auteur a dépeinte, car il est, grâce -aux dieux, plus d’une femme jeune et jolie dans la ville, on donne -encore des bals, et, comme personne ne l’ignore, les coiffures à la -grecque et les robes Directoire sont à la mode cette année. - -Faut-il répondre à ces gens mal intentionnés qu’ils se trompent et que -je n’ai dépeint personne en particulier? Ce serait une étrange façon de -reconnaître l’hospitalité des gens que de les diffamer dans ses écrits. -Et, du reste, comment aurai-je trouvé des modèles dans le monde? Tous -les hommes à qui je serre la main ne sont-ils pas loyaux, sincères, -discrets, dépourvus de haine, exempts de jalousie, à l’abri des -passions, bons pères, fidèles maris? Les femmes que j’ai l’honneur de -connaître n’auraient-elles pas été choisies par le grand César dont -l’épouse devait être au-dessus du soupçon? Comment aurai-je donné du -piquant à mes descriptions et mis dans ces pages l’accent de vérité -qu’on y trouvera peut-être, si je m’étais borné à tracer les portraits -des braves et dignes gens dont je fais mon exclusive société? - -Faut-il jurer ici que les mœurs que je décris et les traits de caractère -que j’ai relevés, je les ai trouvés dans la planète Mars qui est -habitée, comme chacun le sait, et où j’ai passé quelques années fort -intéressantes à un moment où le séjour de la Terre m’était devenu -fastidieux par l’excès de vertu de ses habitants? - -Mais il est inutile de chercher à apaiser les gens aigris dont le métier -est de semer la zizanie dans la ville. Et je ne ferai pour les gagner -aucun serment inutile. - -Les honnêtes gens verront suffisamment que j’ai évité avec soin dans ce -livre tout ce qui pouvait, en visant un individu déterminé, éveiller une -curiosité scandaleuse. - - * * * * * - -Je me suis servi souvent au cours de ces pages de confidences que j’ai -reçues. Mais je ne pense pas en avoir fait un usage défendu et que -personne puisse se lever et me crier: «Vous avez trahi la confiance que -j’avais mise en vous.» - - * * * * * - -Par ailleurs on me dira: «Comment avez-vous ajouté foi à ce qu’on vous a -raconté? Ne savez-vous pas que chacun se déguise pour ne se laisser voir -que dans un costume et dans des attitudes avantageux?» - -Il n’est, en effet, personne qui soit absolument sincère. Mais il est -des heures où chacun, presque malgré lui, est poussé à dire la vérité. - -Les femmes, elles-mêmes, qui mettent tant d’art à s’arranger, ont leurs -moments de franchise. Ces grands enfants délicieux ont un irrésistible -besoin de se raconter. Or il est difficile de mentir toujours et avec -suite. A qui les écoute avec sympathie et avec un peu de clairvoyance, -il n’est pas de secret que finalement elles ne livrent. - - * * * * * - -Si on se décide à publier un livre sur l’amour, il faut avoir les femmes -avec soi. - -Pourtant qu’ai-je fait pour me les concilier? - -Quand j’y réfléchis, je suis épouvanté à voir que j’ai parlé, d’elles -comme de nous, avec une sincérité naïve et dangereuse et que je ne leur -ai pas offert, pour me les rendre favorables, les doucereux bonbons que -nos confiseurs de lettres à la mode s’entendent si bien à confectionner -pour leur plaire. - -Mais elles ne s’y tromperont pas et reconnaîtront qu’il y a plus -d’estime véritable dans la franchise dont j’use que dans les hommages -serviles qu’on leur rend. J’imagine que les femmes,--ai-je tort?--ne -font pas grand cas de qui les flatte et qu’elles ont un peu de mépris -pour qui ne sait que s’humilier devant elles et s’abaisser? - -Je ne dirai pour me défendre que ceci: Qui s’y connaît mieux en courage -que les femmes? Ne sont-elles pas plus audacieuses que nous? Alors -peut-être me pardonneront-elles d’avoir parlé librement d’elles,--en -homme courageux. - - * * * * * - -Ceci est donc le livre d’un homme. - -Ce n’est pas une raison, après tout, pour qu’il déplaise aux femmes. - - * * * * * - -On y trouvera peu de sentimentalité. - -Pourtant, je ne pense pas que l’on s’y trompe et qu’on en juge le -sentiment absent. - -Mais la sentimentalité fade, poisseuse, universelle, non, je n’en veux -pas. - -C’est, en amour, quelque chose comme le joli en art. Et, par haine du -joli, de ce qui est facile, qui plaît à tous, les artistes vont parfois -jusqu’à la laideur qui, à force de caractère, a sa beauté. - -L’abus affreux qu’on a fait, qu’on fait chaque jour, de la -sentimentalité, cet apitoiement sans mesure, hors de propos, cette -effusion radoteuse, ce balbutiement imbécile, le langage des fleurs et -l’ânonnement des âmes, sont propres à donner le dégoût de l’amour à tout -être un peu fier. - - * * * * * - -Comme je m’occupais à mettre ces notes en ordre, je reçus la visite d’un -ami qui me demanda à quoi je travaillais. Et je le lui dis: - ---Comment, s’écria-t-il, vous voulez parler de l’amour. Mais l’amour, -c’est l’abjection, la crise de folie, la pourriture, la fin de tout!... -Quel fléau, quelle peste, quel tremblement de terre, quel conquérant, a -laissé dans le monde les ruines que l’amour y a amassées?... Auprès de -lui, l’argent est innocent et sans tache. L’amour dégrade; il souffle le -vol et la corruption; il ronge les moelles, rend le héros lâche et -l’homme pareil à la bête; il... - ---Arrêtez-vous, interrompis-je. Cela ne suffit-il pas pour montrer qu’il -n’est rien au-dessus de l’amour, puisqu’il est, en effet, tout ce que -vous dites... et tant d’autres choses encore. - - - - -NOTES SUR L’AMOUR - - - - -I - -DE L’AMOUR - - -LA PEUR DE L’AMOUR - -La peur de l’amour est un signe de vitalité moindre. - -Les faibles s’épouvantent: «L’amour est une affreuse maladie. Fasse le -ciel que je n’en sois jamais atteint. Songez-y! détruire un repos -péniblement gagné! bouleverser les aises qui me sont chères, la -régularité méthodique de ma vie, mes arrangements minutieux, mes calmes -digestions!... Une aventure! Saurais-je y vivre? Comment en -sortirais-je?» Et ils s’enfoncent dans leur médiocre quiétude. La seule -image de l’amour les fait trembler. - -Mais les forts l’appellent d’une voix haute. Cette crise terrible, -nécessaire, magnifique, ils ne la redoutent pas. Ils savent que les âmes -s’y trempent et qu’elles en sortent d’un meilleur métal. Vaut-il la -peine de vivre si l’on ne connaît pas les joies et les douleurs extrêmes -de l’amour? Ils aiment mieux en courir les risques graves que de végéter -dans un égoïsme tranquille. Comme René, ils s’écrient passionnément -devant la monotonie quotidienne de la vie: «Levez-vous vite, orages -désirés!» - - * * * * * - -L’amour-passion est infiniment rare. Il faut, pour y atteindre, une -certaine qualité d’âme. Il ne peut se développer en des êtres pleins -d’eux-mêmes et de vanité. - - * * * * * - -Mais il n’est personne qui ne se flatte de pouvoir l’éprouver. Un -étalon, s’il parlait, dirait à la jument qu’il saillit: «Je vous aime à -la folie.» - - * * * * * - -La langue même prête à la confusion. On dit (quand on peut): «donner des -preuves répétées de son amour.» A prendre cette expression à la lettre, -quelle dépense diurne et nocturne de sentiment en ce pays! - - -L’AMOUR PHYSIQUE - -Stendhal le définit brièvement: «A la chasse, une belle paysanne.» Et -cette définition est probablement une des plus fausses qu’on doive à cet -auteur exquis. - -Je ne pense pas qu’au temps de Stendhal on rencontrât plus -qu’aujourd’hui de belles et faciles paysannes à la chasse. De nos jours -ce gibier est devenu rare. La faute en est sans doute aux braconniers. - -Mais, pas plus au temps de Stendhal qu’au nôtre, on n’a goûté, en -courant un lièvre, l’amour-physique dans sa beauté. Si, par hasard, on -rencontre une jeune et jolie paysanne, on y trouvera peu de propreté, de -l’odeur, la maladresse la plus gauche. Vous ne la déshabillerez pas en -pleins champs, et il faut être affamé pour prendre un véritable plaisir -à cet insuffisant contact. - -L’amour physique, les professionnelles nous le donnent avec le -raffinement et l’art nécessaires, dans le décor le plus propre à -l’amour, qui est, non derrière une haie, parmi les vers et les limaces, -avec la peur du garde champêtre, mais, toutes portes closes, en chambre -chaude, entre draps fins. - -Un grand nombre d’hommes ne connaissent que l’amour physique et s’en -satisfont. - - -LE DON JUANISME - -A côté de l’amour physique et de l’amour passion (faut-il dire que ces -divisions tranchées ne sont que pour la commodité du discours et que, -dans la réalité, on passe par mille ponts de l’un à l’autre?) faisons -une place à un sentiment spécial qu’on appelle le don juanisme. - -Il y a deux positions fort différentes du don juanisme. Elles ont été -souvent confondues. - -Le don juanisme peut être la recherche de l’absolu dans la passion. Don -Juan veut la femme unique à laquelle il donnera l’absolu d’amour qu’il -sent en lui. Il ne la trouve pas. Alors il va de femme en femme, jamais -heureux, ou d’un si médiocre bonheur qu’il le rejette aussitôt. Et cette -chasse passionnée, cette suite d’efforts aboutissant à de successives -déceptions, l’espoir renaissant à chaque fois et chaque fois leurré, ont -quelque chose de douloureux et de tragique. On ne songe plus à ses -victimes, mais à don Juan lui-même qui serait ici le plus grand, le plus -insatiable des amoureux. - -Il est un autre don Juan. Celui-ci est tout dans le désir de conquérir, -de jouer «au jeu dangereux» avec la femme et de gagner la partie. - -Pour illustrer cette forme du don juanisme je cite les confidences que -me fait R... Elles montrent que ce don juanisme ne constitue pas -nécessairement, comme le précédent, un caractère permanent de -l’individu, mais qu’il correspond peut-être à un âge de la vie. - -«Pendant plusieurs années, me dit R... dominait en moi le désir de la -conquête. Je voulais plaire et remporter des victoires; les plus -difficiles étaient les plus belles. Ma première pensée, lorsque je -voyais une femme nouvelle, était, non pas: «Est-elle facile?» mais: «Je -l’aurai.» J’étais à la fois fièvreux à l’idée de la posséder et calme -comme un calculateur tandis que je combinais les attaques propres à la -faire tomber rapidement dans mes bras! Avec chacune la défense et -l’attaque variaient. Suivant les jours et leur humeur, je jouais -l’indifférence avec la coquette; j’étais tendre et léger avec la femme -grave, sérieux avec la frivole. De même qu’au jeu des vingt questions, -les véritables amateurs s’interdisent de gagner par des moyens trop -faciles, je ne me permettais pas de biseauter les cartes dont je me -servais. Je ne voulais devoir ma victoire qu’à la science et non au -hasard. Suivant les circonstances, je ralentissais l’allure jusqu’à me -faire désirer; d’autres fois, je poussais une pointe si hardie, si -inattendue, que la place succombait avant même d’avoir aperçu le danger. -Ailleurs, je jouais une partie subtile, une guerre toute en -sous-entendus, d’attaques sournoises et de fausses retraites. Un mot -jeté à temps peut avoir d’infinies répercussions, vibrer des mois et des -mois dans une âme soudain inquiète. - -»Du reste, étant donnée la vitesse variable selon laquelle elles -évoluaient, je pouvais sans peine mener plusieurs affaires de front et -les pousser jusqu’à leur fin. - -»Je prenais à ce jeu un plaisir extrême. En est-il un plus beau, un plus -émouvant au monde?... Avoir en face de soi une adversaire que l’on est -prêt à aimer! La combattre et la désirer à la fois! Voilà une sensation -rare... Quelle minute, celle où l’on dévêt pour la première fois une -femme qui a opposé une longue résistance! Elle vous a accablé de ses -hautaines rigueurs, elle a cru vous échapper!... Maintenant vous la -tenez! Elle est là, nue devant vous, elle tremble, elle s’affole! Elle -est à vous! Prenez-la... - -»Mais lorsque je l’avais prise, elle ne m’intéressait plus. Je ne -m’attachais pas. La lutte terminée, je m’en allais à d’autres conquêtes. -Mon bonheur était dans la lutte et la victoire, non dans la possession. - -»Au sortir de l’adolescence, je vécus ainsi pendant une dizaine -d’années. - -»Vers trente ans je compris que je pouvais demander et donner plus aux -femmes, qu’il y avait beaucoup d’orgueil et peu d’amour dans la lutte -que j’avais engagée contre elles. Un monde nouveau, celui du sentiment, -me fut révélé. Je n’avais fait que l’entrevoir. Alors seulement je sus -ce qu’était l’amour... - -»L’instinct don juanesque n’était pas tout à fait mort en moi; il se -réveillait parfois, mais pour de brèves périodes et je n’y trouvais, -malgré un vif plaisir, que d’incomplètes satisfactions...» - - * * * * * - -Les débuts de l’amour, avant la première caresse, sont délicieux. Les -heures passent dans une exaltation colorée et légère où la crainte -d’échouer ne se mêle pas encore à la pensée du bonheur espéré. Il serait -d’un suprême raffinement de ne voir alors que rarement celle que l’on -commence à aimer. C’est le premier degré de l’amour; il faut le -prolonger; il est exquis. Peut-être faudrait-il ne pas le dépasser? - -Mais persuaderez-vous à la rose en bouton de rester bouton? Elle grandit -sous le ciel favorable, s’ouvre de plus en plus, jusqu’à ce qu’elle -s’épanouisse enfin au grand soleil, au grand soleil meurtrier de midi. - - * * * * * - -Les commencements de l’amour sont troubles, incertains, et pareils à -ceux des fleuves. Là où le fleuve prend sa naissance, il suffirait, -semble-t-il, d’un léger barrage pour en changer le cours. A sa source il -irait ici ou là, indifféremment. Mais une fois qu’il a trouvé sa pente, -il n’est pas de puissance, divine ou humaine, capable de l’arrêter. Sûr -de sa route, il s’en va, malgré mille détours, vers la mer qui -l’appelle. - -Ainsi en est-il de l’amour. Peut-être pourriez-vous, au moment qu’il -naît, l’étouffer? Il est né,--il est trop tard. Il vous entraîne -maintenant jusqu’à la mer, là-bas, jusqu’à la mer où tous les fleuves se -perdent et meurent. - - * * * * * - -L’homme prudent dit: «Si vous voyez une femme qui vous plaît, fuyez -avant que de la connaître.» - -On pourrait aussi ne pas vivre. - - * * * * * - -On a vu des gens qui s’aimaient prendre leurs jambes à leur cou pour se -fuir. Ils étaient affolés par la peur à ce point qu’ils n’ont pas su où -ils couraient et se sont soudain trouvés essoufflés, à demi morts, dans -les bras l’un de l’autre. - - * * * * * - -De mélancoliques rêveurs ont affirmé que l’amour, même heureux, ne -donnait que déceptions. Ces gens ont tristement vécu et n’ont même pas -su regarder autour d’eux. - -Ils auraient vu qu’à la vérité l’amour s’égare souvent, ou s’ignore. -Mais lorsque deux êtres s’aiment réellement et s’appartiennent, ils ne -supportent pas l’idée d’être privés l’un de l’autre. Ils savent qu’ils -ne trouveront pas ailleurs le bonheur qu’ils réalisent ensemble. - -Il est important de noter, à ce sujet, que les drames passionnels -éclatent le plus souvent après la possession. Croit-on que c’est un bien -négligeable, un néant, une déception, ce pour quoi les hommes jouent -leur existence, et qu’ils estiment plus précieux que l’honneur et que la -vie? - -Et qu’on ne dise pas qu’ils risquent leur existence pour une chimère, -pour un fantôme de leur imagination, non, c’est pour quelque chose -qu’ils connaissent et dont ils sentent encore l’aiguillon au profond de -leur chair. - - -L’ÉPREUVE DE LA CHAIR - -On aime une femme à en perdre le sommeil et l’appétit. Tant qu’on ne l’a -pas possédée, on ne sait rien sur le bonheur ou la déception qu’elle -vous apportera. - -Vous l’adorez; vous faites pour l’obtenir cent folies dommageables; elle -cède; elle est à vous. Au sortir du lit, elle vous devient indifférente; -vous vous êtes trompé; vous ne l’aimez plus. - -Rien à l’avance ne peut vous renseigner. - -Vos expériences antérieures sont sans utilité. A chaque fois vous vous -trouvez devant l’inconnu. La science pourra faire mille progrès, elle -établira que l’amour est ceci ou cela, qu’il y a au contact de certaines -personnes dégagement d’_électrons_ ou d’_ions_, ou de rayons _n_; on -mettra en formules algébriques les lois de l’attraction sensuelle...; -les savants n’en seront pas plus avancés que les autres, car, sur ce -point qui est le tout de l’amour, seule l’épreuve de la chair décide. - -C’est pourquoi beaucoup de femmes hésitent. Elles savent que les -serments, les promesses d’avant le lit, sont paroles vaines, que rien ne -les assure du lendemain, qu’il faut se donner d’abord et, sans être -sûres d’être remboursées, payer de leur personne. Le risque est immense. - -Heureusement les femmes ont-elles plus de courage que nous. - - -LA PHYSIQUE DE L’AMOUR - -L’amour est un sentiment qui tend impérieusement à se traduire dans un -acte. Lorsqu’ils ont réussi à amener la femme qu’ils aiment à l’acte, -les naïfs croient que la partie est gagnée. Grave erreur, c’est alors -seulement que la véritable bataille se livre, et ce qui précède n’est -qu’escarmouche sans conséquence. - -Le problème est celui-ci: amener sa maîtresse au bonheur au temps même -où vous y atteignez. Cela est d’une grande difficulté, et n’obtient pas -l’harmonie synchronique qui veut. Peu d’hommes savent pratiquer cet art -difficile. Ceux qui en possèdent les secrets sont aimés des femmes. Les -autres, ceux qu’elles méprisent, renvoient ou trompent, sont -simplement--il n’y a pas à chercher ici d’explication métaphysique--des -hommes maladroits au lit. - -L’éducation de l’homme dans la physique de l’amour est mauvaise. Il -débute à l’ordinaire par des professionnelles; leur métier veut qu’elles -satisfassent l’homme sans qu’il ait à se préoccuper du plaisir de sa -compagne. Elles sont aux yeux de l’homme un instrument dont il tire des -jouissances personnelles. L’égoïsme de l’homme est prodigieusement -développé par le commerce avec les filles de joie. Voilà de mauvaises -habitudes prises. - -Il se marie. La situation est changée. Il faut trouver autre chose. Mais -quoi?... Son ignorance est grande. Et puis a-t-il le temps de réfléchir? -Il aime; il veut sa femme; il est pressé et rude; il la prend! Quelles -désillusions pour cette vierge qui attendait qu’on lui ouvrît -délicatement la porte du paradis! - -L’abord brutal de la vierge par le mari est la raison suffisante du -grand nombre de maris non aimés et, par la suite, trompés. - -Les débuts du mariage sont, le plus souvent, horribles pour la femme et -sans agrément pour l’homme. Les tâtonnements de l’homme, la pudeur -blessée de la femme, son inexpérience, sa peur, rendent à ce moment -l’amour physique sans charme. Joignez à cela la nouveauté de la -situation, la difficile adaptation des caractères, le heurt de deux -personnalités si différentes, le manque d’habitudes communes, et l’on -comprend que ce qu’on appelle--ironiquement, sans doute,--la lune de -miel, soit une des périodes les moins heureuses de la vie. - -La femme est d’autant plus déçue que la tradition, littéraire ou parlée, -lui a dépeint ces premières semaines sous des couleurs enchanteresses. -Du reste, elle se fait, aussitôt, complice de ces mensonges. Celle qui a -le plus souffert à ce moment de sa vie se garde de l’avouer. Elle est -honteuse d’avoir été seule, croit-elle, à éprouver une déception; elle -se tait ou contribue par des récits trompeurs à augmenter les illusions -dans lesquelles se plaisent ses sœurs ignorantes. - -Pourquoi ne pas dire la vérité, simplement? Pourquoi ne pas montrer -qu’entre l’homme maladroit ou brutal, ou l’un et l’autre, et la vierge -ignorante, il est rare de voir naître le bonheur physique? - -Un grand nombre de femmes de tempérament moyen ou médiocre passent des -nuits, et parfois des années, sans éprouver de l’amour autre chose que -du dégoût. Ce dégoût les amène bien vite à mépriser leur mari. - -Les hommes qui ont eu des maîtresses non professionnelles sont mieux -préparés. Avec les femmes qu’ils aimaient, ils ont pris de précieuses -leçons. Mais il est des maris à préjugés qui se refusent à traiter leur -femme comme ils traitaient leur maîtresse. Ils entendent respecter «la -mère de leurs enfants»! - - * * * * * - -Quant au premier contact entre deux êtres vierges, peut-on en imaginer -l’horreur et le ridicule? - - * * * * * - -La physique de l’amour est un art difficile. Pour y passer maître, il -faudrait à l’homme quelques connaissances anatomiques, de l’ingéniosité, -du tact, de la force, et surtout de la patience. Savoir attendre! -Posséder et être possédé! Voilà le grand secret! Voilà ce qui fait les -liaisons solides et durables. Cela, c’est la réalité suprême de l’amour; - - Et tout le reste est littérature. - - -CE QUI EST PERMIS - -En amour, chacun a son idée sur ce qui est permis et sur ce qui ne l’est -pas. La plupart des hommes mariés ne connaissent leur femme qu’en -chemise! - -Il est des pays entiers, l’Amérique du Nord, l’Angleterre, où une femme -honnête se croirait déshonorée si son mari lui demandait de traverser -nue la chambre à coucher. Mais c’est une idée qui ne viendra jamais à un -mari anglo-saxon. - -Pour d’autres, il y a les choses naturelles et celles qui ne le sont -pas, les premières étant permises, les secondes défendues. Ils trouvent -licite telle posture parce que naturelle; ils proscrivent celle-ci comme -antinaturelle. Ces gens sont d’une grande ignorance. Ils se font de la -nature une idée étriquée et fausse. S’ils ouvraient quelques livres -d’histoire naturelle, ils seraient terrifiés à voir ce que la nature a -inventé dans la physique de l’amour et de combien elle dépasse les -imaginations les plus folles de ce pauvre animal raisonnable qu’est -l’homme. - -Ainsi à qui veut s’en tenir à la nature (et je ne vois pas à quoi -d’autre nous pourrions nous raccrocher) tout est permis. Et chacun -décidera librement selon ce qui lui plaît. - - -EN DEHORS DE LA NATURE - -Rien n’est plus risible que la prétention que nous avons eue si -longtemps (la plupart des hommes l’ont encore) d’être en dehors de la -nature. - -Nous imaginons que nos vertus sont d’origine extra-terrestre, qu’elles -nous élèvent au-dessus de ce monde, qu’elles sont la marque de notre -fabrication divine. «Dieu fit l’homme à son image.» - -La pudeur, le dévouement, le courage, le sacrifice de soi, voilà, nous -assure-t-on, les titres de gloire propres à l’homme. Ah! que l’on a -écrit de belles et éloquentes pages sur ce sujet! Et l’on a créé les -religions! Et l’on a dit mille folies!... - -Et pourtant si nous voulions regarder chez nos frères les animaux! N’y -trouverons-nous pas ces vertus exaltées encore? Quelle pudeur humaine -égale celle de l’aveugle taupe qui fuit éperdument le mâle? Quelles sont -les mères humaines qui donnent plus délibérément leur vie pour assurer -celle de leurs enfants que les femelles de certaines espèces animales, -que la louve, par exemple, lorsqu’elle s’efforce d’entraîner les chiens -à sa suite pour sauver ses louveteaux? Et, pour en arriver à l’amour, où -sont les hommes prêts à affronter à coup sûr une mort horrible pour la -possession d’une femme? Où sont-ils ceux qui, comme le frelon, sont -résolus à donner aussi leurs entrailles dans l’acte de l’amour? - -Y a-t-il une mesure plus grande de prévision, de calcul désintéressé, de -dévouement, de courage, de sacrifice absolu de soi pour les siens chez -les hommes que chez les animaux? - - -L’AMOUR LIBRE - -On voit des gens souhaiter un libre épanouissement de l’amour dans un -monde nouveau où rien désormais ne gênerait plus sa croissance, -n’arrêterait son élan. - -Je ne sais trop ce que donnerait l’amour s’il avait à fonder une -société. Mais nous pouvons déjà constater que l’amour facile ne va pas -très loin, ne monte pas très haut. - -Il est bon qu’il ait quelque chose à vaincre. Il ne grandit que dans des -circonstances adverses; il n’éprouve sa force que contre des obstacles. -C’est pourquoi les barrières si gênantes que lui oppose la société ne -sont pas inutiles. Ces étroites et hautes notions d’honneur, de devoir, -de vertu, d’amitié, de pudeur et de chasteté, ne cherchons pas à les -diminuer. Exaltons-les, au contraire; augmentons-en la valeur. Elles se -dressent contre l’amour; constamment elles l’humilient, l’anéantissent, -l’écrasent. Tant mieux! L’amour qu’elles ont vaincu n’était pas digne de -vivre. S’il ne peut triompher des idées reçues, des dogmes imposés, -qu’il meure! - -Il faut qu’il soit assez puissant pour renverser les obstacles qui se -trouvent sur son chemin. Il n’est rien s’il n’est tout, s’il n’est au -delà du bien et du mal. Sur les ruines, il sourit, fier de sa force -éprouvée. - -Mais qui ne voit alors que son sort ne serait pas aussi grand dans la -liberté? Il ne peut exister dans la promiscuité, dans la vie trop -facile, trop lâchée. - - -LA PUDEUR - -Il y a la pudeur physique et la pudeur morale. Celle-ci, Stendhal l’a -décrite excellemment; il n’y a pas à y revenir, nous ne parlerons donc -que de l’autre. - -Les sentiments de pudeur physique que nous avons conservés prouvent que -nos actes sont encore régis par des causes qui ont cessé d’exister -depuis plus de dix mille ans (et il y a des gens pour croire à la -liberté!) Les animaux se cachent lorsqu’ils s’unissent parce qu’ils sont -alors sans défense. Voilà une excellente raison. Nos ancêtres de -l’époque préhistorique, lorsque l’homme faisait la chasse à l’homme, -étaient obligés d’avoir, comme les animaux, de secrètes amours. Mais, -depuis ces temps lointains, la lutte pour la vie ne s’exerce plus de la -même manière. C’est à la Bourse, dans les usines, que l’on se bat pour -vivre. Nous sommes en parfaite sûreté dans nos maisons. - -Pourtant la pudeur, héritage de ces époques disparues, veut que nous -nous cachions pour faire l’amour. - -Le monde antique était arrivé à s’en débarrasser presque. Dans les fêtes -égyptiennes, grecques et romaines, la pudeur telle que nous la -concevons, avait à peu près disparu. - -Le christianisme l’a fait revivre. Pour lui, la chair est l’ennemie. Il -apprend à la mépriser. Elle est la pierre d’achoppement sur la route du -ciel. De nouveau, des siècles passèrent. Nous avons secoué rudement les -idées chrétiennes et nous nous en sommes défait. Mais la pudeur s’est -cramponnée à nous et ne nous lâche pas. - -Le nu reste scandaleux. - -La pudeur a été exploitée adroitement par tous les malvenus, les -déformés, les ratés de notre civilisation. Comme ils sentent bien ce -qu’ils perdraient à exposer au grand jour leurs anatomies insuffisantes, -leurs pieds plats et carrés, leurs genoux osseux, leurs cuisses maigres, -piteuses et sans muscles, leurs ventres ballonnés, leurs poitrines -rentrées, leurs épaules rondes, leurs dos voûtés, ils déclarent qu’il -est contraire à la pudeur de se laisser voir dans sa nudité. Et, même -dans le lit, ils gardent leur chemise. - - * * * * * - -Ne déshabillez jamais une femme qui se refuse à se laisser voir nue. La -pudeur est, neuf fois sur dix, le juste sentiment d’une insuffisance -physique. - -Entre gens beaux, jeunes, et dont les muscles sont assouplis par le -sport, la pudeur est une survivance inutile. - - * * * * * - -On a dit les mille variations de la pudeur suivant les époques et les -climats. - -Un de mes amis qui revient du Japon me raconte le fait suivant. - -Naguère--hier--les Japonais se baignaient ensemble, hommes et femmes, -nus dans les lacs aux bords desquels poussent les amandiers grêles. Et -c’étaient des scènes charmantes que celles de ces mousmés aux cheveux -d’encre, de ces petits hommes énergiques au teint de safran, jouant -innocemment dans les eaux claires des lacs où des montagnes en pain de -sucre mirent leurs cônes neigeux. Le bonheur de ces jours revit dans les -estampes japonaises pour l’éternelle joie de nos yeux. - -Mais les Japonais imaginèrent de nous emprunter nos canons, nos bateaux, -nos ingénieurs, notre droit civil, nos vêtements, l’exercice à la -prussienne, et nos idées morales. Nous leur enseignâmes la pudeur avec -le reste. - -En Europe, les hommes et les femmes ne se baignent ensemble que vêtus -jusqu’au cou. Mettre, au bain, les hommes à droite et les femmes à -gauche, naître à la pudeur, voilà la vraie civilisation!... Oui, mais ne -plus s’amuser sur les bords de l’eau calme et moirée! renoncer à ces -jeux traditionnels et charmants! - -Les Japonais ont tout concilié. Dorénavant, à la surface du lac, pour -séparer les sexes, on tend entre deux pieux... une ficelle. - -J’aime l’offrande de cette ficelle mince, si mince, à la déesse de la -Pudeur. - - - - -II - -NATURE ET SOCIÉTÉ - - -Il y a la nature. Il y a la société. - -Entre ces deux puissances ennemies, nous sommes fort mal pris. La -société a mis des siècles à assurer son pouvoir. Elle nous tient -aujourd’hui attachés dans des cadres étroits. De toute part nous sommes -gênés, par les lois d’abord, mais plus encore par les préjugés, par les -coutumes, par ces lois non écrites qui sont plus pesantes à nos épaules -que celles du code. Enserré dans leurs mille liens, l’homme moderne -étouffe. - -Où retrouvera-t-il la liberté? où retrouvera-t-il la nature? - - * * * * * - -Cet être garrotté par la société, il se sent naître à nouveau lorsque -l’amour s’empare de lui. Alors il s’affranchit; il atteint du coup au -plus haut degré de son individualité. Il se débarrasse joyeusement des -entraves qui l’ont gêné jusqu’alors. Les forces de la nature le secouent -d’une ivresse dionysiaque; la vie universelle coule dans ses veines. Il -entre en communion avec l’univers entier et l’associe à ses transports. -Il est pareil à un dieu. - - * * * * * - -Mais cet affranchissement intérieur lui fait sentir plus douloureusement -son esclavage. A ce moment il est déchiré entre la nature et la société -qui se l’arrachent. Comme un héros, il entre en lutte avec les -puissances du monde pour se frayer sa voie. - -Et ce tragique conflit dans lequel est intéressé, non seulement -l’individu, mais l’avenir de l’espèce, ne cessera pas d’être pour -l’homme le spectacle le plus dramatique, le plus profondément humain. - - * * * * * - -Le héros remporte-t-il la victoire sur la société? Un autre drame -commence. Il lui reste à apprendre maintenant quelles sont les ruses de -la nature. - -Il découvre que la nature ne nous a pas donné l’amour en don gracieux et -désintéressé. Il croyait naïvement qu’elle travaillait pour lui. Grande -erreur! la nature est égoïste. Elle ne se soucie pas de nous, mais -d’elle seule. Si elle a entouré l’amour des voluptés les plus vives, -c’est qu’elle y trouve son compte. L’amour qui est pour nous une fin -n’est pour elle qu’un moyen. La volupté est l’appât qu’elle dispose pour -nous attirer dans ses pièges. Elle fait rayonner devant nos yeux le -mirage d’un bonheur surhumain attaché à la possession de la femme aimée. -Cependant elle ne voit que ceci: qu’en la prenant, nous la féconderons. - -Ce que nous mettons en plus dans l’amour lui est indifférent. Peu lui -importe que nous possédions notre femme ou celle d’autrui, que nous la -soumettions par force ou par ruse, que nous la trompions ou que nous lui -soyons fidèle; peu lui importent nos joies et nos larmes; elle ne nous -dit qu’une chose: «Faites des enfants.» - - * * * * * - -Or, c’est précisément ce que nous ne voulons pas faire. Ici nous -l’emportons dans notre lutte avec la nature et déjouons ses ruses. -Intelligents et avertis, nous allons cueillir la volupté sur les bords -du piège, mais nous n’y tombons pas. - -Nous prenons le plaisir, sans plus. Nous entendons jouir des avantages -inestimables que la nature a attachés à l’amour, mais nous nous refusons -à payer le prix qu’elle demande. - -Nous avons là notre revanche bien personnelle et établissons du coup -notre supériorité sur les animaux. - -Les théologiens affirment que l’homme a une âme et que les animaux n’en -ont point. Par là sommes-nous au-dessus de la nature, disent-ils, dans -une classe à part, sans communication avec les espèces animales. Mais on -peut affirmer avec une probabilité plus grande que la différence -essentielle entre l’homme et les bêtes est dans ce petit fait que -l’homme est capable, seul dans la création, d’arrêter à son gré les -suites naturelles de l’amour. Les animaux n’aiment que pour se -reproduire. Nous avons vaincu l’instinct et aimons pour le plaisir -d’aimer. Voilà le propre de l’homme, voilà ce qui le met au sommet de -l’échelle des êtres. - -Cette supériorité, nous l’avons cultivée habilement jusqu’à exploiter à -notre profit, de la façon la plus égoïste, l’acte que la nature voulait -le plus désintéressé. - - -LE JEU NOBLE - -Mæterlinck a décrit le vol nuptial de la reine des abeilles et du frelon -qui la suit au plus haut des airs. - -Il y a là une image exacte de la façon dont la nature opère pour -améliorer l’espèce. Partout elle établit entre les mâles une rivalité. -Le mieux doué l’emporte dans ce sport le plus nécessaire, le plus -glorieux de tous. - -Nous seuls avons perverti pour des arrangements sociaux les finalités -naturelles. Dans l’espèce humaine des facteurs nouveaux interviennent et -ce n’est pas toujours le meilleur individu qui a la victoire. - -Pourtant, même dans l’arbitraire que nous créons, parmi les fins -égoïstes que la société poursuit, la nature trouve moyen de reprendre -quelques-uns de ses droits, et les physiologistes nous apprennent qu’il -s’engage entre les centaines de spermatozoïdes déposés à l’ouverture de -la matrice, une lutte émouvante, un passionnant concours de vitesse dont -le but est l’ovule unique à féconder. Les spermatozoïdes se hâtent et -ondulent à la manière des poissons. Celui qui est le plus vite arrive le -premier à l’ovule, se fiche victorieusement en lui, le féconde. Lui -seul, parce qu’il est le plus fort, triomphe et se perpétue. Les autres -meurent, inutiles, après une course vaine. - -Ainsi, grâce à la nature, y a-t-il un jeu noble, quelques instants de -sport, à l’origine du plus disgrâcié d’entre nous. Il peut se dire que, -quelle que soit sa faiblesse, la nature a fait pour lui ce qu’elle a pu, -qu’elle a, même sur un mauvais terrain, institué un concours, une lutte, -et assuré le succès du germe le plus vigoureux entre tant de germes -médiocres. Il a donc la maigre consolation de penser, qu’étant données -les circonstances adverses, il est le meilleur produit que la nature -pouvait amener à la vie. - - * * * * * - -Comme on voit, la nature a fait beaucoup pour nous. - -Remercions-la encore de ce qu’elle nous ait laissé l’illusion tenace de -notre liberté, grâce à quoi nous imaginons que nous avons voulu nos -fautes, qu’elles nous appartiennent en propre, que nous aurions pu ne -pas les commettre. Ainsi pouvons-nous caresser à loisir et chérir -longuement les remords, les remords nécessaires, bienfaisants, -purgatifs. - - * * * * * - -On ne dira jamais assez combien l’idée (fausse) que nous nous faisons de -notre liberté apporte d’agrément dans le jeu des passions. - - * * * * * - -Et puisque nous en sommes aux actions de grâce, soyons reconnaissants à -l’homme de ce qu’il a fait de l’amour. La nature nous l’a livré brut, -acte physiologique et purement animal. Notre ancêtre pithécanthrope -était d’une sensibilité médiocre, vite échauffée, tôt satisfaite. Comme -nous l’avons cultivée, cette sensibilité grossière! Comme nous l’avons -nourrie et développée! Nous l’avons amenée à une richesse, à une -complexité si grande que finalement la civilisation, l’art, la pensée, -tout est sorti de là et que les conquêtes les plus précieuses sont -attachées à l’amour tel que l’homme sociable l’a créé. - - * * * * * - -Y a-t-il une liberté intellectuelle véritable là où il n’y a pas une -liberté réelle de l’amour? - -Le puritanisme est la plus effroyable des prisons. On y devient, du -reste, imbécile. - - -LA SOCIÉTÉ - -Quels sont les rapports de la société, constituée comme elle l’est -aujourd’hui, avec l’amour? - -C’est simple. Elle emploie, vis-à-vis de l’amour, ses gendarmes. Elle -oublie ce qu’elle lui doit, et l’on voit la morale et la religion -liguées contre cette chose simple, naturelle, excellente: le -rapprochement normal de deux êtres de sexe différent. - -On ne comprend pas que la société et les gendarmes interviennent pour -empêcher un acte sans lequel il n’y aurait plus ni société, ni -gendarmes. - - * * * * * - -Imagine-t-on ce que serait la société si l’amour en était banni, la -sécheresse affreuse des cœurs, le triomphe d’une vaine idéologie, les -calculs les plus bas affichés sans pudeur, la vanité régnant sans -partage, l’intérêt maître du monde? - - * * * * * - -Ce qui rattache, malgré tout, à l’humanité, tant d’êtres desséchés, -c’est qu’ils ont été capables de suivre, ne fût-ce qu’un instant, un -sentiment plutôt qu’un intérêt. Ils ont risqué quelque chose, ces êtres -si prudents, ils ont eu un instant de courage, ces gens qui tremblent -continuellement. Pendant une minute, ils ont été des hommes. - - * * * * * - -On peut concevoir une société où l’argent serait sans utilité. Le jour -où l’amour cessera d’avoir une prise forte sur les hommes sera celui de -la fin du monde. - - * * * * * - -La société a raison de traiter l’amour en ennemi, car il franchit d’un -pied libre les petites barrières qu’elle a élevées avec tant de soin -entre les gens, et ne respecte pas même la chose qui lui est la plus -sacrée: l’argent. - - * * * * * - -La société dit: «Les hommes aiment où ils veulent, mais il est -préférable que les femmes aiment dans leur monde.» - -On aime où l’on peut. - - * * * * * - -A la suite d’un malentendu vieux comme le monde, l’amour avait gardé un -pied dans le mariage. La société travaille à l’en expulser. Pour y -réussir, elle a inventé la dot. - - * * * * * - -Elle dit: - -Le mariage doit être fondé sur le roc d’une affection durable. On ne -doit mettre en commun que des intérêts permanents, des avantages sociaux -de même nature. L’amour construit sur le sable. Il emploie n’importe -quels matériaux. Il prend un malin plaisir à rapprocher ce qui, -socialement, doit rester dans des castes opposées. Et puis il ne dure -guère. «J’aime aujourd’hui, je n’aimais pas hier, aimerai-je demain?» Il -est violent, transitoire et brouille-tout. Il n’en faut pas. - - * * * * * - -Elle a presque réussi. - -Dans une certaine bourgeoisie et dans le monde, la plupart des unions -légitimes se font de nos jours à coups de marchandages et de -concessions. Il faut que les pères et grands-pères s’agréent, que les -mères se tolèrent, que les professions s’harmonisent (chez les notaires, -on ne se marie qu’entre notaires!) que la religion, la fortune, les -espérances, le rang soient égaux. Que d’histoires! On consulte aussi, -pour la forme, le goût des fiancés, un goût convenable et ganté. -Inspection rapide. Lui avec un soupir: «Il faut se faire une -raison!»--Elle: «Il est plutôt bien... et puis je dois me marier.» - - * * * * * - -On ne peut dire que la société ait tort. Cette vieille dame a vu les -drames de l’amour; elle en connaît les dangereuses folies. Elle ne veut -plus s’attacher qu’aux avantages réels, à ce qui dure et survit à -l’individu. Les seuls biens qu’elle connaisse et qui puissent figurer au -contrat sont les biens de fortune. - - * * * * * - -Mais l’amour a ses revanches. Aussi la société gémit-elle -continuellement: «Que de scandales!» - -Pourtant ils sont le sel de la terre. - -Si la société poussait ses principes jusqu’au bout, ce qu’à Dieu ne -plaise, on verrait ceci: - -Pour l’agrément de ses jours et, si possible, le charme de ses nuits, on -choisirait une personne de goûts et de sexe complémentaires. Mais on -insérerait au contrat la clause suivante: «Il est interdit aux époux -d’assurer entre eux le développement de l’espèce.» - - * * * * * - -Car il y a l’espèce. - -Le mariage ayant pour but d’assurer le bien-être des époux, reste la -question des enfants. La société a besoin, elle aussi, d’avoir les -meilleurs individus. Elle pratique pour les animaux domestiques une -intelligente sélection et sait parfaitement que s’il y avait de -l’argent, des contrats, des dots chez les chevaux, il n’y aurait plus de -bons chevaux. - - * * * * * - -Voyez les résultats du mariage sans amour: produits médiocres, corps -mous, grandes oreilles, âmes plates. - - * * * * * - -Comment les espèces animales sont-elles sauvées de la décadence? Pour la -possession de la femelle la plus belle luttent les mâles. Il faut qu’ils -la conquièrent. Le plus vigoureux, le plus adroit, l’emporte. Il prend -alors la femelle tremblante de désir et de peur, et la féconde. - -Oui ou non, sommes-nous des animaux? - - * * * * * - ---Mais j’ai une âme immortelle, soupire plaintivement madame Dubois. - ---Est-ce avec votre âme, chère madame, que vous faites vos enfants? - - * * * * * - -Dans une société qui serait assez forte pour imposer le seul mariage -d’intérêt on verrait grandir soudain le rôle de l’amant. - -La société l’accepterait. Elle comprendrait que pour avoir les meilleurs -produits, il n’y a qu’à laisser faire l’amour qui ne se trompe guère et -qui, en tout cas, agit toujours d’une façon désintéressée pour le bien -de l’espèce. Et ne lui reprochons pas la médiocrité des résultats qu’il -obtient trop souvent, mais voyons plutôt, comme je l’ai déjà dit, les -éléments avariés que nous lui livrons. - -Ainsi, puisqu’on interdira aux époux d’assurer entre eux le -développement de l’espèce, ce sera donc l’amant, celui qui est beau et -rafraîchissant comme un orage après une lourde journée de chaleur, qui -fera les enfants. - - * * * * * - -Il deviendra un membre nécessaire de la société. - -Il sera le Messie attendu dans chaque ménage. - -Il aura la fierté de son rôle et ne se cachera plus dans les armoires, -marchera auréolé d’admiration et de reconnaissance. Aucun homme ne -rendra plus de service à la communauté que ce passant prestigieux. - - * * * * * - -La femme ne se laissera guider dans le choix de son amant que par -l’instinct profond et mystérieux de l’espèce. Aucun bas motif d’intérêt -ne l’influencera. Elle ne cédera qu’à la voix impérieuse de l’amour. - - * * * * * - -Il est possible qu’elle n’aime jamais. - -Alors il n’y a pas d’intérêt à ce qu’elle se reproduise. - - * * * * * - ---Mais c’est abominable! mais il n’y aura plus de société! s’écrie -monsieur Chaque. - ---Il y aura une autre société, cher monsieur Chaque. Il serait -malheureux, avouez-le, que, de toutes, notre société fût la seule -possible. Du reste, ne vous alarmez pas. La société a toujours déclaré -moral ce qui lui était utile. Elle crée le bien et le mal suivant son -intérêt. Du jour où elle aura avantage au nouvel arrangement qui -aujourd’hui vous scandalise, vous et vos descendants, le vénérerez à -genoux, cher monsieur Chaque, comme un dogme révélé par la divinité -elle-même. - - - - -III - -LES HOMMES - - -L’homme à femmes laisse son cœur à la maison quand il part en guerre. Ce -n’est pas avec le cœur que l’on gagne des batailles. - - * * * * * - -Une fois qu’il a vaincu, il disparaît. Les femmes, alors, le maudissent -d’être né. Pourtant elles regrettent, non pas qu’il soit venu, mais -qu’il soit parti. - - * * * * * - -Pourquoi l’homme met-il de la vanité dans le nombre des femmes qu’il a -eues? - -La moindre fille des fortifications a une liste plus longue que celle de -don Juan. - - * * * * * - -La fatuité des hommes est faite de la sottise des femmes. - - * * * * * - -La coquette vaut le fat. - -Renvoyons-les dos à dos pour qu’ils ne perpétuent pas leur méprisable -espèce. - - * * * * * - -Aimer, c’est difficile.--Être aimé, c’est fatigant. - - * * * * * - -La femme exige les assurances positives et préalables d’un bonheur -éternel. Elle en veut à l’homme averti et loyal qui formule une réserve. -Elle préfère être trompée.--Soit! - - -LES HOMMES ET L’ARGENT - -Recevoir des cadeaux, de l’argent même, est permis aux femmes. Mais -l’homme est blâmé, qui, aimé des femmes, se sert d’elles pour améliorer -sa fortune. - - * * * * * - -La femme n’aurait-elle donc pas de plaisir en amour? Ne serait-il pour -elle qu’une besogne rémunératrice? - - * * * * * - -Alors qu’on voit l’humanité entière courir d’une allure effrénée à la -chasse au plaisir, pourquoi ne recevrait-il pas son salaire, celui qui -donne le bonheur? - - * * * * * - -Les jugements du monde sont sans nuances. On n’a qu’un nom pour celui -qui vit du labeur des petites ouvrières d’amour et pour celui qui -travaille, comme il a été dit, à la sueur de son front. - - * * * * * - -Il y a beaucoup de mépris pour la femme dans l’opinion du monde qui veut -que la bourse d’une femme soit plus sacrée que son cœur et que sa chair. - - * * * * * - -«Je te donne mon âme, mon cœur, mon corps, ce qu’il y a d’ineffable et -de secret en moi, mais ne touche pas à mon porte-monnaie ou je crie: «Au -voleur!» - - * * * * * - -Pourquoi l’argent qui se mêle à tout ne serait-il pas mêlé à l’amour? - -Qu’avons-nous fait de l’amour? Une petite chose bien arrangée, -rapetissée, polie, mise à sa place, qui ne doit pas grandir et sortir -des limites tracées par les convenances. - -On comprend qu’une femme se refuse à choisir un amant par intérêt. Mais -une fois qu’elle a cédé à l’amour et qu’elle a tant fait que de se -donner, tout ne devient-il pas commun entre elle et lui? - -On trouve chez beaucoup de femmes, délicates à l’extrême en matière de -sentiment, l’idée qu’il serait délicieux de venir en aide à leur amant. -Rendre un service réel à celui qu’on adore, savoir qu’il tient de vos -mains le nécessaire et le superflu, son plaisir et son luxe, qu’il n’est -pas un objet qu’il touche qui ne vienne de vous, mais c’est la joie -suprême. - -Les hommes de ce temps ne l’entendent pas ainsi. Ils se croiraient -déshonorés aux yeux de leur maîtresse, ils se sentiraient diminués -eux-mêmes, comme s’ils avaient fait quelque chose de bas et de honteux -en acceptant de l’argent de celle pour qui ils jurent qu’ils donneraient -leur vie. - -Cela est pitoyable. Mais il n’en a pas toujours été ainsi, comme on -sait. Adrienne Lecouvreur vendait ses diamants pour Maurice de Saxe. - -Que faut-il accuser? La médiocrité des âmes contemporaines? Ou bien -serait-ce que nous ajoutons peut-être l’hypocrisie à nos défauts? Il y a -un beau mot de La Bruyère que je voudrais voir appliquer aux relations -entre amants: «Celui-là peut prendre qui sent un plaisir aussi délicat à -recevoir que son ami en sent à lui donner.» - -La société contemporaine a son opinion faite. Mais elle ne va pas -jusqu’au bout de son idée et l’horreur qu’elle manifeste pour l’argent -qui va des femmes aux hommes s’arrête au contrat de mariage. Sous cette -forme, un homme est autorisé à recevoir des millions; il n’a qu’à -prendre l’État et l’Église à témoins de ce marché. Tout devient pur, -licite, moral, excellent, et c’est ce que le monde appelle: un beau -mariage. - -Les choses sont à ce point qu’on a vu de nos jours un jeune homme libre, -dans un cercle où les règles de société sont lâches, épouser la jolie -maîtresse, avec laquelle il vivait depuis plusieurs années, au jour où, -par un coup du hasard, elle devint riche de pauvre qu’elle était. S’il -ne l’avait fait, voyez le qualificatif qu’on ajoutait à son nom. Mais le -maire arrangea cela. - - * * * * * - -Et puis, disons-le, les femmes ne font rien pour atténuer les -difficultés que soulève la question d’argent entre elles et les hommes. - -Ces créatures sentimentales n’imaginent pas qu’un homme qu’elles aiment -soit tourmenté et malheureux à côté d’elles pour de vulgaires soucis -d’ordre matériel. Elles ne pensent pas qu’avant d’aimer, il faut vivre. - -Et si elles ont de la pénétration, elles manquent d’ingéniosité; elles -ne savent pas donner; elles se mettent maladroitement en scène; tout de -suite, elles imaginent des attitudes. Elles ne diront rien, oh! non, -elles serreront leur ami dans leurs bras et d’une main hésitante lui -glisseront l’enveloppe libératrice. Ou bien elles l’oublieront sur son -bureau.--Mais c’est inadmissible, chère Madame; vous savez bien que -l’homme n’acceptera pas d’être humilié devant vous. Voulez-vous -simplement lui fournir l’occasion d’un beau geste de refus? - -Non, si vous voulez vraiment l’aider à franchir la barre et l’amener au -port, envoyez-lui un simple chèque de banque sur banque où votre nom ne -figure pas... Alors, quand vous le revoyez, la belle scène! Il est -inquiet, nerveux; il vous interroge par sous-entendus; il ne se livre -pas. Mais vous feignez de ne rien comprendre; vous êtes à mille lieues -de soupçonner ce qu’il veut faire entendre... Il n’ose pas s’engager; -les regards même sont évités entre vous parce que trop directs... Il -s’arrête enfin; il a, vous le sentez, l’intime conviction qu’il vous -doit le salut. Il a deviné vos sentiments, tous vos sentiments, et votre -délicatesse; il sait le bonheur que vous avez à lui venir en aide, mais -il sait aussi que ni lui, ni vous, si renseignés tous deux, ne parlerez -jamais de ce qui s’est passé. Il y a des choses trop précieuses pour -qu’on les dise; les mots les gâteraient; on les garde enfermées au fond -de son âme, à jamais. - -Est-ce payer trop cher d’émouvantes minutes? - - * * * * * - -Un de mes amis, sans fortune et qui a été aimé, me dit: «Pourquoi les -amants hésitent-ils à mettre en commun une chose aussi méprisable que -l’argent? Sans doute parce qu’ils sont de médiocres amants, qu’ils ont -peu de confiance l’un dans l’autre, et qu’ils ne croient pas à la durée -de leur liaison. Au temps où j’étais ruiné, j’avais une maîtresse. Je -l’aimais ou je croyais l’aimer. Pourtant je lui cachais avec soin l’état -de mes affaires, et j’évitais tout ce qui pouvait y faire allusion. Elle -était fort riche et je ne doute pas qu’elle n’eût été heureuse de venir -à mon secours si elle avait su où j’en étais. Mais comment admettre -l’idée de parler argent avec elle? Comment imaginer que je pourrais -recevoir de ses mains une liasse de billets bleus? - -«J’ai souvent pensé à mes sentiments et à ma conduite à cette époque et -suis arrivé à la conclusion que je n’aimais pas ma maîtresse autant que -je le croyais alors, qu’à un degré d’amour de plus je ne lui aurais rien -caché, qu’il y aurait eu entre nous la plus entière franchise, une union -complète, que je n’aurais fait aucune différence entre sa bourse et la -mienne. - -«Ainsi je soutiendrai volontiers que recevoir de l’argent de sa -maîtresse est la dernière et suprême preuve d’amour qu’un homme délicat -puisse lui donner.» - - * * * * * - -Les réflexions qui précèdent risquent de scandaliser fort. Il faut être -bien sûr de son amour, et de soi, et de celle qu’on aime, pour laisser -l’argent intervenir dans l’affaire. Il faut croire que nos contemporains -ne s’inspirent pas ce sentiment d’absolue sécurité puisque l’argent est -repoussé avec horreur des liaisons sentimentales. Je ne sais si la -constatation de ce fait prouve en faveur des mœurs de notre temps comme -quelques naïfs paraissent le croire. Il témoigne de la défiance où nous -sommes les uns des autres, il montre que lorsque nous commençons une -liaison nous pensons déjà à comment en sortir et à ne pas livrer des -armes dont on pourra se servir contre nous; la paix entre nous, même en -amour, n’est qu’une paix armée... - - * * * * * - -Un homme riche trouve des femmes prêtes à se vendre. Il finit par -s’imaginer que toutes sont à acheter, que leur vertu n’est qu’une -question de prix. Lorsque cet homme s’éprend d’une femme, il lui fait la -cour de la seule façon qu’il connaît. Froissée d’être confondue avec -celles qu’on paie, elle renvoie le maladroit. Il se console en pensant -que, s’il avait offert davantage, il aurait réussi. - -Nombre d’hommes riches ignorent ainsi à jamais ce que peut être l’amour -d’une femme désintéressée. L’argent les a gâtés. J’en ai connu un, -étranger, il est vrai, qui ne prenait même pas la peine de faire la cour -aux femmes qu’il désirait. Il leur envoyait une entremetteuse! Cet homme -naïf et grossier s’imaginait connaître les femmes. Il prenait des airs -supérieurs. Il était «celui à qui on ne la fait pas»! - -Disons-le-lui tout de suite: avec l’argent on achète tout, le luxe, une -situation dans le monde, la considération même, sauf précisément -l’amour. - - * * * * * - -Je déjeune quelquefois à la table où se réunissent, dans un grand -restaurant, quelques hommes d’affaires, fort riches. Ils ont entre -quarante et cinquante ans, et ils aiment les femmes. A eux cinq ou six, -ils connaissent toutes celles, du monde ou non, que l’on peut avoir pour -de l’argent. Ils en parlent librement, sans hypocrisie. Ils savent qu’on -prend Mme S... à l’heure, pour cinquante louis dans telle discrète -maison du quartier de la Madeleine; qu’avec Mme de Z... il faut -s’attarder aux préliminaires et feindre le sentiment, mais qu’elle a -toujours une grosse note impayée chez sa couturière; que Mme R... est -plus folle de plaisir que d’argent. Il n’arrive pas une femme sur le -marché de Paris qu’ils ne l’essaient aussitôt. Ils la classent, suivant -sa beauté, le grain de la peau, sa fraîcheur, la qualité des seins, à -quoi s’ajoute ce qu’on appelle ailleurs «la cote d’amour». Ils sont -renseignés minutieusement sur les femmes du monde faciles, si nombreuses -à Paris; ils savent les hauts et les bas de leur fortune, que, s’il y a -une panique à la Bourse de New-York, on peut s’offrir à bon compte Mme -D... qui a la plus jolie peau de Paris; que lorsque les paysans russes -ne payent pas leurs fermages, la belle Mme M... comprend -merveilleusement le langage des chiffres. Ils savent à cinquante louis -près ce qu’une aventure leur coûtera et le moment opportun où la tenter. - -A la façon dont ils en parlent, la femme est pour ces hommes quelque -chose d’intermédiaire entre un cheval de race et une valeur de Bourse. -Ils la détaillent, la critiquent et la louent comme ils feraient d’un -pur sang; ils l’estiment avec la même précision que les valeurs à la -cote et en savent le cours variable aussi exactement que celui du -Rio-Tinto ou de la De Beers. - - * * * * * - -Admirons les hommes riches qui ont gardé de la délicatesse et -plaignons-les, car il leur reste, au fond de l’âme, la pensée secrète -(fruit de tant d’expériences!) qu’ils ne sont pas aimés pour eux-mêmes. - - * * * * * - -Un homme sans fortune, sans influence, aime-t-il, est-il aimé? Les dieux -eux-mêmes envient son bonheur! - - -LES HOMMES INTELLIGENTS ET LES FEMMES BELLES - -Une femme belle attire-t-elle les hommages d’un homme intelligent, les -femmes moins belles s’étonnent et disent: «Comment peut-il se plaire -avec une sotte?» - -Les femmes intellectuelles comprennent mal ce que recherche l’homme. -Elles s’adressent à son intelligence, mais ce n’est pas son esprit qui -est à conquérir. Elles peuvent l’intéresser, elles ne le charment pas. - -L’homme désire très rarement engager un commerce d’idées abstraites avec -la femme. C’est autre chose qu’il lui demande. Il veut trouver une -sensibilité neuve et vibrante, se rapprocher de la nature dont les -spéculations de l’esprit l’ont éloigné! Et plus il est d’intellectualité -développée, de haute culture, raffinée et livresque, plus aussi il goûte -le charme profond, unique, incomparable de l’instinct, les ressources -d’une sensibilité aussi riche que la sienne, et différente,--et plus -aussi, ce qui est appris, factice, pas sincère chez la femme lui est -odieux. - -Il sait que rien n’est plus affreux que la prétention intellectuelle, -que la soi-disant culture dont tant de personnes pédantes se vantent: il -ne se laisse pas tromper par ce vernis si mince, si glacé des idées qui -recouvre, neuf fois sur dix, le désordre et l’ignorance la plus absolue. - -Il est évident qu’il y a des femmes belles et sottes. Hélas! nous en -connaissons qui sont, à dire vrai, inabordables! Mais les femmes à -sensibilité vive sont-elles prêtes à admettre qu’elles sont laides parce -que sensibles? - -L’intelligence, c’est l’apport de l’homme. Non pas qu’il se décide et -qu’il agisse en ces matières suivant des motifs intellectuels. La source -de nos actions n’est pas dans l’intelligence. C’est dans la sensibilité -qu’il faut la chercher. Mais l’intelligence donne une vue des choses. -Elle offre un spectacle, et rien de plus, un spectacle logiquement orné -et bellement arrangé; c’est la joie de trouver un sens et d’imposer une -explication cohérente et claire à ce qui n’est peut-être, en réalité, -que désordre et chaos obscur. - - * * * * * - -Mais il est une intelligence que la femme possède à un point plus aigu -que nous; ce n’est pas une intelligence de luxe, inutile, contemplative, -de haute compréhension des lois générales et des rapports abstraits. -C’est une intelligence toute pratique de la vie, des rapports réels -d’elle aux autres êtres et aux choses; c’est la compréhension la plus -rapide la plus lumineuse de ce qui lui est utile et de ce qui lui est -mauvais, de ce qu’il faut prendre et ce qu’il faut rejeter... - - -INSTINCT ET INTELLIGENCE - -Essayons de montrer clairement l’utilité de l’instinct et la futilité de -l’intelligence dans les choses de l’amour. - -Voit-on les femmes les plus intelligentes être les plus heureuses en -amour, même si elles ont pour elles, en plus de l’intelligence, la -beauté? Elles ont de la culture, elles lisent, elles expliquent, elles -raisonnent à ravir de ceci et de cela; elles arrangent à merveille leurs -intérêts, leurs snobismes, leurs relations; elles parlent de toutes -choses avec un vocabulaire suffisant, et surtout de l’amour sur lequel -elles pensent tout savoir et mieux que personne; elles le jugent et -commentent avec des mots choisis et élégants. Mais lorsqu’elles passent -à l’action, comme on est étonné de les trouver maladroites, et gauches, -et gênées! Leur attitude alors a quelque chose de faux, de contraint; ce -qu’elles font, elles le font mal, sans spontanéité, par calcul et -réflexion; il y a toujours en elles du trop ou du trop peu. - -Elles sont pareilles à un historien de la musique très intelligent et -instruit; il disserte fort bien de son art, de son essence, de son -passé, de son avenir. Mais hélas! ce musicographe joue du violon et, si -cultivé qu’il soit, il n’a pas d’oreille. Alors, quand il s’agit de -jouer un mi, il dit: «Le mi est entre le ré et le fa, par conséquent je -dois mettre mon doigt sur la corde à cette place qui est précisément -entre le ré et le fa.» Mais ce violoniste-là ne joue jamais un mi juste, -car il n’entend pas, et, puisqu’il n’a pas d’oreille, tous les -raisonnements du monde ne lui servent à rien, tandis qu’on voit tel -enfant ignorant, mais musicalement doué, être sensible au plus petit -écart en dehors du ton. - -De même en arrive-t-il aux femmes intelligentes, mais sans instinct, qui -se fient à leur intelligence pour les choses de l’amour. Elles se -croient supérieures aux autres. N’ont-elles pas ce que bien peu -possèdent? Mais l’intelligence leur est ici un guide fallacieux, car il -s’agit, non de raisonner avec éloquence ou spirituellement sur l’amour, -mais d’écouter la voix impérieuse et sûre de l’instinct. Si vous n’avez -pas d’oreille, comment l’entendrez-vous? - -La plupart des femmes, au contraire, ne sont pas faites pour les hautes -spéculations. Beaucoup d’entre elles manquent de trait dans la -conversation, ne vivent pas dans un commerce quotidien avec les idées, -se préoccupent peu de lectures intellectuelles,--mais elles déploient -une sublime ingéniosité dans leur vie amoureuse. Elles prennent sans -compter dans les trésors inépuisables de l’instinct. Elles y trouvent -des richesses dont les femmes qui ne sont qu’intelligentes ne peuvent -même soupçonner l’existence. Elles aiment, elles se font aimer, elles -savent garder l’homme qu’elles aiment. Elles disent ce qu’il faut dire, -taisent le reste, devinent les sentiments secrets de l’homme, -préviennent ses désirs, savent jusqu’où elles peuvent aller, la limite -qu’il ne faut pas dépasser. Avec quelle sûreté elles agissent dans cette -tâche, la plus difficile, la plus importante de toutes! - -A quoi leur servirait ici l’intelligence? Qu’est-ce que l’intelligence -la plus claire peut révéler en ces matières à une femme qui n’a pas -l’instinct? Qu’est-ce qu’une incertaine expérience individuelle si on la -compare aux millions et aux millions d’expériences utiles que les femmes -ont enregistrées au cours des siècles, et que l’instinct conserve pour -le bénéfice de leur sexe? L’instinct seul garde la clef de ces -inestimables trésors. - -C’est ici qu’apparaît la vanité de l’intelligence dont quelques femmes -s’enorgueillissent. Si peu qu’elles sentent, elles savent tout de même -obscurément que le seul bonheur digne de la femme est dans l’amour; -c’est là que se décide le drame de leur vie. Et pour jouer cette partie -suprême, elles n’ont que l’intelligence,--un néant! - -Est-il nécessaire d’ajouter qu’il y a des femmes intelligentes qui ont -gardé l’instinct? Ces femmes-là ne se trompent pas et, en amour, -n’écoutent que l’instinct. Elles ne tombent pas dans l’erreur grossière -qui consiste à vouloir employer l’intelligence à créer du bonheur. - - -DE LA SINCÉRITÉ ENVERS SOI-MÊME ET ENVERS LA FEMME - -Il faut être sincère avec soi-même, s’efforcer d’être clairvoyant, -chiffrer exactement le degré de sa passion, ne pas prendre pour un grand -amour ce qui n’est que béguin, accorder aux aventures juste l’importance -qu’elles ont. Trop de gens cherchent à se duper eux-mêmes. Qu’y -gagnent-ils? Des déceptions, un choc brutal dans le retour à la réalité. - -Et de même faut-il s’efforcer d’être sincère avec la femme. - ---Vous me dites tout cela, répond la femme, mais au fond vous n’en -pensez rien. Vous me faites la cour, cela excuse tout à vos yeux et même -ce dangereux appel à la sincérité. Ce sont des mots habilement arrangés -et qui produisent un bon effet, j’en conviens. Mais pourquoi vous -croirais-je? - ---Et pourquoi ne serais-je pas sincère? Croyez-vous donc être seule à -courir une chance hasardeuse dans l’aventure que je vous propose? Ce que -je mets au jeu mérite d’être pris en considération. Au point de vue du -monde, vous risquez plus que moi, il est vrai. Mais de ces dangers-là, -il est facile de se garantir et ce n’est pas de sécurité extérieure -qu’il s’agit. En fait, vous jouez votre bonheur comme je joue le mien. -C’est ce que nous avons l’un et l’autre de plus précieux. Ici nous -sommes à partie égale. Pourquoi vous tromperais-je? Pourquoi vous -assurerais-je de mon amour, si je ne vous aimais pas? Nous ne sommes pas -dans une île déserte. Il y a d’autres femmes que vous dans cette ville. -J’ai eu d’autres maîtresses. Pourquoi les aurais-je quittées si je ne -croyais pas vous aimer? Demain quand vous entrerez chez moi, si je ne -sens pas en mon cœur l’émotion que donne seul l’amour, si je vous -regarde sans frémir, si je pense à vous sans tendresse quand vous serez -partie, n’est-ce pas moi qui serai le mauvais marchand de cette affaire? -J’aurai bouleversé une vie ordonnée, agréable. Et pourquoi? Pour mettre -une femme de plus sur ma liste! Les femmes que l’on n’aime pas ne -comptent guère et faites-moi l’honneur de croire que je ne suis pas de -ceux qui ne cherchent en amour que de vaines satisfactions -d’amour-propre. Comprenez donc que mon intérêt est de voir clair en moi -et d’être sincère avec vous. - - -DEUX ÉMOTIONS - -On ressent une émotion délicieuse lorsqu’on s’aperçoit soudain que l’on -est sur le point d’aimer. - -Les hommes qui ont eu le plus de succès n’en sont pas exempts. Un -trouble qu’ils connaissent bien s’empare d’eux; ils ne font rien pour le -vaincre. Ils savourent la joie inaccoutumée d’être gênés en face de la -femme qu’ils aiment; ils gardent le silence ou ils parlent trop, et sont -conscients de cette nervosité qui n’est pas sans analogie avec celle que -l’on ressent au moment de partir pour un grand voyage. Ce trouble même -les renseigne sur leurs sentiments; ils l’attendent avec impatience, ils -saluent sa venue avec joie. - - * * * * * - -Une autre émotion précieuse est celle que l’on éprouve à rencontrer au -bal sa maîtresse le soir même du jour où elle s’est enfin donnée à vous. -Et lorsque vous êtes le premier amant, l’émotion est d’une qualité plus -rare. - -Elle est là, dans un salon, sous la lumière adoucie des lustres. Des -indifférents s’empressent autour d’elle. Vous la regardez et vos regards -se heurtent à la robe.--Il est inouï de constater à ce moment combien -une robe cache un corps de femme! Une femme décolletée offre sa tête et -ses épaules; puis soudain, voici de l’étoffe impénétrable; il semble que -la chair s’arrête à la ligne que la robe trace sur la poitrine; la robe -paraît être née avec la femme, faire partie d’elle, avoir poussé jusque -là; on ne pourrait enlever la robe sans écorcher la femme! - -Vous regardez donc votre maîtresse décolletée. Auriez-vous imaginé -qu’elle fût aussi peu changée d’elle-même? Elle est pareille à ce -qu’elle était hier et chaque jour. Elle parle de ceci, de cela, comme si -rien n’était survenu dans sa vie, comme si, il y a quelques heures, elle -n’avait pas pleuré et crié de bonheur dans vos bras... Vous en arrivez -presque à croire qu’il ne s’est, en effet, rien passé entre vous. Vous -cherchez sur ses épaules la trace de vos baisers. Les épaules n’en ont -pas gardé la marque. Vous descendez plus bas. Une onde de chaleur vous -court dans les veines. Ce qui est caché à tous sous cette robe -miraculeusement hermétique, elle vous l’a révélé aujourd’hui même. Vous -l’avez possédé, c’est votre bien. Elle l’a donné à vous seul, après -quelles luttes!... Et ces imbéciles qui ne soupçonnent rien!... - -Elle ne vous a pas encore vu; mais elle vous a deviné, elle sait que -vous êtes là. Elle est plus belle ce soir que jamais. Ses yeux un peu -battus ont plus d’éclat; sa chair que vous avez couverte de baisers -fervents rayonne de bonheur. Vous êtes si ému que vous restez à l’écart, -craignant que l’on entende les battements de votre cœur. - -Elle tourne enfin la tête. Son regard, une seconde, cherche le vôtre, -entre en vous. Vous formez les yeux de volupté, et, au milieu de la -fête, des lumières, des bijoux des femmes, des habits sombres des -hommes, vous revoyez soudain ses pieds nus sur vos tapis. - - -L’INSTINCT DE REPRODUCTION - -B... n’a jamais été amoureux que de femmes saines et propres à mettre de -beaux enfants au monde. Et chaque fois qu’il a aimé une femme, il a eu -l’impérieux désir de se reproduire en elle. Il voulait la posséder, -jouir d’elle et, aussi, lui faire un enfant. Il était ému à la pensée -que sa substance se développerait et vivrait dans cette femme si belle, -et qu’un être nouveau, plein d’ardeur et de beauté, naîtrait de cette -union passagère. - -Il m’assure qu’il n’a jamais caché ce désir aux femmes auxquelles il -faisait la cour. «J’aimerais avoir un enfant de vous, leur disait-il, un -être qui serait à la fois vous et moi, notre chair et notre sang -indissolublement unis.» - -Voilà une forme de déclaration à laquelle les séducteurs n’ont pas -habitué les femmes. - -Faut-il ajouter à l’honneur des femmes que B... passe pour avoir eu de -rares et grands succès et pour avoir réussi là où d’autres avaient -échoué? - -Il est vrai qu’une fois en possession de la femme qu’il aimait, le -raisonnement, la prudence, venaient combattre l’instinct et avaient -raison de lui. - -La chose intéressante à noter est l’existence de cet instinct de -reproduction arrivant jusqu’à la conscience. - - -LES RÊVEURS ET LES AUTRES - -Il est des hommes que l’amour déprime. Sont-ils amoureux, ils ne peuvent -proférer un mot, sont incapables d’exprimer leur passion autrement que -par des larmes. Ils ne font une cour habile aux femmes qu’autant qu’ils -ne les aiment pas. Sitôt que le sentiment entre en jeu, ils sont -anéantis. C’est en somme pour eux (et par un homme de ce tempérament) -qu’a été écrit _L’Amour_ de Stendhal. «Un excès d’émotion paralyse une -âme tendre», dit-il à peu près. - -Mais les grands passionnés ne sont pas des rêveurs. Ce sont des hommes -dont l’amour décuple l’énergie. Lorsqu’ils aiment, le monde leur -appartient, rien ne résiste à leur élan. Taciturnes à l’ordinaire, ils -deviennent éloquents. Des forces insoupçonnées jaillissent d’eux. - -Les rêveurs prétendent que seuls ils savent aimer et que l’amour -n’existe que dans les larmes. Mais les femmes ne sont pas de leur avis. - -Je connais un homme qui est jeune, beau, séduisant. Il a eu beaucoup de -succès. Des femmes se sont éprises de lui; il a joué avec elles fort -agréablement. Nul doute qu’en certains milieux, il ne passe pour un don -Juan. Il prend avec les femmes le ton qui convient; il leur fait une -cour vive et légère, les juge avec une suffisante précision. Il les a; -mais il ne les aime pas. - -Dès qu’il est amoureux, et cela lui est arrivé plus d’une fois, sa -finesse, son assurance, son esprit disparaissent. Il est anéanti, perd -tout empire sur lui-même, ne dit que des platitudes, intervient mal à -propos, sent sa maladresse, devient de plus en plus nerveux, finit par -se rendre impossible et par se faire renvoyer. Cet homme malheureux n’a -pas réussi à toucher les deux seules femmes qu’il a aimées -passionnément. - -A l’opposé, je vois un homme qui n’a jamais fait la cour à une femme, -même pour s’amuser, s’il n’avait pas pour elle au moins une nuance de -sentiment. Mais il a réussi auprès de toutes celles dont il a été -amoureux. Une femme qui l’a aimé me disait (chaque fois qu’une femme -vous dit une chose intéressante et vraie, elle use du discours indirect -et attribue à une amie l’expérience qu’elle vous raconte. Pour la -simplicité du récit--et aussi pour sa vérité--je rétablis le discours -direct): - -«Personne ne peut savoir, qui ne l’a éprouvé, ce qu’était X... lorsqu’il -était épris d’une femme. Une force irrésistible émanait de lui. On se -défendait aussi longtemps qu’il vous était possible. Mais du jour où il -vous avait attaquée, on se sentait perdue...» - - -DÉDOUBLEMENT - -Il est des gens qui, au plus fort de la passion, conservent la faculté -de se voir agir. Un spectateur conscient assiste impassible aux folies -de l’être amoureux. - -Le beau B. de R... me dit: «J’ai souffert souvent de ce dédoublement de -moi-même, et, chose curieuse, moins lorsque je m’amusais avec les femmes -que lorsque je les aimais. J’ai connu une fois la grande passion, celle -qui vous chavire tout entier, qui vous fait perdre le sommeil et -l’appétit. Je ne pouvais approcher que difficilement de la femme que -j’aimais. Il y avait, entre nous, des obstacles presque insurmontables. -Je fus amoureux d’elle pendant trois mois avant de la voir seule. Enfin, -le hasard de la vie de Paris fit que je dus la ramener un jour en -voiture chez elle. A peine la voiture commençait-elle à rouler que je -parlais; je le fis, en phrases coupées, heurtées, avec une passion -enfiévrée par une attente si longue. Ce fut une vraie déclaration avec -les mouvements d’éloquence et les admirables folies que l’amour dicte. -Eh bien, tant que dura cette déclaration, et elle fut longue, je -m’étonnai du son inaccoutumé de ma voix. Elle était changée, étrange; je -nasillais affreusement, et je m’en apercevais; je me disais à moi-même -au même temps où je m’exprimais avec tant de chaleur: «Tu es absurde, -voilà que tu parles avec l’organe ridicule, insupportable d’un bas -acteur comique, crois-tu toucher le cœur de cette femme avec ton accent -de pitre?» Et j’essayais de me corriger; je prononçais deux ou trois -mots froidement avec ma voix ordinaire, puis la passion l’emportait, et -je recommençais à nasiller... - -«Et c’est ainsi qu’à l’heure la plus émouvante de ma vie, un témoin -caché en moi me jugeait et se moquait de ma voix changée.» - - -LE COQ DU VILLAGE - -Les hommes à succès ne sont pas sans s’apercevoir, s’ils ont un peu de -clairvoyance, que les succès leur sont surtout faciles dans le petit -cercle où ils ont accoutumé de vivre. Une fois qu’ils y ont conquis une -femme, leur avenir est assuré. - -Les habiles restent dans le pays dont ils connaissent les habitants et -les mœurs. Ils y sont entourés d’un incomparable prestige. On les croit -invincibles; cela suffit pour qu’ils le deviennent. Ils ont l’autorité -qui ne se discute pas. - -Le monde parisien, divisé à l’infini en petites paroisses, est plein de -coqs de village. Chacune de ces paroisses a un homme à succès qui la -régente. Il opère dans deux ou trois maisons choisies; il y connaît les -tenants et aboutissants de chacun, les avenues qu’il faut suivre et qui -mènent au succès. Il donne ainsi la bataille sur le terrain de son -choix. Sa sagesse est de n’en pas sortir. - -Arrive-t-il dans un cercle inconnu, il ne fait rien qui vaille. En vain -prend-il des airs avantageux. On ne sait ni qui il est, ni ce qu’il a -fait. Et si l’on dit de lui: «C’est un tel; il a eu des succès», les -femmes le regardent à peine et murmurent dédaigneusement: «Est-ce -possible? Vous vous trompez.» - - -DE SUIVRE LES FEMMES - -J’ai connu un homme qui suivait les femmes dans la rue, en tramway, à -pied ou en voiture. Ça l’a mené, après quelques années, dans une maison -de santé où on le douchait en vain, chaque jour, pour ramener la raison -qui l’avait fui. - -Comme il était, au temps de sa jeunesse, doué de quelque intelligence et -qu’il avait l’esprit de méthode, il s’était fait un plan de Paris à -l’usage des suiveurs. Il savait en quelles rues, devant quels magasins, -à quelles heures et en quelles saisons, les chasses étaient les -meilleures. En marge du plan figurait un tableau sur lequel on voyait le -rendement de chaque quartier. On y lisait, pour une ligne de tramway, le -chiffre: six pour cent. Une autre ligne donnait huit; la rue de la Paix -était à cinq; un grand magasin de la Chaussée-d’Antin montait à seize -pour cent. Mais le meilleur résultat était obtenu en été, sur une ligne -de banlieue, celle qui va de la Gare de l’Est au Perreux, où, sur cent -femmes que l’on abordait, on était accueilli favorablement par -vingt-deux d’entre elles. - -Le nombre des ratés est considérable. Admettons, en moyenne, que notre -homme réussît auprès d’une femme sur quinze. Mais ici, comme à la -chasse, le plaisir de la poursuite est grand et se suffit presque. Il -s’y livrait avec passion, les nerfs tendus; c’était déjà une joie aiguë -et dangereuse. Il suivait entre dix et vingt femmes chaque jour. Il ne -s’émouvait ni des rebuffades, ni des marques de mépris qui ne manquaient -pas. Du reste, il avait acquis du tact. Il sentait assez vite quelles -étaient ses chances de succès. Ce que disait la femme ne lui importait -guère et il n’y prêtait pas d’attention. Cela débutait toujours par de -la colère, rarement par un éclat de rire. Colère ou rire, il continuait -sans se laisser troubler. - -Comme nous lui objections qu’il choisissait des femmes d’allure -provocante et facile, il répondait qu’il était attiré, au contraire, par -la tenue et les apparences les plus correctes, par la distinction et la -réserve. Il convenait avoir été dupe, il est vrai, de professionnelles -qui imitaient à s’y méprendre les façons des femmes du monde, et ne -s’être aperçu de son erreur que dans la chambre de l’hôtel meublé, mais -il tenait pour assuré qu’il y a, dans le monde, comme dans la petite -bourgeoisie, des femmes que l’on ne peut avoir qu’ainsi, par surprise, -et qui préfèrent l’aventure sans lendemain avec un passant à la liaison -dangereuse avec un homme de leur cercle. En outre, les étrangères -étaient d’un sûr rapport, car elles viennent à Paris pour s’y amuser, -et, ne connaissant personne, sont heureuses que le hasard mette un homme -entreprenant sur leur chemin. - -Notre ami était plutôt bien de sa personne, grand, les cheveux crépus, -l’œil en amande; du reste, très vulgaire. Mais, à l’étonnement des -hommes bien élevés, la vulgarité est le défaut qui déplaît le moins à la -plupart des femmes. - - * * * * * - -Un homme délicat, cherchant une maîtresse, consentira-t-il à la prendre -dans la rue? Le seul fait qu’elle s’est laissé aborder ne suffira-t-il -pas à la classer dans son esprit parmi les femmes faciles et folles, et -à empêcher le charmant et indispensable travail d’idéalisation que -Stendhal appelle «la cristallisation». - - * * * * * - -Dans la rue on peut rencontrer le plaisir. Il ne faut pas en faire fi. -Est-ce donc rien de croiser une jolie femme, de s’arrêter aussitôt, de -renoncer à la course projetée, de se mettre à la suivre? Elle marche -d’un pas décidé sur le trottoir, et tout près d’elle, dans son odeur, -vous allez, joyeux, en pensant à l’aventure prochaine. Vous la regardez, -vous la respirez... Qui est-elle? Comment vit-elle? A-t-elle une âme -légère de petite femme prête à se donner?... Elle sera charmante en -déshabillé?... Je caresserai ses hanches arrondies comme les flancs d’un -vase. Ah! les jolis cheveux... Que répondra-t-elle quand je -l’aborderai?... Il faut l’amuser, la faire rire. Une femme qui rit est -désarmée... Je sens que je gagnerai la partie. Nous aurons l’un par -l’autre une heure de notre existence embellie... Je ne sais rien d’elle. -Je ne la connais pas. J’entrerai violemment dans sa vie pour en sortir -aussitôt. Il n’est de plaisir que bref et sans lendemain. Hâtons-nous de -le cueillir». - - * * * * * - -Mais les hommes raffinés savent que même le plaisir demande plus de -préparation. Ils ne sont pas disposés à le goûter dans une chambre -d’hôtel en compagnie d’une passante douteuse. Ils savent aussi les -risques de ces rencontres. S’ils suivent une femme dans la rue, ils sont -assez sages pour s’amuser un instant de cette poursuite, mais l’aventure -charmante se noue et se dénoue dans leur imagination. - - * * * * * - -Il faudrait se faire une règle: s’interdire le plaisir facile de suivre -et d’aborder les femmes dans la rue. - -Alors, le jour où l’on en rencontre une qui vous fait rompre avec vos -habitudes et mentir à votre passé, c’est qu’elle en vaut vraiment la -peine. - - -AUTRES CHOSES - -On voit des hommes, par ailleurs délicats, aimer des femmes qui sont à -tous, qui ont eu cinq cents amants, qui se donnent à la nuit. - -Pourtant ils les aiment; ils leur murmurent des mots ardents; ils -scrutent leurs yeux; ils frémissent de passion dans leurs bras. - -L’énorme cortège de leurs prédécesseurs lointains et immédiats, de ceux -qui ont passé là les nuits précédentes, ne les gêne pas. Ils aiment ces -filles comme un autre aime une femme qu’il a prise vierge et qui ne sera -jamais qu’à lui. - - * * * * * - -Ce goût de la fille est étrange. Mais il existe. L’idée qu’une femme a -appartenu à d’autres excite certains hommes au lieu de les paralyser. -Ils veulent user d’un corps qui ait déjà servi. On en voit qui préfèrent -prendre pour femme légitime une fille. Je connais des familles où, de -père en fils, les hommes ont épousé leur maîtresse qui était parfois -leur cuisinière. - -Chez ces gens un peu bohèmes, il y a au moins une tradition, celle de la -fille. - - * * * * * - -Il est des hommes nés pour la vie de famille. Ils l’ont toujours menée. -Elle leur est indispensable. Ils ont vécu, comme on dit, dans les jupes -de leur mère. Lorsqu’ils quittent le foyer maternel, ils souffrent -horriblement de la solitude. Ils seraient d’excellents maris, mais il -n’est pas possible de se marier jeune. Il faut faire ses études, établir -ses affaires avant que la société autorise à prendre une épouse et à -fonder une famille légitime. Alors ils s’acoquinent avec la première -venue. Et les voilà collés. - - -QUELQUES HOMMES - -R... est un homme peu compliqué, car il n’est que double. Il est de -tempérament passionné et d’âme bourgeoise. En tant qu’homme passionné, -il s’éprend successivement de femmes diverses; en tant que bourgeois, il -supporte mal de ne les avoir que comme maîtresses. Il rêve d’un bonheur -légitime, public et approuvé par la société. Alors il épouse sa -maîtresse; il l’épouse pour un an ou deux, puis il divorce. - -Ainsi tout se passe-t-il suivant les convenances sociales et -conformément aux lois de l’État. - -Il en est aujourd’hui à sa sixième femme légitime. Mais, patience, il -n’a que cinquante ans, il arrivera à la douzaine. - - * * * * * - -Si l’on cause d’amour dans le cercle, V... prend des airs mystérieux. Il -a la bouche cousue; il ne parlera pas, quoi que vous disiez. Il ne sait -rien, il est discret comme une tombe. - -Vous êtes depuis une minute seul avec lui que, déjà, il vous avoue qu’il -est amoureux. Ne le poussez pas, car il ajouterait aussitôt, sur un ton -de stricte confidence, qu’il aime une femme du monde et qu’elle le paie -de retour. Il dira aussi, sans en être prié, qu’il n’en est pas à sa -première aventure, que cela a été sa fortune de se promener depuis dix -ans au milieu de fleurs délicates parmi lesquelles il n’a eu qu’à -cueillir. N’ayez pas l’air de douter de ce qu’il vous raconte, car il -est prêt à vous nommer les femmes qui lui ont appartenu et même sa -maîtresse de l’heure présente. - -V... est gros et court, chauve et barbu; il a les genoux cagneux et les -pieds plats; il est sans nom et sans fortune. Les seules femmes dans -l’intimité de qui il ait pénétré sont de pauvres filles qu’il ne connaît -que par leur prénom. Elles lui coûtent un louis pour la nuit. - - * * * * * - -Est-il possible d’unir plus de finesse d’esprit à plus de maladresse -dans les affaires d’amour que ne le fait S...? - -Nul mieux que lui n’aiguise pour les femmes des compliments alambiqués, -ne leur décoche des traits plus charmants. Il les traite comme des -déesses qui n’auraient jamais quitté l’Olympe pour s’encanailler sur la -terre. - -Quel bizarre mélange de qualités et de défauts en ce garçon! - -Il est à la fois vaniteux et timide, ostentatoire et gêné, et soudain il -mêle étrangement au marivaudage la vulgarité. - -Je l’ai vu faisant un jour une cour précieuse, mignarde, à une jeune -femme qu’il n’abordait qu’après d’infinis détours. Ayant longtemps -évoqué des images rares, il se tut. - -La jeune femme, après un silence, lui dit: - ---Vous rêvez à la lune, S...? - ---A la vôtre, répondit-il, avec le plus fin, le plus délicat des -sourires. - - * * * * * - -C... arrive au cercle à six heures. Il court à une table et commence une -lettre. Tandis qu’il écrit, il pousse des soupirs d’aise; il s’arrête, -il regarde dans le vague, les yeux ravis. Bientôt il lui faut un -confident; il s’adresse à D... qui lit un journal près de lui. - ---Je fais cette lettre, lui dit-il, pour une femme que j’adore. Je la -quitte à l’instant. Nous avons passé une après-midi inoubliable. O -volupté! O caresses!... J’en suis encore frémissant et il faut que je -lui écrive au sortir même de ses bras... - -Les mots volent sous sa plume. Il a fini, il cachète l’enveloppe, il -appelle le chasseur et à voix haute: - ---Porte ceci au numéro 63 de la rue de Bassano, c’est un hôtel privé. -Remets-le en mains propres. Va. - -Cela fait, il s’asseoit près de son ami et lui explique longuement -combien le secret ajoute de prix à l’amour. - - * * * * * - -F... va dans le monde. Il y a des amies. Il entre dans un salon et -trouve dix femmes charmantes avec qui causer. Près de l’une d’elles, il -s’installe dans un coin écarté. Il lui parle bas, mais avec animation; -il trouve des mots heureux, presque tendres; un instant, il lui prend la -main; ses yeux brillent. Souriante, elle l’écoute avec complaisance. - -De loin on les surveille sans méchanceté. On se dit: «Ils s’aiment ou -ils vont s’aimer; ils sont libres l’un et l’autre; F... est un garçon -discret, de commerce sûr; elle est charmante, timide et fière, prête à -se donner à un ami véritable. Cette soirée sera décisive pour eux.» - -Cependant le temps passe. F... se lève; il ne peut se décider à quitter -sa compagne! enfin il prend congé, il sort. Il attendra, sans doute, son -amie à la porte et la reconduira chez elle. Ils connaîtront enfin un -juste bonheur. - -Mais non, à peine sur le trottoir, il hèle une voiture et donne au -cocher l’adresse d’une maison où s’éteindra dans des bras serviles -l’ardeur qu’il a gagnée auprès d’une autre. - - - - -IV - -QUELQUES CONSEILS SUR LE CHOIX D’UNE MAÎTRESSE - - -On ne choisit pas sa maîtresse. Elle vous tombe dessus; quelques-uns -ajoutent: comme une tuile. - - * * * * * - -Pourtant il est des hommes à qui la multiplicité des bonnes fortunes -permet le choix. Ils ont eu vingt ou trente maîtresses, j’entends de -celles qui comptent. La femme qu’ils gardent est vraiment de leur choix. -Elle leur donne, qu’ils en soient conscients ou non (ils ne s’en -aperçoivent souvent que lorsqu’ils l’ont perdue) la qualité d’amour -qu’ils préfèrent. Ils sont plus heureux que mon ami X... qui n’a eu -qu’une femme dans sa vie, n’ayant su se détacher de la première qu’il a -connue. - - * * * * * - -C’est pourquoi on peut se risquer à te donner, ô jeune homme que l’on -voudrait être, quelques conseils sur le choix d’une maîtresse en -s’excusant à l’avance du ton didactique qu’implique un conseil donné. -Dis-toi, du reste, qu’il y a mille façons de réussir auprès des femmes. -Celle que je te propose ne m’appartient pas. Je l’emprunte à ton -intention à la sagesse des siècles dont d’autres tireront des -enseignements opposés, et non moins efficaces. - - * * * * * - -Mais avant d’aller plus loin, il convient de dire le charme des moments -passés à la recherche de celle qu’on aimera. - -C’est une heure exquise, celle qui précède l’amour. On sent frémir en -soi d’ardeur et d’impatience le jeune dieu enchaîné. L’attente est une -fièvre délicieuse... L’univers est ouvert devant vous. Ses trésors sont -là. L’amour d’une femme vous donnera l’empire du monde... Une inconnue -passe... Est-ce elle, enfin?... De quels yeux suprêmes vous la regardez! -Les mots qui vous montent aux lèvres viennent du profond de l’être. Une -angoisse divine vous étreint!... Mais non, vous vous éloignez, vous -voulez quelque chose d’intense qu’elle n’a pas. Vous voulez plus, et -plus encore!... Une autre! Une autre!... En chasse! - -Et l’on vit des heures passionnées dans l’attente du bonheur. - - * * * * * - -Cependant tu méditeras ces quelques conseils préalables, petit bréviaire -que je t’offre, sage jeune homme, à feuilleter dans les heures de -solitude. - - -Ne crains pas de rester silencieux dans le monde si l’on y parle -d’amour. Ceux qui se dépensent dans le cercle s’épuisent inutilement. Ce -n’est pas en public que tu veux briller. - - -Ce que tu as à dire, garde-le pour le particulier. Lorsque tu seras -assis à côté de la femme à qui tu veux plaire, sors de ta réserve. -Étonnée de ce changement d’attitude, elle comprendra qu’elle en est la -cause et t’en saura gré. Explique-lui que si l’on est plus de deux -personnes, on parle pour la galerie et que cela est dénué d’intérêt; il -est des choses si belles qu’elles ne souffrent pas d’être exposées en -public. - - -Ne tombe pas dans l’erreur commune à tant de jeunes gens de parler de -l’amour avec légèreté. Ne crains pas d’être grave et convaincu. Les -femmes, même les plus frivoles, sont enchantées qu’on les prenne, ne -fût-ce qu’un instant, au sérieux. - - -Avant toutes choses, sois secret. Ne livre rien de ton passé. Il est -malaisé d’avoir de la grâce en se racontant soi-même. C’est l’art le -plus difficile. Ne parle donc pas des bonnes fortunes que tu as eues, -bien que la réputation d’avoir été aimé déjà soit un grand avantage pour -réussir auprès des femmes. Sois sûr, du reste, que la rumeur publique -renseignera bien vite celle à qui tu t’intéresses. Dès qu’on te verra -lui faire la cour, des amis opportuns viendront lui dire: «Prenez garde! -Vous ne savez pas quel adversaire vous avez en face de vous. Il est -d’une extrême habileté. On ne compte plus les femmes qu’il a rendues -malheureuses. C’est un homme dangereux...!»--Le grand mot est lâché, -celui qui te donnera partie gagnée. Il n’est pas d’exemple d’une femme -ainsi prévenue qui n’ait désiré pousser une affaire, laquelle, sans -cela, ne l’eût peut-être intéressée qu’à demi. L’idée du danger -l’excite, soit qu’elle espère triompher où d’autres ont succombé, soit -par cet attrait si naturel du risque chez une femme qui s’ennuie. Et -puis il n’est peut-être pas une femme, si faible soit-elle, qui, au fond -d’elle-même, ne pense l’emporter dans sa lutte avec l’homme par les -charmes secrets de son sexe. - -Il est possible qu’une femme sentimentale et qui en est à sa première -affaire, te batte froid pendant quelques jours à la suite des -objurgations amicales. Tu devineras sans peine la cause de ce changement -d’attitude. Que cela n’altère en rien ta façon d’être auprès d’elle. -Elle te reviendra et ces mouvements d’humeur te la livreront plus vite. -Ainsi le poisson qui fuit après avoir mordu légèrement l’hameçon -s’enferre à fond. - -Pour devenir un don Juan, il suffirait de créer autour de soi, avec la -complicité d’un ami, par exemple, la légende qu’on est un homme -dangereux. Une fois en possession de cette réputation, on n’a plus qu’à -récolter. Le choix ne manque pas. - -Donc, assuré du bavardage opportun d’autrui, ne parle jamais de ton -passé. - -Si tu en es à ta première bonne fortune, vois combien ce silence est -avantageux. Il te sera imputé à discrétion et on t’en louera. Les femmes -ne souffrent pas l’indiscrétion chez leur partenaire; elles entendent la -pratiquer elles-mêmes, librement. - - -Il est possible que la femme que tu as distinguée te demande de lui -prêter des livres. C’est une façon de se tâter le pouls -sentimentalement, si j’ose dire, dont beaucoup sont friandes. Les -séducteurs en herbe font ici de grosses erreurs de tactique. Ils -arrivent armés des _Liaisons dangereuses_. Jamais on ne séduira une -femme qui en vaut la peine par le moyen d’un livre cynique. Ce sont les -sentiments qu’il faut attaquer. - -Quant aux autres femmes, il n’est pas besoin de littérature pour faire -du chemin auprès d’elles. Un geste hardi, mis en sa place, vaut mieux -qu’un long poème. - - -Sois scrupuleux dans le choix des moyens que tu emploies dans la -bataille. Il n’est pas difficile de gagner au jeu si l’on y triche, mais -le grand joueur triomphe malgré les cartes adverses. Si tu es riche et -que tu achètes une femme, auras-tu l’illusion d’être aimé? Séduiras-tu -par d’irréalisables promesses, par de grands serments que tu sais ne -pouvoir tenir? - -Ne sois pas ce marchand d’illusions. Ne promets rien. Goûte la joie -profonde d’être aimé malgré tout, non pour de chimériques espoirs, mais -pour ce que tu es. - - * * * * * - -Si tu voulais te marier, je te dirais de chercher une femme dont les -goûts se rapprochent des tiens. Mais pour une maîtresse, ne crains pas -les contrastes éclatants. - - -Tu es athée.--Prends une maîtresse pieuse pour admirer ce qu’il y a -d’affirmation spontanée de l’idéal, comme dit Renan, dans une femme qui -croit en Dieu. Un monde inconnu et fervent te sera révélé. Tu en auras -de grandes jouissances. Et il ne peut être indifférent à l’homme le plus -affermi dans son incrédulité de penser qu’une femme, jeune, jolie et -modeste, prie pour lui chaque jour dans le secret de son cœur. - - * * * * * - -Es-tu croyant?--Choisis une fille libre et provocante qui d’un mot hardi -ébranle l’édifice de l’Église. Une boutade qu’elle jette en défaisant -son corset ruine le dogme de la Sainte Trinité et, du bout de son pied -nu, elle éteint les braises vaines de l’enfer. Pourtant tu ne frissonnes -pas. Dans un corps apaisé, il n’est pas de place pour une âme de doute, -et, lorsqu’elle est partie, tu remercies Dieu qui a permis que, par la -faute d’Adam, le péché vînt dans le monde. - - * * * * * - -Benjamin Franklin a écrit--qui l’eût cru de cet Américain et sage -philanthrope?--un petit traité sur le _Choix d’une maîtresse_. - -Il y recommande de prendre une maîtresse d’âge mûr. Il raisonne ainsi: -les plus hautes branches d’un arbre meurent les premières et la sève -subsiste dans le tronc. De même la figure d’une femme est ce qui -vieillit le plus vite en elle. Sous le visage fatigué d’une femme de -quarante-huit ans, vous voyez des épaules admirables qui n’en ont que -trente-cinq. Descendez plus bas--oh! Benjamin!--vous trouverez plus de -jeunesse encore... Passons sous silence l’avantage évident, pour se -pousser dans le monde, d’avoir comme maîtresse une femme d’expérience et -de relations. - - * * * * * - -D’aucuns pensent que les années les plus propres à l’amour sont celles -de vingt-cinq à quarante ans. Au dessous de vingt-cinq et au dessus de -quarante, les amants sont attirés par les complémentaires qui les feront -rentrer dans la moyenne indiquée. Une jeune femme de vingt ans sera -séduite plus sûrement par la force avertie d’un homme ayant dépassé la -quarantaine; une femme experte et mûre choisira de préférence un jeune -garçon. Et les vieillards qui, jusqu’aux portes de la correctionnelle, -aiguisent ce qui leur reste de dents sur des fruits trop verts, aident -de leur mieux à fortifier la démonstration tentée ci-dessus. - - * * * * * - -Si, au moment de prendre une maîtresse, tu envisageais tous les malheurs -qu’elle peut amener dans ta vie, tu ne prendrais pas de maîtresse. Tu -serais épouvanté à voir les calamités latentes dont est gros l’acte de -l’amour. - -Du reste si l’on voulait agir raisonnablement, on n’agirait jamais. Pour -la raison, rien n’est possible; on ne peut justifier à ses yeux ni la -société, ni l’univers où nous sommes. La vie de chacun de nous est, du -point de vue de la raison, un miracle, car, il n’est pas un homme dont -l’existence n’implique des contradictions essentielles. Et pourtant nous -vivons. La vie a plus de ressources que n’en a notre raison. Et elle a -tout de même, en outre, parfois, le sourire. - - * * * * * - -Es-tu amoureux? Sache à l’avance que ton amour n’a pas une chance sur -dix mille d’être durable. Agis pourtant comme s’il devait être éternel, -car, dans le domaine de l’amour, tout arrive, et tel qui pensait être -parti pour un voyage d’un mois se trouve embarqué pour la vie. - - -Lorsque tu prends une maîtresse, ne te préoccupes pas de la façon dont -tu rompras avec elle. La vie qui connaît plus d’un tour s’en chargera. -Et comme il est possible que tu passes à ce moment-là un vilain quart -d’heure, il est inutile de gâter les premières heures agréables de -l’amour par d’inutiles tracas. - - * * * * * - -Il est bon de savoir à l’avance ce que tu cherches. Cours-tu pour ton -plaisir ou pour ton intérêt? Veux-tu une femme qui te plaise ou qui te -serve? Comme il n’est pas vraisemblable que tu fasses d’une pierre deux -coups, je supposerai qu’en amour tu ne songes pas aux affaires. - - -Stendhal imagine que les Français choisissent le plus souvent leur -maîtresse pour des motifs de vanité. Il ne faut pas prendre la boutade -de Stendhal au sérieux. Il est vrai qu’au moment où j’écris ceci, je -pense à un exemple qui donne raison à Stendhal, à celui de H..., -israélite, sans fortune, sans position, devenant l’amant de la duchesse -de S... qui est grand-mère. On voit les avantages qu’il en tire. - -Mais des exemples semblables se trouvent aussi souvent à l’étranger -qu’en France. - -Dans la petite bourgeoisie, quand une femme prend un amant, elle tient -la chose secrète, car l’opinion publique n’est pas tolérante. - -Dans le monde, malgré la liberté dont on y jouit, les mœurs sont très -opposées à la publicité en ces matières. La femme est toujours dans -l’obligation de ne pas se compromettre; on témoigne peu d’estime à -l’homme indiscret. - -Il est donc rare que ce soit pour se vanter que l’on choisisse une -maîtresse et l’amour reste le sentiment où la vanité joue le moindre -rôle. Qu’y viendrait-elle faire? Quelles satisfactions en tirerait-elle? -Il lui faut un public et l’amour dans le monde est tenu au secret! - - -Si tu m’en crois, rien n’est plus absurde que de mettre de la vanité -dans le choix de ta maîtresse. - -Si tu achètes une propriété, si tu changes d’appartement, tu es obligé -de tenir compte de l’opinion d’autrui. Ton appartement a de beaux -salons, mais tu couches dans une chambre sur cour. Pour paraître, tu -fais des sacrifices. - -Si tu te maries, tu épouses une femme pour le monde et pour tes amis -aussi bien que pour toi. Il faut qu’elle s’occupe de ta maison, qu’elle -reçoive, qu’elle t’apporte crédit et considération, qu’elle flatte ta -vanité de propriétaire-mari. - -Mais lorsque tu choisis une maîtresse, songe que tu la prends, non pour -tes amis, mais pour toi. Une fois que tu la tiendras nue dans tes bras, -il importe qu’elle soit jeune, belle, plaisante, et non pas qu’elle ait -le droit de mépriser les X... parce que leur famille n’a pas fourni de -favorite au roi voici deux siècles. La sagesse antique distinguait dans -l’homme ce qu’il est de ce qu’il a. Prends ta maîtresse pour ce qu’elle -est. - - * * * * * - -Méfie-toi des intellectuelles. Elles ne sont tolérables qu’en société. -Souviens-toi que tu cherches une compagne de lit et qu’un beau corps -est, entre les draps, plus précieux qu’un trait d’esprit. - -La sensibilité de la femme nous intéresse plus que son intelligence si à -fleur de cerveau. L’intelligence n’est, du reste, que la région -superficielle de l’esprit. Au-dessous d’elle, il y a le monde énorme, -obscur, de l’inconscient, souvent plus riche chez la femme que chez -nous. - -Fuis les femmes qui prétendent diriger leur vie par l’intelligence et la -raison. Cette prétention prouve une extrême pauvreté de tempérament. - -Ce sont les marches magnifiques de l’instinct qui l’attirent. - - * * * * * - -Évite aussi les femmes extasiées dont le cœur déverse, à robinet ouvert, -un flot continu de tendresse sur l’univers entier. Une étoile ou une -feuille de salade, un mendiant pouilleux, le plus pitoyable des couchers -de soleil, excitent leur lyrisme éperdu. A les en croire, l’univers -n’est pas assez vaste pour l’immensité de leur amour... Et comme elles -parlent! comme elles savent des choses! comme elles tutoient la -nature!... Avec quels yeux demi-clos évoquent-elles l’accouplement léger -des éphémères ou l’hermaphrodite union des escargots!... Il leur faut un -public. Elles ont un tel besoin de se raconter qu’elles arrêtent le -premier venu; elles ne gardent rien de secret pour lui; elles se -montrent nues; elles exécutent devant lui les danses sacrées. Elles ne -le connaissaient pas il y a une heure et déjà elles l’associent à leurs -jeux prodigieux: déjà il se croit le compagnon fêté de leur vie... Mais -dans soixante minutes, elles l’auront oublié et danseront avec la même -fougue haletante devant un autre. Si elles ne trouvent personne, elles -font monter le concierge... Lorsque tu es auprès d’elles, tu es ébloui, -et, au même temps, tu as honte de ta sécheresse, tu te reproches ta -froideur, tu te pinces pour t’échauffer, tu étends les bras pour -étreindre l’univers. - -Mais ne demande à ces femmes que ce qu’elles peuvent te donner: une -représentation magnifique, sous les feux de la rampe, devant mille -spectateurs. C’est là qu’elles se dépensent et se livrent. Une fois le -rideau baissé, si tu passes dans la coulisse, tu y trouves, parmi les -portants sales et les toiles nues, une femme écroulée, morte de fatigue, -incapable d’aimer. - - * * * * * - -Mais les mystiques sont de ferventes amoureuses. Il y a en elles un -trésor d’inépuisable passion. Elles aiment le Christ comme un amant et -leur amant comme un Dieu. Ces femmes qui veulent l’union ineffable des -âmes savent offrir magnifiquement leur corps à l’amour. Elles -l’abandonnent sans réserve, sans marchandage, comme si elles en -ignoraient la valeur. Mais cela n’est que raffinement suprême, comme le -montre le mot de l’une d’elles, la baronne de Krüdner qui, dans les bras -de son amant, au moment qu’il lui faisait sentir l’aigu des plaisirs de -la chair, s’écriait: «Ah! Dieu, je te demande pardon de l’excès de mon -bonheur!» donnant par ce cri que peut seule se permettre une mystique, -un prix presque divin à une joie terrestre. - - * * * * * - -Le monde est aujourd’hui cosmopolite. Règle générale (il est d’aimables -exceptions), évite les étrangères. Ce sont des femmes dangereuses, -excessives, et qui ignorent les bonnes manières (je ne parle pas de la -façon de manger). - -Les Américaines dont nous sommes envahis promettent beaucoup et ne -tiennent pas. On en voit de belles; elles sont glacées. A quoi bon te -dépenser pour échauffer un bloc de glace qui te gèlera les mains? - -Les Anglaises ne soignent pas leurs dessous. Elles portent parfois, -horreur! des combinaisons! - -Les Allemandes sont d’une sentimentalité outrée qui ne va pas sans une -fâcheuse mollesse des seins. - -Les Russes ont la voix douce, mais avec elles on ne sait sur quel pied -danser. - -Les Polonaises, on en a vu d’exquises. Elles ont du cœur, de la beauté, -de l’esprit. Mais le reste? - -Les Italiennes te donneront du plaisir dans le lit, mais peu de -conversation après la chose honorable. - -Les Espagnoles sont tragiques ou ennuyeuses. Feras-tu entrer le drame ou -l’ennui chez toi? - -Seules les Françaises t’offriront l’amour avec l’agrément et la -diversité que tu désires. Elles plaisent, elles amusent, elles aiment; -elles sont merveilleusement douées pour les jeux que tu préfères; elles -ont du cœur aussi, aucun sentiment ne leur est étranger. Si le hasard -met une novice sur ton chemin, n’hésite pas à la prendre; son -inexpérience sera brève; elle dépassera vite tes leçons. Tu trouveras -chez tes compatriotes la délicatesse et l’ardeur, le goût, l’audace et -le raffinement, un raffinement secret qui ne s’étale pas au dehors et -qui sera pour toi seul. Telle femme qui ne peut s’offrir que quatre -robes par an a des dessous plus beaux qu’une duchesse anglaise. J’ai -toujours pensé que les véritables qualités de la Française étaient -cachées. C’est une femme qu’il faut découvrir pour la bien connaître. - -En outre vous êtes de la même race, vous vous plaisez aux mêmes -finesses, vous vous entendez à demi-mot. - -Enfin c’est avec la Française que tu auras le moins d’ennuis. Elle sait -rompre et cela est à considérer. - - * * * * * - -Il y a de nos jours une société charmante de femmes qui ont été mariées -et qui ne le sont plus. Le divorce leur a créé des loisirs. Elles ont -aimé déjà, goûté la douceur et l’amertume des jours changeants; elles -ont été déçues, mais elles sont prêtes à aimer encore. Elles ont dans le -caractère quelque chose de hardi; elles sont insoumises, ne se sont pas -pliées aux esclavages anciens. - -Je t’entends me dire: «Menez-moi chez ces libres femmes. C’est là que je -trouverai une maîtresse suivant mon cœur et que j’éviterai l’ennui du -mari obligatoire.» - -Non, je ne te conduirai pas chez les divorcées. Tu es trop jeune encore -pour affronter ces femmes dangereuses qui n’ont conquis leur liberté que -pour l’aliéner à nouveau, définitivement. Elles ont en elles le goût -terrible de l’absolu. Ce sont pour la plupart des femmes à idéal; elles -se sont séparées de leur mari parce qu’elles ignoraient l’art de vivre, -qui est fait d’arrangements et de concessions. Elles n’ont jamais su -danser en équilibre sur la corde raide entre l’amant et le mari. Si tu -es aimé par l’une d’elles, elle s’imaginera qu’elle va refaire sa vie -avec toi... Rien n’est plus fatigant et plus vain que d’entreprendre de -refaire la vie d’autrui. C’est assez de mener la sienne propre. La -devise de ces femmes est: «Tout ou rien.» Aux femmes qui demandent tout, -il ne faut rien donner. - -Ou bien tu rencontreras parmi elles la femme incomprise, celle qui a mal -à l’âme, «l’éternelle blessée». Te sens-tu la vocation de garde-malade? -Passeras-tu les jours de ta jeunesse à panser des plaies qui ne -guériront jamais? - -A l’heure où tu vois ta vie étalée devant toi comme un beau pays que tu -vas parcourir, ne prends pas dans tes bagages une femme libre. -Souffriras-tu qu’une femme viole la paix de ton domicile à n’importe -quelle heure du jour et de la nuit, qu’elle sonne à ta porte au moment -où, les pieds au feu, tu te prépares à passer quelques heures parfaites -de solitude, qu’elle apporte ses pantoufles, sa matinée, ses objets de -toilette chez toi, qu’elle finisse par passer les nuits entières dans -ton lit? - -L’amour s’accommode mal de ce train-train conjugal. Si c’est ce -pot-au-feu que tu désires, si tu veux te créer des habitudes à deux, -prends une femme légitime. Si c’est autre chose que tu cherches, fuis -les divorcées. - - * * * * * - -Il te faut une femme mariée, et bien mariée, j’entends de celles qui, à -cause des idées de leur monde, ne songeront jamais à divorcer. Elles ont -un mari, des enfants, des relations; elles entendent les conserver et -garder l’arrangement merveilleux de leur existence. Mais elles veulent -quelque chose de plus que tu peux leur fournir. Elles n’ont connu que -l’amour conjugal. Encore n’a-t-il pu résister à l’affreux corps à corps -du mariage. Elles savent qu’il en existe un autre, incomparablement plus -beau. Elles cherchent celui qui le leur révélera. - -Tu seras, si tu m’en crois, ce prédestiné des fées. Tu assumeras le rôle -de dispensateur des biens essentiels. - -Trois ou quatre fois la semaine, à des heures fixées à l’avance, ta -maîtresse viendra te trouver. Tu la verras secrètement et le mystère -double le prix de l’amour. - -Peut-être te plaindras-tu de cela même? Tu la voudrais chaque jour et -peut-être à chaque heure! Imprudent! vois ce que tu as et ce que tu veux -perdre. - -Lorsque ton amie sonne à ta porte et que, le cœur battant, elle s’appuie -sur toi, songe qu’elle s’est lavée, parfumée, qu’elle a couvert son -corps frais de batistes légères, et que maintenant elle va se -déshabiller pour te plaire. Elle a pris aussi pour toi une âme de fête. -Elle a laissé au logis les soucis, les mille petits ennuis qui -assombrissent les meilleurs ménages; elle a dû gronder les enfants -tapageurs, la couturière était en retard pour une robe, son mari avait -de l’humeur à cause d’affaires difficiles; ils ont échangé quelques mots -aigres. Tout cela est oublié lorsqu’elle entre chez toi. Elle ne pense -qu’à t’aimer. Elle dépose les soucis avec sa robe et son linge fin. Ce -sera assez de les reprendre dans deux heures quand elle rentrera au -logis. - -O jeune homme privilégié, tu représentes l’amour pour elle, et tu -aspirerais à devenir ce je ne sais quoi, ce souffre-douleurs, ce -maître-Jacques conjugal qu’on appelle un mari! - -Elle t’offre ce qu’il y a de meilleur et de plus rare au monde. Sache -jouir des heures précaires et passionnées qu’elle te donne. L’amour n’a -rien à gagner à se mettre en ménage. Qu’il vive ses minutes éclatantes, -qu’il les arrache à la monotonie, à l’ennui de l’existence quotidienne! -Voilà sa victoire! - - -C’est donc parmi les femmes mariées que tu chercheras une maîtresse. - -Une maîtresse stérile a bien de l’agrément, car le chapitre des -précautions est fort ennuyeux. Pourtant il faut se souvenir du mot -profond qui m’a été dit par une femme: «La cause de l’adultère, c’est -l’enfant», signifiant par là qu’une femme sans enfant, si elle aime, n’a -aucune raison grave de ne pas quitter son mari pour son amant. Ayant -médité ce mot, on conclura qu’il est préférable de choisir une maîtresse -ayant des enfants. - -Si tu es un homme de précaution, tu t’informeras aussi du mari, de sa -santé, de son caractère, de ses occupations... Il y a deux écueils à -éviter. - -D’abord les drames. Ils sont à notre époque anachroniques. Les temps -sont à l’indulgence. On ne voit plus un mari, sauf américain, tirer sur -l’amant de sa femme. Il n’est plus bien porté, même dans la bourgeoisie, -de déplacer le commissaire de police pour le vain plaisir de surprendre -sa femme nue dans les bras d’un tiers. Il faut donc veiller à ne pas -tomber sur un mari à caractère emporté. - -Mais, et c’est le second écueil, le mari qui adore l’amant de sa femme -est insupportable aussi. - -Évite l’un et l’autre de ces maris. - - * * * * * - -Si cela t’est possible, cherche de préférence dans le meilleur monde. Tu -y trouveras des femmes d’esprit vraiment libre et qui savent vivre. - -Ne crois pas que toutes les femmes soient égales. L’égalité n’existe que -comme mot peint en noir et blanc sur les monuments publics. Il y a -encore, il y aura toujours des classes privilégiées. Quelle que soit ton -opinion sur la société et quand même par ailleurs tu travaillerais à la -détruire, ne manque pas de prendre avantage, si tu le peux, de ce -qu’elle a de plus raffiné et de plus exquis: la femme. La femme, depuis -sa naissance, n’y a été élevée que pour plaire et pour séduire, pour -vivre les minutes de luxe les plus rares. Regarde-la entrer dans un -salon, vois sa grâce, son aisance, la façon dont elle marche, dont elle -s’assied, l’art parfait avec lequel elle est habillée. - -Il a fallu des siècles de culture pour produire une fleur aussi belle. - -Pas un instant de la vie de cette femme n’est pris par ces occupations -harassantes de boucler un budget trop serré, de faire rendre à un louis -d’or plus qu’il ne peut donner de menue monnaie, de s’inquiéter du prix -des légumes et de moucher ses enfants. - -Elle ne pense qu’à l’amour. Elle sait que l’amour seul peut l’arracher à -l’ennui luxueux que la richesse lui crée. - -Tu seras surpris de la véritable liberté d’esprit que les femmes du -monde conservent sous les dehors traditionnels d’une politesse raffinée -et d’une parfaite éducation. Elles ont compris depuis longtemps qu’elles -n’ont à donner au monde que leur vie extérieure, qu’elles lui échappent -pour ce qui appartient à elles seules, leur intimité, leur cœur, la -conduite secrète de leurs affaires personnelles. On ne leur demande que -d’observer les règles du jeu mondain, de se signer en entrant à l’église -et de s’agenouiller à l’élévation. Cela fait, elles se considèrent -justement comme libres et jugent à bon droit que, comme dit Jules -Laforgue: - - Tout, et pas plus, - Tout est permis. - - * * * * * - -Avant de conclure, je te parlerai brièvement de ceux qui n’ont pas le -choix. - -Voici X... que je citais aux premières lignes de ce chapitre. Personne -ne répond moins au type de l’amant dont rêvent les femmes. Il est -gauche, timide, embarrassé dans ses paroles et dans ses gestes. - -Sa maîtresse est presque à l’automne de la vie; elle est lourde, -empâtée, avec quelque chose d’accablé dans l’allure, la bouche molle. -Elle a un mari. Quel mari? La vulgarité même, non seulement dans les -traits, mais dans l’esprit, dans les manières. L’amant est un être -délicat. Pourtant il accepte le mari; il accepte sa familiarité; il est -chaque jour plusieurs heures chez sa maîtresse; il mène la vie du -ménage; il fait partie de la maison. Dix fois par mois il a les nerfs -exaspérés, il est sur le point de cracher son dégoût à la figure de cet -homme grossier. Pourtant il reste. Il est torturé, mais il reste. Il se -résigne à subir toutes les malpropretés, petites et grandes, de la vie -commune. Et, ayant supporté tout cela, il supporte aussi la femme qui a -vieilli, qui est laide, défaite... - -Pourquoi? - -Parce qu’elle est pour lui, la Femme. Il n’en a jamais eu d’autre; il -sent qu’il n’en possédera jamais une autre. Il n’est pas taillé pour la -conquête, pour monter à l’abordage. Il est gêné en présence des femmes, -elles l’effraient, il ne sait leur parler. Qu’avait-il connu -jusqu’alors? Les filles misérables qu’il a pu s’offrir aux jours où son -sang bouillonnait, des femmes sans âme et sans linge. Puis il a -rencontré enfin celle qui devait être sa maîtresse. C’était une femme -qui s’ennuyait, comme elles s’ennuient toutes. Elle attendait un homme; -il est venu. Qu’a-t-il fallu pour qu’ils tombassent dans les bras l’un -de l’autre, quelle lassitude chez elle, quel désir exaspéré chez lui, -quelle longue attente pour tous deux? Un jour, avec la brutalité d’un -timide, il l’a assaillie. Et dès lors, ils ne se sont pas quittés. Il -lui a donné tout ce qu’il avait économisé, sa tendresse jamais dépensée, -son désir d’intimité, les caresses auxquelles il avait rêvé. Il n’avait -rien gâché auprès d’autres. Cette femme fut pour lui toutes les femmes. -Il ne la quittera jamais quoi qu’il ait à supporter auprès d’elle; où -irait-il? L’amour est mort entre eux; des habitudes en ont pris la -place. - -Ils vieillissent ainsi, à trois. - -C’est horrible. - - * * * * * - -Cet autre vit avec une misérable fille ramassée on ne sait où, dépourvue -de beauté, de charme, de jeunesse, d’élégance, de distinction, d’esprit, -de culture, un pauvre je ne sais quoi, un quelque chose sans nom, qui a -traîné dans la misère et qui restera éternellement misérable. Mais quoi? -c’est une femme et il n’en a pas d’autre; il en souffre; il la garde. - - * * * * * - -Et maintenant, à la conclusion. - -Je sens que tu me reproches trop de prudence. Tu es audacieux. Les jeux -dangereux t’attirent; tu frémis d’impatience à l’idée de courir à la vie -et de te mesurer avec elle. Et voilà qu’en face de l’amour, je te -construis des positions défensives! Je te dis: «Ne fais ni ceci, ni -cela. Réserve-toi, comme le veut Montaigne, une arrière-chambre qui soit -toute tienne.» - -C’est vrai. Je te veux fort contre l’amour... Écoute-moi une minute -encore. - -Tu veux aller en mer. Choisiras-tu pour ta première sortie un petit -bateau étroit et sans quille? Partiras-tu sans avoir étudié la côte et -les récifs? Vas-tu te déchirer, en vue du port, sur un écueil que tous -les marins connaissent? Veux-tu qu’au premier coup de vent, ta barque -capote et te jette à l’eau? Veux-tu finir ainsi misérablement sans avoir -vécu?--Non. - -Choisis un fort et souple voilier, bien lesté, bien gréé. Apprends à le -manœuvrer, à virer, à marcher à toutes allures, à profiter de la moindre -brise, à le tenir d’une main ferme au plus près du vent, couché à demi -sur les flots. Je veux que tu saches lire une carte marine, éviter les -courants dangereux et les écueils où la mer blanchit. Quel que soit le -temps, et le vent sifflât-il en bourrasques, tu quittes le port. Tu -files dans les tourbillons comme les grands oiseaux de tempête. Le -danger ne t’effraie pas; loin de le fuir, tu le cherches. - -Maintenant je te permets de quitter la rade abritée où je t’ai appris à -naviguer. Maintenant tu peux aller au large, loin de toute terre; -maintenant tu peux braver les orages, car tu es un homme, et c’est en -homme que tu joues librement ta vie, plus loin, toujours plus loin, là -où il n’y a plus que le ciel et que la mer. - - - - -V - -LES FEMMES - - -Il n’y a que des individus. Pourtant ne nous interdisons pas le plaisir -de généraliser et de classifier. - -Voici trois classifications qu’on peut proposer pour les femmes. La -première, la plus grossière, séparerait les femmes d’après le nombre des -hommes qu’elles ont eus dans leur vie. - -Nous aurions d’abord la femme d’un seul homme. - -Il est des femmes de cette catégorie qui ont connu deux amours, les -grands combats, la joie d’être aimées et la torture de ne l’être plus. -Elles ont lutté et souffert, mais ne se sont données qu’une fois. -D’aucunes ont sacrifié à Dieu l’homme qu’elles auraient adoré. Il y a -dans leurs rangs les femmes auxquelles le devoir fait entendre une voix -plus impérieuse que celle de la passion. Il y a celles, si rares, qui -n’ont aimé qu’un homme et dont la vie a été remplie, chose admirable, -par un seul sentiment. - -Mais cette classe renferme aussi le lot innombrable des femmes-troupeau, -les éternelles esclaves, celles qui acceptent tout sans réagir, avec -résignation. De tempérament et de sensibilité médiocres, la passivité -est leur lot. Ce sont elles qui transmettent à la race les qualités de -soumission, de respect, de prudence, qui sont utiles, mais devant -lesquelles il est difficile de s’enthousiasmer. Ces qualités sont -d’ordre social. Une collectivité de gens parcimonieux fait un pays -riche. Mais un homme avare montre une grande bassesse de caractère. - -Qu’on ne me demande pas de m’incliner devant une femme qui n’a jamais -aimé. Je me refuse à prendre la frigidité pour une vertu. - - * * * * * - -La seconde classe est composée des femmes qui ont eu deux hommes dans -leur vie, et pas plus. - -Le premier est le mari qui a été choisi le plus souvent par amour. Mais -qu’est-ce qu’un amour de jeune fille, si intense soit-il, et au devant -de quelles déceptions ne court-il pas? Deux ou trois années se passent; -l’amour disparaît dans les cahots de l’existence conjugale. Voici une -femme qui, toute jeune, a devant elle une longue vie plate, morne, -privée de la seule chose qui ait de la valeur à ses yeux. Elle se -désespère. Pourtant elle sent en elle une force qui ne se laisse pas -abattre, qui ne veut pas mourir. Mais quoi! elle n’est pas faite pour -les aventures; elle se résigne... Au moment où elle a cessé d’espérer, -elle rencontre enfin un homme. Son cœur qu’elle croyait mort tressaille; -de nouveau la vie tumultueuse coule à grands flots dans ses veines. Elle -aime, elle aime cette fois-ci d’un amour averti; elle n’est plus -l’enfant innocente de jadis; elle se met à l’épreuve, longtemps: elle se -donne enfin, parce qu’elle est sûre que c’est pour toujours... Elle joue -sa dernière chance de bonheur. - -Et si elle perd?... Tant pis, tout est fini. Elle ne s’accorde plus le -droit de se tromper; elle sait qu’il y a des expériences qu’on ne -recommence pas indéfiniment sans y laisser des choses auxquelles elle -accorde une valeur inestimable. - - -Viennent maintenant les femmes qui ont eu plus de deux hommes. A partir -du second amant, il est difficile, et peut-être inutile, de vouloir -établir un compte. Le passage de un à deux ne va pas sans luttes; celui -de deux à trois est infranchissable pour certaines femmes. Mais après -trois, pourquoi pas quatre? Celles qui se sont affranchies, qui mènent -une vie libre, ont acquis le droit d’agir à leur guise et de suivre -leurs passions. - - * * * * * - -Mais je vois une autre classification que je préfère. - -On pourrait diviser les femmes en deux classes seulement: - - celles qui ont du courage, - celles qui en manquent. - -Il n’est peut-être pas de femme qui ne se soit trouvée à une heure de sa -vie dans la nécessité de prendre un parti courageux ou de renoncer à -l’amour. L’amour--et c’est sa grandeur--ne va pas sans dangers. Si on -veut le suivre, il faut quitter la route aisée, bien tracée, où l’on -chemine avec les autres, sous la protection des gendarmes, pour se jeter -hardiment sous bois, à l’aventure, arrive ce qui arrive. Le pays que -l’on parcourt alors est plein de périls; il faut se cacher, faire -attention à mille choses auxquelles on ne pense point sur la grande -route. On risque de tomber dans des fondrières et de se casser le cou. - -Oui, l’amour n’est pas la petite chose facile et innocente que certains -imaginent; le souvenir des mille tragédies qu’il a causées revient à -l’esprit au moment où l’on hésite. Se mettra-t-on en lutte avec la -société? Est-on prêt à sacrifier les biens auxquels on est attaché, sa -réputation, et plus encore, les liens de famille, ses enfants, -peut-être? Ces avantages matériels et moraux, vous en dressez la liste. -Le total donne à réfléchir. En face, il y a l’amour, tout nu. -Oserez-vous prendre parti, risquer tant, sacrifier en pensée--cela -suffit--des choses si précieuses et vous jeter où? Dans l’inconnu. - -Ici beaucoup de femmes reculent. Elles ont peur. Elles sont lâches. -Elles renoncent à l’amour. - -Mais les autres ne balancent pas. Elles ont de la vertu, au sens antique -du mot, au temps où il signifiait «courage». Il y a souvent de la -grandeur d’âme, des qualités héroïques chez celles qui, ayant vu devant -elles le carrefour redoutable, ont choisi l’amour et en ont accepté les -dangers. - - * * * * * - -Voici enfin une troisième classification (on pourrait en proposer à -l’infini). - -D’une part, les femmes qui débutent par un sentiment. Elles ne se -donnent qu’à l’homme qu’elles aiment. Le sentiment est leur seul guide, -la loi suprême. Où il est absent, il n’y a que débauche. Où il brille, -il purifie tout. C’est un signe presque divin. «Je l’aime» disent-elles, -et tout le reste s’en suit. Leur cœur a parlé, elles obéissent -joyeusement. Chez certaines le cœur ne parle qu’une fois ou deux; chez -d’autres il ne cesse de s’émouvoir et l’on voit des femmes aimer -successivement, et à chaque fois d’une exclusive passion, plusieurs -douzaines d’hommes. - -D’autre part, voici les femmes qui n’ont pas besoin d’aimer pour goûter -les plaisirs de l’amour. Elles les prennent au hasard des rencontres. -Elles regardent un homme; il leur plaît; elles sont émues; leurs yeux -brillent; leurs lèvres deviennent humides; elles se donnent à lui -(Exemple: la femme que l’on a dans sa voiture, en la raccompagnant du -théâtre où on l’a rencontrée, le soir même, pour la première fois). S’il -y a maldonne, elles recommencent ailleurs, jusqu’à ce qu’elles trouvent -qui les satisfasse. Elles ne sont, du reste, pas incapables d’aimer. - -Chez les premières, le choc premier est sentimental. Pour les secondes -l’émotion est purement physique; elles pratiquent l’amour comme l’ont -fait, à une époque de leur vie, tous les hommes. - -Il y a enfin les femmes qui trafiquent de leur corps et s’en servent -pour améliorer leur situation financière ou mondaine. - -Mais cela, c’est encore une autre histoire, et nous ne l’entamerons pas. - - -LES FEMMES ET LE MONDE - -«Prendre la femme d’autrui.» Cela laisse supposer que la femme -appartient à quelqu’un d’autre qu’à elle-même. Au fond nous sommes -esclavagistes. - - * * * * * - -Il y a des femmes auxquelles le monde interdit d’avoir un amant; il en -est d’autres auxquelles il permet un seul amant; il en est qu’il -contraint à se cacher, tandis que certaines s’affichent impunément; il y -a des femmes qui sont notoires par le nombre de leurs liaisons; d’autres -par la qualité exquise de leurs amants; il est des femmes désintéressées -et d’autres qui ne le sont point. - -Le monde tolère tout ou ne passe rien, suivant ses caprices. Pour le -monde comme pour la nature, le mot justice n’a pas de sens. Pourtant il -juge, et ses arrêts sont sans appel. - - * * * * * - -Que les femmes qui n’ont d’autre règle que leur plaisir m’écoutent et -soient assurées qu’il faut sauver toujours, et encore, et partout, et -contre l’évidence même, les apparences. - -Qu’elles imitent le royal exemple de Jupiter qui, tout maître des dieux -et des hommes qu’il était, s’entourait d’un nuage alors qu’il faisait -l’amour. - -Elles ne se doutent pas du demi-sourire qui accueille leur nom lorsqu’il -est prononcé en société: «Mme B..., une femme facile.» - - * * * * * - -Mme B... entre dans un salon. - ---Je vais lui demander des nouvelles de R..., me dit un ami. - ---Gardez-vous-en bien. Elle est avec S... depuis un mois. Si vous voulez -des nouvelles de ce dernier, hâtez-vous, car elle n’a pas encore épuisé -l’alphabet. - - * * * * * - -La femme fait elle-même son prix. Elle serait bien sotte de ne pas le -fixer le plus haut possible, ne serait-ce que pour flatter la vanité de -l’homme.--«Voyez ce que je vous donne et mesurez la grandeur de votre -victoire.» - -C’est pourquoi nous lui savons gré d’essayer à chaque fois, avec une -constance qui ne se lasse pas, de nous persuader que nous sommes son -premier amant. Nous ne la croyons pas, mais l’insistance avec laquelle -elle nous le répète a quelque chose de flatteur. Nous en arrivons à -imaginer que, s’il y en a eu d’autres, ils ont été des accidents, tandis -que nous sommes, nous, l’homme nécessaire. - - * * * * * - -Il ne faudrait pourtant pas qu’une femme fît trop de manières. On voit -le ridicule d’une femme qui met très haut quelque chose dont personne ne -cherche à s’emparer. - - * * * * * - -Ayons le courage de le dire: Une femme qui est bonne, qui aime ses -enfants et s’occupe d’eux, qui aime son mari et son foyer, ne devient -pas une marâtre, une mauvaise épouse, une coureuse parce qu’elle a -rencontré un homme qui a su lui plaire. - - * * * * * - -Hélène a trente ans. Elle est belle, mais on l’aimerait, même si elle -n’était pas belle, à cause de sa bonté. Elle n’a pas de fortune et vit -simplement dans un monde qui n’est pas simple. Vingt hommes lui ont fait -la cour sans succès; quelques-uns lui ont laissé entendre que le luxe -lui était dû et qu’ils voudraient le lui assurer. Hélène les a renvoyés. - -Hélène a un secret. Elle aime. Après un an de luttes, elle se donne à -celui qu’elle aime. Pas un instant elle n’a pensé qu’elle avait le droit -de sacrifier à son amour ses enfants et son mari, à qui elle tient par -mille liens d’affection, d’estime, par mille souvenirs. Elle mène chez -elle la même vie que par le passé; elle est bonne comme autrefois, et -simple, et tendre. La crise qu’elle a traversée, elle a eu la force de -la garder au-dedans d’elle; elle a lutté et souffert sans qu’aucun des -siens s’en aperçût. Du même cœur, elle s’intéresse à son mari, à ses -enfants; ils sont heureux et ne sauraient se passer d’elle. Les quelques -heures qu’elle leur dérobe, dans la semaine, quel mal font-elles aux -siens, à elle-même? - -Pourtant Hélène n’est plus une honnête femme. - - * * * * * - -Mme V... est laide et riche, avare, en outre. Son esprit est pointu -comme un bâton ferré qui, où qu’on le pose, s’enfonce. Habile à deviner -les dissentiments naissants, elle sait les envenimer et a brouillé dix -ménages. Elle est le désespoir de son mari, la terreur de ses enfants. -Intransigeante de vertu, elle n’admet aucune excuse à aucune -défaillance. Elle porte la tête haute et se vante de n’avoir pas failli; -elle n’ajoute pas que personne, jamais, ne l’y incita. - -Mme V... est une honnête femme. - - -DU NATUREL ET DU SNOBISME - -Un défaut auquel rien ne remédie chez la femme est le manque de naturel. - -On peut être duchesse, avoir deux millions de rentes, et garder du -naturel. - -Une petite bourgeoise peut être infectée de snobisme. Nulle part le -snobisme n’est plus redoutable que chez les parvenus mondains. Comment -le comte de L... qui, hier encore, était M. L... et assez méprisé, qui a -acheté un titre de comte au Pape lorsqu’il eut touché les trente -millions de dot de sa femme, ne se sentirait-il pas obligé de prendre -des airs et d’adopter un ton cérémonieux dans sa maison? Il lui faut -bien être arrogant vis-à-vis de ceux qui, la veille, étaient ses égaux -et qu’il considère aujourd’hui comme ses inférieurs, mais le duc de R... -n’a aucune raison de chercher à améliorer sa position mondaine. Il voit -qui il lui plaît, des gens intelligents s’il est intelligent, des -imbéciles s’il est court d’esprit. En tout cas, il choisit suivant son -goût. Personne, en effet, ne conteste sa situation. Chacun sait d’où il -vient et que ses aïeux furent de parfaits courtisans de Louis XIV, le -plus grand de nos rois. - -C’est pourquoi il faut fuir les gens qui ne songent qu’à se pousser dans -le monde. Il ne peut y avoir chez eux aucun naturel. Et les femmes sont -ici plus terribles que les hommes. Elles ont des existences plus vides -que les nôtres et cherchent à les remplir par les satisfactions de -vanité mondaine. Un échelon à gravir, puis un de plus, voilà ce qui trop -souvent les occupe. - -Le grand défaut du snob est de juger par classes. A un certain titre -correspond pour lui une certaine valeur personnelle. Rien de plus -inepte. - -Les gens intelligents et orgueilleux ne consentiront jamais à ne pas -juger eux-mêmes, et individuellement, ceux avec qui ils se trouvent. Ils -se refusent à se déclarer inférieurs à tel ou tel parce que titré et -riche. - -Le snobisme, au fond, n’est autre chose que le respect des grandes -situations. Êtes-vous respectueux ou ne l’êtes-vous pas? Êtes-vous -résolu à juger toutes choses par vous-même? Voilà ce qui décide de la -question. - -Aussi les variétés du snobisme sont-elles nombreuses. - -Voici le snob mondain. On l’a décrit à satiété; en face de lui, il y a -le snob anti-mondain. Je me souviens que, pendant mon adolescence, il y -eut un moment où, dans le petit cercle de littérateurs sans barbe que -nous formions nous étions ces snobs-là, et, par haine du convenu et du -«Bourgetisme», nous déclarions seules dignes d’intérêt les âmes des -cuisinières. - -Notre bêtise, pour être désintéressée, n’en était pas moins grande que -celle des snobs mondains, et peut-être plus. - -Voici le snobisme intellectuel. Les femmes qui en sont atteintes sont -insupportables. De toutes, la prétention d’avoir de l’esprit, de penser -finement ou supérieurement, est celle qui se tolère le moins. Ah! le -terrible effort qui avorte! La flèche imbécile qui tombe avant d’être -arrivée au but alors qu’il serait si simple de ne pas viser plus loin -qu’on ne peut atteindre! Voyez ce qu’est une femme pour qui l’amour est -une occasion de faire de l’esprit! - -Une femme spirituelle est délicieuse tant qu’elle reste, simple ou -compliquée, elle-même. Mais veut-elle briller, chercher l’effet et le -succès? Quel tact il lui faut garder! Que de dangers alors dans les -applaudissements qu’on lui prodigue! Au milieu de ce concert brillant -une fausse note, et tout est gâté. - -Et nous avons encore le snobisme sentimental, le snobisme artistique, et -tous les autres... - -Fuyons les snobs. - - -LE PREMIER DEVOIR DE LA FEMME - -On reproche aux femmes de s’occuper trop de leur beauté, d’user le temps -dans le soin minutieux d’elles-mêmes. - -Ce reproche tombe à faux. - -Le premier devoir de la femme est de plaire à l’homme, de le gagner -d’abord, de le garder ensuite. Elle sent que c’est la grande tâche qui -lui est dévolue, que sa vie doit être faite par l’amour, que son bonheur -en dépend. C’est ici que se joue sa partie; c’est ici qu’il faut vaincre -ou mourir. - -Le reste?... le reste est accessoire. - -Les femmes qui dépensent toute leur activité sur d’autres champs, dans -les œuvres charitables, aux cours, dans les arts si improprement appelés -d’agrément, sont des femmes à qui l’amour a manqué, qui ont perdu -l’homme qu’elles aimaient ou qui n’ont pas rencontré celui qui aurait -été à lui seul une raison suffisante de vivre. Si elles avaient ce -qu’elles désirent (souvent inconsciemment) comme elles quitteraient -malades et livres, et travail! Ne l’ayant pas, elles cherchent à -s’étourdir et se créent des buts artificiels. - -Plaignons-les, sauf quand elles affectent de mépriser l’amour. Nous ne -sommes pas dupes alors, disons-le, de leurs manières hautaines, de ce -détachement qualifié par elles de supérieur. - - * * * * * - -Quelle religion a jamais demandé à la femme plus de sacrifices que la -coquetterie? - -Aucune religion en a-t-elle obtenu de plus grands? Corsets serrés, -talons hauts, cols qui étouffent, robes incommodes, chapeaux énormes, -vous valez tous les cilices et toutes les mortifications. Mais comme la -femme fait joyeusement ces sacrifices au seul dieu qui existe pour elle: -sa beauté! - - * * * * * - -Il y a chez certaines femmes le désir inconscient d’imiter l’homme pour -mieux lui plaire. Elles essaient de se rapprocher de lui pour le gagner -plus sûrement. Elles développent en elles le goût du sport, des -exercices violents, ou de l’intelligence et des travaux sérieux. Elles -font un faux calcul. L’homme recherche dans la femme ce qu’il n’a pas -lui-même, les qualités qui sont proprement féminines. L’homme le plus -viril désirera la femme la plus essentiellement femme. Il est -vraisemblable que le sportsman tombera amoureux d’une femme inhabile au -sport et que l’homme sérieux préférera une femme frivole. - - -LES CARESSES - -Il y a un abîme entre pas de caresses et la plus innocente des caresses. -Il n’y a que des degrés faciles entre la plus innocente des caresses et -la caresse suprême. - -C’est pourquoi les familiarités que tant de femmes permettent et -auxquelles elles n’attachent aucune importance sont si dangereuses pour -elles, lorsqu’elles se trouvent en face d’un homme habile et passionné. - - * * * * * - ---Tels et tels me baisent la main, dit Irène, ou le bras, me prennent -même, oh! en riant, par la taille; d’autres sont entrés dans ma chambre, -alors que j’étais couchée. Êtes-vous pervers au point de voir du mal là -où il n’y a que bonne camaraderie? - ---Irène, croyez-moi, rien n’est plus dangereux que cette facilité de -commerce qui vous paraît naturelle. Vous n’avez plus le droit -d’interdire ces premières caresses innocentes à d’autres qui sauront en -profiter, à Jacques, par exemple. Il est beau, grave et décidé; il a le -prestige de victoires nombreuses. Vous l’avez rencontré chez des amis. -Il n’a causé qu’avec vous et de la façon la plus sérieuse. Sans que vous -le sachiez, il vous intéresse déjà. Le voici qui arrive chez vous pour -la première fois. Il est venu de bonne heure pour vous trouver seule. Il -entre, il prend votre main, il la baise longuement. Il y a façon et -façon de baiser la main d’une femme... Vous vous asseyez; il s’assied -trop près de vous. Un moment après, il regarde vos bagues qui sont -anciennes; il est connaisseur; il le dit, il faut le croire. Sans y -songer, vous tendez votre main, imprudente Irène. Il la tient -maintenant; il ne vous la rendra pas de si tôt. Voyez-le penché sur -vous; il regarde les bagues de si près que son haleine passe sur votre -main et que quelques poils fous de sa moustache par instants vous -chatouillent ou vous caressent, on ne sait. Sa main presse un peu la -vôtre. Involontairement?... Sans doute. Paraîtrez-vous vous en -apercevoir?... Non, ce serait laisser voir que vous lui supposez une -intention, et cela est dangereux. Il y a entre vous, maintenant, un -malaise... Vous retirez votre main, enfin. Avant de la lâcher, il baise -non plus la main, mais le poignet.--Du coup, vous allez protester. Vous -le regardez.--Aucune trace d’embarras, ni de fatuité non plus, sur sa -figure régulière. Allons, Irène, vous laisserez passer cela encore... -Vous causez maintenant. En quelques minutes, il sait la chose précise -qu’entre toutes vous désirez voir à Paris; il en connaît le -propriétaire, il vous y conduira; fixez votre jour. Rien n’est plus -simple... Rien n’est plus simple, en vérité. Pourtant vous hésitez, -Irène.--Il insiste. Qui vous retient? Voyez-vous à cela quelque mal?--Il -n’y a rien de mal, en effet.--Alors?--Cependant.--C’est oui.--Il se -lève, il est si près de vous que sa hanche frôle la vôtre; il vous baise -les deux mains, cette fois-ci; il est parti. - -Vous êtes troublée, Irène. Pourquoi? Vous ne vous reprochez rien. Il n’y -a rien eu entre vous dont votre conscience puisse s’alarmer. -Deviendriez-vous prude jusqu’à empêcher qu’on vous baise les mains? Ces -mêmes gestes, d’autres les ont faits cent fois. Pourquoi ont-ils pris, -aujourd’hui, un sens nouveau?... Vous vous croyez peut-être être dupe de -votre imagination. Jacques ne songe pas à moi, pensez-vous. Il a tant de -femmes. Que viendrait-il faire ici?... Pourtant il est venu. Il ne vous -a fait aucun compliment, mais vous sentez encore la pression douce et -tenace de sa main... Décidément, vous n’irez pas avec lui voir cette -collection privée. Vous l’en avertirez par un mot, la veille... Le jour -vient et vous n’avez pas écrit. Vous voilà tenue d’aller au rendez-vous. -Au fond de vous-même, secrètement, vous en êtes heureuse. Pourtant, vous -ne vous l’avouez pas. Vous mettez à votre toilette plus de soin encore -qu’à l’ordinaire. Vous partez... Irène, Irène, que faites-vous? Pour -Dieu, n’acceptez pas de monter dans sa voiture, ou vous êtes une femme -perdue. - - -L’ÉPREUVE DU LIT - -A nu, une duchesse et une blanchisseuse montrent ce qu’elles sont. Il -n’y a plus ici ni rangs, ni prérogatives. - -L’amour révèle l’être lui-même et le ramène à la mesure commune du lit. -Épreuve sévère et devant laquelle plus d’une tremble. - - -QUELQUES FEMMES - -Elle a toujours regardé l’homme qu’elle aime à la dérobée, en se -cachant. Elle ne peut supporter son regard; il entre en elle, lui fait -mal. - -Loin de lui, elle n’est pas heureuse. Elle ne pense qu’au moment où elle -le reverra. Pourtant elle a, lorsqu’elle est seule, des moments exquis. -Elle se dit alors: «Je lui appartiens, je l’aime. Il fera de moi comme -il voudra. Quand je serai près de lui, je le couvrirai de baisers.» Et, -de loin, elle a toutes les audaces. - -Aujourd’hui elle reçoit. Depuis le matin elle est joyeuse; elle sait -qu’il viendra la voir. Elle a du monde autour d’elle; elle s’anime... Il -entre; subitement elle se tait, elle se détourne de lui; c’est une main -morte qu’elle abandonne à ses lèvres. Il lui parle, son malaise -augmente, elle voudrait qu’il s’en allât. «Pourquoi est-il venu? se -dit-elle. N’est-ce pas absurde d’être troublée à ce point?» Elle lui -répond brusquement, avec dureté. - -Elle lui en veut du désarroi où il la jette: «Qu’est-ce que cette -tyrannie qu’il exerce sur moi sans mot dire? Il n’a qu’à paraître pour -que je n’ose plus ouvrir les lèvres. Pourquoi est-ce que je l’aime? J’ai -vu des hommes plus beaux. D’autres sont plus tendres; ils ont pleuré à -mes genoux et m’ont offert leur vie. Mais il est venu, il n’a rien dit, -il m’a regardée, et j’ai senti que je lui appartenais. Comme il est sûr -de lui! Je hais ce calme qui ne se dément pas au moment où je m’affole. -Il est ici avec moi comme il est avec les autres; entre elles et moi il -ne fait aucune différence; il semble que jamais il ne m’ait tenue dans -ses bras. Ou bien ces autres, les a-t-il serrées passionnément aussi sur -son cœur?... Je le déteste!» - -Et bientôt il prend congé d’elle. C’est comme si la vie l’abandonnait... -Il n’y a plus personne pour elle dans le salon, elle n’écoute rien; elle -le suit des yeux; elle le voit marcher dans la rue, de cette démarche -sûre de soi qui est la sienne, et les femmes qu’il rencontre, il les -perce de son regard aigu... - - * * * * * - -Celle-ci est de taille médiocre, la figure large, la mâchoire lourde, le -teint mat, les cheveux noirs, un peu gras, de même que la peau. Elle a -les yeux longs, les arcades sourcilières bien arquées, le nez aquilin, -mais charnu et sans finesse, la bouche grande, les lèvres épaisses, -rouges et humides, les dents jolies. Elle parle haut; la voix est, comme -la personne, commune. - -Elle évoque, dès qu’on la voit, des idées lubriques et triviales. Elle -est riche et montre de beaux bijoux. Pourtant on l’imagine tout de suite -à sa place, éclairée par la lumière blafarde d’un globe électrique, -parmi les passants en quête d’amour, sur le trottoir. - -Mais c’est dans un salon qu’elle entre, d’une allure décidée. Il -faudrait que la société y fût bien peu nombreuse pour qu’elle n’y -rencontrât pas un homme ou deux devant qui elle s’est dévêtue. Cette -idée ne la trouble pas. Elle aborde sans gêne ses anciens amants. Elle -ne montre aucun embarras; elle ne se souvient de rien, sauf qu’elle les -a eus, ce qui est une raison suffisante pour ne les avoir plus. - -Elle fouille le salon et passe en revue les visiteurs. N’y aurait-il là -personne pour elle?... Mais soudain elle découvre le jeune vicomte de -P... Il a dix-neuf ans à peine; il débute, il est candide et vigoureux, -novice aux choses de l’amour et plus embarrassé dans un salon qu’une -jeune fille. Elle s’approche de lui; elle lui assène un regard si direct -qu’il baisse les yeux, intimidé... Maintenant elle est assise dans un -coin écarté de la pièce, près de lui, si près, qu’en parlant, elle le -touche et que sa jambe s’appuie sur le pantalon noir du jeune homme. Il -sent que son destin va s’accomplir, qu’il est un jouet entre les mains -expertes de cette femme. Il tremble, à la fois de peur et du désir de la -chair qui point en lui... Il avait rêvé pour ses débuts d’autres -étreintes; il songeait à une jeune amie dont la candeur égalerait la -sienne, tandis que le voici enfiévré sous les regards impudents de celle -qui le presse. - -Allons, enfant, laissez-vous faire. Lorsque votre digne mère apprendra -par son amant la bonne fortune qui vous échoit, elle se félicitera à la -pensée que votre initiation à l’amour ne vous coûte rien, qu’elle vous -rapportera, au contraire, quelques bijoux de prix, des boutons de -chemise, une épingle de cravate, voire même, si vous vous en êtes rendu -digne et si vous avez égalé les exploits de quelques notables -prédécesseurs, un beau chronomètre en or et qui sonne les heures. - - * * * * * - -Elle n’a pas eu d’amant. Elle n’aura pas d’amant. Pourtant elle a été -aimée passionnément. Des vies se sont assombries à cause d’elle. Elle a -aimé, elle-même, presque à en mourir. Mais, au moment de s’abandonner, -elle a eu un instant d’hésitation, elle s’est reprise avant de s’être -donnée... Et maintenant, tout est fini. - -Deux ans après la crise, son mari est mort. Mais l’autre avait disparu -très loin, plus loin qu’en province, ou qu’à l’étranger, dans -l’alcool... Elle est restée seule avec une fille qu’elle élève -elle-même. - -Elle ne parle pas du passé; elle ne se plaint pas. Mais il suffit de la -voir pour comprendre qu’elle a été un jour jusqu’«aux sombres bords» -d’où l’on revient pâle à jamais. Ses gestes disent la lassitude de ce -voyage si douloureux qu’aucuns sommeils n’en effaceront le souvenir. Sa -voix douce, retenue, effacée, a parfois une vibration soudaine et riche -qui surprend; dans le regard on lit quelque chose de profond, de -muettement désespéré, de par delà les mots. Mais on devine derrière le -visage fier et résigné, une âme intense, qui, malgré les blessures, ne -veut pas mourir. - -Elle n’aura pas d’amant. On pourrait croire qu’aujourd’hui elle -s’accorde au moins le plaisir sans danger de voir librement les hommes -qu’elle préfère. Mais non. Vivant dans un monde où l’on se passe tout, -elle ne se permet rien. Elle soutient quotidiennement la gageure d’être -celle que la médisance même ne peut effleurer. Elle surveille ses -démarches les plus innocentes. Si elle se plaît à la compagnie d’un ami, -elle sera attentive à n’être pas vue en public avec lui; elle fuit les -apartés, ne l’invite qu’avec la grande liste, ne l’a pas à côté d’elle à -ses dîners du samedi; elle ne le rencontre ni aux Acacias le matin, ni -aux thés de l’après-midi. - -Ce n’est pas à cause de sa fille qu’elle agit ainsi, mais elle soutient -qu’une honnête femme ne doit pas l’être uniquement dans le secret de sa -vie et pour elle seule, qu’elle doit avoir de l’honnêteté non seulement -le fond solide, mais aussi toutes les apparences. - -On ne peut avoir pour elle des sentiments médiocres. Elle force -l’estime; si on l’aimait, ce serait d’un cœur nouveau. - -Peut-être aimera-t-elle encore? Et pourquoi pas? N’y a-t-il pas derrière -ces yeux fatigués un feu qui couve encore? S’est-elle résignée jusqu’au -fond d’elle-même? A-t-elle tué vraiment le vivace espoir? Si elle aime, -personne n’en saura rien. Elle se cachera de tous et surtout de celui -qu’elle aura distingué. S’apercevra-t-il du sentiment qu’il a éveillé? -Osera-t-il supposer qu’elle aussi est une femme, après tout, et faible, -comme les autres?... - - * * * * * - -Les fées se réunirent autour du berceau de cette enfant. L’une après -l’autre, elles parlèrent. - -La première dit: - ---Le plus grand des dons, je te l’accorde. Tu seras belle parfaitement, -de la pointe du pied jusqu’aux cheveux abondants et lourds. - -La seconde: - ---En plus de la beauté qui peut rester glacée, je te donne le mouvement -et l’expression. - -La troisième: - ---Tu ne cesseras de t’intéresser aux spectacles qu’offre la vie. - -La quatrième: - ---Tu auras l’avantage de connaître des fortunes diverses et finalement -tu seras, jeune encore, riche, très riche. - -La cinquième: - ---Tu comprendras les choses de l’esprit. - -La sixième: - ---Tu sentiras vivement le rythme de l’art, qu’il soit musique ou -plastique. - -La septième: - ---Tu t’habilleras avec un goût hardi et parfait. - -La huitième: - ---Les hommes les plus célèbres de la ville voudront te connaître et -t’entourer. - -La neuvième: - ---Tu seras aimée à la folie. - -Ayant ainsi parlé, les neuf fées s’inclinèrent sur le berceau de cette -enfant dont elles voulaient assurer le bonheur et dirent: «Nous n’avons -rien oublié, au moins. Il n’est pas de surprise possible. Notre parente -pauvre ne pourra pas faire de mal ici.» Ces paroles prononcées, elles -s’en furent. - -Apparut alors la triste fée des mauvais présents. Elle regarda cette -enfant à qui tant de dons et si grands avaient été apportés. Elle secoua -la tête lentement et dit: - ---Mes sœurs étourdies ont oublié le cadeau le plus précieux, celui sans -lequel tous les autres sont vains. Tu seras belle, intelligente, -sensible, riche et aimée, comme il t’a été prédit, mais tu ne seras pas -heureuse... Tu comprendras tout, mais tu ne t’attacheras à rien; tu -éveilleras les désirs des hommes, en toi aucune flamme ne brûlera; ils -te prendront, tu ne te donneras pas. Il te manque, hélas! le don -suprême, celui de la sensualité que rien ne remplace; à celle qui ne le -possède pas, l’univers reste fermé... La plus simple fille du monde, -qui, gardant les troupeaux dans les pâturages, tressaille à voir venir -lentement à travers champs le garçon de ferme qu’elle aime, qui s’étend -sous lui derrière une haie parce qu’il fait une lourde chaleur en elle -et au dehors, connaît un bonheur plus grand que tu ne pourras jamais -l’imaginer. - -Et la fée s’éloigna, accablée de tristesse; bien qu’elle fût une parente -pauvre dans la famille des fées, elle était bonne et ne pouvait -s’empêcher de pleurer sur le sort de cette enfant splendide qui ne -connaîtrait pas l’amour. - - -DE LA FATUITÉ DES FEMMES - -On a beaucoup parlé de la fatuité des hommes. Occupons-nous de celle des -femmes. - -Les femmes feignent de croire qu’il est dans l’ordre de la nature que -les hommes se meurent d’amour pour elles. Elles attendent les hommages, -condescendent parfois à les accueillir. Il semble qu’elles n’aient que -la difficulté de choisir entre tant d’adorateurs celui à qui elles -feront la grâce insigne de le distinguer. - -Comédie! Comédie!... Les femmes jouent la comédie. Mais elles ne sont -pas dupes de leur rôle. Elles savent que la fatuité leur est un masque -utile sous lequel elle sont plus à l’aise pour livrer bataille. - -En réalité la femme, au lieu d’attendre l’homme, va le chercher; elle a -mille tours charmants pour l’isoler, le flatter, le cajoler, le séduire; -elle lui donne une idée excessive de son mérite, lui montre de cent -façons détournées qu’il lui plaît, qu’il est le maître, qu’il n’a qu’à -se décider. - -Ce manège de la femme est d’une difficulté inouïe; mais notre souple -compagne y déploie une prodigieuse habileté. Elle n’a pas un mot qui -choque, pas une phrase dont elle puisse rougir, pas une attitude -équivoque, pas un regard trop appuyé. Et pourtant, avec quelle grâce -elle s’offre!... Comme elle sait se mettre en valeur, s’habiller, se -laisser aller, se placer dans la lumière qui lui convient. Avec quel art -elle opère! C’est le triomphe des sous-entendus, des promesses jurées -sans avoir été dites, des délices évoquées sans un mot, des gestes qui -font entrevoir des paradis prochains, gestes si rapides, si hardis, si -insaisissables, qu’on craint de s’être trompé et d’avoir mal vu; on -n’ose pas comprendre, pas plus qu’on n’ose interpréter un regard tendre -autrement que comme le signe d’une grande innocence!... Auprès de la -femme naïve qui veut plaire, les artifices les plus subtils de don Juan -paraissent grossiers. - -Pour comble de rouerie elles semblent se défendre; elles obligent -l’homme à attaquer, tant elles paraissent lointaines et sûres -d’elles-mêmes. - -Otez le masque... Vous les verrez tremblantes à l’idée que peut-être -elles ne sauront ni attirer ni retenir celui qu’elles désirent. - - -JOSEPH - -Nulle part on ne voit mieux le travail de la ruse féminine que dans -l’interprétation traditionnelle de l’histoire de Joseph et de l’épouse -de Putiphar, car ce sont les femmes éternellement occupées à défendre -leurs positions et à les fortifier qui, en amour, créent l’opinion. - -Cette histoire pouvait leur être fatale; elles y faisaient piètre -figure, s’y montraient sous un jour vraiment fâcheux. Une femme, -laissant tomber le masque, perdant toute pudeur, s’offrant à un jeune -homme et refusée par lui!... Comment se tirer de là? - -Elles y sont arrivées, n’en doutez pas. Elles ont jeté toute la lumière -sur Joseph. La femme reste dans l’ombre; on ne l’aperçoit pas; on ne -sait même comment elle s’appelle, on ne voit que l’homme. Et cet -homme--c’est ici que la grandeur du génie féminin apparaît--est -irrémédiablement ridicule; il se montre dans une posture absurde; on ne -le cite que pour s’en moquer. Elles ont accablé ce pauvre Joseph de -leurs sarcasmes. Il est indéfendable. Du même coup elles ont créé -l’opinion, si avantageuse pour elles, que, sous peine d’être déshonoré, -un homme, non seulement ne peut pas résister à la femme, mais encore -doit l’attaquer. C’est devenu un devoir pour l’homme bien élevé, le -premier devoir de la politesse masculine. - -Ainsi ont-elles travaillé merveilleusement pour leur sexe et réussi, -dans des conditions défavorables, un admirable coup de partie. - - -POUR UNE FEMME SENTIMENTALE, DÉLICATE ET A SCRUPULES - -Il y a une belle partie à gagner, et digne de don Juan, auprès d’une -femme sentimentale, délicate et à scrupules, en lui tenant le discours -suivant dont nous ne donnons que les grandes lignes: - ---«Madame, un souci de loyauté envers moi-même et envers vous m’empêche -de vous dire que je vous aime. L’amour, le grand amour dont les -personnages de théâtre ont plein la bouche, c’est toute une histoire, et -pas très claire. Je pourrais, comme un autre, vous adresser d’émouvantes -phrases de lyrisme et de fausseté... Je ne le ferai pas. Je vous dirai -avec simplicité que vous me plaisez infiniment et que je ne pense pas -sans frémir au bonheur de vous serrer dans mes bras. - -«Nous avons, Madame, horriblement compliqué la vie et l’amour. La -plupart des hommes sont des malades. Il faut les fuir. Ils ont inventé, -dans leurs humeurs noires, les scrupules dont nous mourrons, les remords -qui nous empoisonnent, la peur qui sévit à l’état chronique. Quel mal -ils ont fait à l’humanité!... Soyez sûre qu’il y a plus de douleur dans -le monde par excès de scrupule que par trop de facilité. Regardez en -vous-même; voyez vos hésitations, vos terreurs. Vous ne savez plus être -heureuse simplement, sainement. Vous ne vous êtes pas donnée, parce que -vous cherchiez un impossible amour et comme, à chaque fois, vous n’étiez -pas assurée de l’avoir trouvé, vous êtes restée sur la rive sans vous -embarquer jamais. - -«Je ne vous propose, moi, que le plaisir... oui, le plaisir dont on a -trop médit, qu’on affecte de mépriser, sans doute parce qu’on est -inhabile à le cueillir, le plaisir qui est la joie riante de la vie... - -«Il faut, il est vrai, qu’il ne vous coûte pas trop cher. Il ne faut pas -lui sacrifier une réputation d’honnête femme que l’on garde si -facilement en observant quelques élémentaires précautions. Il faut enfin -être assurée que je saurai vous faire goûter la volupté sans risquer les -suites que la nature y a voulues. Venez chez moi sans craindre ceci et -cela. - -«Venez chez moi. Vous êtes belle et fraîche comme le printemps... Vous -résignerez-vous à vivre dans une triste solitude, loin du plaisir? -Laissez-moi vous apprendre la volupté des caresses permises (elles le -sont toutes)... Nous voyez-vous couchés l’un à côté de l’autre, nus, sur -un lit, dans une pièce chaude et parfumée. Votre bouche cherche la -mienne... etc., etc.» - -L’essentiel dans cette déclaration est d’éveiller des images sensuelles -précises dans le cerveau de la femme, de les lui suggérer violemment, de -façon à ce qu’elles s’imposent à elle, et réapparaissent nettes et -émouvantes lorsque vous serez parti... Vous livrez ainsi un assaut vif, -mais sans tenter aucun geste, et laissez la femme rêver à ce que vous -lui avez dit... Attendez un peu. Si vous la rencontrez dans le monde, -continuez à parler dans le même sens. Il vaut mieux retourner chez elle -un peu tard que trop tôt. Car une occasion perdue se retrouve toujours, -tandis qu’une attaque prématurée et repoussée met la femme en défiance -et ruine vos chances de succès. Il faut, lorsqu’on livre l’assaut, être -sûr de vaincre... Si c’est chez elle qu’elle vous reçoit, n’allez pas -plus loin que le baiser sur la bouche. Il y a, à une victoire complète, -mille impossibilités, les domestiques qui peuvent entrer, une visite qui -survient; puis, même si vous l’obteniez, vous ne lui donneriez dans -l’inconfort de son boudoir, tout habillés que vous êtes, qu’une -insuffisante satisfaction, et souvenez-vous que, si vous ne lui avez -promis que le plaisir, vous le lui devez au moins tout entier. Elle -viendra donc chez vous le lendemain même du jour où vous aurez baisé ses -lèvres. - -Il est évident qu’il faut, pour réussir, que vous plaisiez physiquement -à cette femme et qu’elle ait des sens. Mais cela se devine tout de -suite... - - -LE SEXE INDISCRET - -Le sexe indiscret, c’est le sexe féminin. Étrange contradiction: les -femmes ont mille fois plus besoin du secret que nous; l’honneur public -d’une femme est dans la chasteté qui, pour les hommes, n’est qu’une -vertu ridicule; une femme a beaucoup à perdre à laisser voir dans sa -vie, tandis que le plus souvent une bonne fortune connue sert un homme -et le pousse dans le monde. - -Pourtant on trouve plus de discrétion chez les hommes que chez les -femmes. Ils ont un plus grand soin de l’honneur qui leur est confié. Ils -ont l’habitude, par la vie qu’ils mènent, et souvent par obligation -professionnelle, de garder des secrets! - -Combien est-il difficile à une femme qui aime de cacher son bonheur! -Sans aller jusqu’à une inutile et dangereuse confession, elle a mille -manières de faire savoir au monde quel homme elle préfère. La façon dont -elle le reçoit, dont elle lui parle ou ne lui parle pas, la manière -qu’elle a de chercher ou d’éviter ses regards, tout est un aveu. - -Pour combien de femmes une liaison va-t-elle sans confidente, moins par -l’obligation où elles pourraient être d’avoir la complicité d’une amie -pour assurer mieux leurs sorties que par la nécessité impérieuse de -parler de leur fièvre? - -On en trouve qui ont la force d’âme de cacher leur bonheur. Mais, -lorsque leur bonheur se change, comme il peut arriver, en un désespoir -affreux, où sont-elles celles qui ont l’héroïsme de souffrir sans se -plaindre? - -On en a vu pourtant rester silencieuses, impassibles dans le malheur le -plus grand, et supporter des tortures effroyables sans mot dire. -Personne n’a pu deviner la cause de leur mal. Elles ont traversé l’enfer -sans compagnon. - - -LE SECRET - -Il est plus facile de tromper les gens qui sont près de nous que ceux -qui ne sont pas mêlés au train quotidien de notre vie. Avec quelque -habileté, on peut créer chez ceux qui nous tiennent de près un état -d’esprit tel qu’ils interpréteront d’eux-mêmes dans le sens innocent que -nous leur suggérons, les démarches, faits, gestes et paroles, les plus -dangereux. Mais les autres voient de loin, en gros,--et juste. - - -LES ÉTERNELLES COURTIÈRES DE L’AMOUR - -Lorsque les femmes ne font pas l’amour elles-mêmes, il faut qu’elles -s’occupent de l’amour d’autrui. Elles servent d’intermédiaires, -reçoivent et portent les lettres, inventent des prétextes, facilitent -les sorties, créent des alibis. On en voit qui sont les éternelles -courtières de l’amour sans se décider jamais à prendre une affaire à -leur compte. Il leur suffit de vivre dans l’atmosphère trouble et chaude -de l’adultère des autres. On les trouve prêtes, au jour voulu. Elles ne -marchandent pas leur peine. Et, chose merveilleuse, elles sont plus -capables de garder le secret d’autrui que le leur propre. - - -L’INCONSTANTE - -«Souvent femme varie», «_Frailty, thy name is woman_». Ce sont des mots -de poète. - -En réalité le sexe inconstant est le sexe masculin. Plus que l’homme, la -femme s’attache par la possession. Entre deux êtres qui s’aiment -également, l’homme, le plus souvent, se lasse le premier et s’en va. Il -laisse derrière lui une femme affolée et prête à tout. Dès lors, il -n’est pas étonnant qu’elle mène une vie désaxée. Mais la cause en est -dans l’abandon où la laisse l’homme, non dans la nature de la femme. Les -sexes ne sont pas égaux. L’homme est fait pour conquérir, posséder et -courir à d’autres. La femme, une fois possédée, en a pour un an ou deux -à se remettre en état de procréer. Quand même nous trichons avec la -nature, les lois naturelles restent écrites au tréfonds de notre être. -C’est là seulement que nous trouvons une base solide pour l’analyse. On -ne peut établir un raisonnement sérieux sur des exceptions, sur des -nymphomanes, ou sur quelques frigides benêts qui, où qu’on les pose, -s’enracinent. - - -L’HABILETÉ SUPRÊME DE LA FEMME - -L’habileté suprême de la femme est dans l’art de déplacer la question. -Là, notre sœur plus faible l’emporte incomparablement sur nous; les -femmes les plus droites, les plus franches, celles qui sont incapables -d’une ruse où d’une dissimulation voulues, s’entendent merveilleusement -à déplacer la question, à esquiver les responsabilités, non qu’elles -agissent ainsi délibérément, qu’il y ait chez elles un calcul réfléchi, -mais par le jeu inconscient de l’instinct qui triomphe dans la lutte -avec le mâle. - -Le façon dont elles savent alors brouiller les choses tient de la magie. -On n’y voit plus clair; le blanc est devenu noir; l’objet précis du -litige a soudain été escamoté. Elles s’arrangent pour mettre l’homme -dans l’impossibilité de leur adresser la moindre plainte, le plus petit -reproche, de faire la plus lointaine allusion à ce qui les gêne, sous -peine de passer pour un être sans cœur, sans délicatesse, positivement -grossier. - -Dans les cas les plus graves, lorsque le danger est sérieux, la femme -tombe malade. Elle commence par jouer de ses nerfs, et finalement ses -nerfs l’emportent; elle «fait» de la neurasthénie, pour employer -l’expression si juste des médecins. L’homme n’a plus qu’à oublier ses -peines et à ravaler ses griefs. Son rôle d’accusateur est changé en -celui de garde-malade. Il soigne sa faible amie; il se ronge de souci -pour elle; il cache sa propre souffrance; il faut qu’il rie, qu’il -plaisante. - -Les semaines passent, la malade se rétablit lentement. A la moindre -menace d’orage, elle a une rechute. - -Une fois que le temps a fait son œuvre et que tout danger est écarté, -alors seulement elle se remet. - - -DE L’EXISTENCE DE DIEU - -J’ai connu une femme qui avait perdu toute idée religieuse et jusqu’à la -croyance à l’existence de Dieu. Elle rencontre un homme qu’elle aime, -qu’elle admire. A voir un ouvrage si parfait, un si beau modèle de -l’homme, elle ne peut imaginer qu’il ait été formé par le hasard des -combinaisons aveugles de la matière. Et voilà qu’elle commence à se -reprendre aux idées d’au-delà. «Il vit, ne serait-ce pas la preuve tant -cherchée de l’existence de Dieu?» - - -A CHACUN SA FONCTION - -Il y a des femmes qui sont faites pour avoir des enfants. Il y a des -femmes qui sont créées pour n’en avoir pas (dans l’intérêt même, -hypothétique et contradictoire des enfants). A l’avenir, on choisira -celles qui seront mères et celles qui resteront stériles. Et il s’agit -de ne pas attacher de coefficient moral à l’une et à l’autre de ces -fonctions également nécessaires. - - * * * * * - -Dans plusieurs familles du règne animal, on trouve la même division pour -le plus grand ordre des sociétés et le plus grand bien de l’espèce. - - -LES OUVRIÈRES DE L’AMOUR - -Dans le tableau célèbre de Corrège, Danaé entr’ouvre ses cuisses un peu -grasses et sur elle il pleut de l’or. - -Admirable symbole! - - * * * * * - -Une classe d’ouvrières existe pour l’exploitation de l’amour. Pour -devise elles ont pris la seconde partie seulement de la définition -célèbre du XVIIIe siècle. «L’échange de deux fantaisies et le contact de -deux épidermes.» - - * * * * * - -Elles sont nombreuses. Il y en a de luxe et de misère, à vingt-cinq sous -la course et à vingt-cinq louis. Elles rendent le même service pourtant, -mais à des degrés différents de l’échelle sociale. Leur rôle est de -donner le change aux passions. On comprend qu’un état policé encourage -leur industrie. On comprend moins le mépris où les tient l’opinion -publique. - -On accolle à l’amour qu’elles offrent l’épithète de «vénal». Pourquoi le -donneraient-elles gratuitement? Elles assurent la tranquillité des -familles. Cela se paie. - - * * * * * - -Elles sont de goût classique et ne mêlent pas les genres. Elles laissent -votre cœur tranquille, mais elles s’occupent admirablement du reste. - - * * * * * - -La supériorité de la France, on l’a dit souvent, vient de ce qu’elle est -insurpassable dans l’industrie d’art. - - * * * * * - -Quand l’amour va, tout va. Pourtant comme dans les autres métiers, le -chômage existe. Il y a les années des vaches maigres. - - -DE LA NÉCESSITÉ ET DE L’ART DE BATTRE LES FEMMES - -_A monsieur Paul Bourget._ - -Zarathustra l’a dit: «Tu vas parmi les femmes? Prends ton fouet.» - -Nous savons à combien de reproches nous nous exposons en abordant ce -sujet, combien nos intentions, qui sont pures, seront perverties. Mais -comme il s’agit d’une œuvre philanthropique et de rien moins que du -bonheur de notre tendre compagne, rien ne saurait nous retenir, et, -conscient de la haute tâche que nous avons à remplir, nous prenons le -courage de braver les préjugés et de lui offrir, en ami véritable, de -toute bonne volonté, ces utiles et inédites recherches pleines de moelle -substantielle. - -C’est un sujet défendu; il faut être sans hypocrisie pour oser le -traiter. C’est un sujet difficile aussi, car les hommes qui battent les -femmes ne l’avouent pas, par une fausse honte dont la lecture de ces -lignes les débarrassera peut-être; quant aux femmes, dissimulatrices -éternelles, elles s’écrient d’une voix unanime: «Me toucher, moi! -J’aimerais voir cela!» Ainsi n’aurons-nous d’aveux, ni des hommes ni des -femmes. On cache les coups comme des caresses défendues. Mais nous -écrivons ici sans hypocrisie et sans peur et nous irons hardiment à la -chasse des vérités qu’ignorent les nobles héroïnes de M. Paul Bourget. -Nous prions seulement nos lectrices de nous lire avec les yeux de -l’esprit. - - * * * * * - -Disons-le sans ambages, sans nous occuper des clameurs, qu’une telle -affirmation va soulever: - -Les femmes désirent secrètement être battues. - -Elles ne l’avouent ni à autrui ni à elles-mêmes; peut-être même -l’ignorent-elles; mais--est-ce l’obscur réveil d’un sentiment atavique, -le souvenir empreint, au tréfonds de leur conscience, des ancestrales -raclées reçues par leurs sœurs timides, farouches et soumises, au sein -des paradis perdus? est-ce la nostalgie de ce bonheur primitif et -disparu?--elles veulent des coups. - - * * * * * - -Quelle femme digne de ce nom et sexe admirable n’a connu les heures -d’exaspération grâce auxquelles nous savons, enfin, le prix de la vie -calme? Quelle femme ne fait des scènes? - -Or on peut poser l’axiome suivant: - -Une femme qui fait une scène désire être battue. - -Voyez notre infortunée compagne malade d’énervement. Elle ne sait ni la -cause, ni le remède de son mal. Pourtant, avec la merveilleuse et -aveugle sûreté de l’instinct, elle va droit où il faut aller. Elle prend -un prétexte et le hérisse de pointes... L’homme imbécile, qui n’emploie -sa raison qu’à déraisonner, s’efforce de rester calme: «Tu cries, -dit-il, parce que tu es une pauvre petite créature de nerfs; moi, plus -sage, je te montrerai ce qu’est un homme raisonnable et maître de soi.» - -Il prodigue les bonnes paroles; elle s’exaspère... C’est de bien autre -chose que de paroles bonnes où mauvaises qu’elle a besoin. Maintenant -ses nerfs vibrent si aigus qu’il semble qu’on les entende. De toute -ardeur, elle cherche ce qui mettra l’homme hors de lui, ce qui lui fera -perdre son détestable sang-froid, ce qui amènera, enfin, l’explosion -désirée;--et, en face d’elle, blanc de colère contenue, dépensant une -force inutile dans la vaine besogne de se maîtriser, ce grand benêt -d’homme civilisé continue à crisper son poing dans sa poche au lieu d’en -meurtrir les délicats méplats du visage convulsé qui se tend vers lui. - - * * * * * - -Si la femme est plus intelligente que celui auquel elle est associée, -elle souffre de la supériorité anormale de sa position; elle est -heureuse que l’homme, par l’emploi opportun de ses poings, lui démontre -qu’il y a au moins une supériorité qui est restée sienne. Ainsi -l’équilibre du ménage se trouve-t-il rétabli. - -La femme est-elle une sotte? Incessamment elle provoque l’intelligence -de l’homme à une lutte inégale dans laquelle elle triomphe, car, d’un -homme intelligent et d’une femme sotte, c’est toujours la femme qui -l’emporte. En effet, les mots ayant pour elle le seul sens étroit que sa -passion leur donne, elle ne comprend rien. Jamais elle ne reconnaît, par -un acte spontané de son intelligence, la supériorité de l’homme. Qu’il -lui fasse donc comprendre dans sa chair, puisque c’est sa seule partie -sensible, qu’il est le plus fort. - - * * * * * - -Il y a des situations dont on ne peut sortir dignement que par une -raclée. - -Encore faut-il être en état de la donner. Je recommande à mes frères de -faible constitution l’emploi quotidien de l’_Exerciser_. Il y a une -série d’exercices qui développent merveilleusement les muscles -extenseurs. En outre, quelques leçons de boxe ne seront pas inutiles -pour apprendre à loger rapidement un coup de poing, à se tenir en garde. -Il faut avoir des biceps et des épaules irréprochables dont la seule vue -inspire à la femme un sentiment de respect et d’admiration, auquel se -mêle un trouble infiniment flatteur. - - * * * * * - -Il ne faut pas, qu’à l’idée de battre les femmes, s’ajoutent de sadiques -désirs, que, pour trouver de la chair tiède et cachée, on retrousse -jupes et jupons, qu’on arrache un corsage fiévreusement. L’homme juste -et supérieur que nous voulons bat les femmes, non pour son plaisir, mais -pour leur bien. - - * * * * * - -La femme comprendra sans doute un jour que l’homme qui la frappe lui -donne la plus grande preuve d’amour. N’est pas battue qui veut. - -Il y a là un privilège. Les coups vont aux femmes aimées. Les traditions -populaires de chaque pays l’indiquent (Cf. Hongrie _folklore_: «Ton mari -ne te bat pas, pauvre femme! Il ne t’aime donc pas»). - -Depuis des siècles, nous avons oublié que nous étions, à l’origine, un -animal frappeur; des siècles ont été employés à nous enseigner qu’il -était lâche et mauvais de battre quelqu’un de plus faible que nous (on -n’a jamais eu besoin de nous apprendre à ne pas cogner sur qui est plus -fort); l’opinion, reine du monde, est unanime à condamner l’homme qui -bat. Nietzsche dirait que ce sont précisément les faibles qui se sont -employés à créer cette opinion qui leur est si favorable,--et ils y ont -réussi. - -On voit à quelle profondeur l’homme doit plonger pour retrouver la -volonté d’employer ses poings; les couches d’idées accumulées par -l’éducation, les convenances, les habitudes, le respect de soi-même et -d’autrui, qu’il doit traverser; il faut qu’il franchisse les concepts -d’honneur et de lâcheté, de bonté et de pitié. Le sacrifice de ce qu’il -y a de délicat et d’achevé en lui, des précieuses conquêtes qui ont -demandé à l’humanité des siècles d’efforts et de peines, notre irritée -et trépidante compagne n’en saisit-elle pas la grandeur?... Il y a une -véritable beauté morale, une victoire remportée sur soi-même chez -l’homme qui bat une femme, précisément parce qu’il n’y a, à ce faire, -aucun danger et qu’il ne sera pas récompensé de ce geste par la vaine -gloire qui s’attache aux pseudo-actions d’éclat. - - * * * * * - -Depuis que celui qui signe ces lignes, comme disait Victor Hugo, a -orienté ses méditations vers le noble art de battre les femmes, il a -provoqué plusieurs confidences dont une au moins vaut d’être relatée, -car elle contribuera à donner de l’assurance à nos frères hésitants. - -L’histoire suivante lui a été racontée par Jacques S..., l’homme de qui -on attendrait le moins qu’il battît les femmes, car il est d’une -parfaite maîtrise de lui-même et reste, dans les orages les plus -violents, impassible. - -Jacques parla ainsi: - ---Il m’est arrivé d’employer ma force contre une femme, et cette -expérience, unique, je l’avoue, m’est restée lumineuse dans la mémoire. -La maîtresse que j’ai battue était une femme du monde. Elle était -séparée de son mari et je la voyais, alors que j’étais amoureux d’elle, -avec la plus grande facilité. Souvent nous passions les journées et les -nuits ensemble, nous ne nous quittions guère et menions vraiment la vie -à deux d’un ménage régulier. Ces détails sont nécessaires pour que vous -compreniez la suite de cette histoire. Il y a tel geste qui n’aurait -jamais été fait si nous ne nous étions vus que furtivement, trois fois -par semaine, de cinq à sept. Marthe, donnons-lui ce nom, était d’une -extrême délicatesse physique; ses gestes indolents s’arrêtaient -inachevés et la grâce fluide de son corps faisait penser à ces verreries -graciles et éphémères dont il semble qu’un regard trop direct les -brisera. En cette enveloppe fragile, la pauvre enfant abritait une âme -maladive, sans cesse inquiète et tourmentée. Elle ne cessait de se -déchirer et, sous le prétexte que j’étais alors l’autre moitié -d’elle-même, elle me déchirait le premier. Une jalousie effroyable et -stupide la torturait. Tout lui était prétexte à s’inquiéter... -Parlais-je seul à une femme devant elle? je lui faisais la cour. -Évitais-je, au contraire, par amour de la paix, de causer avec telle -jolie femme, Marthe en inférait que, puisque nous ne nous parlions pas -en public, il y avait entre nous une entente secrète... Du reste, sa -jalousie n’était pas un sentiment profond et humain, mais quelque chose -de cérébral, de factice, où l’orgueil tenait une large place. - -Nous vivions ainsi depuis quelques mois dans un état d’énervement -croissant. J’étais obligé à un effort constant pour rester maître de -moi; pas un geste de colère ne m’échappa au cours des scènes -quotidiennes que j’avais à subir; je savais trop combien je me -reprocherais la moindre brutalité, si je m’y laissais entraîner. - -Un soir, nous étions au théâtre, dans une avant-scène avec des amis. -Marthe s’imagina, à tort du reste, qu’une actrice que je n’avais jamais -vue, me regardait; elle en conclut aussitôt que je devais avoir une -liaison avec elle, que j’avais choisi ce théâtre pour retrouver cette -fille, etc., etc. Pendant deux heures, sa rage s’accrut du silence -gardé. Nous sortons, nous montons, elle et moi, en voiture. Je n’avais -rien deviné du drame qui s’était passé dans la tête de Marthe; j’étais -ce soir-là heureux et confiant. - -A peine seuls, elle commença, d’une voix tremblante de colère contenue -que je connaissais trop: - ---J’ai vu ton manège. - ---Quel manège? - ---C’est ignoble! Cette femme!... - -Ce fut la querelle la plus sotte, la plus violente... Soudain, au -paroxysme de la colère, elle essaya de me pincer. Je l’arrêtai; d’un -mouvement rapide, je lui saisis le poignet, et, enfiévré, au souvenir de -tant de scènes analogues, je tordis d’un coup sec ce poignet délicat... -On entendit un craquement léger du bras... puis ce fut un «Ah!» de -douleur, un «Ah!» si étonné, si franc, si humain qu’il vibre encore en -moi; c’était la première fois que je trouvais cet accent profond de -nature dans la bouche de Marthe... J’en fus stupéfait et charmé comme -l’est un virtuose qui tire par hasard un son admirable d’un instrument -ingrat... Ayant poussé ce cri, Marthe, écroulée dans l’angle de la -voiture, éclata en sanglots... Minute inoubliable! - -Alors je fus rappelé à la réalité; j’avais été brutal, j’attendais avec -angoisse le remords certain, terrible, qui allait m’accabler... Mais, ô -surprise! au lieu de la mauvaise conscience de mon acte, voici que -montait en moi un sentiment délicieux, inconnu, de paix retrouvée après -de longs tracas, de devoir accompli à travers mille difficultés, de -bien-être enfin gagné après un rude voyage; j’étais heureux et soulagé, -j’avais l’âme légère, généreuse, lavée de toute animosité, purgée de -toute rancune; j’avais abordé par un coup hardi sur des terres ignorées -et bénies... M’excuser, demander pardon?--De quoi? D’être heureux. - -A côté de moi Marthe pleurait toujours, mais je sentais que c’étaient de -bonnes larmes salutaires dans lesquelles se fondaient les colères et les -aigreurs. J’étais certain qu’au fond d’elle-même elle ne m’en voulait -pas, qu’elle n’était nullement fâchée... Ce fut, pour moi comme pour -elle, une des heures les meilleures de notre liaison. Voilà... - ---Et pourquoi vous êtes-vous quittés? - ---La lassitude m’a pris. Nous nous sommes séparés, parce que je ne -l’aimais plus assez pour la battre. - - * * * * * - -Interrogez par ailleurs un de ces individus affranchis de scrupules qui -vivent du labeur de leur compagne. Ils vont tranquilles et sûrs -d’eux-mêmes; ils donnent à leur amie de l’amour et des coups. Aussi -sont-ils adorés, et les rapports qui existent entre elle et lui -peuvent-ils à juste titre, pour le respect de la femme à l’homme, la -déférence, le juste sentiment des inégalités naturelles et sociales, -être recommandés aux autres classes de la société. - -En échange de ce qu’il reçoit, le mâle accorde sa protection, -c’est-à-dire qu’il empêche que son amie soit battue par d’autres que par -lui. Sachez, jeunes femmes qui lisez avec indignation ces lignes, que -seul un amant véritable peut porter la main sur vous. Imitons M. Paul -Bourget et posons ici un axiome: - ---L’homme aimé a seul le droit de donner des coups. - -Que l’homme qui veut se débarrasser d’une maîtresse trop aimante ne -s’imagine pas qu’il suffit de la battre pour amener une rupture. Elle -sera plus tendre après la raclée qu’avant. - - * * * * * - -Ayant démontré à la satisfaction de l’un et l’autre sexe la nécessité de -battre les femmes, passons maintenant à la seconde partie de notre -sujet: Comment faut-il battre nos délicates compagnes? - -Disons-le tout de suite. Il ne s’agit pas de les battre souvent et sans -raison. Ce serait un exercice fatigant et qui deviendrait bientôt -inutile, car l’effet diminuant à l’usage--on s’habitue à tout,--vous -seriez bientôt obligé d’augmenter démesurément la dose. Ainsi en est-il -des fumeurs d’opium. L’exquis et rare Thomas de Quincey prenait jusqu’à -trois mille gouttes de laudanum par jour. Songez à ce que serait la vie -d’un homme obligé de donner trois cent coups par vingt-quatre heures à -la chère moitié de son âme. Il s’userait la peau, le malheureux! - -Il ne faut battre que rarement et méditer le mot de Machiavel, qui -recommande au tyran de faire toutes les cruautés nécessaires d’un seul -coup. Qu’on laisse donc passer quelques scènes sans bouger; qu’on se -contente d’avertir calmement, mais avec conviction, une fois ou deux, -pas plus. Alors, à la prochaine scène, on frappe. - -Un seul coup bien porté peut suffire. Il faut que notre faible amie -sente en sa chair la force supérieure de notre musculature. L’effet est -produit: au lieu de s’énerver, elle pleure; elle est heureuse. - - * * * * * - -Le triomphe de la civilisation, je le vois dans l’homme impassible, sans -colère, qui bat par raison. Il y a entre lui et la brute qui frappe en -fureur, la différence qui existe entre l’assassin qui plante son couteau -dans le dos d’un «pante», et le chirurgien qui, lui aussi, enfonce de -l’acier dans une chair vivante. - - * * * * * - -Utile précepte à méditer: Il ne faut battre qu’en particulier. - -Rien de plus pénible pour les délicats qu’une rixe publique entre homme -et femme; les vieux et stupides instincts de chevalerie (époque où la -femme fut changée en la dame, hélas!) nous obligent, à cause des -spectateurs, à intervenir en faveur de la femme, quand même chacun de -nous, séparément, est convaincu qu’il s’agit d’une correction -philanthropique, amicale et méritée. Aussi ne battez que dans le privé. -Cela est surtout recommandé aux maris contre qui pourraient être -invoqués dans un moment de folie les sévices et injures graves. Donc pas -de témoins importuns: la solitude d’un cabinet de toilette, ou mieux, de -la chambre à coucher (il est inutile de casser une coûteuse garniture de -toilette). Les caresses et les coups--ce sont les deux expressions d’un -même sentiment--demandent le secret des portes closes. - -Si vous n’habitez pas un hôtel privé mais un appartement, ne vous -inquiétez pas des bruits qui pourraient filtrer à travers parquets et -plafonds jusqu’aux voisins attentifs. Les gémissements, pamoisons, -interjections, soupirs, appels aux dieux ou à madame sa mère, d’une -femme battue ressemblent d’une façon surprenante, pour l’écouteur -distant, à ceux d’une femme heureuse. Chose singulière et digne de -remarque: ils produisent une identique harmonie... Ne craignez pas les -insultes qui pourraient éclairer la religion du voisin; une femme battue -n’insulte pas; elle ne prodigue les injures que pour avoir des coups. Si -vous les lui donnez sans tarder, elle ne songera plus à proférer -d’inutiles paroles, elle sera toute au bonheur de pleurer. - -Évitez vous-même les apostrophes vaines. Que vaut le mot le plus -énergique auprès d’un coup de poing bien asséné? - - * * * * * - -Il faut battre les femmes maigres avec un bâton. - -Pour les fausses maigres, le poing est recommandé. - -Pour les grasses, le plat de la main suffit. - -En somme, il s’agit de ne pas se faire mal à soi-même. - - - - -VI - -DE LA BEAUTÉ - - -Henri, dans un salon, regarde une femme, avec plus de soin qu’un médecin -n’examine un client, avec plus de sérieux qu’un avare ne compte son -argent.--«Elle est grande, se dit-il, elle a la taille ronde et -flexible, les épaules larges; le dos plat, les jambes longues.» Il la -regarde encore. N’essayez pas de lui parler: il n’entend plus. «Le cou, -continue-t-il, est élevé, les yeux grands, le visage délicat et plein à -la fois, le menton bien dessiné--comment aimer une femme au menton -fuyant--Les lèvres sont fermes, les dents nettes et régulières. Il y a -dans son regard quelque chose de grave, une spiritualité qui m’est -chère. Ce n’est pas un animal que je veux aimer, mais un être tendre et -passionné qui saura pleurer dans mes bras.» - -Il s’approche; il va lui parler, il tremble presque... Soudain il -s’arrête. Qu’a-t-il vu?--Hélas! les ailes des narines sont un peu trop -remontées!... Il recule, il n’aimera pas. - - * * * * * - -Qui expliquera jamais que nous fassions dépendre notre bonheur, et, -parfois notre vie, de l’ovale plus ou moins parfait d’un visage, du -grain de la peau, de l’éclat d’un regard? - - * * * * * - -Un sourire, un regard, une inflexion de voix qui nous émeut, suffisent -parfois à nous fixer. - -Ailleurs les traits les plus réguliers, les plus beaux, nous laissent -indifférents. - - * * * * * - -Il est dans la jeunesse un tel éclat de vie et de beauté qu’on peut à -peine en supporter la vue. - - * * * * * - -C’est une curieuse déviation de l’instinct qui fait rechercher à -certains hommes une beauté garçonnière chez les filles. - - * * * * * - -Il est un moment dans sa vie où une fille laide devient presque -charmante. Elle a pour quelques heures un parfum léger qui attire. A cet -instant, elle plaît, elle peut séduire. Qu’elle se hâte de mettre à -profit la générosité de la nature, car, une fois le moment passé, elle -revient à sa laideur première et définitive. - - * * * * * - -Il est une beauté des traits; il en est une de l’expression; il en est -une enfin des gestes et des attitudes, c’est la grâce. - -Laquelle de ces beautés nous touche le plus fortement? S’il fallait -choisir, je dirais la grâce d’abord. La beauté des traits ne révèle rien -de l’âme. Elle peut s’allier à la vulgarité la plus basse. La grâce, au -contraire, est comme la fleur même de la vie, et, au fond de nous, -l’instinct nous souffle que c’est une œuvre de vie dont il s’agit. - - * * * * * - -Peut-être n’est-il de qualités que physiques? Les yeux, par lesquels on -croit lire jusqu’au fond de l’être, les yeux qui semblent enfermer les -trésors du sentiment, dont le langage parle de l’âme à l’âme, les yeux, -c’est du brun, du bleu, du noir, du vert et du blanc, cela et rien de -plus. «Elle a des yeux admirables», ne veut rien dire, sinon: «Il y a du -bleu, du blanc, et des points jaunes et bruns, mêlés de telle et telle -manière.» - - * * * * * - -Lorsque nous examinons une femme et que nous nous bornons à constater -ses beautés et ses défauts physiques, nous sommes sur un terrain où il -n’y a place pour aucune duperie. La grandeur, la taille, la sveltesse, -le grain de la peau, l’éclat du regard, le dessin de la bouche, voilà -des choses susceptibles d’être exactement jugées. Ici on ne peut nous -passer de faux jetons. Nous ne courrons pas les risques terribles que -présente la bourse des valeurs sentimentales où nous croyons acheter, -par exemple, une tendresse infinie (et payons en conséquence) pour nous -apercevoir à livraison qu’on nous a vendu un petit sentiment médiocre et -sans durée. - -Un grand nombre d’hommes se refusent à spéculer sur les valeurs -sentimentales, soit qu’elles n’aient aucun prix à leurs yeux, soit -qu’ils tiennent à éviter les déceptions amères d’une mauvaise affaire. - -C’est pour eux que nous entreprenons d’écrire ici une étude détaillée de -l’anatomie de la femme. - - -ANATOMIE DE LA FEMME - -Énumérons d’abord les tares de la femme. Soyons impitoyables en théorie. -Nous avons assez de faiblesses dans la pratique. - -La tare des femmes petites, ce sont les jambes courtes. Rien n’est plus -laid. Un long torse sur des jambes brèves, voilà de quoi s’enfuir aux -antipodes. Les femmes, qui sentent obscurément par où elles plaisent ou -déplaisent, dissimulent de leur mieux ce défaut à l’aide de leurs -vêtements. Elles ne réussissent à tromper que les indifférents, car -l’homme qui aime les femmes les déshabille toujours, ne serait-ce que de -l’œil. - -Une femme petite avec des jambes plus longues que le torse est l’objet -le plus rare qui soit sous la calotte des cieux. - - * * * * * - -Le dos des femmes a une tendance à se voûter. On voit des femmes jeunes -avoir déjà des épaules rondes. Presque toutes les femmes mûres ont le -dos en arc de cercle. - - * * * * * - -Est-il rien de plus beau qu’une femme dont les seins sont fermes et -dressés vers la lumière! Hélas! combien de femmes peuvent-elles se -passer de corset ou d’un large ruban? Elles savent leur faiblesse. Elles -n’ont garde de se montrer debout et nues. Cela, c’est l’épreuve suprême. -Qui est prête à l’affronter? - -Les femmes, si elles sont nues, ne se laissent voir que couchées. Elles -ramènent le bras en arrière, supportant la tête; le sein alors se tend -et regarde le ciel, enfin! - - * * * * * - -Tare de trop de femmes: une grosse tête. - -La femme n’a pas le droit d’avoir une forte tête; c’est nous qui sommes -chargés par la nature de penser pour elles. Aussi, la vue d’une femme -avec un crâne trop développé est-elle une véritable souffrance pour un -homme sain et de sens affinés. - -Si vous voulez créer un monstre, placez une grosse tête sur un petit -corps; vous réaliserez ainsi le têtard. - - * * * * * - -Autre tare: les attaches fortes. - -Une femme de nos races qui n’emploie ses membres qu’à des besognes -délicates ne doit pas avoir des poignets et des chevilles épais. Nous -prenons les durs travaux à notre charge; elle nous doit le raffinement. -Il faut qu’elle nous donne l’impression d’avoir été créée pour notre -luxe, pour nos loisirs. Ce n’est pas un manche de charrue que nous -voulons lui mettre entre les mains. - - * * * * * - -La plupart des femmes sont envahies par la graisse. Le meilleur de leur -existence, à partir de vingt-cinq ans, est pris par la lutte contre -l’obésité. - -«Elles se défendent.» Mot terrible! - -Elles ne pensent plus à autre chose, au lit, à la promenade, à table. -Pour maigrir, elles ne reculent devant aucun sacrifice; elles ne boivent -pas, marchent à jeun, se font masser et supportent la souffrance des -corsets étroitement serrés. - -Elles ont raison. - -Si elles engraissent, elles cessent d’être femmes. - -C’est tellement vrai que la nature, elle-même, se refuse alors à les -considérer comme telles et, à un certain degré d’embonpoint, leur dénie -la possibilité d’être mères. - - * * * * * - -Voici une femme belle, enfin. Elle est grande, la tête petite, les seins -droits, les hanches pleines. - -Regardez-la, regardez-la vite. N’en perdez rien, remplissez-vous les -yeux, car, hélas! elle n’a que quelques heures de beauté, si brèves. -Bientôt elle sera flétrie et ne sauvera les apparences que grâce aux -artifices savants de la toilette. - -A-t-elle des enfants? Son ventre se plisse.--Prend-elle de l’embonpoint? -Ses seins, ses joues tombent, son menton se double et se triple.--Elle -maigrit, au contraire. Alors, elle devient quelque chose de ridé, de -mort. - -Osons le dire. L’homme est, absolument parlant, et pour l’ensemble, plus -beau. Il résiste mieux à l’usure des années, se déforme moins vite. Vous -trouverez deux ou trois adolescents très beaux à dix-huit ans pour une -adolescente sans reproche. Mais ces jeunes gens, s’ils mènent une vie -normale, s’ils cultivent leurs corps par l’athlétisme, s’ils évitent -l’alcoolisme, ils peuvent être à quarante-cinq ans, des hommes beaux -encore. - -Mettez-les à nu. Ils ont des poitrines profondes et bombées, des épaules -larges, des reins creusés, des jambes et des bras musclés sans l’ombre -de graisse. - - * * * * * - -Mais la femme de quarante-cinq ans, où est-elle celle qui supportera -cette épreuve? - -Par où la femme l’emporte-t-elle sur l’homme? - -Dans l’ensemble, il n’y a qu’un moment où la femme est plus belle que -l’homme: c’est dans le désir. - -Chez elle, il reste tout intérieur, ne se traduit que par les inflexions -du corps, le ventre tendu, les reins cambrés, les seins dressés. - -L’art nous a cent fois représenté la femme nue dans le désir. - -Mais l’homme à ce moment n’est qu’obscène; il est «musée secret». - - * * * * * - -La femme est enfin incomparablement supérieure à l’homme dans les -beautés de détail. Le visage et chaque partie du corps vaut d’être -admirée de près. Il y a de grandes joies à détailler les beautés de la -femme. Ne nous en privons pas. - - * * * * * - -Que conclure? Que la beauté absolue, celle qui s’établit par des plans, -se trouve plus souvent chez l’homme que chez la femme, que, par -conséquent, la femme vraiment belle est ce qu’il y a de plus rare au -monde, par suite de plus désirable,--c’est ce qu’il fallait démontrer. - - * * * * * - -Autre conclusion. Que les hommes soient beaux, peu nous importe au fond, -car nous les regardons d’une vue toute désintéressée, objective, en -artistes, tandis que la beauté, même imparfaite de la femme, c’est comme -dit Stendhal, une _promesse de bonheur_, de ce bonheur terrestre qui -seul nous émeut. - -Louons donc maintenant les beautés du corps féminin. - - * * * * * - -Chez une femme de stature élancée, admirable est la chute des reins, -l’inflexion du dos, élargi et plat aux épaules, qui file comme un fleuve -serré par deux rives rapprochées, puis s’étale entre les hanches -arrondies. - -Il y a le long de la colonne vertébrale, une coulée de lignes allongées -où les chairs, comme comprimées, paraissent plus fermes, puis elles se -détendent aux hanches jumelles où l’on sent une plénitude heureuse, un -repos, une halte, le luxe, l’indolence avant la descente vers les jambes -qui, elles, travaillent, et ne peuvent se permettre l’abondance. - - * * * * * - -Comment dire la beauté des chairs qui vont de l’épaule au sein? - -C’est un défaut, et grave, d’avoir le sein attaché sur la poitrine -plate. Il doit y avoir un passage insensible et délicat de l’un à -l’autre, un art infini des transitions. Quand le «morceau» est réussi, -quelle joie magnifique pour les yeux! - -Un sein arrondi et ferme, délicatement fleuri en son sommet, exercera -toujours un attrait profond. - -L’attache du bras est une des parties difficiles de la symphonie. Il -faut que l’ossature disparaisse, cachée par des muscles à peine indiqués -qui jouent librement sous la peau. Tout déploiement de force est -dangereux, de même la surabondance des chairs grasses. - -La minceur de l’attache du bras, pour qui la regarde de face, est -surprenante chez la femme. - - * * * * * - -Entre les seins, un vallon délicieux commence resserré, puis s’élargit -soudain. Il reste marqué entre les saillies légères que font les côtes. -C’est alors la taille amincie, colonne qui supporte le chapiteau épanoui -à double volute des seins. - -Puis le ventre, que nous ne voulons plus gros comme à la Renaissance -italienne, mais tendu à l’antique et aplati comme un bouclier. Il fuit -sans bouillonnements vers les aines, là où sont cachées, comme dit -Shakespeare, les sources délicieuses. - - * * * * * - -Les cuisses sont longues, bombées en arc, avec de la chair et pas de -graisse. Ce sont des travailleuses. - -Le genou ne sera ni escarpé, ni rocailleux, il se fond dans la jambe. - -Mieux vaut un mollet un peu sec qu’un mollet trop gras. - -Il n’est pas tolérable que le pied soit épais et court. Un pied long, -mais fin et cambré, est une des jolies réussites du corps féminin. - -Un pied élégant revêtu d’un bas semble une langue. - - * * * * * - -Le bras tombe d’une ligne nette de l’épaule au coude. - -L’avant-bras a le galbe d’un vase allongé d’où sortirait une fleur: la -main. - -Qu’une jolie main souple sur un poignet fin est chose rare et belle! - - * * * * * - -Les cheveux, abondants. On permet à la femme un excès de ce qui est -inutile, de ce qui n’est là que pour l’ornement. Les cheveux bouclés, -ondés et drus, l’emportent sur les autres, car ils ont de la vie, et la -lumière joue avec eux un jeu charmant et varié. - -Aussi les femmes ont-elles toujours su communiquer à leurs cheveux, par -le moyen du fer, une vie artificielle à laquelle nous nous laissons -prendre. - -La grâce des cheveux est multiple, qu’ils soient arrangés en bandeaux, -relevés ou crêpés, hauts ou bas, étalés enfin comme un voile mouvant qui -cache et montre tour à tour le mystère des yeux et le charme deviné du -sourire. - - * * * * * - -L’oreille ne doit être ni plate, ni écartée de la tête, ni trop charnue. -Si elle se cache obstinément sous les cheveux, elle meurt loin de l’air -et de la lumière. - -Morte, elle est horrible à voir. - -Fine, délicate, allongée, bien ourlée, et rougissante à son extrémité, -voilà l’oreille parfaite. - - * * * * * - -Quant au nez, il ne peut être large et camus. Retroussé? d’aventure. - -Il faut un beau visage pour porter un grand nez. - -Qu’il soit droit ou légèrement aquilin. Le nez aquilin qui se tolère -chez l’homme, donne à la femme, si la courbure en est trop accentuée, -l’air bête. - -Il y a de la vie dans les narines qui frémissent et se gonflent, mais -qu’elles ne soient ni trop creusées ni trop plates. Partout nous suivons -la mince ligne qui sépare le trop du trop peu. Pauvre corps féminin! - - * * * * * - -La bouche? - -Il y a en elle tant de promesses de bonheur que c’est elle, après les -yeux, que nous regardons d’abord. Aussi a-t-elle plus d’une façon de -faire son salut et le nôtre. - -Qu’elle soit grande, petite, flexible, sinueuse, droite, charnue ou -mince, il n’y a qu’une chose qu’on ne peut lui pardonner, c’est d’être -molle. - -Il est des bouches qui sont comme le calice humide d’une fleur. - -On ne peut croire qu’elles soient faites utilitairement pour avaler de -la nourriture. Elles semblent n’être là que pour être baisées. Pourtant -les femmes qui les ont mangent de fort bon appétit. - -Elles devraient manger seules, à l’écart. - - -Des dents blanches et petites qui pourraient mordre si bien, si elles -voulaient; une langue, effilée, agile et rose, qui joue à se cacher -derrière la barrière des dents, voilà le mobilier de la bouche. - - * * * * * - -Les yeux bruns, veloutés et chauds, les yeux comme des saphirs ou -pareils à des bleuets, les yeux aigue-marine, jade ou glauques comme la -mer, les yeux pâles et profonds, les yeux pervenche, si doux qu’on -voudrait les boire, les yeux noirs qui sont métal, ceux qui sont agate, -ceux qui sont soie moirée, les yeux dorés comme un beau fruit, les yeux -vifs et les yeux tristes, ceux qui pétillent et ceux qui pleurent, ceux -qui contemplent et ceux qui regardent, ceux qui gardent un secret et -ceux qui le disent, ceux qui se taisent et rêvent, ceux qui désirent et -parlent, ceux qui commandent, ceux qui obéissent, ceux qui incendient et -dont on ne peut soutenir l’éclat, ceux en qui seule une petite flamme -d’espoir veille, les yeux grands, petits, allongés, séparés ou -rapprochés, ovales, plus ou moins, à fleur de tête moins que plus, aux -paupières lourdes ou légères, lentes ou promptes, claires ou bistrées, -aux sourcils épais, ou effilés comme au pinceau, en arc à la byzantine -ou presque droits à la française,--les yeux, c’est assez s’ils vivent. - - * * * * * - -Il y a autre chose que la beauté des traits. - -Au moment où la femme tente un grand coup de séduction, entre seize et -vingt-deux ans, la nature, qui sait ce qu’elle veut, lui prête un charme -momentané qui n’est une qualité d’aucun des traits, mais de l’ensemble. -Chacun des traits, médiocre en soi, devient agréable. On dit alors: -«Elle a les yeux petits, mais ils ont du feu; le nez retroussé, il est -spirituel; la bouche est trop grande, soyons-lui-en reconnaissant, -puisque c’est pour découvrir de belles dents, etc., etc...» - -En y regardant de près, c’est une qualité de la peau qui fait le charme -de la jeunesse; la sève circule abondante dans les tissus et donne au -teint de l’éclat, de la fermeté à la chair, du brillant aux yeux... Rien -n’est moins durable. Lorsque le prestige a opéré, que la jeune fille est -devenue femme, la nature s’en désintéresse aussitôt. Vous êtes en face -d’une personne sans éclat et dont les traits sont laids. Il est vrai que -si elle est votre femme et que vous avez vécu quelques années avec elle, -vous ne la regardez plus. Elle fait alors partie de votre vie comme un -meuble auquel on est accoutumé, qu’on se refuserait à acheter, mais que, -l’ayant, on laisse où il est, dans un coin. - -Telle est la première floraison de la femme. - - * * * * * - -Il y en a, chez beaucoup, une seconde, celle-ci entre trente et quarante -ans. - -A ce moment, la nature fait un nouvel effort. Généreuse, elle donne à la -femme une chance de plus, la dernière. - -Celle-ci, c’est du surcroît, du luxe, c’est pour le bonheur. La femme -reprend avant la maturité un éclat qu’elle n’avait plus. Elle redevient -séduisante comme à ses dix-huit ans avec tout le charme en plus de -l’élégance apprise, avec le raffinement de dix ans passés à s’orner pour -plaire. - -Qui profitera de cette heure de jeunesse?... Il est peu probable que le -mari qui ne regarde plus sa femme s’aperçoive même de cette -transformation. S’il n’est pas aveugle, et s’il craint les apanages du -mariage, il s’empressera de lui faire un enfant. - - - - -VII - -DE LA JALOUSIE - - -Y a-t-il, comme le veut La Bruyère, deux jalousies, l’une soupçon -injuste, bizarre, sans fondement, l’autre sentiment juste, fondé en -raison et en expérience? - -Il n’y a qu’une jalousie. - -On se représente la personne que l’on aime étendue, frémissante sous les -caresses d’un autre! on voit ses yeux si beaux se clore à moitié, le -regard se voiler, les bras se nouer autour d’un torse viril, le ventre -doux se creuser... - ---Imagination! - ---En souffre-t-on moins? - - * * * * * - -Existe-t-il pour celui qui est aimé une quiétude parfaite? Et, s’il est -rassuré sur le présent, le passé n’est-il pas là tout proche, et -l’avenir? - - * * * * * - -Il est des hommes que les femmes ne trompent pas. Ils peuvent pourtant -connaître la jalousie. La femme qu’ils aiment a été à d’autres avant -d’être à eux. Terrible pensée pour un amant!... - - * * * * * - -Cette forme de la jalousie est aussi cruelle que l’autre. Elle procède -de la même façon. La décrire, c’est étudier toute jalousie. Voici les -phases de la crise: - -Vous êtes aimé, vous êtes heureux, vous rêvez à votre maîtresse. Soudain -une pensée insidieuse se glisse en vous. Vous vous dites: «Elle a aimé -avant de me connaître.» Aussitôt, ce ne sont plus des pensées qui -défilent en vous, ce sont des images nettes, implacables qui se lèvent -devant vos yeux. - -Elle s’est dévêtue pour un autre avant de se dévêtir pour vous... Vous -assistez à la scène. Un à un sa jupe, son corsage tombent. Elle est -debout, les épaules nues, vêtue seulement de batistes légères; elle -hésite un instant, puis enlève ses bas. L’autre est là; il la regarde! -Comme il la regarde, mon Dieu!... Vous haletez péniblement. En vain -essayez-vous de chasser l’image. Elle reste là, devant vos yeux -agrandis... Le corset est enlevé; elle se redresse avec ce geste -inimitable qui n’est qu’à elle; elle s’étire; un de ses seins si frais, -si doux, sort de la chemise... Il s’approche d’elle... Vous voudriez -être mort! Non, il faut aller jusqu’au bout, il faut voir tout... -Maintenant elle est étendue sur le lit, nue, et c’est ce même corps que -vous avez couvert de baisers!... Il se penche vers elle; il la prend -dans ses bras; ils murmurent des mots que vous entendez; elle se blottit -contre lui et voilà qu’elle... Non, non, assez, vous n’en pouvez plus, -vous criez de douleur. Et pourtant, pourtant ce n’est pas fini... Vous -voyez tout, vous dis-je, tout, avec une affreuse précision. Vous grincez -des dents, vous avez le goût de la mort dans la bouche... - -La crise peut être d’une minute. C’est alors comme si l’on était percé -d’un coup de poignard. Ou bien elle dure des heures et l’on en sort -brisé. Puis on a quelque répit. On devient indifférent. L’imagination -accablée de fatigue, épuisée, n’a plus la force de reproduire les -images... Et soudain, au moment où l’on s’y attend le moins, un mot, un -mouvement, on ne sait quoi, réveillent la douleur, et tout est à -recommencer. - -Parfois on ne s’attache qu’à un petit fait précis. Je me souviens de -m’être promené pendant des heures dans une ville que je connaissais à -peine, en me répétant: «C’est lui qui l’a déshabillée le premier!» Et -l’imagination me montrait les moindres détails de cette scène. - -A d’autres moments, je ne pensais qu’à une chose: «Comment s’est-elle -couchée? A-t-elle pleuré? Quel regard avait-elle?... A-t-il été -maladroit, brutal? Où cela se passait-il?... Il faut que je le sache. -Dans quelle chambre d’hôtel? La nuit? le jour?... Son corps vierge, de -quelle fièvre tressaillait-il à cette heure unique?» - -Je pleurais de rage, et les passants me regardaient, et parlaient de moi -dans une langue que je ne comprenais pas. - -Est-il des remèdes contre ces crises affreuses? Prendre d’autres femmes -tout de suite?... Vous n’en voudrez pas. Pour moi, au lieu de chasser -ces images, je les évoquais avec précision. Je restais là, à regarder, -avec l’obscur espoir qu’en laissant libre cours au mal il s’épuiserait -plus tôt, avec la certitude qu’à vouloir le comprimer, je risquais de -mourir empoisonné. - - * * * * * - -Une femme me dit: - ---Votre analyse de la jalousie est pleine de détails répugnants. - ---C’est vrai, mais la jalousie est précisément une chose horrible parce -qu’elle évoque des images sales et dégoûtantes. Comment en parler et en -faire sentir l’horreur sans montrer ces images? Soyez sûre que je vous -ai épargnée. - ---Merci. - - * * * * * - -Il est évident que cette forme de la jalousie est la plus raffinée, que -beaucoup de femmes ne peuvent l’éveiller, que beaucoup d’hommes sont -incapables de la ressentir. Un homme aimant une femme qui a eu cinquante -amants n’est pas torturé par l’idée qu’il n’est pas le premier à jouir -de sa maîtresse. - - * * * * * - -Certains hommes ne peuvent goûter que le plaisir physique auprès d’une -femme au passé trop chargé. Ils ne l’aiment pas. Dès le début ils -pensent à elle comme à une femme facile que l’on prend et que l’on -quitte sans songer à en être jaloux. - - * * * * * - -L’amour est un sentiment exclusif. On aime pour soi et on ne veut pas -partager avec autrui celle qu’on aime. Nous avons vu que la seule idée -de partager dans le passé et en idée est intolérable. On voudrait une -femme intacte, qui n’ait appartenu à personne; de là le prix que l’homme -attache à la vierge. - -Nulle part l’instinct de propriété n’est plus justifié. Un tableau a été -vu par cent mille personnes sans que sa valeur en soit diminuée. - -Mais, pour un véritable amant, la femme qu’il aime doit être pareille à -la grande Isis à qui nul n’a soulevé son voile. - - * * * * * - -Tout amant doit pardonner à une femme au moins un homme. C’est le mari -qu’on pardonne le mieux. Il l’a eue avant vous, c’est vrai, mais en -vertu d’arrangements si spéciaux que la personnalité de la femme reste -presque intacte. On peut imaginer qu’elle a pris son mari pour mille -raisons qui n’ont rien à faire avec l’amour, à cause de sa famille, de -sa situation, de la nécessité de se marier. Et vous pensez -complaisamment qu’elle l’a subi, qu’elle n’a rien donné d’elle. Vous ne -lui reprochez pas son mari. - -Imaginez, au contraire, que la femme au lieu de s’être donnée à un mari, -se soit livrée vierge à un amant. Toutes les valeurs sont changées. -Pourrez-vous supporter cette idée? - -Cela ne suffit-il pas pour repousser la thèse de M. Léon Blum dans son -livre _Du mariage_ qui, pour rendre les ménages plus heureux et les -maris moins jaloux, veut que les jeunes filles aient des amants, ou un -amant, avant de se marier. - - * * * * * - -Un homme supporte mal l’idée que la femme qu’il aime a été à un autre. - -Il voudrait l’avoir eue vierge. - -Si, plus tard, il se détache d’elle, peu lui importe alors qu’elle aime -ailleurs. - -Mais vouloir lui infliger à coup sûr la torture d’une jalousie -rétrospective, la certitude qu’elle a appartenu à un autre homme, non -par convention sociale et arrangement de famille, mais par choix... -quelle folie! - - * * * * * - -C’est pourtant à cela que conduit la réforme proposée par M. Léon Blum. -A l’état de choses actuel qui comporte un minimum de chances de malheur, -il propose de substituer un régime dans lequel il sera impossible à un -mari amoureux de sa femme de ne pas souffrir du passé. - -Mais dans le mariage tel que le décrit M. Léon Blum, il n’y a pas de -place pour l’amour. - - * * * * * - -L’homme ressent plus vivement que la femme la jalousie du passé. Et cela -pour la simple raison que l’acte de l’amour n’a pas la même importance -pour les deux sexes. Une femme est rarement jalouse du passé de son -amant; elle se tourmente dans le présent et en songeant à l’avenir. -«M’aime-t-il? Saurai-je le garder?» Voilà ses préoccupations. Mais elle -est fière de retenir un homme qui a eu beaucoup de succès. Loin de lui -reprocher son passé, elle en est flattée. L’homme a plus de valeur à ses -yeux. - -Pourquoi? Parce qu’il a su exercer le métier d’homme qui est de -conquérir et de dominer. Comment expliquer sans cela l’attrait certain -de don Juan? Il est né pour être le dieu de beaucoup de femmes. Chacune -pense qu’il lui est réservé de le fixer enfin, qu’il lui apprendra le -dernier mot qu’elle ignore de l’amour. - -Mais une femme trop facile et qui a eu cinquante amants, par quels -hommes sera-t-elle aimée? - - * * * * * - -Un homme est très fort contre la jalousie qui sait que, fût-il trompé, -il trouverait auprès de lui, tout de suite, deux ou trois femmes, prêtes -à l’aimer et qu’il aimerait peut-être. - -On ne voit pas don Juan jaloux. - - * * * * * - -Arriverons-nous au bienheureux état d’esprit du souteneur qui sait que -sa maîtresse ne donne rien d’elle-même aux passants et qu’elle l’aime -seul? Et si nous sommes aimé d’une femme mariée, supporterons-nous sans -faiblir l’idée qu’elle est dans les bras de son mari, même inerte? - - * * * * * - -Pour le jaloux, tout est prétexte à jalousie. Elle sort de bonne -heure?--C’est pour aller chez lui.--Elle sort tard?--Elle n’a pas le -temps de faire des courses, par conséquent elle a un rendez-vous.--Elle -dit où elle va?--C’est pour détourner les soupçons.--Elle ne dit -rien?--Parce qu’elle fait une chose secrète et défendue.--Elle est -aimable à la maison?--Elle a quelque chose à se faire pardonner.--Elle -est désagréable?--Elle ne m’aime plus. - -Ainsi la jalousie, comme l’amour, concilie les contraires et trouve un -aliment partout. - -En vain rassure-t-on le jaloux sur un point, lui prouve-t-on l’inanité -singulière de ses soupçons. Son cerveau malade crée à l’instant même -cent raisons nouvelles de suspecter celle qu’il aime. - -Dira-t-on qu’il y a des cas où la jalousie est justifiée et d’autres où -elle absurde? Cette distinction est sans valeur au point de vue du -sujet. La seule chose positive dans la jalousie est la souffrance -qu’elle cause à celui qui la ressent. On montre qu’un homme a toutes les -raisons du monde d’être jaloux. Sa femme a un amant; il la soupçonne, il -a peut-être des certitudes. Oui, mais il n’en souffre pas; il n’est pas -jaloux; tandis que voici, à côté de lui, un homme dont la femme fidèle -ne songea jamais à le tromper et qui pourtant est torturé par la -jalousie. - -La jalousie est donc un état chronique, avec crises plus ou moins -violentes suivant les circonstances, et l’on est jaloux comme on est -cardiaque, arthritique ou tuberculeux. - -Quand la jalousie s’attaque à un être sain, elle peut le rendre -momentanément malade. Mais grâce à sa forte santé, il élimine bientôt le -virus dangereux. - - * * * * * - -J’ai connu un homme de grande intelligence dont la femme faisait par sa -conduite légère le scandale de la ville. Il avait une position éminente. -Ses frères vinrent à lui et lui dirent: «Voilà, on dit ceci et ceci. -Comment n’ouvres-tu pas les yeux?» - -Il répondit: - ---Si vous m’apportez des preuves certaines, indiscutables de -l’infidélité de ma femme, je me tuerai. Jusqu’alors, je ne veux pas -croire à son indignité. - -Admirable réponse qui éclaire le sujet que je traite ici! - - * * * * * - -Il est des gens qui ne ressentent l’amour que par jalousie. Ils -s’aperçoivent qu’ils aiment au moment où ils ne sont plus aimés; ils -sont indifférents jusqu’à l’instant où on les quitte; alors ils -commencent à souffrir. Ils ne connaissent ainsi que la face douloureuse -de l’amour. - -Ils n’ont pas l’élan qu’il faut pour se donner joyeusement, ils se -laissent prendre; ils sont exigeants, insatisfaits, tout leur est dû, et -ce n’est pas encore assez; ils affectent de ne pas tenir à qui les aime, -d’être continuellement prêts à rompre; ils demandent beaucoup et donnent -peu; ils préfèrent être aimés que d’aimer eux-mêmes. Finalement ils -ignorent tout de l’amour dont ils ne cessent de parler. - -Mais voilà que l’autre se lasse de cette froideur, se détache et s’en va -aimer ailleurs. Alors, dans l’abandon, l’amour s’éveille en eux, un -amour sec, rageur, fait de vanité blessée, d’orgueil déçu, de chagrin, -de peine,--de l’amour tout de même. Ils vivaient entourés de mille -soins, de constantes attentions; ils en sont soudainement privés. Ce -changement d’habitudes est affreusement douloureux. Ils commencent à -souffrir avec bien plus de force qu’ils n’en ont mis à aimer; l’image de -leur rival les poursuit; ils connaissent les crises affreuses que nous -venons de décrire et les périodes de quasi mort où il semble que toute -sensibilité ait disparu en vous. Ils gardaient, dans l’amour, du -sang-froid, un raisonnement clair, la faculté de railler soi-même et les -autres; maintenant ils sont aveuglés, ils perdent la tête. Ils n’ont -jamais fait de folies par amour; ils en commettent cent par jalousie. - -Alors seulement ils sentent la perte qu’ils ont faite. Ce qu’ils -feignaient de mépriser avait donc tant de prix!... Ah! si cela était à -recommencer!... Mais, en amour, on ne recommence pas. - - * * * * * - -Il y a des jaloux sans imagination. Ils ne croient que ce qu’ils voient. - -Que leur femme soit dehors toute la journée, qu’elle voyage au loin, ils -ne s’émeuvent pas. Ils sont trompés au vu et au su de toute la ville -sans que leur béatitude bornée et maritale en soit troublée. - -Mais aperçoivent-ils une fois un coquebin faisant la cour publiquement à -leur femme, ils se déchaînent. - - * * * * * - -La jalousie est souvent le sentiment d’un être faible, sans défense, qui -s’accroche éperdument à ce qu’il a. S’il le perd, il voit devant lui un -vide affreux qu’il ne pourra combler. - - * * * * * - -Une femme me dit: «Lorsque j’ai vu que mon ami commençait à changer, je -supportai sans me plaindre son silence, sa froideur. Je supposais qu’il -aimait ailleurs. Tant qu’il était près de moi, je n’en étais presque pas -malheureuse. Mais dès qu’il m’avait quittée, tout m’était inquiétudes et -douleurs. Je ne supportais même pas qu’il parlât à une femme dans le -salon où j’étais. Je devinais les mots, les sous-entendus; je voyais ses -regards, ce qu’ils demandaient, ce qu’ils promettaient. C’était une -souffrance atroce. Plus tard j’ai su quelle femme il aimait. J’étais -heureuse encore quand il venait me voir. Je ne lui ai jamais fait de -reproches. Mais son absence me tuait...» - - * * * * * - -Il y a les jaloux qui se taisent. Il y a les jaloux qui éclatent. Nous -sommes résolument en faveur des premiers. Si votre vie est empoisonnée, -il est inutile d’empoisonner celle de votre conjoint. - - * * * * * - -Quant à la jalousie preuve d’amour, je renvoie à la pensée célèbre de P. -J. Toulet: «La jalousie est une preuve d’amour comme la goutte de -jambes.» - - * * * * * - -La jalousie est le meilleur antidote connu de l’amour. Elle le tue -certainement... chez l’autre. - - * * * * * - -Vous serez accablé de scènes de jalousie. Jamais vous ne ferez avouer à -celle qui les fait qu’elle est jalouse. On se cache de la jalousie comme -d’une maladie honteuse. - -Mais il n’est pas au pouvoir de chacun d’en maîtriser les effets. Alors -on leur attribue une autre cause.--«Ce que vous faites m’est indifférent -puisque je ne vous aime plus, mais je ne veux pas que vous me preniez -pour dupe.»--Ou bien: «Vous vous affichez d’une manière ridicule et -blessante pour moi, etc., etc...» - - * * * * * - -La jalousie semble inconnue au monde arabe. Et la possession paraît y -tuer l’amour. On ne verrait pas trace de jalousie dans _Les Mille Nuits -et une Nuit_, si la trame lâche qui unit les contes ne se trouvait -précisément dans la jalousie du roi Schahriar qui, de peur d’être -trompé, fait tuer chaque matin la femme avec laquelle il vient de passer -la nuit. - -Schahriar mis à part, je ne vois pas dans ce livre de jaloux, mais j’y -trouve des hommes très amoureux. Ils passent à travers cent épreuves -pour avoir celle qu’ils aiment. Du jour où ils la possèdent, c’est fini. -La femme devient sans valeur. Au besoin ils la donnent à un ami, à un -chambellan. - -Ce livre oriental ne nous renseigne pas sur les sentiments de la femme. -Ce sont choses qui, aux yeux des Arabes, sont sans importance et dont un -homme ne se préoccupe pas. - - * * * * * - -Les faiseurs de systèmes imaginent une humanité où l’homme ne sera plus -jaloux, où il se défera de ce qu’ils appellent un legs de l’animalité, -un reste du passé sauvage. - -Le malheur est que la jalousie, bien loin de nous venir de notre origine -animale, est un produit purement humain. Les animaux ne le connaissent -pas (elle commence faiblement aux animaux domestiqués qui vivent dans la -la compagnie de l’homme, les chiens). C’est nous qui l’avons créée, -comme nous avons créé l’amour complet qui n’est plus un simple acte -physique, mais où le sentiment et la sensibilité jouent un rôle égal. Ce -n’est donc pas par la jalousie que nous nous rattachons à l’animalité. -Elle existe à peine dans les races primitives ou sauvages. Nous l’avons -développée et perfectionnée merveilleusement depuis l’époque--si elle a -existé--où la promiscuité était de règle et la femme commune à tous. On -a fait un pas en avant, on a enregistré un progrès réel dans l’histoire -de l’humanité le jour où un homme a voulu une femme pour lui seul et a -défendu qu’un autre homme s’en approchât. Ce jour-là, la naissance de la -jalousie était rendue possible. Le progrès des mœurs l’appelait au -monde. Elle y a connu une merveilleuse fortune et rien ne fait prévoir -que son temps soit fini. Au contraire. - - * * * * * - -Pourquoi a-t-on fait d’Othello le type du jaloux? Othello n’est pas un -jaloux. Il est simple et crédule. De lui-même il n’aurait pas l’idée de -soupçonner Desdemone. Othello est, au contraire, le type du confiant. Il -a confiance, d’abord, en Desdemone, ensuite en Iago. Il ne suspecte -rien. Il faut un affreux complot et la perfidie intelligente d’Iago pour -abuser l’âme droite et pure du More. Iago fait naître en lui le soupçon. -Il va jusqu’à lui donner des preuves matérielles de l’amour de Desdemone -pour Cassio. Une fois averti, la brute est déchaînée; Othello trompé et -furieux tue la femme qu’il croit adultère. - -Le jaloux procède autrement. Tout lui est un signe; il interprète chaque -chose suivant sa folie. - -Dostoievski a, je crois, indiqué cela quelque part, brièvement. - - * * * * * - -Le véritable jaloux au théâtre, c’est Golaud, dans _Pelléas et -Mélisande_. - -Je ne vois nulle part un portrait plus impitoyablement poussé, d’une -plus affreuse vérité. - -Golaud est beaucoup plus âgé que sa femme. Plus encore que l’âge, la -différence de leurs natures l’inquiète. Il est gros, maladroit, rude, -emporté, il aime la chasse et les plaisirs bruyants; elle est fine, -délicate, oisive, venue on ne sait d’où, allant on ne sait où... Près -d’elle, le jeune et mélancolique Pelléas. Ils ne se quittent pas; leurs -jeux, leurs causeries, leurs promenades, leurs silences, ils mettent -tout en commun. - -Golaud souffre de l’intimité de son frère avec Mélisande. Leurs jeux -puérils l’alarment. Le soupçon entre dans son cœur et n’en sortira plus. -«Qu’y a-t-il entre eux? S’aiment-ils?»... Mais comment savoir ce qu’ils -ignorent eux-mêmes? Tourmenté, il erre dans la nuit. Sous la fenêtre de -Mélisande, il trouve Pelléas, l’innocent et tendre Pelléas, caressant -les cheveux dorés qui tombent du balcon.--«Vous êtes des enfants, -dit-il, mais il faut que cela finisse.» On sent gronder la passion; déjà -l’idée de la mort de Pelléas est en lui. Il le mène dans les souterrains -du château; une eau sombre les emplit. Va-t-il précipiter son frère dans -le gouffre redoutable?... La lanterne qu’il porte à la main tremble de -la lutte qu’il soutient contre lui-même et envoie d’oscillantes lueurs -sur les pierres rongées par l’humidité. - -Puis c’est la scène avec le petit Yniold; la jalousie de Golaud est -déchaînée; il ne peut supporter l’incertitude... Il fait espionner -Mélisande et Pelléas par son fils, par le petit Yniold; il l’interroge -âprement, d’une voix changée. L’enfant terrifié se trouble, balbutie... -Voyez cet homme vieilli qui soulève dans ses bras un enfant pour le -hausser jusqu’à la fenêtre de la chambre où Pelléas et Mélisande sont -enfermés.--«Que disent-ils? Que font-ils?» L’enfant rapporte les paroles -échangées, dit les gestes caressants de Pelléas. La main forte de Golaud -se crispe sur le petit Yniold; l’enfant pleure. - -Quel homme de théâtre nous montra jamais une plus effroyable peinture de -la jalousie? - -A présent Golaud est fou, il tient à Mélisande des propos incohérents, -il la secoue, il la jette à terre; il la tuerait... Non, il s’en va, le -cœur rongé, sa grande épée à la main; la Jalousie le précède et la Mort -le suit. - -Près de la fontaine où il surprend dans la nuit Pelléas et Mélisande, il -transperce son frère... - -Entre des draps pâles, petit être plus pâle, Mélisande maintenant -agonise dans son lit. Elle va mourir... Golaud, farouche, se lamente. Il -demande à rester seul avec elle; le vieil Arkel et le docteur se -retirent. Il se met à genoux près du lit; son cœur est déchiré de -douleur... mais, même à ce moment dernier la jalousie l’emporte. Il -adjure Mélisande de lui dire la vérité.--A-t-elle aimé Pelléas?--Mais -oui, toujours... répond la mourante.--A-t-elle été à lui?--Elle n’entend -plus, elle est déjà trop loin... En vain la supplie-t-il.--La vérité, la -vérité! Mélisande!... Il dispute à la mort le dernier souffle de sa -femme; il faut qu’il sache tout; mais c’est la mort qui l’emporte et -ferme les lèvres décolorées de Mélisande sur le grand secret que Golaud -ne saura jamais. - - - - -VIII - -LES RUPTURES - - -_L’éternel dialogue._ - ---Tu ne m’aimes plus? Quel homme es-tu donc?... J’ai cru en toi, je me -suis donnée, je t’ai tout sacrifié. Avant toi, j’étais une honnête -femme, maintenant je me regarde avec dégoût... Et tu me quittes! - ---Ai-je été libre de vous aimer? Le suis-je de ne vous aimer plus? -Quelle idée vous faites-vous donc de l’amour? Croyez-vous qu’il soit -fait pour durer toujours comme cette pâle lumière qui brûle sur les -autels et qu’entretiennent des hommes qui ne sont pas des hommes?... -Non, il n’est rien s’il n’est violent, excessif, tourmenté, s’il n’est -éclatant et rapide comme un bolide dans une nuit d’été, qui, soudain, -vous montre les campagnes endormies, tout un paysage magnifique qui -était dans l’obscurité et qui va y retomber. - -Je ne vous aime plus... C’est vrai. Ne suis-je pas à plaindre autant que -vous? Hier encore j’attachais un prix infini à votre beauté, à votre -tendresse. Aujourd’hui, je vous regarde sans émotion. Vous êtes morte à -mes yeux. Croyez-vous que je ne sente pas le prix de ce que j’ai perdu? - -Vous vous êtes donnée parce que vous ne pouviez résister, non pas à moi, -mais à vous-même, à l’entraînement secret, impérieux, qui vous poussait -dans mes bras. - -Je pars... Où vais-je? je n’en sais rien. Trouverai-je une femme que je -puisse aimer comme je vous ai aimée?... Peut-être jamais? peut-être dans -un an? peut-être dans un mois?... En attendant je resterai seul, car je -me connais, je ne vais pas dans les endroits où l’on donne, à peu de -frais, le change aux passions. Je resterai héroïquement seul jusqu’au -jour où je frémirai en rencontrant une femme dont le regard, la -démarche, un je ne sais quoi de triste et de passionné dans le pli de la -bouche m’arrêteront soudain... Auprès d’elle, je redeviendrai libre, -heureux, confiant; je vivrai à nouveau ces belles heures d’expansion que -seul l’amour naissant connaît; je lui parlerai comme je sais le faire -alors; je l’associerai à ce qu’il y a de meilleur, de plus profond, de -plus intime en moi. Elle me regardera silencieuse et, un jour, au -crépuscule, dans l’ombre de son salon, alors que le soleil s’enfonce -derrière les coteaux de Saint-Cloud, elle appuiera sa tête sur mon -épaule... - ---Vous me tuez! - ---Et, six mois ou un an plus tard, nous nous quitterons comme je vous -quitte, parce que nous nous serons donné tout ce que des êtres humains -et bornés peuvent se donner de joies et de souffrances, et qu’il ne nous -restera rien de plus à mettre en commun. Je partirai de nouveau, en un -jour comme celui-ci, le cœur vide... - ---Elle restera, le cœur plein de désespoir. - ---C’est encore quelque chose. - - * * * * * - -Quelle chaîne est plus difficile à rompre que celle qu’a forgée entre -deux chairs lentement, ardemment, la sensualité? - - * * * * * - -Pierre me dit: «J’avais quitté enfin cette jolie Dolly que vous avez -connue et avec qui j’avais vécu trois ans. Je l’avais aimée trois -semaines. Depuis, je m’étais détaché d’elle et je ne songeais qu’à -rompre. Mais elle tenait à moi et je n’avais pas le courage de m’en -aller. Enfin je la quittai... J’étais comme un homme qui a été longtemps -enfermé, ivre de soleil, de joie, de liberté. Le jour durant, je ne -pensais à Dolly que pour me féliciter d’avoir reconquis mon -indépendance; j’avais des maîtresses que je n’aimais pas, mais qui me -plaisaient... Eh bien! le croiriez-vous? A ce moment-là, il n’y a pas eu -une nuit où je n’aie été poursuivi sur mon oreiller par le souvenir de -Dolly; je la voyais près de moi, je tendais les bras pour la prendre; je -l’appelais du fond de ma solitude, je souffrais de toute ma chair; je la -désirais comme jamais je ne l’avais désirée alors qu’elle était à moi... -La crise dura près de trois mois.» - - * * * * * - -Il est des hommes dont le bonheur est dans le changement. L’un d’eux me -dit: - ---Je ne sens le prix que des choses qui m’échappent. Je les aime, et je -sais que je les perdrai, que je serai impuissant à les retenir, qu’elles -mourront bientôt en moi... Comment aimer une chose que l’on est sûr de -posséder toujours?... Comment la regarder passionnément si l’on est -certain qu’elle sera là demain comme elle y était hier? - -Combien le sentiment de la précarité des choses n’ajoute-t-il pas de -trouble et de beauté à l’amour? - -Je presse mon amie dans mes bras; je couvre son fin visage de baisers et -je lui dis: «Demain, tout sera fini entre nous. La vie qui nous a -rapprochés nous séparera. Je passerai près de toi indifférent, alors -qu’en ce moment je sens à te baiser une fièvre et une langueur telles -qu’il semble que ma vie coule en toi par mes lèvres et que tu me la -dérobes!... Demain je ne t’aimerai plus... Il faut que tu me donnes -l’illusion de l’éternité en quelques heures; il faut aussi qu’au bref -moment où je je te possède, je sois oppressé par l’idée que je te perds. -Tes beautés s’évanouiront pour moi comme des ombres, et disparaîtront la -caresse de ton regard, l’éclat magique de tes yeux, la fraîcheur -enfantine de ta bouche... Tu ne seras plus qu’une femme parmi d’autres -femmes...» - -Et, parlant ainsi, ma gorge est serrée par l’angoisse de la mort -prochaine. - - * * * * * - -Certains hommes sont maîtres dans l’art de rompre. Ils ont préparé leur -départ en même temps qu’ils ont combiné leur arrivée. Cette méthode a le -désavantage de tuer toute spontanéité et de ne laisser rien au divin -hasard. Comment faire pour rompre avec le minimum d’ennuis? Arriver à -persuader à la femme qu’elle ne vous aime plus? C’est difficile. Il y a -des femmes qui s’attachent. - -S’endurcir le cœur, annoncer que tout est fini et supporter impassible -la scène inévitable?... S’il n’y avait qu’une scène, la chose serait -facile. Mais la femme que l’on quitte ne connaît pas la mesure et c’est -en vain que vous lui demanderez du tact et de la discrétion. Et puis -vous risquez de vous laisser toucher, et l’histoire recommence... - -Il est peut-être plus simple et plus efficace de fuir. Seuls les hommes -forts, les héros, les Titans, peuvent porter sur leurs larges épaules le -poids d’une rupture sans fuite. Pour les autres il n’est qu’une -solution: partir, et ne laisser son adresse à âme qui vive. - - * * * * * - -Les gens raisonnables qui n’ont pas aimé et dont l’esprit simple est -inaccessible aux folles contradictions de l’amour ne comprendront rien à -ce qui va suivre. Pour eux le problème se pose avec une rigueur -mathématique: «Si vous n’aimez plus une femme, vous n’éprouvez aucune -peine à la quitter. Si vous l’aimez, ne la quittez pas.» - -Et voilà! - -Dans la vie, il en va autrement. Pour ne pas généraliser, je vais -prendre l’exemple typique de Jacques L..., qui a mis dix-huit mois à -rompre avec sa maîtresse. - -Il tombe amoureux d’une femme plus âgée que lui et qui avait eu -plusieurs amants, une femme impérieuse, exclusive, jalouse, autoritaire, -ne vivant que pour sa passion dans une atmosphère de tempête. - -C’est une de ces femmes avec lesquelles on n’a aucun repos. Leur amant -les a quittées à trois heures du matin; elles arrivent chez lui une -heure plus tard. Elles savent tout de sa vie, gagnent les faveurs d’une -demoiselle de téléphone et obtiennent d’être branchées sur sa ligne -chaque fois qu’il téléphonera; s’il dîne en ville, elles lui envoient un -message au milieu du repas avec ordre de rapporter la réponse; elles -soudoyent son domestique, apprennent le nom de chaque personne qu’il -voit, adressent à celles qui leur paraissent dangereuses des lettres -anonymes ou leur téléphonent des injures. Elles enveloppent le -malheureux dans des intrigues compliquées, le brouillent avec ses amis, -avec la terre entière. Elles peuvent être des amies charmantes, elles -sont des amantes tenaces et insupportables. Une fois que vous êtes tombé -dans leurs bras, vous avez peu de chances d’en sortir. - -Pourtant elles ont des qualités, et grandes, sans quoi elles ne se -feraient pas aimer des hommes. - -C’est à une femme de ce genre que s’attacha Jacques L... Jacques est un -garçon impulsif, nerveux, incapable d’une volonté suivie. Il fut bien -vite sous la domination de cette impérieuse maîtresse qui le soumit au -même régime que ses prédécesseurs: scène de passion, crises de jalousie, -nuits orageuses suivies de matins tempétueux, brouilles et -réconciliations, visites inattendues, coups de téléphone incessants. -Après deux mois de cette vie il était dans un état de nerfs inquiétant; -il adorait cette femme et ne songeait qu’à la quitter, à fuir, très -loin... - -A ce moment, première absence. Dans une minute unique de courage il part -pour La Haye, soi-disant pour affaires. Il ne veut pas rompre, il ne -l’ose pas, il s’éloigne seulement, et, chaque jour, ce sont entre Paris -et La Haye des télégrammes, des lettres, de longues conversations par -téléphone. Elle le tient en son pouvoir à La Haye comme à Paris. -Finalement elle va le chercher et le ramène. La vie infernale -recommence; en trois semaines le voilà malade, épuisé, à bout de nerfs. -Il part de nouveau; cette fois-ci il met deux mille kilomètres entre -elle et lui et s’en va en Russie. Les amants ne peuvent plus se -téléphoner; ils se ruinent en télégrammes. - -Mais il ne peut supporter cette absence enfiévrée, il rentre. Il rentre -pour s’apercevoir qu’il lui est impossible de vivre avec elle. Il veut -fuir encore; il n’en a plus la force, il est comme paralysé. Elle a -remporté la victoire... - -C’est alors qu’un ami intervient, prend Jacques L... par le bras, le -mène à six heures du soir au bureau de la Compagnie transatlantique, lui -prend un billet pour le bateau du lendemain à destination de New-York, -et, sans le laisser rentrer à la maison lui achète une valise avec le -linge et les vêtements nécessaires pour la traversée. Il monte à dix -heures avec lui dans le train spécial pour Le Havre, l’installe sur le -bateau, et ne le quitte qu’au moment où le paquebot lève l’ancre. - -Jacques L... a couru le monde en vagabond, ne séjournant jamais plus de -trois jours dans le même endroit. Il est resté absent une année. Pendant -les six premiers mois, il a continué à écrire à sa maîtresse sans oser -lui dire, même à la distance où il était d’elle, qu’il avait rompu. Il -cherche des prétextes, allègue des affaires, mais ne donne jamais son -adresse. Puis, enfin, le silence. - -Mais, elle, de Paris, continue à lui écrire. Elle s’arrange, on ne sait -comment, pour avoir l’adresse de ses banquiers. Dans chaque ville où il -touche de l’argent, il trouve une lettre d’elle. - -En Californie, il se lie avec une Américaine qui veut quitter son pays; -ils voyagent ensemble à travers l’Amérique et finalement rentrent tous -deux en Europe. - -Cependant son ancienne maîtresse l’attend. Elle a eu d’autres amants -pendant son absence; pourtant elle ne dérage pas à l’idée d’avoir été -quittée. Elle fait un dernier effort pour le reprendre. Mais cette -fois-ci il est trop tard, il est sous la domination d’une autre femme... - -Ainsi dix-huit mois lui ont été nécessaires pour rompre une liaison; il -a fallu qu’il voyageât en Hollande, en Russie, qu’il visitât le -Nouveau-Monde et fît la connaissance d’une Californienne. - -On voit clairement dans l’histoire qui précède quelle est la triste -situation d’un homme faible lorsqu’il veut quitter une femme qui le -domine. Pendant la première période fort douloureuse, il ne peut vivre -ni avec, ni sans sa maîtresse. Près d’elle et loin d’elle, il est -également torturé. - -Puis il commence à souffrir davantage de la présence que de l’absence. -Mais il a peur, il se sent faible, il craint tout de la violence de -cette femme. - -A la troisième phase, il est parti. Mais il continue à trembler! il -écrit toujours. Enfin il a le courage de cesser toute correspondance, -étant exactement à dix mille kilomètres de sa maîtresse et ne l’ayant -pas vue depuis six mois... - - * * * * * - -Un grand nombre de femmes prolongent leur règne par la terreur; elles -n’hésitent pas à mettre en jeu les moyens les plus grossiers; elles -pratiquent le chantage moral, menacent leur amant de se suicider ou de -le tuer... On serait étonné de savoir combien de liaisons ne durent que -sous le canon du revolver. - - * * * * * - -Un des effets les plus tristes des ruptures est souvent de donner de -l’amour à qui n’en avait pas. - -Il est des gens--surtout des femmes--qui n’attendent que d’être quittés -pour commencer à aimer. L’amour-propre est chez eux tout-puissant; ils -ne peuvent admettre qu’on cesse de les adorer. Si telle mésaventure leur -échoit, au lieu d’en ressentir de la colère, ou d’en prendre leur parti, -ils éprouvent une affreuse blessure d’amour-propre, et comme il leur en -coûterait de reconnaître la nature de leur mal, ils s’imaginent qu’ils -aiment. S’ils conservaient une vue un peu claire, ils verraient qu’ils -s’attachent seulement à qui se détache d’eux... Ils souffrent mille fois -davantage si leur aventure est publique. - -C’est ainsi qu’on vu, avec étonnement, des gens qui ne s’aimaient pas -rompre dans la douleur, le deuil et les cris une liaison qui leur pesait -à tous deux. - - * * * * * - -Il faut savoir pour quelles raisons on s’est pris. - -S’est-on mis ensemble pour associer des intérêts, pour continuer une -maison, pour avoir une famille? Il est alors naturel que le ménage reste -uni, même si l’amour en disparaît, car les raisons pour lesquelles il -avait été créé continuent d’être aujourd’hui comme hier. - -Mais lorsqu’on s’est lié seulement par amour et pour l’amour, que faire -lorsque la passion meurt chez l’un des deux contractants? L’autre a-t-il -le droit de le contraindre à continuer une liaison qui n’était fondée -que sur l’amour réciproque des deux parties? Mais qu’est-ce qu’une -contrainte en matière de sentiment? Comment condamner une femme qui a -cessé d’aimer à aimer encore? en vertu de quel arrêt? rendu par quel -tribunal? - -L’égoïsme de celui des deux qui veut prolonger malgré tout n’est-il pas -égal à l’égoïsme de celui qui veut rompre puisqu’il n’aime plus? La -logique du sentiment n’est-elle pas en faveur de ce dernier? Ce qu’il a -demandé au nom de l’amour, il le rejette maintenant que l’amour n’est -plus. Il lui est impossible de donner par pitié ce que l’autre ne -devrait tenir que de l’amour. Il s’en va... Et que dire de plus? - - - - -IX - -L’AMOUR ET L’ÉGLISE - - -Les rapports de l’Église et de l’amour sont d’un comique profond. -L’Église ne connaît ni la volupté, ni la restriction. Elle défend les -plaisirs raffinés de l’amour et n’admet le rapprochement normal de -l’époux et de l’épouse qu’en vue de la reproduction. Les joies stériles -sont péchés mortels au même titre que le meurtre; elles sont, en effet, -un meurtre en herbe. Jouir de sa femme légitime sans la féconder, et -tuer un homme, c’est tout un aux yeux de l’Église. - -On demande combien il y a d’époux chrétiens qui obéissent à l’Église? Et -si, avec obstination, ils ne suivent pas ses saints commandements, -restent-ils chrétiens?--Ce qu’il faudrait démontrer. - -Si on osait soupçonner l’Église de perversité, on verrait dans cette -défense si stricte un moyen ingénieux de donner aux joies légitimes du -mariage l’attrait du fruit défendu. - -Les époux chrétiens auraient ainsi, à la semaine, l’illusion de se -damner, sans bourse délier, dans le lit conjugal. - - * * * * * - -Madeleine prie chaque matin et chaque soir, et communie six fois l’an. -Elle se croit bonne chrétienne; elle l’est peut-être, car elle a, en -plus de la foi qui, à elle seule, suffit à tout, l’humilité du cœur qui -est plus rare. - -Mais Madeleine est belle aussi. Le soir, dans le monde, elle est -décolletée jusqu’aux limites qu’on ne peut franchir. Elle laisse voir -des épaules admirables, une chair riche, blanche, sous laquelle on -devine le sang qui court. - ---Est-ce vous, Madeleine, qui vous décolletez ainsi? Ne sentez-vous pas -l’émoi des hommes qui vous approchent? Ils voient tant de vous qu’ils en -voudraient voir plus encore. Qu’est-ce, Madeleine, que cette honnêteté -qui va demi-nue? Cet étalage de chair est-il selon la modestie, selon -l’humilité? disons tout, est-il vraiment chrétien? - -Vous passez, Madeleine, indifférente. Ce que le monde fait, vous le -faites aussi. Votre conscience, si chatouilleuse, si délicate sur -d’autres points, ne s’alarme pas. - -Rentrée chez vous, toute blanche maintenant dans une chemise de nuit -transparente aux entre-deux de dentelles, agenouillée sur le prie-Dieu, -c’est des lèvres seulement que vous prononcez les paroles séculaires: -«Ne nous induis pas en tentation.» - - * * * * * - -Henriette a vingt-cinq ans. Elle est sage, modeste, jolie. A dix-huit -ans, au sortir du couvent, elle a épousé, sur le conseil de ses parents, -un homme qui, six semaines plus tard, quittait le lit d’Henriette pour -celui, voisin, de la femme de chambre. Avec fracas, les parents -d’Henriette sont intervenus; il y a eu divorce. - -Maintenant, Henriette aime un honnête homme qui l’aime aussi. Ils -voudraient se marier, faire souche de beaux enfants. Mais l’Église est -là qui veille. - -Elle dit à Henriette qui est restée chrétienne: «Nous n’avons pu vous -empêcher de divorcer, mais nous ne vous permettons pas de vous remarier. -Vous n’irez pas à la mairie accomplir ce simulacre impie du mariage -civil; vous ne donnerez pas le scandale d’une chrétienne vivant en état -de concubinage public avec un homme, et en ayant des enfants.» - -Henriette se retire songeuse. Suivra-t-elle la voix de l’Église? -restera-t-elle honnête selon la pieuse doctrine? Acceptera-t-elle le -conseil implicite qu’on vient de lui glisser et prendra-t-elle comme -amant clandestin celui que l’Église lui refuse comme mari?--Ou, plus -honnête encore, quittera-t-elle l’Église pour épouser celui qu’elle -aime? - - * * * * * - -Il est beau d’avoir des principes. - -L’Église n’admet pas le divorce. Donc les femmes divorcées et remariées -sont hors la loi. On sait enfin qui on peut voir et à qui on doit fermer -sa porte. Il y a maintenant une règle. Elle nous manquait et rien -n’était plus pénible aux bons esprits que l’indécision où l’on était sur -ce qui est permis et sur ce qui ne l’est pas. - -Dorénavant nous sommes fixés. On peut recevoir n’importe qui, mais pas -les divorcées. Le sacrement de mariage sauve tout. «Du moment que -l’Église vous accepte, je vous accepte aussi. Prenez vingt amants, mais -ne prenez pas deux maris.» - -Voilà qui est simple, facile, rassurant, et, grâce à l’Église, les mœurs -sont sauvées au pays de France. - - * * * * * - -On a vu de nos jours une femme être reçue dans le monde, bien que -divorcée, et même deux fois divorcée. - -Il est vrai que cette femme à ses deux premiers mariages n’avait passé -qu’à la mairie. A son troisième mariage enfin, elle va se confesser et -se met en règle avec l’Église. Aussitôt les portes fermées s’ouvrent; -aux yeux du monde et à ceux de l’Église, elle est mariée pour la -première fois; on ignore charitablement qu’elle a vécu en état de -concubinage légal avec deux hommes auparavant. - -Je ne blâme pas le monde. Il faut comprendre que le monde se refuse à -juger au delà des apparences. Il a parfaitement raison. La vie de -société serait impossible si l’on reconnaissait aux gens le droit de se -mêler de notre vie secrète. Nous en faisons ce qui nous plaît. - -D’autre part le monde n’aime pas le cynisme. Ici encore, je l’approuve. -Il demande peu de choses: qu’on accepte les conventions qu’il a fixées -et les règles du jeu.--Pour le reste, liberté complète. - -Mais l’Église n’est pas le monde. Elle ne doit pas s’arrêter aux -apparences. Elle détient la Vérité; elle a des principes, elle devrait -les appliquer... Mais elle sent bien que c’est impossible. Alors elle -donne et elle retient; elle condamne en absolvant et elle absout en -condamnant; elle frappe et pardonne... et nous, tranquilles sur la rive, -nous la regardons faire. - - * * * * * - -«Malheur à celui par qui le scandale arrive.» C’est le grand mot de -l’Église. Elle est toute indulgence pour les péchés honteux et qui se -cachent. - - * * * * * - -Jamais on n’admirera assez ce qu’il y a d’intransigeance, inutile et -absurde, dans le dogme et de tolérance allant jusqu’à la faiblesse dans -l’application du dogme. Mais quoi? Il faut vivre. - - * * * * * - -Le grand péché pour l’Église est le péché de la chair.--Croit-elle donc -représenter l’esprit? - - * * * * * - ---Je me suis toujours bien trouvé, me dit R..., de ne prendre que des -maîtresses allant à confesse. Avec elles j’étais sûr que tout se -passerait sans scandale. Parfois, il est vrai, me fallait-il batailler -pour reprendre une femme qui se donnait à Dieu. Mais ce sont de beaux -combats dont l’amour sort plus souple et plus fort. Et il y a un certain -orgueil à lutter, comme Jacob, contre l’Éternel et à remporter la -victoire. Victoire passagère, direz-vous... Eh! qu’importe? Nous ne -demandons pas l’éternité. Nous ne saurions qu’en faire. Nous la laissons -à Dieu. - - -DES PRÊTRES - -Le prêtre qui ne connaît pas la femme et qui s’occupe d’amour! Avec -quelle grossièreté, trop souvent, il touche au fruit défendu! Qui a pu -voir, sans un secret mouvement de répugnance, une femme jeune, tendre, -jolie, agenouillée à une grille derrière laquelle il y a un homme en -robe? - - * * * * * - -La plupart des prêtres sont inoffensifs et bénins. S’ils évitent à leurs -pénitentes le scandale, ils n’en demandent pas davantage. - -Mais il en est dont l’âme dominatrice et sombre veut régner, fût-ce par -la terreur. Ils n’hésitent pas à employer des armes défendues... - -R... était aimé d’une femme de famille pieuse. Elle n’avait plus la foi, -mais gardait, comme il convient, les apparences. Son confesseur, un des -grands curés de Paris, un homme rongé de bile, la prend un jour à part -dans la sacristie et lui dit: «Pour avoir perdu la foi, il faut que vous -aimiez un athée. Seul un homme sans Dieu a pu vous enlever à nous.» - -Elle se défend mal contre cette attaque imprévue. Il redouble, il la -presse, et impuissant à la ramener, il finit par lui dire: «Dieu vous -punira de votre rébellion en vos enfants. Il vous en reprendra un. Vous -saurez alors que vous êtes responsable de cette mort.» - -Elle ne bronche pas. Alors, ne se possédant plus, le visage livide, il -lui jette: «Puisque rien d’humain ne vous touche, sachez que chaque -matin, à sept heures, je prierai Dieu pour qu’il châtie l’homme -abominable que vous aimez. Je demanderai que les épreuves ne lui soient -point épargnées, qu’il connaisse la douleur, la souffrance physique, et -les désastres matériels qui seuls peuvent atteindre son âme impie. -Lorsqu’il aura été frappé à cause de vous, vous nous reviendrez -soumise.» - -Cette fois-ci, les terreurs anciennes la reprennent. Si tout de même il -disait vrai, ce prêtre horrible, s’il avait ce pouvoir surhumain?... -Elle fuit éperdue, va tomber dans les bras de son amant et lui annonce -que tout doit finir entre eux. - - * * * * * - -Soyons tout de même reconnaissants à la religion catholique de ce -qu’elle prépare admirablement les âmes à l’amour, par l’habitude qu’elle -leur donne de ne pas se poser des questions inutiles, par une sorte -d’acceptation de ce qui est et de notre état misérable de pécheur -(quitte à en demander pardon à Dieu), par la sensualité de ses -cérémonies. - -Elle reçoit les femmes dans de belles églises où la lumière est tamisée -par des vitraux; des tableaux, des statues les ornent; l’air est plein -de l’odeur troublante de l’encens; les grandes voix persuasives de -l’orgue chantent dans le demi-jour mystique. Elle sait qu’elle ne doit -pas s’adresser à la raison de ceux qu’elle veut gagner; c’est sur les -sens qu’il faut agir; c’est eux qu’elle cherche à séduire. Lorsqu’elle a -«chaviré les sens» des fidèles, la partie est à elle; ils ne raisonnent -plus, ils acceptent avec joie ce qu’elle leur offre. - -C’est ainsi qu’elle prépare les voies à l’amour. Il emploie la même -tactique; il ne se soucie pas de conquérir l’intelligence, il veut -arriver au cœur par le canal des sens. Il ne discute pas, il émeut. - - * * * * * - -Le langage même de l’Église est pareil à celui de l’amour. Voici une -méditation religieuse proposée aux jeunes filles sur les mystères de la -circoncision! - -«1er point: _Vue._--Regardons ce pauvre Jésus... le prêtre qui entre -dans l’étable pour la circoncision... le prêtre fait l’incision... le -sang coule... le petit Jésus se débat doucement... Regardons ce sang -divin! O sang de mon Jésus!... - -»2e point: _Ouïe._--Écoutons ce que disent les anges. - -»3e point: _Goût._--Goûtons l’amertume dont le cœur de Marie est -abreuvé... la souffrance que Jésus endure dans sa chair! - -»4e point: _Odorat._--Attirons à nous par l’odorat et par forme de -respiration intérieure les parfums de tant de vertus. Reposons-nous, -comme l’abeille, sur ces fleurs de mortification. Aspirons, respirons au -milieu de ces douces odeurs; c’est un plaisir doux, divin, céleste!... - -»5e point: _Toucher._--Touchons ce couteau sanglant, baisons-le, -plaçons-le sur notre cœur!... Ah! si nous pouvions écrire de sa pointe -sur ce cœur le nom aimable de Jésus!...» - - * * * * * - -Même adoration éperdue dans les prières de la communion. Faut-il citer -ces paroles que chaque catholique doit connaître par cœur? Voici -seulement «l’Acte d’amour.» - -«J’ai donc enfin le bonheur de vous posséder, ô Dieu d’amour. Quelle -bonté! Que ne puis-je y répondre! Que ne suis-je tout cœur pour vous -aimer, pour vous aimer autant que vous êtes aimable, et pour n’aimer que -vous! Embrasez-moi, mon Dieu! brûlez, consumez mon cœur de votre amour. -Mon bien-aimé est à moi; Jésus, l’aimable Jésus se donne à moi. Anges du -ciel, Mère de mon Dieu, Saints du ciel et de la terre, donnez-moi votre -amour pour aimer mon aimable Jésus.» - -Voilà qui apprend merveilleusement le langage de l’amour aux jeunes -filles. Lorsqu’elles ont prononcé ces mots ardents, quelle langueur -coule dans leurs veines! Comme elles sont prêtes à aimer!--Vienne un -homme, et elles se serviront avec lui des paroles mêmes que l’Église met -dans leur bouche à l’adresse de l’Amant mystique. - - -DE L’UTILITÉ DU PRÊTRE ET DES BIENFAITS DE LA CONFESSION - -Cet homme sombre, au visage rasé comme celui d’un comédien, qui porte -une robe de femme, il nous est arrivé de le croire un organe inutile -dans la société. Il n’était qu’un intermédiaire entre l’homme et Dieu, -un transmetteur de prières, accapareur d’offrandes, diseur de messes -pour le salut des âmes, distributeur des lieux communs de la morale -officielle dans sa chaire le dimanche, vivotant tant bien que mal de ce -curieux métier de commissionnaire patenté entre la terre et le ciel. - -Mais son utilité réelle, nous ne la comprenions pas. Et nous nous -étonnions de voir qu’il avait conservé dans la société une place, malgré -tout, considérable. Il était, à nos yeux, pareil à cet appendice qui a -joué jadis, paraît-il, un rôle important dans notre économie et qui est -devenu un organe inutile à tous, sauf aux chirurgiens qui en vivent. - -Nous étions dans l’erreur. Lorsque nous avons compris le rôle -destructeur de l’amour dans la société, la raison d’être du prêtre nous -est apparue soudain. Il est un des soutiens solides de la société. Et -cela par le moyen de la confession. - -L’amour ne vise qu’à détruire la famille, à en arracher l’individu en -faisant miroiter devant ses yeux un bonheur suprême. Le prêtre défend la -famille, et par les moyens les plus efficaces. - -Voyez cette femme qui court au confessionnal. Depuis des semaines sa vie -est bouleversée. Rien de ce qui l’occupait ne compte plus. Son mari, -qu’elle croyait aimer, elle découvre qu’il lui est indifférent; ses -enfants remplissaient ses jours de joie; ils lui sont à charge. - -Une pensée, une seule, la harcèle nuit et jour... Est-ce elle vraiment -qui a changé d’elle-même à ce point?... En être arrivée là! Si vite!... -Non, ce n’est pas possible. Pourtant c’est vrai! - -Ce secret lui brûle l’âme. - -A qui se confier? Il n’est pas une personne au monde à qui elle puisse -même laisser entrevoir la terrible vérité. Et voilà des jours et des -jours qu’elle se torture! - -Oui, elle aime, c’est vrai... Mon Dieu, de cela elle se sent à peine -coupable, car comment faire autrement que d’aimer cet homme? Elle aurait -dû l’aimer, jusqu’à en mourir peut-être, sans lui laisser voir ses -sentiments. Mais tout le reste, «les choses qu’on n’écrit pas»!... -Tromper son mari qui a confiance en elle! Comme elle se sent coupable -vis-à-vis de lui! Il est à mille lieues de se douter du combat terrible -qu’elle soutient. «Il a une confiance entière en moi, se dit-elle, cela -est pire que tout.» - -Alors une idée point dans ce cerveau affolé, et grandit, grandit,--celle -de tout avouer à ce mari qui a été jusqu’ici l’unique compagnon de sa -vie. Peu importe ce qui en résultera, son ménage brisé, ses enfants -perdus, son mari au désespoir. Elle ne voit qu’une chose: le rachat de -la faute par cet aveu nécessaire. - -Cela, et puis sortir d’un silence affreux. - -Mais avant de parler, elle veut aller prier, demander à Dieu la force -d’accomplir ce qu’elle a résolu. Elle se confessera. Ainsi sera-t-elle -en règle avec Dieu avant de l’être avec les hommes. - -Elle entre dans l’église, s’agenouille au confessionnal: «Mon père, j’ai -péché...!» Qu’elle a de peine à parler! Les mots ne sortent pas de sa -gorge fermée. En quelques phrases pleines d’un détachement qui n’est pas -feint, le prêtre l’apaise; maintenant rien ne grince plus; elle se -détend, elle se raconte et, à mesure qu’elle parle, elle se sent plus -légère; elle dit tout, et, finalement, la peine qu’elle s’est imposée -pour son péché, la résolution qu’elle a prise d’avouer sa faute à son -mari. - -Le prêtre sur son siège étroit a un mouvement de recul... Maintenant la -pénitente a fini; à son tour il parle. - -Le danger grave commence à ses yeux, non à l’adultère, mais à l’aveu au -mari. L’adultère, le monde l’ignore. C’est une affaire à régler entre -elle et Dieu, dont il est le truchement. Il y veillera, comme il est de -son devoir de prêtre; elle n’a qu’à s’en remettre à lui. Mais surtout -qu’elle se garde de parler à son mari. Elle n’a pas à se confesser à un -époux. Dieu, qui est toute sagesse, a voulu que seul le prêtre ait le -droit d’entendre les pécheurs en confession. Sans doute il reconnaît ce -que cette décision a, en apparence, de noble, mais c’est là une -tentation de plus du démon. Que deviendraient l’Église et sa hiérarchie, -si on laissait aux brebis à chercher elles-mêmes leurs pâturages? La -première chose que demande Dieu est la soumission. Et puisqu’elle -déclare qu’il lui est impossible de ne pas parler à son mari, c’est -précisément ce lourd devoir que Dieu lui impose en pénitence. Qu’elle -ait confiance en Dieu. Il lui donnera la force de porter ce fardeau; Il -est toute bonté; Il a offert son Fils pour racheter les péchés des -hommes, etc., etc. Le prêtre termine par quelques sages conseils: voir -moins souvent son ami, éviter d’être seule avec lui, se défendre des -caresses innocentes si dangereuses entre gens qui s’aiment. Enfin prier -Dieu, prier Dieu beaucoup. - -Il la renvoie chez celle calmée. - -Si elle compare son état moral avant et après la confession, comment -douterait-elle des bienfaits de la religion?... Elle ne dira rien à son -mari, elle gardera son amant. La famille est sauvée, les enfants ne sont -pas sacrifiés, le mari continue à goûter un bonheur qui, pour être -aveugle, n’en est pas moins le bonheur: quant à elle, elle mène des -jours fiévreux et non sans beauté. La vie, comme il arrive, se chargera -de la séparer de son amant. Rémy de Gourmont dit quelque part: «Il est -des adultères exquis, ils ne sont pas durables.» - -Grâce au prêtre le scandale est évité, la société triomphe. Mais qui -sait? l’individu lui-même est peut-être plus heureux ainsi et je ne vois -pas de solution plus satisfaisante pour tous que celle-là? - -Ce n’est pas la thèse qu’exalte Ibsen dans quelques-unes de ses pièces, -thèse qui a une grande beauté et une force extrême d’attraction. Il est -légitime de faire des sacrifices pour l’achèvement d’une haute destinée. -Mais à la solution ibsénienne peuvent seules se hausser des âmes fortes. -Elle n’a rien à faire dans le train ordinaire de la vie des hommes; elle -sèmerait des ruines autour d’elle, car il n’est pas donné à chacun de -jouer impunément avec l’absolu. Le bonheur de la plupart des hommes est -dans une juste médiocrité. Ne fait pas figure de héros qui veut; la -sagesse est peut-être de remplir exactement sa destinée, sans aller au -delà... - -Aussi, le plus souvent, l’aveu est-il dangereux et nuisible. Il risque -de laisser platement dans la boue une femme sans force pour se créer une -vie nouvelle, sans volonté pour réaliser l’idéal qu’elle a conçu dans un -moment de fièvre... Souvent elle rentre au foyer abandonné; mais son -action irréfléchie a des conséquences irréparables. Même si son mari la -reprend, l’intimité est perdue; jamais plus leur union ne sera ce -qu’elle a été. - -Par conséquent le prêtre a mille fois raison d’intervenir pour empêcher -la dommageable effusion. «Cachez la vérité, dit-il, rien n’est plus -dangereux que la vérité!» - -Du reste nous n’avons pas à discuter la question au point de vue d’une -morale qui serait, en quelque sorte, extérieure à l’humanité. Restant -parmi les hommes, déclarons que le prêtre qui est là pour défendre les -règles sociales approuvées par l’Église, le mariage et la famille, est -dans son rôle lorsqu’il ordonne à la femme le silence. Il protège ce -qu’il doit protéger, et de façon efficace. - -«Reprendre ma liberté», crient les femmes! Il y a une foule de femmes -qui ne sauraient que faire de leur liberté et bien peu d’hommes pour qui -il vaut la peine de se sacrifier. Du reste est-il sage de renoncer à des -biens positifs et durables, position, respect, fortune, enfants, pour -les bonheurs précaires de l’amour? - -L’aveu, dira-t-on, est une solution extrême et qui ne se présente pas à -l’esprit de beaucoup de femmes. - -C’est possible. Mais sans aller jusqu’à l’aveu, il y a la lutte avec -soi-même, le remords, le désespoir, l’énorme poids du secret. L’utilité -du prêtre est ici la même; il vous débarrasse d’un accablant fardeau, il -vous soulage, vous calme, évite un inutile scandale... On comprend -pourquoi il continue à occuper une place importante dans la société. - -A présent, vous me direz peut-être que vous ne tenez pas autrement à -conserver la société actuelle et que vous ne ferez rien pour la -défendre. - -Cela, c’est un autre point de vue. - - * * * * * - -Nous venons de décrire le grand combat. - -Toutes les femmes ne le livrent pas. Il en est qui ne connaissent pas le -remords. (J’aimerais qu’on fît une exacte étude psychologique du -remords). La plupart des femmes qui prennent un premier amant s’y -décident après une lutte que les circonstances rendent plus ou moins -longue. Même celles dont l’esprit est le plus affranchi ne se donnent -pas aisément. - -Le changement si grand dans les habitudes, la puissance séculaire de la -tradition religieuse, morale et sociale selon laquelle la femme doit -être la femme d’un seul homme, tout contribue à rendre difficile le -passage du mari à l’amant. - -Dans ce conflit l’amour a contre lui des adversaires redoutables et -divers: - -1º la pudeur d’abord, si naturelle à la femme. Comment se dévêtir devant -un homme, se livrer nue à ses caresses? - -2º l’idée du partage, horrible à beaucoup de femmes, insurmontable pour -certaines d’entre elles. Comment être à la fois la femme de deux hommes? - -3º les risques à courir, perdre sa réputation et, pire, sa position. - -4º les enfants, ceux que l’on a, et ceux que l’on craint d’avoir. - -5º le mensonge. Il y a des gens qui sont très mal faits pour mentir. Ce -peut être une joie de tromper un mari jaloux; c’est une trahison de -tromper un mari qui vous aime et qui a confiance en vous. - -Je donne ces raisons sans ordre. En effet, pour Mme X..., la raison -numéro cinq (mensonge) a une valeur immense et la première (pudeur)--Mme -X... est d’une anatomie impeccable--n’en a aucune. Pour celle-ci, dont -le mari seul a de la fortune, le numéro trois (risques) est un cran -d’arrêt, tandis que pour l’autre, qui est plus mère qu’amante, le quatre -(enfants) est infranchissable. Et ainsi de suite. - -Mais on peut établir que ces combats où la nature et la société ont une -égale part et qu’à des degrés différents subissent toutes les âmes -délicates, prennent chez les femmes dont l’âme et l’éducation sont -religieuses une teinte uniquement religieuse. Ces femmes ne voient plus -que le péché. La lutte pour elles est entre le devoir et la passion. -Mais le devoir est envers Dieu; elles résistent au nom de la religion; -c’est à Dieu qu’elles demandent des forces pour lutter contre leur -amour. Elles se suggestionnent au point que la religion leur devient -réellement un soutien. Elles imaginent que c’est à cause de leur foi -qu’elles ne cèdent pas. - -En fait, on voit les mêmes combats chez celles qui croient et chez les -autres. Chez ces dernières l’horreur du mensonge, de la trahison, -l’impossibilité du partage, la pudeur, etc. prennent la place que Dieu -tient dans l’âme de leurs sœurs croyantes. - -Peut-être la lutte est-elle moins douloureuse, moins âpre, chez celles -qui la livrent à Dieu. Il est plus facile d’attendrir un Dieu -compatissant que de se fléchir soi-même quand on a l’âme faite d’une -certaine façon. - -Puis, en Dieu, on est sûr de trouver le pardon final. Il y a mis -certaines conditions, une contrition sincère... Mais on l’éprouve -toujours, au moins momentanément. En tout cas, il a son représentant -patenté qui se tient à votre disposition dans une belle église parfumée. -Le prêtre a des paroles d’indulgence prêtes. Si vous pleurez, allez à -lui. - -Tandis que pour une femme droite, honnête, inaccoutumée aux -compromissions, et qui doit lutter seule, le combat est plus dur. - -Mais on comprend aussi que cela ramène les femmes, les faibles femmes, -aux pieds du prêtre, au confessionnal. - - - - -X - -L’AMOUR ET LA LITTÉRATURE - - -La littérature vit de l’amour. - -Hélas! par un funeste retour, l’amour trop souvent vit de littérature. -La littérature nous impose ses clichés, nous oblige à nous servir -d’idées toutes faites. Au lieu de courir librement devant nous, nous -sommes forcés de suivre les ornières tracées. Avant l’épreuve, nous -savons quels sentiments doivent correspondre à telles situations. Et les -situations évoquent fatalement ces sentiments associés, un mari trompé -ne peut être que ridicule--ce qui est tout à fait absurde; une femme -cédant à un premier amant doit à la tradition littéraire de crier -qu’elle est perdue et de lamenter le sort de ses enfants. - -Des années sont nécessaires pour que nous arrivions à nous retrouver -nous-mêmes. - -Longtemps nous sommes le double de frères romanesques qui agissent et -parlent en nous. Nous ne discernons plus ce qui est à nous et ce qui -leur appartient. - - * * * * * - -La littérature nous prend tout jeunes. Nous avons lu et réfléchi sur -l’amour avant d’aimer. - -L’État, le premier, se charge de notre éducation. - -J’ai entendu un jour deux lycéens aux Champs-Élysées. Ils avaient entre -treize et quinze ans; ils discutaient avec ardeur. Le plus petit dit -d’une voix précise: - ---Tu n’y es pas. Tu as raté le sujet. Hermione et Phèdre n’aiment pas de -la même manière. Hermione est jalouse et poussée au crime par la -jalousie. Phèdre est criminelle dans son amour même... - -Le vent emporta la suite des paroles dans les bosquets élyséens et je -poursuivis mon chemin en bénissant la Providence de m’avoir fait naître -dans un pays d’intense culture amoureuse où les collégiens, sous la -tutelle de professeurs patentés par l’État, font leur éducation -théorique des passions avant que d’être hommes. - - * * * * * - -On peut poser en axiome que les héros de romans exercent une influence -d’autant plus grande qu’ils doivent plus à l’imagination de l’auteur -qu’à l’étude directe de la réalité. - - * * * * * - -Ces héros sont-ils vrais? Nous nous détournons d’eux, nous ne les -écoutons point, nous nous refusons à confronter nos visages à leurs -faces trop humaines. Quelle femme adultère se croira pareille à la -malheureuse et passionnée Emma Bovary? Quel jeune homme voudra revivre -Frédéric Moreau? Plus tard seulement, lorsque nous sommes rentrés de -quelque terrible voyage, nous devenons sensibles au charme de ces voix -tristes et persuasives. - - * * * * * - -Mais Mimi Pinson trouve, aujourd’hui encore, des admiratrices prêtes à -l’imiter. En combien de jeunes gens vibre l’espoir de renouveler la -fortune de Rastignac? Qui n’espère rencontrer une madame de Nucingen, -une duchesse de Maufrigneuse, une madame de Mortsauf. A vingt ans, on -voit l’amour par les yeux de Balzac. Prestigieuses héroïnes du prince et -roi de la littérature romanesque, nous vous avons cherchées -passionnément à travers la vie et notre imagination avertie était si -puissante que, ô miracle, nous vous avons parfois trouvées! - - * * * * * - -Du reste toute littérature d’amour est fallacieuse et mensongère. Dès -qu’on écrit, on trompe le lecteur. - -Nous aimerions savoir la vérité sur la vie sentimentale d’un Stendhal, -d’un Byron, d’un Victor Hugo. Nous l’ignorerons toujours. Dans leurs -confessions, les hommes de lettres mettent le plus grand soin à ne pas -se révéler à nous. Lorsque, par hasard, un grand homme a pris des notes -vraies sur lui-même, il se garde de les publier. Quelques-uns oublient -de les détruire. Nous savons ainsi beaucoup de choses sur Stendhal, mais -nous ne savons pas tout et il manque précisément ce qui nous -intéresserait le plus. - -Byron avait laissé des notes autobiographiques. Son exécuteur -testamentaire les lut; terrifié, il les brûla. Perte irréparable! On -refusa également de publier le journal de Schopenhauer. Et personne -n’osa raconter sincèrement la vie du Titan Beethoven. - -Mais qui de nous voudrait dire sa vie, toute sa vie? - - * * * * * - -Nous avons horreur de la vérité. - -Lorsqu’on nous raconte une histoire vraie, nous sommes choqués par la -vérité même des détails qui nous gênent, que nous voudrions -supprimer,--que nous supprimons en effet, si nous avons à écrire cette -histoire. - - * * * * * - -L’union des sexes est, dans la littérature comme dans la vie, la -finalité suprême. Une fois qu’ils se sont joints, le Créateur ne leur -demande plus rien, et l’homme de lettres, comme le Créateur, regarde son -ouvrage, le déclare bon, et se repose. - - * * * * * - -Malgré son intelligence, l’homme de lettres n’arrive pas à imiter la -nature. Il apporte dans les événements une logique un peu grosse, un -ordre un peu médiocre, un arrangement factice. - -En fait, les rapports que l’amour établit entre les êtres sont à la fois -plus simples et plus compliqués que la littérature ne l’admet. Lorsque -nous trouvons, par hasard, dans un livre des pages vraies qui semblent -traduire exactement la réalité, nous nous étonnons et crions à -l’invraisemblance, lorsque nous voyons, par exemple, dans _Les -Confessions_ les rapports qui s’établirent naturellement aux Charmettes -entre «Maman», le petit Jean-Jacques, et mon estimable homonyme, le -discret et rare Claude Anet. - -Quel romancier imagina jamais une vie à trois comme celle qui se mena -dans la petite maison aux portes de Chambéry, ou qui, l’ayant imaginée, -nous la raconterait dans sa sincérité sur un ton uni, sans mots -excessifs, sans ironie et sans indignation? - - * * * * * - -Dans trop de livres, l’amour n’est que timidités, craintes, hésitations, -puis remords, angoisses. Il faut en conclure que chez les auteurs de ces -livres l’amour n’a de retentissement que cérébral. Mais l’amour, c’est -de la chair d’abord, de la peau, des muscles, des nerfs et du sang -souvent. - - * * * * * - -Un des clichés dont la littérature a le plus usé et dont elle ne cesse, -hélas! de se servir est le suivant: - -On suppose qu’une femme, honnête ou non (pour employer la terminologie -usuelle, mais sans valeur), ne peut entendre un homme lui déclarer qu’il -l’aime, si délicatement qu’il le fasse, sans se sentir outragée. Il faut -alors que tout rapport cesse entre eux; elle condamne sa porte à cet -homme qui était hier son ami. - -Voilà le thème familier à tant de romans anciens et à beaucoup de -modernes. - -En est-il de plus faux? - -Comment outragerait-on une femme en lui déclarant qu’on ne voit rien de -plus beau et de plus doux qu’elle, qu’elle promet le seul bonheur auquel -on tienne, que les autres femmes auprès d’elle sont comme des ombres -vaines, etc., etc.? - -Y a-t-il là rien qui puisse porter atteinte à l’honneur d’une femme? -Est-on un intrigant, un homme vil, un débauché, parce qu’on nourrit de -tels sentiments et qu’on les confesse? - -C’est pourtant ce que nous disent beaucoup de romans dont on loue la -délicatesse. Mais dans la vie il n’en va pas ainsi. Regardons autour de -nous pour voir comment les choses se passent. - -Il n’est peut-être pas une femme qui n’ait entendu au moins une fois la -déclaration d’un homme épris d’elle. Quels sont à ce moment les -sentiments qu’elle éprouve? - -Elle en est d’abord flattée et heureuse, car une femme à qui on parle -d’amour sent qu’on lui dit précisément ce qu’il est de sa destinée -d’entendre; on se sert d’une langue qu’elle comprend et dont les mots -ont en elle des résonnances lointaines. Elle en éprouve une grande -satisfaction. - -Il est rare que la déclaration la surprenne. Quand une femme est aimée, -elle le devine à l’ordinaire bien avant qu’on lui en fasse l’aveu. La -plus simple des femmes a sur ce point des lumières spéciales. Elle voit -plus vite et mieux que l’homme le plus intelligent. - -Si elle a beaucoup d’amitié pour l’homme qui se déclare, elle peut -ressentir un peu de peine à l’idée du chagrin qu’il aura (dans -l’hypothèse où la femme ne se donne pas). Mais il n’est presque pas une -femme qui, à ce moment-là, ne s’imagine qu’elle «arrangera les choses», -qu’elle défera ce qu’elle a fait. Encore ne tient-elle pas à le défaire -complètement, car elle est fière, malgré tout, d’avoir inspiré un grand -sentiment. - -Si l’homme est ennuyeux, elle en conçoit de l’ennui. - -En fait, elle peut éprouver mille sentiments divers, sans penser un seul -instant qu’elle est outragée. - -Ne voyons-nous pas auprès de chaque femme un homme au moins qui a été, à -un moment donné, éperdument amoureux d’elle, qui a parlé... et qui est -resté son ami le plus cher, le compagnon de chaque jour sans que, bien -souvent, il ait obtenu ce qu’il demandait. - -Voilà ce qu’on trouve lorsqu’on regarde dans la vie, mais dans les -romans on continuera à nous montrer des jeunes gens n’osant se déclarer -de peur d’outrager celles qu’ils aiment et des femmes tremblantes à -l’idée d’entendre des paroles après lesquelles elles seront obligées de -sonner leur domestique et de faire jeter à la porte l’ami qui leur était -jusque-là si tendrement cher et dont elles goûtaient l’exclusive et -délicate amitié. - - * * * * * - -Autre cliché: la déclaration. - -On sait l’abus qu’on fait de la déclaration dans les livres et surtout -au théâtre. Cela se passe selon un rite fixé par les usages. A un moment -donné (on recommande de choisir un temps orageux), le héros s’avance et -déclare son amour en termes choisis et cadencés! Il s’exprime avec une -émotion qui sait se contenir, car rien n’est plus noble et mieux ordonné -que l’exposition progressive de ses sentiments.--Et les spectateurs -applaudissent. - -J’imagine qu’il en est rarement ainsi dans la vie. Les grandes amours -sont, à l’ordinaire, moins éloquentes; les vraies passions sont moins -belles parleuses. Entre gens qui s’aiment, l’aveu ne se fait pas en -longues phrases. Un mot, un geste, un regard même en réponse à une -question banale, à l’occasion d’un incident insignifiant, suffisent à -révéler à deux cœurs l’amour qu’ils se cachaient. - -Si l’on parle avec éloquence, ce n’est qu’après, une fois la situation -établie... - - -LA CRISTALLISATION - -Stendhal a fait la fortune de la théorie dite de la cristallisation qui -revient à ceci: «On voit la personne que l’on aime douée de toutes les -perfections.» - -Cela est faux. L’homme amoureux peut garder beaucoup de clairvoyance. Il -ne prendra pas une sotte pour une femme d’esprit, une autoritaire pour -une femme tendre. Mais il mettra au-dessus de tout une qualité aperçue -dans celle qu’il aime. Il grandira à l’infini cette qualité qui existe -pourtant en réalité. Aime-t-il, lui, intelligent, cultivé, une femme -simple et sans culture, il ne s’y trompe pas et dit: «Que m’importe -l’intelligence, cette faculté superficielle, brillante et sèche? Que -m’apporteront de bonheur les idées acquises et les livres lus? J’en suis -las. Il y a en cette femme les promesses d’une tendresse (ou d’une -beauté, etc...) telle qu’auprès de l’amour qu’elle me donnera les -satisfactions intellectuelles sont vraiment méprisables.» - -Il attribue à cette qualité une valeur inestimable. Plus tard, lorsqu’il -aura joui à son contentement de cette tendresse, de cette beauté, il -verra qu’il l’avait surestimée, qu’elle ne supplée pas à ce qui manque, -et qu’il est difficile d’avoir avec une femme une union complète. - - -«DON JUAN» DE MOLIÈRE - -C’est un piteux personnage que celui de Molière au point de vue don -juanesque. Voyez les moyens qu’il met en œuvre et le résultat qu’il -obtient. C’est un grand seigneur, un homme de la cour; il a un -magnifique habit doré, des rubans couleur de feu, un valet; il est -jeune, beau, courageux. Qui va-t-il séduire, cet homme prédestiné? Deux -jeunes paysannes. Et comment? En leur promettant le mariage, tout comme -s’il était un lourdaud de la ferme voisine! - -Quelle belle figure de don Juan notre homme fait là! Quelle partie -difficile joue-t-il qu’il soit obligé d’en arriver au mariage pour -réussir! Être don Juan! et user de moyens si bas! Du reste, il ne -connaît pas d’autre tactique. Il a séduit Elvire de la même façon. Il ne -sait parler que de son argent, de ses relations, et de mariage! Comment -se peut-il qu’un don Juan plie son orgueil à d’aussi misérables -manœuvres? - -Le véritable don Juan ne veut devoir son succès qu’à lui-même. Les -conditions complètes du don juanisme ne sont réalisées que si le héros -est sans fortune, sans nom, sans position avantageuse (Julien Sorel et -Mlle de la Môle). S’il est noble, riche et puissant, il cache ces -avantages et renonce à s’en servir. Alors seulement est-il sûr de -triompher par ses propres moyens, par ce qu’il est, et non par ce qu’il -a. Ce n’est ni pour payer des notes de couturier, ni pour se pousser -dans le monde qu’on le choisit; il ne promet rien aux femmes et aux -filles auxquelles il fait la cour; il se considérerait comme déshonoré -s’il gagnait une femme par une promesse de mariage. Cela est vraiment -trop facile; il se refuse ces moyens qu’il laisse à ceux qui ne peuvent -vaincre par eux-mêmes. Don Juan joue la difficulté et met son honneur à -être sincère. Il ne dit pas: «Je jure de vous aimer toujours. Votre vie -et la mienne ne feront qu’un à jamais». Il dit au contraire: «Je vous -aime et cela répond à tout. Demain ne nous appartient pas, je ne vous -épouserai jamais. Mais c’est aujourd’hui que je vous veux. Je veux que -vous m’aimiez à ce point de vous donner à moi sans réserves, sans -garanties. Si vous ne m’aimez pas assez pour commettre une divine -imprudence, je ne veux pas de vous. Laissons à d’autres le calcul, -l’intérêt, le souci de ceci et de cela, le compte de ce qu’on livre et -de ce qu’on reçoit. Il ne s’agit pas d’un marché, mais d’amour. Et comme -je puis vous donner cela qui est sans prix et au-dessus de tout, vous -m’aimerez...» - -Voilà le thème que développe éloquemment don Juan. - - -VALMONT - -Valmont, des _Liaisons dangereuses_, est un véritable don Juan. La façon -dont il mène la double conquête de Cécile Volanges et de la présidente -de Tourvel est, don juanesquement, digne de tous éloges, par la -diversité des moyens employés, la vive intelligence des situations et -des caractères, par l’habileté, le sang-froid au milieu de la passion, -par l’amour puissant du jeu et du risque. Le cynisme de Valmont n’ajoute -rien à ses qualités essentielles de séducteur. - -Il faut remarquer que ce n’est pas le désir seul de la conquête qui -pousse Valmont. Il ne combine pas ses victoires à froid. Non, il est -vraiment amoureux de Mme de Tourvel; il la désire passionnément. Mais, -c’est là le trait remarquable du don juanisme, cet amour ne le paralyse -pas, ne le rend pas aveugle. Au contraire, il n’a jamais plus de -sang-froid; il n’est jamais plus perspicace, plus propre à jouer un jeu -difficile qu’au moment où il est le plus amoureux. Rester maître de soi, -garder une vue claire des choses dans le tumulte de la passion, voilà la -qualité suprême de don Juan. - -Un trait du même genre est à signaler en Julien Sorel dans la fameuse -scène de la bibliothèque à l’hôtel de la Môle. - - -Paris, 1903-1908. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages. - Préface v - - I.--De l’Amour 1 - La peur de l’amour 1 - L’amour physique 3 - Le don Juanisme 4 - L’épreuve de la chair 11 - La physique de l’amour 13 - Ce qui est permis 17 - En dehors de la nature 18 - L’amour libre 19 - La pudeur 21 - - II.--Nature et Société 25 - Le jeu noble 29 - La société 33 - - III.--Les Hommes 43 - Les hommes et l’argent 45 - Les hommes intelligents et les femmes belles 56 - Instinct et intelligence 58 - De la sincérité envers soi-même et envers la femme 62 - Deux émotions 64 - L’instinct de reproduction 67 - Les rêveurs et les autres 68 - Dédoublement 71 - Le coq du village 72 - De suivre les femmes 74 - Autres choses 79 - Quelques hommes 80 - - IV.--Quelques Conseils sur le Choix d’une Maîtresse 87 - - V.--Les Femmes 119 - Les femmes et le monde 126 - Du naturel et du snobisme 131 - Le premier devoir de la femme 134 - Les caresses 137 - L’épreuve du lit 141 - Quelques femmes 141 - De la fatuité des femmes 151 - Joseph 153 - Pour une femme sentimentale, délicate et à scrupules 154 - Le sexe indiscret 158 - Le secret 159 - Les éternelles courtières de l’amour 160 - L’inconstante 161 - L’habileté suprême de la femme 162 - De l’existence de Dieu 163 - A chacun sa fonction 164 - Les ouvrières de l’amour 165 - - De la Nécessité et de l’Art de battre les femmes 167 - - VI.--De la Beauté 185 - Anatomie de la femme 189 - - VII.--De la Jalousie 205 - - VIII.--Les Ruptures 229 - - IX.--L’Amour et L’Église 245 - Des prêtres 252 - De l’utilité du prêtre et des bienfaits de de la confession 257 - - X.--L’Amour et la Littérature 269 - La cristallisation 279 - «Don Juan» de Molière 281 - Valmont 283 - - -Paris.--Typ. PH. RENOUARD, 19, rue des Saints-Pères.--1403. - - - - -Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - -à 3 fr. 50 le volume - -EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE - - -DERNIÈRES PUBLICATIONS - - FERDINAND BAC - Le Fantôme de Paris 1 vol. - JULES BOIS - Le Vaisseau des Caresses 1 vol. - ALFRED CAPUS - Histoires de Parisiens 1 vol. - MICHEL CORDAY - Mariage de demain 1 vol. - ANDRÉ CORTHIS - Mademoiselle Arguillis 1 vol. - LÉON DAUDET - La Lutte.--Roman d’une guérison 1 vol. - FERDINAND FABRE - Ma Vocation 1 vol. - GUSTAVE FLAUBERT - La «première» Tentation de saint Antoine (1849-1856). - Œuvre inédite publiée par Louis Bertrand 1 vol. - GUSTAVE GEFFROY - Hermine Gilquin 1 vol. - CHARLES GÉNIAUX - Comment on devient Colon (Illustré) 1 vol. - CHARLES-HENRY HIRSCH - Un vieux bougre 1 vol. - JULES HURET - En Allemagne: Rhin et Westphalie 1 vol. - HENRY KISTEMAECKERS - Monsieur Dupont chauffeur 1 vol. - MAURICE MAETERLINCK - L’Intelligence des Fleurs 1 vol. - VICTOR MARGUERITTE - Prostituée 1 vol. - OCTAVE MIRBEAU - La 628-E8 1 vol. - ÉDOUARD QUET - Les Charitables 1 vol. - GEORGES RIVOLLET - La Dentelle de Thermidor 1 vol. - ÉDOUARD ROD - L’Ombre s’étend sur la Montagne 1 vol. - ÉMILE ZOLA - Correspondance.--Les Lettres et les Arts 1 vol. - -ENVOI FRANCO PAR POSTE CONTRE MANDAT - -8519.--Imp. Motteroz et Martinet, rue Saint-Benoît, 7, Paris. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK NOTES SUR L'AMOUR *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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(Eug. Fasquelle, édit.)</li> -<li><b>Les Bergeries.</b> — Un vol. in-16. (Calmann-Lévy, édit.)</li> -<li><b>La Perse en Automobile.</b> — Un vol. grand in-8, -(F. Juven, édit.)</li> -</ul> - -<p class="c gap"><span class="xsmall g">IL A ÉTÉ TIRÉ DU PRÉSENT OUVRAGE</span> :<br /> -<i>45 exemplaires numérotés sur papier de Hollande</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="preface">PRÉFACE</h2> - - -<p>On ne trouvera pas ici une définition de -l’amour. A quoi bon en proposer une nouvelle ? -Si vous n’avez pas été amoureux, les -paroles les plus belles des poètes n’arriveront -pas à vous donner de l’amour une -idée même lointaine. Si vous en avez senti -une fois la force, il n’est aucun besoin de -le définir.</p> - -<p>Chacun, du reste, se déclare renseigné -et se juge capable de discourir sur ce -sujet.</p> - -<hr /> - - -<p>La plupart des auteurs qui ont parlé de -l’amour se sont bornés à en décrire les -effets. Ces effets varient suivant les milieux, -les temps, les mœurs. C’est pourquoi chaque -génération a le droit d’apporter à son -tour une description des apparences changeantes -que revêt l’éternel amour. Et c’est -une besogne que l’on recommencera avec le -même intérêt jamais épuisé jusqu’à la consommation -des siècles.</p> - -<hr /> - - -<p>S’il est une métaphysique de l’amour, je -n’ai pas un mot à ajouter aux pages admirables -que Schopenhauer lui a consacrées.</p> - -<p>Si l’on se refuse l’émouvant plaisir des -méditations métaphysiques sur ce thème, -nous avons pourtant le droit d’affirmer que -le seul but certain de la vie est la propagation -de la vie et que, dans l’amour, il -faut voir « l’action d’une force naturelle -inexorable ».</p> - -<p>L’amour garderait sa beauté et sa puissance -tragique, si chacun adoptait cette -vue. Mais peut-être enlèverait-on à ses -drames l’amertume qui leur donne le goût -de la mort si l’on voulait reconnaître dans -la naissance, le développement et la fin de -cette passion, l’effet de lois naturelles, -plus compliquées, mais aussi nécessaires -et inflexibles que celles de la pesanteur ?</p> - -<hr /> - - -<p>La forme de ce livre surprendra peut-être, -Je me suis interdit le discours. L’amour -est un sujet qui souffre mal un exposé -didactique. On sacrifierait trop à la rigueur -d’une exposition méthodique. La forme de -la dissertation avec ses points successifs et -ses transitions obligées apparaît un cadre -d’une inutile raideur pour y faire entrer -cette matière vivante, diverse, ondoyante…</p> - -<p>Alors des notes, brèves ou longues, -directes toujours, entre lesquelles j’ai épargné -au lecteur et à moi-même l’ennui des -transitions.</p> - -<p>Elles ont été prises au cours de plusieurs -années. On ne se met pas à sa -table un beau matin en se disant : « Je vais -faire un livre sur l’amour. » Ayant écrit, -sur ce sujet, des pages sans suite, au -hasard des rencontres et des spectacles -que la vie m’a offerts, j’ai relu un jour ces -fragments épars et j’ai pensé que peut-être -ils occuperaient sans ennui pendant une -heure le lecteur que je me souhaite.</p> - -<p>Ils sont parfois contradictoires. Qu’importe ? -Il y a un nombre plus grand de -contradictions dans la nature qu’on n’en -trouvera dans ce petit livre. Écrites à des -époques diverses et dans des dispositions -d’esprit différentes, ces notes vont tout -de même, par des chemins détournés ou -directs, vers un seul but qu’on entrevoit…</p> - -<hr /> - - -<p>Je sais ce qu’on pourra leur opposer.</p> - -<p>On dira qu’elles ne visent pas assez à -donner un tableau de la réalité objective, -qu’elles sont l’œuvre d’un homme, et que -cela se sent trop.</p> - -<p>Je serai heureux de lire sur ce même sujet -le livre d’une femme. Je suis certain que si -elle veut être sincère et que si elle se place -au point de vue féminin, elle nous apprendra -des choses intéressantes. Mais si elle veut -parler en homme, il y a bien des chances -pour qu’elle ne nous dise rien de significatif. -Faisons donc chacun notre besogne. -Notre seul effort doit être de voir clair et -de ne pas nous laisser duper par les mots, -par les préjugés et par les attitudes.</p> - -<hr /> - - -<p>Du reste, l’effort que nous faisons pour -décrire les choses dans leur vérité n’est-il -pas vain ? Quelques-uns arrivent et disent -orgueilleusement : « Voici l’univers tel -qu’il est. » Et, cependant, ils nous présentent -l’image qu’ils s’en font.</p> - -<p>Au moins n’ai-je pas été la dupe de cette -illusion. La réalité nous échappe. Que -savons-nous au delà des apparences ? Les -philosophes ont contemplé le monde ; ils -l’ont vu étalé devant leurs yeux avides ; ils -ont regardé ses montagnes déchirées, les -forêts où le vent chante ou pleure, le flux -et le reflux infatigable des mers, les ciels -changeants, le cours immuable des astres, -la foule pullulante des hommes, — et le -cerveau de l’homme qui est à lui seul un -monde plus complet que l’univers entier. -Ils se sont abîmés dans leur contemplation ; -ils ont perdu conscience d’eux-mêmes. -Maintenant ils vont saisir les secrets de -la vie éternelle. Penchés sur l’univers infini, -ils l’interrogent : « Qu’es-tu ? » Et une -voix sourde monte des profondeurs et leur -répond : « Je suis toi. »</p> - -<hr /> - - -<p>Il y a de quoi mourir de rire — ce qui -est une solution — à voir les efforts désespérés -que l’homme fait pour pénétrer par -delà les apparences, pour dépouiller sa -personnalité et refléter dans un pur miroir -la vérité nue. Mais nous ne quittons notre -individualité qu’au moment de la mort… -et plus loin, nous ne savons rien.</p> - -<hr /> - - -<p>Ce livre n’offre donc, comme tous les autres, -qu’une interprétation des choses. On -peut discuter la valeur artistique de l’interprétation -ou son intérêt. Mais nul n’a le -droit de me reprocher de ne pas donner -une vue objective d’une réalité qui, différente -pour chacun de nous, restera en elle-même -éternellement ignorée.</p> - -<hr /> - - -<p>C’est pourquoi je n’ai pas hésité à employer -souvent le « je » dont on assure (je -ne sais pas bien pourquoi) qu’il est haïssable. -Stendhal, déjà, dans la préface de -<i>L’Amour</i> s’excuse de la nécessité où il est -de parler de soi. On ne peut éviter cette -difficulté. En ces matières, vous décrivez -ou des expériences que vous faites, ou des -aventures auxquelles vous avez assisté -comme témoin. Dans l’un et l’autre cas, -quelle que soit la peine que vous preniez -pour le dissimuler, c’est votre interprétation -que vous proposez au lecteur.</p> - -<p>Et finalement il est peut-être plus modeste -de dire : « je » que de vouloir ériger -en vérité générale, ce qui n’est qu’expérience -individuelle.</p> - -<hr /> - - -<p>Je sais quelle est la malignité du monde.</p> - -<p>Il est un certain nombre d’individus envieux -et malades, qui, n’ayant rien à faire, -s’occupent avec passion à brouiller les -gens. Ils emploient leurs loisirs à colporter -les nouvelles, à rapporter dans un lieu ce -qui s’est dit secrètement dans un autre ; ils -sont d’une prodigieuse habileté à découvrir -des intentions là où vous n’en avez pas -mis, à trouver des ressemblances où il -n’en est point. Ils ajoutent malicieusement -à ce que vous avez dit, déforment les propos -et les enveniment.</p> - -<p>Écrivez-vous le mot « femme », déjà leur -imagination s’enflamme ; il ne leur en faut -pas plus pour savoir à qui vous avez pensé, -et, les moindres mots, ils les commentent, -les interprètent, les développent : « … Une -femme jeune, jolie, coiffée à la grecque et -portant une robe Directoire… ce ne peut -être que madame R… » Ils volent chez madame -R… bouillants d’indignation : — « Voyez, -disent-ils, voyez ce qu’il ose ! -Vous le recevez, vous le traitez en ami, et -que va-t-il imprimer sur vous ! Car c’est -vous, c’est vous, vous dis-je. N’êtes-vous -pas jeune, jolie ? N’étiez-vous pas au bal -hier en robe Directoire et coiffée à la -grecque ? Cet homme est un infâme ! »</p> - -<p>Le malheur est que cette scène se répète -dans trois ou quatre sociétés différentes et -que, dans chacune, on est également persuadé -que c’est madame X… et nulle autre -que l’auteur a dépeinte, car il est, grâce -aux dieux, plus d’une femme jeune et jolie -dans la ville, on donne encore des bals, et, -comme personne ne l’ignore, les coiffures à -la grecque et les robes Directoire sont à la -mode cette année.</p> - -<p>Faut-il répondre à ces gens mal intentionnés -qu’ils se trompent et que je n’ai -dépeint personne en particulier ? Ce serait -une étrange façon de reconnaître l’hospitalité -des gens que de les diffamer dans ses -écrits. Et, du reste, comment aurai-je -trouvé des modèles dans le monde ? Tous -les hommes à qui je serre la main ne sont-ils -pas loyaux, sincères, discrets, dépourvus -de haine, exempts de jalousie, à l’abri -des passions, bons pères, fidèles maris ? -Les femmes que j’ai l’honneur de connaître -n’auraient-elles pas été choisies par le -grand César dont l’épouse devait être au-dessus -du soupçon ? Comment aurai-je -donné du piquant à mes descriptions et -mis dans ces pages l’accent de vérité qu’on -y trouvera peut-être, si je m’étais borné à -tracer les portraits des braves et dignes -gens dont je fais mon exclusive société ?</p> - -<p>Faut-il jurer ici que les mœurs que je -décris et les traits de caractère que j’ai -relevés, je les ai trouvés dans la planète -Mars qui est habitée, comme chacun le -sait, et où j’ai passé quelques années fort -intéressantes à un moment où le séjour de -la Terre m’était devenu fastidieux par l’excès -de vertu de ses habitants ?</p> - -<p>Mais il est inutile de chercher à apaiser -les gens aigris dont le métier est de semer -la zizanie dans la ville. Et je ne ferai pour -les gagner aucun serment inutile.</p> - -<p>Les honnêtes gens verront suffisamment -que j’ai évité avec soin dans ce livre tout -ce qui pouvait, en visant un individu déterminé, -éveiller une curiosité scandaleuse.</p> - -<hr /> - - -<p>Je me suis servi souvent au cours de ces -pages de confidences que j’ai reçues. Mais -je ne pense pas en avoir fait un usage -défendu et que personne puisse se lever et -me crier : « Vous avez trahi la confiance -que j’avais mise en vous. »</p> - -<hr /> - - -<p>Par ailleurs on me dira : « Comment -avez-vous ajouté foi à ce qu’on vous a raconté ? -Ne savez-vous pas que chacun se -déguise pour ne se laisser voir que dans un -costume et dans des attitudes avantageux ? »</p> - -<p>Il n’est, en effet, personne qui soit absolument -sincère. Mais il est des heures où -chacun, presque malgré lui, est poussé à -dire la vérité.</p> - -<p>Les femmes, elles-mêmes, qui mettent -tant d’art à s’arranger, ont leurs moments de -franchise. Ces grands enfants délicieux ont -un irrésistible besoin de se raconter. Or il -est difficile de mentir toujours et avec -suite. A qui les écoute avec sympathie et -avec un peu de clairvoyance, il n’est pas de -secret que finalement elles ne livrent.</p> - -<hr /> - - -<p>Si on se décide à publier un livre sur -l’amour, il faut avoir les femmes avec soi.</p> - -<p>Pourtant qu’ai-je fait pour me les concilier ?</p> - -<p>Quand j’y réfléchis, je suis épouvanté à -voir que j’ai parlé, d’elles comme de nous, -avec une sincérité naïve et dangereuse et -que je ne leur ai pas offert, pour me les -rendre favorables, les doucereux bonbons -que nos confiseurs de lettres à la mode -s’entendent si bien à confectionner pour -leur plaire.</p> - -<p>Mais elles ne s’y tromperont pas et reconnaîtront -qu’il y a plus d’estime véritable -dans la franchise dont j’use que dans les -hommages serviles qu’on leur rend. J’imagine -que les femmes, — ai-je tort ? — ne -font pas grand cas de qui les flatte -et qu’elles ont un peu de mépris pour -qui ne sait que s’humilier devant elles et -s’abaisser ?</p> - -<p>Je ne dirai pour me défendre que ceci : -Qui s’y connaît mieux en courage que les -femmes ? Ne sont-elles pas plus audacieuses -que nous ? Alors peut-être me pardonneront-elles -d’avoir parlé librement d’elles, — en -homme courageux.</p> - -<hr /> - - -<p>Ceci est donc le livre d’un homme.</p> - -<p>Ce n’est pas une raison, après tout, pour -qu’il déplaise aux femmes.</p> - -<hr /> - - -<p>On y trouvera peu de sentimentalité.</p> - -<p>Pourtant, je ne pense pas que l’on s’y -trompe et qu’on en juge le sentiment -absent.</p> - -<p>Mais la sentimentalité fade, poisseuse, -universelle, non, je n’en veux pas.</p> - -<p>C’est, en amour, quelque chose comme -le joli en art. Et, par haine du joli, de ce qui -est facile, qui plaît à tous, les artistes vont -parfois jusqu’à la laideur qui, à force de -caractère, a sa beauté.</p> - -<p>L’abus affreux qu’on a fait, qu’on fait -chaque jour, de la sentimentalité, cet apitoiement -sans mesure, hors de propos, -cette effusion radoteuse, ce balbutiement -imbécile, le langage des fleurs et l’ânonnement -des âmes, sont propres à donner le -dégoût de l’amour à tout être un peu -fier.</p> - -<hr /> - - -<p>Comme je m’occupais à mettre ces notes -en ordre, je reçus la visite d’un ami qui me -demanda à quoi je travaillais. Et je le lui -dis :</p> - -<p>— Comment, s’écria-t-il, vous voulez -parler de l’amour. Mais l’amour, c’est l’abjection, -la crise de folie, la pourriture, la -fin de tout !… Quel fléau, quelle peste, -quel tremblement de terre, quel conquérant, -a laissé dans le monde les ruines que -l’amour y a amassées ?… Auprès de lui, -l’argent est innocent et sans tache. L’amour -dégrade ; il souffle le vol et la corruption ; -il ronge les moelles, rend le héros lâche et -l’homme pareil à la bête ; il…</p> - -<p>— Arrêtez-vous, interrompis-je. Cela ne -suffit-il pas pour montrer qu’il n’est rien -au-dessus de l’amour, puisqu’il est, en effet, -tout ce que vous dites… et tant d’autres -choses encore.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c xlarge">NOTES SUR L’AMOUR</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="c1">I<br /> -DE L’AMOUR</h2> - - -<h3 id="c1s1">LA PEUR DE L’AMOUR</h3> - -<p>La peur de l’amour est un signe de vitalité -moindre.</p> - -<p>Les faibles s’épouvantent : « L’amour est -une affreuse maladie. Fasse le ciel que je -n’en sois jamais atteint. Songez-y ! détruire -un repos péniblement gagné ! bouleverser les -aises qui me sont chères, la régularité méthodique -de ma vie, mes arrangements minutieux, -mes calmes digestions !… Une aventure ! -Saurais-je y vivre ? Comment en sortirais-je ? » -Et ils s’enfoncent dans leur médiocre quiétude. -La seule image de l’amour les fait -trembler.</p> - -<p>Mais les forts l’appellent d’une voix haute. -Cette crise terrible, nécessaire, magnifique, -ils ne la redoutent pas. Ils savent que les âmes -s’y trempent et qu’elles en sortent d’un meilleur -métal. Vaut-il la peine de vivre si l’on ne -connaît pas les joies et les douleurs extrêmes -de l’amour ? Ils aiment mieux en courir les -risques graves que de végéter dans un égoïsme -tranquille. Comme René, ils s’écrient passionnément -devant la monotonie quotidienne de -la vie : « Levez-vous vite, orages désirés ! »</p> - -<hr /> - - -<p>L’amour-passion est infiniment rare. Il faut, -pour y atteindre, une certaine qualité d’âme. -Il ne peut se développer en des êtres pleins -d’eux-mêmes et de vanité.</p> - -<hr /> - - -<p>Mais il n’est personne qui ne se flatte de -pouvoir l’éprouver. Un étalon, s’il parlait, dirait -à la jument qu’il saillit : « Je vous aime -à la folie. »</p> - -<hr /> - - -<p>La langue même prête à la confusion. On -dit (quand on peut) : « donner des preuves -répétées de son amour. » A prendre cette -expression à la lettre, quelle dépense diurne -et nocturne de sentiment en ce pays !</p> - - -<h3 id="c1s2">L’AMOUR PHYSIQUE</h3> - -<p>Stendhal le définit brièvement : « A la chasse, -une belle paysanne. » Et cette définition est -probablement une des plus fausses qu’on -doive à cet auteur exquis.</p> - -<p>Je ne pense pas qu’au temps de Stendhal -on rencontrât plus qu’aujourd’hui de belles -et faciles paysannes à la chasse. De nos jours -ce gibier est devenu rare. La faute en est sans -doute aux braconniers.</p> - -<p>Mais, pas plus au temps de Stendhal -qu’au nôtre, on n’a goûté, en courant un -lièvre, l’amour-physique dans sa beauté. Si, -par hasard, on rencontre une jeune et jolie -paysanne, on y trouvera peu de propreté, de -l’odeur, la maladresse la plus gauche. Vous -ne la déshabillerez pas en pleins champs, et -il faut être affamé pour prendre un véritable -plaisir à cet insuffisant contact.</p> - -<p>L’amour physique, les professionnelles nous -le donnent avec le raffinement et l’art nécessaires, -dans le décor le plus propre à l’amour, -qui est, non derrière une haie, parmi les vers -et les limaces, avec la peur du garde champêtre, -mais, toutes portes closes, en chambre -chaude, entre draps fins.</p> - -<p>Un grand nombre d’hommes ne connaissent -que l’amour physique et s’en satisfont.</p> - - -<h3 id="c1s3">LE DON JUANISME</h3> - -<p>A côté de l’amour physique et de l’amour -passion (faut-il dire que ces divisions tranchées -ne sont que pour la commodité du discours -et que, dans la réalité, on passe par -mille ponts de l’un à l’autre ?) faisons une -place à un sentiment spécial qu’on appelle le -don juanisme.</p> - -<p>Il y a deux positions fort différentes du don -juanisme. Elles ont été souvent confondues.</p> - -<p>Le don juanisme peut être la recherche de -l’absolu dans la passion. Don Juan veut la -femme unique à laquelle il donnera l’absolu -d’amour qu’il sent en lui. Il ne la trouve pas. -Alors il va de femme en femme, jamais heureux, -ou d’un si médiocre bonheur qu’il le rejette -aussitôt. Et cette chasse passionnée, cette -suite d’efforts aboutissant à de successives -déceptions, l’espoir renaissant à chaque fois -et chaque fois leurré, ont quelque chose de -douloureux et de tragique. On ne songe plus -à ses victimes, mais à don Juan lui-même qui -serait ici le plus grand, le plus insatiable des -amoureux.</p> - -<p>Il est un autre don Juan. Celui-ci est tout -dans le désir de conquérir, de jouer « au jeu -dangereux » avec la femme et de gagner la -partie.</p> - -<p>Pour illustrer cette forme du don juanisme -je cite les confidences que me fait -R… Elles montrent que ce don juanisme ne -constitue pas nécessairement, comme le précédent, -un caractère permanent de l’individu, -mais qu’il correspond peut-être à un âge de -la vie.</p> - -<p>« Pendant plusieurs années, me dit R… -dominait en moi le désir de la conquête. Je -voulais plaire et remporter des victoires ; les -plus difficiles étaient les plus belles. Ma première -pensée, lorsque je voyais une femme -nouvelle, était, non pas : « Est-elle facile ? » -mais : « Je l’aurai. » J’étais à la fois fièvreux à -l’idée de la posséder et calme comme un calculateur -tandis que je combinais les attaques -propres à la faire tomber rapidement -dans mes bras ! Avec chacune la défense et -l’attaque variaient. Suivant les jours et leur -humeur, je jouais l’indifférence avec la coquette ; -j’étais tendre et léger avec la femme -grave, sérieux avec la frivole. De même qu’au -jeu des vingt questions, les véritables amateurs -s’interdisent de gagner par des moyens -trop faciles, je ne me permettais pas de biseauter -les cartes dont je me servais. Je ne voulais -devoir ma victoire qu’à la science et non au -hasard. Suivant les circonstances, je ralentissais -l’allure jusqu’à me faire désirer ; d’autres -fois, je poussais une pointe si hardie, si -inattendue, que la place succombait avant -même d’avoir aperçu le danger. Ailleurs, -je jouais une partie subtile, une guerre toute -en sous-entendus, d’attaques sournoises et de -fausses retraites. Un mot jeté à temps peut -avoir d’infinies répercussions, vibrer des -mois et des mois dans une âme soudain inquiète.</p> - -<p>» Du reste, étant donnée la vitesse variable -selon laquelle elles évoluaient, je pouvais -sans peine mener plusieurs affaires de front -et les pousser jusqu’à leur fin.</p> - -<p>» Je prenais à ce jeu un plaisir extrême. En -est-il un plus beau, un plus émouvant au -monde ?… Avoir en face de soi une adversaire -que l’on est prêt à aimer ! La combattre et la -désirer à la fois ! Voilà une sensation rare… -Quelle minute, celle où l’on dévêt pour la -première fois une femme qui a opposé une -longue résistance ! Elle vous a accablé de ses -hautaines rigueurs, elle a cru vous échapper !… -Maintenant vous la tenez ! Elle est là, -nue devant vous, elle tremble, elle s’affole ! -Elle est à vous ! Prenez-la…</p> - -<p>» Mais lorsque je l’avais prise, elle ne m’intéressait -plus. Je ne m’attachais pas. La lutte -terminée, je m’en allais à d’autres conquêtes. -Mon bonheur était dans la lutte et la victoire, -non dans la possession.</p> - -<p>» Au sortir de l’adolescence, je vécus ainsi -pendant une dizaine d’années.</p> - -<p>» Vers trente ans je compris que je pouvais -demander et donner plus aux femmes, qu’il -y avait beaucoup d’orgueil et peu d’amour -dans la lutte que j’avais engagée contre elles. -Un monde nouveau, celui du sentiment, -me fut révélé. Je n’avais fait que l’entrevoir. -Alors seulement je sus ce qu’était -l’amour…</p> - -<p>» L’instinct don juanesque n’était pas tout à -fait mort en moi ; il se réveillait parfois, mais -pour de brèves périodes et je n’y trouvais, -malgré un vif plaisir, que d’incomplètes -satisfactions… »</p> - -<hr /> - - -<p>Les débuts de l’amour, avant la première -caresse, sont délicieux. Les heures passent -dans une exaltation colorée et légère où la -crainte d’échouer ne se mêle pas encore à la -pensée du bonheur espéré. Il serait d’un suprême -raffinement de ne voir alors que rarement -celle que l’on commence à aimer. C’est -le premier degré de l’amour ; il faut le prolonger ; -il est exquis. Peut-être faudrait-il ne -pas le dépasser ?</p> - -<p>Mais persuaderez-vous à la rose en bouton -de rester bouton ? Elle grandit sous le ciel favorable, -s’ouvre de plus en plus, jusqu’à ce -qu’elle s’épanouisse enfin au grand soleil, au -grand soleil meurtrier de midi.</p> - -<hr /> - - -<p>Les commencements de l’amour sont troubles, -incertains, et pareils à ceux des fleuves. -Là où le fleuve prend sa naissance, il suffirait, -semble-t-il, d’un léger barrage pour en changer -le cours. A sa source il irait ici ou là, -indifféremment. Mais une fois qu’il a trouvé -sa pente, il n’est pas de puissance, divine ou -humaine, capable de l’arrêter. Sûr de sa route, -il s’en va, malgré mille détours, vers la mer -qui l’appelle.</p> - -<p>Ainsi en est-il de l’amour. Peut-être pourriez-vous, -au moment qu’il naît, l’étouffer ? -Il est né, — il est trop tard. Il vous entraîne -maintenant jusqu’à la mer, là-bas, jusqu’à la -mer où tous les fleuves se perdent et meurent.</p> - -<hr /> - - -<p>L’homme prudent dit : « Si vous voyez une -femme qui vous plaît, fuyez avant que de la -connaître. »</p> - -<p>On pourrait aussi ne pas vivre.</p> - -<hr /> - - -<p>On a vu des gens qui s’aimaient prendre -leurs jambes à leur cou pour se fuir. Ils étaient -affolés par la peur à ce point qu’ils n’ont pas -su où ils couraient et se sont soudain trouvés -essoufflés, à demi morts, dans les bras -l’un de l’autre.</p> - -<hr /> - - -<p>De mélancoliques rêveurs ont affirmé que -l’amour, même heureux, ne donnait que déceptions. -Ces gens ont tristement vécu et n’ont -même pas su regarder autour d’eux.</p> - -<p>Ils auraient vu qu’à la vérité l’amour -s’égare souvent, ou s’ignore. Mais lorsque -deux êtres s’aiment réellement et s’appartiennent, -ils ne supportent pas l’idée d’être -privés l’un de l’autre. Ils savent qu’ils ne -trouveront pas ailleurs le bonheur qu’ils -réalisent ensemble.</p> - -<p>Il est important de noter, à ce sujet, que les -drames passionnels éclatent le plus souvent -après la possession. Croit-on que c’est un bien -négligeable, un néant, une déception, ce pour -quoi les hommes jouent leur existence, et -qu’ils estiment plus précieux que l’honneur -et que la vie ?</p> - -<p>Et qu’on ne dise pas qu’ils risquent leur -existence pour une chimère, pour un fantôme -de leur imagination, non, c’est pour quelque -chose qu’ils connaissent et dont ils sentent -encore l’aiguillon au profond de leur chair.</p> - - -<h3 id="c1s4">L’ÉPREUVE DE LA CHAIR</h3> - -<p>On aime une femme à en perdre le sommeil -et l’appétit. Tant qu’on ne l’a pas possédée, -on ne sait rien sur le bonheur ou la déception -qu’elle vous apportera.</p> - -<p>Vous l’adorez ; vous faites pour l’obtenir -cent folies dommageables ; elle cède ; elle est -à vous. Au sortir du lit, elle vous devient -indifférente ; vous vous êtes trompé ; vous -ne l’aimez plus.</p> - -<p>Rien à l’avance ne peut vous renseigner.</p> - -<p>Vos expériences antérieures sont sans utilité. -A chaque fois vous vous trouvez devant -l’inconnu. La science pourra faire mille progrès, -elle établira que l’amour est ceci ou -cela, qu’il y a au contact de certaines personnes -dégagement d’<i>électrons</i> ou d’<i>ions</i>, ou -de rayons <i>n</i> ; on mettra en formules algébriques -les lois de l’attraction sensuelle…; les -savants n’en seront pas plus avancés que les -autres, car, sur ce point qui est le tout de -l’amour, seule l’épreuve de la chair décide.</p> - -<p>C’est pourquoi beaucoup de femmes hésitent. -Elles savent que les serments, les promesses -d’avant le lit, sont paroles vaines, que -rien ne les assure du lendemain, qu’il faut se -donner d’abord et, sans être sûres d’être remboursées, -payer de leur personne. Le risque -est immense.</p> - -<p>Heureusement les femmes ont-elles plus de -courage que nous.</p> - - -<h3 id="c1s5">LA PHYSIQUE DE L’AMOUR</h3> - -<p>L’amour est un sentiment qui tend impérieusement -à se traduire dans un acte. Lorsqu’ils -ont réussi à amener la femme qu’ils -aiment à l’acte, les naïfs croient que la partie -est gagnée. Grave erreur, c’est alors seulement -que la véritable bataille se livre, et ce -qui précède n’est qu’escarmouche sans conséquence.</p> - -<p>Le problème est celui-ci : amener sa maîtresse -au bonheur au temps même où vous y -atteignez. Cela est d’une grande difficulté, et -n’obtient pas l’harmonie synchronique qui -veut. Peu d’hommes savent pratiquer cet art -difficile. Ceux qui en possèdent les secrets sont -aimés des femmes. Les autres, ceux qu’elles -méprisent, renvoient ou trompent, sont simplement — il -n’y a pas à chercher ici d’explication -métaphysique — des hommes maladroits -au lit.</p> - -<p>L’éducation de l’homme dans la physique -de l’amour est mauvaise. Il débute à l’ordinaire -par des professionnelles ; leur métier veut -qu’elles satisfassent l’homme sans qu’il ait à -se préoccuper du plaisir de sa compagne. Elles -sont aux yeux de l’homme un instrument dont -il tire des jouissances personnelles. L’égoïsme -de l’homme est prodigieusement développé -par le commerce avec les filles de joie. Voilà -de mauvaises habitudes prises.</p> - -<p>Il se marie. La situation est changée. Il faut -trouver autre chose. Mais quoi ?… Son ignorance -est grande. Et puis a-t-il le temps de -réfléchir ? Il aime ; il veut sa femme ; il est -pressé et rude ; il la prend ! Quelles désillusions -pour cette vierge qui attendait qu’on lui -ouvrît délicatement la porte du paradis !</p> - -<p>L’abord brutal de la vierge par le mari est -la raison suffisante du grand nombre de maris -non aimés et, par la suite, trompés.</p> - -<p>Les débuts du mariage sont, le plus souvent, -horribles pour la femme et sans agrément -pour l’homme. Les tâtonnements de l’homme, -la pudeur blessée de la femme, son inexpérience, -sa peur, rendent à ce moment l’amour -physique sans charme. Joignez à cela la nouveauté -de la situation, la difficile adaptation -des caractères, le heurt de deux personnalités -si différentes, le manque d’habitudes communes, -et l’on comprend que ce qu’on appelle — ironiquement, -sans doute, — la lune de -miel, soit une des périodes les moins heureuses -de la vie.</p> - -<p>La femme est d’autant plus déçue que la -tradition, littéraire ou parlée, lui a dépeint -ces premières semaines sous des couleurs -enchanteresses. Du reste, elle se fait, aussitôt, -complice de ces mensonges. Celle qui a le plus -souffert à ce moment de sa vie se garde de -l’avouer. Elle est honteuse d’avoir été seule, -croit-elle, à éprouver une déception ; elle se -tait ou contribue par des récits trompeurs à -augmenter les illusions dans lesquelles se -plaisent ses sœurs ignorantes.</p> - -<p>Pourquoi ne pas dire la vérité, simplement ? -Pourquoi ne pas montrer qu’entre l’homme -maladroit ou brutal, ou l’un et l’autre, et la -vierge ignorante, il est rare de voir naître le -bonheur physique ?</p> - -<p>Un grand nombre de femmes de tempérament -moyen ou médiocre passent des nuits, -et parfois des années, sans éprouver de -l’amour autre chose que du dégoût. Ce dégoût -les amène bien vite à mépriser leur mari.</p> - -<p>Les hommes qui ont eu des maîtresses non -professionnelles sont mieux préparés. Avec -les femmes qu’ils aimaient, ils ont pris -de précieuses leçons. Mais il est des maris -à préjugés qui se refusent à traiter leur -femme comme ils traitaient leur maîtresse. -Ils entendent respecter « la mère de leurs -enfants » !</p> - -<hr /> - - -<p>Quant au premier contact entre deux êtres -vierges, peut-on en imaginer l’horreur et le -ridicule ?</p> - -<hr /> - - -<p>La physique de l’amour est un art difficile. -Pour y passer maître, il faudrait à l’homme -quelques connaissances anatomiques, de l’ingéniosité, -du tact, de la force, et surtout de -la patience. Savoir attendre ! Posséder et -être possédé ! Voilà le grand secret ! Voilà ce -qui fait les liaisons solides et durables. Cela, -c’est la réalité suprême de l’amour ;</p> - - -<p class="c">Et tout le reste est littérature.</p> - - - -<h3 id="c1s6">CE QUI EST PERMIS</h3> - -<p>En amour, chacun a son idée sur ce qui est -permis et sur ce qui ne l’est pas. La plupart -des hommes mariés ne connaissent leur femme -qu’en chemise !</p> - -<p>Il est des pays entiers, l’Amérique du Nord, -l’Angleterre, où une femme honnête se croirait -déshonorée si son mari lui demandait de -traverser nue la chambre à coucher. Mais -c’est une idée qui ne viendra jamais à un -mari anglo-saxon.</p> - -<p>Pour d’autres, il y a les choses naturelles -et celles qui ne le sont pas, les premières -étant permises, les secondes défendues. Ils -trouvent licite telle posture parce que naturelle ; -ils proscrivent celle-ci comme antinaturelle. -Ces gens sont d’une grande ignorance. -Ils se font de la nature une idée étriquée et -fausse. S’ils ouvraient quelques livres d’histoire -naturelle, ils seraient terrifiés à voir ce -que la nature a inventé dans la physique de -l’amour et de combien elle dépasse les imaginations -les plus folles de ce pauvre animal -raisonnable qu’est l’homme.</p> - -<p>Ainsi à qui veut s’en tenir à la nature -(et je ne vois pas à quoi d’autre nous pourrions -nous raccrocher) tout est permis. Et -chacun décidera librement selon ce qui lui -plaît.</p> - - -<h3 id="c1s7">EN DEHORS DE LA NATURE</h3> - -<p>Rien n’est plus risible que la prétention -que nous avons eue si longtemps (la plupart -des hommes l’ont encore) d’être en dehors -de la nature.</p> - -<p>Nous imaginons que nos vertus sont d’origine -extra-terrestre, qu’elles nous élèvent au-dessus -de ce monde, qu’elles sont la marque -de notre fabrication divine. « Dieu fit l’homme -à son image. »</p> - -<p>La pudeur, le dévouement, le courage, le -sacrifice de soi, voilà, nous assure-t-on, les -titres de gloire propres à l’homme. Ah ! que -l’on a écrit de belles et éloquentes pages sur -ce sujet ! Et l’on a créé les religions ! Et l’on -a dit mille folies !…</p> - -<p>Et pourtant si nous voulions regarder chez -nos frères les animaux ! N’y trouverons-nous -pas ces vertus exaltées encore ? Quelle pudeur -humaine égale celle de l’aveugle taupe qui -fuit éperdument le mâle ? Quelles sont les -mères humaines qui donnent plus délibérément -leur vie pour assurer celle de leurs enfants -que les femelles de certaines espèces -animales, que la louve, par exemple, lorsqu’elle -s’efforce d’entraîner les chiens à sa -suite pour sauver ses louveteaux ? Et, pour -en arriver à l’amour, où sont les hommes -prêts à affronter à coup sûr une mort horrible -pour la possession d’une femme ? Où sont-ils -ceux qui, comme le frelon, sont résolus à -donner aussi leurs entrailles dans l’acte de -l’amour ?</p> - -<p>Y a-t-il une mesure plus grande de prévision, -de calcul désintéressé, de dévouement, -de courage, de sacrifice absolu de soi pour -les siens chez les hommes que chez les animaux ?</p> - - -<h3 id="c1s8">L’AMOUR LIBRE</h3> - -<p>On voit des gens souhaiter un libre épanouissement -de l’amour dans un monde nouveau -où rien désormais ne gênerait plus sa -croissance, n’arrêterait son élan.</p> - -<p>Je ne sais trop ce que donnerait l’amour -s’il avait à fonder une société. Mais nous -pouvons déjà constater que l’amour facile ne -va pas très loin, ne monte pas très haut.</p> - -<p>Il est bon qu’il ait quelque chose à vaincre. -Il ne grandit que dans des circonstances adverses ; -il n’éprouve sa force que contre des -obstacles. C’est pourquoi les barrières si gênantes -que lui oppose la société ne sont pas -inutiles. Ces étroites et hautes notions d’honneur, -de devoir, de vertu, d’amitié, de pudeur -et de chasteté, ne cherchons pas à les diminuer. -Exaltons-les, au contraire ; augmentons-en la -valeur. Elles se dressent contre l’amour ; -constamment elles l’humilient, l’anéantissent, -l’écrasent. Tant mieux ! L’amour qu’elles ont -vaincu n’était pas digne de vivre. S’il ne peut -triompher des idées reçues, des dogmes imposés, -qu’il meure !</p> - -<p>Il faut qu’il soit assez puissant pour renverser -les obstacles qui se trouvent sur son -chemin. Il n’est rien s’il n’est tout, s’il n’est -au delà du bien et du mal. Sur les ruines, il -sourit, fier de sa force éprouvée.</p> - -<p>Mais qui ne voit alors que son sort ne serait -pas aussi grand dans la liberté ? Il ne peut -exister dans la promiscuité, dans la vie trop -facile, trop lâchée.</p> - - -<h3 id="c1s9">LA PUDEUR</h3> - -<p>Il y a la pudeur physique et la pudeur morale. -Celle-ci, Stendhal l’a décrite excellemment ; il -n’y a pas à y revenir, nous ne parlerons -donc que de l’autre.</p> - -<p>Les sentiments de pudeur physique que -nous avons conservés prouvent que nos actes -sont encore régis par des causes qui ont cessé -d’exister depuis plus de dix mille ans (et il -y a des gens pour croire à la liberté !) Les -animaux se cachent lorsqu’ils s’unissent parce -qu’ils sont alors sans défense. Voilà une excellente -raison. Nos ancêtres de l’époque préhistorique, -lorsque l’homme faisait la chasse -à l’homme, étaient obligés d’avoir, comme les -animaux, de secrètes amours. Mais, depuis ces -temps lointains, la lutte pour la vie ne s’exerce -plus de la même manière. C’est à la Bourse, dans -les usines, que l’on se bat pour vivre. Nous -sommes en parfaite sûreté dans nos maisons.</p> - -<p>Pourtant la pudeur, héritage de ces époques -disparues, veut que nous nous cachions -pour faire l’amour.</p> - -<p>Le monde antique était arrivé à s’en débarrasser -presque. Dans les fêtes égyptiennes, -grecques et romaines, la pudeur telle que -nous la concevons, avait à peu près disparu.</p> - -<p>Le christianisme l’a fait revivre. Pour lui, -la chair est l’ennemie. Il apprend à la mépriser. -Elle est la pierre d’achoppement sur -la route du ciel. De nouveau, des siècles passèrent. -Nous avons secoué rudement les idées -chrétiennes et nous nous en sommes défait. -Mais la pudeur s’est cramponnée à nous et -ne nous lâche pas.</p> - -<p>Le nu reste scandaleux.</p> - -<p>La pudeur a été exploitée adroitement par -tous les malvenus, les déformés, les ratés -de notre civilisation. Comme ils sentent bien -ce qu’ils perdraient à exposer au grand jour -leurs anatomies insuffisantes, leurs pieds plats -et carrés, leurs genoux osseux, leurs cuisses -maigres, piteuses et sans muscles, leurs ventres -ballonnés, leurs poitrines rentrées, leurs -épaules rondes, leurs dos voûtés, ils déclarent -qu’il est contraire à la pudeur de se laisser -voir dans sa nudité. Et, même dans le lit, -ils gardent leur chemise.</p> - -<hr /> - - -<p>Ne déshabillez jamais une femme qui se -refuse à se laisser voir nue. La pudeur est, -neuf fois sur dix, le juste sentiment d’une -insuffisance physique.</p> - -<p>Entre gens beaux, jeunes, et dont les muscles -sont assouplis par le sport, la pudeur est -une survivance inutile.</p> - -<hr /> - - -<p>On a dit les mille variations de la pudeur -suivant les époques et les climats.</p> - -<p>Un de mes amis qui revient du Japon me -raconte le fait suivant.</p> - -<p>Naguère — hier — les Japonais se baignaient -ensemble, hommes et femmes, nus dans les -lacs aux bords desquels poussent les amandiers -grêles. Et c’étaient des scènes charmantes -que celles de ces mousmés aux cheveux -d’encre, de ces petits hommes énergiques -au teint de safran, jouant innocemment dans -les eaux claires des lacs où des montagnes en -pain de sucre mirent leurs cônes neigeux. Le -bonheur de ces jours revit dans les estampes -japonaises pour l’éternelle joie de nos yeux.</p> - -<p>Mais les Japonais imaginèrent de nous -emprunter nos canons, nos bateaux, nos ingénieurs, -notre droit civil, nos vêtements, -l’exercice à la prussienne, et nos idées morales. -Nous leur enseignâmes la pudeur avec -le reste.</p> - -<p>En Europe, les hommes et les femmes ne se -baignent ensemble que vêtus jusqu’au cou. -Mettre, au bain, les hommes à droite et les -femmes à gauche, naître à la pudeur, voilà la -vraie civilisation !… Oui, mais ne plus -s’amuser sur les bords de l’eau calme et moirée ! -renoncer à ces jeux traditionnels et -charmants !</p> - -<p>Les Japonais ont tout concilié. Dorénavant, -à la surface du lac, pour séparer les sexes, -on tend entre deux pieux… une ficelle.</p> - -<p>J’aime l’offrande de cette ficelle mince, si -mince, à la déesse de la Pudeur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c2">II<br /> -NATURE ET SOCIÉTÉ</h2> - - -<p>Il y a la nature. Il y a la société.</p> - -<p>Entre ces deux puissances ennemies, nous -sommes fort mal pris. La société a mis des -siècles à assurer son pouvoir. Elle nous tient -aujourd’hui attachés dans des cadres étroits. -De toute part nous sommes gênés, par les -lois d’abord, mais plus encore par les préjugés, -par les coutumes, par ces lois non écrites -qui sont plus pesantes à nos épaules que celles -du code. Enserré dans leurs mille liens, l’homme -moderne étouffe.</p> - -<p>Où retrouvera-t-il la liberté ? où retrouvera-t-il -la nature ?</p> - -<hr /> - - -<p>Cet être garrotté par la société, il se sent -naître à nouveau lorsque l’amour s’empare -de lui. Alors il s’affranchit ; il atteint du -coup au plus haut degré de son individualité. -Il se débarrasse joyeusement des entraves -qui l’ont gêné jusqu’alors. Les forces de la -nature le secouent d’une ivresse dionysiaque ; -la vie universelle coule dans ses veines. Il -entre en communion avec l’univers entier et -l’associe à ses transports. Il est pareil à un -dieu.</p> - -<hr /> - - -<p>Mais cet affranchissement intérieur lui fait -sentir plus douloureusement son esclavage. -A ce moment il est déchiré entre la nature et -la société qui se l’arrachent. Comme un héros, -il entre en lutte avec les puissances du monde -pour se frayer sa voie.</p> - -<p>Et ce tragique conflit dans lequel est intéressé, -non seulement l’individu, mais l’avenir -de l’espèce, ne cessera pas d’être pour -l’homme le spectacle le plus dramatique, le -plus profondément humain.</p> - -<hr /> - - -<p>Le héros remporte-t-il la victoire sur la -société ? Un autre drame commence. Il lui -reste à apprendre maintenant quelles sont -les ruses de la nature.</p> - -<p>Il découvre que la nature ne nous a pas -donné l’amour en don gracieux et désintéressé. -Il croyait naïvement qu’elle travaillait -pour lui. Grande erreur ! la nature est égoïste. -Elle ne se soucie pas de nous, mais d’elle -seule. Si elle a entouré l’amour des voluptés -les plus vives, c’est qu’elle y trouve son -compte. L’amour qui est pour nous une fin -n’est pour elle qu’un moyen. La volupté est -l’appât qu’elle dispose pour nous attirer dans -ses pièges. Elle fait rayonner devant nos -yeux le mirage d’un bonheur surhumain attaché -à la possession de la femme aimée. Cependant -elle ne voit que ceci : qu’en la prenant, -nous la féconderons.</p> - -<p>Ce que nous mettons en plus dans l’amour -lui est indifférent. Peu lui importe que nous -possédions notre femme ou celle d’autrui, -que nous la soumettions par force ou par ruse, -que nous la trompions ou que nous lui soyons -fidèle ; peu lui importent nos joies et nos larmes ; -elle ne nous dit qu’une chose : « Faites -des enfants. »</p> - -<hr /> - - -<p>Or, c’est précisément ce que nous ne voulons -pas faire. Ici nous l’emportons dans notre -lutte avec la nature et déjouons ses ruses. -Intelligents et avertis, nous allons cueillir la -volupté sur les bords du piège, mais nous n’y -tombons pas.</p> - -<p>Nous prenons le plaisir, sans plus. Nous -entendons jouir des avantages inestimables -que la nature a attachés à l’amour, mais nous -nous refusons à payer le prix qu’elle demande.</p> - -<p>Nous avons là notre revanche bien personnelle -et établissons du coup notre supériorité -sur les animaux.</p> - -<p>Les théologiens affirment que l’homme a -une âme et que les animaux n’en ont point. -Par là sommes-nous au-dessus de la nature, -disent-ils, dans une classe à part, sans communication -avec les espèces animales. Mais -on peut affirmer avec une probabilité plus -grande que la différence essentielle entre -l’homme et les bêtes est dans ce petit fait que -l’homme est capable, seul dans la création, -d’arrêter à son gré les suites naturelles de -l’amour. Les animaux n’aiment que pour se -reproduire. Nous avons vaincu l’instinct et -aimons pour le plaisir d’aimer. Voilà le propre -de l’homme, voilà ce qui le met au sommet -de l’échelle des êtres.</p> - -<p>Cette supériorité, nous l’avons cultivée habilement -jusqu’à exploiter à notre profit, de la -façon la plus égoïste, l’acte que la nature voulait -le plus désintéressé.</p> - - -<h3 id="c2s1">LE JEU NOBLE</h3> - -<p>Mæterlinck a décrit le vol nuptial de la -reine des abeilles et du frelon qui la suit au -plus haut des airs.</p> - -<p>Il y a là une image exacte de la façon dont -la nature opère pour améliorer l’espèce. Partout -elle établit entre les mâles une rivalité. -Le mieux doué l’emporte dans ce sport le -plus nécessaire, le plus glorieux de tous.</p> - -<p>Nous seuls avons perverti pour des arrangements -sociaux les finalités naturelles. Dans -l’espèce humaine des facteurs nouveaux interviennent -et ce n’est pas toujours le meilleur -individu qui a la victoire.</p> - -<p>Pourtant, même dans l’arbitraire que nous -créons, parmi les fins égoïstes que la société -poursuit, la nature trouve moyen de reprendre -quelques-uns de ses droits, et les physiologistes -nous apprennent qu’il s’engage entre -les centaines de spermatozoïdes déposés à -l’ouverture de la matrice, une lutte émouvante, -un passionnant concours de vitesse -dont le but est l’ovule unique à féconder. -Les spermatozoïdes se hâtent et ondulent à -la manière des poissons. Celui qui est le plus -vite arrive le premier à l’ovule, se fiche victorieusement -en lui, le féconde. Lui seul, -parce qu’il est le plus fort, triomphe et -se perpétue. Les autres meurent, inutiles, -après une course vaine.</p> - -<p>Ainsi, grâce à la nature, y a-t-il un jeu noble, -quelques instants de sport, à l’origine -du plus disgrâcié d’entre nous. Il peut se dire -que, quelle que soit sa faiblesse, la nature a -fait pour lui ce qu’elle a pu, qu’elle a, même -sur un mauvais terrain, institué un concours, -une lutte, et assuré le succès du germe le -plus vigoureux entre tant de germes médiocres. -Il a donc la maigre consolation de -penser, qu’étant données les circonstances -adverses, il est le meilleur produit que la nature -pouvait amener à la vie.</p> - -<hr /> - - -<p>Comme on voit, la nature a fait beaucoup -pour nous.</p> - -<p>Remercions-la encore de ce qu’elle nous ait -laissé l’illusion tenace de notre liberté, grâce -à quoi nous imaginons que nous avons voulu -nos fautes, qu’elles nous appartiennent en -propre, que nous aurions pu ne pas les commettre. -Ainsi pouvons-nous caresser à loisir -et chérir longuement les remords, les remords -nécessaires, bienfaisants, purgatifs.</p> - -<hr /> - - -<p>On ne dira jamais assez combien l’idée -(fausse) que nous nous faisons de notre -liberté apporte d’agrément dans le jeu des -passions.</p> - -<hr /> - - -<p>Et puisque nous en sommes aux actions -de grâce, soyons reconnaissants à l’homme -de ce qu’il a fait de l’amour. La nature nous -l’a livré brut, acte physiologique et purement -animal. Notre ancêtre pithécanthrope était -d’une sensibilité médiocre, vite échauffée, -tôt satisfaite. Comme nous l’avons cultivée, -cette sensibilité grossière ! Comme nous -l’avons nourrie et développée ! Nous l’avons -amenée à une richesse, à une complexité -si grande que finalement la civilisation, -l’art, la pensée, tout est sorti de là et que -les conquêtes les plus précieuses sont attachées -à l’amour tel que l’homme sociable l’a -créé.</p> - -<hr /> - - -<p>Y a-t-il une liberté intellectuelle véritable là -où il n’y a pas une liberté réelle de l’amour ?</p> - -<p>Le puritanisme est la plus effroyable des -prisons. On y devient, du reste, imbécile.</p> - - -<h3 id="c2s2">LA SOCIÉTÉ</h3> - -<p>Quels sont les rapports de la société, constituée -comme elle l’est aujourd’hui, avec -l’amour ?</p> - -<p>C’est simple. Elle emploie, vis-à-vis de -l’amour, ses gendarmes. Elle oublie ce qu’elle -lui doit, et l’on voit la morale et la religion -liguées contre cette chose simple, naturelle, -excellente : le rapprochement normal de deux -êtres de sexe différent.</p> - -<p>On ne comprend pas que la société et les -gendarmes interviennent pour empêcher un -acte sans lequel il n’y aurait plus ni société, -ni gendarmes.</p> - -<hr /> - - -<p>Imagine-t-on ce que serait la société si -l’amour en était banni, la sécheresse affreuse -des cœurs, le triomphe d’une vaine idéologie, -les calculs les plus bas affichés sans pudeur, -la vanité régnant sans partage, l’intérêt maître -du monde ?</p> - -<hr /> - - -<p>Ce qui rattache, malgré tout, à l’humanité, -tant d’êtres desséchés, c’est qu’ils ont été capables -de suivre, ne fût-ce qu’un instant, un -sentiment plutôt qu’un intérêt. Ils ont risqué -quelque chose, ces êtres si prudents, ils -ont eu un instant de courage, ces gens qui -tremblent continuellement. Pendant une minute, -ils ont été des hommes.</p> - -<hr /> - - -<p>On peut concevoir une société où l’argent -serait sans utilité. Le jour où l’amour cessera -d’avoir une prise forte sur les hommes sera -celui de la fin du monde.</p> - -<hr /> - - -<p>La société a raison de traiter l’amour en -ennemi, car il franchit d’un pied libre les -petites barrières qu’elle a élevées avec tant -de soin entre les gens, et ne respecte pas -même la chose qui lui est la plus sacrée : -l’argent.</p> - -<hr /> - - -<p>La société dit : « Les hommes aiment où -ils veulent, mais il est préférable que les -femmes aiment dans leur monde. »</p> - -<p>On aime où l’on peut.</p> - -<hr /> - - -<p>A la suite d’un malentendu vieux comme -le monde, l’amour avait gardé un pied dans -le mariage. La société travaille à l’en expulser. -Pour y réussir, elle a inventé la dot.</p> - -<hr /> - - -<p>Elle dit :</p> - -<p>Le mariage doit être fondé sur le roc d’une -affection durable. On ne doit mettre en commun -que des intérêts permanents, des avantages -sociaux de même nature. L’amour construit -sur le sable. Il emploie n’importe quels -matériaux. Il prend un malin plaisir à rapprocher -ce qui, socialement, doit rester dans -des castes opposées. Et puis il ne dure guère. -« J’aime aujourd’hui, je n’aimais pas hier, -aimerai-je demain ? » Il est violent, transitoire -et brouille-tout. Il n’en faut pas.</p> - -<hr /> - - -<p>Elle a presque réussi.</p> - -<p>Dans une certaine bourgeoisie et dans le -monde, la plupart des unions légitimes se font -de nos jours à coups de marchandages et de concessions. -Il faut que les pères et grands-pères -s’agréent, que les mères se tolèrent, que les -professions s’harmonisent (chez les notaires, -on ne se marie qu’entre notaires !) que la religion, -la fortune, les espérances, le rang -soient égaux. Que d’histoires ! On consulte -aussi, pour la forme, le goût des fiancés, un -goût convenable et ganté. Inspection rapide. -Lui avec un soupir : « Il faut se faire une -raison ! » — Elle : « Il est plutôt bien… et -puis je dois me marier. »</p> - -<hr /> - - -<p>On ne peut dire que la société ait tort. -Cette vieille dame a vu les drames de l’amour ; -elle en connaît les dangereuses folies. Elle -ne veut plus s’attacher qu’aux avantages -réels, à ce qui dure et survit à l’individu. Les -seuls biens qu’elle connaisse et qui puissent -figurer au contrat sont les biens de fortune.</p> - -<hr /> - - -<p>Mais l’amour a ses revanches. Aussi la société -gémit-elle continuellement : « Que de -scandales ! »</p> - -<p>Pourtant ils sont le sel de la terre.</p> - -<p>Si la société poussait ses principes jusqu’au -bout, ce qu’à Dieu ne plaise, on verrait ceci :</p> - -<p>Pour l’agrément de ses jours et, si possible, -le charme de ses nuits, on choisirait -une personne de goûts et de sexe complémentaires. -Mais on insérerait au contrat la -clause suivante : « Il est interdit aux époux -d’assurer entre eux le développement de l’espèce. »</p> - -<hr /> - - -<p>Car il y a l’espèce.</p> - -<p>Le mariage ayant pour but d’assurer le -bien-être des époux, reste la question des -enfants. La société a besoin, elle aussi, d’avoir -les meilleurs individus. Elle pratique pour -les animaux domestiques une intelligente sélection -et sait parfaitement que s’il y avait -de l’argent, des contrats, des dots chez les -chevaux, il n’y aurait plus de bons chevaux.</p> - -<hr /> - - -<p>Voyez les résultats du mariage sans amour : -produits médiocres, corps mous, grandes -oreilles, âmes plates.</p> - -<hr /> - - -<p>Comment les espèces animales sont-elles -sauvées de la décadence ? Pour la possession -de la femelle la plus belle luttent les mâles. -Il faut qu’ils la conquièrent. Le plus vigoureux, -le plus adroit, l’emporte. Il prend alors -la femelle tremblante de désir et de peur, et -la féconde.</p> - -<p>Oui ou non, sommes-nous des animaux ?</p> - -<hr /> - - -<p>— Mais j’ai une âme immortelle, soupire -plaintivement madame Dubois.</p> - -<p>— Est-ce avec votre âme, chère madame, -que vous faites vos enfants ?</p> - -<hr /> - - -<p>Dans une société qui serait assez forte pour -imposer le seul mariage d’intérêt on verrait -grandir soudain le rôle de l’amant.</p> - -<p>La société l’accepterait. Elle comprendrait -que pour avoir les meilleurs produits, -il n’y a qu’à laisser faire l’amour qui ne -se trompe guère et qui, en tout cas, agit -toujours d’une façon désintéressée pour le -bien de l’espèce. Et ne lui reprochons pas -la médiocrité des résultats qu’il obtient trop -souvent, mais voyons plutôt, comme je l’ai -déjà dit, les éléments avariés que nous lui -livrons.</p> - -<p>Ainsi, puisqu’on interdira aux époux d’assurer -entre eux le développement de l’espèce, -ce sera donc l’amant, celui qui est beau -et rafraîchissant comme un orage après une -lourde journée de chaleur, qui fera les -enfants.</p> - -<hr /> - - -<p>Il deviendra un membre nécessaire de la -société.</p> - -<p>Il sera le Messie attendu dans chaque -ménage.</p> - -<p>Il aura la fierté de son rôle et ne se cachera -plus dans les armoires, marchera auréolé -d’admiration et de reconnaissance. Aucun -homme ne rendra plus de service à la communauté -que ce passant prestigieux.</p> - -<hr /> - - -<p>La femme ne se laissera guider dans le -choix de son amant que par l’instinct profond -et mystérieux de l’espèce. Aucun bas -motif d’intérêt ne l’influencera. Elle ne cédera -qu’à la voix impérieuse de l’amour.</p> - -<hr /> - - -<p>Il est possible qu’elle n’aime jamais.</p> - -<p>Alors il n’y a pas d’intérêt à ce qu’elle se -reproduise.</p> - -<hr /> - - -<p>— Mais c’est abominable ! mais il n’y aura -plus de société ! s’écrie monsieur Chaque.</p> - -<p>— Il y aura une autre société, cher monsieur -Chaque. Il serait malheureux, avouez-le, -que, de toutes, notre société fût la seule -possible. Du reste, ne vous alarmez pas. La -société a toujours déclaré moral ce qui lui -était utile. Elle crée le bien et le mal suivant -son intérêt. Du jour où elle aura avantage au -nouvel arrangement qui aujourd’hui vous -scandalise, vous et vos descendants, le vénérerez -à genoux, cher monsieur Chaque, -comme un dogme révélé par la divinité elle-même.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c3">III<br /> -LES HOMMES</h2> - - -<p>L’homme à femmes laisse son cœur à la -maison quand il part en guerre. Ce n’est pas -avec le cœur que l’on gagne des batailles.</p> - -<hr /> - - -<p>Une fois qu’il a vaincu, il disparaît. Les -femmes, alors, le maudissent d’être né. Pourtant -elles regrettent, non pas qu’il soit venu, -mais qu’il soit parti.</p> - -<hr /> - - -<p>Pourquoi l’homme met-il de la vanité dans -le nombre des femmes qu’il a eues ?</p> - -<p>La moindre fille des fortifications a une -liste plus longue que celle de don Juan.</p> - -<hr /> - - -<p>La fatuité des hommes est faite de la sottise -des femmes.</p> - -<hr /> - - -<p>La coquette vaut le fat.</p> - -<p>Renvoyons-les dos à dos pour qu’ils ne perpétuent -pas leur méprisable espèce.</p> - -<hr /> - - -<p>Aimer, c’est difficile. — Être aimé, c’est -fatigant.</p> - -<hr /> - - -<p>La femme exige les assurances positives et -préalables d’un bonheur éternel. Elle en -veut à l’homme averti et loyal qui formule -une réserve. Elle préfère être trompée. — Soit !</p> - - -<h3 id="c3s1">LES HOMMES ET L’ARGENT</h3> - -<p>Recevoir des cadeaux, de l’argent même, est -permis aux femmes. Mais l’homme est blâmé, -qui, aimé des femmes, se sert d’elles pour -améliorer sa fortune.</p> - -<hr /> - - -<p>La femme n’aurait-elle donc pas de plaisir -en amour ? Ne serait-il pour elle qu’une -besogne rémunératrice ?</p> - -<hr /> - - -<p>Alors qu’on voit l’humanité entière courir -d’une allure effrénée à la chasse au plaisir, -pourquoi ne recevrait-il pas son salaire, celui -qui donne le bonheur ?</p> - -<hr /> - - -<p>Les jugements du monde sont sans nuances. -On n’a qu’un nom pour celui qui vit du -labeur des petites ouvrières d’amour et pour -celui qui travaille, comme il a été dit, à la -sueur de son front.</p> - -<hr /> - - -<p>Il y a beaucoup de mépris pour la femme -dans l’opinion du monde qui veut que la bourse -d’une femme soit plus sacrée que son cœur et -que sa chair.</p> - -<hr /> - - -<p>« Je te donne mon âme, mon cœur, mon -corps, ce qu’il y a d’ineffable et de secret en -moi, mais ne touche pas à mon porte-monnaie -ou je crie : « Au voleur ! »</p> - -<hr /> - - -<p>Pourquoi l’argent qui se mêle à tout ne -serait-il pas mêlé à l’amour ?</p> - -<p>Qu’avons-nous fait de l’amour ? Une petite -chose bien arrangée, rapetissée, polie, mise à -sa place, qui ne doit pas grandir et sortir des -limites tracées par les convenances.</p> - -<p>On comprend qu’une femme se refuse à -choisir un amant par intérêt. Mais une fois -qu’elle a cédé à l’amour et qu’elle a tant fait -que de se donner, tout ne devient-il pas commun -entre elle et lui ?</p> - -<p>On trouve chez beaucoup de femmes, délicates -à l’extrême en matière de sentiment, -l’idée qu’il serait délicieux de venir en aide -à leur amant. Rendre un service réel à celui -qu’on adore, savoir qu’il tient de vos mains -le nécessaire et le superflu, son plaisir et -son luxe, qu’il n’est pas un objet qu’il touche -qui ne vienne de vous, mais c’est la joie -suprême.</p> - -<p>Les hommes de ce temps ne l’entendent pas -ainsi. Ils se croiraient déshonorés aux yeux -de leur maîtresse, ils se sentiraient diminués -eux-mêmes, comme s’ils avaient fait quelque -chose de bas et de honteux en acceptant de -l’argent de celle pour qui ils jurent qu’ils -donneraient leur vie.</p> - -<p>Cela est pitoyable. Mais il n’en a pas toujours -été ainsi, comme on sait. Adrienne Lecouvreur -vendait ses diamants pour Maurice -de Saxe.</p> - -<p>Que faut-il accuser ? La médiocrité des -âmes contemporaines ? Ou bien serait-ce que -nous ajoutons peut-être l’hypocrisie à nos -défauts ? Il y a un beau mot de La Bruyère -que je voudrais voir appliquer aux relations -entre amants : « Celui-là peut prendre qui -sent un plaisir aussi délicat à recevoir que -son ami en sent à lui donner. »</p> - -<p>La société contemporaine a son opinion -faite. Mais elle ne va pas jusqu’au bout de -son idée et l’horreur qu’elle manifeste pour -l’argent qui va des femmes aux hommes s’arrête -au contrat de mariage. Sous cette forme, -un homme est autorisé à recevoir des millions ; -il n’a qu’à prendre l’État et l’Église à témoins -de ce marché. Tout devient pur, licite, moral, -excellent, et c’est ce que le monde appelle : -un beau mariage.</p> - -<p>Les choses sont à ce point qu’on a vu de -nos jours un jeune homme libre, dans un -cercle où les règles de société sont lâches, -épouser la jolie maîtresse, avec laquelle il -vivait depuis plusieurs années, au jour où, -par un coup du hasard, elle devint riche de -pauvre qu’elle était. S’il ne l’avait fait, voyez -le qualificatif qu’on ajoutait à son nom. Mais -le maire arrangea cela.</p> - -<hr /> - - -<p>Et puis, disons-le, les femmes ne font rien -pour atténuer les difficultés que soulève la -question d’argent entre elles et les hommes.</p> - -<p>Ces créatures sentimentales n’imaginent -pas qu’un homme qu’elles aiment soit tourmenté -et malheureux à côté d’elles pour de -vulgaires soucis d’ordre matériel. Elles ne -pensent pas qu’avant d’aimer, il faut vivre.</p> - -<p>Et si elles ont de la pénétration, elles manquent -d’ingéniosité ; elles ne savent pas donner ; -elles se mettent maladroitement en -scène ; tout de suite, elles imaginent des attitudes. -Elles ne diront rien, oh ! non, elles -serreront leur ami dans leurs bras et d’une -main hésitante lui glisseront l’enveloppe libératrice. -Ou bien elles l’oublieront sur son -bureau. — Mais c’est inadmissible, chère -Madame ; vous savez bien que l’homme n’acceptera -pas d’être humilié devant vous. Voulez-vous -simplement lui fournir l’occasion -d’un beau geste de refus ?</p> - -<p>Non, si vous voulez vraiment l’aider à -franchir la barre et l’amener au port, envoyez-lui -un simple chèque de banque sur banque -où votre nom ne figure pas… Alors, quand -vous le revoyez, la belle scène ! Il est inquiet, -nerveux ; il vous interroge par sous-entendus ; -il ne se livre pas. Mais vous feignez de -ne rien comprendre ; vous êtes à mille lieues -de soupçonner ce qu’il veut faire entendre… -Il n’ose pas s’engager ; les regards même sont -évités entre vous parce que trop directs… Il -s’arrête enfin ; il a, vous le sentez, l’intime -conviction qu’il vous doit le salut. Il a deviné -vos sentiments, tous vos sentiments, et votre -délicatesse ; il sait le bonheur que vous avez -à lui venir en aide, mais il sait aussi que -ni lui, ni vous, si renseignés tous deux, ne -parlerez jamais de ce qui s’est passé. Il y a -des choses trop précieuses pour qu’on les -dise ; les mots les gâteraient ; on les garde enfermées -au fond de son âme, à jamais.</p> - -<p>Est-ce payer trop cher d’émouvantes minutes ?</p> - -<hr /> - - -<p>Un de mes amis, sans fortune et qui a été -aimé, me dit : « Pourquoi les amants hésitent-ils -à mettre en commun une chose aussi -méprisable que l’argent ? Sans doute parce -qu’ils sont de médiocres amants, qu’ils ont -peu de confiance l’un dans l’autre, et qu’ils -ne croient pas à la durée de leur liaison. Au -temps où j’étais ruiné, j’avais une maîtresse. -Je l’aimais ou je croyais l’aimer. Pourtant je -lui cachais avec soin l’état de mes affaires, -et j’évitais tout ce qui pouvait y faire allusion. -Elle était fort riche et je ne doute pas qu’elle -n’eût été heureuse de venir à mon secours si -elle avait su où j’en étais. Mais comment admettre -l’idée de parler argent avec elle ? -Comment imaginer que je pourrais recevoir -de ses mains une liasse de billets bleus ?</p> - -<p>« J’ai souvent pensé à mes sentiments et à -ma conduite à cette époque et suis arrivé à la -conclusion que je n’aimais pas ma maîtresse -autant que je le croyais alors, qu’à un degré -d’amour de plus je ne lui aurais rien caché, -qu’il y aurait eu entre nous la plus entière -franchise, une union complète, que je n’aurais -fait aucune différence entre sa bourse et -la mienne.</p> - -<p>« Ainsi je soutiendrai volontiers que recevoir -de l’argent de sa maîtresse est la dernière et -suprême preuve d’amour qu’un homme délicat -puisse lui donner. »</p> - -<hr /> - - -<p>Les réflexions qui précèdent risquent de -scandaliser fort. Il faut être bien sûr de son -amour, et de soi, et de celle qu’on aime, pour -laisser l’argent intervenir dans l’affaire. Il faut -croire que nos contemporains ne s’inspirent -pas ce sentiment d’absolue sécurité puisque -l’argent est repoussé avec horreur des liaisons -sentimentales. Je ne sais si la constatation de -ce fait prouve en faveur des mœurs de notre -temps comme quelques naïfs paraissent le -croire. Il témoigne de la défiance où nous -sommes les uns des autres, il montre que -lorsque nous commençons une liaison nous -pensons déjà à comment en sortir et à ne pas -livrer des armes dont on pourra se servir -contre nous ; la paix entre nous, même en -amour, n’est qu’une paix armée…</p> - -<hr /> - - -<p>Un homme riche trouve des femmes prêtes -à se vendre. Il finit par s’imaginer que toutes -sont à acheter, que leur vertu n’est qu’une -question de prix. Lorsque cet homme -s’éprend d’une femme, il lui fait la cour de -la seule façon qu’il connaît. Froissée d’être -confondue avec celles qu’on paie, elle renvoie -le maladroit. Il se console en pensant -que, s’il avait offert davantage, il aurait réussi.</p> - -<p>Nombre d’hommes riches ignorent ainsi à -jamais ce que peut être l’amour d’une femme -désintéressée. L’argent les a gâtés. J’en ai -connu un, étranger, il est vrai, qui ne prenait -même pas la peine de faire la cour aux -femmes qu’il désirait. Il leur envoyait une -entremetteuse ! Cet homme naïf et grossier -s’imaginait connaître les femmes. Il prenait -des airs supérieurs. Il était « celui à qui on -ne la fait pas » !</p> - -<p>Disons-le-lui tout de suite : avec l’argent -on achète tout, le luxe, une situation dans le -monde, la considération même, sauf précisément -l’amour.</p> - -<hr /> - - -<p>Je déjeune quelquefois à la table où se réunissent, -dans un grand restaurant, quelques -hommes d’affaires, fort riches. Ils ont entre -quarante et cinquante ans, et ils aiment les -femmes. A eux cinq ou six, ils connaissent -toutes celles, du monde ou non, que l’on peut -avoir pour de l’argent. Ils en parlent librement, -sans hypocrisie. Ils savent qu’on prend -M<sup>me</sup> S… à l’heure, pour cinquante louis dans -telle discrète maison du quartier de la Madeleine ; -qu’avec M<sup>me</sup> de Z… il faut s’attarder -aux préliminaires et feindre le sentiment, -mais qu’elle a toujours une grosse note impayée -chez sa couturière ; que M<sup>me</sup> R… est -plus folle de plaisir que d’argent. Il n’arrive -pas une femme sur le marché de Paris qu’ils -ne l’essaient aussitôt. Ils la classent, suivant -sa beauté, le grain de la peau, sa fraîcheur, -la qualité des seins, à quoi s’ajoute ce -qu’on appelle ailleurs « la cote d’amour ». -Ils sont renseignés minutieusement sur les -femmes du monde faciles, si nombreuses à -Paris ; ils savent les hauts et les bas de leur -fortune, que, s’il y a une panique à la Bourse -de New-York, on peut s’offrir à bon compte -M<sup>me</sup> D… qui a la plus jolie peau de Paris ; -que lorsque les paysans russes ne payent pas -leurs fermages, la belle M<sup>me</sup> M… comprend -merveilleusement le langage des chiffres. Ils -savent à cinquante louis près ce qu’une aventure -leur coûtera et le moment opportun où -la tenter.</p> - -<p>A la façon dont ils en parlent, la femme -est pour ces hommes quelque chose d’intermédiaire -entre un cheval de race et une valeur -de Bourse. Ils la détaillent, la critiquent et -la louent comme ils feraient d’un pur sang ; -ils l’estiment avec la même précision que les -valeurs à la cote et en savent le cours variable -aussi exactement que celui du Rio-Tinto ou -de la De Beers.</p> - -<hr /> - - -<p>Admirons les hommes riches qui ont gardé -de la délicatesse et plaignons-les, car il leur -reste, au fond de l’âme, la pensée secrète -(fruit de tant d’expériences !) qu’ils ne sont -pas aimés pour eux-mêmes.</p> - -<hr /> - - -<p>Un homme sans fortune, sans influence, -aime-t-il, est-il aimé ? Les dieux eux-mêmes -envient son bonheur !</p> - - -<h3 id="c3s2">LES HOMMES INTELLIGENTS -ET LES FEMMES BELLES</h3> - -<p>Une femme belle attire-t-elle les hommages -d’un homme intelligent, les femmes -moins belles s’étonnent et disent : « Comment -peut-il se plaire avec une sotte ? »</p> - -<p>Les femmes intellectuelles comprennent -mal ce que recherche l’homme. Elles s’adressent -à son intelligence, mais ce n’est pas son -esprit qui est à conquérir. Elles peuvent l’intéresser, -elles ne le charment pas.</p> - -<p>L’homme désire très rarement engager un -commerce d’idées abstraites avec la femme. -C’est autre chose qu’il lui demande. Il veut -trouver une sensibilité neuve et vibrante, se -rapprocher de la nature dont les spéculations -de l’esprit l’ont éloigné ! Et plus il est d’intellectualité -développée, de haute culture, raffinée -et livresque, plus aussi il goûte le charme -profond, unique, incomparable de l’instinct, -les ressources d’une sensibilité aussi riche que -la sienne, et différente, — et plus aussi, ce -qui est appris, factice, pas sincère chez la -femme lui est odieux.</p> - -<p>Il sait que rien n’est plus affreux que la -prétention intellectuelle, que la soi-disant -culture dont tant de personnes pédantes se -vantent : il ne se laisse pas tromper par ce vernis -si mince, si glacé des idées qui recouvre, -neuf fois sur dix, le désordre et l’ignorance -la plus absolue.</p> - -<p>Il est évident qu’il y a des femmes belles -et sottes. Hélas ! nous en connaissons qui sont, -à dire vrai, inabordables ! Mais les femmes à -sensibilité vive sont-elles prêtes à admettre -qu’elles sont laides parce que sensibles ?</p> - -<p>L’intelligence, c’est l’apport de l’homme. -Non pas qu’il se décide et qu’il agisse en ces -matières suivant des motifs intellectuels. La -source de nos actions n’est pas dans l’intelligence. -C’est dans la sensibilité qu’il faut la -chercher. Mais l’intelligence donne une vue -des choses. Elle offre un spectacle, et rien -de plus, un spectacle logiquement orné et bellement -arrangé ; c’est la joie de trouver un -sens et d’imposer une explication cohérente -et claire à ce qui n’est peut-être, en réalité, -que désordre et chaos obscur.</p> - -<hr /> - - -<p>Mais il est une intelligence que la femme -possède à un point plus aigu que nous ; ce -n’est pas une intelligence de luxe, inutile, -contemplative, de haute compréhension des -lois générales et des rapports abstraits. C’est -une intelligence toute pratique de la vie, des -rapports réels d’elle aux autres êtres et aux -choses ; c’est la compréhension la plus rapide -la plus lumineuse de ce qui lui est utile et -de ce qui lui est mauvais, de ce qu’il faut -prendre et ce qu’il faut rejeter…</p> - - -<h3 id="c3s3">INSTINCT ET INTELLIGENCE</h3> - -<p>Essayons de montrer clairement l’utilité -de l’instinct et la futilité de l’intelligence dans -les choses de l’amour.</p> - -<p>Voit-on les femmes les plus intelligentes -être les plus heureuses en amour, même si -elles ont pour elles, en plus de l’intelligence, -la beauté ? Elles ont de la culture, elles lisent, -elles expliquent, elles raisonnent à ravir de -ceci et de cela ; elles arrangent à merveille -leurs intérêts, leurs snobismes, leurs relations ; -elles parlent de toutes choses avec un -vocabulaire suffisant, et surtout de l’amour -sur lequel elles pensent tout savoir et mieux -que personne ; elles le jugent et commentent -avec des mots choisis et élégants. Mais lorsqu’elles -passent à l’action, comme on est -étonné de les trouver maladroites, et gauches, -et gênées ! Leur attitude alors a quelque -chose de faux, de contraint ; ce qu’elles -font, elles le font mal, sans spontanéité, par -calcul et réflexion ; il y a toujours en elles du -trop ou du trop peu.</p> - -<p>Elles sont pareilles à un historien de la -musique très intelligent et instruit ; il disserte -fort bien de son art, de son essence, de son -passé, de son avenir. Mais hélas ! ce musicographe -joue du violon et, si cultivé qu’il soit, -il n’a pas d’oreille. Alors, quand il s’agit de -jouer un mi, il dit : « Le mi est entre le ré et -le fa, par conséquent je dois mettre mon doigt -sur la corde à cette place qui est précisément -entre le ré et le fa. » Mais ce violoniste-là ne -joue jamais un mi juste, car il n’entend pas, -et, puisqu’il n’a pas d’oreille, tous les raisonnements -du monde ne lui servent à rien, -tandis qu’on voit tel enfant ignorant, mais -musicalement doué, être sensible au plus petit -écart en dehors du ton.</p> - -<p>De même en arrive-t-il aux femmes intelligentes, -mais sans instinct, qui se fient à -leur intelligence pour les choses de l’amour. -Elles se croient supérieures aux autres. N’ont-elles -pas ce que bien peu possèdent ? Mais -l’intelligence leur est ici un guide fallacieux, -car il s’agit, non de raisonner avec éloquence -ou spirituellement sur l’amour, mais d’écouter -la voix impérieuse et sûre de l’instinct. -Si vous n’avez pas d’oreille, comment l’entendrez-vous ?</p> - -<p>La plupart des femmes, au contraire, ne -sont pas faites pour les hautes spéculations. -Beaucoup d’entre elles manquent de trait -dans la conversation, ne vivent pas dans un -commerce quotidien avec les idées, se préoccupent -peu de lectures intellectuelles, — mais -elles déploient une sublime ingéniosité dans -leur vie amoureuse. Elles prennent sans -compter dans les trésors inépuisables de -l’instinct. Elles y trouvent des richesses dont -les femmes qui ne sont qu’intelligentes ne -peuvent même soupçonner l’existence. Elles -aiment, elles se font aimer, elles savent garder -l’homme qu’elles aiment. Elles disent ce -qu’il faut dire, taisent le reste, devinent les -sentiments secrets de l’homme, préviennent -ses désirs, savent jusqu’où elles peuvent aller, -la limite qu’il ne faut pas dépasser. Avec -quelle sûreté elles agissent dans cette tâche, -la plus difficile, la plus importante de -toutes !</p> - -<p>A quoi leur servirait ici l’intelligence ? -Qu’est-ce que l’intelligence la plus claire -peut révéler en ces matières à une femme qui -n’a pas l’instinct ? Qu’est-ce qu’une incertaine -expérience individuelle si on la compare aux -millions et aux millions d’expériences utiles -que les femmes ont enregistrées au cours des -siècles, et que l’instinct conserve pour le bénéfice -de leur sexe ? L’instinct seul garde la -clef de ces inestimables trésors.</p> - -<p>C’est ici qu’apparaît la vanité de l’intelligence -dont quelques femmes s’enorgueillissent. -Si peu qu’elles sentent, elles savent -tout de même obscurément que le seul bonheur -digne de la femme est dans l’amour ; -c’est là que se décide le drame de leur vie. Et -pour jouer cette partie suprême, elles n’ont -que l’intelligence, — un néant !</p> - -<p>Est-il nécessaire d’ajouter qu’il y a des -femmes intelligentes qui ont gardé l’instinct ? -Ces femmes-là ne se trompent pas et, en -amour, n’écoutent que l’instinct. Elles ne -tombent pas dans l’erreur grossière qui consiste -à vouloir employer l’intelligence à créer -du bonheur.</p> - - -<h3 id="c3s4">DE LA SINCÉRITÉ ENVERS SOI-MÊME -ET ENVERS LA FEMME</h3> - -<p>Il faut être sincère avec soi-même, s’efforcer -d’être clairvoyant, chiffrer exactement le -degré de sa passion, ne pas prendre pour un -grand amour ce qui n’est que béguin, accorder -aux aventures juste l’importance qu’elles -ont. Trop de gens cherchent à se duper eux-mêmes. -Qu’y gagnent-ils ? Des déceptions, un -choc brutal dans le retour à la réalité.</p> - -<p>Et de même faut-il s’efforcer d’être sincère -avec la femme.</p> - -<p>— Vous me dites tout cela, répond la -femme, mais au fond vous n’en pensez rien. -Vous me faites la cour, cela excuse tout à vos -yeux et même ce dangereux appel à la sincérité. -Ce sont des mots habilement arrangés -et qui produisent un bon effet, j’en conviens. -Mais pourquoi vous croirais-je ?</p> - -<p>— Et pourquoi ne serais-je pas sincère ? -Croyez-vous donc être seule à courir une -chance hasardeuse dans l’aventure que je -vous propose ? Ce que je mets au jeu mérite -d’être pris en considération. Au point de vue -du monde, vous risquez plus que moi, il est -vrai. Mais de ces dangers-là, il est facile de se -garantir et ce n’est pas de sécurité extérieure -qu’il s’agit. En fait, vous jouez votre bonheur -comme je joue le mien. C’est ce que nous -avons l’un et l’autre de plus précieux. Ici -nous sommes à partie égale. Pourquoi vous -tromperais-je ? Pourquoi vous assurerais-je -de mon amour, si je ne vous aimais pas ? -Nous ne sommes pas dans une île déserte. -Il y a d’autres femmes que vous dans cette -ville. J’ai eu d’autres maîtresses. Pourquoi -les aurais-je quittées si je ne croyais pas -vous aimer ? Demain quand vous entrerez -chez moi, si je ne sens pas en mon cœur -l’émotion que donne seul l’amour, si je -vous regarde sans frémir, si je pense à vous -sans tendresse quand vous serez partie, n’est-ce -pas moi qui serai le mauvais marchand -de cette affaire ? J’aurai bouleversé une vie -ordonnée, agréable. Et pourquoi ? Pour mettre -une femme de plus sur ma liste ! Les femmes -que l’on n’aime pas ne comptent guère et -faites-moi l’honneur de croire que je ne suis -pas de ceux qui ne cherchent en amour que de -vaines satisfactions d’amour-propre. Comprenez -donc que mon intérêt est de voir clair -en moi et d’être sincère avec vous.</p> - - -<h3 id="c3s5">DEUX ÉMOTIONS</h3> - -<p>On ressent une émotion délicieuse lorsqu’on -s’aperçoit soudain que l’on est sur le point -d’aimer.</p> - -<p>Les hommes qui ont eu le plus de succès n’en -sont pas exempts. Un trouble qu’ils connaissent -bien s’empare d’eux ; ils ne font rien -pour le vaincre. Ils savourent la joie inaccoutumée -d’être gênés en face de la femme qu’ils -aiment ; ils gardent le silence ou ils parlent -trop, et sont conscients de cette nervosité -qui n’est pas sans analogie avec celle que l’on -ressent au moment de partir pour un grand -voyage. Ce trouble même les renseigne sur -leurs sentiments ; ils l’attendent avec impatience, -ils saluent sa venue avec joie.</p> - -<hr /> - - -<p>Une autre émotion précieuse est celle que -l’on éprouve à rencontrer au bal sa maîtresse -le soir même du jour où elle s’est enfin donnée -à vous. Et lorsque vous êtes le premier -amant, l’émotion est d’une qualité plus -rare.</p> - -<p>Elle est là, dans un salon, sous la lumière -adoucie des lustres. Des indifférents s’empressent -autour d’elle. Vous la regardez et vos -regards se heurtent à la robe. — Il est inouï -de constater à ce moment combien une robe -cache un corps de femme ! Une femme décolletée -offre sa tête et ses épaules ; puis soudain, -voici de l’étoffe impénétrable ; il semble que -la chair s’arrête à la ligne que la robe trace -sur la poitrine ; la robe paraît être née avec la -femme, faire partie d’elle, avoir poussé jusque -là ; on ne pourrait enlever la robe sans -écorcher la femme !</p> - -<p>Vous regardez donc votre maîtresse décolletée. -Auriez-vous imaginé qu’elle fût aussi -peu changée d’elle-même ? Elle est pareille -à ce qu’elle était hier et chaque jour. Elle -parle de ceci, de cela, comme si rien n’était -survenu dans sa vie, comme si, il y a quelques -heures, elle n’avait pas pleuré et crié -de bonheur dans vos bras… Vous en arrivez -presque à croire qu’il ne s’est, en effet, rien -passé entre vous. Vous cherchez sur ses -épaules la trace de vos baisers. Les épaules -n’en ont pas gardé la marque. Vous descendez -plus bas. Une onde de chaleur vous court -dans les veines. Ce qui est caché à tous sous -cette robe miraculeusement hermétique, elle -vous l’a révélé aujourd’hui même. Vous -l’avez possédé, c’est votre bien. Elle l’a donné -à vous seul, après quelles luttes !… Et ces -imbéciles qui ne soupçonnent rien !…</p> - -<p>Elle ne vous a pas encore vu ; mais elle vous -a deviné, elle sait que vous êtes là. Elle est -plus belle ce soir que jamais. Ses yeux un -peu battus ont plus d’éclat ; sa chair que vous -avez couverte de baisers fervents rayonne -de bonheur. Vous êtes si ému que vous restez -à l’écart, craignant que l’on entende les battements -de votre cœur.</p> - -<p>Elle tourne enfin la tête. Son regard, une -seconde, cherche le vôtre, entre en vous. Vous -formez les yeux de volupté, et, au milieu -de la fête, des lumières, des bijoux des femmes, -des habits sombres des hommes, vous revoyez -soudain ses pieds nus sur vos tapis.</p> - - -<h3 id="c3s6">L’INSTINCT DE REPRODUCTION</h3> - -<p>B… n’a jamais été amoureux que de femmes -saines et propres à mettre de beaux enfants -au monde. Et chaque fois qu’il a aimé -une femme, il a eu l’impérieux désir de se -reproduire en elle. Il voulait la posséder, -jouir d’elle et, aussi, lui faire un enfant. Il -était ému à la pensée que sa substance se -développerait et vivrait dans cette femme si -belle, et qu’un être nouveau, plein d’ardeur -et de beauté, naîtrait de cette union passagère.</p> - -<p>Il m’assure qu’il n’a jamais caché ce désir -aux femmes auxquelles il faisait la cour. -« J’aimerais avoir un enfant de vous, leur -disait-il, un être qui serait à la fois vous et -moi, notre chair et notre sang indissolublement -unis. »</p> - -<p>Voilà une forme de déclaration à laquelle -les séducteurs n’ont pas habitué les femmes.</p> - -<p>Faut-il ajouter à l’honneur des femmes que -B… passe pour avoir eu de rares et grands -succès et pour avoir réussi là où d’autres -avaient échoué ?</p> - -<p>Il est vrai qu’une fois en possession de la -femme qu’il aimait, le raisonnement, la prudence, -venaient combattre l’instinct et avaient -raison de lui.</p> - -<p>La chose intéressante à noter est l’existence -de cet instinct de reproduction arrivant jusqu’à -la conscience.</p> - - -<h3 id="c3s7">LES RÊVEURS ET LES AUTRES</h3> - -<p>Il est des hommes que l’amour déprime. -Sont-ils amoureux, ils ne peuvent proférer -un mot, sont incapables d’exprimer leur passion -autrement que par des larmes. Ils ne -font une cour habile aux femmes qu’autant -qu’ils ne les aiment pas. Sitôt que le -sentiment entre en jeu, ils sont anéantis. -C’est en somme pour eux (et par un homme -de ce tempérament) qu’a été écrit <i>L’Amour</i> -de Stendhal. « Un excès d’émotion paralyse -une âme tendre », dit-il à peu près.</p> - -<p>Mais les grands passionnés ne sont pas des -rêveurs. Ce sont des hommes dont l’amour -décuple l’énergie. Lorsqu’ils aiment, le monde -leur appartient, rien ne résiste à leur élan. -Taciturnes à l’ordinaire, ils deviennent éloquents. -Des forces insoupçonnées jaillissent -d’eux.</p> - -<p>Les rêveurs prétendent que seuls ils savent -aimer et que l’amour n’existe que dans les -larmes. Mais les femmes ne sont pas de leur -avis.</p> - -<p>Je connais un homme qui est jeune, beau, -séduisant. Il a eu beaucoup de succès. Des -femmes se sont éprises de lui ; il a joué avec -elles fort agréablement. Nul doute qu’en certains -milieux, il ne passe pour un don Juan. -Il prend avec les femmes le ton qui convient ; -il leur fait une cour vive et légère, les juge -avec une suffisante précision. Il les a ; mais -il ne les aime pas.</p> - -<p>Dès qu’il est amoureux, et cela lui est arrivé -plus d’une fois, sa finesse, son assurance, -son esprit disparaissent. Il est anéanti, perd -tout empire sur lui-même, ne dit que des -platitudes, intervient mal à propos, sent sa -maladresse, devient de plus en plus nerveux, -finit par se rendre impossible et par se faire -renvoyer. Cet homme malheureux n’a pas -réussi à toucher les deux seules femmes qu’il -a aimées passionnément.</p> - -<p>A l’opposé, je vois un homme qui n’a -jamais fait la cour à une femme, même -pour s’amuser, s’il n’avait pas pour elle au -moins une nuance de sentiment. Mais il a -réussi auprès de toutes celles dont il a été -amoureux. Une femme qui l’a aimé me disait -(chaque fois qu’une femme vous dit une chose -intéressante et vraie, elle use du discours indirect -et attribue à une amie l’expérience -qu’elle vous raconte. Pour la simplicité du -récit — et aussi pour sa vérité — je rétablis -le discours direct) :</p> - -<p>« Personne ne peut savoir, qui ne l’a -éprouvé, ce qu’était X… lorsqu’il était épris -d’une femme. Une force irrésistible émanait -de lui. On se défendait aussi longtemps -qu’il vous était possible. Mais du jour où il -vous avait attaquée, on se sentait perdue… »</p> - - -<h3 id="c3s8">DÉDOUBLEMENT</h3> - -<p>Il est des gens qui, au plus fort de la passion, -conservent la faculté de se voir agir. Un -spectateur conscient assiste impassible aux -folies de l’être amoureux.</p> - -<p>Le beau B. de R… me dit : « J’ai souffert -souvent de ce dédoublement de moi-même, -et, chose curieuse, moins lorsque je m’amusais -avec les femmes que lorsque je les aimais. -J’ai connu une fois la grande passion, celle qui -vous chavire tout entier, qui vous fait perdre -le sommeil et l’appétit. Je ne pouvais approcher -que difficilement de la femme que j’aimais. -Il y avait, entre nous, des obstacles presque -insurmontables. Je fus amoureux d’elle -pendant trois mois avant de la voir seule. -Enfin, le hasard de la vie de Paris fit que je -dus la ramener un jour en voiture chez elle. -A peine la voiture commençait-elle à rouler -que je parlais ; je le fis, en phrases coupées, -heurtées, avec une passion enfiévrée par une -attente si longue. Ce fut une vraie déclaration -avec les mouvements d’éloquence et les admirables -folies que l’amour dicte. Eh bien, -tant que dura cette déclaration, et elle fut longue, -je m’étonnai du son inaccoutumé de ma -voix. Elle était changée, étrange ; je nasillais -affreusement, et je m’en apercevais ; je me -disais à moi-même au même temps où je -m’exprimais avec tant de chaleur : « Tu es -absurde, voilà que tu parles avec l’organe -ridicule, insupportable d’un bas acteur comique, -crois-tu toucher le cœur de cette -femme avec ton accent de pitre ? » Et j’essayais -de me corriger ; je prononçais deux ou -trois mots froidement avec ma voix ordinaire, -puis la passion l’emportait, et je recommençais -à nasiller…</p> - -<p>« Et c’est ainsi qu’à l’heure la plus émouvante -de ma vie, un témoin caché en moi -me jugeait et se moquait de ma voix changée. »</p> - - -<h3 id="c3s9">LE COQ DU VILLAGE</h3> - -<p>Les hommes à succès ne sont pas sans -s’apercevoir, s’ils ont un peu de clairvoyance, -que les succès leur sont surtout faciles dans -le petit cercle où ils ont accoutumé de vivre. -Une fois qu’ils y ont conquis une femme, leur -avenir est assuré.</p> - -<p>Les habiles restent dans le pays dont ils -connaissent les habitants et les mœurs. Ils y -sont entourés d’un incomparable prestige. -On les croit invincibles ; cela suffit pour qu’ils -le deviennent. Ils ont l’autorité qui ne se discute -pas.</p> - -<p>Le monde parisien, divisé à l’infini en -petites paroisses, est plein de coqs de village. -Chacune de ces paroisses a un homme à succès -qui la régente. Il opère dans deux ou trois -maisons choisies ; il y connaît les tenants et -aboutissants de chacun, les avenues qu’il faut -suivre et qui mènent au succès. Il donne ainsi -la bataille sur le terrain de son choix. Sa sagesse -est de n’en pas sortir.</p> - -<p>Arrive-t-il dans un cercle inconnu, il ne -fait rien qui vaille. En vain prend-il des airs -avantageux. On ne sait ni qui il est, ni ce -qu’il a fait. Et si l’on dit de lui : « C’est un -tel ; il a eu des succès », les femmes le regardent -à peine et murmurent dédaigneusement : -« Est-ce possible ? Vous vous trompez. »</p> - - -<h3 id="c3s10">DE SUIVRE LES FEMMES</h3> - -<p>J’ai connu un homme qui suivait les femmes -dans la rue, en tramway, à pied ou en -voiture. Ça l’a mené, après quelques années, -dans une maison de santé où on le douchait -en vain, chaque jour, pour ramener la raison -qui l’avait fui.</p> - -<p>Comme il était, au temps de sa jeunesse, -doué de quelque intelligence et qu’il avait -l’esprit de méthode, il s’était fait un plan de -Paris à l’usage des suiveurs. Il savait en quelles -rues, devant quels magasins, à quelles heures -et en quelles saisons, les chasses étaient -les meilleures. En marge du plan figurait un -tableau sur lequel on voyait le rendement de -chaque quartier. On y lisait, pour une ligne -de tramway, le chiffre : six pour cent. Une -autre ligne donnait huit ; la rue de la Paix -était à cinq ; un grand magasin de la Chaussée-d’Antin -montait à seize pour cent. Mais -le meilleur résultat était obtenu en été, sur -une ligne de banlieue, celle qui va de la Gare -de l’Est au Perreux, où, sur cent femmes que -l’on abordait, on était accueilli favorablement -par vingt-deux d’entre elles.</p> - -<p>Le nombre des ratés est considérable. Admettons, -en moyenne, que notre homme -réussît auprès d’une femme sur quinze. Mais -ici, comme à la chasse, le plaisir de la poursuite -est grand et se suffit presque. Il s’y livrait -avec passion, les nerfs tendus ; c’était déjà une -joie aiguë et dangereuse. Il suivait entre dix -et vingt femmes chaque jour. Il ne s’émouvait -ni des rebuffades, ni des marques de mépris -qui ne manquaient pas. Du reste, il avait acquis -du tact. Il sentait assez vite quelles -étaient ses chances de succès. Ce que disait -la femme ne lui importait guère et il n’y -prêtait pas d’attention. Cela débutait toujours -par de la colère, rarement par un éclat de -rire. Colère ou rire, il continuait sans se laisser -troubler.</p> - -<p>Comme nous lui objections qu’il choisissait -des femmes d’allure provocante et facile, il -répondait qu’il était attiré, au contraire, par -la tenue et les apparences les plus correctes, -par la distinction et la réserve. Il convenait -avoir été dupe, il est vrai, de professionnelles -qui imitaient à s’y méprendre les façons des -femmes du monde, et ne s’être aperçu de son -erreur que dans la chambre de l’hôtel meublé, -mais il tenait pour assuré qu’il y a, dans -le monde, comme dans la petite bourgeoisie, -des femmes que l’on ne peut avoir qu’ainsi, -par surprise, et qui préfèrent l’aventure -sans lendemain avec un passant à la liaison -dangereuse avec un homme de leur cercle. -En outre, les étrangères étaient d’un sûr rapport, -car elles viennent à Paris pour s’y -amuser, et, ne connaissant personne, sont -heureuses que le hasard mette un homme -entreprenant sur leur chemin.</p> - -<p>Notre ami était plutôt bien de sa personne, -grand, les cheveux crépus, l’œil en amande ; -du reste, très vulgaire. Mais, à l’étonnement -des hommes bien élevés, la vulgarité -est le défaut qui déplaît le moins à la plupart -des femmes.</p> - -<hr /> - - -<p>Un homme délicat, cherchant une maîtresse, -consentira-t-il à la prendre dans la -rue ? Le seul fait qu’elle s’est laissé aborder -ne suffira-t-il pas à la classer dans son esprit -parmi les femmes faciles et folles, et à empêcher -le charmant et indispensable travail -d’idéalisation que Stendhal appelle « la cristallisation ».</p> - -<hr /> - - -<p>Dans la rue on peut rencontrer le plaisir. -Il ne faut pas en faire fi. Est-ce donc rien de -croiser une jolie femme, de s’arrêter aussitôt, -de renoncer à la course projetée, de se mettre -à la suivre ? Elle marche d’un pas décidé -sur le trottoir, et tout près d’elle, dans son -odeur, vous allez, joyeux, en pensant à -l’aventure prochaine. Vous la regardez, vous -la respirez… Qui est-elle ? Comment vit-elle ? -A-t-elle une âme légère de petite femme -prête à se donner ?… Elle sera charmante en -déshabillé ?… Je caresserai ses hanches arrondies -comme les flancs d’un vase. Ah ! les jolis -cheveux… Que répondra-t-elle quand je l’aborderai ?… -Il faut l’amuser, la faire rire. Une -femme qui rit est désarmée… Je sens que je -gagnerai la partie. Nous aurons l’un par -l’autre une heure de notre existence embellie… -Je ne sais rien d’elle. Je ne la connais -pas. J’entrerai violemment dans sa vie pour -en sortir aussitôt. Il n’est de plaisir que -bref et sans lendemain. Hâtons-nous de le -cueillir ».</p> - -<hr /> - - -<p>Mais les hommes raffinés savent que même -le plaisir demande plus de préparation. -Ils ne sont pas disposés à le goûter dans une -chambre d’hôtel en compagnie d’une passante -douteuse. Ils savent aussi les risques de ces -rencontres. S’ils suivent une femme dans la -rue, ils sont assez sages pour s’amuser un -instant de cette poursuite, mais l’aventure -charmante se noue et se dénoue dans leur -imagination.</p> - -<hr /> - - -<p>Il faudrait se faire une règle : s’interdire -le plaisir facile de suivre et d’aborder les -femmes dans la rue.</p> - -<p>Alors, le jour où l’on en rencontre une -qui vous fait rompre avec vos habitudes et -mentir à votre passé, c’est qu’elle en vaut -vraiment la peine.</p> - - -<h3 id="c3s11">AUTRES CHOSES</h3> - -<p>On voit des hommes, par ailleurs délicats, -aimer des femmes qui sont à tous, qui ont -eu cinq cents amants, qui se donnent à la -nuit.</p> - -<p>Pourtant ils les aiment ; ils leur murmurent -des mots ardents ; ils scrutent leurs yeux ; -ils frémissent de passion dans leurs bras.</p> - -<p>L’énorme cortège de leurs prédécesseurs -lointains et immédiats, de ceux qui ont passé -là les nuits précédentes, ne les gêne pas. Ils -aiment ces filles comme un autre aime une -femme qu’il a prise vierge et qui ne sera -jamais qu’à lui.</p> - -<hr /> - - -<p>Ce goût de la fille est étrange. Mais il -existe. L’idée qu’une femme a appartenu à -d’autres excite certains hommes au lieu de -les paralyser. Ils veulent user d’un corps qui -ait déjà servi. On en voit qui préfèrent prendre -pour femme légitime une fille. Je connais -des familles où, de père en fils, les hommes -ont épousé leur maîtresse qui était parfois -leur cuisinière.</p> - -<p>Chez ces gens un peu bohèmes, il y a au -moins une tradition, celle de la fille.</p> - -<hr /> - - -<p>Il est des hommes nés pour la vie de famille. -Ils l’ont toujours menée. Elle leur est -indispensable. Ils ont vécu, comme on dit, -dans les jupes de leur mère. Lorsqu’ils quittent -le foyer maternel, ils souffrent horriblement -de la solitude. Ils seraient d’excellents -maris, mais il n’est pas possible de se marier -jeune. Il faut faire ses études, établir -ses affaires avant que la société autorise à -prendre une épouse et à fonder une famille -légitime. Alors ils s’acoquinent avec la première -venue. Et les voilà collés.</p> - - -<h3 id="c3s12">QUELQUES HOMMES</h3> - -<p>R… est un homme peu compliqué, car il -n’est que double. Il est de tempérament passionné -et d’âme bourgeoise. En tant qu’homme -passionné, il s’éprend successivement de femmes -diverses ; en tant que bourgeois, il supporte -mal de ne les avoir que comme maîtresses. -Il rêve d’un bonheur légitime, public -et approuvé par la société. Alors il épouse -sa maîtresse ; il l’épouse pour un an ou deux, -puis il divorce.</p> - -<p>Ainsi tout se passe-t-il suivant les convenances -sociales et conformément aux lois de -l’État.</p> - -<p>Il en est aujourd’hui à sa sixième femme -légitime. Mais, patience, il n’a que cinquante -ans, il arrivera à la douzaine.</p> - -<hr /> - - -<p>Si l’on cause d’amour dans le cercle, V… -prend des airs mystérieux. Il a la bouche -cousue ; il ne parlera pas, quoi que vous disiez. -Il ne sait rien, il est discret comme une -tombe.</p> - -<p>Vous êtes depuis une minute seul avec lui -que, déjà, il vous avoue qu’il est amoureux. -Ne le poussez pas, car il ajouterait aussitôt, -sur un ton de stricte confidence, qu’il aime -une femme du monde et qu’elle le paie -de retour. Il dira aussi, sans en être prié, -qu’il n’en est pas à sa première aventure, -que cela a été sa fortune de se promener -depuis dix ans au milieu de fleurs délicates -parmi lesquelles il n’a eu qu’à cueillir. N’ayez -pas l’air de douter de ce qu’il vous raconte, -car il est prêt à vous nommer les femmes qui -lui ont appartenu et même sa maîtresse de -l’heure présente.</p> - -<p>V… est gros et court, chauve et barbu ; il -a les genoux cagneux et les pieds plats ; il est -sans nom et sans fortune. Les seules femmes -dans l’intimité de qui il ait pénétré sont de -pauvres filles qu’il ne connaît que par leur -prénom. Elles lui coûtent un louis pour la nuit.</p> - -<hr /> - - -<p>Est-il possible d’unir plus de finesse d’esprit -à plus de maladresse dans les affaires -d’amour que ne le fait S…?</p> - -<p>Nul mieux que lui n’aiguise pour les femmes -des compliments alambiqués, ne leur -décoche des traits plus charmants. Il les -traite comme des déesses qui n’auraient -jamais quitté l’Olympe pour s’encanailler sur -la terre.</p> - -<p>Quel bizarre mélange de qualités et de -défauts en ce garçon !</p> - -<p>Il est à la fois vaniteux et timide, ostentatoire -et gêné, et soudain il mêle étrangement -au marivaudage la vulgarité.</p> - -<p>Je l’ai vu faisant un jour une cour précieuse, -mignarde, à une jeune femme qu’il -n’abordait qu’après d’infinis détours. Ayant -longtemps évoqué des images rares, il se tut.</p> - -<p>La jeune femme, après un silence, lui dit :</p> - -<p>— Vous rêvez à la lune, S…?</p> - -<p>— A la vôtre, répondit-il, avec le plus fin, -le plus délicat des sourires.</p> - -<hr /> - - -<p>C… arrive au cercle à six heures. Il court -à une table et commence une lettre. Tandis -qu’il écrit, il pousse des soupirs d’aise ; il -s’arrête, il regarde dans le vague, les yeux -ravis. Bientôt il lui faut un confident ; il -s’adresse à D… qui lit un journal près de lui.</p> - -<p>— Je fais cette lettre, lui dit-il, pour une -femme que j’adore. Je la quitte à l’instant. -Nous avons passé une après-midi inoubliable. -O volupté ! O caresses !… J’en suis encore -frémissant et il faut que je lui écrive au sortir -même de ses bras…</p> - -<p>Les mots volent sous sa plume. Il a fini, il -cachète l’enveloppe, il appelle le chasseur et -à voix haute :</p> - -<p>— Porte ceci au numéro 63 de la rue de -Bassano, c’est un hôtel privé. Remets-le en -mains propres. Va.</p> - -<p>Cela fait, il s’asseoit près de son ami et lui -explique longuement combien le secret ajoute -de prix à l’amour.</p> - -<hr /> - - -<p>F… va dans le monde. Il y a des amies. Il -entre dans un salon et trouve dix femmes -charmantes avec qui causer. Près de l’une -d’elles, il s’installe dans un coin écarté. Il -lui parle bas, mais avec animation ; il trouve -des mots heureux, presque tendres ; un instant, -il lui prend la main ; ses yeux brillent. -Souriante, elle l’écoute avec complaisance.</p> - -<p>De loin on les surveille sans méchanceté. -On se dit : « Ils s’aiment ou ils vont s’aimer ; -ils sont libres l’un et l’autre ; F… est un -garçon discret, de commerce sûr ; elle est -charmante, timide et fière, prête à se donner -à un ami véritable. Cette soirée sera décisive -pour eux. »</p> - -<p>Cependant le temps passe. F… se lève ; il -ne peut se décider à quitter sa compagne ! -enfin il prend congé, il sort. Il attendra, sans -doute, son amie à la porte et la reconduira -chez elle. Ils connaîtront enfin un juste bonheur.</p> - -<p>Mais non, à peine sur le trottoir, il hèle -une voiture et donne au cocher l’adresse d’une -maison où s’éteindra dans des bras serviles -l’ardeur qu’il a gagnée auprès d’une autre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c4">IV<br /> -QUELQUES CONSEILS -SUR LE CHOIX D’UNE MAÎTRESSE</h2> - - -<p>On ne choisit pas sa maîtresse. Elle vous -tombe dessus ; quelques-uns ajoutent : comme -une tuile.</p> - -<hr /> - - -<p>Pourtant il est des hommes à qui la multiplicité -des bonnes fortunes permet le choix. -Ils ont eu vingt ou trente maîtresses, j’entends -de celles qui comptent. La femme -qu’ils gardent est vraiment de leur choix. -Elle leur donne, qu’ils en soient conscients -ou non (ils ne s’en aperçoivent souvent que -lorsqu’ils l’ont perdue) la qualité d’amour -qu’ils préfèrent. Ils sont plus heureux que -mon ami X… qui n’a eu qu’une femme dans -sa vie, n’ayant su se détacher de la première -qu’il a connue.</p> - -<hr /> - - -<p>C’est pourquoi on peut se risquer à te donner, -ô jeune homme que l’on voudrait être, -quelques conseils sur le choix d’une maîtresse -en s’excusant à l’avance du ton didactique -qu’implique un conseil donné. Dis-toi, -du reste, qu’il y a mille façons de réussir auprès -des femmes. Celle que je te propose ne -m’appartient pas. Je l’emprunte à ton intention -à la sagesse des siècles dont d’autres -tireront des enseignements opposés, et non -moins efficaces.</p> - -<hr /> - - -<p>Mais avant d’aller plus loin, il convient de -dire le charme des moments passés à la -recherche de celle qu’on aimera.</p> - -<p>C’est une heure exquise, celle qui précède -l’amour. On sent frémir en soi d’ardeur et -d’impatience le jeune dieu enchaîné. L’attente -est une fièvre délicieuse… L’univers -est ouvert devant vous. Ses trésors sont là. -L’amour d’une femme vous donnera l’empire -du monde… Une inconnue passe… Est-ce elle, -enfin ?… De quels yeux suprêmes vous la -regardez ! Les mots qui vous montent aux -lèvres viennent du profond de l’être. Une -angoisse divine vous étreint !… Mais non, -vous vous éloignez, vous voulez quelque -chose d’intense qu’elle n’a pas. Vous voulez -plus, et plus encore !… Une autre ! Une -autre !… En chasse !</p> - -<p>Et l’on vit des heures passionnées dans -l’attente du bonheur.</p> - -<hr /> - - -<p>Cependant tu méditeras ces quelques conseils -préalables, petit bréviaire que je t’offre, -sage jeune homme, à feuilleter dans les heures -de solitude.</p> - - -<p class="ugap">Ne crains pas de rester silencieux dans le -monde si l’on y parle d’amour. Ceux qui se -dépensent dans le cercle s’épuisent inutilement. -Ce n’est pas en public que tu veux -briller.</p> - - -<p class="ugap">Ce que tu as à dire, garde-le pour le particulier. -Lorsque tu seras assis à côté de la -femme à qui tu veux plaire, sors de ta réserve. -Étonnée de ce changement d’attitude, elle -comprendra qu’elle en est la cause et t’en -saura gré. Explique-lui que si l’on est plus -de deux personnes, on parle pour la galerie -et que cela est dénué d’intérêt ; il est des -choses si belles qu’elles ne souffrent pas -d’être exposées en public.</p> - - -<p class="ugap">Ne tombe pas dans l’erreur commune à tant -de jeunes gens de parler de l’amour avec -légèreté. Ne crains pas d’être grave et convaincu. -Les femmes, même les plus frivoles, -sont enchantées qu’on les prenne, ne fût-ce -qu’un instant, au sérieux.</p> - - -<p class="ugap">Avant toutes choses, sois secret. Ne livre -rien de ton passé. Il est malaisé d’avoir de la -grâce en se racontant soi-même. C’est l’art le -plus difficile. Ne parle donc pas des bonnes -fortunes que tu as eues, bien que la réputation -d’avoir été aimé déjà soit un grand avantage -pour réussir auprès des femmes. Sois -sûr, du reste, que la rumeur publique renseignera -bien vite celle à qui tu t’intéresses. -Dès qu’on te verra lui faire la cour, des amis -opportuns viendront lui dire : « Prenez garde ! -Vous ne savez pas quel adversaire vous avez -en face de vous. Il est d’une extrême habileté. -On ne compte plus les femmes qu’il a rendues -malheureuses. C’est un homme dangereux…! » — Le -grand mot est lâché, celui qui te donnera -partie gagnée. Il n’est pas d’exemple -d’une femme ainsi prévenue qui n’ait désiré -pousser une affaire, laquelle, sans cela, ne -l’eût peut-être intéressée qu’à demi. L’idée -du danger l’excite, soit qu’elle espère triompher -où d’autres ont succombé, soit par cet -attrait si naturel du risque chez une femme -qui s’ennuie. Et puis il n’est peut-être pas -une femme, si faible soit-elle, qui, au fond -d’elle-même, ne pense l’emporter dans sa -lutte avec l’homme par les charmes secrets -de son sexe.</p> - -<p>Il est possible qu’une femme sentimentale -et qui en est à sa première affaire, -te batte froid pendant quelques jours à -la suite des objurgations amicales. Tu devineras -sans peine la cause de ce changement -d’attitude. Que cela n’altère en rien ta façon -d’être auprès d’elle. Elle te reviendra et ces -mouvements d’humeur te la livreront plus -vite. Ainsi le poisson qui fuit après avoir -mordu légèrement l’hameçon s’enferre à -fond.</p> - -<p>Pour devenir un don Juan, il suffirait de -créer autour de soi, avec la complicité d’un -ami, par exemple, la légende qu’on est un -homme dangereux. Une fois en possession de -cette réputation, on n’a plus qu’à récolter. -Le choix ne manque pas.</p> - -<p>Donc, assuré du bavardage opportun d’autrui, -ne parle jamais de ton passé.</p> - -<p>Si tu en es à ta première bonne fortune, -vois combien ce silence est avantageux. Il te -sera imputé à discrétion et on t’en louera. -Les femmes ne souffrent pas l’indiscrétion -chez leur partenaire ; elles entendent la pratiquer -elles-mêmes, librement.</p> - - -<p class="ugap">Il est possible que la femme que tu as distinguée -te demande de lui prêter des livres. -C’est une façon de se tâter le pouls sentimentalement, -si j’ose dire, dont beaucoup sont -friandes. Les séducteurs en herbe font ici de -grosses erreurs de tactique. Ils arrivent armés -des <i>Liaisons dangereuses</i>. Jamais on ne séduira -une femme qui en vaut la peine par le -moyen d’un livre cynique. Ce sont les sentiments -qu’il faut attaquer.</p> - -<p>Quant aux autres femmes, il n’est pas -besoin de littérature pour faire du chemin -auprès d’elles. Un geste hardi, mis en sa -place, vaut mieux qu’un long poème.</p> - - -<p class="ugap">Sois scrupuleux dans le choix des moyens -que tu emploies dans la bataille. Il n’est pas -difficile de gagner au jeu si l’on y triche, -mais le grand joueur triomphe malgré les -cartes adverses. Si tu es riche et que tu -achètes une femme, auras-tu l’illusion d’être -aimé ? Séduiras-tu par d’irréalisables promesses, -par de grands serments que tu sais -ne pouvoir tenir ?</p> - -<p>Ne sois pas ce marchand d’illusions. Ne -promets rien. Goûte la joie profonde d’être -aimé malgré tout, non pour de chimériques -espoirs, mais pour ce que tu es.</p> - -<hr /> - - -<p>Si tu voulais te marier, je te dirais de -chercher une femme dont les goûts se rapprochent -des tiens. Mais pour une maîtresse, -ne crains pas les contrastes éclatants.</p> - - -<p class="ugap">Tu es athée. — Prends une maîtresse -pieuse pour admirer ce qu’il y a d’affirmation -spontanée de l’idéal, comme dit Renan, dans -une femme qui croit en Dieu. Un monde -inconnu et fervent te sera révélé. Tu en auras -de grandes jouissances. Et il ne peut être -indifférent à l’homme le plus affermi dans son -incrédulité de penser qu’une femme, jeune, -jolie et modeste, prie pour lui chaque jour -dans le secret de son cœur.</p> - -<hr /> - - -<p>Es-tu croyant ? — Choisis une fille libre et -provocante qui d’un mot hardi ébranle l’édifice -de l’Église. Une boutade qu’elle jette en défaisant -son corset ruine le dogme de la Sainte -Trinité et, du bout de son pied nu, elle éteint -les braises vaines de l’enfer. Pourtant tu ne -frissonnes pas. Dans un corps apaisé, il n’est -pas de place pour une âme de doute, et, lorsqu’elle -est partie, tu remercies Dieu qui a -permis que, par la faute d’Adam, le péché -vînt dans le monde.</p> - -<hr /> - - -<p>Benjamin Franklin a écrit — qui l’eût cru -de cet Américain et sage philanthrope ? — un -petit traité sur le <i>Choix d’une maîtresse</i>.</p> - -<p>Il y recommande de prendre une maîtresse -d’âge mûr. Il raisonne ainsi : les plus hautes -branches d’un arbre meurent les premières -et la sève subsiste dans le tronc. De même la -figure d’une femme est ce qui vieillit le plus -vite en elle. Sous le visage fatigué d’une -femme de quarante-huit ans, vous voyez des -épaules admirables qui n’en ont que trente-cinq. -Descendez plus bas — oh ! Benjamin ! — vous -trouverez plus de jeunesse encore… -Passons sous silence l’avantage évident, pour -se pousser dans le monde, d’avoir comme -maîtresse une femme d’expérience et de -relations.</p> - -<hr /> - - -<p>D’aucuns pensent que les années les plus -propres à l’amour sont celles de vingt-cinq à -quarante ans. Au dessous de vingt-cinq et au -dessus de quarante, les amants sont attirés -par les complémentaires qui les feront rentrer -dans la moyenne indiquée. Une jeune -femme de vingt ans sera séduite plus sûrement -par la force avertie d’un homme ayant -dépassé la quarantaine ; une femme experte -et mûre choisira de préférence un jeune garçon. -Et les vieillards qui, jusqu’aux portes -de la correctionnelle, aiguisent ce qui leur -reste de dents sur des fruits trop verts, aident -de leur mieux à fortifier la démonstration -tentée ci-dessus.</p> - -<hr /> - - -<p>Si, au moment de prendre une maîtresse, -tu envisageais tous les malheurs qu’elle peut -amener dans ta vie, tu ne prendrais pas de -maîtresse. Tu serais épouvanté à voir les -calamités latentes dont est gros l’acte de -l’amour.</p> - -<p>Du reste si l’on voulait agir raisonnablement, -on n’agirait jamais. Pour la raison, -rien n’est possible ; on ne peut justifier à ses -yeux ni la société, ni l’univers où nous sommes. -La vie de chacun de nous est, du point -de vue de la raison, un miracle, car, il n’est -pas un homme dont l’existence n’implique -des contradictions essentielles. Et pourtant -nous vivons. La vie a plus de ressources que -n’en a notre raison. Et elle a tout de même, -en outre, parfois, le sourire.</p> - -<hr /> - - -<p>Es-tu amoureux ? Sache à l’avance que -ton amour n’a pas une chance sur dix mille -d’être durable. Agis pourtant comme s’il -devait être éternel, car, dans le domaine de -l’amour, tout arrive, et tel qui pensait être -parti pour un voyage d’un mois se trouve -embarqué pour la vie.</p> - - -<p class="ugap">Lorsque tu prends une maîtresse, ne te -préoccupes pas de la façon dont tu rompras -avec elle. La vie qui connaît plus d’un tour -s’en chargera. Et comme il est possible que -tu passes à ce moment-là un vilain quart -d’heure, il est inutile de gâter les premières -heures agréables de l’amour par d’inutiles tracas.</p> - -<hr /> - - -<p>Il est bon de savoir à l’avance ce que tu -cherches. Cours-tu pour ton plaisir ou pour -ton intérêt ? Veux-tu une femme qui te plaise -ou qui te serve ? Comme il n’est pas vraisemblable -que tu fasses d’une pierre deux -coups, je supposerai qu’en amour tu ne songes -pas aux affaires.</p> - - -<p class="ugap">Stendhal imagine que les Français choisissent -le plus souvent leur maîtresse pour -des motifs de vanité. Il ne faut pas prendre la -boutade de Stendhal au sérieux. Il est vrai -qu’au moment où j’écris ceci, je pense à un -exemple qui donne raison à Stendhal, à celui -de H…, israélite, sans fortune, sans position, -devenant l’amant de la duchesse de S… -qui est grand-mère. On voit les avantages -qu’il en tire.</p> - -<p>Mais des exemples semblables se trouvent -aussi souvent à l’étranger qu’en France.</p> - -<p>Dans la petite bourgeoisie, quand une -femme prend un amant, elle tient la chose -secrète, car l’opinion publique n’est pas tolérante.</p> - -<p>Dans le monde, malgré la liberté dont on y -jouit, les mœurs sont très opposées à la publicité -en ces matières. La femme est toujours -dans l’obligation de ne pas se compromettre ; -on témoigne peu d’estime à l’homme indiscret.</p> - -<p>Il est donc rare que ce soit pour se vanter -que l’on choisisse une maîtresse et l’amour -reste le sentiment où la vanité joue le moindre -rôle. Qu’y viendrait-elle faire ? Quelles satisfactions -en tirerait-elle ? Il lui faut un public -et l’amour dans le monde est tenu au -secret !</p> - - -<p class="ugap">Si tu m’en crois, rien n’est plus absurde que -de mettre de la vanité dans le choix de ta -maîtresse.</p> - -<p>Si tu achètes une propriété, si tu changes -d’appartement, tu es obligé de tenir compte de -l’opinion d’autrui. Ton appartement a de beaux -salons, mais tu couches dans une chambre sur -cour. Pour paraître, tu fais des sacrifices.</p> - -<p>Si tu te maries, tu épouses une femme pour -le monde et pour tes amis aussi bien que -pour toi. Il faut qu’elle s’occupe de ta maison, -qu’elle reçoive, qu’elle t’apporte crédit et considération, -qu’elle flatte ta vanité de propriétaire-mari.</p> - -<p>Mais lorsque tu choisis une maîtresse, -songe que tu la prends, non pour tes amis, -mais pour toi. Une fois que tu la tiendras nue -dans tes bras, il importe qu’elle soit jeune, -belle, plaisante, et non pas qu’elle ait le droit -de mépriser les X… parce que leur famille -n’a pas fourni de favorite au roi voici deux -siècles. La sagesse antique distinguait dans -l’homme ce qu’il est de ce qu’il a. Prends ta -maîtresse pour ce qu’elle est.</p> - -<hr /> - - -<p>Méfie-toi des intellectuelles. Elles ne sont -tolérables qu’en société. Souviens-toi que tu -cherches une compagne de lit et qu’un beau -corps est, entre les draps, plus précieux -qu’un trait d’esprit.</p> - -<p>La sensibilité de la femme nous intéresse -plus que son intelligence si à fleur de cerveau. -L’intelligence n’est, du reste, que la région -superficielle de l’esprit. Au-dessous d’elle, il -y a le monde énorme, obscur, de l’inconscient, -souvent plus riche chez la femme que chez -nous.</p> - -<p>Fuis les femmes qui prétendent diriger -leur vie par l’intelligence et la raison. Cette -prétention prouve une extrême pauvreté de -tempérament.</p> - -<p>Ce sont les marches magnifiques de l’instinct -qui l’attirent.</p> - -<hr /> - - -<p>Évite aussi les femmes extasiées dont le -cœur déverse, à robinet ouvert, un flot continu -de tendresse sur l’univers entier. Une étoile ou -une feuille de salade, un mendiant pouilleux, -le plus pitoyable des couchers de soleil, excitent -leur lyrisme éperdu. A les en croire, -l’univers n’est pas assez vaste pour l’immensité -de leur amour… Et comme elles parlent ! -comme elles savent des choses ! comme elles -tutoient la nature !… Avec quels yeux demi-clos -évoquent-elles l’accouplement léger des -éphémères ou l’hermaphrodite union des escargots !… -Il leur faut un public. Elles ont un -tel besoin de se raconter qu’elles arrêtent le -premier venu ; elles ne gardent rien de secret -pour lui ; elles se montrent nues ; elles exécutent -devant lui les danses sacrées. Elles ne -le connaissaient pas il y a une heure et déjà -elles l’associent à leurs jeux prodigieux : déjà -il se croit le compagnon fêté de leur vie… Mais -dans soixante minutes, elles l’auront oublié -et danseront avec la même fougue haletante -devant un autre. Si elles ne trouvent personne, -elles font monter le concierge… Lorsque tu es -auprès d’elles, tu es ébloui, et, au même -temps, tu as honte de ta sécheresse, tu te -reproches ta froideur, tu te pinces pour -t’échauffer, tu étends les bras pour étreindre -l’univers.</p> - -<p>Mais ne demande à ces femmes que ce -qu’elles peuvent te donner : une représentation -magnifique, sous les feux de la rampe, -devant mille spectateurs. C’est là qu’elles se -dépensent et se livrent. Une fois le rideau -baissé, si tu passes dans la coulisse, tu y -trouves, parmi les portants sales et les toiles -nues, une femme écroulée, morte de fatigue, -incapable d’aimer.</p> - -<hr /> - - -<p>Mais les mystiques sont de ferventes -amoureuses. Il y a en elles un trésor d’inépuisable -passion. Elles aiment le Christ -comme un amant et leur amant comme un -Dieu. Ces femmes qui veulent l’union ineffable -des âmes savent offrir magnifiquement -leur corps à l’amour. Elles l’abandonnent sans -réserve, sans marchandage, comme si elles -en ignoraient la valeur. Mais cela n’est que -raffinement suprême, comme le montre le -mot de l’une d’elles, la baronne de Krüdner -qui, dans les bras de son amant, au moment -qu’il lui faisait sentir l’aigu des plaisirs de la -chair, s’écriait : « Ah ! Dieu, je te demande -pardon de l’excès de mon bonheur ! » donnant -par ce cri que peut seule se permettre une -mystique, un prix presque divin à une joie -terrestre.</p> - -<hr /> - - -<p>Le monde est aujourd’hui cosmopolite. -Règle générale (il est d’aimables exceptions), -évite les étrangères. Ce sont des femmes dangereuses, -excessives, et qui ignorent les bonnes -manières (je ne parle pas de la façon de -manger).</p> - -<p>Les Américaines dont nous sommes envahis -promettent beaucoup et ne tiennent pas. On -en voit de belles ; elles sont glacées. A quoi -bon te dépenser pour échauffer un bloc de -glace qui te gèlera les mains ?</p> - -<p>Les Anglaises ne soignent pas leurs dessous. -Elles portent parfois, horreur ! des combinaisons !</p> - -<p>Les Allemandes sont d’une sentimentalité -outrée qui ne va pas sans une fâcheuse mollesse -des seins.</p> - -<p>Les Russes ont la voix douce, mais avec -elles on ne sait sur quel pied danser.</p> - -<p>Les Polonaises, on en a vu d’exquises. -Elles ont du cœur, de la beauté, de l’esprit. -Mais le reste ?</p> - -<p>Les Italiennes te donneront du plaisir dans -le lit, mais peu de conversation après la chose -honorable.</p> - -<p>Les Espagnoles sont tragiques ou ennuyeuses. -Feras-tu entrer le drame ou l’ennui chez -toi ?</p> - -<p>Seules les Françaises t’offriront l’amour -avec l’agrément et la diversité que tu désires. -Elles plaisent, elles amusent, elles aiment ; -elles sont merveilleusement douées pour les -jeux que tu préfères ; elles ont du cœur aussi, -aucun sentiment ne leur est étranger. Si le -hasard met une novice sur ton chemin, n’hésite -pas à la prendre ; son inexpérience sera -brève ; elle dépassera vite tes leçons. Tu trouveras -chez tes compatriotes la délicatesse -et l’ardeur, le goût, l’audace et le raffinement, -un raffinement secret qui ne s’étale -pas au dehors et qui sera pour toi seul. Telle -femme qui ne peut s’offrir que quatre robes -par an a des dessous plus beaux qu’une duchesse -anglaise. J’ai toujours pensé que les véritables -qualités de la Française étaient cachées. C’est -une femme qu’il faut découvrir pour la bien -connaître.</p> - -<p>En outre vous êtes de la même race, vous -vous plaisez aux mêmes finesses, vous vous -entendez à demi-mot.</p> - -<p>Enfin c’est avec la Française que tu auras -le moins d’ennuis. Elle sait rompre et cela -est à considérer.</p> - -<hr /> - - -<p>Il y a de nos jours une société charmante -de femmes qui ont été mariées et qui ne le -sont plus. Le divorce leur a créé des loisirs. -Elles ont aimé déjà, goûté la douceur et -l’amertume des jours changeants ; elles ont -été déçues, mais elles sont prêtes à aimer -encore. Elles ont dans le caractère quelque -chose de hardi ; elles sont insoumises, ne se -sont pas pliées aux esclavages anciens.</p> - -<p>Je t’entends me dire : « Menez-moi chez ces -libres femmes. C’est là que je trouverai une -maîtresse suivant mon cœur et que j’éviterai -l’ennui du mari obligatoire. »</p> - -<p>Non, je ne te conduirai pas chez les divorcées. -Tu es trop jeune encore pour affronter -ces femmes dangereuses qui n’ont conquis -leur liberté que pour l’aliéner à nouveau, définitivement. -Elles ont en elles le goût terrible -de l’absolu. Ce sont pour la plupart des femmes -à idéal ; elles se sont séparées de leur -mari parce qu’elles ignoraient l’art de vivre, -qui est fait d’arrangements et de concessions. -Elles n’ont jamais su danser en équilibre sur -la corde raide entre l’amant et le mari. Si tu -es aimé par l’une d’elles, elle s’imaginera -qu’elle va refaire sa vie avec toi… Rien n’est -plus fatigant et plus vain que d’entreprendre -de refaire la vie d’autrui. C’est assez de mener -la sienne propre. La devise de ces femmes est : -« Tout ou rien. » Aux femmes qui demandent -tout, il ne faut rien donner.</p> - -<p>Ou bien tu rencontreras parmi elles la -femme incomprise, celle qui a mal à l’âme, -« l’éternelle blessée ». Te sens-tu la vocation -de garde-malade ? Passeras-tu les jours de ta -jeunesse à panser des plaies qui ne guériront -jamais ?</p> - -<p>A l’heure où tu vois ta vie étalée devant toi -comme un beau pays que tu vas parcourir, ne -prends pas dans tes bagages une femme libre. -Souffriras-tu qu’une femme viole la paix de -ton domicile à n’importe quelle heure du -jour et de la nuit, qu’elle sonne à ta porte au -moment où, les pieds au feu, tu te prépares -à passer quelques heures parfaites de solitude, -qu’elle apporte ses pantoufles, sa matinée, -ses objets de toilette chez toi, qu’elle finisse -par passer les nuits entières dans ton lit ?</p> - -<p>L’amour s’accommode mal de ce train-train -conjugal. Si c’est ce pot-au-feu que tu désires, -si tu veux te créer des habitudes à deux, -prends une femme légitime. Si c’est autre -chose que tu cherches, fuis les divorcées.</p> - -<hr /> - - -<p>Il te faut une femme mariée, et bien mariée, -j’entends de celles qui, à cause des idées -de leur monde, ne songeront jamais à divorcer. -Elles ont un mari, des enfants, des relations ; -elles entendent les conserver et garder -l’arrangement merveilleux de leur existence. -Mais elles veulent quelque chose de plus que -tu peux leur fournir. Elles n’ont connu que -l’amour conjugal. Encore n’a-t-il pu résister -à l’affreux corps à corps du mariage. Elles -savent qu’il en existe un autre, incomparablement -plus beau. Elles cherchent celui qui -le leur révélera.</p> - -<p>Tu seras, si tu m’en crois, ce prédestiné -des fées. Tu assumeras le rôle de dispensateur -des biens essentiels.</p> - -<p>Trois ou quatre fois la semaine, à des -heures fixées à l’avance, ta maîtresse viendra -te trouver. Tu la verras secrètement et le -mystère double le prix de l’amour.</p> - -<p>Peut-être te plaindras-tu de cela même ? -Tu la voudrais chaque jour et peut-être à -chaque heure ! Imprudent ! vois ce que tu as -et ce que tu veux perdre.</p> - -<p>Lorsque ton amie sonne à ta porte et que, -le cœur battant, elle s’appuie sur toi, songe -qu’elle s’est lavée, parfumée, qu’elle a couvert -son corps frais de batistes légères, et -que maintenant elle va se déshabiller pour te -plaire. Elle a pris aussi pour toi une âme de -fête. Elle a laissé au logis les soucis, les -mille petits ennuis qui assombrissent les meilleurs -ménages ; elle a dû gronder les enfants -tapageurs, la couturière était en retard pour -une robe, son mari avait de l’humeur à cause -d’affaires difficiles ; ils ont échangé quelques -mots aigres. Tout cela est oublié lorsqu’elle -entre chez toi. Elle ne pense qu’à t’aimer. -Elle dépose les soucis avec sa robe et son -linge fin. Ce sera assez de les reprendre dans -deux heures quand elle rentrera au logis.</p> - -<p>O jeune homme privilégié, tu représentes -l’amour pour elle, et tu aspirerais à devenir -ce je ne sais quoi, ce souffre-douleurs, ce -maître-Jacques conjugal qu’on appelle un -mari !</p> - -<p>Elle t’offre ce qu’il y a de meilleur et de -plus rare au monde. Sache jouir des heures -précaires et passionnées qu’elle te donne. -L’amour n’a rien à gagner à se mettre en -ménage. Qu’il vive ses minutes éclatantes, -qu’il les arrache à la monotonie, à l’ennui de -l’existence quotidienne ! Voilà sa victoire !</p> - - -<p class="ugap">C’est donc parmi les femmes mariées que -tu chercheras une maîtresse.</p> - -<p>Une maîtresse stérile a bien de l’agrément, -car le chapitre des précautions est fort ennuyeux. -Pourtant il faut se souvenir du mot -profond qui m’a été dit par une femme : « La -cause de l’adultère, c’est l’enfant », signifiant -par là qu’une femme sans enfant, si elle -aime, n’a aucune raison grave de ne pas quitter -son mari pour son amant. Ayant médité ce -mot, on conclura qu’il est préférable de choisir -une maîtresse ayant des enfants.</p> - -<p>Si tu es un homme de précaution, tu t’informeras -aussi du mari, de sa santé, de son -caractère, de ses occupations… Il y a deux -écueils à éviter.</p> - -<p>D’abord les drames. Ils sont à notre époque -anachroniques. Les temps sont à l’indulgence. -On ne voit plus un mari, sauf américain, -tirer sur l’amant de sa femme. Il n’est -plus bien porté, même dans la bourgeoisie, -de déplacer le commissaire de police pour le -vain plaisir de surprendre sa femme nue dans -les bras d’un tiers. Il faut donc veiller à ne -pas tomber sur un mari à caractère emporté.</p> - -<p>Mais, et c’est le second écueil, le mari qui -adore l’amant de sa femme est insupportable -aussi.</p> - -<p>Évite l’un et l’autre de ces maris.</p> - -<hr /> - - -<p>Si cela t’est possible, cherche de préférence -dans le meilleur monde. Tu y trouveras des -femmes d’esprit vraiment libre et qui savent -vivre.</p> - -<p>Ne crois pas que toutes les femmes soient -égales. L’égalité n’existe que comme mot peint -en noir et blanc sur les monuments publics. Il -y a encore, il y aura toujours des classes privilégiées. -Quelle que soit ton opinion sur la -société et quand même par ailleurs tu travaillerais -à la détruire, ne manque pas de prendre -avantage, si tu le peux, de ce qu’elle a de plus -raffiné et de plus exquis : la femme. La -femme, depuis sa naissance, n’y a été élevée -que pour plaire et pour séduire, pour vivre -les minutes de luxe les plus rares. Regarde-la -entrer dans un salon, vois sa grâce, son -aisance, la façon dont elle marche, dont -elle s’assied, l’art parfait avec lequel elle est -habillée.</p> - -<p>Il a fallu des siècles de culture pour produire -une fleur aussi belle.</p> - -<p>Pas un instant de la vie de cette femme -n’est pris par ces occupations harassantes de -boucler un budget trop serré, de faire rendre -à un louis d’or plus qu’il ne peut donner de -menue monnaie, de s’inquiéter du prix des -légumes et de moucher ses enfants.</p> - -<p>Elle ne pense qu’à l’amour. Elle sait que -l’amour seul peut l’arracher à l’ennui luxueux -que la richesse lui crée.</p> - -<p>Tu seras surpris de la véritable liberté -d’esprit que les femmes du monde conservent -sous les dehors traditionnels d’une politesse -raffinée et d’une parfaite éducation. Elles ont -compris depuis longtemps qu’elles n’ont à -donner au monde que leur vie extérieure, -qu’elles lui échappent pour ce qui appartient -à elles seules, leur intimité, leur cœur, la -conduite secrète de leurs affaires personnelles. -On ne leur demande que d’observer les règles -du jeu mondain, de se signer en entrant à -l’église et de s’agenouiller à l’élévation. Cela -fait, elles se considèrent justement comme -libres et jugent à bon droit que, comme dit -Jules Laforgue :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tout, et pas plus,</div> -<div class="verse">Tout est permis.</div> -</div> - -<hr /> - - -<p>Avant de conclure, je te parlerai brièvement -de ceux qui n’ont pas le choix.</p> - -<p>Voici X… que je citais aux premières lignes -de ce chapitre. Personne ne répond moins -au type de l’amant dont rêvent les femmes. -Il est gauche, timide, embarrassé dans ses -paroles et dans ses gestes.</p> - -<p>Sa maîtresse est presque à l’automne de la -vie ; elle est lourde, empâtée, avec quelque -chose d’accablé dans l’allure, la bouche molle. -Elle a un mari. Quel mari ? La vulgarité -même, non seulement dans les traits, mais -dans l’esprit, dans les manières. L’amant est -un être délicat. Pourtant il accepte le mari ; -il accepte sa familiarité ; il est chaque jour -plusieurs heures chez sa maîtresse ; il mène -la vie du ménage ; il fait partie de la maison. -Dix fois par mois il a les nerfs exaspérés, -il est sur le point de cracher son dégoût à la -figure de cet homme grossier. Pourtant il reste. -Il est torturé, mais il reste. Il se résigne à -subir toutes les malpropretés, petites et grandes, -de la vie commune. Et, ayant supporté -tout cela, il supporte aussi la femme qui a -vieilli, qui est laide, défaite…</p> - -<p>Pourquoi ?</p> - -<p>Parce qu’elle est pour lui, la Femme. Il -n’en a jamais eu d’autre ; il sent qu’il n’en -possédera jamais une autre. Il n’est pas taillé -pour la conquête, pour monter à l’abordage. -Il est gêné en présence des femmes, elles l’effraient, -il ne sait leur parler. Qu’avait-il connu -jusqu’alors ? Les filles misérables qu’il a pu -s’offrir aux jours où son sang bouillonnait, des -femmes sans âme et sans linge. Puis il a rencontré -enfin celle qui devait être sa maîtresse. -C’était une femme qui s’ennuyait, comme elles -s’ennuient toutes. Elle attendait un homme ; -il est venu. Qu’a-t-il fallu pour qu’ils tombassent -dans les bras l’un de l’autre, quelle -lassitude chez elle, quel désir exaspéré chez -lui, quelle longue attente pour tous deux ? Un -jour, avec la brutalité d’un timide, il l’a assaillie. -Et dès lors, ils ne se sont pas quittés. Il -lui a donné tout ce qu’il avait économisé, sa -tendresse jamais dépensée, son désir d’intimité, -les caresses auxquelles il avait rêvé. -Il n’avait rien gâché auprès d’autres. Cette -femme fut pour lui toutes les femmes. Il ne -la quittera jamais quoi qu’il ait à supporter -auprès d’elle ; où irait-il ? L’amour est mort -entre eux ; des habitudes en ont pris la place.</p> - -<p>Ils vieillissent ainsi, à trois.</p> - -<p>C’est horrible.</p> - -<hr /> - - -<p>Cet autre vit avec une misérable fille -ramassée on ne sait où, dépourvue de beauté, -de charme, de jeunesse, d’élégance, de distinction, -d’esprit, de culture, un pauvre je ne -sais quoi, un quelque chose sans nom, qui a -traîné dans la misère et qui restera éternellement -misérable. Mais quoi ? c’est une femme -et il n’en a pas d’autre ; il en souffre ; il la -garde.</p> - -<hr /> - - -<p>Et maintenant, à la conclusion.</p> - -<p>Je sens que tu me reproches trop de prudence. -Tu es audacieux. Les jeux dangereux -t’attirent ; tu frémis d’impatience à l’idée de -courir à la vie et de te mesurer avec elle. Et -voilà qu’en face de l’amour, je te construis -des positions défensives ! Je te dis : « Ne fais -ni ceci, ni cela. Réserve-toi, comme le veut -Montaigne, une arrière-chambre qui soit -toute tienne. »</p> - -<p>C’est vrai. Je te veux fort contre l’amour… -Écoute-moi une minute encore.</p> - -<p>Tu veux aller en mer. Choisiras-tu pour ta -première sortie un petit bateau étroit et sans -quille ? Partiras-tu sans avoir étudié la côte -et les récifs ? Vas-tu te déchirer, en vue du -port, sur un écueil que tous les marins connaissent ? -Veux-tu qu’au premier coup de -vent, ta barque capote et te jette à l’eau ? -Veux-tu finir ainsi misérablement sans avoir -vécu ? — Non.</p> - -<p>Choisis un fort et souple voilier, bien lesté, -bien gréé. Apprends à le manœuvrer, à virer, -à marcher à toutes allures, à profiter de la -moindre brise, à le tenir d’une main ferme -au plus près du vent, couché à demi sur les -flots. Je veux que tu saches lire une carte marine, -éviter les courants dangereux et les -écueils où la mer blanchit. Quel que soit le -temps, et le vent sifflât-il en bourrasques, tu -quittes le port. Tu files dans les tourbillons -comme les grands oiseaux de tempête. Le danger -ne t’effraie pas ; loin de le fuir, tu le -cherches.</p> - -<p>Maintenant je te permets de quitter la rade -abritée où je t’ai appris à naviguer. Maintenant -tu peux aller au large, loin de toute -terre ; maintenant tu peux braver les orages, -car tu es un homme, et c’est en homme que tu -joues librement ta vie, plus loin, toujours -plus loin, là où il n’y a plus que le ciel et que -la mer.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c5">V<br /> -LES FEMMES</h2> - - -<p>Il n’y a que des individus. Pourtant ne -nous interdisons pas le plaisir de généraliser -et de classifier.</p> - -<p>Voici trois classifications qu’on peut proposer -pour les femmes. La première, la plus -grossière, séparerait les femmes d’après le -nombre des hommes qu’elles ont eus dans leur -vie.</p> - -<p>Nous aurions d’abord la femme d’un seul -homme.</p> - -<p>Il est des femmes de cette catégorie qui -ont connu deux amours, les grands combats, -la joie d’être aimées et la torture de ne l’être -plus. Elles ont lutté et souffert, mais ne se -sont données qu’une fois. D’aucunes ont -sacrifié à Dieu l’homme qu’elles auraient -adoré. Il y a dans leurs rangs les femmes -auxquelles le devoir fait entendre une voix -plus impérieuse que celle de la passion. Il y a -celles, si rares, qui n’ont aimé qu’un homme -et dont la vie a été remplie, chose admirable, -par un seul sentiment.</p> - -<p>Mais cette classe renferme aussi le lot -innombrable des femmes-troupeau, les éternelles -esclaves, celles qui acceptent tout sans -réagir, avec résignation. De tempérament et -de sensibilité médiocres, la passivité est leur -lot. Ce sont elles qui transmettent à la race -les qualités de soumission, de respect, de -prudence, qui sont utiles, mais devant lesquelles -il est difficile de s’enthousiasmer. Ces -qualités sont d’ordre social. Une collectivité -de gens parcimonieux fait un pays riche. -Mais un homme avare montre une grande bassesse -de caractère.</p> - -<p>Qu’on ne me demande pas de m’incliner -devant une femme qui n’a jamais aimé. Je -me refuse à prendre la frigidité pour une -vertu.</p> - -<hr /> - - -<p>La seconde classe est composée des femmes -qui ont eu deux hommes dans leur vie, et -pas plus.</p> - -<p>Le premier est le mari qui a été choisi le -plus souvent par amour. Mais qu’est-ce qu’un -amour de jeune fille, si intense soit-il, et au -devant de quelles déceptions ne court-il pas ? -Deux ou trois années se passent ; l’amour -disparaît dans les cahots de l’existence conjugale. -Voici une femme qui, toute jeune, a -devant elle une longue vie plate, morne, privée -de la seule chose qui ait de la valeur à -ses yeux. Elle se désespère. Pourtant elle -sent en elle une force qui ne se laisse pas -abattre, qui ne veut pas mourir. Mais quoi ! -elle n’est pas faite pour les aventures ; elle se -résigne… Au moment où elle a cessé d’espérer, -elle rencontre enfin un homme. Son -cœur qu’elle croyait mort tressaille ; de nouveau -la vie tumultueuse coule à grands flots -dans ses veines. Elle aime, elle aime cette -fois-ci d’un amour averti ; elle n’est plus l’enfant -innocente de jadis ; elle se met à -l’épreuve, longtemps : elle se donne enfin, parce -qu’elle est sûre que c’est pour toujours… -Elle joue sa dernière chance de bonheur.</p> - -<p>Et si elle perd ?… Tant pis, tout est fini. -Elle ne s’accorde plus le droit de se tromper ; -elle sait qu’il y a des expériences qu’on -ne recommence pas indéfiniment sans y -laisser des choses auxquelles elle accorde une -valeur inestimable.</p> - - -<p class="ugap">Viennent maintenant les femmes qui ont -eu plus de deux hommes. A partir du second -amant, il est difficile, et peut-être inutile, -de vouloir établir un compte. Le passage de -un à deux ne va pas sans luttes ; celui de -deux à trois est infranchissable pour certaines -femmes. Mais après trois, pourquoi pas -quatre ? Celles qui se sont affranchies, qui -mènent une vie libre, ont acquis le droit d’agir -à leur guise et de suivre leurs passions.</p> - -<hr /> - - -<p>Mais je vois une autre classification que je -préfère.</p> - -<p>On pourrait diviser les femmes en deux -classes seulement :</p> - -<ul> -<li>celles qui ont du courage,</li> -<li>celles qui en manquent.</li> -</ul> -<p>Il n’est peut-être pas de femme qui ne se -soit trouvée à une heure de sa vie dans la -nécessité de prendre un parti courageux ou -de renoncer à l’amour. L’amour — et c’est -sa grandeur — ne va pas sans dangers. Si -on veut le suivre, il faut quitter la route aisée, -bien tracée, où l’on chemine avec les autres, -sous la protection des gendarmes, pour se -jeter hardiment sous bois, à l’aventure, arrive -ce qui arrive. Le pays que l’on parcourt alors -est plein de périls ; il faut se cacher, faire -attention à mille choses auxquelles on ne -pense point sur la grande route. On risque -de tomber dans des fondrières et de se casser -le cou.</p> - -<p>Oui, l’amour n’est pas la petite chose facile -et innocente que certains imaginent ; le souvenir -des mille tragédies qu’il a causées revient -à l’esprit au moment où l’on hésite. -Se mettra-t-on en lutte avec la société ? -Est-on prêt à sacrifier les biens auxquels on -est attaché, sa réputation, et plus encore, les -liens de famille, ses enfants, peut-être ? Ces -avantages matériels et moraux, vous en dressez -la liste. Le total donne à réfléchir. En face, -il y a l’amour, tout nu. Oserez-vous prendre -parti, risquer tant, sacrifier en pensée — cela -suffit — des choses si précieuses et vous jeter -où ? Dans l’inconnu.</p> - -<p>Ici beaucoup de femmes reculent. Elles ont -peur. Elles sont lâches. Elles renoncent à -l’amour.</p> - -<p>Mais les autres ne balancent pas. Elles ont -de la vertu, au sens antique du mot, au temps -où il signifiait « courage ». Il y a souvent de -la grandeur d’âme, des qualités héroïques -chez celles qui, ayant vu devant elles le carrefour -redoutable, ont choisi l’amour et en -ont accepté les dangers.</p> - -<hr /> - - -<p>Voici enfin une troisième classification (on -pourrait en proposer à l’infini).</p> - -<p>D’une part, les femmes qui débutent par un -sentiment. Elles ne se donnent qu’à l’homme -qu’elles aiment. Le sentiment est leur seul -guide, la loi suprême. Où il est absent, il n’y a -que débauche. Où il brille, il purifie tout. C’est -un signe presque divin. « Je l’aime » disent-elles, -et tout le reste s’en suit. Leur cœur a -parlé, elles obéissent joyeusement. Chez certaines -le cœur ne parle qu’une fois ou deux ; -chez d’autres il ne cesse de s’émouvoir et -l’on voit des femmes aimer successivement, -et à chaque fois d’une exclusive passion, plusieurs -douzaines d’hommes.</p> - -<p>D’autre part, voici les femmes qui n’ont -pas besoin d’aimer pour goûter les plaisirs -de l’amour. Elles les prennent au hasard des -rencontres. Elles regardent un homme ; il -leur plaît ; elles sont émues ; leurs yeux brillent ; -leurs lèvres deviennent humides ; elles -se donnent à lui (Exemple : la femme que -l’on a dans sa voiture, en la raccompagnant -du théâtre où on l’a rencontrée, le soir -même, pour la première fois). S’il y a maldonne, -elles recommencent ailleurs, jusqu’à -ce qu’elles trouvent qui les satisfasse. Elles -ne sont, du reste, pas incapables d’aimer.</p> - -<p>Chez les premières, le choc premier est sentimental. -Pour les secondes l’émotion est purement -physique ; elles pratiquent l’amour -comme l’ont fait, à une époque de leur vie, -tous les hommes.</p> - -<p>Il y a enfin les femmes qui trafiquent de -leur corps et s’en servent pour améliorer -leur situation financière ou mondaine.</p> - -<p>Mais cela, c’est encore une autre histoire, -et nous ne l’entamerons pas.</p> - - -<h3 id="c5s1">LES FEMMES ET LE MONDE</h3> - -<p>« Prendre la femme d’autrui. » Cela laisse -supposer que la femme appartient à quelqu’un -d’autre qu’à elle-même. Au fond nous sommes -esclavagistes.</p> - -<hr /> - - -<p>Il y a des femmes auxquelles le monde -interdit d’avoir un amant ; il en est d’autres -auxquelles il permet un seul amant ; il en -est qu’il contraint à se cacher, tandis que -certaines s’affichent impunément ; il y a des -femmes qui sont notoires par le nombre de -leurs liaisons ; d’autres par la qualité exquise -de leurs amants ; il est des femmes désintéressées -et d’autres qui ne le sont point.</p> - -<p>Le monde tolère tout ou ne passe rien, suivant -ses caprices. Pour le monde comme pour -la nature, le mot justice n’a pas de sens. Pourtant -il juge, et ses arrêts sont sans appel.</p> - -<hr /> - - -<p>Que les femmes qui n’ont d’autre règle que -leur plaisir m’écoutent et soient assurées -qu’il faut sauver toujours, et encore, et partout, -et contre l’évidence même, les apparences.</p> - -<p>Qu’elles imitent le royal exemple de Jupiter -qui, tout maître des dieux et des hommes qu’il -était, s’entourait d’un nuage alors qu’il faisait -l’amour.</p> - -<p>Elles ne se doutent pas du demi-sourire -qui accueille leur nom lorsqu’il est prononcé -en société : « M<sup>me</sup> B…, une femme facile. »</p> - -<hr /> - - -<p>M<sup>me</sup> B… entre dans un salon.</p> - -<p>— Je vais lui demander des nouvelles de -R…, me dit un ami.</p> - -<p>— Gardez-vous-en bien. Elle est avec S… -depuis un mois. Si vous voulez des nouvelles -de ce dernier, hâtez-vous, car elle n’a pas encore -épuisé l’alphabet.</p> - -<hr /> - - -<p>La femme fait elle-même son prix. Elle -serait bien sotte de ne pas le fixer le plus -haut possible, ne serait-ce que pour flatter -la vanité de l’homme. — « Voyez ce que je -vous donne et mesurez la grandeur de votre -victoire. »</p> - -<p>C’est pourquoi nous lui savons gré d’essayer -à chaque fois, avec une constance qui -ne se lasse pas, de nous persuader que nous -sommes son premier amant. Nous ne la -croyons pas, mais l’insistance avec laquelle -elle nous le répète a quelque chose de flatteur. -Nous en arrivons à imaginer que, s’il y -en a eu d’autres, ils ont été des accidents, -tandis que nous sommes, nous, l’homme nécessaire.</p> - -<hr /> - - -<p>Il ne faudrait pourtant pas qu’une femme -fît trop de manières. On voit le ridicule -d’une femme qui met très haut quelque -chose dont personne ne cherche à s’emparer.</p> - -<hr /> - - -<p>Ayons le courage de le dire : Une femme -qui est bonne, qui aime ses enfants et s’occupe -d’eux, qui aime son mari et son foyer, -ne devient pas une marâtre, une mauvaise -épouse, une coureuse parce qu’elle a rencontré -un homme qui a su lui plaire.</p> - -<hr /> - - -<p>Hélène a trente ans. Elle est belle, mais -on l’aimerait, même si elle n’était pas belle, -à cause de sa bonté. Elle n’a pas de fortune -et vit simplement dans un monde qui n’est -pas simple. Vingt hommes lui ont fait la -cour sans succès ; quelques-uns lui ont laissé -entendre que le luxe lui était dû et qu’ils -voudraient le lui assurer. Hélène les a renvoyés.</p> - -<p>Hélène a un secret. Elle aime. Après un -an de luttes, elle se donne à celui qu’elle -aime. Pas un instant elle n’a pensé qu’elle -avait le droit de sacrifier à son amour ses -enfants et son mari, à qui elle tient par mille -liens d’affection, d’estime, par mille souvenirs. -Elle mène chez elle la même vie que par -le passé ; elle est bonne comme autrefois, et -simple, et tendre. La crise qu’elle a traversée, -elle a eu la force de la garder au-dedans -d’elle ; elle a lutté et souffert sans qu’aucun -des siens s’en aperçût. Du même cœur, elle -s’intéresse à son mari, à ses enfants ; ils sont -heureux et ne sauraient se passer d’elle. Les -quelques heures qu’elle leur dérobe, dans la -semaine, quel mal font-elles aux siens, à -elle-même ?</p> - -<p>Pourtant Hélène n’est plus une honnête -femme.</p> - -<hr /> - - -<p>M<sup>me</sup> V… est laide et riche, avare, en -outre. Son esprit est pointu comme un bâton -ferré qui, où qu’on le pose, s’enfonce. Habile -à deviner les dissentiments naissants, elle -sait les envenimer et a brouillé dix ménages. -Elle est le désespoir de son mari, la terreur -de ses enfants. Intransigeante de vertu, elle -n’admet aucune excuse à aucune défaillance. -Elle porte la tête haute et se vante de n’avoir -pas failli ; elle n’ajoute pas que personne, -jamais, ne l’y incita.</p> - -<p>M<sup>me</sup> V… est une honnête femme.</p> - - -<h3 id="c5s2">DU NATUREL ET DU SNOBISME</h3> - -<p>Un défaut auquel rien ne remédie chez la -femme est le manque de naturel.</p> - -<p>On peut être duchesse, avoir deux millions -de rentes, et garder du naturel.</p> - -<p>Une petite bourgeoise peut être infectée -de snobisme. Nulle part le snobisme n’est -plus redoutable que chez les parvenus -mondains. Comment le comte de L… qui, -hier encore, était M. L… et assez méprisé, -qui a acheté un titre de comte au Pape lorsqu’il -eut touché les trente millions de dot de -sa femme, ne se sentirait-il pas obligé de -prendre des airs et d’adopter un ton cérémonieux -dans sa maison ? Il lui faut bien être -arrogant vis-à-vis de ceux qui, la veille, -étaient ses égaux et qu’il considère aujourd’hui -comme ses inférieurs, mais le duc -de R… n’a aucune raison de chercher à améliorer -sa position mondaine. Il voit qui il lui -plaît, des gens intelligents s’il est intelligent, -des imbéciles s’il est court d’esprit. En -tout cas, il choisit suivant son goût. Personne, -en effet, ne conteste sa situation. Chacun -sait d’où il vient et que ses aïeux furent -de parfaits courtisans de Louis XIV, le plus -grand de nos rois.</p> - -<p>C’est pourquoi il faut fuir les gens qui -ne songent qu’à se pousser dans le monde. Il -ne peut y avoir chez eux aucun naturel. Et les -femmes sont ici plus terribles que les hommes. -Elles ont des existences plus vides que les -nôtres et cherchent à les remplir par les satisfactions -de vanité mondaine. Un échelon à -gravir, puis un de plus, voilà ce qui trop -souvent les occupe.</p> - -<p>Le grand défaut du snob est de juger -par classes. A un certain titre correspond -pour lui une certaine valeur personnelle. -Rien de plus inepte.</p> - -<p>Les gens intelligents et orgueilleux ne -consentiront jamais à ne pas juger eux-mêmes, -et individuellement, ceux avec qui ils -se trouvent. Ils se refusent à se déclarer -inférieurs à tel ou tel parce que titré et -riche.</p> - -<p>Le snobisme, au fond, n’est autre chose -que le respect des grandes situations. Êtes-vous -respectueux ou ne l’êtes-vous pas ? Êtes-vous -résolu à juger toutes choses par vous-même ? -Voilà ce qui décide de la question.</p> - -<p>Aussi les variétés du snobisme sont-elles -nombreuses.</p> - -<p>Voici le snob mondain. On l’a décrit à -satiété ; en face de lui, il y a le snob anti-mondain. -Je me souviens que, pendant mon -adolescence, il y eut un moment où, dans le -petit cercle de littérateurs sans barbe que -nous formions nous étions ces snobs-là, et, -par haine du convenu et du « Bourgetisme », -nous déclarions seules dignes d’intérêt les -âmes des cuisinières.</p> - -<p>Notre bêtise, pour être désintéressée, n’en -était pas moins grande que celle des snobs -mondains, et peut-être plus.</p> - -<p>Voici le snobisme intellectuel. Les femmes -qui en sont atteintes sont insupportables. -De toutes, la prétention d’avoir de -l’esprit, de penser finement ou supérieurement, -est celle qui se tolère le moins. Ah ! -le terrible effort qui avorte ! La flèche imbécile -qui tombe avant d’être arrivée au but -alors qu’il serait si simple de ne pas viser -plus loin qu’on ne peut atteindre ! Voyez ce -qu’est une femme pour qui l’amour est une -occasion de faire de l’esprit !</p> - -<p>Une femme spirituelle est délicieuse tant -qu’elle reste, simple ou compliquée, elle-même. -Mais veut-elle briller, chercher l’effet -et le succès ? Quel tact il lui faut garder ! Que -de dangers alors dans les applaudissements -qu’on lui prodigue ! Au milieu de ce concert -brillant une fausse note, et tout est -gâté.</p> - -<p>Et nous avons encore le snobisme sentimental, -le snobisme artistique, et tous les autres…</p> - -<p>Fuyons les snobs.</p> - - -<h3 id="c5s3">LE PREMIER DEVOIR DE LA FEMME</h3> - -<p>On reproche aux femmes de s’occuper trop -de leur beauté, d’user le temps dans le soin -minutieux d’elles-mêmes.</p> - -<p>Ce reproche tombe à faux.</p> - -<p>Le premier devoir de la femme est de -plaire à l’homme, de le gagner d’abord, de -le garder ensuite. Elle sent que c’est la -grande tâche qui lui est dévolue, que sa vie -doit être faite par l’amour, que son bonheur -en dépend. C’est ici que se joue sa partie ; -c’est ici qu’il faut vaincre ou mourir.</p> - -<p>Le reste ?… le reste est accessoire.</p> - -<p>Les femmes qui dépensent toute leur activité -sur d’autres champs, dans les œuvres charitables, -aux cours, dans les arts si improprement -appelés d’agrément, sont des femmes -à qui l’amour a manqué, qui ont perdu -l’homme qu’elles aimaient ou qui n’ont pas -rencontré celui qui aurait été à lui seul une -raison suffisante de vivre. Si elles avaient ce -qu’elles désirent (souvent inconsciemment) -comme elles quitteraient malades et livres, -et travail ! Ne l’ayant pas, elles cherchent -à s’étourdir et se créent des buts artificiels.</p> - -<p>Plaignons-les, sauf quand elles affectent -de mépriser l’amour. Nous ne sommes pas -dupes alors, disons-le, de leurs manières -hautaines, de ce détachement qualifié par -elles de supérieur.</p> - -<hr /> - - -<p>Quelle religion a jamais demandé à la -femme plus de sacrifices que la coquetterie ?</p> - -<p>Aucune religion en a-t-elle obtenu de plus -grands ? Corsets serrés, talons hauts, cols -qui étouffent, robes incommodes, chapeaux -énormes, vous valez tous les cilices et -toutes les mortifications. Mais comme la -femme fait joyeusement ces sacrifices au -seul dieu qui existe pour elle : sa beauté !</p> - -<hr /> - - -<p>Il y a chez certaines femmes le désir inconscient -d’imiter l’homme pour mieux lui -plaire. Elles essaient de se rapprocher de -lui pour le gagner plus sûrement. Elles -développent en elles le goût du sport, des -exercices violents, ou de l’intelligence et des -travaux sérieux. Elles font un faux calcul. -L’homme recherche dans la femme ce qu’il -n’a pas lui-même, les qualités qui sont proprement -féminines. L’homme le plus viril -désirera la femme la plus essentiellement -femme. Il est vraisemblable que le sportsman -tombera amoureux d’une femme inhabile -au sport et que l’homme sérieux préférera -une femme frivole.</p> - - -<h3 id="c5s4">LES CARESSES</h3> - -<p>Il y a un abîme entre pas de caresses et la -plus innocente des caresses. Il n’y a que des -degrés faciles entre la plus innocente des -caresses et la caresse suprême.</p> - -<p>C’est pourquoi les familiarités que tant de -femmes permettent et auxquelles elles n’attachent -aucune importance sont si dangereuses -pour elles, lorsqu’elles se trouvent en -face d’un homme habile et passionné.</p> - -<hr /> - - -<p>— Tels et tels me baisent la main, dit -Irène, ou le bras, me prennent même, oh ! en -riant, par la taille ; d’autres sont entrés dans -ma chambre, alors que j’étais couchée. Êtes-vous -pervers au point de voir du mal là où il -n’y a que bonne camaraderie ?</p> - -<p>— Irène, croyez-moi, rien n’est plus dangereux -que cette facilité de commerce qui -vous paraît naturelle. Vous n’avez plus le -droit d’interdire ces premières caresses innocentes -à d’autres qui sauront en profiter, à -Jacques, par exemple. Il est beau, grave et -décidé ; il a le prestige de victoires nombreuses. -Vous l’avez rencontré chez des amis. Il -n’a causé qu’avec vous et de la façon la plus -sérieuse. Sans que vous le sachiez, il vous -intéresse déjà. Le voici qui arrive chez vous -pour la première fois. Il est venu de bonne -heure pour vous trouver seule. Il entre, il -prend votre main, il la baise longuement. Il -y a façon et façon de baiser la main d’une -femme… Vous vous asseyez ; il s’assied trop -près de vous. Un moment après, il regarde -vos bagues qui sont anciennes ; il est connaisseur ; -il le dit, il faut le croire. Sans y -songer, vous tendez votre main, imprudente -Irène. Il la tient maintenant ; il ne vous la -rendra pas de si tôt. Voyez-le penché sur -vous ; il regarde les bagues de si près que -son haleine passe sur votre main et que -quelques poils fous de sa moustache par instants -vous chatouillent ou vous caressent, on -ne sait. Sa main presse un peu la vôtre. Involontairement ?… -Sans doute. Paraîtrez-vous -vous en apercevoir ?… Non, ce serait laisser -voir que vous lui supposez une intention, et -cela est dangereux. Il y a entre vous, maintenant, -un malaise… Vous retirez votre main, -enfin. Avant de la lâcher, il baise non plus -la main, mais le poignet. — Du coup, vous -allez protester. Vous le regardez. — Aucune -trace d’embarras, ni de fatuité non plus, sur -sa figure régulière. Allons, Irène, vous laisserez -passer cela encore… Vous causez maintenant. -En quelques minutes, il sait la chose -précise qu’entre toutes vous désirez voir à -Paris ; il en connaît le propriétaire, il vous -y conduira ; fixez votre jour. Rien n’est plus -simple… Rien n’est plus simple, en vérité. -Pourtant vous hésitez, Irène. — Il insiste. -Qui vous retient ? Voyez-vous à cela quelque -mal ? — Il n’y a rien de mal, en effet. — Alors ? — Cependant. — C’est -oui. — Il se -lève, il est si près de vous que sa hanche -frôle la vôtre ; il vous baise les deux mains, -cette fois-ci ; il est parti.</p> - -<p>Vous êtes troublée, Irène. Pourquoi ? Vous -ne vous reprochez rien. Il n’y a rien eu entre -vous dont votre conscience puisse s’alarmer. -Deviendriez-vous prude jusqu’à empêcher -qu’on vous baise les mains ? Ces mêmes gestes, -d’autres les ont faits cent fois. Pourquoi -ont-ils pris, aujourd’hui, un sens nouveau ?… -Vous vous croyez peut-être être dupe de votre -imagination. Jacques ne songe pas à moi, -pensez-vous. Il a tant de femmes. Que viendrait-il -faire ici ?… Pourtant il est venu. Il ne -vous a fait aucun compliment, mais vous -sentez encore la pression douce et tenace de -sa main… Décidément, vous n’irez pas avec -lui voir cette collection privée. Vous l’en -avertirez par un mot, la veille… Le jour vient -et vous n’avez pas écrit. Vous voilà tenue -d’aller au rendez-vous. Au fond de vous-même, -secrètement, vous en êtes heureuse. -Pourtant, vous ne vous l’avouez pas. Vous -mettez à votre toilette plus de soin encore -qu’à l’ordinaire. Vous partez… Irène, Irène, -que faites-vous ? Pour Dieu, n’acceptez pas -de monter dans sa voiture, ou vous êtes une -femme perdue.</p> - - -<h3 id="c5s5">L’ÉPREUVE DU LIT</h3> - -<p>A nu, une duchesse et une blanchisseuse -montrent ce qu’elles sont. Il n’y a plus ici ni -rangs, ni prérogatives.</p> - -<p>L’amour révèle l’être lui-même et le ramène -à la mesure commune du lit. Épreuve -sévère et devant laquelle plus d’une tremble.</p> - - -<h3 id="c5s6">QUELQUES FEMMES</h3> - -<p>Elle a toujours regardé l’homme qu’elle -aime à la dérobée, en se cachant. Elle ne -peut supporter son regard ; il entre en elle, -lui fait mal.</p> - -<p>Loin de lui, elle n’est pas heureuse. Elle -ne pense qu’au moment où elle le reverra. -Pourtant elle a, lorsqu’elle est seule, des -moments exquis. Elle se dit alors : « Je lui -appartiens, je l’aime. Il fera de moi comme -il voudra. Quand je serai près de lui, je le -couvrirai de baisers. » Et, de loin, elle a toutes -les audaces.</p> - -<p>Aujourd’hui elle reçoit. Depuis le matin -elle est joyeuse ; elle sait qu’il viendra la -voir. Elle a du monde autour d’elle ; elle -s’anime… Il entre ; subitement elle se tait, -elle se détourne de lui ; c’est une main morte -qu’elle abandonne à ses lèvres. Il lui parle, -son malaise augmente, elle voudrait qu’il -s’en allât. « Pourquoi est-il venu ? se dit-elle. -N’est-ce pas absurde d’être troublée à ce -point ? » Elle lui répond brusquement, avec -dureté.</p> - -<p>Elle lui en veut du désarroi où il la jette : -« Qu’est-ce que cette tyrannie qu’il exerce sur -moi sans mot dire ? Il n’a qu’à paraître pour -que je n’ose plus ouvrir les lèvres. Pourquoi -est-ce que je l’aime ? J’ai vu des hommes plus -beaux. D’autres sont plus tendres ; ils ont -pleuré à mes genoux et m’ont offert leur vie. -Mais il est venu, il n’a rien dit, il m’a regardée, -et j’ai senti que je lui appartenais. -Comme il est sûr de lui ! Je hais ce calme qui -ne se dément pas au moment où je m’affole. -Il est ici avec moi comme il est avec les autres ; -entre elles et moi il ne fait aucune différence ; -il semble que jamais il ne m’ait -tenue dans ses bras. Ou bien ces autres, les -a-t-il serrées passionnément aussi sur son -cœur ?… Je le déteste ! »</p> - -<p>Et bientôt il prend congé d’elle. C’est comme -si la vie l’abandonnait… Il n’y a plus personne -pour elle dans le salon, elle n’écoute rien ; elle -le suit des yeux ; elle le voit marcher dans la -rue, de cette démarche sûre de soi qui est la -sienne, et les femmes qu’il rencontre, il les -perce de son regard aigu…</p> - -<hr /> - - -<p>Celle-ci est de taille médiocre, la figure -large, la mâchoire lourde, le teint mat, les -cheveux noirs, un peu gras, de même que la -peau. Elle a les yeux longs, les arcades sourcilières -bien arquées, le nez aquilin, mais -charnu et sans finesse, la bouche grande, les -lèvres épaisses, rouges et humides, les dents -jolies. Elle parle haut ; la voix est, comme la -personne, commune.</p> - -<p>Elle évoque, dès qu’on la voit, des idées -lubriques et triviales. Elle est riche et montre -de beaux bijoux. Pourtant on l’imagine tout -de suite à sa place, éclairée par la lumière -blafarde d’un globe électrique, parmi les -passants en quête d’amour, sur le trottoir.</p> - -<p>Mais c’est dans un salon qu’elle entre, d’une -allure décidée. Il faudrait que la société y fût -bien peu nombreuse pour qu’elle n’y rencontrât -pas un homme ou deux devant qui elle -s’est dévêtue. Cette idée ne la trouble pas. -Elle aborde sans gêne ses anciens amants. -Elle ne montre aucun embarras ; elle ne se -souvient de rien, sauf qu’elle les a eus, ce -qui est une raison suffisante pour ne les avoir -plus.</p> - -<p>Elle fouille le salon et passe en revue les -visiteurs. N’y aurait-il là personne pour elle ?… -Mais soudain elle découvre le jeune vicomte -de P… Il a dix-neuf ans à peine ; il débute, il -est candide et vigoureux, novice aux choses -de l’amour et plus embarrassé dans un salon -qu’une jeune fille. Elle s’approche de lui ; elle -lui assène un regard si direct qu’il baisse les -yeux, intimidé… Maintenant elle est assise -dans un coin écarté de la pièce, près de lui, -si près, qu’en parlant, elle le touche et que -sa jambe s’appuie sur le pantalon noir du jeune -homme. Il sent que son destin va s’accomplir, -qu’il est un jouet entre les mains expertes -de cette femme. Il tremble, à la fois de -peur et du désir de la chair qui point en -lui… Il avait rêvé pour ses débuts d’autres -étreintes ; il songeait à une jeune amie dont -la candeur égalerait la sienne, tandis que le -voici enfiévré sous les regards impudents de -celle qui le presse.</p> - -<p>Allons, enfant, laissez-vous faire. Lorsque -votre digne mère apprendra par son amant -la bonne fortune qui vous échoit, elle se félicitera -à la pensée que votre initiation à l’amour -ne vous coûte rien, qu’elle vous rapportera, -au contraire, quelques bijoux de prix, -des boutons de chemise, une épingle de cravate, -voire même, si vous vous en êtes rendu -digne et si vous avez égalé les exploits de -quelques notables prédécesseurs, un beau -chronomètre en or et qui sonne les heures.</p> - -<hr /> - - -<p>Elle n’a pas eu d’amant. Elle n’aura pas -d’amant. Pourtant elle a été aimée passionnément. -Des vies se sont assombries à cause -d’elle. Elle a aimé, elle-même, presque à en -mourir. Mais, au moment de s’abandonner, -elle a eu un instant d’hésitation, elle s’est reprise -avant de s’être donnée… Et maintenant, -tout est fini.</p> - -<p>Deux ans après la crise, son mari est mort. -Mais l’autre avait disparu très loin, plus loin -qu’en province, ou qu’à l’étranger, dans l’alcool… -Elle est restée seule avec une fille -qu’elle élève elle-même.</p> - -<p>Elle ne parle pas du passé ; elle ne se plaint -pas. Mais il suffit de la voir pour comprendre -qu’elle a été un jour jusqu’« aux sombres -bords » d’où l’on revient pâle à jamais. Ses -gestes disent la lassitude de ce voyage si douloureux -qu’aucuns sommeils n’en effaceront -le souvenir. Sa voix douce, retenue, effacée, -a parfois une vibration soudaine et riche qui -surprend ; dans le regard on lit quelque -chose de profond, de muettement désespéré, -de par delà les mots. Mais on devine derrière -le visage fier et résigné, une âme intense, -qui, malgré les blessures, ne veut pas mourir.</p> - -<p>Elle n’aura pas d’amant. On pourrait croire -qu’aujourd’hui elle s’accorde au moins le -plaisir sans danger de voir librement les hommes -qu’elle préfère. Mais non. Vivant dans -un monde où l’on se passe tout, elle ne se -permet rien. Elle soutient quotidiennement -la gageure d’être celle que la médisance même -ne peut effleurer. Elle surveille ses démarches -les plus innocentes. Si elle se plaît à -la compagnie d’un ami, elle sera attentive à -n’être pas vue en public avec lui ; elle fuit -les apartés, ne l’invite qu’avec la grande -liste, ne l’a pas à côté d’elle à ses dîners du -samedi ; elle ne le rencontre ni aux Acacias -le matin, ni aux thés de l’après-midi.</p> - -<p>Ce n’est pas à cause de sa fille qu’elle agit -ainsi, mais elle soutient qu’une honnête -femme ne doit pas l’être uniquement dans -le secret de sa vie et pour elle seule, qu’elle -doit avoir de l’honnêteté non seulement le -fond solide, mais aussi toutes les apparences.</p> - -<p>On ne peut avoir pour elle des sentiments -médiocres. Elle force l’estime ; si on l’aimait, -ce serait d’un cœur nouveau.</p> - -<p>Peut-être aimera-t-elle encore ? Et pourquoi -pas ? N’y a-t-il pas derrière ces yeux fatigués -un feu qui couve encore ? S’est-elle résignée -jusqu’au fond d’elle-même ? A-t-elle tué vraiment -le vivace espoir ? Si elle aime, personne -n’en saura rien. Elle se cachera de tous et -surtout de celui qu’elle aura distingué. S’apercevra-t-il -du sentiment qu’il a éveillé ? Osera-t-il -supposer qu’elle aussi est une femme, -après tout, et faible, comme les autres ?…</p> - -<hr /> - - -<p>Les fées se réunirent autour du berceau -de cette enfant. L’une après l’autre, elles -parlèrent.</p> - -<p>La première dit :</p> - -<p>— Le plus grand des dons, je te l’accorde. -Tu seras belle parfaitement, de la pointe du -pied jusqu’aux cheveux abondants et lourds.</p> - -<p>La seconde :</p> - -<p>— En plus de la beauté qui peut rester -glacée, je te donne le mouvement et l’expression.</p> - -<p>La troisième :</p> - -<p>— Tu ne cesseras de t’intéresser aux spectacles -qu’offre la vie.</p> - -<p>La quatrième :</p> - -<p>— Tu auras l’avantage de connaître des -fortunes diverses et finalement tu seras, jeune -encore, riche, très riche.</p> - -<p>La cinquième :</p> - -<p>— Tu comprendras les choses de l’esprit.</p> - -<p>La sixième :</p> - -<p>— Tu sentiras vivement le rythme de l’art, -qu’il soit musique ou plastique.</p> - -<p>La septième :</p> - -<p>— Tu t’habilleras avec un goût hardi et -parfait.</p> - -<p>La huitième :</p> - -<p>— Les hommes les plus célèbres de la -ville voudront te connaître et t’entourer.</p> - -<p>La neuvième :</p> - -<p>— Tu seras aimée à la folie.</p> - -<p>Ayant ainsi parlé, les neuf fées s’inclinèrent -sur le berceau de cette enfant dont elles -voulaient assurer le bonheur et dirent : « Nous -n’avons rien oublié, au moins. Il n’est pas de -surprise possible. Notre parente pauvre ne -pourra pas faire de mal ici. » Ces paroles prononcées, -elles s’en furent.</p> - -<p>Apparut alors la triste fée des mauvais présents. -Elle regarda cette enfant à qui tant de -dons et si grands avaient été apportés. Elle -secoua la tête lentement et dit :</p> - -<p>— Mes sœurs étourdies ont oublié le cadeau -le plus précieux, celui sans lequel tous -les autres sont vains. Tu seras belle, intelligente, -sensible, riche et aimée, comme il -t’a été prédit, mais tu ne seras pas heureuse… -Tu comprendras tout, mais tu ne t’attacheras -à rien ; tu éveilleras les désirs des hommes, -en toi aucune flamme ne brûlera ; ils te prendront, -tu ne te donneras pas. Il te manque, -hélas ! le don suprême, celui de la sensualité -que rien ne remplace ; à celle qui ne le possède -pas, l’univers reste fermé… La plus -simple fille du monde, qui, gardant les troupeaux -dans les pâturages, tressaille à voir -venir lentement à travers champs le garçon -de ferme qu’elle aime, qui s’étend sous lui -derrière une haie parce qu’il fait une lourde -chaleur en elle et au dehors, connaît un bonheur -plus grand que tu ne pourras jamais -l’imaginer.</p> - -<p>Et la fée s’éloigna, accablée de tristesse ; -bien qu’elle fût une parente pauvre dans la -famille des fées, elle était bonne et ne pouvait -s’empêcher de pleurer sur le sort de cette -enfant splendide qui ne connaîtrait pas -l’amour.</p> - - -<h3 id="c5s7">DE LA FATUITÉ DES FEMMES</h3> - -<p>On a beaucoup parlé de la fatuité des -hommes. Occupons-nous de celle des femmes.</p> - -<p>Les femmes feignent de croire qu’il est -dans l’ordre de la nature que les hommes se -meurent d’amour pour elles. Elles attendent -les hommages, condescendent parfois à les accueillir. -Il semble qu’elles n’aient que la difficulté -de choisir entre tant d’adorateurs celui -à qui elles feront la grâce insigne de le distinguer.</p> - -<p>Comédie ! Comédie !… Les femmes jouent -la comédie. Mais elles ne sont pas dupes de -leur rôle. Elles savent que la fatuité leur est -un masque utile sous lequel elle sont plus à -l’aise pour livrer bataille.</p> - -<p>En réalité la femme, au lieu d’attendre -l’homme, va le chercher ; elle a mille tours -charmants pour l’isoler, le flatter, le cajoler, -le séduire ; elle lui donne une idée excessive -de son mérite, lui montre de cent façons détournées -qu’il lui plaît, qu’il est le maître, -qu’il n’a qu’à se décider.</p> - -<p>Ce manège de la femme est d’une difficulté -inouïe ; mais notre souple compagne y déploie -une prodigieuse habileté. Elle n’a pas -un mot qui choque, pas une phrase dont elle -puisse rougir, pas une attitude équivoque, -pas un regard trop appuyé. Et pourtant, avec -quelle grâce elle s’offre !… Comme elle sait se -mettre en valeur, s’habiller, se laisser aller, -se placer dans la lumière qui lui convient. -Avec quel art elle opère ! C’est le triomphe -des sous-entendus, des promesses jurées sans -avoir été dites, des délices évoquées sans un -mot, des gestes qui font entrevoir des paradis -prochains, gestes si rapides, si hardis, si -insaisissables, qu’on craint de s’être trompé -et d’avoir mal vu ; on n’ose pas comprendre, -pas plus qu’on n’ose interpréter un regard -tendre autrement que comme le signe d’une -grande innocence !… Auprès de la femme -naïve qui veut plaire, les artifices les plus -subtils de don Juan paraissent grossiers.</p> - -<p>Pour comble de rouerie elles semblent se -défendre ; elles obligent l’homme à attaquer, -tant elles paraissent lointaines et sûres d’elles-mêmes.</p> - -<p>Otez le masque… Vous les verrez tremblantes -à l’idée que peut-être elles ne sauront -ni attirer ni retenir celui qu’elles désirent.</p> - - -<h3 id="c5s8">JOSEPH</h3> - -<p>Nulle part on ne voit mieux le travail de -la ruse féminine que dans l’interprétation -traditionnelle de l’histoire de Joseph et de -l’épouse de Putiphar, car ce sont les femmes -éternellement occupées à défendre leurs positions -et à les fortifier qui, en amour, créent -l’opinion.</p> - -<p>Cette histoire pouvait leur être fatale ; elles -y faisaient piètre figure, s’y montraient sous -un jour vraiment fâcheux. Une femme, laissant -tomber le masque, perdant toute pudeur, -s’offrant à un jeune homme et refusée par -lui !… Comment se tirer de là ?</p> - -<p>Elles y sont arrivées, n’en doutez pas. Elles -ont jeté toute la lumière sur Joseph. La -femme reste dans l’ombre ; on ne l’aperçoit -pas ; on ne sait même comment elle s’appelle, -on ne voit que l’homme. Et cet homme — c’est -ici que la grandeur du génie féminin -apparaît — est irrémédiablement ridicule ; il -se montre dans une posture absurde ; on ne -le cite que pour s’en moquer. Elles ont accablé -ce pauvre Joseph de leurs sarcasmes. Il est -indéfendable. Du même coup elles ont créé -l’opinion, si avantageuse pour elles, que, sous -peine d’être déshonoré, un homme, non seulement -ne peut pas résister à la femme, mais -encore doit l’attaquer. C’est devenu un devoir -pour l’homme bien élevé, le premier devoir -de la politesse masculine.</p> - -<p>Ainsi ont-elles travaillé merveilleusement -pour leur sexe et réussi, dans des conditions -défavorables, un admirable coup de partie.</p> - - -<h3 id="c5s9">POUR UNE FEMME SENTIMENTALE, -DÉLICATE ET A SCRUPULES</h3> - -<p>Il y a une belle partie à gagner, et digne -de don Juan, auprès d’une femme sentimentale, -délicate et à scrupules, en lui tenant le -discours suivant dont nous ne donnons que -les grandes lignes :</p> - -<p>— « Madame, un souci de loyauté envers -moi-même et envers vous m’empêche de vous -dire que je vous aime. L’amour, le grand -amour dont les personnages de théâtre -ont plein la bouche, c’est toute une histoire, -et pas très claire. Je pourrais, comme un autre, -vous adresser d’émouvantes phrases de -lyrisme et de fausseté… Je ne le ferai pas. Je -vous dirai avec simplicité que vous me plaisez -infiniment et que je ne pense pas sans frémir -au bonheur de vous serrer dans mes bras.</p> - -<p>« Nous avons, Madame, horriblement compliqué -la vie et l’amour. La plupart des hommes -sont des malades. Il faut les fuir. Ils ont -inventé, dans leurs humeurs noires, les scrupules -dont nous mourrons, les remords qui -nous empoisonnent, la peur qui sévit à l’état -chronique. Quel mal ils ont fait à l’humanité !… -Soyez sûre qu’il y a plus de douleur dans le -monde par excès de scrupule que par trop de -facilité. Regardez en vous-même ; voyez vos -hésitations, vos terreurs. Vous ne savez plus -être heureuse simplement, sainement. Vous -ne vous êtes pas donnée, parce que vous -cherchiez un impossible amour et comme, à -chaque fois, vous n’étiez pas assurée de l’avoir -trouvé, vous êtes restée sur la rive sans -vous embarquer jamais.</p> - -<p>« Je ne vous propose, moi, que le plaisir… -oui, le plaisir dont on a trop médit, qu’on -affecte de mépriser, sans doute parce qu’on -est inhabile à le cueillir, le plaisir qui est la -joie riante de la vie…</p> - -<p>« Il faut, il est vrai, qu’il ne vous coûte pas -trop cher. Il ne faut pas lui sacrifier une réputation -d’honnête femme que l’on garde si -facilement en observant quelques élémentaires -précautions. Il faut enfin être assurée que -je saurai vous faire goûter la volupté sans risquer -les suites que la nature y a voulues. -Venez chez moi sans craindre ceci et cela.</p> - -<p>« Venez chez moi. Vous êtes belle et fraîche -comme le printemps… Vous résignerez-vous -à vivre dans une triste solitude, loin du plaisir ? -Laissez-moi vous apprendre la volupté -des caresses permises (elles le sont toutes)… -Nous voyez-vous couchés l’un à côté de l’autre, -nus, sur un lit, dans une pièce chaude et parfumée. -Votre bouche cherche la mienne… -etc., etc. »</p> - -<p>L’essentiel dans cette déclaration est -d’éveiller des images sensuelles précises dans -le cerveau de la femme, de les lui suggérer violemment, -de façon à ce qu’elles s’imposent à -elle, et réapparaissent nettes et émouvantes -lorsque vous serez parti… Vous livrez ainsi un -assaut vif, mais sans tenter aucun geste, et -laissez la femme rêver à ce que vous lui avez -dit… Attendez un peu. Si vous la rencontrez -dans le monde, continuez à parler dans le -même sens. Il vaut mieux retourner chez -elle un peu tard que trop tôt. Car une occasion -perdue se retrouve toujours, tandis -qu’une attaque prématurée et repoussée met -la femme en défiance et ruine vos chances de -succès. Il faut, lorsqu’on livre l’assaut, être -sûr de vaincre… Si c’est chez elle qu’elle -vous reçoit, n’allez pas plus loin que le baiser -sur la bouche. Il y a, à une victoire complète, -mille impossibilités, les domestiques qui -peuvent entrer, une visite qui survient ; puis, -même si vous l’obteniez, vous ne lui donneriez -dans l’inconfort de son boudoir, tout -habillés que vous êtes, qu’une insuffisante -satisfaction, et souvenez-vous que, si vous -ne lui avez promis que le plaisir, vous le lui -devez au moins tout entier. Elle viendra donc -chez vous le lendemain même du jour où -vous aurez baisé ses lèvres.</p> - -<p>Il est évident qu’il faut, pour réussir, que -vous plaisiez physiquement à cette femme et -qu’elle ait des sens. Mais cela se devine tout -de suite…</p> - - -<h3 id="c5s10">LE SEXE INDISCRET</h3> - -<p>Le sexe indiscret, c’est le sexe féminin. -Étrange contradiction : les femmes ont mille -fois plus besoin du secret que nous ; l’honneur -public d’une femme est dans la chasteté qui, -pour les hommes, n’est qu’une vertu ridicule ; -une femme a beaucoup à perdre à laisser -voir dans sa vie, tandis que le plus souvent -une bonne fortune connue sert un homme -et le pousse dans le monde.</p> - -<p>Pourtant on trouve plus de discrétion chez -les hommes que chez les femmes. Ils ont un -plus grand soin de l’honneur qui leur est -confié. Ils ont l’habitude, par la vie qu’ils -mènent, et souvent par obligation professionnelle, -de garder des secrets !</p> - -<p>Combien est-il difficile à une femme qui -aime de cacher son bonheur ! Sans aller jusqu’à -une inutile et dangereuse confession, elle -a mille manières de faire savoir au monde -quel homme elle préfère. La façon dont elle -le reçoit, dont elle lui parle ou ne lui parle -pas, la manière qu’elle a de chercher ou -d’éviter ses regards, tout est un aveu.</p> - -<p>Pour combien de femmes une liaison va-t-elle -sans confidente, moins par l’obligation -où elles pourraient être d’avoir la complicité -d’une amie pour assurer mieux leurs sorties -que par la nécessité impérieuse de parler -de leur fièvre ?</p> - -<p>On en trouve qui ont la force d’âme de -cacher leur bonheur. Mais, lorsque leur -bonheur se change, comme il peut arriver, -en un désespoir affreux, où sont-elles -celles qui ont l’héroïsme de souffrir sans se -plaindre ?</p> - -<p>On en a vu pourtant rester silencieuses, -impassibles dans le malheur le plus grand, et -supporter des tortures effroyables sans mot -dire. Personne n’a pu deviner la cause de -leur mal. Elles ont traversé l’enfer sans compagnon.</p> - - -<h3 id="c5s11">LE SECRET</h3> - -<p>Il est plus facile de tromper les gens qui -sont près de nous que ceux qui ne sont pas -mêlés au train quotidien de notre vie. Avec -quelque habileté, on peut créer chez ceux -qui nous tiennent de près un état d’esprit tel -qu’ils interpréteront d’eux-mêmes dans le -sens innocent que nous leur suggérons, les -démarches, faits, gestes et paroles, les plus -dangereux. Mais les autres voient de loin, en -gros, — et juste.</p> - - -<h3 id="c5s12">LES ÉTERNELLES COURTIÈRES -DE L’AMOUR</h3> - -<p>Lorsque les femmes ne font pas l’amour -elles-mêmes, il faut qu’elles s’occupent de -l’amour d’autrui. Elles servent d’intermédiaires, -reçoivent et portent les lettres, inventent -des prétextes, facilitent les sorties, -créent des alibis. On en voit qui sont les -éternelles courtières de l’amour sans se décider -jamais à prendre une affaire à leur -compte. Il leur suffit de vivre dans l’atmosphère -trouble et chaude de l’adultère des -autres. On les trouve prêtes, au jour voulu. -Elles ne marchandent pas leur peine. Et, -chose merveilleuse, elles sont plus capables -de garder le secret d’autrui que le leur -propre.</p> - - -<h3 id="c5s13">L’INCONSTANTE</h3> - -<p>« Souvent femme varie », « <i lang="en" xml:lang="en">Frailty, thy -name is woman</i> ». Ce sont des mots de poète.</p> - -<p>En réalité le sexe inconstant est le sexe -masculin. Plus que l’homme, la femme s’attache -par la possession. Entre deux êtres qui -s’aiment également, l’homme, le plus souvent, -se lasse le premier et s’en va. Il laisse -derrière lui une femme affolée et prête à tout. -Dès lors, il n’est pas étonnant qu’elle mène -une vie désaxée. Mais la cause en est dans -l’abandon où la laisse l’homme, non dans la -nature de la femme. Les sexes ne sont pas -égaux. L’homme est fait pour conquérir, -posséder et courir à d’autres. La femme, -une fois possédée, en a pour un an ou deux -à se remettre en état de procréer. Quand -même nous trichons avec la nature, les lois -naturelles restent écrites au tréfonds de -notre être. C’est là seulement que nous -trouvons une base solide pour l’analyse. On -ne peut établir un raisonnement sérieux sur -des exceptions, sur des nymphomanes, ou -sur quelques frigides benêts qui, où qu’on -les pose, s’enracinent.</p> - - -<h3 id="c5s14">L’HABILETÉ SUPRÊME DE LA FEMME</h3> - -<p>L’habileté suprême de la femme est dans -l’art de déplacer la question. Là, notre sœur -plus faible l’emporte incomparablement sur -nous ; les femmes les plus droites, les plus -franches, celles qui sont incapables d’une -ruse où d’une dissimulation voulues, s’entendent -merveilleusement à déplacer la -question, à esquiver les responsabilités, non -qu’elles agissent ainsi délibérément, qu’il y -ait chez elles un calcul réfléchi, mais par le -jeu inconscient de l’instinct qui triomphe -dans la lutte avec le mâle.</p> - -<p>Le façon dont elles savent alors brouiller -les choses tient de la magie. On n’y voit plus -clair ; le blanc est devenu noir ; l’objet précis -du litige a soudain été escamoté. Elles -s’arrangent pour mettre l’homme dans l’impossibilité -de leur adresser la moindre -plainte, le plus petit reproche, de faire la -plus lointaine allusion à ce qui les gêne, -sous peine de passer pour un être sans cœur, -sans délicatesse, positivement grossier.</p> - -<p>Dans les cas les plus graves, lorsque le -danger est sérieux, la femme tombe malade. -Elle commence par jouer de ses nerfs, et finalement -ses nerfs l’emportent ; elle « fait » de -la neurasthénie, pour employer l’expression -si juste des médecins. L’homme n’a plus qu’à -oublier ses peines et à ravaler ses griefs. -Son rôle d’accusateur est changé en celui -de garde-malade. Il soigne sa faible amie ; il -se ronge de souci pour elle ; il cache sa -propre souffrance ; il faut qu’il rie, qu’il -plaisante.</p> - -<p>Les semaines passent, la malade se rétablit -lentement. A la moindre menace d’orage, -elle a une rechute.</p> - -<p>Une fois que le temps a fait son œuvre et que -tout danger est écarté, alors seulement elle -se remet.</p> - - -<h3 id="c5s15">DE L’EXISTENCE DE DIEU</h3> - -<p>J’ai connu une femme qui avait perdu -toute idée religieuse et jusqu’à la croyance -à l’existence de Dieu. Elle rencontre un -homme qu’elle aime, qu’elle admire. A voir -un ouvrage si parfait, un si beau modèle de -l’homme, elle ne peut imaginer qu’il ait été -formé par le hasard des combinaisons aveugles -de la matière. Et voilà qu’elle commence -à se reprendre aux idées d’au-delà. « Il vit, ne -serait-ce pas la preuve tant cherchée de l’existence -de Dieu ? »</p> - - -<h3 id="c5s16">A CHACUN SA FONCTION</h3> - -<p>Il y a des femmes qui sont faites pour -avoir des enfants. Il y a des femmes qui -sont créées pour n’en avoir pas (dans l’intérêt -même, hypothétique et contradictoire des -enfants). A l’avenir, on choisira celles qui -seront mères et celles qui resteront stériles. -Et il s’agit de ne pas attacher de coefficient -moral à l’une et à l’autre de ces fonctions -également nécessaires.</p> - -<hr /> - - -<p>Dans plusieurs familles du règne animal, -on trouve la même division pour le plus -grand ordre des sociétés et le plus grand bien -de l’espèce.</p> - - -<h3 id="c5s17">LES OUVRIÈRES DE L’AMOUR</h3> - -<p>Dans le tableau célèbre de Corrège, Danaé -entr’ouvre ses cuisses un peu grasses et sur -elle il pleut de l’or.</p> - -<p>Admirable symbole !</p> - -<hr /> - - -<p>Une classe d’ouvrières existe pour l’exploitation -de l’amour. Pour devise elles ont pris -la seconde partie seulement de la définition -célèbre du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. « L’échange de deux -fantaisies et le contact de deux épidermes. »</p> - -<hr /> - - -<p>Elles sont nombreuses. Il y en a de luxe -et de misère, à vingt-cinq sous la course et à -vingt-cinq louis. Elles rendent le même service -pourtant, mais à des degrés différents de -l’échelle sociale. Leur rôle est de donner le -change aux passions. On comprend qu’un -état policé encourage leur industrie. On comprend -moins le mépris où les tient l’opinion -publique.</p> - -<p>On accolle à l’amour qu’elles offrent l’épithète -de « vénal ». Pourquoi le donneraient-elles -gratuitement ? Elles assurent la tranquillité -des familles. Cela se paie.</p> - -<hr /> - - -<p>Elles sont de goût classique et ne mêlent -pas les genres. Elles laissent votre cœur -tranquille, mais elles s’occupent admirablement -du reste.</p> - -<hr /> - - -<p>La supériorité de la France, on l’a dit souvent, -vient de ce qu’elle est insurpassable -dans l’industrie d’art.</p> - -<hr /> - - -<p>Quand l’amour va, tout va. Pourtant -comme dans les autres métiers, le chômage -existe. Il y a les années des vaches maigres.</p> - - -<h3 class="c" id="c5s18">DE LA NÉCESSITÉ ET DE L’ART -DE BATTRE LES FEMMES</h3> - -<p class="r"><i>A monsieur Paul Bourget.</i></p> - -<p>Zarathustra l’a dit : « Tu vas parmi les -femmes ? Prends ton fouet. »</p> - -<p>Nous savons à combien de reproches nous -nous exposons en abordant ce sujet, combien -nos intentions, qui sont pures, seront perverties. -Mais comme il s’agit d’une œuvre -philanthropique et de rien moins que du -bonheur de notre tendre compagne, rien ne -saurait nous retenir, et, conscient de la -haute tâche que nous avons à remplir, nous -prenons le courage de braver les préjugés et -de lui offrir, en ami véritable, de toute bonne -volonté, ces utiles et inédites recherches -pleines de moelle substantielle.</p> - -<p>C’est un sujet défendu ; il faut être sans -hypocrisie pour oser le traiter. C’est un sujet -difficile aussi, car les hommes qui battent les -femmes ne l’avouent pas, par une fausse -honte dont la lecture de ces lignes les débarrassera -peut-être ; quant aux femmes, dissimulatrices -éternelles, elles s’écrient d’une -voix unanime : « Me toucher, moi ! J’aimerais -voir cela ! » Ainsi n’aurons-nous d’aveux, -ni des hommes ni des femmes. On cache les -coups comme des caresses défendues. Mais -nous écrivons ici sans hypocrisie et sans -peur et nous irons hardiment à la chasse des -vérités qu’ignorent les nobles héroïnes de -M. Paul Bourget. Nous prions seulement -nos lectrices de nous lire avec les yeux de -l’esprit.</p> - -<hr /> - - -<p>Disons-le sans ambages, sans nous occuper -des clameurs, qu’une telle affirmation va -soulever :</p> - -<p>Les femmes désirent secrètement être -battues.</p> - -<p>Elles ne l’avouent ni à autrui ni à elles-mêmes ; -peut-être même l’ignorent-elles ; -mais — est-ce l’obscur réveil d’un sentiment -atavique, le souvenir empreint, au tréfonds -de leur conscience, des ancestrales raclées reçues -par leurs sœurs timides, farouches et -soumises, au sein des paradis perdus ? est-ce la -nostalgie de ce bonheur primitif et disparu ? — elles -veulent des coups.</p> - -<hr /> - - -<p>Quelle femme digne de ce nom et sexe -admirable n’a connu les heures d’exaspération -grâce auxquelles nous savons, enfin, le prix -de la vie calme ? Quelle femme ne fait des -scènes ?</p> - -<p>Or on peut poser l’axiome suivant :</p> - -<p>Une femme qui fait une scène désire être -battue.</p> - -<p>Voyez notre infortunée compagne malade -d’énervement. Elle ne sait ni la cause, ni le -remède de son mal. Pourtant, avec la merveilleuse -et aveugle sûreté de l’instinct, elle -va droit où il faut aller. Elle prend un prétexte -et le hérisse de pointes… L’homme -imbécile, qui n’emploie sa raison qu’à déraisonner, -s’efforce de rester calme : « Tu -cries, dit-il, parce que tu es une pauvre petite -créature de nerfs ; moi, plus sage, je te montrerai -ce qu’est un homme raisonnable et -maître de soi. »</p> - -<p>Il prodigue les bonnes paroles ; elle s’exaspère… -C’est de bien autre chose que de paroles -bonnes où mauvaises qu’elle a besoin. -Maintenant ses nerfs vibrent si aigus qu’il -semble qu’on les entende. De toute ardeur, -elle cherche ce qui mettra l’homme hors de -lui, ce qui lui fera perdre son détestable -sang-froid, ce qui amènera, enfin, l’explosion -désirée ; — et, en face d’elle, blanc de -colère contenue, dépensant une force inutile -dans la vaine besogne de se maîtriser, ce -grand benêt d’homme civilisé continue à crisper -son poing dans sa poche au lieu d’en meurtrir -les délicats méplats du visage convulsé qui -se tend vers lui.</p> - -<hr /> - - -<p>Si la femme est plus intelligente que celui -auquel elle est associée, elle souffre de la -supériorité anormale de sa position ; elle est -heureuse que l’homme, par l’emploi opportun -de ses poings, lui démontre qu’il y a au -moins une supériorité qui est restée sienne. -Ainsi l’équilibre du ménage se trouve-t-il -rétabli.</p> - -<p>La femme est-elle une sotte ? Incessamment -elle provoque l’intelligence de l’homme à -une lutte inégale dans laquelle elle triomphe, -car, d’un homme intelligent et d’une -femme sotte, c’est toujours la femme qui -l’emporte. En effet, les mots ayant pour -elle le seul sens étroit que sa passion leur -donne, elle ne comprend rien. Jamais elle -ne reconnaît, par un acte spontané de son -intelligence, la supériorité de l’homme. Qu’il -lui fasse donc comprendre dans sa chair, -puisque c’est sa seule partie sensible, qu’il -est le plus fort.</p> - -<hr /> - - -<p>Il y a des situations dont on ne peut sortir -dignement que par une raclée.</p> - -<p>Encore faut-il être en état de la donner. -Je recommande à mes frères de faible constitution -l’emploi quotidien de l’<i lang="en" xml:lang="en">Exerciser</i>. Il -y a une série d’exercices qui développent -merveilleusement les muscles extenseurs. En -outre, quelques leçons de boxe ne seront -pas inutiles pour apprendre à loger rapidement -un coup de poing, à se tenir en garde. -Il faut avoir des biceps et des épaules irréprochables -dont la seule vue inspire à la -femme un sentiment de respect et d’admiration, -auquel se mêle un trouble infiniment -flatteur.</p> - -<hr /> - - -<p>Il ne faut pas, qu’à l’idée de battre les -femmes, s’ajoutent de sadiques désirs, que, -pour trouver de la chair tiède et cachée, on -retrousse jupes et jupons, qu’on arrache un -corsage fiévreusement. L’homme juste et -supérieur que nous voulons bat les femmes, -non pour son plaisir, mais pour leur bien.</p> - -<hr /> - - -<p>La femme comprendra sans doute un jour -que l’homme qui la frappe lui donne la plus -grande preuve d’amour. N’est pas battue qui -veut.</p> - -<p>Il y a là un privilège. Les coups vont aux -femmes aimées. Les traditions populaires de -chaque pays l’indiquent (Cf. Hongrie <i>folklore</i> : -« Ton mari ne te bat pas, pauvre -femme ! Il ne t’aime donc pas »).</p> - -<p>Depuis des siècles, nous avons oublié que -nous étions, à l’origine, un animal frappeur ; -des siècles ont été employés à nous enseigner -qu’il était lâche et mauvais de battre -quelqu’un de plus faible que nous (on n’a -jamais eu besoin de nous apprendre à ne -pas cogner sur qui est plus fort) ; l’opinion, -reine du monde, est unanime à condamner -l’homme qui bat. Nietzsche dirait que ce sont -précisément les faibles qui se sont employés -à créer cette opinion qui leur est si favorable, — et -ils y ont réussi.</p> - -<p>On voit à quelle profondeur l’homme doit -plonger pour retrouver la volonté d’employer -ses poings ; les couches d’idées accumulées par -l’éducation, les convenances, les habitudes, -le respect de soi-même et d’autrui, qu’il doit -traverser ; il faut qu’il franchisse les concepts -d’honneur et de lâcheté, de bonté et de pitié. -Le sacrifice de ce qu’il y a de délicat et -d’achevé en lui, des précieuses conquêtes -qui ont demandé à l’humanité des siècles -d’efforts et de peines, notre irritée et trépidante -compagne n’en saisit-elle pas la grandeur ?… Il -y a une véritable beauté morale, une -victoire remportée sur soi-même chez l’homme -qui bat une femme, précisément parce qu’il -n’y a, à ce faire, aucun danger et qu’il ne -sera pas récompensé de ce geste par la vaine -gloire qui s’attache aux pseudo-actions d’éclat.</p> - -<hr /> - - -<p>Depuis que celui qui signe ces lignes, -comme disait Victor Hugo, a orienté ses -méditations vers le noble art de battre les -femmes, il a provoqué plusieurs confidences -dont une au moins vaut d’être relatée, car -elle contribuera à donner de l’assurance à -nos frères hésitants.</p> - -<p>L’histoire suivante lui a été racontée par -Jacques S…, l’homme de qui on attendrait le -moins qu’il battît les femmes, car il est d’une -parfaite maîtrise de lui-même et reste, dans -les orages les plus violents, impassible.</p> - -<p>Jacques parla ainsi :</p> - -<p>— Il m’est arrivé d’employer ma force -contre une femme, et cette expérience, unique, -je l’avoue, m’est restée lumineuse dans la -mémoire. La maîtresse que j’ai battue était -une femme du monde. Elle était séparée de -son mari et je la voyais, alors que j’étais -amoureux d’elle, avec la plus grande facilité. -Souvent nous passions les journées et les -nuits ensemble, nous ne nous quittions guère -et menions vraiment la vie à deux d’un ménage -régulier. Ces détails sont nécessaires -pour que vous compreniez la suite de cette -histoire. Il y a tel geste qui n’aurait jamais -été fait si nous ne nous étions vus que furtivement, -trois fois par semaine, de cinq à sept. -Marthe, donnons-lui ce nom, était d’une extrême -délicatesse physique ; ses gestes indolents -s’arrêtaient inachevés et la grâce fluide -de son corps faisait penser à ces verreries -graciles et éphémères dont il semble qu’un -regard trop direct les brisera. En cette enveloppe -fragile, la pauvre enfant abritait une -âme maladive, sans cesse inquiète et tourmentée. -Elle ne cessait de se déchirer et, -sous le prétexte que j’étais alors l’autre moitié -d’elle-même, elle me déchirait le premier. -Une jalousie effroyable et stupide la torturait. -Tout lui était prétexte à s’inquiéter… Parlais-je -seul à une femme devant elle ? je lui faisais -la cour. Évitais-je, au contraire, par -amour de la paix, de causer avec telle jolie -femme, Marthe en inférait que, puisque -nous ne nous parlions pas en public, il y -avait entre nous une entente secrète… -Du reste, sa jalousie n’était pas un sentiment -profond et humain, mais quelque -chose de cérébral, de factice, où l’orgueil tenait -une large place.</p> - -<p>Nous vivions ainsi depuis quelques mois -dans un état d’énervement croissant. J’étais -obligé à un effort constant pour rester maître -de moi ; pas un geste de colère ne m’échappa -au cours des scènes quotidiennes que -j’avais à subir ; je savais trop combien je me -reprocherais la moindre brutalité, si je m’y -laissais entraîner.</p> - -<p>Un soir, nous étions au théâtre, dans une -avant-scène avec des amis. Marthe s’imagina, -à tort du reste, qu’une actrice que je n’avais -jamais vue, me regardait ; elle en conclut aussitôt -que je devais avoir une liaison avec elle, -que j’avais choisi ce théâtre pour retrouver cette -fille, etc., etc. Pendant deux heures, sa rage -s’accrut du silence gardé. Nous sortons, -nous montons, elle et moi, en voiture. Je -n’avais rien deviné du drame qui s’était passé -dans la tête de Marthe ; j’étais ce soir-là heureux -et confiant.</p> - -<p>A peine seuls, elle commença, d’une voix -tremblante de colère contenue que je connaissais -trop :</p> - -<p>— J’ai vu ton manège.</p> - -<p>— Quel manège ?</p> - -<p>— C’est ignoble ! Cette femme !…</p> - -<p>Ce fut la querelle la plus sotte, la plus -violente… Soudain, au paroxysme de la colère, -elle essaya de me pincer. Je l’arrêtai ; -d’un mouvement rapide, je lui saisis le poignet, -et, enfiévré, au souvenir de tant de -scènes analogues, je tordis d’un coup sec ce -poignet délicat… On entendit un craquement -léger du bras… puis ce fut un « Ah ! » de douleur, -un « Ah ! » si étonné, si franc, si humain -qu’il vibre encore en moi ; c’était la première -fois que je trouvais cet accent profond de nature -dans la bouche de Marthe… J’en fus stupéfait -et charmé comme l’est un virtuose qui tire -par hasard un son admirable d’un instrument -ingrat… Ayant poussé ce cri, Marthe, -écroulée dans l’angle de la voiture, éclata en -sanglots… Minute inoubliable !</p> - -<p>Alors je fus rappelé à la réalité ; j’avais été -brutal, j’attendais avec angoisse le remords -certain, terrible, qui allait m’accabler… Mais, -ô surprise ! au lieu de la mauvaise conscience -de mon acte, voici que montait en moi un -sentiment délicieux, inconnu, de paix retrouvée -après de longs tracas, de devoir accompli -à travers mille difficultés, de bien-être enfin -gagné après un rude voyage ; j’étais heureux -et soulagé, j’avais l’âme légère, généreuse, -lavée de toute animosité, purgée de toute -rancune ; j’avais abordé par un coup hardi -sur des terres ignorées et bénies… M’excuser, -demander pardon ? — De quoi ? D’être heureux.</p> - -<p>A côté de moi Marthe pleurait toujours, -mais je sentais que c’étaient de bonnes larmes -salutaires dans lesquelles se fondaient les colères -et les aigreurs. J’étais certain qu’au fond -d’elle-même elle ne m’en voulait pas, qu’elle -n’était nullement fâchée… Ce fut, pour moi -comme pour elle, une des heures les meilleures -de notre liaison. Voilà…</p> - -<p>— Et pourquoi vous êtes-vous quittés ?</p> - -<p>— La lassitude m’a pris. Nous nous -sommes séparés, parce que je ne l’aimais -plus assez pour la battre.</p> - -<hr /> - - -<p>Interrogez par ailleurs un de ces individus -affranchis de scrupules qui vivent du labeur -de leur compagne. Ils vont tranquilles et sûrs -d’eux-mêmes ; ils donnent à leur amie de -l’amour et des coups. Aussi sont-ils adorés, -et les rapports qui existent entre elle et lui -peuvent-ils à juste titre, pour le respect de la -femme à l’homme, la déférence, le juste sentiment -des inégalités naturelles et sociales, -être recommandés aux autres classes de la -société.</p> - -<p>En échange de ce qu’il reçoit, le mâle -accorde sa protection, c’est-à-dire qu’il empêche -que son amie soit battue par d’autres -que par lui. Sachez, jeunes femmes qui lisez -avec indignation ces lignes, que seul un -amant véritable peut porter la main sur vous. -Imitons M. Paul Bourget et posons ici un -axiome :</p> - -<p>— L’homme aimé a seul le droit de donner -des coups.</p> - -<p>Que l’homme qui veut se débarrasser d’une -maîtresse trop aimante ne s’imagine pas qu’il -suffit de la battre pour amener une rupture. -Elle sera plus tendre après la raclée qu’avant.</p> - -<hr /> - - -<p>Ayant démontré à la satisfaction de l’un -et l’autre sexe la nécessité de battre les -femmes, passons maintenant à la seconde -partie de notre sujet : Comment faut-il battre -nos délicates compagnes ?</p> - -<p>Disons-le tout de suite. Il ne s’agit pas de -les battre souvent et sans raison. Ce serait -un exercice fatigant et qui deviendrait bientôt -inutile, car l’effet diminuant à l’usage — on -s’habitue à tout, — vous seriez bientôt -obligé d’augmenter démesurément la dose. -Ainsi en est-il des fumeurs d’opium. L’exquis -et rare Thomas de Quincey prenait jusqu’à -trois mille gouttes de laudanum par jour. -Songez à ce que serait la vie d’un homme -obligé de donner trois cent coups par vingt-quatre -heures à la chère moitié de son âme. -Il s’userait la peau, le malheureux !</p> - -<p>Il ne faut battre que rarement et méditer -le mot de Machiavel, qui recommande au -tyran de faire toutes les cruautés nécessaires -d’un seul coup. Qu’on laisse donc passer quelques -scènes sans bouger ; qu’on se contente -d’avertir calmement, mais avec conviction, -une fois ou deux, pas plus. Alors, à la prochaine -scène, on frappe.</p> - -<p>Un seul coup bien porté peut suffire. Il -faut que notre faible amie sente en sa chair -la force supérieure de notre musculature. -L’effet est produit : au lieu de s’énerver, elle -pleure ; elle est heureuse.</p> - -<hr /> - - -<p>Le triomphe de la civilisation, je le vois -dans l’homme impassible, sans colère, qui -bat par raison. Il y a entre lui et la brute qui -frappe en fureur, la différence qui existe -entre l’assassin qui plante son couteau dans -le dos d’un « pante », et le chirurgien qui, -lui aussi, enfonce de l’acier dans une chair -vivante.</p> - -<hr /> - - -<p>Utile précepte à méditer : Il ne faut battre -qu’en particulier.</p> - -<p>Rien de plus pénible pour les délicats -qu’une rixe publique entre homme et femme ; -les vieux et stupides instincts de chevalerie -(époque où la femme fut changée en la -dame, hélas !) nous obligent, à cause des -spectateurs, à intervenir en faveur de la -femme, quand même chacun de nous, séparément, -est convaincu qu’il s’agit d’une correction -philanthropique, amicale et méritée. -Aussi ne battez que dans le privé. Cela est -surtout recommandé aux maris contre qui -pourraient être invoqués dans un moment -de folie les sévices et injures graves. Donc -pas de témoins importuns : la solitude d’un -cabinet de toilette, ou mieux, de la chambre -à coucher (il est inutile de casser une coûteuse -garniture de toilette). Les caresses et -les coups — ce sont les deux expressions d’un -même sentiment — demandent le secret des -portes closes.</p> - -<p>Si vous n’habitez pas un hôtel privé mais -un appartement, ne vous inquiétez pas des -bruits qui pourraient filtrer à travers parquets -et plafonds jusqu’aux voisins attentifs. -Les gémissements, pamoisons, interjections, -soupirs, appels aux dieux ou à madame sa -mère, d’une femme battue ressemblent d’une -façon surprenante, pour l’écouteur distant, à -ceux d’une femme heureuse. Chose singulière -et digne de remarque : ils produisent -une identique harmonie… Ne craignez pas les -insultes qui pourraient éclairer la religion -du voisin ; une femme battue n’insulte pas ; -elle ne prodigue les injures que pour avoir -des coups. Si vous les lui donnez sans tarder, -elle ne songera plus à proférer d’inutiles -paroles, elle sera toute au bonheur de pleurer.</p> - -<p>Évitez vous-même les apostrophes vaines. -Que vaut le mot le plus énergique auprès -d’un coup de poing bien asséné ?</p> - -<hr /> - - -<p>Il faut battre les femmes maigres avec un -bâton.</p> - -<p>Pour les fausses maigres, le poing est recommandé.</p> - -<p>Pour les grasses, le plat de la main suffit.</p> - -<p>En somme, il s’agit de ne pas se faire mal -à soi-même.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c6">VI<br /> -DE LA BEAUTÉ</h2> - - -<p>Henri, dans un salon, regarde une femme, -avec plus de soin qu’un médecin n’examine -un client, avec plus de sérieux qu’un avare -ne compte son argent. — « Elle est grande, se -dit-il, elle a la taille ronde et flexible, les épaules -larges ; le dos plat, les jambes longues. » -Il la regarde encore. N’essayez pas de lui parler : -il n’entend plus. « Le cou, continue-t-il, -est élevé, les yeux grands, le visage délicat -et plein à la fois, le menton bien dessiné — comment -aimer une femme au menton fuyant — Les -lèvres sont fermes, les dents nettes -et régulières. Il y a dans son regard quelque -chose de grave, une spiritualité qui m’est -chère. Ce n’est pas un animal que je veux -aimer, mais un être tendre et passionné qui -saura pleurer dans mes bras. »</p> - -<p>Il s’approche ; il va lui parler, il tremble -presque… Soudain il s’arrête. Qu’a-t-il vu ? — Hélas ! -les ailes des narines sont un peu trop -remontées !… Il recule, il n’aimera pas.</p> - -<hr /> - - -<p>Qui expliquera jamais que nous fassions dépendre -notre bonheur, et, parfois notre vie, -de l’ovale plus ou moins parfait d’un visage, -du grain de la peau, de l’éclat d’un regard ?</p> - -<hr /> - - -<p>Un sourire, un regard, une inflexion de voix -qui nous émeut, suffisent parfois à nous -fixer.</p> - -<p>Ailleurs les traits les plus réguliers, les -plus beaux, nous laissent indifférents.</p> - -<hr /> - - -<p>Il est dans la jeunesse un tel éclat de vie et -de beauté qu’on peut à peine en supporter la -vue.</p> - -<hr /> - - -<p>C’est une curieuse déviation de l’instinct -qui fait rechercher à certains hommes une -beauté garçonnière chez les filles.</p> - -<hr /> - - -<p>Il est un moment dans sa vie où une fille -laide devient presque charmante. Elle a pour -quelques heures un parfum léger qui attire. A -cet instant, elle plaît, elle peut séduire. Qu’elle -se hâte de mettre à profit la générosité de la -nature, car, une fois le moment passé, elle -revient à sa laideur première et définitive.</p> - -<hr /> - - -<p>Il est une beauté des traits ; il en est une -de l’expression ; il en est une enfin des gestes -et des attitudes, c’est la grâce.</p> - -<p>Laquelle de ces beautés nous touche le plus -fortement ? S’il fallait choisir, je dirais la -grâce d’abord. La beauté des traits ne révèle -rien de l’âme. Elle peut s’allier à la vulgarité -la plus basse. La grâce, au contraire, est -comme la fleur même de la vie, et, au fond -de nous, l’instinct nous souffle que c’est une -œuvre de vie dont il s’agit.</p> - -<hr /> - - -<p>Peut-être n’est-il de qualités que physiques ? -Les yeux, par lesquels on croit lire jusqu’au -fond de l’être, les yeux qui semblent enfermer -les trésors du sentiment, dont le langage -parle de l’âme à l’âme, les yeux, c’est -du brun, du bleu, du noir, du vert et du -blanc, cela et rien de plus. « Elle a des yeux -admirables », ne veut rien dire, sinon : « Il y a -du bleu, du blanc, et des points jaunes et -bruns, mêlés de telle et telle manière. »</p> - -<hr /> - - -<p>Lorsque nous examinons une femme et que -nous nous bornons à constater ses beautés -et ses défauts physiques, nous sommes sur -un terrain où il n’y a place pour aucune duperie. -La grandeur, la taille, la sveltesse, le -grain de la peau, l’éclat du regard, le dessin -de la bouche, voilà des choses susceptibles -d’être exactement jugées. Ici on ne peut nous -passer de faux jetons. Nous ne courrons pas -les risques terribles que présente la bourse -des valeurs sentimentales où nous croyons -acheter, par exemple, une tendresse infinie -(et payons en conséquence) pour nous apercevoir -à livraison qu’on nous a vendu un -petit sentiment médiocre et sans durée.</p> - -<p>Un grand nombre d’hommes se refusent à -spéculer sur les valeurs sentimentales, soit -qu’elles n’aient aucun prix à leurs yeux, soit -qu’ils tiennent à éviter les déceptions amères -d’une mauvaise affaire.</p> - -<p>C’est pour eux que nous entreprenons -d’écrire ici une étude détaillée de l’anatomie -de la femme.</p> - - -<h3 id="c6s1">ANATOMIE DE LA FEMME</h3> - -<p>Énumérons d’abord les tares de la femme. -Soyons impitoyables en théorie. Nous avons -assez de faiblesses dans la pratique.</p> - -<p>La tare des femmes petites, ce sont les -jambes courtes. Rien n’est plus laid. Un long -torse sur des jambes brèves, voilà de quoi -s’enfuir aux antipodes. Les femmes, qui sentent -obscurément par où elles plaisent ou déplaisent, -dissimulent de leur mieux ce -défaut à l’aide de leurs vêtements. Elles ne -réussissent à tromper que les indifférents, -car l’homme qui aime les femmes les déshabille -toujours, ne serait-ce que de l’œil.</p> - -<p>Une femme petite avec des jambes plus -longues que le torse est l’objet le plus rare -qui soit sous la calotte des cieux.</p> - -<hr /> - - -<p>Le dos des femmes a une tendance à se -voûter. On voit des femmes jeunes avoir déjà -des épaules rondes. Presque toutes les femmes -mûres ont le dos en arc de cercle.</p> - -<hr /> - - -<p>Est-il rien de plus beau qu’une femme -dont les seins sont fermes et dressés vers la -lumière ! Hélas ! combien de femmes peuvent-elles -se passer de corset ou d’un large ruban ? -Elles savent leur faiblesse. Elles n’ont garde -de se montrer debout et nues. Cela, c’est -l’épreuve suprême. Qui est prête à l’affronter ?</p> - -<p>Les femmes, si elles sont nues, ne se laissent -voir que couchées. Elles ramènent le bras -en arrière, supportant la tête ; le sein alors se -tend et regarde le ciel, enfin !</p> - -<hr /> - - -<p>Tare de trop de femmes : une grosse tête.</p> - -<p>La femme n’a pas le droit d’avoir une forte -tête ; c’est nous qui sommes chargés par la -nature de penser pour elles. Aussi, la vue -d’une femme avec un crâne trop développé est-elle -une véritable souffrance pour un homme -sain et de sens affinés.</p> - -<p>Si vous voulez créer un monstre, placez -une grosse tête sur un petit corps ; vous réaliserez -ainsi le têtard.</p> - -<hr /> - - -<p>Autre tare : les attaches fortes.</p> - -<p>Une femme de nos races qui n’emploie ses -membres qu’à des besognes délicates ne doit -pas avoir des poignets et des chevilles épais. -Nous prenons les durs travaux à notre charge ; -elle nous doit le raffinement. Il faut qu’elle -nous donne l’impression d’avoir été créée -pour notre luxe, pour nos loisirs. Ce n’est pas -un manche de charrue que nous voulons lui -mettre entre les mains.</p> - -<hr /> - - -<p>La plupart des femmes sont envahies par -la graisse. Le meilleur de leur existence, à -partir de vingt-cinq ans, est pris par la lutte -contre l’obésité.</p> - -<p>« Elles se défendent. » Mot terrible !</p> - -<p>Elles ne pensent plus à autre chose, au lit, -à la promenade, à table. Pour maigrir, elles -ne reculent devant aucun sacrifice ; elles ne -boivent pas, marchent à jeun, se font masser -et supportent la souffrance des corsets étroitement -serrés.</p> - -<p>Elles ont raison.</p> - -<p>Si elles engraissent, elles cessent d’être -femmes.</p> - -<p>C’est tellement vrai que la nature, elle-même, -se refuse alors à les considérer comme -telles et, à un certain degré d’embonpoint, -leur dénie la possibilité d’être mères.</p> - -<hr /> - - -<p>Voici une femme belle, enfin. Elle est -grande, la tête petite, les seins droits, les -hanches pleines.</p> - -<p>Regardez-la, regardez-la vite. N’en perdez -rien, remplissez-vous les yeux, car, hélas ! -elle n’a que quelques heures de beauté, si -brèves. Bientôt elle sera flétrie et ne sauvera -les apparences que grâce aux artifices savants -de la toilette.</p> - -<p>A-t-elle des enfants ? Son ventre se plisse. — Prend-elle -de l’embonpoint ? Ses seins, ses -joues tombent, son menton se double et se -triple. — Elle maigrit, au contraire. Alors, -elle devient quelque chose de ridé, de mort.</p> - -<p>Osons le dire. L’homme est, absolument -parlant, et pour l’ensemble, plus beau. Il -résiste mieux à l’usure des années, se déforme -moins vite. Vous trouverez deux ou -trois adolescents très beaux à dix-huit ans -pour une adolescente sans reproche. Mais ces -jeunes gens, s’ils mènent une vie normale, -s’ils cultivent leurs corps par l’athlétisme, -s’ils évitent l’alcoolisme, ils peuvent être à -quarante-cinq ans, des hommes beaux encore.</p> - -<p>Mettez-les à nu. Ils ont des poitrines profondes -et bombées, des épaules larges, des -reins creusés, des jambes et des bras musclés -sans l’ombre de graisse.</p> - -<hr /> - - -<p>Mais la femme de quarante-cinq ans, où -est-elle celle qui supportera cette épreuve ?</p> - -<p>Par où la femme l’emporte-t-elle sur -l’homme ?</p> - -<p>Dans l’ensemble, il n’y a qu’un moment où -la femme est plus belle que l’homme : c’est -dans le désir.</p> - -<p>Chez elle, il reste tout intérieur, ne se traduit -que par les inflexions du corps, le ventre -tendu, les reins cambrés, les seins dressés.</p> - -<p>L’art nous a cent fois représenté la femme -nue dans le désir.</p> - -<p>Mais l’homme à ce moment n’est qu’obscène ; -il est « musée secret ».</p> - -<hr /> - - -<p>La femme est enfin incomparablement supérieure -à l’homme dans les beautés de -détail. Le visage et chaque partie du corps -vaut d’être admirée de près. Il y a de grandes -joies à détailler les beautés de la femme. -Ne nous en privons pas.</p> - -<hr /> - - -<p>Que conclure ? Que la beauté absolue, celle -qui s’établit par des plans, se trouve plus -souvent chez l’homme que chez la femme, que, -par conséquent, la femme vraiment belle est -ce qu’il y a de plus rare au monde, par suite -de plus désirable, — c’est ce qu’il fallait démontrer.</p> - -<hr /> - - -<p>Autre conclusion. Que les hommes soient -beaux, peu nous importe au fond, car nous -les regardons d’une vue toute désintéressée, -objective, en artistes, tandis que la beauté, -même imparfaite de la femme, c’est comme -dit Stendhal, une <i>promesse de bonheur</i>, de -ce bonheur terrestre qui seul nous émeut.</p> - -<p>Louons donc maintenant les beautés du -corps féminin.</p> - -<hr /> - - -<p>Chez une femme de stature élancée, admirable -est la chute des reins, l’inflexion du dos, -élargi et plat aux épaules, qui file comme un -fleuve serré par deux rives rapprochées, -puis s’étale entre les hanches arrondies.</p> - -<p>Il y a le long de la colonne vertébrale, une -coulée de lignes allongées où les chairs, -comme comprimées, paraissent plus fermes, -puis elles se détendent aux hanches jumelles -où l’on sent une plénitude heureuse, un repos, -une halte, le luxe, l’indolence avant -la descente vers les jambes qui, elles, travaillent, -et ne peuvent se permettre l’abondance.</p> - -<hr /> - - -<p>Comment dire la beauté des chairs qui vont -de l’épaule au sein ?</p> - -<p>C’est un défaut, et grave, d’avoir le sein attaché -sur la poitrine plate. Il doit y avoir un passage -insensible et délicat de l’un à l’autre, un -art infini des transitions. Quand le « morceau » -est réussi, quelle joie magnifique pour les -yeux !</p> - -<p>Un sein arrondi et ferme, délicatement -fleuri en son sommet, exercera toujours un -attrait profond.</p> - -<p>L’attache du bras est une des parties difficiles -de la symphonie. Il faut que l’ossature -disparaisse, cachée par des muscles à peine -indiqués qui jouent librement sous la peau. -Tout déploiement de force est dangereux, de -même la surabondance des chairs grasses.</p> - -<p>La minceur de l’attache du bras, pour qui -la regarde de face, est surprenante chez la -femme.</p> - -<hr /> - - -<p>Entre les seins, un vallon délicieux commence -resserré, puis s’élargit soudain. Il reste -marqué entre les saillies légères que font les -côtes. C’est alors la taille amincie, colonne -qui supporte le chapiteau épanoui à double -volute des seins.</p> - -<p>Puis le ventre, que nous ne voulons plus -gros comme à la Renaissance italienne, mais -tendu à l’antique et aplati comme un bouclier. -Il fuit sans bouillonnements vers les -aines, là où sont cachées, comme dit Shakespeare, -les sources délicieuses.</p> - -<hr /> - - -<p>Les cuisses sont longues, bombées en arc, -avec de la chair et pas de graisse. Ce sont des -travailleuses.</p> - -<p>Le genou ne sera ni escarpé, ni rocailleux, -il se fond dans la jambe.</p> - -<p>Mieux vaut un mollet un peu sec qu’un -mollet trop gras.</p> - -<p>Il n’est pas tolérable que le pied soit épais -et court. Un pied long, mais fin et cambré, -est une des jolies réussites du corps féminin.</p> - -<p>Un pied élégant revêtu d’un bas semble -une langue.</p> - -<hr /> - - -<p>Le bras tombe d’une ligne nette de l’épaule -au coude.</p> - -<p>L’avant-bras a le galbe d’un vase allongé -d’où sortirait une fleur : la main.</p> - -<p>Qu’une jolie main souple sur un poignet -fin est chose rare et belle !</p> - -<hr /> - - -<p>Les cheveux, abondants. On permet à la -femme un excès de ce qui est inutile, de ce -qui n’est là que pour l’ornement. Les cheveux -bouclés, ondés et drus, l’emportent sur -les autres, car ils ont de la vie, et la lumière -joue avec eux un jeu charmant et varié.</p> - -<p>Aussi les femmes ont-elles toujours su -communiquer à leurs cheveux, par le moyen -du fer, une vie artificielle à laquelle nous -nous laissons prendre.</p> - -<p>La grâce des cheveux est multiple, qu’ils -soient arrangés en bandeaux, relevés ou crêpés, -hauts ou bas, étalés enfin comme un -voile mouvant qui cache et montre tour à -tour le mystère des yeux et le charme deviné -du sourire.</p> - -<hr /> - - -<p>L’oreille ne doit être ni plate, ni écartée de -la tête, ni trop charnue. Si elle se cache obstinément -sous les cheveux, elle meurt loin de -l’air et de la lumière.</p> - -<p>Morte, elle est horrible à voir.</p> - -<p>Fine, délicate, allongée, bien ourlée, et -rougissante à son extrémité, voilà l’oreille -parfaite.</p> - -<hr /> - - -<p>Quant au nez, il ne peut être large et -camus. Retroussé ? d’aventure.</p> - -<p>Il faut un beau visage pour porter un grand -nez.</p> - -<p>Qu’il soit droit ou légèrement aquilin. Le -nez aquilin qui se tolère chez l’homme, donne -à la femme, si la courbure en est trop accentuée, -l’air bête.</p> - -<p>Il y a de la vie dans les narines qui frémissent -et se gonflent, mais qu’elles ne soient ni -trop creusées ni trop plates. Partout nous -suivons la mince ligne qui sépare le trop du -trop peu. Pauvre corps féminin !</p> - -<hr /> - - -<p>La bouche ?</p> - -<p>Il y a en elle tant de promesses de bonheur -que c’est elle, après les yeux, que nous regardons -d’abord. Aussi a-t-elle plus d’une -façon de faire son salut et le nôtre.</p> - -<p>Qu’elle soit grande, petite, flexible, sinueuse, -droite, charnue ou mince, il n’y a -qu’une chose qu’on ne peut lui pardonner, -c’est d’être molle.</p> - -<p>Il est des bouches qui sont comme le -calice humide d’une fleur.</p> - -<p>On ne peut croire qu’elles soient faites -utilitairement pour avaler de la nourriture. -Elles semblent n’être là que pour -être baisées. Pourtant les femmes qui les ont -mangent de fort bon appétit.</p> - -<p>Elles devraient manger seules, à l’écart.</p> - - -<p class="ugap">Des dents blanches et petites qui pourraient -mordre si bien, si elles voulaient ; une -langue, effilée, agile et rose, qui joue à se -cacher derrière la barrière des dents, voilà -le mobilier de la bouche.</p> - -<hr /> - - -<p>Les yeux bruns, veloutés et chauds, les -yeux comme des saphirs ou pareils à des -bleuets, les yeux aigue-marine, jade ou glauques -comme la mer, les yeux pâles et profonds, -les yeux pervenche, si doux qu’on -voudrait les boire, les yeux noirs qui sont -métal, ceux qui sont agate, ceux qui sont -soie moirée, les yeux dorés comme un beau -fruit, les yeux vifs et les yeux tristes, ceux -qui pétillent et ceux qui pleurent, ceux qui -contemplent et ceux qui regardent, ceux qui -gardent un secret et ceux qui le disent, ceux -qui se taisent et rêvent, ceux qui désirent et -parlent, ceux qui commandent, ceux qui -obéissent, ceux qui incendient et dont on ne -peut soutenir l’éclat, ceux en qui seule une -petite flamme d’espoir veille, les yeux grands, -petits, allongés, séparés ou rapprochés, ovales, -plus ou moins, à fleur de tête moins que plus, -aux paupières lourdes ou légères, lentes ou -promptes, claires ou bistrées, aux sourcils -épais, ou effilés comme au pinceau, en arc à -la byzantine ou presque droits à la française, — les -yeux, c’est assez s’ils vivent.</p> - -<hr /> - - -<p>Il y a autre chose que la beauté des traits.</p> - -<p>Au moment où la femme tente un grand -coup de séduction, entre seize et vingt-deux -ans, la nature, qui sait ce qu’elle veut, lui -prête un charme momentané qui n’est une -qualité d’aucun des traits, mais de l’ensemble. -Chacun des traits, médiocre en soi, -devient agréable. On dit alors : « Elle a -les yeux petits, mais ils ont du feu ; le nez -retroussé, il est spirituel ; la bouche est -trop grande, soyons-lui-en reconnaissant, -puisque c’est pour découvrir de belles dents, -etc., etc… »</p> - -<p>En y regardant de près, c’est une qualité -de la peau qui fait le charme de la jeunesse ; -la sève circule abondante dans les tissus et -donne au teint de l’éclat, de la fermeté à la -chair, du brillant aux yeux… Rien n’est moins -durable. Lorsque le prestige a opéré, que la -jeune fille est devenue femme, la nature s’en -désintéresse aussitôt. Vous êtes en face d’une -personne sans éclat et dont les traits sont -laids. Il est vrai que si elle est votre femme et -que vous avez vécu quelques années avec -elle, vous ne la regardez plus. Elle fait alors -partie de votre vie comme un meuble auquel -on est accoutumé, qu’on se refuserait à acheter, -mais que, l’ayant, on laisse où il est, -dans un coin.</p> - -<p>Telle est la première floraison de la -femme.</p> - -<hr /> - - -<p>Il y en a, chez beaucoup, une seconde, -celle-ci entre trente et quarante ans.</p> - -<p>A ce moment, la nature fait un nouvel -effort. Généreuse, elle donne à la femme -une chance de plus, la dernière.</p> - -<p>Celle-ci, c’est du surcroît, du luxe, c’est -pour le bonheur. La femme reprend avant la -maturité un éclat qu’elle n’avait plus. Elle -redevient séduisante comme à ses dix-huit -ans avec tout le charme en plus de l’élégance -apprise, avec le raffinement de dix ans -passés à s’orner pour plaire.</p> - -<p>Qui profitera de cette heure de jeunesse ?… -Il est peu probable que le mari qui ne regarde -plus sa femme s’aperçoive même de cette -transformation. S’il n’est pas aveugle, et s’il -craint les apanages du mariage, il s’empressera -de lui faire un enfant.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c7">VII<br /> -DE LA JALOUSIE</h2> - - -<p>Y a-t-il, comme le veut La Bruyère, deux -jalousies, l’une soupçon injuste, bizarre, sans -fondement, l’autre sentiment juste, fondé en -raison et en expérience ?</p> - -<p>Il n’y a qu’une jalousie.</p> - -<p>On se représente la personne que l’on aime -étendue, frémissante sous les caresses d’un -autre ! on voit ses yeux si beaux se clore à -moitié, le regard se voiler, les bras se nouer -autour d’un torse viril, le ventre doux se -creuser…</p> - -<p>— Imagination !</p> - -<p>— En souffre-t-on moins ?</p> - -<hr /> - - -<p>Existe-t-il pour celui qui est aimé une -quiétude parfaite ? Et, s’il est rassuré sur le -présent, le passé n’est-il pas là tout proche, -et l’avenir ?</p> - -<hr /> - - -<p>Il est des hommes que les femmes ne trompent -pas. Ils peuvent pourtant connaître la -jalousie. La femme qu’ils aiment a été à d’autres -avant d’être à eux. Terrible pensée pour -un amant !…</p> - -<hr /> - - -<p>Cette forme de la jalousie est aussi cruelle -que l’autre. Elle procède de la même façon. -La décrire, c’est étudier toute jalousie. Voici -les phases de la crise :</p> - -<p>Vous êtes aimé, vous êtes heureux, vous -rêvez à votre maîtresse. Soudain une pensée -insidieuse se glisse en vous. Vous vous dites : -« Elle a aimé avant de me connaître. » Aussitôt, -ce ne sont plus des pensées qui défilent -en vous, ce sont des images nettes, implacables -qui se lèvent devant vos yeux.</p> - -<p>Elle s’est dévêtue pour un autre avant de -se dévêtir pour vous… Vous assistez à la -scène. Un à un sa jupe, son corsage tombent. -Elle est debout, les épaules nues, vêtue seulement -de batistes légères ; elle hésite un instant, -puis enlève ses bas. L’autre est là ; il la -regarde ! Comme il la regarde, mon Dieu !… -Vous haletez péniblement. En vain essayez-vous -de chasser l’image. Elle reste là, devant -vos yeux agrandis… Le corset est enlevé ; -elle se redresse avec ce geste inimitable qui -n’est qu’à elle ; elle s’étire ; un de ses seins si -frais, si doux, sort de la chemise… Il s’approche -d’elle… Vous voudriez être mort ! Non, -il faut aller jusqu’au bout, il faut voir tout… -Maintenant elle est étendue sur le lit, nue, et -c’est ce même corps que vous avez couvert de -baisers !… Il se penche vers elle ; il la prend -dans ses bras ; ils murmurent des mots que -vous entendez ; elle se blottit contre lui et -voilà qu’elle… Non, non, assez, vous n’en -pouvez plus, vous criez de douleur. Et pourtant, -pourtant ce n’est pas fini… Vous voyez -tout, vous dis-je, tout, avec une affreuse -précision. Vous grincez des dents, vous avez -le goût de la mort dans la bouche…</p> - -<p>La crise peut être d’une minute. C’est alors -comme si l’on était percé d’un coup de poignard. -Ou bien elle dure des heures et l’on -en sort brisé. Puis on a quelque répit. On -devient indifférent. L’imagination accablée -de fatigue, épuisée, n’a plus la force de reproduire -les images… Et soudain, au moment où -l’on s’y attend le moins, un mot, un mouvement, -on ne sait quoi, réveillent la douleur, -et tout est à recommencer.</p> - -<p>Parfois on ne s’attache qu’à un petit fait -précis. Je me souviens de m’être promené pendant -des heures dans une ville que je connaissais -à peine, en me répétant : « C’est lui qui l’a -déshabillée le premier ! » Et l’imagination me -montrait les moindres détails de cette scène.</p> - -<p>A d’autres moments, je ne pensais qu’à -une chose : « Comment s’est-elle couchée ? -A-t-elle pleuré ? Quel regard avait-elle ?… -A-t-il été maladroit, brutal ? Où cela se passait-il ?… -Il faut que je le sache. Dans quelle -chambre d’hôtel ? La nuit ? le jour ?… Son -corps vierge, de quelle fièvre tressaillait-il à -cette heure unique ? »</p> - -<p>Je pleurais de rage, et les passants me -regardaient, et parlaient de moi dans une -langue que je ne comprenais pas.</p> - -<p>Est-il des remèdes contre ces crises affreuses ? -Prendre d’autres femmes tout de suite ?… -Vous n’en voudrez pas. Pour moi, au lieu de -chasser ces images, je les évoquais avec précision. -Je restais là, à regarder, avec l’obscur -espoir qu’en laissant libre cours au mal il -s’épuiserait plus tôt, avec la certitude qu’à -vouloir le comprimer, je risquais de mourir -empoisonné.</p> - -<hr /> - - -<p>Une femme me dit :</p> - -<p>— Votre analyse de la jalousie est pleine -de détails répugnants.</p> - -<p>— C’est vrai, mais la jalousie est précisément -une chose horrible parce qu’elle évoque -des images sales et dégoûtantes. Comment en -parler et en faire sentir l’horreur sans montrer -ces images ? Soyez sûre que je vous ai -épargnée.</p> - -<p>— Merci.</p> - -<hr /> - - -<p>Il est évident que cette forme de la jalousie -est la plus raffinée, que beaucoup de femmes -ne peuvent l’éveiller, que beaucoup d’hommes -sont incapables de la ressentir. Un -homme aimant une femme qui a eu cinquante -amants n’est pas torturé par l’idée -qu’il n’est pas le premier à jouir de sa maîtresse.</p> - -<hr /> - - -<p>Certains hommes ne peuvent goûter que -le plaisir physique auprès d’une femme au -passé trop chargé. Ils ne l’aiment pas. Dès -le début ils pensent à elle comme à une -femme facile que l’on prend et que l’on quitte -sans songer à en être jaloux.</p> - -<hr /> - - -<p>L’amour est un sentiment exclusif. On -aime pour soi et on ne veut pas partager avec -autrui celle qu’on aime. Nous avons vu que -la seule idée de partager dans le passé et en -idée est intolérable. On voudrait une femme -intacte, qui n’ait appartenu à personne ; de là -le prix que l’homme attache à la vierge.</p> - -<p>Nulle part l’instinct de propriété n’est plus -justifié. Un tableau a été vu par cent mille -personnes sans que sa valeur en soit diminuée.</p> - -<p>Mais, pour un véritable amant, la femme -qu’il aime doit être pareille à la grande -Isis à qui nul n’a soulevé son voile.</p> - -<hr /> - - -<p>Tout amant doit pardonner à une femme -au moins un homme. C’est le mari qu’on -pardonne le mieux. Il l’a eue avant vous, -c’est vrai, mais en vertu d’arrangements si -spéciaux que la personnalité de la femme reste -presque intacte. On peut imaginer qu’elle -a pris son mari pour mille raisons qui -n’ont rien à faire avec l’amour, à cause de sa -famille, de sa situation, de la nécessité de se -marier. Et vous pensez complaisamment -qu’elle l’a subi, qu’elle n’a rien donné d’elle. -Vous ne lui reprochez pas son mari.</p> - -<p>Imaginez, au contraire, que la femme au -lieu de s’être donnée à un mari, se soit livrée -vierge à un amant. Toutes les valeurs sont -changées. Pourrez-vous supporter cette idée ?</p> - -<p>Cela ne suffit-il pas pour repousser la thèse -de M. Léon Blum dans son livre <i>Du mariage</i> -qui, pour rendre les ménages plus heureux -et les maris moins jaloux, veut que les jeunes -filles aient des amants, ou un amant, avant -de se marier.</p> - -<hr /> - - -<p>Un homme supporte mal l’idée que la femme -qu’il aime a été à un autre.</p> - -<p>Il voudrait l’avoir eue vierge.</p> - -<p>Si, plus tard, il se détache d’elle, peu lui -importe alors qu’elle aime ailleurs.</p> - -<p>Mais vouloir lui infliger à coup sûr la torture -d’une jalousie rétrospective, la certitude -qu’elle a appartenu à un autre homme, non -par convention sociale et arrangement de -famille, mais par choix… quelle folie !</p> - -<hr /> - - -<p>C’est pourtant à cela que conduit la réforme -proposée par M. Léon Blum. A l’état de choses -actuel qui comporte un minimum de -chances de malheur, il propose de substituer -un régime dans lequel il sera impossible à -un mari amoureux de sa femme de ne pas -souffrir du passé.</p> - -<p>Mais dans le mariage tel que le décrit -M. Léon Blum, il n’y a pas de place pour -l’amour.</p> - -<hr /> - - -<p>L’homme ressent plus vivement que la -femme la jalousie du passé. Et cela pour -la simple raison que l’acte de l’amour -n’a pas la même importance pour les deux -sexes. Une femme est rarement jalouse du -passé de son amant ; elle se tourmente dans -le présent et en songeant à l’avenir. « M’aime-t-il ? -Saurai-je le garder ? » Voilà ses préoccupations. -Mais elle est fière de retenir un -homme qui a eu beaucoup de succès. Loin -de lui reprocher son passé, elle en est -flattée. L’homme a plus de valeur à ses yeux.</p> - -<p>Pourquoi ? Parce qu’il a su exercer le métier -d’homme qui est de conquérir et de -dominer. Comment expliquer sans cela l’attrait -certain de don Juan ? Il est né pour être -le dieu de beaucoup de femmes. Chacune -pense qu’il lui est réservé de le fixer enfin, -qu’il lui apprendra le dernier mot qu’elle -ignore de l’amour.</p> - -<p>Mais une femme trop facile et qui a eu -cinquante amants, par quels hommes sera-t-elle -aimée ?</p> - -<hr /> - - -<p>Un homme est très fort contre la jalousie -qui sait que, fût-il trompé, il trouverait auprès -de lui, tout de suite, deux ou trois femmes, -prêtes à l’aimer et qu’il aimerait peut-être.</p> - -<p>On ne voit pas don Juan jaloux.</p> - -<hr /> - - -<p>Arriverons-nous au bienheureux état d’esprit -du souteneur qui sait que sa maîtresse -ne donne rien d’elle-même aux passants et -qu’elle l’aime seul ? Et si nous sommes aimé -d’une femme mariée, supporterons-nous sans -faiblir l’idée qu’elle est dans les bras de son -mari, même inerte ?</p> - -<hr /> - - -<p>Pour le jaloux, tout est prétexte à jalousie. -Elle sort de bonne heure ? — C’est pour aller -chez lui. — Elle sort tard ? — Elle n’a pas le -temps de faire des courses, par conséquent -elle a un rendez-vous. — Elle dit où elle va ? — C’est -pour détourner les soupçons. — Elle -ne dit rien ? — Parce qu’elle fait une chose -secrète et défendue. — Elle est aimable à la -maison ? — Elle a quelque chose à se faire -pardonner. — Elle est désagréable ? — Elle -ne m’aime plus.</p> - -<p>Ainsi la jalousie, comme l’amour, concilie -les contraires et trouve un aliment partout.</p> - -<p>En vain rassure-t-on le jaloux sur un point, -lui prouve-t-on l’inanité singulière de ses -soupçons. Son cerveau malade crée à l’instant -même cent raisons nouvelles de suspecter -celle qu’il aime.</p> - -<p>Dira-t-on qu’il y a des cas où la jalousie est -justifiée et d’autres où elle absurde ? Cette -distinction est sans valeur au point de vue du -sujet. La seule chose positive dans la jalousie -est la souffrance qu’elle cause à celui qui -la ressent. On montre qu’un homme a toutes -les raisons du monde d’être jaloux. Sa -femme a un amant ; il la soupçonne, il a -peut-être des certitudes. Oui, mais il n’en -souffre pas ; il n’est pas jaloux ; tandis que -voici, à côté de lui, un homme dont la femme -fidèle ne songea jamais à le tromper et qui -pourtant est torturé par la jalousie.</p> - -<p>La jalousie est donc un état chronique, -avec crises plus ou moins violentes suivant les -circonstances, et l’on est jaloux comme on est -cardiaque, arthritique ou tuberculeux.</p> - -<p>Quand la jalousie s’attaque à un être sain, -elle peut le rendre momentanément malade. -Mais grâce à sa forte santé, il élimine bientôt -le virus dangereux.</p> - -<hr /> - - -<p>J’ai connu un homme de grande intelligence -dont la femme faisait par sa conduite -légère le scandale de la ville. Il avait une -position éminente. Ses frères vinrent à lui et -lui dirent : « Voilà, on dit ceci et ceci. Comment -n’ouvres-tu pas les yeux ? »</p> - -<p>Il répondit :</p> - -<p>— Si vous m’apportez des preuves certaines, -indiscutables de l’infidélité de ma -femme, je me tuerai. Jusqu’alors, je ne veux -pas croire à son indignité.</p> - -<p>Admirable réponse qui éclaire le sujet que -je traite ici !</p> - -<hr /> - - -<p>Il est des gens qui ne ressentent l’amour -que par jalousie. Ils s’aperçoivent qu’ils -aiment au moment où ils ne sont plus -aimés ; ils sont indifférents jusqu’à l’instant -où on les quitte ; alors ils commencent à -souffrir. Ils ne connaissent ainsi que la face -douloureuse de l’amour.</p> - -<p>Ils n’ont pas l’élan qu’il faut pour se donner -joyeusement, ils se laissent prendre ; ils -sont exigeants, insatisfaits, tout leur est dû, -et ce n’est pas encore assez ; ils affectent de -ne pas tenir à qui les aime, d’être continuellement -prêts à rompre ; ils demandent beaucoup -et donnent peu ; ils préfèrent être aimés -que d’aimer eux-mêmes. Finalement ils ignorent -tout de l’amour dont ils ne cessent de -parler.</p> - -<p>Mais voilà que l’autre se lasse de cette froideur, -se détache et s’en va aimer ailleurs. -Alors, dans l’abandon, l’amour s’éveille en -eux, un amour sec, rageur, fait de vanité -blessée, d’orgueil déçu, de chagrin, de peine, — de -l’amour tout de même. Ils vivaient -entourés de mille soins, de constantes attentions ; -ils en sont soudainement privés. Ce -changement d’habitudes est affreusement -douloureux. Ils commencent à souffrir avec -bien plus de force qu’ils n’en ont mis à -aimer ; l’image de leur rival les poursuit ; -ils connaissent les crises affreuses que -nous venons de décrire et les périodes de -quasi mort où il semble que toute sensibilité -ait disparu en vous. Ils gardaient, dans -l’amour, du sang-froid, un raisonnement clair, -la faculté de railler soi-même et les autres ; -maintenant ils sont aveuglés, ils perdent la -tête. Ils n’ont jamais fait de folies par amour ; -ils en commettent cent par jalousie.</p> - -<p>Alors seulement ils sentent la perte qu’ils -ont faite. Ce qu’ils feignaient de mépriser -avait donc tant de prix !… Ah ! si cela était à -recommencer !… Mais, en amour, on ne -recommence pas.</p> - -<hr /> - - -<p>Il y a des jaloux sans imagination. Ils ne -croient que ce qu’ils voient.</p> - -<p>Que leur femme soit dehors toute la journée, -qu’elle voyage au loin, ils ne s’émeuvent -pas. Ils sont trompés au vu et au su de -toute la ville sans que leur béatitude bornée -et maritale en soit troublée.</p> - -<p>Mais aperçoivent-ils une fois un coquebin -faisant la cour publiquement à leur femme, -ils se déchaînent.</p> - -<hr /> - - -<p>La jalousie est souvent le sentiment d’un -être faible, sans défense, qui s’accroche éperdument -à ce qu’il a. S’il le perd, il voit devant -lui un vide affreux qu’il ne pourra combler.</p> - -<hr /> - - -<p>Une femme me dit : « Lorsque j’ai vu que -mon ami commençait à changer, je supportai -sans me plaindre son silence, sa froideur. Je -supposais qu’il aimait ailleurs. Tant qu’il -était près de moi, je n’en étais presque pas -malheureuse. Mais dès qu’il m’avait quittée, -tout m’était inquiétudes et douleurs. Je ne -supportais même pas qu’il parlât à une -femme dans le salon où j’étais. Je devinais -les mots, les sous-entendus ; je voyais ses -regards, ce qu’ils demandaient, ce qu’ils promettaient. -C’était une souffrance atroce. Plus -tard j’ai su quelle femme il aimait. J’étais -heureuse encore quand il venait me voir. Je -ne lui ai jamais fait de reproches. Mais son -absence me tuait… »</p> - -<hr /> - - -<p>Il y a les jaloux qui se taisent. Il y a les -jaloux qui éclatent. Nous sommes résolument -en faveur des premiers. Si votre vie -est empoisonnée, il est inutile d’empoisonner -celle de votre conjoint.</p> - -<hr /> - - -<p>Quant à la jalousie preuve d’amour, je -renvoie à la pensée célèbre de P. J. Toulet : -« La jalousie est une preuve d’amour comme -la goutte de jambes. »</p> - -<hr /> - - -<p>La jalousie est le meilleur antidote connu -de l’amour. Elle le tue certainement… chez -l’autre.</p> - -<hr /> - - -<p>Vous serez accablé de scènes de jalousie. -Jamais vous ne ferez avouer à celle qui les -fait qu’elle est jalouse. On se cache de la -jalousie comme d’une maladie honteuse.</p> - -<p>Mais il n’est pas au pouvoir de chacun d’en -maîtriser les effets. Alors on leur attribue -une autre cause. — « Ce que vous faites -m’est indifférent puisque je ne vous aime -plus, mais je ne veux pas que vous me preniez -pour dupe. » — Ou bien : « Vous vous -affichez d’une manière ridicule et blessante -pour moi, etc., etc… »</p> - -<hr /> - - -<p>La jalousie semble inconnue au monde -arabe. Et la possession paraît y tuer l’amour. -On ne verrait pas trace de jalousie dans <i>Les -Mille Nuits et une Nuit</i>, si la trame lâche qui -unit les contes ne se trouvait précisément -dans la jalousie du roi Schahriar qui, de peur -d’être trompé, fait tuer chaque matin la -femme avec laquelle il vient de passer la nuit.</p> - -<p>Schahriar mis à part, je ne vois pas dans ce -livre de jaloux, mais j’y trouve des hommes -très amoureux. Ils passent à travers cent -épreuves pour avoir celle qu’ils aiment. Du -jour où ils la possèdent, c’est fini. La femme -devient sans valeur. Au besoin ils la donnent -à un ami, à un chambellan.</p> - -<p>Ce livre oriental ne nous renseigne pas sur -les sentiments de la femme. Ce sont choses -qui, aux yeux des Arabes, sont sans importance -et dont un homme ne se préoccupe pas.</p> - -<hr /> - - -<p>Les faiseurs de systèmes imaginent une -humanité où l’homme ne sera plus jaloux, où -il se défera de ce qu’ils appellent un legs de -l’animalité, un reste du passé sauvage.</p> - -<p>Le malheur est que la jalousie, bien loin de -nous venir de notre origine animale, est un -produit purement humain. Les animaux ne le -connaissent pas (elle commence faiblement -aux animaux domestiqués qui vivent dans la -la compagnie de l’homme, les chiens). C’est -nous qui l’avons créée, comme nous avons -créé l’amour complet qui n’est plus un simple -acte physique, mais où le sentiment et la -sensibilité jouent un rôle égal. Ce n’est donc -pas par la jalousie que nous nous rattachons -à l’animalité. Elle existe à peine dans les races -primitives ou sauvages. Nous l’avons développée -et perfectionnée merveilleusement depuis -l’époque — si elle a existé — où la promiscuité -était de règle et la femme commune à -tous. On a fait un pas en avant, on a enregistré -un progrès réel dans l’histoire de -l’humanité le jour où un homme a voulu une -femme pour lui seul et a défendu qu’un autre -homme s’en approchât. Ce jour-là, la naissance -de la jalousie était rendue possible. Le progrès -des mœurs l’appelait au monde. Elle y a connu -une merveilleuse fortune et rien ne fait prévoir -que son temps soit fini. Au contraire.</p> - -<hr /> - - -<p>Pourquoi a-t-on fait d’Othello le type du -jaloux ? Othello n’est pas un jaloux. Il est -simple et crédule. De lui-même il n’aurait pas -l’idée de soupçonner Desdemone. Othello est, -au contraire, le type du confiant. Il a confiance, -d’abord, en Desdemone, ensuite en Iago. Il -ne suspecte rien. Il faut un affreux complot -et la perfidie intelligente d’Iago pour abuser -l’âme droite et pure du More. Iago fait naître -en lui le soupçon. Il va jusqu’à lui donner des -preuves matérielles de l’amour de Desdemone -pour Cassio. Une fois averti, la brute est -déchaînée ; Othello trompé et furieux tue la -femme qu’il croit adultère.</p> - -<p>Le jaloux procède autrement. Tout lui est -un signe ; il interprète chaque chose suivant -sa folie.</p> - -<p>Dostoievski a, je crois, indiqué cela quelque -part, brièvement.</p> - -<hr /> - - -<p>Le véritable jaloux au théâtre, c’est Golaud, -dans <i>Pelléas et Mélisande</i>.</p> - -<p>Je ne vois nulle part un portrait plus impitoyablement -poussé, d’une plus affreuse -vérité.</p> - -<p>Golaud est beaucoup plus âgé que sa femme. -Plus encore que l’âge, la différence de leurs -natures l’inquiète. Il est gros, maladroit, rude, -emporté, il aime la chasse et les plaisirs -bruyants ; elle est fine, délicate, oisive, venue -on ne sait d’où, allant on ne sait où… Près -d’elle, le jeune et mélancolique Pelléas. Ils -ne se quittent pas ; leurs jeux, leurs causeries, -leurs promenades, leurs silences, ils mettent -tout en commun.</p> - -<p>Golaud souffre de l’intimité de son frère -avec Mélisande. Leurs jeux puérils l’alarment. -Le soupçon entre dans son cœur et n’en sortira -plus. « Qu’y a-t-il entre eux ? S’aiment-ils ? »… -Mais comment savoir ce qu’ils ignorent -eux-mêmes ? Tourmenté, il erre dans la -nuit. Sous la fenêtre de Mélisande, il trouve -Pelléas, l’innocent et tendre Pelléas, caressant -les cheveux dorés qui tombent du balcon. — « Vous -êtes des enfants, dit-il, mais il faut que -cela finisse. » On sent gronder la passion ; déjà -l’idée de la mort de Pelléas est en lui. Il le -mène dans les souterrains du château ; une -eau sombre les emplit. Va-t-il précipiter son -frère dans le gouffre redoutable ?… La lanterne -qu’il porte à la main tremble de la lutte qu’il -soutient contre lui-même et envoie d’oscillantes -lueurs sur les pierres rongées par l’humidité.</p> - -<p>Puis c’est la scène avec le petit Yniold ; la -jalousie de Golaud est déchaînée ; il ne peut -supporter l’incertitude… Il fait espionner -Mélisande et Pelléas par son fils, par le petit -Yniold ; il l’interroge âprement, d’une voix -changée. L’enfant terrifié se trouble, balbutie… -Voyez cet homme vieilli qui soulève -dans ses bras un enfant pour le hausser jusqu’à -la fenêtre de la chambre où Pelléas et -Mélisande sont enfermés. — « Que disent-ils ? -Que font-ils ? » L’enfant rapporte les paroles -échangées, dit les gestes caressants de Pelléas. -La main forte de Golaud se crispe sur le petit -Yniold ; l’enfant pleure.</p> - -<p>Quel homme de théâtre nous montra jamais -une plus effroyable peinture de la jalousie ?</p> - -<p>A présent Golaud est fou, il tient à Mélisande -des propos incohérents, il la secoue, il -la jette à terre ; il la tuerait… Non, il s’en va, -le cœur rongé, sa grande épée à la main ; la -Jalousie le précède et la Mort le suit.</p> - -<p>Près de la fontaine où il surprend dans la -nuit Pelléas et Mélisande, il transperce son -frère…</p> - -<p>Entre des draps pâles, petit être plus pâle, -Mélisande maintenant agonise dans son lit. -Elle va mourir… Golaud, farouche, se lamente. -Il demande à rester seul avec elle ; -le vieil Arkel et le docteur se retirent. Il se -met à genoux près du lit ; son cœur est déchiré -de douleur… mais, même à ce moment dernier -la jalousie l’emporte. Il adjure Mélisande -de lui dire la vérité. — A-t-elle aimé Pelléas ? — Mais -oui, toujours… répond la mourante. — A-t-elle -été à lui ? — Elle n’entend plus, -elle est déjà trop loin… En vain la supplie-t-il. — La -vérité, la vérité ! Mélisande !… Il -dispute à la mort le dernier souffle de sa -femme ; il faut qu’il sache tout ; mais c’est la -mort qui l’emporte et ferme les lèvres décolorées -de Mélisande sur le grand secret que -Golaud ne saura jamais.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c8">VIII<br /> -LES RUPTURES</h2> - - -<p class="r"><i>L’éternel dialogue.</i></p> - -<p>— Tu ne m’aimes plus ? Quel homme es-tu -donc ?… J’ai cru en toi, je me suis donnée, -je t’ai tout sacrifié. Avant toi, j’étais une honnête -femme, maintenant je me regarde avec -dégoût… Et tu me quittes !</p> - -<p>— Ai-je été libre de vous aimer ? Le suis-je -de ne vous aimer plus ? Quelle idée vous faites-vous -donc de l’amour ? Croyez-vous qu’il -soit fait pour durer toujours comme cette -pâle lumière qui brûle sur les autels et qu’entretiennent -des hommes qui ne sont pas des -hommes ?… Non, il n’est rien s’il n’est violent, -excessif, tourmenté, s’il n’est éclatant et -rapide comme un bolide dans une nuit d’été, -qui, soudain, vous montre les campagnes endormies, -tout un paysage magnifique qui -était dans l’obscurité et qui va y retomber.</p> - -<p>Je ne vous aime plus… C’est vrai. Ne suis-je -pas à plaindre autant que vous ? Hier encore -j’attachais un prix infini à votre beauté, à -votre tendresse. Aujourd’hui, je vous regarde -sans émotion. Vous êtes morte à mes yeux. -Croyez-vous que je ne sente pas le prix de ce -que j’ai perdu ?</p> - -<p>Vous vous êtes donnée parce que vous ne -pouviez résister, non pas à moi, mais à vous-même, -à l’entraînement secret, impérieux, -qui vous poussait dans mes bras.</p> - -<p>Je pars… Où vais-je ? je n’en sais rien. -Trouverai-je une femme que je puisse aimer -comme je vous ai aimée ?… Peut-être jamais ? -peut-être dans un an ? peut-être dans un -mois ?… En attendant je resterai seul, car -je me connais, je ne vais pas dans les -endroits où l’on donne, à peu de frais, le -change aux passions. Je resterai héroïquement -seul jusqu’au jour où je frémirai en -rencontrant une femme dont le regard, la -démarche, un je ne sais quoi de triste et de -passionné dans le pli de la bouche m’arrêteront -soudain… Auprès d’elle, je redeviendrai -libre, heureux, confiant ; je vivrai à nouveau -ces belles heures d’expansion que seul -l’amour naissant connaît ; je lui parlerai -comme je sais le faire alors ; je l’associerai à ce -qu’il y a de meilleur, de plus profond, de plus -intime en moi. Elle me regardera silencieuse -et, un jour, au crépuscule, dans l’ombre de -son salon, alors que le soleil s’enfonce derrière -les coteaux de Saint-Cloud, elle appuiera -sa tête sur mon épaule…</p> - -<p>— Vous me tuez !</p> - -<p>— Et, six mois ou un an plus tard, nous -nous quitterons comme je vous quitte, parce -que nous nous serons donné tout ce que des -êtres humains et bornés peuvent se donner -de joies et de souffrances, et qu’il ne nous -restera rien de plus à mettre en commun. Je -partirai de nouveau, en un jour comme celui-ci, -le cœur vide…</p> - -<p>— Elle restera, le cœur plein de désespoir.</p> - -<p>— C’est encore quelque chose.</p> - -<hr /> - - -<p>Quelle chaîne est plus difficile à rompre -que celle qu’a forgée entre deux chairs lentement, -ardemment, la sensualité ?</p> - -<hr /> - - -<p>Pierre me dit : « J’avais quitté enfin cette -jolie Dolly que vous avez connue et avec qui -j’avais vécu trois ans. Je l’avais aimée trois -semaines. Depuis, je m’étais détaché d’elle et -je ne songeais qu’à rompre. Mais elle tenait à -moi et je n’avais pas le courage de m’en aller. -Enfin je la quittai… J’étais comme un homme -qui a été longtemps enfermé, ivre de soleil, -de joie, de liberté. Le jour durant, je ne -pensais à Dolly que pour me féliciter d’avoir -reconquis mon indépendance ; j’avais des maîtresses -que je n’aimais pas, mais qui me plaisaient… -Eh bien ! le croiriez-vous ? A ce moment-là, -il n’y a pas eu une nuit où je n’aie -été poursuivi sur mon oreiller par le souvenir -de Dolly ; je la voyais près de moi, je tendais -les bras pour la prendre ; je l’appelais du fond -de ma solitude, je souffrais de toute ma chair ; -je la désirais comme jamais je ne l’avais -désirée alors qu’elle était à moi… La crise -dura près de trois mois. »</p> - -<hr /> - - -<p>Il est des hommes dont le bonheur est dans -le changement. L’un d’eux me dit :</p> - -<p>— Je ne sens le prix que des choses qui -m’échappent. Je les aime, et je sais que je les -perdrai, que je serai impuissant à les retenir, -qu’elles mourront bientôt en moi… Comment -aimer une chose que l’on est sûr de posséder -toujours ?… Comment la regarder passionnément -si l’on est certain qu’elle sera là -demain comme elle y était hier ?</p> - -<p>Combien le sentiment de la précarité des -choses n’ajoute-t-il pas de trouble et de beauté -à l’amour ?</p> - -<p>Je presse mon amie dans mes bras ; je couvre -son fin visage de baisers et je lui dis : -« Demain, tout sera fini entre nous. La vie -qui nous a rapprochés nous séparera. Je passerai -près de toi indifférent, alors qu’en ce -moment je sens à te baiser une fièvre et une -langueur telles qu’il semble que ma vie coule -en toi par mes lèvres et que tu me la dérobes !… -Demain je ne t’aimerai plus… Il faut que tu -me donnes l’illusion de l’éternité en quelques -heures ; il faut aussi qu’au bref moment où je -je te possède, je sois oppressé par l’idée que -je te perds. Tes beautés s’évanouiront pour moi -comme des ombres, et disparaîtront la -caresse de ton regard, l’éclat magique de tes -yeux, la fraîcheur enfantine de ta bouche… -Tu ne seras plus qu’une femme parmi d’autres -femmes… »</p> - -<p>Et, parlant ainsi, ma gorge est serrée par -l’angoisse de la mort prochaine.</p> - -<hr /> - - -<p>Certains hommes sont maîtres dans l’art de -rompre. Ils ont préparé leur départ en même -temps qu’ils ont combiné leur arrivée. Cette -méthode a le désavantage de tuer toute spontanéité -et de ne laisser rien au divin hasard. -Comment faire pour rompre avec le minimum -d’ennuis ? Arriver à persuader à la femme -qu’elle ne vous aime plus ? C’est difficile. Il y -a des femmes qui s’attachent.</p> - -<p>S’endurcir le cœur, annoncer que tout est -fini et supporter impassible la scène inévitable ?… -S’il n’y avait qu’une scène, la chose serait -facile. Mais la femme que l’on quitte ne connaît -pas la mesure et c’est en vain que vous -lui demanderez du tact et de la discrétion. Et -puis vous risquez de vous laisser toucher, et -l’histoire recommence…</p> - -<p>Il est peut-être plus simple et plus efficace -de fuir. Seuls les hommes forts, les héros, -les Titans, peuvent porter sur leurs larges -épaules le poids d’une rupture sans fuite. -Pour les autres il n’est qu’une solution : partir, -et ne laisser son adresse à âme qui vive.</p> - -<hr /> - - -<p>Les gens raisonnables qui n’ont pas aimé -et dont l’esprit simple est inaccessible aux -folles contradictions de l’amour ne comprendront -rien à ce qui va suivre. Pour eux le -problème se pose avec une rigueur mathématique : -« Si vous n’aimez plus une femme, -vous n’éprouvez aucune peine à la quitter. -Si vous l’aimez, ne la quittez pas. »</p> - -<p>Et voilà !</p> - -<p>Dans la vie, il en va autrement. Pour ne -pas généraliser, je vais prendre l’exemple -typique de Jacques L…, qui a mis dix-huit -mois à rompre avec sa maîtresse.</p> - -<p>Il tombe amoureux d’une femme plus âgée -que lui et qui avait eu plusieurs amants, -une femme impérieuse, exclusive, jalouse, -autoritaire, ne vivant que pour sa passion -dans une atmosphère de tempête.</p> - -<p>C’est une de ces femmes avec lesquelles on -n’a aucun repos. Leur amant les a quittées à -trois heures du matin ; elles arrivent chez lui -une heure plus tard. Elles savent tout de sa -vie, gagnent les faveurs d’une demoiselle de -téléphone et obtiennent d’être branchées sur -sa ligne chaque fois qu’il téléphonera ; s’il -dîne en ville, elles lui envoient un message -au milieu du repas avec ordre de rapporter la -réponse ; elles soudoyent son domestique, -apprennent le nom de chaque personne qu’il -voit, adressent à celles qui leur paraissent -dangereuses des lettres anonymes ou leur -téléphonent des injures. Elles enveloppent le -malheureux dans des intrigues compliquées, -le brouillent avec ses amis, avec la terre entière. -Elles peuvent être des amies charmantes, -elles sont des amantes tenaces et insupportables. -Une fois que vous êtes tombé dans leurs -bras, vous avez peu de chances d’en sortir.</p> - -<p>Pourtant elles ont des qualités, et grandes, -sans quoi elles ne se feraient pas aimer des -hommes.</p> - -<p>C’est à une femme de ce genre que s’attacha -Jacques L… Jacques est un garçon impulsif, -nerveux, incapable d’une volonté suivie. -Il fut bien vite sous la domination de -cette impérieuse maîtresse qui le soumit au -même régime que ses prédécesseurs : scène -de passion, crises de jalousie, nuits orageuses -suivies de matins tempétueux, brouilles et -réconciliations, visites inattendues, coups -de téléphone incessants. Après deux mois de -cette vie il était dans un état de nerfs inquiétant ; -il adorait cette femme et ne songeait -qu’à la quitter, à fuir, très loin…</p> - -<p>A ce moment, première absence. Dans une -minute unique de courage il part pour La -Haye, soi-disant pour affaires. Il ne veut pas -rompre, il ne l’ose pas, il s’éloigne seulement, -et, chaque jour, ce sont entre Paris et -La Haye des télégrammes, des lettres, de -longues conversations par téléphone. Elle le -tient en son pouvoir à La Haye comme à -Paris. Finalement elle va le chercher et le -ramène. La vie infernale recommence ; en -trois semaines le voilà malade, épuisé, à bout -de nerfs. Il part de nouveau ; cette fois-ci il -met deux mille kilomètres entre elle et lui et -s’en va en Russie. Les amants ne peuvent -plus se téléphoner ; ils se ruinent en télégrammes.</p> - -<p>Mais il ne peut supporter cette absence enfiévrée, -il rentre. Il rentre pour s’apercevoir -qu’il lui est impossible de vivre avec elle. Il -veut fuir encore ; il n’en a plus la force, il -est comme paralysé. Elle a remporté la victoire…</p> - -<p>C’est alors qu’un ami intervient, prend -Jacques L… par le bras, le mène à six heures -du soir au bureau de la Compagnie transatlantique, -lui prend un billet pour le bateau -du lendemain à destination de New-York, et, -sans le laisser rentrer à la maison lui achète -une valise avec le linge et les vêtements nécessaires -pour la traversée. Il monte à dix -heures avec lui dans le train spécial pour Le -Havre, l’installe sur le bateau, et ne le quitte -qu’au moment où le paquebot lève l’ancre.</p> - -<p>Jacques L… a couru le monde en vagabond, -ne séjournant jamais plus de trois jours -dans le même endroit. Il est resté absent une -année. Pendant les six premiers mois, il a -continué à écrire à sa maîtresse sans oser lui -dire, même à la distance où il était d’elle, -qu’il avait rompu. Il cherche des prétextes, -allègue des affaires, mais ne donne jamais -son adresse. Puis, enfin, le silence.</p> - -<p>Mais, elle, de Paris, continue à lui écrire. -Elle s’arrange, on ne sait comment, pour -avoir l’adresse de ses banquiers. Dans chaque -ville où il touche de l’argent, il trouve une -lettre d’elle.</p> - -<p>En Californie, il se lie avec une Américaine -qui veut quitter son pays ; ils voyagent -ensemble à travers l’Amérique et finalement -rentrent tous deux en Europe.</p> - -<p>Cependant son ancienne maîtresse l’attend. -Elle a eu d’autres amants pendant son absence ; -pourtant elle ne dérage pas à l’idée -d’avoir été quittée. Elle fait un dernier effort -pour le reprendre. Mais cette fois-ci il est trop -tard, il est sous la domination d’une autre -femme…</p> - -<p>Ainsi dix-huit mois lui ont été nécessaires -pour rompre une liaison ; il a fallu qu’il voyageât -en Hollande, en Russie, qu’il visitât le -Nouveau-Monde et fît la connaissance d’une -Californienne.</p> - -<p>On voit clairement dans l’histoire qui précède -quelle est la triste situation d’un homme -faible lorsqu’il veut quitter une femme qui le -domine. Pendant la première période fort -douloureuse, il ne peut vivre ni avec, ni sans -sa maîtresse. Près d’elle et loin d’elle, il est -également torturé.</p> - -<p>Puis il commence à souffrir davantage de -la présence que de l’absence. Mais il a peur, -il se sent faible, il craint tout de la violence de -cette femme.</p> - -<p>A la troisième phase, il est parti. Mais il -continue à trembler ! il écrit toujours. Enfin -il a le courage de cesser toute correspondance, -étant exactement à dix mille kilomètres de sa -maîtresse et ne l’ayant pas vue depuis six -mois…</p> - -<hr /> - - -<p>Un grand nombre de femmes prolongent -leur règne par la terreur ; elles n’hésitent pas -à mettre en jeu les moyens les plus grossiers ; -elles pratiquent le chantage moral, menacent -leur amant de se suicider ou de le tuer… On -serait étonné de savoir combien de liaisons -ne durent que sous le canon du revolver.</p> - -<hr /> - - -<p>Un des effets les plus tristes des ruptures -est souvent de donner de l’amour à qui n’en -avait pas.</p> - -<p>Il est des gens — surtout des femmes — qui -n’attendent que d’être quittés pour commencer -à aimer. L’amour-propre est chez eux -tout-puissant ; ils ne peuvent admettre qu’on -cesse de les adorer. Si telle mésaventure -leur échoit, au lieu d’en ressentir de la colère, -ou d’en prendre leur parti, ils éprouvent -une affreuse blessure d’amour-propre, et -comme il leur en coûterait de reconnaître -la nature de leur mal, ils s’imaginent qu’ils -aiment. S’ils conservaient une vue un peu -claire, ils verraient qu’ils s’attachent seulement -à qui se détache d’eux… Ils souffrent -mille fois davantage si leur aventure est -publique.</p> - -<p>C’est ainsi qu’on vu, avec étonnement, -des gens qui ne s’aimaient pas rompre dans -la douleur, le deuil et les cris une liaison qui -leur pesait à tous deux.</p> - -<hr /> - - -<p>Il faut savoir pour quelles raisons on s’est -pris.</p> - -<p>S’est-on mis ensemble pour associer des -intérêts, pour continuer une maison, pour -avoir une famille ? Il est alors naturel que le -ménage reste uni, même si l’amour en disparaît, -car les raisons pour lesquelles il avait -été créé continuent d’être aujourd’hui comme -hier.</p> - -<p>Mais lorsqu’on s’est lié seulement par -amour et pour l’amour, que faire lorsque la -passion meurt chez l’un des deux contractants ? -L’autre a-t-il le droit de le contraindre -à continuer une liaison qui n’était fondée -que sur l’amour réciproque des deux parties ? -Mais qu’est-ce qu’une contrainte en -matière de sentiment ? Comment condamner -une femme qui a cessé d’aimer à aimer -encore ? en vertu de quel arrêt ? rendu par -quel tribunal ?</p> - -<p>L’égoïsme de celui des deux qui veut prolonger -malgré tout n’est-il pas égal à l’égoïsme -de celui qui veut rompre puisqu’il n’aime -plus ? La logique du sentiment n’est-elle pas -en faveur de ce dernier ? Ce qu’il a demandé -au nom de l’amour, il le rejette maintenant -que l’amour n’est plus. Il lui est impossible -de donner par pitié ce que l’autre ne devrait -tenir que de l’amour. Il s’en va… Et que dire -de plus ?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c9">IX<br /> -L’AMOUR ET L’ÉGLISE</h2> - - -<p>Les rapports de l’Église et de l’amour sont -d’un comique profond. L’Église ne connaît ni -la volupté, ni la restriction. Elle défend les -plaisirs raffinés de l’amour et n’admet le rapprochement -normal de l’époux et de l’épouse -qu’en vue de la reproduction. Les joies stériles -sont péchés mortels au même titre que -le meurtre ; elles sont, en effet, un meurtre -en herbe. Jouir de sa femme légitime sans la -féconder, et tuer un homme, c’est tout un aux -yeux de l’Église.</p> - -<p>On demande combien il y a d’époux chrétiens -qui obéissent à l’Église ? Et si, avec obstination, -ils ne suivent pas ses saints commandements, -restent-ils chrétiens ? — Ce qu’il -faudrait démontrer.</p> - -<p>Si on osait soupçonner l’Église de perversité, -on verrait dans cette défense si stricte un -moyen ingénieux de donner aux joies légitimes -du mariage l’attrait du fruit défendu.</p> - -<p>Les époux chrétiens auraient ainsi, à la -semaine, l’illusion de se damner, sans bourse -délier, dans le lit conjugal.</p> - -<hr /> - - -<p>Madeleine prie chaque matin et chaque -soir, et communie six fois l’an. Elle se croit -bonne chrétienne ; elle l’est peut-être, car elle -a, en plus de la foi qui, à elle seule, suffit à -tout, l’humilité du cœur qui est plus rare.</p> - -<p>Mais Madeleine est belle aussi. Le soir, dans -le monde, elle est décolletée jusqu’aux limites -qu’on ne peut franchir. Elle laisse voir des -épaules admirables, une chair riche, blanche, -sous laquelle on devine le sang qui court.</p> - -<p>— Est-ce vous, Madeleine, qui vous décolletez -ainsi ? Ne sentez-vous pas l’émoi des -hommes qui vous approchent ? Ils voient tant -de vous qu’ils en voudraient voir plus encore. -Qu’est-ce, Madeleine, que cette honnêteté qui -va demi-nue ? Cet étalage de chair est-il selon -la modestie, selon l’humilité ? disons tout, -est-il vraiment chrétien ?</p> - -<p>Vous passez, Madeleine, indifférente. Ce -que le monde fait, vous le faites aussi. Votre -conscience, si chatouilleuse, si délicate sur -d’autres points, ne s’alarme pas.</p> - -<p>Rentrée chez vous, toute blanche maintenant -dans une chemise de nuit transparente -aux entre-deux de dentelles, agenouillée sur -le prie-Dieu, c’est des lèvres seulement que -vous prononcez les paroles séculaires : « Ne -nous induis pas en tentation. »</p> - -<hr /> - - -<p>Henriette a vingt-cinq ans. Elle est sage, -modeste, jolie. A dix-huit ans, au sortir du -couvent, elle a épousé, sur le conseil de ses -parents, un homme qui, six semaines plus -tard, quittait le lit d’Henriette pour celui, -voisin, de la femme de chambre. Avec fracas, -les parents d’Henriette sont intervenus ; il y a -eu divorce.</p> - -<p>Maintenant, Henriette aime un honnête -homme qui l’aime aussi. Ils voudraient se -marier, faire souche de beaux enfants. Mais -l’Église est là qui veille.</p> - -<p>Elle dit à Henriette qui est restée chrétienne : -« Nous n’avons pu vous empêcher -de divorcer, mais nous ne vous permettons -pas de vous remarier. Vous n’irez pas à la -mairie accomplir ce simulacre impie du mariage -civil ; vous ne donnerez pas le scandale -d’une chrétienne vivant en état de concubinage -public avec un homme, et en ayant des -enfants. »</p> - -<p>Henriette se retire songeuse. Suivra-t-elle -la voix de l’Église ? restera-t-elle honnête -selon la pieuse doctrine ? Acceptera-t-elle le -conseil implicite qu’on vient de lui glisser et -prendra-t-elle comme amant clandestin celui -que l’Église lui refuse comme mari ? — Ou, -plus honnête encore, quittera-t-elle l’Église -pour épouser celui qu’elle aime ?</p> - -<hr /> - - -<p>Il est beau d’avoir des principes.</p> - -<p>L’Église n’admet pas le divorce. Donc les -femmes divorcées et remariées sont hors la -loi. On sait enfin qui on peut voir et à qui on -doit fermer sa porte. Il y a maintenant une -règle. Elle nous manquait et rien n’était plus -pénible aux bons esprits que l’indécision où -l’on était sur ce qui est permis et sur ce qui -ne l’est pas.</p> - -<p>Dorénavant nous sommes fixés. On peut -recevoir n’importe qui, mais pas les divorcées. -Le sacrement de mariage sauve tout. -« Du moment que l’Église vous accepte, je -vous accepte aussi. Prenez vingt amants, -mais ne prenez pas deux maris. »</p> - -<p>Voilà qui est simple, facile, rassurant, et, -grâce à l’Église, les mœurs sont sauvées au -pays de France.</p> - -<hr /> - - -<p>On a vu de nos jours une femme être reçue -dans le monde, bien que divorcée, et même -deux fois divorcée.</p> - -<p>Il est vrai que cette femme à ses deux premiers -mariages n’avait passé qu’à la mairie. -A son troisième mariage enfin, elle va se -confesser et se met en règle avec l’Église. -Aussitôt les portes fermées s’ouvrent ; aux -yeux du monde et à ceux de l’Église, elle est -mariée pour la première fois ; on ignore charitablement -qu’elle a vécu en état de concubinage -légal avec deux hommes auparavant.</p> - -<p>Je ne blâme pas le monde. Il faut comprendre -que le monde se refuse à juger au delà -des apparences. Il a parfaitement raison. La -vie de société serait impossible si l’on reconnaissait -aux gens le droit de se mêler de -notre vie secrète. Nous en faisons ce qui nous -plaît.</p> - -<p>D’autre part le monde n’aime pas le cynisme. -Ici encore, je l’approuve. Il demande -peu de choses : qu’on accepte les conventions -qu’il a fixées et les règles du jeu. — Pour le -reste, liberté complète.</p> - -<p>Mais l’Église n’est pas le monde. Elle ne -doit pas s’arrêter aux apparences. Elle détient -la Vérité ; elle a des principes, elle devrait -les appliquer… Mais elle sent bien que c’est -impossible. Alors elle donne et elle retient ; -elle condamne en absolvant et elle absout en -condamnant ; elle frappe et pardonne… et -nous, tranquilles sur la rive, nous la regardons -faire.</p> - -<hr /> - - -<p>« Malheur à celui par qui le scandale -arrive. » C’est le grand mot de l’Église. Elle -est toute indulgence pour les péchés honteux -et qui se cachent.</p> - -<hr /> - - -<p>Jamais on n’admirera assez ce qu’il y a -d’intransigeance, inutile et absurde, dans le -dogme et de tolérance allant jusqu’à la faiblesse -dans l’application du dogme. Mais -quoi ? Il faut vivre.</p> - -<hr /> - - -<p>Le grand péché pour l’Église est le péché -de la chair. — Croit-elle donc représenter l’esprit ?</p> - -<hr /> - - -<p>— Je me suis toujours bien trouvé, me dit -R…, de ne prendre que des maîtresses allant -à confesse. Avec elles j’étais sûr que tout se -passerait sans scandale. Parfois, il est vrai, me -fallait-il batailler pour reprendre une femme -qui se donnait à Dieu. Mais ce sont de beaux -combats dont l’amour sort plus souple et plus -fort. Et il y a un certain orgueil à lutter, -comme Jacob, contre l’Éternel et à remporter -la victoire. Victoire passagère, direz-vous… -Eh ! qu’importe ? Nous ne demandons pas -l’éternité. Nous ne saurions qu’en faire. -Nous la laissons à Dieu.</p> - - -<h3 id="c9s1">DES PRÊTRES</h3> - -<p>Le prêtre qui ne connaît pas la femme et -qui s’occupe d’amour ! Avec quelle grossièreté, -trop souvent, il touche au fruit défendu ! -Qui a pu voir, sans un secret mouvement de -répugnance, une femme jeune, tendre, jolie, -agenouillée à une grille derrière laquelle il y -a un homme en robe ?</p> - -<hr /> - - -<p>La plupart des prêtres sont inoffensifs et -bénins. S’ils évitent à leurs pénitentes le -scandale, ils n’en demandent pas davantage.</p> - -<p>Mais il en est dont l’âme dominatrice et -sombre veut régner, fût-ce par la terreur. Ils -n’hésitent pas à employer des armes défendues…</p> - -<p>R… était aimé d’une femme de famille -pieuse. Elle n’avait plus la foi, mais gardait, -comme il convient, les apparences. Son confesseur, -un des grands curés de Paris, un homme -rongé de bile, la prend un jour à part dans la -sacristie et lui dit : « Pour avoir perdu la -foi, il faut que vous aimiez un athée. Seul un -homme sans Dieu a pu vous enlever à nous. »</p> - -<p>Elle se défend mal contre cette attaque -imprévue. Il redouble, il la presse, et impuissant -à la ramener, il finit par lui dire : -« Dieu vous punira de votre rébellion en vos -enfants. Il vous en reprendra un. Vous saurez -alors que vous êtes responsable de cette -mort. »</p> - -<p>Elle ne bronche pas. Alors, ne se possédant -plus, le visage livide, il lui jette : « Puisque -rien d’humain ne vous touche, sachez que -chaque matin, à sept heures, je prierai Dieu -pour qu’il châtie l’homme abominable que -vous aimez. Je demanderai que les épreuves -ne lui soient point épargnées, qu’il connaisse -la douleur, la souffrance physique, et les -désastres matériels qui seuls peuvent atteindre -son âme impie. Lorsqu’il aura été frappé -à cause de vous, vous nous reviendrez soumise. »</p> - -<p>Cette fois-ci, les terreurs anciennes la -reprennent. Si tout de même il disait vrai, -ce prêtre horrible, s’il avait ce pouvoir surhumain ?… -Elle fuit éperdue, va tomber dans -les bras de son amant et lui annonce que tout -doit finir entre eux.</p> - -<hr /> - - -<p>Soyons tout de même reconnaissants à la -religion catholique de ce qu’elle prépare -admirablement les âmes à l’amour, par l’habitude -qu’elle leur donne de ne pas se poser -des questions inutiles, par une sorte d’acceptation -de ce qui est et de notre état misérable -de pécheur (quitte à en demander pardon -à Dieu), par la sensualité de ses cérémonies.</p> - -<p>Elle reçoit les femmes dans de belles -églises où la lumière est tamisée par des -vitraux ; des tableaux, des statues les ornent ; -l’air est plein de l’odeur troublante de l’encens ; -les grandes voix persuasives de l’orgue -chantent dans le demi-jour mystique. Elle -sait qu’elle ne doit pas s’adresser à la raison -de ceux qu’elle veut gagner ; c’est sur les -sens qu’il faut agir ; c’est eux qu’elle cherche -à séduire. Lorsqu’elle a « chaviré les sens » -des fidèles, la partie est à elle ; ils ne raisonnent -plus, ils acceptent avec joie ce qu’elle -leur offre.</p> - -<p>C’est ainsi qu’elle prépare les voies à -l’amour. Il emploie la même tactique ; il ne -se soucie pas de conquérir l’intelligence, il -veut arriver au cœur par le canal des sens. Il -ne discute pas, il émeut.</p> - -<hr /> - - -<p>Le langage même de l’Église est pareil à -celui de l’amour. Voici une méditation religieuse -proposée aux jeunes filles sur les mystères -de la circoncision !</p> - -<p>« 1<sup>er</sup> point : <i>Vue.</i> — Regardons ce pauvre -Jésus… le prêtre qui entre dans l’étable pour -la circoncision… le prêtre fait l’incision… le -sang coule… le petit Jésus se débat doucement… -Regardons ce sang divin ! O sang de -mon Jésus !…</p> - -<p>» 2<sup>e</sup> point : <i>Ouïe.</i> — Écoutons ce que disent -les anges.</p> - -<p>» 3<sup>e</sup> point : <i>Goût.</i> — Goûtons l’amertume -dont le cœur de Marie est abreuvé… la souffrance -que Jésus endure dans sa chair !</p> - -<p>» 4<sup>e</sup> point : <i>Odorat.</i> — Attirons à nous par -l’odorat et par forme de respiration intérieure -les parfums de tant de vertus. Reposons-nous, -comme l’abeille, sur ces fleurs de mortification. -Aspirons, respirons au milieu de ces -douces odeurs ; c’est un plaisir doux, divin, -céleste !…</p> - -<p>» 5<sup>e</sup> point : <i>Toucher.</i> — Touchons ce couteau -sanglant, baisons-le, plaçons-le sur notre -cœur !… Ah ! si nous pouvions écrire de sa -pointe sur ce cœur le nom aimable de -Jésus !… »</p> - -<hr /> - - -<p>Même adoration éperdue dans les prières -de la communion. Faut-il citer ces paroles -que chaque catholique doit connaître par -cœur ? Voici seulement « l’Acte d’amour. »</p> - -<p>« J’ai donc enfin le bonheur de vous posséder, -ô Dieu d’amour. Quelle bonté ! Que -ne puis-je y répondre ! Que ne suis-je tout -cœur pour vous aimer, pour vous aimer autant -que vous êtes aimable, et pour n’aimer -que vous ! Embrasez-moi, mon Dieu ! brûlez, -consumez mon cœur de votre amour. Mon -bien-aimé est à moi ; Jésus, l’aimable Jésus -se donne à moi. Anges du ciel, Mère de mon -Dieu, Saints du ciel et de la terre, donnez-moi -votre amour pour aimer mon aimable -Jésus. »</p> - -<p>Voilà qui apprend merveilleusement le -langage de l’amour aux jeunes filles. Lorsqu’elles -ont prononcé ces mots ardents, -quelle langueur coule dans leurs veines ! -Comme elles sont prêtes à aimer ! — Vienne -un homme, et elles se serviront avec lui des -paroles mêmes que l’Église met dans leur -bouche à l’adresse de l’Amant mystique.</p> - - -<h3 id="c9s2">DE L’UTILITÉ DU PRÊTRE -ET DES BIENFAITS DE LA CONFESSION</h3> - -<p>Cet homme sombre, au visage rasé comme -celui d’un comédien, qui porte une robe de -femme, il nous est arrivé de le croire un organe -inutile dans la société. Il n’était qu’un intermédiaire -entre l’homme et Dieu, un transmetteur -de prières, accapareur d’offrandes, diseur -de messes pour le salut des âmes, distributeur -des lieux communs de la morale officielle -dans sa chaire le dimanche, vivotant -tant bien que mal de ce curieux métier de -commissionnaire patenté entre la terre et le -ciel.</p> - -<p>Mais son utilité réelle, nous ne la comprenions -pas. Et nous nous étonnions de voir -qu’il avait conservé dans la société une place, -malgré tout, considérable. Il était, à nos yeux, -pareil à cet appendice qui a joué jadis, paraît-il, -un rôle important dans notre économie et -qui est devenu un organe inutile à tous, sauf -aux chirurgiens qui en vivent.</p> - -<p>Nous étions dans l’erreur. Lorsque nous -avons compris le rôle destructeur de l’amour -dans la société, la raison d’être du prêtre -nous est apparue soudain. Il est un des soutiens -solides de la société. Et cela par le -moyen de la confession.</p> - -<p>L’amour ne vise qu’à détruire la famille, à -en arracher l’individu en faisant miroiter -devant ses yeux un bonheur suprême. Le -prêtre défend la famille, et par les moyens -les plus efficaces.</p> - -<p>Voyez cette femme qui court au confessionnal. -Depuis des semaines sa vie est bouleversée. -Rien de ce qui l’occupait ne compte -plus. Son mari, qu’elle croyait aimer, elle -découvre qu’il lui est indifférent ; ses enfants -remplissaient ses jours de joie ; ils lui sont -à charge.</p> - -<p>Une pensée, une seule, la harcèle nuit et -jour… Est-ce elle vraiment qui a changé d’elle-même -à ce point ?… En être arrivée là ! Si vite !… -Non, ce n’est pas possible. Pourtant c’est -vrai !</p> - -<p>Ce secret lui brûle l’âme.</p> - -<p>A qui se confier ? Il n’est pas une personne -au monde à qui elle puisse même laisser entrevoir -la terrible vérité. Et voilà des jours -et des jours qu’elle se torture !</p> - -<p>Oui, elle aime, c’est vrai… Mon Dieu, de -cela elle se sent à peine coupable, car comment -faire autrement que d’aimer cet homme ? -Elle aurait dû l’aimer, jusqu’à en mourir -peut-être, sans lui laisser voir ses sentiments. -Mais tout le reste, « les choses qu’on n’écrit -pas » !… Tromper son mari qui a confiance en -elle ! Comme elle se sent coupable vis-à-vis -de lui ! Il est à mille lieues de se douter du -combat terrible qu’elle soutient. « Il a une -confiance entière en moi, se dit-elle, cela est -pire que tout. »</p> - -<p>Alors une idée point dans ce cerveau affolé, -et grandit, grandit, — celle de tout avouer -à ce mari qui a été jusqu’ici l’unique compagnon -de sa vie. Peu importe ce qui en résultera, -son ménage brisé, ses enfants perdus, -son mari au désespoir. Elle ne voit qu’une -chose : le rachat de la faute par cet aveu -nécessaire.</p> - -<p>Cela, et puis sortir d’un silence affreux.</p> - -<p>Mais avant de parler, elle veut aller prier, -demander à Dieu la force d’accomplir ce -qu’elle a résolu. Elle se confessera. Ainsi -sera-t-elle en règle avec Dieu avant de l’être -avec les hommes.</p> - -<p>Elle entre dans l’église, s’agenouille au -confessionnal : « Mon père, j’ai péché…! » -Qu’elle a de peine à parler ! Les mots ne sortent -pas de sa gorge fermée. En quelques -phrases pleines d’un détachement qui n’est -pas feint, le prêtre l’apaise ; maintenant rien -ne grince plus ; elle se détend, elle se raconte -et, à mesure qu’elle parle, elle se -sent plus légère ; elle dit tout, et, finalement, -la peine qu’elle s’est imposée pour son péché, -la résolution qu’elle a prise d’avouer sa faute -à son mari.</p> - -<p>Le prêtre sur son siège étroit a un mouvement -de recul… Maintenant la pénitente a fini ; -à son tour il parle.</p> - -<p>Le danger grave commence à ses yeux, -non à l’adultère, mais à l’aveu au mari. -L’adultère, le monde l’ignore. C’est une affaire -à régler entre elle et Dieu, dont il est -le truchement. Il y veillera, comme il est de -son devoir de prêtre ; elle n’a qu’à s’en remettre -à lui. Mais surtout qu’elle se garde de parler -à son mari. Elle n’a pas à se confesser à un -époux. Dieu, qui est toute sagesse, a voulu que -seul le prêtre ait le droit d’entendre les pécheurs -en confession. Sans doute il reconnaît -ce que cette décision a, en apparence, de noble, -mais c’est là une tentation de plus du démon. -Que deviendraient l’Église et sa hiérarchie, si -on laissait aux brebis à chercher elles-mêmes -leurs pâturages ? La première chose que demande -Dieu est la soumission. Et puisqu’elle -déclare qu’il lui est impossible de ne pas parler -à son mari, c’est précisément ce lourd -devoir que Dieu lui impose en pénitence. -Qu’elle ait confiance en Dieu. Il lui donnera -la force de porter ce fardeau ; Il est toute -bonté ; Il a offert son Fils pour racheter les -péchés des hommes, etc., etc. Le prêtre termine -par quelques sages conseils : voir moins -souvent son ami, éviter d’être seule avec lui, -se défendre des caresses innocentes si dangereuses -entre gens qui s’aiment. Enfin prier -Dieu, prier Dieu beaucoup.</p> - -<p>Il la renvoie chez celle calmée.</p> - -<p>Si elle compare son état moral avant et -après la confession, comment douterait-elle -des bienfaits de la religion ?… Elle ne dira -rien à son mari, elle gardera son amant. La -famille est sauvée, les enfants ne sont pas -sacrifiés, le mari continue à goûter un bonheur -qui, pour être aveugle, n’en est pas moins -le bonheur : quant à elle, elle mène des jours -fiévreux et non sans beauté. La vie, comme -il arrive, se chargera de la séparer de son -amant. Rémy de Gourmont dit quelque part : -« Il est des adultères exquis, ils ne sont pas -durables. »</p> - -<p>Grâce au prêtre le scandale est évité, la -société triomphe. Mais qui sait ? l’individu -lui-même est peut-être plus heureux ainsi et -je ne vois pas de solution plus satisfaisante -pour tous que celle-là ?</p> - -<p>Ce n’est pas la thèse qu’exalte Ibsen dans -quelques-unes de ses pièces, thèse qui a une -grande beauté et une force extrême d’attraction. -Il est légitime de faire des sacrifices pour -l’achèvement d’une haute destinée. Mais à -la solution ibsénienne peuvent seules se -hausser des âmes fortes. Elle n’a rien à faire -dans le train ordinaire de la vie des hommes ; -elle sèmerait des ruines autour d’elle, car il -n’est pas donné à chacun de jouer impunément -avec l’absolu. Le bonheur de la plupart -des hommes est dans une juste médiocrité. -Ne fait pas figure de héros qui veut ; la sagesse -est peut-être de remplir exactement sa destinée, -sans aller au delà…</p> - -<p>Aussi, le plus souvent, l’aveu est-il dangereux -et nuisible. Il risque de laisser platement -dans la boue une femme sans force pour -se créer une vie nouvelle, sans volonté pour -réaliser l’idéal qu’elle a conçu dans un moment -de fièvre… Souvent elle rentre au foyer -abandonné ; mais son action irréfléchie a des -conséquences irréparables. Même si son mari -la reprend, l’intimité est perdue ; jamais plus -leur union ne sera ce qu’elle a été.</p> - -<p>Par conséquent le prêtre a mille fois raison -d’intervenir pour empêcher la dommageable -effusion. « Cachez la vérité, dit-il, rien n’est -plus dangereux que la vérité ! »</p> - -<p>Du reste nous n’avons pas à discuter la -question au point de vue d’une morale qui -serait, en quelque sorte, extérieure à l’humanité. -Restant parmi les hommes, déclarons -que le prêtre qui est là pour défendre les -règles sociales approuvées par l’Église, le -mariage et la famille, est dans son rôle lorsqu’il -ordonne à la femme le silence. Il protège -ce qu’il doit protéger, et de façon efficace.</p> - -<p>« Reprendre ma liberté », crient les femmes ! -Il y a une foule de femmes qui ne sauraient -que faire de leur liberté et bien peu d’hommes -pour qui il vaut la peine de se sacrifier. -Du reste est-il sage de renoncer à des biens -positifs et durables, position, respect, fortune, -enfants, pour les bonheurs précaires de -l’amour ?</p> - -<p>L’aveu, dira-t-on, est une solution extrême -et qui ne se présente pas à l’esprit de beaucoup -de femmes.</p> - -<p>C’est possible. Mais sans aller jusqu’à -l’aveu, il y a la lutte avec soi-même, le -remords, le désespoir, l’énorme poids du -secret. L’utilité du prêtre est ici la même ; il -vous débarrasse d’un accablant fardeau, il vous -soulage, vous calme, évite un inutile scandale… -On comprend pourquoi il continue à -occuper une place importante dans la société.</p> - -<p>A présent, vous me direz peut-être que vous -ne tenez pas autrement à conserver la société -actuelle et que vous ne ferez rien pour la -défendre.</p> - -<p>Cela, c’est un autre point de vue.</p> - -<hr /> - - -<p>Nous venons de décrire le grand combat.</p> - -<p>Toutes les femmes ne le livrent pas. Il en -est qui ne connaissent pas le remords. (J’aimerais -qu’on fît une exacte étude psychologique -du remords). La plupart des femmes qui prennent -un premier amant s’y décident après -une lutte que les circonstances rendent plus -ou moins longue. Même celles dont l’esprit est -le plus affranchi ne se donnent pas aisément.</p> - -<p>Le changement si grand dans les habitudes, -la puissance séculaire de la tradition religieuse, -morale et sociale selon laquelle la -femme doit être la femme d’un seul homme, -tout contribue à rendre difficile le passage du -mari à l’amant.</p> - -<p>Dans ce conflit l’amour a contre lui des adversaires -redoutables et divers :</p> - -<p>1<sup>o</sup> la pudeur d’abord, si naturelle à la -femme. Comment se dévêtir devant un homme, -se livrer nue à ses caresses ?</p> - -<p>2<sup>o</sup> l’idée du partage, horrible à beaucoup -de femmes, insurmontable pour certaines -d’entre elles. Comment être à la fois la femme -de deux hommes ?</p> - -<p>3<sup>o</sup> les risques à courir, perdre sa réputation -et, pire, sa position.</p> - -<p>4<sup>o</sup> les enfants, ceux que l’on a, et ceux que -l’on craint d’avoir.</p> - -<p>5<sup>o</sup> le mensonge. Il y a des gens qui sont -très mal faits pour mentir. Ce peut être une -joie de tromper un mari jaloux ; c’est une trahison -de tromper un mari qui vous aime et -qui a confiance en vous.</p> - -<p>Je donne ces raisons sans ordre. En effet, -pour M<sup>me</sup> X…, la raison numéro cinq (mensonge) -a une valeur immense et la première -(pudeur) — M<sup>me</sup> X… est d’une anatomie impeccable — n’en -a aucune. Pour celle-ci, dont -le mari seul a de la fortune, le numéro trois -(risques) est un cran d’arrêt, tandis que pour -l’autre, qui est plus mère qu’amante, le quatre -(enfants) est infranchissable. Et ainsi de -suite.</p> - -<p>Mais on peut établir que ces combats où la -nature et la société ont une égale part et -qu’à des degrés différents subissent toutes les -âmes délicates, prennent chez les femmes -dont l’âme et l’éducation sont religieuses une -teinte uniquement religieuse. Ces femmes ne -voient plus que le péché. La lutte pour elles est -entre le devoir et la passion. Mais le devoir -est envers Dieu ; elles résistent au nom de la -religion ; c’est à Dieu qu’elles demandent des -forces pour lutter contre leur amour. Elles se -suggestionnent au point que la religion leur -devient réellement un soutien. Elles imaginent -que c’est à cause de leur foi qu’elles ne cèdent -pas.</p> - -<p>En fait, on voit les mêmes combats chez -celles qui croient et chez les autres. Chez ces -dernières l’horreur du mensonge, de la trahison, -l’impossibilité du partage, la pudeur, etc. -prennent la place que Dieu tient dans l’âme -de leurs sœurs croyantes.</p> - -<p>Peut-être la lutte est-elle moins douloureuse, -moins âpre, chez celles qui la livrent -à Dieu. Il est plus facile d’attendrir un Dieu -compatissant que de se fléchir soi-même -quand on a l’âme faite d’une certaine façon.</p> - -<p>Puis, en Dieu, on est sûr de trouver le pardon -final. Il y a mis certaines conditions, -une contrition sincère… Mais on l’éprouve toujours, -au moins momentanément. En tout -cas, il a son représentant patenté qui se tient -à votre disposition dans une belle église parfumée. -Le prêtre a des paroles d’indulgence -prêtes. Si vous pleurez, allez à lui.</p> - -<p>Tandis que pour une femme droite, honnête, -inaccoutumée aux compromissions, et -qui doit lutter seule, le combat est plus dur.</p> - -<p>Mais on comprend aussi que cela ramène -les femmes, les faibles femmes, aux pieds du -prêtre, au confessionnal.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="c10">X<br /> -L’AMOUR ET LA LITTÉRATURE</h2> - - -<p>La littérature vit de l’amour.</p> - -<p>Hélas ! par un funeste retour, l’amour trop -souvent vit de littérature. La littérature nous -impose ses clichés, nous oblige à nous servir -d’idées toutes faites. Au lieu de courir librement -devant nous, nous sommes forcés de suivre les -ornières tracées. Avant l’épreuve, nous savons -quels sentiments doivent correspondre à telles -situations. Et les situations évoquent fatalement -ces sentiments associés, un mari -trompé ne peut être que ridicule — ce qui -est tout à fait absurde ; une femme cédant à -un premier amant doit à la tradition littéraire -de crier qu’elle est perdue et de lamenter -le sort de ses enfants.</p> - -<p>Des années sont nécessaires pour que nous -arrivions à nous retrouver nous-mêmes.</p> - -<p>Longtemps nous sommes le double de frères -romanesques qui agissent et parlent en -nous. Nous ne discernons plus ce qui est à -nous et ce qui leur appartient.</p> - -<hr /> - - -<p>La littérature nous prend tout jeunes. -Nous avons lu et réfléchi sur l’amour avant -d’aimer.</p> - -<p>L’État, le premier, se charge de notre éducation.</p> - -<p>J’ai entendu un jour deux lycéens aux -Champs-Élysées. Ils avaient entre treize et -quinze ans ; ils discutaient avec ardeur. Le -plus petit dit d’une voix précise :</p> - -<p>— Tu n’y es pas. Tu as raté le sujet. Hermione -et Phèdre n’aiment pas de la même -manière. Hermione est jalouse et poussée au -crime par la jalousie. Phèdre est criminelle -dans son amour même…</p> - -<p>Le vent emporta la suite des paroles dans -les bosquets élyséens et je poursuivis mon -chemin en bénissant la Providence de -m’avoir fait naître dans un pays d’intense -culture amoureuse où les collégiens, sous la -tutelle de professeurs patentés par l’État, -font leur éducation théorique des passions -avant que d’être hommes.</p> - -<hr /> - - -<p>On peut poser en axiome que les héros de -romans exercent une influence d’autant plus -grande qu’ils doivent plus à l’imagination de -l’auteur qu’à l’étude directe de la réalité.</p> - -<hr /> - - -<p>Ces héros sont-ils vrais ? Nous nous détournons -d’eux, nous ne les écoutons point, -nous nous refusons à confronter nos visages -à leurs faces trop humaines. Quelle femme -adultère se croira pareille à la malheureuse -et passionnée Emma Bovary ? Quel jeune -homme voudra revivre Frédéric Moreau ? Plus -tard seulement, lorsque nous sommes rentrés -de quelque terrible voyage, nous devenons -sensibles au charme de ces voix tristes et -persuasives.</p> - -<hr /> - - -<p>Mais Mimi Pinson trouve, aujourd’hui encore, -des admiratrices prêtes à l’imiter. En -combien de jeunes gens vibre l’espoir de -renouveler la fortune de Rastignac ? Qui n’espère -rencontrer une madame de Nucingen, -une duchesse de Maufrigneuse, une madame -de Mortsauf. A vingt ans, on voit l’amour -par les yeux de Balzac. Prestigieuses héroïnes -du prince et roi de la littérature romanesque, -nous vous avons cherchées passionnément -à travers la vie et notre imagination -avertie était si puissante que, ô miracle, nous -vous avons parfois trouvées !</p> - -<hr /> - - -<p>Du reste toute littérature d’amour est fallacieuse -et mensongère. Dès qu’on écrit, on -trompe le lecteur.</p> - -<p>Nous aimerions savoir la vérité sur la vie -sentimentale d’un Stendhal, d’un Byron, d’un -Victor Hugo. Nous l’ignorerons toujours. -Dans leurs confessions, les hommes de lettres -mettent le plus grand soin à ne pas se révéler -à nous. Lorsque, par hasard, un grand -homme a pris des notes vraies sur lui-même, -il se garde de les publier. Quelques-uns oublient -de les détruire. Nous savons ainsi -beaucoup de choses sur Stendhal, mais nous -ne savons pas tout et il manque précisément -ce qui nous intéresserait le plus.</p> - -<p>Byron avait laissé des notes autobiographiques. -Son exécuteur testamentaire les lut ; -terrifié, il les brûla. Perte irréparable ! On -refusa également de publier le journal de -Schopenhauer. Et personne n’osa raconter sincèrement -la vie du Titan Beethoven.</p> - -<p>Mais qui de nous voudrait dire sa vie, toute -sa vie ?</p> - -<hr /> - - -<p>Nous avons horreur de la vérité.</p> - -<p>Lorsqu’on nous raconte une histoire vraie, -nous sommes choqués par la vérité même -des détails qui nous gênent, que nous voudrions -supprimer, — que nous supprimons -en effet, si nous avons à écrire cette histoire.</p> - -<hr /> - - -<p>L’union des sexes est, dans la littérature -comme dans la vie, la finalité suprême. Une -fois qu’ils se sont joints, le Créateur ne leur -demande plus rien, et l’homme de lettres, -comme le Créateur, regarde son ouvrage, le -déclare bon, et se repose.</p> - -<hr /> - - -<p>Malgré son intelligence, l’homme de lettres -n’arrive pas à imiter la nature. Il apporte -dans les événements une logique un peu -grosse, un ordre un peu médiocre, un arrangement -factice.</p> - -<p>En fait, les rapports que l’amour établit -entre les êtres sont à la fois plus simples et -plus compliqués que la littérature ne l’admet. -Lorsque nous trouvons, par hasard, dans un -livre des pages vraies qui semblent traduire -exactement la réalité, nous nous étonnons -et crions à l’invraisemblance, lorsque nous -voyons, par exemple, dans <i>Les Confessions</i> les -rapports qui s’établirent naturellement aux -Charmettes entre « Maman », le petit Jean-Jacques, -et mon estimable homonyme, le -discret et rare Claude Anet.</p> - -<p>Quel romancier imagina jamais une vie à -trois comme celle qui se mena dans la petite -maison aux portes de Chambéry, ou qui, -l’ayant imaginée, nous la raconterait dans sa -sincérité sur un ton uni, sans mots excessifs, -sans ironie et sans indignation ?</p> - -<hr /> - - -<p>Dans trop de livres, l’amour n’est que timidités, -craintes, hésitations, puis remords, -angoisses. Il faut en conclure que chez les -auteurs de ces livres l’amour n’a de retentissement -que cérébral. Mais l’amour, c’est de la -chair d’abord, de la peau, des muscles, des -nerfs et du sang souvent.</p> - -<hr /> - - -<p>Un des clichés dont la littérature a le plus -usé et dont elle ne cesse, hélas ! de se servir -est le suivant :</p> - -<p>On suppose qu’une femme, honnête ou -non (pour employer la terminologie usuelle, -mais sans valeur), ne peut entendre un homme -lui déclarer qu’il l’aime, si délicatement qu’il -le fasse, sans se sentir outragée. Il faut alors -que tout rapport cesse entre eux ; elle condamne -sa porte à cet homme qui était hier son ami.</p> - -<p>Voilà le thème familier à tant de romans -anciens et à beaucoup de modernes.</p> - -<p>En est-il de plus faux ?</p> - -<p>Comment outragerait-on une femme en lui -déclarant qu’on ne voit rien de plus beau et -de plus doux qu’elle, qu’elle promet le seul -bonheur auquel on tienne, que les autres -femmes auprès d’elle sont comme des ombres -vaines, etc., etc. ?</p> - -<p>Y a-t-il là rien qui puisse porter atteinte -à l’honneur d’une femme ? Est-on un intrigant, -un homme vil, un débauché, parce -qu’on nourrit de tels sentiments et qu’on les -confesse ?</p> - -<p>C’est pourtant ce que nous disent beaucoup -de romans dont on loue la délicatesse. Mais -dans la vie il n’en va pas ainsi. Regardons -autour de nous pour voir comment les choses -se passent.</p> - -<p>Il n’est peut-être pas une femme qui n’ait -entendu au moins une fois la déclaration -d’un homme épris d’elle. Quels sont à ce moment -les sentiments qu’elle éprouve ?</p> - -<p>Elle en est d’abord flattée et heureuse, car -une femme à qui on parle d’amour sent qu’on -lui dit précisément ce qu’il est de sa destinée -d’entendre ; on se sert d’une langue qu’elle -comprend et dont les mots ont en elle des -résonnances lointaines. Elle en éprouve une -grande satisfaction.</p> - -<p>Il est rare que la déclaration la surprenne. -Quand une femme est aimée, elle le devine -à l’ordinaire bien avant qu’on lui en fasse -l’aveu. La plus simple des femmes a sur ce -point des lumières spéciales. Elle voit plus vite -et mieux que l’homme le plus intelligent.</p> - -<p>Si elle a beaucoup d’amitié pour l’homme -qui se déclare, elle peut ressentir un peu de -peine à l’idée du chagrin qu’il aura (dans -l’hypothèse où la femme ne se donne pas). -Mais il n’est presque pas une femme qui, -à ce moment-là, ne s’imagine qu’elle « arrangera -les choses », qu’elle défera ce qu’elle a -fait. Encore ne tient-elle pas à le défaire -complètement, car elle est fière, malgré tout, -d’avoir inspiré un grand sentiment.</p> - -<p>Si l’homme est ennuyeux, elle en conçoit -de l’ennui.</p> - -<p>En fait, elle peut éprouver mille sentiments -divers, sans penser un seul instant qu’elle est -outragée.</p> - -<p>Ne voyons-nous pas auprès de chaque femme -un homme au moins qui a été, à un moment -donné, éperdument amoureux d’elle, qui a -parlé… et qui est resté son ami le plus cher, -le compagnon de chaque jour sans que, bien -souvent, il ait obtenu ce qu’il demandait.</p> - -<p>Voilà ce qu’on trouve lorsqu’on regarde -dans la vie, mais dans les romans on continuera -à nous montrer des jeunes gens n’osant -se déclarer de peur d’outrager celles qu’ils -aiment et des femmes tremblantes à l’idée -d’entendre des paroles après lesquelles elles -seront obligées de sonner leur domestique et -de faire jeter à la porte l’ami qui leur était -jusque-là si tendrement cher et dont elles -goûtaient l’exclusive et délicate amitié.</p> - -<hr /> - - -<p>Autre cliché : la déclaration.</p> - -<p>On sait l’abus qu’on fait de la déclaration -dans les livres et surtout au théâtre. Cela se -passe selon un rite fixé par les usages. A un -moment donné (on recommande de choisir -un temps orageux), le héros s’avance et -déclare son amour en termes choisis et cadencés ! -Il s’exprime avec une émotion qui sait -se contenir, car rien n’est plus noble et mieux -ordonné que l’exposition progressive de ses -sentiments. — Et les spectateurs applaudissent.</p> - -<p>J’imagine qu’il en est rarement ainsi dans -la vie. Les grandes amours sont, à l’ordinaire, -moins éloquentes ; les vraies passions sont -moins belles parleuses. Entre gens qui s’aiment, -l’aveu ne se fait pas en longues phrases. -Un mot, un geste, un regard même en -réponse à une question banale, à l’occasion -d’un incident insignifiant, suffisent à révéler -à deux cœurs l’amour qu’ils se cachaient.</p> - -<p>Si l’on parle avec éloquence, ce n’est qu’après, -une fois la situation établie…</p> - - -<h3 id="c10s1">LA CRISTALLISATION</h3> - -<p>Stendhal a fait la fortune de la théorie dite -de la cristallisation qui revient à ceci : « On -voit la personne que l’on aime douée de toutes -les perfections. »</p> - -<p>Cela est faux. L’homme amoureux peut -garder beaucoup de clairvoyance. Il ne prendra -pas une sotte pour une femme d’esprit, -une autoritaire pour une femme tendre. Mais -il mettra au-dessus de tout une qualité aperçue -dans celle qu’il aime. Il grandira à l’infini -cette qualité qui existe pourtant en réalité. -Aime-t-il, lui, intelligent, cultivé, une femme -simple et sans culture, il ne s’y trompe pas -et dit : « Que m’importe l’intelligence, cette -faculté superficielle, brillante et sèche ? Que -m’apporteront de bonheur les idées acquises -et les livres lus ? J’en suis las. Il y a en cette -femme les promesses d’une tendresse (ou -d’une beauté, etc…) telle qu’auprès de l’amour -qu’elle me donnera les satisfactions intellectuelles -sont vraiment méprisables. »</p> - -<p>Il attribue à cette qualité une valeur inestimable. -Plus tard, lorsqu’il aura joui à son -contentement de cette tendresse, de cette -beauté, il verra qu’il l’avait surestimée, -qu’elle ne supplée pas à ce qui manque, et -qu’il est difficile d’avoir avec une femme une -union complète.</p> - - -<h3 id="c10s2">« DON JUAN » DE MOLIÈRE</h3> - -<p>C’est un piteux personnage que celui de -Molière au point de vue don juanesque. -Voyez les moyens qu’il met en œuvre et le -résultat qu’il obtient. C’est un grand seigneur, -un homme de la cour ; il a un magnifique -habit doré, des rubans couleur de feu, -un valet ; il est jeune, beau, courageux. Qui -va-t-il séduire, cet homme prédestiné ? Deux -jeunes paysannes. Et comment ? En leur promettant -le mariage, tout comme s’il était un -lourdaud de la ferme voisine !</p> - -<p>Quelle belle figure de don Juan notre -homme fait là ! Quelle partie difficile joue-t-il -qu’il soit obligé d’en arriver au mariage pour -réussir ! Être don Juan ! et user de moyens -si bas ! Du reste, il ne connaît pas d’autre tactique. -Il a séduit Elvire de la même façon. -Il ne sait parler que de son argent, de ses -relations, et de mariage ! Comment se peut-il -qu’un don Juan plie son orgueil à d’aussi -misérables manœuvres ?</p> - -<p>Le véritable don Juan ne veut devoir son -succès qu’à lui-même. Les conditions complètes -du don juanisme ne sont réalisées que -si le héros est sans fortune, sans nom, sans -position avantageuse (Julien Sorel et Mlle de -la Môle). S’il est noble, riche et puissant, il -cache ces avantages et renonce à s’en servir. -Alors seulement est-il sûr de triompher par -ses propres moyens, par ce qu’il est, et non -par ce qu’il a. Ce n’est ni pour payer des notes -de couturier, ni pour se pousser dans le monde -qu’on le choisit ; il ne promet rien aux femmes -et aux filles auxquelles il fait la cour ; il se -considérerait comme déshonoré s’il gagnait -une femme par une promesse de mariage. -Cela est vraiment trop facile ; il se refuse ces -moyens qu’il laisse à ceux qui ne peuvent -vaincre par eux-mêmes. Don Juan joue la difficulté -et met son honneur à être sincère. Il -ne dit pas : « Je jure de vous aimer toujours. -Votre vie et la mienne ne feront qu’un -à jamais ». Il dit au contraire : « Je vous -aime et cela répond à tout. Demain ne nous -appartient pas, je ne vous épouserai jamais. -Mais c’est aujourd’hui que je vous veux. Je -veux que vous m’aimiez à ce point de vous -donner à moi sans réserves, sans garanties. -Si vous ne m’aimez pas assez pour commettre -une divine imprudence, je ne veux pas de -vous. Laissons à d’autres le calcul, l’intérêt, -le souci de ceci et de cela, le compte de ce -qu’on livre et de ce qu’on reçoit. Il ne s’agit -pas d’un marché, mais d’amour. Et comme -je puis vous donner cela qui est sans prix et -au-dessus de tout, vous m’aimerez… »</p> - -<p>Voilà le thème que développe éloquemment -don Juan.</p> - - -<h3 id="c10s3">VALMONT</h3> - -<p>Valmont, des <i>Liaisons dangereuses</i>, est un véritable -don Juan. La façon dont il mène la double -conquête de Cécile Volanges et de la présidente -de Tourvel est, don juanesquement, digne -de tous éloges, par la diversité des moyens -employés, la vive intelligence des situations -et des caractères, par l’habileté, le sang-froid -au milieu de la passion, par l’amour puissant -du jeu et du risque. Le cynisme de Valmont -n’ajoute rien à ses qualités essentielles de -séducteur.</p> - -<p>Il faut remarquer que ce n’est pas le désir -seul de la conquête qui pousse Valmont. Il -ne combine pas ses victoires à froid. Non, -il est vraiment amoureux de Mme de Tourvel ; -il la désire passionnément. Mais, c’est là -le trait remarquable du don juanisme, cet -amour ne le paralyse pas, ne le rend pas -aveugle. Au contraire, il n’a jamais plus de -sang-froid ; il n’est jamais plus perspicace, -plus propre à jouer un jeu difficile qu’au -moment où il est le plus amoureux. Rester -maître de soi, garder une vue claire des choses -dans le tumulte de la passion, voilà la qualité -suprême de don Juan.</p> - -<p>Un trait du même genre est à signaler en -Julien Sorel dans la fameuse scène de la -bibliothèque à l’hôtel de la Môle.</p> - - -<p class="r gap">Paris, 1903-1908.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="2"> </td> <td class="small r"><div>Pages.</div></td></tr> -<tr><td colspan="2"><span class="sc">Préface</span></td> -<td class="r bot"><div><a href="#preface"><small>V</small></a></div></td></tr> -<tr><td class="r upad"><div>I.</div></td> -<td class="drap upad">— <span class="sc">De l’Amour</span></td> -<td class="r bot upad"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">La peur de l’amour</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c1s1">1</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">L’amour physique</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c1s2">3</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">Le don Juanisme</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c1s3">4</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">L’épreuve de la chair</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c1s4">11</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">La physique de l’amour</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c1s5">13</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">Ce qui est permis</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c1s6">17</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">En dehors de la nature</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c1s7">18</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">L’amour libre</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c1s8">19</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">La pudeur</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c1s9">21</a></div></td></tr> -<tr><td class="r upad"><div>II.</div></td> -<td class="drap upad">— <span class="sc">Nature et Société</span></td> -<td class="r bot upad"><div><a href="#c2">25</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">Le jeu noble</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c2s1">29</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">La société</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c2s2">33</a></div></td></tr> -<tr><td class="r upad"><div>III.</div></td> -<td class="drap upad">— <span class="sc">Les Hommes</span></td> -<td class="r bot upad"><div><a href="#c3">43</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">Les hommes et l’argent</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c3s1">45</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">Les hommes intelligents et les femmes belles</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c3s2">56</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">Instinct et intelligence</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c3s3">58</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">De la sincérité envers soi-même et -envers la femme</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c3s4">62</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">Deux émotions</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c3s5">64</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">L’instinct de reproduction</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c3s6">67</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">Les rêveurs et les autres</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c3s7">68</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">Dédoublement</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c3s8">71</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">Le coq du village</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c3s9">72</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">De suivre les femmes</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c3s10">74</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">Autres choses</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c3s11">79</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">Quelques hommes</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c3s12">80</a></div></td></tr> -<tr><td class="r upad"><div>IV.</div></td> -<td class="drap upad">— <span class="sc">Quelques Conseils sur le Choix d’une -Maîtresse</span></td> -<td class="r bot upad"><div><a href="#c4">87</a></div></td></tr> -<tr><td class="r upad"><div>V.</div></td> -<td class="drap upad">— <span class="sc">Les Femmes</span></td> -<td class="r bot upad"><div><a href="#c5">119</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">Les femmes et le monde</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c5s1">126</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">Du naturel et du snobisme</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c5s2">131</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">Le premier devoir de la femme</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c5s3">134</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">Les caresses</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c5s4">137</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">L’épreuve du lit</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c5s5">141</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">Quelques femmes</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c5s6">141</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">De la fatuité des femmes</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c5s7">151</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">Joseph</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c5s8">153</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">Pour une femme sentimentale, délicate -et à scrupules</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c5s9">154</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">Le sexe indiscret</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c5s10">158</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">Le secret</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c5s11">159</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">Les éternelles courtières de l’amour</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c5s12">160</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">L’inconstante</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c5s13">161</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">L’habileté suprême de la femme</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c5s14">162</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">De l’existence de Dieu</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c5s15">163</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">A chacun sa fonction</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c5s16">164</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">Les ouvrières de l’amour</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c5s17">165</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap2 upad"><i>De la Nécessité et de l’Art de battre les femmes</i></td> -<td class="r bot upad"><div><a href="#c5s18">167</a></div></td></tr> -<tr><td class="r upad"><div>VI.</div></td> -<td class="drap upad">— <span class="sc">De la Beauté</span></td> -<td class="r bot upad"><div><a href="#c6">185</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">Anatomie de la femme</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c6s1">189</a></div></td></tr> -<tr><td class="r upad"><div>VII.</div></td> -<td class="drap upad">— <span class="sc">De la Jalousie</span></td> -<td class="r bot upad"><div><a href="#c7">205</a></div></td></tr> -<tr><td class="r upad"><div>VIII.</div></td> -<td class="drap upad">— <span class="sc">Les Ruptures</span></td> -<td class="r bot upad"><div><a href="#c8">229</a></div></td></tr> -<tr><td class="r upad"><div>IX.</div></td> -<td class="drap upad">— <span class="sc">L’Amour et L’Église</span></td> -<td class="r bot upad"><div><a href="#c9">245</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">Des prêtres</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c9s1">252</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">De l’utilité du prêtre et des bienfaits de -de la confession</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c9s2">257</a></div></td></tr> -<tr><td class="r"><div>X.</div></td> -<td class="drap">— <span class="sc">L’Amour et la Littérature</span></td> -<td class="r bot"><div><a href="#c10">269</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">La cristallisation</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c10s1">279</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">« Don Juan » de Molière</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c10s2">281</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap3">Valmont</td> -<td class="r bot"><div><a href="#c10s3">283</a></div></td></tr> -</table> - -<p class="c gap xsmall">Paris. — Typ. <span class="sc">Ph. Renouard</span>, 19, rue des Saints-Pères. — 1403.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br /> -<span class="small">à <b>3</b> fr. <b>50</b> le volume<br /> -<span class="sans-serif">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR,</span> 11,</span> <span class="xsmall">RUE DE GRENELLE</span></p> - - -<p class="c xlarge">DERNIÈRES PUBLICATIONS</p> - -<table summary="" class="small"> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>FERDINAND BAC</div></td></tr> -<tr><td><b>Le Fantôme de Paris</b></td> -<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>JULES BOIS</div></td></tr> -<tr><td><b>Le Vaisseau des Caresses</b></td> -<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>ALFRED CAPUS</div></td></tr> -<tr><td><b>Histoires de Parisiens</b></td> -<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>MICHEL CORDAY</div></td></tr> -<tr><td><b>Mariage de demain</b></td> -<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>ANDRÉ CORTHIS</div></td></tr> -<tr><td><b>Mademoiselle Arguillis</b></td> -<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>LÉON DAUDET</div></td></tr> -<tr><td><b>La Lutte.</b> — Roman d’une guérison</td> -<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>FERDINAND FABRE</div></td></tr> -<tr><td><b>Ma Vocation</b></td> -<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>GUSTAVE FLAUBERT</div></td></tr> -<tr><td><b>La « première » Tentation de saint Antoine</b> (1849-1856).<br /> -<i>Œuvre inédite</i> publiée par <span class="sc">Louis Bertrand</span></td> -<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>GUSTAVE GEFFROY</div></td></tr> -<tr><td><b>Hermine Gilquin</b></td> -<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>CHARLES GÉNIAUX</div></td></tr> -<tr><td><b>Comment on devient Colon</b> (Illustré)</td> -<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>CHARLES-HENRY HIRSCH</div></td></tr> -<tr><td><b>Un vieux bougre</b></td> -<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>JULES HURET</div></td></tr> -<tr><td><b>En Allemagne : Rhin et Westphalie</b></td> -<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>HENRY KISTEMAECKERS</div></td></tr> -<tr><td><b>Monsieur Dupont chauffeur</b></td> -<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>MAURICE MAETERLINCK</div></td></tr> -<tr><td><b>L’Intelligence des Fleurs</b></td> -<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>VICTOR MARGUERITTE</div></td></tr> -<tr><td><b>Prostituée</b></td> -<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>OCTAVE MIRBEAU</div></td></tr> -<tr><td><b>La 628-E8</b></td> -<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>ÉDOUARD QUET</div></td></tr> -<tr><td><b>Les Charitables</b></td> -<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>GEORGES RIVOLLET</div></td></tr> -<tr><td><b>La Dentelle de Thermidor</b></td> -<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>ÉDOUARD ROD</div></td></tr> -<tr><td><b>L’Ombre s’étend sur la Montagne</b></td> -<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>ÉMILE ZOLA</div></td></tr> -<tr><td><b>Correspondance.</b> — Les Lettres et les Arts</td> -<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr> -</table> -<p class="c xsmall g">ENVOI FRANCO PAR POSTE CONTRE MANDAT</p> - -<p class="c gap xsmall">8519. — Imp. Motteroz et Martinet, rue Saint-Benoît, 7, Paris.</p> - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>NOTES SUR L'AMOUR</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> -<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. 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The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg™ License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg™ work (any work -on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the -phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: -</div> - -<blockquote> - <div style='display:block; margin:1em 0'> - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most - other parts of the world at no cost and with almost no restrictions - whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms - of the Project Gutenberg License included with this eBook or online - at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. 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