summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes4
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/68821-0.txt6521
-rw-r--r--old/68821-0.zipbin120480 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/68821-h.zipbin261026 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/68821-h/68821-h.htm9166
-rw-r--r--old/68821-h/images/cover.jpgbin134752 -> 0 bytes
8 files changed, 17 insertions, 15687 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..d7b82bc
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,4 @@
+*.txt text eol=lf
+*.htm text eol=lf
+*.html text eol=lf
+*.md text eol=lf
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..aa6273c
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #68821 (https://www.gutenberg.org/ebooks/68821)
diff --git a/old/68821-0.txt b/old/68821-0.txt
deleted file mode 100644
index 06f6ba7..0000000
--- a/old/68821-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,6521 +0,0 @@
-The Project Gutenberg eBook of Notes sur l'Amour, by Claude Anet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Notes sur l'Amour
-
-Author: Claude Anet
-
-Release Date: August 23, 2022 [eBook #68821]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK NOTES SUR L'AMOUR ***
-
-
-
-
-
-
- CLAUDE ANET
-
- NOTES
- SUR
- L’AMOUR
-
- PARIS
- LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE
- EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
- 11, RUE DE GRENELLE, 11
-
- 1908
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
-
-Voyage idéal en Italie (JEAN SCHOPFER).--Un vol. in 18. (Perrin et Cie,
-édit.)
-
-Petite Ville.--Un vol. in-18. (Eug. Fasquelle, édit.)
-
-Les Bergeries.--Un vol. in-16. (Calmann-Lévy, édit.)
-
-La Perse en Automobile.--Un vol. grand in-8, (F. Juven, édit.)
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DU PRÉSENT OUVRAGE:
-
-_45 exemplaires numérotés sur papier de Hollande_
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-On ne trouvera pas ici une définition de l’amour. A quoi bon en proposer
-une nouvelle? Si vous n’avez pas été amoureux, les paroles les plus
-belles des poètes n’arriveront pas à vous donner de l’amour une idée
-même lointaine. Si vous en avez senti une fois la force, il n’est aucun
-besoin de le définir.
-
-Chacun, du reste, se déclare renseigné et se juge capable de discourir
-sur ce sujet.
-
- * * * * *
-
-La plupart des auteurs qui ont parlé de l’amour se sont bornés à en
-décrire les effets. Ces effets varient suivant les milieux, les temps,
-les mœurs. C’est pourquoi chaque génération a le droit d’apporter à son
-tour une description des apparences changeantes que revêt l’éternel
-amour. Et c’est une besogne que l’on recommencera avec le même intérêt
-jamais épuisé jusqu’à la consommation des siècles.
-
- * * * * *
-
-S’il est une métaphysique de l’amour, je n’ai pas un mot à ajouter aux
-pages admirables que Schopenhauer lui a consacrées.
-
-Si l’on se refuse l’émouvant plaisir des méditations métaphysiques sur
-ce thème, nous avons pourtant le droit d’affirmer que le seul but
-certain de la vie est la propagation de la vie et que, dans l’amour, il
-faut voir «l’action d’une force naturelle inexorable».
-
-L’amour garderait sa beauté et sa puissance tragique, si chacun adoptait
-cette vue. Mais peut-être enlèverait-on à ses drames l’amertume qui leur
-donne le goût de la mort si l’on voulait reconnaître dans la naissance,
-le développement et la fin de cette passion, l’effet de lois naturelles,
-plus compliquées, mais aussi nécessaires et inflexibles que celles de la
-pesanteur?
-
- * * * * *
-
-La forme de ce livre surprendra peut-être, Je me suis interdit le
-discours. L’amour est un sujet qui souffre mal un exposé didactique. On
-sacrifierait trop à la rigueur d’une exposition méthodique. La forme de
-la dissertation avec ses points successifs et ses transitions obligées
-apparaît un cadre d’une inutile raideur pour y faire entrer cette
-matière vivante, diverse, ondoyante...
-
-Alors des notes, brèves ou longues, directes toujours, entre lesquelles
-j’ai épargné au lecteur et à moi-même l’ennui des transitions.
-
-Elles ont été prises au cours de plusieurs années. On ne se met pas à sa
-table un beau matin en se disant: «Je vais faire un livre sur l’amour.»
-Ayant écrit, sur ce sujet, des pages sans suite, au hasard des
-rencontres et des spectacles que la vie m’a offerts, j’ai relu un jour
-ces fragments épars et j’ai pensé que peut-être ils occuperaient sans
-ennui pendant une heure le lecteur que je me souhaite.
-
-Ils sont parfois contradictoires. Qu’importe? Il y a un nombre plus
-grand de contradictions dans la nature qu’on n’en trouvera dans ce petit
-livre. Écrites à des époques diverses et dans des dispositions d’esprit
-différentes, ces notes vont tout de même, par des chemins détournés ou
-directs, vers un seul but qu’on entrevoit...
-
- * * * * *
-
-Je sais ce qu’on pourra leur opposer.
-
-On dira qu’elles ne visent pas assez à donner un tableau de la réalité
-objective, qu’elles sont l’œuvre d’un homme, et que cela se sent trop.
-
-Je serai heureux de lire sur ce même sujet le livre d’une femme. Je suis
-certain que si elle veut être sincère et que si elle se place au point
-de vue féminin, elle nous apprendra des choses intéressantes. Mais si
-elle veut parler en homme, il y a bien des chances pour qu’elle ne nous
-dise rien de significatif. Faisons donc chacun notre besogne. Notre seul
-effort doit être de voir clair et de ne pas nous laisser duper par les
-mots, par les préjugés et par les attitudes.
-
- * * * * *
-
-Du reste, l’effort que nous faisons pour décrire les choses dans leur
-vérité n’est-il pas vain? Quelques-uns arrivent et disent
-orgueilleusement: «Voici l’univers tel qu’il est.» Et, cependant, ils
-nous présentent l’image qu’ils s’en font.
-
-Au moins n’ai-je pas été la dupe de cette illusion. La réalité nous
-échappe. Que savons-nous au delà des apparences? Les philosophes ont
-contemplé le monde; ils l’ont vu étalé devant leurs yeux avides; ils ont
-regardé ses montagnes déchirées, les forêts où le vent chante ou pleure,
-le flux et le reflux infatigable des mers, les ciels changeants, le
-cours immuable des astres, la foule pullulante des hommes,--et le
-cerveau de l’homme qui est à lui seul un monde plus complet que
-l’univers entier. Ils se sont abîmés dans leur contemplation; ils ont
-perdu conscience d’eux-mêmes. Maintenant ils vont saisir les secrets de
-la vie éternelle. Penchés sur l’univers infini, ils l’interrogent:
-«Qu’es-tu?» Et une voix sourde monte des profondeurs et leur répond: «Je
-suis toi.»
-
- * * * * *
-
-Il y a de quoi mourir de rire--ce qui est une solution--à voir les
-efforts désespérés que l’homme fait pour pénétrer par delà les
-apparences, pour dépouiller sa personnalité et refléter dans un pur
-miroir la vérité nue. Mais nous ne quittons notre individualité qu’au
-moment de la mort... et plus loin, nous ne savons rien.
-
- * * * * *
-
-Ce livre n’offre donc, comme tous les autres, qu’une interprétation des
-choses. On peut discuter la valeur artistique de l’interprétation ou son
-intérêt. Mais nul n’a le droit de me reprocher de ne pas donner une vue
-objective d’une réalité qui, différente pour chacun de nous, restera en
-elle-même éternellement ignorée.
-
- * * * * *
-
-C’est pourquoi je n’ai pas hésité à employer souvent le «je» dont on
-assure (je ne sais pas bien pourquoi) qu’il est haïssable. Stendhal,
-déjà, dans la préface de _L’Amour_ s’excuse de la nécessité où il est de
-parler de soi. On ne peut éviter cette difficulté. En ces matières, vous
-décrivez ou des expériences que vous faites, ou des aventures auxquelles
-vous avez assisté comme témoin. Dans l’un et l’autre cas, quelle que
-soit la peine que vous preniez pour le dissimuler, c’est votre
-interprétation que vous proposez au lecteur.
-
-Et finalement il est peut-être plus modeste de dire: «je» que de vouloir
-ériger en vérité générale, ce qui n’est qu’expérience individuelle.
-
- * * * * *
-
-Je sais quelle est la malignité du monde.
-
-Il est un certain nombre d’individus envieux et malades, qui, n’ayant
-rien à faire, s’occupent avec passion à brouiller les gens. Ils
-emploient leurs loisirs à colporter les nouvelles, à rapporter dans un
-lieu ce qui s’est dit secrètement dans un autre; ils sont d’une
-prodigieuse habileté à découvrir des intentions là où vous n’en avez pas
-mis, à trouver des ressemblances où il n’en est point. Ils ajoutent
-malicieusement à ce que vous avez dit, déforment les propos et les
-enveniment.
-
-Écrivez-vous le mot «femme», déjà leur imagination s’enflamme; il ne
-leur en faut pas plus pour savoir à qui vous avez pensé, et, les
-moindres mots, ils les commentent, les interprètent, les développent:
-«... Une femme jeune, jolie, coiffée à la grecque et portant une robe
-Directoire... ce ne peut être que madame R...» Ils volent chez madame
-R... bouillants d’indignation:--«Voyez, disent-ils, voyez ce qu’il ose!
-Vous le recevez, vous le traitez en ami, et que va-t-il imprimer sur
-vous! Car c’est vous, c’est vous, vous dis-je. N’êtes-vous pas jeune,
-jolie? N’étiez-vous pas au bal hier en robe Directoire et coiffée à la
-grecque? Cet homme est un infâme!»
-
-Le malheur est que cette scène se répète dans trois ou quatre sociétés
-différentes et que, dans chacune, on est également persuadé que c’est
-madame X... et nulle autre que l’auteur a dépeinte, car il est, grâce
-aux dieux, plus d’une femme jeune et jolie dans la ville, on donne
-encore des bals, et, comme personne ne l’ignore, les coiffures à la
-grecque et les robes Directoire sont à la mode cette année.
-
-Faut-il répondre à ces gens mal intentionnés qu’ils se trompent et que
-je n’ai dépeint personne en particulier? Ce serait une étrange façon de
-reconnaître l’hospitalité des gens que de les diffamer dans ses écrits.
-Et, du reste, comment aurai-je trouvé des modèles dans le monde? Tous
-les hommes à qui je serre la main ne sont-ils pas loyaux, sincères,
-discrets, dépourvus de haine, exempts de jalousie, à l’abri des
-passions, bons pères, fidèles maris? Les femmes que j’ai l’honneur de
-connaître n’auraient-elles pas été choisies par le grand César dont
-l’épouse devait être au-dessus du soupçon? Comment aurai-je donné du
-piquant à mes descriptions et mis dans ces pages l’accent de vérité
-qu’on y trouvera peut-être, si je m’étais borné à tracer les portraits
-des braves et dignes gens dont je fais mon exclusive société?
-
-Faut-il jurer ici que les mœurs que je décris et les traits de caractère
-que j’ai relevés, je les ai trouvés dans la planète Mars qui est
-habitée, comme chacun le sait, et où j’ai passé quelques années fort
-intéressantes à un moment où le séjour de la Terre m’était devenu
-fastidieux par l’excès de vertu de ses habitants?
-
-Mais il est inutile de chercher à apaiser les gens aigris dont le métier
-est de semer la zizanie dans la ville. Et je ne ferai pour les gagner
-aucun serment inutile.
-
-Les honnêtes gens verront suffisamment que j’ai évité avec soin dans ce
-livre tout ce qui pouvait, en visant un individu déterminé, éveiller une
-curiosité scandaleuse.
-
- * * * * *
-
-Je me suis servi souvent au cours de ces pages de confidences que j’ai
-reçues. Mais je ne pense pas en avoir fait un usage défendu et que
-personne puisse se lever et me crier: «Vous avez trahi la confiance que
-j’avais mise en vous.»
-
- * * * * *
-
-Par ailleurs on me dira: «Comment avez-vous ajouté foi à ce qu’on vous a
-raconté? Ne savez-vous pas que chacun se déguise pour ne se laisser voir
-que dans un costume et dans des attitudes avantageux?»
-
-Il n’est, en effet, personne qui soit absolument sincère. Mais il est
-des heures où chacun, presque malgré lui, est poussé à dire la vérité.
-
-Les femmes, elles-mêmes, qui mettent tant d’art à s’arranger, ont leurs
-moments de franchise. Ces grands enfants délicieux ont un irrésistible
-besoin de se raconter. Or il est difficile de mentir toujours et avec
-suite. A qui les écoute avec sympathie et avec un peu de clairvoyance,
-il n’est pas de secret que finalement elles ne livrent.
-
- * * * * *
-
-Si on se décide à publier un livre sur l’amour, il faut avoir les femmes
-avec soi.
-
-Pourtant qu’ai-je fait pour me les concilier?
-
-Quand j’y réfléchis, je suis épouvanté à voir que j’ai parlé, d’elles
-comme de nous, avec une sincérité naïve et dangereuse et que je ne leur
-ai pas offert, pour me les rendre favorables, les doucereux bonbons que
-nos confiseurs de lettres à la mode s’entendent si bien à confectionner
-pour leur plaire.
-
-Mais elles ne s’y tromperont pas et reconnaîtront qu’il y a plus
-d’estime véritable dans la franchise dont j’use que dans les hommages
-serviles qu’on leur rend. J’imagine que les femmes,--ai-je tort?--ne
-font pas grand cas de qui les flatte et qu’elles ont un peu de mépris
-pour qui ne sait que s’humilier devant elles et s’abaisser?
-
-Je ne dirai pour me défendre que ceci: Qui s’y connaît mieux en courage
-que les femmes? Ne sont-elles pas plus audacieuses que nous? Alors
-peut-être me pardonneront-elles d’avoir parlé librement d’elles,--en
-homme courageux.
-
- * * * * *
-
-Ceci est donc le livre d’un homme.
-
-Ce n’est pas une raison, après tout, pour qu’il déplaise aux femmes.
-
- * * * * *
-
-On y trouvera peu de sentimentalité.
-
-Pourtant, je ne pense pas que l’on s’y trompe et qu’on en juge le
-sentiment absent.
-
-Mais la sentimentalité fade, poisseuse, universelle, non, je n’en veux
-pas.
-
-C’est, en amour, quelque chose comme le joli en art. Et, par haine du
-joli, de ce qui est facile, qui plaît à tous, les artistes vont parfois
-jusqu’à la laideur qui, à force de caractère, a sa beauté.
-
-L’abus affreux qu’on a fait, qu’on fait chaque jour, de la
-sentimentalité, cet apitoiement sans mesure, hors de propos, cette
-effusion radoteuse, ce balbutiement imbécile, le langage des fleurs et
-l’ânonnement des âmes, sont propres à donner le dégoût de l’amour à tout
-être un peu fier.
-
- * * * * *
-
-Comme je m’occupais à mettre ces notes en ordre, je reçus la visite d’un
-ami qui me demanda à quoi je travaillais. Et je le lui dis:
-
---Comment, s’écria-t-il, vous voulez parler de l’amour. Mais l’amour,
-c’est l’abjection, la crise de folie, la pourriture, la fin de tout!...
-Quel fléau, quelle peste, quel tremblement de terre, quel conquérant, a
-laissé dans le monde les ruines que l’amour y a amassées?... Auprès de
-lui, l’argent est innocent et sans tache. L’amour dégrade; il souffle le
-vol et la corruption; il ronge les moelles, rend le héros lâche et
-l’homme pareil à la bête; il...
-
---Arrêtez-vous, interrompis-je. Cela ne suffit-il pas pour montrer qu’il
-n’est rien au-dessus de l’amour, puisqu’il est, en effet, tout ce que
-vous dites... et tant d’autres choses encore.
-
-
-
-
-NOTES SUR L’AMOUR
-
-
-
-
-I
-
-DE L’AMOUR
-
-
-LA PEUR DE L’AMOUR
-
-La peur de l’amour est un signe de vitalité moindre.
-
-Les faibles s’épouvantent: «L’amour est une affreuse maladie. Fasse le
-ciel que je n’en sois jamais atteint. Songez-y! détruire un repos
-péniblement gagné! bouleverser les aises qui me sont chères, la
-régularité méthodique de ma vie, mes arrangements minutieux, mes calmes
-digestions!... Une aventure! Saurais-je y vivre? Comment en
-sortirais-je?» Et ils s’enfoncent dans leur médiocre quiétude. La seule
-image de l’amour les fait trembler.
-
-Mais les forts l’appellent d’une voix haute. Cette crise terrible,
-nécessaire, magnifique, ils ne la redoutent pas. Ils savent que les âmes
-s’y trempent et qu’elles en sortent d’un meilleur métal. Vaut-il la
-peine de vivre si l’on ne connaît pas les joies et les douleurs extrêmes
-de l’amour? Ils aiment mieux en courir les risques graves que de végéter
-dans un égoïsme tranquille. Comme René, ils s’écrient passionnément
-devant la monotonie quotidienne de la vie: «Levez-vous vite, orages
-désirés!»
-
- * * * * *
-
-L’amour-passion est infiniment rare. Il faut, pour y atteindre, une
-certaine qualité d’âme. Il ne peut se développer en des êtres pleins
-d’eux-mêmes et de vanité.
-
- * * * * *
-
-Mais il n’est personne qui ne se flatte de pouvoir l’éprouver. Un
-étalon, s’il parlait, dirait à la jument qu’il saillit: «Je vous aime à
-la folie.»
-
- * * * * *
-
-La langue même prête à la confusion. On dit (quand on peut): «donner des
-preuves répétées de son amour.» A prendre cette expression à la lettre,
-quelle dépense diurne et nocturne de sentiment en ce pays!
-
-
-L’AMOUR PHYSIQUE
-
-Stendhal le définit brièvement: «A la chasse, une belle paysanne.» Et
-cette définition est probablement une des plus fausses qu’on doive à cet
-auteur exquis.
-
-Je ne pense pas qu’au temps de Stendhal on rencontrât plus
-qu’aujourd’hui de belles et faciles paysannes à la chasse. De nos jours
-ce gibier est devenu rare. La faute en est sans doute aux braconniers.
-
-Mais, pas plus au temps de Stendhal qu’au nôtre, on n’a goûté, en
-courant un lièvre, l’amour-physique dans sa beauté. Si, par hasard, on
-rencontre une jeune et jolie paysanne, on y trouvera peu de propreté, de
-l’odeur, la maladresse la plus gauche. Vous ne la déshabillerez pas en
-pleins champs, et il faut être affamé pour prendre un véritable plaisir
-à cet insuffisant contact.
-
-L’amour physique, les professionnelles nous le donnent avec le
-raffinement et l’art nécessaires, dans le décor le plus propre à
-l’amour, qui est, non derrière une haie, parmi les vers et les limaces,
-avec la peur du garde champêtre, mais, toutes portes closes, en chambre
-chaude, entre draps fins.
-
-Un grand nombre d’hommes ne connaissent que l’amour physique et s’en
-satisfont.
-
-
-LE DON JUANISME
-
-A côté de l’amour physique et de l’amour passion (faut-il dire que ces
-divisions tranchées ne sont que pour la commodité du discours et que,
-dans la réalité, on passe par mille ponts de l’un à l’autre?) faisons
-une place à un sentiment spécial qu’on appelle le don juanisme.
-
-Il y a deux positions fort différentes du don juanisme. Elles ont été
-souvent confondues.
-
-Le don juanisme peut être la recherche de l’absolu dans la passion. Don
-Juan veut la femme unique à laquelle il donnera l’absolu d’amour qu’il
-sent en lui. Il ne la trouve pas. Alors il va de femme en femme, jamais
-heureux, ou d’un si médiocre bonheur qu’il le rejette aussitôt. Et cette
-chasse passionnée, cette suite d’efforts aboutissant à de successives
-déceptions, l’espoir renaissant à chaque fois et chaque fois leurré, ont
-quelque chose de douloureux et de tragique. On ne songe plus à ses
-victimes, mais à don Juan lui-même qui serait ici le plus grand, le plus
-insatiable des amoureux.
-
-Il est un autre don Juan. Celui-ci est tout dans le désir de conquérir,
-de jouer «au jeu dangereux» avec la femme et de gagner la partie.
-
-Pour illustrer cette forme du don juanisme je cite les confidences que
-me fait R... Elles montrent que ce don juanisme ne constitue pas
-nécessairement, comme le précédent, un caractère permanent de
-l’individu, mais qu’il correspond peut-être à un âge de la vie.
-
-«Pendant plusieurs années, me dit R... dominait en moi le désir de la
-conquête. Je voulais plaire et remporter des victoires; les plus
-difficiles étaient les plus belles. Ma première pensée, lorsque je
-voyais une femme nouvelle, était, non pas: «Est-elle facile?» mais: «Je
-l’aurai.» J’étais à la fois fièvreux à l’idée de la posséder et calme
-comme un calculateur tandis que je combinais les attaques propres à la
-faire tomber rapidement dans mes bras! Avec chacune la défense et
-l’attaque variaient. Suivant les jours et leur humeur, je jouais
-l’indifférence avec la coquette; j’étais tendre et léger avec la femme
-grave, sérieux avec la frivole. De même qu’au jeu des vingt questions,
-les véritables amateurs s’interdisent de gagner par des moyens trop
-faciles, je ne me permettais pas de biseauter les cartes dont je me
-servais. Je ne voulais devoir ma victoire qu’à la science et non au
-hasard. Suivant les circonstances, je ralentissais l’allure jusqu’à me
-faire désirer; d’autres fois, je poussais une pointe si hardie, si
-inattendue, que la place succombait avant même d’avoir aperçu le danger.
-Ailleurs, je jouais une partie subtile, une guerre toute en
-sous-entendus, d’attaques sournoises et de fausses retraites. Un mot
-jeté à temps peut avoir d’infinies répercussions, vibrer des mois et des
-mois dans une âme soudain inquiète.
-
-»Du reste, étant donnée la vitesse variable selon laquelle elles
-évoluaient, je pouvais sans peine mener plusieurs affaires de front et
-les pousser jusqu’à leur fin.
-
-»Je prenais à ce jeu un plaisir extrême. En est-il un plus beau, un plus
-émouvant au monde?... Avoir en face de soi une adversaire que l’on est
-prêt à aimer! La combattre et la désirer à la fois! Voilà une sensation
-rare... Quelle minute, celle où l’on dévêt pour la première fois une
-femme qui a opposé une longue résistance! Elle vous a accablé de ses
-hautaines rigueurs, elle a cru vous échapper!... Maintenant vous la
-tenez! Elle est là, nue devant vous, elle tremble, elle s’affole! Elle
-est à vous! Prenez-la...
-
-»Mais lorsque je l’avais prise, elle ne m’intéressait plus. Je ne
-m’attachais pas. La lutte terminée, je m’en allais à d’autres conquêtes.
-Mon bonheur était dans la lutte et la victoire, non dans la possession.
-
-»Au sortir de l’adolescence, je vécus ainsi pendant une dizaine
-d’années.
-
-»Vers trente ans je compris que je pouvais demander et donner plus aux
-femmes, qu’il y avait beaucoup d’orgueil et peu d’amour dans la lutte
-que j’avais engagée contre elles. Un monde nouveau, celui du sentiment,
-me fut révélé. Je n’avais fait que l’entrevoir. Alors seulement je sus
-ce qu’était l’amour...
-
-»L’instinct don juanesque n’était pas tout à fait mort en moi; il se
-réveillait parfois, mais pour de brèves périodes et je n’y trouvais,
-malgré un vif plaisir, que d’incomplètes satisfactions...»
-
- * * * * *
-
-Les débuts de l’amour, avant la première caresse, sont délicieux. Les
-heures passent dans une exaltation colorée et légère où la crainte
-d’échouer ne se mêle pas encore à la pensée du bonheur espéré. Il serait
-d’un suprême raffinement de ne voir alors que rarement celle que l’on
-commence à aimer. C’est le premier degré de l’amour; il faut le
-prolonger; il est exquis. Peut-être faudrait-il ne pas le dépasser?
-
-Mais persuaderez-vous à la rose en bouton de rester bouton? Elle grandit
-sous le ciel favorable, s’ouvre de plus en plus, jusqu’à ce qu’elle
-s’épanouisse enfin au grand soleil, au grand soleil meurtrier de midi.
-
- * * * * *
-
-Les commencements de l’amour sont troubles, incertains, et pareils à
-ceux des fleuves. Là où le fleuve prend sa naissance, il suffirait,
-semble-t-il, d’un léger barrage pour en changer le cours. A sa source il
-irait ici ou là, indifféremment. Mais une fois qu’il a trouvé sa pente,
-il n’est pas de puissance, divine ou humaine, capable de l’arrêter. Sûr
-de sa route, il s’en va, malgré mille détours, vers la mer qui
-l’appelle.
-
-Ainsi en est-il de l’amour. Peut-être pourriez-vous, au moment qu’il
-naît, l’étouffer? Il est né,--il est trop tard. Il vous entraîne
-maintenant jusqu’à la mer, là-bas, jusqu’à la mer où tous les fleuves se
-perdent et meurent.
-
- * * * * *
-
-L’homme prudent dit: «Si vous voyez une femme qui vous plaît, fuyez
-avant que de la connaître.»
-
-On pourrait aussi ne pas vivre.
-
- * * * * *
-
-On a vu des gens qui s’aimaient prendre leurs jambes à leur cou pour se
-fuir. Ils étaient affolés par la peur à ce point qu’ils n’ont pas su où
-ils couraient et se sont soudain trouvés essoufflés, à demi morts, dans
-les bras l’un de l’autre.
-
- * * * * *
-
-De mélancoliques rêveurs ont affirmé que l’amour, même heureux, ne
-donnait que déceptions. Ces gens ont tristement vécu et n’ont même pas
-su regarder autour d’eux.
-
-Ils auraient vu qu’à la vérité l’amour s’égare souvent, ou s’ignore.
-Mais lorsque deux êtres s’aiment réellement et s’appartiennent, ils ne
-supportent pas l’idée d’être privés l’un de l’autre. Ils savent qu’ils
-ne trouveront pas ailleurs le bonheur qu’ils réalisent ensemble.
-
-Il est important de noter, à ce sujet, que les drames passionnels
-éclatent le plus souvent après la possession. Croit-on que c’est un bien
-négligeable, un néant, une déception, ce pour quoi les hommes jouent
-leur existence, et qu’ils estiment plus précieux que l’honneur et que la
-vie?
-
-Et qu’on ne dise pas qu’ils risquent leur existence pour une chimère,
-pour un fantôme de leur imagination, non, c’est pour quelque chose
-qu’ils connaissent et dont ils sentent encore l’aiguillon au profond de
-leur chair.
-
-
-L’ÉPREUVE DE LA CHAIR
-
-On aime une femme à en perdre le sommeil et l’appétit. Tant qu’on ne l’a
-pas possédée, on ne sait rien sur le bonheur ou la déception qu’elle
-vous apportera.
-
-Vous l’adorez; vous faites pour l’obtenir cent folies dommageables; elle
-cède; elle est à vous. Au sortir du lit, elle vous devient indifférente;
-vous vous êtes trompé; vous ne l’aimez plus.
-
-Rien à l’avance ne peut vous renseigner.
-
-Vos expériences antérieures sont sans utilité. A chaque fois vous vous
-trouvez devant l’inconnu. La science pourra faire mille progrès, elle
-établira que l’amour est ceci ou cela, qu’il y a au contact de certaines
-personnes dégagement d’_électrons_ ou d’_ions_, ou de rayons _n_; on
-mettra en formules algébriques les lois de l’attraction sensuelle...;
-les savants n’en seront pas plus avancés que les autres, car, sur ce
-point qui est le tout de l’amour, seule l’épreuve de la chair décide.
-
-C’est pourquoi beaucoup de femmes hésitent. Elles savent que les
-serments, les promesses d’avant le lit, sont paroles vaines, que rien ne
-les assure du lendemain, qu’il faut se donner d’abord et, sans être
-sûres d’être remboursées, payer de leur personne. Le risque est immense.
-
-Heureusement les femmes ont-elles plus de courage que nous.
-
-
-LA PHYSIQUE DE L’AMOUR
-
-L’amour est un sentiment qui tend impérieusement à se traduire dans un
-acte. Lorsqu’ils ont réussi à amener la femme qu’ils aiment à l’acte,
-les naïfs croient que la partie est gagnée. Grave erreur, c’est alors
-seulement que la véritable bataille se livre, et ce qui précède n’est
-qu’escarmouche sans conséquence.
-
-Le problème est celui-ci: amener sa maîtresse au bonheur au temps même
-où vous y atteignez. Cela est d’une grande difficulté, et n’obtient pas
-l’harmonie synchronique qui veut. Peu d’hommes savent pratiquer cet art
-difficile. Ceux qui en possèdent les secrets sont aimés des femmes. Les
-autres, ceux qu’elles méprisent, renvoient ou trompent, sont
-simplement--il n’y a pas à chercher ici d’explication métaphysique--des
-hommes maladroits au lit.
-
-L’éducation de l’homme dans la physique de l’amour est mauvaise. Il
-débute à l’ordinaire par des professionnelles; leur métier veut qu’elles
-satisfassent l’homme sans qu’il ait à se préoccuper du plaisir de sa
-compagne. Elles sont aux yeux de l’homme un instrument dont il tire des
-jouissances personnelles. L’égoïsme de l’homme est prodigieusement
-développé par le commerce avec les filles de joie. Voilà de mauvaises
-habitudes prises.
-
-Il se marie. La situation est changée. Il faut trouver autre chose. Mais
-quoi?... Son ignorance est grande. Et puis a-t-il le temps de réfléchir?
-Il aime; il veut sa femme; il est pressé et rude; il la prend! Quelles
-désillusions pour cette vierge qui attendait qu’on lui ouvrît
-délicatement la porte du paradis!
-
-L’abord brutal de la vierge par le mari est la raison suffisante du
-grand nombre de maris non aimés et, par la suite, trompés.
-
-Les débuts du mariage sont, le plus souvent, horribles pour la femme et
-sans agrément pour l’homme. Les tâtonnements de l’homme, la pudeur
-blessée de la femme, son inexpérience, sa peur, rendent à ce moment
-l’amour physique sans charme. Joignez à cela la nouveauté de la
-situation, la difficile adaptation des caractères, le heurt de deux
-personnalités si différentes, le manque d’habitudes communes, et l’on
-comprend que ce qu’on appelle--ironiquement, sans doute,--la lune de
-miel, soit une des périodes les moins heureuses de la vie.
-
-La femme est d’autant plus déçue que la tradition, littéraire ou parlée,
-lui a dépeint ces premières semaines sous des couleurs enchanteresses.
-Du reste, elle se fait, aussitôt, complice de ces mensonges. Celle qui a
-le plus souffert à ce moment de sa vie se garde de l’avouer. Elle est
-honteuse d’avoir été seule, croit-elle, à éprouver une déception; elle
-se tait ou contribue par des récits trompeurs à augmenter les illusions
-dans lesquelles se plaisent ses sœurs ignorantes.
-
-Pourquoi ne pas dire la vérité, simplement? Pourquoi ne pas montrer
-qu’entre l’homme maladroit ou brutal, ou l’un et l’autre, et la vierge
-ignorante, il est rare de voir naître le bonheur physique?
-
-Un grand nombre de femmes de tempérament moyen ou médiocre passent des
-nuits, et parfois des années, sans éprouver de l’amour autre chose que
-du dégoût. Ce dégoût les amène bien vite à mépriser leur mari.
-
-Les hommes qui ont eu des maîtresses non professionnelles sont mieux
-préparés. Avec les femmes qu’ils aimaient, ils ont pris de précieuses
-leçons. Mais il est des maris à préjugés qui se refusent à traiter leur
-femme comme ils traitaient leur maîtresse. Ils entendent respecter «la
-mère de leurs enfants»!
-
- * * * * *
-
-Quant au premier contact entre deux êtres vierges, peut-on en imaginer
-l’horreur et le ridicule?
-
- * * * * *
-
-La physique de l’amour est un art difficile. Pour y passer maître, il
-faudrait à l’homme quelques connaissances anatomiques, de l’ingéniosité,
-du tact, de la force, et surtout de la patience. Savoir attendre!
-Posséder et être possédé! Voilà le grand secret! Voilà ce qui fait les
-liaisons solides et durables. Cela, c’est la réalité suprême de l’amour;
-
- Et tout le reste est littérature.
-
-
-CE QUI EST PERMIS
-
-En amour, chacun a son idée sur ce qui est permis et sur ce qui ne l’est
-pas. La plupart des hommes mariés ne connaissent leur femme qu’en
-chemise!
-
-Il est des pays entiers, l’Amérique du Nord, l’Angleterre, où une femme
-honnête se croirait déshonorée si son mari lui demandait de traverser
-nue la chambre à coucher. Mais c’est une idée qui ne viendra jamais à un
-mari anglo-saxon.
-
-Pour d’autres, il y a les choses naturelles et celles qui ne le sont
-pas, les premières étant permises, les secondes défendues. Ils trouvent
-licite telle posture parce que naturelle; ils proscrivent celle-ci comme
-antinaturelle. Ces gens sont d’une grande ignorance. Ils se font de la
-nature une idée étriquée et fausse. S’ils ouvraient quelques livres
-d’histoire naturelle, ils seraient terrifiés à voir ce que la nature a
-inventé dans la physique de l’amour et de combien elle dépasse les
-imaginations les plus folles de ce pauvre animal raisonnable qu’est
-l’homme.
-
-Ainsi à qui veut s’en tenir à la nature (et je ne vois pas à quoi
-d’autre nous pourrions nous raccrocher) tout est permis. Et chacun
-décidera librement selon ce qui lui plaît.
-
-
-EN DEHORS DE LA NATURE
-
-Rien n’est plus risible que la prétention que nous avons eue si
-longtemps (la plupart des hommes l’ont encore) d’être en dehors de la
-nature.
-
-Nous imaginons que nos vertus sont d’origine extra-terrestre, qu’elles
-nous élèvent au-dessus de ce monde, qu’elles sont la marque de notre
-fabrication divine. «Dieu fit l’homme à son image.»
-
-La pudeur, le dévouement, le courage, le sacrifice de soi, voilà, nous
-assure-t-on, les titres de gloire propres à l’homme. Ah! que l’on a
-écrit de belles et éloquentes pages sur ce sujet! Et l’on a créé les
-religions! Et l’on a dit mille folies!...
-
-Et pourtant si nous voulions regarder chez nos frères les animaux! N’y
-trouverons-nous pas ces vertus exaltées encore? Quelle pudeur humaine
-égale celle de l’aveugle taupe qui fuit éperdument le mâle? Quelles sont
-les mères humaines qui donnent plus délibérément leur vie pour assurer
-celle de leurs enfants que les femelles de certaines espèces animales,
-que la louve, par exemple, lorsqu’elle s’efforce d’entraîner les chiens
-à sa suite pour sauver ses louveteaux? Et, pour en arriver à l’amour, où
-sont les hommes prêts à affronter à coup sûr une mort horrible pour la
-possession d’une femme? Où sont-ils ceux qui, comme le frelon, sont
-résolus à donner aussi leurs entrailles dans l’acte de l’amour?
-
-Y a-t-il une mesure plus grande de prévision, de calcul désintéressé, de
-dévouement, de courage, de sacrifice absolu de soi pour les siens chez
-les hommes que chez les animaux?
-
-
-L’AMOUR LIBRE
-
-On voit des gens souhaiter un libre épanouissement de l’amour dans un
-monde nouveau où rien désormais ne gênerait plus sa croissance,
-n’arrêterait son élan.
-
-Je ne sais trop ce que donnerait l’amour s’il avait à fonder une
-société. Mais nous pouvons déjà constater que l’amour facile ne va pas
-très loin, ne monte pas très haut.
-
-Il est bon qu’il ait quelque chose à vaincre. Il ne grandit que dans des
-circonstances adverses; il n’éprouve sa force que contre des obstacles.
-C’est pourquoi les barrières si gênantes que lui oppose la société ne
-sont pas inutiles. Ces étroites et hautes notions d’honneur, de devoir,
-de vertu, d’amitié, de pudeur et de chasteté, ne cherchons pas à les
-diminuer. Exaltons-les, au contraire; augmentons-en la valeur. Elles se
-dressent contre l’amour; constamment elles l’humilient, l’anéantissent,
-l’écrasent. Tant mieux! L’amour qu’elles ont vaincu n’était pas digne de
-vivre. S’il ne peut triompher des idées reçues, des dogmes imposés,
-qu’il meure!
-
-Il faut qu’il soit assez puissant pour renverser les obstacles qui se
-trouvent sur son chemin. Il n’est rien s’il n’est tout, s’il n’est au
-delà du bien et du mal. Sur les ruines, il sourit, fier de sa force
-éprouvée.
-
-Mais qui ne voit alors que son sort ne serait pas aussi grand dans la
-liberté? Il ne peut exister dans la promiscuité, dans la vie trop
-facile, trop lâchée.
-
-
-LA PUDEUR
-
-Il y a la pudeur physique et la pudeur morale. Celle-ci, Stendhal l’a
-décrite excellemment; il n’y a pas à y revenir, nous ne parlerons donc
-que de l’autre.
-
-Les sentiments de pudeur physique que nous avons conservés prouvent que
-nos actes sont encore régis par des causes qui ont cessé d’exister
-depuis plus de dix mille ans (et il y a des gens pour croire à la
-liberté!) Les animaux se cachent lorsqu’ils s’unissent parce qu’ils sont
-alors sans défense. Voilà une excellente raison. Nos ancêtres de
-l’époque préhistorique, lorsque l’homme faisait la chasse à l’homme,
-étaient obligés d’avoir, comme les animaux, de secrètes amours. Mais,
-depuis ces temps lointains, la lutte pour la vie ne s’exerce plus de la
-même manière. C’est à la Bourse, dans les usines, que l’on se bat pour
-vivre. Nous sommes en parfaite sûreté dans nos maisons.
-
-Pourtant la pudeur, héritage de ces époques disparues, veut que nous
-nous cachions pour faire l’amour.
-
-Le monde antique était arrivé à s’en débarrasser presque. Dans les fêtes
-égyptiennes, grecques et romaines, la pudeur telle que nous la
-concevons, avait à peu près disparu.
-
-Le christianisme l’a fait revivre. Pour lui, la chair est l’ennemie. Il
-apprend à la mépriser. Elle est la pierre d’achoppement sur la route du
-ciel. De nouveau, des siècles passèrent. Nous avons secoué rudement les
-idées chrétiennes et nous nous en sommes défait. Mais la pudeur s’est
-cramponnée à nous et ne nous lâche pas.
-
-Le nu reste scandaleux.
-
-La pudeur a été exploitée adroitement par tous les malvenus, les
-déformés, les ratés de notre civilisation. Comme ils sentent bien ce
-qu’ils perdraient à exposer au grand jour leurs anatomies insuffisantes,
-leurs pieds plats et carrés, leurs genoux osseux, leurs cuisses maigres,
-piteuses et sans muscles, leurs ventres ballonnés, leurs poitrines
-rentrées, leurs épaules rondes, leurs dos voûtés, ils déclarent qu’il
-est contraire à la pudeur de se laisser voir dans sa nudité. Et, même
-dans le lit, ils gardent leur chemise.
-
- * * * * *
-
-Ne déshabillez jamais une femme qui se refuse à se laisser voir nue. La
-pudeur est, neuf fois sur dix, le juste sentiment d’une insuffisance
-physique.
-
-Entre gens beaux, jeunes, et dont les muscles sont assouplis par le
-sport, la pudeur est une survivance inutile.
-
- * * * * *
-
-On a dit les mille variations de la pudeur suivant les époques et les
-climats.
-
-Un de mes amis qui revient du Japon me raconte le fait suivant.
-
-Naguère--hier--les Japonais se baignaient ensemble, hommes et femmes,
-nus dans les lacs aux bords desquels poussent les amandiers grêles. Et
-c’étaient des scènes charmantes que celles de ces mousmés aux cheveux
-d’encre, de ces petits hommes énergiques au teint de safran, jouant
-innocemment dans les eaux claires des lacs où des montagnes en pain de
-sucre mirent leurs cônes neigeux. Le bonheur de ces jours revit dans les
-estampes japonaises pour l’éternelle joie de nos yeux.
-
-Mais les Japonais imaginèrent de nous emprunter nos canons, nos bateaux,
-nos ingénieurs, notre droit civil, nos vêtements, l’exercice à la
-prussienne, et nos idées morales. Nous leur enseignâmes la pudeur avec
-le reste.
-
-En Europe, les hommes et les femmes ne se baignent ensemble que vêtus
-jusqu’au cou. Mettre, au bain, les hommes à droite et les femmes à
-gauche, naître à la pudeur, voilà la vraie civilisation!... Oui, mais ne
-plus s’amuser sur les bords de l’eau calme et moirée! renoncer à ces
-jeux traditionnels et charmants!
-
-Les Japonais ont tout concilié. Dorénavant, à la surface du lac, pour
-séparer les sexes, on tend entre deux pieux... une ficelle.
-
-J’aime l’offrande de cette ficelle mince, si mince, à la déesse de la
-Pudeur.
-
-
-
-
-II
-
-NATURE ET SOCIÉTÉ
-
-
-Il y a la nature. Il y a la société.
-
-Entre ces deux puissances ennemies, nous sommes fort mal pris. La
-société a mis des siècles à assurer son pouvoir. Elle nous tient
-aujourd’hui attachés dans des cadres étroits. De toute part nous sommes
-gênés, par les lois d’abord, mais plus encore par les préjugés, par les
-coutumes, par ces lois non écrites qui sont plus pesantes à nos épaules
-que celles du code. Enserré dans leurs mille liens, l’homme moderne
-étouffe.
-
-Où retrouvera-t-il la liberté? où retrouvera-t-il la nature?
-
- * * * * *
-
-Cet être garrotté par la société, il se sent naître à nouveau lorsque
-l’amour s’empare de lui. Alors il s’affranchit; il atteint du coup au
-plus haut degré de son individualité. Il se débarrasse joyeusement des
-entraves qui l’ont gêné jusqu’alors. Les forces de la nature le secouent
-d’une ivresse dionysiaque; la vie universelle coule dans ses veines. Il
-entre en communion avec l’univers entier et l’associe à ses transports.
-Il est pareil à un dieu.
-
- * * * * *
-
-Mais cet affranchissement intérieur lui fait sentir plus douloureusement
-son esclavage. A ce moment il est déchiré entre la nature et la société
-qui se l’arrachent. Comme un héros, il entre en lutte avec les
-puissances du monde pour se frayer sa voie.
-
-Et ce tragique conflit dans lequel est intéressé, non seulement
-l’individu, mais l’avenir de l’espèce, ne cessera pas d’être pour
-l’homme le spectacle le plus dramatique, le plus profondément humain.
-
- * * * * *
-
-Le héros remporte-t-il la victoire sur la société? Un autre drame
-commence. Il lui reste à apprendre maintenant quelles sont les ruses de
-la nature.
-
-Il découvre que la nature ne nous a pas donné l’amour en don gracieux et
-désintéressé. Il croyait naïvement qu’elle travaillait pour lui. Grande
-erreur! la nature est égoïste. Elle ne se soucie pas de nous, mais
-d’elle seule. Si elle a entouré l’amour des voluptés les plus vives,
-c’est qu’elle y trouve son compte. L’amour qui est pour nous une fin
-n’est pour elle qu’un moyen. La volupté est l’appât qu’elle dispose pour
-nous attirer dans ses pièges. Elle fait rayonner devant nos yeux le
-mirage d’un bonheur surhumain attaché à la possession de la femme aimée.
-Cependant elle ne voit que ceci: qu’en la prenant, nous la féconderons.
-
-Ce que nous mettons en plus dans l’amour lui est indifférent. Peu lui
-importe que nous possédions notre femme ou celle d’autrui, que nous la
-soumettions par force ou par ruse, que nous la trompions ou que nous lui
-soyons fidèle; peu lui importent nos joies et nos larmes; elle ne nous
-dit qu’une chose: «Faites des enfants.»
-
- * * * * *
-
-Or, c’est précisément ce que nous ne voulons pas faire. Ici nous
-l’emportons dans notre lutte avec la nature et déjouons ses ruses.
-Intelligents et avertis, nous allons cueillir la volupté sur les bords
-du piège, mais nous n’y tombons pas.
-
-Nous prenons le plaisir, sans plus. Nous entendons jouir des avantages
-inestimables que la nature a attachés à l’amour, mais nous nous refusons
-à payer le prix qu’elle demande.
-
-Nous avons là notre revanche bien personnelle et établissons du coup
-notre supériorité sur les animaux.
-
-Les théologiens affirment que l’homme a une âme et que les animaux n’en
-ont point. Par là sommes-nous au-dessus de la nature, disent-ils, dans
-une classe à part, sans communication avec les espèces animales. Mais on
-peut affirmer avec une probabilité plus grande que la différence
-essentielle entre l’homme et les bêtes est dans ce petit fait que
-l’homme est capable, seul dans la création, d’arrêter à son gré les
-suites naturelles de l’amour. Les animaux n’aiment que pour se
-reproduire. Nous avons vaincu l’instinct et aimons pour le plaisir
-d’aimer. Voilà le propre de l’homme, voilà ce qui le met au sommet de
-l’échelle des êtres.
-
-Cette supériorité, nous l’avons cultivée habilement jusqu’à exploiter à
-notre profit, de la façon la plus égoïste, l’acte que la nature voulait
-le plus désintéressé.
-
-
-LE JEU NOBLE
-
-Mæterlinck a décrit le vol nuptial de la reine des abeilles et du frelon
-qui la suit au plus haut des airs.
-
-Il y a là une image exacte de la façon dont la nature opère pour
-améliorer l’espèce. Partout elle établit entre les mâles une rivalité.
-Le mieux doué l’emporte dans ce sport le plus nécessaire, le plus
-glorieux de tous.
-
-Nous seuls avons perverti pour des arrangements sociaux les finalités
-naturelles. Dans l’espèce humaine des facteurs nouveaux interviennent et
-ce n’est pas toujours le meilleur individu qui a la victoire.
-
-Pourtant, même dans l’arbitraire que nous créons, parmi les fins
-égoïstes que la société poursuit, la nature trouve moyen de reprendre
-quelques-uns de ses droits, et les physiologistes nous apprennent qu’il
-s’engage entre les centaines de spermatozoïdes déposés à l’ouverture de
-la matrice, une lutte émouvante, un passionnant concours de vitesse dont
-le but est l’ovule unique à féconder. Les spermatozoïdes se hâtent et
-ondulent à la manière des poissons. Celui qui est le plus vite arrive le
-premier à l’ovule, se fiche victorieusement en lui, le féconde. Lui
-seul, parce qu’il est le plus fort, triomphe et se perpétue. Les autres
-meurent, inutiles, après une course vaine.
-
-Ainsi, grâce à la nature, y a-t-il un jeu noble, quelques instants de
-sport, à l’origine du plus disgrâcié d’entre nous. Il peut se dire que,
-quelle que soit sa faiblesse, la nature a fait pour lui ce qu’elle a pu,
-qu’elle a, même sur un mauvais terrain, institué un concours, une lutte,
-et assuré le succès du germe le plus vigoureux entre tant de germes
-médiocres. Il a donc la maigre consolation de penser, qu’étant données
-les circonstances adverses, il est le meilleur produit que la nature
-pouvait amener à la vie.
-
- * * * * *
-
-Comme on voit, la nature a fait beaucoup pour nous.
-
-Remercions-la encore de ce qu’elle nous ait laissé l’illusion tenace de
-notre liberté, grâce à quoi nous imaginons que nous avons voulu nos
-fautes, qu’elles nous appartiennent en propre, que nous aurions pu ne
-pas les commettre. Ainsi pouvons-nous caresser à loisir et chérir
-longuement les remords, les remords nécessaires, bienfaisants,
-purgatifs.
-
- * * * * *
-
-On ne dira jamais assez combien l’idée (fausse) que nous nous faisons de
-notre liberté apporte d’agrément dans le jeu des passions.
-
- * * * * *
-
-Et puisque nous en sommes aux actions de grâce, soyons reconnaissants à
-l’homme de ce qu’il a fait de l’amour. La nature nous l’a livré brut,
-acte physiologique et purement animal. Notre ancêtre pithécanthrope
-était d’une sensibilité médiocre, vite échauffée, tôt satisfaite. Comme
-nous l’avons cultivée, cette sensibilité grossière! Comme nous l’avons
-nourrie et développée! Nous l’avons amenée à une richesse, à une
-complexité si grande que finalement la civilisation, l’art, la pensée,
-tout est sorti de là et que les conquêtes les plus précieuses sont
-attachées à l’amour tel que l’homme sociable l’a créé.
-
- * * * * *
-
-Y a-t-il une liberté intellectuelle véritable là où il n’y a pas une
-liberté réelle de l’amour?
-
-Le puritanisme est la plus effroyable des prisons. On y devient, du
-reste, imbécile.
-
-
-LA SOCIÉTÉ
-
-Quels sont les rapports de la société, constituée comme elle l’est
-aujourd’hui, avec l’amour?
-
-C’est simple. Elle emploie, vis-à-vis de l’amour, ses gendarmes. Elle
-oublie ce qu’elle lui doit, et l’on voit la morale et la religion
-liguées contre cette chose simple, naturelle, excellente: le
-rapprochement normal de deux êtres de sexe différent.
-
-On ne comprend pas que la société et les gendarmes interviennent pour
-empêcher un acte sans lequel il n’y aurait plus ni société, ni
-gendarmes.
-
- * * * * *
-
-Imagine-t-on ce que serait la société si l’amour en était banni, la
-sécheresse affreuse des cœurs, le triomphe d’une vaine idéologie, les
-calculs les plus bas affichés sans pudeur, la vanité régnant sans
-partage, l’intérêt maître du monde?
-
- * * * * *
-
-Ce qui rattache, malgré tout, à l’humanité, tant d’êtres desséchés,
-c’est qu’ils ont été capables de suivre, ne fût-ce qu’un instant, un
-sentiment plutôt qu’un intérêt. Ils ont risqué quelque chose, ces êtres
-si prudents, ils ont eu un instant de courage, ces gens qui tremblent
-continuellement. Pendant une minute, ils ont été des hommes.
-
- * * * * *
-
-On peut concevoir une société où l’argent serait sans utilité. Le jour
-où l’amour cessera d’avoir une prise forte sur les hommes sera celui de
-la fin du monde.
-
- * * * * *
-
-La société a raison de traiter l’amour en ennemi, car il franchit d’un
-pied libre les petites barrières qu’elle a élevées avec tant de soin
-entre les gens, et ne respecte pas même la chose qui lui est la plus
-sacrée: l’argent.
-
- * * * * *
-
-La société dit: «Les hommes aiment où ils veulent, mais il est
-préférable que les femmes aiment dans leur monde.»
-
-On aime où l’on peut.
-
- * * * * *
-
-A la suite d’un malentendu vieux comme le monde, l’amour avait gardé un
-pied dans le mariage. La société travaille à l’en expulser. Pour y
-réussir, elle a inventé la dot.
-
- * * * * *
-
-Elle dit:
-
-Le mariage doit être fondé sur le roc d’une affection durable. On ne
-doit mettre en commun que des intérêts permanents, des avantages sociaux
-de même nature. L’amour construit sur le sable. Il emploie n’importe
-quels matériaux. Il prend un malin plaisir à rapprocher ce qui,
-socialement, doit rester dans des castes opposées. Et puis il ne dure
-guère. «J’aime aujourd’hui, je n’aimais pas hier, aimerai-je demain?» Il
-est violent, transitoire et brouille-tout. Il n’en faut pas.
-
- * * * * *
-
-Elle a presque réussi.
-
-Dans une certaine bourgeoisie et dans le monde, la plupart des unions
-légitimes se font de nos jours à coups de marchandages et de
-concessions. Il faut que les pères et grands-pères s’agréent, que les
-mères se tolèrent, que les professions s’harmonisent (chez les notaires,
-on ne se marie qu’entre notaires!) que la religion, la fortune, les
-espérances, le rang soient égaux. Que d’histoires! On consulte aussi,
-pour la forme, le goût des fiancés, un goût convenable et ganté.
-Inspection rapide. Lui avec un soupir: «Il faut se faire une
-raison!»--Elle: «Il est plutôt bien... et puis je dois me marier.»
-
- * * * * *
-
-On ne peut dire que la société ait tort. Cette vieille dame a vu les
-drames de l’amour; elle en connaît les dangereuses folies. Elle ne veut
-plus s’attacher qu’aux avantages réels, à ce qui dure et survit à
-l’individu. Les seuls biens qu’elle connaisse et qui puissent figurer au
-contrat sont les biens de fortune.
-
- * * * * *
-
-Mais l’amour a ses revanches. Aussi la société gémit-elle
-continuellement: «Que de scandales!»
-
-Pourtant ils sont le sel de la terre.
-
-Si la société poussait ses principes jusqu’au bout, ce qu’à Dieu ne
-plaise, on verrait ceci:
-
-Pour l’agrément de ses jours et, si possible, le charme de ses nuits, on
-choisirait une personne de goûts et de sexe complémentaires. Mais on
-insérerait au contrat la clause suivante: «Il est interdit aux époux
-d’assurer entre eux le développement de l’espèce.»
-
- * * * * *
-
-Car il y a l’espèce.
-
-Le mariage ayant pour but d’assurer le bien-être des époux, reste la
-question des enfants. La société a besoin, elle aussi, d’avoir les
-meilleurs individus. Elle pratique pour les animaux domestiques une
-intelligente sélection et sait parfaitement que s’il y avait de
-l’argent, des contrats, des dots chez les chevaux, il n’y aurait plus de
-bons chevaux.
-
- * * * * *
-
-Voyez les résultats du mariage sans amour: produits médiocres, corps
-mous, grandes oreilles, âmes plates.
-
- * * * * *
-
-Comment les espèces animales sont-elles sauvées de la décadence? Pour la
-possession de la femelle la plus belle luttent les mâles. Il faut qu’ils
-la conquièrent. Le plus vigoureux, le plus adroit, l’emporte. Il prend
-alors la femelle tremblante de désir et de peur, et la féconde.
-
-Oui ou non, sommes-nous des animaux?
-
- * * * * *
-
---Mais j’ai une âme immortelle, soupire plaintivement madame Dubois.
-
---Est-ce avec votre âme, chère madame, que vous faites vos enfants?
-
- * * * * *
-
-Dans une société qui serait assez forte pour imposer le seul mariage
-d’intérêt on verrait grandir soudain le rôle de l’amant.
-
-La société l’accepterait. Elle comprendrait que pour avoir les meilleurs
-produits, il n’y a qu’à laisser faire l’amour qui ne se trompe guère et
-qui, en tout cas, agit toujours d’une façon désintéressée pour le bien
-de l’espèce. Et ne lui reprochons pas la médiocrité des résultats qu’il
-obtient trop souvent, mais voyons plutôt, comme je l’ai déjà dit, les
-éléments avariés que nous lui livrons.
-
-Ainsi, puisqu’on interdira aux époux d’assurer entre eux le
-développement de l’espèce, ce sera donc l’amant, celui qui est beau et
-rafraîchissant comme un orage après une lourde journée de chaleur, qui
-fera les enfants.
-
- * * * * *
-
-Il deviendra un membre nécessaire de la société.
-
-Il sera le Messie attendu dans chaque ménage.
-
-Il aura la fierté de son rôle et ne se cachera plus dans les armoires,
-marchera auréolé d’admiration et de reconnaissance. Aucun homme ne
-rendra plus de service à la communauté que ce passant prestigieux.
-
- * * * * *
-
-La femme ne se laissera guider dans le choix de son amant que par
-l’instinct profond et mystérieux de l’espèce. Aucun bas motif d’intérêt
-ne l’influencera. Elle ne cédera qu’à la voix impérieuse de l’amour.
-
- * * * * *
-
-Il est possible qu’elle n’aime jamais.
-
-Alors il n’y a pas d’intérêt à ce qu’elle se reproduise.
-
- * * * * *
-
---Mais c’est abominable! mais il n’y aura plus de société! s’écrie
-monsieur Chaque.
-
---Il y aura une autre société, cher monsieur Chaque. Il serait
-malheureux, avouez-le, que, de toutes, notre société fût la seule
-possible. Du reste, ne vous alarmez pas. La société a toujours déclaré
-moral ce qui lui était utile. Elle crée le bien et le mal suivant son
-intérêt. Du jour où elle aura avantage au nouvel arrangement qui
-aujourd’hui vous scandalise, vous et vos descendants, le vénérerez à
-genoux, cher monsieur Chaque, comme un dogme révélé par la divinité
-elle-même.
-
-
-
-
-III
-
-LES HOMMES
-
-
-L’homme à femmes laisse son cœur à la maison quand il part en guerre. Ce
-n’est pas avec le cœur que l’on gagne des batailles.
-
- * * * * *
-
-Une fois qu’il a vaincu, il disparaît. Les femmes, alors, le maudissent
-d’être né. Pourtant elles regrettent, non pas qu’il soit venu, mais
-qu’il soit parti.
-
- * * * * *
-
-Pourquoi l’homme met-il de la vanité dans le nombre des femmes qu’il a
-eues?
-
-La moindre fille des fortifications a une liste plus longue que celle de
-don Juan.
-
- * * * * *
-
-La fatuité des hommes est faite de la sottise des femmes.
-
- * * * * *
-
-La coquette vaut le fat.
-
-Renvoyons-les dos à dos pour qu’ils ne perpétuent pas leur méprisable
-espèce.
-
- * * * * *
-
-Aimer, c’est difficile.--Être aimé, c’est fatigant.
-
- * * * * *
-
-La femme exige les assurances positives et préalables d’un bonheur
-éternel. Elle en veut à l’homme averti et loyal qui formule une réserve.
-Elle préfère être trompée.--Soit!
-
-
-LES HOMMES ET L’ARGENT
-
-Recevoir des cadeaux, de l’argent même, est permis aux femmes. Mais
-l’homme est blâmé, qui, aimé des femmes, se sert d’elles pour améliorer
-sa fortune.
-
- * * * * *
-
-La femme n’aurait-elle donc pas de plaisir en amour? Ne serait-il pour
-elle qu’une besogne rémunératrice?
-
- * * * * *
-
-Alors qu’on voit l’humanité entière courir d’une allure effrénée à la
-chasse au plaisir, pourquoi ne recevrait-il pas son salaire, celui qui
-donne le bonheur?
-
- * * * * *
-
-Les jugements du monde sont sans nuances. On n’a qu’un nom pour celui
-qui vit du labeur des petites ouvrières d’amour et pour celui qui
-travaille, comme il a été dit, à la sueur de son front.
-
- * * * * *
-
-Il y a beaucoup de mépris pour la femme dans l’opinion du monde qui veut
-que la bourse d’une femme soit plus sacrée que son cœur et que sa chair.
-
- * * * * *
-
-«Je te donne mon âme, mon cœur, mon corps, ce qu’il y a d’ineffable et
-de secret en moi, mais ne touche pas à mon porte-monnaie ou je crie: «Au
-voleur!»
-
- * * * * *
-
-Pourquoi l’argent qui se mêle à tout ne serait-il pas mêlé à l’amour?
-
-Qu’avons-nous fait de l’amour? Une petite chose bien arrangée,
-rapetissée, polie, mise à sa place, qui ne doit pas grandir et sortir
-des limites tracées par les convenances.
-
-On comprend qu’une femme se refuse à choisir un amant par intérêt. Mais
-une fois qu’elle a cédé à l’amour et qu’elle a tant fait que de se
-donner, tout ne devient-il pas commun entre elle et lui?
-
-On trouve chez beaucoup de femmes, délicates à l’extrême en matière de
-sentiment, l’idée qu’il serait délicieux de venir en aide à leur amant.
-Rendre un service réel à celui qu’on adore, savoir qu’il tient de vos
-mains le nécessaire et le superflu, son plaisir et son luxe, qu’il n’est
-pas un objet qu’il touche qui ne vienne de vous, mais c’est la joie
-suprême.
-
-Les hommes de ce temps ne l’entendent pas ainsi. Ils se croiraient
-déshonorés aux yeux de leur maîtresse, ils se sentiraient diminués
-eux-mêmes, comme s’ils avaient fait quelque chose de bas et de honteux
-en acceptant de l’argent de celle pour qui ils jurent qu’ils donneraient
-leur vie.
-
-Cela est pitoyable. Mais il n’en a pas toujours été ainsi, comme on
-sait. Adrienne Lecouvreur vendait ses diamants pour Maurice de Saxe.
-
-Que faut-il accuser? La médiocrité des âmes contemporaines? Ou bien
-serait-ce que nous ajoutons peut-être l’hypocrisie à nos défauts? Il y a
-un beau mot de La Bruyère que je voudrais voir appliquer aux relations
-entre amants: «Celui-là peut prendre qui sent un plaisir aussi délicat à
-recevoir que son ami en sent à lui donner.»
-
-La société contemporaine a son opinion faite. Mais elle ne va pas
-jusqu’au bout de son idée et l’horreur qu’elle manifeste pour l’argent
-qui va des femmes aux hommes s’arrête au contrat de mariage. Sous cette
-forme, un homme est autorisé à recevoir des millions; il n’a qu’à
-prendre l’État et l’Église à témoins de ce marché. Tout devient pur,
-licite, moral, excellent, et c’est ce que le monde appelle: un beau
-mariage.
-
-Les choses sont à ce point qu’on a vu de nos jours un jeune homme libre,
-dans un cercle où les règles de société sont lâches, épouser la jolie
-maîtresse, avec laquelle il vivait depuis plusieurs années, au jour où,
-par un coup du hasard, elle devint riche de pauvre qu’elle était. S’il
-ne l’avait fait, voyez le qualificatif qu’on ajoutait à son nom. Mais le
-maire arrangea cela.
-
- * * * * *
-
-Et puis, disons-le, les femmes ne font rien pour atténuer les
-difficultés que soulève la question d’argent entre elles et les hommes.
-
-Ces créatures sentimentales n’imaginent pas qu’un homme qu’elles aiment
-soit tourmenté et malheureux à côté d’elles pour de vulgaires soucis
-d’ordre matériel. Elles ne pensent pas qu’avant d’aimer, il faut vivre.
-
-Et si elles ont de la pénétration, elles manquent d’ingéniosité; elles
-ne savent pas donner; elles se mettent maladroitement en scène; tout de
-suite, elles imaginent des attitudes. Elles ne diront rien, oh! non,
-elles serreront leur ami dans leurs bras et d’une main hésitante lui
-glisseront l’enveloppe libératrice. Ou bien elles l’oublieront sur son
-bureau.--Mais c’est inadmissible, chère Madame; vous savez bien que
-l’homme n’acceptera pas d’être humilié devant vous. Voulez-vous
-simplement lui fournir l’occasion d’un beau geste de refus?
-
-Non, si vous voulez vraiment l’aider à franchir la barre et l’amener au
-port, envoyez-lui un simple chèque de banque sur banque où votre nom ne
-figure pas... Alors, quand vous le revoyez, la belle scène! Il est
-inquiet, nerveux; il vous interroge par sous-entendus; il ne se livre
-pas. Mais vous feignez de ne rien comprendre; vous êtes à mille lieues
-de soupçonner ce qu’il veut faire entendre... Il n’ose pas s’engager;
-les regards même sont évités entre vous parce que trop directs... Il
-s’arrête enfin; il a, vous le sentez, l’intime conviction qu’il vous
-doit le salut. Il a deviné vos sentiments, tous vos sentiments, et votre
-délicatesse; il sait le bonheur que vous avez à lui venir en aide, mais
-il sait aussi que ni lui, ni vous, si renseignés tous deux, ne parlerez
-jamais de ce qui s’est passé. Il y a des choses trop précieuses pour
-qu’on les dise; les mots les gâteraient; on les garde enfermées au fond
-de son âme, à jamais.
-
-Est-ce payer trop cher d’émouvantes minutes?
-
- * * * * *
-
-Un de mes amis, sans fortune et qui a été aimé, me dit: «Pourquoi les
-amants hésitent-ils à mettre en commun une chose aussi méprisable que
-l’argent? Sans doute parce qu’ils sont de médiocres amants, qu’ils ont
-peu de confiance l’un dans l’autre, et qu’ils ne croient pas à la durée
-de leur liaison. Au temps où j’étais ruiné, j’avais une maîtresse. Je
-l’aimais ou je croyais l’aimer. Pourtant je lui cachais avec soin l’état
-de mes affaires, et j’évitais tout ce qui pouvait y faire allusion. Elle
-était fort riche et je ne doute pas qu’elle n’eût été heureuse de venir
-à mon secours si elle avait su où j’en étais. Mais comment admettre
-l’idée de parler argent avec elle? Comment imaginer que je pourrais
-recevoir de ses mains une liasse de billets bleus?
-
-«J’ai souvent pensé à mes sentiments et à ma conduite à cette époque et
-suis arrivé à la conclusion que je n’aimais pas ma maîtresse autant que
-je le croyais alors, qu’à un degré d’amour de plus je ne lui aurais rien
-caché, qu’il y aurait eu entre nous la plus entière franchise, une union
-complète, que je n’aurais fait aucune différence entre sa bourse et la
-mienne.
-
-«Ainsi je soutiendrai volontiers que recevoir de l’argent de sa
-maîtresse est la dernière et suprême preuve d’amour qu’un homme délicat
-puisse lui donner.»
-
- * * * * *
-
-Les réflexions qui précèdent risquent de scandaliser fort. Il faut être
-bien sûr de son amour, et de soi, et de celle qu’on aime, pour laisser
-l’argent intervenir dans l’affaire. Il faut croire que nos contemporains
-ne s’inspirent pas ce sentiment d’absolue sécurité puisque l’argent est
-repoussé avec horreur des liaisons sentimentales. Je ne sais si la
-constatation de ce fait prouve en faveur des mœurs de notre temps comme
-quelques naïfs paraissent le croire. Il témoigne de la défiance où nous
-sommes les uns des autres, il montre que lorsque nous commençons une
-liaison nous pensons déjà à comment en sortir et à ne pas livrer des
-armes dont on pourra se servir contre nous; la paix entre nous, même en
-amour, n’est qu’une paix armée...
-
- * * * * *
-
-Un homme riche trouve des femmes prêtes à se vendre. Il finit par
-s’imaginer que toutes sont à acheter, que leur vertu n’est qu’une
-question de prix. Lorsque cet homme s’éprend d’une femme, il lui fait la
-cour de la seule façon qu’il connaît. Froissée d’être confondue avec
-celles qu’on paie, elle renvoie le maladroit. Il se console en pensant
-que, s’il avait offert davantage, il aurait réussi.
-
-Nombre d’hommes riches ignorent ainsi à jamais ce que peut être l’amour
-d’une femme désintéressée. L’argent les a gâtés. J’en ai connu un,
-étranger, il est vrai, qui ne prenait même pas la peine de faire la cour
-aux femmes qu’il désirait. Il leur envoyait une entremetteuse! Cet homme
-naïf et grossier s’imaginait connaître les femmes. Il prenait des airs
-supérieurs. Il était «celui à qui on ne la fait pas»!
-
-Disons-le-lui tout de suite: avec l’argent on achète tout, le luxe, une
-situation dans le monde, la considération même, sauf précisément
-l’amour.
-
- * * * * *
-
-Je déjeune quelquefois à la table où se réunissent, dans un grand
-restaurant, quelques hommes d’affaires, fort riches. Ils ont entre
-quarante et cinquante ans, et ils aiment les femmes. A eux cinq ou six,
-ils connaissent toutes celles, du monde ou non, que l’on peut avoir pour
-de l’argent. Ils en parlent librement, sans hypocrisie. Ils savent qu’on
-prend Mme S... à l’heure, pour cinquante louis dans telle discrète
-maison du quartier de la Madeleine; qu’avec Mme de Z... il faut
-s’attarder aux préliminaires et feindre le sentiment, mais qu’elle a
-toujours une grosse note impayée chez sa couturière; que Mme R... est
-plus folle de plaisir que d’argent. Il n’arrive pas une femme sur le
-marché de Paris qu’ils ne l’essaient aussitôt. Ils la classent, suivant
-sa beauté, le grain de la peau, sa fraîcheur, la qualité des seins, à
-quoi s’ajoute ce qu’on appelle ailleurs «la cote d’amour». Ils sont
-renseignés minutieusement sur les femmes du monde faciles, si nombreuses
-à Paris; ils savent les hauts et les bas de leur fortune, que, s’il y a
-une panique à la Bourse de New-York, on peut s’offrir à bon compte Mme
-D... qui a la plus jolie peau de Paris; que lorsque les paysans russes
-ne payent pas leurs fermages, la belle Mme M... comprend
-merveilleusement le langage des chiffres. Ils savent à cinquante louis
-près ce qu’une aventure leur coûtera et le moment opportun où la tenter.
-
-A la façon dont ils en parlent, la femme est pour ces hommes quelque
-chose d’intermédiaire entre un cheval de race et une valeur de Bourse.
-Ils la détaillent, la critiquent et la louent comme ils feraient d’un
-pur sang; ils l’estiment avec la même précision que les valeurs à la
-cote et en savent le cours variable aussi exactement que celui du
-Rio-Tinto ou de la De Beers.
-
- * * * * *
-
-Admirons les hommes riches qui ont gardé de la délicatesse et
-plaignons-les, car il leur reste, au fond de l’âme, la pensée secrète
-(fruit de tant d’expériences!) qu’ils ne sont pas aimés pour eux-mêmes.
-
- * * * * *
-
-Un homme sans fortune, sans influence, aime-t-il, est-il aimé? Les dieux
-eux-mêmes envient son bonheur!
-
-
-LES HOMMES INTELLIGENTS ET LES FEMMES BELLES
-
-Une femme belle attire-t-elle les hommages d’un homme intelligent, les
-femmes moins belles s’étonnent et disent: «Comment peut-il se plaire
-avec une sotte?»
-
-Les femmes intellectuelles comprennent mal ce que recherche l’homme.
-Elles s’adressent à son intelligence, mais ce n’est pas son esprit qui
-est à conquérir. Elles peuvent l’intéresser, elles ne le charment pas.
-
-L’homme désire très rarement engager un commerce d’idées abstraites avec
-la femme. C’est autre chose qu’il lui demande. Il veut trouver une
-sensibilité neuve et vibrante, se rapprocher de la nature dont les
-spéculations de l’esprit l’ont éloigné! Et plus il est d’intellectualité
-développée, de haute culture, raffinée et livresque, plus aussi il goûte
-le charme profond, unique, incomparable de l’instinct, les ressources
-d’une sensibilité aussi riche que la sienne, et différente,--et plus
-aussi, ce qui est appris, factice, pas sincère chez la femme lui est
-odieux.
-
-Il sait que rien n’est plus affreux que la prétention intellectuelle,
-que la soi-disant culture dont tant de personnes pédantes se vantent: il
-ne se laisse pas tromper par ce vernis si mince, si glacé des idées qui
-recouvre, neuf fois sur dix, le désordre et l’ignorance la plus absolue.
-
-Il est évident qu’il y a des femmes belles et sottes. Hélas! nous en
-connaissons qui sont, à dire vrai, inabordables! Mais les femmes à
-sensibilité vive sont-elles prêtes à admettre qu’elles sont laides parce
-que sensibles?
-
-L’intelligence, c’est l’apport de l’homme. Non pas qu’il se décide et
-qu’il agisse en ces matières suivant des motifs intellectuels. La source
-de nos actions n’est pas dans l’intelligence. C’est dans la sensibilité
-qu’il faut la chercher. Mais l’intelligence donne une vue des choses.
-Elle offre un spectacle, et rien de plus, un spectacle logiquement orné
-et bellement arrangé; c’est la joie de trouver un sens et d’imposer une
-explication cohérente et claire à ce qui n’est peut-être, en réalité,
-que désordre et chaos obscur.
-
- * * * * *
-
-Mais il est une intelligence que la femme possède à un point plus aigu
-que nous; ce n’est pas une intelligence de luxe, inutile, contemplative,
-de haute compréhension des lois générales et des rapports abstraits.
-C’est une intelligence toute pratique de la vie, des rapports réels
-d’elle aux autres êtres et aux choses; c’est la compréhension la plus
-rapide la plus lumineuse de ce qui lui est utile et de ce qui lui est
-mauvais, de ce qu’il faut prendre et ce qu’il faut rejeter...
-
-
-INSTINCT ET INTELLIGENCE
-
-Essayons de montrer clairement l’utilité de l’instinct et la futilité de
-l’intelligence dans les choses de l’amour.
-
-Voit-on les femmes les plus intelligentes être les plus heureuses en
-amour, même si elles ont pour elles, en plus de l’intelligence, la
-beauté? Elles ont de la culture, elles lisent, elles expliquent, elles
-raisonnent à ravir de ceci et de cela; elles arrangent à merveille leurs
-intérêts, leurs snobismes, leurs relations; elles parlent de toutes
-choses avec un vocabulaire suffisant, et surtout de l’amour sur lequel
-elles pensent tout savoir et mieux que personne; elles le jugent et
-commentent avec des mots choisis et élégants. Mais lorsqu’elles passent
-à l’action, comme on est étonné de les trouver maladroites, et gauches,
-et gênées! Leur attitude alors a quelque chose de faux, de contraint; ce
-qu’elles font, elles le font mal, sans spontanéité, par calcul et
-réflexion; il y a toujours en elles du trop ou du trop peu.
-
-Elles sont pareilles à un historien de la musique très intelligent et
-instruit; il disserte fort bien de son art, de son essence, de son
-passé, de son avenir. Mais hélas! ce musicographe joue du violon et, si
-cultivé qu’il soit, il n’a pas d’oreille. Alors, quand il s’agit de
-jouer un mi, il dit: «Le mi est entre le ré et le fa, par conséquent je
-dois mettre mon doigt sur la corde à cette place qui est précisément
-entre le ré et le fa.» Mais ce violoniste-là ne joue jamais un mi juste,
-car il n’entend pas, et, puisqu’il n’a pas d’oreille, tous les
-raisonnements du monde ne lui servent à rien, tandis qu’on voit tel
-enfant ignorant, mais musicalement doué, être sensible au plus petit
-écart en dehors du ton.
-
-De même en arrive-t-il aux femmes intelligentes, mais sans instinct, qui
-se fient à leur intelligence pour les choses de l’amour. Elles se
-croient supérieures aux autres. N’ont-elles pas ce que bien peu
-possèdent? Mais l’intelligence leur est ici un guide fallacieux, car il
-s’agit, non de raisonner avec éloquence ou spirituellement sur l’amour,
-mais d’écouter la voix impérieuse et sûre de l’instinct. Si vous n’avez
-pas d’oreille, comment l’entendrez-vous?
-
-La plupart des femmes, au contraire, ne sont pas faites pour les hautes
-spéculations. Beaucoup d’entre elles manquent de trait dans la
-conversation, ne vivent pas dans un commerce quotidien avec les idées,
-se préoccupent peu de lectures intellectuelles,--mais elles déploient
-une sublime ingéniosité dans leur vie amoureuse. Elles prennent sans
-compter dans les trésors inépuisables de l’instinct. Elles y trouvent
-des richesses dont les femmes qui ne sont qu’intelligentes ne peuvent
-même soupçonner l’existence. Elles aiment, elles se font aimer, elles
-savent garder l’homme qu’elles aiment. Elles disent ce qu’il faut dire,
-taisent le reste, devinent les sentiments secrets de l’homme,
-préviennent ses désirs, savent jusqu’où elles peuvent aller, la limite
-qu’il ne faut pas dépasser. Avec quelle sûreté elles agissent dans cette
-tâche, la plus difficile, la plus importante de toutes!
-
-A quoi leur servirait ici l’intelligence? Qu’est-ce que l’intelligence
-la plus claire peut révéler en ces matières à une femme qui n’a pas
-l’instinct? Qu’est-ce qu’une incertaine expérience individuelle si on la
-compare aux millions et aux millions d’expériences utiles que les femmes
-ont enregistrées au cours des siècles, et que l’instinct conserve pour
-le bénéfice de leur sexe? L’instinct seul garde la clef de ces
-inestimables trésors.
-
-C’est ici qu’apparaît la vanité de l’intelligence dont quelques femmes
-s’enorgueillissent. Si peu qu’elles sentent, elles savent tout de même
-obscurément que le seul bonheur digne de la femme est dans l’amour;
-c’est là que se décide le drame de leur vie. Et pour jouer cette partie
-suprême, elles n’ont que l’intelligence,--un néant!
-
-Est-il nécessaire d’ajouter qu’il y a des femmes intelligentes qui ont
-gardé l’instinct? Ces femmes-là ne se trompent pas et, en amour,
-n’écoutent que l’instinct. Elles ne tombent pas dans l’erreur grossière
-qui consiste à vouloir employer l’intelligence à créer du bonheur.
-
-
-DE LA SINCÉRITÉ ENVERS SOI-MÊME ET ENVERS LA FEMME
-
-Il faut être sincère avec soi-même, s’efforcer d’être clairvoyant,
-chiffrer exactement le degré de sa passion, ne pas prendre pour un grand
-amour ce qui n’est que béguin, accorder aux aventures juste l’importance
-qu’elles ont. Trop de gens cherchent à se duper eux-mêmes. Qu’y
-gagnent-ils? Des déceptions, un choc brutal dans le retour à la réalité.
-
-Et de même faut-il s’efforcer d’être sincère avec la femme.
-
---Vous me dites tout cela, répond la femme, mais au fond vous n’en
-pensez rien. Vous me faites la cour, cela excuse tout à vos yeux et même
-ce dangereux appel à la sincérité. Ce sont des mots habilement arrangés
-et qui produisent un bon effet, j’en conviens. Mais pourquoi vous
-croirais-je?
-
---Et pourquoi ne serais-je pas sincère? Croyez-vous donc être seule à
-courir une chance hasardeuse dans l’aventure que je vous propose? Ce que
-je mets au jeu mérite d’être pris en considération. Au point de vue du
-monde, vous risquez plus que moi, il est vrai. Mais de ces dangers-là,
-il est facile de se garantir et ce n’est pas de sécurité extérieure
-qu’il s’agit. En fait, vous jouez votre bonheur comme je joue le mien.
-C’est ce que nous avons l’un et l’autre de plus précieux. Ici nous
-sommes à partie égale. Pourquoi vous tromperais-je? Pourquoi vous
-assurerais-je de mon amour, si je ne vous aimais pas? Nous ne sommes pas
-dans une île déserte. Il y a d’autres femmes que vous dans cette ville.
-J’ai eu d’autres maîtresses. Pourquoi les aurais-je quittées si je ne
-croyais pas vous aimer? Demain quand vous entrerez chez moi, si je ne
-sens pas en mon cœur l’émotion que donne seul l’amour, si je vous
-regarde sans frémir, si je pense à vous sans tendresse quand vous serez
-partie, n’est-ce pas moi qui serai le mauvais marchand de cette affaire?
-J’aurai bouleversé une vie ordonnée, agréable. Et pourquoi? Pour mettre
-une femme de plus sur ma liste! Les femmes que l’on n’aime pas ne
-comptent guère et faites-moi l’honneur de croire que je ne suis pas de
-ceux qui ne cherchent en amour que de vaines satisfactions
-d’amour-propre. Comprenez donc que mon intérêt est de voir clair en moi
-et d’être sincère avec vous.
-
-
-DEUX ÉMOTIONS
-
-On ressent une émotion délicieuse lorsqu’on s’aperçoit soudain que l’on
-est sur le point d’aimer.
-
-Les hommes qui ont eu le plus de succès n’en sont pas exempts. Un
-trouble qu’ils connaissent bien s’empare d’eux; ils ne font rien pour le
-vaincre. Ils savourent la joie inaccoutumée d’être gênés en face de la
-femme qu’ils aiment; ils gardent le silence ou ils parlent trop, et sont
-conscients de cette nervosité qui n’est pas sans analogie avec celle que
-l’on ressent au moment de partir pour un grand voyage. Ce trouble même
-les renseigne sur leurs sentiments; ils l’attendent avec impatience, ils
-saluent sa venue avec joie.
-
- * * * * *
-
-Une autre émotion précieuse est celle que l’on éprouve à rencontrer au
-bal sa maîtresse le soir même du jour où elle s’est enfin donnée à vous.
-Et lorsque vous êtes le premier amant, l’émotion est d’une qualité plus
-rare.
-
-Elle est là, dans un salon, sous la lumière adoucie des lustres. Des
-indifférents s’empressent autour d’elle. Vous la regardez et vos regards
-se heurtent à la robe.--Il est inouï de constater à ce moment combien
-une robe cache un corps de femme! Une femme décolletée offre sa tête et
-ses épaules; puis soudain, voici de l’étoffe impénétrable; il semble que
-la chair s’arrête à la ligne que la robe trace sur la poitrine; la robe
-paraît être née avec la femme, faire partie d’elle, avoir poussé jusque
-là; on ne pourrait enlever la robe sans écorcher la femme!
-
-Vous regardez donc votre maîtresse décolletée. Auriez-vous imaginé
-qu’elle fût aussi peu changée d’elle-même? Elle est pareille à ce
-qu’elle était hier et chaque jour. Elle parle de ceci, de cela, comme si
-rien n’était survenu dans sa vie, comme si, il y a quelques heures, elle
-n’avait pas pleuré et crié de bonheur dans vos bras... Vous en arrivez
-presque à croire qu’il ne s’est, en effet, rien passé entre vous. Vous
-cherchez sur ses épaules la trace de vos baisers. Les épaules n’en ont
-pas gardé la marque. Vous descendez plus bas. Une onde de chaleur vous
-court dans les veines. Ce qui est caché à tous sous cette robe
-miraculeusement hermétique, elle vous l’a révélé aujourd’hui même. Vous
-l’avez possédé, c’est votre bien. Elle l’a donné à vous seul, après
-quelles luttes!... Et ces imbéciles qui ne soupçonnent rien!...
-
-Elle ne vous a pas encore vu; mais elle vous a deviné, elle sait que
-vous êtes là. Elle est plus belle ce soir que jamais. Ses yeux un peu
-battus ont plus d’éclat; sa chair que vous avez couverte de baisers
-fervents rayonne de bonheur. Vous êtes si ému que vous restez à l’écart,
-craignant que l’on entende les battements de votre cœur.
-
-Elle tourne enfin la tête. Son regard, une seconde, cherche le vôtre,
-entre en vous. Vous formez les yeux de volupté, et, au milieu de la
-fête, des lumières, des bijoux des femmes, des habits sombres des
-hommes, vous revoyez soudain ses pieds nus sur vos tapis.
-
-
-L’INSTINCT DE REPRODUCTION
-
-B... n’a jamais été amoureux que de femmes saines et propres à mettre de
-beaux enfants au monde. Et chaque fois qu’il a aimé une femme, il a eu
-l’impérieux désir de se reproduire en elle. Il voulait la posséder,
-jouir d’elle et, aussi, lui faire un enfant. Il était ému à la pensée
-que sa substance se développerait et vivrait dans cette femme si belle,
-et qu’un être nouveau, plein d’ardeur et de beauté, naîtrait de cette
-union passagère.
-
-Il m’assure qu’il n’a jamais caché ce désir aux femmes auxquelles il
-faisait la cour. «J’aimerais avoir un enfant de vous, leur disait-il, un
-être qui serait à la fois vous et moi, notre chair et notre sang
-indissolublement unis.»
-
-Voilà une forme de déclaration à laquelle les séducteurs n’ont pas
-habitué les femmes.
-
-Faut-il ajouter à l’honneur des femmes que B... passe pour avoir eu de
-rares et grands succès et pour avoir réussi là où d’autres avaient
-échoué?
-
-Il est vrai qu’une fois en possession de la femme qu’il aimait, le
-raisonnement, la prudence, venaient combattre l’instinct et avaient
-raison de lui.
-
-La chose intéressante à noter est l’existence de cet instinct de
-reproduction arrivant jusqu’à la conscience.
-
-
-LES RÊVEURS ET LES AUTRES
-
-Il est des hommes que l’amour déprime. Sont-ils amoureux, ils ne peuvent
-proférer un mot, sont incapables d’exprimer leur passion autrement que
-par des larmes. Ils ne font une cour habile aux femmes qu’autant qu’ils
-ne les aiment pas. Sitôt que le sentiment entre en jeu, ils sont
-anéantis. C’est en somme pour eux (et par un homme de ce tempérament)
-qu’a été écrit _L’Amour_ de Stendhal. «Un excès d’émotion paralyse une
-âme tendre», dit-il à peu près.
-
-Mais les grands passionnés ne sont pas des rêveurs. Ce sont des hommes
-dont l’amour décuple l’énergie. Lorsqu’ils aiment, le monde leur
-appartient, rien ne résiste à leur élan. Taciturnes à l’ordinaire, ils
-deviennent éloquents. Des forces insoupçonnées jaillissent d’eux.
-
-Les rêveurs prétendent que seuls ils savent aimer et que l’amour
-n’existe que dans les larmes. Mais les femmes ne sont pas de leur avis.
-
-Je connais un homme qui est jeune, beau, séduisant. Il a eu beaucoup de
-succès. Des femmes se sont éprises de lui; il a joué avec elles fort
-agréablement. Nul doute qu’en certains milieux, il ne passe pour un don
-Juan. Il prend avec les femmes le ton qui convient; il leur fait une
-cour vive et légère, les juge avec une suffisante précision. Il les a;
-mais il ne les aime pas.
-
-Dès qu’il est amoureux, et cela lui est arrivé plus d’une fois, sa
-finesse, son assurance, son esprit disparaissent. Il est anéanti, perd
-tout empire sur lui-même, ne dit que des platitudes, intervient mal à
-propos, sent sa maladresse, devient de plus en plus nerveux, finit par
-se rendre impossible et par se faire renvoyer. Cet homme malheureux n’a
-pas réussi à toucher les deux seules femmes qu’il a aimées
-passionnément.
-
-A l’opposé, je vois un homme qui n’a jamais fait la cour à une femme,
-même pour s’amuser, s’il n’avait pas pour elle au moins une nuance de
-sentiment. Mais il a réussi auprès de toutes celles dont il a été
-amoureux. Une femme qui l’a aimé me disait (chaque fois qu’une femme
-vous dit une chose intéressante et vraie, elle use du discours indirect
-et attribue à une amie l’expérience qu’elle vous raconte. Pour la
-simplicité du récit--et aussi pour sa vérité--je rétablis le discours
-direct):
-
-«Personne ne peut savoir, qui ne l’a éprouvé, ce qu’était X... lorsqu’il
-était épris d’une femme. Une force irrésistible émanait de lui. On se
-défendait aussi longtemps qu’il vous était possible. Mais du jour où il
-vous avait attaquée, on se sentait perdue...»
-
-
-DÉDOUBLEMENT
-
-Il est des gens qui, au plus fort de la passion, conservent la faculté
-de se voir agir. Un spectateur conscient assiste impassible aux folies
-de l’être amoureux.
-
-Le beau B. de R... me dit: «J’ai souffert souvent de ce dédoublement de
-moi-même, et, chose curieuse, moins lorsque je m’amusais avec les femmes
-que lorsque je les aimais. J’ai connu une fois la grande passion, celle
-qui vous chavire tout entier, qui vous fait perdre le sommeil et
-l’appétit. Je ne pouvais approcher que difficilement de la femme que
-j’aimais. Il y avait, entre nous, des obstacles presque insurmontables.
-Je fus amoureux d’elle pendant trois mois avant de la voir seule. Enfin,
-le hasard de la vie de Paris fit que je dus la ramener un jour en
-voiture chez elle. A peine la voiture commençait-elle à rouler que je
-parlais; je le fis, en phrases coupées, heurtées, avec une passion
-enfiévrée par une attente si longue. Ce fut une vraie déclaration avec
-les mouvements d’éloquence et les admirables folies que l’amour dicte.
-Eh bien, tant que dura cette déclaration, et elle fut longue, je
-m’étonnai du son inaccoutumé de ma voix. Elle était changée, étrange; je
-nasillais affreusement, et je m’en apercevais; je me disais à moi-même
-au même temps où je m’exprimais avec tant de chaleur: «Tu es absurde,
-voilà que tu parles avec l’organe ridicule, insupportable d’un bas
-acteur comique, crois-tu toucher le cœur de cette femme avec ton accent
-de pitre?» Et j’essayais de me corriger; je prononçais deux ou trois
-mots froidement avec ma voix ordinaire, puis la passion l’emportait, et
-je recommençais à nasiller...
-
-«Et c’est ainsi qu’à l’heure la plus émouvante de ma vie, un témoin
-caché en moi me jugeait et se moquait de ma voix changée.»
-
-
-LE COQ DU VILLAGE
-
-Les hommes à succès ne sont pas sans s’apercevoir, s’ils ont un peu de
-clairvoyance, que les succès leur sont surtout faciles dans le petit
-cercle où ils ont accoutumé de vivre. Une fois qu’ils y ont conquis une
-femme, leur avenir est assuré.
-
-Les habiles restent dans le pays dont ils connaissent les habitants et
-les mœurs. Ils y sont entourés d’un incomparable prestige. On les croit
-invincibles; cela suffit pour qu’ils le deviennent. Ils ont l’autorité
-qui ne se discute pas.
-
-Le monde parisien, divisé à l’infini en petites paroisses, est plein de
-coqs de village. Chacune de ces paroisses a un homme à succès qui la
-régente. Il opère dans deux ou trois maisons choisies; il y connaît les
-tenants et aboutissants de chacun, les avenues qu’il faut suivre et qui
-mènent au succès. Il donne ainsi la bataille sur le terrain de son
-choix. Sa sagesse est de n’en pas sortir.
-
-Arrive-t-il dans un cercle inconnu, il ne fait rien qui vaille. En vain
-prend-il des airs avantageux. On ne sait ni qui il est, ni ce qu’il a
-fait. Et si l’on dit de lui: «C’est un tel; il a eu des succès», les
-femmes le regardent à peine et murmurent dédaigneusement: «Est-ce
-possible? Vous vous trompez.»
-
-
-DE SUIVRE LES FEMMES
-
-J’ai connu un homme qui suivait les femmes dans la rue, en tramway, à
-pied ou en voiture. Ça l’a mené, après quelques années, dans une maison
-de santé où on le douchait en vain, chaque jour, pour ramener la raison
-qui l’avait fui.
-
-Comme il était, au temps de sa jeunesse, doué de quelque intelligence et
-qu’il avait l’esprit de méthode, il s’était fait un plan de Paris à
-l’usage des suiveurs. Il savait en quelles rues, devant quels magasins,
-à quelles heures et en quelles saisons, les chasses étaient les
-meilleures. En marge du plan figurait un tableau sur lequel on voyait le
-rendement de chaque quartier. On y lisait, pour une ligne de tramway, le
-chiffre: six pour cent. Une autre ligne donnait huit; la rue de la Paix
-était à cinq; un grand magasin de la Chaussée-d’Antin montait à seize
-pour cent. Mais le meilleur résultat était obtenu en été, sur une ligne
-de banlieue, celle qui va de la Gare de l’Est au Perreux, où, sur cent
-femmes que l’on abordait, on était accueilli favorablement par
-vingt-deux d’entre elles.
-
-Le nombre des ratés est considérable. Admettons, en moyenne, que notre
-homme réussît auprès d’une femme sur quinze. Mais ici, comme à la
-chasse, le plaisir de la poursuite est grand et se suffit presque. Il
-s’y livrait avec passion, les nerfs tendus; c’était déjà une joie aiguë
-et dangereuse. Il suivait entre dix et vingt femmes chaque jour. Il ne
-s’émouvait ni des rebuffades, ni des marques de mépris qui ne manquaient
-pas. Du reste, il avait acquis du tact. Il sentait assez vite quelles
-étaient ses chances de succès. Ce que disait la femme ne lui importait
-guère et il n’y prêtait pas d’attention. Cela débutait toujours par de
-la colère, rarement par un éclat de rire. Colère ou rire, il continuait
-sans se laisser troubler.
-
-Comme nous lui objections qu’il choisissait des femmes d’allure
-provocante et facile, il répondait qu’il était attiré, au contraire, par
-la tenue et les apparences les plus correctes, par la distinction et la
-réserve. Il convenait avoir été dupe, il est vrai, de professionnelles
-qui imitaient à s’y méprendre les façons des femmes du monde, et ne
-s’être aperçu de son erreur que dans la chambre de l’hôtel meublé, mais
-il tenait pour assuré qu’il y a, dans le monde, comme dans la petite
-bourgeoisie, des femmes que l’on ne peut avoir qu’ainsi, par surprise,
-et qui préfèrent l’aventure sans lendemain avec un passant à la liaison
-dangereuse avec un homme de leur cercle. En outre, les étrangères
-étaient d’un sûr rapport, car elles viennent à Paris pour s’y amuser,
-et, ne connaissant personne, sont heureuses que le hasard mette un homme
-entreprenant sur leur chemin.
-
-Notre ami était plutôt bien de sa personne, grand, les cheveux crépus,
-l’œil en amande; du reste, très vulgaire. Mais, à l’étonnement des
-hommes bien élevés, la vulgarité est le défaut qui déplaît le moins à la
-plupart des femmes.
-
- * * * * *
-
-Un homme délicat, cherchant une maîtresse, consentira-t-il à la prendre
-dans la rue? Le seul fait qu’elle s’est laissé aborder ne suffira-t-il
-pas à la classer dans son esprit parmi les femmes faciles et folles, et
-à empêcher le charmant et indispensable travail d’idéalisation que
-Stendhal appelle «la cristallisation».
-
- * * * * *
-
-Dans la rue on peut rencontrer le plaisir. Il ne faut pas en faire fi.
-Est-ce donc rien de croiser une jolie femme, de s’arrêter aussitôt, de
-renoncer à la course projetée, de se mettre à la suivre? Elle marche
-d’un pas décidé sur le trottoir, et tout près d’elle, dans son odeur,
-vous allez, joyeux, en pensant à l’aventure prochaine. Vous la regardez,
-vous la respirez... Qui est-elle? Comment vit-elle? A-t-elle une âme
-légère de petite femme prête à se donner?... Elle sera charmante en
-déshabillé?... Je caresserai ses hanches arrondies comme les flancs d’un
-vase. Ah! les jolis cheveux... Que répondra-t-elle quand je
-l’aborderai?... Il faut l’amuser, la faire rire. Une femme qui rit est
-désarmée... Je sens que je gagnerai la partie. Nous aurons l’un par
-l’autre une heure de notre existence embellie... Je ne sais rien d’elle.
-Je ne la connais pas. J’entrerai violemment dans sa vie pour en sortir
-aussitôt. Il n’est de plaisir que bref et sans lendemain. Hâtons-nous de
-le cueillir».
-
- * * * * *
-
-Mais les hommes raffinés savent que même le plaisir demande plus de
-préparation. Ils ne sont pas disposés à le goûter dans une chambre
-d’hôtel en compagnie d’une passante douteuse. Ils savent aussi les
-risques de ces rencontres. S’ils suivent une femme dans la rue, ils sont
-assez sages pour s’amuser un instant de cette poursuite, mais l’aventure
-charmante se noue et se dénoue dans leur imagination.
-
- * * * * *
-
-Il faudrait se faire une règle: s’interdire le plaisir facile de suivre
-et d’aborder les femmes dans la rue.
-
-Alors, le jour où l’on en rencontre une qui vous fait rompre avec vos
-habitudes et mentir à votre passé, c’est qu’elle en vaut vraiment la
-peine.
-
-
-AUTRES CHOSES
-
-On voit des hommes, par ailleurs délicats, aimer des femmes qui sont à
-tous, qui ont eu cinq cents amants, qui se donnent à la nuit.
-
-Pourtant ils les aiment; ils leur murmurent des mots ardents; ils
-scrutent leurs yeux; ils frémissent de passion dans leurs bras.
-
-L’énorme cortège de leurs prédécesseurs lointains et immédiats, de ceux
-qui ont passé là les nuits précédentes, ne les gêne pas. Ils aiment ces
-filles comme un autre aime une femme qu’il a prise vierge et qui ne sera
-jamais qu’à lui.
-
- * * * * *
-
-Ce goût de la fille est étrange. Mais il existe. L’idée qu’une femme a
-appartenu à d’autres excite certains hommes au lieu de les paralyser.
-Ils veulent user d’un corps qui ait déjà servi. On en voit qui préfèrent
-prendre pour femme légitime une fille. Je connais des familles où, de
-père en fils, les hommes ont épousé leur maîtresse qui était parfois
-leur cuisinière.
-
-Chez ces gens un peu bohèmes, il y a au moins une tradition, celle de la
-fille.
-
- * * * * *
-
-Il est des hommes nés pour la vie de famille. Ils l’ont toujours menée.
-Elle leur est indispensable. Ils ont vécu, comme on dit, dans les jupes
-de leur mère. Lorsqu’ils quittent le foyer maternel, ils souffrent
-horriblement de la solitude. Ils seraient d’excellents maris, mais il
-n’est pas possible de se marier jeune. Il faut faire ses études, établir
-ses affaires avant que la société autorise à prendre une épouse et à
-fonder une famille légitime. Alors ils s’acoquinent avec la première
-venue. Et les voilà collés.
-
-
-QUELQUES HOMMES
-
-R... est un homme peu compliqué, car il n’est que double. Il est de
-tempérament passionné et d’âme bourgeoise. En tant qu’homme passionné,
-il s’éprend successivement de femmes diverses; en tant que bourgeois, il
-supporte mal de ne les avoir que comme maîtresses. Il rêve d’un bonheur
-légitime, public et approuvé par la société. Alors il épouse sa
-maîtresse; il l’épouse pour un an ou deux, puis il divorce.
-
-Ainsi tout se passe-t-il suivant les convenances sociales et
-conformément aux lois de l’État.
-
-Il en est aujourd’hui à sa sixième femme légitime. Mais, patience, il
-n’a que cinquante ans, il arrivera à la douzaine.
-
- * * * * *
-
-Si l’on cause d’amour dans le cercle, V... prend des airs mystérieux. Il
-a la bouche cousue; il ne parlera pas, quoi que vous disiez. Il ne sait
-rien, il est discret comme une tombe.
-
-Vous êtes depuis une minute seul avec lui que, déjà, il vous avoue qu’il
-est amoureux. Ne le poussez pas, car il ajouterait aussitôt, sur un ton
-de stricte confidence, qu’il aime une femme du monde et qu’elle le paie
-de retour. Il dira aussi, sans en être prié, qu’il n’en est pas à sa
-première aventure, que cela a été sa fortune de se promener depuis dix
-ans au milieu de fleurs délicates parmi lesquelles il n’a eu qu’à
-cueillir. N’ayez pas l’air de douter de ce qu’il vous raconte, car il
-est prêt à vous nommer les femmes qui lui ont appartenu et même sa
-maîtresse de l’heure présente.
-
-V... est gros et court, chauve et barbu; il a les genoux cagneux et les
-pieds plats; il est sans nom et sans fortune. Les seules femmes dans
-l’intimité de qui il ait pénétré sont de pauvres filles qu’il ne connaît
-que par leur prénom. Elles lui coûtent un louis pour la nuit.
-
- * * * * *
-
-Est-il possible d’unir plus de finesse d’esprit à plus de maladresse
-dans les affaires d’amour que ne le fait S...?
-
-Nul mieux que lui n’aiguise pour les femmes des compliments alambiqués,
-ne leur décoche des traits plus charmants. Il les traite comme des
-déesses qui n’auraient jamais quitté l’Olympe pour s’encanailler sur la
-terre.
-
-Quel bizarre mélange de qualités et de défauts en ce garçon!
-
-Il est à la fois vaniteux et timide, ostentatoire et gêné, et soudain il
-mêle étrangement au marivaudage la vulgarité.
-
-Je l’ai vu faisant un jour une cour précieuse, mignarde, à une jeune
-femme qu’il n’abordait qu’après d’infinis détours. Ayant longtemps
-évoqué des images rares, il se tut.
-
-La jeune femme, après un silence, lui dit:
-
---Vous rêvez à la lune, S...?
-
---A la vôtre, répondit-il, avec le plus fin, le plus délicat des
-sourires.
-
- * * * * *
-
-C... arrive au cercle à six heures. Il court à une table et commence une
-lettre. Tandis qu’il écrit, il pousse des soupirs d’aise; il s’arrête,
-il regarde dans le vague, les yeux ravis. Bientôt il lui faut un
-confident; il s’adresse à D... qui lit un journal près de lui.
-
---Je fais cette lettre, lui dit-il, pour une femme que j’adore. Je la
-quitte à l’instant. Nous avons passé une après-midi inoubliable. O
-volupté! O caresses!... J’en suis encore frémissant et il faut que je
-lui écrive au sortir même de ses bras...
-
-Les mots volent sous sa plume. Il a fini, il cachète l’enveloppe, il
-appelle le chasseur et à voix haute:
-
---Porte ceci au numéro 63 de la rue de Bassano, c’est un hôtel privé.
-Remets-le en mains propres. Va.
-
-Cela fait, il s’asseoit près de son ami et lui explique longuement
-combien le secret ajoute de prix à l’amour.
-
- * * * * *
-
-F... va dans le monde. Il y a des amies. Il entre dans un salon et
-trouve dix femmes charmantes avec qui causer. Près de l’une d’elles, il
-s’installe dans un coin écarté. Il lui parle bas, mais avec animation;
-il trouve des mots heureux, presque tendres; un instant, il lui prend la
-main; ses yeux brillent. Souriante, elle l’écoute avec complaisance.
-
-De loin on les surveille sans méchanceté. On se dit: «Ils s’aiment ou
-ils vont s’aimer; ils sont libres l’un et l’autre; F... est un garçon
-discret, de commerce sûr; elle est charmante, timide et fière, prête à
-se donner à un ami véritable. Cette soirée sera décisive pour eux.»
-
-Cependant le temps passe. F... se lève; il ne peut se décider à quitter
-sa compagne! enfin il prend congé, il sort. Il attendra, sans doute, son
-amie à la porte et la reconduira chez elle. Ils connaîtront enfin un
-juste bonheur.
-
-Mais non, à peine sur le trottoir, il hèle une voiture et donne au
-cocher l’adresse d’une maison où s’éteindra dans des bras serviles
-l’ardeur qu’il a gagnée auprès d’une autre.
-
-
-
-
-IV
-
-QUELQUES CONSEILS SUR LE CHOIX D’UNE MAÎTRESSE
-
-
-On ne choisit pas sa maîtresse. Elle vous tombe dessus; quelques-uns
-ajoutent: comme une tuile.
-
- * * * * *
-
-Pourtant il est des hommes à qui la multiplicité des bonnes fortunes
-permet le choix. Ils ont eu vingt ou trente maîtresses, j’entends de
-celles qui comptent. La femme qu’ils gardent est vraiment de leur choix.
-Elle leur donne, qu’ils en soient conscients ou non (ils ne s’en
-aperçoivent souvent que lorsqu’ils l’ont perdue) la qualité d’amour
-qu’ils préfèrent. Ils sont plus heureux que mon ami X... qui n’a eu
-qu’une femme dans sa vie, n’ayant su se détacher de la première qu’il a
-connue.
-
- * * * * *
-
-C’est pourquoi on peut se risquer à te donner, ô jeune homme que l’on
-voudrait être, quelques conseils sur le choix d’une maîtresse en
-s’excusant à l’avance du ton didactique qu’implique un conseil donné.
-Dis-toi, du reste, qu’il y a mille façons de réussir auprès des femmes.
-Celle que je te propose ne m’appartient pas. Je l’emprunte à ton
-intention à la sagesse des siècles dont d’autres tireront des
-enseignements opposés, et non moins efficaces.
-
- * * * * *
-
-Mais avant d’aller plus loin, il convient de dire le charme des moments
-passés à la recherche de celle qu’on aimera.
-
-C’est une heure exquise, celle qui précède l’amour. On sent frémir en
-soi d’ardeur et d’impatience le jeune dieu enchaîné. L’attente est une
-fièvre délicieuse... L’univers est ouvert devant vous. Ses trésors sont
-là. L’amour d’une femme vous donnera l’empire du monde... Une inconnue
-passe... Est-ce elle, enfin?... De quels yeux suprêmes vous la regardez!
-Les mots qui vous montent aux lèvres viennent du profond de l’être. Une
-angoisse divine vous étreint!... Mais non, vous vous éloignez, vous
-voulez quelque chose d’intense qu’elle n’a pas. Vous voulez plus, et
-plus encore!... Une autre! Une autre!... En chasse!
-
-Et l’on vit des heures passionnées dans l’attente du bonheur.
-
- * * * * *
-
-Cependant tu méditeras ces quelques conseils préalables, petit bréviaire
-que je t’offre, sage jeune homme, à feuilleter dans les heures de
-solitude.
-
-
-Ne crains pas de rester silencieux dans le monde si l’on y parle
-d’amour. Ceux qui se dépensent dans le cercle s’épuisent inutilement. Ce
-n’est pas en public que tu veux briller.
-
-
-Ce que tu as à dire, garde-le pour le particulier. Lorsque tu seras
-assis à côté de la femme à qui tu veux plaire, sors de ta réserve.
-Étonnée de ce changement d’attitude, elle comprendra qu’elle en est la
-cause et t’en saura gré. Explique-lui que si l’on est plus de deux
-personnes, on parle pour la galerie et que cela est dénué d’intérêt; il
-est des choses si belles qu’elles ne souffrent pas d’être exposées en
-public.
-
-
-Ne tombe pas dans l’erreur commune à tant de jeunes gens de parler de
-l’amour avec légèreté. Ne crains pas d’être grave et convaincu. Les
-femmes, même les plus frivoles, sont enchantées qu’on les prenne, ne
-fût-ce qu’un instant, au sérieux.
-
-
-Avant toutes choses, sois secret. Ne livre rien de ton passé. Il est
-malaisé d’avoir de la grâce en se racontant soi-même. C’est l’art le
-plus difficile. Ne parle donc pas des bonnes fortunes que tu as eues,
-bien que la réputation d’avoir été aimé déjà soit un grand avantage pour
-réussir auprès des femmes. Sois sûr, du reste, que la rumeur publique
-renseignera bien vite celle à qui tu t’intéresses. Dès qu’on te verra
-lui faire la cour, des amis opportuns viendront lui dire: «Prenez garde!
-Vous ne savez pas quel adversaire vous avez en face de vous. Il est
-d’une extrême habileté. On ne compte plus les femmes qu’il a rendues
-malheureuses. C’est un homme dangereux...!»--Le grand mot est lâché,
-celui qui te donnera partie gagnée. Il n’est pas d’exemple d’une femme
-ainsi prévenue qui n’ait désiré pousser une affaire, laquelle, sans
-cela, ne l’eût peut-être intéressée qu’à demi. L’idée du danger
-l’excite, soit qu’elle espère triompher où d’autres ont succombé, soit
-par cet attrait si naturel du risque chez une femme qui s’ennuie. Et
-puis il n’est peut-être pas une femme, si faible soit-elle, qui, au fond
-d’elle-même, ne pense l’emporter dans sa lutte avec l’homme par les
-charmes secrets de son sexe.
-
-Il est possible qu’une femme sentimentale et qui en est à sa première
-affaire, te batte froid pendant quelques jours à la suite des
-objurgations amicales. Tu devineras sans peine la cause de ce changement
-d’attitude. Que cela n’altère en rien ta façon d’être auprès d’elle.
-Elle te reviendra et ces mouvements d’humeur te la livreront plus vite.
-Ainsi le poisson qui fuit après avoir mordu légèrement l’hameçon
-s’enferre à fond.
-
-Pour devenir un don Juan, il suffirait de créer autour de soi, avec la
-complicité d’un ami, par exemple, la légende qu’on est un homme
-dangereux. Une fois en possession de cette réputation, on n’a plus qu’à
-récolter. Le choix ne manque pas.
-
-Donc, assuré du bavardage opportun d’autrui, ne parle jamais de ton
-passé.
-
-Si tu en es à ta première bonne fortune, vois combien ce silence est
-avantageux. Il te sera imputé à discrétion et on t’en louera. Les femmes
-ne souffrent pas l’indiscrétion chez leur partenaire; elles entendent la
-pratiquer elles-mêmes, librement.
-
-
-Il est possible que la femme que tu as distinguée te demande de lui
-prêter des livres. C’est une façon de se tâter le pouls
-sentimentalement, si j’ose dire, dont beaucoup sont friandes. Les
-séducteurs en herbe font ici de grosses erreurs de tactique. Ils
-arrivent armés des _Liaisons dangereuses_. Jamais on ne séduira une
-femme qui en vaut la peine par le moyen d’un livre cynique. Ce sont les
-sentiments qu’il faut attaquer.
-
-Quant aux autres femmes, il n’est pas besoin de littérature pour faire
-du chemin auprès d’elles. Un geste hardi, mis en sa place, vaut mieux
-qu’un long poème.
-
-
-Sois scrupuleux dans le choix des moyens que tu emploies dans la
-bataille. Il n’est pas difficile de gagner au jeu si l’on y triche, mais
-le grand joueur triomphe malgré les cartes adverses. Si tu es riche et
-que tu achètes une femme, auras-tu l’illusion d’être aimé? Séduiras-tu
-par d’irréalisables promesses, par de grands serments que tu sais ne
-pouvoir tenir?
-
-Ne sois pas ce marchand d’illusions. Ne promets rien. Goûte la joie
-profonde d’être aimé malgré tout, non pour de chimériques espoirs, mais
-pour ce que tu es.
-
- * * * * *
-
-Si tu voulais te marier, je te dirais de chercher une femme dont les
-goûts se rapprochent des tiens. Mais pour une maîtresse, ne crains pas
-les contrastes éclatants.
-
-
-Tu es athée.--Prends une maîtresse pieuse pour admirer ce qu’il y a
-d’affirmation spontanée de l’idéal, comme dit Renan, dans une femme qui
-croit en Dieu. Un monde inconnu et fervent te sera révélé. Tu en auras
-de grandes jouissances. Et il ne peut être indifférent à l’homme le plus
-affermi dans son incrédulité de penser qu’une femme, jeune, jolie et
-modeste, prie pour lui chaque jour dans le secret de son cœur.
-
- * * * * *
-
-Es-tu croyant?--Choisis une fille libre et provocante qui d’un mot hardi
-ébranle l’édifice de l’Église. Une boutade qu’elle jette en défaisant
-son corset ruine le dogme de la Sainte Trinité et, du bout de son pied
-nu, elle éteint les braises vaines de l’enfer. Pourtant tu ne frissonnes
-pas. Dans un corps apaisé, il n’est pas de place pour une âme de doute,
-et, lorsqu’elle est partie, tu remercies Dieu qui a permis que, par la
-faute d’Adam, le péché vînt dans le monde.
-
- * * * * *
-
-Benjamin Franklin a écrit--qui l’eût cru de cet Américain et sage
-philanthrope?--un petit traité sur le _Choix d’une maîtresse_.
-
-Il y recommande de prendre une maîtresse d’âge mûr. Il raisonne ainsi:
-les plus hautes branches d’un arbre meurent les premières et la sève
-subsiste dans le tronc. De même la figure d’une femme est ce qui
-vieillit le plus vite en elle. Sous le visage fatigué d’une femme de
-quarante-huit ans, vous voyez des épaules admirables qui n’en ont que
-trente-cinq. Descendez plus bas--oh! Benjamin!--vous trouverez plus de
-jeunesse encore... Passons sous silence l’avantage évident, pour se
-pousser dans le monde, d’avoir comme maîtresse une femme d’expérience et
-de relations.
-
- * * * * *
-
-D’aucuns pensent que les années les plus propres à l’amour sont celles
-de vingt-cinq à quarante ans. Au dessous de vingt-cinq et au dessus de
-quarante, les amants sont attirés par les complémentaires qui les feront
-rentrer dans la moyenne indiquée. Une jeune femme de vingt ans sera
-séduite plus sûrement par la force avertie d’un homme ayant dépassé la
-quarantaine; une femme experte et mûre choisira de préférence un jeune
-garçon. Et les vieillards qui, jusqu’aux portes de la correctionnelle,
-aiguisent ce qui leur reste de dents sur des fruits trop verts, aident
-de leur mieux à fortifier la démonstration tentée ci-dessus.
-
- * * * * *
-
-Si, au moment de prendre une maîtresse, tu envisageais tous les malheurs
-qu’elle peut amener dans ta vie, tu ne prendrais pas de maîtresse. Tu
-serais épouvanté à voir les calamités latentes dont est gros l’acte de
-l’amour.
-
-Du reste si l’on voulait agir raisonnablement, on n’agirait jamais. Pour
-la raison, rien n’est possible; on ne peut justifier à ses yeux ni la
-société, ni l’univers où nous sommes. La vie de chacun de nous est, du
-point de vue de la raison, un miracle, car, il n’est pas un homme dont
-l’existence n’implique des contradictions essentielles. Et pourtant nous
-vivons. La vie a plus de ressources que n’en a notre raison. Et elle a
-tout de même, en outre, parfois, le sourire.
-
- * * * * *
-
-Es-tu amoureux? Sache à l’avance que ton amour n’a pas une chance sur
-dix mille d’être durable. Agis pourtant comme s’il devait être éternel,
-car, dans le domaine de l’amour, tout arrive, et tel qui pensait être
-parti pour un voyage d’un mois se trouve embarqué pour la vie.
-
-
-Lorsque tu prends une maîtresse, ne te préoccupes pas de la façon dont
-tu rompras avec elle. La vie qui connaît plus d’un tour s’en chargera.
-Et comme il est possible que tu passes à ce moment-là un vilain quart
-d’heure, il est inutile de gâter les premières heures agréables de
-l’amour par d’inutiles tracas.
-
- * * * * *
-
-Il est bon de savoir à l’avance ce que tu cherches. Cours-tu pour ton
-plaisir ou pour ton intérêt? Veux-tu une femme qui te plaise ou qui te
-serve? Comme il n’est pas vraisemblable que tu fasses d’une pierre deux
-coups, je supposerai qu’en amour tu ne songes pas aux affaires.
-
-
-Stendhal imagine que les Français choisissent le plus souvent leur
-maîtresse pour des motifs de vanité. Il ne faut pas prendre la boutade
-de Stendhal au sérieux. Il est vrai qu’au moment où j’écris ceci, je
-pense à un exemple qui donne raison à Stendhal, à celui de H...,
-israélite, sans fortune, sans position, devenant l’amant de la duchesse
-de S... qui est grand-mère. On voit les avantages qu’il en tire.
-
-Mais des exemples semblables se trouvent aussi souvent à l’étranger
-qu’en France.
-
-Dans la petite bourgeoisie, quand une femme prend un amant, elle tient
-la chose secrète, car l’opinion publique n’est pas tolérante.
-
-Dans le monde, malgré la liberté dont on y jouit, les mœurs sont très
-opposées à la publicité en ces matières. La femme est toujours dans
-l’obligation de ne pas se compromettre; on témoigne peu d’estime à
-l’homme indiscret.
-
-Il est donc rare que ce soit pour se vanter que l’on choisisse une
-maîtresse et l’amour reste le sentiment où la vanité joue le moindre
-rôle. Qu’y viendrait-elle faire? Quelles satisfactions en tirerait-elle?
-Il lui faut un public et l’amour dans le monde est tenu au secret!
-
-
-Si tu m’en crois, rien n’est plus absurde que de mettre de la vanité
-dans le choix de ta maîtresse.
-
-Si tu achètes une propriété, si tu changes d’appartement, tu es obligé
-de tenir compte de l’opinion d’autrui. Ton appartement a de beaux
-salons, mais tu couches dans une chambre sur cour. Pour paraître, tu
-fais des sacrifices.
-
-Si tu te maries, tu épouses une femme pour le monde et pour tes amis
-aussi bien que pour toi. Il faut qu’elle s’occupe de ta maison, qu’elle
-reçoive, qu’elle t’apporte crédit et considération, qu’elle flatte ta
-vanité de propriétaire-mari.
-
-Mais lorsque tu choisis une maîtresse, songe que tu la prends, non pour
-tes amis, mais pour toi. Une fois que tu la tiendras nue dans tes bras,
-il importe qu’elle soit jeune, belle, plaisante, et non pas qu’elle ait
-le droit de mépriser les X... parce que leur famille n’a pas fourni de
-favorite au roi voici deux siècles. La sagesse antique distinguait dans
-l’homme ce qu’il est de ce qu’il a. Prends ta maîtresse pour ce qu’elle
-est.
-
- * * * * *
-
-Méfie-toi des intellectuelles. Elles ne sont tolérables qu’en société.
-Souviens-toi que tu cherches une compagne de lit et qu’un beau corps
-est, entre les draps, plus précieux qu’un trait d’esprit.
-
-La sensibilité de la femme nous intéresse plus que son intelligence si à
-fleur de cerveau. L’intelligence n’est, du reste, que la région
-superficielle de l’esprit. Au-dessous d’elle, il y a le monde énorme,
-obscur, de l’inconscient, souvent plus riche chez la femme que chez
-nous.
-
-Fuis les femmes qui prétendent diriger leur vie par l’intelligence et la
-raison. Cette prétention prouve une extrême pauvreté de tempérament.
-
-Ce sont les marches magnifiques de l’instinct qui l’attirent.
-
- * * * * *
-
-Évite aussi les femmes extasiées dont le cœur déverse, à robinet ouvert,
-un flot continu de tendresse sur l’univers entier. Une étoile ou une
-feuille de salade, un mendiant pouilleux, le plus pitoyable des couchers
-de soleil, excitent leur lyrisme éperdu. A les en croire, l’univers
-n’est pas assez vaste pour l’immensité de leur amour... Et comme elles
-parlent! comme elles savent des choses! comme elles tutoient la
-nature!... Avec quels yeux demi-clos évoquent-elles l’accouplement léger
-des éphémères ou l’hermaphrodite union des escargots!... Il leur faut un
-public. Elles ont un tel besoin de se raconter qu’elles arrêtent le
-premier venu; elles ne gardent rien de secret pour lui; elles se
-montrent nues; elles exécutent devant lui les danses sacrées. Elles ne
-le connaissaient pas il y a une heure et déjà elles l’associent à leurs
-jeux prodigieux: déjà il se croit le compagnon fêté de leur vie... Mais
-dans soixante minutes, elles l’auront oublié et danseront avec la même
-fougue haletante devant un autre. Si elles ne trouvent personne, elles
-font monter le concierge... Lorsque tu es auprès d’elles, tu es ébloui,
-et, au même temps, tu as honte de ta sécheresse, tu te reproches ta
-froideur, tu te pinces pour t’échauffer, tu étends les bras pour
-étreindre l’univers.
-
-Mais ne demande à ces femmes que ce qu’elles peuvent te donner: une
-représentation magnifique, sous les feux de la rampe, devant mille
-spectateurs. C’est là qu’elles se dépensent et se livrent. Une fois le
-rideau baissé, si tu passes dans la coulisse, tu y trouves, parmi les
-portants sales et les toiles nues, une femme écroulée, morte de fatigue,
-incapable d’aimer.
-
- * * * * *
-
-Mais les mystiques sont de ferventes amoureuses. Il y a en elles un
-trésor d’inépuisable passion. Elles aiment le Christ comme un amant et
-leur amant comme un Dieu. Ces femmes qui veulent l’union ineffable des
-âmes savent offrir magnifiquement leur corps à l’amour. Elles
-l’abandonnent sans réserve, sans marchandage, comme si elles en
-ignoraient la valeur. Mais cela n’est que raffinement suprême, comme le
-montre le mot de l’une d’elles, la baronne de Krüdner qui, dans les bras
-de son amant, au moment qu’il lui faisait sentir l’aigu des plaisirs de
-la chair, s’écriait: «Ah! Dieu, je te demande pardon de l’excès de mon
-bonheur!» donnant par ce cri que peut seule se permettre une mystique,
-un prix presque divin à une joie terrestre.
-
- * * * * *
-
-Le monde est aujourd’hui cosmopolite. Règle générale (il est d’aimables
-exceptions), évite les étrangères. Ce sont des femmes dangereuses,
-excessives, et qui ignorent les bonnes manières (je ne parle pas de la
-façon de manger).
-
-Les Américaines dont nous sommes envahis promettent beaucoup et ne
-tiennent pas. On en voit de belles; elles sont glacées. A quoi bon te
-dépenser pour échauffer un bloc de glace qui te gèlera les mains?
-
-Les Anglaises ne soignent pas leurs dessous. Elles portent parfois,
-horreur! des combinaisons!
-
-Les Allemandes sont d’une sentimentalité outrée qui ne va pas sans une
-fâcheuse mollesse des seins.
-
-Les Russes ont la voix douce, mais avec elles on ne sait sur quel pied
-danser.
-
-Les Polonaises, on en a vu d’exquises. Elles ont du cœur, de la beauté,
-de l’esprit. Mais le reste?
-
-Les Italiennes te donneront du plaisir dans le lit, mais peu de
-conversation après la chose honorable.
-
-Les Espagnoles sont tragiques ou ennuyeuses. Feras-tu entrer le drame ou
-l’ennui chez toi?
-
-Seules les Françaises t’offriront l’amour avec l’agrément et la
-diversité que tu désires. Elles plaisent, elles amusent, elles aiment;
-elles sont merveilleusement douées pour les jeux que tu préfères; elles
-ont du cœur aussi, aucun sentiment ne leur est étranger. Si le hasard
-met une novice sur ton chemin, n’hésite pas à la prendre; son
-inexpérience sera brève; elle dépassera vite tes leçons. Tu trouveras
-chez tes compatriotes la délicatesse et l’ardeur, le goût, l’audace et
-le raffinement, un raffinement secret qui ne s’étale pas au dehors et
-qui sera pour toi seul. Telle femme qui ne peut s’offrir que quatre
-robes par an a des dessous plus beaux qu’une duchesse anglaise. J’ai
-toujours pensé que les véritables qualités de la Française étaient
-cachées. C’est une femme qu’il faut découvrir pour la bien connaître.
-
-En outre vous êtes de la même race, vous vous plaisez aux mêmes
-finesses, vous vous entendez à demi-mot.
-
-Enfin c’est avec la Française que tu auras le moins d’ennuis. Elle sait
-rompre et cela est à considérer.
-
- * * * * *
-
-Il y a de nos jours une société charmante de femmes qui ont été mariées
-et qui ne le sont plus. Le divorce leur a créé des loisirs. Elles ont
-aimé déjà, goûté la douceur et l’amertume des jours changeants; elles
-ont été déçues, mais elles sont prêtes à aimer encore. Elles ont dans le
-caractère quelque chose de hardi; elles sont insoumises, ne se sont pas
-pliées aux esclavages anciens.
-
-Je t’entends me dire: «Menez-moi chez ces libres femmes. C’est là que je
-trouverai une maîtresse suivant mon cœur et que j’éviterai l’ennui du
-mari obligatoire.»
-
-Non, je ne te conduirai pas chez les divorcées. Tu es trop jeune encore
-pour affronter ces femmes dangereuses qui n’ont conquis leur liberté que
-pour l’aliéner à nouveau, définitivement. Elles ont en elles le goût
-terrible de l’absolu. Ce sont pour la plupart des femmes à idéal; elles
-se sont séparées de leur mari parce qu’elles ignoraient l’art de vivre,
-qui est fait d’arrangements et de concessions. Elles n’ont jamais su
-danser en équilibre sur la corde raide entre l’amant et le mari. Si tu
-es aimé par l’une d’elles, elle s’imaginera qu’elle va refaire sa vie
-avec toi... Rien n’est plus fatigant et plus vain que d’entreprendre de
-refaire la vie d’autrui. C’est assez de mener la sienne propre. La
-devise de ces femmes est: «Tout ou rien.» Aux femmes qui demandent tout,
-il ne faut rien donner.
-
-Ou bien tu rencontreras parmi elles la femme incomprise, celle qui a mal
-à l’âme, «l’éternelle blessée». Te sens-tu la vocation de garde-malade?
-Passeras-tu les jours de ta jeunesse à panser des plaies qui ne
-guériront jamais?
-
-A l’heure où tu vois ta vie étalée devant toi comme un beau pays que tu
-vas parcourir, ne prends pas dans tes bagages une femme libre.
-Souffriras-tu qu’une femme viole la paix de ton domicile à n’importe
-quelle heure du jour et de la nuit, qu’elle sonne à ta porte au moment
-où, les pieds au feu, tu te prépares à passer quelques heures parfaites
-de solitude, qu’elle apporte ses pantoufles, sa matinée, ses objets de
-toilette chez toi, qu’elle finisse par passer les nuits entières dans
-ton lit?
-
-L’amour s’accommode mal de ce train-train conjugal. Si c’est ce
-pot-au-feu que tu désires, si tu veux te créer des habitudes à deux,
-prends une femme légitime. Si c’est autre chose que tu cherches, fuis
-les divorcées.
-
- * * * * *
-
-Il te faut une femme mariée, et bien mariée, j’entends de celles qui, à
-cause des idées de leur monde, ne songeront jamais à divorcer. Elles ont
-un mari, des enfants, des relations; elles entendent les conserver et
-garder l’arrangement merveilleux de leur existence. Mais elles veulent
-quelque chose de plus que tu peux leur fournir. Elles n’ont connu que
-l’amour conjugal. Encore n’a-t-il pu résister à l’affreux corps à corps
-du mariage. Elles savent qu’il en existe un autre, incomparablement plus
-beau. Elles cherchent celui qui le leur révélera.
-
-Tu seras, si tu m’en crois, ce prédestiné des fées. Tu assumeras le rôle
-de dispensateur des biens essentiels.
-
-Trois ou quatre fois la semaine, à des heures fixées à l’avance, ta
-maîtresse viendra te trouver. Tu la verras secrètement et le mystère
-double le prix de l’amour.
-
-Peut-être te plaindras-tu de cela même? Tu la voudrais chaque jour et
-peut-être à chaque heure! Imprudent! vois ce que tu as et ce que tu veux
-perdre.
-
-Lorsque ton amie sonne à ta porte et que, le cœur battant, elle s’appuie
-sur toi, songe qu’elle s’est lavée, parfumée, qu’elle a couvert son
-corps frais de batistes légères, et que maintenant elle va se
-déshabiller pour te plaire. Elle a pris aussi pour toi une âme de fête.
-Elle a laissé au logis les soucis, les mille petits ennuis qui
-assombrissent les meilleurs ménages; elle a dû gronder les enfants
-tapageurs, la couturière était en retard pour une robe, son mari avait
-de l’humeur à cause d’affaires difficiles; ils ont échangé quelques mots
-aigres. Tout cela est oublié lorsqu’elle entre chez toi. Elle ne pense
-qu’à t’aimer. Elle dépose les soucis avec sa robe et son linge fin. Ce
-sera assez de les reprendre dans deux heures quand elle rentrera au
-logis.
-
-O jeune homme privilégié, tu représentes l’amour pour elle, et tu
-aspirerais à devenir ce je ne sais quoi, ce souffre-douleurs, ce
-maître-Jacques conjugal qu’on appelle un mari!
-
-Elle t’offre ce qu’il y a de meilleur et de plus rare au monde. Sache
-jouir des heures précaires et passionnées qu’elle te donne. L’amour n’a
-rien à gagner à se mettre en ménage. Qu’il vive ses minutes éclatantes,
-qu’il les arrache à la monotonie, à l’ennui de l’existence quotidienne!
-Voilà sa victoire!
-
-
-C’est donc parmi les femmes mariées que tu chercheras une maîtresse.
-
-Une maîtresse stérile a bien de l’agrément, car le chapitre des
-précautions est fort ennuyeux. Pourtant il faut se souvenir du mot
-profond qui m’a été dit par une femme: «La cause de l’adultère, c’est
-l’enfant», signifiant par là qu’une femme sans enfant, si elle aime, n’a
-aucune raison grave de ne pas quitter son mari pour son amant. Ayant
-médité ce mot, on conclura qu’il est préférable de choisir une maîtresse
-ayant des enfants.
-
-Si tu es un homme de précaution, tu t’informeras aussi du mari, de sa
-santé, de son caractère, de ses occupations... Il y a deux écueils à
-éviter.
-
-D’abord les drames. Ils sont à notre époque anachroniques. Les temps
-sont à l’indulgence. On ne voit plus un mari, sauf américain, tirer sur
-l’amant de sa femme. Il n’est plus bien porté, même dans la bourgeoisie,
-de déplacer le commissaire de police pour le vain plaisir de surprendre
-sa femme nue dans les bras d’un tiers. Il faut donc veiller à ne pas
-tomber sur un mari à caractère emporté.
-
-Mais, et c’est le second écueil, le mari qui adore l’amant de sa femme
-est insupportable aussi.
-
-Évite l’un et l’autre de ces maris.
-
- * * * * *
-
-Si cela t’est possible, cherche de préférence dans le meilleur monde. Tu
-y trouveras des femmes d’esprit vraiment libre et qui savent vivre.
-
-Ne crois pas que toutes les femmes soient égales. L’égalité n’existe que
-comme mot peint en noir et blanc sur les monuments publics. Il y a
-encore, il y aura toujours des classes privilégiées. Quelle que soit ton
-opinion sur la société et quand même par ailleurs tu travaillerais à la
-détruire, ne manque pas de prendre avantage, si tu le peux, de ce
-qu’elle a de plus raffiné et de plus exquis: la femme. La femme, depuis
-sa naissance, n’y a été élevée que pour plaire et pour séduire, pour
-vivre les minutes de luxe les plus rares. Regarde-la entrer dans un
-salon, vois sa grâce, son aisance, la façon dont elle marche, dont elle
-s’assied, l’art parfait avec lequel elle est habillée.
-
-Il a fallu des siècles de culture pour produire une fleur aussi belle.
-
-Pas un instant de la vie de cette femme n’est pris par ces occupations
-harassantes de boucler un budget trop serré, de faire rendre à un louis
-d’or plus qu’il ne peut donner de menue monnaie, de s’inquiéter du prix
-des légumes et de moucher ses enfants.
-
-Elle ne pense qu’à l’amour. Elle sait que l’amour seul peut l’arracher à
-l’ennui luxueux que la richesse lui crée.
-
-Tu seras surpris de la véritable liberté d’esprit que les femmes du
-monde conservent sous les dehors traditionnels d’une politesse raffinée
-et d’une parfaite éducation. Elles ont compris depuis longtemps qu’elles
-n’ont à donner au monde que leur vie extérieure, qu’elles lui échappent
-pour ce qui appartient à elles seules, leur intimité, leur cœur, la
-conduite secrète de leurs affaires personnelles. On ne leur demande que
-d’observer les règles du jeu mondain, de se signer en entrant à l’église
-et de s’agenouiller à l’élévation. Cela fait, elles se considèrent
-justement comme libres et jugent à bon droit que, comme dit Jules
-Laforgue:
-
- Tout, et pas plus,
- Tout est permis.
-
- * * * * *
-
-Avant de conclure, je te parlerai brièvement de ceux qui n’ont pas le
-choix.
-
-Voici X... que je citais aux premières lignes de ce chapitre. Personne
-ne répond moins au type de l’amant dont rêvent les femmes. Il est
-gauche, timide, embarrassé dans ses paroles et dans ses gestes.
-
-Sa maîtresse est presque à l’automne de la vie; elle est lourde,
-empâtée, avec quelque chose d’accablé dans l’allure, la bouche molle.
-Elle a un mari. Quel mari? La vulgarité même, non seulement dans les
-traits, mais dans l’esprit, dans les manières. L’amant est un être
-délicat. Pourtant il accepte le mari; il accepte sa familiarité; il est
-chaque jour plusieurs heures chez sa maîtresse; il mène la vie du
-ménage; il fait partie de la maison. Dix fois par mois il a les nerfs
-exaspérés, il est sur le point de cracher son dégoût à la figure de cet
-homme grossier. Pourtant il reste. Il est torturé, mais il reste. Il se
-résigne à subir toutes les malpropretés, petites et grandes, de la vie
-commune. Et, ayant supporté tout cela, il supporte aussi la femme qui a
-vieilli, qui est laide, défaite...
-
-Pourquoi?
-
-Parce qu’elle est pour lui, la Femme. Il n’en a jamais eu d’autre; il
-sent qu’il n’en possédera jamais une autre. Il n’est pas taillé pour la
-conquête, pour monter à l’abordage. Il est gêné en présence des femmes,
-elles l’effraient, il ne sait leur parler. Qu’avait-il connu
-jusqu’alors? Les filles misérables qu’il a pu s’offrir aux jours où son
-sang bouillonnait, des femmes sans âme et sans linge. Puis il a
-rencontré enfin celle qui devait être sa maîtresse. C’était une femme
-qui s’ennuyait, comme elles s’ennuient toutes. Elle attendait un homme;
-il est venu. Qu’a-t-il fallu pour qu’ils tombassent dans les bras l’un
-de l’autre, quelle lassitude chez elle, quel désir exaspéré chez lui,
-quelle longue attente pour tous deux? Un jour, avec la brutalité d’un
-timide, il l’a assaillie. Et dès lors, ils ne se sont pas quittés. Il
-lui a donné tout ce qu’il avait économisé, sa tendresse jamais dépensée,
-son désir d’intimité, les caresses auxquelles il avait rêvé. Il n’avait
-rien gâché auprès d’autres. Cette femme fut pour lui toutes les femmes.
-Il ne la quittera jamais quoi qu’il ait à supporter auprès d’elle; où
-irait-il? L’amour est mort entre eux; des habitudes en ont pris la
-place.
-
-Ils vieillissent ainsi, à trois.
-
-C’est horrible.
-
- * * * * *
-
-Cet autre vit avec une misérable fille ramassée on ne sait où, dépourvue
-de beauté, de charme, de jeunesse, d’élégance, de distinction, d’esprit,
-de culture, un pauvre je ne sais quoi, un quelque chose sans nom, qui a
-traîné dans la misère et qui restera éternellement misérable. Mais quoi?
-c’est une femme et il n’en a pas d’autre; il en souffre; il la garde.
-
- * * * * *
-
-Et maintenant, à la conclusion.
-
-Je sens que tu me reproches trop de prudence. Tu es audacieux. Les jeux
-dangereux t’attirent; tu frémis d’impatience à l’idée de courir à la vie
-et de te mesurer avec elle. Et voilà qu’en face de l’amour, je te
-construis des positions défensives! Je te dis: «Ne fais ni ceci, ni
-cela. Réserve-toi, comme le veut Montaigne, une arrière-chambre qui soit
-toute tienne.»
-
-C’est vrai. Je te veux fort contre l’amour... Écoute-moi une minute
-encore.
-
-Tu veux aller en mer. Choisiras-tu pour ta première sortie un petit
-bateau étroit et sans quille? Partiras-tu sans avoir étudié la côte et
-les récifs? Vas-tu te déchirer, en vue du port, sur un écueil que tous
-les marins connaissent? Veux-tu qu’au premier coup de vent, ta barque
-capote et te jette à l’eau? Veux-tu finir ainsi misérablement sans avoir
-vécu?--Non.
-
-Choisis un fort et souple voilier, bien lesté, bien gréé. Apprends à le
-manœuvrer, à virer, à marcher à toutes allures, à profiter de la moindre
-brise, à le tenir d’une main ferme au plus près du vent, couché à demi
-sur les flots. Je veux que tu saches lire une carte marine, éviter les
-courants dangereux et les écueils où la mer blanchit. Quel que soit le
-temps, et le vent sifflât-il en bourrasques, tu quittes le port. Tu
-files dans les tourbillons comme les grands oiseaux de tempête. Le
-danger ne t’effraie pas; loin de le fuir, tu le cherches.
-
-Maintenant je te permets de quitter la rade abritée où je t’ai appris à
-naviguer. Maintenant tu peux aller au large, loin de toute terre;
-maintenant tu peux braver les orages, car tu es un homme, et c’est en
-homme que tu joues librement ta vie, plus loin, toujours plus loin, là
-où il n’y a plus que le ciel et que la mer.
-
-
-
-
-V
-
-LES FEMMES
-
-
-Il n’y a que des individus. Pourtant ne nous interdisons pas le plaisir
-de généraliser et de classifier.
-
-Voici trois classifications qu’on peut proposer pour les femmes. La
-première, la plus grossière, séparerait les femmes d’après le nombre des
-hommes qu’elles ont eus dans leur vie.
-
-Nous aurions d’abord la femme d’un seul homme.
-
-Il est des femmes de cette catégorie qui ont connu deux amours, les
-grands combats, la joie d’être aimées et la torture de ne l’être plus.
-Elles ont lutté et souffert, mais ne se sont données qu’une fois.
-D’aucunes ont sacrifié à Dieu l’homme qu’elles auraient adoré. Il y a
-dans leurs rangs les femmes auxquelles le devoir fait entendre une voix
-plus impérieuse que celle de la passion. Il y a celles, si rares, qui
-n’ont aimé qu’un homme et dont la vie a été remplie, chose admirable,
-par un seul sentiment.
-
-Mais cette classe renferme aussi le lot innombrable des femmes-troupeau,
-les éternelles esclaves, celles qui acceptent tout sans réagir, avec
-résignation. De tempérament et de sensibilité médiocres, la passivité
-est leur lot. Ce sont elles qui transmettent à la race les qualités de
-soumission, de respect, de prudence, qui sont utiles, mais devant
-lesquelles il est difficile de s’enthousiasmer. Ces qualités sont
-d’ordre social. Une collectivité de gens parcimonieux fait un pays
-riche. Mais un homme avare montre une grande bassesse de caractère.
-
-Qu’on ne me demande pas de m’incliner devant une femme qui n’a jamais
-aimé. Je me refuse à prendre la frigidité pour une vertu.
-
- * * * * *
-
-La seconde classe est composée des femmes qui ont eu deux hommes dans
-leur vie, et pas plus.
-
-Le premier est le mari qui a été choisi le plus souvent par amour. Mais
-qu’est-ce qu’un amour de jeune fille, si intense soit-il, et au devant
-de quelles déceptions ne court-il pas? Deux ou trois années se passent;
-l’amour disparaît dans les cahots de l’existence conjugale. Voici une
-femme qui, toute jeune, a devant elle une longue vie plate, morne,
-privée de la seule chose qui ait de la valeur à ses yeux. Elle se
-désespère. Pourtant elle sent en elle une force qui ne se laisse pas
-abattre, qui ne veut pas mourir. Mais quoi! elle n’est pas faite pour
-les aventures; elle se résigne... Au moment où elle a cessé d’espérer,
-elle rencontre enfin un homme. Son cœur qu’elle croyait mort tressaille;
-de nouveau la vie tumultueuse coule à grands flots dans ses veines. Elle
-aime, elle aime cette fois-ci d’un amour averti; elle n’est plus
-l’enfant innocente de jadis; elle se met à l’épreuve, longtemps: elle se
-donne enfin, parce qu’elle est sûre que c’est pour toujours... Elle joue
-sa dernière chance de bonheur.
-
-Et si elle perd?... Tant pis, tout est fini. Elle ne s’accorde plus le
-droit de se tromper; elle sait qu’il y a des expériences qu’on ne
-recommence pas indéfiniment sans y laisser des choses auxquelles elle
-accorde une valeur inestimable.
-
-
-Viennent maintenant les femmes qui ont eu plus de deux hommes. A partir
-du second amant, il est difficile, et peut-être inutile, de vouloir
-établir un compte. Le passage de un à deux ne va pas sans luttes; celui
-de deux à trois est infranchissable pour certaines femmes. Mais après
-trois, pourquoi pas quatre? Celles qui se sont affranchies, qui mènent
-une vie libre, ont acquis le droit d’agir à leur guise et de suivre
-leurs passions.
-
- * * * * *
-
-Mais je vois une autre classification que je préfère.
-
-On pourrait diviser les femmes en deux classes seulement:
-
- celles qui ont du courage,
- celles qui en manquent.
-
-Il n’est peut-être pas de femme qui ne se soit trouvée à une heure de sa
-vie dans la nécessité de prendre un parti courageux ou de renoncer à
-l’amour. L’amour--et c’est sa grandeur--ne va pas sans dangers. Si on
-veut le suivre, il faut quitter la route aisée, bien tracée, où l’on
-chemine avec les autres, sous la protection des gendarmes, pour se jeter
-hardiment sous bois, à l’aventure, arrive ce qui arrive. Le pays que
-l’on parcourt alors est plein de périls; il faut se cacher, faire
-attention à mille choses auxquelles on ne pense point sur la grande
-route. On risque de tomber dans des fondrières et de se casser le cou.
-
-Oui, l’amour n’est pas la petite chose facile et innocente que certains
-imaginent; le souvenir des mille tragédies qu’il a causées revient à
-l’esprit au moment où l’on hésite. Se mettra-t-on en lutte avec la
-société? Est-on prêt à sacrifier les biens auxquels on est attaché, sa
-réputation, et plus encore, les liens de famille, ses enfants,
-peut-être? Ces avantages matériels et moraux, vous en dressez la liste.
-Le total donne à réfléchir. En face, il y a l’amour, tout nu.
-Oserez-vous prendre parti, risquer tant, sacrifier en pensée--cela
-suffit--des choses si précieuses et vous jeter où? Dans l’inconnu.
-
-Ici beaucoup de femmes reculent. Elles ont peur. Elles sont lâches.
-Elles renoncent à l’amour.
-
-Mais les autres ne balancent pas. Elles ont de la vertu, au sens antique
-du mot, au temps où il signifiait «courage». Il y a souvent de la
-grandeur d’âme, des qualités héroïques chez celles qui, ayant vu devant
-elles le carrefour redoutable, ont choisi l’amour et en ont accepté les
-dangers.
-
- * * * * *
-
-Voici enfin une troisième classification (on pourrait en proposer à
-l’infini).
-
-D’une part, les femmes qui débutent par un sentiment. Elles ne se
-donnent qu’à l’homme qu’elles aiment. Le sentiment est leur seul guide,
-la loi suprême. Où il est absent, il n’y a que débauche. Où il brille,
-il purifie tout. C’est un signe presque divin. «Je l’aime» disent-elles,
-et tout le reste s’en suit. Leur cœur a parlé, elles obéissent
-joyeusement. Chez certaines le cœur ne parle qu’une fois ou deux; chez
-d’autres il ne cesse de s’émouvoir et l’on voit des femmes aimer
-successivement, et à chaque fois d’une exclusive passion, plusieurs
-douzaines d’hommes.
-
-D’autre part, voici les femmes qui n’ont pas besoin d’aimer pour goûter
-les plaisirs de l’amour. Elles les prennent au hasard des rencontres.
-Elles regardent un homme; il leur plaît; elles sont émues; leurs yeux
-brillent; leurs lèvres deviennent humides; elles se donnent à lui
-(Exemple: la femme que l’on a dans sa voiture, en la raccompagnant du
-théâtre où on l’a rencontrée, le soir même, pour la première fois). S’il
-y a maldonne, elles recommencent ailleurs, jusqu’à ce qu’elles trouvent
-qui les satisfasse. Elles ne sont, du reste, pas incapables d’aimer.
-
-Chez les premières, le choc premier est sentimental. Pour les secondes
-l’émotion est purement physique; elles pratiquent l’amour comme l’ont
-fait, à une époque de leur vie, tous les hommes.
-
-Il y a enfin les femmes qui trafiquent de leur corps et s’en servent
-pour améliorer leur situation financière ou mondaine.
-
-Mais cela, c’est encore une autre histoire, et nous ne l’entamerons pas.
-
-
-LES FEMMES ET LE MONDE
-
-«Prendre la femme d’autrui.» Cela laisse supposer que la femme
-appartient à quelqu’un d’autre qu’à elle-même. Au fond nous sommes
-esclavagistes.
-
- * * * * *
-
-Il y a des femmes auxquelles le monde interdit d’avoir un amant; il en
-est d’autres auxquelles il permet un seul amant; il en est qu’il
-contraint à se cacher, tandis que certaines s’affichent impunément; il y
-a des femmes qui sont notoires par le nombre de leurs liaisons; d’autres
-par la qualité exquise de leurs amants; il est des femmes désintéressées
-et d’autres qui ne le sont point.
-
-Le monde tolère tout ou ne passe rien, suivant ses caprices. Pour le
-monde comme pour la nature, le mot justice n’a pas de sens. Pourtant il
-juge, et ses arrêts sont sans appel.
-
- * * * * *
-
-Que les femmes qui n’ont d’autre règle que leur plaisir m’écoutent et
-soient assurées qu’il faut sauver toujours, et encore, et partout, et
-contre l’évidence même, les apparences.
-
-Qu’elles imitent le royal exemple de Jupiter qui, tout maître des dieux
-et des hommes qu’il était, s’entourait d’un nuage alors qu’il faisait
-l’amour.
-
-Elles ne se doutent pas du demi-sourire qui accueille leur nom lorsqu’il
-est prononcé en société: «Mme B..., une femme facile.»
-
- * * * * *
-
-Mme B... entre dans un salon.
-
---Je vais lui demander des nouvelles de R..., me dit un ami.
-
---Gardez-vous-en bien. Elle est avec S... depuis un mois. Si vous voulez
-des nouvelles de ce dernier, hâtez-vous, car elle n’a pas encore épuisé
-l’alphabet.
-
- * * * * *
-
-La femme fait elle-même son prix. Elle serait bien sotte de ne pas le
-fixer le plus haut possible, ne serait-ce que pour flatter la vanité de
-l’homme.--«Voyez ce que je vous donne et mesurez la grandeur de votre
-victoire.»
-
-C’est pourquoi nous lui savons gré d’essayer à chaque fois, avec une
-constance qui ne se lasse pas, de nous persuader que nous sommes son
-premier amant. Nous ne la croyons pas, mais l’insistance avec laquelle
-elle nous le répète a quelque chose de flatteur. Nous en arrivons à
-imaginer que, s’il y en a eu d’autres, ils ont été des accidents, tandis
-que nous sommes, nous, l’homme nécessaire.
-
- * * * * *
-
-Il ne faudrait pourtant pas qu’une femme fît trop de manières. On voit
-le ridicule d’une femme qui met très haut quelque chose dont personne ne
-cherche à s’emparer.
-
- * * * * *
-
-Ayons le courage de le dire: Une femme qui est bonne, qui aime ses
-enfants et s’occupe d’eux, qui aime son mari et son foyer, ne devient
-pas une marâtre, une mauvaise épouse, une coureuse parce qu’elle a
-rencontré un homme qui a su lui plaire.
-
- * * * * *
-
-Hélène a trente ans. Elle est belle, mais on l’aimerait, même si elle
-n’était pas belle, à cause de sa bonté. Elle n’a pas de fortune et vit
-simplement dans un monde qui n’est pas simple. Vingt hommes lui ont fait
-la cour sans succès; quelques-uns lui ont laissé entendre que le luxe
-lui était dû et qu’ils voudraient le lui assurer. Hélène les a renvoyés.
-
-Hélène a un secret. Elle aime. Après un an de luttes, elle se donne à
-celui qu’elle aime. Pas un instant elle n’a pensé qu’elle avait le droit
-de sacrifier à son amour ses enfants et son mari, à qui elle tient par
-mille liens d’affection, d’estime, par mille souvenirs. Elle mène chez
-elle la même vie que par le passé; elle est bonne comme autrefois, et
-simple, et tendre. La crise qu’elle a traversée, elle a eu la force de
-la garder au-dedans d’elle; elle a lutté et souffert sans qu’aucun des
-siens s’en aperçût. Du même cœur, elle s’intéresse à son mari, à ses
-enfants; ils sont heureux et ne sauraient se passer d’elle. Les quelques
-heures qu’elle leur dérobe, dans la semaine, quel mal font-elles aux
-siens, à elle-même?
-
-Pourtant Hélène n’est plus une honnête femme.
-
- * * * * *
-
-Mme V... est laide et riche, avare, en outre. Son esprit est pointu
-comme un bâton ferré qui, où qu’on le pose, s’enfonce. Habile à deviner
-les dissentiments naissants, elle sait les envenimer et a brouillé dix
-ménages. Elle est le désespoir de son mari, la terreur de ses enfants.
-Intransigeante de vertu, elle n’admet aucune excuse à aucune
-défaillance. Elle porte la tête haute et se vante de n’avoir pas failli;
-elle n’ajoute pas que personne, jamais, ne l’y incita.
-
-Mme V... est une honnête femme.
-
-
-DU NATUREL ET DU SNOBISME
-
-Un défaut auquel rien ne remédie chez la femme est le manque de naturel.
-
-On peut être duchesse, avoir deux millions de rentes, et garder du
-naturel.
-
-Une petite bourgeoise peut être infectée de snobisme. Nulle part le
-snobisme n’est plus redoutable que chez les parvenus mondains. Comment
-le comte de L... qui, hier encore, était M. L... et assez méprisé, qui a
-acheté un titre de comte au Pape lorsqu’il eut touché les trente
-millions de dot de sa femme, ne se sentirait-il pas obligé de prendre
-des airs et d’adopter un ton cérémonieux dans sa maison? Il lui faut
-bien être arrogant vis-à-vis de ceux qui, la veille, étaient ses égaux
-et qu’il considère aujourd’hui comme ses inférieurs, mais le duc de R...
-n’a aucune raison de chercher à améliorer sa position mondaine. Il voit
-qui il lui plaît, des gens intelligents s’il est intelligent, des
-imbéciles s’il est court d’esprit. En tout cas, il choisit suivant son
-goût. Personne, en effet, ne conteste sa situation. Chacun sait d’où il
-vient et que ses aïeux furent de parfaits courtisans de Louis XIV, le
-plus grand de nos rois.
-
-C’est pourquoi il faut fuir les gens qui ne songent qu’à se pousser dans
-le monde. Il ne peut y avoir chez eux aucun naturel. Et les femmes sont
-ici plus terribles que les hommes. Elles ont des existences plus vides
-que les nôtres et cherchent à les remplir par les satisfactions de
-vanité mondaine. Un échelon à gravir, puis un de plus, voilà ce qui trop
-souvent les occupe.
-
-Le grand défaut du snob est de juger par classes. A un certain titre
-correspond pour lui une certaine valeur personnelle. Rien de plus
-inepte.
-
-Les gens intelligents et orgueilleux ne consentiront jamais à ne pas
-juger eux-mêmes, et individuellement, ceux avec qui ils se trouvent. Ils
-se refusent à se déclarer inférieurs à tel ou tel parce que titré et
-riche.
-
-Le snobisme, au fond, n’est autre chose que le respect des grandes
-situations. Êtes-vous respectueux ou ne l’êtes-vous pas? Êtes-vous
-résolu à juger toutes choses par vous-même? Voilà ce qui décide de la
-question.
-
-Aussi les variétés du snobisme sont-elles nombreuses.
-
-Voici le snob mondain. On l’a décrit à satiété; en face de lui, il y a
-le snob anti-mondain. Je me souviens que, pendant mon adolescence, il y
-eut un moment où, dans le petit cercle de littérateurs sans barbe que
-nous formions nous étions ces snobs-là, et, par haine du convenu et du
-«Bourgetisme», nous déclarions seules dignes d’intérêt les âmes des
-cuisinières.
-
-Notre bêtise, pour être désintéressée, n’en était pas moins grande que
-celle des snobs mondains, et peut-être plus.
-
-Voici le snobisme intellectuel. Les femmes qui en sont atteintes sont
-insupportables. De toutes, la prétention d’avoir de l’esprit, de penser
-finement ou supérieurement, est celle qui se tolère le moins. Ah! le
-terrible effort qui avorte! La flèche imbécile qui tombe avant d’être
-arrivée au but alors qu’il serait si simple de ne pas viser plus loin
-qu’on ne peut atteindre! Voyez ce qu’est une femme pour qui l’amour est
-une occasion de faire de l’esprit!
-
-Une femme spirituelle est délicieuse tant qu’elle reste, simple ou
-compliquée, elle-même. Mais veut-elle briller, chercher l’effet et le
-succès? Quel tact il lui faut garder! Que de dangers alors dans les
-applaudissements qu’on lui prodigue! Au milieu de ce concert brillant
-une fausse note, et tout est gâté.
-
-Et nous avons encore le snobisme sentimental, le snobisme artistique, et
-tous les autres...
-
-Fuyons les snobs.
-
-
-LE PREMIER DEVOIR DE LA FEMME
-
-On reproche aux femmes de s’occuper trop de leur beauté, d’user le temps
-dans le soin minutieux d’elles-mêmes.
-
-Ce reproche tombe à faux.
-
-Le premier devoir de la femme est de plaire à l’homme, de le gagner
-d’abord, de le garder ensuite. Elle sent que c’est la grande tâche qui
-lui est dévolue, que sa vie doit être faite par l’amour, que son bonheur
-en dépend. C’est ici que se joue sa partie; c’est ici qu’il faut vaincre
-ou mourir.
-
-Le reste?... le reste est accessoire.
-
-Les femmes qui dépensent toute leur activité sur d’autres champs, dans
-les œuvres charitables, aux cours, dans les arts si improprement appelés
-d’agrément, sont des femmes à qui l’amour a manqué, qui ont perdu
-l’homme qu’elles aimaient ou qui n’ont pas rencontré celui qui aurait
-été à lui seul une raison suffisante de vivre. Si elles avaient ce
-qu’elles désirent (souvent inconsciemment) comme elles quitteraient
-malades et livres, et travail! Ne l’ayant pas, elles cherchent à
-s’étourdir et se créent des buts artificiels.
-
-Plaignons-les, sauf quand elles affectent de mépriser l’amour. Nous ne
-sommes pas dupes alors, disons-le, de leurs manières hautaines, de ce
-détachement qualifié par elles de supérieur.
-
- * * * * *
-
-Quelle religion a jamais demandé à la femme plus de sacrifices que la
-coquetterie?
-
-Aucune religion en a-t-elle obtenu de plus grands? Corsets serrés,
-talons hauts, cols qui étouffent, robes incommodes, chapeaux énormes,
-vous valez tous les cilices et toutes les mortifications. Mais comme la
-femme fait joyeusement ces sacrifices au seul dieu qui existe pour elle:
-sa beauté!
-
- * * * * *
-
-Il y a chez certaines femmes le désir inconscient d’imiter l’homme pour
-mieux lui plaire. Elles essaient de se rapprocher de lui pour le gagner
-plus sûrement. Elles développent en elles le goût du sport, des
-exercices violents, ou de l’intelligence et des travaux sérieux. Elles
-font un faux calcul. L’homme recherche dans la femme ce qu’il n’a pas
-lui-même, les qualités qui sont proprement féminines. L’homme le plus
-viril désirera la femme la plus essentiellement femme. Il est
-vraisemblable que le sportsman tombera amoureux d’une femme inhabile au
-sport et que l’homme sérieux préférera une femme frivole.
-
-
-LES CARESSES
-
-Il y a un abîme entre pas de caresses et la plus innocente des caresses.
-Il n’y a que des degrés faciles entre la plus innocente des caresses et
-la caresse suprême.
-
-C’est pourquoi les familiarités que tant de femmes permettent et
-auxquelles elles n’attachent aucune importance sont si dangereuses pour
-elles, lorsqu’elles se trouvent en face d’un homme habile et passionné.
-
- * * * * *
-
---Tels et tels me baisent la main, dit Irène, ou le bras, me prennent
-même, oh! en riant, par la taille; d’autres sont entrés dans ma chambre,
-alors que j’étais couchée. Êtes-vous pervers au point de voir du mal là
-où il n’y a que bonne camaraderie?
-
---Irène, croyez-moi, rien n’est plus dangereux que cette facilité de
-commerce qui vous paraît naturelle. Vous n’avez plus le droit
-d’interdire ces premières caresses innocentes à d’autres qui sauront en
-profiter, à Jacques, par exemple. Il est beau, grave et décidé; il a le
-prestige de victoires nombreuses. Vous l’avez rencontré chez des amis.
-Il n’a causé qu’avec vous et de la façon la plus sérieuse. Sans que vous
-le sachiez, il vous intéresse déjà. Le voici qui arrive chez vous pour
-la première fois. Il est venu de bonne heure pour vous trouver seule. Il
-entre, il prend votre main, il la baise longuement. Il y a façon et
-façon de baiser la main d’une femme... Vous vous asseyez; il s’assied
-trop près de vous. Un moment après, il regarde vos bagues qui sont
-anciennes; il est connaisseur; il le dit, il faut le croire. Sans y
-songer, vous tendez votre main, imprudente Irène. Il la tient
-maintenant; il ne vous la rendra pas de si tôt. Voyez-le penché sur
-vous; il regarde les bagues de si près que son haleine passe sur votre
-main et que quelques poils fous de sa moustache par instants vous
-chatouillent ou vous caressent, on ne sait. Sa main presse un peu la
-vôtre. Involontairement?... Sans doute. Paraîtrez-vous vous en
-apercevoir?... Non, ce serait laisser voir que vous lui supposez une
-intention, et cela est dangereux. Il y a entre vous, maintenant, un
-malaise... Vous retirez votre main, enfin. Avant de la lâcher, il baise
-non plus la main, mais le poignet.--Du coup, vous allez protester. Vous
-le regardez.--Aucune trace d’embarras, ni de fatuité non plus, sur sa
-figure régulière. Allons, Irène, vous laisserez passer cela encore...
-Vous causez maintenant. En quelques minutes, il sait la chose précise
-qu’entre toutes vous désirez voir à Paris; il en connaît le
-propriétaire, il vous y conduira; fixez votre jour. Rien n’est plus
-simple... Rien n’est plus simple, en vérité. Pourtant vous hésitez,
-Irène.--Il insiste. Qui vous retient? Voyez-vous à cela quelque mal?--Il
-n’y a rien de mal, en effet.--Alors?--Cependant.--C’est oui.--Il se
-lève, il est si près de vous que sa hanche frôle la vôtre; il vous baise
-les deux mains, cette fois-ci; il est parti.
-
-Vous êtes troublée, Irène. Pourquoi? Vous ne vous reprochez rien. Il n’y
-a rien eu entre vous dont votre conscience puisse s’alarmer.
-Deviendriez-vous prude jusqu’à empêcher qu’on vous baise les mains? Ces
-mêmes gestes, d’autres les ont faits cent fois. Pourquoi ont-ils pris,
-aujourd’hui, un sens nouveau?... Vous vous croyez peut-être être dupe de
-votre imagination. Jacques ne songe pas à moi, pensez-vous. Il a tant de
-femmes. Que viendrait-il faire ici?... Pourtant il est venu. Il ne vous
-a fait aucun compliment, mais vous sentez encore la pression douce et
-tenace de sa main... Décidément, vous n’irez pas avec lui voir cette
-collection privée. Vous l’en avertirez par un mot, la veille... Le jour
-vient et vous n’avez pas écrit. Vous voilà tenue d’aller au rendez-vous.
-Au fond de vous-même, secrètement, vous en êtes heureuse. Pourtant, vous
-ne vous l’avouez pas. Vous mettez à votre toilette plus de soin encore
-qu’à l’ordinaire. Vous partez... Irène, Irène, que faites-vous? Pour
-Dieu, n’acceptez pas de monter dans sa voiture, ou vous êtes une femme
-perdue.
-
-
-L’ÉPREUVE DU LIT
-
-A nu, une duchesse et une blanchisseuse montrent ce qu’elles sont. Il
-n’y a plus ici ni rangs, ni prérogatives.
-
-L’amour révèle l’être lui-même et le ramène à la mesure commune du lit.
-Épreuve sévère et devant laquelle plus d’une tremble.
-
-
-QUELQUES FEMMES
-
-Elle a toujours regardé l’homme qu’elle aime à la dérobée, en se
-cachant. Elle ne peut supporter son regard; il entre en elle, lui fait
-mal.
-
-Loin de lui, elle n’est pas heureuse. Elle ne pense qu’au moment où elle
-le reverra. Pourtant elle a, lorsqu’elle est seule, des moments exquis.
-Elle se dit alors: «Je lui appartiens, je l’aime. Il fera de moi comme
-il voudra. Quand je serai près de lui, je le couvrirai de baisers.» Et,
-de loin, elle a toutes les audaces.
-
-Aujourd’hui elle reçoit. Depuis le matin elle est joyeuse; elle sait
-qu’il viendra la voir. Elle a du monde autour d’elle; elle s’anime... Il
-entre; subitement elle se tait, elle se détourne de lui; c’est une main
-morte qu’elle abandonne à ses lèvres. Il lui parle, son malaise
-augmente, elle voudrait qu’il s’en allât. «Pourquoi est-il venu? se
-dit-elle. N’est-ce pas absurde d’être troublée à ce point?» Elle lui
-répond brusquement, avec dureté.
-
-Elle lui en veut du désarroi où il la jette: «Qu’est-ce que cette
-tyrannie qu’il exerce sur moi sans mot dire? Il n’a qu’à paraître pour
-que je n’ose plus ouvrir les lèvres. Pourquoi est-ce que je l’aime? J’ai
-vu des hommes plus beaux. D’autres sont plus tendres; ils ont pleuré à
-mes genoux et m’ont offert leur vie. Mais il est venu, il n’a rien dit,
-il m’a regardée, et j’ai senti que je lui appartenais. Comme il est sûr
-de lui! Je hais ce calme qui ne se dément pas au moment où je m’affole.
-Il est ici avec moi comme il est avec les autres; entre elles et moi il
-ne fait aucune différence; il semble que jamais il ne m’ait tenue dans
-ses bras. Ou bien ces autres, les a-t-il serrées passionnément aussi sur
-son cœur?... Je le déteste!»
-
-Et bientôt il prend congé d’elle. C’est comme si la vie l’abandonnait...
-Il n’y a plus personne pour elle dans le salon, elle n’écoute rien; elle
-le suit des yeux; elle le voit marcher dans la rue, de cette démarche
-sûre de soi qui est la sienne, et les femmes qu’il rencontre, il les
-perce de son regard aigu...
-
- * * * * *
-
-Celle-ci est de taille médiocre, la figure large, la mâchoire lourde, le
-teint mat, les cheveux noirs, un peu gras, de même que la peau. Elle a
-les yeux longs, les arcades sourcilières bien arquées, le nez aquilin,
-mais charnu et sans finesse, la bouche grande, les lèvres épaisses,
-rouges et humides, les dents jolies. Elle parle haut; la voix est, comme
-la personne, commune.
-
-Elle évoque, dès qu’on la voit, des idées lubriques et triviales. Elle
-est riche et montre de beaux bijoux. Pourtant on l’imagine tout de suite
-à sa place, éclairée par la lumière blafarde d’un globe électrique,
-parmi les passants en quête d’amour, sur le trottoir.
-
-Mais c’est dans un salon qu’elle entre, d’une allure décidée. Il
-faudrait que la société y fût bien peu nombreuse pour qu’elle n’y
-rencontrât pas un homme ou deux devant qui elle s’est dévêtue. Cette
-idée ne la trouble pas. Elle aborde sans gêne ses anciens amants. Elle
-ne montre aucun embarras; elle ne se souvient de rien, sauf qu’elle les
-a eus, ce qui est une raison suffisante pour ne les avoir plus.
-
-Elle fouille le salon et passe en revue les visiteurs. N’y aurait-il là
-personne pour elle?... Mais soudain elle découvre le jeune vicomte de
-P... Il a dix-neuf ans à peine; il débute, il est candide et vigoureux,
-novice aux choses de l’amour et plus embarrassé dans un salon qu’une
-jeune fille. Elle s’approche de lui; elle lui assène un regard si direct
-qu’il baisse les yeux, intimidé... Maintenant elle est assise dans un
-coin écarté de la pièce, près de lui, si près, qu’en parlant, elle le
-touche et que sa jambe s’appuie sur le pantalon noir du jeune homme. Il
-sent que son destin va s’accomplir, qu’il est un jouet entre les mains
-expertes de cette femme. Il tremble, à la fois de peur et du désir de la
-chair qui point en lui... Il avait rêvé pour ses débuts d’autres
-étreintes; il songeait à une jeune amie dont la candeur égalerait la
-sienne, tandis que le voici enfiévré sous les regards impudents de celle
-qui le presse.
-
-Allons, enfant, laissez-vous faire. Lorsque votre digne mère apprendra
-par son amant la bonne fortune qui vous échoit, elle se félicitera à la
-pensée que votre initiation à l’amour ne vous coûte rien, qu’elle vous
-rapportera, au contraire, quelques bijoux de prix, des boutons de
-chemise, une épingle de cravate, voire même, si vous vous en êtes rendu
-digne et si vous avez égalé les exploits de quelques notables
-prédécesseurs, un beau chronomètre en or et qui sonne les heures.
-
- * * * * *
-
-Elle n’a pas eu d’amant. Elle n’aura pas d’amant. Pourtant elle a été
-aimée passionnément. Des vies se sont assombries à cause d’elle. Elle a
-aimé, elle-même, presque à en mourir. Mais, au moment de s’abandonner,
-elle a eu un instant d’hésitation, elle s’est reprise avant de s’être
-donnée... Et maintenant, tout est fini.
-
-Deux ans après la crise, son mari est mort. Mais l’autre avait disparu
-très loin, plus loin qu’en province, ou qu’à l’étranger, dans
-l’alcool... Elle est restée seule avec une fille qu’elle élève
-elle-même.
-
-Elle ne parle pas du passé; elle ne se plaint pas. Mais il suffit de la
-voir pour comprendre qu’elle a été un jour jusqu’«aux sombres bords»
-d’où l’on revient pâle à jamais. Ses gestes disent la lassitude de ce
-voyage si douloureux qu’aucuns sommeils n’en effaceront le souvenir. Sa
-voix douce, retenue, effacée, a parfois une vibration soudaine et riche
-qui surprend; dans le regard on lit quelque chose de profond, de
-muettement désespéré, de par delà les mots. Mais on devine derrière le
-visage fier et résigné, une âme intense, qui, malgré les blessures, ne
-veut pas mourir.
-
-Elle n’aura pas d’amant. On pourrait croire qu’aujourd’hui elle
-s’accorde au moins le plaisir sans danger de voir librement les hommes
-qu’elle préfère. Mais non. Vivant dans un monde où l’on se passe tout,
-elle ne se permet rien. Elle soutient quotidiennement la gageure d’être
-celle que la médisance même ne peut effleurer. Elle surveille ses
-démarches les plus innocentes. Si elle se plaît à la compagnie d’un ami,
-elle sera attentive à n’être pas vue en public avec lui; elle fuit les
-apartés, ne l’invite qu’avec la grande liste, ne l’a pas à côté d’elle à
-ses dîners du samedi; elle ne le rencontre ni aux Acacias le matin, ni
-aux thés de l’après-midi.
-
-Ce n’est pas à cause de sa fille qu’elle agit ainsi, mais elle soutient
-qu’une honnête femme ne doit pas l’être uniquement dans le secret de sa
-vie et pour elle seule, qu’elle doit avoir de l’honnêteté non seulement
-le fond solide, mais aussi toutes les apparences.
-
-On ne peut avoir pour elle des sentiments médiocres. Elle force
-l’estime; si on l’aimait, ce serait d’un cœur nouveau.
-
-Peut-être aimera-t-elle encore? Et pourquoi pas? N’y a-t-il pas derrière
-ces yeux fatigués un feu qui couve encore? S’est-elle résignée jusqu’au
-fond d’elle-même? A-t-elle tué vraiment le vivace espoir? Si elle aime,
-personne n’en saura rien. Elle se cachera de tous et surtout de celui
-qu’elle aura distingué. S’apercevra-t-il du sentiment qu’il a éveillé?
-Osera-t-il supposer qu’elle aussi est une femme, après tout, et faible,
-comme les autres?...
-
- * * * * *
-
-Les fées se réunirent autour du berceau de cette enfant. L’une après
-l’autre, elles parlèrent.
-
-La première dit:
-
---Le plus grand des dons, je te l’accorde. Tu seras belle parfaitement,
-de la pointe du pied jusqu’aux cheveux abondants et lourds.
-
-La seconde:
-
---En plus de la beauté qui peut rester glacée, je te donne le mouvement
-et l’expression.
-
-La troisième:
-
---Tu ne cesseras de t’intéresser aux spectacles qu’offre la vie.
-
-La quatrième:
-
---Tu auras l’avantage de connaître des fortunes diverses et finalement
-tu seras, jeune encore, riche, très riche.
-
-La cinquième:
-
---Tu comprendras les choses de l’esprit.
-
-La sixième:
-
---Tu sentiras vivement le rythme de l’art, qu’il soit musique ou
-plastique.
-
-La septième:
-
---Tu t’habilleras avec un goût hardi et parfait.
-
-La huitième:
-
---Les hommes les plus célèbres de la ville voudront te connaître et
-t’entourer.
-
-La neuvième:
-
---Tu seras aimée à la folie.
-
-Ayant ainsi parlé, les neuf fées s’inclinèrent sur le berceau de cette
-enfant dont elles voulaient assurer le bonheur et dirent: «Nous n’avons
-rien oublié, au moins. Il n’est pas de surprise possible. Notre parente
-pauvre ne pourra pas faire de mal ici.» Ces paroles prononcées, elles
-s’en furent.
-
-Apparut alors la triste fée des mauvais présents. Elle regarda cette
-enfant à qui tant de dons et si grands avaient été apportés. Elle secoua
-la tête lentement et dit:
-
---Mes sœurs étourdies ont oublié le cadeau le plus précieux, celui sans
-lequel tous les autres sont vains. Tu seras belle, intelligente,
-sensible, riche et aimée, comme il t’a été prédit, mais tu ne seras pas
-heureuse... Tu comprendras tout, mais tu ne t’attacheras à rien; tu
-éveilleras les désirs des hommes, en toi aucune flamme ne brûlera; ils
-te prendront, tu ne te donneras pas. Il te manque, hélas! le don
-suprême, celui de la sensualité que rien ne remplace; à celle qui ne le
-possède pas, l’univers reste fermé... La plus simple fille du monde,
-qui, gardant les troupeaux dans les pâturages, tressaille à voir venir
-lentement à travers champs le garçon de ferme qu’elle aime, qui s’étend
-sous lui derrière une haie parce qu’il fait une lourde chaleur en elle
-et au dehors, connaît un bonheur plus grand que tu ne pourras jamais
-l’imaginer.
-
-Et la fée s’éloigna, accablée de tristesse; bien qu’elle fût une parente
-pauvre dans la famille des fées, elle était bonne et ne pouvait
-s’empêcher de pleurer sur le sort de cette enfant splendide qui ne
-connaîtrait pas l’amour.
-
-
-DE LA FATUITÉ DES FEMMES
-
-On a beaucoup parlé de la fatuité des hommes. Occupons-nous de celle des
-femmes.
-
-Les femmes feignent de croire qu’il est dans l’ordre de la nature que
-les hommes se meurent d’amour pour elles. Elles attendent les hommages,
-condescendent parfois à les accueillir. Il semble qu’elles n’aient que
-la difficulté de choisir entre tant d’adorateurs celui à qui elles
-feront la grâce insigne de le distinguer.
-
-Comédie! Comédie!... Les femmes jouent la comédie. Mais elles ne sont
-pas dupes de leur rôle. Elles savent que la fatuité leur est un masque
-utile sous lequel elle sont plus à l’aise pour livrer bataille.
-
-En réalité la femme, au lieu d’attendre l’homme, va le chercher; elle a
-mille tours charmants pour l’isoler, le flatter, le cajoler, le séduire;
-elle lui donne une idée excessive de son mérite, lui montre de cent
-façons détournées qu’il lui plaît, qu’il est le maître, qu’il n’a qu’à
-se décider.
-
-Ce manège de la femme est d’une difficulté inouïe; mais notre souple
-compagne y déploie une prodigieuse habileté. Elle n’a pas un mot qui
-choque, pas une phrase dont elle puisse rougir, pas une attitude
-équivoque, pas un regard trop appuyé. Et pourtant, avec quelle grâce
-elle s’offre!... Comme elle sait se mettre en valeur, s’habiller, se
-laisser aller, se placer dans la lumière qui lui convient. Avec quel art
-elle opère! C’est le triomphe des sous-entendus, des promesses jurées
-sans avoir été dites, des délices évoquées sans un mot, des gestes qui
-font entrevoir des paradis prochains, gestes si rapides, si hardis, si
-insaisissables, qu’on craint de s’être trompé et d’avoir mal vu; on
-n’ose pas comprendre, pas plus qu’on n’ose interpréter un regard tendre
-autrement que comme le signe d’une grande innocence!... Auprès de la
-femme naïve qui veut plaire, les artifices les plus subtils de don Juan
-paraissent grossiers.
-
-Pour comble de rouerie elles semblent se défendre; elles obligent
-l’homme à attaquer, tant elles paraissent lointaines et sûres
-d’elles-mêmes.
-
-Otez le masque... Vous les verrez tremblantes à l’idée que peut-être
-elles ne sauront ni attirer ni retenir celui qu’elles désirent.
-
-
-JOSEPH
-
-Nulle part on ne voit mieux le travail de la ruse féminine que dans
-l’interprétation traditionnelle de l’histoire de Joseph et de l’épouse
-de Putiphar, car ce sont les femmes éternellement occupées à défendre
-leurs positions et à les fortifier qui, en amour, créent l’opinion.
-
-Cette histoire pouvait leur être fatale; elles y faisaient piètre
-figure, s’y montraient sous un jour vraiment fâcheux. Une femme,
-laissant tomber le masque, perdant toute pudeur, s’offrant à un jeune
-homme et refusée par lui!... Comment se tirer de là?
-
-Elles y sont arrivées, n’en doutez pas. Elles ont jeté toute la lumière
-sur Joseph. La femme reste dans l’ombre; on ne l’aperçoit pas; on ne
-sait même comment elle s’appelle, on ne voit que l’homme. Et cet
-homme--c’est ici que la grandeur du génie féminin apparaît--est
-irrémédiablement ridicule; il se montre dans une posture absurde; on ne
-le cite que pour s’en moquer. Elles ont accablé ce pauvre Joseph de
-leurs sarcasmes. Il est indéfendable. Du même coup elles ont créé
-l’opinion, si avantageuse pour elles, que, sous peine d’être déshonoré,
-un homme, non seulement ne peut pas résister à la femme, mais encore
-doit l’attaquer. C’est devenu un devoir pour l’homme bien élevé, le
-premier devoir de la politesse masculine.
-
-Ainsi ont-elles travaillé merveilleusement pour leur sexe et réussi,
-dans des conditions défavorables, un admirable coup de partie.
-
-
-POUR UNE FEMME SENTIMENTALE, DÉLICATE ET A SCRUPULES
-
-Il y a une belle partie à gagner, et digne de don Juan, auprès d’une
-femme sentimentale, délicate et à scrupules, en lui tenant le discours
-suivant dont nous ne donnons que les grandes lignes:
-
---«Madame, un souci de loyauté envers moi-même et envers vous m’empêche
-de vous dire que je vous aime. L’amour, le grand amour dont les
-personnages de théâtre ont plein la bouche, c’est toute une histoire, et
-pas très claire. Je pourrais, comme un autre, vous adresser d’émouvantes
-phrases de lyrisme et de fausseté... Je ne le ferai pas. Je vous dirai
-avec simplicité que vous me plaisez infiniment et que je ne pense pas
-sans frémir au bonheur de vous serrer dans mes bras.
-
-«Nous avons, Madame, horriblement compliqué la vie et l’amour. La
-plupart des hommes sont des malades. Il faut les fuir. Ils ont inventé,
-dans leurs humeurs noires, les scrupules dont nous mourrons, les remords
-qui nous empoisonnent, la peur qui sévit à l’état chronique. Quel mal
-ils ont fait à l’humanité!... Soyez sûre qu’il y a plus de douleur dans
-le monde par excès de scrupule que par trop de facilité. Regardez en
-vous-même; voyez vos hésitations, vos terreurs. Vous ne savez plus être
-heureuse simplement, sainement. Vous ne vous êtes pas donnée, parce que
-vous cherchiez un impossible amour et comme, à chaque fois, vous n’étiez
-pas assurée de l’avoir trouvé, vous êtes restée sur la rive sans vous
-embarquer jamais.
-
-«Je ne vous propose, moi, que le plaisir... oui, le plaisir dont on a
-trop médit, qu’on affecte de mépriser, sans doute parce qu’on est
-inhabile à le cueillir, le plaisir qui est la joie riante de la vie...
-
-«Il faut, il est vrai, qu’il ne vous coûte pas trop cher. Il ne faut pas
-lui sacrifier une réputation d’honnête femme que l’on garde si
-facilement en observant quelques élémentaires précautions. Il faut enfin
-être assurée que je saurai vous faire goûter la volupté sans risquer les
-suites que la nature y a voulues. Venez chez moi sans craindre ceci et
-cela.
-
-«Venez chez moi. Vous êtes belle et fraîche comme le printemps... Vous
-résignerez-vous à vivre dans une triste solitude, loin du plaisir?
-Laissez-moi vous apprendre la volupté des caresses permises (elles le
-sont toutes)... Nous voyez-vous couchés l’un à côté de l’autre, nus, sur
-un lit, dans une pièce chaude et parfumée. Votre bouche cherche la
-mienne... etc., etc.»
-
-L’essentiel dans cette déclaration est d’éveiller des images sensuelles
-précises dans le cerveau de la femme, de les lui suggérer violemment, de
-façon à ce qu’elles s’imposent à elle, et réapparaissent nettes et
-émouvantes lorsque vous serez parti... Vous livrez ainsi un assaut vif,
-mais sans tenter aucun geste, et laissez la femme rêver à ce que vous
-lui avez dit... Attendez un peu. Si vous la rencontrez dans le monde,
-continuez à parler dans le même sens. Il vaut mieux retourner chez elle
-un peu tard que trop tôt. Car une occasion perdue se retrouve toujours,
-tandis qu’une attaque prématurée et repoussée met la femme en défiance
-et ruine vos chances de succès. Il faut, lorsqu’on livre l’assaut, être
-sûr de vaincre... Si c’est chez elle qu’elle vous reçoit, n’allez pas
-plus loin que le baiser sur la bouche. Il y a, à une victoire complète,
-mille impossibilités, les domestiques qui peuvent entrer, une visite qui
-survient; puis, même si vous l’obteniez, vous ne lui donneriez dans
-l’inconfort de son boudoir, tout habillés que vous êtes, qu’une
-insuffisante satisfaction, et souvenez-vous que, si vous ne lui avez
-promis que le plaisir, vous le lui devez au moins tout entier. Elle
-viendra donc chez vous le lendemain même du jour où vous aurez baisé ses
-lèvres.
-
-Il est évident qu’il faut, pour réussir, que vous plaisiez physiquement
-à cette femme et qu’elle ait des sens. Mais cela se devine tout de
-suite...
-
-
-LE SEXE INDISCRET
-
-Le sexe indiscret, c’est le sexe féminin. Étrange contradiction: les
-femmes ont mille fois plus besoin du secret que nous; l’honneur public
-d’une femme est dans la chasteté qui, pour les hommes, n’est qu’une
-vertu ridicule; une femme a beaucoup à perdre à laisser voir dans sa
-vie, tandis que le plus souvent une bonne fortune connue sert un homme
-et le pousse dans le monde.
-
-Pourtant on trouve plus de discrétion chez les hommes que chez les
-femmes. Ils ont un plus grand soin de l’honneur qui leur est confié. Ils
-ont l’habitude, par la vie qu’ils mènent, et souvent par obligation
-professionnelle, de garder des secrets!
-
-Combien est-il difficile à une femme qui aime de cacher son bonheur!
-Sans aller jusqu’à une inutile et dangereuse confession, elle a mille
-manières de faire savoir au monde quel homme elle préfère. La façon dont
-elle le reçoit, dont elle lui parle ou ne lui parle pas, la manière
-qu’elle a de chercher ou d’éviter ses regards, tout est un aveu.
-
-Pour combien de femmes une liaison va-t-elle sans confidente, moins par
-l’obligation où elles pourraient être d’avoir la complicité d’une amie
-pour assurer mieux leurs sorties que par la nécessité impérieuse de
-parler de leur fièvre?
-
-On en trouve qui ont la force d’âme de cacher leur bonheur. Mais,
-lorsque leur bonheur se change, comme il peut arriver, en un désespoir
-affreux, où sont-elles celles qui ont l’héroïsme de souffrir sans se
-plaindre?
-
-On en a vu pourtant rester silencieuses, impassibles dans le malheur le
-plus grand, et supporter des tortures effroyables sans mot dire.
-Personne n’a pu deviner la cause de leur mal. Elles ont traversé l’enfer
-sans compagnon.
-
-
-LE SECRET
-
-Il est plus facile de tromper les gens qui sont près de nous que ceux
-qui ne sont pas mêlés au train quotidien de notre vie. Avec quelque
-habileté, on peut créer chez ceux qui nous tiennent de près un état
-d’esprit tel qu’ils interpréteront d’eux-mêmes dans le sens innocent que
-nous leur suggérons, les démarches, faits, gestes et paroles, les plus
-dangereux. Mais les autres voient de loin, en gros,--et juste.
-
-
-LES ÉTERNELLES COURTIÈRES DE L’AMOUR
-
-Lorsque les femmes ne font pas l’amour elles-mêmes, il faut qu’elles
-s’occupent de l’amour d’autrui. Elles servent d’intermédiaires,
-reçoivent et portent les lettres, inventent des prétextes, facilitent
-les sorties, créent des alibis. On en voit qui sont les éternelles
-courtières de l’amour sans se décider jamais à prendre une affaire à
-leur compte. Il leur suffit de vivre dans l’atmosphère trouble et chaude
-de l’adultère des autres. On les trouve prêtes, au jour voulu. Elles ne
-marchandent pas leur peine. Et, chose merveilleuse, elles sont plus
-capables de garder le secret d’autrui que le leur propre.
-
-
-L’INCONSTANTE
-
-«Souvent femme varie», «_Frailty, thy name is woman_». Ce sont des mots
-de poète.
-
-En réalité le sexe inconstant est le sexe masculin. Plus que l’homme, la
-femme s’attache par la possession. Entre deux êtres qui s’aiment
-également, l’homme, le plus souvent, se lasse le premier et s’en va. Il
-laisse derrière lui une femme affolée et prête à tout. Dès lors, il
-n’est pas étonnant qu’elle mène une vie désaxée. Mais la cause en est
-dans l’abandon où la laisse l’homme, non dans la nature de la femme. Les
-sexes ne sont pas égaux. L’homme est fait pour conquérir, posséder et
-courir à d’autres. La femme, une fois possédée, en a pour un an ou deux
-à se remettre en état de procréer. Quand même nous trichons avec la
-nature, les lois naturelles restent écrites au tréfonds de notre être.
-C’est là seulement que nous trouvons une base solide pour l’analyse. On
-ne peut établir un raisonnement sérieux sur des exceptions, sur des
-nymphomanes, ou sur quelques frigides benêts qui, où qu’on les pose,
-s’enracinent.
-
-
-L’HABILETÉ SUPRÊME DE LA FEMME
-
-L’habileté suprême de la femme est dans l’art de déplacer la question.
-Là, notre sœur plus faible l’emporte incomparablement sur nous; les
-femmes les plus droites, les plus franches, celles qui sont incapables
-d’une ruse où d’une dissimulation voulues, s’entendent merveilleusement
-à déplacer la question, à esquiver les responsabilités, non qu’elles
-agissent ainsi délibérément, qu’il y ait chez elles un calcul réfléchi,
-mais par le jeu inconscient de l’instinct qui triomphe dans la lutte
-avec le mâle.
-
-Le façon dont elles savent alors brouiller les choses tient de la magie.
-On n’y voit plus clair; le blanc est devenu noir; l’objet précis du
-litige a soudain été escamoté. Elles s’arrangent pour mettre l’homme
-dans l’impossibilité de leur adresser la moindre plainte, le plus petit
-reproche, de faire la plus lointaine allusion à ce qui les gêne, sous
-peine de passer pour un être sans cœur, sans délicatesse, positivement
-grossier.
-
-Dans les cas les plus graves, lorsque le danger est sérieux, la femme
-tombe malade. Elle commence par jouer de ses nerfs, et finalement ses
-nerfs l’emportent; elle «fait» de la neurasthénie, pour employer
-l’expression si juste des médecins. L’homme n’a plus qu’à oublier ses
-peines et à ravaler ses griefs. Son rôle d’accusateur est changé en
-celui de garde-malade. Il soigne sa faible amie; il se ronge de souci
-pour elle; il cache sa propre souffrance; il faut qu’il rie, qu’il
-plaisante.
-
-Les semaines passent, la malade se rétablit lentement. A la moindre
-menace d’orage, elle a une rechute.
-
-Une fois que le temps a fait son œuvre et que tout danger est écarté,
-alors seulement elle se remet.
-
-
-DE L’EXISTENCE DE DIEU
-
-J’ai connu une femme qui avait perdu toute idée religieuse et jusqu’à la
-croyance à l’existence de Dieu. Elle rencontre un homme qu’elle aime,
-qu’elle admire. A voir un ouvrage si parfait, un si beau modèle de
-l’homme, elle ne peut imaginer qu’il ait été formé par le hasard des
-combinaisons aveugles de la matière. Et voilà qu’elle commence à se
-reprendre aux idées d’au-delà. «Il vit, ne serait-ce pas la preuve tant
-cherchée de l’existence de Dieu?»
-
-
-A CHACUN SA FONCTION
-
-Il y a des femmes qui sont faites pour avoir des enfants. Il y a des
-femmes qui sont créées pour n’en avoir pas (dans l’intérêt même,
-hypothétique et contradictoire des enfants). A l’avenir, on choisira
-celles qui seront mères et celles qui resteront stériles. Et il s’agit
-de ne pas attacher de coefficient moral à l’une et à l’autre de ces
-fonctions également nécessaires.
-
- * * * * *
-
-Dans plusieurs familles du règne animal, on trouve la même division pour
-le plus grand ordre des sociétés et le plus grand bien de l’espèce.
-
-
-LES OUVRIÈRES DE L’AMOUR
-
-Dans le tableau célèbre de Corrège, Danaé entr’ouvre ses cuisses un peu
-grasses et sur elle il pleut de l’or.
-
-Admirable symbole!
-
- * * * * *
-
-Une classe d’ouvrières existe pour l’exploitation de l’amour. Pour
-devise elles ont pris la seconde partie seulement de la définition
-célèbre du XVIIIe siècle. «L’échange de deux fantaisies et le contact de
-deux épidermes.»
-
- * * * * *
-
-Elles sont nombreuses. Il y en a de luxe et de misère, à vingt-cinq sous
-la course et à vingt-cinq louis. Elles rendent le même service pourtant,
-mais à des degrés différents de l’échelle sociale. Leur rôle est de
-donner le change aux passions. On comprend qu’un état policé encourage
-leur industrie. On comprend moins le mépris où les tient l’opinion
-publique.
-
-On accolle à l’amour qu’elles offrent l’épithète de «vénal». Pourquoi le
-donneraient-elles gratuitement? Elles assurent la tranquillité des
-familles. Cela se paie.
-
- * * * * *
-
-Elles sont de goût classique et ne mêlent pas les genres. Elles laissent
-votre cœur tranquille, mais elles s’occupent admirablement du reste.
-
- * * * * *
-
-La supériorité de la France, on l’a dit souvent, vient de ce qu’elle est
-insurpassable dans l’industrie d’art.
-
- * * * * *
-
-Quand l’amour va, tout va. Pourtant comme dans les autres métiers, le
-chômage existe. Il y a les années des vaches maigres.
-
-
-DE LA NÉCESSITÉ ET DE L’ART DE BATTRE LES FEMMES
-
-_A monsieur Paul Bourget._
-
-Zarathustra l’a dit: «Tu vas parmi les femmes? Prends ton fouet.»
-
-Nous savons à combien de reproches nous nous exposons en abordant ce
-sujet, combien nos intentions, qui sont pures, seront perverties. Mais
-comme il s’agit d’une œuvre philanthropique et de rien moins que du
-bonheur de notre tendre compagne, rien ne saurait nous retenir, et,
-conscient de la haute tâche que nous avons à remplir, nous prenons le
-courage de braver les préjugés et de lui offrir, en ami véritable, de
-toute bonne volonté, ces utiles et inédites recherches pleines de moelle
-substantielle.
-
-C’est un sujet défendu; il faut être sans hypocrisie pour oser le
-traiter. C’est un sujet difficile aussi, car les hommes qui battent les
-femmes ne l’avouent pas, par une fausse honte dont la lecture de ces
-lignes les débarrassera peut-être; quant aux femmes, dissimulatrices
-éternelles, elles s’écrient d’une voix unanime: «Me toucher, moi!
-J’aimerais voir cela!» Ainsi n’aurons-nous d’aveux, ni des hommes ni des
-femmes. On cache les coups comme des caresses défendues. Mais nous
-écrivons ici sans hypocrisie et sans peur et nous irons hardiment à la
-chasse des vérités qu’ignorent les nobles héroïnes de M. Paul Bourget.
-Nous prions seulement nos lectrices de nous lire avec les yeux de
-l’esprit.
-
- * * * * *
-
-Disons-le sans ambages, sans nous occuper des clameurs, qu’une telle
-affirmation va soulever:
-
-Les femmes désirent secrètement être battues.
-
-Elles ne l’avouent ni à autrui ni à elles-mêmes; peut-être même
-l’ignorent-elles; mais--est-ce l’obscur réveil d’un sentiment atavique,
-le souvenir empreint, au tréfonds de leur conscience, des ancestrales
-raclées reçues par leurs sœurs timides, farouches et soumises, au sein
-des paradis perdus? est-ce la nostalgie de ce bonheur primitif et
-disparu?--elles veulent des coups.
-
- * * * * *
-
-Quelle femme digne de ce nom et sexe admirable n’a connu les heures
-d’exaspération grâce auxquelles nous savons, enfin, le prix de la vie
-calme? Quelle femme ne fait des scènes?
-
-Or on peut poser l’axiome suivant:
-
-Une femme qui fait une scène désire être battue.
-
-Voyez notre infortunée compagne malade d’énervement. Elle ne sait ni la
-cause, ni le remède de son mal. Pourtant, avec la merveilleuse et
-aveugle sûreté de l’instinct, elle va droit où il faut aller. Elle prend
-un prétexte et le hérisse de pointes... L’homme imbécile, qui n’emploie
-sa raison qu’à déraisonner, s’efforce de rester calme: «Tu cries,
-dit-il, parce que tu es une pauvre petite créature de nerfs; moi, plus
-sage, je te montrerai ce qu’est un homme raisonnable et maître de soi.»
-
-Il prodigue les bonnes paroles; elle s’exaspère... C’est de bien autre
-chose que de paroles bonnes où mauvaises qu’elle a besoin. Maintenant
-ses nerfs vibrent si aigus qu’il semble qu’on les entende. De toute
-ardeur, elle cherche ce qui mettra l’homme hors de lui, ce qui lui fera
-perdre son détestable sang-froid, ce qui amènera, enfin, l’explosion
-désirée;--et, en face d’elle, blanc de colère contenue, dépensant une
-force inutile dans la vaine besogne de se maîtriser, ce grand benêt
-d’homme civilisé continue à crisper son poing dans sa poche au lieu d’en
-meurtrir les délicats méplats du visage convulsé qui se tend vers lui.
-
- * * * * *
-
-Si la femme est plus intelligente que celui auquel elle est associée,
-elle souffre de la supériorité anormale de sa position; elle est
-heureuse que l’homme, par l’emploi opportun de ses poings, lui démontre
-qu’il y a au moins une supériorité qui est restée sienne. Ainsi
-l’équilibre du ménage se trouve-t-il rétabli.
-
-La femme est-elle une sotte? Incessamment elle provoque l’intelligence
-de l’homme à une lutte inégale dans laquelle elle triomphe, car, d’un
-homme intelligent et d’une femme sotte, c’est toujours la femme qui
-l’emporte. En effet, les mots ayant pour elle le seul sens étroit que sa
-passion leur donne, elle ne comprend rien. Jamais elle ne reconnaît, par
-un acte spontané de son intelligence, la supériorité de l’homme. Qu’il
-lui fasse donc comprendre dans sa chair, puisque c’est sa seule partie
-sensible, qu’il est le plus fort.
-
- * * * * *
-
-Il y a des situations dont on ne peut sortir dignement que par une
-raclée.
-
-Encore faut-il être en état de la donner. Je recommande à mes frères de
-faible constitution l’emploi quotidien de l’_Exerciser_. Il y a une
-série d’exercices qui développent merveilleusement les muscles
-extenseurs. En outre, quelques leçons de boxe ne seront pas inutiles
-pour apprendre à loger rapidement un coup de poing, à se tenir en garde.
-Il faut avoir des biceps et des épaules irréprochables dont la seule vue
-inspire à la femme un sentiment de respect et d’admiration, auquel se
-mêle un trouble infiniment flatteur.
-
- * * * * *
-
-Il ne faut pas, qu’à l’idée de battre les femmes, s’ajoutent de sadiques
-désirs, que, pour trouver de la chair tiède et cachée, on retrousse
-jupes et jupons, qu’on arrache un corsage fiévreusement. L’homme juste
-et supérieur que nous voulons bat les femmes, non pour son plaisir, mais
-pour leur bien.
-
- * * * * *
-
-La femme comprendra sans doute un jour que l’homme qui la frappe lui
-donne la plus grande preuve d’amour. N’est pas battue qui veut.
-
-Il y a là un privilège. Les coups vont aux femmes aimées. Les traditions
-populaires de chaque pays l’indiquent (Cf. Hongrie _folklore_: «Ton mari
-ne te bat pas, pauvre femme! Il ne t’aime donc pas»).
-
-Depuis des siècles, nous avons oublié que nous étions, à l’origine, un
-animal frappeur; des siècles ont été employés à nous enseigner qu’il
-était lâche et mauvais de battre quelqu’un de plus faible que nous (on
-n’a jamais eu besoin de nous apprendre à ne pas cogner sur qui est plus
-fort); l’opinion, reine du monde, est unanime à condamner l’homme qui
-bat. Nietzsche dirait que ce sont précisément les faibles qui se sont
-employés à créer cette opinion qui leur est si favorable,--et ils y ont
-réussi.
-
-On voit à quelle profondeur l’homme doit plonger pour retrouver la
-volonté d’employer ses poings; les couches d’idées accumulées par
-l’éducation, les convenances, les habitudes, le respect de soi-même et
-d’autrui, qu’il doit traverser; il faut qu’il franchisse les concepts
-d’honneur et de lâcheté, de bonté et de pitié. Le sacrifice de ce qu’il
-y a de délicat et d’achevé en lui, des précieuses conquêtes qui ont
-demandé à l’humanité des siècles d’efforts et de peines, notre irritée
-et trépidante compagne n’en saisit-elle pas la grandeur?... Il y a une
-véritable beauté morale, une victoire remportée sur soi-même chez
-l’homme qui bat une femme, précisément parce qu’il n’y a, à ce faire,
-aucun danger et qu’il ne sera pas récompensé de ce geste par la vaine
-gloire qui s’attache aux pseudo-actions d’éclat.
-
- * * * * *
-
-Depuis que celui qui signe ces lignes, comme disait Victor Hugo, a
-orienté ses méditations vers le noble art de battre les femmes, il a
-provoqué plusieurs confidences dont une au moins vaut d’être relatée,
-car elle contribuera à donner de l’assurance à nos frères hésitants.
-
-L’histoire suivante lui a été racontée par Jacques S..., l’homme de qui
-on attendrait le moins qu’il battît les femmes, car il est d’une
-parfaite maîtrise de lui-même et reste, dans les orages les plus
-violents, impassible.
-
-Jacques parla ainsi:
-
---Il m’est arrivé d’employer ma force contre une femme, et cette
-expérience, unique, je l’avoue, m’est restée lumineuse dans la mémoire.
-La maîtresse que j’ai battue était une femme du monde. Elle était
-séparée de son mari et je la voyais, alors que j’étais amoureux d’elle,
-avec la plus grande facilité. Souvent nous passions les journées et les
-nuits ensemble, nous ne nous quittions guère et menions vraiment la vie
-à deux d’un ménage régulier. Ces détails sont nécessaires pour que vous
-compreniez la suite de cette histoire. Il y a tel geste qui n’aurait
-jamais été fait si nous ne nous étions vus que furtivement, trois fois
-par semaine, de cinq à sept. Marthe, donnons-lui ce nom, était d’une
-extrême délicatesse physique; ses gestes indolents s’arrêtaient
-inachevés et la grâce fluide de son corps faisait penser à ces verreries
-graciles et éphémères dont il semble qu’un regard trop direct les
-brisera. En cette enveloppe fragile, la pauvre enfant abritait une âme
-maladive, sans cesse inquiète et tourmentée. Elle ne cessait de se
-déchirer et, sous le prétexte que j’étais alors l’autre moitié
-d’elle-même, elle me déchirait le premier. Une jalousie effroyable et
-stupide la torturait. Tout lui était prétexte à s’inquiéter...
-Parlais-je seul à une femme devant elle? je lui faisais la cour.
-Évitais-je, au contraire, par amour de la paix, de causer avec telle
-jolie femme, Marthe en inférait que, puisque nous ne nous parlions pas
-en public, il y avait entre nous une entente secrète... Du reste, sa
-jalousie n’était pas un sentiment profond et humain, mais quelque chose
-de cérébral, de factice, où l’orgueil tenait une large place.
-
-Nous vivions ainsi depuis quelques mois dans un état d’énervement
-croissant. J’étais obligé à un effort constant pour rester maître de
-moi; pas un geste de colère ne m’échappa au cours des scènes
-quotidiennes que j’avais à subir; je savais trop combien je me
-reprocherais la moindre brutalité, si je m’y laissais entraîner.
-
-Un soir, nous étions au théâtre, dans une avant-scène avec des amis.
-Marthe s’imagina, à tort du reste, qu’une actrice que je n’avais jamais
-vue, me regardait; elle en conclut aussitôt que je devais avoir une
-liaison avec elle, que j’avais choisi ce théâtre pour retrouver cette
-fille, etc., etc. Pendant deux heures, sa rage s’accrut du silence
-gardé. Nous sortons, nous montons, elle et moi, en voiture. Je n’avais
-rien deviné du drame qui s’était passé dans la tête de Marthe; j’étais
-ce soir-là heureux et confiant.
-
-A peine seuls, elle commença, d’une voix tremblante de colère contenue
-que je connaissais trop:
-
---J’ai vu ton manège.
-
---Quel manège?
-
---C’est ignoble! Cette femme!...
-
-Ce fut la querelle la plus sotte, la plus violente... Soudain, au
-paroxysme de la colère, elle essaya de me pincer. Je l’arrêtai; d’un
-mouvement rapide, je lui saisis le poignet, et, enfiévré, au souvenir de
-tant de scènes analogues, je tordis d’un coup sec ce poignet délicat...
-On entendit un craquement léger du bras... puis ce fut un «Ah!» de
-douleur, un «Ah!» si étonné, si franc, si humain qu’il vibre encore en
-moi; c’était la première fois que je trouvais cet accent profond de
-nature dans la bouche de Marthe... J’en fus stupéfait et charmé comme
-l’est un virtuose qui tire par hasard un son admirable d’un instrument
-ingrat... Ayant poussé ce cri, Marthe, écroulée dans l’angle de la
-voiture, éclata en sanglots... Minute inoubliable!
-
-Alors je fus rappelé à la réalité; j’avais été brutal, j’attendais avec
-angoisse le remords certain, terrible, qui allait m’accabler... Mais, ô
-surprise! au lieu de la mauvaise conscience de mon acte, voici que
-montait en moi un sentiment délicieux, inconnu, de paix retrouvée après
-de longs tracas, de devoir accompli à travers mille difficultés, de
-bien-être enfin gagné après un rude voyage; j’étais heureux et soulagé,
-j’avais l’âme légère, généreuse, lavée de toute animosité, purgée de
-toute rancune; j’avais abordé par un coup hardi sur des terres ignorées
-et bénies... M’excuser, demander pardon?--De quoi? D’être heureux.
-
-A côté de moi Marthe pleurait toujours, mais je sentais que c’étaient de
-bonnes larmes salutaires dans lesquelles se fondaient les colères et les
-aigreurs. J’étais certain qu’au fond d’elle-même elle ne m’en voulait
-pas, qu’elle n’était nullement fâchée... Ce fut, pour moi comme pour
-elle, une des heures les meilleures de notre liaison. Voilà...
-
---Et pourquoi vous êtes-vous quittés?
-
---La lassitude m’a pris. Nous nous sommes séparés, parce que je ne
-l’aimais plus assez pour la battre.
-
- * * * * *
-
-Interrogez par ailleurs un de ces individus affranchis de scrupules qui
-vivent du labeur de leur compagne. Ils vont tranquilles et sûrs
-d’eux-mêmes; ils donnent à leur amie de l’amour et des coups. Aussi
-sont-ils adorés, et les rapports qui existent entre elle et lui
-peuvent-ils à juste titre, pour le respect de la femme à l’homme, la
-déférence, le juste sentiment des inégalités naturelles et sociales,
-être recommandés aux autres classes de la société.
-
-En échange de ce qu’il reçoit, le mâle accorde sa protection,
-c’est-à-dire qu’il empêche que son amie soit battue par d’autres que par
-lui. Sachez, jeunes femmes qui lisez avec indignation ces lignes, que
-seul un amant véritable peut porter la main sur vous. Imitons M. Paul
-Bourget et posons ici un axiome:
-
---L’homme aimé a seul le droit de donner des coups.
-
-Que l’homme qui veut se débarrasser d’une maîtresse trop aimante ne
-s’imagine pas qu’il suffit de la battre pour amener une rupture. Elle
-sera plus tendre après la raclée qu’avant.
-
- * * * * *
-
-Ayant démontré à la satisfaction de l’un et l’autre sexe la nécessité de
-battre les femmes, passons maintenant à la seconde partie de notre
-sujet: Comment faut-il battre nos délicates compagnes?
-
-Disons-le tout de suite. Il ne s’agit pas de les battre souvent et sans
-raison. Ce serait un exercice fatigant et qui deviendrait bientôt
-inutile, car l’effet diminuant à l’usage--on s’habitue à tout,--vous
-seriez bientôt obligé d’augmenter démesurément la dose. Ainsi en est-il
-des fumeurs d’opium. L’exquis et rare Thomas de Quincey prenait jusqu’à
-trois mille gouttes de laudanum par jour. Songez à ce que serait la vie
-d’un homme obligé de donner trois cent coups par vingt-quatre heures à
-la chère moitié de son âme. Il s’userait la peau, le malheureux!
-
-Il ne faut battre que rarement et méditer le mot de Machiavel, qui
-recommande au tyran de faire toutes les cruautés nécessaires d’un seul
-coup. Qu’on laisse donc passer quelques scènes sans bouger; qu’on se
-contente d’avertir calmement, mais avec conviction, une fois ou deux,
-pas plus. Alors, à la prochaine scène, on frappe.
-
-Un seul coup bien porté peut suffire. Il faut que notre faible amie
-sente en sa chair la force supérieure de notre musculature. L’effet est
-produit: au lieu de s’énerver, elle pleure; elle est heureuse.
-
- * * * * *
-
-Le triomphe de la civilisation, je le vois dans l’homme impassible, sans
-colère, qui bat par raison. Il y a entre lui et la brute qui frappe en
-fureur, la différence qui existe entre l’assassin qui plante son couteau
-dans le dos d’un «pante», et le chirurgien qui, lui aussi, enfonce de
-l’acier dans une chair vivante.
-
- * * * * *
-
-Utile précepte à méditer: Il ne faut battre qu’en particulier.
-
-Rien de plus pénible pour les délicats qu’une rixe publique entre homme
-et femme; les vieux et stupides instincts de chevalerie (époque où la
-femme fut changée en la dame, hélas!) nous obligent, à cause des
-spectateurs, à intervenir en faveur de la femme, quand même chacun de
-nous, séparément, est convaincu qu’il s’agit d’une correction
-philanthropique, amicale et méritée. Aussi ne battez que dans le privé.
-Cela est surtout recommandé aux maris contre qui pourraient être
-invoqués dans un moment de folie les sévices et injures graves. Donc pas
-de témoins importuns: la solitude d’un cabinet de toilette, ou mieux, de
-la chambre à coucher (il est inutile de casser une coûteuse garniture de
-toilette). Les caresses et les coups--ce sont les deux expressions d’un
-même sentiment--demandent le secret des portes closes.
-
-Si vous n’habitez pas un hôtel privé mais un appartement, ne vous
-inquiétez pas des bruits qui pourraient filtrer à travers parquets et
-plafonds jusqu’aux voisins attentifs. Les gémissements, pamoisons,
-interjections, soupirs, appels aux dieux ou à madame sa mère, d’une
-femme battue ressemblent d’une façon surprenante, pour l’écouteur
-distant, à ceux d’une femme heureuse. Chose singulière et digne de
-remarque: ils produisent une identique harmonie... Ne craignez pas les
-insultes qui pourraient éclairer la religion du voisin; une femme battue
-n’insulte pas; elle ne prodigue les injures que pour avoir des coups. Si
-vous les lui donnez sans tarder, elle ne songera plus à proférer
-d’inutiles paroles, elle sera toute au bonheur de pleurer.
-
-Évitez vous-même les apostrophes vaines. Que vaut le mot le plus
-énergique auprès d’un coup de poing bien asséné?
-
- * * * * *
-
-Il faut battre les femmes maigres avec un bâton.
-
-Pour les fausses maigres, le poing est recommandé.
-
-Pour les grasses, le plat de la main suffit.
-
-En somme, il s’agit de ne pas se faire mal à soi-même.
-
-
-
-
-VI
-
-DE LA BEAUTÉ
-
-
-Henri, dans un salon, regarde une femme, avec plus de soin qu’un médecin
-n’examine un client, avec plus de sérieux qu’un avare ne compte son
-argent.--«Elle est grande, se dit-il, elle a la taille ronde et
-flexible, les épaules larges; le dos plat, les jambes longues.» Il la
-regarde encore. N’essayez pas de lui parler: il n’entend plus. «Le cou,
-continue-t-il, est élevé, les yeux grands, le visage délicat et plein à
-la fois, le menton bien dessiné--comment aimer une femme au menton
-fuyant--Les lèvres sont fermes, les dents nettes et régulières. Il y a
-dans son regard quelque chose de grave, une spiritualité qui m’est
-chère. Ce n’est pas un animal que je veux aimer, mais un être tendre et
-passionné qui saura pleurer dans mes bras.»
-
-Il s’approche; il va lui parler, il tremble presque... Soudain il
-s’arrête. Qu’a-t-il vu?--Hélas! les ailes des narines sont un peu trop
-remontées!... Il recule, il n’aimera pas.
-
- * * * * *
-
-Qui expliquera jamais que nous fassions dépendre notre bonheur, et,
-parfois notre vie, de l’ovale plus ou moins parfait d’un visage, du
-grain de la peau, de l’éclat d’un regard?
-
- * * * * *
-
-Un sourire, un regard, une inflexion de voix qui nous émeut, suffisent
-parfois à nous fixer.
-
-Ailleurs les traits les plus réguliers, les plus beaux, nous laissent
-indifférents.
-
- * * * * *
-
-Il est dans la jeunesse un tel éclat de vie et de beauté qu’on peut à
-peine en supporter la vue.
-
- * * * * *
-
-C’est une curieuse déviation de l’instinct qui fait rechercher à
-certains hommes une beauté garçonnière chez les filles.
-
- * * * * *
-
-Il est un moment dans sa vie où une fille laide devient presque
-charmante. Elle a pour quelques heures un parfum léger qui attire. A cet
-instant, elle plaît, elle peut séduire. Qu’elle se hâte de mettre à
-profit la générosité de la nature, car, une fois le moment passé, elle
-revient à sa laideur première et définitive.
-
- * * * * *
-
-Il est une beauté des traits; il en est une de l’expression; il en est
-une enfin des gestes et des attitudes, c’est la grâce.
-
-Laquelle de ces beautés nous touche le plus fortement? S’il fallait
-choisir, je dirais la grâce d’abord. La beauté des traits ne révèle rien
-de l’âme. Elle peut s’allier à la vulgarité la plus basse. La grâce, au
-contraire, est comme la fleur même de la vie, et, au fond de nous,
-l’instinct nous souffle que c’est une œuvre de vie dont il s’agit.
-
- * * * * *
-
-Peut-être n’est-il de qualités que physiques? Les yeux, par lesquels on
-croit lire jusqu’au fond de l’être, les yeux qui semblent enfermer les
-trésors du sentiment, dont le langage parle de l’âme à l’âme, les yeux,
-c’est du brun, du bleu, du noir, du vert et du blanc, cela et rien de
-plus. «Elle a des yeux admirables», ne veut rien dire, sinon: «Il y a du
-bleu, du blanc, et des points jaunes et bruns, mêlés de telle et telle
-manière.»
-
- * * * * *
-
-Lorsque nous examinons une femme et que nous nous bornons à constater
-ses beautés et ses défauts physiques, nous sommes sur un terrain où il
-n’y a place pour aucune duperie. La grandeur, la taille, la sveltesse,
-le grain de la peau, l’éclat du regard, le dessin de la bouche, voilà
-des choses susceptibles d’être exactement jugées. Ici on ne peut nous
-passer de faux jetons. Nous ne courrons pas les risques terribles que
-présente la bourse des valeurs sentimentales où nous croyons acheter,
-par exemple, une tendresse infinie (et payons en conséquence) pour nous
-apercevoir à livraison qu’on nous a vendu un petit sentiment médiocre et
-sans durée.
-
-Un grand nombre d’hommes se refusent à spéculer sur les valeurs
-sentimentales, soit qu’elles n’aient aucun prix à leurs yeux, soit
-qu’ils tiennent à éviter les déceptions amères d’une mauvaise affaire.
-
-C’est pour eux que nous entreprenons d’écrire ici une étude détaillée de
-l’anatomie de la femme.
-
-
-ANATOMIE DE LA FEMME
-
-Énumérons d’abord les tares de la femme. Soyons impitoyables en théorie.
-Nous avons assez de faiblesses dans la pratique.
-
-La tare des femmes petites, ce sont les jambes courtes. Rien n’est plus
-laid. Un long torse sur des jambes brèves, voilà de quoi s’enfuir aux
-antipodes. Les femmes, qui sentent obscurément par où elles plaisent ou
-déplaisent, dissimulent de leur mieux ce défaut à l’aide de leurs
-vêtements. Elles ne réussissent à tromper que les indifférents, car
-l’homme qui aime les femmes les déshabille toujours, ne serait-ce que de
-l’œil.
-
-Une femme petite avec des jambes plus longues que le torse est l’objet
-le plus rare qui soit sous la calotte des cieux.
-
- * * * * *
-
-Le dos des femmes a une tendance à se voûter. On voit des femmes jeunes
-avoir déjà des épaules rondes. Presque toutes les femmes mûres ont le
-dos en arc de cercle.
-
- * * * * *
-
-Est-il rien de plus beau qu’une femme dont les seins sont fermes et
-dressés vers la lumière! Hélas! combien de femmes peuvent-elles se
-passer de corset ou d’un large ruban? Elles savent leur faiblesse. Elles
-n’ont garde de se montrer debout et nues. Cela, c’est l’épreuve suprême.
-Qui est prête à l’affronter?
-
-Les femmes, si elles sont nues, ne se laissent voir que couchées. Elles
-ramènent le bras en arrière, supportant la tête; le sein alors se tend
-et regarde le ciel, enfin!
-
- * * * * *
-
-Tare de trop de femmes: une grosse tête.
-
-La femme n’a pas le droit d’avoir une forte tête; c’est nous qui sommes
-chargés par la nature de penser pour elles. Aussi, la vue d’une femme
-avec un crâne trop développé est-elle une véritable souffrance pour un
-homme sain et de sens affinés.
-
-Si vous voulez créer un monstre, placez une grosse tête sur un petit
-corps; vous réaliserez ainsi le têtard.
-
- * * * * *
-
-Autre tare: les attaches fortes.
-
-Une femme de nos races qui n’emploie ses membres qu’à des besognes
-délicates ne doit pas avoir des poignets et des chevilles épais. Nous
-prenons les durs travaux à notre charge; elle nous doit le raffinement.
-Il faut qu’elle nous donne l’impression d’avoir été créée pour notre
-luxe, pour nos loisirs. Ce n’est pas un manche de charrue que nous
-voulons lui mettre entre les mains.
-
- * * * * *
-
-La plupart des femmes sont envahies par la graisse. Le meilleur de leur
-existence, à partir de vingt-cinq ans, est pris par la lutte contre
-l’obésité.
-
-«Elles se défendent.» Mot terrible!
-
-Elles ne pensent plus à autre chose, au lit, à la promenade, à table.
-Pour maigrir, elles ne reculent devant aucun sacrifice; elles ne boivent
-pas, marchent à jeun, se font masser et supportent la souffrance des
-corsets étroitement serrés.
-
-Elles ont raison.
-
-Si elles engraissent, elles cessent d’être femmes.
-
-C’est tellement vrai que la nature, elle-même, se refuse alors à les
-considérer comme telles et, à un certain degré d’embonpoint, leur dénie
-la possibilité d’être mères.
-
- * * * * *
-
-Voici une femme belle, enfin. Elle est grande, la tête petite, les seins
-droits, les hanches pleines.
-
-Regardez-la, regardez-la vite. N’en perdez rien, remplissez-vous les
-yeux, car, hélas! elle n’a que quelques heures de beauté, si brèves.
-Bientôt elle sera flétrie et ne sauvera les apparences que grâce aux
-artifices savants de la toilette.
-
-A-t-elle des enfants? Son ventre se plisse.--Prend-elle de l’embonpoint?
-Ses seins, ses joues tombent, son menton se double et se triple.--Elle
-maigrit, au contraire. Alors, elle devient quelque chose de ridé, de
-mort.
-
-Osons le dire. L’homme est, absolument parlant, et pour l’ensemble, plus
-beau. Il résiste mieux à l’usure des années, se déforme moins vite. Vous
-trouverez deux ou trois adolescents très beaux à dix-huit ans pour une
-adolescente sans reproche. Mais ces jeunes gens, s’ils mènent une vie
-normale, s’ils cultivent leurs corps par l’athlétisme, s’ils évitent
-l’alcoolisme, ils peuvent être à quarante-cinq ans, des hommes beaux
-encore.
-
-Mettez-les à nu. Ils ont des poitrines profondes et bombées, des épaules
-larges, des reins creusés, des jambes et des bras musclés sans l’ombre
-de graisse.
-
- * * * * *
-
-Mais la femme de quarante-cinq ans, où est-elle celle qui supportera
-cette épreuve?
-
-Par où la femme l’emporte-t-elle sur l’homme?
-
-Dans l’ensemble, il n’y a qu’un moment où la femme est plus belle que
-l’homme: c’est dans le désir.
-
-Chez elle, il reste tout intérieur, ne se traduit que par les inflexions
-du corps, le ventre tendu, les reins cambrés, les seins dressés.
-
-L’art nous a cent fois représenté la femme nue dans le désir.
-
-Mais l’homme à ce moment n’est qu’obscène; il est «musée secret».
-
- * * * * *
-
-La femme est enfin incomparablement supérieure à l’homme dans les
-beautés de détail. Le visage et chaque partie du corps vaut d’être
-admirée de près. Il y a de grandes joies à détailler les beautés de la
-femme. Ne nous en privons pas.
-
- * * * * *
-
-Que conclure? Que la beauté absolue, celle qui s’établit par des plans,
-se trouve plus souvent chez l’homme que chez la femme, que, par
-conséquent, la femme vraiment belle est ce qu’il y a de plus rare au
-monde, par suite de plus désirable,--c’est ce qu’il fallait démontrer.
-
- * * * * *
-
-Autre conclusion. Que les hommes soient beaux, peu nous importe au fond,
-car nous les regardons d’une vue toute désintéressée, objective, en
-artistes, tandis que la beauté, même imparfaite de la femme, c’est comme
-dit Stendhal, une _promesse de bonheur_, de ce bonheur terrestre qui
-seul nous émeut.
-
-Louons donc maintenant les beautés du corps féminin.
-
- * * * * *
-
-Chez une femme de stature élancée, admirable est la chute des reins,
-l’inflexion du dos, élargi et plat aux épaules, qui file comme un fleuve
-serré par deux rives rapprochées, puis s’étale entre les hanches
-arrondies.
-
-Il y a le long de la colonne vertébrale, une coulée de lignes allongées
-où les chairs, comme comprimées, paraissent plus fermes, puis elles se
-détendent aux hanches jumelles où l’on sent une plénitude heureuse, un
-repos, une halte, le luxe, l’indolence avant la descente vers les jambes
-qui, elles, travaillent, et ne peuvent se permettre l’abondance.
-
- * * * * *
-
-Comment dire la beauté des chairs qui vont de l’épaule au sein?
-
-C’est un défaut, et grave, d’avoir le sein attaché sur la poitrine
-plate. Il doit y avoir un passage insensible et délicat de l’un à
-l’autre, un art infini des transitions. Quand le «morceau» est réussi,
-quelle joie magnifique pour les yeux!
-
-Un sein arrondi et ferme, délicatement fleuri en son sommet, exercera
-toujours un attrait profond.
-
-L’attache du bras est une des parties difficiles de la symphonie. Il
-faut que l’ossature disparaisse, cachée par des muscles à peine indiqués
-qui jouent librement sous la peau. Tout déploiement de force est
-dangereux, de même la surabondance des chairs grasses.
-
-La minceur de l’attache du bras, pour qui la regarde de face, est
-surprenante chez la femme.
-
- * * * * *
-
-Entre les seins, un vallon délicieux commence resserré, puis s’élargit
-soudain. Il reste marqué entre les saillies légères que font les côtes.
-C’est alors la taille amincie, colonne qui supporte le chapiteau épanoui
-à double volute des seins.
-
-Puis le ventre, que nous ne voulons plus gros comme à la Renaissance
-italienne, mais tendu à l’antique et aplati comme un bouclier. Il fuit
-sans bouillonnements vers les aines, là où sont cachées, comme dit
-Shakespeare, les sources délicieuses.
-
- * * * * *
-
-Les cuisses sont longues, bombées en arc, avec de la chair et pas de
-graisse. Ce sont des travailleuses.
-
-Le genou ne sera ni escarpé, ni rocailleux, il se fond dans la jambe.
-
-Mieux vaut un mollet un peu sec qu’un mollet trop gras.
-
-Il n’est pas tolérable que le pied soit épais et court. Un pied long,
-mais fin et cambré, est une des jolies réussites du corps féminin.
-
-Un pied élégant revêtu d’un bas semble une langue.
-
- * * * * *
-
-Le bras tombe d’une ligne nette de l’épaule au coude.
-
-L’avant-bras a le galbe d’un vase allongé d’où sortirait une fleur: la
-main.
-
-Qu’une jolie main souple sur un poignet fin est chose rare et belle!
-
- * * * * *
-
-Les cheveux, abondants. On permet à la femme un excès de ce qui est
-inutile, de ce qui n’est là que pour l’ornement. Les cheveux bouclés,
-ondés et drus, l’emportent sur les autres, car ils ont de la vie, et la
-lumière joue avec eux un jeu charmant et varié.
-
-Aussi les femmes ont-elles toujours su communiquer à leurs cheveux, par
-le moyen du fer, une vie artificielle à laquelle nous nous laissons
-prendre.
-
-La grâce des cheveux est multiple, qu’ils soient arrangés en bandeaux,
-relevés ou crêpés, hauts ou bas, étalés enfin comme un voile mouvant qui
-cache et montre tour à tour le mystère des yeux et le charme deviné du
-sourire.
-
- * * * * *
-
-L’oreille ne doit être ni plate, ni écartée de la tête, ni trop charnue.
-Si elle se cache obstinément sous les cheveux, elle meurt loin de l’air
-et de la lumière.
-
-Morte, elle est horrible à voir.
-
-Fine, délicate, allongée, bien ourlée, et rougissante à son extrémité,
-voilà l’oreille parfaite.
-
- * * * * *
-
-Quant au nez, il ne peut être large et camus. Retroussé? d’aventure.
-
-Il faut un beau visage pour porter un grand nez.
-
-Qu’il soit droit ou légèrement aquilin. Le nez aquilin qui se tolère
-chez l’homme, donne à la femme, si la courbure en est trop accentuée,
-l’air bête.
-
-Il y a de la vie dans les narines qui frémissent et se gonflent, mais
-qu’elles ne soient ni trop creusées ni trop plates. Partout nous suivons
-la mince ligne qui sépare le trop du trop peu. Pauvre corps féminin!
-
- * * * * *
-
-La bouche?
-
-Il y a en elle tant de promesses de bonheur que c’est elle, après les
-yeux, que nous regardons d’abord. Aussi a-t-elle plus d’une façon de
-faire son salut et le nôtre.
-
-Qu’elle soit grande, petite, flexible, sinueuse, droite, charnue ou
-mince, il n’y a qu’une chose qu’on ne peut lui pardonner, c’est d’être
-molle.
-
-Il est des bouches qui sont comme le calice humide d’une fleur.
-
-On ne peut croire qu’elles soient faites utilitairement pour avaler de
-la nourriture. Elles semblent n’être là que pour être baisées. Pourtant
-les femmes qui les ont mangent de fort bon appétit.
-
-Elles devraient manger seules, à l’écart.
-
-
-Des dents blanches et petites qui pourraient mordre si bien, si elles
-voulaient; une langue, effilée, agile et rose, qui joue à se cacher
-derrière la barrière des dents, voilà le mobilier de la bouche.
-
- * * * * *
-
-Les yeux bruns, veloutés et chauds, les yeux comme des saphirs ou
-pareils à des bleuets, les yeux aigue-marine, jade ou glauques comme la
-mer, les yeux pâles et profonds, les yeux pervenche, si doux qu’on
-voudrait les boire, les yeux noirs qui sont métal, ceux qui sont agate,
-ceux qui sont soie moirée, les yeux dorés comme un beau fruit, les yeux
-vifs et les yeux tristes, ceux qui pétillent et ceux qui pleurent, ceux
-qui contemplent et ceux qui regardent, ceux qui gardent un secret et
-ceux qui le disent, ceux qui se taisent et rêvent, ceux qui désirent et
-parlent, ceux qui commandent, ceux qui obéissent, ceux qui incendient et
-dont on ne peut soutenir l’éclat, ceux en qui seule une petite flamme
-d’espoir veille, les yeux grands, petits, allongés, séparés ou
-rapprochés, ovales, plus ou moins, à fleur de tête moins que plus, aux
-paupières lourdes ou légères, lentes ou promptes, claires ou bistrées,
-aux sourcils épais, ou effilés comme au pinceau, en arc à la byzantine
-ou presque droits à la française,--les yeux, c’est assez s’ils vivent.
-
- * * * * *
-
-Il y a autre chose que la beauté des traits.
-
-Au moment où la femme tente un grand coup de séduction, entre seize et
-vingt-deux ans, la nature, qui sait ce qu’elle veut, lui prête un charme
-momentané qui n’est une qualité d’aucun des traits, mais de l’ensemble.
-Chacun des traits, médiocre en soi, devient agréable. On dit alors:
-«Elle a les yeux petits, mais ils ont du feu; le nez retroussé, il est
-spirituel; la bouche est trop grande, soyons-lui-en reconnaissant,
-puisque c’est pour découvrir de belles dents, etc., etc...»
-
-En y regardant de près, c’est une qualité de la peau qui fait le charme
-de la jeunesse; la sève circule abondante dans les tissus et donne au
-teint de l’éclat, de la fermeté à la chair, du brillant aux yeux... Rien
-n’est moins durable. Lorsque le prestige a opéré, que la jeune fille est
-devenue femme, la nature s’en désintéresse aussitôt. Vous êtes en face
-d’une personne sans éclat et dont les traits sont laids. Il est vrai que
-si elle est votre femme et que vous avez vécu quelques années avec elle,
-vous ne la regardez plus. Elle fait alors partie de votre vie comme un
-meuble auquel on est accoutumé, qu’on se refuserait à acheter, mais que,
-l’ayant, on laisse où il est, dans un coin.
-
-Telle est la première floraison de la femme.
-
- * * * * *
-
-Il y en a, chez beaucoup, une seconde, celle-ci entre trente et quarante
-ans.
-
-A ce moment, la nature fait un nouvel effort. Généreuse, elle donne à la
-femme une chance de plus, la dernière.
-
-Celle-ci, c’est du surcroît, du luxe, c’est pour le bonheur. La femme
-reprend avant la maturité un éclat qu’elle n’avait plus. Elle redevient
-séduisante comme à ses dix-huit ans avec tout le charme en plus de
-l’élégance apprise, avec le raffinement de dix ans passés à s’orner pour
-plaire.
-
-Qui profitera de cette heure de jeunesse?... Il est peu probable que le
-mari qui ne regarde plus sa femme s’aperçoive même de cette
-transformation. S’il n’est pas aveugle, et s’il craint les apanages du
-mariage, il s’empressera de lui faire un enfant.
-
-
-
-
-VII
-
-DE LA JALOUSIE
-
-
-Y a-t-il, comme le veut La Bruyère, deux jalousies, l’une soupçon
-injuste, bizarre, sans fondement, l’autre sentiment juste, fondé en
-raison et en expérience?
-
-Il n’y a qu’une jalousie.
-
-On se représente la personne que l’on aime étendue, frémissante sous les
-caresses d’un autre! on voit ses yeux si beaux se clore à moitié, le
-regard se voiler, les bras se nouer autour d’un torse viril, le ventre
-doux se creuser...
-
---Imagination!
-
---En souffre-t-on moins?
-
- * * * * *
-
-Existe-t-il pour celui qui est aimé une quiétude parfaite? Et, s’il est
-rassuré sur le présent, le passé n’est-il pas là tout proche, et
-l’avenir?
-
- * * * * *
-
-Il est des hommes que les femmes ne trompent pas. Ils peuvent pourtant
-connaître la jalousie. La femme qu’ils aiment a été à d’autres avant
-d’être à eux. Terrible pensée pour un amant!...
-
- * * * * *
-
-Cette forme de la jalousie est aussi cruelle que l’autre. Elle procède
-de la même façon. La décrire, c’est étudier toute jalousie. Voici les
-phases de la crise:
-
-Vous êtes aimé, vous êtes heureux, vous rêvez à votre maîtresse. Soudain
-une pensée insidieuse se glisse en vous. Vous vous dites: «Elle a aimé
-avant de me connaître.» Aussitôt, ce ne sont plus des pensées qui
-défilent en vous, ce sont des images nettes, implacables qui se lèvent
-devant vos yeux.
-
-Elle s’est dévêtue pour un autre avant de se dévêtir pour vous... Vous
-assistez à la scène. Un à un sa jupe, son corsage tombent. Elle est
-debout, les épaules nues, vêtue seulement de batistes légères; elle
-hésite un instant, puis enlève ses bas. L’autre est là; il la regarde!
-Comme il la regarde, mon Dieu!... Vous haletez péniblement. En vain
-essayez-vous de chasser l’image. Elle reste là, devant vos yeux
-agrandis... Le corset est enlevé; elle se redresse avec ce geste
-inimitable qui n’est qu’à elle; elle s’étire; un de ses seins si frais,
-si doux, sort de la chemise... Il s’approche d’elle... Vous voudriez
-être mort! Non, il faut aller jusqu’au bout, il faut voir tout...
-Maintenant elle est étendue sur le lit, nue, et c’est ce même corps que
-vous avez couvert de baisers!... Il se penche vers elle; il la prend
-dans ses bras; ils murmurent des mots que vous entendez; elle se blottit
-contre lui et voilà qu’elle... Non, non, assez, vous n’en pouvez plus,
-vous criez de douleur. Et pourtant, pourtant ce n’est pas fini... Vous
-voyez tout, vous dis-je, tout, avec une affreuse précision. Vous grincez
-des dents, vous avez le goût de la mort dans la bouche...
-
-La crise peut être d’une minute. C’est alors comme si l’on était percé
-d’un coup de poignard. Ou bien elle dure des heures et l’on en sort
-brisé. Puis on a quelque répit. On devient indifférent. L’imagination
-accablée de fatigue, épuisée, n’a plus la force de reproduire les
-images... Et soudain, au moment où l’on s’y attend le moins, un mot, un
-mouvement, on ne sait quoi, réveillent la douleur, et tout est à
-recommencer.
-
-Parfois on ne s’attache qu’à un petit fait précis. Je me souviens de
-m’être promené pendant des heures dans une ville que je connaissais à
-peine, en me répétant: «C’est lui qui l’a déshabillée le premier!» Et
-l’imagination me montrait les moindres détails de cette scène.
-
-A d’autres moments, je ne pensais qu’à une chose: «Comment s’est-elle
-couchée? A-t-elle pleuré? Quel regard avait-elle?... A-t-il été
-maladroit, brutal? Où cela se passait-il?... Il faut que je le sache.
-Dans quelle chambre d’hôtel? La nuit? le jour?... Son corps vierge, de
-quelle fièvre tressaillait-il à cette heure unique?»
-
-Je pleurais de rage, et les passants me regardaient, et parlaient de moi
-dans une langue que je ne comprenais pas.
-
-Est-il des remèdes contre ces crises affreuses? Prendre d’autres femmes
-tout de suite?... Vous n’en voudrez pas. Pour moi, au lieu de chasser
-ces images, je les évoquais avec précision. Je restais là, à regarder,
-avec l’obscur espoir qu’en laissant libre cours au mal il s’épuiserait
-plus tôt, avec la certitude qu’à vouloir le comprimer, je risquais de
-mourir empoisonné.
-
- * * * * *
-
-Une femme me dit:
-
---Votre analyse de la jalousie est pleine de détails répugnants.
-
---C’est vrai, mais la jalousie est précisément une chose horrible parce
-qu’elle évoque des images sales et dégoûtantes. Comment en parler et en
-faire sentir l’horreur sans montrer ces images? Soyez sûre que je vous
-ai épargnée.
-
---Merci.
-
- * * * * *
-
-Il est évident que cette forme de la jalousie est la plus raffinée, que
-beaucoup de femmes ne peuvent l’éveiller, que beaucoup d’hommes sont
-incapables de la ressentir. Un homme aimant une femme qui a eu cinquante
-amants n’est pas torturé par l’idée qu’il n’est pas le premier à jouir
-de sa maîtresse.
-
- * * * * *
-
-Certains hommes ne peuvent goûter que le plaisir physique auprès d’une
-femme au passé trop chargé. Ils ne l’aiment pas. Dès le début ils
-pensent à elle comme à une femme facile que l’on prend et que l’on
-quitte sans songer à en être jaloux.
-
- * * * * *
-
-L’amour est un sentiment exclusif. On aime pour soi et on ne veut pas
-partager avec autrui celle qu’on aime. Nous avons vu que la seule idée
-de partager dans le passé et en idée est intolérable. On voudrait une
-femme intacte, qui n’ait appartenu à personne; de là le prix que l’homme
-attache à la vierge.
-
-Nulle part l’instinct de propriété n’est plus justifié. Un tableau a été
-vu par cent mille personnes sans que sa valeur en soit diminuée.
-
-Mais, pour un véritable amant, la femme qu’il aime doit être pareille à
-la grande Isis à qui nul n’a soulevé son voile.
-
- * * * * *
-
-Tout amant doit pardonner à une femme au moins un homme. C’est le mari
-qu’on pardonne le mieux. Il l’a eue avant vous, c’est vrai, mais en
-vertu d’arrangements si spéciaux que la personnalité de la femme reste
-presque intacte. On peut imaginer qu’elle a pris son mari pour mille
-raisons qui n’ont rien à faire avec l’amour, à cause de sa famille, de
-sa situation, de la nécessité de se marier. Et vous pensez
-complaisamment qu’elle l’a subi, qu’elle n’a rien donné d’elle. Vous ne
-lui reprochez pas son mari.
-
-Imaginez, au contraire, que la femme au lieu de s’être donnée à un mari,
-se soit livrée vierge à un amant. Toutes les valeurs sont changées.
-Pourrez-vous supporter cette idée?
-
-Cela ne suffit-il pas pour repousser la thèse de M. Léon Blum dans son
-livre _Du mariage_ qui, pour rendre les ménages plus heureux et les
-maris moins jaloux, veut que les jeunes filles aient des amants, ou un
-amant, avant de se marier.
-
- * * * * *
-
-Un homme supporte mal l’idée que la femme qu’il aime a été à un autre.
-
-Il voudrait l’avoir eue vierge.
-
-Si, plus tard, il se détache d’elle, peu lui importe alors qu’elle aime
-ailleurs.
-
-Mais vouloir lui infliger à coup sûr la torture d’une jalousie
-rétrospective, la certitude qu’elle a appartenu à un autre homme, non
-par convention sociale et arrangement de famille, mais par choix...
-quelle folie!
-
- * * * * *
-
-C’est pourtant à cela que conduit la réforme proposée par M. Léon Blum.
-A l’état de choses actuel qui comporte un minimum de chances de malheur,
-il propose de substituer un régime dans lequel il sera impossible à un
-mari amoureux de sa femme de ne pas souffrir du passé.
-
-Mais dans le mariage tel que le décrit M. Léon Blum, il n’y a pas de
-place pour l’amour.
-
- * * * * *
-
-L’homme ressent plus vivement que la femme la jalousie du passé. Et cela
-pour la simple raison que l’acte de l’amour n’a pas la même importance
-pour les deux sexes. Une femme est rarement jalouse du passé de son
-amant; elle se tourmente dans le présent et en songeant à l’avenir.
-«M’aime-t-il? Saurai-je le garder?» Voilà ses préoccupations. Mais elle
-est fière de retenir un homme qui a eu beaucoup de succès. Loin de lui
-reprocher son passé, elle en est flattée. L’homme a plus de valeur à ses
-yeux.
-
-Pourquoi? Parce qu’il a su exercer le métier d’homme qui est de
-conquérir et de dominer. Comment expliquer sans cela l’attrait certain
-de don Juan? Il est né pour être le dieu de beaucoup de femmes. Chacune
-pense qu’il lui est réservé de le fixer enfin, qu’il lui apprendra le
-dernier mot qu’elle ignore de l’amour.
-
-Mais une femme trop facile et qui a eu cinquante amants, par quels
-hommes sera-t-elle aimée?
-
- * * * * *
-
-Un homme est très fort contre la jalousie qui sait que, fût-il trompé,
-il trouverait auprès de lui, tout de suite, deux ou trois femmes, prêtes
-à l’aimer et qu’il aimerait peut-être.
-
-On ne voit pas don Juan jaloux.
-
- * * * * *
-
-Arriverons-nous au bienheureux état d’esprit du souteneur qui sait que
-sa maîtresse ne donne rien d’elle-même aux passants et qu’elle l’aime
-seul? Et si nous sommes aimé d’une femme mariée, supporterons-nous sans
-faiblir l’idée qu’elle est dans les bras de son mari, même inerte?
-
- * * * * *
-
-Pour le jaloux, tout est prétexte à jalousie. Elle sort de bonne
-heure?--C’est pour aller chez lui.--Elle sort tard?--Elle n’a pas le
-temps de faire des courses, par conséquent elle a un rendez-vous.--Elle
-dit où elle va?--C’est pour détourner les soupçons.--Elle ne dit
-rien?--Parce qu’elle fait une chose secrète et défendue.--Elle est
-aimable à la maison?--Elle a quelque chose à se faire pardonner.--Elle
-est désagréable?--Elle ne m’aime plus.
-
-Ainsi la jalousie, comme l’amour, concilie les contraires et trouve un
-aliment partout.
-
-En vain rassure-t-on le jaloux sur un point, lui prouve-t-on l’inanité
-singulière de ses soupçons. Son cerveau malade crée à l’instant même
-cent raisons nouvelles de suspecter celle qu’il aime.
-
-Dira-t-on qu’il y a des cas où la jalousie est justifiée et d’autres où
-elle absurde? Cette distinction est sans valeur au point de vue du
-sujet. La seule chose positive dans la jalousie est la souffrance
-qu’elle cause à celui qui la ressent. On montre qu’un homme a toutes les
-raisons du monde d’être jaloux. Sa femme a un amant; il la soupçonne, il
-a peut-être des certitudes. Oui, mais il n’en souffre pas; il n’est pas
-jaloux; tandis que voici, à côté de lui, un homme dont la femme fidèle
-ne songea jamais à le tromper et qui pourtant est torturé par la
-jalousie.
-
-La jalousie est donc un état chronique, avec crises plus ou moins
-violentes suivant les circonstances, et l’on est jaloux comme on est
-cardiaque, arthritique ou tuberculeux.
-
-Quand la jalousie s’attaque à un être sain, elle peut le rendre
-momentanément malade. Mais grâce à sa forte santé, il élimine bientôt le
-virus dangereux.
-
- * * * * *
-
-J’ai connu un homme de grande intelligence dont la femme faisait par sa
-conduite légère le scandale de la ville. Il avait une position éminente.
-Ses frères vinrent à lui et lui dirent: «Voilà, on dit ceci et ceci.
-Comment n’ouvres-tu pas les yeux?»
-
-Il répondit:
-
---Si vous m’apportez des preuves certaines, indiscutables de
-l’infidélité de ma femme, je me tuerai. Jusqu’alors, je ne veux pas
-croire à son indignité.
-
-Admirable réponse qui éclaire le sujet que je traite ici!
-
- * * * * *
-
-Il est des gens qui ne ressentent l’amour que par jalousie. Ils
-s’aperçoivent qu’ils aiment au moment où ils ne sont plus aimés; ils
-sont indifférents jusqu’à l’instant où on les quitte; alors ils
-commencent à souffrir. Ils ne connaissent ainsi que la face douloureuse
-de l’amour.
-
-Ils n’ont pas l’élan qu’il faut pour se donner joyeusement, ils se
-laissent prendre; ils sont exigeants, insatisfaits, tout leur est dû, et
-ce n’est pas encore assez; ils affectent de ne pas tenir à qui les aime,
-d’être continuellement prêts à rompre; ils demandent beaucoup et donnent
-peu; ils préfèrent être aimés que d’aimer eux-mêmes. Finalement ils
-ignorent tout de l’amour dont ils ne cessent de parler.
-
-Mais voilà que l’autre se lasse de cette froideur, se détache et s’en va
-aimer ailleurs. Alors, dans l’abandon, l’amour s’éveille en eux, un
-amour sec, rageur, fait de vanité blessée, d’orgueil déçu, de chagrin,
-de peine,--de l’amour tout de même. Ils vivaient entourés de mille
-soins, de constantes attentions; ils en sont soudainement privés. Ce
-changement d’habitudes est affreusement douloureux. Ils commencent à
-souffrir avec bien plus de force qu’ils n’en ont mis à aimer; l’image de
-leur rival les poursuit; ils connaissent les crises affreuses que nous
-venons de décrire et les périodes de quasi mort où il semble que toute
-sensibilité ait disparu en vous. Ils gardaient, dans l’amour, du
-sang-froid, un raisonnement clair, la faculté de railler soi-même et les
-autres; maintenant ils sont aveuglés, ils perdent la tête. Ils n’ont
-jamais fait de folies par amour; ils en commettent cent par jalousie.
-
-Alors seulement ils sentent la perte qu’ils ont faite. Ce qu’ils
-feignaient de mépriser avait donc tant de prix!... Ah! si cela était à
-recommencer!... Mais, en amour, on ne recommence pas.
-
- * * * * *
-
-Il y a des jaloux sans imagination. Ils ne croient que ce qu’ils voient.
-
-Que leur femme soit dehors toute la journée, qu’elle voyage au loin, ils
-ne s’émeuvent pas. Ils sont trompés au vu et au su de toute la ville
-sans que leur béatitude bornée et maritale en soit troublée.
-
-Mais aperçoivent-ils une fois un coquebin faisant la cour publiquement à
-leur femme, ils se déchaînent.
-
- * * * * *
-
-La jalousie est souvent le sentiment d’un être faible, sans défense, qui
-s’accroche éperdument à ce qu’il a. S’il le perd, il voit devant lui un
-vide affreux qu’il ne pourra combler.
-
- * * * * *
-
-Une femme me dit: «Lorsque j’ai vu que mon ami commençait à changer, je
-supportai sans me plaindre son silence, sa froideur. Je supposais qu’il
-aimait ailleurs. Tant qu’il était près de moi, je n’en étais presque pas
-malheureuse. Mais dès qu’il m’avait quittée, tout m’était inquiétudes et
-douleurs. Je ne supportais même pas qu’il parlât à une femme dans le
-salon où j’étais. Je devinais les mots, les sous-entendus; je voyais ses
-regards, ce qu’ils demandaient, ce qu’ils promettaient. C’était une
-souffrance atroce. Plus tard j’ai su quelle femme il aimait. J’étais
-heureuse encore quand il venait me voir. Je ne lui ai jamais fait de
-reproches. Mais son absence me tuait...»
-
- * * * * *
-
-Il y a les jaloux qui se taisent. Il y a les jaloux qui éclatent. Nous
-sommes résolument en faveur des premiers. Si votre vie est empoisonnée,
-il est inutile d’empoisonner celle de votre conjoint.
-
- * * * * *
-
-Quant à la jalousie preuve d’amour, je renvoie à la pensée célèbre de P.
-J. Toulet: «La jalousie est une preuve d’amour comme la goutte de
-jambes.»
-
- * * * * *
-
-La jalousie est le meilleur antidote connu de l’amour. Elle le tue
-certainement... chez l’autre.
-
- * * * * *
-
-Vous serez accablé de scènes de jalousie. Jamais vous ne ferez avouer à
-celle qui les fait qu’elle est jalouse. On se cache de la jalousie comme
-d’une maladie honteuse.
-
-Mais il n’est pas au pouvoir de chacun d’en maîtriser les effets. Alors
-on leur attribue une autre cause.--«Ce que vous faites m’est indifférent
-puisque je ne vous aime plus, mais je ne veux pas que vous me preniez
-pour dupe.»--Ou bien: «Vous vous affichez d’une manière ridicule et
-blessante pour moi, etc., etc...»
-
- * * * * *
-
-La jalousie semble inconnue au monde arabe. Et la possession paraît y
-tuer l’amour. On ne verrait pas trace de jalousie dans _Les Mille Nuits
-et une Nuit_, si la trame lâche qui unit les contes ne se trouvait
-précisément dans la jalousie du roi Schahriar qui, de peur d’être
-trompé, fait tuer chaque matin la femme avec laquelle il vient de passer
-la nuit.
-
-Schahriar mis à part, je ne vois pas dans ce livre de jaloux, mais j’y
-trouve des hommes très amoureux. Ils passent à travers cent épreuves
-pour avoir celle qu’ils aiment. Du jour où ils la possèdent, c’est fini.
-La femme devient sans valeur. Au besoin ils la donnent à un ami, à un
-chambellan.
-
-Ce livre oriental ne nous renseigne pas sur les sentiments de la femme.
-Ce sont choses qui, aux yeux des Arabes, sont sans importance et dont un
-homme ne se préoccupe pas.
-
- * * * * *
-
-Les faiseurs de systèmes imaginent une humanité où l’homme ne sera plus
-jaloux, où il se défera de ce qu’ils appellent un legs de l’animalité,
-un reste du passé sauvage.
-
-Le malheur est que la jalousie, bien loin de nous venir de notre origine
-animale, est un produit purement humain. Les animaux ne le connaissent
-pas (elle commence faiblement aux animaux domestiqués qui vivent dans la
-la compagnie de l’homme, les chiens). C’est nous qui l’avons créée,
-comme nous avons créé l’amour complet qui n’est plus un simple acte
-physique, mais où le sentiment et la sensibilité jouent un rôle égal. Ce
-n’est donc pas par la jalousie que nous nous rattachons à l’animalité.
-Elle existe à peine dans les races primitives ou sauvages. Nous l’avons
-développée et perfectionnée merveilleusement depuis l’époque--si elle a
-existé--où la promiscuité était de règle et la femme commune à tous. On
-a fait un pas en avant, on a enregistré un progrès réel dans l’histoire
-de l’humanité le jour où un homme a voulu une femme pour lui seul et a
-défendu qu’un autre homme s’en approchât. Ce jour-là, la naissance de la
-jalousie était rendue possible. Le progrès des mœurs l’appelait au
-monde. Elle y a connu une merveilleuse fortune et rien ne fait prévoir
-que son temps soit fini. Au contraire.
-
- * * * * *
-
-Pourquoi a-t-on fait d’Othello le type du jaloux? Othello n’est pas un
-jaloux. Il est simple et crédule. De lui-même il n’aurait pas l’idée de
-soupçonner Desdemone. Othello est, au contraire, le type du confiant. Il
-a confiance, d’abord, en Desdemone, ensuite en Iago. Il ne suspecte
-rien. Il faut un affreux complot et la perfidie intelligente d’Iago pour
-abuser l’âme droite et pure du More. Iago fait naître en lui le soupçon.
-Il va jusqu’à lui donner des preuves matérielles de l’amour de Desdemone
-pour Cassio. Une fois averti, la brute est déchaînée; Othello trompé et
-furieux tue la femme qu’il croit adultère.
-
-Le jaloux procède autrement. Tout lui est un signe; il interprète chaque
-chose suivant sa folie.
-
-Dostoievski a, je crois, indiqué cela quelque part, brièvement.
-
- * * * * *
-
-Le véritable jaloux au théâtre, c’est Golaud, dans _Pelléas et
-Mélisande_.
-
-Je ne vois nulle part un portrait plus impitoyablement poussé, d’une
-plus affreuse vérité.
-
-Golaud est beaucoup plus âgé que sa femme. Plus encore que l’âge, la
-différence de leurs natures l’inquiète. Il est gros, maladroit, rude,
-emporté, il aime la chasse et les plaisirs bruyants; elle est fine,
-délicate, oisive, venue on ne sait d’où, allant on ne sait où... Près
-d’elle, le jeune et mélancolique Pelléas. Ils ne se quittent pas; leurs
-jeux, leurs causeries, leurs promenades, leurs silences, ils mettent
-tout en commun.
-
-Golaud souffre de l’intimité de son frère avec Mélisande. Leurs jeux
-puérils l’alarment. Le soupçon entre dans son cœur et n’en sortira plus.
-«Qu’y a-t-il entre eux? S’aiment-ils?»... Mais comment savoir ce qu’ils
-ignorent eux-mêmes? Tourmenté, il erre dans la nuit. Sous la fenêtre de
-Mélisande, il trouve Pelléas, l’innocent et tendre Pelléas, caressant
-les cheveux dorés qui tombent du balcon.--«Vous êtes des enfants,
-dit-il, mais il faut que cela finisse.» On sent gronder la passion; déjà
-l’idée de la mort de Pelléas est en lui. Il le mène dans les souterrains
-du château; une eau sombre les emplit. Va-t-il précipiter son frère dans
-le gouffre redoutable?... La lanterne qu’il porte à la main tremble de
-la lutte qu’il soutient contre lui-même et envoie d’oscillantes lueurs
-sur les pierres rongées par l’humidité.
-
-Puis c’est la scène avec le petit Yniold; la jalousie de Golaud est
-déchaînée; il ne peut supporter l’incertitude... Il fait espionner
-Mélisande et Pelléas par son fils, par le petit Yniold; il l’interroge
-âprement, d’une voix changée. L’enfant terrifié se trouble, balbutie...
-Voyez cet homme vieilli qui soulève dans ses bras un enfant pour le
-hausser jusqu’à la fenêtre de la chambre où Pelléas et Mélisande sont
-enfermés.--«Que disent-ils? Que font-ils?» L’enfant rapporte les paroles
-échangées, dit les gestes caressants de Pelléas. La main forte de Golaud
-se crispe sur le petit Yniold; l’enfant pleure.
-
-Quel homme de théâtre nous montra jamais une plus effroyable peinture de
-la jalousie?
-
-A présent Golaud est fou, il tient à Mélisande des propos incohérents,
-il la secoue, il la jette à terre; il la tuerait... Non, il s’en va, le
-cœur rongé, sa grande épée à la main; la Jalousie le précède et la Mort
-le suit.
-
-Près de la fontaine où il surprend dans la nuit Pelléas et Mélisande, il
-transperce son frère...
-
-Entre des draps pâles, petit être plus pâle, Mélisande maintenant
-agonise dans son lit. Elle va mourir... Golaud, farouche, se lamente. Il
-demande à rester seul avec elle; le vieil Arkel et le docteur se
-retirent. Il se met à genoux près du lit; son cœur est déchiré de
-douleur... mais, même à ce moment dernier la jalousie l’emporte. Il
-adjure Mélisande de lui dire la vérité.--A-t-elle aimé Pelléas?--Mais
-oui, toujours... répond la mourante.--A-t-elle été à lui?--Elle n’entend
-plus, elle est déjà trop loin... En vain la supplie-t-il.--La vérité, la
-vérité! Mélisande!... Il dispute à la mort le dernier souffle de sa
-femme; il faut qu’il sache tout; mais c’est la mort qui l’emporte et
-ferme les lèvres décolorées de Mélisande sur le grand secret que Golaud
-ne saura jamais.
-
-
-
-
-VIII
-
-LES RUPTURES
-
-
-_L’éternel dialogue._
-
---Tu ne m’aimes plus? Quel homme es-tu donc?... J’ai cru en toi, je me
-suis donnée, je t’ai tout sacrifié. Avant toi, j’étais une honnête
-femme, maintenant je me regarde avec dégoût... Et tu me quittes!
-
---Ai-je été libre de vous aimer? Le suis-je de ne vous aimer plus?
-Quelle idée vous faites-vous donc de l’amour? Croyez-vous qu’il soit
-fait pour durer toujours comme cette pâle lumière qui brûle sur les
-autels et qu’entretiennent des hommes qui ne sont pas des hommes?...
-Non, il n’est rien s’il n’est violent, excessif, tourmenté, s’il n’est
-éclatant et rapide comme un bolide dans une nuit d’été, qui, soudain,
-vous montre les campagnes endormies, tout un paysage magnifique qui
-était dans l’obscurité et qui va y retomber.
-
-Je ne vous aime plus... C’est vrai. Ne suis-je pas à plaindre autant que
-vous? Hier encore j’attachais un prix infini à votre beauté, à votre
-tendresse. Aujourd’hui, je vous regarde sans émotion. Vous êtes morte à
-mes yeux. Croyez-vous que je ne sente pas le prix de ce que j’ai perdu?
-
-Vous vous êtes donnée parce que vous ne pouviez résister, non pas à moi,
-mais à vous-même, à l’entraînement secret, impérieux, qui vous poussait
-dans mes bras.
-
-Je pars... Où vais-je? je n’en sais rien. Trouverai-je une femme que je
-puisse aimer comme je vous ai aimée?... Peut-être jamais? peut-être dans
-un an? peut-être dans un mois?... En attendant je resterai seul, car je
-me connais, je ne vais pas dans les endroits où l’on donne, à peu de
-frais, le change aux passions. Je resterai héroïquement seul jusqu’au
-jour où je frémirai en rencontrant une femme dont le regard, la
-démarche, un je ne sais quoi de triste et de passionné dans le pli de la
-bouche m’arrêteront soudain... Auprès d’elle, je redeviendrai libre,
-heureux, confiant; je vivrai à nouveau ces belles heures d’expansion que
-seul l’amour naissant connaît; je lui parlerai comme je sais le faire
-alors; je l’associerai à ce qu’il y a de meilleur, de plus profond, de
-plus intime en moi. Elle me regardera silencieuse et, un jour, au
-crépuscule, dans l’ombre de son salon, alors que le soleil s’enfonce
-derrière les coteaux de Saint-Cloud, elle appuiera sa tête sur mon
-épaule...
-
---Vous me tuez!
-
---Et, six mois ou un an plus tard, nous nous quitterons comme je vous
-quitte, parce que nous nous serons donné tout ce que des êtres humains
-et bornés peuvent se donner de joies et de souffrances, et qu’il ne nous
-restera rien de plus à mettre en commun. Je partirai de nouveau, en un
-jour comme celui-ci, le cœur vide...
-
---Elle restera, le cœur plein de désespoir.
-
---C’est encore quelque chose.
-
- * * * * *
-
-Quelle chaîne est plus difficile à rompre que celle qu’a forgée entre
-deux chairs lentement, ardemment, la sensualité?
-
- * * * * *
-
-Pierre me dit: «J’avais quitté enfin cette jolie Dolly que vous avez
-connue et avec qui j’avais vécu trois ans. Je l’avais aimée trois
-semaines. Depuis, je m’étais détaché d’elle et je ne songeais qu’à
-rompre. Mais elle tenait à moi et je n’avais pas le courage de m’en
-aller. Enfin je la quittai... J’étais comme un homme qui a été longtemps
-enfermé, ivre de soleil, de joie, de liberté. Le jour durant, je ne
-pensais à Dolly que pour me féliciter d’avoir reconquis mon
-indépendance; j’avais des maîtresses que je n’aimais pas, mais qui me
-plaisaient... Eh bien! le croiriez-vous? A ce moment-là, il n’y a pas eu
-une nuit où je n’aie été poursuivi sur mon oreiller par le souvenir de
-Dolly; je la voyais près de moi, je tendais les bras pour la prendre; je
-l’appelais du fond de ma solitude, je souffrais de toute ma chair; je la
-désirais comme jamais je ne l’avais désirée alors qu’elle était à moi...
-La crise dura près de trois mois.»
-
- * * * * *
-
-Il est des hommes dont le bonheur est dans le changement. L’un d’eux me
-dit:
-
---Je ne sens le prix que des choses qui m’échappent. Je les aime, et je
-sais que je les perdrai, que je serai impuissant à les retenir, qu’elles
-mourront bientôt en moi... Comment aimer une chose que l’on est sûr de
-posséder toujours?... Comment la regarder passionnément si l’on est
-certain qu’elle sera là demain comme elle y était hier?
-
-Combien le sentiment de la précarité des choses n’ajoute-t-il pas de
-trouble et de beauté à l’amour?
-
-Je presse mon amie dans mes bras; je couvre son fin visage de baisers et
-je lui dis: «Demain, tout sera fini entre nous. La vie qui nous a
-rapprochés nous séparera. Je passerai près de toi indifférent, alors
-qu’en ce moment je sens à te baiser une fièvre et une langueur telles
-qu’il semble que ma vie coule en toi par mes lèvres et que tu me la
-dérobes!... Demain je ne t’aimerai plus... Il faut que tu me donnes
-l’illusion de l’éternité en quelques heures; il faut aussi qu’au bref
-moment où je je te possède, je sois oppressé par l’idée que je te perds.
-Tes beautés s’évanouiront pour moi comme des ombres, et disparaîtront la
-caresse de ton regard, l’éclat magique de tes yeux, la fraîcheur
-enfantine de ta bouche... Tu ne seras plus qu’une femme parmi d’autres
-femmes...»
-
-Et, parlant ainsi, ma gorge est serrée par l’angoisse de la mort
-prochaine.
-
- * * * * *
-
-Certains hommes sont maîtres dans l’art de rompre. Ils ont préparé leur
-départ en même temps qu’ils ont combiné leur arrivée. Cette méthode a le
-désavantage de tuer toute spontanéité et de ne laisser rien au divin
-hasard. Comment faire pour rompre avec le minimum d’ennuis? Arriver à
-persuader à la femme qu’elle ne vous aime plus? C’est difficile. Il y a
-des femmes qui s’attachent.
-
-S’endurcir le cœur, annoncer que tout est fini et supporter impassible
-la scène inévitable?... S’il n’y avait qu’une scène, la chose serait
-facile. Mais la femme que l’on quitte ne connaît pas la mesure et c’est
-en vain que vous lui demanderez du tact et de la discrétion. Et puis
-vous risquez de vous laisser toucher, et l’histoire recommence...
-
-Il est peut-être plus simple et plus efficace de fuir. Seuls les hommes
-forts, les héros, les Titans, peuvent porter sur leurs larges épaules le
-poids d’une rupture sans fuite. Pour les autres il n’est qu’une
-solution: partir, et ne laisser son adresse à âme qui vive.
-
- * * * * *
-
-Les gens raisonnables qui n’ont pas aimé et dont l’esprit simple est
-inaccessible aux folles contradictions de l’amour ne comprendront rien à
-ce qui va suivre. Pour eux le problème se pose avec une rigueur
-mathématique: «Si vous n’aimez plus une femme, vous n’éprouvez aucune
-peine à la quitter. Si vous l’aimez, ne la quittez pas.»
-
-Et voilà!
-
-Dans la vie, il en va autrement. Pour ne pas généraliser, je vais
-prendre l’exemple typique de Jacques L..., qui a mis dix-huit mois à
-rompre avec sa maîtresse.
-
-Il tombe amoureux d’une femme plus âgée que lui et qui avait eu
-plusieurs amants, une femme impérieuse, exclusive, jalouse, autoritaire,
-ne vivant que pour sa passion dans une atmosphère de tempête.
-
-C’est une de ces femmes avec lesquelles on n’a aucun repos. Leur amant
-les a quittées à trois heures du matin; elles arrivent chez lui une
-heure plus tard. Elles savent tout de sa vie, gagnent les faveurs d’une
-demoiselle de téléphone et obtiennent d’être branchées sur sa ligne
-chaque fois qu’il téléphonera; s’il dîne en ville, elles lui envoient un
-message au milieu du repas avec ordre de rapporter la réponse; elles
-soudoyent son domestique, apprennent le nom de chaque personne qu’il
-voit, adressent à celles qui leur paraissent dangereuses des lettres
-anonymes ou leur téléphonent des injures. Elles enveloppent le
-malheureux dans des intrigues compliquées, le brouillent avec ses amis,
-avec la terre entière. Elles peuvent être des amies charmantes, elles
-sont des amantes tenaces et insupportables. Une fois que vous êtes tombé
-dans leurs bras, vous avez peu de chances d’en sortir.
-
-Pourtant elles ont des qualités, et grandes, sans quoi elles ne se
-feraient pas aimer des hommes.
-
-C’est à une femme de ce genre que s’attacha Jacques L... Jacques est un
-garçon impulsif, nerveux, incapable d’une volonté suivie. Il fut bien
-vite sous la domination de cette impérieuse maîtresse qui le soumit au
-même régime que ses prédécesseurs: scène de passion, crises de jalousie,
-nuits orageuses suivies de matins tempétueux, brouilles et
-réconciliations, visites inattendues, coups de téléphone incessants.
-Après deux mois de cette vie il était dans un état de nerfs inquiétant;
-il adorait cette femme et ne songeait qu’à la quitter, à fuir, très
-loin...
-
-A ce moment, première absence. Dans une minute unique de courage il part
-pour La Haye, soi-disant pour affaires. Il ne veut pas rompre, il ne
-l’ose pas, il s’éloigne seulement, et, chaque jour, ce sont entre Paris
-et La Haye des télégrammes, des lettres, de longues conversations par
-téléphone. Elle le tient en son pouvoir à La Haye comme à Paris.
-Finalement elle va le chercher et le ramène. La vie infernale
-recommence; en trois semaines le voilà malade, épuisé, à bout de nerfs.
-Il part de nouveau; cette fois-ci il met deux mille kilomètres entre
-elle et lui et s’en va en Russie. Les amants ne peuvent plus se
-téléphoner; ils se ruinent en télégrammes.
-
-Mais il ne peut supporter cette absence enfiévrée, il rentre. Il rentre
-pour s’apercevoir qu’il lui est impossible de vivre avec elle. Il veut
-fuir encore; il n’en a plus la force, il est comme paralysé. Elle a
-remporté la victoire...
-
-C’est alors qu’un ami intervient, prend Jacques L... par le bras, le
-mène à six heures du soir au bureau de la Compagnie transatlantique, lui
-prend un billet pour le bateau du lendemain à destination de New-York,
-et, sans le laisser rentrer à la maison lui achète une valise avec le
-linge et les vêtements nécessaires pour la traversée. Il monte à dix
-heures avec lui dans le train spécial pour Le Havre, l’installe sur le
-bateau, et ne le quitte qu’au moment où le paquebot lève l’ancre.
-
-Jacques L... a couru le monde en vagabond, ne séjournant jamais plus de
-trois jours dans le même endroit. Il est resté absent une année. Pendant
-les six premiers mois, il a continué à écrire à sa maîtresse sans oser
-lui dire, même à la distance où il était d’elle, qu’il avait rompu. Il
-cherche des prétextes, allègue des affaires, mais ne donne jamais son
-adresse. Puis, enfin, le silence.
-
-Mais, elle, de Paris, continue à lui écrire. Elle s’arrange, on ne sait
-comment, pour avoir l’adresse de ses banquiers. Dans chaque ville où il
-touche de l’argent, il trouve une lettre d’elle.
-
-En Californie, il se lie avec une Américaine qui veut quitter son pays;
-ils voyagent ensemble à travers l’Amérique et finalement rentrent tous
-deux en Europe.
-
-Cependant son ancienne maîtresse l’attend. Elle a eu d’autres amants
-pendant son absence; pourtant elle ne dérage pas à l’idée d’avoir été
-quittée. Elle fait un dernier effort pour le reprendre. Mais cette
-fois-ci il est trop tard, il est sous la domination d’une autre femme...
-
-Ainsi dix-huit mois lui ont été nécessaires pour rompre une liaison; il
-a fallu qu’il voyageât en Hollande, en Russie, qu’il visitât le
-Nouveau-Monde et fît la connaissance d’une Californienne.
-
-On voit clairement dans l’histoire qui précède quelle est la triste
-situation d’un homme faible lorsqu’il veut quitter une femme qui le
-domine. Pendant la première période fort douloureuse, il ne peut vivre
-ni avec, ni sans sa maîtresse. Près d’elle et loin d’elle, il est
-également torturé.
-
-Puis il commence à souffrir davantage de la présence que de l’absence.
-Mais il a peur, il se sent faible, il craint tout de la violence de
-cette femme.
-
-A la troisième phase, il est parti. Mais il continue à trembler! il
-écrit toujours. Enfin il a le courage de cesser toute correspondance,
-étant exactement à dix mille kilomètres de sa maîtresse et ne l’ayant
-pas vue depuis six mois...
-
- * * * * *
-
-Un grand nombre de femmes prolongent leur règne par la terreur; elles
-n’hésitent pas à mettre en jeu les moyens les plus grossiers; elles
-pratiquent le chantage moral, menacent leur amant de se suicider ou de
-le tuer... On serait étonné de savoir combien de liaisons ne durent que
-sous le canon du revolver.
-
- * * * * *
-
-Un des effets les plus tristes des ruptures est souvent de donner de
-l’amour à qui n’en avait pas.
-
-Il est des gens--surtout des femmes--qui n’attendent que d’être quittés
-pour commencer à aimer. L’amour-propre est chez eux tout-puissant; ils
-ne peuvent admettre qu’on cesse de les adorer. Si telle mésaventure leur
-échoit, au lieu d’en ressentir de la colère, ou d’en prendre leur parti,
-ils éprouvent une affreuse blessure d’amour-propre, et comme il leur en
-coûterait de reconnaître la nature de leur mal, ils s’imaginent qu’ils
-aiment. S’ils conservaient une vue un peu claire, ils verraient qu’ils
-s’attachent seulement à qui se détache d’eux... Ils souffrent mille fois
-davantage si leur aventure est publique.
-
-C’est ainsi qu’on vu, avec étonnement, des gens qui ne s’aimaient pas
-rompre dans la douleur, le deuil et les cris une liaison qui leur pesait
-à tous deux.
-
- * * * * *
-
-Il faut savoir pour quelles raisons on s’est pris.
-
-S’est-on mis ensemble pour associer des intérêts, pour continuer une
-maison, pour avoir une famille? Il est alors naturel que le ménage reste
-uni, même si l’amour en disparaît, car les raisons pour lesquelles il
-avait été créé continuent d’être aujourd’hui comme hier.
-
-Mais lorsqu’on s’est lié seulement par amour et pour l’amour, que faire
-lorsque la passion meurt chez l’un des deux contractants? L’autre a-t-il
-le droit de le contraindre à continuer une liaison qui n’était fondée
-que sur l’amour réciproque des deux parties? Mais qu’est-ce qu’une
-contrainte en matière de sentiment? Comment condamner une femme qui a
-cessé d’aimer à aimer encore? en vertu de quel arrêt? rendu par quel
-tribunal?
-
-L’égoïsme de celui des deux qui veut prolonger malgré tout n’est-il pas
-égal à l’égoïsme de celui qui veut rompre puisqu’il n’aime plus? La
-logique du sentiment n’est-elle pas en faveur de ce dernier? Ce qu’il a
-demandé au nom de l’amour, il le rejette maintenant que l’amour n’est
-plus. Il lui est impossible de donner par pitié ce que l’autre ne
-devrait tenir que de l’amour. Il s’en va... Et que dire de plus?
-
-
-
-
-IX
-
-L’AMOUR ET L’ÉGLISE
-
-
-Les rapports de l’Église et de l’amour sont d’un comique profond.
-L’Église ne connaît ni la volupté, ni la restriction. Elle défend les
-plaisirs raffinés de l’amour et n’admet le rapprochement normal de
-l’époux et de l’épouse qu’en vue de la reproduction. Les joies stériles
-sont péchés mortels au même titre que le meurtre; elles sont, en effet,
-un meurtre en herbe. Jouir de sa femme légitime sans la féconder, et
-tuer un homme, c’est tout un aux yeux de l’Église.
-
-On demande combien il y a d’époux chrétiens qui obéissent à l’Église? Et
-si, avec obstination, ils ne suivent pas ses saints commandements,
-restent-ils chrétiens?--Ce qu’il faudrait démontrer.
-
-Si on osait soupçonner l’Église de perversité, on verrait dans cette
-défense si stricte un moyen ingénieux de donner aux joies légitimes du
-mariage l’attrait du fruit défendu.
-
-Les époux chrétiens auraient ainsi, à la semaine, l’illusion de se
-damner, sans bourse délier, dans le lit conjugal.
-
- * * * * *
-
-Madeleine prie chaque matin et chaque soir, et communie six fois l’an.
-Elle se croit bonne chrétienne; elle l’est peut-être, car elle a, en
-plus de la foi qui, à elle seule, suffit à tout, l’humilité du cœur qui
-est plus rare.
-
-Mais Madeleine est belle aussi. Le soir, dans le monde, elle est
-décolletée jusqu’aux limites qu’on ne peut franchir. Elle laisse voir
-des épaules admirables, une chair riche, blanche, sous laquelle on
-devine le sang qui court.
-
---Est-ce vous, Madeleine, qui vous décolletez ainsi? Ne sentez-vous pas
-l’émoi des hommes qui vous approchent? Ils voient tant de vous qu’ils en
-voudraient voir plus encore. Qu’est-ce, Madeleine, que cette honnêteté
-qui va demi-nue? Cet étalage de chair est-il selon la modestie, selon
-l’humilité? disons tout, est-il vraiment chrétien?
-
-Vous passez, Madeleine, indifférente. Ce que le monde fait, vous le
-faites aussi. Votre conscience, si chatouilleuse, si délicate sur
-d’autres points, ne s’alarme pas.
-
-Rentrée chez vous, toute blanche maintenant dans une chemise de nuit
-transparente aux entre-deux de dentelles, agenouillée sur le prie-Dieu,
-c’est des lèvres seulement que vous prononcez les paroles séculaires:
-«Ne nous induis pas en tentation.»
-
- * * * * *
-
-Henriette a vingt-cinq ans. Elle est sage, modeste, jolie. A dix-huit
-ans, au sortir du couvent, elle a épousé, sur le conseil de ses parents,
-un homme qui, six semaines plus tard, quittait le lit d’Henriette pour
-celui, voisin, de la femme de chambre. Avec fracas, les parents
-d’Henriette sont intervenus; il y a eu divorce.
-
-Maintenant, Henriette aime un honnête homme qui l’aime aussi. Ils
-voudraient se marier, faire souche de beaux enfants. Mais l’Église est
-là qui veille.
-
-Elle dit à Henriette qui est restée chrétienne: «Nous n’avons pu vous
-empêcher de divorcer, mais nous ne vous permettons pas de vous remarier.
-Vous n’irez pas à la mairie accomplir ce simulacre impie du mariage
-civil; vous ne donnerez pas le scandale d’une chrétienne vivant en état
-de concubinage public avec un homme, et en ayant des enfants.»
-
-Henriette se retire songeuse. Suivra-t-elle la voix de l’Église?
-restera-t-elle honnête selon la pieuse doctrine? Acceptera-t-elle le
-conseil implicite qu’on vient de lui glisser et prendra-t-elle comme
-amant clandestin celui que l’Église lui refuse comme mari?--Ou, plus
-honnête encore, quittera-t-elle l’Église pour épouser celui qu’elle
-aime?
-
- * * * * *
-
-Il est beau d’avoir des principes.
-
-L’Église n’admet pas le divorce. Donc les femmes divorcées et remariées
-sont hors la loi. On sait enfin qui on peut voir et à qui on doit fermer
-sa porte. Il y a maintenant une règle. Elle nous manquait et rien
-n’était plus pénible aux bons esprits que l’indécision où l’on était sur
-ce qui est permis et sur ce qui ne l’est pas.
-
-Dorénavant nous sommes fixés. On peut recevoir n’importe qui, mais pas
-les divorcées. Le sacrement de mariage sauve tout. «Du moment que
-l’Église vous accepte, je vous accepte aussi. Prenez vingt amants, mais
-ne prenez pas deux maris.»
-
-Voilà qui est simple, facile, rassurant, et, grâce à l’Église, les mœurs
-sont sauvées au pays de France.
-
- * * * * *
-
-On a vu de nos jours une femme être reçue dans le monde, bien que
-divorcée, et même deux fois divorcée.
-
-Il est vrai que cette femme à ses deux premiers mariages n’avait passé
-qu’à la mairie. A son troisième mariage enfin, elle va se confesser et
-se met en règle avec l’Église. Aussitôt les portes fermées s’ouvrent;
-aux yeux du monde et à ceux de l’Église, elle est mariée pour la
-première fois; on ignore charitablement qu’elle a vécu en état de
-concubinage légal avec deux hommes auparavant.
-
-Je ne blâme pas le monde. Il faut comprendre que le monde se refuse à
-juger au delà des apparences. Il a parfaitement raison. La vie de
-société serait impossible si l’on reconnaissait aux gens le droit de se
-mêler de notre vie secrète. Nous en faisons ce qui nous plaît.
-
-D’autre part le monde n’aime pas le cynisme. Ici encore, je l’approuve.
-Il demande peu de choses: qu’on accepte les conventions qu’il a fixées
-et les règles du jeu.--Pour le reste, liberté complète.
-
-Mais l’Église n’est pas le monde. Elle ne doit pas s’arrêter aux
-apparences. Elle détient la Vérité; elle a des principes, elle devrait
-les appliquer... Mais elle sent bien que c’est impossible. Alors elle
-donne et elle retient; elle condamne en absolvant et elle absout en
-condamnant; elle frappe et pardonne... et nous, tranquilles sur la rive,
-nous la regardons faire.
-
- * * * * *
-
-«Malheur à celui par qui le scandale arrive.» C’est le grand mot de
-l’Église. Elle est toute indulgence pour les péchés honteux et qui se
-cachent.
-
- * * * * *
-
-Jamais on n’admirera assez ce qu’il y a d’intransigeance, inutile et
-absurde, dans le dogme et de tolérance allant jusqu’à la faiblesse dans
-l’application du dogme. Mais quoi? Il faut vivre.
-
- * * * * *
-
-Le grand péché pour l’Église est le péché de la chair.--Croit-elle donc
-représenter l’esprit?
-
- * * * * *
-
---Je me suis toujours bien trouvé, me dit R..., de ne prendre que des
-maîtresses allant à confesse. Avec elles j’étais sûr que tout se
-passerait sans scandale. Parfois, il est vrai, me fallait-il batailler
-pour reprendre une femme qui se donnait à Dieu. Mais ce sont de beaux
-combats dont l’amour sort plus souple et plus fort. Et il y a un certain
-orgueil à lutter, comme Jacob, contre l’Éternel et à remporter la
-victoire. Victoire passagère, direz-vous... Eh! qu’importe? Nous ne
-demandons pas l’éternité. Nous ne saurions qu’en faire. Nous la laissons
-à Dieu.
-
-
-DES PRÊTRES
-
-Le prêtre qui ne connaît pas la femme et qui s’occupe d’amour! Avec
-quelle grossièreté, trop souvent, il touche au fruit défendu! Qui a pu
-voir, sans un secret mouvement de répugnance, une femme jeune, tendre,
-jolie, agenouillée à une grille derrière laquelle il y a un homme en
-robe?
-
- * * * * *
-
-La plupart des prêtres sont inoffensifs et bénins. S’ils évitent à leurs
-pénitentes le scandale, ils n’en demandent pas davantage.
-
-Mais il en est dont l’âme dominatrice et sombre veut régner, fût-ce par
-la terreur. Ils n’hésitent pas à employer des armes défendues...
-
-R... était aimé d’une femme de famille pieuse. Elle n’avait plus la foi,
-mais gardait, comme il convient, les apparences. Son confesseur, un des
-grands curés de Paris, un homme rongé de bile, la prend un jour à part
-dans la sacristie et lui dit: «Pour avoir perdu la foi, il faut que vous
-aimiez un athée. Seul un homme sans Dieu a pu vous enlever à nous.»
-
-Elle se défend mal contre cette attaque imprévue. Il redouble, il la
-presse, et impuissant à la ramener, il finit par lui dire: «Dieu vous
-punira de votre rébellion en vos enfants. Il vous en reprendra un. Vous
-saurez alors que vous êtes responsable de cette mort.»
-
-Elle ne bronche pas. Alors, ne se possédant plus, le visage livide, il
-lui jette: «Puisque rien d’humain ne vous touche, sachez que chaque
-matin, à sept heures, je prierai Dieu pour qu’il châtie l’homme
-abominable que vous aimez. Je demanderai que les épreuves ne lui soient
-point épargnées, qu’il connaisse la douleur, la souffrance physique, et
-les désastres matériels qui seuls peuvent atteindre son âme impie.
-Lorsqu’il aura été frappé à cause de vous, vous nous reviendrez
-soumise.»
-
-Cette fois-ci, les terreurs anciennes la reprennent. Si tout de même il
-disait vrai, ce prêtre horrible, s’il avait ce pouvoir surhumain?...
-Elle fuit éperdue, va tomber dans les bras de son amant et lui annonce
-que tout doit finir entre eux.
-
- * * * * *
-
-Soyons tout de même reconnaissants à la religion catholique de ce
-qu’elle prépare admirablement les âmes à l’amour, par l’habitude qu’elle
-leur donne de ne pas se poser des questions inutiles, par une sorte
-d’acceptation de ce qui est et de notre état misérable de pécheur
-(quitte à en demander pardon à Dieu), par la sensualité de ses
-cérémonies.
-
-Elle reçoit les femmes dans de belles églises où la lumière est tamisée
-par des vitraux; des tableaux, des statues les ornent; l’air est plein
-de l’odeur troublante de l’encens; les grandes voix persuasives de
-l’orgue chantent dans le demi-jour mystique. Elle sait qu’elle ne doit
-pas s’adresser à la raison de ceux qu’elle veut gagner; c’est sur les
-sens qu’il faut agir; c’est eux qu’elle cherche à séduire. Lorsqu’elle a
-«chaviré les sens» des fidèles, la partie est à elle; ils ne raisonnent
-plus, ils acceptent avec joie ce qu’elle leur offre.
-
-C’est ainsi qu’elle prépare les voies à l’amour. Il emploie la même
-tactique; il ne se soucie pas de conquérir l’intelligence, il veut
-arriver au cœur par le canal des sens. Il ne discute pas, il émeut.
-
- * * * * *
-
-Le langage même de l’Église est pareil à celui de l’amour. Voici une
-méditation religieuse proposée aux jeunes filles sur les mystères de la
-circoncision!
-
-«1er point: _Vue._--Regardons ce pauvre Jésus... le prêtre qui entre
-dans l’étable pour la circoncision... le prêtre fait l’incision... le
-sang coule... le petit Jésus se débat doucement... Regardons ce sang
-divin! O sang de mon Jésus!...
-
-»2e point: _Ouïe._--Écoutons ce que disent les anges.
-
-»3e point: _Goût._--Goûtons l’amertume dont le cœur de Marie est
-abreuvé... la souffrance que Jésus endure dans sa chair!
-
-»4e point: _Odorat._--Attirons à nous par l’odorat et par forme de
-respiration intérieure les parfums de tant de vertus. Reposons-nous,
-comme l’abeille, sur ces fleurs de mortification. Aspirons, respirons au
-milieu de ces douces odeurs; c’est un plaisir doux, divin, céleste!...
-
-»5e point: _Toucher._--Touchons ce couteau sanglant, baisons-le,
-plaçons-le sur notre cœur!... Ah! si nous pouvions écrire de sa pointe
-sur ce cœur le nom aimable de Jésus!...»
-
- * * * * *
-
-Même adoration éperdue dans les prières de la communion. Faut-il citer
-ces paroles que chaque catholique doit connaître par cœur? Voici
-seulement «l’Acte d’amour.»
-
-«J’ai donc enfin le bonheur de vous posséder, ô Dieu d’amour. Quelle
-bonté! Que ne puis-je y répondre! Que ne suis-je tout cœur pour vous
-aimer, pour vous aimer autant que vous êtes aimable, et pour n’aimer que
-vous! Embrasez-moi, mon Dieu! brûlez, consumez mon cœur de votre amour.
-Mon bien-aimé est à moi; Jésus, l’aimable Jésus se donne à moi. Anges du
-ciel, Mère de mon Dieu, Saints du ciel et de la terre, donnez-moi votre
-amour pour aimer mon aimable Jésus.»
-
-Voilà qui apprend merveilleusement le langage de l’amour aux jeunes
-filles. Lorsqu’elles ont prononcé ces mots ardents, quelle langueur
-coule dans leurs veines! Comme elles sont prêtes à aimer!--Vienne un
-homme, et elles se serviront avec lui des paroles mêmes que l’Église met
-dans leur bouche à l’adresse de l’Amant mystique.
-
-
-DE L’UTILITÉ DU PRÊTRE ET DES BIENFAITS DE LA CONFESSION
-
-Cet homme sombre, au visage rasé comme celui d’un comédien, qui porte
-une robe de femme, il nous est arrivé de le croire un organe inutile
-dans la société. Il n’était qu’un intermédiaire entre l’homme et Dieu,
-un transmetteur de prières, accapareur d’offrandes, diseur de messes
-pour le salut des âmes, distributeur des lieux communs de la morale
-officielle dans sa chaire le dimanche, vivotant tant bien que mal de ce
-curieux métier de commissionnaire patenté entre la terre et le ciel.
-
-Mais son utilité réelle, nous ne la comprenions pas. Et nous nous
-étonnions de voir qu’il avait conservé dans la société une place, malgré
-tout, considérable. Il était, à nos yeux, pareil à cet appendice qui a
-joué jadis, paraît-il, un rôle important dans notre économie et qui est
-devenu un organe inutile à tous, sauf aux chirurgiens qui en vivent.
-
-Nous étions dans l’erreur. Lorsque nous avons compris le rôle
-destructeur de l’amour dans la société, la raison d’être du prêtre nous
-est apparue soudain. Il est un des soutiens solides de la société. Et
-cela par le moyen de la confession.
-
-L’amour ne vise qu’à détruire la famille, à en arracher l’individu en
-faisant miroiter devant ses yeux un bonheur suprême. Le prêtre défend la
-famille, et par les moyens les plus efficaces.
-
-Voyez cette femme qui court au confessionnal. Depuis des semaines sa vie
-est bouleversée. Rien de ce qui l’occupait ne compte plus. Son mari,
-qu’elle croyait aimer, elle découvre qu’il lui est indifférent; ses
-enfants remplissaient ses jours de joie; ils lui sont à charge.
-
-Une pensée, une seule, la harcèle nuit et jour... Est-ce elle vraiment
-qui a changé d’elle-même à ce point?... En être arrivée là! Si vite!...
-Non, ce n’est pas possible. Pourtant c’est vrai!
-
-Ce secret lui brûle l’âme.
-
-A qui se confier? Il n’est pas une personne au monde à qui elle puisse
-même laisser entrevoir la terrible vérité. Et voilà des jours et des
-jours qu’elle se torture!
-
-Oui, elle aime, c’est vrai... Mon Dieu, de cela elle se sent à peine
-coupable, car comment faire autrement que d’aimer cet homme? Elle aurait
-dû l’aimer, jusqu’à en mourir peut-être, sans lui laisser voir ses
-sentiments. Mais tout le reste, «les choses qu’on n’écrit pas»!...
-Tromper son mari qui a confiance en elle! Comme elle se sent coupable
-vis-à-vis de lui! Il est à mille lieues de se douter du combat terrible
-qu’elle soutient. «Il a une confiance entière en moi, se dit-elle, cela
-est pire que tout.»
-
-Alors une idée point dans ce cerveau affolé, et grandit, grandit,--celle
-de tout avouer à ce mari qui a été jusqu’ici l’unique compagnon de sa
-vie. Peu importe ce qui en résultera, son ménage brisé, ses enfants
-perdus, son mari au désespoir. Elle ne voit qu’une chose: le rachat de
-la faute par cet aveu nécessaire.
-
-Cela, et puis sortir d’un silence affreux.
-
-Mais avant de parler, elle veut aller prier, demander à Dieu la force
-d’accomplir ce qu’elle a résolu. Elle se confessera. Ainsi sera-t-elle
-en règle avec Dieu avant de l’être avec les hommes.
-
-Elle entre dans l’église, s’agenouille au confessionnal: «Mon père, j’ai
-péché...!» Qu’elle a de peine à parler! Les mots ne sortent pas de sa
-gorge fermée. En quelques phrases pleines d’un détachement qui n’est pas
-feint, le prêtre l’apaise; maintenant rien ne grince plus; elle se
-détend, elle se raconte et, à mesure qu’elle parle, elle se sent plus
-légère; elle dit tout, et, finalement, la peine qu’elle s’est imposée
-pour son péché, la résolution qu’elle a prise d’avouer sa faute à son
-mari.
-
-Le prêtre sur son siège étroit a un mouvement de recul... Maintenant la
-pénitente a fini; à son tour il parle.
-
-Le danger grave commence à ses yeux, non à l’adultère, mais à l’aveu au
-mari. L’adultère, le monde l’ignore. C’est une affaire à régler entre
-elle et Dieu, dont il est le truchement. Il y veillera, comme il est de
-son devoir de prêtre; elle n’a qu’à s’en remettre à lui. Mais surtout
-qu’elle se garde de parler à son mari. Elle n’a pas à se confesser à un
-époux. Dieu, qui est toute sagesse, a voulu que seul le prêtre ait le
-droit d’entendre les pécheurs en confession. Sans doute il reconnaît ce
-que cette décision a, en apparence, de noble, mais c’est là une
-tentation de plus du démon. Que deviendraient l’Église et sa hiérarchie,
-si on laissait aux brebis à chercher elles-mêmes leurs pâturages? La
-première chose que demande Dieu est la soumission. Et puisqu’elle
-déclare qu’il lui est impossible de ne pas parler à son mari, c’est
-précisément ce lourd devoir que Dieu lui impose en pénitence. Qu’elle
-ait confiance en Dieu. Il lui donnera la force de porter ce fardeau; Il
-est toute bonté; Il a offert son Fils pour racheter les péchés des
-hommes, etc., etc. Le prêtre termine par quelques sages conseils: voir
-moins souvent son ami, éviter d’être seule avec lui, se défendre des
-caresses innocentes si dangereuses entre gens qui s’aiment. Enfin prier
-Dieu, prier Dieu beaucoup.
-
-Il la renvoie chez celle calmée.
-
-Si elle compare son état moral avant et après la confession, comment
-douterait-elle des bienfaits de la religion?... Elle ne dira rien à son
-mari, elle gardera son amant. La famille est sauvée, les enfants ne sont
-pas sacrifiés, le mari continue à goûter un bonheur qui, pour être
-aveugle, n’en est pas moins le bonheur: quant à elle, elle mène des
-jours fiévreux et non sans beauté. La vie, comme il arrive, se chargera
-de la séparer de son amant. Rémy de Gourmont dit quelque part: «Il est
-des adultères exquis, ils ne sont pas durables.»
-
-Grâce au prêtre le scandale est évité, la société triomphe. Mais qui
-sait? l’individu lui-même est peut-être plus heureux ainsi et je ne vois
-pas de solution plus satisfaisante pour tous que celle-là?
-
-Ce n’est pas la thèse qu’exalte Ibsen dans quelques-unes de ses pièces,
-thèse qui a une grande beauté et une force extrême d’attraction. Il est
-légitime de faire des sacrifices pour l’achèvement d’une haute destinée.
-Mais à la solution ibsénienne peuvent seules se hausser des âmes fortes.
-Elle n’a rien à faire dans le train ordinaire de la vie des hommes; elle
-sèmerait des ruines autour d’elle, car il n’est pas donné à chacun de
-jouer impunément avec l’absolu. Le bonheur de la plupart des hommes est
-dans une juste médiocrité. Ne fait pas figure de héros qui veut; la
-sagesse est peut-être de remplir exactement sa destinée, sans aller au
-delà...
-
-Aussi, le plus souvent, l’aveu est-il dangereux et nuisible. Il risque
-de laisser platement dans la boue une femme sans force pour se créer une
-vie nouvelle, sans volonté pour réaliser l’idéal qu’elle a conçu dans un
-moment de fièvre... Souvent elle rentre au foyer abandonné; mais son
-action irréfléchie a des conséquences irréparables. Même si son mari la
-reprend, l’intimité est perdue; jamais plus leur union ne sera ce
-qu’elle a été.
-
-Par conséquent le prêtre a mille fois raison d’intervenir pour empêcher
-la dommageable effusion. «Cachez la vérité, dit-il, rien n’est plus
-dangereux que la vérité!»
-
-Du reste nous n’avons pas à discuter la question au point de vue d’une
-morale qui serait, en quelque sorte, extérieure à l’humanité. Restant
-parmi les hommes, déclarons que le prêtre qui est là pour défendre les
-règles sociales approuvées par l’Église, le mariage et la famille, est
-dans son rôle lorsqu’il ordonne à la femme le silence. Il protège ce
-qu’il doit protéger, et de façon efficace.
-
-«Reprendre ma liberté», crient les femmes! Il y a une foule de femmes
-qui ne sauraient que faire de leur liberté et bien peu d’hommes pour qui
-il vaut la peine de se sacrifier. Du reste est-il sage de renoncer à des
-biens positifs et durables, position, respect, fortune, enfants, pour
-les bonheurs précaires de l’amour?
-
-L’aveu, dira-t-on, est une solution extrême et qui ne se présente pas à
-l’esprit de beaucoup de femmes.
-
-C’est possible. Mais sans aller jusqu’à l’aveu, il y a la lutte avec
-soi-même, le remords, le désespoir, l’énorme poids du secret. L’utilité
-du prêtre est ici la même; il vous débarrasse d’un accablant fardeau, il
-vous soulage, vous calme, évite un inutile scandale... On comprend
-pourquoi il continue à occuper une place importante dans la société.
-
-A présent, vous me direz peut-être que vous ne tenez pas autrement à
-conserver la société actuelle et que vous ne ferez rien pour la
-défendre.
-
-Cela, c’est un autre point de vue.
-
- * * * * *
-
-Nous venons de décrire le grand combat.
-
-Toutes les femmes ne le livrent pas. Il en est qui ne connaissent pas le
-remords. (J’aimerais qu’on fît une exacte étude psychologique du
-remords). La plupart des femmes qui prennent un premier amant s’y
-décident après une lutte que les circonstances rendent plus ou moins
-longue. Même celles dont l’esprit est le plus affranchi ne se donnent
-pas aisément.
-
-Le changement si grand dans les habitudes, la puissance séculaire de la
-tradition religieuse, morale et sociale selon laquelle la femme doit
-être la femme d’un seul homme, tout contribue à rendre difficile le
-passage du mari à l’amant.
-
-Dans ce conflit l’amour a contre lui des adversaires redoutables et
-divers:
-
-1º la pudeur d’abord, si naturelle à la femme. Comment se dévêtir devant
-un homme, se livrer nue à ses caresses?
-
-2º l’idée du partage, horrible à beaucoup de femmes, insurmontable pour
-certaines d’entre elles. Comment être à la fois la femme de deux hommes?
-
-3º les risques à courir, perdre sa réputation et, pire, sa position.
-
-4º les enfants, ceux que l’on a, et ceux que l’on craint d’avoir.
-
-5º le mensonge. Il y a des gens qui sont très mal faits pour mentir. Ce
-peut être une joie de tromper un mari jaloux; c’est une trahison de
-tromper un mari qui vous aime et qui a confiance en vous.
-
-Je donne ces raisons sans ordre. En effet, pour Mme X..., la raison
-numéro cinq (mensonge) a une valeur immense et la première (pudeur)--Mme
-X... est d’une anatomie impeccable--n’en a aucune. Pour celle-ci, dont
-le mari seul a de la fortune, le numéro trois (risques) est un cran
-d’arrêt, tandis que pour l’autre, qui est plus mère qu’amante, le quatre
-(enfants) est infranchissable. Et ainsi de suite.
-
-Mais on peut établir que ces combats où la nature et la société ont une
-égale part et qu’à des degrés différents subissent toutes les âmes
-délicates, prennent chez les femmes dont l’âme et l’éducation sont
-religieuses une teinte uniquement religieuse. Ces femmes ne voient plus
-que le péché. La lutte pour elles est entre le devoir et la passion.
-Mais le devoir est envers Dieu; elles résistent au nom de la religion;
-c’est à Dieu qu’elles demandent des forces pour lutter contre leur
-amour. Elles se suggestionnent au point que la religion leur devient
-réellement un soutien. Elles imaginent que c’est à cause de leur foi
-qu’elles ne cèdent pas.
-
-En fait, on voit les mêmes combats chez celles qui croient et chez les
-autres. Chez ces dernières l’horreur du mensonge, de la trahison,
-l’impossibilité du partage, la pudeur, etc. prennent la place que Dieu
-tient dans l’âme de leurs sœurs croyantes.
-
-Peut-être la lutte est-elle moins douloureuse, moins âpre, chez celles
-qui la livrent à Dieu. Il est plus facile d’attendrir un Dieu
-compatissant que de se fléchir soi-même quand on a l’âme faite d’une
-certaine façon.
-
-Puis, en Dieu, on est sûr de trouver le pardon final. Il y a mis
-certaines conditions, une contrition sincère... Mais on l’éprouve
-toujours, au moins momentanément. En tout cas, il a son représentant
-patenté qui se tient à votre disposition dans une belle église parfumée.
-Le prêtre a des paroles d’indulgence prêtes. Si vous pleurez, allez à
-lui.
-
-Tandis que pour une femme droite, honnête, inaccoutumée aux
-compromissions, et qui doit lutter seule, le combat est plus dur.
-
-Mais on comprend aussi que cela ramène les femmes, les faibles femmes,
-aux pieds du prêtre, au confessionnal.
-
-
-
-
-X
-
-L’AMOUR ET LA LITTÉRATURE
-
-
-La littérature vit de l’amour.
-
-Hélas! par un funeste retour, l’amour trop souvent vit de littérature.
-La littérature nous impose ses clichés, nous oblige à nous servir
-d’idées toutes faites. Au lieu de courir librement devant nous, nous
-sommes forcés de suivre les ornières tracées. Avant l’épreuve, nous
-savons quels sentiments doivent correspondre à telles situations. Et les
-situations évoquent fatalement ces sentiments associés, un mari trompé
-ne peut être que ridicule--ce qui est tout à fait absurde; une femme
-cédant à un premier amant doit à la tradition littéraire de crier
-qu’elle est perdue et de lamenter le sort de ses enfants.
-
-Des années sont nécessaires pour que nous arrivions à nous retrouver
-nous-mêmes.
-
-Longtemps nous sommes le double de frères romanesques qui agissent et
-parlent en nous. Nous ne discernons plus ce qui est à nous et ce qui
-leur appartient.
-
- * * * * *
-
-La littérature nous prend tout jeunes. Nous avons lu et réfléchi sur
-l’amour avant d’aimer.
-
-L’État, le premier, se charge de notre éducation.
-
-J’ai entendu un jour deux lycéens aux Champs-Élysées. Ils avaient entre
-treize et quinze ans; ils discutaient avec ardeur. Le plus petit dit
-d’une voix précise:
-
---Tu n’y es pas. Tu as raté le sujet. Hermione et Phèdre n’aiment pas de
-la même manière. Hermione est jalouse et poussée au crime par la
-jalousie. Phèdre est criminelle dans son amour même...
-
-Le vent emporta la suite des paroles dans les bosquets élyséens et je
-poursuivis mon chemin en bénissant la Providence de m’avoir fait naître
-dans un pays d’intense culture amoureuse où les collégiens, sous la
-tutelle de professeurs patentés par l’État, font leur éducation
-théorique des passions avant que d’être hommes.
-
- * * * * *
-
-On peut poser en axiome que les héros de romans exercent une influence
-d’autant plus grande qu’ils doivent plus à l’imagination de l’auteur
-qu’à l’étude directe de la réalité.
-
- * * * * *
-
-Ces héros sont-ils vrais? Nous nous détournons d’eux, nous ne les
-écoutons point, nous nous refusons à confronter nos visages à leurs
-faces trop humaines. Quelle femme adultère se croira pareille à la
-malheureuse et passionnée Emma Bovary? Quel jeune homme voudra revivre
-Frédéric Moreau? Plus tard seulement, lorsque nous sommes rentrés de
-quelque terrible voyage, nous devenons sensibles au charme de ces voix
-tristes et persuasives.
-
- * * * * *
-
-Mais Mimi Pinson trouve, aujourd’hui encore, des admiratrices prêtes à
-l’imiter. En combien de jeunes gens vibre l’espoir de renouveler la
-fortune de Rastignac? Qui n’espère rencontrer une madame de Nucingen,
-une duchesse de Maufrigneuse, une madame de Mortsauf. A vingt ans, on
-voit l’amour par les yeux de Balzac. Prestigieuses héroïnes du prince et
-roi de la littérature romanesque, nous vous avons cherchées
-passionnément à travers la vie et notre imagination avertie était si
-puissante que, ô miracle, nous vous avons parfois trouvées!
-
- * * * * *
-
-Du reste toute littérature d’amour est fallacieuse et mensongère. Dès
-qu’on écrit, on trompe le lecteur.
-
-Nous aimerions savoir la vérité sur la vie sentimentale d’un Stendhal,
-d’un Byron, d’un Victor Hugo. Nous l’ignorerons toujours. Dans leurs
-confessions, les hommes de lettres mettent le plus grand soin à ne pas
-se révéler à nous. Lorsque, par hasard, un grand homme a pris des notes
-vraies sur lui-même, il se garde de les publier. Quelques-uns oublient
-de les détruire. Nous savons ainsi beaucoup de choses sur Stendhal, mais
-nous ne savons pas tout et il manque précisément ce qui nous
-intéresserait le plus.
-
-Byron avait laissé des notes autobiographiques. Son exécuteur
-testamentaire les lut; terrifié, il les brûla. Perte irréparable! On
-refusa également de publier le journal de Schopenhauer. Et personne
-n’osa raconter sincèrement la vie du Titan Beethoven.
-
-Mais qui de nous voudrait dire sa vie, toute sa vie?
-
- * * * * *
-
-Nous avons horreur de la vérité.
-
-Lorsqu’on nous raconte une histoire vraie, nous sommes choqués par la
-vérité même des détails qui nous gênent, que nous voudrions
-supprimer,--que nous supprimons en effet, si nous avons à écrire cette
-histoire.
-
- * * * * *
-
-L’union des sexes est, dans la littérature comme dans la vie, la
-finalité suprême. Une fois qu’ils se sont joints, le Créateur ne leur
-demande plus rien, et l’homme de lettres, comme le Créateur, regarde son
-ouvrage, le déclare bon, et se repose.
-
- * * * * *
-
-Malgré son intelligence, l’homme de lettres n’arrive pas à imiter la
-nature. Il apporte dans les événements une logique un peu grosse, un
-ordre un peu médiocre, un arrangement factice.
-
-En fait, les rapports que l’amour établit entre les êtres sont à la fois
-plus simples et plus compliqués que la littérature ne l’admet. Lorsque
-nous trouvons, par hasard, dans un livre des pages vraies qui semblent
-traduire exactement la réalité, nous nous étonnons et crions à
-l’invraisemblance, lorsque nous voyons, par exemple, dans _Les
-Confessions_ les rapports qui s’établirent naturellement aux Charmettes
-entre «Maman», le petit Jean-Jacques, et mon estimable homonyme, le
-discret et rare Claude Anet.
-
-Quel romancier imagina jamais une vie à trois comme celle qui se mena
-dans la petite maison aux portes de Chambéry, ou qui, l’ayant imaginée,
-nous la raconterait dans sa sincérité sur un ton uni, sans mots
-excessifs, sans ironie et sans indignation?
-
- * * * * *
-
-Dans trop de livres, l’amour n’est que timidités, craintes, hésitations,
-puis remords, angoisses. Il faut en conclure que chez les auteurs de ces
-livres l’amour n’a de retentissement que cérébral. Mais l’amour, c’est
-de la chair d’abord, de la peau, des muscles, des nerfs et du sang
-souvent.
-
- * * * * *
-
-Un des clichés dont la littérature a le plus usé et dont elle ne cesse,
-hélas! de se servir est le suivant:
-
-On suppose qu’une femme, honnête ou non (pour employer la terminologie
-usuelle, mais sans valeur), ne peut entendre un homme lui déclarer qu’il
-l’aime, si délicatement qu’il le fasse, sans se sentir outragée. Il faut
-alors que tout rapport cesse entre eux; elle condamne sa porte à cet
-homme qui était hier son ami.
-
-Voilà le thème familier à tant de romans anciens et à beaucoup de
-modernes.
-
-En est-il de plus faux?
-
-Comment outragerait-on une femme en lui déclarant qu’on ne voit rien de
-plus beau et de plus doux qu’elle, qu’elle promet le seul bonheur auquel
-on tienne, que les autres femmes auprès d’elle sont comme des ombres
-vaines, etc., etc.?
-
-Y a-t-il là rien qui puisse porter atteinte à l’honneur d’une femme?
-Est-on un intrigant, un homme vil, un débauché, parce qu’on nourrit de
-tels sentiments et qu’on les confesse?
-
-C’est pourtant ce que nous disent beaucoup de romans dont on loue la
-délicatesse. Mais dans la vie il n’en va pas ainsi. Regardons autour de
-nous pour voir comment les choses se passent.
-
-Il n’est peut-être pas une femme qui n’ait entendu au moins une fois la
-déclaration d’un homme épris d’elle. Quels sont à ce moment les
-sentiments qu’elle éprouve?
-
-Elle en est d’abord flattée et heureuse, car une femme à qui on parle
-d’amour sent qu’on lui dit précisément ce qu’il est de sa destinée
-d’entendre; on se sert d’une langue qu’elle comprend et dont les mots
-ont en elle des résonnances lointaines. Elle en éprouve une grande
-satisfaction.
-
-Il est rare que la déclaration la surprenne. Quand une femme est aimée,
-elle le devine à l’ordinaire bien avant qu’on lui en fasse l’aveu. La
-plus simple des femmes a sur ce point des lumières spéciales. Elle voit
-plus vite et mieux que l’homme le plus intelligent.
-
-Si elle a beaucoup d’amitié pour l’homme qui se déclare, elle peut
-ressentir un peu de peine à l’idée du chagrin qu’il aura (dans
-l’hypothèse où la femme ne se donne pas). Mais il n’est presque pas une
-femme qui, à ce moment-là, ne s’imagine qu’elle «arrangera les choses»,
-qu’elle défera ce qu’elle a fait. Encore ne tient-elle pas à le défaire
-complètement, car elle est fière, malgré tout, d’avoir inspiré un grand
-sentiment.
-
-Si l’homme est ennuyeux, elle en conçoit de l’ennui.
-
-En fait, elle peut éprouver mille sentiments divers, sans penser un seul
-instant qu’elle est outragée.
-
-Ne voyons-nous pas auprès de chaque femme un homme au moins qui a été, à
-un moment donné, éperdument amoureux d’elle, qui a parlé... et qui est
-resté son ami le plus cher, le compagnon de chaque jour sans que, bien
-souvent, il ait obtenu ce qu’il demandait.
-
-Voilà ce qu’on trouve lorsqu’on regarde dans la vie, mais dans les
-romans on continuera à nous montrer des jeunes gens n’osant se déclarer
-de peur d’outrager celles qu’ils aiment et des femmes tremblantes à
-l’idée d’entendre des paroles après lesquelles elles seront obligées de
-sonner leur domestique et de faire jeter à la porte l’ami qui leur était
-jusque-là si tendrement cher et dont elles goûtaient l’exclusive et
-délicate amitié.
-
- * * * * *
-
-Autre cliché: la déclaration.
-
-On sait l’abus qu’on fait de la déclaration dans les livres et surtout
-au théâtre. Cela se passe selon un rite fixé par les usages. A un moment
-donné (on recommande de choisir un temps orageux), le héros s’avance et
-déclare son amour en termes choisis et cadencés! Il s’exprime avec une
-émotion qui sait se contenir, car rien n’est plus noble et mieux ordonné
-que l’exposition progressive de ses sentiments.--Et les spectateurs
-applaudissent.
-
-J’imagine qu’il en est rarement ainsi dans la vie. Les grandes amours
-sont, à l’ordinaire, moins éloquentes; les vraies passions sont moins
-belles parleuses. Entre gens qui s’aiment, l’aveu ne se fait pas en
-longues phrases. Un mot, un geste, un regard même en réponse à une
-question banale, à l’occasion d’un incident insignifiant, suffisent à
-révéler à deux cœurs l’amour qu’ils se cachaient.
-
-Si l’on parle avec éloquence, ce n’est qu’après, une fois la situation
-établie...
-
-
-LA CRISTALLISATION
-
-Stendhal a fait la fortune de la théorie dite de la cristallisation qui
-revient à ceci: «On voit la personne que l’on aime douée de toutes les
-perfections.»
-
-Cela est faux. L’homme amoureux peut garder beaucoup de clairvoyance. Il
-ne prendra pas une sotte pour une femme d’esprit, une autoritaire pour
-une femme tendre. Mais il mettra au-dessus de tout une qualité aperçue
-dans celle qu’il aime. Il grandira à l’infini cette qualité qui existe
-pourtant en réalité. Aime-t-il, lui, intelligent, cultivé, une femme
-simple et sans culture, il ne s’y trompe pas et dit: «Que m’importe
-l’intelligence, cette faculté superficielle, brillante et sèche? Que
-m’apporteront de bonheur les idées acquises et les livres lus? J’en suis
-las. Il y a en cette femme les promesses d’une tendresse (ou d’une
-beauté, etc...) telle qu’auprès de l’amour qu’elle me donnera les
-satisfactions intellectuelles sont vraiment méprisables.»
-
-Il attribue à cette qualité une valeur inestimable. Plus tard, lorsqu’il
-aura joui à son contentement de cette tendresse, de cette beauté, il
-verra qu’il l’avait surestimée, qu’elle ne supplée pas à ce qui manque,
-et qu’il est difficile d’avoir avec une femme une union complète.
-
-
-«DON JUAN» DE MOLIÈRE
-
-C’est un piteux personnage que celui de Molière au point de vue don
-juanesque. Voyez les moyens qu’il met en œuvre et le résultat qu’il
-obtient. C’est un grand seigneur, un homme de la cour; il a un
-magnifique habit doré, des rubans couleur de feu, un valet; il est
-jeune, beau, courageux. Qui va-t-il séduire, cet homme prédestiné? Deux
-jeunes paysannes. Et comment? En leur promettant le mariage, tout comme
-s’il était un lourdaud de la ferme voisine!
-
-Quelle belle figure de don Juan notre homme fait là! Quelle partie
-difficile joue-t-il qu’il soit obligé d’en arriver au mariage pour
-réussir! Être don Juan! et user de moyens si bas! Du reste, il ne
-connaît pas d’autre tactique. Il a séduit Elvire de la même façon. Il ne
-sait parler que de son argent, de ses relations, et de mariage! Comment
-se peut-il qu’un don Juan plie son orgueil à d’aussi misérables
-manœuvres?
-
-Le véritable don Juan ne veut devoir son succès qu’à lui-même. Les
-conditions complètes du don juanisme ne sont réalisées que si le héros
-est sans fortune, sans nom, sans position avantageuse (Julien Sorel et
-Mlle de la Môle). S’il est noble, riche et puissant, il cache ces
-avantages et renonce à s’en servir. Alors seulement est-il sûr de
-triompher par ses propres moyens, par ce qu’il est, et non par ce qu’il
-a. Ce n’est ni pour payer des notes de couturier, ni pour se pousser
-dans le monde qu’on le choisit; il ne promet rien aux femmes et aux
-filles auxquelles il fait la cour; il se considérerait comme déshonoré
-s’il gagnait une femme par une promesse de mariage. Cela est vraiment
-trop facile; il se refuse ces moyens qu’il laisse à ceux qui ne peuvent
-vaincre par eux-mêmes. Don Juan joue la difficulté et met son honneur à
-être sincère. Il ne dit pas: «Je jure de vous aimer toujours. Votre vie
-et la mienne ne feront qu’un à jamais». Il dit au contraire: «Je vous
-aime et cela répond à tout. Demain ne nous appartient pas, je ne vous
-épouserai jamais. Mais c’est aujourd’hui que je vous veux. Je veux que
-vous m’aimiez à ce point de vous donner à moi sans réserves, sans
-garanties. Si vous ne m’aimez pas assez pour commettre une divine
-imprudence, je ne veux pas de vous. Laissons à d’autres le calcul,
-l’intérêt, le souci de ceci et de cela, le compte de ce qu’on livre et
-de ce qu’on reçoit. Il ne s’agit pas d’un marché, mais d’amour. Et comme
-je puis vous donner cela qui est sans prix et au-dessus de tout, vous
-m’aimerez...»
-
-Voilà le thème que développe éloquemment don Juan.
-
-
-VALMONT
-
-Valmont, des _Liaisons dangereuses_, est un véritable don Juan. La façon
-dont il mène la double conquête de Cécile Volanges et de la présidente
-de Tourvel est, don juanesquement, digne de tous éloges, par la
-diversité des moyens employés, la vive intelligence des situations et
-des caractères, par l’habileté, le sang-froid au milieu de la passion,
-par l’amour puissant du jeu et du risque. Le cynisme de Valmont n’ajoute
-rien à ses qualités essentielles de séducteur.
-
-Il faut remarquer que ce n’est pas le désir seul de la conquête qui
-pousse Valmont. Il ne combine pas ses victoires à froid. Non, il est
-vraiment amoureux de Mme de Tourvel; il la désire passionnément. Mais,
-c’est là le trait remarquable du don juanisme, cet amour ne le paralyse
-pas, ne le rend pas aveugle. Au contraire, il n’a jamais plus de
-sang-froid; il n’est jamais plus perspicace, plus propre à jouer un jeu
-difficile qu’au moment où il est le plus amoureux. Rester maître de soi,
-garder une vue claire des choses dans le tumulte de la passion, voilà la
-qualité suprême de don Juan.
-
-Un trait du même genre est à signaler en Julien Sorel dans la fameuse
-scène de la bibliothèque à l’hôtel de la Môle.
-
-
-Paris, 1903-1908.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages.
- Préface v
-
- I.--De l’Amour 1
- La peur de l’amour 1
- L’amour physique 3
- Le don Juanisme 4
- L’épreuve de la chair 11
- La physique de l’amour 13
- Ce qui est permis 17
- En dehors de la nature 18
- L’amour libre 19
- La pudeur 21
-
- II.--Nature et Société 25
- Le jeu noble 29
- La société 33
-
- III.--Les Hommes 43
- Les hommes et l’argent 45
- Les hommes intelligents et les femmes belles 56
- Instinct et intelligence 58
- De la sincérité envers soi-même et envers la femme 62
- Deux émotions 64
- L’instinct de reproduction 67
- Les rêveurs et les autres 68
- Dédoublement 71
- Le coq du village 72
- De suivre les femmes 74
- Autres choses 79
- Quelques hommes 80
-
- IV.--Quelques Conseils sur le Choix d’une Maîtresse 87
-
- V.--Les Femmes 119
- Les femmes et le monde 126
- Du naturel et du snobisme 131
- Le premier devoir de la femme 134
- Les caresses 137
- L’épreuve du lit 141
- Quelques femmes 141
- De la fatuité des femmes 151
- Joseph 153
- Pour une femme sentimentale, délicate et à scrupules 154
- Le sexe indiscret 158
- Le secret 159
- Les éternelles courtières de l’amour 160
- L’inconstante 161
- L’habileté suprême de la femme 162
- De l’existence de Dieu 163
- A chacun sa fonction 164
- Les ouvrières de l’amour 165
-
- De la Nécessité et de l’Art de battre les femmes 167
-
- VI.--De la Beauté 185
- Anatomie de la femme 189
-
- VII.--De la Jalousie 205
-
- VIII.--Les Ruptures 229
-
- IX.--L’Amour et L’Église 245
- Des prêtres 252
- De l’utilité du prêtre et des bienfaits de de la confession 257
-
- X.--L’Amour et la Littérature 269
- La cristallisation 279
- «Don Juan» de Molière 281
- Valmont 283
-
-
-Paris.--Typ. PH. RENOUARD, 19, rue des Saints-Pères.--1403.
-
-
-
-
-Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
-
-à 3 fr. 50 le volume
-
-EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
-
-
-DERNIÈRES PUBLICATIONS
-
- FERDINAND BAC
- Le Fantôme de Paris 1 vol.
- JULES BOIS
- Le Vaisseau des Caresses 1 vol.
- ALFRED CAPUS
- Histoires de Parisiens 1 vol.
- MICHEL CORDAY
- Mariage de demain 1 vol.
- ANDRÉ CORTHIS
- Mademoiselle Arguillis 1 vol.
- LÉON DAUDET
- La Lutte.--Roman d’une guérison 1 vol.
- FERDINAND FABRE
- Ma Vocation 1 vol.
- GUSTAVE FLAUBERT
- La «première» Tentation de saint Antoine (1849-1856).
- Œuvre inédite publiée par Louis Bertrand 1 vol.
- GUSTAVE GEFFROY
- Hermine Gilquin 1 vol.
- CHARLES GÉNIAUX
- Comment on devient Colon (Illustré) 1 vol.
- CHARLES-HENRY HIRSCH
- Un vieux bougre 1 vol.
- JULES HURET
- En Allemagne: Rhin et Westphalie 1 vol.
- HENRY KISTEMAECKERS
- Monsieur Dupont chauffeur 1 vol.
- MAURICE MAETERLINCK
- L’Intelligence des Fleurs 1 vol.
- VICTOR MARGUERITTE
- Prostituée 1 vol.
- OCTAVE MIRBEAU
- La 628-E8 1 vol.
- ÉDOUARD QUET
- Les Charitables 1 vol.
- GEORGES RIVOLLET
- La Dentelle de Thermidor 1 vol.
- ÉDOUARD ROD
- L’Ombre s’étend sur la Montagne 1 vol.
- ÉMILE ZOLA
- Correspondance.--Les Lettres et les Arts 1 vol.
-
-ENVOI FRANCO PAR POSTE CONTRE MANDAT
-
-8519.--Imp. Motteroz et Martinet, rue Saint-Benoît, 7, Paris.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK NOTES SUR L'AMOUR ***
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the
-United States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for an eBook, except by following
-the terms of the trademark license, including paying royalties for use
-of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
-copies of this eBook, complying with the trademark license is very
-easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
-of derivative works, reports, performances and research. Project
-Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may
-do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
-by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
-license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country other than the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you will have to check the laws of the country where
- you are located before using this eBook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm website
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that:
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
-the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set
-forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
-widespread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This website includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/old/68821-0.zip b/old/68821-0.zip
deleted file mode 100644
index ff55fbe..0000000
--- a/old/68821-0.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/68821-h.zip b/old/68821-h.zip
deleted file mode 100644
index b880ae2..0000000
--- a/old/68821-h.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/68821-h/68821-h.htm b/old/68821-h/68821-h.htm
deleted file mode 100644
index bad0452..0000000
--- a/old/68821-h/68821-h.htm
+++ /dev/null
@@ -1,9166 +0,0 @@
-<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
- "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
-
-<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr">
-<head>
-<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" />
-<title>
- The Project Gutenberg eBook of Notes sur l’amour, by Claude Anet.
-</title>
-<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" />
-<style type="text/css">
-
-p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em;
- margin: .3em 0;}
-
-h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; }
-h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; }
-h3 { text-align: right; font-family: sans-serif; line-height: 1.5em;
- margin: 3em 5% 1.5em 20%; }
-h3.c { text-align: center; margin: 3em 0 1.5em 0; font-family: roman; }
-
-div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0;
- margin: 1em 0; }
-
-.large { font-size: 130%; }
-.xlarge {font-size: 150%; }
-.small { font-size: 90%; }
-.xsmall, small { font-size: 80%; }
-
-.b { font-weight: bold; }
-.g { letter-spacing: .1em; }
-
-.sc { font-variant: small-caps; }
-.sans-serif { font-family: sans-serif; }
-
-.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 15%; }
-.verse { padding-left: 20%; text-indent: -20%; }
-
-p.r { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; }
-
-hr { width: 20%; margin: 1em 40%; }
-
-sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; }
-
-li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; }
-
-table { margin: 1em auto; }
-table.small td { padding-top: 0; padding-bottom: 0; }
-td { vertical-align: top; padding-top: .05em; padding-bottom: 0; }
-td.upad { padding-top: .3em; }
-td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1.5em; }
-td.w3 { width: 3em; }
-td.c div { text-align: center; }
-td.r div { text-align: right; }
-td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; }
-td.drap2 { text-indent: -1.5em; padding-left: 4em; text-align: left; }
-td.drap3 { text-indent: -1.5em; padding-left: 6em; text-align: left; }
-
-a { text-decoration: none; }
-
-.ugap { margin-top: 1em; }
-div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; }
-.break, .chapter { margin-top: 4em; }
-
-img { max-width: 100%; }
-img.h700 { height: 700px; }
-
-@media screen {
- body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; }
-}
-
-@media handheld {
- .break, .chapter { page-break-before: always; }
- .top4em { padding-top: 4em; }
- .nobreak { page-break-before: avoid; }
-}
-
-</style>
-</head>
-<body>
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Notes sur l&#039;Amour</span>, by Claude Anet</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Notes sur l&#039;Amour</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Claude Anet</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: August 23, 2022 [eBook #68821]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>NOTES SUR L&#039;AMOUR</span> ***</div>
-<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" class="h700" alt="" /></div>
-<div class="break"></div>
-<p class="c large b sans-serif top4em">CLAUDE ANET</p>
-
-<h1>NOTES<br />
-<span class="xsmall">SUR</span><br />
-<span class="large">L’AMOUR</span></h1>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE<br />
-<span class="small sans-serif">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR</span><br />
-11, <span class="g xsmall">RUE DE GRENELLE</span>, 11</p>
-
-<p class="c small">1908<br />
-Tous droits réservés.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<ul>
-<li><b>Voyage idéal en Italie</b> (<span class="sc">Jean Schopfer</span>). — Un vol. in 18.
-(Perrin et C<sup>ie</sup>, édit.)</li>
-<li><b>Petite Ville.</b> — Un vol. in-18. (Eug. Fasquelle, édit.)</li>
-<li><b>Les Bergeries.</b> — Un vol. in-16. (Calmann-Lévy, édit.)</li>
-<li><b>La Perse en Automobile.</b> — Un vol. grand in-8,
-(F. Juven, édit.)</li>
-</ul>
-
-<p class="c gap"><span class="xsmall g">IL A ÉTÉ TIRÉ DU PRÉSENT OUVRAGE</span> :<br />
-<i>45 exemplaires numérotés sur papier de Hollande</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="preface">PRÉFACE</h2>
-
-
-<p>On ne trouvera pas ici une définition de
-l’amour. A quoi bon en proposer une nouvelle ?
-Si vous n’avez pas été amoureux, les
-paroles les plus belles des poètes n’arriveront
-pas à vous donner de l’amour une
-idée même lointaine. Si vous en avez senti
-une fois la force, il n’est aucun besoin de
-le définir.</p>
-
-<p>Chacun, du reste, se déclare renseigné
-et se juge capable de discourir sur ce
-sujet.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La plupart des auteurs qui ont parlé de
-l’amour se sont bornés à en décrire les
-effets. Ces effets varient suivant les milieux,
-les temps, les mœurs. C’est pourquoi chaque
-génération a le droit d’apporter à son
-tour une description des apparences changeantes
-que revêt l’éternel amour. Et c’est
-une besogne que l’on recommencera avec le
-même intérêt jamais épuisé jusqu’à la consommation
-des siècles.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>S’il est une métaphysique de l’amour, je
-n’ai pas un mot à ajouter aux pages admirables
-que Schopenhauer lui a consacrées.</p>
-
-<p>Si l’on se refuse l’émouvant plaisir des
-méditations métaphysiques sur ce thème,
-nous avons pourtant le droit d’affirmer que
-le seul but certain de la vie est la propagation
-de la vie et que, dans l’amour, il
-faut voir « l’action d’une force naturelle
-inexorable ».</p>
-
-<p>L’amour garderait sa beauté et sa puissance
-tragique, si chacun adoptait cette
-vue. Mais peut-être enlèverait-on à ses
-drames l’amertume qui leur donne le goût
-de la mort si l’on voulait reconnaître dans
-la naissance, le développement et la fin de
-cette passion, l’effet de lois naturelles,
-plus compliquées, mais aussi nécessaires
-et inflexibles que celles de la pesanteur ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La forme de ce livre surprendra peut-être,
-Je me suis interdit le discours. L’amour
-est un sujet qui souffre mal un exposé
-didactique. On sacrifierait trop à la rigueur
-d’une exposition méthodique. La forme de
-la dissertation avec ses points successifs et
-ses transitions obligées apparaît un cadre
-d’une inutile raideur pour y faire entrer
-cette matière vivante, diverse, ondoyante…</p>
-
-<p>Alors des notes, brèves ou longues,
-directes toujours, entre lesquelles j’ai épargné
-au lecteur et à moi-même l’ennui des
-transitions.</p>
-
-<p>Elles ont été prises au cours de plusieurs
-années. On ne se met pas à sa
-table un beau matin en se disant : « Je vais
-faire un livre sur l’amour. » Ayant écrit,
-sur ce sujet, des pages sans suite, au
-hasard des rencontres et des spectacles
-que la vie m’a offerts, j’ai relu un jour ces
-fragments épars et j’ai pensé que peut-être
-ils occuperaient sans ennui pendant une
-heure le lecteur que je me souhaite.</p>
-
-<p>Ils sont parfois contradictoires. Qu’importe ?
-Il y a un nombre plus grand de
-contradictions dans la nature qu’on n’en
-trouvera dans ce petit livre. Écrites à des
-époques diverses et dans des dispositions
-d’esprit différentes, ces notes vont tout
-de même, par des chemins détournés ou
-directs, vers un seul but qu’on entrevoit…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je sais ce qu’on pourra leur opposer.</p>
-
-<p>On dira qu’elles ne visent pas assez à
-donner un tableau de la réalité objective,
-qu’elles sont l’œuvre d’un homme, et que
-cela se sent trop.</p>
-
-<p>Je serai heureux de lire sur ce même sujet
-le livre d’une femme. Je suis certain que si
-elle veut être sincère et que si elle se place
-au point de vue féminin, elle nous apprendra
-des choses intéressantes. Mais si elle veut
-parler en homme, il y a bien des chances
-pour qu’elle ne nous dise rien de significatif.
-Faisons donc chacun notre besogne.
-Notre seul effort doit être de voir clair et
-de ne pas nous laisser duper par les mots,
-par les préjugés et par les attitudes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Du reste, l’effort que nous faisons pour
-décrire les choses dans leur vérité n’est-il
-pas vain ? Quelques-uns arrivent et disent
-orgueilleusement : « Voici l’univers tel
-qu’il est. » Et, cependant, ils nous présentent
-l’image qu’ils s’en font.</p>
-
-<p>Au moins n’ai-je pas été la dupe de cette
-illusion. La réalité nous échappe. Que
-savons-nous au delà des apparences ? Les
-philosophes ont contemplé le monde ; ils
-l’ont vu étalé devant leurs yeux avides ; ils
-ont regardé ses montagnes déchirées, les
-forêts où le vent chante ou pleure, le flux
-et le reflux infatigable des mers, les ciels
-changeants, le cours immuable des astres,
-la foule pullulante des hommes, — et le
-cerveau de l’homme qui est à lui seul un
-monde plus complet que l’univers entier.
-Ils se sont abîmés dans leur contemplation ;
-ils ont perdu conscience d’eux-mêmes.
-Maintenant ils vont saisir les secrets de
-la vie éternelle. Penchés sur l’univers infini,
-ils l’interrogent : « Qu’es-tu ? » Et une
-voix sourde monte des profondeurs et leur
-répond : « Je suis toi. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il y a de quoi mourir de rire — ce qui
-est une solution — à voir les efforts désespérés
-que l’homme fait pour pénétrer par
-delà les apparences, pour dépouiller sa
-personnalité et refléter dans un pur miroir
-la vérité nue. Mais nous ne quittons notre
-individualité qu’au moment de la mort…
-et plus loin, nous ne savons rien.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ce livre n’offre donc, comme tous les autres,
-qu’une interprétation des choses. On
-peut discuter la valeur artistique de l’interprétation
-ou son intérêt. Mais nul n’a le
-droit de me reprocher de ne pas donner
-une vue objective d’une réalité qui, différente
-pour chacun de nous, restera en elle-même
-éternellement ignorée.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>C’est pourquoi je n’ai pas hésité à employer
-souvent le « je » dont on assure (je
-ne sais pas bien pourquoi) qu’il est haïssable.
-Stendhal, déjà, dans la préface de
-<i>L’Amour</i> s’excuse de la nécessité où il est
-de parler de soi. On ne peut éviter cette
-difficulté. En ces matières, vous décrivez
-ou des expériences que vous faites, ou des
-aventures auxquelles vous avez assisté
-comme témoin. Dans l’un et l’autre cas,
-quelle que soit la peine que vous preniez
-pour le dissimuler, c’est votre interprétation
-que vous proposez au lecteur.</p>
-
-<p>Et finalement il est peut-être plus modeste
-de dire : « je » que de vouloir ériger
-en vérité générale, ce qui n’est qu’expérience
-individuelle.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je sais quelle est la malignité du monde.</p>
-
-<p>Il est un certain nombre d’individus envieux
-et malades, qui, n’ayant rien à faire,
-s’occupent avec passion à brouiller les
-gens. Ils emploient leurs loisirs à colporter
-les nouvelles, à rapporter dans un lieu ce
-qui s’est dit secrètement dans un autre ; ils
-sont d’une prodigieuse habileté à découvrir
-des intentions là où vous n’en avez pas
-mis, à trouver des ressemblances où il
-n’en est point. Ils ajoutent malicieusement
-à ce que vous avez dit, déforment les propos
-et les enveniment.</p>
-
-<p>Écrivez-vous le mot « femme », déjà leur
-imagination s’enflamme ; il ne leur en faut
-pas plus pour savoir à qui vous avez pensé,
-et, les moindres mots, ils les commentent,
-les interprètent, les développent : « … Une
-femme jeune, jolie, coiffée à la grecque et
-portant une robe Directoire… ce ne peut
-être que madame R… » Ils volent chez madame
-R… bouillants d’indignation : — « Voyez,
-disent-ils, voyez ce qu’il ose !
-Vous le recevez, vous le traitez en ami, et
-que va-t-il imprimer sur vous ! Car c’est
-vous, c’est vous, vous dis-je. N’êtes-vous
-pas jeune, jolie ? N’étiez-vous pas au bal
-hier en robe Directoire et coiffée à la
-grecque ? Cet homme est un infâme ! »</p>
-
-<p>Le malheur est que cette scène se répète
-dans trois ou quatre sociétés différentes et
-que, dans chacune, on est également persuadé
-que c’est madame X… et nulle autre
-que l’auteur a dépeinte, car il est, grâce
-aux dieux, plus d’une femme jeune et jolie
-dans la ville, on donne encore des bals, et,
-comme personne ne l’ignore, les coiffures à
-la grecque et les robes Directoire sont à la
-mode cette année.</p>
-
-<p>Faut-il répondre à ces gens mal intentionnés
-qu’ils se trompent et que je n’ai
-dépeint personne en particulier ? Ce serait
-une étrange façon de reconnaître l’hospitalité
-des gens que de les diffamer dans ses
-écrits. Et, du reste, comment aurai-je
-trouvé des modèles dans le monde ? Tous
-les hommes à qui je serre la main ne sont-ils
-pas loyaux, sincères, discrets, dépourvus
-de haine, exempts de jalousie, à l’abri
-des passions, bons pères, fidèles maris ?
-Les femmes que j’ai l’honneur de connaître
-n’auraient-elles pas été choisies par le
-grand César dont l’épouse devait être au-dessus
-du soupçon ? Comment aurai-je
-donné du piquant à mes descriptions et
-mis dans ces pages l’accent de vérité qu’on
-y trouvera peut-être, si je m’étais borné à
-tracer les portraits des braves et dignes
-gens dont je fais mon exclusive société ?</p>
-
-<p>Faut-il jurer ici que les mœurs que je
-décris et les traits de caractère que j’ai
-relevés, je les ai trouvés dans la planète
-Mars qui est habitée, comme chacun le
-sait, et où j’ai passé quelques années fort
-intéressantes à un moment où le séjour de
-la Terre m’était devenu fastidieux par l’excès
-de vertu de ses habitants ?</p>
-
-<p>Mais il est inutile de chercher à apaiser
-les gens aigris dont le métier est de semer
-la zizanie dans la ville. Et je ne ferai pour
-les gagner aucun serment inutile.</p>
-
-<p>Les honnêtes gens verront suffisamment
-que j’ai évité avec soin dans ce livre tout
-ce qui pouvait, en visant un individu déterminé,
-éveiller une curiosité scandaleuse.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je me suis servi souvent au cours de ces
-pages de confidences que j’ai reçues. Mais
-je ne pense pas en avoir fait un usage
-défendu et que personne puisse se lever et
-me crier : « Vous avez trahi la confiance
-que j’avais mise en vous. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Par ailleurs on me dira : « Comment
-avez-vous ajouté foi à ce qu’on vous a raconté ?
-Ne savez-vous pas que chacun se
-déguise pour ne se laisser voir que dans un
-costume et dans des attitudes avantageux ? »</p>
-
-<p>Il n’est, en effet, personne qui soit absolument
-sincère. Mais il est des heures où
-chacun, presque malgré lui, est poussé à
-dire la vérité.</p>
-
-<p>Les femmes, elles-mêmes, qui mettent
-tant d’art à s’arranger, ont leurs moments de
-franchise. Ces grands enfants délicieux ont
-un irrésistible besoin de se raconter. Or il
-est difficile de mentir toujours et avec
-suite. A qui les écoute avec sympathie et
-avec un peu de clairvoyance, il n’est pas de
-secret que finalement elles ne livrent.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Si on se décide à publier un livre sur
-l’amour, il faut avoir les femmes avec soi.</p>
-
-<p>Pourtant qu’ai-je fait pour me les concilier ?</p>
-
-<p>Quand j’y réfléchis, je suis épouvanté à
-voir que j’ai parlé, d’elles comme de nous,
-avec une sincérité naïve et dangereuse et
-que je ne leur ai pas offert, pour me les
-rendre favorables, les doucereux bonbons
-que nos confiseurs de lettres à la mode
-s’entendent si bien à confectionner pour
-leur plaire.</p>
-
-<p>Mais elles ne s’y tromperont pas et reconnaîtront
-qu’il y a plus d’estime véritable
-dans la franchise dont j’use que dans les
-hommages serviles qu’on leur rend. J’imagine
-que les femmes, — ai-je tort ? — ne
-font pas grand cas de qui les flatte
-et qu’elles ont un peu de mépris pour
-qui ne sait que s’humilier devant elles et
-s’abaisser ?</p>
-
-<p>Je ne dirai pour me défendre que ceci :
-Qui s’y connaît mieux en courage que les
-femmes ? Ne sont-elles pas plus audacieuses
-que nous ? Alors peut-être me pardonneront-elles
-d’avoir parlé librement d’elles, — en
-homme courageux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ceci est donc le livre d’un homme.</p>
-
-<p>Ce n’est pas une raison, après tout, pour
-qu’il déplaise aux femmes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>On y trouvera peu de sentimentalité.</p>
-
-<p>Pourtant, je ne pense pas que l’on s’y
-trompe et qu’on en juge le sentiment
-absent.</p>
-
-<p>Mais la sentimentalité fade, poisseuse,
-universelle, non, je n’en veux pas.</p>
-
-<p>C’est, en amour, quelque chose comme
-le joli en art. Et, par haine du joli, de ce qui
-est facile, qui plaît à tous, les artistes vont
-parfois jusqu’à la laideur qui, à force de
-caractère, a sa beauté.</p>
-
-<p>L’abus affreux qu’on a fait, qu’on fait
-chaque jour, de la sentimentalité, cet apitoiement
-sans mesure, hors de propos,
-cette effusion radoteuse, ce balbutiement
-imbécile, le langage des fleurs et l’ânonnement
-des âmes, sont propres à donner le
-dégoût de l’amour à tout être un peu
-fier.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Comme je m’occupais à mettre ces notes
-en ordre, je reçus la visite d’un ami qui me
-demanda à quoi je travaillais. Et je le lui
-dis :</p>
-
-<p>— Comment, s’écria-t-il, vous voulez
-parler de l’amour. Mais l’amour, c’est l’abjection,
-la crise de folie, la pourriture, la
-fin de tout !… Quel fléau, quelle peste,
-quel tremblement de terre, quel conquérant,
-a laissé dans le monde les ruines que
-l’amour y a amassées ?… Auprès de lui,
-l’argent est innocent et sans tache. L’amour
-dégrade ; il souffle le vol et la corruption ;
-il ronge les moelles, rend le héros lâche et
-l’homme pareil à la bête ; il…</p>
-
-<p>— Arrêtez-vous, interrompis-je. Cela ne
-suffit-il pas pour montrer qu’il n’est rien
-au-dessus de l’amour, puisqu’il est, en effet,
-tout ce que vous dites… et tant d’autres
-choses encore.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge">NOTES SUR L’AMOUR</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="c1">I<br />
-DE L’AMOUR</h2>
-
-
-<h3 id="c1s1">LA PEUR DE L’AMOUR</h3>
-
-<p>La peur de l’amour est un signe de vitalité
-moindre.</p>
-
-<p>Les faibles s’épouvantent : « L’amour est
-une affreuse maladie. Fasse le ciel que je
-n’en sois jamais atteint. Songez-y ! détruire
-un repos péniblement gagné ! bouleverser les
-aises qui me sont chères, la régularité méthodique
-de ma vie, mes arrangements minutieux,
-mes calmes digestions !… Une aventure !
-Saurais-je y vivre ? Comment en sortirais-je ? »
-Et ils s’enfoncent dans leur médiocre quiétude.
-La seule image de l’amour les fait
-trembler.</p>
-
-<p>Mais les forts l’appellent d’une voix haute.
-Cette crise terrible, nécessaire, magnifique,
-ils ne la redoutent pas. Ils savent que les âmes
-s’y trempent et qu’elles en sortent d’un meilleur
-métal. Vaut-il la peine de vivre si l’on ne
-connaît pas les joies et les douleurs extrêmes
-de l’amour ? Ils aiment mieux en courir les
-risques graves que de végéter dans un égoïsme
-tranquille. Comme René, ils s’écrient passionnément
-devant la monotonie quotidienne de
-la vie : « Levez-vous vite, orages désirés ! »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’amour-passion est infiniment rare. Il faut,
-pour y atteindre, une certaine qualité d’âme.
-Il ne peut se développer en des êtres pleins
-d’eux-mêmes et de vanité.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais il n’est personne qui ne se flatte de
-pouvoir l’éprouver. Un étalon, s’il parlait, dirait
-à la jument qu’il saillit : « Je vous aime
-à la folie. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La langue même prête à la confusion. On
-dit (quand on peut) : « donner des preuves
-répétées de son amour. » A prendre cette
-expression à la lettre, quelle dépense diurne
-et nocturne de sentiment en ce pays !</p>
-
-
-<h3 id="c1s2">L’AMOUR PHYSIQUE</h3>
-
-<p>Stendhal le définit brièvement : « A la chasse,
-une belle paysanne. » Et cette définition est
-probablement une des plus fausses qu’on
-doive à cet auteur exquis.</p>
-
-<p>Je ne pense pas qu’au temps de Stendhal
-on rencontrât plus qu’aujourd’hui de belles
-et faciles paysannes à la chasse. De nos jours
-ce gibier est devenu rare. La faute en est sans
-doute aux braconniers.</p>
-
-<p>Mais, pas plus au temps de Stendhal
-qu’au nôtre, on n’a goûté, en courant un
-lièvre, l’amour-physique dans sa beauté. Si,
-par hasard, on rencontre une jeune et jolie
-paysanne, on y trouvera peu de propreté, de
-l’odeur, la maladresse la plus gauche. Vous
-ne la déshabillerez pas en pleins champs, et
-il faut être affamé pour prendre un véritable
-plaisir à cet insuffisant contact.</p>
-
-<p>L’amour physique, les professionnelles nous
-le donnent avec le raffinement et l’art nécessaires,
-dans le décor le plus propre à l’amour,
-qui est, non derrière une haie, parmi les vers
-et les limaces, avec la peur du garde champêtre,
-mais, toutes portes closes, en chambre
-chaude, entre draps fins.</p>
-
-<p>Un grand nombre d’hommes ne connaissent
-que l’amour physique et s’en satisfont.</p>
-
-
-<h3 id="c1s3">LE DON JUANISME</h3>
-
-<p>A côté de l’amour physique et de l’amour
-passion (faut-il dire que ces divisions tranchées
-ne sont que pour la commodité du discours
-et que, dans la réalité, on passe par
-mille ponts de l’un à l’autre ?) faisons une
-place à un sentiment spécial qu’on appelle le
-don juanisme.</p>
-
-<p>Il y a deux positions fort différentes du don
-juanisme. Elles ont été souvent confondues.</p>
-
-<p>Le don juanisme peut être la recherche de
-l’absolu dans la passion. Don Juan veut la
-femme unique à laquelle il donnera l’absolu
-d’amour qu’il sent en lui. Il ne la trouve pas.
-Alors il va de femme en femme, jamais heureux,
-ou d’un si médiocre bonheur qu’il le rejette
-aussitôt. Et cette chasse passionnée, cette
-suite d’efforts aboutissant à de successives
-déceptions, l’espoir renaissant à chaque fois
-et chaque fois leurré, ont quelque chose de
-douloureux et de tragique. On ne songe plus
-à ses victimes, mais à don Juan lui-même qui
-serait ici le plus grand, le plus insatiable des
-amoureux.</p>
-
-<p>Il est un autre don Juan. Celui-ci est tout
-dans le désir de conquérir, de jouer « au jeu
-dangereux » avec la femme et de gagner la
-partie.</p>
-
-<p>Pour illustrer cette forme du don juanisme
-je cite les confidences que me fait
-R… Elles montrent que ce don juanisme ne
-constitue pas nécessairement, comme le précédent,
-un caractère permanent de l’individu,
-mais qu’il correspond peut-être à un âge de
-la vie.</p>
-
-<p>« Pendant plusieurs années, me dit R…
-dominait en moi le désir de la conquête. Je
-voulais plaire et remporter des victoires ; les
-plus difficiles étaient les plus belles. Ma première
-pensée, lorsque je voyais une femme
-nouvelle, était, non pas : « Est-elle facile ? »
-mais : « Je l’aurai. » J’étais à la fois fièvreux à
-l’idée de la posséder et calme comme un calculateur
-tandis que je combinais les attaques
-propres à la faire tomber rapidement
-dans mes bras ! Avec chacune la défense et
-l’attaque variaient. Suivant les jours et leur
-humeur, je jouais l’indifférence avec la coquette ;
-j’étais tendre et léger avec la femme
-grave, sérieux avec la frivole. De même qu’au
-jeu des vingt questions, les véritables amateurs
-s’interdisent de gagner par des moyens
-trop faciles, je ne me permettais pas de biseauter
-les cartes dont je me servais. Je ne voulais
-devoir ma victoire qu’à la science et non au
-hasard. Suivant les circonstances, je ralentissais
-l’allure jusqu’à me faire désirer ; d’autres
-fois, je poussais une pointe si hardie, si
-inattendue, que la place succombait avant
-même d’avoir aperçu le danger. Ailleurs,
-je jouais une partie subtile, une guerre toute
-en sous-entendus, d’attaques sournoises et de
-fausses retraites. Un mot jeté à temps peut
-avoir d’infinies répercussions, vibrer des
-mois et des mois dans une âme soudain inquiète.</p>
-
-<p>» Du reste, étant donnée la vitesse variable
-selon laquelle elles évoluaient, je pouvais
-sans peine mener plusieurs affaires de front
-et les pousser jusqu’à leur fin.</p>
-
-<p>» Je prenais à ce jeu un plaisir extrême. En
-est-il un plus beau, un plus émouvant au
-monde ?… Avoir en face de soi une adversaire
-que l’on est prêt à aimer ! La combattre et la
-désirer à la fois ! Voilà une sensation rare…
-Quelle minute, celle où l’on dévêt pour la
-première fois une femme qui a opposé une
-longue résistance ! Elle vous a accablé de ses
-hautaines rigueurs, elle a cru vous échapper !…
-Maintenant vous la tenez ! Elle est là,
-nue devant vous, elle tremble, elle s’affole !
-Elle est à vous ! Prenez-la…</p>
-
-<p>» Mais lorsque je l’avais prise, elle ne m’intéressait
-plus. Je ne m’attachais pas. La lutte
-terminée, je m’en allais à d’autres conquêtes.
-Mon bonheur était dans la lutte et la victoire,
-non dans la possession.</p>
-
-<p>» Au sortir de l’adolescence, je vécus ainsi
-pendant une dizaine d’années.</p>
-
-<p>» Vers trente ans je compris que je pouvais
-demander et donner plus aux femmes, qu’il
-y avait beaucoup d’orgueil et peu d’amour
-dans la lutte que j’avais engagée contre elles.
-Un monde nouveau, celui du sentiment,
-me fut révélé. Je n’avais fait que l’entrevoir.
-Alors seulement je sus ce qu’était
-l’amour…</p>
-
-<p>» L’instinct don juanesque n’était pas tout à
-fait mort en moi ; il se réveillait parfois, mais
-pour de brèves périodes et je n’y trouvais,
-malgré un vif plaisir, que d’incomplètes
-satisfactions… »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les débuts de l’amour, avant la première
-caresse, sont délicieux. Les heures passent
-dans une exaltation colorée et légère où la
-crainte d’échouer ne se mêle pas encore à la
-pensée du bonheur espéré. Il serait d’un suprême
-raffinement de ne voir alors que rarement
-celle que l’on commence à aimer. C’est
-le premier degré de l’amour ; il faut le prolonger ;
-il est exquis. Peut-être faudrait-il ne
-pas le dépasser ?</p>
-
-<p>Mais persuaderez-vous à la rose en bouton
-de rester bouton ? Elle grandit sous le ciel favorable,
-s’ouvre de plus en plus, jusqu’à ce
-qu’elle s’épanouisse enfin au grand soleil, au
-grand soleil meurtrier de midi.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les commencements de l’amour sont troubles,
-incertains, et pareils à ceux des fleuves.
-Là où le fleuve prend sa naissance, il suffirait,
-semble-t-il, d’un léger barrage pour en changer
-le cours. A sa source il irait ici ou là,
-indifféremment. Mais une fois qu’il a trouvé
-sa pente, il n’est pas de puissance, divine ou
-humaine, capable de l’arrêter. Sûr de sa route,
-il s’en va, malgré mille détours, vers la mer
-qui l’appelle.</p>
-
-<p>Ainsi en est-il de l’amour. Peut-être pourriez-vous,
-au moment qu’il naît, l’étouffer ?
-Il est né, — il est trop tard. Il vous entraîne
-maintenant jusqu’à la mer, là-bas, jusqu’à la
-mer où tous les fleuves se perdent et meurent.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’homme prudent dit : « Si vous voyez une
-femme qui vous plaît, fuyez avant que de la
-connaître. »</p>
-
-<p>On pourrait aussi ne pas vivre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>On a vu des gens qui s’aimaient prendre
-leurs jambes à leur cou pour se fuir. Ils étaient
-affolés par la peur à ce point qu’ils n’ont pas
-su où ils couraient et se sont soudain trouvés
-essoufflés, à demi morts, dans les bras
-l’un de l’autre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>De mélancoliques rêveurs ont affirmé que
-l’amour, même heureux, ne donnait que déceptions.
-Ces gens ont tristement vécu et n’ont
-même pas su regarder autour d’eux.</p>
-
-<p>Ils auraient vu qu’à la vérité l’amour
-s’égare souvent, ou s’ignore. Mais lorsque
-deux êtres s’aiment réellement et s’appartiennent,
-ils ne supportent pas l’idée d’être
-privés l’un de l’autre. Ils savent qu’ils ne
-trouveront pas ailleurs le bonheur qu’ils
-réalisent ensemble.</p>
-
-<p>Il est important de noter, à ce sujet, que les
-drames passionnels éclatent le plus souvent
-après la possession. Croit-on que c’est un bien
-négligeable, un néant, une déception, ce pour
-quoi les hommes jouent leur existence, et
-qu’ils estiment plus précieux que l’honneur
-et que la vie ?</p>
-
-<p>Et qu’on ne dise pas qu’ils risquent leur
-existence pour une chimère, pour un fantôme
-de leur imagination, non, c’est pour quelque
-chose qu’ils connaissent et dont ils sentent
-encore l’aiguillon au profond de leur chair.</p>
-
-
-<h3 id="c1s4">L’ÉPREUVE DE LA CHAIR</h3>
-
-<p>On aime une femme à en perdre le sommeil
-et l’appétit. Tant qu’on ne l’a pas possédée,
-on ne sait rien sur le bonheur ou la déception
-qu’elle vous apportera.</p>
-
-<p>Vous l’adorez ; vous faites pour l’obtenir
-cent folies dommageables ; elle cède ; elle est
-à vous. Au sortir du lit, elle vous devient
-indifférente ; vous vous êtes trompé ; vous
-ne l’aimez plus.</p>
-
-<p>Rien à l’avance ne peut vous renseigner.</p>
-
-<p>Vos expériences antérieures sont sans utilité.
-A chaque fois vous vous trouvez devant
-l’inconnu. La science pourra faire mille progrès,
-elle établira que l’amour est ceci ou
-cela, qu’il y a au contact de certaines personnes
-dégagement d’<i>électrons</i> ou d’<i>ions</i>, ou
-de rayons <i>n</i> ; on mettra en formules algébriques
-les lois de l’attraction sensuelle…; les
-savants n’en seront pas plus avancés que les
-autres, car, sur ce point qui est le tout de
-l’amour, seule l’épreuve de la chair décide.</p>
-
-<p>C’est pourquoi beaucoup de femmes hésitent.
-Elles savent que les serments, les promesses
-d’avant le lit, sont paroles vaines, que
-rien ne les assure du lendemain, qu’il faut se
-donner d’abord et, sans être sûres d’être remboursées,
-payer de leur personne. Le risque
-est immense.</p>
-
-<p>Heureusement les femmes ont-elles plus de
-courage que nous.</p>
-
-
-<h3 id="c1s5">LA PHYSIQUE DE L’AMOUR</h3>
-
-<p>L’amour est un sentiment qui tend impérieusement
-à se traduire dans un acte. Lorsqu’ils
-ont réussi à amener la femme qu’ils
-aiment à l’acte, les naïfs croient que la partie
-est gagnée. Grave erreur, c’est alors seulement
-que la véritable bataille se livre, et ce
-qui précède n’est qu’escarmouche sans conséquence.</p>
-
-<p>Le problème est celui-ci : amener sa maîtresse
-au bonheur au temps même où vous y
-atteignez. Cela est d’une grande difficulté, et
-n’obtient pas l’harmonie synchronique qui
-veut. Peu d’hommes savent pratiquer cet art
-difficile. Ceux qui en possèdent les secrets sont
-aimés des femmes. Les autres, ceux qu’elles
-méprisent, renvoient ou trompent, sont simplement — il
-n’y a pas à chercher ici d’explication
-métaphysique — des hommes maladroits
-au lit.</p>
-
-<p>L’éducation de l’homme dans la physique
-de l’amour est mauvaise. Il débute à l’ordinaire
-par des professionnelles ; leur métier veut
-qu’elles satisfassent l’homme sans qu’il ait à
-se préoccuper du plaisir de sa compagne. Elles
-sont aux yeux de l’homme un instrument dont
-il tire des jouissances personnelles. L’égoïsme
-de l’homme est prodigieusement développé
-par le commerce avec les filles de joie. Voilà
-de mauvaises habitudes prises.</p>
-
-<p>Il se marie. La situation est changée. Il faut
-trouver autre chose. Mais quoi ?… Son ignorance
-est grande. Et puis a-t-il le temps de
-réfléchir ? Il aime ; il veut sa femme ; il est
-pressé et rude ; il la prend ! Quelles désillusions
-pour cette vierge qui attendait qu’on lui
-ouvrît délicatement la porte du paradis !</p>
-
-<p>L’abord brutal de la vierge par le mari est
-la raison suffisante du grand nombre de maris
-non aimés et, par la suite, trompés.</p>
-
-<p>Les débuts du mariage sont, le plus souvent,
-horribles pour la femme et sans agrément
-pour l’homme. Les tâtonnements de l’homme,
-la pudeur blessée de la femme, son inexpérience,
-sa peur, rendent à ce moment l’amour
-physique sans charme. Joignez à cela la nouveauté
-de la situation, la difficile adaptation
-des caractères, le heurt de deux personnalités
-si différentes, le manque d’habitudes communes,
-et l’on comprend que ce qu’on appelle — ironiquement,
-sans doute, — la lune de
-miel, soit une des périodes les moins heureuses
-de la vie.</p>
-
-<p>La femme est d’autant plus déçue que la
-tradition, littéraire ou parlée, lui a dépeint
-ces premières semaines sous des couleurs
-enchanteresses. Du reste, elle se fait, aussitôt,
-complice de ces mensonges. Celle qui a le plus
-souffert à ce moment de sa vie se garde de
-l’avouer. Elle est honteuse d’avoir été seule,
-croit-elle, à éprouver une déception ; elle se
-tait ou contribue par des récits trompeurs à
-augmenter les illusions dans lesquelles se
-plaisent ses sœurs ignorantes.</p>
-
-<p>Pourquoi ne pas dire la vérité, simplement ?
-Pourquoi ne pas montrer qu’entre l’homme
-maladroit ou brutal, ou l’un et l’autre, et la
-vierge ignorante, il est rare de voir naître le
-bonheur physique ?</p>
-
-<p>Un grand nombre de femmes de tempérament
-moyen ou médiocre passent des nuits,
-et parfois des années, sans éprouver de
-l’amour autre chose que du dégoût. Ce dégoût
-les amène bien vite à mépriser leur mari.</p>
-
-<p>Les hommes qui ont eu des maîtresses non
-professionnelles sont mieux préparés. Avec
-les femmes qu’ils aimaient, ils ont pris
-de précieuses leçons. Mais il est des maris
-à préjugés qui se refusent à traiter leur
-femme comme ils traitaient leur maîtresse.
-Ils entendent respecter « la mère de leurs
-enfants » !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quant au premier contact entre deux êtres
-vierges, peut-on en imaginer l’horreur et le
-ridicule ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La physique de l’amour est un art difficile.
-Pour y passer maître, il faudrait à l’homme
-quelques connaissances anatomiques, de l’ingéniosité,
-du tact, de la force, et surtout de
-la patience. Savoir attendre ! Posséder et
-être possédé ! Voilà le grand secret ! Voilà ce
-qui fait les liaisons solides et durables. Cela,
-c’est la réalité suprême de l’amour ;</p>
-
-
-<p class="c">Et tout le reste est littérature.</p>
-
-
-
-<h3 id="c1s6">CE QUI EST PERMIS</h3>
-
-<p>En amour, chacun a son idée sur ce qui est
-permis et sur ce qui ne l’est pas. La plupart
-des hommes mariés ne connaissent leur femme
-qu’en chemise !</p>
-
-<p>Il est des pays entiers, l’Amérique du Nord,
-l’Angleterre, où une femme honnête se croirait
-déshonorée si son mari lui demandait de
-traverser nue la chambre à coucher. Mais
-c’est une idée qui ne viendra jamais à un
-mari anglo-saxon.</p>
-
-<p>Pour d’autres, il y a les choses naturelles
-et celles qui ne le sont pas, les premières
-étant permises, les secondes défendues. Ils
-trouvent licite telle posture parce que naturelle ;
-ils proscrivent celle-ci comme antinaturelle.
-Ces gens sont d’une grande ignorance.
-Ils se font de la nature une idée étriquée et
-fausse. S’ils ouvraient quelques livres d’histoire
-naturelle, ils seraient terrifiés à voir ce
-que la nature a inventé dans la physique de
-l’amour et de combien elle dépasse les imaginations
-les plus folles de ce pauvre animal
-raisonnable qu’est l’homme.</p>
-
-<p>Ainsi à qui veut s’en tenir à la nature
-(et je ne vois pas à quoi d’autre nous pourrions
-nous raccrocher) tout est permis. Et
-chacun décidera librement selon ce qui lui
-plaît.</p>
-
-
-<h3 id="c1s7">EN DEHORS DE LA NATURE</h3>
-
-<p>Rien n’est plus risible que la prétention
-que nous avons eue si longtemps (la plupart
-des hommes l’ont encore) d’être en dehors
-de la nature.</p>
-
-<p>Nous imaginons que nos vertus sont d’origine
-extra-terrestre, qu’elles nous élèvent au-dessus
-de ce monde, qu’elles sont la marque
-de notre fabrication divine. « Dieu fit l’homme
-à son image. »</p>
-
-<p>La pudeur, le dévouement, le courage, le
-sacrifice de soi, voilà, nous assure-t-on, les
-titres de gloire propres à l’homme. Ah ! que
-l’on a écrit de belles et éloquentes pages sur
-ce sujet ! Et l’on a créé les religions ! Et l’on
-a dit mille folies !…</p>
-
-<p>Et pourtant si nous voulions regarder chez
-nos frères les animaux ! N’y trouverons-nous
-pas ces vertus exaltées encore ? Quelle pudeur
-humaine égale celle de l’aveugle taupe qui
-fuit éperdument le mâle ? Quelles sont les
-mères humaines qui donnent plus délibérément
-leur vie pour assurer celle de leurs enfants
-que les femelles de certaines espèces
-animales, que la louve, par exemple, lorsqu’elle
-s’efforce d’entraîner les chiens à sa
-suite pour sauver ses louveteaux ? Et, pour
-en arriver à l’amour, où sont les hommes
-prêts à affronter à coup sûr une mort horrible
-pour la possession d’une femme ? Où sont-ils
-ceux qui, comme le frelon, sont résolus à
-donner aussi leurs entrailles dans l’acte de
-l’amour ?</p>
-
-<p>Y a-t-il une mesure plus grande de prévision,
-de calcul désintéressé, de dévouement,
-de courage, de sacrifice absolu de soi pour
-les siens chez les hommes que chez les animaux ?</p>
-
-
-<h3 id="c1s8">L’AMOUR LIBRE</h3>
-
-<p>On voit des gens souhaiter un libre épanouissement
-de l’amour dans un monde nouveau
-où rien désormais ne gênerait plus sa
-croissance, n’arrêterait son élan.</p>
-
-<p>Je ne sais trop ce que donnerait l’amour
-s’il avait à fonder une société. Mais nous
-pouvons déjà constater que l’amour facile ne
-va pas très loin, ne monte pas très haut.</p>
-
-<p>Il est bon qu’il ait quelque chose à vaincre.
-Il ne grandit que dans des circonstances adverses ;
-il n’éprouve sa force que contre des
-obstacles. C’est pourquoi les barrières si gênantes
-que lui oppose la société ne sont pas
-inutiles. Ces étroites et hautes notions d’honneur,
-de devoir, de vertu, d’amitié, de pudeur
-et de chasteté, ne cherchons pas à les diminuer.
-Exaltons-les, au contraire ; augmentons-en la
-valeur. Elles se dressent contre l’amour ;
-constamment elles l’humilient, l’anéantissent,
-l’écrasent. Tant mieux ! L’amour qu’elles ont
-vaincu n’était pas digne de vivre. S’il ne peut
-triompher des idées reçues, des dogmes imposés,
-qu’il meure !</p>
-
-<p>Il faut qu’il soit assez puissant pour renverser
-les obstacles qui se trouvent sur son
-chemin. Il n’est rien s’il n’est tout, s’il n’est
-au delà du bien et du mal. Sur les ruines, il
-sourit, fier de sa force éprouvée.</p>
-
-<p>Mais qui ne voit alors que son sort ne serait
-pas aussi grand dans la liberté ? Il ne peut
-exister dans la promiscuité, dans la vie trop
-facile, trop lâchée.</p>
-
-
-<h3 id="c1s9">LA PUDEUR</h3>
-
-<p>Il y a la pudeur physique et la pudeur morale.
-Celle-ci, Stendhal l’a décrite excellemment ; il
-n’y a pas à y revenir, nous ne parlerons
-donc que de l’autre.</p>
-
-<p>Les sentiments de pudeur physique que
-nous avons conservés prouvent que nos actes
-sont encore régis par des causes qui ont cessé
-d’exister depuis plus de dix mille ans (et il
-y a des gens pour croire à la liberté !) Les
-animaux se cachent lorsqu’ils s’unissent parce
-qu’ils sont alors sans défense. Voilà une excellente
-raison. Nos ancêtres de l’époque préhistorique,
-lorsque l’homme faisait la chasse
-à l’homme, étaient obligés d’avoir, comme les
-animaux, de secrètes amours. Mais, depuis ces
-temps lointains, la lutte pour la vie ne s’exerce
-plus de la même manière. C’est à la Bourse, dans
-les usines, que l’on se bat pour vivre. Nous
-sommes en parfaite sûreté dans nos maisons.</p>
-
-<p>Pourtant la pudeur, héritage de ces époques
-disparues, veut que nous nous cachions
-pour faire l’amour.</p>
-
-<p>Le monde antique était arrivé à s’en débarrasser
-presque. Dans les fêtes égyptiennes,
-grecques et romaines, la pudeur telle que
-nous la concevons, avait à peu près disparu.</p>
-
-<p>Le christianisme l’a fait revivre. Pour lui,
-la chair est l’ennemie. Il apprend à la mépriser.
-Elle est la pierre d’achoppement sur
-la route du ciel. De nouveau, des siècles passèrent.
-Nous avons secoué rudement les idées
-chrétiennes et nous nous en sommes défait.
-Mais la pudeur s’est cramponnée à nous et
-ne nous lâche pas.</p>
-
-<p>Le nu reste scandaleux.</p>
-
-<p>La pudeur a été exploitée adroitement par
-tous les malvenus, les déformés, les ratés
-de notre civilisation. Comme ils sentent bien
-ce qu’ils perdraient à exposer au grand jour
-leurs anatomies insuffisantes, leurs pieds plats
-et carrés, leurs genoux osseux, leurs cuisses
-maigres, piteuses et sans muscles, leurs ventres
-ballonnés, leurs poitrines rentrées, leurs
-épaules rondes, leurs dos voûtés, ils déclarent
-qu’il est contraire à la pudeur de se laisser
-voir dans sa nudité. Et, même dans le lit,
-ils gardent leur chemise.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ne déshabillez jamais une femme qui se
-refuse à se laisser voir nue. La pudeur est,
-neuf fois sur dix, le juste sentiment d’une
-insuffisance physique.</p>
-
-<p>Entre gens beaux, jeunes, et dont les muscles
-sont assouplis par le sport, la pudeur est
-une survivance inutile.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>On a dit les mille variations de la pudeur
-suivant les époques et les climats.</p>
-
-<p>Un de mes amis qui revient du Japon me
-raconte le fait suivant.</p>
-
-<p>Naguère — hier — les Japonais se baignaient
-ensemble, hommes et femmes, nus dans les
-lacs aux bords desquels poussent les amandiers
-grêles. Et c’étaient des scènes charmantes
-que celles de ces mousmés aux cheveux
-d’encre, de ces petits hommes énergiques
-au teint de safran, jouant innocemment dans
-les eaux claires des lacs où des montagnes en
-pain de sucre mirent leurs cônes neigeux. Le
-bonheur de ces jours revit dans les estampes
-japonaises pour l’éternelle joie de nos yeux.</p>
-
-<p>Mais les Japonais imaginèrent de nous
-emprunter nos canons, nos bateaux, nos ingénieurs,
-notre droit civil, nos vêtements,
-l’exercice à la prussienne, et nos idées morales.
-Nous leur enseignâmes la pudeur avec
-le reste.</p>
-
-<p>En Europe, les hommes et les femmes ne se
-baignent ensemble que vêtus jusqu’au cou.
-Mettre, au bain, les hommes à droite et les
-femmes à gauche, naître à la pudeur, voilà la
-vraie civilisation !… Oui, mais ne plus
-s’amuser sur les bords de l’eau calme et moirée !
-renoncer à ces jeux traditionnels et
-charmants !</p>
-
-<p>Les Japonais ont tout concilié. Dorénavant,
-à la surface du lac, pour séparer les sexes,
-on tend entre deux pieux… une ficelle.</p>
-
-<p>J’aime l’offrande de cette ficelle mince, si
-mince, à la déesse de la Pudeur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c2">II<br />
-NATURE ET SOCIÉTÉ</h2>
-
-
-<p>Il y a la nature. Il y a la société.</p>
-
-<p>Entre ces deux puissances ennemies, nous
-sommes fort mal pris. La société a mis des
-siècles à assurer son pouvoir. Elle nous tient
-aujourd’hui attachés dans des cadres étroits.
-De toute part nous sommes gênés, par les
-lois d’abord, mais plus encore par les préjugés,
-par les coutumes, par ces lois non écrites
-qui sont plus pesantes à nos épaules que celles
-du code. Enserré dans leurs mille liens, l’homme
-moderne étouffe.</p>
-
-<p>Où retrouvera-t-il la liberté ? où retrouvera-t-il
-la nature ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cet être garrotté par la société, il se sent
-naître à nouveau lorsque l’amour s’empare
-de lui. Alors il s’affranchit ; il atteint du
-coup au plus haut degré de son individualité.
-Il se débarrasse joyeusement des entraves
-qui l’ont gêné jusqu’alors. Les forces de la
-nature le secouent d’une ivresse dionysiaque ;
-la vie universelle coule dans ses veines. Il
-entre en communion avec l’univers entier et
-l’associe à ses transports. Il est pareil à un
-dieu.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais cet affranchissement intérieur lui fait
-sentir plus douloureusement son esclavage.
-A ce moment il est déchiré entre la nature et
-la société qui se l’arrachent. Comme un héros,
-il entre en lutte avec les puissances du monde
-pour se frayer sa voie.</p>
-
-<p>Et ce tragique conflit dans lequel est intéressé,
-non seulement l’individu, mais l’avenir
-de l’espèce, ne cessera pas d’être pour
-l’homme le spectacle le plus dramatique, le
-plus profondément humain.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le héros remporte-t-il la victoire sur la
-société ? Un autre drame commence. Il lui
-reste à apprendre maintenant quelles sont
-les ruses de la nature.</p>
-
-<p>Il découvre que la nature ne nous a pas
-donné l’amour en don gracieux et désintéressé.
-Il croyait naïvement qu’elle travaillait
-pour lui. Grande erreur ! la nature est égoïste.
-Elle ne se soucie pas de nous, mais d’elle
-seule. Si elle a entouré l’amour des voluptés
-les plus vives, c’est qu’elle y trouve son
-compte. L’amour qui est pour nous une fin
-n’est pour elle qu’un moyen. La volupté est
-l’appât qu’elle dispose pour nous attirer dans
-ses pièges. Elle fait rayonner devant nos
-yeux le mirage d’un bonheur surhumain attaché
-à la possession de la femme aimée. Cependant
-elle ne voit que ceci : qu’en la prenant,
-nous la féconderons.</p>
-
-<p>Ce que nous mettons en plus dans l’amour
-lui est indifférent. Peu lui importe que nous
-possédions notre femme ou celle d’autrui,
-que nous la soumettions par force ou par ruse,
-que nous la trompions ou que nous lui soyons
-fidèle ; peu lui importent nos joies et nos larmes ;
-elle ne nous dit qu’une chose : « Faites
-des enfants. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Or, c’est précisément ce que nous ne voulons
-pas faire. Ici nous l’emportons dans notre
-lutte avec la nature et déjouons ses ruses.
-Intelligents et avertis, nous allons cueillir la
-volupté sur les bords du piège, mais nous n’y
-tombons pas.</p>
-
-<p>Nous prenons le plaisir, sans plus. Nous
-entendons jouir des avantages inestimables
-que la nature a attachés à l’amour, mais nous
-nous refusons à payer le prix qu’elle demande.</p>
-
-<p>Nous avons là notre revanche bien personnelle
-et établissons du coup notre supériorité
-sur les animaux.</p>
-
-<p>Les théologiens affirment que l’homme a
-une âme et que les animaux n’en ont point.
-Par là sommes-nous au-dessus de la nature,
-disent-ils, dans une classe à part, sans communication
-avec les espèces animales. Mais
-on peut affirmer avec une probabilité plus
-grande que la différence essentielle entre
-l’homme et les bêtes est dans ce petit fait que
-l’homme est capable, seul dans la création,
-d’arrêter à son gré les suites naturelles de
-l’amour. Les animaux n’aiment que pour se
-reproduire. Nous avons vaincu l’instinct et
-aimons pour le plaisir d’aimer. Voilà le propre
-de l’homme, voilà ce qui le met au sommet
-de l’échelle des êtres.</p>
-
-<p>Cette supériorité, nous l’avons cultivée habilement
-jusqu’à exploiter à notre profit, de la
-façon la plus égoïste, l’acte que la nature voulait
-le plus désintéressé.</p>
-
-
-<h3 id="c2s1">LE JEU NOBLE</h3>
-
-<p>Mæterlinck a décrit le vol nuptial de la
-reine des abeilles et du frelon qui la suit au
-plus haut des airs.</p>
-
-<p>Il y a là une image exacte de la façon dont
-la nature opère pour améliorer l’espèce. Partout
-elle établit entre les mâles une rivalité.
-Le mieux doué l’emporte dans ce sport le
-plus nécessaire, le plus glorieux de tous.</p>
-
-<p>Nous seuls avons perverti pour des arrangements
-sociaux les finalités naturelles. Dans
-l’espèce humaine des facteurs nouveaux interviennent
-et ce n’est pas toujours le meilleur
-individu qui a la victoire.</p>
-
-<p>Pourtant, même dans l’arbitraire que nous
-créons, parmi les fins égoïstes que la société
-poursuit, la nature trouve moyen de reprendre
-quelques-uns de ses droits, et les physiologistes
-nous apprennent qu’il s’engage entre
-les centaines de spermatozoïdes déposés à
-l’ouverture de la matrice, une lutte émouvante,
-un passionnant concours de vitesse
-dont le but est l’ovule unique à féconder.
-Les spermatozoïdes se hâtent et ondulent à
-la manière des poissons. Celui qui est le plus
-vite arrive le premier à l’ovule, se fiche victorieusement
-en lui, le féconde. Lui seul,
-parce qu’il est le plus fort, triomphe et
-se perpétue. Les autres meurent, inutiles,
-après une course vaine.</p>
-
-<p>Ainsi, grâce à la nature, y a-t-il un jeu noble,
-quelques instants de sport, à l’origine
-du plus disgrâcié d’entre nous. Il peut se dire
-que, quelle que soit sa faiblesse, la nature a
-fait pour lui ce qu’elle a pu, qu’elle a, même
-sur un mauvais terrain, institué un concours,
-une lutte, et assuré le succès du germe le
-plus vigoureux entre tant de germes médiocres.
-Il a donc la maigre consolation de
-penser, qu’étant données les circonstances
-adverses, il est le meilleur produit que la nature
-pouvait amener à la vie.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Comme on voit, la nature a fait beaucoup
-pour nous.</p>
-
-<p>Remercions-la encore de ce qu’elle nous ait
-laissé l’illusion tenace de notre liberté, grâce
-à quoi nous imaginons que nous avons voulu
-nos fautes, qu’elles nous appartiennent en
-propre, que nous aurions pu ne pas les commettre.
-Ainsi pouvons-nous caresser à loisir
-et chérir longuement les remords, les remords
-nécessaires, bienfaisants, purgatifs.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>On ne dira jamais assez combien l’idée
-(fausse) que nous nous faisons de notre
-liberté apporte d’agrément dans le jeu des
-passions.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et puisque nous en sommes aux actions
-de grâce, soyons reconnaissants à l’homme
-de ce qu’il a fait de l’amour. La nature nous
-l’a livré brut, acte physiologique et purement
-animal. Notre ancêtre pithécanthrope était
-d’une sensibilité médiocre, vite échauffée,
-tôt satisfaite. Comme nous l’avons cultivée,
-cette sensibilité grossière ! Comme nous
-l’avons nourrie et développée ! Nous l’avons
-amenée à une richesse, à une complexité
-si grande que finalement la civilisation,
-l’art, la pensée, tout est sorti de là et que
-les conquêtes les plus précieuses sont attachées
-à l’amour tel que l’homme sociable l’a
-créé.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Y a-t-il une liberté intellectuelle véritable là
-où il n’y a pas une liberté réelle de l’amour ?</p>
-
-<p>Le puritanisme est la plus effroyable des
-prisons. On y devient, du reste, imbécile.</p>
-
-
-<h3 id="c2s2">LA SOCIÉTÉ</h3>
-
-<p>Quels sont les rapports de la société, constituée
-comme elle l’est aujourd’hui, avec
-l’amour ?</p>
-
-<p>C’est simple. Elle emploie, vis-à-vis de
-l’amour, ses gendarmes. Elle oublie ce qu’elle
-lui doit, et l’on voit la morale et la religion
-liguées contre cette chose simple, naturelle,
-excellente : le rapprochement normal de deux
-êtres de sexe différent.</p>
-
-<p>On ne comprend pas que la société et les
-gendarmes interviennent pour empêcher un
-acte sans lequel il n’y aurait plus ni société,
-ni gendarmes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Imagine-t-on ce que serait la société si
-l’amour en était banni, la sécheresse affreuse
-des cœurs, le triomphe d’une vaine idéologie,
-les calculs les plus bas affichés sans pudeur,
-la vanité régnant sans partage, l’intérêt maître
-du monde ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ce qui rattache, malgré tout, à l’humanité,
-tant d’êtres desséchés, c’est qu’ils ont été capables
-de suivre, ne fût-ce qu’un instant, un
-sentiment plutôt qu’un intérêt. Ils ont risqué
-quelque chose, ces êtres si prudents, ils
-ont eu un instant de courage, ces gens qui
-tremblent continuellement. Pendant une minute,
-ils ont été des hommes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>On peut concevoir une société où l’argent
-serait sans utilité. Le jour où l’amour cessera
-d’avoir une prise forte sur les hommes sera
-celui de la fin du monde.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La société a raison de traiter l’amour en
-ennemi, car il franchit d’un pied libre les
-petites barrières qu’elle a élevées avec tant
-de soin entre les gens, et ne respecte pas
-même la chose qui lui est la plus sacrée :
-l’argent.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La société dit : « Les hommes aiment où
-ils veulent, mais il est préférable que les
-femmes aiment dans leur monde. »</p>
-
-<p>On aime où l’on peut.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A la suite d’un malentendu vieux comme
-le monde, l’amour avait gardé un pied dans
-le mariage. La société travaille à l’en expulser.
-Pour y réussir, elle a inventé la dot.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle dit :</p>
-
-<p>Le mariage doit être fondé sur le roc d’une
-affection durable. On ne doit mettre en commun
-que des intérêts permanents, des avantages
-sociaux de même nature. L’amour construit
-sur le sable. Il emploie n’importe quels
-matériaux. Il prend un malin plaisir à rapprocher
-ce qui, socialement, doit rester dans
-des castes opposées. Et puis il ne dure guère.
-« J’aime aujourd’hui, je n’aimais pas hier,
-aimerai-je demain ? » Il est violent, transitoire
-et brouille-tout. Il n’en faut pas.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle a presque réussi.</p>
-
-<p>Dans une certaine bourgeoisie et dans le
-monde, la plupart des unions légitimes se font
-de nos jours à coups de marchandages et de concessions.
-Il faut que les pères et grands-pères
-s’agréent, que les mères se tolèrent, que les
-professions s’harmonisent (chez les notaires,
-on ne se marie qu’entre notaires !) que la religion,
-la fortune, les espérances, le rang
-soient égaux. Que d’histoires ! On consulte
-aussi, pour la forme, le goût des fiancés, un
-goût convenable et ganté. Inspection rapide.
-Lui avec un soupir : « Il faut se faire une
-raison ! » — Elle : « Il est plutôt bien… et
-puis je dois me marier. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>On ne peut dire que la société ait tort.
-Cette vieille dame a vu les drames de l’amour ;
-elle en connaît les dangereuses folies. Elle
-ne veut plus s’attacher qu’aux avantages
-réels, à ce qui dure et survit à l’individu. Les
-seuls biens qu’elle connaisse et qui puissent
-figurer au contrat sont les biens de fortune.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais l’amour a ses revanches. Aussi la société
-gémit-elle continuellement : « Que de
-scandales ! »</p>
-
-<p>Pourtant ils sont le sel de la terre.</p>
-
-<p>Si la société poussait ses principes jusqu’au
-bout, ce qu’à Dieu ne plaise, on verrait ceci :</p>
-
-<p>Pour l’agrément de ses jours et, si possible,
-le charme de ses nuits, on choisirait
-une personne de goûts et de sexe complémentaires.
-Mais on insérerait au contrat la
-clause suivante : « Il est interdit aux époux
-d’assurer entre eux le développement de l’espèce. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Car il y a l’espèce.</p>
-
-<p>Le mariage ayant pour but d’assurer le
-bien-être des époux, reste la question des
-enfants. La société a besoin, elle aussi, d’avoir
-les meilleurs individus. Elle pratique pour
-les animaux domestiques une intelligente sélection
-et sait parfaitement que s’il y avait
-de l’argent, des contrats, des dots chez les
-chevaux, il n’y aurait plus de bons chevaux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Voyez les résultats du mariage sans amour :
-produits médiocres, corps mous, grandes
-oreilles, âmes plates.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Comment les espèces animales sont-elles
-sauvées de la décadence ? Pour la possession
-de la femelle la plus belle luttent les mâles.
-Il faut qu’ils la conquièrent. Le plus vigoureux,
-le plus adroit, l’emporte. Il prend alors
-la femelle tremblante de désir et de peur, et
-la féconde.</p>
-
-<p>Oui ou non, sommes-nous des animaux ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Mais j’ai une âme immortelle, soupire
-plaintivement madame Dubois.</p>
-
-<p>— Est-ce avec votre âme, chère madame,
-que vous faites vos enfants ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans une société qui serait assez forte pour
-imposer le seul mariage d’intérêt on verrait
-grandir soudain le rôle de l’amant.</p>
-
-<p>La société l’accepterait. Elle comprendrait
-que pour avoir les meilleurs produits,
-il n’y a qu’à laisser faire l’amour qui ne
-se trompe guère et qui, en tout cas, agit
-toujours d’une façon désintéressée pour le
-bien de l’espèce. Et ne lui reprochons pas
-la médiocrité des résultats qu’il obtient trop
-souvent, mais voyons plutôt, comme je l’ai
-déjà dit, les éléments avariés que nous lui
-livrons.</p>
-
-<p>Ainsi, puisqu’on interdira aux époux d’assurer
-entre eux le développement de l’espèce,
-ce sera donc l’amant, celui qui est beau
-et rafraîchissant comme un orage après une
-lourde journée de chaleur, qui fera les
-enfants.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il deviendra un membre nécessaire de la
-société.</p>
-
-<p>Il sera le Messie attendu dans chaque
-ménage.</p>
-
-<p>Il aura la fierté de son rôle et ne se cachera
-plus dans les armoires, marchera auréolé
-d’admiration et de reconnaissance. Aucun
-homme ne rendra plus de service à la communauté
-que ce passant prestigieux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La femme ne se laissera guider dans le
-choix de son amant que par l’instinct profond
-et mystérieux de l’espèce. Aucun bas
-motif d’intérêt ne l’influencera. Elle ne cédera
-qu’à la voix impérieuse de l’amour.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il est possible qu’elle n’aime jamais.</p>
-
-<p>Alors il n’y a pas d’intérêt à ce qu’elle se
-reproduise.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Mais c’est abominable ! mais il n’y aura
-plus de société ! s’écrie monsieur Chaque.</p>
-
-<p>— Il y aura une autre société, cher monsieur
-Chaque. Il serait malheureux, avouez-le,
-que, de toutes, notre société fût la seule
-possible. Du reste, ne vous alarmez pas. La
-société a toujours déclaré moral ce qui lui
-était utile. Elle crée le bien et le mal suivant
-son intérêt. Du jour où elle aura avantage au
-nouvel arrangement qui aujourd’hui vous
-scandalise, vous et vos descendants, le vénérerez
-à genoux, cher monsieur Chaque,
-comme un dogme révélé par la divinité elle-même.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c3">III<br />
-LES HOMMES</h2>
-
-
-<p>L’homme à femmes laisse son cœur à la
-maison quand il part en guerre. Ce n’est pas
-avec le cœur que l’on gagne des batailles.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Une fois qu’il a vaincu, il disparaît. Les
-femmes, alors, le maudissent d’être né. Pourtant
-elles regrettent, non pas qu’il soit venu,
-mais qu’il soit parti.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Pourquoi l’homme met-il de la vanité dans
-le nombre des femmes qu’il a eues ?</p>
-
-<p>La moindre fille des fortifications a une
-liste plus longue que celle de don Juan.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La fatuité des hommes est faite de la sottise
-des femmes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La coquette vaut le fat.</p>
-
-<p>Renvoyons-les dos à dos pour qu’ils ne perpétuent
-pas leur méprisable espèce.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Aimer, c’est difficile. — Être aimé, c’est
-fatigant.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La femme exige les assurances positives et
-préalables d’un bonheur éternel. Elle en
-veut à l’homme averti et loyal qui formule
-une réserve. Elle préfère être trompée. — Soit !</p>
-
-
-<h3 id="c3s1">LES HOMMES ET L’ARGENT</h3>
-
-<p>Recevoir des cadeaux, de l’argent même, est
-permis aux femmes. Mais l’homme est blâmé,
-qui, aimé des femmes, se sert d’elles pour
-améliorer sa fortune.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La femme n’aurait-elle donc pas de plaisir
-en amour ? Ne serait-il pour elle qu’une
-besogne rémunératrice ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Alors qu’on voit l’humanité entière courir
-d’une allure effrénée à la chasse au plaisir,
-pourquoi ne recevrait-il pas son salaire, celui
-qui donne le bonheur ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les jugements du monde sont sans nuances.
-On n’a qu’un nom pour celui qui vit du
-labeur des petites ouvrières d’amour et pour
-celui qui travaille, comme il a été dit, à la
-sueur de son front.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il y a beaucoup de mépris pour la femme
-dans l’opinion du monde qui veut que la bourse
-d’une femme soit plus sacrée que son cœur et
-que sa chair.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>« Je te donne mon âme, mon cœur, mon
-corps, ce qu’il y a d’ineffable et de secret en
-moi, mais ne touche pas à mon porte-monnaie
-ou je crie : « Au voleur ! »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Pourquoi l’argent qui se mêle à tout ne
-serait-il pas mêlé à l’amour ?</p>
-
-<p>Qu’avons-nous fait de l’amour ? Une petite
-chose bien arrangée, rapetissée, polie, mise à
-sa place, qui ne doit pas grandir et sortir des
-limites tracées par les convenances.</p>
-
-<p>On comprend qu’une femme se refuse à
-choisir un amant par intérêt. Mais une fois
-qu’elle a cédé à l’amour et qu’elle a tant fait
-que de se donner, tout ne devient-il pas commun
-entre elle et lui ?</p>
-
-<p>On trouve chez beaucoup de femmes, délicates
-à l’extrême en matière de sentiment,
-l’idée qu’il serait délicieux de venir en aide
-à leur amant. Rendre un service réel à celui
-qu’on adore, savoir qu’il tient de vos mains
-le nécessaire et le superflu, son plaisir et
-son luxe, qu’il n’est pas un objet qu’il touche
-qui ne vienne de vous, mais c’est la joie
-suprême.</p>
-
-<p>Les hommes de ce temps ne l’entendent pas
-ainsi. Ils se croiraient déshonorés aux yeux
-de leur maîtresse, ils se sentiraient diminués
-eux-mêmes, comme s’ils avaient fait quelque
-chose de bas et de honteux en acceptant de
-l’argent de celle pour qui ils jurent qu’ils
-donneraient leur vie.</p>
-
-<p>Cela est pitoyable. Mais il n’en a pas toujours
-été ainsi, comme on sait. Adrienne Lecouvreur
-vendait ses diamants pour Maurice
-de Saxe.</p>
-
-<p>Que faut-il accuser ? La médiocrité des
-âmes contemporaines ? Ou bien serait-ce que
-nous ajoutons peut-être l’hypocrisie à nos
-défauts ? Il y a un beau mot de La Bruyère
-que je voudrais voir appliquer aux relations
-entre amants : « Celui-là peut prendre qui
-sent un plaisir aussi délicat à recevoir que
-son ami en sent à lui donner. »</p>
-
-<p>La société contemporaine a son opinion
-faite. Mais elle ne va pas jusqu’au bout de
-son idée et l’horreur qu’elle manifeste pour
-l’argent qui va des femmes aux hommes s’arrête
-au contrat de mariage. Sous cette forme,
-un homme est autorisé à recevoir des millions ;
-il n’a qu’à prendre l’État et l’Église à témoins
-de ce marché. Tout devient pur, licite, moral,
-excellent, et c’est ce que le monde appelle :
-un beau mariage.</p>
-
-<p>Les choses sont à ce point qu’on a vu de
-nos jours un jeune homme libre, dans un
-cercle où les règles de société sont lâches,
-épouser la jolie maîtresse, avec laquelle il
-vivait depuis plusieurs années, au jour où,
-par un coup du hasard, elle devint riche de
-pauvre qu’elle était. S’il ne l’avait fait, voyez
-le qualificatif qu’on ajoutait à son nom. Mais
-le maire arrangea cela.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et puis, disons-le, les femmes ne font rien
-pour atténuer les difficultés que soulève la
-question d’argent entre elles et les hommes.</p>
-
-<p>Ces créatures sentimentales n’imaginent
-pas qu’un homme qu’elles aiment soit tourmenté
-et malheureux à côté d’elles pour de
-vulgaires soucis d’ordre matériel. Elles ne
-pensent pas qu’avant d’aimer, il faut vivre.</p>
-
-<p>Et si elles ont de la pénétration, elles manquent
-d’ingéniosité ; elles ne savent pas donner ;
-elles se mettent maladroitement en
-scène ; tout de suite, elles imaginent des attitudes.
-Elles ne diront rien, oh ! non, elles
-serreront leur ami dans leurs bras et d’une
-main hésitante lui glisseront l’enveloppe libératrice.
-Ou bien elles l’oublieront sur son
-bureau. — Mais c’est inadmissible, chère
-Madame ; vous savez bien que l’homme n’acceptera
-pas d’être humilié devant vous. Voulez-vous
-simplement lui fournir l’occasion
-d’un beau geste de refus ?</p>
-
-<p>Non, si vous voulez vraiment l’aider à
-franchir la barre et l’amener au port, envoyez-lui
-un simple chèque de banque sur banque
-où votre nom ne figure pas… Alors, quand
-vous le revoyez, la belle scène ! Il est inquiet,
-nerveux ; il vous interroge par sous-entendus ;
-il ne se livre pas. Mais vous feignez de
-ne rien comprendre ; vous êtes à mille lieues
-de soupçonner ce qu’il veut faire entendre…
-Il n’ose pas s’engager ; les regards même sont
-évités entre vous parce que trop directs… Il
-s’arrête enfin ; il a, vous le sentez, l’intime
-conviction qu’il vous doit le salut. Il a deviné
-vos sentiments, tous vos sentiments, et votre
-délicatesse ; il sait le bonheur que vous avez
-à lui venir en aide, mais il sait aussi que
-ni lui, ni vous, si renseignés tous deux, ne
-parlerez jamais de ce qui s’est passé. Il y a
-des choses trop précieuses pour qu’on les
-dise ; les mots les gâteraient ; on les garde enfermées
-au fond de son âme, à jamais.</p>
-
-<p>Est-ce payer trop cher d’émouvantes minutes ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un de mes amis, sans fortune et qui a été
-aimé, me dit : « Pourquoi les amants hésitent-ils
-à mettre en commun une chose aussi
-méprisable que l’argent ? Sans doute parce
-qu’ils sont de médiocres amants, qu’ils ont
-peu de confiance l’un dans l’autre, et qu’ils
-ne croient pas à la durée de leur liaison. Au
-temps où j’étais ruiné, j’avais une maîtresse.
-Je l’aimais ou je croyais l’aimer. Pourtant je
-lui cachais avec soin l’état de mes affaires,
-et j’évitais tout ce qui pouvait y faire allusion.
-Elle était fort riche et je ne doute pas qu’elle
-n’eût été heureuse de venir à mon secours si
-elle avait su où j’en étais. Mais comment admettre
-l’idée de parler argent avec elle ?
-Comment imaginer que je pourrais recevoir
-de ses mains une liasse de billets bleus ?</p>
-
-<p>« J’ai souvent pensé à mes sentiments et à
-ma conduite à cette époque et suis arrivé à la
-conclusion que je n’aimais pas ma maîtresse
-autant que je le croyais alors, qu’à un degré
-d’amour de plus je ne lui aurais rien caché,
-qu’il y aurait eu entre nous la plus entière
-franchise, une union complète, que je n’aurais
-fait aucune différence entre sa bourse et
-la mienne.</p>
-
-<p>« Ainsi je soutiendrai volontiers que recevoir
-de l’argent de sa maîtresse est la dernière et
-suprême preuve d’amour qu’un homme délicat
-puisse lui donner. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les réflexions qui précèdent risquent de
-scandaliser fort. Il faut être bien sûr de son
-amour, et de soi, et de celle qu’on aime, pour
-laisser l’argent intervenir dans l’affaire. Il faut
-croire que nos contemporains ne s’inspirent
-pas ce sentiment d’absolue sécurité puisque
-l’argent est repoussé avec horreur des liaisons
-sentimentales. Je ne sais si la constatation de
-ce fait prouve en faveur des mœurs de notre
-temps comme quelques naïfs paraissent le
-croire. Il témoigne de la défiance où nous
-sommes les uns des autres, il montre que
-lorsque nous commençons une liaison nous
-pensons déjà à comment en sortir et à ne pas
-livrer des armes dont on pourra se servir
-contre nous ; la paix entre nous, même en
-amour, n’est qu’une paix armée…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un homme riche trouve des femmes prêtes
-à se vendre. Il finit par s’imaginer que toutes
-sont à acheter, que leur vertu n’est qu’une
-question de prix. Lorsque cet homme
-s’éprend d’une femme, il lui fait la cour de
-la seule façon qu’il connaît. Froissée d’être
-confondue avec celles qu’on paie, elle renvoie
-le maladroit. Il se console en pensant
-que, s’il avait offert davantage, il aurait réussi.</p>
-
-<p>Nombre d’hommes riches ignorent ainsi à
-jamais ce que peut être l’amour d’une femme
-désintéressée. L’argent les a gâtés. J’en ai
-connu un, étranger, il est vrai, qui ne prenait
-même pas la peine de faire la cour aux
-femmes qu’il désirait. Il leur envoyait une
-entremetteuse ! Cet homme naïf et grossier
-s’imaginait connaître les femmes. Il prenait
-des airs supérieurs. Il était « celui à qui on
-ne la fait pas » !</p>
-
-<p>Disons-le-lui tout de suite : avec l’argent
-on achète tout, le luxe, une situation dans le
-monde, la considération même, sauf précisément
-l’amour.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je déjeune quelquefois à la table où se réunissent,
-dans un grand restaurant, quelques
-hommes d’affaires, fort riches. Ils ont entre
-quarante et cinquante ans, et ils aiment les
-femmes. A eux cinq ou six, ils connaissent
-toutes celles, du monde ou non, que l’on peut
-avoir pour de l’argent. Ils en parlent librement,
-sans hypocrisie. Ils savent qu’on prend
-M<sup>me</sup> S… à l’heure, pour cinquante louis dans
-telle discrète maison du quartier de la Madeleine ;
-qu’avec M<sup>me</sup> de Z… il faut s’attarder
-aux préliminaires et feindre le sentiment,
-mais qu’elle a toujours une grosse note impayée
-chez sa couturière ; que M<sup>me</sup> R… est
-plus folle de plaisir que d’argent. Il n’arrive
-pas une femme sur le marché de Paris qu’ils
-ne l’essaient aussitôt. Ils la classent, suivant
-sa beauté, le grain de la peau, sa fraîcheur,
-la qualité des seins, à quoi s’ajoute ce
-qu’on appelle ailleurs « la cote d’amour ».
-Ils sont renseignés minutieusement sur les
-femmes du monde faciles, si nombreuses à
-Paris ; ils savent les hauts et les bas de leur
-fortune, que, s’il y a une panique à la Bourse
-de New-York, on peut s’offrir à bon compte
-M<sup>me</sup> D… qui a la plus jolie peau de Paris ;
-que lorsque les paysans russes ne payent pas
-leurs fermages, la belle M<sup>me</sup> M… comprend
-merveilleusement le langage des chiffres. Ils
-savent à cinquante louis près ce qu’une aventure
-leur coûtera et le moment opportun où
-la tenter.</p>
-
-<p>A la façon dont ils en parlent, la femme
-est pour ces hommes quelque chose d’intermédiaire
-entre un cheval de race et une valeur
-de Bourse. Ils la détaillent, la critiquent et
-la louent comme ils feraient d’un pur sang ;
-ils l’estiment avec la même précision que les
-valeurs à la cote et en savent le cours variable
-aussi exactement que celui du Rio-Tinto ou
-de la De Beers.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Admirons les hommes riches qui ont gardé
-de la délicatesse et plaignons-les, car il leur
-reste, au fond de l’âme, la pensée secrète
-(fruit de tant d’expériences !) qu’ils ne sont
-pas aimés pour eux-mêmes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un homme sans fortune, sans influence,
-aime-t-il, est-il aimé ? Les dieux eux-mêmes
-envient son bonheur !</p>
-
-
-<h3 id="c3s2">LES HOMMES INTELLIGENTS
-ET LES FEMMES BELLES</h3>
-
-<p>Une femme belle attire-t-elle les hommages
-d’un homme intelligent, les femmes
-moins belles s’étonnent et disent : « Comment
-peut-il se plaire avec une sotte ? »</p>
-
-<p>Les femmes intellectuelles comprennent
-mal ce que recherche l’homme. Elles s’adressent
-à son intelligence, mais ce n’est pas son
-esprit qui est à conquérir. Elles peuvent l’intéresser,
-elles ne le charment pas.</p>
-
-<p>L’homme désire très rarement engager un
-commerce d’idées abstraites avec la femme.
-C’est autre chose qu’il lui demande. Il veut
-trouver une sensibilité neuve et vibrante, se
-rapprocher de la nature dont les spéculations
-de l’esprit l’ont éloigné ! Et plus il est d’intellectualité
-développée, de haute culture, raffinée
-et livresque, plus aussi il goûte le charme
-profond, unique, incomparable de l’instinct,
-les ressources d’une sensibilité aussi riche que
-la sienne, et différente, — et plus aussi, ce
-qui est appris, factice, pas sincère chez la
-femme lui est odieux.</p>
-
-<p>Il sait que rien n’est plus affreux que la
-prétention intellectuelle, que la soi-disant
-culture dont tant de personnes pédantes se
-vantent : il ne se laisse pas tromper par ce vernis
-si mince, si glacé des idées qui recouvre,
-neuf fois sur dix, le désordre et l’ignorance
-la plus absolue.</p>
-
-<p>Il est évident qu’il y a des femmes belles
-et sottes. Hélas ! nous en connaissons qui sont,
-à dire vrai, inabordables ! Mais les femmes à
-sensibilité vive sont-elles prêtes à admettre
-qu’elles sont laides parce que sensibles ?</p>
-
-<p>L’intelligence, c’est l’apport de l’homme.
-Non pas qu’il se décide et qu’il agisse en ces
-matières suivant des motifs intellectuels. La
-source de nos actions n’est pas dans l’intelligence.
-C’est dans la sensibilité qu’il faut la
-chercher. Mais l’intelligence donne une vue
-des choses. Elle offre un spectacle, et rien
-de plus, un spectacle logiquement orné et bellement
-arrangé ; c’est la joie de trouver un
-sens et d’imposer une explication cohérente
-et claire à ce qui n’est peut-être, en réalité,
-que désordre et chaos obscur.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais il est une intelligence que la femme
-possède à un point plus aigu que nous ; ce
-n’est pas une intelligence de luxe, inutile,
-contemplative, de haute compréhension des
-lois générales et des rapports abstraits. C’est
-une intelligence toute pratique de la vie, des
-rapports réels d’elle aux autres êtres et aux
-choses ; c’est la compréhension la plus rapide
-la plus lumineuse de ce qui lui est utile et
-de ce qui lui est mauvais, de ce qu’il faut
-prendre et ce qu’il faut rejeter…</p>
-
-
-<h3 id="c3s3">INSTINCT ET INTELLIGENCE</h3>
-
-<p>Essayons de montrer clairement l’utilité
-de l’instinct et la futilité de l’intelligence dans
-les choses de l’amour.</p>
-
-<p>Voit-on les femmes les plus intelligentes
-être les plus heureuses en amour, même si
-elles ont pour elles, en plus de l’intelligence,
-la beauté ? Elles ont de la culture, elles lisent,
-elles expliquent, elles raisonnent à ravir de
-ceci et de cela ; elles arrangent à merveille
-leurs intérêts, leurs snobismes, leurs relations ;
-elles parlent de toutes choses avec un
-vocabulaire suffisant, et surtout de l’amour
-sur lequel elles pensent tout savoir et mieux
-que personne ; elles le jugent et commentent
-avec des mots choisis et élégants. Mais lorsqu’elles
-passent à l’action, comme on est
-étonné de les trouver maladroites, et gauches,
-et gênées ! Leur attitude alors a quelque
-chose de faux, de contraint ; ce qu’elles
-font, elles le font mal, sans spontanéité, par
-calcul et réflexion ; il y a toujours en elles du
-trop ou du trop peu.</p>
-
-<p>Elles sont pareilles à un historien de la
-musique très intelligent et instruit ; il disserte
-fort bien de son art, de son essence, de son
-passé, de son avenir. Mais hélas ! ce musicographe
-joue du violon et, si cultivé qu’il soit,
-il n’a pas d’oreille. Alors, quand il s’agit de
-jouer un mi, il dit : « Le mi est entre le ré et
-le fa, par conséquent je dois mettre mon doigt
-sur la corde à cette place qui est précisément
-entre le ré et le fa. » Mais ce violoniste-là ne
-joue jamais un mi juste, car il n’entend pas,
-et, puisqu’il n’a pas d’oreille, tous les raisonnements
-du monde ne lui servent à rien,
-tandis qu’on voit tel enfant ignorant, mais
-musicalement doué, être sensible au plus petit
-écart en dehors du ton.</p>
-
-<p>De même en arrive-t-il aux femmes intelligentes,
-mais sans instinct, qui se fient à
-leur intelligence pour les choses de l’amour.
-Elles se croient supérieures aux autres. N’ont-elles
-pas ce que bien peu possèdent ? Mais
-l’intelligence leur est ici un guide fallacieux,
-car il s’agit, non de raisonner avec éloquence
-ou spirituellement sur l’amour, mais d’écouter
-la voix impérieuse et sûre de l’instinct.
-Si vous n’avez pas d’oreille, comment l’entendrez-vous ?</p>
-
-<p>La plupart des femmes, au contraire, ne
-sont pas faites pour les hautes spéculations.
-Beaucoup d’entre elles manquent de trait
-dans la conversation, ne vivent pas dans un
-commerce quotidien avec les idées, se préoccupent
-peu de lectures intellectuelles, — mais
-elles déploient une sublime ingéniosité dans
-leur vie amoureuse. Elles prennent sans
-compter dans les trésors inépuisables de
-l’instinct. Elles y trouvent des richesses dont
-les femmes qui ne sont qu’intelligentes ne
-peuvent même soupçonner l’existence. Elles
-aiment, elles se font aimer, elles savent garder
-l’homme qu’elles aiment. Elles disent ce
-qu’il faut dire, taisent le reste, devinent les
-sentiments secrets de l’homme, préviennent
-ses désirs, savent jusqu’où elles peuvent aller,
-la limite qu’il ne faut pas dépasser. Avec
-quelle sûreté elles agissent dans cette tâche,
-la plus difficile, la plus importante de
-toutes !</p>
-
-<p>A quoi leur servirait ici l’intelligence ?
-Qu’est-ce que l’intelligence la plus claire
-peut révéler en ces matières à une femme qui
-n’a pas l’instinct ? Qu’est-ce qu’une incertaine
-expérience individuelle si on la compare aux
-millions et aux millions d’expériences utiles
-que les femmes ont enregistrées au cours des
-siècles, et que l’instinct conserve pour le bénéfice
-de leur sexe ? L’instinct seul garde la
-clef de ces inestimables trésors.</p>
-
-<p>C’est ici qu’apparaît la vanité de l’intelligence
-dont quelques femmes s’enorgueillissent.
-Si peu qu’elles sentent, elles savent
-tout de même obscurément que le seul bonheur
-digne de la femme est dans l’amour ;
-c’est là que se décide le drame de leur vie. Et
-pour jouer cette partie suprême, elles n’ont
-que l’intelligence, — un néant !</p>
-
-<p>Est-il nécessaire d’ajouter qu’il y a des
-femmes intelligentes qui ont gardé l’instinct ?
-Ces femmes-là ne se trompent pas et, en
-amour, n’écoutent que l’instinct. Elles ne
-tombent pas dans l’erreur grossière qui consiste
-à vouloir employer l’intelligence à créer
-du bonheur.</p>
-
-
-<h3 id="c3s4">DE LA SINCÉRITÉ ENVERS SOI-MÊME
-ET ENVERS LA FEMME</h3>
-
-<p>Il faut être sincère avec soi-même, s’efforcer
-d’être clairvoyant, chiffrer exactement le
-degré de sa passion, ne pas prendre pour un
-grand amour ce qui n’est que béguin, accorder
-aux aventures juste l’importance qu’elles
-ont. Trop de gens cherchent à se duper eux-mêmes.
-Qu’y gagnent-ils ? Des déceptions, un
-choc brutal dans le retour à la réalité.</p>
-
-<p>Et de même faut-il s’efforcer d’être sincère
-avec la femme.</p>
-
-<p>— Vous me dites tout cela, répond la
-femme, mais au fond vous n’en pensez rien.
-Vous me faites la cour, cela excuse tout à vos
-yeux et même ce dangereux appel à la sincérité.
-Ce sont des mots habilement arrangés
-et qui produisent un bon effet, j’en conviens.
-Mais pourquoi vous croirais-je ?</p>
-
-<p>— Et pourquoi ne serais-je pas sincère ?
-Croyez-vous donc être seule à courir une
-chance hasardeuse dans l’aventure que je
-vous propose ? Ce que je mets au jeu mérite
-d’être pris en considération. Au point de vue
-du monde, vous risquez plus que moi, il est
-vrai. Mais de ces dangers-là, il est facile de se
-garantir et ce n’est pas de sécurité extérieure
-qu’il s’agit. En fait, vous jouez votre bonheur
-comme je joue le mien. C’est ce que nous
-avons l’un et l’autre de plus précieux. Ici
-nous sommes à partie égale. Pourquoi vous
-tromperais-je ? Pourquoi vous assurerais-je
-de mon amour, si je ne vous aimais pas ?
-Nous ne sommes pas dans une île déserte.
-Il y a d’autres femmes que vous dans cette
-ville. J’ai eu d’autres maîtresses. Pourquoi
-les aurais-je quittées si je ne croyais pas
-vous aimer ? Demain quand vous entrerez
-chez moi, si je ne sens pas en mon cœur
-l’émotion que donne seul l’amour, si je
-vous regarde sans frémir, si je pense à vous
-sans tendresse quand vous serez partie, n’est-ce
-pas moi qui serai le mauvais marchand
-de cette affaire ? J’aurai bouleversé une vie
-ordonnée, agréable. Et pourquoi ? Pour mettre
-une femme de plus sur ma liste ! Les femmes
-que l’on n’aime pas ne comptent guère et
-faites-moi l’honneur de croire que je ne suis
-pas de ceux qui ne cherchent en amour que de
-vaines satisfactions d’amour-propre. Comprenez
-donc que mon intérêt est de voir clair
-en moi et d’être sincère avec vous.</p>
-
-
-<h3 id="c3s5">DEUX ÉMOTIONS</h3>
-
-<p>On ressent une émotion délicieuse lorsqu’on
-s’aperçoit soudain que l’on est sur le point
-d’aimer.</p>
-
-<p>Les hommes qui ont eu le plus de succès n’en
-sont pas exempts. Un trouble qu’ils connaissent
-bien s’empare d’eux ; ils ne font rien
-pour le vaincre. Ils savourent la joie inaccoutumée
-d’être gênés en face de la femme qu’ils
-aiment ; ils gardent le silence ou ils parlent
-trop, et sont conscients de cette nervosité
-qui n’est pas sans analogie avec celle que l’on
-ressent au moment de partir pour un grand
-voyage. Ce trouble même les renseigne sur
-leurs sentiments ; ils l’attendent avec impatience,
-ils saluent sa venue avec joie.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Une autre émotion précieuse est celle que
-l’on éprouve à rencontrer au bal sa maîtresse
-le soir même du jour où elle s’est enfin donnée
-à vous. Et lorsque vous êtes le premier
-amant, l’émotion est d’une qualité plus
-rare.</p>
-
-<p>Elle est là, dans un salon, sous la lumière
-adoucie des lustres. Des indifférents s’empressent
-autour d’elle. Vous la regardez et vos
-regards se heurtent à la robe. — Il est inouï
-de constater à ce moment combien une robe
-cache un corps de femme ! Une femme décolletée
-offre sa tête et ses épaules ; puis soudain,
-voici de l’étoffe impénétrable ; il semble que
-la chair s’arrête à la ligne que la robe trace
-sur la poitrine ; la robe paraît être née avec la
-femme, faire partie d’elle, avoir poussé jusque
-là ; on ne pourrait enlever la robe sans
-écorcher la femme !</p>
-
-<p>Vous regardez donc votre maîtresse décolletée.
-Auriez-vous imaginé qu’elle fût aussi
-peu changée d’elle-même ? Elle est pareille
-à ce qu’elle était hier et chaque jour. Elle
-parle de ceci, de cela, comme si rien n’était
-survenu dans sa vie, comme si, il y a quelques
-heures, elle n’avait pas pleuré et crié
-de bonheur dans vos bras… Vous en arrivez
-presque à croire qu’il ne s’est, en effet, rien
-passé entre vous. Vous cherchez sur ses
-épaules la trace de vos baisers. Les épaules
-n’en ont pas gardé la marque. Vous descendez
-plus bas. Une onde de chaleur vous court
-dans les veines. Ce qui est caché à tous sous
-cette robe miraculeusement hermétique, elle
-vous l’a révélé aujourd’hui même. Vous
-l’avez possédé, c’est votre bien. Elle l’a donné
-à vous seul, après quelles luttes !… Et ces
-imbéciles qui ne soupçonnent rien !…</p>
-
-<p>Elle ne vous a pas encore vu ; mais elle vous
-a deviné, elle sait que vous êtes là. Elle est
-plus belle ce soir que jamais. Ses yeux un
-peu battus ont plus d’éclat ; sa chair que vous
-avez couverte de baisers fervents rayonne
-de bonheur. Vous êtes si ému que vous restez
-à l’écart, craignant que l’on entende les battements
-de votre cœur.</p>
-
-<p>Elle tourne enfin la tête. Son regard, une
-seconde, cherche le vôtre, entre en vous. Vous
-formez les yeux de volupté, et, au milieu
-de la fête, des lumières, des bijoux des femmes,
-des habits sombres des hommes, vous revoyez
-soudain ses pieds nus sur vos tapis.</p>
-
-
-<h3 id="c3s6">L’INSTINCT DE REPRODUCTION</h3>
-
-<p>B… n’a jamais été amoureux que de femmes
-saines et propres à mettre de beaux enfants
-au monde. Et chaque fois qu’il a aimé
-une femme, il a eu l’impérieux désir de se
-reproduire en elle. Il voulait la posséder,
-jouir d’elle et, aussi, lui faire un enfant. Il
-était ému à la pensée que sa substance se
-développerait et vivrait dans cette femme si
-belle, et qu’un être nouveau, plein d’ardeur
-et de beauté, naîtrait de cette union passagère.</p>
-
-<p>Il m’assure qu’il n’a jamais caché ce désir
-aux femmes auxquelles il faisait la cour.
-« J’aimerais avoir un enfant de vous, leur
-disait-il, un être qui serait à la fois vous et
-moi, notre chair et notre sang indissolublement
-unis. »</p>
-
-<p>Voilà une forme de déclaration à laquelle
-les séducteurs n’ont pas habitué les femmes.</p>
-
-<p>Faut-il ajouter à l’honneur des femmes que
-B… passe pour avoir eu de rares et grands
-succès et pour avoir réussi là où d’autres
-avaient échoué ?</p>
-
-<p>Il est vrai qu’une fois en possession de la
-femme qu’il aimait, le raisonnement, la prudence,
-venaient combattre l’instinct et avaient
-raison de lui.</p>
-
-<p>La chose intéressante à noter est l’existence
-de cet instinct de reproduction arrivant jusqu’à
-la conscience.</p>
-
-
-<h3 id="c3s7">LES RÊVEURS ET LES AUTRES</h3>
-
-<p>Il est des hommes que l’amour déprime.
-Sont-ils amoureux, ils ne peuvent proférer
-un mot, sont incapables d’exprimer leur passion
-autrement que par des larmes. Ils ne
-font une cour habile aux femmes qu’autant
-qu’ils ne les aiment pas. Sitôt que le
-sentiment entre en jeu, ils sont anéantis.
-C’est en somme pour eux (et par un homme
-de ce tempérament) qu’a été écrit <i>L’Amour</i>
-de Stendhal. « Un excès d’émotion paralyse
-une âme tendre », dit-il à peu près.</p>
-
-<p>Mais les grands passionnés ne sont pas des
-rêveurs. Ce sont des hommes dont l’amour
-décuple l’énergie. Lorsqu’ils aiment, le monde
-leur appartient, rien ne résiste à leur élan.
-Taciturnes à l’ordinaire, ils deviennent éloquents.
-Des forces insoupçonnées jaillissent
-d’eux.</p>
-
-<p>Les rêveurs prétendent que seuls ils savent
-aimer et que l’amour n’existe que dans les
-larmes. Mais les femmes ne sont pas de leur
-avis.</p>
-
-<p>Je connais un homme qui est jeune, beau,
-séduisant. Il a eu beaucoup de succès. Des
-femmes se sont éprises de lui ; il a joué avec
-elles fort agréablement. Nul doute qu’en certains
-milieux, il ne passe pour un don Juan.
-Il prend avec les femmes le ton qui convient ;
-il leur fait une cour vive et légère, les juge
-avec une suffisante précision. Il les a ; mais
-il ne les aime pas.</p>
-
-<p>Dès qu’il est amoureux, et cela lui est arrivé
-plus d’une fois, sa finesse, son assurance,
-son esprit disparaissent. Il est anéanti, perd
-tout empire sur lui-même, ne dit que des
-platitudes, intervient mal à propos, sent sa
-maladresse, devient de plus en plus nerveux,
-finit par se rendre impossible et par se faire
-renvoyer. Cet homme malheureux n’a pas
-réussi à toucher les deux seules femmes qu’il
-a aimées passionnément.</p>
-
-<p>A l’opposé, je vois un homme qui n’a
-jamais fait la cour à une femme, même
-pour s’amuser, s’il n’avait pas pour elle au
-moins une nuance de sentiment. Mais il a
-réussi auprès de toutes celles dont il a été
-amoureux. Une femme qui l’a aimé me disait
-(chaque fois qu’une femme vous dit une chose
-intéressante et vraie, elle use du discours indirect
-et attribue à une amie l’expérience
-qu’elle vous raconte. Pour la simplicité du
-récit — et aussi pour sa vérité — je rétablis
-le discours direct) :</p>
-
-<p>« Personne ne peut savoir, qui ne l’a
-éprouvé, ce qu’était X… lorsqu’il était épris
-d’une femme. Une force irrésistible émanait
-de lui. On se défendait aussi longtemps
-qu’il vous était possible. Mais du jour où il
-vous avait attaquée, on se sentait perdue… »</p>
-
-
-<h3 id="c3s8">DÉDOUBLEMENT</h3>
-
-<p>Il est des gens qui, au plus fort de la passion,
-conservent la faculté de se voir agir. Un
-spectateur conscient assiste impassible aux
-folies de l’être amoureux.</p>
-
-<p>Le beau B. de R… me dit : « J’ai souffert
-souvent de ce dédoublement de moi-même,
-et, chose curieuse, moins lorsque je m’amusais
-avec les femmes que lorsque je les aimais.
-J’ai connu une fois la grande passion, celle qui
-vous chavire tout entier, qui vous fait perdre
-le sommeil et l’appétit. Je ne pouvais approcher
-que difficilement de la femme que j’aimais.
-Il y avait, entre nous, des obstacles presque
-insurmontables. Je fus amoureux d’elle
-pendant trois mois avant de la voir seule.
-Enfin, le hasard de la vie de Paris fit que je
-dus la ramener un jour en voiture chez elle.
-A peine la voiture commençait-elle à rouler
-que je parlais ; je le fis, en phrases coupées,
-heurtées, avec une passion enfiévrée par une
-attente si longue. Ce fut une vraie déclaration
-avec les mouvements d’éloquence et les admirables
-folies que l’amour dicte. Eh bien,
-tant que dura cette déclaration, et elle fut longue,
-je m’étonnai du son inaccoutumé de ma
-voix. Elle était changée, étrange ; je nasillais
-affreusement, et je m’en apercevais ; je me
-disais à moi-même au même temps où je
-m’exprimais avec tant de chaleur : « Tu es
-absurde, voilà que tu parles avec l’organe
-ridicule, insupportable d’un bas acteur comique,
-crois-tu toucher le cœur de cette
-femme avec ton accent de pitre ? » Et j’essayais
-de me corriger ; je prononçais deux ou
-trois mots froidement avec ma voix ordinaire,
-puis la passion l’emportait, et je recommençais
-à nasiller…</p>
-
-<p>« Et c’est ainsi qu’à l’heure la plus émouvante
-de ma vie, un témoin caché en moi
-me jugeait et se moquait de ma voix changée. »</p>
-
-
-<h3 id="c3s9">LE COQ DU VILLAGE</h3>
-
-<p>Les hommes à succès ne sont pas sans
-s’apercevoir, s’ils ont un peu de clairvoyance,
-que les succès leur sont surtout faciles dans
-le petit cercle où ils ont accoutumé de vivre.
-Une fois qu’ils y ont conquis une femme, leur
-avenir est assuré.</p>
-
-<p>Les habiles restent dans le pays dont ils
-connaissent les habitants et les mœurs. Ils y
-sont entourés d’un incomparable prestige.
-On les croit invincibles ; cela suffit pour qu’ils
-le deviennent. Ils ont l’autorité qui ne se discute
-pas.</p>
-
-<p>Le monde parisien, divisé à l’infini en
-petites paroisses, est plein de coqs de village.
-Chacune de ces paroisses a un homme à succès
-qui la régente. Il opère dans deux ou trois
-maisons choisies ; il y connaît les tenants et
-aboutissants de chacun, les avenues qu’il faut
-suivre et qui mènent au succès. Il donne ainsi
-la bataille sur le terrain de son choix. Sa sagesse
-est de n’en pas sortir.</p>
-
-<p>Arrive-t-il dans un cercle inconnu, il ne
-fait rien qui vaille. En vain prend-il des airs
-avantageux. On ne sait ni qui il est, ni ce
-qu’il a fait. Et si l’on dit de lui : « C’est un
-tel ; il a eu des succès », les femmes le regardent
-à peine et murmurent dédaigneusement :
-« Est-ce possible ? Vous vous trompez. »</p>
-
-
-<h3 id="c3s10">DE SUIVRE LES FEMMES</h3>
-
-<p>J’ai connu un homme qui suivait les femmes
-dans la rue, en tramway, à pied ou en
-voiture. Ça l’a mené, après quelques années,
-dans une maison de santé où on le douchait
-en vain, chaque jour, pour ramener la raison
-qui l’avait fui.</p>
-
-<p>Comme il était, au temps de sa jeunesse,
-doué de quelque intelligence et qu’il avait
-l’esprit de méthode, il s’était fait un plan de
-Paris à l’usage des suiveurs. Il savait en quelles
-rues, devant quels magasins, à quelles heures
-et en quelles saisons, les chasses étaient
-les meilleures. En marge du plan figurait un
-tableau sur lequel on voyait le rendement de
-chaque quartier. On y lisait, pour une ligne
-de tramway, le chiffre : six pour cent. Une
-autre ligne donnait huit ; la rue de la Paix
-était à cinq ; un grand magasin de la Chaussée-d’Antin
-montait à seize pour cent. Mais
-le meilleur résultat était obtenu en été, sur
-une ligne de banlieue, celle qui va de la Gare
-de l’Est au Perreux, où, sur cent femmes que
-l’on abordait, on était accueilli favorablement
-par vingt-deux d’entre elles.</p>
-
-<p>Le nombre des ratés est considérable. Admettons,
-en moyenne, que notre homme
-réussît auprès d’une femme sur quinze. Mais
-ici, comme à la chasse, le plaisir de la poursuite
-est grand et se suffit presque. Il s’y livrait
-avec passion, les nerfs tendus ; c’était déjà une
-joie aiguë et dangereuse. Il suivait entre dix
-et vingt femmes chaque jour. Il ne s’émouvait
-ni des rebuffades, ni des marques de mépris
-qui ne manquaient pas. Du reste, il avait acquis
-du tact. Il sentait assez vite quelles
-étaient ses chances de succès. Ce que disait
-la femme ne lui importait guère et il n’y
-prêtait pas d’attention. Cela débutait toujours
-par de la colère, rarement par un éclat de
-rire. Colère ou rire, il continuait sans se laisser
-troubler.</p>
-
-<p>Comme nous lui objections qu’il choisissait
-des femmes d’allure provocante et facile, il
-répondait qu’il était attiré, au contraire, par
-la tenue et les apparences les plus correctes,
-par la distinction et la réserve. Il convenait
-avoir été dupe, il est vrai, de professionnelles
-qui imitaient à s’y méprendre les façons des
-femmes du monde, et ne s’être aperçu de son
-erreur que dans la chambre de l’hôtel meublé,
-mais il tenait pour assuré qu’il y a, dans
-le monde, comme dans la petite bourgeoisie,
-des femmes que l’on ne peut avoir qu’ainsi,
-par surprise, et qui préfèrent l’aventure
-sans lendemain avec un passant à la liaison
-dangereuse avec un homme de leur cercle.
-En outre, les étrangères étaient d’un sûr rapport,
-car elles viennent à Paris pour s’y
-amuser, et, ne connaissant personne, sont
-heureuses que le hasard mette un homme
-entreprenant sur leur chemin.</p>
-
-<p>Notre ami était plutôt bien de sa personne,
-grand, les cheveux crépus, l’œil en amande ;
-du reste, très vulgaire. Mais, à l’étonnement
-des hommes bien élevés, la vulgarité
-est le défaut qui déplaît le moins à la plupart
-des femmes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un homme délicat, cherchant une maîtresse,
-consentira-t-il à la prendre dans la
-rue ? Le seul fait qu’elle s’est laissé aborder
-ne suffira-t-il pas à la classer dans son esprit
-parmi les femmes faciles et folles, et à empêcher
-le charmant et indispensable travail
-d’idéalisation que Stendhal appelle « la cristallisation ».</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans la rue on peut rencontrer le plaisir.
-Il ne faut pas en faire fi. Est-ce donc rien de
-croiser une jolie femme, de s’arrêter aussitôt,
-de renoncer à la course projetée, de se mettre
-à la suivre ? Elle marche d’un pas décidé
-sur le trottoir, et tout près d’elle, dans son
-odeur, vous allez, joyeux, en pensant à
-l’aventure prochaine. Vous la regardez, vous
-la respirez… Qui est-elle ? Comment vit-elle ?
-A-t-elle une âme légère de petite femme
-prête à se donner ?… Elle sera charmante en
-déshabillé ?… Je caresserai ses hanches arrondies
-comme les flancs d’un vase. Ah ! les jolis
-cheveux… Que répondra-t-elle quand je l’aborderai ?…
-Il faut l’amuser, la faire rire. Une
-femme qui rit est désarmée… Je sens que je
-gagnerai la partie. Nous aurons l’un par
-l’autre une heure de notre existence embellie…
-Je ne sais rien d’elle. Je ne la connais
-pas. J’entrerai violemment dans sa vie pour
-en sortir aussitôt. Il n’est de plaisir que
-bref et sans lendemain. Hâtons-nous de le
-cueillir ».</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais les hommes raffinés savent que même
-le plaisir demande plus de préparation.
-Ils ne sont pas disposés à le goûter dans une
-chambre d’hôtel en compagnie d’une passante
-douteuse. Ils savent aussi les risques de ces
-rencontres. S’ils suivent une femme dans la
-rue, ils sont assez sages pour s’amuser un
-instant de cette poursuite, mais l’aventure
-charmante se noue et se dénoue dans leur
-imagination.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il faudrait se faire une règle : s’interdire
-le plaisir facile de suivre et d’aborder les
-femmes dans la rue.</p>
-
-<p>Alors, le jour où l’on en rencontre une
-qui vous fait rompre avec vos habitudes et
-mentir à votre passé, c’est qu’elle en vaut
-vraiment la peine.</p>
-
-
-<h3 id="c3s11">AUTRES CHOSES</h3>
-
-<p>On voit des hommes, par ailleurs délicats,
-aimer des femmes qui sont à tous, qui ont
-eu cinq cents amants, qui se donnent à la
-nuit.</p>
-
-<p>Pourtant ils les aiment ; ils leur murmurent
-des mots ardents ; ils scrutent leurs yeux ;
-ils frémissent de passion dans leurs bras.</p>
-
-<p>L’énorme cortège de leurs prédécesseurs
-lointains et immédiats, de ceux qui ont passé
-là les nuits précédentes, ne les gêne pas. Ils
-aiment ces filles comme un autre aime une
-femme qu’il a prise vierge et qui ne sera
-jamais qu’à lui.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ce goût de la fille est étrange. Mais il
-existe. L’idée qu’une femme a appartenu à
-d’autres excite certains hommes au lieu de
-les paralyser. Ils veulent user d’un corps qui
-ait déjà servi. On en voit qui préfèrent prendre
-pour femme légitime une fille. Je connais
-des familles où, de père en fils, les hommes
-ont épousé leur maîtresse qui était parfois
-leur cuisinière.</p>
-
-<p>Chez ces gens un peu bohèmes, il y a au
-moins une tradition, celle de la fille.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il est des hommes nés pour la vie de famille.
-Ils l’ont toujours menée. Elle leur est
-indispensable. Ils ont vécu, comme on dit,
-dans les jupes de leur mère. Lorsqu’ils quittent
-le foyer maternel, ils souffrent horriblement
-de la solitude. Ils seraient d’excellents
-maris, mais il n’est pas possible de se marier
-jeune. Il faut faire ses études, établir
-ses affaires avant que la société autorise à
-prendre une épouse et à fonder une famille
-légitime. Alors ils s’acoquinent avec la première
-venue. Et les voilà collés.</p>
-
-
-<h3 id="c3s12">QUELQUES HOMMES</h3>
-
-<p>R… est un homme peu compliqué, car il
-n’est que double. Il est de tempérament passionné
-et d’âme bourgeoise. En tant qu’homme
-passionné, il s’éprend successivement de femmes
-diverses ; en tant que bourgeois, il supporte
-mal de ne les avoir que comme maîtresses.
-Il rêve d’un bonheur légitime, public
-et approuvé par la société. Alors il épouse
-sa maîtresse ; il l’épouse pour un an ou deux,
-puis il divorce.</p>
-
-<p>Ainsi tout se passe-t-il suivant les convenances
-sociales et conformément aux lois de
-l’État.</p>
-
-<p>Il en est aujourd’hui à sa sixième femme
-légitime. Mais, patience, il n’a que cinquante
-ans, il arrivera à la douzaine.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Si l’on cause d’amour dans le cercle, V…
-prend des airs mystérieux. Il a la bouche
-cousue ; il ne parlera pas, quoi que vous disiez.
-Il ne sait rien, il est discret comme une
-tombe.</p>
-
-<p>Vous êtes depuis une minute seul avec lui
-que, déjà, il vous avoue qu’il est amoureux.
-Ne le poussez pas, car il ajouterait aussitôt,
-sur un ton de stricte confidence, qu’il aime
-une femme du monde et qu’elle le paie
-de retour. Il dira aussi, sans en être prié,
-qu’il n’en est pas à sa première aventure,
-que cela a été sa fortune de se promener
-depuis dix ans au milieu de fleurs délicates
-parmi lesquelles il n’a eu qu’à cueillir. N’ayez
-pas l’air de douter de ce qu’il vous raconte,
-car il est prêt à vous nommer les femmes qui
-lui ont appartenu et même sa maîtresse de
-l’heure présente.</p>
-
-<p>V… est gros et court, chauve et barbu ; il
-a les genoux cagneux et les pieds plats ; il est
-sans nom et sans fortune. Les seules femmes
-dans l’intimité de qui il ait pénétré sont de
-pauvres filles qu’il ne connaît que par leur
-prénom. Elles lui coûtent un louis pour la nuit.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Est-il possible d’unir plus de finesse d’esprit
-à plus de maladresse dans les affaires
-d’amour que ne le fait S…?</p>
-
-<p>Nul mieux que lui n’aiguise pour les femmes
-des compliments alambiqués, ne leur
-décoche des traits plus charmants. Il les
-traite comme des déesses qui n’auraient
-jamais quitté l’Olympe pour s’encanailler sur
-la terre.</p>
-
-<p>Quel bizarre mélange de qualités et de
-défauts en ce garçon !</p>
-
-<p>Il est à la fois vaniteux et timide, ostentatoire
-et gêné, et soudain il mêle étrangement
-au marivaudage la vulgarité.</p>
-
-<p>Je l’ai vu faisant un jour une cour précieuse,
-mignarde, à une jeune femme qu’il
-n’abordait qu’après d’infinis détours. Ayant
-longtemps évoqué des images rares, il se tut.</p>
-
-<p>La jeune femme, après un silence, lui dit :</p>
-
-<p>— Vous rêvez à la lune, S…?</p>
-
-<p>— A la vôtre, répondit-il, avec le plus fin,
-le plus délicat des sourires.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>C… arrive au cercle à six heures. Il court
-à une table et commence une lettre. Tandis
-qu’il écrit, il pousse des soupirs d’aise ; il
-s’arrête, il regarde dans le vague, les yeux
-ravis. Bientôt il lui faut un confident ; il
-s’adresse à D… qui lit un journal près de lui.</p>
-
-<p>— Je fais cette lettre, lui dit-il, pour une
-femme que j’adore. Je la quitte à l’instant.
-Nous avons passé une après-midi inoubliable.
-O volupté ! O caresses !… J’en suis encore
-frémissant et il faut que je lui écrive au sortir
-même de ses bras…</p>
-
-<p>Les mots volent sous sa plume. Il a fini, il
-cachète l’enveloppe, il appelle le chasseur et
-à voix haute :</p>
-
-<p>— Porte ceci au numéro 63 de la rue de
-Bassano, c’est un hôtel privé. Remets-le en
-mains propres. Va.</p>
-
-<p>Cela fait, il s’asseoit près de son ami et lui
-explique longuement combien le secret ajoute
-de prix à l’amour.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>F… va dans le monde. Il y a des amies. Il
-entre dans un salon et trouve dix femmes
-charmantes avec qui causer. Près de l’une
-d’elles, il s’installe dans un coin écarté. Il
-lui parle bas, mais avec animation ; il trouve
-des mots heureux, presque tendres ; un instant,
-il lui prend la main ; ses yeux brillent.
-Souriante, elle l’écoute avec complaisance.</p>
-
-<p>De loin on les surveille sans méchanceté.
-On se dit : « Ils s’aiment ou ils vont s’aimer ;
-ils sont libres l’un et l’autre ; F… est un
-garçon discret, de commerce sûr ; elle est
-charmante, timide et fière, prête à se donner
-à un ami véritable. Cette soirée sera décisive
-pour eux. »</p>
-
-<p>Cependant le temps passe. F… se lève ; il
-ne peut se décider à quitter sa compagne !
-enfin il prend congé, il sort. Il attendra, sans
-doute, son amie à la porte et la reconduira
-chez elle. Ils connaîtront enfin un juste bonheur.</p>
-
-<p>Mais non, à peine sur le trottoir, il hèle
-une voiture et donne au cocher l’adresse d’une
-maison où s’éteindra dans des bras serviles
-l’ardeur qu’il a gagnée auprès d’une autre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c4">IV<br />
-QUELQUES CONSEILS
-SUR LE CHOIX D’UNE MAÎTRESSE</h2>
-
-
-<p>On ne choisit pas sa maîtresse. Elle vous
-tombe dessus ; quelques-uns ajoutent : comme
-une tuile.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Pourtant il est des hommes à qui la multiplicité
-des bonnes fortunes permet le choix.
-Ils ont eu vingt ou trente maîtresses, j’entends
-de celles qui comptent. La femme
-qu’ils gardent est vraiment de leur choix.
-Elle leur donne, qu’ils en soient conscients
-ou non (ils ne s’en aperçoivent souvent que
-lorsqu’ils l’ont perdue) la qualité d’amour
-qu’ils préfèrent. Ils sont plus heureux que
-mon ami X… qui n’a eu qu’une femme dans
-sa vie, n’ayant su se détacher de la première
-qu’il a connue.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>C’est pourquoi on peut se risquer à te donner,
-ô jeune homme que l’on voudrait être,
-quelques conseils sur le choix d’une maîtresse
-en s’excusant à l’avance du ton didactique
-qu’implique un conseil donné. Dis-toi,
-du reste, qu’il y a mille façons de réussir auprès
-des femmes. Celle que je te propose ne
-m’appartient pas. Je l’emprunte à ton intention
-à la sagesse des siècles dont d’autres
-tireront des enseignements opposés, et non
-moins efficaces.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais avant d’aller plus loin, il convient de
-dire le charme des moments passés à la
-recherche de celle qu’on aimera.</p>
-
-<p>C’est une heure exquise, celle qui précède
-l’amour. On sent frémir en soi d’ardeur et
-d’impatience le jeune dieu enchaîné. L’attente
-est une fièvre délicieuse… L’univers
-est ouvert devant vous. Ses trésors sont là.
-L’amour d’une femme vous donnera l’empire
-du monde… Une inconnue passe… Est-ce elle,
-enfin ?… De quels yeux suprêmes vous la
-regardez ! Les mots qui vous montent aux
-lèvres viennent du profond de l’être. Une
-angoisse divine vous étreint !… Mais non,
-vous vous éloignez, vous voulez quelque
-chose d’intense qu’elle n’a pas. Vous voulez
-plus, et plus encore !… Une autre ! Une
-autre !… En chasse !</p>
-
-<p>Et l’on vit des heures passionnées dans
-l’attente du bonheur.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cependant tu méditeras ces quelques conseils
-préalables, petit bréviaire que je t’offre,
-sage jeune homme, à feuilleter dans les heures
-de solitude.</p>
-
-
-<p class="ugap">Ne crains pas de rester silencieux dans le
-monde si l’on y parle d’amour. Ceux qui se
-dépensent dans le cercle s’épuisent inutilement.
-Ce n’est pas en public que tu veux
-briller.</p>
-
-
-<p class="ugap">Ce que tu as à dire, garde-le pour le particulier.
-Lorsque tu seras assis à côté de la
-femme à qui tu veux plaire, sors de ta réserve.
-Étonnée de ce changement d’attitude, elle
-comprendra qu’elle en est la cause et t’en
-saura gré. Explique-lui que si l’on est plus
-de deux personnes, on parle pour la galerie
-et que cela est dénué d’intérêt ; il est des
-choses si belles qu’elles ne souffrent pas
-d’être exposées en public.</p>
-
-
-<p class="ugap">Ne tombe pas dans l’erreur commune à tant
-de jeunes gens de parler de l’amour avec
-légèreté. Ne crains pas d’être grave et convaincu.
-Les femmes, même les plus frivoles,
-sont enchantées qu’on les prenne, ne fût-ce
-qu’un instant, au sérieux.</p>
-
-
-<p class="ugap">Avant toutes choses, sois secret. Ne livre
-rien de ton passé. Il est malaisé d’avoir de la
-grâce en se racontant soi-même. C’est l’art le
-plus difficile. Ne parle donc pas des bonnes
-fortunes que tu as eues, bien que la réputation
-d’avoir été aimé déjà soit un grand avantage
-pour réussir auprès des femmes. Sois
-sûr, du reste, que la rumeur publique renseignera
-bien vite celle à qui tu t’intéresses.
-Dès qu’on te verra lui faire la cour, des amis
-opportuns viendront lui dire : « Prenez garde !
-Vous ne savez pas quel adversaire vous avez
-en face de vous. Il est d’une extrême habileté.
-On ne compte plus les femmes qu’il a rendues
-malheureuses. C’est un homme dangereux…! » — Le
-grand mot est lâché, celui qui te donnera
-partie gagnée. Il n’est pas d’exemple
-d’une femme ainsi prévenue qui n’ait désiré
-pousser une affaire, laquelle, sans cela, ne
-l’eût peut-être intéressée qu’à demi. L’idée
-du danger l’excite, soit qu’elle espère triompher
-où d’autres ont succombé, soit par cet
-attrait si naturel du risque chez une femme
-qui s’ennuie. Et puis il n’est peut-être pas
-une femme, si faible soit-elle, qui, au fond
-d’elle-même, ne pense l’emporter dans sa
-lutte avec l’homme par les charmes secrets
-de son sexe.</p>
-
-<p>Il est possible qu’une femme sentimentale
-et qui en est à sa première affaire,
-te batte froid pendant quelques jours à
-la suite des objurgations amicales. Tu devineras
-sans peine la cause de ce changement
-d’attitude. Que cela n’altère en rien ta façon
-d’être auprès d’elle. Elle te reviendra et ces
-mouvements d’humeur te la livreront plus
-vite. Ainsi le poisson qui fuit après avoir
-mordu légèrement l’hameçon s’enferre à
-fond.</p>
-
-<p>Pour devenir un don Juan, il suffirait de
-créer autour de soi, avec la complicité d’un
-ami, par exemple, la légende qu’on est un
-homme dangereux. Une fois en possession de
-cette réputation, on n’a plus qu’à récolter.
-Le choix ne manque pas.</p>
-
-<p>Donc, assuré du bavardage opportun d’autrui,
-ne parle jamais de ton passé.</p>
-
-<p>Si tu en es à ta première bonne fortune,
-vois combien ce silence est avantageux. Il te
-sera imputé à discrétion et on t’en louera.
-Les femmes ne souffrent pas l’indiscrétion
-chez leur partenaire ; elles entendent la pratiquer
-elles-mêmes, librement.</p>
-
-
-<p class="ugap">Il est possible que la femme que tu as distinguée
-te demande de lui prêter des livres.
-C’est une façon de se tâter le pouls sentimentalement,
-si j’ose dire, dont beaucoup sont
-friandes. Les séducteurs en herbe font ici de
-grosses erreurs de tactique. Ils arrivent armés
-des <i>Liaisons dangereuses</i>. Jamais on ne séduira
-une femme qui en vaut la peine par le
-moyen d’un livre cynique. Ce sont les sentiments
-qu’il faut attaquer.</p>
-
-<p>Quant aux autres femmes, il n’est pas
-besoin de littérature pour faire du chemin
-auprès d’elles. Un geste hardi, mis en sa
-place, vaut mieux qu’un long poème.</p>
-
-
-<p class="ugap">Sois scrupuleux dans le choix des moyens
-que tu emploies dans la bataille. Il n’est pas
-difficile de gagner au jeu si l’on y triche,
-mais le grand joueur triomphe malgré les
-cartes adverses. Si tu es riche et que tu
-achètes une femme, auras-tu l’illusion d’être
-aimé ? Séduiras-tu par d’irréalisables promesses,
-par de grands serments que tu sais
-ne pouvoir tenir ?</p>
-
-<p>Ne sois pas ce marchand d’illusions. Ne
-promets rien. Goûte la joie profonde d’être
-aimé malgré tout, non pour de chimériques
-espoirs, mais pour ce que tu es.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Si tu voulais te marier, je te dirais de
-chercher une femme dont les goûts se rapprochent
-des tiens. Mais pour une maîtresse,
-ne crains pas les contrastes éclatants.</p>
-
-
-<p class="ugap">Tu es athée. — Prends une maîtresse
-pieuse pour admirer ce qu’il y a d’affirmation
-spontanée de l’idéal, comme dit Renan, dans
-une femme qui croit en Dieu. Un monde
-inconnu et fervent te sera révélé. Tu en auras
-de grandes jouissances. Et il ne peut être
-indifférent à l’homme le plus affermi dans son
-incrédulité de penser qu’une femme, jeune,
-jolie et modeste, prie pour lui chaque jour
-dans le secret de son cœur.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Es-tu croyant ? — Choisis une fille libre et
-provocante qui d’un mot hardi ébranle l’édifice
-de l’Église. Une boutade qu’elle jette en défaisant
-son corset ruine le dogme de la Sainte
-Trinité et, du bout de son pied nu, elle éteint
-les braises vaines de l’enfer. Pourtant tu ne
-frissonnes pas. Dans un corps apaisé, il n’est
-pas de place pour une âme de doute, et, lorsqu’elle
-est partie, tu remercies Dieu qui a
-permis que, par la faute d’Adam, le péché
-vînt dans le monde.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Benjamin Franklin a écrit — qui l’eût cru
-de cet Américain et sage philanthrope ? — un
-petit traité sur le <i>Choix d’une maîtresse</i>.</p>
-
-<p>Il y recommande de prendre une maîtresse
-d’âge mûr. Il raisonne ainsi : les plus hautes
-branches d’un arbre meurent les premières
-et la sève subsiste dans le tronc. De même la
-figure d’une femme est ce qui vieillit le plus
-vite en elle. Sous le visage fatigué d’une
-femme de quarante-huit ans, vous voyez des
-épaules admirables qui n’en ont que trente-cinq.
-Descendez plus bas — oh ! Benjamin ! — vous
-trouverez plus de jeunesse encore…
-Passons sous silence l’avantage évident, pour
-se pousser dans le monde, d’avoir comme
-maîtresse une femme d’expérience et de
-relations.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>D’aucuns pensent que les années les plus
-propres à l’amour sont celles de vingt-cinq à
-quarante ans. Au dessous de vingt-cinq et au
-dessus de quarante, les amants sont attirés
-par les complémentaires qui les feront rentrer
-dans la moyenne indiquée. Une jeune
-femme de vingt ans sera séduite plus sûrement
-par la force avertie d’un homme ayant
-dépassé la quarantaine ; une femme experte
-et mûre choisira de préférence un jeune garçon.
-Et les vieillards qui, jusqu’aux portes
-de la correctionnelle, aiguisent ce qui leur
-reste de dents sur des fruits trop verts, aident
-de leur mieux à fortifier la démonstration
-tentée ci-dessus.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Si, au moment de prendre une maîtresse,
-tu envisageais tous les malheurs qu’elle peut
-amener dans ta vie, tu ne prendrais pas de
-maîtresse. Tu serais épouvanté à voir les
-calamités latentes dont est gros l’acte de
-l’amour.</p>
-
-<p>Du reste si l’on voulait agir raisonnablement,
-on n’agirait jamais. Pour la raison,
-rien n’est possible ; on ne peut justifier à ses
-yeux ni la société, ni l’univers où nous sommes.
-La vie de chacun de nous est, du point
-de vue de la raison, un miracle, car, il n’est
-pas un homme dont l’existence n’implique
-des contradictions essentielles. Et pourtant
-nous vivons. La vie a plus de ressources que
-n’en a notre raison. Et elle a tout de même,
-en outre, parfois, le sourire.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Es-tu amoureux ? Sache à l’avance que
-ton amour n’a pas une chance sur dix mille
-d’être durable. Agis pourtant comme s’il
-devait être éternel, car, dans le domaine de
-l’amour, tout arrive, et tel qui pensait être
-parti pour un voyage d’un mois se trouve
-embarqué pour la vie.</p>
-
-
-<p class="ugap">Lorsque tu prends une maîtresse, ne te
-préoccupes pas de la façon dont tu rompras
-avec elle. La vie qui connaît plus d’un tour
-s’en chargera. Et comme il est possible que
-tu passes à ce moment-là un vilain quart
-d’heure, il est inutile de gâter les premières
-heures agréables de l’amour par d’inutiles tracas.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il est bon de savoir à l’avance ce que tu
-cherches. Cours-tu pour ton plaisir ou pour
-ton intérêt ? Veux-tu une femme qui te plaise
-ou qui te serve ? Comme il n’est pas vraisemblable
-que tu fasses d’une pierre deux
-coups, je supposerai qu’en amour tu ne songes
-pas aux affaires.</p>
-
-
-<p class="ugap">Stendhal imagine que les Français choisissent
-le plus souvent leur maîtresse pour
-des motifs de vanité. Il ne faut pas prendre la
-boutade de Stendhal au sérieux. Il est vrai
-qu’au moment où j’écris ceci, je pense à un
-exemple qui donne raison à Stendhal, à celui
-de H…, israélite, sans fortune, sans position,
-devenant l’amant de la duchesse de S…
-qui est grand-mère. On voit les avantages
-qu’il en tire.</p>
-
-<p>Mais des exemples semblables se trouvent
-aussi souvent à l’étranger qu’en France.</p>
-
-<p>Dans la petite bourgeoisie, quand une
-femme prend un amant, elle tient la chose
-secrète, car l’opinion publique n’est pas tolérante.</p>
-
-<p>Dans le monde, malgré la liberté dont on y
-jouit, les mœurs sont très opposées à la publicité
-en ces matières. La femme est toujours
-dans l’obligation de ne pas se compromettre ;
-on témoigne peu d’estime à l’homme indiscret.</p>
-
-<p>Il est donc rare que ce soit pour se vanter
-que l’on choisisse une maîtresse et l’amour
-reste le sentiment où la vanité joue le moindre
-rôle. Qu’y viendrait-elle faire ? Quelles satisfactions
-en tirerait-elle ? Il lui faut un public
-et l’amour dans le monde est tenu au
-secret !</p>
-
-
-<p class="ugap">Si tu m’en crois, rien n’est plus absurde que
-de mettre de la vanité dans le choix de ta
-maîtresse.</p>
-
-<p>Si tu achètes une propriété, si tu changes
-d’appartement, tu es obligé de tenir compte de
-l’opinion d’autrui. Ton appartement a de beaux
-salons, mais tu couches dans une chambre sur
-cour. Pour paraître, tu fais des sacrifices.</p>
-
-<p>Si tu te maries, tu épouses une femme pour
-le monde et pour tes amis aussi bien que
-pour toi. Il faut qu’elle s’occupe de ta maison,
-qu’elle reçoive, qu’elle t’apporte crédit et considération,
-qu’elle flatte ta vanité de propriétaire-mari.</p>
-
-<p>Mais lorsque tu choisis une maîtresse,
-songe que tu la prends, non pour tes amis,
-mais pour toi. Une fois que tu la tiendras nue
-dans tes bras, il importe qu’elle soit jeune,
-belle, plaisante, et non pas qu’elle ait le droit
-de mépriser les X… parce que leur famille
-n’a pas fourni de favorite au roi voici deux
-siècles. La sagesse antique distinguait dans
-l’homme ce qu’il est de ce qu’il a. Prends ta
-maîtresse pour ce qu’elle est.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Méfie-toi des intellectuelles. Elles ne sont
-tolérables qu’en société. Souviens-toi que tu
-cherches une compagne de lit et qu’un beau
-corps est, entre les draps, plus précieux
-qu’un trait d’esprit.</p>
-
-<p>La sensibilité de la femme nous intéresse
-plus que son intelligence si à fleur de cerveau.
-L’intelligence n’est, du reste, que la région
-superficielle de l’esprit. Au-dessous d’elle, il
-y a le monde énorme, obscur, de l’inconscient,
-souvent plus riche chez la femme que chez
-nous.</p>
-
-<p>Fuis les femmes qui prétendent diriger
-leur vie par l’intelligence et la raison. Cette
-prétention prouve une extrême pauvreté de
-tempérament.</p>
-
-<p>Ce sont les marches magnifiques de l’instinct
-qui l’attirent.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Évite aussi les femmes extasiées dont le
-cœur déverse, à robinet ouvert, un flot continu
-de tendresse sur l’univers entier. Une étoile ou
-une feuille de salade, un mendiant pouilleux,
-le plus pitoyable des couchers de soleil, excitent
-leur lyrisme éperdu. A les en croire,
-l’univers n’est pas assez vaste pour l’immensité
-de leur amour… Et comme elles parlent !
-comme elles savent des choses ! comme elles
-tutoient la nature !… Avec quels yeux demi-clos
-évoquent-elles l’accouplement léger des
-éphémères ou l’hermaphrodite union des escargots !…
-Il leur faut un public. Elles ont un
-tel besoin de se raconter qu’elles arrêtent le
-premier venu ; elles ne gardent rien de secret
-pour lui ; elles se montrent nues ; elles exécutent
-devant lui les danses sacrées. Elles ne
-le connaissaient pas il y a une heure et déjà
-elles l’associent à leurs jeux prodigieux : déjà
-il se croit le compagnon fêté de leur vie… Mais
-dans soixante minutes, elles l’auront oublié
-et danseront avec la même fougue haletante
-devant un autre. Si elles ne trouvent personne,
-elles font monter le concierge… Lorsque tu es
-auprès d’elles, tu es ébloui, et, au même
-temps, tu as honte de ta sécheresse, tu te
-reproches ta froideur, tu te pinces pour
-t’échauffer, tu étends les bras pour étreindre
-l’univers.</p>
-
-<p>Mais ne demande à ces femmes que ce
-qu’elles peuvent te donner : une représentation
-magnifique, sous les feux de la rampe,
-devant mille spectateurs. C’est là qu’elles se
-dépensent et se livrent. Une fois le rideau
-baissé, si tu passes dans la coulisse, tu y
-trouves, parmi les portants sales et les toiles
-nues, une femme écroulée, morte de fatigue,
-incapable d’aimer.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais les mystiques sont de ferventes
-amoureuses. Il y a en elles un trésor d’inépuisable
-passion. Elles aiment le Christ
-comme un amant et leur amant comme un
-Dieu. Ces femmes qui veulent l’union ineffable
-des âmes savent offrir magnifiquement
-leur corps à l’amour. Elles l’abandonnent sans
-réserve, sans marchandage, comme si elles
-en ignoraient la valeur. Mais cela n’est que
-raffinement suprême, comme le montre le
-mot de l’une d’elles, la baronne de Krüdner
-qui, dans les bras de son amant, au moment
-qu’il lui faisait sentir l’aigu des plaisirs de la
-chair, s’écriait : « Ah ! Dieu, je te demande
-pardon de l’excès de mon bonheur ! » donnant
-par ce cri que peut seule se permettre une
-mystique, un prix presque divin à une joie
-terrestre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le monde est aujourd’hui cosmopolite.
-Règle générale (il est d’aimables exceptions),
-évite les étrangères. Ce sont des femmes dangereuses,
-excessives, et qui ignorent les bonnes
-manières (je ne parle pas de la façon de
-manger).</p>
-
-<p>Les Américaines dont nous sommes envahis
-promettent beaucoup et ne tiennent pas. On
-en voit de belles ; elles sont glacées. A quoi
-bon te dépenser pour échauffer un bloc de
-glace qui te gèlera les mains ?</p>
-
-<p>Les Anglaises ne soignent pas leurs dessous.
-Elles portent parfois, horreur ! des combinaisons !</p>
-
-<p>Les Allemandes sont d’une sentimentalité
-outrée qui ne va pas sans une fâcheuse mollesse
-des seins.</p>
-
-<p>Les Russes ont la voix douce, mais avec
-elles on ne sait sur quel pied danser.</p>
-
-<p>Les Polonaises, on en a vu d’exquises.
-Elles ont du cœur, de la beauté, de l’esprit.
-Mais le reste ?</p>
-
-<p>Les Italiennes te donneront du plaisir dans
-le lit, mais peu de conversation après la chose
-honorable.</p>
-
-<p>Les Espagnoles sont tragiques ou ennuyeuses.
-Feras-tu entrer le drame ou l’ennui chez
-toi ?</p>
-
-<p>Seules les Françaises t’offriront l’amour
-avec l’agrément et la diversité que tu désires.
-Elles plaisent, elles amusent, elles aiment ;
-elles sont merveilleusement douées pour les
-jeux que tu préfères ; elles ont du cœur aussi,
-aucun sentiment ne leur est étranger. Si le
-hasard met une novice sur ton chemin, n’hésite
-pas à la prendre ; son inexpérience sera
-brève ; elle dépassera vite tes leçons. Tu trouveras
-chez tes compatriotes la délicatesse
-et l’ardeur, le goût, l’audace et le raffinement,
-un raffinement secret qui ne s’étale
-pas au dehors et qui sera pour toi seul. Telle
-femme qui ne peut s’offrir que quatre robes
-par an a des dessous plus beaux qu’une duchesse
-anglaise. J’ai toujours pensé que les véritables
-qualités de la Française étaient cachées. C’est
-une femme qu’il faut découvrir pour la bien
-connaître.</p>
-
-<p>En outre vous êtes de la même race, vous
-vous plaisez aux mêmes finesses, vous vous
-entendez à demi-mot.</p>
-
-<p>Enfin c’est avec la Française que tu auras
-le moins d’ennuis. Elle sait rompre et cela
-est à considérer.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il y a de nos jours une société charmante
-de femmes qui ont été mariées et qui ne le
-sont plus. Le divorce leur a créé des loisirs.
-Elles ont aimé déjà, goûté la douceur et
-l’amertume des jours changeants ; elles ont
-été déçues, mais elles sont prêtes à aimer
-encore. Elles ont dans le caractère quelque
-chose de hardi ; elles sont insoumises, ne se
-sont pas pliées aux esclavages anciens.</p>
-
-<p>Je t’entends me dire : « Menez-moi chez ces
-libres femmes. C’est là que je trouverai une
-maîtresse suivant mon cœur et que j’éviterai
-l’ennui du mari obligatoire. »</p>
-
-<p>Non, je ne te conduirai pas chez les divorcées.
-Tu es trop jeune encore pour affronter
-ces femmes dangereuses qui n’ont conquis
-leur liberté que pour l’aliéner à nouveau, définitivement.
-Elles ont en elles le goût terrible
-de l’absolu. Ce sont pour la plupart des femmes
-à idéal ; elles se sont séparées de leur
-mari parce qu’elles ignoraient l’art de vivre,
-qui est fait d’arrangements et de concessions.
-Elles n’ont jamais su danser en équilibre sur
-la corde raide entre l’amant et le mari. Si tu
-es aimé par l’une d’elles, elle s’imaginera
-qu’elle va refaire sa vie avec toi… Rien n’est
-plus fatigant et plus vain que d’entreprendre
-de refaire la vie d’autrui. C’est assez de mener
-la sienne propre. La devise de ces femmes est :
-« Tout ou rien. » Aux femmes qui demandent
-tout, il ne faut rien donner.</p>
-
-<p>Ou bien tu rencontreras parmi elles la
-femme incomprise, celle qui a mal à l’âme,
-« l’éternelle blessée ». Te sens-tu la vocation
-de garde-malade ? Passeras-tu les jours de ta
-jeunesse à panser des plaies qui ne guériront
-jamais ?</p>
-
-<p>A l’heure où tu vois ta vie étalée devant toi
-comme un beau pays que tu vas parcourir, ne
-prends pas dans tes bagages une femme libre.
-Souffriras-tu qu’une femme viole la paix de
-ton domicile à n’importe quelle heure du
-jour et de la nuit, qu’elle sonne à ta porte au
-moment où, les pieds au feu, tu te prépares
-à passer quelques heures parfaites de solitude,
-qu’elle apporte ses pantoufles, sa matinée,
-ses objets de toilette chez toi, qu’elle finisse
-par passer les nuits entières dans ton lit ?</p>
-
-<p>L’amour s’accommode mal de ce train-train
-conjugal. Si c’est ce pot-au-feu que tu désires,
-si tu veux te créer des habitudes à deux,
-prends une femme légitime. Si c’est autre
-chose que tu cherches, fuis les divorcées.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il te faut une femme mariée, et bien mariée,
-j’entends de celles qui, à cause des idées
-de leur monde, ne songeront jamais à divorcer.
-Elles ont un mari, des enfants, des relations ;
-elles entendent les conserver et garder
-l’arrangement merveilleux de leur existence.
-Mais elles veulent quelque chose de plus que
-tu peux leur fournir. Elles n’ont connu que
-l’amour conjugal. Encore n’a-t-il pu résister
-à l’affreux corps à corps du mariage. Elles
-savent qu’il en existe un autre, incomparablement
-plus beau. Elles cherchent celui qui
-le leur révélera.</p>
-
-<p>Tu seras, si tu m’en crois, ce prédestiné
-des fées. Tu assumeras le rôle de dispensateur
-des biens essentiels.</p>
-
-<p>Trois ou quatre fois la semaine, à des
-heures fixées à l’avance, ta maîtresse viendra
-te trouver. Tu la verras secrètement et le
-mystère double le prix de l’amour.</p>
-
-<p>Peut-être te plaindras-tu de cela même ?
-Tu la voudrais chaque jour et peut-être à
-chaque heure ! Imprudent ! vois ce que tu as
-et ce que tu veux perdre.</p>
-
-<p>Lorsque ton amie sonne à ta porte et que,
-le cœur battant, elle s’appuie sur toi, songe
-qu’elle s’est lavée, parfumée, qu’elle a couvert
-son corps frais de batistes légères, et
-que maintenant elle va se déshabiller pour te
-plaire. Elle a pris aussi pour toi une âme de
-fête. Elle a laissé au logis les soucis, les
-mille petits ennuis qui assombrissent les meilleurs
-ménages ; elle a dû gronder les enfants
-tapageurs, la couturière était en retard pour
-une robe, son mari avait de l’humeur à cause
-d’affaires difficiles ; ils ont échangé quelques
-mots aigres. Tout cela est oublié lorsqu’elle
-entre chez toi. Elle ne pense qu’à t’aimer.
-Elle dépose les soucis avec sa robe et son
-linge fin. Ce sera assez de les reprendre dans
-deux heures quand elle rentrera au logis.</p>
-
-<p>O jeune homme privilégié, tu représentes
-l’amour pour elle, et tu aspirerais à devenir
-ce je ne sais quoi, ce souffre-douleurs, ce
-maître-Jacques conjugal qu’on appelle un
-mari !</p>
-
-<p>Elle t’offre ce qu’il y a de meilleur et de
-plus rare au monde. Sache jouir des heures
-précaires et passionnées qu’elle te donne.
-L’amour n’a rien à gagner à se mettre en
-ménage. Qu’il vive ses minutes éclatantes,
-qu’il les arrache à la monotonie, à l’ennui de
-l’existence quotidienne ! Voilà sa victoire !</p>
-
-
-<p class="ugap">C’est donc parmi les femmes mariées que
-tu chercheras une maîtresse.</p>
-
-<p>Une maîtresse stérile a bien de l’agrément,
-car le chapitre des précautions est fort ennuyeux.
-Pourtant il faut se souvenir du mot
-profond qui m’a été dit par une femme : « La
-cause de l’adultère, c’est l’enfant », signifiant
-par là qu’une femme sans enfant, si elle
-aime, n’a aucune raison grave de ne pas quitter
-son mari pour son amant. Ayant médité ce
-mot, on conclura qu’il est préférable de choisir
-une maîtresse ayant des enfants.</p>
-
-<p>Si tu es un homme de précaution, tu t’informeras
-aussi du mari, de sa santé, de son
-caractère, de ses occupations… Il y a deux
-écueils à éviter.</p>
-
-<p>D’abord les drames. Ils sont à notre époque
-anachroniques. Les temps sont à l’indulgence.
-On ne voit plus un mari, sauf américain,
-tirer sur l’amant de sa femme. Il n’est
-plus bien porté, même dans la bourgeoisie,
-de déplacer le commissaire de police pour le
-vain plaisir de surprendre sa femme nue dans
-les bras d’un tiers. Il faut donc veiller à ne
-pas tomber sur un mari à caractère emporté.</p>
-
-<p>Mais, et c’est le second écueil, le mari qui
-adore l’amant de sa femme est insupportable
-aussi.</p>
-
-<p>Évite l’un et l’autre de ces maris.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Si cela t’est possible, cherche de préférence
-dans le meilleur monde. Tu y trouveras des
-femmes d’esprit vraiment libre et qui savent
-vivre.</p>
-
-<p>Ne crois pas que toutes les femmes soient
-égales. L’égalité n’existe que comme mot peint
-en noir et blanc sur les monuments publics. Il
-y a encore, il y aura toujours des classes privilégiées.
-Quelle que soit ton opinion sur la
-société et quand même par ailleurs tu travaillerais
-à la détruire, ne manque pas de prendre
-avantage, si tu le peux, de ce qu’elle a de plus
-raffiné et de plus exquis : la femme. La
-femme, depuis sa naissance, n’y a été élevée
-que pour plaire et pour séduire, pour vivre
-les minutes de luxe les plus rares. Regarde-la
-entrer dans un salon, vois sa grâce, son
-aisance, la façon dont elle marche, dont
-elle s’assied, l’art parfait avec lequel elle est
-habillée.</p>
-
-<p>Il a fallu des siècles de culture pour produire
-une fleur aussi belle.</p>
-
-<p>Pas un instant de la vie de cette femme
-n’est pris par ces occupations harassantes de
-boucler un budget trop serré, de faire rendre
-à un louis d’or plus qu’il ne peut donner de
-menue monnaie, de s’inquiéter du prix des
-légumes et de moucher ses enfants.</p>
-
-<p>Elle ne pense qu’à l’amour. Elle sait que
-l’amour seul peut l’arracher à l’ennui luxueux
-que la richesse lui crée.</p>
-
-<p>Tu seras surpris de la véritable liberté
-d’esprit que les femmes du monde conservent
-sous les dehors traditionnels d’une politesse
-raffinée et d’une parfaite éducation. Elles ont
-compris depuis longtemps qu’elles n’ont à
-donner au monde que leur vie extérieure,
-qu’elles lui échappent pour ce qui appartient
-à elles seules, leur intimité, leur cœur, la
-conduite secrète de leurs affaires personnelles.
-On ne leur demande que d’observer les règles
-du jeu mondain, de se signer en entrant à
-l’église et de s’agenouiller à l’élévation. Cela
-fait, elles se considèrent justement comme
-libres et jugent à bon droit que, comme dit
-Jules Laforgue :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tout, et pas plus,</div>
-<div class="verse">Tout est permis.</div>
-</div>
-
-<hr />
-
-
-<p>Avant de conclure, je te parlerai brièvement
-de ceux qui n’ont pas le choix.</p>
-
-<p>Voici X… que je citais aux premières lignes
-de ce chapitre. Personne ne répond moins
-au type de l’amant dont rêvent les femmes.
-Il est gauche, timide, embarrassé dans ses
-paroles et dans ses gestes.</p>
-
-<p>Sa maîtresse est presque à l’automne de la
-vie ; elle est lourde, empâtée, avec quelque
-chose d’accablé dans l’allure, la bouche molle.
-Elle a un mari. Quel mari ? La vulgarité
-même, non seulement dans les traits, mais
-dans l’esprit, dans les manières. L’amant est
-un être délicat. Pourtant il accepte le mari ;
-il accepte sa familiarité ; il est chaque jour
-plusieurs heures chez sa maîtresse ; il mène
-la vie du ménage ; il fait partie de la maison.
-Dix fois par mois il a les nerfs exaspérés,
-il est sur le point de cracher son dégoût à la
-figure de cet homme grossier. Pourtant il reste.
-Il est torturé, mais il reste. Il se résigne à
-subir toutes les malpropretés, petites et grandes,
-de la vie commune. Et, ayant supporté
-tout cela, il supporte aussi la femme qui a
-vieilli, qui est laide, défaite…</p>
-
-<p>Pourquoi ?</p>
-
-<p>Parce qu’elle est pour lui, la Femme. Il
-n’en a jamais eu d’autre ; il sent qu’il n’en
-possédera jamais une autre. Il n’est pas taillé
-pour la conquête, pour monter à l’abordage.
-Il est gêné en présence des femmes, elles l’effraient,
-il ne sait leur parler. Qu’avait-il connu
-jusqu’alors ? Les filles misérables qu’il a pu
-s’offrir aux jours où son sang bouillonnait, des
-femmes sans âme et sans linge. Puis il a rencontré
-enfin celle qui devait être sa maîtresse.
-C’était une femme qui s’ennuyait, comme elles
-s’ennuient toutes. Elle attendait un homme ;
-il est venu. Qu’a-t-il fallu pour qu’ils tombassent
-dans les bras l’un de l’autre, quelle
-lassitude chez elle, quel désir exaspéré chez
-lui, quelle longue attente pour tous deux ? Un
-jour, avec la brutalité d’un timide, il l’a assaillie.
-Et dès lors, ils ne se sont pas quittés. Il
-lui a donné tout ce qu’il avait économisé, sa
-tendresse jamais dépensée, son désir d’intimité,
-les caresses auxquelles il avait rêvé.
-Il n’avait rien gâché auprès d’autres. Cette
-femme fut pour lui toutes les femmes. Il ne
-la quittera jamais quoi qu’il ait à supporter
-auprès d’elle ; où irait-il ? L’amour est mort
-entre eux ; des habitudes en ont pris la place.</p>
-
-<p>Ils vieillissent ainsi, à trois.</p>
-
-<p>C’est horrible.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cet autre vit avec une misérable fille
-ramassée on ne sait où, dépourvue de beauté,
-de charme, de jeunesse, d’élégance, de distinction,
-d’esprit, de culture, un pauvre je ne
-sais quoi, un quelque chose sans nom, qui a
-traîné dans la misère et qui restera éternellement
-misérable. Mais quoi ? c’est une femme
-et il n’en a pas d’autre ; il en souffre ; il la
-garde.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et maintenant, à la conclusion.</p>
-
-<p>Je sens que tu me reproches trop de prudence.
-Tu es audacieux. Les jeux dangereux
-t’attirent ; tu frémis d’impatience à l’idée de
-courir à la vie et de te mesurer avec elle. Et
-voilà qu’en face de l’amour, je te construis
-des positions défensives ! Je te dis : « Ne fais
-ni ceci, ni cela. Réserve-toi, comme le veut
-Montaigne, une arrière-chambre qui soit
-toute tienne. »</p>
-
-<p>C’est vrai. Je te veux fort contre l’amour…
-Écoute-moi une minute encore.</p>
-
-<p>Tu veux aller en mer. Choisiras-tu pour ta
-première sortie un petit bateau étroit et sans
-quille ? Partiras-tu sans avoir étudié la côte
-et les récifs ? Vas-tu te déchirer, en vue du
-port, sur un écueil que tous les marins connaissent ?
-Veux-tu qu’au premier coup de
-vent, ta barque capote et te jette à l’eau ?
-Veux-tu finir ainsi misérablement sans avoir
-vécu ? — Non.</p>
-
-<p>Choisis un fort et souple voilier, bien lesté,
-bien gréé. Apprends à le manœuvrer, à virer,
-à marcher à toutes allures, à profiter de la
-moindre brise, à le tenir d’une main ferme
-au plus près du vent, couché à demi sur les
-flots. Je veux que tu saches lire une carte marine,
-éviter les courants dangereux et les
-écueils où la mer blanchit. Quel que soit le
-temps, et le vent sifflât-il en bourrasques, tu
-quittes le port. Tu files dans les tourbillons
-comme les grands oiseaux de tempête. Le danger
-ne t’effraie pas ; loin de le fuir, tu le
-cherches.</p>
-
-<p>Maintenant je te permets de quitter la rade
-abritée où je t’ai appris à naviguer. Maintenant
-tu peux aller au large, loin de toute
-terre ; maintenant tu peux braver les orages,
-car tu es un homme, et c’est en homme que tu
-joues librement ta vie, plus loin, toujours
-plus loin, là où il n’y a plus que le ciel et que
-la mer.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c5">V<br />
-LES FEMMES</h2>
-
-
-<p>Il n’y a que des individus. Pourtant ne
-nous interdisons pas le plaisir de généraliser
-et de classifier.</p>
-
-<p>Voici trois classifications qu’on peut proposer
-pour les femmes. La première, la plus
-grossière, séparerait les femmes d’après le
-nombre des hommes qu’elles ont eus dans leur
-vie.</p>
-
-<p>Nous aurions d’abord la femme d’un seul
-homme.</p>
-
-<p>Il est des femmes de cette catégorie qui
-ont connu deux amours, les grands combats,
-la joie d’être aimées et la torture de ne l’être
-plus. Elles ont lutté et souffert, mais ne se
-sont données qu’une fois. D’aucunes ont
-sacrifié à Dieu l’homme qu’elles auraient
-adoré. Il y a dans leurs rangs les femmes
-auxquelles le devoir fait entendre une voix
-plus impérieuse que celle de la passion. Il y a
-celles, si rares, qui n’ont aimé qu’un homme
-et dont la vie a été remplie, chose admirable,
-par un seul sentiment.</p>
-
-<p>Mais cette classe renferme aussi le lot
-innombrable des femmes-troupeau, les éternelles
-esclaves, celles qui acceptent tout sans
-réagir, avec résignation. De tempérament et
-de sensibilité médiocres, la passivité est leur
-lot. Ce sont elles qui transmettent à la race
-les qualités de soumission, de respect, de
-prudence, qui sont utiles, mais devant lesquelles
-il est difficile de s’enthousiasmer. Ces
-qualités sont d’ordre social. Une collectivité
-de gens parcimonieux fait un pays riche.
-Mais un homme avare montre une grande bassesse
-de caractère.</p>
-
-<p>Qu’on ne me demande pas de m’incliner
-devant une femme qui n’a jamais aimé. Je
-me refuse à prendre la frigidité pour une
-vertu.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La seconde classe est composée des femmes
-qui ont eu deux hommes dans leur vie, et
-pas plus.</p>
-
-<p>Le premier est le mari qui a été choisi le
-plus souvent par amour. Mais qu’est-ce qu’un
-amour de jeune fille, si intense soit-il, et au
-devant de quelles déceptions ne court-il pas ?
-Deux ou trois années se passent ; l’amour
-disparaît dans les cahots de l’existence conjugale.
-Voici une femme qui, toute jeune, a
-devant elle une longue vie plate, morne, privée
-de la seule chose qui ait de la valeur à
-ses yeux. Elle se désespère. Pourtant elle
-sent en elle une force qui ne se laisse pas
-abattre, qui ne veut pas mourir. Mais quoi !
-elle n’est pas faite pour les aventures ; elle se
-résigne… Au moment où elle a cessé d’espérer,
-elle rencontre enfin un homme. Son
-cœur qu’elle croyait mort tressaille ; de nouveau
-la vie tumultueuse coule à grands flots
-dans ses veines. Elle aime, elle aime cette
-fois-ci d’un amour averti ; elle n’est plus l’enfant
-innocente de jadis ; elle se met à
-l’épreuve, longtemps : elle se donne enfin, parce
-qu’elle est sûre que c’est pour toujours…
-Elle joue sa dernière chance de bonheur.</p>
-
-<p>Et si elle perd ?… Tant pis, tout est fini.
-Elle ne s’accorde plus le droit de se tromper ;
-elle sait qu’il y a des expériences qu’on
-ne recommence pas indéfiniment sans y
-laisser des choses auxquelles elle accorde une
-valeur inestimable.</p>
-
-
-<p class="ugap">Viennent maintenant les femmes qui ont
-eu plus de deux hommes. A partir du second
-amant, il est difficile, et peut-être inutile,
-de vouloir établir un compte. Le passage de
-un à deux ne va pas sans luttes ; celui de
-deux à trois est infranchissable pour certaines
-femmes. Mais après trois, pourquoi pas
-quatre ? Celles qui se sont affranchies, qui
-mènent une vie libre, ont acquis le droit d’agir
-à leur guise et de suivre leurs passions.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais je vois une autre classification que je
-préfère.</p>
-
-<p>On pourrait diviser les femmes en deux
-classes seulement :</p>
-
-<ul>
-<li>celles qui ont du courage,</li>
-<li>celles qui en manquent.</li>
-</ul>
-<p>Il n’est peut-être pas de femme qui ne se
-soit trouvée à une heure de sa vie dans la
-nécessité de prendre un parti courageux ou
-de renoncer à l’amour. L’amour — et c’est
-sa grandeur — ne va pas sans dangers. Si
-on veut le suivre, il faut quitter la route aisée,
-bien tracée, où l’on chemine avec les autres,
-sous la protection des gendarmes, pour se
-jeter hardiment sous bois, à l’aventure, arrive
-ce qui arrive. Le pays que l’on parcourt alors
-est plein de périls ; il faut se cacher, faire
-attention à mille choses auxquelles on ne
-pense point sur la grande route. On risque
-de tomber dans des fondrières et de se casser
-le cou.</p>
-
-<p>Oui, l’amour n’est pas la petite chose facile
-et innocente que certains imaginent ; le souvenir
-des mille tragédies qu’il a causées revient
-à l’esprit au moment où l’on hésite.
-Se mettra-t-on en lutte avec la société ?
-Est-on prêt à sacrifier les biens auxquels on
-est attaché, sa réputation, et plus encore, les
-liens de famille, ses enfants, peut-être ? Ces
-avantages matériels et moraux, vous en dressez
-la liste. Le total donne à réfléchir. En face,
-il y a l’amour, tout nu. Oserez-vous prendre
-parti, risquer tant, sacrifier en pensée — cela
-suffit — des choses si précieuses et vous jeter
-où ? Dans l’inconnu.</p>
-
-<p>Ici beaucoup de femmes reculent. Elles ont
-peur. Elles sont lâches. Elles renoncent à
-l’amour.</p>
-
-<p>Mais les autres ne balancent pas. Elles ont
-de la vertu, au sens antique du mot, au temps
-où il signifiait « courage ». Il y a souvent de
-la grandeur d’âme, des qualités héroïques
-chez celles qui, ayant vu devant elles le carrefour
-redoutable, ont choisi l’amour et en
-ont accepté les dangers.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Voici enfin une troisième classification (on
-pourrait en proposer à l’infini).</p>
-
-<p>D’une part, les femmes qui débutent par un
-sentiment. Elles ne se donnent qu’à l’homme
-qu’elles aiment. Le sentiment est leur seul
-guide, la loi suprême. Où il est absent, il n’y a
-que débauche. Où il brille, il purifie tout. C’est
-un signe presque divin. « Je l’aime » disent-elles,
-et tout le reste s’en suit. Leur cœur a
-parlé, elles obéissent joyeusement. Chez certaines
-le cœur ne parle qu’une fois ou deux ;
-chez d’autres il ne cesse de s’émouvoir et
-l’on voit des femmes aimer successivement,
-et à chaque fois d’une exclusive passion, plusieurs
-douzaines d’hommes.</p>
-
-<p>D’autre part, voici les femmes qui n’ont
-pas besoin d’aimer pour goûter les plaisirs
-de l’amour. Elles les prennent au hasard des
-rencontres. Elles regardent un homme ; il
-leur plaît ; elles sont émues ; leurs yeux brillent ;
-leurs lèvres deviennent humides ; elles
-se donnent à lui (Exemple : la femme que
-l’on a dans sa voiture, en la raccompagnant
-du théâtre où on l’a rencontrée, le soir
-même, pour la première fois). S’il y a maldonne,
-elles recommencent ailleurs, jusqu’à
-ce qu’elles trouvent qui les satisfasse. Elles
-ne sont, du reste, pas incapables d’aimer.</p>
-
-<p>Chez les premières, le choc premier est sentimental.
-Pour les secondes l’émotion est purement
-physique ; elles pratiquent l’amour
-comme l’ont fait, à une époque de leur vie,
-tous les hommes.</p>
-
-<p>Il y a enfin les femmes qui trafiquent de
-leur corps et s’en servent pour améliorer
-leur situation financière ou mondaine.</p>
-
-<p>Mais cela, c’est encore une autre histoire,
-et nous ne l’entamerons pas.</p>
-
-
-<h3 id="c5s1">LES FEMMES ET LE MONDE</h3>
-
-<p>« Prendre la femme d’autrui. » Cela laisse
-supposer que la femme appartient à quelqu’un
-d’autre qu’à elle-même. Au fond nous sommes
-esclavagistes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il y a des femmes auxquelles le monde
-interdit d’avoir un amant ; il en est d’autres
-auxquelles il permet un seul amant ; il en
-est qu’il contraint à se cacher, tandis que
-certaines s’affichent impunément ; il y a des
-femmes qui sont notoires par le nombre de
-leurs liaisons ; d’autres par la qualité exquise
-de leurs amants ; il est des femmes désintéressées
-et d’autres qui ne le sont point.</p>
-
-<p>Le monde tolère tout ou ne passe rien, suivant
-ses caprices. Pour le monde comme pour
-la nature, le mot justice n’a pas de sens. Pourtant
-il juge, et ses arrêts sont sans appel.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Que les femmes qui n’ont d’autre règle que
-leur plaisir m’écoutent et soient assurées
-qu’il faut sauver toujours, et encore, et partout,
-et contre l’évidence même, les apparences.</p>
-
-<p>Qu’elles imitent le royal exemple de Jupiter
-qui, tout maître des dieux et des hommes qu’il
-était, s’entourait d’un nuage alors qu’il faisait
-l’amour.</p>
-
-<p>Elles ne se doutent pas du demi-sourire
-qui accueille leur nom lorsqu’il est prononcé
-en société : « M<sup>me</sup> B…, une femme facile. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>M<sup>me</sup> B… entre dans un salon.</p>
-
-<p>— Je vais lui demander des nouvelles de
-R…, me dit un ami.</p>
-
-<p>— Gardez-vous-en bien. Elle est avec S…
-depuis un mois. Si vous voulez des nouvelles
-de ce dernier, hâtez-vous, car elle n’a pas encore
-épuisé l’alphabet.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La femme fait elle-même son prix. Elle
-serait bien sotte de ne pas le fixer le plus
-haut possible, ne serait-ce que pour flatter
-la vanité de l’homme. — « Voyez ce que je
-vous donne et mesurez la grandeur de votre
-victoire. »</p>
-
-<p>C’est pourquoi nous lui savons gré d’essayer
-à chaque fois, avec une constance qui
-ne se lasse pas, de nous persuader que nous
-sommes son premier amant. Nous ne la
-croyons pas, mais l’insistance avec laquelle
-elle nous le répète a quelque chose de flatteur.
-Nous en arrivons à imaginer que, s’il y
-en a eu d’autres, ils ont été des accidents,
-tandis que nous sommes, nous, l’homme nécessaire.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il ne faudrait pourtant pas qu’une femme
-fît trop de manières. On voit le ridicule
-d’une femme qui met très haut quelque
-chose dont personne ne cherche à s’emparer.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ayons le courage de le dire : Une femme
-qui est bonne, qui aime ses enfants et s’occupe
-d’eux, qui aime son mari et son foyer,
-ne devient pas une marâtre, une mauvaise
-épouse, une coureuse parce qu’elle a rencontré
-un homme qui a su lui plaire.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Hélène a trente ans. Elle est belle, mais
-on l’aimerait, même si elle n’était pas belle,
-à cause de sa bonté. Elle n’a pas de fortune
-et vit simplement dans un monde qui n’est
-pas simple. Vingt hommes lui ont fait la
-cour sans succès ; quelques-uns lui ont laissé
-entendre que le luxe lui était dû et qu’ils
-voudraient le lui assurer. Hélène les a renvoyés.</p>
-
-<p>Hélène a un secret. Elle aime. Après un
-an de luttes, elle se donne à celui qu’elle
-aime. Pas un instant elle n’a pensé qu’elle
-avait le droit de sacrifier à son amour ses
-enfants et son mari, à qui elle tient par mille
-liens d’affection, d’estime, par mille souvenirs.
-Elle mène chez elle la même vie que par
-le passé ; elle est bonne comme autrefois, et
-simple, et tendre. La crise qu’elle a traversée,
-elle a eu la force de la garder au-dedans
-d’elle ; elle a lutté et souffert sans qu’aucun
-des siens s’en aperçût. Du même cœur, elle
-s’intéresse à son mari, à ses enfants ; ils sont
-heureux et ne sauraient se passer d’elle. Les
-quelques heures qu’elle leur dérobe, dans la
-semaine, quel mal font-elles aux siens, à
-elle-même ?</p>
-
-<p>Pourtant Hélène n’est plus une honnête
-femme.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>M<sup>me</sup> V… est laide et riche, avare, en
-outre. Son esprit est pointu comme un bâton
-ferré qui, où qu’on le pose, s’enfonce. Habile
-à deviner les dissentiments naissants, elle
-sait les envenimer et a brouillé dix ménages.
-Elle est le désespoir de son mari, la terreur
-de ses enfants. Intransigeante de vertu, elle
-n’admet aucune excuse à aucune défaillance.
-Elle porte la tête haute et se vante de n’avoir
-pas failli ; elle n’ajoute pas que personne,
-jamais, ne l’y incita.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> V… est une honnête femme.</p>
-
-
-<h3 id="c5s2">DU NATUREL ET DU SNOBISME</h3>
-
-<p>Un défaut auquel rien ne remédie chez la
-femme est le manque de naturel.</p>
-
-<p>On peut être duchesse, avoir deux millions
-de rentes, et garder du naturel.</p>
-
-<p>Une petite bourgeoise peut être infectée
-de snobisme. Nulle part le snobisme n’est
-plus redoutable que chez les parvenus
-mondains. Comment le comte de L… qui,
-hier encore, était M. L… et assez méprisé,
-qui a acheté un titre de comte au Pape lorsqu’il
-eut touché les trente millions de dot de
-sa femme, ne se sentirait-il pas obligé de
-prendre des airs et d’adopter un ton cérémonieux
-dans sa maison ? Il lui faut bien être
-arrogant vis-à-vis de ceux qui, la veille,
-étaient ses égaux et qu’il considère aujourd’hui
-comme ses inférieurs, mais le duc
-de R… n’a aucune raison de chercher à améliorer
-sa position mondaine. Il voit qui il lui
-plaît, des gens intelligents s’il est intelligent,
-des imbéciles s’il est court d’esprit. En
-tout cas, il choisit suivant son goût. Personne,
-en effet, ne conteste sa situation. Chacun
-sait d’où il vient et que ses aïeux furent
-de parfaits courtisans de Louis XIV, le plus
-grand de nos rois.</p>
-
-<p>C’est pourquoi il faut fuir les gens qui
-ne songent qu’à se pousser dans le monde. Il
-ne peut y avoir chez eux aucun naturel. Et les
-femmes sont ici plus terribles que les hommes.
-Elles ont des existences plus vides que les
-nôtres et cherchent à les remplir par les satisfactions
-de vanité mondaine. Un échelon à
-gravir, puis un de plus, voilà ce qui trop
-souvent les occupe.</p>
-
-<p>Le grand défaut du snob est de juger
-par classes. A un certain titre correspond
-pour lui une certaine valeur personnelle.
-Rien de plus inepte.</p>
-
-<p>Les gens intelligents et orgueilleux ne
-consentiront jamais à ne pas juger eux-mêmes,
-et individuellement, ceux avec qui ils
-se trouvent. Ils se refusent à se déclarer
-inférieurs à tel ou tel parce que titré et
-riche.</p>
-
-<p>Le snobisme, au fond, n’est autre chose
-que le respect des grandes situations. Êtes-vous
-respectueux ou ne l’êtes-vous pas ? Êtes-vous
-résolu à juger toutes choses par vous-même ?
-Voilà ce qui décide de la question.</p>
-
-<p>Aussi les variétés du snobisme sont-elles
-nombreuses.</p>
-
-<p>Voici le snob mondain. On l’a décrit à
-satiété ; en face de lui, il y a le snob anti-mondain.
-Je me souviens que, pendant mon
-adolescence, il y eut un moment où, dans le
-petit cercle de littérateurs sans barbe que
-nous formions nous étions ces snobs-là, et,
-par haine du convenu et du « Bourgetisme »,
-nous déclarions seules dignes d’intérêt les
-âmes des cuisinières.</p>
-
-<p>Notre bêtise, pour être désintéressée, n’en
-était pas moins grande que celle des snobs
-mondains, et peut-être plus.</p>
-
-<p>Voici le snobisme intellectuel. Les femmes
-qui en sont atteintes sont insupportables.
-De toutes, la prétention d’avoir de
-l’esprit, de penser finement ou supérieurement,
-est celle qui se tolère le moins. Ah !
-le terrible effort qui avorte ! La flèche imbécile
-qui tombe avant d’être arrivée au but
-alors qu’il serait si simple de ne pas viser
-plus loin qu’on ne peut atteindre ! Voyez ce
-qu’est une femme pour qui l’amour est une
-occasion de faire de l’esprit !</p>
-
-<p>Une femme spirituelle est délicieuse tant
-qu’elle reste, simple ou compliquée, elle-même.
-Mais veut-elle briller, chercher l’effet
-et le succès ? Quel tact il lui faut garder ! Que
-de dangers alors dans les applaudissements
-qu’on lui prodigue ! Au milieu de ce concert
-brillant une fausse note, et tout est
-gâté.</p>
-
-<p>Et nous avons encore le snobisme sentimental,
-le snobisme artistique, et tous les autres…</p>
-
-<p>Fuyons les snobs.</p>
-
-
-<h3 id="c5s3">LE PREMIER DEVOIR DE LA FEMME</h3>
-
-<p>On reproche aux femmes de s’occuper trop
-de leur beauté, d’user le temps dans le soin
-minutieux d’elles-mêmes.</p>
-
-<p>Ce reproche tombe à faux.</p>
-
-<p>Le premier devoir de la femme est de
-plaire à l’homme, de le gagner d’abord, de
-le garder ensuite. Elle sent que c’est la
-grande tâche qui lui est dévolue, que sa vie
-doit être faite par l’amour, que son bonheur
-en dépend. C’est ici que se joue sa partie ;
-c’est ici qu’il faut vaincre ou mourir.</p>
-
-<p>Le reste ?… le reste est accessoire.</p>
-
-<p>Les femmes qui dépensent toute leur activité
-sur d’autres champs, dans les œuvres charitables,
-aux cours, dans les arts si improprement
-appelés d’agrément, sont des femmes
-à qui l’amour a manqué, qui ont perdu
-l’homme qu’elles aimaient ou qui n’ont pas
-rencontré celui qui aurait été à lui seul une
-raison suffisante de vivre. Si elles avaient ce
-qu’elles désirent (souvent inconsciemment)
-comme elles quitteraient malades et livres,
-et travail ! Ne l’ayant pas, elles cherchent
-à s’étourdir et se créent des buts artificiels.</p>
-
-<p>Plaignons-les, sauf quand elles affectent
-de mépriser l’amour. Nous ne sommes pas
-dupes alors, disons-le, de leurs manières
-hautaines, de ce détachement qualifié par
-elles de supérieur.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quelle religion a jamais demandé à la
-femme plus de sacrifices que la coquetterie ?</p>
-
-<p>Aucune religion en a-t-elle obtenu de plus
-grands ? Corsets serrés, talons hauts, cols
-qui étouffent, robes incommodes, chapeaux
-énormes, vous valez tous les cilices et
-toutes les mortifications. Mais comme la
-femme fait joyeusement ces sacrifices au
-seul dieu qui existe pour elle : sa beauté !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il y a chez certaines femmes le désir inconscient
-d’imiter l’homme pour mieux lui
-plaire. Elles essaient de se rapprocher de
-lui pour le gagner plus sûrement. Elles
-développent en elles le goût du sport, des
-exercices violents, ou de l’intelligence et des
-travaux sérieux. Elles font un faux calcul.
-L’homme recherche dans la femme ce qu’il
-n’a pas lui-même, les qualités qui sont proprement
-féminines. L’homme le plus viril
-désirera la femme la plus essentiellement
-femme. Il est vraisemblable que le sportsman
-tombera amoureux d’une femme inhabile
-au sport et que l’homme sérieux préférera
-une femme frivole.</p>
-
-
-<h3 id="c5s4">LES CARESSES</h3>
-
-<p>Il y a un abîme entre pas de caresses et la
-plus innocente des caresses. Il n’y a que des
-degrés faciles entre la plus innocente des
-caresses et la caresse suprême.</p>
-
-<p>C’est pourquoi les familiarités que tant de
-femmes permettent et auxquelles elles n’attachent
-aucune importance sont si dangereuses
-pour elles, lorsqu’elles se trouvent en
-face d’un homme habile et passionné.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Tels et tels me baisent la main, dit
-Irène, ou le bras, me prennent même, oh ! en
-riant, par la taille ; d’autres sont entrés dans
-ma chambre, alors que j’étais couchée. Êtes-vous
-pervers au point de voir du mal là où il
-n’y a que bonne camaraderie ?</p>
-
-<p>— Irène, croyez-moi, rien n’est plus dangereux
-que cette facilité de commerce qui
-vous paraît naturelle. Vous n’avez plus le
-droit d’interdire ces premières caresses innocentes
-à d’autres qui sauront en profiter, à
-Jacques, par exemple. Il est beau, grave et
-décidé ; il a le prestige de victoires nombreuses.
-Vous l’avez rencontré chez des amis. Il
-n’a causé qu’avec vous et de la façon la plus
-sérieuse. Sans que vous le sachiez, il vous
-intéresse déjà. Le voici qui arrive chez vous
-pour la première fois. Il est venu de bonne
-heure pour vous trouver seule. Il entre, il
-prend votre main, il la baise longuement. Il
-y a façon et façon de baiser la main d’une
-femme… Vous vous asseyez ; il s’assied trop
-près de vous. Un moment après, il regarde
-vos bagues qui sont anciennes ; il est connaisseur ;
-il le dit, il faut le croire. Sans y
-songer, vous tendez votre main, imprudente
-Irène. Il la tient maintenant ; il ne vous la
-rendra pas de si tôt. Voyez-le penché sur
-vous ; il regarde les bagues de si près que
-son haleine passe sur votre main et que
-quelques poils fous de sa moustache par instants
-vous chatouillent ou vous caressent, on
-ne sait. Sa main presse un peu la vôtre. Involontairement ?…
-Sans doute. Paraîtrez-vous
-vous en apercevoir ?… Non, ce serait laisser
-voir que vous lui supposez une intention, et
-cela est dangereux. Il y a entre vous, maintenant,
-un malaise… Vous retirez votre main,
-enfin. Avant de la lâcher, il baise non plus
-la main, mais le poignet. — Du coup, vous
-allez protester. Vous le regardez. — Aucune
-trace d’embarras, ni de fatuité non plus, sur
-sa figure régulière. Allons, Irène, vous laisserez
-passer cela encore… Vous causez maintenant.
-En quelques minutes, il sait la chose
-précise qu’entre toutes vous désirez voir à
-Paris ; il en connaît le propriétaire, il vous
-y conduira ; fixez votre jour. Rien n’est plus
-simple… Rien n’est plus simple, en vérité.
-Pourtant vous hésitez, Irène. — Il insiste.
-Qui vous retient ? Voyez-vous à cela quelque
-mal ? — Il n’y a rien de mal, en effet. — Alors ? — Cependant. — C’est
-oui. — Il se
-lève, il est si près de vous que sa hanche
-frôle la vôtre ; il vous baise les deux mains,
-cette fois-ci ; il est parti.</p>
-
-<p>Vous êtes troublée, Irène. Pourquoi ? Vous
-ne vous reprochez rien. Il n’y a rien eu entre
-vous dont votre conscience puisse s’alarmer.
-Deviendriez-vous prude jusqu’à empêcher
-qu’on vous baise les mains ? Ces mêmes gestes,
-d’autres les ont faits cent fois. Pourquoi
-ont-ils pris, aujourd’hui, un sens nouveau ?…
-Vous vous croyez peut-être être dupe de votre
-imagination. Jacques ne songe pas à moi,
-pensez-vous. Il a tant de femmes. Que viendrait-il
-faire ici ?… Pourtant il est venu. Il ne
-vous a fait aucun compliment, mais vous
-sentez encore la pression douce et tenace de
-sa main… Décidément, vous n’irez pas avec
-lui voir cette collection privée. Vous l’en
-avertirez par un mot, la veille… Le jour vient
-et vous n’avez pas écrit. Vous voilà tenue
-d’aller au rendez-vous. Au fond de vous-même,
-secrètement, vous en êtes heureuse.
-Pourtant, vous ne vous l’avouez pas. Vous
-mettez à votre toilette plus de soin encore
-qu’à l’ordinaire. Vous partez… Irène, Irène,
-que faites-vous ? Pour Dieu, n’acceptez pas
-de monter dans sa voiture, ou vous êtes une
-femme perdue.</p>
-
-
-<h3 id="c5s5">L’ÉPREUVE DU LIT</h3>
-
-<p>A nu, une duchesse et une blanchisseuse
-montrent ce qu’elles sont. Il n’y a plus ici ni
-rangs, ni prérogatives.</p>
-
-<p>L’amour révèle l’être lui-même et le ramène
-à la mesure commune du lit. Épreuve
-sévère et devant laquelle plus d’une tremble.</p>
-
-
-<h3 id="c5s6">QUELQUES FEMMES</h3>
-
-<p>Elle a toujours regardé l’homme qu’elle
-aime à la dérobée, en se cachant. Elle ne
-peut supporter son regard ; il entre en elle,
-lui fait mal.</p>
-
-<p>Loin de lui, elle n’est pas heureuse. Elle
-ne pense qu’au moment où elle le reverra.
-Pourtant elle a, lorsqu’elle est seule, des
-moments exquis. Elle se dit alors : « Je lui
-appartiens, je l’aime. Il fera de moi comme
-il voudra. Quand je serai près de lui, je le
-couvrirai de baisers. » Et, de loin, elle a toutes
-les audaces.</p>
-
-<p>Aujourd’hui elle reçoit. Depuis le matin
-elle est joyeuse ; elle sait qu’il viendra la
-voir. Elle a du monde autour d’elle ; elle
-s’anime… Il entre ; subitement elle se tait,
-elle se détourne de lui ; c’est une main morte
-qu’elle abandonne à ses lèvres. Il lui parle,
-son malaise augmente, elle voudrait qu’il
-s’en allât. « Pourquoi est-il venu ? se dit-elle.
-N’est-ce pas absurde d’être troublée à ce
-point ? » Elle lui répond brusquement, avec
-dureté.</p>
-
-<p>Elle lui en veut du désarroi où il la jette :
-« Qu’est-ce que cette tyrannie qu’il exerce sur
-moi sans mot dire ? Il n’a qu’à paraître pour
-que je n’ose plus ouvrir les lèvres. Pourquoi
-est-ce que je l’aime ? J’ai vu des hommes plus
-beaux. D’autres sont plus tendres ; ils ont
-pleuré à mes genoux et m’ont offert leur vie.
-Mais il est venu, il n’a rien dit, il m’a regardée,
-et j’ai senti que je lui appartenais.
-Comme il est sûr de lui ! Je hais ce calme qui
-ne se dément pas au moment où je m’affole.
-Il est ici avec moi comme il est avec les autres ;
-entre elles et moi il ne fait aucune différence ;
-il semble que jamais il ne m’ait
-tenue dans ses bras. Ou bien ces autres, les
-a-t-il serrées passionnément aussi sur son
-cœur ?… Je le déteste ! »</p>
-
-<p>Et bientôt il prend congé d’elle. C’est comme
-si la vie l’abandonnait… Il n’y a plus personne
-pour elle dans le salon, elle n’écoute rien ; elle
-le suit des yeux ; elle le voit marcher dans la
-rue, de cette démarche sûre de soi qui est la
-sienne, et les femmes qu’il rencontre, il les
-perce de son regard aigu…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Celle-ci est de taille médiocre, la figure
-large, la mâchoire lourde, le teint mat, les
-cheveux noirs, un peu gras, de même que la
-peau. Elle a les yeux longs, les arcades sourcilières
-bien arquées, le nez aquilin, mais
-charnu et sans finesse, la bouche grande, les
-lèvres épaisses, rouges et humides, les dents
-jolies. Elle parle haut ; la voix est, comme la
-personne, commune.</p>
-
-<p>Elle évoque, dès qu’on la voit, des idées
-lubriques et triviales. Elle est riche et montre
-de beaux bijoux. Pourtant on l’imagine tout
-de suite à sa place, éclairée par la lumière
-blafarde d’un globe électrique, parmi les
-passants en quête d’amour, sur le trottoir.</p>
-
-<p>Mais c’est dans un salon qu’elle entre, d’une
-allure décidée. Il faudrait que la société y fût
-bien peu nombreuse pour qu’elle n’y rencontrât
-pas un homme ou deux devant qui elle
-s’est dévêtue. Cette idée ne la trouble pas.
-Elle aborde sans gêne ses anciens amants.
-Elle ne montre aucun embarras ; elle ne se
-souvient de rien, sauf qu’elle les a eus, ce
-qui est une raison suffisante pour ne les avoir
-plus.</p>
-
-<p>Elle fouille le salon et passe en revue les
-visiteurs. N’y aurait-il là personne pour elle ?…
-Mais soudain elle découvre le jeune vicomte
-de P… Il a dix-neuf ans à peine ; il débute, il
-est candide et vigoureux, novice aux choses
-de l’amour et plus embarrassé dans un salon
-qu’une jeune fille. Elle s’approche de lui ; elle
-lui assène un regard si direct qu’il baisse les
-yeux, intimidé… Maintenant elle est assise
-dans un coin écarté de la pièce, près de lui,
-si près, qu’en parlant, elle le touche et que
-sa jambe s’appuie sur le pantalon noir du jeune
-homme. Il sent que son destin va s’accomplir,
-qu’il est un jouet entre les mains expertes
-de cette femme. Il tremble, à la fois de
-peur et du désir de la chair qui point en
-lui… Il avait rêvé pour ses débuts d’autres
-étreintes ; il songeait à une jeune amie dont
-la candeur égalerait la sienne, tandis que le
-voici enfiévré sous les regards impudents de
-celle qui le presse.</p>
-
-<p>Allons, enfant, laissez-vous faire. Lorsque
-votre digne mère apprendra par son amant
-la bonne fortune qui vous échoit, elle se félicitera
-à la pensée que votre initiation à l’amour
-ne vous coûte rien, qu’elle vous rapportera,
-au contraire, quelques bijoux de prix,
-des boutons de chemise, une épingle de cravate,
-voire même, si vous vous en êtes rendu
-digne et si vous avez égalé les exploits de
-quelques notables prédécesseurs, un beau
-chronomètre en or et qui sonne les heures.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle n’a pas eu d’amant. Elle n’aura pas
-d’amant. Pourtant elle a été aimée passionnément.
-Des vies se sont assombries à cause
-d’elle. Elle a aimé, elle-même, presque à en
-mourir. Mais, au moment de s’abandonner,
-elle a eu un instant d’hésitation, elle s’est reprise
-avant de s’être donnée… Et maintenant,
-tout est fini.</p>
-
-<p>Deux ans après la crise, son mari est mort.
-Mais l’autre avait disparu très loin, plus loin
-qu’en province, ou qu’à l’étranger, dans l’alcool…
-Elle est restée seule avec une fille
-qu’elle élève elle-même.</p>
-
-<p>Elle ne parle pas du passé ; elle ne se plaint
-pas. Mais il suffit de la voir pour comprendre
-qu’elle a été un jour jusqu’« aux sombres
-bords » d’où l’on revient pâle à jamais. Ses
-gestes disent la lassitude de ce voyage si douloureux
-qu’aucuns sommeils n’en effaceront
-le souvenir. Sa voix douce, retenue, effacée,
-a parfois une vibration soudaine et riche qui
-surprend ; dans le regard on lit quelque
-chose de profond, de muettement désespéré,
-de par delà les mots. Mais on devine derrière
-le visage fier et résigné, une âme intense,
-qui, malgré les blessures, ne veut pas mourir.</p>
-
-<p>Elle n’aura pas d’amant. On pourrait croire
-qu’aujourd’hui elle s’accorde au moins le
-plaisir sans danger de voir librement les hommes
-qu’elle préfère. Mais non. Vivant dans
-un monde où l’on se passe tout, elle ne se
-permet rien. Elle soutient quotidiennement
-la gageure d’être celle que la médisance même
-ne peut effleurer. Elle surveille ses démarches
-les plus innocentes. Si elle se plaît à
-la compagnie d’un ami, elle sera attentive à
-n’être pas vue en public avec lui ; elle fuit
-les apartés, ne l’invite qu’avec la grande
-liste, ne l’a pas à côté d’elle à ses dîners du
-samedi ; elle ne le rencontre ni aux Acacias
-le matin, ni aux thés de l’après-midi.</p>
-
-<p>Ce n’est pas à cause de sa fille qu’elle agit
-ainsi, mais elle soutient qu’une honnête
-femme ne doit pas l’être uniquement dans
-le secret de sa vie et pour elle seule, qu’elle
-doit avoir de l’honnêteté non seulement le
-fond solide, mais aussi toutes les apparences.</p>
-
-<p>On ne peut avoir pour elle des sentiments
-médiocres. Elle force l’estime ; si on l’aimait,
-ce serait d’un cœur nouveau.</p>
-
-<p>Peut-être aimera-t-elle encore ? Et pourquoi
-pas ? N’y a-t-il pas derrière ces yeux fatigués
-un feu qui couve encore ? S’est-elle résignée
-jusqu’au fond d’elle-même ? A-t-elle tué vraiment
-le vivace espoir ? Si elle aime, personne
-n’en saura rien. Elle se cachera de tous et
-surtout de celui qu’elle aura distingué. S’apercevra-t-il
-du sentiment qu’il a éveillé ? Osera-t-il
-supposer qu’elle aussi est une femme,
-après tout, et faible, comme les autres ?…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les fées se réunirent autour du berceau
-de cette enfant. L’une après l’autre, elles
-parlèrent.</p>
-
-<p>La première dit :</p>
-
-<p>— Le plus grand des dons, je te l’accorde.
-Tu seras belle parfaitement, de la pointe du
-pied jusqu’aux cheveux abondants et lourds.</p>
-
-<p>La seconde :</p>
-
-<p>— En plus de la beauté qui peut rester
-glacée, je te donne le mouvement et l’expression.</p>
-
-<p>La troisième :</p>
-
-<p>— Tu ne cesseras de t’intéresser aux spectacles
-qu’offre la vie.</p>
-
-<p>La quatrième :</p>
-
-<p>— Tu auras l’avantage de connaître des
-fortunes diverses et finalement tu seras, jeune
-encore, riche, très riche.</p>
-
-<p>La cinquième :</p>
-
-<p>— Tu comprendras les choses de l’esprit.</p>
-
-<p>La sixième :</p>
-
-<p>— Tu sentiras vivement le rythme de l’art,
-qu’il soit musique ou plastique.</p>
-
-<p>La septième :</p>
-
-<p>— Tu t’habilleras avec un goût hardi et
-parfait.</p>
-
-<p>La huitième :</p>
-
-<p>— Les hommes les plus célèbres de la
-ville voudront te connaître et t’entourer.</p>
-
-<p>La neuvième :</p>
-
-<p>— Tu seras aimée à la folie.</p>
-
-<p>Ayant ainsi parlé, les neuf fées s’inclinèrent
-sur le berceau de cette enfant dont elles
-voulaient assurer le bonheur et dirent : « Nous
-n’avons rien oublié, au moins. Il n’est pas de
-surprise possible. Notre parente pauvre ne
-pourra pas faire de mal ici. » Ces paroles prononcées,
-elles s’en furent.</p>
-
-<p>Apparut alors la triste fée des mauvais présents.
-Elle regarda cette enfant à qui tant de
-dons et si grands avaient été apportés. Elle
-secoua la tête lentement et dit :</p>
-
-<p>— Mes sœurs étourdies ont oublié le cadeau
-le plus précieux, celui sans lequel tous
-les autres sont vains. Tu seras belle, intelligente,
-sensible, riche et aimée, comme il
-t’a été prédit, mais tu ne seras pas heureuse…
-Tu comprendras tout, mais tu ne t’attacheras
-à rien ; tu éveilleras les désirs des hommes,
-en toi aucune flamme ne brûlera ; ils te prendront,
-tu ne te donneras pas. Il te manque,
-hélas ! le don suprême, celui de la sensualité
-que rien ne remplace ; à celle qui ne le possède
-pas, l’univers reste fermé… La plus
-simple fille du monde, qui, gardant les troupeaux
-dans les pâturages, tressaille à voir
-venir lentement à travers champs le garçon
-de ferme qu’elle aime, qui s’étend sous lui
-derrière une haie parce qu’il fait une lourde
-chaleur en elle et au dehors, connaît un bonheur
-plus grand que tu ne pourras jamais
-l’imaginer.</p>
-
-<p>Et la fée s’éloigna, accablée de tristesse ;
-bien qu’elle fût une parente pauvre dans la
-famille des fées, elle était bonne et ne pouvait
-s’empêcher de pleurer sur le sort de cette
-enfant splendide qui ne connaîtrait pas
-l’amour.</p>
-
-
-<h3 id="c5s7">DE LA FATUITÉ DES FEMMES</h3>
-
-<p>On a beaucoup parlé de la fatuité des
-hommes. Occupons-nous de celle des femmes.</p>
-
-<p>Les femmes feignent de croire qu’il est
-dans l’ordre de la nature que les hommes se
-meurent d’amour pour elles. Elles attendent
-les hommages, condescendent parfois à les accueillir.
-Il semble qu’elles n’aient que la difficulté
-de choisir entre tant d’adorateurs celui
-à qui elles feront la grâce insigne de le distinguer.</p>
-
-<p>Comédie ! Comédie !… Les femmes jouent
-la comédie. Mais elles ne sont pas dupes de
-leur rôle. Elles savent que la fatuité leur est
-un masque utile sous lequel elle sont plus à
-l’aise pour livrer bataille.</p>
-
-<p>En réalité la femme, au lieu d’attendre
-l’homme, va le chercher ; elle a mille tours
-charmants pour l’isoler, le flatter, le cajoler,
-le séduire ; elle lui donne une idée excessive
-de son mérite, lui montre de cent façons détournées
-qu’il lui plaît, qu’il est le maître,
-qu’il n’a qu’à se décider.</p>
-
-<p>Ce manège de la femme est d’une difficulté
-inouïe ; mais notre souple compagne y déploie
-une prodigieuse habileté. Elle n’a pas
-un mot qui choque, pas une phrase dont elle
-puisse rougir, pas une attitude équivoque,
-pas un regard trop appuyé. Et pourtant, avec
-quelle grâce elle s’offre !… Comme elle sait se
-mettre en valeur, s’habiller, se laisser aller,
-se placer dans la lumière qui lui convient.
-Avec quel art elle opère ! C’est le triomphe
-des sous-entendus, des promesses jurées sans
-avoir été dites, des délices évoquées sans un
-mot, des gestes qui font entrevoir des paradis
-prochains, gestes si rapides, si hardis, si
-insaisissables, qu’on craint de s’être trompé
-et d’avoir mal vu ; on n’ose pas comprendre,
-pas plus qu’on n’ose interpréter un regard
-tendre autrement que comme le signe d’une
-grande innocence !… Auprès de la femme
-naïve qui veut plaire, les artifices les plus
-subtils de don Juan paraissent grossiers.</p>
-
-<p>Pour comble de rouerie elles semblent se
-défendre ; elles obligent l’homme à attaquer,
-tant elles paraissent lointaines et sûres d’elles-mêmes.</p>
-
-<p>Otez le masque… Vous les verrez tremblantes
-à l’idée que peut-être elles ne sauront
-ni attirer ni retenir celui qu’elles désirent.</p>
-
-
-<h3 id="c5s8">JOSEPH</h3>
-
-<p>Nulle part on ne voit mieux le travail de
-la ruse féminine que dans l’interprétation
-traditionnelle de l’histoire de Joseph et de
-l’épouse de Putiphar, car ce sont les femmes
-éternellement occupées à défendre leurs positions
-et à les fortifier qui, en amour, créent
-l’opinion.</p>
-
-<p>Cette histoire pouvait leur être fatale ; elles
-y faisaient piètre figure, s’y montraient sous
-un jour vraiment fâcheux. Une femme, laissant
-tomber le masque, perdant toute pudeur,
-s’offrant à un jeune homme et refusée par
-lui !… Comment se tirer de là ?</p>
-
-<p>Elles y sont arrivées, n’en doutez pas. Elles
-ont jeté toute la lumière sur Joseph. La
-femme reste dans l’ombre ; on ne l’aperçoit
-pas ; on ne sait même comment elle s’appelle,
-on ne voit que l’homme. Et cet homme — c’est
-ici que la grandeur du génie féminin
-apparaît — est irrémédiablement ridicule ; il
-se montre dans une posture absurde ; on ne
-le cite que pour s’en moquer. Elles ont accablé
-ce pauvre Joseph de leurs sarcasmes. Il est
-indéfendable. Du même coup elles ont créé
-l’opinion, si avantageuse pour elles, que, sous
-peine d’être déshonoré, un homme, non seulement
-ne peut pas résister à la femme, mais
-encore doit l’attaquer. C’est devenu un devoir
-pour l’homme bien élevé, le premier devoir
-de la politesse masculine.</p>
-
-<p>Ainsi ont-elles travaillé merveilleusement
-pour leur sexe et réussi, dans des conditions
-défavorables, un admirable coup de partie.</p>
-
-
-<h3 id="c5s9">POUR UNE FEMME SENTIMENTALE,
-DÉLICATE ET A SCRUPULES</h3>
-
-<p>Il y a une belle partie à gagner, et digne
-de don Juan, auprès d’une femme sentimentale,
-délicate et à scrupules, en lui tenant le
-discours suivant dont nous ne donnons que
-les grandes lignes :</p>
-
-<p>— « Madame, un souci de loyauté envers
-moi-même et envers vous m’empêche de vous
-dire que je vous aime. L’amour, le grand
-amour dont les personnages de théâtre
-ont plein la bouche, c’est toute une histoire,
-et pas très claire. Je pourrais, comme un autre,
-vous adresser d’émouvantes phrases de
-lyrisme et de fausseté… Je ne le ferai pas. Je
-vous dirai avec simplicité que vous me plaisez
-infiniment et que je ne pense pas sans frémir
-au bonheur de vous serrer dans mes bras.</p>
-
-<p>« Nous avons, Madame, horriblement compliqué
-la vie et l’amour. La plupart des hommes
-sont des malades. Il faut les fuir. Ils ont
-inventé, dans leurs humeurs noires, les scrupules
-dont nous mourrons, les remords qui
-nous empoisonnent, la peur qui sévit à l’état
-chronique. Quel mal ils ont fait à l’humanité !…
-Soyez sûre qu’il y a plus de douleur dans le
-monde par excès de scrupule que par trop de
-facilité. Regardez en vous-même ; voyez vos
-hésitations, vos terreurs. Vous ne savez plus
-être heureuse simplement, sainement. Vous
-ne vous êtes pas donnée, parce que vous
-cherchiez un impossible amour et comme, à
-chaque fois, vous n’étiez pas assurée de l’avoir
-trouvé, vous êtes restée sur la rive sans
-vous embarquer jamais.</p>
-
-<p>« Je ne vous propose, moi, que le plaisir…
-oui, le plaisir dont on a trop médit, qu’on
-affecte de mépriser, sans doute parce qu’on
-est inhabile à le cueillir, le plaisir qui est la
-joie riante de la vie…</p>
-
-<p>« Il faut, il est vrai, qu’il ne vous coûte pas
-trop cher. Il ne faut pas lui sacrifier une réputation
-d’honnête femme que l’on garde si
-facilement en observant quelques élémentaires
-précautions. Il faut enfin être assurée que
-je saurai vous faire goûter la volupté sans risquer
-les suites que la nature y a voulues.
-Venez chez moi sans craindre ceci et cela.</p>
-
-<p>« Venez chez moi. Vous êtes belle et fraîche
-comme le printemps… Vous résignerez-vous
-à vivre dans une triste solitude, loin du plaisir ?
-Laissez-moi vous apprendre la volupté
-des caresses permises (elles le sont toutes)…
-Nous voyez-vous couchés l’un à côté de l’autre,
-nus, sur un lit, dans une pièce chaude et parfumée.
-Votre bouche cherche la mienne…
-etc., etc. »</p>
-
-<p>L’essentiel dans cette déclaration est
-d’éveiller des images sensuelles précises dans
-le cerveau de la femme, de les lui suggérer violemment,
-de façon à ce qu’elles s’imposent à
-elle, et réapparaissent nettes et émouvantes
-lorsque vous serez parti… Vous livrez ainsi un
-assaut vif, mais sans tenter aucun geste, et
-laissez la femme rêver à ce que vous lui avez
-dit… Attendez un peu. Si vous la rencontrez
-dans le monde, continuez à parler dans le
-même sens. Il vaut mieux retourner chez
-elle un peu tard que trop tôt. Car une occasion
-perdue se retrouve toujours, tandis
-qu’une attaque prématurée et repoussée met
-la femme en défiance et ruine vos chances de
-succès. Il faut, lorsqu’on livre l’assaut, être
-sûr de vaincre… Si c’est chez elle qu’elle
-vous reçoit, n’allez pas plus loin que le baiser
-sur la bouche. Il y a, à une victoire complète,
-mille impossibilités, les domestiques qui
-peuvent entrer, une visite qui survient ; puis,
-même si vous l’obteniez, vous ne lui donneriez
-dans l’inconfort de son boudoir, tout
-habillés que vous êtes, qu’une insuffisante
-satisfaction, et souvenez-vous que, si vous
-ne lui avez promis que le plaisir, vous le lui
-devez au moins tout entier. Elle viendra donc
-chez vous le lendemain même du jour où
-vous aurez baisé ses lèvres.</p>
-
-<p>Il est évident qu’il faut, pour réussir, que
-vous plaisiez physiquement à cette femme et
-qu’elle ait des sens. Mais cela se devine tout
-de suite…</p>
-
-
-<h3 id="c5s10">LE SEXE INDISCRET</h3>
-
-<p>Le sexe indiscret, c’est le sexe féminin.
-Étrange contradiction : les femmes ont mille
-fois plus besoin du secret que nous ; l’honneur
-public d’une femme est dans la chasteté qui,
-pour les hommes, n’est qu’une vertu ridicule ;
-une femme a beaucoup à perdre à laisser
-voir dans sa vie, tandis que le plus souvent
-une bonne fortune connue sert un homme
-et le pousse dans le monde.</p>
-
-<p>Pourtant on trouve plus de discrétion chez
-les hommes que chez les femmes. Ils ont un
-plus grand soin de l’honneur qui leur est
-confié. Ils ont l’habitude, par la vie qu’ils
-mènent, et souvent par obligation professionnelle,
-de garder des secrets !</p>
-
-<p>Combien est-il difficile à une femme qui
-aime de cacher son bonheur ! Sans aller jusqu’à
-une inutile et dangereuse confession, elle
-a mille manières de faire savoir au monde
-quel homme elle préfère. La façon dont elle
-le reçoit, dont elle lui parle ou ne lui parle
-pas, la manière qu’elle a de chercher ou
-d’éviter ses regards, tout est un aveu.</p>
-
-<p>Pour combien de femmes une liaison va-t-elle
-sans confidente, moins par l’obligation
-où elles pourraient être d’avoir la complicité
-d’une amie pour assurer mieux leurs sorties
-que par la nécessité impérieuse de parler
-de leur fièvre ?</p>
-
-<p>On en trouve qui ont la force d’âme de
-cacher leur bonheur. Mais, lorsque leur
-bonheur se change, comme il peut arriver,
-en un désespoir affreux, où sont-elles
-celles qui ont l’héroïsme de souffrir sans se
-plaindre ?</p>
-
-<p>On en a vu pourtant rester silencieuses,
-impassibles dans le malheur le plus grand, et
-supporter des tortures effroyables sans mot
-dire. Personne n’a pu deviner la cause de
-leur mal. Elles ont traversé l’enfer sans compagnon.</p>
-
-
-<h3 id="c5s11">LE SECRET</h3>
-
-<p>Il est plus facile de tromper les gens qui
-sont près de nous que ceux qui ne sont pas
-mêlés au train quotidien de notre vie. Avec
-quelque habileté, on peut créer chez ceux
-qui nous tiennent de près un état d’esprit tel
-qu’ils interpréteront d’eux-mêmes dans le
-sens innocent que nous leur suggérons, les
-démarches, faits, gestes et paroles, les plus
-dangereux. Mais les autres voient de loin, en
-gros, — et juste.</p>
-
-
-<h3 id="c5s12">LES ÉTERNELLES COURTIÈRES
-DE L’AMOUR</h3>
-
-<p>Lorsque les femmes ne font pas l’amour
-elles-mêmes, il faut qu’elles s’occupent de
-l’amour d’autrui. Elles servent d’intermédiaires,
-reçoivent et portent les lettres, inventent
-des prétextes, facilitent les sorties,
-créent des alibis. On en voit qui sont les
-éternelles courtières de l’amour sans se décider
-jamais à prendre une affaire à leur
-compte. Il leur suffit de vivre dans l’atmosphère
-trouble et chaude de l’adultère des
-autres. On les trouve prêtes, au jour voulu.
-Elles ne marchandent pas leur peine. Et,
-chose merveilleuse, elles sont plus capables
-de garder le secret d’autrui que le leur
-propre.</p>
-
-
-<h3 id="c5s13">L’INCONSTANTE</h3>
-
-<p>« Souvent femme varie », « <i lang="en" xml:lang="en">Frailty, thy
-name is woman</i> ». Ce sont des mots de poète.</p>
-
-<p>En réalité le sexe inconstant est le sexe
-masculin. Plus que l’homme, la femme s’attache
-par la possession. Entre deux êtres qui
-s’aiment également, l’homme, le plus souvent,
-se lasse le premier et s’en va. Il laisse
-derrière lui une femme affolée et prête à tout.
-Dès lors, il n’est pas étonnant qu’elle mène
-une vie désaxée. Mais la cause en est dans
-l’abandon où la laisse l’homme, non dans la
-nature de la femme. Les sexes ne sont pas
-égaux. L’homme est fait pour conquérir,
-posséder et courir à d’autres. La femme,
-une fois possédée, en a pour un an ou deux
-à se remettre en état de procréer. Quand
-même nous trichons avec la nature, les lois
-naturelles restent écrites au tréfonds de
-notre être. C’est là seulement que nous
-trouvons une base solide pour l’analyse. On
-ne peut établir un raisonnement sérieux sur
-des exceptions, sur des nymphomanes, ou
-sur quelques frigides benêts qui, où qu’on
-les pose, s’enracinent.</p>
-
-
-<h3 id="c5s14">L’HABILETÉ SUPRÊME DE LA FEMME</h3>
-
-<p>L’habileté suprême de la femme est dans
-l’art de déplacer la question. Là, notre sœur
-plus faible l’emporte incomparablement sur
-nous ; les femmes les plus droites, les plus
-franches, celles qui sont incapables d’une
-ruse où d’une dissimulation voulues, s’entendent
-merveilleusement à déplacer la
-question, à esquiver les responsabilités, non
-qu’elles agissent ainsi délibérément, qu’il y
-ait chez elles un calcul réfléchi, mais par le
-jeu inconscient de l’instinct qui triomphe
-dans la lutte avec le mâle.</p>
-
-<p>Le façon dont elles savent alors brouiller
-les choses tient de la magie. On n’y voit plus
-clair ; le blanc est devenu noir ; l’objet précis
-du litige a soudain été escamoté. Elles
-s’arrangent pour mettre l’homme dans l’impossibilité
-de leur adresser la moindre
-plainte, le plus petit reproche, de faire la
-plus lointaine allusion à ce qui les gêne,
-sous peine de passer pour un être sans cœur,
-sans délicatesse, positivement grossier.</p>
-
-<p>Dans les cas les plus graves, lorsque le
-danger est sérieux, la femme tombe malade.
-Elle commence par jouer de ses nerfs, et finalement
-ses nerfs l’emportent ; elle « fait » de
-la neurasthénie, pour employer l’expression
-si juste des médecins. L’homme n’a plus qu’à
-oublier ses peines et à ravaler ses griefs.
-Son rôle d’accusateur est changé en celui
-de garde-malade. Il soigne sa faible amie ; il
-se ronge de souci pour elle ; il cache sa
-propre souffrance ; il faut qu’il rie, qu’il
-plaisante.</p>
-
-<p>Les semaines passent, la malade se rétablit
-lentement. A la moindre menace d’orage,
-elle a une rechute.</p>
-
-<p>Une fois que le temps a fait son œuvre et que
-tout danger est écarté, alors seulement elle
-se remet.</p>
-
-
-<h3 id="c5s15">DE L’EXISTENCE DE DIEU</h3>
-
-<p>J’ai connu une femme qui avait perdu
-toute idée religieuse et jusqu’à la croyance
-à l’existence de Dieu. Elle rencontre un
-homme qu’elle aime, qu’elle admire. A voir
-un ouvrage si parfait, un si beau modèle de
-l’homme, elle ne peut imaginer qu’il ait été
-formé par le hasard des combinaisons aveugles
-de la matière. Et voilà qu’elle commence
-à se reprendre aux idées d’au-delà. « Il vit, ne
-serait-ce pas la preuve tant cherchée de l’existence
-de Dieu ? »</p>
-
-
-<h3 id="c5s16">A CHACUN SA FONCTION</h3>
-
-<p>Il y a des femmes qui sont faites pour
-avoir des enfants. Il y a des femmes qui
-sont créées pour n’en avoir pas (dans l’intérêt
-même, hypothétique et contradictoire des
-enfants). A l’avenir, on choisira celles qui
-seront mères et celles qui resteront stériles.
-Et il s’agit de ne pas attacher de coefficient
-moral à l’une et à l’autre de ces fonctions
-également nécessaires.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans plusieurs familles du règne animal,
-on trouve la même division pour le plus
-grand ordre des sociétés et le plus grand bien
-de l’espèce.</p>
-
-
-<h3 id="c5s17">LES OUVRIÈRES DE L’AMOUR</h3>
-
-<p>Dans le tableau célèbre de Corrège, Danaé
-entr’ouvre ses cuisses un peu grasses et sur
-elle il pleut de l’or.</p>
-
-<p>Admirable symbole !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Une classe d’ouvrières existe pour l’exploitation
-de l’amour. Pour devise elles ont pris
-la seconde partie seulement de la définition
-célèbre du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. « L’échange de deux
-fantaisies et le contact de deux épidermes. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elles sont nombreuses. Il y en a de luxe
-et de misère, à vingt-cinq sous la course et à
-vingt-cinq louis. Elles rendent le même service
-pourtant, mais à des degrés différents de
-l’échelle sociale. Leur rôle est de donner le
-change aux passions. On comprend qu’un
-état policé encourage leur industrie. On comprend
-moins le mépris où les tient l’opinion
-publique.</p>
-
-<p>On accolle à l’amour qu’elles offrent l’épithète
-de « vénal ». Pourquoi le donneraient-elles
-gratuitement ? Elles assurent la tranquillité
-des familles. Cela se paie.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elles sont de goût classique et ne mêlent
-pas les genres. Elles laissent votre cœur
-tranquille, mais elles s’occupent admirablement
-du reste.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La supériorité de la France, on l’a dit souvent,
-vient de ce qu’elle est insurpassable
-dans l’industrie d’art.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quand l’amour va, tout va. Pourtant
-comme dans les autres métiers, le chômage
-existe. Il y a les années des vaches maigres.</p>
-
-
-<h3 class="c" id="c5s18">DE LA NÉCESSITÉ ET DE L’ART
-DE BATTRE LES FEMMES</h3>
-
-<p class="r"><i>A monsieur Paul Bourget.</i></p>
-
-<p>Zarathustra l’a dit : « Tu vas parmi les
-femmes ? Prends ton fouet. »</p>
-
-<p>Nous savons à combien de reproches nous
-nous exposons en abordant ce sujet, combien
-nos intentions, qui sont pures, seront perverties.
-Mais comme il s’agit d’une œuvre
-philanthropique et de rien moins que du
-bonheur de notre tendre compagne, rien ne
-saurait nous retenir, et, conscient de la
-haute tâche que nous avons à remplir, nous
-prenons le courage de braver les préjugés et
-de lui offrir, en ami véritable, de toute bonne
-volonté, ces utiles et inédites recherches
-pleines de moelle substantielle.</p>
-
-<p>C’est un sujet défendu ; il faut être sans
-hypocrisie pour oser le traiter. C’est un sujet
-difficile aussi, car les hommes qui battent les
-femmes ne l’avouent pas, par une fausse
-honte dont la lecture de ces lignes les débarrassera
-peut-être ; quant aux femmes, dissimulatrices
-éternelles, elles s’écrient d’une
-voix unanime : « Me toucher, moi ! J’aimerais
-voir cela ! » Ainsi n’aurons-nous d’aveux,
-ni des hommes ni des femmes. On cache les
-coups comme des caresses défendues. Mais
-nous écrivons ici sans hypocrisie et sans
-peur et nous irons hardiment à la chasse des
-vérités qu’ignorent les nobles héroïnes de
-M. Paul Bourget. Nous prions seulement
-nos lectrices de nous lire avec les yeux de
-l’esprit.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Disons-le sans ambages, sans nous occuper
-des clameurs, qu’une telle affirmation va
-soulever :</p>
-
-<p>Les femmes désirent secrètement être
-battues.</p>
-
-<p>Elles ne l’avouent ni à autrui ni à elles-mêmes ;
-peut-être même l’ignorent-elles ;
-mais — est-ce l’obscur réveil d’un sentiment
-atavique, le souvenir empreint, au tréfonds
-de leur conscience, des ancestrales raclées reçues
-par leurs sœurs timides, farouches et
-soumises, au sein des paradis perdus ? est-ce la
-nostalgie de ce bonheur primitif et disparu ? — elles
-veulent des coups.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quelle femme digne de ce nom et sexe
-admirable n’a connu les heures d’exaspération
-grâce auxquelles nous savons, enfin, le prix
-de la vie calme ? Quelle femme ne fait des
-scènes ?</p>
-
-<p>Or on peut poser l’axiome suivant :</p>
-
-<p>Une femme qui fait une scène désire être
-battue.</p>
-
-<p>Voyez notre infortunée compagne malade
-d’énervement. Elle ne sait ni la cause, ni le
-remède de son mal. Pourtant, avec la merveilleuse
-et aveugle sûreté de l’instinct, elle
-va droit où il faut aller. Elle prend un prétexte
-et le hérisse de pointes… L’homme
-imbécile, qui n’emploie sa raison qu’à déraisonner,
-s’efforce de rester calme : « Tu
-cries, dit-il, parce que tu es une pauvre petite
-créature de nerfs ; moi, plus sage, je te montrerai
-ce qu’est un homme raisonnable et
-maître de soi. »</p>
-
-<p>Il prodigue les bonnes paroles ; elle s’exaspère…
-C’est de bien autre chose que de paroles
-bonnes où mauvaises qu’elle a besoin.
-Maintenant ses nerfs vibrent si aigus qu’il
-semble qu’on les entende. De toute ardeur,
-elle cherche ce qui mettra l’homme hors de
-lui, ce qui lui fera perdre son détestable
-sang-froid, ce qui amènera, enfin, l’explosion
-désirée ; — et, en face d’elle, blanc de
-colère contenue, dépensant une force inutile
-dans la vaine besogne de se maîtriser, ce
-grand benêt d’homme civilisé continue à crisper
-son poing dans sa poche au lieu d’en meurtrir
-les délicats méplats du visage convulsé qui
-se tend vers lui.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Si la femme est plus intelligente que celui
-auquel elle est associée, elle souffre de la
-supériorité anormale de sa position ; elle est
-heureuse que l’homme, par l’emploi opportun
-de ses poings, lui démontre qu’il y a au
-moins une supériorité qui est restée sienne.
-Ainsi l’équilibre du ménage se trouve-t-il
-rétabli.</p>
-
-<p>La femme est-elle une sotte ? Incessamment
-elle provoque l’intelligence de l’homme à
-une lutte inégale dans laquelle elle triomphe,
-car, d’un homme intelligent et d’une
-femme sotte, c’est toujours la femme qui
-l’emporte. En effet, les mots ayant pour
-elle le seul sens étroit que sa passion leur
-donne, elle ne comprend rien. Jamais elle
-ne reconnaît, par un acte spontané de son
-intelligence, la supériorité de l’homme. Qu’il
-lui fasse donc comprendre dans sa chair,
-puisque c’est sa seule partie sensible, qu’il
-est le plus fort.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il y a des situations dont on ne peut sortir
-dignement que par une raclée.</p>
-
-<p>Encore faut-il être en état de la donner.
-Je recommande à mes frères de faible constitution
-l’emploi quotidien de l’<i lang="en" xml:lang="en">Exerciser</i>. Il
-y a une série d’exercices qui développent
-merveilleusement les muscles extenseurs. En
-outre, quelques leçons de boxe ne seront
-pas inutiles pour apprendre à loger rapidement
-un coup de poing, à se tenir en garde.
-Il faut avoir des biceps et des épaules irréprochables
-dont la seule vue inspire à la
-femme un sentiment de respect et d’admiration,
-auquel se mêle un trouble infiniment
-flatteur.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il ne faut pas, qu’à l’idée de battre les
-femmes, s’ajoutent de sadiques désirs, que,
-pour trouver de la chair tiède et cachée, on
-retrousse jupes et jupons, qu’on arrache un
-corsage fiévreusement. L’homme juste et
-supérieur que nous voulons bat les femmes,
-non pour son plaisir, mais pour leur bien.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La femme comprendra sans doute un jour
-que l’homme qui la frappe lui donne la plus
-grande preuve d’amour. N’est pas battue qui
-veut.</p>
-
-<p>Il y a là un privilège. Les coups vont aux
-femmes aimées. Les traditions populaires de
-chaque pays l’indiquent (Cf. Hongrie <i>folklore</i> :
-« Ton mari ne te bat pas, pauvre
-femme ! Il ne t’aime donc pas »).</p>
-
-<p>Depuis des siècles, nous avons oublié que
-nous étions, à l’origine, un animal frappeur ;
-des siècles ont été employés à nous enseigner
-qu’il était lâche et mauvais de battre
-quelqu’un de plus faible que nous (on n’a
-jamais eu besoin de nous apprendre à ne
-pas cogner sur qui est plus fort) ; l’opinion,
-reine du monde, est unanime à condamner
-l’homme qui bat. Nietzsche dirait que ce sont
-précisément les faibles qui se sont employés
-à créer cette opinion qui leur est si favorable, — et
-ils y ont réussi.</p>
-
-<p>On voit à quelle profondeur l’homme doit
-plonger pour retrouver la volonté d’employer
-ses poings ; les couches d’idées accumulées par
-l’éducation, les convenances, les habitudes,
-le respect de soi-même et d’autrui, qu’il doit
-traverser ; il faut qu’il franchisse les concepts
-d’honneur et de lâcheté, de bonté et de pitié.
-Le sacrifice de ce qu’il y a de délicat et
-d’achevé en lui, des précieuses conquêtes
-qui ont demandé à l’humanité des siècles
-d’efforts et de peines, notre irritée et trépidante
-compagne n’en saisit-elle pas la grandeur ?… Il
-y a une véritable beauté morale, une
-victoire remportée sur soi-même chez l’homme
-qui bat une femme, précisément parce qu’il
-n’y a, à ce faire, aucun danger et qu’il ne
-sera pas récompensé de ce geste par la vaine
-gloire qui s’attache aux pseudo-actions d’éclat.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Depuis que celui qui signe ces lignes,
-comme disait Victor Hugo, a orienté ses
-méditations vers le noble art de battre les
-femmes, il a provoqué plusieurs confidences
-dont une au moins vaut d’être relatée, car
-elle contribuera à donner de l’assurance à
-nos frères hésitants.</p>
-
-<p>L’histoire suivante lui a été racontée par
-Jacques S…, l’homme de qui on attendrait le
-moins qu’il battît les femmes, car il est d’une
-parfaite maîtrise de lui-même et reste, dans
-les orages les plus violents, impassible.</p>
-
-<p>Jacques parla ainsi :</p>
-
-<p>— Il m’est arrivé d’employer ma force
-contre une femme, et cette expérience, unique,
-je l’avoue, m’est restée lumineuse dans la
-mémoire. La maîtresse que j’ai battue était
-une femme du monde. Elle était séparée de
-son mari et je la voyais, alors que j’étais
-amoureux d’elle, avec la plus grande facilité.
-Souvent nous passions les journées et les
-nuits ensemble, nous ne nous quittions guère
-et menions vraiment la vie à deux d’un ménage
-régulier. Ces détails sont nécessaires
-pour que vous compreniez la suite de cette
-histoire. Il y a tel geste qui n’aurait jamais
-été fait si nous ne nous étions vus que furtivement,
-trois fois par semaine, de cinq à sept.
-Marthe, donnons-lui ce nom, était d’une extrême
-délicatesse physique ; ses gestes indolents
-s’arrêtaient inachevés et la grâce fluide
-de son corps faisait penser à ces verreries
-graciles et éphémères dont il semble qu’un
-regard trop direct les brisera. En cette enveloppe
-fragile, la pauvre enfant abritait une
-âme maladive, sans cesse inquiète et tourmentée.
-Elle ne cessait de se déchirer et,
-sous le prétexte que j’étais alors l’autre moitié
-d’elle-même, elle me déchirait le premier.
-Une jalousie effroyable et stupide la torturait.
-Tout lui était prétexte à s’inquiéter… Parlais-je
-seul à une femme devant elle ? je lui faisais
-la cour. Évitais-je, au contraire, par
-amour de la paix, de causer avec telle jolie
-femme, Marthe en inférait que, puisque
-nous ne nous parlions pas en public, il y
-avait entre nous une entente secrète…
-Du reste, sa jalousie n’était pas un sentiment
-profond et humain, mais quelque
-chose de cérébral, de factice, où l’orgueil tenait
-une large place.</p>
-
-<p>Nous vivions ainsi depuis quelques mois
-dans un état d’énervement croissant. J’étais
-obligé à un effort constant pour rester maître
-de moi ; pas un geste de colère ne m’échappa
-au cours des scènes quotidiennes que
-j’avais à subir ; je savais trop combien je me
-reprocherais la moindre brutalité, si je m’y
-laissais entraîner.</p>
-
-<p>Un soir, nous étions au théâtre, dans une
-avant-scène avec des amis. Marthe s’imagina,
-à tort du reste, qu’une actrice que je n’avais
-jamais vue, me regardait ; elle en conclut aussitôt
-que je devais avoir une liaison avec elle,
-que j’avais choisi ce théâtre pour retrouver cette
-fille, etc., etc. Pendant deux heures, sa rage
-s’accrut du silence gardé. Nous sortons,
-nous montons, elle et moi, en voiture. Je
-n’avais rien deviné du drame qui s’était passé
-dans la tête de Marthe ; j’étais ce soir-là heureux
-et confiant.</p>
-
-<p>A peine seuls, elle commença, d’une voix
-tremblante de colère contenue que je connaissais
-trop :</p>
-
-<p>— J’ai vu ton manège.</p>
-
-<p>— Quel manège ?</p>
-
-<p>— C’est ignoble ! Cette femme !…</p>
-
-<p>Ce fut la querelle la plus sotte, la plus
-violente… Soudain, au paroxysme de la colère,
-elle essaya de me pincer. Je l’arrêtai ;
-d’un mouvement rapide, je lui saisis le poignet,
-et, enfiévré, au souvenir de tant de
-scènes analogues, je tordis d’un coup sec ce
-poignet délicat… On entendit un craquement
-léger du bras… puis ce fut un « Ah ! » de douleur,
-un « Ah ! » si étonné, si franc, si humain
-qu’il vibre encore en moi ; c’était la première
-fois que je trouvais cet accent profond de nature
-dans la bouche de Marthe… J’en fus stupéfait
-et charmé comme l’est un virtuose qui tire
-par hasard un son admirable d’un instrument
-ingrat… Ayant poussé ce cri, Marthe,
-écroulée dans l’angle de la voiture, éclata en
-sanglots… Minute inoubliable !</p>
-
-<p>Alors je fus rappelé à la réalité ; j’avais été
-brutal, j’attendais avec angoisse le remords
-certain, terrible, qui allait m’accabler… Mais,
-ô surprise ! au lieu de la mauvaise conscience
-de mon acte, voici que montait en moi un
-sentiment délicieux, inconnu, de paix retrouvée
-après de longs tracas, de devoir accompli
-à travers mille difficultés, de bien-être enfin
-gagné après un rude voyage ; j’étais heureux
-et soulagé, j’avais l’âme légère, généreuse,
-lavée de toute animosité, purgée de toute
-rancune ; j’avais abordé par un coup hardi
-sur des terres ignorées et bénies… M’excuser,
-demander pardon ? — De quoi ? D’être heureux.</p>
-
-<p>A côté de moi Marthe pleurait toujours,
-mais je sentais que c’étaient de bonnes larmes
-salutaires dans lesquelles se fondaient les colères
-et les aigreurs. J’étais certain qu’au fond
-d’elle-même elle ne m’en voulait pas, qu’elle
-n’était nullement fâchée… Ce fut, pour moi
-comme pour elle, une des heures les meilleures
-de notre liaison. Voilà…</p>
-
-<p>— Et pourquoi vous êtes-vous quittés ?</p>
-
-<p>— La lassitude m’a pris. Nous nous
-sommes séparés, parce que je ne l’aimais
-plus assez pour la battre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Interrogez par ailleurs un de ces individus
-affranchis de scrupules qui vivent du labeur
-de leur compagne. Ils vont tranquilles et sûrs
-d’eux-mêmes ; ils donnent à leur amie de
-l’amour et des coups. Aussi sont-ils adorés,
-et les rapports qui existent entre elle et lui
-peuvent-ils à juste titre, pour le respect de la
-femme à l’homme, la déférence, le juste sentiment
-des inégalités naturelles et sociales,
-être recommandés aux autres classes de la
-société.</p>
-
-<p>En échange de ce qu’il reçoit, le mâle
-accorde sa protection, c’est-à-dire qu’il empêche
-que son amie soit battue par d’autres
-que par lui. Sachez, jeunes femmes qui lisez
-avec indignation ces lignes, que seul un
-amant véritable peut porter la main sur vous.
-Imitons M. Paul Bourget et posons ici un
-axiome :</p>
-
-<p>— L’homme aimé a seul le droit de donner
-des coups.</p>
-
-<p>Que l’homme qui veut se débarrasser d’une
-maîtresse trop aimante ne s’imagine pas qu’il
-suffit de la battre pour amener une rupture.
-Elle sera plus tendre après la raclée qu’avant.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ayant démontré à la satisfaction de l’un
-et l’autre sexe la nécessité de battre les
-femmes, passons maintenant à la seconde
-partie de notre sujet : Comment faut-il battre
-nos délicates compagnes ?</p>
-
-<p>Disons-le tout de suite. Il ne s’agit pas de
-les battre souvent et sans raison. Ce serait
-un exercice fatigant et qui deviendrait bientôt
-inutile, car l’effet diminuant à l’usage — on
-s’habitue à tout, — vous seriez bientôt
-obligé d’augmenter démesurément la dose.
-Ainsi en est-il des fumeurs d’opium. L’exquis
-et rare Thomas de Quincey prenait jusqu’à
-trois mille gouttes de laudanum par jour.
-Songez à ce que serait la vie d’un homme
-obligé de donner trois cent coups par vingt-quatre
-heures à la chère moitié de son âme.
-Il s’userait la peau, le malheureux !</p>
-
-<p>Il ne faut battre que rarement et méditer
-le mot de Machiavel, qui recommande au
-tyran de faire toutes les cruautés nécessaires
-d’un seul coup. Qu’on laisse donc passer quelques
-scènes sans bouger ; qu’on se contente
-d’avertir calmement, mais avec conviction,
-une fois ou deux, pas plus. Alors, à la prochaine
-scène, on frappe.</p>
-
-<p>Un seul coup bien porté peut suffire. Il
-faut que notre faible amie sente en sa chair
-la force supérieure de notre musculature.
-L’effet est produit : au lieu de s’énerver, elle
-pleure ; elle est heureuse.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le triomphe de la civilisation, je le vois
-dans l’homme impassible, sans colère, qui
-bat par raison. Il y a entre lui et la brute qui
-frappe en fureur, la différence qui existe
-entre l’assassin qui plante son couteau dans
-le dos d’un « pante », et le chirurgien qui,
-lui aussi, enfonce de l’acier dans une chair
-vivante.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Utile précepte à méditer : Il ne faut battre
-qu’en particulier.</p>
-
-<p>Rien de plus pénible pour les délicats
-qu’une rixe publique entre homme et femme ;
-les vieux et stupides instincts de chevalerie
-(époque où la femme fut changée en la
-dame, hélas !) nous obligent, à cause des
-spectateurs, à intervenir en faveur de la
-femme, quand même chacun de nous, séparément,
-est convaincu qu’il s’agit d’une correction
-philanthropique, amicale et méritée.
-Aussi ne battez que dans le privé. Cela est
-surtout recommandé aux maris contre qui
-pourraient être invoqués dans un moment
-de folie les sévices et injures graves. Donc
-pas de témoins importuns : la solitude d’un
-cabinet de toilette, ou mieux, de la chambre
-à coucher (il est inutile de casser une coûteuse
-garniture de toilette). Les caresses et
-les coups — ce sont les deux expressions d’un
-même sentiment — demandent le secret des
-portes closes.</p>
-
-<p>Si vous n’habitez pas un hôtel privé mais
-un appartement, ne vous inquiétez pas des
-bruits qui pourraient filtrer à travers parquets
-et plafonds jusqu’aux voisins attentifs.
-Les gémissements, pamoisons, interjections,
-soupirs, appels aux dieux ou à madame sa
-mère, d’une femme battue ressemblent d’une
-façon surprenante, pour l’écouteur distant, à
-ceux d’une femme heureuse. Chose singulière
-et digne de remarque : ils produisent
-une identique harmonie… Ne craignez pas les
-insultes qui pourraient éclairer la religion
-du voisin ; une femme battue n’insulte pas ;
-elle ne prodigue les injures que pour avoir
-des coups. Si vous les lui donnez sans tarder,
-elle ne songera plus à proférer d’inutiles
-paroles, elle sera toute au bonheur de pleurer.</p>
-
-<p>Évitez vous-même les apostrophes vaines.
-Que vaut le mot le plus énergique auprès
-d’un coup de poing bien asséné ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il faut battre les femmes maigres avec un
-bâton.</p>
-
-<p>Pour les fausses maigres, le poing est recommandé.</p>
-
-<p>Pour les grasses, le plat de la main suffit.</p>
-
-<p>En somme, il s’agit de ne pas se faire mal
-à soi-même.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c6">VI<br />
-DE LA BEAUTÉ</h2>
-
-
-<p>Henri, dans un salon, regarde une femme,
-avec plus de soin qu’un médecin n’examine
-un client, avec plus de sérieux qu’un avare
-ne compte son argent. — « Elle est grande, se
-dit-il, elle a la taille ronde et flexible, les épaules
-larges ; le dos plat, les jambes longues. »
-Il la regarde encore. N’essayez pas de lui parler :
-il n’entend plus. « Le cou, continue-t-il,
-est élevé, les yeux grands, le visage délicat
-et plein à la fois, le menton bien dessiné — comment
-aimer une femme au menton fuyant — Les
-lèvres sont fermes, les dents nettes
-et régulières. Il y a dans son regard quelque
-chose de grave, une spiritualité qui m’est
-chère. Ce n’est pas un animal que je veux
-aimer, mais un être tendre et passionné qui
-saura pleurer dans mes bras. »</p>
-
-<p>Il s’approche ; il va lui parler, il tremble
-presque… Soudain il s’arrête. Qu’a-t-il vu ? — Hélas !
-les ailes des narines sont un peu trop
-remontées !… Il recule, il n’aimera pas.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Qui expliquera jamais que nous fassions dépendre
-notre bonheur, et, parfois notre vie,
-de l’ovale plus ou moins parfait d’un visage,
-du grain de la peau, de l’éclat d’un regard ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un sourire, un regard, une inflexion de voix
-qui nous émeut, suffisent parfois à nous
-fixer.</p>
-
-<p>Ailleurs les traits les plus réguliers, les
-plus beaux, nous laissent indifférents.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il est dans la jeunesse un tel éclat de vie et
-de beauté qu’on peut à peine en supporter la
-vue.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>C’est une curieuse déviation de l’instinct
-qui fait rechercher à certains hommes une
-beauté garçonnière chez les filles.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il est un moment dans sa vie où une fille
-laide devient presque charmante. Elle a pour
-quelques heures un parfum léger qui attire. A
-cet instant, elle plaît, elle peut séduire. Qu’elle
-se hâte de mettre à profit la générosité de la
-nature, car, une fois le moment passé, elle
-revient à sa laideur première et définitive.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il est une beauté des traits ; il en est une
-de l’expression ; il en est une enfin des gestes
-et des attitudes, c’est la grâce.</p>
-
-<p>Laquelle de ces beautés nous touche le plus
-fortement ? S’il fallait choisir, je dirais la
-grâce d’abord. La beauté des traits ne révèle
-rien de l’âme. Elle peut s’allier à la vulgarité
-la plus basse. La grâce, au contraire, est
-comme la fleur même de la vie, et, au fond
-de nous, l’instinct nous souffle que c’est une
-œuvre de vie dont il s’agit.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Peut-être n’est-il de qualités que physiques ?
-Les yeux, par lesquels on croit lire jusqu’au
-fond de l’être, les yeux qui semblent enfermer
-les trésors du sentiment, dont le langage
-parle de l’âme à l’âme, les yeux, c’est
-du brun, du bleu, du noir, du vert et du
-blanc, cela et rien de plus. « Elle a des yeux
-admirables », ne veut rien dire, sinon : « Il y a
-du bleu, du blanc, et des points jaunes et
-bruns, mêlés de telle et telle manière. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Lorsque nous examinons une femme et que
-nous nous bornons à constater ses beautés
-et ses défauts physiques, nous sommes sur
-un terrain où il n’y a place pour aucune duperie.
-La grandeur, la taille, la sveltesse, le
-grain de la peau, l’éclat du regard, le dessin
-de la bouche, voilà des choses susceptibles
-d’être exactement jugées. Ici on ne peut nous
-passer de faux jetons. Nous ne courrons pas
-les risques terribles que présente la bourse
-des valeurs sentimentales où nous croyons
-acheter, par exemple, une tendresse infinie
-(et payons en conséquence) pour nous apercevoir
-à livraison qu’on nous a vendu un
-petit sentiment médiocre et sans durée.</p>
-
-<p>Un grand nombre d’hommes se refusent à
-spéculer sur les valeurs sentimentales, soit
-qu’elles n’aient aucun prix à leurs yeux, soit
-qu’ils tiennent à éviter les déceptions amères
-d’une mauvaise affaire.</p>
-
-<p>C’est pour eux que nous entreprenons
-d’écrire ici une étude détaillée de l’anatomie
-de la femme.</p>
-
-
-<h3 id="c6s1">ANATOMIE DE LA FEMME</h3>
-
-<p>Énumérons d’abord les tares de la femme.
-Soyons impitoyables en théorie. Nous avons
-assez de faiblesses dans la pratique.</p>
-
-<p>La tare des femmes petites, ce sont les
-jambes courtes. Rien n’est plus laid. Un long
-torse sur des jambes brèves, voilà de quoi
-s’enfuir aux antipodes. Les femmes, qui sentent
-obscurément par où elles plaisent ou déplaisent,
-dissimulent de leur mieux ce
-défaut à l’aide de leurs vêtements. Elles ne
-réussissent à tromper que les indifférents,
-car l’homme qui aime les femmes les déshabille
-toujours, ne serait-ce que de l’œil.</p>
-
-<p>Une femme petite avec des jambes plus
-longues que le torse est l’objet le plus rare
-qui soit sous la calotte des cieux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le dos des femmes a une tendance à se
-voûter. On voit des femmes jeunes avoir déjà
-des épaules rondes. Presque toutes les femmes
-mûres ont le dos en arc de cercle.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Est-il rien de plus beau qu’une femme
-dont les seins sont fermes et dressés vers la
-lumière ! Hélas ! combien de femmes peuvent-elles
-se passer de corset ou d’un large ruban ?
-Elles savent leur faiblesse. Elles n’ont garde
-de se montrer debout et nues. Cela, c’est
-l’épreuve suprême. Qui est prête à l’affronter ?</p>
-
-<p>Les femmes, si elles sont nues, ne se laissent
-voir que couchées. Elles ramènent le bras
-en arrière, supportant la tête ; le sein alors se
-tend et regarde le ciel, enfin !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Tare de trop de femmes : une grosse tête.</p>
-
-<p>La femme n’a pas le droit d’avoir une forte
-tête ; c’est nous qui sommes chargés par la
-nature de penser pour elles. Aussi, la vue
-d’une femme avec un crâne trop développé est-elle
-une véritable souffrance pour un homme
-sain et de sens affinés.</p>
-
-<p>Si vous voulez créer un monstre, placez
-une grosse tête sur un petit corps ; vous réaliserez
-ainsi le têtard.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Autre tare : les attaches fortes.</p>
-
-<p>Une femme de nos races qui n’emploie ses
-membres qu’à des besognes délicates ne doit
-pas avoir des poignets et des chevilles épais.
-Nous prenons les durs travaux à notre charge ;
-elle nous doit le raffinement. Il faut qu’elle
-nous donne l’impression d’avoir été créée
-pour notre luxe, pour nos loisirs. Ce n’est pas
-un manche de charrue que nous voulons lui
-mettre entre les mains.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La plupart des femmes sont envahies par
-la graisse. Le meilleur de leur existence, à
-partir de vingt-cinq ans, est pris par la lutte
-contre l’obésité.</p>
-
-<p>« Elles se défendent. » Mot terrible !</p>
-
-<p>Elles ne pensent plus à autre chose, au lit,
-à la promenade, à table. Pour maigrir, elles
-ne reculent devant aucun sacrifice ; elles ne
-boivent pas, marchent à jeun, se font masser
-et supportent la souffrance des corsets étroitement
-serrés.</p>
-
-<p>Elles ont raison.</p>
-
-<p>Si elles engraissent, elles cessent d’être
-femmes.</p>
-
-<p>C’est tellement vrai que la nature, elle-même,
-se refuse alors à les considérer comme
-telles et, à un certain degré d’embonpoint,
-leur dénie la possibilité d’être mères.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Voici une femme belle, enfin. Elle est
-grande, la tête petite, les seins droits, les
-hanches pleines.</p>
-
-<p>Regardez-la, regardez-la vite. N’en perdez
-rien, remplissez-vous les yeux, car, hélas !
-elle n’a que quelques heures de beauté, si
-brèves. Bientôt elle sera flétrie et ne sauvera
-les apparences que grâce aux artifices savants
-de la toilette.</p>
-
-<p>A-t-elle des enfants ? Son ventre se plisse. — Prend-elle
-de l’embonpoint ? Ses seins, ses
-joues tombent, son menton se double et se
-triple. — Elle maigrit, au contraire. Alors,
-elle devient quelque chose de ridé, de mort.</p>
-
-<p>Osons le dire. L’homme est, absolument
-parlant, et pour l’ensemble, plus beau. Il
-résiste mieux à l’usure des années, se déforme
-moins vite. Vous trouverez deux ou
-trois adolescents très beaux à dix-huit ans
-pour une adolescente sans reproche. Mais ces
-jeunes gens, s’ils mènent une vie normale,
-s’ils cultivent leurs corps par l’athlétisme,
-s’ils évitent l’alcoolisme, ils peuvent être à
-quarante-cinq ans, des hommes beaux encore.</p>
-
-<p>Mettez-les à nu. Ils ont des poitrines profondes
-et bombées, des épaules larges, des
-reins creusés, des jambes et des bras musclés
-sans l’ombre de graisse.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais la femme de quarante-cinq ans, où
-est-elle celle qui supportera cette épreuve ?</p>
-
-<p>Par où la femme l’emporte-t-elle sur
-l’homme ?</p>
-
-<p>Dans l’ensemble, il n’y a qu’un moment où
-la femme est plus belle que l’homme : c’est
-dans le désir.</p>
-
-<p>Chez elle, il reste tout intérieur, ne se traduit
-que par les inflexions du corps, le ventre
-tendu, les reins cambrés, les seins dressés.</p>
-
-<p>L’art nous a cent fois représenté la femme
-nue dans le désir.</p>
-
-<p>Mais l’homme à ce moment n’est qu’obscène ;
-il est « musée secret ».</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La femme est enfin incomparablement supérieure
-à l’homme dans les beautés de
-détail. Le visage et chaque partie du corps
-vaut d’être admirée de près. Il y a de grandes
-joies à détailler les beautés de la femme.
-Ne nous en privons pas.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Que conclure ? Que la beauté absolue, celle
-qui s’établit par des plans, se trouve plus
-souvent chez l’homme que chez la femme, que,
-par conséquent, la femme vraiment belle est
-ce qu’il y a de plus rare au monde, par suite
-de plus désirable, — c’est ce qu’il fallait démontrer.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Autre conclusion. Que les hommes soient
-beaux, peu nous importe au fond, car nous
-les regardons d’une vue toute désintéressée,
-objective, en artistes, tandis que la beauté,
-même imparfaite de la femme, c’est comme
-dit Stendhal, une <i>promesse de bonheur</i>, de
-ce bonheur terrestre qui seul nous émeut.</p>
-
-<p>Louons donc maintenant les beautés du
-corps féminin.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Chez une femme de stature élancée, admirable
-est la chute des reins, l’inflexion du dos,
-élargi et plat aux épaules, qui file comme un
-fleuve serré par deux rives rapprochées,
-puis s’étale entre les hanches arrondies.</p>
-
-<p>Il y a le long de la colonne vertébrale, une
-coulée de lignes allongées où les chairs,
-comme comprimées, paraissent plus fermes,
-puis elles se détendent aux hanches jumelles
-où l’on sent une plénitude heureuse, un repos,
-une halte, le luxe, l’indolence avant
-la descente vers les jambes qui, elles, travaillent,
-et ne peuvent se permettre l’abondance.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Comment dire la beauté des chairs qui vont
-de l’épaule au sein ?</p>
-
-<p>C’est un défaut, et grave, d’avoir le sein attaché
-sur la poitrine plate. Il doit y avoir un passage
-insensible et délicat de l’un à l’autre, un
-art infini des transitions. Quand le « morceau »
-est réussi, quelle joie magnifique pour les
-yeux !</p>
-
-<p>Un sein arrondi et ferme, délicatement
-fleuri en son sommet, exercera toujours un
-attrait profond.</p>
-
-<p>L’attache du bras est une des parties difficiles
-de la symphonie. Il faut que l’ossature
-disparaisse, cachée par des muscles à peine
-indiqués qui jouent librement sous la peau.
-Tout déploiement de force est dangereux, de
-même la surabondance des chairs grasses.</p>
-
-<p>La minceur de l’attache du bras, pour qui
-la regarde de face, est surprenante chez la
-femme.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Entre les seins, un vallon délicieux commence
-resserré, puis s’élargit soudain. Il reste
-marqué entre les saillies légères que font les
-côtes. C’est alors la taille amincie, colonne
-qui supporte le chapiteau épanoui à double
-volute des seins.</p>
-
-<p>Puis le ventre, que nous ne voulons plus
-gros comme à la Renaissance italienne, mais
-tendu à l’antique et aplati comme un bouclier.
-Il fuit sans bouillonnements vers les
-aines, là où sont cachées, comme dit Shakespeare,
-les sources délicieuses.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les cuisses sont longues, bombées en arc,
-avec de la chair et pas de graisse. Ce sont des
-travailleuses.</p>
-
-<p>Le genou ne sera ni escarpé, ni rocailleux,
-il se fond dans la jambe.</p>
-
-<p>Mieux vaut un mollet un peu sec qu’un
-mollet trop gras.</p>
-
-<p>Il n’est pas tolérable que le pied soit épais
-et court. Un pied long, mais fin et cambré,
-est une des jolies réussites du corps féminin.</p>
-
-<p>Un pied élégant revêtu d’un bas semble
-une langue.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le bras tombe d’une ligne nette de l’épaule
-au coude.</p>
-
-<p>L’avant-bras a le galbe d’un vase allongé
-d’où sortirait une fleur : la main.</p>
-
-<p>Qu’une jolie main souple sur un poignet
-fin est chose rare et belle !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les cheveux, abondants. On permet à la
-femme un excès de ce qui est inutile, de ce
-qui n’est là que pour l’ornement. Les cheveux
-bouclés, ondés et drus, l’emportent sur
-les autres, car ils ont de la vie, et la lumière
-joue avec eux un jeu charmant et varié.</p>
-
-<p>Aussi les femmes ont-elles toujours su
-communiquer à leurs cheveux, par le moyen
-du fer, une vie artificielle à laquelle nous
-nous laissons prendre.</p>
-
-<p>La grâce des cheveux est multiple, qu’ils
-soient arrangés en bandeaux, relevés ou crêpés,
-hauts ou bas, étalés enfin comme un
-voile mouvant qui cache et montre tour à
-tour le mystère des yeux et le charme deviné
-du sourire.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’oreille ne doit être ni plate, ni écartée de
-la tête, ni trop charnue. Si elle se cache obstinément
-sous les cheveux, elle meurt loin de
-l’air et de la lumière.</p>
-
-<p>Morte, elle est horrible à voir.</p>
-
-<p>Fine, délicate, allongée, bien ourlée, et
-rougissante à son extrémité, voilà l’oreille
-parfaite.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quant au nez, il ne peut être large et
-camus. Retroussé ? d’aventure.</p>
-
-<p>Il faut un beau visage pour porter un grand
-nez.</p>
-
-<p>Qu’il soit droit ou légèrement aquilin. Le
-nez aquilin qui se tolère chez l’homme, donne
-à la femme, si la courbure en est trop accentuée,
-l’air bête.</p>
-
-<p>Il y a de la vie dans les narines qui frémissent
-et se gonflent, mais qu’elles ne soient ni
-trop creusées ni trop plates. Partout nous
-suivons la mince ligne qui sépare le trop du
-trop peu. Pauvre corps féminin !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La bouche ?</p>
-
-<p>Il y a en elle tant de promesses de bonheur
-que c’est elle, après les yeux, que nous regardons
-d’abord. Aussi a-t-elle plus d’une
-façon de faire son salut et le nôtre.</p>
-
-<p>Qu’elle soit grande, petite, flexible, sinueuse,
-droite, charnue ou mince, il n’y a
-qu’une chose qu’on ne peut lui pardonner,
-c’est d’être molle.</p>
-
-<p>Il est des bouches qui sont comme le
-calice humide d’une fleur.</p>
-
-<p>On ne peut croire qu’elles soient faites
-utilitairement pour avaler de la nourriture.
-Elles semblent n’être là que pour
-être baisées. Pourtant les femmes qui les ont
-mangent de fort bon appétit.</p>
-
-<p>Elles devraient manger seules, à l’écart.</p>
-
-
-<p class="ugap">Des dents blanches et petites qui pourraient
-mordre si bien, si elles voulaient ; une
-langue, effilée, agile et rose, qui joue à se
-cacher derrière la barrière des dents, voilà
-le mobilier de la bouche.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les yeux bruns, veloutés et chauds, les
-yeux comme des saphirs ou pareils à des
-bleuets, les yeux aigue-marine, jade ou glauques
-comme la mer, les yeux pâles et profonds,
-les yeux pervenche, si doux qu’on
-voudrait les boire, les yeux noirs qui sont
-métal, ceux qui sont agate, ceux qui sont
-soie moirée, les yeux dorés comme un beau
-fruit, les yeux vifs et les yeux tristes, ceux
-qui pétillent et ceux qui pleurent, ceux qui
-contemplent et ceux qui regardent, ceux qui
-gardent un secret et ceux qui le disent, ceux
-qui se taisent et rêvent, ceux qui désirent et
-parlent, ceux qui commandent, ceux qui
-obéissent, ceux qui incendient et dont on ne
-peut soutenir l’éclat, ceux en qui seule une
-petite flamme d’espoir veille, les yeux grands,
-petits, allongés, séparés ou rapprochés, ovales,
-plus ou moins, à fleur de tête moins que plus,
-aux paupières lourdes ou légères, lentes ou
-promptes, claires ou bistrées, aux sourcils
-épais, ou effilés comme au pinceau, en arc à
-la byzantine ou presque droits à la française, — les
-yeux, c’est assez s’ils vivent.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il y a autre chose que la beauté des traits.</p>
-
-<p>Au moment où la femme tente un grand
-coup de séduction, entre seize et vingt-deux
-ans, la nature, qui sait ce qu’elle veut, lui
-prête un charme momentané qui n’est une
-qualité d’aucun des traits, mais de l’ensemble.
-Chacun des traits, médiocre en soi,
-devient agréable. On dit alors : « Elle a
-les yeux petits, mais ils ont du feu ; le nez
-retroussé, il est spirituel ; la bouche est
-trop grande, soyons-lui-en reconnaissant,
-puisque c’est pour découvrir de belles dents,
-etc., etc… »</p>
-
-<p>En y regardant de près, c’est une qualité
-de la peau qui fait le charme de la jeunesse ;
-la sève circule abondante dans les tissus et
-donne au teint de l’éclat, de la fermeté à la
-chair, du brillant aux yeux… Rien n’est moins
-durable. Lorsque le prestige a opéré, que la
-jeune fille est devenue femme, la nature s’en
-désintéresse aussitôt. Vous êtes en face d’une
-personne sans éclat et dont les traits sont
-laids. Il est vrai que si elle est votre femme et
-que vous avez vécu quelques années avec
-elle, vous ne la regardez plus. Elle fait alors
-partie de votre vie comme un meuble auquel
-on est accoutumé, qu’on se refuserait à acheter,
-mais que, l’ayant, on laisse où il est,
-dans un coin.</p>
-
-<p>Telle est la première floraison de la
-femme.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il y en a, chez beaucoup, une seconde,
-celle-ci entre trente et quarante ans.</p>
-
-<p>A ce moment, la nature fait un nouvel
-effort. Généreuse, elle donne à la femme
-une chance de plus, la dernière.</p>
-
-<p>Celle-ci, c’est du surcroît, du luxe, c’est
-pour le bonheur. La femme reprend avant la
-maturité un éclat qu’elle n’avait plus. Elle
-redevient séduisante comme à ses dix-huit
-ans avec tout le charme en plus de l’élégance
-apprise, avec le raffinement de dix ans
-passés à s’orner pour plaire.</p>
-
-<p>Qui profitera de cette heure de jeunesse ?…
-Il est peu probable que le mari qui ne regarde
-plus sa femme s’aperçoive même de cette
-transformation. S’il n’est pas aveugle, et s’il
-craint les apanages du mariage, il s’empressera
-de lui faire un enfant.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c7">VII<br />
-DE LA JALOUSIE</h2>
-
-
-<p>Y a-t-il, comme le veut La Bruyère, deux
-jalousies, l’une soupçon injuste, bizarre, sans
-fondement, l’autre sentiment juste, fondé en
-raison et en expérience ?</p>
-
-<p>Il n’y a qu’une jalousie.</p>
-
-<p>On se représente la personne que l’on aime
-étendue, frémissante sous les caresses d’un
-autre ! on voit ses yeux si beaux se clore à
-moitié, le regard se voiler, les bras se nouer
-autour d’un torse viril, le ventre doux se
-creuser…</p>
-
-<p>— Imagination !</p>
-
-<p>— En souffre-t-on moins ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Existe-t-il pour celui qui est aimé une
-quiétude parfaite ? Et, s’il est rassuré sur le
-présent, le passé n’est-il pas là tout proche,
-et l’avenir ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il est des hommes que les femmes ne trompent
-pas. Ils peuvent pourtant connaître la
-jalousie. La femme qu’ils aiment a été à d’autres
-avant d’être à eux. Terrible pensée pour
-un amant !…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cette forme de la jalousie est aussi cruelle
-que l’autre. Elle procède de la même façon.
-La décrire, c’est étudier toute jalousie. Voici
-les phases de la crise :</p>
-
-<p>Vous êtes aimé, vous êtes heureux, vous
-rêvez à votre maîtresse. Soudain une pensée
-insidieuse se glisse en vous. Vous vous dites :
-« Elle a aimé avant de me connaître. » Aussitôt,
-ce ne sont plus des pensées qui défilent
-en vous, ce sont des images nettes, implacables
-qui se lèvent devant vos yeux.</p>
-
-<p>Elle s’est dévêtue pour un autre avant de
-se dévêtir pour vous… Vous assistez à la
-scène. Un à un sa jupe, son corsage tombent.
-Elle est debout, les épaules nues, vêtue seulement
-de batistes légères ; elle hésite un instant,
-puis enlève ses bas. L’autre est là ; il la
-regarde ! Comme il la regarde, mon Dieu !…
-Vous haletez péniblement. En vain essayez-vous
-de chasser l’image. Elle reste là, devant
-vos yeux agrandis… Le corset est enlevé ;
-elle se redresse avec ce geste inimitable qui
-n’est qu’à elle ; elle s’étire ; un de ses seins si
-frais, si doux, sort de la chemise… Il s’approche
-d’elle… Vous voudriez être mort ! Non,
-il faut aller jusqu’au bout, il faut voir tout…
-Maintenant elle est étendue sur le lit, nue, et
-c’est ce même corps que vous avez couvert de
-baisers !… Il se penche vers elle ; il la prend
-dans ses bras ; ils murmurent des mots que
-vous entendez ; elle se blottit contre lui et
-voilà qu’elle… Non, non, assez, vous n’en
-pouvez plus, vous criez de douleur. Et pourtant,
-pourtant ce n’est pas fini… Vous voyez
-tout, vous dis-je, tout, avec une affreuse
-précision. Vous grincez des dents, vous avez
-le goût de la mort dans la bouche…</p>
-
-<p>La crise peut être d’une minute. C’est alors
-comme si l’on était percé d’un coup de poignard.
-Ou bien elle dure des heures et l’on
-en sort brisé. Puis on a quelque répit. On
-devient indifférent. L’imagination accablée
-de fatigue, épuisée, n’a plus la force de reproduire
-les images… Et soudain, au moment où
-l’on s’y attend le moins, un mot, un mouvement,
-on ne sait quoi, réveillent la douleur,
-et tout est à recommencer.</p>
-
-<p>Parfois on ne s’attache qu’à un petit fait
-précis. Je me souviens de m’être promené pendant
-des heures dans une ville que je connaissais
-à peine, en me répétant : « C’est lui qui l’a
-déshabillée le premier ! » Et l’imagination me
-montrait les moindres détails de cette scène.</p>
-
-<p>A d’autres moments, je ne pensais qu’à
-une chose : « Comment s’est-elle couchée ?
-A-t-elle pleuré ? Quel regard avait-elle ?…
-A-t-il été maladroit, brutal ? Où cela se passait-il ?…
-Il faut que je le sache. Dans quelle
-chambre d’hôtel ? La nuit ? le jour ?… Son
-corps vierge, de quelle fièvre tressaillait-il à
-cette heure unique ? »</p>
-
-<p>Je pleurais de rage, et les passants me
-regardaient, et parlaient de moi dans une
-langue que je ne comprenais pas.</p>
-
-<p>Est-il des remèdes contre ces crises affreuses ?
-Prendre d’autres femmes tout de suite ?…
-Vous n’en voudrez pas. Pour moi, au lieu de
-chasser ces images, je les évoquais avec précision.
-Je restais là, à regarder, avec l’obscur
-espoir qu’en laissant libre cours au mal il
-s’épuiserait plus tôt, avec la certitude qu’à
-vouloir le comprimer, je risquais de mourir
-empoisonné.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Une femme me dit :</p>
-
-<p>— Votre analyse de la jalousie est pleine
-de détails répugnants.</p>
-
-<p>— C’est vrai, mais la jalousie est précisément
-une chose horrible parce qu’elle évoque
-des images sales et dégoûtantes. Comment en
-parler et en faire sentir l’horreur sans montrer
-ces images ? Soyez sûre que je vous ai
-épargnée.</p>
-
-<p>— Merci.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il est évident que cette forme de la jalousie
-est la plus raffinée, que beaucoup de femmes
-ne peuvent l’éveiller, que beaucoup d’hommes
-sont incapables de la ressentir. Un
-homme aimant une femme qui a eu cinquante
-amants n’est pas torturé par l’idée
-qu’il n’est pas le premier à jouir de sa maîtresse.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Certains hommes ne peuvent goûter que
-le plaisir physique auprès d’une femme au
-passé trop chargé. Ils ne l’aiment pas. Dès
-le début ils pensent à elle comme à une
-femme facile que l’on prend et que l’on quitte
-sans songer à en être jaloux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’amour est un sentiment exclusif. On
-aime pour soi et on ne veut pas partager avec
-autrui celle qu’on aime. Nous avons vu que
-la seule idée de partager dans le passé et en
-idée est intolérable. On voudrait une femme
-intacte, qui n’ait appartenu à personne ; de là
-le prix que l’homme attache à la vierge.</p>
-
-<p>Nulle part l’instinct de propriété n’est plus
-justifié. Un tableau a été vu par cent mille
-personnes sans que sa valeur en soit diminuée.</p>
-
-<p>Mais, pour un véritable amant, la femme
-qu’il aime doit être pareille à la grande
-Isis à qui nul n’a soulevé son voile.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Tout amant doit pardonner à une femme
-au moins un homme. C’est le mari qu’on
-pardonne le mieux. Il l’a eue avant vous,
-c’est vrai, mais en vertu d’arrangements si
-spéciaux que la personnalité de la femme reste
-presque intacte. On peut imaginer qu’elle
-a pris son mari pour mille raisons qui
-n’ont rien à faire avec l’amour, à cause de sa
-famille, de sa situation, de la nécessité de se
-marier. Et vous pensez complaisamment
-qu’elle l’a subi, qu’elle n’a rien donné d’elle.
-Vous ne lui reprochez pas son mari.</p>
-
-<p>Imaginez, au contraire, que la femme au
-lieu de s’être donnée à un mari, se soit livrée
-vierge à un amant. Toutes les valeurs sont
-changées. Pourrez-vous supporter cette idée ?</p>
-
-<p>Cela ne suffit-il pas pour repousser la thèse
-de M. Léon Blum dans son livre <i>Du mariage</i>
-qui, pour rendre les ménages plus heureux
-et les maris moins jaloux, veut que les jeunes
-filles aient des amants, ou un amant, avant
-de se marier.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un homme supporte mal l’idée que la femme
-qu’il aime a été à un autre.</p>
-
-<p>Il voudrait l’avoir eue vierge.</p>
-
-<p>Si, plus tard, il se détache d’elle, peu lui
-importe alors qu’elle aime ailleurs.</p>
-
-<p>Mais vouloir lui infliger à coup sûr la torture
-d’une jalousie rétrospective, la certitude
-qu’elle a appartenu à un autre homme, non
-par convention sociale et arrangement de
-famille, mais par choix… quelle folie !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>C’est pourtant à cela que conduit la réforme
-proposée par M. Léon Blum. A l’état de choses
-actuel qui comporte un minimum de
-chances de malheur, il propose de substituer
-un régime dans lequel il sera impossible à
-un mari amoureux de sa femme de ne pas
-souffrir du passé.</p>
-
-<p>Mais dans le mariage tel que le décrit
-M. Léon Blum, il n’y a pas de place pour
-l’amour.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’homme ressent plus vivement que la
-femme la jalousie du passé. Et cela pour
-la simple raison que l’acte de l’amour
-n’a pas la même importance pour les deux
-sexes. Une femme est rarement jalouse du
-passé de son amant ; elle se tourmente dans
-le présent et en songeant à l’avenir. « M’aime-t-il ?
-Saurai-je le garder ? » Voilà ses préoccupations.
-Mais elle est fière de retenir un
-homme qui a eu beaucoup de succès. Loin
-de lui reprocher son passé, elle en est
-flattée. L’homme a plus de valeur à ses yeux.</p>
-
-<p>Pourquoi ? Parce qu’il a su exercer le métier
-d’homme qui est de conquérir et de
-dominer. Comment expliquer sans cela l’attrait
-certain de don Juan ? Il est né pour être
-le dieu de beaucoup de femmes. Chacune
-pense qu’il lui est réservé de le fixer enfin,
-qu’il lui apprendra le dernier mot qu’elle
-ignore de l’amour.</p>
-
-<p>Mais une femme trop facile et qui a eu
-cinquante amants, par quels hommes sera-t-elle
-aimée ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un homme est très fort contre la jalousie
-qui sait que, fût-il trompé, il trouverait auprès
-de lui, tout de suite, deux ou trois femmes,
-prêtes à l’aimer et qu’il aimerait peut-être.</p>
-
-<p>On ne voit pas don Juan jaloux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Arriverons-nous au bienheureux état d’esprit
-du souteneur qui sait que sa maîtresse
-ne donne rien d’elle-même aux passants et
-qu’elle l’aime seul ? Et si nous sommes aimé
-d’une femme mariée, supporterons-nous sans
-faiblir l’idée qu’elle est dans les bras de son
-mari, même inerte ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Pour le jaloux, tout est prétexte à jalousie.
-Elle sort de bonne heure ? — C’est pour aller
-chez lui. — Elle sort tard ? — Elle n’a pas le
-temps de faire des courses, par conséquent
-elle a un rendez-vous. — Elle dit où elle va ? — C’est
-pour détourner les soupçons. — Elle
-ne dit rien ? — Parce qu’elle fait une chose
-secrète et défendue. — Elle est aimable à la
-maison ? — Elle a quelque chose à se faire
-pardonner. — Elle est désagréable ? — Elle
-ne m’aime plus.</p>
-
-<p>Ainsi la jalousie, comme l’amour, concilie
-les contraires et trouve un aliment partout.</p>
-
-<p>En vain rassure-t-on le jaloux sur un point,
-lui prouve-t-on l’inanité singulière de ses
-soupçons. Son cerveau malade crée à l’instant
-même cent raisons nouvelles de suspecter
-celle qu’il aime.</p>
-
-<p>Dira-t-on qu’il y a des cas où la jalousie est
-justifiée et d’autres où elle absurde ? Cette
-distinction est sans valeur au point de vue du
-sujet. La seule chose positive dans la jalousie
-est la souffrance qu’elle cause à celui qui
-la ressent. On montre qu’un homme a toutes
-les raisons du monde d’être jaloux. Sa
-femme a un amant ; il la soupçonne, il a
-peut-être des certitudes. Oui, mais il n’en
-souffre pas ; il n’est pas jaloux ; tandis que
-voici, à côté de lui, un homme dont la femme
-fidèle ne songea jamais à le tromper et qui
-pourtant est torturé par la jalousie.</p>
-
-<p>La jalousie est donc un état chronique,
-avec crises plus ou moins violentes suivant les
-circonstances, et l’on est jaloux comme on est
-cardiaque, arthritique ou tuberculeux.</p>
-
-<p>Quand la jalousie s’attaque à un être sain,
-elle peut le rendre momentanément malade.
-Mais grâce à sa forte santé, il élimine bientôt
-le virus dangereux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’ai connu un homme de grande intelligence
-dont la femme faisait par sa conduite
-légère le scandale de la ville. Il avait une
-position éminente. Ses frères vinrent à lui et
-lui dirent : « Voilà, on dit ceci et ceci. Comment
-n’ouvres-tu pas les yeux ? »</p>
-
-<p>Il répondit :</p>
-
-<p>— Si vous m’apportez des preuves certaines,
-indiscutables de l’infidélité de ma
-femme, je me tuerai. Jusqu’alors, je ne veux
-pas croire à son indignité.</p>
-
-<p>Admirable réponse qui éclaire le sujet que
-je traite ici !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il est des gens qui ne ressentent l’amour
-que par jalousie. Ils s’aperçoivent qu’ils
-aiment au moment où ils ne sont plus
-aimés ; ils sont indifférents jusqu’à l’instant
-où on les quitte ; alors ils commencent à
-souffrir. Ils ne connaissent ainsi que la face
-douloureuse de l’amour.</p>
-
-<p>Ils n’ont pas l’élan qu’il faut pour se donner
-joyeusement, ils se laissent prendre ; ils
-sont exigeants, insatisfaits, tout leur est dû,
-et ce n’est pas encore assez ; ils affectent de
-ne pas tenir à qui les aime, d’être continuellement
-prêts à rompre ; ils demandent beaucoup
-et donnent peu ; ils préfèrent être aimés
-que d’aimer eux-mêmes. Finalement ils ignorent
-tout de l’amour dont ils ne cessent de
-parler.</p>
-
-<p>Mais voilà que l’autre se lasse de cette froideur,
-se détache et s’en va aimer ailleurs.
-Alors, dans l’abandon, l’amour s’éveille en
-eux, un amour sec, rageur, fait de vanité
-blessée, d’orgueil déçu, de chagrin, de peine, — de
-l’amour tout de même. Ils vivaient
-entourés de mille soins, de constantes attentions ;
-ils en sont soudainement privés. Ce
-changement d’habitudes est affreusement
-douloureux. Ils commencent à souffrir avec
-bien plus de force qu’ils n’en ont mis à
-aimer ; l’image de leur rival les poursuit ;
-ils connaissent les crises affreuses que
-nous venons de décrire et les périodes de
-quasi mort où il semble que toute sensibilité
-ait disparu en vous. Ils gardaient, dans
-l’amour, du sang-froid, un raisonnement clair,
-la faculté de railler soi-même et les autres ;
-maintenant ils sont aveuglés, ils perdent la
-tête. Ils n’ont jamais fait de folies par amour ;
-ils en commettent cent par jalousie.</p>
-
-<p>Alors seulement ils sentent la perte qu’ils
-ont faite. Ce qu’ils feignaient de mépriser
-avait donc tant de prix !… Ah ! si cela était à
-recommencer !… Mais, en amour, on ne
-recommence pas.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il y a des jaloux sans imagination. Ils ne
-croient que ce qu’ils voient.</p>
-
-<p>Que leur femme soit dehors toute la journée,
-qu’elle voyage au loin, ils ne s’émeuvent
-pas. Ils sont trompés au vu et au su de
-toute la ville sans que leur béatitude bornée
-et maritale en soit troublée.</p>
-
-<p>Mais aperçoivent-ils une fois un coquebin
-faisant la cour publiquement à leur femme,
-ils se déchaînent.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La jalousie est souvent le sentiment d’un
-être faible, sans défense, qui s’accroche éperdument
-à ce qu’il a. S’il le perd, il voit devant
-lui un vide affreux qu’il ne pourra combler.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Une femme me dit : « Lorsque j’ai vu que
-mon ami commençait à changer, je supportai
-sans me plaindre son silence, sa froideur. Je
-supposais qu’il aimait ailleurs. Tant qu’il
-était près de moi, je n’en étais presque pas
-malheureuse. Mais dès qu’il m’avait quittée,
-tout m’était inquiétudes et douleurs. Je ne
-supportais même pas qu’il parlât à une
-femme dans le salon où j’étais. Je devinais
-les mots, les sous-entendus ; je voyais ses
-regards, ce qu’ils demandaient, ce qu’ils promettaient.
-C’était une souffrance atroce. Plus
-tard j’ai su quelle femme il aimait. J’étais
-heureuse encore quand il venait me voir. Je
-ne lui ai jamais fait de reproches. Mais son
-absence me tuait… »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il y a les jaloux qui se taisent. Il y a les
-jaloux qui éclatent. Nous sommes résolument
-en faveur des premiers. Si votre vie
-est empoisonnée, il est inutile d’empoisonner
-celle de votre conjoint.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quant à la jalousie preuve d’amour, je
-renvoie à la pensée célèbre de P. J. Toulet :
-« La jalousie est une preuve d’amour comme
-la goutte de jambes. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La jalousie est le meilleur antidote connu
-de l’amour. Elle le tue certainement… chez
-l’autre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Vous serez accablé de scènes de jalousie.
-Jamais vous ne ferez avouer à celle qui les
-fait qu’elle est jalouse. On se cache de la
-jalousie comme d’une maladie honteuse.</p>
-
-<p>Mais il n’est pas au pouvoir de chacun d’en
-maîtriser les effets. Alors on leur attribue
-une autre cause. — « Ce que vous faites
-m’est indifférent puisque je ne vous aime
-plus, mais je ne veux pas que vous me preniez
-pour dupe. » — Ou bien : « Vous vous
-affichez d’une manière ridicule et blessante
-pour moi, etc., etc… »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La jalousie semble inconnue au monde
-arabe. Et la possession paraît y tuer l’amour.
-On ne verrait pas trace de jalousie dans <i>Les
-Mille Nuits et une Nuit</i>, si la trame lâche qui
-unit les contes ne se trouvait précisément
-dans la jalousie du roi Schahriar qui, de peur
-d’être trompé, fait tuer chaque matin la
-femme avec laquelle il vient de passer la nuit.</p>
-
-<p>Schahriar mis à part, je ne vois pas dans ce
-livre de jaloux, mais j’y trouve des hommes
-très amoureux. Ils passent à travers cent
-épreuves pour avoir celle qu’ils aiment. Du
-jour où ils la possèdent, c’est fini. La femme
-devient sans valeur. Au besoin ils la donnent
-à un ami, à un chambellan.</p>
-
-<p>Ce livre oriental ne nous renseigne pas sur
-les sentiments de la femme. Ce sont choses
-qui, aux yeux des Arabes, sont sans importance
-et dont un homme ne se préoccupe pas.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les faiseurs de systèmes imaginent une
-humanité où l’homme ne sera plus jaloux, où
-il se défera de ce qu’ils appellent un legs de
-l’animalité, un reste du passé sauvage.</p>
-
-<p>Le malheur est que la jalousie, bien loin de
-nous venir de notre origine animale, est un
-produit purement humain. Les animaux ne le
-connaissent pas (elle commence faiblement
-aux animaux domestiqués qui vivent dans la
-la compagnie de l’homme, les chiens). C’est
-nous qui l’avons créée, comme nous avons
-créé l’amour complet qui n’est plus un simple
-acte physique, mais où le sentiment et la
-sensibilité jouent un rôle égal. Ce n’est donc
-pas par la jalousie que nous nous rattachons
-à l’animalité. Elle existe à peine dans les races
-primitives ou sauvages. Nous l’avons développée
-et perfectionnée merveilleusement depuis
-l’époque — si elle a existé — où la promiscuité
-était de règle et la femme commune à
-tous. On a fait un pas en avant, on a enregistré
-un progrès réel dans l’histoire de
-l’humanité le jour où un homme a voulu une
-femme pour lui seul et a défendu qu’un autre
-homme s’en approchât. Ce jour-là, la naissance
-de la jalousie était rendue possible. Le progrès
-des mœurs l’appelait au monde. Elle y a connu
-une merveilleuse fortune et rien ne fait prévoir
-que son temps soit fini. Au contraire.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Pourquoi a-t-on fait d’Othello le type du
-jaloux ? Othello n’est pas un jaloux. Il est
-simple et crédule. De lui-même il n’aurait pas
-l’idée de soupçonner Desdemone. Othello est,
-au contraire, le type du confiant. Il a confiance,
-d’abord, en Desdemone, ensuite en Iago. Il
-ne suspecte rien. Il faut un affreux complot
-et la perfidie intelligente d’Iago pour abuser
-l’âme droite et pure du More. Iago fait naître
-en lui le soupçon. Il va jusqu’à lui donner des
-preuves matérielles de l’amour de Desdemone
-pour Cassio. Une fois averti, la brute est
-déchaînée ; Othello trompé et furieux tue la
-femme qu’il croit adultère.</p>
-
-<p>Le jaloux procède autrement. Tout lui est
-un signe ; il interprète chaque chose suivant
-sa folie.</p>
-
-<p>Dostoievski a, je crois, indiqué cela quelque
-part, brièvement.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le véritable jaloux au théâtre, c’est Golaud,
-dans <i>Pelléas et Mélisande</i>.</p>
-
-<p>Je ne vois nulle part un portrait plus impitoyablement
-poussé, d’une plus affreuse
-vérité.</p>
-
-<p>Golaud est beaucoup plus âgé que sa femme.
-Plus encore que l’âge, la différence de leurs
-natures l’inquiète. Il est gros, maladroit, rude,
-emporté, il aime la chasse et les plaisirs
-bruyants ; elle est fine, délicate, oisive, venue
-on ne sait d’où, allant on ne sait où… Près
-d’elle, le jeune et mélancolique Pelléas. Ils
-ne se quittent pas ; leurs jeux, leurs causeries,
-leurs promenades, leurs silences, ils mettent
-tout en commun.</p>
-
-<p>Golaud souffre de l’intimité de son frère
-avec Mélisande. Leurs jeux puérils l’alarment.
-Le soupçon entre dans son cœur et n’en sortira
-plus. « Qu’y a-t-il entre eux ? S’aiment-ils ? »…
-Mais comment savoir ce qu’ils ignorent
-eux-mêmes ? Tourmenté, il erre dans la
-nuit. Sous la fenêtre de Mélisande, il trouve
-Pelléas, l’innocent et tendre Pelléas, caressant
-les cheveux dorés qui tombent du balcon. — « Vous
-êtes des enfants, dit-il, mais il faut que
-cela finisse. » On sent gronder la passion ; déjà
-l’idée de la mort de Pelléas est en lui. Il le
-mène dans les souterrains du château ; une
-eau sombre les emplit. Va-t-il précipiter son
-frère dans le gouffre redoutable ?… La lanterne
-qu’il porte à la main tremble de la lutte qu’il
-soutient contre lui-même et envoie d’oscillantes
-lueurs sur les pierres rongées par l’humidité.</p>
-
-<p>Puis c’est la scène avec le petit Yniold ; la
-jalousie de Golaud est déchaînée ; il ne peut
-supporter l’incertitude… Il fait espionner
-Mélisande et Pelléas par son fils, par le petit
-Yniold ; il l’interroge âprement, d’une voix
-changée. L’enfant terrifié se trouble, balbutie…
-Voyez cet homme vieilli qui soulève
-dans ses bras un enfant pour le hausser jusqu’à
-la fenêtre de la chambre où Pelléas et
-Mélisande sont enfermés. — « Que disent-ils ?
-Que font-ils ? » L’enfant rapporte les paroles
-échangées, dit les gestes caressants de Pelléas.
-La main forte de Golaud se crispe sur le petit
-Yniold ; l’enfant pleure.</p>
-
-<p>Quel homme de théâtre nous montra jamais
-une plus effroyable peinture de la jalousie ?</p>
-
-<p>A présent Golaud est fou, il tient à Mélisande
-des propos incohérents, il la secoue, il
-la jette à terre ; il la tuerait… Non, il s’en va,
-le cœur rongé, sa grande épée à la main ; la
-Jalousie le précède et la Mort le suit.</p>
-
-<p>Près de la fontaine où il surprend dans la
-nuit Pelléas et Mélisande, il transperce son
-frère…</p>
-
-<p>Entre des draps pâles, petit être plus pâle,
-Mélisande maintenant agonise dans son lit.
-Elle va mourir… Golaud, farouche, se lamente.
-Il demande à rester seul avec elle ;
-le vieil Arkel et le docteur se retirent. Il se
-met à genoux près du lit ; son cœur est déchiré
-de douleur… mais, même à ce moment dernier
-la jalousie l’emporte. Il adjure Mélisande
-de lui dire la vérité. — A-t-elle aimé Pelléas ? — Mais
-oui, toujours… répond la mourante. — A-t-elle
-été à lui ? — Elle n’entend plus,
-elle est déjà trop loin… En vain la supplie-t-il. — La
-vérité, la vérité ! Mélisande !… Il
-dispute à la mort le dernier souffle de sa
-femme ; il faut qu’il sache tout ; mais c’est la
-mort qui l’emporte et ferme les lèvres décolorées
-de Mélisande sur le grand secret que
-Golaud ne saura jamais.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c8">VIII<br />
-LES RUPTURES</h2>
-
-
-<p class="r"><i>L’éternel dialogue.</i></p>
-
-<p>— Tu ne m’aimes plus ? Quel homme es-tu
-donc ?… J’ai cru en toi, je me suis donnée,
-je t’ai tout sacrifié. Avant toi, j’étais une honnête
-femme, maintenant je me regarde avec
-dégoût… Et tu me quittes !</p>
-
-<p>— Ai-je été libre de vous aimer ? Le suis-je
-de ne vous aimer plus ? Quelle idée vous faites-vous
-donc de l’amour ? Croyez-vous qu’il
-soit fait pour durer toujours comme cette
-pâle lumière qui brûle sur les autels et qu’entretiennent
-des hommes qui ne sont pas des
-hommes ?… Non, il n’est rien s’il n’est violent,
-excessif, tourmenté, s’il n’est éclatant et
-rapide comme un bolide dans une nuit d’été,
-qui, soudain, vous montre les campagnes endormies,
-tout un paysage magnifique qui
-était dans l’obscurité et qui va y retomber.</p>
-
-<p>Je ne vous aime plus… C’est vrai. Ne suis-je
-pas à plaindre autant que vous ? Hier encore
-j’attachais un prix infini à votre beauté, à
-votre tendresse. Aujourd’hui, je vous regarde
-sans émotion. Vous êtes morte à mes yeux.
-Croyez-vous que je ne sente pas le prix de ce
-que j’ai perdu ?</p>
-
-<p>Vous vous êtes donnée parce que vous ne
-pouviez résister, non pas à moi, mais à vous-même,
-à l’entraînement secret, impérieux,
-qui vous poussait dans mes bras.</p>
-
-<p>Je pars… Où vais-je ? je n’en sais rien.
-Trouverai-je une femme que je puisse aimer
-comme je vous ai aimée ?… Peut-être jamais ?
-peut-être dans un an ? peut-être dans un
-mois ?… En attendant je resterai seul, car
-je me connais, je ne vais pas dans les
-endroits où l’on donne, à peu de frais, le
-change aux passions. Je resterai héroïquement
-seul jusqu’au jour où je frémirai en
-rencontrant une femme dont le regard, la
-démarche, un je ne sais quoi de triste et de
-passionné dans le pli de la bouche m’arrêteront
-soudain… Auprès d’elle, je redeviendrai
-libre, heureux, confiant ; je vivrai à nouveau
-ces belles heures d’expansion que seul
-l’amour naissant connaît ; je lui parlerai
-comme je sais le faire alors ; je l’associerai à ce
-qu’il y a de meilleur, de plus profond, de plus
-intime en moi. Elle me regardera silencieuse
-et, un jour, au crépuscule, dans l’ombre de
-son salon, alors que le soleil s’enfonce derrière
-les coteaux de Saint-Cloud, elle appuiera
-sa tête sur mon épaule…</p>
-
-<p>— Vous me tuez !</p>
-
-<p>— Et, six mois ou un an plus tard, nous
-nous quitterons comme je vous quitte, parce
-que nous nous serons donné tout ce que des
-êtres humains et bornés peuvent se donner
-de joies et de souffrances, et qu’il ne nous
-restera rien de plus à mettre en commun. Je
-partirai de nouveau, en un jour comme celui-ci,
-le cœur vide…</p>
-
-<p>— Elle restera, le cœur plein de désespoir.</p>
-
-<p>— C’est encore quelque chose.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quelle chaîne est plus difficile à rompre
-que celle qu’a forgée entre deux chairs lentement,
-ardemment, la sensualité ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Pierre me dit : « J’avais quitté enfin cette
-jolie Dolly que vous avez connue et avec qui
-j’avais vécu trois ans. Je l’avais aimée trois
-semaines. Depuis, je m’étais détaché d’elle et
-je ne songeais qu’à rompre. Mais elle tenait à
-moi et je n’avais pas le courage de m’en aller.
-Enfin je la quittai… J’étais comme un homme
-qui a été longtemps enfermé, ivre de soleil,
-de joie, de liberté. Le jour durant, je ne
-pensais à Dolly que pour me féliciter d’avoir
-reconquis mon indépendance ; j’avais des maîtresses
-que je n’aimais pas, mais qui me plaisaient…
-Eh bien ! le croiriez-vous ? A ce moment-là,
-il n’y a pas eu une nuit où je n’aie
-été poursuivi sur mon oreiller par le souvenir
-de Dolly ; je la voyais près de moi, je tendais
-les bras pour la prendre ; je l’appelais du fond
-de ma solitude, je souffrais de toute ma chair ;
-je la désirais comme jamais je ne l’avais
-désirée alors qu’elle était à moi… La crise
-dura près de trois mois. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il est des hommes dont le bonheur est dans
-le changement. L’un d’eux me dit :</p>
-
-<p>— Je ne sens le prix que des choses qui
-m’échappent. Je les aime, et je sais que je les
-perdrai, que je serai impuissant à les retenir,
-qu’elles mourront bientôt en moi… Comment
-aimer une chose que l’on est sûr de posséder
-toujours ?… Comment la regarder passionnément
-si l’on est certain qu’elle sera là
-demain comme elle y était hier ?</p>
-
-<p>Combien le sentiment de la précarité des
-choses n’ajoute-t-il pas de trouble et de beauté
-à l’amour ?</p>
-
-<p>Je presse mon amie dans mes bras ; je couvre
-son fin visage de baisers et je lui dis :
-« Demain, tout sera fini entre nous. La vie
-qui nous a rapprochés nous séparera. Je passerai
-près de toi indifférent, alors qu’en ce
-moment je sens à te baiser une fièvre et une
-langueur telles qu’il semble que ma vie coule
-en toi par mes lèvres et que tu me la dérobes !…
-Demain je ne t’aimerai plus… Il faut que tu
-me donnes l’illusion de l’éternité en quelques
-heures ; il faut aussi qu’au bref moment où je
-je te possède, je sois oppressé par l’idée que
-je te perds. Tes beautés s’évanouiront pour moi
-comme des ombres, et disparaîtront la
-caresse de ton regard, l’éclat magique de tes
-yeux, la fraîcheur enfantine de ta bouche…
-Tu ne seras plus qu’une femme parmi d’autres
-femmes… »</p>
-
-<p>Et, parlant ainsi, ma gorge est serrée par
-l’angoisse de la mort prochaine.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Certains hommes sont maîtres dans l’art de
-rompre. Ils ont préparé leur départ en même
-temps qu’ils ont combiné leur arrivée. Cette
-méthode a le désavantage de tuer toute spontanéité
-et de ne laisser rien au divin hasard.
-Comment faire pour rompre avec le minimum
-d’ennuis ? Arriver à persuader à la femme
-qu’elle ne vous aime plus ? C’est difficile. Il y
-a des femmes qui s’attachent.</p>
-
-<p>S’endurcir le cœur, annoncer que tout est
-fini et supporter impassible la scène inévitable ?…
-S’il n’y avait qu’une scène, la chose serait
-facile. Mais la femme que l’on quitte ne connaît
-pas la mesure et c’est en vain que vous
-lui demanderez du tact et de la discrétion. Et
-puis vous risquez de vous laisser toucher, et
-l’histoire recommence…</p>
-
-<p>Il est peut-être plus simple et plus efficace
-de fuir. Seuls les hommes forts, les héros,
-les Titans, peuvent porter sur leurs larges
-épaules le poids d’une rupture sans fuite.
-Pour les autres il n’est qu’une solution : partir,
-et ne laisser son adresse à âme qui vive.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les gens raisonnables qui n’ont pas aimé
-et dont l’esprit simple est inaccessible aux
-folles contradictions de l’amour ne comprendront
-rien à ce qui va suivre. Pour eux le
-problème se pose avec une rigueur mathématique :
-« Si vous n’aimez plus une femme,
-vous n’éprouvez aucune peine à la quitter.
-Si vous l’aimez, ne la quittez pas. »</p>
-
-<p>Et voilà !</p>
-
-<p>Dans la vie, il en va autrement. Pour ne
-pas généraliser, je vais prendre l’exemple
-typique de Jacques L…, qui a mis dix-huit
-mois à rompre avec sa maîtresse.</p>
-
-<p>Il tombe amoureux d’une femme plus âgée
-que lui et qui avait eu plusieurs amants,
-une femme impérieuse, exclusive, jalouse,
-autoritaire, ne vivant que pour sa passion
-dans une atmosphère de tempête.</p>
-
-<p>C’est une de ces femmes avec lesquelles on
-n’a aucun repos. Leur amant les a quittées à
-trois heures du matin ; elles arrivent chez lui
-une heure plus tard. Elles savent tout de sa
-vie, gagnent les faveurs d’une demoiselle de
-téléphone et obtiennent d’être branchées sur
-sa ligne chaque fois qu’il téléphonera ; s’il
-dîne en ville, elles lui envoient un message
-au milieu du repas avec ordre de rapporter la
-réponse ; elles soudoyent son domestique,
-apprennent le nom de chaque personne qu’il
-voit, adressent à celles qui leur paraissent
-dangereuses des lettres anonymes ou leur
-téléphonent des injures. Elles enveloppent le
-malheureux dans des intrigues compliquées,
-le brouillent avec ses amis, avec la terre entière.
-Elles peuvent être des amies charmantes,
-elles sont des amantes tenaces et insupportables.
-Une fois que vous êtes tombé dans leurs
-bras, vous avez peu de chances d’en sortir.</p>
-
-<p>Pourtant elles ont des qualités, et grandes,
-sans quoi elles ne se feraient pas aimer des
-hommes.</p>
-
-<p>C’est à une femme de ce genre que s’attacha
-Jacques L… Jacques est un garçon impulsif,
-nerveux, incapable d’une volonté suivie.
-Il fut bien vite sous la domination de
-cette impérieuse maîtresse qui le soumit au
-même régime que ses prédécesseurs : scène
-de passion, crises de jalousie, nuits orageuses
-suivies de matins tempétueux, brouilles et
-réconciliations, visites inattendues, coups
-de téléphone incessants. Après deux mois de
-cette vie il était dans un état de nerfs inquiétant ;
-il adorait cette femme et ne songeait
-qu’à la quitter, à fuir, très loin…</p>
-
-<p>A ce moment, première absence. Dans une
-minute unique de courage il part pour La
-Haye, soi-disant pour affaires. Il ne veut pas
-rompre, il ne l’ose pas, il s’éloigne seulement,
-et, chaque jour, ce sont entre Paris et
-La Haye des télégrammes, des lettres, de
-longues conversations par téléphone. Elle le
-tient en son pouvoir à La Haye comme à
-Paris. Finalement elle va le chercher et le
-ramène. La vie infernale recommence ; en
-trois semaines le voilà malade, épuisé, à bout
-de nerfs. Il part de nouveau ; cette fois-ci il
-met deux mille kilomètres entre elle et lui et
-s’en va en Russie. Les amants ne peuvent
-plus se téléphoner ; ils se ruinent en télégrammes.</p>
-
-<p>Mais il ne peut supporter cette absence enfiévrée,
-il rentre. Il rentre pour s’apercevoir
-qu’il lui est impossible de vivre avec elle. Il
-veut fuir encore ; il n’en a plus la force, il
-est comme paralysé. Elle a remporté la victoire…</p>
-
-<p>C’est alors qu’un ami intervient, prend
-Jacques L… par le bras, le mène à six heures
-du soir au bureau de la Compagnie transatlantique,
-lui prend un billet pour le bateau
-du lendemain à destination de New-York, et,
-sans le laisser rentrer à la maison lui achète
-une valise avec le linge et les vêtements nécessaires
-pour la traversée. Il monte à dix
-heures avec lui dans le train spécial pour Le
-Havre, l’installe sur le bateau, et ne le quitte
-qu’au moment où le paquebot lève l’ancre.</p>
-
-<p>Jacques L… a couru le monde en vagabond,
-ne séjournant jamais plus de trois jours
-dans le même endroit. Il est resté absent une
-année. Pendant les six premiers mois, il a
-continué à écrire à sa maîtresse sans oser lui
-dire, même à la distance où il était d’elle,
-qu’il avait rompu. Il cherche des prétextes,
-allègue des affaires, mais ne donne jamais
-son adresse. Puis, enfin, le silence.</p>
-
-<p>Mais, elle, de Paris, continue à lui écrire.
-Elle s’arrange, on ne sait comment, pour
-avoir l’adresse de ses banquiers. Dans chaque
-ville où il touche de l’argent, il trouve une
-lettre d’elle.</p>
-
-<p>En Californie, il se lie avec une Américaine
-qui veut quitter son pays ; ils voyagent
-ensemble à travers l’Amérique et finalement
-rentrent tous deux en Europe.</p>
-
-<p>Cependant son ancienne maîtresse l’attend.
-Elle a eu d’autres amants pendant son absence ;
-pourtant elle ne dérage pas à l’idée
-d’avoir été quittée. Elle fait un dernier effort
-pour le reprendre. Mais cette fois-ci il est trop
-tard, il est sous la domination d’une autre
-femme…</p>
-
-<p>Ainsi dix-huit mois lui ont été nécessaires
-pour rompre une liaison ; il a fallu qu’il voyageât
-en Hollande, en Russie, qu’il visitât le
-Nouveau-Monde et fît la connaissance d’une
-Californienne.</p>
-
-<p>On voit clairement dans l’histoire qui précède
-quelle est la triste situation d’un homme
-faible lorsqu’il veut quitter une femme qui le
-domine. Pendant la première période fort
-douloureuse, il ne peut vivre ni avec, ni sans
-sa maîtresse. Près d’elle et loin d’elle, il est
-également torturé.</p>
-
-<p>Puis il commence à souffrir davantage de
-la présence que de l’absence. Mais il a peur,
-il se sent faible, il craint tout de la violence de
-cette femme.</p>
-
-<p>A la troisième phase, il est parti. Mais il
-continue à trembler ! il écrit toujours. Enfin
-il a le courage de cesser toute correspondance,
-étant exactement à dix mille kilomètres de sa
-maîtresse et ne l’ayant pas vue depuis six
-mois…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un grand nombre de femmes prolongent
-leur règne par la terreur ; elles n’hésitent pas
-à mettre en jeu les moyens les plus grossiers ;
-elles pratiquent le chantage moral, menacent
-leur amant de se suicider ou de le tuer… On
-serait étonné de savoir combien de liaisons
-ne durent que sous le canon du revolver.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un des effets les plus tristes des ruptures
-est souvent de donner de l’amour à qui n’en
-avait pas.</p>
-
-<p>Il est des gens — surtout des femmes — qui
-n’attendent que d’être quittés pour commencer
-à aimer. L’amour-propre est chez eux
-tout-puissant ; ils ne peuvent admettre qu’on
-cesse de les adorer. Si telle mésaventure
-leur échoit, au lieu d’en ressentir de la colère,
-ou d’en prendre leur parti, ils éprouvent
-une affreuse blessure d’amour-propre, et
-comme il leur en coûterait de reconnaître
-la nature de leur mal, ils s’imaginent qu’ils
-aiment. S’ils conservaient une vue un peu
-claire, ils verraient qu’ils s’attachent seulement
-à qui se détache d’eux… Ils souffrent
-mille fois davantage si leur aventure est
-publique.</p>
-
-<p>C’est ainsi qu’on vu, avec étonnement,
-des gens qui ne s’aimaient pas rompre dans
-la douleur, le deuil et les cris une liaison qui
-leur pesait à tous deux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il faut savoir pour quelles raisons on s’est
-pris.</p>
-
-<p>S’est-on mis ensemble pour associer des
-intérêts, pour continuer une maison, pour
-avoir une famille ? Il est alors naturel que le
-ménage reste uni, même si l’amour en disparaît,
-car les raisons pour lesquelles il avait
-été créé continuent d’être aujourd’hui comme
-hier.</p>
-
-<p>Mais lorsqu’on s’est lié seulement par
-amour et pour l’amour, que faire lorsque la
-passion meurt chez l’un des deux contractants ?
-L’autre a-t-il le droit de le contraindre
-à continuer une liaison qui n’était fondée
-que sur l’amour réciproque des deux parties ?
-Mais qu’est-ce qu’une contrainte en
-matière de sentiment ? Comment condamner
-une femme qui a cessé d’aimer à aimer
-encore ? en vertu de quel arrêt ? rendu par
-quel tribunal ?</p>
-
-<p>L’égoïsme de celui des deux qui veut prolonger
-malgré tout n’est-il pas égal à l’égoïsme
-de celui qui veut rompre puisqu’il n’aime
-plus ? La logique du sentiment n’est-elle pas
-en faveur de ce dernier ? Ce qu’il a demandé
-au nom de l’amour, il le rejette maintenant
-que l’amour n’est plus. Il lui est impossible
-de donner par pitié ce que l’autre ne devrait
-tenir que de l’amour. Il s’en va… Et que dire
-de plus ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c9">IX<br />
-L’AMOUR ET L’ÉGLISE</h2>
-
-
-<p>Les rapports de l’Église et de l’amour sont
-d’un comique profond. L’Église ne connaît ni
-la volupté, ni la restriction. Elle défend les
-plaisirs raffinés de l’amour et n’admet le rapprochement
-normal de l’époux et de l’épouse
-qu’en vue de la reproduction. Les joies stériles
-sont péchés mortels au même titre que
-le meurtre ; elles sont, en effet, un meurtre
-en herbe. Jouir de sa femme légitime sans la
-féconder, et tuer un homme, c’est tout un aux
-yeux de l’Église.</p>
-
-<p>On demande combien il y a d’époux chrétiens
-qui obéissent à l’Église ? Et si, avec obstination,
-ils ne suivent pas ses saints commandements,
-restent-ils chrétiens ? — Ce qu’il
-faudrait démontrer.</p>
-
-<p>Si on osait soupçonner l’Église de perversité,
-on verrait dans cette défense si stricte un
-moyen ingénieux de donner aux joies légitimes
-du mariage l’attrait du fruit défendu.</p>
-
-<p>Les époux chrétiens auraient ainsi, à la
-semaine, l’illusion de se damner, sans bourse
-délier, dans le lit conjugal.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Madeleine prie chaque matin et chaque
-soir, et communie six fois l’an. Elle se croit
-bonne chrétienne ; elle l’est peut-être, car elle
-a, en plus de la foi qui, à elle seule, suffit à
-tout, l’humilité du cœur qui est plus rare.</p>
-
-<p>Mais Madeleine est belle aussi. Le soir, dans
-le monde, elle est décolletée jusqu’aux limites
-qu’on ne peut franchir. Elle laisse voir des
-épaules admirables, une chair riche, blanche,
-sous laquelle on devine le sang qui court.</p>
-
-<p>— Est-ce vous, Madeleine, qui vous décolletez
-ainsi ? Ne sentez-vous pas l’émoi des
-hommes qui vous approchent ? Ils voient tant
-de vous qu’ils en voudraient voir plus encore.
-Qu’est-ce, Madeleine, que cette honnêteté qui
-va demi-nue ? Cet étalage de chair est-il selon
-la modestie, selon l’humilité ? disons tout,
-est-il vraiment chrétien ?</p>
-
-<p>Vous passez, Madeleine, indifférente. Ce
-que le monde fait, vous le faites aussi. Votre
-conscience, si chatouilleuse, si délicate sur
-d’autres points, ne s’alarme pas.</p>
-
-<p>Rentrée chez vous, toute blanche maintenant
-dans une chemise de nuit transparente
-aux entre-deux de dentelles, agenouillée sur
-le prie-Dieu, c’est des lèvres seulement que
-vous prononcez les paroles séculaires : « Ne
-nous induis pas en tentation. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Henriette a vingt-cinq ans. Elle est sage,
-modeste, jolie. A dix-huit ans, au sortir du
-couvent, elle a épousé, sur le conseil de ses
-parents, un homme qui, six semaines plus
-tard, quittait le lit d’Henriette pour celui,
-voisin, de la femme de chambre. Avec fracas,
-les parents d’Henriette sont intervenus ; il y a
-eu divorce.</p>
-
-<p>Maintenant, Henriette aime un honnête
-homme qui l’aime aussi. Ils voudraient se
-marier, faire souche de beaux enfants. Mais
-l’Église est là qui veille.</p>
-
-<p>Elle dit à Henriette qui est restée chrétienne :
-« Nous n’avons pu vous empêcher
-de divorcer, mais nous ne vous permettons
-pas de vous remarier. Vous n’irez pas à la
-mairie accomplir ce simulacre impie du mariage
-civil ; vous ne donnerez pas le scandale
-d’une chrétienne vivant en état de concubinage
-public avec un homme, et en ayant des
-enfants. »</p>
-
-<p>Henriette se retire songeuse. Suivra-t-elle
-la voix de l’Église ? restera-t-elle honnête
-selon la pieuse doctrine ? Acceptera-t-elle le
-conseil implicite qu’on vient de lui glisser et
-prendra-t-elle comme amant clandestin celui
-que l’Église lui refuse comme mari ? — Ou,
-plus honnête encore, quittera-t-elle l’Église
-pour épouser celui qu’elle aime ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il est beau d’avoir des principes.</p>
-
-<p>L’Église n’admet pas le divorce. Donc les
-femmes divorcées et remariées sont hors la
-loi. On sait enfin qui on peut voir et à qui on
-doit fermer sa porte. Il y a maintenant une
-règle. Elle nous manquait et rien n’était plus
-pénible aux bons esprits que l’indécision où
-l’on était sur ce qui est permis et sur ce qui
-ne l’est pas.</p>
-
-<p>Dorénavant nous sommes fixés. On peut
-recevoir n’importe qui, mais pas les divorcées.
-Le sacrement de mariage sauve tout.
-« Du moment que l’Église vous accepte, je
-vous accepte aussi. Prenez vingt amants,
-mais ne prenez pas deux maris. »</p>
-
-<p>Voilà qui est simple, facile, rassurant, et,
-grâce à l’Église, les mœurs sont sauvées au
-pays de France.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>On a vu de nos jours une femme être reçue
-dans le monde, bien que divorcée, et même
-deux fois divorcée.</p>
-
-<p>Il est vrai que cette femme à ses deux premiers
-mariages n’avait passé qu’à la mairie.
-A son troisième mariage enfin, elle va se
-confesser et se met en règle avec l’Église.
-Aussitôt les portes fermées s’ouvrent ; aux
-yeux du monde et à ceux de l’Église, elle est
-mariée pour la première fois ; on ignore charitablement
-qu’elle a vécu en état de concubinage
-légal avec deux hommes auparavant.</p>
-
-<p>Je ne blâme pas le monde. Il faut comprendre
-que le monde se refuse à juger au delà
-des apparences. Il a parfaitement raison. La
-vie de société serait impossible si l’on reconnaissait
-aux gens le droit de se mêler de
-notre vie secrète. Nous en faisons ce qui nous
-plaît.</p>
-
-<p>D’autre part le monde n’aime pas le cynisme.
-Ici encore, je l’approuve. Il demande
-peu de choses : qu’on accepte les conventions
-qu’il a fixées et les règles du jeu. — Pour le
-reste, liberté complète.</p>
-
-<p>Mais l’Église n’est pas le monde. Elle ne
-doit pas s’arrêter aux apparences. Elle détient
-la Vérité ; elle a des principes, elle devrait
-les appliquer… Mais elle sent bien que c’est
-impossible. Alors elle donne et elle retient ;
-elle condamne en absolvant et elle absout en
-condamnant ; elle frappe et pardonne… et
-nous, tranquilles sur la rive, nous la regardons
-faire.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>« Malheur à celui par qui le scandale
-arrive. » C’est le grand mot de l’Église. Elle
-est toute indulgence pour les péchés honteux
-et qui se cachent.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Jamais on n’admirera assez ce qu’il y a
-d’intransigeance, inutile et absurde, dans le
-dogme et de tolérance allant jusqu’à la faiblesse
-dans l’application du dogme. Mais
-quoi ? Il faut vivre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le grand péché pour l’Église est le péché
-de la chair. — Croit-elle donc représenter l’esprit ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>— Je me suis toujours bien trouvé, me dit
-R…, de ne prendre que des maîtresses allant
-à confesse. Avec elles j’étais sûr que tout se
-passerait sans scandale. Parfois, il est vrai, me
-fallait-il batailler pour reprendre une femme
-qui se donnait à Dieu. Mais ce sont de beaux
-combats dont l’amour sort plus souple et plus
-fort. Et il y a un certain orgueil à lutter,
-comme Jacob, contre l’Éternel et à remporter
-la victoire. Victoire passagère, direz-vous…
-Eh ! qu’importe ? Nous ne demandons pas
-l’éternité. Nous ne saurions qu’en faire.
-Nous la laissons à Dieu.</p>
-
-
-<h3 id="c9s1">DES PRÊTRES</h3>
-
-<p>Le prêtre qui ne connaît pas la femme et
-qui s’occupe d’amour ! Avec quelle grossièreté,
-trop souvent, il touche au fruit défendu !
-Qui a pu voir, sans un secret mouvement de
-répugnance, une femme jeune, tendre, jolie,
-agenouillée à une grille derrière laquelle il y
-a un homme en robe ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La plupart des prêtres sont inoffensifs et
-bénins. S’ils évitent à leurs pénitentes le
-scandale, ils n’en demandent pas davantage.</p>
-
-<p>Mais il en est dont l’âme dominatrice et
-sombre veut régner, fût-ce par la terreur. Ils
-n’hésitent pas à employer des armes défendues…</p>
-
-<p>R… était aimé d’une femme de famille
-pieuse. Elle n’avait plus la foi, mais gardait,
-comme il convient, les apparences. Son confesseur,
-un des grands curés de Paris, un homme
-rongé de bile, la prend un jour à part dans la
-sacristie et lui dit : « Pour avoir perdu la
-foi, il faut que vous aimiez un athée. Seul un
-homme sans Dieu a pu vous enlever à nous. »</p>
-
-<p>Elle se défend mal contre cette attaque
-imprévue. Il redouble, il la presse, et impuissant
-à la ramener, il finit par lui dire :
-« Dieu vous punira de votre rébellion en vos
-enfants. Il vous en reprendra un. Vous saurez
-alors que vous êtes responsable de cette
-mort. »</p>
-
-<p>Elle ne bronche pas. Alors, ne se possédant
-plus, le visage livide, il lui jette : « Puisque
-rien d’humain ne vous touche, sachez que
-chaque matin, à sept heures, je prierai Dieu
-pour qu’il châtie l’homme abominable que
-vous aimez. Je demanderai que les épreuves
-ne lui soient point épargnées, qu’il connaisse
-la douleur, la souffrance physique, et les
-désastres matériels qui seuls peuvent atteindre
-son âme impie. Lorsqu’il aura été frappé
-à cause de vous, vous nous reviendrez soumise. »</p>
-
-<p>Cette fois-ci, les terreurs anciennes la
-reprennent. Si tout de même il disait vrai,
-ce prêtre horrible, s’il avait ce pouvoir surhumain ?…
-Elle fuit éperdue, va tomber dans
-les bras de son amant et lui annonce que tout
-doit finir entre eux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Soyons tout de même reconnaissants à la
-religion catholique de ce qu’elle prépare
-admirablement les âmes à l’amour, par l’habitude
-qu’elle leur donne de ne pas se poser
-des questions inutiles, par une sorte d’acceptation
-de ce qui est et de notre état misérable
-de pécheur (quitte à en demander pardon
-à Dieu), par la sensualité de ses cérémonies.</p>
-
-<p>Elle reçoit les femmes dans de belles
-églises où la lumière est tamisée par des
-vitraux ; des tableaux, des statues les ornent ;
-l’air est plein de l’odeur troublante de l’encens ;
-les grandes voix persuasives de l’orgue
-chantent dans le demi-jour mystique. Elle
-sait qu’elle ne doit pas s’adresser à la raison
-de ceux qu’elle veut gagner ; c’est sur les
-sens qu’il faut agir ; c’est eux qu’elle cherche
-à séduire. Lorsqu’elle a « chaviré les sens »
-des fidèles, la partie est à elle ; ils ne raisonnent
-plus, ils acceptent avec joie ce qu’elle
-leur offre.</p>
-
-<p>C’est ainsi qu’elle prépare les voies à
-l’amour. Il emploie la même tactique ; il ne
-se soucie pas de conquérir l’intelligence, il
-veut arriver au cœur par le canal des sens. Il
-ne discute pas, il émeut.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le langage même de l’Église est pareil à
-celui de l’amour. Voici une méditation religieuse
-proposée aux jeunes filles sur les mystères
-de la circoncision !</p>
-
-<p>« 1<sup>er</sup> point : <i>Vue.</i> — Regardons ce pauvre
-Jésus… le prêtre qui entre dans l’étable pour
-la circoncision… le prêtre fait l’incision… le
-sang coule… le petit Jésus se débat doucement…
-Regardons ce sang divin ! O sang de
-mon Jésus !…</p>
-
-<p>» 2<sup>e</sup> point : <i>Ouïe.</i> — Écoutons ce que disent
-les anges.</p>
-
-<p>» 3<sup>e</sup> point : <i>Goût.</i> — Goûtons l’amertume
-dont le cœur de Marie est abreuvé… la souffrance
-que Jésus endure dans sa chair !</p>
-
-<p>» 4<sup>e</sup> point : <i>Odorat.</i> — Attirons à nous par
-l’odorat et par forme de respiration intérieure
-les parfums de tant de vertus. Reposons-nous,
-comme l’abeille, sur ces fleurs de mortification.
-Aspirons, respirons au milieu de ces
-douces odeurs ; c’est un plaisir doux, divin,
-céleste !…</p>
-
-<p>» 5<sup>e</sup> point : <i>Toucher.</i> — Touchons ce couteau
-sanglant, baisons-le, plaçons-le sur notre
-cœur !… Ah ! si nous pouvions écrire de sa
-pointe sur ce cœur le nom aimable de
-Jésus !… »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Même adoration éperdue dans les prières
-de la communion. Faut-il citer ces paroles
-que chaque catholique doit connaître par
-cœur ? Voici seulement « l’Acte d’amour. »</p>
-
-<p>« J’ai donc enfin le bonheur de vous posséder,
-ô Dieu d’amour. Quelle bonté ! Que
-ne puis-je y répondre ! Que ne suis-je tout
-cœur pour vous aimer, pour vous aimer autant
-que vous êtes aimable, et pour n’aimer
-que vous ! Embrasez-moi, mon Dieu ! brûlez,
-consumez mon cœur de votre amour. Mon
-bien-aimé est à moi ; Jésus, l’aimable Jésus
-se donne à moi. Anges du ciel, Mère de mon
-Dieu, Saints du ciel et de la terre, donnez-moi
-votre amour pour aimer mon aimable
-Jésus. »</p>
-
-<p>Voilà qui apprend merveilleusement le
-langage de l’amour aux jeunes filles. Lorsqu’elles
-ont prononcé ces mots ardents,
-quelle langueur coule dans leurs veines !
-Comme elles sont prêtes à aimer ! — Vienne
-un homme, et elles se serviront avec lui des
-paroles mêmes que l’Église met dans leur
-bouche à l’adresse de l’Amant mystique.</p>
-
-
-<h3 id="c9s2">DE L’UTILITÉ DU PRÊTRE
-ET DES BIENFAITS DE LA CONFESSION</h3>
-
-<p>Cet homme sombre, au visage rasé comme
-celui d’un comédien, qui porte une robe de
-femme, il nous est arrivé de le croire un organe
-inutile dans la société. Il n’était qu’un intermédiaire
-entre l’homme et Dieu, un transmetteur
-de prières, accapareur d’offrandes, diseur
-de messes pour le salut des âmes, distributeur
-des lieux communs de la morale officielle
-dans sa chaire le dimanche, vivotant
-tant bien que mal de ce curieux métier de
-commissionnaire patenté entre la terre et le
-ciel.</p>
-
-<p>Mais son utilité réelle, nous ne la comprenions
-pas. Et nous nous étonnions de voir
-qu’il avait conservé dans la société une place,
-malgré tout, considérable. Il était, à nos yeux,
-pareil à cet appendice qui a joué jadis, paraît-il,
-un rôle important dans notre économie et
-qui est devenu un organe inutile à tous, sauf
-aux chirurgiens qui en vivent.</p>
-
-<p>Nous étions dans l’erreur. Lorsque nous
-avons compris le rôle destructeur de l’amour
-dans la société, la raison d’être du prêtre
-nous est apparue soudain. Il est un des soutiens
-solides de la société. Et cela par le
-moyen de la confession.</p>
-
-<p>L’amour ne vise qu’à détruire la famille, à
-en arracher l’individu en faisant miroiter
-devant ses yeux un bonheur suprême. Le
-prêtre défend la famille, et par les moyens
-les plus efficaces.</p>
-
-<p>Voyez cette femme qui court au confessionnal.
-Depuis des semaines sa vie est bouleversée.
-Rien de ce qui l’occupait ne compte
-plus. Son mari, qu’elle croyait aimer, elle
-découvre qu’il lui est indifférent ; ses enfants
-remplissaient ses jours de joie ; ils lui sont
-à charge.</p>
-
-<p>Une pensée, une seule, la harcèle nuit et
-jour… Est-ce elle vraiment qui a changé d’elle-même
-à ce point ?… En être arrivée là ! Si vite !…
-Non, ce n’est pas possible. Pourtant c’est
-vrai !</p>
-
-<p>Ce secret lui brûle l’âme.</p>
-
-<p>A qui se confier ? Il n’est pas une personne
-au monde à qui elle puisse même laisser entrevoir
-la terrible vérité. Et voilà des jours
-et des jours qu’elle se torture !</p>
-
-<p>Oui, elle aime, c’est vrai… Mon Dieu, de
-cela elle se sent à peine coupable, car comment
-faire autrement que d’aimer cet homme ?
-Elle aurait dû l’aimer, jusqu’à en mourir
-peut-être, sans lui laisser voir ses sentiments.
-Mais tout le reste, « les choses qu’on n’écrit
-pas » !… Tromper son mari qui a confiance en
-elle ! Comme elle se sent coupable vis-à-vis
-de lui ! Il est à mille lieues de se douter du
-combat terrible qu’elle soutient. « Il a une
-confiance entière en moi, se dit-elle, cela est
-pire que tout. »</p>
-
-<p>Alors une idée point dans ce cerveau affolé,
-et grandit, grandit, — celle de tout avouer
-à ce mari qui a été jusqu’ici l’unique compagnon
-de sa vie. Peu importe ce qui en résultera,
-son ménage brisé, ses enfants perdus,
-son mari au désespoir. Elle ne voit qu’une
-chose : le rachat de la faute par cet aveu
-nécessaire.</p>
-
-<p>Cela, et puis sortir d’un silence affreux.</p>
-
-<p>Mais avant de parler, elle veut aller prier,
-demander à Dieu la force d’accomplir ce
-qu’elle a résolu. Elle se confessera. Ainsi
-sera-t-elle en règle avec Dieu avant de l’être
-avec les hommes.</p>
-
-<p>Elle entre dans l’église, s’agenouille au
-confessionnal : « Mon père, j’ai péché…! »
-Qu’elle a de peine à parler ! Les mots ne sortent
-pas de sa gorge fermée. En quelques
-phrases pleines d’un détachement qui n’est
-pas feint, le prêtre l’apaise ; maintenant rien
-ne grince plus ; elle se détend, elle se raconte
-et, à mesure qu’elle parle, elle se
-sent plus légère ; elle dit tout, et, finalement,
-la peine qu’elle s’est imposée pour son péché,
-la résolution qu’elle a prise d’avouer sa faute
-à son mari.</p>
-
-<p>Le prêtre sur son siège étroit a un mouvement
-de recul… Maintenant la pénitente a fini ;
-à son tour il parle.</p>
-
-<p>Le danger grave commence à ses yeux,
-non à l’adultère, mais à l’aveu au mari.
-L’adultère, le monde l’ignore. C’est une affaire
-à régler entre elle et Dieu, dont il est
-le truchement. Il y veillera, comme il est de
-son devoir de prêtre ; elle n’a qu’à s’en remettre
-à lui. Mais surtout qu’elle se garde de parler
-à son mari. Elle n’a pas à se confesser à un
-époux. Dieu, qui est toute sagesse, a voulu que
-seul le prêtre ait le droit d’entendre les pécheurs
-en confession. Sans doute il reconnaît
-ce que cette décision a, en apparence, de noble,
-mais c’est là une tentation de plus du démon.
-Que deviendraient l’Église et sa hiérarchie, si
-on laissait aux brebis à chercher elles-mêmes
-leurs pâturages ? La première chose que demande
-Dieu est la soumission. Et puisqu’elle
-déclare qu’il lui est impossible de ne pas parler
-à son mari, c’est précisément ce lourd
-devoir que Dieu lui impose en pénitence.
-Qu’elle ait confiance en Dieu. Il lui donnera
-la force de porter ce fardeau ; Il est toute
-bonté ; Il a offert son Fils pour racheter les
-péchés des hommes, etc., etc. Le prêtre termine
-par quelques sages conseils : voir moins
-souvent son ami, éviter d’être seule avec lui,
-se défendre des caresses innocentes si dangereuses
-entre gens qui s’aiment. Enfin prier
-Dieu, prier Dieu beaucoup.</p>
-
-<p>Il la renvoie chez celle calmée.</p>
-
-<p>Si elle compare son état moral avant et
-après la confession, comment douterait-elle
-des bienfaits de la religion ?… Elle ne dira
-rien à son mari, elle gardera son amant. La
-famille est sauvée, les enfants ne sont pas
-sacrifiés, le mari continue à goûter un bonheur
-qui, pour être aveugle, n’en est pas moins
-le bonheur : quant à elle, elle mène des jours
-fiévreux et non sans beauté. La vie, comme
-il arrive, se chargera de la séparer de son
-amant. Rémy de Gourmont dit quelque part :
-« Il est des adultères exquis, ils ne sont pas
-durables. »</p>
-
-<p>Grâce au prêtre le scandale est évité, la
-société triomphe. Mais qui sait ? l’individu
-lui-même est peut-être plus heureux ainsi et
-je ne vois pas de solution plus satisfaisante
-pour tous que celle-là ?</p>
-
-<p>Ce n’est pas la thèse qu’exalte Ibsen dans
-quelques-unes de ses pièces, thèse qui a une
-grande beauté et une force extrême d’attraction.
-Il est légitime de faire des sacrifices pour
-l’achèvement d’une haute destinée. Mais à
-la solution ibsénienne peuvent seules se
-hausser des âmes fortes. Elle n’a rien à faire
-dans le train ordinaire de la vie des hommes ;
-elle sèmerait des ruines autour d’elle, car il
-n’est pas donné à chacun de jouer impunément
-avec l’absolu. Le bonheur de la plupart
-des hommes est dans une juste médiocrité.
-Ne fait pas figure de héros qui veut ; la sagesse
-est peut-être de remplir exactement sa destinée,
-sans aller au delà…</p>
-
-<p>Aussi, le plus souvent, l’aveu est-il dangereux
-et nuisible. Il risque de laisser platement
-dans la boue une femme sans force pour
-se créer une vie nouvelle, sans volonté pour
-réaliser l’idéal qu’elle a conçu dans un moment
-de fièvre… Souvent elle rentre au foyer
-abandonné ; mais son action irréfléchie a des
-conséquences irréparables. Même si son mari
-la reprend, l’intimité est perdue ; jamais plus
-leur union ne sera ce qu’elle a été.</p>
-
-<p>Par conséquent le prêtre a mille fois raison
-d’intervenir pour empêcher la dommageable
-effusion. « Cachez la vérité, dit-il, rien n’est
-plus dangereux que la vérité ! »</p>
-
-<p>Du reste nous n’avons pas à discuter la
-question au point de vue d’une morale qui
-serait, en quelque sorte, extérieure à l’humanité.
-Restant parmi les hommes, déclarons
-que le prêtre qui est là pour défendre les
-règles sociales approuvées par l’Église, le
-mariage et la famille, est dans son rôle lorsqu’il
-ordonne à la femme le silence. Il protège
-ce qu’il doit protéger, et de façon efficace.</p>
-
-<p>« Reprendre ma liberté », crient les femmes !
-Il y a une foule de femmes qui ne sauraient
-que faire de leur liberté et bien peu d’hommes
-pour qui il vaut la peine de se sacrifier.
-Du reste est-il sage de renoncer à des biens
-positifs et durables, position, respect, fortune,
-enfants, pour les bonheurs précaires de
-l’amour ?</p>
-
-<p>L’aveu, dira-t-on, est une solution extrême
-et qui ne se présente pas à l’esprit de beaucoup
-de femmes.</p>
-
-<p>C’est possible. Mais sans aller jusqu’à
-l’aveu, il y a la lutte avec soi-même, le
-remords, le désespoir, l’énorme poids du
-secret. L’utilité du prêtre est ici la même ; il
-vous débarrasse d’un accablant fardeau, il vous
-soulage, vous calme, évite un inutile scandale…
-On comprend pourquoi il continue à
-occuper une place importante dans la société.</p>
-
-<p>A présent, vous me direz peut-être que vous
-ne tenez pas autrement à conserver la société
-actuelle et que vous ne ferez rien pour la
-défendre.</p>
-
-<p>Cela, c’est un autre point de vue.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Nous venons de décrire le grand combat.</p>
-
-<p>Toutes les femmes ne le livrent pas. Il en
-est qui ne connaissent pas le remords. (J’aimerais
-qu’on fît une exacte étude psychologique
-du remords). La plupart des femmes qui prennent
-un premier amant s’y décident après
-une lutte que les circonstances rendent plus
-ou moins longue. Même celles dont l’esprit est
-le plus affranchi ne se donnent pas aisément.</p>
-
-<p>Le changement si grand dans les habitudes,
-la puissance séculaire de la tradition religieuse,
-morale et sociale selon laquelle la
-femme doit être la femme d’un seul homme,
-tout contribue à rendre difficile le passage du
-mari à l’amant.</p>
-
-<p>Dans ce conflit l’amour a contre lui des adversaires
-redoutables et divers :</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> la pudeur d’abord, si naturelle à la
-femme. Comment se dévêtir devant un homme,
-se livrer nue à ses caresses ?</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> l’idée du partage, horrible à beaucoup
-de femmes, insurmontable pour certaines
-d’entre elles. Comment être à la fois la femme
-de deux hommes ?</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> les risques à courir, perdre sa réputation
-et, pire, sa position.</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> les enfants, ceux que l’on a, et ceux que
-l’on craint d’avoir.</p>
-
-<p>5<sup>o</sup> le mensonge. Il y a des gens qui sont
-très mal faits pour mentir. Ce peut être une
-joie de tromper un mari jaloux ; c’est une trahison
-de tromper un mari qui vous aime et
-qui a confiance en vous.</p>
-
-<p>Je donne ces raisons sans ordre. En effet,
-pour M<sup>me</sup> X…, la raison numéro cinq (mensonge)
-a une valeur immense et la première
-(pudeur) — M<sup>me</sup> X… est d’une anatomie impeccable — n’en
-a aucune. Pour celle-ci, dont
-le mari seul a de la fortune, le numéro trois
-(risques) est un cran d’arrêt, tandis que pour
-l’autre, qui est plus mère qu’amante, le quatre
-(enfants) est infranchissable. Et ainsi de
-suite.</p>
-
-<p>Mais on peut établir que ces combats où la
-nature et la société ont une égale part et
-qu’à des degrés différents subissent toutes les
-âmes délicates, prennent chez les femmes
-dont l’âme et l’éducation sont religieuses une
-teinte uniquement religieuse. Ces femmes ne
-voient plus que le péché. La lutte pour elles est
-entre le devoir et la passion. Mais le devoir
-est envers Dieu ; elles résistent au nom de la
-religion ; c’est à Dieu qu’elles demandent des
-forces pour lutter contre leur amour. Elles se
-suggestionnent au point que la religion leur
-devient réellement un soutien. Elles imaginent
-que c’est à cause de leur foi qu’elles ne cèdent
-pas.</p>
-
-<p>En fait, on voit les mêmes combats chez
-celles qui croient et chez les autres. Chez ces
-dernières l’horreur du mensonge, de la trahison,
-l’impossibilité du partage, la pudeur, etc.
-prennent la place que Dieu tient dans l’âme
-de leurs sœurs croyantes.</p>
-
-<p>Peut-être la lutte est-elle moins douloureuse,
-moins âpre, chez celles qui la livrent
-à Dieu. Il est plus facile d’attendrir un Dieu
-compatissant que de se fléchir soi-même
-quand on a l’âme faite d’une certaine façon.</p>
-
-<p>Puis, en Dieu, on est sûr de trouver le pardon
-final. Il y a mis certaines conditions,
-une contrition sincère… Mais on l’éprouve toujours,
-au moins momentanément. En tout
-cas, il a son représentant patenté qui se tient
-à votre disposition dans une belle église parfumée.
-Le prêtre a des paroles d’indulgence
-prêtes. Si vous pleurez, allez à lui.</p>
-
-<p>Tandis que pour une femme droite, honnête,
-inaccoutumée aux compromissions, et
-qui doit lutter seule, le combat est plus dur.</p>
-
-<p>Mais on comprend aussi que cela ramène
-les femmes, les faibles femmes, aux pieds du
-prêtre, au confessionnal.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="c10">X<br />
-L’AMOUR ET LA LITTÉRATURE</h2>
-
-
-<p>La littérature vit de l’amour.</p>
-
-<p>Hélas ! par un funeste retour, l’amour trop
-souvent vit de littérature. La littérature nous
-impose ses clichés, nous oblige à nous servir
-d’idées toutes faites. Au lieu de courir librement
-devant nous, nous sommes forcés de suivre les
-ornières tracées. Avant l’épreuve, nous savons
-quels sentiments doivent correspondre à telles
-situations. Et les situations évoquent fatalement
-ces sentiments associés, un mari
-trompé ne peut être que ridicule — ce qui
-est tout à fait absurde ; une femme cédant à
-un premier amant doit à la tradition littéraire
-de crier qu’elle est perdue et de lamenter
-le sort de ses enfants.</p>
-
-<p>Des années sont nécessaires pour que nous
-arrivions à nous retrouver nous-mêmes.</p>
-
-<p>Longtemps nous sommes le double de frères
-romanesques qui agissent et parlent en
-nous. Nous ne discernons plus ce qui est à
-nous et ce qui leur appartient.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La littérature nous prend tout jeunes.
-Nous avons lu et réfléchi sur l’amour avant
-d’aimer.</p>
-
-<p>L’État, le premier, se charge de notre éducation.</p>
-
-<p>J’ai entendu un jour deux lycéens aux
-Champs-Élysées. Ils avaient entre treize et
-quinze ans ; ils discutaient avec ardeur. Le
-plus petit dit d’une voix précise :</p>
-
-<p>— Tu n’y es pas. Tu as raté le sujet. Hermione
-et Phèdre n’aiment pas de la même
-manière. Hermione est jalouse et poussée au
-crime par la jalousie. Phèdre est criminelle
-dans son amour même…</p>
-
-<p>Le vent emporta la suite des paroles dans
-les bosquets élyséens et je poursuivis mon
-chemin en bénissant la Providence de
-m’avoir fait naître dans un pays d’intense
-culture amoureuse où les collégiens, sous la
-tutelle de professeurs patentés par l’État,
-font leur éducation théorique des passions
-avant que d’être hommes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>On peut poser en axiome que les héros de
-romans exercent une influence d’autant plus
-grande qu’ils doivent plus à l’imagination de
-l’auteur qu’à l’étude directe de la réalité.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ces héros sont-ils vrais ? Nous nous détournons
-d’eux, nous ne les écoutons point,
-nous nous refusons à confronter nos visages
-à leurs faces trop humaines. Quelle femme
-adultère se croira pareille à la malheureuse
-et passionnée Emma Bovary ? Quel jeune
-homme voudra revivre Frédéric Moreau ? Plus
-tard seulement, lorsque nous sommes rentrés
-de quelque terrible voyage, nous devenons
-sensibles au charme de ces voix tristes et
-persuasives.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais Mimi Pinson trouve, aujourd’hui encore,
-des admiratrices prêtes à l’imiter. En
-combien de jeunes gens vibre l’espoir de
-renouveler la fortune de Rastignac ? Qui n’espère
-rencontrer une madame de Nucingen,
-une duchesse de Maufrigneuse, une madame
-de Mortsauf. A vingt ans, on voit l’amour
-par les yeux de Balzac. Prestigieuses héroïnes
-du prince et roi de la littérature romanesque,
-nous vous avons cherchées passionnément
-à travers la vie et notre imagination
-avertie était si puissante que, ô miracle, nous
-vous avons parfois trouvées !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Du reste toute littérature d’amour est fallacieuse
-et mensongère. Dès qu’on écrit, on
-trompe le lecteur.</p>
-
-<p>Nous aimerions savoir la vérité sur la vie
-sentimentale d’un Stendhal, d’un Byron, d’un
-Victor Hugo. Nous l’ignorerons toujours.
-Dans leurs confessions, les hommes de lettres
-mettent le plus grand soin à ne pas se révéler
-à nous. Lorsque, par hasard, un grand
-homme a pris des notes vraies sur lui-même,
-il se garde de les publier. Quelques-uns oublient
-de les détruire. Nous savons ainsi
-beaucoup de choses sur Stendhal, mais nous
-ne savons pas tout et il manque précisément
-ce qui nous intéresserait le plus.</p>
-
-<p>Byron avait laissé des notes autobiographiques.
-Son exécuteur testamentaire les lut ;
-terrifié, il les brûla. Perte irréparable ! On
-refusa également de publier le journal de
-Schopenhauer. Et personne n’osa raconter sincèrement
-la vie du Titan Beethoven.</p>
-
-<p>Mais qui de nous voudrait dire sa vie, toute
-sa vie ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Nous avons horreur de la vérité.</p>
-
-<p>Lorsqu’on nous raconte une histoire vraie,
-nous sommes choqués par la vérité même
-des détails qui nous gênent, que nous voudrions
-supprimer, — que nous supprimons
-en effet, si nous avons à écrire cette histoire.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’union des sexes est, dans la littérature
-comme dans la vie, la finalité suprême. Une
-fois qu’ils se sont joints, le Créateur ne leur
-demande plus rien, et l’homme de lettres,
-comme le Créateur, regarde son ouvrage, le
-déclare bon, et se repose.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Malgré son intelligence, l’homme de lettres
-n’arrive pas à imiter la nature. Il apporte
-dans les événements une logique un peu
-grosse, un ordre un peu médiocre, un arrangement
-factice.</p>
-
-<p>En fait, les rapports que l’amour établit
-entre les êtres sont à la fois plus simples et
-plus compliqués que la littérature ne l’admet.
-Lorsque nous trouvons, par hasard, dans un
-livre des pages vraies qui semblent traduire
-exactement la réalité, nous nous étonnons
-et crions à l’invraisemblance, lorsque nous
-voyons, par exemple, dans <i>Les Confessions</i> les
-rapports qui s’établirent naturellement aux
-Charmettes entre « Maman », le petit Jean-Jacques,
-et mon estimable homonyme, le
-discret et rare Claude Anet.</p>
-
-<p>Quel romancier imagina jamais une vie à
-trois comme celle qui se mena dans la petite
-maison aux portes de Chambéry, ou qui,
-l’ayant imaginée, nous la raconterait dans sa
-sincérité sur un ton uni, sans mots excessifs,
-sans ironie et sans indignation ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Dans trop de livres, l’amour n’est que timidités,
-craintes, hésitations, puis remords,
-angoisses. Il faut en conclure que chez les
-auteurs de ces livres l’amour n’a de retentissement
-que cérébral. Mais l’amour, c’est de la
-chair d’abord, de la peau, des muscles, des
-nerfs et du sang souvent.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Un des clichés dont la littérature a le plus
-usé et dont elle ne cesse, hélas ! de se servir
-est le suivant :</p>
-
-<p>On suppose qu’une femme, honnête ou
-non (pour employer la terminologie usuelle,
-mais sans valeur), ne peut entendre un homme
-lui déclarer qu’il l’aime, si délicatement qu’il
-le fasse, sans se sentir outragée. Il faut alors
-que tout rapport cesse entre eux ; elle condamne
-sa porte à cet homme qui était hier son ami.</p>
-
-<p>Voilà le thème familier à tant de romans
-anciens et à beaucoup de modernes.</p>
-
-<p>En est-il de plus faux ?</p>
-
-<p>Comment outragerait-on une femme en lui
-déclarant qu’on ne voit rien de plus beau et
-de plus doux qu’elle, qu’elle promet le seul
-bonheur auquel on tienne, que les autres
-femmes auprès d’elle sont comme des ombres
-vaines, etc., etc. ?</p>
-
-<p>Y a-t-il là rien qui puisse porter atteinte
-à l’honneur d’une femme ? Est-on un intrigant,
-un homme vil, un débauché, parce
-qu’on nourrit de tels sentiments et qu’on les
-confesse ?</p>
-
-<p>C’est pourtant ce que nous disent beaucoup
-de romans dont on loue la délicatesse. Mais
-dans la vie il n’en va pas ainsi. Regardons
-autour de nous pour voir comment les choses
-se passent.</p>
-
-<p>Il n’est peut-être pas une femme qui n’ait
-entendu au moins une fois la déclaration
-d’un homme épris d’elle. Quels sont à ce moment
-les sentiments qu’elle éprouve ?</p>
-
-<p>Elle en est d’abord flattée et heureuse, car
-une femme à qui on parle d’amour sent qu’on
-lui dit précisément ce qu’il est de sa destinée
-d’entendre ; on se sert d’une langue qu’elle
-comprend et dont les mots ont en elle des
-résonnances lointaines. Elle en éprouve une
-grande satisfaction.</p>
-
-<p>Il est rare que la déclaration la surprenne.
-Quand une femme est aimée, elle le devine
-à l’ordinaire bien avant qu’on lui en fasse
-l’aveu. La plus simple des femmes a sur ce
-point des lumières spéciales. Elle voit plus vite
-et mieux que l’homme le plus intelligent.</p>
-
-<p>Si elle a beaucoup d’amitié pour l’homme
-qui se déclare, elle peut ressentir un peu de
-peine à l’idée du chagrin qu’il aura (dans
-l’hypothèse où la femme ne se donne pas).
-Mais il n’est presque pas une femme qui,
-à ce moment-là, ne s’imagine qu’elle « arrangera
-les choses », qu’elle défera ce qu’elle a
-fait. Encore ne tient-elle pas à le défaire
-complètement, car elle est fière, malgré tout,
-d’avoir inspiré un grand sentiment.</p>
-
-<p>Si l’homme est ennuyeux, elle en conçoit
-de l’ennui.</p>
-
-<p>En fait, elle peut éprouver mille sentiments
-divers, sans penser un seul instant qu’elle est
-outragée.</p>
-
-<p>Ne voyons-nous pas auprès de chaque femme
-un homme au moins qui a été, à un moment
-donné, éperdument amoureux d’elle, qui a
-parlé… et qui est resté son ami le plus cher,
-le compagnon de chaque jour sans que, bien
-souvent, il ait obtenu ce qu’il demandait.</p>
-
-<p>Voilà ce qu’on trouve lorsqu’on regarde
-dans la vie, mais dans les romans on continuera
-à nous montrer des jeunes gens n’osant
-se déclarer de peur d’outrager celles qu’ils
-aiment et des femmes tremblantes à l’idée
-d’entendre des paroles après lesquelles elles
-seront obligées de sonner leur domestique et
-de faire jeter à la porte l’ami qui leur était
-jusque-là si tendrement cher et dont elles
-goûtaient l’exclusive et délicate amitié.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Autre cliché : la déclaration.</p>
-
-<p>On sait l’abus qu’on fait de la déclaration
-dans les livres et surtout au théâtre. Cela se
-passe selon un rite fixé par les usages. A un
-moment donné (on recommande de choisir
-un temps orageux), le héros s’avance et
-déclare son amour en termes choisis et cadencés !
-Il s’exprime avec une émotion qui sait
-se contenir, car rien n’est plus noble et mieux
-ordonné que l’exposition progressive de ses
-sentiments. — Et les spectateurs applaudissent.</p>
-
-<p>J’imagine qu’il en est rarement ainsi dans
-la vie. Les grandes amours sont, à l’ordinaire,
-moins éloquentes ; les vraies passions sont
-moins belles parleuses. Entre gens qui s’aiment,
-l’aveu ne se fait pas en longues phrases.
-Un mot, un geste, un regard même en
-réponse à une question banale, à l’occasion
-d’un incident insignifiant, suffisent à révéler
-à deux cœurs l’amour qu’ils se cachaient.</p>
-
-<p>Si l’on parle avec éloquence, ce n’est qu’après,
-une fois la situation établie…</p>
-
-
-<h3 id="c10s1">LA CRISTALLISATION</h3>
-
-<p>Stendhal a fait la fortune de la théorie dite
-de la cristallisation qui revient à ceci : « On
-voit la personne que l’on aime douée de toutes
-les perfections. »</p>
-
-<p>Cela est faux. L’homme amoureux peut
-garder beaucoup de clairvoyance. Il ne prendra
-pas une sotte pour une femme d’esprit,
-une autoritaire pour une femme tendre. Mais
-il mettra au-dessus de tout une qualité aperçue
-dans celle qu’il aime. Il grandira à l’infini
-cette qualité qui existe pourtant en réalité.
-Aime-t-il, lui, intelligent, cultivé, une femme
-simple et sans culture, il ne s’y trompe pas
-et dit : « Que m’importe l’intelligence, cette
-faculté superficielle, brillante et sèche ? Que
-m’apporteront de bonheur les idées acquises
-et les livres lus ? J’en suis las. Il y a en cette
-femme les promesses d’une tendresse (ou
-d’une beauté, etc…) telle qu’auprès de l’amour
-qu’elle me donnera les satisfactions intellectuelles
-sont vraiment méprisables. »</p>
-
-<p>Il attribue à cette qualité une valeur inestimable.
-Plus tard, lorsqu’il aura joui à son
-contentement de cette tendresse, de cette
-beauté, il verra qu’il l’avait surestimée,
-qu’elle ne supplée pas à ce qui manque, et
-qu’il est difficile d’avoir avec une femme une
-union complète.</p>
-
-
-<h3 id="c10s2">« DON JUAN » DE MOLIÈRE</h3>
-
-<p>C’est un piteux personnage que celui de
-Molière au point de vue don juanesque.
-Voyez les moyens qu’il met en œuvre et le
-résultat qu’il obtient. C’est un grand seigneur,
-un homme de la cour ; il a un magnifique
-habit doré, des rubans couleur de feu,
-un valet ; il est jeune, beau, courageux. Qui
-va-t-il séduire, cet homme prédestiné ? Deux
-jeunes paysannes. Et comment ? En leur promettant
-le mariage, tout comme s’il était un
-lourdaud de la ferme voisine !</p>
-
-<p>Quelle belle figure de don Juan notre
-homme fait là ! Quelle partie difficile joue-t-il
-qu’il soit obligé d’en arriver au mariage pour
-réussir ! Être don Juan ! et user de moyens
-si bas ! Du reste, il ne connaît pas d’autre tactique.
-Il a séduit Elvire de la même façon.
-Il ne sait parler que de son argent, de ses
-relations, et de mariage ! Comment se peut-il
-qu’un don Juan plie son orgueil à d’aussi
-misérables manœuvres ?</p>
-
-<p>Le véritable don Juan ne veut devoir son
-succès qu’à lui-même. Les conditions complètes
-du don juanisme ne sont réalisées que
-si le héros est sans fortune, sans nom, sans
-position avantageuse (Julien Sorel et Mlle de
-la Môle). S’il est noble, riche et puissant, il
-cache ces avantages et renonce à s’en servir.
-Alors seulement est-il sûr de triompher par
-ses propres moyens, par ce qu’il est, et non
-par ce qu’il a. Ce n’est ni pour payer des notes
-de couturier, ni pour se pousser dans le monde
-qu’on le choisit ; il ne promet rien aux femmes
-et aux filles auxquelles il fait la cour ; il se
-considérerait comme déshonoré s’il gagnait
-une femme par une promesse de mariage.
-Cela est vraiment trop facile ; il se refuse ces
-moyens qu’il laisse à ceux qui ne peuvent
-vaincre par eux-mêmes. Don Juan joue la difficulté
-et met son honneur à être sincère. Il
-ne dit pas : « Je jure de vous aimer toujours.
-Votre vie et la mienne ne feront qu’un
-à jamais ». Il dit au contraire : « Je vous
-aime et cela répond à tout. Demain ne nous
-appartient pas, je ne vous épouserai jamais.
-Mais c’est aujourd’hui que je vous veux. Je
-veux que vous m’aimiez à ce point de vous
-donner à moi sans réserves, sans garanties.
-Si vous ne m’aimez pas assez pour commettre
-une divine imprudence, je ne veux pas de
-vous. Laissons à d’autres le calcul, l’intérêt,
-le souci de ceci et de cela, le compte de ce
-qu’on livre et de ce qu’on reçoit. Il ne s’agit
-pas d’un marché, mais d’amour. Et comme
-je puis vous donner cela qui est sans prix et
-au-dessus de tout, vous m’aimerez… »</p>
-
-<p>Voilà le thème que développe éloquemment
-don Juan.</p>
-
-
-<h3 id="c10s3">VALMONT</h3>
-
-<p>Valmont, des <i>Liaisons dangereuses</i>, est un véritable
-don Juan. La façon dont il mène la double
-conquête de Cécile Volanges et de la présidente
-de Tourvel est, don juanesquement, digne
-de tous éloges, par la diversité des moyens
-employés, la vive intelligence des situations
-et des caractères, par l’habileté, le sang-froid
-au milieu de la passion, par l’amour puissant
-du jeu et du risque. Le cynisme de Valmont
-n’ajoute rien à ses qualités essentielles de
-séducteur.</p>
-
-<p>Il faut remarquer que ce n’est pas le désir
-seul de la conquête qui pousse Valmont. Il
-ne combine pas ses victoires à froid. Non,
-il est vraiment amoureux de Mme de Tourvel ;
-il la désire passionnément. Mais, c’est là
-le trait remarquable du don juanisme, cet
-amour ne le paralyse pas, ne le rend pas
-aveugle. Au contraire, il n’a jamais plus de
-sang-froid ; il n’est jamais plus perspicace,
-plus propre à jouer un jeu difficile qu’au
-moment où il est le plus amoureux. Rester
-maître de soi, garder une vue claire des choses
-dans le tumulte de la passion, voilà la qualité
-suprême de don Juan.</p>
-
-<p>Un trait du même genre est à signaler en
-Julien Sorel dans la fameuse scène de la
-bibliothèque à l’hôtel de la Môle.</p>
-
-
-<p class="r gap">Paris, 1903-1908.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="2">&nbsp;</td> <td class="small r"><div>Pages.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2"><span class="sc">Préface</span></td>
-<td class="r bot"><div><a href="#preface"><small>V</small></a></div></td></tr>
-<tr><td class="r upad"><div>I.</div></td>
-<td class="drap upad">— <span class="sc">De l’Amour</span></td>
-<td class="r bot upad"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">La peur de l’amour</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c1s1">1</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">L’amour physique</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c1s2">3</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">Le don Juanisme</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c1s3">4</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">L’épreuve de la chair</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c1s4">11</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">La physique de l’amour</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c1s5">13</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">Ce qui est permis</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c1s6">17</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">En dehors de la nature</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c1s7">18</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">L’amour libre</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c1s8">19</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">La pudeur</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c1s9">21</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r upad"><div>II.</div></td>
-<td class="drap upad">— <span class="sc">Nature et Société</span></td>
-<td class="r bot upad"><div><a href="#c2">25</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">Le jeu noble</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c2s1">29</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">La société</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c2s2">33</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r upad"><div>III.</div></td>
-<td class="drap upad">— <span class="sc">Les Hommes</span></td>
-<td class="r bot upad"><div><a href="#c3">43</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">Les hommes et l’argent</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c3s1">45</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">Les hommes intelligents et les femmes belles</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c3s2">56</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">Instinct et intelligence</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c3s3">58</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">De la sincérité envers soi-même et
-envers la femme</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c3s4">62</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">Deux émotions</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c3s5">64</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">L’instinct de reproduction</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c3s6">67</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">Les rêveurs et les autres</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c3s7">68</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">Dédoublement</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c3s8">71</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">Le coq du village</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c3s9">72</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">De suivre les femmes</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c3s10">74</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">Autres choses</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c3s11">79</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">Quelques hommes</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c3s12">80</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r upad"><div>IV.</div></td>
-<td class="drap upad">— <span class="sc">Quelques Conseils sur le Choix d’une
-Maîtresse</span></td>
-<td class="r bot upad"><div><a href="#c4">87</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r upad"><div>V.</div></td>
-<td class="drap upad">— <span class="sc">Les Femmes</span></td>
-<td class="r bot upad"><div><a href="#c5">119</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">Les femmes et le monde</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c5s1">126</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">Du naturel et du snobisme</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c5s2">131</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">Le premier devoir de la femme</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c5s3">134</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">Les caresses</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c5s4">137</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">L’épreuve du lit</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c5s5">141</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">Quelques femmes</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c5s6">141</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">De la fatuité des femmes</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c5s7">151</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">Joseph</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c5s8">153</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">Pour une femme sentimentale, délicate
-et à scrupules</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c5s9">154</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">Le sexe indiscret</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c5s10">158</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">Le secret</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c5s11">159</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">Les éternelles courtières de l’amour</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c5s12">160</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">L’inconstante</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c5s13">161</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">L’habileté suprême de la femme</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c5s14">162</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">De l’existence de Dieu</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c5s15">163</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">A chacun sa fonction</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c5s16">164</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">Les ouvrières de l’amour</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c5s17">165</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap2 upad"><i>De la Nécessité et de l’Art de battre les femmes</i></td>
-<td class="r bot upad"><div><a href="#c5s18">167</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r upad"><div>VI.</div></td>
-<td class="drap upad">— <span class="sc">De la Beauté</span></td>
-<td class="r bot upad"><div><a href="#c6">185</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">Anatomie de la femme</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c6s1">189</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r upad"><div>VII.</div></td>
-<td class="drap upad">— <span class="sc">De la Jalousie</span></td>
-<td class="r bot upad"><div><a href="#c7">205</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r upad"><div>VIII.</div></td>
-<td class="drap upad">— <span class="sc">Les Ruptures</span></td>
-<td class="r bot upad"><div><a href="#c8">229</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r upad"><div>IX.</div></td>
-<td class="drap upad">— <span class="sc">L’Amour et L’Église</span></td>
-<td class="r bot upad"><div><a href="#c9">245</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">Des prêtres</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c9s1">252</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">De l’utilité du prêtre et des bienfaits de
-de la confession</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c9s2">257</a></div></td></tr>
-<tr><td class="r"><div>X.</div></td>
-<td class="drap">— <span class="sc">L’Amour et la Littérature</span></td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c10">269</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">La cristallisation</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c10s1">279</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">« Don Juan » de Molière</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c10s2">281</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap3">Valmont</td>
-<td class="r bot"><div><a href="#c10s3">283</a></div></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap xsmall">Paris. — Typ. <span class="sc">Ph. Renouard</span>, 19, rue des Saints-Pères. — 1403.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br />
-<span class="small">à <b>3</b> fr. <b>50</b> le volume<br />
-<span class="sans-serif">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR,</span> 11,</span> <span class="xsmall">RUE DE GRENELLE</span></p>
-
-
-<p class="c xlarge">DERNIÈRES PUBLICATIONS</p>
-
-<table summary="" class="small">
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>FERDINAND BAC</div></td></tr>
-<tr><td><b>Le Fantôme de Paris</b></td>
-<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>JULES BOIS</div></td></tr>
-<tr><td><b>Le Vaisseau des Caresses</b></td>
-<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>ALFRED CAPUS</div></td></tr>
-<tr><td><b>Histoires de Parisiens</b></td>
-<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>MICHEL CORDAY</div></td></tr>
-<tr><td><b>Mariage de demain</b></td>
-<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>ANDRÉ CORTHIS</div></td></tr>
-<tr><td><b>Mademoiselle Arguillis</b></td>
-<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>LÉON DAUDET</div></td></tr>
-<tr><td><b>La Lutte.</b> — Roman d’une guérison</td>
-<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>FERDINAND FABRE</div></td></tr>
-<tr><td><b>Ma Vocation</b></td>
-<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>GUSTAVE FLAUBERT</div></td></tr>
-<tr><td><b>La « première » Tentation de saint Antoine</b> (1849-1856).<br />
-<i>Œuvre inédite</i> publiée par <span class="sc">Louis Bertrand</span></td>
-<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>GUSTAVE GEFFROY</div></td></tr>
-<tr><td><b>Hermine Gilquin</b></td>
-<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>CHARLES GÉNIAUX</div></td></tr>
-<tr><td><b>Comment on devient Colon</b> (Illustré)</td>
-<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>CHARLES-HENRY HIRSCH</div></td></tr>
-<tr><td><b>Un vieux bougre</b></td>
-<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>JULES HURET</div></td></tr>
-<tr><td><b>En Allemagne : Rhin et Westphalie</b></td>
-<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>HENRY KISTEMAECKERS</div></td></tr>
-<tr><td><b>Monsieur Dupont chauffeur</b></td>
-<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>MAURICE MAETERLINCK</div></td></tr>
-<tr><td><b>L’Intelligence des Fleurs</b></td>
-<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>VICTOR MARGUERITTE</div></td></tr>
-<tr><td><b>Prostituée</b></td>
-<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>OCTAVE MIRBEAU</div></td></tr>
-<tr><td><b>La 628-E8</b></td>
-<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>ÉDOUARD QUET</div></td></tr>
-<tr><td><b>Les Charitables</b></td>
-<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>GEORGES RIVOLLET</div></td></tr>
-<tr><td><b>La Dentelle de Thermidor</b></td>
-<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>ÉDOUARD ROD</div></td></tr>
-<tr><td><b>L’Ombre s’étend sur la Montagne</b></td>
-<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c b sans-serif"><div>ÉMILE ZOLA</div></td></tr>
-<tr><td><b>Correspondance.</b> — Les Lettres et les Arts</td>
-<td class="bot r w3"><div>1 vol.</div></td></tr>
-</table>
-<p class="c xsmall g">ENVOI FRANCO PAR POSTE CONTRE MANDAT</p>
-
-<p class="c gap xsmall">8519. — Imp. Motteroz et Martinet, rue Saint-Benoît, 7, Paris.</p>
-
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>NOTES SUR L&#039;AMOUR</span> ***</div>
-<div style='text-align:left'>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Updated editions will replace the previous one&#8212;the old editions will
-be renamed.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg&#8482; electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG&#8482;
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for an eBook, except by following
-the terms of the trademark license, including paying royalties for use
-of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
-copies of this eBook, complying with the trademark license is very
-easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
-of derivative works, reports, performances and research. Project
-Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away&#8212;you may
-do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
-by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
-license, especially commercial redistribution.
-</div>
-
-<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div>
-<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div>
-<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-To protect the Project Gutenberg&#8482; mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase &#8220;Project
-Gutenberg&#8221;), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg&#8482; License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg&#8482;
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg&#8482; electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
-or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.B. &#8220;Project Gutenberg&#8221; is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg&#8482; electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg&#8482; electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg&#8482;
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (&#8220;the
-Foundation&#8221; or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg&#8482; electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg&#8482; mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg&#8482;
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg&#8482; name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg&#8482; License when
-you share it without charge with others.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg&#8482; work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country other than the United States.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg&#8482; License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg&#8482; work (any work
-on which the phrase &#8220;Project Gutenberg&#8221; appears, or with which the
-phrase &#8220;Project Gutenberg&#8221; is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-</div>
-
-<blockquote>
- <div style='display:block; margin:1em 0'>
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
- other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
- whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
- of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
- at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
- are not located in the United States, you will have to check the laws
- of the country where you are located before using this eBook.
- </div>
-</blockquote>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg&#8482; electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase &#8220;Project
-Gutenberg&#8221; associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg&#8482;
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg&#8482; electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg&#8482; License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg&#8482;
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg&#8482;.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg&#8482; License.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg&#8482; work in a format
-other than &#8220;Plain Vanilla ASCII&#8221; or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg&#8482; website
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original &#8220;Plain
-Vanilla ASCII&#8221; or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg&#8482; License as specified in paragraph 1.E.1.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg&#8482; works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
-provided that:
-</div>
-
-<div style='margin-left:0.7em;'>
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &#8226; You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg&#8482; works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg&#8482; trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, &#8220;Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation.&#8221;
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &#8226; You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg&#8482;
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg&#8482;
- works.
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &#8226; You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &#8226; You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg&#8482; works.
- </div>
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg&#8482; electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
-the Project Gutenberg&#8482; trademark. Contact the Foundation as set
-forth in Section 3 below.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg&#8482; collection. Despite these efforts, Project Gutenberg&#8482;
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain &#8220;Defects,&#8221; such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the &#8220;Right
-of Replacement or Refund&#8221; described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg&#8482; trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg&#8482; electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you &#8216;AS-IS&#8217;, WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg&#8482;
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-</div>
-</body>
-</html>
diff --git a/old/68821-h/images/cover.jpg b/old/68821-h/images/cover.jpg
deleted file mode 100644
index 40cf9b8..0000000
--- a/old/68821-h/images/cover.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ