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-The Project Gutenberg eBook of Œuvres de Voltaire Tome XX, by
-Voltaire
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Œuvres de Voltaire Tome XX
- Siècle de Louis XIV.—Tome II
-
-Authors: Voltaire
- A. J. Q. Beuchot
-
-Release Date: December 24, 2022 [eBook #69631]
-
-Language: French
-
-Produced by: Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at
- http://www.pgdp.net (This file was produced from images
- available at The Internet Archive)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES DE VOLTAIRE TOME
-XX ***
-
-
-
-
-
- ŒUVRES
-
- DE
-
- VOLTAIRE
-
- AVEC
-
- PRÉFACES, AVERTISSEMENTS,
- NOTES, ETC.
-
- PAR M. BEUCHOT.
-
- TOME XX.
-
- SIÈCLE DE LOUIS XIV.--TOME II.
-
- [Illustration: colophon]
-
- A PARIS,
- CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,
- RUE DE L’ÉPERON, Nº 6.
- FIRMIN DIDOT FRÈRES, RUE JACOB, Nº 24.
- WERDET ET LEQUIEN FILS,
- RUE DU BATTOIR, Nº 20.
-
- M DCCC XXX.
-
-
-
-
- SIÈCLE
-
- DE LOUIS XIV.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII.
-
-Guerre mémorable pour la succession à la monarchie d’Espagne. Conduite
-des ministres et des généraux jusqu’en 1703.
-
-
-A Guillaume III succéda la princesse Anne, fille du roi Jacques et de la
-fille d’Hyde, avocat devenu chancelier, et l’un des grands hommes de
-l’Angleterre[1]. Elle était mariée au prince de Danemark, qui ne fut que
-son premier sujet. Dès qu’elle fut sur le trône, elle entra dans toutes
-les mesures du roi Guillaume, quoiqu’elle eût été ouvertement brouillée
-avec lui. Ces mesures étaient les vœux de la nation. Un roi fait
-ailleurs entrer aveuglément ses peuples dans toutes ses vues; mais à
-Londres un roi doit entrer dans celles de son peuple.
-
-Ces dispositions de l’Angleterre et de la Hollande pour mettre, s’il se
-pouvait, sur le trône d’Espagne l’archiduc Charles, fils de l’empereur,
-ou du moins pour résister aux Bourbons, méritent peut-être l’attention
-de tous les siècles. La Hollande devait, pour sa part, entretenir cent
-deux mille hommes de troupes, soit dans les garnisons, soit en campagne.
-Il s’en fallait beaucoup que la vaste monarchie espagnole pût en fournir
-autant dans cette conjoncture. Une province de marchands presque toute
-subjuguée en deux mois, trente ans auparavant, pouvait plus alors que
-les maîtres de l’Espagne, de Naples, de la Flandre, du Pérou, et du
-Mexique. L’Angleterre promettait quarante mille hommes, sans compter ses
-flottes. Il arrive dans toutes les alliances que l’on fournit à la
-longue beaucoup moins qu’on n’avait promis. L’Angleterre, au contraire,
-donna cinquante mille hommes dans la seconde année, au lieu de quarante;
-et vers la fin de la guerre, elle entretint, tant de ses troupes que de
-celles des alliés, sur les frontières de France, en Espagne, en Italie,
-en Irlande, en Amérique, et sur ses flottes, près de deux cent mille
-soldats et matelots combattants; dépense presque incroyable pour qui
-considérera que l’Angleterre, proprement dite, n’est que le tiers de la
-France, et qu’elle n’avait pas la moitié tant d’argent monnayé; mais
-dépense vraisemblable aux yeux de ceux qui savent ce que peuvent le
-commerce et le crédit. Les Anglais ont porté toujours le plus grand
-fardeau de cette alliance. Les Hollandais ont insensiblement diminué le
-leur; car, après tout, la république des États-Généraux n’est qu’une
-illustre compagnie de commerce; et l’Angleterre est un pays fertile,
-rempli de négociants et de guerriers.
-
-L’empereur devait fournir quatre-vingt-dix mille hommes, sans compter
-les secours de l’empire et des alliés qu’il espérait détacher de la
-maison de Bourbon; et cependant le petit-fils de Louis XIV régnait déjà
-paisiblement dans Madrid; et Louis, au commencement du siècle, était au
-comble de sa puissance et de sa gloire; mais ceux qui pénétraient dans
-les ressorts des cours de l’Europe, et surtout de celle de France,
-commençaient à craindre quelques revers. L’Espagne, affaiblie sous les
-derniers rois du sang de Charles-Quint, l’était encore davantage dans
-les premiers jours du règne d’un Bourbon. La maison d’Autriche avait des
-partisans dans plus d’une province de cette monarchie. La Catalogne
-semblait prête à secouer le nouveau joug, et à se donner à l’archiduc
-Charles. Il était impossible que le Portugal ne se rangeât tôt ou tard
-du côté de la maison d’Autriche. Son intérêt visible était de nourrir
-chez les Espagnols, ses ennemis naturels, une guerre civile dont
-Lisbonne ne pouvait que profiter. Le duc de Savoie, à peine beau-père du
-nouveau roi d’Espagne, et lié aux Bourbons par le sang et par les
-traités, paraissait déjà mécontent de ses gendres. Cinquante mille écus
-par mois, poussés depuis jusqu’à deux cent mille francs, ne paraissaient
-pas un avantage assez grand pour le retenir dans leur parti. Il lui
-fallait au moins le Monferrat-Mantouan et une partie du Milanais. Les
-hauteurs qu’il essuyait des généraux français et du ministère de
-Versailles lui fesaient craindre avec raison d’être bientôt compté pour
-rien par ses deux gendres, qui tenaient resserrés ses états de tous
-côtés[2]. Il avait déjà quitté brusquement le parti de l’empire pour la
-France. Il était vraisemblable qu’étant si peu ménagé par la France, il
-s’en détacherait à la première occasion.
-
-Quant à la cour de Louis XIV et à son royaume, les esprits fins y
-apercevaient déjà un changement que les grossiers ne voient que quand la
-décadence est arrivée. Le roi, âgé de plus de soixante ans, devenu plus
-retiré, ne pouvait plus si bien connaître les hommes; il voyait les
-choses dans un trop grand éloignement, avec des yeux moins appliqués, et
-fascinés par une longue prospérité. Madame de Maintenon, avec toutes les
-qualités estimables qu’elle possédait, n’avait ni la force, ni le
-courage, ni la grandeur d’esprit nécessaires pour soutenir la gloire
-d’un état. Elle contribua à faire donner le ministère des finances en
-1699, et celui de la guerre en 1701, à sa créature Chamillart, plus
-honnête homme que ministre, et qui avait plu au roi par la modestie de
-sa conduite, lorsqu’il était chargé de Saint-Cyr. Malgré cette modestie
-extérieure, il eut le malheur de se croire la force de supporter ces
-deux fardeaux, que Colbert et Louvois avaient à peine soutenus. Le roi,
-comptant sur sa propre expérience, croyait pouvoir diriger heureusement
-ses ministres. Il avait dit, après la mort de Louvois, au roi Jacques:
-«J’ai perdu un bon ministre; mais vos affaires et les miennes n’en iront
-pas plus mal.» Lorsqu’il choisit Barbesieux pour succéder à Louvois dans
-le ministère de la guerre: «J’ai formé votre père, lui dit-il, je vous
-formerai de même[3].» Il en dit à peu près autant à Chamillart. Un roi
-qui avait travaillé si long-temps et si heureusement semblait avoir
-droit de parler ainsi; mais sa confiance en ses lumières le trompait.
-
-A l’égard des généraux qu’il employait, ils étaient souvent gênés par
-des ordres précis, comme des ambassadeurs qui ne devaient pas s’écarter
-de leurs instructions. Il dirigeait avec Chamillart, dans le cabinet de
-madame de Maintenon, les opérations de la campagne. Si le général
-voulait faire quelque grande entreprise, il fallait souvent qu’il en
-demandât la permission par un courrier qui trouvait, à son retour, ou
-l’occasion manquée ou le général battu[4].
-
-Les dignités et les récompenses militaires furent prodiguées sous le
-ministère de Chamillart. On donna la permission à trop de jeunes gens
-d’acheter des régiments presque au sortir de l’enfance; tandis que, chez
-les ennemis, un régiment était le prix de vingt ans de service. Cette
-différence ne fut ensuite que trop sensible dans plus d’une occasion, où
-un colonel expérimenté eût pu empêcher une déroute. Les croix de
-chevaliers de Saint-Louis, récompense inventée par le roi en 1693, et
-qui étaient l’objet de l’émulation des officiers, se vendirent dès le
-commencement du ministère de Chamillart. On les achetait cinquante écus
-dans les bureaux de la guerre. La discipline militaire, l’ame du
-service, si rigidement soutenue par Louvois, tomba dans un relâchement
-funeste: ni le nombre des soldats ne fut complet dans les compagnies, ni
-même celui des officiers dans les régiments. La facilité de s’entendre
-avec les commissaires, et l’inattention du ministre, produisaient ce
-désordre. De là naissait un inconvénient qui devait, toutes choses
-égales d’ailleurs, faire perdre nécessairement des batailles. Car, pour
-avoir un front aussi étendu que celui de l’ennemi, on était obligé
-d’opposer des bataillons faibles à des bataillons nombreux. Les magasins
-ne furent plus ni assez grands ni assez tôt prêts. Les armes ne furent
-plus d’une assez bonne trempe. Ceux donc qui voyaient ces défauts du
-gouvernement, et qui savaient à quels généraux la France aurait affaire,
-craignirent pour elle, même au milieu des premiers avantages qui
-promettaient à la France de plus grandes prospérités que jamais[5].
-
-Le premier général qui balança la supériorité de la France fut un
-Français; car on doit appeler de ce nom le prince Eugène, quoiqu’il fût
-petit-fils de Charles-Emmanuel, duc de Savoie. Son père, le comte de
-Soissons, établi en France, lieutenant-général des armées et gouverneur
-de Champagne, avait épousé Olimpe Mancini, l’une des nièces du cardinal
-Mazarin. (18 octobre 1663) De ce mariage, d’ailleurs malheureux, naquit
-à Paris ce prince si dangereux depuis à Louis XIV, et si peu connu de
-lui dans sa jeunesse. On le nomma d’abord en France le chevalier de
-Carignan. Il prit ensuite le petit collet. On l’appelait l’abbé de
-Savoie. On prétend qu’il demanda un régiment au roi, et qu’il essuya la
-mortification d’un refus accompagné de reproches. Ne pouvant réussir
-auprès de Louis XIV, il était allé servir l’empereur contre les Turcs
-dès l’an 1683. Les deux princes de Conti allèrent le joindre en 1685. Le
-roi fit ordonner aux princes de Conti, et à tous ceux qui fesaient avec
-eux le voyage, de revenir. L’abbé de Savoie fut le seul qui n’obéit
-point[6]. Il avait déjà déclaré qu’il renonçait à la France. Le roi,
-quand il l’apprit, dit à ses courtisans: «Ne trouvez-vous pas que j’ai
-fait là une grande perte?» et les courtisans assurèrent que l’abbé de
-Savoie serait toujours un esprit dérangé, un homme incapable de tout. On
-en jugeait par quelques emportements de jeunesse, sur lesquels il ne
-faut jamais juger les hommes. Ce prince, trop méprisé à la cour de
-France, était né avec les qualités qui font un héros dans la guerre et
-un grand homme dans la paix; un esprit plein de justesse et de hauteur,
-ayant le courage nécessaire et dans les armées et dans le cabinet. Il a
-fait des fautes comme tous les généraux; mais elles ont été cachées sous
-le nombre de ses grandes actions. Il a ébranlé la grandeur de Louis XIV
-et la puissance ottomane; il a gouverné l’empire; et dans le cours de
-ses victoires et de son ministère, il a méprisé également le faste et
-les richesses. Il a même cultivé les lettres, et les a protégées autant
-qu’on le pouvait à la cour de Vienne. Agé alors de trente-sept ans, il
-avait l’expérience de ses victoires remportées sur les Turcs, et des
-fautes commises par les Impériaux dans les dernières guerres, où il
-avait servi contre la France.
-
-Il descendit en Italie par le Trentin sur les terres de Venise avec
-trente mille hommes, et la liberté entière de s’en servir comme il le
-voudrait. Le roi de France défendit d’abord au maréchal de Catinat de
-s’opposer au passage du prince Eugène, soit pour ne point commettre le
-premier acte d’hostilité, ce qui est une mauvaise politique quand on a
-les armes à la main; soit pour ménager les Vénitiens, qui étaient
-pourtant moins dangereux que l’armée allemande.
-
-Cette faute de la cour en fit commettre d’autres à Catinat. Rarement
-réussit-on quand on suit un plan qui n’est pas le sien. On sait
-d’ailleurs combien il est difficile dans ce pays, tout coupé de rivières
-et de ruisseaux, d’empêcher un ennemi habile de les passer. Le prince
-Eugène joignait à une grande profondeur de desseins une vivacité prompte
-d’exécution. La nature du terrain aux bords de l’Adige fesait encore que
-l’armée ennemie était plus ramassée, et la française plus étendue.
-Catinat voulait aller à l’ennemi; mais quelques lieutenants-généraux
-firent des difficultés, et formèrent des cabales contre lui. Il eut la
-faiblesse de ne se pas faire obéir. La modération de son esprit lui fit
-commettre cette grande faute. Eugène força d’abord le poste de Carpi,
-auprès du canal Blanc, défendu par Saint-Fremont, qui ne suivit pas en
-tout les ordres du général, et qui se fit battre. Après ce succès,
-l’armée allemande fut maîtresse du pays entre l’Adige et l’Adda; elle
-pénétra dans le Bressan, et Catinat recula jusque derrière l’Oglio.
-Beaucoup de bons officiers approuvaient cette retraite qui leur
-paraissait sage, et il faut encore ajouter que le défaut des munitions
-promises par le ministre la rendait nécessaire. Les courtisans, et
-surtout ceux qui espéraient de commander à la place de Catinat, firent
-regarder sa conduite comme l’opprobre du nom français. Le maréchal de
-Villeroi persuada qu’il réparerait l’honneur de la nation. La confiance
-avec laquelle il parla, et le goût que le roi avait pour lui, obtinrent
-à ce général le commandement en Italie. Le maréchal de Catinat, malgré
-les victoires de Staffarde et de la Marsaille, fut obligé de servir sous
-lui.
-
-Le maréchal duc de Villeroi, fils du gouverneur du roi, élevé avec lui,
-avait eu toujours sa faveur: il avait été de toutes ses campagnes et de
-tous ses plaisirs: c’était un homme d’une figure agréable et imposante,
-très brave, très honnête homme, bon ami, vrai dans la société,
-magnifique en tout[7]. Mais ses ennemis disaient qu’il était plus
-occupé, étant général d’armée, de l’honneur et du plaisir de commander,
-que des desseins d’un grand capitaine. Ils lui reprochaient un
-attachement à ses opinions qui ne déférait aux avis de personne.
-
-Il vint en Italie donner des ordres au maréchal de Catinat, et des
-dégoûts au duc de Savoie. Il fesait sentir qu’il pensait en effet qu’un
-favori de Louis XIV, à la tête d’une puissante armée, était fort
-au-dessus d’un prince: il ne l’appelait que _Mons de Savoie_: il le
-traitait comme un général à la solde de France, et non comme un
-souverain, maître des barrières que la nature a mises entre la France et
-l’Italie. L’amitié de ce souverain ne fut pas aussi ménagée qu’elle
-était nécessaire. La cour pensa que la crainte serait le seul nœud qui
-le retiendrait, et qu’une armée française, dont environ six à sept mille
-soldats piémontais étaient sans cesse environnés, répondrait de sa
-fidélité. Le maréchal de Villeroi agit avec lui comme son égal dans le
-commerce ordinaire, et comme son supérieur dans le commandement. Le duc
-de Savoie avait le vain titre de généralissime; mais le maréchal de
-Villeroi l’était. Il ordonna d’abord que l’on attaquât le prince Eugène
-au poste de Chiari, près de l’Oglio. (11 septembre 1701) Les officiers
-généraux jugeaient qu’il était contre toutes les règles de la guerre
-d’attaquer ce poste, pour des raisons décisives: c’est qu’il n’était
-d’aucune conséquence, et que les retranchements en étaient inabordables;
-qu’on ne gagnait rien en le prenant, et que, si on le manquait, on
-perdait la réputation de la campagne. Villeroi dit au duc de Savoie
-qu’il fallait marcher, et envoya un aide-de-camp ordonner de sa part au
-maréchal de Catinat d’attaquer. Catinat se fit répéter l’ordre trois
-fois, puis se tournant vers les officiers qu’il commandait: «Allons
-donc, dit-il, messieurs, il faut obéir.» On marcha aux retranchements.
-Le duc de Savoie, à la tête de ses troupes, combattit comme un homme qui
-aurait été content de la France. Catinat chercha à se faire tuer. Il
-fut blessé; mais, tout blessé qu’il était, voyant les troupes du roi
-rebutées, et le maréchal de Villeroi ne donnant point d’ordre, il fit la
-retraite; après quoi il quitta l’armée, et vint à Versailles rendre
-compte de sa conduite au roi, sans se plaindre de personne.
-
-(2 février 1702) Le prince Eugène conserva toujours sa supériorité sur
-le maréchal de Villeroi. Enfin, au cœur de l’hiver, un jour que ce
-maréchal dormait avec sécurité dans Crémone, ville assez forte, et munie
-d’une très grande garnison, il est réveillé au bruit des décharges de
-mousqueterie. Il se lève en hâte, monte à cheval; la première chose
-qu’il rencontre, c’est un escadron ennemi. Le maréchal aussitôt est fait
-prisonnier, et conduit hors de la ville, sans savoir ce qui s’y passait,
-et sans pouvoir imaginer la cause d’un événement si étrange. Le prince
-Eugène était déjà dans Crémone. Un prêtre, nommé Bozzoli, prévôt de
-Sainte-Marie-la-Neuve, avait introduit les troupes allemandes par un
-égout. Quatre cents soldats, entrés par cet égout dans la maison du
-prêtre, avaient sur-le-champ égorgé la garde des deux portes; les deux
-portes ouvertes, le prince Eugène entre avec quatre mille hommes. Tout
-cela s’était fait avant que le gouverneur, qui était Espagnol, s’en fût
-douté, et avant que le maréchal de Villeroi fût éveillé. Le secret,
-l’ordre, la diligence, toutes les précautions possibles, avaient préparé
-l’entreprise. Le gouverneur espagnol se montre d’abord dans les rues
-avec quelques soldats; il est tué d’un coup de fusil: tous les officiers
-généraux sont ou tués ou pris, à la réserve du comte de Revel,
-lieutenant-général, et du marquis de Praslin. Le hasard confondit la
-prudence du prince Eugène.
-
-Le chevalier d’Entragues devait faire ce jour-là, dans la ville, une
-revue du régiment des vaisseaux, dont il était colonel; et déjà les
-soldats s’assemblaient à quatre heures du matin, à une extrémité de la
-ville, précisément dans le temps que le prince Eugène entrait par
-l’autre. D’Entragues commence à courir par les rues avec ses soldats. Il
-résiste aux Allemands qu’il rencontre. Il donne le temps au reste de la
-garnison d’accourir. Les officiers, les soldats, pêle-mêle, les uns mal
-armés, les autres presque nus, sans commandement, sans ordre,
-remplissent les rues, les places publiques. On combat en confusion; on
-se retranche de rue en rue, de place en place. Deux régiments irlandais,
-qui fesaient partie de la garnison, arrêtent les efforts des Impériaux.
-Jamais ville n’avait été surprise avec plus de sagesse, ni défendue avec
-tant de valeur. La garnison était d’environ cinq mille hommes. Le prince
-Eugène n’en avait pas encore introduit plus de quatre mille. Un gros
-détachement de son armée devait arriver par le pont du Pô: les mesures
-étaient bien prises. Un autre hasard les dérangea toutes. Ce pont du Pô,
-mal gardé par environ cent soldats français, devait d’abord être saisi
-par les cuirassiers allemands, qui, dans l’instant que le prince Eugène
-entra dans la ville, furent commandés pour aller s’en emparer. Il
-fallait, pour cet effet, qu’étant entrés par la porte du midi, voisine
-de l’égout, ils sortissent sur-le-champ de Crémone, du côté du nord, par
-la porte du Pô, et qu’ils courussent au pont. Ils y allaient; le guide
-qui les conduisait est tué d’un coup de fusil tiré d’une fenêtre; les
-cuirassiers prennent une rue pour une autre; ils alongent leur chemin.
-Dans ce petit intervalle de temps, les Irlandais se jettent à la porte
-du Pô; ils combattent et repoussent les cuirassiers: le marquis de
-Praslin profite du moment; il fait couper le pont: alors le secours que
-l’ennemi attendait ne peut arriver, et la ville est sauvée.
-
-Le prince Eugène, après avoir combattu tout le jour, toujours maître de
-la porte par laquelle il était entré, se retire enfin, emmenant le
-maréchal de Villeroi et plusieurs officiers généraux prisonniers, mais
-ayant manqué Crémone, que son activité et sa prudence, jointes à la
-négligence du gouverneur, lui avaient donnée, et que le hasard et la
-valeur des Français et des Irlandais lui ôtèrent.
-
-Le maréchal de Villeroi, extrêmement malheureux en cette occasion, fut
-condamné à Versailles par les courtisans avec toute la rigueur et
-l’amertume qu’inspiraient sa faveur et son caractère, dont l’élévation
-leur paraissait trop approcher de la vanité. Le roi, qui le plaignait
-sans le condamner, irrité qu’on blâmât si hautement son choix, s’échappa
-à dire[8]: «On se déchaîne contre lui, parcequ’il est mon favori»: terme
-dont il ne se servit jamais pour personne que cette seule fois en sa
-vie. Le duc de Vendôme fut aussitôt nommé pour aller commander en
-Italie.
-
-Le duc de Vendôme, petit-fils de Henri IV, était intrépide comme lui,
-doux, bienfesant, sans faste, ne connaissant ni la haine, ni l’envie, ni
-la vengeance. Il n’était fier qu’avec des princes; il se rendait l’égal
-de tout le reste. C’était le seul général sous lequel le devoir du
-service, et cet instinct de fureur purement animal et mécanique qui
-obéit à la voix des officiers, ne menassent point des soldats au combat:
-ils combattaient pour le duc de Vendôme; ils auraient donné leur vie
-pour le tirer d’un mauvais pas, où la précipitation de son génie
-l’engageait quelquefois. Il ne passait pas pour méditer ses desseins
-avec la même profondeur que le prince Eugène, et pour entendre comme lui
-l’art de faire subsister les armées. Il négligeait trop les détails; il
-laissait périr la discipline militaire; la table et le sommeil lui
-dérobaient trop de temps, aussi bien qu’à son frère. Cette mollesse le
-mit plus d’une fois en danger d’être enlevé; mais un jour d’action, il
-réparait tout par une présence d’esprit et par des lumières que le péril
-rendait plus vives, et ces jours d’action, il les cherchait toujours;
-moins fait, à ce qu’on disait, pour une guerre défensive, et aussi
-propre à l’offensive que le prince Eugène.
-
-Ce désordre et cette négligence qu’il portait dans les armées, il
-l’avait à un excès surprenant dans sa maison, et même sur sa personne: à
-force de haïr le faste, il en vint à une malpropreté cynique dont il n’y
-a point d’exemple; et son désintéressement, la plus noble des vertus,
-devint en lui un défaut qui lui fit perdre, par son dérangement,
-beaucoup plus qu’il n’eût dépensé en bienfaits. On l’a vu manquer
-souvent du nécessaire. Son frère le grand prieur, qui commanda sous lui
-en Italie, avait tous ces mêmes défauts, qu’il poussait encore plus
-loin, et qu’il ne rachetait que par la même valeur. Il était étonnant de
-voir deux généraux ne sortir souvent de leur lit qu’à quatre heures
-après midi, et deux princes, petits-fils de Henri IV, plongés dans une
-négligence de leurs personnes, dont les plus vils des hommes auraient eu
-honte.
-
-Ce qui est plus surprenant encore, c’est ce mélange d’activité et
-d’indolence, avec lequel Vendôme fit contre Eugène une guerre vive
-d’artifice, de surprises, de marches, de passages de rivières, de petits
-combats souvent aussi inutiles que meurtriers, de batailles sanglantes
-où les deux partis s’attribuaient la victoire: (15 auguste 1702) telle
-fut celle de Luzara, pour laquelle les _Te Deum_ furent chantés à Vienne
-et à Paris. Vendôme était vainqueur toutes les fois qu’il n’avait pas
-affaire au prince Eugène en personne; mais, dès qu’il le retrouvait en
-tête, la France n’avait plus aucun avantage.
-
-(Janvier 1703) Au milieu de ces combats, et des siéges de tant de
-châteaux et de petites villes, des nouvelles secrètes arrivent à
-Versailles que le duc de Savoie, petit-fils d’une sœur de Louis XIII,
-beau-père du duc de Bourgogne, beau-père de Philippe V, va quitter les
-Bourbons, et marchande l’appui de l’empereur. Tout le monde est surpris
-qu’il abandonne à-la-fois ses deux gendres, et même, à ce qu’on croit,
-ses véritables intérêts. Mais l’empereur lui promettait tout ce que ses
-gendres lui avaient refusé, le Montferrat-Mantouan, Alexandrie, Valence,
-les pays entre le Pô et le Tanaro, et plus d’argent que la France ne lui
-en donnait. Cet argent devait être fourni par l’Angleterre; car
-l’empereur en avait à peine pour soudoyer ses armées. L’Angleterre, la
-plus riche des alliés, contribuait plus qu’eux tous pour la cause
-commune. Si le duc de Savoie consulta peu les lois des nations et celles
-de la nature, c’est une question de morale, laquelle se mêle peu de la
-conduite des souverains. L’événement seul a fait voir à la fin qu’il ne
-manqua pas, au moins dans son traité, aux lois de la politique: mais il
-y manqua dans un autre point bien essentiel; ce fut en laissant ses
-troupes à la merci des Français, tandis qu’il traitait avec l’empereur.
-(19 août 1703) Le duc de Vendôme les fit désarmer. Elles n’étaient à la
-vérité que de cinq mille hommes; mais ce n’était pas un petit objet pour
-le duc de Savoie.
-
-A peine la maison de Bourbon a-t-elle perdu cet allié, qu’elle apprend
-que le Portugal est déclaré contre elle. Pierre, roi de Portugal,
-reconnaît l’archiduc Charles pour roi d’Espagne. Le conseil impérial, au
-nom de cet archiduc, démembrait, en faveur de Pierre II, une monarchie
-dans laquelle il n’avait pas encore une ville: il lui cédait, par un de
-ces traités qui n’ont point eu d’exécution, Vigo, Bayonne, Alcantara,
-Badajoz, une partie de l’Estramadoure, tous les pays situés à l’occident
-de la rivière de la Plata en Amérique; en un mot, il partageait ce
-qu’il n’avait pas, pour acquérir ce qu’il pourrait en Espagne.
-
-Le roi de Portugal, le prince de Darmstadt, ministre de l’archiduc,
-l’amirante de Castille, son partisan, implorèrent même le secours du roi
-de Maroc. Non seulement ils firent des traités avec ce barbare pour
-avoir des chevaux et du blé, mais ils demandèrent des troupes.
-L’empereur de Maroc, Muley Ismaël, le tyran le plus guerrier et le plus
-politique qui fût alors chez les nations mahométanes, ne voulut envoyer
-ses troupes qu’à des conditions dangereuses pour la chrétienté; et
-honteuses pour le roi de Portugal: il demandait en otage un fils de ce
-roi, et des villes. Le traité n’eut point lieu. Les chrétiens se
-déchirèrent de leurs propres mains, sans y joindre celles des barbares.
-Ce secours d’Afrique ne valait pas, pour la maison d’Autriche, celui
-d’Angleterre et de Hollande.
-
-Churchill, comte et ensuite duc de Marlborough, déclaré général des
-troupes anglaises et hollandaises dès l’an 1702, fut l’homme le plus
-fatal à la grandeur de la France qu’on eût vu depuis plusieurs siècles.
-Il n’était pas comme ces généraux auxquels un ministre donne par écrit
-le projet d’une campagne, et qui, après avoir suivi à la tête d’une
-armée les ordres du cabinet, reviennent briguer l’honneur de servir
-encore. Il gouvernait alors la reine d’Angleterre, et par le besoin
-qu’on avait de lui, et par l’autorité que sa femme avait sur l’esprit de
-cette reine. Il menait le parlement par son crédit et par celui de
-Godolphin, grand trésorier, dont le fils épousa sa fille. Ainsi, maître
-de la cour, du parlement, de la guerre, et des finances, plus roi que
-n’avait été Guillaume, aussi politique que lui, et beaucoup plus grand
-capitaine, il fit plus que les alliés n’osaient espérer. Il avait,
-par-dessus tous les généraux de son temps, cette tranquillité de courage
-au milieu du tumulte, et cette sérénité d’ame dans le péril, que les
-Anglais appellent _cold head_, _tête froide_. C’est peut-être cette
-qualité, le premier don de la nature pour le commandement, qui a donné
-autrefois tant d’avantages aux Anglais sur les Français dans les plaines
-de Poitiers, de Créci, et d’Azincourt[9].
-
-Marlborough, guerrier infatigable pendant la campagne, devenait un
-négociateur aussi agissant pendant l’hiver. Il allait à La Haye et dans
-toutes les cours d’Allemagne. Il persuadait les Hollandais de s’épuiser
-pour abaisser la France. Il excitait les ressentiments de l’électeur
-palatin. Il allait flatter la fierté de l’électeur de Brandebourg,
-lorsque ce prince voulut être roi. Il lui présentait la serviette à
-table, pour en tirer un secours de sept à huit mille soldats. Le prince
-Eugène, de son côté, ne finissait une campagne que pour aller faire
-lui-même à Vienne les préparatifs de l’autre. On sait si les armées en
-sont mieux pourvues quand le général est le ministre. Ces deux hommes,
-tantôt commandant ensemble, tantôt séparément, furent toujours
-d’intelligence; ils conféraient souvent à La Haye avec le grand
-pensionnaire Heinsius et le greffier Fagel, qui gouvernaient les
-Provinces-Unies avec autant de lumières que les Barnevelt et les de
-Witt, et avec plus de bonheur. Ils fesaient toujours de concert mouvoir
-les ressorts de la moitié de l’Europe contre la maison de Bourbon; et le
-ministère de France était alors bien faible pour résister long-temps à
-ces forces réunies. Le secret de leur projet de campagne fut toujours
-gardé entre eux. Ils arrangeaient eux-mêmes leurs desseins, et ne les
-confiaient à ceux qui devaient les seconder qu’au point de l’exécution.
-Chamillart, au contraire, n’étant ni politique, ni guerrier, ni même
-homme de finance, et jouant cependant le rôle d’un premier ministre,
-dans l’impuissance où il était de faire des arrangements par lui-même,
-les recevait de plusieurs mains subalternes. Son secret était
-quelquefois divulgué, avant même qu’il sût précisément ce qu’on devait
-faire. C’est ce que le marquis de Feuquières lui reproche avec raison:
-et madame de Maintenon avoue dans ses lettres que cet homme qu’elle
-avait choisi était un ministre incapable. Ce fut là une des principales
-causes du malheur de la France.
-
-Dès que Marlborough eut le commandement des armées confédérées en
-Flandre, il fit voir qu’il avait appris l’art de la guerre sous Turenne.
-Il avait fait autrefois ses premières campagnes, volontaire sous ce
-général. On ne l’appelait dans l’armée que _le bel Anglais_; mais le
-vicomte de Turenne avait jugé que le bel Anglais serait un jour un grand
-homme. Il commença par élever des officiers subalternes et jusqu’alors
-inconnus, dont il démêlait le mérite, sans s’assujettir à l’ordre du
-grade militaire, que nous appelons en France l’_ordre du tableau_. Il
-savait que quand les grades ne sont que la suite de l’ancienneté,
-l’émulation périt; et qu’un officier, pour être plus ancien, n’est pas
-toujours meilleur. (1702) Il forma d’abord des hommes. Il gagna du
-terrain sur les Français sans combattre. Le premier mois, le comte
-d’Athlone, général hollandais, lui disputait le commandement; et dès le
-second, il fut obligé de lui déférer en tout. Le roi de France avait
-envoyé contre lui son petit-fils le duc de Bourgogne, prince sage et
-juste, né pour rendre les hommes heureux. Le maréchal de Boufflers,
-homme d’un courage infatigable, commandait l’armée sous ce jeune prince.
-Mais le duc de Bourgogne, après avoir vu prendre plusieurs places, après
-avoir été forcé de reculer par les marches savantes de l’Anglais, revint
-à Versailles au milieu de la campagne. (Septembre et octobre 1702)
-Boufflers resta seul témoin des succès de Marlborough, qui prit Venloo,
-Ruremonde, Liége, avançant toujours, et ne perdant pas un moment la
-supériorité.
-
-Marlborough, de retour à Londres après cette campagne, reçut les
-honneurs dont on peut jouir dans une monarchie et dans une république;
-créé duc par la reine et, ce qui est plus flatteur, remercié par les
-deux chambres du parlement dont les députés vinrent le complimenter dans
-sa maison.
-
-Il s’élevait cependant un homme qui semblait devoir rassurer la fortune
-de la France: c’était le maréchal duc de Villars, alors
-lieutenant-général, et que nous avons vu depuis généralissime des armées
-de France, d’Espagne, et de Sardaigne, à l’âge de quatre-vingt-deux
-ans, officier plein d’audace et de confiance. Il avait été l’artisan de
-sa fortune par son opiniâtreté à faire au-delà de son devoir. Il déplut
-quelquefois à Louis XIV, et, ce qui était plus dangereux, à Louvois,
-parcequ’il leur parlait avec la même hardiesse qu’il servait. On lui
-reprochait de n’avoir pas une modestie digne de sa valeur: mais enfin on
-s’était aperçu qu’il avait un génie fait pour la guerre, et fait pour
-conduire des Français. On l’avait avancé en peu d’années, après l’avoir
-laissé languir long-temps.
-
-Il n’y a guère eu d’hommes dont la fortune ait fait plus de jaloux, et
-qui ait dû moins en faire. Il a été maréchal de France, duc et pair,
-gouverneur de province; mais aussi il a sauvé l’état: et d’autres, qui
-l’ont perdu, ou qui n’ont été que courtisans, ont eu à peu près les
-mêmes récompenses. On lui a reproché jusqu’à ses richesses, quoique
-médiocres, acquises par des contributions dans le pays ennemi, prix
-légitime de sa valeur et de sa conduite; pendant que ceux qui ont élevé
-des fortunes dix fois plus considérables par des voies honteuses les ont
-possédées avec l’approbation universelle. Il n’a guère commencé à jouir
-de sa renommée que vers l’âge de quatre-vingts ans. Il fallait qu’il
-survécût à toute la cour pour goûter pleinement sa gloire.
-
-Il n’est pas inutile qu’on sache quelle a été la raison de cette
-injustice dans les hommes: c’est que le maréchal de Villars n’avait
-point d’art. Il n’avait ni celui de se faire des amis avec de la probité
-et de l’esprit, ni celui de se faire valoir, quoiqu’il parlât de
-lui-même comme il méritait que les autres en parlassent.
-
-Il dit un jour au roi devant toute la cour, lorsqu’il prenait congé pour
-aller commander l’armée: «Sire, je vais combattre les ennemis de votre
-majesté, et je vous laisse au milieu des miens[10].» Il dit aux
-courtisans du duc d’Orléans, régent du royaume, devenus riches par ce
-bouleversement de l’état appelé système: «Pour moi, je n’ai jamais rien
-gagné que sur les ennemis.» Ces discours, où il mettait le même courage
-que dans ses actions, rabaissaient trop les autres hommes, déjà assez
-irrités par son bonheur.
-
-Il était, en ces commencements de la guerre, l’un des
-lieutenants-généraux qui commandaient des détachements dans l’Alsace. Le
-prince de Bade, à la tête de l’armée impériale, venait de prendre
-Landau, défendue par Mélac pendant quatre mois. Ce prince fesait des
-progrès. Il avait les avantages du nombre, du terrain, et d’un
-commencement de campagne heureux. Son armée était dans ces montagnes du
-Brisgaw qui touchent à la forêt Noire: et cette forêt immense séparait
-les troupes bavaroises des françaises. Catinat commandait dans
-Strasbourg. Sa circonspection l’empêcha d’entreprendre d’aller attaquer
-le prince de Bade avec tant de désavantages. L’armée de France eût été
-perdue sans ressource, et l’Alsace eût été ouverte par un mauvais
-succès. Villars, qui avait résolu d’être maréchal de France ou de périr,
-hasarda ce que Catinat n’osait faire. Il en obtint permission de la
-cour. Il marcha aux Impériaux avec une armée inférieure, vers
-Fridlingen, et donna la bataille qui porte ce nom.
-
-(14 octobre 1702) La cavalerie se battait dans la plaine: l’infanterie
-française gravit au haut de la montagne, et attaqua l’infanterie
-allemande retranchée dans des bois. J’ai entendu dire plus d’une fois au
-maréchal de Villars que la bataille étant gagnée, comme il marchait à la
-tête de son infanterie, une voix cria: _Nous sommes coupés_. A ce mot,
-tous ses régiments s’enfuirent. Il court à eux, et leur crie: _Allons,
-mes amis, la victoire est à nous! vive le roi!_ Les soldats répondent:
-_vive le roi!_ en tremblant, et recommencent à fuir. La plus grande
-peine qu’eut le général, ce fut de rallier les vainqueurs. Si deux
-régiments ennemis avaient paru dans le moment de cette terreur panique,
-les Français étaient battus: tant la fortune décide souvent du gain des
-batailles.
-
-Le prince de Bade, après avoir perdu trois mille hommes, son canon, son
-champ de bataille, après avoir été poursuivi deux lieues à travers les
-bois et les défilés, tandis que, pour preuve de sa défaite, le fort de
-Fridlingen capitulait, manda cependant à Vienne qu’il avait remporté la
-victoire, et fit chanter un _Te Deum_, plus honteux pour lui que la
-bataille perdue.
-
-Les Français, remis de leur terreur panique, proclamèrent Villars
-maréchal de France sur le champ de bataille; et le roi, quinze jours
-après, confirma ce que la voix des soldats lui avait donné.
-
-(Avril 1703) Le maréchal de Villars joint enfin l’électeur de Bavière
-avec ses troupes victorieuses: il le trouve vainqueur de son côté,
-gagnant du terrain, et maître de la ville impériale de Ratisbonne, où
-l’empire assemblé venait de conjurer sa perte.
-
-Villars était plus fait pour bien servir l’état en ne suivant que son
-génie, que pour agir de concert avec un prince. Il mena, ou plutôt il
-entraîna l’électeur au-delà du Danube; et quand le fleuve fut passé,
-l’électeur se repentit, voyant que le moindre échec laisserait ses états
-à la merci de l’empereur. Le comte de Styrum, à la tête d’un corps
-d’environ vingt mille hommes, allait se joindre à la grande armée du
-prince de Bade, auprès de Donavert. _Il faut les prévenir_, dit le
-maréchal au prince; _il faut tomber sur Styrum, et marcher
-tout-à-l’heure_. L’électeur temporisait: il répondait qu’il en devait
-conférer avec ses généraux et ses ministres. «C’est moi qui suis votre
-ministre et votre général, lui répliquait Villars. Vous faut-il d’autre
-conseil que moi, quand il s’agit de donner bataille?» Le prince, occupé
-du danger de ses états, reculait encore; il se fâchait contre le
-général: «Hé bien! lui dit Villars, si votre altesse électorale ne veut
-pas saisir l’occasion avec ses Bavarois, je vais combattre avec les
-Français;» et aussitôt il donne ordre pour l’attaque. Le prince,
-indigné[11], et ne voyant dans ce Français qu’un téméraire, fut obligé
-de combattre malgré lui. C’était dans les plaines d’Hochstedt, auprès de
-Donavert.
-
-(20 septembre 1703) Après la première charge on vit encore un effet de
-ce que peut la fortune dans les combats. L’armée ennemie et la
-française, saisies d’une terreur panique, prirent la fuite toutes deux
-en même temps, et le maréchal de Villars se vit presque seul quelques
-minutes sur le champ de bataille: il rallia les troupes, les ramena au
-combat, et remporta la victoire. On tua trois mille Impériaux: on en
-prit quatre mille: ils perdirent leur canon et leur bagage. L’électeur
-se rendit maître d’Augsbourg. Le chemin de Vienne était ouvert. Il fut
-agité dans le conseil de l’empereur s’il sortirait de sa capitale.
-
-La terreur de l’empereur était excusable: il était alors battu partout.
-(6 septembre) Le duc de Bourgogne, ayant sous lui les maréchaux de
-Tallard et de Vauban, venait de prendre le vieux Brisach. (14 novembre
-1703) Tallard venait non seulement de reprendre Landau, mais il avait
-encore défait auprès de Spire le prince de Hesse, depuis roi de Suède,
-qui voulait secourir la ville. Si l’on en croit le marquis de
-Feuquières, cet officier et ce juge si instruit dans l’art militaire,
-mais si sévère dans ses jugements, le maréchal de Tallard ne gagna
-cette bataille que par une faute et par une méprise. Mais enfin il
-écrivit du champ de bataille au roi: «Sire, votre armée a pris plus
-d’étendards et de drapeaux qu’elle n’a perdu de simples soldats.»
-
-Cette action fut celle de toute la guerre où la baïonnette fit le plus
-de carnage. Les Français, par leur impétuosité, avaient un grand
-avantage en se servant de cette arme. Elle est devenue depuis plus
-menaçante que meurtrière. Le feu soutenu et roulant a prévalu. Les
-Allemands et les Anglais s’accoutumèrent à tirer par divisions avec plus
-d’ordre et de promptitude que les Français. Les Prussiens furent les
-premiers qui chargèrent leurs fusils avec des baguettes de fer. Le
-second roi de Prusse les disciplina, de sorte qu’ils pouvaient tirer six
-coups par minute très aisément. Trois rangs tirant à-la-fois, et
-avançant ensuite rapidement, décident aujourd’hui du sort des batailles.
-Les canons de campagne font un effet non moins redoutable. Les
-bataillons que ce feu ébranle n’attendent pas l’attaque des baïonnettes,
-et la cavalerie achève de les rompre. Ainsi la baïonnette effraie plus
-qu’elle ne tue, et l’épée est devenue absolument inutile à l’infanterie.
-La force du corps, l’adresse, le courage d’un combattant ne lui servent
-plus de rien. Les bataillons sont devenus de grandes machines, dont la
-mieux montée dérange nécessairement celle qui lui est opposée. C’est
-précisément par cette raison que le prince Eugène a gagné contre les
-Turcs les célèbres batailles de Témesvar et de Belgrade, où les Turcs
-auraient eu probablement l’avantage par leur nombre supérieur, s’il y
-avait eu ce qu’on appelle une mêlée. Ainsi l’art de se détruire est non
-seulement tout autre de ce qu’il était avant l’invention de la poudre,
-mais de ce qu’il était il y a cent ans.
-
-Cependant la fortune de la France se soutenant d’abord si heureusement
-du côté de l’Allemagne, on présumait que le maréchal de Villars la
-pousserait encore plus loin avec cette impétuosité qui déconcertait la
-lenteur allemande: mais ce même caractère qui en fesait un chef
-redoutable, le rendait incompatible avec l’électeur de Bavière. Le roi
-voulait qu’un général ne fût fier qu’avec l’ennemi; et l’électeur de
-Bavière fut assez malheureux pour demander un autre maréchal de France.
-
-Villars lui-même, fatigué des petites intrigues d’une cour orageuse et
-intéressée, des irrésolutions de l’électeur, et plus encore des lettres
-du ministre d’état Chamillart, plein de prévention contre lui comme
-d’ignorance, demanda au roi sa retraite. Ce fut la seule récompense
-qu’il eut des opérations de guerre les plus savantes, et d’une bataille
-gagnée. Chamillart, pour le malheur de la France, l’envoya dans le fond
-des Cévennes réprimer des paysans fanatiques, et il ôta aux armées
-françaises le seul général qui pût alors, ainsi que le duc de Vendôme,
-leur inspirer un courage invincible. On parlera de ces fanatiques dans
-le chapitre de la religion[12]. Louis XIV avait alors des ennemis plus
-terribles, plus heureux, et plus irréconciliables que ces habitants des
-Cévennes.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX.
-
-Perte de la bataille de Bleinheim, ou d’Hochstedt, et ses suites.
-
-
-Le duc de Marlborough était revenu vers les Pays-Bas, au commencement de
-1703, avec la même conduite et la même fortune. Il avait pris Bonn,
-résidence de l’électeur de Cologne. De là il avait repris Huy, Limbourg,
-et s’était rendu maître de tout le Bas-Rhin. Le maréchal de Villeroi, au
-sortir de sa prison, commandait en Flandre, et n’était pas plus heureux
-contre Marlborough qu’il l’avait été contre le prince Eugène. En vain le
-maréchal de Boufflers venait de remporter, avec un détachement de
-l’armée, un petit avantage au combat d’Eckeren, contre Obdam, général
-hollandais. Un succès qui n’a point de suite n’est rien.
-
-Cependant, si le général anglais ne marchait pas au secours de
-l’empereur, la maison d’Autriche semblait perdue. L’électeur de Bavière
-était maître de Passau. Trente mille Français, sous les ordres du
-maréchal de Marsin, qui avait succédé à Villars, inondaient le pays
-au-delà du Danube. Des partis couraient dans l’Autriche. Vienne était
-menacée d’un côté par les Français et les Bavarois, de l’autre par le
-prince Ragotski, à la tête des Hongrois combattant pour leur liberté, et
-secourus de l’argent de la France et de celui des Turcs. Alors le prince
-Eugène accourt d’Italie; il vient prendre le commandement des armées
-d’Allemagne: il voit à Heilbron le duc de Marlborough. Ce général
-anglais, que rien ne gênait dans sa conduite, et que sa reine et les
-Hollandais laissaient maître de ses desseins, marche au secours du
-centre de l’empire. Il prend d’abord avec lui dix mille Anglais
-d’infanterie et vingt-trois escadrons. Il hâte sa marche: il arrive vers
-le Danube, auprès de Donavert, vis-à-vis les lignes de l’électeur de
-Bavière, dans lesquelles environ huit mille Français et autant de
-Bavarois retranchés gardaient les pays conquis par eux. Après deux
-heures de combat (2 juillet 1704), Marlborough perce à la tête de trois
-bataillons anglais, renverse les Bavarois et les Français. On dit qu’il
-tua six mille hommes, et qu’il en perdit presque autant. Peu importe à
-un général le nombre des morts quand il vient à bout de son entreprise.
-Il prend Donavert: il passe le Danube: il met la Bavière à contribution.
-
-Le maréchal de Villeroi, qui l’avait voulu suivre dans ses premières
-marches, l’avait tout d’un coup perdu de vue, et n’apprit où il était
-qu’en apprenant cette victoire de Donavert.
-
-Le maréchal de Tallard, avec un corps d’environ trente mille hommes,
-vient pour s’opposer à Marlborough par un autre chemin, et se joint à
-l’électeur; dans le même temps le prince Eugène arrive, et se joint à
-Marlborough.
-
-Enfin les deux armées se rencontrent assez près de ce même Donavert, et
-dans les mêmes campagnes où le maréchal de Villars avait remporté une
-victoire un an auparavant. Il était alors dans les Cévennes. Je sais
-qu’ayant reçu une lettre de l’armée de Tallard, écrite la veille de la
-bataille, par laquelle on lui mandait la disposition des deux armées, et
-la manière dont le maréchal de Tallard voulait combattre, il écrivit au
-président de Maisons son beau-frère, que si le maréchal de Tallard
-donnait bataille en gardant cette position, il serait infailliblement
-défait. On montra la lettre à Louis XIV; elle a été publique.
-
-(13 août 1704) L’armée de France, en comptant les Bavarois, était de
-quatre-vingt-deux bataillons et de cent soixante escadrons, ce qui
-fesait à peu près soixante mille combattants, parceque les corps
-n’étaient pas complets. Soixante-quatre bataillons et cent
-cinquante-deux escadrons composaient l’armée ennemie, qui n’était forte
-que d’environ cinquante-deux mille hommes, car on fait toujours les
-armées plus nombreuses qu’elles ne le sont. Cette journée si sanglante
-et si décisive mérite une attention particulière. On a reproché bien des
-fautes aux généraux français: la première était de s’être mis dans la
-nécessité de recevoir la bataille, au lieu de laisser l’armée ennemie se
-consumer faute de fourrage, et de donner au maréchal de Villeroi le
-temps de tomber sur les Pays-Bas dégarnis, ou de s’avancer en Allemagne.
-Mais il faut considérer, pour réponse à ce reproche, que l’armée
-française, étant un peu plus forte que celle des alliés, pouvait espérer
-de la défaire, et que la victoire eût détrôné l’empereur. Le marquis de
-Feuquières compte douze fautes capitales que firent l’électeur, Marsin,
-et Tallard, avant et après la bataille. Une des plus considérables était
-de n’avoir point un gros corps d’infanterie à leur centre, et d’avoir
-séparé leurs deux corps d’armée. J’ai entendu souvent de la bouche du
-maréchal de Villars que cette disposition était inexcusable.
-
-Le maréchal de Tallard était à l’aile droite, l’électeur avec Marsin à
-la gauche. Le maréchal de Tallard avait dans le courage toute l’ardeur
-et la vivacité française, un esprit actif, perçant, fécond en expédients
-et en ressources. C’était lui qui avait conclu les traités de partage.
-Il était allé à la gloire et à la fortune par toutes les voies d’un
-homme d’esprit et de cœur. La bataille de Spire lui avait fait un très
-grand honneur, malgré les critiques de Feuquières; car un général
-victorieux n’a point fait de fautes aux yeux du public; de même que le
-général battu a toujours tort, quelque sage conduite qu’il ait eue.
-
-Mais le maréchal de Tallard avait un malheur bien dangereux pour un
-général; sa vue était si faible qu’il ne distinguait pas les objets à
-vingt pas de lui. Ceux qui l’ont bien connu m’ont dit encore que son
-courage ardent, tout contraire à celui de Marlborough, s’enflammant dans
-la chaleur de l’action, ne laissait pas à son esprit une liberté assez
-entière. Ce défaut lui venait d’un sang sec et allumé. On sait assez que
-notre tempérament fait toutes les qualités de notre ame.
-
-Le maréchal de Marsin n’avait jusque-là jamais commandé en chef; et,
-avec beaucoup d’esprit et un sens droit, il avait, disait-on,
-l’expérience d’un bon officier, plus que d’un général.
-
-Pour l’électeur de Bavière, on le regardait moins comme un grand
-capitaine que comme un prince vaillant, aimable, chéri de ses sujets,
-ayant dans l’esprit plus de magnanimité que d’application.
-
-Enfin la bataille commença entre midi et une heure. Marlborough et ses
-Anglais, ayant passé un ruisseau, chargeaient déjà la cavalerie de
-Tallard. Ce général, un peu avant ce temps-là, venait de passer à la
-gauche pour voir comment elle était disposée. C’était déjà un assez
-grand désavantage que l’armée de Tallard combattît sans que son général
-fût à sa tête. L’armée de l’électeur et de Marsin n’était point encore
-attaquée par le prince Eugène. Marlborough entama l’aile droite
-française près d’une heure avant qu’Eugène eût pu arriver vers
-l’électeur à la gauche.
-
-Sitôt que le maréchal de Tallard apprend que Marlborough attaque son
-aile, il y court: il trouve une action furieuse engagée; la cavalerie
-française trois fois ralliée et trois fois poussée. Il va vers le
-village de Bleinheim, où il avait posté vingt-sept bataillons et douze
-escadrons. C’était une petite armée séparée: elle fesait un feu
-continuel sur celle de Marlborough. De ce village, où il donne ses
-ordres, il revole à l’endroit où Marlborough, avec de la cavalerie et
-des bataillons entre les escadrons, poussait la cavalerie française.
-
-M. de Feuquières se trompe assurément, quand il dit que le maréchal de
-Tallard n’y était pas, et qu’il fut pris prisonnier en revenant de
-l’aile de Marsin à la sienne. Toutes les relations conviennent, et il ne
-fut que trop vrai pour lui, qu’il y était présent. Il y fut blessé; son
-fils y reçut un coup mortel auprès de lui. Toute sa cavalerie est mise
-en déroute en sa présence. Marlborough vainqueur perce d’un côté entre
-les deux armées françaises; de l’autre, ses officiers généraux percent
-aussi entre ce village de Bleinheim et l’armée de Tallard, séparée
-encore de la petite armée qui est dans Bleinheim.
-
-Le maréchal de Tallard, dans cette cruelle situation, court pour rallier
-quelques escadrons. La faiblesse de sa vue lui fait prendre un escadron
-ennemi pour un français. Il est fait prisonnier par les troupes de
-Hesse, qui étaient à la solde de l’Angleterre. Au moment que le général
-était pris, le prince Eugène, trois fois repoussé, gagnait enfin
-l’avantage. La déroute était déjà totale et la fuite précipitée dans le
-corps d’armée du maréchal de Tallard. La consternation et l’aveuglement
-de toute cette droite étaient au point qu’officiers et soldats se
-jetaient dans le Danube, sans savoir où ils allaient. Aucun officier
-général ne donnait d’ordre pour la retraite; aucun ne pensait ou à
-sauver ces vingt-sept bataillons et ces douze escadrons des meilleures
-troupes de France, enfermés si malheureusement dans Bleinheim, ou à les
-faire combattre. Le maréchal de Marsin fit alors la retraite. Le comte
-du Bourg, depuis maréchal de France, sauva une petite partie de
-l’infanterie, en se retirant par les marais d’Hochstedt; mais ni lui, ni
-Marsin, ni personne ne songea à cette armée qui restait encore dans
-Bleinheim, attendant des ordres, et n’en recevant point. Elle était de
-onze mille hommes effectifs; c’étaient les plus anciens corps. Il y a
-plusieurs exemples de moindres armées qui ont battu des armées de
-cinquante mille hommes, ou qui ont fait des retraites glorieuses; mais
-l’endroit où on se trouve posté décide de tout. Ils ne pouvaient sortir
-des rues étroites d’un village, pour se mettre d’eux-mêmes en ordre de
-bataille devant une armée victorieuse, qui les eût à chaque instant
-accablés par un plus grand front, par son artillerie, et par les canons
-mêmes de l’armée vaincue, qui étaient déjà au pouvoir du vainqueur.
-L’officier général qui devait les commander, le marquis de Clérembault,
-fils du maréchal de Clérembault, courut pour demander les ordres au
-maréchal de Tallard; il apprend qu’il est pris: il ne voit que des
-fuyards: il fuit avec eux, et va se noyer dans le Danube.
-
-Sivières, brigadier, qui était posté dans ce village, tente alors un
-coup hardi: il crie aux officiers d’Artois et de Provence de marcher
-avec lui: plusieurs officiers même des autres régiments y accourent; ils
-fondent sur l’ennemi, comme on fait une sortie d’une place assiégée;
-mais après la sortie, il faut rentrer dans la place. Un de ces
-officiers, nommé Des-Nonvilles, revint à cheval un moment après dans le
-village avec milord Orkney du nom d’Hamilton. «Est-ce un Anglais
-prisonnier que vous nous amenez?» lui dirent les officiers en
-l’entourant. «Non, messieurs, je suis prisonnier moi-même, et je viens
-vous dire qu’il n’y a d’autre parti pour vous que de vous rendre
-prisonniers de guerre. Voilà le comte d’Orkney qui vous offre la
-capitulation.» Toutes ces vieilles bandes frémirent; Navarre déchira et
-enterra ses drapeaux, mais enfin il fallut plier sous la nécessité; et
-cette armée se rendit sans combattre. Milord Orkney m’a dit que ce
-corps de troupes ne pouvait faire autrement dans sa situation gênée.
-L’Europe fut étonnée que les meilleures troupes françaises eussent subi
-en corps cette ignominie. On imputait leur malheur à lâcheté: mais
-quelques années après, quatorze mille Suédois se rendant à discrétion
-aux Russes en rase campagne ont justifié les Français.
-
-Telle fut la célèbre bataille qui en France a le nom d’Hochstedt, en
-Allemagne de Pleintheim, et en Angleterre de Bleinheim. Les vainqueurs y
-eurent près de cinq mille morts, et près de huit mille blessés, et le
-plus grand nombre du côté du prince Eugène. L’armée française y fut
-presque entièrement détruite. De soixante mille hommes, si long-temps
-victorieux, on n’en rassembla pas plus de vingt mille effectifs.
-
-Environ douze mille morts, quatorze mille prisonniers, tout le canon, un
-nombre prodigieux d’étendards et de drapeaux, les tentes, les équipages,
-le général de l’armée, et douze cents officiers de marque, au pouvoir du
-vainqueur, signalèrent cette journée. Les fuyards se dispersèrent; près
-de cent lieues de pays furent perdues en moins d’un mois. La Bavière
-entière, passée sous le joug de l’empereur, éprouva tout ce que le
-gouvernement autrichien irrité avait de rigueur, et ce que le soldat
-vainqueur a de rapacité et de barbarie. L’électeur, se réfugiant à
-Bruxelles, rencontra sur le chemin son frère l’électeur de Cologne,
-chassé comme lui de ses états; ils s’embrassèrent en versant des larmes.
-L’étonnement et la consternation saisirent la cour de Versailles,
-accoutumée à la prospérité. La nouvelle de la défaite vint au milieu
-des réjouissances pour la naissance d’un arrière-petit-fils de Louis
-XIV. Personne n’osait apprendre au roi une vérité si cruelle. Il fallut
-que madame de Maintenon se chargeât de lui dire qu’il n’était plus
-invincible.
-
-On a dit, et on a écrit, et toutes les histoires ont répété que
-l’empereur fit ériger dans les plaines de Bleinheim un monument de cette
-défaite, avec une inscription flétrissante[13] pour le roi de France:
-mais ce monument n’exista jamais. Il n’y a eu que l’Angleterre qui en
-ait érigé un à la gloire du duc de Marlborough. La reine et le parlement
-lui ont fait bâtir dans sa principale terre un palais immense qui porte
-le nom de Bleinheim. Cette bataille y est représentée dans les tableaux
-et sur les tapisseries. Les remercîments des chambres du parlement, ceux
-des villes et des bourgades, les acclamations de l’Angleterre, furent le
-premier prix qu’il reçut de sa victoire. Le poëme du célèbre Addison,
-monument plus durable que le palais de Bleinheim, est compté par cette
-nation guerrière et savante parmi les récompenses les plus honorables
-du duc de Marlborough. L’empereur le fit prince de l’empire, en lui
-donnant la principauté de Mindelheim, qui fut depuis échangée contre une
-autre; mais il n’a jamais été connu sous ce titre, le nom de Marlborough
-étant devenu le plus beau qu’il pût porter.
-
-L’armée de France dispersée laisse aux alliés une carrière ouverte du
-Danube au Rhin. Ils passent le Rhin: ils entrent en Alsace. Le prince
-Louis de Bade, général célèbre pour les campements et pour les marches,
-investit Landau, que les Français avaient repris. Le roi des Romains,
-Joseph, fils aîné de l’empereur Léopold, vient à ce siége. On prend
-Landau; on prend Trarbach (19 et 23 novembre 1704).
-
-Cent lieues de pays perdues n’empêchent pas que les frontières de la
-France ne fussent encore reculées. Louis XIV soutenait son petit-fils en
-Espagne, et était victorieux en Italie. Il fallait de grands efforts en
-Allemagne pour résister à Marlborough; et on les fit. On rassembla les
-débris de l’armée; on épuisa les garnisons, on fit marcher des milices.
-Le ministère emprunta de l’argent de tous côtés. Enfin on eut une armée;
-et on rappela du fond des Cévennes le maréchal de Villars pour la
-commander. Il vint, et se trouva près de Trèves, avec des forces
-inférieures, vis-à-vis le général anglais. Tous deux voulaient donner
-une nouvelle bataille. Mais le prince de Bade n’étant pas venu assez tôt
-joindre ses troupes aux Anglais, Villars eut au moins l’honneur de faire
-décamper Marlborough (mai 1705). C’était beaucoup alors. Le duc de
-Marlborough, qui estimait assez le maréchal de Villars pour vouloir en
-être estimé, lui écrivit en décampant: «Rendez-moi la justice de croire
-que ma retraite est la faute du prince de Bade, et que je vous estime
-encore plus que je ne suis fâché contre lui.»
-
-Les Français avaient donc encore des barrières en Allemagne. La Flandre,
-où commandait le maréchal de Villeroi délivré de sa prison, n’était pas
-entamée. En Espagne, le roi Philippe V et l’archiduc Charles attendaient
-tous deux la couronne: le premier, de la puissance de son grand-père, et
-de la bonne volonté de la plupart des Espagnols; le second, du secours
-des Anglais, et des partisans qu’il avait en Catalogne et en Aragon. Cet
-archiduc, depuis empereur, et alors second fils de l’empereur Léopold,
-n’ayant rien que ce titre, était allé sur la fin de 1703, presque sans
-suite, à Londres, implorer l’appui de la reine Anne.
-
-Alors parut toute la puissance des Anglais. Cette nation, si étrangère
-dans cette querelle, fournit au prince autrichien deux cents vaisseaux
-de transport, trente vaisseaux de guerre joints à dix vaisseaux
-hollandais, neuf mille hommes de troupes, et de l’argent pour aller
-conquérir un royaume. Mais cette supériorité que donnent le pouvoir et
-les bienfaits n’empêchait pas que l’empereur, dans sa lettre à la reine
-Anne, présentée par l’archiduc, ne refusât à cette souveraine sa
-bienfaitrice le titre de _Majesté_: on ne la traitait que de
-_Sérénité_[14], selon le style de la cour de Vienne, que l’usage seul
-pouvait justifier, et que la raison a fait changer depuis, quand la
-fierté a plié sous la nécessité.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX.
-
-Pertes en Espagne: pertes des batailles de Ramillies et de Turin, et
-leurs suites.
-
-
-Un des premiers exploits de ces troupes anglaises fut de prendre
-Gibraltar, qui passait avec raison pour imprenable. Une longue chaîne de
-rochers escarpés en défendent toute approche du côté de terre: il n’y a
-point de port. Une baie longue, mal sûre et orageuse, y laisse les
-vaisseaux exposés aux tempêtes et à l’artillerie de la forteresse et du
-môle: les bourgeois seuls de cette ville la défendraient contre mille
-vaisseaux et cent mille hommes; mais cette force même fut la cause de la
-prise. Il n’y avait que cent hommes de garnison: c’en était assez; mais
-ils négligeaient un service qu’ils croyaient inutile. Le prince de Hesse
-avait débarqué avec dix-huit cents soldats dans l’isthme qui est au nord
-derrière la ville: mais, de ce côté-là, un rocher escarpé rend la ville
-inattaquable. La flotte tira en vain quinze mille coups de canon. Enfin,
-des matelots, dans une de leurs réjouissances, s’approchèrent dans des
-barques, sous le môle, dont l’artillerie devait les foudroyer; elle ne
-joua point. Ils montent sur le môle; ils s’en rendent maîtres; les
-troupes y accourent; il fallut que cette ville imprenable se rendît (4
-août 1704). Elle est encore aux Anglais dans le temps que j’écris[15].
-L’Espagne, redevenue une puissance sous le gouvernement de la princesse
-de Parme, seconde femme de Philippe V, et victorieuse depuis, en Afrique
-et en Italie, voit encore, avec une douleur impuissante, Gibraltar aux
-mains d’une nation septentrionale, dont les vaisseaux fréquentaient à
-peine, il y a deux siècles, la mer Méditerranée.
-
-Immédiatement après la prise de Gibraltar, la flotte anglaise, maîtresse
-de la mer, attaqua, à la vue de Malaga, le comte de Toulouse, amiral de
-France: bataille indécise à la vérité, mais dernière époque de la
-puissance de Louis XIV. Son fils naturel, le comte de Toulouse, amiral
-du royaume, y commandait cinquante vaisseaux de ligne et vingt-quatre
-galères. Il se retira avec gloire et sans perte. (Mars 1705) Mais
-depuis, le roi ayant envoyé treize vaisseaux pour attaquer Gibraltar,
-tandis que le maréchal de Tessé l’assiégeait par terre, cette double
-témérité perdit à-la-fois et l’armée et la flotte. Une partie des
-vaisseaux fut brisée par la tempête; une autre, prise par les Anglais à
-l’abordage, après une résistance admirable; une autre, brûlée sur les
-côtes d’Espagne. Depuis ce jour, on ne vit plus de grandes flottes
-françaises, ni sur l’Océan, ni sur la Méditerranée. La marine rentra
-presque dans l’état dont Louis XIV l’avait tirée, ainsi que tant
-d’autres choses éclatantes, qui ont eu sous lui leur orient et leur
-couchant.
-
-Ces mêmes Anglais, qui avaient pris pour eux Gibraltar, conquirent en
-six semaines le royaume de Valence et de Catalogne pour l’archiduc
-Charles. Ils prirent Barcelone, par un hasard qui fut l’effet de la
-témérité des assiégeants.
-
-Les Anglais étaient sous les ordres d’un des plus singuliers hommes
-qu’ait jamais porté ce pays si fertile en esprits fiers, courageux, et
-bizarres. C’était le comte Péterborough, homme qui ressemblait en tout à
-ces héros dont l’imagination des Espagnols a rempli tant de livres. A
-quinze ans, il était parti de Londres pour aller faire la guerre aux
-Maures en Afrique: il avait à vingt ans commencé la révolution
-d’Angleterre, et s’était rendu le premier en Hollande, auprès du prince
-d’Orange: mais, de peur qu’on ne soupçonnât la raison de son voyage, il
-s’était embarqué pour l’Amérique, et de là il était allé à La Haye sur
-un vaisseau hollandais. Il perdit, il donna tout son bien, et rétablit
-sa fortune plus d’une fois. Il fesait alors la guerre en Espagne,
-presque à ses dépens, et nourrissait l’archiduc et toute sa maison.
-C’était lui qui assiégeait Barcelone avec le prince de Darmstadt[16]. Il
-lui propose une attaque soudaine aux retranchements qui couvrent le fort
-Mont-Joui et la ville. Ces retranchements, où le prince de Darmstadt
-périt, sont emportés l’épée à la main. Une bombe crève dans le fort sur
-le magasin des poudres, et le fait sauter; le fort est pris; la ville
-capitule. Le vice-roi parle à Péterborough, à la porte de cette ville.
-Les articles n’étaient pas encore signés, quand on entend tout-à-coup
-des cris et des hurlements. «Vous nous trahissez, dit le vice-roi à
-Péterborough: nous capitulons avec bonne foi, et voilà vos Anglais qui
-sont entrés dans la ville par les remparts. Ils égorgent, ils pillent,
-ils violent.» «Vous vous méprenez, répondit le comte Péterborough: il
-faut que ce soit des troupes du prince de Darmstadt. Il n’y a qu’un
-moyen de sauver votre ville: c’est de me laisser entrer sur-le-champ
-avec mes Anglais: j’apaiserai tout, et je reviendrai à la porte achever
-la capitulation.» Il parlait d’un ton de vérité et de grandeur qui,
-joint au danger présent, persuada le gouverneur: on le laissa entrer. Il
-court avec ses officiers; il trouve des Allemands et des Catalans, qui,
-joints à la populace de la ville, saccageaient les maisons des
-principaux citoyens; il les chasse; il leur fait quitter le butin qu’ils
-enlevaient; il rencontre la duchesse de Popoli entre les mains des
-soldats, prête à être déshonorée; il la rend à son mari. Enfin, ayant
-tout apaisé, il retourne à cette porte et signe la capitulation. Les
-Espagnols étaient confondus de voir tant de magnanimité dans les
-Anglais, que la populace avait pris pour des barbares impitoyables,
-parcequ’ils étaient hérétiques.
-
-A la perte de Barcelone se joignit encore l’humiliation de vouloir
-inutilement la reprendre. Philippe V, qui avait pour lui la plus grande
-partie de l’Espagne, n’avait ni généraux, ni ingénieurs, ni presque de
-soldats. La France fournissait tout. Le comte de Toulouse revient
-bloquer le port avec vingt-cinq vaisseaux qui restaient à la France. Le
-maréchal de Tessé forme le siége, avec trente et un escadrons et
-trente-sept bataillons: mais la flotte anglaise arrive; la française se
-retire; le maréchal de Tessé lève le siége avec précipitation. Il laisse
-dans son camp des provisions immenses: il fuit, et abandonne quinze
-cents blessés à l’humanité du comte Péterborough. Toutes ces pertes
-étaient grandes: on ne savait s’il en avait plus coûté auparavant à la
-France pour vaincre l’Espagne qu’il lui en coûtait alors pour la
-secourir. Toutefois, le petit-fils de Louis XIV se soutenait par
-l’affection de la nation castillane, qui met son orgueil à être fidèle,
-et qui persistait dans son choix.
-
-Les affaires allaient bien en Italie. Louis XIV était vengé du duc de
-Savoie. Le duc de Vendôme avait d’abord repoussé avec gloire le prince
-Eugène, à la journée de Cassano, près de l’Adda (16 août 1705): journée
-sanglante, et l’une de ces batailles indécises pour lesquelles on chante
-des deux côtés des _Te Deum_, mais qui ne servent qu’à la destruction
-des hommes, sans avancer les affaires d’aucun parti. (19 avril 1706)
-Après la bataille de Cassano, il avait gagné pleinement celle de
-Calcinato[17], en l’absence du prince Eugène; et ce prince étant arrivé
-le lendemain de la bataille, avait vu encore un détachement de ses
-troupes entièrement défait. Enfin les alliés étaient obligés de céder
-tout le terrain au duc de Vendôme. Il ne restait plus guère que Turin à
-prendre. On allait l’investir: il ne paraissait pas possible qu’on le
-secourût. Le maréchal de Villars, vers l’Allemagne, poussait le prince
-de Bade. Villeroi commandait en Flandre une armée de quatre-vingt mille
-hommes, et il se flattait de réparer contre Marlborough le malheur qu’il
-avait essuyé en combattant le prince Eugène. Son trop de confiance en
-ses propres lumières fut plus que jamais funeste à la France.
-
-Près de la Méhaigne, et vers les sources de la petite Ghette, le
-maréchal de Villeroi avait campé son armée. Le centre était à Ramillies,
-village devenu aussi fameux qu’Hochstedt. Il eût pu éviter la bataille.
-Les officiers-généraux lui conseillaient ce parti; mais le désir aveugle
-de la gloire l’emporta. (23 mai 1706) Il fit, à ce qu’on prétend, la
-disposition de manière qu’il n’y avait pas un homme d’expérience qui ne
-prévît le mauvais succès. Des troupes de recrue, ni disciplinées, ni
-complètes, étaient au centre: il laissa des bagages entre les lignes de
-son armée; il posta sa gauche derrière un marais, comme s’il eût voulu
-l’empêcher d’aller à l’ennemi[18].
-
-Marlborough, qui remarquait toutes ces fautes, arrange son armée pour en
-profiter. Il voit que la gauche de l’armée française ne peut aller
-attaquer sa droite; il dégarnit aussitôt cette droite pour fondre vers
-Ramillies avec un nombre supérieur. M. de Gassion, lieutenant-général,
-qui voit ce mouvement des ennemis, crie au maréchal: «Vous êtes perdu,
-si vous ne changez votre ordre de bataille. Dégarnissez votre gauche,
-pour vous opposer à l’ennemi à nombre égal. Faites rapprocher vos lignes
-davantage. Si vous tardez un moment, il n’y a plus de ressource.»
-Plusieurs officiers appuyèrent ce conseil salutaire. Le maréchal ne les
-crut pas. Marlborough attaque. Il avait affaire à des ennemis rangés en
-bataille, comme il les eût voulu poster lui-même pour les vaincre. Voilà
-ce que toute la France a dit; et l’histoire est en partie le récit des
-opinions des hommes: mais ne devait-on pas dire aussi que les troupes
-des alliés étaient mieux disciplinées, que leur confiance en leurs chefs
-et en leurs succès passés leur inspirait plus d’audace? N’y eut-il pas
-des régiments français qui firent mal leur devoir? Et les bataillons les
-plus inébranlables au feu ne font-ils pas la destinée des états? L’armée
-française ne résista pas une demi-heure. On s’était battu près de huit
-heures à Hochstedt, et on avait tué près de huit mille hommes aux
-vainqueurs; mais à la journée de Ramillies, on ne leur en tua pas deux
-mille cinq cents: ce fut une déroute totale: les Français y perdirent
-vingt mille hommes, la gloire de la nation, et l’espérance de reprendre
-l’avantage. La Bavière, Cologne, avaient été perdues par la bataille
-d’Hochstedt; toute la Flandre espagnole le fut par celle de Ramillies.
-Marlborough entra victorieux dans Anvers, dans Bruxelles: il prit
-Ostende: Menin se rendit à lui.
-
-Le maréchal de Villeroi, au désespoir, n’osait écrire au roi cette
-défaite. Il resta cinq jours sans envoyer de courriers. Enfin il écrivit
-la confirmation de cette nouvelle qui consternait déjà la cour de
-France. Et quand il reparut devant le roi, ce monarque, au lieu de lui
-faire des reproches, lui dit: «Monsieur le maréchal, on n’est pas
-heureux à notre âge.»
-
-Le roi tire aussitôt le duc de Vendôme d’Italie, où il ne le croyait pas
-nécessaire, pour l’envoyer en Flandre réparer, s’il est possible, ce
-malheur. Il espérait du moins, avec apparence de raison, que la prise de
-Turin le consolerait de tant de pertes. Le prince Eugène n’était pas à
-portée de paraître pour secourir cette ville. Il était au-delà de
-l’Adige; et ce fleuve, bordé en-deçà d’une longue chaîne de
-retranchements, semblait rendre le passage impraticable. Cette grande
-ville était assiégée par quarante-six escadrons et cent bataillons.
-
-Le duc de La Feuillade, qui les commandait, était l’homme le plus
-brillant et le plus aimable du royaume; et quoique gendre du ministre,
-il avait pour lui la faveur publique. Il était fils de ce maréchal de La
-Feuillade qui érigea la statue de Louis XIV dans la place des Victoires.
-On voyait en lui le courage de son père, la même ambition, le même
-éclat, avec plus d’esprit. Il attendait, pour récompense de la conquête
-de Turin, le bâton de maréchal de France. Chamillart, son beau-père, qui
-l’aimait tendrement, avait tout prodigué pour lui assurer le succès.
-L’imagination est effrayée du détail des préparatifs de ce siége. Les
-lecteurs qui ne sont point à portée d’entrer dans ces discussions,
-seront peut-être bien aises de trouver ici quel fut cet immense et
-inutile appareil.
-
-On avait fait venir cent quarante pièces de canon; et il est à remarquer
-que chaque gros canon monté revient à environ deux mille écus. Il y
-avait cent dix mille boulets, cent six mille cartouches d’une façon et
-trois cent mille d’une autre, vingt et un mille bombes, vingt-sept mille
-sept cents grenades, quinze mille sacs à terre, trente mille instruments
-pour le pionnage, douze cent mille livres de poudre. Ajoutez à ces
-munitions, le plomb, le fer, et le fer-blanc, les cordages, tout ce qui
-sert aux mineurs, le soufre, le salpêtre, les outils de toute espèce. Il
-est certain que les frais de tous ces préparatifs de destruction
-suffiraient pour fonder et pour faire fleurir la plus nombreuse colonie.
-Tout siége de grande ville exige ces frais immenses; et quand il faut
-réparer chez soi un village ruiné, on le néglige.
-
-Le duc de La Feuillade, plein d’ardeur et d’activité, plus capable que
-personne des entreprises qui ne demandaient que du courage, mais
-incapable de celles qui exigeaient de l’art, de la méditation, et du
-temps, pressait ce siége contre toutes les règles. Le maréchal de
-Vauban, le seul général peut-être qui aimât mieux l’état que soi-même,
-avait proposé au duc de La Feuillade de venir diriger le siége comme
-ingénieur, et de servir dans son armée comme volontaire; mais la fierté
-de La Feuillade prit les offres de Vauban pour de l’orgueil caché sous
-de la modestie. Il fut piqué que le meilleur ingénieur de l’Europe lui
-voulût donner des avis. Il manda, dans une lettre que j’ai vue:
-_J’espère prendre Turin à la Cohorn_. Ce Cohorn était le Vauban des
-alliés, bon ingénieur, bon général, et qui avait pris plus d’une fois
-des places fortifiées par Vauban. Après une telle lettre, il fallait
-prendre Turin: mais l’ayant attaqué par la citadelle, qui était le côté
-le plus fort, et n’ayant pas même entouré toute la ville, des secours,
-des vivres, pouvaient y entrer; le duc de Savoie pouvait en sortir: et
-plus le duc de La Feuillade mettait d’impétuosité dans des attaques
-réitérées et infructueuses, plus le siége traînait en longueur.
-
-Le duc de Savoie sortit de la ville avec quelques troupes de cavalerie,
-pour donner le change au duc de La Feuillade. Celui-ci se détache du
-siége pour courir après le prince, qui, connaissant mieux le terrain,
-échappe à ses poursuites. La Feuillade manque le duc de Savoie, et la
-conduite du siége en souffre.
-
-Presque tous les historiens ont assuré que le duc de La Feuillade ne
-voulait point prendre Turin: ils prétendent qu’il avait juré à madame la
-duchesse de Bourgogne de respecter la capitale de son père; ils débitent
-que cette princesse engagea madame de Maintenon à faire prendre toutes
-les mesures qui furent le salut de cette ville. Il est vrai que presque
-tous les officiers de cette armée en ont été long-temps persuadés: mais
-c’était un de ces bruits populaires qui décréditent le jugement des
-nouvellistes, et qui déshonorent les histoires. Il eût été d’ailleurs
-bien contradictoire que le même général eût voulu manquer Turin et
-prendre le duc de Savoie.
-
-Depuis le 13 mai jusqu’au 20 juin, le duc de Vendôme, au bord de
-l’Adige, favorisait ce siége; et il comptait, avec soixante-dix
-bataillons et soixante escadrons, fermer tous les passages au prince
-Eugène.
-
-Le général des Impériaux manquait d’hommes et d’argent. Les merciers de
-Londres lui prêtèrent environ six millions de nos livres: il fit enfin
-venir des troupes des cercles de l’empire. La lenteur de ces secours eût
-pu perdre l’Italie; mais la lenteur du siége de Turin était encore plus
-grande.
-
-Vendôme était déjà nommé pour aller réparer les pertes de la Flandre.
-Mais avant de quitter l’Italie, il souffre que le prince Eugène passe
-l’Adige: il lui laisse traverser le canal Blanc, enfin le Pô même,
-fleuve plus large et en quelques endroits plus difficile que le Rhône.
-Le général français ne quitta les bords du Pô qu’après avoir vu le
-prince Eugène en état de pénétrer jusqu’auprès de Turin. Ainsi il laissa
-les affaires dans une grande crise en Italie, tandis qu’elles
-paraissaient désespérées en Flandre, en Allemagne, et en Espagne.
-
-Le duc de Vendôme va donc rassembler vers Mons les débris de l’armée de
-Villeroi; et le duc d’Orléans, neveu de Louis XIV, vient commander vers
-le Pô les troupes du duc de Vendôme. Ces troupes étaient en désordre,
-comme si elles avaient été battues. Eugène avait passé le Pô à la vue de
-Vendôme; il passe le Tanaro aux yeux du duc d’Orléans; il prend Carpi,
-Correggio, Reggio; il dérobe une marche aux Français; enfin il joint le
-duc de Savoie auprès d’Asti. Tout ce que put faire le duc d’Orléans, ce
-fut de venir joindre le duc de La Feuillade au camp devant Turin. Le
-prince Eugène le suit en diligence. Il y avait alors deux partis à
-prendre: celui d’attendre le prince Eugène dans les lignes de
-circonvallation, ou celui de marcher à lui, lorsqu’il était encore
-auprès de Veillane. Le duc d’Orléans assemble un conseil de guerre: ceux
-qui le composaient étaient le maréchal de Marsin, celui-là même qui
-avait perdu la bataille d’Hochstedt, le duc de La Feuillade, Albergotti,
-Saint-Fremont, et d’autres lieutenants-généraux. «Messieurs, leur dit le
-duc d’Orléans, si nous restons dans nos lignes, nous perdons la
-bataille. Notre circonvallation est de cinq lieues d’étendue: nous ne
-pouvons border tous ces retranchements. Vous voyez ici le régiment de la
-marine qui n’est que sur deux hommes de hauteur: là vous voyez des
-endroits entièrement dégarnis. La Doire, qui passe dans notre camp,
-empêchera nos troupes de se porter mutuellement de prompts secours.
-Quand le Français attend qu’on l’attaque, il perd le plus grand de ses
-avantages, cette impétuosité et ces premiers moments d’ardeur qui
-décident si souvent du gain des batailles. Croyez-moi, il faut marcher à
-l’ennemi.» Tous les lieutenants-généraux répondirent: _Il faut marcher_.
-Alors le maréchal de Marsin tire de sa poche un ordre du roi, par lequel
-on devait déférer à son avis en cas d’action: et son avis fut de rester
-dans les lignes.
-
-Le duc d’Orléans, indigné, vit qu’on ne l’avait envoyé à l’armée que
-comme un prince du sang, et non comme un général; et, forcé de suivre le
-conseil du maréchal de Marsin, il se prépara à ce combat si
-désavantageux.
-
-Les ennemis paraissaient vouloir former à-la-fois plusieurs attaques.
-Leurs mouvements jetaient l’incertitude dans le camp des Français. Le
-duc d’Orléans voulait une chose, Marsin et La Feuillade une autre: on
-disputait, on ne concluait rien. Enfin on laisse les ennemis passer la
-Doire. Ils avancent sur huit colonnes de vingt-cinq hommes de
-profondeur. Il faut dans l’instant leur opposer des bataillons d’une
-épaisseur assez forte.
-
-Albergotti, placé loin de l’armée sur la montagne des Capucins, avait
-avec lui vingt mille hommes, et n’avait en tête que des milices qui
-n’osaient l’attaquer. On lui envoie demander douze mille hommes. Il
-répond qu’il ne peut se dégarnir: il donne des raisons spécieuses; on
-les écoute: le temps se perd. (7 septembre 1706) Le prince Eugène
-attaque les retranchements, et au bout de deux heures il les force. Le
-duc d’Orléans blessé s’était retiré pour se faire panser. A peine
-était-il entre les mains des chirurgiens qu’on lui apprend que tout est
-perdu, que les ennemis sont maîtres du camp, et que la déroute est
-générale. Aussitôt il faut fuir; les lignes, les tranchées, sont
-abandonnées, l’armée dispersée. Tous les bagages, les provisions, les
-munitions, la caisse militaire, tombent dans les mains du vainqueur.
-
-Le maréchal de Marsin, blessé à la cuisse, est fait prisonnier. Un
-chirurgien du duc de Savoie lui coupa la cuisse, et le maréchal mourut
-quelques moments après l’opération. Le chevalier Méthuin, ambassadeur
-d’Angleterre auprès du duc de Savoie, le plus généreux, le plus franc,
-et le plus brave homme de son pays qu’on ait jamais employé dans les
-ambassades, avait toujours combattu à côté de ce souverain. Il avait vu
-prendre le maréchal de Marsin, et il fut témoin de ses derniers moments.
-Il m’a raconté que Marsin lui dit ces propres mots: «Croyez au moins,
-Monsieur, que ç’a été contre mon avis que nous vous avons attendu dans
-nos lignes.» Ces paroles semblaient contredire formellement ce qui
-s’était passé dans le conseil de guerre, et elles étaient pourtant
-vraies; c’est que le maréchal de Marsin, en prenant congé à Versailles,
-avait représenté au roi qu’il fallait aller aux ennemis, en cas qu’ils
-parussent pour secourir Turin; mais Chamillart, intimidé par les
-défaites précédentes, avait fait décider qu’on devait attendre, et non
-présenter la bataille; et cet ordre, donné dans Versailles, fut cause
-que soixante mille hommes furent dispersés. Les Français n’avaient pas
-eu plus de deux mille hommes tués dans cette bataille: mais on a déjà vu
-que le carnage fait moins que la consternation. L’impossibilité de
-subsister, qui ferait retirer une armée après la victoire, ramena vers
-le Dauphiné les troupes après la défaite. Tout était si en désordre que
-le comte de Médavi-Grancei, qui était alors dans le Mantouan avec un
-corps de troupes (9 septembre 1706), et qui battit à Castiglione les
-Impériaux commandés par le landgrave de Hesse, depuis roi de Suède[19],
-ne remporta qu’une victoire inutile, quoique complète. On perdit en peu
-de temps le Milanais, le Mantouan, le Piémont, et enfin le royaume de
-Naples.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI.
-
-Suite des disgraces de la France et de l’Espagne. Louis XIV envoie son
-principal ministre demander en vain la paix. Bataille de Malplaquet
-perdue, etc.
-
-
-La bataille d’Hochstedt avait coûté à Louis XIV la plus florissante
-armée, et tout le pays du Danube au Rhin; elle avait coûté à la maison
-de Bavière tous ses états. La journée de Ramillies avait fait perdre
-toute la Flandre jusqu’aux portes de Lille. La déroute de Turin avait
-chassé les Français d’Italie, ainsi qu’ils l’ont toujours été dans
-toutes les guerres depuis Charlemagne. Il restait des troupes dans le
-Milanais, et cette petite armée victorieuse sous le comte de Médavi. On
-occupait encore quelques places. On proposa de céder tout à l’empereur
-pourvu qu’il laissât retirer ces troupes, qui montaient à près de quinze
-mille hommes. L’empereur accepta cette capitulation. Le duc de Savoie y
-consentit. Ainsi l’empereur, d’un trait de plume, devint le maître
-paisible en Italie. La conquête du royaume de Naples et de Sicile lui
-fut assurée. Tout ce qu’on avait regardé en Italie comme feudataire fut
-traité comme sujet. Il taxa la Toscane à cent cinquante mille pistoles,
-Mantoue à quarante mille. Parme, Modène, Lucques, Gênes, malgré leur
-liberté, furent comprises dans ces impositions.
-
-L’empereur qui jouit de tous ces avantages n’était pas ce Léopold,
-ancien rival de Louis XIV, qui, sous les apparences de la modération,
-avait nourri sans éclat une ambition profonde. C’était son fils aîné
-Joseph, vif, fier, emporté, et qui cependant ne fut pas plus grand
-guerrier que son père. Si jamais empereur parut fait pour asservir
-l’Allemagne et l’Italie, c’était Joseph Iᵉʳ. Il domina delà les monts:
-il rançonna le pape: il fit mettre de sa seule autorité, en 1706, les
-électeur de Bavière et de Cologne au ban de l’empire: il les dépouilla
-de leur électorat: il retint en prison les enfants du Bavarois, et leur
-ôta jusqu’à leur nom[20]. Leur père n’eut d’autre ressource que d’aller
-traîner sa disgrace en France et dans les Pays-Bas. Philippe V lui céda
-depuis toute la Flandre espagnole en 1712[21]. S’il avait gardé cette
-province, c’était un établissement qui valait mieux que la Bavière, et
-qui le délivrait de l’assujettissement à la maison d’Autriche: mais il
-ne put jouir que des villes de Luxembourg, de Namur, et de Charleroi; le
-reste était aux vainqueurs.
-
-Tout semblait déjà menacer ce Louis XIV qui avait auparavant menacé
-l’Europe. Le duc de Savoie pouvait entrer en France. L’Angleterre et
-l’Écosse se réunissaient pour ne plus composer qu’un seul royaume; ou
-plutôt l’Écosse, devenue province de l’Angleterre, contribuait à la
-puissance de son ancienne rivale. Tous les ennemis de la France
-semblaient, vers la fin de 1706 et au commencement de 1707, acquérir des
-forces nouvelles, et la France toucher à sa ruine. Elle était pressée de
-tous côtés, et sur mer et sur terre. De ces flottes formidables que
-Louis XIV avait formées, il restait à peine trente-cinq vaisseaux. En
-Allemagne, Strasbourg était encore frontière; mais Landau perdu laissait
-toujours l’Alsace exposée. La Provence était menacée d’une invasion par
-terre et par mer. Ce qu’on avait perdu en Flandre fesait craindre pour
-le reste. Cependant, malgré tant de désastres, le corps de la France
-n’était point encore entamé; et, dans une guerre si malheureuse, elle
-n’avait encore perdu que des conquêtes.
-
-Louis XIV fit face partout. Quoique partout affaibli, il résistait, ou
-protégeait, ou attaquait encore de tous côtés. Mais on fut aussi
-malheureux en Espagne qu’en Italie, en Allemagne, et en Flandre. On
-prétend que le siége de Barcelone avait été encore plus mal conduit que
-celui de Turin.
-
-Le comte de Toulouse n’avait paru que pour ramener sa flotte à Toulon.
-Barcelone secourue, le siége abandonné, l’armée française diminuée de
-moitié s’était retirée sans munitions dans la Navarre, petit royaume
-qu’on conservait aux Espagnols, et dont nos rois ajoutent encore le
-titre à celui de France, par un usage qui semble au-dessous de leur
-grandeur.
-
-A ces désastres s’en joignait un autre, qui parut décisif. Les
-Portugais, avec quelques Anglais, prirent toutes les places devant
-lesquelles ils se présentèrent, et s’avancèrent jusque dans
-l’Estramadoure espagnole, différente de celle du Portugal. C’était un
-Français devenu pair d’Angleterre qui les commandait, milord Galloway,
-autrefois comte de Ruvigny; tandis que le duc de Berwick, Anglais et
-neveu de Marlborough, était à la tête des troupes de France et
-d’Espagne, qui ne pouvaient plus arrêter les victorieux.
-
-Philippe V, incertain de sa destinée, était dans Pampelune. Charles, son
-compétiteur, grossissait son parti et ses forces en Catalogne: il était
-maître de l’Aragon, de la province de Valence, de Carthagène, d’une
-partie de la province de Grenade. Les Anglais avaient pris Gibraltar
-pour eux, et lui avaient donné Minorque, Iviça, et Alicante. Les chemins
-d’ailleurs lui étaient ouverts jusqu’à Madrid. (26 juin 1706) Galloway y
-entra sans résistance, et fit proclamer roi l’archiduc Charles. Un
-simple détachement le fit aussi proclamer à Tolède[22].
-
-Tout parut alors si désespéré pour Philippe V, que le maréchal de
-Vauban, le premier des ingénieurs, le meilleur des citoyens, homme
-toujours occupé de projets, les uns utiles, les autres peu praticables,
-et tous singuliers, proposa à la cour de France d’envoyer Philippe V
-régner en Amérique; ce prince y consentit. On l’eût fait embarquer avec
-les Espagnols attachés à son parti. L’Espagne eût été abandonnée aux
-factions civiles. Le commerce du Pérou et du Mexique n’eût plus été que
-pour les Français; et dans ce revers de la famille de Louis XIV, la
-France eût encore trouvé sa grandeur. On délibéra sur ce projet à
-Versailles: mais la constance des Castillans et les fautes des ennemis
-conservèrent la couronne à Philippe V. Les peuples aimaient dans
-Philippe le choix qu’ils avaient fait, et dans sa femme, fille du duc de
-Savoie, le soin qu’elle prenait de leur plaire, une intrépidité
-au-dessus de son sexe, et une constance agissante dans le malheur. Elle
-allait elle-même de ville en ville animer les cœurs, exciter le zèle, et
-recevoir les dons que lui apportaient les peuples. Elle fournit ainsi à
-son mari plus de deux cent mille écus en trois semaines. Aucun des
-grands, qui avaient juré d’être fidèles, ne fut traître. Quand Galloway
-fit proclamer l’archiduc dans Madrid, on cria: _Vive Philippe!_ et à
-Tolède, le peuple ému chassa ceux qui avaient proclamé l’archiduc.
-
-Les Espagnols avaient jusque-là fait peu d’efforts pour soutenir leur
-roi; ils en firent de prodigieux quand ils le virent abattu, et
-montrèrent en cette occasion une espèce de courage contraire à celui
-des autres peuples, qui commencent par de grands efforts, et qui se
-rebutent. Il est difficile de donner un roi à une nation malgré elle.
-Les Portugais, les Anglais, les Autrichiens, qui étaient en Espagne,
-furent harcelés partout, manquèrent de vivres, firent des fautes presque
-toujours inévitables dans un pays étranger, et furent battus en détail.
-(22 septembre 1706) Enfin Philippe V, trois mois après être sorti de
-Madrid en fugitif, y rentra triomphant, et fut reçu avec autant
-d’acclamations que son rival avait éprouvé de froideur et de répugnance.
-
-Louis XIV redoubla ses efforts quand il vit que les Espagnols en
-fesaient; et tandis qu’il veillait à la sûreté de toutes les côtes sur
-l’Océan et sur la Méditerranée, en y plaçant des milices; tandis qu’il
-avait une armée en Flandre, une auprès de Strasbourg, un corps dans la
-Navarre, un dans le Roussillon, il envoyait encore de nouvelles troupes
-au maréchal de Berwick dans la Castille.
-
-(25 avril 1707) Ce fut avec ces troupes, secondées des Espagnols, que
-Berwick gagna la bataille importante d’Almanza sur Galloway[23].
-Almanza, ville bâtie par les Maures, est sur la frontière de Valence:
-cette belle province fut le prix de la victoire[24]. Ni Philippe V ni
-l’archiduc ne furent présents à cette journée; et c’est sur quoi le
-fameux comte Péterborough, singulier en tout, s’écria «qu’on était bien
-bon de se battre pour eux.» C’est ce qu’il manda au maréchal de Tessé,
-et c’est ce que je tiens de sa bouche. Il ajoutait qu’il n’y avait que
-des esclaves qui combattissent pour un homme, et qu’il fallait combattre
-pour une nation. Le duc d’Orléans, qui voulait être à cette action, et
-qui devait commander en Espagne, n’arriva que le lendemain; mais il
-profita de la victoire; il prit plusieurs places, et entre autres
-Lérida, l’écueil du grand Condé[25].
-
-(22 mai 1707) D’un autre côté, le maréchal de Villars, remis en France à
-la tête des armées, uniquement parcequ’on avait besoin de lui, réparait
-en Allemagne le malheur de la journée d’Hochstedt. Il avait forcé les
-lignes de Stolhoffen au-delà du Rhin, dissipé toutes les troupes
-ennemies, étendu les contributions à cinquante lieues à la ronde,
-pénétré jusqu’au Danube. Ce succès passager fesait respirer sur les
-frontières de l’Allemagne; mais en Italie tout était perdu. Le royaume
-de Naples sans défense, et accoutumé à changer de maître, était sous le
-joug des victorieux; et le pape, qui n’avait pu empêcher que les troupes
-allemandes passassent par son territoire, voyait, sans oser murmurer,
-que l’empereur se fît son vassal malgré lui. C’est un grand exemple de
-la force des opinions reçues, et du pouvoir de la coutume, qu’on puisse
-toujours s’emparer de Naples sans consulter le pape, et qu’on n’ose
-jamais lui en refuser l’hommage.
-
-Pendant que le petit-fils de Louis XIV perdait Naples, l’aïeul était sur
-le point de perdre la Provence et Le Dauphiné. Déjà le duc de Savoie et
-le prince Eugène y étaient entrés par le Col de Tende. Ces frontières
-n’étaient pas défendues comme le sont la Flandre et l’Alsace, théâtre
-éternel de la guerre, hérissé de citadelles que le danger avait averti
-d’élever. Point de pareilles précautions vers le Var, point de ces
-fortes places qui arrêtent l’ennemi, et qui donnent le temps d’assembler
-des armées. Cette frontière a été négligée jusqu’à nos jours, sans que
-peut-être on puisse en alléguer d’autre raison, sinon que les hommes
-étendent rarement leurs soins de tous les cotés. Le roi de France
-voyait, avec une indignation douloureuse, que ce même duc de Savoie, qui
-un an auparavant n’avait presque plus que sa capitale, et le prince
-Eugène, qui avait été élevé dans sa cour, fussent prêts de lui enlever
-Toulon et Marseille.
-
-(Août 1707) Toulon était assiégé et pressé: une flotte anglaise,
-maîtresse de la mer, était devant le port, et le bombardait. Un peu plus
-de diligence, de précautions, et de concert, auraient fait tomber
-Toulon. Marseille sans défense n’aurait pas tenu; et il était
-vraisemblable que la France allait perdre deux provinces. Mais le
-vraisemblable n’arrive pas toujours. On eut le temps d’envoyer des
-secours. On avait détaché des troupes de l’armée du maréchal de Villars,
-dès que ces provinces avaient été menacées; et on sacrifia les avantages
-qu’on avait en Allemagne pour sauver une partie de la France. Le pays
-par où les ennemis pénétraient est sec, stérile, hérissé de montagnes;
-les vivres rares; la retraite difficile. Les maladies, qui désolèrent
-l’armée ennemie, combattirent encore pour Louis XIV. (22 août 1707) Le
-siége de Toulon fut levé, et bientôt la Provence délivrée, et le
-Dauphiné hors de danger: tant le succès d’une invasion est rare, quand
-on n’a pas de grandes intelligences dans le pays. Charles-Quint y avait
-échoué; et, de nos jours, les troupes de la reine de Hongrie y
-échouèrent encore[26].
-
-Cependant cette irruption, qui avait coûté beaucoup aux alliés, ne
-coûtait pas moins aux Français: elle avait ravagé une grande étendue de
-terrain, et divisé les forces.
-
-L’Europe ne s’attendait pas que dans un temps d’épuisement, et lorsque
-la France comptait pour un grand succès d’être échappée à une invasion,
-Louis XIV aurait assez de grandeur et de ressources pour tenter lui-même
-une invasion dans la Grande-Bretagne, malgré le dépérissement de ses
-forces maritimes, et malgré les flottes des Anglais, qui couvraient la
-mer. Ce projet fut proposé par des Écossais attachés au fils de Jacques
-II. Le succès était douteux; mais Louis XIV envisagea une gloire
-certaine dans la seule entreprise. Il a dit lui-même que ce motif
-l’avait déterminé autant que l’intérêt politique.
-
-Porter la guerre, dans la Grande-Bretagne; tandis qu’on en soutenait le
-fardeau si difficilement en tant d’autres endroits, et tenter de
-rétablir du moins sur le trône d’Écosse le fils de Jacques II, pendant
-qu’on pouvait à peine maintenir Philippe V sur celui d’Espagne, c’était
-une idée pleine de grandeur, et qui, après tout, n’était pas destituée
-de vraisemblance.
-
-Parmi les Écossais, tous ceux qui ne s’étaient pas vendus à la cour de
-Londres gémissaient d’être dans la dépendance des Anglais. Leurs vœux
-secrets appelaient unanimement le descendant de leurs anciens rois,
-chassé, au berceau, des trônes d’Angleterre, d’Écosse, et d’Irlande, et
-à qui on avait disputé jusqu’à sa naissance. On lui promit qu’il
-trouverait trente mille hommes en armes qui combattraient pour lui, s’il
-pouvait seulement débarquer vers Édimbourg avec quelque secours de la
-France.
-
-Louis XIV, qui dans ses prospérités passées avait fait tant d’efforts
-pour le père, en fit autant pour le fils dans le temps même de ses
-revers. Huit vaisseaux de guerre, soixante et dix bâtiments de
-transport, furent préparés à Dunkerque. (Mars 1708) Six mille hommes
-furent embarqués. Le comte de Gacé, depuis maréchal de Matignon,
-commandait les troupes. Le chevalier de Forbin Janson, l’un des plus
-grands hommes de mer, conduisait la flotte. La conjoncture paraissait
-favorable; il n’y avait en Écosse que trois mille hommes de troupes
-réglées. L’Angleterre était dégarnie. Ses soldats étaient occupés en
-Flandre sous le duc de Marlborough. Mais il fallait arriver; et les
-Anglais avaient en mer une flotte de près de cinquante vaisseaux de
-guerre. Cette entreprise fut entièrement semblable à celle que nous
-avons vue, en 1744, en faveur du petit-fils de Jacques II. Elle fut
-prévenue par les Anglais. Des contre-temps la dérangèrent. Le ministère
-de Londres eut même le temps de faire revenir douze bataillons de
-Flandre. On se saisit dans Édimbourg des hommes les plus suspects. Enfin
-le prétendant s’étant présenté aux côtes d’Écosse, et n’ayant point vu
-les signaux convenus, tout ce que put faire le chevalier de Forbin, ce
-fut de le ramener à Dunkerque. Il sauva la flotte; mais tout le fruit de
-l’entreprise fut perdu. Il n’y eut que Matignon qui y gagna. Ayant
-ouvert les ordres de la cour en pleine mer, il y vit les provisions de
-maréchal de France; récompense de ce qu’il voulut et qu’il ne put faire.
-
-Quelques historiens[27] ont supposé que la reine Anne était
-d’intelligence avec son frère. C’est une trop grande simplicité de
-penser qu’elle invitât son compétiteur à la venir détrôner. On a
-confondu les temps: on a cru qu’elle le favorisait alors, parceque
-depuis elle le regarda en secret comme son héritier. Mais qui peut
-jamais vouloir être chassé par son successeur?
-
-Tandis que les affaires de la France devenaient de jour en jour plus
-mauvaises, le roi crut qu’en fesant paraître le duc de Bourgogne, son
-petit-fils, à la tête des armées de Flandre, la présence de l’héritier
-présomptif de la couronne ranimerait l’émulation, qui commençait trop à
-se perdre. Ce prince, d’un esprit ferme et intrépide, était pieux,
-juste, et philosophe. Il était fait pour commander à des sages. Élève de
-Fénélon, archevêque de Cambrai, il aimait ses devoirs: il aimait les
-hommes; il voulait les rendre heureux. Instruit dans l’art de la guerre,
-il regardait cet art plutôt comme le fléau du genre humain et comme une
-nécessité malheureuse, que comme une source de véritable gloire. On
-opposa ce prince philosophe au duc de Marlborough: on lui donna pour
-l’aider le duc de Vendôme. Il arriva ce qu’on ne voit que trop souvent:
-le grand capitaine ne fut pas assez écouté, et le conseil du prince
-balança souvent les raisons du général. Il se forma deux partis; et dans
-l’armée des alliés il n’y en avait qu’un, celui de la cause commune. Le
-prince Eugène était alors sur le Rhin; mais toutes les fois qu’il fut
-avec Marlborough, ils n’eurent jamais qu’un sentiment.
-
-Le duc de Bourgogne était supérieur en forces: la France, que l’Europe
-croyait épuisée, lui avait fourni une armée de près de cent mille
-hommes, et les alliés n’en avaient alors que quatre-vingt mille. Il
-avait encore l’avantage des négociations dans un pays si long-temps
-espagnol, fatigué de garnisons hollandaises, et où beaucoup de citoyens
-penchaient pour Philippe V. Des intelligences lui ouvrirent les portes
-de Gand et d’Ypres: mais les manœuvres de guerre firent évanouir le
-fruit des manœuvres de politique. La division, qui mettait de
-l’incertitude dans le conseil de guerre, fit que d’abord on marcha vers
-la Dandre, et que deux heures après on rebroussa vers l’Escaut, à
-Oudenarde: ainsi on perdit du temps. On trouva le prince Eugène et
-Marlborough qui n’en perdaient point, et qui étaient unis. (11 juillet
-1708) On fut mis en déroute vers Oudenarde: ce n’était pas une grande
-bataille, mais ce fut une fatale retraite. Les fautes se multiplièrent.
-Les régiments allaient où ils pouvaient, sans recevoir aucun ordre. Il y
-eut même plus de quatre mille hommes qui furent pris en chemin, par
-l’armée ennemie, à quelques milles du champ de bataille.
-
-L’armée, découragée, se retira sans ordre sous Gand, sous Tournai, sous
-Ypres, et laissa tranquillement le prince Eugène, maître du terrain,
-assiéger Lille avec une armée moins nombreuse.
-
-Mettre le siége devant une ville aussi grande et aussi fortifiée que
-Lille, sans être maître de Gand, sans pouvoir tirer ses convois que
-d’Ostende, sans les pouvoir conduire que par une chaussée étroite, au
-hasard d’être à tout moment surpris, c’est ce que l’Europe appela une
-action téméraire, mais que la mésintelligence et l’esprit d’incertitude
-qui régnaient dans l’armée française rendirent excusable; c’est enfin ce
-que le succès justifia. Leurs grands convois, qui pouvaient être
-enlevés, ne le furent point. Les troupes qui les escortaient, et qui
-devaient être battues par un nombre supérieur, furent victorieuses.
-L’armée du duc de Bourgogne, qui pouvait attaquer les retranchements de
-l’armée ennemie, encore imparfaits, ne les attaqua pas. (23 octobre
-1708) Lille fut prise, au grand étonnement de toute l’Europe, qui
-croyait le duc de Bourgogne plus en état d’assiéger Eugène et
-Marlborough, que ces généraux en état d’assiéger Lille. Le maréchal de
-Boufflers la défendit pendant près de quatre mois.
-
-Les habitants s’accoutumèrent tellement au fracas du canon et à toutes
-les horreurs qui suivent un siége, qu’on donnait dans la ville des
-spectacles aussi fréquentés qu’en temps de paix; et qu’une bombe qui
-tomba près de la salle de la comédie n’interrompit point le spectacle.
-
-Le maréchal de Boufflers avait mis si bon ordre à tout, que les
-habitants de cette grande ville étaient tranquilles sur la foi de ses
-fatigues. Sa défense lui mérita l’estime des ennemis, les cœurs des
-citoyens, et les récompenses du roi. Les historiens, ou plutôt les
-écrivains de Hollande, qui ont affecté de le blâmer, auraient dû se
-souvenir que quand on contredit la voix publique, il faut avoir été
-témoin, et témoin éclairé, ou prouver ce qu’on avance[28].
-
-Cependant l’armée qui avait regardé faire le siége de Lille se fondait
-peu-à-peu; elle laissa prendre ensuite Gand, Bruges, et tous ses postes
-l’un après l’autre. Peu de campagnes furent aussi fatales. Les officiers
-attachés au duc de Vendôme reprochaient toutes ces fautes au conseil du
-duc de Bourgogne, et ce conseil rejetait tout sur le duc de Vendôme. Les
-esprits s’aigrissaient par le malheur[29]. Un[30] courtisan du duc de
-Bourgogne dit un jour au duc de Vendôme: «Voilà ce que c’est que de
-n’aller jamais à la messe; aussi vous voyez quelles sont nos disgraces.»
-«Croyez-vous, lui répondit le duc de Vendôme, que Marlborough y aille
-plus souvent que moi?» Les succès rapides des alliés enflaient le cœur
-de l’empereur Joseph. Despotique dans l’empire, maître de Landau, il
-voyait le chemin de Paris presque ouvert par la prise de Lille. Déjà
-même un parti hollandais avait eu la hardiesse de pénétrer de Courtrai
-jusqu’auprès de Versailles, et avait enlevé, sur le pont de Sèvres, le
-premier écuyer du roi, croyant se saisir de la personne du dauphin, père
-du duc de Bourgogne[31]. La terreur était dans Paris.
-
-L’empereur avait autant d’espérance au moins d’établir son frère Charles
-en Espagne, que Louis XIV d’y conserver son petit-fils. Déjà cette
-succession, que les Espagnols avaient voulu rendre indivisible, était
-partagée entre trois têtes. L’empereur avait pris pour lui la Lombardie
-et le royaume de Naples. Charles, son frère, avait encore la Catalogne
-et une partie de l’Aragon. L’empereur força alors le pape Clément XI à
-reconnaître l’archiduc pour roi d’Espagne. Ce pape, dont on disait qu’il
-ressemblait à saint Pierre, parcequ’il affirmait, niait, se repentait,
-et pleurait, avait toujours reconnu Philippe V, à l’exemple de son
-prédécesseur; et il était attaché à la maison de Bourbon. L’empereur
-l’en punit, en déclarant dépendants de l’empire beaucoup de fiefs qui
-relevaient jusqu’alors des papes, et surtout Parme et Plaisance, en
-ravageant quelques terres ecclésiastiques, en se saisissant de la ville
-de Comacchio.
-
-Autrefois un pape eût excommunié tout empereur qui lui aurait disputé le
-droit le plus léger; et cette excommunication eût fait tomber l’empereur
-du trône: mais la puissance des clefs étant réduite à peu près au point
-où elle doit l’être, Clément XI, animé par la France, avait osé un
-moment se servir de la puissance du glaive. Il arma et s’en repentit
-bientôt. Il vit que les Romains, sous un gouvernement tout sacerdotal,
-n’étaient pas faits pour manier l’épée. Il désarma, il laissa Comacchio
-en dépôt à l’empereur; il consentit à écrire à l’archiduc: _A notre très
-cher fils, roi catholique en Espagne_. Une flotte anglaise dans la
-Méditerranée, et les troupes allemandes sur ses terres, le forcèrent
-bientôt d’écrire: _A notre très cher fils, roi des Espagnes_. Ce
-suffrage du pape, qui n’était rien dans l’empire d’Allemagne, pouvait
-quelque chose sur le peuple espagnol, à qui on avait fait accroire que
-l’archiduc était indigne de régner, parcequ’il était protégé par des
-hérétiques, qui s’étaient emparés de Gibraltar.
-
-(Août 1708) Restait à la monarchie espagnole, au-delà du continent,
-l’île de Sardaigne, avec celle de Sicile. Une flotte anglaise donna la
-Sardaigne à l’empereur Joseph; car les Anglais voulaient que l’archiduc
-son frère n’eût que l’Espagne. Leurs armes fesaient alors les traités de
-partage. Ils réservèrent la conquête de la Sicile pour un autre temps,
-et aimèrent mieux employer leurs vaisseaux à chercher sur les mers les
-galions de l’Amérique, dont ils prirent quelques uns, qu’à donner à
-l’empereur de nouvelles terres.
-
-La France était aussi humiliée que Rome, et plus en danger; les
-ressources s’épuisaient; le crédit était anéanti; les peuples, qui
-avaient idolâtré leur roi dans ses prospérités, murmuraient contre Louis
-XIV malheureux.
-
-Des partisans, à qui le ministère avait vendu la nation pour quelque
-argent comptant, dans ses besoins pressants, s’engraissaient du malheur
-public, et insultaient à ce malheur par leur luxe. Ce qu’ils avaient
-prêté était dissipé. Sans l’industrie hardie de quelques négociants, et
-surtout de ceux de Saint-Malo, qui allèrent au Pérou, et rapportèrent
-trente millions, dont ils prêtèrent la moitié à l’état, Louis XIV
-n’aurait pas eu de quoi payer ses troupes. La guerre avait ruiné la
-France, et des marchands la sauvèrent. Il en fut de même en Espagne. Les
-galions qui ne furent pas pris par les Anglais servirent à défendre
-Philippe. Mais cette ressource de quelques mois ne rendait pas les
-recrues de soldats plus faciles. Chamillart, élevé au ministère des
-finances et de la guerre, se démit, en 1708, des finances, qu’il laissa
-dans un désordre que rien qe put réparer sous ce règne; et en 1709, il
-quitta le ministère de la guerre, devenu non moins difficile que
-l’autre. On lui reprochait beaucoup de fautes. Le public, d’autant plus
-sévère qu’il souffrait, ne songeait pas qu’il y a des temps malheureux
-où les fautes sont inévitables[32]. Voisin, qui, après lui, gouverna
-l’état militaire, et Desmarets, qui administra les finances, ne purent,
-ni faire des plans de guerre plus heureux, ni rétablir un crédit
-anéanti[33].
-
-(1709) Le cruel hiver de 1709 acheva de désespérer la nation. Les
-oliviers, qui sont une grande ressource dans le midi de la France,
-périrent. Presque tous les arbres fruitiers gelèrent. Il n’y eut point
-d’espérance de récolte. On avait très peu de magasins. Les grains qu’on
-pouvait faire venir à grands frais des Échelles du Levant et de
-l’Afrique pouvaient être pris par les flottes ennemies, auxquelles on
-n’avait presque plus de vaisseaux de guerre à opposer. Le fléau de cet
-hiver était général dans l’Europe; mais les ennemis avaient plus de
-ressources. Les Hollandais surtout, qui ont été si long-temps les
-facteurs des nations, avaient assez de magasins pour mettre les armées
-florissantes des alliés dans l’abondance, tandis que les troupes de
-France, diminuées et découragées, semblaient devoir périr de misère.
-
-Le roi vendit pour quatre cent mille francs de vaisselle d’or. Les plus
-grands seigneurs envoyèrent leur vaisselle d’argent à la Monnaie. On ne
-mangea dans Paris que du pain bis pendant quelques mois. Plusieurs
-familles, à Versailles même, se nourrirent de pain d’avoine. Madame de
-Maintenon en donna l’exemple.
-
-Louis XIV, qui avait déjà fait quelques avances pour la paix, n’hésita
-pas, dans ces circonstances funestes, à la demander à ces mêmes
-Hollandais, autrefois si maltraités par lui.
-
-Les États-Généraux n’avaient plus de stathouder depuis la mort du roi
-Guillaume, et les magistrats hollandais, qui appelaient déjà leurs
-familles _les familles patriciennes_, étaient autant de rois. Les quatre
-commissaires hollandais députés à l’armée traitaient avec fierté trente
-princes d’Allemagne à leur solde. _Qu’on fasse venir Holstein_,
-disaient-ils; _qu’on dise a Hesse de nous venir parler_[34]. Ainsi
-s’expliquaient des marchands qui, dans la simplicité de leurs vêtements
-et dans la frugalité de leurs repas, se plaisaient à écraser à-la-fois
-l’orgueil allemand, qui était à leurs gages, et la fierté d’un grand
-roi, autrefois leur vainqueur.
-
-On les avait vus vendre à bas prix leur attachement à Louis XIV en
-1665; soutenir leurs malheurs en 1672, et les réparer avec un courage
-intrépide; et alors ils voulaient user de leur fortune. Ils étaient bien
-loin de s’en tenir à faire voir aux hommes, par de simples
-démonstrations de supériorité, qu’il n’y a de vraie grandeur que la
-puissance: ils voulaient que leur état eût en souveraineté dix villes en
-Flandre, entre autres Lille qui était entre leurs mains, et Tournai qui
-n’y était pas encore. Ainsi, les Hollandais prétendaient retirer le
-fruit de la guerre, non seulement aux dépens de la France, mais encore
-aux dépens de l’Autriche, pour laquelle ils combattaient, comme Venise
-avait autrefois augmenté son territoire des terres de tous ses voisins.
-L’esprit républicain est au fond aussi ambitieux que l’esprit
-monarchique.
-
-Il y parut bien quelques mois après; car, lorsque ce fantôme de
-négociation fut évanoui, lorsque les armes des alliés eurent encore de
-nouveaux avantages, le duc de Marlborough, plus maître alors que sa
-souveraine en Angleterre, et gagné par la Hollande, fit conclure avec
-les États-Généraux, en 1709, ce célèbre traité de la barrière, par
-lequel ils resteraient maîtres de toutes les villes frontières qu’on
-prendrait sur la France, auraient garnison dans vingt places de la
-Flandre, aux dépens du pays, dans Huy, dans Liége, et dans Bonn; et
-auraient en toute souveraineté la Haute-Gueldre. Ils seraient devenus en
-effet souverains des dix-sept provinces des Pays-Bas; ils auraient
-dominé dans Liége et dans Cologne. C’est ainsi qu’ils voulaient
-s’agrandir sur les ruines mêmes de leurs alliés. Ils nourrissaient déjà
-ces projets élevés, quand le roi leur envoya secrètement le président
-Rouillé pour essayer de traiter avec eux.
-
-Ce négociateur vit d’abord dans Anvers deux magistrats d’Amsterdam,
-Bruys, et Vanderdussen, qui parlèrent en vainqueurs, et qui déployèrent,
-avec l’envoyé du plus fier des rois, toute la hauteur dont ils avaient
-été accablés en 1672. On affecta ensuite de négocier quelque temps avec
-lui, dans un de ces villages que les généraux de Louis XIV avaient mis
-autrefois à feu et à sang. Quand on l’eut joué assez long-temps, on lui
-déclara qu’il fallait que le roi de France forçât le roi son petit-fils
-à descendre du trône sans aucun dédommagement; que l’électeur de Bavière
-François-Marie, et son frère l’électeur de Cologne, demandassent grace,
-ou que le sort des armes ferait les traités.
-
-Les dépêches désespérantes du président de Rouillé arrivaient coup sur
-coup au conseil, dans le temps de la plus déplorable misère où le
-royaume eût été réduit dans les temps les plus funestes. L’hiver de 1709
-laissait des traces affreuses; le peuple périssait de famine. Les
-troupes n’étaient point payées; la désolation était partout. Les
-gémissements et les terreurs du public augmentaient encore le mal.
-
-Le conseil était composé du dauphin, du duc de Bourgogne son fils, du
-chancelier de France Pontchartrain, du duc de Beauvilliers, du marquis
-de Torci, du secrétaire d’état de la guerre Chamillart, et du
-contrôleur-général Desmarets. Le duc de Beauvilliers fit une peinture si
-touchante de l’état où la France était réduite, que le duc de Bourgogne
-en versa des larmes, et tout le conseil y mêla les siennes. Le
-chancelier conclut à faire la paix à quelque prix que ce pût être. Les
-ministres de la guerre et des finances avouèrent qu’ils étaient sans
-ressource. «Une scène si triste, dit le marquis de Torci, serait
-difficile à décrire, quand même il serait permis de révéler le secret de
-ce qu’elle eut de plus touchant.» Ce secret n’était que celui des pleurs
-qui coulèrent.
-
-Le marquis de Torci, dans cette crise, proposa d’aller lui-même partager
-les outrages qu’on fesait au roi dans la personne du président Rouillé:
-mais comment pouvait-il espérer d’obtenir ce que les vainqueurs avaient
-déjà refusé? il ne devait s’attendre qu’à des conditions plus dures.
-
-Les alliés commençaient déjà la campagne. Torci va sous un nom emprunté
-jusque dans La Haye (22 mai 1709). Le grand pensionnaire Heinsius est
-bien étonné quand on lui annonce que celui qui est regardé chez les
-étrangers comme le principal ministre de France est dans son
-antichambre. Heinsius avait été autrefois envoyé en France par le roi
-Guillaume, pour y discuter ses droits sur la principauté d’Orange. Il
-s’était adressé à Louvois, secrétaire d’état ayant le département du
-Dauphiné, sur la frontière duquel Orange est située. Le ministre de
-Guillaume parla vivement, non seulement pour son maître, mais pour les
-réformés d’Orange. Croirait-on que Louvois lui répondit _qu’il le ferait
-mettre à la Bastille_[35]? Un tel discours tenu à un sujet eût été
-odieux; tenu à un ministre étranger, c’était un insolent outrage au
-droit des nations. On peut juger s’il avait laissé des impressions
-profondes dans le cœur du magistrat d’un peuple libre.
-
-Il y a peu d’exemples de tant d’orgueil suivi de tant d’humiliations. Le
-marquis de Torci, suppliant dans La Haye, au nom de Louis XIV, s’adressa
-au prince Eugène et au duc de Marlborough, après avoir perdu son temps
-avec Heinsius. Tous trois voulaient la continuation de la guerre. Le
-prince y trouvait sa grandeur et sa vengeance; le duc, sa gloire et une
-fortune immense qu’il aimait également; le troisième, gouverné par les
-deux autres, se regardait comme un Spartiate qui abaissait un roi de
-Perse. Ils proposèrent non pas une paix, mais une trève; et pendant
-cette trève une satisfaction entière pour tous leurs alliés, et aucune
-pour les alliés du roi; à condition que le roi se joindrait à ses
-ennemis pour chasser d’Espagne son propre petit-fils dans l’espace de
-deux mois, et que pour sûreté il commencerait par céder à jamais dix
-villes aux Hollandais dans la Flandre, par rendre Strasbourg et Brisach,
-et par renoncer à la souveraineté de l’Alsace. Louis XIV ne s’était pas
-attendu, quand il refusait autrefois un régiment au prince Eugène, quand
-Churchill n’était pas encore colonel en Angleterre, et qu’à peine le nom
-de Heinsius lui était connu, qu’un jour ces trois hommes lui
-imposeraient de pareilles lois. En vain Torci voulut tenter Marlborough
-par l’offre de quatre millions: le duc, qui aimait autant la gloire que
-l’argent, et qui, par ses gains immenses produits par des victoires,
-était au-dessus de quatre millions, laissa au ministre de France la
-douleur d’une proposition honteuse et inutile. Torci rapporta au roi les
-ordres de ses ennemis. Louis XIV fit alors ce qu’il n’avait jamais fait
-avec ses sujets. Il se justifia devant eux; il adressa aux gouverneurs
-des provinces, aux communautés des villes, une lettre circulaire, par
-laquelle en rendant compte à ses peuples du fardeau qu’il était obligé
-de leur faire encore soutenir, il excitait leur indignation, leur
-honneur, et même leur pitié[36]. Les politiques dirent que Torci n’était
-allé s’humilier à La Haye que pour mettre les ennemis dans leur tort,
-pour justifier Louis XIV aux yeux de l’Europe, et pour animer les
-Français par le ressentiment de l’outrage fait en sa personne à la
-nation; mais il n’y était allé réellement que pour demander la paix. On
-laissa même encore quelques jours le président Rouillé à La Haye, pour
-tâcher d’obtenir des conditions moins accablantes: et pour toute
-réponse, les États ordonnèrent à Rouillé de partir dans vingt-quatre
-heures.
-
-Louis XIV, à qui l’on rapporta des réponses si dures, dit en plein
-conseil: «Puisqu’il faut faire la guerre, j’aime mieux la faire à mes
-ennemis qu’à mes enfants.» Il se prépara donc à tenter encore la fortune
-en Flandre. La famine, qui désolait les campagnes, fut une ressource
-pour la guerre. Ceux qui manquaient de pain se firent soldats. Beaucoup
-de terres restèrent en friche; mais on eut une armée. Le maréchal de
-Villars, qu’on avait envoyé commander l’année précédente en Savoie
-quelques troupes dont il avait réveillé l’ardeur, et qui avait eu
-quelques petits succès, fut rappelé en Flandre, comme celui en qui
-l’état mettait son espérance.
-
-Déjà Marlborough avait pris Tournai (29 juillet 1709), dont Eugène avait
-couvert le siége. Déjà ces deux généraux marchaient pour investir Mons.
-Le maréchal de Villars s’avança pour les en empêcher. Il avait avec lui
-le maréchal de Boufflers, son ancien, qui avait demandé à servir sous
-lui. Boufflers aimait véritablement le roi et la patrie. Il prouva, en
-cette occasion (malgré la maxime d’un homme de beaucoup d’esprit), que
-dans un état monarchique, et surtout sous un bon maître, il y a des
-vertus. Il y en a, sans doute, tout autant que dans les républiques,
-avec moins d’enthousiasme peut-être, mais avec plus de ce qu’on appelle
-honneur[37].
-
-Dès que les Français s’avancèrent pour s’opposer à l’investissement de
-Mons, les alliés vinrent les attaquer près des bois de Blangies et du
-village de Malplaquet.
-
-L’armée des alliés était d’environ quatre-vingt mille combattants, et
-celle du maréchal de Villars d’environ soixante et dix mille. Les
-Français traînaient avec eux quatre-vingts pièces de canon, les alliés
-cent quarante. Le duc de Marlborough commandait l’aile droite, où
-étaient les Anglais et les troupes allemandes à la solde d’Angleterre.
-Le prince Eugène était au centre; Tilli et un comte de Nassau à la
-gauche, avec les Hollandais.
-
-(11 septembre 1709) Le maréchal de Villars prit pour lui la gauche, et
-laissa la droite au maréchal de Boufflers. Il avait retranché son armée
-à la hâte, manœuvre probablement convenable à des troupes inférieures en
-nombre, long-temps malheureuses, dont la moitié était composée de
-nouvelles recrues, et convenable encore à la situation de la France,
-qu’une défaite entière eût mise aux derniers abois. Quelques historiens
-ont blâmé le général dans sa disposition. _Il devait_, disaient-ils,
-_passer une large trouée, au lieu de la laisser devant lui_. Ceux qui,
-de leur cabinet, jugent ainsi ce qui se passe sur un champ de bataille,
-ne sont-ils pas trop habiles?
-
-Tout ce que je sais, c’est que le maréchal dit lui-même que les soldats,
-qui, ayant manqué de pain un jour entier, venaient de le recevoir, en
-jetèrent une partie pour courir plus légèrement au combat. Il y a eu,
-depuis plusieurs siècles, peu de batailles plus disputées et plus
-longues, aucune plus meurtrière. Je ne dirai autre chose de cette
-bataille que ce qui fut avoué de tout le monde. La gauche des ennemis,
-où combattaient les Hollandais, fut presque toute détruite, et même
-poursuivie la baïonnette au bout du fusil. Marlborough, à la droite,
-fesait et soutenait les plus grands efforts. Le maréchal de Villars
-dégarnit un peu son centre pour s’opposer à Marlborough, et alors même
-ce centre fut attaqué. Les retranchements qui le couvraient furent
-emportés. Le régiment des gardes, qui les défendait, ne put résister.
-Le maréchal, en accourant de sa gauche à son centre, fut blessé, et la
-bataille fut perdue. Le champ était jonché de près de trente mille morts
-ou mourants.
-
-On marchait sur les cadavres entassés, surtout au quartier des
-Hollandais. La France ne perdit guère plus de huit mille hommes dans
-cette journée. Ses ennemis en laissèrent environ vingt et un mille tués
-ou blessés; mais le centre étant forcé, les deux ailes coupées, ceux qui
-avaient fait le plus grand carnage furent les vaincus.
-
-Le maréchal de Boufflers[38] fit la retraite en bon ordre, aidé du
-prince de Tingri-Montmorenci, depuis maréchal de Luxembourg, héritier du
-courage de ses pères. L’armée se retira entre le Quesnoi et
-Valenciennes, emportant plusieurs drapeaux et étendards pris sur les
-ennemis. Ces dépouilles consolèrent Louis XIV: et on compta pour une
-victoire l’honneur de l’avoir disputée si long-temps, et de n’avoir
-perdu que le champ de bataille. Le maréchal de Villars, en revenant à la
-cour, assura le roi que, sans sa blessure, il aurait remporté la
-victoire. J’en ai vu ce général persuadé, mais j’ai vu peu de personnes
-qui le crussent.
-
-On peut s’étonner qu’une armée qui avait tué aux ennemis deux tiers plus
-de monde qu’elle n’en avait perdu, n’essayât pas d’empêcher que ceux qui
-n’avaient eu d’autre avantage que celui de coucher au milieu de leurs
-morts, allassent faire le siége de Mons. Les Hollandais craignirent pour
-cette entreprise: ils hésitèrent. Mais le nom de bataille perdue impose
-aux vaincus, et les décourage. Les hommes ne font jamais tout ce qu’ils
-peuvent faire; et le soldat à qui on dit qu’il a été battu craint de
-l’être encore. Ainsi, Mons fut assiégé et pris (20 octobre 1709), et
-toujours pour les Hollandais, qui le gardèrent, ainsi que Tournai et
-Lille.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII.
-
-Louis XIV continue à demander la paix et à se défendre. Le duc de
-Vendôme affermit le roi d’Espagne sur le trône.
-
-
-Non seulement les ennemis avançaient ainsi pied à pied, et fesaient
-tomber de ce côté toutes les barrières de la France; mais ils
-prétendaient, aidés du duc de Savoie, aller surprendre la Franche-Comté,
-et pénétrer par les deux bouts dans le cœur du royaume. Le général
-Merci, chargé de faciliter cette entreprise, en entrant dans la
-Haute-Alsace par Bâle, fut heureusement arrêté, près de l’île de
-Neubourg, sur le Rhin, par le comte, depuis maréchal, Du Bourg (26 août
-1709). Je ne sais par quelle fatalité ceux qui ont porté le nom de Merci
-ont toujours été aussi malheureux qu’estimés. Celui-ci fut vaincu de la
-manière la plus complète. Rien ne fut entrepris du côté de la
-Savoie[39], mais on n’en craignait pas moins du côté de la Flandre; et
-l’intérieur du royaume était dans un état si languissant, que le roi
-demanda encore la paix en suppliant. Il offrait de reconnaître
-l’archiduc pour roi d’Espagne, de ne donner aucun secours à son
-petit-fils, et de l’abandonner à sa fortune; de donner quatre places en
-otage; de rendre Strasbourg et Brisach; de renoncer à la souveraineté de
-l’Alsace, et de n’en garder que la préfecture; de raser toutes ses
-places, depuis Bâle jusqu’à Philipsbourg; de combler le port si
-long-temps redoutable de Dunkerque, et d’en raser les fortifications; de
-laisser aux États-Généraux Lille, Tournai, Ypres, Menin, Furnes, Condé,
-Maubeuge. Voilà les points principaux qui devaient servir de fondement à
-la paix qu’il implorait.
-
-Les alliés voulurent encore goûter le triomphe de discuter les
-soumissions de Louis XIV. On permit à ses plénipotentiaires de venir, au
-commencement de 1710, porter dans la petite ville de Gertruidenberg les
-prières de ce monarque. Il choisit le maréchal d’Uxelles, homme froid,
-taciturne, d’un esprit plus sage qu’élevé et hardi, et l’abbé, depuis
-cardinal, de Polignac, l’un des plus beaux esprits et des plus éloquents
-de son siècle, qui imposait par sa figure et par ses graces. L’esprit,
-la sagesse, l’éloquence, ne sont rien dans des ministres, lorsque le
-prince n’est pas heureux. Ce sont les victoires qui font les traités.
-Les ambassadeurs de Louis XIV furent plutôt confinés qu’admis à
-Gertruidenberg. Les députés venaient entendre leurs offres, et les
-rapportaient à La Haye au prince Eugène, au duc de Marlborough, au comte
-de Zinzendorf, ambassadeur de l’empereur; et ces offres étaient toujours
-reçues avec mépris. On leur insultait par des libelles outrageants, tous
-composés par des réfugiés français, devenus plus ennemis de la gloire de
-Louis XIV que Marlborough et Eugène.
-
-Les plénipotentiaires de France poussèrent l’humiliation jusqu’à
-promettre que le roi donnerait de l’argent pour détrôner Philippe V, et
-ne furent point écoutés. On exigea que Louis XIV, pour préliminaires,
-s’engageât seul à chasser d’Espagne son petit-fils, dans deux mois, par
-la voie des armes. Cette inhumanité absurde, beaucoup plus outrageante
-qu’un refus, était inspirée par de nouveaux succès.
-
-Tandis que les alliés parlaient ainsi en maîtres irrités contre la
-grandeur et la fierté de Louis XIV, également abaissées, ils prenaient
-la ville de Douai (juin 1710). Ils s’emparèrent bientôt après de
-Béthune, d’Aire, de Saint-Venant; et le lord Stair proposa d’envoyer des
-partis jusqu’à Paris.
-
-Presque dans le même temps, l’armée de l’archiduc, commandée en Espagne
-par Gui de Staremberg, le général allemand qui avait le plus de
-réputation après le prince Eugène, remporta, près de Saragosse (20 août
-1710), une victoire complète sur l’armée en qui le parti de Philippe V
-avait mis son espérance, à la tête de laquelle était le marquis de Bay,
-général malheureux. On remarqua encore que les deux princes qui se
-disputaient l’Espagne, et qui étaient l’un et l’autre à portée de leur
-armée, ne se trouvèrent pas à cette bataille. De tous les princes pour
-qui on combattait en Europe, il n’y avait alors que le duc de Savoie qui
-fit la guerre par lui-même. Il était triste qu’il n’acquît cette gloire
-qu’en combattant contre ses deux filles, dont il voulait détrôner l’une
-pour acquérir en Lombardie un peu de terrain, sur lequel l’empereur
-Joseph lui fesait déjà des difficultés, et dont on l’aurait dépouillé à
-la première occasion.
-
-Cet empereur était heureux partout, et n’était nulle part modéré dans
-son bonheur. Il démembrait de sa seule autorité la Bavière; il en
-donnait les fiefs à ses parents et à ses créatures. Il dépouillait le
-jeune duc de La Mirandole en Italie; et les princes de l’empire lui
-entretenaient une armée vers le Rhin, sans penser qu’ils travaillaient à
-cimenter un pouvoir qu’ils craignaient: tant était encore dominante dans
-les esprits la vieille haine contre le nom de Louis XIV, qui semblait le
-premier des intérêts. La fortune de Joseph le fit encore triompher des
-mécontents de Hongrie. La France avait suscité contre lui le prince
-Ragotski, armé pour ses prétentions et pour celles de son pays. Ragotski
-fut battu, ses villes prises, son parti ruiné. Ainsi Louis XIV était
-également malheureux au-dehors, au-dedans, sur mer et sur terre, dans
-les négociations publiques et dans les intrigues secrètes.
-
-Toute l’Europe croyait alors que l’archiduc Charles, frère de l’heureux
-Joseph, régnerait sans concurrent en Espagne. L’Europe était menacée
-d’une puissance plus terrible que celle de Charles-Quint; et c’était
-l’Angleterre, long-temps ennemie de la branche d’Autriche espagnole, et
-la Hollande, son esclave révoltée, qui s’épuisaient pour l’établir.
-Philippe V, réfugié à Madrid, en sortit encore, et se retira à
-Valladolid; tandis que l’archiduc Charles fit son entrée en vainqueur
-dans la capitale.
-
-Le roi de France ne pouvait plus secourir son petit-fils; il avait été
-obligé de faire en partie ce que ses ennemis exigeaient à
-Gertruidenberg, d’abandonner la cause de Philippe, en fesant revenir,
-pour sa propre défense, quelques troupes demeurées en Espagne. Lui-même
-à peine pouvait résister vers la Savoie, vers le Rhin, et surtout en
-Flandre, où se portaient les plus grands coups.
-
-L’Espagne était encore bien plus à plaindre que la France. Presque
-toutes ses provinces avaient été ravagées par leurs ennemis et par leurs
-défenseurs. Elle était attaquée par le Portugal. Son commerce périssait,
-la disette était générale; mais cette disette fut plus funeste aux
-vainqueurs qu’aux vaincus, parceque dans une grande étendue de pays
-l’affection des peuples refusait tout aux Autrichiens, et donnait tout à
-Philippe. Ce monarque n’avait plus ni troupes, ni général de la part de
-la France. Le duc d’Orléans, par qui s’était un peu rétablie sa fortune
-chancelante, loin de continuer de commander ses armées, était regardé
-alors comme son ennemi. Il est certain que malgré l’affection de la
-ville de Madrid pour Philippe, malgré la fidélité de beaucoup de grands
-et de toute la Castille, il y avait contre Philippe V un grand parti en
-Espagne. Tous les Catalans, nation belliqueuse et opiniâtre, tenaient
-obstinément pour son concurrent. La moitié de l’Aragon était aussi
-gagnée. Une partie des peuples attendait alors l’événement; une autre
-haïssait plus l’archiduc qu’elle n’aimait Philippe. Le duc d’Orléans, du
-même nom de Philippe, mécontent d’ailleurs des ministres espagnols, et
-plus mécontent de la princesse des Ursins qui gouvernait, crut entrevoir
-qu’il pouvait gagner pour lui le pays qu’il était venu défendre; et
-lorsque Louis XIV avait proposé lui-même d’abandonner son petit-fils, et
-qu’on parlait déjà en Espagne d’une abdication, le duc d’Orléans se
-crut digne de remplir la place que Philippe V semblait devoir quitter.
-Il avait à cette couronne des droits que le testament du feu roi
-d’Espagne avait négligés, et que son père avait maintenus par une
-protestation.
-
-Il fit par ses agents une ligue avec quelques grands d’Espagne, par
-laquelle ils s’engageaient à le mettre sur le trône en cas que Philippe
-V en descendît. Il aurait en ce cas trouvé beaucoup d’Espagnols
-empressés à se ranger sous les drapeaux d’un prince qui savait
-combattre. Cette entreprise, si elle eût réussi, pouvait ne pas déplaire
-aux puissances maritimes, qui auraient moins redouté alors de voir
-l’Espagne et la France réunies dans une même main; et elle aurait
-apporté moins d’obstacles à la paix. Le projet fut découvert à Madrid,
-vers le commencement de 1709, tandis que le duc d’Orléans était à
-Versailles. Ses agents furent emprisonnés en Espagne. Philippe V ne
-pardonna pas à son parent d’avoir cru qu’il pouvait abdiquer, et d’avoir
-eu la pensée de lui succéder. La France cria contre le duc d’Orléans.
-Monseigneur, père de Philippe V, opina dans le conseil qu’on fît le
-procès à celui qu’il regardait comme coupable: mais le roi aima mieux
-ensevelir dans le silence un projet informe et excusable, que de punir
-son neveu dans le temps qu’il voyait son petit-fils toucher à sa ruine.
-
-Enfin, vers le temps de la bataille de Saragosse, le conseil du roi
-d’Espagne et la plupart des grands, voyant qu’ils n’avaient aucun
-capitaine à opposer à Staremberg, qu’on regardait comme un autre Eugène,
-écrivirent en corps à Louis XIV pour lui demander le duc de Vendôme. Ce
-prince, retiré dans Anet, partit alors, et sa présence valut une armée.
-La grande réputation qu’il s’était faite en Italie, et que la
-malheureuse campagne de Lille n’avait pu lui faire perdre, frappait les
-Espagnols; sa popularité, sa libéralité qui allait jusqu’à la profusion,
-sa franchise, son amour pour les soldats, lui gagnaient les cœurs. Dès
-qu’il mit les pieds en Espagne, il lui arriva ce qui était arrivé
-autrefois à Bertrand Du Guesclin. Son nom seul attira une foule de
-volontaires. Il n’avait point d’argent: les communautés des villes, des
-villages et des religieux en donnèrent. Un esprit d’enthousiasme saisit
-la nation. (Août 1710) Les débris de la bataille de Saragosse se
-rejoignirent sous lui à Valladolid. Tout s’empressa de fournir des
-recrues. Le duc de Vendôme, sans laisser ralentir un moment cette
-nouvelle ardeur, poursuit les vainqueurs, ramène le roi à Madrid, oblige
-l’ennemi de se retirer vers le Portugal; le suit, passe le Tage à la
-nage; fait prisonnier, dans Brihuega, Stanhope avec cinq mille Anglais
-(9 décembre); atteint le général Staremberg, et le lendemain lui livre
-la bataille de Villa-Viciosa. Philippe V, qui n’avait point encore
-combattu avec ses autres généraux, animé de l’esprit du duc de Vendôme,
-se met à la tête de l’aile droite. Le général prend la gauche. Il
-remporte une victoire entière; de sorte qu’en quatre mois de temps, ce
-prince, qui était arrivé quand tout était désespéré, rétablit tout, et
-affermit pour jamais la couronne d’Espagne sur la tête de Philippe[40].
-
-Tandis que cette révolution éclatante étonnait les alliés, une autre,
-plus sourde et non moins décisive, se préparait en Angleterre. Une
-Allemande avait, par sa mauvaise conduite, fait perdre à la maison
-d’Autriche toute la succession de Charles-Quint, et avait été ainsi le
-premier mobile de la guerre; une Anglaise, par ses imprudences, procura
-la paix. Sara Jennings, duchesse de Marlborough, gouvernait la reine
-Anne, et le duc gouvernait l’état. Il avait en ses mains les finances,
-par le grand trésorier Godolphin, beau-père d’une de ses filles.
-Sunderland, secrétaire d’état, son gendre, lui soumettait le cabinet.
-Toute la maison de la reine, où commandait sa femme, était à ses ordres.
-Il était maître de l’armée, dont il donnait tous les emplois. Si deux
-partis, les _Whigs_ et les _Torys_, divisaient l’Angleterre, les Whigs,
-à la tête desquels il était, fesaient tout pour sa grandeur; et les
-Torys avaient été forcés à l’admirer et à se taire. Il n’est pas indigne
-de l’histoire d’ajouter que le duc et la duchesse étaient les plus
-belles personnes de leur temps, et que cet avantage séduit encore la
-multitude quand il est joint aux dignités et à la gloire.
-
-Il avait plus de crédit à La Haye que le grand pensionnaire, et il
-influait beaucoup en Allemagne. Négociateur et général toujours heureux,
-nul particulier n’eut jamais une puissance et une gloire si étendues. Il
-pouvait encore affermir son pouvoir par ses richesses immenses, acquises
-dans le commandement. J’ai entendu dire à sa veuve, qu’après les
-partages faits à quatre enfants, il lui restait, sans aucune grâce de la
-cour, soixante et dix mille pièces de revenu, qui font plus de quinze
-cent cinquante mille livres de notre monnaie d’aujourd’hui. S’il n’avait
-pas eu autant d’économie que de grandeur, il pouvait se faire un parti
-que la reine Anne n’aurait pu détruire; et si sa femme avait eu plus de
-complaisance, jamais la reine n’eût brisé ses liens. Mais le duc ne put
-jamais triompher de son goût pour les richesses, ni la duchesse de son
-humeur. La reine l’avait aimée avec une tendresse qui allait jusqu’à la
-soumission et à l’abandonnement de toute volonté.
-
-Dans de pareilles liaisons, c’est d’ordinaire du côté des souverains que
-vient le dégoût, le caprice, la hauteur, l’abus de la supériorité; ce
-sont eux qui font sentir le joug, et c’était la duchesse de Marlborough
-qui l’appesantissait. Il fallait une favorite à la reine Anne; elle se
-tourna du côté de mylady Masham, sa dame d’atour. Les jalousies de la
-duchesse éclatèrent. Quelques paires de gants d’une façon singulière
-qu’elle refusa à la reine, une jatte d’eau[41] qu’elle laissa tomber en
-sa présence, par une méprise affectée, sur la robe de madame Masham,
-changèrent la face de l’Europe. Les esprits s’aigrirent. Le frère de la
-nouvelle favorite demande au duc un régiment; le duc le refuse, et la
-reine le donne. Les Torys saisirent cette conjoncture pour tirer la
-reine de cet esclavage domestique, pour abaisser la puissance du duc de
-Marlborough, changer le ministère, faire la paix, et rappeler, s’il se
-pouvait, la maison de Stuart sur le trône d’Angleterre. Si le caractère
-de la duchesse eût pu admettre quelque souplesse, elle eût régné encore.
-La reine et elle étaient dans l’habitude de s’écrire tous les jours sous
-des noms empruntés. Ce mystère et cette familiarité laissaient toujours
-la voie ouverte à la réconciliation; mais la duchesse n’employa cette
-ressource que pour tout gâter. Elle écrivit impérieusement. Elle disait
-dans sa lettre: «Rendez-moi justice, et ne me faites point de réponse.»
-Elle s’en repentit ensuite: elle vint demander pardon; elle pleura; et
-la reine ne lui répondit autre chose, sinon: «Vous m’avez ordonné de ne
-vous point répondre, et je ne vous répondrai pas.» Alors, la rupture fut
-sans retour. La duchesse ne parut plus à la cour; et quelque temps après
-on commença par ôter le ministère au gendre de Marlborough, Sunderland,
-pour déposséder ensuite Godolphin et le duc lui-même. Dans d’autres
-états cela s’appelle une disgrace: en Angleterre, c’est une révolution
-dans les affaires; et la révolution était encore très difficile à
-opérer.
-
-Les Torys, maîtres alors de la reine, ne l’étaient pas du royaume. Ils
-furent obligés d’avoir recours à la religion. Il n’y en a guère
-aujourd’hui, dans la Grande-Bretagne, que le peu qu’il en faut pour
-distinguer les factions. Les Whigs penchaient pour le presbytérianisme.
-C’était la faction qui avait détrôné Jacques II, persécuté Charles II,
-et immolé Charles Iᵉʳ. Les Torys étaient pour les épiscopaux, qui
-favorisaient la maison de Stuart, et qui voulaient établir l’obéissance
-passive envers les rois, parceque les évêques en espéraient plus
-d’obéissance pour eux-mêmes. Ils excitèrent un prédicateur à prêcher
-dans la cathédrale de Saint-Paul cette doctrine, et à désigner d’une
-manière odieuse l’administration de Marlborough, et le parti qui avait
-donné la couronne au roi Guillaume[42]. Mais la reine, qui favorisait ce
-prêtre, ne fut pas assez puissante pour empêcher qu’il ne fût interdit
-pour trois ans par les deux chambres, dans la salle de Westminster, et
-que son sermon ne fût brûlé. Elle sentit encore plus sa faiblesse, en
-n’osant jamais, malgré ses secrètes inclinations pour son sang, lui
-rouvrir le chemin du trône, fermé à son frère par le parti des Whigs.
-Les écrivains qui disent que Marlborough et son parti tombèrent quand la
-faveur de la reine ne les soutint plus, ne connaissent pas l’Angleterre.
-La reine, qui dès-lors voulait la paix, n’osait pas même ôter à
-Marlborough le commandement des armées; et au printemps de 1711,
-Marlborough pressait encore la France, tandis qu’il était disgracié dans
-sa cour.
-
-Sur la fin de janvier de cette même année 1711, arrive à Versailles un
-prêtre inconnu, nommé l’abbé Gautier, qui avait été autrefois aide de
-l’aumônier du maréchal de Tallard, dans son ambassade auprès du roi
-Guillaume. Il avait depuis ce temps demeuré toujours à Londres, n’ayant
-d’autre emploi que celui de dire la messe dans la chapelle privée du
-comte de Gallas, ambassadeur de l’empereur en Angleterre. Le hasard
-l’avait introduit dans la confidence d’un lord ami du nouveau ministère
-opposé au duc de Marlborough. Cet inconnu se rend chez le marquis de
-Torci, et lui dit, sans autre préambule: Voulez-vous faire la paix,
-monsieur? je viens vous apporter les moyens de la traiter. C’était, dit
-M. de Torci, demander à un mourant s’il voulait guérir[43].
-
-On entama bientôt une négociation secrète avec le comte d’Oxford, grand
-trésorier d’Angleterre, et Saint Jean, secrétaire d’état, depuis lord
-Bolingbroke. Ces deux hommes n’avaient d’autre intérêt de donner la paix
-à la France, que celui d’ôter au duc de Marlborough le commandement des
-armées, et d’élever leur crédit sur les ruines du sien. Le pas était
-dangereux; c’était trahir la cause commune des alliés; c’était rompre
-tous ses engagements, et s’exposer, sans aucun prétexte, à la haine de
-la plus grande partie de la nation, et aux recherches du parlement, qui
-auraient pu leur coûter la tête. Il est fort douteux qu’ils eussent pu
-réussir: mais un événement imprévu facilita ce grand ouvrage. (17 avril
-1711) L’empereur Joseph Iᵉʳ mourut, et laissa les états de la maison
-d’Autriche, l’empire d’Allemagne, et les prétentions sur l’Espagne et
-sur l’Amérique, à son frère Charles, qui fut élu empereur quelques mois
-après[44].
-
-Au premier bruit de cette mort, les préjugés qui armaient tant de
-nations commencèrent à se dissiper en Angleterre par les soins du
-nouveau ministère. On avait voulu empêcher que Louis XIV ne gouvernât
-l’Espagne, l’Amérique, la Lombardie, le royaume de Naples et la Sicile,
-sous le nom de son petit-fils. Pourquoi vouloir réunir tant d’états dans
-la main de l’empereur Charles VI? pourquoi la nation anglaise
-aurait-elle épuisé ses trésors? Elle payait plus que l’Allemagne et la
-Hollande ensemble. Les frais de la présente année allaient à sept
-millions de livres sterling. Fallait-il qu’elle se ruinât pour une cause
-qui lui était étrangère, et pour donner une partie de la Flandre aux
-Provinces-Unies rivales de son commerce? Toutes ces raisons, qui
-enhardissaient la reine, ouvrirent les yeux à une grande partie de la
-nation; et un nouveau parlement étant convoqué, la reine eut la liberté
-de préparer la paix de l’Europe.
-
-Mais, en la préparant en secret, elle ne pouvait pas encore se séparer
-publiquement de ses alliés; et quand le cabinet négociait, Marlborough
-était en campagne. Il avançait toujours en Flandre; (août 1711) il
-forçait les lignes que le maréchal de Villars avait tirées de Montreuil
-jusqu’à Valenciennes; (septembre) il prenait Bouchain; il s’avançait au
-Quesnoi, et de là vers Paris, il y avait à peine un rempart à lui
-opposer.
-
-Ce fut dans ce temps malheureux que le célèbre Du Guai-Trouin, aidé de
-son courage et de l’argent de quelques marchands, n’ayant encore aucun
-grade dans la marine, et devant tout à lui-même, équipa une petite
-flotte, et alla prendre une des principales villes du Brésil,
-Saint-Sébastien de Rio-Janéiro. (Septembre et octobre 1711) Son équipage
-revint chargé de richesses; et les Portugais perdirent beaucoup plus
-qu’il ne gagna. Mais le mal qu’on fesait au Brésil ne soulageait pas les
-maux de la France.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII.
-
-Victoire du maréchal de Villars à Denain. Rétablissement des affaires.
-Paix générale.
-
-
-Les négociations, qu’on entama enfin ouvertement à Londres, furent plus
-salutaires. La reine envoya le comte de Strafford, ambassadeur en
-Hollande, communiquer les propositions de Louis XIV. Ce n’était plus
-alors à Marlborough qu’on demandait grace. Le comte de Strafford obligea
-les Hollandais à nommer des plénipotentiaires, et à recevoir ceux de la
-France.
-
-Trois particuliers s’opposaient toujours à cette paix. Marlborough, le
-prince Eugène, et Heinsius, persistaient à vouloir accabler Louis XIV.
-Mais quand le général anglais retourna dans Londres, à la fin de 1711,
-on lui ôta tous ses emplois. Il trouva une nouvelle chambre basse, et
-n’eut pas pour lui la pluralité de la haute. La reine, en créant de
-nouveaux pairs, avait affaibli le parti du duc, et fortifié celui de la
-couronne. Il fut accusé, comme Scipion, d’avoir malversé: mais il se
-tira d’affaire, à peu près de même, par sa gloire et par la retraite. Il
-était encore puissant dans sa disgrace. Le prince Eugène n’hésita pas à
-passer à Londres pour seconder sa faction. Ce prince reçut l’accueil
-qu’on devait à son nom et à sa renommée, et les refus qu’on devait à ses
-propositions. La cour prévalut; le prince Eugène retourna seul achever
-la guerre; et c’était encore un nouvel aiguillon pour lui d’espérer de
-nouvelles victoires, sans compagnon qui en partageât l’honneur.
-
-Tandis qu’on s’assemble à Utrecht[45], tandis que les ministres de
-France, tant maltraités à Gertruidenberg, viennent négocier avec plus
-d’égalité, le maréchal de Villars, retiré derrière des lignes, couvrait
-encore Arras et Cambrai. Le prince Eugène prenait la ville du Quesnoi (6
-juillet 1712), et il étendait dans le pays une armée d’environ cent
-mille combattants. Les Hollandais avaient fait un effort; et n’ayant
-jamais encore fourni à toutes les dépenses qu’ils étaient obligés de
-faire pour la guerre, ils avaient été au-delà de leur contingent cette
-année. La reine Anne ne pouvait encore se dégager ouvertement; elle
-avait envoyé à l’armée du prince Eugène le duc d’Ormond avec douze
-mille Anglais, et payait encore beaucoup de troupes allemandes. Le
-prince Eugène, ayant brûlé le faubourg d’Arras, s’avançait sur l’armée
-française. Il proposa au duc d’Ormond de livrer bataille. Le général
-anglais avait été envoyé pour ne point combattre. Les négociations
-particulières entre l’Angleterre et la France avançaient. Une suspension
-d’armes fut publiée entre les deux couronnes. Louis XIV fit remettre aux
-Anglais la ville de Dunkerque pour sûreté de ses engagements (19 juillet
-1721). Le duc d’Ormond se retira vers Gand. Il voulut emmener avec les
-troupes de sa nation celles qui étaient à la solde de sa reine; mais il
-ne put se faire suivre que de quatre escadrons de Holstein et d’un
-régiment liégeois. Les troupes du Brandebourg, du Palatinat, de Saxe, de
-Hesse, de Danemark, restèrent sous les drapeaux du prince Eugène, et
-furent payées par les Hollandais. L’électeur de Hanovre même, qui devait
-succéder à la reine Anne, laissa malgré elle ses troupes aux alliés, et
-fit voir que, si sa famille attendait la couronne d’Angleterre, ce
-n’était pas sur la faveur de la reine Anne qu’elle comptait.
-
-Le prince Eugène, privé des Anglais, était encore supérieur de vingt
-mille hommes à l’armée française; il l’était par sa position, par
-l’abondance de ses magasins, et par neuf ans de victoires.
-
-Le maréchal de Villars ne put l’empêcher de faire le siége de
-Landrecies. La France, épuisée d’hommes et d’argent, était dans la
-consternation. Les esprits ne se rassuraient point par les conférences
-d’Utrecht, que les succès du prince Eugène pouvaient rendre
-infructueuses. Déjà même des détachements considérables avaient ravagé
-une partie de la Champagne, et pénétré jusqu’aux portes de Reims.
-
-Déjà l’alarme était à Versailles comme dans le reste du royaume. La mort
-du fils unique du roi, arrivée depuis un an; le duc de Bourgogne, la
-duchesse de Bourgogne (février 1712), leur fils aîné (mars), enlevés
-rapidement depuis quelques mois, et portés dans le même tombeau; le
-dernier de leurs enfants moribond; toutes ces infortunes domestiques,
-jointes aux étrangères et à la misère publique, fesaient regarder la fin
-du règne de Louis XIV comme un temps marqué pour la calamité; et l’on
-s’attendait à plus de désastres, que l’on n’avait vu auparavant de
-grandeur et de gloire.
-
-(11 juin 1712) Précisément dans ce temps-là, mourut en Espagne le duc de
-Vendôme. L’esprit de découragement, généralement répandu en France, et
-que je me souviens d’avoir vu, fesait encore redouter que l’Espagne,
-soutenue par le duc de Vendôme, ne retombât par sa perte.
-
-Landrecies ne pouvait pas tenir long-temps. Il fut agité dans Versailles
-si le roi se retirerait à Chambord sur la Loire. Il dit au maréchal
-d’Harcourt qu’en cas d’un nouveau malheur, il convoquerait toute la
-noblesse de son royaume, qu’il la conduirait à l’ennemi malgré son âge
-de soixante et quatorze ans, et qu’il périrait à la tête.
-
-Une faute que fit le prince Eugène délivra le roi et la France de tant
-d’inquiétudes. On prétend que ses lignes étaient trop étendues; que le
-dépôt de ses magasins dans Marchiennes était trop éloigné; que le
-général Albemarle, posté à Denain, entre Marchiennes et le camp du
-prince, n’était pas à portée d’être secouru assez tôt s’il était
-attaqué. On m’a assuré qu’une Italienne fort belle, que je vis quelque
-temps après à La Haye, et qui était alors entretenue par le prince
-Eugène, était dans Marchiennes, et qu’elle avait été cause qu’on avait
-choisi ce lieu pour servir d’entrepôt. Ce n’était pas rendre justice au
-prince Eugène de penser qu’une femme pût avoir part à ses arrangements
-de guerre.
-
-Ceux qui savent qu’un curé, et un conseiller de Douai, nommé Le Fèvre
-d’Orval, se promenant ensemble vers ces quartiers, imaginèrent les
-premiers qu’on pouvait aisément attaquer Denain et Marchiennes,
-serviront mieux à prouver par quels secrets et faibles ressorts les
-grandes affaires de ce monde sont souvent dirigées. Le Fèvre donna son
-avis à l’intendant de la province; celui-ci, au maréchal de Montesquiou,
-qui commandait sous le maréchal de Villars; le général l’approuva et
-l’exécuta. Cette action fut en effet le salut de la France, plus encore
-que la paix avec l’Angleterre. Le maréchal de Villars donna le change au
-prince Eugène. Un corps de dragons s’avança à la vue du camp ennemi,
-comme si on se préparait à l’attaquer; et, tandis que ces dragons se
-retirent ensuite vers Guise, le maréchal marche à Denain, avec son
-armée, sur cinq colonnes. (24 juillet 1712) On force les retranchements
-du général Albemarle, défendus par dix-sept bataillons; tout est tué ou
-pris. Le général se rend prisonnier avec deux princes de Nassau, un
-prince de Holstein, un prince d’Anhalt, et tous les officiers. Le prince
-Eugène arrive à la hâte, mais à la fin de l’action, avec ce qu’il peut
-amener de troupes; il veut attaquer un pont qui conduisait à Denain et
-dont les Français étaient maîtres; il y perd du monde, et retourne à son
-camp après avoir été témoin de cette défaite.
-
-Tous les postes vers Marchiennes, le long de la Scarpe, sont emportés
-l’un après l’autre avec rapidité. (30 juillet 1712) On pousse à
-Marchiennes, défendue par quatre mille hommes; on en presse le siége
-avec tant de vivacité, qu’au bout de trois jours on les fait
-prisonniers, et qu’on se rend maître de toutes les munitions de guerre
-et de bouche amassées par les ennemis pour la campagne. Alors toute la
-supériorité est du coté du maréchal de Villars. (Septembre et octobre
-1712) L’ennemi déconcerté lève le siége de Landrecies, et voit reprendre
-Douai, le Quesnoi, Bouchain. Les frontières sont en sûreté. L’armée du
-prince Eugène se retire, diminuée de près de cinquante bataillons, dont
-quarante furent pris, depuis le combat de Denain jusqu’à la fin de la
-campagne. La victoire la plus signalée n’aurait pas produit de plus
-grands avantages.
-
-Si le maréchal de Villars avait eu cette faveur populaire qu’ont eue
-quelques autres généraux, on l’eût appelé à haute voix _le restaurateur
-de la France_; mais on avouait à peine les obligations qu’on lui avait,
-et, dans la joie publique d’un succès inespéré, l’envie prédominait
-encore[46].
-
-Chaque progrès du maréchal de Villars hâtait la paix d’Utrecht. Le
-ministère de la reine Anne, responsable à sa patrie et à l’Europe, ne
-négligea ni les intérêts de l’Angleterre, ni ceux des alliés, ni la
-sûreté publique. Il exigea d’abord que Philippe V, affermi en Espagne,
-renonçât à ses droits sur la couronne de France, qu’il avait toujours
-conservés; et que le duc de Berri, son frère, héritier présomptif de la
-France, après l’unique arrière-petit-fils qui restait à Louis XIV,
-renonçât aussi à la couronne d’Espagne en cas qu’il devînt roi de
-France. On voulut que le duc d’Orléans fît la même renonciation. On
-venait d’éprouver, par douze ans de guerre, combien de tels actes lient
-peu les hommes. Il n’y a point encore de loi reconnue qui oblige les
-descendants à se priver du droit de régner, auquel auront renoncé les
-pères[47].
-
-Ces renonciations ne sont efficaces que lorsque l’intérêt commun
-continue de s’accorder avec elles. Mais enfin elles calmaient, pour le
-moment présent, une tempête de douze années: et il était probable qu’un
-jour plus d’une nation réunie soutiendrait ces renonciations, devenues
-la base de l’équilibre et de la tranquillité de l’Europe.
-
-On donnait, par ce traité, au duc de Savoie l’île de Sicile, avec le
-titre de roi; et dans le continent, Fénestrelle, Exilles, et la vallée
-de Pragelas. Ainsi on prenait pour l’agrandir sur la maison de Bourbon.
-
-On donnait aux Hollandais une barrière considérable qu’ils avaient
-toujours désirée; et si l’on dépouillait la maison de France de quelques
-domaines en faveur du duc de Savoie, on prenait en effet sur la maison
-d’Autriche de quoi satisfaire les Hollandais, qui devaient devenir à ses
-dépens les conservateurs et les maîtres des plus fortes villes de la
-Flandre. On avait égard aux intérêts de la Hollande dans le commerce; on
-stipulait ceux du Portugal.
-
-On réservait à l’empereur la souveraineté des huit provinces et demie de
-la Flandre espagnole, et le domaine utile des villes de la barrière. On
-lui assurait le royaume de Naples et la Sardaigne, avec tout ce qu’il
-possédait en Lombardie, et les quatre ports sur les côtes de la
-Toscane. Mais le conseil de Vienne se croyait trop lésé, et ne pouvait
-souscrire à ces conditions.
-
-A l’égard de l’Angleterre, sa gloire et ses intérêts étaient en sûreté.
-Elle fesait démolir et combler le port de Dunkerque, objet de tant de
-jalousie. L’Espagne la laissait en possession de Gibraltar et de l’île
-Minorque. La France lui abandonnait la baie d’Hudson, l’île de
-Terre-Neuve, et l’Acadie. Elle obtenait, pour le commerce en Amérique,
-des droits qu’on ne donnait pas aux Français qui avaient placé Philippe
-V sur le trône. Il faut encore compter parmi les articles glorieux au
-ministère anglais, d’avoir fait consentir Louis XIV à faire sortir de
-prison ceux de ses propres sujets qui étaient retenus pour leur
-religion. C’était dicter des lois, mais des lois bien respectables.
-
-Enfin la reine Anne, sacrifiant à sa patrie les droits de son sang et
-les secrètes inclinations de son cœur, fesait assurer et garantir sa
-succession à la maison de Hanovre.
-
-Quant aux électeurs de Bavière et de Cologne, le duc de Bavière devait
-retenir le duché de Luxembourg et le comté de Namur, jusqu’à ce que son
-frère et lui fussent rétablis dans leurs électorats; car l’Espagne avait
-cédé ces deux souverainetés au Bavarois en dédommagement de ses pertes,
-et les alliés n’avaient pris ni Namur ni Luxembourg.
-
-Pour la France, qui démolissait Dunkerque, et qui abandonnait tant de
-places en Flandre, autrefois conquises par ses armes, et assurées par
-les traités de Nimègue et de Rysvick, on lui rendait Lille, Aire,
-Béthune, et Saint-Venant.
-
-Ainsi, il paraissait que le ministère anglais rendait justice à toutes
-les puissances. Mais les Whigs ne la lui rendirent pas; et la moitié de
-la nation persécuta bientôt la mémoire de la reine Anne, pour avoir fait
-le plus grand bien qu’un souverain puisse jamais faire, pour avoir donné
-le repos à tant de nations. On lui reprocha d’avoir pu démembrer la
-France, et de ne l’avoir pas fait[48].
-
-Tous ces traités furent signés l’un après l’autre, dans le cours de
-l’année 1713. Soit opiniâtreté du prince Eugène, soit mauvaise politique
-du conseil de l’empereur, ce monarque n’entra dans aucune de ces
-négociations. Il aurait eu certainement Landau, et peut-être Strasbourg,
-s’il s’était prêté d’abord aux vues de la reine Anne. Il s’obstina à la
-guerre, et il n’eut rien. Le maréchal de Villars ayant mis ce qui
-restait de la Flandre française en sûreté, alla vers le Rhin; et après
-s’être rendu maître de Spire, de Worms, de tous les pays d’alentour, (22
-août 1713) il prend ce même Landau, que l’empereur eût pu conserver par
-la paix; il force les lignes que le prince Eugène avait fait tirer dans
-le Brisgaw; (20 septembre) défait dans ces lignes le maréchal Vaubonne;
-(30 octobre) assiége et prend Fribourg, la capitale de l’Autriche
-antérieure.
-
-Le conseil de Vienne pressait de tous côtés les secours qu’avaient
-promis les cercles de l’empire, et ces secours ne venaient point. Il
-comprit alors que l’empereur, sans l’Angleterre et la Hollande, ne
-pouvait prévaloir contre la France, et il se résolut trop tard à la
-paix.
-
-Le maréchal de Villars, après avoir ainsi terminé la guerre, eut encore
-la gloire de conclure cette paix à Rastadt, avec le prince Eugène.
-C’était peut-être la première fois qu’on avait vu deux généraux opposés,
-au sortir d’une campagne, traiter au nom de leurs maîtres. Ils y
-portèrent tous deux la franchise de leur caractère. J’ai ouï conter au
-maréchal de Villars qu’un des premiers discours qu’il tint au prince
-Eugène fut celui-ci: «Monsieur, nous ne sommes point ennemis; vos
-ennemis sont à Vienne, et les miens à Versailles.» En effet, l’un et
-l’autre eurent toujours dans leurs cours des cabales à combattre.
-
-Il ne fut point question dans ce traité des droits que l’empereur
-réclamait toujours sur la monarchie d’Espagne, ni du vain titre de roi
-catholique, que Charles VI prit toujours, tandis que le royaume restait
-assuré à Philippe V. Louis XIV garda Strasbourg et Landau, qu’il avait
-offert de céder auparavant; Huningue et le nouveau Brisach, qu’il avait
-proposé lui-même de raser; la souveraineté de l’Alsace, à laquelle il
-avait offert de renoncer. Mais, ce qu’il y eut de plus honorable, il
-fit rétablir dans leurs états et dans leurs rangs les électeurs de
-Bavière et de Cologne.
-
-C’est une chose très remarquable que la France, dans tous ses traités
-avec les empereurs, a toujours protégé les droits des princes et des
-états de l’empire. Elle posa les fondements de la liberté germanique à
-Munster, et fit ériger un huitième électorat pour cette même maison de
-Bavière. Le traité de Nimègue confirma celui de Vestphalie. Elle fit
-rendre, par le traité de Rysvick, tous les biens du cardinal de
-Furstemberg. Enfin, par la paix d’Utrecht, elle rétablit deux électeurs.
-Il faut avouer que, dans toute la négociation qui termina cette longue
-querelle, la France reçut la loi de l’Angleterre, et la fit à l’empire.
-
-Les mémoires historiques du temps, sur lesquels on a formé les
-compilations de tant d’histoires de Louis XIV, disent que le prince
-Eugène, en finissant les conférences, pria le duc de Villars d’embrasser
-pour lui les genoux de Louis XIV, et de présenter à ce monarque les
-assurances du plus profond respect _d’un sujet envers son souverain_.
-Premièrement, il n’est pas vrai qu’un prince, petit-fils d’un souverain,
-demeure le sujet d’un autre prince pour être né dans ses états.
-Secondement, il est encore moins vrai que le prince Eugène,
-vicaire-général de l’empire, put se dire sujet du roi de France.
-
-Cependant chaque état se mit en possession de ses nouveaux droits. Le
-duc de Savoie se fit reconnaître en Sicile, sans consulter l’empereur,
-qui s’en plaignit en vain. Louis XIV fit recevoir ses troupes dans
-Lille. Les Hollandais se saisirent des villes de leur barrière; et la
-Flandre leur a payé toujours douze cent cinquante mille florins par an,
-pour être les maîtres chez elle[49]. Louis XIV fit combler le port de
-Dunkerque, raser la citadelle, et démolir toutes les fortifications du
-côté de la mer, sous les yeux d’un commissaire anglais. Les Dunkerquois,
-qui voyaient par là tout leur commerce périr, députèrent à Londres pour
-implorer la clémence de la reine Anne. Il était triste pour Louis XIV
-que ses sujets allassent demander grace à une reine d’Angleterre; mais
-il fut encore plus triste pour eux que la reine Anne fût obligée de les
-refuser.
-
-Le roi, quelque temps après, fit élargir le canal de Mardick; et, au
-moyen des écluses, on fit un port qu’on disait déjà égaler celui de
-Dunkerque. Le comte de Stair, ambassadeur d’Angleterre, s’en plaignit
-vivement à ce monarque. Il est dit, dans un des meilleurs livres que
-nous ayons[50], que Louis XIV répondit au lord Stair: «Monsieur
-l’ambassadeur, j’ai toujours été le maître chez moi, quelquefois chez
-les autres; ne m’en faites pas souvenir.» Je sais de science certaine
-que jamais Louis XIV ne fit une réponse si peu convenable. Il n’avait
-jamais été le maître chez les Anglais: il s’en fallait beaucoup. Il
-l’était chez lui; mais il s’agissait de savoir s’il était le maître
-d’éluder un traité auquel il devait son repos, et peut-être une grande
-partie de son royaume[51].
-
-La clause du traité qui portait la démolition du port de Dunkerque et de
-ses écluses, ne stipulait pas qu’on ne ferait point de port à Mardick.
-On a osé imprimer que le lord Bolingbroke, qui rédigea le traité, fit
-cette omission, gagné par un présent d’un million. On trouve cette lâche
-calomnie dans l’_Histoire de Louis XIV_, sous le nom de _La Martinière_;
-et ce n’est pas la seule qui déshonore cet ouvrage. Louis XIV paraissait
-être en droit de profiter de la négligence des ministres anglais, et de
-s’en tenir à la lettre du traité; mais il aima mieux en remplir
-l’esprit, uniquement pour le bien de la paix; et loin de dire au lord
-Stair qu’_il ne le fît pas souvenir qu’il avait été autrefois le maître
-chez les autres_, il voulut bien céder à ses représentations, auxquelles
-il pouvait résister. Il fit discontinuer les travaux de Mardick au mois
-d’avril 1715. Les ouvrages furent démolis bientôt après, dans la
-régence, et le traité accompli dans tous ses points.
-
-Après cette paix d’Utrecht et de Rastadt, Philippe V ne jouit pas encore
-de toute l’Espagne; il lui resta la Catalogne à soumettre, ainsi que les
-îles de Majorque et d’Iviça.
-
-Il faut savoir que l’empereur Charles VI ayant laissé sa femme à
-Barcelone, ne pouvant soutenir la guerre d’Espagne, et ne voulant ni
-céder ses droits, ni accepter la paix d’Utrecht, était cependant convenu
-alors avec la reine Anne que l’impératrice et ses troupes, devenues
-inutiles en Catalogne, seraient transportées sur des vaisseaux anglais.
-En effet, la Catalogne avait été évacuée; et Staremberg, en partant,
-s’était démis de son titre de vice-roi. Mais il laissa toutes les
-semences d’une guerre civile, et l’espérance d’un prompt secours de la
-part de l’empereur, et même de l’Angleterre. Ceux qui avaient alors le
-plus de crédit dans cette province, se flattèrent qu’ils pourraient
-former une république sous une protection étrangère, et que le roi
-d’Espagne ne serait pas assez fort pour les conquérir. Ils déployèrent
-alors ce caractère que Tacite leur attribuait il y a si long-temps:
-«Nation intrépide, dit-il, qui compte la vie pour rien quand elle ne
-l’emploie pas à combattre.»
-
-La Catalogne est un des pays les plus fertiles de la terre, et des plus
-heureusement situés. Autant arrosé de belles rivières, de ruisseaux, et
-de fontaines, que la vieille et la nouvelle Castille en sont dénuées,
-elle produit tout ce qui est nécessaire aux besoins de l’homme, et tout
-ce qui peut flatter ses désirs, en arbres, en blés, en fruits, en
-légumes de toute espèce. Barcelone est un des beaux ports de l’Europe,
-et le pays fournit tout pour la construction des navires. Ses montagnes
-sont remplies de carrières de marbre, de jaspe, de cristal de roche; on
-y trouve même beaucoup de pierres précieuses. Les mines de fer, d’étain,
-de plomb, d’alun, de vitriol, y sont abondantes: la côte orientale
-produit du corail. La Catalogne, enfin, peut se passer de l’univers
-entier, et ses voisins ne peuvent se passer d’elle.
-
-Loin que l’abondance et les délices aient amolli les habitants, ils ont
-toujours été guerriers, et les montagnards surtout ont été féroces.
-Mais, malgré leur valeur et leur amour extrême pour la liberté, ils ont
-été subjugués dans tous les temps: les Romains, les Goths, les Vandales,
-les Sarrasins, les conquirent.
-
-Ils secouèrent le joug des Sarrasins, et se mirent sous la protection de
-Charlemagne. Ils appartinrent à la maison d’Aragon, et ensuite à celle
-d’Autriche.
-
-Nous avons vu que sous Philippe IV, poussés à bout par le comte-duc
-d’Olivarès, premier ministre, ils se donnèrent à Louis XIII en 1640[52].
-On leur conserva tous leurs privilèges; ils furent plutôt protégés que
-sujets. Ils rentrèrent sous la domination autrichienne en 1652; et, dans
-la guerre de la succession, ils prirent le parti de l’archiduc Charles
-contre Philippe V. Leur opiniâtre résistance prouva que Philippe V,
-délivré même de son compétiteur, ne pouvait seul les réduire. Louis XIV,
-qui, dans les derniers temps de la guerre, n’avait pu fournir ni soldats
-ni vaisseaux à son petit-fils contre Charles, son concurrent, lui en
-envoya alors contre ses sujets révoltés. Une escadre française bloqua le
-port de Barcelone; et le maréchal de Berwick l’assiégea par terre.
-
-La reine d’Angleterre, plus fidèle à ses traités qu’aux intérêts de son
-pays, ne secourut point cette ville. Les Anglais en furent indignés; ils
-se fesaient le reproche que s’étaient fait les Romains d’avoir laissé
-détruire Sagonte. L’empereur d’Allemagne promit de vains secours. Les
-assiégés se défendirent avec un courage fortifié par le fanatisme. Les
-prêtres, les moines, coururent aux armes et sur les brèches, comme s’il
-s’était agi d’une guerre de religion. Un fantôme de liberté les rendit
-sourds à toutes les avances qu’ils reçurent de leur maître. Plus de cinq
-cents ecclésiastiques moururent dans ce siége les armes à la main. On
-peut juger si leurs discours et leur exemple avaient animé les peuples.
-
-Ils arborèrent sur la brèche un drapeau noir, et soutinrent plus d’un
-assaut. Enfin les assiégeants ayant pénétré, les assiégés se battirent
-encore de rue en rue; et, retirés dans la ville neuve, tandis que
-l’ancienne était prise, ils demandèrent en capitulant qu’on leur
-conservât tous leurs priviléges (12 septembre 1714). Ils n’obtinrent que
-la vie et leurs biens. La plupart de leurs priviléges leur furent ôtés;
-et de tous les moines qui avaient soulevé le peuple et combattu contre
-leur roi, il n’y en eut que soixante de punis: on eut même l’indulgence
-de ne les condamner qu’aux galères. Philippe V avait traité plus
-rudement la petite ville de Xativa[53] dans le cours de la guerre: on
-l’avait détruite de fond en comble, pour faire un exemple: mais si l’on
-rase une petite ville de peu d’importance, on n’en rase point une
-grande, qui a un beau port de mer, et dont le maintien est utile à
-l’état.
-
-Cette fureur des Catalans, qui ne les avait pas animés quand Charles VI
-était parmi eux, et qui les transporta quand ils furent sans secours,
-fut la dernière flamme de l’incendie qui avait ravagé si long-temps la
-plus belle partie de l’Europe, pour le testament de Charles II, roi
-d’Espagne[54].
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV[55].
-
-Tableau de l’Europe depuis la paix d’Utrecht jusqu’à la mort de Louis
-XIV.
-
-
-J’ose appeler encore cette longue guerre une guerre civile. Le duc de
-Savoie y fut armé contre ses deux filles. Le prince de Vaudemont, qui
-avait pris le parti de l’archiduc Charles, avait été sur le point de
-faire prisonnier dans la Lombardie son propre père, qui tenait pour
-Philippe V. L’Espagne avait été réellement partagée en factions. Des
-régiments entiers de calvinistes français avaient servi contre leur
-patrie. C’était enfin pour une succession entre parents que la guerre
-générale avait commencé: et l’on peut ajouter que la reine d’Angleterre
-excluait du trône son frère que Louis XIV protégeait, et qu’elle fut
-obligée de le proscrire.
-
-Les espérances et la prudence humaine furent trompées dans cette guerre,
-comme elles le sont toujours. Charles VI, deux fois reconnu dans Madrid,
-fut chassé d’Espagne. Louis XIV, près de succomber[56], se releva par
-les brouilleries imprévues de l’Angleterre. Le conseil d’Espagne, qui
-n’avait appelé le duc d’Anjou au trône que dans le dessein de ne jamais
-démembrer la monarchie, en vit beaucoup de parties séparées. La
-Lombardie, la Flandre[57], restèrent à la maison d’Autriche: la maison
-de Prusse eut une petite partie de cette même Flandre, et les Hollandais
-dominèrent dans une autre; une quatrième partie demeura à la France.
-Ainsi l’héritage de la maison de Bourgogne resta partagé entre quatre
-puissances; et celle qui semblait y avoir le plus de droit n’y conserva
-pas une métairie. La Sardaigne, inutile à l’empereur, lui resta pour un
-temps. Il jouit quelques années de Naples, ce grand fief de Rome, qu’on
-s’est arraché si souvent et si aisément. Le duc de Savoie eut quatre ans
-la Sicile, et ne l’eut que pour soutenir contre le pape le droit
-singulier, mais ancien, d’être pape lui-même dans cette île,
-c’est-à-dire d’être, au dogme près, souverain absolu dans les affaires
-ecclésiastiques.
-
-La vanité de la politique parut encore plus après la paix d’Utrecht que
-pendant la guerre. Il est indubitable que le nouveau ministère de la
-reine Anne voulait préparer en secret le rétablissement du fils de
-Jacques II sur le trône. La reine Anne elle-même commençait à écouter la
-voix de la nature, par celle de ses ministres; et elle était dans le
-dessein de laisser sa succession à ce frère dont elle avait mis la tête
-à prix malgré elle.
-
-Attendrie par les discours de madame Masham, sa favorite, intimidée par
-les représentations des prélats torys qui l’environnaient, elle se
-reprochait cette proscription dénaturée. J’ai vu la duchesse de
-Marlborough persuadée que la reine avait fait venir son frère en secret,
-qu’elle l’avait embrassé, et que, s’il avait voulu renoncer à la
-religion romaine, qu’on regarde en Angleterre et chez tous les
-protestants comme la mère de la tyrannie, elle l’aurait fait désigner
-pour son successeur. Son aversion pour la maison de Hanovre augmentait
-encore son inclination pour le sang des Stuarts. On a prétendu que, la
-veille de sa mort, elle s’écria plusieurs fois: Ah, mon frère! mon cher
-frère! Elle mourut d’apoplexie à l’âge de quarante-neuf ans, le 12 août
-1714.
-
-Ses partisans et ses ennemis convenaient que c’était une femme fort
-médiocre. Cependant, depuis les Édouard III et les Henri V, il n’y eut
-point de règne si glorieux; jamais de plus grands capitaines ni sur
-terre ni sur mer; jamais plus de ministres supérieurs, ni de parlements
-plus instruits, ni d’orateurs plus éloquents.
-
-Sa mort prévint tous ses desseins. La maison de Hanovre, qu’elle
-regardait comme étrangère, et qu’elle n’aimait pas, lui succéda; ses
-ministres furent persécutés.
-
-Le vicomte de Bolingbroke, qui était venu donner la paix à Louis XIV
-avec une grandeur égale à celle de ce monarque, fut obligé de venir
-chercher un asile en France, et d’y reparaître en suppliant. Le duc
-d’Ormond, l’ame du parti du prétendant, choisit le même refuge. Harlay,
-comte d’Oxford, eut plus de courage. C’était à lui qu’on en voulait; il
-resta fièrement dans sa patrie; il y brava la prison où il fut renfermé,
-et la mort dont on le menaçait. C’était une ame sereine, inaccessible à
-l’envie, à l’amour des richesses et à la crainte du supplice. Son
-courage même le sauva, et ses ennemis dans le parlement l’estimèrent
-trop pour prononcer son arrêt.
-
-Louis XIV touchait alors à sa fin. Il est difficile de croire qu’à son
-âge de soixante et dix-sept ans, dans la détresse où était son royaume,
-il osât s’exposer à une nouvelle guerre contre l’Angleterre en faveur du
-prétendant, reconnu par lui pour roi, et qu’on appelait alors le
-chevalier de Saint-George; cependant le fait est très certain. Il faut
-avouer que Louis eut toujours dans l’ame une élévation qui le portait
-aux grandes choses en tout genre. Le comte de Stair, ambassadeur
-d’Angleterre, l’avait bravé. Il avait été forcé de renvoyer de France
-Jacques III, comme dans sa jeunesse on avait chassé Charles II et son
-frère. Ce prince était caché en Lorraine, à Commerci. Le duc d’Onnond et
-le vicomte de Bolingbroke intéressèrent la gloire du roi de France; ils
-le flattèrent d’un soulèvement en Angleterre, et surtout en Écosse,
-contre George Iᵉʳ. Le prétendant n’avait qu’à paraître: on ne demandait
-qu’un vaisseau, quelques officiers et un peu d’argent. Le vaisseau et
-les officiers furent accordés sans délibérer; ce ne pouvait être un
-vaisseau de guerre, les traités ne le permettaient pas. L’Épine
-d’Anican, célèbre armateur, fournit le navire de transport, du canon et
-des armes. A l’égard de l’argent, le roi n’en avait point. On ne
-demandait que quatre cent mille écus, et ils ne se trouvèrent pas. Louis
-XIV écrivit de sa main au roi d’Espagne, Philippe V, son petit-fils, qui
-les prêta. Ce fut avec ce secours que le prétendant passa secrètement en
-Écosse. Il y trouva en effet un parti considérable; mais il venait
-d’être défait par l’armée anglaise du roi George.
-
-Louis était déjà mort; le prétendant revint cacher dans Commerci la
-destinée qui le poursuivit toute sa vie, pendant que le sang de ses
-partisans coulait en Angleterre suc les échafauds.
-
-Nous verrons dans les chapitres réservés à la vie privée et aux
-anecdotes comment mourut Louis XIV au milieu des cabales odieuses de son
-confesseur, et des plus méprisables querelles théologiques qui aient
-jamais troublé des esprits ignorants et inquiets. Mais je considère ici
-l’état où il laissa l’Europe.
-
-La puissance de la Russie s’affermissait chaque jour dans le Nord, et
-cette création d’un nouveau peuple et d’un nouvel empire était encore
-trop ignorée en France, en Italie, et en Espagne.
-
-La Suède, ancienne alliée de la France, et autrefois la terreur de la
-maison d’Autriche, ne pouvait plus se défendre contre les Russes, et il
-ne restait à Charles XII que de la gloire.
-
-Un simple électorat d’Allemagne commençait à devenir une puissance
-prépondérante. Le second roi de Prusse, électeur de Brandebourg, avec de
-l’économie et une armée, jetait les fondements d’une puissance jusque-là
-inconnue.
-
-La Hollande jouissait encore de la considération qu’elle avait acquise
-dans la dernière guerre contre Louis XIV: mais le poids qu’elle mettait
-dans la balance devint toujours moins considérable. L’Angleterre, agitée
-de troubles dans les premières années du règne d’un électeur de Hanovre,
-conserva toute sa force et toute son influence. Les états de la maison
-d’Autriche languirent sous Charles VI; mais la plupart des princes de
-l’empire firent fleurir leurs états. L’Espagne respira sous Philippe V,
-qui devait son trône à Louis XIV. L’Italie fut tranquille jusqu’à
-l’année 1717. Il n’y eut aucune querelle ecclésiastique en Europe qui
-pût donner au pape un prétexte de faire valoir ses prétentions, ou qui
-pût le priver des prérogatives qu’il a conservées. Le jansénisme seul
-troubla la France, mais sans faire de schisme, sans exciter de guerre
-civile.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV.
-
-Particularités et anecdotes du règne de Louis XIV[58].
-
-
-Les anecdotes sont un champ resserré où l’on glane après la vaste
-moisson de l’histoire; ce sont de petits détails long-temps cachés, et
-de là vient le nom d’_anecdotes_; ils intéressent le public quand ils
-concernent des personnages illustres.
-
-Les _vies des grands hommes_, dans Plutarque, sont un recueil
-d’anecdotes plus agréables que certaines: comment aurait-il eu des
-mémoires fidèles de la vie privée de Thésée et de Lycurgue? Il y a, dans
-la plupart des maximes qu’il met dans la bouche de ses héros, plus
-d’utilité morale que de vérité historique.
-
-L’_Histoire secrète de Justinien_ par Procope est une satire dictée par
-la vengeance; et quoique la vengeance puisse dire la vérité, cette
-satire, qui contredit l’histoire publique de Procope, ne paraît pas
-toujours vraie.
-
-Il n’est pas permis aujourd’hui d’imiter Plutarque, encore moins
-Procope. Nous n’admettons pour vérités historiques que celles qui sont
-garanties. Quand des contemporains, comme le cardinal de Retz et le duc
-de La Rochefoucauld, ennemis l’un de l’autre, confirment le même fait
-dans leurs Mémoires, ce fait est indubitable; quand ils se contredisent,
-il faut douter: ce qui n’est point vraisemblable ne doit point être
-cru, à moins que plusieurs contemporains dignes de foi ne déposent
-unanimement.
-
-Les anecdotes les plus utiles et les plus précieuses sont les écrits
-secrets que laissent les grands princes, quand la candeur de leur ame se
-manifeste dans ces monuments; tels sont ceux que je rapporte de Louis
-XIV[59].
-
-Les détails domestiques amusent seulement la curiosité; les faiblesses
-qu’on met au grand jour ne plaisent qu’à la malignité, à moins que ces
-mêmes faiblesses n’instruisent, ou par les malheurs qui les ont suivies,
-ou par les vertus qui les ont réparées.
-
-Les mémoires secrets des contemporains sont suspects de partialité; ceux
-qui écrivent une ou deux générations après doivent user de la plus
-grande circonspection, écarter le frivole, réduire l’exagéré, et
-combattre la satire.
-
-Louis XIV mit dans sa cour, comme dans son règne, tant d’éclat et de
-magnificence, que les moindres détails de sa vie semblent intéresser la
-postérité, ainsi qu’ils étaient l’objet de la curiosité de toutes les
-cours de l’Europe et de tous les contemporains. La splendeur de son
-gouvernement s’est répandue sur ses moindres actions. On est plus avide,
-surtout en France, de savoir les particularités de sa cour que les
-révolutions de quelques autres états. Tel est l’effet de la grande
-réputation. On aime mieux apprendre ce qui se passait dans le cabinet et
-dans la cour d’Auguste, que le détail des conquêtes d’Attila ou de
-Tamerlan.
-
-Voilà pourquoi il n’y a guère d’historiens qui n’aient publié les
-premiers goûts de Louis XIV pour la baronne de Beauvais, pour
-mademoiselle d’Argencourt, pour la nièce du cardinal Mazarin, qui fut
-mariée au comte de Soissons, père du prince Eugène; surtout pour Marie
-Mancini, sa sœur, qui épousa ensuite le connétable Colonne.
-
-Il ne régnait pas encore quand ces amusements occupaient l’oisiveté où
-le cardinal Mazarin, qui gouvernait despotiquement, le laissait languir.
-L’attachement seul pour Marie Mancini fut une affaire importante,
-parcequ’il l’aima assez pour être tenté de l’épouser, et fut assez
-maître de lui-même pour s’en séparer[60]. Cette victoire qu’il remporta
-sur sa passion commença à faire connaître qu’il était né avec une grande
-ame. Il en remporta une plus forte et plus difficile en laissant le
-cardinal Mazarin maître absolu. La reconnaissance l’empêcha de secouer
-le joug qui commençait à lui peser. C’était une anecdote très connue à
-la cour, qu’il avait dit après la mort du cardinal: «Je ne sais pas ce
-que j’aurais fait, s’il avait vécu plus long-temps[61].»
-
-Il s’occupa à lire des livres d’agrément dans ce loisir; il lisait
-surtout avec la connétable Colonne, qui avait de l’esprit ainsi que
-toutes ses sœurs. Il se plaisait aux vers et aux romans, qui, en
-peignant la galanterie et la grandeur, flattaient en secret son
-caractère. Il lisait les tragédies de Corneille, et se formait le goût,
-qui n’est que la suite d’un sens droit, et le sentiment prompt d’un
-esprit bien fait. La conversation de sa mère et des dames de sa cour ne
-contribua pas peu à lui faire goûter cette fleur d’esprit, et à le
-former à cette politesse singulière qui commençaient dès-lors à
-caractériser la cour. Anne d’Autriche y avait apporté une certaine
-galanterie noble et fière, qui tenait du génie espagnol de ces temps-là,
-et y avait joint les grâces, la douceur, et une liberté décente, qui
-n’étaient qu’en France[62]. Le roi fit plus de progrès dans cette école
-d’agréments depuis dix-huit ans jusqu’à vingt, qu’il n’en avait fait
-dans les sciences sous son précepteur, l’abbé de Beaumont, depuis
-archevêque de Paris. On ne lui avait presque rien appris. Il eût été à
-desirer qu’au moins on l’eût instruit de l’histoire, et surtout de
-l’histoire moderne; mais ce qu’on en avait alors était trop mal écrit.
-Il était triste qu’on n’eût encore réussi que dans les romans inutiles,
-et que ce qui était nécessaire fût rebutant. On fit imprimer sous son
-nom une _Traduction des Commentaires de César_, et une de _Florus_ sous
-le nom de son frère: mais ces princes n’y eurent d’autre part que celle
-d’avoir eu inutilement pour leurs thèmes quelques endroits de ces
-auteurs.
-
-Celui qui présidait à l’éducation du roi, sous le premier maréchal de
-Villeroi, son gouverneur, était tel qu’il le fallait, savant et aimable:
-mais les guerres civiles nuisirent à cette éducation, et le cardinal
-Mazarin souffrait volontiers qu’on donnât au roi peu de lumières.
-Lorsqu’il s’attacha à Marie Mancini, il apprit aisément l’italien pour
-elle; et dans le temps de son mariage, il s’appliqua à l’espagnol moins
-heureusement. L’étude qu’il avait trop négligée avec ses précepteurs, au
-sortir de l’enfance, une timidité qui venait de la crainte de se
-compromettre, et l’ignorance où le tenait le cardinal Mazarin, firent
-penser à toute la cour qu’il serait toujours gouverné comme Louis XIII,
-son père.
-
-Il n’y eut qu’une occasion où ceux qui savent juger de loin prévirent ce
-qu’il devait être; ce fut lorsqu’en 1655, après l’extinction des guerres
-civiles, après sa première campagne et son sacre, le parlement voulut
-encore s’assembler au sujet de quelques édits; le roi partit de
-Vincennes, en habit de chasse, suivi de toute sa cour, entra au
-parlement en grosses bottes, le fouet à la main, et prononça ces propres
-mots: «On sait les malheurs qu’ont produits vos assemblées; j’ordonne
-qu’on cesse celles qui sont commencées sur mes édits. Monsieur le
-premier président, je vous défends de souffrir des assemblées, et à pas
-un de vous de les demander[63].»
-
-Sa taille déjà majestueuse, la noblesse de ses traits, le ton et l’air
-de maître dont il parla, imposèrent plus que l’autorité de son rang,
-qu’on avait jusque-là peu respectée. Mais ces prémices de sa grandeur
-semblèrent se perdre le moment d’après; et les fruits n’en parurent
-qu’après la mort du cardinal.
-
-La cour, depuis le retour triomphant de Mazarin, s’occupait de jeu, de
-ballets, de la comédie, qui, à peine née en France, n’était pas encore
-un art, et de la tragédie, qui était devenue un art sublime entre les
-mains de Pierre Corneille. Un curé de Saint-Germain-l’Auxerrois, qui
-penchait vers les idées rigoureuses des jansénistes, avait écrit souvent
-à la reine contre ces spectacles dès les premières années de la régence.
-Il prétendit que l’on était damné pour y assister; il fit même signer
-cet anathème par sept docteurs de Sorbonne; mais l’abbé de Beaumont,
-précepteur du roi, se munit de plus d’approbations de docteurs, que le
-rigoureux curé n’avait apporté de condamnations. Il calma ainsi les
-scrupules de la reine; et quand il fut archevêque de Paris, il autorisa
-le sentiment qu’il avait défendu étant abbé. Vous trouverez ce fait dans
-les _Mémoires_ de la sincère madame de Motteville.
-
-Il faut observer que depuis que le cardinal de Richelieu avait introduit
-à la cour les spectacles réguliers, qui ont enfin rendu Paris la rivale
-d’Athènes, non seulement il y eut toujours un banc pour l’Académie, qui
-possédait plusieurs ecclésiastiques dans son corps, mais qu’il y en eut
-un particulier pour les évêques.
-
-Le cardinal Mazarin, en 1646 et en 1654, fit représenter sur le théâtre
-du Palais-Royal et du Petit-Bourbon, près du Louvre, des opéra italiens,
-exécutés par des voix qu’il fit venir d’Italie. Ce spectacle nouveau
-était né depuis peu à Florence, contrée alors favorisée de la fortune
-comme de la nature, et à laquelle on doit la reproduction de plusieurs
-arts anéantis pendant des siècles, et la création de quelques uns.
-C’était en France un reste de l’ancienne barbarie, de s’opposer à
-l’établissement de ces arts.
-
-Les jansénistes, que les cardinaux de Richelieu et de Mazarin voulurent
-réprimer, s’en vengèrent contre les plaisirs que ces deux ministres
-procuraient à la nation. Les luthériens et les calvinistes en avaient
-usé ainsi du temps du pape Léon X. Il suffit d’ailleurs d’être novateur
-pour être austère. Les mêmes esprits, qui bouleverseraient un état pour
-établir une opinion souvent absurde, anathématisent les plaisirs
-innocents nécessaires à une grande ville, et des arts qui contribuent à
-la splendeur d’une nation. L’abolition des spectacles serait une idée
-plus digne du siècle d’Attila que du siècle de Louis XIV.
-
-La danse, qui peut encore se compter parmi les arts[64], parcequ’elle
-est asservie à des règles, et qu’elle donne de la grace au corps, était
-un des plus grands amusements de la cour. Louis XIII n’avait dansé
-qu’une fois dans un ballet, en 1625; et ce ballet était d’un goût
-grossier, qui n’annonçait pas ce que les arts furent en France trente
-ans après. Louis XIV excellait dans les danses graves, qui convenaient à
-la majesté de sa figure, et qui ne blessaient pas celle de son rang[65].
-Les courses de bagues, qu’on fesait quelquefois, et où l’on étalait déjà
-une grande magnificence, fesaient paraître avec éclat son adresse à tous
-les exercices. Tout respirait les plaisirs et la magnificence qu’on
-connaissait alors. C’était peu de chose en comparaison de ce qu’on vit
-quand le roi régna par lui-même; mais c’était de quoi étonner, après les
-horreurs d’une guerre civile, et après la tristesse de la vie sombre et
-retirée de Louis XIII. Ce prince malade et chagrin n’avait été ni servi,
-ni logé, ni meublé en roi. Il n’y avait pas pour cent mille écus de
-pierreries appartenantes à la couronne. Le cardinal Mazarin n’en laissa
-que pour douze cent mille; et aujourd’hui il y en a pour environ vingt
-millions de livres.
-
-(1660) Tout prit au mariage de Louis XIV un caractère plus grand de
-magnificence et de goût qui augmenta toujours depuis. Quand il fit son
-entrée avec la reine son épouse, Paris vit avec une admiration
-respectueuse et tendre cette jeune reine, qui avait de la beauté, portée
-dans un char superbe, d’une invention nouvelle; le roi à cheval, à coté
-d’elle, paré de tout ce que l’art avait pu ajouter à sa beauté mâle et
-héroïque qui arrêtait tous les regards.
-
-On prépara au bout des allées de Vincennes un arc de triomphe dont la
-base était de pierre; mais le temps, qui pressait, ne permit pas qu’on
-l’achevât d’une matière durable: il ne fut élevé qu’en plâtre, et il a
-été depuis totalement démoli. Claude Perrault en avait donné le dessin.
-La porte Saint-Antoine fut rebâtie pour la même cérémonie; monument d’un
-goût moins noble, mais orné d’assez beaux morceaux de sculpture. Tous
-ceux qui avaient vu, le jour de la bataille de Saint-Antoine, rapporter
-à Paris, par cette porte, alors garnie d’une herse, les corps morts ou
-mourants de tant de citoyens, et qui voyaient cette entrée, si
-différente, bénissaient le ciel, et rendaient graces d’un si heureux
-changement.
-
-Le cardinal Mazarin, pour solenniser ce mariage, fit représenter au
-Louvre l’opéra italien intitulé _Ercole amante_. Il ne plut pas aux
-Français. Ils n’y virent avec plaisir que le roi et la reine qui y
-dansèrent. Le cardinal voulut se signaler par un spectacle plus au goût
-de la nation. Le secrétaire d’état de Lyonne se chargea de faire
-composer une espèce de tragédie allégorique, dans le goût de celle de
-l’_Europe_, à laquelle le cardinal de Richelieu avait travaillé. Ce fut
-un bonheur pour le grand Corneille qu’il ne fût pas choisi pour remplir
-ce mauvais canevas. Le sujet était _Lisis_ et _Hespérie_. _Lisis_
-signifiait la France, et _Hespérie_ l’Espagne. Quinault fut chargé d’y
-travailler. Il venait de se faire une grande réputation par la pièce du
-_Faux Tiberinus_, qui, quoique mauvaise, avait eu un prodigieux succès.
-Il n’en fut pas de même de _Lisis_. On l’exécuta au Louvre. Il n’y eut
-de beau que les machines. Le marquis de Sourdeac, du nom de Rieux, à qui
-l’on dut depuis l’établissement de l’opéra en France, fit exécuter dans
-ce temps-là même, à ses dépens, dans son château de Neubourg, la _Toison
-d’or_ de Pierre Corneille, avec des machines. Quinault, jeune et d’une
-figure agréable, avait pour lui la cour: Corneille avait son nom et la
-France. Il en résulte que nous devons en France l’opéra et la comédie à
-deux cardinaux.
-
-Ce ne fut qu’un enchaînement de fêtes, de plaisirs, de galanteries,
-depuis le mariage du roi. Elles redoublèrent à celui de Monsieur, frère
-du roi, avec Henriette d’Angleterre, sœur de Charles II; et elles
-n’avaient été interrompues qu’en 1661, par la mort du cardinal Mazarin.
-
-Quelques mois[66] après la mort de ce ministre, il arriva un événement
-qui n’a point d’exemple; et ce qui est non moins étrange, c’est que tous
-les historiens l’ont ignoré. On envoya dans le plus grand secret, au
-château de l’île Sainte-Marguerite, dans la mer de Provence, un
-prisonnier inconnu, d’une taille au-dessus de l’ordinaire, jeune et de
-la figure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dans la route,
-portait un masque dont la mentonnière avait des ressorts d’acier, qui
-lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur son visage. On
-avait ordre de le tuer s’il se découvrait. Il resta dans l’île jusqu’à
-ce qu’un officier de confiance, nommé Saint-Mars, gouverneur de
-Pignerol, ayant été fait gouverneur de la Bastille, l’an 1690, l’alla
-prendre à l’île Sainte-Marguerite, et le conduisit à la Bastille,
-toujours masqué. Le marquis de Louvois alla le voir dans cette île avant
-la translation, et lui parla debout et avec une considération qui tenait
-du respect. Cet inconnu fut mené à la Bastille, où il fut logé aussi
-bien qu’on peut l’être dans ce château. On ne lui refusait rien de ce
-qu’il demandait. Son plus grand goût était pour le linge d’une finesse
-extraordinaire, et pour les dentelles. Il jouait de la guitare. On lui
-faisait la plus grande chère, et le gouverneur s’asseyait rarement
-devant lui. Un vieux médecin de la Bastille, qui avait souvent traité
-cet homme singulier dans ses maladies, a dit qu’il n’avait jamais vu son
-visage, quoiqu’il eût souvent examiné sa langue et le reste de son
-corps. Il était admirablement bien fait, disait ce médecin: sa peau
-était un peu brune; il intéressait par le seul ton de sa voix, ne se
-plaignant jamais de son état, et ne laissant point entrevoir ce qu’il
-pouvait être[67].
-
-Cet inconnu mourut en 1703[68], et fut enterré la nuit à la paroisse de
-Saint-Paul. Ce qui redouble l’étonnement, c’est que, quand on l’envoya
-dans l’île de Sainte-Marguerite, il ne disparut dans l’Europe aucun
-homme considérable. Ce prisonnier l’était sans doute, car voici ce qui
-arriva les premiers jours qu’il était dans l’île. Le gouverneur mettait
-lui-même les plats sur la table, et ensuite se retirait après l’avoir
-enfermé. Un jour le prisonnier écrivit avec un couteau sur une assiette
-d’argent, et jeta l’assiette par la fenêtre, vers un bateau qui était au
-rivage, presque au pied de la tour. Un pêcheur, à qui ce bateau
-appartenait, ramassa l’assiette, et la rapporta au gouverneur. Celui-ci
-étonné demanda au pêcheur: «Avez-vous lu ce qui est écrit sur cette
-assiette, et quelqu’un l’a-t-il vue entre vos mains?» «Je ne sais pas
-lire, répondit le pêcheur. Je viens de la trouver, personne ne l’a vue.»
-Ce paysan fut retenu jusqu’à ce que le gouverneur fût bien informé qu’il
-n’avait jamais lu, et que l’assiette n’avait été vue de personne.
-«Allez, lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne savoir pas lire.» Parmi
-les personnes qui ont eu une connaissance immédiate de ce fait, il y en
-a une très digne de foi qui vit encore[69]. M. de Chamillart fut le
-dernier ministre qui eut cet étrange secret. Le second maréchal de La
-Feuillade, son gendre, m’a dit qu’à la mort de son beau-père, il le
-conjura à genoux de lui apprendre ce que c’était que cet homme, qu’on ne
-connut jamais que sous le nom de _l’homme au masque de fer_. Chamillart
-lui répondit que c’était le secret de l’état, et qu’il avait fait
-serment de ne le révéler jamais. Enfin, il reste encore beaucoup de mes
-contemporains qui déposent de la vérité de ce que j’avance, et je ne
-connais point de fait ni plus extraordinaire ni mieux constaté.
-
-Louis XIV, cependant, partageait son temps entre les plaisirs qui
-étaient de son âge, et les affaires qui étaient de son devoir. Il tenait
-conseil tous les jours, et travaillait ensuite secrètement avec Colbert.
-Ce travail secret fut l’origine de la catastrophe du célèbre Fouquet,
-dans laquelle furent enveloppés le secrétaire d’état Guénégaud,
-Pellisson, Gourville, et tant d’autres. La chute de ce ministre, à qui
-on avait bien moins de reproches à faire qu’au cardinal Mazarin, fit
-voir qu’il n’appartient pas à tout le monde de faire les mêmes fautes.
-Sa perte était déjà résolue quand le roi accepta la fête magnifique que
-ce ministre lui donna dans sa maison de Vaux. Ce palais et les jardins
-lui avaient coûté dix-huit millions, qui en valent aujourd’hui environ
-trente-cinq[70]. Il avait bâti le palais deux fois, et acheté trois
-hameaux, dont le terrain fut enfermé dans ces jardins immenses, plantés
-en partie par Le Nostre, et regardés alors comme les plus beaux de
-l’Europe. Les eaux jaillissantes de Vaux, qui parurent depuis au-dessous
-du médiocre, après celles de Versailles, de Marli, et de Saint-Cloud,
-étaient alors des prodiges. Mais, quelque belle que soit cette maison,
-cette dépense de dix-huit millions, dont les comptes existent encore,
-prouve qu’il avait été servi avec aussi peu d’économie qu’il servait le
-roi. Il est vrai qu’il s’en fallait beaucoup que Saint-Germain et
-Fontainebleau, les seules maisons de plaisance habitées par le roi,
-approchassent de la beauté de Vaux. Louis XIV le sentit, et en fut
-irrité. On voit partout, dans cette maison, les armes et la devise de
-Fouquet. C’est un écureuil avec ces paroles: _Quo non ascendam? Où ne
-monterai-je point?_ Le roi se les fit expliquer. L’ambition de cette
-devise ne servit pas à apaiser le monarque. Les courtisans remarquèrent
-que l’écureuil était peint partout poursuivi par une couleuvre, qui
-était les armes de Colbert. La fête fut au-dessus de celles que le
-cardinal Mazarin avait données, non seulement pour la magnificence, mais
-pour le goût. On y représenta pour la première fois les _Fâcheux_ de
-Molière. Pellisson avait fait le prologue, qu’on admira. Les plaisirs
-publics cachent ou préparent si souvent à la cour des désastres
-particuliers, que, sans la reine-mère, le surintendant et Pellisson
-auraient été arrêtés dans Vaux le jour de la fête. Ce qui augmentait le
-ressentiment du roi, c’est que mademoiselle de La Vallière, pour qui le
-prince commençait à sentir une vraie passion, avait été un des objets
-des goûts passagers du surintendant, qui ne ménageait rien pour les
-satisfaire. Il avait offert à mademoiselle de La Vallière deux cent
-mille livres; et cette offre avait été reçue avec indignation, avant
-qu’elle eût aucun dessein sur le cœur du roi. Le surintendant s’étant
-aperçu depuis quel puissant rival il avait, voulut être le confident de
-celle dont il n’avait pu être le possesseur, et cela même irritait
-encore.
-
-Le roi, qui, dans un premier mouvement d’indignation, avait été tenté de
-faire arrêter le surintendant, au milieu même de la fête qu’il en
-recevait, usa ensuite d’une dissimulation peu nécessaire. On eût dit que
-ce monarque, déjà tout puissant, eût craint le parti que Fouquet s’était
-fait.
-
-Il était procureur-général du parlement; et cette charge lui donnait le
-privilége d’être jugé par les chambres assemblées; mais, après que tant
-de princes, de maréchaux, et de ducs, avaient été jugés par des
-commissaires, on eût pu traiter comme eux un magistrat, puisqu’on
-voulait se servir de ces voies extraordinaires qui, sans être injustes,
-laissent toujours un soupçon d’injustice.
-
-Colbert l’engagea, par un artifice peu honorable, à vendre sa charge. On
-lui en offrit jusqu’à dix-huit cent mille livres, qui vaudraient trois
-millions et demi de nos jours; et, par un malentendu, il ne la vendit
-que quatorze cent mille francs. Le prix excessif des places au
-parlement, si diminué depuis, prouve quel reste de considération ce
-corps avait conservé dans son abaissement même. Le duc de Guise, grand
-chambellan du roi, n’avait vendu cette charge de la couronne au duc de
-Bouillon, que huit cent mille livres.
-
-C’était la fronde, c’était la guerre de Paris qui avait mis ce prix aux
-charges de judicature. Si c’était un des grands défauts et un des grands
-malheurs d’un gouvernement long-temps obéré, que la France fût l’unique
-pays de la terre où les places de juges fussent vénales, c’était une
-suite du levain de la sédition, et c’était une espèce d’insulte faite au
-trône, qu’une place de procureur du roi coûtât plus que les premières
-dignités de la couronne.
-
-Fouquet, pour avoir dissipé les finances de l’état, et pour en avoir usé
-comme des siennes propres, n’en avait pas moins de grandeur dans l’ame.
-Ses déprédations n’avaient été que des magnificences et des libéralités.
-(1661) Il fit porter à l’épargne le prix de sa charge, et cette belle
-action ne le sauva pas. On attira avec adresse à Nantes un homme qu’un
-exempt et deux gardes pouvaient arrêter à Paris. Le roi lui fit des
-caresses avant sa disgrace. Je ne sais pourquoi la plupart des princes
-affectent d’ordinaire de tromper par de fausses bontés ceux de leurs
-sujets qu’ils veulent perdre. La dissimulation alors est l’opposé de la
-grandeur. Elle n’est jamais une vertu, et ne peut devenir un talent
-estimable que quand elle est absolument nécessaire. Louis XIV parut
-sortir de son caractère; mais on lui avait fait entendre que Fouquet
-fesait de grandes fortifications à Belle-Isle, et qu’il pouvait avoir
-trop de liaisons au-dehors et au-dedans du royaume. Il parut bien, quand
-il fut arrêté et conduit à la Bastille et à Vincennes, que son parti
-n’était autre chose que l’avidité de quelques courtisans et de quelques
-femmes, qui recevaient de lui des pensions, et qui l’oublièrent dès
-qu’il ne fut plus en état d’en donner. Il lui resta d’autres amis, et
-cela prouve qu’il en méritait. L’illustre madame de Sévigné, Pellisson,
-Gourville, mademoiselle Scudéri, plusieurs gens de lettres, se
-déclarèrent hautement pour lui, et le servirent avec tant de chaleur,
-qu’ils lui sauvèrent la vie.
-
-On connaît ces vers de Hesnault, le traducteur de _Lucrèce_, contre
-Colbert, le persécuteur de Fouquet:
-
- Ministre avare et lâche, esclave malheureux,
- Qui gémis sous le poids des affaires publiques;
- Victime dévouée aux chagrins politiques,
- Fantôme révéré sous un titre onéreux;
-
- Vois combien des grandeurs le comble est dangereux;
- Contemple de Fouquet les funestes reliques,
- Et, tandis qu’à sa perte en secret tu t’appliques,
- Crains qu’on ne te prépare un destin plus affreux:
-
- Sa chute quelque jour te peut être commune.
- Crains ton poste, ton rang, la cour, et la fortune.
- Nul ne tombe innocent d’où l’on te voit monté.
-
- Cesse donc d’animer ton prince à son supplice;
- Et, près d’avoir besoin de toute sa bonté,
- Ne le fais pas user de toute sa justice.
-
-M. Colbert, à qui l’on parla de ce sonnet injurieux, demanda si le roi y
-était offensé. On lui dit que non: «Je ne le suis donc pas,» répondit le
-ministre.
-
-Il ne faut jamais être la dupe de ces réponses méditées, de ces discours
-publics que le cœur désavoue. Colbert paraissait modéré, mais il
-poursuivait la mort de Fouquet avec acharnement. On peut être bon
-ministre et vindicatif. Il est triste qu’il n’ait pas su être aussi
-généreux que vigilant. [71] Un des plus implacables de ses persécuteurs
-était Michel Le Tellier, alors secrétaire d’état, et son rival en
-crédit. C’est celui-là même qui fut depuis chancelier. Quand on lit son
-oraison funèbre, et qu’on la compare avec sa conduite, que peut-on
-penser, sinon qu’une oraison funèbre n’est qu’une déclamation? Mais le
-chancelier Séguier, président de la commission, fut celui des juges de
-Fouquet qui poursuivit sa mort avec le plus d’acharnement, et qui le
-traita avec le plus de dureté.
-
-Il est vrai que, faire le procès du surintendant, c’était accuser la
-mémoire du cardinal Mazarin. Les plus grandes déprédations dans les
-finances étaient son ouvrage. Il s’était approprié en souverain
-plusieurs branches des revenus de l’état. Il avait traité en son nom et
-à son profit des munitions des armées. «Il imposait (dit Fouquet dans
-ses défenses), par lettres de cachet, des sommes extraordinaires sur
-les généralités; ce qui ne s’était jamais fait que par lui et pour lui,
-et ce qui est punissable de mort par les ordonnances.» C’est ainsi que
-le cardinal avait amassé des biens immenses, que lui-même ne connaissait
-plus.
-
-J’ai entendu conter à feu M. de Caumartin[72], intendant des finances,
-que, dans sa jeunesse, quelques années après la mort du cardinal, il
-avait été au palais Mazarin, où logeaient le duc, son héritier, et la
-duchesse Hortense; qu’il y vit une grande armoire de marqueterie, fort
-profonde, qui tenait du haut jusqu’en bas tout le fond d’un cabinet. Les
-clefs en avaient été perdues depuis long-temps, et l’on avait négligé
-d’ouvrir les tiroirs. M. de Caumartin, étonné de cette négligence, dit à
-la duchesse de Mazarin qu’on trouverait peut-être des curiosités dans
-cette armoire. On l’ouvrit: elle était toute remplie de quadruples, de
-jetons et de médailles d’or. Madame de Mazarin en jeta au peuple des
-poignées par les fenêtres pendant plus de huit jours[73].
-
-L’abus que le cardinal Mazarin avait fait de sa puissance despotique ne
-justifiait pas le surintendant; mais l’irrégularité des procédures
-faites contre lui, la longueur de son procès, l’acharnement odieux du
-chancelier Séguier contre lui, le temps qui éteint l’envie publique, et
-qui inspire la compassion pour les malheureux, enfin, les sollicitations
-toujours plus vives en faveur d’un infortuné que les manœuvres pour le
-perdre ne sont pressantes, tout cela lui sauva la vie. Le procès ne fut
-jugé qu’au bout de trois ans, en 1664. De vingt-deux juges qui
-opinèrent, il n’y en eut que neuf qui conclurent à la mort; et les
-treize autres[74], parmi lesquels il y en avait à qui Gourville avait
-fait accepter des présents, opinèrent à un bannissement perpétuel. Le
-roi commua la peine en une plus dure. Cette sévérité n’était conforme ni
-aux anciennes lois du royaume, ni à celles de l’humanité. Ce qui révolta
-le plus l’esprit des citoyens, c’est que le chancelier fit exiler l’un
-des juges, nommé Roquesante, qui avait le plus déterminé la chambre de
-justice à l’indulgence[75]. Fouquet fut enfermé au château de Pignerol.
-Tous les historiens disent qu’il y mourut en 1680; mais Gourville
-assure, dans ses _Mémoires_, qu’il sortit de prison quelque temps avant
-sa mort. La comtesse de Vaux, sa belle-fille, m’avait déjà confirmé ce
-fait; cependant on croit le contraire dans sa famille. Ainsi on ne sait
-pas où est mort cet infortuné, dont les moindres actions avaient de
-l’éclat quand il était puissant[76].
-
-Le secrétaire d’état Guénégaud, qui vendit sa charge à Colbert, n’en fut
-pas moins poursuivi par la chambre de justice, qui lui ôta la plus
-grande partie de sa fortune. Ce qu’il y eut de plus singulier dans les
-arrêts de cette chambre, c’est qu’un évêque d’Avranches fut condamné à
-une amende de douze mille francs. Il s’appelait Boislève; c’était le
-frère d’un partisan dont il avait partagé les concussions[77].
-
-Saint-Évremond, attaché au surintendant, fut enveloppé dans sa disgrace.
-Colbert, qui cherchait partout des preuves contre celui qu’il voulait
-perdre, fit saisir des papiers confiés à madame du Plessis-Bellière[78];
-et dans ces papiers on trouva la lettre manuscrite de Saint-Évremond sur
-la paix des Pyrénées. On lut au roi cette plaisanterie, qu’on fit passer
-pour un crime d’état. Colbert, qui dédaignait de se venger de Hesnault,
-homme obscur, persécuta, dans Saint-Évremond, l’ami de Fouquet qu’il
-haïssait, et le bel esprit qu’il craignait. Le roi eut l’extrême
-sévérité de punir une raillerie innocente, faite il y avait long-temps
-contre le cardinal Mazarin, qu’il ne regrettait pas, et que toute la
-cour avait outragé, calomnié, et proscrit impunément pendant plusieurs
-années. De mille écrits faits contre ce ministre, le moins mordant fut
-le seul puni, et le fut après sa mort.
-
-Saint-Évremond, retiré en Angleterre, vécut et mourut en homme libre et
-philosophe. Le marquis de Miremond, son ami, me disait autrefois à
-Londres qu’il y avait une autre cause de sa disgrace, et que
-Saint-Évremond n’avait jamais voulu s’en expliquer. Lorsque Louis XIV
-permit à Saint-Évremond de revenir dans sa patrie, sur la fin de ses
-jours, ce philosophe dédaigna de regarder cette permission comme une
-grace; il prouva que la patrie est où l’on vit heureux, et il l’était à
-Londres.
-
-Le nouveau ministre des finances, sous le simple titre de
-contrôleur-général, justifia la sévérité de ses poursuites, en
-rétablissant l’ordre que ses prédécesseurs avaient troublé, et en
-travaillant sans relâche à la grandeur de l’état.
-
-La cour devint le centre des plaisirs et le modèle des autres cours. Le
-roi se piqua de donner des fêtes qui fissent oublier celles de Vaux.
-
-Il semblait que la nature prît plaisir alors à produire en France les
-plus grands hommes dans tous les arts, et à rassembler à la cour ce
-qu’il y avait jamais eu de plus beau et de mieux fait en hommes et en
-femmes. Le roi l’emportait sur tous ses courtisans par la richesse de sa
-taille et par la beauté majestueuse de ses traits. Le son de sa voix,
-noble et touchant, gagnait les cœurs qu’intimidait sa présence. Il avait
-une démarche qui ne pouvait convenir qu’à lui et à son rang, et qui eût
-été ridicule en tout autre. L’embarras qu’il inspirait à ceux qui lui
-parlaient flattait en secret la complaisance avec laquelle il sentait
-sa supériorité. Ce vieil officier, qui se troublait, qui bégayait, en
-lui demandant une grace, et qui, ne pouvant achever son discours, lui
-dit: «Sire, je ne tremble pas ainsi devant vos ennemis,» n’eut pas de
-peine à obtenir ce qu’il demandait.
-
-Le goût de la société n’avait pas encore reçu toute sa perfection à la
-cour. La reine-mère, Anne d’Autriche, commençait à aimer la retraite. La
-reine régnante savait à peine le français, et la bonté fesait son seul
-mérite. La princesse d’Angleterre, belle-sœur du roi, apporta à la cour
-les agréments d’une conversation douce et animée, soutenue bientôt par
-la lecture des bons ouvrages et par un goût sûr et délicat. Elle se
-perfectionna dans la connaissance de la langue, qu’elle écrivait mal
-encore au temps de son mariage. Elle inspira une émulation d’esprit
-nouvelle, et introduisit à la cour une politesse et des graces dont à
-peine le reste de l’Europe avait l’idée. Madame avait tout l’esprit de
-Charles II, son frère, embelli par les charmes de son sexe, par le don
-et par le désir de plaire. La cour de Louis XIV respirait une galanterie
-que la décence rendait plus piquante. Celle qui régnait à la cour de
-Charles II était plus hardie, et trop de grossièreté en déshonorait les
-plaisirs.
-
-Il y eut d’abord entre Madame et le roi beaucoup de ces coquetteries
-d’esprit et de cette intelligence secrète qui se remarquèrent dans de
-petites fêtes souvent répétées. Le roi lui envoyait des vers; elle y
-répondait. Il arriva que le même homme fut à-la-fois le confident du roi
-et de Madame dans ce commerce ingénieux. C’était le marquis de Dangeau.
-Le roi le chargeait d’écrire pour lui; et la princesse l’engageait à
-répondre au roi. Il les servit ainsi tous deux, sans laisser soupçonner
-à l’un qu’il fût employé par l’autre; et ce fut une des causes de sa
-fortune.
-
-Cette intelligence jeta des alarmes dans la famille royale. Le roi
-réduisit l’éclat de ce commerce à un fonds d’estime et d’amitié qui ne
-s’altéra jamais. Lorsque Madame fit depuis travailler Racine et
-Corneille à la tragédie de _Bérénice_[79], elle avait en vue non
-seulement la rupture du roi avec la connétable Colonne, mais le frein
-qu’elle-même avait mis à son propre penchant, de peur qu’il ne devînt
-dangereux. Louis XIV est assez désigné dans ces deux vers de la
-_Bérénice_ de Racine:
-
- Qu’en quelque obscurité que le sort l’eût fait naître,
- Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître.
-
-Ces amusements firent place à la passion plus sérieuse et plus suivie
-qu’il eut pour mademoiselle de La Vallière, fille d’honneur de Madame.
-Il goûta avec elle le bonheur rare d’être aimé uniquement pour lui-même.
-Elle fut deux ans l’objet caché de tous les amusements galants, et de
-toutes les fêtes que le roi donnait. Un jeune valet-de-chambre du roi,
-nommé Belloc, composa plusieurs récits qu’on mêlait à des danses, tantôt
-chez la reine, tantôt chez Madame; et ces récits exprimaient avec
-mystère le secret de leurs cœurs, qui cessa bientôt d’être un secret.
-
-Tous les divertissements publics que le roi donnait étaient autant
-d’hommages à sa maîtresse. On fit, en 1662, un carrousel vis-à-vis les
-Tuileries[80], dans une vaste enceinte, qui en a retenu le nom de _Place
-du Carrousel_. Il y eut cinq quadrilles. Le roi était à la tête des
-Romains; son frère, des Persans; le prince de Condé, des Turcs; le duc
-d’Enghien, son fils, des Indiens; le duc de Guise, des Américains. Ce
-duc de Guise était petit-fils du Balafré. Il était célèbre dans le monde
-par l’audace malheureuse avec laquelle il avait entrepris de se rendre
-maître de Naples. Sa prison, ses duels, ses amours romanesques, ses
-profusions, ses aventures, le rendaient singulier en tout. Il semblait
-être d’un autre siècle. On disait de lui, en le voyant courir avec le
-grand Condé: «Voilà les héros de l’histoire et de la fable.»
-
-La reine-mère, la reine régnante, la reine d’Angleterre, veuve de
-Charles Iᵉʳ, oubliant alors ses malheurs, étaient sous un dais à ce
-spectacle. Le comte de Sault, fils du duc de Lesdiguières, remporta le
-prix, et le reçut des mains de la reine-mère. Ces fêtes ranimèrent plus
-que jamais le goût des devises et des emblèmes que les tournois avaient
-mis autrefois à la mode, et qui avaient subsisté après eux.
-
-Un antiquaire, nommé Douvrier[81], imagina dès-lors pour Louis XIV
-l’emblème d’un soleil dardant ses rayons sur un globe, avec ces mots:
-_Nec pluribus impar_. L’idée était un peu imitée d’une devise espagnole
-faite pour Philippe II, et plus convenable à ce roi qui possédait la
-plus belle partie du Nouveau-Monde et tant d’états dans l’ancien, qu’à
-un jeune roi de France qui ne donnait encore que des espérances. Cette
-devise eut un succès prodigieux. Les armoiries du roi, les meubles de la
-couronne, les tapisseries, les sculptures, en furent ornées. Le roi ne
-la porta jamais dans ses carrousels. On a reproché injustement à Louis
-XIV le faste de cette devise, comme s’il l’avait choisie lui-même; et
-elle a été peut-être plus justement critiquée pour le fond. Le corps ne
-représente pas ce que la légende signifie, et cette légende n’a pas un
-sens assez clair et assez déterminé. Ce qu’on peut expliquer de
-plusieurs manières ne mérite d’être expliqué d’aucune. Les devises, ce
-reste de l’ancienne chevalerie, peuvent convenir à des fêtes, et ont de
-l’agrément quand les allusions sont justes, nouvelles, et piquantes. Il
-vaut mieux n’en point avoir que d’en souffrir de mauvaises et de basses,
-comme celle de Louis XII; c’était un porc-épic avec ces paroles: «Qui
-s’y frotte s’y pique.» Les devises sont, par rapport aux inscriptions,
-ce que sont des mascarades en comparaison des cérémonies augustes.
-
-La fête de Versailles, en 1664, surpassa celle du carrousel, par sa
-singularité, par sa magnificence, et les plaisirs de l’esprit qui, se
-mêlant à la splendeur de ces divertissements, y ajoutaient un goût et
-des graces dont aucune fête n’avait encore été embellie. Versailles
-commençait à être un séjour délicieux, sans approcher de la grandeur
-dont il fut depuis.
-
-(1664) Le 5 mai, le roi y vint avec la cour composée de six cents
-personnes, qui furent défrayées avec leur suite, aussi bien que tous
-ceux qui servirent aux apprêts de ces enchantements. Il ne manqua jamais
-à ces fêtes que des monuments construits exprès pour les donner, tels
-qu’en élevèrent les Grecs et les Romains: mais la promptitude avec
-laquelle on construisit des théâtres, des amphithéâtres, des portiques,
-ornés avec autant de magnificence que de goût, était une merveille qui
-ajoutait à l’illusion, et qui, diversifiée depuis en mille manières,
-augmentait encore le charme de ces spectacles.
-
-Il y eut d’abord une espèce de carrousel. Ceux qui devaient courir
-parurent le premier jour comme dans une revue; ils étaient précédés de
-hérauts d’armes, de pages, d’écuyers, qui portaient leurs devises et
-leurs boucliers; et sur ces boucliers étaient écrits en lettres d’or des
-vers composés par Perigni et par Benserade. Ce dernier surtout avait un
-talent singulier pour ces pièces galantes, dans lesquelles il fesait
-toujours des allusions délicates et piquantes aux caractères des
-personnes, aux personnages de l’antiquité ou de la fable qu’on
-représentait, et aux passions qui animaient la cour. Le roi représentait
-Roger: tous les diamants de la couronne brillaient sur son habit et sur
-le cheval qu’il montait. Les reines et trois cents dames, sous des arcs
-de triomphe, voyaient cette entrée.
-
-Le roi, parmi tous les regards attachés sur lui, ne distinguait que ceux
-de mademoiselle de La Vallière. La fête était pour elle seule; elle en
-jouissait confondue dans la foule.
-
-La cavalcade était suivie d’un char doré de dix-huit pieds de haut, de
-quinze de large, de vingt-quatre de long, représentant le char du
-Soleil. Les quatre Ages, d’or, d’argent, d’airain, et de fer; les signes
-célestes, les Saisons, les Heures, suivaient à pied ce char. Tout était
-caractérisé. Des bergers portaient les pièces de la barrière qu’on
-ajustait au son des trompettes, auxquelles succédaient par intervalle
-les musettes et les violons. Quelques personnages, qui suivaient le char
-d’Apollon, vinrent d’abord réciter aux reines des vers convenables au
-lieu, au temps, au roi, et aux dames. Les courses finies, et la nuit
-venue, quatre mille gros flambeaux éclairèrent l’espace où se donnaient
-les fêtes. Des tables y furent servies par deux cents personnages, qui
-représentaient les Saisons, les Faunes, les Sylvains, les Dryades, avec
-des pasteurs, des vendangeurs, des moissonneurs. Pan et Diane avançaient
-sur une montagne mouvante, et en descendirent pour faire poser sur les
-tables ce que les campagnes et les forêts produisent de plus délicieux.
-Derrière les tables, en demi-cercle, s’éleva tout d’un coup un théâtre
-chargé de concertants. Les arcades qui entouraient la table et le
-théâtre étaient ornées de cinq cents girandoles vertes et argent, qui
-portaient des bougies; et une balustrade dorée fermait cette vaste
-enceinte.
-
-Ces fêtes, si supérieures à celles qu’on invente dans les romans,
-durèrent sept jours. Le roi remporta quatre fois le prix des jeux, et
-laissa disputer ensuite aux autres chevaliers les prix qu’il avait
-gagnés, et qu’il leur abandonnait.
-
-La comédie de _la Princesse d’Élide_, quoiqu’elle ne soit pas une des
-meilleures de Molière, fut un des plus agréables ornements de ces jeux,
-par une infinité d’allégories fines sur les mœurs du temps, et par des
-à-propos qui font l’agrément de ces fêtes, mais qui sont perdus pour la
-postérité. On était encore très entêté, à la cour, de l’astrologie
-judiciaire: plusieurs princes pensaient, par une superstition
-orgueilleuse, que la nature les distinguait jusqu’à écrire leur destinée
-dans les astres. Le duc de Savoie, Victor-Amédée, père de la duchesse de
-Bourgogne, eut un astrologue auprès de lui, même après son abdication.
-Molière osa attaquer cette illusion dans _les Amants magnifiques_[82],
-joués dans une autre fête, en 1670.
-
-On y voit aussi un fou de cour, ainsi que dans _la Princesse d’Élide_.
-Ces misérables étaient encore fort à la mode. C’était un reste de
-barbarie, qui a duré plus long-temps en Allemagne qu’ailleurs. Le besoin
-des amusements, l’impuissance de s’en procurer d’agréables et d’honnêtes
-dans les temps d’ignorance et de mauvais goût, avaient fait imaginer ce
-triste plaisir, qui dégrade l’esprit humain. Le fou qui était alors
-auprès de Louis XIV avait appartenu au prince de Condé: il s’appelait
-l’Angeli. Le comte de Grammont disait que de tous les fous qui avaient
-suivi Monsieur le Prince, il n’y avait que l’Angeli qui eût fait
-fortune. Ce bouffon ne manquait pas d’esprit. C’est lui qui dit «qu’il
-n’allait pas au sermon, parcequ’il n’aimait pas le _brailler_, et qu’il
-n’entendait pas le _raisonner_.»
-
-(1664) La farce du _Mariage forcé_ fut aussi jouée à cette fête. Mais ce
-qu’il y eut de véritablement admirable, ce fut la première
-représentation des trois premiers actes du _Tartufe_. Le roi voulut voir
-ce chef-d’œuvre avant même qu’il fût achevé. Il le protégea depuis
-contre les faux dévots, qui voulurent intéresser la terre et le ciel
-pour le supprimer; et il subsistera, comme on l’a déjà dit ailleurs[83],
-tant qu’il y aura en France du goût et des hypocrites.
-
-La plupart de ces solennités brillantes ne sont souvent que pour les
-yeux et les oreilles. Ce qui n’est que pompe et magnificence passe en un
-jour; mais quand des chefs-d’œuvre de l’art, comme le _Tartufe_, font
-l’ornement de ces fêtes, elles laissent après elles une éternelle
-mémoire.
-
-On se souvient encore de plusieurs traits de ces allégories de
-Benserade, qui ornaient les ballets de ce temps-là. Je ne citerai que
-ces vers pour le roi représentant le Soleil:
-
- Je doute qu’on le prenne avec vous sur le ton[84]
- De Daphné ni de Phaéton,
- Lui trop ambitieux, elle trop inhumaine.
- Il n’est point là de piége où vous puissiez donner:
- Le moyen de s’imaginer
- Qu’une femme vous fuie, et qu’un homme vous mène?
-
-La principale gloire de ces amusements qui perfectionnaient en France le
-goût, la politesse, et les talents, venait de ce qu’ils ne dérobaient
-rien aux travaux continuels du monarque. Sans ces travaux il n’aurait su
-que tenir une cour, il n’aurait pas su régner; et si les plaisirs
-magnifiques de cette cour avaient insulté à la misère du peuple, ils
-n’eussent été qu’odieux: mais le même homme qui avait donné ces fêtes
-avait donné du pain au peuple dans la disette de 1662. Il avait fait
-venir des grains, que les riches achetèrent à vil prix, et dont il fit
-des dons aux pauvres familles à la porte du Louvre: il avait remis au
-peuple trois millions de tailles: nulle partie de l’administration
-intérieure n’était négligée; son gouvernement était respecté au-dehors.
-Le roi d’Espagne, obligé de lui céder la préséance; le pape, forcé de
-lui faire satisfaction; Dunkerque ajouté à la France par un marché
-glorieux à l’acquéreur et honteux pour le vendeur; enfin, toutes ses
-démarches, depuis qu’il tenait les rênes, avaient été ou nobles ou
-utiles; il était beau après cela de donner des fêtes.
-
-(1664) Le légat _a latere_[85], Chigi, neveu du pape Alexandre VII,
-venant au milieu de toutes les réjouissances de Versailles faire
-satisfaction au roi de l’attentat des gardes du pape, étala à la cour un
-spectacle nouveau. Ces grandes cérémonies sont des fêtes pour le public.
-Les honneurs qu’on lui fit rendaient la satisfaction plus éclatante. Il
-reçut, sous un dais, les respects des cours supérieures, du corps de
-ville, du clergé. Il entra dans Paris au bruit du canon, ayant le grand
-Condé à sa droite, et le fils de ce prince à sa gauche, et vint, dans
-cet appareil, s’humilier, lui, Rome, et le pape, devant un roi qui
-n’avait pas encore tiré l’épée. Il dîna avec Louis XIV après l’audience,
-et on ne fut occupé que de le traiter avec magnificence, et de lui
-procurer des plaisirs. On traita depuis le doge de Gênes avec moins
-d’honneurs, mais avec ce même empressement de plaire, que le roi
-concilia toujours avec ses démarches altières.
-
-Tout cela donnait à la cour de Louis XIV un air de grandeur qui effaçait
-toutes les autres cours de l’Europe. Il voulait que cet éclat, attaché à
-sa personne, rejaillît sur tout ce qui l’environnait; que tous les
-grands fussent honorés, et qu’aucun ne fût puissant, à commencer par son
-frère, et par Monsieur le Prince. C’est dans cette vue qu’il jugea en
-faveur des pairs leur ancienne querelle avec les présidents du
-parlement. Ceux-ci prétendaient devoir opiner avant les pairs, et
-s’étaient mis en possession de ce droit. Il régla dans un conseil
-extraordinaire que les pairs opineraient aux lits de justice, en
-présence du roi, avant les présidents, comme s’ils ne devaient cette
-prérogative qu’à sa présence; et il laissa subsister l’ancien usage dans
-les assemblées qui ne sont pas des lits de justice[86].
-
-Pour distinguer ses principaux courtisans, il avait inventé des casaques
-bleues, brodées d’or et d’argent. La permission de les porter était une
-grande grace pour des hommes que la vanité mène. On les demandait
-presque comme le collier de l’ordre. On peut remarquer, puisqu’il est
-ici question de petits détails, qu’on portait alors des casaques
-par-dessus un pourpoint orné de rubans, et sur cette casaque passait un
-baudrier, auquel pendait l’épée. On avait une espèce de rabat à
-dentelles, et un chapeau orné de deux rangs de plumes. Cette mode, qui
-dura jusqu’à l’année 1684, devint celle de toute l’Europe, excepté de
-l’Espagne et de la Pologne. On se piquait déjà presque partout d’imiter
-la cour de Louis XIV.
-
-Il établit dans sa maison un ordre qui dure encore; régla les rangs et
-les fonctions; créa des charges nouvelles auprès de sa personne, comme
-celle de grand maître de sa garde-robe. Il rétablit les tables
-instituées par François Iᵉʳ, et les augmenta. Il y en eut douze pour les
-officiers commensaux, servies avec autant de propreté et de profusion
-que celles de beaucoup de souverains: il voulait que les étrangers y
-fussent tous invités: cette attention dura pendant tout son règne. Il en
-eut une autre plus recherchée et plus polie encore. Lorsqu’il eut fait
-bâtir les pavillons de Marli, en 1679, toutes les dames trouvaient dans
-leur appartement une toilette complète; rien de ce qui appartient à un
-luxe commode n’était oublié: quiconque était du voyage pouvait donner
-des repas dans son appartement: on y était servi avec la même
-délicatesse que le maître. Ces petites choses n’acquièrent du prix que
-quand elles sont soutenues par les grandes. Dans tout ce qu’il fesait on
-voyait de la splendeur et de la générosité. Il fesait présent de deux
-cent mille francs aux filles de ses ministres, à leur mariage[87].
-
-Ce qui lui donna dans l’Europe le plus d’éclat, ce fut une libéralité
-qui n’avait point d’exemple. L’idée lui en vint d’un discours du duc de
-Saint-Aignan, qui lui conta que le cardinal de Richelieu avait envoyé
-des présents à quelques savants étrangers, qui avaient fait son éloge.
-Le roi n’attendit pas qu’il fût loué; mais sûr de mériter de l’être, il
-recommanda à ses ministres Lyonne et Colbert, de choisir un nombre de
-Français et d’étrangers distingués dans la littérature, auxquels il
-donnerait des marques de sa générosité. Lyonne ayant écrit dans les pays
-étrangers, et s’étant fait instruire autant qu’on le peut dans cette
-matière si délicate, où il s’agit de donner des préférences aux
-contemporains, on fit d’abord une liste de soixante personnes: les unes
-eurent des présents, les autres des pensions, selon leur rang, leurs
-besoins, et leur mérite. (1663) Le bibliothécaire du Vatican, Allacci;
-le comte Graziani, secrétaire d’état du duc de Modène; le célèbre
-Viviani, mathématicien du grand duc de Florence; Vossius,
-l’historiographe des Provinces-Unies; l’illustre mathématicien Huygens;
-un résident hollandais en Suède; enfin jusqu’à des professeurs d’Altorf
-et de Helmstadt, villes presque inconnues des Français, furent étonnés
-de recevoir des lettres de M. Colbert, par lesquelles il leur mandait
-que, si le roi n’était pas leur souverain, il les priait d’agréer qu’il
-fût leur bienfaiteur. Les expressions de ces lettres étaient mesurées
-sur la dignité des personnes; et toutes étaient accompagnées, ou de
-gratifications considérables, ou de pensions.
-
-Parmi les Français, on sut distinguer Racine, Quinault, Fléchier, depuis
-évêque de Nîmes, encore fort jeune: ils eurent des présents. Il est vrai
-que Chapelain et Cotin eurent des pensions; mais c’était principalement
-Chapelain que le ministre Colbert avait consulté. Ces deux hommes,
-d’ailleurs si décriés pour la poésie, n’étaient pas sans mérite.
-Chapelain avait une littérature immense; et, ce qui peut surprendre,
-c’est qu’il avait du goût, et qu’il était un des critiques les plus
-éclairés. Il y a une grande distance de tout cela au génie. La science
-et l’esprit conduisent un artiste, mais ne le forment en aucun genre.
-Personne en France n’eut plus de réputation de son temps que Ronsard et
-Chapelain. C’est qu’on était barbare dans le temps de Ronsard, et qu’à
-peine on sortait de la barbarie dans celui de Chapelain. Costar, le
-compagnon d’étude de Balzac et de Voiture, appelle Chapelain le premier
-des poëtes héroïques.[88]
-
-Boileau n’eut point de part à ces libéralités; il n’avait encore fait
-que des satires, et l’on sait que ses satires attaquaient les mêmes
-savants que le ministre avait consultés. Le roi le distingua, quelques
-années après, sans consulter personne[89].
-
-Les présents faits dans les pays étrangers furent si considérables, que
-Viviani fit bâtir à Florence une maison des libéralités de Louis XIV. Il
-mit en lettres d’or sur le frontispice, _Ædes a Deo datæ_; allusion au
-surnom de Dieu-Donné, dont la voix publique avait nommé ce prince à sa
-naissance.
-
-On se figure aisément l’effet qu’eut dans l’Europe cette magnificence
-extraordinaire; et si l’on considère tout ce que le roi fit bientôt
-après de mémorable, les esprits les plus sévères et les plus difficiles
-doivent souffrir les éloges immodérés qu’on lui prodigua. Les Français
-ne furent pas les seuls qui le louèrent. On prononça douze panégyriques
-de Louis XIV, en diverses villes d’Italie; hommage qui n’était rendu ni
-par la crainte ni par l’espérance, et que le marquis Zampieri envoya au
-roi.
-
-Il continua toujours à répandre ses bienfaits sur les lettres et sur
-les arts. Des gratifications particulières d’environ quatre mille louis
-à Racine, la fortune de Despréaux, celle de Quinault, surtout celle de
-Lulli, et de tous les artistes qui lui consacrèrent leurs travaux, en
-sont des preuves. Il donna même mille louis à Benserade, pour faire
-graver les tailles-douces de ses _Métamorphoses d’Ovide en rondeaux_:
-libéralité mal appliquée, qui prouve seulement la générosité du
-souverain. Il récompensait dans Benserade le petit mérite qu’il avait eu
-dans ses ballets.
-
-Plusieurs écrivains ont attribué uniquement à Colbert cette protection
-donnée aux arts, et cette magnificence de Louis XIV; mais il n’eut
-d’autre mérite en cela que de seconder la magnanimité et le goût de son
-maître. Ce ministre, qui avait un très grand génie pour les finances, le
-commerce, la navigation, la police générale, n’avait pas dans l’esprit
-ce goût et cette élévation du roi; il s’y prêtait avec zèle, et était
-loin de lui inspirer ce que la nature donne.
-
-On ne voit pas, après cela, sur quel fondement quelques écrivains ont
-reproché l’avarice à ce monarque. Un prince qui a des domaines
-absolument séparés des revenus de l’état, peut être avare comme un
-particulier; mais un roi de France, qui n’est réellement que le
-dispensateur de l’argent de ses sujets, ne peut guère être atteint de ce
-vice. L’attention et la volonté de récompenser peuvent lui manquer; mais
-c’est ce qu’on ne peut reprocher à Louis XIV.
-
-Dans le temps même qu’il commençait à encourager les talents par tant de
-bienfaits, l’usage que le comte de Bussi fit des siens fut
-rigoureusement puni. On le mit à la Bastille en 1665[90]. Les _Amours
-des Gaules_ furent le prétexte de sa prison. La véritable cause était
-cette chanson, où le roi était trop compromis, et dont alors on
-renouvela le souvenir pour perdre Bussi, à qui on l’imputait:
-
- Que Déodatus est heureux
- De baiser ce bec amoureux[91]
- Qui d’une oreille à l’autre va!
- Alleluia.
-
-Ses ouvrages n’étaient pas assez bons pour compenser le mal qu’ils lui
-firent. Il parlait purement sa langue: il avait du mérite, mais plus
-d’amour-propre encore, et il ne se servit guère de ce mérite que pour se
-faire des ennemis. Louis XIV aurait agi généreusement s’il lui avait
-pardonné; il vengea son injure personnelle en paraissant céder au cri
-public. Cependant le comte de Bussi fut relâché au bout de dix-huit
-mois; mais il fut privé de ses charges, et resta dans la disgrace tout
-le reste de sa vie, protestant en vain à Louis XIV une tendresse que ni
-le roi ni personne ne croyait sincère.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVI.
-
-Suite des particularités et anecdotes.
-
-
-A la gloire, aux plaisirs, à la grandeur, à la galanterie, qui
-occupaient les premières années de ce gouvernement, Louis XIV voulut
-joindre les douceurs de l’amitié; mais il est difficile à un roi de
-faire des choix heureux. De deux hommes auxquels il marqua le plus de
-confiance, l’un le trahit indignement, l’autre abusa de sa faveur. Le
-premier était le marquis de Vardes, confident du goût du roi pour madame
-de La Vallière. On sait que des intrigues de cour le firent chercher à
-perdre madame de La Vallière, qui, par sa place, devait avoir des
-jalouses, et qui, par son caractère, ne devait point avoir d’ennemis. On
-sait qu’il osa, de concert avec le comte de Guiche, et la comtesse de
-Soissons, écrire à la reine régnante une lettre contrefaite, au nom du
-roi d’Espagne, son père. Cette lettre apprenait à la reine ce qu’elle
-devait ignorer, et ce qui ne pouvait que troubler la paix de la maison
-royale. Il ajouta à cette perfidie la méchanceté de faire tomber les
-soupçons sur les plus honnêtes gens de la cour, le duc et la duchesse de
-Navailles. (1665) Ces deux personnes innocentes furent sacrifiées au
-ressentiment du monarque trompé. L’atrocité de la conduite de Vardes fut
-trop tard connue; et Vardes, tout criminel qu’il était, ne fut guère
-plus puni que les innocents qu’il avait accusés, et qui furent obligés
-de se défaire de leurs charges et de quitter la cour.
-
-L’autre favori était le comte, depuis duc, de Lauzun, tantôt rival du
-roi dans ses amours passagers, tantôt son confident, et si connu depuis,
-par ce mariage qu’il voulut contracter trop publiquement avec
-Mademoiselle, et qu’il fit ensuite secrètement, malgré sa parole donnée
-à son maître.
-
-Le roi, trompé dans ses choix, dit qu’il avait cherché des amis, et
-qu’il n’avait trouvé que des intrigants. Cette connaissance malheureuse
-des hommes, qu’on acquiert trop tard, lui fesait dire aussi: «Toutes les
-fois que je donne une place vacante, je fais cent mécontents et un
-ingrat.»
-
-Ni les plaisirs, ni les embellissements des maisons royales et de Paris,
-ni les soins de la police du royaume, ne discontinuèrent pendant la
-guerre de 1666.
-
-Le roi dansa dans les ballets jusqu’en 1670. Il avait alors trente-deux
-ans. On joua devant lui, à Saint-Germain, la tragédie de _Britannicus_;
-il fut frappé de ces vers:
-
- Pour toute ambition, pour vertu singulière,
- Il excelle à conduire un char dans la carrière;
- A disputer des prix indignes de ses mains;
- A se donner lui-même en spectacle aux Romains.
-
-Dès-lors il ne dansa plus en public; et le poëte réforma le
-monarque[92]. Son union avec madame la duchesse de La Vallière
-subsistait toujours, malgré les infidélités fréquentes qu’il lui fesait.
-Ces infidélités lui coûtaient peu de soins. Il ne trouvait guère de
-femmes qui lui résistassent, et revenait toujours à celle qui, par la
-douceur et par la bonté de son caractère, par un amour vrai, et même par
-les chaînes de l’habitude, l’avait subjugué sans art; mais, dès l’an
-1669, elle s’aperçut que madame de Montespan prenait de l’ascendant;
-elle combattit avec sa douceur ordinaire; elle supporta le chagrin
-d’être témoin long-temps du triomphe de sa rivale, et sans presque se
-plaindre; elle se crut encore heureuse, dans sa douleur, d’être
-considérée du roi, qu’elle aimait toujours, et de le voir sans en être
-aimée.
-
-Enfin, en 1675, elle embrassa la ressource des ames tendres, auxquelles
-il faut des sentiments vifs et profonds qui les subjuguent. Elle crut
-que Dieu seul pouvait succéder dans son cœur à son amant. Sa conversion
-fut aussi célèbre que sa tendresse. Elle se fit carmélite à Paris, et
-persévéra. Se couvrir d’un cilice, marcher pieds nus, jeûner
-rigoureusement, chanter la nuit au chœur, dans une langue inconnue, tout
-cela ne rebuta point la délicatesse d’une femme accoutumée à tant de
-gloire, de mollesse, et de plaisirs. Elle vécut dans ces austérités
-depuis 1675 jusqu’en 1710, sous le nom seul de sœur Louise de la
-miséricorde. Un roi qui punirait ainsi une femme coupable serait un
-tyran; et c’est ainsi que tant de femmes se sont punies d’avoir aimé. Il
-n’y a presque point d’exemple de politiques qui aient pris ce parti
-rigoureux. Les crimes de la politique sembleraient cependant exiger plus
-d’expiations que les faiblesses de l’amour; mais ceux qui gouvernent
-les ames n’ont guère d’empire que sur les faibles.
-
-On sait que quand on annonça à sœur Louise de la miséricorde la mort du
-duc de Vermandois, qu’elle avait eu du roi, elle dit: «Je dois pleurer
-sa naissance encore plus que sa mort.» Il lui resta une fille, qui fut
-de tous les enfants du roi la plus ressemblante à son père, et qui
-épousa le prince Armand de Conti, neveu du grand Condé.
-
-Cependant la marquise de Montespan jouissait de sa faveur avec autant
-d’éclat et d’empire que madame de La Vallière avait eu de modestie.
-
-Tandis que madame de La Vallière et madame de Montespan se disputaient
-encore la première place dans le cœur du roi, toute la cour était
-occupée d’intrigues d’amour. Louvois même était sensible. Parmi
-plusieurs maîtresses qu’eut ce ministre, dont le caractère dur semblait
-si peu fait pour l’amour, il y eut une madame Dufresnoi[93], femme d’un
-de ses commis, pour laquelle il eut depuis le crédit de faire ériger une
-charge chez la reine. On la fit dame du lit: elle eut les grandes
-entrées. Le roi, en favorisant ainsi jusqu’aux goûts de ses ministres,
-voulait justifier les siens.
-
-C’est un grand exemple du pouvoir des préjugés et de la coutume, qu’il
-fût permis à toutes les femmes mariées d’avoir des amants, et qu’il ne
-le fût pas à la petite-fille de Henri IV d’avoir un mari. Mademoiselle,
-après avoir refusé tant de souverains, après avoir eu l’espérance
-d’épouser Louis XIV, voulut faire à quarante-quatre ans la fortune d’un
-gentilhomme. Elle obtint la permission d’épouser Péguilin[94], du nom de
-Caumont, comte de Lauzun, le dernier qui fut capitaine d’une des deux
-compagnies des cent gentilshommes au bec-de-corbin, qui ne subsistent
-plus, et le premier pour qui le roi avait créé la charge de
-colonel-général des dragons. Il y avait cent exemples de princesses qui
-avaient épousé des gentilshommes: les empereurs romains donnaient leurs
-filles à des sénateurs: les filles des souverains de l’Asie, plus
-puissants et plus despotiques qu’un roi de France, n’épousent jamais que
-des esclaves de leurs pères.
-
-Mademoiselle donnait tous ses biens, estimés vingt millions, au comte de
-Lauzun; quatre duchés, la souveraineté de Dombes, le comté d’Eu, le
-palais d’Orléans qu’on nomme le Luxembourg. (1669) Elle ne se réservait
-rien, abandonnée tout entière à l’idée flatteuse de faire à ce qu’elle
-aimait une plus grande fortune qu’aucun roi n’en a fait à aucun sujet.
-Le contrat était dressé: Lauzun fut un jour duc de Montpensier. Il ne
-manquait plus que la signature. Tout était prêt, lorsque le roi,
-assailli par les représentations des princes, des ministres, des ennemis
-d’un homme trop heureux, retira sa parole, et défendit cette alliance.
-Il avait écrit aux cours étrangères pour annoncer le mariage; il écrivit
-la rupture. On le blâma de l’avoir permis; on le blâma de l’avoir
-défendu. Il pleura de rendre Mademoiselle malheureuse; mais ce même
-prince, qui s’était attendri en lui manquant de parole, fit enfermer
-Lauzun, en novembre 1670[95], au château de Pignerol, pour avoir épousé
-en secret la princesse qu’il lui avait permis, quelques mois auparavant,
-d’épouser en public. Il fut enfermé dix années entières. Il y a plus
-d’un royaume où un monarque n’a pas cette puissance: ceux qui l’ont sont
-plus chéris quand ils n’en font pas d’usage. Le citoyen qui n’offense
-point les lois de l’état, doit-il être puni si sévèrement par celui qui
-représente l’état? N’y a-t-il pas une très grande différence entre
-déplaire à son souverain et trahir son souverain? Un roi doit-il traiter
-un homme plus durement que la loi ne le traiterait?
-
-Ceux qui ont écrit[96] que madame de Montespan, après avoir empêché le
-mariage, irritée contre le comte de Lauzun qui éclatait en reproches
-violents, exigea de Louis XIV cette vengeance, ont fait bien plus de
-tort à ce monarque. Il y aurait eu à-la-fois de la tyrannie et de la
-pusillanimité à sacrifier à la colère d’une femme un brave homme, un
-favori qui, privé par lui de la plus grande fortune, n’aurait fait
-d’autre faute que de s’être trop plaint de madame de Montespan. Qu’on
-pardonne ces réflexions, les droits de l’humanité les arrachent. Mais
-en même temps l’équité veut que Louis XIV n’ayant fait dans tout son
-règne aucune action de cette nature, on ne l’accuse pas d’une injustice
-si cruelle. C’est bien assez qu’il ait puni avec tant de sévérité un
-mariage clandestin, une liaison innocente, qu’il eût mieux fait
-d’ignorer. Retirer sa faveur était très juste, la prison était trop
-dure.
-
-Ceux qui ont douté de ce mariage secret n’ont qu’à lire attentivement
-les _Mémoires de Mademoiselle_. Ces Mémoires apprennent ce qu’elle ne
-dit pas. On voit que cette même princesse, qui s’était plainte si
-amèrement au roi de la rupture de son mariage, n’osa se plaindre de la
-prison de son mari. Elle avoue qu’on la croyait mariée; elle ne dit
-point qu’elle ne l’était pas: et quand il n’y aurait que ces paroles:
-_Je ne peux ni ne dois changer pour lui_, elles seraient décisives.
-
-Lauzun et Fouquet furent étonnés de se rencontrer dans la même prison;
-mais Fouquet surtout, qui, dans sa gloire et dans sa puissance, avait vu
-de loin Péguilin dans la foule, comme un gentilhomme de province sans
-fortune, le crut fou, quand celui-ci lui conta qu’il avait été le favori
-du roi, et qu’il avait eu la permission d’épouser la petite-fille de
-Henri IV avec tous les biens et les titres de la maison de Montpensier.
-
-Après avoir langui dix ans en prison, il en sortit enfin; mais ce ne fut
-qu’après que madame de Montespan eut engagé Mademoiselle à donner la
-souveraineté de Dombes et le comté d’Eu au duc du Maine encore enfant,
-qui les posséda après la mort de cette princesse. Elle ne fit cette
-donation que dans l’espérance que M. de Lauzun serait reconnu pour son
-époux; elle se trompa: le roi lui permit seulement de donner à ce mari
-secret et infortuné les terres de Saint-Fargeau et de Thiers, avec
-d’autres revenus considérables que Lauzun ne trouva pas suffisants. Elle
-fut réduite à être secrètement sa femme, et à n’en être pas bien traitée
-en public. Malheureuse à la cour, malheureuse chez elle, ordinaire effet
-des passions; elle mourut en 1693[97].
-
-Pour le comte de Lauzun, il passa en Angleterre en 1688. Toujours
-destiné aux aventures extraordinaires, il conduisit en France la reine,
-épouse de Jacques II, et son fils au berceau. Il fut fait duc. Il
-commanda en Irlande avec peu de succès, et revint avec plus de
-réputation attachée à ses aventures que de considération personnelle.
-Nous l’avons vu mourir fort âgé et oublié[98], comme il arrive à tous
-ceux qui n’ont eu que de grands événements sans avoir fait de grandes
-choses.
-
-Cependant madame de Montespan était toute puissante dès le commencement
-des intrigues dont on vient de parler.
-
-Athénaïs de Mortemar, femme du marquis de Montespan; sa sœur aînée, la
-marquise de Thianges; et sa cadette, pour qui elle obtint l’abbaye de
-Fontevrault, étaient les plus belles femmes de leur temps, et toutes
-trois joignaient à cet avantage des agréments singuliers dans l’esprit.
-Le duc de Vivonne, leur frère, maréchal de France, était aussi un des
-hommes de la cour qui avaient le plus de goût et de lecture. C’était lui
-à qui le roi disait un jour: «Mais à quoi sert de lire?» Le duc de
-Vivonne, qui avait de l’embonpoint et de belles couleurs, répondit: «La
-lecture fait à l’esprit ce que vos perdrix font à mes joues.»
-
-Ces quatre personnes plaisaient universellement par un tour singulier de
-conversation mêlée de plaisanterie, de naïveté, et de finesse, qu’on
-appelait l’esprit des Mortemar. Elles écrivaient toutes avec une
-légèreté et une grace particulière. On voit par là combien est ridicule
-ce conte que j’ai entendu encore renouveler, que madame de Montespan
-était obligée de faire écrire ses lettres au roi par madame Scarron; et
-que c’est là ce qui en fit sa rivale, et sa rivale heureuse.
-
-Madame Scarron, depuis madame de Maintenon, avait à la vérité plus de
-lumières acquises par la lecture; sa conversation était plus douce, plus
-insinuante. Il y a des lettres d’elle où l’art embellit le naturel, et
-dont le style est très élégant. Mais madame de Montespan n’avait besoin
-d’emprunter l’esprit de personne; et elle fut long-temps favorite avant
-que madame de Maintenon lui fût présentée.
-
-Le triomphe de madame de Montespan éclata au voyage que le roi fit en
-Flandre en 1670. La ruine des Hollandais fut préparée dans ce voyage au
-milieu des plaisirs: ce fut une fête continuelle dans l’appareil le plus
-pompeux.
-
-Le roi, qui fit tous ses voyages de guerre à cheval, fit celui-ci, pour
-la première fois, dans un carrosse à glace; les chaises de poste
-n’étaient point encore inventées. La reine, Madame, sa belle-sœur, la
-marquise de Montespan, étaient dans cet équipage superbe, suivi de
-beaucoup d’autres; et quand madame de Montespan allait seule, elle avait
-quatre gardes-du-corps aux portières de son carrosse. Le dauphin arriva
-ensuite avec sa cour, Mademoiselle avec la sienne: c’était avant la
-fatale aventure de son mariage: elle partageait en paix tous ces
-triomphes, et voyait avec complaisance son amant, favori du roi, à la
-tête de sa compagnie des gardes. On fesait porter dans les villes où
-l’on couchait les plus beaux meubles de la couronne. On trouvait dans
-chaque ville un bal masqué ou paré, ou des feux d’artifice. Toute la
-maison de guerre accompagnait le roi, et toute la maison de service
-précédait ou suivait. Les tables étaient tenues comme à Saint-Germain.
-La cour visita dans cette pompe toutes les villes conquises. Les
-principales, dames de Bruxelles, de Gand, venaient voir cette
-magnificence. Le roi les invitait à sa table; il leur fesait des
-présents pleins de galanterie. Tous les officiers des troupes en
-garnison recevaient des gratifications. Il en coûta plusieurs fois
-quinze cents louis d’or par jour en libéralités.
-
-Tous les honneurs, tous les hommages, étaient pour madame de Montespan,
-excepté ce que le devoir donnait à la reine. Cependant cette dame
-n’était pas du secret. Le roi savait distinguer les affaires d’état des
-plaisirs.
-
-Madame, chargée seule de l’union des deux rois et de la destruction de
-la Hollande, s’embarqua à Dunkerque sur la flotte du roi d’Angleterre,
-Charles II, son frère, avec une partie de la cour de France. Elle menait
-avec elle mademoiselle de Kéroual, depuis duchesse de Portsmouth, dont
-la beauté égalait celle de madame de Montespan. Elle fut depuis en
-Angleterre ce que madame de Montespan était en France, mais avec plus de
-crédit. Le roi Charles fut gouverné par elle jusqu’au dernier moment de
-sa vie; et, quoique souvent infidèle, il fut toujours maîtrisé. Jamais
-femme n’a conservé plus long-temps sa beauté; nous lui avons vu, à l’âge
-de près de soixante et dix ans, une figure encore noble et agréable, que
-les années n’avaient point flétrie.
-
-Madame alla voir son frère à Cantorbéry, et revint avec la gloire du
-succès. Elle en jouissait lorsqu’une mort subite et douloureuse l’enleva
-à l’âge de vingt-six ans, le 30 juin 1670. La cour fut dans une douleur
-et dans une consternation que le genre de mort augmentait. Cette
-princesse s’était crue empoisonnée. L’ambassadeur d’Angleterre,
-Montaigu, en était persuadé; la cour n’en doutait pas; et toute l’Europe
-le disait. Un des anciens domestique de la maison de son mari m’a nommé
-celui qui (selon lui) donna le poison. «Cet homme, me disait-il, qui
-n’était pas riche, se retira immédiatement après en Normandie, où il
-acheta une terre dans laquelle il vécut long-temps avec opulence. Ce
-poison (ajoutait-il) était de la poudre de diamant mise au lieu de sucre
-dans des fraises.» La cour et la ville pensèrent que Madame avait été
-empoisonnée dans un verre d’eau de chicorée[99], après lequel elle
-éprouva d’horribles douleurs, et bientôt les convulsions de la mort.
-Mais la malignité humaine et l’amour de l’extraordinaire furent les
-seules raisons de cette persuasion générale. Le verre d’eau ne pouvait
-être empoisonné, puisque madame de La Fayette et une autre personne
-burent le reste sans ressentir la plus légère incommodité. La poudre de
-diamant n’est pas plus un venin[100] que la poudre de corail. Il y avait
-long-temps que Madame était malade d’un abcès qui se formait dans le
-foie. Elle était très malsaine, et même avait accouché d’un enfant
-absolument pourri. Son mari, trop soupçonné dans l’Europe, ne fut ni
-avant ni après cet événement accusé d’aucune action qui eût de la
-noirceur; et on trouve rarement des criminels qui n’aient fait qu’un
-grand crime. Le genre humain serait trop malheureux s’il était aussi
-commun de commettre des choses atroces que de les croire.
-
-On prétendit que le chevalier de Lorraine, favori de Monsieur, pour se
-venger d’un exil et d’une prison que sa conduite coupable auprès de
-Madame lui avait attirés, s’était porté à cette horrible vengeance. On
-ne fait pas attention que le chevalier de Lorraine était alors à Rome,
-et qu’il est bien difficile à un chevalier de Malte de vingt ans, qui
-est à Rome, d’acheter à Paris la mort d’une grande princesse.
-
-Il n’est que trop vrai qu’une faiblesse et une indiscrétion du vicomte
-de Turenne avaient été la première cause de toutes ces rumeurs odieuses
-qu’on se plaît encore à réveiller. Il était à soixante ans l’amant de
-madame de Coëtquen, et sa dupe, comme il l’avait été de madame de
-Longueville. Il révéla à cette dame le secret de l’état, qu’on cachait
-au frère du roi. Madame de Coëtquen, qui aimait le chevalier de
-Lorraine, le dit à son amant: celui-ci en avertit Monsieur. L’intérieur
-de la maison de ce prince fut en proie à tout ce qu’ont de plus amer les
-reproches et les jalousies. Ces troubles éclatèrent avant le voyage de
-Madame. L’amertume redoubla à son retour. Les emportements de Monsieur,
-les querelles de ses favoris avec les amis de Madame, remplirent sa
-maison de confusion et de douleur. Madame, quelque temps avant sa mort,
-reprochait avec des plaintes douces et attendrissantes, à la marquise de
-Coëtquen, les malheurs dont elle était cause. Cette dame à genoux auprès
-de son lit, et arrosant ses mains de larmes, ne lui répondit que par ces
-vers de _Venceslas_[101]:
-
- J’allais... j’étais... l’amour a sur moi tant d’empire...
- Je me confonds, _madame_, et ne vous puis rien dire.
-
-Le chevalier de Lorraine, auteur de ces dissensions, fut d’abord envoyé
-par le roi à Pierre-Encise; le comte de Marsan, de la maison de
-Lorraine, et le marquis depuis maréchal de Villeroi, furent exilés.
-Enfin on regarda comme la suite coupable de ces démêlés la mort
-naturelle de cette malheureuse princesse[102].
-
-Ce qui confirma le public dans le soupçon de poison, c’est que vers ce
-temps on commença à connaître ce crime en France. On n’avait point
-employé cette vengeance des lâches dans les horreurs de la guerre
-civile. Ce crime, par une fatalité singulière, infecta la France dans le
-temps de la gloire et des plaisirs qui adoucissaient les mœurs, ainsi
-qu’il se glissa dans l’ancienne Rome aux plus beaux jours de la
-république.
-
-Deux Italiens, dont l’un s’appelait Exili, travaillèrent long-temps avec
-un apothicaire allemand, nommé Glaser[103], à rechercher ce qu’on
-appelle _la pierre philosophale_. Les deux Italiens y perdirent le peu
-qu’ils avaient, et voulurent par le crime réparer le tort de leur
-folie. Ils vendirent secrètement des poisons. La confession, le plus
-grand frein de la méchanceté humaine, mais dont on abuse en croyant
-pouvoir faire des crimes qu’on croit expier; la confession, dis-je, fit
-connaître au grand pénitencier de Paris, que quelques personnes étaient
-mortes empoisonnées. Il en donna avis au gouvernement. Les deux Italiens
-soupçonnés furent mis à la Bastille; l’un des deux y mourut. Exili y
-resta sans être convaincu; et du fond de sa prison il répandit dans
-Paris ces funestes secrets qui coûtèrent la vie au lieutenant civil
-d’Aubrai et à sa famille, et qui firent enfin ériger la chambre des
-poisons, qu’on nomma _la chambre ardente_.
-
-L’amour fut la première source de ces horribles aventures. Le marquis de
-Brinvilliers, gendre du lieutenant civil d’Aubrai, logea chez lui
-Sainte-Croix[104], capitaine de son régiment, d’une trop belle figure.
-Sa femme lui en fit craindre les conséquences. Le mari s’obstina à faire
-demeurer ce jeune homme avec sa femme, jeune, belle, et sensible. Ce qui
-devait arriver arriva: ils s’aimèrent. Le lieutenant civil, père de la
-marquise, fût assez sévère et assez imprudent pour solliciter une lettre
-de cachet, et pour faire envoyer à la Bastille le capitaine, qu’il ne
-fallait envoyer qu’à son régiment. Sainte-Croix fut mis malheureusement
-dans la chambre où était Exili. Cet Italien lui apprit à se venger: on
-en sait les suites qui font frémir. La marquise n’attenta point à la
-vie de son mari, qui avait eu de l’indulgence pour un amour dont
-lui-même était la cause; mais la fureur de la vengeance la porta à
-empoisonner son père, ses deux frères, et sa sœur. Au milieu de tant de
-crimes elle avait de la religion; elle allait souvent à confesse; et
-même lorsqu’on l’arrêta dans Liége on trouva une confession générale
-écrite de sa main, qui servit non pas de preuve contre elle, mais de
-présomption. Il est faux qu’elle eût essayé ses poisons dans les
-hôpitaux, comme le disait le peuple, et comme il est écrit dans les
-_Causes célèbres_, ouvrage d’un avocat sans causes[105], et fait pour le
-peuple; mais il est vrai qu’elle eut, ainsi que Sainte-Croix, des
-liaisons secrètes avec des personnes accusées depuis des mêmes crimes.
-Elle fut brûlée, en 1676, après avoir eu la tête tranchée. Mais depuis
-1670 qu’Exili avait commencé à faire des poisons, jusqu’en 1680, ce
-crime infecta Paris. On ne peut dissimuler que Penautier, le receveur
-général du clergé, ami de cette femme, fut accusé quelque temps après
-d’avoir mis ses secrets en usage, et qu’il lui en coûta la moitié de son
-bien pour supprimer les accusations.
-
-La Voisin, la Vigoureux, un prêtre nommé Le Sage, et d’autres,
-trafiquèrent des secrets d’Exili, sous prétexte d’amuser les ames
-curieuses et faibles par des apparitions d’esprits. On crut le crime
-plus répandu qu’il n’était en effet. La chambre ardente fut établie à
-l’Arsenal, près de la Bastille, en 1680. Les plus grands seigneurs y
-furent cités, entre autres deux nièces du cardinal Mazarin[106], la
-duchesse de Bouillon, et la comtesse de Soissons, mère du prince Eugène.
-
-La duchesse de Bouillon ne fut décrétée que d’ajournement personnel, et
-n’était accusée que d’une curiosité ridicule trop ordinaire alors, mais
-qui n’est pas du ressort de la justice. L’ancienne habitude de consulter
-des devins, de faire tirer son horoscope, de chercher des secrets pour
-se faire aimer, subsistait encore parmi le peuple, et même chez les
-premiers du royaume.
-
-Nous avons déjà remarqué[107] qu’à la naissance de Louis XIV on avait
-fait entrer l’astrologue Morin dans la chambre même de la reine-mère,
-pour tirer l’horoscope de l’héritier de la couronne. Nous avons vu même
-le duc d’Orléans, régent du royaume, curieux de cette charlatanerie, qui
-séduisit toute l’antiquité; et toute la philosophie du célèbre comte de
-Boulainvilliers ne put jamais le guérir de cette chimère. Elle était
-bien pardonnable à la duchesse de Bouillon, et à toutes les dames qui
-eurent les mêmes faiblesses. Le prêtre Le Sage, la Voisin, et la
-Vigoureux, s’étaient fait un revenu de la curiosité des ignorants qui
-étaient en très grand nombre. Ils prédisaient l’avenir; ils fesaient
-voir le diable. S’ils s’en étaient tenus là, il n’y aurait eu que du
-ridicule dans eux et dans la chambre ardente.
-
-La Reynie, l’un des présidents de cette chambre, fut assez malavisé pour
-demander à la duchesse de Bouillon si elle avait vu le diable; elle
-répondit qu’elle le voyait dans ce moment, qu’il était fort laid et fort
-vilain, et qu’il était déguisé en conseiller d’état. L’interrogatoire ne
-fut guère poussé plus loin.
-
-L’affaire de la comtesse de Soissons et du maréchal de Luxembourg fut
-plus sérieuse. Le Sage, la Voisin, la Vigoureux, et d’autres complices
-encore, étaient en prison, accusés d’avoir vendu des poisons qu’on
-appelait _la poudre de succession_; ils chargèrent tous ceux qui les
-étaient venus consulter. La comtesse de Soissons fut du nombre. Le roi
-eut la condescendance de dire à cette princesse que, si elle se sentait
-coupable, il lui conseillait de se retirer. Elle répondit qu’elle était
-très innocente; mais qu’elle n’aimait pas à être interrogée par la
-justice. Ensuite elle se retira à Bruxelles, où elle est morte sur la
-fin de 1708, lorsque le prince Eugène son fils la vengeait par tant de
-victoires, et triomphait de Louis XIV.
-
-François-Henri de Montmorenci-Boutteville, duc, pair et maréchal de
-France, qui unissait le grand nom de Montmorenci à celui de la maison
-impériale de Luxembourg, déjà célèbre en Europe par des actions de grand
-capitaine, fut dénoncé à la chambre ardente. Un de ses gens d’affaires,
-nommé Bonard, voulant recouvrer des papiers importants qui étaient
-perdus, s’adressa au prêtre Le Sage pour les lui faire retrouver. Le
-Sage commença par exiger de lui qu’il se confessât, et qu’il allât
-ensuite pendant neuf jours en trois différentes églises, où il
-réciterait trois psaumes.
-
-Malgré la confession et les psaumes, les papiers ne se retrouvèrent
-point; ils étaient entre les mains d’une fille nommée Dupin. Bonard,
-sous les yeux de Le Sage, fit, au nom du maréchal de Luxembourg, une
-espèce de conjuration par laquelle la Dupin devait devenir impuissante
-en cas qu’elle ne lui rendît pas les papiers[108]: on ne sait pas trop
-ce que c’est qu’une fille impuissante. La Dupin ne rendit rien, et n’en
-eut pas moins d’amants.
-
-Bonard, désespéré, se fit donner un nouveau plein-pouvoir par le
-maréchal; et entre ce plein-pouvoir et la signature, il se trouva deux
-lignes d’une écriture différente par lesquelles le maréchal se donnait
-au diable.
-
-Le Sage, Bonard, la Voisin, la Vigoureux, et plus de quarante accusés
-ayant été enfermés à la Bastille, Le Sage déposa que le maréchal s’était
-adressé au diable et à lui pour faire mourir cette Dupin qui n’avait pas
-voulu rendre les papiers; leurs complices ajoutaient qu’ils avaient
-assassiné la Dupin par son ordre, qu’ils l’avaient coupée en quartiers,
-et jetée dans la rivière.
-
-Ces accusations étaient aussi improbables qu’atroces. Le maréchal
-devait comparaître devant la cour des pairs; le parlement et les pairs
-devaient revendiquer le droit de le juger: ils ne le firent pas.
-L’accusé se rendit lui-même à la Bastille; démarche qui prouvait son
-innocence sur cet assassinat prétendu.
-
-(1679) Le secrétaire d’état Louvois, qui ne l’aimait pas, le fit
-enfermer dans une espèce de cachot de six pas et demi de long, où il
-tomba très malade. On l’interrogea le second jour, et on le laissa
-ensuite cinq semaines entières sans continuer son procès; injustice
-cruelle envers tout particulier, et plus condamnable encore envers un
-pair du royaume. Il voulut écrire au marquis de Louvois pour s’en
-plaindre; on ne le lui permit pas: il fut enfin interrogé. On lui
-demanda s’il n’avait pas donné des bouteilles de vin empoisonnées pour
-faire mourir le frère de la Dupin et une fille qu’il entretenait.
-
-Il paraissait bien absurde qu’un maréchal de France, qui avait commandé
-des armées, eût voulu empoisonner un malheureux bourgeois et sa
-maîtresse, sans pouvoir tirer aucun avantage d’un si grand crime.
-
-Enfin, on lui confronta Le Sage et un autre prêtre nommé d’Avaux, avec
-lesquels on l’accusait d’avoir fait des sortiléges pour faire périr plus
-d’une personne.
-
-Tout son malheur venait d’avoir vu une fois Le Sage, et de lui avoir
-demandé des horoscopes.
-
-Parmi les imputations horribles qui fesaient la base du procès, Le Sage
-dit que le maréchal, duc de Luxembourg, avait fait un pacte avec le
-diable, afin de pouvoir marier son fils à la fille du marquis de
-Louvois. L’accusé répondit: «Quand Matthieu de Montmorenci épousa la
-veuve de Louis-le-Gros, il ne s’adressa point au diable, mais aux
-états-généraux, qui déclarèrent que, pour acquérir au roi mineur l’appui
-des Montmorencis, il fallait faire ce mariage.»
-
-Cette réponse était fière, et n’était pas d’un coupable. Le procès dura
-quatorze mois: il n’y eut de jugement ni pour ni contre lui. La Voisin,
-la Vigoureux, et son frère, le prêtre, qui s’appelait aussi Vigoureux,
-furent brûlés avec Le Sage à la Grève. Le maréchal de Luxembourg alla
-quelques jours à la campagne, et revint ensuite à la cour faire les
-fonctions de capitaine des gardes, sans voir Louvois, et sans que le roi
-lui parlât de tout ce qui s’était passé.
-
-Nous avons vu[109] comment il eut depuis le commandement des armées
-qu’il ne demanda pas, et par combien de victoires il imposa silence à
-ses ennemis.
-
-On peut juger quelles rumeurs affreuses toutes ces accusations
-excitaient dans Paris. Le supplice du feu, dont la Voisin et ses
-complices furent punis, mit fin aux recherches et aux crimes. Cette
-abomination ne fut que le partage de quelques particuliers, et ne
-corrompit point les mœurs douces de la nation; mais elle laissa dans les
-esprits un penchant funeste à soupçonner des morts naturelles d’avoir
-été violentes.
-
-Ce qu’on avait cru de la destinée malheureuse de madame Henriette
-d’Angleterre, on le crut ensuite de sa fille, Marie-Louise, qu’on maria,
-en 1679, au roi d’Espagne Charles II. Cette jeune princesse partit à
-regret pour Madrid. Mademoiselle avait souvent dit à Monsieur, frère du
-roi: «Ne menez pas si souvent votre fille à la cour; elle sera trop
-malheureuse ailleurs.» Cette jeune princesse voulait épouser
-Monseigneur. «Je vous fais reine d’Espagne, lui dit le roi; que
-pourrais-je de plus pour ma fille?--Ah! répondit-elle, vous pourriez
-plus pour votre nièce.» Elle fut enlevée au monde en 1689, au même âge
-que sa mère. Il passa pour constant que le conseil autrichien de Charles
-II voulait se défaire d’elle, parcequ’elle aimait son pays, et qu’elle
-pouvait empêcher le roi son mari de se déclarer pour les alliés contre
-la France[110]. On lui envoya même de Versailles de ce qu’on croit du
-contre-poison; précaution très incertaine, puisque ce qui peut guérir
-une espèce de mal peut envenimer l’autre, et qu’il n’y a point
-d’antidote général: le contre-poison prétendu arriva après sa mort. Ceux
-qui ont lu les Mémoires compilés par le marquis de Dangeau trouveront
-que le roi dit en soupant: «La reine d’Espagne est morte empoisonnée
-dans une tourte d’anguille: la comtesse de Pernits[111], les caméristes
-Zapata et Nina, qui en ont mangé après elle, sont mortes du même
-poison.»
-
-Après avoir lu cette étrange anecdote dans ces Mémoires manuscrits,
-qu’on dit faits avec soin par un courtisan qui n’avait presque point
-quitté Louis XIV pendant quarante ans, je ne laissai pas d’être encore
-en doute: je m’informai à d’anciens domestiques du roi, s’il était vrai
-que ce monarque, toujours retenu dans ses discours, eût jamais prononcé
-des paroles si imprudentes. Ils m’assurèrent tous que rien n’était plus
-faux. Je demandai à madame la duchesse de Saint-Pierre, qui arrivait
-d’Espagne, s’il était vrai que ces trois personnes fussent mortes avec
-la reine; elle me donna des attestations que toutes trois avaient
-survécu long-temps à leur maîtresse. Enfin je sus que ces Mémoires du
-marquis de Dangeau, qu’on regarde comme un monument précieux, n’étaient
-que des _nouvelles à la main_, écrites quelquefois par un de ses
-domestiques; et je puis répondre qu’on s’en aperçoit souvent au style,
-aux inutilités, et aux faussetés dont ce recueil est rempli. Après
-toutes ces idées funestes, où la mort de Henriette d’Angleterre nous a
-conduits, il faut revenir aux événements de la cour qui suivirent sa
-perte.
-
-La princesse palatine lui succéda un an après, et fut mère du duc
-d’Orléans, régent du royaume. Il fallut qu’elle renonçât au calvinisme
-pour épouser Monsieur; mais elle conserva toujours pour son ancienne
-religion un respect secret qu’il est difficile de secouer quand
-l’enfance l’a imprimé dans le cœur.
-
-L’aventure infortunée d’une fille d’honneur de la reine, en 1673, donna
-lieu à un nouvel établissement. Ce malheur est connu par le sonnet de
-l’_Avorton_, dont les vers ont été tant cités:
-
- Toi que l’amour fit par un crime,
- Et que l’honneur défait par un crime à son tour,
- Funeste ouvrage de l’amour,
- De l’honneur funeste victime... etc.[112]
-
-Les dangers attachés à l’état de fille, dans une cour galante et
-voluptueuse, déterminèrent à substituer aux douze filles d’honneur, qui
-embellissaient la cour de la reine, douze dames du palais; et depuis, la
-maison des reines fut ainsi composée. Cet établissement rendait la cour
-plus nombreuse et plus magnifique, en y fixant les maris et les parents
-de ces dames, ce qui augmentait la société, et répandait plus
-d’opulence.
-
-La princesse de Bavière, épouse de Monseigneur, ajouta, dans les
-commencements, de l’éclat et de la vivacité à cette cour. La marquise de
-Montespan attirait toujours l’attention principale; mais enfin elle
-cessait de plaire, et les emportements altiers de sa douleur ne
-ramenaient pas un cœur qui s’éloignait. Cependant elle tenait toujours à
-la cour par une grande charge, étant surintendante de la maison de la
-reine; et au roi par ses enfants, par l’habitude, et par son ascendant.
-
-On lui conservait tout l’extérieur de la considération et de l’amitié,
-qui ne la consolait pas; et le roi, affligé de lui causer des chagrins
-violents, et entraîné par d’autres goûts, trouvait déjà dans la
-conversation de madame de Maintenon une douceur qu’il ne goûtait plus
-auprès de son ancienne maîtresse. Il se sentait à-la-fois partagé entre
-madame de Montespan, qu’il ne pouvait quitter, mademoiselle de Fontange,
-qu’il aimait, et madame de Maintenon, de qui l’entretien devenait
-nécessaire à son ame tourmentée. Ces trois rivales de faveur tenaient
-toute la cour en suspens. Il paraît assez honorable pour Louis XIV
-qu’aucune de ces intrigues n’influât sur les affaires générales, et que
-l’amour, qui troublait la cour, n’ait jamais mis le moindre trouble dans
-le gouvernement. Rien ne prouve mieux, ce me semble, que Louis XIV avait
-une ame aussi grande que sensible.
-
-Je croirais même que ces intrigues de cour, étrangères à l’état, ne
-devraient point entrer dans l’histoire, si le grand siècle de Louis XIV
-ne rendait tout intéressant, et si le voile de ces mystères n’avait été
-levé par tant d’historiens, qui, pour la plupart, les ont défigurés.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVII.
-
-Suite des particularités et anecdotes.
-
-
-La jeunesse, la beauté de mademoiselle de Fontange, un fils qu’elle
-donna au roi en 1680, le titre de duchesse dont elle fut décorée,
-écartaient madame de Maintenon de la première place, qu’elle n’osait
-espérer et qu’elle eut depuis: mais la duchesse de Fontange et son fils
-moururent en 1681.
-
-La marquise de Montespan n’ayant plus de rivale déclarée, n’en posséda
-pas plus un cœur fatigué d’elle et de ses murmures. Quand les hommes ne
-sont plus dans leur jeunesse, ils ont presque tous besoin de la société
-d’une femme complaisante; le poids des affaires rend surtout cette
-consolation nécessaire. La nouvelle favorite, madame de Maintenon, qui
-sentait le pouvoir secret qu’elle acquérait tous les jours, se
-conduisait avec cet art qui est si naturel aux femmes, et qui ne déplaît
-pas aux hommes. Elle écrivit un jour à madame de Frontenac, sa cousine,
-en qui elle avait une entière confiance: «Je le renvoie toujours
-affligé, et jamais désespéré.» Dans ce temps où sa faveur croissait, où
-madame de Montespan touchait à sa chute, ces deux rivales se voyaient
-tous les jours, tantôt avec une aigreur secrète, tantôt avec une
-confiance passagère, que la nécessité de se parler et la lassitude de la
-contrainte mettaient quelquefois dans leurs entretiens[113]. Elles
-convinrent de faire, chacune de leur côté, des Mémoires de tout ce qui
-se passait à la cour. L’ouvrage ne fut pas poussé fort loin. Madame de
-Montespan se plaisait à lire quelque chose de ces mémoires à ses amis,
-dans les dernières années de sa vie. La dévotion, qui se mêlait à toutes
-ces intrigues secrètes, affermissait encore la faveur de madame de
-Maintenon, et éloignait madame de Montespan. Le roi se reprochait son
-attachement pour une femme mariée, et sentait surtout ce scrupule depuis
-qu’il ne sentait plus d’amour. Cette situation embarrassante subsista
-jusqu’en 1685, année mémorable par la révocation de l’édit de Nantes. On
-voyait alors des scènes bien différentes: d’un côté le désespoir et la
-fuite d’une partie de la nation; de l’autre, de nouvelles fêtes à
-Versailles; Trianon et Marli bâtis; la nature forcée dans tous ces lieux
-de délices, et des jardins où l’art était épuisé. Le mariage du
-petit-fils du grand Condé avec mademoiselle de Nantes, fille du roi et
-de madame de Montespan, fut le dernier triomphe de cette maîtresse, qui
-commençait à se retirer de la cour.
-
-Le roi maria depuis deux enfants qu’il avait eus d’elle: mademoiselle
-de Blois avec le duc de Chartres, que nous avons vu depuis régent du
-royaume; et le duc du Maine à Louise-Bénédicte de Bourbon, petite-fille
-du grand Condé, et sœur de M. le Duc, princesse célèbre par son esprit
-et par le goût des arts. Ceux qui ont seulement approché du Palais-Royal
-et de Sceaux savent combien sont faux tous les bruits populaires
-recueillis dans tant d’histoires concernant ces mariages[114].
-
-(1685) Avant la célébration du mariage de monsieur le Duc avec
-mademoiselle de Nantes, le marquis de Seignelai, à cette occasion, donna
-au roi une fête digne de ce monarque, dans les jardins de Sceaux[115],
-plantés par Le Nôtre, avec autant de goût que ceux de Versailles. On y
-exécuta l’idylle de la Paix, composée par Racine. Il y eut dans
-Versailles un nouveau carrousel, et après le mariage, le roi étala une
-magnificence singulière, dont le cardinal Mazarin avait donné la
-première idée en 1656. On établit dans le salon de Marli quatre
-boutiques remplies de ce que l’industrie des ouvriers de Paris avait
-produit de plus riche et de plus recherché. Ces quatre boutiques étaient
-autant de décorations superbes, qui représentaient les quatre saisons de
-l’année. Madame de Montespan en tenait une avec Monseigneur. Sa rivale,
-madame de Maintenon, en tenait une autre avec le duc du Maine. Les deux
-nouveaux mariés avaient chacun la leur; monsieur le Duc avec madame de
-Thiange; et madame la Duchesse, à qui la bienséance ne permettait pas
-d’en tenir une avec un homme, à cause de sa grande jeunesse, était avec
-la duchesse de Chevreuse. Les dames et les hommes nommés du voyage
-tiraient au sort les bijoux dont ces boutiques étaient garnies. Ainsi,
-le roi fit des présents à toute la cour, d’une manière digne d’un roi.
-La loterie du cardinal Mazarin fut moins ingénieuse et moins brillante.
-Ces loteries avaient été mises en usage autrefois par les empereurs
-romains; mais aucun d’eux n’en releva la magnificence par tant de
-galanterie.
-
-Après le mariage de sa fille, madame de Montespan ne reparut plus à la
-cour. Elle vécut à Paris avec beaucoup de dignité. Elle avait un grand
-revenu, mais viager; et le roi lui fit payer toujours une pension de
-mille louis d’or par mois[116]. Elle allait prendre tous les ans les
-eaux à Bourbon, et y mariait des filles du voisinage, qu’elle dotait.
-Elle n’était plus dans l’âge où l’imagination, frappée par de vives
-impressions, envoie aux carmélites. Elle mourut à Bourbon en 1707.
-
-Un an après le mariage de mademoiselle de Nantes avec monsieur le Duc,
-mourut à Fontainebleau le prince de Condé, à l’âge de soixante-six
-ans[117], d’une maladie qui empira par l’effort qu’il fit d’aller voir
-madame la Duchesse, qui avait la petite-vérole. On peut juger par cet
-empressement, qui lui coûta la vie, s’il avait eu de la répugnance au
-mariage de son petit-fils avec cette fille du roi et de madame de
-Montespan, comme l’ont écrit tous ces gazetiers de mensonges, dont la
-Hollande était alors infectée. On trouve encore dans une _Histoire du
-prince de Condé_[118], sortie de ces mêmes bureaux d’ignorance et
-d’imposture, que le roi se plaisait en toute occasion à mortifier ce
-prince, et qu’au mariage de la princesse de Conti, fille de madame de La
-Vallière, le secrétaire d’état lui refusa le titre de _haut et puissant
-seigneur_, comme si ce titre était celui qu’on donne aux princes du
-sang. L’écrivain qui a composé l’_Histoire de Louis XIV_[119], dans
-Avignon, en partie sur ces malheureux mémoires, pouvait-il assez ignorer
-le monde et les usages de notre cour pour rapporter des faussetés
-pareilles?
-
-Cependant, après le mariage de madame la Duchesse, après l’éclipse
-totale de la mère, madame de Maintenon, victorieuse, prit un tel
-ascendant, et inspira à Louis XIV tant de tendresse et de scrupule, que
-le roi, par le conseil du P. La Chaise, l’épousa secrètement, au mois de
-janvier 1686, dans une petite chapelle qui était au bout de
-l’appartement occupé depuis par le duc de Bourgogne. IL n’y eut aucun
-contrat, aucune stipulation. L’archevêque de Paris, Harlai de Chanvalon,
-leur donna la bénédiction; le confesseur y assista; Montchevreuil[120]
-et Bontems, premiers valets de chambre, y furent comme témoins. Il n’est
-plus permis de supprimer ce fait, rapporté dans tous les auteurs, qui,
-d’ailleurs, se sont trompés sur les noms, sur le lieu, et sur les dates.
-Louis XIV était alors dans sa quarante-huitième année, et la personne
-qu’il épousait, dans sa cinquante-deuxième[121]. Ce prince, comblé de
-gloire, voulait mêler aux fatigues du gouvernement les douceurs
-innocentes d’une vie privée: ce mariage ne l’engageait à rien d’indigne
-de son rang. Il fut toujours problématique à la cour si madame de
-Maintenon était mariée: on respectait en elle le choix du roi, sans la
-traiter en reine.
-
-La destinée de cette dame paraît, parmi nous, fort étrange, quoique
-l’histoire fournisse beaucoup d’exemples de fortunes plus grandes et
-plus marquées, qui ont eu des commencements plus petits. La marquise de
-Saint-Sébastien, que le roi de Sardaigne, Victor-Amédée, épousa, n’était
-pas au-dessus de madame de Maintenon: l’impératrice de Russie,
-Catherine, était fort au-dessous; et la première femme de Jacques II,
-roi d’Angleterre, lui était bien inférieure, selon les préjugés de
-l’Europe, inconnus dans le reste du monde.
-
-Elle était d’une ancienne maison, petite-fille de Théodore-Agrippa
-d’Aubigné, gentilhomme ordinaire de la chambre de Henri IV. Son père,
-Constant d’Aubigné, ayant voulu faire un établissement à la Caroline, et
-s’étant adressé aux Anglais, fut mis en prison au château Trompette, et
-en fut délivré par la fille du gouverneur, nommé Cardillac, gentilhomme
-bordelais. Constant d’Aubigné épousa sa bienfaitrice en 1627, et la mena
-à la Caroline. De retour en France avec elle au bout de quelques années,
-tous deux furent enfermés à Niort en Poitou par ordre de la cour. Ce fut
-dans cette prison de Niort que naquit en 1635 Françoise d’Aubigné,
-destinée à éprouver toutes les rigueurs et toutes les faveurs de la
-fortune. Menée à l’âge de trois ans en Amérique; laissée par la
-négligence d’un domestique sur le rivage, prête à y être dévorée d’un
-serpent, ramenée orpheline, à l’âge de douze ans, élevée avec la plus
-grande dureté chez madame de Neuillant, mère de la duchesse de
-Navailles, sa parente, elle fut trop heureuse d’épouser, en 1651, Paul
-Scarron, qui logeait auprès d’elle dans la rué d’Enfer. Scarron était
-d’une ancienne famille du parlement, illustrée par de grandes alliances;
-mais le burlesque dont il fesait profession l’avilissait en le fesant
-aimer. Ce fut pourtant une fortune pour mademoiselle d’Aubigné d’épouser
-cet homme disgracié de la nature, impotent, et qui n’avait qu’un bien
-très médiocre. Elle fit, avant ce mariage, abjuration de la religion
-calviniste, qui était la sienne comme celle de ses ancêtres. Sa beauté
-et son esprit la firent bientôt distinguer. Elle fut recherchée avec
-empressement de la meilleure compagnie de Paris: et ce temps de sa
-jeunesse fut sans doute le plus heureux de sa vie[122]. Après la mort de
-son mari, arrivée en 1660, elle fit long-temps solliciter auprès du roi
-une petite pension de quinze cents livres, dont Scarron avait joui.
-Enfin, au bout de quelques années, le roi lui en donna une de deux
-mille, en lui disant: «Madame, je vous ai fait attendre long-temps; mais
-vous avez tant d’amis que j’ai voulu avoir seul ce mérite auprès de
-vous.»
-
-Ce fait m’a été conté par le cardinal de Fleury, qui se plaisait à le
-rapporter souvent, parcequ’il disait que Louis XIV lui avait fait le
-même compliment, en lui donnant l’évêché de Fréjus.
-
-Cependant il est prouvé par les lettres mêmes de madame de Maintenon,
-qu’elle dut à madame de Montespan ce léger secours qui la tira de la
-misère. On se ressouvint d’elle quelques années après, lorsqu’il fallut
-élever en secret le duc du Maine, que le roi avait eu, en 1670, de la
-marquise de Montespan. Ce ne fut certainement qu’en 1672 qu’elle fut
-choisie pour présider à cette éducation secrète: elle dit dans une de
-ses lettres: «Si les enfants sont au roi, je le veux bien; car je ne me
-chargerais pas sans scrupule de ceux de madame de Montespan[123]: ainsi
-il faut que le roi me l’ordonne; voilà mon dernier mot.» Madame de
-Montespan n’avait deux enfants qu’en 1672, le duc du Maine et le comte
-de Vexin. Les dates des lettres de madame de Maintenon, de 1670, dans
-lesquelles elle parle de ces deux enfants, dont l’un n’était pas encore
-né, sont donc évidemment fausses. Presque toutes les dates de ces
-lettres imprimées sont erronées. Cette infidélité pourrait donner de
-violents soupçons sur l’authenticité de ces lettres, si d’ailleurs on
-n’y reconnaissait pas un caractère de naturel et de vérité qu’il est
-presque impossible de contrefaire[124].
-
-Il n’est pas fort important de savoir en quelle année cette dame fut
-chargée du soin des enfants naturels de Louis XIV; mais l’attention à
-ces petites vérités fait voir avec quel scrupule on a écrit les faits
-principaux de cette histoire.
-
-Le duc du Maine était né avec un pied difforme. Le premier médecin,
-D’Aquin, qui était dans la confidence, jugea qu’il fallait envoyer
-l’enfant aux eaux de Barège. On chercha une personne de confiance, qui
-pût se charger de ce dépôt[125]. Le roi se souvint de madame Scarron. M.
-de Louvois alla secrètement à Paris lui proposer ce voyage. Elle eut
-soin depuis ce temps-là de l’éducation du duc du Maine, nommée à cet
-emploi par le roi, et non point par madame de Montespan, comme on l’a
-dit. Elle écrivait au roi directement; ses lettres plurent beaucoup.
-Voilà l’origine de sa fortune: son mérite fit tout le reste.
-
-Le roi, qui ne pouvait d’abord s’accoutumer à elle, passa de l’aversion
-à la confiance, et de la confiance à l’amour. Les lettres que nous avons
-d’elle sont un monument bien plus précieux qu’on ne pense: elles
-découvrent ce mélange de religion et de galanterie, de dignité et de
-faiblesse, qui se trouve si souvent dans le cœur humain, et qui était
-dans celui de Louis XIV. Celui de madame de Maintenon paraît à-la-fois
-plein d’une ambition et d’une dévotion qui ne se combattent jamais. Son
-confesseur Gobelin approuve également l’une et l’autre; il est directeur
-et courtisan; sa pénitente, devenue ingrate envers madame de Montespan,
-se dissimule toujours son tort. Le confesseur nourrit cette illusion:
-elle fait venir de bonne foi la religion au secours de ses charmes usés,
-pour supplanter sa bienfaitrice devenue sa rivale.
-
-Ce commerce étrange de tendresse et de scrupule de la part du roi,
-d’ambition et de dévotion de la part de la nouvelle maîtresse, paraît
-durer depuis 1681 jusqu’à 1686, qui fut l’époque de leur mariage.
-
-Son élévation ne fut pour elle qu’une retraite. Renfermée dans son
-appartement, qui était de plain-pied à celui du roi, elle se bornait à
-une société de deux ou trois dames retirées comme elle; encore les
-voyait-elle rarement. Le roi venait tous les jours chez elle après son
-dîner, avant et après le souper, et y demeurait jusqu’à minuit. Il y
-travaillait avec ses ministres, pendant que madame de Maintenon
-s’occupait à la lecture, ou à quelque ouvrage des mains, ne s’empressant
-jamais de parler d’affaires d’état, paraissant souvent les ignorer,
-rejetant bien loin tout ce qui avait la plus légère apparence d’intrigue
-et de cabale; beaucoup plus occupée de complaire à celui qui gouvernait
-que de gouverner, et ménageant son crédit en ne l’employant qu’avec une
-circonspection extrême. Elle ne profita point de sa place pour faire
-tomber toutes les dignités et tous les grands emplois dans sa famille.
-Son frère, le comte d’Aubigné, ancien lieutenant-général, ne fut pas
-même maréchal de France. Un cordon bleu, et quelques parts secrètes[126]
-dans les fermes générales, furent sa seule fortune: aussi disait-il au
-maréchal de Vivonne, frère de madame de Montespan, «qu’il avait eu son
-bâton de maréchal en argent comptant.»
-
-Le marquis de Villette, son neveu, ou son cousin[127], ne fut que chef
-d’escadre. Madame de Caylus, fille de ce marquis de Villette, n’eut en
-mariage qu’une pension modique donnée par Louis XIV. Madame de
-Maintenon, en mariant sa nièce d’Aubigné au fils du premier maréchal de
-Noailles[128], ne lui donna que deux cent mille francs: le roi fit le
-reste. Elle n’avait elle-même que la terre de Maintenon, qu’elle avait
-achetée des bienfaits du roi[129]. Elle voulut que le public lui
-pardonnât son élévation en faveur de son désintéressement. La seconde
-femme du marquis de Villette, depuis madame de Bolingbroke, ne put
-jamais rien obtenir d’elle. Je lui ai souvent entendu dire qu’elle
-avait reproché à sa cousine le peu qu’elle fesait pour sa famille, et
-qu’elle lui avait dit en colère: «Vous voulez jouir de votre modération,
-et que votre famille en soit la victime.» Madame de Maintenon oubliait
-tout quand elle craignait de choquer les sentiments de Louis XIV. Elle
-n’osa pas même soutenir le cardinal de Noailles contre le P. Le Tellier.
-Elle avait beaucoup d’amitié pour Racine; mais cette amitié ne fut pas
-assez courageuse pour le protéger contre un léger ressentiment du roi.
-Un jour, touchée de l’éloquence avec laquelle il lui avait parlé de la
-misère du peuple, en 1698, misère toujours exagérée, mais qui fut portée
-réellement depuis jusqu’à une extrémité déplorable, elle engagea son ami
-à faire un mémoire, qui montrât le mal et le remède. Le roi le lut; et
-en ayant témoigné du chagrin, elle eut la faiblesse d’en nommer
-l’auteur, et celle de ne le pas défendre. Racine, plus faible encore,
-fut pénétré d’une douleur qui le mit depuis au tombeau[130].
-
-Du même fonds de caractère dont elle était incapable de rendre service,
-elle l’était aussi de nuire. L’abbé de Choisi rapporte que le ministre
-Louvois s’était jeté aux pieds de Louis XIV pour l’empêcher d’épouser la
-veuve Scarron. Si l’abbé de Choisi savait ce fait, madame de Maintenon
-en était instruite, et non seulement elle pardonna à ce ministre, mais
-elle apaisa le roi dans les mouvements de colère que l’humeur brusque
-du marquis de Louvois inspirait quelquefois à son maître[131].
-
-Louis XIV, en épousant madame de Maintenon, ne se donna donc qu’une
-compagne agréable et soumise. La seule distinction publique qui fesait
-sentir son élévation secrète, c’est qu’à la messe elle occupait une de
-ces petites tribunes ou lanternes dorées, qui ne semblaient faites que
-pour le roi et la reine. D’ailleurs, nul extérieur de grandeur. La
-dévotion qu’elle avait inspirée au roi, et qui avait servi à son
-mariage, devint peu-à-peu un sentiment vrai et profond, que l’âge et
-l’ennui fortifièrent. Elle s’était déjà donné, à la cour et auprès du
-roi, la considération d’une fondatrice, en rassemblant à Noisi plusieurs
-filles de qualité; et le roi avait affecté déjà les revenus de l’abbaye
-de Saint-Denys à cette communauté naissante. Saint-Cyr fut bâti au bout
-du parc de Versailles, en 1686. Elle donna alors à cet établissement
-toute sa forme, en fit les réglements avec Godet Desmarets, évêque de
-Chartres, et fut elle-même supérieure de ce couvent. Elle y allait
-souvent passer quelques heures; et quand je dis que l’ennui la
-déterminait à ces occupations, je ne parle que d’après elle. Qu’on lise
-ce qu’elle écrivait à madame de La Maisonfort, dont il est parlé dans le
-chapitre du Quiétisme.
-
-«Que ne puis-je vous donner mon expérience! que ne puis-je vous faire
-voir l’ennui qui dévore les grands, et la peine qu’ils ont à remplir
-leurs journées! Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse, dans une
-fortune qu’on aurait eu peine à imaginer? J’ai été jeune et jolie; j’ai
-goûté les plaisirs; j’ai été aimée partout. Dans un âge plus avancé,
-j’ai passé des années dans le commerce de l’esprit; je suis venue à la
-faveur, et je vous proteste, ma chère fille, que tous les états laissent
-un vide affreux[132].»
-
-Si quelque chose pouvait détromper de l’ambition, ce serait assurément
-cette lettre. Madame de Maintenon, qui pourtant n’avait d’autre chagrin
-que l’uniformité de sa vie auprès d’un grand roi[133], disait un jour au
-comte d’Aubigné son frère: «Je n’y peux plus tenir, je voudrais être
-morte.» On sait quelle réponse il lui fit: «Vous avez donc parole
-d’épouser Dieu le père?»
-
-A la mort du roi, elle se retira entièrement à Saint-Cyr. Ce qui peut
-surprendre, c’est que le roi ne lui avait presque rien assuré. Il la
-recommanda seulement au duc d’Orléans. Elle ne voulut qu’une pension de
-quatre-vingt mille livres, qui lui fut exactement payée jusqu’à sa mort,
-arrivée en 1719, le 15 d’avril. On a trop affecté d’oublier dans son
-épitaphe le nom de Scarron: ce nom n’est point avilissant, et l’omission
-ne sert qu’à faire penser qu’il peut l’être.
-
-La cour fut moins vive et plus sérieuse, depuis que le roi commença à
-mener avec madame de Maintenon une vie plus retirée; et la maladie
-considérable qu’il eut en 1686 contribua encore à lui ôter le goût de
-ces fêtes galantes qui avaient jusque-là signalé presque toutes ses
-années. Il fut attaqué d’une fistule dans le dernier des intestins.
-L’art de la chirurgie, qui fit sous ce règne plus de progrès en France
-que dans tout le reste de l’Europe, n’était pas encore familiarisé avec
-cette maladie. Le cardinal de Richelieu en était mort, faute d’avoir été
-bien traité. Le danger du roi émut toute la France. Les églises furent
-remplies d’un peuple innombrable, qui demandait la guérison de son roi,
-les larmes aux yeux. Ce mouvement d’un attendrissement général fut
-presque semblable à ce que nous avons vu, lorsque son successeur[134]
-fut en danger de mort à Metz, en 1744. Ces deux époques apprendront à
-jamais aux rois ce qu’ils doivent à une nation qui sait aimer ainsi.
-
-Dès que Louis XIV ressentit les premières atteintes de ce mal, son
-premier chirurgien Félix alla dans les hôpitaux chercher des malades qui
-fussent dans le même péril: il consulta les meilleurs chirurgiens; il
-inventa avec eux des instruments qui abrégeaient l’opération, et qui la
-rendaient moins douloureuse. Le roi la souffrit sans se plaindre. Il fit
-travailler ses ministres auprès de son lit le jour même; et, afin que la
-nouvelle de son danger ne fit aucun changement dans les cours de
-l’Europe, il donna audience le lendemain aux ambassadeurs. A ce courage
-d’esprit se joignait la magnanimité avec laquelle il récompensa Félix;
-il lui donna une terre qui valait alors plus de cinquante mille écus.
-
-Depuis ce temps le roi n’alla plus aux spectacles. La dauphine de
-Bavière, devenue mélancolique et attaquée d’une maladie de langueur qui
-la fit enfin mourir en 1690, se refusa à tous les plaisirs, et resta
-obstinément dans son appartement. Elle aimait les lettres; elle avait
-même fait des vers; mais dans sa mélancolie, elle n’aimait plus que la
-solitude.
-
-Ce fut le couvent de Saint-Cyr qui ranima le goût des choses d’esprit.
-Madame de Maintenon pria Racine, qui avait renoncé au théâtre pour le
-jansénisme et pour la cour, de faire une tragédie qui put être
-représentée par ses élèves. Elle voulut un sujet tiré de la _Bible_.
-Racine composa _Esther_. Cette pièce, ayant d’abord été jouée dans la
-maison de Saint-Cyr, le fut ensuite plusieurs fois à Versailles devant
-le roi, dans l’hiver de 1689. Des prélats, des jésuites, s’empressaient
-d’obtenir la permission de voir ce singulier spectacle. Il paraît
-remarquable que cette pièce eut alors un succès universel; et que deux
-ans après, _Athalie_, jouée par les mêmes personnes, n’en eut aucun. Ce
-fut tout le contraire quand on joua ces pièces à Paris, long-temps
-après la mort de l’auteur, et après le temps des partialités. _Athalie_,
-représentée en 1717, fut reçue comme elle devait l’être, avec transport;
-et _Esther_, en 1721, n’inspira que de la froideur, et ne reparut plus.
-Mais alors il n’y avait plus de courtisans qui reconnussent avec
-flatterie Esther dans madame de Maintenon, et avec malignité Vasthi dans
-madame de Montespan, Aman dans M. de Louvois, et surtout les huguenots
-persécutés par ce ministre dans la proscription des Hébreux. Le public
-impartial ne vit qu’une aventure sans intérêt et sans vraisemblance; un
-roi insensé, qui a passé six mois avec sa femme sans savoir, sans
-s’informer même qui elle est; un ministre assez ridiculement barbare
-pour demander au roi qu’il extermine toute une nation, vieillards,
-femmes, enfants, parcequ’on ne lui a pas fait la révérence; ce même
-ministre assez bête pour signifier l’ordre de tuer tous les Juifs dans
-onze mois, afin de leur donner apparemment le temps d’échapper ou de se
-défendre; un roi imbécile qui, sans prétexte y signe cet ordre ridicule,
-et qui, sans prétexte, fait pendre subitement son favori: tout cela,
-sans intrigue, sans action, sans intérêt, déplut beaucoup à quiconque
-avait du sens et du goût[135]. Mais, malgré le vice du sujet, trente
-vers d’_Esther_ valent mieux que beaucoup de tragédies qui ont eu de
-grands succès[136].
-
-Ces amusements ingénieux recommencèrent pour l’éducation d’Adélaïde de
-Savoie, duchesse de Bourgogne, amenée en France à l’âge de onze ans.
-
-C’est une des contradictions de nos mœurs, que, d’un côté, on ait laissé
-un reste d’infamie attaché aux spectacles publics, et que, de l’autre,
-on ait regardé ces représentations comme l’exercice le plus noble et le
-plus digne des personnes royales. On éleva un petit théâtre dans
-l’appartement de madame de Maintenon. La duchesse de Bourgogne, le duc
-d’Orléans, y jouaient avec les personnes de la cour qui avaient le plus
-de talents. Le fameux acteur Baron leur donnait des leçons, et jouait
-avec eux. La plupart des tragédies de Duché, valet de chambre du roi,
-furent composées pour ce théâtre; et l’abbé Genest, aumônier de la
-duchesse d’Orléans, en fesait pour la duchesse du Maine, que cette
-princesse et sa cour représentaient.
-
-Ces occupations formaient l’esprit, et animaient la société[137].
-
-Aucun de ceux qui ont trop censuré Louis XIV ne peut disconvenir qu’il
-ne fût, jusqu’à la journée d’Hochstedt, le seul puissant, le seul
-magnifique, le seul grand, presque en tout genre. Car, quoiqu’il y eût
-des héros, comme Jean Sobieski et des rois de Suède, qui effaçassent en
-lui le guerrier, personne n’effaça le monarque. Il faut avouer encore
-qu’il soutint ses malheurs, et qu’il les répara. Il a eu des défauts, il
-a fait de grandes fautes; mais ceux qui le condamnent l’auraient-ils
-égalé s’ils avaient été à sa place?
-
-La duchesse de Bourgogne croissait en graces et en mérite. Les éloges
-qu’on donnait à sa sœur, en Espagne, lui inspirèrent une émulation qui
-redoubla en elle le talent de plaire. Ce n’était pas une beauté
-parfaite; mais elle avait le regard tel que son fils[138], un grand air,
-une taille noble. Ces avantages étaient embellis par son esprit, et plus
-encore par l’envie extrême de mériter les suffrages de tout le monde.
-Elle était, comme Henriette d’Angleterre, l’idole et le modèle de la
-cour, avec un plus haut rang: elle touchait au trône: la France
-attendait du duc de Bourgogne un gouvernement tel que les sages de
-l’antiquité en imaginèrent, mais dont l’austérité serait tempérée par
-les graces de cette princesse, plus faites encore pour être senties que
-la philosophie de son époux. Le monde sait comme toutes ces espérances
-furent trompées. Ce fut le sort de Louis XIV, de voir périr en France
-toute sa famille[139], par des morts prématurées; sa femme à
-quarante-cinq ans; son fils unique à cinquante[140]; et un an après que
-nous eûmes perdu son fils, nous vîmes son petit-fils, le dauphin duc de
-Bourgogne, la dauphine sa femme, leur fils aîné, le duc de Bretagne,
-portés à Saint-Denys, au même tombeau, au mois d’avril 1712; tandis que
-le dernier de leurs enfants, monté depuis sur le trône, était dans son
-berceau aux portes de la mort. Le duc de Berri, frère du duc de
-Bourgogne, les suivit deux ans après; et sa fille, dans le même temps,
-passa du berceau au cercueil.
-
-Ce temps de désolation laissa dans les cœurs une impression si profonde,
-que, dans la minorité de Louis XV, j’ai vu plusieurs personnes qui ne
-parlaient de ces pertes qu’en versant des larmes. Le plus à plaindre de
-tous les hommes, au milieu de tant de morts précipitées, était celui qui
-semblait devoir hériter bientôt du royaume.
-
-Ces mêmes soupçons qu’on avait eus à la mort de Madame et à celle de
-Marie-Louise, reine d’Espagne, se réveillèrent avec une fureur
-singulière. L’excès de la douleur publique aurait presque excusé la
-calomnie, si elle avait été excusable. Il y avait du délire à penser
-qu’on eût pu faire périr par un crime tant de personnes royales, en
-laissant vivre le seul qui pouvait les venger. La maladie qui emporta le
-dauphin duc de Bourgogne, sa femme et son fils, était une rougeole
-pourprée épidémique. Ce mal fit périr à Paris, en moins d’un mois, plus
-de cinq cents personnes. M. le duc de Bourbon, petit-fils du prince de
-Condé, le duc de La Trimouille, madame de La Vrillière, madame de
-Listenai, en furent attaqués à la cour. Le marquis de Gondrin, fils du
-duc d’Antin, en mourut en deux jours. Sa femme, depuis comtesse de
-Toulouse, fut à l’agonie. Cette maladie parcourut toute la France. Elle
-fit périr en Lorraine les aînés de ce duc de Lorraine, François, destiné
-à être un jour empereur, et à relever la maison d’Autriche.
-
-Cependant, ce fut assez qu’un médecin, nommé Boudin, homme de plaisir,
-hardi et ignorant, eût proféré ces paroles: «Nous n’entendons rien à de
-pareilles maladies;» c’en fut assez, dis-je, pour que la calomnie n’eût
-point de frein.
-
-Philippe, duc d’Orléans, neveu de Louis XIV, avait un laboratoire, et
-étudiait la chimie, ainsi que beaucoup d’autres arts: c’était une preuve
-sans réplique. Le cri public était affreux; il faut en avoir été témoin
-pour le croire. Plusieurs écrits et quelques malheureuses histoires de
-Louis XIV éterniseraient les soupçons, si des hommes instruits ne
-prenaient soin de les détruire. J’ose dire que, frappé de tout temps de
-l’injustice des hommes, j’ai fait bien des recherches pour savoir la
-vérité. Voici ce que m’a répété plusieurs fois le marquis de
-Canillac[141], l’un des plus honnêtes hommes du royaume, intimement
-attaché à ce prince soupçonné, dont il eut depuis beaucoup à se
-plaindre. Le marquis de Canillac, au milieu de cette clameur publique,
-va le voir dans son palais. Il le trouve étendu à terre, versant des
-larmes, aliéné par le désespoir. Son chimiste, Homberg[142], court se
-rendre à la Bastille, pour se constituer prisonnier; mais on n’avait
-point d’ordre de le recevoir; on le refuse. Le prince (qui le croirait?)
-demande lui-même, dans l’excès de sa douleur, à être mis en prison; il
-veut que des forces juridiques éclaircissent son innocence; sa mère
-demande avec lui cette justification cruelle. La lettre de cachet
-s’expédie; mais elle n’est point signée; et le marquis de Canillac, dans
-cette émotion d’esprit, conserva seul assez de sang froid pour sentir
-les conséquences d’une démarche si désespérée. Il fit que la mère du
-prince s’opposa à cette lettre de cachet ignominieuse. Le monarque qui
-l’accordait, et son neveu, qui la demandait, étaient également
-malheureux[143].
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVIII.
-
-Suite des anecdotes.
-
-
-Louis XIV dévorait sa douleur en public; il se laissa voir à
-l’ordinaire; mais, en secret, les ressentiments de tant de malheurs le
-pénétraient, et lui donnaient des convulsions. Il éprouvait toutes ces
-pertes domestiques à la suite d’une guerre malheureuse, avant qu’il fût
-assuré de la paix, et dans un temps où la misère désolait le royaume. On
-ne le vit pas succomber un moment à ses afflictions.
-
-Le reste de sa vie fut triste. Le dérangement des finances, auquel il ne
-put remédier, aliéna les cœurs. Sa confiance entière pour le jésuite Le
-Tellier, homme trop violent, acheva de les révolter. C’est une chose
-très remarquable que le public, qui lui pardonna toutes ses maîtresses,
-ne lui pardonna pas son confesseur. Il perdit, les trois dernières
-années de sa vie, dans l’esprit de la plupart de ses sujets, tout ce
-qu’il avait fait de grand et de mémorable.
-
-Privé de presque tous ses enfants, sa tendresse, qui redoublait pour le
-duc du Maine et pour le comte de Toulouse, ses fils légitimés, le porta
-à les déclarer héritiers de la couronne, eux et leurs descendants, au
-défaut des princes du sang, par un édit qui fut enregistré sans aucune
-remontrance, en 1714. Il tempérait ainsi, par la loi naturelle, la
-sévérité des lois de convention, qui privent les enfants nés hors du
-mariage de tous droits à la succession paternelle. Les rois dispensent
-de cette loi. Il crut pouvoir faire pour son sang ce qu’il avait fait en
-faveur de plusieurs de ses sujets. Il crut surtout pouvoir établir pour
-deux de ses enfants ce qu’il avait fait passer au parlement, sans
-opposition, pour les princes de la maison de Lorraine. Il égala ensuite
-le rang de ses bâtards à celui des princes du sang, en 1715[144]. Le
-procès que les princes du sang intentèrent depuis aux princes légitimés
-est connu[145]. Ceux-ci ont conservé, pour leurs personnes et pour leurs
-enfants, les honneurs donnés par Louis XIV. Ce qui regarde leur
-postérité dépendra du temps, du mérite, et de la fortune.
-
-Louis XIV fut attaqué, vers le milieu du mois d’août 1715, au retour de
-Marli, de la maladie qui termina ses jours. Ses jambes s’enflèrent; la
-gangrène commença à se manifester. Le comte de Stair, ambassadeur
-d’Angleterre, paria, selon le génie de sa nation, que le roi ne
-passerait pas le mois de septembre. Le duc d’Orléans, qui, au voyage de
-Marli, avait été absolument seul, eut alors toute la cour auprès de sa
-personne. Un empirique, dans les derniers jours de la maladie du roi,
-lui donna un élixir qui ranima ses forces. Il mangea, et l’empirique
-assura qu’il guérirait. La foule qui entourait le duc d’Orléans diminua
-dans le moment. «Si le roi mange une seconde fois, dit le duc d’Orléans,
-nous n’aurons plus personne.» Mais la maladie était mortelle. Les
-mesures étaient prises pour donner la régence absolue au duc d’Orléans.
-Le roi ne la lui avait laissée que très limitée par son testament,
-déposé au parlement; ou plutôt il ne l’avait établi que chef d’un
-conseil de régence, dans lequel il n’aurait eu que la voix
-prépondérante. Cependant il lui dit: «Je vous ai conservé tous les
-droits que vous donne votre naissance[146].» C’est qu’il ne croyait pas
-qu’il y eût de loi fondamentale qui donnât, dans une minorité, un
-pouvoir sans bornes à l’héritier présomptif du royaume[147]. Cette
-autorité suprême, dont on peut abuser, est dangereuse; mais l’autorité
-partagée l’est encore davantage. Il crut qu’ayant été si bien obéi
-pendant sa vie, il le serait après sa mort, et ne se souvenait pas qu’on
-avait cassé le testament de son père[148].
-
-(1ᵉʳ septembre 1715) D’ailleurs personne n’ignore avec quelle grandeur
-d’ame il vit approcher la mort, disant à madame de Maintenon: «J’avais
-cru qu’il était plus difficile de mourir;» et à ses domestiques:
-«Pourquoi pleurez-vous? m’avez-vous cru immortel?» donnant
-tranquillement ses ordres sur beaucoup de choses, et même sur sa pompe
-funèbre. Quiconque a beaucoup de témoins de sa mort meurt toujours avec
-courage. Louis XIII, dans sa dernière maladie, avait mis en musique le
-_De profundis_ qu’on devait chanter pour lui. Le courage d’esprit avec
-lequel Louis XIV vit sa fin fut dépouillé de cette ostentation répandue
-sur toute sa vie. Ce courage alla jusqu’à avouer ses fautes. Son
-successeur a toujours conservé écrites au chevet de son lit les paroles
-remarquables que ce monarque lui dit, en le tenant sur son lit entre ses
-bras: ces paroles ne sont point telles qu’elles sont rapportées dans
-toutes les histoires. Les voici fidèlement copiées:
-
-«Vous allez être bientôt roi d’un grand royaume. Ce que je vous
-recommande plus fortement est de n’oublier jamais les obligations que
-vous avez à Dieu. Souvenez-vous que vous lui devez tout ce que vous
-êtes. Tâchez de conserver la paix avec vos voisins. J’ai trop aimé la
-guerre; ne m’imitez pas en cela, non plus que dans les trop grandes
-dépenses que j’ai faites. Prenez conseil en toutes choses, et cherchez à
-connaître le meilleur pour le suivre toujours. Soulagez vos peuples le
-plus tôt que vous le pourrez, et faites ce que j’ai eu le malheur de ne
-pouvoir faire moi-même, etc.»
-
-[149]Ce discours est très éloigné de la petitesse d’esprit qu’on lui
-impute dans quelques Mémoires.
-
-On lui a reproché d’avoir porté sur lui des reliques, les dernières
-années de sa vie. Ses sentiments étaient grands; mais son confesseur,
-qui ne l’était pas, l’avait assujetti à ces pratiques peu convenables,
-et aujourd’hui désusitées, pour l’assujettir plus pleinement à ses
-insinuations; et d’ailleurs ces reliques, qu’il avait la faiblesse de
-porter, lui avaient été données par madame de Maintenon.
-
-Quoique la vie et la mort de Louis XIV eussent été glorieuses, il ne fut
-pas aussi regretté qu’il le méritait. L’amour de la nouveauté,
-l’approche d’un temps de minorité, où chacun se figurait une fortune, la
-querelle de la _Constitution_ qui aigrissait les esprits, tout fit
-recevoir la nouvelle de sa mort avec un sentiment qui allait plus loin
-que l’indifférence. Nous avons vu ce même peuple qui, en 1686, avait
-demandé au ciel avec larmes la guérison de son roi malade[150], suivre
-son convoi funèbre avec des démonstrations bien différentes. On prétend
-que la reine sa mère lui avait dit un jour dans sa grande jeunesse:
-«Mon fils, ressemblez à votre grand-père, et non pas à votre père.» Le
-roi en ayant demandé la raison: «C’est, dit-elle, qu’à la mort de Henri
-IV on pleurait, et qu’on a ri à celle de Louis XIII[151].»
-
-Quoiqu’on lui ait reproché des petitesses, des duretés dans son zèle
-contre le jansénisme, trop de hauteur avec les étrangers dans ses
-succès, de la faiblesse pour plusieurs femmes, de trop grandes sévérités
-dans des choses personnelles, des guerres légèrement entreprises,
-l’embrasement du Palatinat, les persécutions contre les réformés:
-cependant ses grandes qualités et ses actions, mises enfin dans la
-balance, l’ont emporté sur ses fautes. Le temps, qui mûrit les opinions
-des hommes, a mis le sceau à sa réputation; et malgré tout ce qu’on a
-écrit contre lui, on ne prononcera point son nom sans respect, et sans
-concevoir à ce nom l’idée d’un siècle éternellement mémorable. Si l’on
-considère ce prince dans sa vie privée, on le voit à la vérité trop
-plein de sa grandeur, mais affable, ne donnant point à sa mère de part
-au gouvernement, mais remplissant avec elle tous les devoirs d’un fils,
-et observant avec son épouse tous les dehors de la bienséance: bon père,
-bon maître, toujours décent en public, laborieux dans le cabinet, exact
-dans les affaires, pensant juste, parlant bien, et aimable avec
-dignité.
-
-J’ai déjà remarqué ailleurs[152] qu’il ne prononça jamais les paroles
-qu’on lui fait dire, lorsque le premier gentilhomme de la chambre et le
-grand-maître de la garde-robe se disputaient l’honneur de le servir:
-«Qu’importe lequel de mes valets me serve?» Un discours si grossier ne
-pouvait partir d’un homme aussi poli et aussi attentif qu’il l’était, et
-ne s’accordait guère avec ce qu’il dit un jour au duc de La
-Rochefoucauld au sujet de ses dettes: «Que ne parlez-vous à vos amis?»
-Mot bien différent, qui, par lui-même, valait beaucoup, et qui fut
-accompagné d’un don de cinquante mille écus.
-
-Il n’est pas même vrai qu’il ait écrit au duc de La Rochefoucauld: «Je
-vous fais mon compliment, comme votre ami, sur la charge de grand-maître
-de la garde-robe, que je vous donne comme votre roi.» Les historiens lui
-font honneur de cette lettre. C’est ne pas sentir combien il est peu
-délicat, combien même il est dur de dire à celui dont on est le maître,
-qu’on est son maître. Cela serait à sa place, si on écrivait à un sujet
-qui aurait été rebelle: c’est ce que Henri IV aurait pu dire au duc de
-Mayenne avant l’entière réconciliation. Le secrétaire du cabinet, Rose,
-écrivit cette lettre; et le roi avait trop de bon goût pour l’envoyer.
-C’est ce bon goût qui lui fit supprimer les inscriptions fastueuses dont
-Charpentier, de l’académie française, avait chargé les tableaux de
-Lebrun, dans la galerie de Versailles: _L’incroyable passage du Rhin, la
-merveilleuse prise de Valenciennes_, etc. Le roi sentit que _La prise
-de Valenciennes, le passage du Rhin_, disaient davantage. Charpentier
-avait eu raison d’orner d’inscriptions en notre langue les monuments de
-sa patrie; la flatterie seule avait nui à l’exécution.
-
-On a recueilli quelques réponses, quelques mots de ce prince, qui se
-réduisent à très peu de chose. On prétend que, quand il résolut d’abolir
-en France le calvinisme, il dit: «Mon grand-père aimait les huguenots,
-et ne les craignait pas; mon père ne les aimait point, et les craignait;
-moi je ne les aime, ni ne les crains.»
-
-Ayant donné, en 1658, la place de premier président du parlement de
-Paris à M. de Lamoignon, alors maître des requêtes, il lui dit: «Si
-j’avais connu un plus homme de bien et un plus digne sujet, je l’aurais
-choisi.» Il usa à peu près des mêmes termes avec le cardinal de
-Noailles, lorsqu’il lui donna l’archevêché de Paris. Ce qui fait le
-mérite de ces paroles, c’est qu’elles étaient vraies, et qu’elles
-inspiraient la vertu.
-
-On prétend qu’un prédicateur indiscret le désigna un jour à Versailles:
-témérité qui n’est pas permise envers un particulier, encore moins
-envers un roi. On assure que Louis XIV se contenta de lui dire: «Mon
-père, j’aime bien à prendre ma part d’un sermon; mais je n’aime pas
-qu’on me la fasse.» Que ce mot ait été dit ou non, il peut servir de
-leçon.
-
-Il s’exprimait toujours noblement et avec précision, s’étudiant en
-public à parler comme à agir en souverain. Lorsque le duc d’Anjou partit
-pour aller régner en Espagne, il lui dit, pour marquer l’union qui
-allait désormais joindre les deux nations: «Il n’y a plus de Pyrénées.»
-
-Rien ne peut assurément faire mieux connaître son caractère que le
-Mémoire suivant, qu’on a tout entier écrit de sa main[153].
-
-«Les rois sont souvent obligés à faire des choses contre leur
-inclination, et qui blessent leur bon naturel. Ils doivent aimer à faire
-plaisir, et il faut qu’ils châtient souvent, et perdent des gens à qui
-naturellement ils veulent du bien. L’intérêt de l’état doit marcher le
-premier. On doit forcer son inclination, et ne pas se mettre en état de
-se reprocher, dans quelque chose d’importance, qu’on pouvait faire
-mieux; mais quelques intérêts particuliers m’en ont empêché, et ont
-détourné les vues que je devais avoir pour la grandeur, le bien, et la
-puissance de l’état. Souvent il y a des endroits qui font peine; il y en
-a de délicats qu’il est difficile de démêler; on a des idées confuses.
-Tant que cela est, on peut demeurer sans se déterminer; mais, dès que
-l’on se fixe l’esprit à quelque chose, et qu’on croit voir le meilleur
-parti, il le faut prendre. C’est ce qui m’a fait réussir souvent dans ce
-que j’ai entrepris. Les fautes que j’ai faites, et qui m’ont donné des
-peines infinies, ont été par complaisance, et pour me laisser aller trop
-nonchalamment aux avis des autres. Rien n’est si dangereux que la
-faiblesse, de quelque nature qu’elle soit. Pour commander aux autres, il
-faut s’élever au-dessus d’eux; et après avoir entendu ce qui vient de
-tous les endroits, on se doit déterminer par le jugement qu’on doit
-faire sans préoccupation, et pensant toujours à ne rien ordonner ni
-exécuter qui soit indigne de soi, du caractère qu’on porte, ni de la
-grandeur de l’état. Les princes qui ont de bonnes intentions et quelque
-connaissance de leurs affaires, soit par expérience, soit par étude et
-une grande application à se rendre capables, trouvent tant de
-différentes choses par lesquelles ils se peuvent faire connaître, qu’ils
-doivent avoir un soin particulier et une application universelle à tout.
-Il faut se garder contre soi-même, prendre garde à son inclination, et
-être toujours en garde contre son naturel. Le métier de roi est grand,
-noble, et flatteur[154], quand on se sent digne de bien s’acquitter de
-toutes les choses auxquelles il engage; mais il n’est pas exempt de
-peines, de fatigues, d’inquiétudes. L’incertitude désespère quelquefois;
-et quand on a passé un temps raisonnable à examiner une affaire, il faut
-se déterminer, et prendre le parti qu’on croit le meilleur[155].
-
-«Quand on a l’état en vue, on travaille pour soi; le bien de l’un fait
-la gloire de l’autre: quand le premier est heureux, élevé, et puissant,
-celui qui en est cause en est glorieux, et par conséquent doit plus
-goûter que ses sujets, par rapport à lui et à eux, tout ce qu’il y a de
-plus agréable dans la vie. Quand on s’est mépris, il faut réparer sa
-faute le plus tôt qu’il est possible, et que nulle considération n’en
-empêche, pas même la bonté.
-
-«En 1671, un homme mourut, qui avait la charge de secrétaire d’état,
-ayant le département des étrangers. Il était homme capable, mais non pas
-sans défauts: il ne laissait pas de bien remplir ce poste, qui est très
-important.
-
-«Je fus quelque temps à penser à qui je ferais avoir cette charge; et
-après avoir bien examiné, je trouvai qu’un homme, qui avait long-temps
-servi dans des ambassades, était celui qui la remplirait le mieux[156].
-
-«Je lui fis mander de venir. Mon choix fut approuvé de tout le monde; ce
-qui n’arrive pas toujours. Je le mis en possession de cette charge à son
-retour. Je ne le connaissais que de réputation, et par les commissions
-dont je l’avais chargé, et qu’il avait bien exécutées; mais l’emploi que
-je lui ai donné s’est trouvé trop grand et trop étendu pour lui. Je
-n’ai pas profité de tous les avantages que je pouvais avoir, et tout
-cela par complaisance et bonté. Enfin il a fallu que je lui ordonne de
-se retirer, parceque tout ce qui passait par lui perdait de la grandeur
-et de la force qu’on doit avoir en exécutant les ordres d’un roi de
-France. Si j’avais pris le parti de l’éloigner plus tôt, j’aurais évité
-les inconvénients qui me sont arrivés, et je ne me reprocherais pas que
-ma complaisance pour lui a pu nuire à l’état. J’ai fait ce détail pour
-faire voir un exemple de ce que j’ai dit ci-devant.»
-
-Ce monument si précieux, et jusqu’à présent inconnu, dépose à la
-postérité en faveur de la droiture et de la magnanimité de son ame. On
-peut même dire qu’il se juge trop sévèrement, qu’il n’avait nul reproche
-à se faire sur M. de Pomponne, puisque les services de ce ministre et sa
-réputation avaient déterminé le choix de ce prince, confirmé par
-l’approbation universelle; et s’il se condamne sur le choix de M. de
-Pomponne, qui eut au moins le bonheur de servir dans les temps les plus
-glorieux, que ne devait-il pas se dire sur M. de Chamillart, dont le
-ministère fut si infortuné, et condamné si universellement?
-
-Il avait écrit plusieurs mémoires dans ce goût, soit pour se rendre
-compte à lui-même, soit pour l’instruction du dauphin, duc de Bourgogne.
-Ces réflexions vinrent après les événements. Il eût approché davantage
-de la perfection où il avait le mérite d’aspirer, s’il eût pu se former
-une philosophie supérieure à la politique ordinaire et aux préjugés;
-philosophie que dans le cours de tant de siècles on voit pratiquée par
-si peu de souverains, et qu’il est bien pardonnable aux rois de ne pas
-connaître, puisque tant d’hommes privés l’ignorent.
-
-Voici une partie[157] des instructions qu’il donne à son petit-fils,
-Philippe V, partant pour l’Espagne. Il les écrivit à la hâte, avec une
-négligence qui découvre bien mieux l’ame qu’un discours étudié. On y
-voit le père et le roi.
-
-«Aimez les Espagnols et tous vos sujets attachés à vos couronnes et à
-votre personne. Ne préférez pas ceux qui vous flatteront le plus;
-estimez ceux qui, pour le bien, hasarderont de vous déplaire. Ce sont là
-vos véritables amis.
-
-«Faites le bonheur de vos sujets; et dans cette vue n’ayez de guerre que
-lorsque vous y serez forcé, et que vous en aurez bien considéré et bien
-pesé les raisons dans votre conseil.
-
-«Essayez de remettre vos finances; veillez aux Indes et à vos flottes;
-pensez au commerce, vivez dans une grande union avec la France; rien
-n’étant si bon pour nos deux puissances que cette union à laquelle rien
-ne pourra résister[158].
-
-«Si vous êtes contraint de faire la guerre, mettez-vous à la tête de vos
-armées.
-
-«Songez à rétablir vos troupes partout, et commencez par celles de
-Flandre.
-
-«Ne quittez jamais vos affaires pour votre plaisir; mais faites-vous une
-sorte de règle qui vous donne des temps de liberté et de divertissement.
-
-«Il n’y en a guère de plus innocents que la chasse et le goût de quelque
-maison de campagne, pourvu que vous n’y fassiez pas trop de dépense.
-
-«Donnez une grande attention aux affaires quand on vous en parle;
-écoutez beaucoup dans les commencements, sans rien décider.
-
-«Quand vous aurez plus de connaissance, souvenez-vous que c’est à vous à
-décider; mais quelque expérience que vous ayez, écoutez toujours tous
-les avis et tous les raisonnements de votre conseil, avant que de faire
-cette décision.
-
-«Faites tout ce qui vous sera possible pour bien connaître les gens les
-plus importants, afin de vous en servir à propos.
-
-«Tâchez que vos vice-rois et gouverneurs soient toujours espagnols.
-
-«Traitez bien tout le monde; ne dites jamais rien de fâcheux à personne:
-mais distinguez les gens de qualité et de mérite.
-
-«Témoignez de la reconnaissance pour le feu roi, et pour tous ceux qui
-ont été d’avis de vous choisir pour lui succéder.
-
-«Ayez une grande confiance au cardinal Porto-Carrero, et lui marquez le
-gré que vous lui savez de la conduite qu’il a tenue.
-
-«Je crois que vous devez faire quelque chose de considérable pour
-l’ambassadeur qui a été assez heureux pour vous demander, et pour vous
-saluer le premier en qualité de sujet.
-
-«N’oubliez pas Bedmar, qui a du mérite, et qui est capable de vous
-servir.
-
-«Ayez une entière créance au duc d’Harcourt; il est habile homme, et
-honnête homme, et ne vous donnera des conseils que par rapport à vous.
-
-«Tenez tous les Français dans l’ordre.
-
-«Traitez bien vos domestiques, mais ne leur donnez pas trop de
-familiarité, et encore moins de créance. Servez-vous d’eux tant qu’ils
-seront sages: renvoyez-les à la moindre faute qu’ils feront, et ne les
-soutenez jamais contre les Espagnols.
-
-«N’ayez de commerce avec la reine douairière que celui dont vous ne
-pouvez vous dispenser. Faites en sorte qu’elle quitte Madrid, et qu’elle
-ne sorte pas d’Espagne. En quelque lieu qu’elle soit, observez sa
-conduite, et empêchez qu’elle ne se mêle d’aucune affaire. Ayez pour
-suspects ceux qui auront trop de commerce avec elle.
-
-«Aimez toujours vos parents. Souvenez-vous de la peine qu’ils ont eue à
-vous quitter. Conservez un grand commerce avec eux dans les grandes
-choses et dans les petites. Demandez-nous ce que vous aurez besoin ou
-envie d’avoir qui ne se trouve pas chez vous; nous en userons de même
-avec vous.
-
-«N’oubliez jamais que vous êtes Français, et ce qui peut vous arriver.
-Quand vous aurez assuré la succession d’Espagne par des enfants, visitez
-vos royaumes, allez à Naples et en Sicile: passez à Milan, et venez en
-Flandre[159]; ce sera une occasion de nous revoir: en attendant visitez
-la Catalogne, l’Aragon, et autres lieux. Voyez ce qu’il y aura à faire
-pour Ceuta.
-
-«Jetez quelque argent au peuple quand vous serez en Espagne, et surtout
-en entrant dans Madrid.
-
-«Ne paraissez pas choqué des figures extraordinaires que vous trouverez.
-Ne vous en moquez point. Chaque pays a ses manières particulières; et
-vous serez bientôt accoutumé à ce qui vous paraîtra d’abord le plus
-surprenant.
-
-«Évitez, autant que vous pourrez, de faire des graces à ceux qui donnent
-de l’argent pour les obtenir. Donnez à propos et libéralement; et ne
-recevez guère de présents, à moins que ce soit des bagatelles. Si
-quelquefois vous ne pouvez éviter d’en recevoir, faites-en à ceux qui
-vous en auront donné de plus considérables, après avoir laissé passer
-quelques jours.
-
-«Ayez une cassette pour mettre ce que vous aurez de particulier, dont
-vous aurez seul la clef.
-
-«Je finis par un des plus importants avis que je puisse vous donner. Ne
-vous laissez point gouverner. Soyez le maître; n’ayez jamais de favori
-ni de premier ministre[160]. Écoutez, consultez votre conseil, mais
-décidez. Dieu, qui vous a fait roi, vous donnera les lumières qui vous
-sont nécessaires, tant que vous aurez de bonnes intentions[161].»
-
-Louis XIV avait dans l’esprit plus de justesse et de dignité que de
-saillies; et d’ailleurs on n’exige pas qu’un roi dise des choses
-mémorables, mais qu’il en fasse. Ce qui est nécessaire à tout homme en
-place, c’est de ne laisser sortir personne mécontent de sa présence, et
-de se rendre agréable à tous ceux qui l’approchent. On ne peut faire du
-bien à tout moment; mais on peut toujours dire des choses qui plaisent.
-Il s’en était fait une heureuse habitude. C’était entre lui et sa cour
-un commerce continuel de tout ce que la majesté peut avoir de graces,
-sans jamais se dégrader, et de tout ce que l’empressement de servir et
-de plaire peut avoir de finesse, sans l’air de la bassesse. Il était,
-surtout avec les femmes, d’une attention et d’une politesse qui
-augmentait encore celle de ses courtisans; et il ne perdit jamais
-l’occasion de dire aux hommes de ces choses qui flattent l’amour-propre
-en excitant l’émulation, et qui laissent un long souvenir.
-
-Un jour, madame la duchesse de Bourgogne, encore fort jeune, voyant à
-souper un officier qui était très laid, plaisanta beaucoup et très haut
-sur sa laideur. «Je le trouve, madame, dit le roi encore plus haut, un
-des plus beaux hommes de mon royaume; car c’est un des plus braves.»
-
-Un officier général[162], homme un peu brusque, et qui n’avait pas
-adouci son caractère dans la cour même de Louis XIV, avait perdu un bras
-dans une action, et se plaignait au roi, qui l’avait pourtant récompensé
-autant qu’on le peut faire pour un bras cassé: «Je voudrais avoir perdu
-aussi l’autre, dit-il, et ne plus servir votre majesté.» «J’en serais
-bien fâché pour vous et pour moi», lui répondit le roi; et ce discours
-fut suivi d’une grace qu’il lui accorda. Il était si éloigné de dire des
-choses désagréables, qui sont des traits mortels dans la bouche d’un
-prince, qu’il ne se permettait pas même les plus innocentes et les plus
-douces railleries, tandis que des particuliers en font tous les jours de
-si cruelles et de si funestes.
-
-Il se plaisait et se connaissait à ces choses ingénieuses, aux
-impromptu, aux chansons agréables; et quelquefois même il fesait
-sur-le-champ de petites parodies sur les airs qui étaient en vogue,
-comme celle-ci:
-
- Chez mon cadet de frère
- Le chancelier Serrant
- N’est pas trop nécessaire;
- Et le sage Boifranc
- Est celui qui sait plaire.
-
-Et cette autre qu’il fit en congédiant un jour le conseil:
-
- Le conseil à ses yeux a beau se présenter,
- Sitôt qu’il voit sa chienne il quitte tout pour elle;
- Rien ne peut l’arrêter
- Quand la chasse l’appelle[163].
-
-Ces bagatelles servent au moins à faire voir que les agréments de
-l’esprit fesaient un des plaisirs de sa cour, qu’il entrait dans ces
-plaisirs, et qu’il savait, dans le particulier, vivre en homme, aussi
-bien que représenter en monarque sur le théâtre du monde.
-
-Sa lettre à l’archevêque de Reims, au sujet du marquis de Barbesieux,
-quoique écrite d’un style extrêmement négligé, fait plus d’honneur à son
-caractère que les pensées les plus ingénieuses n’en auraient fait à son
-esprit. Il avait donné à ce jeune homme la place de secrétaire d’état de
-la guerre, qu’avait eue le marquis de Louvois, son père. Bientôt
-mécontent de la conduite de son nouveau secrétaire d’état, il veut le
-corriger sans le trop mortifier. Dans cette vue, il s’adresse à son
-oncle, l’archevêque de Reims; il le prie d’avertir son neveu. C’est un
-maître instruit de tout; c’est un père qui parle.
-
-«Je sais, dit-il, ce que je dois à la mémoire de M. de Louvois[164];
-mais si votre neveu ne change de conduite, je serai forcé de prendre un
-parti. J’en serai fâché; mais il en faudra prendre un. Il a des talents;
-mais il n’en fait pas un bon usage. Il donne trop souvent à souper aux
-princes, au lieu de travailler; il néglige les affaires pour ses
-plaisirs; il fait attendre trop long-temps les officiers dans son
-antichambre; il leur parle avec hauteur, et quelquefois avec dureté.»
-
-Voilà ce que ma mémoire me fournit de cette lettre, que j’ai vue
-autrefois en original. Elle fait bien voir que Louis XIV n’était pas
-gouverné par ses ministres, comme on l’a cru; et qu’il savait gouverner
-ses ministres.
-
-Il aimait les louanges; et il est à souhaiter qu’un roi les aime,
-parcequ’alors il s’efforce de les mériter. Mais Louis XIV ne les
-recevait pas toujours, quand elles étaient trop fortes. Lorsque notre
-académie, qui lui rendait toujours compte des sujets qu’elle proposait
-pour ses prix, lui fit voir celui-ci: _Quelle est de toutes les vertus
-du roi celle qui mérite la préférence?_ le roi rougit, et ne voulut pas
-qu’un tel sujet fût traité. Il souffrit les prologues de Quinault[165];
-mais c’était dans les plus beaux jours de sa gloire, dans le temps où
-l’ivresse de la nation excusait la sienne. Virgile et Horace, par
-reconnaissance, et Ovide, par une indigne faiblesse, prodiguèrent à
-Auguste des éloges plus forts, et, si on songe aux proscriptions, bien
-moins mérités.
-
-Si Corneille avait dit dans la chambre du cardinal de Richelieu, à
-quelqu’un des courtisans: Dites à M. le cardinal que je me connais mieux
-en vers que lui, jamais ce ministre ne lui eût pardonné; c’est pourtant
-ce que Despréaux dit tout haut du roi, dans une dispute qui s’éleva sur
-quelques vers que le roi trouvait bons, et que Despréaux condamnait. «Il
-a raison, dit le roi; il s’y connaît mieux que moi.»
-
-Le duc de Vendôme avait auprès de lui Villiers, un de ces hommes de
-plaisir, qui se font un mérite d’une liberté cynique. Il le logeait à
-Versailles dans son appartement. On l’appelait communément
-Villiers-Vendôme. Cet homme condamnait hautement tous les goûts de Louis
-XIV, en musique, en peinture, en architecture, en jardins. Le roi
-plantait-il un bosquet, meublait-il un appartement, construisait-il une
-fontaine, Villiers trouvait tout mal entendu, et s’exprimait en termes
-peu mesurés. Il est étrange, disait le roi, que Villiers ait choisi ma
-maison pour venir s’y moquer de tout ce que je fais. L’ayant rencontré
-un jour dans les jardins: Eh bien! lui dit-il en lui montrant un de ses
-nouveaux ouvrages, cela n’a donc pas le bonheur de vous plaire?--Non,
-répondit Villiers.--Cependant, reprit le roi, il y a bien des gens qui
-n’en sont pas si mécontents.--Cela peut être, repartit Villiers, chacun
-a son avis.--Le roi, en riant, répondit: On ne peut pas plaire à tout le
-monde.
-
-Un jour Louis XIV jouant au trictrac, il y eut un coup douteux. On
-disputait; les courtisans demeuraient dans le silence. Le comte de
-Grammont arrive. Jugez-nous, lui dit le roi.--Sire, c’est vous qui avez
-tort, dit le comte.--Et comment pouvez-vous me donner le tort avant de
-savoir ce dont il s’agit?--Eh! sire, ne voyez-vous pas que, pour peu que
-la chose eût été seulement douteuse, tous ces messieurs vous auraient
-donné gain de cause?
-
-Le duc d’Antin se distingua dans ce siècle par un art singulier, non pas
-de dire des choses flatteuses, mais d’en faire. Le roi va coucher à
-Petit-Bourg; il y critique une grande allée d’arbres qui cachait la vue
-de la rivière. Le duc d’Antin la fait abattre pendant la nuit. Le roi, à
-son réveil, est étonné de ne plus voir ces arbres qu’il avait condamnés.
-«C’est parceque votre majesté les a condamnés, qu’elle ne les voit
-plus», répond le duc.
-
-Nous avons aussi rapporté ailleurs[166] que le même homme ayant remarqué
-qu’un bois assez grand, au bout du canal de Fontainebleau, déplaisait au
-roi, prit le moment d’une promenade; et, tout étant préparé, il se fit
-donner un ordre de couper ce bois, et on le vit dans l’instant abattu
-tout entier. Ces traits sont d’un courtisan ingénieux, et non pas d’un
-flatteur. [167] On a accusé Louis XIV d’un orgueil insupportable,
-parceque la base de sa statue, à la place des Victoires, est entourée
-d’esclaves enchaînés[168]. Mais ce n’est point lui qui fit ériger cette
-statue, ni celle qu’on voit à la place de Vendôme[169]. Celle de la
-place des Victoires est le monument de la grandeur d’ame et de la
-reconnaissance du premier maréchal de La Feuillade pour son souverain.
-Il y dépensa cinq cent mille livres, qui font près d’un million
-aujourd’hui; et la ville en ajouta autant pour rendre la place
-régulière. Il paraît qu’on a eu également tort d’imputer à Louis XIV le
-faste de cette statue, et de ne voir que de la vanité et de la flatterie
-dans la magnanimité du maréchal.
-
-On ne parlait que de ces quatre esclaves; mais ils figurent des vices
-domptés, aussi bien que des nations vaincues; le duel aboli, l’hérésie
-détruite; les inscriptions le témoignent assez. Elles célèbrent aussi la
-jonction des mers, la paix de Nimègue; elles parlent de bienfaits plus
-que d’exploits guerriers. D’ailleurs c’est un ancien usage des
-sculpteurs de mettre des esclaves aux pieds des statues des rois. Il
-vaudrait mieux y représenter des citoyens libres et heureux; mais enfin,
-on voit des esclaves aux pieds du clément Henri IV et de Louis XIII, à
-Paris; on en voit à Livourne sous la statue de Ferdinand de Médicis, qui
-n’enchaîna assurément aucune nation; on en voit à Berlin sous la statue
-d’un électeur[170] qui repoussa les Suédois, mais qui ne fit point de
-conquêtes.
-
-Les voisins de la France, et les Français eux-mêmes, ont rendu très
-injustement Louis XIV responsable de cet usage. L’inscription _Viro
-immortali_, _A l’homme immortel_, a été traitée d’idolâtrie, comme si ce
-mot signifiait autre chose que l’immortalité de sa gloire. L’inscription
-de Viviani, à sa maison de Florence, _Ædes a deo datæ_[171], _Maison
-donnée par un dieu_, serait bien plus idolâtre: elle n’est pourtant
-qu’une allusion au surnom de _Dieu-donné_, et au vers de Virgile, _deus
-nobis hæc otia fecit_. (Egl. I, v. 6.)
-
-A l’égard de la statue de la place de Vendôme, c’est la ville qui l’a
-érigée. Les inscriptions latines qui remplissent les quatre faces de la
-base sont des flatteries plus grossières que celles de la place des
-Victoires. On y lit que Louis XIV ne prit jamais les armes que malgré
-lui. Il démentit bien solennellement cette adulation au lit de la mort,
-par des paroles dont on se souviendra plus long-temps que de ces
-inscriptions ignorées de lui, et qui ne sont que l’ouvrage de la
-bassesse de quelques gens de lettres.
-
-Le roi avait destiné les bâtiments de cette place pour sa bibliothèque
-publique. La place était plus vaste; elle avait d’abord trois faces, qui
-étaient celles d’un palais immense, dont les murs étaient déjà élevés,
-lorsque le malheur des temps, en 1701, força la ville de bâtir des
-maisons de particuliers sur les ruines de ce palais commencé. Ainsi le
-Louvre n’a point été fini; ainsi la fontaine et l’obélisque que Colbert
-voulait faire élever vis-à-vis le portail de Perrault, n’ont paru que
-dans les dessins; ainsi le beau portail de Saint-Gervais est demeuré
-offusqué; et la plupart des monuments de Paris laissent des regrets.
-
-La nation desirait que Louis XIV eût préféré son Louvre et sa capitale
-au palais de Versailles, que le duc de Créqui appelait un favori sans
-mérite. La postérité admire avec reconnaissance ce qu’on a fait de grand
-pour le public; mais la critique se joint à l’admiration, quand on voit
-ce que Louis XIV a fait de superbe et de défectueux pour sa maison de
-campagne.
-
-Il résulte de tout ce qu’on vient de rapporter, que ce monarque aimait
-en tout la grandeur et la gloire. Un prince qui, ayant fait d’aussi
-grandes choses que lui, serait encore simple et modeste, serait le
-premier des rois[172], et Louis XIV le second.
-
-S’il se repentit en mourant d’avoir entrepris légèrement des guerres, il
-faut convenir qu’il ne jugeait pas par les événements; car, de toutes
-ses guerres, la plus juste et la plus indispensable, celle de 1701, fut
-la seule malheureuse.
-
-Il eut de son mariage, outre Monseigneur, deux fils et trois filles
-morts dans l’enfance. Ses amours furent plus heureux: il n’y eut que
-deux de ses enfants naturels qui moururent au berceau; huit autres
-vécurent, furent légitimés, et cinq eurent postérité. Il eut encore
-d’une demoiselle, attachée à madame de Montespan, une fille non
-reconnue, qu’il maria à un gentilhomme d’auprès de Versailles, nommé de
-La Queue.
-
-On soupçonna, avec beaucoup de vraisemblance, une religieuse de l’abbaye
-de Moret d’être sa fille. Elle était extrêmement basanée, et d’ailleurs
-lui ressemblait[173]. Le roi lui donna vingt mille écus de dot, en la
-plaçant dans ce couvent. L’opinion qu’elle avait de sa naissance lui
-donnait un orgueil dont ses supérieures se plaignirent. Madame de
-Maintenon, dans un voyage de Fontainebleau, alla au couvent de Moret; et
-voulant inspirer plus de modestie à cette religieuse, elle fit ce
-qu’elle put pour lui ôter l’idée qui nourrissait sa fierté. «Madame, lui
-dit cette personne, la peine que prend une dame de votre élévation, de
-venir exprès ici me dire que je ne suis pas fille du roi, me persuade
-que je le suis.» Le couvent de Moret se souvient encore de cette
-anecdote.
-
-Tant de détails pourraient rebuter un philosophe; mais la curiosité,
-cette faiblesse si commune aux hommes, cesse presque d’en être une,
-quand elle a pour objet des temps et des hommes qui attirent les regards
-de la postérité.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIX.
-
-Gouvernement intérieur. Justice. Commerce. Police. Lois. Discipline
-militaire. Marine, etc.
-
-
-On doit cette justice aux hommes publics qui ont fait du bien à leur
-siècle, de regarder le point dont ils sont partis, pour mieux voir les
-changements qu’ils ont faits dans leur patrie. La postérité leur doit
-une éternelle reconnaissance des exemples qu’ils ont donnés, lors même
-qu’ils sont surpassés. Cette juste gloire est leur unique récompense. Il
-est certain que l’amour de cette gloire anima Louis XIV, lorsque,
-commençant à gouverner par lui-même, il voulut réformer son royaume,
-embellir sa cour, et perfectionner les arts.
-
-Non seulement il s’imposa la loi de travailler régulièrement avec chacun
-de ses ministres, mais tout homme connu pouvait obtenir de lui une
-audience particulière, et tout citoyen avait la liberté de lui présenter
-des requêtes et des projets. Les placets étaient reçus d’abord par un
-maître des requêtes qui les rendait apostillés; ils furent dans la suite
-renvoyés aux bureaux des ministres. Les projets étaient examinés dans le
-conseil quand ils méritaient de l’être, et leurs auteurs furent admis
-plus d’une fois à discuter leurs propositions avec les ministres en
-présence du roi. Ainsi on vit entre le trône et la nation une
-correspondance qui subsista malgré le pouvoir absolu.
-
-Louis XIV se forma et s’accoutuma lui-même au travail; et ce travail
-était d’autant plus pénible qu’il était nouveau pour lui, et que la
-séduction des plaisirs pouvait aisément le distraire. Il écrivit les
-premières dépêches à ses ambassadeurs. Les lettres les plus importantes
-furent souvent depuis minutées de sa main, et il n’y en eut aucune
-écrite en son nom qu’il ne se fit lire.
-
-A peine Colbert, après la chute de Fouquet, eut-il rétabli l’ordre dans
-les finances, que le roi remit aux peuples tout ce qui était dû
-d’impôts depuis 1647 jusqu’en 1656, et surtout trois millions de
-tailles[174]. On abolit pour cinq cent mille écus par an de droits
-onéreux. Ainsi l’abbé de Choisi paraît ou bien mal instruit, ou bien
-injuste, quand il dit qu’on ne diminua point la recette. Il est certain
-qu’elle fut diminuée par ces remises, et augmentée par le bon ordre.
-
-Les soins du premier président de Bellièvre, aidés des libéralités de la
-duchesse d’Aiguillon, et de plusieurs citoyens, avaient établi l’hôpital
-général. Le roi l’augmenta, et en fit élever dans toutes les villes
-principales du royaume.
-
-Les grands chemins, jusqu’alors impraticables, ne furent plus négligés,
-et peu-à-peu devinrent ce qu’ils sont aujourd’hui sous Louis XV,
-l’admiration des étrangers. De quelque côté qu’on sorte de Paris, on
-voyage à présent environ cinquante à soixante lieues, à quelques
-endroits près, dans des allées fermes, bordées d’arbres. Les chemins
-construits par les anciens Romains étaient plus durables, mais non pas
-si spacieux et si beaux[175].
-
-Le génie de Colbert se tourna principalement vers le commerce, qui était
-faiblement cultivé, et dont les grands principes n’étaient pas connus.
-Les Anglais, et encore plus les Hollandais, fesaient par leurs vaisseaux
-presque tout le commerce de la France. Les Hollandais surtout
-chargeaient dans nos ports nos denrées, et les distribuaient dans
-l’Europe. Le roi commença, dès 1662, à exempter ses sujets d’une
-imposition nommée _le droit de fret_, que payaient tous les vaisseaux
-étrangers; et il donna aux Français toutes les facilités de transporter
-eux-mêmes leurs marchandises à moins de frais. Alors le commerce
-maritime naquit. Le conseil de commerce, qui subsiste aujourd’hui, fut
-établi, et le roi y présidait tous les quinze jours.
-
-Les ports de Dunkerque et de Marseille furent déclarés francs, et
-bientôt cet avantage attira le commerce du Levant à Marseille, et celui
-du Nord à Dunkerque.
-
-On forma une compagnie des Indes occidentales en 1664, et celle des
-grandes Indes fut établie la même année. Avant ce temps, il fallait que
-le luxe de la France fût tributaire de l’industrie hollandaise. Les
-partisans de l’ancienne économie timide, ignorante, et resserrée,
-déclamèrent en vain contre un commerce dans lequel on échange sans cesse
-de l’argent qui ne périrait pas, contre des effets qui se consomment.
-Ils ne fesaient pas réflexion que ces marchandises de l’Inde, devenues
-nécessaires, auraient été payées plus chèrement à l’étranger. Il est
-vrai qu’on porte aux Indes orientales plus d’espèces qu’on n’en retire,
-et que par là l’Europe s’appauvrit. Mais ces espèces viennent du Pérou
-et du Mexique; elles sont le prix de nos denrées portées à Cadix, et il
-reste plus de cet argent en France que les Indes orientales n’en
-absorbent.
-
-Le roi donna plus de six millions de notre monnaie d’aujourd’hui à la
-compagnie. Il invita les personnes riches à s’y intéresser. Les reines,
-les princes, et toute la cour, fournirent deux millions numéraires de ce
-temps-là. Les cours supérieures donnèrent douze cent mille livres; les
-financiers, deux millions; le corps des marchands, six cent cinquante
-mille livres. Toute la nation secondait son maître.
-
-Cette compagnie a toujours subsisté; car encore que les Hollandais
-eussent pris Pondichéri en 1694, et que le commerce des Indes languît
-depuis ce temps, il reprit une force nouvelle sous la régence du duc
-d’Orléans[176]. Pondichéri devint alors la rivale de Batavia; et cette
-compagnie des Indes, fondée avec des peines extrêmes par le grand
-Colbert, reproduite de nos jours par des secousses singulières, fut,
-pendant quelques années, une des plus grandes ressources du
-royaume[177]. Le roi forma encore une compagnie du Nord en 1669: il y
-mit des fonds comme dans celle des Indes. Il parut bien alors que le
-commerce ne déroge pas, puisque les plus grandes maisons
-s’intéressaient à ces établissements, à l’exemple du monarque.
-
-La compagnie des Indes occidentales ne fut pas moins encouragée que les
-autres: le roi fournit le dixième de tous les fonds.
-
-Il donna trente francs par tonneau d’exportation, et quarante
-d’importation. Tous ceux qui firent construire des vaisseaux dans les
-ports du royaume reçurent cinq livres pour chaque tonneau que leur
-navire pouvait contenir[178].
-
-On ne peut encore trop s’étonner que l’abbé de Choisi ait censuré ces
-établissements dans ses Mémoires, qu’il faut lire avec défiance[179].
-Nous sentons aujourd’hui tout ce que le ministre Colbert fit pour le
-bien du royaume; mais alors on ne le sentait pas: il travaillait pour
-des ingrats. On lui sut à Paris beaucoup plus mauvais gré de la
-suppression de quelques rentes sur l’hôtel de ville acquises à vil prix
-depuis 1656, et du décri où tombèrent les billets de l’épargne prodigués
-sous le précédent ministère, qu’on ne fut sensible au bien général qu’il
-fesait[180]. Il y avait plus de bourgeois que de citoyens. Peu de
-personnes portaient leurs vues sur l’avantage public. On sait combien
-l’intérêt particulier fascine les yeux et rétrécit l’esprit; je ne dis
-pas seulement l’intérêt d’un commerçant, mais d’une compagnie, mais
-d’une ville. La réponse grossière d’un marchand, nommé Hazon, qui,
-consulté par ce ministre, lui dit: «Vous avez trouvé la voiture
-renversée d’un côté, et vous l’avez renversée de l’autre,» était encore
-citée avec complaisance dans ma jeunesse; et cette anecdote se retrouve
-dans Moréri[181]. Il a fallu que l’esprit philosophique, introduit fort
-tard en France, ait réformé les préjugés du peuple, pour qu’on rendît
-enfin une justice entière à la mémoire de ce grand homme. Il avait la
-même exactitude que le duc de Sulli, et des vues beaucoup plus étendues.
-L’un ne savait que ménager, l’autre savait faire de grands
-établissements. Sulli, depuis la paix de Vervins, n’eut d’autre embarras
-que celui de maintenir une économie exacte et sévère; et il fallut que
-Colbert trouvât des ressources promptes et immenses pour la guerre de
-1667 et pour celle de 1672. Henri IV secondait l’économie de Sulli: les
-magnificences de Louis XIV contrarièrent toujours le système de
-Colbert[182].
-
-Cependant presque tout fut réparé ou créé de son temps. La réduction de
-l’intérêt au denier vingt, des emprunts du roi et des particuliers, fut
-la preuve sensible, en 1665, d’une abondante circulation. Il voulait
-enrichir la France et la peupler. Les mariages dans les campagnes furent
-encouragés, par une exemption de tailles pendant cinq années, pour ceux
-qui s’établiraient à l’âge de vingt ans; et tout père de famille qui
-avait dix enfants était exempt pour toute sa vie, parcequ’il donnait
-plus à l’état par le travail de ses enfants, qu’il n’eût pu donner en
-payant la taille. Ce réglement aurait dû demeurer à jamais sans
-atteinte.
-
-Depuis l’an 1663 jusqu’en 1672, chaque année de ce ministère fut marquée
-par l’établissement de quelque manufacture. Les draps fins qu’on tirait
-auparavant d’Angleterre, de Hollande, furent fabriqués dans Abbeville.
-Le roi avançait au manufacturier deux mille livres par chaque métier
-battant, outre des gratifications considérables. On compta, dans l’année
-1669, quarante-quatre mille deux cents métiers en laine dans le royaume.
-Les manufactures de soie perfectionnées produisirent un commerce de plus
-de cinquante millions de ce temps-là; et non seulement l’avantage qu’on
-en tirait était beaucoup au-dessus de l’achat des soies nécessaires,
-mais la culture des mûriers mit les fabricants en état de se passer des
-soies étrangères pour la trame des étoffes.
-
-On commença dès 1666 à faire d’aussi belles glaces qu’à Venise, qui en
-avait toujours fourni toute l’Europe; et bientôt on en fit dont la
-grandeur et la beauté n’ont pu jamais être imitées ailleurs. Les tapis
-de Turquie et de Perse furent surpassés à la Savonnerie. Les tapisseries
-de Flandre cédèrent à celles des Gobelins. Ce vaste enclos des Gobelins
-était rempli alors de plus de huit cents ouvriers; il y en avait trois
-cents qu’on y logeait: les meilleurs peintres dirigeaient l’ouvrage, ou
-sur leurs propres dessins, ou sur ceux des anciens maîtres d’Italie.
-C’est dans cette enceinte des Gobelins qu’on fabriquait encore des
-ouvrages de rapport, espèce de mosaïque admirable; et l’art de la
-marqueterie fut poussé à sa perfection.
-
-Outre cette belle manufacture de tapisseries aux Gobelins, on en établit
-une autre à Beauvais. Le premier manufacturier eut six cents ouvriers
-dans cette ville; et le roi lui fit présent de soixante mille livres.
-
-Seize cents filles furent occupées aux ouvrages de dentelles: on fit
-venir trente principales ouvrières de Venise, et deux cents de Flandre;
-et on leur donna trente-six mille livres pour les encourager.
-
-Les fabriques des draps de Sedan, celles des tapisseries d’Aubusson,
-dégénérées et tombées, furent rétablies. Les riches étoffes, où la soie
-se mêle avec l’or et l’argent, se fabriquèrent à Lyon, à Tours, avec une
-industrie nouvelle.
-
-On sait que le ministère acheta en Angleterre le secret de cette machine
-ingénieuse avec laquelle on fait les bas dix fois plus promptement qu’à
-l’aiguille. Le fer-blanc, l’acier, la belle faïence, les cuirs
-maroquinés qu’on avait toujours fait venir de loin, furent travaillés en
-France. Mais des calvinistes, qui avaient le secret du fer-blanc et de
-l’acier, emportèrent, en 1686, ce secret avec eux, et firent partager
-cet avantage et beaucoup d’autres à des nations étrangères.
-
-Le roi achetait tous les ans pour environ huit cent mille de nos livres
-de tous les ouvrages de goût qu’on fabriquait dans son royaume, et il
-en fesait des présents.
-
-Il s’en fallait beaucoup que la ville de Paris fût ce qu’elle est
-aujourd’hui. Il n’y avait ni clarté, ni sûreté, ni propreté. Il fallut
-pourvoir à ce nettoiement continuel des rues; à cette illumination que
-cinq mille fanaux forment toutes les nuits, paver la ville tout entière,
-y construire deux nouveaux ports, rétablir les anciens, faire veiller
-une garde continuelle, à pied et à cheval, pour la sûreté des citoyens.
-Le roi se chargea de tout en affectant des fonds à ces dépenses
-nécessaires. Il créa, en 1667, un magistrat uniquement pour veiller à la
-police. La plupart des grandes villes de l’Europe ont à peine imité ces
-exemples long-temps après, et aucune ne les a égalés. Il n’y a point de
-ville pavée comme Paris; et Rome même n’est pas éclairée.
-
-Tout commençait à tendre tellement à la perfection, que le second
-lieutenant de police[183] qu’eut Paris acquit dans cette place une
-réputation qui le mit au rang de ceux qui ont fait honneur à ce siècle:
-aussi était-ce un homme capable de tout. Il fut depuis dans le
-ministère; et il eût été bon général d’armée. La place de lieutenant de
-police était au-dessous de sa naissance et de son mérite; et cependant
-cette place lui fit un bien plus grand nom que le ministère gêné et
-passager qu’il obtint, sur la fin de sa vie.
-
-On doit observer ici que M. d’Argenson ne fut pas le seul, à beaucoup
-près, de l’ancienne chevalerie, qui eût exercé la magistrature. La
-France est presque l’unique pays de l’Europe où l’ancienne noblesse ait
-pris souvent le parti de la robe. Presque tous les autres états, par un
-reste de barbarie gothique, ignorent encore qu’il y ait de la grandeur
-dans cette profession[184].
-
-Le roi ne cessa de bâtir au Louvre, à Saint-Germain, à Versailles,
-depuis 1661. Les particuliers, à son exemple, élevèrent dans Paris mille
-édifices superbes et commodes. Le nombre s’en est accru tellement que,
-depuis les environs du Palais-Royal et ceux de Saint-Sulpice, il se
-forma dans Paris deux villes nouvelles, fort supérieures à l’ancienne.
-Ce fut en ce temps-là qu’on inventa la commodité magnifique de ces
-carrosses ornés de glaces et suspendus par des ressorts; de sorte qu’un
-citoyen de Paris se promenait dans cette grande ville avec plus de luxe
-que les premiers triomphateurs romains n’allaient autrefois au Capitole.
-Cet usage, qui a commencé dans Paris, fut bientôt reçu dans toute
-l’Europe; et, devenu commun, il n’est plus un luxe.
-
-Louis XIV avait du goût pour l’architecture, pour les jardins, pour la
-sculpture; et ce goût était en tout dans le grand et dans le noble. Dès
-que le contrôleur-général Colbert eut, en 1664, la direction des
-bâtiments, qui est proprement le ministère des arts[185], il s’appliqua
-à seconder les projets de son maître. Il fallut d’abord travailler à
-achever le Louvre. François Mansard, l’un des plus grands architectes
-qu’ait eus la France, fut choisi pour construire les vastes édifices
-qu’on projetait. Il ne voulut pas s’en charger sans avoir la liberté de
-refaire ce qui lui paraîtrait défectueux dans l’exécution. Cette
-défiance de lui-même, qui eût entraîné trop de dépenses, le fit exclure.
-On appela de Rome le cavalier Bernini, dont le nom était célèbre par la
-colonnade qui entoure le parvis de Saint-Pierre, par la statue équestre
-de Constantin, et par la fontaine Navonne. Des équipages lui furent
-fournis pour son voyage. Il fut conduit à Paris en homme qui venait
-honorer la France. Il reçut, outre cinq louis par jour pendant huit mois
-qu’il y resta, un présent de cinquante mille écus, avec une pension de
-deux mille, et une de cinq cents pour son fils. Cette générosité de
-Louis XIV, envers le Bernin, fut encore plus grande que la magnificence
-de François Iᵉʳ pour Raphaël. Le Bernin, par reconnaissance, fit depuis
-à Rome la statue équestre du roi, qu’on voit à Versailles. Mais quand il
-arriva à Paris avec tant d’appareil, comme le seul homme digne de
-travailler pour Louis XIV, il fut bien surpris de voir le dessin de la
-façade du Louvre[186], du côté de Saint-Germain-l’Auxerrois, qui devint
-bientôt après dans l’exécution un des plus augustes monuments
-d’architecture qui soient au monde. Claude Perrault avait donné ce
-dessin, exécuté par Louis Levau et Dorbay. Il inventa les machines avec
-lesquelles on transporta des pierres de cinquante-deux pieds de long,
-qui forment le fronton de ce majestueux édifice. On va chercher
-quelquefois bien loin ce qu’on a chez soi. Aucun palais de Rome n’a une
-entrée comparable à celle du Louvre, dont on est redevable à ce Perrault
-que Boileau osa vouloir rendre ridicule. Ces vignes si renommées sont,
-de l’aveu des voyageurs, très inférieures au seul château de Maisons,
-qu’avait bâti François Mansard à si peu de frais. Bernini fut
-magnifiquement récompensé, et ne mérita pas ses récompenses: il donna
-seulement des dessins qui ne furent pas exécutés.
-
-Le roi, en fesant bâtir ce Louvre dont l’achèvement est tant désiré, en
-fesant une ville à Versailles près de ce château qui a coûté tant de
-millions[187], en bâtissant Trianon, Marli, et en fesant embellir tant
-d’autres édifices, fit élever l’Observatoire, commencé en 1666, dès le
-temps qu’il établit l’Académie des Sciences. Mais le monument le plus
-glorieux par son utilité, par sa grandeur, et par ses difficultés, fut
-ce canal du Languedoc qui joint les deux mers, et qui tombe dans le port
-de Cette, construit pour recevoir ses eaux. Tout ce travail fut commencé
-dès 1664; et on le continua sans interruption jusqu’en 1681. La
-fondation des Invalides et la chapelle de ce bâtiment, la plus belle de
-Paris, l’établissement de Saint-Cyr, le dernier de tant d’ouvrages
-construits par ce monarque, suffiraient seuls pour faire bénir sa
-mémoire[188]. Quatre mille soldats et un grand nombre d’officiers, qui
-trouvent dans l’un de ces grands asiles une consolation dans leur
-vieillesse, et des secours pour leurs blessures et pour leurs besoins,
-deux cent cinquante filles nobles qui reçoivent dans l’autre une
-éducation digne d’elles, sont autant de voix qui célèbrent Louis XIV.
-L’établissement de Saint-Cyr sera surpassé par celui que Louis XV vient
-de former pour élever cinq cents gentilshommes[189]; mais, loin de faire
-oublier Saint-Cyr, il en fait souvenir: c’est l’art de faire du bien qui
-s’est perfectionné.
-
-Louis XIV voulut en même temps faire des choses plus grandes et d’une
-utilité plus générale, mais d’une exécution plus difficile; c’était de
-réformer les lois. Il y fit travailler le chancelier Séguier, les
-Lamoignon, les Talon, les Bignon, et surtout le conseiller d’état
-Pussort. Il assistait quelquefois à leurs assemblées. L’année 1667 fut
-à-la-fois l’époque de ses premières lois et de ses conquêtes.
-L’ordonnance civile parut d’abord, ensuite le code des eaux et forêts,
-puis des statuts pour toutes les manufactures; l’ordonnance criminelle,
-le code du commerce, celui de la marine, tout cela se suivit presque
-d’année en année. Il y eut même une jurisprudence nouvelle, établie en
-faveur des nègres de nos colonies, espèce d’hommes qui n’avait pas
-encore joui des droits de l’humanité[190].
-
-Une connaissance approfondie de la jurisprudence n’est pas le partage
-d’un souverain; mais le roi était instruit des lois principales: il en
-possédait l’esprit, et savait ou les soutenir ou les mitiger à propos.
-Il jugeait souvent les causes de ses sujets, non seulement dans le
-conseil des secrétaires d’état, mais dans celui qu’on appelle le
-_conseil des parties_. Il y a de lui deux jugements célèbres, dans
-lesquels sa voix décida contre lui-même.
-
-Dans le premier, en 1680, il s’agissait d’un procès entre lui et des
-particuliers de Paris qui avaient bâti sur son fonds. Il voulut que les
-maisons leur demeurassent avec le fonds qui lui appartenait, et qu’il
-leur céda.
-
-L’autre regardait un Persan, nommé Roupli, dont les marchandises avaient
-été saisies par les commis de ses fermes en 1687. Il opina que tout lui
-fût rendu, et y ajouta un présent de trois mille écus. Roupli porta dans
-sa patrie son admiration et sa reconnaissance. Lorsque nous avons vu
-depuis à Paris l’ambassadeur persan, Mehemet Rizabeg, nous l’avons
-trouvé instruit dès long-temps de ce fait par la renommée.
-
-L’abolition des duels fut un des plus grands services rendus à la
-patrie. Ces combats avaient été autorisés autrefois par les rois, par
-les parlements mêmes, et par l’Église; et, quoiqu’ils fussent défendus
-depuis Henri IV, cette funeste coutume subsistait plus que jamais. Le
-fameux combat des La Frette, de quatre contre quatre, en 1663, fut ce
-qui détermina Louis XIV à ne plus pardonner. Son heureuse sévérité
-corrigea peu-à-peu notre nation, et même les nations voisines, qui se
-conformèrent à nos sages coutumes, après avoir pris nos mauvaises. Il y
-a dans l’Europe cent fois moins de duels aujourd’hui que du temps de
-Louis XIII[191].
-
-Législateur de ses peuples, il le fut de ses armées. Il est étrange
-qu’avant lui on ne connût point les habits uniformes dans les troupes.
-Ce fut lui qui, la première année de son administration, ordonna que
-chaque régiment fût distingué par la couleur des habits ou par
-différentes marques; réglement adopté bientôt par toutes les nations. Ce
-fut lui[192] qui institua les brigadiers, et qui mit les corps dont la
-maison du roi est formée sur le pied où ils sont aujourd’hui. Il fit une
-compagnie de mousquetaires des gardes du cardinal Mazarin, et fixa à
-cinq cents hommes le nombre des deux compagnies auxquelles il donna
-l’habit qu’elles portent encore.
-
-Sous lui, plus de connétable; et après la mort du duc d’Épernon, plus de
-colonel-général de l’infanterie; ils étaient trop maîtres; il voulait
-l’être, et le devait. Le maréchal de Grammont, simple mestre de camp des
-gardes françaises, sous le duc d’Épernon, et prenant l’ordre de ce
-colonel-général, ne le prit plus que du roi, et fut le premier qui eut
-le nom de colonel des gardes. Il installait lui-même ces colonels à la
-tête du régiment, en leur donnant de sa main un hausse-col doré avec une
-pique, et ensuite un esponton, quand l’usage des piques fut aboli. Il
-institua les grenadiers, d’abord au nombre de quatre par compagnie,
-dans le régiment du roi, qui est de sa création; ensuite il forma une
-compagnie de grenadiers dans chaque régiment d’infanterie; il en donna
-deux aux gardes françaises; maintenant il y en a dans toute l’infanterie
-une par bataillon. Il augmenta beaucoup le corps des dragons, et leur
-donna un colonel-général. Il ne faut pas oublier l’établissement des
-haras, en 1667. Ils étaient absolument abandonnés auparavant, et ils
-furent d’une grande ressource pour remonter la cavalerie. Ressource
-importante, depuis trop négligée[193].
-
-L’usage de la baïonnette au bout du fusil est de son institution. Avant
-lui on s’en servait quelquefois, mais il n’y avait que quelques
-compagnies qui combattissent avec cette arme. Point d’usage uniforme,
-point d’exercice; tout était abandonné à la volonté du général. Les
-piques passaient pour l’arme la plus redoutable. Le premier régiment qui
-eut des baïonnettes, et qu’on forma à cet exercice, fut celui des
-fusiliers, établi en 1671.
-
-La manière dont l’artillerie est servie aujourd’hui lui est due tout
-entière. Il en fonda des écoles à Douai, puis à Metz, et à Strasbourg;
-et le régiment d’artillerie s’est vu enfin rempli d’officiers presque
-tous capables de bien conduire un siége. Tous les magasins du royaume
-étaient pourvus, et on y distribuait tous les ans huit cents milliers de
-poudre. Il forma un régiment de bombardiers et un de houssards: avant
-lui, on ne connaissait les houssards que chez les ennemis.
-
-Il établit, en 1688, trente régiments de milice, fournis et équipés par
-les communautés. Ces milices s’exerçaient à la guerre sans abandonner la
-culture des campagnes[194].
-
-Des compagnies de cadets furent entretenues dans la plupart des places
-frontières: ils y apprenaient les mathématiques, le dessin, et tous les
-exercices, et fesaient les fonctions de soldats. Cette institution dura
-dix années. On se lassa enfin de cette jeunesse trop difficile à
-discipliner; mais le corps des ingénieurs, que le roi forma, et auquel
-il donna les réglements qu’il suit encore, est un établissement à jamais
-durable. Sous lui, l’art de fortifier les places fut porté à la
-perfection par le maréchal de Vauban et ses élèves, qui surpassèrent le
-comte de Pagan[195]. Il construisit ou répara cent cinquante places de
-guerre.
-
-Pour soutenir la discipline militaire, il créa des inspecteurs généraux,
-ensuite des directeurs, qui rendirent compte de l’état des troupes; et
-on voyait, par leur rapport, si les commissaires des guerres avaient
-fait leur devoir.
-
-Il institua l’ordre de Saint-Louis[196], récompense honorable, plus
-briguée souvent que la fortune. L’hôtel des Invalides mit le comble aux
-soins qu’il prit pour mériter d’être bien servi.
-
-C’est par de tels soins que, dès l’an 1672, il eut cent quatre-vingt
-mille hommes de troupes réglées, et qu’augmentant ses forces à mesure
-que le nombre et la puissance de ses ennemis augmentaient, il eut enfin
-jusqu’à quatre cent cinquante mille hommes en armes, en comptant les
-troupes de la marine.
-
-Avant lui, on n’avait point vu de si fortes armées. Ses ennemis lui en
-opposèrent à peine d’aussi considérables; mais il fallait qu’ils fussent
-réunis. Il montra ce que la France seule pouvait; et il eut toujours ou
-de grands succès, ou de grandes ressources.
-
-Il fut le premier qui, en temps de paix, donna une image et une leçon
-complète de la guerre. Il assembla à Compiègne soixante et dix mille
-hommes, en 1698. On y fit toutes les opérations d’une campagne. C’était
-pour l’instruction de ses trois petits-fils. Le luxe fit une fête
-somptueuse de cette école militaire.
-
-Cette même attention qu’il eut à former des armées de terre nombreuses
-et bien disciplinées, même avant d’être en guerre, il l’eut à se donner
-l’empire de la mer. D’abord, le peu de vaisseaux que le cardinal Mazarin
-avait laissé pourrir dans les ports sont réparés. On en fait acheter en
-Hollande, en Suède; et, dès la troisième année de son gouvernement, il
-envoie ses forces maritimes s’essayer à Gigeri[197], sur la côte
-d’Afrique. Le duc de Beaufort purge les mers de pirates, dès l’an 1665;
-et, deux ans après, la France a dans ses ports soixante vaisseaux de
-guerre. Ce n’est là qu’un commencement: mais tandis qu’on fait de
-nouveaux réglements et de nouveaux efforts, il sent déjà toute sa force.
-Il ne veut pas consentir que ses vaisseaux baissent leur pavillon devant
-celui d’Angleterre. En vain le conseil du roi Charles II insiste sur ce
-droit, que la force, l’industrie, et le temps, avaient donné aux
-Anglais. Louis XIV écrit au comte d’Estrades, son ambassadeur: «Le roi
-d’Angleterre et son chancelier peuvent voir quelles sont mes forces;
-mais ils ne voient pas mon cœur. Tout ne m’est rien à l’égard de
-l’honneur.»
-
-Il ne disait que ce qu’il était résolu de soutenir; et en effet
-l’usurpation des Anglais céda au droit naturel et à la fermeté de Louis
-XIV. Tout fut égal entre les deux nations sur la mer. Mais tandis qu’il
-veut l’égalité avec l’Angleterre, il soutient sa supériorité avec
-l’Espagne. Il fait baisser le pavillon aux amiraux espagnols devant le
-sien, en vertu de cette préséance solennelle accordée en 1662.
-
-Cependant on travaille de tous côtés à l’établissement d’une marine
-capable de justifier ces sentiments de hauteur. On bâtit la ville et le
-port de Rochefort, à l’embouchure de la Charente. On enrôle, on enclasse
-des matelots, qui doivent servir, tantôt sur les vaisseaux marchands,
-tantôt sur les flottes royales. Il s’en trouve bientôt soixante mille
-d’enclassés.
-
-Des conseils de construction sont établis dans les ports, pour donner
-aux vaisseaux la forme la plus avantageuse. Cinq arsenaux de marine sont
-bâtis à Brest, à Rochefort, à Toulon, à Dunkerque, au Havre-de-Grace.
-Dans l’année 1672, on a soixante vaisseaux de ligne et quarante
-frégates. Dans l’année 1681, il se trouve cent quatre-vingt-dix-huit
-vaisseaux de guerre, en comptant les alléges; et trente galères sont
-dans le port de Toulon, ou armées, ou prêtes à l’être. Onze mille hommes
-de troupes réglées servent sur les vaisseaux; les galères en ont trois
-mille. Il y a cent soixante-six mille hommes d’enclassés pour tous les
-services divers de la marine. On compta, les années suivantes, dans ce
-service, mille gentilshommes ou enfants de famille, fesant la fonction
-de soldats sur les vaisseaux, et apprenant dans les ports tout ce qui
-prépare à l’art de la navigation et à la manœuvre: ce sont les
-gardes-marines; ils étaient sur mer ce que les cadets étaient sur terre.
-On les avait institués en 1672, mais en petit nombre. Ce corps a été
-l’école d’où sont sortis les meilleurs officiers de vaisseaux.
-
-Il n’y avait point eu encore de maréchaux de France dans le corps de la
-marine; et c’est une preuve combien cette partie essentielle des forces
-de la France avait été négligée. Jean d’Estrées fut le premier maréchal,
-en 1681. Il paraît qu’une des grandes attentions de Louis XIV était
-d’animer, dans tous les genres, cette émulation sans laquelle tout
-languit.
-
-Dans toutes les batailles navales que les flottes françaises livrèrent,
-l’avantage leur demeura toujours, jusqu’à la journée de La Hogue, en
-1692, lorsque le comte de Tourville, suivant les ordres de la cour,
-attaqua, avec quarante-quatre voiles, une flotte de quatre-vingt-dix
-vaisseaux anglais et hollandais: il fallut céder au nombre: on perdit
-quatorze vaisseaux du premier rang, qui échouèrent, et qu’on brûla pour
-ne les pas laisser au pouvoir des ennemis. Malgré cet échec, les forces
-maritimes se soutinrent toujours; mais elles déclinèrent dans la guerre
-de la succession. Le cardinal de Fleury les négligea depuis, dans le
-loisir d’une heureuse paix, seul temps propice pour les rétablir.
-
-Ces forces navales servaient à protéger le commerce. Les colonies de la
-Martinique, de Saint-Domingue, du Canada, auparavant languissantes,
-fleurirent, mais avec un avantage qu’on n’avait point espéré
-jusqu’alors; car, depuis 1635 jusqu’à 1665, ces établissements avaient
-été à charge.
-
-En 1664, le roi envoie une colonie à Cayenne; bientôt après une autre à
-Madagascar. Il tente toutes les voies de réparer le tort et le malheur
-qu’avait eu si long-temps la France de négliger la mer, tandis que ses
-voisins s’étaient formé des empires aux extrémités du monde.
-
-On voit, par ce seul coup d’œil, quels changements Louis XIV fit dans
-l’état; changements utiles, puisqu’ils subsistent. Ses ministres le
-secondèrent à l’envi. On leur doit sans doute tout le détail, toute
-l’exécution; mais on lui doit l’arrangement général. Il est certain que
-les magistrats n’eussent pas réformé les lois, que l’ordre n’eût pas été
-remis dans les finances, la discipline introduite dans les armées, la
-police générale dans le royaume; qu’on n’eût point eu de flottes, que
-les arts n’eussent point été encouragés, tout cela de concert, et en
-même temps, et avec persévérance, et sous différents ministres, s’il ne
-se fût trouvé un maître qui eût en général toutes ces grandes vues, avec
-une volonté ferme de les remplir.
-
-Il ne sépara point sa propre gloire de l’avantage de la France, et il ne
-regarda pas le royaume du même œil dont un seigneur regarde sa terre, de
-laquelle il tire tout ce qu’il peut, pour ne vivre que dans les
-plaisirs. Tout roi qui aime la gloire aime le bien public; il n’avait
-plus ni Colbert ni Louvois, lorsque, vers l’an 1698, il ordonna, pour
-l’instruction du duc de Bourgogne, que chaque intendant fît une
-description détaillée de sa province. Par là on pouvait avoir une notice
-exacte du royaume, et un dénombrement juste des peuples. L’ouvrage fut
-utile, quoique tous les intendants n’eussent pas la capacité et
-l’attention de M. de Lamoignon de Bâville. Si on avait rempli les vues
-du roi sur chaque province, comme elles le furent par ce magistrat dans
-le dénombrement du Languedoc, ce recueil de mémoires eût été un des plus
-beaux monuments du siècle. Il y en a quelques-uns de bien faits; mais on
-manqua le plan, en n’assujettissant pas tous les intendants au même
-ordre. Il eût été à desirer que chacun eût donné par colonnes un état du
-nombre des habitants de chaque élection; des nobles, des citoyens, des
-laboureurs, des artisans; des manœuvres, des bestiaux de toute espèce,
-des bonnes, des médiocres, et des mauvaises terres, de tout le clergé
-régulier et séculier, de leurs revenus, de ceux des villes, de ceux des
-communautés.
-
-Tous ces objets sont confondus dans la plupart des Mémoires qu’on a
-donnés: les matières y sont peu approfondies et peu exactes; il faut y
-chercher, souvent avec peine, les connaissances dont on a besoin, et
-qu’un ministre doit trouver sous sa main et embrasser d’un coup d’œil,
-pour découvrir aisément les forces, les besoins et les ressources. Le
-projet était excellent, et une exécution uniforme serait de la plus
-grande utilité.
-
-Voilà en général ce que Louis XIV fit et essaya pour rendre sa nation
-plus florissante. Il me semble qu’on ne peut guère voir tous ces travaux
-et tous ces efforts sans quelque reconnaissance; et sans être animé de
-l’amour du bien public qui les inspira. Qu’on se représente ce qu’était
-le royaume du temps de la fronde, et ce qu’il est de nos jours. Louis
-XIV fit plus de bien à sa nation que vingt de ses prédécesseurs
-ensemble; et il s’en faut beaucoup qu’il fît ce qu’il aurait pu. La
-guerre, qui finit par la paix de Rysvick, commença la ruine de ce grand
-commerce que son ministre Colbert avait établi; et la guerre de la
-succession l’acheva.
-
-S’il avait employé à embellir Paris, à finir le Louvre, les sommes
-immenses que coûtèrent les aqueducs et les travaux de Maintenon, pour
-conduire des eaux à Versailles, travaux interrompus et devenus inutiles;
-s’il avait dépensé à Paris la cinquième partie de ce qu’il en a coûté
-pour forcer la nature à Versailles, Paris serait, dans toute son
-étendue, aussi beau qu’il l’est du côté des Tuileries et du Pont-Royal,
-et serait devenu la plus magnifique ville de l’univers.
-
-C’est beaucoup d’avoir réformé les lois, mais la chicane n’a pu être
-écrasée par la justice. On pensa à rendre la jurisprudence uniforme;
-elle l’est dans les affaires criminelles, dans celles du commerce, dans
-la procédure: elle pourrait l’être dans les lois qui règlent les
-fortunes des citoyens. C’est un très grand inconvénient qu’un même
-tribunal ait à prononcer sur plus de cent coutumes différentes. Des
-droits de terres, ou équivoques, ou onéreux, ou qui gênent la société,
-subsistent encore comme des restes du gouvernement féodal qui ne
-subsiste plus: ce sont des décombres d’un bâtiment gothique ruiné.
-
-Ce n’est pas qu’on prétende que les différents ordres de l’état doivent
-être assujettis à la même loi[198]. On sent bien que les usages de la
-noblesse, du clergé, des magistrats, des cultivateurs, doivent être
-différents; mais il est à souhaiter, sans doute, que chaque ordre ait sa
-loi uniforme dans tout le royaume; que ce qui est juste ou vrai dans la
-Champagne ne soit pas réputé faux ou injuste en Normandie. L’uniformité
-en tout genre d’administration est une vertu; mais les difficultés de ce
-grand ouvrage ont effrayé.
-
-Louis XIV aurait pu se passer plus aisément de la ressource dangereuse
-des traitants, à laquelle le réduisit l’anticipation qu’il fit presque
-toujours sur ses revenus, comme on le verra dans le chapitre des
-finances.
-
-S’il n’eût pas cru qu’il suffisait de sa volonté pour faire changer de
-religion à un million d’hommes, la France n’eût pas perdu tant de
-citoyens[199]. Ce pays cependant, malgré ses secousses et ses pertes,
-est encore un des plus florissants de la terre, parceque tout le bien
-qu’a fait Louis XIV subsiste, et que le mal, qu’il était difficile de ne
-pas faire dans des temps orageux, a été réparé. Enfin la postérité, qui
-juge les rois, et dont ils doivent avoir toujours le jugement devant les
-yeux, avouera, en pesant les vertus et les faiblesses de ce monarque,
-que, quoiqu’il eût été trop loué pendant sa vie, il mérita de l’être à
-jamais, et qu’il fut digne de la statue qu’on lui a érigée à
-Montpellier, avec une inscription latine, dont le sens est: _A
-Louis-le-Grand après sa mort_. Don Ustariz, homme d’état, qui a écrit
-sur les finances et le commerce d’Espagne, appelle Louis XIV _un homme
-prodigieux_.
-
-Tous les changements qu’on vient de voir dans le gouvernement, et dans
-tous les ordres de l’état, en produisirent nécessairement un très grand
-dans les mœurs. L’esprit de faction, de fureur, et de rébellion, qui
-possédait les citoyens depuis le temps de François II, devint une
-émulation de servir le prince. Les seigneurs des grandes terres n’étant
-plus cantonnés chez eux, les gouverneurs des provinces n’ayant plus de
-postes importants à donner, chacun songea à ne mériter de graces que
-celles du souverain; et l’état devint un tout régulier dont chaque ligne
-aboutit au centre.
-
-C’est là ce qui délivra la cour des factions et des conspirations qui
-avaient troublé l’état pendant tant d’années. Il n’y eut sous
-l’administration de Louis XIV qu’une seule conjuration, en 1674,
-imaginée par La Truaumont, gentilhomme normand, perdu de débauches et de
-dettes, et embrassée par un homme de la maison de Rohan, grand veneur de
-France, qui avait beaucoup de courage et peu de prudence. La hauteur et
-la dureté du marquis de Louvois l’avaient irrité au point qu’en sortant
-de son audience il entra tout ému et hors de lui-même chez M. de
-Caumartin, et se jetant sur un lit de repos: Il faudra, dit-il, que
-ce..... Louvois meure ou moi. Caumartin ne prit cet emportement que
-pour une colère passagère: mais le lendemain ce même jeune homme lui
-ayant demandé s’il croyait les peuples de Normandie affectionnés au
-gouvernement, il entrevit des desseins dangereux. Les temps de la fronde
-sont passés, lui dit-il; croyez-moi, vous vous perdrez, et vous ne serez
-regretté de personne. Le chevalier ne le crut pas; il se jeta à corps
-perdu dans la conspiration de La Truaumont. Il n’entra dans ce complot
-qu’un chevalier de Préaux, neveu de La Truaumont, qui, séduit par son
-oncle, séduisit sa maîtresse, la marquise de Villiers. Leur but et leur
-espérance n’étaient pas, et ne pouvaient être de se faire un parti dans
-le royaume: ils prétendaient seulement vendre et livrer Quillebeuf aux
-Hollandais, et introduire les ennemis en Normandie. Ce fut plutôt une
-lâche trahison mal ourdie qu’une conspiration. Le supplice de tous les
-coupables fut le seul événement que produisit ce crime insensé et
-inutile, dont à peine on se souvient aujourd’hui.
-
-S’il y eut quelques séditions dans les provinces, ce ne furent que de
-faibles émeutes populaires aisément réprimées. Les huguenots mêmes
-furent toujours tranquilles jusqu’au temps où l’on démolit leurs
-temples. Enfin, le roi parvint à faire d’une nation jusque-là turbulente
-un peuple paisible qui ne fut dangereux qu’aux ennemis, après l’avoir
-été à lui-même pendant plus de cent années. Les mœurs s’adoucirent sans
-faire tort au courage[200].
-
-Les maisons que tous les seigneurs bâtirent ou achetèrent dans Paris, et
-leurs femmes qui y vécurent avec dignité, formèrent des écoles de
-politesse, qui retirèrent peu-à-peu les jeunes gens de cette vie de
-cabaret qui fut encore long-temps à la mode, et qui n’inspirait qu’une
-débauche hardie. Les mœurs tiennent à si peu de chose, que la coutume
-d’aller à cheval dans Paris entretenait une disposition aux querelles
-fréquentes, qui cessèrent quand cet usage fut aboli. La décence, dont on
-fut redevable principalement aux femmes qui rassemblèrent la société
-chez elles, rendit les esprits plus agréables, et la lecture les rendit
-à la longue plus solides. Les trahisons et les grands crimes, qui ne
-déshonorent point les hommes dans les temps de faction et de trouble, ne
-furent presque plus connus. Les horreurs des Brinvilliers et des Voisin
-ne furent que des orages passagers, sous un ciel d’ailleurs serein; et
-il serait aussi déraisonnable de condamner une nation sur les crimes
-éclatants de quelques particuliers, que de la canoniser sur la réforme
-de la Trappe.
-
-Tous les différents états de la vie étaient auparavant reconnaissables
-par des défauts qui les caractérisaient. Les militaires et les jeunes
-gens qui se destinaient à la profession des armes avaient une vivacité
-emportée; les gens de justice, une gravité rebutante, à quoi ne
-contribuait pas peu l’usage d’aller toujours en robe, même à la cour. Il
-en était de même des universités et des médecins. Les marchands
-portaient encore de petites robes lorsqu’ils s’assemblaient, et qu’ils
-allaient chez les ministres, et les plus grands commerçants étaient
-alors des hommes grossiers; mais les maisons, les spectacles, les
-promenades publiques, où l’on commençait à se rassembler pour goûter une
-vie plus douce, rendirent peu-à-peu l’extérieur de tous les citoyens
-presque semblable. On s’aperçoit aujourd’hui, jusque dans le fond d’une
-boutique, que la politesse a gagné toutes les conditions. Les provinces
-se sont ressenties avec le temps de tous ces changements.
-
-On est parvenu enfin à ne plus mettre le luxe que dans le goût et dans
-la commodité. La foule de pages et de domestiques de livrée a disparu,
-pour mettre plus d’aisance dans l’intérieur des maisons. On a laissé la
-vaine pompe et le faste extérieur aux nations chez lesquelles on ne sait
-encore que se montrer en public, et où l’on ignore l’art de vivre.
-
-L’extrême facilité introduite dans le commerce du monde, l’affabilité,
-la simplicité, la culture de l’esprit, ont fait de Paris une ville qui,
-pour la douceur de la vie, l’emporte probablement de beaucoup sur Rome
-et sur Athènes, dans le temps de leur splendeur.
-
-Cette foule de secours toujours prompts, toujours ouverts pour toutes
-les sciences, pour tous les arts, les goûts, et les besoins; tant
-d’utilités solides réunies avec tant de choses agréables, jointes à
-cette franchise particulière aux Parisiens, tout cela engage un grand
-nombre d’étrangers à voyager ou à faire leur séjour dans cette patrie de
-la société. Si quelques natifs en sortent, ce sont ceux qui, appelés
-ailleurs par leurs talents, sont un témoignage honorable à leur pays; ou
-c’est le rebut de la nation, qui essaie de profiter de la considération
-qu’elle inspire; ou bien ce sont des émigrants qui préfèrent encore leur
-religion à leur patrie, et qui vont ailleurs chercher la misère ou la
-fortune, à l’exemple de leurs pères chassés de France par la fatale
-injure faite aux cendres du grand Henri IV, lorsqu’on anéantit sa loi
-perpétuelle appelée l’_Édit de Nantes_; ou enfin ce sont des officiers
-mécontents du ministère, des accusés qui ont échappé aux formes
-rigoureuses d’une justice quelquefois mal administrée; et c’est ce qui
-arrive dans tous les pays de la terre.
-
-On s’est plaint de ne plus voir à la cour autant de hauteur dans les
-esprits qu’autrefois. Il n’y a plus en effet de petits tyrans, comme du
-temps de la fronde, et sous Louis XIII, et dans les siècles précédents;
-mais la véritable grandeur s’est retrouvée dans cette foule de noblesse,
-si long-temps avilie à servir auparavant des sujets trop puissants. On
-voit des gentilshommes, des citoyens qui se seraient crus honorés
-autrefois d’être domestiques de ces seigneurs, devenus leurs égaux, et
-très souvent leurs supérieurs dans le service militaire; et plus le
-service en tout genre prévaut sur les titres, plus un état est
-florissant.
-
-On a comparé le siècle de Louis XIV à celui d’Auguste. Ce n’est pas que
-la puissance et les événements personnels soient comparables. Rome et
-Auguste étaient dix fois plus considérables dans le monde que Louis XIV
-et Paris; mais il faut se souvenir qu’Athènes a été égale à l’empire
-romain, dans toutes les choses qui ne tirent pas leur prix de la force
-et de la puissance. Il faut encore songer que s’il n’y a rien
-aujourd’hui dans le monde tel que l’ancienne Rome et qu’Auguste,
-cependant toute l’Europe ensemble est très supérieure à tout l’empire
-romain. Il n’y avait du temps d’Auguste qu’une seule nation, et il y en
-a aujourd’hui plusieurs, policées, guerrières, éclairées, qui possèdent
-des arts que les Grecs et les Romains ignorèrent; et de ces nations il
-n’y en a aucune qui ait eu plus d’éclat en tout genre, depuis environ un
-siècle, que la nation formée, en quelque sorte, par Louis XIV.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXX.
-
-Finances et réglements.
-
-
-Si l’on compare l’administration de Colbert à toutes les administrations
-précédentes, la postérité chérira cet homme dont le peuple insensé
-voulut déchirer le corps après sa mort. Les Français lui doivent
-certainement leur industrie et leur commerce, et par conséquent cette
-opulence dont les sources diminuent quelquefois dans la guerre, mais qui
-se rouvrent toujours avec abondance dans la paix. Cependant, en 1702, on
-avait encore l’ingratitude de rejeter sur Colbert la langueur qui
-commençait à se faire sentir dans les nerfs de l’état. Un
-Bois-Guillebert[201], lieutenant-général au bailliage de Rouen, fit
-imprimer dans ce temps-là le _Détail de la France_ en deux petits
-volumes, et prétendit que tout avait été en décadence depuis 1660.
-C’était précisément le contraire. La France n’avait jamais été si
-florissante que depuis la mort du cardinal Mazarin jusqu’à la guerre de
-1689; et, même dans cette guerre, le corps de l’état commençant à être
-malade, se soutint par la vigueur que Colbert avait répandue dans tous
-ses membres. L’auteur du _Détail_ prétendit que, depuis 1660, les
-biens-fonds du royaume avaient diminué de quinze cents millions. Rien
-n’était ni plus faux ni moins vraisemblable. Cependant ses arguments
-captieux persuadèrent ce paradoxe ridicule à ceux qui voulurent être
-persuadés. C’est ainsi qu’en Angleterre, dans les temps les plus
-florissants, on voit cent papiers publics qui démontrent que l’état est
-ruiné[202].
-
-Il était plus aisé en France qu’ailleurs de décrier le ministère des
-finances dans l’esprit des peuples. Ce ministère est le plus odieux,
-parceque les impôts le sont toujours: il régnait d’ailleurs en général
-dans la finance autant de préjugés et d’ignorance que dans la
-philosophie.
-
-On s’est instruit si tard, que de nos jours même on a entendu, en 1718,
-le parlement en corps dire au duc d’Orléans que «la valeur intrinsèque
-du marc d’argent est de vingt-cinq livres;» comme s’il y avait une autre
-valeur réelle intrinsèque que celle du poids et du titre: et le duc
-d’Orléans, tout éclairé qu’il était, ne le fut pas assez pour relever
-cette méprise du parlement.
-
-Colbert arriva au maniement des finances avec de la science et du
-génie[203]. Il commença, comme le duc de Sulli, par arrêter les abus et
-les pillages, qui étaient énormes. La recette fut simplifiée autant
-qu’il était possible; et, par une économie qui tient du prodige, il
-augmenta le trésor du roi en diminuant les tailles. On voit, par l’édit
-mémorable de 1664, qu’il y avait tous les ans un million de ce temps-là
-destiné à l’encouragement des manufactures et du commerce maritime. Il
-négligea si peu les campagnes, abandonnées jusqu’à lui à la rapacité des
-traitants, que des négociants anglais s’étant adressés à M. Colbert de
-Croissi, son frère, ambassadeur à Londres, pour fournir en France des
-bestiaux d’Irlande et des salaisons pour les colonies, en 1667, le
-contrôleur-général répondit que depuis quatre ans on en avait à revendre
-aux étrangers.
-
-Pour parvenir à cette heureuse administration, il avait fallu une
-chambre de justice, et de grandes réformes. Il fut obligé de retrancher
-huit millions et plus de rentes sur la ville, acquises à vil prix, que
-l’on remboursa sur le pied de l’achat. Ces divers changements exigèrent
-des édits. Le parlement était en possession de les vérifier depuis
-François Iᵉʳ. Il fut proposé de les enregistrer seulement à la chambre
-des comptes; mais l’usage ancien prévalut. Le roi alla lui-même au
-parlement faire vérifier ses édits en 1664[204].
-
-Il se souvenait toujours de la fronde, de l’arrêt de proscription contre
-un cardinal[205], son premier ministre, des autres arrêts par lesquels
-on avait saisi les deniers royaux, pillé les meubles et l’argent des
-citoyens attachés à la couronne[206]. Tous ces excès ayant commencé par
-des remontrances sur des édits concernant les revenus de l’état, il
-ordonna, en 1667, que le parlement ne fît jamais de représentation que
-dans la huitaine, après avoir enregistré avec obéissance. Cet édit fut
-encore renouvelé en 1673. Aussi, dans tout le cours de son
-administration, il n’essuya aucune remontrance d’aucune cour de
-judicature, excepté dans la fatale année de 1709, où le parlement de
-Paris représenta inutilement le tort que le ministre des finances fesait
-à l’état par la variation du prix de l’or et de l’argent.
-
-Presque tous les citoyens ont été persuadés que si le parlement s’était
-toujours borné à faire sentir au souverain, en connaissance de cause,
-les malheurs et les besoins du peuple, les dangers des impôts, les
-périls encore plus grands de la vente de ces impôts à des traitants qui
-trompaient le roi et opprimaient le peuple, cet usage des remontrances
-aurait été une ressource sacrée de l’état, un frein à l’avidité des
-financiers, et une leçon continuelle aux ministres. Mais les étranges
-abus d’un remède si salutaire avaient tellement irrité Louis XIV, qu’il
-ne vit que les abus, et proscrivit le remède. L’indignation qu’il
-conserva toujours dans son cœur fut portée si loin, qu’en 1669 (13
-août), il alla encore lui-même au parlement, pour y révoquer les
-priviléges de noblesse qu’il avait accordés dans sa minorité, en 1644, à
-toutes les cours supérieures.
-
-Mais, malgré cet édit, enregistré en présence du roi, l’usage a subsisté
-de laisser jouir de la noblesse tous ceux dont les pères ont exercé
-vingt ans une charge de judicature dans une cour supérieure, ou qui
-sont morts dans leurs emplois.
-
-En mortifiant ainsi une compagnie de magistrats, il voulut encourager la
-noblesse, qui défend la patrie, et les agriculteurs, qui la nourrissent.
-Déjà, par son édit de 1666, il avait accordé deux mille francs de
-pension, qui en font près de quatre aujourd’hui, à tout gentilhomme qui
-aurait eu douze enfants, et mille à qui en aurait eu dix. La moitié de
-cette gratification était assurée à tous les habitants des villes
-exemptes de tailles; et, parmi les taillables, tout père de famille qui
-avait ou qui avait eu dix enfants, était à l’abri de toute imposition.
-
-Il est vrai que le ministre Colbert ne fit pas tout ce qu’il pouvait
-faire, encore moins ce qu’il voulait. Les hommes n’étaient pas alors
-assez éclairés; et dans un grand royaume, il y a toujours de grands
-abus. La taille arbitraire, la multiplicité des droits, les douanes de
-province à province, qui rendent une partie de la France étrangère à
-l’autre, et même ennemie, l’inégalité des mesures d’une ville à l’autre,
-vingt autres maladies du corps politique ne purent être guéries[207].
-
-La plus grande faute qu’on reproche à ce ministre est de n’avoir pas
-osé encourager l’exportation des blés. Il y avait long-temps qu’on n’en
-portait plus à l’étranger. La culture avait été négligée dans les orages
-du ministère de Richelieu; elle le fut davantage dans les guerres
-civiles de la fronde. Une famine, en 1661, acheva la ruine des
-campagnes, ruine pourtant que la nature, secondée du travail, est
-toujours prête à réparer. Le parlement de Paris rendit, dans cette année
-malheureuse, un arrêt qui paraissait juste dans son principe, mais qui
-fut presque aussi funeste dans les conséquences que tous les arrêts
-arrachés à cette compagnie pendant la guerre civile. Il fut défendu aux
-marchands, sous les peines les plus graves, de contracter aucune
-association pour ce commerce, et à tous particuliers de faire un amas de
-grains. Ce qui était bon dans une disette passagère, devenait pernicieux
-à la longue, et décourageait tous les agriculteurs. Casser un tel arrêt,
-dans un temps de crise et de préjugés, c’eût été soulever les peuples.
-
-Le ministre n’eut d’autres ressources que d’acheter chèrement chez les
-étrangers les mêmes blés que les Français leur avaient précédemment
-vendus dans les années d’abondance. Le peuple fut nourri, mais il en
-coûta beaucoup à l’état; et l’ordre que M. Colbert avait déjà remis dans
-les finances rendit cette perte légère.
-
-La crainte de retomber dans la disette ferma nos ports à l’exportation
-du blé. Chaque intendant, dans sa province, se fit même un mérite de
-s’opposer au transport des grains dans la province voisine. On ne put,
-dans les bonnes années, vendre ses grains que par une requête au
-conseil. Cette fatale administration semblait excusable par l’expérience
-du passé. Tout le conseil craignait que le commerce du blé ne le forçât
-de racheter encore à grands frais des autres nations une denrée si
-nécessaire, que l’intérêt et l’imprévoyance des cultivateurs auraient
-vendue à vil prix.
-
-Le laboureur alors, plus timide que le conseil, craignit de se ruiner à
-créer une denrée dont il ne pouvait espérer un grand profit; et les
-terres ne furent pas aussi bien cultivées qu’elles auraient dû l’être.
-Toutes les autres branches de l’administration étant florissantes,
-empêchèrent Colbert de remédier au défaut de la principale.
-
-C’est la seule tache de son ministère: elle est grande; mais, ce qui
-l’excuse, ce qui prouve combien il est malaisé de détruire les préjugés
-dans l’administration française, et comme il est difficile de faire le
-bien, c’est que cette faute, sentie par tous les citoyens habiles, n’a
-été réparée par aucun ministre, pendant cent années entières, jusqu’à
-l’époque mémorable de 1764, où un contrôleur-général[208] plus éclairé a
-tiré la France d’une misère profonde en rendant le commerce des grains
-libre, avec des restrictions à peu près semblables à celles dont on use
-en Angleterre[209].
-
-Colbert, pour fournir à-la-fois aux dépenses des guerres, des bâtiments,
-et des plaisirs, fut obligé de rétablir, vers l’an 1672, ce qu’il avait
-voulu d’abord abolir pour jamais; impôts en parti, rentes, charges
-nouvelles, augmentations de gages; enfin, ce qui soutient l’état quelque
-temps, et l’obère pour des siècles.
-
-Il fut emporté hors de ses mesures; car, par toutes les instructions qui
-restent de lui, on voit qu’il était persuadé que la richesse d’un pays
-ne consiste que dans le nombre des habitants, la culture des terres, le
-travail industrieux et le commerce: on voit que le roi, possédant très
-peu de domaines particuliers, et n’étant que l’administrateur des biens
-de ses sujets, ne peut être véritablement riche que par des impôts aisés
-à percevoir, et également répartis.
-
-Il craignait tellement de livrer l’état aux traitants, que, quelque
-temps après la dissolution de la chambre de justice qu’il avait fait
-ériger contre eux, il fit rendre un arrêt du conseil, qui établissait la
-peine de mort contre ceux qui avanceraient de l’argent sur de nouveaux
-impôts. Il voulait, par cet arrêt comminatoire, qui ne fut jamais
-imprimé, effrayer la cupidité des gens d’affaires. Mais bientôt après il
-fut obligé de se servir d’eux, sans même révoquer l’arrêt: le roi
-pressait, et il fallait des moyens prompts.
-
-Cette invention, apportée d’Italie en France par Catherine de Médicis,
-avait tellement corrompu le gouvernement, par la facilité funeste
-qu’elle donne, qu’après avoir été supprimée dans les belles années de
-Henri IV, elle reparut dans tout le règne de Louis XIII, et infecta
-surtout les derniers temps de Louis XIV.
-
-Enfin, Sulli enrichit l’état par une économie sage, que secondait un roi
-aussi parcimonieux que vaillant, un roi soldat à la tête de son armée,
-et père de famille avec son peuple. Colbert soutint l’état, malgré le
-luxe d’un maître fastueux, qui prodiguait tout pour rendre son règne
-éclatant.
-
-On sait qu’après la mort de Colbert[210], lorsque le roi se proposa de
-mettre Le Pelletier à la tête des finances, Le Tellier lui dit: «Sire,
-il n’est pas propre à cet emploi.--Pourquoi? dit le roi.--Il n’a pas
-l’ame assez dure, dit Le Tellier.--Mais vraiment, reprit le roi, je ne
-veux pas qu’on traite durement mon peuple.» En effet, ce nouveau
-ministre était bon et juste; mais, lorsqu’en 1688 on fut replongé dans
-la guerre, et qu’il fallut se soutenir contre la ligue d’Augsbourg,
-c’est-à-dire contre presque toute l’Europe, il se vit chargé d’un
-fardeau que Colbert avait trouvé trop lourd: le facile et malheureux
-expédient d’emprunter et de créer des rentes fut sa première ressource.
-Ensuite on voulut diminuer le luxe, ce qui, dans un royaume rempli de
-manufactures, est diminuer l’industrie et la circulation, et ce qui
-n’est convenable qu’à une nation qui paie son luxe à l’étranger.
-
-Il fut ordonné que tous les meubles d’argent massif, qu’on voyait alors
-en assez grand nombre chez les grands seigneurs, et qui étaient une
-preuve de l’abondance, seraient portés à la Monnaie. Le roi donna
-l’exemple: il se priva de toutes ces tables d’argent, de ces
-candélabres, de ces grands canapés d’argent massif, et de tous ces
-autres meubles qui étaient des chefs-d’œuvre de ciselure des mains de
-Ballin, homme unique en son genre, et tous exécutés sur les dessins de
-Lebrun. Ils avaient coûté dix millions: on en retira trois. Les meubles
-d’argent orfévri des particuliers produisirent trois autres millions. La
-ressource était faible.
-
-On fit ensuite une de ces énormes fautes dont le ministère ne s’est
-corrigé que dans nos derniers temps; ce fut d’altérer les monnaies, de
-faire des refontes inégales, de donner aux écus une valeur non
-proportionnée à celle des quarts: il arriva que, les quarts étant plus
-forts et les écus plus faibles, tous les quarts furent portés dans le
-pays étranger; ils y furent frappés en écus, sur lesquels il y avait à
-gagner en les reversant en France. Il faut qu’un pays soit bien bon par
-lui-même, pour subsister encore avec force après avoir essuyé si souvent
-de pareilles secousses. On n’était pas encore instruit: la finance était
-alors, comme la physique, une science de vaines conjectures. Les
-traitants étaient des charlatans qui trompaient le ministère; il en
-coûta quatre-vingts millions à l’état. Il faut vingt ans de peines pour
-réparer de pareilles brèches.
-
-Vers les années 1691 et 1692, les finances de l’état parurent donc
-sensiblement dérangées. Ceux qui attribuaient l’affaiblissement des
-sources de l’abondance aux profusions de Louis XIV dans ses bâtiments,
-dans les arts, et dans les plaisirs, ne savaient pas qu’au contraire les
-dépenses qui encouragent l’industrie enrichissent un état[211]. C’est la
-guerre qui appauvrit nécessairement le trésor public, à moins que les
-dépouilles des vaincus ne le remplissent. Depuis les anciens Romains, je
-ne connais aucune nation qui se soit enrichie par des victoires.
-L’Italie, au seizième siècle, n’était riche que par le commerce. La
-Hollande n’eût pas subsisté long-temps si elle se fût bornée à enlever
-la flotte d’argent des Espagnols, et si les grandes Indes n’avaient pas
-été l’aliment de sa puissance. L’Angleterre s’est toujours appauvrie par
-la guerre, même en détruisant les flottes françaises; et le commerce
-seul l’a enrichie. Les Algériens, qui n’ont guère que ce qu’ils gagnent
-par les pirateries, sont un peuple très misérable.
-
-Parmi les nations de l’Europe, la guerre, au bout de quelques années,
-rend le vainqueur presque aussi malheureux que le vaincu. C’est un
-gouffre où tous les canaux de l’abondance s’engloutissent. L’argent
-comptant, ce principe de tous les biens et de tous les maux, levé avec
-tant de peine dans les provinces, se rend dans les coffres de cent
-entrepreneurs, dans ceux de cent partisans qui avancent les fonds, et
-qui achètent, par ces avances, le droit de dépouiller la nation au nom
-du souverain. Les particuliers alors, regardant le gouvernement comme
-leur ennemi, enfouissent leur argent; et le défaut de circulation fait
-languir le royaume.
-
-Nul remède précipité ne peut suppléer à un arrangement fixe et stable,
-établi de longue main, et qui pourvoit de loin aux besoins imprévus. On
-établit la capitation en 1695[212]. Elle fut supprimée à la paix de
-Rysvick, et rétablie ensuite. Le contrôleur-général, Pontchartrain,
-vendit des lettres de noblesse pour deux mille écus en 1696: cinq cents
-particuliers en achetèrent; mais la ressource fut passagère, et la
-honte durable. On obligea tous les nobles, anciens et nouveaux, de faire
-enregistrer leurs armoiries, et de payer la permission de cacheter leurs
-lettres avec leurs armes. Des maltôtiers traitèrent de cette affaire, et
-avancèrent l’argent. Le ministère n’eut presque jamais recours qu’à ces
-petites ressources, dans un pays qui en eût pu fournir de plus grandes.
-
-On n’osa imposer le dixième que dans l’année 1710. Mais ce dixième, levé
-à la suite de tant d’autres impôts onéreux, parut si dur, qu’on n’osa
-pas l’exiger avec rigueur. Le gouvernement n’en retira pas vingt-cinq
-millions annuels, à quarante francs le marc.
-
-Colbert avait peu changé la valeur numéraire des monnaies. Il vaut mieux
-ne la point changer du tout. L’argent et l’or, ces gages d’échange,
-doivent être des mesures invariables. Il n’avait poussé la valeur
-numéraire du marc d’argent, de vingt-six francs où il l’avait trouvée,
-qu’à vingt-sept et à vingt-huit; et après lui, dans les dernières années
-de Louis XIV, on étendit cette dénomination jusqu’à quarante livres
-idéales: ressource fatale, par laquelle le roi était soulagé un moment,
-pour être ruiné ensuite; car, au lieu d’un marc d’argent, on ne lui en
-donnait presque plus que la moitié. Celui qui devait vingt-six livres en
-1668 donnait un marc, et qui devait quarante livres ne donnait qu’à peu
-près ce même marc en 1710. Les diminutions qui suivirent dérangèrent le
-peu qui restait de commerce autant qu’avait fait l’augmentation.
-
-On aurait trouvé une ressource dans un papier de crédit; mais ce papier
-doit être établi dans un temps de prospérité, pour se soutenir dans un
-temps malheureux.
-
-Le ministre Chamillart commença, en 1706, à payer en billets de monnaie,
-en billets de subsistance, d’ustensiles; et comme cette monnaie de
-papier n’était pas reçue dans les coffres du roi, elle fut décriée
-presque aussitôt qu’elle parut. On fut réduit à continuer de faire des
-emprunts onéreux, à consommer d’avance quatre années des revenus de la
-couronne[213].
-
-On fit toujours ce qu’on appelle des affaires extraordinaires: on créa
-des charges ridicules, toujours achetées par ceux qui veulent se mettre
-à l’abri de la taille; car l’impôt de la taille étant avilissant en
-France, et les hommes étant nés vains, l’appât qui les décharge de cette
-honte fait toujours des dupes; et les gages considérables attachés à ces
-nouvelles charges invitent à les acheter dans des temps difficiles,
-parcequ’on ne fait pas réflexion qu’elles seront supprimées dans des
-temps moins fâcheux. Ainsi, en 1707, on inventa la dignité des
-conseillers du roi rouleurs et courtiers de vin, et cela produisit cent
-quatre-vingt mille livres. On imagina des greffiers royaux, des
-subdélégués des intendants des provinces. On inventa des conseillers du
-roi contrôleurs aux empilements des bois, des conseillers de police, des
-charges de barbiers-perruquiers, des contrôleurs-visiteurs de beurre
-frais, des essayeurs de beurre salé[214]. Ces extravagances font rire
-aujourd’hui; mais alors elles fesaient pleurer.
-
-Le contrôleur-général Desmarets, neveu de l’illustre Colbert, ayant, en
-1708, succédé à Chamillart, ne put guérir un mal que tout rendait
-incurable.
-
-La nature conspira avec la fortune pour accabler l’état. Le cruel hiver
-de 1709 força le roi de remettre aux peuples neuf millions de tailles
-dans le temps qu’il n’avait pas de quoi payer ses soldats. La disette
-des denrées fut si excessive, qu’il en coûta quarante-cinq millions pour
-les vivres de l’armée. La dépense de cette année 1709 montait à deux
-cent vingt et un millions, et le revenu ordinaire du roi n’en produisit
-pas quarante-neuf. Il fallut donc ruiner l’état pour que les ennemis ne
-s’en rendissent pas les maîtres. Le désordre s’accrut tellement, et fut
-si peu réparé, que, long-temps après la paix, au commencement de l’année
-1715, le roi fut obligé de faire négocier trente-deux millions de
-billets, pour en avoir huit en espèces. Enfin, il laissa à sa mort deux
-milliards six cents millions de dettes, à vingt-huit livres le marc, à
-quoi les espèces se trouvèrent alors réduites, ce qui fait environ
-quatre milliards cinq cents millions de notre monnaie courante en 1760.
-
-Il est étonnant, mais il est vrai que cette immense dette n’aurait point
-été un fardeau impossible à soutenir, s’il y avait eu alors un commerce
-florissant, un papier de crédit établi, et des compagnies solides qui
-eussent répondu de ce papier, comme en Suède, en Angleterre, à Venise,
-et en Hollande; car, lorsqu’un état puissant ne doit qu’à lui-même, la
-confiance et la circulation suffisent pour payer[215]; mais il s’en
-fallait beaucoup que la France eût alors assez de ressorts pour faire
-mouvoir une machine si vaste et si compliquée, dont le poids l’écrasait.
-
-Louis XIV, dans son règne, dépensa dix-huit milliards; ce qui revient,
-année commune, à trois cent trente millions d’aujourd’hui, en compensant
-l’une par l’autre les augmentations et les diminutions numéraires des
-monnaies.
-
-Sous l’administration du grand Colbert, les revenus ordinaires de la
-couronne n’allaient qu’à cent dix-sept millions à vingt-sept livres, et
-puis à vingt-huit livres le marc d’argent. Ainsi tout le surplus fut
-toujours fourni en affaires extraordinaires. Colbert, le plus grand
-ennemi de cette funeste ressource, fut obligé d’y avoir recours pour
-servir promptement. Il emprunta huit cents millions, valeur de notre
-temps, dans la guerre de 1672. Il restait au roi très peu d’anciens
-domaines de la couronne. Ils sont déclarés inaliénables par tous les
-parlements du royaume, et cependant ils sont presque tous aliénés. Le
-revenu du roi consiste aujourd’hui dans celui de ses sujets; c’est une
-circulation perpétuelle de dettes et de paiements. Le roi doit aux
-citoyens plus de millions numéraires par an, sous le nom de rentes de
-l’Hôtel de ville, qu’aucun roi n’en a jamais retiré des domaines de la
-couronne.
-
-Pour se faire une idée de ce prodigieux accroissement de taxes, de
-dettes, de richesses, de circulation, et en même temps d’embarras et de
-peines, qu’on a éprouvés en France et dans les autres pays, on peut
-considérer qu’à la mort de François Iᵉʳ l’état devait environ trente
-mille livres de rentes perpétuelles sur l’Hôtel de ville, et qu’à
-présent il en doit plus de quarante-cinq millions.
-
-Ceux qui ont voulu comparer les revenus de Louis XIV avec ceux de Louis
-XV ont trouvé, en ne s’arrêtant qu’au revenu fixe et courant, que Louis
-XIV était beaucoup plus riche en 1683, époque de la mort de Colbert,
-avec cent dix-sept millions de revenu, que son successeur ne l’était, en
-1730, avec près de deux cents millions; et cela est très vrai, en ne
-considérant que les rentes fixes et ordinaires de la couronne; car cent
-dix-sept millions numéraires au marc de vingt-huit livres sont une
-somme plus forte que deux cents millions à quarante-neuf livres, à quoi
-se montait le revenu du roi en 1730; et de plus, il faut compter les
-charges augmentées par les emprunts de la couronne; mais aussi les
-revenus du roi, c’est-à-dire de l’état, sont accrus depuis, et
-l’intelligence des finances s’est perfectionnée au point que, dans la
-guerre ruineuse de 1741, il n’y a pas eu un moment de discrédit. On a
-pris le parti de faire des fonds d’amortissement, comme chez les
-Anglais: il a fallu adopter une partie de leur système de finance, ainsi
-que leur philosophie; et si, dans un état purement monarchique, on
-pouvait introduire ces papiers circulants qui doublent au moins la
-richesse de l’Angleterre, l’administration de la France acquerrait son
-dernier degré de perfection, mais perfection trop voisine de l’abus dans
-une monarchie[216].
-
-Il y avait environ cinq cents millions numéraires d’argent monnayé dans
-le royaume en 1683; et il y en avait environ douze cents en 1730, de la
-manière dont on compte aujourd’hui. Mais le numéraire, sous le ministère
-du cardinal de Fleury, fut presque le double du numéraire du temps de
-Colbert. Il paraît donc que la France n’était environ que d’un sixième
-plus riche en espèces circulantes depuis la mort de Colbert. Elle l’est
-beaucoup davantage en matières d’argent et d’or travaillées et mises en
-œuvre pour le service et pour le luxe. Il n’y en avait pas pour quatre
-cents millions de notre monnaie d’aujourd’hui, en 1690; et vers l’an
-1730, on en possédait autant que d’espèces circulantes. Rien ne fait
-voir plus évidemment combien le commerce, dont Colbert ouvrit les
-sources, s’est accru lorsque ses canaux, fermés par les guerres, ont été
-débouchés. L’industrie s’est perfectionnée, malgré l’émigration de tant
-d’artistes que dispersa la révocation de l’édit de Nantes; et cette
-industrie augmente encore tous les jours. La nation est capable d’aussi
-grandes choses, et de plus grandes encore que sous Louis XIV, parceque
-le génie et le commerce se fortifient toujours quand on les encourage.
-
-A voir l’aisance des particuliers, ce nombre prodigieux de maisons
-agréables bâties dans Paris et dans les provinces, cette quantité
-d’équipages, ces commodités, ces recherches qu’on nomme _luxe_, on
-croirait que l’opulence est vingt fois plus grande qu’autrefois. Tout
-cela est le fruit d’un travail ingénieux, encore plus que de la
-richesse. Il n’en coûte guère plus aujourd’hui pour être agréablement
-logé, qu’il n’en coûtait pour l’être mal sous Henri IV. Une belle glace
-de nos manufactures orne nos maisons à bien moins de frais que les
-petites glaces qu’on tirait de Venise. Nos belles et parantes étoffes
-sont moins chères que celles de l’étranger, qui ne les valaient pas.
-
-Ce n’est point en effet l’argent et l’or qui procurent une vie commode,
-c’est le génie. Un peuple qui n’aurait que ces métaux serait très
-misérable: un peuple qui, sans ces métaux, mettrait heureusement en
-œuvre toutes les productions de la terre, serait véritablement le peuple
-riche. La France a cet avantage, avec beaucoup plus d’espèces qu’il n’en
-faut pour la circulation.
-
-L’industrie s’étant perfectionnée dans les villes, s’est accrue dans les
-campagnes. Il s’élèvera toujours des plaintes sur le sort des
-cultivateurs. On les entend dans tous les pays du monde, et ces murmures
-sont presque partout ceux des oisifs opulents, qui condamnent le
-gouvernement beaucoup plus qu’ils ne plaignent les peuples. Il est vrai
-que presque en tout pays, si ceux qui passent leurs jours dans les
-travaux rustiques avaient le loisir de murmurer, ils s’élèveraient
-contre les exactions qui leur enlèvent une partie de leur substance. Ils
-détesteraient la nécessité de payer des taxes qu’ils ne se sont point
-imposées, et de porter le fardeau de l’état sans participer aux
-avantages des autres citoyens. Il n’est pas du ressort de l’histoire
-d’examiner comment le peuple doit contribuer sans être foulé, et de
-marquer le point précis, si difficile à trouver, entre l’exécution des
-lois et l’abus des lois, entre les impôts et les rapines; mais
-l’histoire doit faire voir qu’il est impossible qu’une ville soit
-florissante sans que les campagnes d’alentour soient dans l’abondance;
-car certainement ce sont ces campagnes qui la nourrissent. On entend, à
-des jours réglés, dans toutes les villes de France, des reproches de
-ceux à qui leur profession permet de déclamer en public contre toutes
-les différentes branches de consommation auxquelles on donne le nom de
-_luxe_. Il est évident que les aliments de ce luxe ne sont fournis que
-par le travail industrieux des cultivateurs; travail toujours chèrement
-payé.
-
-On a planté plus de vignes, et on les a mieux travaillées: on a fait de
-nouveaux vins qu’on ne connaissait pas auparavant, tels que ceux de
-Champagne, auxquels on a su donner la couleur, la sève, et la force de
-ceux de Bourgogne, et qu’on débite chez l’étranger avec un grand
-avantage: cette augmentation des vins a produit celle des eaux-de-vie.
-La culture des jardins, des légumes, des fruits, a reçu de prodigieux
-accroissements, et le commerce des comestibles avec les colonies de
-l’Amérique en a été augmenté: les plaintes qu’on a de tout temps fait
-éclater sur la misère de la campagne ont cessé alors d’être fondées.
-D’ailleurs, dans ces plaintes vagues on ne distingue pas les
-cultivateurs, les fermiers, d’avec les manœuvres. Ceux-ci ne vivent que
-du travail de leurs mains; et cela est ainsi dans tous les pays du
-monde, où le grand nombre doit vivre de sa peine. Mais il n’y a guère de
-royaume dans l’univers où le cultivateur, le fermier, soit plus à son
-aise que dans quelques provinces de France; et l’Angleterre seule peut
-lui disputer cet avantage. La taille proportionnelle, substituée à
-l’arbitraire dans quelques provinces, a contribué encore à rendre plus
-solides les fortunes des cultivateurs qui possèdent des charrues, des
-vignobles, des jardins. Le manœuvre, l’ouvrier, doit être réduit au
-nécessaire pour travailler: telle est la nature de l’homme. Il faut que
-ce grand nombre d’hommes soit pauvre, mais il ne faut pas qu’il soit
-misérable[217].
-
-Le moyen ordre s’est enrichi par l’industrie. Les ministres et les
-courtisans ont été moins opulents, parceque l’argent ayant augmenté
-numériquement de près de moitié, les appointements et les pensions sont
-restés les mêmes, et le prix des denrées est monté à plus du double:
-c’est ce qui est arrivé dans tous les pays de l’Europe. Les droits, les
-honoraires, sont partout restés sur l’ancien pied. Un électeur, qui
-reçoit l’investiture de ses états, ne paie que ce que ses prédécesseurs
-payaient du temps de l’empereur Charles IV, au quatorzième siècle; et il
-n’est dû qu’un écu au secrétaire de l’empereur dans cette cérémonie.
-
-Ce qui est bien plus étrange, c’est que tout ayant augmenté, valeur
-numéraire des monnaies, quantité des matières d’or et d’argent, prix des
-denrées, cependant la paie du soldat est restée au même taux qu’elle
-était il y a deux cents ans: on donne cinq sous numéraires aux
-fantassins, comme on les donnait du temps de Henri IV[218]. Aucun de ce
-grand nombre d’hommes ignorants, qui vendent leur vie à si bon marché,
-ne sait qu’attendu le surhaussement des espèces et la cherté des
-denrées, il reçoit environ deux tiers moins que les soldats de Henri IV.
-S’il le savait, s’il demandait une paie de deux tiers plus haute, il
-faudrait bien la lui donner: il arriverait alors que chaque puissance de
-l’Europe entretiendrait les deux tiers moins de troupes; les forces se
-balanceraient de même; la culture de la terre et les manufactures en
-profiteraient.
-
-Il faut encore observer que les gains du commerce ayant augmenté, et
-les appointements de toutes les grandes charges ayant diminué de valeur
-réelle, il s’est trouvé moins d’opulence qu’autrefois chez les grands,
-et plus dans le moyen ordre; et cela même a mis moins de distance entre
-les hommes. Il n’y avait autrefois de ressource pour les petits que de
-servir les grands: aujourd’hui l’industrie a ouvert mille chemins qu’on
-ne connaissait pas il y a cent ans. Enfin, de quelque manière que les
-finances de l’état soient administrées, la France possède dans le
-travail d’environ vingt millions d’habitants un trésor inestimable.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXI.
-
-Des sciences.
-
-
-Ce siècle heureux, qui vit naître une révolution dans l’esprit humain,
-n’y semblait pas destiné; car, à commencer par la philosophie, il n’y
-avait pas d’apparence, du temps de Louis XIII, qu’elle se tirât du chaos
-où elle était plongée. L’inquisition d’Italie, d’Espagne, de Portugal,
-avait lié les erreurs philosophiques aux dogmes de la religion: les
-guerres civiles en France, et les querelles du calvinisme, n’étaient pas
-plus propres à cultiver la raison humaine, que ne le fut le fanatisme du
-temps de Cromwell en Angleterre. Si un chanoine de Thorn[219] avait
-renouvelé l’ancien système planétaire des Chaldéens, oublié depuis si
-long-temps, cette vérité était condamnée à Rome; et la congrégation du
-saint-office, composée de sept cardinaux, ayant déclaré non seulement
-hérétique, mais absurde, le mouvement de la terre, sans lequel il n’y a
-point de véritable astronomie, le grand Galilée ayant demandé pardon à
-l’âge de soixante et dix ans d’avoir eu raison, il n’y avait pas
-d’apparence que la vérité pût être reçue sur la terre.
-
-Le chancelier Bacon avait montré de loin la route qu’on pouvait tenir:
-Galilée avait découvert les lois de la chute des corps: Torricelli
-commençait à connaître la pesanteur de l’air qui nous environne: on
-avait fait quelques expériences à Magdebourg. Avec ces faibles essais,
-toutes les écoles restaient dans l’absurdité, et le monde dans
-l’ignorance. Descartes parut alors; il fit le contraire de ce qu’on
-devait faire; au lieu d’étudier la nature, il voulut la deviner. Il
-était le plus grand géomètre de son siècle; mais la géométrie laisse
-l’esprit comme elle le trouve. Celui de Descartes était trop porté à
-l’invention. Le premier des mathématiciens ne fit guère que des romans
-de philosophie. Un homme qui dédaigna les expériences, qui ne cita
-jamais Galilée, qui voulait bâtir sans matériaux, ne pouvait élever
-qu’un édifice imaginaire.
-
-Ce qu’il y avait de romanesque réussit; et le peu de vérités mêlé à ces
-chimères nouvelles fut d’abord combattu. Mais enfin ce peu de vérités
-perça, à l’aide de la méthode qu’il avait introduite: car avant lui on
-n’avait point de fil dans ce labyrinthe, et du moins il en donna un,
-dont on se servit après qu’il se fut égaré. C’était beaucoup de détruire
-les chimères du péripatétisme, quoique par d’autres chimères. Ces deux
-fantômes se combattirent. Ils tombèrent l’un après l’autre, et la raison
-s’éleva enfin sur leurs ruines. Il y avait à Florence une académie
-d’expériences, sous le nom _del Cimento_, établie par le cardinal
-Léopold de Médicis, vers l’an 1655. On sentait déjà, dans cette patrie
-des arts, qu’on ne pouvait comprendre quelque chose du grand édifice de
-la nature qu’en l’examinant pièce à pièce. Cette académie, après les
-jours de Galilée, et dès le temps de Torricelli, rendit de grands
-services.
-
-Quelques philosophes, en Angleterre, sous la sombre administration de
-Cromwell, s’assemblèrent pour chercher en paix des vérités, tandis que
-le fanatisme opprimait toute vérité. Charles II, rappelé sur le trône de
-ses ancêtres, par le repentir et par l’inconstance de sa nation, donna
-des lettres patentes à cette académie naissante; mais c’est tout ce que
-le gouvernement donna. La société royale, ou plutôt la société libre de
-Londres, travailla pour l’honneur de travailler. C’est de son sein que
-sortirent, de nos jours, les découvertes sur la lumière, sur le principe
-de la gravitation, sur l’aberration des étoiles fixes, sur la géométrie
-transcendante, et cent autres inventions, qui pourraient, à cet égard,
-faire appeler ce siècle le _siècle des Anglais_, aussi bien que celui de
-Louis XIV.
-
-En 1666, M. Colbert, jaloux de cette nouvelle gloire, voulut que les
-Français la partageassent; et, à la prière de quelques savants, il fit
-agréer à Louis XIV l’établissement d’une académie des sciences. Elle fut
-libre jusqu’en 1699, comme celle d’Angleterre, et comme l’académie
-française. Colbert attira d’Italie Dominique Cassini, Huygens, de
-Hollande, et Roëmer, de Danemark, par de fortes pensions. Roëmer
-détermina la vitesse des rayons solaires; Huygens découvrit l’anneau et
-un des satellites de Saturne, et Cassini les quatre autres. On doit à
-Huygens, sinon la première invention des horloges à pendule, du moins
-les vrais principes de la régularité de leurs mouvements, principes
-qu’il déduisit d’une géométrie sublime[220]. On acquit peu-à-peu des
-connaissances de toutes les parties de la vraie physique, en rejetant
-tout système. Le public fut étonné de voir une chimie dans laquelle on
-ne cherchait ni le grand-œuvre, ni l’art de prolonger la vie au-delà des
-bornes de la nature; une astronomie qui ne prédisait pas les événements
-du monde, une médecine indépendante des phases de la lune. La corruption
-ne fut plus la mère des animaux et des plantes[221]. Il n’y eut plus de
-prodiges dès que la nature fut mieux connue. On l’étudia dans toutes ses
-productions.
-
-La géographie reçut des accroissements étonnants. A peine Louis XIV
-a-t-il fait bâtir l’Observatoire, qu’il fait commencer, en 1669, une
-méridienne par Dominique Cassini et par Picard. Elle est continuée vers
-le nord, en 1683, par Lahire; et enfin Cassini la prolonge en 1700
-jusqu’à l’extrémité du Roussillon. C’est le plus beau monument de
-l’astronomie, et il suffit pour éterniser ce siècle.
-
-On envoie, en 1672, des physiciens à la Cayenne, faire des observations
-utiles. Ce voyage a été la première origine de la connaissance de
-l’aplatissement de la terre, démontré depuis par le grand Newton; et il
-a préparé à ces voyages plus fameux, qui, depuis, ont illustré le règne
-de Louis XV.
-
-On fait partir, en 1700, Tournefort pour le Levant. Il y va recueillir
-des plantes qui enrichissent le jardin royal, autrefois abandonné, remis
-alors en honneur, et aujourd’hui devenu digne de la curiosité de
-l’Europe. La bibliothèque royale, déjà nombreuse, s’enrichit sous Louis
-XIV de plus de trente mille volumes; et cet exemple est si bien suivi de
-nos jours, qu’elle en contient déjà plus de cent quatre-vingt
-mille[222]. Il fait rouvrir l’école de droit, fermée depuis cent ans. Il
-établit dans toutes les universités de France un professeur de droit
-français. Il semble qu’il ne devrait pas y en avoir d’autres, et que les
-bonnes lois romaines, incorporées à celles du pays, devraient former un
-seul corps des lois de la nation[223].
-
-Sous lui les journaux s’établissent. On n’ignore pas que le _Journal des
-Savants_, qui commença en 1665, est le père de tous les ouvrages de ce
-genre, dont l’Europe est aujourd’hui remplie, et dans lesquels trop
-d’abus se sont glissés, comme dans les choses les plus utiles.
-
-L’académie des belles-lettres, formée d’abord, en 1663, de quelques
-membres de l’académie française, pour transmettre à la postérité, par
-des médailles, les actions de Louis XIV, devint utile au public dès
-qu’elle ne fut plus uniquement occupée du monarque, et qu’elle
-s’appliqua aux recherches de l’antiquité, et à une critique judicieuse
-des opinions et des faits. Elle fit à peu près dans l’histoire ce que
-l’académie des sciences fesait dans la physique; elle dissipa des
-erreurs.
-
-L’esprit de sagesse et de critique, qui se communiquait de proche en
-proche, détruisit insensiblement beaucoup de superstitions. C’est à
-cette raison naissante qu’on dut la déclaration du roi de 1672, qui
-défendit aux tribunaux d’admettre les simples accusations de
-sorcellerie. On ne l’eût pas osé sous Henri IV et sous Louis XIII; et
-si, depuis 1672, il y a eu encore des accusations de maléfices, les
-juges n’ont condamné, d’ordinaire, les accusés que comme des
-profanateurs, qui d’ailleurs employaient le poison[224].
-
-Il était très commun auparavant d’éprouver les sorciers en les plongeant
-dans l’eau, liés de cordes; s’ils surnageaient, ils étaient convaincus.
-Plusieurs juges de province avaient ordonné ces épreuves, et elles
-continuèrent encore long-temps parmi le peuple. Tout berger était
-sorcier; et les amulettes, les anneaux constellés, étaient en usage dans
-les villes. Les effets de la baguette de coudrier, avec laquelle on
-croit découvrir les sources, les trésors, et les voleurs, passaient pour
-certains, et ont encore beaucoup de crédit dans plus d’une province
-d’Allemagne. Il n’y avait presque personne qui ne se fît tirer son
-horoscope. On n’entendait parler que de secrets magiques; presque tout
-était illusion. Des savants, des magistrats, avaient écrit sérieusement
-sur ces matières. On distinguait parmi les auteurs une classe de
-démonographes. Il y avait des règles pour discerner les vrais magiciens,
-les vrais possédés d’avec les faux: enfin, jusque vers ces temps-là, on
-n’avait guère adopté de l’antiquité que des erreurs en tout genre.
-
-Les idées superstitieuses étaient tellement enracinées chez les hommes,
-que les comètes les effrayaient encore en 1680. On osait à peine
-combattre cette crainte populaire. Jacques Bernouilli, l’un des grands
-mathématiciens de l’Europe, en répondant, à propos de cette comète, aux
-partisans du préjugé, dit que la chevelure de la comète ne peut être un
-signe de la colère divine, parceque cette chevelure est éternelle; mais
-que la queue pourrait bien en être un. Cependant, ni la tête ni la queue
-ne sont éternelles. Il fallut que Bayle écrivît contre le préjugé
-vulgaire un livre fameux, que les progrès de la raison ont rendu
-aujourd’hui moins piquant qu’il ne l’était alors.
-
-On ne croirait pas que les souverains eussent obligation aux
-philosophes. Cependant il est vrai que cet esprit philosophique, qui a
-gagné presque toutes les conditions, excepté le bas peuple, a beaucoup
-contribué à faire valoir les droits des souverains. Des querelles qui
-auraient produit autrefois des excommunications, des interdits, des
-schismes, n’en ont point causé. Si on a dit que les peuples seraient
-heureux quand ils auraient des philosophes pour rois[225], il est très
-vrai de dire que les rois en sont plus heureux quand il y a beaucoup de
-leurs sujets philosophes.
-
-Il faut avouer que cet esprit raisonnable qui commence à présider à
-l’éducation, dans les grandes villes, n’a pu empêcher les fureurs des
-fanatiques des Cévennes, ni prévenir la démence du petit peuple de Paris
-autour d’un tombeau, à Saint-Médard, ni calmer des disputes aussi
-acharnées que frivoles entre des hommes qui auraient dû être sages;
-mais, avant ce siècle, ces disputes eussent causé des troubles dans
-l’état; les miracles de Saint-Médard eussent été accrédités par les plus
-considérables citoyens, et le fanatisme, renfermé dans les montagnes des
-Cévennes, se fût répandu dans les villes.
-
-Tous les genres de science et de littérature ont été épuisés dans ce
-siècle; et tant d’écrivains ont étendu les lumières de l’esprit humain,
-que ceux qui, en d’autres temps, auraient passé pour des prodiges, ont
-été confondus dans la foule. Leur gloire est peu de chose à cause de
-leur nombre, et la gloire du siècle en est plus grande.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXII.
-
-Des beaux-arts.
-
-
-La saine philosophie ne fit pas en France d’aussi grands progrès qu’en
-Angleterre et à Florence; et si l’académie des sciences rendit des
-services à l’esprit humain, elle ne mit pas la France au-dessus des
-autres nations. Toutes les grandes inventions et les grandes vérités
-vinrent d’ailleurs.
-
-Mais, dans l’éloquence, dans la poésie, dans la littérature, dans les
-livres de morale et d’agrément, les Français furent les législateurs de
-l’Europe. Il n’y avait plus de goût en Italie. La véritable éloquence
-était partout ignorée, la religion enseignée ridiculement en chaire, et
-les causes plaidées de même dans le barreau.
-
-Les prédicateurs citaient Virgile et Ovide; les avocats, saint Augustin
-et saint Jérôme. Il ne s’était point encore trouvé de génie qui eût
-donné à la langue française le tour, le nombre, la propriété du style,
-et la dignité. Quelques vers de Malherbe fesaient sentir seulement
-qu’elle était capable de grandeur et de force; mais c’était tout. Les
-mêmes génies qui avaient écrit très bien en latin, comme un président De
-Thou, un chancelier de L’Hospital, n’étaient plus les mêmes quand ils
-maniaient leur propre langage, rebelle entre leurs mains. Le Français
-n’était encore recommandable que par une certaine naïveté, qui avait
-fait le seul mérite de Joinville, d’Amyot, de Marot, de Montaigne, de
-Régnier, de la _satire Ménippée_. Cette naïveté tenait beaucoup à
-l’irrégularité, à la grossièreté.
-
-Jean de Lingendes, évêque de Mâcon, aujourd’hui inconnu, parcequ’il ne
-fit point imprimer ses ouvrages, fut le premier orateur qui parla dans
-le grand goût. Ses sermons et ses oraisons funèbres, quoique mêlés
-encore de la rouille de son temps, furent le modèle des orateurs qui
-l’imitèrent et le surpassèrent. L’oraison funèbre de Charles-Emmanuel,
-duc de Savoie, surnommé _le Grand_ dans son pays, prononcée par
-Lingendes, en 1630, était pleine de si grands traits d’éloquence, que
-Fléchier, long-temps après, en prit l’exorde tout entier aussi bien que
-le texte et plusieurs passages considérables, pour en orner sa fameuse
-oraison funèbre du vicomte de Turenne[226].
-
-Balzac, en ce temps-là, donnait du nombre et de l’harmonie à la prose.
-Il est vrai que ses lettres étaient des harangues ampoulées; il écrivait
-au premier cardinal de Retz: «Vous venez de prendre le sceptre des rois
-et la livrée des roses.» Il écrivait de Rome à Boisrobert, en parlant
-des eaux de senteur: «Je me sauve à la nage, dans ma chambre, au milieu
-des parfums.» Avec tous ces défauts, il charmait l’oreille. L’éloquence
-a tant de pouvoir sur les hommes, qu’on admira Balzac dans son temps,
-pour avoir trouvé cette petite partie de l’art ignorée et nécessaire,
-qui consiste dans le choix harmonieux des paroles, et même pour l’avoir
-employée souvent hors de sa place.
-
-Voiture donna quelque idée des graces légères de ce style épistolaire,
-qui n’est pas le meilleur, puisqu’il ne consiste que dans la
-plaisanterie. C’est un baladinage, que deux tomes de lettres, dans
-lesquelles il n’y en a pas une seule instructive, pas une qui parte du
-cœur, qui peigne les mœurs du temps et les caractères des hommes; c’est
-plutôt un abus qu’un usage de l’esprit.
-
-La langue commençait à s’épurer et à prendre une forme constante. On en
-était redevable à l’académie française, et surtout à Vaugelas. Sa
-_Traduction de Quinte-Curce_, qui parut en 1646, fut le premier bon
-livre écrit purement; et il s’y trouve peu d’expressions et de tours qui
-aient vieilli.
-
-Olivier Patru, qui le suivit de près, contribua beaucoup à régler, à
-épurer le langage; et quoiqu’il ne passât pas pour un avocat profond, on
-lui dut néanmoins l’ordre, la clarté, la bienséance, l’élégance du
-discours, mérites absolument inconnus avant lui au barreau.
-
-Un des ouvrages qui contribuèrent le plus à former le goût de la nation,
-et à lui donner un esprit de justesse et de précision, fut le petit
-recueil des _Maximes_ de François duc de La Rochefoucauld. Quoiqu’il n’y
-ait presque qu’une vérité dans ce livre, qui est que _l’amour-propre est
-le mobile de tout_, cependant cette pensée se présente sous tant
-d’aspects variés, qu’elle est presque toujours piquante. C’est moins un
-livre que des matériaux pour orner un livre. On lut avidement ce petit
-recueil; il accoutuma à penser et à renfermer ses pensées dans un tour
-vif, précis, et délicat. C’était un mérite que personne n’avait eu avant
-lui en Europe, depuis la renaissance des lettres.
-
-Mais le premier livre de génie qu’on vit en prose, fut le recueil des
-_Lettres provinciales_, en 1656. Toutes les sortes d’éloquence y sont
-renfermées. Il n’y a pas un seul mot qui, depuis cent ans, se soit
-ressenti du changement qui altère souvent les langues vivantes. Il faut
-rapporter à cet ouvrage l’époque de la fixation du langage. L’évêque de
-Luçon, fils du célèbre Bussi, m’a dit qu’ayant demandé à M. de Meaux
-quel ouvrage il eût mieux aimé avoir fait, s’il n’avait pas fait les
-siens, Bossuet lui répondit: _Les Lettres provinciales_[227]. Elles ont
-beaucoup perdu de leur piquant lorsque les jésuites ont été abolis, et
-les objets de leurs disputes méprisés.
-
-Le bon goût qui règne d’un bout à l’autre dans ce livre, et la vigueur
-des dernières lettres, ne corrigèrent pas d’abord le style lâche,
-diffus, incorrect, et décousu, qui depuis long-temps était celui de
-presque tous les écrivains, des prédicateurs, et des avocats.
-
-Un des premiers, qui étala dans la chaire une raison toujours éloquente,
-fut le P. Bourdaloue, vers l’an 1668. Ce fut une lumière nouvelle. Il y
-a eu après lui d’autres orateurs de la chaire, comme le P. Massillon,
-évêque de Clermont, qui ont répandu dans leurs discours plus de graces,
-des peintures plus fines et plus pénétrantes des mœurs du siècle; mais
-aucun ne l’a fait oublier. Dans son style plus nerveux que fleuri, sans
-aucune imagination dans l’expression, il paraît vouloir plutôt
-convaincre que toucher, et jamais il ne songe à plaire.
-
-Peut-être serait-il à souhaiter qu’en bannissant de la chaire le mauvais
-goût qui l’avilissait, il en eût banni aussi cette coutume de prêcher
-sur un texte. En effet, parler long-temps sur une citation d’une ligne
-ou deux, se fatiguer à compasser tout son discours sur cette ligne, un
-tel travail paraît un jeu peu digne de la gravité de ce ministère. Le
-texte devient une espèce de devise, ou plutôt d’énigme, que le discours
-développe. Jamais les Grecs et les Romains ne connurent cet usage. C’est
-dans la décadence des lettres qu’il commença, et le temps l’a consacré.
-
-L’habitude de diviser toujours en deux ou trois points des choses qui,
-comme la morale, n’exigent aucune division, ou qui en demanderaient
-davantage, comme la controverse, est encore une coutume gênante, que le
-P. Bourdaloue trouva introduite, et à laquelle il se conforma.
-
-Il avait été précédé par Bossuet, depuis évêque de Meaux. Celui-ci, qui
-devint un si grand homme, s’était engagé, dans sa grande jeunesse, à
-épouser mademoiselle Desvieux, fille d’un rare mérite. Ses talents pour
-la théologie, et pour cette espèce d’éloquence qui le caractérise, se
-montrèrent de si bonne heure, que ses parents et ses amis le
-déterminèrent à ne se donner qu’à l’église. Mademoiselle Desvieux l’y
-engagea elle-même, préférant la gloire qu’il devait acquérir au bonheur
-de vivre avec lui[228]. Il avait prêché assez jeune, devant le roi et la
-reine-mère, en 1662, long-temps avant que le P. Bourdaloue fût connu.
-Ses discours, soutenus d’une action noble et touchante, les premiers
-qu’on eût encore entendus à la cour qui approchassent du sublime, eurent
-un si grand succès, que le roi fit écrire, en son nom, à son père,
-intendant de Soissons[229], pour le féliciter d’avoir un tel fils.
-
-Cependant, quand Bourdaloue parut, Bossuet ne passa plus pour le premier
-prédicateur. Il s’était déjà donné aux oraisons funèbres, genre
-d’éloquence qui demande de l’imagination et une grandeur majestueuse qui
-tient un peu à la poésie, dont il faut toujours emprunter quelque chose,
-quoique avec discrétion, quand on tend au sublime. L’oraison funèbre de
-la reine-mère, qu’il prononça en 1667, lui valut l’évêché de
-Condom[230]: mais ce discours n’était pas encore digne de lui; et il ne
-fut pas imprimé, non plus que ses sermons. L’éloge funèbre de la reine
-d’Angleterre, veuve de Charles Iᵉʳ, qu’il fit en 1669, parut presque en
-tout un chef-d’œuvre. Les sujets de ces pièces d’éloquence sont heureux
-à proportion des malheurs que les morts ont éprouvés. C’est en quelque
-façon comme dans les tragédies, où les grandes infortunes des principaux
-personnages sont ce qui intéresse davantage. L’éloge funèbre de Madame,
-enlevée à la fleur de son âge, et morte entre ses bras, eut le plus
-grand et le plus rare des succès, celui de faire verser des larmes à la
-cour. Il fut obligé de s’arrêter après ces paroles: «O nuit désastreuse!
-nuit effroyable, où retentit tout-à-coup, comme un éclat de tonnerre,
-cette étonnante nouvelle: Madame se meurt, Madame est morte, etc.»
-L’auditoire éclata en sanglots; et la voix de l’orateur fut interrompue
-par ses soupirs et par ses pleurs.
-
-Les Français furent les seuls qui réussirent dans ce genre d’éloquence.
-Le même homme, quelque temps après, en inventa un nouveau, qui ne
-pouvait guère avoir de succès qu’entre ses mains. Il appliqua l’art
-oratoire à l’histoire même, qui semble l’exclure. Son _Discours sur
-l’histoire universelle_, composé pour l’éducation du dauphin, n’a eu ni
-modèle, ni imitateurs. Si le système qu’il adopte, pour concilier la
-chronologie des Juifs avec celle des autres nations, a trouvé des
-contradicteurs chez les savants, son style n’a trouvé que des
-admirateurs. On fut étonné de cette force majestueuse dont il décrit les
-mœurs, le gouvernement, l’accroissement, et la chute des grands empires;
-et de ces traits rapides d’une vérité énergique, dont il peint et dont
-il juge les nations.
-
-Presque tous les ouvrages qui honorèrent ce siècle étaient dans un genre
-inconnu à l’antiquité. Le _Télémaque_ est de ce nombre. Fénélon, le
-disciple, l’ami de Bossuet, et depuis devenu malgré lui son rival et
-son ennemi, composa ce livre singulier, qui tient à-la-fois du roman et
-du poëme, et qui substitue une prose cadencée à la versification. Il
-semble qu’il ait voulu traiter le roman comme M. de Meaux avait traité
-l’histoire, en lui donnant une dignité et des charmes inconnus, et
-surtout en tirant de ces fictions une morale utile au genre humain,
-morale entièrement négligée dans presque toutes les inventions
-fabuleuses. On a cru qu’il avait composé ce livre pour servir de thèmes
-et d’instruction au duc de Bourgogne, et aux autres enfants de France,
-dont il fut le précepteur; ainsi que Bossuet avait fait son _Histoire
-universelle_ pour l’éducation de Monseigneur. Mais son neveu, le marquis
-de Fénélon, héritier de la vertu de cet homme célèbre, et qui a été tué
-à la bataille de Rocoux, m’a assuré le contraire. En effet, il n’eût pas
-été convenable que les amours de Calypso et d’Eucharis eussent été les
-premières leçons qu’un prêtre eût données aux enfants de France.
-
-Il ne fit cet ouvrage que lorsqu’il fut relégué dans son archevêché de
-Cambrai[231]. Plein de la lecture des anciens, et né avec une
-imagination vive et tendre, il s’était fait un style qui n’était qu’à
-lui, et qui coulait de source avec abondance. J’ai vu son manuscrit
-original: il n’y a pas dix ratures[232]. Il le composa en trois mois, au
-milieu de ses malheureuses disputes sur le quiétisme, ne se doutant pas
-combien ce délassement était supérieur à ses occupations. On prétend
-qu’un domestique lui en déroba une copie qu’il fit imprimer. Si cela
-est, l’archevêque de Cambrai dut à cette infidélité toute la réputation
-qu’il eut en Europe; mais il lui dut aussi d’être perdu pour jamais à la
-cour. On crut voir dans le _Télémaque_ une critique indirecte du
-gouvernement de Louis XIV. Sésostris, qui triomphait avec trop de faste;
-Idoménée, qui établissait le luxe dans Salente, et qui oubliait le
-nécessaire, parurent des portraits du roi, quoique, après tout, il soit
-impossible d’avoir chez soi le superflu que par la surabondance des arts
-de la première nécessité. Le marquis de Louvois semblait, aux yeux des
-mécontents, représenté sous le nom de Protésilas, vain, dur, hautain,
-ennemi des grands capitaines qui servaient l’état et non le ministre.
-
-Les alliés, qui, dans la guerre de 1688, s’unirent contre Louis XIV, qui
-depuis ébranlèrent son trône, dans la guerre de 1701, se firent une joie
-de le reconnaître dans ce même Idoménée, dont la hauteur révolte tous
-ses voisins. Ces allusions firent des impressions profondes, à la faveur
-de ce style harmonieux, qui insinue d’une manière si tendre la
-modération et la concorde. Les étrangers et les Français même, lassés de
-tant de guerres, virent avec une consolation maligne une satire dans un
-livre fait pour enseigner la vertu. Les éditions en furent innombrables.
-J’en ai vu quatorze en langue anglaise. Il est vrai qu’après la mort de
-ce monarque si craint, si envié, si respecté de tous, et si haï de
-quelques-uns, quand la malignité humaine a cessé de s’assouvir des
-allusions prétendues qui censuraient sa conduite, les juges d’un goût
-sévère ont traité le _Télémaque_ avec quelque rigueur. Ils ont blâmé les
-longueurs, les détails, les aventures trop peu liées, les descriptions
-trop répétées et trop uniformes de la vie champêtre; mais ce livre a
-toujours été regardé comme un des beaux monuments d’un siècle
-florissant.
-
-On peut compter parmi les productions d’un genre unique les _Caractères_
-de La Bruyère. Il n’y avait pas chez les anciens plus d’exemples d’un
-tel ouvrage que du _Télémaque_. Un style rapide, concis, nerveux, des
-expressions pittoresques, un usage tout nouveau de la langue, mais qui
-n’en blesse pas les règles, frappèrent le public; et les allusions qu’on
-y trouvait en foule achevèrent le succès. Quand La Bruyère montra son
-ouvrage manuscrit à M. de Malézieu, celui-ci lui dit: «Voilà de quoi
-vous attirer beaucoup de lecteurs et beaucoup d’ennemis.» Ce livre
-baissa dans l’esprit des hommes quand une génération entière, attaquée
-dans l’ouvrage, fut passée. Cependant, comme il y a des choses de tous
-les temps et de tous les lieux, il est à croire qu’il ne sera jamais
-oublié. Le _Télémaque_ a fait quelques imitateurs, les _Caractères_ de
-La Bruyère en ont produit davantage[233]. Il est plus aisé de faire de
-courtes peintures des choses qui nous frappent, que d’écrire un long
-ouvrage d’imagination, qui plaise et qui instruise à-la-fois.
-
-L’art délicat de répandre des graces jusque sur la philosophie fut
-encore une chose nouvelle, dont le livre des _Mondes_ fut le premier
-exemple, mais exemple dangereux, parceque la véritable parure de la
-philosophie est l’ordre, la clarté, et surtout la vérité. Ce qui
-pourrait empêcher cet ouvrage ingénieux d’être mis par la postérité au
-rang de nos livres classiques, c’est qu’il est fondé en partie sur la
-chimère des tourbillons de Descartes.
-
-Il faut ajouter à ces nouveautés celles que produisit Bayle en donnant
-une espèce de dictionnaire de raisonnement. C’est le premier ouvrage de
-ce genre où l’on puisse apprendre à penser. Il faut abandonner à la
-destinée des livres ordinaires les articles de ce recueil qui ne
-contiennent que de petits faits indignes à-la-fois de Bayle, d’un
-lecteur grave, et de la postérité. Au reste, en plaçant ici Bayle parmi
-les auteurs qui ont honoré le siècle de Louis XIV, quoiqu’il fût réfugié
-en Hollande, je ne fais en cela que me conformer à l’arrêt du parlement
-de Toulouse, qui, en déclarant son testament valide en France, malgré la
-rigueur des lois, dit expressément «qu’un tel homme ne peut être regardé
-comme un étranger.»
-
-On ne s’appesantira point ici sur la foule des bons livres que ce siècle
-a fait naître; on ne s’arrête qu’aux productions de génie singulières ou
-neuves qui le caractérisent, et qui le distinguent des autres siècles.
-L’éloquence de Bossuet et de Bourdaloue, par exemple, n’était et ne
-pouvait être celle de Cicéron: c’était un genre et un mérite tout
-nouveau. Si quelque chose approche de l’orateur romain, ce sont les
-trois mémoires que Pellisson composa pour Fouquet. Ils sont dans le
-même genre que plusieurs oraisons de Cicéron, un mélange d’affaires
-judiciaires et d’affaires d’état, traité solidement avec un art qui
-paraît peu, et orné d’une éloquence touchante.
-
-Nous avons eu des historiens, mais point de Tite-Live. Le style de la
-_Conjuration de Venise_ est comparable à celui de Salluste. On voit que
-l’abbé de Saint-Réal l’avait pris pour modèle, et peut-être l’a-t-il
-surpassé. Tous les autres écrits dont on vient de parler semblent être
-d’une création nouvelle. C’est là surtout ce qui distingue cet âge
-illustre; car pour des savants et des commentateurs, le seizième et le
-dix-septième siècle en avaient beaucoup produit; mais le vrai génie en
-aucun genre n’était encore développé.
-
-Qui croirait que tous ces bons ouvrages en prose n’auraient probablement
-jamais existé, s’ils n’avaient été précédés par la poésie? C’est
-pourtant la destinée de l’esprit humain dans toutes les nations: les
-vers furent partout les premiers enfants du génie, et les premiers
-maîtres d’éloquence.
-
-Les peuples sont ce qu’est chaque homme en particulier. Platon et
-Cicéron commencèrent par faire des vers. On ne pouvait encore citer un
-passage noble et sublime de prose française, quand on savait par cœur le
-peu de belles stances que laissa Malherbe; et il y a grande apparence
-que, sans Pierre Corneille, le génie des prosateurs ne se serait pas
-développé.
-
-Cet homme est d’autant plus admirable, qu’il n’était environné que de
-très mauvais modèles quand il commença à donner des tragédies. Ce qui
-devait encore lui fermer le bon chemin, c’est que ces mauvais modèles
-étaient estimés; et, pour comble de découragement, ils étaient favorisés
-par le cardinal de Richelieu, le protecteur des gens de lettres et non
-pas du bon goût. Il récompensait de misérables écrivains qui d’ordinaire
-sont rampants; et, par une hauteur d’esprit si bien placée ailleurs, il
-voulait abaisser ceux en qui il sentait avec quelque dépit un vrai
-génie, qui rarement se plie à la dépendance. Il est bien rare qu’un
-homme puissant, quand il est lui-même artiste, protége sincèrement les
-bons artistes.
-
-Corneille eut à combattre son siècle, ses rivaux, et le cardinal de
-Richelieu. Je ne répéterai point ici ce qui a été écrit sur _le Cid_. Je
-remarquerai seulement que l’académie, dans ses judicieuses décisions
-entre Corneille et Scudéri, eut trop de complaisance pour le cardinal de
-Richelieu, en condamnant l’amour de Chimène. Aimer le meurtrier de son
-père, et poursuivre la vengeance de ce meurtre, était une chose
-admirable. Vaincre son amour eût été un défaut capital dans l’art
-tragique, qui consiste principalement dans les combats du cœur; mais
-l’art était inconnu alors à tout le monde, hors à l’auteur.
-
-_Le Cid_ ne fut pas le seul ouvrage de Corneille que le cardinal de
-Richelieu voulut rabaisser. L’abbé d’Aubignac nous apprend que ce
-ministre désapprouva _Polyeucte_.
-
-_Le Cid_, après tout, était une imitation très embellie de Guillem de
-Castro, et en plusieurs endroits une traduction[234]. _Cinna_, qui le
-suivit, était unique. J’ai connu un ancien domestique de la maison de
-Condé, qui disait que le grand Condé, à l’âge de vingt ans, étant à la
-première représentation de _Cinna_, versa des larmes[235] à ces paroles
-d’Auguste:
-
- Je suis maître de moi comme de l’univers;
- Je le suis, je veux l’être. O siècles! ô mémoire!
- Conservez à jamais ma dernière victoire.
- Je triomphe aujourd’hui du plus juste courroux
- De qui le souvenir puisse aller jusqu’à vous:
- Soyons amis, Cinna; c’est moi qui t’en convie.
-
-C’étaient là des larmes de héros. Le grand Corneille fesant pleurer le
-grand Condé d’admiration est une époque bien célèbre dans l’histoire de
-l’esprit humain.
-
-La quantité de pièces indignes de lui qu’il fit plusieurs années après
-n’empêcha pas la nation de le regarder comme un grand homme, ainsi que
-les fautes considérables d’Homère n’ont jamais empêché qu’il ne fût
-sublime. C’est le privilége du vrai génie, et surtout du génie qui ouvre
-une carrière, de faire impunément de grandes fautes.
-
-Corneille s’était formé tout seul; mais Louis XIV, Colbert, Sophocle, et
-Euripide, contribuèrent tous à former Racine. Une ode qu’il composa à
-l’âge de dix-huit ans[236], pour le mariage du roi, lui attira un
-présent qu’il n’attendait pas, et le détermina à la poésie. Sa
-réputation s’est accrue de jour en jour, et celle des ouvrages de
-Corneille a un peu diminué. La raison en est que Racine, dans tous ses
-ouvrages, depuis son _Alexandre_, est toujours élégant, toujours
-correct, toujours vrai, qu’il parle au cœur, et que l’autre manque trop
-souvent à tous ces devoirs. Racine passa de bien loin et les Grecs et
-Corneille dans l’intelligence des passions, et porta la douce harmonie
-de la poésie, ainsi que les graces de la parole, au plus haut point où
-elles puissent parvenir. Ces hommes enseignèrent à la nation à penser, à
-sentir, et à s’exprimer. Leurs auditeurs, instruits par eux seuls,
-devinrent enfin des juges sévères pour ceux mêmes qui les avaient
-éclairés.
-
-Il y avait très peu de personnes en France, du temps du cardinal de
-Richelieu, capables de discerner les défauts du _Cid_; et en 1702, quand
-_Athalie_, le chef-d’œuvre de la scène, fut représentée chez madame la
-duchesse de Bourgogne, les courtisans se crurent assez habiles pour la
-condamner. Le temps a vengé l’auteur; mais ce grand homme est mort sans
-jouir du succès de son plus admirable ouvrage. Un nombreux parti se
-piqua toujours de ne pas rendre justice à Racine. Madame de Sévigné, la
-première personne de son siècle pour le style épistolaire, et surtout
-pour conter des bagatelles avec grace, croit toujours que Racine _n’ira
-pas loin_. Elle en jugeait comme du café, dont elle dit _qu’on se
-désabusera bientôt_[237]. Il faut du temps pour que les réputations
-mûrissent.
-
-La singulière destinée de ce siècle rendit Molière contemporain de
-Corneille et de Racine. Il n’est pas vrai que Molière, quand il parut,
-eût trouvé le théâtre absolument dénué de bonnes comédies. Corneille
-lui-même avait donné _le Menteur_, pièce de caractère et d’intrigue,
-prise du théâtre espagnol, comme _le Cid_; et Molière n’avait encore
-fait paraître que deux de ses chefs-d’œuvre, lorsque le public avait _la
-Mère coquette_ de Quinault, pièce à-la-fois de caractère et d’intrigue,
-et même modèle d’intrigue. Elle est de 1664; c’est la première comédie
-où l’on ait peint ceux que l’on a appelés depuis les _marquis_. La
-plupart des grands seigneurs de la cour de Louis XIV voulaient imiter
-cet air de grandeur, d’éclat, et de dignité qu’avait leur maître. Ceux
-d’un ordre inférieur copiaient la hauteur des premiers; et il y en avait
-enfin, et même en grand nombre, qui poussaient cet air avantageux, et
-cette envie dominante de se faire valoir, jusqu’au plus grand ridicule.
-
-Ce défaut dura long-temps. Molière l’attaqua souvent, et il contribua à
-défaire le public de ces importants subalternes, ainsi que de
-l’affectation des _précieuses_, du pédantisme des _femmes savantes_, de
-la robe et du latin des médecins. Molière fut, si on ose le dire, un
-législateur des bienséances du monde. Je ne parle ici que de ce service
-rendu à son siècle: on sait assez ses autres mérites.
-
-C’était un temps digne de l’attention des temps à venir que celui où les
-héros de Corneille et de Racine, les personnages de Molière, les
-symphonies de Lulli, toutes nouvelles pour la nation, et (puisqu’il ne
-s’agit ici que des arts) les voix des Bossuet et des Bourdaloue, se
-fesaient entendre à Louis XIV, à Madame si célèbre par son goût, à un
-Condé, à un Turenne, à un Colbert, et à cette foule d’hommes supérieurs
-qui parurent en tout genre. Ce temps ne se retrouvera plus, où un duc de
-La Rochefoucauld, l’auteur des _Maximes_, au sortir de la conversation
-d’un Pascal et d’un Arnauld, allait au théâtre de Corneille.
-
-Despréaux s’élevait au niveau de tant de grands hommes, non point par
-ses premières satires, car les regards de la postérité ne s’arrêteront
-point sur les _embarras de Paris_[238], et sur les noms des Cassaigne et
-des Cotin; mais il instruisait cette postérité par ses belles épîtres,
-et surtout par son _Art poétique_, où Corneille eût trouvé beaucoup à
-apprendre.
-
-La Fontaine, bien moins châtié dans son style, bien moins correct dans
-son langage, mais unique dans sa naïveté et dans les graces qui lui sont
-propres, se mit, par les choses les plus simples, presque à côté de ces
-hommes sublimes.
-
-Quinault, dans un genre tout nouveau, et d’autant plus difficile qu’il
-paraît plus aisé, fut digne d’être placé avec tous ces illustres
-contemporains. On sait avec quelle injustice Boileau voulut le décrier.
-Il manquait à Boileau d’avoir sacrifié aux graces: il chercha en vain
-toute sa vie à humilier un homme qui n’était connu que par elles. Le
-véritable éloge d’un poëte, c’est qu’on retienne ses vers. On sait par
-cœur des scènes entières de Quinault; c’est un avantage qu’aucun opéra
-d’Italie ne pourrait obtenir. La musique française est demeurée dans une
-simplicité qui n’est plus du goût d’aucune nation; mais la simple et
-belle nature, qui se montre souvent dans Quinault avec tant de charmes,
-plaît encore dans toute l’Europe à ceux qui possèdent notre langue, et
-qui ont le goût cultivé. Si l’on trouvait dans l’antiquité un poëme
-comme _Armide_ ou comme _Atys_, avec quelle idolâtrie il serait reçu!
-mais Quinault était moderne.
-
-Tous ces grands hommes furent connus et protégés de Louis XIV, excepté
-La Fontaine. Son extrême simplicité, poussée jusqu’à l’oubli de
-soi-même, l’écartait d’une cour qu’il ne cherchait pas; mais le duc de
-Bourgogne l’accueillit, et il reçut dans sa vieillesse quelques
-bienfaits de ce prince. Il était, malgré son génie, presque aussi simple
-que les héros de ses fables. Un prêtre de l’Oratoire, nommé Pouget, se
-fit un grand mérite d’avoir traité cet homme, de mœurs si innocentes,
-comme s’il eût parlé à la Brinvilliers et à la Voisin. Ses contes ne
-sont que ceux du Pogge, de l’Arioste, et de la reine de Navarre. Si la
-volupté est dangereuse, ce ne sont pas des plaisanteries qui inspirent
-cette volupté. On pourrait appliquer à La Fontaine son admirable fable
-des _Animaux malades de la peste_, qui s’accusent de leurs fautes: on y
-pardonne tout aux lions, aux loups, et aux ours; et un animal innocent
-est dévoué pour avoir mangé un peu d’herbe.
-
-Dans l’école de ces génies, qui seront les délices et l’instruction des
-siècles à venir, il se forma une foule d’esprits agréables, dont on a
-une infinité de petits ouvrages délicats qui font l’amusement des
-honnêtes gens, ainsi que nous avons eu beaucoup de peintres gracieux,
-qu’on ne met pas à côté des Poussin, des Lesueur, des Lebrun, des
-Lemoine, et des Vanloo.
-
-Cependant, vers la fin du règne de Louis XIV, deux hommes percèrent la
-foule des génies médiocres, et eurent beaucoup de réputation. L’un était
-La Motte Houdar[239], homme d’un esprit plus sage et plus étendu que
-sublime, écrivain délicat et méthodique en prose, mais manquant souvent
-de feu et d’élégance dans sa poésie, et même de cette exactitude qu’il
-n’est permis de négliger qu’en faveur du sublime. Il donna d’abord de
-belles stances plutôt que de belles odes. Son talent déclina bientôt
-après; mais beaucoup de beaux morceaux qui nous restent de lui en plus
-d’un genre, empêcheront toujours qu’on ne le mette au rang des auteurs
-méprisables. Il prouva que, dans l’art d’écrire, on peut être encore
-quelque chose au second rang.
-
-L’autre était Rousseau, qui, avec moins d’esprit, moins de finesse, et
-de facilité que La Motte, eut beaucoup plus de talent pour l’art des
-vers. Il ne fit des odes qu’après La Motte; mais il les fit plus belles,
-plus variées, plus remplies d’images. Il égala dans ses psaumes
-l’onction et l’harmonie qu’on remarque dans les cantiques de Racine. Ses
-épigrammes sont mieux travaillées que celles de Marot. Il réussit bien
-moins dans les opéra qui demandent de la sensibilité, dans les comédies
-qui veulent de la gaîté, et dans les épîtres morales qui veulent de la
-vérité: tout cela lui manquait. Ainsi il échoua dans ces genres, qui lui
-étaient étrangers.
-
-Il aurait corrompu la langue française, si le style marotique, qu’il
-employa dans des ouvrages sérieux, avait été imité. Mais heureusement ce
-mélange de la pureté de notre langue avec la difformité de celle qu’on
-parlait il y a deux cents ans, n’a été qu’une mode passagère. Quelques
-unes de ses épîtres sont des imitations un peu forcées de Despréaux, et
-ne sont pas fondées sur des idées aussi claires, et sur des vérités
-reconnues: _le vrai seul est aimable_[240].
-
-Il dégénéra beaucoup dans les pays étrangers: soit que l’âge et les
-malheurs eussent affaibli son génie; soit que, son principal mérite
-consistant dans le choix des mots et dans les tours heureux, mérite plus
-nécessaire et plus rare qu’on ne pense, il ne fût plus à portée des
-mêmes secours. Il pouvait, loin de sa patrie, compter parmi ses malheurs
-celui de n’avoir plus de critiques sévères.
-
-Ses longues infortunes eurent leur source dans un amour-propre
-indomptable, et trop mêlé de jalousie et d’animosité. Son exemple doit
-être une leçon frappante pour tout homme à talents; mais on ne le
-considère ici que comme un écrivain qui n’a pas peu contribué à
-l’honneur des lettres.
-
-Il ne s’éleva guère de grands génies depuis les beaux jours de ces
-artistes illustres; et, à peu près vers le temps de la mort de Louis
-XIV, la nature sembla se reposer.
-
-La route était difficile au commencement du siècle, parceque personne
-n’y avait marché; elle l’est aujourd’hui, parcequ’elle a été battue. Les
-grands hommes du siècle passé ont enseigné à penser et à parler; ils ont
-dit ce qu’on ne savait pas. Ceux qui leur succèdent ne peuvent guère
-dire que ce qu’on sait. Enfin une espèce de dégoût est venue de la
-multitude des chefs-d’œuvre.
-
-Le siècle de Louis XIV a donc en tout la destinée des siècles de Léon X,
-d’Auguste, d’Alexandre. Les terres qui firent naître dans ces temps
-illustres tant de fruits du génie avaient été long-temps préparées
-auparavant. On a cherché en vain dans les causes morales et dans les
-causes physiques la raison de cette tardive fécondité, suivie d’une
-longue stérilité. La véritable raison est que chez les peuples qui
-cultivent les beaux-arts, il faut beaucoup d’années pour épurer la
-langue et le goût. Quand les premiers pas sont faits, alors les génies
-se développent; l’émulation, la faveur publique prodiguée à ces nouveaux
-efforts, excitent tous les talents. Chaque artiste saisit en son genre
-les beautés naturelles que ce genre comporte. Quiconque approfondit la
-théorie des arts purement de génie, doit, s’il a quelque génie
-lui-même, savoir que ces premières beautés, ces grands traits naturels
-qui appartiennent à ces arts, et qui conviennent à la nation pour
-laquelle on travaille, sont en petit nombre. Les sujets et les
-embellissements propres aux sujets ont des bornes bien plus resserrées
-qu’on ne pense. L’abbé Dubos, homme d’un très grand sens, qui écrivait
-son traité sur la poésie et sur la peinture, vers l’an 1714[241], trouva
-que dans toute l’histoire de France il n’y avait de vrai sujet de poëme
-épique que la destruction de la ligue par Henri-le-Grand. Il devait
-ajouter que les embellissements de l’épopée, convenables aux Grecs, aux
-Romains, aux Italiens du quinzième et du seizième siècle, étant
-proscrits parmi les Français, les dieux de la fable, les oracles, les
-héros invulnérables, les monstres, les sortiléges, les métamorphoses,
-les aventures romanesques n’étant plus de saison, les beautés propres au
-poëme épique sont renfermées dans un cercle très étroit. Si donc il se
-trouve jamais quelque artiste qui s’empare des seuls ornements
-convenables au temps, au sujet, à la nation, et qui exécute ce qu’on a
-tenté, ceux qui viendront après lui trouveront la carrière remplie.
-
-Il en est de même dans l’art de la tragédie. Il ne faut pas croire que
-les grandes passions tragiques et les grands sentiments puissent se
-varier à l’infini d’une manière neuve et frappante. Tout a ses bornes.
-
-La haute comédie a les siennes. Il n’y a dans la nature humaine qu’une
-douzaine, tout au plus, de caractères vraiment comiques et marqués de
-grands traits. L’abbé Dubos, faute de génie, croit que les hommes de
-génie peuvent encore trouver une foule de nouveaux caractères; mais il
-faudrait que la nature en fît. Il s’imagine que ces petites différences
-qui sont dans les caractères des hommes peuvent être maniées aussi
-heureusement que les grands sujets. Les nuances, à la vérité, sont
-innombrables, mais les couleurs éclatantes sont en petit nombre; et ce
-sont ces couleurs primitives qu’un grand artiste ne manque pas
-d’employer.
-
-L’éloquence de la chaire, et surtout celle des oraisons funèbres, sont
-dans ce cas. Les vérités morales une fois annoncées avec éloquence, les
-tableaux des misères et des faiblesses humaines, des vanités de la
-grandeur, des ravages de la mort, étant faits par des mains habiles,
-tout cela devient lieu commun. On est réduit ou à imiter ou à s’égarer.
-Un nombre suffisant de fables étant composé par un La Fontaine, tout ce
-qu’on y ajoute rentre dans la même morale, et presque dans les mêmes
-aventures. Ainsi donc le génie n’a qu’un siècle, après quoi il faut
-qu’il dégénère.
-
-Les genres dont les sujets se renouvellent sans cesse, comme l’histoire,
-les observations physiques, et qui ne demandent que du travail, du
-jugement, et un esprit commun, peuvent plus aisément se soutenir; et les
-arts de la main, comme la peinture, la sculpture, peuvent ne pas
-dégénérer, quand ceux qui gouvernent ont, à l’exemple de Louis XIV,
-l’attention de n’employer que les meilleurs artistes. Car on peut, en
-peinture et en sculpture, traiter cent fois les mêmes sujets: on peint
-encore la Sainte Famille, quoique Raphael ait déployé dans ce sujet
-toute la supériorité de son art; mais on ne serait pas reçu à traiter
-_Cinna_, _Andromaque_, _l’Art poétique_, _le Tartufe_.
-
-Il faut encore observer que le siècle passé ayant instruit le siècle
-présent, il est devenu si facile d’écrire des choses médiocres, qu’on a
-été inondé de livres frivoles, et, ce qui est encore pis, de livres
-sérieux inutiles; mais parmi cette multitude de médiocres écrits, mal
-devenu nécessaire dans une ville immense, opulente, et oisive, où une
-partie des citoyens s’occupe sans cesse à amuser l’autre, il se trouve
-de temps en temps d’excellents ouvrages, ou d’histoire, ou de
-réflexions, ou de cette littérature légère qui délasse toutes sortes
-d’esprits.
-
-La nation française est de toutes les nations celle qui a produit le
-plus de ces ouvrages. Sa langue est devenue la langue de l’Europe: tout
-y a contribué; les grands auteurs du siècle de Louis XIV, ceux qui les
-ont suivis; les pasteurs calvinistes réfugiés, qui ont porté
-l’éloquence, la méthode dans les pays étrangers; un Bayle surtout, qui,
-écrivant en Hollande, s’est fait lire de toutes les nations; un Rapin de
-Thoyras, qui a donné en français la seule bonne histoire
-d’Angleterre[242]; un Saint-Évremond, dont toute la cour de Londres
-recherchait le commerce; la duchesse de Mazarin, à qui l’on ambitionnait
-de plaire; madame d’Olbreuse, devenue duchesse de Zell, qui porta en
-Allemagne toutes les graces de sa patrie. L’esprit de société est le
-partage naturel des Français: c’est un mérite et un plaisir dont les
-autres peuples ont senti le besoin. La langue française est de toutes
-les langues celle qui exprime avec le plus de facilité, de netteté, et
-de délicatesse, tous les objets de la conversation des honnêtes gens; et
-par là elle contribue dans toute l’Europe à un des plus grands agréments
-de la vie.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIII.
-
-Suite des arts.
-
-
-A l’égard des arts qui ne dépendent pas uniquement de l’esprit, comme la
-musique, la peinture, la sculpture, l’architecture, ils n’avaient fait
-que de faibles progrès en France, avant le temps qu’on nomme le siècle
-de Louis XIV. La musique était au berceau: quelques chansons
-languissantes, quelques airs de violon, de guitare, et de téorbe, la
-plupart même composés en Espagne, étaient tout ce qu’on connaissait.
-Lulli étonna par son goût et par sa science. Il fut le premier en France
-qui fit des basses, des milieux, et des fugues. On avait d’abord quelque
-peine à exécuter ses compositions, qui paraissent aujourd’hui si simples
-et si aisées. Il y a de nos jours mille personnes qui savent la musique,
-pour une qui la savait du temps de Louis XIII; et l’art s’est
-perfectionné dans cette progression. Il n’y a point de grande ville qui
-n’ait des concerts publics; et Paris même alors n’en avait pas:
-vingt-quatre violons du roi étaient toute la musique de la France.
-
-Les connaissances qui appartiennent à la musique et aux arts qui en
-dépendent ont fait tant de progrès que, sur la fin du règne de Louis
-XIV, on a inventé l’art de noter la danse; de sorte qu’aujourd’hui il
-est vrai de dire qu’on danse à livre ouvert.
-
-Nous avions eu de très grands architectes du temps de la régence de
-Marie de Médicis. Elle fit élever le palais du Luxembourg dans le goût
-toscan, pour honorer sa patrie et pour embellir la nôtre. Le même de
-Brosse, dont nous avons le portail de Saint-Gervais, bâtit le palais de
-cette reine, qui n’en jouit jamais. Il s’en fallut beaucoup que le
-cardinal de Richelieu, avec autant de grandeur dans l’esprit, eût autant
-de goût qu’elle. Le palais Cardinal, qui est aujourd’hui le
-Palais-Royal, en est la preuve. Nous conçûmes les plus grandes
-espérances quand nous vîmes élever cette belle façade du Louvre qui fait
-tant desirer l’achèvement de ce palais. Beaucoup de citoyens ont
-construit des édifices magnifiques, mais plus recherchés pour
-l’intérieur que recommandables par des dehors dans le grand goût, et qui
-satisfont le luxe des particuliers encore plus qu’ils n’embellissent la
-ville.
-
-Colbert, le Mécène de tous les arts, forma une académie d’architecture
-en 1671. C’est peu d’avoir des Vitruves, il faut que les Augustes les
-emploient.
-
-Il faut aussi que les magistrats municipaux soient animés par le zèle
-et éclairés par le goût. S’il y avait eu deux ou trois prévôts des
-marchands comme le président Turgot, on ne reprocherait pas à la ville
-de Paris cet Hôtel de ville mal construit et mal situé[243]; cette place
-si petite et si irrégulière, qui n’est célèbre que par des gibets et de
-petits feux de joie; ces rues étroites dans les quartiers les plus
-fréquentés, et enfin un reste de barbarie, au milieu de la grandeur et
-dans le sein de tous les arts.
-
-La peinture commença sous Louis XIII avec le Poussin. Il ne faut point
-compter les peintres médiocres qui l’ont précédé. Nous avons eu toujours
-depuis lui de grands peintres; non pas dans cette profusion qui fait une
-des richesses de l’Italie: mais sans nous arrêter à un Lesueur qui n’eut
-d’autre maître que lui-même; à un Lebrun qui égala les Italiens dans le
-dessin et dans la composition, nous avons eu plus de trente peintres qui
-ont laissé des morceaux très dignes de recherche. Les étrangers
-commencent à nous les enlever. J’ai vu chez un grand roi[244] des
-galeries et des appartements qui ne sont ornés que de nos tableaux, dont
-peut-être nous ne voulions pas connaître assez le mérite. J’ai vu en
-France refuser douze mille livres d’un tableau de Santerre. Il n’y a
-guère dans l’Europe de plus vaste ouvrage de peinture que le plafond de
-Lemoine à Versailles; et je ne sais s’il y en a de plus beaux. Nous
-avons eu depuis Vanloo, qui, chez les étrangers mêmes, passait pour le
-premier de son temps.
-
-Non seulement Colbert donna à l’académie de peinture la forme qu’elle a
-aujourd’hui, mais, en 1667, il engagea Louis XIV à en établir une à
-Rome. On acheta dans cette métropole un palais, où loge le directeur. On
-y envoie les élèves qui ont remporté des prix à l’académie de Paris. Ils
-y sont conduits et entretenus aux frais du roi: ils y dessinent les
-antiques; ils étudient Raphael et Michel-Ange. C’est un noble hommage
-que rendit à Rome ancienne et nouvelle le desir de l’imiter; et on n’a
-pas même cessé de rendre cet hommage, depuis que les immenses
-collections de tableaux d’Italie amassées par le roi et par le duc
-d’Orléans, et les chefs-d’œuvre de sculpture que la France a produits,
-nous ont mis en état de ne point chercher ailleurs des maîtres.
-
-C’est principalement dans la sculpture que nous avons excellé, et dans
-l’art de jeter en fonte d’un seul jet des figures équestres colossales.
-
-Si l’on trouvait un jour, sous des ruines, des morceaux tels que les
-bains d’Apollon, exposés aux injures de l’air dans les bosquets de
-Versailles; le tombeau du cardinal de Richelieu, trop peu montré au
-public, dans la chapelle de Sorbonne[245]; la statue équestre de Louis
-XIV, faite à Paris pour décorer Bordeaux; le Mercure dont Louis XV a
-fait présent au roi de Prusse, et tant d’autres ouvrages égaux à ceux
-que je cite; il est à croire que ces productions de nos jours seraient
-mises à côté de la plus belle antiquité grecque.
-
-Nous avons égalé les anciens dans les médailles. Warin fut le premier
-qui tira cet art de la médiocrité sur la fin du règne de Louis XIII.
-C’est maintenant une chose admirable que ces poinçons et ces carrés
-qu’on voit rangés par ordre historique dans l’endroit de la galerie du
-Louvre occupé par les artistes[246]. Il y en a pour deux millions, et la
-plupart sont des chefs-d’œuvre.
-
-On n’a pas moins réussi dans l’art de graver les pierres précieuses.
-Celui de multiplier les tableaux, de les éterniser par le moyen des
-planches en cuivre, de transmettre facilement à la postérité toutes les
-représentations de la nature et de l’art, était encore très informe en
-France avant ce siècle. C’est un des arts les plus agréables et les plus
-utiles. On le doit aux Florentins, qui l’inventèrent vers le milieu du
-quinzième siècle; et il a été poussé plus loin en France que dans le
-lieu même de sa naissance, parcequ’on y a fait un plus grand nombre
-d’ouvrages en ce genre. Les recueils des estampes du roi ont été souvent
-un des plus magnifiques présents qu’il ait fait aux ambassadeurs. La
-ciselure en or et en argent, qui dépend du dessin et du goût, a été
-portée à la plus grande perfection dont la main de l’homme soit capable.
-
-Après avoir ainsi parcouru tous ces arts, qui contribuent aux délices
-des particuliers et à la gloire de l’état, ne passons pas sous silence
-le plus utile de tous les arts, dans lequel les Français surpassent
-toutes les nations du monde: je veux parler de la chirurgie, dont les
-progrès furent si rapides et si célèbres dans ce siècle, qu’on venait à
-Paris des bouts de l’Europe pour toutes les cures et pour toutes les
-opérations qui demandaient une dextérité non commune. Non seulement il
-n’y avait guère d’excellents chirurgiens qu’en France, mais c’était dans
-ce seul pays qu’on fabriquait parfaitement les instruments nécessaires;
-il en fournissait tous ses voisins; et je tiens du célèbre Cheselden, le
-plus grand chirurgien de Londres, que ce fut lui qui commença à faire
-fabriquer à Londres, en 1715, les instruments de son art. La médecine,
-qui servait à perfectionner la chirurgie, ne s’éleva pas en France
-au-dessus de ce qu’elle était en Angleterre et sous le fameux
-Bourhave[247] en Hollande; mais il arriva à la médecine, comme à la
-philosophie, d’atteindre à la perfection dont elle est capable, en
-profitant des lumières de nos voisins.
-
-Voilà en général un tableau fidèle des progrès de l’esprit humain chez
-les Français dans ce siècle, qui commença au temps du cardinal de
-Richelieu, et qui finit de nos jours. Il sera difficile qu’il soit
-surpassé; et s’il l’est en quelques genres, il restera le modèle des
-âges encore plus fortunés, qu’il aura fait naître[248].
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIV[249].
-
-Des beaux-arts en Europe du temps de Louis XIV.
-
-
-Nous avons assez insinué dans tout le cours de cette histoire que les
-désastres publics dont elle est composée, et qui se succèdent les uns
-aux autres presque sans relâche, sont à la longue effacés des registres
-des temps. Les détails et les ressorts de la politique tombent dans
-l’oubli: les bonnes lois, les instituts, les monuments produits par les
-sciences et par les arts, subsistent à jamais.
-
-La foule des étrangers qui voyagent aujourd’hui à Rome, non en pèlerins,
-mais en hommes de goût, s’informent peu de Grégoire VII et de Boniface
-VIII; ils admirent les temples que les Bramante et les Michel-Ange ont
-élevés, les tableaux des Raphaël, les sculptures des Bernini; s’ils ont
-de l’esprit, ils lisent l’Arioste et le Tasse, et ils respectent la
-cendre de Galilée. En Angleterre on parle un moment de Cromwell; on ne
-s’entretient plus des guerres de la _rose blanche_, mais on étudie
-Newton des années entières; on n’est point étonné de lire dans son
-épitaphe qu’_il a été la gloire du genre humain_, et on le serait
-beaucoup, si on voyait en ce pays les cendres d’aucun homme d’état
-honorées d’un pareil titre.
-
-Je voudrais ici pouvoir rendre justice à tous les grands hommes qui ont
-comme lui illustré leur patrie dans le dernier siècle. J’ai appelé ce
-siècle celui de Louis XIV, non seulement parceque ce monarque a protégé
-les arts beaucoup plus que tous les rois ses contemporains ensemble,
-mais encore parcequ’il a vu renouveler trois fois toutes les générations
-des princes de l’Europe. J’ai fixé cette époque à quelques années avant
-Louis XIV[250], et à quelques années après lui; c’est en effet dans cet
-espace de temps que l’esprit humain a fait les plus grands progrès.
-
-Les Anglais ont plus avancé vers la perfection presque en tous les
-genres depuis 1660 jusqu’à nos jours, que dans tous les siècles
-précédents. Je ne répéterai point ici ce que j’ai dit ailleurs de
-Milton[251]. Il est vrai que plusieurs critiques lui reprochent de la
-bizarrerie dans ses peintures, son paradis des sots, ses murailles
-d’albâtre qui entourent le paradis terrestre; ses diables qui de géants
-qu’ils étaient se transforment en pygmées pour tenir moins de place au
-conseil, dans une grande salle toute d’or bâtie en enfer, les canons
-qu’on tire dans le ciel, les montagnes qu’on s’y jette à la tête; des
-anges à cheval, des anges qu’on coupe en deux, et dont les parties se
-rejoignent soudain. On se plaint de ses longueurs, de ses répétitions;
-on dit qu’il n’a égalé ni Ovide ni Hésiode dans sa longue description de
-la manière dont la terre, les animaux, et l’homme, furent formés. On
-censure ses dissertations sur l’astronomie qu’on croit trop sèches et
-ses inventions qu’on croit plus extravagantes que merveilleuses, plus
-dégoûtantes que fortes: telles sont une longue chaussée sur le chaos; le
-Péché et la Mort amoureux l’un de l’autre, qui ont des enfants de leur
-inceste; et la Mort «qui lève le nez pour renifler à travers l’immensité
-du chaos le changement arrivé à la terre, comme un corbeau qui sent les
-cadavres,» cette Mort qui flaire l’odeur du Péché, qui frappe de sa
-massue pétrifique sur le froid et sur le sec; ce froid et ce sec avec le
-chaud et l’humide qui, devenus quatre braves généraux d’armée,
-conduisent en bataille des embryons d’atomes armés à la légère. Enfin on
-s’est épuisé sur les critiques, mais on ne s’épuise pas sur les
-louanges. Milton reste la gloire et l’admiration de l’Angleterre: on le
-compare à Homère, dont les défauts sont aussi grands; et on le met
-au-dessus du Dante, dont les imaginations sont encore plus bizarres.
-
-Dans le grand nombre des poëtes agréables qui décorèrent le règne de
-Charles II, comme les Waller, les comtes de Dorset et de Rochester, le
-duc de Buckingham, etc., on distingue le célèbre Dryden, qui s’est
-signalé dans tous les genres de poésie: ses ouvrages sont pleins de
-détails naturels à-la-fois et brillants, animés, vigoureux, hardis,
-passionnés, mérite qu’aucun poëte de sa nation n’égale, et qu’aucun
-ancien n’a surpassé. Si Pope, qui est venu après lui, n’avait pas, sur
-la fin de sa vie, fait son _Essai sur l’homme_, il ne serait pas
-comparable à Dryden.
-
-Nulle nation n’a traité la morale en vers avec plus d’énergie et de
-profondeur que la nation anglaise; c’est là, ce me semble, le plus
-grand mérite de ses poëtes.
-
-Il y a une autre sorte de littérature variée, qui demande un esprit
-encore plus cultivé et plus universel; c’est celle qu’Addison a
-possédée; non seulement il s’est immortalisé par son _Caton_, la seule
-tragédie anglaise écrite avec une élégance et une noblesse continue,
-mais ses autres ouvrages de morale et de critique respirent le goût: on
-y voit partout le bon sens paré des fleurs de l’imagination; sa manière
-d’écrire est un excellent modèle en tout pays. Il y a du doyen Swift
-plusieurs morceaux dont on ne trouve aucun exemple dans l’antiquité:
-c’est Rabelais perfectionné[252].
-
-Les Anglais n’ont guère connu les oraisons funèbres; ce n’est pas la
-coutume chez eux de louer des rois et des reines dans les églises; mais
-l’éloquence de la chaire, qui était très grossière à Londres avant
-Charles II, se forma tout d’un coup. L’évêque Burnet avoue dans ses
-mémoires que ce fut en imitant les Français. Peut-être ont-ils surpassé
-leurs maîtres: leurs sermons sont moins compassés, moins affectés, moins
-déclamateurs qu’en France.
-
-Il est encore remarquable que ces insulaires, séparés du reste du monde,
-et instruits si tard, aient acquis pour le moins autant de connaissances
-de l’antiquité qu’on en a pu rassembler dans Rome, qui a été si
-long-temps le centre des nations. Marsham a percé dans les ténèbres de
-l’ancienne Égypte. Il n’y a point de Persan qui ait connu la religion
-de Zoroastre comme le savant Hyde. L’histoire de Mahomet et des temps
-qui le précèdent était ignorée des Turcs, et a été développée par
-l’Anglais Sale, qui a voyagé si utilement en Arabie.
-
-Il n’y a point de pays au monde où la religion chrétienne ait été si
-fortement combattue, et défendue si savamment qu’en Angleterre. Depuis
-Henri VIII jusqu’à Cromwell, on avait disputé et combattu comme cette
-ancienne espèce de gladiateurs qui descendaient dans l’arène un
-cimeterre à la main et un bandeau sur les yeux. Quelques légères
-différences dans le culte et dans le dogme avaient produit des guerres
-horribles; et quand, depuis la restauration jusqu’à nos jours, on a
-attaqué tout le christianisme presque chaque année, ces disputes n’ont
-pas excité le moindre trouble; on n’a répondu qu’avec la science:
-autrefois c’était avec le fer et la flamme.
-
-C’est surtout en philosophie que les Anglais ont été les maîtres des
-autres nations. Il ne s’agissait plus de systèmes ingénieux. Les fables
-des Grecs devaient disparaître depuis long-temps, et les fables des
-modernes ne devaient jamais paraître. Le chancelier Bacon avait commencé
-par dire qu’on devait interroger la nature d’une manière nouvelle, qu’il
-fallait faire des expériences: Boyle passa sa vie à en faire. Ce n’est
-pas ici le lieu d’une dissertation physique; il suffit de dire qu’après
-trois mille ans de vaines recherches, Newton est le premier qui ait
-découvert et démontré la grande loi de la nature par laquelle tous les
-éléments de la matière s’attirent réciproquement, loi par laquelle tous
-les astres sont retenus dans leur cours. Il est le premier qui ait vu en
-effet la lumière; avant lui, on ne la connaissait pas.
-
-Ses principes mathématiques, où règne une physique toute nouvelle et
-toute vraie, sont fondés sur la découverte du calcul qu’on appelle mal à
-propos de _l’infini_, dernier effort de la géométrie, et effort qu’il
-avait fait à vingt-quatre ans. C’est ce qui a fait dire à un grand
-philosophe, au savant Halley[253], «qu’il n’est pas permis à un mortel
-d’atteindre de plus près à la divinité.»
-
-Une foule de bons géomètres, de bons physiciens, fut éclairée par ses
-découvertes, et animée par lui. Bradley trouva enfin l’aberration de la
-lumière des étoiles fixes, placées au moins à douze millions de millions
-de lieues loin de notre petit globe.
-
-Ce même Halley que je viens de citer eut, quoique simple astronome, le
-commandement d’un vaisseau du roi, en 1698. C’est sur ce vaisseau qu’il
-détermina la position des étoiles du pôle antarctique, et qu’il marqua
-toutes les variations de la boussole dans toutes les parties du globe
-connu. Le voyage des Argonautes n’était, en comparaison, que le passage
-d’une barque d’un bord de rivière à l’autre. A peine a-t-on parlé dans
-l’Europe du voyage de Halley.
-
-Cette indifférence que nous avons pour les grandes choses, devenues trop
-familières, et cette admiration des anciens Grecs pour les petites, est
-encore une preuve de la prodigieuse supériorité de notre siècle sur les
-anciens. Boileau en France, le chevalier Temple, en Angleterre,
-s’obstinaient à ne pas reconnaître cette supériorité: ils voulaient
-dépriser leur siècle pour se mettre eux-mêmes au-dessus de lui. Cette
-dispute entre les anciens et les modernes est enfin décidée, du moins en
-philosophie. Il n’y a pas un ancien philosophe qui serve aujourd’hui à
-l’instruction de la jeunesse chez les nations éclairées.
-
-Locke seul serait un grand exemple de cet avantage que notre siècle a eu
-sur les plus beaux âges de la Grèce. Depuis Platon jusqu’à lui, il n’y a
-rien: personne, dans cet intervalle, n’a développé les opérations de
-notre ame; et un homme qui saurait tout Platon, et qui ne saurait que
-Platon, saurait peu, et saurait mal.
-
-C’était, à la vérité, un Grec éloquent; son apologie de Socrate est un
-service rendu aux sages de toutes les nations; il est juste de le
-respecter, puisqu’il a rendu si respectable la vertu malheureuse, et les
-persécuteurs si odieux. On crut long-temps que sa belle morale ne
-pouvait être accompagnée d’une mauvaise métaphysique; on en fit presque
-un père de l’Église, à cause de son _Ternaire_, que personne n’a jamais
-compris. Mais, que penserait-on aujourd’hui d’un philosophe qui nous
-dirait qu’une matière est l’_autre_; que le monde est une figure de
-douze pentagones; que le feu, qui est une pyramide, est lié à la terre
-par des nombres? Serait-on bien reçu à prouver l’immortalité et les
-métempsycoses de l’ame, en disant que le sommeil naît de la veille, la
-veille du sommeil, le vivant du mort, et le mort du vivant? Ce sont là
-les raisonnements qu’on a admirés pendant tant de siècles; et des idées
-plus extravagantes encore ont été employées depuis à l’éducation des
-hommes.
-
-Locke seul a développé l’_entendement humain_, dans un livre où il n’y a
-que des vérités; et, ce qui rend l’ouvrage parfait, toutes ces vérités
-sont claires.
-
-Si l’on veut achever de voir en quoi ce dernier siècle l’emporte sur
-tous les autres, on peut jeter les yeux sur l’Allemagne et sur le Nord.
-Un Hevelius, à Dantzick, est le premier astronome qui ait bien connu la
-planète de la lune; aucun homme, avant lui, n’avait mieux examiné le
-ciel. Parmi les grands hommes que cet âge a produits, nul ne fait mieux
-voir que ce siècle peut être appelé celui de Louis XIV. Hevelius perdit,
-par un incendie, une immense bibliothèque: le monarque de France
-gratifia l’astronome de Dantzick d’un présent fort au-dessus de sa
-perte.
-
-Mercator, dans le Holstein, fut, en géométrie, le précurseur de Newton;
-les Bernouilli, en Suisse, ont été les dignes disciples de ce grand
-homme. Leibnitz passa quelque temps pour son rival.
-
-Ce fameux Leibnitz naquit à Leipsick; il mourut en sage à Hanovre,
-adorant un dieu comme Newton, sans consulter les hommes. C’était
-peut-être le savant le plus universel de l’Europe: historien infatigable
-dans ses recherches, jurisconsulte profond, éclairant l’étude du droit
-par la philosophie, tout étrangère qu’elle paraît à cette étude:
-métaphysicien assez délié pour vouloir réconcilier la théologie avec la
-métaphysique; poëte latin même, et enfin mathématicien assez bon pour
-disputer au grand Newton l’invention du calcul de _l’infini_, et pour
-faire douter quelque temps entre Newton et lui.
-
-C’était alors le bel âge de la géométrie: les mathématiciens
-s’envoyaient souvent des défis, c’est-à-dire des problèmes à résoudre, à
-peu près comme on dit que les anciens rois de l’Égypte et de l’Asie
-s’envoyaient réciproquement des énigmes à deviner. Les problèmes que se
-proposaient les géomètres étaient plus difficiles que ces énigmes; il
-n’y en eut aucun qui demeurât sans solution en Allemagne, en Angleterre,
-en Italie, en France. Jamais la correspondance entre les philosophes ne
-fut plus universelle; Leibnitz servait à l’animer. On a vu une
-république littéraire établie insensiblement dans l’Europe, malgré les
-guerres, et malgré les religions différentes. Toutes les sciences, tous
-les arts, ont reçu ainsi des secours mutuels; les académies ont formé
-cette république. L’Italie et la Russie ont été unies par les lettres.
-L’Anglais, l’Allemand, le Français, allaient étudier à Leyde. Le célèbre
-médecin Bourhave était consulté à-la-fois par le pape et par le czar.
-Ses plus grands élèves ont attiré ainsi les étrangers, et sont devenus
-en quelque sorte les médecins des nations; les véritables savants dans
-chaque genre ont resserré les liens de cette grande société des esprits,
-répandue partout, et partout indépendante. Cette correspondance dure
-encore; elle est une des consolations des maux que l’ambition et la
-politique répandent sur la terre.
-
-L’Italie, dans ce siècle, a conservé son ancienne gloire, quoiqu’elle
-n’ait eu, ni de nouveaux Tasses, ni de nouveaux Raphaels: c’est assez
-de les avoir produits une fois. Les Chiabrera, et ensuite les Zappi, les
-Filicaia, ont fait voir que la délicatesse est toujours le partage de
-cette nation. La _Mérope_ de Maffei, et les ouvrages dramatiques de
-Metastasio, sont de beaux monuments du siècle.
-
-L’étude de la vraie physique, établie par Galilée, s’est toujours
-soutenue, malgré les contradictions d’une ancienne philosophie trop
-consacrée. Les Cassini, les Viviani, les Manfredi, les Bianchini, les
-Zanotti, et tant d’autres, ont répandu sur l’Italie la même lumière qui
-éclairait les autres pays; et quoique les principaux rayons de cette
-lumière vinssent de l’Angleterre, les écoles italiennes n’en ont point
-enfin détourné les yeux.
-
-Tous les genres de littérature ont été cultivés dans cette ancienne
-patrie des arts, autant qu’ailleurs, excepté dans les matières où la
-liberté de penser donne plus d’essor à l’esprit chez d’autres nations.
-Ce siècle surtout a mieux connu l’antiquité que les précédents. L’Italie
-fournit plus de monuments que toute l’Europe ensemble; et plus on a
-déterré de ces monuments, plus la science s’est étendue.
-
-On doit ces progrès à quelques sages, à quelques génies répandus en
-petit nombre dans quelques parties de l’Europe, presque tous long-temps
-obscurs, et souvent persécutés: ils ont éclairé et consolé la terre
-pendant que les guerres la désolaient. On peut trouver ailleurs des
-listes de tous ceux qui ont illustré l’Allemagne, l’Angleterre,
-l’Italie. Un étranger serait peut-être trop peu propre à apprécier le
-mérite de tous ces hommes illustres. Il suffit ici d’avoir fait voir
-que, dans le siècle passé, les hommes ont acquis plus de lumières, d’un
-bout de l’Europe à l’autre, que dans tous les âges précédents.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXV.
-
-Affaires ecclésiastiques. Disputes mémorables.
-
-
-Des trois ordres de l’état, le moins nombreux est l’Église; et ce n’est
-que dans le royaume de France que le clergé est devenu un ordre de
-l’état. C’est une chose aussi vraie qu’étonnante: on l’a déjà dit[254],
-et rien ne démontre plus le pouvoir de la coutume. Le clergé donc,
-reconnu pour ordre de l’état, est celui qui a toujours exigé du
-souverain la conduite la plus délicate et la plus ménagée. Conserver
-à-la-fois l’union avec le siége de Rome, et soutenir les libertés de
-l’Église gallicane, qui sont les droits de l’ancienne Église; savoir
-faire obéir les évêques comme sujets, sans toucher aux droits de
-l’épiscopat; les soumettre en beaucoup de choses à la juridiction
-séculière, et les laisser juges en d’autres; les faire contribuer aux
-besoins de l’état, et ne pas choquer leurs priviléges, tout cela demande
-un mélange de dextérité et de fermeté que Louis XIV eut presque
-toujours.
-
-Le clergé en France fut remis peu-à-peu dans un ordre et dans une
-décence dont les guerres civiles et la licence des temps l’avaient
-écarté. Le roi ne souffrit plus enfin ni que les séculiers possédassent
-des bénéfices sous le nom de confidentiaires, ni que ceux qui n’étaient
-pas prêtres eussent des évêchés, comme le cardinal Mazarin qui avait
-possédé l’évêché de Metz n’étant pas même sous-diacre, et le duc de
-Verneuil qui en avait aussi joui étant séculier.
-
-Ce que payait au roi le clergé de France et des villes conquises allait,
-année commune, à environ deux millions cinq cent mille livres; et
-depuis, la valeur des espèces ayant augmenté numériquement, ils ont
-secouru l’état d’environ quatre millions par année sous le nom de
-décimes, de subvention extraordinaire, de don gratuit. Ce mot et ce
-privilége de _don gratuit_ se sont conservés comme une trace de l’ancien
-usage où étaient tous les seigneurs de fiefs d’accorder des dons
-gratuits aux rois dans les besoins de l’état. Les évêques et les abbés
-étant seigneurs de fiefs par un ancien abus, ne devaient que des soldats
-dans le temps de l’anarchie féodale. Les rois alors n’avaient que leurs
-domaines comme les autres seigneurs. Lorsque tout changea depuis, le
-clergé ne changea pas; il conserva l’usage d’aider l’état par des dons
-gratuits[255].
-
-A cette ancienne coutume qu’un corps qui s’assemble souvent conserve, et
-qu’un corps qui ne s’assemble point perd nécessairement, se joint
-l’immunité toujours réclamée par l’Eglise, et cette maxime, que _son
-bien est le bien des pauvres_: non qu’elle prétende ne devoir rien à
-l’état dont elle tient tout, car le royaume, quand il a des besoins, est
-le premier pauvre; mais elle allègue, pour elle, le droit de ne donner
-que des secours volontaires; et Louis XIV exigea toujours ces secours de
-manière à n’être pas refusé.
-
-On s’étonne, dans l’Europe et en France, que le clergé paie si peu; on
-se figure qu’il jouit du tiers du royaume. S’il possédait ce tiers, il
-est indubitable qu’il devrait payer le tiers des charges, ce qui se
-monterait, année commune, à plus de cinquante millions, indépendamment
-des droits sur les consommations qu’il paie comme les autres sujets;
-mais on se fait des idées vagues et des préjugés sur tout.
-
-Il est incontestable que l’Église de France est, de toutes les Églises
-catholiques, celle qui a le moins accumulé de richesses. Non seulement
-il n’y a point d’évêque qui se soit emparé, comme celui de Rome, d’une
-grande souveraineté, mais il n’y a point d’abbé qui jouisse des droits
-régaliens, comme l’abbé du Mont-Cassin et les abbés d’Allemagne. En
-général les évêchés de France ne sont pas d’un revenu trop immense. Ceux
-de Strasbourg et de Cambrai[256] sont les plus forts; mais c’est qu’ils
-appartenaient originairement à l’Allemagne, et que l’Église d’Allemagne
-était beaucoup plus riche que l’empire.
-
-Giannone, dans son Histoire de Naples, assure que les ecclésiastiques
-ont les deux tiers du revenu du pays. Cet abus énorme n’afflige point la
-France. On dit que l’Église possède le tiers du royaume, comme on dit au
-hasard qu’il y a un million d’habitants dans Paris. Si on se donnait
-seulement la peine de supputer le revenu des évêchés, on verrait, par le
-prix des baux faits il y a environ cinquante ans, que tous les évêchés
-n’étaient évalués alors que sur le pied d’un revenu annuel de quatre
-millions; et les abbayes commendataires allaient à quatre millions cinq
-cent mille livres. Il est vrai que l’énoncé de ce prix des baux fut un
-tiers au-dessous de la valeur; et si on ajoute encore l’augmentation des
-revenus en terre, la somme totale des rentes de tous les bénéfices
-consistoriaux sera portée à environ seize millions. Il ne faut pas
-oublier que de cet argent il en va tous les ans à Rome une somme
-considérable qui ne revient jamais, et qui est en pure perte. C’est une
-grande libéralité du roi envers le saint-siège: elle dépouille l’état,
-dans l’espace d’un siècle, de plus de quatre cent mille marcs d’argent;
-ce qui, dans la suite des temps, appauvrirait le royaume, si le commerce
-ne réparait pas abondamment cette perte[257].
-
-A ces bénéfices qui paient des annates à Rome, il faut joindre les
-cures, les couvents, les collégiales, les communautés, et tous les
-autres bénéfices ensemble; mais s’ils sont évalués à cinquante millions
-par année dans toute l’étendue actuelle du royaume, on ne s’éloigne pas
-beaucoup de la vérité.
-
-Ceux qui ont examiné cette matière avec des yeux aussi sévères
-qu’attentifs, n’ont pu porter les revenus de toute l’Église gallicane
-séculière et régulière au-delà de quatre-vingt-dix millions. Ce n’est
-pas une somme exorbitante pour l’entretien de quatre-vingt-dix mille
-personnes religieuses et environ cent soixante mille ecclésiastiques,
-que l’on comptait en 1700. Et sur ces quatre-vingt-dix mille moines, il
-y en a plus d’un tiers qui vivent de quêtes et de messes. Beaucoup de
-moines conventuels ne coûtent pas deux cents livres par an à leur
-monastère: il y a des moines abbés réguliers qui jouissent de deux cent
-mille livres de rentes. C’est cette énorme disproportion qui frappe et
-qui excite les murmures. On plaint un curé de campagne, dont les
-travaux pénibles ne lui procurent que sa portion congrue de trois cents
-livres de droit en rigueur, et de quatre à cinq cents livres par
-libéralités, tandis qu’un religieux oisif, devenu abbé, et non moins
-oisif, possède une somme immense, et qu’il reçoit des titres fastueux de
-ceux qui lui sont soumis. Ces abus vont beaucoup plus loin en Flandre,
-en Espagne, et surtout dans les états catholiques d’Allemagne, où l’on
-voit des moines princes[258].
-
-Les abus servent de lois dans presque toute la terre; et si les plus
-sages des hommes s’assemblaient pour faire des lois, où est l’état dont
-la forme subsistât entière?
-
-Le clergé de France observe toujours un usage onéreux pour lui, quand il
-paie au roi un don gratuit de plusieurs millions pour quelques années.
-Il emprunte; et après en avoir payé les intérêts, il rembourse le
-capital aux créanciers: ainsi il paie deux fois. Il eût été plus
-avantageux pour l’état et pour le clergé en général, et plus conforme à
-la raison, que ce corps eût subvenu aux besoins de la patrie par des
-contributions proportionnées à la valeur de chaque bénéfice. Mais les
-hommes sont toujours attachés à leurs anciens usages. C’est par le même
-esprit que le clergé, en s’assemblant tous les cinq ans, n’a jamais eu,
-ni une salle d’assemblée, ni un meuble qui lui appartînt. Il est clair
-qu’il eût pu, en dépensant moins, aider le roi davantage, et se bâtir
-dans Paris un palais qui eût été un nouvel ornement de cette capitale.
-
-Les maximes du clergé de France n’étaient pas encore entièrement
-épurées, dans la minorité de Louis XIV, du mélange que la Ligue y avait
-apporté. On avait vu dans la jeunesse de Louis XIII, et dans les
-derniers états, tenus en 1614, la plus nombreuse partie de la nation,
-qu’on appelle le tiers-état, et qui est le fonds de l’état, demander en
-vain avec le parlement qu’on posât pour loi fondamentale, «qu’aucune
-puissance spirituelle ne peut priver les rois de leurs droits sacrés,
-qu’ils ne tiennent que de Dieu seul; et que c’est un crime de
-lèse-majesté au premier chef d’enseigner qu’on peut déposer et tuer les
-rois.» C’est la substance en propres paroles de la demande de la nation.
-Elle fut faite dans un temps où le sang de Henri-le-Grand fumait encore.
-Cependant un évêque de France, né en France, le cardinal Duperron[259],
-s’opposa violemment à cette proposition, sous prétexte que ce n’était
-pas au tiers-état à proposer des lois sur ce qui peut concerner
-l’Église. Que ne fesait-il donc avec le clergé ce que le tiers-état
-voulait faire? mais il en était si loin qu’il s’emporta jusqu’à dire
-«que la puissance du pape était pleine, plénissime, directe au
-spirituel, indirecte au temporel, et qu’il avait charge du clergé de
-dire qu’on excommunierait ceux qui avanceraient que le pape ne peut
-déposer les rois.» On gagna la noblesse, on fit taire le tiers-état. Le
-parlement renouvela ses anciens arrêts, pour déclarer la couronne
-indépendante, et la personne des rois sacrée. La chambre ecclésiastique,
-en avouant que la personne était sacrée, persista à soutenir que la
-couronne était dépendante. C’était le même esprit qui avait autrefois
-déposé Louis-le-Débonnaire. Cet esprit prévalut au point, que la cour
-subjuguée fut obligée de faire mettre en prison l’imprimeur qui avait
-publié l’arrêt du parlement sous le titre de _loi fondamentale_.
-C’était, disait-on, pour le bien de la paix; mais c’était punir ceux qui
-fournissaient des armes défensives à la couronne. De telles scènes ne se
-passaient point à Vienne; c’est qu’alors la France craignait Rome, et
-que Rome craignait la maison d’Autriche[260].
-
-La cause qui succomba était tellement la cause de tous les rois, que
-Jacques Iᵉʳ, roi d’Angleterre, écrivit contre le cardinal Duperron; et
-c’est le meilleur ouvrage de ce monarque[261]. C’était aussi la cause
-des peuples, dont le repos exige que leurs souverains ne dépendent pas
-d’une puissance étrangère. Peu-à-peu la raison a prévalu; et Louis XIV
-n’eut pas de peine à faire écouter cette raison, soutenue du poids de
-sa puissance.
-
-Antonio Perez avait recommandé trois choses à Henri IV, _Roma_,
-_Consejo_, _Pielago_. Louis XIV eut les deux dernières avec tant de
-supériorité, qu’il n’eut pas besoin de la première. Il fut attentif à
-conserver l’usage de l’appel comme d’abus au parlement des ordonnances
-ecclésiastiques, dans tous les cas où ces ordonnances intéressent la
-juridiction royale. Le clergé s’en plaignit souvent, et s’en loua
-quelquefois; car si d’un côté ces appels soutiennent les droits de
-l’état contre l’autorité épiscopale, ils assurent de l’autre cette
-autorité même, en maintenant les priviléges de l’Église gallicane contre
-les prétentions de la cour de Rome: de sorte que les évêques out regardé
-les parlements comme leurs adversaires et comme leurs défenseurs; et le
-gouvernement eut soin que, malgré les querelles de religion, les bornes,
-aisées à franchir ne fussent passées de part ni d’autre. Il en est de la
-puissance des corps et des compagnies comme des intérêts des villes
-commerçantes; c’est au législateur à les balancer.
-
-
-DES LIBERTÉS DE L’ÉGLISE GALLICANE.
-
-Ce mot de _libertés_ suppose l’assujettissement. Des libertés, des
-priviléges sont des exemptions de la servitude générale. Il fallait dire
-les droits, et non les libertés de l’Église gallicane. Ces droits sont
-ceux de toutes les anciennes Églises. Les évêques de Rome n’ont jamais
-eu la moindre juridiction sur les sociétés chrétiennes de l’empire
-d’Orient: mais dans les ruines de l’empire d’Occident tout fut envahi
-par eux. L’Église de France fut long-temps la seule qui disputa contre
-le siége de Rome les anciens droits que chaque évêque s’était donnés,
-lorsque, après le premier concile de Nicée, l’administration
-ecclésiastique et purement spirituelle se modela sur le gouvernement
-civil, et que chaque évêque eut son diocèse, comme chaque district
-impérial avait le sien. Certainement aucun évangile n’a dit qu’un évêque
-de la ville de Rome pourrait envoyer en France des légats _a
-latere_[262] avec pouvoir de juger, réformer, dispenser, et lever de
-l’argent sur les peuples;
-
-D’ordonner aux prélats français de venir plaider à Rome;
-
-D’imposer des taxes sur les bénéfices du royaume, sous les noms de
-vacances, dépouilles, successions, déports, incompatibilités, commandes,
-neuvièmes, décimes, annates;
-
-D’excommunier les officiers du roi, pour les empêcher d’exercer les
-fonctions de leurs charges;
-
-De rendre les bâtards capables de succéder;
-
-De casser les testaments de ceux qui sont morts sans donner une partie
-de leurs biens à l’Église;
-
-De permettre aux ecclésiastiques français d’aliéner leurs biens
-immeubles;
-
-De déléguer des juges pour connaître de la légitimité des mariages.
-
-Enfin, l’on compte plus de soixante et dix usurpations contre lesquelles
-les parlements du royaume ont toujours maintenu la liberté naturelle de
-la nation et la dignité de la couronne.
-
-Quelque crédit qu’aient eu les jésuites sous Louis XIV, et quelque frein
-que ce monarque eût mis aux remontrances des parlements, depuis qu’il
-régna par lui-même, cependant aucun de ces grands corps ne perdit jamais
-une occasion de réprimer les prétentions de la cour de Rome; et le roi
-approuva toujours cette vigilance, parcequ’en cela les droits essentiels
-de la nation étaient les droits du prince.
-
-L’affaire de ce genre la plus importante et la plus délicate fut celle
-de la régale. C’est un droit qu’ont les rois de France de pourvoir à
-tous les bénéfices simples d’un diocèse, pendant la vacance du siége, et
-d’économiser à leur gré les revenus de l’évêché. Cette prérogative est
-particulière aujourd’hui aux rois de France; mais chaque état a les
-siennes. Les rois de Portugal jouissent du tiers du revenu des évêchés
-de leur royaume. L’empereur a le droit des premières prières; il a
-toujours conféré tous les premiers bénéfices qui vaquent. Les rois de
-Naples et de Sicile ont de plus grands droits. Ceux de Rome sont, pour
-la plupart, fondés sur l’usage plutôt que sur des titres primitifs.
-
-Les rois de la race de Mérovée conféraient de leur seule autorité les
-évêchés et toutes les prélatures. On voit qu’en 742 Carloman créa
-archevêque de Mayence ce même Boniface qui, depuis, sacra Pépin par
-reconnaissance. Il reste encore beaucoup de monuments du pouvoir
-qu’avaient les rois de disposer de ces places importantes; plus elles le
-sont, plus elles doivent dépendre du chef de l’état. Le concours d’un
-évêque étranger paraissait dangereux; et la nomination réservée à cet
-évêque étranger a souvent passé pour une usurpation plus dangereuse
-encore. Elle a plus d’une fois excité une guerre civile. Puisque les
-rois conféraient les évêchés, il semblait juste qu’ils conservassent le
-faible privilége de disposer du revenu, et de nommer à quelques
-bénéfices simples, dans le court espace qui s’écoule entre la mort d’un
-évêque et le serment de fidélité enregistré de son successeur. Plusieurs
-évêques de villes réunies à la couronne, sous la troisième race, ne
-voulurent pas reconnaître ce droit, que des seigneurs particuliers, trop
-faibles, n’avaient pu faire valoir. Les papes se déclarèrent pour les
-évêques; et ces prétentions restèrent toujours enveloppées d’un nuage.
-Le parlement, en 1608, sous Henri IV, déclara que la régale avait lieu
-dans tout le royaume; le clergé se plaignit, et ce prince, qui ménageait
-les évêques et Rome, évoqua l’affaire à son conseil, et se garda bien de
-la décider.
-
-Les cardinaux de Richelieu et Mazarin firent rendre plusieurs arrêts du
-conseil, par lesquels les évêques, qui se disaient exempts, étaient
-tenus de montrer leurs titres. Tout resta indécis jusqu’en 1673; et le
-roi n’osait pas alors donner un seul bénéfice dans presque tous les
-diocèses situés au-delà de la Loire, pendant la vacance d’un siége.
-
-Enfin, en 1673, le chancelier Étienne d’Aligre scella un édit par lequel
-tous les évêchés du royaume étaient soumis à la régale. Deux évêques,
-qui étaient malheureusement les deux plus vertueux hommes du royaume,
-refusèrent opiniâtrement de se soumettre; c’étaient Pavillon, évêque
-d’Aleth, et Caulet, évêque de Pamiers. Ils se défendirent d’abord par
-des raisons plausibles: on leur en opposa d’aussi fortes. Quand des
-hommes éclairés disputent long-temps, il y a grande apparence que la
-question n’est pas claire: elle était très obscure; mais il était
-évident que, ni la religion, ni le bon ordre, n’étaient intéressés à
-empêcher un roi de faire dans deux diocèses ce qu’il fesait dans tous
-les autres. Cependant les deux évêques furent inflexibles. Ni l’un ni
-l’autre n’avait fait enregistrer son serment de fidélité, et le roi se
-croyait en droit de pourvoir aux canonicats de leurs églises[263].
-
-Les deux prélats excommunièrent les pourvus en régale. Tous deux étaient
-suspects de jansénisme. Ils avaient eu contre eux le pape Innocent X;
-mais quand ils se déclarèrent contre les prétentions du roi, ils eurent
-pour eux Innocent XI, Odescalchi: ce pape, vertueux et opiniâtre comme
-eux, prit entièrement leur parti.
-
-Le roi se contenta d’abord d’exiler les principaux officiers de ces
-évêques. Il montra plus de modération que deux hommes qui se piquaient
-de sainteté. On laissa mourir paisiblement l’évêque d’Aleth, dont ou
-respectait la grande vieillesse. L’évêque de Pamiers restait seul, et
-n’était point ébranlé. Il redoubla ses excommunications, et persista de
-plus à ne point faire enregistrer son serment de fidélité, persuadé que
-dans ce serment on soumet trop l’Église à la monarchie. Le roi saisit
-son temporel. Le pape et les jansénistes le dédommagèrent. Il gagna à
-être privé de ses revenus, et il mourut en 1680, convaincu qu’il avait
-soutenu la cause de Dieu contre le roi. Sa mort n’éteignit pas la
-querelle: des chanoines, nommés par le roi, viennent pour prendre
-possession; des religieux, qui se prétendaient chanoines et
-grands-vicaires, les font sortir de l’église, et les excommunient. Le
-métropolitain Montpezat, archevêque de Toulouse, à qui cette affaire
-ressortit de droit, donne en vain des sentences contre ces prétendus
-grands-vicaires: ils en appellent à Rome, selon l’usage de porter à la
-cour de Rome les causes ecclésiastiques jugées par les archevêques de
-France; usage qui contredit les libertés gallicanes: mais tous les
-gouvernements des hommes sont des contradictions. Le parlement donne des
-arrêts. Un moine, nommé Cerle, qui était l’un de ces grands-vicaires,
-casse, et les sentences du métropolitain, et les arrêts du parlement. Ce
-tribunal le condamne par contumace à perdre la tête, et à être traîné
-sur la claie. On l’exécute en effigie. Il insulte du fond de sa retraite
-à l’archevêque et au roi, et le pape le soutient. Ce pontife fait plus:
-persuadé, comme l’évêque de Pamiers, que le droit de régale est un abus
-dans l’Église, et que le roi n’a aucun droit dans Pamiers, il casse les
-ordonnances de l’archevêque de Toulouse; il excommunie les nouveaux
-grands-vicaires que ce prélat a nommés, et les pourvus en régale, et
-leurs fauteurs.
-
-Le roi convoque une assemblée du clergé, composée de trente-cinq
-évêques, et d’autant de députés du second ordre. Les jansénistes
-prenaient pour la première fois le parti d’un pape; et ce pape, ennemi
-du roi, les favorisait sans les aimer. Il se fit toujours un honneur de
-résister à ce monarque dans toutes les occasions; et depuis même, en
-1689, il s’unit avec les alliés contre le roi Jacques, parceque Louis
-XIV protégeait ce prince: de sorte qu’alors on dit que, pour mettre fin
-aux troubles de l’Europe et de l’Église, il fallait que le roi Jacques
-se fît huguenot, et le pape catholique[264].
-
-Cependant l’assemblée du clergé de 1681 et 1682, d’une voix unanime, se
-déclare pour le roi. Il s’agissait encore d’une autre petite querelle
-devenue importante: l’élection d’un prieuré, dans un faubourg de Paris,
-commettait ensemble le roi et le pape. Le pontife romain avait cassé
-une ordonnance de l’archevêque de Paris, et annulé sa nomination à ce
-prieuré. Le parlement avait jugé la procédure de Rome abusive. Le pape
-avait ordonné par une bulle que l’inquisition fît brûler l’arrêt du
-parlement; et le parlement avait ordonné la suppression de la bulle. Ces
-combats sont depuis long-temps les effets ordinaires et inévitables de
-cet ancien mélange de la liberté naturelle de se gouverner soi-même dans
-son pays, et de la soumission à une puissance étrangère.
-
-L’assemblée du clergé prit un parti qui montre que des hommes sages
-peuvent céder avec dignité à leur souverain, sans l’intervention d’un
-autre pouvoir. Elle consentit à l’extension du droit de régale à tout le
-royaume; mais ce fut autant une concession de la part du clergé, qui se
-relâchait de ses prétentions, par reconnaissance pour son protecteur,
-qu’un aveu formel du droit absolu de la couronne.
-
-L’assemblée se justifia auprès du pape par une lettre dans laquelle on
-trouve un passage qui, seul, devrait servir de règle éternelle dans
-toutes les disputes: c’est «qu’il vaut mieux sacrifier quelque chose de
-ses droits que de troubler la paix.» Le roi, l’Église gallicane, les
-parlements, furent contents. Les jansénistes écrivirent quelques
-libelles. Le pape fut inflexible: il cassa par un bref toutes les
-résolutions de l’assemblée, et manda aux évêques de se rétracter. Il y
-avait là de quoi séparer à jamais l’église de France de celle de Rome.
-On avait parlé, sous le cardinal de Richelieu, et sous Mazarin, de faire
-un patriarche. Le vœu de tous les magistrats était qu’on ne payât plus à
-Rome le tribut des annates; que Rome ne nommât plus, pendant six mois
-de l’année, aux bénéfices de Bretagne; que les évêques de France ne
-s’appelassent plus évêques _par la permission du saint-siége_. Si le roi
-l’avait voulu, il n’avait qu’à dire un mot: il était maître de
-l’assemblée du clergé, et il avait pour lui la nation. Rome eût tout
-perdu par l’inflexibilité d’un pontife vertueux, qui, seul de tous les
-papes de ce siècle, ne savait pas s’accommoder aux temps; mais il y a
-d’anciennes bornes qu’on ne remue pas sans de violentes secousses. Il
-fallait de plus grands intérêts, de plus grandes passions, et plus
-d’effervescence dans les esprits, pour rompre tout d’un coup avec Rome;
-et il était bien difficile de faire cette scission, tandis qu’on voulait
-extirper le calvinisme. On crut même faire un coup hardi lorsqu’on
-publia les quatre fameuses décisions de la même assemblée du clergé, en
-1682, dont voici la substance:
-
-1. Dieu n’a donné à Pierre et à ses successeurs aucune puissance, ni
-directe, ni indirecte, sur les choses temporelles.
-
-2. L’Église gallicane approuve le concile de Constance, qui déclare les
-conciles généraux supérieurs au pape, dans le spirituel.
-
-3. Les règles, les usages, les pratiques reçues dans le royaume et dans
-l’Église gallicane, doivent demeurer inébranlables.
-
-4. Les décisions du pape, en matière de foi, ne sont sûres qu’après que
-l’Église les a acceptées.
-
-Tous les tribunaux et toutes les facultés de théologie enregistrèrent
-ces quatre propositions dans toute leur étendue; et il fut défendu par
-un édit de rien enseigner jamais de contraire.
-
-Cette fermeté fut regardée à Rome comme un attentat de rebelles, et par
-tous les protestants de l’Europe comme un faible effort d’une église née
-libre, qui ne rompait que quatre chaînons de ses fers.
-
-Ces quatre maximes furent d’abord soutenues avec enthousiasme dans la
-nation, ensuite avec moins de vivacité. Sur la fin du règne de Louis
-XIV, elles commencèrent à devenir problématiques; et le cardinal de
-Fleury les fit depuis désavouer, en partie, par une assemblée du clergé,
-sans que ce désaveu causât le moindre bruit, parceque les esprits
-n’étaient pas alors échauffés, et que, dans le ministère du cardinal de
-Fleury, rien n’eut de l’éclat. Elles ont repris enfin une grande
-vigueur.
-
-Cependant Innocent XI s’aigrit plus que jamais: il refusa des bulles à
-tous les évêques et à tous les abbés commendataires que le roi nomma; de
-sorte qu’à la mort de ce pape, en 1689, il y avait vingt-neuf diocèses
-en France dépourvus d’évêques. Ces prélats n’en touchaient pas moins
-leurs revenus; mais ils n’osaient se faire sacrer, ni faire les
-fonctions épiscopales. L’idée de créer un patriarche se renouvela. La
-querelle des franchises des ambassadeurs à Rome, qui acheva d’envenimer
-les plaies, fit penser qu’enfin le temps était venu d’établir en France
-une Église _catholique-apostolique_ qui ne serait point _romaine_. Le
-procureur-général de Harlai, et l’avocat-général Talon, le firent assez
-entendre quand ils appelèrent, comme d’abus, en 1687, de la bulle contre
-les franchises, et qu’ils éclatèrent contre l’opiniâtreté du pape, qui
-laissait tant d’églises sans pasteurs; mais jamais le roi ne voulut
-consentir à cette démarche, qui était plus aisée quelle ne paraissait
-hardie.
-
-La cause d’Innocent XI devint cependant la cause du saint-siége. Les
-quatre propositions du clergé de France attaquaient le fantôme de
-l’infaillibilité (qu’on ne croit pas à Rome, mais qu’on y soutient), et
-le pouvoir réel attaché à ce fantôme. Alexandre VIII et Innocent XII
-suivirent les traces du fier Odescalchi, quoique d’une manière moins
-dure; ils confirmèrent la condamnation portée contre l’assemblée du
-clergé: ils refusèrent les bulles aux évêques: enfin, ils en firent
-trop, parceque Louis XIV n’en avait pas fait assez. Les évêques, lassés
-de n’être que nommés par le roi, et de se voir sans fonctions,
-demandèrent à la cour de France la permission d’apaiser la cour de Rome.
-
-Le roi, dont la fermeté était fatiguée, le permit. Chacun d’eux écrivit
-séparément qu’il «était douloureusement affligé des procédés de
-l’assemblée;» chacun déclare dans sa lettre qu’il ne reçoit point comme
-décidé ce qu’on y a décidé, ni comme ordonné ce qu’on y a ordonné.
-Pignatelli (Innocent XII), plus conciliant qu’Odescalchi, se contenta de
-cette démarche. Les quatre propositions n’en furent pas moins enseignées
-en France de temps en temps; mais ces armes se rouillèrent quand on ne
-combattit plus, et la dispute resta couverte d’un voile sans être
-décidée, comme il arrive presque toujours dans un état qui n’a pas sur
-ces matières des principes invariables et reconnus. Ainsi, tantôt on
-s’élève contre Rome, tantôt on lui cède, suivant les caractères de ceux
-qui gouvernent, et suivant les intérêts particuliers de ceux par qui les
-principaux de l’état sont gouvernés.
-
-Louis XIV d’ailleurs n’eut point d’autre démêlé ecclésiastique avec
-Rome, et n’essuya aucune opposition du clergé dans les affaires
-temporelles.
-
-Sous lui ce clergé devint respectable par une décence ignorée dans la
-barbarie des deux premières races, dans le temps encore plus barbare du
-gouvernement féodal, absolument inconnue pendant les guerres civiles et
-dans les agitations du règne de Louis XIII, et surtout pendant la
-fronde, à quelques exceptions près, qu’il faut toujours faire dans les
-vices comme dans les vertus qui dominent.
-
-Ce fut alors seulement que l’on commença à dessiller les yeux du peuple
-sur les superstitions qu’il mêle toujours à sa religion. Il fut permis,
-malgré le parlement d’Aix, et malgré les carmes, de savoir que Lazare et
-Magdeleine n’étaient point venus en Provence. Les bénédictins ne purent
-faire croire que Denys-l’Aréopagite eût gouverné l’Église de Paris. Les
-saints supposés, les faux miracles, les fausses reliques, commencèrent à
-être décriés[265]. La saine raison qui éclairait les philosophes
-pénétrait partout, mais lentement et avec difficulté.
-
-L’évêque de Châlons-sur-Marne, Gaston-Louis de Noailles[266], frère du
-cardinal, eut une piété assez éclairée pour enlever, en 1702, et faire
-jeter une relique conservée précieusement depuis plusieurs siècles dans
-l’église de Notre-Dame, et adorée[267] sous le nom du _nombril de
-Jésus-Christ_. Tout Châlons murmura contre l’évêque. Présidents,
-conseillers, gens du roi, trésoriers de France, marchands, notables,
-chanoines, curés, protestèrent unanimement, par un acte juridique,
-contre l’entreprise de l’évêque, réclamant le _saint nombril_, et
-alléguant la robe de Jésus-Christ conservée à Argenteuil; son mouchoir à
-Turin et à Laon; un des clous de la croix à Saint-Denys; son prépuce à
-Rome, le même prépuce au Puy en Velay; et tant d’autres reliques que
-l’on conserve et que l’on méprise, et qui font tant de tort à une
-religion qu’on révère. Mais la sage fermeté de l’évêque l’emporta à la
-fin sur la crédulité du peuple.
-
-Quelques autres superstitions, attachées à des usages respectables, ont
-subsisté. Les protestants en ont triomphé: mais ils sont obligés de
-convenir qu’il n’y a pas d’église catholique où ces abus soient moins
-communs et plus méprisés qu’en France.
-
-L’esprit vraiment philosophique, qui n’a pris racine que vers le milieu
-de ce siècle, n’éteignit point les anciennes et nouvelles querelles
-théologiques qui n’étaient pas de son ressort. On va parler de ces
-dissensions qui font la honte de la raison humaine.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVI.
-
-Du calvinisme au temps de Louis XIV.
-
-
-Il est affreux sans doute que l’Église chrétienne ait toujours été
-déchirée par ses querelles, et que le sang ait coulé pendant tant de
-siècles par des mains qui portaient le dieu de la paix. Cette fureur fut
-inconnue au paganisme. Il couvrit la terre de ténèbres, mais il ne
-l’arrosa guère que du sang des animaux; et si quelquefois, chez les
-Juifs et chez les païens, on dévoua des victimes humaines, ces
-dévouements, tout horribles qu’ils étaient, ne causèrent point de
-guerres civiles. La religion des païens ne consistait que dans la morale
-et dans les fêtes. La morale, qui est commune aux hommes de tous les
-temps et de tous les lieux, et les fêtes, qui n’étaient que des
-réjouissances, ne pouvaient troubler le genre humain.
-
-L’esprit dogmatique apporta chez les hommes la fureur des guerres de
-religion. J’ai recherché long-temps comment et pourquoi cet esprit
-dogmatique, qui divisa les écoles de l’antiquité païenne sans causer le
-moindre trouble, en a produit parmi nous de si horribles. Ce n’est pas
-le seul fanatisme qui en est cause; car les gymnosophistes et les
-bramins, les plus fanatiques des hommes, ne firent jamais de mal qu’à
-eux-mêmes. Ne pourrait-on pas trouver l’origine de cette nouvelle peste
-qui a ravagé la terre, dans ce combat naturel de l’esprit républicain
-qui anima les premières Églises contre l’autorité qui hait la
-résistance en tout genre? Les assemblées secrètes, qui bravaient d’abord
-dans des caves et dans des grottes les lois de quelques empereurs
-romains, formèrent peu-à-peu un état dans l’état: c’était une république
-cachée au milieu de l’empire. Constantin la tira de dessous terre pour
-la mettre à côté du trône. Bientôt l’autorité attachée aux grands siéges
-se trouva en opposition avec l’esprit populaire qui avait inspiré
-jusqu’alors toutes les assemblées des chrétiens. Souvent, dès que
-l’évêque d’une métropole fesait valoir un sentiment, un évêque
-suffragant, un prêtre, un diacre, en avaient un contraire. Toute
-autorité blesse en secret les hommes, d’autant plus que toute autorité
-veut toujours s’accroître. Lorsqu’on trouve, pour lui résister, un
-prétexte qu’on croit sacré, on se fait bientôt un devoir de la révolte.
-Ainsi les uns deviennent persécuteurs, les autres rebelles, en attestant
-Dieu des deux côtés.
-
-Nous avons vu combien, depuis les disputes du prêtre Arius[268] contre
-un évêque, la fureur de dominer sur les ames a troublé la terre. Donner
-son sentiment pour la volonté de Dieu, commander de croire sous peine de
-la mort du corps et des tourments éternels de l’ame, a été le dernier
-période du despotisme de l’esprit dans quelques hommes; et résister à
-ces deux menaces a été[269] dans d’autres le dernier effort de la
-liberté naturelle. Cet _Essai sur les mœurs_, que vous avez parcouru,
-vous a fait voir depuis Théodose une lutte perpétuelle entre la
-juridiction séculière et l’ecclésiastique; et depuis Charlemagne les
-efforts réitérés des grands fiefs contre les souverains, les évêques
-élevés souvent contre les rois, les papes aux prises avec les rois et
-les évêques.
-
-On disputait peu dans l’Église latine aux premiers siècles. Les
-invasions continuelles des barbares permettaient à peine de penser; et
-il y avait peu de dogmes qu’on eût assez développés pour fixer la
-croyance universelle. Presque tout l’Occident rejeta le culte des images
-au siècle de Charlemagne. Un évêque de Turin, nommé Claude, les
-proscrivit avec chaleur, et retint plusieurs dogmes qui font encore
-aujourd’hui le fondement de la religion des protestants. Ces opinions se
-perpétuèrent dans les vallées du Piémont, du Dauphiné, de la Provence,
-du Languedoc: elles éclatèrent au douzième siècle: elles produisirent
-bientôt après la guerre des Albigeois; et ayant passé ensuite dans
-l’université de Prague, elles excitèrent la guerre des hussites. Il n’y
-eut qu’environ cent ans d’intervalle entre la fin des troubles qui
-naquirent de la cendre de Jean Hus et de Jérôme de Prague, et ceux que
-la vente des indulgences fit renaître. Les anciens dogmes embrassés par
-les Vaudois, les Albigeois, les hussites, renouvelés et différemment
-expliqués par Luther et Zuingle, furent reçus avec avidité dans
-l’Allemagne, comme un prétexte pour s’emparer de tant de terres dont les
-évêques et les abbés s’étaient mis en possession, et pour résister aux
-empereurs, qui alors marchaient à grands pas au pouvoir despotique. Ces
-dogmes triomphèrent en Suède et en Danemark, pays où les peuples étaient
-libres sous des rois.
-
-Les Anglais, dans qui la nature a mis l’esprit d’indépendance, les
-adoptèrent, les mitigèrent, et en composèrent une religion pour eux
-seuls. Le presbytérianisme établit en Écosse, dans les temps malheureux,
-une espèce de république dont le pédantisme et la dureté étaient
-beaucoup plus intolérables que la rigueur du climat, et même que la
-tyrannie des évêques qui avait excité tant de plaintes. Il n’a cessé
-d’être dangereux en Écosse que quand la raison, les lois et la force
-l’ont réprimé. La réforme pénétra en Pologne, et y fit beaucoup de
-progrès dans les seules villes où le peuple n’est point esclave. La plus
-grande et la plus riche partie de la république helvétique n’eut pas de
-peine à la recevoir. Elle fut sur le point d’être établie à Venise par
-la même raison; et elle y eût pris racine si Venise n’eût pas été
-voisine de Rome, et peut-être si le gouvernement n’eût pas craint la
-démocratie, à laquelle le peuple aspire naturellement dans toute
-république, et qui était alors le grand but de la plupart des
-prédicants. Les Hollandais ne prirent cette religion que quand ils
-secouèrent le joug de l’Espagne. Genève devint un état entièrement
-républicain en devenant calviniste.
-
-Toute la maison d’Autriche écarta ces religions de ses états autant
-qu’il lui fut possible. Elles n’approchèrent presque point de l’Espagne.
-Elles ont été extirpées par le fer et par le feu dans les états du duc
-de Savoie, qui ont été leur berceau. Les habitants des vallées
-piémontaises ont éprouvé, en 1655, ce que les peuples de Mérindol et de
-Cabrières éprouvèrent en France sous François Iᵉʳ. Le duc de Savoie
-absolu a exterminé chez lui la secte dès qu’elle lui a paru dangereuse:
-il n’en reste que quelques faibles rejetons ignorés dans les rochers qui
-les renferment. On ne vit point les luthériens et les calvinistes causer
-de grands troubles en France sous le gouvernement ferme de François Iᵉʳ
-et de Henri II: mais dès que le gouvernement fut faible et partagé, les
-querelles de religion furent violentes. Les Condé et les Coligni,
-devenus calvinistes parceque les Guises étaient catholiques,
-bouleversèrent l’état à l’envi. La légèreté et l’impétuosité de la
-nation, la fureur de la nouveauté et l’enthousiasme, firent, pendant
-quarante ans, du peuple le plus poli un peuple de barbares.
-
-Henri IV, né dans cette secte qu’il aimait sans être entêté d’aucune, ne
-put, malgré ses victoires et ses vertus, régner sans abandonner le
-calvinisme: devenu catholique, il ne fut pas assez ingrat pour vouloir
-détruire un parti si long-temps ennemi des rois, mais auquel il devait
-en partie sa couronne; et s’il avait voulu détruire cette faction, il ne
-l’aurait pas pu. Il la chérit, la protégea, et la réprima.
-
-Les huguenots en France fesaient alors à peu près la douzième partie de
-la nation. Il y avait parmi eux des seigneurs puissants: des villes
-entières étaient protestantes. Ils avaient fait la guerre aux rois: on
-avait été contraint de leur donner des places de sûreté: Henri III leur
-en avait accordé quatorze dans le seul Dauphiné; Montauban, Nîmes dans
-le Languedoc; Saumur, et surtout La Rochelle, qui fesait une république
-à part, et que le commerce et la faveur de l’Angleterre pouvaient rendre
-puissante. Enfin Henri IV sembla satisfaire son goût, sa politique, et
-même son devoir, en accordant au parti le célèbre édit de Nantes, en
-1598. Cet édit n’était au fond que la confirmation des priviléges que
-les protestants de France avaient obtenus des rois précédents les armes
-à la main, et que Henri-le-Grand, affermi sur le trône, leur laissa par
-bonne volonté.
-
-Par cet édit de Nantes[270], que le nom de Henri IV rendit plus célèbre
-que tous les autres, tout seigneur de fief haut justicier pouvait avoir
-dans son château plein exercice de la religion prétendue réformée: tout
-seigneur sans haute justice pouvait admettre trente personnes à son
-prêche. L’entier exercice de cette religion était autorisé dans tous les
-lieux qui ressortissaient immédiatement à un parlement.
-
-Les calvinistes pouvaient faire imprimer, sans s’adresser aux
-supérieurs, tous leurs livres, dans les villes où leur religion était
-permise.
-
-Ils étaient déclarés capables de toutes les charges et dignités de
-l’état; et il y parut bien en effet, puisque le roi fit ducs et pairs
-les seigneurs de La Trimouille et de Rosni.
-
-On créa une chambre exprès au parlement de Paris, composée d’un
-président et de seize conseillers, laquelle jugea tous les procès des
-réformés, non seulement dans le district immense du ressort de Paris,
-mais dans celui de Normandie et de Bretagne. Elle fut nommée _la chambre
-de l’édit_. Il n’y eut jamais, à la vérité, qu’un seul calviniste admis
-de droit parmi les conseillers de cette juridiction. Cependant, comme
-elle était destinée à empêcher les vexations dont le parti se plaignait,
-et que les hommes se piquent toujours de remplir un devoir qui les
-distingue, cette chambre, composée de catholiques, rendit toujours aux
-huguenots, de leur aveu même, la justice la plus impartiale.
-
-Ils avaient une espèce de petit parlement à Castres, indépendant de
-celui de Toulouse. Il y eut à Grenoble et à Bordeaux des chambres
-mi-parties catholiques et calvinistes. Leurs Églises s’assemblaient en
-synodes, comme l’Église gallicane. Ces priviléges et beaucoup d’autres
-incorporèrent ainsi les calvinistes au reste de la nation. C’était à la
-vérité attacher des ennemis ensemble; mais l’autorité, la bonté et
-l’adresse de ce grand roi les continrent pendant sa vie.
-
-Après la mort à jamais effrayante et déplorable de Henri IV, dans la
-faiblesse d’une minorité et sous une cour divisée, il était bien
-difficile que l’esprit républicain des réformés n’abusât de ses
-priviléges, et que la cour, toute faible qu’elle était, ne voulût les
-restreindre. Les huguenots avaient déjà établi en France des _cercles_,
-à l’imitation de l’Allemagne. Les députés de ces cercles étaient souvent
-séditieux; et il y avait dans le parti des seigneurs pleins d’ambition.
-Le duc de Bouillon, et surtout le duc de Rohan, le chef le plus
-accrédité des huguenots, précipitèrent bientôt dans la révolte l’esprit
-remuant des prédicants et le zèle aveugle des peuples. L’assemblée
-générale du parti osa, dès 1615, présenter à la cour un cahier par
-lequel, entre autres articles injurieux, elle demandait qu’on réformât
-le conseil du roi. Ils prirent les armes en quelques endroits dès l’an
-1616; et l’audace des huguenots se joignant aux divisions de la cour, à
-la haine contre les favoris, à l’inquiétude de la nation, tout fut
-long-temps dans le trouble. C’était des séditions, des intrigues, des
-menaces, des prises d’armes, des paix faites à la hâte, et rompues de
-même; c’est ce qui fesait dire au célèbre cardinal Bentivoglio, alors
-nonce en France[271], qu’il n’y avait vu que des orages.
-
-Dans l’année 1621, les Églises réformées de France offrirent à
-Lesdiguières, devenu depuis connétable, le généralat de leurs armées, et
-cent mille écus par mois. Mais Lesdiguières, plus éclairé dans son
-ambition qu’eux dans leurs factions, et qui les connaissait pour les
-avoir commandés, aima mieux alors les combattre que d’être à leur tête;
-et pour réponse à leurs offres, il se fit catholique. Les huguenots
-s’adressèrent ensuite au maréchal duc de Bouillon, qui dit qu’il était
-trop vieux; enfin ils donnèrent cette malheureuse place au duc de Rohan,
-qui, conjointement avec son frère Soubise, osa faire la guerre au roi de
-France.
-
-La même année le connétable de Luines mena Louis XIII de province en
-province. Il soumit plus de cinquante villes, presque sans résistance;
-mais il échoua devant Montauban; le roi eut l’affront de décamper. On
-assiégea en vain La Rochelle, elle résistait par elle-même et par les
-secours de l’Angleterre; et le duc de Rohan, coupable du crime de
-lèse-majesté, traita de la paix avec son roi, presque de couronne à
-couronne.
-
-Après cette paix et après la mort du connétable de Luines, il fallut
-encore recommencer la guerre et assiéger de nouveau La Rochelle,
-toujours liguée contre son souverain avec l’Angleterre et avec les
-calvinistes du royaume. Une femme[272] (c’était la mère du duc de Rohan)
-défendit cette ville pendant un an contre l’armée royale, contre
-l’activité du cardinal de Richelieu, et contre l’intrépidité de Louis
-XIII, qui affronta plus d’une fois la mort à ce siége. La ville souffrit
-toutes les extrémités de la faim; et on ne dut la reddition de la place
-qu’à cette digue de cinq cents pieds de long que le cardinal de
-Richelieu fit construire, à l’exemple de celle qu’Alexandre fit
-autrefois élever devant Tyr. Elle dompta la mer et les Rochellois. Le
-maire Guiton, qui voulait s’ensevelir sous les ruines de La Rochelle,
-eut l’audace, après s’être rendu à discrétion, de paraître avec ses
-gardes devant le cardinal de Richelieu. Les maires des principales
-villes des huguenots en avaient. On ôta les siens à Guiton, et les
-priviléges à la ville. Le duc de Rohan, chef des hérétiques rebelles,
-continuait toujours la guerre pour son parti; et, abandonné des Anglais,
-quoique protestants, il se liguait avec les Espagnols, quoique
-catholiques. Mais la conduite ferme du cardinal de Richelieu força les
-huguenots, battus de tous côtés, à se soumettre.
-
-Tous les édits qu’on leur avait accordés jusqu’alors avaient été des
-traités avec les rois. Richelieu voulut que celui qu’il fit rendre fût
-appelé _l’édit de grace_. Le roi y parla en souverain qui pardonne. On
-ôta l’exercice de la nouvelle religion à La Rochelle, à l’île de Ré, à
-Oléron, à Privas, à Pamiers; du reste, on laissa subsister l’édit de
-Nantes, que les calvinistes regardèrent toujours comme leur loi
-fondamentale.
-
-Il paraît étrange que le cardinal de Richelieu, si absolu et si
-audacieux, n’abolît pas ce fameux édit: il eut alors une autre vue, plus
-difficile peut-être à remplir, mais non moins conforme à l’étendue de
-son ambition et à la hauteur de ses pensées. Il rechercha la gloire de
-subjuguer les esprits; il s’en croyait capable par ses lumières, par sa
-puissance et par sa politique. Son projet était de gagner quelques
-prédicants que les réformés appelaient alors _ministres_, et qu’on nomme
-aujourd’hui _pasteurs_; de leur faire d’abord avouer que le culte
-catholique n’était pas un crime devant Dieu, de les mener ensuite par
-degrés, de leur accorder quelques points peu importants, et de paraître
-aux yeux de la cour de Rome ne leur avoir rien accordé. Il comptait
-éblouir une partie des réformés, séduire l’autre par les présents et par
-les graces, et avoir enfin toutes les apparences de les avoir réunis à
-l’Église, laissant au temps à faire le reste, et n’envisageant que la
-gloire d’avoir ou fait ou préparé ce grand ouvrage, et de passer pour
-l’avoir fait. Le fameux capucin Joseph d’un côté, et deux ministres
-gagnés de l’autre, entamèrent cette négociation. Mais il parut que le
-cardinal de Richelieu avait trop présumé, et qu’il est plus difficile
-d’accorder des théologiens que de faire des digues sur l’Océan.
-
-Richelieu, rebuté, se proposa d’écraser les calvinistes. D’autres soins
-l’en empêchèrent. Il avait à combattre à-la-fois les grands du royaume,
-la maison royale, toute la maison d’Autriche, et souvent Louis XIII
-lui-même. Il mourut enfin, au milieu de tous ces orages, d’une mort
-prématurée. Il laissa tous ses desseins encore imparfaits, et un nom
-plus éclatant que cher et vénérable.
-
-Cependant, après la prise de La Rochelle et l’édit de grace, les guerres
-civiles cessèrent, et il n’y eut plus que des disputes. On imprimait de
-part et d’autre de ces gros livres qu’on ne lit plus. Le clergé, et
-surtout les jésuites, cherchaient à convertir des huguenots. Les
-ministres tâchaient d’attirer quelques catholiques à leurs opinions. Le
-conseil du roi était occupé à rendre des arrêts pour un cimetière que
-les deux religions se disputaient dans un village, pour un temple bâti
-sur un fonds appartenant autrefois à l’Église, pour des écoles, pour des
-droits de châteaux, pour des enterrements, pour des cloches; et rarement
-les réformés gagnaient leurs procès. Il n’y eut plus, après tant de
-dévastations et de saccagements, que ces petites épines. Les huguenots
-n’eurent plus de chef depuis que le duc de Rohan cessa de l’être, et que
-la maison de Bouillon n’eut plus Sedan. Ils se firent même un mérite de
-rester tranquilles au milieu des factions de la fronde et des guerres
-civiles que des princes, des parlements et des évêques excitèrent, en
-prétendant servir le roi contre le cardinal Mazarin.
-
-Il ne fut presque point question de religion pendant la vie de ce
-ministre. Il ne fit nulle difficulté de donner la place de
-contrôleur-général des finances à un calviniste étranger, nommé Hervart.
-Tous les réformés entrèrent dans les fermes, dans les sous-fermes, dans
-toutes les places qui en dépendent.
-
-Colbert, qui ranima l’industrie de la nation, et qu’on peut regarder
-comme le fondateur du commerce, employa beaucoup de huguenots dans les
-arts, dans les manufactures, dans la marine. Tous ces objets utiles, qui
-les occupaient, adoucirent peu-à-peu dans eux la fureur épidémique de la
-controverse; et la gloire qui environna cinquante ans Louis XIV, sa
-puissance, son gouvernement ferme et vigoureux, ôtèrent au parti
-réformé, comme à tous les ordres de l’état, toute idée de résistance.
-Les fêtes magnifiques d’une cour galante jetaient même du ridicule sur
-le pédantisme des huguenots. A mesure que le bon goût se perfectionnait,
-les psaumes de Marot et de Bèze ne pouvaient plus insensiblement
-inspirer que du dégoût. Ces psaumes, qui avaient charmé la cour de
-François II, n’étaient plus faits que pour la populace sous Louis XIV.
-La saine philosophie, qui commença vers le milieu de ce siècle à percer
-un peu dans le monde, devait encore dégoûter à la longue les honnêtes
-gens des disputes de controverse.
-
-Mais, en attendant que la raison se fît peu-à-peu écouter des hommes,
-l’esprit même de dispute pouvait servir à entretenir la tranquillité de
-l’état; car les jansénistes commençant alors à paraître avec quelque
-réputation, ils partageaient les suffrages de ceux qui se nourrissent de
-ces subtilités: ils écrivaient contre les jésuites et contre les
-huguenots: ceux-ci répondaient aux jansénistes et aux jésuites: les
-luthériens de la province d’Alsace écrivaient contre eux tous. Une
-guerre de plume entre tant de partis, pendant que l’état était occupé de
-grandes choses, et que le gouvernement était tout puissant, ne pouvait
-devenir en peu d’années qu’une occupation de gens oisifs, qui dégénère
-tôt ou tard en indifférence.
-
-Louis XIV était animé contre les réformés[273], par les remontrances
-continuelles de son clergé, par les insinuations des jésuites, par la
-cour de Rome, et enfin par le chancelier Le Tellier et Louvois, son
-fils, tous deux ennemis de Colbert, et qui voulaient perdre les réformés
-comme rebelles, parceque Colbert les protégeait comme des sujets utiles.
-Louis XIV, nullement instruit d’ailleurs du fond de leur doctrine, les
-regardait, non sans quelque raison, comme d’anciens révoltés soumis avec
-peine. Il s’appliqua d’abord à miner par degrés, de tous côtés,
-l’édifice de leur religion: on leur ôtait un temple sur le moindre
-prétexte: on leur défendit d’épouser des filles catholiques; et, en
-cela, on ne fut pas peut-être assez politique: c’était ignorer le
-pouvoir d’un sexe que la cour, pourtant, connaissait si bien. Les
-intendants et les évêques tâchaient, par les moyens les plus plausibles,
-d’enlever aux huguenots leurs enfants. Colbert eut ordre, en 1681, de ne
-plus recevoir aucun homme de cette religion dans les fermes. On les
-exclut, autant qu’on le put, des communautés des _arts et métiers_. Le
-roi, en les tenant ainsi sous le joug, ne l’appesantissait pas toujours.
-On défendit par des arrêts toute violence contre eux. On mêla les
-insinuations aux sévérités, et il n’y eut alors de rigueur qu’avec les
-formalités[274] de la justice.
-
-On employa surtout un moyen souvent efficace de conversion: ce fut
-l’argent; mais on ne fit pas assez d’usage de ce ressort. Pellisson fut
-chargé de ce ministère secret. C’est ce même Pellisson, long-temps
-calviniste, si connu par ses ouvrages, par une éloquence pleine
-d’abondance, par son attachement au surintendant Fouquet, dont il avait
-été le premier commis, le favori, et la victime. Il eut le bonheur
-d’être éclairé et de changer de religion, dans un temps où ce changement
-pouvait le mener aux dignités et à la fortune. Il prit l’habit
-ecclésiastique, obtint des bénéfices et une place de maître
-des requêtes. Le roi lui confia le revenu des abbayes de
-Saint-Germain-des-Prés et de Cluni, vers l’année 1677, avec les revenus
-du tiers des économats, pour être distribués à ceux qui voudraient se
-convertir. Le cardinal Lecamus, évêque de Grenoble, s’était déjà servi
-de cette méthode. Pellisson, chargé de ce département, envoyait l’argent
-dans les provinces. On tâchait d’opérer beaucoup de conversions pour peu
-d’argent. De petites sommes, distribuées à des indigents, enflaient la
-liste que Pellisson présentait au roi tous les trois mois, en lui
-persuadant que tout cédait dans le monde à sa puissance ou à ses
-bienfaits.
-
-Le conseil, encouragé par ces petits succès, que le temps eût rendus
-plus considérables, s’enhardit, en 1681, à donner une déclaration par
-laquelle les enfants étaient reçus à renoncer à leur religion à l’âge de
-sept ans; et à l’appui de cette déclaration, on prit dans les provinces
-beaucoup d’enfants pour les faire abjurer, et on logea des gens de
-guerre chez les parents.
-
-Ce fut cette précipitation du chancelier Le Tellier et de Louvois, son
-fils, qui fit d’abord déserter, en 1681, beaucoup de familles du Poitou,
-de la Saintonge, et des provinces voisines. Les étrangers se hâtèrent
-d’en profiter.
-
-Les rois d’Angleterre et de Danemark, et surtout la ville d’Amsterdam,
-invitèrent les calvinistes de France à se réfugier dans leurs états, et
-leur assurèrent une subsistance. Amsterdam s’engagea même à bâtir mille
-maisons pour les fugitifs.
-
-Le conseil vit les suites dangereuses de l’usage trop prompt de
-l’autorité, et crut y remédier par l’autorité même. On sentait combien
-étaient nécessaires les artisans dans un pays où le commerce florissait,
-et les gens de mer dans un temps où l’on établissait une puissante
-marine. On ordonna la peine des galères contre ceux de ces professions
-qui tenteraient de s’échapper.
-
-On remarqua que plusieurs familles calvinistes vendaient leurs
-immeubles. Aussitôt parut une déclaration qui confisqua tous ces
-immeubles, en cas que les vendeurs sortissent dans un an du royaume.
-Alors la sévérité redoubla contre les ministres. On interdisait leurs
-temples sur la plus légère contravention. Toutes les rentes laissées par
-testament aux consistoires furent appliquées aux hôpitaux du royaume.
-
-Ou défendit aux maîtres d’école calvinistes de recevoir des
-pensionnaires. On mit les ministres à la taille; on ôta la noblesse aux
-maires protestants. Les officiers de la maison du roi, les secrétaires
-du roi, qui étaient protestants, eurent ordre de se défaire de leurs
-charges. On n’admit plus ceux de cette religion, ni parmi les notaires,
-les avocats, ni même dans la fonction de procureurs.
-
-Il était enjoint à tout le clergé de faire des prosélytes, et il était
-défendu aux pasteurs réformés d’en faire, sous peine de bannissement
-perpétuel. Tous ces arrêts étaient publiquement sollicités par le clergé
-de France. C’était, après tout, les enfants de la maison, qui ne
-voulaient point de partage avec des étrangers introduits par force.
-
-Pellisson continuait d’acheter des convertis; mais madame Hervart, veuve
-du contrôleur-général des finances, animée de ce zèle de religion qu’on
-a remarqué de tout temps dans les femmes, envoyait autant d’argent pour
-empêcher les conversions, que Pellisson pour en faire.
-
-(1682) Enfin, les huguenots osèrent désobéir en quelques endroits. Ils
-s’assemblèrent dans le Vivarais et dans le Dauphiné, près des lieux ou
-l’on avait démoli leurs temples. On les attaqua; ils se défendirent. Ce
-n’était qu’une très légère étincelle du feu des anciennes guerres
-civiles. Deux ou trois cents malheureux, sans chef, sans places, et même
-sans desseins, furent dispersés en un quart d’heure: les supplices
-suivirent leur défaite. L’intendant du Dauphiné fit rouer le petit-fils
-du pasteur Charnier, qui avait dressé l’édit de Nantes. Il est au rang
-des plus fameux martyrs de la secte, et ce nom de Charnier a été
-long-temps en vénération chez les protestants.
-
-(1683) L’intendant du Languedoc[275] fit rouer vif le prédicant Chomel.
-On condamna trois autres au même supplice, et dix à être pendus: la
-fuite qu’ils avaient prise les sauva, et ils ne furent exécutés qu’en
-effigie.
-
-Tout cela inspirait la terreur, et en même temps augmentait
-l’opiniâtreté. On sait trop que les hommes s’attachent à leur religion à
-mesure qu’ils souffrent pour elle.
-
-Ce fut alors qu’on persuada au roi qu’après avoir envoyé des
-missionnaires dans toutes les provinces, il fallait y envoyer des
-dragons. Ces violences parurent faites à contre-temps; elles étaient les
-suites de l’esprit qui régnait alors à la cour, que tout devait fléchir
-au nom de Louis XIV. On ne songeait pas que les huguenots n’étaient plus
-ceux de Jarnac, de Moncontour et de Coutras; que la rage des guerres
-civiles était éteinte; que cette longue maladie était dégénérée en
-langueur; que tout n’a qu’un temps chez les hommes; que si les pères
-avaient été rebelles sous Louis XIII, les enfants étaient soumis sous
-Louis XIV. On voyait en Angleterre, en Hollande, en Allemagne, plusieurs
-sectes, qui s’étaient mutuellement égorgées le siècle passé, vivre
-maintenant en paix dans les mêmes villes. Tout prouvait qu’un roi absolu
-pouvait être également bien servi par des catholiques et par des
-protestants. Les luthériens d’Alsace en étaient un témoignage
-authentique. Il parut enfin que la reine Christine avait eu raison de
-dire dans une de ses lettres, à l’occasion de ces violences et de ces
-émigrations: «Je considère la France comme un malade à qui l’on coupe
-bras et jambes, pour le traiter d’un mal que la douceur et la patience
-auraient entièrement guéri.»
-
-Louis XIV, qui, en se saisissant de Strasbourg, en 1681, y protégeait le
-luthéranisme, pouvait tolérer dans ses états le calvinisme, que le temps
-aurait pu abolir, comme il diminue un peu, chaque jour, le nombre des
-luthériens en Alsace. Pouvait-on imaginer qu’en forçant un grand nombre
-de sujets, on n’en perdrait pas un plus grand nombre, qui, malgré les
-édits et malgré les gardes, échapperait par la fuite à une violence
-regardée comme une horrible persécution? Pourquoi, enfin, vouloir faire
-haïr à plus d’un million d’hommes un nom cher et précieux, auquel, et
-protestants et catholiques, et Français et étrangers, avaient alors
-joint celui de _grand_? La politique même semblait pouvoir engager à
-conserver les calvinistes, pour les opposer aux prétentions continuelles
-de la cour de Rome. C’était en ce temps-là même que le roi avait
-ouvertement rompu avec Innocent XI, ennemi de la France. Mais Louis XIV,
-conciliant les intérêts de sa religion, et ceux de sa grandeur, voulut
-à-la-fois humilier le pape d’une main, et écraser le calvinisme de
-l’autre.
-
-Il envisageait, dans ces deux entreprises, cet éclat de gloire dont il
-était idolâtre en toutes choses. Les évêques, plusieurs intendants, tout
-le conseil, lui persuadèrent que ses soldats, en se montrant seulement,
-achèveraient ce que ses bienfaits et les missions avaient commencé. Il
-crut n’user que d’autorité; mais ceux à qui cette autorité fut commise
-usèrent d’une extrême rigueur.
-
-Vers la fin de 1684, et au commencement de 1685, tandis que Louis XIV,
-toujours puissamment armé, ne craignait aucun de ses voisins, les
-troupes furent envoyées dans toutes les villes et dans tous les châteaux
-où il y avait le plus de protestants; et comme les dragons, assez mal
-disciplinés dans ce temps-là, furent ceux qui commirent le plus d’excès,
-on appela cette exécution _la dragonnade_.
-
-Les frontières étaient aussi soigneusement gardées qu’on le pouvait,
-pour prévenir la fuite de ceux qu’on voulait réunir à l’Église. C’était
-une espèce de chasse qu’on fesait dans une grande enceinte.
-
-Un évêque, un intendant, ou un subdélégué, ou un curé, ou quelqu’un
-d’autorisé, marchait à la tête des soldats. On assemblait les
-principales familles calvinistes, surtout celles qu’on croyait les plus
-faciles. Elles renonçaient à leur religion au nom des autres, et les
-obstinés étaient livrés aux soldats, qui eurent toute licence, excepté
-celle de tuer. Il y eut pourtant plusieurs personnes si cruellement
-maltraitées, qu’elles en moururent. Les enfants des réfugiés, dans les
-pays étrangers, jettent encore des cris sur cette persécution de leurs
-pères: ils la comparent aux plus violentes que souffrit l’Église dans
-les premiers temps.
-
-C’était un étrange contraste que du sein d’une cour voluptueuse, où
-régnaient la douceur des mœurs, les graces, les charmes de la société,
-il partît des ordres si durs et si impitoyables. Le marquis de Louvois
-porta dans cette affaire l’inflexibilité de son caractère; on y reconnut
-le même génie qui avait voulu ensevelir la Hollande sous les eaux, et
-qui, depuis, mit le Palatinat en cendres. Il y a encore des lettres de
-sa main, de cette année, 1685, conçues en ces termes: «Sa majesté veut
-qu’on fasse éprouver les dernières rigueurs à ceux qui ne voudront pas
-se faire de sa religion; et ceux qui auront la sotte gloire de vouloir
-demeurer les derniers, doivent être poussés jusqu’à la dernière
-extrémité.»
-
-Paris ne fut point exposé à ces vexations; les cris se seraient fait
-entendre au trône de trop près. On veut bien faire des malheureux, mais
-on souffre d’entendre leurs clameurs.
-
-(1685) Tandis qu’on fesait ainsi tomber partout les temples, et qu’on
-demandait dans les provinces des abjurations à main armée, l’édit de
-Nantes fut enfin cassé, au mois[276] d’octobre 1685; et on acheva de
-ruiner l’édifice qui était déjà miné de toutes parts.
-
-La chambre de l’édit[277] avait déjà été supprimée. Il fut ordonné aux
-conseillers calvinistes du parlement de se défaire de leurs charges. Une
-foule d’arrêts du conseil parut coup sur coup, pour extirper les restes
-de la religion proscrite. Celui qui paraissait le plus fatal fut l’ordre
-d’arracher les enfants aux prétendus réformés, pour les remettre entre
-les mains des plus proches parents catholiques; ordre contre lequel la
-nature réclamait à si haute voix qu’il ne fut pas exécuté.
-
-Mais dans ce célèbre édit qui révoqua celui de Nantes, il paraît qu’on
-prépara un événement tout contraire au but qu’on s’était proposé. On
-voulait la réunion des calvinistes à l’Église dans le royaume.
-Gourville, homme très judicieux, consulté par Louvois, lui avait
-proposé, comme on sait, de faire enfermer tous les ministres, et de ne
-relâcher que ceux qui, gagnés par des pensions secrètes, abjureraient en
-public, et serviraient à la réunion plus que des missionnaires et des
-soldats. Au lieu de suivre cet avis politique, il fut ordonné, par
-l’édit, à tous les ministres qui ne voulaient pas se convertir, de
-sortir du royaume dans quinze jours. C’était s’aveugler que de penser
-qu’en chassant les pasteurs, une grande partie du troupeau ne suivrait
-pas. C’était bien présumer de sa puissance, et mal connaître les hommes,
-de croire que tant de cœurs ulcérés et tant d’imaginations échauffées
-par l’idée du martyre, surtout dans les pays méridionaux de la France,
-ne s’exposeraient pas à tout, pour aller chez les étrangers publier leur
-constance et la gloire de leur exil, parmi tant de nations envieuses de
-Louis XIV, qui tendaient les bras à ces troupes fugitives.
-
-Le vieux chancelier Le Tellier, en signant l’édit, s’écria plein de
-joie: «Nunc dimittis servum tuum, Domine..... quia viderunt oculi mei
-salutare tuum[278].» Il ne savait pas qu’il signait un des grands
-malheurs de la France[279].
-
-Louvois, son fils, se trompait encore en croyant qu’il suffirait d’un
-ordre de sa main pour garder toutes les frontières et toutes les côtes
-contre ceux qui se fesaient un devoir de la fuite. L’industrie occupée à
-tromper la loi est toujours plus forte que l’autorité. Il suffisait de
-quelques gardes gagnés, pour favoriser la foule des réfugiés. Près de
-cinquante mille familles, en trois ans de temps, sortirent du royaume,
-et furent après suivies par d’autres. Elles allèrent porter chez les
-étrangers les arts, les manufactures, la richesse. Presque tout le nord
-de l’Allemagne, pays encore agreste et dénué d’industrie, reçut une
-nouvelle face de ces multitudes transplantées. Elles peuplèrent des
-villes entières. Les étoffes, les galons, les chapeaux, les bas, qu’on
-achetait auparavant de la France, furent fabriqués par eux. Un faubourg
-entier de Londres fut peuplé d’ouvriers français en soie; d’autres y
-portèrent l’art de donner la perfection aux cristaux, qui fut alors
-perdu en France. On trouve encore très communément dans l’Allemagne l’or
-que les réfugiés y répandirent[280]. Ainsi la France perdit environ cinq
-cent mille habitants, une quantité prodigieuse d’espèces, et surtout des
-arts dont ses ennemis s’enrichirent. La Hollande y gagna d’excellents
-officiers et des soldats. Le prince d’Orange et le duc de Savoie eurent
-des régiments entiers de réfugiés. Ces mêmes souverains de Savoie et de
-Piémont, qui avaient exercé tant de cruautés contre les réformés de
-leurs pays, soudoyaient ceux de France; et ce n’était pas assurément par
-zèle de religion que le prince d’Orange les enrôlait. Il y en eut qui
-s’établirent jusque vers le Cap-de-Bonne-Espérance. Le neveu du célèbre
-Duquesne, lieutenant-général de la marine, fonda une petite colonie à
-cette extrémité de la terre; elle n’a pas prospéré; ceux qui
-s’embarquèrent périrent pour la plupart. Mais enfin il y a encore des
-restes de cette colonie voisine des Hottentots. Les Français ont été
-dispersés plus loin que les Juifs.
-
-Ce fut en vain qu’on remplit les prisons et les galères de ceux qu’on
-arrêta dans leur fuite. Que faire de tant de malheureux, affermis dans
-leur croyance par les tourments? comment laisser aux galères des gens de
-loi, des vieillards infirmes? On en fit embarquer quelques centaines
-pour l’Amérique. Enfin le conseil imagina que, quand la sortie du
-royaume ne serait plus défendue, les esprits n’étant plus animés par le
-plaisir secret de désobéir, il y aurait moins de désertions. On se
-trompa encore; et après avoir ouvert les passages, on les referma
-inutilement une seconde fois.
-
-On défendit aux calvinistes, en 1685, de se faire servir par des
-catholiques, de peur que les maîtres ne pervertissent les domestiques;
-et, l’année d’après, un autre édit leur ordonna de se défaire des
-domestiques huguenots, afin de pouvoir les arrêter comme vagabonds. Il
-n’y avait rien de stable dans la manière de les persécuter, que le
-dessein de les opprimer pour les convertir.
-
-Tous les temples détruits, tous les ministres bannis, il s’agissait de
-retenir dans la communion romaine tous ceux qui avaient changé par
-persuasion ou par crainte. Il en restait plus[281] de quatre cent mille
-dans le royaume. Ils étaient obligés d’aller à la messe et de communier.
-Quelques uns, qui rejetèrent l’hostie après l’avoir reçue, furent
-condamnés à être brûlés vifs. Les corps de ceux qui ne voulaient pas
-recevoir les sacrements à la mort étaient traînés sur la claie, et jetés
-à la voirie.
-
-Toute persécution fait des prosélytes, quand elle frappe pendant la
-chaleur de l’enthousiasme. Les calvinistes s’assemblèrent partout pour
-chanter leurs psaumes, malgré la peine de mort décernée contre ceux qui
-tiendraient des assemblées. Il y avait aussi peine de mort contre les
-ministres qui rentreraient dans le royaume, et cinq mille cinq cents
-livres de récompense pour qui les dénoncerait. Il en revint plusieurs
-qu’on fit périr par la corde ou par la roue[282].
-
-La secte subsista en paraissant écrasée. Elle espéra en vain, dans la
-guerre de 1689, que le roi Guillaume, ayant détrôné son beau-père
-catholique, soutiendrait en France le calvinisme. Mais, dans la guerre
-de 1701, la rébellion et le fanatisme éclatèrent en Languedoc et dans
-les contrées voisines.
-
-Cette rébellion fut excitée par des prophéties. Les prédictions ont été
-de tout temps un moyen dont on s’est servi pour séduire les simples, et
-pour enflammer les fanatiques. De cent événements que la fourberie ose
-prédire, si la fortune en amène un seul, les autres sont oubliés, et
-celui-là reste comme un gage de la faveur de Dieu, et comme la preuve
-d’un prodige. Si aucune prédiction ne s’accomplit, on les explique, on
-leur donne un nouveau sens; les enthousiastes l’adoptent, et les
-imbéciles le croient.
-
-Le ministre Jurieu fut un des plus ardents prophètes. Il commença par se
-mettre au-dessus d’un Cotterus[283], de je ne sais quelle
-Christine[284], d’un Justus Velsius[285], d’un Drabitius[286], qu’il
-regarde comme gens inspirés de Dieu. Ensuite il se mit presque à côté de
-l’auteur de l’_Apocalypse_ et de saint Paul; ses partisans, ou plutôt
-ses ennemis, firent frapper une médaille en Hollande avec cet exergue,
-_Jurius propheta_. Il promit la délivrance du peuple de Dieu pendant
-huit années. Son école de prophétie s’était établie dans les montagnes
-du Dauphiné, du Vivarais et des Cévennes, pays tout propre aux
-prédictions, peuplé d’ignorants et de cervelles chaudes, échauffées par
-la chaleur du climat, et plus encore par leurs prédicants.
-
-La première école de prophétie fut établie dans une verrerie, sur une
-montagne du Dauphiné, appelée Peira; un vieil huguenot, nommé De Serre,
-y annonça la ruine de Babylone, et le rétablissement de Jérusalem. Il
-montrait aux enfants les paroles de l’Écriture, qui disent: «Quand trois
-ou quatre sont assemblés en mon nom, mon esprit est parmi eux[287]; et
-avec un grain de foi on transportera des montagnes[288].» Ensuite il
-recevait l’esprit: on le lui conférait en lui soufflant dans la bouche,
-parcequ’il est dit dans _Saint-Matthieu_ que Jésus souffla sur ses
-disciples avant sa mort: il était hors de lui-même; il avait des
-convulsions; il changeait de voix; il restait immobile, égaré, les
-cheveux hérissés, selon l’ancien usage de toutes les nations, et selon
-ces règles de démence transmises de siècle en siècle. Les enfants
-recevaient ainsi le don de prophétie; et s’ils ne transportaient pas des
-montagnes, c’est qu’ils avaient assez de foi pour recevoir l’esprit, et
-pas assez pour faire des miracles: ainsi ils redoublaient de ferveur
-pour obtenir ce dernier don.
-
-Tandis que les Cévennes étaient ainsi l’école de l’enthousiasme, des
-ministres, qu’on appelait _apôtres_, revenaient en secret prêcher les
-peuples.
-
-Claude Brousson, d’une famille de Nîmes considérée, homme éloquent et
-plein de zèle, très estimé chez les étrangers, retourna dans sa patrie
-en 1698, y fut convaincu non seulement d’avoir rempli son ministère
-malgré les édits, mais devoir eu, dix ans auparavant, des
-correspondances avec les ennemis de l’état. En effet, il avait formé le
-projet d’introduire des troupes anglaises et savoyardes dans le
-Languedoc. Ce projet, écrit de sa main, et adressé au duc de Schomberg,
-avait été intercepté depuis long-temps, et était entre les mains de
-l’intendant de la province. Brousson, errant de ville en ville, fut
-saisi à Oléron, et transféré à la citadelle de Montpellier. L’intendant
-et ses juges l’interrogèrent; il répondit qu’il était l’apôtre de
-Jésus-Christ, qu’il avait reçu le Saint-Esprit, qu’il ne devait pas
-trahir le dépôt de la foi, que son devoir était de distribuer le pain de
-la parole à ses frères. On lui demanda si les apôtres avaient écrit des
-projets pour faire révolter des provinces: on lui montra son fatal
-écrit, et les juges le condamnèrent tous d’une voix à être roué vif.
-(1698) Il mourut comme mouraient les premiers martyrs. Toute la secte,
-loin de le regarder comme un criminel d’état, ne vit en lui qu’un saint,
-qui avait scellé sa foi de son sang; et on imprima le _Martyre de M. de
-Brousson_[289].
-
-Alors les prophètes se multiplient, et l’esprit de fureur redouble. Il
-arrive malheureusement qu’en 1703 un abbé de la maison Du Chaila,
-inspecteur des missions, obtient un ordre de la cour de faire enfermer
-dans un couvent deux filles d’un gentilhomme nouveau converti. Au lieu
-de les conduire au couvent, il les mène d’abord dans son château. Les
-calvinistes s’attroupent: on enfonce les portes: on délivre les deux
-filles et quelques autres prisonniers. Les séditieux saisissent l’abbé
-Du Chaila; ils lui offrent la vie, s’il veut être de leur religion. Il
-la refuse. Un prophète lui crie: «Meurs donc, l’esprit te condamne, ton
-péché est contre toi:» et il est tué à coups de fusil. Aussitôt après
-ils saisissent les receveurs de la capitation, et les pendent avec leurs
-rôles au cou. De là ils se jettent sur les prêtres qu’ils rencontrent,
-et les massacrent. On les poursuit: ils se retirent au milieu des bois
-et des rochers. Leur nombre s’accroît: leurs prophètes et leurs
-prophétesses leur annoncent de la part de Dieu le rétablissement de
-Jérusalem et la chute de Babylone. Un abbé de La Bourlie paraît
-tout-à-coup au milieu d’eux dans leurs retraites sauvages, et leur
-apporte de l’argent et des armes.
-
-C’était le fils du marquis de Guiscard, sous-gouverneur du roi, l’un des
-plus sages hommes du royaume. Le fils était bien indigne d’un tel père.
-Réfugié en Hollande pour un crime, il va exciter les Cévennes à la
-révolte. On le vit quelque temps après passer à Londres, où il fut
-arrêté en 1711 pour avoir trahi le ministère anglais, après avoir trahi
-son pays. Amené devant le conseil, il prit sur la table un de ces longs
-canifs avec lesquels on peut commettre un meurtre; il en frappa le
-chancelier Robert Harley, depuis comte d’Oxford, et on le conduisit en
-prison chargé de fers. Il prévint son supplice en se donnant la mort
-lui-même. Ce fut donc cet homme qui, au nom des Anglais, des Hollandais
-et du duc de Savoie, vint encourager les fanatiques, et leur promettre
-de puissants secours.
-
-(1703) Une grande partie du pays les favorisait secrètement. Leur cri de
-guerre était: _Point d’impôts et liberté de conscience._ Ce cri séduit
-partout la populace. Ces fureurs justifiaient aux yeux du peuple le
-dessein qu’avait eu Louis XIV d’extirper le calvinisme; mais sans la
-révocation de l’édit de Nantes, on n’aurait pas eu à combattre ces
-fureurs.
-
-Le roi envoie d’abord le maréchal de Montrevel avec quelques troupes. Il
-fait la guerre à ces misérables avec une barbarie qui surpasse la leur.
-On roue, on brûle les prisonniers; mais aussi les soldats qui tombent
-entre les mains des révoltés périssent par des morts cruelles. Le roi,
-obligé de soutenir la guerre partout, ne pouvait envoyer contre eux que
-peu de troupes. Il était difficile de les surprendre dans des rochers
-presque inaccessibles alors, dans des cavernes, dans des bois où ils se
-rendaient par des chemins non frayés, et dont ils descendaient
-tout-à-coup comme des bêtes féroces. Ils défirent même, dans un combat
-réglé, des troupes de la marine. On employa contre eux successivement
-trois maréchaux de France.
-
-Au maréchal de Montrevel succéda, en 1704, le maréchal de Villars. Comme
-il lui était plus difficile encore de les trouver que de les battre, le
-maréchal de Villars, après s’être fait craindre, leur fit proposer une
-amnistie. Quelques uns d’entre eux y consentirent, détrompés des
-promesses d’être secourus par le duc de Savoie, qui, à l’exemple de tant
-de souverains, les persécutait chez lui, et avait voulu les protéger
-chez ses ennemis.
-
-Le plus accrédité de leurs chefs, et le seul qui mérite d’être nommé,
-était Jean Cavalier. Je l’ai vu depuis en Hollande et en Angleterre.
-C’était un petit homme blond, d’une physionomie douce et agréable. On
-l’appelait David dans son parti. De garçon boulanger, il était devenu
-chef d’une assez grande multitude, à l’âge de vingt-trois ans, par son
-courage, et à l’aide d’une prophétesse qui le fit reconnaître sur un
-ordre exprès du Saint-Esprit. On le trouva à la tête de huit cents
-hommes qu’il enrégimentait, quand on lui proposa l’amnistie[290]. Il
-demanda des otages: on lui en donna. Il vint, suivi d’un des chefs, à
-Nîmes, où il traita avec le maréchal de Villars.
-
-(1704) Il promit de former quatre régiments des révoltés, qui
-serviraient le roi sous quatre colonels, dont il serait le premier, et
-dont il nomma les trois autres. Ces régiments devaient avoir l’exercice
-libre de leur religion, comme les troupes étrangères à la solde de
-France; mais cet exercice ne devait point être permis ailleurs.
-
-On acceptait ces conditions, quand des émissaires de Hollande vinrent en
-empêcher l’effet avec de l’argent et des promesses. Ils détachèrent de
-Cavalier les principaux fanatiques; mais ayant donné sa parole au
-maréchal de Villars, il la voulut tenir. Il accepta le brevet de
-colonel, et commença à former son régiment avec cent trente hommes qui
-lui étaient affectionnés.
-
-J’ai entendu souvent de la bouche du maréchal de Villars, qu’il avait
-demandé à ce jeune homme comment il pouvait à son âge avoir eu tant
-d’autorité sur des hommes si féroces et si indisciplinables. Il répondit
-que, quand on lui désobéissait, sa prophétesse, qu’on appelait _la
-grande Marie_, était sur-le-champ inspirée, et condamnait à mort les
-réfractaires, qu’on tuait sans raisonner[291]. Ayant fait depuis la
-même question à Cavalier, j’en eus la même réponse.
-
-Cette négociation singulière se fesait après la bataille d’Hochstedt.
-Louis XIV, qui avait proscrit le calvinisme avec tant de hauteur, fit la
-paix, sous le nom d’amnistie, avec un garçon boulanger; et le maréchal
-de Villars lui présenta le brevet de colonel, et celui d’une pension de
-douze cents livres.
-
-Le nouveau colonel alla à Versailles; il y reçut les ordres du ministre
-de la guerre. Le roi le vit, et haussa les épaules. Cavalier, observé
-par le ministère, craignit, et se retira en Piémont. De là il passa en
-Hollande et en Angleterre. Il fit la guerre en Espagne, et y commanda un
-régiment de réfugiés français à la bataille d’Almanza. Ce qui arriva à
-ce régiment sert à prouver la rage des guerres civiles, et combien la
-religion ajoute à cette fureur. La troupe de Cavalier se trouva opposée
-à un régiment français. Dès qu’ils se reconnurent, ils fondirent l’un
-sur l’autre avec la baïonnette sans tirer. On a déjà remarqué[292] que
-la baïonnette agit peu dans les combats. La contenance de la première
-ligne, composée de trois rangs, après avoir fait feu, décide du sort de
-la journée; mais ici la fureur fit ce que ne fait presque jamais la
-valeur. Il ne resta pas trois cents hommes de ces régiments. Le maréchal
-de Berwick contait souvent avec étonnement cette aventure.
-
-Cavalier est mort officier général et gouverneur de l’île de Jersey,
-avec une grande réputation de valeur, n’ayant de ses premières fureurs
-conservé que le courage, et ayant peu-à-peu substitué la prudence à un
-fanatisme qui n’était plus soutenu par l’exemple.
-
-Le maréchal de Villars, rappelé du Languedoc, fut remplacé par le
-maréchal de Berwick. Les malheurs des armes du roi enhardissaient alors
-les fanatiques du Languedoc, qui espéraient les secours du ciel et en
-recevaient des alliés. On leur fesait toucher de l’argent par la voie de
-Genève. Ils attendaient des officiers, qui devaient leur être envoyés de
-Hollande et d’Angleterre. Ils avaient des intelligences dans toutes les
-villes de la province.
-
-On peut mettre au rang des plus grandes conspirations, celle qu’ils
-formèrent de saisir dans Nîmes le duc de Berwick et l’intendant Bâville,
-de faire révolter le Languedoc et le Dauphiné, et d’y introduire les
-ennemis. Le secret fut gardé par plus de mille conjurés. L’indiscrétion
-d’un seul fit tout découvrir. Plus de deux cents personnes périrent dans
-les supplices. Le maréchal de Berwick fit exterminer, par le fer et par
-le feu, tout ce qu’on rencontra de ces malheureux. Les uns moururent les
-armes à la main, les autres sur les roues ou dans les flammes. Quelques
-uns, plus adonnés à la prophétie qu’aux armes, trouvèrent moyen d’aller
-en Hollande. Les réfugiés français les y reçurent comme des envoyés
-célestes, ils marchèrent au-devant d’eux, chantant des psaumes, et
-jonchant leur chemin de branches d’arbres. Plusieurs de ces prophètes
-allèrent en Angleterre; mais trouvant que l’Église épiscopale tenait
-trop de l’Église romaine, ils voulurent faire dominer la leur. Leur
-persuasion était si pleine, que, ne doutant pas qu’avec beaucoup de foi
-on ne fît beaucoup de miracles, ils offrirent de ressusciter un mort, et
-même tel mort que l’on voudrait choisir. Partout le peuple est peuple;
-et les presbytériens pouvaient se joindre à ces fanatiques contre le
-clergé anglican. Qui croirait qu’un des plus grands géomètres de
-l’Europe, Fatio Duillier[293], et un homme de lettres fort savant, nommé
-Daudé, fassent à la tête de ces énergumènes? Le fanatisme rend la
-science même sa complice, et étouffe la raison.
-
-Le ministère anglais prit le parti qu’on aurait dû toujours prendre avec
-les hommes à miracles. On leur permit de déterrer un mort dans le
-cimetière de l’église cathédrale. La place fut entourée de gardes. Tout
-se passa juridiquement. La scène finit par mettre au pilori les
-prophètes.
-
-Ces excès du fanatisme ne pouvaient guère réussir en Angleterre, où la
-philosophie commençait à dominer. Ils ne troublaient plus l’Allemagne,
-depuis que les trois religions, la catholique, l’évangélique, et la
-réformée, y étaient également protégées par les traités de Vestphalie.
-Les Provinces-Unies admettaient dans leur sein toutes les religions, par
-une tolérance politique. Enfin, il n’y eut, sur la fin de ce siècle, que
-la France qui essuya de grandes querelles ecclésiastiques, malgré les
-progrès de la raison. Cette raison, si lente à s’introduire chez les
-doctes, pouvait à peine encore percer chez les docteurs, encore moins
-dans le commun des citoyens. Il faut d’abord qu’elle soit établie dans
-les principales têtes; elle descend aux autres de proche en proche, et
-gouverne enfin le peuple même qui ne la connaît pas, mais qui, voyant
-que ses supérieurs sont modérés, apprend aussi à l’être. C’est un des
-grands ouvrages du temps, et ce temps n’était pas encore venu.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVII.
-
-Du jansénisme.
-
-
-Le calvinisme devait nécessairement enfanter des guerres civiles, et
-ébranler les fondements des états. Le jansénisme ne pouvait exciter que
-des querelles théologiques et des guerres de plume; car les réformateurs
-du seizième siècle ayant déchiré tous les liens par qui l’Église romaine
-tenait les hommes, ayant traité d’idolâtrie ce qu’elle avait de plus
-sacré, ayant ouvert les portes de ses cloîtres, et remis ses trésors
-dans les mains des séculiers, il fallait qu’un des deux partis pérît par
-l’autre. Il n’y a point de pays, en effet, où la religion de Calvin et
-de Luther ait paru sans exciter des persécutions et des guerres.
-
-Mais les jansénistes n’attaquant point l’Église, n’en voulant ni aux
-dogmes fondamentaux, ni aux biens, et écrivant sur des questions
-abstraites, tantôt contre les réformés, tantôt contre les constitutions
-des papes, n’eurent enfin de crédit nulle part; et ils ont fini par
-voir leur secte méprisée dans presque toute l’Europe, quoiqu’elle ait eu
-plusieurs partisans très respectables par leurs talents et par leurs
-mœurs.
-
-Dans le temps même où les huguenots attiraient une attention sérieuse,
-le jansénisme inquiéta la France plus qu’il ne la troubla. Ces disputes
-étaient venues d’ailleurs, comme bien d’autres. D’abord, un certain
-docteur de Louvain, nommé Michel Bay, qu’on appelait Baïus, selon la
-coutume du pédantisme de ces temps-là, s’avisa de soutenir, vers l’an
-1552, quelques propositions sur la grace et sur la prédestination. Cette
-question, ainsi que presque toute la métaphysique, rentre, pour le fond,
-dans le labyrinthe de la fatalité et de la liberté où toute l’antiquité
-s’est égarée, et où l’homme n’a guère de fil qui le conduise.
-
-L’esprit de curiosité donné de Dieu à l’homme, cette impulsion
-nécessaire pour nous instruire, nous emporte sans cesse au-delà du but,
-comme tous les autres ressorts de notre ame, qui, s’ils ne pouvaient
-nous pousser trop loin, ne nous exciteraient peut-être jamais assez.
-
-Ainsi, on a disputé sur tout ce qu’on connaît, et sur tout ce qu’on ne
-connaît pas: mais les disputes des anciens philosophes furent toujours
-paisibles; et celles des théologiens souvent sanglantes, et toujours
-turbulentes.
-
-Des cordeliers, qui n’entendaient pas plus ces questions que Michel
-Baïus, crurent le libre arbitre renversé, et la doctrine de Scot en
-danger. Fâchés d’ailleurs contre Baïus, au sujet d’une querelle à peu
-près dans le même goût, ils déférèrent soixante et seize propositions de
-Baïus au pape Pie V. Ce fut Sixte-Quint, alors général des cordeliers,
-qui dressa la bulle de condamnation, en 1567.
-
-Soit crainte de se compromettre, soit dégoût d’examiner de telles
-subtilités, soit indifférence et mépris pour des thèses de Louvain, on
-condamna respectivement les soixante et seize propositions en gros,
-comme hérétiques, sentant l’hérésie, malsonnantes, téméraires, et
-suspectes, sans rien spécifier, et sans entrer dans aucun détail. Cette
-méthode tient de la suprême puissance, et laisse peu de prise à la
-dispute. Les docteurs de Louvain furent très empêchés en recevant la
-bulle; il y avait surtout une phrase dans laquelle une virgule, mise à
-une place ou à une autre, condamnait ou tolérait quelques opinions de
-Michel Baïus. L’université députa à Rome, pour savoir du saint-père où
-il fallait mettre la virgule. La cour de Rome, qui avait d’autres
-affaires, envoya pour toute réponse à ces Flamands un exemplaire de la
-bulle, dans lequel il il y avait point de virgule du tout. On le déposa
-dans les archives. Le grand-vicaire, nommé Morillon, dit qu’il fallait
-recevoir la bulle du pape, _quand même il y aurait des erreurs_. Ce
-Morillon avait raison en politique; car, assurément, il vaut mieux
-recevoir cent bulles erronées que de mettre cent villes en cendres,
-comme ont fait les huguenots et leurs adversaires. Baïus crut Morillon,
-et se rétracta paisiblement.
-
-Quelques années après, l’Espagne, aussi fertile en auteurs scolastiques
-que stérile en philosophes, produisit Molina le jésuite, qui crut avoir
-découvert précisément comment Dieu agit sur les créatures, et comment
-les créatures lui résistent. Il distingua l’ordre naturel et l’ordre
-surnaturel, la prédestination à la grace, et la prédestination à la
-gloire, la grace prévenante, et la coopérante. Il fut l’inventeur du
-concours concomitant, de la science moyenne et du congruisme. Cette
-science moyenne, et ce congruisme, étaient surtout des idées rares.
-Dieu, par sa science moyenne, consulte habilement la volonté de l’homme,
-pour savoir ce que l’homme fera quand il aura eu sa grace; et ensuite,
-selon l’usage qu’il devine que fera le libre arbitre, il prend ses
-arrangements en conséquence, pour déterminer l’homme, et ces
-arrangements sont le congruisme.
-
-Les dominicains espagnols, qui n’entendaient pas plus cette explication
-que les jésuites, mais qui étaient jaloux d’eux, écrivirent que le livre
-de _Molina était le précurseur de l’antechrist_.
-
-La cour de Rome évoqua la dispute, qui était déjà entre les mains des
-grands inquisiteurs, et ordonna, avec beaucoup de sagesse, le silence
-aux deux partis, qui ne le gardèrent ni l’un ni l’autre.
-
-Enfin, on plaida sérieusement devant Clément VIII, et, à la honte de
-l’esprit humain, tout Rome prit parti dans le procès. Un jésuite, nommé
-Achille Gaillard, assura le pape qu’il avait un moyen sûr de rendre la
-paix à l’Église; il proposa gravement d’accepter la prédestination
-gratuite, à condition que les dominicains admettraient la science
-moyenne, et qu’on ajusterait ces deux systèmes comme on pourrait. Les
-dominicains refusèrent l’accommodement d’Achille Gaillard. Leur célèbre
-Lemos soutint le concours prévenant et le complément de la vertu active.
-Les congrégations se multiplièrent sans que personne s’entendît.
-
-Clément VIII mourut avant d’avoir pu réduire les arguments pour et
-contre à un sens clair. Paul V reprit le procès; mais comme lui-même en
-eut un plus important avec la république de Venise, il fit cesser toutes
-les congrégations, qu’on appela et qu’on appelle encore _de auxiliis_.
-On leur donnait ce nom, aussi peu clair par lui-même que les questions
-qu’on agitait, parceque ce mot signifie _secours_, et qu’il s’agissait,
-dans cette dispute, des secours que Dieu donne à la volonté faible des
-hommes. Paul V finit par ordonner aux deux partis de vivre en paix.
-
-Pendant que les jésuites établissaient leur science moyenne et leur
-congruisme, Cornélius Jansénius, évêque d’Ypres, renouvelait quelques
-idées de Baïus, dans un gros livre sur saint Augustin, qui ne fut
-imprimé qu’après sa mort; de sorte qu’il devint chef de secte, sans
-jamais s’en douter. Presque personne ne lut ce livre, qui a causé tant
-de troubles; mais Duverger de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, ami de
-Jansénius, homme aussi ardent qu’écrivain diffus et obscur, vint à
-Paris, et persuada de jeunes docteurs et quelques vieilles femmes. Les
-jésuites demandèrent à Rome la condamnation du livre de Jansénius, comme
-une suite de celle de Baïus, et l’obtinrent en 1641; mais, à Paris, la
-faculté de théologie, et tout ce qui se mêlait de raisonner, fut
-partagé. Il ne paraît pas qu’il y ait beaucoup à gagner à penser avec
-Jansénius que Dieu commande des choses impossibles; cela n’est ni
-philosophique, ni consolant: mais le plaisir secret d’être d’un parti,
-la haine que s’attiraient les jésuites, l’envie de se distinguer, et
-l’inquiétude d’esprit, formèrent une secte.
-
-La faculté condamna cinq propositions de Jansénius, à la pluralité des
-voix. Ces cinq propositions étaient extraites du livre très fidèlement
-quant au sens, mais non pas quant aux propres paroles. Soixante docteurs
-appelèrent au parlement comme d’abus, et la chambre des vacations
-ordonna que les parties comparaîtraient.
-
-Les parties ne comparurent point; mais, d’un côté, un docteur, nommé
-Habert[294], soulevait les esprits contre Jansénius; de l’autre, le
-fameux Arnauld, disciple de Saint-Cyran, défendait le jansénisme avec
-l’impétuosité de son éloquence. Il haïssait les jésuites encore plus
-qu’il n’aimait la grace efficace; et il était encore plus haï d’eux,
-comme né d’un père qui, s’étant donné au barreau, avait violemment
-plaidé pour l’université contre leur établissement. Ses parents
-s’étaient acquis beaucoup de considération dans la robe et dans l’épée.
-Son génie, et les circonstances où il se trouva, le déterminèrent à la
-guerre de plume, et à se faire chef de parti, espèce d’ambition devant
-qui toutes les autres disparaissent. Il combattit contre les jésuites et
-contre les réformés, jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans. On a de lui
-cent quatre volumes, dont presque aucun n’est aujourd’hui au rang de
-ces bons livres classiques qui honorent le siècle de Louis XIV, et qui
-sont la bibliothèque des nations. Tous ses ouvrages eurent une grande
-vogue dans son temps, et par la réputation de l’auteur, et par la
-chaleur des disputes. Cette chaleur s’est attiédie; les livres ont été
-oubliés. Il n’est resté que ce qui appartenait simplement à la raison,
-sa _Géométrie_, la _Grammaire raisonnée_, la _Logique_, auxquelles il
-eut beaucoup de part. Personne n’était né avec un esprit plus
-philosophique; mais sa philosophie fut corrompue en lui par la faction
-qui l’entraîna, et qui plongea soixante ans, dans de misérables disputes
-de l’école, et dans les malheurs attachés à l’opiniâtreté, un esprit
-fait pour éclairer les hommes.
-
-L’université étant partagée sur ces cinq fameuses propositions, les
-évêques le furent aussi. Quatre-vingt-huit évêques de France écrivirent
-en corps à Innocent X, pour le prier de décider; et onze autres
-écrivirent pour le prier de n’en rien faire. Innocent X jugea; il
-condamna chacune des cinq propositions à part; mais toujours sans citer
-les pages dont elles étaient tirées, ni ce qui les précédait et ce qui
-les suivait.
-
-Cette omission, qu’on n’aurait pas faite dans une affaire civile au
-moindre des tribunaux, fut faite et par la Sorbonne, et par les
-jansénistes, et par les jésuites, et par le souverain pontife. Le fond
-des cinq propositions condamnées est évidemment dans Jansénius. Il n’y a
-qu’à ouvrir le troisième tome, à la page 138, édition de Paris, 1641; on
-y lira mot à mot: «Tout cela démontre pleinement et évidemment qu’il
-n’est rien de plus certain et de plus fondamental dans la doctrine de
-saint Augustin, qu’il y a certains commandements impossibles, non
-seulement aux infidèles, aux aveugles, aux endurcis, mais aux fidèles et
-aux justes, malgré leurs volontés et leurs efforts, selon les forces
-qu’ils ont; et que la grace, qui peut rendre ces commandements
-possibles, leur manque.» On peut aussi lire, à la page 165, «que
-Jésus-Christ n’est pas, selon saint Augustin, mort pour tous les
-hommes.»
-
-Le cardinal Mazarin fit recevoir unanimement la bulle du pape par
-l’assemblée du clergé. Il était bien alors avec le pape; il n’aimait pas
-les jansénistes, et il haïssait avec raison les factions.
-
-La paix semblait rendue à l’Église de France: mais les jansénistes
-écrivirent tant de lettres, on cita tant saint Augustin, on fit agir
-tant de femmes, qu’après la bulle acceptée il y eut plus de jansénistes
-que jamais.
-
-Un prêtre de Saint-Sulpice s’avisa de refuser l’absolution à M. de
-Liancourt, parcequ’on disait qu’il ne croyait pas que les cinq
-propositions fussent dans Jansénius, et qu’il avait dans sa maison des
-hérétiques. Ce fut un nouveau scandale, un nouveau sujet d’écrits. Le
-docteur Arnauld se signala, et dans une nouvelle lettre à un duc et pair
-ou réel ou imaginaire, il soutint que les propositions de Jansénius
-condamnées n’étaient pas dans Jansénius, mais qu’elles se trouvaient
-dans saint Augustin, et dans plusieurs pères. Il ajouta que «saint
-Pierre était un juste à qui la grace, sans laquelle on ne peut rien,
-avait manqué.»
-
-Il est vrai que saint Augustin et saint Jean Chrysostôme avaient dit la
-même chose; mais les conjonctures, qui changent tout, rendirent Arnauld
-coupable. On disait qu’il fallait mettre de l’eau dans le vin des saints
-pères; car ce qui est un objet si sérieux pour les uns est toujours pour
-les autres un sujet de plaisanterie. La faculté s’assembla; le
-chancelier Séguier y vint même de la part du roi. Arnauld fut condamné,
-et exclus de la Sorbonne, en 1654[295]. La présence du chancelier parmi
-des théologiens eut un air de despotisme qui déplut au public; et le
-soin qu’on eut de garnir la salle d’une foule de docteurs, moines
-mendiants, qui n’étaient pas accoutumés de s’y trouver en si grand
-nombre, fit dire à Pascal, dans ses _Provinciales_, «qu’il était plus
-aisé de trouver des moines que des raisons.»
-
-La plupart de ces moines n’admettaient point le congruisme, la science
-moyenne, la grace versatile de Molina; mais ils soutenaient une grace
-suffisante à laquelle la volonté peut consentir, et ne consent jamais;
-une grace efficace à laquelle on peut résister, et à laquelle on ne
-résiste pas; et ils expliquaient cela clairement, en disant qu’on
-pouvait résister à cette grace dans le sens divisé, et non pas dans le
-sens composé.
-
-Si ces choses sublimes ne sont pas trop d’accord avec la raison humaine,
-le sentiment d’Arnauld et des jansénistes semblait trop d’accord avec le
-pur calvinisme. C’était précisément le fond de la querelle des
-gomaristes et des arminiens[296]. Elle divisa la Hollande comme le
-jansénisme divisa la France; mais elle devint en Hollande une faction
-politique, plus qu’une dispute de gens oisifs; elle fit couler sur un
-échafaud le sang du pensionnaire Barnevelt: violence atroce que les
-Hollandais détestent aujourd’hui, après avoir ouvert les yeux sur
-l’absurdité de ces disputes, sur l’horreur de la persécution, et sur
-l’heureuse nécessité de la tolérance: ressource des sages qui
-gouvernent, contre l’enthousiasme passager de ceux qui argumentent.
-Cette dispute ne produisit en France que des mandements, des bulles, des
-lettres de cachet, et des brochures, parcequ’il y avait alors des
-querelles plus importantes.
-
-Arnauld fut donc seulement exclus de la faculté. Cette petite
-persécution lui attira une foule d’amis: mais lui et les jansénistes
-eurent toujours contre eux l’Église et le pape. Une des premières
-démarches d’Alexandre VII, successeur d’Innocent X, fut de renouveler
-les censures contre les cinq propositions. Les évêques de France, qui
-avaient déjà dressé un formulaire, en firent encore un nouveau, dont la
-fin était conçue en ces termes: «Je condamne de cœur et de bouche la
-doctrine des cinq propositions contenues dans le livre de Cornélius
-Jansénius, laquelle doctrine n’est point celle de saint Augustin, que
-Jansénius a mal expliquée.»
-
-Il fallut depuis souscrire cette formule; et les évêques la présentèrent
-dans leurs diocèses à tous ceux qui étaient suspects. On la voulut faire
-signer aux religieuses de Port-Royal de Paris et de Port-Royal des
-Champs. Ces deux maisons étaient le sanctuaire du jansénisme:
-Saint-Cyran et Arnauld les gouvernaient.
-
-Ils avaient établi auprès du monastère de Port-Royal des Champs une
-maison où s’étaient retirés plusieurs savants vertueux, mais entêtés,
-liés ensemble par la conformité des sentiments: ils y instruisaient de
-jeunes gens choisis. C’est de cette école qu’est sorti Racine[297], le
-poète de l’univers qui a le mieux connu le cœur humain. Pascal, le
-premier des satiriques français, car Despréaux ne fut que le second,
-était intimement lié avec ces illustres et dangereux solitaires. On
-présenta le formulaire à signer aux filles de Port-Royal de Paris et de
-Port-Royal des Champs; elles répondirent qu’elles ne pouvaient en
-conscience avouer, après le pape et les évêques, que les cinq
-propositions fussent dans le livre de Jansénius qu’elles n’avaient pas
-lu; qu’assurément on n’avait pas pris sa pensée; qu’il se pouvait faire
-que ces cinq propositions fussent erronées; mais que Jansénius n’avait
-pas tort.
-
-Un tel entêtement irrita la cour. Le lieutenant civil d’Aubrai (il n’y
-avait point encore de lieutenant de police) alla à Port-Royal des Champs
-faire sortir tous les solitaires qui s’y étaient retirés, et tous les
-jeunes gens qu’ils élevaient. On menaça de détruire les deux monastères:
-un miracle les sauva.
-
-Mademoiselle Perrier, pensionnaire de Port-Royal de Paris, nièce du
-célèbre Pascal, avait mal à un œil: on fit à Port-Royal la cérémonie de
-baiser une épine de la couronne qu’on mit autrefois sur la tête de
-Jésus-Christ. Cette épine était depuis quelque temps à Port-Royal. Il
-n’est pas trop aisé de savoir comment elle avait été sauvée et
-transportée de Jérusalem au faubourg Saint-Jacques. La malade la baisa:
-elle parut guérie plusieurs jours après. On ne manqua pas d’affirmer et
-d’attester qu’elle avait été guérie en un clin d’œil d’une fistule
-lacrymale désespérée. Cette fille n’est morte qu’en 1728. Des personnes
-qui ont long-temps vécu avec elle m’ont assuré que sa guérison avait été
-fort longue, et c’est ce qui est bien vraisemblable; mais ce qui ne
-l’est guère, c’est que Dieu, qui ne fait point de miracles pour amener à
-notre religion les dix-neuf vingtièmes de la terre, à qui cette religion
-est ou inconnue ou en horreur, eût en effet interrompu l’ordre de la
-nature en faveur d’une petite fille, pour justifier une douzaine de
-religieuses qui prétendaient que Cornélius Jansénius n’avait point écrit
-une douzaine de lignes qu’on lui attribue, ou qu’il les avait écrites
-dans une autre intention que celle qui lui est imputée.
-
-Le miracle eut un si grand éclat, que les jésuites écrivirent contre
-lui. Un P. Annat[298], confesseur de Louis XIV, publia le _Rabat-joie
-des jansénistes, à l’occasion du miracle qu’on dit être arrivé à
-Port-Royal, par un docteur catholique_. Annat n’était ni docteur ni
-docte. Il crut démontrer que si une épine était venue de Judée à Paris
-guérir la petite Perrier, c’était pour lui prouver que Jésus est mort
-pour _tous_, et non pour _plusieurs_: tous sifflèrent le P. Annat. Les
-jésuites prirent alors le parti de faire aussi des miracles de leur
-côté; mais ils n’eurent point la vogue: ceux des jansénistes étaient les
-seuls à la mode alors. Ils firent encore quelques années après un autre
-miracle. Il y eut à Port-Royal une sœur Gertrude guérie d’une enflure à
-la jambe. Ce prodige-là n’eut point de succès: le temps était passé, et
-sœur Gertrude n’avait point un Pascal pour oncle.
-
-Les jésuites, qui avaient pour eux les papes et les rois, étaient
-entièrement décriés dans l’esprit des peuples. On renouvelait contre eux
-les anciennes histoires de l’assassinat de Henri-le-Grand, médité par
-Barrière, exécuté par Châtel, leur écolier, le supplice du P. Guignard,
-leur bannissement de France et de Venise, la conjuration des poudres, la
-banqueroute de Séville[299]. On tentait toutes les voies de les rendre
-odieux. Pascal fit plus, il les rendit ridicules. Ses _Lettres
-provinciales_, qui paraissaient alors, étaient un modèle d’éloquence et
-de plaisanterie. Les meilleures comédies de Molière n’ont pas plus de
-sel que les premières _Lettres provinciales_: Bossuet n’a rien de plus
-sublime que les dernières.
-
-Il est vrai que tout le livre portait sur un fondement faux. On
-attribuait adroitement à toute la société des opinions extravagantes de
-plusieurs jésuites espagnols et flamands. On les aurait déterrées aussi
-bien chez des casuistes dominicains et franciscains; mais c’était aux
-seuls jésuites qu’on en voulait. On tâchait, dans ces lettres, de
-prouver qu’ils avaient un dessein formé de corrompre les mœurs des
-hommes; dessein qu’aucune secte, aucune société n’a jamais eu et ne peut
-avoir; mais il ne s’agissait pas d’avoir raison, il s’agissait de
-divertir le public.
-
-Les jésuites, qui n’avaient alors aucun bon écrivain, ne purent effacer
-l’opprobre dont les couvrit le livre le mieux écrit qui eût encore paru
-en France; mais il leur arriva dans leurs querelles la même chose à peu
-près qu’au cardinal Mazarin. Les Blot, les Marigni, et les Barbançon,
-avaient fait rire toute la France à ses dépens; et il fut le maître de
-la France. Ces pères eurent le crédit de faire brûler les _Lettres
-provinciales_, par un arrêt du parlement de Provence[300]: ils n’en
-furent pas moins ridicules, et en devinrent plus odieux à la nation.
-
-On enleva les principales religieuses de l’abbaye de Port-Royal de Paris
-avec deux cents gardes, et on les dispersa dans d’autres couvents: on ne
-laissa que celles qui voulurent signer le formulaire. La dispersion de
-ces religieuses intéressa tout Paris. Sœur Perdreau et sœur Passart,
-qui signèrent et en firent signer d’autres, furent le sujet des
-plaisanteries et des chansons dont la ville fut inondée par cette espèce
-d’hommes oisifs qui ne voit jamais dans les choses que le côté plaisant,
-et qui se divertit toujours, tandis que les persuadés gémissent, que les
-frondeurs déclament, et que le gouvernement agit.
-
-Les jansénistes s’affermirent par la persécution. Quatre prélats,
-Arnauld, évêque d’Angers, frère du docteur; Buzanval, de Beauvais;
-Pavillon, d’Aleth; et Caulet, de Pamiers, le même qui depuis résista à
-Louis XIV sur la régale, se déclarèrent contre le formulaire. C’était un
-nouveau formulaire composé par le pape Alexandre VII lui-même, semblable
-en tout pour le fond au premier, reçu en France par les évêques, et même
-par le parlement. Alexandre VII, indigné, nomma neuf évêques français
-pour faire le procès aux quatre prélats réfractaires. Alors les esprits
-s’aigrirent plus que jamais.
-
-Mais lorsque tout était en feu pour savoir si les cinq propositions
-étaient ou n’étaient pas dans Jansénius, Rospigliosi, devenu pape sous
-le nom de Clément IX, pacifia tout pour quelque temps. Il engagea les
-quatre évêques à signer _sincèrement_ le formulaire, au lieu de
-_purement et simplement_; ainsi il sembla permis de croire, en
-condamnant les cinq propositions, qu’elles n’étaient point extraites de
-Jansénius. Les quatre évêques donnèrent quelques petites explications:
-l’accortise italienne calma la vivacité française. Un mot substitué à un
-autre opéra cette paix qu’on appela _la paix de Clément IX_, et même _la
-paix de l’Église_, quoiqu’il ne s’agît que d’une dispute ignorée, ou
-méprisée dans le reste du monde. Il paraît que depuis le temps de Baïus,
-les papes eurent toujours pour but d’étouffer ces controverses dans
-lesquelles on ne s’entend point, et de réduire les deux partis à
-enseigner la même morale que tout le monde entend. Rien n’était plus
-raisonnable; mais on avait affaire à des hommes.
-
-Le gouvernement mit en liberté les jansénistes qui étaient prisonniers à
-la Bastille, et entre autres Saci, auteur de la _Version du Testament_.
-On fit revenir les religieuses exilées; elles signèrent _sincèrement_,
-et crurent triompher par ce mot. Arnauld sortit de la retraite ou il
-s’était caché, et fut présenté au roi, accueilli du nonce, regardé par
-le public comme un père de l’Église; il s’engagea dès-lors à ne
-combattre que les calvinistes, car il fallait qu’il fît la guerre. Ce
-temps de tranquillité produisit son livre de _la Perpétuité de la foi_,
-dans lequel il fut aidé par Nicole; et ce fut le sujet de la grande
-controverse entre eux et Claude le ministre, controverse dans laquelle
-chaque parti se crut victorieux, selon l’usage.
-
-La paix de Clément IX ayant été donnée à des esprits peu pacifiques, qui
-étaient tous en mouvement, ne fut qu’une trève passagère. Les cabales
-sourdes, les intrigues et les injures continuèrent des deux côtés.
-
-La duchesse de Longueville, sœur du grand Condé, si connue par les
-guerres civiles et par ses amours, devenue vieille et sans occupation,
-se fit dévote; et comme elle haïssait la cour, et qu’il lui fallait de
-l’intrigue, elle se fit janséniste. Elle bâtit un corps de logis à
-Port-Royal des Champs, où elle se retirait quelquefois avec les
-solitaires. Ce fut leur temps le plus florissant: Les Arnauld, les
-Nicole, les Le Maistre, les Herman, les Saci, beaucoup d’hommes, qui,
-quoique moins célèbres, avaient pourtant beaucoup de mérite et de
-réputation, s’assemblaient chez elle. Ils substituaient au bel esprit
-que la duchesse de Longueville tenait de l’hôtel de Rambouillet, leurs
-conversations solides, et ce tout d’esprit mâle, vigoureux et animé, qui
-fesait le caractère de leurs livres et de leurs entretiens. Ils ne
-contribuèrent pas peu à répandre en France le bon goût et la vraie
-éloquence. Mais malheureusement ils étaient encore plus jaloux d’y
-répandre leurs opinions. Ils semblaient être eux-mêmes une preuve de ce
-système de la fatalité qu’on leur reprochait. On eût dit qu’ils étaient
-entraînés par une détermination invincible à s’attirer des persécutions
-sur des chimères, tandis qu’ils pouvaient jouir de la plus grande
-considération et de la vie la plus heureuse en renonçant à ces vaines
-disputes.
-
-(1679) La faction des jésuites, toujours irritée des _Lettres
-provinciales_, remua tout contre le parti. Madame de Longueville, ne
-pouvant plus cabaler pour la fronde, cabala pour le jansénisme. Il se
-tenait des assemblées à Paris, tantôt chez elle, tantôt chez Arnauld. Le
-roi, qui avait déjà résolu d’extirper le calvinisme, ne voulait point
-d’une nouvelle secte. Il menaça; et enfin Arnauld craignant des ennemis
-armés de l’autorité souveraine, privé de l’appui de madame de
-Longueville que la mort enleva, prit le parti de quitter pour jamais la
-France, et d’aller vivre dans les Pays-Bas, inconnu, sans fortune, même
-sans domestiques; lui, dont le neveu avait été ministre d’état; lui, qui
-aurait pu être cardinal. Le plaisir d’écrire en liberté lui tint lieu de
-tout. Il vécut jusqu’en 1694, dans une retraite ignorée du monde, et
-connue à ses seuls amis, toujours écrivant, toujours philosophe
-supérieur à la mauvaise fortune, et donnant jusqu’au dernier moment
-l’exemple d’une ame pure, forte, et inébranlable.
-
-Son parti fut toujours persécuté dans les Pays-Bas catholiques; pays
-qu’on nomme d’_obédience_, et où les bulles des papes sont des lois
-souveraines. Il le fut encore plus en France.
-
-Ce qu’il y a d’étrange, c’est que la question, «si les cinq propositions
-se trouvaient en effet dans Jansénius», était toujours le seul prétexte
-de cette petite guerre intestine. La distinction du _fait_ et du _droit_
-occupait les esprits. On proposa enfin, en 1701, un problème
-théologique, qu’on appela _le cas de conscience par excellence_:
-«Pouvait-on donner les sacrements à un homme qui aurait signé le
-formulaire, en croyant, dans le fond de son cœur, que le pape et même
-l’Église peut se tromper sur les faits?» Quarante docteurs signèrent
-qu’on pouvait donner l’absolution à un tel homme.
-
-Aussitôt la guerre recommence. Le pape et les évêques voulaient qu’on
-les crût sur les faits. L’archevêque de Paris, Noailles, ordonna qu’on
-crût le _droit_ d’une foi divine, et le _fait_ d’une foi humaine. Les
-autres, et même l’archevêque de Cambrai, Fénélon, qui n’était pas
-content de M. de Noailles, exigèrent la foi divine pour le fait. Il eût
-mieux valu, peut-être, se donner la peine de citer les passages du
-livre; c’est ce qu’on ne fit jamais.
-
-Le pape Clément XI donna, en 1705, la bulle _Vineam Domini_, par
-laquelle il ordonna de croire le fait, sans expliquer si c’était d’une
-foi divine ou d’une foi humaine.
-
-C’était une nouveauté introduite dans l’Église de faire signer des
-bulles à des filles. On fit encore cet honneur aux religieuses de
-Port-Royal des Champs. Le cardinal de Noailles fut obligé de leur faire
-porter cette bulle pour les éprouver. Elles signèrent, sans déroger à la
-paix de Clément IX, et se retranchant dans le silence respectueux à
-l’égard du fait.
-
-On ne sait ce qui est plus singulier, ou l’aveu qu’on demandait à des
-filles, que cinq propositions étaient dans un livre latin, ou le refus
-obstiné de ces religieuses.
-
-Le roi demanda une bulle au pape pour la suppression de leur monastère.
-Le cardinal de Noailles les priva des sacrements. Leur avocat fut mis à
-la Bastille. Toutes les religieuses furent enlevées et mises chacune
-dans un couvent moins désobéissant. Le lieutenant de police[301] fit
-démolir, en 1709, leur maison de fond en comble; et enfin, en 1711, on
-déterra les corps qui étaient dans l’église et dans le cimetière, pour
-les transporter ailleurs.
-
-Les troubles n’étaient pas détruits avec ce monastère. Les jansénistes
-voulaient toujours cabaler, et les jésuites se rendre nécessaires. Le P.
-Quesnel, prêtre de l’Oratoire, ami du célèbre Arnauld, et qui fut
-compagnon de sa retraite jusqu’au dernier moment, avait, dès l’an 1671,
-composé un livre de réflexions pieuses sur le texte du Nouveau
-Testament. Ce livre contient quelques maximes qui pourraient paraître
-favorables au jansénisme; mais elles sont confondues dans une si grande
-foule de maximes saintes et pleines de cette onction qui gagne le cœur,
-que l’ouvrage fut reçu avec un applaudissement universel. Le bien s’y
-montre de tous côtés, et le mal, il faut le chercher. Plusieurs évêques
-lui donnèrent les plus grands éloges dans sa naissance, et les
-confirmèrent quand le livre eut reçu encore, par l’auteur, sa dernière
-perfection. Je sais même que l’abbé Renaudot, l’un des plus savants
-hommes de France, étant à Rome la première année du pontificat de
-Clément XI, allant un jour chez ce pape, qui aimait les savants et qui
-l’était lui-même, le trouva lisant le livre du P. Quesnel. «Voilà, lui
-dit le pape, un livre excellent. Nous n’avons personne à Rome qui soit
-capable d’écrire ainsi. Je voudrais attirer l’auteur auprès de moi.»
-C’est le même pape qui depuis condamna le livre.
-
-Il ne faut pourtant pas regarder ces éloges de Clément XI, et les
-censures qui suivirent les éloges, comme une contradiction. On peut être
-très touché, dans une lecture, des beautés frappantes d’un ouvrage, et
-en condamner ensuite les défauts cachés. Un des prélats qui avaient
-donné en France l’approbation la plus sincère au livre de Quesnel, était
-le cardinal de Noailles, archevêque de Paris. Il s’en était déclaré le
-protecteur lorsqu’il était évêque de Châlons; et le livre lui était
-dédié. Ce cardinal, plein de vertus et de science, le plus doux des
-hommes, le plus ami de la paix, protégeait quelques jansénistes, sans
-l’être; et aimait peu les jésuites, sans leur nuire et sans les
-craindre.
-
-Ces jésuites commençaient à jouir d’un grand crédit, depuis que le P. de
-La Chaise, gouvernant la conscience de Louis XIV, était en effet à la
-tête de l’Église gallicane. Le P. Quesnel, qui les craignait, était
-retiré à Bruxelles avec le savant bénédictin Gerberon, un prêtre nommé
-Brigode, et plusieurs autres du même parti. Il en était devenu chef
-après la mort du fameux Arnauld, et jouissait comme lui de cette gloire
-flatteuse de s’établir un empire secret indépendant des souverains, de
-régner sur des consciences, et d’être l’ame d’une faction composée
-d’esprits éclairés. Les jésuites, plus répandus que sa faction et plus
-puissants, déterrèrent bientôt Quesnel dans sa solitude. Ils le
-persécutèrent auprès de Philippe V, qui était encore maître des
-Pays-Bas, comme ils avaient poursuivi Arnauld, son maître, auprès de
-Louis XIV. Ils obtinrent un ordre du roi d’Espagne de faire arrêter ces
-solitaires. (1703) Quesnel fut mis dans les prisons de l’archevêché de
-Malines. Un gentilhomme, qui crut que le parti janséniste ferait sa
-fortune s’il délivrait le chef, perça les murs, et fit évader Quesnel,
-qui se retira à Amsterdam, où il est mort en 1719[302], dans une extrême
-vieillesse, après avoir contribué à former en Hollande quelques églises
-de jansénistes, troupeau faible qui dépérit tous les jours.
-
-Lorsqu’on l’arrêta, on saisit tous ses papiers, et on y trouva tout ce
-qui caractérise un parti formé. Il y avait une copie d’un ancien contrat
-fait par les jansénistes avec Antoinette Bourignon[303], célèbre
-visionnaire, femme riche, et qui avait acheté, sous le nom de son
-directeur, l’île de Nordstrand près du Holstein, pour y rassembler ceux
-qu’elle prétendait associer à une secte de mystiques qu’elle avait voulu
-établir.
-
-Cette Bourignon avait imprimé à ses frais dix-neuf gros volumes de
-pieuses rêveries, et dépensé la moitié de son bien à faire des
-prosélytes. Elle n’avait réussi qu’à se rendre ridicule, et même avait
-essuyé les persécutions attachées à toute innovation. Enfin, désespérant
-de s’établir dans son île, elle l’avait revendue aux jansénistes, qui ne
-s’y établirent pas plus qu’elle.
-
-On trouva encore dans les manuscrits de Quesnel un projet plus coupable,
-s’il n’avait été insensé. Louis XIV ayant envoyé en Hollande, en 1684,
-le comte d’Avaux, avec plein pouvoir d’admettre à une trève de vingt
-années les puissances qui voudraient y entrer, les jansénistes, sous le
-nom des _disciples de saint Augustin_, avaient imaginé de se faire
-comprendre dans cette trève, comme s’ils avaient été en effet un parti
-formidable, tel que celui des calvinistes le fut si long-temps. Cette
-idée chimérique était demeurée sans exécution; mais enfin les
-propositions de paix des jansénistes avec le roi de France avaient été
-rédigées par écrit. Il y avait eu certainement dans ce projet une envie
-de se rendre trop considérables; et c’en était assez pour être
-criminels. On fit aisément croire à Louis XIV qu’ils étaient dangereux.
-
-Il n’était pas assez instruit pour savoir que de vaines opinions de
-spéculation tomberaient d’elles-mêmes, si on les abandonnait à leur
-inutilité. C’était leur donner un poids qu’elles n’avaient point, que
-d’en faire des matières d’état. Il ne fut pas difficile de faire
-regarder le livre du P. Quesnel comme coupable, après que l’auteur eut
-été traité en séditieux. Les jésuites engagèrent le roi lui-même à faire
-demander à Rome la condamnation du livre. C’était en effet faire
-condamner le cardinal de Noailles, qui en avait été le protecteur le
-plus zélé. On se flattait avec raison que le pape Clément XI
-mortifierait l’archevêque de Paris. Il faut savoir que quand Clément XI
-était le cardinal Albani, il avait fait imprimer un livre tout moliniste
-de son ami le cardinal de Sfondrate, et que M. de Noailles avait été le
-dénonciateur de ce livre. Il était naturel de penser qu’Albani, devenu
-pape, ferait au moins, contre les approbations données à Quesnel, ce
-qu’on avait fait contre les approbations données à Sfondrate.
-
-On ne se trompa point: le pape Clément XI donna, vers l’an 1708, un
-décret contre le livre de Quesnel. Mais alors les affaires temporelles
-empêchèrent que cette affaire spirituelle, qu’on avait sollicitée, ne
-réussît. La cour était mécontente de Clément XI, qui avait reconnu
-l’archiduc Charles pour roi d’Espagne, après avoir reconnu Philippe V.
-On trouva des nullités dans son décret: il ne fut point reçu en France;
-et les querelles furent assoupies jusqu’à la mort du P. de La Chaise,
-confesseur du roi, homme doux, avec qui les voies de conciliation
-étaient toujours ouvertes, et qui ménageait dans le cardinal de Noailles
-l’allié de madame de Maintenon.
-
-Les jésuites étaient en possession de donner un confesseur au roi, comme
-à presque tous les princes catholiques. Cette prérogative était le fruit
-de leur institut, par lequel ils renoncent aux dignités ecclésiastiques.
-Ce que leur fondateur établit par humilité était devenu un principe de
-grandeur. Plus Louis XIV vieillissait, plus la place de confesseur
-devenait un ministère considérable. Ce poste fut donné à Le Tellier,
-fils d’un procureur de Vire[304], en Basse Normandie, homme sombre,
-ardent, inflexible, cachant ses violences sous un flegme apparent: il
-fit tout le mal qu’il pouvait faire dans cette place, où il est trop
-aisé d’inspirer ce qu’on veut, et de perdre qui l’on hait: il avait à
-venger ses injures particulières. Les jansénistes avaient fait condamner
-à Rome un de ses livres sur les cérémonies chinoises. Il était mal
-personnellement avec le cardinal de Noailles, et il ne savait rien
-ménager. Il remua toute l’Église de France. Il dressa, en 1711, des
-lettres et des mandements, que des évêques devaient signer. Il leur
-envoyait des accusations contre le cardinal de Noailles, au bas
-desquelles ils n’avaient plus qu’à mettre leur nom. De telles manœuvres,
-dans des affaires profanes, sont punies; elles furent découvertes, et
-n’en réussirent pas moins[305].
-
-La conscience du roi était alarmée par son confesseur autant que son
-autorité était blessée par l’idée d’un parti rebelle. En vain le
-cardinal de Noailles lui demanda justice de _ces mystères d’iniquité_;
-le confesseur persuada qu’il s’était servi des voies humaines pour faire
-réussir les choses divines; et comme en effet il défendait l’autorité du
-pape et celle de l’unité de l’Église, tout le fond de l’affaire lui
-était favorable. Le cardinal s’adressa au dauphin, duc de Bourgogne;
-mais il le trouva prévenu par les lettres et par les amis de
-l’archevêque de Cambrai. La faiblesse humaine entre dans tous les cœurs.
-Fénélon n’était pas encore assez philosophe pour oublier que le cardinal
-de Noailles avait contribué à le faire condamner; et Quesnel payait
-alors pour madame Guyon.
-
-Le cardinal n’obtint pas davantage du crédit de madame de Maintenon.
-Cette seule affaire pourrait faire connaître le caractère de cette dame,
-qui n’avait guère de sentiments à elle, et qui n’était occupée que de se
-conformer à ceux du roi. Trois lignes de sa main au cardinal de
-Noailles, développent tout ce qu’il faut penser, et d’elle, et de
-l’intrigue du P. Le Tellier, et des idées du roi, et de la conjoncture.
-«Vous me connaissez assez pour savoir ce que je pense sur la découverte
-nouvelle; mais bien des raisons doivent me retenir de parler. Ce n’est
-point à moi à juger et à condamner; je n’ai qu’à me taire et à prier
-pour l’Église, pour le roi, et pour vous. J’ai donné votre lettre au
-roi; elle a été lue: c’est tout ce que je puis vous en dire, étant
-abattue de tristesse.»
-
-Le cardinal archevêque, opprimé par un jésuite, ôta les pouvoirs de
-prêcher et de confesser à tous les jésuites, excepté à quelques uns des
-plus sages et des plus modérés. Sa place lui donnait le droit dangereux
-d’empêcher Le Tellier de confesser le roi; mais il n’osa pas irriter à
-ce point son ennemi[306]. «Je crains, écrivit-il à madame de Maintenon,
-de marquer au roi trop de soumission, en donnant les pouvoirs à celui
-qui les mérite le moins. Je prie Dieu de lui faire connaître le péril
-qu’il court en confiant son ame à un homme de ce caractère[307].»
-
-On voit dans plusieurs Mémoires que le P. Le Tellier dit qu’il fallait
-qu’il perdît sa place, ou le cardinal la sienne. Il est très
-vraisemblable qu’il le pensa, et peu qu’il l’ait dit.
-
-Quand les esprits sont aigris, les deux partis ne font plus que des
-démarches funestes. Des partisans du P. Le Tellier, des évêques qui
-espéraient le chapeau, employèrent l’autorité royale pour enflammer ces
-étincelles qu’on pouvait éteindre. Au lieu d’imiter Rome, qui avait
-plusieurs fois imposé silence aux deux partis; au lieu de réprimer un
-religieux, et de conduire le cardinal; au lieu de défendre ces combats
-comme les duels, et de réduire tous les prêtres, comme tous les
-seigneurs, à être utiles sans être dangereux; au lieu d’accabler enfin
-les deux partis sous le poids de la puissance suprême, soutenue par la
-raison et par tous les magistrats, Louis XIV crut bien faire de
-solliciter lui-même à Rome une déclaration de guerre, et de faire venir
-la fameuse constitution _Unigenitus_, qui remplit le reste de sa vie
-d’amertume.
-
-Le jésuite Le Tellier et son parti envoyèrent à Rome cent trois
-propositions à condamner. Le saint office en proscrivit cent et une. La
-bulle fut donnée au mois de septembre 1713. Elle vint, et souleva contre
-elle presque toute la France. Le roi l’avait demandée pour prévenir un
-schisme; et elle fut prête d’en causer un. La clameur fut générale,
-parceque, parmi ces cent et une propositions, il y en avait qui
-paraissaient à tout le monde contenir le sens le plus innocent, et la
-plus pure morale. Une nombreuse assemblée d’évêques fut convoquée à
-Paris. Quarante acceptèrent la bulle pour le bien de la paix; mais ils
-en donnèrent en même temps des explications, pour calmer les scrupules
-du public. L’acceptation pure et simple fut envoyée au pape, et les
-modifications furent pour les peuples. Ils prétendaient par là
-satisfaire à-la-fois le pontife, le roi, et la multitude; mais le
-cardinal de Noailles, et sept autres évêques de l’assemblée, qui se
-joignirent à lui, ne voulurent ni de la bulle, ni de ses correctifs. Ils
-écrivirent au pape pour demander ces correctifs mêmes à sa sainteté.
-C’était un affront qu’ils lui fesaient respectueusement. Le roi ne le
-souffrit pas: il empêcha que la lettre ne parût, renvoya les évêques
-dans leurs diocèses, défendit au cardinal de paraître à la cour. La
-persécution donna à cet archevêque une nouvelle considération dans le
-public. Sept autres évêques se joignirent encore à lui. C’était une
-véritable division dans l’épiscopat, dans tout le clergé, dans les
-ordres religieux. Tout le monde avouait qu’il ne s’agissait pas des
-points fondamentaux de la religion: cependant, il y avait une guerre
-civile dans les esprits, comme s’il eût été question du renversement du
-christianisme, et on fit agir, des deux côtés, tous les ressorts de la
-politique, comme dans l’affaire la plus profane.
-
-Ces ressorts furent employés pour faire accepter la constitution par la
-Sorbonne. La pluralité des suffrages ne fut pas pour elle, et cependant
-elle y fut enregistrée. Le ministère avait peine à suffire aux lettres
-de cachet qui envoyaient en prison ou en exil les opposants.
-
-(1714) Cette bulle avait été enregistrée au parlement, avec la réserve
-des droits ordinaires de la couronne, des libertés de l’Église
-gallicane, du pouvoir et de la juridiction des évêques; mais le cri
-public perçait toujours à travers l’obéissance. Le cardinal de Bissi,
-l’un des plus ardents défenseurs de la bulle, avoua, dans une de ses
-lettres, qu’elle n’aurait pas été reçue avec plus d’indignité à Genève
-qu’à Paris.
-
-Les esprits étaient surtout révoltés contre le jésuite Le Tellier. Rien
-ne nous irrite plus qu’un religieux devenu puissant. Son pouvoir nous
-paraît une violation de ses vœux; mais s’il abuse de ce pouvoir, il est
-en horreur[308]. Toutes les prisons étaient pleines depuis long-temps de
-citoyens accusés de jansénisme. On fesait accroire à Louis XIV, trop
-ignorant dans ces matières, que c’était le devoir d’un roi très
-chrétien, et qu’il ne pouvait expier ses péchés qu’en persécutant les
-hérétiques. Ce qu’il y a de plus honteux, c’est qu’on portait à ce
-jésuite Le Tellier les copies des interrogatoires faits à ces
-infortunés. Jamais on ne trahit plus lâchement la justice; jamais la
-bassesse ne sacrifia plus indignement au pouvoir. On a retrouvé, en
-1768, à la maison professe des jésuites, ces monuments de leur tyrannie,
-après qu’ils ont porté enfin la peine de leurs excès, et qu’ils ont été
-chassés par tous les parlements du royaume, par les vœux de la nation,
-et enfin par un édit de Louis XV[309].
-
-(1715) Le Tellier osa présumer de son crédit, jusqu’à proposer de faire
-déposer le cardinal de Noailles dans un concile national. Ainsi, un
-religieux fesait servir à sa vengeance son roi, son pénitent, et sa
-religion.
-
-Pour préparer ce concile, dans lequel il s’agissait de déposer un homme
-devenu l’idole de Paris et de la France, par la pureté de ses mœurs, par
-la douceur de son caractère, et plus encore par la persécution, on
-détermina Louis XIV à faire enregistrer au parlement une déclaration par
-laquelle tout évêque qui n’aurait pas reçu la bulle _purement et
-simplement_, serait tenu d’y souscrire, ou qu’il serait poursuivi
-suivant la rigueur des canons. Le chancelier Voisin, secrétaire d’état
-de la guerre, dur et despotique, avait dressé cet édit. Le procureur
-général D’Aguesseau, plus versé que le chancelier Voisin dans les lois
-du royaume, et ayant alors ce courage d’esprit que donne la jeunesse,
-refusa absolument de se charger d’une telle pièce. Le premier président
-de Mesme en remontra au roi les conséquences. On traîna l’affaire en
-longueur. Le roi était mourant: ces malheureuses disputes troublèrent et
-avancèrent ses derniers moments. Son impitoyable confesseur fatiguait sa
-faiblesse par des exhortations continuelles à consommer un ouvrage qui
-ne devait pas faire chérir sa mémoire. Les domestiques du roi, indignés,
-lui refusèrent deux fois l’entrée de la chambre; et enfin ils le
-conjurèrent de ne point parler au roi de constitution. Ce prince mourut,
-et tout changea.
-
-Le duc d’Orléans, régent du royaume, ayant renversé d’abord toute la
-forme du gouvernement de Louis XIV, et ayant substitué des conseils aux
-bureaux des secrétaires d’état, composa un conseil de conscience, dont
-le cardinal de Noailles fut le président. On exila le jésuite Le
-Tellier, chargé de la haine publique, et peu aimé de ses confrères.
-
-Les évêques opposés à la bulle appelèrent à un futur concile, dût-il ne
-se tenir jamais. La Sorbonne, les curés du diocèse de Paris, des corps
-entiers de religieux, firent le même appel; et enfin le cardinal de
-Noailles fit le sien en 1717, mais il ne voulut pas d’abord le rendre
-public. On l’imprima, dit-on, malgré lui. L’Église de France resta
-divisée en deux factions, les _acceptants_ et les _refusants_. Les
-acceptants étaient les cent évêques qui avaient adhéré sous Louis XIV
-avec les jésuites et les capucins. Les refusants étaient quinze évêques
-et toute la nation. Les acceptants se prévalaient de Rome; les autres,
-des universités, des parlements, et du peuple. On imprimait volume sur
-volume, lettres sur lettres. On se traitait réciproquement de
-schismatique et d’hérétique.
-
-Un archevêque de Reims, du nom de Mailli[310], grand et heureux partisan
-de Rome, avait mis son nom au bas de deux écrits que le parlement fit
-brûler par le bourreau. L’archevêque l’ayant su, fit chanter un _Te
-Deum_, pour remercier Dieu d’avoir été outragé par des schismatiques.
-Dieu le récompensa; il fut cardinal. Un évêque de Soissons, nommé
-Languet[311], ayant essuyé le même traitement du parlement, et ayant
-signifié à ce corps que «ce n’était pas à lui à le juger, même pour un
-crime de lèse-majesté», il fut condamné à dix mille livres d’amende.
-Mais le régent ne voulut pas qu’il les payât, de peur, dit-il, qu’il ne
-devînt cardinal aussi.
-
-Rome éclatait en reproches: on se consumait en négociations: on
-appelait, on réappelait; et tout cela pour quelques passages,
-aujourd’hui oubliés, du livré d’un prêtre octogénaire, qui vivait
-d’aumônes à Amsterdam[312].
-
-La folie du système des finances contribua plus qu’on ne croit à rendre
-la paix à l’Église. Le public se jeta avec tant de fureur dans le
-commerce des actions; la cupidité des hommes, excitée par cette amorce,
-fut si générale, que ceux qui parlèrent ensuite de jansénisme et de
-bulle ne trouvèrent personne qui les écoutât. Paris n’y pensait pas plus
-qu’à la guerre qui se fesait sur les frontières d’Espagne. Les fortunes
-rapides et incroyables qu’on fesait alors, le luxe et la volupté portés
-au dernier excès, imposèrent silence aux disputes ecclésiastiques; et le
-plaisir fit ce que Louis XIV n’avait pu faire.
-
-Le duc d’Orléans saisit ces conjonctures pour réunir l’Église de France.
-Sa politique y était intéressée. Il craignait des temps où il aurait eu
-contre lui Rome, l’Espagne, et cent évêques[313].
-
-Il fallait engager le cardinal de Noailles non seulement à recevoir
-cette constitution qu’il regardait comme scandaleuse, mais à rétracter
-son appel qu’il regardait comme légitime. Il fallait obtenir de lui plus
-que Louis XIV, son bienfaiteur, ne lui avait en vain demandé. Le duc
-d’Orléans devait trouver les plus grandes oppositions dans le parlement,
-qu’il avait exilé à Pontoise; cependant il vint à bout de tout. On
-composa _un corps de doctrine_ qui contenta presque les deux partis. On
-tira parole du cardinal qu’enfin il accepterait. Le duc d’Orléans alla
-lui-même au grand-conseil, avec les princes et les pairs, faire
-enregistrer un édit qui ordonnait l’acceptation de la bulle, la
-suppression des appels, l’unanimité, et la paix. Le parlement, qu’on
-avait mortifié en portant au grand-conseil des déclarations qu’il était
-en possession de recevoir, menacé d’ailleurs d’être transféré de
-Pontoise à Blois, enregistra ce que le grand-conseil avait enregistré,
-mais toujours avec les réserves d’usage, c’est-à-dire le maintien des
-libertés de l’Église gallicane et des lois du royaume.
-
-Le cardinal archevêque, qui avait promis de se rétracter quand le
-parlement obéirait, se vit enfin obligé de tenir parole; et on afficha
-son mandement de rétractation le 20 août 1720.
-
-Le nouvel archevêque de Cambrai, Dubois, fils d’un apothicaire de
-Brive-la-Gaillarde, depuis cardinal et premier ministre, fut celui qui
-eut le plus de part à cette affaire, dans laquelle la puissance de Louis
-XIV avait échoué. Personne n’ignore quelles étaient la conduite, la
-manière de penser[314], les mœurs de ce ministre. Le licencieux Dubois
-subjugua le pieux Noailles. On se souvient avec quel mépris le duc
-d’Orléans et son ministre parlaient des querelles qu’ils apaisèrent,
-quel ridicule ils jetèrent sur cette guerre de controverse. Ce mépris et
-ce ridicule servirent encore à la paix. On se lasse enfin de combattre
-pour des querelles dont le monde rit.
-
-Depuis ce temps, tout ce qu’on appelait en France jansénisme, quiétisme,
-bulles, querelles théologiques, baissa sensiblement. Quelques évêques
-appelants restèrent opiniâtrément attachés à leurs sentiments.
-
-Mais il y eut quelques évêques connus et quelques ecclésiastiques
-ignorés qui persistèrent dans leur enthousiasme janséniste. Ils se
-persuadèrent que Dieu allait détruire la terre, puisqu’une feuille de
-papier, nommée _bulle_, imprimée en Italie, était reçue en France. S’ils
-avaient seulement considéré sur quelque mappemonde le peu de place que
-la France et l’Italie y tiennent, et le peu de figure qu’y font des
-évêques de province et des habitués de paroisse, ils n’auraient pas
-écrit que Dieu anéantirait le monde entier pour l’amour d’eux; et il
-faut avouer qu’il n’en a rien fait. Le cardinal de Fleury eut une autre
-sorte de folie, celle de croire ces pieux énergumènes dangereux à
-l’état.
-
-Il voulait plaire d’ailleurs au pape Benoît XIII, de l’ancienne maison
-Orsini, mais vieux moine entêté, croyant qu’une bulle émane de Dieu
-même. Orsini et Fleury firent donc convoquer un petit[315] concile dans
-Embrun, pour condamner Soanen, évêque d’un village nommé Senez, âgé de
-quatre-vingt-un ans, ci-devant prêtre de l’Oratoire, janséniste beaucoup
-plus entêté que le pape.
-
-Le président de ce concile était Tencin, archevêque d’Embrun, homme plus
-entêté d’avoir le chapeau de cardinal que de soutenir une bulle. Il
-avait été poursuivi au parlement de Paris comme simoniaque, et regardé
-dans le public comme un prêtre incestueux qui friponnait au jeu. Mais il
-avait converti Lass[316] le banquier, contrôleur-général; et de
-presbytérien écossais il en avait fait un Français catholique. Cette
-bonne œuvre avait valu au convertisseur beaucoup d’argent et
-l’archevêché d’Embrun[317].
-
-Soanen passait pour un saint dans toute la province. Le simoniaque
-condamna le saint, lui interdit les fonctions d’évêque et de prêtre, et
-le relégua dans un couvent de bénédictins au milieu des montagnes, où le
-condamné pria Dieu pour le convertisseur jusqu’à l’âge de
-quatre-vingt-quatorze ans.
-
-Ce concile, ce jugement, et surtout le président du concile, indignèrent
-toute la France, et au bout de deux jours on n’en parla plus.
-
-Le pauvre parti janséniste eut recours à des miracles; mais les miracles
-ne fesaient plus fortune. Un vieux prêtre de Reims, nommé Rousse, mort,
-comme on dit, en odeur de sainteté, eut beau guérir les maux de dents et
-les entorses; le Saint-Sacrement, porté dans le faubourg Saint-Antoine à
-Paris, guérit en vain la femme Lafosse d’une perte de sang, au bout de
-trois mois, en la rendant aveugle[318].
-
-Enfin des enthousiastes s’imaginèrent qu’un diacre, nommé Pâris[319],
-frère d’un conseiller au parlement, appelant et réappelant, enterré dans
-le cimetière de Saint-Médard, devait faire des miracles. Quelques
-personnes du parti, qui allèrent prier sur son tombeau, eurent
-l’imagination si frappée, que leurs organes ébranlés leur donnèrent de
-légères convulsions. Aussitôt la tombe fut environnée de peuple: la
-foule s’y pressait jour et nuit. Ceux qui montaient sur la tombe
-donnaient à leurs corps des secousses qu’ils prenaient eux-mêmes pour
-des prodiges. Les fauteurs secrets du parti encourageaient cette
-frénésie. On priait en langue vulgaire autour du tombeau: on ne parlait
-que de sourds qui avaient entendu quelques paroles, d’aveugles qui
-avaient entrevu, d’estropiés qui avaient marché droit quelques moments.
-Ces prodiges étaient même juridiquement attestés par une foule de
-témoins qui les avaient presque vus, parcequ’ils étaient venus dans
-l’espérance de les voir. Le gouvernement abandonna pendant un mois cette
-maladie épidémique à elle-même. Mais le concours augmentait; les
-miracles redoublaient; et il fallut enfin fermer le cimetière, et y
-mettre une garde. Alors les mêmes enthousiastes allèrent faire leurs
-miracles dans les maisons. Ce tombeau du diacre Pâris fut en effet le
-tombeau du jansénisme dans l’esprit de tous les honnêtes gens. Ces
-farces auraient eu des suites sérieuses dans des temps moins éclairés.
-Il semblait que ceux qui les protégeaient ignorassent à quel siècle ils
-avaient affaire.
-
-La superstition alla si loin, qu’un conseiller du parlement, nommé
-Carré, et surnommé _Montgeron_[320], eut la démence de présenter au roi,
-en 1736, un recueil de tous ces prodiges, muni d’un nombre considérable
-d’attestations. Cet homme insensé, organe et victime d’insensés, dit,
-dans son Mémoire au roi, «qu’il faut croire aux témoins qui se font
-égorger pour soutenir leurs témoignages[321].» Si son livre subsistait
-un jour, et que les autres fussent perdus, la postérité croirait que
-notre siècle a été un temps de barbarie.
-
-Ces extravagances ont été en France les derniers soupirs d’une secte
-qui, n’étant plus soutenue par des Arnauld, des Pascal, et des Nicole,
-et n’ayant plus que des convulsionnaires, est tombée dans
-l’avilissement; on n’entendrait plus parler de ces querelles qui
-déshonorent la religion et font tort à la religion, s’il ne se trouvait
-de temps en temps quelques esprits remuants, qui cherchent dans ces
-cendres éteintes quelques restes de feu dont ils essaient de faire un
-incendie. Si jamais ils y réussissent, la dispute du molinisme et du
-jansénisme ne sera plus l’objet des troubles. Ce qui est devenu ridicule
-ne peut plus être dangereux. La querelle changera de nature. Les hommes
-ne manquent pas de prétextes pour se nuire quand ils n’en ont plus de
-cause.
-
-La religion peut encore aiguiser les poignards. Il y a toujours, dans la
-nation, un peuple qui n’a nul commerce avec les honnêtes gens, qui n’est
-pas du siècle, qui est inaccessible aux progrès de la raison, et sur qui
-l’atrocité du fanatisme conserve son empire comme certaines maladies qui
-n’attaquent que la plus vile populace.
-
-Les jésuites semblèrent entraînés dans la chute du jansénisme; leurs
-armes émoussées n’avaient plus d’adversaires à combattre: ils perdirent
-à la cour le crédit dont Le Tellier avait abusé; leur _Journal de
-Trévoux_[322] ne leur concilia ni l’estime ni l’amitié des gens de
-lettres. Les évêques sur lesquels ils avaient dominé les confondirent
-avec les autres religieux; et ceux-ci, ayant été abaissés par eux, les
-rabaissèrent à leur tour. Les parlements leur firent sentir plus d’une
-fois ce qu’ils pensaient d’eux en condamnant quelques uns de leurs
-écrits qu’on aurait pu oublier[323]. L’Université, qui commençait alors
-à faire de bonnes études dans la littérature, et à donner une excellente
-éducation, leur enleva une grande partie de la jeunesse; et ils
-attendirent, pour reprendre leur ascendant, que le temps leur fournît
-des hommes de génie, et des conjonctures favorables; mais ils furent
-bien trompés dans leurs espérances: leur chute, l’abolition de leur
-ordre en France, leur bannissement d’Espagne, de Portugal, de Naples, a
-fait voir enfin combien Louis XIV avait eu tort de leur donner sa
-confiance.
-
-Il serait très utile à ceux qui sont entêtés de toutes ces disputes, de
-jeter les yeux sur l’histoire générale du monde; car, en observant tant
-de nations, tant de mœurs, tant de religions différentes, on voit le peu
-de figure que font sur la terre un moliniste et un janséniste. On rougit
-alors de sa frénésie pour un parti qui se perd dans la foule et dans
-l’immensité des choses.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVIII.
-
-Du quiétisme.
-
-
-Au milieu des factions du calvinisme et des querelles du jansénisme, il
-y eut encore une division en France sur le quiétisme. C’était une suite
-malheureuse des progrès de l’esprit humain dans le siècle de Louis XIV,
-que l’on s’efforçât de passer presque en tout les bornes prescrites à
-nos connaissances; ou plutôt c’était une preuve qu’on n’avait pas fait
-encore assez de progrès.
-
-La dispute du quiétisme est une de ces intempérances d’esprit et de ces
-subtilités théologiques qui n’auraient laissé aucune trace dans la
-mémoire des hommes, sans les noms des deux illustres rivaux qui
-combattirent. Une femme sans crédit, sans véritable esprit, et qui
-n’avait qu’une imagination échauffée, mit aux mains les deux plus grands
-hommes qui fussent alors dans l’Église. Son nom était Jeanne Bouvier de
-La Motte. Sa famille était originaire de Montargis. Elle avait épousé le
-fils de Guyon, entrepreneur du canal de Briare. Devenue veuve dans une
-assez grande jeunesse, avec du bien, de la beauté, et un esprit fait
-pour le monde, elle s’entêta de ce qu’on appelle _la spiritualité_. Un
-barnabite du pays d’Anneci, près de Genève, nommé Lacombe, fut son
-directeur. Cet homme, connu par un mélange assez ordinaire de passions
-et de religion, et qui est mort fou, plongea l’esprit de sa pénitente
-dans des rêveries mystiques dont elle était déjà atteinte. L’envie
-d’être une sainte Thérèse en France ne lui permit pas de voir combien le
-génie français est opposé au génie espagnol, et la fit aller beaucoup
-plus loin que sainte Thérèse. L’ambition d’avoir des disciples, la plus
-forte peut-être de toutes les ambitions, s’empara tout entière de son
-cœur.
-
-Son directeur Lacombe la conduisit en Savoie dans son petit pays
-d’Anneci, où l’évêque titulaire de Genève fait sa résidence. C’était
-déjà une très grande indécence à un moine de conduire une jeune veuve
-hors de sa patrie; mais c’est ainsi qu’en ont usé presque tous ceux qui
-ont voulu établir une secte: ils traînent presque toujours des femmes
-avec eux. La jeune veuve se donna d’abord quelque autorité dans Anneci
-par sa profusion en aumônes. Elle tint des conférences; elle prêchait le
-renoncement entier à soi-même, le silence de l’ame, l’anéantissement de
-toutes ses puissances, le culte intérieur, l’amour pur et désintéressé
-qui n’est ni avili par la crainte, ni animé de l’espoir des récompenses.
-
-Les imaginations tendres et flexibles, surtout celles des femmes et de
-quelques jeunes religieux, qui aimaient plus qu’ils ne croyaient la
-parole de Dieu dans la bouche d’une belle femme, furent aisément
-touchées de cette éloquence de paroles, la seule propre à persuader tout
-à des esprits préparés. Elle fit des prosélytes. L’évêque d’Anneci
-obtint qu’on la fît sortir du pays, elle et son directeur. Ils s’en
-allèrent à Grenoble. Elle y répandit un petit livre intitulé _le Moyen
-court_[324], et un autre sous le nom de _Torrents_, écrits du style dont
-elle parlait, et fut encore obligée de sortir de Grenoble.
-
-Se flattant déjà d’être au rang des confesseurs, elle eut une vision, et
-elle prophétisa; elle envoya sa prophétie au P. Lacombe. «Tout l’enfer
-se bandera, dit-elle, pour empêcher les progrès de l’intérieur et la
-formation de Jésus-Christ dans les ames. La tempête sera telle qu’il ne
-restera pas pierre sur pierre; et il me semble que dans toute la terre
-il y aura trouble, guerre, et renversement. La femme sera enceinte de
-l’esprit intérieur, et le dragon se tiendra debout devant elle.»
-
-La prophétie se trouva vraie en partie; l’enfer ne se banda point; mais
-étant revenue à Paris, conduite par son directeur, et l’un et l’autre
-ayant dogmatisé en 1687, l’archevêque de Harlai de Chanvalon obtint un
-ordre du roi pour faire enfermer Lacombe comme un séducteur, et pour
-mettre dans un couvent madame Guyon comme un esprit aliéné qu’il fallait
-guérir; mais madame Guyon, avant ce coup, s’était fait des protections
-qui la servirent. Elle avait dans la maison de Saint-Cyr, encore
-naissante, une cousine, nommée madame de La Maisonfort, favorite de
-madame de Maintenon. Elle s’était insinuée dans l’esprit des duchesses
-de Chevreuse et de Beauvilliers. Toutes ses amies se plaignirent
-hautement que l’archevêque de Harlai, connu pour aimer trop les femmes,
-persécutât une femme qui ne parlait que de l’amour de Dieu.
-
-La protection toute puissante de madame de Maintenon imposa silence à
-l’archevêque de Paris, et rendit la liberté à madame Guyon. Elle alla à
-Versailles, s’introduisit dans Saint-Cyr, assista à des conférences
-dévotes que fesait l’abbé de Fénélon, après avoir dîné en tiers avec
-madame de Maintenon. La princesse d’Harcourt, les duchesses de
-Chevreuse, de Beauvilliers, et de Charost, étaient de ces mystères.
-
-L’abbé de Fénélon, alors précepteur des enfants de France, était l’homme
-de la cour le plus séduisant. Né avec un cœur tendre et une imagination
-douce et brillante, son esprit était nourri de la fleur des
-belles-lettres. Plein de goût et de graces, il préférait dans la
-théologie tout ce qui a l’air touchant et sublime à ce qu’elle a de
-sombre et d’épineux. Avec tout cela, il avait je ne sais quoi de
-romanesque, qui lui inspira, non pas les rêveries de madame Guyon, mais
-un goût de spiritualité qui ne s’éloignait pas des idées de cette dame.
-
-Son imagination s’échauffait par la candeur et par la vertu, comme les
-autres s’enflamment par leurs passions. Sa passion était d’aimer Dieu
-pour lui-même. Il ne vit dans madame Guyon qu’une ame pure éprise du
-même goût que lui, et se lia sans scrupule avec elle.
-
-Il était étrange qu’il fût séduit par une femme à révélations, à
-prophéties, et à galimatias, qui suffoquait de la grace intérieure,
-qu’on était obligé de délacer, et qui se vidait (à ce qu’elle disait) de
-la surabondance de grace, pour en faire enfler le corps de l’élu qui
-était assis auprès d’elle; mais Fénélon, dans l’amitié et dans ses
-idées mystiques, était ce qu’on est en amour: il excusait les défauts,
-et ne s’attachait qu’à la conformité du fond des sentiments qui
-l’avaient charmé.
-
-Madame Guyon, assurée et fière d’un tel disciple qu’elle appelait son
-fils, et comptant même sur madame de Maintenon, répandit dans Saint-Cyr
-toutes ses idées. L’évêque de Chartres, Godet, dans le diocèse duquel
-est Saint-Cyr, s’en alarma, et s’en plaignit. L’archevêque de Paris
-menaça encore de recommencer ses premières poursuites.
-
-Madame de Maintenon, qui ne pensait qu’à faire de Saint-Cyr un séjour de
-paix, qui savait combien le roi était ennemi de toute nouveauté, qui
-n’avait pas besoin pour se donner de la considération de se mettre à la
-tête d’une espèce de secte, et qui enfin n’avait en vue que son crédit
-et son repos, rompit tout commerce avec madame Guyon, et lui défendit le
-séjour de Saint-Cyr.
-
-L’abbé de Fénélon voyait un orage se former, et craignit de manquer les
-grands postes où il aspirait. Il conseilla à son amie de se mettre
-elle-même dans les mains du célèbre Bossuet, évêque de Meaux, regardé
-comme un père de l’Église. Elle se soumit aux décisions de ce prélat,
-communia de sa main, et lui donna tous ses écrits à examiner.
-
-L’évêque de Meaux, avec l’agrément du roi, s’associa pour cet examen
-l’évêque de Châlons, qui fut depuis le cardinal de Noailles, et l’abbé
-Tronson, supérieur de Saint-Sulpice. Ils s’assemblèrent secrètement au
-village d’Issi, près de Paris. L’archevêque de Paris, Chanvalon, jaloux
-que d’autres que lui se portassent pour juges dans son diocèse, fit
-afficher une censure publique des livres qu’on examinait. Madame Guyon
-se retira dans la ville de Meaux même; elle souscrivit à tout ce que
-l’évêque Bossuet voulut, et promit de ne plus dogmatiser.
-
-Cependant Fénélon fut élevé à l’archevêché de Cambrai en 1695, et sacré
-par l’évêque de Meaux. Il semblait qu’une affaire assoupie, dans
-laquelle il n’y avait eu jusque-là que du ridicule, ne devait jamais se
-réveiller. Mais madame Guyon, accusée de dogmatiser toujours, après
-avoir promis le silence, fut enlevée par ordre du roi, dans la même
-année 1695, et mise en prison à Vincennes, comme si elle eût été une
-personne dangereuse dans l’état. Elle ne pouvait l’être; et ses pieuses
-rêveries ne méritaient pas l’attention du souverain. Elle composa à
-Vincennes un gros volume de vers mystiques, plus mauvais encore que sa
-prose; elle parodiait les vers des opéra. Elle chantait souvent:
-
- L’amour pur et parfait va plus loin qu’on ne pense[325]:
- On ne sait pas, lorsqu’il commence,
- Tout ce qu’il doit coûter un jour.
- Mon cœur n’aurait connu Vincennes ni souffrance,
- S’il n’eût connu le pur amour.
-
-Les opinions des hommes dépendent des temps, des lieux, et des
-circonstances. Tandis qu’on tenait en prison madame Guyon, qui avait
-épousé Jésus-Christ dans une de ses extases, et qui depuis ce temps-là
-ne priait plus les saints, disant que la maîtresse de la maison ne
-devait pas s’adresser aux domestiques; dans ce temps-là, dis-je, on
-sollicitait à Rome la canonisation de Marie d’Agréda, qui avait eu plus
-de visions et de révélations que tous les mystiques ensemble: et pour
-mettre le comble aux contradictions dont ce monde est plein, on
-poursuivait en Sorbonne cette même d’Agréda, qu’on voulait faire sainte
-en Espagne. L’université de Salamanque condamnait la Sorbonne, et en
-était condamnée. Il était difficile de dire de quel côté il y avait le
-plus d’absurdité et de folie; mais c’en est sans doute une très grande
-d’avoir donné à toutes les extravagances de cette espèce le poids
-qu’elles ont encore quelquefois[326].
-
-Bossuet, qui s’était long-temps regardé comme le père et le maître de
-Fénélon, devenu jaloux de la réputation et du crédit de son disciple, et
-voulant toujours conserver cet ascendant qu’il avait pris sur tous ses
-confrères, exigea que le nouvel archevêque de Cambrai condamnât madame
-Guyon avec lui, et souscrivît à ses instructions pastorales. Fénélon ne
-voulut lui sacrifier ni ses sentiments ni son amie. On proposa des
-tempéraments; on donna des promesses: on se plaignit de part et d’autre
-qu’on avait manqué de parole. L’archevêque de Cambrai, en partant pour
-son diocèse, fit imprimer à Paris son livre des _Maximes des saints_,
-ouvrage dans lequel il crut rectifier tout ce qu’on reprochait à son
-amie, et développer les idées orthodoxes des pieux contemplatifs qui
-s’élèvent au-dessus des sens, et qui tendent à un état de perfection où
-les âmes ordinaires n’aspirent guère. L’évêque de Meaux et ses amis se
-soulevèrent contre le livre. On le dénonça au roi, comme s’il eût été
-aussi dangereux qu’il était peu intelligible. Le roi en parla à Bossuet,
-dont il respectait la réputation et les lumières. Celui-ci, se jetant
-aux genoux de son prince, lui demanda pardon de ne l’avoir pas averti
-plus tôt de la fatale hérésie de M. de Cambrai.
-
-Cet enthousiasme ne parut pas sincère aux nombreux amis de Fénélon. Les
-courtisans pensèrent que c’était un tour de courtisan. Il était bien
-difficile qu’au fond un homme comme Bossuet regardât comme une _hérésie_
-fatale la chimère pieuse d’aimer Dieu pour lui-même. Il se peut qu’il
-fût de bonne foi dans sa haine pour cette dévotion mystique, et encore
-plus dans sa haine secrète pour Fénélon, et que, confondant l’une avec
-l’autre, il portât de bonne foi cette accusation, contre son confrère et
-son ancien ami, se figurant peut-être que des délations qui
-déshonoreraient un homme de guerre, honorent un ecclésiastique, et que
-le zèle de la religion sanctifie les procédés lâches.
-
-Le roi et madame de Maintenon consultent aussitôt le P. de La Chaise; le
-confesseur répond que le livre de l’archevêque est fort bon, que tous
-les jésuites en sont édifiés, et qu’il n’y a que les jansénistes qui le
-désapprouvent. L’évêque de Meaux n’était pas janséniste; mais il s’était
-nourri de leurs bons écrits. Les jésuites ne l’aimaient pas, et n’en
-étaient pas aimés.
-
-La cour et la ville furent divisées, et toute l’attention tournée de ce
-côté laissa respirer les jansénistes. Bossuet écrivit contre Fénélon.
-Tous deux envoyèrent leurs ouvrages au pape Innocent XII, et s’en
-remirent à sa décision. Les circonstances ne paraissaient pas favorables
-à Fénélon: on avait depuis peu condamné violemment à Rome, dans la
-personne de l’Espagnol Molinos, le quiétisme dont on accusait
-l’archevêque de Cambrai. C’était le cardinal d’Estrées, ambassadeur de
-France à Rome, qui avait poursuivi Molinos. Ce cardinal d’Estrées, que
-nous avons vu dans sa vieillesse plus occupé des agréments de la société
-que de théologie, avait persécuté Molinos pour plaire aux ennemis de ce
-malheureux prêtre. Il avait même engagé le roi à solliciter à Rome la
-condamnation qu’il obtint aisément: de sorte que Louis XIV se trouvait,
-sans le savoir, l’ennemi le plus redoutable de l’amour pur des
-mystiques.
-
-Rien n’est plus aisé, dans ces matières délicates, que de trouver dans
-un livre qu’on juge des passages ressemblants à ceux d’un livre déjà
-proscrit. L’archevêque de Cambrai avait pour lui les jésuites, le duc de
-Beauvilliers, le duc de Chevreuse, et le cardinal de Bouillon, depuis
-peu ambassadeur de France à Rome. M. de Meaux avait son grand nom et
-l’adhésion des principaux prélats de France. Il porta au roi les
-signatures de plusieurs évêques et d’un grand nombre de docteurs, qui
-tous s’élevaient contre le livre des _Maximes des saints_.
-
-Telle était l’autorité de Bossuet, que le P. de La Chaise n’osa soutenir
-l’archevêque de Cambrai auprès du roi son pénitent, et que madame de
-Maintenon abandonna absolument son ami. Le roi écrivit au pape Innocent
-XII qu’on lui avait déféré le livre de l’archevêque de Cambrai comme un
-ouvrage pernicieux, qu’il l’avait fait remettre aux mains du nonce, et
-qu’il pressait sa sainteté de juger.
-
-On prétendait, on disait même publiquement à Rome, et c’est un bruit qui
-a encore des partisans, que l’archevêque de Cambrai n’était ainsi
-persécuté que parcequ’il s’était opposé à la déclaration du mariage
-secret du roi et de madame de Maintenon. Les inventeurs d’anecdotes
-prétendaient que cette dame avait engagé le P. de La Chaise à presser le
-roi de la reconnaître pour reine; que le jésuite avait adroitement remis
-cette commission hasardeuse à l’abbé de Fénélon, et que ce précepteur
-des enfants de France avait préféré l’honneur de la France et de ses
-disciples à sa fortune; qu’il s’était jeté aux pieds de Louis XIV pour
-prévenir un éclat, dont la bizarrerie lui ferait plus de tort dans la
-postérité, qu’il n’en recueillerait de douceurs pendant sa vie[327].
-
-Il est très vrai que Fénélon, ayant continué l’éducation du duc de
-Bourgogne depuis sa nomination à l’archevêché de Cambrai, le roi, dans
-cet intervalle, avait entendu parler confusément de ses liaisons avec
-madame Guyon et avec madame de La Maisonfort. Il crut d’ailleurs qu’il
-inspirait au duc de Bourgogne des maximes un peu austères, et des
-principes de gouvernement et de morale qui pouvaient peut-être devenir
-un jour une censure indirecte de cet air de grandeur, de cette avidité
-de gloire, de ces guerres légèrement entreprises, de ce goût pour les
-fêtes et pour les plaisirs, qui avaient caractérisé son règne.
-
-Il voulut avoir une conversation avec le nouvel archevêque sur ses
-principes de politique. Fénélon, plein de ses idées, laissa entrevoir au
-roi une partie des maximes qu’il développa ensuite dans les endroits du
-_Télémaque_ où il traite du gouvernement; maximes plus approchantes de
-la république de Platon que de la manière dont il faut gouverner les
-hommes. Le roi, après la conversation, dit qu’il avait entretenu le plus
-bel esprit et le plus chimérique de son royaume.
-
-Le duc de Bourgogne fut instruit de ces paroles du roi. Il les redit
-quelque temps après à M. de Malezieu qui lui enseignait la géométrie.
-C’est ce que je tiens de M. de Malezieu, et ce que le cardinal de Fleury
-m’a confirmé.
-
-Depuis cette conversation, le roi crut aisément que Fénélon était aussi
-romanesque en fait de religion qu’en politique.
-
-Il est très certain que le roi était personnellement piqué contre
-l’archevêque de Cambrai. Godet des Marais, évêque de Chartres, qui
-gouvernait madame de Maintenon et Saint-Cyr avec le despotisme d’un
-directeur, envenima le cœur du roi. Ce monarque fit son affaire
-principale de toute cette dispute ridicule, dans laquelle il n’entendait
-rien. Il était sans doute très aisé de la laisser tomber, puisqu’en si
-peu de temps elle est tombée d’elle-même; mais elle fesait tant de
-bruit à la cour, qu’il craignit une cabale encore plus qu’une hérésie.
-Voilà la véritable origine de la persécution excitée contre Fénélon.
-[328] Le roi ordonna au cardinal de Bouillon, alors son ambassadeur à
-Rome, par ses lettres du mois d’auguste (que nous nommons si mal à
-propos _aoust_) 1697, de poursuivre la condamnation d’un homme qu’on
-voulait absolument faire passer pour un hérétique. Il écrivit de sa
-propre main au pape Innocent XII pour le presser de décider.
-
-La congrégation du saint office nomma, pour instruire le procès, un
-dominicain, un jésuite, un bénédictin, deux cordeliers, un feuillant, et
-un augustin. C’est ce qu’on appelle à Rome les consulteurs. Les
-cardinaux et les prélats laissent d’ordinaire à ces moines l’étude de la
-théologie pour se livrer à la politique, à l’intrigue, ou aux douceurs
-de l’oisiveté[329].
-
-Les consulteurs examinèrent, pendant trente-sept conférences,
-trente-sept propositions, les jugèrent erronées à la pluralité des voix;
-et le pape, à la tête d’une congrégation de cardinaux, les condamna par
-un bref qui fut publié et affiché dans Rome, le 13 mars 1699.
-
-L’évêque de Meaux triompha; mais l’archevêque de Cambrai tira un plus
-beau triomphe de sa défaite. Il se soumit sans restriction et sans
-réserve. Il monta lui-même en chaire à Cambrai pour condamner son
-propre livre. Il empêcha ses amis de le défendre. Cet exemple unique de
-la docilité d’un savant, qui pouvait se faire un grand parti par la
-persécution même, cette candeur ou ce grand art lui gagnèrent tous les
-cœurs, et firent presque haïr celui qui avait remporté la victoire.
-Fénélon vécut toujours depuis dans son diocèse en digne archevêque, en
-homme de lettres. La douceur de ses mœurs, répandue dans sa conversation
-comme dans ses écrits, lui fit des amis tendres de tous ceux qui le
-virent. La persécution et son _Télémaque_ lui attirèrent la vénération
-de l’Europe. Les Anglais surtout, qui firent la guerre dans son diocèse,
-s’empressaient à lui témoigner leur respect. Le duc de Marlborough
-prenait soin qu’on épargnât ses terres. Il fut toujours cher au duc de
-Bourgogne, qu’il avait élevé; et il aurait eu part au gouvernement si ce
-prince eût vécu[330].
-
-Dans sa retraite philosophique et honorable, on voyait combien il était
-difficile de se détacher d’une cour telle que celle de Louis XIV; car il
-y en a d’autres que plusieurs hommes célèbres ont quittées sans les
-regretter. Il en parlait toujours avec un goût et un intérêt qui
-perçaient au travers de sa résignation. Plusieurs écrits de philosophie,
-de théologie, de belles-lettres, furent le fruit de cette retraite. Le
-duc d’Orléans, depuis régent du royaume, le consulta sur des points
-épineux, qui intéressent tous les hommes, et auxquels peu d’hommes
-pensent. Il demandait si l’on pouvait démontrer l’existence d’un Dieu,
-si ce Dieu veut un culte, quel est le culte qu’il approuve, si l’on
-peut l’offenser en choisissant mal. Il fesait beaucoup de questions de
-cette nature, en philosophe qui cherchait à s’instruire; et l’archevêque
-répondait en philosophe et en théologien.
-
-Après avoir été vaincu sur les disputes de l’école, il eût été peut-être
-plus convenable qu’il ne se mêlât point des querelles du jansénisme;
-cependant il y entra. Le cardinal de Noailles avait pris contre lui
-autrefois le parti du plus fort: l’archevêque de Cambrai en usa de même.
-Il espéra qu’il reviendrait à la cour, et qu’il y serait consulté; tant
-l’esprit humain a de peine à se détacher des affaires, quand une fois
-elles ont servi d’aliment à son inquiétude. Ses désirs cependant étaient
-modérés comme ses écrits; et même sur la fin de sa vie il méprisa enfin
-toutes les disputes: semblable en cela seul à l’évêque d’Avranches,
-Huet, l’un des plus savants hommes de l’Europe, qui, sur la fin de ses
-jours, reconnut la vanité de la plupart des sciences, et celle de
-l’esprit humain. L’archevêque de Cambrai (qui le croirait!) parodia
-ainsi un air de Lulli:
-
- Jeune, j’étais trop sage,
- Et voulais trop savoir:
- Je ne veux en partage[331]
- Que badinage,
- Et touche au dernier âge
- Sans rien prévoir.
-
-Il fit ces vers en présence de son neveu, le marquis de Fénélon, depuis
-ambassadeur à La Haye. C’est de lui que je les tiens[332]. Je garantis
-la certitude de ce fait. Il serait peu important par lui-même, s’il ne
-prouvait à quel point nous voyons souvent avec des regards différents,
-dans la triste tranquillité de la vieillesse, ce qui nous a paru si
-grand et si intéressant dans l’âge où l’esprit, plus actif, est le jouet
-de ses désirs et de ses illusions.
-
-Ces disputes, long-temps l’objet de l’attention de la France, ainsi que
-beaucoup d’autres nées de l’oisiveté, se sont évanouies. On s’étonne
-aujourd’hui qu’elles aient produit tant d’animosités. L’esprit
-philosophique, qui gagne de jour en jour, semble assurer la tranquillité
-publique; et les fanatiques mêmes, qui s’élèvent contre les philosophes,
-leur doivent la paix dont ils jouissent, et qu’ils cherchent à perdre.
-
-L’affaire du quiétisme, si malheureusement importante sous Louis XIV,
-aujourd’hui si méprisée et si oubliée, perdit à la cour le cardinal de
-Bouillon. Il était neveu de ce célèbre Turenne à qui le roi avait dû son
-salut dans la guerre civile, et depuis, l’agrandissement de son royaume.
-
-Uni par l’amitié avec l’archevêque de Cambrai, et chargé des ordres du
-roi contre lui, il chercha à concilier ces deux devoirs. Il est
-constant, par ses lettres, qu’il ne trahit jamais son ministère en étant
-fidèle à son ami. Il pressait le jugement du pape, selon les ordres de
-la cour; mais en même temps il tâchait d’amener les deux partis à une
-conciliation.
-
-Un prêtre italien, nommé Giori, qui était auprès de lui l’espion de la
-faction contraire, s’introduisit dans sa confiance, et le calomnia dans
-ses lettres; et poussant la perfidie jusqu’au bout, il eut la bassesse
-de lui demander un secours de mille écus; et après l’avoir obtenu, il ne
-le revit jamais.
-
-Ce furent les lettres de ce misérable qui perdirent le cardinal de
-Bouillon à la cour[333]. Le roi l’accabla de reproches, comme s’il
-avait trahi l’état. Il paraît pourtant, par toutes ses dépêches, qu’il
-s’était conduit avec autant de sagesse que de dignité.
-
-Il obéissait aux ordres du roi en demandant la condamnation de quelques
-maximes pieusement ridicules des mystiques, qui sont les alchimistes de
-la religion: mais il était fidèle à l’amitié en éludant les coups que
-l’on voulait porter à la personne de Fénélon. Supposé qu’il importât à
-l’Église qu’on n’aimât pas Dieu pour lui-même, il n’importait pas que
-l’archevêque de Cambrai fût flétri. Mais le roi, malheureusement, voulut
-que Fénélon fût condamné; soit aigreur contre lui, ce qui semblait
-au-dessous d’un grand roi; soit asservissement au parti contraire, ce
-qui semble encore plus au-dessous de la dignité du trône. Quoi qu’il en
-soit, il écrivit au cardinal de Bouillon, le 16 mars 1699, une lettre de
-reproches très mortifiante. Il déclare dans cette lettre qu’il veut la
-condamnation de l’archevêque de Cambrai; elle est d’un homme piqué. Le
-_Télémaque_ fesait alors un grand bruit dans toute l’Europe; et les
-_Maximes des Saints_, que le roi n’avait point lues, étaient punies des
-maximes répandues dans le _Télémaque_, qu’il avait lues.
-
-On rappela aussitôt le cardinal de Bouillon. Il partit; mais ayant
-appris, à quelques milles de Rome, que le cardinal doyen était mort, il
-fut obligé de revenir sur ses pas pour prendre possession de cette
-dignité qui lui appartenait de droit, étant, quoique jeune encore, le
-plus ancien des cardinaux.
-
-La place de doyen du sacré collége donne à Rome de très grandes
-prérogatives; et, selon la manière de penser de ce temps-là, c’était
-une chose agréable pour la France qu’elle fût occupée par un Français.
-
-Ce n’était point d’ailleurs manquer au roi que de se mettre en
-possession de son bien, et de partir ensuite. Cependant cette démarche
-aigrit le roi sans retour. Le cardinal en arrivant en France fut exilé,
-et cet exil dura dix années entières.
-
-Enfin, lassé d’une si longue disgrace, il prit le parti de sortir de
-France pour jamais, en 1710, dans le temps que Louis XIV semblait
-accablé par les alliés, et que le royaume était menacé de tous côtés.
-
-Le prince Eugène et le prince d’Auvergne, ses parents, le reçurent sur
-les frontières de Flandre, où ils étaient victorieux. Il envoya au roi
-la croix de l’ordre du Saint-Esprit, et la démission de sa charge de
-grand aumônier de France, en lui écrivant ces propres paroles: «Je
-reprends la liberté que me donnaient ma naissance de prince étranger,
-fils d’un souverain, ne dépendant que de Dieu, et ma dignité de cardinal
-de la sainte Église romaine et de doyen du sacré collége.... Je tâcherai
-de travailler le reste de mes jours à servir Dieu et l’Église dans la
-première place après la suprême[334], etc.»
-
-Sa prétention de prince indépendant lui paraissait fondée, non seulement
-sur l’axiome de plusieurs jurisconsultes qui assurent que _qui renonce à
-tout n’est plus tenu à rien_, et que tout homme est libre de choisir son
-séjour, mais sur ce qu’en effet ce cardinal était né à Sedan dans le
-temps que son père était encore souverain de Sedan: il regardait sa
-qualité de prince indépendant comme un caractère ineffaçable; et quant
-au titre de cardinal doyen, qu’il appelle la première place après la
-suprême, il se justifiait par l’exemple de tous ses prédécesseurs, qui
-ont passé incontestablement avant les rois à toutes les cérémonies de
-Rome.
-
-La cour de France et le parlement de Paris avaient des maximes
-entièrement différentes. Le procureur-général d’Aguesseau, depuis
-chancelier, l’accusa devant les chambres assemblées, qui rendirent
-contre lui un décret de prise de corps, et confisquèrent tous ses
-biens[335]. Il vécut à Rome, honoré, quoique pauvre, et mourut victime
-du quiétisme, qu’il méprisait, et de l’amitié, qu’il avait noblement
-conciliée avec son devoir.
-
-Il ne faut pas omettre que, lorsqu’il se retira des Pays-Bas à Rome, on
-sembla craindre à la cour qu’il ne devînt pape. J’ai entre les mains la
-lettre du roi au cardinal de La Trimouille, du 26 mai 1710, dans
-laquelle il manifeste cette crainte. «On peut tout présumer, dit-il,
-d’un sujet prévenu de l’opinion qu’il ne dépend que de lui seul. Il
-suffira que la place dont le cardinal de Bouillon est présentement
-ébloui lui paraisse inférieure à sa naissance et à ses talents; il se
-croira toute voie permise pour parvenir à la première place de l’Église,
-lorsqu’il en aura contemplé la splendeur de plus près.»
-
-Ainsi, en décrétant le cardinal de Bouillon, et en donnant ordre qu’on
-le _mît dans les prisons de la Conciergerie, si on pouvait se saisir de
-lui_, on craignit qu’il ne montât sur un trône qui est regardé comme le
-premier de la terre par tous ceux de la religion catholique; et
-qu’alors, en s’unissant avec les ennemis de Louis XIV, il ne se vengeât
-encore plus que le prince Eugène, les armes de l’Église ne pouvant rien
-par elles-mêmes, mais pouvant alors beaucoup par celles d’Autriche.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIX.
-
-Disputes sur les cérémonies chinoises. Comment ces querelles
-contribuèrent à faire proscrire le christianisme à la Chine.
-
-
-Ce n’était pas assez, pour l’inquiétude de notre esprit, que nous
-disputassions au bout de dix-sept cents ans sur des points de notre
-religion, il fallut encore que celle des Chinois entrât dans nos
-querelles. Cette dispute ne produisit pas de grands mouvements, mais
-elle caractérisa plus qu’aucune autre cet esprit actif, contentieux, et
-querelleur, qui règne dans nos climats.
-
-Le jésuite Matthieu Ricci, sur la fin du dix-septième siècle[336], avait
-été un des premiers missionnaires de la Chine. Les Chinois étaient et
-sont encore, en philosophie et en littérature, à peu près ce que nous
-étions il y a deux cents ans. Le respect pour leurs anciens maîtres
-leur prescrit des bornes qu’ils n’osent passer. Le progrès dans les
-sciences est l’ouvrage du temps et de la hardiesse de l’esprit; mais la
-morale et la police étant plus aisées à comprendre que les sciences, et
-s’étant perfectionnées chez eux quand les autres arts ne l’étaient pas
-encore, il est arrivé que les Chinois, demeurés depuis plus de deux
-mille ans à tous les termes où ils étaient parvenus, sont restés
-médiocres dans les sciences, et le premier peuple de la terre dans la
-morale et dans la police, comme le plus ancien.
-
-Après Ricci, beaucoup d’autres jésuites pénétrèrent dans ce vaste
-empire; et, à la faveur des sciences de l’Europe, ils parvinrent à jeter
-secrètement quelques semences de la religion chrétienne parmi les
-enfants du peuple, qu’ils instruisirent comme ils purent. Des
-dominicains, qui partageaient la mission, accusèrent les jésuites de
-permettre l’idolâtrie en prêchant le christianisme. La question était
-délicate, ainsi que la conduite qu’il fallait tenir à la Chine.
-
-Les lois et la tranquillité de ce grand empire sont fondées sur le droit
-le plus naturel ensemble et le plus sacré, le respect des enfants pour
-les pères. A ce respect ils joignent celui qu’ils doivent, à leurs
-premiers maîtres de morale, et surtout à Confutzée, nomme par nous
-Confucius, ancien sage qui, près de six cents ans[337] avant la
-fondation du christianisme, leur enseigna la vertu.
-
-Les familles s’assemblent en particulier, à certains jours, pour honorer
-leurs ancêtres; les lettrés, en public, pour honorer Confutzée. On se
-prosterne, suivant leur manière de saluer les supérieurs, ce que les
-Romains, qui trouvèrent cet usage dans toute l’Asie, appelèrent
-autrefois _adorer_. On brûle des bougies et des pastilles. Des colaos,
-que le Portugais ont nommés _mandarins_, égorgent deux fois l’an, autour
-de la salle où l’on vénère Confutzée, des animaux dont on fait ensuite
-des repas. Ces cérémonies sont-elles idolâtriques? sont-elles purement
-civiles? reconnaît-on ses pères et Confutzée pour des dieux? sont-ils
-même invoqués seulement comme nos saints? est-ce enfin un usage
-politique dont quelques Chinois superstitieux abusent? C’est ce que des
-étrangers ne pouvaient que difficilement démêler à la Chine, et ce qu’on
-ne pouvait décider en Europe.
-
-Les dominicains déférèrent les usages de la Chine à l’inquisition de
-Rome, en 1645. Le saint office, sur leur exposé, défendit ces cérémonies
-chinoises, jusqu’à ce que le pape en décidât.
-
-Les jésuites soutinrent la cause des Chinois et de leurs pratiques,
-qu’il semblait qu’on ne pouvait proscrire sans fermer toute entrée à la
-religion chrétienne, dans un empire si jaloux de ses usages: ils
-représentèrent leurs raisons. L’inquisition, en 1656, permit aux lettrés
-de révérer Confutzée, et aux enfants chinois d’honorer leurs pères, _en
-protestant contre la superstition, s’il y en avait_.
-
-L’affaire étant indécise, et les missionnaires toujours divisés, le
-procès fut sollicité à Rome de temps en temps; et cependant les jésuites
-qui étaient à Pékin se rendirent si agréables à l’empereur Kang-hi, en
-qualité de mathématiciens, que ce prince, célèbre par sa bonté et par
-ses vertus, leur permit enfin d’être missionnaires, et d’enseigner
-publiquement le christianisme. Il n’est pas inutile d’observer que cet
-empereur si despotique, et petit-fils du conquérant de la Chine, était
-cependant soumis par l’usage aux lois de l’empire; qu’il ne put, de sa
-seule autorité, permettre le christianisme; qu’il fallut s’adresser à un
-tribunal, et qu’il minuta lui-même deux requêtes au nom des jésuites.
-Enfin, en 1692, le christianisme fut permis à la Chine, par les soins
-infatigables, et par l’habileté des seuls jésuites.
-
-Il y a dans Paris une maison établie pour les missions étrangères.
-Quelques prêtres de cette maison étaient alors à la Chine. Le pape, qui
-envoie des vicaires apostoliques dans tous les pays qu’on appelle _les
-parties des infidèles_, choisit un prêtre de cette maison de Paris,
-nommé Maigrot, pour aller présider, en qualité de vicaire, à la mission
-de la Chine, et lui donna l’évêché de Conon, petite province chinoise
-dans le Fokien. Ce Français, évêque à la Chine, déclara non seulement
-les rites observés pour les morts superstitieux et idolâtres, mais il
-déclara les lettrés athées: c’était le sentiment de tous les rigoristes
-de France. Ces mêmes hommes qui se sont tant récriés contre Bayle, qui
-l’ont tant blâmé d’avoir dit qu’une société d’athées pouvait subsister,
-qui ont tant écrit qu’un tel établissement est impossible, soutenaient
-froidement que cet établissement florissait à la Chine dans le plus sage
-des gouvernements. Les jésuites eurent alors à combattre les
-missionnaires, leurs confrères, plus que les mandarins et le peuple.
-Ils représentèrent à Rome qu’il paraissait assez incompatible que les
-Chinois fussent à-la-fois athées et idolâtres. On reprochait aux lettrés
-de n’admettre que la matière; en ce cas, il était difficile qu’ils
-invoquassent les ames de leurs pères et celle de Confutzée. Un de ces
-reproches semble détruire l’autre, à moins qu’on ne prétende qu’à la
-Chine on admet le contradictoire, comme il arrive souvent parmi nous;
-mais il fallait être bien au fait de leur langue et de leurs mœurs pour
-démêler ce contradictoire. Le procès de l’empire de la Chine dura
-long-temps en cour de Rome; cependant on attaqua les jésuites de tous
-côtés.
-
-Un de leurs savants missionnaires, le P. Lecomte, avait écrit dans ses
-_Mémoires de la Chine_, «que ce peuple a conservé pendant deux mille ans
-la connaissance du vrai Dieu; qu’il a sacrifié au Créateur dans le plus
-ancien temple de l’univers; que la Chine a pratiqué les plus pures
-leçons de la morale, tandis que l’Europe était dans l’erreur et dans la
-corruption.»
-
-Nous avons vu[338] que cette nation remonte, par une histoire
-authentique, et par une suite de trente-six éclipses de soleil
-calculées, jusqu’au-delà du temps où nous plaçons d’ordinaire le déluge
-universel. Jamais les lettrés n’ont eu d’autre religion que l’adoration
-d’un être suprême. Leur culte fut la justice. Ils ne purent connaître
-les lois successives que Dieu donna à Abraham, à Moïse, et enfin la loi
-perfectionnée du Messie, inconnue si long-temps aux peuples de
-l’Occident et du Nord. Il est constant que les Gaules, la Germanie,
-l’Angleterre, tout le Septentrion, étaient plongés dans l’idolâtrie la
-plus barbare, quand les tribunaux du vaste empire de la Chine
-cultivaient les mœurs et les lois, en reconnaissant un seul Dieu, dont
-le culte simple n’avait jamais changé parmi eux. Ces vérités évidentes
-devaient justifier les expressions du jésuite Lecomte. Cependant, comme
-on pouvait trouver dans ces propositions quelque idée qui choque un peu
-les idées reçues, on les attaqua en Sorbonne.
-
-L’abbé Boileau, frère de Despréaux, non moins critique que son frère, et
-plus ennemi des jésuites, dénonça, en 1700, cet éloge des Chinois comme
-un blasphème. L’abbé Boileau était un esprit vif et singulier, qui
-écrivait comiquement des choses sérieuses et hardies. Il est l’auteur du
-livre des _Flagellants_, et de quelques autres de cette espèce. Il
-disait qu’il les écrivait en latin, de peur que les évêques ne le
-censurassent; et Despréaux, son frère, disait de lui: «S’il n’avait été
-docteur de Sorbonne, il aurait été docteur de la comédie italienne.» Il
-déclama violemment contre les jésuites et les Chinois, et commença par
-dire «que l’éloge de ces peuples avait ébranlé son cerveau chrétien.»
-Les autres cerveaux de l’assemblée furent ébranlés aussi. Il y eut
-quelques débats: un docteur, nommé Lesage, opina qu’on envoyât sur les
-lieux douze de ses confrères les plus robustes s’instruire à fond de la
-cause. La scène fut violente; mais enfin, la Sorbonne déclara les
-louanges des Chinois fausses, scandaleuses, téméraires, impies, et
-hérétiques.
-
-Cette querelle, qui fut aussi vive que puérile, envenima celle des
-cérémonies; et enfin le pape Clément XI envoya, l’année d’après, un
-légat à la Chine. Il choisit Thomas Maillard de Tournon, patriarche
-titulaire d’Antioche. Le patriarche ne put arriver qu’en 1705. La cour
-de Pékin avait ignoré jusque-là qu’on la jugeait à Rome et à Paris. Cela
-est plus absurde que si la république de Saint-Marin se portait pour
-médiatrice entre le grand turc et le royaume de Perse.
-
-L’empereur Kang-hi reçut d’abord le patriarche de Tournon avec beaucoup
-de bonté. Mais on peut juger quelle fut sa surprise, quand les
-interprètes de ce légat lui apprirent que les chrétiens qui prêchaient
-leur religion dans son empire ne s’accordaient point entre eux, et que
-ce légat venait pour terminer une querelle dont la cour de Pékin n’avait
-jamais entendu parler. Le légat lui fit entendre que tous les
-missionnaires, excepté les jésuites, condamnaient les anciens usages de
-l’empire, et qu’on soupçonnait même sa majesté chinoise et les lettrés
-d’être des athées qui n’admettaient que le ciel matériel. Il ajouta
-qu’il y avait un savant évêque de Conon, qui expliquerait tout cela, si
-sa majesté daignait l’entendre. La surprise du monarque redoubla, en
-apprenant qu’il y avait des évêques dans son empire. Mais celle du
-lecteur ne doit pas être moindre, en voyant que ce prince indulgent
-poussa la bonté jusqu’à permettre à l’évêque de Conon de venir lui
-parler contre la religion, contre les usages de son pays, et contre
-lui-même. L’évêque de Conon fut admis à son audience. Il savait très
-peu de chinois. L’empereur lui demanda d’abord l’explication de quatre
-caractères peints en or au-dessus de son trône. Maigrot n’en put lire
-que deux; mais il soutint que les mots _king-lien_, que l’empereur avait
-écrits lui-même sur des tablettes, ne signifiaient pas _adorez le
-Seigneur du ciel_. L’empereur eut la patience de lui expliquer par
-interprètes que c’était précisément le sens de ces mots. Il daigna
-entrer dans un long examen. Il justifia les honneurs qu’on rendait aux
-morts. L’évêque fut inflexible. On peut croire que les jésuites avaient
-plus de crédit à la cour que lui. L’empereur, qui par les lois pouvait
-le faire punir de mort, se contenta de le bannir. Il ordonna que tous
-les Européens qui voudraient rester dans le sein de l’empire viendraient
-désormais prendre de lui des lettres patentes, et subir un examen.
-
-Pour le légat de Tournon, il eut ordre de sortir de la capitale. Dès
-qu’il fut à Nankin, il y donna un mandement qui condamnait absolument
-les rites de la Chine à l’égard des morts, et qui défendait qu’on se
-servît du mot dont s’était servi l’empereur pour signifier _le Dieu du
-ciel_.
-
-Alors le légat fut relégué à Macao, dont les Chinois sont toujours les
-maîtres, quoiqu’ils permettent aux Portugais d’y avoir un gouverneur.
-Tandis que le légat était confiné à Macao, le pape lui envoyait la
-barrette; mais elle ne lui servit qu’à le faire mourir cardinal. Il
-finit sa vie en 1710. Les ennemis des jésuites leur imputèrent sa mort.
-Ils pouvaient se contenter de leur imputer son exil.
-
-Ces divisions, parmi les étrangers qui venaient instruire l’empire,
-décréditèrent la religion qu’ils annonçaient. Elle fut encore plus
-décriée lorsque la cour, ayant apporté plus d’attention à connaître les
-Européans, sut que non seulement les missionnaires étaient ainsi
-divisés, mais que parmi les négociants qui abordaient à Canton, il y
-avait plusieurs sectes ennemies jurées l’une de l’autre.
-
-L’empereur Kang-hi mourut en 1724[339]. C’était un prince amateur de
-tous les arts de l’Europe. On lui avait envoyé des jésuites très
-éclairés, qui par leurs services méritèrent son affection, et qui
-obtinrent de lui, comme on l’a déjà dit[340], la permission d’exercer et
-d’enseigner publiquement le christianisme.
-
-Son quatrième fils, Young-tching, nommé par lui à l’empire, au préjudice
-de ses aînés, prit possession du trône sans que ces aînés murmurassent.
-La piété filiale, qui est la base de cet empire, fait que dans toutes
-les conditions c’est un crime et un opprobre de se plaindre des
-dernières volontés d’un père.
-
-Le nouvel empereur Young-tching surpassa son père dans l’amour des lois
-et du bien public. Aucun empereur n’encouragea plus l’agriculture. Il
-porta son attention sur ce premier des arts nécessaires, jusqu’à élever
-au grade de mandarin du huitième ordre, dans chaque province, celui des
-laboureurs qui serait jugé, par les magistrats de son canton, le plus
-diligent, le plus industrieux et le plus honnête homme; non que ce
-laboureur dût abandonner un métier où il avait réussi, pour exercer les
-fonctions de la judicature qu’il n’aurait pas connues; il restait
-laboureur avec le titre de mandarin; il avait le droit de s’asseoir chez
-le vice-roi de la province, et de manger avec lui. Son nom était écrit
-en lettres d’or dans une salle publique. On dit que ce réglement si
-éloigné de nos mœurs, et qui peut-être les condamne, subsiste encore.
-
-Ce prince ordonna que dans toute l’étendue de l’empire on n’exécutât
-personne à mort avant que le procès criminel lui eût été envoyé, et même
-présenté trois fois. Deux raisons qui motivent cet édit sont aussi
-respectables que l’édit même. L’une est le cas qu’on doit faire de la
-vie de l’homme; l’autre, la tendresse qu’un roi doit à son peuple.
-
-Il fit établir de grands magasins de riz dans chaque province avec une
-économie qui ne pouvait être à charge au peuple, et qui prévenait pour
-jamais les disettes. Toutes les provinces fesaient éclater leur joie par
-de nouveaux spectacles, et leur reconnaissance en lui érigeant des arcs
-de triomphe. Il exhorta, par un édit, à cesser ces spectacles, qui
-ruinaient l’économie par lui recommandée, et défendit qu’on lui élevât
-des monuments. «Quand j’ai accordé des graces, dit-il dans son rescrit
-aux mandarins, ce n’est pas pour avoir une vaine réputation: je veux que
-le peuple soit heureux; je veux qu’il soit meilleur, qu’il remplisse
-tous ses devoirs. Voilà les seuls monuments que j’accepte.»
-
-Tel était cet empereur, et malheureusement ce fut lui qui proscrivit la
-religion chrétienne. Les jésuites avaient déjà plusieurs églises
-publiques, et même quelques princes du sang impérial avaient reçu le
-baptême: on commençait à craindre des innovations funestes dans
-l’empire. Les malheurs arrivés au Japon fesaient plus d’impression sur
-les esprits que la pureté du christianisme, trop généralement méconnu,
-n’en pouvait faire. On sut que précisément en ce temps-là les disputes,
-qui aigrissaient les missionnaires de différents ordres les uns contre
-les autres, avaient produit l’extirpation de la religion chrétienne dans
-le Tunquin; et ces mêmes disputes, qui éclataient encore plus à la
-Chine, indisposèrent tous les tribunaux contre ceux qui, venant prêcher
-leur loi, n’étaient pas d’accord entre eux sur cette loi même. Enfin on
-apprit qu’à Canton il y avait des Hollandais, des Suédois, des Danois,
-des Anglais qui, quoique chrétiens, ne passaient pas pour être de la
-religion des chrétiens de Macao.
-
-Toutes ces réflexions réunies déterminèrent enfin le suprême tribunal
-des rites à défendre l’exercice du christianisme. L’arrêt fut porté le
-10 janvier 1724, mais sans aucune flétrissure, sans décerner de peines
-rigoureuses, sans le moindre mot offensant contre les missionnaires:
-l’arrêt même invitait l’empereur à conserver à Pékin ceux qui pourraient
-être utiles dans les mathématiques. L’empereur confirma l’arrêt, et
-ordonna, par son édit, qu’on renvoyât les missionnaires à Macao
-accompagnés d’un mandarin, pour avoir soin d’eux dans le chemin, et pour
-les garantir de toute insulte. Ce sont les propres mots de l’édit.
-
-Il en garda quelques uns auprès de lui, entre autres le jésuite nommé
-Parennin, dont j’ai déjà fait l’éloge[341], homme célèbre par ses
-connaissances et par la sagesse de son caractère, qui parlait très bien
-le chinois et le tartare. Il était nécessaire, non seulement comme
-interprète, mais comme bon mathématicien. C’est lui qui est
-principalement connu parmi nous par les réponses sages et instructives
-sur les sciences de la Chine aux difficultés savantes d’un de nos
-meilleurs philosophes. Ce religieux avait eu la faveur de l’empereur
-Kang-hi, et conservait encore celle d’Young-tching. Si quelqu’un avait
-pu sauver la religion chrétienne, c’était lui. Il obtint, avec deux
-autres jésuites, audience du prince frère de l’empereur, chargé
-d’examiner l’arrêt, et d’en faire le rapport. Parennin rapporte avec
-candeur ce qui leur fut répondu. Le prince, qui les protégeait, leur
-dit: «Vos affaires m’embarrassent; j’ai lu les accusations portées
-contre vous: vos querelles continuelles avec les autres Européens sur
-les rites de la Chine vous ont nui infiniment. Que diriez-vous si, nous
-transportant dans l’Europe, nous y tenions la même conduite que vous
-tenez ici? en bonne foi le souffririez-vous?» Il était difficile de
-répliquer à ce discours. Cependant ils obtinrent que ce prince parlât à
-l’empereur en leur faveur; et lorsqu’ils furent admis aux pieds du
-trône, l’empereur leur déclara qu’il renvoyait enfin tous ceux qui se
-disaient missionnaires.
-
-Nous avons déjà rapporté ses paroles: «Si vous avez su tromper mon père,
-n’espérez pas me tromper de même[342].»
-
-Malgré les ordres sages de l’empereur, quelques jésuites revinrent
-depuis secrètement dans les provinces sous le successeur du célèbre
-Young-tching; ils furent condamnés à la mort pour avoir violé
-manifestement les lois de l’empire. C’est ainsi que nous fesons exécuter
-en France les prédicants huguenots qui viennent faire des attroupements
-malgré les ordres du roi. Cette fureur des prosélytes est une maladie
-particulière à nos climats, ainsi qu’on l’a déjà remarqué[343]; elle a
-toujours été inconnue dans la Haute-Asie. Jamais ces peuples n’ont
-envoyé de missionnaires en Europe, et nos nations sont les seules qui
-aient voulu porter leurs opinions, comme leur commerce, aux deux
-extrémités du globe.
-
-Les jésuites mêmes attirèrent la mort à plusieurs Chinois, et surtout à
-deux princes du sang qui les favorisaient. N’étaient-ils pas bien
-malheureux de venir du bout du monde mettre le trouble dans la famille
-impériale, et faire périr deux princes par le dernier supplice? Ils
-crurent rendre leur mission respectable en Europe en prétendant que Dieu
-se déclarait pour eux, et qu’il avait fait paraître quatre croix dans
-les nuées sur l’horizon de la Chine. Ils firent graver les figures de
-ces croix dans leurs _Lettres édifiantes et curieuses_; mais si Dieu
-avait voulu que la Chine fût chrétienne, se serait-il contenté de mettre
-des croix dans l’air? ne les aurait-il pas mises dans le cœur des
-Chinois?
-
-
-FIN DU SIÈCLE DE LOUIS XIV.
-
-
-
-
-SUPPLÉMENT
-
-AU
-
-SIÈCLE DE LOUIS XIV.
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-DU NOUVEL ÉDITEUR.
-
-
-Aussitôt que le _Siècle de Louis XIV_ eut paru, La Beaumelle en commença
-la critique[344]. Une édition fut mise au jour sous ce titre: Le _Siècle
-de Louis XIV par M. de Voltaire, nouvelle édition, augmentée d’un très
-grand nombre de remarques par M. de La B***_; Francfort, chez la veuve
-Knoch et J. G. Eslinger, 1753, trois volumes petit in-8º[345]. En tête
-du premier volume sont des _Conseils à l’auteur du Siècle de Louis XIV_,
-divisés en trois lettres.
-
-La Beaumelle prétendit que c’était contre les conventions faites avec
-Eslinger que ce libraire avait mis sur les frontispices ces mots: _Par
-M. de La B***_; que les notes du premier volume étaient les seules qui
-fussent de lui; que les autres étaient d’un chevalier de Mainvillers.
-
-Dans le second volume, page 348, chap. XXVI (aujourd’hui chap. XXVII,
-voyez p. 208), l’annotateur avait, à l’occasion de la mort de plusieurs
-membres de la famille royale, ajouté une note injurieuse pour la mémoire
-du duc d’Orléans, le régent. La Beaumelle, étant revenu à Paris, fut
-arrêté le 24 avril 1753. On avait trouvé chez lui huit exemplaires de
-l’édition de Francfort du _Siècle de Louis XIV_. La Beaumelle fut
-conduit à la Bastille, où il resta près de six mois[346].
-
-Certainement il voulait dénigrer l’ouvrage de Voltaire; mais cela
-n’était pas dans l’intérêt du libraire qui le réimprimait. Aussi ce
-dernier, dans l’_Avertissement_, annonce offrir au public un _excellent
-livre augmenté de remarques qui le rendront encore meilleur_. Au reste,
-plusieurs des remarques des tomes II et III sont ainsi conçues: _Ce
-chapitre est très beau; Ce portrait est admirable_, etc. Il peut se
-faire que les notes flatteuses soient de Mainvillers, et toutes les
-autres de La Beaumelle. Dans tous les cas, j’ai signé d’un L les notes
-extraites de l’édition de Francfort. (Voyez ma préface du tome XIX.)
-
-Voltaire, en réponse à son critique, fit paraître son _Supplément au
-Siècle de Louis XIV_, qui circulait à Paris dès le mois de mai. Le 15 de
-ce mois, la police en fit la perquisition chez le libraire Lambert[347].
-L’édition originale est intitulée: _Supplément au Siècle de Louis XIV,
-Catilina, tragédie, et autres pièces du même auteur_, Dresde, 1753, chez
-G. C. Walther, petit in-8º de _xvj_ et 184 pages. La seule pièce qui
-soit après _Catilina_ est l’_Examen du testament politique du cardinal
-Albéroni_. Cette édition contient la lettre ou dédicace à M.
-Roques[348].
-
-Au lieu de cette _Dédicace_, il y a dans les diverses éditions du volume
-intitulé: _Siècle politique de Louis XIV_ (voyez ma préface du tome
-XIX), un _Mémoire de M. F. de Voltaire, apostillé par M. de La
-Beaumelle_, et qu’on peut regarder comme la première version de la
-dédicace à M. Roques. Si la date de 27 janvier 1753 que lui donne La
-Beaumelle est exacte, ce mémoire est peut-être le testament littéraire
-dont Voltaire parle dans sa lettre à d’Argental, du 10 février 1753. Je
-l’ai imprimé en forme de variante et en note à la fin de la lettre à M.
-Roques (page 491).
-
-Colini, alors secrétaire de Voltaire, et qui trouvait le _Supplément_
-beaucoup plus mordant que les notes de son commentateur, fit de vains
-efforts pour en empêcher la publication[349].
-
-La Beaumelle répliqua par une _Réponse au Supplément du siècle de Louis
-XIV_, Colmar, 1754, in-12, rédigée dès le mois d’octobre 1753,
-c’est-à-dire aussitôt après sa sortie de la Bastille, mais qui ne put
-être imprimée qu’en avril 1754. Il y reproduisit une _Lettre sur mes
-démêlés avec M. de Voltaire_, déjà imprimée plusieurs fois, et le
-_Mémoire_ apostillé.
-
-L’acharnement de Voltaire et de La Beaumelle l’un contre l’autre n’a
-cessé qu’avec la vie. Les _Lettres de M. de La Beaumelle à M. de
-Voltaire_, 1763, in-12 de 213 pages, sont une nouvelle édition
-entièrement refondue de la _Réponse au Supplément_, avec quelques autres
-morceaux relatifs à Voltaire.
-
-Il serait trop long de rappeler tous les écrits, tant en vers qu’en
-prose, où Voltaire maltraite La Beaumelle. Je n’en signalerai que deux
-presque inconnus, et qui ne sont encore dans aucune édition des _Œuvres
-de Voltaire_. L’un est une _Lettre_ sous la date du 24 avril 1767 (voyez
-tome XLIII); l’autre est la _Lettre anonyme et la réponse_, de 1769
-(voyez tome XLV); j’ai déjà parlé de ces deux morceaux dans ma préface
-du tome XXXVII.
-
-Sans doute La Beaumelle a été l’agresseur; sans doute il a dépassé
-toutes les bornes de la critique; mais on ne peut s’empêcher de déplorer
-que Voltaire ait aussi perdu toute mesure dans le chant XVIIIᵉ de la
-_Pucelle_.
-
-BEUCHOT.
-
- Ce 29 mai 1830.
-
-
-
-
-LETTRE A M. ROQUES[350],
-
-CONSEILLER ECCLÉSIASTIQUE
-
-DU SÉRÉNISSIME LANDGRAVE DE HESSE-HOMBOURG.
-
-
-MONSIEUR,
-
-Je n’ai dédié à personne le _Siècle de Louis XIV_, parceque ni la vérité
-ni la liberté n’aiment les dédicaces, et que ces deux biens, qui
-devraient appartenir au genre humain, n’ont besoin du suffrage de
-personne. Mais je vous dédie ce supplément, quoiqu’il soit aussi vrai et
-aussi libre que le reste de l’ouvrage. La raison en est que je suis
-forcé de vous appeler en témoignage devant l’Europe littéraire. La
-querelle dont il s’agit pourrait bien être méprisable par elle-même,
-comme toutes les querelles, et confondue bientôt dans la foule de tant
-de disputes littéraires, de tant de différents dont la mémoire se perd
-avant même que la mémoire des combattants soit anéantie. Mais le rapport
-qui lie cette dispute aux événements du siècle de Louis XIV, les
-éclaircissements que les lecteurs en pourront tirer pour mieux connaître
-ces temps mémorables, serviront peut-être à la sauver pour quelque
-temps de l’oubli où les ouvrages polémiques semblent condamnés.
-
-C’est vous, monsieur, qui m’apprîtes le premier qu’un jeune homme élevé
-à Genève, nommé M. de La Beaumelle, fesait réimprimer clandestinement la
-première édition du _Siècle de Louis XIV_ à Francfort-sur-le-Mein.
-
-C’est vous qui m’apprîtes que cette édition subreptice était chargée de
-quatre lettres[351] de La Beaumelle, dans lesquelles il outrage des
-officiers de la maison du roi de Prusse[352]. Votre probité fut surprise
-de la témérité avec laquelle cet auteur parle de plusieurs souverains de
-l’Europe, dans ses commentaires sur le _Siècle de Louis XIV_, et des
-belles injures qu’il me dit dans mon propre ouvrage. Vous eûtes la
-générosité de m’en avertir, vous eûtes celle d’offrir de l’argent à son
-libraire pour supprimer ce scandale.
-
-Je sais bien que la littérature est une guerre continuelle; mais je ne
-devais pas m’attendre à une pareille excursion. Je vous écrivis que je
-ne savais pas comment je m’étais attiré ces hostilités de la part d’un
-homme que je n’avais connu à Berlin que pour tâcher de lui rendre
-service. Je me plaignis à vous de son procédé; vous eûtes la bonté de
-lui faire passer mes justes plaintes. Il avait l’honneur d’être lié avec
-vous, parcequ’il s’était destiné à Genève au ministère de votre
-religion: et quoique sa conduite semblât le rendre peu digne de cette
-fonction et de votre amitié, vous aviez pour lui l’indulgence qu’un
-homme de votre probité compatissante peut avoir pour un jeune homme qui
-s’égare, et qu’on espère de ramener à son devoir.
-
-Il faut avouer qu’il vous exposa ingénument la raison qui l’avait porté
-à l’atrocité que vous condamniez. Je ne puis mieux faire, monsieur, que
-de rapporter ici une partie de la lettre qu’il vous écrivit il y a six
-mois pour justifier en quelque sorte sa conduite. La voici mot pour mot:
-
-«Maupertuis vient chez moi, ne me trouve pas; je vais chez lui: il me
-dit qu’un jour, au souper des petits appartements, M. de Voltaire avait
-parlé d’une manière violente contre moi; qu’il avait dit au roi que je
-parlais peu respectueusement de lui dans mon livre, que je traitais sa
-cour philosophe d’assemblée de _nains_ et de _bouffons_, que je le
-comparais aux petits princes allemands[353], et mille faussetés de cette
-force. Maupertuis me conseilla d’envoyer mon livre au roi en droiture,
-avec une lettre qu’il vit et corrigea lui-même.»
-
-Il n’est que trop vrai, monsieur, que ce cruel procédé trop public de
-Maupertuis, mon persécuteur, a été l’origine du livre scandaleux de La
-Beaumelle, et a causé des malheurs plus réels. Il n’est que trop vrai
-que Maupertuis manqua au secret qu’on doit à tout ce qui se dit au
-souper d’un roi. Et ce qui est encore plus douloureux, c’est qu’il
-joignit la fausseté à l’infidélité. Il est faux que j’eusse averti sa
-majesté prussienne de la manière dont La Beaumelle avait osé parler de
-ce monarque et de sa cour dans son livre intitulé le _Qu’en dira-t-on_,
-ou _Mes Pensées_; je l’aurais pu, et je l’aurais dû, en qualité de son
-chambellan. Ce ne fut pas moi, ce fut un de mes camarades qui remplit ce
-devoir. J’ose en attester sa majesté elle-même. Elle me doit cette
-justice, elle ne peut refuser de me la rendre. Le chambellan qui l’en
-avertit est M. le marquis d’Argens: il l’avoue, et il en fait gloire.
-
-Je n’étais que trop informé des coups qu’on me portait: courir chez un
-jeune étranger, chez un voyageur, chez un passant; lui révéler le secret
-des soupers du roi son maître, me calomnier en tout; lui rapporter ce
-qui s’était fait et dit dans mon appartement après le souper; le
-déguiser, l’envenimer, comme il est prouvé par le reste de la lettre de
-La Beaumelle; c’était une des moindres manœuvres que j’avais à essuyer.
-Presque tout Berlin était instruit de cette persécution. Sa majesté
-l’ignora toujours. J’étais bien loin de troubler la douceur de la
-retraite de Potsdam, et d’importuner le roi, notre bienfaiteur commun,
-par des plaintes. Ce monarque sait que non seulement je ne lui ai jamais
-dit un seul mot contre personne, mais que je n’opposais que de la
-douceur et de la gaîté aux duretés continuelles de mon ennemi. Il ne
-pouvait contenir sa haine, et je souffrais avec patience. Je restai
-constamment dans ma chambre, sans en sortir que pour me rendre auprès de
-sa majesté quand elle m’appelait. Je gardai un profond silence sur les
-procédés de Maupertuis, et sur les trois volumes de La Beaumelle qu’ont
-produits ces procédés.
-
-Dans le même temps M. de Maupertuis voulut opprimer M. Kœnig, autrefois
-son ami, et toujours le mien. M. Kœnig avait tâché, ainsi que moi,
-d’apprivoiser son amour-propre par des éloges; il avait fait exprès le
-voyage de Berlin pour conférer amiablement avec lui sur une méprise dans
-laquelle Maupertuis pouvait être tombé. Il lui avait montré une ancienne
-lettre de Leibnitz, qui pouvait servir à rectifier cette erreur. Quelle
-fut la récompense du voyage de M. Kœnig? son ami, devenu dès-lors son
-ennemi implacable, profite d’un aveu que M. Kœnig lui a fait avec
-candeur, pour le perdre et pour le déshonorer. M. Kœnig lui avait avoué
-que l’original de cette lettre de Leibnitz n’avait jamais été entre ses
-mains, et qu’il tenait la copie d’un citoyen de Berne mort depuis
-long-temps[354]. Que fait Maupertuis? il engage adroitement les
-puissances les plus respectables à faire chercher en Suisse cet
-original, qu’il sait bien qu’on ne trouvera pas: ayant ainsi enchaîné à
-ses artifices la bonté même de son maître, il se sert de son pouvoir à
-l’académie de Berlin pour faire déclarer faussaire un philosophe, son
-ami, par un jugement solennel; jugement surpris par l’autorité; jugement
-qui ne fut point signé par les assistants; jugement dont la plupart des
-académiciens m’ont témoigné leur douleur; jugement réprouvé et abhorré
-de tous les gens de lettres. Il fait plus; il pousse la vengeance
-jusqu’à vouloir paraître modéré. Il demande à l’académie qu’il dirige,
-la grace de celui qu’il fait condamner. Il fait plus encore; il ose
-écrire lettre sur lettre à madame la princesse d’Orange, pour imposer
-silence à l’innocent qu’il persécute, et qu’il croit flétrir. Il le
-poursuit dans son asile, il veut lui lier les mains tandis qu’il le
-frappe.
-
-J’ai l’honneur d’être de dix-huit académies, et je puis vous assurer
-qu’il n’y a point d’exemple qu’aucune d’elles ait jamais traité ainsi un
-de ses membres. Toute l’Europe savante applaudit encore à la manière
-dont la société royale de Londres se comporta dans la fameuse dispute
-entre Newton et Leibnitz. Il s’agissait de la plus belle découverte
-qu’on ait jamais faite en mathématiques. La société royale nomma des
-commissaires tirés de différentes nations, qui examinèrent toutes les
-pièces pendant un an. L’authenticité de ces pièces fut constatée. Le
-grand Newton, élu président de la société royale, n’extorqua point en sa
-faveur un jugement qui ne devait être rendu que par le public. Il ne fit
-point déclarer son adversaire faussaire; il n’affecta point de demander
-sa grace à la société royale, en le fesant condamner avec ignominie; il
-ne le poursuivit point avec cruauté dans son asile; il n’écrivit point
-à l’électrice de Hanovre pour faire ordonner le silence à Leibnitz; il
-ne le menaça point d’une peine académique en demandant sa grace; il ne
-compromit point le roi d’Angleterre, il ne le trompa point. On ne mit
-que de l’exactitude, de la vérité, de l’évidence, dans ce grand procès
-où il s’agissait d’une véritable gloire. C’étaient des dieux qui
-disputaient à qui il appartenait de donner la lumière au monde. Mais il
-ne faut pas que la belette de la fable prétende bouleverser le ciel et
-la terre pour un trou de lapin qu’elle a usurpé.
-
-Tout Berlin, toute l’Allemagne, criaient contre une conduite si odieuse;
-mais personne n’osait la découvrir au roi de Prusse; et le persécuteur
-triomphait en abusant des bontés de son maître: j’ai été le seul qui ai
-osé élever ma faible voix. J’ai rendu hardiment ce service à la vérité,
-à l’innocence, à l’académie de Berlin; j’ose dire à la patrie, que mon
-attachement pour le roi de Prusse avait rendue la mienne. J’ai seul fait
-parvenir les cris de l’Europe savante entière aux oreilles de sa
-majesté. J’en ai appelé du grand homme mal informé au grand homme mieux
-informé. J’ai pris le parti de M. Kœnig, ainsi que le célèbre et
-respectable Volf, qui a écrit sur cette affaire une lettre dont j’ai
-l’original entre les mains, la voici:
-
-_Certum est quam quod certissimum veritatem esse ex parte Kœnigii, sive
-authenticitatem fragmenti ex litteris Leibnitzii, sive judicium famosum
-academiæ spectes, sive prætensam legem ad ruinant totius machinæ
-tendentem, si non in se contradictionem involveret._
-
-«Il est reconnu pour certain et très certain que la vérité est tout
-entière du côté du professeur Kœnig, soit dans l’authenticité de la
-lettre de Leibnitz, soit dans l’étrange jugement de l’académie, soit
-dans la prétendue découverte de son adversaire, qui ne serait qu’un
-renversement des lois de la nature si elle n’était pas une
-contradiction.»
-
-J’ai pris le parti de M. Kœnig avec les académiciens des sciences de
-Paris, avec tous les autres, avec l’Europe littéraire. Je me suis exposé
-par mon peu de ménagement à perdre les honneurs, les biens, dont un
-grand roi me comblait, et ses bontés plus précieuses cent fois que tous
-ces biens et tous ces honneurs. J’ai risqué la plus cruelle disgrace
-auprès d’un monarque qui m’avait arraché dans ma vieillesse à ma patrie,
-à ma famille, à mes amis, à mes emplois; d’un monarque qui m’avait
-prévenu, il y a plus de quinze ans, par ses bontés, auxquelles j’avais
-répondu avec enthousiasme; pour qui j’avais tout quitté, tout sacrifié,
-et sur qui je fondais enfin le bonheur des derniers jours de ma vie. Je
-n’ai pas balancé.
-
-Il m’a fallu à-la-fois combattre contre mon persécuteur Maupertuis, et
-pour M. Kœnig mon ami, et pour moi-même. Il a fallu, dans le temps même
-que l’auteur de la _Vénus physique_ et de ses étranges lettres
-m’accablait, répondre à un livre plus mauvais encore, qu’il a fait
-composer. Oui, monsieur, c’est lui qui a porté La Beaumelle à faire
-cette malheureuse édition du _Siècle de Louis XIV_, dans laquelle lui
-seul, des gens de lettres qui étaient auprès du roi de Prusse, n’est
-pas offensé. S’il n’avait pas excité La Beaumelle contre moi par une
-calomnie, ce jeune homme, à qui je n’avais jamais donné lieu de se
-plaindre de moi, n’aurait point fait ce scandaleux ouvrage. Mon
-persécuteur a beau employer tous ses artifices pour faire désavouer
-aujourd’hui à La Beaumelle cette lettre dans laquelle ses manœuvres sont
-constatées; la lettre existe, monsieur, entre vos mains; et j’en ai
-gardé soigneusement la copie authentique, transcrite par vous-même.
-Cette lettre qui sert à convaincre Maupertuis d’infidélité envers son
-maître, et de calomnie envers moi; cette lettre, dis-je, est encore plus
-reconnue que celle de Leibnitz, qui a servi à manifester les erreurs de
-son amour-propre à la face de tout le monde.
-
-Il peut faire déclarer faussaire qui il voudra dans une assemblée de son
-académie; il sera déclaré injuste par tout le public. Il verra que dans
-la littérature on ne réussit point par les souterrains de la fraude,
-comme il a dû voir qu’on ne subjugue point les esprits par la hauteur et
-la violence; qu’il ne faut dans les écrits que de la raison, et dans la
-société que de la douceur; qu’enfin la vérité, quoique peu circonspecte
-par cela même qu’elle est la vérité, la candeur bien que trop simple,
-l’innocence sans politique, confondent tôt ou tard l’erreur, le manège,
-la violence. La Beaumelle, qui est jeune encore, apprendra, à ses
-dépens, à ne plus faire servir son amour-propre imprudent et sans pudeur
-à l’amour-propre artificieux d’un autre. Je m’adresse, comme M. Kœnig,
-au public, juge souverain des ouvrages et des hommes. Ce public déteste
-l’oppresseur, se moque de l’absurde; plaint le malheureux, et aime la
-vérité.
-
-_P. S._ Vous m’apprenez, monsieur, par vos lettres, que La Beaumelle
-promet de me poursuivre jusqu’aux enfers. Il est bien le maître d’y
-aller quand il voudra. Vous me faites entendre que, pour mieux mériter
-son gîte, il imprimera contre moi beaucoup de choses personnelles, si je
-réfute les commentaires qu’il a imprimés sur le _Siècle de Louis XIV_.
-Vous m’avouerez que c’est un beau procédé d’imprimer trois volumes
-d’injures, d’impostures contre un homme, et de lui dire ensuite: Si vous
-osez vous défendre, je vous calomnierai encore.
-
-Vous me rapportez, monsieur, dans votre lettre du 22 mars, «que la
-manière dont il s’y prendra ne pourra que me faire beaucoup de peine; et
-quand il aurait tout le tort du monde, le public ne s’en informera pas,
-et rira à bon compte.»
-
-Sachez, monsieur, que le public peut rire d’un homme heureux et
-avantageux qui dit, ou fait, ou écrit des sottises; mais qu’il ne rit
-point d’un homme infortuné et persécuté. La Beaumelle peut réimprimer
-tout ce qu’on a écrit contre moi dans plus de cinquante volumes; cela
-lui procurera peu de profit et peu de rieurs. Je vous réponds que ses
-nouveaux chefs-d’œuvre ne me feront aucune peine. Je lui donne une
-pleine liberté. Je crois bien que La Beaumelle est un écrivain à faire
-rire: mais si l’auteur de _la Spectatrice danoise_[355], du _Qu’en
-dira-t-on_, ou de _Mes Pensées_, qui a outragé tant de souverains et de
-particuliers avec une insolence si brutale, et qui n’est impuni que par
-l’excès du mépris qu’on a pour lui, pense devenir un homme plaisant, il
-m’étonnera beaucoup. Il s’agit à présent du _Siècle de Louis XIV_. Il
-faut voir qui a raison de La Beaumelle ou de moi, et c’est de quoi les
-lecteurs pourront juger[356].
-
-
-
-
-SUPPLÉMENT
-
-AU
-
-SIÈCLE DE LOUIS XIV.
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE[357].
-
-
-Les éditions nombreuses d’un livre, dans sa nouveauté, ne prouvent
-jamais que la curiosité du public, et non le mérite de l’ouvrage.
-L’auteur du _Siècle de Louis XIV_ sentait tout ce qui manquait à ce
-monument qu’il avait voulu élever à l’honneur de sa nation. Il serait
-incomparablement moins indigne de la France s’il avait été achevé dans
-son sein; mais on sait quels engagements et quel attachement d’un côté,
-quelles bontés prévenantes de l’autre, avaient arraché l’auteur à sa
-patrie. Parvenu à un âge assez avancé, éprouvant, par des maladies
-continuelles, une décrépitude prématurée, et craignant d’être prévenu
-par la mort, il hasarda enfin, au commencement de l’année 1752, de
-livrer au public la faible esquisse du _Siècle de Louis XIV_, dans
-l’espérance que cet ouvrage engagerait les gens de lettres, et les
-hommes instruits des affaires publiques, à lui fournir de nouvelles
-couleurs pour achever le tableau. Il ne s’est pas trompé dans son
-attente. Il a reçu des instructions de toutes parts, et il s’est trouvé
-en état, dans l’espace d’une année, de donner une meilleure forme à son
-ouvrage. Il a tout retouché, jusqu’au style. La même impartialité
-reconnue règne dans le livre, mais avec une attention beaucoup plus
-scrupuleuse. Il est permis à l’auteur de le dire, parcequ’il est permis
-d’annoncer qu’on s’est acquitté d’un devoir indispensable. On a rempli
-ce devoir à l’égard du cardinal Mazarin, dans la nouvelle édition. Voici
-comment on s’exprime sur ce ministre:
-
-«Le grand homme d’état est celui dont il reste de grands monuments
-utiles à la patrie.[358] Le monument qui immortalise le cardinal Mazarin
-est l’acquisition de l’Alsace. Il donna cette province à la France dans
-le temps que le royaume était déchaîné contre lui; et par une fatalité
-singulière, il lui fit plus de bien lorsqu’il était persécuté, que dans
-la tranquillité d’une puissance absolue.»
-
-On prie le lecteur de jeter les yeux sur tout ce qui concerne la paix de
-Rysvick, dans cette nouvelle édition[359], la seule qu’on puisse
-consulter; c’est un morceau très utile, tiré des _Mémoires_ manuscrits
-_de M. de Torci_. Ces mémoires démentent formellement ce que tant
-d’historiens, tant d’hommes d’état, et milord Bolingbroke lui-même,
-avaient cru, que le ministère de Versailles avait dès-lors dévoré en
-idée la succession du royaume d’Espagne; et rien ne répand plus de jour
-sur les affaires du temps, sur la politique, et sur l’esprit du conseil
-de Louis XIV.
-
-On voit quels services rendit le maréchal d’Harcourt dans la grande
-crise de l’Espagne, lorsque l’Europe en alarmes attendait d’un mot de
-Charles II mourant quel serait le successeur de tant d’états. De
-nouvelles anecdotes sont ainsi semées dans tous les chapitres.
-
-On en trouve au second volume[360] sur l’homme au masque de fer; mais
-les morceaux les plus curieux, sans contredit, et les plus dignes de la
-postérité, sont deux mémoires de la propre main de Louis XIV. Le
-chapitre du _Gouvernement intérieur_ est très augmenté; c’est là qu’on
-voit d’un coup d’œil ce qu’était la France avant Louis XIV, ce qu’elle a
-été par lui, et depuis lui. Les matériaux seuls de ce chapitre font
-connaître la nation et le monarque. Il n’y a nul mérite à les avoir mis
-en œuvre; mais c’est un grand bonheur d’avoir pu les recueillir.
-
-Le dernier chapitre[361] contient cinquante-six articles nouveaux,
-concernant les écrivains qui ont fleuri dans le siècle de Louis XIV, et
-dont plusieurs l’ont illustré. Il a fallu que l’auteur fît venir de loin
-la plupart de leurs ouvrages, qu’il les parcourût, qu’il tâchât d’en
-saisir l’esprit, et qu’il resserrât dans les bornes les plus étroites ce
-qu’il a cru devoir penser d’eux, d’après les plus savants hommes. Ainsi,
-deux lignes ont coûté quelquefois quinze jours de lecture. L’auteur,
-quoique très malade, a travaillé sans relâche, une année entière, à ces
-deux seuls petits volumes, dans lesquels il a tâché de renfermer tout ce
-qui s’est fait et s’est écrit de plus remarquable dans l’espace de cent
-années. L’amour seul de la patrie et de la vérité l’a soutenu dans un
-travail d’autant plus pénible qu’il paraît moins l’être. Tous les
-honnêtes gens de France et des pays étrangers lui en ont su gré; et même
-en Angleterre les esprits fermes, dont cette nation philosophe et
-guerrière abonde, ont tous avoué que l’auteur n’avait été ni flatteur ni
-satirique. Ils l’ont regardé comme un concitoyen de tous les peuples;
-ils ont reconnu dans Louis XIV, non pas un des plus grands hommes, mais
-un des plus grands rois; dans son gouvernement, une conduite ferme,
-noble et suivie, quoique mêlée de fautes; dans sa cour, le modèle de la
-politesse, du bon goût, et de la grandeur, avec trop d’adulation; dans
-sa nation, les mœurs les plus sociables, la culture des arts et des
-belles-lettres poussée au plus haut point, l’intelligence du commerce,
-un courage digne de combattre les Anglais, puisque rien n’a pu
-l’abattre, et des sentiments de hauteur et de générosité qu’un peuple
-libre doit admirer dans un peuple qui ne l’est pas. Il fallait détruire
-des préjugés de cent années, d’autant plus forts, que le célèbre Addison
-et le chevalier Steele, injustes en ce seul point, les avaient
-enracinés; et l’auteur les a détruits, du moins s’il en croit ce qu’on
-lui mande. Il n’a plus rien à souhaiter, s’il a obtenu de la nation qui
-a produit Marlborough, Newton, et Pope, du respect pour le génie de la
-France.
-
-Mais, tandis que le libraire de M. de Voltaire travaillait à cette
-édition nouvelle, et si supérieure aux autres, il arriva qu’un jeune
-homme élevé à Genève, qui commence à être connu dans la littérature,
-ayant passé à Berlin, et s’étant ensuite arrêté à Francfort, y travailla
-à une édition clandestine, d’après la première, quoiqu’il fût public que
-le libraire Walther, en vertu de ses droits, en préparait à Dresde une
-nouvelle, incomparablement plus ample et plus utile.
-
-C’était violer dans l’empire le privilége impérial. On avait vu jusqu’à
-présent des libraires ravir aux auteurs le fruit de leurs travaux, en
-contrefesant leurs ouvrages; mais on n’avait point vu d’homme de lettres
-exercer cette piraterie. Il vendit quinze ducats à la veuve Knoch et
-Eslinger, de Francfort, les lettres et les remarques dont il chargeait
-cette édition frauduleuse[362].
-
-Le public, qui ne pouvait être instruit de cette prévarication, voit une
-nouvelle édition avec des remarques par M. L. B.; il est frappé de
-l’air d’autorité avec lequel ce M. L. B. donne ses décisions. Il croit
-que c’est quelque homme d’état, ou quelque savant profond dans
-l’histoire: il ne peut deviner que c’est l’éditeur des _Lettres de
-madame de Maintenon_, l’auteur de _la Spectatrice danoise_, l’auteur de
-_Mes Pensées_, ou du _Qu’en dira-t-on_. Ce grand écrivain fait bien de
-l’honneur à l’auteur du _Siècle de Louis XIV_; il le traite comme tous
-les potentats de l’Europe; il le condamne et l’instruit. Il aurait du
-seulement faire quelques petits changements dans ses beaux commentaires,
-comme il changeait, pour le bien de la chrétienté, des feuillets de son
-chef-d’œuvre du _Qu’en dira-t-on_ dans toutes les grandes villes où il
-passait. Il substituait, de province en province, un feuillet à un
-autre; il mettait à la tête de _Mes Pensées_, cinquième, sixième
-édition. Il disait son avis, dans une page nouvelle, du pays d’où il
-venait de sortir, et parlait de tous les princes de la manière la plus
-flatteuse; car il leur supposait à tous la plus grande clémence.
-
-Était-il hors de Saxe, il imprimait (page 302): «J’ai vu à Dresde un
-roi.... un ministre.... un héritier.... une princesse.... un peuple....»
-Les épithètes suivent en lettres initiales, et la lecture en fait
-frémir. Était-il hors de Berlin, il imprimait (page 244): «Prédiction...
-la Prusse... et (page 230): Des soldats qu’une barbare discipline
-dépouille de tout sentiment d’honneur, à qui on fait haïr une vie qu’on
-les force à conserver, dont les crimes sont impunis, etc.;» et, dans le
-même article, ce judicieux auteur dit, «Que l’inhumanité des châtiments
-fait périr ces hommes (_impunis_) dans l’étisie, ou languir par des
-descentes.»
-
-A peine est-il hors de Gotha, qu’il dit (page 108): «Je voudrais bien
-savoir de quel droit de petits princes, un duc de Gotha, par exemple,
-vendent aux grands le sang de leurs sujets?»
-
-S’il part de Suisse, il outrage (page 300) les Sinner, les Orlac, les
-Steiger, les Vatteville, les Diesbach, en les nommant par leurs noms.
-
-Se croit-il hors d’état de voyager en Angleterre, il dit (page 258),
-«que lord Bath serait déshonoré en France.» A-t-il quitté la Hollande,
-il insère (page 279): «Que bientôt la Hollande ne sera bonne qu’à être
-submergée, quand le stathoudérat sera bien établi.»
-
-Est-il loin de la France, il dit (page 302): «Que le despotisme y a
-éteint jusqu’au nom de vertu.» Mais dès qu’il veut venir à Paris, il ôte
-cette page, et il met dans une autre que le lieutenant de police est un
-Messala, et il espère que Messala protégera les honnêtes gens qui
-pensent.
-
-Voilà donc ce que ce personnage appelle _Mes Pensées_, et ce qu’on a lu
-avec la curiosité et les sentiments que cette noble hardiesse doit
-inspirer. Pour rendre ses autres pensées meilleures, il les a prises
-partout. Il butine des idées comme il a butiné des lettres; mais il
-défigure un peu ce qu’il touche. Rapporte-t-il une dépêche du cardinal
-de Richelieu, il lui fait dire une sottise. Il prétend que le cardinal
-de Richelieu a écrit: «Le roi a changé de ministre, et son ministre de
-maxime.» Il ne sent pas que ce n’est point le nouveau ministre, le
-cardinal de Richelieu lui-même, qui a changé. Il y a dans la lettre: «Le
-roi a changé de ministre, et le conseil de maxime.» Voilà des paroles
-d’un grand sens; mais de la manière dont il les cite, elles n’en ont
-aucun.
-
-Il défigure de la même façon des vers de la tragédie de _Rome sauvée_,
-en leur substituant les siens; car ce galant homme est aussi poëte, ou
-du moins il veut faire des vers.
-
-Il y a pourtant quelques pensées dans son livre qui sont à lui, et qui
-ne peuvent être qu’à lui: par exemple il donne des conseils à un jeune
-courtisan pour se conduire avec vertu, et lui dit (page 58): «Le mérite
-parvient à la cour par la bassesse, et le métalent par l’effronterie:
-rampez donc effrontément.» On ne saurait donner un conseil plus honnête.
-
-Il avait entendu à Paris, au théâtre, ces vers dans la bouche de
-Cicéron:
-
- Un courage indompté, dans le cœur des mortels,
- Fait ou les grands héros ou les grands criminels.
- Qui du crime à la terre a donné les exemples,
- S’il eût aimé la gloire, eût mérité des temples:
- Catilina lui-même, à tant d’horreurs instruit,
- Eût été Scipion, si je l’avais conduit.
- Je réponds de César, il est l’appui de Rome:
- J’y vois plus d’un Sylla, mais j’y vois un grand homme.
- _Rome sauvée_, acte V, scène 3.
-
-Voici comme l’auteur de _Mes Pensées_ s’approprie ces vers dans sa prose
-(page 79): «Une république fondée par Cartouche aurait eu de plus sages
-lois que la république de Solon. Ce sont les mêmes qualités qui font
-les grands héros et les grands criminels; et l’ame du grand Condé
-ressemblait à celle de Cartouche.»
-
-Il y a dans ce petit recueil vingt maximes pareilles. Elles
-caractérisent une ame qui n’est pas celle du grand Condé: et ce qui est
-rare, c’est l’air de maître avec lequel ce monsieur ose dire ce que les
-Clarendon et les De Thou n’auraient exprimé qu’avec défiance, ou plutôt
-ce qu’ils n’auraient jamais dit. «Donnez-moi, dit-il (page 25), un
-Stuart qui ait l’ame de Cromwell, et je le ferai roi d’Angleterre.» Vous
-le ferez roi d’Angleterre! vous! quel feseur de monarques! Le fou du roi
-Jacques Iᵉʳ s’étant un jour assis sur le trône, on lui demanda: Que
-fais-tu là, maraud? Il répondit: _Je règne_. L’auteur de _Mes Pensées_
-fait plus, il fait régner. C’est ce modeste et sage écrivain, ce grand
-politique, ce précepteur du genre humain, qui, pour l’instruction
-publique, a donné l’édition du _Siècle de Louis XIV_.
-
-Comme, avec une imagination si brillante, il pourrait savoir quelque
-chose de l’histoire, il ne serait pas impossible qu’il eût en effet
-critiqué à propos quelque fausse date, quelque méprise dans les faits;
-mais point. Son génie ne lui a pas permis de s’abaisser à ces détails.
-C’est La Beaumelle qui daigne enseigner la langue française à Voltaire;
-c’est La Beaumelle qui décide sur les auteurs; c’est La Beaumelle qui se
-mêle de condamner Louis XIV; c’est La Beaumelle qui dit qu’_on se gâte à
-Potsdam_; c’est La Beaumelle qui, sans daigner jamais apporter la
-moindre raison de ses décisions, parle avec la même modestie que s’il
-avait un roi d’Angleterre à faire.
-
-Il règle les rangs des rois. Il dit que le roi de Sardaigne ne cédera
-jamais le pas au roi de France. Quelquefois il condamne en un seul mot.
-Par exemple, l’auteur du _Siècle de Louis XIV_ dit[363] que la France,
-depuis la mort de François II, avait toujours été déchirée par des
-guerres civiles, ou troublée par des factions; et le savant La Beaumelle
-demande _quand_? Voilà un excellent critique en histoire! Il ignore les
-horribles guerres civiles sous Charles IX, Henri III, Henri IV, et les
-factions qui marquèrent toutes les années du règne de Louis XIII.
-
-«Ceci est bon, dit-il, cela est médiocre, cette phrase est mauvaise.» Il
-dit en un endroit que l’auteur du _Siècle_ écrit comme un clerc de
-procureur. L’auteur du _Siècle_ lui aurait eu plus d’obligation des
-instructions historiques qu’il devait attendre d’un homme qui prend la
-peine de contrefaire son livre en l’enrichissant de notes: l’auteur
-était en effet tombé dans des méprises considérables. Il était bien
-difficile que, n’ayant alors pour tout secours que ses Mémoires qu’il
-avait apportés de France, il ne se fût pas trompé quelquefois. Toutes
-les erreurs qu’il a reconnues, et dont des hommes respectables ont eu la
-bonté de l’avertir, ont été soigneusement corrigées dans les éditions
-nouvelles de 1753. Mais La Beaumelle s’est bien donné de garde d’en
-relever aucune. Où aurait-il appris à les démêler, lui qui ne sait pas
-seulement que le fameux prince d’Orange Guillaume III fut créé
-stathouder après avoir été nommé capitaine et amiral-général? lui qui
-ignore l’ancien droit qu’avait l’empereur sur la ville de Bamberg, droit
-qui tire son origine des conventions faites avec les papes, dans le
-temps qu’ils avaient la principauté de Bamberg, principauté qu’ils
-échangèrent depuis pour celle de Bénévent. Sait-il mieux l’histoire du
-temps que l’histoire ancienne, quand, dans une de ses remarques, il dit
-que l’entreprise en faveur du prétendant, en 1744, a eu les suites les
-plus heureuses? Tout le monde sait à quel point elle fut inutile. Le
-maréchal de Saxe, qui devait la conduire, rentra dans le port; et il n’y
-eut de diversion opérée par le prince Édouard que lorsqu’il passa seul
-en Écosse en 1745, sans conseil, sans secours, et assisté de son seul
-courage.
-
-Plus il est ignorant, plus il parle en maître; et plus il parle en
-maître, sans alléguer de raisons, moins il mérite qu’on lui réponde
-directement. Mais comme on doit avoir pour le public le respect de
-l’instruire, et de lui présenter les autorités sur lesquelles les plus
-importantes et les plus curieuses vérités de cet essai historique sont
-fondées, on prendra occasion des bévues de La Beaumelle pour dire ici
-des choses utiles. Ce qu’il y a de plus vil peut servir à quelques
-usages.
-
-On parlera d’abord du célèbre testament du roi d’Espagne Charles II. Il
-s’agit de prouver que la cour de Versailles n’y eut pas la moindre part,
-et qu’elle n’avait jamais songé à la succession entière de cette
-monarchie. L’auteur du _Siècle_ cite M. le marquis de Torci, alors
-ministre en France. Il atteste le témoignage authentique de ce
-secrétaire d’état; un La Beaumelle nie ce témoignage! il demande _où il
-est_! On répond, non à lui, mais à tous les lecteurs, que ce témoignage
-se trouve dans les _Mémoires_ manuscrits[364] _de M. de Torci_, lesquels
-sont entre les mains de sa famille. On ne les confiera pas à La
-Beaumelle, sans doute; mais ce manuscrit est assez connu. Un autre
-témoignage du marquis de Torci se trouve encore écrit de sa main à la
-marge de l’histoire italienne de Louis XIV, par le comte Ottieri[365],
-imprimée à Rome, et de laquelle La Beaumelle n’a jamais entendu parler.
-Cet ouvrage est extrêmement rare. Le cardinal de Polignac, étant à Rome,
-eut le crédit de le faire supprimer. M. de Voltaire procura la lecture
-de son exemplaire à M. le marquis de Torci. Ottieri, comme tous les
-autres historiens, imputait à Louis XIV le dessein de rompre le traité
-de partage, et de faire tomber dans sa maison toute la monarchie
-d’Espagne. M. de Torci réfute en peu de mots cette erreur si accréditée,
-et dit expressément que Louis XIV _n’y a jamais pensé_. Ce volume du
-comte Ottieri, précieux par sa rareté, et plus encore par la note du
-marquis de Torci, a été donné par M. de Voltaire à M. le maréchal de
-Richelieu, qui le conserve dans sa bibliothèque.
-
-Il faut distinguer les erreurs dans les historiens. Une fausse date, un
-nom pour un autre, ne sont que des matières pour un _errata_. Si
-d’ailleurs le corps de l’ouvrage est vrai, si les intérêts, les motifs,
-les événements, sont développés avec fidélité, c’est alors une statue
-bien faite à laquelle on peut reprocher quelque pli négligé à la
-draperie.
-
-On pourrait à toute force pardonner à l’historien De Limiers d’avoir
-fait assister au grand-conseil qui se tint à Versailles, au sujet du
-testament de Charles II, madame de Maintenon qui n’y entra jamais, et M.
-de Pomponne qui était mort; mais ce qu’on ne peut pardonner, c’est
-l’ignorance des deux traités de partage; c’est d’avoir supposé que le
-roi d’Angleterre avait engagé Charles II à faire un testament en faveur
-du prince de Bavière; c’est d’avoir imaginé que Louis XIV avait ensuite
-envoyé un autre testament à signer au roi d’Espagne en faveur du duc
-d’Anjou. Il n’est pas permis de se tromper sur une révolution si grande,
-si importante, devenue la base d’un nouveau système de l’Europe.
-L’auteur du _Siècle_ est, de tous les historiens qui ont parlé de cet
-événement, le premier qui ait su et qui ait dit la vérité.
-
-Que le P. Daniel, dans ses Abrégés chronologiques de Louis XIII et de
-Louis XIV, se trompe sur quelques noms, sur la position de quelques
-villes; qu’il prenne l’entrée de quelques troupes dans une ville ouverte
-pour un siége, ces légères fautes ne sont presque rien, parcequ’il
-importe peu à la postérité qu’on ait eu tort ou raison dans des petits
-faits qui sont perdus pour elle. Mais on ne peut souffrir les
-déguisements avec lesquels il raconte les batailles importantes, ni
-surtout son affectation de n’étaler que des combats, qui, après tout, ne
-sont que des choses fort communes dans les fastes d’un siècle mémorable
-par tant d’autres endroits singuliers. C’est ce qu’on lui reproche dans
-sa grande histoire. Il aurait dû approfondir les lois, les usages, le
-commerce, les arts, parler de tout en philosophe. Il ne l’a pas fait; et
-quoique son histoire de France soit la meilleure de toutes, notre
-histoire reste encore à faire.
-
-On ennoblira encore ici l’humiliation où l’on descend de parler d’un tel
-critique, en rendant compte d’une autre anecdote très importante. Cette
-particularité ne se trouve que dans l’édition du _Siècle_ de 1753. On y
-voit par quel motif Louis XIV reconnut le fils de Jacques II pour roi en
-1701. L’auteur du _Siècle_ avoue seulement, dans toutes les premières
-éditions, que plusieurs membres du parlement d’Angleterre lui ont dit
-que, sans cette démarche de Louis XIV, le parlement n’aurait peut-être
-point pris parti dans la guerre de la succession. Notre La Beaumelle
-demande «qui sont ces membres du parlement? plusieurs autres membres,
-dit-il, et tous les historiens m’ont assuré le contraire.»
-
-Vous, jeune homme, qui n’avez jamais été à Londres, qui n’avez pu vous
-informer de ce fait, puisque l’auteur du _Siècle_ est le premier qui
-l’ait fait connaître, vous osez dire que des pairs d’Angleterre vous en
-ont parlé! vous osez dire que cette anecdote est discutée dans tous les
-autres historiens! Apprenez de qui l’auteur la tient; de milord
-Bolingbroke, qu’il a fréquenté pendant plusieurs années; et ce que
-milord Bolingbroke lui en avait toujours dit se trouve confirmé
-aujourd’hui par ses _Lettres historiques_ qui viennent de paraître. Il
-n’y a qu’à lire les pages 158 et 159 de son tome second. C’est là qu’on
-verra comment, par un accord heureux, on peut concilier ce que MM. de
-Torci et Bolingbroke ont dit tant de fois, et ce qui est très vrai, que
-ce furent des femmes à qui le prétendant dut la consolation d’être
-reconnu roi par Louis XIV. Milord Bolingbroke ne savait cette anecdote
-que confusément, et M. de Torci en était instruit dans le plus grand
-détail et avec la plus grande certitude. Milord Bolingbroke dit dans ses
-_Lettres_ que «des intrigues de femmes déterminèrent Louis XIV;» mais
-quelles étaient ces femmes? Ce fut la propre veuve du roi Jacques, la
-mère du prétendant, qui vint en larmes conjurer Louis XIV de ne pas
-refuser de vains honneurs au fils d’un roi qu’il avait protégé, et qu’il
-avait toujours reconnu pour roi, même après le traité de Rysvick, sans
-que Guillaume III s’en fût offensé. Elle lui demanda cette grace au nom
-de sa magnanimité et de sa gloire; et le roi céda à ces deux noms qui
-pouvaient sur lui plus que tout son conseil. C’est là ce que milord
-Bolingbroke ne savait pas, et ce qui se trouve, dans la nouvelle édition
-du _Siècle_[366], parmi d’autres faits aussi curieux que véritables.
-
-La Beaumelle peut encore porter son ignorance téméraire jusqu’à dire
-que les petites querelles de la duchesse de Marlborough et de miladi
-Masham n’influèrent en rien sur les affaires. «Ce conte, dit-il, est
-pris de l’_Anti-Machiavel_, et n’en est pas le meilleur endroit.» Ce
-conte est une vérité reconnue de toute l’Angleterre, que madame la
-duchesse de Marlborough avoua elle-même plusieurs fois à M. de Voltaire,
-et qu’elle a confirmée depuis dans ses Mémoires. Ce conte n’est point
-tiré de l’_Anti-Machiavel_, que son illustre auteur ne composa qu’en
-1739. M. de Voltaire avait déjà, quelques années auparavant, poussé le
-_Siècle de Louis XIV_ jusqu’à la bataille de Turin, et le manuscrit
-était entre les mains du roi de Prusse dès l’année 1737. Ce manuscrit
-était la suite d’une Histoire universelle depuis Charlemagne, écrite
-dans le même goût et dans le même esprit. On lui en a volé la partie la
-plus intéressante; et si La Beaumelle sait où elle est, M. de Voltaire
-lui en donnera plus de quinze ducats[367].
-
-Pour continuer à rendre ce Mémoire instructif, et pour nourrir
-l’ignorante sécheresse des remarques d’un jeune homme qui ose censurer
-une histoire, sans rapporter un seul fait, sans alléguer la moindre
-probabilité sur quoi que ce puisse être, passons à l’homme _au masque de
-fer_; et examinons, avec les lecteurs sérieux et attentifs, la plus
-singulière et la plus étonnante anecdote qui soit dans aucune histoire.
-
-L’auteur du _Siècle_ dit que tous les historiens de Louis XIV ont ignoré
-ce fait, et il a assurément raison. La Beaumelle répond avec sa prudence
-ordinaire: «Les Mémoires de Perse en ont parlé.» Voici ce qu’on
-pourrait lui répliquer.
-
-Premièrement, mon ouvrage était fait en partie long-temps avant les
-_Mémoires de Perse_ qui n’ont paru qu’en 1745[368]. En second lieu, il
-n’appartient qu’à vous de citer parmi les historiens un libelle qui est
-aussi obscur, et presque aussi méprisable que votre _Qu’en dira-ton_; un
-libelle où il y a aussi peu de vérité que dans vos ouvrages, où la
-plupart des rois sont insultés, où les événements sont déguisés ainsi
-que les noms propres.
-
-Le hasard fait tomber ce livre entre mes mains dans ce moment même. Je
-trouve qu’en effet il y est parlé de l’homme _au masque de fer_.
-L’auteur, à l’exemple de tous les auteurs de ces sortes d’ouvrages, mêle
-dans cette aventure beaucoup de mensonges à un peu de vérité: il dit que
-le duc d’Orléans, régent de France, qu’il appelle _Ali-Omajou_, alla
-quelque temps avant sa mort voir à la Bastille ce fameux et inconnu
-prisonnier. Tout Paris sait qu’il est faux que le duc d’Orléans ait
-jamais fait une visite à la Bastille. Il dit que ce prisonnier était le
-comte de Vermandois qu’il appelle _Giafer_; et il prétend que ce comte
-de Vermandois, fils légitimé de Louis XIV et de la duchesse de La
-Vallière, fut dérobé à la connaissance des hommes par son propre père,
-et conduit en prison avec un masque sur le visage, dans le temps qu’on
-le fit passer pour mort. Il dit que ce fut pour le punir d’un soufflet
-que ce prince avait donné à monseigneur le dauphin. Comment peut-on
-imprimer une fable aussi grossière? Ne sait-on pas que le comte de
-Vermandois mourut de la petite-vérole au camp devant Dixmude en 1683? Le
-dauphin avait alors vingt-deux ans; on ne donne des soufflets à un
-dauphin à aucun âge; et c’est en donner un bien terrible au sens commun
-et à la vérité que de rapporter de pareils contes. D’ailleurs, le
-prisonnier _au masque de fer_ était mort en 1704[369]; et l’auteur des
-_Mémoires de Perse_ le fait vivre jusqu’à la fin de 1721.
-
-J’avoue que je suis surpris de trouver dans ces _Mémoires de Perse_ une
-anecdote qui est très vraie parmi tant de faussetés. J’avais appris
-cette anecdote l’année passée; c’est celle de l’assiette d’argent et du
-pêcheur, laquelle est insérée dans mes éditions de Dresde et de Paris de
-1753[370]. Elle a été racontée souvent par M. Riousse, ancien
-commissaire des guerres à Cannes. Il avait vu ce prisonnier dans sa
-jeunesse, quand on le transféra de l’île Sainte-Marguerite à Paris. Il
-était en vie l’année passée, et peut-être vit-il encore. Les aventures
-de ce prisonnier d’état sont publiques dans tout le pays; et M. le
-marquis d’Argens, dont la probité est connue, a entendu il y a
-long-temps conter le fait dont je parle, à M. Riousse, et aux hommes les
-plus considérables de sa province.
-
-On veut savoir le nom du médecin de la Bastille que j’ai dit avoir
-traité souvent cet étrange prisonnier. On peut s’en informer à M.
-Marsolan, gendre de ce médecin, et qui a été long-temps chirurgien de M.
-le maréchal de Richelieu.
-
-Plusieurs personnes enfin me demandent tous les jours quel était ce
-captif si illustre et si ignoré. Je ne suis qu’historien, je ne suis
-point devin. Ce n’était pas certainement le comte de Vermandois; ce
-n’était pas le duc de Beaufort, qui ne disparut qu’au siége de Candie,
-et dont on ne put distinguer le corps dont les Turcs avaient coupé la
-tête. M. de Chamillart disait quelquefois, pour se débarrasser des
-questions pressantes du dernier maréchal de La Feuillade et de M. de
-Caumartin, que c’était un homme qui avait tous les secrets de M.
-Fouquet. Il avouait donc au moins par là que cet inconnu avait été
-enlevé quelque temps après la mort du cardinal Mazarin. Or, pourquoi des
-précautions si inouïes pour un confident de M. Fouquet, pour un
-subalterne? Qu’on songe qu’il ne disparut en ce temps-là aucun homme
-considérable. Il est donc clair que c’était un prisonnier de la plus
-grande importance, dont la destinée avait toujours été secrète. C’est
-tout ce qu’il est permis de conjecturer.
-
-Le critique, sans rien approfondir, se contente de mettre en note,
-_ouï-dire_. Mais une grande partie de l’histoire n’est fondée que sur
-des _ouï-dire_ rassemblés et comparés. Aucun historien, quel qu’il
-soit, n’a tout vu. Le nombre et la force des témoignages forment une
-probabilité plus ou moins grande. L’histoire de l’homme _au masque de
-fer_ n’est pas démontrée comme une proposition d’Euclide; mais le grand
-nombre des témoignages qui la confirment, celui des vieillards qui en
-ont entendu parler aux ministres, la rendent plus authentique pour nous
-qu’aucun fait particulier des quatre cents premières années de
-l’histoire romaine.
-
-Le critique me reproche d’affecter, sur d’autres points, de citer des
-autorités respectables, entre autres celle du cardinal de Fleury; comme
-si j’étais un jeune homme ébloui de la grandeur. La familiarité avec les
-puissants de ce monde est une vanité; et il faut être bien faible pour
-en faire gloire.
-
-Vous dites, pour infirmer le témoignage du cardinal de Fleury, qu’il ne
-m’aimait pas; cela peut être: aussi n’ai-je point dit qu’il m’aimât.
-J’aurais plus volontiers fait ma cour au savant abbé de Fleury qu’à
-l’heureux cardinal de Fleury; mais je suis obligé d’avouer que lorsqu’il
-sut que je travaillais, je ne dirai pas à l’histoire de Louis XIV, mais
-au tableau de son siècle, il me fit venir quelquefois à Issi pour
-m’apprendre, disait-il, des anecdotes. Ce fut lui, et lui seul, dont je
-tins que M. de Bâville, intendant du Languedoc, avait été le principal
-instigateur de la fameuse révocation de l’édit de Nantes: il le savait
-bien. C’était à M. de Bâville qu’il devait sa fortune. Ce fut lui qui un
-jour me montra à Versailles, au bout de son appartement, la place où le
-roi avait épousé madame de Maintenon; ce fut lui qui me dit que le
-chevalier de Forbin n’avait point été témoin du mariage, quoi qu’en dise
-l’abbé de Choisi, dont les _Mémoires_ sont aussi peu sûrs en bien des
-endroits, qu’ils sont négligemment écrits. En effet, M. de Forbin, homme
-de mer, n’étant point attaché intimement au roi, n’était pas fait pour
-être le témoin d’une cérémonie si secrète. Cet emploi ne pouvait être
-que le partage d’anciens domestiques affidés.
-
-Je demandai au cardinal si Louis XIV était instruit de sa religion, pour
-laquelle il avait toujours montré un si grand zèle; il me répondit ces
-propres mots: _Il avait la foi du charbonnier_. Du reste il ne me dit
-guère que des particularités qui le concernaient lui-même, et qui
-étaient fort peu de chose. Il me parlait sans cesse d’un procès qu’il
-avait eu avec les jésuites, étant évêque de Fréjus, et de la peine
-extrême que cette petite querelle avait faite à Louis XIV. Il avait la
-faiblesse de croire que ces bagatelles pouvaient entrer dans l’histoire
-du siècle: il n’est pas le seul qui ait eu cette faiblesse. Une chose
-plus digne de la postérité, c’est que dans ces entretiens le cardinal de
-Fleury convint que la constitution de l’Angleterre était admirable. Il
-me semble qu’il est beau à un cardinal, à un premier ministre de France,
-d’avoir fait cet aveu. Il ajouta que c’était une machine compliquée,
-aisée à déranger, et sujette à bien des abus. Je lui répondis que les
-abus étaient attachés à la nature humaine, mais que les lois n’avaient
-rendu nulle part la nature humaine plus respectable. Il me dit qu’il
-avait toujours eu l’ascendant sur le ministre anglais; il avait grande
-raison: il avait fait alors la guerre et la paix sans l’intervention de
-ce ministre. Walpole croyait me gouverner, disait-il, et il me semble
-que je l’ai gouverné. Un La Beaumelle pourra avancer que cela n’est pas
-vrai; et moi je le rapporte parceque cela est vrai.
-
-J’allais, après ces entretiens, écrire chez Barjeac ce que son maître
-m’avait dit de plus important; et je ne fesais pas plus ma cour à
-Barjeac qu’à son maître, pour ne pas augmenter la foule. Encore une
-fois, je n’étais pas le favori du cardinal, bien que j’eusse long-temps
-été admis dans sa société avant qu’il fût premier ministre; ou plutôt,
-parceque j’y avais été admis, et que ma franchise n’est guère faite pour
-plaire à des hommes puissants. Mais apprenez de moi ce que doit un
-historien à la vérité, et le seul mérite de mon ouvrage. Je n’aimais pas
-plus le cardinal de Fleury qu’il ne m’aimait; cependant j’ai parlé de
-lui dans le tableau de l’Europe[371], à la fin du _Siècle de Louis XIV_,
-comme s’il m’avait comblé de bienfaits. Quand l’historien parle, l’homme
-doit se taire. L’éloge que j’ai fait de ce ministre ne m’a rien coûté;
-et si Trajan m’avait persécuté, je dirais que Trajan a tort, mais qu’il
-est un grand homme.
-
-La Beaumelle me fait un plaisant reproche d’avoir consulté pendant vingt
-années les premiers hommes du royaume pour m’instruire de la vérité. Que
-ne me reproche-t-il aussi d’avoir demandé à tant d’officiers généraux
-des instructions sur la guerre de 1741? d’avoir travaillé six mois sans
-relâche dans les bureaux des ministres, tandis que j’étais
-historiographe de France, place véritablement honorable pour un
-écrivain, et que j’ai sacrifiée? Que ne me fait-il un crime d’avoir tout
-vu par mes yeux, tout extrait de ma main, tout rassemblé? d’avoir laissé
-à mon roi et à ma patrie ce monument qui ne doit paraître qu’après ma
-mort, et que j’ai achevé dans une terre étrangère[372]? J’ai fait mon
-devoir, et je regarde encore comme un devoir de répondre aux derniers
-des écrivains, parceque le mépris qu’on leur doit cède au respect qu’on
-doit à la vérité. Voilà ce que l’auteur du _Siècle de Louis XIV_
-pourrait dire.
-
-Il continuerait ainsi, s’il voulait prendre la peine d’instruire cet
-écolier.
-
-1º Apprenez que la valeur numéraire des espèces est arbitraire, et n’est
-pas indifférente comme vous le dites. Le roi est le maître de faire
-valoir douze livres l’écu qui est à présent fixé à six; mais, en ce cas,
-si vous avez six mille livres de rente sur l’hôtel-de-ville, vous ne
-toucherez plus que cinq cents de ces mêmes écus dont on vous comptait
-mille auparavant. Cette leçon est courte et nette; tâchez d’être dans le
-cas d’en profiter, mais vous n’en prenez pas le chemin.
-
-2º Apprenez que la plupart des évêques appelants, et ceux qui signèrent
-les propositions de 1682, ne s’intitulaient pas _évêques par la
-permission du saint siége_.
-
-3º Apprenez que jamais le marquis de Fénélon, ni M. de Plelo, l’un
-ambassadeur en Hollande, l’autre en Danemark, n’ont commandé des
-régiments soudoyés par ces puissances, comme M. de Charnacé.
-
-4º Apprenez que Vittorio Siri, qui quelquefois était aussi partial pour
-la cour qui le payait que Le Vassor le fut contre elle en qualité de
-réfugié, était un auteur très instruit de tout ce qui s’était passé de
-son temps; et que le témoignage d’un auteur contemporain, pensionnaire
-d’une cour, est du plus grand poids, quand le témoignage n’est pas
-favorable à cette cour.
-
-5º Apprenez que le cardinal Mazarin n’a jamais passé pour maladroit.
-
-6º Apprenez que ce n’est pas à vous à décider des droits du parlement de
-Paris. L’auteur du Siècle a rapporté quels étaient les sentiments de la
-cour et ceux de la ville dans des temps de troubles: il n’a pas osé
-avoir un avis, et vous osez juger!
-
-7º Apprenez que ces vers que le duc de La Rochefoucauld citait au sujet
-de madame de Longueville, et que vous gâtez,
-
- Pour mériter son cœur, pour plaire à ses beaux yeux,
- J’ai fait la guerre aux rois; je l’aurais faite aux dieux,
-
-sont tirés de la tragédie d’_Alcyonée_[373]; et pour égayer la matière,
-je vous apprendrai qu’après sa rupture avec madame de Longueville, il
-parodia ainsi ces vers:
-
- Pour ce cœur inconstant, qu’enfin je connais mieux,
- J’ai fait la guerre aux rois; j’en ai perdu les yeux.
-
-8º Apprenez que les favoris de Henri III étaient appelés les _mignons_,
-et non les _petits-maîtres_.
-
-9º Apprenez que ce n’est que depuis 1741 que la chancellerie impériale
-traite les rois de _majesté_ dans le protocole de l’empire.
-
-10º Apprenez que Louis XIV obtint un désaveu formel de l’action de
-l’ambassadeur Vatteville, lorsqu’il força d’abord le roi Philippe IV à
-le rappeler.
-
-11º Apprenez que la méthode du maréchal de Vauban lui appartenait tout
-entière, et qu’elle n’était pas, comme on vous l’a dit, _d’un Hollandais
-qui n’avait pu être employé dans sa patrie_; et souvenez-vous que quand
-on est assez téméraire pour attaquer la mémoire d’un homme tel que le
-maréchal de Vauban, il faut citer des autorités convaincantes.
-
-12º Apprenez, que si vous gagiez, comme vous le dites, que les
-aides-de-camp de Louis XIV ne mangeaient pas à sa table, vous perdriez.
-Ils y mangeaient comme ceux de Louis XV, titrés ou non titrés. Les
-gentilshommes ordinaires de sa chambre y mangeaient aussi quand ils
-avaient fait les fonctions d’aides-de-camp. M. du Libois fut le dernier
-qui eut cet honneur, etc. M. de Larrey, auteur de l’_Histoire de Louis
-XIV_, était conseiller aulique du roi de Prusse, et n’était pas
-gentilhomme de la chambre de Louis XIV, comme vous le dites, et ne
-pouvait l’être étant calviniste.
-
-13º Apprenez que cette criminelle remarque, «qu’un roi absolu qui veut
-le bien est un être de raison, et que Louis XIV ne réalisa jamais cette
-chimère,» est aussi punissable que fausse. Vous avez l’insolence, vous
-jeune barbouilleur de papier, d’outrager Louis XIV et Louis XV! Je
-détourne les yeux de votre crime, pour dire à cette occasion qu’un roi
-absolu, quand il n’est pas un monstre, ne peut vouloir que la grandeur
-et la prospérité de son état, parcequ’elle est la sienne propre,
-parceque tout père de famille veut le bien de sa maison. Il peut se
-tromper sur le choix des moyens, mais il n’est pas dans la nature qu’il
-veuille le mal de son royaume.
-
-J’ai une observation nécessaire à faire ici sur le mot _despotique_[374]
-dont je me suis servi quelquefois. Je ne sais pourquoi ce terme, qui,
-dans son origine, n’était que l’expression du pouvoir très faible et
-très limité d’un petit vassal de Constantinople, signifie aujourd’hui un
-pouvoir absolu et même tyrannique. On est venu au point de distinguer,
-parmi les formes des gouvernements ordinaires, ce gouvernement
-despotique dans le sens le plus affreux, le plus humiliant pour les
-hommes qui le souffrent, et le plus détestable dans ceux qui l’exercent.
-On s’était contenté auparavant de reconnaître deux espèces de
-gouvernements, et de ranger les unes et les autres sous différentes
-divisions. On est parvenu[375] à imaginer une troisième forme
-d’administration naturelle à laquelle on a donné le nom d’état
-despotique, dans laquelle il n’y a d’autre loi, d’autre justice, que le
-caprice d’un seul homme. On ne s’est pas aperçu que le despotisme, dans
-ce sens abominable, n’est autre chose que l’abus de la monarchie, de
-même que dans les états libres l’anarchie est l’abus de la république.
-On s’est imaginé, sur de fausses relations de Turquie et de Perse, que
-la seule volonté d’un vizir ou d’un itimadoulet tient lieu de toutes les
-lois, et qu’aucun citoyen ne possède rien en propriété dans ces vastes
-pays; comme si les hommes s’y étaient assemblés pour dire à un autre
-homme: Nous vous donnons un pouvoir absolu sur nos femmes, sur nos
-enfants, et sur nos vies; comme s’il n’y avait pas chez ces peuples des
-lois aussi sacrées, aussi réprimantes que chez nous; comme s’il était
-possible qu’un état subsistât sans que les particuliers fussent les
-maîtres de leurs biens. On a confondu exprès les abus de ces empires
-avec les lois de ces empires. On a pris quelques coutumes particulières
-au sérail de Constantinople pour les lois générales de la Turquie; et
-parceque la Porte donne des timariots à vie, comme nos anciens rois
-donnaient des fiefs à vie, parceque l’empereur ottoman fait quelquefois
-le partage des biens d’un bacha né esclave dans son sérail, on s’est
-imaginé que la loi de l’état portait qu’aucun particulier n’eût de bien
-en propre. On a supposé[376] que dans Constantinople le fils d’un
-ouvrier ou d’un marchand n’héritait pas du fruit de l’industrie de son
-père. On a osé prétendre[377] que le même despotisme régnait dans le
-vaste empire de la Chine, pays où les rois, et même les rois
-conquérants, sont soumis aux plus anciennes lois qu’il y ait sur la
-terre. Voilà comme on s’est formé un fantôme hideux pour le combattre;
-et en fesant la satire de ce gouvernement despotique qui n’est que le
-droit des brigands, on a fait celle du monarchique qui est celui des
-pères de famille. Je ne veux point entrer dans un détail délicat qui me
-mènerait trop loin; mais je dois dire que j’ai entendu par le despotisme
-de Louis XIV, l’usage toujours ferme et quelquefois trop grand qu’il fit
-de son pouvoir légitime. Si dans des occasions il a fait plier sous ce
-pouvoir les lois de l’état, qu’il devait respecter, la postérité le
-condamnera en ce point: ce n’était pas à moi de prononcer; mais je défie
-qu’on me montre aucune monarchie sur la terre dans laquelle les lois, la
-justice distributive, les droits de l’humanité, aient été moins foulés
-aux pieds, et où l’on ait fait de plus grandes choses pour le bien
-public, que pendant les cinquante-cinq années que Louis XIV régna par
-lui-même.
-
-14º Apprenez que l’établissement des milices n’est point le malheur de
-la France, comme vous avez l’impudence de le dire; que ces milices, qui
-sont la pépinière des armées, contribuèrent à sauver la France dans les
-dernières campagnes du maréchal de Villars, et à la rendre victorieuse
-dans les campagnes de Louis XV; que l’excellente méthode qu’on a prise,
-en 1724, concernant le maintien de ces milices, est due principalement
-au conseil de M. Duverney, et qu’elle a été très perfectionnée par M.
-le comte d’Argenson[378]. On se fait un devoir de rendre cette justice à
-de bons citoyens, pour se laver de l’opprobre de vous adresser la
-parole.
-
-15º Apprenez qu’il est faux que tous les catholiques du Languedoc
-avouent que la seule cause du supplice du fameux ministre Brousson fut
-qu’il était hérétique. L’abbé Brueys, dans son Histoire des troubles des
-Cévennes[379], rapporte qu’il avait eu autrefois des intelligences avec
-les ennemis, et qu’il fut roué sur sa propre confession. Ces
-intelligences étaient très peu de chose. On usa avec lui d’une extrême
-rigueur; ce fut une cruauté, plus qu’une injustice. On fesait pendre les
-prédicants de votre communion, qui venaient prêcher malgré les édits. On
-rouait ceux qui avaient excité à la révolte; telle était la loi: elle
-était dure; mais il n’y eut rien d’arbitraire dans les jugements[380].
-
-16º Apprenez que Louis XIV n’a jamais dit au lord Stair, ambassadeur
-d’Angleterre, à l’occasion du port qu’il voulait faire à Mardick:
-«Monsieur l’ambassadeur, j’ai toujours été le maître chez moi,
-quelquefois chez les autres; ne m’en faites pas souvenir.»
-
-Vous n’êtes qu’un menteur; car ce n’est pas avec vous qu’il faut ménager
-les termes, quand vous dites: «Je sais de science certaine que Louis XIV
-tint ce discours.» J’avais dit[381] que je savais de science certaine
-qu’il ne le tint pas; mais voici pourquoi je m’étais exprimé ainsi. Je
-demande pardon à M. le président Hénault de mêler ici son nom à celui
-d’un homme tel que vous; mais la vérité de l’histoire exige que je le
-cite, et que j’atteste sa bonne foi et sa candeur. C’est lui seul qui a
-rapporté cette anecdote. Il a souffert la hardiesse que j’ai prise de le
-contredire; hardiesse d’autant plus excusable en moi, qu’on sait a quel
-point j’aime et j’estime son ouvrage[382] et sa personne. Il permettra
-encore que je révèle ce qui s’est passé entre lui et moi à ce sujet,
-parceque mon respect pour la vérité est égal à l’amitié que j’ai pour
-lui.
-
-Je lui dis avant mon départ: «Êtes-vous bien sûr que le feu roi ait tenu
-à un ambassadeur d’Angleterre un discours qui me semble si peu
-convenable? Il aurait pu parler ainsi à un ministre des États-Généraux,
-parcequ’en effet il avait été le maître chez eux; mais certainement, il
-ne l’avait jamais été chez les Anglais. Il devait la paix à cette
-nation, et même une partie de ses frontières: comment donc aurait-il pu
-s’exprimer d’une manière si peu conforme à sa situation, et qui ne
-pouvait manquer de lui attirer une réponse très désagréable d’un homme
-tel que milord Stair, dont vous avez connu le caractère?»
-
-«Vous avez raison, me répondit-il; M. de Torci m’a dit les mêmes choses
-que vous; il m’a ajouté que jamais le comte de Stair n’avait parlé au
-roi qu’en sa présence, et il m’a protesté n’avoir jamais entendu
-prononcer ces paroles à Louis XIV.--Pourquoi donc les avez-vous
-rapportées?» lui dis-je. Il me fit l’honneur de me répliquer qu’elles
-étaient imprimées avant que M. le marquis de Torci l’eût averti, et
-qu’il avait cité cette anecdote dans son livre sur la foi des hommes les
-plus considérables de la cour. Il disait vrai, et il avait pour lui des
-témoignages nombreux et respectables. Je lui repartis que, selon la
-doctrine des probabilités, le témoignage de M. de Torci, seul témoin
-nécessaire, joint à toutes les vraisemblances qui sont très fortes,
-anéantissait le rapport de tous ceux qui n’avaient pas été témoins,
-quelque unanime qu’il pût être, et quelque autorité que lui donnassent
-les noms les plus illustres. Il me semble qu’à la fin de la
-conversation, M. le président Hénault eut la bonté de convenir qu’à la
-première édition de son livre, qui sera sans doute souvent réimprimé,
-parcequ’il sera toujours nécessaire, il mettrait un petit correctif à
-cette anecdote, en la rapportant comme un ouï-dire[383]. Ce que je viens
-de raconter, et dont je demande encore très humblement pardon à M. le
-président Hénault, doit moins servir à fortifier le pyrrhonisme de
-l’histoire qu’à faire voir avec quel scrupule il faut peser les
-autorités et balancer les raisons. Ce trait apprendra aux lecteurs quels
-soins j’ai pris de m’instruire; et peut-être regrettera-t-on que je ne
-puisse plus être à la source des lumières que j’aurais fidèlement
-répandues.
-
-17º Apprenez combien il est indécent et révoltant de dire à propos du
-comte de Plelo «qu’il ne mourut au lit d’honneur que parcequ’il
-s’ennuyait à périr à Copenhague, et qu’il était estimé des savants
-danois, parcequ’ils sont fort ignorants.» Jugez ce que vous devez
-attendre de pareilles remarques qui insultent follement les vivants et
-les morts. Vous dites que le roi Casimir était un sot, ainsi que tous
-les Polonais. Quel asile vous restera-t-il sur la terre?
-
-18º Apprenez combien il est ridicule d’avancer que jamais Louis XIV
-n’eut une cour plus nombreuse que lorsque obligé de quitter sa capitale,
-il était prêt d’être livré au grand Condé à la journée de Blenau.
-
-19º Apprenez que le grade militaire est toujours à l’armée au-dessus de
-la naissance, et que le premier grade donne à la cour cette prérogative.
-Fabert, maréchal de France, passait partout, sans contredit, devant les
-Montmorenci et les Châtillon, lieutenants-généraux.
-
-20º Apprenez à connaître l’Allemagne. Distinguez le conseil de ce qu’on
-appelle les légistes. Sachez que, surtout dans les états du roi de
-Prusse, les magistrats sont bien loin de disputer quelque chose aux
-officiers.
-
-21º Apprenez que jamais Louis XIV n’a dit au parlement de Paris que
-Louis XIII n’aimait pas les huguenots, et les craignait; et que pour lui
-il ne les craignait ni ne les aimait. Ce monarque n’allait point au
-parlement pour faire des antithèses, et il n’a jamais tenu de lit de
-justice à l’occasion des prétendus réformés.
-
-22º Apprenez que vous vous trompez autant sur ce que Louis XIV dit au
-parlement de Paris, que sur ce qu’il n’y dit pas. Le discours qu’il y
-prononça en 1654, que je rapporte, et que vous niez, est mot pour mot
-dans un extrait d’un journal du parlement que j’ai vu. Plusieurs
-mémoires du temps citent exactement les mêmes paroles. Quand je dis que
-vous vous trompez, je n’entends pas que vous vous méprenez, que vous
-avez mal lu, mal retenu, ce qui pourrait arriver à tout critique;
-j’entends que vous n’avez rien lu, et que vous barbouillez au hasard des
-notes qui n’ont d’autre fondement que l’envie de mettre au bas des pages
-de mon livre, mal contrefait, des faussetés dont votre témérité seule
-est capable.
-
-23º Apprenez qu’il est faux, qu’il est impossible que le conseil de
-Louis XIII ait sollicité le cardinal Duperron de s’opposer, comme vous
-osez l’avancer, à cette fameuse proposition du tiers-état: «qu’aucune
-puissance spirituelle ne peut priver les rois de leur puissance sacrée,
-qu’ils ne tiennent que de Dieu seul, etc.»
-
-Quoi! vous avez le front de représenter le conseil d’un roi de France
-comme une troupe d’imbéciles et de perfides qui sollicitent le clergé
-d’enseigner qu’on peut déposer et tuer ses maîtres! Si le malheur des
-temps et l’esprit de discorde avaient jamais pu porter le conseil d’un
-roi à une si lâche fureur, il faudrait avoir des preuves plus claires
-que le jour pour tirer de l’obscurité une anecdote aussi infâme. Mais
-quelle preuve en pouvez-vous avoir, vous, audacieux ignorant, qui n’avez
-jamais rien lu, et qui écrivez de caprice ce que vous dicte votre
-démence? Vous avez peut-être entendu dire confusément que le conseil du
-roi se mêla, comme il le devait, de cette célèbre querelle entre le
-clergé et le tiers-état dans les états de 1614. Il ne sera pas inutile
-de dire ici que, le 5 de janvier 1615, la chambre du clergé fit enfin
-signifier à la chambre du tiers-état l’article qu’elle dressa suivant la
-quinzième session du concile de Constance, qui condamne comme abominable
-et hérétique l’opinion «qu’il est permis d’attenter à la personne sacrée
-des rois;» mais elle ne se relâcha point sur l’article de la déposition;
-et le cardinal Duperron maintint toujours «qu’il n’était pas sûr et
-indubitable qu’un roi ne pût pas être déposé par l’Église.»
-
-Le parlement, qui dans tous les temps a maintenu le droit de la couronne
-contre les entreprises ecclésiastiques, avait pris ce temps pour donner
-un arrêt, le 2 janvier, conforme à cent arrêts précédents, par lesquels
-«nulle puissance n’a droit ni pouvoir de dispenser les sujets du serment
-de fidélité.» La chambre du clergé demanda la cassation de cet arrêt,
-sous prétexte qu’il était rendu pendant la tenue des états, et que le
-parlement n’avait pas droit de se mêler de la législation tandis que les
-législateurs étaient assemblés. Ce nouvel incident échauffa les esprits.
-On assembla le conseil du roi le 6 janvier; et le prince de Condé, chef
-du conseil, après avoir opiné sévèrement contre le cardinal Duperron, et
-après avoir donné les plus grands éloges à la fidélité et au zèle du
-parlement, conclut pourtant, pour le bien de la paix, à interdire sur ce
-point toute dispute au clergé et au tiers-état, et à défendre au
-parlement de publier son arrêt, pour conserver, disait-il, la
-supériorité des états sur le parlement. Voilà toute la part que le
-conseil suprême de Louis XIII eut dans cette affaire importante. Voilà
-comment, selon le critique La Beaumelle, ce conseil sollicita le clergé
-de déclarer qu’il est permis de déposer et de tuer les rois. L’auteur du
-_Siècle de Louis XIV_ était et devait être informé de toutes ces
-particularités: il ne les a pas rapportées dans le tableau raccourci
-qu’il a fait de tant d’événements; et il a dû d’autant moins en faire
-mention, que cette scène se passa près de trente années avant les temps
-qui sont l’objet de son travail. Un auteur doit toujours en savoir
-beaucoup plus que son livre, sans quoi il serait incapable de le faire:
-un critique doit en savoir plus encore que l’auteur, sans quoi il est
-incapable de bien critiquer.
-
-24º Apprenez qu’il est faux qu’un officier se soit percé de son épée en
-présence de Louis XIV, après avoir été outragé par une raillerie
-sanglante de ce monarque. Vous voulez flétrir en vain sa mémoire par un
-conte qui n’est pas même accrédité dans la populace, et qui ne se trouve
-dans aucun auteur connu des honnêtes gens.
-
-25º Apprenez que beaucoup d’historiens ont prétendu que la reine Anne
-était d’intelligence avec son frère, quand ce frère, en 1708, tenta de
-faire une descente en Écosse; que Reboulet est de cette opinion: que lui
-et ses garants se trompent; et que, pour oser être critique, il faut
-savoir ce que les historiens ont rapporté, et ce qu’ils ont mal
-rapporté.
-
-26º Apprenez que l’électeur palatin était à Manheim, quand M. de Turenne
-saccageait Heidelberg et son pays.
-
-27º Apprenez que le chevalier de Lorraine était à Paris, et non à Rome,
-quand madame de Coëtquen lui révéla le secret de l’état, qu’elle avait
-arraché à M. de Turenne; que ce grand homme ayant eu le courage d’avouer
-sa faiblesse, la perfidie de madame de Coëtquen étant éclaircie, la
-division ayant troublé la maison de Monsieur, le chevalier ayant été
-enfermé à Pierre-Encise, il eut ensuite permission d’aller à Rome.
-
-28º Apprenez que c’est le comble de l’impertinence de dire que «toutes
-les guerres d’aujourd’hui sont des guerres de commerce;» qu’il n’y a eu
-que celle de l’Angleterre avec l’Espagne, en 1739, qui ait eu le
-commerce pour objet; que jamais la France n’en a eu jusqu’ici aucune de
-cette nature; que les guerres pour les successions de l’Espagne et de
-l’Autriche étaient d’un genre un peu supérieur.
-
-29º Apprenez que jamais ce Cavalier, chef des fanatiques, n’obtint
-l’exercice de la religion calviniste dans le Languedoc[384]. C’eût été
-obtenir le rétablissement de l’édit de Nantes. Il n’eut cette
-permission que pour les régiments qu’il voulut lever.
-
-30º Apprenez, si vous pouvez, quel est l’excès ridicule d’un jeune
-ignorant qui dit d’un ton de maître: «Le maréchal de Villars ne prédit
-point la perte de la bataille d’Hochstedt; il a dit seulement les
-raisons pour lesquelles elle fut perdue.» Il semble, à vous entendre
-parler, que vous ayez entretenu ce général. Sachez que cette lettre,
-écrite par lui à M. de Maisons son beau-frère, sur la seule nouvelle de
-la position de l’armée française à Hochstedt, est une chose connue dans
-sa famille. Un laquais de cette maison, qui aurait entendu ses maîtres
-parler de cette anecdote, serait cent fois plus croyable que vous. Il
-vous sied bien à vous, moins instruit et moins accrédité que ce laquais,
-de parler avec cette confiance d’un général dont vous n’avez jamais pu
-approcher! il vous sied bien de l’appeler _le plus vain des
-hommes_[385], et de lui reprocher ses richesses!
-
-31º Apprenez que ceux qui vous ont dit que les filles héritent de la
-Navarre, et que c’est pour cela que Madame royale a eu le pas sur
-Mesdames de France, vous ont dit trois sottises. Le patrimoine de la
-partie de la Navarre qui appartenait à Henri IV, fut réuni par lui à la
-couronne de France en 1607, et plus solennellement en 1620 par Louis
-XIII, lorsqu’il créa le parlement de Pau; par conséquent cet état est
-soumis à la loi salique. Aucune princesse du sang de France, qui n’est
-pas reine, n’a le pas sur Mesdames de France, c’est-à-dire sur les
-filles du roi. Ses filles gardent entre elles le rang de l’ordre de la
-naissance. La duchesse de Savoie, fille de Henri IV, qu’on appelait
-Madame royale, ne put jamais être en concurrence avec plusieurs filles
-d’un roi de France. Elle était la seconde des filles de Henri IV. La
-première fut femme de Philippe IV, roi d’Espagne, la troisième fut reine
-d’Angleterre. Il n’y eut point de Mesdames de France du temps de Louis
-XIII ni de Louis XIV. Vous savez aussi peu l’histoire que le cérémonial.
-
-32º Apprenez que vous êtes aussi téméraire quand vous approuvez que
-quand vous critiquez. Le portrait, dites-vous, que j’ai fait des princes
-de Vendôme est très ressemblant. Oui, il l’est, parceque j’ai eu
-l’honneur de voir trois ans de suite le dernier prince de Vendôme; mais
-ce n’est pas à vous à le dire. C’est ainsi que pourrait s’exprimer un
-homme qui les aurait long-temps approchés; mais vous n’avez pas plus de
-droit de confirmer mon témoignage que de le nier.
-
-33º Apprenez que c’est dans les _Mémoires_ manuscrits _du marquis de
-Dangeau_ que se trouvent ces paroles de Louis XIV sur le maréchal de
-Villeroi: «On se déchaîne contre lui parcequ’il est mon favori.» Ce
-n’est pas assez que je les aie lues dans ces _Mémoires_ pour les
-rapporter; elles m’ont été confirmées par d’autres personnes, et surtout
-par le cardinal de Fleury. Ce n’est que sur plusieurs témoignages
-unanimes qu’il est permis d’écrire l’histoire. Le rapport d’un témoin
-considérable donne de la probabilité, le rapport de plusieurs peut
-faire la certitude historique, et la négation de La Beaumelle fait une
-impertinence.
-
-34º Apprenez que Saint-Olon, gentilhomme ordinaire du roi, envoyé à Fez
-et à Gênes, n’était et ne pouvait être un secrétaire d’ambassade. Sachez
-qu’il n’y a point chez les ministres de France de secrétaire d’ambassade
-proprement dit, comme il se pratique ailleurs, mais des secrétaires
-d’ambassadeurs, choisis et payés par l’ambassadeur même. Sachez que le
-roi de France n’envoie jamais d’ambassadeur à Gênes, et que Louis XIV y
-fit porter ses menaces par cet officier de sa maison, comme un pareil
-officier y a été envoyé par Louis XV qui la protégeait. Sachez que je le
-suis, quoi que vous en disiez, et que je ne m’en vante pas comme vous le
-dites; que je regarde avec beaucoup d’indifférence tous les titres et
-tous les honneurs, en respectant profondément ceux qui m’en ont honoré;
-que je ne mets jamais aucun titre à la tête de mes ouvrages; que je ne
-m’annonce, que je ne me donne que pour un homme de lettres, que vous
-auriez dû choisir plutôt pour votre maître que pour votre ennemi. Vous
-avez en vain l’insolence de vouloir avilir un corps de la maison du roi
-de France, en disant que de mauvais historiens de Louis XIV, Racine,
-Larrey, et moi, étaient de ce corps. A l’égard de Racine, Louis XIV
-voulut l’élever à cette dignité pour récompenser un très grand mérite;
-et Louis XV a daigné me faire la même grace, qui est au-dessus de ma
-naissance, pour favoriser mes faibles efforts, et pour encourager les
-lettres. Cette condescendance de deux grands rois fait honneur à leur
-générosité, et ne peut faire aucun tort à un corps d’officiers de la
-couronne, aussi ancien que la monarchie.
-
-Je pourrais vous donner autant de leçons que vous avez fait de
-remarques; mais je me contenterai de vous donner en général l’avis
-d’étudier, et de vous repentir.
-
-
-
-
-SECONDE PARTIE[386].
-
-
-Pour mieux se justifier auprès du public de tant de détails, et pour
-rendre autant qu’on le peut les choses personnelles d’une utilité
-générale, on fera ici une remarque littéraire qu’on soumet au jugement
-de tous ceux qui lisent ou qui écrivent l’histoire. La Beaumelle, en
-jeune homme inconsidéré, me reproche de n’avoir pas semé assez de
-portraits dans mon ouvrage. J’ai toujours pensé[387] que c’est une
-espèce de charlatanerie de peindre autrement que par les faits les
-hommes publics avec lesquels on n’a pu avoir de liaison. J’ai peint le
-siècle et non la personne de Louis XIV, ni celle de Guillaume III, ni le
-grand Condé, ni Marlborough. Il n’appartient qu’au père Maimbourg de
-faire des portraits recherchés et fleuris des héros que l’on n’a pas vus
-de près. Le cardinal de Retz a fait une espèce de galerie de portraits
-dans ses Mémoires: cette liberté lui était très permise. Il avait connu
-tous ceux dont il parlait, dans toutes les situations de leur ame, dans
-leur vie particulière et publique, dans leurs amitiés et dans leur
-haine, dans leur bonne et mauvaise fortune. Il serait seulement à
-souhaiter peut-être que son pinceau eût été quelquefois moins conduit
-par la passion. De tous ces caractères tracés par des contemporains,
-qu’il y en a peu d’entièrement fidèles! N’entend-on pas tous les jours
-porter des jugements différents d’un homme en place par la même
-personne, selon qu’elle est plus ou moins contente? J’eus une preuve
-bien forte de ce que j’avance, lorsqu’un jour à Bleinheim je suppliai
-madame la duchesse de Marlborough de me montrer ses Mémoires. Elle me
-répondit: «Attendez quelque temps, je suis occupée actuellement à
-réformer le caractère de la reine Anne; je me suis remise à l’aimer
-depuis que ces gens-ci gouvernent.»
-
-Recherche qui voudra ces portraits de la figure, de l’esprit, du cœur,
-de ceux qui ont joué les premiers rôles sur le théâtre du monde. Je sais
-que ces peintures vraies ou fausses amusent notre imagination. Le bon
-sens est souvent en garde contre elles.
-
-Je me soucie fort peu que Colbert ait eu les sourcils épais et joints,
-la physionomie rude et basse, l’abord glaçant; qu’il ait joint de
-petites vanités au soin de faire de grandes choses: j’ai porté la vue
-sur ce qu’il a fait de mémorable, sur la reconnaissance que les siècles
-à venir lui doivent, non sur la manière dont il mettait son rabat, et
-sur l’air bourgeois que le roi disait qu’il avait conservé à la cour.
-
-Un La Beaumelle peut dire à son gré, dans la Vie de madame de Maintenon:
-«Que madame de La Vallière avait des yeux bleus, point atteints du desir
-de plaire; que madame de Montespan avait le nez de France le mieux
-tiré; l’autour du cou environné de mille petits amours.» Il peut dire
-que mademoiselle de Fontanges était une grande fille bien faite, que
-madame de Montespan lui découvrait la gorge devant le roi, et qu’elle
-disait: «Voyez, sire, que cela est beau! qu’en dites-vous? admirez
-donc.» Il peut ajouter que Louis XIV l’aima comme Pygmalion. C’est là le
-style dont il croit qu’il faut écrire l’histoire, et que sa modestie
-veut me donner pour modèle. C’est à lui de peindre en détail toutes les
-dames de la cour de Louis XIV; il les a connues à Genève; et moi, comme
-il le dit très bien, je n’ai consulté pendant vingt ans que des gens qui
-ont mal vu.
-
-A l’égard des écrivains qui devinent, d’après leurs propres idées,
-celles des personnages du temps passé, et qui, de quelques événements
-peu connus, prennent droit de démêler les plus secrets replis des cœurs,
-bien moins connus encore; ceux-là donnent à l’histoire les couleurs du
-roman. La curiosité insatiable des lecteurs voudrait voir les ames des
-grands personnages de l’histoire sur le papier, comme on voit leurs
-visages sur la toile: mais il n’en va pas de même. L’ame n’est qu’une
-suite continuelle d’idées et de sentiments qui se succèdent et se
-détruisent: les mouvements qui reviennent le plus souvent forment ce
-qu’on appelle le caractère, et ce caractère même reçoit mille
-changements par l’âge, par les maladies, par la fortune. Il reste
-quelques idées, quelques passions dominantes, enfants de la nature, de
-l’éducation, de l’habitude, qui, sous différentes formes, nous
-accompagnent jusqu’au tombeau. Ces traits principaux de l’ame s’altèrent
-encore tous les jours; selon qu’on a mal dormi ou mal digéré. Le
-caractère de chaque homme est un chaos, et l’écrivain qui veut
-débrouiller après des siècles ce chaos, en fait un autre. Pour
-l’historien qui ne veut peindre que de fantaisie, qui ne veut que
-montrer de l’esprit, il n’est pas digne du nom d’historien. Un fait vrai
-vaut mieux que cent antithèses.
-
-Il en est à peu près de même des harangues. Si des héros qu’on fait
-parler ne les ont pas prononcées, l’histoire alors est romanesque en ce
-point. Il n’y a que deux discours directs dans toute l’histoire du
-_Siècle de Louis XIV_[388]. Ils furent tous deux prononcés en effet,
-l’un par le maréchal de Vauban au siége de Valenciennes, l’autre par le
-duc d’Orléans avant la bataille de Turin. On n’examine point ici les
-raisons qu’ont eues quelques anciens de prendre une plus grande liberté;
-mais on croit que dans un siècle aussi philosophe que le nôtre, et au
-milieu de tant de nations éclairées, l’on doit au public ce respect de
-ne dire que l’exacte vérité, de faire toujours disparaître l’auteur pour
-ne laisser voir que le héros, et de ne mettre jamais son imagination à
-la place des réalités. Le goût du siècle présent est de montrer de
-l’esprit à quelque prix que ce puisse être. On préfère une épigramme à
-tout, et c’est en partie ce qui a fait tout dégénérer.
-
-Après cette digression, on est malheureusement obligé de revenir à un
-objet bien dégoûtant pour le public, à La Beaumelle. On sait bien qu’il
-ne peut s’agir avec lui ni de discussion littéraire, ni
-d’éclaircissements historiques. C’est un homme qui dit en deux mots, au
-bas des pages, ou des absurdités, ou des mensonges, ou des injures.
-
-Que ne s’en est-il tenu à outrager l’auteur du _Siècle_! Mais la même
-fureur insensée qui lui a dicté son libelle du _Qu’en dira-t-on_ l’a
-porté encore, dans ses remarques sur le siècle passé, à oser attaquer
-les puissances du siècle où nous sommes. Enhardi qu’il est par une
-impunité qui ne doit pas durer, mais qui l’aveugle, il insulte le roi de
-Prusse, toute la maison d’Orléans, et le roi de France.
-
-Les lecteurs judicieux, et qui ont de l’humanité, ne seront pas fâchés
-de retrouver ici ce passage du chapitre des Anecdotes[389]: «Je ne sais
-pourquoi la plupart des princes affectent de tromper par de fausses
-bontés ceux de leurs sujets qu’ils veulent perdre. La dissimulation
-alors est l’opposé de la grandeur: elle n’est jamais une vertu, et ne
-peut devenir un talent estimable que quand elle est absolument
-nécessaire. Louis XIV parut sortir de son caractère, etc.»
-
-Voici la note de La Beaumelle: «Trait admirable et hardi, parcequ’il est
-écrit à Potsdam.» Certainement si on ne savait que c’est un La Beaumelle
-qui est l’auteur de ces commentaires, la postérité qui verrait une telle
-remarque faite à Berlin, imprimée en Allemagne, et demeurée sans
-réponse, serait en droit de conclure que le reproche fait ici à un
-monarque par un contemporain dans ses propres états est fondé sur la
-vérité. Cependant j’ose assurer que le portrait que ce correcteur
-d’histoire fait si impudemment d’un grand prince, est l’opposé de son
-caractère. Je parle ici en historien, qui dit la vérité sans mélange, et
-sans restriction.
-
-Il est dit dans l’histoire du _Siècle_[390]: «Que les dernières paroles
-de Louis XIV n’ont pas peu contribué, trente ans après, à cette paix que
-Louis XV a donnée à ses ennemis, dans laquelle on a vu un roi victorieux
-rendre toutes ses conquêtes pour tenir sa parole, rétablir tous ses
-alliés, et devenir l’arbitre de l’Europe par son désintéressement, plus
-encore que par ses victoires.»
-
-Que croira-t-on que La Beaumelle pense de ce morceau? «Ne prêtez point,
-dit-il, de vertus à Louis XV. Ce désintéressement aurait été ridicule.»
-
-En un autre endroit, il dit que M. de Voltaire _voudrait que le Français
-fût esclave_[391]. Moi je voudrais que mes compatriotes fussent
-esclaves! je voudrais être esclave et que tous les hommes fussent
-libres. J’entends par libre, soumis uniquement aux lois: c’est la seule
-manière de l’être.
-
-Y a-t-il rien de plus affreux, de plus digne d’un châtiment exemplaire,
-que de faire entendre qu’un grand prince empoisonna la famille royale
-(page 347 du tome second de l’édition de La Beaumelle)? et ensuite
-qu’un autre prince[392] fit assassiner Vergier; que ce fut un officier
-qui fit le coup, et qui en eut la croix de Saint-Louis pour récompense?
-Où a-t-il pris ces blasphèmes, qu’il débite avec autant d’ignorance que
-de rage, et qui font rougir ceux qui s’avilissent jusqu’à le confondre?
-Le burlesque se joint ici à l’horreur. Qui croirait qu’à propos de
-l’endroit où il est dit que, dans la société, la bonté de Marie-Thérèse
-fesait son seul mérite, ce grave commentateur, qui insulte tous les
-princes, met en note: «Parlez des princes avec plus de respect.--Parlez
-des choses saintes avec respect,» dit-il ailleurs, dans une autre note.
-Et quel est cet homme qui donne ainsi des leçons de religion, sur un
-livre où les choses les plus délicates sont traitées avec la
-circonspection la plus sévère? c’est celui-là même qui, dans ses
-commentaires sur ce livre, ose imprimer, à la page 148 du tome
-troisième, que la guerre qu’on fit aux fanatiques des Cévennes «n’est
-convenable qu’à des sauvages et à des chrétiens;» c’est celui-là même
-qui, pour remarque presque unique sur le chapitre du _Jansénisme_, dit:
-«Que ce chapitre doit plaire aux sages, et déplaire aux orthodoxes.»
-
-Quel peut avoir été le but de cet écervelé, qui, pour un peu d’argent, a
-vendu ces infamies à un libraire de Francfort? Ce n’est pas certainement
-l’envie d’éclairer le public par ses lumières; ce n’est pas le soin
-d’approfondir, par des remarques utiles, les faits énoncés dans
-l’ouvrage utile de M. de Voltaire. Qu’a-t-il donc voulu? lui nuire, le
-décrier, insulter à tort et à travers les rois et les particuliers, et
-trouver le secret de se faire lire, à force d’insolence et d’outrages.
-Il s’est flatté d’être lu à Berlin, parcequ’il nomme injurieusement,
-dans cette édition, MM. d’Argens, Polnitz[393], Algarotti, Darget, et
-Francheville; il s’est flatté d’être lu par tous ceux qui connaissent le
-_Siècle de Louis XIV_, parcequ’il vomit contre l’auteur les plus
-scandaleuses injures. Il a trouvé des lecteurs sans doute; quelque
-fautive même que soit son édition, quelque mal imprimée qu’elle soit, on
-a voulu la voir, comme on veut voir un monstre qu’on regarde un moment
-par curiosité, et dont on se détourne ensuite avec un dégoût d’horreur.
-
-Son principal dessein, dans son édition du _Siècle de Louis XIV_, dont
-il a trouvé le secret de faire un libelle, est d’attaquer l’auteur dans
-ses mœurs, en attaquant celles des autres. Quel rapport, je vous prie,
-de l’histoire de Louis XIV avec la note de cet impertinent sur le
-chapitre du _calvinisme_?
-
-«Cavalier (le chef des révoltés des Cévennes) avait été, dit-il, rival
-de Voltaire. Ils aimèrent l’un et l’autre la fille de madame Dunoyer,
-fille de beaucoup d’esprit et de coquetterie. Ce qui devait arriver
-arriva. Le héros l’emporta sur le poëte, et la physionomie douce et
-agréable sur la physionomie égarée et méchante[394].»
-
-Voilà une des remarques les plus historiques de ce libelle. Il était
-triste, à la vérité, que la dame dont il parle eût abandonné son mari et
-enlevé ses deux filles, pour se réfugier en Hollande; mais il faut
-pardonner une faute que sa religion lui fit commettre; il faut plaindre
-ses deux filles et les respecter. Toutes deux se sont retirées en
-France: l’aînée est morte à la communauté de Sainte-Agnès, honorée et
-chérie; l’autre est pensionnaire du roi[395], et vit d’ordinaire dans
-une terre qui lui appartient, et où elle nourrit les pauvres; elle s’est
-acquis auprès de tous ceux qui la connaissent la plus grande
-considération. Son âge, son mérite, sa vertu, la famille respectable et
-nombreuse à laquelle elle appartient, les personnes du plus haut rang
-dont elle est alliée, devaient la mettre à l’abri de l’insolente
-calomnie d’un scélérat absurde. Il y a sans doute de la honte à réfuter
-des choses si honteuses; mais la malignité du cœur humain, qui reçoit
-avec avidité toutes les anecdotes scandaleuses, servira d’excuse à la
-peine qu’on prend ici.
-
-Cavalier, étant colonel au service d’Angleterre, en 1708, passa dans les
-Pays-Bas, et vit mademoiselle Dunoyer, encore très jeune; il la demanda
-en mariage: cette négociation fut rompue, et Cavalier alla se marier en
-Irlande. L’auteur du _Siècle_ était alors au collége; il n’alla en
-Hollande qu’en 1714[396] et n’a connu Cavalier qu’en Angleterre, en
-1726. Comment La Beaumelle ose-t-il donc, lui qui est actuellement dans
-Paris, attaquer par de telles impostures l’honneur d’une famille de
-Paris? Les princes dédaignent quelquefois les outrages, parcequ’ils sont
-au-dessus des outrages; mais la justice venge l’honneur des citoyens si
-criminellement attaqués.
-
-Où a-t-il trouvé que le grand-père de feu madame la maréchale de N.[397]
-avait été convaincu de fausse monnaie et d’assassinat (comme il le dit
-p. 331 du t. II)? Si un citoyen, qui n’a pas été un homme public, un
-homme livré à l’équité de l’histoire, avait en effet été coupable de ces
-crimes, il faudrait les taire; et si on a l’ame assez basse et assez
-méchante pour troubler ainsi les cendres des morts, sans aucune
-apparence d’utilité, on est tenu au moins d’apporter les preuves les
-plus authentiques; et avec ces preuves, on est encore bien condamnable.
-
-Ce La Beaumelle, en fesant de mauvais livres, a trouvé le moyen
-d’intéresser à sa personne vingt souverains et cent familles.
-
-N’est-il pas encore bien digne d’une histoire de Louis XIV de mettre au
-bas d’une page, en note, que j’ai été convaincu de plagiat dans je ne
-sais quels vers que je fis, il y a treize ou quatorze ans, pour une
-jeune princesse, aujourd’hui reine[398]? Que Louis XIV a-t-il à démêler
-avec ces vers? ils n’étaient pas plus faits pour être publics que ce
-qu’on dit dans la conversation. Il échappe tous les jours de ces
-petites pièces, dont le principal mérite est dans l’à-propos, et dans
-les circonstances où elles sont faites. Ceux qui en sont les auteurs
-n’en font nul cas, et ne les conservent jamais. Les écumeurs de la
-littérature les recueillent avec avidité, et en chargent leurs feuilles,
-comme les laquais répètent et gâtent dans l’antichambre ce qu’ils ont
-mal entendu à la porte. Un nommé Pitaval s’avisa d’attribuer cette
-petite pièce à feu La Motte; La Beaumelle répète cette sottise de
-Pitaval, dans une note sur Louis XIV; et il se trouvera encore quelque
-compilateur qui, dans un dictionnaire, à l’article _Pitaval_, ne
-manquera pas de relever cette anecdote, pour l’utilité du genre humain.
-
-C’est avec la même bassesse que cet homme imagine que «M. de Voltaire a
-vendu chèrement le _Siècle de Louis XIV_ au libraire Conrad Walther, qui
-paie si mal.» Il avait droit apparemment de tirer une juste rétribution
-du fruit d’un travail si long et si pénible; mais il ne l’a pas fait. M.
-de Francheville, conseiller aulique du roi de Prusse, voulut bien
-présider à la première édition de Berlin, laquelle il céda à Conrad
-Walther au prix coûtant. Ses comptes en font foi; et M. de Voltaire a
-fait présent de tous ses ouvrages, et de la nouvelle édition du
-_Siècle_, au même libraire, sans exiger la plus légère récompense.
-
-Il est faux qu’il ait jamais vendu le moindre manuscrit à des libraires
-de Hollande et d’Allemagne. Il leur a fait gagner beaucoup d’argent. Il
-veut être bien servi par eux, et n’est point à leurs gages.
-
-Ce n’est pas qu’il croie qu’un auteur doive être privé du fruit de son
-travail, quand ses libraires s’enrichissent par ce travail même. Le
-seigneur d’une terre ne subsiste que de la vente de ses denrées; un
-écrivain peut vivre du prix de ses travaux. Il n’était pas juste que les
-deux Corneille fussent très mal à leur aise, eux qui avaient fait la
-fortune des libraires et des comédiens. On nous répète tous les jours
-que, quand le grand Corneille, sur la fin de sa vie, venait au théâtre,
-tout le monde se levait pour lui faire honneur. Cela n’est pas plus vrai
-que le conte de cet ambassadeur, qui demanda si Corneille était du
-conseil d’état. Les grands hommes tels que lui inspirent quelquefois la
-curiosité, mais ou ne leur rend point d’hommages. Il avait bien de la
-peine à obtenir des comédiens qu’ils représentassent ses dernières
-pièces. Ils refusèrent même absolument d’en jouer quelques unes; et il
-fut obligé de les donner à une mauvaise troupe qui était alors à Paris.
-On aurait dû lui faire plus d’honneur, et avoir plus de soin de sa
-fortune; mais sa personne eut aussi peu de considération que ses
-premiers ouvrages lui attirèrent de gloire et de critiques. Il vécut et
-mourut pauvre, ainsi que son frère. Les rétributions des spectacles, et
-une pension modique, n’enrichissent pas. Louis XIV lui envoya une
-gratification dans sa dernière maladie; mais jamais il ne fut récompensé
-selon son mérite, si ce mérite doit l’être par l’aisance.
-
-La Beaumelle reproche en vingt endroits à l’auteur de _la Henriade_ et
-du _Siècle de Louis XIV_ jusqu’à sa fortune, comme si cette prétendue
-fortune était faite aux dépens de La Beaumelle. Doit-on fouiller dans
-les affaires d’une famille pour critiquer un poëme et une histoire?
-Quelle lâcheté! Mais elle est trop commune. Qu’il soit permis de faire
-une remarque à cette occasion: c’est un spectacle qui peut servir à la
-connaissance du cœur humain, que de voir certains hommes de lettres
-ramper tous les jours devant un riche ignorant, venir l’encenser au bas
-bout de sa table, et s’abaisser devant lui, sans autre vue que celle de
-s’abaisser. Ils sont bien loin d’oser en être jaloux; ils le croient
-d’une nature supérieure à leur être. Mais qu’un homme de lettres soit
-élevé au-dessus d’eux par la fortune et par ses places, ceux même qui
-ont reçu de lui des bienfaits portent l’envie jusqu’à la fureur. Virgile
-à son aise fut l’objet des calomnies de Mévius.
-
-Ce vice est, à la vérité, de toutes les conditions, parcequ’il
-appartient à la nature humaine. Tout homme est jaloux de la prospérité
-de ceux qui sont de son état, ou de l’état desquels il croit être. Le
-potier porte envie au potier[399], et Eschine à Démosthène. Quand
-Boileau dit de Chapelain:
-
- Qu’il soit le mieux renté de tous les beaux esprits,
- Comme roi des auteurs qu’on l’élève à l’empire;
- Ma bile alors s’échauffe, et je brûle d’écrire.
- Satire IX.
-
-c’est comme si Boileau signait: _Je suis jaloux_.
-
-La Beaumelle dit au public: «Il y a eu de meilleurs poëtes que Voltaire,
-il n’y en a point eu de mieux récompensés. Il a sept mille écus de
-pension. Le roi de Prusse comble les gens de lettres de bienfaits, par
-les mêmes principes que les princes d’Allemagne comblent de bienfaits
-les nains et les bouffons[400].»
-
-La Beaumelle, en cette occasion, devient le Boileau, et Voltaire est le
-Chapelain.
-
-J’avouerai que j’ai fait autrefois, je ne sais comment, un poëme épique
-comme Chapelain; mais je voudrais consoler les esprits de la trempe de
-La Beaumelle, en leur apprenant que quand le monarque dont il parle me
-fit renoncer, dans ma vieillesse, à ma famille, à ma maison, à une
-partie de ma fortune, à mes établissements, pour m’attacher à sa
-personne, je crus pouvoir, sans honte, recevoir en dédommagement une
-pension d’un roi qui en donne à des princes. Il me semble d’ailleurs que
-je ne suis pas extrêmement bouffon. Je me flatte peut-être; mais ce
-n’est pas en cette qualité que le roi de Prusse me demanda au roi mon
-maître, comme un roi de Cappadoce demanda autrefois à un empereur romain
-un pantomime. Il me demanda comme un homme qui avait répondu pendant
-seize années à ses bontés prévenantes; il me demanda pour cultiver avec
-lui une langue dont il a fait la seule langue de sa cour, pour cultiver
-des arts dans lesquels il a signalé son génie; et ce qui fait, ce me
-semble, honneur à ces mêmes arts, à ma nation, et à la philosophie de ce
-monarque, c’est qu’il daigna descendre jusqu’à me retenir auprès de lui,
-comme son ami, titre qu’autrefois des rois, et même des empereurs,
-donnèrent à de simples hommes de lettres, tel que je le suis. Je
-rapporte le fait pour encourager mes confrères. Je suis le bûcheron à
-qui le dieu Mercure donna une cognée d’or. Tous les bûcherons vinrent
-demander des cognées. Au reste, en opposant ce mot d’ami, dont un grand
-roi a daigné se servir, à ce mot de bouffon dont se sert La Beaumelle,
-on peut croire que c’est sans la moindre vanité. On sait ce que ce terme
-signifie dans la bouche et au bout de la plume d’un souverain. Ce n’est
-que l’expression d’une excessive bonté, dont jamais l’inférieur ne peut
-abuser, et qui ne fait qu’augmenter son respect. Et si l’amitié subsiste
-si rarement entre des égaux; si tant de faux rapports, tant de petites
-jalousies, tant de faiblesses auxquelles nous sommes sujets, altèrent
-entre les particuliers cette liaison que l’on nomme amitié, combien
-est-il plus aisé de perdre celle d’un roi, qui n’est jamais autre chose
-que protection, et un peu de bonne volonté, dans un homme supérieur! Il
-aperçoit bien mieux qu’un autre nos défauts et nos fautes, et il a
-seulement plus d’occasions d’exercer une des vertus les plus convenables
-aux rois, l’indulgence.
-
-Quoi qu’il en soit, il est très aisé que le roi de Prusse trouve un
-meilleur poète que moi, un académicien plus utile, un écrivain plus
-instruit, quand ce ne serait que M. de La Beaumelle: mais il n’en
-trouvera point de plus attaché à sa personne et à sa gloire. J’avais cru
-faire plaisir à tant d’écrivains qui valent mieux que moi, de remettre
-à sa majesté les pensions et les honneurs dont elle m’avait comblé[401].
-J’ai crû que le seul honneur convenable à un homme de lettres était de
-cultiver les lettres jusqu’au dernier moment de sa vie, et qu’il pouvait
-renoncer aux pensions, aux cordons, aux clefs, comme on quitte une robe
-de bal et un masque, pour rentrer paisiblement dans sa maison. Les La
-Beaumelle me répondront que le roi de Prusse m’a rendu ces honneurs avec
-une bonté qui les fâche: je leur dirai de ne se point décourager; et je
-leur conseillerai de continuer à travailler, de parler désormais des
-souverains vivants, et de leurs gouvernements, avec moins d’effusion de
-cœur dans leurs livres, attendu que les chaînes qu’on donne aujourd’hui
-aux Arétins ne sont pas d’or. Je leur conseillerai de fortifier leurs
-talents et leur génie, et de venir ensuite demander ma place, qu’ils
-rempliront beaucoup plus dignement que moi.
-
-S’ils continuent à se rendre utiles par des critiques, non seulement
-permises, mais nécessaires dans la république des lettres, je prendrai
-la liberté de leur dire: «Censurez les ouvrages, vous faites très bien;
-donnez-en de supérieurs, vous ferez encore mieux.» Quand le P. Bouhours
-demande dans un de ses livres si un Allemand peut être un bel
-esprit[402]; quand, parmi de bonnes critiques du Tasse, il en hasarde de
-mauvaises; quand il dit que la grace est un _je ne sais quoi_, on paraît
-en droit de se moquer de lui, et même de dire qu’il est un _je ne sais
-qui_, comme a fait Barbier d’Aucour.
-
-Si le P. Barry montre le _paradis ouvert à Philagie par cent_ et une
-_dévotions à la Vierge, aisées à pratiquer_[403]; si Escobar facilite le
-salut par des moyens beaucoup plus plaisants, on ne trouve point mauvais
-que Pascal fasse rire l’Europe aux dépens d’Escobar et de Barry. Il a
-poussé trop loin la raillerie, en fesant passer tous les jésuites pour
-autant de Barrys et d’Escobars; mais il s’en faut beaucoup que ce livre
-soit regardé du même œil par le public et par les jésuites; ils ont
-réussi à le faire condamner par deux parlements[404], et n’ont pu
-l’empêcher d’être les délices des nations.
-
-Si l’auteur d’un livre de physique[405], utile à la jeunesse, avance que
-Moïse était un grand et profond physicien; s’il dit que Locke n’est
-qu’un bavard ennuyeux; s’il assure que le flux de l’Océan lui est donné
-de Dieu, pour empêcher son eau salée de se corrompre, et pour conduire
-nos vaisseaux dans les ports, oubliant que la mer Méditerranée a des
-ports, point de flux, et qu’elle ne croupit point; s’il affirme que tout
-a été créé uniquement pour l’homme, et s’il traite enfin avec hauteur
-ceux qui ne sont pas de son avis, il est assurément permis, en estimant
-son livre, de faire quelques innocentes plaisanteries sur de telles
-opinions.
-
-Quand Whiston a proposé en Angleterre des expériences ridicules et
-impossibles, on s’est moqué publiquement de Whiston, et on a bien fait.
-Il y a des erreurs qu’il faut réfuter sérieusement, des absurdités dont
-il faut rire, des mensonges qu’on doit repousser avec force.
-
-S’il s’agit d’ouvrages de goût, chacun est en droit de dire son avis, et
-l’on est même dispensé de la preuve. Vous pouvez me comparer à Lucain,
-sans que je le trouve mauvais. S’il est question d’histoire, non
-seulement vous pouvez relever des fautes, mais vous le devez, supposé
-que vous soyez instruit; et en cela vous rendez service à votre siècle,
-surtout quand ces fautes sont essentielles, quand on a induit le public
-en erreur sur des faits importants, qu’on s’est mépris sur les grands
-événements qui ont troublé le monde, sur les lois, sur le gouvernement,
-sur le caractère des nations et de leurs chefs, et plutôt surtout quand
-on a calomnié les morts, que quand on a atténué leurs faiblesses.
-
-Tout livre, en un mot, est abandonné à la critique. Montrez-moi mes
-fautes, je les corrige. Voilà ma réponse: malheur à qui en fait
-d’autres! Dieu me garde de traiter de libelle le livre qui m’apprend à
-corriger mes erreurs! La simple critique est une offense envers moi, si
-je ne suis qu’orgueilleux; c’est une leçon, si j’ai un amour-propre
-raisonnable; mais celui qui, dans ses censures, mettra les outrages
-violents, l’ignorance, la mauvaise foi, l’erreur, et l’imposture, à la
-place des raisons, sera l’horreur et le mépris des honnêtes gens. Je ne
-parle pas d’un malheureux qui, dans sa plate frénésie, attaquerait
-grossièrement les rois, les ministres, les citoyens, et qui serait
-semblable à ces fous furieux qui, à travers les grilles de leurs
-cachots, veulent couvrir les passants de leur ordure; celui-là ne
-mériterait que d’être renfermé avec eux, ou de suivre les
-Cartouches[407] qu’il regarde comme de grands hommes.
-
-
-
-
-TROISIÈME PARTIE[406].
-
-
-Il importe peu à la postérité qu’une Française, nommée madame de
-Villette, ait été propre nièce ou la femme d’un neveu de madame de
-Maintenon. Je n’en ai parlé, dans le _Siècle de Louis XIV_, que pour
-faire voir que la personne qui était en effet reine de France, était
-plus occupée du soin de rendre les dernières années du roi agréables à
-ce monarque, que de l’ambition d’élever sa famille. Je ne me suis point
-trompé sur le caractère de cette personne si singulière. Ses lettres,
-qu’on a publiées avant les éditions de 1753 du _Siècle de Louis XIV_,
-sont la preuve que je n’ai rien avancé dont je ne fusse instruit, et de
-mon amour pour la vérité. Il s’est trouvé que madame de Maintenon avait
-signé par avance tout ce que j’avais dit d’elle.
-
-Un traducteur, que je ne connais pas, des œuvres posthumes du vicomte de
-Bolingbroke, me fait un juste reproche de l’inadvertance que j’ai eue
-d’avoir supposé que madame de Villette, depuis madame de Bolingbroke,
-était propre nièce de madame de Maintenon. La vérité est si précieuse,
-qu’elle est respectable lors même qu’elle est inutile. Ce traducteur ne
-se trompe pas moins que moi, quand il dit que le marquis de Villette
-était parent et non neveu: il était neveu[408] réellement de madame de
-Maintenon. Il eut deux femmes: madame de Caylus était fille de la
-première, et il épousa en secondes noces mademoiselle de Marsilli, qui
-est morte à Londres épouse de milord Bolingbroke. Ainsi madame de
-Villette et madame de Caylus étaient toutes deux nièces de madame de
-Maintenon; madame de Villette par son premier mari, et madame de Caylus
-par sa naissance. Elles étaient toutes deux dans l’éclat de leur beauté
-quand le marquis de Villette fit ce second mariage, et madame de
-Maintenon lui disait: «Mon neveu, il ne tiendra qu’à vous d’avoir chez
-vous bonne compagnie; vous avez une femme et une fille qui
-l’attireront.»
-
-Le traducteur de Bolingbroke se trompe un peu davantage, quand il dit
-que j’ai fait de madame de Maintenon un portrait dans un goût tout neuf.
-S’il avait été instruit, il aurait dit dans un goût très vrai. Je
-pouvais charger ce portrait; je pouvais dire d’elle,
-
- _Qu’elle n’eut_ d’autres droits au rang d’impératrice
- Qu’un peu d’attraits peut-être, et beaucoup d’artifice[409].
-
-Je pouvais parler des hommages que sa beauté et son esprit lui
-attirèrent dans sa jeunesse, en ayant été très informé par l’abbé de
-Châteauneuf, le dernier amant de la célèbre Ninon ma bienfaitrice,
-laquelle avait vécu, comme on sait, avec madame Scarron plusieurs
-années dans la familiarité la plus intime; mais un tableau du siècle de
-Louis XIV ne doit pas, à mon avis, être déshonoré par de pareils traits.
-J’ai voulu dire des vérités utiles, non des vérités propres aux
-historiettes. C’est une vérité très importante que la veuve de Scarron,
-devenue reine de France, se soit trouvée malheureuse au faîte de la
-grandeur par cette grandeur même. Elle disait à madame de Bolingbroke:
-«Ah! ma nièce, si vous saviez ce que c’est que d’avoir à amuser tous les
-jours un homme qui n’est plus amusable!»
-
-C’est ainsi que le secret des cœurs est si peu connu; c’est ainsi que
-nous sommes tous les dupes de l’apparence. On envie le sort de la femme,
-et du favori, et du ministre d’un grand roi; mais ceux qui sont dans ces
-places, et ceux qui les regardent d’en-bas, sont également faibles et
-également malheureux. Qu’il y a loin de l’éclat à la félicité!
-
- «E benchè fossi guardian degli orti,
- Vidi e conobbi pur le inique corti[410].»
-
-Au reste, que La Beaumelle donne la Vie de madame de Maintenon après
-avoir publié ses Lettres; qu’il y copie mot à mot vingt passages du
-_Siècle de Louis XIV_, contre lequel il a écrit; qu’il contredise au
-hasard les Mémoires de l’abbé de Choisi, après les avoir soutenus contre
-moi au hasard; qu’il se donne la peine de dire que le roi n’acheta
-point la terre de Maintenon, mais qu’elle fut achetée de l’argent du
-roi, et par l’avis du roi; qu’il rapporte que madame de Maintenon, dans
-sa faveur, voyait souvent madame de Montespan, après l’avoir nié dans
-ses Remarques sur le _Siècle_; tout cela est fort indifférent.
-
-Il peut même faire attaquer vers les côtes de l’Amérique le vaisseau qui
-portait mademoiselle d’Aubigné, par un vaisseau turc, sans que je le
-reprenne.
-
-Quelques personnes m’ont reproché d’avoir ménagé la mémoire de madame de
-Maintenon, ainsi que La Beaumelle a osé me reprocher dans ses notes
-d’avoir pu dire plus de mal de M. le maréchal de Villeroi et de M. de
-Chamillart, et de ne l’avoir pas dit. Je sais combien la loi que Cicéron
-impose aux historiens est respectable: ils ne doivent oser rien dire de
-faux; ils ne doivent rien cacher de vrai[411]. Mais cette loi
-ordonne-t-elle que l’histoire soit une satire? A qui madame de Maintenon
-fit-elle du mal? qui persécuta-t-elle? Elle fit servir les charmes de
-son esprit et sa dévotion même à sa grandeur; elle dompta son caractère
-pour dompter Louis XIV. Mais quel abus odieux fit-elle de son pouvoir?
-La constitution _Unigenitus_ lui parut la saine doctrine, comme elle le
-dit dans ses _Lettres_; mais combattit-elle pour la saine doctrine par
-des cabales? et si elle osa avoir une opinion dans des matières qu’elle
-n’entendait pas, et qu’un esprit plus mâle aurait négligées, ne doit-on
-pas savoir gré à une femme de n’avoir mêlé aucune vivacité à cette
-opinion?
-
-A l’égard du maréchal de Villeroi, je voudrais bien savoir s’il faut
-flétrir un homme parcequ’il a été malheureux à la guerre, et parcequ’il
-avait à combattre des généraux plus habiles que lui. Il est pardonnable
-au peuple de s’emporter contre un homme dont les mauvais succès ont fait
-l’infortune de la patrie; mais l’historien doit voir dans le général qui
-a fait des fautes l’honnête homme qui n’en a point fait dans la société,
-qui a été fidèle à l’amitié, généreux, et bienfesant. N’y a-t-il donc
-d’autre gloire que celle d’avoir fait tuer des hommes avec succès?
-
-_Il y avait beaucoup de choses à dire du maréchal de Villeroi_, à ce que
-prétend La Beaumelle; et je les ai omises, _parcequ’à un certain âge on
-est prudent et flatteur_. Je ne sais pas au juste quel âge a La
-Beaumelle; mais il paraît qu’il n’est ni l’un ni l’autre, et je ne vois
-pas qu’il doive me reprocher de la flatterie.
-
-J’ai rendu, ce me semble, justice à M. de Chamillart; je n’ai rien tu,
-mais je n’ai rien outré. Ceux qui poursuivent sa mémoire savent-ils
-seulement ce que c’est que l’administration des finances dans un royaume
-composé de tant de provinces, où la régie est si différente; dans un
-royaume épuisé par la guerre de 1689, et pour qui la guerre de 1701
-était devenue nécessaire; dans un royaume où rien ne pouvait s’opérer
-que par des emprunts continuels; enfin dans une guerre long-temps
-malheureuse, où il en a coûté plus en une seule année, pour l’article
-seul des vivres, qu’il n’en coûta à Alexandre pour conquérir l’Asie?
-Chamillart, sans doute, n’était ni un Colbert ni un Louvois, je l’ai
-dit; mais c’était un honnête homme, un homme modéré, et je l’ai dit
-encore[412]. «Un auteur impartial, dit le juge La Beaumelle, aurait sévi
-contre Chamillart.» Quelle expression! et quel juge!
-
-La France et l’Angleterre sont pleines d’écrivains qui croient plaider
-la cause du genre humain quand ils accusent leur patrie. Il y a des gens
-qui pensent qu’un historien doit décrier son pays pour paraître
-impartial, condamner tous les ministres pour paraître juste, et immoler
-son roi à la haine des siècles à venir pour paraître libre. Plusieurs
-ont écrit avec plus de licence que moi, nul avec plus de liberté: mon
-livre n’est pas assurément imprimé à Paris avec approbation et
-privilége; je n’en veux que de la postérité: mais ma liberté a été celle
-d’un honnête homme, d’un citoyen du monde. Quoique j’aie été
-historiographe de France, je n’ai voulu achever mon ouvrage que hors de
-France, afin de n’être pas soupçonné de la bassesse de flatter, et de
-n’être pas glacé par la crainte de déplaire.
-
-Il n’y a que trop de perfidies dans les cours; je le sais très bien. Il
-n’y a que trop de mal dans ce monde; c’en est un grand de l’exagérer.
-Peindre les hommes toujours méchants, c’est les inviter à l’être.
-
-Il y avait dans le conseil de Louis XIV des hommes d’une vertu
-supérieure à celle des Caton. Tel était le duc de Beauvilliers, qui fit
-résoudre la paix de Rysvick uniquement parceque les peuples commençaient
-à être malheureux. Il y avait de pareilles ames à la cour, comme le duc
-de Montausier et le duc de Navailles. Je ne parle ici que des courtisans
-qui ont été célèbres par leurs places, ou par leurs malheurs. MM. de
-Pomponne et Lepelletier, dans leur ministère, furent plus connus par
-leur probité désintéressée que par tout le reste, et jamais il n’y eut
-une conduite plus irréprochable que celle de M. de Torci.
-
-L’auteur vertueux d’un fameux livre me pardonnera donc si je prends
-cette occasion de combattre ce titre d’un de ses chapitres, «Que la
-vertu n’est point le principe du gouvernement monarchique[413]», et de
-combattre tout ce chapitre, dans lequel il serait trop cruel qu’il eût
-raison. Je lui dirai d’abord que la vertu n’est le principe d’aucune
-affaire, d’aucun engagement politique. La vertu n’est point le principe
-du commerce de Cadix; mais les Espagnols qui l’exercent, et avec qui
-nous n’avons de sûreté que leur seule bonne foi et leur discrétion,
-n’ont jamais trahi ni l’une ni l’autre. La vertu est de tous les
-gouvernements et de toutes les conditions; il y en a toujours plus sous
-une administration paisible, quelle qu’elle soit, que dans un
-gouvernement orageux, où l’esprit de parti inspire et justifie tous les
-crimes. Il se commit des actions atroces parmi les seigneurs de la cour
-de Charles II et de Jacques II, qui ne se commettaient pas à la cour de
-Louis XIV.
-
-Je dirai à l’estimable auteur de ce livre, que lui-même n’a vu dans les
-corps dont il a été membre, dans les sociétés dont il a fait l’agrément,
-qu’une foule de gens de bien comme lui. Je lui dirai que s’il entend
-par vertu l’amour de la liberté, c’est la passion des républicains,
-c’est le droit naturel des hommes, c’est le desir de conserver un bien
-avec lequel chaque homme se croit né, c’est le juste amour de soi-même
-confondu dans l’amour de son pays. S’il entend la probité, l’intégrité,
-il y en a toujours beaucoup sous un prince honnête homme. Les Romains
-furent plus vertueux du temps de Trajan que du temps des Sylla et des
-Marius. Les Français le furent plus sous Louis XIV que sous Henri III,
-parcequ’ils furent plus tranquilles.
-
-Voici comment l’auteur s’exprime pour appuyer son idée: «Si dans le
-peuple il se trouve quelque malheureux honnête homme, le cardinal de
-Richelieu, dans son _Testament politique_, insinue qu’un monarque doit
-se garder de s’en servir. Il ne faut pas, y est-il dit, se servir de
-gens de bas lieu; ils sont trop austères et trop difficiles.» Je crois
-rendre service à la nation et à cet auteur, qui travaille pour le bien
-de la nation, de lui démontrer qu’il se trompe. Qu’on lise les paroles
-de ce Testament très faussement attribué au cardinal de Richelieu.
-
-«Une basse naissance produit rarement les parties nécessaires au
-magistrat; et il est certain que la vertu d’une personne de bon lieu a
-quelque chose de plus noble que celle qui se trouve en un homme de
-petite extraction. Les esprits de telles gens sont d’ordinaire
-difficiles à manier, et beaucoup ont une austérité si épineuse, qu’elle
-n’est pas seulement fâcheuse, mais préjudiciable. Le bien est un grand
-ornement aux dignités, qui sont tellement relevées par le lustre
-extérieur, qu’on peut dire hardiment que de deux personnes dont le
-mérite est égal, celle qui est la plus aisée en ses affaires est
-préférable à l’autre, étant certain qu’il faut qu’un pauvre magistrat
-ait l’ame d’une trempe bien forte, si elle ne se laisse quelquefois
-amollir par la considération de ses intérêts. Aussi l’expérience nous
-apprend que les riches sont moins sujets à concussion que les autres, et
-que la pauvreté contraint un officier à être fort soigneux du revenu du
-sac.» (Chap. IV, sect. I.)
-
-Il est clair par ce passage, assez peu digne d’ailleurs d’un grand
-ministre, que l’auteur du Testament qu’on a cité craint qu’un magistrat
-sans bien et sans naissance n’ait pas assez de noblesse d’ame pour être
-incorruptible. On veut donc en vain s’autoriser du témoignage d’un
-ministre de France pour prouver qu’il ne faut point de vertu en France.
-Le cardinal de Richelieu, tyran quand on lui résistait, et méchant
-parcequ’il avait des méchants à combattre, pouvait bien, dans un
-ministère qui ne fut qu’une guerre intestine de la grandeur contre
-l’envie, détester la vertu qui aurait combattu ses violences; mais il
-était impossible qu’il l’écrivît: et celui qui a pris son nom, ne
-pouvait (tout malavisé qu’il est quelquefois) l’être assez pour lui
-faire dire que la vertu n’est bonne à rien.
-
-Je n’ai assurément nulle envie, en réfutant cette erreur, de décrier le
-livre célèbre où elle se trouve. Je suis loin de rabaisser un ouvrage
-dont on n’a jusqu’à présent critiqué que ce qu’il y a de bon; un ouvrage
-où à côté de cent paradoxes, il y a cent vérités profondes, exprimées
-avec énergie; un ouvrage où les erreurs même sont respectables,
-parcequ’elles partent d’un esprit libre, et d’un cœur plein des droits
-du genre humain. Je prétends seulement faire voir que, dans une
-monarchie tempérée par les lois, et surtout par les mœurs, il y a plus
-de vertu que l’auteur ne croit, et plus d’hommes qui lui ressemblent.
-
-Si feu milord Bolingbroke m’avait montré sa huitième lettre sur
-l’Histoire, où la passion lui fait dire que «le gouvernement de son pays
-est composé d’un roi sans éclat, de nobles sans indépendance, et de
-communes sans liberté», je l’aurais prié de retrancher cette phrase dont
-le fond n’est pas vrai, et dont l’antithèse n’est pas juste; et de ne
-pas donner aux lecteurs lieu de croire que, dans ses écrits, le
-mécontent entraînait trop loin le philosophe.
-
-Le traducteur du lord Bolingbroke veut encore s’inscrire en faux contre
-ce que j’ai rapporté du célèbre archevêque de Cambrai, Fénélon. Il veut
-parler apparemment de ces vers que l’archevêque fit dans sa vieillesse:
-
- Jeune, j’étais trop sage[414],
- Et voulais trop savoir, etc.
-
-Je puis protester que le marquis de Fénélon son neveu, ambassadeur en
-Hollande, me les dit à La Haye en 1741. Il y avait dans la chambre un
-homme très connu qui pourrait s’en souvenir; c’est en présence du même
-homme que M. de Fénélon me montra le manuscrit original du _Télémaque_.
-J’écrivis les vers en question sur mes tablettes, et je les possède
-copiés dans un ancien manuscrit tout de la même main. M. de Fénélon me
-dit que ces vers étaient une parodie d’un air de Lulli: je ne sais pas
-encore sur quel air ils ont été faits; mais tout ce que je sais, c’est
-qu’il est très utile de nous dire tous les jours à nous-mêmes, à nous
-qui disputons avec tant de chaleur sur des bagatelles, sur des
-difficultés puériles, que le grand archevêque de Cambrai reconnut, vers
-la fin de sa vie, la vanité des disputes sur des objets plus sérieux.
-
-Le traducteur de Bolingbroke me fait un reproche non moins injuste sur
-le cardinal Mazarin. «Ce n’est pas par les vaudevilles, dit-il, qu’il le
-faut juger.» Non, sans doute; et ce n’est ni sur les vaudevilles, ni sur
-les satires qu’il faut juger personne, c’est sur les faits avérés. Or,
-je voudrais bien savoir où ce traducteur a vu que le cardinal Mazarin
-_trouva la France dans le plus grand embarras_. Quand il fut premier
-ministre, il la trouva triomphante par la valeur du grand Condé et par
-celle des Suédois. La paix de Vestphalie lui fit un honneur qu’on ne
-peut lui ravir: mais les traités heureux sont le fruit des campagnes
-heureuses. Cette paix était retardée quand nos prospérités étaient
-interrompues; elle se fit quand Turenne fut maître de la Bavière, et
-quand Kœnigsmarck prenait Prague. Ce n’est que les armes à la main
-qu’on force une nation à céder une province: encore l’acquisition de
-l’Alsace nous coûta-t-elle environ six millions d’aujourd’hui.
-
-Ce traducteur dit que les belles années de Louis XIV furent celles où
-l’esprit de Mazarin régnait encore. Est-ce donc l’esprit de Mazarin qui
-conquit la Franche-Comté, et les villes de Flandre qu’il avait rendues?
-Est-ce l’esprit de Mazarin qui fit construire cent vaisseaux de ligne,
-lui qui, dans huit ans d’une administration paisible, avait laissé la
-marine dépérir? Est-ce l’esprit de Mazarin qui réforma les lois qu’il
-ignorait, et les finances qu’il avait pillées? Croit-on, pour avoir
-traduit milord Bolingbroke, savoir mieux l’histoire de mon pays que moi?
-Je la sais mieux que milord Bolingbroke, parcequ’il était de mon devoir
-de l’étudier. Je n’ai eu nulle affection particulière, et la vérité a
-été mon seul objet; non cette vérité de détails qui ne caractérisent
-rien, qui n’apprennent rien, qui ne sont bons à rien, mais cette vérité
-qui développe le génie du maître, de la cour, et de la nation. L’ouvrage
-pouvait être beaucoup meilleur, mais il ne pouvait être fait dans une
-vue meilleure.
-
-J’apprends qu’on se plaint que j’ai omis plusieurs écrivains dans la
-liste de ceux qui ont servi à faire fleurir les arts dans le beau siècle
-de Louis XIV. Je n’ai pu parler que de ceux dont les écrits sont
-parvenus à ma connaissance dans la retraite où j’étais[415].
-
-J’apprends que plusieurs protestants me reprochent d’avoir trop peu
-respecté leur secte; j’apprends que quelques catholiques crient que j’ai
-beaucoup trop ménagé, trop plaint, trop loué les protestants. Cela ne
-prouve-t-il pas que j’ai gardé mon caractère, que je suis impartial?
-
- «Est modus in rebus; sunt certi denique fines,
- Quos ultra citraque nequit consistere rectum.»
- HOR., lib. I, sat. I.
-
-
-FIN DU SUPPLÉMENT
-AU SIÈCLE DE LOUIS XIV.
-
-
-
-
-TABLE
-
-DES MATIÈRES DU SECOND VOLUME
-
-DU SIÈCLE DE LOUIS XIV.
-
-
-CHAP. XVIII. Guerre mémorable pour la succession à la monarchie
-d’Espagne. Conduite des ministres et des généraux jusqu’en 1703, _page_
-1.--Ligue contre la maison de France, 2.--Le ministère de France perd
-sa supériorité, 4.--Le prince Eugène, 7.--Premiers progrès du prince
-Eugène, 8.--Le maréchal de Villeroi commande, 10.--Échec de Chiari,
-11.--Le maréchal de Villeroi pris dans Crémone, 12.--Crémone surpris
-et repris, 13.--Duc de Vendôme en Italie, 15.--Duc de Savoie contre la
-France, 16.--Portugal contre la France, 17.--Les alliés traitent avec
-le roi de Maroc, 18.--Marlborough, ibid.--Avantages des alliés contre
-la France, 19.--Bataille de Fridlingen, 24.--Le marquis de Villars
-proclamé maréchal de France par les soldats, ibid.--Villars gagne
-une bataille à Hochstedt, 25.--Bataille de Spire, 26.--L’électeur de
-Bavière demande pour son malheur un autre général que Villars, 28.
-
-CHAP. XIX. Perte de la bataille de Bleinheim ou d’Hochstedt, et ses
-suites, 29.--Marlborough fait changer la fortune, ibid.--Combat de
-Donavert, 30.--Bataille d’Hochstedt, 31.--Fautes, ibid.--Tallard,
-32.--Marsin, ibid.--Maréchal de Tallard pris, son fils tué,
-33.--Suite de cette bataille, 36.--Récompenses données à Marlborough,
-37.--L’archiduc Charles, depuis empereur, va à Londres, 39.--Puissants
-secours que l’Angleterre lui donne, ibid.
-
-CHAP. XX. Pertes en Espagne: pertes des batailles de Ramillies et de
-Turin, et leurs suites, 40.--Prise de Gibraltar, ibid.--Les Anglais
-prennent le royaume de Valence et la Catalogne, 42.--Belle aventure du
-comte Péterborough, ibid.--Disgraces des Français devant Barcelone,
-43.--Bataille de Cassano, 44.--Ramillies, 45.--Paroles de Louis
-XIV, 46.--Duc de La Feuillade, 47.--Préparatifs immenses et perdus,
-48.--Bruits ridicules, 49.--Grandes fautes, 50.--Duc d’Orléans,
-ibid.--Causes de la défaite devant Turin, 53.
-
-CHAP. XXI. Suite des disgraces de la France et de l’Espagne. Louis
-XIV envoie son principal ministre demander la paix. Bataille de
-Malplaquet perdue, etc., 54.--Les Français perdent toute l’Italie,
-ibid.--L’empereur fait sentir sa puissance, ibid.--Grandes pertes de
-Louis XIV, 55.--Il résiste de tous côtés, 56.--L’archiduc Charles
-proclamé roi d’Espagne, 57.--On propose d’envoyer Philippe V en
-Amérique, 58.--Philippe V rentré dans Madrid, 59.--Les frontières
-du côté du Dauphiné toujours négligées, 61.--La Provence sauvée,
-62.--Louis XIV envoie le prétendant en Écosse avec une flotte,
-ibid.--Le prétendant aborde et revient, 64.--Le duc de Bourgogne
-commande les armées, 65.--Défaite à Oudenarde, 66.--Siège de Lille,
-67.--L’armée de France sans succès et sans union, 68.--L’empereur
-Joseph Iᵉʳ force le pape à reconnaître Charles son frère roi d’Espagne,
-69.--Grande détresse de la France, 71.--Funestes effets de l’hiver de
-1709, 72.--Louis XIV demande la paix, 73.--Les Hollandais deviennent
-fiers, ibid.--Prétentions des Hollandais, 74.--Le roi leur envoie
-un négociateur, 75.--Humiliation de Louis XIV, 77.--Propositions
-insultantes faites à Louis XIV, ibid.--Résolution de Louis XIV,
-78.--Action honorable du maréchal de Boufflers, ibid.
-
-CHAP. XXII. Louis XIV continue à demander la paix et à se défendre. Le
-duc de Vendôme affermit le roi d’Espagne sur le trône, 84.--Victoire
-du maréchal Du Bourg, ibid.--Offres de Louis XIV, ibid.--Congrès
-de Gertruidenberg, 85.--Bataille de Saragosse, 86.--L’empereur
-Joseph Iᵉʳ, heureux et puissant, ibid.--Philippe V obligé de fuir
-encore, 87.--L’Espagne désolée, 88.--Philippe V presque abandonné,
-ibid.--Philippe V solidement rétabli, 90.--Intrigues à la cour de
-Londres, causes d’un grand changement, 91.--Une petite cause produit de
-très grands changements, 92.--Changements à la cour de Londres, mais
-non encore dans le royaume, 93.--Prise de Rio-Janeiro, 97.
-
-CHAP. XXIII. Victoire du maréchal de Villars à Denain. Rétablissement
-des affaires. Paix générale, 97.--Les affaires changent en Angleterre,
-ibid.--Suspension d’armes entre la France et l’Angleterre, 99.--État
-désastreux de la France, ibid.--Mort du duc de Vendôme, 100.--Le
-maréchal de Villars sauve la France, 101.--Combat de Denain, et
-prospérités, ibid.--Le prince Eugène et le maréchal de Villars signent
-la paix, 107.--La France assure les droits des princes d’Allemagne,
-108.--Terme de _sujet_ employé mal à propos, ibid.--Réponse ridicule
-attribuée mal à propos à Louis XIV, 109.--Traités accomplis, 110.--Le
-roi d’Espagne soumet les Catalans, 111.
-
-CHAP. XXIV. Tableau de l’Europe depuis la paix d’Utrecht jusqu’à
-la mort de Louis XIV, 115.--Dans la guerre de 1701, parents contre
-parents, ibid.--Changements en Europe opérés par la paix d’Utrecht,
-116.--La reine Anne eût voulu que son frère lui succédât,
-117.--Anecdote singulière, 118.
-
-CHAP. XXV. Particularités et anecdotes du règne de Louis XIV, 121.--Il
-faut se défier des anecdotes, ibid.--Ses premières amours, sujet
-de plusieurs méchants livres, 123.--Comment il se formait l’esprit
-et le goût, 124.--Traductions imprimées sous son nom, 125.--Son
-discours au parlement, ibid.--Un curé a l’impertinence de vouloir
-abolir les spectacles, 126.--Louis XIV, ainsi que Louis XIII, danse
-en public, 128.--Opéra introduit en France, 129.--Quel était l’homme
-au masque de fer, 130.--Mort du masque de fer, 132.--Fête de Vaux,
-133. Belle action de Fouquet inutile, 136.--Dissimulation de Louis
-XIV peu honorable, ibid.--Colbert, persécuteur de Fouquet, 137.--Le
-chancelier Séguier méchant, 138.--Mazarin beaucoup plus coupable
-que Fouquet, ibid.--Arrêt contre Fouquet, 139.--Saint-Évremond,
-141.--Splendeur de la cour, 142.--Intrigues du roi avec sa belle-sœur,
-143.--Galanteries, 144.--Fêtes magnifiques, ibid.--Devise du soleil
-assez ridicule, 145.--Fous de cour, divertissement honteux, 149.--Le
-légat vient demander pardon, 151.--Autre fête, ibid.--Querelles des
-pairs, 152.--Habits à brevet, ibid.--Magnificence et ordre dans sa
-maison, 153.--Présents et pensions aux gens de lettres de l’Europe,
-154.--Maison bâtie à Florence de ses libéralités, 156.
-
-CHAP. XXVI. Suite des particularités et anecdotes, 159.--Racine est
-cause que Louis XIV ne danse plus sur le théâtre, 160.--Mariage du
-comte de Lauzun avec la petite-fille de Henri IV, 162.--Mis en prison
-pour ce mariage, 164.--Mademoiselle de Kéroual va gouverner le roi
-d’Angleterre, 169.--On croit Madame, sœur de Charles II, empoisonnée,
-ibid.--Indiscrétion de Turenne, cause des malheurs de Madame, et de
-tous ces bruits odieux, 171.--Origine des fréquents empoisonnements
-dont on se plaignit alors, 173.--Prétendus sortiléges, 175.--Maréchal
-de Luxembourg à la Bastille, 177.--On croit la reine d’Espagne, nièce
-de Louis XIV, empoisonnée, 180.--Plus de filles d’honneur chez la
-reine, 182.--Trois femmes se disputent le cœur de Louis XIV, 183.
-
-CHAP. XXVII. Suite des particularités et anecdotes, 185.--Mort de
-mademoiselle de Fontange, ibid.--Faveur de madame de Maintenon,
-ibid.--Faux bruits réfutés, 187.--Fêtes brillantes, ibid.--Dernières
-années de madame de Montespan, 188.--Mort du grand Condé,
-ibid.--Mariage de Louis XIV avec madame de Maintenon, 189.--Son
-histoire, 190.--L’illustre Racine assez faible pour mourir de douleur
-de ce qu’il a un peu déplu au roi, 197.--Vanité des grandeurs
-démontrée par l’exemple de madame de Maintenon, 200.--Le roi attaqué
-de la fistule, 201.--Mort de la dauphine de Bavière, 202.--_Esther_
-et _Athalie_, ibid.--La duchesse de Bourgogne joue la comédie,
-204.--Louis XIV voit mourir presque toute sa famille, 206.--Soupçons de
-poison et calomnies, 207.
-
-CHAP. XXVIII. Suite des anecdotes, 210.--Le jésuite Le Tellier
-flétrit la fin de ce règne, ibid.--Dernière maladie du roi, 211.--Il
-meurt avec courage, sans ostentation, 212.--Ses dernières paroles
-au dauphin, 213.--Moins regretté qu’il ne devait l’être, 214.--Sa
-réputation, 215.--Sa conduite et ses paroles, 216.--Son bon goût,
-ibid.--Paroles mémorables, 217.--Écrits de sa main où il rend compte de
-sa conduite, 218.--Conseils à son petit-fils, roi d’Espagne, 223.--Sa
-politesse, 227.--Amusements, 229.--Sagesse, circonspection et bonté,
-230.--Amour des louanges, mais envie de les mériter, 231.--Indulgence,
-ibid.--Galanterie singulière, 232.--Le maréchal de La Feuillade lui
-érige une statue, 233.
-
-CHAP. XXIX. Gouvernement intérieur. Justice. Commerce. Police.
-Lois. Discipline militaire. Marine, etc., 237.--Son assiduité au
-travail, 238.--Finances. Libéralités au peuple, ibid.--Hôpitaux,
-239.--Chemins, ibid.--Commerce, ibid.--Ports, 240.--Compagnies,
-ibid.--Encouragements dans le commerce maritime, 241.--Injustice envers
-Colbert, 242.--Manufactures, 245.--Gobelins, Savonnerie, glaces, etc.,
-ibid.--Sedan, Aubusson, etc., etc., 246.--Paris embelli, 247.--Police,
-ibid.--Bâtiments, 248.--Munificence envers Bernini, 250.--Perrault
-fait mieux que Bernini, 251.--Fondations, 252.--Lois, 253.--Beaux
-jugements rendus par Louis XIV, ibid.--Duels abolis, 254.--Réglements
-militaires, 255.--Artillerie, 256.--Ordre de Saint-Louis, 258.--Hauteur
-de Louis XIV avec l’Angleterre, 259.--Nouveaux ports, 260.--Marine,
-ibid.--Colonies, 261.--Mémoires de tous les intendants pour
-l’instruction du dauphin, duc de Bourgogne, 262.--Ce que fit Louis XIV,
-et ce qui restait à faire, 263.--Changements heureux dans la nation,
-266.--Plus de politesse et d’agréments qu’auparavant, 268.--Aisance
-générale, 269.--Paris centre des arts, ibid.
-
-CHAP. XXX. Finances et réglements, 271.--Colbert, ibid.--Peu
-d’intelligence alors dans la nation, 273.--Défense au parlement de
-faire des remontrances avant l’enregistrement, 274.--Édit de 1666
-enregistré à la chambre des comptes et à la cour des aides, 276.--Abus,
-ibid.--Colbert ne peut faire tout le bien qu’il veut, 279.--Traitants,
-ibid.--Le Pelletier, contrôleur-général, 280.--Meubles d’argent
-proscrits, 281.--Réformes nuisibles, ibid.--La guerre appauvrit
-toujours, 282.--Capitation, 283.--Dixième, 284.--Chamillart, ministre,
-285.--Desmarets, ministre, 286.--Combien d’argent dans le royaume,
-290.--Industrie, vraie richesse, 291.--Culture, 292.
-
-CHAP. XXXI. Des sciences, 295.--Sorciers, 301.--Superstitions,
-302.--Philosophie nécessaire, ibid.
-
-CHAP. XXXII. Des beaux-arts, 303.--Éloquence, 304.--Jean de Lingendes,
-ibid.--Balzac, 305.--Voiture, 306.--Vaugelas, ibid.--Patru,
-ibid.--Le duc de La Rochefoucauld, ibid.--Pascal, 307.--Bourdaloue,
-ibid.--Bossuet, 308.--Fénélon, 310.--La Bruyère, 313.--Bayle,
-314.--Pellisson, ibid.--Saint-Réal, 315.--Le grand Corneille,
-ibid.--Racine, 317.--Molière, 319.--Boileau, 320.--La Fontaine,
-321.--Quinault, ibid.--La Motte, 322.--Rousseau, ibid.
-
-CHAP. XXXIII. Suite des arts, 328.--Musique, ibid.--Lulli,
-ibid.--Architecture, 329.--Peinture, 330.--Académie de peintres
-français à Rome, 331.--Sculpture, ibid.--Médailles, ibid.--Gravures,
-332.--Chirurgie, ibid.
-
-CHAP. XXXIV. Des beaux-arts en Europe du temps de Louis XIV,
-334.--Pourquoi ce siècle est celui de Louis XIV, 335.--Milton,
-ibid.--Dryden, 336.--Pope, ibid.--Addison, 337.--Newton, 338.--Locke
-bien au-dessus de Platon, 340.--Hevelius, 341.--Munificence singulière
-de Louis XIV envers Hevelius, ibid.--Leibnitz, ibid.
-
-CHAP. XXXV. Affaires ecclésiastiques. Disputes mémorables,
-344.--Évêques non prêtres, ibid.--Don gratuit, 345.--Richesses du
-clergé, 346.--Usage du clergé dans ses subsides, 349.--Anciennes
-maximes du clergé, 350.--Conduite du roi avec le clergé, 352.--Des
-libertés de l’Église gallicane, ibid.--De la régale, 354.--Autrefois
-les rois donnaient tous les bénéfices, ibid.--Résistance de l’évêque
-de Pamiers, 355.--Grand-vicaire traîné sur la claie en effigie,
-357.--Fameuse assemblée du clergé, 358.--La France prête à se séparer
-de Rome, 359.--Les quatre propositions, 360.--Innocent XI, ennemi de
-Louis XIV, 361.--Réforme du clergé, 363.--Superstitions supprimées en
-partie, ibid.
-
-CHAP. XXXVI. Du calvinisme au temps de Louis XIV, 365.--Pourquoi
-y a-t-il toujours eu des querelles théologiques? ibid.--Origine
-des sectes du seizième siècle, 367.--Ces sectes bannies des états
-monarchiques, 368.--Pourquoi établies en France, 369.--Édit de Nantes,
-370.--Séditions des réformés, 371.--Nouvelles guerres civiles des
-réformés, 372.--Édit de grace aux réformés, 374.--Richelieu veut enfin
-réunir les deux religions, ibid.--Réformés protégés par Colbert,
-376.--Louis XIV excité contre eux, 377.--Petits enfants convertis,
-379.--Mesures du gouvernement, ibid.--Pellisson convertit pour de
-l’argent, 380.--Prédicants roués, 381.--Les huguenots s’enfuient,
-382.--Dragonnades, 383.--Lettre apostolique de Louvois, 384.--Édit
-de Nantes révoqué, 385.--Peuples, argent, manufactures, transportés,
-386.--Prisons et galères, 388.--Rebelles et prophètes, 391.--Prophètes
-verriers, 393.--Ministre roué, 394.--Prophètes assassins, 395.--L’abbé
-de La Bourlie, ibid.--Guerres des fanatiques, 396.--Un garçon boulanger
-fait la guerre à Louis XIV, 397.--Le garçon boulanger traite avec le
-maréchal de Villars, 398.--Fureur singulière, 399.--Conspiration des
-prophètes, 400.--Prophètes réfugiés à Londres proposent de ressusciter
-un mort, 401.
-
-CHAP. XXXVII. Du jansénisme, 402.--Jansénisme moins turbulent que le
-calvinisme, ibid.--Baïus inintelligible, 403.--Rome se moque de Baïus,
-404.--Molina visionnaire, ibid.--Procès à Rome pour ses visions,
-405.--Ni les plaideurs ni les juges ne s’entendent, 406.--Jansénius
-tout comme Baïus, ibid.--Arnauld digne de ne point entrer dans ces
-querelles, 407.--Les cinq propositions aussi ridicules que cinq cents
-autres, 408.--Tracasseries plus ridicules encore, 409.--Disputes
-insensées, 410.--Arnauld persécuté, 411.--Formulaire à des filles,
-412.--Grand miracle d’un œil guéri, 413.--Jésuites font aussi leurs
-miracles, ibid.--Lettres provinciales, chef-d’œuvre, 414.--Ce
-chef-d’œuvre brûlé, 415.--Religieuses enlevées, ibid.--Paix de Clément
-IX, 416.--Port-Royal, 417.--Assemblées jansénistes, 418.--Cas de
-conscience aussi ridicule que tout ce que dessus, 419.--Port-Royal
-démoli, 420.--Quesnel, 421.--Quesnel prisonnier et délivré,
-422.--Contrat des jansénistes avec la Bourignon, 423.--Projet fou des
-jansénistes, ibid.--Le Tellier, confesseur du roi, fourbe, insolent, et
-factieux, 425.--Le Tellier, fripon, 426.--Madame de Maintenon, faible
-et bigote autant qu’ambitieuse, 427.--Autorité royale employée par les
-jésuites, 428.--Bulle dressée par eux, 429.--Bulle qui met tout en
-désordre, ibid.--Le jésuite Le Tellier en horreur, 430.--Changement
-dans les affaires, 432.--Bulle méprisée, ibid.--Le système de Lass fait
-oublier la bulle, 433.--Pacification apparente, 435.--Singulier concile
-d’Embrun, 436.--Convulsionnaires, 437.--Décadence des jésuites, 439.
-
-CHAP. XXXVIII. Du quiétisme, 441.--Madame Guyon extravagante,
-ibid.--Lacombe, directeur de la Guyon, ibid.--Madame Guyon enfermée
-à Vincennes, 446.--Marie d’Agréda, plus folle que la Guyon, regardée
-comme sainte, ibid.--Fénélon persécuté pour aimer Dieu, 447.--Très
-mauvais procédé de Bossuet, 443.--Pape Innocent XII juge cette
-inintelligible dispute, 449.--Fausses anecdotes, 450.--Louis XIV peu
-content des idées de Fénélon sur le gouvernement, 451.--Moines de
-Rome juges de Fénélon et de Bossuet, 452.--L’archevêque de Cambrai se
-soumet, ibid.--Fénélon détrompé enfin des sottes disputes, 453.
-
-CHAP. XXXIX. Disputes sur les cérémonies chinoises. Comment ces
-querelles contribuèrent à faire proscrire le christianisme de la Chine,
-460.--Christianisme en Chine, 461.--Dominicains contre jésuites en
-Chine, 462.--Procès de la Chine en cour de Rome, ibid.--Contradictions
-impertinentes au sujet de la Chine, 463.--Culte d’un seul Dieu plus
-ancien à la Chine qu’ailleurs, 464.--Disputes ridicules en Sorbonne
-sur la Chine, 465.--Chine déclarée hérétique par la Sorbonne,
-ibid.--Un Maigrot, nommé évêque d’une province chinoise, critique
-l’empereur, 466.--Tournon, légat à la Chine, renvoyé, 467.--L’empereur
-Young-tching, le meilleur des princes, 468.--Belles actions
-d’Young-tching, 469.--Il proscrit poliment la religion chrétienne,
-ibid.--Missionnaires chassés poliment, 470.--Belle mercuriale aux
-missionnaires, 471.--Grands maux occasionnés par ces missionnaires,
-ibid.--Sagesse des Asiatiques en un point, 472.--Miracle ridicule, ibid.
-
-SUPPLÉMENT AU SIÈCLE DE LOUIS XIV, 475.
-
-Préface du nouvel Éditeur, 477.
-
-Lettre à M. Roques, 481.
-
-Première partie, 493.
-
-Seconde partie, 532.
-
-Troisième partie, 550.
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
-NOTES:
-
-[1] Plus connu comme homme d’état sous le nom de Clarendon: il a laissé
-une _Histoire des guerres civiles d’Angleterre sous Charles Iᵉʳ_, et
-plusieurs autres ouvrages de politique. K.
-
-[2] On lui déclara, lorsqu’il se proposait d’aller voir à Milan son
-gendre Philippe V, qu’il ne serait reçu que comme un de ses courtisans,
-et que le roi d’Espagne ne pourrait, sans manquer à sa dignité,
-l’admettre à sa table. K.
-
-[3] Voyez les _Mémoires_ manuscrits de Dangeau; on les cite ici
-parceque ce fait rapporté par eux a été souvent confirmé par le
-maréchal de La Feuillade, gendre du secrétaire d’état Chamillart. Louis
-XIV n’avait que trois ans plus que Louvois; à la mort de Mazarin le
-roi avait vingt-trois ans; Louvois en avait vingt, et était, depuis
-plusieurs années, adjoint de son père dans la place de ministre de la
-guerre.
-
-[4] Le maréchal de Berwick rapporte, dans ses Mémoires, que Louis XIV
-l’ayant consulté sur un plan imaginé par Chamillart, pour la campagne
-de 1708, et dont l’exécution devait être confiée au maréchal, il
-n’eut pas de peine à en faire voir le ridicule au roi, qui ne put
-s’empêcher de lui dire en riant: «Chamillart croit en savoir beaucoup
-plus qu’aucun général, mais il n’y entend rien du tout.» Cependant
-Chamillart resta encore ministre; et, dans la même campagne, Louis
-XIV l’envoya en Flandre pour prononcer entre le duc de Vendôme et le
-maréchal de Berwick, sur les moyens d’empêcher la prise de Lille. K.
-
-[5] Le compilateur des _Mémoires de madame de Maintenon_ dit que,
-vers la fin de la guerre précédente, le marquis de Nangis, colonel du
-régiment du roi, lui disait qu’on ne pourrait empêcher la désertion de
-ses soldats qu’en fesant casser la tête aux déserteurs. Remarquez que
-le marquis, depuis le maréchal de Nangis, ne fut colonel de ce régiment
-qu’en 1711.
-
-[6] Par les instructions à moi envoyées, et puisées dans le dépôt des
-affaires étrangères, il est évident que le prince Eugène était déjà
-parti en 1683, et que le marquis de La Fare s’est mépris dans ses
-Mémoires, quand il fait partir les deux princes de Conti avec le prince
-Eugène; ce qui a induit les historiens en erreur.
-
-Il y eut alors plusieurs jeunes seigneurs de la cour qui écrivirent aux
-princes de Conti des lettres indécentes, dans lesquelles ils manquaient
-de respect au roi, et d’égards pour madame de Maintenon, qui n’était
-encore que favorite. Les lettres furent interceptées, et ces jeunes
-gens disgraciés pour quelque temps.
-
-Le compilateur des _Mémoires de Maintenon_ est le seul qui avance que
-le duc de La Rocheguion dit à son frère, le marquis de Liancourt:
-«Mon frère, si on intercepte votre lettre, vous méritez la mort.»
-Premièrement, on ne mérite point la mort parcequ’une lettre coupable
-est interceptée, mais parcequ’on l’a écrite: secondement, on ne mérite
-point la mort pour avoir écrit des plaisanteries. Il parut bien que
-ces seigneurs, qui tous rentrèrent en grace, ne méritaient point la
-mort. Tous ces prétendus discours qu’on débite avec légèreté dans le
-monde, et qui sont ensuite recueillis par des écrivains obscurs et
-mercenaires, sont indignes de croyance.
-
-[7] L’auteur, qui dans sa jeunesse eut l’honneur de le voir souvent, a
-droit d’assurer que c’était là son caractère. La Beaumelle, qui insulte
-les maréchaux de Villeroi et de Villars, et tant d’autres, dans ses
-notes du _Siècle de Louis XIV_, parle ainsi de feu M. le maréchal de
-Villeroi, page 102, tome III des _Mémoires de madame de Maintenon_:
-«Villeroi le fastueux, qui amusait les femmes avec tant de légèreté,
-et qui disait à ses gens avec tant d’arrogance: A-t-on mis de l’or
-dans mes poches?» Comment peut-il attribuer, je ne dis pas à un grand
-seigneur, mais à un homme bien élevé, ces paroles qu’on attribuait
-autrefois à un financier ridicule? Comment peut-il parler de tant
-d’hommes du siècle passé, du ton d’un homme qui les aurait vus? et
-comment peut-on écrire si insolemment de telles indécences, de telles
-faussetés, et de telles sottises?
-
-[8] Voyez les _Mémoires de Dangeau_.
-
-On chantait à la cour, à Paris, et dans l’armée:
-
- Français, rendez grace à Bellone.
- Votre bonheur est sans égal;
- Vous avez conservé Crémone,
- Et perdu votre général.
-
-
-[9] Voyez tome XVI, pages 372, 362, 397. B.
-
-[10] Voltaire a mis en vers ces paroles: voyez, tome XII, le troisième
-de ses _Discours sur l’homme_. B.
-
-[11] Tout ceci doit se trouver dans les _Mémoires du maréchal de
-Villars_, manuscrits; j’y ai lu ces détails. Le premier tome imprimé
-de ces Mémoires est absolument de lui; les deux autres sont d’une main
-étrangère et un peu différente.
-
-On voit, par les dépêches du maréchal, combien il avait à souffrir de
-la cour de Bavière: «Peut-être valait-il mieux lui plaire que de le
-bien servir. Ses gens en usent ainsi. Les Bavarois, les étrangers, tous
-ceux qui l’ont volé, friponné au jeu, livré à l’empereur, ont fait avec
-lui leur fortune, etc.»
-
-Il entend par ces mots, _livré à l’empereur_, une intrigue que les
-ministres de l’électeur de Bavière formaient alors pour faire sa paix
-avec l’Autriche dans le temps que la France combattait pour lui.--Voyez
-ma note sur les _Mémoires_ de Villars, tome XIX, page 219. B.
-
-[12] Voyez chap. XXXVI. B.
-
-[13] Reboulet assure que l’empereur Léopold fit ériger cette pyramide:
-on le crut en effet en France; le maréchal de Villars, en 1707, envoya
-cinquante maîtres pour la détruire; on ne trouva rien. Le continuateur
-de Thoyras, qui n’a écrit que d’après les journaux de La Haye,
-suppose cette inscription, et propose même de la changer en faveur
-des Anglais. Elle fut imaginée en effet par des Français réfugiés
-oisifs. Il était très commun alors, et il l’est encore aujourd’hui,
-de donner ses imaginations ou des contes populaires pour des vérités
-certaines. Autrefois les mémoires manquaient à l’histoire, aujourd’hui
-la multiplicité des mémoires lui nuit. Le vrai est noyé dans un océan
-de brochures.--Le continuateur de Thoyras dont parle Voltaire est
-David Durand, auteur des onzième et douzième volumes de l’_Histoire
-d’Angleterre_, in-4º. Les dix premiers sont de Rapin Thoyras. B.
-
-[14] Reboulet dit que la chancellerie allemande donnait aux rois le
-titre de _Dilection_; mais c’est celui des électeurs.
-
-[15] En 1740.--Cette place est restée aux Anglais à la paix de 1748,
-à celle de 1763, et enfin à celle de 1783, après avoir essuyé un long
-blocus. Une armée combinée d’Espagnols et de Français, commandée par
-M. le duc de Crillon, qui venait de prendre Minorque, se préparait, en
-1782, à tenter une attaque contre Gibraltar du côté de la mer; mais
-les batteries flottantes destinées à en détruire les défenses furent
-brûlées par les boulets rouges de la place. K.
-
-[16] L’histoire de Reboulet appelle ce prince chef des factieux, comme
-s’il eût été un Espagnol révolté contre Philippe V.
-
-[17] C’était, à la vérité, un comte de Revontlau, né en Danemark, qui
-commandait au combat de Calcinato; mais il n’y avait que des troupes
-impériales.
-
-La Beaumelle dit à ce sujet, dans ses _Notes sur l’Histoire du Siècle
-de Louis XIV_, que «les Danois ne valent pas mieux ailleurs que chez
-eux.» Il faut avouer que c’est une chose rare de voir un tel homme
-outrager ainsi toutes les nations.
-
-[18] Voyez les _Mémoires de Feuquières_.
-
-[19] Sous le nom de Frédéric: voyez ma note, tome XXIV, page 358. B.
-
-[20] Le duc de Bavière était père de ce jeune prince, appelé par
-Charles II au trône d’Espagne, et mort à Bruxelles. L’électeur, dans
-son manifeste contre l’empereur, dit, en parlant de la mort de son
-fils, «qu’il avait succombé à un mal qui avait souvent sans péril
-attaqué son enfance, avant qu’il eût été déclaré l’héritier de Charles
-II.» Il ajoutait que «l’étoile de la maison d’Autriche avait toujours
-été funeste à ceux qui s’étaient opposés à sa grandeur.» Une accusation
-directe eût peut-être été moins insultante que cette terrible ironie.
-Le duc de Bavière, en se séparant de l’empire pour s’unir à un prince
-en guerre avec l’empire, donnait un prétexte à l’empereur. Louis XIV
-avait traité avec autant de dureté le duc de Lorraine et l’électeur
-palatin, et il avait moins d’excuses. K.
-
-[21] Dans l’histoire de Reboulet, il est dit qu’il eut cette
-souveraineté dès l’an 1700; mais alors il n’avait que la vice-royauté.
-
-[22] On tint à Madrid, au nom de l’archiduc, plusieurs conseils où
-furent appelés les hommes les plus distingués de son parti. Le marquis
-de Ribas, secrétaire d’état sous Charles II, y assista. C’était lui qui
-avait dressé le testament de ce prince en faveur de Philippe V. Des
-cabales de cour l’avaient fait disgracier. On lui proposa de déclarer
-que le testament avait été supposé; mais il ne voulut consentir à
-aucune déclaration qui pût affaiblir l’autorité de cet acte: ni les
-menaces ni les promesses ne purent l’ébranler. K.
-
-[23] Berwick avait commandé avec succès en Espagne pendant l’année
-1704. Des intrigues de cour le firent rappeler. Le maréchal de Tessé
-demandait un jour à la jeune reine pourquoi elle n’avait pas conservé
-un général dont les talents et la probité lui auraient été si utiles.
-«Que voulez-vous que je vous dise? répondit-elle; c’est un grand
-diable d’Anglais, sec, qui va toujours tout droit devant lui.» Dans
-la campagne que termina la bataille d’Almanza, Berwick était instruit
-de l’état de l’armée alliée, et de ses projets, par un officier
-général portugais qui, persuadé que l’alliance du roi de Portugal avec
-l’empereur était contraire à ses vrais intérêts, le trahissait par
-esprit de patriotisme. (_Mémoires de Berwick._) K.
-
-[24] Voltaire a rapporté ailleurs (voyez tome XXXIX, page 247) une
-lettre écrite à Berwick, sur la victoire d’Almanza. B.
-
-[25] L’armée du duc d’Orléans prit aussi Saragosse; lorsque les troupes
-françaises parurent à la vue de la ville, on fit accroire au peuple
-que ce camp qu’il voyait n’était pas un objet réel, mais une apparence
-causée par un sortilége: le clergé se rendit processionnellement sur
-les murailles pour exorciser ces fantômes; et le peuple ne commença à
-croire qu’il était assiégé par une armée réelle, que lorsqu’il vit les
-houssards abattre quelques têtes. (_Mémoires de Berwick._) K.
-
-[26] Le respect pour la vérité dans les plus petites choses oblige
-encore de relever le discours que le compilateur des _Mémoires de
-madame de Maintenon_ fait tenir par le roi de Suède, Charles XII, au
-duc de Marlborough: «Si Toulon est pris, je l’irai reprendre.» Ce
-général anglais n’était point auprès du roi de Suède dans le temps du
-siége. Il le vit dans Alt-Ranstadt en avril 1707, et le siége de Toulon
-fut levé au mois d’août. Charles XII, d’ailleurs, ne se mêla jamais de
-cette guerre; il refusa constamment de voir tous les Français qu’on
-lui députa. On ne trouve, dans les _Mémoires de Maintenon_, que des
-discours qu’on n’a ni tenus ni pu tenir; et on ne peut regarder ce
-livre que comme un roman mal digéré.
-
-[27] Entre autres Reboulet, page 233 du tome VIII. Il fonde ses
-soupçons sur ceux du chevalier de Forbin. Celui qui a donné au public
-tant de mensonges, sous le titre de _Mémoires de madame de Maintenon_,
-et qui fit imprimer, en 1752, à Francfort, une édition frauduleuse
-du _Siècle de Louis XIV_, demande, dans une des notes, qui sont ces
-historiens qui ont prétendu que la reine Anne était d’intelligence avec
-son frère. _C’est un fantôme_, dit-il. Mais on voit ici clairement que
-ce n’est point un fantôme, et que l’auteur du _Siècle de Louis XIV_
-n’avait rien avancé que la preuve en main: il n’est pas permis d’écrire
-l’histoire autrement.
-
-[28] Telle est l’histoire qu’un libraire, nommé Van-Duren, fit écrire
-par le jésuite La Motte, réfugié en Hollande sous le nom de La Hode,
-continuée par La Martinière; le tout sur les prétendus Mémoires d’un
-comte de...., secrétaire d’état. Les _Mémoires de madame de Maintenon_,
-encore plus remplis de mensonges, disent, tome IV, page 119, que les
-assiégeants jetaient dans la ville des billets conçus en ces termes:
-«Rassurez-vous, Français, la Maintenon ne sera pas votre reine; nous
-ne lèverons pas le siége. On croira, ajoute-t-il, que Louis, dans
-la ferveur du plaisir que lui donnait la certitude d’une victoire
-inattendue, offrit ou promit le trône à madame de Maintenon.» Comment,
-dans _la ferveur_ de l’impertinence, peut-on mettre sur le papier ces
-nouvelles et ces discours des halles? comment cet insensé a-t-il pu
-pousser l’effronterie jusqu’à dire que le duc de Bourgogne trahit le
-roi son grand-père, et fit prendre Lille par le prince Eugène, de peur
-que madame de Maintenon ne fût déclarée reine?
-
-[29] On peut voir les détails de cette campagne dans les _Mémoires de
-Berwick_; mais il faut les lire avec précaution. Berwick était dans
-l’armée, mais humilié de servir sous Vendôme, et presque toujours d’un
-avis contraire au sien. Vendôme, fatigué des contradictions qu’il
-éprouvait, semblait avoir perdu, pendant cette campagne, son activité
-et ses talents. Louis XIV envoya deux fois Chamillart à l’armée comme
-un arbitre entre les généraux.
-
-Durant le siége de Lille, Marlborough écrivit au maréchal de Berwick,
-son neveu, pour qu’il proposât à Louis XIV d’entamer une négociation
-pour la paix avec les députés de Hollande, le prince Eugène, et lui.
-On crut à la cour que cette proposition était la suite des inquiétudes
-de Marlborough sur le succès du siége de Lille, et on obligea le duc
-de Berwick à faire une réponse négative. Marlborough aimait beaucoup
-la gloire et l’argent, et il pouvait alors desirer la paix comme
-le meilleur moyen de mettre sa fortune en sûreté, et d’ajouter une
-autre espèce de gloire à sa réputation militaire, qui ne pouvait plus
-croître. Bientôt après il s’opposa de toutes ses forces à cette paix
-qu’il avait desirée, parceque la guerre lui était devenue nécessaire
-pour soutenir son crédit dans sa patrie. K.
-
-[30] Le marquis d’O.
-
-[31] Ce furent des officiers au service de Hollande qui firent ce coup
-hardi. Presque tous étaient des Français que la révocation fatale de
-l’édit de Nantes avait forcés de choisir une nouvelle patrie; ils
-prirent la chaise du marquis de Beringhen pour celle du dauphin,
-parcequ’elle avait l’écusson de France. L’ayant enlevé, ils le firent
-monter à cheval; mais comme il était âgé et infirme, ils eurent la
-politesse en chemin de lui chercher eux-mêmes une chaise de poste. Cela
-consuma du temps. Les pages du roi coururent après eux, le premier
-écuyer fut délivré; et ceux qui l’avaient enlevé furent prisonniers
-eux-mêmes; quelques minutes plus tard ils auraient pris le dauphin, qui
-arrivait après Beringhen avec un seul garde.
-
-[32] L’histoire de l’ex-jésuite La Motte, rédigée par La Martinière,
-dit que Chamillart fut destitué du ministère des finances en 1703, et
-que la voix publique y appela le maréchal d’Harcourt. Les fautes de cet
-historien sont sans nombre.
-
-[33] Pour bien juger Desmarets, il faut lire le Mémoire qu’il présenta
-au régent pour lui rendre compte de son administration: ce Mémoire fait
-regretter que ce prince ne l’ait pas laissé à la tête des finances. K.
-
-[34] C’est ce que l’auteur tient de la bouche de vingt personnes qui
-les entendirent parler ainsi à Lille, après la prise de cette ville.
-Cependant il se peut que ces expressions fussent moins l’effet d’une
-fierté grossière que d’un style laconique assez en usage dans les
-armées.
-
-[35] Voyez les _Mémoires de Torci_, tome III, page 2; ils ont confirmé
-tout ce qui est avancé ici.
-
-[36] L’auteur des _Mémoires de madame de Maintenon_ dit, pages 92 et
-93 du tome V, que «le duc de Marlborough et le prince Eugène gagnèrent
-Heinsius», comme si Heinsius avait eu besoin d’être gagné. Il met dans
-la bouche de Louis XIV, au lieu des belles paroles qu’il prononça en
-plein conseil, ces mots bas et plats: _Alors comme alors_. Il cite
-l’auteur du _Siècle de Louis XIV_, et le reprend d’avoir dit que «Louis
-XIV fit afficher sa lettre circulaire dans les rues de Paris.» Nous
-avons confronté toutes les éditions du _Siècle de Louis XIV_; il n’y
-a pas un seul mot de ce que cite cet homme, pas même dans l’édition
-subreptice qu’il fit à Francfort en 1752.--Cette note de Voltaire est
-de 1756. B.
-
-[37] Cet endroit mérite d’être éclairci. L’auteur célèbre de l’_Esprit
-des lois_ dit que l’honneur est le principe des gouvernements
-monarchiques, et la vertu le principe des gouvernements républicains.
-
-Ce sont là des idées vagues et confuses qu’on a attaquées d’une manière
-aussi vague, parceque rarement on convient de la valeur des termes,
-rarement on s’entend. L’honneur est le désir d’être honoré, d’être
-estimé: de là vient l’habitude de ne rien faire dont on puisse rougir.
-La vertu est l’accomplissement des devoirs, indépendamment du désir de
-l’estime; de là vient que l’honneur est commun, la vertu rare.
-
-Le principe d’une monarchie ou d’une république n’est ni l’honneur
-ni la vertu. Une monarchie est fondée sur le pouvoir d’un seul; une
-république est fondée sur le pouvoir que plusieurs ont d’empêcher
-le pouvoir d’un seul. La plupart des monarchies ont été établies
-par des chefs d’armées, les républiques par des citoyens assemblés.
-L’honneur est commun à tous les hommes, et la vertu rare dans tout
-gouvernement. L’amour-propre de chaque membre d’une république veille
-sur l’amour-propre des autres; chacun voulant être maître, personne
-ne l’est; l’ambition de chaque particulier est un frein public, et
-l’égalité règne.
-
-Dans une monarchie affermie, l’ambition ne peut s’élever qu’en plaisant
-au maître, ou à ceux qui gouvernent sous le maître. Il n’y a dans ces
-premiers ressorts ni honneur ni vertu, de part ni d’autre; il n’y a
-que de l’intérêt. La vertu est en tout pays le fruit de l’éducation
-et du caractère. Il est dit dans l’_Esprit des lois_ qu’il faut plus
-de vertu dans une république: c’est, en un sens, tout le contraire:
-il faut beaucoup plus de vertu dans une cour pour résister à tant de
-séductions. Le duc de Montausier, le duc de Beauvilliers, étaient
-des hommes d’une vertu très austère. Le maréchal de Villeroi joignit
-des mœurs plus douces à une probité non moins incorruptible. Le
-marquis de Torci a été un des plus honnêtes hommes de l’Europe, dans
-une place où la politique permet le relâchement dans la morale. Les
-contrôleurs-généraux Le Pelletier et Chamillart passèrent pour être
-moins habiles que vertueux.
-
-Il faut avouer que Louis XIV, dans cette guerre malheureuse, ne fut
-guère entouré que d’hommes irréprochables; c’est une observation très
-vraie et très importante dans une histoire où les mœurs ont tant de
-part.--Voyez, dans ce volume, le _Supplément au Siècle de Louis XIV_,
-troisième partie. B.
-
-[38] Dans le livre intitulé _Mémoires du maréchal de Berwick_, il
-est dit que le maréchal de Berwick fit cette retraite. C’est ainsi
-que tant de mémoires sont écrits. On trouve dans ceux de madame de
-Maintenon, par La Beaumelle, tome V, page 99, que les alliés accusèrent
-le maréchal de Villars de «s’être blessé lui-même, et que les Français
-lui reprochèrent de s’être retiré trop tôt.» Ce sont deux impostures
-ridicules. Ce général avait reçu un coup de carabine au-dessous du
-genou, qui lui fracassa l’os, et qui le fit boiter toute sa vie. Le roi
-lui envoya le sieur Maréchal, son premier chirurgien, qui seul empêcha
-qu’on lui coupât la cuisse. C’est ce que je tiens de la bouche de M. le
-maréchal de Villars et de ce chirurgien célèbre: c’est ce que tous les
-officiers ont su; c’est ce que M. le duc de Villars daigne me confirmer
-par ses lettres. Il n’oppose que le mépris aux sottises insolentes et
-calomnieuses de La Beaumelle.--Les _Mémoires de Berwick_, dont parle
-M. de Voltaire, ne sont pas le même ouvrage que nous avons cité dans
-nos notes. Le maréchal de Berwick défendit le Dauphiné et la Provence
-contre le duc de Savoie pendant les campagnes de 1709, 1710, 1711, et
-1712, avec beaucoup de succès, et malgré une grande infériorité de
-forces. Ces campagnes, pendant lesquelles il n’y eut aucune action
-d’éclat, lui ont fait plus d’honneur auprès des militaires que la
-victoire d’Almanza et la prise de Barcelone, et l’ont placé, dans
-l’opinion des hommes éclairés, fort au-dessus de plusieurs généraux qui
-ont eu des succès plus brillants. Il fut envoyé en Flandre, après la
-bataille de Malplaquet, pour faire lever le siége de Mons: entreprise
-qu’il ne trouva point impraticable: c’est ce qui a trompé l’auteur
-des faux _Mémoires de Berwick_. M. de Voltaire ne parle point de ces
-campagnes de Dauphiné; mais il avait passé sa jeunesse chez les princes
-de Vendôme et chez le maréchal de Villars, qui n’aimaient pas le
-maréchal de Berwick. K.--Les _Mémoires de Berwick_, 1737, deux volumes
-in-12, sont de l’abbé Margon. Les véritables _Mémoires de Berwick_ ont
-été publiés en 1778: voyez tome XIX, page 20. B.
-
-[39] Voyez la note précédente. K.
-
-[40] On assure qu’après la bataille, Philippe V n’ayant point de lit,
-le duc de Vendôme lui dit: «Je vais vous faire donner le plus beau
-lit sur lequel jamais roi ait couché»; et il fit faire un matelas des
-étendards et des drapeaux pris sur les ennemis.
-
-[41] Voyez, sur ce passage, une petite dissertation de La Harpe, dans
-son _Lycée, ou Cours de littérature_ (_Philosophie du dix-huitième
-siècle_, livre II, chap. II). B.
-
-[42] Le marquis de Torci l’appelle, dans ses _Mémoires, ministre
-prédicant_: il se trompe; c’est un titre qu’on ne donne qu’aux
-presbytériens. Henri Sacheverel, dont il est question, était docteur
-d’Oxford, et du parti épiscopal. Il avait prêché dans la cathédrale de
-Saint-Paul l’obéissance absolue aux rois et l’intolérance. Ces maximes
-furent condamnées par le parlement; mais ses invectives contre le parti
-de Marlborough le furent bien davantage.
-
-[43] _Mémoires de Torci_, tome III, page 33.
-
-[44] Le lord Bolingbroke rapporte dans ses lettres qu’alors il y avait
-de grandes cabales à la cour de Louis XIV; il ne doute pas, tome
-II, page 244, «qu’il ne se formât dans sa cour d’étranges projets
-d’ambition particulière:» il en juge par un discours que lui tinrent
-depuis à souper les ducs de La Feuillade et de Mortemar: «Vous auriez
-pu nous écraser, pourquoi ne l’avez-vous pas fait?» Bolingbroke, malgré
-ses lumières et sa philosophie, tombe ici dans le défaut de quelques
-ministres, qui croient que tous les mots qu’on leur dit signifient
-quelque chose. On connaît assez l’état de la cour de France, et celui
-de ces deux ducs, pour savoir qu’il n’y avait, du temps de la paix
-d’Utrecht, ni desseins, ni factions, ni aucun homme en situation de
-rien entreprendre.
-
-[45] Le congrès d’Utrecht s’ouvrit le 29 janvier 1712. B.
-
-[46] Le maréchal de Villars eut à Versailles une partie de
-l’appartement qu’avait occupé Monseigneur, et le roi vint l’y voir.
-L’auteur des _Mémoires de Maintenon_, qui confond tous les temps, dit,
-tome V, page 119 de ces Mémoires, que le maréchal de Villars arriva
-dans les jardins de Marli, et que le, roi lui ayant dit «qu’il était
-très content de lui», le maréchal, se tournant vers les courtisans,
-leur dit: «Messieurs, au moins vous l’entendez.» Ce conte, rapporté
-dans cette occasion, ferait tort à un homme qui venait de rendre de si
-grands services. Ce n’est pas dans ces moments de gloire qu’on fait
-ainsi remarquer aux courtisans que le roi est content. Cette anecdote
-défigurée est de l’année 1711. Le roi lui avait ordonné de ne point
-attaquer le duc de Marlborough. Les Anglais prirent Bouchain. On
-murmurait contre le maréchal de Villars. Ce fut après cette campagne
-de 1711 que le roi lui dit qu’il était content; et c’est alors qu’il
-pouvait convenir à un général d’imposer silence aux reproches des
-courtisans, en leur disant que son souverain était satisfait de sa
-conduite, quoique malheureuse.
-
-Ce fait est très peu important; mais il faut de la vérité dans les
-plus petites choses.--On voit, par des lettres écrites dans ce
-temps-là, qu’à la première nouvelle du combat de Denain, on regardait
-généralement à la cour cette affaire comme un léger avantage auquel la
-vanité du maréchal de Villars voulait donner de l’importance. K.
-
-[47] Ces renonciations ne peuvent devenir obligatoires que par la
-sanction des seuls vrais intéressés, les peuples. K.
-
-[48] La reine Anne envoya au mois d’août son secrétaire d’état, le
-vicomte de Bolingbroke, consommer la négociation. Le marquis de Torci
-fait un très grand éloge de ce ministre, et dit que Louis XIV lui fit
-l’accueil qu’il lui devait. En effet il fut reçu à la cour comme un
-homme qui venait donner la paix; et lorsqu’il vint à l’Opéra, tout le
-monde se leva pour lui faire honneur: c’est donc une grande calomnie,
-dans les _Mémoires de Maintenon_, de dire, page 115 du tome V: «Le
-mépris que Louis XIV témoigna pour milord Bolingbroke ne prouve point
-qu’il l’ait eu au nombre de ses pensionnaires.» Il est plaisant de voir
-un tel homme parler ainsi des plus grands hommes.
-
-[49] L’empereur Joseph II vient de s’affranchir de ce ridicule tribut,
-et de faire démolir les fortifications de presque toutes les places de
-la barrière. K.
-
-[50] L’_Abrégé chronologique_ de Hénault. K.--Voyez tome XXVI, page
-326. B.
-
-[51] Jamais le lord Stair ne parla au roi qu’en présence du secrétaire
-d’état Torci, qui a dit n’avoir jamais entendu un discours si déplacé.
-Ce discours aurait été bien humiliant pour Louis XIV, quand il fit
-cesser les ouvrages de Mardick.
-
-[52] Dans l’_Essai sur les mœurs_, etc., chap. CLXXVII
-(tome XVIII, page 253).
-
-[53] Cette ville de Xativa fut rasée en 1707, après la bataille
-d’Almanza. Philippe V fit bâtir sur ses ruines une autre ville qu’on
-nomme à présent _San Felipe_.
-
-[54] Les alliés ne firent de progrès en Espagne qu’à l’aide du parti
-qui y subsistait en faveur de la maison d’Autriche. Ce parti s’était
-formé pendant la vie de Charles II, et les fautes du ministère de
-Philippe V lui donnèrent des forces. Il était impossible qu’il n’y
-eût des cabales dans la cour d’un roi étranger à l’Espagne, jeune,
-incapable de gouverner par lui-même: et il était impossible d’empêcher
-ces cabales de dégénérer en conspirations et en partis. Peut-être
-cependant eût-on prévenu les suites funestes de ces cabales, si, au
-lieu d’abandonner son petit-fils aux intrigues de la princesse des
-Ursins, des ambassadeurs de France, des Français employés à Madrid,
-des ministres espagnols, Louis XIV lui eût donné pour guide un homme
-capable à-la-fois d’être ambassadeur, ministre, et général; assez
-supérieur à tous les préjugés pour n’en blesser aucun inutilement;
-assez au-dessus de la vanité pour ne faire aucune parade de son
-pouvoir, et se borner à être utile en secret; assez modeste pour cacher
-à la haine des Espagnols pour les étrangers le bien qu’il ferait à leur
-pays; un homme enfin dont le nom, respecté dans l’Europe, en imposât
-à la jalousie nationale. Cet homme existait en France; mais madame de
-Maintenon trouvait qu’il n’avait pas une véritable piété.
-
-La nation castillane montra un attachement inébranlable pour Philippe
-V. Lorsque les troupes de l’archiduc traversèrent la Castille, elles
-la trouvèrent presque déserte; le peuple fuyait devant elles, cachait
-ses vivres pour n’être pas obligé de leur en vendre; les soldats
-qui s’écartaient étaient tués par les paysans. Les courtisanes de
-Madrid se rendirent en foule au camp des Anglais et des Allemands,
-dans l’intention d’y répandre le poison que les compagnons de Colomb
-avaient porté en Espagne. (_Mémoires de Saint-Philippe._) A peine
-sortis d’une ville, les partisans de l’archiduc entendaient le bruit
-des réjouissances que le peuple fesait en l’honneur de Philippe.
-Mais la nation aragonaise penchait pour l’archiduc. La haine entre
-les deux nations semblait s’être réveillée. Les Espagnols des deux
-partis montrèrent dans cette guerre le même caractère qu’ils avaient
-déployé dans leurs guerres contre les Carthaginois et les Romains. La
-domination de Rome, des Goths, et des Maures, la révolution dans la
-religion et dans le gouvernement, ne l’avaient point changé. Plusieurs
-villes se défendirent comme Sagonte et comme Numance; mais, comme dans
-ces anciennes époques, nulle réunion entre les différents cantons, nul
-effort suivi et combiné: cette force de caractère ne se montrait que
-quand ils étaient attaqués, et alors elle devenait indomptable.
-
-Les Catalans furent dépouillés de leurs priviléges; heureusement ces
-prétendus priviléges n’étaient que des droits accordés aux villes
-et aux riches aux dépens des campagnes et du peuple. Depuis leur
-destruction, l’industrie de cette nation s’est ranimée; l’agriculture,
-les manufactures, le commerce, ont fleuri; et l’orgueil de la victoire
-a ordonné ce que, dans un temps plus éclairé, un gouvernement paternel
-eût voulu faire. K.
-
-[55] En 1751, 1752, 1753, ce chapitre n’était que le vingt-troisième.
-Cette différence vient de ce qu’alors le chapitre Iᵉʳ comprenait
-l’_Introduction_, et _Des états de l’Europe avant Louis XIV_, dont, en
-1756, Voltaire forma deux chapitres, les CLXV et CLXVI de son _Essai
-sur l’histoire générale_ (aujourd’hui, sauf les changements, chapitres
-I et II du _Siècle de Louis XIV_). Le chapitre XXIII des éditions de
-1751, 1752 et 1753, devenu, en 1756, le chapitre CLXXXVII de l’_Essai_,
-subit alors de grands changements. Une partie de ce qui le composait
-servit pour le chapitre CLXXIX, qui, en 1768, forma une partie du
-chapitre III du _Précis du Siècle de Louis XV_: voyez ce chapitre, tome
-XXI. B.
-
-[56] On lit ainsi dans l’édition originale et dans toutes les autres.
-Je pense que c’est par mégarde que Voltaire a laissé, en 1751, imprimer
-_près de succomber_; car, en 1764, il dit, dans son édition de
-Corneille (voyez tome XXXV, page 138): «_Près de_ veut un substantif.»
-On a pu remarquer que devant un verbe il écrivait toujours _prêt de_.
-C’était l’usage de son temps. Il a changé: aujourd’hui l’on dit _près
-de_ et _prêt à_. B.
-
-[57] On appelle généralement du nom de Flandre les provinces des
-Pays-Bas qui appartiennent à la maison d’Autriche, comme on appelle les
-sept Provinces-Unies la Hollande.
-
-[58] Dès 1748, Voltaire avait publié des _Anecdotes sur Louis XIV_, qui
-sont dans le tome XXXIX, page 3 et suiv. B.
-
-[59] Voyez les deux Mémoires de Louis XIV rapportés dans ce volume
-(chapitre XXVIII).
-
-[60] Anne d’Autriche s’était prononcée contre ce mariage. Voltaire a
-rapporté ses paroles tome XIX, page 338. B.
-
-[61] Cette anecdote est accréditée par les _Mémoires de La Porte_,
-page 255 et suivantes. On y voit que le roi avait de l’aversion pour
-le cardinal; que ce ministre, son parrain et surintendant de son
-éducation, l’avait très mal élevé, et qu’il le laissa souvent manquer
-du nécessaire. Il ajoute même des accusations beaucoup plus graves,
-et qui rendraient la mémoire du cardinal bien infâme; mais elles ne
-paraissent pas prouvées, et toute accusation doit l’être.
-
-[62] Cette galanterie et quelques imprudences dans sa conduite
-furent la cause et des malheurs qu’elle éprouva sous le gouvernement
-de Richelieu, et des bruits injurieux répandus contre elle par les
-frondeurs. Richelieu voulait la perdre, et il eût réussi, sans
-la fidélité et le courage de ses amis et de quelques uns de ses
-domestiques. On trouve, dans des _Mémoires_ non imprimés du duc de La
-Rochefoucauld, qu’elle avait formé le projet de se retirer à Bruxelles:
-quoique très jeune, il était à la tête de ce complot, et s’était chargé
-de l’enlever et de la conduire. K.--Il s’agit, dans cette note, de la
-première partie des _Mémoires de La Rochefoucauld_, qui n’a vu le jour
-qu’en 1817. B.
-
-[63] Ces paroles, fidèlement recueillies, sont dans tous les Mémoires
-authentiques de ce temps-là: il n’est permis ni de les omettre, ni d’y
-rien changer dans aucune histoire de France.
-
-L’auteur des _Mémoires de Maintenon_ s’avise de dire au hasard
-dans sa note: «Son discours ne fut pas tout-à-fait si beau, et ses
-yeux en dirent plus que sa bouche.» Où a-t-il pris que le discours
-de Louis XIV ne fut pas tout-à-fait si beau, puisque ce furent là
-ses propres paroles? Il ne fut ni plus ni moins beau: il fut tel
-qu’on le rapporte.--Voltaire l’a encore rapporté dans le chapitre
-LVII de son _Histoire du parlement_; voyez tome XXII, page 275. B.
-
-[64] Le cardinal de Richelieu avait déjà donné des ballets, mais ils
-étaient sans goût, comme tout ce qu’on avait eu de spectacles avant
-lui. Les Français, qui ont aujourd’hui porté la danse à la perfection,
-n’avaient, dans la jeunesse de Louis XIV, que des danses espagnoles,
-comme la sarabande, la courante, la pavane, etc.
-
-[65] Voltaire, qui approuve ici la danse de Louis XIV, cite, chapitre
-XXVI, les vers de Racine (dans _Britannicus_), et dit que «le poëte
-réforma le monarque.» B.
-
-[66] Ce passage de Voltaire sur le masque de fer fournit au P. Griffet
-le sujet du quatorzième chapitre de son _Traité des différentes sortes
-de preuves qui servent à établir la vérité de l’histoire_. Le jésuite
-penche à croire que le masque de fer était le duc de Vermandois. Voyez,
-sur le masque de fer, tome XXVI, pages 311-18. B.
-
-[67] Un fameux chirurgien, gendre du médecin dont je parle, et qui a
-appartenu au maréchal de Richelieu, est témoin de ce que j’avance;
-et M. de Bernaville, successeur de Saint-Mars, me l’a souvent
-confirmé.--Voyez le _Dictionnaire philosophique_, article ANA,
-ANECTODES. K.
-
-[68] Voyez mes notes, tome XXVI, pages 311 et 318. B.
-
-[69] Ceci a été écrit en 1750.--Cette note se trouve dans les
-éditions de 1768, in-8º, et de 1769, in-4º; c’est dans l’édition de
-1752 du _Siècle de Louis XIV_ qu’avait été ajoutée l’anecdote du
-pêcheur. Le personnage _très digne de foi_, dont parle Voltaire, est
-Riousse, ancien commissaire des guerres à Cannes: voyez, ci-après, le
-_Supplément au Siècle de Louis XIV_, première partie. B.
-
-[70] Les comptes qui le prouvent étaient à Vaux, aujourd’hui Villars,
-en 1718, et doivent y être encore. M. le duc de Villars, fils du
-maréchal, confirme ce fait. Il est moins singulier qu’on ne pense.
-Vous voyez, dans les _Mémoires de l’abbé de Choisi_, que le marquis
-de Louvois lui disait, en lui parlant de Meudon: «Je suis sur le
-quatorzième million.»
-
-[71] Dans l’édition de 1768 du _Siècle de Louis XIV_, Voltaire disait:
-«Le plus ardent et le plus implacable de ses persécuteurs était _le
-chef de ses juges_, le chancelier Michel Le Tellier.» Cette phrase fut
-reproduite en 1769, dans l’édition in-4º; mais Voltaire signala son
-erreur, en 1770, dans l’article ANA des _Questions sur l’Encyclopédie_
-(voyez tome XXVI, page 319), et la corrigea dans l’édition de 1775. B.
-
-[72] Voyez ma note, tome XIX, page 79. B.
-
-[73] J’ai retrouvé depuis cette même particularité dans Saint-Évremond.
-
-[74] Voyez les _Mémoires de Gourville_.
-
-[75] Racine assure, dans ses _Fragments historiques_, que le roi dit
-chez mademoiselle de La Vallière: «S’il avait été condamné à mort, je
-l’aurais laissé mourir.» S’il prononça ces paroles, on ne peut les
-excuser: elles paraissent trop dures et trop ridicules.
-
-[76] M. Delort, dans son _Histoire de la détention des philosophes_,
-etc., 1829, in-8º, dit, tome Iᵉʳ, page 52, que Fouquet mourut à
-Pignerol le 23 mars 1680. Voyez aussi ma note, tome XXVI, page 319. B.
-
-[77] Voyez _Gui Patin_ et les Mémoires du temps.--Voici ce que Gui
-Patin écrivait le 7 février 1662: «La chambre de justice a donné
-un arrêt considérable contre un partisan nommé Boislève, ci-devant
-intendant des finances; on avait saisi ses beaux meubles, et on avait
-avis d’une bonne somme d’argent qui lui appartenait. Un sien frère,
-ci-devant conseiller de la cour, aujourd’hui évèque d’Avranches, et,
-de plus, grand fourbe, est intervenu prétendant revendiquer lesdits
-meubles, et l’argent aussi, comme s’ils lui appartenaient; il en a fait
-un serment, dont la fausseté fut aussitôt découverte par M. Talon;
-ensuite de quoi les meubles et l’argent furent trouvés, et déclarés
-bien saisis, et l’évêque condamné à une amende de douze mille livres
-parisis.» La livre parisis valait une livre cinq sous tournois. B.
-
-[78] Le vrai nom est Du Plessis Bellière ou Belière. B.
-
-[79] Voyez tome XXXVI, page 384. B.
-
-[80] Non dans la Place Royale, comme le dit l’_Histoire de La Hode_,
-sous le nom de La Martinière.
-
-[81] Mort en 1680. B.
-
-[82] Voyez tome XXXVIII, page 435. B.
-
-[83] Dans la _Vie de Molière_: voyez tome XXXVIII, page 431. B.
-
-[84] Ces vers sont déjà cités dans les _Anecdotes_ imprimées en 1748:
-voyez tome XXXIX, page 7. B.
-
-[85] Voyez ma note, tome XVI, page 35. B.
-
-[86] Voyez tome XXII, page 277. B.
-
-[87] Ces profusions faites avec l’argent du peuple étaient une
-véritable injustice, et certes un beaucoup plus grand péché, excepté
-aux yeux des jésuites, que ceux qu’il pouvait commettre avec ses
-maîtresses. Cette foule de charges inutiles, d’abus de tout genre, a
-fait un mal plus durable. Une grande partie de ces abus a subsisté
-long-temps, et subsiste même encore, quoique aucun des princes qui lui
-ont succédé n’ait hérité de son goût pour le faste. K.
-
-[88] Une _Liste de quelques gens de lettres français vivants en 1662,
-composée, par ordre de M. Colbert, par M. Chapelain_, a été imprimée,
-en 1726, dans le tome second des _Mémoires de littérature, par le P.
-Desmolets_; et la même année, dans les _Mélanges de littérature de
-Chapelain_. Un _Mémoire des gens de lettres célèbres en France, par
-M. Costar_, est aussi imprimé dans le tome second des _Mémoires_ de
-Desmolets; c’est là que Chapelain est appelé: «Le premier poëte du
-monde pour l’héroïque.» M. Peignot a publié des _Documents authentiques
-et détails curieux sur les dépenses de Louis XIV, en bâtiments et
-châteaux royaux, en gratifications et pensions accordées aux savants,
-gens de lettres et artistes, depuis 1663_, etc., etc. Paris, 1827,
-in-8º. B.
-
-[89] Boileau Despréaux n’est sur aucune liste de gratifications et
-pensions avant 1674; il reçut alors 2000 fr. Racine et Quinault
-touchaient alors chacun 800 fr. Racine n’avait eu que 600 fr. en 1663,
-en même temps que l’on donnait 3000 fr. à Chapelain. Les libéralités du
-roi s’étendaient aussi dans les pays étrangers. «A l’égard de celles
-qui se distribuaient à Paris, dit Charles Perrault, elles se portèrent,
-la première année, chez tous les gratifiés par le commis du trésorier
-des bâtiments, dans des bourses de soie d’or, les plus propres du
-monde; la seconde année, dans des bourses de cuir. Comme toutes
-choses ne peuvent pas demeurer au même état, et vont naturellement en
-dépérissant, les années suivantes il fallut aller recevoir soi-même
-les pensions chez le trésorier, en monnaie ordinaire. Les années
-bientôt eurent quinze et seize mois; et, quand on déclara la guerre à
-l’Espagne, une grande partie de ces gratifications s’amortirent.» B.
-
-[90] Le 17 avril. Il venait d’être reçu à l’académie française. Bussi
-sortit de la Bastille le 16 mai 1666, pour aller rétablir sa santé chez
-un maître chirurgien, mais sous la promesse de revenir à la Bastille
-dès qu’il serait rétabli. Cependant, le 10 août, il obtint de se
-retirer en Bourgogne. B.
-
-[91] Le _bec amoureux_ était celui de mademoiselle de La Vallière. B.
-
-[92] Voyez page 128. B.
-
-[93] Voltaire lui a donné place dans le chapitre XIII de
-l’_Ingénu_: voyez tome XXXIII, page 440. B.
-
-[94] Lauzun avait d’abord été connu sous le nom de marquis de
-Puyguilhem. On lit _Pégulin_ et _Péguilin_ dans la lettre de Gui Patin,
-du 21 décembre 1671. B.
-
-[95] La lettre du roi, contresignée Le Tellier, et qui annonce au
-gouverneur de Pignerol qu’on lui envoie Lauzun, est du 25 novembre
-1671. B.
-
-[96] L’origine de cette imputation, qu’on trouve dans tant
-d’historiens, vient du _Ségraisiana_. C’est un recueil posthume de
-quelques conversations de Ségrais, presque toutes falsifiées. Il est
-plein de contradictions; et l’on sait qu’aucun de ces ana ne mérite de
-créance.
-
-[97] On a imprimé, à la fin de ses Mémoires, une _Histoire des amours
-de Mademoiselle et de M. de Lauzun_. C’est l’ouvrage de quelque valet
-de chambre. On y a joint des vers dignes de l’histoire et de toutes les
-inepties qu’on était en possession d’imprimer en Hollande.
-
-On doit mettre au même rang la plupart des contes qui se trouvent dans
-les _Mémoires de madame de Maintenon_, faits par le nommé La Beaumelle:
-il y est dit qu’en 1681 un des ministres du duc de Lorraine vint,
-déguisé en mendiant, se présenter dans une église à Mademoiselle, lui
-montra une paire d’heures sur lesquelles il était écrit: «De la part du
-duc de Lorraine;» et qu’ensuite il négocia avec elle pour l’engager à
-déclarer le duc son héritier (tome II, page 204). Cette fable est prise
-de l’aventure vraie ou fausse de la reine Clotilde. Mademoiselle n’en
-parle point dans ses Mémoires, où elle n’omet pas les petits faits. Le
-duc de Lorraine n’avait aucun droit à la succession de Mademoiselle; de
-plus elle avait fait, en 1679, le duc du Maine et le comte de Toulouse
-ses héritiers.
-
-L’auteur de ces misérables Mémoires dit, page 207, que «le duc de
-Lauzun, à son retour, ne vit dans Mademoiselle qu’une fille brûlante
-d’un amour impur.» Elle était sa femme, et il l’avoue. Il est difficile
-d’écrire plus d’impostures dans un style plus indécent.
-
-[98] Lauzun est mort le 19 novembre 1723, à quatre-vingt-dix ans. B.
-
-[99] Voyez l’_Histoire de Madame Henriette d’Angleterre_, par madame la
-comtesse de La Fayette, page 171, édition de 1742.
-
-[100] Des fragments de diamant et de verre pourraient, par leurs
-pointes, percer une tunique des entrailles, et la déchirer: mais aussi
-on ne pourrait les avaler, et on serait averti tout d’un coup du danger
-par l’excoriation du palais et du gosier. La poudre impalpable ne peut
-nuire. Les médecins qui ont rangé le diamant au nombre des poisons
-auraient dû distinguer le diamant réduit en poudre impalpable du
-diamant grossièrement pilé.--Voyez tome XXIX, page 93. B.
-
-[101] Acte IV, scène 4. B.
-
-[102] Dans un recueil de pièces extraites du porte-feuille de M.
-Duclos, et imprimées en 1781, on trouve qu’un maître d’hôtel de
-Monsieur, nommé Morel, avait commis ce crime; qu’il en fut soupçonné;
-que Louis XIV le fit amener devant lui; que l’ayant menacé de le livrer
-à la rigueur des lois s’il ne disait pas la vérité, et lui ayant promis
-la liberté et la vie s’il avouait tout, Morel avoua son crime; que
-le roi lui ayant demandé si Monsieur était instruit de cet horrible
-complot, Morel lui répondit: «Non, il n’y aurait point consenti.» M.
-de Voltaire était instruit de cette anecdote; mais il n’a jamais voulu
-paraître croire à aucun empoisonnement, à moins qu’il ne fût absolument
-impossible d’en nier la réalité. Dans le même ouvrage que nous venons
-de citer, on donne pour garant de cette anecdote mademoiselle de La
-Chausseraie, amie subalterne de madame de Maintenon. On a demandé
-comment, quarante ans après cet événement, Louis XIV aurait confié des
-détails si affligeants à se rappeler, à une personne qui n’avait et
-ne pouvait avoir avec lui aucune liaison intime. Mais mademoiselle de
-La Chausseraie expliquait elle-même cette difficulté. Elle racontait
-que se trouvant seule avec le roi chez madame de Maintenon, qui était
-sortie pour quelques moments, Louis XIV laissa échapper des plaintes
-sur les malheurs où il s’était vu condamné; elle attribuait ces
-plaintes aux revers de la guerre de la succession, et cherchait à le
-consoler. «Non, dit le roi, c’est dans ma jeunesse, c’est au milieu
-de mes succès que j’ai éprouvé les plus grands malheurs;» et il cita
-la mort de Madame. Mademoiselle de La Chausseraie répondit par un
-lieu commun de consolation. «Ah! mademoiselle, dit le roi, ce n’est
-point cette mort, ce sont ses affreuses circonstances que je pleure;»
-et il se tut. Peu de temps après madame de Maintenon rentra; au bout
-de quelques moments de silence, le roi s’approcha de mademoiselle de
-La Chausseraie, et lui dit: «J’ai commis une indiscrétion que je me
-reproche; ce qui m’est échappé a pu vous donner des soupçons contre
-mon frère, et ils seraient injustes; je ne puis les dissiper que par
-une confidence entière:» et alors il lui raconta ce qu’on vient de
-lire. Nous avons appris ces détails d’un homme très digne de foi, qui
-les tient immédiatement des personnes qui avaient avec mademoiselle
-de La Chausseraie les relations les plus intimes. K.--Le recueil dont
-il est parlé dans cette note est celui de La Place, qui a pour titre:
-_Pièces intéressantes et peu connues, pour servir à l’histoire et à la
-littérature, par M. D. L. P._, 1781, in-12, qui a été réimprimé, et
-suivi de sept autres volumes dans l’édition de 1785. C’est à la page
-208 du tome Iᵉʳ, que se trouve ce qui concerne Madame Henriette. B.
-
-[103] Ce Glaser est cité comme _apothicaire_ empoisonneur, dans une
-lettre du 22 juillet 1676, de madame de Sévigné à sa fille...... Je
-ne sais si ce Glaser avait un autre rapport que celui du nom avec
-Christophe Glaser, qui, après avoir quitté la Suisse, sa patrie, vint à
-Paris, où il fut pharmacien ordinaire de Louis XIV. CL.
-
-[104] L’_Histoire de Louis XIV_, sous le nom de La Martinière, le nomme
-l’abbé de La Croix. Cette histoire, fautive en tout, confond les noms,
-les dates, et les événements.
-
-[105] François Gayet de Pitaval, mort en 1743: voyez, dans le présent
-volume, la seconde partie du _Supplément au Siècle de Louis XIV_. La
-Beaumelle prétend que l’expression avocat sans causes est un mot usé,
-et que Voltaire ne l’emploie que parceque Gayot de Pitaval «a donné
-lieu à l’ingénieux Fréron de découvrir le plagiat de: _Souvent un air
-de vérité_, etc.»: voyez la pièce de vers qui commence ainsi, tome XIV.
-et ma note. B.
-
-[106] L’_Histoire de Reboulet_ dit «que la duchesse de Bouillon fut
-décrétée de prise de corps, et qu’elle parut devant les juges avec
-tant d’amis, qu’elle n’avait rien à craindre, quand même elle eût été
-coupable.» Tout cela est très faux; il n’y eut point de décret de prise
-de corps contre elle, et alors nuls amis auraient pu la soustraire à la
-justice.
-
-[107] Tome XIX, page 267. B.
-
-[108] Selon une lettre du 27 janvier 1680, de Bussi Rabutin à La
-Rivière, rapportée par M. Dulaure, volume VII, page 227 de son
-_Histoire de Paris_ (seconde édition), le prêtre Le Sage dit un jour la
-messe sur le ventre d’une fille toute nue; mais ce n’était pas pour la
-rendre impuissante. CL.
-
-[109] Chapitre XVI, tome XIX, page 483 et suiv. B.
-
-[110] On voit, dans les _Mémoires de Saint-Philippe_, qu’on croyait en
-Espagne qu’elle avait averti Louis XIV de l’impuissance de Charles II,
-seul secret d’état dont cette reine infortunée pût être instruite. K.
-
-[111] Voyez ma note, tome XIX, page 518. B.
-
-[112] Le sonnet irrégulier de J. Hesnault, dont Voltaire cite le
-second quatrain, fut fait pour l’accident arrivé à mademoiselle de
-Guerchy, fille d’honneur de la reine, et maîtresse du duc de Vitry.
-Sa grossesse, dont elle fesait mystère, la mettant hors d’état
-d’accompagner la reine dans un voyage, mademoiselle de Guerchy eut
-recours à une sage-femme, nommée Constantin, qui, dans ses opérations
-pour la faire avorter, la blessa mortellement. Vitry envoya chercher
-un confesseur; et dès que le prêtre eut donné l’absolution, l’amant,
-pour abréger les souffrances de sa maîtresse, lui cassa la tête, puis
-s’enfuit en Bavière. La Constantin fut pendue en août 1660 (voyez la
-lettre de Gui Patin, du 12 octobre de cette année). Dans sa lettre du
-22 juin 1660, Gui Patin dit: «On fait ici grand bruit de la mort de
-mademoiselle de Guerchy... Le curé de Saint-Eustache a refusé sépulture
-au corps de cette dame: on dit qu’on l’a porté dans l’hôtel de Condé,
-et qu’il y a été mis dans la chaux, afin de le consumer plus tôt, et
-qu’on n’y puisse rien reconnaître si on venait à la visite.» Vitry
-obtint sa grâce lorsqu’il eut négocié le mariage de Monsieur avec la
-princesse de Bavière. B.
-
-[113] Les _Mémoires_ donnés sous le nom de _madame de Maintenon_
-rapportent qu’elle dit à madame de Montespan, en parlant de ses rêves:
-«J’ai rêvé que nous étions sur le grand escalier de Versailles: je
-montais, vous descendiez: je m’élevais jusqu’aux nues, vous allâtes à
-Fontevrault.» Ce conte est renouvelé d’après le fameux duc d’Épernon,
-qui rencontra le cardinal de Richelieu sur l’escalier du Louvre,
-l’année 1624. Le cardinal lui demanda s’il n’y avait rien de nouveau.
-«Non, lui dit le duc, sinon que vous montez, et je descends.» Ce conte
-est gâté en ajoutant que d’un escalier on s’éleva jusqu’aux nues. Il
-faut remarquer que dans presque tous les livres d’anecdotes, dans les
-_ana_, on attribue presque toujours à ceux qu’on fait parler des choses
-dites un siècle et même plusieurs siècles auparavant.
-
-[114] Il y a plus de vingt volumes dans lesquels vous verrez que
-la maison d’Orléans et la maison de Condé s’indignèrent de ces
-propositions; vous lirez que la princesse, mère du duc de Chartres,
-menaça son fils; vous lirez même qu’elle le frappa. Les _Anecdotes de
-la constitution_ rapportent sérieusement que le roi s’étant servi de
-l’abbé Dubois, sous-précepteur du duc de Chartres, pour faire réussir
-la négociation, cet abbé n’en vint à bout qu’avec peine, et qu’il
-demanda pour récompense le chapeau de cardinal. Tout ce qui regarde la
-cour est écrit ainsi dans beaucoup d’histoires.
-
-[115] Ces jardins n’existent plus. B.
-
-[116] Environ vingt mille de nos livres.
-
-[117] Le 11 décembre 1686, comme l’a dit Voltaire, tome XIX, page 8. B.
-
-[118] C’est au commencement du septième livre de l’_Histoire de la vie
-et actions de Louis de Bourbon, prince de Condé_, qui a eu plusieurs
-éditions, dont l’auteur m’est inconnu, et que la seconde édition de
-la _Bibliothèque historique de la France_, du P. Lelong (voyez ma
-note, tome XXX, page 200), attribue, sous le nº 24226, à Pierre Coste.
-L’ouvrage de P. Coste n’a que cinq livres, et est intitulé: _Histoire
-de Louis de Bourbon, second du nom, prince de Condé, premier prince du
-sang, par P***_, un volume in-12, qui a eu aussi plusieurs éditions. B.
-
-[119] C’est l’_Histoire du règne de Louis XIV, par Reboulet_, Avignon,
-1744, trois volumes in-4º. B.
-
-[120] Et non pas le chevalier de Forbin, comme le disent les _Mémoires
-de Choisi_. On ne prend pour confidents d’un tel secret que des
-domestiques affidés, et des hommes attachés par leur service à la
-personne du roi. Il n’y eut point d’acte de célébration: on n’en fait
-que pour constater un état; et il ne s’agissait ici que de ce qu’on
-appelle un mariage de conscience. Comment peut-on rapporter qu’après la
-mort de l’archevêque de Paris, Harlai, en 1695, près de dix ans après
-le mariage, «ses laquais trouvèrent dans ses vieilles culottes l’acte
-de célébration?» Ce conte, qui n’est pas même fait pour des laquais, ne
-se trouve que dans les _Mémoires de Maintenon_.
-
-[121] Madame de Maintenon, née le 27 novembre 1635, n’était que dans sa
-cinquante et unième année. B.
-
-[122] Il est dit, dans les prétendus _Mémoires de Maintenon_, tome I,
-page 216, «qu’elle n’eut long-temps qu’un même lit avec la célèbre
-Ninon Lenclos, sur les ouï-dire de l’abbé de Châteauneuf et de l’auteur
-du _Siècle de Louis XIV_.» Mais il ne se trouve pas un mot de cette
-anecdote chez l’auteur du _Siècle de Louis XIV_, ni dans tout ce
-qui nous reste de M. l’abbé de Châteauneuf. L’auteur des _Mémoires
-de Maintenon_ ne cite jamais qu’au hasard. Ce fait n’est rapporté
-que dans les _Mémoires du marquis de La Fare_, page 190, édition de
-Roterdam. C’était encore la mode de partager son lit avec ses amis;
-et cette mode, qui ne subsiste plus, était très ancienne, même à la
-cour. On voit dans l’_Histoire de France_ que Charles IX, pour sauver
-le comte de La Rochefoucauld des massacres de la Saint-Barthélemi, lui
-proposa de coucher au Louvre dans son lit; et que le duc de Guise et
-le prince de Condé avaient long-temps couché ensemble.--C’est dans un
-morceau _Sur Ninon de Lenclos_, publié en 1751 (voyez tome XXXIX, page
-404), que Voltaire dit que Ninon et mademoiselle d’Aubigné couchèrent
-ensemble quelques mois de suite. Dans une note du chant II de la
-_Henriade_, il est question de la proposition de Charles IX au comte de
-La Rochefoucauld. Voltaire en reparle encore dans son _Essai sur les
-guerres civiles_, imprimé dans le tome X, à la suite de la _Henriade_.
-B.
-
-[123] On peut, par vanité, ne point vouloir être gouvernante des
-enfants d’un particulier, et consentir à élever ceux d’un roi; mais le
-mot de scrupule est absurde; il ne peut rien y avoir de contraire aux
-principes de la morale à se charger de l’éducation d’un enfant quel
-qu’il soit. Le bâtard d’un roi et celui d’un particulier sont égaux
-devant la conscience. Cette lettre prouve que, même avant d’être à la
-cour, madame de Maintenon savait parler le langage de l’hypocrisie. K.
-
-[124] Voltaire distingue, comme on voit, les _Lettres des Mémoires de
-madame de Maintenon_, fabriqués par La Beaumelle. B.
-
-[125] L’auteur du roman des _Mémoires de madame de Maintenon_ lui fait
-dire à la vue du château Trompette: «Voilà où j’ai été élevée, etc.»
-Cela est évidemment faux; elle avait été élevée à Niort.
-
-[126] Voyez les Lettres à son frère: «Je vous conjure de vivre
-commodément, et de manger les dix-huit mille francs de l’affaire que
-nous avons faite: nous en ferons d’autres.»
-
-[127] Philippe de Valois, marquis de Villette Murcay, mort le 25
-décembre 1707, à soixante et quinze ans, était fils d’Artemise
-d’Aubigné, qui était fille de Théodore-Agrippa d’Aubigné, et
-conséquemment _tante_ de madame de Maintenon. Le marquis de Villette,
-_cousin_ de cette dernière, épousa en secondes noces, après 1691,
-Marie-Claire-Isabelle Deschamps de Marsilly, laquelle, devenue veuve,
-épousa Bolingbroke. B.
-
-[128] Le compilateur des _Mémoires de madame de Maintenon_ dit, tome
-IV, page 200: «Rousseau, vipère acharnée contre ses bienfaiteurs, fit
-des couplets satiriques contre le maréchal de Noailles.» Cela n’est
-pas vrai: il ne faut calomnier personne. Rousseau, très jeune alors,
-ne connaissait pas le premier maréchal de Noailles. Les chansons
-satiriques dont il parle étaient d’un gentilhomme nommé de Cabanac, qui
-les avouait hautement.
-
-[129] Voyez, dans ce volume, la troisième partie du _Supplément au
-Siècle de Louis XIV_. B.
-
-[130] Ce fait a été rapporté par le fils de l’illustre Racine, dans la
-Vie de son père.
-
-[131] Qui croirait que, dans les _Mémoires de madame de Maintenon_,
-tome III, page 273, il est dit que ce ministre craignait que le roi ne
-l’empoisonnât? Il est bien étrange qu’on débite à Paris des horreurs si
-insensées, à la suite de tant de contes ridicules.
-
-Cette sottise atroce est fondée sur un bruit populaire qui courut à la
-mort du marquis de Louvois. Ce ministre prenait des eaux (de Balaruc)
-que Séron, son médecin, lui avait ordonnées, et que La Ligerie, son
-chirurgien, lui fesait boire. C’est ce même La Ligerie qui a donné au
-public le remède qu’on nomme aujourd’hui _la poudre des Chartreux_.
-Ce La Ligerie m’a souvent dit qu’il avait averti M. de Louvois qu’il
-risquait sa vie s’il travaillait en prenant des eaux. Le ministre
-continua son travail: il mourut presque subitement le 16 juillet
-1691, et non pas en 1692, comme le dit l’auteur des _faux Mémoires_.
-La Ligerie l’ouvrit, et ne trouva d’autre cause de sa mort que celle
-qu’il avait prédite. On s’avisa de soupçonner le médecin Séron d’avoir
-empoisonné une bouteille de ces eaux. Nous avons vu combien ces
-funestes soupçons étaient alors communs. On prétendit qu’un prince
-voisin (Victor-Amédée, duc de Savoie), que Louvois avait extrêmement
-irrité et maltraité, avait gagné le médecin Séron. On trouve une partie
-de ces anecdotes dans les _Mémoires du marquis de La Fare_, chapitre
-x. La famille même de Louvois fit mettre en prison un Savoyard qui
-frottait dans la maison; mais ce pauvre homme très innocent fut bientôt
-relâché. Or, si l’on soupçonna, quoique très mal à propos, un prince
-ennemi de la France d’avoir voulu attenter à la vie d’un ministre de
-Louis XIV, ce n’était pas certainement une raison pour en soupçonner
-Louis XIV lui-même.
-
-Le même auteur, qui, dans les _Mémoires de Maintenon_, a rassemblé
-tant de faussetés, prétend, au même endroit, que le roi dit «qu’il
-avait été défait la même année de trois hommes qu’il ne pouvait
-souffrir, le maréchal de La Feuillade, le marquis de Seiguelai, et le
-marquis de Louvois.» Premièrement, M. de Seignelai ne mourut point la
-même année 1691, mais en 1690. En second lieu, à qui Louis XIV, qui
-s’exprimait toujours avec circonspection et en honnête homme, a-t-il
-dit des paroles si imprudentes et si odieuses? à qui a-t-il développé
-une ame si ingrate et si dure? à qui a-t-il pu dire qu’il était bien
-aise d’être défait de trois hommes qui l’avaient servi avec le plus
-grand zèle? Est-il permis de calomnier ainsi, sans la plus légère
-preuve, sans la moindre vraisemblance, la mémoire d’un roi connu pour
-avoir toujours parlé sagement? Tout lecteur sensé ne voit qu’avec
-indignation ces recueils d’impostures, dont le public est surchargé;
-et l’auteur des _Mémoires de Maintenon_ mériterait d’être châtié, si
-le mépris dont il abuse ne le sauvait de la punition.--On a prétendu
-que ce médecin Séron était mort empoisonné lui-même peu de temps
-après, et qu’on l’avait entendu répéter plus d’une fois pendant son
-agonie: «Je n’ai que ce que j’ai mérité.» Ces bruits sont dénués de
-preuves; et si le prince qui en était l’objet eut souvent une politique
-artificieuse, jamais il ne fut accusé d’aucun crime particulier. Mais
-la crainte d’être empoisonné par l’ordre du roi, que La Beaumelle
-attribue à Louvois, est une véritable absurdité. Louis XIV était
-fatigué du caractère dur et impérieux de Louvois; et l’ascendant qu’il
-avait laissé prendre à ce ministre lui était devenu insupportable.
-L’indignation que les violences ordonnées par Louvois, et surtout le
-deuxième incendie du Palatinat, avaient excitée en Europe contre Louis
-XIV, lui avaient rendu odieux un ministre dont les conseils le fesaient
-haïr. On a dit aussi que Louis XIV avait promis à Louvois, confident de
-son mariage, de ne jamais reconnaître madame de Maintenon pour reine;
-qu’il eut la faiblesse de vouloir oublier sa parole, et que Louvois la
-lui rappela avec une fermeté et une hauteur que ni le roi ni madame de
-Maintenon ne purent lui pardonner. Le chagrin et l’excès du travail
-accélérèrent sa mort. K.
-
-[132] Cette lettre est authentique, et l’auteur l’avait déjà vue en
-manuscrit avant que le fils du grand Racine l’eût fait imprimer.
-
-[133] Voyez, dans ce volume, le _Supplément au Siècle de Louis XIV_,
-troisième partie. B.
-
-[134] Voyez, tome XXI, le chapitre XII du _Précis du
-Siècle de Louis XV_. B.
-
-[135] Il est dit, dans les _Mémoires de Maintenon_, que Racine, voyant
-le mauvais succès d’_Esther_ dans le public, s’écria: «Pourquoi m’y
-suis-je exposé? pourquoi m’a-t-on détourné de me faire chartreux? Mille
-louis le consolèrent.»
-
-1º Il est faux qu’_Esther_ fût alors mal reçue.
-
-2º Il est faux et impossible que Racine ait dit qu’on l’avait empêché
-alors de se faire chartreux, puisque sa femme vivait. L’auteur, qui a
-tout écrit au hasard et tout confondu, devait consulter les _Mémoires
-sur la vie de Jean Racine_ par Louis Racine, son fils; il y aurait vu
-que Jean Racine voulait se faire chartreux avant son mariage.
-
-3º Il est faux que le roi lui eût donné alors mille louis. Cette
-fausseté est encore prouvée par les mêmes Mémoires. Le roi lui fit
-présent d’une charge de gentilhomme ordinaire de sa chambre, en 1690,
-après la représentation d’_Athalie_, à Versailles. Ces minuties
-acquièrent quelque importance quand il s’agit d’un aussi grand homme
-que Racine. Les fausses anecdotes sur ceux qui illustrèrent le beau
-siècle de Louis XIV sont répétées dans tant de livres ridicules, et
-ces livres sont en si grand nombre, tant de lecteurs oisifs et mal
-instruits prennent ces contes pour des vérités, qu’on ne peut trop les
-prémunir contre tous ces mensonges. Et si l’on dément souvent l’auteur
-des _Mémoires de Maintenon_, c’est que jamais auteur n’a plus menti que
-lui.
-
-[136] Cette phrase est de 1751, et me paraît dirigée contre Crébillon.
-B.
-
-[137] Comment le marquis de La Fare peut-il dire dans ses Mémoires
-que «depuis la mort de Madame ce ne fut que jeu, confusion, et
-impolitesse?» On jouait beaucoup dans les voyages de Marli et de
-Fontainebleau, mais jamais chez madame de Maintenon; et la cour fut
-en tout temps le modèle de la plus parfaite politesse. La duchesse
-d’Orléans, alors duchesse de Chartres, la princesse de Conti, madame
-la Duchesse, démentaient bien ce que le marquis de La Fare avance. Cet
-homme, qui dans le commerce était de la plus grande indulgence, n’a
-presque écrit qu’une satire. Il était mécontent du gouvernement: il
-passait sa vie dans une société qui se fesait un mérite de condamner
-la cour; et cette société fit d’un homme très aimable un historien
-quelquefois injuste.
-
-[138] Louis XV. Cette phrase existe dès 1751. B.
-
-[139] Louis XIV allait à la chasse le jour qu’il avait perdu quelqu’un
-de ses enfants, a dit Voltaire: voyez tome XXXVII, page 61. B.
-
-[140] L’auteur des _Mémoires de madame de Maintenon_, tome IV, dans
-un chapitre intitulé: _Mademoiselle Chouin_, dit que «Monseigneur
-fut amoureux d’une de ses propres sœurs, et qu’il épousa ensuite
-mademoiselle Chouin.» Ces contes populaires sont reconnus pour
-faux chez tous les honnêtes gens. Il faudrait être non seulement
-contemporain, mais être muni de preuves, pour avancer de telles
-anecdotes. Il n’y a jamais eu le moindre indice que Monseigneur eût
-épousé mademoiselle Chouin. Renouveler ainsi, au bout de soixante ans,
-des bruits de ville si vagues, si peu vraisemblables, si décriés, ce
-n’est point écrire l’histoire, c’est compiler au hasard des scandales
-pour gagner de l’argent. Sur quel fondement cet écrivain a-t-il le
-front d’avancer, page 244, que madame la duchesse de Bourgogne dit au
-prince son époux: «Si j’étais morte, auriez-vous fait le troisième tome
-de votre famille?» Il fait parler Louis XIV, tous les princes, tous
-les ministres, comme s’il les avait écoutés. On trouve peu de pages
-dans ces Mémoires qui ne soient remplies de ces mensonges hardis qui
-soulèvent tous les honnêtes gens.
-
-[141] Le récit du marquis de Canillac ne prouve ni de près, ni de
-loin, l’innocence du duc d’Orléans. L.--Ce fut pour cette note que
-La Beaumelle fut mis à la Bastille: voyez ci-après ma Préface du
-_Supplément_. B.
-
-[142] Voltaire a écrit _Humbert_. Guillaume Homberg, né à Batavia, le
-3 janvier 1652, mort le 24 septembre 1715, était de l’académie des
-sciences, où Fontanelle a fait son _Éloge_. C’est du même Homberg que
-Voltaire parle dans ses lettres à Moussinot de juin et juillet 1737. B.
-
-[143] L’auteur de la _Vie du duc d’Orléans_ est le premier qui ait
-parlé de ces soupçons atroces: c’était un jésuite nommé La Motte, le
-même qui prêcha à Rouen contre ce prince pendant sa régence, et qui se
-réfugia ensuite en Hollande sous le nom de La Hode. Il était instruit
-de quelques faits publics. Il dit, tome I, page 112, que «le prince,
-si injustement soupçonné, demanda à se constituer prisonnier;» et ce
-fait est très vrai. Ce jésuite n’était pas à portée de savoir comment
-M. de Canillac s’opposa à cette démarche trop injurieuse à l’innocence
-du prince. Toutes les autres anecdotes qu’il rapporte sont fausses.
-Reboulet, qui l’a copié, dit après lui, page 143, tome VIII, que «le
-dernier enfant du duc et de la duchesse de Bourgogne fut sauvé par du
-contre-poison de Venise.» Il n’y a point de contre-poison de Venise
-qu’on donne ainsi au hasard. La médecine ne connaît point d’antidotes
-généraux qui puissent guérir un mal dont on ne connaît point la source.
-Tous les contes qu’on a répandus dans le public en ces temps malheureux
-ne sont qu’un amas d’erreurs populaires.
-
-C’est une fausseté de peu de conséquence dans le compilateur des
-_Mémoires de madame de Maintenon_, de dire que «le duc du Maine fut
-alors à l’agonie;» c’est une calomnie puérile de dire que «l’auteur du
-_Siècle de Louis XIV_ accrédite ces bruits plus qu’il ne les détruit.»
-
-Jamais l’histoire n’a été déshonorée par de plus absurdes mensonges que
-dans ces prétendus Mémoires. L’auteur feint de les écrire en 1753. Il
-s’avise d’imaginer que le duc et la duchesse de Bourgogne, et leur fils
-aîné, moururent de la petite-vérole; il avance cette fausseté pour se
-donner un prétexte de parler de l’inoculation qu’on a faite au mois de
-mai 1756. Ainsi, dans la même page, il se trouve qu’il parle, en 1753,
-de ce qui est arrivé en 1756.
-
-La littérature a été infectée de tant de sortes d’écrits calomnieux, on
-a débité en Hollande tant de faux Mémoires, tant d’impostures sur le
-gouvernement et sur les citoyens, que c’est un devoir de précautionner
-les lecteurs contre cette foule de libelles.
-
-[144] La déclaration de Louis XIV est du 23 mai 1715. Elle accorde aux
-princes légitimés les titre et qualité de princes du sang. Un édit de
-1714 leur donnait le droit de succéder à la couronne après les princes
-du sang. B.
-
-[145] Voyez tome XXII, page 286. B.
-
-[146] Les _Mémoires de madame de Maintenon_, tome V, page 194, disent
-que Louis XIV voulut faire le duc du Maine lieutenant-général du
-royaume. Il faut avoir des garants authentiques pour avancer une chose
-aussi extraordinaire et aussi importante. Le duc du Maine eût été
-au-dessus du duc d’Orléans: c’eût été tout bouleverser; aussi le fait
-est-il faux.
-
-[147] Cette loi fondamentale n’exista jamais. M. de Voltaire voudrait
-absolument que le Français fût esclave. L.
-
-[148] Le maréchal de Berwick dit, dans ses _Mémoires_, qu’il tient de
-la reine d’Angleterre que cette princesse ayant félicité Louis XIV sur
-la sagesse de son testament: «On a voulu absolument que je le fisse,
-répondit-il; mais dès que je serai mort, il n’en sera ni plus ni
-moins.» K.
-
-[149] Dans les premières éditions, au lieu de cet alinéa et du suivant,
-on lisait:
-
-«Il est à croire que ces paroles n’ont pas peu contribué, trente ans
-après, à cette paix que Louis XV a donnée à ses ennemis, dans laquelle
-on a vu un roi victorieux rendre toutes ses conquêtes pour tenir sa
-parole, rétablir tous ses alliés, et devenir l’arbitre de l’Europe par
-son désintéressement plus encore que par ses victoires.»
-
-Il est mention de cet alinéa dans la seconde partie du _Supplément au
-Siècle de Louis XIV_. B.
-
-[150] Voyez page 200. B.
-
-[151] J’ai vu de petites tentes dressées sur le chemin de Saint-Denis.
-On y buvait, on y chantait, on riait. Les sentiments des citoyens de
-Paris avaient passé jusqu’à la populace. Le jésuite Le Tellier était
-la principale cause de cette joie universelle. J’entendis plusieurs
-spectateurs dire qu’il fallait mettre le feu aux maisons des jésuites
-avec les flambeaux qui éclairaient la pompe funèbre.
-
-[152] Dans les _Anecdotes_ imprimées en 1748: voyez tome XXXIX, page
-13. B.
-
-[153] Il est déposé à la bibliothèque du roi depuis plusieurs
-années.--Cette note de Voltaire est dans l’édition de 1756.
-
-Ce fut le 10 octobre 1749 que le maréchal de Noailles (Adrien-Maurice)
-déposa à la bibliothèque du roi trois volumes in-folio, contenant les
-originaux et les copies qu’il avait fait faire de divers écrits que
-Louis XIV lui avait remis.
-
-M. A.-A. Renouard y a pris la copie _littérale_ que voici du
-commencement et de la fin du _Mémoire_ dont parle ici Voltaire:
-
-«Les roys sont souuent obligés a faire des choses contre leur
-inclination et qui blesse leur bon naturel ils doiuent aimer a faire
-plesir et il faut quils chatie souuent et perde des gens a qui
-naturellement ils ueulent du bien linterest de lestat doit marcher le
-premier on doit forser son inclination et ne ce pas mettre en estat
-de ce reprocher dans quelque chose dimportant quon pouuoit faire
-mieux mais que quelques interest particuliers en ont empesché et ont
-destourné les ueues quon deuoit auoir pour la grandeur le bien et la
-puissance de lestat souuent ou il y a des androits quils font peines
-il y en a de delicats quil est dificile a desmesler on a des idees
-confuses tant que cela est on peut demeurer sans ce desterminer mais
-desque lon cest fixé lesprit a quelquechose et quon croit uoir le
-meilleur party il le faut prendre, cest ce qui ma fait réussir souuent
-dans ce que jay fait...
-
- * * * * *
-
-«... En 1671 un ministre mourut qui auoit une charge de secretaire
-destat aiant le despartement des estrangers il estoit homme capable
-mais non pas sen defauts il ne laissoit pas de bien remplir ce poste
-qui est tres important je fus quelque temps a penser a qui je ferois
-avoir la charge et apres avoir bien examiné je trouué quun homme
-qui auroit long-temps seruy dans des ambassades estoit celuy qui la
-rempliroit la mieux je lenuoyé querir mon choix fut aprouvé de tout
-le monde ce qui narrive pas toujours je le mis en possession de la
-charge a son retour je ne le connoissois que de reputation et par
-les commissions dont je l’auois chargé quil auoit bien exécutée mais
-lemploy que je luy ay donné sest trouué trop grand et trop estendu pour
-luy jay soufer plusieurs années de sa foiblesse de son opiniastreté et
-de son inaplication il men a cousté des choses considerables je nay
-pas profité de tous les auantages que je pouuois avoir et tout cela
-par complaisance et bonté enfin il a falu que je luy ordonnase de se
-retirer parceque tout ce qui passoit par luy perdoit de la grandeur et
-de la force quon doit auoir en executant les ordres dun roy de france
-qui naist pas malheureux si jauois pris le party de lesloigner plustost
-jaurois esuité les inconueniens qui me sont arriués et je ne me
-reprocherois pas que ma complaisance pour luy a pu nuire a lestat jay
-fait ce destail pour faire uoir une exemple de ce que jay dit cydeuant.»
-
-Ces fragments prouvent que Louis XIV ne savait pas l’orthographe.
-Voltaire, son éditeur, en la mettant dans ce qu’il imprimait, a fait,
-pour Louis XIV, ce que les éditeurs de Voltaire ont fait depuis
-quelquefois pour lui-même. B.
-
-[154] M. Renouard a remarqué le premier que le manuscrit et la copie
-portent _délicieux_ au lieu de _flatteur_. B.
-
-[155] L’abbé Castel de Saint-Pierre, connu par plusieurs ouvrages
-singuliers, dans lesquels on trouve beaucoup de vues philosophiques
-et très peu de praticables, a laissé des _Annales politiques_ depuis
-1658 jusqu’à 1739. Il condamne sévèrement en plusieurs endroits
-l’administration de Louis XIV. Il ne veut pas surtout qu’on l’appelle
-Louis-le-Grand. Si _grand_ signifie _parfait_, il est sûr que ce titre
-ne lui convient pas; mais par ces Mémoires écrits de la main de ce
-monarque, il paraît qu’il avait d’aussi bons principes de gouvernement,
-pour le moins, que l’abbé de Saint-Pierre. Ces Mémoires de l’abbé de
-Saint-Pierre n’ont rien de curieux que la bonne foi grossière avec
-laquelle cet homme se croit fait pour gouverner.--Cette note est de
-1756. Les _Annales_ de l’abbé de Saint-Pierre n’ont été imprimées qu’en
-1758. B.
-
-[156] M. de Pomponne.
-
-[157] Sur trente-trois articles que contenaient ces instructions,
-Voltaire en rapporte vingt-sept. Il avait omis les six premiers que
-voici:
-
-1
-
-Ne manqués a aucun de uos devoirs surtout enuers dieu
-
-2
-
-Conserués uous dans la pureté de uostre éducation
-
-3
-
-Faittes honorer dieu par tout ou uous aurés du pouuoir procurés sa
-gloire donnés en lexemple cest un des plus grands biens que les roys
-puissent faire
-
-4
-
-Desclarés uous eu toutte occation pour la uertu et contre le uice.
-
-5
-
-Naiés jamais dattachement pour personne
-
-6
-
-Aimés uotre femme uiués bien auec elle demandés en une a dieu qui uous
-conuienne Je ne croy pas que uous deuiés prendre une autrichienne.
-
-C’est M. A.-A. Renouard qui, le premier, a, en 1819, ajouté ces six
-articles. B.
-
-[158] On voit qu’il se trompa dans cette conjecture.
-
-[159] Cela seul peut servir à confondre tant d’historiens qui, sur la
-foi des Mémoires infidèles écrits en Hollande, ont rapporté un prétendu
-traité (signé par Philippe V avant son départ), par lequel traité ce
-prince cédait à son grand-père la Flandre et le Milanais.
-
-[160] Philippe V était trop jeune et trop peu instruit pour se passer
-de premier ministre; et en général l’unité de vues, de principes, si
-nécessaire dans un bon gouvernement, doit obliger tout prince qui ne
-gouverne point réellement par lui-même à mettre un seul homme à la tête
-de toutes les affaires. K.
-
-[161] Le roi d’Espagne profita de ces conseils: c’était un prince
-vertueux.
-
-L’auteur des _Mémoires de Maintenon_, tome V, page 200 et suiv.,
-l’accuse d’avoir fait un «souper scandaleux avec la princesse des
-Ursins le lendemain de la mort de sa première femme, et d’avoir
-voulu épouser cette dame,» qu’il charge d’opprobres. Remarquez que
-Anne-Marie de La Trimouille, princesse des Ursins, dame d’honneur
-de la feue reine, avait alors plus de soixante-dix ans, et que
-c’était cinquante-cinq ans après son premier mariage, et quarante
-après le second. Ces contes populaires, qui ne méritent que l’oubli,
-deviennent des calomnies punissables, quand on les imprime, et qu’on
-veut flétrir les noms les plus respectés sans apporter la plus légère
-preuve.--Philippe V est un des princes les plus chastes dont l’histoire
-ait fait mention. Cette chasteté, portée à l’excès, a été regardée
-comme une des principales causes de la mélancolie qui s’empara de lui
-dès les premières années de son règne, et qui finit par le rendre
-incapable d’application pendant des intervalles de temps considérables.
-K.
-
-[162] Dans les premières éditions du _Siècle de Louis XIV_, il y avait:
-«Le Comte de Marivault, lieutenant-général, homme un peu brutal, et qui
-n’avait pas, etc.» B.
-
-[163] Cette parodie du prologue d’_Atys_ est déjà rapportée dans les
-_Anecdotes_ publiées en 1748: voyez tome XXXIX, page 9. B.
-
-[164] Ces mots démentent bien l’infame calomnie de La Beaumelle, qui
-ose dire que «le marquis de Louvois avait craint que Louis XIV ne
-l’empoisonnât.»
-
-Au reste, cette lettre doit être encore parmi les manuscrits laissés
-par M. le garde des sceaux, Chauvelin.--Ce n’était pas une lettre, mais
-un mémoire. Il n’est pas dans les six volumes des _Œuvres de Louis
-XIV_, publiées en 1806. A.-A. Barbier l’ayant trouvé manuscrit dans la
-bibliothèque du château de Fleury, l’a fait imprimer dans la _Revue
-encyclopédique_ du mois de novembre 1825. Des exemplaires ont été tirés
-à part. B.
-
-[165] Un jour Guillaume III, qui détestait Louis XIV, et qui n’aimait
-guère la littérature, apostropha ainsi un comédien qui récitait devant
-lui, en plein théâtre, des vers à sa louange: «Qu’on me chasse ce
-coquin-là! me prend-il pour le roi de France?» CL.
-
-[166] Dans les _Anecdotes_ imprimées en 1748: voyez tome XXXIX, page
-11. B.
-
-[167] Dans les premières éditions cet alinéa commençait ainsi: «On a
-accusé Louis XIV d’un orgueil insupportable; parceque les bases de ses
-statues à la place des Victoires et à celle de Vendôme sont entourées
-d’esclaves enchaînés; mais ce n’est point lui qui fit ériger ces
-statues. Celle de la place des Victoires, etc.» J’ai sous les yeux
-trois éditions qui contiennent ce passage, que l’auteur fit disparaître
-dans l’édition de _Leipsic_, 1752, deux volumes en quatre parties,
-et qui est intitulée: _seconde édition_, quoique ce fût au moins la
-quatrième, d’après ce que j’ai dit. Voyez, dans la _Correspondance_,
-les lettres à La Condamine des 29 avril et 12 octobre 1752. B.
-
-[168] Les esclaves enchaînés furent enlevés quelques jours avant le 14
-juillet 1790, et transportés à l’hôtel des Invalides, dont ils décorent
-la façade. B.
-
-[169] Ces deux statues ont été détruites en 1792. A la place Vendôme
-on a, depuis, élevé la colonne en bronze _ex œre capto_, qu’on voit
-aujourd’hui. La statue de la place des Victoires était pédestre. La
-statue à cheval actuelle est de Bosio, et date de 1821. B.
-
-[170] Frédéric-Guillaume, dit le Grand, électeur de Brandebourg, en
-1640, né en 1620, mort le 29 avril 1688, père du premier roi de Prusse;
-on parle de lui tome XXIII, pages 28 et 615. B.
-
-[171] Voyez page 156. B.
-
-[172] La Beaumelle croit que ce passage, qui existe dès 1751, regarde
-le roi de Prusse. B.
-
-[173] L’auteur l’a vue avec M. de Caumartin, l’intendant des finances,
-qui avait le droit d’entrer dans l’intérieur du couvent.--C’est le
-Caumartin dont Voltaire a parlé tome XIX, page 79 et ci-dessus page
-139. B.
-
-[174] Ces arrérages de tailles n’étaient dus que par des gens qu’il
-était impossible de faire payer. Si le retranchement de 500,000 écus de
-droits ne fut pas remplacé sur-le-champ par un autre impôt, ce qui est
-très douteux, il ne tarda point à l’être. K.
-
-[175] La véritable beauté des grands chemins consiste, non dans leur
-largeur, qui nuit à l’agriculture, mais dans leur solidité, et surtout
-dans l’art de les diriger à travers les montagnes, en conciliant la
-commodité avec l’économie. Cet art s’est perfectionné de nos jours,
-surtout dans les pays où la corvée a été abolie. K.
-
-[176] Voyez, tome XXI, le chapitre XXIX du _Précis du
-Siècle de Louis XV_; et dans les _Mélanges_, année 1773, l’article Iᵉʳ
-des _Fragments historiques sur l’Inde_. B.
-
-[177] Il a été prouvé depuis que la compagnie des Indes n’avait
-jamais fait qu’un commerce désavantageux, qu’elle n’avait pu soutenir
-qu’aux dépens du trésor public. Toute compagnie, même lorsqu’elle est
-florissante, dépense plus en frais de commerce que les particuliers,
-et rend les denrées dont elle a le privilége plus chères que si le
-commerce était resté libre. K.
-
-[178] Les sommes employées à payer les primes sont levées sur la
-nation, ce qu’il ne faut point perdre de vue. L’effet d’une prime est
-d’augmenter pour le commerçant l’intérêt des fonds qu’il met dans le
-commerce; il peut donc se contenter d’un moindre profit. Ainsi, l’effet
-de ces primes est d’augmenter le prix des denrées pour le vendeur, ou
-de les diminuer pour l’acheteur, ou plutôt de produire à-la-fois les
-deux effets. Lorsqu’elles ont lieu seulement pour le commerce d’un
-lieu à un autre, leur effet est donc d’augmenter le prix au lieu de
-l’achat, et de le diminuer au lieu de la vente. Ainsi, proposer une
-prime d’exportation, c’est forcer tous les citoyens à payer pour que
-les consommateurs d’une denrée l’achètent plus cher, et que ceux qui la
-récoltent la vendent aussi plus cher.
-
-Proposer une prime d’importation, c’est forcer tous les citoyens à
-payer pour que ceux qui ont besoin de certaines denrées puissent les
-acheter à meilleur marché.
-
-L’établissement de ces primes ne peut donc être ni juste ni utile que
-pour des temps très courts et dans des circonstances particulières.
-Si elles sont perpétuelles et générales, elles ne servent qu’à rompre
-l’équilibre qui, dans l’état de liberté, s’établit naturellement entre
-les productions et les besoins de chaque espèce. K.
-
-[179] L’abbé Castel de Saint-Pierre s’exprime ainsi, page 105 de son
-manuscrit intitulé: _Annales politiques_: «Colbert, grand travailleur,
-en négligeant les compagnies de commerce maritime pour avoir plus de
-soin des sciences curieuses et des beaux-arts, prit l’ombre pour le
-corps.» Mais Colbert fut si loin de négliger le commerce maritime, que
-ce fut lui seul qui l’établit: jamais ministre ne prit moins l’ombre
-pour le corps. C’est contredire une vérité reconnue de toute la France
-et de l’Europe.
-
-Cette note a été écrite au mois d’août 1756.--Toute cette note est en
-effet dans l’édition de 1756. Les _Annales_ de l’abbé de Saint-Pierre
-n’ont été imprimées qu’en 1758. B.
-
-[180] Nous ne pouvons dissimuler ici que ces plaintes étaient
-justes. Le retranchement des rentes était une banqueroute; et toute
-banqueroute est un véritable crime, lorsqu’une nécessité absolue n’y
-contraint point. La morale des états n’est pas différente de celle des
-particuliers; et jamais un homme qui fraude ses créanciers ne sera
-digne d’estime, quelque bienfesant qu’il paraisse dans le reste de sa
-conduite. K.
-
-[181] Un autre négociant, consulté par lui sur ce qu’il devait faire
-pour encourager le commerce, lui répondit, «Laisser faire, et laisser
-passer;» et il avait raison. Colbert fit précisément le contraire; il
-multiplia les droits de toute espèce, prodigua les réglements en tout
-genre. Quelques artistes instruits lui ayant donné des mémoires sur
-la méthode de fabriquer différentes espèces de tissus, sur l’art de
-la teinture, etc., il s’imagina d’ériger en lois ce qui n’était que
-la description des procédés usités dans les meilleures manufactures:
-comme s’il n’était pas de la nature des arts de perfectionner sans
-cesse leurs procédés; comme si le génie d’invention pouvait attendre
-pour agir la permission du législateur; comme si les produits des
-manufactures ne devaient pas changer, suivant les différentes modes
-de se vêtir, de se meubler. On condamnait à des peines infamantes
-les ouvriers qui s’écarteraient des règlements établis pour fixer la
-largeur d’une étoffe, le nombre des fils de la chaîne, la nature de
-la soie, du fil qu’on devait employer: et on a long-temps appelé ces
-réglements ridicules et tyranniques une protection accordée aux arts.
-On doit pardonner à Colbert d’avoir ignoré des principes inconnus
-de son temps, et même long-temps après lui; mais ces condamnations
-rigoureuses, cette tyrannie qui érige en crimes des actions légitimes
-en elles-mêmes, ne peuvent être excusées. K.
-
-[182] Voyez, sur Colbert, une note des éditeurs de Kehl, au chant VII
-de la _Henriade_, tome X. B.
-
-[183] Le premier lieutenant-général de police fut Gabriel Nicolas de
-La Reinie, de 1667 à 1697; le second, de 1697 à 1718, fut le marquis
-d’Argenson, dont j’ai parlé dans une note, tome XXII, page 291. B.
-
-[184] Cette assertion a besoin d’être expliquée. M. de Voltaire
-n’ignorait pas que dans les républiques aristocratiques, comme Venise,
-comme la Pologne, le droit d’exercer les magistratures supérieures est
-un de ceux de la noblesse; qu’en Angleterre les pairs sont de vrais
-magistrats, et y forment seuls la noblesse. Il ne veut parler que des
-monarchies qui se sont élevées sur les débris du gouvernement féodal;
-et son observation est vraie pour tous ces pays. K.
-
-[185] L’abbé de Saint-Pierre, dans ses _Annales politiques_, page 104
-de son manuscrit, dit que «ces choses prouvent le nombre des fainéants;
-leur goût pour la fainéantise, qui suffit à entretenir et à nourrir
-d’autres espèces de fainéants......; que c’est présentement ce qu’est
-la nation italienne, où ces arts sont portés à une haute perfection;
-ils sont gueux, fainéants, paresseux, vains, occupés de niaiseries,
-etc.»
-
-Ces réflexions grossières et écrites grossièrement n’en sont pas plus
-justes. Lorsque les Italiens réussirent le plus dans ces arts, c’était
-sous les Médicis, pendant que Venise était la plus guerrière et la plus
-opulente des républiques. C’était le temps où l’Italie produisit de
-grands hommes de guerre, et des artistes illustres en tout genre; et
-c’est de même dans les années florissantes de Louis XIV que les arts
-ont été le plus perfectionnés. L’abbé de Saint-Pierre s’est trompé
-dans beaucoup de choses, et a fait regretter que la raison n’ait pas
-secondé en lui les bonnes intentions.--Cette différence d’opinion entre
-les deux hommes des temps modernes qui ont consacré leur vie entière à
-plaider la cause de l’humanité avec le plus de constance et le zèle le
-plus pur, mérite de nous arrêter.
-
-La magnificence dans les monuments publics est une suite de l’industrie
-et de la richesse d’une nation. Si la nation n’a point de dettes, si
-tous les impôts onéreux sont supprimés, si le revenu public n’est en
-quelque sorte que le superflu de la richesse publique, alors cette
-magnificence n’a rien qui blesse la justice. Elle peut même devenir
-avantageuse, parcequ’elle peut servir soit à former des ouvriers utiles
-à la société, soit à occuper ceux qui ne peuvent vivre que d’une espèce
-de travail, dans les temps où, par des circonstances particulières, ce
-travail vient à leur manquer. Les beaux-arts adoucissent les mœurs,
-servent à donner des charmes à la raison, à inspirer le goût de
-l’instruction. Ils peuvent devenir, entre les mains d’un gouvernement
-éclairé, un des meilleurs moyens d’adoucir ou d’élever les ames, de
-rendre les mœurs moins féroces ou moins grossières, de répandre des
-principes utiles.
-
-Mais surcharger le peuple d’impôts pour étonner les étrangers par une
-vaine magnificence, obérer le trésor public pour embellir des jardins,
-bâtir des théâtres lorsqu’on manque de fontaines, élever des palais
-lorsqu’on n’a point de fonds pour creuser des canaux nécessaires à
-l’abondance publique, ce n’est point protéger les arts, c’est sacrifier
-un peuple entier à la vanité d’un seul homme.
-
-Offrir un asile à ceux qui ont versé leur sang pour la pairie, élever
-aux dépens du public les enfants de ceux qui ont servi leur pays, c’est
-remplir un devoir de reconnaissance, c’est acquitter une dette sacrée
-pour la nation même: qui pourrait blâmer de tels établissements? Mais
-si l’on y déploie une magnificence inutile, si l’on emploie à secourir
-cent familles ce qui en eut soulagé deux cents, si ce qu’on sacrifie
-pour la vanité excède ce qu’on a dépensé en bienfesance, alors ces
-mêmes établissements méritent une juste critique. C’est surtout en ce
-point que l’amour de la justice l’emporte sur l’amour de la gloire.
-L’un et l’autre inspirent également le bien: mais l’amour de la justice
-apprend seul à le bien faire. Ainsi M. de Voltaire et l’abbé de
-Saint-Pierre avaient tous deux raison; et on ne peut leur reprocher que
-d’avoir exagéré leurs opinions. K.
-
-[186] Charles Perrault, page 111 de ses _Mémoires_, que j’ai déjà
-cités page 156, dit que ce ne fut qu’après le départ de Bernin que les
-dessins de la façade, par Claude Perrault, furent présentés à Louis
-XIV. B.
-
-[187] C’est ainsi que Voltaire s’exprimait en 1751. En 1756 il appelait
-Versailles _un abîme de dépenses_ (tome XVIII, page 217). On a vu qu’il
-portait à plus de cinq cents millions, monnaie du temps, la dépense
-faite par Louis XIV à Versailles. Mirabeau, dans la neuvième de ses
-_Lettres à mes commettants_, avait dit, en 1789: «Le maréchal de
-Belle-Isle s’arrêta d’effroi quand il eut compté jusqu’à douze cents
-millions de dépenses faites à Versailles, et il n’osa sonder jusqu’au
-fond cet abîme.» Volney, dans ses _Leçons d’histoire_, faites en 1795
-à l’école normale, porte les dépenses de Louis XIV pour Versailles à
-quatorze cents millions, à seize francs le marc, dit-il; ce qui fait
-plus de quatre milliards cinq cents millions, à cinquante-deux francs
-le marc. En rejetant les calculs de Mirabeau et de Volney, on peut s’en
-tenir à celui de Voltaire: voyez ma note, tome XXXIX, page 10. B.
-
-[188] L’abbé de Saint-Pierre critique cet établissement, que presque
-toutes les nations ont imité.
-
-[189] L’École militaire: voyez, tome XLVIII, l’_Éloge funèbre de Louis
-XV_; et, dans la _Correspondance_, la lettre à Paris Duverney, du 26
-juillet 1756. B.
-
-[190] Tous ces codes sont des monuments de l’ignorance où la France et
-toute l’Europe, à l’exception de l’Angleterre, étaient plongées sur les
-objets qui intéressent le plus les hommes. Pussort, loué par Despréaux,
-n’avait d’autre mérite que d’être parent de Colbert, et d’avoir montré
-autant de barbarie que de bassesse dans l’affaire de Fouquet. Le
-code criminel est une preuve du mépris que des hommes qui se croient
-au-dessus des lois osent quelquefois montrer pour le peuple; le code
-noir n’a servi qu’à montrer que les gens de loi consultés par Louis XIV
-n’avaient aucune idée des droits de l’humanité. K.
-
-[191] La douceur des mœurs, l’habitude de vivre dans la société, ont
-plus contribué que les lois à diminuer la fureur des duels. Louis XIV
-n’a réellement détruit que l’usage d’appeler des seconds. Ses lois
-n’ont pas empêché que, de Stockholm à Cadix, tout gentilhomme qui
-refuse un appel, ou qui souffre une injure, ne soit déshonoré. Louis
-XIV lui-même n’eût ni osé ni voulu forcer un régiment à conserver un
-officier qui eût obéi à ses édits. Établir la peine de mort contre un
-homme qui a prouvé qu’il préférait la mort à l’infamie, est une loi
-également absurde et barbare, digne, en un mot, de la superstition qui
-l’avait inspirée. K.
-
-[192] L’abbé de Saint-Pierre, dans ses _Annales_, ne parle que de cette
-institution de brigadiers, et oublie tout ce que Louis XIV fit pour la
-discipline militaire.
-
-[193] Pour qu’un pays produise des chevaux, il faut que les
-propriétaires de terres, ou les cultivateurs qui les représentent,
-trouvent du profit à en élever; il faut, de plus, que les impôts
-permettent aux cultivateurs de faire les avances qu’exige ce
-commerce. Il est aisé de voir que des haras régis pour le compte du
-roi ne peuvent produire que des chevaux à un prix exorbitant; et
-que les réglements pour les étalons distribués dans les provinces
-n’étaient, comme tant d’autres, qu’un impôt déguisé sous la forme d’un
-établissement de police. K.
-
-[194] Ces milices étaient tirées au sort; ainsi on forçait des hommes à
-s’exposer malgré eux aux dangers de la guerre, sans leur permettre de
-racheter leur service personnel par de l’argent; sans que les motifs
-de devoir qui pouvaient les attacher à leur pays fussent écoutés, sans
-qu’aucune paie les dédommageât de la perte réelle à laquelle on les
-condamnait; car un homme qui peut d’un moment à l’autre être enlevé à
-ses travaux par un ordre, trouve plus difficilement de l’emploi qu’un
-homme libre.
-
-Les tirages forcés jetaient la désolation dans les villages, fesaient
-abandonner tous les travaux, excitaient entre ceux qui cherchaient
-à se dérober au sort, et ceux qui voulaient les contraindre à le
-subir, des haines durables, et souvent des querelles sanglantes. Ce
-fardeau tombait principalement sur les habitants des campagnes, qui
-les quittaient pour aller chercher dans les villes des emplois qui les
-missent à l’abri de ce fléau. M. de Voltaire n’avait jamais été le
-témoin d’un tirage de milice. Si ce spectacle, également horrible et
-déchirant, eût une fois frappé ses regards, il n’eût pu se résoudre à
-citer avec éloge cet établissement de Louis XIV. K.
-
-[195] Blaise-François de Pagan, né en 1604, mort en 1665, auteur d’un
-_Traité des fortifications_, 1645, in-folio, passait, de son temps,
-pour le premier ingénieur. B.
-
-[196] 10 mai 1693. B.
-
-[197] Voyez ma note, tome XXVI, page 176. B.
-
-[198] La première phrase de cet alinéa est de 1753; la seconde phrase
-était dans l’édition de 1752; la troisième phrase est dans l’édition de
-1751. B.
-
-[199] Voyez, ci-après, le chapitre XXXVI, _Du
-Calvinisme_.
-
-[200] C’est ici la véritable cause de la prospérité de la nation
-française sous Louis XIV. Les circonstances où il se trouva
-contribuèrent sans doute à cette tranquillité de l’état; mais le
-caractère du roi, et la persuasion qu’il sut établir que tout ce
-qui était ordonné en son nom était sa volonté propre, y servirent
-beaucoup. Malgré la barbarie d’une partie des lois, malgré les vices
-des principes d’administration, l’augmentation des impôts, leur forme
-onéreuse, la dureté des lois fiscales; malgré les mauvaises maximes
-qui dirigèrent le gouvernement dans la législation du commerce et des
-manufactures; enfin, malgré les persécutions contre les protestants,
-on peut observer que les peuples de l’intérieur du royaume, et même,
-jusqu’à la guerre de la succession, ceux des provinces frontières,
-ont vécu en paix, à l’abri des lois; le cultivateur, l’artisan, le
-manufacturier, le marchand, étaient sûrs de recueillir le fruit de leur
-travail, sans craindre ni les brigands ni les petits oppresseurs. On
-put donc perfectionner la culture et les arts, se livrer à de grandes
-entreprises dans les manufactures et dans le commerce, y consacrer
-des capitaux considérables, faire des avances, même pour des temps
-éloignés. Cette paix dans l’intérieur d’un état est d’une plus grande
-importance que la plupart des politiques ne l’ont cru. De ce qu’un état
-tranquille a prospéré, il ne faut point en conclure qu’il ait eu ni de
-bonnes lois, ni une bonne constitution, ni un bon gouvernement. K.
-
-[201] Voyez ma note, tome XXXIV, page 40. B.
-
-[202] Bois-Guillebert n’était pas un écrivain méprisable. On trouve
-dans ses ouvrages des idées sur l’administration et sur le commerce,
-fort supérieures à celles de son siècle. Il avait deviné une partie
-des vrais principes de l’économie politique. Mais ces vérités étaient
-mêlées avec beaucoup d’erreurs. Son style, qui a quelquefois de la
-force et de la chaleur, est souvent obscur et incorrect. On peut le
-comparer aux chimistes du même temps. Plusieurs eurent du génie,
-firent des découvertes; mais la science n’existait pas encore, et ils
-laissèrent à d’autres l’honneur de la créer. K.
-
-[203] Voyez, dans la _Henriade_, une note des éditeurs sur Colbert.
-K.--Cette note est au chant VII. B.
-
-[204] Ce fut vers ce temps que Colbert fit achever le cadastre dans
-quelques provinces. On ignorait tellement la méthode de faire ces
-opérations avec exactitude, que l’impôt d’un très grand nombre de
-terres en surpassait le produit. Les propriétaires étaient forcés de
-les abandonner au fisc. Colbert fit rendre un édit qui défendit aux
-propriétaires d’abandonner une terre, à moins qu’ils ne renonçassent
-en même temps à toutes leurs autres possessions. Des villages entiers
-laissèrent leurs terres en friche, et l’on fut obligé de leur accorder
-des gratifications extraordinaires pour les engager à reprendre la
-culture. M. de Voltaire ignorait sûrement ces détails, puisqu’il parle
-ici de la science et du génie de Colbert. K.
-
-[205] Voyez tome XXII, page 268; et tome XIX, pages 304 et 314. B.
-
-[206] Voyez tome XIX, page 292. B.
-
-[207] Si Colbert eût été assez éclairé sur ces objets, s’il eût proposé
-à Louis XIV de détruire ces abus, l’amour de ce prince pour la gloire
-ne lui eût point permis d’hésiter. Mais Colbert ne connaissait point
-assez ni ces abus, ni les moyens d’y remédier, ni surtout ceux d’y
-remédier sans causer au trésor royal une perte momentanée: les guerres
-continuelles et la magnificence de la cour rendaient ce sacrifice bien
-difficile. Cette cause est la seule qui, sous un gouvernement ferme,
-empêche de faire dans l’administration des finances des changements
-utiles. Sous un gouvernement faible il en existe une autre, la crainte
-des hommes puissants à qui la destruction des abus peut nuire, et qui
-se réunissent pour les protéger. K.
-
-[208] On lit _contrôleur-général_ dans les éditions de 1768, in-8º;
-1769, in-4º; 1775, in-8º. Les éditions de Kehl portent: _ministère_.
-Le contrôleur-général, en 1764, était Laverdy, qui se retira en 1768,
-et a péri sur l’échafaud pendant la révolution. L’édit pour la liberté
-du commerce des grains avait été enregistré au parlement le 19 juillet
-1764. B.
-
-[209] Tout ministère fiscal et oppresseur se conforme nécessairement
-à l’opinion de la populace pour toutes les lois qui ne se rapportent
-point directement à l’intérêt du fisc. Il est également de l’intérêt
-des corps intermédiaires de flatter l’opinion populaire. Ces motifs,
-joints à l’ignorance, ont déterminé les mauvaises lois sur le commerce
-des blés, et les mauvaises lois ont contribué à fortifier les préjugés.
-On croyait arrêter ce qu’on appelle monopole, et on empêchait les
-emmagasinements, qui sont le seul moyen de prévenir l’effet des
-mauvaises récoltes générales, et le commerce dont l’activité peut seule
-remédier aux disettes locales. On croyait faire du bien au peuple, en
-fesant baisser les prix pour quelques instants et dans quelques villes;
-cependant on décourageait la culture, et, par conséquent, on rendait
-la denrée plus rare, et dès-lors constamment plus chère. De ce qu’en
-examinant les prix des marchés et l’abondance qui y règne, on peut,
-dans un commerce libre, juger de l’abondance réelle de la denrée, on
-croyait pouvoir en juger dans un commerce gêné par des réglements: de
-là l’usage de ces permissions particulières, le plus souvent achetées
-par des gens avides, et dont l’effet est toujours contraire au but
-qu’ont, ou disent avoir ceux qui les accordent.
-
-Observons enfin que c’est surtout dans les temps de disette que les
-lois prohibitives sont dangereuses; elles augmentent le mal, et ôtent
-les ressources. K.
-
-[210] En 1683. Voyez tome XIX, page 44. B.
-
-[211] La véritable richesse d’un état consiste dans la quantité des
-productions du sol qui reste au-delà de ce qui doit être employé à
-payer les frais de leur culture. L’industrie contribue à augmenter la
-richesse. Dans un peuple sans industrie, chacun ne cultiverait que
-pour avoir le nécessaire physique, et la culture serait languissante.
-Mais, quelle que soit l’industrie, si les dépenses du prince l’obligent
-à mettre des impôts qui réduisent le cultivateur au nécessaire,
-l’industrie de la nation cesse de contribuer à augmenter la richesse,
-et ne tarde pas à diminuer avec elle. Par la même raison, si le luxe
-empêche d’employer à soutenir ou à augmenter la culture une partie
-des sommes qui y seraient consacrées, il peut nuire à la richesse,
-quoiqu’il paraisse favoriser l’industrie. K.
-
-[212] Au tome IV, page 136, des _Mémoires de Maintenon_, on trouve que
-la capitation «rendit au-delà des espérances des fermiers.» Jamais
-il n’y a eu de ferme de la capitation. Il est dit que «les laquais
-de Paris allèrent à l’Hôtel de ville prier qu’on les imposât à la
-capitation.» Ce conte ridicule se détruit de lui-même; les maîtres
-payèrent toujours pour leurs domestiques.
-
-[213] Il est dit dans l’histoire écrite par La Hode, et rédigée sous le
-nom de La Martinière, qu’il en coûtait soixante et douze pour cent pour
-le change dans les guerres d’Italie. C’est une absurdité. Le fait est
-que M. de Chamillart, pour payer les armées, se servait du crédit du
-chevalier Bernard. Ce ministre croyait, par un ancien préjugé, qu’il ne
-fallait pas que l’argent sortit du royaume, comme si l’on donnait cet
-argent pour rien, et comme s’il était possible qu’une nation débitrice
-à une autre et qui ne s’acquitte pas en effets commerçables, ne payât
-point en argent comptant: ce ministre donnait au banquier huit pour
-cent de profit, à condition qu’on payât l’étranger sans faite sortir
-de l’argent de France. Il payait, outre cela, le change, qui allait à
-cinq ou six pour cent de perte; et le banquier était obligé, malgré
-sa promesse, de solder son compte en argent avec l’étranger, ce qui
-produisait une perte considérable. K.
-
-[214] Voyez tome XXXI, page 493; et, tome XLIII, le paragraphe v du
-_Fragment des instructions pour le prince royal de ***_. B.
-
-[215] Ceci paraît demander quelques restrictions. 1º Il est clair que
-si l’intérêt de la dette surpasse la totalité des revenus, il est
-impossible de le payer. 2º Si la dette annuelle a une proportion très
-forte avec le revenu, l’intérêt qu’ont les propriétaires à veiller sur
-leurs biens diminue; s’ils sont cultivateurs, les sommes qu’ils peuvent
-employer à augmenter les produits de la terre sont moins fortes; s’ils
-afferment, ils sont obligés, pour se soulager d’une partie de la dette,
-de retrancher sur le profit qu’ils laissent au fermier, et la culture
-languit: la richesse diminue donc, et l’état s’obère de plus en plus. K.
-
-[216] L’abbé de Saint-Pierre, dans son _Journal politique_, à l’article
-du _Système_, dit qu’en Angleterre et en Hollande il n’y a de papiers
-qu’autant qu’il y a d’espèces: mais il est avéré que le papier
-l’emporte beaucoup, et ne subsiste que par la confiance.--Le crédit de
-ces billets ne peut être fondé que sur la confiance qu’ils peuvent à
-volonté être échangés pour de l’argent; et cette confiance est fondée
-sur celle que la banque dont ils partent est en état de payer à chaque
-instant ceux qui seraient présentés. La confiance est donc précaire
-lorsque la masse de ces billets surpasse la somme que cette banque
-peut rassembler en peu de temps. Les billets sont aux emprunts pour
-les états ce que les billets à vue sont aux contrats ou aux billets
-ordinaires des particuliers. Vous pouvez prêter à un homme une somme à
-peu près équivalente à sa fortune; vous ne prendrez, au lieu d’argent
-comptant, un billet sur lui que jusqu’à la concurrence de la somme
-que vous croyez qu’il pourra rassembler au moment de votre demande.
-Ces billets sont utiles, 1º parcequ’ils procurent à un état une somme
-égale à leur valeur, dont il ne paie point l’intérêt, et qu’il est sûr
-de ne jamais rembourser tant que la confiance durera. 2º Ils servent
-nécessairement, en diminuant la nécessité des transports d’argent, à
-diminuer les frais de banque pour l’état comme pour les particuliers,
-et à faire baisser le taux de ces frais. Mais ils ont un grand
-désavantage, celui de mettre la foi publique, les fonds de l’état,
-la fortune des particuliers, à la merci de l’opinion d’un moment.
-Ainsi, dans un gouvernement éclairé et sage, on n’en aurait jamais que
-ce qui est nécessaire pour la facilité du commerce et des affaires
-particulières. K.
-
-[217] En France, les mauvaises lois sur les successions et les
-testaments, les priviléges multipliés dans le commerce, les
-manufactures, l’industrie, la forme des impôts qui occasione de
-grandes fortunes en finance, celles dont la cour est la source, et
-qui s’étendent bien au-delà de ce qu’on appelle les grands et les
-courtisans; toutes ces causes, en entassant les biens sur les mêmes
-têtes, condamnent à la pauvreté une grande partie du peuple; et cela
-est indépendant du montant réel des impôts.
-
-L’inégalité des fortunes est la cause de ce mal; et comme le luxe en
-est aussi un effet nécessaire, on a pris pour cause ce qui n’était
-qu’un effet d’une cause commune. K.
-
-[218] Ceci n’est pas rigoureusement vrai; les appointements des places
-qui donnent du crédit, ou qui sont nécessaires à l’administration,
-ont augmenté. Quant à la paie des soldats, quoiqu’elle paraisse la
-même, à l’exception d’une augmentation d’un sou, établie en France
-dans ces dernières années, il y a eu des augmentations réelles par des
-fournitures faites, en nature ou gratuitement, ou à un prix au-dessous
-de leur valeur. La vie du soldat est non seulement plus assurée, mais
-plus douce que celle du cultivateur, et même que celle de beaucoup
-d’artisans. L’usage de les faire coucher deux dans un lit étroit,
-et de ne leur payer l’année que sur le pied de trois cent soixante
-jours, sont peut-être les seules choses dont ils aient réellement à se
-plaindre. Mais les paysans, les artisans, n’ont pas toujours chacun un
-lit, et ils ne gagnent rien les jours de fête. K.
-
-[219] Nicolas Copernic, né à Thorn, en Prusse, le 19 février 1473, mort
-le 24 mai 1543. CL.
-
-[220] Huygens et Roëmer quittèrent la France lors de la révocation de
-l’édit de Nantes. On proposa, dit-on, à Huygens de rester; mais il
-refusa, dédaignant de profiter d’une tolérance qui n’aurait été que
-pour lui. La liberté de penser est un droit, et il n’en voulait pas à
-titre de grace. K.
-
-[221] Dans la première épître de saint Paul aux Corinthiens, il est
-dit, chapitre xv, verset 36: _Quod seminas non vivificatur, nisi prius
-moriatur_. Voltaire revient souvent sur ce verset. B.
-
-[222] L’abbé Sallier ne le sait pas lui-même; mais il sait bien que le
-nombre est de plus de deux cent cinquante mille. L.--La Beaumelle, en
-voulant corriger Voltaire, s’éloigne de la vérité. On disait, il est
-vrai, que la bibliothèque du roi contenait trois cent mille volumes;
-mais le récolement fait en 1792 ne porte qu’à cent cinquante mille
-le nombre des livres imprimés qu’elle renferme. Aujourd’hui (1830)
-le nombre des volumes peut être de cinq cent mille, sans compter les
-opuscules, qu’on peut porter au même nombre. B.
-
-[223] Il n’y a pas dans l’Europe une seule grande nation qui ait
-un code de droit civil formant un système régulier, et dont toutes
-les décisions soient des conséquences de principes liés entre eux.
-Partout le droit civil est un mélange des lois romaines, des codes
-des nations barbares, de coutumes locales, et de lois nouvelles, où
-ces quatre sources de décisions dominent plus ou moins. Aucune grande
-nation n’a même un code criminel. Les usages et la collection de lois
-faites successivement, et dans un esprit souvent opposé, forment
-la jurisprudence criminelle de toute l’Europe. Peut-être le moment
-approche-t-il où les peuples auront enfin de véritables lois: du
-moins les hommes éclairés, et en état de concevoir et d’exécuter ce
-grand ouvrage, ne manqueraient point aux souverains qui voudraient
-l’entreprendre. K.--L’uniformité des lois en France est un des
-bienfaits de la révolution. Le code civil actuel est de 1807; il est
-bien au-dessus de l’ordonnance de 1667; le code criminel, de 1808, et
-le code pénal, de 1810, sont l’objet de nombreuses observations, et
-seront certainement bientôt adoucis, mais ne sont point aussi inhumains
-que l’ordonnance de 1670. B.
-
-[224] En 1609, six cents sorciers furent condamnés, dans le ressort
-du parlement de Bordeaux, et la plupart brûlés. Nicolas Remi, dans sa
-_Démonolâtrie_, rapporte neuf cents arrêts rendus en quinze ans contre
-des sorciers dans la seule Lorraine. Le fameux curé Louis Gauffridi,
-brûlé à Aix, en 1611, avait avoué qu’il était sorcier, et les juges
-l’avaient cru.
-
-C’est une chose honteuse que le P. Lebrun, dans son _Traité des
-pratiques superstitieuses_, admette encore de vrais sortiléges: il va
-même jusqu’à dire, page 524, que «le parlement de Paris reconnaît des
-sortiléges;» il se trompe: «le parlement reconnaît des profanations,
-des maléfices, mais non des effets surnaturels opérés par le diable.»
-Le livre de dom Calmet sur les vampires et sur les apparitions a passé
-pour un délire; mais il fait voir combien l’esprit humain est porté
-à la superstition.--Sur L. Gauffredi, voyez, tome L, le chapitre
-IX du _Prix de la justice et de l’humanité_. Le livre
-de dom Calmet, dont il est question dans la note de Voltaire, est
-intitulé: _Traité sur les apparitions des esprits et sur les vampires,
-ou les revenants de Hongrie, de Moravie_, etc., nouvelle édition, 1751,
-deux volumes in-12; la première édition est de 1746. B.
-
-[225] Platon, _Républ._, livre V. B.
-
-[226] Voltaire dit ailleurs, dans une note (voyez tome XXIX, page 216),
-que Fléchier a _tiré mot à mot la moitié_ de son oraison funèbre de
-Turenne de celle que l’_évêque de Grenoble, Lingendes, avait faite d’un
-duc de Savoie_. Ce n’est pas même _l’exorde tout entier_ que Fléchier
-a pris à Lingendes, mais trois passages formant ensemble tout au plus
-deux pages. C’est ce qu’a très bien établi le cardinal Maury, dans une
-note de son _Essai sur l’éloquence de la chaire_. Le cardinal Maury
-observe que Voltaire confond Claude de Lingendes, jésuite, et qui fut
-en effet le premier réformateur de l’éloquence de la chaire, avec Jean
-de Lingendes, qui n’était qu’abbé lorsqu’en 1637 il prononça l’oraison
-funèbre de Victor-Amédée (et non Charles-Emmanuel). Cette oraison
-funèbre fut imprimée dans le temps. Jean de Lingendes, évêque de
-Sarlat, en 1642, de Mâcon, en 1650, n’a jamais été évêque de Grenoble.
-B.
-
-[227] Les premières phrases de cet alinéa sont de 1756; la dernière est
-de 1768. L’abolition des jésuites est de 1764: voyez tome XXII, page
-354 et suiv. B.
-
-[228] Voyez le _Catalogue des écrivains_, à l’article Bossuet, vol. XIX.
-
-[229] Bossuet prêcha l’avent de 1661. Son père vécut et mourut
-conseiller au parlement de Metz. Ce fut un frère de l’évêque de Meaux
-qui, plus tard, fut intendant de Soissons. B.
-
-[230] L’oraison funèbre d’Anne d’Autriche avait été prononcée le 20
-janvier 1667; ce ne fut que près de trois ans après, le 13 septembre
-1669, que Bossuet fut nommé à l’évêché de Condom. B.
-
-[231] Le _Télémaque_ n’a été imprimé qu’en 1699. Il y avait deux ans
-que Fénélon était en exil. Mais l’ouvrage avait été composé vers 1694.
-B.
-
-[232] M. E.-A. Lequien, qui l’a consulté pour l’édition qu’il a donnée
-du _Télémaque_ en 1819, a compté plus de quatre cents ratures dans ce
-manuscrit; «si, dit-il, on appelle rature un ou plusieurs mots effacés
-avec la plume soit pour les supprimer, soit pour les remplacer par
-d’autres.» B.
-
-[233] Dans l’édition de 1751 Voltaire disait: «Le _Télémaque_ n’a point
-fait d’imitateurs; les _Caractères_ de La Bruyère en ont produit.»
-C’est en 1756 que Voltaire se corrigea. B.
-
-[234] Il y avait deux tragédies espagnoles sur ce sujet: _le Cid_
-de Guillem de Castro, et _el Honrador de su padre_ de Jean-Baptiste
-Diamante. Corneille imita autant de scènes de Diamante que de Castro.
-
-[235] C’est ce qui a fait dire à Voltaire, dans son _Russe à Paris_
-(voyez tome XIV):
-
- Le grand Condé pleurant aux vers du grand Corneille. B.
-
-
-[236] Il avait vingt ans et demi lorsqu’il composa cette ode intitulée:
-_la Nymphe de la Seine_. CL.
-
-[237] Voltaire parle peut-être d’après la tradition de son temps;
-mais M. de Saint-Surin, dans sa notice sur madame de Sévigné, affirme
-que cette phrase ne se trouve dans aucune des _Lettres de madame de
-Sévigné_. B.
-
-[238] C’est la sixième satire de Boileau. B.
-
-[239] Voyez le _Catalogue des écrivains_, à l’article LA MOTTE vol.
-XIX, p. 133.
-
-[240] Boileau, épître IX, vers 43. B.
-
-[241] La première édition des _Réflexions critiques sur la poésie et
-sur la peinture_ est de 1719. B.
-
-[242] Celle de M. Hume n’avait pas encore paru. K.--Il est à remarquer
-que Voltaire n’ait pas corrigé cette phrase, qui est en contradiction
-avec ce qu’on lit à l’article RAPIN DE THOIRAS, dans la _Liste des
-écrivains_, tome XIX., page 184. B.
-
-[243] Voyez tome XXXIX, page 101. B.
-
-[244] Frédéric, roi de Prusse. B.
-
-[245] Déplacé pendant la révolution, il y a été replacé depuis. B.
-
-[246] Ces poinçons et carrés sont aujourd’hui à la Monnaie. B.
-
-[247] Chez les Hollandais, la diphthongue oe se prononce comme
-ou.--Par une note sur l’article XII des _Fragments sur
-l’Inde_ (voyez tome XLVII), Voltaire dit que les Hollandais écrivent
-_Boerhave_, mais que nous devons écrire _Bourhave_. B.
-
-[248] Voyez, dans la _Correspondance_, la lettre au président Hénault,
-du 28 janvier 1752. B.
-
-[249] Ce chapitre était, en 1756, le CCXIVᵉ de l’_Essai
-sur l’histoire générale_. C’est en 1763 qu’il fut mis à la place qu’il
-a aujourd’hui. B.
-
-[250] Voyez tome XIX, page 240. B.
-
-[251] Voyez, tome X, le chapitre IX de l’_Essai sur
-la poésie épique_. Le morceau sur Milton, qu’on lit tome XXIX, pages
-167-186, est de 1771. B.
-
-[252] Le parallèle de Swift et de Rabelais est plus étendu dans la
-vingt-deuxième des _Lettres philosophiques_ (tome XXXVII, pages
-255-56). C’est à Swift qu’est consacrée la cinquième des _Lettres à son
-altesse monseigneur le prince de ***_ (tome XLIII). Voyez aussi, tome
-XII, le _Temple du goût_. B.
-
-[253] Voyez son texte, tome XXXVIII, page 215. B.
-
-[254] Tome XVI, page 442. B.
-
-[255] En France, le clergé est exempt, comme la noblesse, des tailles
-et de quelques uns des droits d’aides. La noblesse était censée
-remplacer les impôts par son service personnel, et le clergé par
-ses prières. Pendant quelque temps on demanda au pape la permission
-d’imposer des décimes sur le clergé, toujours sous le prétexte de
-combattre les infidèles ou les hérétiques. Enfin l’usage de s’adresser
-au clergé assemblé, et de se passer du consentement de Rome, a
-prévalu: mais pour ménager Rome, qui excommuniait, il n’y a pas encore
-long-temps, chaque jeudi-saint, les souverains qui obligeaient le
-clergé à contribuer aux charges publiques, on donna aux décimes le
-nom de _don gratuit_. Lorsqu’à la fin du règne de Louis XIV on ajouta
-la capitation et le dixième aux impôts, déjà trop onéreux, ou n’osa
-établir ces nouvelles taxes d’une manière trop rigoureuse; et le clergé
-obtint facilement d’être exempt de ces impôts, en payant des dons
-gratuits plus considérables. Il est donc évident qu’il ne doit point
-ce dernier privilége aux anciens usages de la nation, puisque jusqu’à
-ce moment il n’avait joui que des priviléges de la noblesse, et que la
-noblesse a payé ces nouveaux impôts. Cette exemption est donc une pure
-grace accordée par Louis XIV; grace qui est une injustice à l’égard des
-citoyens, grace que ni le temps ni aucune assemblée nationale n’ont
-consacrée. Nos souverains, mieux instruits de leurs droits et de ceux
-de leurs peuples, sentiront sans doute un jour que leur intérêt et la
-justice exigent également de soumettre aux taxes les biens du clergé,
-dans la proportion qu’ont ces biens avec ceux du reste de la nation;
-et qu’en général tout privilége en matière d’impôt est une véritable
-injustice, depuis que, la constitution militaire ayant changé, il
-n’existe plus de service personnel gratuit, et que les esprits s’étant
-éclairés, on sait que ce ne sont point les processions des moines, mais
-les évolutions des soldats qui décident du succès des batailles. K.
-
-[256] En 1790, l’évêché de Strasbourg avait quatre cent mille livres de
-rente; l’archevêché de Cambray, deux cent mille. B.
-
-[257] Un état ne s’appauvrit pas en payant chaque année un faible
-tribut, comme un homme ne se ruine pas en payant une rente sur les
-revenus de sa terre. Mais ce tribut payé à Rome est, en finance, une
-diminution de la richesse annuelle, et, en théologie, une véritable
-simonie, qui damne infailliblement dans l’autre monde celui qu’elle
-enrichit sur la terre. K.
-
-[258] Cet article est la meilleure réponse que l’on puisse faire à ceux
-qui ont accusé M. de Voltaire d’avoir sacrifié la vérité des détails
-historiques à ses opinions générales. Il est ici très favorable au
-clergé. Cependant il résulte de cette évaluation, portée seulement
-à quatre-vingt-dix millions, que l’impôt des vingtièmes mis sur le
-clergé, comme il l’est sur les particuliers, produirait dix millions,
-somme fort au-dessus de celle où montent les dons gratuits évalués
-en annuités. Cette même évaluation, en la supposant aussi exacte que
-celle qui a servi à l’établissement des vingtièmes, ne porterait la
-masse des biens du clergé qu’à environ un huitième de la totalité des
-biens du royaume. Cependant il y a des cantons très étendus, où la dîme
-seule est pour la plus grande partie des terres environ un cinquième
-du produit net; et dans ces mêmes cantons le clergé a des possessions
-immenses. K.
-
-[259] Voyez tome XVIII, page 172; tome XXII, page 218. B.
-
-[260] Voyez le chapitre de Louis XIII, dans l’_Essai sur les mœurs et
-l’esprit des nations_, chap. CLXXV (tome XVIII, page 169
-et suiv.). B.
-
-[261] Son ouvrage est intitulé: _Declaratio pro jure regio,
-sceptrorumque immunitate, adversus orationem cardinalis Perronii_,
-Londres, 1616, in-4º. B.
-
-[262] Voyez ma note, tome XVI, page 35. B.
-
-[263] Cette question n’était difficile que parcequ’on croyait alors
-devoir décider toutes celles de ce genre d’après l’autorité et l’usage.
-En ne consultant que la raison, il est évident que la puissance
-législative a le pouvoir absolu de régler la manière dont il sera
-pourvu à toutes les places, ainsi que de fixer les appointements de
-chacune, et la nature de ces appointements. Les évêchés peuvent être
-électifs, comme les places de maires, ou nommés par le roi comme les
-intendances, selon que la loi de l’état l’aura réglé; cette loi peut
-être plus ou moins utile, mais elle sera toujours légitime. La loi peut
-de même, sans être injuste, substituer des appointements en argent aux
-terres dont on laisse la jouissance aux ecclésiastiques; supprimer même
-ces appointements, si elle juge ces places ecclésiastiques inutiles
-au bien public. Toute loi qui n’attaque aucun des droits naturels
-des hommes est légitime; et le pouvoir législatif de chaque état, en
-quelques mains qu’il réside, a droit de la faire. Toute propriété qui
-ne se perpétue point en vertu d’un ordre naturel, mais seulement par
-une loi positive, n’est point une propriété, mais un usufruit accordé
-par la loi, dont, après la mort de l’usufruitier, une autre loi peut
-changer la disposition. C’est par cette raison que les biens des
-particuliers appartiennent de droit à leurs héritiers; que les biens
-des communes leur appartiennent, et que ceux du clergé et de tout autre
-corps sont à la nation. K.
-
-[264] La Fontaine, dans sa lettre au duc de Vendôme, septembre 1689,
-attribue ce bon mot au chevalier de Sillery. B.
-
-[265] Voyez l’article LAUNOY, dans la _Liste des écrivains_, tome XIX,
-page 147. B.
-
-[266] Gaston-Jean-Baptiste-Louis de Noailles, mort en 1720. CL.
-
-[267] «C’est ainsi que parlerait un hérétique: il faut _honorée_,» dit
-La Beaumelle. B.
-
-[268] Voyez _Essai sur les mœurs et l’esprit des nations_.--C’est au
-chapitre _De Calvin et de Servet_ (voyez tome XVII, page 277), ainsi
-qu’à celui _De Jean Hus et de Jérôme de Prague_ (voyez tome XVI, page
-334), que renvoie Voltaire; et peut-être aussi au chapitre où il parle
-des puritains anglais: voyez tome XVIII, page 295 et suiv. Sur Arius,
-voyez tome XXVII, page 12 et suiv. B.
-
-[269] Dans l’édition de 1756, on lit: «A été dans d’autres le dernier
-effort de l’indépendance.» Le texte actuel est de 1768. B.
-
-[270] Du 30 avril 1598: voyez tome XXII, page 195. B.
-
-[271] Voyez une particularité qui le concerne, tome XXX, page 147. B.
-
-[272] Catherine Larchevêque de Parthenay, née en 1554, morte en 1631,
-avait épousé en premières noces Charles de Quellenec, baron de Pont,
-auquel elle intenta ce scandaleux procès dont parle Voltaire (voyez
-t. XXXII, p. 345, et aussi tome X, une note du chant second de la
-_Henriade_), et qui épousa en secondes noces Réné de Rohan. Sur le
-siége de La Rochelle, voyez tome XVIII, page 206. B.
-
-[273] Au lieu de _Réformés_, les éditions antérieures à 1768 portent
-_Religionnaires_. B.
-
-[274] On lit _formes_ dans toutes les éditions. J’ai trouvé le mot
-_formalités_ écrit de la main de Voltaire à la marge d’un exemplaire. B.
-
-[275] Henri Daguesseau, intendant du Limousin, puis du Languedoc, père
-du chancelier. B.
-
-[276] Le 21 octobre: un décret de l’assemblée constituante, du 10
-juillet 1790, annule l’édit de 1685, qui révoquait celui de Nantes. B.
-
-[277] Voyez page 371. B.
-
-[278] Cantique de Siméon. Saint Luc, II, 29-30. B.
-
-[279] Si vous lisez l’Oraison funèbre de Le Tellier, par Bossuet, ce
-chancelier est un juste, et un grand homme. Si vous lisez les _Annales_
-de l’abbé de Saint-Pierre, c’est un lâche et dangereux courtisan, un
-calomniateur adroit, dont le comte de Grammont disait, en le voyant
-sortir d’un entretien particulier avec le roi: «Je crois voir une
-fouine qui vient d’égorger des poulets, en se léchant le museau plein
-de leur sang.»--Cette note est de 1756. B.
-
-[280] Le comte d’Avaux, dans ses lettres, dit qu’on lui rapporta qu’à
-Londres on frappa soixante mille guinées de l’or que les réfugiés y
-avaient fait passer: on lui avait fait un rapport trop exagéré.
-
-[281] On a imprimé plusieurs fois qu’il y a encore en France trois
-millions de réformés. Cette exagération est intolérable. M. de Bâville
-n’en comptait pas cent mille en Languedoc, et il était exact. Il n’y
-en a pas quinze mille dans Paris: beaucoup de villes et des provinces
-entières n’en ont point.--Les protestants qui vivent à Paris sont
-enterrés par ordre de la police. Le nombre des morts est donc connu
-par ses registres, et il en résulte qu’ils forment environ la dixième
-partie de la population, les étrangers compris. Il ne serait pas
-surprenant que les protestants, relégués par les lois dans les classes
-qui peuplent le plus, eussent beaucoup plus que doublé depuis la
-révocation de l’édit de Nantes.
-
-Bâville ne mérite aucune croyance. Il est très vraisemblable que
-la terreur qu’il avait inspirée avait forcé les huguenots à sortir
-du Languedoc, ou à dissimuler, et à se cacher. Il était d’ailleurs
-intéressé à en diminuer le nombre. C’était un moyen de plaire à Louis
-XIV: et pourquoi, après avoir versé tant de sang pour se frayer la
-route du ministère, se serait-il fait scrupule d’un mensonge? K.--On
-porte aujourd’hui (1830) à onze ou douze cent mille le nombre des
-protestants dans toute la France. B.
-
-[282] Toutes ces violences, qui déshonorent le règne de Louis XIV,
-furent exercées dans le temps où, dégoûté de madame de Montespan,
-subjugué par madame de Maintenon, il commençait à se livrer à ses
-confesseurs. Ces lois, qui violaient également et les premiers droits
-des hommes et tous les sentiments de l’humanité, étaient demandées par
-le clergé, et présentées par les jésuites à leur pénitent, comme le
-moyen de réparer les péchés qu’il avait commis avec ses maîtresses. On
-lui proposait pour modèles Constantin, Théodose, et quelques autres
-scélérats du Bas-Empire. Jamais ses ministres, esclaves des prêtres, et
-tyrans de la nation, n’osèrent lui faire connaître ni l’inutilité ni
-les suites cruelles de ses lois.
-
-La nation aidait elle-même à le tromper: au milieu des cris de ses
-sujets innocents, expirants sur la roue et dans les bûchers, on vantait
-sa justice, et même sa clémence. Dans les lettres, dans les mémoires
-du temps, on parle souvent du sanguinaire Bâville comme d’un grand
-homme. Tel est le malheureux sort d’un prince qui accorde sa confiance
-à des prêtres, et qui, trompé par eux, laisse gémir sa nation sous le
-joug de la superstition. Louis aimait la gloire, et il marchandait
-honteusement la conscience de ses sujets: il voulait faire régner les
-lois, et il envoyait des soldats vivre à discrétion chez ceux qui ne
-pensaient point comme son confesseur. Il était flatté qu’on lui trouvât
-de la grandeur dans l’esprit, et il signait chaque mois des édits pour
-régler de quelle religion devaient être les marmitons, les maîtres
-en fait d’armes, et les écuyers de ses états; il aimait la décence,
-et les soldats envoyés par ses ordres donnaient le fouet aux filles
-protestantes pour les convertir.
-
-Qu’il nous soit permis de faire ici quelques réflexions sur les causes
-de nos derniers troubles de religion.
-
-L’esprit des réformés n’a été républicain que dans les pays où les
-souverains se sont montrés leurs ennemis. Le clergé protestant de
-Danemark a été un des principaux agents de la révolution qui a
-établi l’autorité absolue. En France, sous Louis XIII, les ministres
-protestants les plus éclairés écrivirent pour exhorter les peuples
-à obéir aux lois du prince, n’exceptant que les cas où les lois
-ordonnent positivement une action contraire à la loi de Dieu. Mais on
-se plaisait à les contraindre à ce qu’ils regardaient comme des actes
-d’idolâtrie. On les forçait, par une foule de petites injustices, à
-se jeter entre les bras des factieux, tandis qu’il n’aurait fallu
-qu’exécuter fidèlement l’édit de Nantes, pour ôter à ces factieux
-l’appui des réformés. Cet édit de Nantes, à la vérité, ressemblait plus
-à une convention entre deux partis qu’à une loi donnée par un prince à
-ses sujets. Une tolérance absolue aurait été plus utile à la nation,
-plus juste, plus propre à conserver la paix qu’une tolérance limitée:
-mais Henri IV n’osa l’accorder, pour ne pas déplaire aux catholiques;
-et les protestants ne comptaient point assez sur son autorité pour se
-contenter d’une loi de tolérance, quelque étendue qu’elle pût être.
-
-Il eût été facile à Richelieu, et plus encore à Louis XIV, de réparer
-ce désordre en étendant la tolérance accordée par l’édit, et en
-détruisant tout le reste. Mais Richelieu avait eu le malheur de faire
-quelques mauvais ouvrages de théologie, et les protestants les avaient
-réfutés. Louis XIV, élevé, gouverné par des prêtres dans sa jeunesse,
-entouré de femmes qui joignaient les faiblesses de la dévotion aux
-faiblesses de l’amour, et de ministres qui croyaient avoir besoin de
-se couvrir du manteau de l’hypocrisie, ne put jamais soulever un coin
-du bandeau que la superstition avait jeté sur ses yeux. Il croyait que
-l’on n’était huguenot de bonne foi que faute d’être instruit; et la
-bassesse de ses courtisans, qui, en vendant leur conscience, fesaient
-semblant de se convertir par conviction, l’affermissait dans cette idée.
-
-Ses ministres semblaient choisir les moyens les plus sûrs pour forcer
-les protestants à la révolte: on joignait l’insulte à la violence,
-on outrageait les femmes, on enlevait les enfants à leurs pères. On
-semblait se plaire à les irriter, à les plonger dans le désespoir par
-des lois souvent opposées, mais toujours oppressives, qu’on fesait
-succéder de mois en mois. Il n’est donc pas étonnant qu’il y ait eu
-parmi les protestants des fanatiques, et que ce fanatisme ait à la fin
-produit des révoltes. Elles éclatèrent dans les Cévennes, pays alors
-impraticable, habité par un peuple à demi sauvage, qui n’avait jamais
-été subjugué ni par les lois ni par les mœurs; livré à un intendant
-violent par caractère, inaccessible à tout sentiment d’humanité, mêlant
-le mépris et l’insulte à la cruauté, dont l’ame trouvait un plaisir
-barbare dans les supplices longs et recherchés, et qui, instrument
-ambitieux et servile du despotisme et de la superstition de son maître,
-voulait mériter par des meurtres et par l’oppression d’une province
-l’honneur d’opprimer en chef la nation.
-
-Quel fut le fruit des persécutions de Louis XIV? Une foule de ses
-meilleurs sujets emportant dans les pays étrangers leurs richesses et
-leur industrie, les armées de ses ennemis grossies par des régiments
-français, qui joignaient les fureurs du fanatisme et de la vengeance à
-leur valeur naturelle; la haine de la moitié de l’Europe, une guerre
-civile ajoutée aux malheurs d’une guerre étrangère, la crainte de voir
-ses provinces livrées aux étrangers par les Français, et l’humiliante
-nécessité de faire un traité avec un garçon boulanger.
-
-Voilà ce que le clergé célébrait dans des harangues, ce que la
-flatterie consacrait dans des inscriptions et sur des médailles.
-
-Après lui, les protestants furent tranquilles et soumis. Albéroni
-forma inutilement le projet absurde de les engager à se soulever
-contre le régent, c’est-à-dire contre un prince tolérant par raison,
-par politique, et par caractère, pour se donner un maître pénitent
-des jésuites, et qui s’était soumis au joug honteux de l’inquisition.
-Pendant le ministère du duc de Bourbon, l’évêque de Fréjus, qui
-gouvernait les affaires ecclésiastiques, fit rendre, en 1724, contre
-les protestants, une loi plus sévère que celle de Louis XIV; elle
-n’excita point de troubles, parcequ’il n’eut garde de la faire exécuter
-à la rigueur. Aussi indifférent pour la religion que le régent, il ne
-voulait qu’obtenir le chapeau de cardinal, malgré l’opposition secrète
-du duc de Bourbon. Il trahissait, par cette conduite, et son pays,
-et le souverain qui lui avait accordé sa confiance; mais quand le
-cardinalat est le prix de la trahison, quel prêtre est resté fidèle?
-
-Sous Louis XV, les protestants furent traités avec modération, sans
-qu’on ait rien changé cependant aux lois portées contre eux: leur
-fortune, leur état, celui de leurs enfants, ne sont appuyés que sur la
-bonne foi. Ils ne peuvent faire aucun acte de religion sans encourir la
-peine des galères; ils sont exclus non seulement des places honorables,
-mais de la plupart des métiers. Nous devons espérer que la raison,
-qui à la longue triomphera du fanatisme, et la politique, qui dans
-tous les temps l’emporte sur la superstition, détruiront enfin ces
-lois. La tolérance est établie dans toute l’Europe, hors l’Italie,
-l’Espagne, et la France; l’Amérique appelle l’industrie, et offre
-la liberté, la tolérance, et la fortune, à tout homme qui, ayant un
-métier, voudra quitter son pays; et la politique ne permettra point de
-laisser subsister plus long-temps des lois qui mettent en contradiction
-l’amour naturel de la patrie avec l’intérêt et la conscience; et elles
-pourraient amener des émigrations plus funestes que celles du siècle
-dernier, et nous faire perdre en peu d’années tous les avantages du
-commerce dont la révolution de l’Amérique doit être la source.
-
-[283] Christophe Kotter, ou Cotterus, mort en 1647, dont Voltaire parle
-tome XXXII, page 12. B.
-
-[284] Christine Poniatowia, fille d’un moine polonais, apostat, morte
-en 1644. CL.
-
-[285] Justus Velsius, ou Welsens, né à La Haye, reçu docteur en
-médecine à Louvain, en 1641. B.
-
-[286] Nicolas Drabicius, décapité en 1671. CL.
-
-[287] _Ubi enim sunt duo vel tres congregati in nomine meo, ibi sum in
-medio eorum._ Matthieu, XVIII, 20. B.
-
-[288] _Si habueritis fidem, sicut granum sinapis, dicetis monti huic:
-Transi hinc illuc; et transibit._ Matthieu, XVII, 19. B.
-
-[289] Un _Abrégé de la vie de Claude Brousson_ se trouve en tête de ses
-_Lettres et opuscules_, Utrecht, 1701, in-8º. B.
-
-[290] Cavalier a été le rival de Voltaire, et rival heureux. Ils
-aimèrent l’un et l’autre mademoiselle Pimpette, fille de madame
-Dunoyer, et fille de beaucoup d’esprit et de coquetterie. Ce qui devait
-arriver arriva: le héros l’emporta sur le poëte; et la physionomie
-douce et agréable sur la physionomie égarée et méchante. L.--J’ai
-rapporté cette note de La Beaumelle parcequ’elle n’est pas rapportée
-textuellement par Voltaire, et parcequ’elle m’a paru nécessaire pour
-l’intelligence d’un passage du _Supplément au Siècle de Louis XIV_,
-seconde partie. Cavalier, né à Ribaute, près d’Anduze, en 1679, est
-mort à Chelsea, près de Londres, en 1740. B.
-
-[291] Ce trait doit se trouver dans les véritables _Mémoires_ du
-maréchal de Villars. Le premier tome est certainement de lui: il est
-conforme au manuscrit que j’ai vu: les deux autres sont d’une main
-étrangère et bien différente.--Cette note de Voltaire est la répétition
-de celle qu’il a mise page 25; voyez, sur les _Mémoires_ de Villars, ma
-note, tome XIX, page 219. B.
-
-[292] Voyez page 27. B.
-
-[293] Voyez tome XXIX, page 335. B.
-
-[294] Isaac Habert, évêque de Vabres en 1645, mort en 1668. CL.
-
-[295] Censuré en 1656, et ensuite exclus. CL.
-
-[296] Sur Armin et Gomar, voyez tome XVIII, page 385; et, tome XLI, une
-des notes du _Traité sur la tolérance_. B.
-
-[297] Les premières éditions portaient: «le plus pur et le plus
-éloquent des poëtes.» B.
-
-[298] François Annat, dont le vrai nom paraît avoir été Canard, fut
-le troisième confesseur de Louis XIV. Il abdiqua, après seize ans de
-règne, en 1670, et mourut quelques mois après, le 14 juin de la même
-année. CL.
-
-[299] Voyez tome XXII, page 358. B.
-
-[300] Du 9 février 1657. Voyez, ci-après, la deuxième partie du
-_Supplément au Siècle de Louis XIV_. B.
-
-[301] D’Argenson voyez ma note, tome XXII, page 291; et, ci-dessus,
-page 247. B.
-
-[302] Le 2 décembre, âgé de quatre-vingt-six ans. B.
-
-[303] Née à Lille, morte en 1680: Voltaire en a parlé tome XIX, page
-47. B.
-
-[304] Michel Le Tellier, sixième et dernier confesseur de Louis XIV,
-était fils d’un vigneron des environs de Coutances. Son homonyme le
-chancelier Michel Le Tellier, mort plus de trente ans avant lui, était
-petit-fils d’un marchand de vin à Aï. CL.
-
-[305] Il est dit dans la _Vie du duc d’Orléans_, imprimée en 1737,
-que le cardinal de Noailles accusa le P. Le Tellier de vendre les
-bénéfices, et que le jésuite dit au roi: «Je consens à être brûlé vif,
-si l’on prouve cette accusation, pourvu que le cardinal soit brûlé vif
-aussi, en cas qu’il ne la prouve pas.»
-
-Ce conte est tiré des pièces qui coururent sur l’affaire de la
-constitution, et ces pièces sont remplies d’autant d’absurdités que la
-_Vie du duc d’Orléans_. La plupart de ces écrits sont composés par des
-malheureux qui ne cherchent qu’à gagner de l’argent: ces gens-là ne
-savent pas qu’un homme qui doit ménager sa considération auprès d’un
-roi qu’il confesse, ne lui propose pas, pour se disculper, de faire
-brûler vif son archevêque.
-
-Tous les petits contes de cette espèce se retrouvent dans les _Mémoires
-de Maintenon_. Il faut soigneusement distinguer entre les faits et
-les ouï-dire.--On proposa pour confesseur à Louis XIV Le Tellier et
-Tournemine. Tournemine, littérateur assez savant, pensait avec autant
-de liberté, et avait aussi peu de fanatisme qu’il était possible à un
-jésuite. Mais il était d’une naissance illustre, et Louis XIV ne voulut
-pas d’un confesseur fait pour aspirer aux premières places de l’Église
-et de l’état; il craignait d’ailleurs l’ambition de sa famille. K.
-
-[306] Consultez les _Lettres de madame de Maintenon_. On voit que ces
-Lettres étaient connues de l’auteur avant qu’on les eût imprimées, et
-qu’il n’a rien hasardé.
-
-[307] Quand on a des lettres aussi authentiques, on peut les citer:
-ce sont les plus précieux matériaux de l’histoire. Mais quel fond
-faire sur une lettre qu’on suppose écrite au roi par le cardinal de
-Noailles.... «J’ai travaillé le premier à la ruine du clergé pour
-sauver votre état et pour soutenir votre trône..... Il ne vous est pas
-permis de demander compte de ma conduite.» Est-il vraisemblable qu’un
-sujet aussi sage et aussi modéré que le cardinal de Noailles ait écrit
-à son souverain une lettre si insolente et si outrée? Ce n’est qu’une
-imputation maladroite: elle se trouve page 141, tome V, des _Mémoires
-de Maintenon_; et comme elle n’a ni authenticité ni vraisemblance, on
-ne doit y ajouter aucune foi.
-
-[308] Le commencement de cet alinéa est de 1751; la fin, de 1768. B.
-
-[309] Novembre 1764: voyez tome XXII, page 361. B.
-
-[310] François de Mailli, né en 1658, cardinal en 1719, mort en 1731.
-CL.
-
-[311] Sur Languet, voyez ma note, tome XXVI, page 11. B.
-
-[312] Voyez le _Catalogue des écrivains_, tome XIX, page 179; et,
-ci-dessus, pages 421-423. B.
-
-[313] On verra, dans le _Siècle de Louis XV_, quelles furent les vues
-et la conduite du régent.
-
-[314] Il mourut sans vouloir se confesser: voyez tome XXVIII, pages
-162-163; et, tome XXI, le commencement du chapitre III du _Précis du
-Siècle de Louis XV_. B.
-
-[315] Voyez la lettre à d’Argental du 6, et celle à Richelieu du 13
-février 1755. B.
-
-[316] Voyez, tome XXI, le chapitre II du _Précis du
-Siècle de Louis XV_. B.
-
-[317] Voyez tome XXII, page 314. B.
-
-[318] Ce fut l’origine d’une procession qu’on appelait procession de
-madame Lafosse, et qui s’est faite jusqu’à l’époque de la révolution.
-Le _miracle_ est du 31 mai 1725, et fut le sujet d’un mandement de
-l’archevêque, dans lequel Voltaire est cité: voyez, tome LI, les
-lettres à madame de Bernières, des 27 juin et 31 août 1725. B.
-
-[319] Voyez tome XXVIII, page 222. B.
-
-[320] Voyez tome XXII, page 319; voyez aussi, sur les convulsions, tome
-XXVIII, page 222. B.
-
-[321] C’est la pensée de Pascal: voyez son texte et la remarque de
-Voltaire, tome XXXVII, page 66. B.
-
-[322] Sur ce journal, voyez ma note, tome XXXIII, page 267. B.
-
-[323] Voyez tome XXXI, page 524. B.
-
-[324] _Moyen court et très facile de faire oraison_, Grenoble, 1685,
-in-12. CL.
-
-[325] Ces vers sont parodies de Quinault, _Thésée_, acte II, scène 1ʳᵉ.
-B.
-
-[326] Ce qu’on aurait dû remarquer, c’est que le quiétisme est dans
-_don Quichotte_. Ce chevalier errant dit qu’on doit servir Dulcinée,
-sans autre récompense que celle d’être son chevalier. Sancho lui
-répond: «Con esta manera de amor he oido yo predicar que se ha de amar
-à nuestro señor por sí solo, sinque nos mueva esperanza de gloria, ó
-temor de pena: aunque yo le querria amar y servir por lo que pudiese.»
-
-[327] Ce conte se retrouve dans l’_Histoire de Louis XIV_, imprimée à
-Avignon. Ceux qui ont approché de ce monarque et de madame de Maintenon
-savent à quel point tout cela est éloigné de la vérité.--C’est de
-l’ouvrage de Reboulet que parle Voltaire: voyez ma note, page 189. B.
-
-[328] Cet alinéa et le précédent sont de 1768. B.
-
-[329] Le nonce Roverti disait: «Bisogna infarinarsi di teologia e fare
-un fondo di politica.»
-
-[330] Pendant la campagne que le duc de Bourgogne fit en Flandre, il ne
-vit Fénélon qu’une fois, et en public. K.
-
-[331] Le texte de Fénélon porte:
-
- Je n’ai plus en partage. B.
-
-
-[332] Ces vers se trouvent dans les poésies de madame Guyon: mais le
-neveu de M. l’archevêque de Cambrai m’ayant assuré plus d’une fois
-qu’ils étaient de son oncle, et qu’il les lui avait entendu réciter
-le jour même qu’il les avait faits, on a dû restituer ces vers à leur
-véritable auteur. Ils ont été imprimés dans cinquante exemplaires de
-l’édition du _Télémaque_, faite par les soins du marquis de Fénélon, en
-Hollande, et supprimés dans les autres exemplaires.
-
-Je suis obligé de répéter ici que j’ai entre les mains une lettre de
-Ramsay, élève de M. de Fénélon, dans laquelle il me dit: «S’il était
-né en Angleterre, il aurait développé son génie et donné l’essor à ses
-principes, qu’on n’a jamais bien connus.»
-
-L’auteur du _Dictionnaire historique, littéraire, et critique_, à
-Avignon, 1759, dit, à l’article FÉNÉLON, «qu’il était artificieux,
-souple, flatteur, et dissimulé.» Il se fonde, pour flétrir ainsi sa
-mémoire, sur un libelle de l’abbé Phélypeaux, ennemi de ce grand
-homme. Ensuite il assure que l’archevêque de Cambrai était _un pauvre
-théologien_, parcequ’il n’était pas janséniste. Nous sommes inondés
-depuis peu de dictionnaires qui sont des libelles diffamatoires. Jamais
-la littérature n’a été si déshonorée, ni la vérité si attaquée. Le
-même auteur nie que M. Ramsay m’ait écrit la lettre dont je parle,
-et il le nie avec une grossièreté insultante, quoiqu’il ait tiré une
-grande partie de ses articles du _Siècle de Louis XIV_. Les plagiaires
-jansénistes ne sont pas polis: moi qui ne suis ni quiétiste, ni
-janséniste, ni moliniste, je n’ai autre chose à lui répondre, sinon
-que j’ai la lettre. Voici les propres paroles: «Were he born in a
-free country, he would have display’d his whole genius, and given a
-full career to his own principles never known.»--Le _Dictionnaire
-historique_, etc., dont parle Voltaire, est celui de Barral et Guibaud:
-voyez tome XXVIII, page 348. B.
-
-[333] Elles furent appuyées par les intrigues de la princesse des
-Ursins, qui, après avoir été long-temps l’amie du cardinal, s’était
-brouillée avec lui pour une ridicule querelle d’étiquette. K.
-
-[334] Voyez tome XVII, page 73. B.
-
-[335] 20 juin 1710. Voyez tome XXXI, page 524. B.
-
-[336] Matthieu Ricci est mort au commencement du dix-septième siècle
-(le 11 mai 1610); mais ce fut sur la fin du seizième, en 1583, qu’il
-s’établit en Chine. Voyez, au reste, ma note, tome XVIII, page 189. B.
-
-[337] Voyez ma note, tome XXVIII, page 40. B.
-
-[338] Tome XV, page 257. B.
-
-[339] Il mourut à la fin de 1722, comme Voltaire le dit ailleurs: voyez
-tome XXVIII, page 42; et, tome XLIV, la _Relation du bannissement des
-jésuites de la Chine_. B.
-
-[340] Page 463. B.
-
-[341] En 1768, date de cet alinéa, Voltaire avait fait l’éloge de
-Parennin dans le chapitre Iᵉʳ de l’_Essai sur les mœurs_ (voyez tome
-XV, page 269), et dans une note du paragraphe XVIII de la _Philosophie
-de l’histoire_ (voyez tome XV, page 87). Il en a parlé depuis dans les
-_Questions sur l’Encyclopédie_ (voyez tome XXVIII, page 38); dans les
-_Fragments sur l’Inde_, chapitre V (voyez tome XLVII); et dans les
-première et septième _Lettres chinoises_ (voyez tome XLVIII). B.
-
-[342] Voyez l’_Essai sur les mœurs_ (tome XVIII, page 464), chap.
-CXCV.
-
-[343] Je pense que Voltaire veut parler de ce qu’il dit tome XVIII, au
-bas de la page 463. B.
-
-[344] _Avertissement du libraire_ (probablement de La Beaumelle
-lui-même), en tête de la _Réponse au Supplément du Siècle de Louis XIV_.
-
-[345] En mai ou juin 1752, La Beaumelle avait fait imprimer à Gotha
-quatre feuilles de ses _Remarques sur le Siècle de Louis XIV_ (voyez
-page 151 de la _Réponse au Supplément_), qu’il brûla cependant pour la
-comtesse de Bentink. Je ne sais si cette comtesse de Bentink est celle
-qui, après la mort de la duchesse de Saxe-Gotha, brûla, dit-on, la
-correspondance de Voltaire avec cette princesse.
-
-[346] Voici ce qu’on lit dans les _Mémoires historiques et authentiques
-sur la Bastille_, tome II, page 330: «Au mois d’avril 1753, on fut
-informé que La Beaumelle était revenu à Paris avec des exemplaires
-d’une nouvelle édition qu’il avait fait faire du _Siècle de Louis
-XIV_, de Voltaire, dans laquelle il avait inséré des notes critiques
-offensantes pour la maison d’Orléans...... Au mois d’octobre de la même
-année, M. le duc d’Orléans lui pardonna, et il fut mis en liberté, avec
-un exil à cinquante lieues de Paris.»
-
-On trouve des détails sur la détention de La Beaumelle au tome II (page
-231 et suiv.) de l’_Histoire de la détention des philosophes et des
-gens de lettres à la Bastille et à Vincennes, etc., par J. Delori_.
-Paris, Firmin Didot, 1829, trois volumes in-8º.
-
-[347] Manuscrits de D’Hemery, inspecteur de police pour la librairie.
-
-[348] Jacques-Emmanuel-Roques de Maumont de La Rochefoucauld, né en
-1727, mort le 16 mars 1805, a publié une _Lettre sur la part qu’il a
-eue aux démêlés de MM. de Voltaire et La Beaumelle_, Hanovre, 1755,
-in-8º, dont je ne parle toutefois que d’après Meusel.
-
-[349] _Mon séjour auprès de Voltaire_, 1807, in-8º, pages 47 et 59.
-
-[350] Le même à qui sont adressées plusieurs lettres de la
-_Correspondance générale_, années 1752 et 1753; voyez aussi ma note,
-page 479. B.
-
-[351] Il n’y en a que trois: voyez ma préface, page 477. B.
-
-[352] Ils sont nommés ci-après, page 536, dans la seconde partie du
-_Supplément_. B.
-
-[353] Le roi de Prusse comble les gens de lettres de bienfaits, par
-les mêmes principes que les princes d’Allemagne comblent de bienfaits
-les nains et les bouffons, etc. Trait du _Qu’en dira-t-on_.--Dans _Mes
-pensées_ (ouvrage de La Beaumelle), on lit sous le nº XLIX, éditions
-de 1752 et 1761; «Qu’on parcoure l’histoire ancienne et moderne, on
-ne trouvera point d’exemple de prince qui ait donné sept mille écus
-de pension à un homme de lettres, à titre d’homme de lettres. Il y
-a eu de plus grands poëtes que Voltaire; il n’y en eut jamais de si
-bien récompensés, parceque le goût ne met jamais de bornes à ses
-récompenses. Le roi de Prusse comble de bienfaits les hommes à talents,
-précisément par les mêmes raisons qui engagent un prince d’Allemagne à
-combler de bienfaits un bouffon ou un nain.» B.
-
-[354] Voyez tome XXXIX, page 489. B.
-
-[355] 1749, deux volumes in-8º. La Beaumelle dit n’en avoir fait qu’une
-partie. B.
-
-[356] Dans quelques impressions que je ne crois pas authentiques,
-au lieu de cette dédicace ou lettre à M. Roques, on lit, en tête du
-_Supplément au Siècle de Louis XIV_, un _Mémoire de M. F. de Voltaire_,
-que La Beaumelle fit réimprimer avec des apostilles ou notes et que
-voici (sans les apostilles):
-
-«Du jour que j’arrivai à Potsdam, Maupertuis m’a témoigné la plus
-mauvaise volonté. Elle éclata lorsque je le priai de mettre M. l’abbé
-Raynal de son académie: il me refusa avec hauteur, et traita l’abbé
-Raynal avec mépris. Je lui fis ordonner par le roi d’envoyer des
-patentes à M. l’abbé Raynal; on peut croire que Maupertuis ne me l’a
-pas pardonné.
-
-«Un homme que je crois Génevois, ou du moins élevé à Genève, nommé
-La Beaumelle, ayant été chassé de Danemark, arrive à Berlin avec la
-première édition du _Qu’en dira-t-on_, ou de ses _Pensées_. Dans ce
-livre, devenu célèbre par l’excès d’insolences qui en fait le prix,
-voici ce qu’on trouve:
-
-«Le roi de Prusse a comblé de bienfaits les gens de lettres par les
-mêmes principes que les princes allemands comblent de bienfaits un
-bouffon et un nain.»
-
-«C’est cet homme proscrit dans tous les pays que Maupertuis recherche
-dés qu’il est arrivé, et qu’il va soulever contre moi: en voici la
-preuve dans une lettre écrite par La Beaumelle à M. le pasteur Roques,
-au pays de Hesse-Hombourg:
-
-
-«_Fragment de la lettre de La Beaumelle._»
-
-«Maupertuis vient chez moi, ne me trouve pas; je vais chez lui. Il me
-dit qu’un jour, au souper des petits appartements, M. de Voltaire avait
-parlé d’une manière violente contre moi; qu’il avait dit au roi que je
-parlais de lui peu respectueusement dans mon livre; que je traitais sa
-cour philosophe de nains et de bouffons; que je le comparais aux petits
-princes allemands, et mille faussetés de cette force. M. de Maupertuis
-me conseilla d’envoyer mon livre au roi en droiture, avec une lettre
-qu’il vit et corrigea lui-même.»
-
-«Le roi de Prusse, qui n’a su cette anecdote que depuis quelques jours,
-doit être convaincu de la méchanceté atroce de Maupertuis, puisque sa
-majesté sait très bien que je n’ai jamais dit à ses soupers ce qu’il
-m’impute. Elle me rend cette justice; et quand je l’aurais dit, ce
-serait toujours un crime à Maupertuis d’avoir manqué au secret qu’il
-doit sur tout ce qui s’est dit aux soupers particuliers du roi.
-
-«On sait quelle violence inouïe il a exercée depuis contre M. Kœnig,
-bibliothécaire de madame la princesse d’Orange: on connaît les lettres
-qu’il a fait imprimer, dans lesquelles il outrage tous les philosophes
-d’Allemagne, et fait dire à M. Wolf ce qu’il n’a point dit, afin de le
-décrier.
-
-«On n’ignore pas par quelles affreuses manœuvres il est parvenu
-à m’opprimer. J’ai remis à sa majesté ma clef de chambellan, mon
-cordon, tout ce qui m’est dû de mes pensions. Elle a eu la bonté de me
-rendre tout, et a daigné m’inviter à la suivre à Potsdam, où j’aurais
-l’honneur de la suivre si ma santé me le permettait.»
-
-Ce _Mémoire_ est daté du 27 janvier 1753, dans la réimpression (avec
-apostilles) qu’en donna La Beaumelle, à la suite de la _Réponse au
-supplément_. B.
-
-[357] Dans quelques unes des premières éditions, cette partie est
-intitulée: _Réfutation des notes critiques que M. de La Beaumelle a
-faites sur le Siècle de Louis XIV_. Le début, tel qu’on le lit ici, a
-été ajouté depuis. B.
-
-[358] Voyez ma note, tome XIX, page 347. B.
-
-[359] L’édition dont Voltaire parle ici est celle qui fut publiée chez
-G.-C. Walther, 1753, deux volumes petit in-8º. B.
-
-[360] Voyez page 130. B.
-
-[361] Dans les éditions du _Siècle de Louis XIV_, antérieures à 1768,
-c’était à la fin de l’ouvrage qu’était placé le _Catalogue de la
-plupart des écrivains_, etc., qu’on a vu tome XIX, page 47. Depuis
-1753, année où Voltaire publia le _Supplément_, il a fait d’autres
-augmentations au _Catalogue_. J’en ai désigné quelques unes. B.
-
-[362] La Beaumelle dit avoir eu pour ses Lettres et ses Remarques cent
-cinquante florins, cinquante exemplaires de l’édition, et quarante
-rames de papier d’impression. Voltaire, dans la dix-septième de ses
-_Honnêtetés littéraires_ (voyez tome XLII), parle de dix-sept louis
-d’or: voyez aussi tome XXX, page 218. B.
-
-[363] Chapitre II, tome XIX, page 265. B.
-
-[364] Ils ont été imprimés: voyez le _Catalogue des écrivains_, tome
-XIX, page 83. B.
-
-[365] _Istoria delle guerre avvenute in Europa et particolarmente in
-Italia, por la successione alla monarchia delle Spagne, dall’ anno 1696
-all’ anno 1725, dal conte e marchese Francesco Maria Ottieri_; Rome,
-1728 et années suivantes, huit volumes in-4º. On lit dans la _Méthode
-pour étudier l’histoire_ (qui ne donne que deux volumes à l’ouvrage,
-page 414 du tome XI de l’édition de 1772), que l’auteur étant mort en
-1742, ce fut son fils qui publia le second volume en 1753. Le tome II
-est daté de 1752; le tome III de 1753, etc. B.
-
-[366] Voyez ma note, tome XIX, page 529. B.
-
-[367] Voyez page 497 du présent volume. B.
-
-[368] Les _Mémoires secrets pour servir à l’histoire de Perse_ donnent,
-sous des noms persans, l’histoire de la cour de Louis XV jusqu’en
-1744. La première édition est de 1745, in-12; l’édition in-18, de
-1759, contient une _Liste, ou clef des noms propres_. On attribue
-cet ouvrage à Resseguier; d’autres, à Pecquet, premier commis des
-affaires étrangères, qui a place dans un vers du _Pauvre diable_ (voyez
-tome XIV); d’autres, à La Beaumelle. Une note ou lettre publiée à la
-suite du _Journal de madame Du Hausset, femme de chambre de madame de
-Pompadour_, est de madame de Vieux-Maison. B.
-
-[369] En 1703, comme Voltaire l’a dit depuis en se corrigeant: voyez ma
-note, tome XXVI, page 311. B.
-
-[370] Elle se trouve dans une édition datée de 1752, que j’ai déjà
-citée plusieurs fois. B.
-
-[371] Ce que Voltaire disait du cardinal de Fleury, en 1751, 1752 et
-1753, dans le chapitre XXIII (alors à la fin du tome Iᵉʳ, et fesant
-aujourd’hui le chapitre XXIV) du _Siècle de Louis XIV_, a été depuis
-reporté par l’auteur dans le chapitre III du _Précis du Siècle de Louis
-XV_: voyez tome XXI. B.
-
-[372] Voltaire parle de l’_Histoire de la guerre de mil sept cent
-quarante et un_. Voyez ce que je dis de cet ouvrage dans ma préface du
-tome XXI. B.
-
-[373] Par Du Ryer. Voyez tome XIX, page 296. B.
-
-[374] Sur ce mot, voyez tome XVI, page 484; tome XLV, le dialogue A
-B C, premier entretien; tome XLVIII, _Un chrétien contre six Juifs_,
-vingt et unième niaiserie; tome L, le paragraphe III du
-_Commentaire sur l’Esprit des lois_. B.
-
-[375] C’est de Montesquieu que parle Voltaire: voyez tome XXXIX, page
-431. B.
-
-[376] Montesquieu, _Esprit des lois_, livre V, chap.,
-XIV. B.
-
-[377] Id., livre VIII, chap. XXI. B.
-
-[378] Voyez, dans le _Siècle de Louis XIV_, une note des éditeurs sur
-les Milices, chap. XXIX (p. 257). K.
-
-[379] Son livre est intitulé: _Histoire du fanatisme de notre temps_,
-1692, in-12, dont une _Suite_ parut en 1709, in-12, et une nouvelle
-suite en 1713, deux volumes in-12. L’ouvrage entier a été réimprimé en
-1737, trois volumes in-12, et 1755, trois volumes in-12. B.
-
-[380] Ces jugements furent presque toujours rendus par des
-commissaires, et, par conséquent, on peut les regarder comme injustes,
-même dans la forme. K.
-
-[381] Voyez ci-dessus, page 109. B.
-
-[382] Voyez tome XIX, page 122. B.
-
-[383] Le président Hénault n’a mis aucun correctif à sa phrase dans les
-éditions de 1756 et de 1768. Voyez l’_Abrégé chronologique_, à l’année
-1714. B.
-
-[384] Voyez page 398. R.
-
-[385] C’est à la page 109 du tome II de l’édition du _Siècle de Louis
-XIV, avec des notes de M. de La B**_, que Villars est appelé ainsi. B.
-
-[386] Dans quelques éditions, cette seconde partie portait le titre de
-_Réfutation plus directe_. B.
-
-[387] Voyez ce que Voltaire dit sur les portraits, tome XXX, page 215.
-B.
-
-[388] Voyez tome XIX, page 428; et, ci-dessus, page 51. B.
-
-[389] Voyez page 136. B.
-
-[390] Voyez la variante, page 214. B.
-
-[391] Voyez ci-dessus, page 212. B.
-
-[392] Le prince de Condé: voyez tome XXXII, page 77; tome XIX, page
-219. Au reste, Voltaire lui-même dit que l’accusation contre le prince
-de Condé était le cri de _tout Paris_; voyez, tome X, le second alinéa
-de la _Dissertation sur la mort de Henri IV_. B.
-
-[393] Mort en 1775: voyez, dans la _Correspondance_, la lettre du roi
-de Prusse du 13 auguste 1775. B.
-
-[394] Voyez cette note tout entière, page 397. B.
-
-[395] Mademoiselle Olympe Dunoyer, à qui sont adressées les premières
-lettres de la _Correspondance_ de Voltaire, en 1713 et 1714, et qu’on
-appelait Pimpette, épousa le baron de Winterfeld, qui fut tué, en 1757,
-à la bataille de Kollin. B.
-
-[396] A la fin de 1713. B.
-
-[397] Constant d’Aubigné, grand-père de la maréchale de Noailles. B.
-
-[398] La princesse Ulrique de Prusse, depuis reine de Suède: voyez ma
-note, page 175. B.
-
-[399] Voyez tome XXIX, pages 133 et 145; tome IX, l’épître dédicatoire
-des _Lois de Minos_; et, tome XIV, une des notes de la satire
-intitulée: _Les Cabales_. B.
-
-[400] Voyez le texte de La Beaumelle, dans ma note, page 483. B.
-
-[401] Collini raconte que, dix jours après la brûlure de la _Diatribe
-du docteur Akakia_ (conséquemment le 3 janvier 1753: voyez ma note
-4, page 474 du tome XXXIX), Voltaire avait renvoyé au roi de Prusse
-sa clef de chambellan et la croix de l’ordre du mérite; mais que, le
-même jour après midi, le roi les fit reporter à Voltaire. Voltaire dit
-aussi que le roi eut _la bonté de lui rendre tout_: voyez, dans la
-_Correspondance_, la lettre à M. de La Virotte, du 28 janvier 1753. B.
-
-[402] La critique de Barbier d’Aucour, dans la sixième lettre des
-_Sentiments de Cléante_ sur le quatrième _Entretien_ d’Ariste et
-d’Eugène, me semble minutieuse et peu exacte en cette circonstance.
-_Eugène_ dit bien que «c’est une chose singulière qu’un bel esprit
-allemand ou moscovite;» mais il est réfuté par _Ariste_, qui soutient
-que le bel esprit est de tous les pays, _et n’est étranger nulle part_;
-et de l’aveu même de Barbier d’Aucour, son critique, le P. Bouhours
-est représenté par Ariste. Il y a des écrivains qui ont été plus loin,
-et qui ont dit qu’il mettait en question si un _Allemand peut avoir de
-l’esprit_. Bouhours n’a point écrit cette impertinence. CL.
-
-[403] La dixième édition de cet ouvrage de Paul Barry est de 1643,
-in-12. Pascal en parle dans la neuvième de ses _Lettres provinciales_.
-B.
-
-[404] Le parlement de Provence est le seul qui ait condamné les
-_Lettres provinciales_; voyez ma note, page 415; mais ces Lettres ont
-aussi été condamnées par un arrêt du conseil d’état du 23 septembre
-1660. Leur condamnation à Rome est du 6 septembre 1657. Une traduction
-italienne fut condamnée à Rome le 27 mars 1762. B.
-
-[405] Pluche, auteur du _Spectacle de la nature_; voyez tome XXXVIII,
-page 73. B.
-
-[406] Dans quelques éditions, cette troisième partie était intitulée:
-_Suite et conclusion de cette réfutation_. B.
-
-[407] Cartouche était un malheureux voleur très ordinaire, associé
-avec quelques scélérats comme lui. Le hasard fit qu’on donna son nom
-à la bande de brigands dont il était. Il fut le ridicule objet de
-l’attention de Paris, parcequ’on fut quelque temps sans pouvoir le
-prendre. Il avait été ramoneur de cheminée, et fesait servir souvent
-son ancien métier à se sauver quand on le guettait. Un soldat aux
-gardes avertit enfin qu’il était couché dans un cabaret à la Courtille:
-on le trouva sur une paillasse avec un méchant habit, sans chemise,
-sans argent, et couvert de vermine. Son nom était Bourguignon: Il avait
-pris celui de Cartouche, comme les voleurs et les écrivains de livres
-scandaleux changent de nom. Il plut au comédien Legrand de faire une
-comédie sur ce malheureux; elle fut jouée le jour qu’il fut roué. Un
-autre homme s’avisa ensuite de faire un poème épique de _Cartouche_,
-et de parodier _la Henriade_ sur un si vil sujet; tant il est vrai
-qu’il n’y a point d’extravagance qui ne passe par la tête des hommes!
-Toutes ces circonstances rassemblées ont perpétué le nom de ce gueux:
-et c’est lui que La Beaumelle préfère à Solon, et égale au grand
-Condé.--Voltaire a rapporté, page 500, la passage où La Beaumelle
-parle de Cartouche et de Condé. Quant au poëme sur Cartouche, que
-Voltaire dit être une parodie de _la Henriade_, il s’agit de l’ouvrage
-de Grandval père, intitulé: _Le vice puni, ou Cartouche_, 1725,
-in-8º. L’auteur dit qu’il a «affecté de prendre quantité de vers des
-meilleures pièces de théâtre et autres ouvrages,» et il imprime ces
-vers en italique. B.
-
-[408] Il n’était que son cousin: voyez ma note, page 196. B.
-
-[409] _Bajazet_, II, 1. B.
-
-[410] Lebrun traduit ainsi ces deux vers du chant VII de la _Jérusalem
-délivrée_, octave 12: «Simple intendant des jardins, je vis, je connus
-la cour et ses injustices.» B.
-
-[411] Voyez le texte de Cicéron, dans ma note, tome XXX, page 216. B.
-
-[412] Voyez ci-dessus, page 4. B.
-
-[413] Montesquieu, _Esprit des lois_, III, 5: voyez ci-dessus, page 79.
-B.
-
-[414] Voyez page 454. B.
-
-[415] Cirey. B.
-
-
-
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-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES DE VOLTAIRE TOME
-XX ***
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-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Œuvres de Voltaire Tome XX</span>, by Voltaire</p>
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-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Œuvres de Voltaire Tome XX</span></p>
-<p style='display:block; margin-left:2em; text-indent:0; margin-top:0; margin-bottom:1em;'><span lang='fr' xml:lang='fr'>Siècle de Louis XIV.—Tome II</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Authors: Voltaire</p>
-<p style='display:block; margin-top:0; margin-bottom:0; margin-left:2em;'>A. J. Q. Beuchot</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: December 24, 2022 [eBook #69631]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images available at The Internet Archive)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>ŒUVRES DE VOLTAIRE TOME XX</span> ***</div>
-<hr class="full">
-
-<div class="figcenter">
-<img src="images/cover.jpg" height="500" alt="">
-</div>
-
-<p class="toc"><a href="#TABLE">TABLE
-
-DES MATIÈRES DU SECOND VOLUME
-
-DU SIÈCLE DE LOUIS XIV.</a></p>
-
-<div class="blk">
-<h1>ŒUVRES<br>
-<small><small>DE</small></small><br>
-<b><span class="big">VOLTAIRE</span></b></h1>
-
-<p class="cb">AVEC
-<br><br>
-PRÉFACES, AVERTISSEMENTS,<br>
-NOTES, ETC.<br><br>
-
-PAR M. BEUCHOT.<br><br>
-
-TOME XX.<br>
-
-SIÈCLE DE LOUIS XIV.&#8212;TOME II.<br><br><br>
-
-<img src="images/colophon.png"
-width="110"
-alt="">
-<br><br>
-
-A PARIS,<br>
-CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,<br>
-RUE DE L’ÉPERON, Nº 6.<br>
-FIRMIN DIDOT FRÈRES, RUE JACOB, Nº 24.<br>
-WERDET ET LEQUIEN FILS,<br>
-<small>RUE DU BATTOIR, Nº 20.</small><br><br>
-
-M DCCC XXX.</p>
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page_1">{1}</a></span></p>
-
-<hr>
-
-<h2><a id="SIECLE"></a>SIÈCLE<br><br>
-<span class="big">DE LOUIS XIV.</span></h2>
-
-<hr>
-
-<h3><a id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII.<br><br>
-<small>Guerre mémorable pour la succession à la monarchie d’Espagne. Conduite
-des ministres et des généraux jusqu’en 1703.</small></h3>
-
-<p>A Guillaume III succéda la princesse Anne, fille du roi Jacques et de la
-fille d’Hyde, avocat devenu chancelier, et l’un des grands hommes de
-l’Angleterre<a id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Elle était mariée au prince de Danemark, qui ne fut que
-son premier sujet. Dès qu’elle fut sur le trône, elle entra dans toutes
-les mesures du roi Guillaume, quoiqu’elle eût été ouvertement brouillée
-avec lui. Ces mesures étaient les vœux de la nation. Un roi fait
-ailleurs entrer aveuglément ses peuples dans toutes ses vues; mais à
-Londres un roi doit entrer dans celles de son peuple.</p>
-
-<p>Ces dispositions de l’Angleterre et de la Hollande pour mettre, s’il se
-pouvait, sur le trône d’Espagne l’archiduc Charles, fils de l’empereur,
-ou du moins pour résister aux Bourbons, méritent peut-être l’attention
-<span class="pagenum"><a id="page_2">{2}</a></span>de tous les siècles. La Hollande devait, pour sa part, entretenir cent
-deux mille hommes de troupes, soit dans les garnisons, soit en campagne.
-Il s’en fallait beaucoup que la vaste monarchie espagnole pût en fournir
-autant dans cette conjoncture. Une province de marchands presque toute
-subjuguée en deux mois, trente ans auparavant, pouvait plus alors que
-les maîtres de l’Espagne, de Naples, de la Flandre, du Pérou, et du
-Mexique. L’Angleterre promettait quarante mille hommes, sans compter ses
-flottes. Il arrive dans toutes les alliances que l’on fournit à la
-longue beaucoup moins qu’on n’avait promis. L’Angleterre, au contraire,
-donna cinquante mille hommes dans la seconde année, au lieu de quarante;
-et vers la fin de la guerre, elle entretint, tant de ses troupes que de
-celles des alliés, sur les frontières de France, en Espagne, en Italie,
-en Irlande, en Amérique, et sur ses flottes, près de deux cent mille
-soldats et matelots combattants; dépense presque incroyable pour qui
-considérera que l’Angleterre, proprement dite, n’est que le tiers de la
-France, et qu’elle n’avait pas la moitié tant d’argent monnayé; mais
-dépense vraisemblable aux yeux de ceux qui savent ce que peuvent le
-commerce et le crédit. Les Anglais ont porté toujours le plus grand
-fardeau de cette alliance. Les Hollandais ont insensiblement diminué le
-leur; car, après tout, la république des États-Généraux n’est qu’une
-illustre compagnie de commerce; et l’Angleterre est un pays fertile,
-rempli de négociants et de guerriers.</p>
-
-<p>L’empereur devait fournir quatre-vingt-dix mille hommes, sans compter
-<span class="pagenum"><a id="page_3">{3}</a></span>les secours de l’empire et des alliés qu’il espérait détacher de la
-maison de Bourbon; et cependant le petit-fils de Louis XIV régnait déjà
-paisiblement dans Madrid; et Louis, au commencement du siècle, était au
-comble de sa puissance et de sa gloire; mais ceux qui pénétraient dans
-les ressorts des cours de l’Europe, et surtout de celle de France,
-commençaient à craindre quelques revers. L’Espagne, affaiblie sous les
-derniers rois du sang de Charles-Quint, l’était encore davantage dans
-les premiers jours du règne d’un Bourbon. La maison d’Autriche avait des
-partisans dans plus d’une province de cette monarchie. La Catalogne
-semblait prête à secouer le nouveau joug, et à se donner à l’archiduc
-Charles. Il était impossible que le Portugal ne se rangeât tôt ou tard
-du côté de la maison d’Autriche. Son intérêt visible était de nourrir
-chez les Espagnols, ses ennemis naturels, une guerre civile dont
-Lisbonne ne pouvait que profiter. Le duc de Savoie, à peine beau-père du
-nouveau roi d’Espagne, et lié aux Bourbons par le sang et par les
-traités, paraissait déjà mécontent de ses gendres. Cinquante mille écus
-par mois, poussés depuis jusqu’à deux cent mille francs, ne paraissaient
-pas un avantage assez grand pour le retenir dans leur parti. Il lui
-fallait au moins le Monferrat-Mantouan et une partie du Milanais. Les
-hauteurs qu’il essuyait des généraux français et du ministère de
-Versailles lui fesaient craindre avec raison d’être bientôt compté pour
-rien par ses deux gendres, qui tenaient resserrés ses états de tous
-côtés<a id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. Il avait<span class="pagenum"><a id="page_4">{4}</a></span> déjà quitté brusquement le parti de l’empire pour la
-France. Il était vraisemblable qu’étant si peu ménagé par la France, il
-s’en détacherait à la première occasion.</p>
-
-<p>Quant à la cour de Louis XIV et à son royaume, les esprits fins y
-apercevaient déjà un changement que les grossiers ne voient que quand la
-décadence est arrivée. Le roi, âgé de plus de soixante ans, devenu plus
-retiré, ne pouvait plus si bien connaître les hommes; il voyait les
-choses dans un trop grand éloignement, avec des yeux moins appliqués, et
-fascinés par une longue prospérité. Madame de Maintenon, avec toutes les
-qualités estimables qu’elle possédait, n’avait ni la force, ni le
-courage, ni la grandeur d’esprit nécessaires pour soutenir la gloire
-d’un état. Elle contribua à faire donner le ministère des finances en
-1699, et celui de la guerre en 1701, à sa créature Chamillart, plus
-honnête homme que ministre, et qui avait plu au roi par la modestie de
-sa conduite, lorsqu’il était chargé de Saint-Cyr. Malgré cette modestie
-extérieure, il eut le malheur de se croire la force de supporter ces
-deux fardeaux, que Colbert et Louvois avaient à peine soutenus. Le roi,
-comptant sur sa propre expérience, croyait pouvoir diriger heureusement
-ses ministres. Il avait dit, après la mort de Louvois, au roi Jacques:
-«J’ai perdu un bon ministre; mais vos affaires et les miennes n’en iront
-pas plus mal.» Lorsqu’il choisit Barbesieux pour succéder à Louvois dans
-le ministère de la guerre:<span class="pagenum"><a id="page_5">{5}</a></span> «J’ai formé votre père, lui dit-il, je vous
-formerai de même<a id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.» Il en dit à peu près autant à Chamillart. Un roi
-qui avait travaillé si long-temps et si heureusement semblait avoir
-droit de parler ainsi; mais sa confiance en ses lumières le trompait.</p>
-
-<p>A l’égard des généraux qu’il employait, ils étaient souvent gênés par
-des ordres précis, comme des ambassadeurs qui ne devaient pas s’écarter
-de leurs instructions. Il dirigeait avec Chamillart, dans le cabinet de
-madame de Maintenon, les opérations de la campagne. Si le général
-voulait faire quelque grande entreprise, il fallait souvent qu’il en
-demandât la permission par un courrier qui trouvait, à son retour, ou
-l’occasion manquée ou le général battu<a id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
-
-<p>Les dignités et les récompenses militaires furent prodiguées sous le
-ministère de Chamillart. On donna la permission à trop de jeunes gens
-d’acheter des régiments presque au sortir de l’enfance; tandis que, chez
-les ennemis, un régiment était le prix de vingt<span class="pagenum"><a id="page_6">{6}</a></span> ans de service. Cette
-différence ne fut ensuite que trop sensible dans plus d’une occasion, où
-un colonel expérimenté eût pu empêcher une déroute. Les croix de
-chevaliers de Saint-Louis, récompense inventée par le roi en 1693, et
-qui étaient l’objet de l’émulation des officiers, se vendirent dès le
-commencement du ministère de Chamillart. On les achetait cinquante écus
-dans les bureaux de la guerre. La discipline militaire, l’ame du
-service, si rigidement soutenue par Louvois, tomba dans un relâchement
-funeste: ni le nombre des soldats ne fut complet dans les compagnies, ni
-même celui des officiers dans les régiments. La facilité de s’entendre
-avec les commissaires, et l’inattention du ministre, produisaient ce
-désordre. De là naissait un inconvénient qui devait, toutes choses
-égales d’ailleurs, faire perdre nécessairement des batailles. Car, pour
-avoir un front aussi étendu que celui de l’ennemi, on était obligé
-d’opposer des bataillons faibles à des bataillons nombreux. Les magasins
-ne furent plus ni assez grands ni assez tôt prêts. Les armes ne furent
-plus d’une assez bonne trempe. Ceux donc qui voyaient ces défauts du
-gouvernement, et qui savaient à quels généraux la France aurait affaire,
-craignirent pour elle, même au milieu des premiers avantages qui
-promettaient à la France de plus grandes prospérités que jamais<a id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_7">{7}</a></span></p>
-
-<p>Le premier général qui balança la supériorité de la France fut un
-Français; car on doit appeler de ce nom le prince Eugène, quoiqu’il fût
-petit-fils de Charles-Emmanuel, duc de Savoie. Son père, le comte de
-Soissons, établi en France, lieutenant-général des armées et gouverneur
-de Champagne, avait épousé Olimpe Mancini, l’une des nièces du cardinal
-Mazarin. (18 octobre 1663) De ce mariage, d’ailleurs malheureux, naquit
-à Paris ce prince si dangereux depuis à Louis XIV, et si peu connu de
-lui dans sa jeunesse. On le nomma d’abord en France le chevalier de
-Carignan. Il prit ensuite le petit collet. On l’appelait l’abbé de
-Savoie. On prétend qu’il demanda un régiment au roi, et qu’il essuya la
-mortification d’un refus accompagné de reproches. Ne pouvant réussir
-auprès de Louis XIV, il était allé servir l’empereur contre les Turcs
-dès l’an 1683. Les deux princes de Conti allèrent le joindre en 1685. Le
-roi fit ordonner aux princes de Conti, et à tous ceux qui fesaient avec
-eux le voyage, de revenir. L’abbé de Savoie fut le seul qui n’obéit
-point<a id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>. Il avait déjà déclaré qu’il renonçait à la France.<span class="pagenum"><a id="page_8">{8}</a></span> Le roi,
-quand il l’apprit, dit à ses courtisans: «Ne trouvez-vous pas que j’ai
-fait là une grande perte?» et les courtisans assurèrent que l’abbé de
-Savoie serait toujours un esprit dérangé, un homme incapable de tout. On
-en jugeait par quelques emportements de jeunesse, sur lesquels il ne
-faut jamais juger les hommes. Ce prince, trop méprisé à la cour de
-France, était né avec les qualités qui font un héros dans la guerre et
-un grand homme dans la paix; un esprit plein de justesse et de hauteur,
-ayant le courage nécessaire et dans les armées et dans le cabinet. Il a
-fait des fautes comme tous les généraux; mais elles ont été cachées sous
-le nombre de ses grandes actions. Il a ébranlé la grandeur de Louis XIV
-et la puissance ottomane; il a gouverné l’empire; et dans le cours de
-ses victoires et de son ministère, il a méprisé également le faste et
-les richesses. Il a même cultivé les lettres, et les a protégées autant
-qu’on le pouvait à la cour de Vienne. Agé alors de trente-sept ans, il
-avait l’expérience de ses victoires remportées sur les Turcs, et des
-fautes commises par les Impériaux dans les dernières guerres, où il
-avait servi contre la France.</p>
-
-<p>Il descendit en Italie par le Trentin sur les terres de Venise avec
-trente mille hommes, et la liberté entière de s’en servir comme il le
-voudrait. Le roi de<span class="pagenum"><a id="page_9">{9}</a></span> France défendit d’abord au maréchal de Catinat de
-s’opposer au passage du prince Eugène, soit pour ne point commettre le
-premier acte d’hostilité, ce qui est une mauvaise politique quand on a
-les armes à la main; soit pour ménager les Vénitiens, qui étaient
-pourtant moins dangereux que l’armée allemande.</p>
-
-<p>Cette faute de la cour en fit commettre d’autres à Catinat. Rarement
-réussit-on quand on suit un plan qui n’est pas le sien. On sait
-d’ailleurs combien il est difficile dans ce pays, tout coupé de rivières
-et de ruisseaux, d’empêcher un ennemi habile de les passer. Le prince
-Eugène joignait à une grande profondeur de desseins une vivacité prompte
-d’exécution. La nature du terrain aux bords de l’Adige fesait encore que
-l’armée ennemie était plus ramassée, et la française plus étendue.
-Catinat voulait aller à l’ennemi; mais quelques lieutenants-généraux
-firent des difficultés, et formèrent des cabales contre lui. Il eut la
-faiblesse de ne se pas faire obéir. La modération de son esprit lui fit
-commettre cette grande faute. Eugène força d’abord le poste de Carpi,
-auprès du canal Blanc, défendu par Saint-Fremont, qui ne suivit pas en
-tout les ordres du général, et qui se fit battre. Après ce succès,
-l’armée allemande fut maîtresse du pays entre l’Adige et l’Adda; elle
-pénétra dans le Bressan, et Catinat recula jusque derrière l’Oglio.
-Beaucoup de bons officiers approuvaient cette retraite qui leur
-paraissait sage, et il faut encore ajouter que le défaut des munitions
-promises par le ministre la rendait nécessaire. Les courtisans, et
-surtout ceux qui espéraient de commander à la place de Catinat,<span class="pagenum"><a id="page_10">{10}</a></span> firent
-regarder sa conduite comme l’opprobre du nom français. Le maréchal de
-Villeroi persuada qu’il réparerait l’honneur de la nation. La confiance
-avec laquelle il parla, et le goût que le roi avait pour lui, obtinrent
-à ce général le commandement en Italie. Le maréchal de Catinat, malgré
-les victoires de Staffarde et de la Marsaille, fut obligé de servir sous
-lui.</p>
-
-<p>Le maréchal duc de Villeroi, fils du gouverneur du roi, élevé avec lui,
-avait eu toujours sa faveur: il avait été de toutes ses campagnes et de
-tous ses plaisirs: c’était un homme d’une figure agréable et imposante,
-très brave, très honnête homme, bon ami, vrai dans la société,
-magnifique en tout<a id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>. Mais ses ennemis disaient qu’il était plus
-occupé, étant général d’armée, de l’honneur et du plaisir de commander,
-que des desseins d’un grand capitaine. Ils lui reprochaient un
-attachement à ses opinions qui ne déférait aux avis de personne.</p>
-
-<p>Il vint en Italie donner des ordres au maréchal de Catinat, et des
-dégoûts au duc de Savoie. Il fesait sentir qu’il pensait en effet qu’un
-favori de Louis XIV, à<span class="pagenum"><a id="page_11">{11}</a></span> la tête d’une puissante armée, était fort
-au-dessus d’un prince: il ne l’appelait que <i>Mons de Savoie</i>: il le
-traitait comme un général à la solde de France, et non comme un
-souverain, maître des barrières que la nature a mises entre la France et
-l’Italie. L’amitié de ce souverain ne fut pas aussi ménagée qu’elle
-était nécessaire. La cour pensa que la crainte serait le seul nœud qui
-le retiendrait, et qu’une armée française, dont environ six à sept mille
-soldats piémontais étaient sans cesse environnés, répondrait de sa
-fidélité. Le maréchal de Villeroi agit avec lui comme son égal dans le
-commerce ordinaire, et comme son supérieur dans le commandement. Le duc
-de Savoie avait le vain titre de généralissime; mais le maréchal de
-Villeroi l’était. Il ordonna d’abord que l’on attaquât le prince Eugène
-au poste de Chiari, près de l’Oglio. (11 septembre 1701) Les officiers
-généraux jugeaient qu’il était contre toutes les règles de la guerre
-d’attaquer ce poste, pour des raisons décisives: c’est qu’il n’était
-d’aucune conséquence, et que les retranchements en étaient inabordables;
-qu’on ne gagnait rien en le prenant, et que, si on le manquait, on
-perdait la réputation de la campagne. Villeroi dit au duc de Savoie
-qu’il fallait marcher, et envoya un aide-de-camp ordonner de sa part au
-maréchal de Catinat d’attaquer. Catinat se fit répéter l’ordre trois
-fois, puis se tournant vers les officiers qu’il commandait: «Allons
-donc, dit-il, messieurs, il faut obéir.» On marcha aux retranchements.
-Le duc de Savoie, à la tête de ses troupes, combattit comme un homme qui
-aurait été content de la France. Catinat chercha à se faire<span class="pagenum"><a id="page_12">{12}</a></span> tuer. Il
-fut blessé; mais, tout blessé qu’il était, voyant les troupes du roi
-rebutées, et le maréchal de Villeroi ne donnant point d’ordre, il fit la
-retraite; après quoi il quitta l’armée, et vint à Versailles rendre
-compte de sa conduite au roi, sans se plaindre de personne.</p>
-
-<p>(2 février 1702) Le prince Eugène conserva toujours sa supériorité sur
-le maréchal de Villeroi. Enfin, au cœur de l’hiver, un jour que ce
-maréchal dormait avec sécurité dans Crémone, ville assez forte, et munie
-d’une très grande garnison, il est réveillé au bruit des décharges de
-mousqueterie. Il se lève en hâte, monte à cheval; la première chose
-qu’il rencontre, c’est un escadron ennemi. Le maréchal aussitôt est fait
-prisonnier, et conduit hors de la ville, sans savoir ce qui s’y passait,
-et sans pouvoir imaginer la cause d’un événement si étrange. Le prince
-Eugène était déjà dans Crémone. Un prêtre, nommé Bozzoli, prévôt de
-Sainte-Marie-la-Neuve, avait introduit les troupes allemandes par un
-égout. Quatre cents soldats, entrés par cet égout dans la maison du
-prêtre, avaient sur-le-champ égorgé la garde des deux portes; les deux
-portes ouvertes, le prince Eugène entre avec quatre mille hommes. Tout
-cela s’était fait avant que le gouverneur, qui était Espagnol, s’en fût
-douté, et avant que le maréchal de Villeroi fût éveillé. Le secret,
-l’ordre, la diligence, toutes les précautions possibles, avaient préparé
-l’entreprise. Le gouverneur espagnol se montre d’abord dans les rues
-avec quelques soldats; il est tué d’un coup de fusil: tous les officiers
-généraux sont ou tués ou pris, à la<span class="pagenum"><a id="page_13">{13}</a></span> réserve du comte de Revel,
-lieutenant-général, et du marquis de Praslin. Le hasard confondit la
-prudence du prince Eugène.</p>
-
-<p>Le chevalier d’Entragues devait faire ce jour-là, dans la ville, une
-revue du régiment des vaisseaux, dont il était colonel; et déjà les
-soldats s’assemblaient à quatre heures du matin, à une extrémité de la
-ville, précisément dans le temps que le prince Eugène entrait par
-l’autre. D’Entragues commence à courir par les rues avec ses soldats. Il
-résiste aux Allemands qu’il rencontre. Il donne le temps au reste de la
-garnison d’accourir. Les officiers, les soldats, pêle-mêle, les uns mal
-armés, les autres presque nus, sans commandement, sans ordre,
-remplissent les rues, les places publiques. On combat en confusion; on
-se retranche de rue en rue, de place en place. Deux régiments irlandais,
-qui fesaient partie de la garnison, arrêtent les efforts des Impériaux.
-Jamais ville n’avait été surprise avec plus de sagesse, ni défendue avec
-tant de valeur. La garnison était d’environ cinq mille hommes. Le prince
-Eugène n’en avait pas encore introduit plus de quatre mille. Un gros
-détachement de son armée devait arriver par le pont du Pô: les mesures
-étaient bien prises. Un autre hasard les dérangea toutes. Ce pont du Pô,
-mal gardé par environ cent soldats français, devait d’abord être saisi
-par les cuirassiers allemands, qui, dans l’instant que le prince Eugène
-entra dans la ville, furent commandés pour aller s’en emparer. Il
-fallait, pour cet effet, qu’étant entrés par la porte du midi, voisine
-de l’égout, ils sortissent sur-le-champ de Crémone, du côté du nord, par
-la porte<span class="pagenum"><a id="page_14">{14}</a></span> du Pô, et qu’ils courussent au pont. Ils y allaient; le guide
-qui les conduisait est tué d’un coup de fusil tiré d’une fenêtre; les
-cuirassiers prennent une rue pour une autre; ils alongent leur chemin.
-Dans ce petit intervalle de temps, les Irlandais se jettent à la porte
-du Pô; ils combattent et repoussent les cuirassiers: le marquis de
-Praslin profite du moment; il fait couper le pont: alors le secours que
-l’ennemi attendait ne peut arriver, et la ville est sauvée.</p>
-
-<p>Le prince Eugène, après avoir combattu tout le jour, toujours maître de
-la porte par laquelle il était entré, se retire enfin, emmenant le
-maréchal de Villeroi et plusieurs officiers généraux prisonniers, mais
-ayant manqué Crémone, que son activité et sa prudence, jointes à la
-négligence du gouverneur, lui avaient donnée, et que le hasard et la
-valeur des Français et des Irlandais lui ôtèrent.</p>
-
-<p>Le maréchal de Villeroi, extrêmement malheureux en cette occasion, fut
-condamné à Versailles par les courtisans avec toute la rigueur et
-l’amertume qu’inspiraient sa faveur et son caractère, dont l’élévation
-leur paraissait trop approcher de la vanité. Le roi, qui le plaignait
-sans le condamner, irrité qu’on blâmât si hautement son choix, s’échappa
-à dire<a id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>: «On se déchaîne contre lui, parcequ’il est mon favori»: terme
-dont il ne se servit jamais pour personne que cette<span class="pagenum"><a id="page_15">{15}</a></span> seule fois en sa
-vie. Le duc de Vendôme fut aussitôt nommé pour aller commander en
-Italie.</p>
-
-<p>Le duc de Vendôme, petit-fils de Henri IV, était intrépide comme lui,
-doux, bienfesant, sans faste, ne connaissant ni la haine, ni l’envie, ni
-la vengeance. Il n’était fier qu’avec des princes; il se rendait l’égal
-de tout le reste. C’était le seul général sous lequel le devoir du
-service, et cet instinct de fureur purement animal et mécanique qui
-obéit à la voix des officiers, ne menassent point des soldats au combat:
-ils combattaient pour le duc de Vendôme; ils auraient donné leur vie
-pour le tirer d’un mauvais pas, où la précipitation de son génie
-l’engageait quelquefois. Il ne passait pas pour méditer ses desseins
-avec la même profondeur que le prince Eugène, et pour entendre comme lui
-l’art de faire subsister les armées. Il négligeait trop les détails; il
-laissait périr la discipline militaire; la table et le sommeil lui
-dérobaient trop de temps, aussi bien qu’à son frère. Cette mollesse le
-mit plus d’une fois en danger d’être enlevé; mais un jour d’action, il
-réparait tout par une présence d’esprit et par des lumières que le péril
-rendait plus vives, et ces jours d’action, il les cherchait toujours;
-moins fait, à ce qu’on disait, pour une guerre défensive, et aussi
-propre à l’offensive que le prince Eugène.</p>
-
-<p>Ce désordre et cette négligence qu’il portait dans les armées, il
-l’avait à un excès surprenant dans sa maison, et même sur sa personne: à
-force de haïr le faste, il en vint à une malpropreté cynique dont il n’y
-a point d’exemple; et son désintéressement, la plus noble des vertus,
-devint en lui un défaut qui lui fit<span class="pagenum"><a id="page_16">{16}</a></span> perdre, par son dérangement,
-beaucoup plus qu’il n’eût dépensé en bienfaits. On l’a vu manquer
-souvent du nécessaire. Son frère le grand prieur, qui commanda sous lui
-en Italie, avait tous ces mêmes défauts, qu’il poussait encore plus
-loin, et qu’il ne rachetait que par la même valeur. Il était étonnant de
-voir deux généraux ne sortir souvent de leur lit qu’à quatre heures
-après midi, et deux princes, petits-fils de Henri IV, plongés dans une
-négligence de leurs personnes, dont les plus vils des hommes auraient eu
-honte.</p>
-
-<p>Ce qui est plus surprenant encore, c’est ce mélange d’activité et
-d’indolence, avec lequel Vendôme fit contre Eugène une guerre vive
-d’artifice, de surprises, de marches, de passages de rivières, de petits
-combats souvent aussi inutiles que meurtriers, de batailles sanglantes
-où les deux partis s’attribuaient la victoire: (15 auguste 1702) telle
-fut celle de Luzara, pour laquelle les <i>Te Deum</i> furent chantés à Vienne
-et à Paris. Vendôme était vainqueur toutes les fois qu’il n’avait pas
-affaire au prince Eugène en personne; mais, dès qu’il le retrouvait en
-tête, la France n’avait plus aucun avantage.</p>
-
-<p>(Janvier 1703) Au milieu de ces combats, et des siéges de tant de
-châteaux et de petites villes, des nouvelles secrètes arrivent à
-Versailles que le duc de Savoie, petit-fils d’une sœur de Louis XIII,
-beau-père du duc de Bourgogne, beau-père de Philippe V, va quitter les
-Bourbons, et marchande l’appui de l’empereur. Tout le monde est surpris
-qu’il abandonne à-la-fois ses deux gendres, et même, à ce qu’on croit,<span class="pagenum"><a id="page_17">{17}</a></span>
-ses véritables intérêts. Mais l’empereur lui promettait tout ce que ses
-gendres lui avaient refusé, le Montferrat-Mantouan, Alexandrie, Valence,
-les pays entre le Pô et le Tanaro, et plus d’argent que la France ne lui
-en donnait. Cet argent devait être fourni par l’Angleterre; car
-l’empereur en avait à peine pour soudoyer ses armées. L’Angleterre, la
-plus riche des alliés, contribuait plus qu’eux tous pour la cause
-commune. Si le duc de Savoie consulta peu les lois des nations et celles
-de la nature, c’est une question de morale, laquelle se mêle peu de la
-conduite des souverains. L’événement seul a fait voir à la fin qu’il ne
-manqua pas, au moins dans son traité, aux lois de la politique: mais il
-y manqua dans un autre point bien essentiel; ce fut en laissant ses
-troupes à la merci des Français, tandis qu’il traitait avec l’empereur.
-(19 août 1703) Le duc de Vendôme les fit désarmer. Elles n’étaient à la
-vérité que de cinq mille hommes; mais ce n’était pas un petit objet pour
-le duc de Savoie.</p>
-
-<p>A peine la maison de Bourbon a-t-elle perdu cet allié, qu’elle apprend
-que le Portugal est déclaré contre elle. Pierre, roi de Portugal,
-reconnaît l’archiduc Charles pour roi d’Espagne. Le conseil impérial, au
-nom de cet archiduc, démembrait, en faveur de Pierre II, une monarchie
-dans laquelle il n’avait pas encore une ville: il lui cédait, par un de
-ces traités qui n’ont point eu d’exécution, Vigo, Bayonne, Alcantara,
-Badajoz, une partie de l’Estramadoure, tous les pays situés à l’occident
-de la rivière de la Plata en Amérique; en un mot, il parta<span class="pagenum"><a id="page_18">{18}</a></span>geait ce
-qu’il n’avait pas, pour acquérir ce qu’il pourrait en Espagne.</p>
-
-<p>Le roi de Portugal, le prince de Darmstadt, ministre de l’archiduc,
-l’amirante de Castille, son partisan, implorèrent même le secours du roi
-de Maroc. Non seulement ils firent des traités avec ce barbare pour
-avoir des chevaux et du blé, mais ils demandèrent des troupes.
-L’empereur de Maroc, Muley Ismaël, le tyran le plus guerrier et le plus
-politique qui fût alors chez les nations mahométanes, ne voulut envoyer
-ses troupes qu’à des conditions dangereuses pour la chrétienté; et
-honteuses pour le roi de Portugal: il demandait en otage un fils de ce
-roi, et des villes. Le traité n’eut point lieu. Les chrétiens se
-déchirèrent de leurs propres mains, sans y joindre celles des barbares.
-Ce secours d’Afrique ne valait pas, pour la maison d’Autriche, celui
-d’Angleterre et de Hollande.</p>
-
-<p>Churchill, comte et ensuite duc de Marlborough, déclaré général des
-troupes anglaises et hollandaises dès l’an 1702, fut l’homme le plus
-fatal à la grandeur de la France qu’on eût vu depuis plusieurs siècles.
-Il n’était pas comme ces généraux auxquels un ministre donne par écrit
-le projet d’une campagne, et qui, après avoir suivi à la tête d’une
-armée les ordres du cabinet, reviennent briguer l’honneur de servir
-encore. Il gouvernait alors la reine d’Angleterre, et par le besoin
-qu’on avait de lui, et par l’autorité que sa femme avait sur l’esprit de
-cette reine. Il menait le parlement par son crédit et par celui de
-Godolphin,<span class="pagenum"><a id="page_19">{19}</a></span> grand trésorier, dont le fils épousa sa fille. Ainsi, maître
-de la cour, du parlement, de la guerre, et des finances, plus roi que
-n’avait été Guillaume, aussi politique que lui, et beaucoup plus grand
-capitaine, il fit plus que les alliés n’osaient espérer. Il avait,
-par-dessus tous les généraux de son temps, cette tranquillité de courage
-au milieu du tumulte, et cette sérénité d’ame dans le péril, que les
-Anglais appellent <i>cold head</i>, <i>tête froide</i>. C’est peut-être cette
-qualité, le premier don de la nature pour le commandement, qui a donné
-autrefois tant d’avantages aux Anglais sur les Français dans les plaines
-de Poitiers, de Créci, et d’Azincourt<a id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
-
-<p>Marlborough, guerrier infatigable pendant la campagne, devenait un
-négociateur aussi agissant pendant l’hiver. Il allait à La Haye et dans
-toutes les cours d’Allemagne. Il persuadait les Hollandais de s’épuiser
-pour abaisser la France. Il excitait les ressentiments de l’électeur
-palatin. Il allait flatter la fierté de l’électeur de Brandebourg,
-lorsque ce prince voulut être roi. Il lui présentait la serviette à
-table, pour en tirer un secours de sept à huit mille soldats. Le prince
-Eugène, de son côté, ne finissait une campagne que pour aller faire
-lui-même à Vienne les préparatifs de l’autre. On sait si les armées en
-sont mieux pourvues quand le général est le ministre. Ces deux hommes,
-tantôt commandant ensemble, tantôt séparément, furent toujours
-d’intelligence; ils conféraient souvent à La Haye avec le grand
-pensionnaire Heinsius et le greffier Fagel, qui gouvernaient les
-Provinces-Unies<span class="pagenum"><a id="page_20">{20}</a></span> avec autant de lumières que les Barnevelt et les de
-Witt, et avec plus de bonheur. Ils fesaient toujours de concert mouvoir
-les ressorts de la moitié de l’Europe contre la maison de Bourbon; et le
-ministère de France était alors bien faible pour résister long-temps à
-ces forces réunies. Le secret de leur projet de campagne fut toujours
-gardé entre eux. Ils arrangeaient eux-mêmes leurs desseins, et ne les
-confiaient à ceux qui devaient les seconder qu’au point de l’exécution.
-Chamillart, au contraire, n’étant ni politique, ni guerrier, ni même
-homme de finance, et jouant cependant le rôle d’un premier ministre,
-dans l’impuissance où il était de faire des arrangements par lui-même,
-les recevait de plusieurs mains subalternes. Son secret était
-quelquefois divulgué, avant même qu’il sût précisément ce qu’on devait
-faire. C’est ce que le marquis de Feuquières lui reproche avec raison:
-et madame de Maintenon avoue dans ses lettres que cet homme qu’elle
-avait choisi était un ministre incapable. Ce fut là une des principales
-causes du malheur de la France.</p>
-
-<p>Dès que Marlborough eut le commandement des armées confédérées en
-Flandre, il fit voir qu’il avait appris l’art de la guerre sous Turenne.
-Il avait fait autrefois ses premières campagnes, volontaire sous ce
-général. On ne l’appelait dans l’armée que <i>le bel Anglais</i>; mais le
-vicomte de Turenne avait jugé que le bel Anglais serait un jour un grand
-homme. Il commença par élever des officiers subalternes et jusqu’alors
-inconnus, dont il démêlait le mérite, sans s’assujettir à l’ordre du
-grade militaire, que nous appelons<span class="pagenum"><a id="page_21">{21}</a></span> en France l’<i>ordre du tableau</i>. Il
-savait que quand les grades ne sont que la suite de l’ancienneté,
-l’émulation périt; et qu’un officier, pour être plus ancien, n’est pas
-toujours meilleur. (1702) Il forma d’abord des hommes. Il gagna du
-terrain sur les Français sans combattre. Le premier mois, le comte
-d’Athlone, général hollandais, lui disputait le commandement; et dès le
-second, il fut obligé de lui déférer en tout. Le roi de France avait
-envoyé contre lui son petit-fils le duc de Bourgogne, prince sage et
-juste, né pour rendre les hommes heureux. Le maréchal de Boufflers,
-homme d’un courage infatigable, commandait l’armée sous ce jeune prince.
-Mais le duc de Bourgogne, après avoir vu prendre plusieurs places, après
-avoir été forcé de reculer par les marches savantes de l’Anglais, revint
-à Versailles au milieu de la campagne. (Septembre et octobre 1702)
-Boufflers resta seul témoin des succès de Marlborough, qui prit Venloo,
-Ruremonde, Liége, avançant toujours, et ne perdant pas un moment la
-supériorité.</p>
-
-<p>Marlborough, de retour à Londres après cette campagne, reçut les
-honneurs dont on peut jouir dans une monarchie et dans une république;
-créé duc par la reine et, ce qui est plus flatteur, remercié par les
-deux chambres du parlement dont les députés vinrent le complimenter dans
-sa maison.</p>
-
-<p>Il s’élevait cependant un homme qui semblait devoir rassurer la fortune
-de la France: c’était le maréchal duc de Villars, alors
-lieutenant-général, et que nous avons vu depuis généralissime des armées
-de France, d’Espagne, et de Sardaigne, à l’âge de quatre-<span class="pagenum"><a id="page_22">{22}</a></span>vingt-deux
-ans, officier plein d’audace et de confiance. Il avait été l’artisan de
-sa fortune par son opiniâtreté à faire au-delà de son devoir. Il déplut
-quelquefois à Louis XIV, et, ce qui était plus dangereux, à Louvois,
-parcequ’il leur parlait avec la même hardiesse qu’il servait. On lui
-reprochait de n’avoir pas une modestie digne de sa valeur: mais enfin on
-s’était aperçu qu’il avait un génie fait pour la guerre, et fait pour
-conduire des Français. On l’avait avancé en peu d’années, après l’avoir
-laissé languir long-temps.</p>
-
-<p>Il n’y a guère eu d’hommes dont la fortune ait fait plus de jaloux, et
-qui ait dû moins en faire. Il a été maréchal de France, duc et pair,
-gouverneur de province; mais aussi il a sauvé l’état: et d’autres, qui
-l’ont perdu, ou qui n’ont été que courtisans, ont eu à peu près les
-mêmes récompenses. On lui a reproché jusqu’à ses richesses, quoique
-médiocres, acquises par des contributions dans le pays ennemi, prix
-légitime de sa valeur et de sa conduite; pendant que ceux qui ont élevé
-des fortunes dix fois plus considérables par des voies honteuses les ont
-possédées avec l’approbation universelle. Il n’a guère commencé à jouir
-de sa renommée que vers l’âge de quatre-vingts ans. Il fallait qu’il
-survécût à toute la cour pour goûter pleinement sa gloire.</p>
-
-<p>Il n’est pas inutile qu’on sache quelle a été la raison de cette
-injustice dans les hommes: c’est que le maréchal de Villars n’avait
-point d’art. Il n’avait ni celui de se faire des amis avec de la probité
-et de l’esprit, ni celui de se faire valoir, quoiqu’il parlât de
-lui-même comme il méritait que les autres en parlassent.<span class="pagenum"><a id="page_23">{23}</a></span></p>
-
-<p>Il dit un jour au roi devant toute la cour, lorsqu’il prenait congé pour
-aller commander l’armée: «Sire, je vais combattre les ennemis de votre
-majesté, et je vous laisse au milieu des miens<a id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.» Il dit aux
-courtisans du duc d’Orléans, régent du royaume, devenus riches par ce
-bouleversement de l’état appelé système: «Pour moi, je n’ai jamais rien
-gagné que sur les ennemis.» Ces discours, où il mettait le même courage
-que dans ses actions, rabaissaient trop les autres hommes, déjà assez
-irrités par son bonheur.</p>
-
-<p>Il était, en ces commencements de la guerre, l’un des
-lieutenants-généraux qui commandaient des détachements dans l’Alsace. Le
-prince de Bade, à la tête de l’armée impériale, venait de prendre
-Landau, défendue par Mélac pendant quatre mois. Ce prince fesait des
-progrès. Il avait les avantages du nombre, du terrain, et d’un
-commencement de campagne heureux. Son armée était dans ces montagnes du
-Brisgaw qui touchent à la forêt Noire: et cette forêt immense séparait
-les troupes bavaroises des françaises. Catinat commandait dans
-Strasbourg. Sa circonspection l’empêcha d’entreprendre d’aller attaquer
-le prince de Bade avec tant de désavantages. L’armée de France eût été
-perdue sans ressource, et l’Alsace eût été ouverte par un mauvais
-succès. Villars, qui avait résolu d’être maréchal de France ou de périr,
-hasarda ce que Catinat n’osait faire. Il en obtint permission de la
-cour. Il marcha aux Impériaux avec une armée<span class="pagenum"><a id="page_24">{24}</a></span> inférieure, vers
-Fridlingen, et donna la bataille qui porte ce nom.</p>
-
-<p>(14 octobre 1702) La cavalerie se battait dans la plaine: l’infanterie
-française gravit au haut de la montagne, et attaqua l’infanterie
-allemande retranchée dans des bois. J’ai entendu dire plus d’une fois au
-maréchal de Villars que la bataille étant gagnée, comme il marchait à la
-tête de son infanterie, une voix cria: <i>Nous sommes coupés</i>. A ce mot,
-tous ses régiments s’enfuirent. Il court à eux, et leur crie: <i>Allons,
-mes amis, la victoire est à nous! vive le roi!</i> Les soldats répondent:
-<i>vive le roi!</i> en tremblant, et recommencent à fuir. La plus grande
-peine qu’eut le général, ce fut de rallier les vainqueurs. Si deux
-régiments ennemis avaient paru dans le moment de cette terreur panique,
-les Français étaient battus: tant la fortune décide souvent du gain des
-batailles.</p>
-
-<p>Le prince de Bade, après avoir perdu trois mille hommes, son canon, son
-champ de bataille, après avoir été poursuivi deux lieues à travers les
-bois et les défilés, tandis que, pour preuve de sa défaite, le fort de
-Fridlingen capitulait, manda cependant à Vienne qu’il avait remporté la
-victoire, et fit chanter un <i>Te Deum</i>, plus honteux pour lui que la
-bataille perdue.</p>
-
-<p>Les Français, remis de leur terreur panique, proclamèrent Villars
-maréchal de France sur le champ de bataille; et le roi, quinze jours
-après, confirma ce que la voix des soldats lui avait donné.</p>
-
-<p>(Avril 1703) Le maréchal de Villars joint enfin l’électeur de Bavière
-avec ses troupes victorieuses: il<span class="pagenum"><a id="page_25">{25}</a></span> le trouve vainqueur de son côté,
-gagnant du terrain, et maître de la ville impériale de Ratisbonne, où
-l’empire assemblé venait de conjurer sa perte.</p>
-
-<p>Villars était plus fait pour bien servir l’état en ne suivant que son
-génie, que pour agir de concert avec un prince. Il mena, ou plutôt il
-entraîna l’électeur au-delà du Danube; et quand le fleuve fut passé,
-l’électeur se repentit, voyant que le moindre échec laisserait ses états
-à la merci de l’empereur. Le comte de Styrum, à la tête d’un corps
-d’environ vingt mille hommes, allait se joindre à la grande armée du
-prince de Bade, auprès de Donavert. <i>Il faut les prévenir</i>, dit le
-maréchal au prince; <i>il faut tomber sur Styrum, et marcher
-tout-à-l’heure</i>. L’électeur temporisait: il répondait qu’il en devait
-conférer avec ses généraux et ses ministres. «C’est moi qui suis votre
-ministre et votre général, lui répliquait Villars. Vous faut-il d’autre
-conseil que moi, quand il s’agit de donner bataille?» Le prince, occupé
-du danger de ses états, reculait encore; il se fâchait contre le
-général: «Hé bien! lui dit Villars, si votre altesse électorale ne veut
-pas saisir l’occasion avec ses Bavarois, je vais combattre avec les
-Français;» et aussitôt il donne ordre pour l’attaque. Le prince,
-indigné<a id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, et ne voyant<span class="pagenum"><a id="page_26">{26}</a></span> dans ce Français qu’un téméraire, fut obligé
-de combattre malgré lui. C’était dans les plaines d’Hochstedt, auprès de
-Donavert.</p>
-
-<p>(20 septembre 1703) Après la première charge on vit encore un effet de
-ce que peut la fortune dans les combats. L’armée ennemie et la
-française, saisies d’une terreur panique, prirent la fuite toutes deux
-en même temps, et le maréchal de Villars se vit presque seul quelques
-minutes sur le champ de bataille: il rallia les troupes, les ramena au
-combat, et remporta la victoire. On tua trois mille Impériaux: on en
-prit quatre mille: ils perdirent leur canon et leur bagage. L’électeur
-se rendit maître d’Augsbourg. Le chemin de Vienne était ouvert. Il fut
-agité dans le conseil de l’empereur s’il sortirait de sa capitale.</p>
-
-<p>La terreur de l’empereur était excusable: il était alors battu partout.
-(6 septembre) Le duc de Bourgogne, ayant sous lui les maréchaux de
-Tallard et de Vauban, venait de prendre le vieux Brisach. (14 novembre
-1703) Tallard venait non seulement de reprendre Landau, mais il avait
-encore défait auprès de Spire le prince de Hesse, depuis roi de Suède,
-qui voulait secourir la ville. Si l’on en croit le marquis de
-Feuquières, cet officier et ce juge si instruit dans l’art militaire,
-mais si sévère dans ses jugements, le<span class="pagenum"><a id="page_27">{27}</a></span> maréchal de Tallard ne gagna
-cette bataille que par une faute et par une méprise. Mais enfin il
-écrivit du champ de bataille au roi: «Sire, votre armée a pris plus
-d’étendards et de drapeaux qu’elle n’a perdu de simples soldats.»</p>
-
-<p>Cette action fut celle de toute la guerre où la baïonnette fit le plus
-de carnage. Les Français, par leur impétuosité, avaient un grand
-avantage en se servant de cette arme. Elle est devenue depuis plus
-menaçante que meurtrière. Le feu soutenu et roulant a prévalu. Les
-Allemands et les Anglais s’accoutumèrent à tirer par divisions avec plus
-d’ordre et de promptitude que les Français. Les Prussiens furent les
-premiers qui chargèrent leurs fusils avec des baguettes de fer. Le
-second roi de Prusse les disciplina, de sorte qu’ils pouvaient tirer six
-coups par minute très aisément. Trois rangs tirant à-la-fois, et
-avançant ensuite rapidement, décident aujourd’hui du sort des batailles.
-Les canons de campagne font un effet non moins redoutable. Les
-bataillons que ce feu ébranle n’attendent pas l’attaque des baïonnettes,
-et la cavalerie achève de les rompre. Ainsi la baïonnette effraie plus
-qu’elle ne tue, et l’épée est devenue absolument inutile à l’infanterie.
-La force du corps, l’adresse, le courage d’un combattant ne lui servent
-plus de rien. Les bataillons sont devenus de grandes machines, dont la
-mieux montée dérange nécessairement celle qui lui est opposée. C’est
-précisément par cette raison que le prince Eugène a gagné contre les
-Turcs les célèbres batailles de Témesvar et de Belgrade, où les Turcs
-auraient eu probablement l’avan<span class="pagenum"><a id="page_28">{28}</a></span>tage par leur nombre supérieur, s’il y
-avait eu ce qu’on appelle une mêlée. Ainsi l’art de se détruire est non
-seulement tout autre de ce qu’il était avant l’invention de la poudre,
-mais de ce qu’il était il y a cent ans.</p>
-
-<p>Cependant la fortune de la France se soutenant d’abord si heureusement
-du côté de l’Allemagne, on présumait que le maréchal de Villars la
-pousserait encore plus loin avec cette impétuosité qui déconcertait la
-lenteur allemande: mais ce même caractère qui en fesait un chef
-redoutable, le rendait incompatible avec l’électeur de Bavière. Le roi
-voulait qu’un général ne fût fier qu’avec l’ennemi; et l’électeur de
-Bavière fut assez malheureux pour demander un autre maréchal de France.</p>
-
-<p>Villars lui-même, fatigué des petites intrigues d’une cour orageuse et
-intéressée, des irrésolutions de l’électeur, et plus encore des lettres
-du ministre d’état Chamillart, plein de prévention contre lui comme
-d’ignorance, demanda au roi sa retraite. Ce fut la seule récompense
-qu’il eut des opérations de guerre les plus savantes, et d’une bataille
-gagnée. Chamillart, pour le malheur de la France, l’envoya dans le fond
-des Cévennes réprimer des paysans fanatiques, et il ôta aux armées
-françaises le seul général qui pût alors, ainsi que le duc de Vendôme,
-leur inspirer un courage invincible. On parlera de ces fanatiques dans
-le chapitre de la religion<a id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>. Louis XIV avait alors des ennemis plus
-terribles, plus heureux, et plus irréconciliables que ces habitants des
-Cévennes.<span class="pagenum"><a id="page_29">{29}</a></span></p>
-
-<h3><a id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX.<br><br>
-<small>Perte de la bataille de Bleinheim, ou d’Hochstedt, et ses suites.</small></h3>
-
-<p>Le duc de Marlborough était revenu vers les Pays-Bas, au commencement de
-1703, avec la même conduite et la même fortune. Il avait pris Bonn,
-résidence de l’électeur de Cologne. De là il avait repris Huy, Limbourg,
-et s’était rendu maître de tout le Bas-Rhin. Le maréchal de Villeroi, au
-sortir de sa prison, commandait en Flandre, et n’était pas plus heureux
-contre Marlborough qu’il l’avait été contre le prince Eugène. En vain le
-maréchal de Boufflers venait de remporter, avec un détachement de
-l’armée, un petit avantage au combat d’Eckeren, contre Obdam, général
-hollandais. Un succès qui n’a point de suite n’est rien.</p>
-
-<p>Cependant, si le général anglais ne marchait pas au secours de
-l’empereur, la maison d’Autriche semblait perdue. L’électeur de Bavière
-était maître de Passau. Trente mille Français, sous les ordres du
-maréchal de Marsin, qui avait succédé à Villars, inondaient le pays
-au-delà du Danube. Des partis couraient dans l’Autriche. Vienne était
-menacée d’un côté par les Français et les Bavarois, de l’autre par le
-prince Ragotski, à la tête des Hongrois combattant pour leur liberté, et
-secourus de l’argent de la France et de celui des Turcs. Alors le prince
-Eugène accourt d’Italie; il vient prendre le commandement des ar<span class="pagenum"><a id="page_30">{30}</a></span>mées
-d’Allemagne: il voit à Heilbron le duc de Marlborough. Ce général
-anglais, que rien ne gênait dans sa conduite, et que sa reine et les
-Hollandais laissaient maître de ses desseins, marche au secours du
-centre de l’empire. Il prend d’abord avec lui dix mille Anglais
-d’infanterie et vingt-trois escadrons. Il hâte sa marche: il arrive vers
-le Danube, auprès de Donavert, vis-à-vis les lignes de l’électeur de
-Bavière, dans lesquelles environ huit mille Français et autant de
-Bavarois retranchés gardaient les pays conquis par eux. Après deux
-heures de combat (2 juillet 1704), Marlborough perce à la tête de trois
-bataillons anglais, renverse les Bavarois et les Français. On dit qu’il
-tua six mille hommes, et qu’il en perdit presque autant. Peu importe à
-un général le nombre des morts quand il vient à bout de son entreprise.
-Il prend Donavert: il passe le Danube: il met la Bavière à contribution.</p>
-
-<p>Le maréchal de Villeroi, qui l’avait voulu suivre dans ses premières
-marches, l’avait tout d’un coup perdu de vue, et n’apprit où il était
-qu’en apprenant cette victoire de Donavert.</p>
-
-<p>Le maréchal de Tallard, avec un corps d’environ trente mille hommes,
-vient pour s’opposer à Marlborough par un autre chemin, et se joint à
-l’électeur; dans le même temps le prince Eugène arrive, et se joint à
-Marlborough.</p>
-
-<p>Enfin les deux armées se rencontrent assez près de ce même Donavert, et
-dans les mêmes campagnes où le maréchal de Villars avait remporté une
-victoire un an auparavant. Il était alors dans les Cévennes. Je sais<span class="pagenum"><a id="page_31">{31}</a></span>
-qu’ayant reçu une lettre de l’armée de Tallard, écrite la veille de la
-bataille, par laquelle on lui mandait la disposition des deux armées, et
-la manière dont le maréchal de Tallard voulait combattre, il écrivit au
-président de Maisons son beau-frère, que si le maréchal de Tallard
-donnait bataille en gardant cette position, il serait infailliblement
-défait. On montra la lettre à Louis XIV; elle a été publique.</p>
-
-<p>(13 août 1704) L’armée de France, en comptant les Bavarois, était de
-quatre-vingt-deux bataillons et de cent soixante escadrons, ce qui
-fesait à peu près soixante mille combattants, parceque les corps
-n’étaient pas complets. Soixante-quatre bataillons et cent
-cinquante-deux escadrons composaient l’armée ennemie, qui n’était forte
-que d’environ cinquante-deux mille hommes, car on fait toujours les
-armées plus nombreuses qu’elles ne le sont. Cette journée si sanglante
-et si décisive mérite une attention particulière. On a reproché bien des
-fautes aux généraux français: la première était de s’être mis dans la
-nécessité de recevoir la bataille, au lieu de laisser l’armée ennemie se
-consumer faute de fourrage, et de donner au maréchal de Villeroi le
-temps de tomber sur les Pays-Bas dégarnis, ou de s’avancer en Allemagne.
-Mais il faut considérer, pour réponse à ce reproche, que l’armée
-française, étant un peu plus forte que celle des alliés, pouvait espérer
-de la défaire, et que la victoire eût détrôné l’empereur. Le marquis de
-Feuquières compte douze fautes capitales que firent l’électeur, Marsin,
-et Tallard, avant et après la bataille. Une des plus considérables était
-de n’avoir point un gros corps<span class="pagenum"><a id="page_32">{32}</a></span> d’infanterie à leur centre, et d’avoir
-séparé leurs deux corps d’armée. J’ai entendu souvent de la bouche du
-maréchal de Villars que cette disposition était inexcusable.</p>
-
-<p>Le maréchal de Tallard était à l’aile droite, l’électeur avec Marsin à
-la gauche. Le maréchal de Tallard avait dans le courage toute l’ardeur
-et la vivacité française, un esprit actif, perçant, fécond en expédients
-et en ressources. C’était lui qui avait conclu les traités de partage.
-Il était allé à la gloire et à la fortune par toutes les voies d’un
-homme d’esprit et de cœur. La bataille de Spire lui avait fait un très
-grand honneur, malgré les critiques de Feuquières; car un général
-victorieux n’a point fait de fautes aux yeux du public; de même que le
-général battu a toujours tort, quelque sage conduite qu’il ait eue.</p>
-
-<p>Mais le maréchal de Tallard avait un malheur bien dangereux pour un
-général; sa vue était si faible qu’il ne distinguait pas les objets à
-vingt pas de lui. Ceux qui l’ont bien connu m’ont dit encore que son
-courage ardent, tout contraire à celui de Marlborough, s’enflammant dans
-la chaleur de l’action, ne laissait pas à son esprit une liberté assez
-entière. Ce défaut lui venait d’un sang sec et allumé. On sait assez que
-notre tempérament fait toutes les qualités de notre ame.</p>
-
-<p>Le maréchal de Marsin n’avait jusque-là jamais commandé en chef; et,
-avec beaucoup d’esprit et un sens droit, il avait, disait-on,
-l’expérience d’un bon officier, plus que d’un général.</p>
-
-<p>Pour l’électeur de Bavière, on le regardait moins comme un grand
-capitaine que comme un prince vail<span class="pagenum"><a id="page_33">{33}</a></span>lant, aimable, chéri de ses sujets,
-ayant dans l’esprit plus de magnanimité que d’application.</p>
-
-<p>Enfin la bataille commença entre midi et une heure. Marlborough et ses
-Anglais, ayant passé un ruisseau, chargeaient déjà la cavalerie de
-Tallard. Ce général, un peu avant ce temps-là, venait de passer à la
-gauche pour voir comment elle était disposée. C’était déjà un assez
-grand désavantage que l’armée de Tallard combattît sans que son général
-fût à sa tête. L’armée de l’électeur et de Marsin n’était point encore
-attaquée par le prince Eugène. Marlborough entama l’aile droite
-française près d’une heure avant qu’Eugène eût pu arriver vers
-l’électeur à la gauche.</p>
-
-<p>Sitôt que le maréchal de Tallard apprend que Marlborough attaque son
-aile, il y court: il trouve une action furieuse engagée; la cavalerie
-française trois fois ralliée et trois fois poussée. Il va vers le
-village de Bleinheim, où il avait posté vingt-sept bataillons et douze
-escadrons. C’était une petite armée séparée: elle fesait un feu
-continuel sur celle de Marlborough. De ce village, où il donne ses
-ordres, il revole à l’endroit où Marlborough, avec de la cavalerie et
-des bataillons entre les escadrons, poussait la cavalerie française.</p>
-
-<p>M. de Feuquières se trompe assurément, quand il dit que le maréchal de
-Tallard n’y était pas, et qu’il fut pris prisonnier en revenant de
-l’aile de Marsin à la sienne. Toutes les relations conviennent, et il ne
-fut que trop vrai pour lui, qu’il y était présent. Il y fut blessé; son
-fils y reçut un coup mortel auprès de lui. Toute sa cavalerie est mise
-en déroute en sa présence.<span class="pagenum"><a id="page_34">{34}</a></span> Marlborough vainqueur perce d’un côté entre
-les deux armées françaises; de l’autre, ses officiers généraux percent
-aussi entre ce village de Bleinheim et l’armée de Tallard, séparée
-encore de la petite armée qui est dans Bleinheim.</p>
-
-<p>Le maréchal de Tallard, dans cette cruelle situation, court pour rallier
-quelques escadrons. La faiblesse de sa vue lui fait prendre un escadron
-ennemi pour un français. Il est fait prisonnier par les troupes de
-Hesse, qui étaient à la solde de l’Angleterre. Au moment que le général
-était pris, le prince Eugène, trois fois repoussé, gagnait enfin
-l’avantage. La déroute était déjà totale et la fuite précipitée dans le
-corps d’armée du maréchal de Tallard. La consternation et l’aveuglement
-de toute cette droite étaient au point qu’officiers et soldats se
-jetaient dans le Danube, sans savoir où ils allaient. Aucun officier
-général ne donnait d’ordre pour la retraite; aucun ne pensait ou à
-sauver ces vingt-sept bataillons et ces douze escadrons des meilleures
-troupes de France, enfermés si malheureusement dans Bleinheim, ou à les
-faire combattre. Le maréchal de Marsin fit alors la retraite. Le comte
-du Bourg, depuis maréchal de France, sauva une petite partie de
-l’infanterie, en se retirant par les marais d’Hochstedt; mais ni lui, ni
-Marsin, ni personne ne songea à cette armée qui restait encore dans
-Bleinheim, attendant des ordres, et n’en recevant point. Elle était de
-onze mille hommes effectifs; c’étaient les plus anciens corps. Il y a
-plusieurs exemples de moindres armées qui ont battu des armées de
-cinquante mille hommes, ou qui ont fait des<span class="pagenum"><a id="page_35">{35}</a></span> retraites glorieuses; mais
-l’endroit où on se trouve posté décide de tout. Ils ne pouvaient sortir
-des rues étroites d’un village, pour se mettre d’eux-mêmes en ordre de
-bataille devant une armée victorieuse, qui les eût à chaque instant
-accablés par un plus grand front, par son artillerie, et par les canons
-mêmes de l’armée vaincue, qui étaient déjà au pouvoir du vainqueur.
-L’officier général qui devait les commander, le marquis de Clérembault,
-fils du maréchal de Clérembault, courut pour demander les ordres au
-maréchal de Tallard; il apprend qu’il est pris: il ne voit que des
-fuyards: il fuit avec eux, et va se noyer dans le Danube.</p>
-
-<p>Sivières, brigadier, qui était posté dans ce village, tente alors un
-coup hardi: il crie aux officiers d’Artois et de Provence de marcher
-avec lui: plusieurs officiers même des autres régiments y accourent; ils
-fondent sur l’ennemi, comme on fait une sortie d’une place assiégée;
-mais après la sortie, il faut rentrer dans la place. Un de ces
-officiers, nommé Des-Nonvilles, revint à cheval un moment après dans le
-village avec milord Orkney du nom d’Hamilton. «Est-ce un Anglais
-prisonnier que vous nous amenez?» lui dirent les officiers en
-l’entourant. «Non, messieurs, je suis prisonnier moi-même, et je viens
-vous dire qu’il n’y a d’autre parti pour vous que de vous rendre
-prisonniers de guerre. Voilà le comte d’Orkney qui vous offre la
-capitulation.» Toutes ces vieilles bandes frémirent; Navarre déchira et
-enterra ses drapeaux, mais enfin il fallut plier sous la nécessité; et
-cette armée se rendit sans combattre. Milord<span class="pagenum"><a id="page_36">{36}</a></span> Orkney m’a dit que ce
-corps de troupes ne pouvait faire autrement dans sa situation gênée.
-L’Europe fut étonnée que les meilleures troupes françaises eussent subi
-en corps cette ignominie. On imputait leur malheur à lâcheté: mais
-quelques années après, quatorze mille Suédois se rendant à discrétion
-aux Russes en rase campagne ont justifié les Français.</p>
-
-<p>Telle fut la célèbre bataille qui en France a le nom d’Hochstedt, en
-Allemagne de Pleintheim, et en Angleterre de Bleinheim. Les vainqueurs y
-eurent près de cinq mille morts, et près de huit mille blessés, et le
-plus grand nombre du côté du prince Eugène. L’armée française y fut
-presque entièrement détruite. De soixante mille hommes, si long-temps
-victorieux, on n’en rassembla pas plus de vingt mille effectifs.</p>
-
-<p>Environ douze mille morts, quatorze mille prisonniers, tout le canon, un
-nombre prodigieux d’étendards et de drapeaux, les tentes, les équipages,
-le général de l’armée, et douze cents officiers de marque, au pouvoir du
-vainqueur, signalèrent cette journée. Les fuyards se dispersèrent; près
-de cent lieues de pays furent perdues en moins d’un mois. La Bavière
-entière, passée sous le joug de l’empereur, éprouva tout ce que le
-gouvernement autrichien irrité avait de rigueur, et ce que le soldat
-vainqueur a de rapacité et de barbarie. L’électeur, se réfugiant à
-Bruxelles, rencontra sur le chemin son frère l’électeur de Cologne,
-chassé comme lui de ses états; ils s’embrassèrent en versant des larmes.
-L’étonnement et la consternation saisirent la cour de Versailles,
-accoutumée à la prospérité. La nouvelle de la défaite vint au milieu
-des<span class="pagenum"><a id="page_37">{37}</a></span> réjouissances pour la naissance d’un arrière-petit-fils de Louis
-XIV. Personne n’osait apprendre au roi une vérité si cruelle. Il fallut
-que madame de Maintenon se chargeât de lui dire qu’il n’était plus
-invincible.</p>
-
-<p>On a dit, et on a écrit, et toutes les histoires ont répété que
-l’empereur fit ériger dans les plaines de Bleinheim un monument de cette
-défaite, avec une inscription flétrissante<a id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a> pour le roi de France:
-mais ce monument n’exista jamais. Il n’y a eu que l’Angleterre qui en
-ait érigé un à la gloire du duc de Marlborough. La reine et le parlement
-lui ont fait bâtir dans sa principale terre un palais immense qui porte
-le nom de Bleinheim. Cette bataille y est représentée dans les tableaux
-et sur les tapisseries. Les remercîments des chambres du parlement, ceux
-des villes et des bourgades, les acclamations de l’Angleterre, furent le
-premier prix qu’il reçut de sa victoire. Le poëme du célèbre Addison,
-monument plus durable que le palais de Bleinheim, est compté par cette
-nation guerrière et savante parmi les récompenses les plus honorables<span class="pagenum"><a id="page_38">{38}</a></span>
-du duc de Marlborough. L’empereur le fit prince de l’empire, en lui
-donnant la principauté de Mindelheim, qui fut depuis échangée contre une
-autre; mais il n’a jamais été connu sous ce titre, le nom de Marlborough
-étant devenu le plus beau qu’il pût porter.</p>
-
-<p>L’armée de France dispersée laisse aux alliés une carrière ouverte du
-Danube au Rhin. Ils passent le Rhin: ils entrent en Alsace. Le prince
-Louis de Bade, général célèbre pour les campements et pour les marches,
-investit Landau, que les Français avaient repris. Le roi des Romains,
-Joseph, fils aîné de l’empereur Léopold, vient à ce siége. On prend
-Landau; on prend Trarbach (19 et 23 novembre 1704).</p>
-
-<p>Cent lieues de pays perdues n’empêchent pas que les frontières de la
-France ne fussent encore reculées. Louis XIV soutenait son petit-fils en
-Espagne, et était victorieux en Italie. Il fallait de grands efforts en
-Allemagne pour résister à Marlborough; et on les fit. On rassembla les
-débris de l’armée; on épuisa les garnisons, on fit marcher des milices.
-Le ministère emprunta de l’argent de tous côtés. Enfin on eut une armée;
-et on rappela du fond des Cévennes le maréchal de Villars pour la
-commander. Il vint, et se trouva près de Trèves, avec des forces
-inférieures, vis-à-vis le général anglais. Tous deux voulaient donner
-une nouvelle bataille. Mais le prince de Bade n’étant pas venu assez tôt
-joindre ses troupes aux Anglais, Villars eut au moins l’honneur de faire
-décamper Marlborough (mai 1705). C’était beaucoup<span class="pagenum"><a id="page_39">{39}</a></span> alors. Le duc de
-Marlborough, qui estimait assez le maréchal de Villars pour vouloir en
-être estimé, lui écrivit en décampant: «Rendez-moi la justice de croire
-que ma retraite est la faute du prince de Bade, et que je vous estime
-encore plus que je ne suis fâché contre lui.»</p>
-
-<p>Les Français avaient donc encore des barrières en Allemagne. La Flandre,
-où commandait le maréchal de Villeroi délivré de sa prison, n’était pas
-entamée. En Espagne, le roi Philippe V et l’archiduc Charles attendaient
-tous deux la couronne: le premier, de la puissance de son grand-père, et
-de la bonne volonté de la plupart des Espagnols; le second, du secours
-des Anglais, et des partisans qu’il avait en Catalogne et en Aragon. Cet
-archiduc, depuis empereur, et alors second fils de l’empereur Léopold,
-n’ayant rien que ce titre, était allé sur la fin de 1703, presque sans
-suite, à Londres, implorer l’appui de la reine Anne.</p>
-
-<p>Alors parut toute la puissance des Anglais. Cette nation, si étrangère
-dans cette querelle, fournit au prince autrichien deux cents vaisseaux
-de transport, trente vaisseaux de guerre joints à dix vaisseaux
-hollandais, neuf mille hommes de troupes, et de l’argent pour aller
-conquérir un royaume. Mais cette supériorité que donnent le pouvoir et
-les bienfaits n’empêchait pas que l’empereur, dans sa lettre à la reine
-Anne, présentée par l’archiduc, ne refusât à cette souveraine sa
-bienfaitrice le titre de <i>Majesté</i>: on ne la traitait que de
-<i>Sérénité</i><a id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>, selon le style de la cour de<span class="pagenum"><a id="page_40">{40}</a></span> Vienne, que l’usage seul
-pouvait justifier, et que la raison a fait changer depuis, quand la
-fierté a plié sous la nécessité.</p>
-
-<h3><a id="CHAPITRE_XX"></a>CHAPITRE XX.<br><br>
-<small>Pertes en Espagne: pertes des batailles de Ramillies et de Turin, et
-leurs suites.</small></h3>
-
-<p>Un des premiers exploits de ces troupes anglaises fut de prendre
-Gibraltar, qui passait avec raison pour imprenable. Une longue chaîne de
-rochers escarpés en défendent toute approche du côté de terre: il n’y a
-point de port. Une baie longue, mal sûre et orageuse, y laisse les
-vaisseaux exposés aux tempêtes et à l’artillerie de la forteresse et du
-môle: les bourgeois seuls de cette ville la défendraient contre mille
-vaisseaux et cent mille hommes; mais cette force même fut la cause de la
-prise. Il n’y avait que cent hommes de garnison: c’en était assez; mais
-ils négligeaient un service qu’ils croyaient inutile. Le prince de Hesse
-avait débarqué avec dix-huit cents soldats dans l’isthme qui est au nord
-derrière la ville: mais, de ce côté-là, un rocher escarpé rend la ville
-inattaquable. La flotte tira en vain quinze mille coups de canon. Enfin,
-des matelots, dans une de leurs réjouissances, s’approchèrent dans des
-barques, sous le môle, dont l’artillerie devait les foudroyer; elle ne
-joua point. Ils montent sur le môle; ils s’en rendent maîtres; les
-troupes y accourent; il fallut que cette ville imprenable se<span class="pagenum"><a id="page_41">{41}</a></span> rendît (4
-août 1704). Elle est encore aux Anglais dans le temps que j’écris<a id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>.
-L’Espagne, redevenue une puissance sous le gouvernement de la princesse
-de Parme, seconde femme de Philippe V, et victorieuse depuis, en Afrique
-et en Italie, voit encore, avec une douleur impuissante, Gibraltar aux
-mains d’une nation septentrionale, dont les vaisseaux fréquentaient à
-peine, il y a deux siècles, la mer Méditerranée.</p>
-
-<p>Immédiatement après la prise de Gibraltar, la flotte anglaise, maîtresse
-de la mer, attaqua, à la vue de Malaga, le comte de Toulouse, amiral de
-France: bataille indécise à la vérité, mais dernière époque de la
-puissance de Louis XIV. Son fils naturel, le comte de Toulouse, amiral
-du royaume, y commandait cinquante vaisseaux de ligne et vingt-quatre
-galères. Il se retira avec gloire et sans perte. (Mars 1705) Mais
-depuis, le roi ayant envoyé treize vaisseaux pour attaquer Gibraltar,
-tandis que le maréchal de Tessé l’assiégeait par terre, cette double
-témérité perdit à-la-fois et l’armée et la flotte. Une partie des
-vaisseaux fut brisée par la tempête; une autre, prise par les Anglais à
-l’abordage, après une résistance admirable; une autre, brûlée sur les
-côtes d’Espagne. Depuis ce jour, on ne vit plus de grandes flottes
-françaises, ni sur l’Océan, ni sur la Méditerranée. La marine rentra<span class="pagenum"><a id="page_42">{42}</a></span>
-presque dans l’état dont Louis XIV l’avait tirée, ainsi que tant
-d’autres choses éclatantes, qui ont eu sous lui leur orient et leur
-couchant.</p>
-
-<p>Ces mêmes Anglais, qui avaient pris pour eux Gibraltar, conquirent en
-six semaines le royaume de Valence et de Catalogne pour l’archiduc
-Charles. Ils prirent Barcelone, par un hasard qui fut l’effet de la
-témérité des assiégeants.</p>
-
-<p>Les Anglais étaient sous les ordres d’un des plus singuliers hommes
-qu’ait jamais porté ce pays si fertile en esprits fiers, courageux, et
-bizarres. C’était le comte Péterborough, homme qui ressemblait en tout à
-ces héros dont l’imagination des Espagnols a rempli tant de livres. A
-quinze ans, il était parti de Londres pour aller faire la guerre aux
-Maures en Afrique: il avait à vingt ans commencé la révolution
-d’Angleterre, et s’était rendu le premier en Hollande, auprès du prince
-d’Orange: mais, de peur qu’on ne soupçonnât la raison de son voyage, il
-s’était embarqué pour l’Amérique, et de là il était allé à La Haye sur
-un vaisseau hollandais. Il perdit, il donna tout son bien, et rétablit
-sa fortune plus d’une fois. Il fesait alors la guerre en Espagne,
-presque à ses dépens, et nourrissait l’archiduc et toute sa maison.
-C’était lui qui assiégeait Barcelone avec le prince de Darmstadt<a id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>. Il
-lui propose une attaque soudaine aux retranchements qui couvrent le fort
-Mont-Joui et la ville. Ces retranchements, où le prince de Darmstadt
-périt, sont emportés l’épée à la main. Une bombe crève dans le fort sur
-le magasin<span class="pagenum"><a id="page_43">{43}</a></span> des poudres, et le fait sauter; le fort est pris; la ville
-capitule. Le vice-roi parle à Péterborough, à la porte de cette ville.
-Les articles n’étaient pas encore signés, quand on entend tout-à-coup
-des cris et des hurlements. «Vous nous trahissez, dit le vice-roi à
-Péterborough: nous capitulons avec bonne foi, et voilà vos Anglais qui
-sont entrés dans la ville par les remparts. Ils égorgent, ils pillent,
-ils violent.» «Vous vous méprenez, répondit le comte Péterborough: il
-faut que ce soit des troupes du prince de Darmstadt. Il n’y a qu’un
-moyen de sauver votre ville: c’est de me laisser entrer sur-le-champ
-avec mes Anglais: j’apaiserai tout, et je reviendrai à la porte achever
-la capitulation.» Il parlait d’un ton de vérité et de grandeur qui,
-joint au danger présent, persuada le gouverneur: on le laissa entrer. Il
-court avec ses officiers; il trouve des Allemands et des Catalans, qui,
-joints à la populace de la ville, saccageaient les maisons des
-principaux citoyens; il les chasse; il leur fait quitter le butin qu’ils
-enlevaient; il rencontre la duchesse de Popoli entre les mains des
-soldats, prête à être déshonorée; il la rend à son mari. Enfin, ayant
-tout apaisé, il retourne à cette porte et signe la capitulation. Les
-Espagnols étaient confondus de voir tant de magnanimité dans les
-Anglais, que la populace avait pris pour des barbares impitoyables,
-parcequ’ils étaient hérétiques.</p>
-
-<p>A la perte de Barcelone se joignit encore l’humiliation de vouloir
-inutilement la reprendre. Philippe V, qui avait pour lui la plus grande
-partie de l’Espagne, n’avait ni généraux, ni ingénieurs, ni presque de
-sol<span class="pagenum"><a id="page_44">{44}</a></span>dats. La France fournissait tout. Le comte de Toulouse revient
-bloquer le port avec vingt-cinq vaisseaux qui restaient à la France. Le
-maréchal de Tessé forme le siége, avec trente et un escadrons et
-trente-sept bataillons: mais la flotte anglaise arrive; la française se
-retire; le maréchal de Tessé lève le siége avec précipitation. Il laisse
-dans son camp des provisions immenses: il fuit, et abandonne quinze
-cents blessés à l’humanité du comte Péterborough. Toutes ces pertes
-étaient grandes: on ne savait s’il en avait plus coûté auparavant à la
-France pour vaincre l’Espagne qu’il lui en coûtait alors pour la
-secourir. Toutefois, le petit-fils de Louis XIV se soutenait par
-l’affection de la nation castillane, qui met son orgueil à être fidèle,
-et qui persistait dans son choix.</p>
-
-<p>Les affaires allaient bien en Italie. Louis XIV était vengé du duc de
-Savoie. Le duc de Vendôme avait d’abord repoussé avec gloire le prince
-Eugène, à la journée de Cassano, près de l’Adda (16 août 1705): journée
-sanglante, et l’une de ces batailles indécises pour lesquelles on chante
-des deux côtés des <i>Te Deum</i>, mais qui ne servent qu’à la destruction
-des hommes, sans avancer les affaires d’aucun parti. (19 avril 1706)
-Après la bataille de Cassano, il avait gagné pleinement celle de
-Calcinato<a id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>, en l’absence du prince Eugène;<span class="pagenum"><a id="page_45">{45}</a></span> et ce prince étant arrivé
-le lendemain de la bataille, avait vu encore un détachement de ses
-troupes entièrement défait. Enfin les alliés étaient obligés de céder
-tout le terrain au duc de Vendôme. Il ne restait plus guère que Turin à
-prendre. On allait l’investir: il ne paraissait pas possible qu’on le
-secourût. Le maréchal de Villars, vers l’Allemagne, poussait le prince
-de Bade. Villeroi commandait en Flandre une armée de quatre-vingt mille
-hommes, et il se flattait de réparer contre Marlborough le malheur qu’il
-avait essuyé en combattant le prince Eugène. Son trop de confiance en
-ses propres lumières fut plus que jamais funeste à la France.</p>
-
-<p>Près de la Méhaigne, et vers les sources de la petite Ghette, le
-maréchal de Villeroi avait campé son armée. Le centre était à Ramillies,
-village devenu aussi fameux qu’Hochstedt. Il eût pu éviter la bataille.
-Les officiers-généraux lui conseillaient ce parti; mais le désir aveugle
-de la gloire l’emporta. (23 mai 1706) Il fit, à ce qu’on prétend, la
-disposition de manière qu’il n’y avait pas un homme d’expérience qui ne
-prévît le mauvais succès. Des troupes de recrue, ni disciplinées, ni
-complètes, étaient au centre: il laissa des bagages entre les lignes de
-son armée; il posta sa gauche derrière un marais, comme s’il eût voulu
-l’empêcher d’aller à l’ennemi<a id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p>
-
-<p>Marlborough, qui remarquait toutes ces fautes, arrange son armée pour en
-profiter. Il voit que la gauche de l’armée française ne peut aller
-attaquer sa droite; il dégarnit aussitôt cette droite pour fondre vers
-Ra<span class="pagenum"><a id="page_46">{46}</a></span>millies avec un nombre supérieur. M. de Gassion, lieutenant-général,
-qui voit ce mouvement des ennemis, crie au maréchal: «Vous êtes perdu,
-si vous ne changez votre ordre de bataille. Dégarnissez votre gauche,
-pour vous opposer à l’ennemi à nombre égal. Faites rapprocher vos lignes
-davantage. Si vous tardez un moment, il n’y a plus de ressource.»
-Plusieurs officiers appuyèrent ce conseil salutaire. Le maréchal ne les
-crut pas. Marlborough attaque. Il avait affaire à des ennemis rangés en
-bataille, comme il les eût voulu poster lui-même pour les vaincre. Voilà
-ce que toute la France a dit; et l’histoire est en partie le récit des
-opinions des hommes: mais ne devait-on pas dire aussi que les troupes
-des alliés étaient mieux disciplinées, que leur confiance en leurs chefs
-et en leurs succès passés leur inspirait plus d’audace? N’y eut-il pas
-des régiments français qui firent mal leur devoir? Et les bataillons les
-plus inébranlables au feu ne font-ils pas la destinée des états? L’armée
-française ne résista pas une demi-heure. On s’était battu près de huit
-heures à Hochstedt, et on avait tué près de huit mille hommes aux
-vainqueurs; mais à la journée de Ramillies, on ne leur en tua pas deux
-mille cinq cents: ce fut une déroute totale: les Français y perdirent
-vingt mille hommes, la gloire de la nation, et l’espérance de reprendre
-l’avantage. La Bavière, Cologne, avaient été perdues par la bataille
-d’Hochstedt; toute la Flandre espagnole le fut par celle de Ramillies.
-Marlborough entra victorieux dans Anvers, dans Bruxelles: il prit
-Ostende: Menin se rendit à lui.<span class="pagenum"><a id="page_47">{47}</a></span></p>
-
-<p>Le maréchal de Villeroi, au désespoir, n’osait écrire au roi cette
-défaite. Il resta cinq jours sans envoyer de courriers. Enfin il écrivit
-la confirmation de cette nouvelle qui consternait déjà la cour de
-France. Et quand il reparut devant le roi, ce monarque, au lieu de lui
-faire des reproches, lui dit: «Monsieur le maréchal, on n’est pas
-heureux à notre âge.»</p>
-
-<p>Le roi tire aussitôt le duc de Vendôme d’Italie, où il ne le croyait pas
-nécessaire, pour l’envoyer en Flandre réparer, s’il est possible, ce
-malheur. Il espérait du moins, avec apparence de raison, que la prise de
-Turin le consolerait de tant de pertes. Le prince Eugène n’était pas à
-portée de paraître pour secourir cette ville. Il était au-delà de
-l’Adige; et ce fleuve, bordé en-deçà d’une longue chaîne de
-retranchements, semblait rendre le passage impraticable. Cette grande
-ville était assiégée par quarante-six escadrons et cent bataillons.</p>
-
-<p>Le duc de La Feuillade, qui les commandait, était l’homme le plus
-brillant et le plus aimable du royaume; et quoique gendre du ministre,
-il avait pour lui la faveur publique. Il était fils de ce maréchal de La
-Feuillade qui érigea la statue de Louis XIV dans la place des Victoires.
-On voyait en lui le courage de son père, la même ambition, le même
-éclat, avec plus d’esprit. Il attendait, pour récompense de la conquête
-de Turin, le bâton de maréchal de France. Chamillart, son beau-père, qui
-l’aimait tendrement, avait tout prodigué pour lui assurer le succès.
-L’imagination est effrayée du détail des préparatifs de ce siége. Les
-lecteurs qui ne sont point à portée d’entrer dans<span class="pagenum"><a id="page_48">{48}</a></span> ces discussions,
-seront peut-être bien aises de trouver ici quel fut cet immense et
-inutile appareil.</p>
-
-<p>On avait fait venir cent quarante pièces de canon; et il est à remarquer
-que chaque gros canon monté revient à environ deux mille écus. Il y
-avait cent dix mille boulets, cent six mille cartouches d’une façon et
-trois cent mille d’une autre, vingt et un mille bombes, vingt-sept mille
-sept cents grenades, quinze mille sacs à terre, trente mille instruments
-pour le pionnage, douze cent mille livres de poudre. Ajoutez à ces
-munitions, le plomb, le fer, et le fer-blanc, les cordages, tout ce qui
-sert aux mineurs, le soufre, le salpêtre, les outils de toute espèce. Il
-est certain que les frais de tous ces préparatifs de destruction
-suffiraient pour fonder et pour faire fleurir la plus nombreuse colonie.
-Tout siége de grande ville exige ces frais immenses; et quand il faut
-réparer chez soi un village ruiné, on le néglige.</p>
-
-<p>Le duc de La Feuillade, plein d’ardeur et d’activité, plus capable que
-personne des entreprises qui ne demandaient que du courage, mais
-incapable de celles qui exigeaient de l’art, de la méditation, et du
-temps, pressait ce siége contre toutes les règles. Le maréchal de
-Vauban, le seul général peut-être qui aimât mieux l’état que soi-même,
-avait proposé au duc de La Feuillade de venir diriger le siége comme
-ingénieur, et de servir dans son armée comme volontaire; mais la fierté
-de La Feuillade prit les offres de Vauban pour de l’orgueil caché sous
-de la modestie. Il fut piqué que le meilleur ingénieur de l’Europe lui
-voulût donner des avis. Il manda, dans une lettre que j’ai vue:<span class="pagenum"><a id="page_49">{49}</a></span>
-<i>J’espère prendre Turin à la Cohorn</i>. Ce Cohorn était le Vauban des
-alliés, bon ingénieur, bon général, et qui avait pris plus d’une fois
-des places fortifiées par Vauban. Après une telle lettre, il fallait
-prendre Turin: mais l’ayant attaqué par la citadelle, qui était le côté
-le plus fort, et n’ayant pas même entouré toute la ville, des secours,
-des vivres, pouvaient y entrer; le duc de Savoie pouvait en sortir: et
-plus le duc de La Feuillade mettait d’impétuosité dans des attaques
-réitérées et infructueuses, plus le siége traînait en longueur.</p>
-
-<p>Le duc de Savoie sortit de la ville avec quelques troupes de cavalerie,
-pour donner le change au duc de La Feuillade. Celui-ci se détache du
-siége pour courir après le prince, qui, connaissant mieux le terrain,
-échappe à ses poursuites. La Feuillade manque le duc de Savoie, et la
-conduite du siége en souffre.</p>
-
-<p>Presque tous les historiens ont assuré que le duc de La Feuillade ne
-voulait point prendre Turin: ils prétendent qu’il avait juré à madame la
-duchesse de Bourgogne de respecter la capitale de son père; ils débitent
-que cette princesse engagea madame de Maintenon à faire prendre toutes
-les mesures qui furent le salut de cette ville. Il est vrai que presque
-tous les officiers de cette armée en ont été long-temps persuadés: mais
-c’était un de ces bruits populaires qui décréditent le jugement des
-nouvellistes, et qui déshonorent les histoires. Il eût été d’ailleurs
-bien contradictoire que le même général eût voulu manquer Turin et
-prendre le duc de Savoie.</p>
-
-<p>Depuis le 13 mai jusqu’au 20 juin, le duc de Ven<span class="pagenum"><a id="page_50">{50}</a></span>dôme, au bord de
-l’Adige, favorisait ce siége; et il comptait, avec soixante-dix
-bataillons et soixante escadrons, fermer tous les passages au prince
-Eugène.</p>
-
-<p>Le général des Impériaux manquait d’hommes et d’argent. Les merciers de
-Londres lui prêtèrent environ six millions de nos livres: il fit enfin
-venir des troupes des cercles de l’empire. La lenteur de ces secours eût
-pu perdre l’Italie; mais la lenteur du siége de Turin était encore plus
-grande.</p>
-
-<p>Vendôme était déjà nommé pour aller réparer les pertes de la Flandre.
-Mais avant de quitter l’Italie, il souffre que le prince Eugène passe
-l’Adige: il lui laisse traverser le canal Blanc, enfin le Pô même,
-fleuve plus large et en quelques endroits plus difficile que le Rhône.
-Le général français ne quitta les bords du Pô qu’après avoir vu le
-prince Eugène en état de pénétrer jusqu’auprès de Turin. Ainsi il laissa
-les affaires dans une grande crise en Italie, tandis qu’elles
-paraissaient désespérées en Flandre, en Allemagne, et en Espagne.</p>
-
-<p>Le duc de Vendôme va donc rassembler vers Mons les débris de l’armée de
-Villeroi; et le duc d’Orléans, neveu de Louis XIV, vient commander vers
-le Pô les troupes du duc de Vendôme. Ces troupes étaient en désordre,
-comme si elles avaient été battues. Eugène avait passé le Pô à la vue de
-Vendôme; il passe le Tanaro aux yeux du duc d’Orléans; il prend Carpi,
-Correggio, Reggio; il dérobe une marche aux Français; enfin il joint le
-duc de Savoie auprès d’Asti. Tout ce que put faire le duc d’Orléans, ce
-fut de venir joindre le duc de La Feuillade au camp devant Turin. Le<span class="pagenum"><a id="page_51">{51}</a></span>
-prince Eugène le suit en diligence. Il y avait alors deux partis à
-prendre: celui d’attendre le prince Eugène dans les lignes de
-circonvallation, ou celui de marcher à lui, lorsqu’il était encore
-auprès de Veillane. Le duc d’Orléans assemble un conseil de guerre: ceux
-qui le composaient étaient le maréchal de Marsin, celui-là même qui
-avait perdu la bataille d’Hochstedt, le duc de La Feuillade, Albergotti,
-Saint-Fremont, et d’autres lieutenants-généraux. «Messieurs, leur dit le
-duc d’Orléans, si nous restons dans nos lignes, nous perdons la
-bataille. Notre circonvallation est de cinq lieues d’étendue: nous ne
-pouvons border tous ces retranchements. Vous voyez ici le régiment de la
-marine qui n’est que sur deux hommes de hauteur: là vous voyez des
-endroits entièrement dégarnis. La Doire, qui passe dans notre camp,
-empêchera nos troupes de se porter mutuellement de prompts secours.
-Quand le Français attend qu’on l’attaque, il perd le plus grand de ses
-avantages, cette impétuosité et ces premiers moments d’ardeur qui
-décident si souvent du gain des batailles. Croyez-moi, il faut marcher à
-l’ennemi.» Tous les lieutenants-généraux répondirent: <i>Il faut marcher</i>.
-Alors le maréchal de Marsin tire de sa poche un ordre du roi, par lequel
-on devait déférer à son avis en cas d’action: et son avis fut de rester
-dans les lignes.</p>
-
-<p>Le duc d’Orléans, indigné, vit qu’on ne l’avait envoyé à l’armée que
-comme un prince du sang, et non comme un général; et, forcé de suivre le
-conseil du maréchal de Marsin, il se prépara à ce combat si
-désavantageux.<span class="pagenum"><a id="page_52">{52}</a></span></p>
-
-<p>Les ennemis paraissaient vouloir former à-la-fois plusieurs attaques.
-Leurs mouvements jetaient l’incertitude dans le camp des Français. Le
-duc d’Orléans voulait une chose, Marsin et La Feuillade une autre: on
-disputait, on ne concluait rien. Enfin on laisse les ennemis passer la
-Doire. Ils avancent sur huit colonnes de vingt-cinq hommes de
-profondeur. Il faut dans l’instant leur opposer des bataillons d’une
-épaisseur assez forte.</p>
-
-<p>Albergotti, placé loin de l’armée sur la montagne des Capucins, avait
-avec lui vingt mille hommes, et n’avait en tête que des milices qui
-n’osaient l’attaquer. On lui envoie demander douze mille hommes. Il
-répond qu’il ne peut se dégarnir: il donne des raisons spécieuses; on
-les écoute: le temps se perd. (7 septembre 1706) Le prince Eugène
-attaque les retranchements, et au bout de deux heures il les force. Le
-duc d’Orléans blessé s’était retiré pour se faire panser. A peine
-était-il entre les mains des chirurgiens qu’on lui apprend que tout est
-perdu, que les ennemis sont maîtres du camp, et que la déroute est
-générale. Aussitôt il faut fuir; les lignes, les tranchées, sont
-abandonnées, l’armée dispersée. Tous les bagages, les provisions, les
-munitions, la caisse militaire, tombent dans les mains du vainqueur.</p>
-
-<p>Le maréchal de Marsin, blessé à la cuisse, est fait prisonnier. Un
-chirurgien du duc de Savoie lui coupa la cuisse, et le maréchal mourut
-quelques moments après l’opération. Le chevalier Méthuin, ambassadeur
-d’Angleterre auprès du duc de Savoie, le plus généreux, le plus franc,
-et le plus brave homme de<span class="pagenum"><a id="page_53">{53}</a></span> son pays qu’on ait jamais employé dans les
-ambassades, avait toujours combattu à côté de ce souverain. Il avait vu
-prendre le maréchal de Marsin, et il fut témoin de ses derniers moments.
-Il m’a raconté que Marsin lui dit ces propres mots: «Croyez au moins,
-Monsieur, que ç’a été contre mon avis que nous vous avons attendu dans
-nos lignes.» Ces paroles semblaient contredire formellement ce qui
-s’était passé dans le conseil de guerre, et elles étaient pourtant
-vraies; c’est que le maréchal de Marsin, en prenant congé à Versailles,
-avait représenté au roi qu’il fallait aller aux ennemis, en cas qu’ils
-parussent pour secourir Turin; mais Chamillart, intimidé par les
-défaites précédentes, avait fait décider qu’on devait attendre, et non
-présenter la bataille; et cet ordre, donné dans Versailles, fut cause
-que soixante mille hommes furent dispersés. Les Français n’avaient pas
-eu plus de deux mille hommes tués dans cette bataille: mais on a déjà vu
-que le carnage fait moins que la consternation. L’impossibilité de
-subsister, qui ferait retirer une armée après la victoire, ramena vers
-le Dauphiné les troupes après la défaite. Tout était si en désordre que
-le comte de Médavi-Grancei, qui était alors dans le Mantouan avec un
-corps de troupes (9 septembre 1706), et qui battit à Castiglione les
-Impériaux commandés par le landgrave de Hesse, depuis roi de Suède<a id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>,
-ne remporta qu’une victoire inutile, quoique complète. On perdit en peu
-de temps le Milanais, le Mantouan, le Piémont, et enfin le royaume de
-Naples.<span class="pagenum"><a id="page_54">{54}</a></span></p>
-
-<h3><a id="CHAPITRE_XXI"></a>CHAPITRE XXI.<br><br>
-<small>Suite des disgraces de la France et de l’Espagne. Louis XIV envoie son
-principal ministre demander en vain la paix. Bataille de Malplaquet
-perdue, etc.</small></h3>
-
-<p>La bataille d’Hochstedt avait coûté à Louis XIV la plus florissante
-armée, et tout le pays du Danube au Rhin; elle avait coûté à la maison
-de Bavière tous ses états. La journée de Ramillies avait fait perdre
-toute la Flandre jusqu’aux portes de Lille. La déroute de Turin avait
-chassé les Français d’Italie, ainsi qu’ils l’ont toujours été dans
-toutes les guerres depuis Charlemagne. Il restait des troupes dans le
-Milanais, et cette petite armée victorieuse sous le comte de Médavi. On
-occupait encore quelques places. On proposa de céder tout à l’empereur
-pourvu qu’il laissât retirer ces troupes, qui montaient à près de quinze
-mille hommes. L’empereur accepta cette capitulation. Le duc de Savoie y
-consentit. Ainsi l’empereur, d’un trait de plume, devint le maître
-paisible en Italie. La conquête du royaume de Naples et de Sicile lui
-fut assurée. Tout ce qu’on avait regardé en Italie comme feudataire fut
-traité comme sujet. Il taxa la Toscane à cent cinquante mille pistoles,
-Mantoue à quarante mille. Parme, Modène, Lucques, Gênes, malgré leur
-liberté, furent comprises dans ces impositions.</p>
-
-<p>L’empereur qui jouit de tous ces avantages n’était pas ce Léopold,
-ancien rival de Louis XIV, qui,<span class="pagenum"><a id="page_55">{55}</a></span> sous les apparences de la modération,
-avait nourri sans éclat une ambition profonde. C’était son fils aîné
-Joseph, vif, fier, emporté, et qui cependant ne fut pas plus grand
-guerrier que son père. Si jamais empereur parut fait pour asservir
-l’Allemagne et l’Italie, c’était Joseph Iᵉʳ. Il domina delà les monts:
-il rançonna le pape: il fit mettre de sa seule autorité, en 1706, les
-électeur de Bavière et de Cologne au ban de l’empire: il les dépouilla
-de leur électorat: il retint en prison les enfants du Bavarois, et leur
-ôta jusqu’à leur nom<a id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>. Leur père n’eut d’autre ressource que d’aller
-traîner sa disgrace en France et dans les Pays-Bas. Philippe V lui céda
-depuis toute la Flandre espagnole en 1712<a id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>. S’il avait gardé cette
-province, c’était un établissement qui valait mieux que la Bavière, et
-qui le délivrait de l’assujettissement à la maison d’Autriche: mais il
-ne put jouir que des villes de Luxembourg, de Namur, et de Charleroi; le
-reste était aux vainqueurs.</p>
-
-<p>Tout semblait déjà menacer ce Louis XIV qui avait<span class="pagenum"><a id="page_56">{56}</a></span> auparavant menacé
-l’Europe. Le duc de Savoie pouvait entrer en France. L’Angleterre et
-l’Écosse se réunissaient pour ne plus composer qu’un seul royaume; ou
-plutôt l’Écosse, devenue province de l’Angleterre, contribuait à la
-puissance de son ancienne rivale. Tous les ennemis de la France
-semblaient, vers la fin de 1706 et au commencement de 1707, acquérir des
-forces nouvelles, et la France toucher à sa ruine. Elle était pressée de
-tous côtés, et sur mer et sur terre. De ces flottes formidables que
-Louis XIV avait formées, il restait à peine trente-cinq vaisseaux. En
-Allemagne, Strasbourg était encore frontière; mais Landau perdu laissait
-toujours l’Alsace exposée. La Provence était menacée d’une invasion par
-terre et par mer. Ce qu’on avait perdu en Flandre fesait craindre pour
-le reste. Cependant, malgré tant de désastres, le corps de la France
-n’était point encore entamé; et, dans une guerre si malheureuse, elle
-n’avait encore perdu que des conquêtes.</p>
-
-<p>Louis XIV fit face partout. Quoique partout affaibli, il résistait, ou
-protégeait, ou attaquait encore de tous côtés. Mais on fut aussi
-malheureux en Espagne qu’en Italie, en Allemagne, et en Flandre. On
-prétend que le siége de Barcelone avait été encore plus mal conduit que
-celui de Turin.</p>
-
-<p>Le comte de Toulouse n’avait paru que pour ramener sa flotte à Toulon.
-Barcelone secourue, le siége abandonné, l’armée française diminuée de
-moitié s’était retirée sans munitions dans la Navarre, petit royaume
-qu’on conservait aux Espagnols, et<span class="pagenum"><a id="page_57">{57}</a></span> dont nos rois ajoutent encore le
-titre à celui de France, par un usage qui semble au-dessous de leur
-grandeur.</p>
-
-<p>A ces désastres s’en joignait un autre, qui parut décisif. Les
-Portugais, avec quelques Anglais, prirent toutes les places devant
-lesquelles ils se présentèrent, et s’avancèrent jusque dans
-l’Estramadoure espagnole, différente de celle du Portugal. C’était un
-Français devenu pair d’Angleterre qui les commandait, milord Galloway,
-autrefois comte de Ruvigny; tandis que le duc de Berwick, Anglais et
-neveu de Marlborough, était à la tête des troupes de France et
-d’Espagne, qui ne pouvaient plus arrêter les victorieux.</p>
-
-<p>Philippe V, incertain de sa destinée, était dans Pampelune. Charles, son
-compétiteur, grossissait son parti et ses forces en Catalogne: il était
-maître de l’Aragon, de la province de Valence, de Carthagène, d’une
-partie de la province de Grenade. Les Anglais avaient pris Gibraltar
-pour eux, et lui avaient donné Minorque, Iviça, et Alicante. Les chemins
-d’ailleurs lui étaient ouverts jusqu’à Madrid. (26 juin 1706) Galloway y
-entra sans résistance, et fit proclamer roi l’archiduc Charles. Un
-simple détachement le fit aussi proclamer à Tolède<a id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_58">{58}</a></span></p>
-
-<p>Tout parut alors si désespéré pour Philippe V, que le maréchal de
-Vauban, le premier des ingénieurs, le meilleur des citoyens, homme
-toujours occupé de projets, les uns utiles, les autres peu praticables,
-et tous singuliers, proposa à la cour de France d’envoyer Philippe V
-régner en Amérique; ce prince y consentit. On l’eût fait embarquer avec
-les Espagnols attachés à son parti. L’Espagne eût été abandonnée aux
-factions civiles. Le commerce du Pérou et du Mexique n’eût plus été que
-pour les Français; et dans ce revers de la famille de Louis XIV, la
-France eût encore trouvé sa grandeur. On délibéra sur ce projet à
-Versailles: mais la constance des Castillans et les fautes des ennemis
-conservèrent la couronne à Philippe V. Les peuples aimaient dans
-Philippe le choix qu’ils avaient fait, et dans sa femme, fille du duc de
-Savoie, le soin qu’elle prenait de leur plaire, une intrépidité
-au-dessus de son sexe, et une constance agissante dans le malheur. Elle
-allait elle-même de ville en ville animer les cœurs, exciter le zèle, et
-recevoir les dons que lui apportaient les peuples. Elle fournit ainsi à
-son mari plus de deux cent mille écus en trois semaines. Aucun des
-grands, qui avaient juré d’être fidèles, ne fut traître. Quand Galloway
-fit proclamer l’archiduc dans Madrid, on cria: <i>Vive Philippe!</i> et à
-Tolède, le peuple ému chassa ceux qui avaient proclamé l’archiduc.</p>
-
-<p>Les Espagnols avaient jusque-là fait peu d’efforts pour soutenir leur
-roi; ils en firent de prodigieux quand ils le virent abattu, et
-montrèrent en cette occasion une espèce de courage contraire à celui
-des<span class="pagenum"><a id="page_59">{59}</a></span> autres peuples, qui commencent par de grands efforts, et qui se
-rebutent. Il est difficile de donner un roi à une nation malgré elle.
-Les Portugais, les Anglais, les Autrichiens, qui étaient en Espagne,
-furent harcelés partout, manquèrent de vivres, firent des fautes presque
-toujours inévitables dans un pays étranger, et furent battus en détail.
-(22 septembre 1706) Enfin Philippe V, trois mois après être sorti de
-Madrid en fugitif, y rentra triomphant, et fut reçu avec autant
-d’acclamations que son rival avait éprouvé de froideur et de répugnance.</p>
-
-<p>Louis XIV redoubla ses efforts quand il vit que les Espagnols en
-fesaient; et tandis qu’il veillait à la sûreté de toutes les côtes sur
-l’Océan et sur la Méditerranée, en y plaçant des milices; tandis qu’il
-avait une armée en Flandre, une auprès de Strasbourg, un corps dans la
-Navarre, un dans le Roussillon, il envoyait encore de nouvelles troupes
-au maréchal de Berwick dans la Castille.</p>
-
-<p>(25 avril 1707) Ce fut avec ces troupes, secondées des Espagnols, que
-Berwick gagna la bataille importante d’Almanza sur Galloway<a id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.
-Almanza, ville bâtie par les Maures, est sur la frontière de Valence:
-cette<span class="pagenum"><a id="page_60">{60}</a></span> belle province fut le prix de la victoire<a id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>. Ni Philippe V ni
-l’archiduc ne furent présents à cette journée; et c’est sur quoi le
-fameux comte Péterborough, singulier en tout, s’écria «qu’on était bien
-bon de se battre pour eux.» C’est ce qu’il manda au maréchal de Tessé,
-et c’est ce que je tiens de sa bouche. Il ajoutait qu’il n’y avait que
-des esclaves qui combattissent pour un homme, et qu’il fallait combattre
-pour une nation. Le duc d’Orléans, qui voulait être à cette action, et
-qui devait commander en Espagne, n’arriva que le lendemain; mais il
-profita de la victoire; il prit plusieurs places, et entre autres
-Lérida, l’écueil du grand Condé<a id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p>
-
-<p>(22 mai 1707) D’un autre côté, le maréchal de Villars, remis en France à
-la tête des armées, uniquement parcequ’on avait besoin de lui, réparait
-en Allemagne le malheur de la journée d’Hochstedt. Il avait forcé les
-lignes de Stolhoffen au-delà du Rhin, dissipé toutes les troupes
-ennemies, étendu les contributions à cinquante lieues à la ronde,
-pénétré jusqu’au Danube. Ce succès passager fesait respirer sur les
-frontières de l’Allemagne; mais en Italie tout était perdu. Le royaume
-de Naples sans défense, et accou<span class="pagenum"><a id="page_61">{61}</a></span>tumé à changer de maître, était sous le
-joug des victorieux; et le pape, qui n’avait pu empêcher que les troupes
-allemandes passassent par son territoire, voyait, sans oser murmurer,
-que l’empereur se fît son vassal malgré lui. C’est un grand exemple de
-la force des opinions reçues, et du pouvoir de la coutume, qu’on puisse
-toujours s’emparer de Naples sans consulter le pape, et qu’on n’ose
-jamais lui en refuser l’hommage.</p>
-
-<p>Pendant que le petit-fils de Louis XIV perdait Naples, l’aïeul était sur
-le point de perdre la Provence et Le Dauphiné. Déjà le duc de Savoie et
-le prince Eugène y étaient entrés par le Col de Tende. Ces frontières
-n’étaient pas défendues comme le sont la Flandre et l’Alsace, théâtre
-éternel de la guerre, hérissé de citadelles que le danger avait averti
-d’élever. Point de pareilles précautions vers le Var, point de ces
-fortes places qui arrêtent l’ennemi, et qui donnent le temps d’assembler
-des armées. Cette frontière a été négligée jusqu’à nos jours, sans que
-peut-être on puisse en alléguer d’autre raison, sinon que les hommes
-étendent rarement leurs soins de tous les cotés. Le roi de France
-voyait, avec une indignation douloureuse, que ce même duc de Savoie, qui
-un an auparavant n’avait presque plus que sa capitale, et le prince
-Eugène, qui avait été élevé dans sa cour, fussent prêts de lui enlever
-Toulon et Marseille.</p>
-
-<p>(Août 1707) Toulon était assiégé et pressé: une flotte anglaise,
-maîtresse de la mer, était devant le port, et le bombardait. Un peu plus
-de diligence, de précautions, et de concert, auraient fait tomber
-Tou<span class="pagenum"><a id="page_62">{62}</a></span>lon. Marseille sans défense n’aurait pas tenu; et il était
-vraisemblable que la France allait perdre deux provinces. Mais le
-vraisemblable n’arrive pas toujours. On eut le temps d’envoyer des
-secours. On avait détaché des troupes de l’armée du maréchal de Villars,
-dès que ces provinces avaient été menacées; et on sacrifia les avantages
-qu’on avait en Allemagne pour sauver une partie de la France. Le pays
-par où les ennemis pénétraient est sec, stérile, hérissé de montagnes;
-les vivres rares; la retraite difficile. Les maladies, qui désolèrent
-l’armée ennemie, combattirent encore pour Louis XIV. (22 août 1707) Le
-siége de Toulon fut levé, et bientôt la Provence délivrée, et le
-Dauphiné hors de danger: tant le succès d’une invasion est rare, quand
-on n’a pas de grandes intelligences dans le pays. Charles-Quint y avait
-échoué; et, de nos jours, les troupes de la reine de Hongrie y
-échouèrent encore<a id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p>
-
-<p>Cependant cette irruption, qui avait coûté beaucoup aux alliés, ne
-coûtait pas moins aux Français: elle avait ravagé une grande étendue de
-terrain, et divisé les forces.</p>
-
-<p>L’Europe ne s’attendait pas que dans un temps<span class="pagenum"><a id="page_63">{63}</a></span> d’épuisement, et lorsque
-la France comptait pour un grand succès d’être échappée à une invasion,
-Louis XIV aurait assez de grandeur et de ressources pour tenter lui-même
-une invasion dans la Grande-Bretagne, malgré le dépérissement de ses
-forces maritimes, et malgré les flottes des Anglais, qui couvraient la
-mer. Ce projet fut proposé par des Écossais attachés au fils de Jacques
-II. Le succès était douteux; mais Louis XIV envisagea une gloire
-certaine dans la seule entreprise. Il a dit lui-même que ce motif
-l’avait déterminé autant que l’intérêt politique.</p>
-
-<p>Porter la guerre, dans la Grande-Bretagne; tandis qu’on en soutenait le
-fardeau si difficilement en tant d’autres endroits, et tenter de
-rétablir du moins sur le trône d’Écosse le fils de Jacques II, pendant
-qu’on pouvait à peine maintenir Philippe V sur celui d’Espagne, c’était
-une idée pleine de grandeur, et qui, après tout, n’était pas destituée
-de vraisemblance.</p>
-
-<p>Parmi les Écossais, tous ceux qui ne s’étaient pas vendus à la cour de
-Londres gémissaient d’être dans la dépendance des Anglais. Leurs vœux
-secrets appelaient unanimement le descendant de leurs anciens rois,
-chassé, au berceau, des trônes d’Angleterre, d’Écosse, et d’Irlande, et
-à qui on avait disputé jusqu’à sa naissance. On lui promit qu’il
-trouverait trente mille hommes en armes qui combattraient pour lui, s’il
-pouvait seulement débarquer vers Édimbourg avec quelque secours de la
-France.</p>
-
-<p>Louis XIV, qui dans ses prospérités passées avait fait tant d’efforts
-pour le père, en fit autant pour le fils dans le temps même de ses
-revers. Huit vais<span class="pagenum"><a id="page_64">{64}</a></span>seaux de guerre, soixante et dix bâtiments de
-transport, furent préparés à Dunkerque. (Mars 1708) Six mille hommes
-furent embarqués. Le comte de Gacé, depuis maréchal de Matignon,
-commandait les troupes. Le chevalier de Forbin Janson, l’un des plus
-grands hommes de mer, conduisait la flotte. La conjoncture paraissait
-favorable; il n’y avait en Écosse que trois mille hommes de troupes
-réglées. L’Angleterre était dégarnie. Ses soldats étaient occupés en
-Flandre sous le duc de Marlborough. Mais il fallait arriver; et les
-Anglais avaient en mer une flotte de près de cinquante vaisseaux de
-guerre. Cette entreprise fut entièrement semblable à celle que nous
-avons vue, en 1744, en faveur du petit-fils de Jacques II. Elle fut
-prévenue par les Anglais. Des contre-temps la dérangèrent. Le ministère
-de Londres eut même le temps de faire revenir douze bataillons de
-Flandre. On se saisit dans Édimbourg des hommes les plus suspects. Enfin
-le prétendant s’étant présenté aux côtes d’Écosse, et n’ayant point vu
-les signaux convenus, tout ce que put faire le chevalier de Forbin, ce
-fut de le ramener à Dunkerque. Il sauva la flotte; mais tout le fruit de
-l’entreprise fut perdu. Il n’y eut que Matignon qui y gagna. Ayant
-ouvert les ordres de la cour en pleine mer, il y vit les provisions de
-maréchal de France; récompense de ce qu’il voulut et qu’il ne put faire.</p>
-
-<p>Quelques historiens<a id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a> ont supposé que la reine<span class="pagenum"><a id="page_65">{65}</a></span> Anne était
-d’intelligence avec son frère. C’est une trop grande simplicité de
-penser qu’elle invitât son compétiteur à la venir détrôner. On a
-confondu les temps: on a cru qu’elle le favorisait alors, parceque
-depuis elle le regarda en secret comme son héritier. Mais qui peut
-jamais vouloir être chassé par son successeur?</p>
-
-<p>Tandis que les affaires de la France devenaient de jour en jour plus
-mauvaises, le roi crut qu’en fesant paraître le duc de Bourgogne, son
-petit-fils, à la tête des armées de Flandre, la présence de l’héritier
-présomptif de la couronne ranimerait l’émulation, qui commençait trop à
-se perdre. Ce prince, d’un esprit ferme et intrépide, était pieux,
-juste, et philosophe. Il était fait pour commander à des sages. Élève de
-Fénélon, archevêque de Cambrai, il aimait ses devoirs: il aimait les
-hommes; il voulait les rendre heureux. Instruit dans l’art de la guerre,
-il regardait cet art plutôt comme le fléau du genre humain et comme une
-nécessité malheureuse, que comme une source de véritable gloire. On
-opposa ce prince philosophe au duc de Marlborough: on lui donna pour
-l’aider le duc de Vendôme. Il arriva ce qu’on ne voit que trop souvent:
-le grand capitaine ne fut pas assez écouté, et le conseil du prince
-balança souvent les raisons du général. Il se forma deux partis; et dans
-l’armée des<span class="pagenum"><a id="page_66">{66}</a></span> alliés il n’y en avait qu’un, celui de la cause commune. Le
-prince Eugène était alors sur le Rhin; mais toutes les fois qu’il fut
-avec Marlborough, ils n’eurent jamais qu’un sentiment.</p>
-
-<p>Le duc de Bourgogne était supérieur en forces: la France, que l’Europe
-croyait épuisée, lui avait fourni une armée de près de cent mille
-hommes, et les alliés n’en avaient alors que quatre-vingt mille. Il
-avait encore l’avantage des négociations dans un pays si long-temps
-espagnol, fatigué de garnisons hollandaises, et où beaucoup de citoyens
-penchaient pour Philippe V. Des intelligences lui ouvrirent les portes
-de Gand et d’Ypres: mais les manœuvres de guerre firent évanouir le
-fruit des manœuvres de politique. La division, qui mettait de
-l’incertitude dans le conseil de guerre, fit que d’abord on marcha vers
-la Dandre, et que deux heures après on rebroussa vers l’Escaut, à
-Oudenarde: ainsi on perdit du temps. On trouva le prince Eugène et
-Marlborough qui n’en perdaient point, et qui étaient unis. (11 juillet
-1708) On fut mis en déroute vers Oudenarde: ce n’était pas une grande
-bataille, mais ce fut une fatale retraite. Les fautes se multiplièrent.
-Les régiments allaient où ils pouvaient, sans recevoir aucun ordre. Il y
-eut même plus de quatre mille hommes qui furent pris en chemin, par
-l’armée ennemie, à quelques milles du champ de bataille.</p>
-
-<p>L’armée, découragée, se retira sans ordre sous Gand, sous Tournai, sous
-Ypres, et laissa tranquillement le prince Eugène, maître du terrain,
-assiéger Lille avec une armée moins nombreuse.<span class="pagenum"><a id="page_67">{67}</a></span></p>
-
-<p>Mettre le siége devant une ville aussi grande et aussi fortifiée que
-Lille, sans être maître de Gand, sans pouvoir tirer ses convois que
-d’Ostende, sans les pouvoir conduire que par une chaussée étroite, au
-hasard d’être à tout moment surpris, c’est ce que l’Europe appela une
-action téméraire, mais que la mésintelligence et l’esprit d’incertitude
-qui régnaient dans l’armée française rendirent excusable; c’est enfin ce
-que le succès justifia. Leurs grands convois, qui pouvaient être
-enlevés, ne le furent point. Les troupes qui les escortaient, et qui
-devaient être battues par un nombre supérieur, furent victorieuses.
-L’armée du duc de Bourgogne, qui pouvait attaquer les retranchements de
-l’armée ennemie, encore imparfaits, ne les attaqua pas. (23 octobre
-1708) Lille fut prise, au grand étonnement de toute l’Europe, qui
-croyait le duc de Bourgogne plus en état d’assiéger Eugène et
-Marlborough, que ces généraux en état d’assiéger Lille. Le maréchal de
-Boufflers la défendit pendant près de quatre mois.</p>
-
-<p>Les habitants s’accoutumèrent tellement au fracas du canon et à toutes
-les horreurs qui suivent un siége, qu’on donnait dans la ville des
-spectacles aussi fréquentés qu’en temps de paix; et qu’une bombe qui
-tomba près de la salle de la comédie n’interrompit point le spectacle.</p>
-
-<p>Le maréchal de Boufflers avait mis si bon ordre à tout, que les
-habitants de cette grande ville étaient tranquilles sur la foi de ses
-fatigues. Sa défense lui mérita l’estime des ennemis, les cœurs des
-citoyens, et les récompenses du roi. Les historiens, ou plutôt les<span class="pagenum"><a id="page_68">{68}</a></span>
-écrivains de Hollande, qui ont affecté de le blâmer, auraient dû se
-souvenir que quand on contredit la voix publique, il faut avoir été
-témoin, et témoin éclairé, ou prouver ce qu’on avance<a id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p>
-
-<p>Cependant l’armée qui avait regardé faire le siége de Lille se fondait
-peu-à-peu; elle laissa prendre ensuite Gand, Bruges, et tous ses postes
-l’un après l’autre. Peu de campagnes furent aussi fatales. Les officiers
-attachés au duc de Vendôme reprochaient toutes ces fautes au conseil du
-duc de Bourgogne, et ce conseil rejetait tout sur le duc de Vendôme. Les
-esprits s’aigrissaient par le malheur<a id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>. Un<a id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a> courtisan du duc de<span class="pagenum"><a id="page_69">{69}</a></span>
-Bourgogne dit un jour au duc de Vendôme: «Voilà ce que c’est que de
-n’aller jamais à la messe; aussi vous voyez quelles sont nos disgraces.»
-«Croyez-vous, lui répondit le duc de Vendôme, que Marlborough y aille
-plus souvent que moi?» Les succès rapides des alliés enflaient le cœur
-de l’empereur Joseph. Despotique dans l’empire, maître de Landau, il
-voyait le chemin de Paris presque ouvert par la prise de Lille. Déjà
-même un parti hollandais avait eu la hardiesse de pénétrer de Courtrai
-jusqu’auprès de Versailles, et avait enlevé, sur le pont de Sèvres, le
-premier écuyer du roi, croyant se saisir de la personne du dauphin, père
-du duc de Bourgogne<a id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>. La terreur était dans Paris.</p>
-
-<p>L’empereur avait autant d’espérance au moins d’établir son frère Charles
-en Espagne, que Louis XIV d’y conserver son petit-fils. Déjà cette
-succession, que les Espagnols avaient voulu rendre indivisible, était<span class="pagenum"><a id="page_70">{70}</a></span>
-partagée entre trois têtes. L’empereur avait pris pour lui la Lombardie
-et le royaume de Naples. Charles, son frère, avait encore la Catalogne
-et une partie de l’Aragon. L’empereur força alors le pape Clément XI à
-reconnaître l’archiduc pour roi d’Espagne. Ce pape, dont on disait qu’il
-ressemblait à saint Pierre, parcequ’il affirmait, niait, se repentait,
-et pleurait, avait toujours reconnu Philippe V, à l’exemple de son
-prédécesseur; et il était attaché à la maison de Bourbon. L’empereur
-l’en punit, en déclarant dépendants de l’empire beaucoup de fiefs qui
-relevaient jusqu’alors des papes, et surtout Parme et Plaisance, en
-ravageant quelques terres ecclésiastiques, en se saisissant de la ville
-de Comacchio.</p>
-
-<p>Autrefois un pape eût excommunié tout empereur qui lui aurait disputé le
-droit le plus léger; et cette excommunication eût fait tomber l’empereur
-du trône: mais la puissance des clefs étant réduite à peu près au point
-où elle doit l’être, Clément XI, animé par la France, avait osé un
-moment se servir de la puissance du glaive. Il arma et s’en repentit
-bientôt. Il vit que les Romains, sous un gouvernement tout sacerdotal,
-n’étaient pas faits pour manier l’épée. Il désarma, il laissa Comacchio
-en dépôt à l’empereur; il consentit à écrire à l’archiduc: <i>A notre très
-cher fils, roi catholique en Espagne</i>. Une flotte anglaise dans la
-Méditerranée, et les troupes allemandes sur ses terres, le forcèrent
-bientôt d’écrire: <i>A notre très cher fils, roi des Espagnes</i>. Ce
-suffrage du pape, qui n’était rien dans l’empire d’Allemagne, pouvait
-quelque chose sur le peuple espagnol, à qui on avait fait accroire<span class="pagenum"><a id="page_71">{71}</a></span> que
-l’archiduc était indigne de régner, parcequ’il était protégé par des
-hérétiques, qui s’étaient emparés de Gibraltar.</p>
-
-<p>(Août 1708) Restait à la monarchie espagnole, au-delà du continent,
-l’île de Sardaigne, avec celle de Sicile. Une flotte anglaise donna la
-Sardaigne à l’empereur Joseph; car les Anglais voulaient que l’archiduc
-son frère n’eût que l’Espagne. Leurs armes fesaient alors les traités de
-partage. Ils réservèrent la conquête de la Sicile pour un autre temps,
-et aimèrent mieux employer leurs vaisseaux à chercher sur les mers les
-galions de l’Amérique, dont ils prirent quelques uns, qu’à donner à
-l’empereur de nouvelles terres.</p>
-
-<p>La France était aussi humiliée que Rome, et plus en danger; les
-ressources s’épuisaient; le crédit était anéanti; les peuples, qui
-avaient idolâtré leur roi dans ses prospérités, murmuraient contre Louis
-XIV malheureux.</p>
-
-<p>Des partisans, à qui le ministère avait vendu la nation pour quelque
-argent comptant, dans ses besoins pressants, s’engraissaient du malheur
-public, et insultaient à ce malheur par leur luxe. Ce qu’ils avaient
-prêté était dissipé. Sans l’industrie hardie de quelques négociants, et
-surtout de ceux de Saint-Malo, qui allèrent au Pérou, et rapportèrent
-trente millions, dont ils prêtèrent la moitié à l’état, Louis XIV
-n’aurait pas eu de quoi payer ses troupes. La guerre avait ruiné la
-France, et des marchands la sauvèrent. Il en fut de même en Espagne. Les
-galions qui ne furent pas pris par les Anglais servirent à défendre
-Philippe. Mais cette ressource de quelques mois ne rendait pas<span class="pagenum"><a id="page_72">{72}</a></span> les
-recrues de soldats plus faciles. Chamillart, élevé au ministère des
-finances et de la guerre, se démit, en 1708, des finances, qu’il laissa
-dans un désordre que rien qe put réparer sous ce règne; et en 1709, il
-quitta le ministère de la guerre, devenu non moins difficile que
-l’autre. On lui reprochait beaucoup de fautes. Le public, d’autant plus
-sévère qu’il souffrait, ne songeait pas qu’il y a des temps malheureux
-où les fautes sont inévitables<a id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>. Voisin, qui, après lui, gouverna
-l’état militaire, et Desmarets, qui administra les finances, ne purent,
-ni faire des plans de guerre plus heureux, ni rétablir un crédit
-anéanti<a id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p>
-
-<p>(1709) Le cruel hiver de 1709 acheva de désespérer la nation. Les
-oliviers, qui sont une grande ressource dans le midi de la France,
-périrent. Presque tous les arbres fruitiers gelèrent. Il n’y eut point
-d’espérance de récolte. On avait très peu de magasins. Les grains qu’on
-pouvait faire venir à grands frais des Échelles du Levant et de
-l’Afrique pouvaient être pris par les flottes ennemies, auxquelles on
-n’avait presque plus de vaisseaux de guerre à opposer. Le fléau de cet
-hiver était général dans l’Europe; mais les ennemis avaient plus de
-ressources. Les Hollandais surtout, qui ont été si long-temps les
-facteurs des nations, avaient assez de magasins pour mettre les armées
-florissantes<span class="pagenum"><a id="page_73">{73}</a></span> des alliés dans l’abondance, tandis que les troupes de
-France, diminuées et découragées, semblaient devoir périr de misère.</p>
-
-<p>Le roi vendit pour quatre cent mille francs de vaisselle d’or. Les plus
-grands seigneurs envoyèrent leur vaisselle d’argent à la Monnaie. On ne
-mangea dans Paris que du pain bis pendant quelques mois. Plusieurs
-familles, à Versailles même, se nourrirent de pain d’avoine. Madame de
-Maintenon en donna l’exemple.</p>
-
-<p>Louis XIV, qui avait déjà fait quelques avances pour la paix, n’hésita
-pas, dans ces circonstances funestes, à la demander à ces mêmes
-Hollandais, autrefois si maltraités par lui.</p>
-
-<p>Les États-Généraux n’avaient plus de stathouder depuis la mort du roi
-Guillaume, et les magistrats hollandais, qui appelaient déjà leurs
-familles <i>les familles patriciennes</i>, étaient autant de rois. Les quatre
-commissaires hollandais députés à l’armée traitaient avec fierté trente
-princes d’Allemagne à leur solde. <i>Qu’on fasse venir Holstein</i>,
-disaient-ils; <i>qu’on dise a Hesse de nous venir parler</i><a id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>. Ainsi
-s’expliquaient des marchands qui, dans la simplicité de leurs vêtements
-et dans la frugalité de leurs repas, se plaisaient à écraser à-la-fois
-l’orgueil allemand, qui était à leurs gages, et la fierté d’un grand
-roi, autrefois leur vainqueur.</p>
-
-<p>On les avait vus vendre à bas prix leur attache<span class="pagenum"><a id="page_74">{74}</a></span>ment à Louis XIV en
-1665; soutenir leurs malheurs en 1672, et les réparer avec un courage
-intrépide; et alors ils voulaient user de leur fortune. Ils étaient bien
-loin de s’en tenir à faire voir aux hommes, par de simples
-démonstrations de supériorité, qu’il n’y a de vraie grandeur que la
-puissance: ils voulaient que leur état eût en souveraineté dix villes en
-Flandre, entre autres Lille qui était entre leurs mains, et Tournai qui
-n’y était pas encore. Ainsi, les Hollandais prétendaient retirer le
-fruit de la guerre, non seulement aux dépens de la France, mais encore
-aux dépens de l’Autriche, pour laquelle ils combattaient, comme Venise
-avait autrefois augmenté son territoire des terres de tous ses voisins.
-L’esprit républicain est au fond aussi ambitieux que l’esprit
-monarchique.</p>
-
-<p>Il y parut bien quelques mois après; car, lorsque ce fantôme de
-négociation fut évanoui, lorsque les armes des alliés eurent encore de
-nouveaux avantages, le duc de Marlborough, plus maître alors que sa
-souveraine en Angleterre, et gagné par la Hollande, fit conclure avec
-les États-Généraux, en 1709, ce célèbre traité de la barrière, par
-lequel ils resteraient maîtres de toutes les villes frontières qu’on
-prendrait sur la France, auraient garnison dans vingt places de la
-Flandre, aux dépens du pays, dans Huy, dans Liége, et dans Bonn; et
-auraient en toute souveraineté la Haute-Gueldre. Ils seraient devenus en
-effet souverains des dix-sept provinces des Pays-Bas; ils auraient
-dominé dans Liége et dans Cologne. C’est ainsi qu’ils voulaient
-s’agrandir sur les ruines mêmes de<span class="pagenum"><a id="page_75">{75}</a></span> leurs alliés. Ils nourrissaient déjà
-ces projets élevés, quand le roi leur envoya secrètement le président
-Rouillé pour essayer de traiter avec eux.</p>
-
-<p>Ce négociateur vit d’abord dans Anvers deux magistrats d’Amsterdam,
-Bruys, et Vanderdussen, qui parlèrent en vainqueurs, et qui déployèrent,
-avec l’envoyé du plus fier des rois, toute la hauteur dont ils avaient
-été accablés en 1672. On affecta ensuite de négocier quelque temps avec
-lui, dans un de ces villages que les généraux de Louis XIV avaient mis
-autrefois à feu et à sang. Quand on l’eut joué assez long-temps, on lui
-déclara qu’il fallait que le roi de France forçât le roi son petit-fils
-à descendre du trône sans aucun dédommagement; que l’électeur de Bavière
-François-Marie, et son frère l’électeur de Cologne, demandassent grace,
-ou que le sort des armes ferait les traités.</p>
-
-<p>Les dépêches désespérantes du président de Rouillé arrivaient coup sur
-coup au conseil, dans le temps de la plus déplorable misère où le
-royaume eût été réduit dans les temps les plus funestes. L’hiver de 1709
-laissait des traces affreuses; le peuple périssait de famine. Les
-troupes n’étaient point payées; la désolation était partout. Les
-gémissements et les terreurs du public augmentaient encore le mal.</p>
-
-<p>Le conseil était composé du dauphin, du duc de Bourgogne son fils, du
-chancelier de France Pontchartrain, du duc de Beauvilliers, du marquis
-de Torci, du secrétaire d’état de la guerre Chamillart, et du
-contrôleur-général Desmarets. Le duc de Beauvilliers fit une peinture si
-touchante de l’état où la<span class="pagenum"><a id="page_76">{76}</a></span> France était réduite, que le duc de Bourgogne
-en versa des larmes, et tout le conseil y mêla les siennes. Le
-chancelier conclut à faire la paix à quelque prix que ce pût être. Les
-ministres de la guerre et des finances avouèrent qu’ils étaient sans
-ressource. «Une scène si triste, dit le marquis de Torci, serait
-difficile à décrire, quand même il serait permis de révéler le secret de
-ce qu’elle eut de plus touchant.» Ce secret n’était que celui des pleurs
-qui coulèrent.</p>
-
-<p>Le marquis de Torci, dans cette crise, proposa d’aller lui-même partager
-les outrages qu’on fesait au roi dans la personne du président Rouillé:
-mais comment pouvait-il espérer d’obtenir ce que les vainqueurs avaient
-déjà refusé? il ne devait s’attendre qu’à des conditions plus dures.</p>
-
-<p>Les alliés commençaient déjà la campagne. Torci va sous un nom emprunté
-jusque dans La Haye (22 mai 1709). Le grand pensionnaire Heinsius est
-bien étonné quand on lui annonce que celui qui est regardé chez les
-étrangers comme le principal ministre de France est dans son
-antichambre. Heinsius avait été autrefois envoyé en France par le roi
-Guillaume, pour y discuter ses droits sur la principauté d’Orange. Il
-s’était adressé à Louvois, secrétaire d’état ayant le département du
-Dauphiné, sur la frontière duquel Orange est située. Le ministre de
-Guillaume parla vivement, non seulement pour son maître, mais pour les
-réformés d’Orange. Croirait-on que Louvois lui répondit <i>qu’il le ferait
-mettre à la Bastille</i><a id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>? Un tel<span class="pagenum"><a id="page_77">{77}</a></span> discours tenu à un sujet eût été
-odieux; tenu à un ministre étranger, c’était un insolent outrage au
-droit des nations. On peut juger s’il avait laissé des impressions
-profondes dans le cœur du magistrat d’un peuple libre.</p>
-
-<p>Il y a peu d’exemples de tant d’orgueil suivi de tant d’humiliations. Le
-marquis de Torci, suppliant dans La Haye, au nom de Louis XIV, s’adressa
-au prince Eugène et au duc de Marlborough, après avoir perdu son temps
-avec Heinsius. Tous trois voulaient la continuation de la guerre. Le
-prince y trouvait sa grandeur et sa vengeance; le duc, sa gloire et une
-fortune immense qu’il aimait également; le troisième, gouverné par les
-deux autres, se regardait comme un Spartiate qui abaissait un roi de
-Perse. Ils proposèrent non pas une paix, mais une trève; et pendant
-cette trève une satisfaction entière pour tous leurs alliés, et aucune
-pour les alliés du roi; à condition que le roi se joindrait à ses
-ennemis pour chasser d’Espagne son propre petit-fils dans l’espace de
-deux mois, et que pour sûreté il commencerait par céder à jamais dix
-villes aux Hollandais dans la Flandre, par rendre Strasbourg et Brisach,
-et par renoncer à la souveraineté de l’Alsace. Louis XIV ne s’était pas
-attendu, quand il refusait autrefois un régiment au prince Eugène, quand
-Churchill n’était pas encore colonel en Angleterre, et qu’à peine le nom
-de Heinsius lui était connu, qu’un jour ces trois hommes lui
-imposeraient de pareilles lois. En vain Torci voulut tenter Marlborough
-par l’offre de quatre millions: le duc, qui aimait autant la gloire que
-l’argent, et qui,<span class="pagenum"><a id="page_78">{78}</a></span> par ses gains immenses produits par des victoires,
-était au-dessus de quatre millions, laissa au ministre de France la
-douleur d’une proposition honteuse et inutile. Torci rapporta au roi les
-ordres de ses ennemis. Louis XIV fit alors ce qu’il n’avait jamais fait
-avec ses sujets. Il se justifia devant eux; il adressa aux gouverneurs
-des provinces, aux communautés des villes, une lettre circulaire, par
-laquelle en rendant compte à ses peuples du fardeau qu’il était obligé
-de leur faire encore soutenir, il excitait leur indignation, leur
-honneur, et même leur pitié<a id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>. Les politiques dirent que Torci n’était
-allé s’humilier à La Haye que pour mettre les ennemis dans leur tort,
-pour justifier Louis XIV aux yeux de l’Europe, et pour animer les
-Français par le ressentiment de l’outrage fait en sa personne à la
-nation; mais il n’y était allé réellement que pour demander la paix. On
-laissa même encore quelques jours le président Rouillé à La Haye, pour
-tâcher d’obtenir des conditions moins accablantes: et pour toute
-réponse, les États ordonnèrent à Rouillé de partir dans vingt-quatre
-heures.</p>
-
-<p>Louis XIV, à qui l’on rapporta des réponses si dures, dit en plein
-conseil: «Puisqu’il faut faire la<span class="pagenum"><a id="page_79">{79}</a></span> guerre, j’aime mieux la faire à mes
-ennemis qu’à mes enfants.» Il se prépara donc à tenter encore la fortune
-en Flandre. La famine, qui désolait les campagnes, fut une ressource
-pour la guerre. Ceux qui manquaient de pain se firent soldats. Beaucoup
-de terres restèrent en friche; mais on eut une armée. Le maréchal de
-Villars, qu’on avait envoyé commander l’année précédente en Savoie
-quelques troupes dont il avait réveillé l’ardeur, et qui avait eu
-quelques petits succès, fut rappelé en Flandre, comme celui en qui
-l’état mettait son espérance.</p>
-
-<p>Déjà Marlborough avait pris Tournai (29 juillet 1709), dont Eugène avait
-couvert le siége. Déjà ces deux généraux marchaient pour investir Mons.
-Le maréchal de Villars s’avança pour les en empêcher. Il avait avec lui
-le maréchal de Boufflers, son ancien, qui avait demandé à servir sous
-lui. Boufflers aimait véritablement le roi et la patrie. Il prouva, en
-cette occasion (malgré la maxime d’un homme de beaucoup d’esprit), que
-dans un état monarchique, et surtout sous un bon maître, il y a des
-vertus. Il y en a, sans doute, tout autant que dans les républiques,
-avec moins d’enthousiasme peut-être, mais avec plus de ce qu’on appelle
-honneur<a id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p>
-
-<p>Dès que les Français s’avancèrent pour s’opposer<span class="pagenum"><a id="page_80">{80}</a></span> à l’investissement de
-Mons, les alliés vinrent les attaquer près des bois de Blangies et du
-village de Malplaquet.</p>
-
-<p>L’armée des alliés était d’environ quatre-vingt mille combattants, et
-celle du maréchal de Villars d’environ soixante et dix mille. Les
-Français traînaient avec eux quatre-vingts pièces de canon, les alliés
-cent quarante. Le duc de Marlborough commandait l’aile droite, où
-étaient les Anglais et les troupes allemandes à la<span class="pagenum"><a id="page_81">{81}</a></span> solde d’Angleterre.
-Le prince Eugène était au centre; Tilli et un comte de Nassau à la
-gauche, avec les Hollandais.</p>
-
-<p>(11 septembre 1709) Le maréchal de Villars prit pour lui la gauche, et
-laissa la droite au maréchal de Boufflers. Il avait retranché son armée
-à la hâte, manœuvre probablement convenable à des troupes inférieures en
-nombre, long-temps malheureuses, dont la moitié était composée de
-nouvelles recrues, et convenable encore à la situation de la France,
-qu’une défaite entière eût mise aux derniers abois. Quelques historiens
-ont blâmé le général dans sa disposition. <i>Il devait</i>, disaient-ils,
-<i>passer une large trouée, au lieu de la laisser devant lui</i>. Ceux qui,
-de leur cabinet, jugent ainsi ce qui se passe sur un champ de bataille,
-ne sont-ils pas trop habiles?</p>
-
-<p>Tout ce que je sais, c’est que le maréchal dit lui-même que les soldats,
-qui, ayant manqué de pain un jour entier, venaient de le recevoir, en
-jetèrent une partie pour courir plus légèrement au combat. Il y a eu,
-depuis plusieurs siècles, peu de batailles plus disputées et plus
-longues, aucune plus meurtrière. Je ne dirai autre chose de cette
-bataille que ce qui fut avoué de tout le monde. La gauche des ennemis,
-où combattaient les Hollandais, fut presque toute détruite, et même
-poursuivie la baïonnette au bout du fusil. Marlborough, à la droite,
-fesait et soutenait les plus grands efforts. Le maréchal de Villars
-dégarnit un peu son centre pour s’opposer à Marlborough, et alors même
-ce centre fut attaqué. Les retranchements qui le couvraient furent
-emportés. Le régiment des gardes, qui<span class="pagenum"><a id="page_82">{82}</a></span> les défendait, ne put résister.
-Le maréchal, en accourant de sa gauche à son centre, fut blessé, et la
-bataille fut perdue. Le champ était jonché de près de trente mille morts
-ou mourants.</p>
-
-<p>On marchait sur les cadavres entassés, surtout au quartier des
-Hollandais. La France ne perdit guère plus de huit mille hommes dans
-cette journée. Ses ennemis en laissèrent environ vingt et un mille tués
-ou blessés; mais le centre étant forcé, les deux ailes coupées, ceux qui
-avaient fait le plus grand carnage furent les vaincus.</p>
-
-<p>Le maréchal de Boufflers<a id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a> fit la retraite en bon<span class="pagenum"><a id="page_83">{83}</a></span> ordre, aidé du
-prince de Tingri-Montmorenci, depuis maréchal de Luxembourg, héritier du
-courage de ses pères. L’armée se retira entre le Quesnoi et
-Valenciennes, emportant plusieurs drapeaux et étendards pris sur les
-ennemis. Ces dépouilles consolèrent Louis XIV: et on compta pour une
-victoire l’honneur de l’avoir disputée si long-temps, et de n’avoir
-perdu que le champ de bataille. Le maréchal de Villars, en revenant à la
-cour, assura le roi que, sans sa blessure, il aurait remporté la
-victoire. J’en ai vu ce général persuadé, mais j’ai vu peu de personnes
-qui le crussent.</p>
-
-<p>On peut s’étonner qu’une armée qui avait tué aux ennemis deux tiers plus
-de monde qu’elle n’en avait perdu, n’essayât pas d’empêcher que ceux qui
-n’avaient eu d’autre avantage que celui de coucher au milieu de leurs
-morts, allassent faire le siége de Mons. Les Hollandais craignirent pour
-cette entreprise: ils hésitèrent. Mais le nom de bataille perdue impose
-aux vaincus, et les décourage. Les hommes ne font jamais tout ce qu’ils
-peuvent faire; et le soldat à qui on dit qu’il a été battu craint de
-l’être encore. Ainsi, Mons fut assiégé et pris (20 octobre 1709), et
-toujours pour les Hollandais, qui le gardèrent, ainsi que Tournai et
-Lille.<span class="pagenum"><a id="page_84">{84}</a></span></p>
-
-<h3><a id="CHAPITRE_XXII"></a>CHAPITRE XXII.<br><br>
-<small>Louis XIV continue à demander la paix et à se défendre. Le duc de
-Vendôme affermit le roi d’Espagne sur le trône.</small></h3>
-
-<p>Non seulement les ennemis avançaient ainsi pied à pied, et fesaient
-tomber de ce côté toutes les barrières de la France; mais ils
-prétendaient, aidés du duc de Savoie, aller surprendre la Franche-Comté,
-et pénétrer par les deux bouts dans le cœur du royaume. Le général
-Merci, chargé de faciliter cette entreprise, en entrant dans la
-Haute-Alsace par Bâle, fut heureusement arrêté, près de l’île de
-Neubourg, sur le Rhin, par le comte, depuis maréchal, Du Bourg (26 août
-1709). Je ne sais par quelle fatalité ceux qui ont porté le nom de Merci
-ont toujours été aussi malheureux qu’estimés. Celui-ci fut vaincu de la
-manière la plus complète. Rien ne fut entrepris du côté de la
-Savoie<a id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>, mais on n’en craignait pas moins du côté de la Flandre; et
-l’intérieur du royaume était dans un état si languissant, que le roi
-demanda encore la paix en suppliant. Il offrait de reconnaître
-l’archiduc pour roi d’Espagne, de ne donner aucun secours à son
-petit-fils, et de l’abandonner à sa fortune; de donner quatre places en
-otage; de rendre Strasbourg et Brisach; de renoncer à la souveraineté de
-l’Alsace, et de n’en garder que la préfecture; de raser toutes ses
-places, de<span class="pagenum"><a id="page_85">{85}</a></span>puis Bâle jusqu’à Philipsbourg; de combler le port si
-long-temps redoutable de Dunkerque, et d’en raser les fortifications; de
-laisser aux États-Généraux Lille, Tournai, Ypres, Menin, Furnes, Condé,
-Maubeuge. Voilà les points principaux qui devaient servir de fondement à
-la paix qu’il implorait.</p>
-
-<p>Les alliés voulurent encore goûter le triomphe de discuter les
-soumissions de Louis XIV. On permit à ses plénipotentiaires de venir, au
-commencement de 1710, porter dans la petite ville de Gertruidenberg les
-prières de ce monarque. Il choisit le maréchal d’Uxelles, homme froid,
-taciturne, d’un esprit plus sage qu’élevé et hardi, et l’abbé, depuis
-cardinal, de Polignac, l’un des plus beaux esprits et des plus éloquents
-de son siècle, qui imposait par sa figure et par ses graces. L’esprit,
-la sagesse, l’éloquence, ne sont rien dans des ministres, lorsque le
-prince n’est pas heureux. Ce sont les victoires qui font les traités.
-Les ambassadeurs de Louis XIV furent plutôt confinés qu’admis à
-Gertruidenberg. Les députés venaient entendre leurs offres, et les
-rapportaient à La Haye au prince Eugène, au duc de Marlborough, au comte
-de Zinzendorf, ambassadeur de l’empereur; et ces offres étaient toujours
-reçues avec mépris. On leur insultait par des libelles outrageants, tous
-composés par des réfugiés français, devenus plus ennemis de la gloire de
-Louis XIV que Marlborough et Eugène.</p>
-
-<p>Les plénipotentiaires de France poussèrent l’humiliation jusqu’à
-promettre que le roi donnerait de l’argent pour détrôner Philippe V, et
-ne furent point écoutés. On exigea que Louis XIV, pour préliminai<span class="pagenum"><a id="page_86">{86}</a></span>res,
-s’engageât seul à chasser d’Espagne son petit-fils, dans deux mois, par
-la voie des armes. Cette inhumanité absurde, beaucoup plus outrageante
-qu’un refus, était inspirée par de nouveaux succès.</p>
-
-<p>Tandis que les alliés parlaient ainsi en maîtres irrités contre la
-grandeur et la fierté de Louis XIV, également abaissées, ils prenaient
-la ville de Douai (juin 1710). Ils s’emparèrent bientôt après de
-Béthune, d’Aire, de Saint-Venant; et le lord Stair proposa d’envoyer des
-partis jusqu’à Paris.</p>
-
-<p>Presque dans le même temps, l’armée de l’archiduc, commandée en Espagne
-par Gui de Staremberg, le général allemand qui avait le plus de
-réputation après le prince Eugène, remporta, près de Saragosse (20 août
-1710), une victoire complète sur l’armée en qui le parti de Philippe V
-avait mis son espérance, à la tête de laquelle était le marquis de Bay,
-général malheureux. On remarqua encore que les deux princes qui se
-disputaient l’Espagne, et qui étaient l’un et l’autre à portée de leur
-armée, ne se trouvèrent pas à cette bataille. De tous les princes pour
-qui on combattait en Europe, il n’y avait alors que le duc de Savoie qui
-fit la guerre par lui-même. Il était triste qu’il n’acquît cette gloire
-qu’en combattant contre ses deux filles, dont il voulait détrôner l’une
-pour acquérir en Lombardie un peu de terrain, sur lequel l’empereur
-Joseph lui fesait déjà des difficultés, et dont on l’aurait dépouillé à
-la première occasion.</p>
-
-<p>Cet empereur était heureux partout, et n’était nulle part modéré dans
-son bonheur. Il démembrait de sa seule autorité la Bavière; il en
-donnait les fiefs à ses<span class="pagenum"><a id="page_87">{87}</a></span> parents et à ses créatures. Il dépouillait le
-jeune duc de La Mirandole en Italie; et les princes de l’empire lui
-entretenaient une armée vers le Rhin, sans penser qu’ils travaillaient à
-cimenter un pouvoir qu’ils craignaient: tant était encore dominante dans
-les esprits la vieille haine contre le nom de Louis XIV, qui semblait le
-premier des intérêts. La fortune de Joseph le fit encore triompher des
-mécontents de Hongrie. La France avait suscité contre lui le prince
-Ragotski, armé pour ses prétentions et pour celles de son pays. Ragotski
-fut battu, ses villes prises, son parti ruiné. Ainsi Louis XIV était
-également malheureux au-dehors, au-dedans, sur mer et sur terre, dans
-les négociations publiques et dans les intrigues secrètes.</p>
-
-<p>Toute l’Europe croyait alors que l’archiduc Charles, frère de l’heureux
-Joseph, régnerait sans concurrent en Espagne. L’Europe était menacée
-d’une puissance plus terrible que celle de Charles-Quint; et c’était
-l’Angleterre, long-temps ennemie de la branche d’Autriche espagnole, et
-la Hollande, son esclave révoltée, qui s’épuisaient pour l’établir.
-Philippe V, réfugié à Madrid, en sortit encore, et se retira à
-Valladolid; tandis que l’archiduc Charles fit son entrée en vainqueur
-dans la capitale.</p>
-
-<p>Le roi de France ne pouvait plus secourir son petit-fils; il avait été
-obligé de faire en partie ce que ses ennemis exigeaient à
-Gertruidenberg, d’abandonner la cause de Philippe, en fesant revenir,
-pour sa propre défense, quelques troupes demeurées en Espagne. Lui-même
-à peine pouvait résister vers la Savoie, vers<span class="pagenum"><a id="page_88">{88}</a></span> le Rhin, et surtout en
-Flandre, où se portaient les plus grands coups.</p>
-
-<p>L’Espagne était encore bien plus à plaindre que la France. Presque
-toutes ses provinces avaient été ravagées par leurs ennemis et par leurs
-défenseurs. Elle était attaquée par le Portugal. Son commerce périssait,
-la disette était générale; mais cette disette fut plus funeste aux
-vainqueurs qu’aux vaincus, parceque dans une grande étendue de pays
-l’affection des peuples refusait tout aux Autrichiens, et donnait tout à
-Philippe. Ce monarque n’avait plus ni troupes, ni général de la part de
-la France. Le duc d’Orléans, par qui s’était un peu rétablie sa fortune
-chancelante, loin de continuer de commander ses armées, était regardé
-alors comme son ennemi. Il est certain que malgré l’affection de la
-ville de Madrid pour Philippe, malgré la fidélité de beaucoup de grands
-et de toute la Castille, il y avait contre Philippe V un grand parti en
-Espagne. Tous les Catalans, nation belliqueuse et opiniâtre, tenaient
-obstinément pour son concurrent. La moitié de l’Aragon était aussi
-gagnée. Une partie des peuples attendait alors l’événement; une autre
-haïssait plus l’archiduc qu’elle n’aimait Philippe. Le duc d’Orléans, du
-même nom de Philippe, mécontent d’ailleurs des ministres espagnols, et
-plus mécontent de la princesse des Ursins qui gouvernait, crut entrevoir
-qu’il pouvait gagner pour lui le pays qu’il était venu défendre; et
-lorsque Louis XIV avait proposé lui-même d’abandonner son petit-fils, et
-qu’on parlait déjà en Espagne d’une abdication, le<span class="pagenum"><a id="page_89">{89}</a></span> duc d’Orléans se
-crut digne de remplir la place que Philippe V semblait devoir quitter.
-Il avait à cette couronne des droits que le testament du feu roi
-d’Espagne avait négligés, et que son père avait maintenus par une
-protestation.</p>
-
-<p>Il fit par ses agents une ligue avec quelques grands d’Espagne, par
-laquelle ils s’engageaient à le mettre sur le trône en cas que Philippe
-V en descendît. Il aurait en ce cas trouvé beaucoup d’Espagnols
-empressés à se ranger sous les drapeaux d’un prince qui savait
-combattre. Cette entreprise, si elle eût réussi, pouvait ne pas déplaire
-aux puissances maritimes, qui auraient moins redouté alors de voir
-l’Espagne et la France réunies dans une même main; et elle aurait
-apporté moins d’obstacles à la paix. Le projet fut découvert à Madrid,
-vers le commencement de 1709, tandis que le duc d’Orléans était à
-Versailles. Ses agents furent emprisonnés en Espagne. Philippe V ne
-pardonna pas à son parent d’avoir cru qu’il pouvait abdiquer, et d’avoir
-eu la pensée de lui succéder. La France cria contre le duc d’Orléans.
-Monseigneur, père de Philippe V, opina dans le conseil qu’on fît le
-procès à celui qu’il regardait comme coupable: mais le roi aima mieux
-ensevelir dans le silence un projet informe et excusable, que de punir
-son neveu dans le temps qu’il voyait son petit-fils toucher à sa ruine.</p>
-
-<p>Enfin, vers le temps de la bataille de Saragosse, le conseil du roi
-d’Espagne et la plupart des grands, voyant qu’ils n’avaient aucun
-capitaine à opposer à Staremberg, qu’on regardait comme un autre Eugène,
-écrivirent en corps à Louis XIV pour lui de<span class="pagenum"><a id="page_90">{90}</a></span>mander le duc de Vendôme. Ce
-prince, retiré dans Anet, partit alors, et sa présence valut une armée.
-La grande réputation qu’il s’était faite en Italie, et que la
-malheureuse campagne de Lille n’avait pu lui faire perdre, frappait les
-Espagnols; sa popularité, sa libéralité qui allait jusqu’à la profusion,
-sa franchise, son amour pour les soldats, lui gagnaient les cœurs. Dès
-qu’il mit les pieds en Espagne, il lui arriva ce qui était arrivé
-autrefois à Bertrand Du Guesclin. Son nom seul attira une foule de
-volontaires. Il n’avait point d’argent: les communautés des villes, des
-villages et des religieux en donnèrent. Un esprit d’enthousiasme saisit
-la nation. (Août 1710) Les débris de la bataille de Saragosse se
-rejoignirent sous lui à Valladolid. Tout s’empressa de fournir des
-recrues. Le duc de Vendôme, sans laisser ralentir un moment cette
-nouvelle ardeur, poursuit les vainqueurs, ramène le roi à Madrid, oblige
-l’ennemi de se retirer vers le Portugal; le suit, passe le Tage à la
-nage; fait prisonnier, dans Brihuega, Stanhope avec cinq mille Anglais
-(9 décembre); atteint le général Staremberg, et le lendemain lui livre
-la bataille de Villa-Viciosa. Philippe V, qui n’avait point encore
-combattu avec ses autres généraux, animé de l’esprit du duc de Vendôme,
-se met à la tête de l’aile droite. Le général prend la gauche. Il
-remporte une victoire entière; de sorte qu’en quatre mois de temps, ce
-prince, qui était arrivé quand tout était désespéré, rétablit tout, et
-affermit pour jamais la couronne d’Espagne sur la tête de Philippe<a id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_91">{91}</a></span></p>
-
-<p>Tandis que cette révolution éclatante étonnait les alliés, une autre,
-plus sourde et non moins décisive, se préparait en Angleterre. Une
-Allemande avait, par sa mauvaise conduite, fait perdre à la maison
-d’Autriche toute la succession de Charles-Quint, et avait été ainsi le
-premier mobile de la guerre; une Anglaise, par ses imprudences, procura
-la paix. Sara Jennings, duchesse de Marlborough, gouvernait la reine
-Anne, et le duc gouvernait l’état. Il avait en ses mains les finances,
-par le grand trésorier Godolphin, beau-père d’une de ses filles.
-Sunderland, secrétaire d’état, son gendre, lui soumettait le cabinet.
-Toute la maison de la reine, où commandait sa femme, était à ses ordres.
-Il était maître de l’armée, dont il donnait tous les emplois. Si deux
-partis, les <i>Whigs</i> et les <i>Torys</i>, divisaient l’Angleterre, les Whigs,
-à la tête desquels il était, fesaient tout pour sa grandeur; et les
-Torys avaient été forcés à l’admirer et à se taire. Il n’est pas indigne
-de l’histoire d’ajouter que le duc et la duchesse étaient les plus
-belles personnes de leur temps, et que cet avantage séduit encore la
-multitude quand il est joint aux dignités et à la gloire.</p>
-
-<p>Il avait plus de crédit à La Haye que le grand pensionnaire, et il
-influait beaucoup en Allemagne. Négociateur et général toujours heureux,
-nul particulier n’eut jamais une puissance et une gloire si étendues. Il
-pouvait encore affermir son pouvoir par ses richesses immenses, acquises
-dans le commandement<span class="pagenum"><a id="page_92">{92}</a></span>. J’ai entendu dire à sa veuve, qu’après les
-partages faits à quatre enfants, il lui restait, sans aucune grâce de la
-cour, soixante et dix mille pièces de revenu, qui font plus de quinze
-cent cinquante mille livres de notre monnaie d’aujourd’hui. S’il n’avait
-pas eu autant d’économie que de grandeur, il pouvait se faire un parti
-que la reine Anne n’aurait pu détruire; et si sa femme avait eu plus de
-complaisance, jamais la reine n’eût brisé ses liens. Mais le duc ne put
-jamais triompher de son goût pour les richesses, ni la duchesse de son
-humeur. La reine l’avait aimée avec une tendresse qui allait jusqu’à la
-soumission et à l’abandonnement de toute volonté.</p>
-
-<p>Dans de pareilles liaisons, c’est d’ordinaire du côté des souverains que
-vient le dégoût, le caprice, la hauteur, l’abus de la supériorité; ce
-sont eux qui font sentir le joug, et c’était la duchesse de Marlborough
-qui l’appesantissait. Il fallait une favorite à la reine Anne; elle se
-tourna du côté de mylady Masham, sa dame d’atour. Les jalousies de la
-duchesse éclatèrent. Quelques paires de gants d’une façon singulière
-qu’elle refusa à la reine, une jatte d’eau<a id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a> qu’elle laissa tomber en
-sa présence, par une méprise affectée, sur la robe de madame Masham,
-changèrent la face de l’Europe. Les esprits s’aigrirent. Le frère de la
-nouvelle favorite demande au duc un régiment; le duc le refuse, et la
-reine le donne. Les Torys saisirent cette conjoncture pour tirer la
-reine de cet esclavage domestique, pour<span class="pagenum"><a id="page_93">{93}</a></span> abaisser la puissance du duc de
-Marlborough, changer le ministère, faire la paix, et rappeler, s’il se
-pouvait, la maison de Stuart sur le trône d’Angleterre. Si le caractère
-de la duchesse eût pu admettre quelque souplesse, elle eût régné encore.
-La reine et elle étaient dans l’habitude de s’écrire tous les jours sous
-des noms empruntés. Ce mystère et cette familiarité laissaient toujours
-la voie ouverte à la réconciliation; mais la duchesse n’employa cette
-ressource que pour tout gâter. Elle écrivit impérieusement. Elle disait
-dans sa lettre: «Rendez-moi justice, et ne me faites point de réponse.»
-Elle s’en repentit ensuite: elle vint demander pardon; elle pleura; et
-la reine ne lui répondit autre chose, sinon: «Vous m’avez ordonné de ne
-vous point répondre, et je ne vous répondrai pas.» Alors, la rupture fut
-sans retour. La duchesse ne parut plus à la cour; et quelque temps après
-on commença par ôter le ministère au gendre de Marlborough, Sunderland,
-pour déposséder ensuite Godolphin et le duc lui-même. Dans d’autres
-états cela s’appelle une disgrace: en Angleterre, c’est une révolution
-dans les affaires; et la révolution était encore très difficile à
-opérer.</p>
-
-<p>Les Torys, maîtres alors de la reine, ne l’étaient pas du royaume. Ils
-furent obligés d’avoir recours à la religion. Il n’y en a guère
-aujourd’hui, dans la Grande-Bretagne, que le peu qu’il en faut pour
-distinguer les factions. Les Whigs penchaient pour le presbytérianisme.
-C’était la faction qui avait détrôné Jacques II, persécuté Charles II,
-et immolé Charles Iᵉʳ. Les Torys étaient pour les épiscopaux, qui
-favori<span class="pagenum"><a id="page_94">{94}</a></span>saient la maison de Stuart, et qui voulaient établir l’obéissance
-passive envers les rois, parceque les évêques en espéraient plus
-d’obéissance pour eux-mêmes. Ils excitèrent un prédicateur à prêcher
-dans la cathédrale de Saint-Paul cette doctrine, et à désigner d’une
-manière odieuse l’administration de Marlborough, et le parti qui avait
-donné la couronne au roi Guillaume<a id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>. Mais la reine, qui favorisait ce
-prêtre, ne fut pas assez puissante pour empêcher qu’il ne fût interdit
-pour trois ans par les deux chambres, dans la salle de Westminster, et
-que son sermon ne fût brûlé. Elle sentit encore plus sa faiblesse, en
-n’osant jamais, malgré ses secrètes inclinations pour son sang, lui
-rouvrir le chemin du trône, fermé à son frère par le parti des Whigs.
-Les écrivains qui disent que Marlborough et son parti tombèrent quand la
-faveur de la reine ne les soutint plus, ne connaissent pas l’Angleterre.
-La reine, qui dès-lors voulait la paix, n’osait pas même ôter à
-Marlborough le commandement des armées; et au printemps de 1711,
-Marlborough pressait encore la France, tandis qu’il était disgracié dans
-sa cour.</p>
-
-<p>Sur la fin de janvier de cette même année 1711, arrive à Versailles un
-prêtre inconnu, nommé l’abbé Gautier, qui avait été autrefois aide de
-l’aumônier du maréchal de Tallard, dans son ambassade auprès du<span class="pagenum"><a id="page_95">{95}</a></span> roi
-Guillaume. Il avait depuis ce temps demeuré toujours à Londres, n’ayant
-d’autre emploi que celui de dire la messe dans la chapelle privée du
-comte de Gallas, ambassadeur de l’empereur en Angleterre. Le hasard
-l’avait introduit dans la confidence d’un lord ami du nouveau ministère
-opposé au duc de Marlborough. Cet inconnu se rend chez le marquis de
-Torci, et lui dit, sans autre préambule: Voulez-vous faire la paix,
-monsieur? je viens vous apporter les moyens de la traiter. C’était, dit
-M. de Torci, demander à un mourant s’il voulait guérir<a id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>.</p>
-
-<p>On entama bientôt une négociation secrète avec le comte d’Oxford, grand
-trésorier d’Angleterre, et Saint Jean, secrétaire d’état, depuis lord
-Bolingbroke. Ces deux hommes n’avaient d’autre intérêt de donner la paix
-à la France, que celui d’ôter au duc de Marlborough le commandement des
-armées, et d’élever leur crédit sur les ruines du sien. Le pas était
-dangereux; c’était trahir la cause commune des alliés; c’était rompre
-tous ses engagements, et s’exposer, sans aucun prétexte, à la haine de
-la plus grande partie de la nation, et aux recherches du parlement, qui
-auraient pu leur coûter la tête. Il est fort douteux qu’ils eussent pu
-réussir: mais un événement imprévu facilita ce grand ouvrage. (17 avril
-1711) L’empereur Joseph Iᵉʳ mourut, et laissa les états de la maison
-d’Autriche, l’empire d’Allemagne, et les prétentions sur l’Espagne et
-sur l’Amérique, à son frère Charles, qui fut élu empereur quelques mois
-après<a id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_96">{96}</a></span></p>
-
-<p>Au premier bruit de cette mort, les préjugés qui armaient tant de
-nations commencèrent à se dissiper en Angleterre par les soins du
-nouveau ministère. On avait voulu empêcher que Louis XIV ne gouvernât
-l’Espagne, l’Amérique, la Lombardie, le royaume de Naples et la Sicile,
-sous le nom de son petit-fils. Pourquoi vouloir réunir tant d’états dans
-la main de l’empereur Charles VI? pourquoi la nation anglaise
-aurait-elle épuisé ses trésors? Elle payait plus que l’Allemagne et la
-Hollande ensemble. Les frais de la présente année allaient à sept
-millions de livres sterling. Fallait-il qu’elle se ruinât pour une cause
-qui lui était étrangère, et pour donner une partie de la Flandre aux
-Provinces-Unies rivales de son commerce? Toutes ces raisons, qui
-enhardissaient la reine, ouvrirent les yeux à une grande partie de la
-nation; et un nouveau parlement étant convoqué, la reine eut la liberté
-de préparer la paix de l’Europe.</p>
-
-<p>Mais, en la préparant en secret, elle ne pouvait pas encore se séparer
-publiquement de ses alliés; et quand le cabinet négociait, Marlborough
-était en campagne. Il avançait toujours en Flandre; (août 1711) il
-forçait les lignes que le maréchal de Villars<span class="pagenum"><a id="page_97">{97}</a></span> avait tirées de Montreuil
-jusqu’à Valenciennes; (septembre) il prenait Bouchain; il s’avançait au
-Quesnoi, et de là vers Paris, il y avait à peine un rempart à lui
-opposer.</p>
-
-<p>Ce fut dans ce temps malheureux que le célèbre Du Guai-Trouin, aidé de
-son courage et de l’argent de quelques marchands, n’ayant encore aucun
-grade dans la marine, et devant tout à lui-même, équipa une petite
-flotte, et alla prendre une des principales villes du Brésil,
-Saint-Sébastien de Rio-Janéiro. (Septembre et octobre 1711) Son équipage
-revint chargé de richesses; et les Portugais perdirent beaucoup plus
-qu’il ne gagna. Mais le mal qu’on fesait au Brésil ne soulageait pas les
-maux de la France.</p>
-
-<h3><a id="CHAPITRE_XXIII"></a>CHAPITRE XXIII.<br><br>
-<small>Victoire du maréchal de Villars à Denain. Rétablissement des affaires.
-Paix générale.</small></h3>
-
-<p>Les négociations, qu’on entama enfin ouvertement à Londres, furent plus
-salutaires. La reine envoya le comte de Strafford, ambassadeur en
-Hollande, communiquer les propositions de Louis XIV. Ce n’était plus
-alors à Marlborough qu’on demandait grace. Le comte de Strafford obligea
-les Hollandais à nommer des plénipotentiaires, et à recevoir ceux de la
-France.</p>
-
-<p>Trois particuliers s’opposaient toujours à cette paix. Marlborough, le
-prince Eugène, et Heinsius,<span class="pagenum"><a id="page_98">{98}</a></span> persistaient à vouloir accabler Louis XIV.
-Mais quand le général anglais retourna dans Londres, à la fin de 1711,
-on lui ôta tous ses emplois. Il trouva une nouvelle chambre basse, et
-n’eut pas pour lui la pluralité de la haute. La reine, en créant de
-nouveaux pairs, avait affaibli le parti du duc, et fortifié celui de la
-couronne. Il fut accusé, comme Scipion, d’avoir malversé: mais il se
-tira d’affaire, à peu près de même, par sa gloire et par la retraite. Il
-était encore puissant dans sa disgrace. Le prince Eugène n’hésita pas à
-passer à Londres pour seconder sa faction. Ce prince reçut l’accueil
-qu’on devait à son nom et à sa renommée, et les refus qu’on devait à ses
-propositions. La cour prévalut; le prince Eugène retourna seul achever
-la guerre; et c’était encore un nouvel aiguillon pour lui d’espérer de
-nouvelles victoires, sans compagnon qui en partageât l’honneur.</p>
-
-<p>Tandis qu’on s’assemble à Utrecht<a id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>, tandis que les ministres de
-France, tant maltraités à Gertruidenberg, viennent négocier avec plus
-d’égalité, le maréchal de Villars, retiré derrière des lignes, couvrait
-encore Arras et Cambrai. Le prince Eugène prenait la ville du Quesnoi (6
-juillet 1712), et il étendait dans le pays une armée d’environ cent
-mille combattants. Les Hollandais avaient fait un effort; et n’ayant
-jamais encore fourni à toutes les dépenses qu’ils étaient obligés de
-faire pour la guerre, ils avaient été au-delà de leur contingent cette
-année. La reine Anne ne pouvait encore se dégager ouvertement; elle
-avait<span class="pagenum"><a id="page_99">{99}</a></span> envoyé à l’armée du prince Eugène le duc d’Ormond avec douze
-mille Anglais, et payait encore beaucoup de troupes allemandes. Le
-prince Eugène, ayant brûlé le faubourg d’Arras, s’avançait sur l’armée
-française. Il proposa au duc d’Ormond de livrer bataille. Le général
-anglais avait été envoyé pour ne point combattre. Les négociations
-particulières entre l’Angleterre et la France avançaient. Une suspension
-d’armes fut publiée entre les deux couronnes. Louis XIV fit remettre aux
-Anglais la ville de Dunkerque pour sûreté de ses engagements (19 juillet
-1721). Le duc d’Ormond se retira vers Gand. Il voulut emmener avec les
-troupes de sa nation celles qui étaient à la solde de sa reine; mais il
-ne put se faire suivre que de quatre escadrons de Holstein et d’un
-régiment liégeois. Les troupes du Brandebourg, du Palatinat, de Saxe, de
-Hesse, de Danemark, restèrent sous les drapeaux du prince Eugène, et
-furent payées par les Hollandais. L’électeur de Hanovre même, qui devait
-succéder à la reine Anne, laissa malgré elle ses troupes aux alliés, et
-fit voir que, si sa famille attendait la couronne d’Angleterre, ce
-n’était pas sur la faveur de la reine Anne qu’elle comptait.</p>
-
-<p>Le prince Eugène, privé des Anglais, était encore supérieur de vingt
-mille hommes à l’armée française; il l’était par sa position, par
-l’abondance de ses magasins, et par neuf ans de victoires.</p>
-
-<p>Le maréchal de Villars ne put l’empêcher de faire le siége de
-Landrecies. La France, épuisée d’hommes et d’argent, était dans la
-consternation. Les esprits ne<span class="pagenum"><a id="page_100">{100}</a></span> se rassuraient point par les conférences
-d’Utrecht, que les succès du prince Eugène pouvaient rendre
-infructueuses. Déjà même des détachements considérables avaient ravagé
-une partie de la Champagne, et pénétré jusqu’aux portes de Reims.</p>
-
-<p>Déjà l’alarme était à Versailles comme dans le reste du royaume. La mort
-du fils unique du roi, arrivée depuis un an; le duc de Bourgogne, la
-duchesse de Bourgogne (février 1712), leur fils aîné (mars), enlevés
-rapidement depuis quelques mois, et portés dans le même tombeau; le
-dernier de leurs enfants moribond; toutes ces infortunes domestiques,
-jointes aux étrangères et à la misère publique, fesaient regarder la fin
-du règne de Louis XIV comme un temps marqué pour la calamité; et l’on
-s’attendait à plus de désastres, que l’on n’avait vu auparavant de
-grandeur et de gloire.</p>
-
-<p>(11 juin 1712) Précisément dans ce temps-là, mourut en Espagne le duc de
-Vendôme. L’esprit de découragement, généralement répandu en France, et
-que je me souviens d’avoir vu, fesait encore redouter que l’Espagne,
-soutenue par le duc de Vendôme, ne retombât par sa perte.</p>
-
-<p>Landrecies ne pouvait pas tenir long-temps. Il fut agité dans Versailles
-si le roi se retirerait à Chambord sur la Loire. Il dit au maréchal
-d’Harcourt qu’en cas d’un nouveau malheur, il convoquerait toute la
-noblesse de son royaume, qu’il la conduirait à l’ennemi malgré son âge
-de soixante et quatorze ans, et qu’il périrait à la tête.</p>
-
-<p>Une faute que fit le prince Eugène délivra le roi et<span class="pagenum"><a id="page_101">{101}</a></span> la France de tant
-d’inquiétudes. On prétend que ses lignes étaient trop étendues; que le
-dépôt de ses magasins dans Marchiennes était trop éloigné; que le
-général Albemarle, posté à Denain, entre Marchiennes et le camp du
-prince, n’était pas à portée d’être secouru assez tôt s’il était
-attaqué. On m’a assuré qu’une Italienne fort belle, que je vis quelque
-temps après à La Haye, et qui était alors entretenue par le prince
-Eugène, était dans Marchiennes, et qu’elle avait été cause qu’on avait
-choisi ce lieu pour servir d’entrepôt. Ce n’était pas rendre justice au
-prince Eugène de penser qu’une femme pût avoir part à ses arrangements
-de guerre.</p>
-
-<p>Ceux qui savent qu’un curé, et un conseiller de Douai, nommé Le Fèvre
-d’Orval, se promenant ensemble vers ces quartiers, imaginèrent les
-premiers qu’on pouvait aisément attaquer Denain et Marchiennes,
-serviront mieux à prouver par quels secrets et faibles ressorts les
-grandes affaires de ce monde sont souvent dirigées. Le Fèvre donna son
-avis à l’intendant de la province; celui-ci, au maréchal de Montesquiou,
-qui commandait sous le maréchal de Villars; le général l’approuva et
-l’exécuta. Cette action fut en effet le salut de la France, plus encore
-que la paix avec l’Angleterre. Le maréchal de Villars donna le change au
-prince Eugène. Un corps de dragons s’avança à la vue du camp ennemi,
-comme si on se préparait à l’attaquer; et, tandis que ces dragons se
-retirent ensuite vers Guise, le maréchal marche à Denain, avec son
-armée, sur cinq colonnes.<span class="pagenum"><a id="page_102">{102}</a></span> (24 juillet 1712) On force les retranchements
-du général Albemarle, défendus par dix-sept bataillons; tout est tué ou
-pris. Le général se rend prisonnier avec deux princes de Nassau, un
-prince de Holstein, un prince d’Anhalt, et tous les officiers. Le prince
-Eugène arrive à la hâte, mais à la fin de l’action, avec ce qu’il peut
-amener de troupes; il veut attaquer un pont qui conduisait à Denain et
-dont les Français étaient maîtres; il y perd du monde, et retourne à son
-camp après avoir été témoin de cette défaite.</p>
-
-<p>Tous les postes vers Marchiennes, le long de la Scarpe, sont emportés
-l’un après l’autre avec rapidité. (30 juillet 1712) On pousse à
-Marchiennes, défendue par quatre mille hommes; on en presse le siége
-avec tant de vivacité, qu’au bout de trois jours on les fait
-prisonniers, et qu’on se rend maître de toutes les munitions de guerre
-et de bouche amassées par les ennemis pour la campagne. Alors toute la
-supériorité est du coté du maréchal de Villars. (Septembre et octobre
-1712) L’ennemi déconcerté lève le siége de Landrecies, et voit reprendre
-Douai, le Quesnoi, Bouchain. Les frontières sont en sûreté. L’armée du
-prince Eugène se retire, diminuée de près de cinquante bataillons, dont
-quarante furent pris, depuis le combat de Denain jusqu’à la fin de la
-campagne. La victoire la plus signalée n’aurait pas produit de plus
-grands avantages.</p>
-
-<p>Si le maréchal de Villars avait eu cette faveur populaire qu’ont eue
-quelques autres généraux, on l’eût appelé à haute voix <i>le restaurateur
-de la France</i>;<span class="pagenum"><a id="page_103">{103}</a></span> mais on avouait à peine les obligations qu’on lui avait,
-et, dans la joie publique d’un succès inespéré, l’envie prédominait
-encore<a id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p>
-
-<p>Chaque progrès du maréchal de Villars hâtait la paix d’Utrecht. Le
-ministère de la reine Anne, responsable à sa patrie et à l’Europe, ne
-négligea ni les intérêts de l’Angleterre, ni ceux des alliés, ni la
-sûreté publique. Il exigea d’abord que Philippe V, affermi en Espagne,
-renonçât à ses droits sur la couronne de France, qu’il avait toujours
-conservés; et que le duc de Berri, son frère, héritier présomptif de la
-France, après l’unique arrière-petit-fils qui restait à Louis XIV,
-renonçât aussi à la couronne d’Espagne en cas qu’il devînt roi de
-France. On voulut que le duc d’Orléans fît la même renonciation. On
-venait<span class="pagenum"><a id="page_104">{104}</a></span> d’éprouver, par douze ans de guerre, combien de tels actes lient
-peu les hommes. Il n’y a point encore de loi reconnue qui oblige les
-descendants à se priver du droit de régner, auquel auront renoncé les
-pères<a id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>.</p>
-
-<p>Ces renonciations ne sont efficaces que lorsque l’intérêt commun
-continue de s’accorder avec elles. Mais enfin elles calmaient, pour le
-moment présent, une tempête de douze années: et il était probable qu’un
-jour plus d’une nation réunie soutiendrait ces renonciations, devenues
-la base de l’équilibre et de la tranquillité de l’Europe.</p>
-
-<p>On donnait, par ce traité, au duc de Savoie l’île de Sicile, avec le
-titre de roi; et dans le continent, Fénestrelle, Exilles, et la vallée
-de Pragelas. Ainsi on prenait pour l’agrandir sur la maison de Bourbon.</p>
-
-<p>On donnait aux Hollandais une barrière considérable qu’ils avaient
-toujours désirée; et si l’on dépouillait la maison de France de quelques
-domaines en faveur du duc de Savoie, on prenait en effet sur la maison
-d’Autriche de quoi satisfaire les Hollandais, qui devaient devenir à ses
-dépens les conservateurs et les maîtres des plus fortes villes de la
-Flandre. On avait égard aux intérêts de la Hollande dans le commerce; on
-stipulait ceux du Portugal.</p>
-
-<p>On réservait à l’empereur la souveraineté des huit provinces et demie de
-la Flandre espagnole, et le domaine utile des villes de la barrière. On
-lui assurait le royaume de Naples et la Sardaigne, avec tout ce qu’il
-possédait en Lombardie, et les quatre ports sur<span class="pagenum"><a id="page_105">{105}</a></span> les côtes de la
-Toscane. Mais le conseil de Vienne se croyait trop lésé, et ne pouvait
-souscrire à ces conditions.</p>
-
-<p>A l’égard de l’Angleterre, sa gloire et ses intérêts étaient en sûreté.
-Elle fesait démolir et combler le port de Dunkerque, objet de tant de
-jalousie. L’Espagne la laissait en possession de Gibraltar et de l’île
-Minorque. La France lui abandonnait la baie d’Hudson, l’île de
-Terre-Neuve, et l’Acadie. Elle obtenait, pour le commerce en Amérique,
-des droits qu’on ne donnait pas aux Français qui avaient placé Philippe
-V sur le trône. Il faut encore compter parmi les articles glorieux au
-ministère anglais, d’avoir fait consentir Louis XIV à faire sortir de
-prison ceux de ses propres sujets qui étaient retenus pour leur
-religion. C’était dicter des lois, mais des lois bien respectables.</p>
-
-<p>Enfin la reine Anne, sacrifiant à sa patrie les droits de son sang et
-les secrètes inclinations de son cœur, fesait assurer et garantir sa
-succession à la maison de Hanovre.</p>
-
-<p>Quant aux électeurs de Bavière et de Cologne, le duc de Bavière devait
-retenir le duché de Luxembourg et le comté de Namur, jusqu’à ce que son
-frère et lui fussent rétablis dans leurs électorats; car l’Espagne avait
-cédé ces deux souverainetés au Bavarois en dédommagement de ses pertes,
-et les alliés n’avaient pris ni Namur ni Luxembourg.</p>
-
-<p>Pour la France, qui démolissait Dunkerque, et qui abandonnait tant de
-places en Flandre, autrefois conquises par ses armes, et assurées par
-les traités de<span class="pagenum"><a id="page_106">{106}</a></span> Nimègue et de Rysvick, on lui rendait Lille, Aire,
-Béthune, et Saint-Venant.</p>
-
-<p>Ainsi, il paraissait que le ministère anglais rendait justice à toutes
-les puissances. Mais les Whigs ne la lui rendirent pas; et la moitié de
-la nation persécuta bientôt la mémoire de la reine Anne, pour avoir fait
-le plus grand bien qu’un souverain puisse jamais faire, pour avoir donné
-le repos à tant de nations. On lui reprocha d’avoir pu démembrer la
-France, et de ne l’avoir pas fait<a id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>.</p>
-
-<p>Tous ces traités furent signés l’un après l’autre, dans le cours de
-l’année 1713. Soit opiniâtreté du prince Eugène, soit mauvaise politique
-du conseil de l’empereur, ce monarque n’entra dans aucune de ces
-négociations. Il aurait eu certainement Landau, et peut-être Strasbourg,
-s’il s’était prêté d’abord aux vues de la reine Anne. Il s’obstina à la
-guerre, et il n’eut rien. Le maréchal de Villars ayant mis ce qui
-restait de la Flandre française en sûreté, alla vers le Rhin; et après
-s’être rendu maître de Spire, de Worms, de tous les pays d’alentour, (22
-août 1713) il prend ce même Landau, que l’empereur eût pu conserver par
-la paix;<span class="pagenum"><a id="page_107">{107}</a></span> il force les lignes que le prince Eugène avait fait tirer dans
-le Brisgaw; (20 septembre) défait dans ces lignes le maréchal Vaubonne;
-(30 octobre) assiége et prend Fribourg, la capitale de l’Autriche
-antérieure.</p>
-
-<p>Le conseil de Vienne pressait de tous côtés les secours qu’avaient
-promis les cercles de l’empire, et ces secours ne venaient point. Il
-comprit alors que l’empereur, sans l’Angleterre et la Hollande, ne
-pouvait prévaloir contre la France, et il se résolut trop tard à la
-paix.</p>
-
-<p>Le maréchal de Villars, après avoir ainsi terminé la guerre, eut encore
-la gloire de conclure cette paix à Rastadt, avec le prince Eugène.
-C’était peut-être la première fois qu’on avait vu deux généraux opposés,
-au sortir d’une campagne, traiter au nom de leurs maîtres. Ils y
-portèrent tous deux la franchise de leur caractère. J’ai ouï conter au
-maréchal de Villars qu’un des premiers discours qu’il tint au prince
-Eugène fut celui-ci: «Monsieur, nous ne sommes point ennemis; vos
-ennemis sont à Vienne, et les miens à Versailles.» En effet, l’un et
-l’autre eurent toujours dans leurs cours des cabales à combattre.</p>
-
-<p>Il ne fut point question dans ce traité des droits que l’empereur
-réclamait toujours sur la monarchie d’Espagne, ni du vain titre de roi
-catholique, que Charles VI prit toujours, tandis que le royaume restait
-assuré à Philippe V. Louis XIV garda Strasbourg et Landau, qu’il avait
-offert de céder auparavant; Huningue et le nouveau Brisach, qu’il avait
-proposé lui-même de raser; la souveraineté de l’Alsace, à laquelle il
-avait offert de renoncer. Mais, ce qu’il y eut de plus hono<span class="pagenum"><a id="page_108">{108}</a></span>rable, il
-fit rétablir dans leurs états et dans leurs rangs les électeurs de
-Bavière et de Cologne.</p>
-
-<p>C’est une chose très remarquable que la France, dans tous ses traités
-avec les empereurs, a toujours protégé les droits des princes et des
-états de l’empire. Elle posa les fondements de la liberté germanique à
-Munster, et fit ériger un huitième électorat pour cette même maison de
-Bavière. Le traité de Nimègue confirma celui de Vestphalie. Elle fit
-rendre, par le traité de Rysvick, tous les biens du cardinal de
-Furstemberg. Enfin, par la paix d’Utrecht, elle rétablit deux électeurs.
-Il faut avouer que, dans toute la négociation qui termina cette longue
-querelle, la France reçut la loi de l’Angleterre, et la fit à l’empire.</p>
-
-<p>Les mémoires historiques du temps, sur lesquels on a formé les
-compilations de tant d’histoires de Louis XIV, disent que le prince
-Eugène, en finissant les conférences, pria le duc de Villars d’embrasser
-pour lui les genoux de Louis XIV, et de présenter à ce monarque les
-assurances du plus profond respect <i>d’un sujet envers son souverain</i>.
-Premièrement, il n’est pas vrai qu’un prince, petit-fils d’un souverain,
-demeure le sujet d’un autre prince pour être né dans ses états.
-Secondement, il est encore moins vrai que le prince Eugène,
-vicaire-général de l’empire, put se dire sujet du roi de France.</p>
-
-<p>Cependant chaque état se mit en possession de ses nouveaux droits. Le
-duc de Savoie se fit reconnaître en Sicile, sans consulter l’empereur,
-qui s’en plaignit en vain. Louis XIV fit recevoir ses troupes dans
-Lille. Les Hollandais se saisirent des villes de leur barrière;<span class="pagenum"><a id="page_109">{109}</a></span> et la
-Flandre leur a payé toujours douze cent cinquante mille florins par an,
-pour être les maîtres chez elle<a id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>. Louis XIV fit combler le port de
-Dunkerque, raser la citadelle, et démolir toutes les fortifications du
-côté de la mer, sous les yeux d’un commissaire anglais. Les Dunkerquois,
-qui voyaient par là tout leur commerce périr, députèrent à Londres pour
-implorer la clémence de la reine Anne. Il était triste pour Louis XIV
-que ses sujets allassent demander grace à une reine d’Angleterre; mais
-il fut encore plus triste pour eux que la reine Anne fût obligée de les
-refuser.</p>
-
-<p>Le roi, quelque temps après, fit élargir le canal de Mardick; et, au
-moyen des écluses, on fit un port qu’on disait déjà égaler celui de
-Dunkerque. Le comte de Stair, ambassadeur d’Angleterre, s’en plaignit
-vivement à ce monarque. Il est dit, dans un des meilleurs livres que
-nous ayons<a id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>, que Louis XIV répondit au lord Stair: «Monsieur
-l’ambassadeur, j’ai toujours été le maître chez moi, quelquefois chez
-les autres; ne m’en faites pas souvenir.» Je sais de science certaine
-que jamais Louis XIV ne fit une réponse si peu convenable. Il n’avait
-jamais été le maître chez les Anglais: il s’en fallait beaucoup. Il
-l’était chez lui; mais il s’agissait de savoir s’il était le maître
-d’éluder un traité auquel il devait son repos, et peut-être une grande
-partie de son royaume<a id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_110">{110}</a></span></p>
-
-<p>La clause du traité qui portait la démolition du port de Dunkerque et de
-ses écluses, ne stipulait pas qu’on ne ferait point de port à Mardick.
-On a osé imprimer que le lord Bolingbroke, qui rédigea le traité, fit
-cette omission, gagné par un présent d’un million. On trouve cette lâche
-calomnie dans l’<i>Histoire de Louis XIV</i>, sous le nom de <i>La Martinière</i>;
-et ce n’est pas la seule qui déshonore cet ouvrage. Louis XIV paraissait
-être en droit de profiter de la négligence des ministres anglais, et de
-s’en tenir à la lettre du traité; mais il aima mieux en remplir
-l’esprit, uniquement pour le bien de la paix; et loin de dire au lord
-Stair qu’<i>il ne le fît pas souvenir qu’il avait été autrefois le maître
-chez les autres</i>, il voulut bien céder à ses représentations, auxquelles
-il pouvait résister. Il fit discontinuer les travaux de Mardick au mois
-d’avril 1715. Les ouvrages furent démolis bientôt après, dans la
-régence, et le traité accompli dans tous ses points.</p>
-
-<p>Après cette paix d’Utrecht et de Rastadt, Philippe V ne jouit pas encore
-de toute l’Espagne; il lui resta la Catalogne à soumettre, ainsi que les
-îles de Majorque et d’Iviça.</p>
-
-<p>Il faut savoir que l’empereur Charles VI ayant laissé sa femme à
-Barcelone, ne pouvant soutenir la guerre d’Espagne, et ne voulant ni
-céder ses droits, ni accepter la paix d’Utrecht, était cependant convenu
-alors avec la reine Anne que l’impératrice et ses troupes, devenues
-inutiles en Catalogne, seraient transportées sur des vaisseaux anglais.
-En effet, la Catalogne avait<span class="pagenum"><a id="page_111">{111}</a></span> été évacuée; et Staremberg, en partant,
-s’était démis de son titre de vice-roi. Mais il laissa toutes les
-semences d’une guerre civile, et l’espérance d’un prompt secours de la
-part de l’empereur, et même de l’Angleterre. Ceux qui avaient alors le
-plus de crédit dans cette province, se flattèrent qu’ils pourraient
-former une république sous une protection étrangère, et que le roi
-d’Espagne ne serait pas assez fort pour les conquérir. Ils déployèrent
-alors ce caractère que Tacite leur attribuait il y a si long-temps:
-«Nation intrépide, dit-il, qui compte la vie pour rien quand elle ne
-l’emploie pas à combattre.»</p>
-
-<p>La Catalogne est un des pays les plus fertiles de la terre, et des plus
-heureusement situés. Autant arrosé de belles rivières, de ruisseaux, et
-de fontaines, que la vieille et la nouvelle Castille en sont dénuées,
-elle produit tout ce qui est nécessaire aux besoins de l’homme, et tout
-ce qui peut flatter ses désirs, en arbres, en blés, en fruits, en
-légumes de toute espèce. Barcelone est un des beaux ports de l’Europe,
-et le pays fournit tout pour la construction des navires. Ses montagnes
-sont remplies de carrières de marbre, de jaspe, de cristal de roche; on
-y trouve même beaucoup de pierres précieuses. Les mines de fer, d’étain,
-de plomb, d’alun, de vitriol, y sont abondantes: la côte orientale
-produit du corail. La Catalogne, enfin, peut se passer de l’univers
-entier, et ses voisins ne peuvent se passer d’elle.</p>
-
-<p>Loin que l’abondance et les délices aient amolli les habitants, ils ont
-toujours été guerriers, et les montagnards surtout ont été féroces.
-Mais, malgré leur<span class="pagenum"><a id="page_112">{112}</a></span> valeur et leur amour extrême pour la liberté, ils ont
-été subjugués dans tous les temps: les Romains, les Goths, les Vandales,
-les Sarrasins, les conquirent.</p>
-
-<p>Ils secouèrent le joug des Sarrasins, et se mirent sous la protection de
-Charlemagne. Ils appartinrent à la maison d’Aragon, et ensuite à celle
-d’Autriche.</p>
-
-<p>Nous avons vu que sous Philippe IV, poussés à bout par le comte-duc
-d’Olivarès, premier ministre, ils se donnèrent à Louis XIII en 1640<a id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>.
-On leur conserva tous leurs privilèges; ils furent plutôt protégés que
-sujets. Ils rentrèrent sous la domination autrichienne en 1652; et, dans
-la guerre de la succession, ils prirent le parti de l’archiduc Charles
-contre Philippe V. Leur opiniâtre résistance prouva que Philippe V,
-délivré même de son compétiteur, ne pouvait seul les réduire. Louis XIV,
-qui, dans les derniers temps de la guerre, n’avait pu fournir ni soldats
-ni vaisseaux à son petit-fils contre Charles, son concurrent, lui en
-envoya alors contre ses sujets révoltés. Une escadre française bloqua le
-port de Barcelone; et le maréchal de Berwick l’assiégea par terre.</p>
-
-<p>La reine d’Angleterre, plus fidèle à ses traités qu’aux intérêts de son
-pays, ne secourut point cette ville. Les Anglais en furent indignés; ils
-se fesaient le reproche que s’étaient fait les Romains d’avoir laissé
-détruire Sagonte. L’empereur d’Allemagne promit de vains secours. Les
-assiégés se défendirent avec un courage fortifié par le fanatisme. Les
-prêtres, les moines, coururent aux armes et sur les brèches,<span class="pagenum"><a id="page_113">{113}</a></span> comme s’il
-s’était agi d’une guerre de religion. Un fantôme de liberté les rendit
-sourds à toutes les avances qu’ils reçurent de leur maître. Plus de cinq
-cents ecclésiastiques moururent dans ce siége les armes à la main. On
-peut juger si leurs discours et leur exemple avaient animé les peuples.</p>
-
-<p>Ils arborèrent sur la brèche un drapeau noir, et soutinrent plus d’un
-assaut. Enfin les assiégeants ayant pénétré, les assiégés se battirent
-encore de rue en rue; et, retirés dans la ville neuve, tandis que
-l’ancienne était prise, ils demandèrent en capitulant qu’on leur
-conservât tous leurs priviléges (12 septembre 1714). Ils n’obtinrent que
-la vie et leurs biens. La plupart de leurs priviléges leur furent ôtés;
-et de tous les moines qui avaient soulevé le peuple et combattu contre
-leur roi, il n’y en eut que soixante de punis: on eut même l’indulgence
-de ne les condamner qu’aux galères. Philippe V avait traité plus
-rudement la petite ville de Xativa<a id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a> dans le cours de la guerre: on
-l’avait détruite de fond en comble, pour faire un exemple: mais si l’on
-rase une petite ville de peu d’importance, on n’en rase point une
-grande, qui a un beau port de mer, et dont le maintien est utile à
-l’état.</p>
-
-<p>Cette fureur des Catalans, qui ne les avait pas animés quand Charles VI
-était parmi eux, et qui les transporta quand ils furent sans secours,
-fut la dernière flamme de l’incendie qui avait ravagé si long<span class="pagenum"><a id="page_114">{114}</a></span>-temps la
-plus belle partie de l’Europe, pour le testament de Charles II, roi
-d’Espagne<a id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_115">{115}</a></span></p>
-
-<h3><a id="CHAPITRE_XXIV55"></a>CHAPITRE XXIV<a id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>.<br><br>
-<small>Tableau de l’Europe depuis la paix d’Utrecht jusqu’à la mort de Louis
-XIV.</small></h3>
-
-<p>J’ose appeler encore cette longue guerre une guerre civile. Le duc de
-Savoie y fut armé contre ses deux filles. Le prince de Vaudemont, qui
-avait pris le parti de l’archiduc Charles, avait été sur le point de
-faire prisonnier dans la Lombardie son propre père, qui tenait pour
-Philippe V. L’Espagne avait été réellement partagée en factions. Des
-régiments entiers de calvinistes français avaient servi contre leur
-patrie. C’était enfin pour une succession entre parents que la guerre
-générale avait commencé: et l’on peut ajouter que la reine d’Angleterre
-excluait du trône son frère que Louis XIV protégeait, et qu’elle fut
-obligée de le proscrire.<span class="pagenum"><a id="page_116">{116}</a></span></p>
-
-<p>Les espérances et la prudence humaine furent trompées dans cette guerre,
-comme elles le sont toujours. Charles VI, deux fois reconnu dans Madrid,
-fut chassé d’Espagne. Louis XIV, près de succomber<a id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>, se releva par
-les brouilleries imprévues de l’Angleterre. Le conseil d’Espagne, qui
-n’avait appelé le duc d’Anjou au trône que dans le dessein de ne jamais
-démembrer la monarchie, en vit beaucoup de parties séparées. La
-Lombardie, la Flandre<a id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>, restèrent à la maison d’Autriche: la maison
-de Prusse eut une petite partie de cette même Flandre, et les Hollandais
-dominèrent dans une autre; une quatrième partie demeura à la France.
-Ainsi l’héritage de la maison de Bourgogne resta partagé entre quatre
-puissances; et celle qui semblait y avoir le plus de droit n’y conserva
-pas une métairie. La Sardaigne, inutile à l’empereur, lui resta pour un
-temps. Il jouit quelques années de Naples, ce grand fief de Rome, qu’on
-s’est arraché si souvent et si aisément. Le duc de Savoie eut quatre ans
-la Sicile, et ne l’eut que pour soutenir contre le pape le droit
-singulier, mais ancien, d’être pape lui-même dans cette île,
-c’est-à-dire d’être, au dogme près, souverain absolu dans les affaires
-ecclésiastiques.<span class="pagenum"><a id="page_117">{117}</a></span></p>
-
-<p>La vanité de la politique parut encore plus après la paix d’Utrecht que
-pendant la guerre. Il est indubitable que le nouveau ministère de la
-reine Anne voulait préparer en secret le rétablissement du fils de
-Jacques II sur le trône. La reine Anne elle-même commençait à écouter la
-voix de la nature, par celle de ses ministres; et elle était dans le
-dessein de laisser sa succession à ce frère dont elle avait mis la tête
-à prix malgré elle.</p>
-
-<p>Attendrie par les discours de madame Masham, sa favorite, intimidée par
-les représentations des prélats torys qui l’environnaient, elle se
-reprochait cette proscription dénaturée. J’ai vu la duchesse de
-Marlborough persuadée que la reine avait fait venir son frère en secret,
-qu’elle l’avait embrassé, et que, s’il avait voulu renoncer à la
-religion romaine, qu’on regarde en Angleterre et chez tous les
-protestants comme la mère de la tyrannie, elle l’aurait fait désigner
-pour son successeur. Son aversion pour la maison de Hanovre augmentait
-encore son inclination pour le sang des Stuarts. On a prétendu que, la
-veille de sa mort, elle s’écria plusieurs fois: Ah, mon frère! mon cher
-frère! Elle mourut d’apoplexie à l’âge de quarante-neuf ans, le 12 août
-1714.</p>
-
-<p>Ses partisans et ses ennemis convenaient que c’était une femme fort
-médiocre. Cependant, depuis les Édouard III et les Henri V, il n’y eut
-point de règne si glorieux; jamais de plus grands capitaines ni sur
-terre ni sur mer; jamais plus de ministres supérieurs, ni de parlements
-plus instruits, ni d’orateurs plus éloquents.<span class="pagenum"><a id="page_118">{118}</a></span></p>
-
-<p>Sa mort prévint tous ses desseins. La maison de Hanovre, qu’elle
-regardait comme étrangère, et qu’elle n’aimait pas, lui succéda; ses
-ministres furent persécutés.</p>
-
-<p>Le vicomte de Bolingbroke, qui était venu donner la paix à Louis XIV
-avec une grandeur égale à celle de ce monarque, fut obligé de venir
-chercher un asile en France, et d’y reparaître en suppliant. Le duc
-d’Ormond, l’ame du parti du prétendant, choisit le même refuge. Harlay,
-comte d’Oxford, eut plus de courage. C’était à lui qu’on en voulait; il
-resta fièrement dans sa patrie; il y brava la prison où il fut renfermé,
-et la mort dont on le menaçait. C’était une ame sereine, inaccessible à
-l’envie, à l’amour des richesses et à la crainte du supplice. Son
-courage même le sauva, et ses ennemis dans le parlement l’estimèrent
-trop pour prononcer son arrêt.</p>
-
-<p>Louis XIV touchait alors à sa fin. Il est difficile de croire qu’à son
-âge de soixante et dix-sept ans, dans la détresse où était son royaume,
-il osât s’exposer à une nouvelle guerre contre l’Angleterre en faveur du
-prétendant, reconnu par lui pour roi, et qu’on appelait alors le
-chevalier de Saint-George; cependant le fait est très certain. Il faut
-avouer que Louis eut toujours dans l’ame une élévation qui le portait
-aux grandes choses en tout genre. Le comte de Stair, ambassadeur
-d’Angleterre, l’avait bravé. Il avait été forcé de renvoyer de France
-Jacques III, comme dans sa jeunesse on avait chassé Charles II et son
-frère. Ce prince était caché en Lorraine, à Commerci. Le duc d’Onnond et
-le vicomte de Bolingbroke inté<span class="pagenum"><a id="page_119">{119}</a></span>ressèrent la gloire du roi de France; ils
-le flattèrent d’un soulèvement en Angleterre, et surtout en Écosse,
-contre George Iᵉʳ. Le prétendant n’avait qu’à paraître: on ne demandait
-qu’un vaisseau, quelques officiers et un peu d’argent. Le vaisseau et
-les officiers furent accordés sans délibérer; ce ne pouvait être un
-vaisseau de guerre, les traités ne le permettaient pas. L’Épine
-d’Anican, célèbre armateur, fournit le navire de transport, du canon et
-des armes. A l’égard de l’argent, le roi n’en avait point. On ne
-demandait que quatre cent mille écus, et ils ne se trouvèrent pas. Louis
-XIV écrivit de sa main au roi d’Espagne, Philippe V, son petit-fils, qui
-les prêta. Ce fut avec ce secours que le prétendant passa secrètement en
-Écosse. Il y trouva en effet un parti considérable; mais il venait
-d’être défait par l’armée anglaise du roi George.</p>
-
-<p>Louis était déjà mort; le prétendant revint cacher dans Commerci la
-destinée qui le poursuivit toute sa vie, pendant que le sang de ses
-partisans coulait en Angleterre suc les échafauds.</p>
-
-<p>Nous verrons dans les chapitres réservés à la vie privée et aux
-anecdotes comment mourut Louis XIV au milieu des cabales odieuses de son
-confesseur, et des plus méprisables querelles théologiques qui aient
-jamais troublé des esprits ignorants et inquiets. Mais je considère ici
-l’état où il laissa l’Europe.</p>
-
-<p>La puissance de la Russie s’affermissait chaque jour dans le Nord, et
-cette création d’un nouveau peuple et d’un nouvel empire était encore
-trop ignorée en France, en Italie, et en Espagne.<span class="pagenum"><a id="page_120">{120}</a></span></p>
-
-<p>La Suède, ancienne alliée de la France, et autrefois la terreur de la
-maison d’Autriche, ne pouvait plus se défendre contre les Russes, et il
-ne restait à Charles XII que de la gloire.</p>
-
-<p>Un simple électorat d’Allemagne commençait à devenir une puissance
-prépondérante. Le second roi de Prusse, électeur de Brandebourg, avec de
-l’économie et une armée, jetait les fondements d’une puissance jusque-là
-inconnue.</p>
-
-<p>La Hollande jouissait encore de la considération qu’elle avait acquise
-dans la dernière guerre contre Louis XIV: mais le poids qu’elle mettait
-dans la balance devint toujours moins considérable. L’Angleterre, agitée
-de troubles dans les premières années du règne d’un électeur de Hanovre,
-conserva toute sa force et toute son influence. Les états de la maison
-d’Autriche languirent sous Charles VI; mais la plupart des princes de
-l’empire firent fleurir leurs états. L’Espagne respira sous Philippe V,
-qui devait son trône à Louis XIV. L’Italie fut tranquille jusqu’à
-l’année 1717. Il n’y eut aucune querelle ecclésiastique en Europe qui
-pût donner au pape un prétexte de faire valoir ses prétentions, ou qui
-pût le priver des prérogatives qu’il a conservées. Le jansénisme seul
-troubla la France, mais sans faire de schisme, sans exciter de guerre
-civile.<span class="pagenum"><a id="page_121">{121}</a></span></p>
-
-<h3><a id="CHAPITRE_XXV"></a>CHAPITRE XXV.<br><br>
-<small>Particularités et anecdotes du règne de Louis XIV<a id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>.</small></h3>
-
-<p>Les anecdotes sont un champ resserré où l’on glane après la vaste
-moisson de l’histoire; ce sont de petits détails long-temps cachés, et
-de là vient le nom d’<i>anecdotes</i>; ils intéressent le public quand ils
-concernent des personnages illustres.</p>
-
-<p>Les <i>vies des grands hommes</i>, dans Plutarque, sont un recueil
-d’anecdotes plus agréables que certaines: comment aurait-il eu des
-mémoires fidèles de la vie privée de Thésée et de Lycurgue? Il y a, dans
-la plupart des maximes qu’il met dans la bouche de ses héros, plus
-d’utilité morale que de vérité historique.</p>
-
-<p>L’<i>Histoire secrète de Justinien</i> par Procope est une satire dictée par
-la vengeance; et quoique la vengeance puisse dire la vérité, cette
-satire, qui contredit l’histoire publique de Procope, ne paraît pas
-toujours vraie.</p>
-
-<p>Il n’est pas permis aujourd’hui d’imiter Plutarque, encore moins
-Procope. Nous n’admettons pour vérités historiques que celles qui sont
-garanties. Quand des contemporains, comme le cardinal de Retz et le duc
-de La Rochefoucauld, ennemis l’un de l’autre, confirment le même fait
-dans leurs Mémoires, ce fait est indubitable; quand ils se contredisent,
-il faut douter:<span class="pagenum"><a id="page_122">{122}</a></span> ce qui n’est point vraisemblable ne doit point être
-cru, à moins que plusieurs contemporains dignes de foi ne déposent
-unanimement.</p>
-
-<p>Les anecdotes les plus utiles et les plus précieuses sont les écrits
-secrets que laissent les grands princes, quand la candeur de leur ame se
-manifeste dans ces monuments; tels sont ceux que je rapporte de Louis
-XIV<a id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>.</p>
-
-<p>Les détails domestiques amusent seulement la curiosité; les faiblesses
-qu’on met au grand jour ne plaisent qu’à la malignité, à moins que ces
-mêmes faiblesses n’instruisent, ou par les malheurs qui les ont suivies,
-ou par les vertus qui les ont réparées.</p>
-
-<p>Les mémoires secrets des contemporains sont suspects de partialité; ceux
-qui écrivent une ou deux générations après doivent user de la plus
-grande circonspection, écarter le frivole, réduire l’exagéré, et
-combattre la satire.</p>
-
-<p>Louis XIV mit dans sa cour, comme dans son règne, tant d’éclat et de
-magnificence, que les moindres détails de sa vie semblent intéresser la
-postérité, ainsi qu’ils étaient l’objet de la curiosité de toutes les
-cours de l’Europe et de tous les contemporains. La splendeur de son
-gouvernement s’est répandue sur ses moindres actions. On est plus avide,
-surtout en France, de savoir les particularités de sa cour que les
-révolutions de quelques autres états. Tel est l’effet de la grande
-réputation. On aime mieux apprendre ce qui se passait dans le cabinet et
-dans la cour d’Au<span class="pagenum"><a id="page_123">{123}</a></span>guste, que le détail des conquêtes d’Attila ou de
-Tamerlan.</p>
-
-<p>Voilà pourquoi il n’y a guère d’historiens qui n’aient publié les
-premiers goûts de Louis XIV pour la baronne de Beauvais, pour
-mademoiselle d’Argencourt, pour la nièce du cardinal Mazarin, qui fut
-mariée au comte de Soissons, père du prince Eugène; surtout pour Marie
-Mancini, sa sœur, qui épousa ensuite le connétable Colonne.</p>
-
-<p>Il ne régnait pas encore quand ces amusements occupaient l’oisiveté où
-le cardinal Mazarin, qui gouvernait despotiquement, le laissait languir.
-L’attachement seul pour Marie Mancini fut une affaire importante,
-parcequ’il l’aima assez pour être tenté de l’épouser, et fut assez
-maître de lui-même pour s’en séparer<a id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>. Cette victoire qu’il remporta
-sur sa passion commença à faire connaître qu’il était né avec une grande
-ame. Il en remporta une plus forte et plus difficile en laissant le
-cardinal Mazarin maître absolu. La reconnaissance l’empêcha de secouer
-le joug qui commençait à lui peser. C’était une anecdote très connue à
-la cour, qu’il avait dit après la mort du cardinal: «Je ne sais pas ce
-que j’aurais fait, s’il avait vécu plus long-temps<a id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>.»<span class="pagenum"><a id="page_124">{124}</a></span></p>
-
-<p>Il s’occupa à lire des livres d’agrément dans ce loisir; il lisait
-surtout avec la connétable Colonne, qui avait de l’esprit ainsi que
-toutes ses sœurs. Il se plaisait aux vers et aux romans, qui, en
-peignant la galanterie et la grandeur, flattaient en secret son
-caractère. Il lisait les tragédies de Corneille, et se formait le goût,
-qui n’est que la suite d’un sens droit, et le sentiment prompt d’un
-esprit bien fait. La conversation de sa mère et des dames de sa cour ne
-contribua pas peu à lui faire goûter cette fleur d’esprit, et à le
-former à cette politesse singulière qui commençaient dès-lors à
-caractériser la cour. Anne d’Autriche y avait apporté une certaine
-galanterie noble et fière, qui tenait du génie espagnol de ces temps-là,
-et y avait joint les grâces, la douceur, et une liberté décente, qui
-n’étaient qu’en France<a id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>. Le roi fit plus de progrès dans cette école
-d’agréments depuis dix-huit ans jusqu’à vingt, qu’il n’en avait fait
-dans les sciences sous son précepteur, l’abbé de Beaumont, depuis
-archevêque de Paris. On ne lui avait presque rien appris. Il eût été à
-desirer qu’au moins on l’eût instruit de l’histoire, et surtout de
-l’histoire moderne; mais ce qu’on en avait alors était trop mal écrit.
-Il<span class="pagenum"><a id="page_125">{125}</a></span> était triste qu’on n’eût encore réussi que dans les romans inutiles,
-et que ce qui était nécessaire fût rebutant. On fit imprimer sous son
-nom une <i>Traduction des Commentaires de César</i>, et une de <i>Florus</i> sous
-le nom de son frère: mais ces princes n’y eurent d’autre part que celle
-d’avoir eu inutilement pour leurs thèmes quelques endroits de ces
-auteurs.</p>
-
-<p>Celui qui présidait à l’éducation du roi, sous le premier maréchal de
-Villeroi, son gouverneur, était tel qu’il le fallait, savant et aimable:
-mais les guerres civiles nuisirent à cette éducation, et le cardinal
-Mazarin souffrait volontiers qu’on donnât au roi peu de lumières.
-Lorsqu’il s’attacha à Marie Mancini, il apprit aisément l’italien pour
-elle; et dans le temps de son mariage, il s’appliqua à l’espagnol moins
-heureusement. L’étude qu’il avait trop négligée avec ses précepteurs, au
-sortir de l’enfance, une timidité qui venait de la crainte de se
-compromettre, et l’ignorance où le tenait le cardinal Mazarin, firent
-penser à toute la cour qu’il serait toujours gouverné comme Louis XIII,
-son père.</p>
-
-<p>Il n’y eut qu’une occasion où ceux qui savent juger de loin prévirent ce
-qu’il devait être; ce fut lorsqu’en 1655, après l’extinction des guerres
-civiles, après sa première campagne et son sacre, le parlement voulut
-encore s’assembler au sujet de quelques édits; le roi partit de
-Vincennes, en habit de chasse, suivi de toute sa cour, entra au
-parlement en grosses bottes, le fouet à la main, et prononça ces propres
-mots: «On sait les malheurs qu’ont produits vos assemblées; j’ordonne
-qu’on cesse celles qui sont commencées<span class="pagenum"><a id="page_126">{126}</a></span> sur mes édits. Monsieur le
-premier président, je vous défends de souffrir des assemblées, et à pas
-un de vous de les demander<a id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>.»</p>
-
-<p>Sa taille déjà majestueuse, la noblesse de ses traits, le ton et l’air
-de maître dont il parla, imposèrent plus que l’autorité de son rang,
-qu’on avait jusque-là peu respectée. Mais ces prémices de sa grandeur
-semblèrent se perdre le moment d’après; et les fruits n’en parurent
-qu’après la mort du cardinal.</p>
-
-<p>La cour, depuis le retour triomphant de Mazarin, s’occupait de jeu, de
-ballets, de la comédie, qui, à peine née en France, n’était pas encore
-un art, et de la tragédie, qui était devenue un art sublime entre les
-mains de Pierre Corneille. Un curé de Saint-Germain-l’Auxerrois, qui
-penchait vers les idées rigoureuses des jansénistes, avait écrit souvent
-à la reine contre ces spectacles dès les premières années de la régence.
-Il prétendit que l’on était damné pour y assister; il fit même signer
-cet anathème par sept docteurs de Sorbonne; mais l’abbé de Beaumont,
-précepteur du roi, se munit de plus d’approbations de docteurs, que le
-rigoureux curé n’avait apporté de condamnations. Il calma ainsi les
-scrupules de la reine; et quand il<span class="pagenum"><a id="page_127">{127}</a></span> fut archevêque de Paris, il autorisa
-le sentiment qu’il avait défendu étant abbé. Vous trouverez ce fait dans
-les <i>Mémoires</i> de la sincère madame de Motteville.</p>
-
-<p>Il faut observer que depuis que le cardinal de Richelieu avait introduit
-à la cour les spectacles réguliers, qui ont enfin rendu Paris la rivale
-d’Athènes, non seulement il y eut toujours un banc pour l’Académie, qui
-possédait plusieurs ecclésiastiques dans son corps, mais qu’il y en eut
-un particulier pour les évêques.</p>
-
-<p>Le cardinal Mazarin, en 1646 et en 1654, fit représenter sur le théâtre
-du Palais-Royal et du Petit-Bourbon, près du Louvre, des opéra italiens,
-exécutés par des voix qu’il fit venir d’Italie. Ce spectacle nouveau
-était né depuis peu à Florence, contrée alors favorisée de la fortune
-comme de la nature, et à laquelle on doit la reproduction de plusieurs
-arts anéantis pendant des siècles, et la création de quelques uns.
-C’était en France un reste de l’ancienne barbarie, de s’opposer à
-l’établissement de ces arts.</p>
-
-<p>Les jansénistes, que les cardinaux de Richelieu et de Mazarin voulurent
-réprimer, s’en vengèrent contre les plaisirs que ces deux ministres
-procuraient à la nation. Les luthériens et les calvinistes en avaient
-usé ainsi du temps du pape Léon X. Il suffit d’ailleurs d’être novateur
-pour être austère. Les mêmes esprits, qui bouleverseraient un état pour
-établir une opinion souvent absurde, anathématisent les plaisirs
-innocents nécessaires à une grande ville, et des arts qui contribuent à
-la splendeur d’une nation. L’abolition des spec<span class="pagenum"><a id="page_128">{128}</a></span>tacles serait une idée
-plus digne du siècle d’Attila que du siècle de Louis XIV.</p>
-
-<p>La danse, qui peut encore se compter parmi les arts<a id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>, parcequ’elle
-est asservie à des règles, et qu’elle donne de la grace au corps, était
-un des plus grands amusements de la cour. Louis XIII n’avait dansé
-qu’une fois dans un ballet, en 1625; et ce ballet était d’un goût
-grossier, qui n’annonçait pas ce que les arts furent en France trente
-ans après. Louis XIV excellait dans les danses graves, qui convenaient à
-la majesté de sa figure, et qui ne blessaient pas celle de son rang<a id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>.
-Les courses de bagues, qu’on fesait quelquefois, et où l’on étalait déjà
-une grande magnificence, fesaient paraître avec éclat son adresse à tous
-les exercices. Tout respirait les plaisirs et la magnificence qu’on
-connaissait alors. C’était peu de chose en comparaison de ce qu’on vit
-quand le roi régna par lui-même; mais c’était de quoi étonner, après les
-horreurs d’une guerre civile, et après la tristesse de la vie sombre et
-retirée de Louis XIII. Ce prince malade et chagrin n’avait été ni servi,
-ni logé, ni meublé en roi. Il n’y avait pas pour cent mille écus de
-pierreries appartenantes à la couronne. Le cardinal Mazarin n’en laissa<span class="pagenum"><a id="page_129">{129}</a></span>
-que pour douze cent mille; et aujourd’hui il y en a pour environ vingt
-millions de livres.</p>
-
-<p>(1660) Tout prit au mariage de Louis XIV un caractère plus grand de
-magnificence et de goût qui augmenta toujours depuis. Quand il fit son
-entrée avec la reine son épouse, Paris vit avec une admiration
-respectueuse et tendre cette jeune reine, qui avait de la beauté, portée
-dans un char superbe, d’une invention nouvelle; le roi à cheval, à coté
-d’elle, paré de tout ce que l’art avait pu ajouter à sa beauté mâle et
-héroïque qui arrêtait tous les regards.</p>
-
-<p>On prépara au bout des allées de Vincennes un arc de triomphe dont la
-base était de pierre; mais le temps, qui pressait, ne permit pas qu’on
-l’achevât d’une matière durable: il ne fut élevé qu’en plâtre, et il a
-été depuis totalement démoli. Claude Perrault en avait donné le dessin.
-La porte Saint-Antoine fut rebâtie pour la même cérémonie; monument d’un
-goût moins noble, mais orné d’assez beaux morceaux de sculpture. Tous
-ceux qui avaient vu, le jour de la bataille de Saint-Antoine, rapporter
-à Paris, par cette porte, alors garnie d’une herse, les corps morts ou
-mourants de tant de citoyens, et qui voyaient cette entrée, si
-différente, bénissaient le ciel, et rendaient graces d’un si heureux
-changement.</p>
-
-<p>Le cardinal Mazarin, pour solenniser ce mariage, fit représenter au
-Louvre l’opéra italien intitulé <i>Ercole amante</i>. Il ne plut pas aux
-Français. Ils n’y virent avec plaisir que le roi et la reine qui y
-dansèrent. Le cardinal voulut se signaler par un spectacle plus au goût
-de la nation. Le secrétaire d’état de Lyonne se<span class="pagenum"><a id="page_130">{130}</a></span> chargea de faire
-composer une espèce de tragédie allégorique, dans le goût de celle de
-l’<i>Europe</i>, à laquelle le cardinal de Richelieu avait travaillé. Ce fut
-un bonheur pour le grand Corneille qu’il ne fût pas choisi pour remplir
-ce mauvais canevas. Le sujet était <i>Lisis</i> et <i>Hespérie</i>. <i>Lisis</i>
-signifiait la France, et <i>Hespérie</i> l’Espagne. Quinault fut chargé d’y
-travailler. Il venait de se faire une grande réputation par la pièce du
-<i>Faux Tiberinus</i>, qui, quoique mauvaise, avait eu un prodigieux succès.
-Il n’en fut pas de même de <i>Lisis</i>. On l’exécuta au Louvre. Il n’y eut
-de beau que les machines. Le marquis de Sourdeac, du nom de Rieux, à qui
-l’on dut depuis l’établissement de l’opéra en France, fit exécuter dans
-ce temps-là même, à ses dépens, dans son château de Neubourg, la <i>Toison
-d’or</i> de Pierre Corneille, avec des machines. Quinault, jeune et d’une
-figure agréable, avait pour lui la cour: Corneille avait son nom et la
-France. Il en résulte que nous devons en France l’opéra et la comédie à
-deux cardinaux.</p>
-
-<p>Ce ne fut qu’un enchaînement de fêtes, de plaisirs, de galanteries,
-depuis le mariage du roi. Elles redoublèrent à celui de Monsieur, frère
-du roi, avec Henriette d’Angleterre, sœur de Charles II; et elles
-n’avaient été interrompues qu’en 1661, par la mort du cardinal Mazarin.</p>
-
-<p>Quelques mois<a id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a> après la mort de ce ministre, il ar<span class="pagenum"><a id="page_131">{131}</a></span>riva un événement
-qui n’a point d’exemple; et ce qui est non moins étrange, c’est que tous
-les historiens l’ont ignoré. On envoya dans le plus grand secret, au
-château de l’île Sainte-Marguerite, dans la mer de Provence, un
-prisonnier inconnu, d’une taille au-dessus de l’ordinaire, jeune et de
-la figure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dans la route,
-portait un masque dont la mentonnière avait des ressorts d’acier, qui
-lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur son visage. On
-avait ordre de le tuer s’il se découvrait. Il resta dans l’île jusqu’à
-ce qu’un officier de confiance, nommé Saint-Mars, gouverneur de
-Pignerol, ayant été fait gouverneur de la Bastille, l’an 1690, l’alla
-prendre à l’île Sainte-Marguerite, et le conduisit à la Bastille,
-toujours masqué. Le marquis de Louvois alla le voir dans cette île avant
-la translation, et lui parla debout et avec une considération qui tenait
-du respect. Cet inconnu fut mené à la Bastille, où il fut logé aussi
-bien qu’on peut l’être dans ce château. On ne lui refusait rien de ce
-qu’il demandait. Son plus grand goût était pour le linge d’une finesse
-extraordinaire, et pour les dentelles. Il jouait de la guitare. On lui
-faisait la plus grande chère, et le gouverneur s’asseyait rarement
-devant lui. Un vieux médecin de la Bastille, qui avait souvent traité
-cet homme singulier dans ses maladies, a dit qu’il n’avait jamais vu son
-visage, quoiqu’il eût souvent examiné sa langue et le reste de son
-corps. Il était admirablement bien fait, disait ce médecin: sa peau
-était un peu brune; il intéressait par le seul ton de sa voix, ne se
-plaignant<span class="pagenum"><a id="page_132">{132}</a></span> jamais de son état, et ne laissant point entrevoir ce qu’il
-pouvait être<a id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>.</p>
-
-<p>Cet inconnu mourut en 1703<a id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>, et fut enterré la nuit à la paroisse de
-Saint-Paul. Ce qui redouble l’étonnement, c’est que, quand on l’envoya
-dans l’île de Sainte-Marguerite, il ne disparut dans l’Europe aucun
-homme considérable. Ce prisonnier l’était sans doute, car voici ce qui
-arriva les premiers jours qu’il était dans l’île. Le gouverneur mettait
-lui-même les plats sur la table, et ensuite se retirait après l’avoir
-enfermé. Un jour le prisonnier écrivit avec un couteau sur une assiette
-d’argent, et jeta l’assiette par la fenêtre, vers un bateau qui était au
-rivage, presque au pied de la tour. Un pêcheur, à qui ce bateau
-appartenait, ramassa l’assiette, et la rapporta au gouverneur. Celui-ci
-étonné demanda au pêcheur: «Avez-vous lu ce qui est écrit sur cette
-assiette, et quelqu’un l’a-t-il vue entre vos mains?» «Je ne sais pas
-lire, répondit le pêcheur. Je viens de la trouver, personne ne l’a vue.»
-Ce paysan fut retenu jusqu’à ce que le gouverneur fût bien informé qu’il
-n’avait jamais lu, et que l’assiette n’avait été vue de personne.
-«Allez, lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne savoir pas lire.» Parmi
-les personnes qui ont eu une connaissance immédiate de ce fait, il y en
-a une<span class="pagenum"><a id="page_133">{133}</a></span> très digne de foi qui vit encore<a id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>. M. de Chamillart fut le
-dernier ministre qui eut cet étrange secret. Le second maréchal de La
-Feuillade, son gendre, m’a dit qu’à la mort de son beau-père, il le
-conjura à genoux de lui apprendre ce que c’était que cet homme, qu’on ne
-connut jamais que sous le nom de <i>l’homme au masque de fer</i>. Chamillart
-lui répondit que c’était le secret de l’état, et qu’il avait fait
-serment de ne le révéler jamais. Enfin, il reste encore beaucoup de mes
-contemporains qui déposent de la vérité de ce que j’avance, et je ne
-connais point de fait ni plus extraordinaire ni mieux constaté.</p>
-
-<p>Louis XIV, cependant, partageait son temps entre les plaisirs qui
-étaient de son âge, et les affaires qui étaient de son devoir. Il tenait
-conseil tous les jours, et travaillait ensuite secrètement avec Colbert.
-Ce travail secret fut l’origine de la catastrophe du célèbre Fouquet,
-dans laquelle furent enveloppés le secrétaire d’état Guénégaud,
-Pellisson, Gourville, et tant d’autres. La chute de ce ministre, à qui
-on avait bien moins de reproches à faire qu’au cardinal Mazarin, fit
-voir qu’il n’appartient pas à tout le monde de faire les mêmes fautes.
-Sa perte était déjà résolue quand le roi accepta la fête magnifique que
-ce ministre lui donna dans sa maison de Vaux. Ce palais et les jardins
-lui avaient coûté dix-huit millions, qui en va<span class="pagenum"><a id="page_134">{134}</a></span>lent aujourd’hui environ
-trente-cinq<a id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>. Il avait bâti le palais deux fois, et acheté trois
-hameaux, dont le terrain fut enfermé dans ces jardins immenses, plantés
-en partie par Le Nostre, et regardés alors comme les plus beaux de
-l’Europe. Les eaux jaillissantes de Vaux, qui parurent depuis au-dessous
-du médiocre, après celles de Versailles, de Marli, et de Saint-Cloud,
-étaient alors des prodiges. Mais, quelque belle que soit cette maison,
-cette dépense de dix-huit millions, dont les comptes existent encore,
-prouve qu’il avait été servi avec aussi peu d’économie qu’il servait le
-roi. Il est vrai qu’il s’en fallait beaucoup que Saint-Germain et
-Fontainebleau, les seules maisons de plaisance habitées par le roi,
-approchassent de la beauté de Vaux. Louis XIV le sentit, et en fut
-irrité. On voit partout, dans cette maison, les armes et la devise de
-Fouquet. C’est un écureuil avec ces paroles: <i>Quo non ascendam? Où ne
-monterai-je point?</i> Le roi se les fit expliquer. L’ambition de cette
-devise ne servit pas à apaiser le monarque. Les courtisans remarquèrent
-que l’écureuil était peint partout poursuivi par une couleuvre, qui
-était les armes de Colbert. La fête fut au-dessus de celles que le
-cardinal Mazarin avait données, non seulement pour la magnificence, mais
-pour le goût. On y représenta pour la première fois les <i>Fâcheux</i> de
-Molière. Pellisson avait<span class="pagenum"><a id="page_135">{135}</a></span> fait le prologue, qu’on admira. Les plaisirs
-publics cachent ou préparent si souvent à la cour des désastres
-particuliers, que, sans la reine-mère, le surintendant et Pellisson
-auraient été arrêtés dans Vaux le jour de la fête. Ce qui augmentait le
-ressentiment du roi, c’est que mademoiselle de La Vallière, pour qui le
-prince commençait à sentir une vraie passion, avait été un des objets
-des goûts passagers du surintendant, qui ne ménageait rien pour les
-satisfaire. Il avait offert à mademoiselle de La Vallière deux cent
-mille livres; et cette offre avait été reçue avec indignation, avant
-qu’elle eût aucun dessein sur le cœur du roi. Le surintendant s’étant
-aperçu depuis quel puissant rival il avait, voulut être le confident de
-celle dont il n’avait pu être le possesseur, et cela même irritait
-encore.</p>
-
-<p>Le roi, qui, dans un premier mouvement d’indignation, avait été tenté de
-faire arrêter le surintendant, au milieu même de la fête qu’il en
-recevait, usa ensuite d’une dissimulation peu nécessaire. On eût dit que
-ce monarque, déjà tout puissant, eût craint le parti que Fouquet s’était
-fait.</p>
-
-<p>Il était procureur-général du parlement; et cette charge lui donnait le
-privilége d’être jugé par les chambres assemblées; mais, après que tant
-de princes, de maréchaux, et de ducs, avaient été jugés par des
-commissaires, on eût pu traiter comme eux un magistrat, puisqu’on
-voulait se servir de ces voies extraordinaires qui, sans être injustes,
-laissent toujours un soupçon d’injustice.</p>
-
-<p>Colbert l’engagea, par un artifice peu honorable, à vendre sa charge. On
-lui en offrit jusqu’à dix-huit<span class="pagenum"><a id="page_136">{136}</a></span> cent mille livres, qui vaudraient trois
-millions et demi de nos jours; et, par un malentendu, il ne la vendit
-que quatorze cent mille francs. Le prix excessif des places au
-parlement, si diminué depuis, prouve quel reste de considération ce
-corps avait conservé dans son abaissement même. Le duc de Guise, grand
-chambellan du roi, n’avait vendu cette charge de la couronne au duc de
-Bouillon, que huit cent mille livres.</p>
-
-<p>C’était la fronde, c’était la guerre de Paris qui avait mis ce prix aux
-charges de judicature. Si c’était un des grands défauts et un des grands
-malheurs d’un gouvernement long-temps obéré, que la France fût l’unique
-pays de la terre où les places de juges fussent vénales, c’était une
-suite du levain de la sédition, et c’était une espèce d’insulte faite au
-trône, qu’une place de procureur du roi coûtât plus que les premières
-dignités de la couronne.</p>
-
-<p>Fouquet, pour avoir dissipé les finances de l’état, et pour en avoir usé
-comme des siennes propres, n’en avait pas moins de grandeur dans l’ame.
-Ses déprédations n’avaient été que des magnificences et des libéralités.
-(1661) Il fit porter à l’épargne le prix de sa charge, et cette belle
-action ne le sauva pas. On attira avec adresse à Nantes un homme qu’un
-exempt et deux gardes pouvaient arrêter à Paris. Le roi lui fit des
-caresses avant sa disgrace. Je ne sais pourquoi la plupart des princes
-affectent d’ordinaire de tromper par de fausses bontés ceux de leurs
-sujets qu’ils veulent perdre. La dissimulation alors est l’opposé de la
-grandeur. Elle n’est jamais une vertu, et ne peut devenir un talent
-estimable que quand elle est abso<span class="pagenum"><a id="page_137">{137}</a></span>lument nécessaire. Louis XIV parut
-sortir de son caractère; mais on lui avait fait entendre que Fouquet
-fesait de grandes fortifications à Belle-Isle, et qu’il pouvait avoir
-trop de liaisons au-dehors et au-dedans du royaume. Il parut bien, quand
-il fut arrêté et conduit à la Bastille et à Vincennes, que son parti
-n’était autre chose que l’avidité de quelques courtisans et de quelques
-femmes, qui recevaient de lui des pensions, et qui l’oublièrent dès
-qu’il ne fut plus en état d’en donner. Il lui resta d’autres amis, et
-cela prouve qu’il en méritait. L’illustre madame de Sévigné, Pellisson,
-Gourville, mademoiselle Scudéri, plusieurs gens de lettres, se
-déclarèrent hautement pour lui, et le servirent avec tant de chaleur,
-qu’ils lui sauvèrent la vie.</p>
-
-<p>On connaît ces vers de Hesnault, le traducteur de <i>Lucrèce</i>, contre
-Colbert, le persécuteur de Fouquet:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Ministre avare et lâche, esclave malheureux,<br></span>
-<span class="i0">Qui gémis sous le poids des affaires publiques;<br></span>
-<span class="i0">Victime dévouée aux chagrins politiques,<br></span>
-<span class="i0">Fantôme révéré sous un titre onéreux;<br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Vois combien des grandeurs le comble est dangereux;<br></span>
-<span class="i0">Contemple de Fouquet les funestes reliques,<br></span>
-<span class="i0">Et, tandis qu’à sa perte en secret tu t’appliques,<br></span>
-<span class="i0">Crains qu’on ne te prépare un destin plus affreux:<br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Sa chute quelque jour te peut être commune.<br></span>
-<span class="i0">Crains ton poste, ton rang, la cour, et la fortune.<br></span>
-<span class="i0">Nul ne tombe innocent d’où l’on te voit monté.<br></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Cesse donc d’animer ton prince à son supplice;<br></span>
-<span class="i0">Et, près d’avoir besoin de toute sa bonté,<br></span>
-<span class="i0">Ne le fais pas user de toute sa justice.<br></span>
-<span class="pagenum"><a id="page_138">{138}</a></span></div></div>
-</div>
-
-<p>M. Colbert, à qui l’on parla de ce sonnet injurieux, demanda si le roi y
-était offensé. On lui dit que non: «Je ne le suis donc pas,» répondit le
-ministre.</p>
-
-<p>Il ne faut jamais être la dupe de ces réponses méditées, de ces discours
-publics que le cœur désavoue. Colbert paraissait modéré, mais il
-poursuivait la mort de Fouquet avec acharnement. On peut être bon
-ministre et vindicatif. Il est triste qu’il n’ait pas su être aussi
-généreux que vigilant. <a id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a> Un des plus implacables de ses persécuteurs
-était Michel Le Tellier, alors secrétaire d’état, et son rival en
-crédit. C’est celui-là même qui fut depuis chancelier. Quand on lit son
-oraison funèbre, et qu’on la compare avec sa conduite, que peut-on
-penser, sinon qu’une oraison funèbre n’est qu’une déclamation? Mais le
-chancelier Séguier, président de la commission, fut celui des juges de
-Fouquet qui poursuivit sa mort avec le plus d’acharnement, et qui le
-traita avec le plus de dureté.</p>
-
-<p>Il est vrai que, faire le procès du surintendant, c’était accuser la
-mémoire du cardinal Mazarin. Les plus grandes déprédations dans les
-finances étaient son ouvrage. Il s’était approprié en souverain
-plusieurs branches des revenus de l’état. Il avait traité en son nom et
-à son profit des munitions des armées. «Il imposait (dit Fouquet dans
-ses défenses), par<span class="pagenum"><a id="page_139">{139}</a></span> lettres de cachet, des sommes extraordinaires sur
-les généralités; ce qui ne s’était jamais fait que par lui et pour lui,
-et ce qui est punissable de mort par les ordonnances.» C’est ainsi que
-le cardinal avait amassé des biens immenses, que lui-même ne connaissait
-plus.</p>
-
-<p>J’ai entendu conter à feu M. de Caumartin<a id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>, intendant des finances,
-que, dans sa jeunesse, quelques années après la mort du cardinal, il
-avait été au palais Mazarin, où logeaient le duc, son héritier, et la
-duchesse Hortense; qu’il y vit une grande armoire de marqueterie, fort
-profonde, qui tenait du haut jusqu’en bas tout le fond d’un cabinet. Les
-clefs en avaient été perdues depuis long-temps, et l’on avait négligé
-d’ouvrir les tiroirs. M. de Caumartin, étonné de cette négligence, dit à
-la duchesse de Mazarin qu’on trouverait peut-être des curiosités dans
-cette armoire. On l’ouvrit: elle était toute remplie de quadruples, de
-jetons et de médailles d’or. Madame de Mazarin en jeta au peuple des
-poignées par les fenêtres pendant plus de huit jours<a id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>.</p>
-
-<p>L’abus que le cardinal Mazarin avait fait de sa puissance despotique ne
-justifiait pas le surintendant; mais l’irrégularité des procédures
-faites contre lui, la longueur de son procès, l’acharnement odieux du
-chancelier Séguier contre lui, le temps qui éteint l’envie publique, et
-qui inspire la compassion pour les malheureux, enfin, les sollicitations
-toujours plus vives en faveur d’un infortuné que les manœuvres<span class="pagenum"><a id="page_140">{140}</a></span> pour le
-perdre ne sont pressantes, tout cela lui sauva la vie. Le procès ne fut
-jugé qu’au bout de trois ans, en 1664. De vingt-deux juges qui
-opinèrent, il n’y en eut que neuf qui conclurent à la mort; et les
-treize autres<a id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>, parmi lesquels il y en avait à qui Gourville avait
-fait accepter des présents, opinèrent à un bannissement perpétuel. Le
-roi commua la peine en une plus dure. Cette sévérité n’était conforme ni
-aux anciennes lois du royaume, ni à celles de l’humanité. Ce qui révolta
-le plus l’esprit des citoyens, c’est que le chancelier fit exiler l’un
-des juges, nommé Roquesante, qui avait le plus déterminé la chambre de
-justice à l’indulgence<a id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>. Fouquet fut enfermé au château de Pignerol.
-Tous les historiens disent qu’il y mourut en 1680; mais Gourville
-assure, dans ses <i>Mémoires</i>, qu’il sortit de prison quelque temps avant
-sa mort. La comtesse de Vaux, sa belle-fille, m’avait déjà confirmé ce
-fait; cependant on croit le contraire dans sa famille. Ainsi on ne sait
-pas où est mort cet infortuné, dont les moindres actions avaient de
-l’éclat quand il était puissant<a id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>.</p>
-
-<p>Le secrétaire d’état Guénégaud, qui vendit sa charge à Colbert, n’en fut
-pas moins poursuivi par la chambre de justice, qui lui ôta la plus
-grande par<span class="pagenum"><a id="page_141">{141}</a></span>tie de sa fortune. Ce qu’il y eut de plus singulier dans les
-arrêts de cette chambre, c’est qu’un évêque d’Avranches fut condamné à
-une amende de douze mille francs. Il s’appelait Boislève; c’était le
-frère d’un partisan dont il avait partagé les concussions<a id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>.</p>
-
-<p>Saint-Évremond, attaché au surintendant, fut enveloppé dans sa disgrace.
-Colbert, qui cherchait partout des preuves contre celui qu’il voulait
-perdre, fit saisir des papiers confiés à madame du Plessis-Bellière<a id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>;
-et dans ces papiers on trouva la lettre manuscrite de Saint-Évremond sur
-la paix des Pyrénées. On lut au roi cette plaisanterie, qu’on fit passer
-pour un crime d’état. Colbert, qui dédaignait de se venger de Hesnault,
-homme obscur, persécuta, dans Saint-Évremond, l’ami de Fouquet qu’il
-haïssait, et le bel esprit qu’il craignait. Le roi eut l’extrême
-sévérité de punir une raillerie innocente, faite il y avait long-temps
-contre le cardinal Mazarin, qu’il ne regrettait pas, et que toute la
-cour avait outragé, calomnié, et proscrit impunément pendant plusieurs
-années. De mille écrits faits contre ce ministre, le<span class="pagenum"><a id="page_142">{142}</a></span> moins mordant fut
-le seul puni, et le fut après sa mort.</p>
-
-<p>Saint-Évremond, retiré en Angleterre, vécut et mourut en homme libre et
-philosophe. Le marquis de Miremond, son ami, me disait autrefois à
-Londres qu’il y avait une autre cause de sa disgrace, et que
-Saint-Évremond n’avait jamais voulu s’en expliquer. Lorsque Louis XIV
-permit à Saint-Évremond de revenir dans sa patrie, sur la fin de ses
-jours, ce philosophe dédaigna de regarder cette permission comme une
-grace; il prouva que la patrie est où l’on vit heureux, et il l’était à
-Londres.</p>
-
-<p>Le nouveau ministre des finances, sous le simple titre de
-contrôleur-général, justifia la sévérité de ses poursuites, en
-rétablissant l’ordre que ses prédécesseurs avaient troublé, et en
-travaillant sans relâche à la grandeur de l’état.</p>
-
-<p>La cour devint le centre des plaisirs et le modèle des autres cours. Le
-roi se piqua de donner des fêtes qui fissent oublier celles de Vaux.</p>
-
-<p>Il semblait que la nature prît plaisir alors à produire en France les
-plus grands hommes dans tous les arts, et à rassembler à la cour ce
-qu’il y avait jamais eu de plus beau et de mieux fait en hommes et en
-femmes. Le roi l’emportait sur tous ses courtisans par la richesse de sa
-taille et par la beauté majestueuse de ses traits. Le son de sa voix,
-noble et touchant, gagnait les cœurs qu’intimidait sa présence. Il avait
-une démarche qui ne pouvait convenir qu’à lui et à son rang, et qui eût
-été ridicule en tout autre. L’embarras qu’il inspirait à ceux qui lui
-parlaient<span class="pagenum"><a id="page_143">{143}</a></span> flattait en secret la complaisance avec laquelle il sentait
-sa supériorité. Ce vieil officier, qui se troublait, qui bégayait, en
-lui demandant une grace, et qui, ne pouvant achever son discours, lui
-dit: «Sire, je ne tremble pas ainsi devant vos ennemis,» n’eut pas de
-peine à obtenir ce qu’il demandait.</p>
-
-<p>Le goût de la société n’avait pas encore reçu toute sa perfection à la
-cour. La reine-mère, Anne d’Autriche, commençait à aimer la retraite. La
-reine régnante savait à peine le français, et la bonté fesait son seul
-mérite. La princesse d’Angleterre, belle-sœur du roi, apporta à la cour
-les agréments d’une conversation douce et animée, soutenue bientôt par
-la lecture des bons ouvrages et par un goût sûr et délicat. Elle se
-perfectionna dans la connaissance de la langue, qu’elle écrivait mal
-encore au temps de son mariage. Elle inspira une émulation d’esprit
-nouvelle, et introduisit à la cour une politesse et des graces dont à
-peine le reste de l’Europe avait l’idée. Madame avait tout l’esprit de
-Charles II, son frère, embelli par les charmes de son sexe, par le don
-et par le désir de plaire. La cour de Louis XIV respirait une galanterie
-que la décence rendait plus piquante. Celle qui régnait à la cour de
-Charles II était plus hardie, et trop de grossièreté en déshonorait les
-plaisirs.</p>
-
-<p>Il y eut d’abord entre Madame et le roi beaucoup de ces coquetteries
-d’esprit et de cette intelligence secrète qui se remarquèrent dans de
-petites fêtes souvent répétées. Le roi lui envoyait des vers; elle y
-répondait. Il arriva que le même homme fut à-la-fois le confident du roi
-et de Madame dans ce commerce<span class="pagenum"><a id="page_144">{144}</a></span> ingénieux. C’était le marquis de Dangeau.
-Le roi le chargeait d’écrire pour lui; et la princesse l’engageait à
-répondre au roi. Il les servit ainsi tous deux, sans laisser soupçonner
-à l’un qu’il fût employé par l’autre; et ce fut une des causes de sa
-fortune.</p>
-
-<p>Cette intelligence jeta des alarmes dans la famille royale. Le roi
-réduisit l’éclat de ce commerce à un fonds d’estime et d’amitié qui ne
-s’altéra jamais. Lorsque Madame fit depuis travailler Racine et
-Corneille à la tragédie de <i>Bérénice</i><a id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>, elle avait en vue non
-seulement la rupture du roi avec la connétable Colonne, mais le frein
-qu’elle-même avait mis à son propre penchant, de peur qu’il ne devînt
-dangereux. Louis XIV est assez désigné dans ces deux vers de la
-<i>Bérénice</i> de Racine:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Qu’en quelque obscurité que le sort l’eût fait naître,<br></span>
-<span class="i0">Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Ces amusements firent place à la passion plus sérieuse et plus suivie
-qu’il eut pour mademoiselle de La Vallière, fille d’honneur de Madame.
-Il goûta avec elle le bonheur rare d’être aimé uniquement pour lui-même.
-Elle fut deux ans l’objet caché de tous les amusements galants, et de
-toutes les fêtes que le roi donnait. Un jeune valet-de-chambre du roi,
-nommé Belloc, composa plusieurs récits qu’on mêlait à des danses, tantôt
-chez la reine, tantôt chez Madame; et ces récits exprimaient avec
-mystère le secret de leurs cœurs, qui cessa bientôt d’être un secret.</p>
-
-<p>Tous les divertissements publics que le roi donnait<span class="pagenum"><a id="page_145">{145}</a></span> étaient autant
-d’hommages à sa maîtresse. On fit, en 1662, un carrousel vis-à-vis les
-Tuileries<a id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>, dans une vaste enceinte, qui en a retenu le nom de <i>Place
-du Carrousel</i>. Il y eut cinq quadrilles. Le roi était à la tête des
-Romains; son frère, des Persans; le prince de Condé, des Turcs; le duc
-d’Enghien, son fils, des Indiens; le duc de Guise, des Américains. Ce
-duc de Guise était petit-fils du Balafré. Il était célèbre dans le monde
-par l’audace malheureuse avec laquelle il avait entrepris de se rendre
-maître de Naples. Sa prison, ses duels, ses amours romanesques, ses
-profusions, ses aventures, le rendaient singulier en tout. Il semblait
-être d’un autre siècle. On disait de lui, en le voyant courir avec le
-grand Condé: «Voilà les héros de l’histoire et de la fable.»</p>
-
-<p>La reine-mère, la reine régnante, la reine d’Angleterre, veuve de
-Charles Iᵉʳ, oubliant alors ses malheurs, étaient sous un dais à ce
-spectacle. Le comte de Sault, fils du duc de Lesdiguières, remporta le
-prix, et le reçut des mains de la reine-mère. Ces fêtes ranimèrent plus
-que jamais le goût des devises et des emblèmes que les tournois avaient
-mis autrefois à la mode, et qui avaient subsisté après eux.</p>
-
-<p>Un antiquaire, nommé Douvrier<a id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>, imagina dès-lors pour Louis XIV
-l’emblème d’un soleil dardant ses rayons sur un globe, avec ces mots:
-<i>Nec pluribus impar</i>. L’idée était un peu imitée d’une devise espagnole
-faite pour Philippe II, et plus convenable à ce roi qui<span class="pagenum"><a id="page_146">{146}</a></span> possédait la
-plus belle partie du Nouveau-Monde et tant d’états dans l’ancien, qu’à
-un jeune roi de France qui ne donnait encore que des espérances. Cette
-devise eut un succès prodigieux. Les armoiries du roi, les meubles de la
-couronne, les tapisseries, les sculptures, en furent ornées. Le roi ne
-la porta jamais dans ses carrousels. On a reproché injustement à Louis
-XIV le faste de cette devise, comme s’il l’avait choisie lui-même; et
-elle a été peut-être plus justement critiquée pour le fond. Le corps ne
-représente pas ce que la légende signifie, et cette légende n’a pas un
-sens assez clair et assez déterminé. Ce qu’on peut expliquer de
-plusieurs manières ne mérite d’être expliqué d’aucune. Les devises, ce
-reste de l’ancienne chevalerie, peuvent convenir à des fêtes, et ont de
-l’agrément quand les allusions sont justes, nouvelles, et piquantes. Il
-vaut mieux n’en point avoir que d’en souffrir de mauvaises et de basses,
-comme celle de Louis XII; c’était un porc-épic avec ces paroles: «Qui
-s’y frotte s’y pique.» Les devises sont, par rapport aux inscriptions,
-ce que sont des mascarades en comparaison des cérémonies augustes.</p>
-
-<p>La fête de Versailles, en 1664, surpassa celle du carrousel, par sa
-singularité, par sa magnificence, et les plaisirs de l’esprit qui, se
-mêlant à la splendeur de ces divertissements, y ajoutaient un goût et
-des graces dont aucune fête n’avait encore été embellie. Versailles
-commençait à être un séjour délicieux, sans approcher de la grandeur
-dont il fut depuis.</p>
-
-<p>(1664) Le 5 mai, le roi y vint avec la cour composée de six cents
-personnes, qui furent défrayées avec<span class="pagenum"><a id="page_147">{147}</a></span> leur suite, aussi bien que tous
-ceux qui servirent aux apprêts de ces enchantements. Il ne manqua jamais
-à ces fêtes que des monuments construits exprès pour les donner, tels
-qu’en élevèrent les Grecs et les Romains: mais la promptitude avec
-laquelle on construisit des théâtres, des amphithéâtres, des portiques,
-ornés avec autant de magnificence que de goût, était une merveille qui
-ajoutait à l’illusion, et qui, diversifiée depuis en mille manières,
-augmentait encore le charme de ces spectacles.</p>
-
-<p>Il y eut d’abord une espèce de carrousel. Ceux qui devaient courir
-parurent le premier jour comme dans une revue; ils étaient précédés de
-hérauts d’armes, de pages, d’écuyers, qui portaient leurs devises et
-leurs boucliers; et sur ces boucliers étaient écrits en lettres d’or des
-vers composés par Perigni et par Benserade. Ce dernier surtout avait un
-talent singulier pour ces pièces galantes, dans lesquelles il fesait
-toujours des allusions délicates et piquantes aux caractères des
-personnes, aux personnages de l’antiquité ou de la fable qu’on
-représentait, et aux passions qui animaient la cour. Le roi représentait
-Roger: tous les diamants de la couronne brillaient sur son habit et sur
-le cheval qu’il montait. Les reines et trois cents dames, sous des arcs
-de triomphe, voyaient cette entrée.</p>
-
-<p>Le roi, parmi tous les regards attachés sur lui, ne distinguait que ceux
-de mademoiselle de La Vallière. La fête était pour elle seule; elle en
-jouissait confondue dans la foule.</p>
-
-<p>La cavalcade était suivie d’un char doré de dix-huit<span class="pagenum"><a id="page_148">{148}</a></span> pieds de haut, de
-quinze de large, de vingt-quatre de long, représentant le char du
-Soleil. Les quatre Ages, d’or, d’argent, d’airain, et de fer; les signes
-célestes, les Saisons, les Heures, suivaient à pied ce char. Tout était
-caractérisé. Des bergers portaient les pièces de la barrière qu’on
-ajustait au son des trompettes, auxquelles succédaient par intervalle
-les musettes et les violons. Quelques personnages, qui suivaient le char
-d’Apollon, vinrent d’abord réciter aux reines des vers convenables au
-lieu, au temps, au roi, et aux dames. Les courses finies, et la nuit
-venue, quatre mille gros flambeaux éclairèrent l’espace où se donnaient
-les fêtes. Des tables y furent servies par deux cents personnages, qui
-représentaient les Saisons, les Faunes, les Sylvains, les Dryades, avec
-des pasteurs, des vendangeurs, des moissonneurs. Pan et Diane avançaient
-sur une montagne mouvante, et en descendirent pour faire poser sur les
-tables ce que les campagnes et les forêts produisent de plus délicieux.
-Derrière les tables, en demi-cercle, s’éleva tout d’un coup un théâtre
-chargé de concertants. Les arcades qui entouraient la table et le
-théâtre étaient ornées de cinq cents girandoles vertes et argent, qui
-portaient des bougies; et une balustrade dorée fermait cette vaste
-enceinte.</p>
-
-<p>Ces fêtes, si supérieures à celles qu’on invente dans les romans,
-durèrent sept jours. Le roi remporta quatre fois le prix des jeux, et
-laissa disputer ensuite aux autres chevaliers les prix qu’il avait
-gagnés, et qu’il leur abandonnait.</p>
-
-<p>La comédie de <i>la Princesse d’Élide</i>, quoiqu’elle ne soit pas une des
-meilleures de Molière, fut un des<span class="pagenum"><a id="page_149">{149}</a></span> plus agréables ornements de ces jeux,
-par une infinité d’allégories fines sur les mœurs du temps, et par des
-à-propos qui font l’agrément de ces fêtes, mais qui sont perdus pour la
-postérité. On était encore très entêté, à la cour, de l’astrologie
-judiciaire: plusieurs princes pensaient, par une superstition
-orgueilleuse, que la nature les distinguait jusqu’à écrire leur destinée
-dans les astres. Le duc de Savoie, Victor-Amédée, père de la duchesse de
-Bourgogne, eut un astrologue auprès de lui, même après son abdication.
-Molière osa attaquer cette illusion dans <i>les Amants magnifiques</i><a id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>,
-joués dans une autre fête, en 1670.</p>
-
-<p>On y voit aussi un fou de cour, ainsi que dans <i>la Princesse d’Élide</i>.
-Ces misérables étaient encore fort à la mode. C’était un reste de
-barbarie, qui a duré plus long-temps en Allemagne qu’ailleurs. Le besoin
-des amusements, l’impuissance de s’en procurer d’agréables et d’honnêtes
-dans les temps d’ignorance et de mauvais goût, avaient fait imaginer ce
-triste plaisir, qui dégrade l’esprit humain. Le fou qui était alors
-auprès de Louis XIV avait appartenu au prince de Condé: il s’appelait
-l’Angeli. Le comte de Grammont disait que de tous les fous qui avaient
-suivi Monsieur le Prince, il n’y avait que l’Angeli qui eût fait
-fortune. Ce bouffon ne manquait pas d’esprit. C’est lui qui dit «qu’il
-n’allait pas au sermon, parcequ’il n’aimait pas le <i>brailler</i>, et qu’il
-n’entendait pas le <i>raisonner</i>.»</p>
-
-<p>(1664) La farce du <i>Mariage forcé</i> fut aussi jouée à cette fête. Mais ce
-qu’il y eut de véritablement admi<span class="pagenum"><a id="page_150">{150}</a></span>rable, ce fut la première
-représentation des trois premiers actes du <i>Tartufe</i>. Le roi voulut voir
-ce chef-d’œuvre avant même qu’il fût achevé. Il le protégea depuis
-contre les faux dévots, qui voulurent intéresser la terre et le ciel
-pour le supprimer; et il subsistera, comme on l’a déjà dit ailleurs<a id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>,
-tant qu’il y aura en France du goût et des hypocrites.</p>
-
-<p>La plupart de ces solennités brillantes ne sont souvent que pour les
-yeux et les oreilles. Ce qui n’est que pompe et magnificence passe en un
-jour; mais quand des chefs-d’œuvre de l’art, comme le <i>Tartufe</i>, font
-l’ornement de ces fêtes, elles laissent après elles une éternelle
-mémoire.</p>
-
-<p>On se souvient encore de plusieurs traits de ces allégories de
-Benserade, qui ornaient les ballets de ce temps-là. Je ne citerai que
-ces vers pour le roi représentant le Soleil:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Je doute qu’on le prenne avec vous sur le ton<a id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a><br></span>
-<span class="i4">De Daphné ni de Phaéton,<br></span>
-<span class="i0">Lui trop ambitieux, elle trop inhumaine.<br></span>
-<span class="i0">Il n’est point là de piége où vous puissiez donner:<br></span>
-<span class="i4">Le moyen de s’imaginer<br></span>
-<span class="i0">Qu’une femme vous fuie, et qu’un homme vous mène?<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>La principale gloire de ces amusements qui perfectionnaient en France le
-goût, la politesse, et les talents, venait de ce qu’ils ne dérobaient
-rien aux travaux continuels du monarque. Sans ces travaux il n’aurait su
-que tenir une cour, il n’aurait pas su ré<span class="pagenum"><a id="page_151">{151}</a></span>gner; et si les plaisirs
-magnifiques de cette cour avaient insulté à la misère du peuple, ils
-n’eussent été qu’odieux: mais le même homme qui avait donné ces fêtes
-avait donné du pain au peuple dans la disette de 1662. Il avait fait
-venir des grains, que les riches achetèrent à vil prix, et dont il fit
-des dons aux pauvres familles à la porte du Louvre: il avait remis au
-peuple trois millions de tailles: nulle partie de l’administration
-intérieure n’était négligée; son gouvernement était respecté au-dehors.
-Le roi d’Espagne, obligé de lui céder la préséance; le pape, forcé de
-lui faire satisfaction; Dunkerque ajouté à la France par un marché
-glorieux à l’acquéreur et honteux pour le vendeur; enfin, toutes ses
-démarches, depuis qu’il tenait les rênes, avaient été ou nobles ou
-utiles; il était beau après cela de donner des fêtes.</p>
-
-<p>(1664) Le légat <i>a latere</i><a id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a>, Chigi, neveu du pape Alexandre VII,
-venant au milieu de toutes les réjouissances de Versailles faire
-satisfaction au roi de l’attentat des gardes du pape, étala à la cour un
-spectacle nouveau. Ces grandes cérémonies sont des fêtes pour le public.
-Les honneurs qu’on lui fit rendaient la satisfaction plus éclatante. Il
-reçut, sous un dais, les respects des cours supérieures, du corps de
-ville, du clergé. Il entra dans Paris au bruit du canon, ayant le grand
-Condé à sa droite, et le fils de ce prince à sa gauche, et vint, dans
-cet appareil, s’humilier, lui, Rome, et le pape, devant un roi qui
-n’avait pas encore tiré l’épée. Il dîna avec Louis XIV après l’audience,
-et on ne fut occupé que de le traiter avec<span class="pagenum"><a id="page_152">{152}</a></span> magnificence, et de lui
-procurer des plaisirs. On traita depuis le doge de Gênes avec moins
-d’honneurs, mais avec ce même empressement de plaire, que le roi
-concilia toujours avec ses démarches altières.</p>
-
-<p>Tout cela donnait à la cour de Louis XIV un air de grandeur qui effaçait
-toutes les autres cours de l’Europe. Il voulait que cet éclat, attaché à
-sa personne, rejaillît sur tout ce qui l’environnait; que tous les
-grands fussent honorés, et qu’aucun ne fût puissant, à commencer par son
-frère, et par Monsieur le Prince. C’est dans cette vue qu’il jugea en
-faveur des pairs leur ancienne querelle avec les présidents du
-parlement. Ceux-ci prétendaient devoir opiner avant les pairs, et
-s’étaient mis en possession de ce droit. Il régla dans un conseil
-extraordinaire que les pairs opineraient aux lits de justice, en
-présence du roi, avant les présidents, comme s’ils ne devaient cette
-prérogative qu’à sa présence; et il laissa subsister l’ancien usage dans
-les assemblées qui ne sont pas des lits de justice<a id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>.</p>
-
-<p>Pour distinguer ses principaux courtisans, il avait inventé des casaques
-bleues, brodées d’or et d’argent. La permission de les porter était une
-grande grace pour des hommes que la vanité mène. On les demandait
-presque comme le collier de l’ordre. On peut remarquer, puisqu’il est
-ici question de petits détails, qu’on portait alors des casaques
-par-dessus un pourpoint orné de rubans, et sur cette casaque passait un
-baudrier, auquel pendait l’épée. On avait une espèce<span class="pagenum"><a id="page_153">{153}</a></span> de rabat à
-dentelles, et un chapeau orné de deux rangs de plumes. Cette mode, qui
-dura jusqu’à l’année 1684, devint celle de toute l’Europe, excepté de
-l’Espagne et de la Pologne. On se piquait déjà presque partout d’imiter
-la cour de Louis XIV.</p>
-
-<p>Il établit dans sa maison un ordre qui dure encore; régla les rangs et
-les fonctions; créa des charges nouvelles auprès de sa personne, comme
-celle de grand maître de sa garde-robe. Il rétablit les tables
-instituées par François Iᵉʳ, et les augmenta. Il y en eut douze pour les
-officiers commensaux, servies avec autant de propreté et de profusion
-que celles de beaucoup de souverains: il voulait que les étrangers y
-fussent tous invités: cette attention dura pendant tout son règne. Il en
-eut une autre plus recherchée et plus polie encore. Lorsqu’il eut fait
-bâtir les pavillons de Marli, en 1679, toutes les dames trouvaient dans
-leur appartement une toilette complète; rien de ce qui appartient à un
-luxe commode n’était oublié: quiconque était du voyage pouvait donner
-des repas dans son appartement: on y était servi avec la même
-délicatesse que le maître. Ces petites choses n’acquièrent du prix que
-quand elles sont soutenues par les grandes. Dans tout ce qu’il fesait on
-voyait de la splendeur et de la générosité. Il fesait présent de deux
-cent mille francs aux filles de ses ministres, à leur mariage<a id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_154">{154}</a></span></p>
-
-<p>Ce qui lui donna dans l’Europe le plus d’éclat, ce fut une libéralité
-qui n’avait point d’exemple. L’idée lui en vint d’un discours du duc de
-Saint-Aignan, qui lui conta que le cardinal de Richelieu avait envoyé
-des présents à quelques savants étrangers, qui avaient fait son éloge.
-Le roi n’attendit pas qu’il fût loué; mais sûr de mériter de l’être, il
-recommanda à ses ministres Lyonne et Colbert, de choisir un nombre de
-Français et d’étrangers distingués dans la littérature, auxquels il
-donnerait des marques de sa générosité. Lyonne ayant écrit dans les pays
-étrangers, et s’étant fait instruire autant qu’on le peut dans cette
-matière si délicate, où il s’agit de donner des préférences aux
-contemporains, on fit d’abord une liste de soixante personnes: les unes
-eurent des présents, les autres des pensions, selon leur rang, leurs
-besoins, et leur mérite. (1663) Le bibliothécaire du Vatican, Allacci;
-le comte Graziani, secrétaire d’état du duc de Modène; le célèbre
-Viviani, mathématicien du grand duc de Florence; Vossius,
-l’historiographe des Provinces-Unies; l’illustre mathématicien Huygens;
-un résident hollandais en Suède; enfin jusqu’à des professeurs d’Altorf
-et de Helmstadt, villes presque inconnues des Français, furent étonnés
-de recevoir des lettres de M. Colbert, par lesquelles il leur mandait
-que, si le roi n’était pas leur souverain, il les priait d’agréer qu’il
-fût leur bienfaiteur. Les expressions de ces lettres étaient mesurées
-sur la dignité<span class="pagenum"><a id="page_155">{155}</a></span> des personnes; et toutes étaient accompagnées, ou de
-gratifications considérables, ou de pensions.</p>
-
-<p>Parmi les Français, on sut distinguer Racine, Quinault, Fléchier, depuis
-évêque de Nîmes, encore fort jeune: ils eurent des présents. Il est vrai
-que Chapelain et Cotin eurent des pensions; mais c’était principalement
-Chapelain que le ministre Colbert avait consulté. Ces deux hommes,
-d’ailleurs si décriés pour la poésie, n’étaient pas sans mérite.
-Chapelain avait une littérature immense; et, ce qui peut surprendre,
-c’est qu’il avait du goût, et qu’il était un des critiques les plus
-éclairés. Il y a une grande distance de tout cela au génie. La science
-et l’esprit conduisent un artiste, mais ne le forment en aucun genre.
-Personne en France n’eut plus de réputation de son temps que Ronsard et
-Chapelain. C’est qu’on était barbare dans le temps de Ronsard, et qu’à
-peine on sortait de la barbarie dans celui de Chapelain. Costar, le
-compagnon d’étude de Balzac et de Voiture, appelle Chapelain le premier
-des poëtes héroïques.<a id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a></p>
-
-<p>Boileau n’eut point de part à ces libéralités; il n’avait encore fait
-que des satires, et l’on sait que ses<span class="pagenum"><a id="page_156">{156}</a></span> satires attaquaient les mêmes
-savants que le ministre avait consultés. Le roi le distingua, quelques
-années après, sans consulter personne<a id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>.</p>
-
-<p>Les présents faits dans les pays étrangers furent si considérables, que
-Viviani fit bâtir à Florence une maison des libéralités de Louis XIV. Il
-mit en lettres d’or sur le frontispice, <i>Ædes a Deo datæ</i>; allusion au
-surnom de Dieu-Donné, dont la voix publique avait nommé ce prince à sa
-naissance.</p>
-
-<p>On se figure aisément l’effet qu’eut dans l’Europe cette magnificence
-extraordinaire; et si l’on considère tout ce que le roi fit bientôt
-après de mémorable, les esprits les plus sévères et les plus difficiles
-doivent souffrir les éloges immodérés qu’on lui prodigua. Les Français
-ne furent pas les seuls qui le louèrent. On prononça douze panégyriques
-de Louis XIV, en diverses villes d’Italie; hommage qui n’était rendu ni
-par la crainte ni par l’espérance, et que le marquis Zampieri envoya au
-roi.</p>
-
-<p>Il continua toujours à répandre ses bienfaits sur les<span class="pagenum"><a id="page_157">{157}</a></span> lettres et sur
-les arts. Des gratifications particulières d’environ quatre mille louis
-à Racine, la fortune de Despréaux, celle de Quinault, surtout celle de
-Lulli, et de tous les artistes qui lui consacrèrent leurs travaux, en
-sont des preuves. Il donna même mille louis à Benserade, pour faire
-graver les tailles-douces de ses <i>Métamorphoses d’Ovide en rondeaux</i>:
-libéralité mal appliquée, qui prouve seulement la générosité du
-souverain. Il récompensait dans Benserade le petit mérite qu’il avait eu
-dans ses ballets.</p>
-
-<p>Plusieurs écrivains ont attribué uniquement à Colbert cette protection
-donnée aux arts, et cette magnificence de Louis XIV; mais il n’eut
-d’autre mérite en cela que de seconder la magnanimité et le goût de son
-maître. Ce ministre, qui avait un très grand génie pour les finances, le
-commerce, la navigation, la police générale, n’avait pas dans l’esprit
-ce goût et cette élévation du roi; il s’y prêtait avec zèle, et était
-loin de lui inspirer ce que la nature donne.</p>
-
-<p>On ne voit pas, après cela, sur quel fondement quelques écrivains ont
-reproché l’avarice à ce monarque. Un prince qui a des domaines
-absolument séparés des revenus de l’état, peut être avare comme un
-particulier; mais un roi de France, qui n’est réellement que le
-dispensateur de l’argent de ses sujets, ne peut guère être atteint de ce
-vice. L’attention et la volonté de récompenser peuvent lui manquer; mais
-c’est ce qu’on ne peut reprocher à Louis XIV.</p>
-
-<p>Dans le temps même qu’il commençait à encourager les talents par tant de
-bienfaits, l’usage que le comte de Bussi fit des siens fut
-rigoureusement puni.<span class="pagenum"><a id="page_158">{158}</a></span> On le mit à la Bastille en 1665<a id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>. Les <i>Amours
-des Gaules</i> furent le prétexte de sa prison. La véritable cause était
-cette chanson, où le roi était trop compromis, et dont alors on
-renouvela le souvenir pour perdre Bussi, à qui on l’imputait:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Que Déodatus est heureux<br></span>
-<span class="i0">De baiser ce bec amoureux<a id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a><br></span>
-<span class="i0">Qui d’une oreille à l’autre va!<br></span>
-<span class="i6">Alleluia.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Ses ouvrages n’étaient pas assez bons pour compenser le mal qu’ils lui
-firent. Il parlait purement sa langue: il avait du mérite, mais plus
-d’amour-propre encore, et il ne se servit guère de ce mérite que pour se
-faire des ennemis. Louis XIV aurait agi généreusement s’il lui avait
-pardonné; il vengea son injure personnelle en paraissant céder au cri
-public. Cependant le comte de Bussi fut relâché au bout de dix-huit
-mois; mais il fut privé de ses charges, et resta dans la disgrace tout
-le reste de sa vie, protestant en vain à Louis XIV une tendresse que ni
-le roi ni personne ne croyait sincère.<span class="pagenum"><a id="page_159">{159}</a></span></p>
-
-<h3><a id="CHAPITRE_XXVI"></a>CHAPITRE XXVI.<br><br>
-<small>Suite des particularités et anecdotes.</small></h3>
-
-<p>A la gloire, aux plaisirs, à la grandeur, à la galanterie, qui
-occupaient les premières années de ce gouvernement, Louis XIV voulut
-joindre les douceurs de l’amitié; mais il est difficile à un roi de
-faire des choix heureux. De deux hommes auxquels il marqua le plus de
-confiance, l’un le trahit indignement, l’autre abusa de sa faveur. Le
-premier était le marquis de Vardes, confident du goût du roi pour madame
-de La Vallière. On sait que des intrigues de cour le firent chercher à
-perdre madame de La Vallière, qui, par sa place, devait avoir des
-jalouses, et qui, par son caractère, ne devait point avoir d’ennemis. On
-sait qu’il osa, de concert avec le comte de Guiche, et la comtesse de
-Soissons, écrire à la reine régnante une lettre contrefaite, au nom du
-roi d’Espagne, son père. Cette lettre apprenait à la reine ce qu’elle
-devait ignorer, et ce qui ne pouvait que troubler la paix de la maison
-royale. Il ajouta à cette perfidie la méchanceté de faire tomber les
-soupçons sur les plus honnêtes gens de la cour, le duc et la duchesse de
-Navailles. (1665) Ces deux personnes innocentes furent sacrifiées au
-ressentiment du monarque trompé. L’atrocité de la conduite de Vardes fut
-trop tard connue; et Vardes, tout criminel qu’il était, ne fut guère
-plus puni que les inno<span class="pagenum"><a id="page_160">{160}</a></span>cents qu’il avait accusés, et qui furent obligés
-de se défaire de leurs charges et de quitter la cour.</p>
-
-<p>L’autre favori était le comte, depuis duc, de Lauzun, tantôt rival du
-roi dans ses amours passagers, tantôt son confident, et si connu depuis,
-par ce mariage qu’il voulut contracter trop publiquement avec
-Mademoiselle, et qu’il fit ensuite secrètement, malgré sa parole donnée
-à son maître.</p>
-
-<p>Le roi, trompé dans ses choix, dit qu’il avait cherché des amis, et
-qu’il n’avait trouvé que des intrigants. Cette connaissance malheureuse
-des hommes, qu’on acquiert trop tard, lui fesait dire aussi: «Toutes les
-fois que je donne une place vacante, je fais cent mécontents et un
-ingrat.»</p>
-
-<p>Ni les plaisirs, ni les embellissements des maisons royales et de Paris,
-ni les soins de la police du royaume, ne discontinuèrent pendant la
-guerre de 1666.</p>
-
-<p>Le roi dansa dans les ballets jusqu’en 1670. Il avait alors trente-deux
-ans. On joua devant lui, à Saint-Germain, la tragédie de <i>Britannicus</i>;
-il fut frappé de ces vers:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Pour toute ambition, pour vertu singulière,<br></span>
-<span class="i0">Il excelle à conduire un char dans la carrière;<br></span>
-<span class="i0">A disputer des prix indignes de ses mains;<br></span>
-<span class="i0">A se donner lui-même en spectacle aux Romains.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Dès-lors il ne dansa plus en public; et le poëte réforma le
-monarque<a id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>. Son union avec madame la duchesse de La Vallière
-subsistait toujours, malgré les infidélités fréquentes qu’il lui fesait.
-Ces infidélités lui<span class="pagenum"><a id="page_161">{161}</a></span> coûtaient peu de soins. Il ne trouvait guère de
-femmes qui lui résistassent, et revenait toujours à celle qui, par la
-douceur et par la bonté de son caractère, par un amour vrai, et même par
-les chaînes de l’habitude, l’avait subjugué sans art; mais, dès l’an
-1669, elle s’aperçut que madame de Montespan prenait de l’ascendant;
-elle combattit avec sa douceur ordinaire; elle supporta le chagrin
-d’être témoin long-temps du triomphe de sa rivale, et sans presque se
-plaindre; elle se crut encore heureuse, dans sa douleur, d’être
-considérée du roi, qu’elle aimait toujours, et de le voir sans en être
-aimée.</p>
-
-<p>Enfin, en 1675, elle embrassa la ressource des ames tendres, auxquelles
-il faut des sentiments vifs et profonds qui les subjuguent. Elle crut
-que Dieu seul pouvait succéder dans son cœur à son amant. Sa conversion
-fut aussi célèbre que sa tendresse. Elle se fit carmélite à Paris, et
-persévéra. Se couvrir d’un cilice, marcher pieds nus, jeûner
-rigoureusement, chanter la nuit au chœur, dans une langue inconnue, tout
-cela ne rebuta point la délicatesse d’une femme accoutumée à tant de
-gloire, de mollesse, et de plaisirs. Elle vécut dans ces austérités
-depuis 1675 jusqu’en 1710, sous le nom seul de sœur Louise de la
-miséricorde. Un roi qui punirait ainsi une femme coupable serait un
-tyran; et c’est ainsi que tant de femmes se sont punies d’avoir aimé. Il
-n’y a presque point d’exemple de politiques qui aient pris ce parti
-rigoureux. Les crimes de la politique sembleraient cependant exiger plus
-d’expiations que les faiblesses<span class="pagenum"><a id="page_162">{162}</a></span> de l’amour; mais ceux qui gouvernent
-les ames n’ont guère d’empire que sur les faibles.</p>
-
-<p>On sait que quand on annonça à sœur Louise de la miséricorde la mort du
-duc de Vermandois, qu’elle avait eu du roi, elle dit: «Je dois pleurer
-sa naissance encore plus que sa mort.» Il lui resta une fille, qui fut
-de tous les enfants du roi la plus ressemblante à son père, et qui
-épousa le prince Armand de Conti, neveu du grand Condé.</p>
-
-<p>Cependant la marquise de Montespan jouissait de sa faveur avec autant
-d’éclat et d’empire que madame de La Vallière avait eu de modestie.</p>
-
-<p>Tandis que madame de La Vallière et madame de Montespan se disputaient
-encore la première place dans le cœur du roi, toute la cour était
-occupée d’intrigues d’amour. Louvois même était sensible. Parmi
-plusieurs maîtresses qu’eut ce ministre, dont le caractère dur semblait
-si peu fait pour l’amour, il y eut une madame Dufresnoi<a id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>, femme d’un
-de ses commis, pour laquelle il eut depuis le crédit de faire ériger une
-charge chez la reine. On la fit dame du lit: elle eut les grandes
-entrées. Le roi, en favorisant ainsi jusqu’aux goûts de ses ministres,
-voulait justifier les siens.</p>
-
-<p>C’est un grand exemple du pouvoir des préjugés et de la coutume, qu’il
-fût permis à toutes les femmes mariées d’avoir des amants, et qu’il ne
-le fût pas à la petite-fille de Henri IV d’avoir un mari. Mademoiselle,<span class="pagenum"><a id="page_163">{163}</a></span>
-après avoir refusé tant de souverains, après avoir eu l’espérance
-d’épouser Louis XIV, voulut faire à quarante-quatre ans la fortune d’un
-gentilhomme. Elle obtint la permission d’épouser Péguilin<a id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>, du nom de
-Caumont, comte de Lauzun, le dernier qui fut capitaine d’une des deux
-compagnies des cent gentilshommes au bec-de-corbin, qui ne subsistent
-plus, et le premier pour qui le roi avait créé la charge de
-colonel-général des dragons. Il y avait cent exemples de princesses qui
-avaient épousé des gentilshommes: les empereurs romains donnaient leurs
-filles à des sénateurs: les filles des souverains de l’Asie, plus
-puissants et plus despotiques qu’un roi de France, n’épousent jamais que
-des esclaves de leurs pères.</p>
-
-<p>Mademoiselle donnait tous ses biens, estimés vingt millions, au comte de
-Lauzun; quatre duchés, la souveraineté de Dombes, le comté d’Eu, le
-palais d’Orléans qu’on nomme le Luxembourg. (1669) Elle ne se réservait
-rien, abandonnée tout entière à l’idée flatteuse de faire à ce qu’elle
-aimait une plus grande fortune qu’aucun roi n’en a fait à aucun sujet.
-Le contrat était dressé: Lauzun fut un jour duc de Montpensier. Il ne
-manquait plus que la signature. Tout était prêt, lorsque le roi,
-assailli par les représentations des princes, des ministres, des ennemis
-d’un homme trop heureux, retira sa parole, et défendit cette alliance.
-Il avait écrit aux cours étrangères pour annoncer le mariage; il écrivit
-la rupture. On le blâma<span class="pagenum"><a id="page_164">{164}</a></span> de l’avoir permis; on le blâma de l’avoir
-défendu. Il pleura de rendre Mademoiselle malheureuse; mais ce même
-prince, qui s’était attendri en lui manquant de parole, fit enfermer
-Lauzun, en novembre 1670<a id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>, au château de Pignerol, pour avoir épousé
-en secret la princesse qu’il lui avait permis, quelques mois auparavant,
-d’épouser en public. Il fut enfermé dix années entières. Il y a plus
-d’un royaume où un monarque n’a pas cette puissance: ceux qui l’ont sont
-plus chéris quand ils n’en font pas d’usage. Le citoyen qui n’offense
-point les lois de l’état, doit-il être puni si sévèrement par celui qui
-représente l’état? N’y a-t-il pas une très grande différence entre
-déplaire à son souverain et trahir son souverain? Un roi doit-il traiter
-un homme plus durement que la loi ne le traiterait?</p>
-
-<p>Ceux qui ont écrit<a id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a> que madame de Montespan, après avoir empêché le
-mariage, irritée contre le comte de Lauzun qui éclatait en reproches
-violents, exigea de Louis XIV cette vengeance, ont fait bien plus de
-tort à ce monarque. Il y aurait eu à-la-fois de la tyrannie et de la
-pusillanimité à sacrifier à la colère d’une femme un brave homme, un
-favori qui, privé par lui de la plus grande fortune, n’aurait fait
-d’autre faute que de s’être trop plaint de madame de Montespan. Qu’on
-pardonne ces réflexions, les droits de<span class="pagenum"><a id="page_165">{165}</a></span> l’humanité les arrachent. Mais
-en même temps l’équité veut que Louis XIV n’ayant fait dans tout son
-règne aucune action de cette nature, on ne l’accuse pas d’une injustice
-si cruelle. C’est bien assez qu’il ait puni avec tant de sévérité un
-mariage clandestin, une liaison innocente, qu’il eût mieux fait
-d’ignorer. Retirer sa faveur était très juste, la prison était trop
-dure.</p>
-
-<p>Ceux qui ont douté de ce mariage secret n’ont qu’à lire attentivement
-les <i>Mémoires de Mademoiselle</i>. Ces Mémoires apprennent ce qu’elle ne
-dit pas. On voit que cette même princesse, qui s’était plainte si
-amèrement au roi de la rupture de son mariage, n’osa se plaindre de la
-prison de son mari. Elle avoue qu’on la croyait mariée; elle ne dit
-point qu’elle ne l’était pas: et quand il n’y aurait que ces paroles:
-<i>Je ne peux ni ne dois changer pour lui</i>, elles seraient décisives.</p>
-
-<p>Lauzun et Fouquet furent étonnés de se rencontrer dans la même prison;
-mais Fouquet surtout, qui, dans sa gloire et dans sa puissance, avait vu
-de loin Péguilin dans la foule, comme un gentilhomme de province sans
-fortune, le crut fou, quand celui-ci lui conta qu’il avait été le favori
-du roi, et qu’il avait eu la permission d’épouser la petite-fille de
-Henri IV avec tous les biens et les titres de la maison de Montpensier.</p>
-
-<p>Après avoir langui dix ans en prison, il en sortit enfin; mais ce ne fut
-qu’après que madame de Montespan eut engagé Mademoiselle à donner la
-souveraineté de Dombes et le comté d’Eu au duc du Maine encore enfant,
-qui les posséda après la mort de cette<span class="pagenum"><a id="page_166">{166}</a></span> princesse. Elle ne fit cette
-donation que dans l’espérance que M. de Lauzun serait reconnu pour son
-époux; elle se trompa: le roi lui permit seulement de donner à ce mari
-secret et infortuné les terres de Saint-Fargeau et de Thiers, avec
-d’autres revenus considérables que Lauzun ne trouva pas suffisants. Elle
-fut réduite à être secrètement sa femme, et à n’en être pas bien traitée
-en public. Malheureuse à la cour, malheureuse chez elle, ordinaire effet
-des passions; elle mourut en 1693<a id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a>.</p>
-
-<p>Pour le comte de Lauzun, il passa en Angleterre en 1688. Toujours
-destiné aux aventures extraordinaires, il conduisit en France la reine,
-épouse de Jacques II, et son fils au berceau. Il fut fait duc. Il
-commanda en Irlande avec peu de succès, et revint avec plus de
-réputation attachée à ses aventures que<span class="pagenum"><a id="page_167">{167}</a></span> de considération personnelle.
-Nous l’avons vu mourir fort âgé et oublié<a id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>, comme il arrive à tous
-ceux qui n’ont eu que de grands événements sans avoir fait de grandes
-choses.</p>
-
-<p>Cependant madame de Montespan était toute puissante dès le commencement
-des intrigues dont on vient de parler.</p>
-
-<p>Athénaïs de Mortemar, femme du marquis de Montespan; sa sœur aînée, la
-marquise de Thianges; et sa cadette, pour qui elle obtint l’abbaye de
-Fontevrault, étaient les plus belles femmes de leur temps, et toutes
-trois joignaient à cet avantage des agréments singuliers dans l’esprit.
-Le duc de Vivonne, leur frère, maréchal de France, était aussi un des
-hommes de la cour qui avaient le plus de goût et de lecture. C’était lui
-à qui le roi disait un jour: «Mais à quoi sert de lire?» Le duc de
-Vivonne, qui avait de l’embonpoint et de belles couleurs, répondit: «La
-lecture fait à l’esprit ce que vos perdrix font à mes joues.»</p>
-
-<p>Ces quatre personnes plaisaient universellement par un tour singulier de
-conversation mêlée de plaisanterie, de naïveté, et de finesse, qu’on
-appelait l’esprit des Mortemar. Elles écrivaient toutes avec une
-légèreté et une grace particulière. On voit par là combien est ridicule
-ce conte que j’ai entendu encore renouveler, que madame de Montespan
-était obligée de faire écrire ses lettres au roi par madame Scarron; et
-que c’est là ce qui en fit sa rivale, et sa rivale heureuse.</p>
-
-<p>Madame Scarron, depuis madame de Maintenon,<span class="pagenum"><a id="page_168">{168}</a></span> avait à la vérité plus de
-lumières acquises par la lecture; sa conversation était plus douce, plus
-insinuante. Il y a des lettres d’elle où l’art embellit le naturel, et
-dont le style est très élégant. Mais madame de Montespan n’avait besoin
-d’emprunter l’esprit de personne; et elle fut long-temps favorite avant
-que madame de Maintenon lui fût présentée.</p>
-
-<p>Le triomphe de madame de Montespan éclata au voyage que le roi fit en
-Flandre en 1670. La ruine des Hollandais fut préparée dans ce voyage au
-milieu des plaisirs: ce fut une fête continuelle dans l’appareil le plus
-pompeux.</p>
-
-<p>Le roi, qui fit tous ses voyages de guerre à cheval, fit celui-ci, pour
-la première fois, dans un carrosse à glace; les chaises de poste
-n’étaient point encore inventées. La reine, Madame, sa belle-sœur, la
-marquise de Montespan, étaient dans cet équipage superbe, suivi de
-beaucoup d’autres; et quand madame de Montespan allait seule, elle avait
-quatre gardes-du-corps aux portières de son carrosse. Le dauphin arriva
-ensuite avec sa cour, Mademoiselle avec la sienne: c’était avant la
-fatale aventure de son mariage: elle partageait en paix tous ces
-triomphes, et voyait avec complaisance son amant, favori du roi, à la
-tête de sa compagnie des gardes. On fesait porter dans les villes où
-l’on couchait les plus beaux meubles de la couronne. On trouvait dans
-chaque ville un bal masqué ou paré, ou des feux d’artifice. Toute la
-maison de guerre accompagnait le roi, et toute la maison de service
-précédait ou suivait. Les tables étaient tenues comme à Saint-Germain.
-La cour visita dans<span class="pagenum"><a id="page_169">{169}</a></span> cette pompe toutes les villes conquises. Les
-principales, dames de Bruxelles, de Gand, venaient voir cette
-magnificence. Le roi les invitait à sa table; il leur fesait des
-présents pleins de galanterie. Tous les officiers des troupes en
-garnison recevaient des gratifications. Il en coûta plusieurs fois
-quinze cents louis d’or par jour en libéralités.</p>
-
-<p>Tous les honneurs, tous les hommages, étaient pour madame de Montespan,
-excepté ce que le devoir donnait à la reine. Cependant cette dame
-n’était pas du secret. Le roi savait distinguer les affaires d’état des
-plaisirs.</p>
-
-<p>Madame, chargée seule de l’union des deux rois et de la destruction de
-la Hollande, s’embarqua à Dunkerque sur la flotte du roi d’Angleterre,
-Charles II, son frère, avec une partie de la cour de France. Elle menait
-avec elle mademoiselle de Kéroual, depuis duchesse de Portsmouth, dont
-la beauté égalait celle de madame de Montespan. Elle fut depuis en
-Angleterre ce que madame de Montespan était en France, mais avec plus de
-crédit. Le roi Charles fut gouverné par elle jusqu’au dernier moment de
-sa vie; et, quoique souvent infidèle, il fut toujours maîtrisé. Jamais
-femme n’a conservé plus long-temps sa beauté; nous lui avons vu, à l’âge
-de près de soixante et dix ans, une figure encore noble et agréable, que
-les années n’avaient point flétrie.</p>
-
-<p>Madame alla voir son frère à Cantorbéry, et revint avec la gloire du
-succès. Elle en jouissait lorsqu’une mort subite et douloureuse l’enleva
-à l’âge de vingt-six ans, le 30 juin 1670. La cour fut dans une dou<span class="pagenum"><a id="page_170">{170}</a></span>leur
-et dans une consternation que le genre de mort augmentait. Cette
-princesse s’était crue empoisonnée. L’ambassadeur d’Angleterre,
-Montaigu, en était persuadé; la cour n’en doutait pas; et toute l’Europe
-le disait. Un des anciens domestique de la maison de son mari m’a nommé
-celui qui (selon lui) donna le poison. «Cet homme, me disait-il, qui
-n’était pas riche, se retira immédiatement après en Normandie, où il
-acheta une terre dans laquelle il vécut long-temps avec opulence. Ce
-poison (ajoutait-il) était de la poudre de diamant mise au lieu de sucre
-dans des fraises.» La cour et la ville pensèrent que Madame avait été
-empoisonnée dans un verre d’eau de chicorée<a id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>, après lequel elle
-éprouva d’horribles douleurs, et bientôt les convulsions de la mort.
-Mais la malignité humaine et l’amour de l’extraordinaire furent les
-seules raisons de cette persuasion générale. Le verre d’eau ne pouvait
-être empoisonné, puisque madame de La Fayette et une autre personne
-burent le reste sans ressentir la plus légère incommodité. La poudre de
-diamant n’est pas plus un venin<a id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a> que la poudre de corail. Il y avait
-long-temps que Madame était malade d’un abcès qui se formait dans le
-foie.<span class="pagenum"><a id="page_171">{171}</a></span> Elle était très malsaine, et même avait accouché d’un enfant
-absolument pourri. Son mari, trop soupçonné dans l’Europe, ne fut ni
-avant ni après cet événement accusé d’aucune action qui eût de la
-noirceur; et on trouve rarement des criminels qui n’aient fait qu’un
-grand crime. Le genre humain serait trop malheureux s’il était aussi
-commun de commettre des choses atroces que de les croire.</p>
-
-<p>On prétendit que le chevalier de Lorraine, favori de Monsieur, pour se
-venger d’un exil et d’une prison que sa conduite coupable auprès de
-Madame lui avait attirés, s’était porté à cette horrible vengeance. On
-ne fait pas attention que le chevalier de Lorraine était alors à Rome,
-et qu’il est bien difficile à un chevalier de Malte de vingt ans, qui
-est à Rome, d’acheter à Paris la mort d’une grande princesse.</p>
-
-<p>Il n’est que trop vrai qu’une faiblesse et une indiscrétion du vicomte
-de Turenne avaient été la première cause de toutes ces rumeurs odieuses
-qu’on se plaît encore à réveiller. Il était à soixante ans l’amant de
-madame de Coëtquen, et sa dupe, comme il l’avait été de madame de
-Longueville. Il révéla à cette dame le secret de l’état, qu’on cachait
-au frère du roi. Madame de Coëtquen, qui aimait le chevalier de
-Lorraine, le dit à son amant: celui-ci en avertit Monsieur. L’intérieur
-de la maison de ce prince fut en proie à tout ce qu’ont de plus amer les
-reproches et les jalousies. Ces troubles éclatèrent avant le voyage de
-Madame. L’amertume redoubla à son retour. Les emportements de Monsieur,
-les querelles de ses favoris avec les amis de Madame, remplirent sa
-maison de<span class="pagenum"><a id="page_172">{172}</a></span> confusion et de douleur. Madame, quelque temps avant sa mort,
-reprochait avec des plaintes douces et attendrissantes, à la marquise de
-Coëtquen, les malheurs dont elle était cause. Cette dame à genoux auprès
-de son lit, et arrosant ses mains de larmes, ne lui répondit que par ces
-vers de <i>Venceslas</i><a id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">J’allais... j’étais... l’amour a sur moi tant d’empire...<br></span>
-<span class="i0">Je me confonds, <i>madame</i>, et ne vous puis rien dire.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Le chevalier de Lorraine, auteur de ces dissensions, fut d’abord envoyé
-par le roi à Pierre-Encise; le comte de Marsan, de la maison de
-Lorraine, et le marquis depuis maréchal de Villeroi, furent exilés.
-Enfin on regarda comme la suite coupable de ces démêlés la mort
-naturelle de cette malheureuse princesse<a id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_173">{173}</a></span></p>
-
-<p>Ce qui confirma le public dans le soupçon de poison, c’est que vers ce
-temps on commença à connaître ce crime en France. On n’avait point
-employé cette vengeance des lâches dans les horreurs de la guerre
-civile. Ce crime, par une fatalité singulière, infecta la France dans le
-temps de la gloire et des plaisirs qui adoucissaient les mœurs, ainsi
-qu’il se glissa dans l’ancienne Rome aux plus beaux jours de la
-république.</p>
-
-<p>Deux Italiens, dont l’un s’appelait Exili, travaillèrent long-temps avec
-un apothicaire allemand, nommé Glaser<a id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>, à rechercher ce qu’on
-appelle <i>la pierre philosophale</i>. Les deux Italiens y perdirent le peu
-qu’ils avaient, et voulurent par le crime réparer le<span class="pagenum"><a id="page_174">{174}</a></span> tort de leur
-folie. Ils vendirent secrètement des poisons. La confession, le plus
-grand frein de la méchanceté humaine, mais dont on abuse en croyant
-pouvoir faire des crimes qu’on croit expier; la confession, dis-je, fit
-connaître au grand pénitencier de Paris, que quelques personnes étaient
-mortes empoisonnées. Il en donna avis au gouvernement. Les deux Italiens
-soupçonnés furent mis à la Bastille; l’un des deux y mourut. Exili y
-resta sans être convaincu; et du fond de sa prison il répandit dans
-Paris ces funestes secrets qui coûtèrent la vie au lieutenant civil
-d’Aubrai et à sa famille, et qui firent enfin ériger la chambre des
-poisons, qu’on nomma <i>la chambre ardente</i>.</p>
-
-<p>L’amour fut la première source de ces horribles aventures. Le marquis de
-Brinvilliers, gendre du lieutenant civil d’Aubrai, logea chez lui
-Sainte-Croix<a id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a>, capitaine de son régiment, d’une trop belle figure.
-Sa femme lui en fit craindre les conséquences. Le mari s’obstina à faire
-demeurer ce jeune homme avec sa femme, jeune, belle, et sensible. Ce qui
-devait arriver arriva: ils s’aimèrent. Le lieutenant civil, père de la
-marquise, fût assez sévère et assez imprudent pour solliciter une lettre
-de cachet, et pour faire envoyer à la Bastille le capitaine, qu’il ne
-fallait envoyer qu’à son régiment. Sainte-Croix fut mis malheureusement
-dans la chambre où était Exili. Cet Italien lui apprit à se venger: on
-en sait les suites qui font fré<span class="pagenum"><a id="page_175">{175}</a></span>mir. La marquise n’attenta point à la
-vie de son mari, qui avait eu de l’indulgence pour un amour dont
-lui-même était la cause; mais la fureur de la vengeance la porta à
-empoisonner son père, ses deux frères, et sa sœur. Au milieu de tant de
-crimes elle avait de la religion; elle allait souvent à confesse; et
-même lorsqu’on l’arrêta dans Liége on trouva une confession générale
-écrite de sa main, qui servit non pas de preuve contre elle, mais de
-présomption. Il est faux qu’elle eût essayé ses poisons dans les
-hôpitaux, comme le disait le peuple, et comme il est écrit dans les
-<i>Causes célèbres</i>, ouvrage d’un avocat sans causes<a id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>, et fait pour le
-peuple; mais il est vrai qu’elle eut, ainsi que Sainte-Croix, des
-liaisons secrètes avec des personnes accusées depuis des mêmes crimes.
-Elle fut brûlée, en 1676, après avoir eu la tête tranchée. Mais depuis
-1670 qu’Exili avait commencé à faire des poisons, jusqu’en 1680, ce
-crime infecta Paris. On ne peut dissimuler que Penautier, le receveur
-général du clergé, ami de cette femme, fut accusé quelque temps après
-d’avoir mis ses secrets en usage, et qu’il lui en coûta la moitié de son
-bien pour supprimer les accusations.</p>
-
-<p>La Voisin, la Vigoureux, un prêtre nommé Le Sage, et d’autres,
-trafiquèrent des secrets d’Exili, sous prétexte d’amuser les ames
-curieuses et faibles<span class="pagenum"><a id="page_176">{176}</a></span> par des apparitions d’esprits. On crut le crime
-plus répandu qu’il n’était en effet. La chambre ardente fut établie à
-l’Arsenal, près de la Bastille, en 1680. Les plus grands seigneurs y
-furent cités, entre autres deux nièces du cardinal Mazarin<a id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a>, la
-duchesse de Bouillon, et la comtesse de Soissons, mère du prince Eugène.</p>
-
-<p>La duchesse de Bouillon ne fut décrétée que d’ajournement personnel, et
-n’était accusée que d’une curiosité ridicule trop ordinaire alors, mais
-qui n’est pas du ressort de la justice. L’ancienne habitude de consulter
-des devins, de faire tirer son horoscope, de chercher des secrets pour
-se faire aimer, subsistait encore parmi le peuple, et même chez les
-premiers du royaume.</p>
-
-<p>Nous avons déjà remarqué<a id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a> qu’à la naissance de Louis XIV on avait
-fait entrer l’astrologue Morin dans la chambre même de la reine-mère,
-pour tirer l’horoscope de l’héritier de la couronne. Nous avons vu même
-le duc d’Orléans, régent du royaume, curieux de cette charlatanerie, qui
-séduisit toute l’antiquité; et toute la philosophie du célèbre comte de
-Boulainvilliers ne put jamais le guérir de cette chimère. Elle était
-bien pardonnable à la duchesse de Bouillon, et à toutes les dames qui
-eurent les mêmes faiblesses. Le prêtre Le Sage, la Voisin, et la
-Vigoureux, s’étaient fait un revenu de la curiosité des ignorants qui
-étaient<span class="pagenum"><a id="page_177">{177}</a></span> en très grand nombre. Ils prédisaient l’avenir; ils fesaient
-voir le diable. S’ils s’en étaient tenus là, il n’y aurait eu que du
-ridicule dans eux et dans la chambre ardente.</p>
-
-<p>La Reynie, l’un des présidents de cette chambre, fut assez malavisé pour
-demander à la duchesse de Bouillon si elle avait vu le diable; elle
-répondit qu’elle le voyait dans ce moment, qu’il était fort laid et fort
-vilain, et qu’il était déguisé en conseiller d’état. L’interrogatoire ne
-fut guère poussé plus loin.</p>
-
-<p>L’affaire de la comtesse de Soissons et du maréchal de Luxembourg fut
-plus sérieuse. Le Sage, la Voisin, la Vigoureux, et d’autres complices
-encore, étaient en prison, accusés d’avoir vendu des poisons qu’on
-appelait <i>la poudre de succession</i>; ils chargèrent tous ceux qui les
-étaient venus consulter. La comtesse de Soissons fut du nombre. Le roi
-eut la condescendance de dire à cette princesse que, si elle se sentait
-coupable, il lui conseillait de se retirer. Elle répondit qu’elle était
-très innocente; mais qu’elle n’aimait pas à être interrogée par la
-justice. Ensuite elle se retira à Bruxelles, où elle est morte sur la
-fin de 1708, lorsque le prince Eugène son fils la vengeait par tant de
-victoires, et triomphait de Louis XIV.</p>
-
-<p>François-Henri de Montmorenci-Boutteville, duc, pair et maréchal de
-France, qui unissait le grand nom de Montmorenci à celui de la maison
-impériale de Luxembourg, déjà célèbre en Europe par des actions de grand
-capitaine, fut dénoncé à la chambre ardente. Un de ses gens d’affaires,
-nommé Bonard, voulant recouvrer des papiers importants qui étaient<span class="pagenum"><a id="page_178">{178}</a></span>
-perdus, s’adressa au prêtre Le Sage pour les lui faire retrouver. Le
-Sage commença par exiger de lui qu’il se confessât, et qu’il allât
-ensuite pendant neuf jours en trois différentes églises, où il
-réciterait trois psaumes.</p>
-
-<p>Malgré la confession et les psaumes, les papiers ne se retrouvèrent
-point; ils étaient entre les mains d’une fille nommée Dupin. Bonard,
-sous les yeux de Le Sage, fit, au nom du maréchal de Luxembourg, une
-espèce de conjuration par laquelle la Dupin devait devenir impuissante
-en cas qu’elle ne lui rendît pas les papiers<a id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a>: on ne sait pas trop
-ce que c’est qu’une fille impuissante. La Dupin ne rendit rien, et n’en
-eut pas moins d’amants.</p>
-
-<p>Bonard, désespéré, se fit donner un nouveau plein-pouvoir par le
-maréchal; et entre ce plein-pouvoir et la signature, il se trouva deux
-lignes d’une écriture différente par lesquelles le maréchal se donnait
-au diable.</p>
-
-<p>Le Sage, Bonard, la Voisin, la Vigoureux, et plus de quarante accusés
-ayant été enfermés à la Bastille, Le Sage déposa que le maréchal s’était
-adressé au diable et à lui pour faire mourir cette Dupin qui n’avait pas
-voulu rendre les papiers; leurs complices ajoutaient qu’ils avaient
-assassiné la Dupin par son ordre, qu’ils l’avaient coupée en quartiers,
-et jetée dans la rivière.</p>
-
-<p>Ces accusations étaient aussi improbables qu’a<span class="pagenum"><a id="page_179">{179}</a></span>troces. Le maréchal
-devait comparaître devant la cour des pairs; le parlement et les pairs
-devaient revendiquer le droit de le juger: ils ne le firent pas.
-L’accusé se rendit lui-même à la Bastille; démarche qui prouvait son
-innocence sur cet assassinat prétendu.</p>
-
-<p>(1679) Le secrétaire d’état Louvois, qui ne l’aimait pas, le fit
-enfermer dans une espèce de cachot de six pas et demi de long, où il
-tomba très malade. On l’interrogea le second jour, et on le laissa
-ensuite cinq semaines entières sans continuer son procès; injustice
-cruelle envers tout particulier, et plus condamnable encore envers un
-pair du royaume. Il voulut écrire au marquis de Louvois pour s’en
-plaindre; on ne le lui permit pas: il fut enfin interrogé. On lui
-demanda s’il n’avait pas donné des bouteilles de vin empoisonnées pour
-faire mourir le frère de la Dupin et une fille qu’il entretenait.</p>
-
-<p>Il paraissait bien absurde qu’un maréchal de France, qui avait commandé
-des armées, eût voulu empoisonner un malheureux bourgeois et sa
-maîtresse, sans pouvoir tirer aucun avantage d’un si grand crime.</p>
-
-<p>Enfin, on lui confronta Le Sage et un autre prêtre nommé d’Avaux, avec
-lesquels on l’accusait d’avoir fait des sortiléges pour faire périr plus
-d’une personne.</p>
-
-<p>Tout son malheur venait d’avoir vu une fois Le Sage, et de lui avoir
-demandé des horoscopes.</p>
-
-<p>Parmi les imputations horribles qui fesaient la base du procès, Le Sage
-dit que le maréchal, duc de Luxembourg, avait fait un pacte avec le
-diable, afin de pouvoir marier son fils à la fille du marquis de<span class="pagenum"><a id="page_180">{180}</a></span>
-Louvois. L’accusé répondit: «Quand Matthieu de Montmorenci épousa la
-veuve de Louis-le-Gros, il ne s’adressa point au diable, mais aux
-états-généraux, qui déclarèrent que, pour acquérir au roi mineur l’appui
-des Montmorencis, il fallait faire ce mariage.»</p>
-
-<p>Cette réponse était fière, et n’était pas d’un coupable. Le procès dura
-quatorze mois: il n’y eut de jugement ni pour ni contre lui. La Voisin,
-la Vigoureux, et son frère, le prêtre, qui s’appelait aussi Vigoureux,
-furent brûlés avec Le Sage à la Grève. Le maréchal de Luxembourg alla
-quelques jours à la campagne, et revint ensuite à la cour faire les
-fonctions de capitaine des gardes, sans voir Louvois, et sans que le roi
-lui parlât de tout ce qui s’était passé.</p>
-
-<p>Nous avons vu<a id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a> comment il eut depuis le commandement des armées
-qu’il ne demanda pas, et par combien de victoires il imposa silence à
-ses ennemis.</p>
-
-<p>On peut juger quelles rumeurs affreuses toutes ces accusations
-excitaient dans Paris. Le supplice du feu, dont la Voisin et ses
-complices furent punis, mit fin aux recherches et aux crimes. Cette
-abomination ne fut que le partage de quelques particuliers, et ne
-corrompit point les mœurs douces de la nation; mais elle laissa dans les
-esprits un penchant funeste à soupçonner des morts naturelles d’avoir
-été violentes.</p>
-
-<p>Ce qu’on avait cru de la destinée malheureuse de madame Henriette
-d’Angleterre, on le crut ensuite de sa fille, Marie-Louise, qu’on maria,
-en 1679, au roi d’Espagne Charles II. Cette jeune princesse partit à<span class="pagenum"><a id="page_181">{181}</a></span>
-regret pour Madrid. Mademoiselle avait souvent dit à Monsieur, frère du
-roi: «Ne menez pas si souvent votre fille à la cour; elle sera trop
-malheureuse ailleurs.» Cette jeune princesse voulait épouser
-Monseigneur. «Je vous fais reine d’Espagne, lui dit le roi; que
-pourrais-je de plus pour ma fille?&#8212;Ah! répondit-elle, vous pourriez
-plus pour votre nièce.» Elle fut enlevée au monde en 1689, au même âge
-que sa mère. Il passa pour constant que le conseil autrichien de Charles
-II voulait se défaire d’elle, parcequ’elle aimait son pays, et qu’elle
-pouvait empêcher le roi son mari de se déclarer pour les alliés contre
-la France<a id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>. On lui envoya même de Versailles de ce qu’on croit du
-contre-poison; précaution très incertaine, puisque ce qui peut guérir
-une espèce de mal peut envenimer l’autre, et qu’il n’y a point
-d’antidote général: le contre-poison prétendu arriva après sa mort. Ceux
-qui ont lu les Mémoires compilés par le marquis de Dangeau trouveront
-que le roi dit en soupant: «La reine d’Espagne est morte empoisonnée
-dans une tourte d’anguille: la comtesse de Pernits<a id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>, les caméristes
-Zapata et Nina, qui en ont mangé après elle, sont mortes du même
-poison.»</p>
-
-<p>Après avoir lu cette étrange anecdote dans ces Mémoires manuscrits,
-qu’on dit faits avec soin par un courtisan qui n’avait presque point
-quitté Louis XIV<span class="pagenum"><a id="page_182">{182}</a></span> pendant quarante ans, je ne laissai pas d’être encore
-en doute: je m’informai à d’anciens domestiques du roi, s’il était vrai
-que ce monarque, toujours retenu dans ses discours, eût jamais prononcé
-des paroles si imprudentes. Ils m’assurèrent tous que rien n’était plus
-faux. Je demandai à madame la duchesse de Saint-Pierre, qui arrivait
-d’Espagne, s’il était vrai que ces trois personnes fussent mortes avec
-la reine; elle me donna des attestations que toutes trois avaient
-survécu long-temps à leur maîtresse. Enfin je sus que ces Mémoires du
-marquis de Dangeau, qu’on regarde comme un monument précieux, n’étaient
-que des <i>nouvelles à la main</i>, écrites quelquefois par un de ses
-domestiques; et je puis répondre qu’on s’en aperçoit souvent au style,
-aux inutilités, et aux faussetés dont ce recueil est rempli. Après
-toutes ces idées funestes, où la mort de Henriette d’Angleterre nous a
-conduits, il faut revenir aux événements de la cour qui suivirent sa
-perte.</p>
-
-<p>La princesse palatine lui succéda un an après, et fut mère du duc
-d’Orléans, régent du royaume. Il fallut qu’elle renonçât au calvinisme
-pour épouser Monsieur; mais elle conserva toujours pour son ancienne
-religion un respect secret qu’il est difficile de secouer quand
-l’enfance l’a imprimé dans le cœur.</p>
-
-<p>L’aventure infortunée d’une fille d’honneur de la reine, en 1673, donna
-lieu à un nouvel établissement. Ce malheur est connu par le sonnet de
-l’<i>Avorton</i>, dont les vers ont été tant cités:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i8">Toi que l’amour fit par un crime,<br></span>
-<span class="i0">Et que l’honneur défait par un crime à son tour,<span class="pagenum"><a id="page_183">{183}</a></span><br></span>
-<span class="i0">Funeste ouvrage de l’amour,<br></span>
-<span class="i0">De l’honneur funeste victime... etc.<a id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a><br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Les dangers attachés à l’état de fille, dans une cour galante et
-voluptueuse, déterminèrent à substituer aux douze filles d’honneur, qui
-embellissaient la cour de la reine, douze dames du palais; et depuis, la
-maison des reines fut ainsi composée. Cet établissement rendait la cour
-plus nombreuse et plus magnifique, en y fixant les maris et les parents
-de ces dames, ce qui augmentait la société, et répandait plus
-d’opulence.</p>
-
-<p>La princesse de Bavière, épouse de Monseigneur, ajouta, dans les
-commencements, de l’éclat et de la vivacité à cette cour. La marquise de
-Montespan attirait toujours l’attention principale; mais enfin elle
-cessait de plaire, et les emportements altiers de sa douleur ne
-ramenaient pas un cœur qui s’éloignait. Cependant elle tenait toujours à
-la cour par une<span class="pagenum"><a id="page_184">{184}</a></span> grande charge, étant surintendante de la maison de la
-reine; et au roi par ses enfants, par l’habitude, et par son ascendant.</p>
-
-<p>On lui conservait tout l’extérieur de la considération et de l’amitié,
-qui ne la consolait pas; et le roi, affligé de lui causer des chagrins
-violents, et entraîné par d’autres goûts, trouvait déjà dans la
-conversation de madame de Maintenon une douceur qu’il ne goûtait plus
-auprès de son ancienne maîtresse. Il se sentait à-la-fois partagé entre
-madame de Montespan, qu’il ne pouvait quitter, mademoiselle de Fontange,
-qu’il aimait, et madame de Maintenon, de qui l’entretien devenait
-nécessaire à son ame tourmentée. Ces trois rivales de faveur tenaient
-toute la cour en suspens. Il paraît assez honorable pour Louis XIV
-qu’aucune de ces intrigues n’influât sur les affaires générales, et que
-l’amour, qui troublait la cour, n’ait jamais mis le moindre trouble dans
-le gouvernement. Rien ne prouve mieux, ce me semble, que Louis XIV avait
-une ame aussi grande que sensible.</p>
-
-<p>Je croirais même que ces intrigues de cour, étrangères à l’état, ne
-devraient point entrer dans l’histoire, si le grand siècle de Louis XIV
-ne rendait tout intéressant, et si le voile de ces mystères n’avait été
-levé par tant d’historiens, qui, pour la plupart, les ont défigurés.<span class="pagenum"><a id="page_185">{185}</a></span></p>
-
-<h3><a id="CHAPITRE_XXVII"></a>CHAPITRE XXVII.<br><br>
-<small>Suite des particularités et anecdotes.</small></h3>
-
-<p>La jeunesse, la beauté de mademoiselle de Fontange, un fils qu’elle
-donna au roi en 1680, le titre de duchesse dont elle fut décorée,
-écartaient madame de Maintenon de la première place, qu’elle n’osait
-espérer et qu’elle eut depuis: mais la duchesse de Fontange et son fils
-moururent en 1681.</p>
-
-<p>La marquise de Montespan n’ayant plus de rivale déclarée, n’en posséda
-pas plus un cœur fatigué d’elle et de ses murmures. Quand les hommes ne
-sont plus dans leur jeunesse, ils ont presque tous besoin de la société
-d’une femme complaisante; le poids des affaires rend surtout cette
-consolation nécessaire. La nouvelle favorite, madame de Maintenon, qui
-sentait le pouvoir secret qu’elle acquérait tous les jours, se
-conduisait avec cet art qui est si naturel aux femmes, et qui ne déplaît
-pas aux hommes. Elle écrivit un jour à madame de Frontenac, sa cousine,
-en qui elle avait une entière confiance: «Je le renvoie toujours
-affligé, et jamais désespéré.» Dans ce temps où sa faveur croissait, où
-madame de Montespan touchait à sa chute, ces deux rivales se voyaient
-tous les jours, tantôt avec une aigreur secrète, tantôt avec une
-confiance passagère, que la nécessité de se parler et la lassitude de la
-contrainte mettaient quelquefois dans<span class="pagenum"><a id="page_186">{186}</a></span> leurs entretiens<a id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a>. Elles
-convinrent de faire, chacune de leur côté, des Mémoires de tout ce qui
-se passait à la cour. L’ouvrage ne fut pas poussé fort loin. Madame de
-Montespan se plaisait à lire quelque chose de ces mémoires à ses amis,
-dans les dernières années de sa vie. La dévotion, qui se mêlait à toutes
-ces intrigues secrètes, affermissait encore la faveur de madame de
-Maintenon, et éloignait madame de Montespan. Le roi se reprochait son
-attachement pour une femme mariée, et sentait surtout ce scrupule depuis
-qu’il ne sentait plus d’amour. Cette situation embarrassante subsista
-jusqu’en 1685, année mémorable par la révocation de l’édit de Nantes. On
-voyait alors des scènes bien différentes: d’un côté le désespoir et la
-fuite d’une partie de la nation; de l’autre, de nouvelles fêtes à
-Versailles; Trianon et Marli bâtis; la nature forcée dans tous ces lieux
-de délices, et des jardins où l’art était épuisé. Le mariage du
-petit-fils du grand Condé avec mademoiselle de Nantes, fille du roi et
-de madame de Montespan, fut le dernier triomphe de cette maîtresse, qui
-commençait à se retirer de la cour.</p>
-
-<p>Le roi maria depuis deux enfants qu’il avait eus<span class="pagenum"><a id="page_187">{187}</a></span> d’elle: mademoiselle
-de Blois avec le duc de Chartres, que nous avons vu depuis régent du
-royaume; et le duc du Maine à Louise-Bénédicte de Bourbon, petite-fille
-du grand Condé, et sœur de M. le Duc, princesse célèbre par son esprit
-et par le goût des arts. Ceux qui ont seulement approché du Palais-Royal
-et de Sceaux savent combien sont faux tous les bruits populaires
-recueillis dans tant d’histoires concernant ces mariages<a id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a>.</p>
-
-<p>(1685) Avant la célébration du mariage de monsieur le Duc avec
-mademoiselle de Nantes, le marquis de Seignelai, à cette occasion, donna
-au roi une fête digne de ce monarque, dans les jardins de Sceaux<a id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a>,
-plantés par Le Nôtre, avec autant de goût que ceux de Versailles. On y
-exécuta l’idylle de la Paix, composée par Racine. Il y eut dans
-Versailles un nouveau carrousel, et après le mariage, le roi étala une
-magnificence singulière, dont le cardinal Mazarin avait donné la
-première idée en 1656. On établit dans le salon de Marli quatre
-boutiques remplies de ce que l’industrie des ouvriers de Paris avait
-produit de plus riche et de plus recherché. Ces quatre boutiques étaient
-autant de décorations superbes, qui représentaient les quatre saisons de
-l’année. Madame de Mon<span class="pagenum"><a id="page_188">{188}</a></span>tespan en tenait une avec Monseigneur. Sa rivale,
-madame de Maintenon, en tenait une autre avec le duc du Maine. Les deux
-nouveaux mariés avaient chacun la leur; monsieur le Duc avec madame de
-Thiange; et madame la Duchesse, à qui la bienséance ne permettait pas
-d’en tenir une avec un homme, à cause de sa grande jeunesse, était avec
-la duchesse de Chevreuse. Les dames et les hommes nommés du voyage
-tiraient au sort les bijoux dont ces boutiques étaient garnies. Ainsi,
-le roi fit des présents à toute la cour, d’une manière digne d’un roi.
-La loterie du cardinal Mazarin fut moins ingénieuse et moins brillante.
-Ces loteries avaient été mises en usage autrefois par les empereurs
-romains; mais aucun d’eux n’en releva la magnificence par tant de
-galanterie.</p>
-
-<p>Après le mariage de sa fille, madame de Montespan ne reparut plus à la
-cour. Elle vécut à Paris avec beaucoup de dignité. Elle avait un grand
-revenu, mais viager; et le roi lui fit payer toujours une pension de
-mille louis d’or par mois<a id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>. Elle allait prendre tous les ans les
-eaux à Bourbon, et y mariait des filles du voisinage, qu’elle dotait.
-Elle n’était plus dans l’âge où l’imagination, frappée par de vives
-impressions, envoie aux carmélites. Elle mourut à Bourbon en 1707.</p>
-
-<p>Un an après le mariage de mademoiselle de Nantes avec monsieur le Duc,
-mourut à Fontainebleau le prince de Condé, à l’âge de soixante-six
-ans<a id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>, d’une maladie qui empira par l’effort qu’il fit d’aller voir
-madame la Duchesse, qui avait la petite-vérole. On<span class="pagenum"><a id="page_189">{189}</a></span> peut juger par cet
-empressement, qui lui coûta la vie, s’il avait eu de la répugnance au
-mariage de son petit-fils avec cette fille du roi et de madame de
-Montespan, comme l’ont écrit tous ces gazetiers de mensonges, dont la
-Hollande était alors infectée. On trouve encore dans une <i>Histoire du
-prince de Condé</i><a id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a>, sortie de ces mêmes bureaux d’ignorance et
-d’imposture, que le roi se plaisait en toute occasion à mortifier ce
-prince, et qu’au mariage de la princesse de Conti, fille de madame de La
-Vallière, le secrétaire d’état lui refusa le titre de <i>haut et puissant
-seigneur</i>, comme si ce titre était celui qu’on donne aux princes du
-sang. L’écrivain qui a composé l’<i>Histoire de Louis XIV</i><a id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a>, dans
-Avignon, en partie sur ces malheureux mémoires, pouvait-il assez ignorer
-le monde et les usages de notre cour pour rapporter des faussetés
-pareilles?</p>
-
-<p>Cependant, après le mariage de madame la Duchesse, après l’éclipse
-totale de la mère, madame de Maintenon, victorieuse, prit un tel
-ascendant, et inspira à Louis XIV tant de tendresse et de scrupule, que
-le roi, par le conseil du P. La Chaise, l’épousa secrètement, au mois de
-janvier 1686, dans une petite chapelle qui était au bout de
-l’appartement occupé<span class="pagenum"><a id="page_190">{190}</a></span> depuis par le duc de Bourgogne. IL n’y eut aucun
-contrat, aucune stipulation. L’archevêque de Paris, Harlai de Chanvalon,
-leur donna la bénédiction; le confesseur y assista; Montchevreuil<a id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a>
-et Bontems, premiers valets de chambre, y furent comme témoins. Il n’est
-plus permis de supprimer ce fait, rapporté dans tous les auteurs, qui,
-d’ailleurs, se sont trompés sur les noms, sur le lieu, et sur les dates.
-Louis XIV était alors dans sa quarante-huitième année, et la personne
-qu’il épousait, dans sa cinquante-deuxième<a id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a>. Ce prince, comblé de
-gloire, voulait mêler aux fatigues du gouvernement les douceurs
-innocentes d’une vie privée: ce mariage ne l’engageait à rien d’indigne
-de son rang. Il fut toujours problématique à la cour si madame de
-Maintenon était mariée: on respectait en elle le choix du roi, sans la
-traiter en reine.</p>
-
-<p>La destinée de cette dame paraît, parmi nous, fort étrange, quoique
-l’histoire fournisse beaucoup d’exemples de fortunes plus grandes et
-plus marquées, qui ont eu des commencements plus petits. La marquise de
-Saint-Sébastien, que le roi de Sardaigne, Victor-Amédée, épousa, n’était
-pas au-dessus de madame de<span class="pagenum"><a id="page_191">{191}</a></span> Maintenon: l’impératrice de Russie,
-Catherine, était fort au-dessous; et la première femme de Jacques II,
-roi d’Angleterre, lui était bien inférieure, selon les préjugés de
-l’Europe, inconnus dans le reste du monde.</p>
-
-<p>Elle était d’une ancienne maison, petite-fille de Théodore-Agrippa
-d’Aubigné, gentilhomme ordinaire de la chambre de Henri IV. Son père,
-Constant d’Aubigné, ayant voulu faire un établissement à la Caroline, et
-s’étant adressé aux Anglais, fut mis en prison au château Trompette, et
-en fut délivré par la fille du gouverneur, nommé Cardillac, gentilhomme
-bordelais. Constant d’Aubigné épousa sa bienfaitrice en 1627, et la mena
-à la Caroline. De retour en France avec elle au bout de quelques années,
-tous deux furent enfermés à Niort en Poitou par ordre de la cour. Ce fut
-dans cette prison de Niort que naquit en 1635 Françoise d’Aubigné,
-destinée à éprouver toutes les rigueurs et toutes les faveurs de la
-fortune. Menée à l’âge de trois ans en Amérique; laissée par la
-négligence d’un domestique sur le rivage, prête à y être dévorée d’un
-serpent, ramenée orpheline, à l’âge de douze ans, élevée avec la plus
-grande dureté chez madame de Neuillant, mère de la duchesse de
-Navailles, sa parente, elle fut trop heureuse d’épouser, en 1651, Paul
-Scarron, qui logeait auprès d’elle dans la rué d’Enfer. Scarron était
-d’une ancienne famille du parlement, illustrée par de grandes alliances;
-mais le burlesque dont il fesait profession l’avilissait en le fesant
-aimer. Ce fut pourtant une fortune pour mademoiselle d’Aubigné d’épouser
-cet homme disgracié<span class="pagenum"><a id="page_192">{192}</a></span> de la nature, impotent, et qui n’avait qu’un bien
-très médiocre. Elle fit, avant ce mariage, abjuration de la religion
-calviniste, qui était la sienne comme celle de ses ancêtres. Sa beauté
-et son esprit la firent bientôt distinguer. Elle fut recherchée avec
-empressement de la meilleure compagnie de Paris: et ce temps de sa
-jeunesse fut sans doute le plus heureux de sa vie<a id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a>. Après la mort de
-son mari, arrivée en 1660, elle fit long-temps solliciter auprès du roi
-une petite pension de quinze cents livres, dont Scarron avait joui.
-Enfin, au bout de quelques années, le roi lui en donna une de deux
-mille, en lui disant: «Madame, je vous ai fait attendre long-temps; mais
-vous avez tant d’amis que j’ai voulu avoir seul ce mérite auprès de
-vous.»</p>
-
-<p>Ce fait m’a été conté par le cardinal de Fleury, qui<span class="pagenum"><a id="page_193">{193}</a></span> se plaisait à le
-rapporter souvent, parcequ’il disait que Louis XIV lui avait fait le
-même compliment, en lui donnant l’évêché de Fréjus.</p>
-
-<p>Cependant il est prouvé par les lettres mêmes de madame de Maintenon,
-qu’elle dut à madame de Montespan ce léger secours qui la tira de la
-misère. On se ressouvint d’elle quelques années après, lorsqu’il fallut
-élever en secret le duc du Maine, que le roi avait eu, en 1670, de la
-marquise de Montespan. Ce ne fut certainement qu’en 1672 qu’elle fut
-choisie pour présider à cette éducation secrète: elle dit dans une de
-ses lettres: «Si les enfants sont au roi, je le veux bien; car je ne me
-chargerais pas sans scrupule de ceux de madame de Montespan<a id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>: ainsi
-il faut que le roi me l’ordonne; voilà mon dernier mot.» Madame de
-Montespan n’avait deux enfants qu’en 1672, le duc du Maine et le comte
-de Vexin. Les dates des lettres de madame de Maintenon, de 1670, dans
-lesquelles elle parle de ces deux enfants, dont l’un n’était pas encore
-né, sont donc évidemment fausses. Presque toutes les dates de ces
-lettres imprimées sont erronées. Cette infidélité pourrait donner de
-violents soupçons sur l’authenticité de ces lettres, si d’ailleurs on
-n’y reconnaissait pas un ca<span class="pagenum"><a id="page_194">{194}</a></span>ractère de naturel et de vérité qu’il est
-presque impossible de contrefaire<a id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>.</p>
-
-<p>Il n’est pas fort important de savoir en quelle année cette dame fut
-chargée du soin des enfants naturels de Louis XIV; mais l’attention à
-ces petites vérités fait voir avec quel scrupule on a écrit les faits
-principaux de cette histoire.</p>
-
-<p>Le duc du Maine était né avec un pied difforme. Le premier médecin,
-D’Aquin, qui était dans la confidence, jugea qu’il fallait envoyer
-l’enfant aux eaux de Barège. On chercha une personne de confiance, qui
-pût se charger de ce dépôt<a id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a>. Le roi se souvint de madame Scarron. M.
-de Louvois alla secrètement à Paris lui proposer ce voyage. Elle eut
-soin depuis ce temps-là de l’éducation du duc du Maine, nommée à cet
-emploi par le roi, et non point par madame de Montespan, comme on l’a
-dit. Elle écrivait au roi directement; ses lettres plurent beaucoup.
-Voilà l’origine de sa fortune: son mérite fit tout le reste.</p>
-
-<p>Le roi, qui ne pouvait d’abord s’accoutumer à elle, passa de l’aversion
-à la confiance, et de la confiance à l’amour. Les lettres que nous avons
-d’elle sont un monument bien plus précieux qu’on ne pense: elles
-découvrent ce mélange de religion et de galanterie, de dignité et de
-faiblesse, qui se trouve si souvent dans le cœur humain, et qui était
-dans celui de<span class="pagenum"><a id="page_195">{195}</a></span> Louis XIV. Celui de madame de Maintenon paraît à-la-fois
-plein d’une ambition et d’une dévotion qui ne se combattent jamais. Son
-confesseur Gobelin approuve également l’une et l’autre; il est directeur
-et courtisan; sa pénitente, devenue ingrate envers madame de Montespan,
-se dissimule toujours son tort. Le confesseur nourrit cette illusion:
-elle fait venir de bonne foi la religion au secours de ses charmes usés,
-pour supplanter sa bienfaitrice devenue sa rivale.</p>
-
-<p>Ce commerce étrange de tendresse et de scrupule de la part du roi,
-d’ambition et de dévotion de la part de la nouvelle maîtresse, paraît
-durer depuis 1681 jusqu’à 1686, qui fut l’époque de leur mariage.</p>
-
-<p>Son élévation ne fut pour elle qu’une retraite. Renfermée dans son
-appartement, qui était de plain-pied à celui du roi, elle se bornait à
-une société de deux ou trois dames retirées comme elle; encore les
-voyait-elle rarement. Le roi venait tous les jours chez elle après son
-dîner, avant et après le souper, et y demeurait jusqu’à minuit. Il y
-travaillait avec ses ministres, pendant que madame de Maintenon
-s’occupait à la lecture, ou à quelque ouvrage des mains, ne s’empressant
-jamais de parler d’affaires d’état, paraissant souvent les ignorer,
-rejetant bien loin tout ce qui avait la plus légère apparence d’intrigue
-et de cabale; beaucoup plus occupée de complaire à celui qui gouvernait
-que de gouverner, et ménageant son crédit en ne l’employant qu’avec une
-circonspection extrême. Elle ne profita point de sa place pour faire
-tomber toutes les dignités et tous les grands emplois dans sa famille.
-Son frère, le comte d’Aubigné, ancien lieu<span class="pagenum"><a id="page_196">{196}</a></span>tenant-général, ne fut pas
-même maréchal de France. Un cordon bleu, et quelques parts secrètes<a id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">[126]</a>
-dans les fermes générales, furent sa seule fortune: aussi disait-il au
-maréchal de Vivonne, frère de madame de Montespan, «qu’il avait eu son
-bâton de maréchal en argent comptant.»</p>
-
-<p>Le marquis de Villette, son neveu, ou son cousin<a id="FNanchor_127_127"></a><a href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">[127]</a>, ne fut que chef
-d’escadre. Madame de Caylus, fille de ce marquis de Villette, n’eut en
-mariage qu’une pension modique donnée par Louis XIV. Madame de
-Maintenon, en mariant sa nièce d’Aubigné au fils du premier maréchal de
-Noailles<a id="FNanchor_128_128"></a><a href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">[128]</a>, ne lui donna que deux cent mille francs: le roi fit le
-reste. Elle n’avait elle-même que la terre de Maintenon, qu’elle avait
-achetée des bienfaits du roi<a id="FNanchor_129_129"></a><a href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">[129]</a>. Elle voulut que le public lui
-pardonnât son élévation en faveur de son désintéressement. La seconde
-femme du marquis de Villette, depuis madame de Bolingbroke, ne put
-ja<span class="pagenum"><a id="page_197">{197}</a></span>mais rien obtenir d’elle. Je lui ai souvent entendu dire qu’elle
-avait reproché à sa cousine le peu qu’elle fesait pour sa famille, et
-qu’elle lui avait dit en colère: «Vous voulez jouir de votre modération,
-et que votre famille en soit la victime.» Madame de Maintenon oubliait
-tout quand elle craignait de choquer les sentiments de Louis XIV. Elle
-n’osa pas même soutenir le cardinal de Noailles contre le P. Le Tellier.
-Elle avait beaucoup d’amitié pour Racine; mais cette amitié ne fut pas
-assez courageuse pour le protéger contre un léger ressentiment du roi.
-Un jour, touchée de l’éloquence avec laquelle il lui avait parlé de la
-misère du peuple, en 1698, misère toujours exagérée, mais qui fut portée
-réellement depuis jusqu’à une extrémité déplorable, elle engagea son ami
-à faire un mémoire, qui montrât le mal et le remède. Le roi le lut; et
-en ayant témoigné du chagrin, elle eut la faiblesse d’en nommer
-l’auteur, et celle de ne le pas défendre. Racine, plus faible encore,
-fut pénétré d’une douleur qui le mit depuis au tombeau<a id="FNanchor_130_130"></a><a href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">[130]</a>.</p>
-
-<p>Du même fonds de caractère dont elle était incapable de rendre service,
-elle l’était aussi de nuire. L’abbé de Choisi rapporte que le ministre
-Louvois s’était jeté aux pieds de Louis XIV pour l’empêcher d’épouser la
-veuve Scarron. Si l’abbé de Choisi savait ce fait, madame de Maintenon
-en était instruite, et non seulement elle pardonna à ce ministre, mais
-elle apaisa le roi dans les mouvements de colère que l’hu<span class="pagenum"><a id="page_198">{198}</a></span>meur brusque
-du marquis de Louvois inspirait quelquefois à son maître<a id="FNanchor_131_131"></a><a href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">[131]</a>.</p>
-
-<p>Louis XIV, en épousant madame de Maintenon, ne se donna donc qu’une
-compagne agréable et soumise. La seule distinction publique qui fesait
-sentir son élévation secrète, c’est qu’à la messe elle occupait une de
-ces petites tribunes ou lanternes dorées, qui ne semblaient faites que
-pour le roi et la reine. D’ailleurs, nul extérieur de grandeur. La
-dévotion qu’elle avait inspirée au roi, et qui avait servi à son<span class="pagenum"><a id="page_199">{199}</a></span>
-mariage, devint peu-à-peu un sentiment vrai et profond, que l’âge et
-l’ennui fortifièrent. Elle s’était déjà donné, à la cour et auprès du
-roi, la considération d’une fondatrice, en rassemblant à Noisi plusieurs
-filles de qualité; et le roi avait affecté déjà les revenus de l’abbaye
-de Saint-Denys à cette communauté naissante. Saint-Cyr fut bâti au bout
-du parc de Versailles, en 1686. Elle donna alors à cet établissement
-toute sa forme, en fit les réglements avec Godet Desmarets, évêque de
-Chartres, et fut elle-<span class="pagenum"><a id="page_200">{200}</a></span>même supérieure de ce couvent. Elle y allait
-souvent passer quelques heures; et quand je dis que l’ennui la
-déterminait à ces occupations, je ne parle que d’après elle. Qu’on lise
-ce qu’elle écrivait à madame de La Maisonfort, dont il est parlé dans le
-chapitre du Quiétisme.</p>
-
-<p>«Que ne puis-je vous donner mon expérience! que ne puis-je vous faire
-voir l’ennui qui dévore les grands, et la peine qu’ils ont à remplir
-leurs journées! Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse, dans une
-fortune qu’on aurait eu peine à imaginer? J’ai été jeune et jolie; j’ai
-goûté les plaisirs; j’ai été aimée partout. Dans un âge plus avancé,
-j’ai passé des années dans le commerce de l’esprit; je suis venue à la
-faveur, et je vous proteste, ma chère fille, que tous les états laissent
-un vide affreux<a id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">[132]</a>.»</p>
-
-<p>Si quelque chose pouvait détromper de l’ambition, ce serait assurément
-cette lettre. Madame de Maintenon, qui pourtant n’avait d’autre chagrin
-que l’uniformité de sa vie auprès d’un grand roi<a id="FNanchor_133_133"></a><a href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">[133]</a>, disait un jour au
-comte d’Aubigné son frère: «Je n’y peux plus tenir, je voudrais être
-morte.» On sait quelle réponse il lui fit: «Vous avez donc parole
-d’épouser Dieu le père?»</p>
-
-<p>A la mort du roi, elle se retira entièrement à Saint-Cyr. Ce qui peut
-surprendre, c’est que le roi ne lui avait presque rien assuré. Il la
-recommanda seule<span class="pagenum"><a id="page_201">{201}</a></span>ment au duc d’Orléans. Elle ne voulut qu’une pension de
-quatre-vingt mille livres, qui lui fut exactement payée jusqu’à sa mort,
-arrivée en 1719, le 15 d’avril. On a trop affecté d’oublier dans son
-épitaphe le nom de Scarron: ce nom n’est point avilissant, et l’omission
-ne sert qu’à faire penser qu’il peut l’être.</p>
-
-<p>La cour fut moins vive et plus sérieuse, depuis que le roi commença à
-mener avec madame de Maintenon une vie plus retirée; et la maladie
-considérable qu’il eut en 1686 contribua encore à lui ôter le goût de
-ces fêtes galantes qui avaient jusque-là signalé presque toutes ses
-années. Il fut attaqué d’une fistule dans le dernier des intestins.
-L’art de la chirurgie, qui fit sous ce règne plus de progrès en France
-que dans tout le reste de l’Europe, n’était pas encore familiarisé avec
-cette maladie. Le cardinal de Richelieu en était mort, faute d’avoir été
-bien traité. Le danger du roi émut toute la France. Les églises furent
-remplies d’un peuple innombrable, qui demandait la guérison de son roi,
-les larmes aux yeux. Ce mouvement d’un attendrissement général fut
-presque semblable à ce que nous avons vu, lorsque son successeur<a id="FNanchor_134_134"></a><a href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">[134]</a>
-fut en danger de mort à Metz, en 1744. Ces deux époques apprendront à
-jamais aux rois ce qu’ils doivent à une nation qui sait aimer ainsi.</p>
-
-<p>Dès que Louis XIV ressentit les premières atteintes de ce mal, son
-premier chirurgien Félix alla dans les hôpitaux chercher des malades qui
-fussent dans le même péril: il consulta les meilleurs chirurgiens; il<span class="pagenum"><a id="page_202">{202}</a></span>
-inventa avec eux des instruments qui abrégeaient l’opération, et qui la
-rendaient moins douloureuse. Le roi la souffrit sans se plaindre. Il fit
-travailler ses ministres auprès de son lit le jour même; et, afin que la
-nouvelle de son danger ne fit aucun changement dans les cours de
-l’Europe, il donna audience le lendemain aux ambassadeurs. A ce courage
-d’esprit se joignait la magnanimité avec laquelle il récompensa Félix;
-il lui donna une terre qui valait alors plus de cinquante mille écus.</p>
-
-<p>Depuis ce temps le roi n’alla plus aux spectacles. La dauphine de
-Bavière, devenue mélancolique et attaquée d’une maladie de langueur qui
-la fit enfin mourir en 1690, se refusa à tous les plaisirs, et resta
-obstinément dans son appartement. Elle aimait les lettres; elle avait
-même fait des vers; mais dans sa mélancolie, elle n’aimait plus que la
-solitude.</p>
-
-<p>Ce fut le couvent de Saint-Cyr qui ranima le goût des choses d’esprit.
-Madame de Maintenon pria Racine, qui avait renoncé au théâtre pour le
-jansénisme et pour la cour, de faire une tragédie qui put être
-représentée par ses élèves. Elle voulut un sujet tiré de la <i>Bible</i>.
-Racine composa <i>Esther</i>. Cette pièce, ayant d’abord été jouée dans la
-maison de Saint-Cyr, le fut ensuite plusieurs fois à Versailles devant
-le roi, dans l’hiver de 1689. Des prélats, des jésuites, s’empressaient
-d’obtenir la permission de voir ce singulier spectacle. Il paraît
-remarquable que cette pièce eut alors un succès universel; et que deux
-ans après, <i>Athalie</i>, jouée par les mêmes personnes, n’en eut aucun. Ce
-fut tout le contraire quand on joua ces pièces<span class="pagenum"><a id="page_203">{203}</a></span> à Paris, long-temps
-après la mort de l’auteur, et après le temps des partialités. <i>Athalie</i>,
-représentée en 1717, fut reçue comme elle devait l’être, avec transport;
-et <i>Esther</i>, en 1721, n’inspira que de la froideur, et ne reparut plus.
-Mais alors il n’y avait plus de courtisans qui reconnussent avec
-flatterie Esther dans madame de Maintenon, et avec malignité Vasthi dans
-madame de Montespan, Aman dans M. de Louvois, et surtout les huguenots
-persécutés par ce ministre dans la proscription des Hébreux. Le public
-impartial ne vit qu’une aventure sans intérêt et sans vraisemblance; un
-roi insensé, qui a passé six mois avec sa femme sans savoir, sans
-s’informer même qui elle est; un ministre assez ridiculement barbare
-pour demander au roi qu’il extermine toute une nation, vieillards,
-femmes, enfants, parcequ’on ne lui a pas fait la révérence; ce même
-ministre assez bête pour signifier l’ordre de tuer tous les Juifs dans
-onze mois, afin de leur donner apparemment le temps d’échapper ou de se
-défendre; un roi imbécile qui, sans prétexte y signe cet ordre ridicule,
-et qui, sans prétexte, fait pendre subitement son favori: tout cela,
-sans intrigue, sans action, sans intérêt, déplut beaucoup à quiconque
-avait du sens et du goût<a id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">[135]</a>. Mais, malgré<span class="pagenum"><a id="page_204">{204}</a></span> le vice du sujet, trente
-vers d’<i>Esther</i> valent mieux que beaucoup de tragédies qui ont eu de
-grands succès<a id="FNanchor_136_136"></a><a href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">[136]</a>.</p>
-
-<p>Ces amusements ingénieux recommencèrent pour l’éducation d’Adélaïde de
-Savoie, duchesse de Bourgogne, amenée en France à l’âge de onze ans.</p>
-
-<p>C’est une des contradictions de nos mœurs, que, d’un côté, on ait laissé
-un reste d’infamie attaché aux spectacles publics, et que, de l’autre,
-on ait regardé ces représentations comme l’exercice le plus noble et le
-plus digne des personnes royales. On éleva un petit théâtre dans
-l’appartement de madame de Maintenon. La duchesse de Bourgogne, le duc
-d’Orléans, y jouaient avec les personnes de la cour qui avaient le plus
-de talents. Le fameux acteur Baron leur donnait des leçons, et jouait
-avec eux. La plupart des tragédies de Duché, valet de chambre du roi,
-furent composées pour ce théâtre; et l’abbé Genest, aumônier de la
-duchesse d’Orléans, en fesait pour la duchesse du Maine, que cette
-princesse et sa cour représentaient.<span class="pagenum"><a id="page_205">{205}</a></span></p>
-
-<p>Ces occupations formaient l’esprit, et animaient la société<a id="FNanchor_137_137"></a><a href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">[137]</a>.</p>
-
-<p>Aucun de ceux qui ont trop censuré Louis XIV ne peut disconvenir qu’il
-ne fût, jusqu’à la journée d’Hochstedt, le seul puissant, le seul
-magnifique, le seul grand, presque en tout genre. Car, quoiqu’il y eût
-des héros, comme Jean Sobieski et des rois de Suède, qui effaçassent en
-lui le guerrier, personne n’effaça le monarque. Il faut avouer encore
-qu’il soutint ses malheurs, et qu’il les répara. Il a eu des défauts, il
-a fait de grandes fautes; mais ceux qui le condamnent l’auraient-ils
-égalé s’ils avaient été à sa place?</p>
-
-<p>La duchesse de Bourgogne croissait en graces et en mérite. Les éloges
-qu’on donnait à sa sœur, en Espagne, lui inspirèrent une émulation qui
-redoubla en elle le talent de plaire. Ce n’était pas une beauté
-parfaite; mais elle avait le regard tel que son fils<a id="FNanchor_138_138"></a><a href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">[138]</a>, un grand air,
-une taille noble. Ces avantages étaient embellis par son esprit, et plus
-encore par l’envie extrême de mériter les suffrages de tout le monde.
-Elle<span class="pagenum"><a id="page_206">{206}</a></span> était, comme Henriette d’Angleterre, l’idole et le modèle de la
-cour, avec un plus haut rang: elle touchait au trône: la France
-attendait du duc de Bourgogne un gouvernement tel que les sages de
-l’antiquité en imaginèrent, mais dont l’austérité serait tempérée par
-les graces de cette princesse, plus faites encore pour être senties que
-la philosophie de son époux. Le monde sait comme toutes ces espérances
-furent trompées. Ce fut le sort de Louis XIV, de voir périr en France
-toute sa famille<a id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">[139]</a>, par des morts prématurées; sa femme à
-quarante-cinq ans; son fils unique à cinquante<a id="FNanchor_140_140"></a><a href="#Footnote_140_140" class="fnanchor">[140]</a>; et un an après que
-nous eûmes perdu son fils, nous vîmes son petit-fils, le dauphin duc de
-Bourgogne, la dauphine sa femme, leur fils aîné, le duc de Bretagne,
-portés à Saint-Denys, au même tombeau, au mois d’avril 1712; tandis que
-le dernier de leurs enfants, monté depuis sur le trône, était<span class="pagenum"><a id="page_207">{207}</a></span> dans son
-berceau aux portes de la mort. Le duc de Berri, frère du duc de
-Bourgogne, les suivit deux ans après; et sa fille, dans le même temps,
-passa du berceau au cercueil.</p>
-
-<p>Ce temps de désolation laissa dans les cœurs une impression si profonde,
-que, dans la minorité de Louis XV, j’ai vu plusieurs personnes qui ne
-parlaient de ces pertes qu’en versant des larmes. Le plus à plaindre de
-tous les hommes, au milieu de tant de morts précipitées, était celui qui
-semblait devoir hériter bientôt du royaume.</p>
-
-<p>Ces mêmes soupçons qu’on avait eus à la mort de Madame et à celle de
-Marie-Louise, reine d’Espagne, se réveillèrent avec une fureur
-singulière. L’excès de la douleur publique aurait presque excusé la
-calomnie, si elle avait été excusable. Il y avait du délire à penser
-qu’on eût pu faire périr par un crime tant de personnes royales, en
-laissant vivre le seul qui pouvait les venger. La maladie qui emporta le
-dauphin duc de Bourgogne, sa femme et son fils, était une rougeole
-pourprée épidémique. Ce mal fit périr à Paris, en moins d’un mois, plus
-de cinq cents personnes. M. le duc de Bourbon, petit-fils du prince de
-Condé, le duc de La Trimouille, madame de La Vrillière, madame de
-Listenai, en furent attaqués à la cour. Le marquis de Gondrin, fils du
-duc d’Antin, en mourut en deux jours. Sa femme, depuis comtesse de
-Toulouse, fut à l’agonie. Cette maladie parcourut toute la France. Elle
-fit périr en Lorraine les aînés de ce duc de Lorraine, François, destiné
-à être un jour empereur, et à relever la maison d’Autriche.<span class="pagenum"><a id="page_208">{208}</a></span></p>
-
-<p>Cependant, ce fut assez qu’un médecin, nommé Boudin, homme de plaisir,
-hardi et ignorant, eût proféré ces paroles: «Nous n’entendons rien à de
-pareilles maladies;» c’en fut assez, dis-je, pour que la calomnie n’eût
-point de frein.</p>
-
-<p>Philippe, duc d’Orléans, neveu de Louis XIV, avait un laboratoire, et
-étudiait la chimie, ainsi que beaucoup d’autres arts: c’était une preuve
-sans réplique. Le cri public était affreux; il faut en avoir été témoin
-pour le croire. Plusieurs écrits et quelques malheureuses histoires de
-Louis XIV éterniseraient les soupçons, si des hommes instruits ne
-prenaient soin de les détruire. J’ose dire que, frappé de tout temps de
-l’injustice des hommes, j’ai fait bien des recherches pour savoir la
-vérité. Voici ce que m’a répété plusieurs fois le marquis de
-Canillac<a id="FNanchor_141_141"></a><a href="#Footnote_141_141" class="fnanchor">[141]</a>, l’un des plus honnêtes hommes du royaume, intimement
-attaché à ce prince soupçonné, dont il eut depuis beaucoup à se
-plaindre. Le marquis de Canillac, au milieu de cette clameur publique,
-va le voir dans son palais. Il le trouve étendu à terre, versant des
-larmes, aliéné par le désespoir. Son chimiste, Homberg<a id="FNanchor_142_142"></a><a href="#Footnote_142_142" class="fnanchor">[142]</a>, court se
-rendre à la Bastille, pour se constituer prisonnier; mais on n’avait
-point d’ordre de le recevoir; on le refuse. Le prince (qui le croirait?)
-demande lui-même, dans l’excès de sa dou<span class="pagenum"><a id="page_209">{209}</a></span>leur, à être mis en prison; il
-veut que des forces juridiques éclaircissent son innocence; sa mère
-demande avec lui cette justification cruelle. La lettre de cachet
-s’expédie; mais elle n’est point signée; et le marquis de Canillac, dans
-cette émotion d’esprit, conserva seul assez de sang froid pour sentir
-les conséquences d’une démarche si désespérée. Il fit que la mère du
-prince s’opposa à cette lettre de cachet ignominieuse. Le monarque qui
-l’accordait, et son neveu, qui la demandait, étaient également
-malheureux<a id="FNanchor_143_143"></a><a href="#Footnote_143_143" class="fnanchor">[143]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_210">{210}</a></span></p>
-
-<h3><a id="CHAPITRE_XXVIII"></a>CHAPITRE XXVIII.<br><br>
-<small>Suite des anecdotes.</small></h3>
-
-<p>Louis XIV dévorait sa douleur en public; il se laissa voir à
-l’ordinaire; mais, en secret, les ressentiments de tant de malheurs le
-pénétraient, et lui donnaient des convulsions. Il éprouvait toutes ces
-pertes domestiques à la suite d’une guerre malheureuse, avant qu’il fût
-assuré de la paix, et dans un temps où la misère désolait le royaume. On
-ne le vit pas succomber un moment à ses afflictions.</p>
-
-<p>Le reste de sa vie fut triste. Le dérangement des finances, auquel il ne
-put remédier, aliéna les cœurs. Sa confiance entière pour le jésuite Le
-Tellier, homme trop violent, acheva de les révolter. C’est une chose
-très remarquable que le public, qui lui pardonna toutes ses maîtresses,
-ne lui pardonna pas son confesseur. Il perdit, les trois dernières
-années de sa vie, dans l’esprit de la plupart de ses sujets, tout ce
-qu’il avait fait de grand et de mémorable.</p>
-
-<p>Privé de presque tous ses enfants, sa tendresse, qui redoublait pour le
-duc du Maine et pour le comte de Toulouse, ses fils légitimés, le porta
-à les déclarer héritiers de la couronne, eux et leurs descendants, au
-défaut des princes du sang, par un édit qui fut enre<span class="pagenum"><a id="page_211">{211}</a></span>gistré sans aucune
-remontrance, en 1714. Il tempérait ainsi, par la loi naturelle, la
-sévérité des lois de convention, qui privent les enfants nés hors du
-mariage de tous droits à la succession paternelle. Les rois dispensent
-de cette loi. Il crut pouvoir faire pour son sang ce qu’il avait fait en
-faveur de plusieurs de ses sujets. Il crut surtout pouvoir établir pour
-deux de ses enfants ce qu’il avait fait passer au parlement, sans
-opposition, pour les princes de la maison de Lorraine. Il égala ensuite
-le rang de ses bâtards à celui des princes du sang, en 1715<a id="FNanchor_144_144"></a><a href="#Footnote_144_144" class="fnanchor">[144]</a>. Le
-procès que les princes du sang intentèrent depuis aux princes légitimés
-est connu<a id="FNanchor_145_145"></a><a href="#Footnote_145_145" class="fnanchor">[145]</a>. Ceux-ci ont conservé, pour leurs personnes et pour leurs
-enfants, les honneurs donnés par Louis XIV. Ce qui regarde leur
-postérité dépendra du temps, du mérite, et de la fortune.</p>
-
-<p>Louis XIV fut attaqué, vers le milieu du mois d’août 1715, au retour de
-Marli, de la maladie qui termina ses jours. Ses jambes s’enflèrent; la
-gangrène commença à se manifester. Le comte de Stair, ambassadeur
-d’Angleterre, paria, selon le génie de sa nation, que le roi ne
-passerait pas le mois de septembre. Le duc d’Orléans, qui, au voyage de
-Marli, avait été absolument seul, eut alors toute la cour auprès de sa
-personne. Un empirique, dans les derniers jours de la maladie du roi,
-lui donna un élixir qui ra<span class="pagenum"><a id="page_212">{212}</a></span>nima ses forces. Il mangea, et l’empirique
-assura qu’il guérirait. La foule qui entourait le duc d’Orléans diminua
-dans le moment. «Si le roi mange une seconde fois, dit le duc d’Orléans,
-nous n’aurons plus personne.» Mais la maladie était mortelle. Les
-mesures étaient prises pour donner la régence absolue au duc d’Orléans.
-Le roi ne la lui avait laissée que très limitée par son testament,
-déposé au parlement; ou plutôt il ne l’avait établi que chef d’un
-conseil de régence, dans lequel il n’aurait eu que la voix
-prépondérante. Cependant il lui dit: «Je vous ai conservé tous les
-droits que vous donne votre naissance<a id="FNanchor_146_146"></a><a href="#Footnote_146_146" class="fnanchor">[146]</a>.» C’est qu’il ne croyait pas
-qu’il y eût de loi fondamentale qui donnât, dans une minorité, un
-pouvoir sans bornes à l’héritier présomptif du royaume<a id="FNanchor_147_147"></a><a href="#Footnote_147_147" class="fnanchor">[147]</a>. Cette
-autorité suprême, dont on peut abuser, est dangereuse; mais l’autorité
-partagée l’est encore davantage. Il crut qu’ayant été si bien obéi
-pendant sa vie, il le serait après sa mort, et ne se souvenait pas qu’on
-avait cassé le testament de son père<a id="FNanchor_148_148"></a><a href="#Footnote_148_148" class="fnanchor">[148]</a>.</p>
-
-<p>(1ᵉʳ septembre 1715) D’ailleurs personne n’ignore<span class="pagenum"><a id="page_213">{213}</a></span> avec quelle grandeur
-d’ame il vit approcher la mort, disant à madame de Maintenon: «J’avais
-cru qu’il était plus difficile de mourir;» et à ses domestiques:
-«Pourquoi pleurez-vous? m’avez-vous cru immortel?» donnant
-tranquillement ses ordres sur beaucoup de choses, et même sur sa pompe
-funèbre. Quiconque a beaucoup de témoins de sa mort meurt toujours avec
-courage. Louis XIII, dans sa dernière maladie, avait mis en musique le
-<i>De profundis</i> qu’on devait chanter pour lui. Le courage d’esprit avec
-lequel Louis XIV vit sa fin fut dépouillé de cette ostentation répandue
-sur toute sa vie. Ce courage alla jusqu’à avouer ses fautes. Son
-successeur a toujours conservé écrites au chevet de son lit les paroles
-remarquables que ce monarque lui dit, en le tenant sur son lit entre ses
-bras: ces paroles ne sont point telles qu’elles sont rapportées dans
-toutes les histoires. Les voici fidèlement copiées:</p>
-
-<p>«Vous allez être bientôt roi d’un grand royaume. Ce que je vous
-recommande plus fortement est de n’oublier jamais les obligations que
-vous avez à Dieu. Souvenez-vous que vous lui devez tout ce que vous
-êtes. Tâchez de conserver la paix avec vos voisins. J’ai trop aimé la
-guerre; ne m’imitez pas en cela, non plus que dans les trop grandes
-dépenses que j’ai faites. Prenez conseil en toutes choses, et cherchez à
-connaître le meilleur pour le suivre toujours. Soulagez vos peuples le
-plus tôt que vous le pourrez, et faites ce que j’ai eu le malheur de ne
-pouvoir faire moi-même, etc.»<span class="pagenum"><a id="page_214">{214}</a></span></p>
-
-<p><a id="FNanchor_149_149"></a><a href="#Footnote_149_149" class="fnanchor">[149]</a>Ce discours est très éloigné de la petitesse d’esprit qu’on lui
-impute dans quelques Mémoires.</p>
-
-<p>On lui a reproché d’avoir porté sur lui des reliques, les dernières
-années de sa vie. Ses sentiments étaient grands; mais son confesseur,
-qui ne l’était pas, l’avait assujetti à ces pratiques peu convenables,
-et aujourd’hui désusitées, pour l’assujettir plus pleinement à ses
-insinuations; et d’ailleurs ces reliques, qu’il avait la faiblesse de
-porter, lui avaient été données par madame de Maintenon.</p>
-
-<p>Quoique la vie et la mort de Louis XIV eussent été glorieuses, il ne fut
-pas aussi regretté qu’il le méritait. L’amour de la nouveauté,
-l’approche d’un temps de minorité, où chacun se figurait une fortune, la
-querelle de la <i>Constitution</i> qui aigrissait les esprits, tout fit
-recevoir la nouvelle de sa mort avec un sentiment qui allait plus loin
-que l’indifférence. Nous avons vu ce même peuple qui, en 1686, avait
-demandé au ciel avec larmes la guérison de son roi malade<a id="FNanchor_150_150"></a><a href="#Footnote_150_150" class="fnanchor">[150]</a>, suivre
-son convoi funèbre avec des démonstrations bien différentes. On prétend
-que la reine sa mère lui avait dit un jour dans sa grande jeunesse:<span class="pagenum"><a id="page_215">{215}</a></span>
-«Mon fils, ressemblez à votre grand-père, et non pas à votre père.» Le
-roi en ayant demandé la raison: «C’est, dit-elle, qu’à la mort de Henri
-IV on pleurait, et qu’on a ri à celle de Louis XIII<a id="FNanchor_151_151"></a><a href="#Footnote_151_151" class="fnanchor">[151]</a>.»</p>
-
-<p>Quoiqu’on lui ait reproché des petitesses, des duretés dans son zèle
-contre le jansénisme, trop de hauteur avec les étrangers dans ses
-succès, de la faiblesse pour plusieurs femmes, de trop grandes sévérités
-dans des choses personnelles, des guerres légèrement entreprises,
-l’embrasement du Palatinat, les persécutions contre les réformés:
-cependant ses grandes qualités et ses actions, mises enfin dans la
-balance, l’ont emporté sur ses fautes. Le temps, qui mûrit les opinions
-des hommes, a mis le sceau à sa réputation; et malgré tout ce qu’on a
-écrit contre lui, on ne prononcera point son nom sans respect, et sans
-concevoir à ce nom l’idée d’un siècle éternellement mémorable. Si l’on
-considère ce prince dans sa vie privée, on le voit à la vérité trop
-plein de sa grandeur, mais affable, ne donnant point à sa mère de part
-au gouvernement, mais remplissant avec elle tous les devoirs d’un fils,
-et observant avec son épouse tous les dehors de la bienséance: bon père,
-bon maître, toujours décent en public, laborieux dans le cabinet, exact
-dans les affaires, pensant juste, parlant bien, et aimable avec
-dignité.<span class="pagenum"><a id="page_216">{216}</a></span></p>
-
-<p>J’ai déjà remarqué ailleurs<a id="FNanchor_152_152"></a><a href="#Footnote_152_152" class="fnanchor">[152]</a> qu’il ne prononça jamais les paroles
-qu’on lui fait dire, lorsque le premier gentilhomme de la chambre et le
-grand-maître de la garde-robe se disputaient l’honneur de le servir:
-«Qu’importe lequel de mes valets me serve?» Un discours si grossier ne
-pouvait partir d’un homme aussi poli et aussi attentif qu’il l’était, et
-ne s’accordait guère avec ce qu’il dit un jour au duc de La
-Rochefoucauld au sujet de ses dettes: «Que ne parlez-vous à vos amis?»
-Mot bien différent, qui, par lui-même, valait beaucoup, et qui fut
-accompagné d’un don de cinquante mille écus.</p>
-
-<p>Il n’est pas même vrai qu’il ait écrit au duc de La Rochefoucauld: «Je
-vous fais mon compliment, comme votre ami, sur la charge de grand-maître
-de la garde-robe, que je vous donne comme votre roi.» Les historiens lui
-font honneur de cette lettre. C’est ne pas sentir combien il est peu
-délicat, combien même il est dur de dire à celui dont on est le maître,
-qu’on est son maître. Cela serait à sa place, si on écrivait à un sujet
-qui aurait été rebelle: c’est ce que Henri IV aurait pu dire au duc de
-Mayenne avant l’entière réconciliation. Le secrétaire du cabinet, Rose,
-écrivit cette lettre; et le roi avait trop de bon goût pour l’envoyer.
-C’est ce bon goût qui lui fit supprimer les inscriptions fastueuses dont
-Charpentier, de l’académie française, avait chargé les tableaux de
-Lebrun, dans la galerie de Versailles: <i>L’incroyable passage du Rhin, la
-merveilleuse prise de Valen<span class="pagenum"><a id="page_217">{217}</a></span>ciennes</i>, etc. Le roi sentit que <i>La prise
-de Valenciennes, le passage du Rhin</i>, disaient davantage. Charpentier
-avait eu raison d’orner d’inscriptions en notre langue les monuments de
-sa patrie; la flatterie seule avait nui à l’exécution.</p>
-
-<p>On a recueilli quelques réponses, quelques mots de ce prince, qui se
-réduisent à très peu de chose. On prétend que, quand il résolut d’abolir
-en France le calvinisme, il dit: «Mon grand-père aimait les huguenots,
-et ne les craignait pas; mon père ne les aimait point, et les craignait;
-moi je ne les aime, ni ne les crains.»</p>
-
-<p>Ayant donné, en 1658, la place de premier président du parlement de
-Paris à M. de Lamoignon, alors maître des requêtes, il lui dit: «Si
-j’avais connu un plus homme de bien et un plus digne sujet, je l’aurais
-choisi.» Il usa à peu près des mêmes termes avec le cardinal de
-Noailles, lorsqu’il lui donna l’archevêché de Paris. Ce qui fait le
-mérite de ces paroles, c’est qu’elles étaient vraies, et qu’elles
-inspiraient la vertu.</p>
-
-<p>On prétend qu’un prédicateur indiscret le désigna un jour à Versailles:
-témérité qui n’est pas permise envers un particulier, encore moins
-envers un roi. On assure que Louis XIV se contenta de lui dire: «Mon
-père, j’aime bien à prendre ma part d’un sermon; mais je n’aime pas
-qu’on me la fasse.» Que ce mot ait été dit ou non, il peut servir de
-leçon.</p>
-
-<p>Il s’exprimait toujours noblement et avec précision, s’étudiant en
-public à parler comme à agir en souverain. Lorsque le duc d’Anjou partit
-pour aller régner<span class="pagenum"><a id="page_218">{218}</a></span> en Espagne, il lui dit, pour marquer l’union qui
-allait désormais joindre les deux nations: «Il n’y a plus de Pyrénées.»</p>
-
-<p>Rien ne peut assurément faire mieux connaître son caractère que le
-Mémoire suivant, qu’on a tout entier écrit de sa main<a id="FNanchor_153_153"></a><a href="#Footnote_153_153" class="fnanchor">[153]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_219">{219}</a></span></p>
-
-<p>«Les rois sont souvent obligés à faire des choses contre leur
-inclination, et qui blessent leur bon naturel. Ils doivent aimer à faire
-plaisir, et il faut qu’ils châtient souvent, et perdent des gens à qui
-naturellement ils veulent du bien. L’intérêt de l’état doit marcher le
-premier. On doit forcer son inclination, et ne pas se mettre en état de
-se reprocher, dans quelque chose d’importance, qu’on pouvait faire
-mieux; mais quelques intérêts particuliers m’en ont empêché, et ont
-détourné les vues que je devais avoir pour la grandeur, le bien, et la
-puissance de l’état. Souvent il y a des endroits qui font peine; il y en
-a de délicats qu’il est difficile de démêler; on a des idées confuses.
-Tant que cela est, on peut demeurer sans se déterminer; mais, dès que
-l’on se fixe l’esprit à quelque chose, et qu’on croit voir le meilleur
-parti, il le faut prendre. C’est ce qui m’a fait réussir souvent dans ce
-que j’ai entrepris. Les fautes que j’ai faites, et qui m’ont donné des
-peines infinies, ont été par complaisance, et pour me laisser aller trop
-nonchalamment aux avis<span class="pagenum"><a id="page_220">{220}</a></span> des autres. Rien n’est si dangereux que la
-faiblesse, de quelque nature qu’elle soit. Pour commander aux autres, il
-faut s’élever au-dessus d’eux; et après avoir entendu ce qui vient de
-tous les endroits, on se doit déterminer par le jugement qu’on doit
-faire sans préoccupation, et pensant toujours à ne rien ordonner ni
-exécuter qui soit indigne de soi, du caractère qu’on porte, ni de la
-grandeur de l’état. Les princes qui ont de bonnes intentions et quelque
-connaissance de leurs affaires, soit par expérience, soit par étude et
-une grande application à se rendre capables, trouvent tant de
-différentes choses par lesquelles ils se peuvent faire connaître, qu’ils
-doivent avoir un soin particulier et une application universelle à tout.
-Il faut se garder contre soi-même, prendre garde à son inclination, et
-être toujours en garde contre son naturel. Le métier de roi est grand,
-noble, et flatteur<a id="FNanchor_154_154"></a><a href="#Footnote_154_154" class="fnanchor">[154]</a>, quand on se sent digne de bien s’acquitter de
-toutes les choses auxquelles il engage; mais il n’est pas exempt de
-peines, de fatigues, d’inquiétudes. L’incertitude désespère quelquefois;
-et quand on a passé un temps raisonnable à examiner une affaire, il faut
-se déterminer, et prendre le parti qu’on croit le meilleur<a id="FNanchor_155_155"></a><a href="#Footnote_155_155" class="fnanchor">[155]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_221">{221}</a></span></p>
-
-<p>«Quand on a l’état en vue, on travaille pour soi; le bien de l’un fait
-la gloire de l’autre: quand le premier est heureux, élevé, et puissant,
-celui qui en est cause en est glorieux, et par conséquent doit plus
-goûter que ses sujets, par rapport à lui et à eux, tout ce qu’il y a de
-plus agréable dans la vie. Quand on s’est mépris, il faut réparer sa
-faute le plus tôt qu’il est possible, et que nulle considération n’en
-empêche, pas même la bonté.</p>
-
-<p>«En 1671, un homme mourut, qui avait la charge de secrétaire d’état,
-ayant le département des étrangers. Il était homme capable, mais non pas
-sans défauts: il ne laissait pas de bien remplir ce poste, qui est très
-important.</p>
-
-<p>«Je fus quelque temps à penser à qui je ferais avoir cette charge; et
-après avoir bien examiné, je trouvai qu’un homme, qui avait long-temps
-servi dans des ambassades, était celui qui la remplirait le mieux<a id="FNanchor_156_156"></a><a href="#Footnote_156_156" class="fnanchor">[156]</a>.</p>
-
-<p>«Je lui fis mander de venir. Mon choix fut approuvé de tout le monde; ce
-qui n’arrive pas toujours. Je le mis en possession de cette charge à son
-retour. Je ne le connaissais que de réputation, et par les commissions
-dont je l’avais chargé, et qu’il avait bien exécutées; mais l’emploi que
-je lui ai donné s’est trouvé trop grand et trop étendu pour lui. Je<span class="pagenum"><a id="page_222">{222}</a></span>
-n’ai pas profité de tous les avantages que je pouvais avoir, et tout
-cela par complaisance et bonté. Enfin il a fallu que je lui ordonne de
-se retirer, parceque tout ce qui passait par lui perdait de la grandeur
-et de la force qu’on doit avoir en exécutant les ordres d’un roi de
-France. Si j’avais pris le parti de l’éloigner plus tôt, j’aurais évité
-les inconvénients qui me sont arrivés, et je ne me reprocherais pas que
-ma complaisance pour lui a pu nuire à l’état. J’ai fait ce détail pour
-faire voir un exemple de ce que j’ai dit ci-devant.»</p>
-
-<p>Ce monument si précieux, et jusqu’à présent inconnu, dépose à la
-postérité en faveur de la droiture et de la magnanimité de son ame. On
-peut même dire qu’il se juge trop sévèrement, qu’il n’avait nul reproche
-à se faire sur M. de Pomponne, puisque les services de ce ministre et sa
-réputation avaient déterminé le choix de ce prince, confirmé par
-l’approbation universelle; et s’il se condamne sur le choix de M. de
-Pomponne, qui eut au moins le bonheur de servir dans les temps les plus
-glorieux, que ne devait-il pas se dire sur M. de Chamillart, dont le
-ministère fut si infortuné, et condamné si universellement?</p>
-
-<p>Il avait écrit plusieurs mémoires dans ce goût, soit pour se rendre
-compte à lui-même, soit pour l’instruction du dauphin, duc de Bourgogne.
-Ces réflexions vinrent après les événements. Il eût approché davantage
-de la perfection où il avait le mérite d’aspirer, s’il eût pu se former
-une philosophie supérieure à la politique ordinaire et aux préjugés;
-philo<span class="pagenum"><a id="page_223">{223}</a></span>sophie que dans le cours de tant de siècles on voit pratiquée par
-si peu de souverains, et qu’il est bien pardonnable aux rois de ne pas
-connaître, puisque tant d’hommes privés l’ignorent.</p>
-
-<p>Voici une partie<a id="FNanchor_157_157"></a><a href="#Footnote_157_157" class="fnanchor">[157]</a> des instructions qu’il donne à son petit-fils,
-Philippe V, partant pour l’Espagne. Il les écrivit à la hâte, avec une
-négligence qui découvre bien mieux l’ame qu’un discours étudié. On y
-voit le père et le roi.</p>
-
-<p>«Aimez les Espagnols et tous vos sujets attachés à vos couronnes et à
-votre personne. Ne préférez pas ceux qui vous flatteront le plus;
-estimez ceux qui, pour le bien, hasarderont de vous déplaire. Ce sont là
-vos véritables amis.</p>
-
-<p>«Faites le bonheur de vos sujets; et dans cette vue n’ayez de guerre que
-lorsque vous y serez forcé, et<span class="pagenum"><a id="page_224">{224}</a></span> que vous en aurez bien considéré et bien
-pesé les raisons dans votre conseil.</p>
-
-<p>«Essayez de remettre vos finances; veillez aux Indes et à vos flottes;
-pensez au commerce, vivez dans une grande union avec la France; rien
-n’étant si bon pour nos deux puissances que cette union à laquelle rien
-ne pourra résister<a id="FNanchor_158_158"></a><a href="#Footnote_158_158" class="fnanchor">[158]</a>.</p>
-
-<p>«Si vous êtes contraint de faire la guerre, mettez-vous à la tête de vos
-armées.</p>
-
-<p>«Songez à rétablir vos troupes partout, et commencez par celles de
-Flandre.</p>
-
-<p>«Ne quittez jamais vos affaires pour votre plaisir; mais faites-vous une
-sorte de règle qui vous donne des temps de liberté et de divertissement.</p>
-
-<p>«Il n’y en a guère de plus innocents que la chasse et le goût de quelque
-maison de campagne, pourvu que vous n’y fassiez pas trop de dépense.</p>
-
-<p>«Donnez une grande attention aux affaires quand on vous en parle;
-écoutez beaucoup dans les commencements, sans rien décider.</p>
-
-<p>«Quand vous aurez plus de connaissance, souvenez-vous que c’est à vous à
-décider; mais quelque expérience que vous ayez, écoutez toujours tous
-les avis et tous les raisonnements de votre conseil, avant que de faire
-cette décision.</p>
-
-<p>«Faites tout ce qui vous sera possible pour bien connaître les gens les
-plus importants, afin de vous en servir à propos.</p>
-
-<p>«Tâchez que vos vice-rois et gouverneurs soient toujours espagnols.<span class="pagenum"><a id="page_225">{225}</a></span></p>
-
-<p>«Traitez bien tout le monde; ne dites jamais rien de fâcheux à personne:
-mais distinguez les gens de qualité et de mérite.</p>
-
-<p>«Témoignez de la reconnaissance pour le feu roi, et pour tous ceux qui
-ont été d’avis de vous choisir pour lui succéder.</p>
-
-<p>«Ayez une grande confiance au cardinal Porto-Carrero, et lui marquez le
-gré que vous lui savez de la conduite qu’il a tenue.</p>
-
-<p>«Je crois que vous devez faire quelque chose de considérable pour
-l’ambassadeur qui a été assez heureux pour vous demander, et pour vous
-saluer le premier en qualité de sujet.</p>
-
-<p>«N’oubliez pas Bedmar, qui a du mérite, et qui est capable de vous
-servir.</p>
-
-<p>«Ayez une entière créance au duc d’Harcourt; il est habile homme, et
-honnête homme, et ne vous donnera des conseils que par rapport à vous.</p>
-
-<p>«Tenez tous les Français dans l’ordre.</p>
-
-<p>«Traitez bien vos domestiques, mais ne leur donnez pas trop de
-familiarité, et encore moins de créance. Servez-vous d’eux tant qu’ils
-seront sages: renvoyez-les à la moindre faute qu’ils feront, et ne les
-soutenez jamais contre les Espagnols.</p>
-
-<p>«N’ayez de commerce avec la reine douairière que celui dont vous ne
-pouvez vous dispenser. Faites en sorte qu’elle quitte Madrid, et qu’elle
-ne sorte pas d’Espagne. En quelque lieu qu’elle soit, observez sa
-conduite, et empêchez qu’elle ne se mêle d’aucune affaire. Ayez pour
-suspects ceux qui auront trop de commerce avec elle.<span class="pagenum"><a id="page_226">{226}</a></span></p>
-
-<p>«Aimez toujours vos parents. Souvenez-vous de la peine qu’ils ont eue à
-vous quitter. Conservez un grand commerce avec eux dans les grandes
-choses et dans les petites. Demandez-nous ce que vous aurez besoin ou
-envie d’avoir qui ne se trouve pas chez vous; nous en userons de même
-avec vous.</p>
-
-<p>«N’oubliez jamais que vous êtes Français, et ce qui peut vous arriver.
-Quand vous aurez assuré la succession d’Espagne par des enfants, visitez
-vos royaumes, allez à Naples et en Sicile: passez à Milan, et venez en
-Flandre<a id="FNanchor_159_159"></a><a href="#Footnote_159_159" class="fnanchor">[159]</a>; ce sera une occasion de nous revoir: en attendant visitez
-la Catalogne, l’Aragon, et autres lieux. Voyez ce qu’il y aura à faire
-pour Ceuta.</p>
-
-<p>«Jetez quelque argent au peuple quand vous serez en Espagne, et surtout
-en entrant dans Madrid.</p>
-
-<p>«Ne paraissez pas choqué des figures extraordinaires que vous trouverez.
-Ne vous en moquez point. Chaque pays a ses manières particulières; et
-vous serez bientôt accoutumé à ce qui vous paraîtra d’abord le plus
-surprenant.</p>
-
-<p>«Évitez, autant que vous pourrez, de faire des graces à ceux qui donnent
-de l’argent pour les obtenir. Donnez à propos et libéralement; et ne
-recevez guère de présents, à moins que ce soit des bagatelles. Si
-quelquefois vous ne pouvez éviter d’en recevoir, faites-en à ceux qui
-vous en auront donné<span class="pagenum"><a id="page_227">{227}</a></span> de plus considérables, après avoir laissé passer
-quelques jours.</p>
-
-<p>«Ayez une cassette pour mettre ce que vous aurez de particulier, dont
-vous aurez seul la clef.</p>
-
-<p>«Je finis par un des plus importants avis que je puisse vous donner. Ne
-vous laissez point gouverner. Soyez le maître; n’ayez jamais de favori
-ni de premier ministre<a id="FNanchor_160_160"></a><a href="#Footnote_160_160" class="fnanchor">[160]</a>. Écoutez, consultez votre conseil, mais
-décidez. Dieu, qui vous a fait roi, vous donnera les lumières qui vous
-sont nécessaires, tant que vous aurez de bonnes intentions<a id="FNanchor_161_161"></a><a href="#Footnote_161_161" class="fnanchor">[161]</a>.»</p>
-
-<p>Louis XIV avait dans l’esprit plus de justesse et de dignité que de
-saillies; et d’ailleurs on n’exige pas qu’un roi dise des choses
-mémorables, mais qu’il en fasse. Ce qui est nécessaire à tout homme en
-place,<span class="pagenum"><a id="page_228">{228}</a></span> c’est de ne laisser sortir personne mécontent de sa présence, et
-de se rendre agréable à tous ceux qui l’approchent. On ne peut faire du
-bien à tout moment; mais on peut toujours dire des choses qui plaisent.
-Il s’en était fait une heureuse habitude. C’était entre lui et sa cour
-un commerce continuel de tout ce que la majesté peut avoir de graces,
-sans jamais se dégrader, et de tout ce que l’empressement de servir et
-de plaire peut avoir de finesse, sans l’air de la bassesse. Il était,
-surtout avec les femmes, d’une attention et d’une politesse qui
-augmentait encore celle de ses courtisans; et il ne perdit jamais
-l’occasion de dire aux hommes de ces choses qui flattent l’amour-propre
-en excitant l’émulation, et qui laissent un long souvenir.</p>
-
-<p>Un jour, madame la duchesse de Bourgogne, encore fort jeune, voyant à
-souper un officier qui était très laid, plaisanta beaucoup et très haut
-sur sa laideur. «Je le trouve, madame, dit le roi encore plus haut, un
-des plus beaux hommes de mon royaume; car c’est un des plus braves.»</p>
-
-<p>Un officier général<a id="FNanchor_162_162"></a><a href="#Footnote_162_162" class="fnanchor">[162]</a>, homme un peu brusque, et qui n’avait pas
-adouci son caractère dans la cour même de Louis XIV, avait perdu un bras
-dans une action, et se plaignait au roi, qui l’avait pourtant récompensé
-autant qu’on le peut faire pour un bras cassé: «Je voudrais avoir perdu
-aussi l’autre, dit-il, et ne plus servir votre majesté.» «J’en serais
-bien<span class="pagenum"><a id="page_229">{229}</a></span> fâché pour vous et pour moi», lui répondit le roi; et ce discours
-fut suivi d’une grace qu’il lui accorda. Il était si éloigné de dire des
-choses désagréables, qui sont des traits mortels dans la bouche d’un
-prince, qu’il ne se permettait pas même les plus innocentes et les plus
-douces railleries, tandis que des particuliers en font tous les jours de
-si cruelles et de si funestes.</p>
-
-<p>Il se plaisait et se connaissait à ces choses ingénieuses, aux
-impromptu, aux chansons agréables; et quelquefois même il fesait
-sur-le-champ de petites parodies sur les airs qui étaient en vogue,
-comme celle-ci:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Chez mon cadet de frère<br></span>
-<span class="i0">Le chancelier Serrant<br></span>
-<span class="i0">N’est pas trop nécessaire;<br></span>
-<span class="i0">Et le sage Boifranc<br></span>
-<span class="i0">Est celui qui sait plaire.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Et cette autre qu’il fit en congédiant un jour le conseil:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Le conseil à ses yeux a beau se présenter,<br></span>
-<span class="i0">Sitôt qu’il voit sa chienne il quitte tout pour elle;<br></span>
-<span class="i6">Rien ne peut l’arrêter<br></span>
-<span class="i6">Quand la chasse l’appelle<a id="FNanchor_163_163"></a><a href="#Footnote_163_163" class="fnanchor">[163]</a>.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Ces bagatelles servent au moins à faire voir que les agréments de
-l’esprit fesaient un des plaisirs de sa cour, qu’il entrait dans ces
-plaisirs, et qu’il savait, dans le particulier, vivre en homme, aussi
-bien que représenter en monarque sur le théâtre du monde.</p>
-
-<p>Sa lettre à l’archevêque de Reims, au sujet du mar<span class="pagenum"><a id="page_230">{230}</a></span>quis de Barbesieux,
-quoique écrite d’un style extrêmement négligé, fait plus d’honneur à son
-caractère que les pensées les plus ingénieuses n’en auraient fait à son
-esprit. Il avait donné à ce jeune homme la place de secrétaire d’état de
-la guerre, qu’avait eue le marquis de Louvois, son père. Bientôt
-mécontent de la conduite de son nouveau secrétaire d’état, il veut le
-corriger sans le trop mortifier. Dans cette vue, il s’adresse à son
-oncle, l’archevêque de Reims; il le prie d’avertir son neveu. C’est un
-maître instruit de tout; c’est un père qui parle.</p>
-
-<p>«Je sais, dit-il, ce que je dois à la mémoire de M. de Louvois<a id="FNanchor_164_164"></a><a href="#Footnote_164_164" class="fnanchor">[164]</a>;
-mais si votre neveu ne change de conduite, je serai forcé de prendre un
-parti. J’en serai fâché; mais il en faudra prendre un. Il a des talents;
-mais il n’en fait pas un bon usage. Il donne trop souvent à souper aux
-princes, au lieu de travailler; il néglige les affaires pour ses
-plaisirs; il fait attendre trop long-temps les officiers dans son
-antichambre; il leur parle avec hauteur, et quelquefois avec dureté.»</p>
-
-<p>Voilà ce que ma mémoire me fournit de cette lettre, que j’ai vue
-autrefois en original. Elle fait bien<span class="pagenum"><a id="page_231">{231}</a></span> voir que Louis XIV n’était pas
-gouverné par ses ministres, comme on l’a cru; et qu’il savait gouverner
-ses ministres.</p>
-
-<p>Il aimait les louanges; et il est à souhaiter qu’un roi les aime,
-parcequ’alors il s’efforce de les mériter. Mais Louis XIV ne les
-recevait pas toujours, quand elles étaient trop fortes. Lorsque notre
-académie, qui lui rendait toujours compte des sujets qu’elle proposait
-pour ses prix, lui fit voir celui-ci: <i>Quelle est de toutes les vertus
-du roi celle qui mérite la préférence?</i> le roi rougit, et ne voulut pas
-qu’un tel sujet fût traité. Il souffrit les prologues de Quinault<a id="FNanchor_165_165"></a><a href="#Footnote_165_165" class="fnanchor">[165]</a>;
-mais c’était dans les plus beaux jours de sa gloire, dans le temps où
-l’ivresse de la nation excusait la sienne. Virgile et Horace, par
-reconnaissance, et Ovide, par une indigne faiblesse, prodiguèrent à
-Auguste des éloges plus forts, et, si on songe aux proscriptions, bien
-moins mérités.</p>
-
-<p>Si Corneille avait dit dans la chambre du cardinal de Richelieu, à
-quelqu’un des courtisans: Dites à M. le cardinal que je me connais mieux
-en vers que lui, jamais ce ministre ne lui eût pardonné; c’est pourtant
-ce que Despréaux dit tout haut du roi, dans une dispute qui s’éleva sur
-quelques vers que le roi trouvait bons, et que Despréaux condamnait. «Il
-a raison, dit le roi; il s’y connaît mieux que moi.»</p>
-
-<p>Le duc de Vendôme avait auprès de lui Villiers, un<span class="pagenum"><a id="page_232">{232}</a></span> de ces hommes de
-plaisir, qui se font un mérite d’une liberté cynique. Il le logeait à
-Versailles dans son appartement. On l’appelait communément
-Villiers-Vendôme. Cet homme condamnait hautement tous les goûts de Louis
-XIV, en musique, en peinture, en architecture, en jardins. Le roi
-plantait-il un bosquet, meublait-il un appartement, construisait-il une
-fontaine, Villiers trouvait tout mal entendu, et s’exprimait en termes
-peu mesurés. Il est étrange, disait le roi, que Villiers ait choisi ma
-maison pour venir s’y moquer de tout ce que je fais. L’ayant rencontré
-un jour dans les jardins: Eh bien! lui dit-il en lui montrant un de ses
-nouveaux ouvrages, cela n’a donc pas le bonheur de vous plaire?&#8212;Non,
-répondit Villiers.&#8212;Cependant, reprit le roi, il y a bien des gens qui
-n’en sont pas si mécontents.&#8212;Cela peut être, repartit Villiers, chacun
-a son avis.&#8212;Le roi, en riant, répondit: On ne peut pas plaire à tout le
-monde.</p>
-
-<p>Un jour Louis XIV jouant au trictrac, il y eut un coup douteux. On
-disputait; les courtisans demeuraient dans le silence. Le comte de
-Grammont arrive. Jugez-nous, lui dit le roi.&#8212;Sire, c’est vous qui avez
-tort, dit le comte.&#8212;Et comment pouvez-vous me donner le tort avant de
-savoir ce dont il s’agit?&#8212;Eh! sire, ne voyez-vous pas que, pour peu que
-la chose eût été seulement douteuse, tous ces messieurs vous auraient
-donné gain de cause?</p>
-
-<p>Le duc d’Antin se distingua dans ce siècle par un art singulier, non pas
-de dire des choses flatteuses, mais d’en faire. Le roi va coucher à
-Petit-Bourg; il<span class="pagenum"><a id="page_233">{233}</a></span> y critique une grande allée d’arbres qui cachait la vue
-de la rivière. Le duc d’Antin la fait abattre pendant la nuit. Le roi, à
-son réveil, est étonné de ne plus voir ces arbres qu’il avait condamnés.
-«C’est parceque votre majesté les a condamnés, qu’elle ne les voit
-plus», répond le duc.</p>
-
-<p>Nous avons aussi rapporté ailleurs<a id="FNanchor_166_166"></a><a href="#Footnote_166_166" class="fnanchor">[166]</a> que le même homme ayant remarqué
-qu’un bois assez grand, au bout du canal de Fontainebleau, déplaisait au
-roi, prit le moment d’une promenade; et, tout étant préparé, il se fit
-donner un ordre de couper ce bois, et on le vit dans l’instant abattu
-tout entier. Ces traits sont d’un courtisan ingénieux, et non pas d’un
-flatteur. <a id="FNanchor_167_167"></a><a href="#Footnote_167_167" class="fnanchor">[167]</a> On a accusé Louis XIV d’un orgueil insupportable,
-parceque la base de sa statue, à la place des Victoires, est entourée
-d’esclaves enchaînés<a id="FNanchor_168_168"></a><a href="#Footnote_168_168" class="fnanchor">[168]</a>. Mais ce n’est point lui qui fit ériger cette
-statue, ni celle qu’on voit à la place de Vendôme<a id="FNanchor_169_169"></a><a href="#Footnote_169_169" class="fnanchor">[169]</a>. Celle de la
-place<span class="pagenum"><a id="page_234">{234}</a></span> des Victoires est le monument de la grandeur d’ame et de la
-reconnaissance du premier maréchal de La Feuillade pour son souverain.
-Il y dépensa cinq cent mille livres, qui font près d’un million
-aujourd’hui; et la ville en ajouta autant pour rendre la place
-régulière. Il paraît qu’on a eu également tort d’imputer à Louis XIV le
-faste de cette statue, et de ne voir que de la vanité et de la flatterie
-dans la magnanimité du maréchal.</p>
-
-<p>On ne parlait que de ces quatre esclaves; mais ils figurent des vices
-domptés, aussi bien que des nations vaincues; le duel aboli, l’hérésie
-détruite; les inscriptions le témoignent assez. Elles célèbrent aussi la
-jonction des mers, la paix de Nimègue; elles parlent de bienfaits plus
-que d’exploits guerriers. D’ailleurs c’est un ancien usage des
-sculpteurs de mettre des esclaves aux pieds des statues des rois. Il
-vaudrait mieux y représenter des citoyens libres et heureux; mais enfin,
-on voit des esclaves aux pieds du clément Henri IV et de Louis XIII, à
-Paris; on en voit à Livourne sous la statue de Ferdinand de Médicis, qui
-n’enchaîna assurément aucune nation; on en voit à Berlin sous la statue
-d’un électeur<a id="FNanchor_170_170"></a><a href="#Footnote_170_170" class="fnanchor">[170]</a> qui repoussa les Suédois, mais qui ne fit point de
-conquêtes.</p>
-
-<p>Les voisins de la France, et les Français eux-mêmes, ont rendu très
-injustement Louis XIV responsable de<span class="pagenum"><a id="page_235">{235}</a></span> cet usage. L’inscription <i>Viro
-immortali</i>, <i>A l’homme immortel</i>, a été traitée d’idolâtrie, comme si ce
-mot signifiait autre chose que l’immortalité de sa gloire. L’inscription
-de Viviani, à sa maison de Florence, <i>Ædes a deo datæ</i><a id="FNanchor_171_171"></a><a href="#Footnote_171_171" class="fnanchor">[171]</a>, <i>Maison
-donnée par un dieu</i>, serait bien plus idolâtre: elle n’est pourtant
-qu’une allusion au surnom de <i>Dieu-donné</i>, et au vers de Virgile, <i>deus
-nobis hæc otia fecit</i>. (Egl. <small>I</small>, v. 6.)</p>
-
-<p>A l’égard de la statue de la place de Vendôme, c’est la ville qui l’a
-érigée. Les inscriptions latines qui remplissent les quatre faces de la
-base sont des flatteries plus grossières que celles de la place des
-Victoires. On y lit que Louis XIV ne prit jamais les armes que malgré
-lui. Il démentit bien solennellement cette adulation au lit de la mort,
-par des paroles dont on se souviendra plus long-temps que de ces
-inscriptions ignorées de lui, et qui ne sont que l’ouvrage de la
-bassesse de quelques gens de lettres.</p>
-
-<p>Le roi avait destiné les bâtiments de cette place pour sa bibliothèque
-publique. La place était plus vaste; elle avait d’abord trois faces, qui
-étaient celles d’un palais immense, dont les murs étaient déjà élevés,
-lorsque le malheur des temps, en 1701, força la ville de bâtir des
-maisons de particuliers sur les ruines de ce palais commencé. Ainsi le
-Louvre n’a point été fini; ainsi la fontaine et l’obélisque que Colbert
-voulait faire élever vis-à-vis le portail de Perrault, n’ont paru que
-dans les dessins; ainsi le beau portail de Saint-Gervais est demeuré
-offusqué; et la plupart des monuments de Paris laissent des regrets.<span class="pagenum"><a id="page_236">{236}</a></span></p>
-
-<p>La nation desirait que Louis XIV eût préféré son Louvre et sa capitale
-au palais de Versailles, que le duc de Créqui appelait un favori sans
-mérite. La postérité admire avec reconnaissance ce qu’on a fait de grand
-pour le public; mais la critique se joint à l’admiration, quand on voit
-ce que Louis XIV a fait de superbe et de défectueux pour sa maison de
-campagne.</p>
-
-<p>Il résulte de tout ce qu’on vient de rapporter, que ce monarque aimait
-en tout la grandeur et la gloire. Un prince qui, ayant fait d’aussi
-grandes choses que lui, serait encore simple et modeste, serait le
-premier des rois<a id="FNanchor_172_172"></a><a href="#Footnote_172_172" class="fnanchor">[172]</a>, et Louis XIV le second.</p>
-
-<p>S’il se repentit en mourant d’avoir entrepris légèrement des guerres, il
-faut convenir qu’il ne jugeait pas par les événements; car, de toutes
-ses guerres, la plus juste et la plus indispensable, celle de 1701, fut
-la seule malheureuse.</p>
-
-<p>Il eut de son mariage, outre Monseigneur, deux fils et trois filles
-morts dans l’enfance. Ses amours furent plus heureux: il n’y eut que
-deux de ses enfants naturels qui moururent au berceau; huit autres
-vécurent, furent légitimés, et cinq eurent postérité. Il eut encore
-d’une demoiselle, attachée à madame de Montespan, une fille non
-reconnue, qu’il maria à un gentilhomme d’auprès de Versailles, nommé de
-La Queue.</p>
-
-<p>On soupçonna, avec beaucoup de vraisemblance, une religieuse de l’abbaye
-de Moret d’être sa fille. Elle<span class="pagenum"><a id="page_237">{237}</a></span> était extrêmement basanée, et d’ailleurs
-lui ressemblait<a id="FNanchor_173_173"></a><a href="#Footnote_173_173" class="fnanchor">[173]</a>. Le roi lui donna vingt mille écus de dot, en la
-plaçant dans ce couvent. L’opinion qu’elle avait de sa naissance lui
-donnait un orgueil dont ses supérieures se plaignirent. Madame de
-Maintenon, dans un voyage de Fontainebleau, alla au couvent de Moret; et
-voulant inspirer plus de modestie à cette religieuse, elle fit ce
-qu’elle put pour lui ôter l’idée qui nourrissait sa fierté. «Madame, lui
-dit cette personne, la peine que prend une dame de votre élévation, de
-venir exprès ici me dire que je ne suis pas fille du roi, me persuade
-que je le suis.» Le couvent de Moret se souvient encore de cette
-anecdote.</p>
-
-<p>Tant de détails pourraient rebuter un philosophe; mais la curiosité,
-cette faiblesse si commune aux hommes, cesse presque d’en être une,
-quand elle a pour objet des temps et des hommes qui attirent les regards
-de la postérité.</p>
-
-<h3><a id="CHAPITRE_XXIX"></a>CHAPITRE XXIX.<br><br>
-<small>Gouvernement intérieur. Justice. Commerce. Police. Lois. Discipline
-militaire. Marine, etc.</small></h3>
-
-<p>On doit cette justice aux hommes publics qui ont fait du bien à leur
-siècle, de regarder le point dont ils sont partis, pour mieux voir les
-changements qu’ils ont faits dans leur patrie. La postérité leur doit
-une<span class="pagenum"><a id="page_238">{238}</a></span> éternelle reconnaissance des exemples qu’ils ont donnés, lors même
-qu’ils sont surpassés. Cette juste gloire est leur unique récompense. Il
-est certain que l’amour de cette gloire anima Louis XIV, lorsque,
-commençant à gouverner par lui-même, il voulut réformer son royaume,
-embellir sa cour, et perfectionner les arts.</p>
-
-<p>Non seulement il s’imposa la loi de travailler régulièrement avec chacun
-de ses ministres, mais tout homme connu pouvait obtenir de lui une
-audience particulière, et tout citoyen avait la liberté de lui présenter
-des requêtes et des projets. Les placets étaient reçus d’abord par un
-maître des requêtes qui les rendait apostillés; ils furent dans la suite
-renvoyés aux bureaux des ministres. Les projets étaient examinés dans le
-conseil quand ils méritaient de l’être, et leurs auteurs furent admis
-plus d’une fois à discuter leurs propositions avec les ministres en
-présence du roi. Ainsi on vit entre le trône et la nation une
-correspondance qui subsista malgré le pouvoir absolu.</p>
-
-<p>Louis XIV se forma et s’accoutuma lui-même au travail; et ce travail
-était d’autant plus pénible qu’il était nouveau pour lui, et que la
-séduction des plaisirs pouvait aisément le distraire. Il écrivit les
-premières dépêches à ses ambassadeurs. Les lettres les plus importantes
-furent souvent depuis minutées de sa main, et il n’y en eut aucune
-écrite en son nom qu’il ne se fit lire.</p>
-
-<p>A peine Colbert, après la chute de Fouquet, eut-il rétabli l’ordre dans
-les finances, que le roi remit aux<span class="pagenum"><a id="page_239">{239}</a></span> peuples tout ce qui était dû
-d’impôts depuis 1647 jusqu’en 1656, et surtout trois millions de
-tailles<a id="FNanchor_174_174"></a><a href="#Footnote_174_174" class="fnanchor">[174]</a>. On abolit pour cinq cent mille écus par an de droits
-onéreux. Ainsi l’abbé de Choisi paraît ou bien mal instruit, ou bien
-injuste, quand il dit qu’on ne diminua point la recette. Il est certain
-qu’elle fut diminuée par ces remises, et augmentée par le bon ordre.</p>
-
-<p>Les soins du premier président de Bellièvre, aidés des libéralités de la
-duchesse d’Aiguillon, et de plusieurs citoyens, avaient établi l’hôpital
-général. Le roi l’augmenta, et en fit élever dans toutes les villes
-principales du royaume.</p>
-
-<p>Les grands chemins, jusqu’alors impraticables, ne furent plus négligés,
-et peu-à-peu devinrent ce qu’ils sont aujourd’hui sous Louis XV,
-l’admiration des étrangers. De quelque côté qu’on sorte de Paris, on
-voyage à présent environ cinquante à soixante lieues, à quelques
-endroits près, dans des allées fermes, bordées d’arbres. Les chemins
-construits par les anciens Romains étaient plus durables, mais non pas
-si spacieux et si beaux<a id="FNanchor_175_175"></a><a href="#Footnote_175_175" class="fnanchor">[175]</a>.</p>
-
-<p>Le génie de Colbert se tourna principalement vers le commerce, qui était
-faiblement cultivé, et dont les<span class="pagenum"><a id="page_240">{240}</a></span> grands principes n’étaient pas connus.
-Les Anglais, et encore plus les Hollandais, fesaient par leurs vaisseaux
-presque tout le commerce de la France. Les Hollandais surtout
-chargeaient dans nos ports nos denrées, et les distribuaient dans
-l’Europe. Le roi commença, dès 1662, à exempter ses sujets d’une
-imposition nommée <i>le droit de fret</i>, que payaient tous les vaisseaux
-étrangers; et il donna aux Français toutes les facilités de transporter
-eux-mêmes leurs marchandises à moins de frais. Alors le commerce
-maritime naquit. Le conseil de commerce, qui subsiste aujourd’hui, fut
-établi, et le roi y présidait tous les quinze jours.</p>
-
-<p>Les ports de Dunkerque et de Marseille furent déclarés francs, et
-bientôt cet avantage attira le commerce du Levant à Marseille, et celui
-du Nord à Dunkerque.</p>
-
-<p>On forma une compagnie des Indes occidentales en 1664, et celle des
-grandes Indes fut établie la même année. Avant ce temps, il fallait que
-le luxe de la France fût tributaire de l’industrie hollandaise. Les
-partisans de l’ancienne économie timide, ignorante, et resserrée,
-déclamèrent en vain contre un commerce dans lequel on échange sans cesse
-de l’argent qui ne périrait pas, contre des effets qui se consomment.
-Ils ne fesaient pas réflexion que ces marchandises de l’Inde, devenues
-nécessaires, auraient été payées plus chèrement à l’étranger. Il est
-vrai qu’on porte aux Indes orientales plus d’espèces qu’on n’en retire,
-et que par là l’Europe s’appauvrit. Mais ces espèces viennent du Pérou
-et du Mexique; elles<span class="pagenum"><a id="page_241">{241}</a></span> sont le prix de nos denrées portées à Cadix, et il
-reste plus de cet argent en France que les Indes orientales n’en
-absorbent.</p>
-
-<p>Le roi donna plus de six millions de notre monnaie d’aujourd’hui à la
-compagnie. Il invita les personnes riches à s’y intéresser. Les reines,
-les princes, et toute la cour, fournirent deux millions numéraires de ce
-temps-là. Les cours supérieures donnèrent douze cent mille livres; les
-financiers, deux millions; le corps des marchands, six cent cinquante
-mille livres. Toute la nation secondait son maître.</p>
-
-<p>Cette compagnie a toujours subsisté; car encore que les Hollandais
-eussent pris Pondichéri en 1694, et que le commerce des Indes languît
-depuis ce temps, il reprit une force nouvelle sous la régence du duc
-d’Orléans<a id="FNanchor_176_176"></a><a href="#Footnote_176_176" class="fnanchor">[176]</a>. Pondichéri devint alors la rivale de Batavia; et cette
-compagnie des Indes, fondée avec des peines extrêmes par le grand
-Colbert, reproduite de nos jours par des secousses singulières, fut,
-pendant quelques années, une des plus grandes ressources du
-royaume<a id="FNanchor_177_177"></a><a href="#Footnote_177_177" class="fnanchor">[177]</a>. Le roi forma encore une compagnie du Nord en 1669: il y
-mit des fonds comme dans celle des Indes. Il parut bien alors que le
-commerce ne déroge pas, puisque les plus grandes maisons
-s’inté<span class="pagenum"><a id="page_242">{242}</a></span>ressaient à ces établissements, à l’exemple du monarque.</p>
-
-<p>La compagnie des Indes occidentales ne fut pas moins encouragée que les
-autres: le roi fournit le dixième de tous les fonds.</p>
-
-<p>Il donna trente francs par tonneau d’exportation, et quarante
-d’importation. Tous ceux qui firent construire des vaisseaux dans les
-ports du royaume reçurent cinq livres pour chaque tonneau que leur
-navire pouvait contenir<a id="FNanchor_178_178"></a><a href="#Footnote_178_178" class="fnanchor">[178]</a>.</p>
-
-<p>On ne peut encore trop s’étonner que l’abbé de Choisi ait censuré ces
-établissements dans ses Mémoires, qu’il faut lire avec défiance<a id="FNanchor_179_179"></a><a href="#Footnote_179_179" class="fnanchor">[179]</a>.
-Nous sentons<span class="pagenum"><a id="page_243">{243}</a></span> aujourd’hui tout ce que le ministre Colbert fit pour le
-bien du royaume; mais alors on ne le sentait pas: il travaillait pour
-des ingrats. On lui sut à Paris beaucoup plus mauvais gré de la
-suppression de quelques rentes sur l’hôtel de ville acquises à vil prix
-depuis 1656, et du décri où tombèrent les billets de l’épargne prodigués
-sous le précédent ministère, qu’on ne fut sensible au bien général qu’il
-fesait<a id="FNanchor_180_180"></a><a href="#Footnote_180_180" class="fnanchor">[180]</a>. Il y avait plus de bourgeois que de citoyens. Peu de
-personnes portaient leurs vues sur l’avantage public. On sait combien
-l’intérêt particulier fascine les yeux et rétrécit l’esprit; je ne dis
-pas seulement l’intérêt d’un commerçant, mais d’une compagnie, mais
-d’une ville. La réponse grossière d’un marchand, nommé Hazon, qui,
-consulté par ce ministre, lui dit: «Vous avez trouvé la voiture
-renversée d’un côté, et vous l’avez renversée de l’autre,» était encore
-citée avec complaisance dans ma jeunesse; et cette anecdote se retrouve
-dans Moréri<a id="FNanchor_181_181"></a><a href="#Footnote_181_181" class="fnanchor">[181]</a>. Il a fallu que l’esprit philoso<span class="pagenum"><a id="page_244">{244}</a></span>phique, introduit fort
-tard en France, ait réformé les préjugés du peuple, pour qu’on rendît
-enfin une justice entière à la mémoire de ce grand homme. Il avait la
-même exactitude que le duc de Sulli, et des vues beaucoup plus étendues.
-L’un ne savait que ménager, l’autre savait faire de grands
-établissements. Sulli, depuis la paix de Vervins, n’eut d’autre embarras
-que celui de maintenir une économie exacte et sévère; et il fallut que
-Colbert trouvât des ressources promptes et immenses pour la guerre de
-1667 et pour celle de 1672. Henri IV secondait l’économie de Sulli: les
-magnificences de Louis XIV contrarièrent toujours le système de
-Colbert<a id="FNanchor_182_182"></a><a href="#Footnote_182_182" class="fnanchor">[182]</a>.</p>
-
-<p>Cependant presque tout fut réparé ou créé de son temps. La réduction de
-l’intérêt au denier vingt, des emprunts du roi et des particuliers, fut
-la preuve sensible, en 1665, d’une abondante circulation. Il voulait<span class="pagenum"><a id="page_245">{245}</a></span>
-enrichir la France et la peupler. Les mariages dans les campagnes furent
-encouragés, par une exemption de tailles pendant cinq années, pour ceux
-qui s’établiraient à l’âge de vingt ans; et tout père de famille qui
-avait dix enfants était exempt pour toute sa vie, parcequ’il donnait
-plus à l’état par le travail de ses enfants, qu’il n’eût pu donner en
-payant la taille. Ce réglement aurait dû demeurer à jamais sans
-atteinte.</p>
-
-<p>Depuis l’an 1663 jusqu’en 1672, chaque année de ce ministère fut marquée
-par l’établissement de quelque manufacture. Les draps fins qu’on tirait
-auparavant d’Angleterre, de Hollande, furent fabriqués dans Abbeville.
-Le roi avançait au manufacturier deux mille livres par chaque métier
-battant, outre des gratifications considérables. On compta, dans l’année
-1669, quarante-quatre mille deux cents métiers en laine dans le royaume.
-Les manufactures de soie perfectionnées produisirent un commerce de plus
-de cinquante millions de ce temps-là; et non seulement l’avantage qu’on
-en tirait était beaucoup au-dessus de l’achat des soies nécessaires,
-mais la culture des mûriers mit les fabricants en état de se passer des
-soies étrangères pour la trame des étoffes.</p>
-
-<p>On commença dès 1666 à faire d’aussi belles glaces qu’à Venise, qui en
-avait toujours fourni toute l’Europe; et bientôt on en fit dont la
-grandeur et la beauté n’ont pu jamais être imitées ailleurs. Les tapis
-de Turquie et de Perse furent surpassés à la Savonnerie. Les tapisseries
-de Flandre cédèrent à celles des Gobelins. Ce vaste enclos des Gobelins
-était rempli alors de<span class="pagenum"><a id="page_246">{246}</a></span> plus de huit cents ouvriers; il y en avait trois
-cents qu’on y logeait: les meilleurs peintres dirigeaient l’ouvrage, ou
-sur leurs propres dessins, ou sur ceux des anciens maîtres d’Italie.
-C’est dans cette enceinte des Gobelins qu’on fabriquait encore des
-ouvrages de rapport, espèce de mosaïque admirable; et l’art de la
-marqueterie fut poussé à sa perfection.</p>
-
-<p>Outre cette belle manufacture de tapisseries aux Gobelins, on en établit
-une autre à Beauvais. Le premier manufacturier eut six cents ouvriers
-dans cette ville; et le roi lui fit présent de soixante mille livres.</p>
-
-<p>Seize cents filles furent occupées aux ouvrages de dentelles: on fit
-venir trente principales ouvrières de Venise, et deux cents de Flandre;
-et on leur donna trente-six mille livres pour les encourager.</p>
-
-<p>Les fabriques des draps de Sedan, celles des tapisseries d’Aubusson,
-dégénérées et tombées, furent rétablies. Les riches étoffes, où la soie
-se mêle avec l’or et l’argent, se fabriquèrent à Lyon, à Tours, avec une
-industrie nouvelle.</p>
-
-<p>On sait que le ministère acheta en Angleterre le secret de cette machine
-ingénieuse avec laquelle on fait les bas dix fois plus promptement qu’à
-l’aiguille. Le fer-blanc, l’acier, la belle faïence, les cuirs
-maroquinés qu’on avait toujours fait venir de loin, furent travaillés en
-France. Mais des calvinistes, qui avaient le secret du fer-blanc et de
-l’acier, emportèrent, en 1686, ce secret avec eux, et firent partager
-cet avantage et beaucoup d’autres à des nations étrangères.</p>
-
-<p>Le roi achetait tous les ans pour environ huit cent mille de nos livres
-de tous les ouvrages de goût qu’on<span class="pagenum"><a id="page_247">{247}</a></span> fabriquait dans son royaume, et il
-en fesait des présents.</p>
-
-<p>Il s’en fallait beaucoup que la ville de Paris fût ce qu’elle est
-aujourd’hui. Il n’y avait ni clarté, ni sûreté, ni propreté. Il fallut
-pourvoir à ce nettoiement continuel des rues; à cette illumination que
-cinq mille fanaux forment toutes les nuits, paver la ville tout entière,
-y construire deux nouveaux ports, rétablir les anciens, faire veiller
-une garde continuelle, à pied et à cheval, pour la sûreté des citoyens.
-Le roi se chargea de tout en affectant des fonds à ces dépenses
-nécessaires. Il créa, en 1667, un magistrat uniquement pour veiller à la
-police. La plupart des grandes villes de l’Europe ont à peine imité ces
-exemples long-temps après, et aucune ne les a égalés. Il n’y a point de
-ville pavée comme Paris; et Rome même n’est pas éclairée.</p>
-
-<p>Tout commençait à tendre tellement à la perfection, que le second
-lieutenant de police<a id="FNanchor_183_183"></a><a href="#Footnote_183_183" class="fnanchor">[183]</a> qu’eut Paris acquit dans cette place une
-réputation qui le mit au rang de ceux qui ont fait honneur à ce siècle:
-aussi était-ce un homme capable de tout. Il fut depuis dans le
-ministère; et il eût été bon général d’armée. La place de lieutenant de
-police était au-dessous de sa naissance et de son mérite; et cependant
-cette place lui fit un bien plus grand nom que le ministère gêné et
-passager qu’il obtint, sur la fin de sa vie.</p>
-
-<p>On doit observer ici que M. d’Argenson ne fut pas<span class="pagenum"><a id="page_248">{248}</a></span> le seul, à beaucoup
-près, de l’ancienne chevalerie, qui eût exercé la magistrature. La
-France est presque l’unique pays de l’Europe où l’ancienne noblesse ait
-pris souvent le parti de la robe. Presque tous les autres états, par un
-reste de barbarie gothique, ignorent encore qu’il y ait de la grandeur
-dans cette profession<a id="FNanchor_184_184"></a><a href="#Footnote_184_184" class="fnanchor">[184]</a>.</p>
-
-<p>Le roi ne cessa de bâtir au Louvre, à Saint-Germain, à Versailles,
-depuis 1661. Les particuliers, à son exemple, élevèrent dans Paris mille
-édifices superbes et commodes. Le nombre s’en est accru tellement que,
-depuis les environs du Palais-Royal et ceux de Saint-Sulpice, il se
-forma dans Paris deux villes nouvelles, fort supérieures à l’ancienne.
-Ce fut en ce temps-là qu’on inventa la commodité magnifique de ces
-carrosses ornés de glaces et suspendus par des ressorts; de sorte qu’un
-citoyen de Paris se promenait dans cette grande ville avec plus de luxe
-que les premiers triomphateurs romains n’allaient autrefois au Capitole.
-Cet usage, qui a commencé dans Paris, fut bientôt reçu dans toute
-l’Europe; et, devenu commun, il n’est plus un luxe.</p>
-
-<p>Louis XIV avait du goût pour l’architecture, pour les jardins, pour la
-sculpture; et ce goût était en tout dans le grand et dans le noble. Dès
-que le <span class="pagenum"><a id="page_249">{249}</a></span>contrôleur-général Colbert eut, en 1664, la direction des
-bâtiments, qui est proprement le ministère des arts<a id="FNanchor_185_185"></a><a href="#Footnote_185_185" class="fnanchor">[185]</a>, il<span class="pagenum"><a id="page_250">{250}</a></span> s’appliqua
-à seconder les projets de son maître. Il fallut d’abord travailler à
-achever le Louvre. François Mansard, l’un des plus grands architectes
-qu’ait eus la France, fut choisi pour construire les vastes édifices
-qu’on projetait. Il ne voulut pas s’en charger sans avoir la liberté de
-refaire ce qui lui paraîtrait défectueux dans l’exécution. Cette
-défiance de lui-même, qui eût entraîné trop de dépenses, le fit exclure.
-On appela de Rome le cavalier Bernini, dont le nom était célèbre par la
-colonnade qui entoure le parvis de Saint-Pierre, par la statue équestre
-de Constantin, et par la fontaine Navonne. Des équipages lui furent
-fournis pour son voyage. Il fut conduit à Paris en homme qui venait
-honorer la France. Il reçut, outre cinq louis par jour pendant huit mois
-qu’il y resta, un présent de cinquante mille écus, avec une pension de
-deux mille, et une de cinq cents pour son fils. Cette générosité de
-Louis XIV, envers le Bernin, fut encore plus grande que la magnificence
-de François Iᵉʳ pour Raphaël. Le Bernin, par reconnaissance, fit depuis
-à Rome la statue équestre du roi, qu’on voit à Versailles. Mais quand il
-arriva à Paris avec tant d’appareil, comme le seul homme digne de
-travailler pour<span class="pagenum"><a id="page_251">{251}</a></span> Louis XIV, il fut bien surpris de voir le dessin de la
-façade du Louvre<a id="FNanchor_186_186"></a><a href="#Footnote_186_186" class="fnanchor">[186]</a>, du côté de Saint-Germain-l’Auxerrois, qui devint
-bientôt après dans l’exécution un des plus augustes monuments
-d’architecture qui soient au monde. Claude Perrault avait donné ce
-dessin, exécuté par Louis Levau et Dorbay. Il inventa les machines avec
-lesquelles on transporta des pierres de cinquante-deux pieds de long,
-qui forment le fronton de ce majestueux édifice. On va chercher
-quelquefois bien loin ce qu’on a chez soi. Aucun palais de Rome n’a une
-entrée comparable à celle du Louvre, dont on est redevable à ce Perrault
-que Boileau osa vouloir rendre ridicule. Ces vignes si renommées sont,
-de l’aveu des voyageurs, très inférieures au seul château de Maisons,
-qu’avait bâti François Mansard à si peu de frais. Bernini fut
-magnifiquement récompensé, et ne mérita pas ses récompenses: il donna
-seulement des dessins qui ne furent pas exécutés.</p>
-
-<p>Le roi, en fesant bâtir ce Louvre dont l’achèvement est tant désiré, en
-fesant une ville à Versailles près de ce château qui a coûté tant de
-millions<a id="FNanchor_187_187"></a><a href="#Footnote_187_187" class="fnanchor">[187]</a>, en bâtis<span class="pagenum"><a id="page_252">{252}</a></span>sant Trianon, Marli, et en fesant embellir tant
-d’autres édifices, fit élever l’Observatoire, commencé en 1666, dès le
-temps qu’il établit l’Académie des Sciences. Mais le monument le plus
-glorieux par son utilité, par sa grandeur, et par ses difficultés, fut
-ce canal du Languedoc qui joint les deux mers, et qui tombe dans le port
-de Cette, construit pour recevoir ses eaux. Tout ce travail fut commencé
-dès 1664; et on le continua sans interruption jusqu’en 1681. La
-fondation des Invalides et la chapelle de ce bâtiment, la plus belle de
-Paris, l’établissement de Saint-Cyr, le dernier de tant d’ouvrages
-construits par ce monarque, suffiraient seuls pour faire bénir sa
-mémoire<a id="FNanchor_188_188"></a><a href="#Footnote_188_188" class="fnanchor">[188]</a>. Quatre mille soldats et un grand nombre d’officiers, qui
-trouvent dans l’un de ces grands asiles une consolation dans leur
-vieillesse, et des secours pour leurs blessures et pour leurs besoins,
-deux cent cinquante filles nobles qui reçoivent dans l’autre une
-éducation digne d’elles, sont autant de voix qui célèbrent Louis XIV.
-L’établissement de Saint-Cyr sera surpassé par celui que Louis XV vient
-de former pour élever cinq cents gentilshommes<a id="FNanchor_189_189"></a><a href="#Footnote_189_189" class="fnanchor">[189]</a>; mais, loin de faire
-oublier Saint-Cyr, il en fait souvenir: c’est l’art de faire du bien qui
-s’est perfectionné.<span class="pagenum"><a id="page_253">{253}</a></span></p>
-
-<p>Louis XIV voulut en même temps faire des choses plus grandes et d’une
-utilité plus générale, mais d’une exécution plus difficile; c’était de
-réformer les lois. Il y fit travailler le chancelier Séguier, les
-Lamoignon, les Talon, les Bignon, et surtout le conseiller d’état
-Pussort. Il assistait quelquefois à leurs assemblées. L’année 1667 fut
-à-la-fois l’époque de ses premières lois et de ses conquêtes.
-L’ordonnance civile parut d’abord, ensuite le code des eaux et forêts,
-puis des statuts pour toutes les manufactures; l’ordonnance criminelle,
-le code du commerce, celui de la marine, tout cela se suivit presque
-d’année en année. Il y eut même une jurisprudence nouvelle, établie en
-faveur des nègres de nos colonies, espèce d’hommes qui n’avait pas
-encore joui des droits de l’humanité<a id="FNanchor_190_190"></a><a href="#Footnote_190_190" class="fnanchor">[190]</a>.</p>
-
-<p>Une connaissance approfondie de la jurisprudence n’est pas le partage
-d’un souverain; mais le roi était instruit des lois principales: il en
-possédait l’esprit, et savait ou les soutenir ou les mitiger à propos.
-Il jugeait souvent les causes de ses sujets, non seulement dans le
-conseil des secrétaires d’état, mais dans celui qu’on appelle le
-<i>conseil des parties</i>. Il y a de lui deux jugements célèbres, dans
-lesquels sa voix décida contre lui-même.<span class="pagenum"><a id="page_254">{254}</a></span></p>
-
-<p>Dans le premier, en 1680, il s’agissait d’un procès entre lui et des
-particuliers de Paris qui avaient bâti sur son fonds. Il voulut que les
-maisons leur demeurassent avec le fonds qui lui appartenait, et qu’il
-leur céda.</p>
-
-<p>L’autre regardait un Persan, nommé Roupli, dont les marchandises avaient
-été saisies par les commis de ses fermes en 1687. Il opina que tout lui
-fût rendu, et y ajouta un présent de trois mille écus. Roupli porta dans
-sa patrie son admiration et sa reconnaissance. Lorsque nous avons vu
-depuis à Paris l’ambassadeur persan, Mehemet Rizabeg, nous l’avons
-trouvé instruit dès long-temps de ce fait par la renommée.</p>
-
-<p>L’abolition des duels fut un des plus grands services rendus à la
-patrie. Ces combats avaient été autorisés autrefois par les rois, par
-les parlements mêmes, et par l’Église; et, quoiqu’ils fussent défendus
-depuis Henri IV, cette funeste coutume subsistait plus que jamais. Le
-fameux combat des La Frette, de quatre contre quatre, en 1663, fut ce
-qui détermina Louis XIV à ne plus pardonner. Son heureuse sévérité
-corrigea peu-à-peu notre nation, et même les nations voisines, qui se
-conformèrent à nos sages coutumes, après avoir pris nos mauvaises. Il y
-a dans l’Europe cent fois moins de duels aujourd’hui que du temps de
-Louis XIII<a id="FNanchor_191_191"></a><a href="#Footnote_191_191" class="fnanchor">[191]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_255">{255}</a></span></p>
-
-<p>Législateur de ses peuples, il le fut de ses armées. Il est étrange
-qu’avant lui on ne connût point les habits uniformes dans les troupes.
-Ce fut lui qui, la première année de son administration, ordonna que
-chaque régiment fût distingué par la couleur des habits ou par
-différentes marques; réglement adopté bientôt par toutes les nations. Ce
-fut lui<a id="FNanchor_192_192"></a><a href="#Footnote_192_192" class="fnanchor">[192]</a> qui institua les brigadiers, et qui mit les corps dont la
-maison du roi est formée sur le pied où ils sont aujourd’hui. Il fit une
-compagnie de mousquetaires des gardes du cardinal Mazarin, et fixa à
-cinq cents hommes le nombre des deux compagnies auxquelles il donna
-l’habit qu’elles portent encore.</p>
-
-<p>Sous lui, plus de connétable; et après la mort du duc d’Épernon, plus de
-colonel-général de l’infanterie; ils étaient trop maîtres; il voulait
-l’être, et le devait. Le maréchal de Grammont, simple mestre de camp des
-gardes françaises, sous le duc d’Épernon, et prenant l’ordre de ce
-colonel-général, ne le prit plus que du roi, et fut le premier qui eut
-le nom de colonel des gardes. Il installait lui-même ces colonels à la
-tête du régiment, en leur donnant de sa main un hausse-col doré avec une
-pique, et ensuite un esponton, quand l’usage des piques fut aboli. Il
-institua les grenadiers,<span class="pagenum"><a id="page_256">{256}</a></span> d’abord au nombre de quatre par compagnie,
-dans le régiment du roi, qui est de sa création; ensuite il forma une
-compagnie de grenadiers dans chaque régiment d’infanterie; il en donna
-deux aux gardes françaises; maintenant il y en a dans toute l’infanterie
-une par bataillon. Il augmenta beaucoup le corps des dragons, et leur
-donna un colonel-général. Il ne faut pas oublier l’établissement des
-haras, en 1667. Ils étaient absolument abandonnés auparavant, et ils
-furent d’une grande ressource pour remonter la cavalerie. Ressource
-importante, depuis trop négligée<a id="FNanchor_193_193"></a><a href="#Footnote_193_193" class="fnanchor">[193]</a>.</p>
-
-<p>L’usage de la baïonnette au bout du fusil est de son institution. Avant
-lui on s’en servait quelquefois, mais il n’y avait que quelques
-compagnies qui combattissent avec cette arme. Point d’usage uniforme,
-point d’exercice; tout était abandonné à la volonté du général. Les
-piques passaient pour l’arme la plus redoutable. Le premier régiment qui
-eut des baïonnettes, et qu’on forma à cet exercice, fut celui des
-fusiliers, établi en 1671.</p>
-
-<p>La manière dont l’artillerie est servie aujourd’hui lui est due tout
-entière. Il en fonda des écoles à Douai, puis à Metz, et à Strasbourg;
-et le régiment d’artillerie s’est vu enfin rempli d’officiers presque
-tous<span class="pagenum"><a id="page_257">{257}</a></span> capables de bien conduire un siége. Tous les magasins du royaume
-étaient pourvus, et on y distribuait tous les ans huit cents milliers de
-poudre. Il forma un régiment de bombardiers et un de houssards: avant
-lui, on ne connaissait les houssards que chez les ennemis.</p>
-
-<p>Il établit, en 1688, trente régiments de milice, fournis et équipés par
-les communautés. Ces milices s’exerçaient à la guerre sans abandonner la
-culture des campagnes<a id="FNanchor_194_194"></a><a href="#Footnote_194_194" class="fnanchor">[194]</a>.</p>
-
-<p>Des compagnies de cadets furent entretenues dans la plupart des places
-frontières: ils y apprenaient les mathématiques, le dessin, et tous les
-exercices, et fesaient les fonctions de soldats. Cette institution dura
-dix années. On se lassa enfin de cette jeunesse trop difficile à
-discipliner; mais le corps des ingénieurs, que le roi forma, et auquel
-il donna les réglements qu’il suit encore, est un établissement à jamais
-durable. Sous lui, l’art de fortifier les places fut porté à la
-per<span class="pagenum"><a id="page_258">{258}</a></span>fection par le maréchal de Vauban et ses élèves, qui surpassèrent le
-comte de Pagan<a id="FNanchor_195_195"></a><a href="#Footnote_195_195" class="fnanchor">[195]</a>. Il construisit ou répara cent cinquante places de
-guerre.</p>
-
-<p>Pour soutenir la discipline militaire, il créa des inspecteurs généraux,
-ensuite des directeurs, qui rendirent compte de l’état des troupes; et
-on voyait, par leur rapport, si les commissaires des guerres avaient
-fait leur devoir.</p>
-
-<p>Il institua l’ordre de Saint-Louis<a id="FNanchor_196_196"></a><a href="#Footnote_196_196" class="fnanchor">[196]</a>, récompense honorable, plus
-briguée souvent que la fortune. L’hôtel des Invalides mit le comble aux
-soins qu’il prit pour mériter d’être bien servi.</p>
-
-<p>C’est par de tels soins que, dès l’an 1672, il eut cent quatre-vingt
-mille hommes de troupes réglées, et qu’augmentant ses forces à mesure
-que le nombre et la puissance de ses ennemis augmentaient, il eut enfin
-jusqu’à quatre cent cinquante mille hommes en armes, en comptant les
-troupes de la marine.</p>
-
-<p>Avant lui, on n’avait point vu de si fortes armées. Ses ennemis lui en
-opposèrent à peine d’aussi considérables; mais il fallait qu’ils fussent
-réunis. Il montra ce que la France seule pouvait; et il eut toujours ou
-de grands succès, ou de grandes ressources.</p>
-
-<p>Il fut le premier qui, en temps de paix, donna une image et une leçon
-complète de la guerre. Il assembla à Compiègne soixante et dix mille
-hommes, en 1698. On y fit toutes les opérations d’une cam<span class="pagenum"><a id="page_259">{259}</a></span>pagne. C’était
-pour l’instruction de ses trois petits-fils. Le luxe fit une fête
-somptueuse de cette école militaire.</p>
-
-<p>Cette même attention qu’il eut à former des armées de terre nombreuses
-et bien disciplinées, même avant d’être en guerre, il l’eut à se donner
-l’empire de la mer. D’abord, le peu de vaisseaux que le cardinal Mazarin
-avait laissé pourrir dans les ports sont réparés. On en fait acheter en
-Hollande, en Suède; et, dès la troisième année de son gouvernement, il
-envoie ses forces maritimes s’essayer à Gigeri<a id="FNanchor_197_197"></a><a href="#Footnote_197_197" class="fnanchor">[197]</a>, sur la côte
-d’Afrique. Le duc de Beaufort purge les mers de pirates, dès l’an 1665;
-et, deux ans après, la France a dans ses ports soixante vaisseaux de
-guerre. Ce n’est là qu’un commencement: mais tandis qu’on fait de
-nouveaux réglements et de nouveaux efforts, il sent déjà toute sa force.
-Il ne veut pas consentir que ses vaisseaux baissent leur pavillon devant
-celui d’Angleterre. En vain le conseil du roi Charles II insiste sur ce
-droit, que la force, l’industrie, et le temps, avaient donné aux
-Anglais. Louis XIV écrit au comte d’Estrades, son ambassadeur: «Le roi
-d’Angleterre et son chancelier peuvent voir quelles sont mes forces;
-mais ils ne voient pas mon cœur. Tout ne m’est rien à l’égard de
-l’honneur.»</p>
-
-<p>Il ne disait que ce qu’il était résolu de soutenir; et en effet
-l’usurpation des Anglais céda au droit naturel et à la fermeté de Louis
-XIV. Tout fut égal entre les deux nations sur la mer. Mais tandis qu’il<span class="pagenum"><a id="page_260">{260}</a></span>
-veut l’égalité avec l’Angleterre, il soutient sa supériorité avec
-l’Espagne. Il fait baisser le pavillon aux amiraux espagnols devant le
-sien, en vertu de cette préséance solennelle accordée en 1662.</p>
-
-<p>Cependant on travaille de tous côtés à l’établissement d’une marine
-capable de justifier ces sentiments de hauteur. On bâtit la ville et le
-port de Rochefort, à l’embouchure de la Charente. On enrôle, on enclasse
-des matelots, qui doivent servir, tantôt sur les vaisseaux marchands,
-tantôt sur les flottes royales. Il s’en trouve bientôt soixante mille
-d’enclassés.</p>
-
-<p>Des conseils de construction sont établis dans les ports, pour donner
-aux vaisseaux la forme la plus avantageuse. Cinq arsenaux de marine sont
-bâtis à Brest, à Rochefort, à Toulon, à Dunkerque, au Havre-de-Grace.
-Dans l’année 1672, on a soixante vaisseaux de ligne et quarante
-frégates. Dans l’année 1681, il se trouve cent quatre-vingt-dix-huit
-vaisseaux de guerre, en comptant les alléges; et trente galères sont
-dans le port de Toulon, ou armées, ou prêtes à l’être. Onze mille hommes
-de troupes réglées servent sur les vaisseaux; les galères en ont trois
-mille. Il y a cent soixante-six mille hommes d’enclassés pour tous les
-services divers de la marine. On compta, les années suivantes, dans ce
-service, mille gentilshommes ou enfants de famille, fesant la fonction
-de soldats sur les vaisseaux, et apprenant dans les ports tout ce qui
-prépare à l’art de la navigation et à la manœuvre: ce sont les
-gardes-marines; ils étaient sur mer ce que les cadets étaient sur terre.
-On les avait institués en 1672, mais en petit nombre. Ce corps a été<span class="pagenum"><a id="page_261">{261}</a></span>
-l’école d’où sont sortis les meilleurs officiers de vaisseaux.</p>
-
-<p>Il n’y avait point eu encore de maréchaux de France dans le corps de la
-marine; et c’est une preuve combien cette partie essentielle des forces
-de la France avait été négligée. Jean d’Estrées fut le premier maréchal,
-en 1681. Il paraît qu’une des grandes attentions de Louis XIV était
-d’animer, dans tous les genres, cette émulation sans laquelle tout
-languit.</p>
-
-<p>Dans toutes les batailles navales que les flottes françaises livrèrent,
-l’avantage leur demeura toujours, jusqu’à la journée de La Hogue, en
-1692, lorsque le comte de Tourville, suivant les ordres de la cour,
-attaqua, avec quarante-quatre voiles, une flotte de quatre-vingt-dix
-vaisseaux anglais et hollandais: il fallut céder au nombre: on perdit
-quatorze vaisseaux du premier rang, qui échouèrent, et qu’on brûla pour
-ne les pas laisser au pouvoir des ennemis. Malgré cet échec, les forces
-maritimes se soutinrent toujours; mais elles déclinèrent dans la guerre
-de la succession. Le cardinal de Fleury les négligea depuis, dans le
-loisir d’une heureuse paix, seul temps propice pour les rétablir.</p>
-
-<p>Ces forces navales servaient à protéger le commerce. Les colonies de la
-Martinique, de Saint-Domingue, du Canada, auparavant languissantes,
-fleurirent, mais avec un avantage qu’on n’avait point espéré
-jusqu’alors; car, depuis 1635 jusqu’à 1665, ces établissements avaient
-été à charge.</p>
-
-<p>En 1664, le roi envoie une colonie à Cayenne;<span class="pagenum"><a id="page_262">{262}</a></span> bientôt après une autre à
-Madagascar. Il tente toutes les voies de réparer le tort et le malheur
-qu’avait eu si long-temps la France de négliger la mer, tandis que ses
-voisins s’étaient formé des empires aux extrémités du monde.</p>
-
-<p>On voit, par ce seul coup d’œil, quels changements Louis XIV fit dans
-l’état; changements utiles, puisqu’ils subsistent. Ses ministres le
-secondèrent à l’envi. On leur doit sans doute tout le détail, toute
-l’exécution; mais on lui doit l’arrangement général. Il est certain que
-les magistrats n’eussent pas réformé les lois, que l’ordre n’eût pas été
-remis dans les finances, la discipline introduite dans les armées, la
-police générale dans le royaume; qu’on n’eût point eu de flottes, que
-les arts n’eussent point été encouragés, tout cela de concert, et en
-même temps, et avec persévérance, et sous différents ministres, s’il ne
-se fût trouvé un maître qui eût en général toutes ces grandes vues, avec
-une volonté ferme de les remplir.</p>
-
-<p>Il ne sépara point sa propre gloire de l’avantage de la France, et il ne
-regarda pas le royaume du même œil dont un seigneur regarde sa terre, de
-laquelle il tire tout ce qu’il peut, pour ne vivre que dans les
-plaisirs. Tout roi qui aime la gloire aime le bien public; il n’avait
-plus ni Colbert ni Louvois, lorsque, vers l’an 1698, il ordonna, pour
-l’instruction du duc de Bourgogne, que chaque intendant fît une
-description détaillée de sa province. Par là on pouvait avoir une notice
-exacte du royaume, et un dénombrement juste des peuples. L’ouvrage fut
-utile,<span class="pagenum"><a id="page_263">{263}</a></span> quoique tous les intendants n’eussent pas la capacité et
-l’attention de M. de Lamoignon de Bâville. Si on avait rempli les vues
-du roi sur chaque province, comme elles le furent par ce magistrat dans
-le dénombrement du Languedoc, ce recueil de mémoires eût été un des plus
-beaux monuments du siècle. Il y en a quelques-uns de bien faits; mais on
-manqua le plan, en n’assujettissant pas tous les intendants au même
-ordre. Il eût été à desirer que chacun eût donné par colonnes un état du
-nombre des habitants de chaque élection; des nobles, des citoyens, des
-laboureurs, des artisans; des manœuvres, des bestiaux de toute espèce,
-des bonnes, des médiocres, et des mauvaises terres, de tout le clergé
-régulier et séculier, de leurs revenus, de ceux des villes, de ceux des
-communautés.</p>
-
-<p>Tous ces objets sont confondus dans la plupart des Mémoires qu’on a
-donnés: les matières y sont peu approfondies et peu exactes; il faut y
-chercher, souvent avec peine, les connaissances dont on a besoin, et
-qu’un ministre doit trouver sous sa main et embrasser d’un coup d’œil,
-pour découvrir aisément les forces, les besoins et les ressources. Le
-projet était excellent, et une exécution uniforme serait de la plus
-grande utilité.</p>
-
-<p>Voilà en général ce que Louis XIV fit et essaya pour rendre sa nation
-plus florissante. Il me semble qu’on ne peut guère voir tous ces travaux
-et tous ces efforts sans quelque reconnaissance; et sans être animé de
-l’amour du bien public qui les inspira. Qu’on se<span class="pagenum"><a id="page_264">{264}</a></span> représente ce qu’était
-le royaume du temps de la fronde, et ce qu’il est de nos jours. Louis
-XIV fit plus de bien à sa nation que vingt de ses prédécesseurs
-ensemble; et il s’en faut beaucoup qu’il fît ce qu’il aurait pu. La
-guerre, qui finit par la paix de Rysvick, commença la ruine de ce grand
-commerce que son ministre Colbert avait établi; et la guerre de la
-succession l’acheva.</p>
-
-<p>S’il avait employé à embellir Paris, à finir le Louvre, les sommes
-immenses que coûtèrent les aqueducs et les travaux de Maintenon, pour
-conduire des eaux à Versailles, travaux interrompus et devenus inutiles;
-s’il avait dépensé à Paris la cinquième partie de ce qu’il en a coûté
-pour forcer la nature à Versailles, Paris serait, dans toute son
-étendue, aussi beau qu’il l’est du côté des Tuileries et du Pont-Royal,
-et serait devenu la plus magnifique ville de l’univers.</p>
-
-<p>C’est beaucoup d’avoir réformé les lois, mais la chicane n’a pu être
-écrasée par la justice. On pensa à rendre la jurisprudence uniforme;
-elle l’est dans les affaires criminelles, dans celles du commerce, dans
-la procédure: elle pourrait l’être dans les lois qui règlent les
-fortunes des citoyens. C’est un très grand inconvénient qu’un même
-tribunal ait à prononcer sur plus de cent coutumes différentes. Des
-droits de terres, ou équivoques, ou onéreux, ou qui gênent la société,
-subsistent encore comme des restes du gouvernement féodal qui ne
-subsiste plus: ce sont des décombres d’un bâtiment gothique ruiné.<span class="pagenum"><a id="page_265">{265}</a></span></p>
-
-<p>Ce n’est pas qu’on prétende que les différents ordres de l’état doivent
-être assujettis à la même loi<a id="FNanchor_198_198"></a><a href="#Footnote_198_198" class="fnanchor">[198]</a>. On sent bien que les usages de la
-noblesse, du clergé, des magistrats, des cultivateurs, doivent être
-différents; mais il est à souhaiter, sans doute, que chaque ordre ait sa
-loi uniforme dans tout le royaume; que ce qui est juste ou vrai dans la
-Champagne ne soit pas réputé faux ou injuste en Normandie. L’uniformité
-en tout genre d’administration est une vertu; mais les difficultés de ce
-grand ouvrage ont effrayé.</p>
-
-<p>Louis XIV aurait pu se passer plus aisément de la ressource dangereuse
-des traitants, à laquelle le réduisit l’anticipation qu’il fit presque
-toujours sur ses revenus, comme on le verra dans le chapitre des
-finances.</p>
-
-<p>S’il n’eût pas cru qu’il suffisait de sa volonté pour faire changer de
-religion à un million d’hommes, la France n’eût pas perdu tant de
-citoyens<a id="FNanchor_199_199"></a><a href="#Footnote_199_199" class="fnanchor">[199]</a>. Ce pays cependant, malgré ses secousses et ses pertes,
-est encore un des plus florissants de la terre, parceque tout le bien
-qu’a fait Louis XIV subsiste, et que le mal, qu’il était difficile de ne
-pas faire dans des temps orageux, a été réparé. Enfin la postérité, qui
-juge les rois, et dont ils doivent avoir toujours le jugement devant les
-yeux, avouera, en pesant les vertus et les faiblesses de ce monarque,
-que, quoiqu’il eût été trop loué pendant sa vie, il mérita de l’être à
-jamais,<span class="pagenum"><a id="page_266">{266}</a></span> et qu’il fut digne de la statue qu’on lui a érigée à
-Montpellier, avec une inscription latine, dont le sens est: <i>A
-Louis-le-Grand après sa mort</i>. Don Ustariz, homme d’état, qui a écrit
-sur les finances et le commerce d’Espagne, appelle Louis XIV <i>un homme
-prodigieux</i>.</p>
-
-<p>Tous les changements qu’on vient de voir dans le gouvernement, et dans
-tous les ordres de l’état, en produisirent nécessairement un très grand
-dans les mœurs. L’esprit de faction, de fureur, et de rébellion, qui
-possédait les citoyens depuis le temps de François II, devint une
-émulation de servir le prince. Les seigneurs des grandes terres n’étant
-plus cantonnés chez eux, les gouverneurs des provinces n’ayant plus de
-postes importants à donner, chacun songea à ne mériter de graces que
-celles du souverain; et l’état devint un tout régulier dont chaque ligne
-aboutit au centre.</p>
-
-<p>C’est là ce qui délivra la cour des factions et des conspirations qui
-avaient troublé l’état pendant tant d’années. Il n’y eut sous
-l’administration de Louis XIV qu’une seule conjuration, en 1674,
-imaginée par La Truaumont, gentilhomme normand, perdu de débauches et de
-dettes, et embrassée par un homme de la maison de Rohan, grand veneur de
-France, qui avait beaucoup de courage et peu de prudence. La hauteur et
-la dureté du marquis de Louvois l’avaient irrité au point qu’en sortant
-de son audience il entra tout ému et hors de lui-même chez M. de
-Caumartin, et se jetant sur un lit de repos: Il faudra, dit-il, que
-ce..... Louvois meure ou moi. Caumartin<span class="pagenum"><a id="page_267">{267}</a></span> ne prit cet emportement que
-pour une colère passagère: mais le lendemain ce même jeune homme lui
-ayant demandé s’il croyait les peuples de Normandie affectionnés au
-gouvernement, il entrevit des desseins dangereux. Les temps de la fronde
-sont passés, lui dit-il; croyez-moi, vous vous perdrez, et vous ne serez
-regretté de personne. Le chevalier ne le crut pas; il se jeta à corps
-perdu dans la conspiration de La Truaumont. Il n’entra dans ce complot
-qu’un chevalier de Préaux, neveu de La Truaumont, qui, séduit par son
-oncle, séduisit sa maîtresse, la marquise de Villiers. Leur but et leur
-espérance n’étaient pas, et ne pouvaient être de se faire un parti dans
-le royaume: ils prétendaient seulement vendre et livrer Quillebeuf aux
-Hollandais, et introduire les ennemis en Normandie. Ce fut plutôt une
-lâche trahison mal ourdie qu’une conspiration. Le supplice de tous les
-coupables fut le seul événement que produisit ce crime insensé et
-inutile, dont à peine on se souvient aujourd’hui.</p>
-
-<p>S’il y eut quelques séditions dans les provinces, ce ne furent que de
-faibles émeutes populaires aisément réprimées. Les huguenots mêmes
-furent toujours tranquilles jusqu’au temps où l’on démolit leurs
-temples. Enfin, le roi parvint à faire d’une nation jusque-là turbulente
-un peuple paisible qui ne fut dangereux qu’aux ennemis, après l’avoir
-été à lui-même pendant plus de cent années. Les mœurs s’adoucirent sans
-faire tort au courage<a id="FNanchor_200_200"></a><a href="#Footnote_200_200" class="fnanchor">[200]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_268">{268}</a></span></p>
-
-<p>Les maisons que tous les seigneurs bâtirent ou achetèrent dans Paris, et
-leurs femmes qui y vécurent avec dignité, formèrent des écoles de
-politesse, qui retirèrent peu-à-peu les jeunes gens de cette vie de
-cabaret qui fut encore long-temps à la mode, et qui n’inspirait qu’une
-débauche hardie. Les mœurs tiennent à si peu de chose, que la coutume
-d’aller à cheval dans Paris entretenait une disposition aux querelles
-fréquentes, qui cessèrent quand cet usage fut aboli. La décence, dont on
-fut redevable principalement aux femmes qui rassemblèrent la société
-chez elles, rendit les esprits plus agréables, et la lecture les rendit
-à la longue plus solides. Les trahisons et les grands crimes, qui ne
-déshonorent point les hommes dans les temps de faction et de trouble, ne
-furent presque plus connus. Les horreurs des Brinvilliers et des Voisin
-ne furent que des orages passagers, sous<span class="pagenum"><a id="page_269">{269}</a></span> un ciel d’ailleurs serein; et
-il serait aussi déraisonnable de condamner une nation sur les crimes
-éclatants de quelques particuliers, que de la canoniser sur la réforme
-de la Trappe.</p>
-
-<p>Tous les différents états de la vie étaient auparavant reconnaissables
-par des défauts qui les caractérisaient. Les militaires et les jeunes
-gens qui se destinaient à la profession des armes avaient une vivacité
-emportée; les gens de justice, une gravité rebutante, à quoi ne
-contribuait pas peu l’usage d’aller toujours en robe, même à la cour. Il
-en était de même des universités et des médecins. Les marchands
-portaient encore de petites robes lorsqu’ils s’assemblaient, et qu’ils
-allaient chez les ministres, et les plus grands commerçants étaient
-alors des hommes grossiers; mais les maisons, les spectacles, les
-promenades publiques, où l’on commençait à se rassembler pour goûter une
-vie plus douce, rendirent peu-à-peu l’extérieur de tous les citoyens
-presque semblable. On s’aperçoit aujourd’hui, jusque dans le fond d’une
-boutique, que la politesse a gagné toutes les conditions. Les provinces
-se sont ressenties avec le temps de tous ces changements.</p>
-
-<p>On est parvenu enfin à ne plus mettre le luxe que dans le goût et dans
-la commodité. La foule de pages et de domestiques de livrée a disparu,
-pour mettre plus d’aisance dans l’intérieur des maisons. On a laissé la
-vaine pompe et le faste extérieur aux nations chez lesquelles on ne sait
-encore que se montrer en public, et où l’on ignore l’art de vivre.</p>
-
-<p>L’extrême facilité introduite dans le commerce du<span class="pagenum"><a id="page_270">{270}</a></span> monde, l’affabilité,
-la simplicité, la culture de l’esprit, ont fait de Paris une ville qui,
-pour la douceur de la vie, l’emporte probablement de beaucoup sur Rome
-et sur Athènes, dans le temps de leur splendeur.</p>
-
-<p>Cette foule de secours toujours prompts, toujours ouverts pour toutes
-les sciences, pour tous les arts, les goûts, et les besoins; tant
-d’utilités solides réunies avec tant de choses agréables, jointes à
-cette franchise particulière aux Parisiens, tout cela engage un grand
-nombre d’étrangers à voyager ou à faire leur séjour dans cette patrie de
-la société. Si quelques natifs en sortent, ce sont ceux qui, appelés
-ailleurs par leurs talents, sont un témoignage honorable à leur pays; ou
-c’est le rebut de la nation, qui essaie de profiter de la considération
-qu’elle inspire; ou bien ce sont des émigrants qui préfèrent encore leur
-religion à leur patrie, et qui vont ailleurs chercher la misère ou la
-fortune, à l’exemple de leurs pères chassés de France par la fatale
-injure faite aux cendres du grand Henri IV, lorsqu’on anéantit sa loi
-perpétuelle appelée l’<i>Édit de Nantes</i>; ou enfin ce sont des officiers
-mécontents du ministère, des accusés qui ont échappé aux formes
-rigoureuses d’une justice quelquefois mal administrée; et c’est ce qui
-arrive dans tous les pays de la terre.</p>
-
-<p>On s’est plaint de ne plus voir à la cour autant de hauteur dans les
-esprits qu’autrefois. Il n’y a plus en effet de petits tyrans, comme du
-temps de la fronde, et sous Louis XIII, et dans les siècles précédents;
-mais la véritable grandeur s’est retrouvée dans cette foule de noblesse,
-si long-temps avilie à servir auparavant<span class="pagenum"><a id="page_271">{271}</a></span> des sujets trop puissants. On
-voit des gentilshommes, des citoyens qui se seraient crus honorés
-autrefois d’être domestiques de ces seigneurs, devenus leurs égaux, et
-très souvent leurs supérieurs dans le service militaire; et plus le
-service en tout genre prévaut sur les titres, plus un état est
-florissant.</p>
-
-<p>On a comparé le siècle de Louis XIV à celui d’Auguste. Ce n’est pas que
-la puissance et les événements personnels soient comparables. Rome et
-Auguste étaient dix fois plus considérables dans le monde que Louis XIV
-et Paris; mais il faut se souvenir qu’Athènes a été égale à l’empire
-romain, dans toutes les choses qui ne tirent pas leur prix de la force
-et de la puissance. Il faut encore songer que s’il n’y a rien
-aujourd’hui dans le monde tel que l’ancienne Rome et qu’Auguste,
-cependant toute l’Europe ensemble est très supérieure à tout l’empire
-romain. Il n’y avait du temps d’Auguste qu’une seule nation, et il y en
-a aujourd’hui plusieurs, policées, guerrières, éclairées, qui possèdent
-des arts que les Grecs et les Romains ignorèrent; et de ces nations il
-n’y en a aucune qui ait eu plus d’éclat en tout genre, depuis environ un
-siècle, que la nation formée, en quelque sorte, par Louis XIV.</p>
-
-<h3><a id="CHAPITRE_XXX"></a>CHAPITRE XXX.<br><br>
-<small>Finances et réglements.</small></h3>
-
-<p>Si l’on compare l’administration de Colbert à toutes les administrations
-précédentes, la postérité chérira<span class="pagenum"><a id="page_272">{272}</a></span> cet homme dont le peuple insensé
-voulut déchirer le corps après sa mort. Les Français lui doivent
-certainement leur industrie et leur commerce, et par conséquent cette
-opulence dont les sources diminuent quelquefois dans la guerre, mais qui
-se rouvrent toujours avec abondance dans la paix. Cependant, en 1702, on
-avait encore l’ingratitude de rejeter sur Colbert la langueur qui
-commençait à se faire sentir dans les nerfs de l’état. Un
-Bois-Guillebert<a id="FNanchor_201_201"></a><a href="#Footnote_201_201" class="fnanchor">[201]</a>, lieutenant-général au bailliage de Rouen, fit
-imprimer dans ce temps-là le <i>Détail de la France</i> en deux petits
-volumes, et prétendit que tout avait été en décadence depuis 1660.
-C’était précisément le contraire. La France n’avait jamais été si
-florissante que depuis la mort du cardinal Mazarin jusqu’à la guerre de
-1689; et, même dans cette guerre, le corps de l’état commençant à être
-malade, se soutint par la vigueur que Colbert avait répandue dans tous
-ses membres. L’auteur du <i>Détail</i> prétendit que, depuis 1660, les
-biens-fonds du royaume avaient diminué de quinze cents millions. Rien
-n’était ni plus faux ni moins vraisemblable. Cependant ses arguments
-captieux persuadèrent ce paradoxe ridicule à ceux qui voulurent être
-persuadés. C’est ainsi qu’en Angleterre, dans les temps les plus
-florissants, on voit cent papiers publics qui démontrent que l’état est
-ruiné<a id="FNanchor_202_202"></a><a href="#Footnote_202_202" class="fnanchor">[202]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_273">{273}</a></span></p>
-
-<p>Il était plus aisé en France qu’ailleurs de décrier le ministère des
-finances dans l’esprit des peuples. Ce ministère est le plus odieux,
-parceque les impôts le sont toujours: il régnait d’ailleurs en général
-dans la finance autant de préjugés et d’ignorance que dans la
-philosophie.</p>
-
-<p>On s’est instruit si tard, que de nos jours même on a entendu, en 1718,
-le parlement en corps dire au duc d’Orléans que «la valeur intrinsèque
-du marc d’argent est de vingt-cinq livres;» comme s’il y avait une autre
-valeur réelle intrinsèque que celle du poids et du titre: et le duc
-d’Orléans, tout éclairé qu’il était, ne le fut pas assez pour relever
-cette méprise du parlement.</p>
-
-<p>Colbert arriva au maniement des finances avec de la science et du
-génie<a id="FNanchor_203_203"></a><a href="#Footnote_203_203" class="fnanchor">[203]</a>. Il commença, comme le duc de Sulli, par arrêter les abus et
-les pillages, qui étaient énormes. La recette fut simplifiée autant
-qu’il était possible; et, par une économie qui tient du prodige, il
-augmenta le trésor du roi en diminuant les tailles. On voit, par l’édit
-mémorable de 1664, qu’il y avait tous les ans un million de ce temps-là
-destiné à l’encouragement des manufactures et du commerce maritime. Il
-négligea si peu les campagnes, abandonnées jusqu’à lui à la rapacité des
-traitants, que des négociants anglais s’étant adressés à M. Colbert de
-Croissi,<span class="pagenum"><a id="page_274">{274}</a></span> son frère, ambassadeur à Londres, pour fournir en France des
-bestiaux d’Irlande et des salaisons pour les colonies, en 1667, le
-contrôleur-général répondit que depuis quatre ans on en avait à revendre
-aux étrangers.</p>
-
-<p>Pour parvenir à cette heureuse administration, il avait fallu une
-chambre de justice, et de grandes réformes. Il fut obligé de retrancher
-huit millions et plus de rentes sur la ville, acquises à vil prix, que
-l’on remboursa sur le pied de l’achat. Ces divers changements exigèrent
-des édits. Le parlement était en possession de les vérifier depuis
-François Iᵉʳ. Il fut proposé de les enregistrer seulement à la chambre
-des comptes; mais l’usage ancien prévalut. Le roi alla lui-même au
-parlement faire vérifier ses édits en 1664<a id="FNanchor_204_204"></a><a href="#Footnote_204_204" class="fnanchor">[204]</a>.</p>
-
-<p>Il se souvenait toujours de la fronde, de l’arrêt de proscription contre
-un cardinal<a id="FNanchor_205_205"></a><a href="#Footnote_205_205" class="fnanchor">[205]</a>, son premier ministre, des autres arrêts par lesquels
-on avait saisi les deniers royaux, pillé les meubles et l’argent des
-citoyens attachés à la couronne<a id="FNanchor_206_206"></a><a href="#Footnote_206_206" class="fnanchor">[206]</a>. Tous ces excès ayant<span class="pagenum"><a id="page_275">{275}</a></span> commencé par
-des remontrances sur des édits concernant les revenus de l’état, il
-ordonna, en 1667, que le parlement ne fît jamais de représentation que
-dans la huitaine, après avoir enregistré avec obéissance. Cet édit fut
-encore renouvelé en 1673. Aussi, dans tout le cours de son
-administration, il n’essuya aucune remontrance d’aucune cour de
-judicature, excepté dans la fatale année de 1709, où le parlement de
-Paris représenta inutilement le tort que le ministre des finances fesait
-à l’état par la variation du prix de l’or et de l’argent.</p>
-
-<p>Presque tous les citoyens ont été persuadés que si le parlement s’était
-toujours borné à faire sentir au souverain, en connaissance de cause,
-les malheurs et les besoins du peuple, les dangers des impôts, les
-périls encore plus grands de la vente de ces impôts à des traitants qui
-trompaient le roi et opprimaient le peuple, cet usage des remontrances
-aurait été une ressource sacrée de l’état, un frein à l’avidité des
-financiers, et une leçon continuelle aux ministres. Mais les étranges
-abus d’un remède si salutaire avaient tellement irrité Louis XIV, qu’il
-ne vit que les abus, et proscrivit le remède. L’indignation qu’il
-conserva toujours dans son cœur fut portée si loin, qu’en 1669 (13
-août), il alla encore lui-même au parlement, pour y révoquer les
-priviléges de noblesse qu’il avait accordés dans sa minorité, en 1644, à
-toutes les cours supérieures.</p>
-
-<p>Mais, malgré cet édit, enregistré en présence du roi, l’usage a subsisté
-de laisser jouir de la noblesse tous ceux dont les pères ont exercé
-vingt ans une<span class="pagenum"><a id="page_276">{276}</a></span> charge de judicature dans une cour supérieure, ou qui
-sont morts dans leurs emplois.</p>
-
-<p>En mortifiant ainsi une compagnie de magistrats, il voulut encourager la
-noblesse, qui défend la patrie, et les agriculteurs, qui la nourrissent.
-Déjà, par son édit de 1666, il avait accordé deux mille francs de
-pension, qui en font près de quatre aujourd’hui, à tout gentilhomme qui
-aurait eu douze enfants, et mille à qui en aurait eu dix. La moitié de
-cette gratification était assurée à tous les habitants des villes
-exemptes de tailles; et, parmi les taillables, tout père de famille qui
-avait ou qui avait eu dix enfants, était à l’abri de toute imposition.</p>
-
-<p>Il est vrai que le ministre Colbert ne fit pas tout ce qu’il pouvait
-faire, encore moins ce qu’il voulait. Les hommes n’étaient pas alors
-assez éclairés; et dans un grand royaume, il y a toujours de grands
-abus. La taille arbitraire, la multiplicité des droits, les douanes de
-province à province, qui rendent une partie de la France étrangère à
-l’autre, et même ennemie, l’inégalité des mesures d’une ville à l’autre,
-vingt autres maladies du corps politique ne purent être guéries<a id="FNanchor_207_207"></a><a href="#Footnote_207_207" class="fnanchor">[207]</a>.</p>
-
-<p>La plus grande faute qu’on reproche à ce ministre<span class="pagenum"><a id="page_277">{277}</a></span> est de n’avoir pas
-osé encourager l’exportation des blés. Il y avait long-temps qu’on n’en
-portait plus à l’étranger. La culture avait été négligée dans les orages
-du ministère de Richelieu; elle le fut davantage dans les guerres
-civiles de la fronde. Une famine, en 1661, acheva la ruine des
-campagnes, ruine pourtant que la nature, secondée du travail, est
-toujours prête à réparer. Le parlement de Paris rendit, dans cette année
-malheureuse, un arrêt qui paraissait juste dans son principe, mais qui
-fut presque aussi funeste dans les conséquences que tous les arrêts
-arrachés à cette compagnie pendant la guerre civile. Il fut défendu aux
-marchands, sous les peines les plus graves, de contracter aucune
-association pour ce commerce, et à tous particuliers de faire un amas de
-grains. Ce qui était bon dans une disette passagère, devenait pernicieux
-à la longue, et décourageait tous les agriculteurs. Casser un tel arrêt,
-dans un temps de crise et de préjugés, c’eût été soulever les peuples.</p>
-
-<p>Le ministre n’eut d’autres ressources que d’acheter chèrement chez les
-étrangers les mêmes blés que les Français leur avaient précédemment
-vendus dans les années d’abondance. Le peuple fut nourri, mais il en
-coûta beaucoup à l’état; et l’ordre que M. Colbert avait déjà remis dans
-les finances rendit cette perte légère.</p>
-
-<p>La crainte de retomber dans la disette ferma nos ports à l’exportation
-du blé. Chaque intendant, dans sa province, se fit même un mérite de
-s’opposer au transport des grains dans la province voisine. On ne put,
-dans les bonnes années, vendre ses grains que<span class="pagenum"><a id="page_278">{278}</a></span> par une requête au
-conseil. Cette fatale administration semblait excusable par l’expérience
-du passé. Tout le conseil craignait que le commerce du blé ne le forçât
-de racheter encore à grands frais des autres nations une denrée si
-nécessaire, que l’intérêt et l’imprévoyance des cultivateurs auraient
-vendue à vil prix.</p>
-
-<p>Le laboureur alors, plus timide que le conseil, craignit de se ruiner à
-créer une denrée dont il ne pouvait espérer un grand profit; et les
-terres ne furent pas aussi bien cultivées qu’elles auraient dû l’être.
-Toutes les autres branches de l’administration étant florissantes,
-empêchèrent Colbert de remédier au défaut de la principale.</p>
-
-<p>C’est la seule tache de son ministère: elle est grande; mais, ce qui
-l’excuse, ce qui prouve combien il est malaisé de détruire les préjugés
-dans l’administration française, et comme il est difficile de faire le
-bien, c’est que cette faute, sentie par tous les citoyens habiles, n’a
-été réparée par aucun ministre, pendant cent années entières, jusqu’à
-l’époque mémorable de 1764, où un contrôleur-général<a id="FNanchor_208_208"></a><a href="#Footnote_208_208" class="fnanchor">[208]</a> plus éclairé a
-tiré la France d’une misère profonde en rendant le commerce des grains
-libre, avec des restrictions à peu près semblables à celles dont on use
-en Angleterre<a id="FNanchor_209_209"></a><a href="#Footnote_209_209" class="fnanchor">[209]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_279">{279}</a></span></p>
-
-<p>Colbert, pour fournir à-la-fois aux dépenses des guerres, des bâtiments,
-et des plaisirs, fut obligé de rétablir, vers l’an 1672, ce qu’il avait
-voulu d’abord abolir pour jamais; impôts en parti, rentes, charges
-nouvelles, augmentations de gages; enfin, ce qui soutient l’état quelque
-temps, et l’obère pour des siècles.</p>
-
-<p>Il fut emporté hors de ses mesures; car, par toutes les instructions qui
-restent de lui, on voit qu’il était persuadé que la richesse d’un pays
-ne consiste que dans le nombre des habitants, la culture des terres, le
-travail industrieux et le commerce: on voit que le roi, possédant très
-peu de domaines particuliers, et n’étant que l’administrateur des biens
-de ses sujets, ne peut être véritablement riche que par des impôts aisés
-à percevoir, et également répartis.</p>
-
-<p>Il craignait tellement de livrer l’état aux traitants, que, quelque
-temps après la dissolution de la chambre<span class="pagenum"><a id="page_280">{280}</a></span> de justice qu’il avait fait
-ériger contre eux, il fit rendre un arrêt du conseil, qui établissait la
-peine de mort contre ceux qui avanceraient de l’argent sur de nouveaux
-impôts. Il voulait, par cet arrêt comminatoire, qui ne fut jamais
-imprimé, effrayer la cupidité des gens d’affaires. Mais bientôt après il
-fut obligé de se servir d’eux, sans même révoquer l’arrêt: le roi
-pressait, et il fallait des moyens prompts.</p>
-
-<p>Cette invention, apportée d’Italie en France par Catherine de Médicis,
-avait tellement corrompu le gouvernement, par la facilité funeste
-qu’elle donne, qu’après avoir été supprimée dans les belles années de
-Henri IV, elle reparut dans tout le règne de Louis XIII, et infecta
-surtout les derniers temps de Louis XIV.</p>
-
-<p>Enfin, Sulli enrichit l’état par une économie sage, que secondait un roi
-aussi parcimonieux que vaillant, un roi soldat à la tête de son armée,
-et père de famille avec son peuple. Colbert soutint l’état, malgré le
-luxe d’un maître fastueux, qui prodiguait tout pour rendre son règne
-éclatant.</p>
-
-<p>On sait qu’après la mort de Colbert<a id="FNanchor_210_210"></a><a href="#Footnote_210_210" class="fnanchor">[210]</a>, lorsque le roi se proposa de
-mettre Le Pelletier à la tête des finances, Le Tellier lui dit: «Sire,
-il n’est pas propre à cet emploi.&#8212;Pourquoi? dit le roi.&#8212;Il n’a pas
-l’ame assez dure, dit Le Tellier.&#8212;Mais vraiment, reprit le roi, je ne
-veux pas qu’on traite durement mon peuple.» En effet, ce nouveau
-ministre était bon et juste; mais, lorsqu’en 1688 on fut replongé dans
-la guerre, et qu’il fallut se soutenir contre la<span class="pagenum"><a id="page_281">{281}</a></span> ligue d’Augsbourg,
-c’est-à-dire contre presque toute l’Europe, il se vit chargé d’un
-fardeau que Colbert avait trouvé trop lourd: le facile et malheureux
-expédient d’emprunter et de créer des rentes fut sa première ressource.
-Ensuite on voulut diminuer le luxe, ce qui, dans un royaume rempli de
-manufactures, est diminuer l’industrie et la circulation, et ce qui
-n’est convenable qu’à une nation qui paie son luxe à l’étranger.</p>
-
-<p>Il fut ordonné que tous les meubles d’argent massif, qu’on voyait alors
-en assez grand nombre chez les grands seigneurs, et qui étaient une
-preuve de l’abondance, seraient portés à la Monnaie. Le roi donna
-l’exemple: il se priva de toutes ces tables d’argent, de ces
-candélabres, de ces grands canapés d’argent massif, et de tous ces
-autres meubles qui étaient des chefs-d’œuvre de ciselure des mains de
-Ballin, homme unique en son genre, et tous exécutés sur les dessins de
-Lebrun. Ils avaient coûté dix millions: on en retira trois. Les meubles
-d’argent orfévri des particuliers produisirent trois autres millions. La
-ressource était faible.</p>
-
-<p>On fit ensuite une de ces énormes fautes dont le ministère ne s’est
-corrigé que dans nos derniers temps; ce fut d’altérer les monnaies, de
-faire des refontes inégales, de donner aux écus une valeur non
-proportionnée à celle des quarts: il arriva que, les quarts étant plus
-forts et les écus plus faibles, tous les quarts furent portés dans le
-pays étranger; ils y furent frappés en écus, sur lesquels il y avait à
-gagner en les reversant en France. Il faut qu’un pays<span class="pagenum"><a id="page_282">{282}</a></span> soit bien bon par
-lui-même, pour subsister encore avec force après avoir essuyé si souvent
-de pareilles secousses. On n’était pas encore instruit: la finance était
-alors, comme la physique, une science de vaines conjectures. Les
-traitants étaient des charlatans qui trompaient le ministère; il en
-coûta quatre-vingts millions à l’état. Il faut vingt ans de peines pour
-réparer de pareilles brèches.</p>
-
-<p>Vers les années 1691 et 1692, les finances de l’état parurent donc
-sensiblement dérangées. Ceux qui attribuaient l’affaiblissement des
-sources de l’abondance aux profusions de Louis XIV dans ses bâtiments,
-dans les arts, et dans les plaisirs, ne savaient pas qu’au contraire les
-dépenses qui encouragent l’industrie enrichissent un état<a id="FNanchor_211_211"></a><a href="#Footnote_211_211" class="fnanchor">[211]</a>. C’est la
-guerre qui appauvrit nécessairement le trésor public, à moins que les
-dépouilles des vaincus ne le remplissent. Depuis les anciens Romains, je
-ne connais aucune nation qui se soit enrichie par des victoires.
-L’Italie, au seizième siècle, n’était riche que par le commerce. La
-Hollande n’eût pas subsisté long-temps si elle se fût bornée à enlever
-la flotte d’argent des Espagnols,<span class="pagenum"><a id="page_283">{283}</a></span> et si les grandes Indes n’avaient pas
-été l’aliment de sa puissance. L’Angleterre s’est toujours appauvrie par
-la guerre, même en détruisant les flottes françaises; et le commerce
-seul l’a enrichie. Les Algériens, qui n’ont guère que ce qu’ils gagnent
-par les pirateries, sont un peuple très misérable.</p>
-
-<p>Parmi les nations de l’Europe, la guerre, au bout de quelques années,
-rend le vainqueur presque aussi malheureux que le vaincu. C’est un
-gouffre où tous les canaux de l’abondance s’engloutissent. L’argent
-comptant, ce principe de tous les biens et de tous les maux, levé avec
-tant de peine dans les provinces, se rend dans les coffres de cent
-entrepreneurs, dans ceux de cent partisans qui avancent les fonds, et
-qui achètent, par ces avances, le droit de dépouiller la nation au nom
-du souverain. Les particuliers alors, regardant le gouvernement comme
-leur ennemi, enfouissent leur argent; et le défaut de circulation fait
-languir le royaume.</p>
-
-<p>Nul remède précipité ne peut suppléer à un arrangement fixe et stable,
-établi de longue main, et qui pourvoit de loin aux besoins imprévus. On
-établit la capitation en 1695<a id="FNanchor_212_212"></a><a href="#Footnote_212_212" class="fnanchor">[212]</a>. Elle fut supprimée à la paix de
-Rysvick, et rétablie ensuite. Le contrôleur-général, Pontchartrain,
-vendit des lettres de noblesse pour deux mille écus en 1696: cinq cents
-particuliers en<span class="pagenum"><a id="page_284">{284}</a></span> achetèrent; mais la ressource fut passagère, et la
-honte durable. On obligea tous les nobles, anciens et nouveaux, de faire
-enregistrer leurs armoiries, et de payer la permission de cacheter leurs
-lettres avec leurs armes. Des maltôtiers traitèrent de cette affaire, et
-avancèrent l’argent. Le ministère n’eut presque jamais recours qu’à ces
-petites ressources, dans un pays qui en eût pu fournir de plus grandes.</p>
-
-<p>On n’osa imposer le dixième que dans l’année 1710. Mais ce dixième, levé
-à la suite de tant d’autres impôts onéreux, parut si dur, qu’on n’osa
-pas l’exiger avec rigueur. Le gouvernement n’en retira pas vingt-cinq
-millions annuels, à quarante francs le marc.</p>
-
-<p>Colbert avait peu changé la valeur numéraire des monnaies. Il vaut mieux
-ne la point changer du tout. L’argent et l’or, ces gages d’échange,
-doivent être des mesures invariables. Il n’avait poussé la valeur
-numéraire du marc d’argent, de vingt-six francs où il l’avait trouvée,
-qu’à vingt-sept et à vingt-huit; et après lui, dans les dernières années
-de Louis XIV, on étendit cette dénomination jusqu’à quarante livres
-idéales: ressource fatale, par laquelle le roi était soulagé un moment,
-pour être ruiné ensuite; car, au lieu d’un marc d’argent, on ne lui en
-donnait presque plus que la moitié. Celui qui devait vingt-six livres en
-1668 donnait un marc, et qui devait quarante livres ne donnait qu’à peu
-près ce même marc en 1710. Les diminutions qui suivirent dérangèrent le
-peu qui restait de commerce autant qu’avait fait l’augmentation.</p>
-
-<p>On aurait trouvé une ressource dans un papier de<span class="pagenum"><a id="page_285">{285}</a></span> crédit; mais ce papier
-doit être établi dans un temps de prospérité, pour se soutenir dans un
-temps malheureux.</p>
-
-<p>Le ministre Chamillart commença, en 1706, à payer en billets de monnaie,
-en billets de subsistance, d’ustensiles; et comme cette monnaie de
-papier n’était pas reçue dans les coffres du roi, elle fut décriée
-presque aussitôt qu’elle parut. On fut réduit à continuer de faire des
-emprunts onéreux, à consommer d’avance quatre années des revenus de la
-couronne<a id="FNanchor_213_213"></a><a href="#Footnote_213_213" class="fnanchor">[213]</a>.</p>
-
-<p>On fit toujours ce qu’on appelle des affaires extraordinaires: on créa
-des charges ridicules, toujours achetées par ceux qui veulent se mettre
-à l’abri de la taille; car l’impôt de la taille étant avilissant en
-France, et les hommes étant nés vains, l’appât qui les décharge de cette
-honte fait toujours des dupes; et les gages considérables attachés à ces
-nouvelles charges invitent à les acheter dans des temps difficiles,
-parcequ’on ne fait pas réflexion qu’elles seront supprimées dans des
-temps moins fâcheux. Ainsi, en<span class="pagenum"><a id="page_286">{286}</a></span> 1707, on inventa la dignité des
-conseillers du roi rouleurs et courtiers de vin, et cela produisit cent
-quatre-vingt mille livres. On imagina des greffiers royaux, des
-subdélégués des intendants des provinces. On inventa des conseillers du
-roi contrôleurs aux empilements des bois, des conseillers de police, des
-charges de barbiers-perruquiers, des contrôleurs-visiteurs de beurre
-frais, des essayeurs de beurre salé<a id="FNanchor_214_214"></a><a href="#Footnote_214_214" class="fnanchor">[214]</a>. Ces extravagances font rire
-aujourd’hui; mais alors elles fesaient pleurer.</p>
-
-<p>Le contrôleur-général Desmarets, neveu de l’illustre Colbert, ayant, en
-1708, succédé à Chamillart, ne put guérir un mal que tout rendait
-incurable.</p>
-
-<p>La nature conspira avec la fortune pour accabler l’état. Le cruel hiver
-de 1709 força le roi de remettre aux peuples neuf millions de tailles
-dans le temps qu’il n’avait pas de quoi payer ses soldats. La disette
-des denrées fut si excessive, qu’il en coûta quarante-cinq millions pour
-les vivres de l’armée. La dépense de cette année 1709 montait à deux
-cent vingt et un millions, et le revenu ordinaire du roi n’en produisit
-pas quarante-neuf. Il fallut donc ruiner l’état pour que les ennemis ne
-s’en rendissent pas les maîtres. Le désordre s’accrut tellement, et fut
-si peu réparé, que, long-temps après la paix, au commencement de l’année
-1715, le roi fut obligé de faire négocier trente-deux millions de
-billets, pour en avoir huit en espèces. Enfin, il laissa à sa mort deux
-milliards six cents millions de dettes, à vingt-huit livres le marc,<span class="pagenum"><a id="page_287">{287}</a></span> à
-quoi les espèces se trouvèrent alors réduites, ce qui fait environ
-quatre milliards cinq cents millions de notre monnaie courante en 1760.</p>
-
-<p>Il est étonnant, mais il est vrai que cette immense dette n’aurait point
-été un fardeau impossible à soutenir, s’il y avait eu alors un commerce
-florissant, un papier de crédit établi, et des compagnies solides qui
-eussent répondu de ce papier, comme en Suède, en Angleterre, à Venise,
-et en Hollande; car, lorsqu’un état puissant ne doit qu’à lui-même, la
-confiance et la circulation suffisent pour payer<a id="FNanchor_215_215"></a><a href="#Footnote_215_215" class="fnanchor">[215]</a>; mais il s’en
-fallait beaucoup que la France eût alors assez de ressorts pour faire
-mouvoir une machine si vaste et si compliquée, dont le poids l’écrasait.</p>
-
-<p>Louis XIV, dans son règne, dépensa dix-huit milliards; ce qui revient,
-année commune, à trois cent trente millions d’aujourd’hui, en compensant
-l’une par l’autre les augmentations et les diminutions numéraires des
-monnaies.</p>
-
-<p>Sous l’administration du grand Colbert, les revenus ordinaires de la
-couronne n’allaient qu’à cent dix-sept millions à vingt-sept livres, et
-puis à vingt-huit livres le marc d’argent. Ainsi tout le surplus fut
-toujours<span class="pagenum"><a id="page_288">{288}</a></span> fourni en affaires extraordinaires. Colbert, le plus grand
-ennemi de cette funeste ressource, fut obligé d’y avoir recours pour
-servir promptement. Il emprunta huit cents millions, valeur de notre
-temps, dans la guerre de 1672. Il restait au roi très peu d’anciens
-domaines de la couronne. Ils sont déclarés inaliénables par tous les
-parlements du royaume, et cependant ils sont presque tous aliénés. Le
-revenu du roi consiste aujourd’hui dans celui de ses sujets; c’est une
-circulation perpétuelle de dettes et de paiements. Le roi doit aux
-citoyens plus de millions numéraires par an, sous le nom de rentes de
-l’Hôtel de ville, qu’aucun roi n’en a jamais retiré des domaines de la
-couronne.</p>
-
-<p>Pour se faire une idée de ce prodigieux accroissement de taxes, de
-dettes, de richesses, de circulation, et en même temps d’embarras et de
-peines, qu’on a éprouvés en France et dans les autres pays, on peut
-considérer qu’à la mort de François Iᵉʳ l’état devait environ trente
-mille livres de rentes perpétuelles sur l’Hôtel de ville, et qu’à
-présent il en doit plus de quarante-cinq millions.</p>
-
-<p>Ceux qui ont voulu comparer les revenus de Louis XIV avec ceux de Louis
-XV ont trouvé, en ne s’arrêtant qu’au revenu fixe et courant, que Louis
-XIV était beaucoup plus riche en 1683, époque de la mort de Colbert,
-avec cent dix-sept millions de revenu, que son successeur ne l’était, en
-1730, avec près de deux cents millions; et cela est très vrai, en ne
-considérant que les rentes fixes et ordinaires de la couronne; car cent
-dix-sept millions numéraires au marc<span class="pagenum"><a id="page_289">{289}</a></span> de vingt-huit livres sont une
-somme plus forte que deux cents millions à quarante-neuf livres, à quoi
-se montait le revenu du roi en 1730; et de plus, il faut compter les
-charges augmentées par les emprunts de la couronne; mais aussi les
-revenus du roi, c’est-à-dire de l’état, sont accrus depuis, et
-l’intelligence des finances s’est perfectionnée au point que, dans la
-guerre ruineuse de 1741, il n’y a pas eu un moment de discrédit. On a
-pris le parti de faire des fonds d’amortissement, comme chez les
-Anglais: il a fallu adopter une partie de leur système de finance, ainsi
-que leur philosophie; et si, dans un état purement monarchique, on
-pouvait introduire ces papiers circulants qui doublent au moins la
-richesse de l’Angleterre, l’administration de la France acquerrait son
-dernier degré de perfection, mais perfection trop voisine de l’abus dans
-une monarchie<a id="FNanchor_216_216"></a><a href="#Footnote_216_216" class="fnanchor">[216]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_290">{290}</a></span></p>
-
-<p>Il y avait environ cinq cents millions numéraires d’argent monnayé dans
-le royaume en 1683; et il y en avait environ douze cents en 1730, de la
-manière dont on compte aujourd’hui. Mais le numéraire, sous le ministère
-du cardinal de Fleury, fut presque le double du numéraire du temps de
-Colbert. Il paraît donc que la France n’était environ que d’un sixième
-plus riche en espèces circulantes depuis la mort de Colbert. Elle l’est
-beaucoup davantage en matières d’argent et d’or travaillées et mises en
-œuvre pour le service et pour le luxe. Il n’y en avait pas pour quatre
-cents millions de notre monnaie d’aujourd’hui, en 1690; et vers l’an
-1730, on en possédait autant que d’espèces circulantes. Rien ne fait
-voir plus évidemment combien le commerce, dont Colbert ouvrit les
-sources, s’est accru lorsque ses canaux, fermés par les guerres, ont été
-débouchés. L’industrie s’est perfectionnée, malgré l’émigration de tant
-d’artistes que dispersa la révocation de l’édit de Nantes; et cette
-industrie augmente encore tous les jours. La nation est capable d’aussi
-grandes choses, et de plus grandes encore que sous Louis XIV, parceque
-le génie et le commerce se fortifient toujours quand on les encourage.</p>
-
-<p>A voir l’aisance des particuliers, ce nombre prodigieux de maisons
-agréables bâties dans Paris et dans<span class="pagenum"><a id="page_291">{291}</a></span> les provinces, cette quantité
-d’équipages, ces commodités, ces recherches qu’on nomme <i>luxe</i>, on
-croirait que l’opulence est vingt fois plus grande qu’autrefois. Tout
-cela est le fruit d’un travail ingénieux, encore plus que de la
-richesse. Il n’en coûte guère plus aujourd’hui pour être agréablement
-logé, qu’il n’en coûtait pour l’être mal sous Henri IV. Une belle glace
-de nos manufactures orne nos maisons à bien moins de frais que les
-petites glaces qu’on tirait de Venise. Nos belles et parantes étoffes
-sont moins chères que celles de l’étranger, qui ne les valaient pas.</p>
-
-<p>Ce n’est point en effet l’argent et l’or qui procurent une vie commode,
-c’est le génie. Un peuple qui n’aurait que ces métaux serait très
-misérable: un peuple qui, sans ces métaux, mettrait heureusement en
-œuvre toutes les productions de la terre, serait véritablement le peuple
-riche. La France a cet avantage, avec beaucoup plus d’espèces qu’il n’en
-faut pour la circulation.</p>
-
-<p>L’industrie s’étant perfectionnée dans les villes, s’est accrue dans les
-campagnes. Il s’élèvera toujours des plaintes sur le sort des
-cultivateurs. On les entend dans tous les pays du monde, et ces murmures
-sont presque partout ceux des oisifs opulents, qui condamnent le
-gouvernement beaucoup plus qu’ils ne plaignent les peuples. Il est vrai
-que presque en tout pays, si ceux qui passent leurs jours dans les
-travaux rustiques avaient le loisir de murmurer, ils s’élèveraient
-contre les exactions qui leur enlèvent une partie de leur substance. Ils
-détesteraient la nécessité de payer des taxes qu’ils ne se sont point
-imposées, et de<span class="pagenum"><a id="page_292">{292}</a></span> porter le fardeau de l’état sans participer aux
-avantages des autres citoyens. Il n’est pas du ressort de l’histoire
-d’examiner comment le peuple doit contribuer sans être foulé, et de
-marquer le point précis, si difficile à trouver, entre l’exécution des
-lois et l’abus des lois, entre les impôts et les rapines; mais
-l’histoire doit faire voir qu’il est impossible qu’une ville soit
-florissante sans que les campagnes d’alentour soient dans l’abondance;
-car certainement ce sont ces campagnes qui la nourrissent. On entend, à
-des jours réglés, dans toutes les villes de France, des reproches de
-ceux à qui leur profession permet de déclamer en public contre toutes
-les différentes branches de consommation auxquelles on donne le nom de
-<i>luxe</i>. Il est évident que les aliments de ce luxe ne sont fournis que
-par le travail industrieux des cultivateurs; travail toujours chèrement
-payé.</p>
-
-<p>On a planté plus de vignes, et on les a mieux travaillées: on a fait de
-nouveaux vins qu’on ne connaissait pas auparavant, tels que ceux de
-Champagne, auxquels on a su donner la couleur, la sève, et la force de
-ceux de Bourgogne, et qu’on débite chez l’étranger avec un grand
-avantage: cette augmentation des vins a produit celle des eaux-de-vie.
-La culture des jardins, des légumes, des fruits, a reçu de prodigieux
-accroissements, et le commerce des comestibles avec les colonies de
-l’Amérique en a été augmenté: les plaintes qu’on a de tout temps fait
-éclater sur la misère de la campagne ont cessé alors d’être fondées.
-D’ailleurs, dans ces plaintes vagues on ne distingue pas les
-cultivateurs, les fermiers, d’avec les manœu<span class="pagenum"><a id="page_293">{293}</a></span>vres. Ceux-ci ne vivent que
-du travail de leurs mains; et cela est ainsi dans tous les pays du
-monde, où le grand nombre doit vivre de sa peine. Mais il n’y a guère de
-royaume dans l’univers où le cultivateur, le fermier, soit plus à son
-aise que dans quelques provinces de France; et l’Angleterre seule peut
-lui disputer cet avantage. La taille proportionnelle, substituée à
-l’arbitraire dans quelques provinces, a contribué encore à rendre plus
-solides les fortunes des cultivateurs qui possèdent des charrues, des
-vignobles, des jardins. Le manœuvre, l’ouvrier, doit être réduit au
-nécessaire pour travailler: telle est la nature de l’homme. Il faut que
-ce grand nombre d’hommes soit pauvre, mais il ne faut pas qu’il soit
-misérable<a id="FNanchor_217_217"></a><a href="#Footnote_217_217" class="fnanchor">[217]</a>.</p>
-
-<p>Le moyen ordre s’est enrichi par l’industrie. Les ministres et les
-courtisans ont été moins opulents, parceque l’argent ayant augmenté
-numériquement de près de moitié, les appointements et les pensions sont
-restés les mêmes, et le prix des denrées est monté à plus du double:
-c’est ce qui est arrivé dans tous les pays de l’Europe. Les droits, les
-honoraires, sont partout restés sur l’ancien pied. Un électeur, qui
-reçoit l’investiture de ses états, ne paie que ce que ses pré<span class="pagenum"><a id="page_294">{294}</a></span>décesseurs
-payaient du temps de l’empereur Charles IV, au quatorzième siècle; et il
-n’est dû qu’un écu au secrétaire de l’empereur dans cette cérémonie.</p>
-
-<p>Ce qui est bien plus étrange, c’est que tout ayant augmenté, valeur
-numéraire des monnaies, quantité des matières d’or et d’argent, prix des
-denrées, cependant la paie du soldat est restée au même taux qu’elle
-était il y a deux cents ans: on donne cinq sous numéraires aux
-fantassins, comme on les donnait du temps de Henri IV<a id="FNanchor_218_218"></a><a href="#Footnote_218_218" class="fnanchor">[218]</a>. Aucun de ce
-grand nombre d’hommes ignorants, qui vendent leur vie à si bon marché,
-ne sait qu’attendu le surhaussement des espèces et la cherté des
-denrées, il reçoit environ deux tiers moins que les soldats de Henri IV.
-S’il le savait, s’il demandait une paie de deux tiers plus haute, il
-faudrait bien la lui donner: il arriverait alors que chaque puissance de
-l’Europe entretiendrait les deux tiers moins de troupes; les forces se
-balanceraient de même; la culture de la terre et les manufactures en
-profiteraient.</p>
-
-<p>Il faut encore observer que les gains du commerce<span class="pagenum"><a id="page_295">{295}</a></span> ayant augmenté, et
-les appointements de toutes les grandes charges ayant diminué de valeur
-réelle, il s’est trouvé moins d’opulence qu’autrefois chez les grands,
-et plus dans le moyen ordre; et cela même a mis moins de distance entre
-les hommes. Il n’y avait autrefois de ressource pour les petits que de
-servir les grands: aujourd’hui l’industrie a ouvert mille chemins qu’on
-ne connaissait pas il y a cent ans. Enfin, de quelque manière que les
-finances de l’état soient administrées, la France possède dans le
-travail d’environ vingt millions d’habitants un trésor inestimable.</p>
-
-<h3><a id="CHAPITRE_XXXI"></a>CHAPITRE XXXI.<br><br>
-<small>Des sciences.</small></h3>
-
-<p>Ce siècle heureux, qui vit naître une révolution dans l’esprit humain,
-n’y semblait pas destiné; car, à commencer par la philosophie, il n’y
-avait pas d’apparence, du temps de Louis XIII, qu’elle se tirât du chaos
-où elle était plongée. L’inquisition d’Italie, d’Espagne, de Portugal,
-avait lié les erreurs philosophiques aux dogmes de la religion: les
-guerres civiles en France, et les querelles du calvinisme, n’étaient pas
-plus propres à cultiver la raison humaine, que ne le fut le fanatisme du
-temps de Cromwell en Angleterre. Si un chanoine de Thorn<a id="FNanchor_219_219"></a><a href="#Footnote_219_219" class="fnanchor">[219]</a> avait
-renouvelé l’ancien système planétaire des Chaldéens, oublié de<span class="pagenum"><a id="page_296">{296}</a></span>puis si
-long-temps, cette vérité était condamnée à Rome; et la congrégation du
-saint-office, composée de sept cardinaux, ayant déclaré non seulement
-hérétique, mais absurde, le mouvement de la terre, sans lequel il n’y a
-point de véritable astronomie, le grand Galilée ayant demandé pardon à
-l’âge de soixante et dix ans d’avoir eu raison, il n’y avait pas
-d’apparence que la vérité pût être reçue sur la terre.</p>
-
-<p>Le chancelier Bacon avait montré de loin la route qu’on pouvait tenir:
-Galilée avait découvert les lois de la chute des corps: Torricelli
-commençait à connaître la pesanteur de l’air qui nous environne: on
-avait fait quelques expériences à Magdebourg. Avec ces faibles essais,
-toutes les écoles restaient dans l’absurdité, et le monde dans
-l’ignorance. Descartes parut alors; il fit le contraire de ce qu’on
-devait faire; au lieu d’étudier la nature, il voulut la deviner. Il
-était le plus grand géomètre de son siècle; mais la géométrie laisse
-l’esprit comme elle le trouve. Celui de Descartes était trop porté à
-l’invention. Le premier des mathématiciens ne fit guère que des romans
-de philosophie. Un homme qui dédaigna les expériences, qui ne cita
-jamais Galilée, qui voulait bâtir sans matériaux, ne pouvait élever
-qu’un édifice imaginaire.</p>
-
-<p>Ce qu’il y avait de romanesque réussit; et le peu de vérités mêlé à ces
-chimères nouvelles fut d’abord combattu. Mais enfin ce peu de vérités
-perça, à l’aide de la méthode qu’il avait introduite: car avant lui on
-n’avait point de fil dans ce labyrinthe, et du moins il en donna un,
-dont on se servit après qu’il se fut égaré. C’était beaucoup de détruire
-les chimères du<span class="pagenum"><a id="page_297">{297}</a></span> péripatétisme, quoique par d’autres chimères. Ces deux
-fantômes se combattirent. Ils tombèrent l’un après l’autre, et la raison
-s’éleva enfin sur leurs ruines. Il y avait à Florence une académie
-d’expériences, sous le nom <i>del Cimento</i>, établie par le cardinal
-Léopold de Médicis, vers l’an 1655. On sentait déjà, dans cette patrie
-des arts, qu’on ne pouvait comprendre quelque chose du grand édifice de
-la nature qu’en l’examinant pièce à pièce. Cette académie, après les
-jours de Galilée, et dès le temps de Torricelli, rendit de grands
-services.</p>
-
-<p>Quelques philosophes, en Angleterre, sous la sombre administration de
-Cromwell, s’assemblèrent pour chercher en paix des vérités, tandis que
-le fanatisme opprimait toute vérité. Charles II, rappelé sur le trône de
-ses ancêtres, par le repentir et par l’inconstance de sa nation, donna
-des lettres patentes à cette académie naissante; mais c’est tout ce que
-le gouvernement donna. La société royale, ou plutôt la société libre de
-Londres, travailla pour l’honneur de travailler. C’est de son sein que
-sortirent, de nos jours, les découvertes sur la lumière, sur le principe
-de la gravitation, sur l’aberration des étoiles fixes, sur la géométrie
-transcendante, et cent autres inventions, qui pourraient, à cet égard,
-faire appeler ce siècle le <i>siècle des Anglais</i>, aussi bien que celui de
-Louis XIV.</p>
-
-<p>En 1666, M. Colbert, jaloux de cette nouvelle gloire, voulut que les
-Français la partageassent; et, à la prière de quelques savants, il fit
-agréer à Louis XIV l’établissement d’une académie des sciences. Elle fut
-libre jusqu’en 1699, comme celle d’Angleterre, et<span class="pagenum"><a id="page_298">{298}</a></span> comme l’académie
-française. Colbert attira d’Italie Dominique Cassini, Huygens, de
-Hollande, et Roëmer, de Danemark, par de fortes pensions. Roëmer
-détermina la vitesse des rayons solaires; Huygens découvrit l’anneau et
-un des satellites de Saturne, et Cassini les quatre autres. On doit à
-Huygens, sinon la première invention des horloges à pendule, du moins
-les vrais principes de la régularité de leurs mouvements, principes
-qu’il déduisit d’une géométrie sublime<a id="FNanchor_220_220"></a><a href="#Footnote_220_220" class="fnanchor">[220]</a>. On acquit peu-à-peu des
-connaissances de toutes les parties de la vraie physique, en rejetant
-tout système. Le public fut étonné de voir une chimie dans laquelle on
-ne cherchait ni le grand-œuvre, ni l’art de prolonger la vie au-delà des
-bornes de la nature; une astronomie qui ne prédisait pas les événements
-du monde, une médecine indépendante des phases de la lune. La corruption
-ne fut plus la mère des animaux et des plantes<a id="FNanchor_221_221"></a><a href="#Footnote_221_221" class="fnanchor">[221]</a>. Il n’y eut plus de
-prodiges dès que la nature fut mieux connue. On l’étudia dans toutes ses
-productions.</p>
-
-<p>La géographie reçut des accroissements étonnants. A peine Louis XIV
-a-t-il fait bâtir l’Observatoire, qu’il fait commencer, en 1669, une
-méridienne par Dominique Cassini et par Picard. Elle est continuée vers
-le nord, en 1683, par Lahire; et enfin Cassini<span class="pagenum"><a id="page_299">{299}</a></span> la prolonge en 1700
-jusqu’à l’extrémité du Roussillon. C’est le plus beau monument de
-l’astronomie, et il suffit pour éterniser ce siècle.</p>
-
-<p>On envoie, en 1672, des physiciens à la Cayenne, faire des observations
-utiles. Ce voyage a été la première origine de la connaissance de
-l’aplatissement de la terre, démontré depuis par le grand Newton; et il
-a préparé à ces voyages plus fameux, qui, depuis, ont illustré le règne
-de Louis XV.</p>
-
-<p>On fait partir, en 1700, Tournefort pour le Levant. Il y va recueillir
-des plantes qui enrichissent le jardin royal, autrefois abandonné, remis
-alors en honneur, et aujourd’hui devenu digne de la curiosité de
-l’Europe. La bibliothèque royale, déjà nombreuse, s’enrichit sous Louis
-XIV de plus de trente mille volumes; et cet exemple est si bien suivi de
-nos jours, qu’elle en contient déjà plus de cent quatre-vingt
-mille<a id="FNanchor_222_222"></a><a href="#Footnote_222_222" class="fnanchor">[222]</a>. Il fait rouvrir l’école de droit, fermée depuis cent ans. Il
-établit dans toutes les universités de France un professeur de droit
-français. Il semble qu’il ne devrait pas y en avoir d’autres, et que les
-bonnes lois romaines, incorporées à celles du pays, devraient former un
-seul corps des lois de la nation<a id="FNanchor_223_223"></a><a href="#Footnote_223_223" class="fnanchor">[223]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_300">{300}</a></span></p>
-
-<p>Sous lui les journaux s’établissent. On n’ignore pas que le <i>Journal des
-Savants</i>, qui commença en 1665, est le père de tous les ouvrages de ce
-genre, dont l’Europe est aujourd’hui remplie, et dans lesquels trop
-d’abus se sont glissés, comme dans les choses les plus utiles.</p>
-
-<p>L’académie des belles-lettres, formée d’abord, en 1663, de quelques
-membres de l’académie française, pour transmettre à la postérité, par
-des médailles, les actions de Louis XIV, devint utile au public dès
-qu’elle ne fut plus uniquement occupée du monarque, et qu’elle
-s’appliqua aux recherches de l’antiquité, et à une critique judicieuse
-des opinions et des faits. Elle fit à peu près dans l’histoire ce que
-l’académie des sciences fesait dans la physique; elle dissipa des
-erreurs.</p>
-
-<p>L’esprit de sagesse et de critique, qui se communiquait de proche en
-proche, détruisit insensiblement beaucoup de superstitions. C’est à
-cette raison naissante qu’on dut la déclaration du roi de 1672, qui
-dé<span class="pagenum"><a id="page_301">{301}</a></span>fendit aux tribunaux d’admettre les simples accusations de
-sorcellerie. On ne l’eût pas osé sous Henri IV et sous Louis XIII; et
-si, depuis 1672, il y a eu encore des accusations de maléfices, les
-juges n’ont condamné, d’ordinaire, les accusés que comme des
-profanateurs, qui d’ailleurs employaient le poison<a id="FNanchor_224_224"></a><a href="#Footnote_224_224" class="fnanchor">[224]</a>.</p>
-
-<p>Il était très commun auparavant d’éprouver les sorciers en les plongeant
-dans l’eau, liés de cordes; s’ils surnageaient, ils étaient convaincus.
-Plusieurs juges de province avaient ordonné ces épreuves, et elles
-continuèrent encore long-temps parmi le peuple. Tout berger était
-sorcier; et les amulettes, les anneaux constellés, étaient en usage dans
-les villes. Les effets de la baguette de coudrier, avec laquelle on
-croit découvrir les sources, les trésors, et les voleurs, passaient pour
-certains, et ont encore beaucoup de crédit dans plus d’une province
-d’Allemagne. Il n’y avait presque personne qui ne se fît tirer son
-horoscope.<span class="pagenum"><a id="page_302">{302}</a></span> On n’entendait parler que de secrets magiques; presque tout
-était illusion. Des savants, des magistrats, avaient écrit sérieusement
-sur ces matières. On distinguait parmi les auteurs une classe de
-démonographes. Il y avait des règles pour discerner les vrais magiciens,
-les vrais possédés d’avec les faux: enfin, jusque vers ces temps-là, on
-n’avait guère adopté de l’antiquité que des erreurs en tout genre.</p>
-
-<p>Les idées superstitieuses étaient tellement enracinées chez les hommes,
-que les comètes les effrayaient encore en 1680. On osait à peine
-combattre cette crainte populaire. Jacques Bernouilli, l’un des grands
-mathématiciens de l’Europe, en répondant, à propos de cette comète, aux
-partisans du préjugé, dit que la chevelure de la comète ne peut être un
-signe de la colère divine, parceque cette chevelure est éternelle; mais
-que la queue pourrait bien en être un. Cependant, ni la tête ni la queue
-ne sont éternelles. Il fallut que Bayle écrivît contre le préjugé
-vulgaire un livre fameux, que les progrès de la raison ont rendu
-aujourd’hui moins piquant qu’il ne l’était alors.</p>
-
-<p>On ne croirait pas que les souverains eussent obligation aux
-philosophes. Cependant il est vrai que cet esprit philosophique, qui a
-gagné presque toutes les conditions, excepté le bas peuple, a beaucoup
-contribué à faire valoir les droits des souverains. Des querelles qui
-auraient produit autrefois des excommunications, des interdits, des
-schismes, n’en ont point causé. Si on a dit que les peuples seraient
-heureux quand ils auraient des philosophes pour rois<a id="FNanchor_225_225"></a><a href="#Footnote_225_225" class="fnanchor">[225]</a>, il est très<span class="pagenum"><a id="page_303">{303}</a></span>
-vrai de dire que les rois en sont plus heureux quand il y a beaucoup de
-leurs sujets philosophes.</p>
-
-<p>Il faut avouer que cet esprit raisonnable qui commence à présider à
-l’éducation, dans les grandes villes, n’a pu empêcher les fureurs des
-fanatiques des Cévennes, ni prévenir la démence du petit peuple de Paris
-autour d’un tombeau, à Saint-Médard, ni calmer des disputes aussi
-acharnées que frivoles entre des hommes qui auraient dû être sages;
-mais, avant ce siècle, ces disputes eussent causé des troubles dans
-l’état; les miracles de Saint-Médard eussent été accrédités par les plus
-considérables citoyens, et le fanatisme, renfermé dans les montagnes des
-Cévennes, se fût répandu dans les villes.</p>
-
-<p>Tous les genres de science et de littérature ont été épuisés dans ce
-siècle; et tant d’écrivains ont étendu les lumières de l’esprit humain,
-que ceux qui, en d’autres temps, auraient passé pour des prodiges, ont
-été confondus dans la foule. Leur gloire est peu de chose à cause de
-leur nombre, et la gloire du siècle en est plus grande.</p>
-
-<h3><a id="CHAPITRE_XXXII"></a>CHAPITRE XXXII.<br><br>
-<small>Des beaux-arts.</small></h3>
-
-<p>La saine philosophie ne fit pas en France d’aussi grands progrès qu’en
-Angleterre et à Florence; et si l’académie des sciences rendit des
-services à l’esprit humain, elle ne mit pas la France au-dessus des
-autres<span class="pagenum"><a id="page_304">{304}</a></span> nations. Toutes les grandes inventions et les grandes vérités
-vinrent d’ailleurs.</p>
-
-<p>Mais, dans l’éloquence, dans la poésie, dans la littérature, dans les
-livres de morale et d’agrément, les Français furent les législateurs de
-l’Europe. Il n’y avait plus de goût en Italie. La véritable éloquence
-était partout ignorée, la religion enseignée ridiculement en chaire, et
-les causes plaidées de même dans le barreau.</p>
-
-<p>Les prédicateurs citaient Virgile et Ovide; les avocats, saint Augustin
-et saint Jérôme. Il ne s’était point encore trouvé de génie qui eût
-donné à la langue française le tour, le nombre, la propriété du style,
-et la dignité. Quelques vers de Malherbe fesaient sentir seulement
-qu’elle était capable de grandeur et de force; mais c’était tout. Les
-mêmes génies qui avaient écrit très bien en latin, comme un président De
-Thou, un chancelier de L’Hospital, n’étaient plus les mêmes quand ils
-maniaient leur propre langage, rebelle entre leurs mains. Le Français
-n’était encore recommandable que par une certaine naïveté, qui avait
-fait le seul mérite de Joinville, d’Amyot, de Marot, de Montaigne, de
-Régnier, de la <i>satire Ménippée</i>. Cette naïveté tenait beaucoup à
-l’irrégularité, à la grossièreté.</p>
-
-<p>Jean de Lingendes, évêque de Mâcon, aujourd’hui inconnu, parcequ’il ne
-fit point imprimer ses ouvrages, fut le premier orateur qui parla dans
-le grand goût. Ses sermons et ses oraisons funèbres, quoique mêlés
-encore de la rouille de son temps, furent le modèle des orateurs qui
-l’imitèrent et le surpassèrent. L’oraison funèbre de Charles-Emmanuel,
-duc de Sa<span class="pagenum"><a id="page_305">{305}</a></span>voie, surnommé <i>le Grand</i> dans son pays, prononcée par
-Lingendes, en 1630, était pleine de si grands traits d’éloquence, que
-Fléchier, long-temps après, en prit l’exorde tout entier aussi bien que
-le texte et plusieurs passages considérables, pour en orner sa fameuse
-oraison funèbre du vicomte de Turenne<a id="FNanchor_226_226"></a><a href="#Footnote_226_226" class="fnanchor">[226]</a>.</p>
-
-<p>Balzac, en ce temps-là, donnait du nombre et de l’harmonie à la prose.
-Il est vrai que ses lettres étaient des harangues ampoulées; il écrivait
-au premier cardinal de Retz: «Vous venez de prendre le sceptre des rois
-et la livrée des roses.» Il écrivait de Rome à Boisrobert, en parlant
-des eaux de senteur: «Je me sauve à la nage, dans ma chambre, au milieu
-des parfums.» Avec tous ces défauts, il charmait l’oreille. L’éloquence
-a tant de pouvoir sur les hommes, qu’on admira Balzac dans son temps,
-pour avoir trouvé cette petite partie de l’art ignorée et nécessaire,
-qui consiste dans le choix harmonieux des paroles, et même pour l’avoir
-employée souvent hors de sa place.<span class="pagenum"><a id="page_306">{306}</a></span></p>
-
-<p>Voiture donna quelque idée des graces légères de ce style épistolaire,
-qui n’est pas le meilleur, puisqu’il ne consiste que dans la
-plaisanterie. C’est un baladinage, que deux tomes de lettres, dans
-lesquelles il n’y en a pas une seule instructive, pas une qui parte du
-cœur, qui peigne les mœurs du temps et les caractères des hommes; c’est
-plutôt un abus qu’un usage de l’esprit.</p>
-
-<p>La langue commençait à s’épurer et à prendre une forme constante. On en
-était redevable à l’académie française, et surtout à Vaugelas. Sa
-<i>Traduction de Quinte-Curce</i>, qui parut en 1646, fut le premier bon
-livre écrit purement; et il s’y trouve peu d’expressions et de tours qui
-aient vieilli.</p>
-
-<p>Olivier Patru, qui le suivit de près, contribua beaucoup à régler, à
-épurer le langage; et quoiqu’il ne passât pas pour un avocat profond, on
-lui dut néanmoins l’ordre, la clarté, la bienséance, l’élégance du
-discours, mérites absolument inconnus avant lui au barreau.</p>
-
-<p>Un des ouvrages qui contribuèrent le plus à former le goût de la nation,
-et à lui donner un esprit de justesse et de précision, fut le petit
-recueil des <i>Maximes</i> de François duc de La Rochefoucauld. Quoiqu’il n’y
-ait presque qu’une vérité dans ce livre, qui est que <i>l’amour-propre est
-le mobile de tout</i>, cependant cette pensée se présente sous tant
-d’aspects variés, qu’elle est presque toujours piquante. C’est moins un
-livre que des matériaux pour orner un livre. On lut avidement ce petit
-recueil; il accoutuma à penser et à ren<span class="pagenum"><a id="page_307">{307}</a></span>fermer ses pensées dans un tour
-vif, précis, et délicat. C’était un mérite que personne n’avait eu avant
-lui en Europe, depuis la renaissance des lettres.</p>
-
-<p>Mais le premier livre de génie qu’on vit en prose, fut le recueil des
-<i>Lettres provinciales</i>, en 1656. Toutes les sortes d’éloquence y sont
-renfermées. Il n’y a pas un seul mot qui, depuis cent ans, se soit
-ressenti du changement qui altère souvent les langues vivantes. Il faut
-rapporter à cet ouvrage l’époque de la fixation du langage. L’évêque de
-Luçon, fils du célèbre Bussi, m’a dit qu’ayant demandé à M. de Meaux
-quel ouvrage il eût mieux aimé avoir fait, s’il n’avait pas fait les
-siens, Bossuet lui répondit: <i>Les Lettres provinciales</i><a id="FNanchor_227_227"></a><a href="#Footnote_227_227" class="fnanchor">[227]</a>. Elles ont
-beaucoup perdu de leur piquant lorsque les jésuites ont été abolis, et
-les objets de leurs disputes méprisés.</p>
-
-<p>Le bon goût qui règne d’un bout à l’autre dans ce livre, et la vigueur
-des dernières lettres, ne corrigèrent pas d’abord le style lâche,
-diffus, incorrect, et décousu, qui depuis long-temps était celui de
-presque tous les écrivains, des prédicateurs, et des avocats.</p>
-
-<p>Un des premiers, qui étala dans la chaire une raison toujours éloquente,
-fut le P. Bourdaloue, vers l’an 1668. Ce fut une lumière nouvelle. Il y
-a eu après lui d’autres orateurs de la chaire, comme le P. Massillon,
-évêque de Clermont, qui ont répandu dans leurs discours plus de graces,
-des peintures plus fines et<span class="pagenum"><a id="page_308">{308}</a></span> plus pénétrantes des mœurs du siècle; mais
-aucun ne l’a fait oublier. Dans son style plus nerveux que fleuri, sans
-aucune imagination dans l’expression, il paraît vouloir plutôt
-convaincre que toucher, et jamais il ne songe à plaire.</p>
-
-<p>Peut-être serait-il à souhaiter qu’en bannissant de la chaire le mauvais
-goût qui l’avilissait, il en eût banni aussi cette coutume de prêcher
-sur un texte. En effet, parler long-temps sur une citation d’une ligne
-ou deux, se fatiguer à compasser tout son discours sur cette ligne, un
-tel travail paraît un jeu peu digne de la gravité de ce ministère. Le
-texte devient une espèce de devise, ou plutôt d’énigme, que le discours
-développe. Jamais les Grecs et les Romains ne connurent cet usage. C’est
-dans la décadence des lettres qu’il commença, et le temps l’a consacré.</p>
-
-<p>L’habitude de diviser toujours en deux ou trois points des choses qui,
-comme la morale, n’exigent aucune division, ou qui en demanderaient
-davantage, comme la controverse, est encore une coutume gênante, que le
-P. Bourdaloue trouva introduite, et à laquelle il se conforma.</p>
-
-<p>Il avait été précédé par Bossuet, depuis évêque de Meaux. Celui-ci, qui
-devint un si grand homme, s’était engagé, dans sa grande jeunesse, à
-épouser mademoiselle Desvieux, fille d’un rare mérite. Ses talents pour
-la théologie, et pour cette espèce d’éloquence qui le caractérise, se
-montrèrent de si bonne heure, que ses parents et ses amis le
-déterminèrent à ne se donner qu’à l’église. Mademoiselle Desvieux l’y
-en<span class="pagenum"><a id="page_309">{309}</a></span>gagea elle-même, préférant la gloire qu’il devait acquérir au bonheur
-de vivre avec lui<a id="FNanchor_228_228"></a><a href="#Footnote_228_228" class="fnanchor">[228]</a>. Il avait prêché assez jeune, devant le roi et la
-reine-mère, en 1662, long-temps avant que le P. Bourdaloue fût connu.
-Ses discours, soutenus d’une action noble et touchante, les premiers
-qu’on eût encore entendus à la cour qui approchassent du sublime, eurent
-un si grand succès, que le roi fit écrire, en son nom, à son père,
-intendant de Soissons<a id="FNanchor_229_229"></a><a href="#Footnote_229_229" class="fnanchor">[229]</a>, pour le féliciter d’avoir un tel fils.</p>
-
-<p>Cependant, quand Bourdaloue parut, Bossuet ne passa plus pour le premier
-prédicateur. Il s’était déjà donné aux oraisons funèbres, genre
-d’éloquence qui demande de l’imagination et une grandeur majestueuse qui
-tient un peu à la poésie, dont il faut toujours emprunter quelque chose,
-quoique avec discrétion, quand on tend au sublime. L’oraison funèbre de
-la reine-mère, qu’il prononça en 1667, lui valut l’évêché de
-Condom<a id="FNanchor_230_230"></a><a href="#Footnote_230_230" class="fnanchor">[230]</a>: mais ce discours n’était pas encore digne de lui; et il ne
-fut pas imprimé, non plus que ses sermons. L’éloge funèbre de la reine
-d’Angleterre, veuve de Charles Iᵉʳ, qu’il fit en 1669, parut presque en
-tout un chef-d’œuvre. Les sujets de ces pièces d’éloquence sont heureux
-à proportion des malheurs que les morts ont éprouvés. C’est en quelque<span class="pagenum"><a id="page_310">{310}</a></span>
-façon comme dans les tragédies, où les grandes infortunes des principaux
-personnages sont ce qui intéresse davantage. L’éloge funèbre de Madame,
-enlevée à la fleur de son âge, et morte entre ses bras, eut le plus
-grand et le plus rare des succès, celui de faire verser des larmes à la
-cour. Il fut obligé de s’arrêter après ces paroles: «O nuit désastreuse!
-nuit effroyable, où retentit tout-à-coup, comme un éclat de tonnerre,
-cette étonnante nouvelle: Madame se meurt, Madame est morte, etc.»
-L’auditoire éclata en sanglots; et la voix de l’orateur fut interrompue
-par ses soupirs et par ses pleurs.</p>
-
-<p>Les Français furent les seuls qui réussirent dans ce genre d’éloquence.
-Le même homme, quelque temps après, en inventa un nouveau, qui ne
-pouvait guère avoir de succès qu’entre ses mains. Il appliqua l’art
-oratoire à l’histoire même, qui semble l’exclure. Son <i>Discours sur
-l’histoire universelle</i>, composé pour l’éducation du dauphin, n’a eu ni
-modèle, ni imitateurs. Si le système qu’il adopte, pour concilier la
-chronologie des Juifs avec celle des autres nations, a trouvé des
-contradicteurs chez les savants, son style n’a trouvé que des
-admirateurs. On fut étonné de cette force majestueuse dont il décrit les
-mœurs, le gouvernement, l’accroissement, et la chute des grands empires;
-et de ces traits rapides d’une vérité énergique, dont il peint et dont
-il juge les nations.</p>
-
-<p>Presque tous les ouvrages qui honorèrent ce siècle étaient dans un genre
-inconnu à l’antiquité. Le <i>Télémaque</i> est de ce nombre. Fénélon, le
-disciple, l’ami de Bossuet, et depuis devenu malgré lui son rival et<span class="pagenum"><a id="page_311">{311}</a></span>
-son ennemi, composa ce livre singulier, qui tient à-la-fois du roman et
-du poëme, et qui substitue une prose cadencée à la versification. Il
-semble qu’il ait voulu traiter le roman comme M. de Meaux avait traité
-l’histoire, en lui donnant une dignité et des charmes inconnus, et
-surtout en tirant de ces fictions une morale utile au genre humain,
-morale entièrement négligée dans presque toutes les inventions
-fabuleuses. On a cru qu’il avait composé ce livre pour servir de thèmes
-et d’instruction au duc de Bourgogne, et aux autres enfants de France,
-dont il fut le précepteur; ainsi que Bossuet avait fait son <i>Histoire
-universelle</i> pour l’éducation de Monseigneur. Mais son neveu, le marquis
-de Fénélon, héritier de la vertu de cet homme célèbre, et qui a été tué
-à la bataille de Rocoux, m’a assuré le contraire. En effet, il n’eût pas
-été convenable que les amours de Calypso et d’Eucharis eussent été les
-premières leçons qu’un prêtre eût données aux enfants de France.</p>
-
-<p>Il ne fit cet ouvrage que lorsqu’il fut relégué dans son archevêché de
-Cambrai<a id="FNanchor_231_231"></a><a href="#Footnote_231_231" class="fnanchor">[231]</a>. Plein de la lecture des anciens, et né avec une
-imagination vive et tendre, il s’était fait un style qui n’était qu’à
-lui, et qui coulait de source avec abondance. J’ai vu son manuscrit
-original: il n’y a pas dix ratures<a id="FNanchor_232_232"></a><a href="#Footnote_232_232" class="fnanchor">[232]</a>. Il le composa en trois mois, au
-milieu de ses malheureuses disputes<span class="pagenum"><a id="page_312">{312}</a></span> sur le quiétisme, ne se doutant pas
-combien ce délassement était supérieur à ses occupations. On prétend
-qu’un domestique lui en déroba une copie qu’il fit imprimer. Si cela
-est, l’archevêque de Cambrai dut à cette infidélité toute la réputation
-qu’il eut en Europe; mais il lui dut aussi d’être perdu pour jamais à la
-cour. On crut voir dans le <i>Télémaque</i> une critique indirecte du
-gouvernement de Louis XIV. Sésostris, qui triomphait avec trop de faste;
-Idoménée, qui établissait le luxe dans Salente, et qui oubliait le
-nécessaire, parurent des portraits du roi, quoique, après tout, il soit
-impossible d’avoir chez soi le superflu que par la surabondance des arts
-de la première nécessité. Le marquis de Louvois semblait, aux yeux des
-mécontents, représenté sous le nom de Protésilas, vain, dur, hautain,
-ennemi des grands capitaines qui servaient l’état et non le ministre.</p>
-
-<p>Les alliés, qui, dans la guerre de 1688, s’unirent contre Louis XIV, qui
-depuis ébranlèrent son trône, dans la guerre de 1701, se firent une joie
-de le reconnaître dans ce même Idoménée, dont la hauteur révolte tous
-ses voisins. Ces allusions firent des impressions profondes, à la faveur
-de ce style harmonieux, qui insinue d’une manière si tendre la
-modération et la concorde. Les étrangers et les Français même, lassés de
-tant de guerres, virent avec une consolation maligne une satire dans un
-livre fait pour enseigner la vertu. Les éditions en furent innombrables.
-J’en ai vu quatorze en langue anglaise. Il est vrai qu’après la mort de
-ce monarque si craint, si envié, si respecté de tous, et si haï de
-quelques-uns, quand la<span class="pagenum"><a id="page_313">{313}</a></span> malignité humaine a cessé de s’assouvir des
-allusions prétendues qui censuraient sa conduite, les juges d’un goût
-sévère ont traité le <i>Télémaque</i> avec quelque rigueur. Ils ont blâmé les
-longueurs, les détails, les aventures trop peu liées, les descriptions
-trop répétées et trop uniformes de la vie champêtre; mais ce livre a
-toujours été regardé comme un des beaux monuments d’un siècle
-florissant.</p>
-
-<p>On peut compter parmi les productions d’un genre unique les <i>Caractères</i>
-de La Bruyère. Il n’y avait pas chez les anciens plus d’exemples d’un
-tel ouvrage que du <i>Télémaque</i>. Un style rapide, concis, nerveux, des
-expressions pittoresques, un usage tout nouveau de la langue, mais qui
-n’en blesse pas les règles, frappèrent le public; et les allusions qu’on
-y trouvait en foule achevèrent le succès. Quand La Bruyère montra son
-ouvrage manuscrit à M. de Malézieu, celui-ci lui dit: «Voilà de quoi
-vous attirer beaucoup de lecteurs et beaucoup d’ennemis.» Ce livre
-baissa dans l’esprit des hommes quand une génération entière, attaquée
-dans l’ouvrage, fut passée. Cependant, comme il y a des choses de tous
-les temps et de tous les lieux, il est à croire qu’il ne sera jamais
-oublié. Le <i>Télémaque</i> a fait quelques imitateurs, les <i>Caractères</i> de
-La Bruyère en ont produit davantage<a id="FNanchor_233_233"></a><a href="#Footnote_233_233" class="fnanchor">[233]</a>. Il est plus aisé de faire de
-courtes peintures des choses qui nous frappent, que d’écrire un long
-ouvrage d’imagination, qui plaise et qui instruise à-la-fois.<span class="pagenum"><a id="page_314">{314}</a></span></p>
-
-<p>L’art délicat de répandre des graces jusque sur la philosophie fut
-encore une chose nouvelle, dont le livre des <i>Mondes</i> fut le premier
-exemple, mais exemple dangereux, parceque la véritable parure de la
-philosophie est l’ordre, la clarté, et surtout la vérité. Ce qui
-pourrait empêcher cet ouvrage ingénieux d’être mis par la postérité au
-rang de nos livres classiques, c’est qu’il est fondé en partie sur la
-chimère des tourbillons de Descartes.</p>
-
-<p>Il faut ajouter à ces nouveautés celles que produisit Bayle en donnant
-une espèce de dictionnaire de raisonnement. C’est le premier ouvrage de
-ce genre où l’on puisse apprendre à penser. Il faut abandonner à la
-destinée des livres ordinaires les articles de ce recueil qui ne
-contiennent que de petits faits indignes à-la-fois de Bayle, d’un
-lecteur grave, et de la postérité. Au reste, en plaçant ici Bayle parmi
-les auteurs qui ont honoré le siècle de Louis XIV, quoiqu’il fût réfugié
-en Hollande, je ne fais en cela que me conformer à l’arrêt du parlement
-de Toulouse, qui, en déclarant son testament valide en France, malgré la
-rigueur des lois, dit expressément «qu’un tel homme ne peut être regardé
-comme un étranger.»</p>
-
-<p>On ne s’appesantira point ici sur la foule des bons livres que ce siècle
-a fait naître; on ne s’arrête qu’aux productions de génie singulières ou
-neuves qui le caractérisent, et qui le distinguent des autres siècles.
-L’éloquence de Bossuet et de Bourdaloue, par exemple, n’était et ne
-pouvait être celle de Cicéron: c’était un genre et un mérite tout
-nouveau. Si quelque chose approche de l’orateur romain, ce sont les
-trois mé<span class="pagenum"><a id="page_315">{315}</a></span>moires que Pellisson composa pour Fouquet. Ils sont dans le
-même genre que plusieurs oraisons de Cicéron, un mélange d’affaires
-judiciaires et d’affaires d’état, traité solidement avec un art qui
-paraît peu, et orné d’une éloquence touchante.</p>
-
-<p>Nous avons eu des historiens, mais point de Tite-Live. Le style de la
-<i>Conjuration de Venise</i> est comparable à celui de Salluste. On voit que
-l’abbé de Saint-Réal l’avait pris pour modèle, et peut-être l’a-t-il
-surpassé. Tous les autres écrits dont on vient de parler semblent être
-d’une création nouvelle. C’est là surtout ce qui distingue cet âge
-illustre; car pour des savants et des commentateurs, le seizième et le
-dix-septième siècle en avaient beaucoup produit; mais le vrai génie en
-aucun genre n’était encore développé.</p>
-
-<p>Qui croirait que tous ces bons ouvrages en prose n’auraient probablement
-jamais existé, s’ils n’avaient été précédés par la poésie? C’est
-pourtant la destinée de l’esprit humain dans toutes les nations: les
-vers furent partout les premiers enfants du génie, et les premiers
-maîtres d’éloquence.</p>
-
-<p>Les peuples sont ce qu’est chaque homme en particulier. Platon et
-Cicéron commencèrent par faire des vers. On ne pouvait encore citer un
-passage noble et sublime de prose française, quand on savait par cœur le
-peu de belles stances que laissa Malherbe; et il y a grande apparence
-que, sans Pierre Corneille, le génie des prosateurs ne se serait pas
-développé.</p>
-
-<p>Cet homme est d’autant plus admirable, qu’il n’était environné que de
-très mauvais modèles quand il<span class="pagenum"><a id="page_316">{316}</a></span> commença à donner des tragédies. Ce qui
-devait encore lui fermer le bon chemin, c’est que ces mauvais modèles
-étaient estimés; et, pour comble de découragement, ils étaient favorisés
-par le cardinal de Richelieu, le protecteur des gens de lettres et non
-pas du bon goût. Il récompensait de misérables écrivains qui d’ordinaire
-sont rampants; et, par une hauteur d’esprit si bien placée ailleurs, il
-voulait abaisser ceux en qui il sentait avec quelque dépit un vrai
-génie, qui rarement se plie à la dépendance. Il est bien rare qu’un
-homme puissant, quand il est lui-même artiste, protége sincèrement les
-bons artistes.</p>
-
-<p>Corneille eut à combattre son siècle, ses rivaux, et le cardinal de
-Richelieu. Je ne répéterai point ici ce qui a été écrit sur <i>le Cid</i>. Je
-remarquerai seulement que l’académie, dans ses judicieuses décisions
-entre Corneille et Scudéri, eut trop de complaisance pour le cardinal de
-Richelieu, en condamnant l’amour de Chimène. Aimer le meurtrier de son
-père, et poursuivre la vengeance de ce meurtre, était une chose
-admirable. Vaincre son amour eût été un défaut capital dans l’art
-tragique, qui consiste principalement dans les combats du cœur; mais
-l’art était inconnu alors à tout le monde, hors à l’auteur.</p>
-
-<p><i>Le Cid</i> ne fut pas le seul ouvrage de Corneille que le cardinal de
-Richelieu voulut rabaisser. L’abbé d’Aubignac nous apprend que ce
-ministre désapprouva <i>Polyeucte</i>.</p>
-
-<p><i>Le Cid</i>, après tout, était une imitation très embellie de Guillem de
-Castro, et en plusieurs endroits<span class="pagenum"><a id="page_317">{317}</a></span> une traduction<a id="FNanchor_234_234"></a><a href="#Footnote_234_234" class="fnanchor">[234]</a>. <i>Cinna</i>, qui le
-suivit, était unique. J’ai connu un ancien domestique de la maison de
-Condé, qui disait que le grand Condé, à l’âge de vingt ans, étant à la
-première représentation de <i>Cinna</i>, versa des larmes<a id="FNanchor_235_235"></a><a href="#Footnote_235_235" class="fnanchor">[235]</a> à ces paroles
-d’Auguste:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Je suis maître de moi comme de l’univers;<br></span>
-<span class="i0">Je le suis, je veux l’être. O siècles! ô mémoire!<br></span>
-<span class="i0">Conservez à jamais ma dernière victoire.<br></span>
-<span class="i0">Je triomphe aujourd’hui du plus juste courroux<br></span>
-<span class="i0">De qui le souvenir puisse aller jusqu’à vous:<br></span>
-<span class="i0">Soyons amis, Cinna; c’est moi qui t’en convie.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>C’étaient là des larmes de héros. Le grand Corneille fesant pleurer le
-grand Condé d’admiration est une époque bien célèbre dans l’histoire de
-l’esprit humain.</p>
-
-<p>La quantité de pièces indignes de lui qu’il fit plusieurs années après
-n’empêcha pas la nation de le regarder comme un grand homme, ainsi que
-les fautes considérables d’Homère n’ont jamais empêché qu’il ne fût
-sublime. C’est le privilége du vrai génie, et surtout du génie qui ouvre
-une carrière, de faire impunément de grandes fautes.</p>
-
-<p>Corneille s’était formé tout seul; mais Louis XIV, Colbert, Sophocle, et
-Euripide, contribuèrent tous à former Racine. Une ode qu’il composa à
-l’âge de dix-<span class="pagenum"><a id="page_318">{318}</a></span>huit ans<a id="FNanchor_236_236"></a><a href="#Footnote_236_236" class="fnanchor">[236]</a>, pour le mariage du roi, lui attira un
-présent qu’il n’attendait pas, et le détermina à la poésie. Sa
-réputation s’est accrue de jour en jour, et celle des ouvrages de
-Corneille a un peu diminué. La raison en est que Racine, dans tous ses
-ouvrages, depuis son <i>Alexandre</i>, est toujours élégant, toujours
-correct, toujours vrai, qu’il parle au cœur, et que l’autre manque trop
-souvent à tous ces devoirs. Racine passa de bien loin et les Grecs et
-Corneille dans l’intelligence des passions, et porta la douce harmonie
-de la poésie, ainsi que les graces de la parole, au plus haut point où
-elles puissent parvenir. Ces hommes enseignèrent à la nation à penser, à
-sentir, et à s’exprimer. Leurs auditeurs, instruits par eux seuls,
-devinrent enfin des juges sévères pour ceux mêmes qui les avaient
-éclairés.</p>
-
-<p>Il y avait très peu de personnes en France, du temps du cardinal de
-Richelieu, capables de discerner les défauts du <i>Cid</i>; et en 1702, quand
-<i>Athalie</i>, le chef-d’œuvre de la scène, fut représentée chez madame la
-duchesse de Bourgogne, les courtisans se crurent assez habiles pour la
-condamner. Le temps a vengé l’auteur; mais ce grand homme est mort sans
-jouir du succès de son plus admirable ouvrage. Un nombreux parti se
-piqua toujours de ne pas rendre justice à Racine. Madame de Sévigné, la
-première personne de son siècle pour le style épistolaire, et surtout
-pour conter des bagatelles avec grace, croit<span class="pagenum"><a id="page_319">{319}</a></span> toujours que Racine <i>n’ira
-pas loin</i>. Elle en jugeait comme du café, dont elle dit <i>qu’on se
-désabusera bientôt</i><a id="FNanchor_237_237"></a><a href="#Footnote_237_237" class="fnanchor">[237]</a>. Il faut du temps pour que les réputations
-mûrissent.</p>
-
-<p>La singulière destinée de ce siècle rendit Molière contemporain de
-Corneille et de Racine. Il n’est pas vrai que Molière, quand il parut,
-eût trouvé le théâtre absolument dénué de bonnes comédies. Corneille
-lui-même avait donné <i>le Menteur</i>, pièce de caractère et d’intrigue,
-prise du théâtre espagnol, comme <i>le Cid</i>; et Molière n’avait encore
-fait paraître que deux de ses chefs-d’œuvre, lorsque le public avait <i>la
-Mère coquette</i> de Quinault, pièce à-la-fois de caractère et d’intrigue,
-et même modèle d’intrigue. Elle est de 1664; c’est la première comédie
-où l’on ait peint ceux que l’on a appelés depuis les <i>marquis</i>. La
-plupart des grands seigneurs de la cour de Louis XIV voulaient imiter
-cet air de grandeur, d’éclat, et de dignité qu’avait leur maître. Ceux
-d’un ordre inférieur copiaient la hauteur des premiers; et il y en avait
-enfin, et même en grand nombre, qui poussaient cet air avantageux, et
-cette envie dominante de se faire valoir, jusqu’au plus grand ridicule.</p>
-
-<p>Ce défaut dura long-temps. Molière l’attaqua souvent, et il contribua à
-défaire le public de ces importants subalternes, ainsi que de
-l’affectation des <i>précieuses</i>, du pédantisme des <i>femmes savantes</i>, de
-la robe et du latin des médecins. Molière fut, si on<span class="pagenum"><a id="page_320">{320}</a></span> ose le dire, un
-législateur des bienséances du monde. Je ne parle ici que de ce service
-rendu à son siècle: on sait assez ses autres mérites.</p>
-
-<p>C’était un temps digne de l’attention des temps à venir que celui où les
-héros de Corneille et de Racine, les personnages de Molière, les
-symphonies de Lulli, toutes nouvelles pour la nation, et (puisqu’il ne
-s’agit ici que des arts) les voix des Bossuet et des Bourdaloue, se
-fesaient entendre à Louis XIV, à Madame si célèbre par son goût, à un
-Condé, à un Turenne, à un Colbert, et à cette foule d’hommes supérieurs
-qui parurent en tout genre. Ce temps ne se retrouvera plus, où un duc de
-La Rochefoucauld, l’auteur des <i>Maximes</i>, au sortir de la conversation
-d’un Pascal et d’un Arnauld, allait au théâtre de Corneille.</p>
-
-<p>Despréaux s’élevait au niveau de tant de grands hommes, non point par
-ses premières satires, car les regards de la postérité ne s’arrêteront
-point sur les <i>embarras de Paris</i><a id="FNanchor_238_238"></a><a href="#Footnote_238_238" class="fnanchor">[238]</a>, et sur les noms des Cassaigne et
-des Cotin; mais il instruisait cette postérité par ses belles épîtres,
-et surtout par son <i>Art poétique</i>, où Corneille eût trouvé beaucoup à
-apprendre.</p>
-
-<p>La Fontaine, bien moins châtié dans son style, bien moins correct dans
-son langage, mais unique dans sa naïveté et dans les graces qui lui sont
-propres, se mit, par les choses les plus simples, presque à côté de ces
-hommes sublimes.</p>
-
-<p>Quinault, dans un genre tout nouveau, et d’autant plus difficile qu’il
-paraît plus aisé, fut digne d’être<span class="pagenum"><a id="page_321">{321}</a></span> placé avec tous ces illustres
-contemporains. On sait avec quelle injustice Boileau voulut le décrier.
-Il manquait à Boileau d’avoir sacrifié aux graces: il chercha en vain
-toute sa vie à humilier un homme qui n’était connu que par elles. Le
-véritable éloge d’un poëte, c’est qu’on retienne ses vers. On sait par
-cœur des scènes entières de Quinault; c’est un avantage qu’aucun opéra
-d’Italie ne pourrait obtenir. La musique française est demeurée dans une
-simplicité qui n’est plus du goût d’aucune nation; mais la simple et
-belle nature, qui se montre souvent dans Quinault avec tant de charmes,
-plaît encore dans toute l’Europe à ceux qui possèdent notre langue, et
-qui ont le goût cultivé. Si l’on trouvait dans l’antiquité un poëme
-comme <i>Armide</i> ou comme <i>Atys</i>, avec quelle idolâtrie il serait reçu!
-mais Quinault était moderne.</p>
-
-<p>Tous ces grands hommes furent connus et protégés de Louis XIV, excepté
-La Fontaine. Son extrême simplicité, poussée jusqu’à l’oubli de
-soi-même, l’écartait d’une cour qu’il ne cherchait pas; mais le duc de
-Bourgogne l’accueillit, et il reçut dans sa vieillesse quelques
-bienfaits de ce prince. Il était, malgré son génie, presque aussi simple
-que les héros de ses fables. Un prêtre de l’Oratoire, nommé Pouget, se
-fit un grand mérite d’avoir traité cet homme, de mœurs si innocentes,
-comme s’il eût parlé à la Brinvilliers et à la Voisin. Ses contes ne
-sont que ceux du Pogge, de l’Arioste, et de la reine de Navarre. Si la
-volupté est dangereuse, ce ne sont pas des plaisanteries qui inspirent
-cette volupté. On pourrait appliquer à La Fontaine son admirable fable
-des <i>Animaux malades<span class="pagenum"><a id="page_322">{322}</a></span> de la peste</i>, qui s’accusent de leurs fautes: on y
-pardonne tout aux lions, aux loups, et aux ours; et un animal innocent
-est dévoué pour avoir mangé un peu d’herbe.</p>
-
-<p>Dans l’école de ces génies, qui seront les délices et l’instruction des
-siècles à venir, il se forma une foule d’esprits agréables, dont on a
-une infinité de petits ouvrages délicats qui font l’amusement des
-honnêtes gens, ainsi que nous avons eu beaucoup de peintres gracieux,
-qu’on ne met pas à côté des Poussin, des Lesueur, des Lebrun, des
-Lemoine, et des Vanloo.</p>
-
-<p>Cependant, vers la fin du règne de Louis XIV, deux hommes percèrent la
-foule des génies médiocres, et eurent beaucoup de réputation. L’un était
-La Motte Houdar<a id="FNanchor_239_239"></a><a href="#Footnote_239_239" class="fnanchor">[239]</a>, homme d’un esprit plus sage et plus étendu que
-sublime, écrivain délicat et méthodique en prose, mais manquant souvent
-de feu et d’élégance dans sa poésie, et même de cette exactitude qu’il
-n’est permis de négliger qu’en faveur du sublime. Il donna d’abord de
-belles stances plutôt que de belles odes. Son talent déclina bientôt
-après; mais beaucoup de beaux morceaux qui nous restent de lui en plus
-d’un genre, empêcheront toujours qu’on ne le mette au rang des auteurs
-méprisables. Il prouva que, dans l’art d’écrire, on peut être encore
-quelque chose au second rang.</p>
-
-<p>L’autre était Rousseau, qui, avec moins d’esprit, moins de finesse, et
-de facilité que La Motte, eut<span class="pagenum"><a id="page_323">{323}</a></span> beaucoup plus de talent pour l’art des
-vers. Il ne fit des odes qu’après La Motte; mais il les fit plus belles,
-plus variées, plus remplies d’images. Il égala dans ses psaumes
-l’onction et l’harmonie qu’on remarque dans les cantiques de Racine. Ses
-épigrammes sont mieux travaillées que celles de Marot. Il réussit bien
-moins dans les opéra qui demandent de la sensibilité, dans les comédies
-qui veulent de la gaîté, et dans les épîtres morales qui veulent de la
-vérité: tout cela lui manquait. Ainsi il échoua dans ces genres, qui lui
-étaient étrangers.</p>
-
-<p>Il aurait corrompu la langue française, si le style marotique, qu’il
-employa dans des ouvrages sérieux, avait été imité. Mais heureusement ce
-mélange de la pureté de notre langue avec la difformité de celle qu’on
-parlait il y a deux cents ans, n’a été qu’une mode passagère. Quelques
-unes de ses épîtres sont des imitations un peu forcées de Despréaux, et
-ne sont pas fondées sur des idées aussi claires, et sur des vérités
-reconnues: <i>le vrai seul est aimable</i><a id="FNanchor_240_240"></a><a href="#Footnote_240_240" class="fnanchor">[240]</a>.</p>
-
-<p>Il dégénéra beaucoup dans les pays étrangers: soit que l’âge et les
-malheurs eussent affaibli son génie; soit que, son principal mérite
-consistant dans le choix des mots et dans les tours heureux, mérite plus
-nécessaire et plus rare qu’on ne pense, il ne fût plus à portée des
-mêmes secours. Il pouvait, loin de sa patrie, compter parmi ses malheurs
-celui de n’avoir plus de critiques sévères.</p>
-
-<p>Ses longues infortunes eurent leur source dans un amour-propre
-indomptable, et trop mêlé de jalousie<span class="pagenum"><a id="page_324">{324}</a></span> et d’animosité. Son exemple doit
-être une leçon frappante pour tout homme à talents; mais on ne le
-considère ici que comme un écrivain qui n’a pas peu contribué à
-l’honneur des lettres.</p>
-
-<p>Il ne s’éleva guère de grands génies depuis les beaux jours de ces
-artistes illustres; et, à peu près vers le temps de la mort de Louis
-XIV, la nature sembla se reposer.</p>
-
-<p>La route était difficile au commencement du siècle, parceque personne
-n’y avait marché; elle l’est aujourd’hui, parcequ’elle a été battue. Les
-grands hommes du siècle passé ont enseigné à penser et à parler; ils ont
-dit ce qu’on ne savait pas. Ceux qui leur succèdent ne peuvent guère
-dire que ce qu’on sait. Enfin une espèce de dégoût est venue de la
-multitude des chefs-d’œuvre.</p>
-
-<p>Le siècle de Louis XIV a donc en tout la destinée des siècles de Léon X,
-d’Auguste, d’Alexandre. Les terres qui firent naître dans ces temps
-illustres tant de fruits du génie avaient été long-temps préparées
-auparavant. On a cherché en vain dans les causes morales et dans les
-causes physiques la raison de cette tardive fécondité, suivie d’une
-longue stérilité. La véritable raison est que chez les peuples qui
-cultivent les beaux-arts, il faut beaucoup d’années pour épurer la
-langue et le goût. Quand les premiers pas sont faits, alors les génies
-se développent; l’émulation, la faveur publique prodiguée à ces nouveaux
-efforts, excitent tous les talents. Chaque artiste saisit en son genre
-les beautés naturelles que ce genre comporte. Quiconque approfondit la
-théorie des arts purement<span class="pagenum"><a id="page_325">{325}</a></span> de génie, doit, s’il a quelque génie
-lui-même, savoir que ces premières beautés, ces grands traits naturels
-qui appartiennent à ces arts, et qui conviennent à la nation pour
-laquelle on travaille, sont en petit nombre. Les sujets et les
-embellissements propres aux sujets ont des bornes bien plus resserrées
-qu’on ne pense. L’abbé Dubos, homme d’un très grand sens, qui écrivait
-son traité sur la poésie et sur la peinture, vers l’an 1714<a id="FNanchor_241_241"></a><a href="#Footnote_241_241" class="fnanchor">[241]</a>, trouva
-que dans toute l’histoire de France il n’y avait de vrai sujet de poëme
-épique que la destruction de la ligue par Henri-le-Grand. Il devait
-ajouter que les embellissements de l’épopée, convenables aux Grecs, aux
-Romains, aux Italiens du quinzième et du seizième siècle, étant
-proscrits parmi les Français, les dieux de la fable, les oracles, les
-héros invulnérables, les monstres, les sortiléges, les métamorphoses,
-les aventures romanesques n’étant plus de saison, les beautés propres au
-poëme épique sont renfermées dans un cercle très étroit. Si donc il se
-trouve jamais quelque artiste qui s’empare des seuls ornements
-convenables au temps, au sujet, à la nation, et qui exécute ce qu’on a
-tenté, ceux qui viendront après lui trouveront la carrière remplie.</p>
-
-<p>Il en est de même dans l’art de la tragédie. Il ne faut pas croire que
-les grandes passions tragiques et les grands sentiments puissent se
-varier à l’infini d’une manière neuve et frappante. Tout a ses bornes.</p>
-
-<p>La haute comédie a les siennes. Il n’y a dans la nature humaine qu’une
-douzaine, tout au plus, de<span class="pagenum"><a id="page_326">{326}</a></span> caractères vraiment comiques et marqués de
-grands traits. L’abbé Dubos, faute de génie, croit que les hommes de
-génie peuvent encore trouver une foule de nouveaux caractères; mais il
-faudrait que la nature en fît. Il s’imagine que ces petites différences
-qui sont dans les caractères des hommes peuvent être maniées aussi
-heureusement que les grands sujets. Les nuances, à la vérité, sont
-innombrables, mais les couleurs éclatantes sont en petit nombre; et ce
-sont ces couleurs primitives qu’un grand artiste ne manque pas
-d’employer.</p>
-
-<p>L’éloquence de la chaire, et surtout celle des oraisons funèbres, sont
-dans ce cas. Les vérités morales une fois annoncées avec éloquence, les
-tableaux des misères et des faiblesses humaines, des vanités de la
-grandeur, des ravages de la mort, étant faits par des mains habiles,
-tout cela devient lieu commun. On est réduit ou à imiter ou à s’égarer.
-Un nombre suffisant de fables étant composé par un La Fontaine, tout ce
-qu’on y ajoute rentre dans la même morale, et presque dans les mêmes
-aventures. Ainsi donc le génie n’a qu’un siècle, après quoi il faut
-qu’il dégénère.</p>
-
-<p>Les genres dont les sujets se renouvellent sans cesse, comme l’histoire,
-les observations physiques, et qui ne demandent que du travail, du
-jugement, et un esprit commun, peuvent plus aisément se soutenir; et les
-arts de la main, comme la peinture, la sculpture, peuvent ne pas
-dégénérer, quand ceux qui gouvernent ont, à l’exemple de Louis XIV,
-l’attention de n’employer que les meilleurs artistes. Car on peut, en
-peinture et en sculpture, traiter cent fois<span class="pagenum"><a id="page_327">{327}</a></span> les mêmes sujets: on peint
-encore la Sainte Famille, quoique Raphael ait déployé dans ce sujet
-toute la supériorité de son art; mais on ne serait pas reçu à traiter
-<i>Cinna</i>, <i>Andromaque</i>, <i>l’Art poétique</i>, <i>le Tartufe</i>.</p>
-
-<p>Il faut encore observer que le siècle passé ayant instruit le siècle
-présent, il est devenu si facile d’écrire des choses médiocres, qu’on a
-été inondé de livres frivoles, et, ce qui est encore pis, de livres
-sérieux inutiles; mais parmi cette multitude de médiocres écrits, mal
-devenu nécessaire dans une ville immense, opulente, et oisive, où une
-partie des citoyens s’occupe sans cesse à amuser l’autre, il se trouve
-de temps en temps d’excellents ouvrages, ou d’histoire, ou de
-réflexions, ou de cette littérature légère qui délasse toutes sortes
-d’esprits.</p>
-
-<p>La nation française est de toutes les nations celle qui a produit le
-plus de ces ouvrages. Sa langue est devenue la langue de l’Europe: tout
-y a contribué; les grands auteurs du siècle de Louis XIV, ceux qui les
-ont suivis; les pasteurs calvinistes réfugiés, qui ont porté
-l’éloquence, la méthode dans les pays étrangers; un Bayle surtout, qui,
-écrivant en Hollande, s’est fait lire de toutes les nations; un Rapin de
-Thoyras, qui a donné en français la seule bonne histoire
-d’Angleterre<a id="FNanchor_242_242"></a><a href="#Footnote_242_242" class="fnanchor">[242]</a>; un Saint-Évremond, dont toute la cour de Londres
-recherchait le commerce; la duchesse de Mazarin, à qui l’on ambitionnait
-de plaire;<span class="pagenum"><a id="page_328">{328}</a></span> madame d’Olbreuse, devenue duchesse de Zell, qui porta en
-Allemagne toutes les graces de sa patrie. L’esprit de société est le
-partage naturel des Français: c’est un mérite et un plaisir dont les
-autres peuples ont senti le besoin. La langue française est de toutes
-les langues celle qui exprime avec le plus de facilité, de netteté, et
-de délicatesse, tous les objets de la conversation des honnêtes gens; et
-par là elle contribue dans toute l’Europe à un des plus grands agréments
-de la vie.</p>
-
-<h3><a id="CHAPITRE_XXXIII"></a>CHAPITRE XXXIII.<br><br>
-<small>Suite des arts.</small></h3>
-
-<p>A l’égard des arts qui ne dépendent pas uniquement de l’esprit, comme la
-musique, la peinture, la sculpture, l’architecture, ils n’avaient fait
-que de faibles progrès en France, avant le temps qu’on nomme le siècle
-de Louis XIV. La musique était au berceau: quelques chansons
-languissantes, quelques airs de violon, de guitare, et de téorbe, la
-plupart même composés en Espagne, étaient tout ce qu’on connaissait.
-Lulli étonna par son goût et par sa science. Il fut le premier en France
-qui fit des basses, des milieux, et des fugues. On avait d’abord quelque
-peine à exécuter ses compositions, qui paraissent aujourd’hui si simples
-et si aisées. Il y a de nos jours mille personnes qui savent la musique,
-pour une qui la savait du temps de Louis XIII; et l’art s’est
-perfectionné<span class="pagenum"><a id="page_329">{329}</a></span> dans cette progression. Il n’y a point de grande ville qui
-n’ait des concerts publics; et Paris même alors n’en avait pas:
-vingt-quatre violons du roi étaient toute la musique de la France.</p>
-
-<p>Les connaissances qui appartiennent à la musique et aux arts qui en
-dépendent ont fait tant de progrès que, sur la fin du règne de Louis
-XIV, on a inventé l’art de noter la danse; de sorte qu’aujourd’hui il
-est vrai de dire qu’on danse à livre ouvert.</p>
-
-<p>Nous avions eu de très grands architectes du temps de la régence de
-Marie de Médicis. Elle fit élever le palais du Luxembourg dans le goût
-toscan, pour honorer sa patrie et pour embellir la nôtre. Le même de
-Brosse, dont nous avons le portail de Saint-Gervais, bâtit le palais de
-cette reine, qui n’en jouit jamais. Il s’en fallut beaucoup que le
-cardinal de Richelieu, avec autant de grandeur dans l’esprit, eût autant
-de goût qu’elle. Le palais Cardinal, qui est aujourd’hui le
-Palais-Royal, en est la preuve. Nous conçûmes les plus grandes
-espérances quand nous vîmes élever cette belle façade du Louvre qui fait
-tant desirer l’achèvement de ce palais. Beaucoup de citoyens ont
-construit des édifices magnifiques, mais plus recherchés pour
-l’intérieur que recommandables par des dehors dans le grand goût, et qui
-satisfont le luxe des particuliers encore plus qu’ils n’embellissent la
-ville.</p>
-
-<p>Colbert, le Mécène de tous les arts, forma une académie d’architecture
-en 1671. C’est peu d’avoir des Vitruves, il faut que les Augustes les
-emploient.</p>
-
-<p>Il faut aussi que les magistrats municipaux soient<span class="pagenum"><a id="page_330">{330}</a></span> animés par le zèle
-et éclairés par le goût. S’il y avait eu deux ou trois prévôts des
-marchands comme le président Turgot, on ne reprocherait pas à la ville
-de Paris cet Hôtel de ville mal construit et mal situé<a id="FNanchor_243_243"></a><a href="#Footnote_243_243" class="fnanchor">[243]</a>; cette place
-si petite et si irrégulière, qui n’est célèbre que par des gibets et de
-petits feux de joie; ces rues étroites dans les quartiers les plus
-fréquentés, et enfin un reste de barbarie, au milieu de la grandeur et
-dans le sein de tous les arts.</p>
-
-<p>La peinture commença sous Louis XIII avec le Poussin. Il ne faut point
-compter les peintres médiocres qui l’ont précédé. Nous avons eu toujours
-depuis lui de grands peintres; non pas dans cette profusion qui fait une
-des richesses de l’Italie: mais sans nous arrêter à un Lesueur qui n’eut
-d’autre maître que lui-même; à un Lebrun qui égala les Italiens dans le
-dessin et dans la composition, nous avons eu plus de trente peintres qui
-ont laissé des morceaux très dignes de recherche. Les étrangers
-commencent à nous les enlever. J’ai vu chez un grand roi<a id="FNanchor_244_244"></a><a href="#Footnote_244_244" class="fnanchor">[244]</a> des
-galeries et des appartements qui ne sont ornés que de nos tableaux, dont
-peut-être nous ne voulions pas connaître assez le mérite. J’ai vu en
-France refuser douze mille livres d’un tableau de Santerre. Il n’y a
-guère dans l’Europe de plus vaste ouvrage de peinture que le plafond de
-Lemoine à Versailles; et je ne sais s’il y en a de plus beaux. Nous
-avons eu depuis Vanloo, qui, chez les étrangers mêmes, passait pour le
-premier de son temps.<span class="pagenum"><a id="page_331">{331}</a></span></p>
-
-<p>Non seulement Colbert donna à l’académie de peinture la forme qu’elle a
-aujourd’hui, mais, en 1667, il engagea Louis XIV à en établir une à
-Rome. On acheta dans cette métropole un palais, où loge le directeur. On
-y envoie les élèves qui ont remporté des prix à l’académie de Paris. Ils
-y sont conduits et entretenus aux frais du roi: ils y dessinent les
-antiques; ils étudient Raphael et Michel-Ange. C’est un noble hommage
-que rendit à Rome ancienne et nouvelle le desir de l’imiter; et on n’a
-pas même cessé de rendre cet hommage, depuis que les immenses
-collections de tableaux d’Italie amassées par le roi et par le duc
-d’Orléans, et les chefs-d’œuvre de sculpture que la France a produits,
-nous ont mis en état de ne point chercher ailleurs des maîtres.</p>
-
-<p>C’est principalement dans la sculpture que nous avons excellé, et dans
-l’art de jeter en fonte d’un seul jet des figures équestres colossales.</p>
-
-<p>Si l’on trouvait un jour, sous des ruines, des morceaux tels que les
-bains d’Apollon, exposés aux injures de l’air dans les bosquets de
-Versailles; le tombeau du cardinal de Richelieu, trop peu montré au
-public, dans la chapelle de Sorbonne<a id="FNanchor_245_245"></a><a href="#Footnote_245_245" class="fnanchor">[245]</a>; la statue équestre de Louis
-XIV, faite à Paris pour décorer Bordeaux; le Mercure dont Louis XV a
-fait présent au roi de Prusse, et tant d’autres ouvrages égaux à ceux
-que je cite; il est à croire que ces productions de nos jours seraient
-mises à côté de la plus belle antiquité grecque.</p>
-
-<p>Nous avons égalé les anciens dans les médailles.<span class="pagenum"><a id="page_332">{332}</a></span> Warin fut le premier
-qui tira cet art de la médiocrité sur la fin du règne de Louis XIII.
-C’est maintenant une chose admirable que ces poinçons et ces carrés
-qu’on voit rangés par ordre historique dans l’endroit de la galerie du
-Louvre occupé par les artistes<a id="FNanchor_246_246"></a><a href="#Footnote_246_246" class="fnanchor">[246]</a>. Il y en a pour deux millions, et la
-plupart sont des chefs-d’œuvre.</p>
-
-<p>On n’a pas moins réussi dans l’art de graver les pierres précieuses.
-Celui de multiplier les tableaux, de les éterniser par le moyen des
-planches en cuivre, de transmettre facilement à la postérité toutes les
-représentations de la nature et de l’art, était encore très informe en
-France avant ce siècle. C’est un des arts les plus agréables et les plus
-utiles. On le doit aux Florentins, qui l’inventèrent vers le milieu du
-quinzième siècle; et il a été poussé plus loin en France que dans le
-lieu même de sa naissance, parcequ’on y a fait un plus grand nombre
-d’ouvrages en ce genre. Les recueils des estampes du roi ont été souvent
-un des plus magnifiques présents qu’il ait fait aux ambassadeurs. La
-ciselure en or et en argent, qui dépend du dessin et du goût, a été
-portée à la plus grande perfection dont la main de l’homme soit capable.</p>
-
-<p>Après avoir ainsi parcouru tous ces arts, qui contribuent aux délices
-des particuliers et à la gloire de l’état, ne passons pas sous silence
-le plus utile de tous les arts, dans lequel les Français surpassent
-toutes les nations du monde: je veux parler de la chirurgie,<span class="pagenum"><a id="page_333">{333}</a></span> dont les
-progrès furent si rapides et si célèbres dans ce siècle, qu’on venait à
-Paris des bouts de l’Europe pour toutes les cures et pour toutes les
-opérations qui demandaient une dextérité non commune. Non seulement il
-n’y avait guère d’excellents chirurgiens qu’en France, mais c’était dans
-ce seul pays qu’on fabriquait parfaitement les instruments nécessaires;
-il en fournissait tous ses voisins; et je tiens du célèbre Cheselden, le
-plus grand chirurgien de Londres, que ce fut lui qui commença à faire
-fabriquer à Londres, en 1715, les instruments de son art. La médecine,
-qui servait à perfectionner la chirurgie, ne s’éleva pas en France
-au-dessus de ce qu’elle était en Angleterre et sous le fameux
-Bourhave<a id="FNanchor_247_247"></a><a href="#Footnote_247_247" class="fnanchor">[247]</a> en Hollande; mais il arriva à la médecine, comme à la
-philosophie, d’atteindre à la perfection dont elle est capable, en
-profitant des lumières de nos voisins.</p>
-
-<p>Voilà en général un tableau fidèle des progrès de l’esprit humain chez
-les Français dans ce siècle, qui commença au temps du cardinal de
-Richelieu, et qui finit de nos jours. Il sera difficile qu’il soit
-surpassé; et s’il l’est en quelques genres, il restera le modèle des
-âges encore plus fortunés, qu’il aura fait naître<a id="FNanchor_248_248"></a><a href="#Footnote_248_248" class="fnanchor">[248]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_334">{334}</a></span></p>
-
-<h3><a id="CHAPITRE_XXXIV249"></a>CHAPITRE XXXIV<a id="FNanchor_249_249"></a><a href="#Footnote_249_249" class="fnanchor">[249]</a>.<br><br>
-<small>Des beaux-arts en Europe du temps de Louis XIV.</small></h3>
-
-<p>Nous avons assez insinué dans tout le cours de cette histoire que les
-désastres publics dont elle est composée, et qui se succèdent les uns
-aux autres presque sans relâche, sont à la longue effacés des registres
-des temps. Les détails et les ressorts de la politique tombent dans
-l’oubli: les bonnes lois, les instituts, les monuments produits par les
-sciences et par les arts, subsistent à jamais.</p>
-
-<p>La foule des étrangers qui voyagent aujourd’hui à Rome, non en pèlerins,
-mais en hommes de goût, s’informent peu de Grégoire VII et de Boniface
-VIII; ils admirent les temples que les Bramante et les Michel-Ange ont
-élevés, les tableaux des Raphaël, les sculptures des Bernini; s’ils ont
-de l’esprit, ils lisent l’Arioste et le Tasse, et ils respectent la
-cendre de Galilée. En Angleterre on parle un moment de Cromwell; on ne
-s’entretient plus des guerres de la <i>rose blanche</i>, mais on étudie
-Newton des années entières; on n’est point étonné de lire dans son
-épitaphe qu’<i>il a été la gloire du genre humain</i>, et on le serait
-beaucoup, si on voyait en ce pays les cendres d’aucun homme d’état
-honorées d’un pareil titre.</p>
-
-<p>Je voudrais ici pouvoir rendre justice à tous les<span class="pagenum"><a id="page_335">{335}</a></span> grands hommes qui ont
-comme lui illustré leur patrie dans le dernier siècle. J’ai appelé ce
-siècle celui de Louis XIV, non seulement parceque ce monarque a protégé
-les arts beaucoup plus que tous les rois ses contemporains ensemble,
-mais encore parcequ’il a vu renouveler trois fois toutes les générations
-des princes de l’Europe. J’ai fixé cette époque à quelques années avant
-Louis XIV<a id="FNanchor_250_250"></a><a href="#Footnote_250_250" class="fnanchor">[250]</a>, et à quelques années après lui; c’est en effet dans cet
-espace de temps que l’esprit humain a fait les plus grands progrès.</p>
-
-<p>Les Anglais ont plus avancé vers la perfection presque en tous les
-genres depuis 1660 jusqu’à nos jours, que dans tous les siècles
-précédents. Je ne répéterai point ici ce que j’ai dit ailleurs de
-Milton<a id="FNanchor_251_251"></a><a href="#Footnote_251_251" class="fnanchor">[251]</a>. Il est vrai que plusieurs critiques lui reprochent de la
-bizarrerie dans ses peintures, son paradis des sots, ses murailles
-d’albâtre qui entourent le paradis terrestre; ses diables qui de géants
-qu’ils étaient se transforment en pygmées pour tenir moins de place au
-conseil, dans une grande salle toute d’or bâtie en enfer, les canons
-qu’on tire dans le ciel, les montagnes qu’on s’y jette à la tête; des
-anges à cheval, des anges qu’on coupe en deux, et dont les parties se
-rejoignent soudain. On se plaint de ses longueurs, de ses répétitions;
-on dit qu’il n’a égalé ni Ovide ni Hésiode dans sa longue description de
-la manière dont la terre, les animaux, et l’homme, furent formés. On
-censure ses dissertations sur l’astronomie qu’on croit trop sèches<span class="pagenum"><a id="page_336">{336}</a></span> et
-ses inventions qu’on croit plus extravagantes que merveilleuses, plus
-dégoûtantes que fortes: telles sont une longue chaussée sur le chaos; le
-Péché et la Mort amoureux l’un de l’autre, qui ont des enfants de leur
-inceste; et la Mort «qui lève le nez pour renifler à travers l’immensité
-du chaos le changement arrivé à la terre, comme un corbeau qui sent les
-cadavres,» cette Mort qui flaire l’odeur du Péché, qui frappe de sa
-massue pétrifique sur le froid et sur le sec; ce froid et ce sec avec le
-chaud et l’humide qui, devenus quatre braves généraux d’armée,
-conduisent en bataille des embryons d’atomes armés à la légère. Enfin on
-s’est épuisé sur les critiques, mais on ne s’épuise pas sur les
-louanges. Milton reste la gloire et l’admiration de l’Angleterre: on le
-compare à Homère, dont les défauts sont aussi grands; et on le met
-au-dessus du Dante, dont les imaginations sont encore plus bizarres.</p>
-
-<p>Dans le grand nombre des poëtes agréables qui décorèrent le règne de
-Charles II, comme les Waller, les comtes de Dorset et de Rochester, le
-duc de Buckingham, etc., on distingue le célèbre Dryden, qui s’est
-signalé dans tous les genres de poésie: ses ouvrages sont pleins de
-détails naturels à-la-fois et brillants, animés, vigoureux, hardis,
-passionnés, mérite qu’aucun poëte de sa nation n’égale, et qu’aucun
-ancien n’a surpassé. Si Pope, qui est venu après lui, n’avait pas, sur
-la fin de sa vie, fait son <i>Essai sur l’homme</i>, il ne serait pas
-comparable à Dryden.</p>
-
-<p>Nulle nation n’a traité la morale en vers avec plus d’énergie et de
-profondeur que la nation anglaise; c’est<span class="pagenum"><a id="page_337">{337}</a></span> là, ce me semble, le plus
-grand mérite de ses poëtes.</p>
-
-<p>Il y a une autre sorte de littérature variée, qui demande un esprit
-encore plus cultivé et plus universel; c’est celle qu’Addison a
-possédée; non seulement il s’est immortalisé par son <i>Caton</i>, la seule
-tragédie anglaise écrite avec une élégance et une noblesse continue,
-mais ses autres ouvrages de morale et de critique respirent le goût: on
-y voit partout le bon sens paré des fleurs de l’imagination; sa manière
-d’écrire est un excellent modèle en tout pays. Il y a du doyen Swift
-plusieurs morceaux dont on ne trouve aucun exemple dans l’antiquité:
-c’est Rabelais perfectionné<a id="FNanchor_252_252"></a><a href="#Footnote_252_252" class="fnanchor">[252]</a>.</p>
-
-<p>Les Anglais n’ont guère connu les oraisons funèbres; ce n’est pas la
-coutume chez eux de louer des rois et des reines dans les églises; mais
-l’éloquence de la chaire, qui était très grossière à Londres avant
-Charles II, se forma tout d’un coup. L’évêque Burnet avoue dans ses
-mémoires que ce fut en imitant les Français. Peut-être ont-ils surpassé
-leurs maîtres: leurs sermons sont moins compassés, moins affectés, moins
-déclamateurs qu’en France.</p>
-
-<p>Il est encore remarquable que ces insulaires, séparés du reste du monde,
-et instruits si tard, aient acquis pour le moins autant de connaissances
-de l’antiquité qu’on en a pu rassembler dans Rome, qui a été si
-long-temps le centre des nations. Marsham a percé dans les ténèbres de
-l’ancienne Égypte. Il n’y a<span class="pagenum"><a id="page_338">{338}</a></span> point de Persan qui ait connu la religion
-de Zoroastre comme le savant Hyde. L’histoire de Mahomet et des temps
-qui le précèdent était ignorée des Turcs, et a été développée par
-l’Anglais Sale, qui a voyagé si utilement en Arabie.</p>
-
-<p>Il n’y a point de pays au monde où la religion chrétienne ait été si
-fortement combattue, et défendue si savamment qu’en Angleterre. Depuis
-Henri VIII jusqu’à Cromwell, on avait disputé et combattu comme cette
-ancienne espèce de gladiateurs qui descendaient dans l’arène un
-cimeterre à la main et un bandeau sur les yeux. Quelques légères
-différences dans le culte et dans le dogme avaient produit des guerres
-horribles; et quand, depuis la restauration jusqu’à nos jours, on a
-attaqué tout le christianisme presque chaque année, ces disputes n’ont
-pas excité le moindre trouble; on n’a répondu qu’avec la science:
-autrefois c’était avec le fer et la flamme.</p>
-
-<p>C’est surtout en philosophie que les Anglais ont été les maîtres des
-autres nations. Il ne s’agissait plus de systèmes ingénieux. Les fables
-des Grecs devaient disparaître depuis long-temps, et les fables des
-modernes ne devaient jamais paraître. Le chancelier Bacon avait commencé
-par dire qu’on devait interroger la nature d’une manière nouvelle, qu’il
-fallait faire des expériences: Boyle passa sa vie à en faire. Ce n’est
-pas ici le lieu d’une dissertation physique; il suffit de dire qu’après
-trois mille ans de vaines recherches, Newton est le premier qui ait
-découvert et démontré la grande loi de la nature par laquelle tous les
-éléments de la matière s’attirent réciproquement, loi par laquelle<span class="pagenum"><a id="page_339">{339}</a></span> tous
-les astres sont retenus dans leur cours. Il est le premier qui ait vu en
-effet la lumière; avant lui, on ne la connaissait pas.</p>
-
-<p>Ses principes mathématiques, où règne une physique toute nouvelle et
-toute vraie, sont fondés sur la découverte du calcul qu’on appelle mal à
-propos de <i>l’infini</i>, dernier effort de la géométrie, et effort qu’il
-avait fait à vingt-quatre ans. C’est ce qui a fait dire à un grand
-philosophe, au savant Halley<a id="FNanchor_253_253"></a><a href="#Footnote_253_253" class="fnanchor">[253]</a>, «qu’il n’est pas permis à un mortel
-d’atteindre de plus près à la divinité.»</p>
-
-<p>Une foule de bons géomètres, de bons physiciens, fut éclairée par ses
-découvertes, et animée par lui. Bradley trouva enfin l’aberration de la
-lumière des étoiles fixes, placées au moins à douze millions de millions
-de lieues loin de notre petit globe.</p>
-
-<p>Ce même Halley que je viens de citer eut, quoique simple astronome, le
-commandement d’un vaisseau du roi, en 1698. C’est sur ce vaisseau qu’il
-détermina la position des étoiles du pôle antarctique, et qu’il marqua
-toutes les variations de la boussole dans toutes les parties du globe
-connu. Le voyage des Argonautes n’était, en comparaison, que le passage
-d’une barque d’un bord de rivière à l’autre. A peine a-t-on parlé dans
-l’Europe du voyage de Halley.</p>
-
-<p>Cette indifférence que nous avons pour les grandes choses, devenues trop
-familières, et cette admiration des anciens Grecs pour les petites, est
-encore une preuve de la prodigieuse supériorité de notre siècle sur les
-anciens. Boileau en France, le chevalier Temple,<span class="pagenum"><a id="page_340">{340}</a></span> en Angleterre,
-s’obstinaient à ne pas reconnaître cette supériorité: ils voulaient
-dépriser leur siècle pour se mettre eux-mêmes au-dessus de lui. Cette
-dispute entre les anciens et les modernes est enfin décidée, du moins en
-philosophie. Il n’y a pas un ancien philosophe qui serve aujourd’hui à
-l’instruction de la jeunesse chez les nations éclairées.</p>
-
-<p>Locke seul serait un grand exemple de cet avantage que notre siècle a eu
-sur les plus beaux âges de la Grèce. Depuis Platon jusqu’à lui, il n’y a
-rien: personne, dans cet intervalle, n’a développé les opérations de
-notre ame; et un homme qui saurait tout Platon, et qui ne saurait que
-Platon, saurait peu, et saurait mal.</p>
-
-<p>C’était, à la vérité, un Grec éloquent; son apologie de Socrate est un
-service rendu aux sages de toutes les nations; il est juste de le
-respecter, puisqu’il a rendu si respectable la vertu malheureuse, et les
-persécuteurs si odieux. On crut long-temps que sa belle morale ne
-pouvait être accompagnée d’une mauvaise métaphysique; on en fit presque
-un père de l’Église, à cause de son <i>Ternaire</i>, que personne n’a jamais
-compris. Mais, que penserait-on aujourd’hui d’un philosophe qui nous
-dirait qu’une matière est l’<i>autre</i>; que le monde est une figure de
-douze pentagones; que le feu, qui est une pyramide, est lié à la terre
-par des nombres? Serait-on bien reçu à prouver l’immortalité et les
-métempsycoses de l’ame, en disant que le sommeil naît de la veille, la
-veille du sommeil, le vivant du mort, et le mort du vivant? Ce sont là
-les raisonnements qu’on a admirés pendant tant de siècles; et<span class="pagenum"><a id="page_341">{341}</a></span> des idées
-plus extravagantes encore ont été employées depuis à l’éducation des
-hommes.</p>
-
-<p>Locke seul a développé l’<i>entendement humain</i>, dans un livre où il n’y a
-que des vérités; et, ce qui rend l’ouvrage parfait, toutes ces vérités
-sont claires.</p>
-
-<p>Si l’on veut achever de voir en quoi ce dernier siècle l’emporte sur
-tous les autres, on peut jeter les yeux sur l’Allemagne et sur le Nord.
-Un Hevelius, à Dantzick, est le premier astronome qui ait bien connu la
-planète de la lune; aucun homme, avant lui, n’avait mieux examiné le
-ciel. Parmi les grands hommes que cet âge a produits, nul ne fait mieux
-voir que ce siècle peut être appelé celui de Louis XIV. Hevelius perdit,
-par un incendie, une immense bibliothèque: le monarque de France
-gratifia l’astronome de Dantzick d’un présent fort au-dessus de sa
-perte.</p>
-
-<p>Mercator, dans le Holstein, fut, en géométrie, le précurseur de Newton;
-les Bernouilli, en Suisse, ont été les dignes disciples de ce grand
-homme. Leibnitz passa quelque temps pour son rival.</p>
-
-<p>Ce fameux Leibnitz naquit à Leipsick; il mourut en sage à Hanovre,
-adorant un dieu comme Newton, sans consulter les hommes. C’était
-peut-être le savant le plus universel de l’Europe: historien infatigable
-dans ses recherches, jurisconsulte profond, éclairant l’étude du droit
-par la philosophie, tout étrangère qu’elle paraît à cette étude:
-métaphysicien assez délié pour vouloir réconcilier la théologie avec la
-métaphysique; poëte latin même, et enfin mathématicien assez bon pour
-disputer au grand Newton l’invention du<span class="pagenum"><a id="page_342">{342}</a></span> calcul de <i>l’infini</i>, et pour
-faire douter quelque temps entre Newton et lui.</p>
-
-<p>C’était alors le bel âge de la géométrie: les mathématiciens
-s’envoyaient souvent des défis, c’est-à-dire des problèmes à résoudre, à
-peu près comme on dit que les anciens rois de l’Égypte et de l’Asie
-s’envoyaient réciproquement des énigmes à deviner. Les problèmes que se
-proposaient les géomètres étaient plus difficiles que ces énigmes; il
-n’y en eut aucun qui demeurât sans solution en Allemagne, en Angleterre,
-en Italie, en France. Jamais la correspondance entre les philosophes ne
-fut plus universelle; Leibnitz servait à l’animer. On a vu une
-république littéraire établie insensiblement dans l’Europe, malgré les
-guerres, et malgré les religions différentes. Toutes les sciences, tous
-les arts, ont reçu ainsi des secours mutuels; les académies ont formé
-cette république. L’Italie et la Russie ont été unies par les lettres.
-L’Anglais, l’Allemand, le Français, allaient étudier à Leyde. Le célèbre
-médecin Bourhave était consulté à-la-fois par le pape et par le czar.
-Ses plus grands élèves ont attiré ainsi les étrangers, et sont devenus
-en quelque sorte les médecins des nations; les véritables savants dans
-chaque genre ont resserré les liens de cette grande société des esprits,
-répandue partout, et partout indépendante. Cette correspondance dure
-encore; elle est une des consolations des maux que l’ambition et la
-politique répandent sur la terre.</p>
-
-<p>L’Italie, dans ce siècle, a conservé son ancienne gloire, quoiqu’elle
-n’ait eu, ni de nouveaux Tasses, ni<span class="pagenum"><a id="page_343">{343}</a></span> de nouveaux Raphaels: c’est assez
-de les avoir produits une fois. Les Chiabrera, et ensuite les Zappi, les
-Filicaia, ont fait voir que la délicatesse est toujours le partage de
-cette nation. La <i>Mérope</i> de Maffei, et les ouvrages dramatiques de
-Metastasio, sont de beaux monuments du siècle.</p>
-
-<p>L’étude de la vraie physique, établie par Galilée, s’est toujours
-soutenue, malgré les contradictions d’une ancienne philosophie trop
-consacrée. Les Cassini, les Viviani, les Manfredi, les Bianchini, les
-Zanotti, et tant d’autres, ont répandu sur l’Italie la même lumière qui
-éclairait les autres pays; et quoique les principaux rayons de cette
-lumière vinssent de l’Angleterre, les écoles italiennes n’en ont point
-enfin détourné les yeux.</p>
-
-<p>Tous les genres de littérature ont été cultivés dans cette ancienne
-patrie des arts, autant qu’ailleurs, excepté dans les matières où la
-liberté de penser donne plus d’essor à l’esprit chez d’autres nations.
-Ce siècle surtout a mieux connu l’antiquité que les précédents. L’Italie
-fournit plus de monuments que toute l’Europe ensemble; et plus on a
-déterré de ces monuments, plus la science s’est étendue.</p>
-
-<p>On doit ces progrès à quelques sages, à quelques génies répandus en
-petit nombre dans quelques parties de l’Europe, presque tous long-temps
-obscurs, et souvent persécutés: ils ont éclairé et consolé la terre
-pendant que les guerres la désolaient. On peut trouver ailleurs des
-listes de tous ceux qui ont illustré l’Allemagne, l’Angleterre,
-l’Italie. Un étranger serait peut-être trop peu propre à apprécier le
-mérite de tous ces<span class="pagenum"><a id="page_344">{344}</a></span> hommes illustres. Il suffit ici d’avoir fait voir
-que, dans le siècle passé, les hommes ont acquis plus de lumières, d’un
-bout de l’Europe à l’autre, que dans tous les âges précédents.</p>
-
-<h3><a id="CHAPITRE_XXXV"></a>CHAPITRE XXXV.<br><br>
-<small>Affaires ecclésiastiques. Disputes mémorables.</small></h3>
-
-<p>Des trois ordres de l’état, le moins nombreux est l’Église; et ce n’est
-que dans le royaume de France que le clergé est devenu un ordre de
-l’état. C’est une chose aussi vraie qu’étonnante: on l’a déjà dit<a id="FNanchor_254_254"></a><a href="#Footnote_254_254" class="fnanchor">[254]</a>,
-et rien ne démontre plus le pouvoir de la coutume. Le clergé donc,
-reconnu pour ordre de l’état, est celui qui a toujours exigé du
-souverain la conduite la plus délicate et la plus ménagée. Conserver
-à-la-fois l’union avec le siége de Rome, et soutenir les libertés de
-l’Église gallicane, qui sont les droits de l’ancienne Église; savoir
-faire obéir les évêques comme sujets, sans toucher aux droits de
-l’épiscopat; les soumettre en beaucoup de choses à la juridiction
-séculière, et les laisser juges en d’autres; les faire contribuer aux
-besoins de l’état, et ne pas choquer leurs priviléges, tout cela demande
-un mélange de dextérité et de fermeté que Louis XIV eut presque
-toujours.</p>
-
-<p>Le clergé en France fut remis peu-à-peu dans un ordre et dans une
-décence dont les guerres civiles et la licence des temps l’avaient
-écarté. Le roi ne souffrit plus enfin ni que les séculiers possédassent
-des<span class="pagenum"><a id="page_345">{345}</a></span> bénéfices sous le nom de confidentiaires, ni que ceux qui n’étaient
-pas prêtres eussent des évêchés, comme le cardinal Mazarin qui avait
-possédé l’évêché de Metz n’étant pas même sous-diacre, et le duc de
-Verneuil qui en avait aussi joui étant séculier.</p>
-
-<p>Ce que payait au roi le clergé de France et des villes conquises allait,
-année commune, à environ deux millions cinq cent mille livres; et
-depuis, la valeur des espèces ayant augmenté numériquement, ils ont
-secouru l’état d’environ quatre millions par année sous le nom de
-décimes, de subvention extraordinaire, de don gratuit. Ce mot et ce
-privilége de <i>don gratuit</i> se sont conservés comme une trace de l’ancien
-usage où étaient tous les seigneurs de fiefs d’accorder des dons
-gratuits aux rois dans les besoins de l’état. Les évêques et les abbés
-étant seigneurs de fiefs par un ancien abus, ne devaient que des soldats
-dans le temps de l’anarchie féodale. Les rois alors n’avaient que leurs
-domaines comme les autres seigneurs. Lorsque tout changea depuis, le
-clergé ne changea pas; il conserva l’usage d’aider l’état par des dons
-gratuits<a id="FNanchor_255_255"></a><a href="#Footnote_255_255" class="fnanchor">[255]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_346">{346}</a></span></p>
-
-<p>A cette ancienne coutume qu’un corps qui s’assemble souvent conserve, et
-qu’un corps qui ne s’assemble point perd nécessairement, se joint
-l’immunité toujours réclamée par l’Eglise, et cette maxime, que <i>son
-bien est le bien des pauvres</i>: non qu’elle prétende ne devoir rien à
-l’état dont elle tient tout, car le royaume, quand il a des besoins, est
-le premier pauvre; mais elle allègue, pour elle, le droit de ne donner
-que des secours volontaires; et Louis XIV exigea toujours ces secours de
-manière à n’être pas refusé.</p>
-
-<p>On s’étonne, dans l’Europe et en France, que le clergé paie si peu; on
-se figure qu’il jouit du tiers du royaume. S’il possédait ce tiers, il
-est indubitable qu’il devrait payer le tiers des charges, ce qui se
-monterait, année commune, à plus de cinquante millions, indépendamment
-des droits sur les consommations qu’il paie comme les autres sujets;
-mais on se fait des idées vagues et des préjugés sur tout.</p>
-
-<p>Il est incontestable que l’Église de France est, de<span class="pagenum"><a id="page_347">{347}</a></span> toutes les Églises
-catholiques, celle qui a le moins accumulé de richesses. Non seulement
-il n’y a point d’évêque qui se soit emparé, comme celui de Rome, d’une
-grande souveraineté, mais il n’y a point d’abbé qui jouisse des droits
-régaliens, comme l’abbé du Mont-Cassin et les abbés d’Allemagne. En
-général les évêchés de France ne sont pas d’un revenu trop immense. Ceux
-de Strasbourg et de Cambrai<a id="FNanchor_256_256"></a><a href="#Footnote_256_256" class="fnanchor">[256]</a> sont les plus forts; mais c’est qu’ils
-appartenaient originairement à l’Allemagne, et que l’Église d’Allemagne
-était beaucoup plus riche que l’empire.</p>
-
-<p>Giannone, dans son Histoire de Naples, assure que les ecclésiastiques
-ont les deux tiers du revenu du pays. Cet abus énorme n’afflige point la
-France. On dit que l’Église possède le tiers du royaume, comme on dit au
-hasard qu’il y a un million d’habitants dans Paris. Si on se donnait
-seulement la peine de supputer le revenu des évêchés, on verrait, par le
-prix des baux faits il y a environ cinquante ans, que tous les évêchés
-n’étaient évalués alors que sur le pied d’un revenu annuel de quatre
-millions; et les abbayes commendataires allaient à quatre millions cinq
-cent mille livres. Il est vrai que l’énoncé de ce prix des baux fut un
-tiers au-dessous de la valeur; et si on ajoute encore l’augmentation des
-revenus en terre, la somme totale des rentes de tous les bénéfices
-consistoriaux sera portée à environ seize millions. Il ne faut pas
-oublier que de cet argent il en va tous les ans à Rome une somme
-considérable qui ne revient<span class="pagenum"><a id="page_348">{348}</a></span> jamais, et qui est en pure perte. C’est une
-grande libéralité du roi envers le saint-siège: elle dépouille l’état,
-dans l’espace d’un siècle, de plus de quatre cent mille marcs d’argent;
-ce qui, dans la suite des temps, appauvrirait le royaume, si le commerce
-ne réparait pas abondamment cette perte<a id="FNanchor_257_257"></a><a href="#Footnote_257_257" class="fnanchor">[257]</a>.</p>
-
-<p>A ces bénéfices qui paient des annates à Rome, il faut joindre les
-cures, les couvents, les collégiales, les communautés, et tous les
-autres bénéfices ensemble; mais s’ils sont évalués à cinquante millions
-par année dans toute l’étendue actuelle du royaume, on ne s’éloigne pas
-beaucoup de la vérité.</p>
-
-<p>Ceux qui ont examiné cette matière avec des yeux aussi sévères
-qu’attentifs, n’ont pu porter les revenus de toute l’Église gallicane
-séculière et régulière au-delà de quatre-vingt-dix millions. Ce n’est
-pas une somme exorbitante pour l’entretien de quatre-vingt-dix mille
-personnes religieuses et environ cent soixante mille ecclésiastiques,
-que l’on comptait en 1700. Et sur ces quatre-vingt-dix mille moines, il
-y en a plus d’un tiers qui vivent de quêtes et de messes. Beaucoup de
-moines conventuels ne coûtent pas deux cents livres par an à leur
-monastère: il y a des moines abbés réguliers qui jouissent de deux cent
-mille livres de rentes. C’est cette énorme disproportion qui frappe et
-qui excite les murmures. On plaint un curé de cam<span class="pagenum"><a id="page_349">{349}</a></span>pagne, dont les
-travaux pénibles ne lui procurent que sa portion congrue de trois cents
-livres de droit en rigueur, et de quatre à cinq cents livres par
-libéralités, tandis qu’un religieux oisif, devenu abbé, et non moins
-oisif, possède une somme immense, et qu’il reçoit des titres fastueux de
-ceux qui lui sont soumis. Ces abus vont beaucoup plus loin en Flandre,
-en Espagne, et surtout dans les états catholiques d’Allemagne, où l’on
-voit des moines princes<a id="FNanchor_258_258"></a><a href="#Footnote_258_258" class="fnanchor">[258]</a>.</p>
-
-<p>Les abus servent de lois dans presque toute la terre; et si les plus
-sages des hommes s’assemblaient pour faire des lois, où est l’état dont
-la forme subsistât entière?</p>
-
-<p>Le clergé de France observe toujours un usage onéreux pour lui, quand il
-paie au roi un don gratuit de plusieurs millions pour quelques années.
-Il emprunte; et après en avoir payé les intérêts, il rembourse le
-capital aux créanciers: ainsi il paie deux fois. Il eût été plus
-avantageux pour l’état et pour le clergé en général, et plus conforme à
-la raison, que ce corps eût subvenu aux besoins de la patrie<span class="pagenum"><a id="page_350">{350}</a></span> par des
-contributions proportionnées à la valeur de chaque bénéfice. Mais les
-hommes sont toujours attachés à leurs anciens usages. C’est par le même
-esprit que le clergé, en s’assemblant tous les cinq ans, n’a jamais eu,
-ni une salle d’assemblée, ni un meuble qui lui appartînt. Il est clair
-qu’il eût pu, en dépensant moins, aider le roi davantage, et se bâtir
-dans Paris un palais qui eût été un nouvel ornement de cette capitale.</p>
-
-<p>Les maximes du clergé de France n’étaient pas encore entièrement
-épurées, dans la minorité de Louis XIV, du mélange que la Ligue y avait
-apporté. On avait vu dans la jeunesse de Louis XIII, et dans les
-derniers états, tenus en 1614, la plus nombreuse partie de la nation,
-qu’on appelle le tiers-état, et qui est le fonds de l’état, demander en
-vain avec le parlement qu’on posât pour loi fondamentale, «qu’aucune
-puissance spirituelle ne peut priver les rois de leurs droits sacrés,
-qu’ils ne tiennent que de Dieu seul; et que c’est un crime de
-lèse-majesté au premier chef d’enseigner qu’on peut déposer et tuer les
-rois.» C’est la substance en propres paroles de la demande de la nation.
-Elle fut faite dans un temps où le sang de Henri-le-Grand fumait encore.
-Cependant un évêque de France, né en France, le cardinal Duperron<a id="FNanchor_259_259"></a><a href="#Footnote_259_259" class="fnanchor">[259]</a>,
-s’opposa violemment à cette proposition, sous prétexte que ce n’était
-pas au tiers-état à proposer des lois sur ce qui peut concerner
-l’Église. Que ne fesait-il donc avec le clergé ce que le tiers-état
-voulait faire? mais il en était si loin qu’il s’emporta jusqu’à dire<span class="pagenum"><a id="page_351">{351}</a></span>
-«que la puissance du pape était pleine, plénissime, directe au
-spirituel, indirecte au temporel, et qu’il avait charge du clergé de
-dire qu’on excommunierait ceux qui avanceraient que le pape ne peut
-déposer les rois.» On gagna la noblesse, on fit taire le tiers-état. Le
-parlement renouvela ses anciens arrêts, pour déclarer la couronne
-indépendante, et la personne des rois sacrée. La chambre ecclésiastique,
-en avouant que la personne était sacrée, persista à soutenir que la
-couronne était dépendante. C’était le même esprit qui avait autrefois
-déposé Louis-le-Débonnaire. Cet esprit prévalut au point, que la cour
-subjuguée fut obligée de faire mettre en prison l’imprimeur qui avait
-publié l’arrêt du parlement sous le titre de <i>loi fondamentale</i>.
-C’était, disait-on, pour le bien de la paix; mais c’était punir ceux qui
-fournissaient des armes défensives à la couronne. De telles scènes ne se
-passaient point à Vienne; c’est qu’alors la France craignait Rome, et
-que Rome craignait la maison d’Autriche<a id="FNanchor_260_260"></a><a href="#Footnote_260_260" class="fnanchor">[260]</a>.</p>
-
-<p>La cause qui succomba était tellement la cause de tous les rois, que
-Jacques Iᵉʳ, roi d’Angleterre, écrivit contre le cardinal Duperron; et
-c’est le meilleur ouvrage de ce monarque<a id="FNanchor_261_261"></a><a href="#Footnote_261_261" class="fnanchor">[261]</a>. C’était aussi la cause
-des peuples, dont le repos exige que leurs souverains ne dépendent pas
-d’une puissance étrangère. Peu-à-peu la raison a prévalu; et Louis XIV
-n’eut pas de peine<span class="pagenum"><a id="page_352">{352}</a></span> à faire écouter cette raison, soutenue du poids de
-sa puissance.</p>
-
-<p>Antonio Perez avait recommandé trois choses à Henri IV, <i>Roma</i>,
-<i>Consejo</i>, <i>Pielago</i>. Louis XIV eut les deux dernières avec tant de
-supériorité, qu’il n’eut pas besoin de la première. Il fut attentif à
-conserver l’usage de l’appel comme d’abus au parlement des ordonnances
-ecclésiastiques, dans tous les cas où ces ordonnances intéressent la
-juridiction royale. Le clergé s’en plaignit souvent, et s’en loua
-quelquefois; car si d’un côté ces appels soutiennent les droits de
-l’état contre l’autorité épiscopale, ils assurent de l’autre cette
-autorité même, en maintenant les priviléges de l’Église gallicane contre
-les prétentions de la cour de Rome: de sorte que les évêques out regardé
-les parlements comme leurs adversaires et comme leurs défenseurs; et le
-gouvernement eut soin que, malgré les querelles de religion, les bornes,
-aisées à franchir ne fussent passées de part ni d’autre. Il en est de la
-puissance des corps et des compagnies comme des intérêts des villes
-commerçantes; c’est au législateur à les balancer.</p>
-
-<p>DES LIBERTÉS DE L’ÉGLISE GALLICANE.</p>
-
-<p>Ce mot de <i>libertés</i> suppose l’assujettissement. Des libertés, des
-priviléges sont des exemptions de la servitude générale. Il fallait dire
-les droits, et non les libertés de l’Église gallicane. Ces droits sont
-ceux de toutes les anciennes Églises. Les évêques de Rome n’ont jamais
-eu la moindre juridiction sur les sociétés<span class="pagenum"><a id="page_353">{353}</a></span> chrétiennes de l’empire
-d’Orient: mais dans les ruines de l’empire d’Occident tout fut envahi
-par eux. L’Église de France fut long-temps la seule qui disputa contre
-le siége de Rome les anciens droits que chaque évêque s’était donnés,
-lorsque, après le premier concile de Nicée, l’administration
-ecclésiastique et purement spirituelle se modela sur le gouvernement
-civil, et que chaque évêque eut son diocèse, comme chaque district
-impérial avait le sien. Certainement aucun évangile n’a dit qu’un évêque
-de la ville de Rome pourrait envoyer en France des légats <i>a
-latere</i><a id="FNanchor_262_262"></a><a href="#Footnote_262_262" class="fnanchor">[262]</a> avec pouvoir de juger, réformer, dispenser, et lever de
-l’argent sur les peuples;</p>
-
-<p>D’ordonner aux prélats français de venir plaider à Rome;</p>
-
-<p>D’imposer des taxes sur les bénéfices du royaume, sous les noms de
-vacances, dépouilles, successions, déports, incompatibilités, commandes,
-neuvièmes, décimes, annates;</p>
-
-<p>D’excommunier les officiers du roi, pour les empêcher d’exercer les
-fonctions de leurs charges;</p>
-
-<p>De rendre les bâtards capables de succéder;</p>
-
-<p>De casser les testaments de ceux qui sont morts sans donner une partie
-de leurs biens à l’Église;</p>
-
-<p>De permettre aux ecclésiastiques français d’aliéner leurs biens
-immeubles;</p>
-
-<p>De déléguer des juges pour connaître de la légitimité des mariages.</p>
-
-<p>Enfin, l’on compte plus de soixante et dix usurpations contre lesquelles
-les parlements du royaume ont<span class="pagenum"><a id="page_354">{354}</a></span> toujours maintenu la liberté naturelle de
-la nation et la dignité de la couronne.</p>
-
-<p>Quelque crédit qu’aient eu les jésuites sous Louis XIV, et quelque frein
-que ce monarque eût mis aux remontrances des parlements, depuis qu’il
-régna par lui-même, cependant aucun de ces grands corps ne perdit jamais
-une occasion de réprimer les prétentions de la cour de Rome; et le roi
-approuva toujours cette vigilance, parcequ’en cela les droits essentiels
-de la nation étaient les droits du prince.</p>
-
-<p>L’affaire de ce genre la plus importante et la plus délicate fut celle
-de la régale. C’est un droit qu’ont les rois de France de pourvoir à
-tous les bénéfices simples d’un diocèse, pendant la vacance du siége, et
-d’économiser à leur gré les revenus de l’évêché. Cette prérogative est
-particulière aujourd’hui aux rois de France; mais chaque état a les
-siennes. Les rois de Portugal jouissent du tiers du revenu des évêchés
-de leur royaume. L’empereur a le droit des premières prières; il a
-toujours conféré tous les premiers bénéfices qui vaquent. Les rois de
-Naples et de Sicile ont de plus grands droits. Ceux de Rome sont, pour
-la plupart, fondés sur l’usage plutôt que sur des titres primitifs.</p>
-
-<p>Les rois de la race de Mérovée conféraient de leur seule autorité les
-évêchés et toutes les prélatures. On voit qu’en 742 Carloman créa
-archevêque de Mayence ce même Boniface qui, depuis, sacra Pépin par
-reconnaissance. Il reste encore beaucoup de monuments du pouvoir
-qu’avaient les rois de disposer de ces places importantes; plus elles le
-sont, plus elles doivent<span class="pagenum"><a id="page_355">{355}</a></span> dépendre du chef de l’état. Le concours d’un
-évêque étranger paraissait dangereux; et la nomination réservée à cet
-évêque étranger a souvent passé pour une usurpation plus dangereuse
-encore. Elle a plus d’une fois excité une guerre civile. Puisque les
-rois conféraient les évêchés, il semblait juste qu’ils conservassent le
-faible privilége de disposer du revenu, et de nommer à quelques
-bénéfices simples, dans le court espace qui s’écoule entre la mort d’un
-évêque et le serment de fidélité enregistré de son successeur. Plusieurs
-évêques de villes réunies à la couronne, sous la troisième race, ne
-voulurent pas reconnaître ce droit, que des seigneurs particuliers, trop
-faibles, n’avaient pu faire valoir. Les papes se déclarèrent pour les
-évêques; et ces prétentions restèrent toujours enveloppées d’un nuage.
-Le parlement, en 1608, sous Henri IV, déclara que la régale avait lieu
-dans tout le royaume; le clergé se plaignit, et ce prince, qui ménageait
-les évêques et Rome, évoqua l’affaire à son conseil, et se garda bien de
-la décider.</p>
-
-<p>Les cardinaux de Richelieu et Mazarin firent rendre plusieurs arrêts du
-conseil, par lesquels les évêques, qui se disaient exempts, étaient
-tenus de montrer leurs titres. Tout resta indécis jusqu’en 1673; et le
-roi n’osait pas alors donner un seul bénéfice dans presque tous les
-diocèses situés au-delà de la Loire, pendant la vacance d’un siége.</p>
-
-<p>Enfin, en 1673, le chancelier Étienne d’Aligre scella un édit par lequel
-tous les évêchés du royaume étaient soumis à la régale. Deux évêques,
-qui étaient malheureusement les deux plus vertueux hommes du<span class="pagenum"><a id="page_356">{356}</a></span> royaume,
-refusèrent opiniâtrement de se soumettre; c’étaient Pavillon, évêque
-d’Aleth, et Caulet, évêque de Pamiers. Ils se défendirent d’abord par
-des raisons plausibles: on leur en opposa d’aussi fortes. Quand des
-hommes éclairés disputent long-temps, il y a grande apparence que la
-question n’est pas claire: elle était très obscure; mais il était
-évident que, ni la religion, ni le bon ordre, n’étaient intéressés à
-empêcher un roi de faire dans deux diocèses ce qu’il fesait dans tous
-les autres. Cependant les deux évêques furent inflexibles. Ni l’un ni
-l’autre n’avait fait enregistrer son serment de fidélité, et le roi se
-croyait en droit de pourvoir aux canonicats de leurs églises<a id="FNanchor_263_263"></a><a href="#Footnote_263_263" class="fnanchor">[263]</a>.</p>
-
-<p>Les deux prélats excommunièrent les pourvus en régale. Tous deux étaient
-suspects de jansénisme. Ils<span class="pagenum"><a id="page_357">{357}</a></span> avaient eu contre eux le pape Innocent X;
-mais quand ils se déclarèrent contre les prétentions du roi, ils eurent
-pour eux Innocent XI, Odescalchi: ce pape, vertueux et opiniâtre comme
-eux, prit entièrement leur parti.</p>
-
-<p>Le roi se contenta d’abord d’exiler les principaux officiers de ces
-évêques. Il montra plus de modération que deux hommes qui se piquaient
-de sainteté. On laissa mourir paisiblement l’évêque d’Aleth, dont ou
-respectait la grande vieillesse. L’évêque de Pamiers restait seul, et
-n’était point ébranlé. Il redoubla ses excommunications, et persista de
-plus à ne point faire enregistrer son serment de fidélité, persuadé que
-dans ce serment on soumet trop l’Église à la monarchie. Le roi saisit
-son temporel. Le pape et les jansénistes le dédommagèrent. Il gagna à
-être privé de ses revenus, et il mourut en 1680, convaincu qu’il avait
-soutenu la cause de Dieu contre le roi. Sa mort n’éteignit pas la
-querelle: des chanoines, nommés par le roi, viennent pour prendre
-possession; des religieux, qui se prétendaient chanoines et
-grands-vicaires, les font sortir de l’église, et les excommunient. Le
-métropolitain Montpezat, archevêque de Toulouse, à qui cette affaire
-ressortit de droit, donne en vain des sentences contre ces prétendus
-grands-vicaires: ils en appellent à Rome, selon l’usage de porter à la
-cour de Rome les causes ecclésiastiques jugées par les archevêques de
-France; usage qui contredit les libertés gallicanes: mais tous les
-gouvernements des hommes sont des contradictions. Le parlement donne des
-arrêts. Un moine, nommé Cerle, qui était l’un de ces <span class="pagenum"><a id="page_358">{358}</a></span>grands-vicaires,
-casse, et les sentences du métropolitain, et les arrêts du parlement. Ce
-tribunal le condamne par contumace à perdre la tête, et à être traîné
-sur la claie. On l’exécute en effigie. Il insulte du fond de sa retraite
-à l’archevêque et au roi, et le pape le soutient. Ce pontife fait plus:
-persuadé, comme l’évêque de Pamiers, que le droit de régale est un abus
-dans l’Église, et que le roi n’a aucun droit dans Pamiers, il casse les
-ordonnances de l’archevêque de Toulouse; il excommunie les nouveaux
-grands-vicaires que ce prélat a nommés, et les pourvus en régale, et
-leurs fauteurs.</p>
-
-<p>Le roi convoque une assemblée du clergé, composée de trente-cinq
-évêques, et d’autant de députés du second ordre. Les jansénistes
-prenaient pour la première fois le parti d’un pape; et ce pape, ennemi
-du roi, les favorisait sans les aimer. Il se fit toujours un honneur de
-résister à ce monarque dans toutes les occasions; et depuis même, en
-1689, il s’unit avec les alliés contre le roi Jacques, parceque Louis
-XIV protégeait ce prince: de sorte qu’alors on dit que, pour mettre fin
-aux troubles de l’Europe et de l’Église, il fallait que le roi Jacques
-se fît huguenot, et le pape catholique<a id="FNanchor_264_264"></a><a href="#Footnote_264_264" class="fnanchor">[264]</a>.</p>
-
-<p>Cependant l’assemblée du clergé de 1681 et 1682, d’une voix unanime, se
-déclare pour le roi. Il s’agissait encore d’une autre petite querelle
-devenue importante: l’élection d’un prieuré, dans un faubourg de Paris,
-commettait ensemble le roi et le pape. Le pon<span class="pagenum"><a id="page_359">{359}</a></span>tife romain avait cassé
-une ordonnance de l’archevêque de Paris, et annulé sa nomination à ce
-prieuré. Le parlement avait jugé la procédure de Rome abusive. Le pape
-avait ordonné par une bulle que l’inquisition fît brûler l’arrêt du
-parlement; et le parlement avait ordonné la suppression de la bulle. Ces
-combats sont depuis long-temps les effets ordinaires et inévitables de
-cet ancien mélange de la liberté naturelle de se gouverner soi-même dans
-son pays, et de la soumission à une puissance étrangère.</p>
-
-<p>L’assemblée du clergé prit un parti qui montre que des hommes sages
-peuvent céder avec dignité à leur souverain, sans l’intervention d’un
-autre pouvoir. Elle consentit à l’extension du droit de régale à tout le
-royaume; mais ce fut autant une concession de la part du clergé, qui se
-relâchait de ses prétentions, par reconnaissance pour son protecteur,
-qu’un aveu formel du droit absolu de la couronne.</p>
-
-<p>L’assemblée se justifia auprès du pape par une lettre dans laquelle on
-trouve un passage qui, seul, devrait servir de règle éternelle dans
-toutes les disputes: c’est «qu’il vaut mieux sacrifier quelque chose de
-ses droits que de troubler la paix.» Le roi, l’Église gallicane, les
-parlements, furent contents. Les jansénistes écrivirent quelques
-libelles. Le pape fut inflexible: il cassa par un bref toutes les
-résolutions de l’assemblée, et manda aux évêques de se rétracter. Il y
-avait là de quoi séparer à jamais l’église de France de celle de Rome.
-On avait parlé, sous le cardinal de Richelieu, et sous Mazarin, de faire
-un patriarche. Le vœu de tous les magistrats était qu’on ne payât plus à
-Rome<span class="pagenum"><a id="page_360">{360}</a></span> le tribut des annates; que Rome ne nommât plus, pendant six mois
-de l’année, aux bénéfices de Bretagne; que les évêques de France ne
-s’appelassent plus évêques <i>par la permission du saint-siége</i>. Si le roi
-l’avait voulu, il n’avait qu’à dire un mot: il était maître de
-l’assemblée du clergé, et il avait pour lui la nation. Rome eût tout
-perdu par l’inflexibilité d’un pontife vertueux, qui, seul de tous les
-papes de ce siècle, ne savait pas s’accommoder aux temps; mais il y a
-d’anciennes bornes qu’on ne remue pas sans de violentes secousses. Il
-fallait de plus grands intérêts, de plus grandes passions, et plus
-d’effervescence dans les esprits, pour rompre tout d’un coup avec Rome;
-et il était bien difficile de faire cette scission, tandis qu’on voulait
-extirper le calvinisme. On crut même faire un coup hardi lorsqu’on
-publia les quatre fameuses décisions de la même assemblée du clergé, en
-1682, dont voici la substance:</p>
-
-<p>1. Dieu n’a donné à Pierre et à ses successeurs aucune puissance, ni
-directe, ni indirecte, sur les choses temporelles.</p>
-
-<p>2. L’Église gallicane approuve le concile de Constance, qui déclare les
-conciles généraux supérieurs au pape, dans le spirituel.</p>
-
-<p>3. Les règles, les usages, les pratiques reçues dans le royaume et dans
-l’Église gallicane, doivent demeurer inébranlables.</p>
-
-<p>4. Les décisions du pape, en matière de foi, ne sont sûres qu’après que
-l’Église les a acceptées.</p>
-
-<p>Tous les tribunaux et toutes les facultés de théologie enregistrèrent
-ces quatre propositions dans toute<span class="pagenum"><a id="page_361">{361}</a></span> leur étendue; et il fut défendu par
-un édit de rien enseigner jamais de contraire.</p>
-
-<p>Cette fermeté fut regardée à Rome comme un attentat de rebelles, et par
-tous les protestants de l’Europe comme un faible effort d’une église née
-libre, qui ne rompait que quatre chaînons de ses fers.</p>
-
-<p>Ces quatre maximes furent d’abord soutenues avec enthousiasme dans la
-nation, ensuite avec moins de vivacité. Sur la fin du règne de Louis
-XIV, elles commencèrent à devenir problématiques; et le cardinal de
-Fleury les fit depuis désavouer, en partie, par une assemblée du clergé,
-sans que ce désaveu causât le moindre bruit, parceque les esprits
-n’étaient pas alors échauffés, et que, dans le ministère du cardinal de
-Fleury, rien n’eut de l’éclat. Elles ont repris enfin une grande
-vigueur.</p>
-
-<p>Cependant Innocent XI s’aigrit plus que jamais: il refusa des bulles à
-tous les évêques et à tous les abbés commendataires que le roi nomma; de
-sorte qu’à la mort de ce pape, en 1689, il y avait vingt-neuf diocèses
-en France dépourvus d’évêques. Ces prélats n’en touchaient pas moins
-leurs revenus; mais ils n’osaient se faire sacrer, ni faire les
-fonctions épiscopales. L’idée de créer un patriarche se renouvela. La
-querelle des franchises des ambassadeurs à Rome, qui acheva d’envenimer
-les plaies, fit penser qu’enfin le temps était venu d’établir en France
-une Église <i>catholique-apostolique</i> qui ne serait point <i>romaine</i>. Le
-procureur-général de Harlai, et l’avocat-général Talon, le firent assez
-entendre quand ils appelèrent, comme d’abus, en 1687, de la bulle contre
-les franchises, et qu’ils<span class="pagenum"><a id="page_362">{362}</a></span> éclatèrent contre l’opiniâtreté du pape, qui
-laissait tant d’églises sans pasteurs; mais jamais le roi ne voulut
-consentir à cette démarche, qui était plus aisée quelle ne paraissait
-hardie.</p>
-
-<p>La cause d’Innocent XI devint cependant la cause du saint-siége. Les
-quatre propositions du clergé de France attaquaient le fantôme de
-l’infaillibilité (qu’on ne croit pas à Rome, mais qu’on y soutient), et
-le pouvoir réel attaché à ce fantôme. Alexandre VIII et Innocent XII
-suivirent les traces du fier Odescalchi, quoique d’une manière moins
-dure; ils confirmèrent la condamnation portée contre l’assemblée du
-clergé: ils refusèrent les bulles aux évêques: enfin, ils en firent
-trop, parceque Louis XIV n’en avait pas fait assez. Les évêques, lassés
-de n’être que nommés par le roi, et de se voir sans fonctions,
-demandèrent à la cour de France la permission d’apaiser la cour de Rome.</p>
-
-<p>Le roi, dont la fermeté était fatiguée, le permit. Chacun d’eux écrivit
-séparément qu’il «était douloureusement affligé des procédés de
-l’assemblée;» chacun déclare dans sa lettre qu’il ne reçoit point comme
-décidé ce qu’on y a décidé, ni comme ordonné ce qu’on y a ordonné.
-Pignatelli (Innocent XII), plus conciliant qu’Odescalchi, se contenta de
-cette démarche. Les quatre propositions n’en furent pas moins enseignées
-en France de temps en temps; mais ces armes se rouillèrent quand on ne
-combattit plus, et la dispute resta couverte d’un voile sans être
-décidée, comme il arrive presque toujours dans un état qui n’a pas sur
-ces matières des principes invariables<span class="pagenum"><a id="page_363">{363}</a></span> et reconnus. Ainsi, tantôt on
-s’élève contre Rome, tantôt on lui cède, suivant les caractères de ceux
-qui gouvernent, et suivant les intérêts particuliers de ceux par qui les
-principaux de l’état sont gouvernés.</p>
-
-<p>Louis XIV d’ailleurs n’eut point d’autre démêlé ecclésiastique avec
-Rome, et n’essuya aucune opposition du clergé dans les affaires
-temporelles.</p>
-
-<p>Sous lui ce clergé devint respectable par une décence ignorée dans la
-barbarie des deux premières races, dans le temps encore plus barbare du
-gouvernement féodal, absolument inconnue pendant les guerres civiles et
-dans les agitations du règne de Louis XIII, et surtout pendant la
-fronde, à quelques exceptions près, qu’il faut toujours faire dans les
-vices comme dans les vertus qui dominent.</p>
-
-<p>Ce fut alors seulement que l’on commença à dessiller les yeux du peuple
-sur les superstitions qu’il mêle toujours à sa religion. Il fut permis,
-malgré le parlement d’Aix, et malgré les carmes, de savoir que Lazare et
-Magdeleine n’étaient point venus en Provence. Les bénédictins ne purent
-faire croire que Denys-l’Aréopagite eût gouverné l’Église de Paris. Les
-saints supposés, les faux miracles, les fausses reliques, commencèrent à
-être décriés<a id="FNanchor_265_265"></a><a href="#Footnote_265_265" class="fnanchor">[265]</a>. La saine raison qui éclairait les philosophes
-pénétrait partout, mais lentement et avec difficulté.</p>
-
-<p>L’évêque de Châlons-sur-Marne, Gaston-Louis de Noailles<a id="FNanchor_266_266"></a><a href="#Footnote_266_266" class="fnanchor">[266]</a>, frère du
-cardinal, eut une piété assez éclai<span class="pagenum"><a id="page_364">{364}</a></span>rée pour enlever, en 1702, et faire
-jeter une relique conservée précieusement depuis plusieurs siècles dans
-l’église de Notre-Dame, et adorée<a id="FNanchor_267_267"></a><a href="#Footnote_267_267" class="fnanchor">[267]</a> sous le nom du <i>nombril de
-Jésus-Christ</i>. Tout Châlons murmura contre l’évêque. Présidents,
-conseillers, gens du roi, trésoriers de France, marchands, notables,
-chanoines, curés, protestèrent unanimement, par un acte juridique,
-contre l’entreprise de l’évêque, réclamant le <i>saint nombril</i>, et
-alléguant la robe de Jésus-Christ conservée à Argenteuil; son mouchoir à
-Turin et à Laon; un des clous de la croix à Saint-Denys; son prépuce à
-Rome, le même prépuce au Puy en Velay; et tant d’autres reliques que
-l’on conserve et que l’on méprise, et qui font tant de tort à une
-religion qu’on révère. Mais la sage fermeté de l’évêque l’emporta à la
-fin sur la crédulité du peuple.</p>
-
-<p>Quelques autres superstitions, attachées à des usages respectables, ont
-subsisté. Les protestants en ont triomphé: mais ils sont obligés de
-convenir qu’il n’y a pas d’église catholique où ces abus soient moins
-communs et plus méprisés qu’en France.</p>
-
-<p>L’esprit vraiment philosophique, qui n’a pris racine que vers le milieu
-de ce siècle, n’éteignit point les anciennes et nouvelles querelles
-théologiques qui n’étaient pas de son ressort. On va parler de ces
-dissensions qui font la honte de la raison humaine.<span class="pagenum"><a id="page_365">{365}</a></span></p>
-
-<h3><a id="CHAPITRE_XXXVI"></a>CHAPITRE XXXVI.<br><br>
-<small>Du calvinisme au temps de Louis XIV.</small></h3>
-
-<p>Il est affreux sans doute que l’Église chrétienne ait toujours été
-déchirée par ses querelles, et que le sang ait coulé pendant tant de
-siècles par des mains qui portaient le dieu de la paix. Cette fureur fut
-inconnue au paganisme. Il couvrit la terre de ténèbres, mais il ne
-l’arrosa guère que du sang des animaux; et si quelquefois, chez les
-Juifs et chez les païens, on dévoua des victimes humaines, ces
-dévouements, tout horribles qu’ils étaient, ne causèrent point de
-guerres civiles. La religion des païens ne consistait que dans la morale
-et dans les fêtes. La morale, qui est commune aux hommes de tous les
-temps et de tous les lieux, et les fêtes, qui n’étaient que des
-réjouissances, ne pouvaient troubler le genre humain.</p>
-
-<p>L’esprit dogmatique apporta chez les hommes la fureur des guerres de
-religion. J’ai recherché long-temps comment et pourquoi cet esprit
-dogmatique, qui divisa les écoles de l’antiquité païenne sans causer le
-moindre trouble, en a produit parmi nous de si horribles. Ce n’est pas
-le seul fanatisme qui en est cause; car les gymnosophistes et les
-bramins, les plus fanatiques des hommes, ne firent jamais de mal qu’à
-eux-mêmes. Ne pourrait-on pas trouver l’origine de cette nouvelle peste
-qui a ravagé la terre, dans ce combat naturel de l’esprit républicain
-qui anima les<span class="pagenum"><a id="page_366">{366}</a></span> premières Églises contre l’autorité qui hait la
-résistance en tout genre? Les assemblées secrètes, qui bravaient d’abord
-dans des caves et dans des grottes les lois de quelques empereurs
-romains, formèrent peu-à-peu un état dans l’état: c’était une république
-cachée au milieu de l’empire. Constantin la tira de dessous terre pour
-la mettre à côté du trône. Bientôt l’autorité attachée aux grands siéges
-se trouva en opposition avec l’esprit populaire qui avait inspiré
-jusqu’alors toutes les assemblées des chrétiens. Souvent, dès que
-l’évêque d’une métropole fesait valoir un sentiment, un évêque
-suffragant, un prêtre, un diacre, en avaient un contraire. Toute
-autorité blesse en secret les hommes, d’autant plus que toute autorité
-veut toujours s’accroître. Lorsqu’on trouve, pour lui résister, un
-prétexte qu’on croit sacré, on se fait bientôt un devoir de la révolte.
-Ainsi les uns deviennent persécuteurs, les autres rebelles, en attestant
-Dieu des deux côtés.</p>
-
-<p>Nous avons vu combien, depuis les disputes du prêtre Arius<a id="FNanchor_268_268"></a><a href="#Footnote_268_268" class="fnanchor">[268]</a> contre
-un évêque, la fureur de dominer sur les ames a troublé la terre. Donner
-son sentiment pour la volonté de Dieu, commander de croire sous peine de
-la mort du corps et des tourments éternels de l’ame, a été le dernier
-période du despotisme de l’esprit dans quelques hommes; et résister à
-ces<span class="pagenum"><a id="page_367">{367}</a></span> deux menaces a été<a id="FNanchor_269_269"></a><a href="#Footnote_269_269" class="fnanchor">[269]</a> dans d’autres le dernier effort de la
-liberté naturelle. Cet <i>Essai sur les mœurs</i>, que vous avez parcouru,
-vous a fait voir depuis Théodose une lutte perpétuelle entre la
-juridiction séculière et l’ecclésiastique; et depuis Charlemagne les
-efforts réitérés des grands fiefs contre les souverains, les évêques
-élevés souvent contre les rois, les papes aux prises avec les rois et
-les évêques.</p>
-
-<p>On disputait peu dans l’Église latine aux premiers siècles. Les
-invasions continuelles des barbares permettaient à peine de penser; et
-il y avait peu de dogmes qu’on eût assez développés pour fixer la
-croyance universelle. Presque tout l’Occident rejeta le culte des images
-au siècle de Charlemagne. Un évêque de Turin, nommé Claude, les
-proscrivit avec chaleur, et retint plusieurs dogmes qui font encore
-aujourd’hui le fondement de la religion des protestants. Ces opinions se
-perpétuèrent dans les vallées du Piémont, du Dauphiné, de la Provence,
-du Languedoc: elles éclatèrent au douzième siècle: elles produisirent
-bientôt après la guerre des Albigeois; et ayant passé ensuite dans
-l’université de Prague, elles excitèrent la guerre des hussites. Il n’y
-eut qu’environ cent ans d’intervalle entre la fin des troubles qui
-naquirent de la cendre de Jean Hus et de Jérôme de Prague, et ceux que
-la vente des indulgences fit renaître. Les anciens dogmes embrassés par
-les Vaudois, les Albigeois, les hussites, renouvelés et différemment
-expliqués par Luther et Zuingle, furent reçus<span class="pagenum"><a id="page_368">{368}</a></span> avec avidité dans
-l’Allemagne, comme un prétexte pour s’emparer de tant de terres dont les
-évêques et les abbés s’étaient mis en possession, et pour résister aux
-empereurs, qui alors marchaient à grands pas au pouvoir despotique. Ces
-dogmes triomphèrent en Suède et en Danemark, pays où les peuples étaient
-libres sous des rois.</p>
-
-<p>Les Anglais, dans qui la nature a mis l’esprit d’indépendance, les
-adoptèrent, les mitigèrent, et en composèrent une religion pour eux
-seuls. Le presbytérianisme établit en Écosse, dans les temps malheureux,
-une espèce de république dont le pédantisme et la dureté étaient
-beaucoup plus intolérables que la rigueur du climat, et même que la
-tyrannie des évêques qui avait excité tant de plaintes. Il n’a cessé
-d’être dangereux en Écosse que quand la raison, les lois et la force
-l’ont réprimé. La réforme pénétra en Pologne, et y fit beaucoup de
-progrès dans les seules villes où le peuple n’est point esclave. La plus
-grande et la plus riche partie de la république helvétique n’eut pas de
-peine à la recevoir. Elle fut sur le point d’être établie à Venise par
-la même raison; et elle y eût pris racine si Venise n’eût pas été
-voisine de Rome, et peut-être si le gouvernement n’eût pas craint la
-démocratie, à laquelle le peuple aspire naturellement dans toute
-république, et qui était alors le grand but de la plupart des
-prédicants. Les Hollandais ne prirent cette religion que quand ils
-secouèrent le joug de l’Espagne. Genève devint un état entièrement
-républicain en devenant calviniste.</p>
-
-<p>Toute la maison d’Autriche écarta ces religions de<span class="pagenum"><a id="page_369">{369}</a></span> ses états autant
-qu’il lui fut possible. Elles n’approchèrent presque point de l’Espagne.
-Elles ont été extirpées par le fer et par le feu dans les états du duc
-de Savoie, qui ont été leur berceau. Les habitants des vallées
-piémontaises ont éprouvé, en 1655, ce que les peuples de Mérindol et de
-Cabrières éprouvèrent en France sous François Iᵉʳ. Le duc de Savoie
-absolu a exterminé chez lui la secte dès qu’elle lui a paru dangereuse:
-il n’en reste que quelques faibles rejetons ignorés dans les rochers qui
-les renferment. On ne vit point les luthériens et les calvinistes causer
-de grands troubles en France sous le gouvernement ferme de François Iᵉʳ
-et de Henri II: mais dès que le gouvernement fut faible et partagé, les
-querelles de religion furent violentes. Les Condé et les Coligni,
-devenus calvinistes parceque les Guises étaient catholiques,
-bouleversèrent l’état à l’envi. La légèreté et l’impétuosité de la
-nation, la fureur de la nouveauté et l’enthousiasme, firent, pendant
-quarante ans, du peuple le plus poli un peuple de barbares.</p>
-
-<p>Henri IV, né dans cette secte qu’il aimait sans être entêté d’aucune, ne
-put, malgré ses victoires et ses vertus, régner sans abandonner le
-calvinisme: devenu catholique, il ne fut pas assez ingrat pour vouloir
-détruire un parti si long-temps ennemi des rois, mais auquel il devait
-en partie sa couronne; et s’il avait voulu détruire cette faction, il ne
-l’aurait pas pu. Il la chérit, la protégea, et la réprima.</p>
-
-<p>Les huguenots en France fesaient alors à peu près la douzième partie de
-la nation. Il y avait parmi eux des seigneurs puissants: des villes
-entières étaient<span class="pagenum"><a id="page_370">{370}</a></span> protestantes. Ils avaient fait la guerre aux rois: on
-avait été contraint de leur donner des places de sûreté: Henri III leur
-en avait accordé quatorze dans le seul Dauphiné; Montauban, Nîmes dans
-le Languedoc; Saumur, et surtout La Rochelle, qui fesait une république
-à part, et que le commerce et la faveur de l’Angleterre pouvaient rendre
-puissante. Enfin Henri IV sembla satisfaire son goût, sa politique, et
-même son devoir, en accordant au parti le célèbre édit de Nantes, en
-1598. Cet édit n’était au fond que la confirmation des priviléges que
-les protestants de France avaient obtenus des rois précédents les armes
-à la main, et que Henri-le-Grand, affermi sur le trône, leur laissa par
-bonne volonté.</p>
-
-<p>Par cet édit de Nantes<a id="FNanchor_270_270"></a><a href="#Footnote_270_270" class="fnanchor">[270]</a>, que le nom de Henri IV rendit plus célèbre
-que tous les autres, tout seigneur de fief haut justicier pouvait avoir
-dans son château plein exercice de la religion prétendue réformée: tout
-seigneur sans haute justice pouvait admettre trente personnes à son
-prêche. L’entier exercice de cette religion était autorisé dans tous les
-lieux qui ressortissaient immédiatement à un parlement.</p>
-
-<p>Les calvinistes pouvaient faire imprimer, sans s’adresser aux
-supérieurs, tous leurs livres, dans les villes où leur religion était
-permise.</p>
-
-<p>Ils étaient déclarés capables de toutes les charges et dignités de
-l’état; et il y parut bien en effet, puisque le roi fit ducs et pairs
-les seigneurs de La Trimouille et de Rosni.</p>
-
-<p>On créa une chambre exprès au parlement de Pa<span class="pagenum"><a id="page_371">{371}</a></span>ris, composée d’un
-président et de seize conseillers, laquelle jugea tous les procès des
-réformés, non seulement dans le district immense du ressort de Paris,
-mais dans celui de Normandie et de Bretagne. Elle fut nommée <i>la chambre
-de l’édit</i>. Il n’y eut jamais, à la vérité, qu’un seul calviniste admis
-de droit parmi les conseillers de cette juridiction. Cependant, comme
-elle était destinée à empêcher les vexations dont le parti se plaignait,
-et que les hommes se piquent toujours de remplir un devoir qui les
-distingue, cette chambre, composée de catholiques, rendit toujours aux
-huguenots, de leur aveu même, la justice la plus impartiale.</p>
-
-<p>Ils avaient une espèce de petit parlement à Castres, indépendant de
-celui de Toulouse. Il y eut à Grenoble et à Bordeaux des chambres
-mi-parties catholiques et calvinistes. Leurs Églises s’assemblaient en
-synodes, comme l’Église gallicane. Ces priviléges et beaucoup d’autres
-incorporèrent ainsi les calvinistes au reste de la nation. C’était à la
-vérité attacher des ennemis ensemble; mais l’autorité, la bonté et
-l’adresse de ce grand roi les continrent pendant sa vie.</p>
-
-<p>Après la mort à jamais effrayante et déplorable de Henri IV, dans la
-faiblesse d’une minorité et sous une cour divisée, il était bien
-difficile que l’esprit républicain des réformés n’abusât de ses
-priviléges, et que la cour, toute faible qu’elle était, ne voulût les
-restreindre. Les huguenots avaient déjà établi en France des <i>cercles</i>,
-à l’imitation de l’Allemagne. Les députés de ces cercles étaient souvent
-séditieux; et il y avait dans le parti des seigneurs pleins d’ambition.<span class="pagenum"><a id="page_372">{372}</a></span>
-Le duc de Bouillon, et surtout le duc de Rohan, le chef le plus
-accrédité des huguenots, précipitèrent bientôt dans la révolte l’esprit
-remuant des prédicants et le zèle aveugle des peuples. L’assemblée
-générale du parti osa, dès 1615, présenter à la cour un cahier par
-lequel, entre autres articles injurieux, elle demandait qu’on réformât
-le conseil du roi. Ils prirent les armes en quelques endroits dès l’an
-1616; et l’audace des huguenots se joignant aux divisions de la cour, à
-la haine contre les favoris, à l’inquiétude de la nation, tout fut
-long-temps dans le trouble. C’était des séditions, des intrigues, des
-menaces, des prises d’armes, des paix faites à la hâte, et rompues de
-même; c’est ce qui fesait dire au célèbre cardinal Bentivoglio, alors
-nonce en France<a id="FNanchor_271_271"></a><a href="#Footnote_271_271" class="fnanchor">[271]</a>, qu’il n’y avait vu que des orages.</p>
-
-<p>Dans l’année 1621, les Églises réformées de France offrirent à
-Lesdiguières, devenu depuis connétable, le généralat de leurs armées, et
-cent mille écus par mois. Mais Lesdiguières, plus éclairé dans son
-ambition qu’eux dans leurs factions, et qui les connaissait pour les
-avoir commandés, aima mieux alors les combattre que d’être à leur tête;
-et pour réponse à leurs offres, il se fit catholique. Les huguenots
-s’adressèrent ensuite au maréchal duc de Bouillon, qui dit qu’il était
-trop vieux; enfin ils donnèrent cette malheureuse place au duc de Rohan,
-qui, conjointement avec son frère Soubise, osa faire la guerre au roi de
-France.</p>
-
-<p>La même année le connétable de Luines mena<span class="pagenum"><a id="page_373">{373}</a></span> Louis XIII de province en
-province. Il soumit plus de cinquante villes, presque sans résistance;
-mais il échoua devant Montauban; le roi eut l’affront de décamper. On
-assiégea en vain La Rochelle, elle résistait par elle-même et par les
-secours de l’Angleterre; et le duc de Rohan, coupable du crime de
-lèse-majesté, traita de la paix avec son roi, presque de couronne à
-couronne.</p>
-
-<p>Après cette paix et après la mort du connétable de Luines, il fallut
-encore recommencer la guerre et assiéger de nouveau La Rochelle,
-toujours liguée contre son souverain avec l’Angleterre et avec les
-calvinistes du royaume. Une femme<a id="FNanchor_272_272"></a><a href="#Footnote_272_272" class="fnanchor">[272]</a> (c’était la mère du duc de Rohan)
-défendit cette ville pendant un an contre l’armée royale, contre
-l’activité du cardinal de Richelieu, et contre l’intrépidité de Louis
-XIII, qui affronta plus d’une fois la mort à ce siége. La ville souffrit
-toutes les extrémités de la faim; et on ne dut la reddition de la place
-qu’à cette digue de cinq cents pieds de long que le cardinal de
-Richelieu fit construire, à l’exemple de celle qu’Alexandre fit
-autrefois élever devant Tyr. Elle dompta la mer et les Rochellois. Le
-maire Guiton, qui voulait s’ensevelir sous les ruines de La Rochelle,
-eut l’audace, après s’être rendu à discrétion, de paraître avec ses
-gardes devant le cardinal de Richelieu. Les maires des principales
-villes des huguenots en<span class="pagenum"><a id="page_374">{374}</a></span> avaient. On ôta les siens à Guiton, et les
-priviléges à la ville. Le duc de Rohan, chef des hérétiques rebelles,
-continuait toujours la guerre pour son parti; et, abandonné des Anglais,
-quoique protestants, il se liguait avec les Espagnols, quoique
-catholiques. Mais la conduite ferme du cardinal de Richelieu força les
-huguenots, battus de tous côtés, à se soumettre.</p>
-
-<p>Tous les édits qu’on leur avait accordés jusqu’alors avaient été des
-traités avec les rois. Richelieu voulut que celui qu’il fit rendre fût
-appelé <i>l’édit de grace</i>. Le roi y parla en souverain qui pardonne. On
-ôta l’exercice de la nouvelle religion à La Rochelle, à l’île de Ré, à
-Oléron, à Privas, à Pamiers; du reste, on laissa subsister l’édit de
-Nantes, que les calvinistes regardèrent toujours comme leur loi
-fondamentale.</p>
-
-<p>Il paraît étrange que le cardinal de Richelieu, si absolu et si
-audacieux, n’abolît pas ce fameux édit: il eut alors une autre vue, plus
-difficile peut-être à remplir, mais non moins conforme à l’étendue de
-son ambition et à la hauteur de ses pensées. Il rechercha la gloire de
-subjuguer les esprits; il s’en croyait capable par ses lumières, par sa
-puissance et par sa politique. Son projet était de gagner quelques
-prédicants que les réformés appelaient alors <i>ministres</i>, et qu’on nomme
-aujourd’hui <i>pasteurs</i>; de leur faire d’abord avouer que le culte
-catholique n’était pas un crime devant Dieu, de les mener ensuite par
-degrés, de leur accorder quelques points peu importants, et de paraître
-aux yeux de la cour de Rome ne leur avoir rien accordé. Il comptait
-éblouir une partie des réformés, séduire l’autre par les présents et par
-les<span class="pagenum"><a id="page_375">{375}</a></span> graces, et avoir enfin toutes les apparences de les avoir réunis à
-l’Église, laissant au temps à faire le reste, et n’envisageant que la
-gloire d’avoir ou fait ou préparé ce grand ouvrage, et de passer pour
-l’avoir fait. Le fameux capucin Joseph d’un côté, et deux ministres
-gagnés de l’autre, entamèrent cette négociation. Mais il parut que le
-cardinal de Richelieu avait trop présumé, et qu’il est plus difficile
-d’accorder des théologiens que de faire des digues sur l’Océan.</p>
-
-<p>Richelieu, rebuté, se proposa d’écraser les calvinistes. D’autres soins
-l’en empêchèrent. Il avait à combattre à-la-fois les grands du royaume,
-la maison royale, toute la maison d’Autriche, et souvent Louis XIII
-lui-même. Il mourut enfin, au milieu de tous ces orages, d’une mort
-prématurée. Il laissa tous ses desseins encore imparfaits, et un nom
-plus éclatant que cher et vénérable.</p>
-
-<p>Cependant, après la prise de La Rochelle et l’édit de grace, les guerres
-civiles cessèrent, et il n’y eut plus que des disputes. On imprimait de
-part et d’autre de ces gros livres qu’on ne lit plus. Le clergé, et
-surtout les jésuites, cherchaient à convertir des huguenots. Les
-ministres tâchaient d’attirer quelques catholiques à leurs opinions. Le
-conseil du roi était occupé à rendre des arrêts pour un cimetière que
-les deux religions se disputaient dans un village, pour un temple bâti
-sur un fonds appartenant autrefois à l’Église, pour des écoles, pour des
-droits de châteaux, pour des enterrements, pour des cloches; et rarement
-les réformés gagnaient leurs procès. Il n’y eut plus, après tant de
-dévastations et de saccagements, que<span class="pagenum"><a id="page_376">{376}</a></span> ces petites épines. Les huguenots
-n’eurent plus de chef depuis que le duc de Rohan cessa de l’être, et que
-la maison de Bouillon n’eut plus Sedan. Ils se firent même un mérite de
-rester tranquilles au milieu des factions de la fronde et des guerres
-civiles que des princes, des parlements et des évêques excitèrent, en
-prétendant servir le roi contre le cardinal Mazarin.</p>
-
-<p>Il ne fut presque point question de religion pendant la vie de ce
-ministre. Il ne fit nulle difficulté de donner la place de
-contrôleur-général des finances à un calviniste étranger, nommé Hervart.
-Tous les réformés entrèrent dans les fermes, dans les sous-fermes, dans
-toutes les places qui en dépendent.</p>
-
-<p>Colbert, qui ranima l’industrie de la nation, et qu’on peut regarder
-comme le fondateur du commerce, employa beaucoup de huguenots dans les
-arts, dans les manufactures, dans la marine. Tous ces objets utiles, qui
-les occupaient, adoucirent peu-à-peu dans eux la fureur épidémique de la
-controverse; et la gloire qui environna cinquante ans Louis XIV, sa
-puissance, son gouvernement ferme et vigoureux, ôtèrent au parti
-réformé, comme à tous les ordres de l’état, toute idée de résistance.
-Les fêtes magnifiques d’une cour galante jetaient même du ridicule sur
-le pédantisme des huguenots. A mesure que le bon goût se perfectionnait,
-les psaumes de Marot et de Bèze ne pouvaient plus insensiblement
-inspirer que du dégoût. Ces psaumes, qui avaient charmé la cour de
-François II, n’étaient plus faits que pour la populace sous Louis XIV.
-La saine philosophie, qui commença<span class="pagenum"><a id="page_377">{377}</a></span> vers le milieu de ce siècle à percer
-un peu dans le monde, devait encore dégoûter à la longue les honnêtes
-gens des disputes de controverse.</p>
-
-<p>Mais, en attendant que la raison se fît peu-à-peu écouter des hommes,
-l’esprit même de dispute pouvait servir à entretenir la tranquillité de
-l’état; car les jansénistes commençant alors à paraître avec quelque
-réputation, ils partageaient les suffrages de ceux qui se nourrissent de
-ces subtilités: ils écrivaient contre les jésuites et contre les
-huguenots: ceux-ci répondaient aux jansénistes et aux jésuites: les
-luthériens de la province d’Alsace écrivaient contre eux tous. Une
-guerre de plume entre tant de partis, pendant que l’état était occupé de
-grandes choses, et que le gouvernement était tout puissant, ne pouvait
-devenir en peu d’années qu’une occupation de gens oisifs, qui dégénère
-tôt ou tard en indifférence.</p>
-
-<p>Louis XIV était animé contre les réformés<a id="FNanchor_273_273"></a><a href="#Footnote_273_273" class="fnanchor">[273]</a>, par les remontrances
-continuelles de son clergé, par les insinuations des jésuites, par la
-cour de Rome, et enfin par le chancelier Le Tellier et Louvois, son
-fils, tous deux ennemis de Colbert, et qui voulaient perdre les réformés
-comme rebelles, parceque Colbert les protégeait comme des sujets utiles.
-Louis XIV, nullement instruit d’ailleurs du fond de leur doctrine, les
-regardait, non sans quelque raison, comme d’anciens révoltés soumis avec
-peine. Il s’appliqua d’abord à miner par degrés, de tous côtés,
-l’édifice de leur religion: on leur ôtait un temple sur le moindre
-prétexte: on<span class="pagenum"><a id="page_378">{378}</a></span> leur défendit d’épouser des filles catholiques; et, en
-cela, on ne fut pas peut-être assez politique: c’était ignorer le
-pouvoir d’un sexe que la cour, pourtant, connaissait si bien. Les
-intendants et les évêques tâchaient, par les moyens les plus plausibles,
-d’enlever aux huguenots leurs enfants. Colbert eut ordre, en 1681, de ne
-plus recevoir aucun homme de cette religion dans les fermes. On les
-exclut, autant qu’on le put, des communautés des <i>arts et métiers</i>. Le
-roi, en les tenant ainsi sous le joug, ne l’appesantissait pas toujours.
-On défendit par des arrêts toute violence contre eux. On mêla les
-insinuations aux sévérités, et il n’y eut alors de rigueur qu’avec les
-formalités<a id="FNanchor_274_274"></a><a href="#Footnote_274_274" class="fnanchor">[274]</a> de la justice.</p>
-
-<p>On employa surtout un moyen souvent efficace de conversion: ce fut
-l’argent; mais on ne fit pas assez d’usage de ce ressort. Pellisson fut
-chargé de ce ministère secret. C’est ce même Pellisson, long-temps
-calviniste, si connu par ses ouvrages, par une éloquence pleine
-d’abondance, par son attachement au surintendant Fouquet, dont il avait
-été le premier commis, le favori, et la victime. Il eut le bonheur
-d’être éclairé et de changer de religion, dans un temps où ce changement
-pouvait le mener aux dignités et à la fortune. Il prit l’habit
-ecclésiastique, obtint des bénéfices et une place de maître des
-requêtes. Le roi lui confia le revenu des abbayes de
-Saint-Germain-des-Prés et de Cluni, vers l’année 1677, avec les revenus
-du tiers des économats, pour être distribués à ceux qui voudraient se<span class="pagenum"><a id="page_379">{379}</a></span>
-convertir. Le cardinal Lecamus, évêque de Grenoble, s’était déjà servi
-de cette méthode. Pellisson, chargé de ce département, envoyait l’argent
-dans les provinces. On tâchait d’opérer beaucoup de conversions pour peu
-d’argent. De petites sommes, distribuées à des indigents, enflaient la
-liste que Pellisson présentait au roi tous les trois mois, en lui
-persuadant que tout cédait dans le monde à sa puissance ou à ses
-bienfaits.</p>
-
-<p>Le conseil, encouragé par ces petits succès, que le temps eût rendus
-plus considérables, s’enhardit, en 1681, à donner une déclaration par
-laquelle les enfants étaient reçus à renoncer à leur religion à l’âge de
-sept ans; et à l’appui de cette déclaration, on prit dans les provinces
-beaucoup d’enfants pour les faire abjurer, et on logea des gens de
-guerre chez les parents.</p>
-
-<p>Ce fut cette précipitation du chancelier Le Tellier et de Louvois, son
-fils, qui fit d’abord déserter, en 1681, beaucoup de familles du Poitou,
-de la Saintonge, et des provinces voisines. Les étrangers se hâtèrent
-d’en profiter.</p>
-
-<p>Les rois d’Angleterre et de Danemark, et surtout la ville d’Amsterdam,
-invitèrent les calvinistes de France à se réfugier dans leurs états, et
-leur assurèrent une subsistance. Amsterdam s’engagea même à bâtir mille
-maisons pour les fugitifs.</p>
-
-<p>Le conseil vit les suites dangereuses de l’usage trop prompt de
-l’autorité, et crut y remédier par l’autorité même. On sentait combien
-étaient nécessaires les artisans dans un pays où le commerce florissait,
-et les<span class="pagenum"><a id="page_380">{380}</a></span> gens de mer dans un temps où l’on établissait une puissante
-marine. On ordonna la peine des galères contre ceux de ces professions
-qui tenteraient de s’échapper.</p>
-
-<p>On remarqua que plusieurs familles calvinistes vendaient leurs
-immeubles. Aussitôt parut une déclaration qui confisqua tous ces
-immeubles, en cas que les vendeurs sortissent dans un an du royaume.
-Alors la sévérité redoubla contre les ministres. On interdisait leurs
-temples sur la plus légère contravention. Toutes les rentes laissées par
-testament aux consistoires furent appliquées aux hôpitaux du royaume.</p>
-
-<p>Ou défendit aux maîtres d’école calvinistes de recevoir des
-pensionnaires. On mit les ministres à la taille; on ôta la noblesse aux
-maires protestants. Les officiers de la maison du roi, les secrétaires
-du roi, qui étaient protestants, eurent ordre de se défaire de leurs
-charges. On n’admit plus ceux de cette religion, ni parmi les notaires,
-les avocats, ni même dans la fonction de procureurs.</p>
-
-<p>Il était enjoint à tout le clergé de faire des prosélytes, et il était
-défendu aux pasteurs réformés d’en faire, sous peine de bannissement
-perpétuel. Tous ces arrêts étaient publiquement sollicités par le clergé
-de France. C’était, après tout, les enfants de la maison, qui ne
-voulaient point de partage avec des étrangers introduits par force.</p>
-
-<p>Pellisson continuait d’acheter des convertis; mais madame Hervart, veuve
-du contrôleur-général des finances, animée de ce zèle de religion qu’on
-a remar<span class="pagenum"><a id="page_381">{381}</a></span>qué de tout temps dans les femmes, envoyait autant d’argent pour
-empêcher les conversions, que Pellisson pour en faire.</p>
-
-<p>(1682) Enfin, les huguenots osèrent désobéir en quelques endroits. Ils
-s’assemblèrent dans le Vivarais et dans le Dauphiné, près des lieux ou
-l’on avait démoli leurs temples. On les attaqua; ils se défendirent. Ce
-n’était qu’une très légère étincelle du feu des anciennes guerres
-civiles. Deux ou trois cents malheureux, sans chef, sans places, et même
-sans desseins, furent dispersés en un quart d’heure: les supplices
-suivirent leur défaite. L’intendant du Dauphiné fit rouer le petit-fils
-du pasteur Charnier, qui avait dressé l’édit de Nantes. Il est au rang
-des plus fameux martyrs de la secte, et ce nom de Charnier a été
-long-temps en vénération chez les protestants.</p>
-
-<p>(1683) L’intendant du Languedoc<a id="FNanchor_275_275"></a><a href="#Footnote_275_275" class="fnanchor">[275]</a> fit rouer vif le prédicant Chomel.
-On condamna trois autres au même supplice, et dix à être pendus: la
-fuite qu’ils avaient prise les sauva, et ils ne furent exécutés qu’en
-effigie.</p>
-
-<p>Tout cela inspirait la terreur, et en même temps augmentait
-l’opiniâtreté. On sait trop que les hommes s’attachent à leur religion à
-mesure qu’ils souffrent pour elle.</p>
-
-<p>Ce fut alors qu’on persuada au roi qu’après avoir envoyé des
-missionnaires dans toutes les provinces, il fallait y envoyer des
-dragons. Ces violences parurent faites à contre-temps; elles étaient les
-suites de l’es<span class="pagenum"><a id="page_382">{382}</a></span>prit qui régnait alors à la cour, que tout devait fléchir
-au nom de Louis XIV. On ne songeait pas que les huguenots n’étaient plus
-ceux de Jarnac, de Moncontour et de Coutras; que la rage des guerres
-civiles était éteinte; que cette longue maladie était dégénérée en
-langueur; que tout n’a qu’un temps chez les hommes; que si les pères
-avaient été rebelles sous Louis XIII, les enfants étaient soumis sous
-Louis XIV. On voyait en Angleterre, en Hollande, en Allemagne, plusieurs
-sectes, qui s’étaient mutuellement égorgées le siècle passé, vivre
-maintenant en paix dans les mêmes villes. Tout prouvait qu’un roi absolu
-pouvait être également bien servi par des catholiques et par des
-protestants. Les luthériens d’Alsace en étaient un témoignage
-authentique. Il parut enfin que la reine Christine avait eu raison de
-dire dans une de ses lettres, à l’occasion de ces violences et de ces
-émigrations: «Je considère la France comme un malade à qui l’on coupe
-bras et jambes, pour le traiter d’un mal que la douceur et la patience
-auraient entièrement guéri.»</p>
-
-<p>Louis XIV, qui, en se saisissant de Strasbourg, en 1681, y protégeait le
-luthéranisme, pouvait tolérer dans ses états le calvinisme, que le temps
-aurait pu abolir, comme il diminue un peu, chaque jour, le nombre des
-luthériens en Alsace. Pouvait-on imaginer qu’en forçant un grand nombre
-de sujets, on n’en perdrait pas un plus grand nombre, qui, malgré les
-édits et malgré les gardes, échapperait par la fuite à une violence
-regardée comme une horrible persécution? Pourquoi, enfin, vouloir faire
-haïr à plus d’un million<span class="pagenum"><a id="page_383">{383}</a></span> d’hommes un nom cher et précieux, auquel, et
-protestants et catholiques, et Français et étrangers, avaient alors
-joint celui de <i>grand</i>? La politique même semblait pouvoir engager à
-conserver les calvinistes, pour les opposer aux prétentions continuelles
-de la cour de Rome. C’était en ce temps-là même que le roi avait
-ouvertement rompu avec Innocent XI, ennemi de la France. Mais Louis XIV,
-conciliant les intérêts de sa religion, et ceux de sa grandeur, voulut
-à-la-fois humilier le pape d’une main, et écraser le calvinisme de
-l’autre.</p>
-
-<p>Il envisageait, dans ces deux entreprises, cet éclat de gloire dont il
-était idolâtre en toutes choses. Les évêques, plusieurs intendants, tout
-le conseil, lui persuadèrent que ses soldats, en se montrant seulement,
-achèveraient ce que ses bienfaits et les missions avaient commencé. Il
-crut n’user que d’autorité; mais ceux à qui cette autorité fut commise
-usèrent d’une extrême rigueur.</p>
-
-<p>Vers la fin de 1684, et au commencement de 1685, tandis que Louis XIV,
-toujours puissamment armé, ne craignait aucun de ses voisins, les
-troupes furent envoyées dans toutes les villes et dans tous les châteaux
-où il y avait le plus de protestants; et comme les dragons, assez mal
-disciplinés dans ce temps-là, furent ceux qui commirent le plus d’excès,
-on appela cette exécution <i>la dragonnade</i>.</p>
-
-<p>Les frontières étaient aussi soigneusement gardées qu’on le pouvait,
-pour prévenir la fuite de ceux qu’on voulait réunir à l’Église. C’était
-une espèce de chasse qu’on fesait dans une grande enceinte.<span class="pagenum"><a id="page_384">{384}</a></span></p>
-
-<p>Un évêque, un intendant, ou un subdélégué, ou un curé, ou quelqu’un
-d’autorisé, marchait à la tête des soldats. On assemblait les
-principales familles calvinistes, surtout celles qu’on croyait les plus
-faciles. Elles renonçaient à leur religion au nom des autres, et les
-obstinés étaient livrés aux soldats, qui eurent toute licence, excepté
-celle de tuer. Il y eut pourtant plusieurs personnes si cruellement
-maltraitées, qu’elles en moururent. Les enfants des réfugiés, dans les
-pays étrangers, jettent encore des cris sur cette persécution de leurs
-pères: ils la comparent aux plus violentes que souffrit l’Église dans
-les premiers temps.</p>
-
-<p>C’était un étrange contraste que du sein d’une cour voluptueuse, où
-régnaient la douceur des mœurs, les graces, les charmes de la société,
-il partît des ordres si durs et si impitoyables. Le marquis de Louvois
-porta dans cette affaire l’inflexibilité de son caractère; on y reconnut
-le même génie qui avait voulu ensevelir la Hollande sous les eaux, et
-qui, depuis, mit le Palatinat en cendres. Il y a encore des lettres de
-sa main, de cette année, 1685, conçues en ces termes: «Sa majesté veut
-qu’on fasse éprouver les dernières rigueurs à ceux qui ne voudront pas
-se faire de sa religion; et ceux qui auront la sotte gloire de vouloir
-demeurer les derniers, doivent être poussés jusqu’à la dernière
-extrémité.»</p>
-
-<p>Paris ne fut point exposé à ces vexations; les cris se seraient fait
-entendre au trône de trop près. On veut bien faire des malheureux, mais
-on souffre d’entendre leurs clameurs.</p>
-
-<p>(1685) Tandis qu’on fesait ainsi tomber partout les<span class="pagenum"><a id="page_385">{385}</a></span> temples, et qu’on
-demandait dans les provinces des abjurations à main armée, l’édit de
-Nantes fut enfin cassé, au mois<a id="FNanchor_276_276"></a><a href="#Footnote_276_276" class="fnanchor">[276]</a> d’octobre 1685; et on acheva de
-ruiner l’édifice qui était déjà miné de toutes parts.</p>
-
-<p>La chambre de l’édit<a id="FNanchor_277_277"></a><a href="#Footnote_277_277" class="fnanchor">[277]</a> avait déjà été supprimée. Il fut ordonné aux
-conseillers calvinistes du parlement de se défaire de leurs charges. Une
-foule d’arrêts du conseil parut coup sur coup, pour extirper les restes
-de la religion proscrite. Celui qui paraissait le plus fatal fut l’ordre
-d’arracher les enfants aux prétendus réformés, pour les remettre entre
-les mains des plus proches parents catholiques; ordre contre lequel la
-nature réclamait à si haute voix qu’il ne fut pas exécuté.</p>
-
-<p>Mais dans ce célèbre édit qui révoqua celui de Nantes, il paraît qu’on
-prépara un événement tout contraire au but qu’on s’était proposé. On
-voulait la réunion des calvinistes à l’Église dans le royaume.
-Gourville, homme très judicieux, consulté par Louvois, lui avait
-proposé, comme on sait, de faire enfermer tous les ministres, et de ne
-relâcher que ceux qui, gagnés par des pensions secrètes, abjureraient en
-public, et serviraient à la réunion plus que des missionnaires et des
-soldats. Au lieu de suivre cet avis politique, il fut ordonné, par
-l’édit, à tous les ministres qui ne voulaient pas se convertir, de
-sortir du royaume dans quinze jours. C’était s’aveugler que de penser
-qu’en chassant les pasteurs, une grande<span class="pagenum"><a id="page_386">{386}</a></span> partie du troupeau ne suivrait
-pas. C’était bien présumer de sa puissance, et mal connaître les hommes,
-de croire que tant de cœurs ulcérés et tant d’imaginations échauffées
-par l’idée du martyre, surtout dans les pays méridionaux de la France,
-ne s’exposeraient pas à tout, pour aller chez les étrangers publier leur
-constance et la gloire de leur exil, parmi tant de nations envieuses de
-Louis XIV, qui tendaient les bras à ces troupes fugitives.</p>
-
-<p>Le vieux chancelier Le Tellier, en signant l’édit, s’écria plein de
-joie: «Nunc dimittis servum tuum, Domine..... quia viderunt oculi mei
-salutare tuum<a id="FNanchor_278_278"></a><a href="#Footnote_278_278" class="fnanchor">[278]</a>.» Il ne savait pas qu’il signait un des grands
-malheurs de la France<a id="FNanchor_279_279"></a><a href="#Footnote_279_279" class="fnanchor">[279]</a>.</p>
-
-<p>Louvois, son fils, se trompait encore en croyant qu’il suffirait d’un
-ordre de sa main pour garder toutes les frontières et toutes les côtes
-contre ceux qui se fesaient un devoir de la fuite. L’industrie occupée à
-tromper la loi est toujours plus forte que l’autorité. Il suffisait de
-quelques gardes gagnés, pour favoriser la foule des réfugiés. Près de
-cinquante mille familles, en trois ans de temps, sortirent du royaume,
-et furent après suivies par d’autres. Elles allèrent porter chez les
-étrangers les arts, les manufactures, la ri<span class="pagenum"><a id="page_387">{387}</a></span>chesse. Presque tout le nord
-de l’Allemagne, pays encore agreste et dénué d’industrie, reçut une
-nouvelle face de ces multitudes transplantées. Elles peuplèrent des
-villes entières. Les étoffes, les galons, les chapeaux, les bas, qu’on
-achetait auparavant de la France, furent fabriqués par eux. Un faubourg
-entier de Londres fut peuplé d’ouvriers français en soie; d’autres y
-portèrent l’art de donner la perfection aux cristaux, qui fut alors
-perdu en France. On trouve encore très communément dans l’Allemagne l’or
-que les réfugiés y répandirent<a id="FNanchor_280_280"></a><a href="#Footnote_280_280" class="fnanchor">[280]</a>. Ainsi la France perdit environ cinq
-cent mille habitants, une quantité prodigieuse d’espèces, et surtout des
-arts dont ses ennemis s’enrichirent. La Hollande y gagna d’excellents
-officiers et des soldats. Le prince d’Orange et le duc de Savoie eurent
-des régiments entiers de réfugiés. Ces mêmes souverains de Savoie et de
-Piémont, qui avaient exercé tant de cruautés contre les réformés de
-leurs pays, soudoyaient ceux de France; et ce n’était pas assurément par
-zèle de religion que le prince d’Orange les enrôlait. Il y en eut qui
-s’établirent jusque vers le Cap-de-Bonne-Espérance. Le neveu du célèbre
-Duquesne, lieutenant-général de la marine, fonda une petite colonie à
-cette extrémité de la terre; elle n’a pas prospéré; ceux qui
-s’embarquèrent périrent pour la plupart. Mais enfin il y a encore des
-restes de cette colonie voisine des Hottentots. Les Français ont été
-dispersés plus loin que les Juifs.<span class="pagenum"><a id="page_388">{388}</a></span></p>
-
-<p>Ce fut en vain qu’on remplit les prisons et les galères de ceux qu’on
-arrêta dans leur fuite. Que faire de tant de malheureux, affermis dans
-leur croyance par les tourments? comment laisser aux galères des gens de
-loi, des vieillards infirmes? On en fit embarquer quelques centaines
-pour l’Amérique. Enfin le conseil imagina que, quand la sortie du
-royaume ne serait plus défendue, les esprits n’étant plus animés par le
-plaisir secret de désobéir, il y aurait moins de désertions. On se
-trompa encore; et après avoir ouvert les passages, on les referma
-inutilement une seconde fois.</p>
-
-<p>On défendit aux calvinistes, en 1685, de se faire servir par des
-catholiques, de peur que les maîtres ne pervertissent les domestiques;
-et, l’année d’après, un autre édit leur ordonna de se défaire des
-domestiques huguenots, afin de pouvoir les arrêter comme vagabonds. Il
-n’y avait rien de stable dans la manière de les persécuter, que le
-dessein de les opprimer pour les convertir.</p>
-
-<p>Tous les temples détruits, tous les ministres bannis, il s’agissait de
-retenir dans la communion romaine tous ceux qui avaient changé par
-persuasion ou par crainte. Il en restait plus<a id="FNanchor_281_281"></a><a href="#Footnote_281_281" class="fnanchor">[281]</a> de quatre cent mille<span class="pagenum"><a id="page_389">{389}</a></span>
-dans le royaume. Ils étaient obligés d’aller à la messe et de communier.
-Quelques uns, qui rejetèrent l’hostie après l’avoir reçue, furent
-condamnés à être brûlés vifs. Les corps de ceux qui ne voulaient pas
-recevoir les sacrements à la mort étaient traînés sur la claie, et jetés
-à la voirie.</p>
-
-<p>Toute persécution fait des prosélytes, quand elle frappe pendant la
-chaleur de l’enthousiasme. Les calvinistes s’assemblèrent partout pour
-chanter leurs psaumes, malgré la peine de mort décernée contre ceux qui
-tiendraient des assemblées. Il y avait aussi peine de mort contre les
-ministres qui rentreraient dans le royaume, et cinq mille cinq cents
-livres de récompense pour qui les dénoncerait. Il en revint plusieurs
-qu’on fit périr par la corde ou par la roue<a id="FNanchor_282_282"></a><a href="#Footnote_282_282" class="fnanchor">[282]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_390">{390}</a></span></p>
-
-<p>La secte subsista en paraissant écrasée. Elle espéra en vain, dans la
-guerre de 1689, que le roi Guillaume, ayant détrôné son beau-père
-catholique, soutiendrait en France le calvinisme. Mais, dans la<span class="pagenum"><a id="page_391">{391}</a></span> guerre
-de 1701, la rébellion et le fanatisme éclatèrent en Languedoc et dans
-les contrées voisines.</p>
-
-<p>Cette rébellion fut excitée par des prophéties. Les prédictions ont été
-de tout temps un moyen dont<span class="pagenum"><a id="page_392">{392}</a></span> on s’est servi pour séduire les simples, et
-pour enflammer les fanatiques. De cent événements que la fourberie ose
-prédire, si la fortune en amène un seul, les autres sont oubliés, et
-celui-là reste comme un gage de la faveur de Dieu, et comme la preuve
-d’un prodige. Si aucune prédiction ne s’accomplit, on les explique, on
-leur donne un nouveau sens; les enthousiastes l’adoptent, et les
-imbéciles le croient.</p>
-
-<p>Le ministre Jurieu fut un des plus ardents prophètes. Il commença par se
-mettre au-dessus d’un Cotterus<a id="FNanchor_284_283"></a><a href="#Footnote_284_283" class="fnanchor">[284]</a>, de je ne sais quelle
-Christine<a id="FNanchor_285_284"></a><a href="#Footnote_285_284" class="fnanchor">[285]</a>, d’un Jus<span class="pagenum"><a id="page_393">{393}</a></span>tus Velsius<a id="FNanchor_286_285"></a><a href="#Footnote_286_285" class="fnanchor">[286]</a>, d’un Drabitius<a id="FNanchor_287_286"></a><a href="#Footnote_287_286" class="fnanchor">[287]</a>, qu’il
-regarde comme gens inspirés de Dieu. Ensuite il se mit presque à côté de
-l’auteur de l’<i>Apocalypse</i> et de saint Paul; ses partisans, ou plutôt
-ses ennemis, firent frapper une médaille en Hollande avec cet exergue,
-<i>Jurius propheta</i>. Il promit la délivrance du peuple de Dieu pendant
-huit années. Son école de prophétie s’était établie dans les montagnes
-du Dauphiné, du Vivarais et des Cévennes, pays tout propre aux
-prédictions, peuplé d’ignorants et de cervelles chaudes, échauffées par
-la chaleur du climat, et plus encore par leurs prédicants.</p>
-
-<p>La première école de prophétie fut établie dans une verrerie, sur une
-montagne du Dauphiné, appelée Peira; un vieil huguenot, nommé De Serre,
-y annonça la ruine de Babylone, et le rétablissement de Jérusalem. Il
-montrait aux enfants les paroles de l’Écriture, qui disent: «Quand trois
-ou quatre sont assemblés en mon nom, mon esprit est parmi eux<a id="FNanchor_288_287"></a><a href="#Footnote_288_287" class="fnanchor">[288]</a>; et
-avec un grain de foi on transportera des montagnes<a id="FNanchor_289_288"></a><a href="#Footnote_289_288" class="fnanchor">[289]</a>.» Ensuite il
-recevait l’esprit: on le lui conférait en lui soufflant dans la bouche,
-parcequ’il est dit dans <i>Saint-Matthieu</i> que Jésus souffla sur ses
-disciples avant sa mort: il était hors de lui-même; il avait des
-convulsions; il changeait de voix; il restait<span class="pagenum"><a id="page_394">{394}</a></span> immobile, égaré, les
-cheveux hérissés, selon l’ancien usage de toutes les nations, et selon
-ces règles de démence transmises de siècle en siècle. Les enfants
-recevaient ainsi le don de prophétie; et s’ils ne transportaient pas des
-montagnes, c’est qu’ils avaient assez de foi pour recevoir l’esprit, et
-pas assez pour faire des miracles: ainsi ils redoublaient de ferveur
-pour obtenir ce dernier don.</p>
-
-<p>Tandis que les Cévennes étaient ainsi l’école de l’enthousiasme, des
-ministres, qu’on appelait <i>apôtres</i>, revenaient en secret prêcher les
-peuples.</p>
-
-<p>Claude Brousson, d’une famille de Nîmes considérée, homme éloquent et
-plein de zèle, très estimé chez les étrangers, retourna dans sa patrie
-en 1698, y fut convaincu non seulement d’avoir rempli son ministère
-malgré les édits, mais devoir eu, dix ans auparavant, des
-correspondances avec les ennemis de l’état. En effet, il avait formé le
-projet d’introduire des troupes anglaises et savoyardes dans le
-Languedoc. Ce projet, écrit de sa main, et adressé au duc de Schomberg,
-avait été intercepté depuis long-temps, et était entre les mains de
-l’intendant de la province. Brousson, errant de ville en ville, fut
-saisi à Oléron, et transféré à la citadelle de Montpellier. L’intendant
-et ses juges l’interrogèrent; il répondit qu’il était l’apôtre de
-Jésus-Christ, qu’il avait reçu le Saint-Esprit, qu’il ne devait pas
-trahir le dépôt de la foi, que son devoir était de distribuer le pain de
-la parole à ses frères. On lui demanda si les apôtres avaient écrit des
-projets pour faire révolter des provinces: on lui montra son fatal
-écrit, et les juges le<span class="pagenum"><a id="page_395">{395}</a></span> condamnèrent tous d’une voix à être roué vif.
-(1698) Il mourut comme mouraient les premiers martyrs. Toute la secte,
-loin de le regarder comme un criminel d’état, ne vit en lui qu’un saint,
-qui avait scellé sa foi de son sang; et on imprima le <i>Martyre de M. de
-Brousson</i><a id="FNanchor_290_289"></a><a href="#Footnote_290_289" class="fnanchor">[290]</a>.</p>
-
-<p>Alors les prophètes se multiplient, et l’esprit de fureur redouble. Il
-arrive malheureusement qu’en 1703 un abbé de la maison Du Chaila,
-inspecteur des missions, obtient un ordre de la cour de faire enfermer
-dans un couvent deux filles d’un gentilhomme nouveau converti. Au lieu
-de les conduire au couvent, il les mène d’abord dans son château. Les
-calvinistes s’attroupent: on enfonce les portes: on délivre les deux
-filles et quelques autres prisonniers. Les séditieux saisissent l’abbé
-Du Chaila; ils lui offrent la vie, s’il veut être de leur religion. Il
-la refuse. Un prophète lui crie: «Meurs donc, l’esprit te condamne, ton
-péché est contre toi:» et il est tué à coups de fusil. Aussitôt après
-ils saisissent les receveurs de la capitation, et les pendent avec leurs
-rôles au cou. De là ils se jettent sur les prêtres qu’ils rencontrent,
-et les massacrent. On les poursuit: ils se retirent au milieu des bois
-et des rochers. Leur nombre s’accroît: leurs prophètes et leurs
-prophétesses leur annoncent de la part de Dieu le rétablissement de
-Jérusalem et la chute de Babylone. Un abbé de La Bourlie paraît
-tout-à-coup au milieu d’eux dans leurs retraites sauvages, et leur
-apporte de l’argent et des armes.<span class="pagenum"><a id="page_396">{396}</a></span></p>
-
-<p>C’était le fils du marquis de Guiscard, sous-gouverneur du roi, l’un des
-plus sages hommes du royaume. Le fils était bien indigne d’un tel père.
-Réfugié en Hollande pour un crime, il va exciter les Cévennes à la
-révolte. On le vit quelque temps après passer à Londres, où il fut
-arrêté en 1711 pour avoir trahi le ministère anglais, après avoir trahi
-son pays. Amené devant le conseil, il prit sur la table un de ces longs
-canifs avec lesquels on peut commettre un meurtre; il en frappa le
-chancelier Robert Harley, depuis comte d’Oxford, et on le conduisit en
-prison chargé de fers. Il prévint son supplice en se donnant la mort
-lui-même. Ce fut donc cet homme qui, au nom des Anglais, des Hollandais
-et du duc de Savoie, vint encourager les fanatiques, et leur promettre
-de puissants secours.</p>
-
-<p>(1703) Une grande partie du pays les favorisait secrètement. Leur cri de
-guerre était: <i>Point d’impôts et liberté de conscience.</i> Ce cri séduit
-partout la populace. Ces fureurs justifiaient aux yeux du peuple le
-dessein qu’avait eu Louis XIV d’extirper le calvinisme; mais sans la
-révocation de l’édit de Nantes, on n’aurait pas eu à combattre ces
-fureurs.</p>
-
-<p>Le roi envoie d’abord le maréchal de Montrevel avec quelques troupes. Il
-fait la guerre à ces misérables avec une barbarie qui surpasse la leur.
-On roue, on brûle les prisonniers; mais aussi les soldats qui tombent
-entre les mains des révoltés périssent par des morts cruelles. Le roi,
-obligé de soutenir la guerre partout, ne pouvait envoyer contre eux que
-peu de troupes. Il était difficile de les surprendre dans<span class="pagenum"><a id="page_397">{397}</a></span> des rochers
-presque inaccessibles alors, dans des cavernes, dans des bois où ils se
-rendaient par des chemins non frayés, et dont ils descendaient
-tout-à-coup comme des bêtes féroces. Ils défirent même, dans un combat
-réglé, des troupes de la marine. On employa contre eux successivement
-trois maréchaux de France.</p>
-
-<p>Au maréchal de Montrevel succéda, en 1704, le maréchal de Villars. Comme
-il lui était plus difficile encore de les trouver que de les battre, le
-maréchal de Villars, après s’être fait craindre, leur fit proposer une
-amnistie. Quelques uns d’entre eux y consentirent, détrompés des
-promesses d’être secourus par le duc de Savoie, qui, à l’exemple de tant
-de souverains, les persécutait chez lui, et avait voulu les protéger
-chez ses ennemis.</p>
-
-<p>Le plus accrédité de leurs chefs, et le seul qui mérite d’être nommé,
-était Jean Cavalier. Je l’ai vu depuis en Hollande et en Angleterre.
-C’était un petit homme blond, d’une physionomie douce et agréable. On
-l’appelait David dans son parti. De garçon boulanger, il était devenu
-chef d’une assez grande multitude, à l’âge de vingt-trois ans, par son
-courage, et à l’aide d’une prophétesse qui le fit reconnaître sur un
-ordre exprès du Saint-Esprit. On le trouva à la tête de huit cents
-hommes qu’il enrégimentait, quand on lui proposa l’amnistie<a id="FNanchor_291_290"></a><a href="#Footnote_291_290" class="fnanchor">[291]</a>. Il
-demanda des otages:<span class="pagenum"><a id="page_398">{398}</a></span> on lui en donna. Il vint, suivi d’un des chefs, à
-Nîmes, où il traita avec le maréchal de Villars.</p>
-
-<p>(1704) Il promit de former quatre régiments des révoltés, qui
-serviraient le roi sous quatre colonels, dont il serait le premier, et
-dont il nomma les trois autres. Ces régiments devaient avoir l’exercice
-libre de leur religion, comme les troupes étrangères à la solde de
-France; mais cet exercice ne devait point être permis ailleurs.</p>
-
-<p>On acceptait ces conditions, quand des émissaires de Hollande vinrent en
-empêcher l’effet avec de l’argent et des promesses. Ils détachèrent de
-Cavalier les principaux fanatiques; mais ayant donné sa parole au
-maréchal de Villars, il la voulut tenir. Il accepta le brevet de
-colonel, et commença à former son régiment avec cent trente hommes qui
-lui étaient affectionnés.</p>
-
-<p>J’ai entendu souvent de la bouche du maréchal de Villars, qu’il avait
-demandé à ce jeune homme comment il pouvait à son âge avoir eu tant
-d’autorité sur des hommes si féroces et si indisciplinables. Il répondit
-que, quand on lui désobéissait, sa prophétesse, qu’on appelait <i>la
-grande Marie</i>, était sur-le-champ inspirée, et condamnait à mort les
-réfractaires, qu’on tuait sans raisonner<a id="FNanchor_292_291"></a><a href="#Footnote_292_291" class="fnanchor">[292]</a>. Ayant fait de<span class="pagenum"><a id="page_399">{399}</a></span>puis la
-même question à Cavalier, j’en eus la même réponse.</p>
-
-<p>Cette négociation singulière se fesait après la bataille d’Hochstedt.
-Louis XIV, qui avait proscrit le calvinisme avec tant de hauteur, fit la
-paix, sous le nom d’amnistie, avec un garçon boulanger; et le maréchal
-de Villars lui présenta le brevet de colonel, et celui d’une pension de
-douze cents livres.</p>
-
-<p>Le nouveau colonel alla à Versailles; il y reçut les ordres du ministre
-de la guerre. Le roi le vit, et haussa les épaules. Cavalier, observé
-par le ministère, craignit, et se retira en Piémont. De là il passa en
-Hollande et en Angleterre. Il fit la guerre en Espagne, et y commanda un
-régiment de réfugiés français à la bataille d’Almanza. Ce qui arriva à
-ce régiment sert à prouver la rage des guerres civiles, et combien la
-religion ajoute à cette fureur. La troupe de Cavalier se trouva opposée
-à un régiment français. Dès qu’ils se reconnurent, ils fondirent l’un
-sur l’autre avec la baïonnette sans tirer. On a déjà remarqué<a id="FNanchor_293_292"></a><a href="#Footnote_293_292" class="fnanchor">[293]</a> que
-la baïonnette agit peu dans les combats. La contenance de la première
-ligne, composée de trois rangs, après avoir fait feu, décide du sort de
-la journée; mais ici la fureur fit ce que ne fait presque jamais la
-valeur. Il ne resta pas trois cents hommes de ces régiments. Le maréchal
-de Berwick contait souvent avec étonnement cette aventure.<span class="pagenum"><a id="page_400">{400}</a></span></p>
-
-<p>Cavalier est mort officier général et gouverneur de l’île de Jersey,
-avec une grande réputation de valeur, n’ayant de ses premières fureurs
-conservé que le courage, et ayant peu-à-peu substitué la prudence à un
-fanatisme qui n’était plus soutenu par l’exemple.</p>
-
-<p>Le maréchal de Villars, rappelé du Languedoc, fut remplacé par le
-maréchal de Berwick. Les malheurs des armes du roi enhardissaient alors
-les fanatiques du Languedoc, qui espéraient les secours du ciel et en
-recevaient des alliés. On leur fesait toucher de l’argent par la voie de
-Genève. Ils attendaient des officiers, qui devaient leur être envoyés de
-Hollande et d’Angleterre. Ils avaient des intelligences dans toutes les
-villes de la province.</p>
-
-<p>On peut mettre au rang des plus grandes conspirations, celle qu’ils
-formèrent de saisir dans Nîmes le duc de Berwick et l’intendant Bâville,
-de faire révolter le Languedoc et le Dauphiné, et d’y introduire les
-ennemis. Le secret fut gardé par plus de mille conjurés. L’indiscrétion
-d’un seul fit tout découvrir. Plus de deux cents personnes périrent dans
-les supplices. Le maréchal de Berwick fit exterminer, par le fer et par
-le feu, tout ce qu’on rencontra de ces malheureux. Les uns moururent les
-armes à la main, les autres sur les roues ou dans les flammes. Quelques
-uns, plus adonnés à la prophétie qu’aux armes, trouvèrent moyen d’aller
-en Hollande. Les réfugiés français les y reçurent comme des envoyés
-célestes, ils marchèrent au-devant d’eux, chantant des psaumes, et
-jonchant leur chemin de branches d’arbres. Plusieurs de ces prophètes
-allèrent en Angleterre; mais<span class="pagenum"><a id="page_401">{401}</a></span> trouvant que l’Église épiscopale tenait
-trop de l’Église romaine, ils voulurent faire dominer la leur. Leur
-persuasion était si pleine, que, ne doutant pas qu’avec beaucoup de foi
-on ne fît beaucoup de miracles, ils offrirent de ressusciter un mort, et
-même tel mort que l’on voudrait choisir. Partout le peuple est peuple;
-et les presbytériens pouvaient se joindre à ces fanatiques contre le
-clergé anglican. Qui croirait qu’un des plus grands géomètres de
-l’Europe, Fatio Duillier<a id="FNanchor_294_293"></a><a href="#Footnote_294_293" class="fnanchor">[294]</a>, et un homme de lettres fort savant, nommé
-Daudé, fassent à la tête de ces énergumènes? Le fanatisme rend la
-science même sa complice, et étouffe la raison.</p>
-
-<p>Le ministère anglais prit le parti qu’on aurait dû toujours prendre avec
-les hommes à miracles. On leur permit de déterrer un mort dans le
-cimetière de l’église cathédrale. La place fut entourée de gardes. Tout
-se passa juridiquement. La scène finit par mettre au pilori les
-prophètes.</p>
-
-<p>Ces excès du fanatisme ne pouvaient guère réussir en Angleterre, où la
-philosophie commençait à dominer. Ils ne troublaient plus l’Allemagne,
-depuis que les trois religions, la catholique, l’évangélique, et la
-réformée, y étaient également protégées par les traités de Vestphalie.
-Les Provinces-Unies admettaient dans leur sein toutes les religions, par
-une tolérance politique. Enfin, il n’y eut, sur la fin de ce siècle, que
-la France qui essuya de grandes querelles ecclésiastiques, malgré les
-progrès de la raison. Cette raison, si lente à s’introduire chez les
-doctes, pouvait à peine encore<span class="pagenum"><a id="page_402">{402}</a></span> percer chez les docteurs, encore moins
-dans le commun des citoyens. Il faut d’abord qu’elle soit établie dans
-les principales têtes; elle descend aux autres de proche en proche, et
-gouverne enfin le peuple même qui ne la connaît pas, mais qui, voyant
-que ses supérieurs sont modérés, apprend aussi à l’être. C’est un des
-grands ouvrages du temps, et ce temps n’était pas encore venu.</p>
-
-<h3><a id="CHAPITRE_XXXVII"></a>CHAPITRE XXXVII.<br><br>
-<small>Du jansénisme.</small></h3>
-
-<p>Le calvinisme devait nécessairement enfanter des guerres civiles, et
-ébranler les fondements des états. Le jansénisme ne pouvait exciter que
-des querelles théologiques et des guerres de plume; car les réformateurs
-du seizième siècle ayant déchiré tous les liens par qui l’Église romaine
-tenait les hommes, ayant traité d’idolâtrie ce qu’elle avait de plus
-sacré, ayant ouvert les portes de ses cloîtres, et remis ses trésors
-dans les mains des séculiers, il fallait qu’un des deux partis pérît par
-l’autre. Il n’y a point de pays, en effet, où la religion de Calvin et
-de Luther ait paru sans exciter des persécutions et des guerres.</p>
-
-<p>Mais les jansénistes n’attaquant point l’Église, n’en voulant ni aux
-dogmes fondamentaux, ni aux biens, et écrivant sur des questions
-abstraites, tantôt contre les réformés, tantôt contre les constitutions
-des pa<span class="pagenum"><a id="page_403">{403}</a></span>pes, n’eurent enfin de crédit nulle part; et ils ont fini par
-voir leur secte méprisée dans presque toute l’Europe, quoiqu’elle ait eu
-plusieurs partisans très respectables par leurs talents et par leurs
-mœurs.</p>
-
-<p>Dans le temps même où les huguenots attiraient une attention sérieuse,
-le jansénisme inquiéta la France plus qu’il ne la troubla. Ces disputes
-étaient venues d’ailleurs, comme bien d’autres. D’abord, un certain
-docteur de Louvain, nommé Michel Bay, qu’on appelait Baïus, selon la
-coutume du pédantisme de ces temps-là, s’avisa de soutenir, vers l’an
-1552, quelques propositions sur la grace et sur la prédestination. Cette
-question, ainsi que presque toute la métaphysique, rentre, pour le fond,
-dans le labyrinthe de la fatalité et de la liberté où toute l’antiquité
-s’est égarée, et où l’homme n’a guère de fil qui le conduise.</p>
-
-<p>L’esprit de curiosité donné de Dieu à l’homme, cette impulsion
-nécessaire pour nous instruire, nous emporte sans cesse au-delà du but,
-comme tous les autres ressorts de notre ame, qui, s’ils ne pouvaient
-nous pousser trop loin, ne nous exciteraient peut-être jamais assez.</p>
-
-<p>Ainsi, on a disputé sur tout ce qu’on connaît, et sur tout ce qu’on ne
-connaît pas: mais les disputes des anciens philosophes furent toujours
-paisibles; et celles des théologiens souvent sanglantes, et toujours
-turbulentes.</p>
-
-<p>Des cordeliers, qui n’entendaient pas plus ces questions que Michel
-Baïus, crurent le libre arbitre renversé, et la doctrine de Scot en
-danger. Fâchés d’ail<span class="pagenum"><a id="page_404">{404}</a></span>leurs contre Baïus, au sujet d’une querelle à peu
-près dans le même goût, ils déférèrent soixante et seize propositions de
-Baïus au pape Pie V. Ce fut Sixte-Quint, alors général des cordeliers,
-qui dressa la bulle de condamnation, en 1567.</p>
-
-<p>Soit crainte de se compromettre, soit dégoût d’examiner de telles
-subtilités, soit indifférence et mépris pour des thèses de Louvain, on
-condamna respectivement les soixante et seize propositions en gros,
-comme hérétiques, sentant l’hérésie, malsonnantes, téméraires, et
-suspectes, sans rien spécifier, et sans entrer dans aucun détail. Cette
-méthode tient de la suprême puissance, et laisse peu de prise à la
-dispute. Les docteurs de Louvain furent très empêchés en recevant la
-bulle; il y avait surtout une phrase dans laquelle une virgule, mise à
-une place ou à une autre, condamnait ou tolérait quelques opinions de
-Michel Baïus. L’université députa à Rome, pour savoir du saint-père où
-il fallait mettre la virgule. La cour de Rome, qui avait d’autres
-affaires, envoya pour toute réponse à ces Flamands un exemplaire de la
-bulle, dans lequel il il y avait point de virgule du tout. On le déposa
-dans les archives. Le grand-vicaire, nommé Morillon, dit qu’il fallait
-recevoir la bulle du pape, <i>quand même il y aurait des erreurs</i>. Ce
-Morillon avait raison en politique; car, assurément, il vaut mieux
-recevoir cent bulles erronées que de mettre cent villes en cendres,
-comme ont fait les huguenots et leurs adversaires. Baïus crut Morillon,
-et se rétracta paisiblement.</p>
-
-<p>Quelques années après, l’Espagne, aussi fertile en auteurs scolastiques
-que stérile en philosophes, pro<span class="pagenum"><a id="page_405">{405}</a></span>duisit Molina le jésuite, qui crut avoir
-découvert précisément comment Dieu agit sur les créatures, et comment
-les créatures lui résistent. Il distingua l’ordre naturel et l’ordre
-surnaturel, la prédestination à la grace, et la prédestination à la
-gloire, la grace prévenante, et la coopérante. Il fut l’inventeur du
-concours concomitant, de la science moyenne et du congruisme. Cette
-science moyenne, et ce congruisme, étaient surtout des idées rares.
-Dieu, par sa science moyenne, consulte habilement la volonté de l’homme,
-pour savoir ce que l’homme fera quand il aura eu sa grace; et ensuite,
-selon l’usage qu’il devine que fera le libre arbitre, il prend ses
-arrangements en conséquence, pour déterminer l’homme, et ces
-arrangements sont le congruisme.</p>
-
-<p>Les dominicains espagnols, qui n’entendaient pas plus cette explication
-que les jésuites, mais qui étaient jaloux d’eux, écrivirent que le livre
-de <i>Molina était le précurseur de l’antechrist</i>.</p>
-
-<p>La cour de Rome évoqua la dispute, qui était déjà entre les mains des
-grands inquisiteurs, et ordonna, avec beaucoup de sagesse, le silence
-aux deux partis, qui ne le gardèrent ni l’un ni l’autre.</p>
-
-<p>Enfin, on plaida sérieusement devant Clément VIII, et, à la honte de
-l’esprit humain, tout Rome prit parti dans le procès. Un jésuite, nommé
-Achille Gaillard, assura le pape qu’il avait un moyen sûr de rendre la
-paix à l’Église; il proposa gravement d’accepter la prédestination
-gratuite, à condition que les dominicains admettraient la science
-moyenne, et qu’on ajusterait ces deux systèmes comme on pourrait. Les<span class="pagenum"><a id="page_406">{406}</a></span>
-dominicains refusèrent l’accommodement d’Achille Gaillard. Leur célèbre
-Lemos soutint le concours prévenant et le complément de la vertu active.
-Les congrégations se multiplièrent sans que personne s’entendît.</p>
-
-<p>Clément VIII mourut avant d’avoir pu réduire les arguments pour et
-contre à un sens clair. Paul V reprit le procès; mais comme lui-même en
-eut un plus important avec la république de Venise, il fit cesser toutes
-les congrégations, qu’on appela et qu’on appelle encore <i>de auxiliis</i>.
-On leur donnait ce nom, aussi peu clair par lui-même que les questions
-qu’on agitait, parceque ce mot signifie <i>secours</i>, et qu’il s’agissait,
-dans cette dispute, des secours que Dieu donne à la volonté faible des
-hommes. Paul V finit par ordonner aux deux partis de vivre en paix.</p>
-
-<p>Pendant que les jésuites établissaient leur science moyenne et leur
-congruisme, Cornélius Jansénius, évêque d’Ypres, renouvelait quelques
-idées de Baïus, dans un gros livre sur saint Augustin, qui ne fut
-imprimé qu’après sa mort; de sorte qu’il devint chef de secte, sans
-jamais s’en douter. Presque personne ne lut ce livre, qui a causé tant
-de troubles; mais Duverger de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, ami de
-Jansénius, homme aussi ardent qu’écrivain diffus et obscur, vint à
-Paris, et persuada de jeunes docteurs et quelques vieilles femmes. Les
-jésuites demandèrent à Rome la condamnation du livre de Jansénius, comme
-une suite de celle de Baïus, et l’obtinrent en 1641; mais, à Paris, la
-faculté de théologie, et tout ce qui se mêlait de raisonner, fut
-partagé. Il ne paraît pas<span class="pagenum"><a id="page_407">{407}</a></span> qu’il y ait beaucoup à gagner à penser avec
-Jansénius que Dieu commande des choses impossibles; cela n’est ni
-philosophique, ni consolant: mais le plaisir secret d’être d’un parti,
-la haine que s’attiraient les jésuites, l’envie de se distinguer, et
-l’inquiétude d’esprit, formèrent une secte.</p>
-
-<p>La faculté condamna cinq propositions de Jansénius, à la pluralité des
-voix. Ces cinq propositions étaient extraites du livre très fidèlement
-quant au sens, mais non pas quant aux propres paroles. Soixante docteurs
-appelèrent au parlement comme d’abus, et la chambre des vacations
-ordonna que les parties comparaîtraient.</p>
-
-<p>Les parties ne comparurent point; mais, d’un côté, un docteur, nommé
-Habert<a id="FNanchor_295_294"></a><a href="#Footnote_295_294" class="fnanchor">[295]</a>, soulevait les esprits contre Jansénius; de l’autre, le
-fameux Arnauld, disciple de Saint-Cyran, défendait le jansénisme avec
-l’impétuosité de son éloquence. Il haïssait les jésuites encore plus
-qu’il n’aimait la grace efficace; et il était encore plus haï d’eux,
-comme né d’un père qui, s’étant donné au barreau, avait violemment
-plaidé pour l’université contre leur établissement. Ses parents
-s’étaient acquis beaucoup de considération dans la robe et dans l’épée.
-Son génie, et les circonstances où il se trouva, le déterminèrent à la
-guerre de plume, et à se faire chef de parti, espèce d’ambition devant
-qui toutes les autres disparaissent. Il combattit contre les jésuites et
-contre les réformés, jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans. On a de lui
-cent quatre volumes, dont<span class="pagenum"><a id="page_408">{408}</a></span> presque aucun n’est aujourd’hui au rang de
-ces bons livres classiques qui honorent le siècle de Louis XIV, et qui
-sont la bibliothèque des nations. Tous ses ouvrages eurent une grande
-vogue dans son temps, et par la réputation de l’auteur, et par la
-chaleur des disputes. Cette chaleur s’est attiédie; les livres ont été
-oubliés. Il n’est resté que ce qui appartenait simplement à la raison,
-sa <i>Géométrie</i>, la <i>Grammaire raisonnée</i>, la <i>Logique</i>, auxquelles il
-eut beaucoup de part. Personne n’était né avec un esprit plus
-philosophique; mais sa philosophie fut corrompue en lui par la faction
-qui l’entraîna, et qui plongea soixante ans, dans de misérables disputes
-de l’école, et dans les malheurs attachés à l’opiniâtreté, un esprit
-fait pour éclairer les hommes.</p>
-
-<p>L’université étant partagée sur ces cinq fameuses propositions, les
-évêques le furent aussi. Quatre-vingt-huit évêques de France écrivirent
-en corps à Innocent X, pour le prier de décider; et onze autres
-écrivirent pour le prier de n’en rien faire. Innocent X jugea; il
-condamna chacune des cinq propositions à part; mais toujours sans citer
-les pages dont elles étaient tirées, ni ce qui les précédait et ce qui
-les suivait.</p>
-
-<p>Cette omission, qu’on n’aurait pas faite dans une affaire civile au
-moindre des tribunaux, fut faite et par la Sorbonne, et par les
-jansénistes, et par les jésuites, et par le souverain pontife. Le fond
-des cinq propositions condamnées est évidemment dans Jansénius. Il n’y a
-qu’à ouvrir le troisième tome, à la page 138, édition de Paris, 1641; on
-y lira mot à<span class="pagenum"><a id="page_409">{409}</a></span> mot: «Tout cela démontre pleinement et évidemment qu’il
-n’est rien de plus certain et de plus fondamental dans la doctrine de
-saint Augustin, qu’il y a certains commandements impossibles, non
-seulement aux infidèles, aux aveugles, aux endurcis, mais aux fidèles et
-aux justes, malgré leurs volontés et leurs efforts, selon les forces
-qu’ils ont; et que la grace, qui peut rendre ces commandements
-possibles, leur manque.» On peut aussi lire, à la page 165, «que
-Jésus-Christ n’est pas, selon saint Augustin, mort pour tous les
-hommes.»</p>
-
-<p>Le cardinal Mazarin fit recevoir unanimement la bulle du pape par
-l’assemblée du clergé. Il était bien alors avec le pape; il n’aimait pas
-les jansénistes, et il haïssait avec raison les factions.</p>
-
-<p>La paix semblait rendue à l’Église de France: mais les jansénistes
-écrivirent tant de lettres, on cita tant saint Augustin, on fit agir
-tant de femmes, qu’après la bulle acceptée il y eut plus de jansénistes
-que jamais.</p>
-
-<p>Un prêtre de Saint-Sulpice s’avisa de refuser l’absolution à M. de
-Liancourt, parcequ’on disait qu’il ne croyait pas que les cinq
-propositions fussent dans Jansénius, et qu’il avait dans sa maison des
-hérétiques. Ce fut un nouveau scandale, un nouveau sujet d’écrits. Le
-docteur Arnauld se signala, et dans une nouvelle lettre à un duc et pair
-ou réel ou imaginaire, il soutint que les propositions de Jansénius
-condamnées n’étaient pas dans Jansénius, mais qu’elles se trouvaient
-dans saint Augustin, et dans plusieurs pères. Il ajouta que «saint
-Pierre était un juste à<span class="pagenum"><a id="page_410">{410}</a></span> qui la grace, sans laquelle on ne peut rien,
-avait manqué.»</p>
-
-<p>Il est vrai que saint Augustin et saint Jean Chrysostôme avaient dit la
-même chose; mais les conjonctures, qui changent tout, rendirent Arnauld
-coupable. On disait qu’il fallait mettre de l’eau dans le vin des saints
-pères; car ce qui est un objet si sérieux pour les uns est toujours pour
-les autres un sujet de plaisanterie. La faculté s’assembla; le
-chancelier Séguier y vint même de la part du roi. Arnauld fut condamné,
-et exclus de la Sorbonne, en 1654<a id="FNanchor_296_295"></a><a href="#Footnote_296_295" class="fnanchor">[296]</a>. La présence du chancelier parmi
-des théologiens eut un air de despotisme qui déplut au public; et le
-soin qu’on eut de garnir la salle d’une foule de docteurs, moines
-mendiants, qui n’étaient pas accoutumés de s’y trouver en si grand
-nombre, fit dire à Pascal, dans ses <i>Provinciales</i>, «qu’il était plus
-aisé de trouver des moines que des raisons.»</p>
-
-<p>La plupart de ces moines n’admettaient point le congruisme, la science
-moyenne, la grace versatile de Molina; mais ils soutenaient une grace
-suffisante à laquelle la volonté peut consentir, et ne consent jamais;
-une grace efficace à laquelle on peut résister, et à laquelle on ne
-résiste pas; et ils expliquaient cela clairement, en disant qu’on
-pouvait résister à cette grace dans le sens divisé, et non pas dans le
-sens composé.</p>
-
-<p>Si ces choses sublimes ne sont pas trop d’accord avec la raison humaine,
-le sentiment d’Arnauld et des jansénistes semblait trop d’accord avec le
-pur<span class="pagenum"><a id="page_411">{411}</a></span> calvinisme. C’était précisément le fond de la querelle des
-gomaristes et des arminiens<a id="FNanchor_297_296"></a><a href="#Footnote_297_296" class="fnanchor">[297]</a>. Elle divisa la Hollande comme le
-jansénisme divisa la France; mais elle devint en Hollande une faction
-politique, plus qu’une dispute de gens oisifs; elle fit couler sur un
-échafaud le sang du pensionnaire Barnevelt: violence atroce que les
-Hollandais détestent aujourd’hui, après avoir ouvert les yeux sur
-l’absurdité de ces disputes, sur l’horreur de la persécution, et sur
-l’heureuse nécessité de la tolérance: ressource des sages qui
-gouvernent, contre l’enthousiasme passager de ceux qui argumentent.
-Cette dispute ne produisit en France que des mandements, des bulles, des
-lettres de cachet, et des brochures, parcequ’il y avait alors des
-querelles plus importantes.</p>
-
-<p>Arnauld fut donc seulement exclus de la faculté. Cette petite
-persécution lui attira une foule d’amis: mais lui et les jansénistes
-eurent toujours contre eux l’Église et le pape. Une des premières
-démarches d’Alexandre VII, successeur d’Innocent X, fut de renouveler
-les censures contre les cinq propositions. Les évêques de France, qui
-avaient déjà dressé un formulaire, en firent encore un nouveau, dont la
-fin était conçue en ces termes: «Je condamne de cœur et de bouche la
-doctrine des cinq propositions contenues dans le livre de Cornélius
-Jansénius, laquelle doctrine n’est point celle de saint Augustin, que
-Jansénius a mal expliquée.»<span class="pagenum"><a id="page_412">{412}</a></span></p>
-
-<p>Il fallut depuis souscrire cette formule; et les évêques la présentèrent
-dans leurs diocèses à tous ceux qui étaient suspects. On la voulut faire
-signer aux religieuses de Port-Royal de Paris et de Port-Royal des
-Champs. Ces deux maisons étaient le sanctuaire du jansénisme:
-Saint-Cyran et Arnauld les gouvernaient.</p>
-
-<p>Ils avaient établi auprès du monastère de Port-Royal des Champs une
-maison où s’étaient retirés plusieurs savants vertueux, mais entêtés,
-liés ensemble par la conformité des sentiments: ils y instruisaient de
-jeunes gens choisis. C’est de cette école qu’est sorti Racine<a id="FNanchor_298_297"></a><a href="#Footnote_298_297" class="fnanchor">[298]</a>, le
-poète de l’univers qui a le mieux connu le cœur humain. Pascal, le
-premier des satiriques français, car Despréaux ne fut que le second,
-était intimement lié avec ces illustres et dangereux solitaires. On
-présenta le formulaire à signer aux filles de Port-Royal de Paris et de
-Port-Royal des Champs; elles répondirent qu’elles ne pouvaient en
-conscience avouer, après le pape et les évêques, que les cinq
-propositions fussent dans le livre de Jansénius qu’elles n’avaient pas
-lu; qu’assurément on n’avait pas pris sa pensée; qu’il se pouvait faire
-que ces cinq propositions fussent erronées; mais que Jansénius n’avait
-pas tort.</p>
-
-<p>Un tel entêtement irrita la cour. Le lieutenant civil d’Aubrai (il n’y
-avait point encore de lieutenant de police) alla à Port-Royal des Champs
-faire sortir tous<span class="pagenum"><a id="page_413">{413}</a></span> les solitaires qui s’y étaient retirés, et tous les
-jeunes gens qu’ils élevaient. On menaça de détruire les deux monastères:
-un miracle les sauva.</p>
-
-<p>Mademoiselle Perrier, pensionnaire de Port-Royal de Paris, nièce du
-célèbre Pascal, avait mal à un œil: on fit à Port-Royal la cérémonie de
-baiser une épine de la couronne qu’on mit autrefois sur la tête de
-Jésus-Christ. Cette épine était depuis quelque temps à Port-Royal. Il
-n’est pas trop aisé de savoir comment elle avait été sauvée et
-transportée de Jérusalem au faubourg Saint-Jacques. La malade la baisa:
-elle parut guérie plusieurs jours après. On ne manqua pas d’affirmer et
-d’attester qu’elle avait été guérie en un clin d’œil d’une fistule
-lacrymale désespérée. Cette fille n’est morte qu’en 1728. Des personnes
-qui ont long-temps vécu avec elle m’ont assuré que sa guérison avait été
-fort longue, et c’est ce qui est bien vraisemblable; mais ce qui ne
-l’est guère, c’est que Dieu, qui ne fait point de miracles pour amener à
-notre religion les dix-neuf vingtièmes de la terre, à qui cette religion
-est ou inconnue ou en horreur, eût en effet interrompu l’ordre de la
-nature en faveur d’une petite fille, pour justifier une douzaine de
-religieuses qui prétendaient que Cornélius Jansénius n’avait point écrit
-une douzaine de lignes qu’on lui attribue, ou qu’il les avait écrites
-dans une autre intention que celle qui lui est imputée.</p>
-
-<p>Le miracle eut un si grand éclat, que les jésuites écrivirent contre
-lui. Un P. Annat<a id="FNanchor_299_298"></a><a href="#Footnote_299_298" class="fnanchor">[299]</a>, confesseur de<span class="pagenum"><a id="page_414">{414}</a></span> Louis XIV, publia le <i>Rabat-joie
-des jansénistes, à l’occasion du miracle qu’on dit être arrivé à
-Port-Royal, par un docteur catholique</i>. Annat n’était ni docteur ni
-docte. Il crut démontrer que si une épine était venue de Judée à Paris
-guérir la petite Perrier, c’était pour lui prouver que Jésus est mort
-pour <i>tous</i>, et non pour <i>plusieurs</i>: tous sifflèrent le P. Annat. Les
-jésuites prirent alors le parti de faire aussi des miracles de leur
-côté; mais ils n’eurent point la vogue: ceux des jansénistes étaient les
-seuls à la mode alors. Ils firent encore quelques années après un autre
-miracle. Il y eut à Port-Royal une sœur Gertrude guérie d’une enflure à
-la jambe. Ce prodige-là n’eut point de succès: le temps était passé, et
-sœur Gertrude n’avait point un Pascal pour oncle.</p>
-
-<p>Les jésuites, qui avaient pour eux les papes et les rois, étaient
-entièrement décriés dans l’esprit des peuples. On renouvelait contre eux
-les anciennes histoires de l’assassinat de Henri-le-Grand, médité par
-Barrière, exécuté par Châtel, leur écolier, le supplice du P. Guignard,
-leur bannissement de France et de Venise, la conjuration des poudres, la
-banqueroute de Séville<a id="FNanchor_300_299"></a><a href="#Footnote_300_299" class="fnanchor">[300]</a>. On tentait toutes les voies de les rendre
-odieux. Pascal fit plus, il les rendit ridicules. Ses <i>Lettres
-provinciales</i>, qui paraissaient alors, étaient un modèle d’éloquence et
-de plaisanterie. Les meilleures comédies de Molière n’ont pas plus de
-sel que<span class="pagenum"><a id="page_415">{415}</a></span> les premières <i>Lettres provinciales</i>: Bossuet n’a rien de plus
-sublime que les dernières.</p>
-
-<p>Il est vrai que tout le livre portait sur un fondement faux. On
-attribuait adroitement à toute la société des opinions extravagantes de
-plusieurs jésuites espagnols et flamands. On les aurait déterrées aussi
-bien chez des casuistes dominicains et franciscains; mais c’était aux
-seuls jésuites qu’on en voulait. On tâchait, dans ces lettres, de
-prouver qu’ils avaient un dessein formé de corrompre les mœurs des
-hommes; dessein qu’aucune secte, aucune société n’a jamais eu et ne peut
-avoir; mais il ne s’agissait pas d’avoir raison, il s’agissait de
-divertir le public.</p>
-
-<p>Les jésuites, qui n’avaient alors aucun bon écrivain, ne purent effacer
-l’opprobre dont les couvrit le livre le mieux écrit qui eût encore paru
-en France; mais il leur arriva dans leurs querelles la même chose à peu
-près qu’au cardinal Mazarin. Les Blot, les Marigni, et les Barbançon,
-avaient fait rire toute la France à ses dépens; et il fut le maître de
-la France. Ces pères eurent le crédit de faire brûler les <i>Lettres
-provinciales</i>, par un arrêt du parlement de Provence<a id="FNanchor_301_300"></a><a href="#Footnote_301_300" class="fnanchor">[301]</a>: ils n’en
-furent pas moins ridicules, et en devinrent plus odieux à la nation.</p>
-
-<p>On enleva les principales religieuses de l’abbaye de Port-Royal de Paris
-avec deux cents gardes, et on les dispersa dans d’autres couvents: on ne
-laissa que celles qui voulurent signer le formulaire. La dispersion de
-ces religieuses intéressa tout Paris. Sœur Per<span class="pagenum"><a id="page_416">{416}</a></span>dreau et sœur Passart,
-qui signèrent et en firent signer d’autres, furent le sujet des
-plaisanteries et des chansons dont la ville fut inondée par cette espèce
-d’hommes oisifs qui ne voit jamais dans les choses que le côté plaisant,
-et qui se divertit toujours, tandis que les persuadés gémissent, que les
-frondeurs déclament, et que le gouvernement agit.</p>
-
-<p>Les jansénistes s’affermirent par la persécution. Quatre prélats,
-Arnauld, évêque d’Angers, frère du docteur; Buzanval, de Beauvais;
-Pavillon, d’Aleth; et Caulet, de Pamiers, le même qui depuis résista à
-Louis XIV sur la régale, se déclarèrent contre le formulaire. C’était un
-nouveau formulaire composé par le pape Alexandre VII lui-même, semblable
-en tout pour le fond au premier, reçu en France par les évêques, et même
-par le parlement. Alexandre VII, indigné, nomma neuf évêques français
-pour faire le procès aux quatre prélats réfractaires. Alors les esprits
-s’aigrirent plus que jamais.</p>
-
-<p>Mais lorsque tout était en feu pour savoir si les cinq propositions
-étaient ou n’étaient pas dans Jansénius, Rospigliosi, devenu pape sous
-le nom de Clément IX, pacifia tout pour quelque temps. Il engagea les
-quatre évêques à signer <i>sincèrement</i> le formulaire, au lieu de
-<i>purement et simplement</i>; ainsi il sembla permis de croire, en
-condamnant les cinq propositions, qu’elles n’étaient point extraites de
-Jansénius. Les quatre évêques donnèrent quelques petites explications:
-l’accortise italienne calma la vivacité française. Un mot substitué à un
-autre opéra cette paix qu’on appela <i>la paix de Clément IX</i>, et même <i>la
-paix de l’Église</i>,<span class="pagenum"><a id="page_417">{417}</a></span> quoiqu’il ne s’agît que d’une dispute ignorée, ou
-méprisée dans le reste du monde. Il paraît que depuis le temps de Baïus,
-les papes eurent toujours pour but d’étouffer ces controverses dans
-lesquelles on ne s’entend point, et de réduire les deux partis à
-enseigner la même morale que tout le monde entend. Rien n’était plus
-raisonnable; mais on avait affaire à des hommes.</p>
-
-<p>Le gouvernement mit en liberté les jansénistes qui étaient prisonniers à
-la Bastille, et entre autres Saci, auteur de la <i>Version du Testament</i>.
-On fit revenir les religieuses exilées; elles signèrent <i>sincèrement</i>,
-et crurent triompher par ce mot. Arnauld sortit de la retraite ou il
-s’était caché, et fut présenté au roi, accueilli du nonce, regardé par
-le public comme un père de l’Église; il s’engagea dès-lors à ne
-combattre que les calvinistes, car il fallait qu’il fît la guerre. Ce
-temps de tranquillité produisit son livre de <i>la Perpétuité de la foi</i>,
-dans lequel il fut aidé par Nicole; et ce fut le sujet de la grande
-controverse entre eux et Claude le ministre, controverse dans laquelle
-chaque parti se crut victorieux, selon l’usage.</p>
-
-<p>La paix de Clément IX ayant été donnée à des esprits peu pacifiques, qui
-étaient tous en mouvement, ne fut qu’une trève passagère. Les cabales
-sourdes, les intrigues et les injures continuèrent des deux côtés.</p>
-
-<p>La duchesse de Longueville, sœur du grand Condé, si connue par les
-guerres civiles et par ses amours, devenue vieille et sans occupation,
-se fit dévote; et comme elle haïssait la cour, et qu’il lui fallait de
-l’in<span class="pagenum"><a id="page_418">{418}</a></span>trigue, elle se fit janséniste. Elle bâtit un corps de logis à
-Port-Royal des Champs, où elle se retirait quelquefois avec les
-solitaires. Ce fut leur temps le plus florissant: Les Arnauld, les
-Nicole, les Le Maistre, les Herman, les Saci, beaucoup d’hommes, qui,
-quoique moins célèbres, avaient pourtant beaucoup de mérite et de
-réputation, s’assemblaient chez elle. Ils substituaient au bel esprit
-que la duchesse de Longueville tenait de l’hôtel de Rambouillet, leurs
-conversations solides, et ce tout d’esprit mâle, vigoureux et animé, qui
-fesait le caractère de leurs livres et de leurs entretiens. Ils ne
-contribuèrent pas peu à répandre en France le bon goût et la vraie
-éloquence. Mais malheureusement ils étaient encore plus jaloux d’y
-répandre leurs opinions. Ils semblaient être eux-mêmes une preuve de ce
-système de la fatalité qu’on leur reprochait. On eût dit qu’ils étaient
-entraînés par une détermination invincible à s’attirer des persécutions
-sur des chimères, tandis qu’ils pouvaient jouir de la plus grande
-considération et de la vie la plus heureuse en renonçant à ces vaines
-disputes.</p>
-
-<p>(1679) La faction des jésuites, toujours irritée des <i>Lettres
-provinciales</i>, remua tout contre le parti. Madame de Longueville, ne
-pouvant plus cabaler pour la fronde, cabala pour le jansénisme. Il se
-tenait des assemblées à Paris, tantôt chez elle, tantôt chez Arnauld. Le
-roi, qui avait déjà résolu d’extirper le calvinisme, ne voulait point
-d’une nouvelle secte. Il menaça; et enfin Arnauld craignant des ennemis
-armés de l’autorité souveraine, privé de l’appui de madame de
-Longueville que la mort enleva, prit le parti de<span class="pagenum"><a id="page_419">{419}</a></span> quitter pour jamais la
-France, et d’aller vivre dans les Pays-Bas, inconnu, sans fortune, même
-sans domestiques; lui, dont le neveu avait été ministre d’état; lui, qui
-aurait pu être cardinal. Le plaisir d’écrire en liberté lui tint lieu de
-tout. Il vécut jusqu’en 1694, dans une retraite ignorée du monde, et
-connue à ses seuls amis, toujours écrivant, toujours philosophe
-supérieur à la mauvaise fortune, et donnant jusqu’au dernier moment
-l’exemple d’une ame pure, forte, et inébranlable.</p>
-
-<p>Son parti fut toujours persécuté dans les Pays-Bas catholiques; pays
-qu’on nomme d’<i>obédience</i>, et où les bulles des papes sont des lois
-souveraines. Il le fut encore plus en France.</p>
-
-<p>Ce qu’il y a d’étrange, c’est que la question, «si les cinq propositions
-se trouvaient en effet dans Jansénius», était toujours le seul prétexte
-de cette petite guerre intestine. La distinction du <i>fait</i> et du <i>droit</i>
-occupait les esprits. On proposa enfin, en 1701, un problème
-théologique, qu’on appela <i>le cas de conscience par excellence</i>:
-«Pouvait-on donner les sacrements à un homme qui aurait signé le
-formulaire, en croyant, dans le fond de son cœur, que le pape et même
-l’Église peut se tromper sur les faits?» Quarante docteurs signèrent
-qu’on pouvait donner l’absolution à un tel homme.</p>
-
-<p>Aussitôt la guerre recommence. Le pape et les évêques voulaient qu’on
-les crût sur les faits. L’archevêque de Paris, Noailles, ordonna qu’on
-crût le <i>droit</i> d’une foi divine, et le <i>fait</i> d’une foi humaine. Les
-autres, et même l’archevêque de Cambrai, Fénélon,<span class="pagenum"><a id="page_420">{420}</a></span> qui n’était pas
-content de M. de Noailles, exigèrent la foi divine pour le fait. Il eût
-mieux valu, peut-être, se donner la peine de citer les passages du
-livre; c’est ce qu’on ne fit jamais.</p>
-
-<p>Le pape Clément XI donna, en 1705, la bulle <i>Vineam Domini</i>, par
-laquelle il ordonna de croire le fait, sans expliquer si c’était d’une
-foi divine ou d’une foi humaine.</p>
-
-<p>C’était une nouveauté introduite dans l’Église de faire signer des
-bulles à des filles. On fit encore cet honneur aux religieuses de
-Port-Royal des Champs. Le cardinal de Noailles fut obligé de leur faire
-porter cette bulle pour les éprouver. Elles signèrent, sans déroger à la
-paix de Clément IX, et se retranchant dans le silence respectueux à
-l’égard du fait.</p>
-
-<p>On ne sait ce qui est plus singulier, ou l’aveu qu’on demandait à des
-filles, que cinq propositions étaient dans un livre latin, ou le refus
-obstiné de ces religieuses.</p>
-
-<p>Le roi demanda une bulle au pape pour la suppression de leur monastère.
-Le cardinal de Noailles les priva des sacrements. Leur avocat fut mis à
-la Bastille. Toutes les religieuses furent enlevées et mises chacune
-dans un couvent moins désobéissant. Le lieutenant de police<a id="FNanchor_302_301"></a><a href="#Footnote_302_301" class="fnanchor">[302]</a> fit
-démolir, en 1709, leur maison de fond en comble; et enfin, en 1711, on
-déterra les corps qui étaient dans l’église et dans le cimetière, pour
-les transporter ailleurs.</p>
-
-<p>Les troubles n’étaient pas détruits avec ce mo<span class="pagenum"><a id="page_421">{421}</a></span>nastère. Les jansénistes
-voulaient toujours cabaler, et les jésuites se rendre nécessaires. Le P.
-Quesnel, prêtre de l’Oratoire, ami du célèbre Arnauld, et qui fut
-compagnon de sa retraite jusqu’au dernier moment, avait, dès l’an 1671,
-composé un livre de réflexions pieuses sur le texte du Nouveau
-Testament. Ce livre contient quelques maximes qui pourraient paraître
-favorables au jansénisme; mais elles sont confondues dans une si grande
-foule de maximes saintes et pleines de cette onction qui gagne le cœur,
-que l’ouvrage fut reçu avec un applaudissement universel. Le bien s’y
-montre de tous côtés, et le mal, il faut le chercher. Plusieurs évêques
-lui donnèrent les plus grands éloges dans sa naissance, et les
-confirmèrent quand le livre eut reçu encore, par l’auteur, sa dernière
-perfection. Je sais même que l’abbé Renaudot, l’un des plus savants
-hommes de France, étant à Rome la première année du pontificat de
-Clément XI, allant un jour chez ce pape, qui aimait les savants et qui
-l’était lui-même, le trouva lisant le livre du P. Quesnel. «Voilà, lui
-dit le pape, un livre excellent. Nous n’avons personne à Rome qui soit
-capable d’écrire ainsi. Je voudrais attirer l’auteur auprès de moi.»
-C’est le même pape qui depuis condamna le livre.</p>
-
-<p>Il ne faut pourtant pas regarder ces éloges de Clément XI, et les
-censures qui suivirent les éloges, comme une contradiction. On peut être
-très touché, dans une lecture, des beautés frappantes d’un ouvrage, et
-en condamner ensuite les défauts cachés.<span class="pagenum"><a id="page_422">{422}</a></span> Un des prélats qui avaient
-donné en France l’approbation la plus sincère au livre de Quesnel, était
-le cardinal de Noailles, archevêque de Paris. Il s’en était déclaré le
-protecteur lorsqu’il était évêque de Châlons; et le livre lui était
-dédié. Ce cardinal, plein de vertus et de science, le plus doux des
-hommes, le plus ami de la paix, protégeait quelques jansénistes, sans
-l’être; et aimait peu les jésuites, sans leur nuire et sans les
-craindre.</p>
-
-<p>Ces jésuites commençaient à jouir d’un grand crédit, depuis que le P. de
-La Chaise, gouvernant la conscience de Louis XIV, était en effet à la
-tête de l’Église gallicane. Le P. Quesnel, qui les craignait, était
-retiré à Bruxelles avec le savant bénédictin Gerberon, un prêtre nommé
-Brigode, et plusieurs autres du même parti. Il en était devenu chef
-après la mort du fameux Arnauld, et jouissait comme lui de cette gloire
-flatteuse de s’établir un empire secret indépendant des souverains, de
-régner sur des consciences, et d’être l’ame d’une faction composée
-d’esprits éclairés. Les jésuites, plus répandus que sa faction et plus
-puissants, déterrèrent bientôt Quesnel dans sa solitude. Ils le
-persécutèrent auprès de Philippe V, qui était encore maître des
-Pays-Bas, comme ils avaient poursuivi Arnauld, son maître, auprès de
-Louis XIV. Ils obtinrent un ordre du roi d’Espagne de faire arrêter ces
-solitaires. (1703) Quesnel fut mis dans les prisons de l’archevêché de
-Malines. Un gentilhomme, qui crut que le parti janséniste ferait sa
-fortune s’il délivrait le chef, perça les murs, et fit évader Ques<span class="pagenum"><a id="page_423">{423}</a></span>nel,
-qui se retira à Amsterdam, où il est mort en 1719<a id="FNanchor_303_302"></a><a href="#Footnote_303_302" class="fnanchor">[303]</a>, dans une extrême
-vieillesse, après avoir contribué à former en Hollande quelques églises
-de jansénistes, troupeau faible qui dépérit tous les jours.</p>
-
-<p>Lorsqu’on l’arrêta, on saisit tous ses papiers, et on y trouva tout ce
-qui caractérise un parti formé. Il y avait une copie d’un ancien contrat
-fait par les jansénistes avec Antoinette Bourignon<a id="FNanchor_304_303"></a><a href="#Footnote_304_303" class="fnanchor">[304]</a>, célèbre
-visionnaire, femme riche, et qui avait acheté, sous le nom de son
-directeur, l’île de Nordstrand près du Holstein, pour y rassembler ceux
-qu’elle prétendait associer à une secte de mystiques qu’elle avait voulu
-établir.</p>
-
-<p>Cette Bourignon avait imprimé à ses frais dix-neuf gros volumes de
-pieuses rêveries, et dépensé la moitié de son bien à faire des
-prosélytes. Elle n’avait réussi qu’à se rendre ridicule, et même avait
-essuyé les persécutions attachées à toute innovation. Enfin, désespérant
-de s’établir dans son île, elle l’avait revendue aux jansénistes, qui ne
-s’y établirent pas plus qu’elle.</p>
-
-<p>On trouva encore dans les manuscrits de Quesnel un projet plus coupable,
-s’il n’avait été insensé. Louis XIV ayant envoyé en Hollande, en 1684,
-le comte d’Avaux, avec plein pouvoir d’admettre à une trève de vingt
-années les puissances qui voudraient y entrer, les jansénistes, sous le
-nom des <i>disciples de saint Augustin</i>, avaient imaginé de se faire
-comprendre dans cette trève, comme s’ils avaient été en<span class="pagenum"><a id="page_424">{424}</a></span> effet un parti
-formidable, tel que celui des calvinistes le fut si long-temps. Cette
-idée chimérique était demeurée sans exécution; mais enfin les
-propositions de paix des jansénistes avec le roi de France avaient été
-rédigées par écrit. Il y avait eu certainement dans ce projet une envie
-de se rendre trop considérables; et c’en était assez pour être
-criminels. On fit aisément croire à Louis XIV qu’ils étaient dangereux.</p>
-
-<p>Il n’était pas assez instruit pour savoir que de vaines opinions de
-spéculation tomberaient d’elles-mêmes, si on les abandonnait à leur
-inutilité. C’était leur donner un poids qu’elles n’avaient point, que
-d’en faire des matières d’état. Il ne fut pas difficile de faire
-regarder le livre du P. Quesnel comme coupable, après que l’auteur eut
-été traité en séditieux. Les jésuites engagèrent le roi lui-même à faire
-demander à Rome la condamnation du livre. C’était en effet faire
-condamner le cardinal de Noailles, qui en avait été le protecteur le
-plus zélé. On se flattait avec raison que le pape Clément XI
-mortifierait l’archevêque de Paris. Il faut savoir que quand Clément XI
-était le cardinal Albani, il avait fait imprimer un livre tout moliniste
-de son ami le cardinal de Sfondrate, et que M. de Noailles avait été le
-dénonciateur de ce livre. Il était naturel de penser qu’Albani, devenu
-pape, ferait au moins, contre les approbations données à Quesnel, ce
-qu’on avait fait contre les approbations données à Sfondrate.</p>
-
-<p>On ne se trompa point: le pape Clément XI donna, vers l’an 1708, un
-décret contre le livre de Quesnel. Mais alors les affaires temporelles
-empêchèrent que<span class="pagenum"><a id="page_425">{425}</a></span> cette affaire spirituelle, qu’on avait sollicitée, ne
-réussît. La cour était mécontente de Clément XI, qui avait reconnu
-l’archiduc Charles pour roi d’Espagne, après avoir reconnu Philippe V.
-On trouva des nullités dans son décret: il ne fut point reçu en France;
-et les querelles furent assoupies jusqu’à la mort du P. de La Chaise,
-confesseur du roi, homme doux, avec qui les voies de conciliation
-étaient toujours ouvertes, et qui ménageait dans le cardinal de Noailles
-l’allié de madame de Maintenon.</p>
-
-<p>Les jésuites étaient en possession de donner un confesseur au roi, comme
-à presque tous les princes catholiques. Cette prérogative était le fruit
-de leur institut, par lequel ils renoncent aux dignités ecclésiastiques.
-Ce que leur fondateur établit par humilité était devenu un principe de
-grandeur. Plus Louis XIV vieillissait, plus la place de confesseur
-devenait un ministère considérable. Ce poste fut donné à Le Tellier,
-fils d’un procureur de Vire<a id="FNanchor_305_304"></a><a href="#Footnote_305_304" class="fnanchor">[305]</a>, en Basse Normandie, homme sombre,
-ardent, inflexible, cachant ses violences sous un flegme apparent: il
-fit tout le mal qu’il pouvait faire dans cette place, où il est trop
-aisé d’inspirer ce qu’on veut, et de perdre qui l’on hait: il avait à
-venger ses injures particulières. Les jansénistes avaient fait condamner
-à Rome un de ses livres sur les cérémonies chinoises. Il était mal
-personnellement avec le cardinal de Noailles, et il ne savait rien
-mé<span class="pagenum"><a id="page_426">{426}</a></span>nager. Il remua toute l’Église de France. Il dressa, en 1711, des
-lettres et des mandements, que des évêques devaient signer. Il leur
-envoyait des accusations contre le cardinal de Noailles, au bas
-desquelles ils n’avaient plus qu’à mettre leur nom. De telles manœuvres,
-dans des affaires profanes, sont punies; elles furent découvertes, et
-n’en réussirent pas moins<a id="FNanchor_306_305"></a><a href="#Footnote_306_305" class="fnanchor">[306]</a>.</p>
-
-<p>La conscience du roi était alarmée par son confesseur autant que son
-autorité était blessée par l’idée d’un parti rebelle. En vain le
-cardinal de Noailles lui demanda justice de <i>ces mystères d’iniquité</i>;
-le confesseur persuada qu’il s’était servi des voies humaines pour faire
-réussir les choses divines; et comme en effet il défendait l’autorité du
-pape et celle de l’unité de l’Église, tout le fond de l’affaire lui
-était favorable. Le cardinal s’adressa au dauphin, duc de Bourgogne;<span class="pagenum"><a id="page_427">{427}</a></span>
-mais il le trouva prévenu par les lettres et par les amis de
-l’archevêque de Cambrai. La faiblesse humaine entre dans tous les cœurs.
-Fénélon n’était pas encore assez philosophe pour oublier que le cardinal
-de Noailles avait contribué à le faire condamner; et Quesnel payait
-alors pour madame Guyon.</p>
-
-<p>Le cardinal n’obtint pas davantage du crédit de madame de Maintenon.
-Cette seule affaire pourrait faire connaître le caractère de cette dame,
-qui n’avait guère de sentiments à elle, et qui n’était occupée que de se
-conformer à ceux du roi. Trois lignes de sa main au cardinal de
-Noailles, développent tout ce qu’il faut penser, et d’elle, et de
-l’intrigue du P. Le Tellier, et des idées du roi, et de la conjoncture.
-«Vous me connaissez assez pour savoir ce que je pense sur la découverte
-nouvelle; mais bien des raisons doivent me retenir de parler. Ce n’est
-point à moi à juger et à condamner; je n’ai qu’à me taire et à prier
-pour l’Église, pour le roi, et pour vous. J’ai donné votre lettre au
-roi; elle a été lue: c’est tout ce que je puis vous en dire, étant
-abattue de tristesse.»</p>
-
-<p>Le cardinal archevêque, opprimé par un jésuite, ôta les pouvoirs de
-prêcher et de confesser à tous les jésuites, excepté à quelques uns des
-plus sages et des plus modérés. Sa place lui donnait le droit dangereux
-d’empêcher Le Tellier de confesser le roi; mais il n’osa pas irriter à
-ce point son ennemi<a id="FNanchor_307_306"></a><a href="#Footnote_307_306" class="fnanchor">[307]</a>. «Je crains, écri<span class="pagenum"><a id="page_428">{428}</a></span>vit-il à madame de Maintenon,
-de marquer au roi trop de soumission, en donnant les pouvoirs à celui
-qui les mérite le moins. Je prie Dieu de lui faire connaître le péril
-qu’il court en confiant son ame à un homme de ce caractère<a id="FNanchor_308_307"></a><a href="#Footnote_308_307" class="fnanchor">[308]</a>.»</p>
-
-<p>On voit dans plusieurs Mémoires que le P. Le Tellier dit qu’il fallait
-qu’il perdît sa place, ou le cardinal la sienne. Il est très
-vraisemblable qu’il le pensa, et peu qu’il l’ait dit.</p>
-
-<p>Quand les esprits sont aigris, les deux partis ne font plus que des
-démarches funestes. Des partisans du P. Le Tellier, des évêques qui
-espéraient le chapeau, employèrent l’autorité royale pour enflammer ces
-étincelles qu’on pouvait éteindre. Au lieu d’imiter Rome, qui avait
-plusieurs fois imposé silence aux deux partis; au lieu de réprimer un
-religieux, et de conduire le cardinal; au lieu de défendre ces combats
-comme les duels, et de réduire tous les prêtres, comme tous les
-seigneurs, à être utiles sans être dangereux; au lieu d’accabler enfin
-les deux partis sous le poids de la puissance suprême, soutenue par la
-raison et par tous les magistrats, Louis XIV crut bien faire de
-solliciter lui-même à Rome une déclaration de guerre,<span class="pagenum"><a id="page_429">{429}</a></span> et de faire venir
-la fameuse constitution <i>Unigenitus</i>, qui remplit le reste de sa vie
-d’amertume.</p>
-
-<p>Le jésuite Le Tellier et son parti envoyèrent à Rome cent trois
-propositions à condamner. Le saint office en proscrivit cent et une. La
-bulle fut donnée au mois de septembre 1713. Elle vint, et souleva contre
-elle presque toute la France. Le roi l’avait demandée pour prévenir un
-schisme; et elle fut prête d’en causer un. La clameur fut générale,
-parceque, parmi ces cent et une propositions, il y en avait qui
-paraissaient à tout le monde contenir le sens le plus innocent, et la
-plus pure morale. Une nombreuse assemblée d’évêques fut convoquée à
-Paris. Quarante acceptèrent la bulle pour le bien de la paix; mais ils
-en donnèrent en même temps des explications, pour calmer les scrupules
-du public. L’acceptation pure et simple fut envoyée au pape, et les
-modifications furent pour les peuples. Ils prétendaient par là
-satisfaire à-la-fois le pontife, le roi, et la multitude; mais le
-cardinal de Noailles, et sept autres évêques de l’assemblée, qui se
-joignirent à lui, ne voulurent ni de la bulle, ni de ses correctifs. Ils
-écrivirent au pape pour demander ces correctifs mêmes à sa sainteté.
-C’était un affront qu’ils lui fesaient respectueusement. Le roi ne le
-souffrit pas: il empêcha que la lettre ne parût, renvoya les évêques
-dans leurs diocèses, défendit au cardinal de paraître à la cour. La
-persécution donna à cet archevêque une nouvelle considération dans le
-public. Sept autres évêques se joignirent encore à lui. C’était une
-véritable division dans l’épiscopat, dans tout le clergé, dans les
-ordres religieux. Tout le monde avouait qu’il ne s’a<span class="pagenum"><a id="page_430">{430}</a></span>gissait pas des
-points fondamentaux de la religion: cependant, il y avait une guerre
-civile dans les esprits, comme s’il eût été question du renversement du
-christianisme, et on fit agir, des deux côtés, tous les ressorts de la
-politique, comme dans l’affaire la plus profane.</p>
-
-<p>Ces ressorts furent employés pour faire accepter la constitution par la
-Sorbonne. La pluralité des suffrages ne fut pas pour elle, et cependant
-elle y fut enregistrée. Le ministère avait peine à suffire aux lettres
-de cachet qui envoyaient en prison ou en exil les opposants.</p>
-
-<p>(1714) Cette bulle avait été enregistrée au parlement, avec la réserve
-des droits ordinaires de la couronne, des libertés de l’Église
-gallicane, du pouvoir et de la juridiction des évêques; mais le cri
-public perçait toujours à travers l’obéissance. Le cardinal de Bissi,
-l’un des plus ardents défenseurs de la bulle, avoua, dans une de ses
-lettres, qu’elle n’aurait pas été reçue avec plus d’indignité à Genève
-qu’à Paris.</p>
-
-<p>Les esprits étaient surtout révoltés contre le jésuite Le Tellier. Rien
-ne nous irrite plus qu’un religieux devenu puissant. Son pouvoir nous
-paraît une violation de ses vœux; mais s’il abuse de ce pouvoir, il est
-en horreur<a id="FNanchor_309_308"></a><a href="#Footnote_309_308" class="fnanchor">[309]</a>. Toutes les prisons étaient pleines depuis long-temps de
-citoyens accusés de jansénisme. On fesait accroire à Louis XIV, trop
-ignorant dans ces matières, que c’était le devoir d’un roi très
-chré<span class="pagenum"><a id="page_431">{431}</a></span>tien, et qu’il ne pouvait expier ses péchés qu’en persécutant les
-hérétiques. Ce qu’il y a de plus honteux, c’est qu’on portait à ce
-jésuite Le Tellier les copies des interrogatoires faits à ces
-infortunés. Jamais on ne trahit plus lâchement la justice; jamais la
-bassesse ne sacrifia plus indignement au pouvoir. On a retrouvé, en
-1768, à la maison professe des jésuites, ces monuments de leur tyrannie,
-après qu’ils ont porté enfin la peine de leurs excès, et qu’ils ont été
-chassés par tous les parlements du royaume, par les vœux de la nation,
-et enfin par un édit de Louis XV<a id="FNanchor_310_309"></a><a href="#Footnote_310_309" class="fnanchor">[310]</a>.</p>
-
-<p>(1715) Le Tellier osa présumer de son crédit, jusqu’à proposer de faire
-déposer le cardinal de Noailles dans un concile national. Ainsi, un
-religieux fesait servir à sa vengeance son roi, son pénitent, et sa
-religion.</p>
-
-<p>Pour préparer ce concile, dans lequel il s’agissait de déposer un homme
-devenu l’idole de Paris et de la France, par la pureté de ses mœurs, par
-la douceur de son caractère, et plus encore par la persécution, on
-détermina Louis XIV à faire enregistrer au parlement une déclaration par
-laquelle tout évêque qui n’aurait pas reçu la bulle <i>purement et
-simplement</i>, serait tenu d’y souscrire, ou qu’il serait poursuivi
-suivant la rigueur des canons. Le chancelier Voisin, secrétaire d’état
-de la guerre, dur et despotique, avait dressé cet édit. Le procureur
-général D’Aguesseau, plus versé que le chancelier Voisin dans les lois
-du<span class="pagenum"><a id="page_432">{432}</a></span> royaume, et ayant alors ce courage d’esprit que donne la jeunesse,
-refusa absolument de se charger d’une telle pièce. Le premier président
-de Mesme en remontra au roi les conséquences. On traîna l’affaire en
-longueur. Le roi était mourant: ces malheureuses disputes troublèrent et
-avancèrent ses derniers moments. Son impitoyable confesseur fatiguait sa
-faiblesse par des exhortations continuelles à consommer un ouvrage qui
-ne devait pas faire chérir sa mémoire. Les domestiques du roi, indignés,
-lui refusèrent deux fois l’entrée de la chambre; et enfin ils le
-conjurèrent de ne point parler au roi de constitution. Ce prince mourut,
-et tout changea.</p>
-
-<p>Le duc d’Orléans, régent du royaume, ayant renversé d’abord toute la
-forme du gouvernement de Louis XIV, et ayant substitué des conseils aux
-bureaux des secrétaires d’état, composa un conseil de conscience, dont
-le cardinal de Noailles fut le président. On exila le jésuite Le
-Tellier, chargé de la haine publique, et peu aimé de ses confrères.</p>
-
-<p>Les évêques opposés à la bulle appelèrent à un futur concile, dût-il ne
-se tenir jamais. La Sorbonne, les curés du diocèse de Paris, des corps
-entiers de religieux, firent le même appel; et enfin le cardinal de
-Noailles fit le sien en 1717, mais il ne voulut pas d’abord le rendre
-public. On l’imprima, dit-on, malgré lui. L’Église de France resta
-divisée en deux factions, les <i>acceptants</i> et les <i>refusants</i>. Les
-acceptants étaient les cent évêques qui avaient adhéré sous Louis XIV
-avec les jésuites et les capucins. Les refusants étaient quinze évêques
-et toute la nation. Les<span class="pagenum"><a id="page_433">{433}</a></span> acceptants se prévalaient de Rome; les autres,
-des universités, des parlements, et du peuple. On imprimait volume sur
-volume, lettres sur lettres. On se traitait réciproquement de
-schismatique et d’hérétique.</p>
-
-<p>Un archevêque de Reims, du nom de Mailli<a id="FNanchor_311_310"></a><a href="#Footnote_311_310" class="fnanchor">[311]</a>, grand et heureux partisan
-de Rome, avait mis son nom au bas de deux écrits que le parlement fit
-brûler par le bourreau. L’archevêque l’ayant su, fit chanter un <i>Te
-Deum</i>, pour remercier Dieu d’avoir été outragé par des schismatiques.
-Dieu le récompensa; il fut cardinal. Un évêque de Soissons, nommé
-Languet<a id="FNanchor_312_311"></a><a href="#Footnote_312_311" class="fnanchor">[312]</a>, ayant essuyé le même traitement du parlement, et ayant
-signifié à ce corps que «ce n’était pas à lui à le juger, même pour un
-crime de lèse-majesté», il fut condamné à dix mille livres d’amende.
-Mais le régent ne voulut pas qu’il les payât, de peur, dit-il, qu’il ne
-devînt cardinal aussi.</p>
-
-<p>Rome éclatait en reproches: on se consumait en négociations: on
-appelait, on réappelait; et tout cela pour quelques passages,
-aujourd’hui oubliés, du livré d’un prêtre octogénaire, qui vivait
-d’aumônes à Amsterdam<a id="FNanchor_313_312"></a><a href="#Footnote_313_312" class="fnanchor">[313]</a>.</p>
-
-<p>La folie du système des finances contribua plus qu’on ne croit à rendre
-la paix à l’Église. Le public se jeta avec tant de fureur dans le
-commerce des actions; la cupidité des hommes, excitée par cette<span class="pagenum"><a id="page_434">{434}</a></span> amorce,
-fut si générale, que ceux qui parlèrent ensuite de jansénisme et de
-bulle ne trouvèrent personne qui les écoutât. Paris n’y pensait pas plus
-qu’à la guerre qui se fesait sur les frontières d’Espagne. Les fortunes
-rapides et incroyables qu’on fesait alors, le luxe et la volupté portés
-au dernier excès, imposèrent silence aux disputes ecclésiastiques; et le
-plaisir fit ce que Louis XIV n’avait pu faire.</p>
-
-<p>Le duc d’Orléans saisit ces conjonctures pour réunir l’Église de France.
-Sa politique y était intéressée. Il craignait des temps où il aurait eu
-contre lui Rome, l’Espagne, et cent évêques<a id="FNanchor_314_313"></a><a href="#Footnote_314_313" class="fnanchor">[314]</a>.</p>
-
-<p>Il fallait engager le cardinal de Noailles non seulement à recevoir
-cette constitution qu’il regardait comme scandaleuse, mais à rétracter
-son appel qu’il regardait comme légitime. Il fallait obtenir de lui plus
-que Louis XIV, son bienfaiteur, ne lui avait en vain demandé. Le duc
-d’Orléans devait trouver les plus grandes oppositions dans le parlement,
-qu’il avait exilé à Pontoise; cependant il vint à bout de tout. On
-composa <i>un corps de doctrine</i> qui contenta presque les deux partis. On
-tira parole du cardinal qu’enfin il accepterait. Le duc d’Orléans alla
-lui-même au grand-conseil, avec les princes et les pairs, faire
-enregistrer un édit qui ordonnait l’acceptation de la bulle, la
-suppression des appels, l’unanimité, et la paix. Le parlement, qu’on
-avait mortifié en portant au grand-conseil des déclarations qu’il était
-en possession de recevoir, menacé d’ailleurs d’être transféré<span class="pagenum"><a id="page_435">{435}</a></span> de
-Pontoise à Blois, enregistra ce que le grand-conseil avait enregistré,
-mais toujours avec les réserves d’usage, c’est-à-dire le maintien des
-libertés de l’Église gallicane et des lois du royaume.</p>
-
-<p>Le cardinal archevêque, qui avait promis de se rétracter quand le
-parlement obéirait, se vit enfin obligé de tenir parole; et on afficha
-son mandement de rétractation le 20 août 1720.</p>
-
-<p>Le nouvel archevêque de Cambrai, Dubois, fils d’un apothicaire de
-Brive-la-Gaillarde, depuis cardinal et premier ministre, fut celui qui
-eut le plus de part à cette affaire, dans laquelle la puissance de Louis
-XIV avait échoué. Personne n’ignore quelles étaient la conduite, la
-manière de penser<a id="FNanchor_315_314"></a><a href="#Footnote_315_314" class="fnanchor">[315]</a>, les mœurs de ce ministre. Le licencieux Dubois
-subjugua le pieux Noailles. On se souvient avec quel mépris le duc
-d’Orléans et son ministre parlaient des querelles qu’ils apaisèrent,
-quel ridicule ils jetèrent sur cette guerre de controverse. Ce mépris et
-ce ridicule servirent encore à la paix. On se lasse enfin de combattre
-pour des querelles dont le monde rit.</p>
-
-<p>Depuis ce temps, tout ce qu’on appelait en France jansénisme, quiétisme,
-bulles, querelles théologiques, baissa sensiblement. Quelques évêques
-appelants restèrent opiniâtrément attachés à leurs sentiments.</p>
-
-<p>Mais il y eut quelques évêques connus et quelques ecclésiastiques
-ignorés qui persistèrent dans leur en<span class="pagenum"><a id="page_436">{436}</a></span>thousiasme janséniste. Ils se
-persuadèrent que Dieu allait détruire la terre, puisqu’une feuille de
-papier, nommée <i>bulle</i>, imprimée en Italie, était reçue en France. S’ils
-avaient seulement considéré sur quelque mappemonde le peu de place que
-la France et l’Italie y tiennent, et le peu de figure qu’y font des
-évêques de province et des habitués de paroisse, ils n’auraient pas
-écrit que Dieu anéantirait le monde entier pour l’amour d’eux; et il
-faut avouer qu’il n’en a rien fait. Le cardinal de Fleury eut une autre
-sorte de folie, celle de croire ces pieux énergumènes dangereux à
-l’état.</p>
-
-<p>Il voulait plaire d’ailleurs au pape Benoît XIII, de l’ancienne maison
-Orsini, mais vieux moine entêté, croyant qu’une bulle émane de Dieu
-même. Orsini et Fleury firent donc convoquer un petit<a id="FNanchor_316_315"></a><a href="#Footnote_316_315" class="fnanchor">[316]</a> concile dans
-Embrun, pour condamner Soanen, évêque d’un village nommé Senez, âgé de
-quatre-vingt-un ans, ci-devant prêtre de l’Oratoire, janséniste beaucoup
-plus entêté que le pape.</p>
-
-<p>Le président de ce concile était Tencin, archevêque d’Embrun, homme plus
-entêté d’avoir le chapeau de cardinal que de soutenir une bulle. Il
-avait été poursuivi au parlement de Paris comme simoniaque, et regardé
-dans le public comme un prêtre incestueux qui friponnait au jeu. Mais il
-avait converti Lass<a id="FNanchor_317_316"></a><a href="#Footnote_317_316" class="fnanchor">[317]</a> le banquier, contrôleur-général; et de
-presbytérien écossais il en avait fait un Français catholique. Cette<span class="pagenum"><a id="page_437">{437}</a></span>
-bonne œuvre avait valu au convertisseur beaucoup d’argent et
-l’archevêché d’Embrun<a id="FNanchor_318_317"></a><a href="#Footnote_318_317" class="fnanchor">[318]</a>.</p>
-
-<p>Soanen passait pour un saint dans toute la province. Le simoniaque
-condamna le saint, lui interdit les fonctions d’évêque et de prêtre, et
-le relégua dans un couvent de bénédictins au milieu des montagnes, où le
-condamné pria Dieu pour le convertisseur jusqu’à l’âge de
-quatre-vingt-quatorze ans.</p>
-
-<p>Ce concile, ce jugement, et surtout le président du concile, indignèrent
-toute la France, et au bout de deux jours on n’en parla plus.</p>
-
-<p>Le pauvre parti janséniste eut recours à des miracles; mais les miracles
-ne fesaient plus fortune. Un vieux prêtre de Reims, nommé Rousse, mort,
-comme on dit, en odeur de sainteté, eut beau guérir les maux de dents et
-les entorses; le Saint-Sacrement, porté dans le faubourg Saint-Antoine à
-Paris, guérit en vain la femme Lafosse d’une perte de sang, au bout de
-trois mois, en la rendant aveugle<a id="FNanchor_319_318"></a><a href="#Footnote_319_318" class="fnanchor">[319]</a>.</p>
-
-<p>Enfin des enthousiastes s’imaginèrent qu’un diacre, nommé Pâris<a id="FNanchor_320_319"></a><a href="#Footnote_320_319" class="fnanchor">[320]</a>,
-frère d’un conseiller au parlement, appelant et réappelant, enterré dans
-le cimetière de Saint-Médard, devait faire des miracles. Quelques
-personnes du parti, qui allèrent prier sur son tombeau, eurent
-l’imagination si frappée, que leurs or<span class="pagenum"><a id="page_438">{438}</a></span>ganes ébranlés leur donnèrent de
-légères convulsions. Aussitôt la tombe fut environnée de peuple: la
-foule s’y pressait jour et nuit. Ceux qui montaient sur la tombe
-donnaient à leurs corps des secousses qu’ils prenaient eux-mêmes pour
-des prodiges. Les fauteurs secrets du parti encourageaient cette
-frénésie. On priait en langue vulgaire autour du tombeau: on ne parlait
-que de sourds qui avaient entendu quelques paroles, d’aveugles qui
-avaient entrevu, d’estropiés qui avaient marché droit quelques moments.
-Ces prodiges étaient même juridiquement attestés par une foule de
-témoins qui les avaient presque vus, parcequ’ils étaient venus dans
-l’espérance de les voir. Le gouvernement abandonna pendant un mois cette
-maladie épidémique à elle-même. Mais le concours augmentait; les
-miracles redoublaient; et il fallut enfin fermer le cimetière, et y
-mettre une garde. Alors les mêmes enthousiastes allèrent faire leurs
-miracles dans les maisons. Ce tombeau du diacre Pâris fut en effet le
-tombeau du jansénisme dans l’esprit de tous les honnêtes gens. Ces
-farces auraient eu des suites sérieuses dans des temps moins éclairés.
-Il semblait que ceux qui les protégeaient ignorassent à quel siècle ils
-avaient affaire.</p>
-
-<p>La superstition alla si loin, qu’un conseiller du parlement, nommé
-Carré, et surnommé <i>Montgeron</i><a id="FNanchor_321_320"></a><a href="#Footnote_321_320" class="fnanchor">[321]</a>, eut la démence de présenter au roi,
-en 1736, un recueil de tous ces prodiges, muni d’un nombre considérable
-d’attestations. Cet homme insensé, organe<span class="pagenum"><a id="page_439">{439}</a></span> et victime d’insensés, dit,
-dans son Mémoire au roi, «qu’il faut croire aux témoins qui se font
-égorger pour soutenir leurs témoignages<a id="FNanchor_322_321"></a><a href="#Footnote_322_321" class="fnanchor">[322]</a>.» Si son livre subsistait
-un jour, et que les autres fussent perdus, la postérité croirait que
-notre siècle a été un temps de barbarie.</p>
-
-<p>Ces extravagances ont été en France les derniers soupirs d’une secte
-qui, n’étant plus soutenue par des Arnauld, des Pascal, et des Nicole,
-et n’ayant plus que des convulsionnaires, est tombée dans
-l’avilissement; on n’entendrait plus parler de ces querelles qui
-déshonorent la religion et font tort à la religion, s’il ne se trouvait
-de temps en temps quelques esprits remuants, qui cherchent dans ces
-cendres éteintes quelques restes de feu dont ils essaient de faire un
-incendie. Si jamais ils y réussissent, la dispute du molinisme et du
-jansénisme ne sera plus l’objet des troubles. Ce qui est devenu ridicule
-ne peut plus être dangereux. La querelle changera de nature. Les hommes
-ne manquent pas de prétextes pour se nuire quand ils n’en ont plus de
-cause.</p>
-
-<p>La religion peut encore aiguiser les poignards. Il y a toujours, dans la
-nation, un peuple qui n’a nul commerce avec les honnêtes gens, qui n’est
-pas du siècle, qui est inaccessible aux progrès de la raison, et sur qui
-l’atrocité du fanatisme conserve son empire comme certaines maladies qui
-n’attaquent que la plus vile populace.</p>
-
-<p>Les jésuites semblèrent entraînés dans la chute du<span class="pagenum"><a id="page_440">{440}</a></span> jansénisme; leurs
-armes émoussées n’avaient plus d’adversaires à combattre: ils perdirent
-à la cour le crédit dont Le Tellier avait abusé; leur <i>Journal de
-Trévoux</i><a id="FNanchor_323_322"></a><a href="#Footnote_323_322" class="fnanchor">[323]</a> ne leur concilia ni l’estime ni l’amitié des gens de
-lettres. Les évêques sur lesquels ils avaient dominé les confondirent
-avec les autres religieux; et ceux-ci, ayant été abaissés par eux, les
-rabaissèrent à leur tour. Les parlements leur firent sentir plus d’une
-fois ce qu’ils pensaient d’eux en condamnant quelques uns de leurs
-écrits qu’on aurait pu oublier<a id="FNanchor_324_323"></a><a href="#Footnote_324_323" class="fnanchor">[324]</a>. L’Université, qui commençait alors
-à faire de bonnes études dans la littérature, et à donner une excellente
-éducation, leur enleva une grande partie de la jeunesse; et ils
-attendirent, pour reprendre leur ascendant, que le temps leur fournît
-des hommes de génie, et des conjonctures favorables; mais ils furent
-bien trompés dans leurs espérances: leur chute, l’abolition de leur
-ordre en France, leur bannissement d’Espagne, de Portugal, de Naples, a
-fait voir enfin combien Louis XIV avait eu tort de leur donner sa
-confiance.</p>
-
-<p>Il serait très utile à ceux qui sont entêtés de toutes ces disputes, de
-jeter les yeux sur l’histoire générale du monde; car, en observant tant
-de nations, tant de mœurs, tant de religions différentes, on voit le peu
-de figure que font sur la terre un moliniste et un janséniste. On rougit
-alors de sa frénésie pour un parti qui se perd dans la foule et dans
-l’immensité des choses.<span class="pagenum"><a id="page_441">{441}</a></span></p>
-
-<h3><a id="CHAPITRE_XXXVIII"></a>CHAPITRE XXXVIII.<br><br>
-<small>Du quiétisme.</small></h3>
-
-<p>Au milieu des factions du calvinisme et des querelles du jansénisme, il
-y eut encore une division en France sur le quiétisme. C’était une suite
-malheureuse des progrès de l’esprit humain dans le siècle de Louis XIV,
-que l’on s’efforçât de passer presque en tout les bornes prescrites à
-nos connaissances; ou plutôt c’était une preuve qu’on n’avait pas fait
-encore assez de progrès.</p>
-
-<p>La dispute du quiétisme est une de ces intempérances d’esprit et de ces
-subtilités théologiques qui n’auraient laissé aucune trace dans la
-mémoire des hommes, sans les noms des deux illustres rivaux qui
-combattirent. Une femme sans crédit, sans véritable esprit, et qui
-n’avait qu’une imagination échauffée, mit aux mains les deux plus grands
-hommes qui fussent alors dans l’Église. Son nom était Jeanne Bouvier de
-La Motte. Sa famille était originaire de Montargis. Elle avait épousé le
-fils de Guyon, entrepreneur du canal de Briare. Devenue veuve dans une
-assez grande jeunesse, avec du bien, de la beauté, et un esprit fait
-pour le monde, elle s’entêta de ce qu’on appelle <i>la spiritualité</i>. Un
-barnabite du pays d’Anneci, près de Genève, nommé Lacombe, fut son
-directeur. Cet homme, connu par un mélange assez ordinaire de passions
-et de religion, et qui est mort<span class="pagenum"><a id="page_442">{442}</a></span> fou, plongea l’esprit de sa pénitente
-dans des rêveries mystiques dont elle était déjà atteinte. L’envie
-d’être une sainte Thérèse en France ne lui permit pas de voir combien le
-génie français est opposé au génie espagnol, et la fit aller beaucoup
-plus loin que sainte Thérèse. L’ambition d’avoir des disciples, la plus
-forte peut-être de toutes les ambitions, s’empara tout entière de son
-cœur.</p>
-
-<p>Son directeur Lacombe la conduisit en Savoie dans son petit pays
-d’Anneci, où l’évêque titulaire de Genève fait sa résidence. C’était
-déjà une très grande indécence à un moine de conduire une jeune veuve
-hors de sa patrie; mais c’est ainsi qu’en ont usé presque tous ceux qui
-ont voulu établir une secte: ils traînent presque toujours des femmes
-avec eux. La jeune veuve se donna d’abord quelque autorité dans Anneci
-par sa profusion en aumônes. Elle tint des conférences; elle prêchait le
-renoncement entier à soi-même, le silence de l’ame, l’anéantissement de
-toutes ses puissances, le culte intérieur, l’amour pur et désintéressé
-qui n’est ni avili par la crainte, ni animé de l’espoir des récompenses.</p>
-
-<p>Les imaginations tendres et flexibles, surtout celles des femmes et de
-quelques jeunes religieux, qui aimaient plus qu’ils ne croyaient la
-parole de Dieu dans la bouche d’une belle femme, furent aisément
-touchées de cette éloquence de paroles, la seule propre à persuader tout
-à des esprits préparés. Elle fit des prosélytes. L’évêque d’Anneci
-obtint qu’on la fît sortir du pays, elle et son directeur. Ils s’en
-allèrent à Grenoble. Elle y répandit un petit livre intitulé <i>le<span class="pagenum"><a id="page_443">{443}</a></span> Moyen
-court</i><a id="FNanchor_325_324"></a><a href="#Footnote_325_324" class="fnanchor">[325]</a>, et un autre sous le nom de <i>Torrents</i>, écrits du style dont
-elle parlait, et fut encore obligée de sortir de Grenoble.</p>
-
-<p>Se flattant déjà d’être au rang des confesseurs, elle eut une vision, et
-elle prophétisa; elle envoya sa prophétie au P. Lacombe. «Tout l’enfer
-se bandera, dit-elle, pour empêcher les progrès de l’intérieur et la
-formation de Jésus-Christ dans les ames. La tempête sera telle qu’il ne
-restera pas pierre sur pierre; et il me semble que dans toute la terre
-il y aura trouble, guerre, et renversement. La femme sera enceinte de
-l’esprit intérieur, et le dragon se tiendra debout devant elle.»</p>
-
-<p>La prophétie se trouva vraie en partie; l’enfer ne se banda point; mais
-étant revenue à Paris, conduite par son directeur, et l’un et l’autre
-ayant dogmatisé en 1687, l’archevêque de Harlai de Chanvalon obtint un
-ordre du roi pour faire enfermer Lacombe comme un séducteur, et pour
-mettre dans un couvent madame Guyon comme un esprit aliéné qu’il fallait
-guérir; mais madame Guyon, avant ce coup, s’était fait des protections
-qui la servirent. Elle avait dans la maison de Saint-Cyr, encore
-naissante, une cousine, nommée madame de La Maisonfort, favorite de
-madame de Maintenon. Elle s’était insinuée dans l’esprit des duchesses
-de Chevreuse et de Beauvilliers. Toutes ses amies se plaignirent
-hautement que l’archevêque de Harlai, connu pour aimer trop les femmes,
-persécutât une femme qui ne parlait que de l’amour de Dieu.<span class="pagenum"><a id="page_444">{444}</a></span></p>
-
-<p>La protection toute puissante de madame de Maintenon imposa silence à
-l’archevêque de Paris, et rendit la liberté à madame Guyon. Elle alla à
-Versailles, s’introduisit dans Saint-Cyr, assista à des conférences
-dévotes que fesait l’abbé de Fénélon, après avoir dîné en tiers avec
-madame de Maintenon. La princesse d’Harcourt, les duchesses de
-Chevreuse, de Beauvilliers, et de Charost, étaient de ces mystères.</p>
-
-<p>L’abbé de Fénélon, alors précepteur des enfants de France, était l’homme
-de la cour le plus séduisant. Né avec un cœur tendre et une imagination
-douce et brillante, son esprit était nourri de la fleur des
-belles-lettres. Plein de goût et de graces, il préférait dans la
-théologie tout ce qui a l’air touchant et sublime à ce qu’elle a de
-sombre et d’épineux. Avec tout cela, il avait je ne sais quoi de
-romanesque, qui lui inspira, non pas les rêveries de madame Guyon, mais
-un goût de spiritualité qui ne s’éloignait pas des idées de cette dame.</p>
-
-<p>Son imagination s’échauffait par la candeur et par la vertu, comme les
-autres s’enflamment par leurs passions. Sa passion était d’aimer Dieu
-pour lui-même. Il ne vit dans madame Guyon qu’une ame pure éprise du
-même goût que lui, et se lia sans scrupule avec elle.</p>
-
-<p>Il était étrange qu’il fût séduit par une femme à révélations, à
-prophéties, et à galimatias, qui suffoquait de la grace intérieure,
-qu’on était obligé de délacer, et qui se vidait (à ce qu’elle disait) de
-la surabondance de grace, pour en faire enfler le corps de l’élu qui
-était assis auprès d’elle; mais Fénélon,<span class="pagenum"><a id="page_445">{445}</a></span> dans l’amitié et dans ses
-idées mystiques, était ce qu’on est en amour: il excusait les défauts,
-et ne s’attachait qu’à la conformité du fond des sentiments qui
-l’avaient charmé.</p>
-
-<p>Madame Guyon, assurée et fière d’un tel disciple qu’elle appelait son
-fils, et comptant même sur madame de Maintenon, répandit dans Saint-Cyr
-toutes ses idées. L’évêque de Chartres, Godet, dans le diocèse duquel
-est Saint-Cyr, s’en alarma, et s’en plaignit. L’archevêque de Paris
-menaça encore de recommencer ses premières poursuites.</p>
-
-<p>Madame de Maintenon, qui ne pensait qu’à faire de Saint-Cyr un séjour de
-paix, qui savait combien le roi était ennemi de toute nouveauté, qui
-n’avait pas besoin pour se donner de la considération de se mettre à la
-tête d’une espèce de secte, et qui enfin n’avait en vue que son crédit
-et son repos, rompit tout commerce avec madame Guyon, et lui défendit le
-séjour de Saint-Cyr.</p>
-
-<p>L’abbé de Fénélon voyait un orage se former, et craignit de manquer les
-grands postes où il aspirait. Il conseilla à son amie de se mettre
-elle-même dans les mains du célèbre Bossuet, évêque de Meaux, regardé
-comme un père de l’Église. Elle se soumit aux décisions de ce prélat,
-communia de sa main, et lui donna tous ses écrits à examiner.</p>
-
-<p>L’évêque de Meaux, avec l’agrément du roi, s’associa pour cet examen
-l’évêque de Châlons, qui fut depuis le cardinal de Noailles, et l’abbé
-Tronson, supérieur de Saint-Sulpice. Ils s’assemblèrent secrètement au
-village d’Issi, près de Paris. L’archevêque de<span class="pagenum"><a id="page_446">{446}</a></span> Paris, Chanvalon, jaloux
-que d’autres que lui se portassent pour juges dans son diocèse, fit
-afficher une censure publique des livres qu’on examinait. Madame Guyon
-se retira dans la ville de Meaux même; elle souscrivit à tout ce que
-l’évêque Bossuet voulut, et promit de ne plus dogmatiser.</p>
-
-<p>Cependant Fénélon fut élevé à l’archevêché de Cambrai en 1695, et sacré
-par l’évêque de Meaux. Il semblait qu’une affaire assoupie, dans
-laquelle il n’y avait eu jusque-là que du ridicule, ne devait jamais se
-réveiller. Mais madame Guyon, accusée de dogmatiser toujours, après
-avoir promis le silence, fut enlevée par ordre du roi, dans la même
-année 1695, et mise en prison à Vincennes, comme si elle eût été une
-personne dangereuse dans l’état. Elle ne pouvait l’être; et ses pieuses
-rêveries ne méritaient pas l’attention du souverain. Elle composa à
-Vincennes un gros volume de vers mystiques, plus mauvais encore que sa
-prose; elle parodiait les vers des opéra. Elle chantait souvent:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">L’amour pur et parfait va plus loin qu’on ne pense<a id="FNanchor_326_325"></a><a href="#Footnote_326_325" class="fnanchor">[326]</a>:<br></span>
-<span class="i4">On ne sait pas, lorsqu’il commence,<br></span>
-<span class="i4">Tout ce qu’il doit coûter un jour.<br></span>
-<span class="i0">Mon cœur n’aurait connu Vincennes ni souffrance,<br></span>
-<span class="i4">S’il n’eût connu le pur amour.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Les opinions des hommes dépendent des temps, des lieux, et des
-circonstances. Tandis qu’on tenait en prison madame Guyon, qui avait
-épousé Jésus-Christ dans une de ses extases, et qui depuis ce temps-là
-ne priait plus les saints, disant que la maî<span class="pagenum"><a id="page_447">{447}</a></span>tresse de la maison ne
-devait pas s’adresser aux domestiques; dans ce temps-là, dis-je, on
-sollicitait à Rome la canonisation de Marie d’Agréda, qui avait eu plus
-de visions et de révélations que tous les mystiques ensemble: et pour
-mettre le comble aux contradictions dont ce monde est plein, on
-poursuivait en Sorbonne cette même d’Agréda, qu’on voulait faire sainte
-en Espagne. L’université de Salamanque condamnait la Sorbonne, et en
-était condamnée. Il était difficile de dire de quel côté il y avait le
-plus d’absurdité et de folie; mais c’en est sans doute une très grande
-d’avoir donné à toutes les extravagances de cette espèce le poids
-qu’elles ont encore quelquefois<a id="FNanchor_327_326"></a><a href="#Footnote_327_326" class="fnanchor">[327]</a>.</p>
-
-<p>Bossuet, qui s’était long-temps regardé comme le père et le maître de
-Fénélon, devenu jaloux de la réputation et du crédit de son disciple, et
-voulant toujours conserver cet ascendant qu’il avait pris sur tous ses
-confrères, exigea que le nouvel archevêque de Cambrai condamnât madame
-Guyon avec lui, et souscrivît à ses instructions pastorales. Fénélon ne
-voulut lui sacrifier ni ses sentiments ni son amie. On proposa des
-tempéraments; on donna des promesses: on se plaignit de part et d’autre
-qu’on avait manqué de parole. L’archevêque de Cambrai, en partant pour
-son diocèse, fit imprimer à Paris son livre des <i>Maximes des saints</i>,
-ouvrage dans lequel il crut rectifier tout<span class="pagenum"><a id="page_448">{448}</a></span> ce qu’on reprochait à son
-amie, et développer les idées orthodoxes des pieux contemplatifs qui
-s’élèvent au-dessus des sens, et qui tendent à un état de perfection où
-les âmes ordinaires n’aspirent guère. L’évêque de Meaux et ses amis se
-soulevèrent contre le livre. On le dénonça au roi, comme s’il eût été
-aussi dangereux qu’il était peu intelligible. Le roi en parla à Bossuet,
-dont il respectait la réputation et les lumières. Celui-ci, se jetant
-aux genoux de son prince, lui demanda pardon de ne l’avoir pas averti
-plus tôt de la fatale hérésie de M. de Cambrai.</p>
-
-<p>Cet enthousiasme ne parut pas sincère aux nombreux amis de Fénélon. Les
-courtisans pensèrent que c’était un tour de courtisan. Il était bien
-difficile qu’au fond un homme comme Bossuet regardât comme une <i>hérésie</i>
-fatale la chimère pieuse d’aimer Dieu pour lui-même. Il se peut qu’il
-fût de bonne foi dans sa haine pour cette dévotion mystique, et encore
-plus dans sa haine secrète pour Fénélon, et que, confondant l’une avec
-l’autre, il portât de bonne foi cette accusation, contre son confrère et
-son ancien ami, se figurant peut-être que des délations qui
-déshonoreraient un homme de guerre, honorent un ecclésiastique, et que
-le zèle de la religion sanctifie les procédés lâches.</p>
-
-<p>Le roi et madame de Maintenon consultent aussitôt le P. de La Chaise; le
-confesseur répond que le livre de l’archevêque est fort bon, que tous
-les jésuites en sont édifiés, et qu’il n’y a que les jansénistes qui le
-désapprouvent. L’évêque de Meaux n’était pas janséniste; mais il s’était
-nourri de leurs bons écrits. Les jésuites ne l’aimaient pas, et n’en
-étaient pas aimés.<span class="pagenum"><a id="page_449">{449}</a></span></p>
-
-<p>La cour et la ville furent divisées, et toute l’attention tournée de ce
-côté laissa respirer les jansénistes. Bossuet écrivit contre Fénélon.
-Tous deux envoyèrent leurs ouvrages au pape Innocent XII, et s’en
-remirent à sa décision. Les circonstances ne paraissaient pas favorables
-à Fénélon: on avait depuis peu condamné violemment à Rome, dans la
-personne de l’Espagnol Molinos, le quiétisme dont on accusait
-l’archevêque de Cambrai. C’était le cardinal d’Estrées, ambassadeur de
-France à Rome, qui avait poursuivi Molinos. Ce cardinal d’Estrées, que
-nous avons vu dans sa vieillesse plus occupé des agréments de la société
-que de théologie, avait persécuté Molinos pour plaire aux ennemis de ce
-malheureux prêtre. Il avait même engagé le roi à solliciter à Rome la
-condamnation qu’il obtint aisément: de sorte que Louis XIV se trouvait,
-sans le savoir, l’ennemi le plus redoutable de l’amour pur des
-mystiques.</p>
-
-<p>Rien n’est plus aisé, dans ces matières délicates, que de trouver dans
-un livre qu’on juge des passages ressemblants à ceux d’un livre déjà
-proscrit. L’archevêque de Cambrai avait pour lui les jésuites, le duc de
-Beauvilliers, le duc de Chevreuse, et le cardinal de Bouillon, depuis
-peu ambassadeur de France à Rome. M. de Meaux avait son grand nom et
-l’adhésion des principaux prélats de France. Il porta au roi les
-signatures de plusieurs évêques et d’un grand nombre de docteurs, qui
-tous s’élevaient contre le livre des <i>Maximes des saints</i>.</p>
-
-<p>Telle était l’autorité de Bossuet, que le P. de La Chaise n’osa soutenir
-l’archevêque de Cambrai auprès<span class="pagenum"><a id="page_450">{450}</a></span> du roi son pénitent, et que madame de
-Maintenon abandonna absolument son ami. Le roi écrivit au pape Innocent
-XII qu’on lui avait déféré le livre de l’archevêque de Cambrai comme un
-ouvrage pernicieux, qu’il l’avait fait remettre aux mains du nonce, et
-qu’il pressait sa sainteté de juger.</p>
-
-<p>On prétendait, on disait même publiquement à Rome, et c’est un bruit qui
-a encore des partisans, que l’archevêque de Cambrai n’était ainsi
-persécuté que parcequ’il s’était opposé à la déclaration du mariage
-secret du roi et de madame de Maintenon. Les inventeurs d’anecdotes
-prétendaient que cette dame avait engagé le P. de La Chaise à presser le
-roi de la reconnaître pour reine; que le jésuite avait adroitement remis
-cette commission hasardeuse à l’abbé de Fénélon, et que ce précepteur
-des enfants de France avait préféré l’honneur de la France et de ses
-disciples à sa fortune; qu’il s’était jeté aux pieds de Louis XIV pour
-prévenir un éclat, dont la bizarrerie lui ferait plus de tort dans la
-postérité, qu’il n’en recueillerait de douceurs pendant sa vie<a id="FNanchor_328_327"></a><a href="#Footnote_328_327" class="fnanchor">[328]</a>.</p>
-
-<p>Il est très vrai que Fénélon, ayant continué l’éducation du duc de
-Bourgogne depuis sa nomination à l’archevêché de Cambrai, le roi, dans
-cet intervalle, avait entendu parler confusément de ses liaisons avec
-madame Guyon et avec madame de La Maisonfort. Il crut d’ailleurs qu’il
-inspirait au duc de Bourgogne des<span class="pagenum"><a id="page_451">{451}</a></span> maximes un peu austères, et des
-principes de gouvernement et de morale qui pouvaient peut-être devenir
-un jour une censure indirecte de cet air de grandeur, de cette avidité
-de gloire, de ces guerres légèrement entreprises, de ce goût pour les
-fêtes et pour les plaisirs, qui avaient caractérisé son règne.</p>
-
-<p>Il voulut avoir une conversation avec le nouvel archevêque sur ses
-principes de politique. Fénélon, plein de ses idées, laissa entrevoir au
-roi une partie des maximes qu’il développa ensuite dans les endroits du
-<i>Télémaque</i> où il traite du gouvernement; maximes plus approchantes de
-la république de Platon que de la manière dont il faut gouverner les
-hommes. Le roi, après la conversation, dit qu’il avait entretenu le plus
-bel esprit et le plus chimérique de son royaume.</p>
-
-<p>Le duc de Bourgogne fut instruit de ces paroles du roi. Il les redit
-quelque temps après à M. de Malezieu qui lui enseignait la géométrie.
-C’est ce que je tiens de M. de Malezieu, et ce que le cardinal de Fleury
-m’a confirmé.</p>
-
-<p>Depuis cette conversation, le roi crut aisément que Fénélon était aussi
-romanesque en fait de religion qu’en politique.</p>
-
-<p>Il est très certain que le roi était personnellement piqué contre
-l’archevêque de Cambrai. Godet des Marais, évêque de Chartres, qui
-gouvernait madame de Maintenon et Saint-Cyr avec le despotisme d’un
-directeur, envenima le cœur du roi. Ce monarque fit son affaire
-principale de toute cette dispute ridicule, dans laquelle il n’entendait
-rien. Il était sans doute très aisé de la laisser tomber, puisqu’en si
-peu de<span class="pagenum"><a id="page_452">{452}</a></span> temps elle est tombée d’elle-même; mais elle fesait tant de
-bruit à la cour, qu’il craignit une cabale encore plus qu’une hérésie.
-Voilà la véritable origine de la persécution excitée contre Fénélon.
-<a id="FNanchor_329_328"></a><a href="#Footnote_329_328" class="fnanchor">[329]</a> Le roi ordonna au cardinal de Bouillon, alors son ambassadeur à
-Rome, par ses lettres du mois d’auguste (que nous nommons si mal à
-propos <i>aoust</i>) 1697, de poursuivre la condamnation d’un homme qu’on
-voulait absolument faire passer pour un hérétique. Il écrivit de sa
-propre main au pape Innocent XII pour le presser de décider.</p>
-
-<p>La congrégation du saint office nomma, pour instruire le procès, un
-dominicain, un jésuite, un bénédictin, deux cordeliers, un feuillant, et
-un augustin. C’est ce qu’on appelle à Rome les consulteurs. Les
-cardinaux et les prélats laissent d’ordinaire à ces moines l’étude de la
-théologie pour se livrer à la politique, à l’intrigue, ou aux douceurs
-de l’oisiveté<a id="FNanchor_330_329"></a><a href="#Footnote_330_329" class="fnanchor">[330]</a>.</p>
-
-<p>Les consulteurs examinèrent, pendant trente-sept conférences,
-trente-sept propositions, les jugèrent erronées à la pluralité des voix;
-et le pape, à la tête d’une congrégation de cardinaux, les condamna par
-un bref qui fut publié et affiché dans Rome, le 13 mars 1699.</p>
-
-<p>L’évêque de Meaux triompha; mais l’archevêque de Cambrai tira un plus
-beau triomphe de sa défaite. Il se soumit sans restriction et sans
-réserve. Il monta lui-même en chaire à Cambrai pour condamner son<span class="pagenum"><a id="page_453">{453}</a></span>
-propre livre. Il empêcha ses amis de le défendre. Cet exemple unique de
-la docilité d’un savant, qui pouvait se faire un grand parti par la
-persécution même, cette candeur ou ce grand art lui gagnèrent tous les
-cœurs, et firent presque haïr celui qui avait remporté la victoire.
-Fénélon vécut toujours depuis dans son diocèse en digne archevêque, en
-homme de lettres. La douceur de ses mœurs, répandue dans sa conversation
-comme dans ses écrits, lui fit des amis tendres de tous ceux qui le
-virent. La persécution et son <i>Télémaque</i> lui attirèrent la vénération
-de l’Europe. Les Anglais surtout, qui firent la guerre dans son diocèse,
-s’empressaient à lui témoigner leur respect. Le duc de Marlborough
-prenait soin qu’on épargnât ses terres. Il fut toujours cher au duc de
-Bourgogne, qu’il avait élevé; et il aurait eu part au gouvernement si ce
-prince eût vécu<a id="FNanchor_331_330"></a><a href="#Footnote_331_330" class="fnanchor">[331]</a>.</p>
-
-<p>Dans sa retraite philosophique et honorable, on voyait combien il était
-difficile de se détacher d’une cour telle que celle de Louis XIV; car il
-y en a d’autres que plusieurs hommes célèbres ont quittées sans les
-regretter. Il en parlait toujours avec un goût et un intérêt qui
-perçaient au travers de sa résignation. Plusieurs écrits de philosophie,
-de théologie, de belles-lettres, furent le fruit de cette retraite. Le
-duc d’Orléans, depuis régent du royaume, le consulta sur des points
-épineux, qui intéressent tous les hommes, et auxquels peu d’hommes
-pensent. Il demandait si l’on pouvait démontrer l’existence d’un Dieu,
-si ce<span class="pagenum"><a id="page_454">{454}</a></span> Dieu veut un culte, quel est le culte qu’il approuve, si l’on
-peut l’offenser en choisissant mal. Il fesait beaucoup de questions de
-cette nature, en philosophe qui cherchait à s’instruire; et l’archevêque
-répondait en philosophe et en théologien.</p>
-
-<p>Après avoir été vaincu sur les disputes de l’école, il eût été peut-être
-plus convenable qu’il ne se mêlât point des querelles du jansénisme;
-cependant il y entra. Le cardinal de Noailles avait pris contre lui
-autrefois le parti du plus fort: l’archevêque de Cambrai en usa de même.
-Il espéra qu’il reviendrait à la cour, et qu’il y serait consulté; tant
-l’esprit humain a de peine à se détacher des affaires, quand une fois
-elles ont servi d’aliment à son inquiétude. Ses désirs cependant étaient
-modérés comme ses écrits; et même sur la fin de sa vie il méprisa enfin
-toutes les disputes: semblable en cela seul à l’évêque d’Avranches,
-Huet, l’un des plus savants hommes de l’Europe, qui, sur la fin de ses
-jours, reconnut la vanité de la plupart des sciences, et celle de
-l’esprit humain. L’archevêque de Cambrai (qui le croirait!) parodia
-ainsi un air de Lulli:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Jeune, j’étais trop sage,<br></span>
-<span class="i0">Et voulais trop savoir:<br></span>
-<span class="i0">Je ne veux en partage<a id="FNanchor_332_331"></a><a href="#Footnote_332_331" class="fnanchor">[332]</a><br></span>
-<span class="i4">Que badinage,<br></span>
-<span class="i0">Et touche au dernier âge<br></span>
-<span class="i4">Sans rien prévoir.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Il fit ces vers en présence de son neveu, le marquis de Fénélon, depuis
-ambassadeur à La Haye. C’est<span class="pagenum"><a id="page_455">{455}</a></span> de lui que je les tiens<a id="FNanchor_333_332"></a><a href="#Footnote_333_332" class="fnanchor">[333]</a>. Je garantis
-la certitude de ce fait. Il serait peu important par lui-même, s’il ne
-prouvait à quel point nous voyons souvent avec des regards différents,
-dans la triste tranquillité de la vieillesse, ce qui nous a paru si
-grand et si intéressant dans l’âge où l’esprit, plus actif, est le jouet
-de ses désirs et de ses illusions.</p>
-
-<p>Ces disputes, long-temps l’objet de l’attention de la France, ainsi que
-beaucoup d’autres nées de l’oi<span class="pagenum"><a id="page_456">{456}</a></span>siveté, se sont évanouies. On s’étonne
-aujourd’hui qu’elles aient produit tant d’animosités. L’esprit
-philosophique, qui gagne de jour en jour, semble assurer la tranquillité
-publique; et les fanatiques mêmes, qui s’élèvent contre les philosophes,
-leur doivent la paix dont ils jouissent, et qu’ils cherchent à perdre.</p>
-
-<p>L’affaire du quiétisme, si malheureusement importante sous Louis XIV,
-aujourd’hui si méprisée et si oubliée, perdit à la cour le cardinal de
-Bouillon. Il était neveu de ce célèbre Turenne à qui le roi avait dû son
-salut dans la guerre civile, et depuis, l’agrandissement de son royaume.</p>
-
-<p>Uni par l’amitié avec l’archevêque de Cambrai, et chargé des ordres du
-roi contre lui, il chercha à concilier ces deux devoirs. Il est
-constant, par ses lettres, qu’il ne trahit jamais son ministère en étant
-fidèle à son ami. Il pressait le jugement du pape, selon les ordres de
-la cour; mais en même temps il tâchait d’amener les deux partis à une
-conciliation.</p>
-
-<p>Un prêtre italien, nommé Giori, qui était auprès de lui l’espion de la
-faction contraire, s’introduisit dans sa confiance, et le calomnia dans
-ses lettres; et poussant la perfidie jusqu’au bout, il eut la bassesse
-de lui demander un secours de mille écus; et après l’avoir obtenu, il ne
-le revit jamais.</p>
-
-<p>Ce furent les lettres de ce misérable qui perdirent le cardinal de
-Bouillon à la cour<a id="FNanchor_334_333"></a><a href="#Footnote_334_333" class="fnanchor">[334]</a>. Le roi l’accabla de<span class="pagenum"><a id="page_457">{457}</a></span> reproches, comme s’il
-avait trahi l’état. Il paraît pourtant, par toutes ses dépêches, qu’il
-s’était conduit avec autant de sagesse que de dignité.</p>
-
-<p>Il obéissait aux ordres du roi en demandant la condamnation de quelques
-maximes pieusement ridicules des mystiques, qui sont les alchimistes de
-la religion: mais il était fidèle à l’amitié en éludant les coups que
-l’on voulait porter à la personne de Fénélon. Supposé qu’il importât à
-l’Église qu’on n’aimât pas Dieu pour lui-même, il n’importait pas que
-l’archevêque de Cambrai fût flétri. Mais le roi, malheureusement, voulut
-que Fénélon fût condamné; soit aigreur contre lui, ce qui semblait
-au-dessous d’un grand roi; soit asservissement au parti contraire, ce
-qui semble encore plus au-dessous de la dignité du trône. Quoi qu’il en
-soit, il écrivit au cardinal de Bouillon, le 16 mars 1699, une lettre de
-reproches très mortifiante. Il déclare dans cette lettre qu’il veut la
-condamnation de l’archevêque de Cambrai; elle est d’un homme piqué. Le
-<i>Télémaque</i> fesait alors un grand bruit dans toute l’Europe; et les
-<i>Maximes des Saints</i>, que le roi n’avait point lues, étaient punies des
-maximes répandues dans le <i>Télémaque</i>, qu’il avait lues.</p>
-
-<p>On rappela aussitôt le cardinal de Bouillon. Il partit; mais ayant
-appris, à quelques milles de Rome, que le cardinal doyen était mort, il
-fut obligé de revenir sur ses pas pour prendre possession de cette
-dignité qui lui appartenait de droit, étant, quoique jeune encore, le
-plus ancien des cardinaux.</p>
-
-<p>La place de doyen du sacré collége donne à Rome de très grandes
-prérogatives; et, selon la manière de<span class="pagenum"><a id="page_458">{458}</a></span> penser de ce temps-là, c’était
-une chose agréable pour la France qu’elle fût occupée par un Français.</p>
-
-<p>Ce n’était point d’ailleurs manquer au roi que de se mettre en
-possession de son bien, et de partir ensuite. Cependant cette démarche
-aigrit le roi sans retour. Le cardinal en arrivant en France fut exilé,
-et cet exil dura dix années entières.</p>
-
-<p>Enfin, lassé d’une si longue disgrace, il prit le parti de sortir de
-France pour jamais, en 1710, dans le temps que Louis XIV semblait
-accablé par les alliés, et que le royaume était menacé de tous côtés.</p>
-
-<p>Le prince Eugène et le prince d’Auvergne, ses parents, le reçurent sur
-les frontières de Flandre, où ils étaient victorieux. Il envoya au roi
-la croix de l’ordre du Saint-Esprit, et la démission de sa charge de
-grand aumônier de France, en lui écrivant ces propres paroles: «Je
-reprends la liberté que me donnaient ma naissance de prince étranger,
-fils d’un souverain, ne dépendant que de Dieu, et ma dignité de cardinal
-de la sainte Église romaine et de doyen du sacré collége.... Je tâcherai
-de travailler le reste de mes jours à servir Dieu et l’Église dans la
-première place après la suprême<a id="FNanchor_335_334"></a><a href="#Footnote_335_334" class="fnanchor">[335]</a>, etc.»</p>
-
-<p>Sa prétention de prince indépendant lui paraissait fondée, non seulement
-sur l’axiome de plusieurs jurisconsultes qui assurent que <i>qui renonce à
-tout n’est plus tenu à rien</i>, et que tout homme est libre de choisir son
-séjour, mais sur ce qu’en effet ce cardinal était né à Sedan dans le
-temps que son père était encore souverain de Sedan: il regardait sa
-qualité de prince<span class="pagenum"><a id="page_459">{459}</a></span> indépendant comme un caractère ineffaçable; et quant
-au titre de cardinal doyen, qu’il appelle la première place après la
-suprême, il se justifiait par l’exemple de tous ses prédécesseurs, qui
-ont passé incontestablement avant les rois à toutes les cérémonies de
-Rome.</p>
-
-<p>La cour de France et le parlement de Paris avaient des maximes
-entièrement différentes. Le procureur-général d’Aguesseau, depuis
-chancelier, l’accusa devant les chambres assemblées, qui rendirent
-contre lui un décret de prise de corps, et confisquèrent tous ses
-biens<a id="FNanchor_336_335"></a><a href="#Footnote_336_335" class="fnanchor">[336]</a>. Il vécut à Rome, honoré, quoique pauvre, et mourut victime
-du quiétisme, qu’il méprisait, et de l’amitié, qu’il avait noblement
-conciliée avec son devoir.</p>
-
-<p>Il ne faut pas omettre que, lorsqu’il se retira des Pays-Bas à Rome, on
-sembla craindre à la cour qu’il ne devînt pape. J’ai entre les mains la
-lettre du roi au cardinal de La Trimouille, du 26 mai 1710, dans
-laquelle il manifeste cette crainte. «On peut tout présumer, dit-il,
-d’un sujet prévenu de l’opinion qu’il ne dépend que de lui seul. Il
-suffira que la place dont le cardinal de Bouillon est présentement
-ébloui lui paraisse inférieure à sa naissance et à ses talents; il se
-croira toute voie permise pour parvenir à la première place de l’Église,
-lorsqu’il en aura contemplé la splendeur de plus près.»</p>
-
-<p>Ainsi, en décrétant le cardinal de Bouillon, et en donnant ordre qu’on
-le <i>mît dans les prisons de la<span class="pagenum"><a id="page_460">{460}</a></span> Conciergerie, si on pouvait se saisir de
-lui</i>, on craignit qu’il ne montât sur un trône qui est regardé comme le
-premier de la terre par tous ceux de la religion catholique; et
-qu’alors, en s’unissant avec les ennemis de Louis XIV, il ne se vengeât
-encore plus que le prince Eugène, les armes de l’Église ne pouvant rien
-par elles-mêmes, mais pouvant alors beaucoup par celles d’Autriche.</p>
-
-<h3><a id="CHAPITRE_XXXIX"></a>CHAPITRE XXXIX.<br><br>
-<small>Disputes sur les cérémonies chinoises. Comment ces querelles
-contribuèrent à faire proscrire le christianisme à la Chine.</small></h3>
-
-<p>Ce n’était pas assez, pour l’inquiétude de notre esprit, que nous
-disputassions au bout de dix-sept cents ans sur des points de notre
-religion, il fallut encore que celle des Chinois entrât dans nos
-querelles. Cette dispute ne produisit pas de grands mouvements, mais
-elle caractérisa plus qu’aucune autre cet esprit actif, contentieux, et
-querelleur, qui règne dans nos climats.</p>
-
-<p>Le jésuite Matthieu Ricci, sur la fin du dix-septième siècle<a id="FNanchor_337_336"></a><a href="#Footnote_337_336" class="fnanchor">[337]</a>, avait
-été un des premiers missionnaires de la Chine. Les Chinois étaient et
-sont encore, en philosophie et en littérature, à peu près ce que nous
-étions il y a deux cents ans. Le respect pour leurs anciens<span class="pagenum"><a id="page_461">{461}</a></span> maîtres
-leur prescrit des bornes qu’ils n’osent passer. Le progrès dans les
-sciences est l’ouvrage du temps et de la hardiesse de l’esprit; mais la
-morale et la police étant plus aisées à comprendre que les sciences, et
-s’étant perfectionnées chez eux quand les autres arts ne l’étaient pas
-encore, il est arrivé que les Chinois, demeurés depuis plus de deux
-mille ans à tous les termes où ils étaient parvenus, sont restés
-médiocres dans les sciences, et le premier peuple de la terre dans la
-morale et dans la police, comme le plus ancien.</p>
-
-<p>Après Ricci, beaucoup d’autres jésuites pénétrèrent dans ce vaste
-empire; et, à la faveur des sciences de l’Europe, ils parvinrent à jeter
-secrètement quelques semences de la religion chrétienne parmi les
-enfants du peuple, qu’ils instruisirent comme ils purent. Des
-dominicains, qui partageaient la mission, accusèrent les jésuites de
-permettre l’idolâtrie en prêchant le christianisme. La question était
-délicate, ainsi que la conduite qu’il fallait tenir à la Chine.</p>
-
-<p>Les lois et la tranquillité de ce grand empire sont fondées sur le droit
-le plus naturel ensemble et le plus sacré, le respect des enfants pour
-les pères. A ce respect ils joignent celui qu’ils doivent, à leurs
-premiers maîtres de morale, et surtout à Confutzée, nomme par nous
-Confucius, ancien sage qui, près de six cents ans<a id="FNanchor_338_337"></a><a href="#Footnote_338_337" class="fnanchor">[338]</a> avant la
-fondation du christianisme, leur enseigna la vertu.</p>
-
-<p>Les familles s’assemblent en particulier, à certains jours, pour honorer
-leurs ancêtres; les lettrés, en pu<span class="pagenum"><a id="page_462">{462}</a></span>blic, pour honorer Confutzée. On se
-prosterne, suivant leur manière de saluer les supérieurs, ce que les
-Romains, qui trouvèrent cet usage dans toute l’Asie, appelèrent
-autrefois <i>adorer</i>. On brûle des bougies et des pastilles. Des colaos,
-que le Portugais ont nommés <i>mandarins</i>, égorgent deux fois l’an, autour
-de la salle où l’on vénère Confutzée, des animaux dont on fait ensuite
-des repas. Ces cérémonies sont-elles idolâtriques? sont-elles purement
-civiles? reconnaît-on ses pères et Confutzée pour des dieux? sont-ils
-même invoqués seulement comme nos saints? est-ce enfin un usage
-politique dont quelques Chinois superstitieux abusent? C’est ce que des
-étrangers ne pouvaient que difficilement démêler à la Chine, et ce qu’on
-ne pouvait décider en Europe.</p>
-
-<p>Les dominicains déférèrent les usages de la Chine à l’inquisition de
-Rome, en 1645. Le saint office, sur leur exposé, défendit ces cérémonies
-chinoises, jusqu’à ce que le pape en décidât.</p>
-
-<p>Les jésuites soutinrent la cause des Chinois et de leurs pratiques,
-qu’il semblait qu’on ne pouvait proscrire sans fermer toute entrée à la
-religion chrétienne, dans un empire si jaloux de ses usages: ils
-représentèrent leurs raisons. L’inquisition, en 1656, permit aux lettrés
-de révérer Confutzée, et aux enfants chinois d’honorer leurs pères, <i>en
-protestant contre la superstition, s’il y en avait</i>.</p>
-
-<p>L’affaire étant indécise, et les missionnaires toujours divisés, le
-procès fut sollicité à Rome de temps en temps; et cependant les jésuites
-qui étaient à Pékin se rendirent si agréables à l’empereur Kang-hi,<span class="pagenum"><a id="page_463">{463}</a></span> en
-qualité de mathématiciens, que ce prince, célèbre par sa bonté et par
-ses vertus, leur permit enfin d’être missionnaires, et d’enseigner
-publiquement le christianisme. Il n’est pas inutile d’observer que cet
-empereur si despotique, et petit-fils du conquérant de la Chine, était
-cependant soumis par l’usage aux lois de l’empire; qu’il ne put, de sa
-seule autorité, permettre le christianisme; qu’il fallut s’adresser à un
-tribunal, et qu’il minuta lui-même deux requêtes au nom des jésuites.
-Enfin, en 1692, le christianisme fut permis à la Chine, par les soins
-infatigables, et par l’habileté des seuls jésuites.</p>
-
-<p>Il y a dans Paris une maison établie pour les missions étrangères.
-Quelques prêtres de cette maison étaient alors à la Chine. Le pape, qui
-envoie des vicaires apostoliques dans tous les pays qu’on appelle <i>les
-parties des infidèles</i>, choisit un prêtre de cette maison de Paris,
-nommé Maigrot, pour aller présider, en qualité de vicaire, à la mission
-de la Chine, et lui donna l’évêché de Conon, petite province chinoise
-dans le Fokien. Ce Français, évêque à la Chine, déclara non seulement
-les rites observés pour les morts superstitieux et idolâtres, mais il
-déclara les lettrés athées: c’était le sentiment de tous les rigoristes
-de France. Ces mêmes hommes qui se sont tant récriés contre Bayle, qui
-l’ont tant blâmé d’avoir dit qu’une société d’athées pouvait subsister,
-qui ont tant écrit qu’un tel établissement est impossible, soutenaient
-froidement que cet établissement florissait à la Chine dans le plus sage
-des gouvernements. Les jésuites eurent alors à combattre les
-missionnaires, leurs con<span class="pagenum"><a id="page_464">{464}</a></span>frères, plus que les mandarins et le peuple.
-Ils représentèrent à Rome qu’il paraissait assez incompatible que les
-Chinois fussent à-la-fois athées et idolâtres. On reprochait aux lettrés
-de n’admettre que la matière; en ce cas, il était difficile qu’ils
-invoquassent les ames de leurs pères et celle de Confutzée. Un de ces
-reproches semble détruire l’autre, à moins qu’on ne prétende qu’à la
-Chine on admet le contradictoire, comme il arrive souvent parmi nous;
-mais il fallait être bien au fait de leur langue et de leurs mœurs pour
-démêler ce contradictoire. Le procès de l’empire de la Chine dura
-long-temps en cour de Rome; cependant on attaqua les jésuites de tous
-côtés.</p>
-
-<p>Un de leurs savants missionnaires, le P. Lecomte, avait écrit dans ses
-<i>Mémoires de la Chine</i>, «que ce peuple a conservé pendant deux mille ans
-la connaissance du vrai Dieu; qu’il a sacrifié au Créateur dans le plus
-ancien temple de l’univers; que la Chine a pratiqué les plus pures
-leçons de la morale, tandis que l’Europe était dans l’erreur et dans la
-corruption.»</p>
-
-<p>Nous avons vu<a id="FNanchor_339_338"></a><a href="#Footnote_339_338" class="fnanchor">[339]</a> que cette nation remonte, par une histoire
-authentique, et par une suite de trente-six éclipses de soleil
-calculées, jusqu’au-delà du temps où nous plaçons d’ordinaire le déluge
-universel. Jamais les lettrés n’ont eu d’autre religion que l’adoration
-d’un être suprême. Leur culte fut la justice. Ils ne purent connaître
-les lois successives que Dieu donna à Abraham, à Moïse, et enfin la loi
-perfectionnée du Messie, inconnue si long-temps aux peuples de
-l’Occi<span class="pagenum"><a id="page_465">{465}</a></span>dent et du Nord. Il est constant que les Gaules, la Germanie,
-l’Angleterre, tout le Septentrion, étaient plongés dans l’idolâtrie la
-plus barbare, quand les tribunaux du vaste empire de la Chine
-cultivaient les mœurs et les lois, en reconnaissant un seul Dieu, dont
-le culte simple n’avait jamais changé parmi eux. Ces vérités évidentes
-devaient justifier les expressions du jésuite Lecomte. Cependant, comme
-on pouvait trouver dans ces propositions quelque idée qui choque un peu
-les idées reçues, on les attaqua en Sorbonne.</p>
-
-<p>L’abbé Boileau, frère de Despréaux, non moins critique que son frère, et
-plus ennemi des jésuites, dénonça, en 1700, cet éloge des Chinois comme
-un blasphème. L’abbé Boileau était un esprit vif et singulier, qui
-écrivait comiquement des choses sérieuses et hardies. Il est l’auteur du
-livre des <i>Flagellants</i>, et de quelques autres de cette espèce. Il
-disait qu’il les écrivait en latin, de peur que les évêques ne le
-censurassent; et Despréaux, son frère, disait de lui: «S’il n’avait été
-docteur de Sorbonne, il aurait été docteur de la comédie italienne.» Il
-déclama violemment contre les jésuites et les Chinois, et commença par
-dire «que l’éloge de ces peuples avait ébranlé son cerveau chrétien.»
-Les autres cerveaux de l’assemblée furent ébranlés aussi. Il y eut
-quelques débats: un docteur, nommé Lesage, opina qu’on envoyât sur les
-lieux douze de ses confrères les plus robustes s’instruire à fond de la
-cause. La scène fut violente; mais enfin, la Sorbonne déclara les
-louanges des Chinois fausses, scandaleuses, téméraires, impies, et
-hérétiques.<span class="pagenum"><a id="page_466">{466}</a></span></p>
-
-<p>Cette querelle, qui fut aussi vive que puérile, envenima celle des
-cérémonies; et enfin le pape Clément XI envoya, l’année d’après, un
-légat à la Chine. Il choisit Thomas Maillard de Tournon, patriarche
-titulaire d’Antioche. Le patriarche ne put arriver qu’en 1705. La cour
-de Pékin avait ignoré jusque-là qu’on la jugeait à Rome et à Paris. Cela
-est plus absurde que si la république de Saint-Marin se portait pour
-médiatrice entre le grand turc et le royaume de Perse.</p>
-
-<p>L’empereur Kang-hi reçut d’abord le patriarche de Tournon avec beaucoup
-de bonté. Mais on peut juger quelle fut sa surprise, quand les
-interprètes de ce légat lui apprirent que les chrétiens qui prêchaient
-leur religion dans son empire ne s’accordaient point entre eux, et que
-ce légat venait pour terminer une querelle dont la cour de Pékin n’avait
-jamais entendu parler. Le légat lui fit entendre que tous les
-missionnaires, excepté les jésuites, condamnaient les anciens usages de
-l’empire, et qu’on soupçonnait même sa majesté chinoise et les lettrés
-d’être des athées qui n’admettaient que le ciel matériel. Il ajouta
-qu’il y avait un savant évêque de Conon, qui expliquerait tout cela, si
-sa majesté daignait l’entendre. La surprise du monarque redoubla, en
-apprenant qu’il y avait des évêques dans son empire. Mais celle du
-lecteur ne doit pas être moindre, en voyant que ce prince indulgent
-poussa la bonté jusqu’à permettre à l’évêque de Conon de venir lui
-parler contre la religion, contre les usages de son pays, et contre
-lui-même. L’évêque de Conon fut admis à son audience. Il savait très
-peu<span class="pagenum"><a id="page_467">{467}</a></span> de chinois. L’empereur lui demanda d’abord l’explication de quatre
-caractères peints en or au-dessus de son trône. Maigrot n’en put lire
-que deux; mais il soutint que les mots <i>king-lien</i>, que l’empereur avait
-écrits lui-même sur des tablettes, ne signifiaient pas <i>adorez le
-Seigneur du ciel</i>. L’empereur eut la patience de lui expliquer par
-interprètes que c’était précisément le sens de ces mots. Il daigna
-entrer dans un long examen. Il justifia les honneurs qu’on rendait aux
-morts. L’évêque fut inflexible. On peut croire que les jésuites avaient
-plus de crédit à la cour que lui. L’empereur, qui par les lois pouvait
-le faire punir de mort, se contenta de le bannir. Il ordonna que tous
-les Européens qui voudraient rester dans le sein de l’empire viendraient
-désormais prendre de lui des lettres patentes, et subir un examen.</p>
-
-<p>Pour le légat de Tournon, il eut ordre de sortir de la capitale. Dès
-qu’il fut à Nankin, il y donna un mandement qui condamnait absolument
-les rites de la Chine à l’égard des morts, et qui défendait qu’on se
-servît du mot dont s’était servi l’empereur pour signifier <i>le Dieu du
-ciel</i>.</p>
-
-<p>Alors le légat fut relégué à Macao, dont les Chinois sont toujours les
-maîtres, quoiqu’ils permettent aux Portugais d’y avoir un gouverneur.
-Tandis que le légat était confiné à Macao, le pape lui envoyait la
-barrette; mais elle ne lui servit qu’à le faire mourir cardinal. Il
-finit sa vie en 1710. Les ennemis des jésuites leur imputèrent sa mort.
-Ils pouvaient se contenter de leur imputer son exil.</p>
-
-<p>Ces divisions, parmi les étrangers qui venaient in<span class="pagenum"><a id="page_468">{468}</a></span>struire l’empire,
-décréditèrent la religion qu’ils annonçaient. Elle fut encore plus
-décriée lorsque la cour, ayant apporté plus d’attention à connaître les
-Européans, sut que non seulement les missionnaires étaient ainsi
-divisés, mais que parmi les négociants qui abordaient à Canton, il y
-avait plusieurs sectes ennemies jurées l’une de l’autre.</p>
-
-<p>L’empereur Kang-hi mourut en 1724<a id="FNanchor_340_339"></a><a href="#Footnote_340_339" class="fnanchor">[340]</a>. C’était un prince amateur de
-tous les arts de l’Europe. On lui avait envoyé des jésuites très
-éclairés, qui par leurs services méritèrent son affection, et qui
-obtinrent de lui, comme on l’a déjà dit<a id="FNanchor_341_340"></a><a href="#Footnote_341_340" class="fnanchor">[341]</a>, la permission d’exercer et
-d’enseigner publiquement le christianisme.</p>
-
-<p>Son quatrième fils, Young-tching, nommé par lui à l’empire, au préjudice
-de ses aînés, prit possession du trône sans que ces aînés murmurassent.
-La piété filiale, qui est la base de cet empire, fait que dans toutes
-les conditions c’est un crime et un opprobre de se plaindre des
-dernières volontés d’un père.</p>
-
-<p>Le nouvel empereur Young-tching surpassa son père dans l’amour des lois
-et du bien public. Aucun empereur n’encouragea plus l’agriculture. Il
-porta son attention sur ce premier des arts nécessaires, jusqu’à élever
-au grade de mandarin du huitième ordre, dans chaque province, celui des
-laboureurs qui serait jugé, par les magistrats de son canton, le plus
-diligent, le plus industrieux et le plus honnête<span class="pagenum"><a id="page_469">{469}</a></span> homme; non que ce
-laboureur dût abandonner un métier où il avait réussi, pour exercer les
-fonctions de la judicature qu’il n’aurait pas connues; il restait
-laboureur avec le titre de mandarin; il avait le droit de s’asseoir chez
-le vice-roi de la province, et de manger avec lui. Son nom était écrit
-en lettres d’or dans une salle publique. On dit que ce réglement si
-éloigné de nos mœurs, et qui peut-être les condamne, subsiste encore.</p>
-
-<p>Ce prince ordonna que dans toute l’étendue de l’empire on n’exécutât
-personne à mort avant que le procès criminel lui eût été envoyé, et même
-présenté trois fois. Deux raisons qui motivent cet édit sont aussi
-respectables que l’édit même. L’une est le cas qu’on doit faire de la
-vie de l’homme; l’autre, la tendresse qu’un roi doit à son peuple.</p>
-
-<p>Il fit établir de grands magasins de riz dans chaque province avec une
-économie qui ne pouvait être à charge au peuple, et qui prévenait pour
-jamais les disettes. Toutes les provinces fesaient éclater leur joie par
-de nouveaux spectacles, et leur reconnaissance en lui érigeant des arcs
-de triomphe. Il exhorta, par un édit, à cesser ces spectacles, qui
-ruinaient l’économie par lui recommandée, et défendit qu’on lui élevât
-des monuments. «Quand j’ai accordé des graces, dit-il dans son rescrit
-aux mandarins, ce n’est pas pour avoir une vaine réputation: je veux que
-le peuple soit heureux; je veux qu’il soit meilleur, qu’il remplisse
-tous ses devoirs. Voilà les seuls monuments que j’accepte.»</p>
-
-<p>Tel était cet empereur, et malheureusement ce fut<span class="pagenum"><a id="page_470">{470}</a></span> lui qui proscrivit la
-religion chrétienne. Les jésuites avaient déjà plusieurs églises
-publiques, et même quelques princes du sang impérial avaient reçu le
-baptême: on commençait à craindre des innovations funestes dans
-l’empire. Les malheurs arrivés au Japon fesaient plus d’impression sur
-les esprits que la pureté du christianisme, trop généralement méconnu,
-n’en pouvait faire. On sut que précisément en ce temps-là les disputes,
-qui aigrissaient les missionnaires de différents ordres les uns contre
-les autres, avaient produit l’extirpation de la religion chrétienne dans
-le Tunquin; et ces mêmes disputes, qui éclataient encore plus à la
-Chine, indisposèrent tous les tribunaux contre ceux qui, venant prêcher
-leur loi, n’étaient pas d’accord entre eux sur cette loi même. Enfin on
-apprit qu’à Canton il y avait des Hollandais, des Suédois, des Danois,
-des Anglais qui, quoique chrétiens, ne passaient pas pour être de la
-religion des chrétiens de Macao.</p>
-
-<p>Toutes ces réflexions réunies déterminèrent enfin le suprême tribunal
-des rites à défendre l’exercice du christianisme. L’arrêt fut porté le
-10 janvier 1724, mais sans aucune flétrissure, sans décerner de peines
-rigoureuses, sans le moindre mot offensant contre les missionnaires:
-l’arrêt même invitait l’empereur à conserver à Pékin ceux qui pourraient
-être utiles dans les mathématiques. L’empereur confirma l’arrêt, et
-ordonna, par son édit, qu’on renvoyât les missionnaires à Macao
-accompagnés d’un mandarin, pour avoir soin d’eux dans le chemin, et pour
-les garantir de toute insulte. Ce sont les propres mots de l’édit.<span class="pagenum"><a id="page_471">{471}</a></span></p>
-
-<p>Il en garda quelques uns auprès de lui, entre autres le jésuite nommé
-Parennin, dont j’ai déjà fait l’éloge<a id="FNanchor_342_341"></a><a href="#Footnote_342_341" class="fnanchor">[342]</a>, homme célèbre par ses
-connaissances et par la sagesse de son caractère, qui parlait très bien
-le chinois et le tartare. Il était nécessaire, non seulement comme
-interprète, mais comme bon mathématicien. C’est lui qui est
-principalement connu parmi nous par les réponses sages et instructives
-sur les sciences de la Chine aux difficultés savantes d’un de nos
-meilleurs philosophes. Ce religieux avait eu la faveur de l’empereur
-Kang-hi, et conservait encore celle d’Young-tching. Si quelqu’un avait
-pu sauver la religion chrétienne, c’était lui. Il obtint, avec deux
-autres jésuites, audience du prince frère de l’empereur, chargé
-d’examiner l’arrêt, et d’en faire le rapport. Parennin rapporte avec
-candeur ce qui leur fut répondu. Le prince, qui les protégeait, leur
-dit: «Vos affaires m’embarrassent; j’ai lu les accusations portées
-contre vous: vos querelles continuelles avec les autres Européens sur
-les rites de la Chine vous ont nui infiniment. Que diriez-vous si, nous
-transportant dans l’Europe, nous y tenions la même conduite que vous
-tenez ici? en bonne foi le souffririez-vous?» Il était difficile de
-répliquer à ce discours. Cependant ils obtinrent que ce prince par<span class="pagenum"><a id="page_472">{472}</a></span>lât à
-l’empereur en leur faveur; et lorsqu’ils furent admis aux pieds du
-trône, l’empereur leur déclara qu’il renvoyait enfin tous ceux qui se
-disaient missionnaires.</p>
-
-<p>Nous avons déjà rapporté ses paroles: «Si vous avez su tromper mon père,
-n’espérez pas me tromper de même<a id="FNanchor_343_342"></a><a href="#Footnote_343_342" class="fnanchor">[343]</a>.»</p>
-
-<p>Malgré les ordres sages de l’empereur, quelques jésuites revinrent
-depuis secrètement dans les provinces sous le successeur du célèbre
-Young-tching; ils furent condamnés à la mort pour avoir violé
-manifestement les lois de l’empire. C’est ainsi que nous fesons exécuter
-en France les prédicants huguenots qui viennent faire des attroupements
-malgré les ordres du roi. Cette fureur des prosélytes est une maladie
-particulière à nos climats, ainsi qu’on l’a déjà remarqué<a id="FNanchor_344_343"></a><a href="#Footnote_344_343" class="fnanchor">[344]</a>; elle a
-toujours été inconnue dans la Haute-Asie. Jamais ces peuples n’ont
-envoyé de missionnaires en Europe, et nos nations sont les seules qui
-aient voulu porter leurs opinions, comme leur commerce, aux deux
-extrémités du globe.</p>
-
-<p>Les jésuites mêmes attirèrent la mort à plusieurs Chinois, et surtout à
-deux princes du sang qui les favorisaient. N’étaient-ils pas bien
-malheureux de venir du bout du monde mettre le trouble dans la famille
-impériale, et faire périr deux princes par le dernier supplice? Ils
-crurent rendre leur mission respectable en Europe en prétendant que Dieu
-se décla<span class="pagenum"><a id="page_473">{473}</a></span>rait pour eux, et qu’il avait fait paraître quatre croix dans
-les nuées sur l’horizon de la Chine. Ils firent graver les figures de
-ces croix dans leurs <i>Lettres édifiantes et curieuses</i>; mais si Dieu
-avait voulu que la Chine fût chrétienne, se serait-il contenté de mettre
-des croix dans l’air? ne les aurait-il pas mises dans le cœur des
-Chinois?</p>
-
-<p>FIN DU SIÈCLE DE LOUIS XIV.<span class="pagenum"><a id="page_475">{475}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_474">{474}</a></span></p>
-
-<p>
-SUPPLÉMENT<br>
-<br>
-AU<br>
-<br>
-SIÈCLE DE LOUIS XIV.<br>
-<span class="pagenum"><a id="page_477">{477}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_476">{476}</a></span></p>
-
-<h3><a id="PREFACE"></a>PRÉFACE<br><br>
-<small>DU NOUVEL ÉDITEUR.</small></h3>
-
-<p>Aussitôt que le <i>Siècle de Louis XIV</i> eut paru, La Beaumelle en commença
-la critique<a id="FNanchor_345_344"></a><a href="#Footnote_345_344" class="fnanchor">[345]</a>. Une édition fut mise au jour sous ce titre: Le <i>Siècle
-de Louis XIV par M. de Voltaire, nouvelle édition, augmentée d’un très
-grand nombre de remarques par M. de La B***</i>; Francfort, chez la veuve
-Knoch et J. G. Eslinger, 1753, trois volumes petit in-8º<a id="FNanchor_346_345"></a><a href="#Footnote_346_345" class="fnanchor">[346]</a>. En tête
-du premier volume sont des <i>Conseils à l’auteur du Siècle de Louis XIV</i>,
-divisés en trois lettres.</p>
-
-<p>La Beaumelle prétendit que c’était contre les conventions faites avec
-Eslinger que ce libraire avait mis sur les frontispices ces mots: <i>Par
-M. de La B***</i>; que les notes du premier volume étaient les seules qui
-fussent de lui; que les autres étaient d’un chevalier de Mainvillers.</p>
-
-<p>Dans le second volume, page 348, chap. <small>XXVI</small> (aujourd’hui chap. <small>XXVII</small>,
-voyez p. 208), l’annotateur avait,<span class="pagenum"><a id="page_478">{478}</a></span> à l’occasion de la mort de plusieurs
-membres de la famille royale, ajouté une note injurieuse pour la mémoire
-du duc d’Orléans, le régent. La Beaumelle, étant revenu à Paris, fut
-arrêté le 24 avril 1753. On avait trouvé chez lui huit exemplaires de
-l’édition de Francfort du <i>Siècle de Louis XIV</i>. La Beaumelle fut
-conduit à la Bastille, où il resta près de six mois<a id="FNanchor_347_346"></a><a href="#Footnote_347_346" class="fnanchor">[347]</a>.</p>
-
-<p>Certainement il voulait dénigrer l’ouvrage de Voltaire; mais cela
-n’était pas dans l’intérêt du libraire qui le réimprimait. Aussi ce
-dernier, dans l’<i>Avertissement</i>, annonce offrir au public un <i>excellent
-livre augmenté de remarques qui le rendront encore meilleur</i>. Au reste,
-plusieurs des remarques des tomes II et III sont ainsi conçues: <i>Ce
-chapitre est très beau; Ce portrait est admirable</i>, etc. Il peut se
-faire que les notes flatteuses soient de Mainvillers, et toutes les
-autres de La Beaumelle. Dans tous les cas, j’ai signé d’un L les notes
-extraites de l’édition de Francfort. (Voyez ma préface du tome XIX.)</p>
-
-<p>Voltaire, en réponse à son critique, fit paraître son <i>Supplément au
-Siècle de Louis XIV</i>, qui circulait à Paris dès le mois de mai. Le 15 de
-ce mois, la police en fit la perquisition chez le libraire Lambert<a id="FNanchor_348_347"></a><a href="#Footnote_348_347" class="fnanchor">[348]</a>.
-L’édition originale est intitulée: <i>Supplément au Siècle de Louis XIV,<span class="pagenum"><a id="page_479">{479}</a></span>
-Catilina, tragédie, et autres pièces du même auteur</i>, Dresde, 1753, chez
-G. C. Walther, petit in-8º de <i>xvj</i> et 184 pages. La seule pièce qui
-soit après <i>Catilina</i> est l’<i>Examen du testament politique du cardinal
-Albéroni</i>. Cette édition contient la lettre ou dédicace à M.
-Roques<a id="FNanchor_349_348"></a><a href="#Footnote_349_348" class="fnanchor">[349]</a>.</p>
-
-<p>Au lieu de cette <i>Dédicace</i>, il y a dans les diverses éditions du volume
-intitulé: <i>Siècle politique de Louis XIV</i> (voyez ma préface du tome
-XIX), un <i>Mémoire de M. F. de Voltaire, apostillé par M. de La
-Beaumelle</i>, et qu’on peut regarder comme la première version de la
-dédicace à M. Roques. Si la date de 27 janvier 1753 que lui donne La
-Beaumelle est exacte, ce mémoire est peut-être le testament littéraire
-dont Voltaire parle dans sa lettre à d’Argental, du 10 février 1753. Je
-l’ai imprimé en forme de variante et en note à la fin de la lettre à M.
-Roques (page 491).</p>
-
-<p>Colini, alors secrétaire de Voltaire, et qui trouvait le <i>Supplément</i>
-beaucoup plus mordant que les notes de son commentateur, fit de vains
-efforts pour en empêcher la publication<a id="FNanchor_350_349"></a><a href="#Footnote_350_349" class="fnanchor">[350]</a>.</p>
-
-<p>La Beaumelle répliqua par une <i>Réponse au Supplément du siècle de Louis
-XIV</i>, Colmar, 1754, in-12, rédigée dès le mois d’octobre 1753,
-c’est-à-dire aussitôt après sa sortie de la Bastille, mais qui ne put
-être imprimée qu’en avril 1754. Il y reproduisit une <i>Lettre sur mes
-démêlés avec M. de Voltaire</i>, déjà imprimée plusieurs fois, et le
-<i>Mémoire</i> apostillé.<span class="pagenum"><a id="page_480">{480}</a></span></p>
-
-<p>L’acharnement de Voltaire et de La Beaumelle l’un contre l’autre n’a
-cessé qu’avec la vie. Les <i>Lettres de M. de La Beaumelle à M. de
-Voltaire</i>, 1763, in-12 de 213 pages, sont une nouvelle édition
-entièrement refondue de la <i>Réponse au Supplément</i>, avec quelques autres
-morceaux relatifs à Voltaire.</p>
-
-<p>Il serait trop long de rappeler tous les écrits, tant en vers qu’en
-prose, où Voltaire maltraite La Beaumelle. Je n’en signalerai que deux
-presque inconnus, et qui ne sont encore dans aucune édition des <i>Œuvres
-de Voltaire</i>. L’un est une <i>Lettre</i> sous la date du 24 avril 1767 (voyez
-tome XLIII); l’autre est la <i>Lettre anonyme et la réponse</i>, de 1769
-(voyez tome XLV); j’ai déjà parlé de ces deux morceaux dans ma préface
-du tome XXXVII.</p>
-
-<p>Sans doute La Beaumelle a été l’agresseur; sans doute il a dépassé
-toutes les bornes de la critique; mais on ne peut s’empêcher de déplorer
-que Voltaire ait aussi perdu toute mesure dans le chant XVIIIᵉ de la
-<i>Pucelle</i>.</p>
-
-<p>
-BEUCHOT.<br>
-</p>
-
-<div class="blockquot"><p>Ce 29 mai 1830.</p></div><p><span class="pagenum"><a id="page_481">{481}</a></span></p>
-
-<h3><a id="LETTRE_A_M_ROQUES351"></a>LETTRE A M. ROQUES<a id="FNanchor_351_350"></a><a href="#Footnote_351_350" class="fnanchor">[351]</a>,<br><br>
-<small>CONSEILLER ECCLÉSIASTIQUE</small><br><br>
-<small>DU SÉRÉNISSIME LANDGRAVE DE HESSE-HOMBOURG.</small></h3>
-
-<p class="indd">
-<span class="smcap">Monsieur</span>,<br>
-</p>
-
-<p>Je n’ai dédié à personne le <i>Siècle de Louis XIV</i>, parceque ni la vérité
-ni la liberté n’aiment les dédicaces, et que ces deux biens, qui
-devraient appartenir au genre humain, n’ont besoin du suffrage de
-personne. Mais je vous dédie ce supplément, quoiqu’il soit aussi vrai et
-aussi libre que le reste de l’ouvrage. La raison en est que je suis
-forcé de vous appeler en témoignage devant l’Europe littéraire. La
-querelle dont il s’agit pourrait bien être méprisable par elle-même,
-comme toutes les querelles, et confondue bientôt dans la foule de tant
-de disputes littéraires, de tant de différents dont la mémoire se perd
-avant même que la mémoire des combattants soit anéantie. Mais le rapport
-qui lie cette dispute aux événements du siècle de Louis XIV, les
-éclaircissements que les lecteurs en pourront tirer pour mieux connaître
-ces temps mémorables, serviront peut-être à la sauver<span class="pagenum"><a id="page_482">{482}</a></span> pour quelque
-temps de l’oubli où les ouvrages polémiques semblent condamnés.</p>
-
-<p>C’est vous, monsieur, qui m’apprîtes le premier qu’un jeune homme élevé
-à Genève, nommé M. de La Beaumelle, fesait réimprimer clandestinement la
-première édition du <i>Siècle de Louis XIV</i> à Francfort-sur-le-Mein.</p>
-
-<p>C’est vous qui m’apprîtes que cette édition subreptice était chargée de
-quatre lettres<a id="FNanchor_352_351"></a><a href="#Footnote_352_351" class="fnanchor">[352]</a> de La Beaumelle, dans lesquelles il outrage des
-officiers de la maison du roi de Prusse<a id="FNanchor_353_352"></a><a href="#Footnote_353_352" class="fnanchor">[353]</a>. Votre probité fut surprise
-de la témérité avec laquelle cet auteur parle de plusieurs souverains de
-l’Europe, dans ses commentaires sur le <i>Siècle de Louis XIV</i>, et des
-belles injures qu’il me dit dans mon propre ouvrage. Vous eûtes la
-générosité de m’en avertir, vous eûtes celle d’offrir de l’argent à son
-libraire pour supprimer ce scandale.</p>
-
-<p>Je sais bien que la littérature est une guerre continuelle; mais je ne
-devais pas m’attendre à une pareille excursion. Je vous écrivis que je
-ne savais pas comment je m’étais attiré ces hostilités de la part d’un
-homme que je n’avais connu à Berlin que pour tâcher de lui rendre
-service. Je me plaignis à vous de son procédé; vous eûtes la bonté de
-lui faire passer mes justes plaintes. Il avait l’honneur d’être lié avec
-vous, parcequ’il s’était destiné à Genève au ministère de votre
-religion: et quoique sa conduite semblât le rendre peu digne de cette
-fonction et de votre amitié,<span class="pagenum"><a id="page_483">{483}</a></span> vous aviez pour lui l’indulgence qu’un
-homme de votre probité compatissante peut avoir pour un jeune homme qui
-s’égare, et qu’on espère de ramener à son devoir.</p>
-
-<p>Il faut avouer qu’il vous exposa ingénument la raison qui l’avait porté
-à l’atrocité que vous condamniez. Je ne puis mieux faire, monsieur, que
-de rapporter ici une partie de la lettre qu’il vous écrivit il y a six
-mois pour justifier en quelque sorte sa conduite. La voici mot pour mot:</p>
-
-<p>«Maupertuis vient chez moi, ne me trouve pas; je vais chez lui: il me
-dit qu’un jour, au souper des petits appartements, M. de Voltaire avait
-parlé d’une manière violente contre moi; qu’il avait dit au roi que je
-parlais peu respectueusement de lui dans mon livre, que je traitais sa
-cour philosophe d’assemblée de <i>nains</i> et de <i>bouffons</i>, que je le
-comparais aux petits princes allemands<a id="FNanchor_354_353"></a><a href="#Footnote_354_353" class="fnanchor">[354]</a>, et mille faussetés de cette
-force. Maupertuis me conseilla d’envoyer mon livre au roi en droiture,
-avec une lettre qu’il vit et corrigea lui-même.»</p>
-
-<p>Il n’est que trop vrai, monsieur, que ce cruel pro<span class="pagenum"><a id="page_484">{484}</a></span>cédé trop public de
-Maupertuis, mon persécuteur, a été l’origine du livre scandaleux de La
-Beaumelle, et a causé des malheurs plus réels. Il n’est que trop vrai
-que Maupertuis manqua au secret qu’on doit à tout ce qui se dit au
-souper d’un roi. Et ce qui est encore plus douloureux, c’est qu’il
-joignit la fausseté à l’infidélité. Il est faux que j’eusse averti sa
-majesté prussienne de la manière dont La Beaumelle avait osé parler de
-ce monarque et de sa cour dans son livre intitulé le <i>Qu’en dira-t-on</i>,
-ou <i>Mes Pensées</i>; je l’aurais pu, et je l’aurais dû, en qualité de son
-chambellan. Ce ne fut pas moi, ce fut un de mes camarades qui remplit ce
-devoir. J’ose en attester sa majesté elle-même. Elle me doit cette
-justice, elle ne peut refuser de me la rendre. Le chambellan qui l’en
-avertit est M. le marquis d’Argens: il l’avoue, et il en fait gloire.</p>
-
-<p>Je n’étais que trop informé des coups qu’on me portait: courir chez un
-jeune étranger, chez un voyageur, chez un passant; lui révéler le secret
-des soupers du roi son maître, me calomnier en tout; lui rapporter ce
-qui s’était fait et dit dans mon appartement après le souper; le
-déguiser, l’envenimer, comme il est prouvé par le reste de la lettre de
-La Beaumelle; c’était une des moindres manœuvres que j’avais à essuyer.
-Presque tout Berlin était instruit de cette persécution. Sa majesté
-l’ignora toujours. J’étais bien loin de troubler la douceur de la
-retraite de Potsdam, et d’importuner le roi, notre bienfaiteur commun,
-par des plaintes. Ce monarque sait que non seulement je ne lui ai jamais
-dit un seul mot contre<span class="pagenum"><a id="page_485">{485}</a></span> personne, mais que je n’opposais que de la
-douceur et de la gaîté aux duretés continuelles de mon ennemi. Il ne
-pouvait contenir sa haine, et je souffrais avec patience. Je restai
-constamment dans ma chambre, sans en sortir que pour me rendre auprès de
-sa majesté quand elle m’appelait. Je gardai un profond silence sur les
-procédés de Maupertuis, et sur les trois volumes de La Beaumelle qu’ont
-produits ces procédés.</p>
-
-<p>Dans le même temps M. de Maupertuis voulut opprimer M. Kœnig, autrefois
-son ami, et toujours le mien. M. Kœnig avait tâché, ainsi que moi,
-d’apprivoiser son amour-propre par des éloges; il avait fait exprès le
-voyage de Berlin pour conférer amiablement avec lui sur une méprise dans
-laquelle Maupertuis pouvait être tombé. Il lui avait montré une ancienne
-lettre de Leibnitz, qui pouvait servir à rectifier cette erreur. Quelle
-fut la récompense du voyage de M. Kœnig? son ami, devenu dès-lors son
-ennemi implacable, profite d’un aveu que M. Kœnig lui a fait avec
-candeur, pour le perdre et pour le déshonorer. M. Kœnig lui avait avoué
-que l’original de cette lettre de Leibnitz n’avait jamais été entre ses
-mains, et qu’il tenait la copie d’un citoyen de Berne mort depuis
-long-temps<a id="FNanchor_355_354"></a><a href="#Footnote_355_354" class="fnanchor">[355]</a>. Que fait Maupertuis? il engage adroitement les
-puissances les plus respectables à faire chercher en Suisse cet
-original, qu’il sait bien qu’on ne trouvera pas: ayant ainsi enchaîné à
-ses artifices la bonté même de son maître, il se sert de son pouvoir à
-l’académie de<span class="pagenum"><a id="page_486">{486}</a></span> Berlin pour faire déclarer faussaire un philosophe, son
-ami, par un jugement solennel; jugement surpris par l’autorité; jugement
-qui ne fut point signé par les assistants; jugement dont la plupart des
-académiciens m’ont témoigné leur douleur; jugement réprouvé et abhorré
-de tous les gens de lettres. Il fait plus; il pousse la vengeance
-jusqu’à vouloir paraître modéré. Il demande à l’académie qu’il dirige,
-la grace de celui qu’il fait condamner. Il fait plus encore; il ose
-écrire lettre sur lettre à madame la princesse d’Orange, pour imposer
-silence à l’innocent qu’il persécute, et qu’il croit flétrir. Il le
-poursuit dans son asile, il veut lui lier les mains tandis qu’il le
-frappe.</p>
-
-<p>J’ai l’honneur d’être de dix-huit académies, et je puis vous assurer
-qu’il n’y a point d’exemple qu’aucune d’elles ait jamais traité ainsi un
-de ses membres. Toute l’Europe savante applaudit encore à la manière
-dont la société royale de Londres se comporta dans la fameuse dispute
-entre Newton et Leibnitz. Il s’agissait de la plus belle découverte
-qu’on ait jamais faite en mathématiques. La société royale nomma des
-commissaires tirés de différentes nations, qui examinèrent toutes les
-pièces pendant un an. L’authenticité de ces pièces fut constatée. Le
-grand Newton, élu président de la société royale, n’extorqua point en sa
-faveur un jugement qui ne devait être rendu que par le public. Il ne fit
-point déclarer son adversaire faussaire; il n’affecta point de demander
-sa grace à la société royale, en le fesant condamner avec ignominie; il
-ne le poursuivit point avec cruauté dans son asile;<span class="pagenum"><a id="page_487">{487}</a></span> il n’écrivit point
-à l’électrice de Hanovre pour faire ordonner le silence à Leibnitz; il
-ne le menaça point d’une peine académique en demandant sa grace; il ne
-compromit point le roi d’Angleterre, il ne le trompa point. On ne mit
-que de l’exactitude, de la vérité, de l’évidence, dans ce grand procès
-où il s’agissait d’une véritable gloire. C’étaient des dieux qui
-disputaient à qui il appartenait de donner la lumière au monde. Mais il
-ne faut pas que la belette de la fable prétende bouleverser le ciel et
-la terre pour un trou de lapin qu’elle a usurpé.</p>
-
-<p>Tout Berlin, toute l’Allemagne, criaient contre une conduite si odieuse;
-mais personne n’osait la découvrir au roi de Prusse; et le persécuteur
-triomphait en abusant des bontés de son maître: j’ai été le seul qui ai
-osé élever ma faible voix. J’ai rendu hardiment ce service à la vérité,
-à l’innocence, à l’académie de Berlin; j’ose dire à la patrie, que mon
-attachement pour le roi de Prusse avait rendue la mienne. J’ai seul fait
-parvenir les cris de l’Europe savante entière aux oreilles de sa
-majesté. J’en ai appelé du grand homme mal informé au grand homme mieux
-informé. J’ai pris le parti de M. Kœnig, ainsi que le célèbre et
-respectable Volf, qui a écrit sur cette affaire une lettre dont j’ai
-l’original entre les mains, la voici:</p>
-
-<p><i>Certum est quam quod certissimum veritatem esse ex parte Kœnigii, sive
-authenticitatem fragmenti ex litteris Leibnitzii, sive judicium famosum
-academiæ spectes, sive prætensam legem ad ruinant totius machinæ
-tendentem, si non in se contradictionem involveret.</i><span class="pagenum"><a id="page_488">{488}</a></span></p>
-
-<p>«Il est reconnu pour certain et très certain que la vérité est tout
-entière du côté du professeur Kœnig, soit dans l’authenticité de la
-lettre de Leibnitz, soit dans l’étrange jugement de l’académie, soit
-dans la prétendue découverte de son adversaire, qui ne serait qu’un
-renversement des lois de la nature si elle n’était pas une
-contradiction.»</p>
-
-<p>J’ai pris le parti de M. Kœnig avec les académiciens des sciences de
-Paris, avec tous les autres, avec l’Europe littéraire. Je me suis exposé
-par mon peu de ménagement à perdre les honneurs, les biens, dont un
-grand roi me comblait, et ses bontés plus précieuses cent fois que tous
-ces biens et tous ces honneurs. J’ai risqué la plus cruelle disgrace
-auprès d’un monarque qui m’avait arraché dans ma vieillesse à ma patrie,
-à ma famille, à mes amis, à mes emplois; d’un monarque qui m’avait
-prévenu, il y a plus de quinze ans, par ses bontés, auxquelles j’avais
-répondu avec enthousiasme; pour qui j’avais tout quitté, tout sacrifié,
-et sur qui je fondais enfin le bonheur des derniers jours de ma vie. Je
-n’ai pas balancé.</p>
-
-<p>Il m’a fallu à-la-fois combattre contre mon persécuteur Maupertuis, et
-pour M. Kœnig mon ami, et pour moi-même. Il a fallu, dans le temps même
-que l’auteur de la <i>Vénus physique</i> et de ses étranges lettres
-m’accablait, répondre à un livre plus mauvais encore, qu’il a fait
-composer. Oui, monsieur, c’est lui qui a porté La Beaumelle à faire
-cette malheureuse édition du <i>Siècle de Louis XIV</i>, dans laquelle lui
-seul, des gens de lettres qui étaient auprès du roi<span class="pagenum"><a id="page_489">{489}</a></span> de Prusse, n’est
-pas offensé. S’il n’avait pas excité La Beaumelle contre moi par une
-calomnie, ce jeune homme, à qui je n’avais jamais donné lieu de se
-plaindre de moi, n’aurait point fait ce scandaleux ouvrage. Mon
-persécuteur a beau employer tous ses artifices pour faire désavouer
-aujourd’hui à La Beaumelle cette lettre dans laquelle ses manœuvres sont
-constatées; la lettre existe, monsieur, entre vos mains; et j’en ai
-gardé soigneusement la copie authentique, transcrite par vous-même.
-Cette lettre qui sert à convaincre Maupertuis d’infidélité envers son
-maître, et de calomnie envers moi; cette lettre, dis-je, est encore plus
-reconnue que celle de Leibnitz, qui a servi à manifester les erreurs de
-son amour-propre à la face de tout le monde.</p>
-
-<p>Il peut faire déclarer faussaire qui il voudra dans une assemblée de son
-académie; il sera déclaré injuste par tout le public. Il verra que dans
-la littérature on ne réussit point par les souterrains de la fraude,
-comme il a dû voir qu’on ne subjugue point les esprits par la hauteur et
-la violence; qu’il ne faut dans les écrits que de la raison, et dans la
-société que de la douceur; qu’enfin la vérité, quoique peu circonspecte
-par cela même qu’elle est la vérité, la candeur bien que trop simple,
-l’innocence sans politique, confondent tôt ou tard l’erreur, le manège,
-la violence. La Beaumelle, qui est jeune encore, apprendra, à ses
-dépens, à ne plus faire servir son amour-propre imprudent et sans pudeur
-à l’amour-propre artificieux d’un autre. Je m’adresse, comme M. Kœnig,
-au public, juge souverain des ouvrages et des<span class="pagenum"><a id="page_490">{490}</a></span> hommes. Ce public déteste
-l’oppresseur, se moque de l’absurde; plaint le malheureux, et aime la
-vérité.</p>
-
-<p><i>P. S.</i> Vous m’apprenez, monsieur, par vos lettres, que La Beaumelle
-promet de me poursuivre jusqu’aux enfers. Il est bien le maître d’y
-aller quand il voudra. Vous me faites entendre que, pour mieux mériter
-son gîte, il imprimera contre moi beaucoup de choses personnelles, si je
-réfute les commentaires qu’il a imprimés sur le <i>Siècle de Louis XIV</i>.
-Vous m’avouerez que c’est un beau procédé d’imprimer trois volumes
-d’injures, d’impostures contre un homme, et de lui dire ensuite: Si vous
-osez vous défendre, je vous calomnierai encore.</p>
-
-<p>Vous me rapportez, monsieur, dans votre lettre du 22 mars, «que la
-manière dont il s’y prendra ne pourra que me faire beaucoup de peine; et
-quand il aurait tout le tort du monde, le public ne s’en informera pas,
-et rira à bon compte.»</p>
-
-<p>Sachez, monsieur, que le public peut rire d’un homme heureux et
-avantageux qui dit, ou fait, ou écrit des sottises; mais qu’il ne rit
-point d’un homme infortuné et persécuté. La Beaumelle peut réimprimer
-tout ce qu’on a écrit contre moi dans plus de cinquante volumes; cela
-lui procurera peu de profit et peu de rieurs. Je vous réponds que ses
-nouveaux chefs-d’œuvre ne me feront aucune peine. Je lui donne une
-pleine liberté. Je crois bien que La Beaumelle est un écrivain à faire
-rire: mais si l’auteur de <i>la Spectatrice danoise</i><a id="FNanchor_356_355"></a><a href="#Footnote_356_355" class="fnanchor">[356]</a>, du <i>Qu’en
-dira-t-on</i>, ou de <i>Mes Pensées</i>,<span class="pagenum"><a id="page_491">{491}</a></span> qui a outragé tant de souverains et de
-particuliers avec une insolence si brutale, et qui n’est impuni que par
-l’excès du mépris qu’on a pour lui, pense devenir un homme plaisant, il
-m’étonnera beaucoup. Il s’agit à présent du <i>Siècle de Louis XIV</i>. Il
-faut voir qui a raison de La Beaumelle ou de moi, et c’est de quoi les
-lecteurs pourront juger<a id="FNanchor_357_356"></a><a href="#Footnote_357_356" class="fnanchor">[357]</a>.<span class="pagenum"><a id="page_493">{493}</a></span><span class="pagenum"><a id="page_492">{492}</a></span></p>
-
-<h3><a id="SUPPLEMENT"></a>SUPPLÉMENT<br><br>
-<small>AU</small><br><br>
-<small>SIÈCLE DE LOUIS XIV.</small></h3>
-
-<h3><a id="PREMIERE_PARTIE358"></a>PREMIÈRE PARTIE<a id="FNanchor_358_357"></a><a href="#Footnote_358_357" class="fnanchor">[358]</a>.</h3>
-
-<p>Les éditions nombreuses d’un livre, dans sa nouveauté, ne prouvent
-jamais que la curiosité du public, et non le mérite de l’ouvrage.
-L’auteur du <i>Siècle de Louis XIV</i> sentait tout ce qui manquait à ce
-monument qu’il avait voulu élever à l’honneur de sa nation. Il serait
-incomparablement moins indigne de la France s’il avait été achevé dans
-son sein; mais on sait quels engagements et quel attachement d’un côté,
-quelles bontés prévenantes de l’autre, avaient arraché l’auteur à sa
-patrie. Parvenu à un âge assez avancé, éprouvant, par des maladies
-continuelles, une décrépitude prématurée, et craignant d’être prévenu
-par la mort, il hasarda enfin, au commencement de l’année 1752,<span class="pagenum"><a id="page_494">{494}</a></span> de
-livrer au public la faible esquisse du <i>Siècle de Louis XIV</i>, dans
-l’espérance que cet ouvrage engagerait les gens de lettres, et les
-hommes instruits des affaires publiques, à lui fournir de nouvelles
-couleurs pour achever le tableau. Il ne s’est pas trompé dans son
-attente. Il a reçu des instructions de toutes parts, et il s’est trouvé
-en état, dans l’espace d’une année, de donner une meilleure forme à son
-ouvrage. Il a tout retouché, jusqu’au style. La même impartialité
-reconnue règne dans le livre, mais avec une attention beaucoup plus
-scrupuleuse. Il est permis à l’auteur de le dire, parcequ’il est permis
-d’annoncer qu’on s’est acquitté d’un devoir indispensable. On a rempli
-ce devoir à l’égard du cardinal Mazarin, dans la nouvelle édition. Voici
-comment on s’exprime sur ce ministre:</p>
-
-<p>«Le grand homme d’état est celui dont il reste de grands monuments
-utiles à la patrie.<a id="FNanchor_359_358"></a><a href="#Footnote_359_358" class="fnanchor">[359]</a> Le monument qui immortalise le cardinal Mazarin
-est l’acquisition de l’Alsace. Il donna cette province à la France dans
-le temps que le royaume était déchaîné contre lui; et par une fatalité
-singulière, il lui fit plus de bien lorsqu’il était persécuté, que dans
-la tranquillité d’une puissance absolue.»</p>
-
-<p>On prie le lecteur de jeter les yeux sur tout ce qui concerne la paix de
-Rysvick, dans cette nouvelle édition<a id="FNanchor_360_359"></a><a href="#Footnote_360_359" class="fnanchor">[360]</a>, la seule qu’on puisse
-consulter; c’est un morceau très utile, tiré des <i>Mémoires</i> manuscrits
-<i>de M. de<span class="pagenum"><a id="page_495">{495}</a></span> Torci</i>. Ces mémoires démentent formellement ce que tant
-d’historiens, tant d’hommes d’état, et milord Bolingbroke lui-même,
-avaient cru, que le ministère de Versailles avait dès-lors dévoré en
-idée la succession du royaume d’Espagne; et rien ne répand plus de jour
-sur les affaires du temps, sur la politique, et sur l’esprit du conseil
-de Louis XIV.</p>
-
-<p>On voit quels services rendit le maréchal d’Harcourt dans la grande
-crise de l’Espagne, lorsque l’Europe en alarmes attendait d’un mot de
-Charles II mourant quel serait le successeur de tant d’états. De
-nouvelles anecdotes sont ainsi semées dans tous les chapitres.</p>
-
-<p>On en trouve au second volume<a id="FNanchor_361_360"></a><a href="#Footnote_361_360" class="fnanchor">[361]</a> sur l’homme au masque de fer; mais
-les morceaux les plus curieux, sans contredit, et les plus dignes de la
-postérité, sont deux mémoires de la propre main de Louis XIV. Le
-chapitre du <i>Gouvernement intérieur</i> est très augmenté; c’est là qu’on
-voit d’un coup d’œil ce qu’était la France avant Louis XIV, ce qu’elle a
-été par lui, et depuis lui. Les matériaux seuls de ce chapitre font
-connaître la nation et le monarque. Il n’y a nul mérite à les avoir mis
-en œuvre; mais c’est un grand bonheur d’avoir pu les recueillir.</p>
-
-<p>Le dernier chapitre<a id="FNanchor_362_361"></a><a href="#Footnote_362_361" class="fnanchor">[362]</a> contient cinquante-six articles nouveaux,
-concernant les écrivains qui ont fleuri<span class="pagenum"><a id="page_496">{496}</a></span> dans le siècle de Louis XIV, et
-dont plusieurs l’ont illustré. Il a fallu que l’auteur fît venir de loin
-la plupart de leurs ouvrages, qu’il les parcourût, qu’il tâchât d’en
-saisir l’esprit, et qu’il resserrât dans les bornes les plus étroites ce
-qu’il a cru devoir penser d’eux, d’après les plus savants hommes. Ainsi,
-deux lignes ont coûté quelquefois quinze jours de lecture. L’auteur,
-quoique très malade, a travaillé sans relâche, une année entière, à ces
-deux seuls petits volumes, dans lesquels il a tâché de renfermer tout ce
-qui s’est fait et s’est écrit de plus remarquable dans l’espace de cent
-années. L’amour seul de la patrie et de la vérité l’a soutenu dans un
-travail d’autant plus pénible qu’il paraît moins l’être. Tous les
-honnêtes gens de France et des pays étrangers lui en ont su gré; et même
-en Angleterre les esprits fermes, dont cette nation philosophe et
-guerrière abonde, ont tous avoué que l’auteur n’avait été ni flatteur ni
-satirique. Ils l’ont regardé comme un concitoyen de tous les peuples;
-ils ont reconnu dans Louis XIV, non pas un des plus grands hommes, mais
-un des plus grands rois; dans son gouvernement, une conduite ferme,
-noble et suivie, quoique mêlée de fautes; dans sa cour, le modèle de la
-politesse, du bon goût, et de la grandeur, avec trop d’adulation; dans
-sa nation, les mœurs les plus sociables, la culture des arts et des
-belles-lettres poussée au plus haut point, l’intelligence du commerce,
-un courage digne de combattre les Anglais, puisque rien n’a pu
-l’abattre, et des sentiments de hauteur et de générosité qu’un peuple
-libre doit admirer dans un peuple qui ne l’est pas. Il fallait dé<span class="pagenum"><a id="page_497">{497}</a></span>truire
-des préjugés de cent années, d’autant plus forts, que le célèbre Addison
-et le chevalier Steele, injustes en ce seul point, les avaient
-enracinés; et l’auteur les a détruits, du moins s’il en croit ce qu’on
-lui mande. Il n’a plus rien à souhaiter, s’il a obtenu de la nation qui
-a produit Marlborough, Newton, et Pope, du respect pour le génie de la
-France.</p>
-
-<p>Mais, tandis que le libraire de M. de Voltaire travaillait à cette
-édition nouvelle, et si supérieure aux autres, il arriva qu’un jeune
-homme élevé à Genève, qui commence à être connu dans la littérature,
-ayant passé à Berlin, et s’étant ensuite arrêté à Francfort, y travailla
-à une édition clandestine, d’après la première, quoiqu’il fût public que
-le libraire Walther, en vertu de ses droits, en préparait à Dresde une
-nouvelle, incomparablement plus ample et plus utile.</p>
-
-<p>C’était violer dans l’empire le privilége impérial. On avait vu jusqu’à
-présent des libraires ravir aux auteurs le fruit de leurs travaux, en
-contrefesant leurs ouvrages; mais on n’avait point vu d’homme de lettres
-exercer cette piraterie. Il vendit quinze ducats à la veuve Knoch et
-Eslinger, de Francfort, les lettres et les remarques dont il chargeait
-cette édition frauduleuse<a id="FNanchor_363_362"></a><a href="#Footnote_363_362" class="fnanchor">[363]</a>.</p>
-
-<p>Le public, qui ne pouvait être instruit de cette prévarication, voit une
-nouvelle édition avec des re<span class="pagenum"><a id="page_498">{498}</a></span>marques par M. L. B.; il est frappé de
-l’air d’autorité avec lequel ce M. L. B. donne ses décisions. Il croit
-que c’est quelque homme d’état, ou quelque savant profond dans
-l’histoire: il ne peut deviner que c’est l’éditeur des <i>Lettres de
-madame de Maintenon</i>, l’auteur de <i>la Spectatrice danoise</i>, l’auteur de
-<i>Mes Pensées</i>, ou du <i>Qu’en dira-t-on</i>. Ce grand écrivain fait bien de
-l’honneur à l’auteur du <i>Siècle de Louis XIV</i>; il le traite comme tous
-les potentats de l’Europe; il le condamne et l’instruit. Il aurait du
-seulement faire quelques petits changements dans ses beaux commentaires,
-comme il changeait, pour le bien de la chrétienté, des feuillets de son
-chef-d’œuvre du <i>Qu’en dira-t-on</i> dans toutes les grandes villes où il
-passait. Il substituait, de province en province, un feuillet à un
-autre; il mettait à la tête de <i>Mes Pensées</i>, cinquième, sixième
-édition. Il disait son avis, dans une page nouvelle, du pays d’où il
-venait de sortir, et parlait de tous les princes de la manière la plus
-flatteuse; car il leur supposait à tous la plus grande clémence.</p>
-
-<p>Était-il hors de Saxe, il imprimait (page 302): «J’ai vu à Dresde un
-roi.... un ministre.... un héritier.... une princesse.... un peuple....»
-Les épithètes suivent en lettres initiales, et la lecture en fait
-frémir. Était-il hors de Berlin, il imprimait (page 244): «Prédiction...
-la Prusse... et (page 230): Des soldats qu’une barbare discipline
-dépouille de tout sentiment d’honneur, à qui on fait haïr une vie qu’on
-les force à conserver, dont les crimes sont impunis, etc.;» et, dans le
-même article, ce judi<span class="pagenum"><a id="page_499">{499}</a></span>cieux auteur dit, «Que l’inhumanité des châtiments
-fait périr ces hommes (<i>impunis</i>) dans l’étisie, ou languir par des
-descentes.»</p>
-
-<p>A peine est-il hors de Gotha, qu’il dit (page 108): «Je voudrais bien
-savoir de quel droit de petits princes, un duc de Gotha, par exemple,
-vendent aux grands le sang de leurs sujets?»</p>
-
-<p>S’il part de Suisse, il outrage (page 300) les Sinner, les Orlac, les
-Steiger, les Vatteville, les Diesbach, en les nommant par leurs noms.</p>
-
-<p>Se croit-il hors d’état de voyager en Angleterre, il dit (page 258),
-«que lord Bath serait déshonoré en France.» A-t-il quitté la Hollande,
-il insère (page 279): «Que bientôt la Hollande ne sera bonne qu’à être
-submergée, quand le stathoudérat sera bien établi.»</p>
-
-<p>Est-il loin de la France, il dit (page 302): «Que le despotisme y a
-éteint jusqu’au nom de vertu.» Mais dès qu’il veut venir à Paris, il ôte
-cette page, et il met dans une autre que le lieutenant de police est un
-Messala, et il espère que Messala protégera les honnêtes gens qui
-pensent.</p>
-
-<p>Voilà donc ce que ce personnage appelle <i>Mes Pensées</i>, et ce qu’on a lu
-avec la curiosité et les sentiments que cette noble hardiesse doit
-inspirer. Pour rendre ses autres pensées meilleures, il les a prises
-partout. Il butine des idées comme il a butiné des lettres; mais il
-défigure un peu ce qu’il touche. Rapporte-t-il une dépêche du cardinal
-de Richelieu, il lui fait dire une sottise. Il prétend que le cardinal
-de Richelieu a écrit: «Le roi a changé de ministre,<span class="pagenum"><a id="page_500">{500}</a></span> et son ministre de
-maxime.» Il ne sent pas que ce n’est point le nouveau ministre, le
-cardinal de Richelieu lui-même, qui a changé. Il y a dans la lettre: «Le
-roi a changé de ministre, et le conseil de maxime.» Voilà des paroles
-d’un grand sens; mais de la manière dont il les cite, elles n’en ont
-aucun.</p>
-
-<p>Il défigure de la même façon des vers de la tragédie de <i>Rome sauvée</i>,
-en leur substituant les siens; car ce galant homme est aussi poëte, ou
-du moins il veut faire des vers.</p>
-
-<p>Il y a pourtant quelques pensées dans son livre qui sont à lui, et qui
-ne peuvent être qu’à lui: par exemple il donne des conseils à un jeune
-courtisan pour se conduire avec vertu, et lui dit (page 58): «Le mérite
-parvient à la cour par la bassesse, et le métalent par l’effronterie:
-rampez donc effrontément.» On ne saurait donner un conseil plus honnête.</p>
-
-<p>Il avait entendu à Paris, au théâtre, ces vers dans la bouche de
-Cicéron:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Un courage indompté, dans le cœur des mortels,<br></span>
-<span class="i0">Fait ou les grands héros ou les grands criminels.<br></span>
-<span class="i0">Qui du crime à la terre a donné les exemples,<br></span>
-<span class="i0">S’il eût aimé la gloire, eût mérité des temples:<br></span>
-<span class="i0">Catilina lui-même, à tant d’horreurs instruit,<br></span>
-<span class="i0">Eût été Scipion, si je l’avais conduit.<br></span>
-<span class="i0">Je réponds de César, il est l’appui de Rome:<br></span>
-<span class="i0">J’y vois plus d’un Sylla, mais j’y vois un grand homme.<br></span>
-<span class="i15"><i>Rome sauvée</i>, acte V, scène 3.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Voici comme l’auteur de <i>Mes Pensées</i> s’approprie ces vers dans sa prose
-(page 79): «Une république fondée par Cartouche aurait eu de plus sages
-lois<span class="pagenum"><a id="page_501">{501}</a></span> que la république de Solon. Ce sont les mêmes qualités qui font
-les grands héros et les grands criminels; et l’ame du grand Condé
-ressemblait à celle de Cartouche.»</p>
-
-<p>Il y a dans ce petit recueil vingt maximes pareilles. Elles
-caractérisent une ame qui n’est pas celle du grand Condé: et ce qui est
-rare, c’est l’air de maître avec lequel ce monsieur ose dire ce que les
-Clarendon et les De Thou n’auraient exprimé qu’avec défiance, ou plutôt
-ce qu’ils n’auraient jamais dit. «Donnez-moi, dit-il (page 25), un
-Stuart qui ait l’ame de Cromwell, et je le ferai roi d’Angleterre.» Vous
-le ferez roi d’Angleterre! vous! quel feseur de monarques! Le fou du roi
-Jacques Iᵉʳ s’étant un jour assis sur le trône, on lui demanda: Que
-fais-tu là, maraud? Il répondit: <i>Je règne</i>. L’auteur de <i>Mes Pensées</i>
-fait plus, il fait régner. C’est ce modeste et sage écrivain, ce grand
-politique, ce précepteur du genre humain, qui, pour l’instruction
-publique, a donné l’édition du <i>Siècle de Louis XIV</i>.</p>
-
-<p>Comme, avec une imagination si brillante, il pourrait savoir quelque
-chose de l’histoire, il ne serait pas impossible qu’il eût en effet
-critiqué à propos quelque fausse date, quelque méprise dans les faits;
-mais point. Son génie ne lui a pas permis de s’abaisser à ces détails.
-C’est La Beaumelle qui daigne enseigner la langue française à Voltaire;
-c’est La Beaumelle qui décide sur les auteurs; c’est La Beaumelle qui se
-mêle de condamner Louis XIV; c’est La Beaumelle qui dit qu’<i>on se gâte à
-Potsdam</i>; c’est La Beaumelle qui, sans daigner jamais apporter la
-moindre raison de ses dé<span class="pagenum"><a id="page_502">{502}</a></span>cisions, parle avec la même modestie que s’il
-avait un roi d’Angleterre à faire.</p>
-
-<p>Il règle les rangs des rois. Il dit que le roi de Sardaigne ne cédera
-jamais le pas au roi de France. Quelquefois il condamne en un seul mot.
-Par exemple, l’auteur du <i>Siècle de Louis XIV</i> dit<a id="FNanchor_364_363"></a><a href="#Footnote_364_363" class="fnanchor">[364]</a> que la France,
-depuis la mort de François II, avait toujours été déchirée par des
-guerres civiles, ou troublée par des factions; et le savant La Beaumelle
-demande <i>quand</i>? Voilà un excellent critique en histoire! Il ignore les
-horribles guerres civiles sous Charles IX, Henri III, Henri IV, et les
-factions qui marquèrent toutes les années du règne de Louis XIII.</p>
-
-<p>«Ceci est bon, dit-il, cela est médiocre, cette phrase est mauvaise.» Il
-dit en un endroit que l’auteur du <i>Siècle</i> écrit comme un clerc de
-procureur. L’auteur du <i>Siècle</i> lui aurait eu plus d’obligation des
-instructions historiques qu’il devait attendre d’un homme qui prend la
-peine de contrefaire son livre en l’enrichissant de notes: l’auteur
-était en effet tombé dans des méprises considérables. Il était bien
-difficile que, n’ayant alors pour tout secours que ses Mémoires qu’il
-avait apportés de France, il ne se fût pas trompé quelquefois. Toutes
-les erreurs qu’il a reconnues, et dont des hommes respectables ont eu la
-bonté de l’avertir, ont été soigneusement corrigées dans les éditions
-nouvelles de 1753. Mais La Beaumelle s’est bien donné de garde d’en
-relever aucune. Où aurait-il appris à les démêler, lui qui ne sait pas
-seulement que le fameux prince d’Orange Guillaume III fut créé<span class="pagenum"><a id="page_503">{503}</a></span>
-stathouder après avoir été nommé capitaine et amiral-général? lui qui
-ignore l’ancien droit qu’avait l’empereur sur la ville de Bamberg, droit
-qui tire son origine des conventions faites avec les papes, dans le
-temps qu’ils avaient la principauté de Bamberg, principauté qu’ils
-échangèrent depuis pour celle de Bénévent. Sait-il mieux l’histoire du
-temps que l’histoire ancienne, quand, dans une de ses remarques, il dit
-que l’entreprise en faveur du prétendant, en 1744, a eu les suites les
-plus heureuses? Tout le monde sait à quel point elle fut inutile. Le
-maréchal de Saxe, qui devait la conduire, rentra dans le port; et il n’y
-eut de diversion opérée par le prince Édouard que lorsqu’il passa seul
-en Écosse en 1745, sans conseil, sans secours, et assisté de son seul
-courage.</p>
-
-<p>Plus il est ignorant, plus il parle en maître; et plus il parle en
-maître, sans alléguer de raisons, moins il mérite qu’on lui réponde
-directement. Mais comme on doit avoir pour le public le respect de
-l’instruire, et de lui présenter les autorités sur lesquelles les plus
-importantes et les plus curieuses vérités de cet essai historique sont
-fondées, on prendra occasion des bévues de La Beaumelle pour dire ici
-des choses utiles. Ce qu’il y a de plus vil peut servir à quelques
-usages.</p>
-
-<p>On parlera d’abord du célèbre testament du roi d’Espagne Charles II. Il
-s’agit de prouver que la cour de Versailles n’y eut pas la moindre part,
-et qu’elle n’avait jamais songé à la succession entière de cette
-monarchie. L’auteur du <i>Siècle</i> cite M. le marquis de Torci, alors
-ministre en France. Il atteste le témoi<span class="pagenum"><a id="page_504">{504}</a></span>gnage authentique de ce
-secrétaire d’état; un La Beaumelle nie ce témoignage! il demande <i>où il
-est</i>! On répond, non à lui, mais à tous les lecteurs, que ce témoignage
-se trouve dans les <i>Mémoires</i> manuscrits<a id="FNanchor_365_364"></a><a href="#Footnote_365_364" class="fnanchor">[365]</a> <i>de M. de Torci</i>, lesquels
-sont entre les mains de sa famille. On ne les confiera pas à La
-Beaumelle, sans doute; mais ce manuscrit est assez connu. Un autre
-témoignage du marquis de Torci se trouve encore écrit de sa main à la
-marge de l’histoire italienne de Louis XIV, par le comte Ottieri<a id="FNanchor_366_365"></a><a href="#Footnote_366_365" class="fnanchor">[366]</a>,
-imprimée à Rome, et de laquelle La Beaumelle n’a jamais entendu parler.
-Cet ouvrage est extrêmement rare. Le cardinal de Polignac, étant à Rome,
-eut le crédit de le faire supprimer. M. de Voltaire procura la lecture
-de son exemplaire à M. le marquis de Torci. Ottieri, comme tous les
-autres historiens, imputait à Louis XIV le dessein de rompre le traité
-de partage, et de faire tomber dans sa maison toute la monarchie
-d’Espagne. M. de Torci réfute en peu de mots cette erreur si accréditée,
-et dit expressément que Louis XIV <i>n’y a jamais pensé</i>. Ce volume du
-comte Ottieri, précieux par sa rareté, et plus encore par la note du
-marquis<span class="pagenum"><a id="page_505">{505}</a></span> de Torci, a été donné par M. de Voltaire à M. le maréchal de
-Richelieu, qui le conserve dans sa bibliothèque.</p>
-
-<p>Il faut distinguer les erreurs dans les historiens. Une fausse date, un
-nom pour un autre, ne sont que des matières pour un <i>errata</i>. Si
-d’ailleurs le corps de l’ouvrage est vrai, si les intérêts, les motifs,
-les événements, sont développés avec fidélité, c’est alors une statue
-bien faite à laquelle on peut reprocher quelque pli négligé à la
-draperie.</p>
-
-<p>On pourrait à toute force pardonner à l’historien De Limiers d’avoir
-fait assister au grand-conseil qui se tint à Versailles, au sujet du
-testament de Charles II, madame de Maintenon qui n’y entra jamais, et M.
-de Pomponne qui était mort; mais ce qu’on ne peut pardonner, c’est
-l’ignorance des deux traités de partage; c’est d’avoir supposé que le
-roi d’Angleterre avait engagé Charles II à faire un testament en faveur
-du prince de Bavière; c’est d’avoir imaginé que Louis XIV avait ensuite
-envoyé un autre testament à signer au roi d’Espagne en faveur du duc
-d’Anjou. Il n’est pas permis de se tromper sur une révolution si grande,
-si importante, devenue la base d’un nouveau système de l’Europe.
-L’auteur du <i>Siècle</i> est, de tous les historiens qui ont parlé de cet
-événement, le premier qui ait su et qui ait dit la vérité.</p>
-
-<p>Que le P. Daniel, dans ses Abrégés chronologiques de Louis XIII et de
-Louis XIV, se trompe sur quelques noms, sur la position de quelques
-villes; qu’il prenne l’entrée de quelques troupes dans une ville ouverte
-pour un siége, ces légères fautes ne sont<span class="pagenum"><a id="page_506">{506}</a></span> presque rien, parcequ’il
-importe peu à la postérité qu’on ait eu tort ou raison dans des petits
-faits qui sont perdus pour elle. Mais on ne peut souffrir les
-déguisements avec lesquels il raconte les batailles importantes, ni
-surtout son affectation de n’étaler que des combats, qui, après tout, ne
-sont que des choses fort communes dans les fastes d’un siècle mémorable
-par tant d’autres endroits singuliers. C’est ce qu’on lui reproche dans
-sa grande histoire. Il aurait dû approfondir les lois, les usages, le
-commerce, les arts, parler de tout en philosophe. Il ne l’a pas fait; et
-quoique son histoire de France soit la meilleure de toutes, notre
-histoire reste encore à faire.</p>
-
-<p>On ennoblira encore ici l’humiliation où l’on descend de parler d’un tel
-critique, en rendant compte d’une autre anecdote très importante. Cette
-particularité ne se trouve que dans l’édition du <i>Siècle</i> de 1753. On y
-voit par quel motif Louis XIV reconnut le fils de Jacques II pour roi en
-1701. L’auteur du <i>Siècle</i> avoue seulement, dans toutes les premières
-éditions, que plusieurs membres du parlement d’Angleterre lui ont dit
-que, sans cette démarche de Louis XIV, le parlement n’aurait peut-être
-point pris parti dans la guerre de la succession. Notre La Beaumelle
-demande «qui sont ces membres du parlement? plusieurs autres membres,
-dit-il, et tous les historiens m’ont assuré le contraire.»</p>
-
-<p>Vous, jeune homme, qui n’avez jamais été à Londres, qui n’avez pu vous
-informer de ce fait, puisque l’auteur du <i>Siècle</i> est le premier qui
-l’ait fait connaître, vous osez dire que des pairs d’Angleterre vous en
-ont<span class="pagenum"><a id="page_507">{507}</a></span> parlé! vous osez dire que cette anecdote est discutée dans tous les
-autres historiens! Apprenez de qui l’auteur la tient; de milord
-Bolingbroke, qu’il a fréquenté pendant plusieurs années; et ce que
-milord Bolingbroke lui en avait toujours dit se trouve confirmé
-aujourd’hui par ses <i>Lettres historiques</i> qui viennent de paraître. Il
-n’y a qu’à lire les pages 158 et 159 de son tome second. C’est là qu’on
-verra comment, par un accord heureux, on peut concilier ce que MM. de
-Torci et Bolingbroke ont dit tant de fois, et ce qui est très vrai, que
-ce furent des femmes à qui le prétendant dut la consolation d’être
-reconnu roi par Louis XIV. Milord Bolingbroke ne savait cette anecdote
-que confusément, et M. de Torci en était instruit dans le plus grand
-détail et avec la plus grande certitude. Milord Bolingbroke dit dans ses
-<i>Lettres</i> que «des intrigues de femmes déterminèrent Louis XIV;» mais
-quelles étaient ces femmes? Ce fut la propre veuve du roi Jacques, la
-mère du prétendant, qui vint en larmes conjurer Louis XIV de ne pas
-refuser de vains honneurs au fils d’un roi qu’il avait protégé, et qu’il
-avait toujours reconnu pour roi, même après le traité de Rysvick, sans
-que Guillaume III s’en fût offensé. Elle lui demanda cette grace au nom
-de sa magnanimité et de sa gloire; et le roi céda à ces deux noms qui
-pouvaient sur lui plus que tout son conseil. C’est là ce que milord
-Bolingbroke ne savait pas, et ce qui se trouve, dans la nouvelle édition
-du <i>Siècle</i><a id="FNanchor_367_366"></a><a href="#Footnote_367_366" class="fnanchor">[367]</a>, parmi d’autres faits aussi curieux que véritables.</p>
-
-<p>La Beaumelle peut encore porter son ignorance té<span class="pagenum"><a id="page_508">{508}</a></span>méraire jusqu’à dire
-que les petites querelles de la duchesse de Marlborough et de miladi
-Masham n’influèrent en rien sur les affaires. «Ce conte, dit-il, est
-pris de l’<i>Anti-Machiavel</i>, et n’en est pas le meilleur endroit.» Ce
-conte est une vérité reconnue de toute l’Angleterre, que madame la
-duchesse de Marlborough avoua elle-même plusieurs fois à M. de Voltaire,
-et qu’elle a confirmée depuis dans ses Mémoires. Ce conte n’est point
-tiré de l’<i>Anti-Machiavel</i>, que son illustre auteur ne composa qu’en
-1739. M. de Voltaire avait déjà, quelques années auparavant, poussé le
-<i>Siècle de Louis XIV</i> jusqu’à la bataille de Turin, et le manuscrit
-était entre les mains du roi de Prusse dès l’année 1737. Ce manuscrit
-était la suite d’une Histoire universelle depuis Charlemagne, écrite
-dans le même goût et dans le même esprit. On lui en a volé la partie la
-plus intéressante; et si La Beaumelle sait où elle est, M. de Voltaire
-lui en donnera plus de quinze ducats<a id="FNanchor_368_367"></a><a href="#Footnote_368_367" class="fnanchor">[368]</a>.</p>
-
-<p>Pour continuer à rendre ce Mémoire instructif, et pour nourrir
-l’ignorante sécheresse des remarques d’un jeune homme qui ose censurer
-une histoire, sans rapporter un seul fait, sans alléguer la moindre
-probabilité sur quoi que ce puisse être, passons à l’homme <i>au masque de
-fer</i>; et examinons, avec les lecteurs sérieux et attentifs, la plus
-singulière et la plus étonnante anecdote qui soit dans aucune histoire.</p>
-
-<p>L’auteur du <i>Siècle</i> dit que tous les historiens de Louis XIV ont ignoré
-ce fait, et il a assurément raison. La Beaumelle répond avec sa prudence
-ordi<span class="pagenum"><a id="page_509">{509}</a></span>naire: «Les Mémoires de Perse en ont parlé.» Voici ce qu’on
-pourrait lui répliquer.</p>
-
-<p>Premièrement, mon ouvrage était fait en partie long-temps avant les
-<i>Mémoires de Perse</i> qui n’ont paru qu’en 1745<a id="FNanchor_369_368"></a><a href="#Footnote_369_368" class="fnanchor">[369]</a>. En second lieu, il
-n’appartient qu’à vous de citer parmi les historiens un libelle qui est
-aussi obscur, et presque aussi méprisable que votre <i>Qu’en dira-ton</i>; un
-libelle où il y a aussi peu de vérité que dans vos ouvrages, où la
-plupart des rois sont insultés, où les événements sont déguisés ainsi
-que les noms propres.</p>
-
-<p>Le hasard fait tomber ce livre entre mes mains dans ce moment même. Je
-trouve qu’en effet il y est parlé de l’homme <i>au masque de fer</i>.
-L’auteur, à l’exemple de tous les auteurs de ces sortes d’ouvrages, mêle
-dans cette aventure beaucoup de mensonges à un peu de vérité: il dit que
-le duc d’Orléans, régent de France, qu’il appelle <i>Ali-Omajou</i>, alla
-quelque temps avant sa mort voir à la Bastille ce fameux et inconnu
-prisonnier. Tout Paris sait qu’il est faux que le duc d’Orléans ait
-jamais fait une visite à la Bastille. Il dit que ce prisonnier était le
-comte de Vermandois qu’il appelle <i>Giafer</i>; et il prétend que ce comte
-de Vermandois, fils légitimé de Louis XIV et de la duchesse de<span class="pagenum"><a id="page_510">{510}</a></span> La
-Vallière, fut dérobé à la connaissance des hommes par son propre père,
-et conduit en prison avec un masque sur le visage, dans le temps qu’on
-le fit passer pour mort. Il dit que ce fut pour le punir d’un soufflet
-que ce prince avait donné à monseigneur le dauphin. Comment peut-on
-imprimer une fable aussi grossière? Ne sait-on pas que le comte de
-Vermandois mourut de la petite-vérole au camp devant Dixmude en 1683? Le
-dauphin avait alors vingt-deux ans; on ne donne des soufflets à un
-dauphin à aucun âge; et c’est en donner un bien terrible au sens commun
-et à la vérité que de rapporter de pareils contes. D’ailleurs, le
-prisonnier <i>au masque de fer</i> était mort en 1704<a id="FNanchor_370_369"></a><a href="#Footnote_370_369" class="fnanchor">[370]</a>; et l’auteur des
-<i>Mémoires de Perse</i> le fait vivre jusqu’à la fin de 1721.</p>
-
-<p>J’avoue que je suis surpris de trouver dans ces <i>Mémoires de Perse</i> une
-anecdote qui est très vraie parmi tant de faussetés. J’avais appris
-cette anecdote l’année passée; c’est celle de l’assiette d’argent et du
-pêcheur, laquelle est insérée dans mes éditions de Dresde et de Paris de
-1753<a id="FNanchor_371_370"></a><a href="#Footnote_371_370" class="fnanchor">[371]</a>. Elle a été racontée souvent par M. Riousse, ancien
-commissaire des guerres à Cannes. Il avait vu ce prisonnier dans sa
-jeunesse, quand on le transféra de l’île Sainte-Marguerite à Paris. Il
-était en vie l’année passée, et peut-être vit-il encore. Les aventures
-de ce prisonnier d’état sont publiques dans tout le pays; et M. le
-marquis d’Argens, dont la<span class="pagenum"><a id="page_511">{511}</a></span> probité est connue, a entendu il y a
-long-temps conter le fait dont je parle, à M. Riousse, et aux hommes les
-plus considérables de sa province.</p>
-
-<p>On veut savoir le nom du médecin de la Bastille que j’ai dit avoir
-traité souvent cet étrange prisonnier. On peut s’en informer à M.
-Marsolan, gendre de ce médecin, et qui a été long-temps chirurgien de M.
-le maréchal de Richelieu.</p>
-
-<p>Plusieurs personnes enfin me demandent tous les jours quel était ce
-captif si illustre et si ignoré. Je ne suis qu’historien, je ne suis
-point devin. Ce n’était pas certainement le comte de Vermandois; ce
-n’était pas le duc de Beaufort, qui ne disparut qu’au siége de Candie,
-et dont on ne put distinguer le corps dont les Turcs avaient coupé la
-tête. M. de Chamillart disait quelquefois, pour se débarrasser des
-questions pressantes du dernier maréchal de La Feuillade et de M. de
-Caumartin, que c’était un homme qui avait tous les secrets de M.
-Fouquet. Il avouait donc au moins par là que cet inconnu avait été
-enlevé quelque temps après la mort du cardinal Mazarin. Or, pourquoi des
-précautions si inouïes pour un confident de M. Fouquet, pour un
-subalterne? Qu’on songe qu’il ne disparut en ce temps-là aucun homme
-considérable. Il est donc clair que c’était un prisonnier de la plus
-grande importance, dont la destinée avait toujours été secrète. C’est
-tout ce qu’il est permis de conjecturer.</p>
-
-<p>Le critique, sans rien approfondir, se contente de mettre en note,
-<i>ouï-dire</i>. Mais une grande partie de l’histoire n’est fondée que sur
-des <i>ouï-dire</i> rassemblés<span class="pagenum"><a id="page_512">{512}</a></span> et comparés. Aucun historien, quel qu’il
-soit, n’a tout vu. Le nombre et la force des témoignages forment une
-probabilité plus ou moins grande. L’histoire de l’homme <i>au masque de
-fer</i> n’est pas démontrée comme une proposition d’Euclide; mais le grand
-nombre des témoignages qui la confirment, celui des vieillards qui en
-ont entendu parler aux ministres, la rendent plus authentique pour nous
-qu’aucun fait particulier des quatre cents premières années de
-l’histoire romaine.</p>
-
-<p>Le critique me reproche d’affecter, sur d’autres points, de citer des
-autorités respectables, entre autres celle du cardinal de Fleury; comme
-si j’étais un jeune homme ébloui de la grandeur. La familiarité avec les
-puissants de ce monde est une vanité; et il faut être bien faible pour
-en faire gloire.</p>
-
-<p>Vous dites, pour infirmer le témoignage du cardinal de Fleury, qu’il ne
-m’aimait pas; cela peut être: aussi n’ai-je point dit qu’il m’aimât.
-J’aurais plus volontiers fait ma cour au savant abbé de Fleury qu’à
-l’heureux cardinal de Fleury; mais je suis obligé d’avouer que lorsqu’il
-sut que je travaillais, je ne dirai pas à l’histoire de Louis XIV, mais
-au tableau de son siècle, il me fit venir quelquefois à Issi pour
-m’apprendre, disait-il, des anecdotes. Ce fut lui, et lui seul, dont je
-tins que M. de Bâville, intendant du Languedoc, avait été le principal
-instigateur de la fameuse révocation de l’édit de Nantes: il le savait
-bien. C’était à M. de Bâville qu’il devait sa fortune. Ce fut lui qui un
-jour me montra à Versailles, au bout de son appartement, la place où le
-roi avait épousé ma<span class="pagenum"><a id="page_513">{513}</a></span>dame de Maintenon; ce fut lui qui me dit que le
-chevalier de Forbin n’avait point été témoin du mariage, quoi qu’en dise
-l’abbé de Choisi, dont les <i>Mémoires</i> sont aussi peu sûrs en bien des
-endroits, qu’ils sont négligemment écrits. En effet, M. de Forbin, homme
-de mer, n’étant point attaché intimement au roi, n’était pas fait pour
-être le témoin d’une cérémonie si secrète. Cet emploi ne pouvait être
-que le partage d’anciens domestiques affidés.</p>
-
-<p>Je demandai au cardinal si Louis XIV était instruit de sa religion, pour
-laquelle il avait toujours montré un si grand zèle; il me répondit ces
-propres mots: <i>Il avait la foi du charbonnier</i>. Du reste il ne me dit
-guère que des particularités qui le concernaient lui-même, et qui
-étaient fort peu de chose. Il me parlait sans cesse d’un procès qu’il
-avait eu avec les jésuites, étant évêque de Fréjus, et de la peine
-extrême que cette petite querelle avait faite à Louis XIV. Il avait la
-faiblesse de croire que ces bagatelles pouvaient entrer dans l’histoire
-du siècle: il n’est pas le seul qui ait eu cette faiblesse. Une chose
-plus digne de la postérité, c’est que dans ces entretiens le cardinal de
-Fleury convint que la constitution de l’Angleterre était admirable. Il
-me semble qu’il est beau à un cardinal, à un premier ministre de France,
-d’avoir fait cet aveu. Il ajouta que c’était une machine compliquée,
-aisée à déranger, et sujette à bien des abus. Je lui répondis que les
-abus étaient attachés à la nature humaine, mais que les lois n’avaient
-rendu nulle part la nature humaine plus respectable. Il me dit qu’il
-avait toujours eu l’ascendant sur le ministre anglais; il avait<span class="pagenum"><a id="page_514">{514}</a></span> grande
-raison: il avait fait alors la guerre et la paix sans l’intervention de
-ce ministre. Walpole croyait me gouverner, disait-il, et il me semble
-que je l’ai gouverné. Un La Beaumelle pourra avancer que cela n’est pas
-vrai; et moi je le rapporte parceque cela est vrai.</p>
-
-<p>J’allais, après ces entretiens, écrire chez Barjeac ce que son maître
-m’avait dit de plus important; et je ne fesais pas plus ma cour à
-Barjeac qu’à son maître, pour ne pas augmenter la foule. Encore une
-fois, je n’étais pas le favori du cardinal, bien que j’eusse long-temps
-été admis dans sa société avant qu’il fût premier ministre; ou plutôt,
-parceque j’y avais été admis, et que ma franchise n’est guère faite pour
-plaire à des hommes puissants. Mais apprenez de moi ce que doit un
-historien à la vérité, et le seul mérite de mon ouvrage. Je n’aimais pas
-plus le cardinal de Fleury qu’il ne m’aimait; cependant j’ai parlé de
-lui dans le tableau de l’Europe<a id="FNanchor_372_371"></a><a href="#Footnote_372_371" class="fnanchor">[372]</a>, à la fin du <i>Siècle de Louis XIV</i>,
-comme s’il m’avait comblé de bienfaits. Quand l’historien parle, l’homme
-doit se taire. L’éloge que j’ai fait de ce ministre ne m’a rien coûté;
-et si Trajan m’avait persécuté, je dirais que Trajan a tort, mais qu’il
-est un grand homme.</p>
-
-<p>La Beaumelle me fait un plaisant reproche d’avoir consulté pendant vingt
-années les premiers hommes du royaume pour m’instruire de la vérité. Que
-ne me<span class="pagenum"><a id="page_515">{515}</a></span> reproche-t-il aussi d’avoir demandé à tant d’officiers généraux
-des instructions sur la guerre de 1741? d’avoir travaillé six mois sans
-relâche dans les bureaux des ministres, tandis que j’étais
-historiographe de France, place véritablement honorable pour un
-écrivain, et que j’ai sacrifiée? Que ne me fait-il un crime d’avoir tout
-vu par mes yeux, tout extrait de ma main, tout rassemblé? d’avoir laissé
-à mon roi et à ma patrie ce monument qui ne doit paraître qu’après ma
-mort, et que j’ai achevé dans une terre étrangère<a id="FNanchor_373_372"></a><a href="#Footnote_373_372" class="fnanchor">[373]</a>? J’ai fait mon
-devoir, et je regarde encore comme un devoir de répondre aux derniers
-des écrivains, parceque le mépris qu’on leur doit cède au respect qu’on
-doit à la vérité. Voilà ce que l’auteur du <i>Siècle de Louis XIV</i>
-pourrait dire.</p>
-
-<p>Il continuerait ainsi, s’il voulait prendre la peine d’instruire cet
-écolier.</p>
-
-<p>1º Apprenez que la valeur numéraire des espèces est arbitraire, et n’est
-pas indifférente comme vous le dites. Le roi est le maître de faire
-valoir douze livres l’écu qui est à présent fixé à six; mais, en ce cas,
-si vous avez six mille livres de rente sur l’hôtel-de-ville, vous ne
-toucherez plus que cinq cents de ces mêmes écus dont on vous comptait
-mille auparavant. Cette leçon est courte et nette; tâchez d’être dans le
-cas d’en profiter, mais vous n’en prenez pas le chemin.</p>
-
-<p>2º Apprenez que la plupart des évêques appelants, et ceux qui signèrent
-les propositions de 1682, ne<span class="pagenum"><a id="page_516">{516}</a></span> s’intitulaient pas <i>évêques par la
-permission du saint siége</i>.</p>
-
-<p>3º Apprenez que jamais le marquis de Fénélon, ni M. de Plelo, l’un
-ambassadeur en Hollande, l’autre en Danemark, n’ont commandé des
-régiments soudoyés par ces puissances, comme M. de Charnacé.</p>
-
-<p>4º Apprenez que Vittorio Siri, qui quelquefois était aussi partial pour
-la cour qui le payait que Le Vassor le fut contre elle en qualité de
-réfugié, était un auteur très instruit de tout ce qui s’était passé de
-son temps; et que le témoignage d’un auteur contemporain, pensionnaire
-d’une cour, est du plus grand poids, quand le témoignage n’est pas
-favorable à cette cour.</p>
-
-<p>5º Apprenez que le cardinal Mazarin n’a jamais passé pour maladroit.</p>
-
-<p>6º Apprenez que ce n’est pas à vous à décider des droits du parlement de
-Paris. L’auteur du Siècle a rapporté quels étaient les sentiments de la
-cour et ceux de la ville dans des temps de troubles: il n’a pas osé
-avoir un avis, et vous osez juger!</p>
-
-<p>7º Apprenez que ces vers que le duc de La Rochefoucauld citait au sujet
-de madame de Longueville, et que vous gâtez,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Pour mériter son cœur, pour plaire à ses beaux yeux,<br></span>
-<span class="i0">J’ai fait la guerre aux rois; je l’aurais faite aux dieux,<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p class="nind">sont tirés de la tragédie d’<i>Alcyonée</i><a id="FNanchor_374_373"></a><a href="#Footnote_374_373" class="fnanchor">[374]</a>; et pour égayer la matière,
-je vous apprendrai qu’après sa rupture avec madame de Longueville, il
-parodia ainsi ces vers:<span class="pagenum"><a id="page_517">{517}</a></span></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Pour ce cœur inconstant, qu’enfin je connais mieux,<br></span>
-<span class="i0">J’ai fait la guerre aux rois; j’en ai perdu les yeux.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>8º Apprenez que les favoris de Henri III étaient appelés les <i>mignons</i>,
-et non les <i>petits-maîtres</i>.</p>
-
-<p>9º Apprenez que ce n’est que depuis 1741 que la chancellerie impériale
-traite les rois de <i>majesté</i> dans le protocole de l’empire.</p>
-
-<p>10º Apprenez que Louis XIV obtint un désaveu formel de l’action de
-l’ambassadeur Vatteville, lorsqu’il força d’abord le roi Philippe IV à
-le rappeler.</p>
-
-<p>11º Apprenez que la méthode du maréchal de Vauban lui appartenait tout
-entière, et qu’elle n’était pas, comme on vous l’a dit, <i>d’un Hollandais
-qui n’avait pu être employé dans sa patrie</i>; et souvenez-vous que quand
-on est assez téméraire pour attaquer la mémoire d’un homme tel que le
-maréchal de Vauban, il faut citer des autorités convaincantes.</p>
-
-<p>12º Apprenez, que si vous gagiez, comme vous le dites, que les
-aides-de-camp de Louis XIV ne mangeaient pas à sa table, vous perdriez.
-Ils y mangeaient comme ceux de Louis XV, titrés ou non titrés. Les
-gentilshommes ordinaires de sa chambre y mangeaient aussi quand ils
-avaient fait les fonctions d’aides-de-camp. M. du Libois fut le dernier
-qui eut cet honneur, etc. M. de Larrey, auteur de l’<i>Histoire de Louis
-XIV</i>, était conseiller aulique du roi de Prusse, et n’était pas
-gentilhomme de la chambre de Louis XIV, comme vous le dites, et ne
-pouvait l’être étant calviniste.</p>
-
-<p>13º Apprenez que cette criminelle remarque, «qu’un roi absolu qui veut
-le bien est un être de<span class="pagenum"><a id="page_518">{518}</a></span> raison, et que Louis XIV ne réalisa jamais cette
-chimère,» est aussi punissable que fausse. Vous avez l’insolence, vous
-jeune barbouilleur de papier, d’outrager Louis XIV et Louis XV! Je
-détourne les yeux de votre crime, pour dire à cette occasion qu’un roi
-absolu, quand il n’est pas un monstre, ne peut vouloir que la grandeur
-et la prospérité de son état, parcequ’elle est la sienne propre,
-parceque tout père de famille veut le bien de sa maison. Il peut se
-tromper sur le choix des moyens, mais il n’est pas dans la nature qu’il
-veuille le mal de son royaume.</p>
-
-<p>J’ai une observation nécessaire à faire ici sur le mot <i>despotique</i><a id="FNanchor_375_374"></a><a href="#Footnote_375_374" class="fnanchor">[375]</a>
-dont je me suis servi quelquefois. Je ne sais pourquoi ce terme, qui,
-dans son origine, n’était que l’expression du pouvoir très faible et
-très limité d’un petit vassal de Constantinople, signifie aujourd’hui un
-pouvoir absolu et même tyrannique. On est venu au point de distinguer,
-parmi les formes des gouvernements ordinaires, ce gouvernement
-despotique dans le sens le plus affreux, le plus humiliant pour les
-hommes qui le souffrent, et le plus détestable dans ceux qui l’exercent.
-On s’était contenté auparavant de reconnaître deux espèces de
-gouvernements, et de ranger les unes et les autres sous différentes
-divisions. On est parvenu<a id="FNanchor_376_375"></a><a href="#Footnote_376_375" class="fnanchor">[376]</a> à imaginer une troisième forme
-d’administration naturelle à la<span class="pagenum"><a id="page_519">{519}</a></span>quelle on a donné le nom d’état
-despotique, dans laquelle il n’y a d’autre loi, d’autre justice, que le
-caprice d’un seul homme. On ne s’est pas aperçu que le despotisme, dans
-ce sens abominable, n’est autre chose que l’abus de la monarchie, de
-même que dans les états libres l’anarchie est l’abus de la république.
-On s’est imaginé, sur de fausses relations de Turquie et de Perse, que
-la seule volonté d’un vizir ou d’un itimadoulet tient lieu de toutes les
-lois, et qu’aucun citoyen ne possède rien en propriété dans ces vastes
-pays; comme si les hommes s’y étaient assemblés pour dire à un autre
-homme: Nous vous donnons un pouvoir absolu sur nos femmes, sur nos
-enfants, et sur nos vies; comme s’il n’y avait pas chez ces peuples des
-lois aussi sacrées, aussi réprimantes que chez nous; comme s’il était
-possible qu’un état subsistât sans que les particuliers fussent les
-maîtres de leurs biens. On a confondu exprès les abus de ces empires
-avec les lois de ces empires. On a pris quelques coutumes particulières
-au sérail de Constantinople pour les lois générales de la Turquie; et
-parceque la Porte donne des timariots à vie, comme nos anciens rois
-donnaient des fiefs à vie, parceque l’empereur ottoman fait quelquefois
-le partage des biens d’un bacha né esclave dans son sérail, on s’est
-imaginé que la loi de l’état portait qu’aucun particulier n’eût de bien
-en propre. On a supposé<a id="FNanchor_377_376"></a><a href="#Footnote_377_376" class="fnanchor">[377]</a> que dans Constantinople le fils d’un
-ouvrier ou d’un marchand n’héritait pas du fruit de l’industrie de son
-père. On a osé prétendre<a id="FNanchor_378_377"></a><a href="#Footnote_378_377" class="fnanchor">[378]</a>
-<span class="pagenum"><a id="page_520">{520}</a></span> que le même despotisme régnait dans le
-vaste empire de la Chine, pays où les rois, et même les rois
-conquérants, sont soumis aux plus anciennes lois qu’il y ait sur la
-terre. Voilà comme on s’est formé un fantôme hideux pour le combattre;
-et en fesant la satire de ce gouvernement despotique qui n’est que le
-droit des brigands, on a fait celle du monarchique qui est celui des
-pères de famille. Je ne veux point entrer dans un détail délicat qui me
-mènerait trop loin; mais je dois dire que j’ai entendu par le despotisme
-de Louis XIV, l’usage toujours ferme et quelquefois trop grand qu’il fit
-de son pouvoir légitime. Si dans des occasions il a fait plier sous ce
-pouvoir les lois de l’état, qu’il devait respecter, la postérité le
-condamnera en ce point: ce n’était pas à moi de prononcer; mais je défie
-qu’on me montre aucune monarchie sur la terre dans laquelle les lois, la
-justice distributive, les droits de l’humanité, aient été moins foulés
-aux pieds, et où l’on ait fait de plus grandes choses pour le bien
-public, que pendant les cinquante-cinq années que Louis XIV régna par
-lui-même.</p>
-
-<p>14º Apprenez que l’établissement des milices n’est point le malheur de
-la France, comme vous avez l’impudence de le dire; que ces milices, qui
-sont la pépinière des armées, contribuèrent à sauver la France dans les
-dernières campagnes du maréchal de Villars, et à la rendre victorieuse
-dans les campagnes de Louis XV; que l’excellente méthode qu’on a prise,
-en 1724, concernant le maintien de ces milices, est due principalement
-au conseil de M. Duverney, et<span class="pagenum"><a id="page_521">{521}</a></span> qu’elle a été très perfectionnée par M.
-le comte d’Argenson<a id="FNanchor_379_378"></a><a href="#Footnote_379_378" class="fnanchor">[379]</a>. On se fait un devoir de rendre cette justice à
-de bons citoyens, pour se laver de l’opprobre de vous adresser la
-parole.</p>
-
-<p>15º Apprenez qu’il est faux que tous les catholiques du Languedoc
-avouent que la seule cause du supplice du fameux ministre Brousson fut
-qu’il était hérétique. L’abbé Brueys, dans son Histoire des troubles des
-Cévennes<a id="FNanchor_380_379"></a><a href="#Footnote_380_379" class="fnanchor">[380]</a>, rapporte qu’il avait eu autrefois des intelligences avec
-les ennemis, et qu’il fut roué sur sa propre confession. Ces
-intelligences étaient très peu de chose. On usa avec lui d’une extrême
-rigueur; ce fut une cruauté, plus qu’une injustice. On fesait pendre les
-prédicants de votre communion, qui venaient prêcher malgré les édits. On
-rouait ceux qui avaient excité à la révolte; telle était la loi: elle
-était dure; mais il n’y eut rien d’arbitraire dans les jugements<a id="FNanchor_381_380"></a><a href="#Footnote_381_380" class="fnanchor">[381]</a>.</p>
-
-<p>16º Apprenez que Louis XIV n’a jamais dit au lord Stair, ambassadeur
-d’Angleterre, à l’occasion du port qu’il voulait faire à Mardick:
-«Monsieur l’ambassadeur, j’ai toujours été le maître chez moi,
-quelquefois chez les autres; ne m’en faites pas souvenir.»<span class="pagenum"><a id="page_522">{522}</a></span></p>
-
-<p>Vous n’êtes qu’un menteur; car ce n’est pas avec vous qu’il faut ménager
-les termes, quand vous dites: «Je sais de science certaine que Louis XIV
-tint ce discours.» J’avais dit<a id="FNanchor_382_381"></a><a href="#Footnote_382_381" class="fnanchor">[382]</a> que je savais de science certaine
-qu’il ne le tint pas; mais voici pourquoi je m’étais exprimé ainsi. Je
-demande pardon à M. le président Hénault de mêler ici son nom à celui
-d’un homme tel que vous; mais la vérité de l’histoire exige que je le
-cite, et que j’atteste sa bonne foi et sa candeur. C’est lui seul qui a
-rapporté cette anecdote. Il a souffert la hardiesse que j’ai prise de le
-contredire; hardiesse d’autant plus excusable en moi, qu’on sait a quel
-point j’aime et j’estime son ouvrage<a id="FNanchor_383_382"></a><a href="#Footnote_383_382" class="fnanchor">[383]</a> et sa personne. Il permettra
-encore que je révèle ce qui s’est passé entre lui et moi à ce sujet,
-parceque mon respect pour la vérité est égal à l’amitié que j’ai pour
-lui.</p>
-
-<p>Je lui dis avant mon départ: «Êtes-vous bien sûr que le feu roi ait tenu
-à un ambassadeur d’Angleterre un discours qui me semble si peu
-convenable? Il aurait pu parler ainsi à un ministre des États-Généraux,
-parcequ’en effet il avait été le maître chez eux; mais certainement, il
-ne l’avait jamais été chez les Anglais. Il devait la paix à cette
-nation, et même une partie de ses frontières: comment donc aurait-il pu
-s’exprimer d’une manière si peu conforme à sa situation, et qui ne
-pouvait manquer de lui attirer une réponse très désagréable d’un homme
-tel<span class="pagenum"><a id="page_523">{523}</a></span> que milord Stair, dont vous avez connu le caractère?»</p>
-
-<p>«Vous avez raison, me répondit-il; M. de Torci m’a dit les mêmes choses
-que vous; il m’a ajouté que jamais le comte de Stair n’avait parlé au
-roi qu’en sa présence, et il m’a protesté n’avoir jamais entendu
-prononcer ces paroles à Louis XIV.&#8212;Pourquoi donc les avez-vous
-rapportées?» lui dis-je. Il me fit l’honneur de me répliquer qu’elles
-étaient imprimées avant que M. le marquis de Torci l’eût averti, et
-qu’il avait cité cette anecdote dans son livre sur la foi des hommes les
-plus considérables de la cour. Il disait vrai, et il avait pour lui des
-témoignages nombreux et respectables. Je lui repartis que, selon la
-doctrine des probabilités, le témoignage de M. de Torci, seul témoin
-nécessaire, joint à toutes les vraisemblances qui sont très fortes,
-anéantissait le rapport de tous ceux qui n’avaient pas été témoins,
-quelque unanime qu’il pût être, et quelque autorité que lui donnassent
-les noms les plus illustres. Il me semble qu’à la fin de la
-conversation, M. le président Hénault eut la bonté de convenir qu’à la
-première édition de son livre, qui sera sans doute souvent réimprimé,
-parcequ’il sera toujours nécessaire, il mettrait un petit correctif à
-cette anecdote, en la rapportant comme un ouï-dire<a id="FNanchor_384_383"></a><a href="#Footnote_384_383" class="fnanchor">[384]</a>. Ce que je viens
-de raconter, et dont je demande encore très humblement pardon à M. le
-président Hénault, doit moins servir à fortifier<span class="pagenum"><a id="page_524">{524}</a></span> le pyrrhonisme de
-l’histoire qu’à faire voir avec quel scrupule il faut peser les
-autorités et balancer les raisons. Ce trait apprendra aux lecteurs quels
-soins j’ai pris de m’instruire; et peut-être regrettera-t-on que je ne
-puisse plus être à la source des lumières que j’aurais fidèlement
-répandues.</p>
-
-<p>17º Apprenez combien il est indécent et révoltant de dire à propos du
-comte de Plelo «qu’il ne mourut au lit d’honneur que parcequ’il
-s’ennuyait à périr à Copenhague, et qu’il était estimé des savants
-danois, parcequ’ils sont fort ignorants.» Jugez ce que vous devez
-attendre de pareilles remarques qui insultent follement les vivants et
-les morts. Vous dites que le roi Casimir était un sot, ainsi que tous
-les Polonais. Quel asile vous restera-t-il sur la terre?</p>
-
-<p>18º Apprenez combien il est ridicule d’avancer que jamais Louis XIV
-n’eut une cour plus nombreuse que lorsque obligé de quitter sa capitale,
-il était prêt d’être livré au grand Condé à la journée de Blenau.</p>
-
-<p>19º Apprenez que le grade militaire est toujours à l’armée au-dessus de
-la naissance, et que le premier grade donne à la cour cette prérogative.
-Fabert, maréchal de France, passait partout, sans contredit, devant les
-Montmorenci et les Châtillon, lieutenants-généraux.</p>
-
-<p>20º Apprenez à connaître l’Allemagne. Distinguez le conseil de ce qu’on
-appelle les légistes. Sachez que, surtout dans les états du roi de
-Prusse, les magistrats sont bien loin de disputer quelque chose aux
-officiers.</p>
-
-<p>21º Apprenez que jamais Louis XIV n’a dit au par<span class="pagenum"><a id="page_525">{525}</a></span>lement de Paris que
-Louis XIII n’aimait pas les huguenots, et les craignait; et que pour lui
-il ne les craignait ni ne les aimait. Ce monarque n’allait point au
-parlement pour faire des antithèses, et il n’a jamais tenu de lit de
-justice à l’occasion des prétendus réformés.</p>
-
-<p>22º Apprenez que vous vous trompez autant sur ce que Louis XIV dit au
-parlement de Paris, que sur ce qu’il n’y dit pas. Le discours qu’il y
-prononça en 1654, que je rapporte, et que vous niez, est mot pour mot
-dans un extrait d’un journal du parlement que j’ai vu. Plusieurs
-mémoires du temps citent exactement les mêmes paroles. Quand je dis que
-vous vous trompez, je n’entends pas que vous vous méprenez, que vous
-avez mal lu, mal retenu, ce qui pourrait arriver à tout critique;
-j’entends que vous n’avez rien lu, et que vous barbouillez au hasard des
-notes qui n’ont d’autre fondement que l’envie de mettre au bas des pages
-de mon livre, mal contrefait, des faussetés dont votre témérité seule
-est capable.</p>
-
-<p>23º Apprenez qu’il est faux, qu’il est impossible que le conseil de
-Louis XIII ait sollicité le cardinal Duperron de s’opposer, comme vous
-osez l’avancer, à cette fameuse proposition du tiers-état: «qu’aucune
-puissance spirituelle ne peut priver les rois de leur puissance sacrée,
-qu’ils ne tiennent que de Dieu seul, etc.»</p>
-
-<p>Quoi! vous avez le front de représenter le conseil d’un roi de France
-comme une troupe d’imbéciles et de perfides qui sollicitent le clergé
-d’enseigner qu’on peut déposer et tuer ses maîtres! Si le malheur des<span class="pagenum"><a id="page_526">{526}</a></span>
-temps et l’esprit de discorde avaient jamais pu porter le conseil d’un
-roi à une si lâche fureur, il faudrait avoir des preuves plus claires
-que le jour pour tirer de l’obscurité une anecdote aussi infâme. Mais
-quelle preuve en pouvez-vous avoir, vous, audacieux ignorant, qui n’avez
-jamais rien lu, et qui écrivez de caprice ce que vous dicte votre
-démence? Vous avez peut-être entendu dire confusément que le conseil du
-roi se mêla, comme il le devait, de cette célèbre querelle entre le
-clergé et le tiers-état dans les états de 1614. Il ne sera pas inutile
-de dire ici que, le 5 de janvier 1615, la chambre du clergé fit enfin
-signifier à la chambre du tiers-état l’article qu’elle dressa suivant la
-quinzième session du concile de Constance, qui condamne comme abominable
-et hérétique l’opinion «qu’il est permis d’attenter à la personne sacrée
-des rois;» mais elle ne se relâcha point sur l’article de la déposition;
-et le cardinal Duperron maintint toujours «qu’il n’était pas sûr et
-indubitable qu’un roi ne pût pas être déposé par l’Église.»</p>
-
-<p>Le parlement, qui dans tous les temps a maintenu le droit de la couronne
-contre les entreprises ecclésiastiques, avait pris ce temps pour donner
-un arrêt, le 2 janvier, conforme à cent arrêts précédents, par lesquels
-«nulle puissance n’a droit ni pouvoir de dispenser les sujets du serment
-de fidélité.» La chambre du clergé demanda la cassation de cet arrêt,
-sous prétexte qu’il était rendu pendant la tenue des états, et que le
-parlement n’avait pas droit de se mêler de la législation tandis que les
-législateurs étaient assemblés. Ce nouvel incident échauffa les esprits.
-On as<span class="pagenum"><a id="page_527">{527}</a></span>sembla le conseil du roi le 6 janvier; et le prince de Condé, chef
-du conseil, après avoir opiné sévèrement contre le cardinal Duperron, et
-après avoir donné les plus grands éloges à la fidélité et au zèle du
-parlement, conclut pourtant, pour le bien de la paix, à interdire sur ce
-point toute dispute au clergé et au tiers-état, et à défendre au
-parlement de publier son arrêt, pour conserver, disait-il, la
-supériorité des états sur le parlement. Voilà toute la part que le
-conseil suprême de Louis XIII eut dans cette affaire importante. Voilà
-comment, selon le critique La Beaumelle, ce conseil sollicita le clergé
-de déclarer qu’il est permis de déposer et de tuer les rois. L’auteur du
-<i>Siècle de Louis XIV</i> était et devait être informé de toutes ces
-particularités: il ne les a pas rapportées dans le tableau raccourci
-qu’il a fait de tant d’événements; et il a dû d’autant moins en faire
-mention, que cette scène se passa près de trente années avant les temps
-qui sont l’objet de son travail. Un auteur doit toujours en savoir
-beaucoup plus que son livre, sans quoi il serait incapable de le faire:
-un critique doit en savoir plus encore que l’auteur, sans quoi il est
-incapable de bien critiquer.</p>
-
-<p>24º Apprenez qu’il est faux qu’un officier se soit percé de son épée en
-présence de Louis XIV, après avoir été outragé par une raillerie
-sanglante de ce monarque. Vous voulez flétrir en vain sa mémoire par un
-conte qui n’est pas même accrédité dans la populace, et qui ne se trouve
-dans aucun auteur connu des honnêtes gens.</p>
-
-<p>25º Apprenez que beaucoup d’historiens ont pré<span class="pagenum"><a id="page_528">{528}</a></span>tendu que la reine Anne
-était d’intelligence avec son frère, quand ce frère, en 1708, tenta de
-faire une descente en Écosse; que Reboulet est de cette opinion: que lui
-et ses garants se trompent; et que, pour oser être critique, il faut
-savoir ce que les historiens ont rapporté, et ce qu’ils ont mal
-rapporté.</p>
-
-<p>26º Apprenez que l’électeur palatin était à Manheim, quand M. de Turenne
-saccageait Heidelberg et son pays.</p>
-
-<p>27º Apprenez que le chevalier de Lorraine était à Paris, et non à Rome,
-quand madame de Coëtquen lui révéla le secret de l’état, qu’elle avait
-arraché à M. de Turenne; que ce grand homme ayant eu le courage d’avouer
-sa faiblesse, la perfidie de madame de Coëtquen étant éclaircie, la
-division ayant troublé la maison de Monsieur, le chevalier ayant été
-enfermé à Pierre-Encise, il eut ensuite permission d’aller à Rome.</p>
-
-<p>28º Apprenez que c’est le comble de l’impertinence de dire que «toutes
-les guerres d’aujourd’hui sont des guerres de commerce;» qu’il n’y a eu
-que celle de l’Angleterre avec l’Espagne, en 1739, qui ait eu le
-commerce pour objet; que jamais la France n’en a eu jusqu’ici aucune de
-cette nature; que les guerres pour les successions de l’Espagne et de
-l’Autriche étaient d’un genre un peu supérieur.</p>
-
-<p>29º Apprenez que jamais ce Cavalier, chef des fanatiques, n’obtint
-l’exercice de la religion calviniste dans le Languedoc<a id="FNanchor_385_384"></a><a href="#Footnote_385_384" class="fnanchor">[385]</a>. C’eût été
-obtenir le rétablisse<span class="pagenum"><a id="page_529">{529}</a></span>ment de l’édit de Nantes. Il n’eut cette
-permission que pour les régiments qu’il voulut lever.</p>
-
-<p>30º Apprenez, si vous pouvez, quel est l’excès ridicule d’un jeune
-ignorant qui dit d’un ton de maître: «Le maréchal de Villars ne prédit
-point la perte de la bataille d’Hochstedt; il a dit seulement les
-raisons pour lesquelles elle fut perdue.» Il semble, à vous entendre
-parler, que vous ayez entretenu ce général. Sachez que cette lettre,
-écrite par lui à M. de Maisons son beau-frère, sur la seule nouvelle de
-la position de l’armée française à Hochstedt, est une chose connue dans
-sa famille. Un laquais de cette maison, qui aurait entendu ses maîtres
-parler de cette anecdote, serait cent fois plus croyable que vous. Il
-vous sied bien à vous, moins instruit et moins accrédité que ce laquais,
-de parler avec cette confiance d’un général dont vous n’avez jamais pu
-approcher! il vous sied bien de l’appeler <i>le plus vain des
-hommes</i><a id="FNanchor_386_385"></a><a href="#Footnote_386_385" class="fnanchor">[386]</a>, et de lui reprocher ses richesses!</p>
-
-<p>31º Apprenez que ceux qui vous ont dit que les filles héritent de la
-Navarre, et que c’est pour cela que Madame royale a eu le pas sur
-Mesdames de France, vous ont dit trois sottises. Le patrimoine de la
-partie de la Navarre qui appartenait à Henri IV, fut réuni par lui à la
-couronne de France en 1607, et plus solennellement en 1620 par Louis
-XIII, lorsqu’il créa le parlement de Pau; par conséquent cet état est
-soumis à la loi salique. Aucune princesse du sang de<span class="pagenum"><a id="page_530">{530}</a></span> France, qui n’est
-pas reine, n’a le pas sur Mesdames de France, c’est-à-dire sur les
-filles du roi. Ses filles gardent entre elles le rang de l’ordre de la
-naissance. La duchesse de Savoie, fille de Henri IV, qu’on appelait
-Madame royale, ne put jamais être en concurrence avec plusieurs filles
-d’un roi de France. Elle était la seconde des filles de Henri IV. La
-première fut femme de Philippe IV, roi d’Espagne, la troisième fut reine
-d’Angleterre. Il n’y eut point de Mesdames de France du temps de Louis
-XIII ni de Louis XIV. Vous savez aussi peu l’histoire que le cérémonial.</p>
-
-<p>32º Apprenez que vous êtes aussi téméraire quand vous approuvez que
-quand vous critiquez. Le portrait, dites-vous, que j’ai fait des princes
-de Vendôme est très ressemblant. Oui, il l’est, parceque j’ai eu
-l’honneur de voir trois ans de suite le dernier prince de Vendôme; mais
-ce n’est pas à vous à le dire. C’est ainsi que pourrait s’exprimer un
-homme qui les aurait long-temps approchés; mais vous n’avez pas plus de
-droit de confirmer mon témoignage que de le nier.</p>
-
-<p>33º Apprenez que c’est dans les <i>Mémoires</i> manuscrits <i>du marquis de
-Dangeau</i> que se trouvent ces paroles de Louis XIV sur le maréchal de
-Villeroi: «On se déchaîne contre lui parcequ’il est mon favori.» Ce
-n’est pas assez que je les aie lues dans ces <i>Mémoires</i> pour les
-rapporter; elles m’ont été confirmées par d’autres personnes, et surtout
-par le cardinal de Fleury. Ce n’est que sur plusieurs témoignages
-unanimes qu’il est permis d’écrire l’histoire. Le rapport d’un témoin
-considérable donne de la proba<span class="pagenum"><a id="page_531">{531}</a></span>bilité, le rapport de plusieurs peut
-faire la certitude historique, et la négation de La Beaumelle fait une
-impertinence.</p>
-
-<p>34º Apprenez que Saint-Olon, gentilhomme ordinaire du roi, envoyé à Fez
-et à Gênes, n’était et ne pouvait être un secrétaire d’ambassade. Sachez
-qu’il n’y a point chez les ministres de France de secrétaire d’ambassade
-proprement dit, comme il se pratique ailleurs, mais des secrétaires
-d’ambassadeurs, choisis et payés par l’ambassadeur même. Sachez que le
-roi de France n’envoie jamais d’ambassadeur à Gênes, et que Louis XIV y
-fit porter ses menaces par cet officier de sa maison, comme un pareil
-officier y a été envoyé par Louis XV qui la protégeait. Sachez que je le
-suis, quoi que vous en disiez, et que je ne m’en vante pas comme vous le
-dites; que je regarde avec beaucoup d’indifférence tous les titres et
-tous les honneurs, en respectant profondément ceux qui m’en ont honoré;
-que je ne mets jamais aucun titre à la tête de mes ouvrages; que je ne
-m’annonce, que je ne me donne que pour un homme de lettres, que vous
-auriez dû choisir plutôt pour votre maître que pour votre ennemi. Vous
-avez en vain l’insolence de vouloir avilir un corps de la maison du roi
-de France, en disant que de mauvais historiens de Louis XIV, Racine,
-Larrey, et moi, étaient de ce corps. A l’égard de Racine, Louis XIV
-voulut l’élever à cette dignité pour récompenser un très grand mérite;
-et Louis XV a daigné me faire la même grace, qui est au-dessus de ma
-naissance, pour favoriser mes faibles efforts, et pour encourager les
-lettres. Cette condescendance<span class="pagenum"><a id="page_532">{532}</a></span> de deux grands rois fait honneur à leur
-générosité, et ne peut faire aucun tort à un corps d’officiers de la
-couronne, aussi ancien que la monarchie.</p>
-
-<p>Je pourrais vous donner autant de leçons que vous avez fait de
-remarques; mais je me contenterai de vous donner en général l’avis
-d’étudier, et de vous repentir.</p>
-
-<h3><a id="SECONDE_PARTIE387"></a>SECONDE PARTIE<a id="FNanchor_387_386"></a><a href="#Footnote_387_386" class="fnanchor">[387]</a>.</h3>
-
-<p>Pour mieux se justifier auprès du public de tant de détails, et pour
-rendre autant qu’on le peut les choses personnelles d’une utilité
-générale, on fera ici une remarque littéraire qu’on soumet au jugement
-de tous ceux qui lisent ou qui écrivent l’histoire. La Beaumelle, en
-jeune homme inconsidéré, me reproche de n’avoir pas semé assez de
-portraits dans mon ouvrage. J’ai toujours pensé<a id="FNanchor_388_387"></a><a href="#Footnote_388_387" class="fnanchor">[388]</a> que c’est une
-espèce de charlatanerie de peindre autrement que par les faits les
-hommes publics avec lesquels on n’a pu avoir de liaison. J’ai peint le
-siècle et non la personne de Louis XIV, ni celle de Guillaume III, ni le
-grand Condé, ni Marlborough. Il n’appartient qu’au père Maimbourg de
-faire des portraits recherchés et fleuris des héros que l’on n’a pas vus
-de près. Le cardinal de Retz a fait une espèce de galerie de portraits
-dans ses Mémoires: cette liberté lui était très permise. Il avait connu
-tous ceux dont il parlait, dans toutes les situations de leur ame, dans
-leur vie particulière et pu<span class="pagenum"><a id="page_533">{533}</a></span>blique, dans leurs amitiés et dans leur
-haine, dans leur bonne et mauvaise fortune. Il serait seulement à
-souhaiter peut-être que son pinceau eût été quelquefois moins conduit
-par la passion. De tous ces caractères tracés par des contemporains,
-qu’il y en a peu d’entièrement fidèles! N’entend-on pas tous les jours
-porter des jugements différents d’un homme en place par la même
-personne, selon qu’elle est plus ou moins contente? J’eus une preuve
-bien forte de ce que j’avance, lorsqu’un jour à Bleinheim je suppliai
-madame la duchesse de Marlborough de me montrer ses Mémoires. Elle me
-répondit: «Attendez quelque temps, je suis occupée actuellement à
-réformer le caractère de la reine Anne; je me suis remise à l’aimer
-depuis que ces gens-ci gouvernent.»</p>
-
-<p>Recherche qui voudra ces portraits de la figure, de l’esprit, du cœur,
-de ceux qui ont joué les premiers rôles sur le théâtre du monde. Je sais
-que ces peintures vraies ou fausses amusent notre imagination. Le bon
-sens est souvent en garde contre elles.</p>
-
-<p>Je me soucie fort peu que Colbert ait eu les sourcils épais et joints,
-la physionomie rude et basse, l’abord glaçant; qu’il ait joint de
-petites vanités au soin de faire de grandes choses: j’ai porté la vue
-sur ce qu’il a fait de mémorable, sur la reconnaissance que les siècles
-à venir lui doivent, non sur la manière dont il mettait son rabat, et
-sur l’air bourgeois que le roi disait qu’il avait conservé à la cour.</p>
-
-<p>Un La Beaumelle peut dire à son gré, dans la Vie de madame de Maintenon:
-«Que madame de La Vallière avait des yeux bleus, point atteints du desir
-de<span class="pagenum"><a id="page_534">{534}</a></span> plaire; que madame de Montespan avait le nez de France le mieux
-tiré; l’autour du cou environné de mille petits amours.» Il peut dire
-que mademoiselle de Fontanges était une grande fille bien faite, que
-madame de Montespan lui découvrait la gorge devant le roi, et qu’elle
-disait: «Voyez, sire, que cela est beau! qu’en dites-vous? admirez
-donc.» Il peut ajouter que Louis XIV l’aima comme Pygmalion. C’est là le
-style dont il croit qu’il faut écrire l’histoire, et que sa modestie
-veut me donner pour modèle. C’est à lui de peindre en détail toutes les
-dames de la cour de Louis XIV; il les a connues à Genève; et moi, comme
-il le dit très bien, je n’ai consulté pendant vingt ans que des gens qui
-ont mal vu.</p>
-
-<p>A l’égard des écrivains qui devinent, d’après leurs propres idées,
-celles des personnages du temps passé, et qui, de quelques événements
-peu connus, prennent droit de démêler les plus secrets replis des cœurs,
-bien moins connus encore; ceux-là donnent à l’histoire les couleurs du
-roman. La curiosité insatiable des lecteurs voudrait voir les ames des
-grands personnages de l’histoire sur le papier, comme on voit leurs
-visages sur la toile: mais il n’en va pas de même. L’ame n’est qu’une
-suite continuelle d’idées et de sentiments qui se succèdent et se
-détruisent: les mouvements qui reviennent le plus souvent forment ce
-qu’on appelle le caractère, et ce caractère même reçoit mille
-changements par l’âge, par les maladies, par la fortune. Il reste
-quelques idées, quelques passions dominantes, enfants de la nature, de
-l’éducation, de l’habitude, qui, sous différentes formes, nous<span class="pagenum"><a id="page_535">{535}</a></span>
-accompagnent jusqu’au tombeau. Ces traits principaux de l’ame s’altèrent
-encore tous les jours; selon qu’on a mal dormi ou mal digéré. Le
-caractère de chaque homme est un chaos, et l’écrivain qui veut
-débrouiller après des siècles ce chaos, en fait un autre. Pour
-l’historien qui ne veut peindre que de fantaisie, qui ne veut que
-montrer de l’esprit, il n’est pas digne du nom d’historien. Un fait vrai
-vaut mieux que cent antithèses.</p>
-
-<p>Il en est à peu près de même des harangues. Si des héros qu’on fait
-parler ne les ont pas prononcées, l’histoire alors est romanesque en ce
-point. Il n’y a que deux discours directs dans toute l’histoire du
-<i>Siècle de Louis XIV</i><a id="FNanchor_389_388"></a><a href="#Footnote_389_388" class="fnanchor">[389]</a>. Ils furent tous deux prononcés en effet,
-l’un par le maréchal de Vauban au siége de Valenciennes, l’autre par le
-duc d’Orléans avant la bataille de Turin. On n’examine point ici les
-raisons qu’ont eues quelques anciens de prendre une plus grande liberté;
-mais on croit que dans un siècle aussi philosophe que le nôtre, et au
-milieu de tant de nations éclairées, l’on doit au public ce respect de
-ne dire que l’exacte vérité, de faire toujours disparaître l’auteur pour
-ne laisser voir que le héros, et de ne mettre jamais son imagination à
-la place des réalités. Le goût du siècle présent est de montrer de
-l’esprit à quelque prix que ce puisse être. On préfère une épigramme à
-tout, et c’est en partie ce qui a fait tout dégénérer.</p>
-
-<p>Après cette digression, on est malheureusement<span class="pagenum"><a id="page_536">{536}</a></span> obligé de revenir à un
-objet bien dégoûtant pour le public, à La Beaumelle. On sait bien qu’il
-ne peut s’agir avec lui ni de discussion littéraire, ni
-d’éclaircissements historiques. C’est un homme qui dit en deux mots, au
-bas des pages, ou des absurdités, ou des mensonges, ou des injures.</p>
-
-<p>Que ne s’en est-il tenu à outrager l’auteur du <i>Siècle</i>! Mais la même
-fureur insensée qui lui a dicté son libelle du <i>Qu’en dira-t-on</i> l’a
-porté encore, dans ses remarques sur le siècle passé, à oser attaquer
-les puissances du siècle où nous sommes. Enhardi qu’il est par une
-impunité qui ne doit pas durer, mais qui l’aveugle, il insulte le roi de
-Prusse, toute la maison d’Orléans, et le roi de France.</p>
-
-<p>Les lecteurs judicieux, et qui ont de l’humanité, ne seront pas fâchés
-de retrouver ici ce passage du chapitre des Anecdotes<a id="FNanchor_390_389"></a><a href="#Footnote_390_389" class="fnanchor">[390]</a>: «Je ne sais
-pourquoi la plupart des princes affectent de tromper par de fausses
-bontés ceux de leurs sujets qu’ils veulent perdre. La dissimulation
-alors est l’opposé de la grandeur: elle n’est jamais une vertu, et ne
-peut devenir un talent estimable que quand elle est absolument
-nécessaire. Louis XIV parut sortir de son caractère, etc.»</p>
-
-<p>Voici la note de La Beaumelle: «Trait admirable et hardi, parcequ’il est
-écrit à Potsdam.» Certainement si on ne savait que c’est un La Beaumelle
-qui est l’auteur de ces commentaires, la postérité qui verrait une telle
-remarque faite à Berlin, imprimée en Allemagne, et demeurée sans
-réponse, serait en droit<span class="pagenum"><a id="page_537">{537}</a></span> de conclure que le reproche fait ici à un
-monarque par un contemporain dans ses propres états est fondé sur la
-vérité. Cependant j’ose assurer que le portrait que ce correcteur
-d’histoire fait si impudemment d’un grand prince, est l’opposé de son
-caractère. Je parle ici en historien, qui dit la vérité sans mélange, et
-sans restriction.</p>
-
-<p>Il est dit dans l’histoire du <i>Siècle</i><a id="FNanchor_391_390"></a><a href="#Footnote_391_390" class="fnanchor">[391]</a>: «Que les dernières paroles
-de Louis XIV n’ont pas peu contribué, trente ans après, à cette paix que
-Louis XV a donnée à ses ennemis, dans laquelle on a vu un roi victorieux
-rendre toutes ses conquêtes pour tenir sa parole, rétablir tous ses
-alliés, et devenir l’arbitre de l’Europe par son désintéressement, plus
-encore que par ses victoires.»</p>
-
-<p>Que croira-t-on que La Beaumelle pense de ce morceau? «Ne prêtez point,
-dit-il, de vertus à Louis XV. Ce désintéressement aurait été ridicule.»</p>
-
-<p>En un autre endroit, il dit que M. de Voltaire <i>voudrait que le Français
-fût esclave</i><a id="FNanchor_392_391"></a><a href="#Footnote_392_391" class="fnanchor">[392]</a>. Moi je voudrais que mes compatriotes fussent
-esclaves! je voudrais être esclave et que tous les hommes fussent
-libres. J’entends par libre, soumis uniquement aux lois: c’est la seule
-manière de l’être.</p>
-
-<p>Y a-t-il rien de plus affreux, de plus digne d’un châtiment exemplaire,
-que de faire entendre qu’un grand prince empoisonna la famille royale
-(page 347 du tome second de l’édition de La Beaumelle)? et ensuite<span class="pagenum"><a id="page_538">{538}</a></span>
-qu’un autre prince<a id="FNanchor_393_392"></a><a href="#Footnote_393_392" class="fnanchor">[393]</a> fit assassiner Vergier; que ce fut un officier
-qui fit le coup, et qui en eut la croix de Saint-Louis pour récompense?
-Où a-t-il pris ces blasphèmes, qu’il débite avec autant d’ignorance que
-de rage, et qui font rougir ceux qui s’avilissent jusqu’à le confondre?
-Le burlesque se joint ici à l’horreur. Qui croirait qu’à propos de
-l’endroit où il est dit que, dans la société, la bonté de Marie-Thérèse
-fesait son seul mérite, ce grave commentateur, qui insulte tous les
-princes, met en note: «Parlez des princes avec plus de respect.&#8212;Parlez
-des choses saintes avec respect,» dit-il ailleurs, dans une autre note.
-Et quel est cet homme qui donne ainsi des leçons de religion, sur un
-livre où les choses les plus délicates sont traitées avec la
-circonspection la plus sévère? c’est celui-là même qui, dans ses
-commentaires sur ce livre, ose imprimer, à la page 148 du tome
-troisième, que la guerre qu’on fit aux fanatiques des Cévennes «n’est
-convenable qu’à des sauvages et à des chrétiens;» c’est celui-là même
-qui, pour remarque presque unique sur le chapitre du <i>Jansénisme</i>, dit:
-«Que ce chapitre doit plaire aux sages, et déplaire aux orthodoxes.»</p>
-
-<p>Quel peut avoir été le but de cet écervelé, qui, pour un peu d’argent, a
-vendu ces infamies à un libraire de Francfort? Ce n’est pas certainement
-l’envie d’éclairer le public par ses lumières; ce n’est pas le soin
-d’approfondir, par des remarques utiles, les faits énon<span class="pagenum"><a id="page_539">{539}</a></span>cés dans
-l’ouvrage utile de M. de Voltaire. Qu’a-t-il donc voulu? lui nuire, le
-décrier, insulter à tort et à travers les rois et les particuliers, et
-trouver le secret de se faire lire, à force d’insolence et d’outrages.
-Il s’est flatté d’être lu à Berlin, parcequ’il nomme injurieusement,
-dans cette édition, MM. d’Argens, Polnitz<a id="FNanchor_394_393"></a><a href="#Footnote_394_393" class="fnanchor">[394]</a>, Algarotti, Darget, et
-Francheville; il s’est flatté d’être lu par tous ceux qui connaissent le
-<i>Siècle de Louis XIV</i>, parcequ’il vomit contre l’auteur les plus
-scandaleuses injures. Il a trouvé des lecteurs sans doute; quelque
-fautive même que soit son édition, quelque mal imprimée qu’elle soit, on
-a voulu la voir, comme on veut voir un monstre qu’on regarde un moment
-par curiosité, et dont on se détourne ensuite avec un dégoût d’horreur.</p>
-
-<p>Son principal dessein, dans son édition du <i>Siècle de Louis XIV</i>, dont
-il a trouvé le secret de faire un libelle, est d’attaquer l’auteur dans
-ses mœurs, en attaquant celles des autres. Quel rapport, je vous prie,
-de l’histoire de Louis XIV avec la note de cet impertinent sur le
-chapitre du <i>calvinisme</i>?</p>
-
-<p>«Cavalier (le chef des révoltés des Cévennes) avait été, dit-il, rival
-de Voltaire. Ils aimèrent l’un et l’autre la fille de madame Dunoyer,
-fille de beaucoup d’esprit et de coquetterie. Ce qui devait arriver
-arriva. Le héros l’emporta sur le poëte, et la physionomie douce et
-agréable sur la physionomie égarée et méchante<a id="FNanchor_395_394"></a><a href="#Footnote_395_394" class="fnanchor">[395]</a>.»<span class="pagenum"><a id="page_540">{540}</a></span></p>
-
-<p>Voilà une des remarques les plus historiques de ce libelle. Il était
-triste, à la vérité, que la dame dont il parle eût abandonné son mari et
-enlevé ses deux filles, pour se réfugier en Hollande; mais il faut
-pardonner une faute que sa religion lui fit commettre; il faut plaindre
-ses deux filles et les respecter. Toutes deux se sont retirées en
-France: l’aînée est morte à la communauté de Sainte-Agnès, honorée et
-chérie; l’autre est pensionnaire du roi<a id="FNanchor_396_395"></a><a href="#Footnote_396_395" class="fnanchor">[396]</a>, et vit d’ordinaire dans
-une terre qui lui appartient, et où elle nourrit les pauvres; elle s’est
-acquis auprès de tous ceux qui la connaissent la plus grande
-considération. Son âge, son mérite, sa vertu, la famille respectable et
-nombreuse à laquelle elle appartient, les personnes du plus haut rang
-dont elle est alliée, devaient la mettre à l’abri de l’insolente
-calomnie d’un scélérat absurde. Il y a sans doute de la honte à réfuter
-des choses si honteuses; mais la malignité du cœur humain, qui reçoit
-avec avidité toutes les anecdotes scandaleuses, servira d’excuse à la
-peine qu’on prend ici.</p>
-
-<p>Cavalier, étant colonel au service d’Angleterre, en 1708, passa dans les
-Pays-Bas, et vit mademoiselle Dunoyer, encore très jeune; il la demanda
-en mariage: cette négociation fut rompue, et Cavalier alla se marier en
-Irlande. L’auteur du <i>Siècle</i> était alors au collége; il n’alla en
-Hollande qu’en 1714<a id="FNanchor_397_396"></a><a href="#Footnote_397_396" class="fnanchor">[397]</a> et n’a connu<span class="pagenum"><a id="page_541">{541}</a></span> Cavalier qu’en Angleterre, en
-1726. Comment La Beaumelle ose-t-il donc, lui qui est actuellement dans
-Paris, attaquer par de telles impostures l’honneur d’une famille de
-Paris? Les princes dédaignent quelquefois les outrages, parcequ’ils sont
-au-dessus des outrages; mais la justice venge l’honneur des citoyens si
-criminellement attaqués.</p>
-
-<p>Où a-t-il trouvé que le grand-père de feu madame la maréchale de N.<a id="FNanchor_398_397"></a><a href="#Footnote_398_397" class="fnanchor">[398]</a>
-avait été convaincu de fausse monnaie et d’assassinat (comme il le dit
-p. 331 du t. II)? Si un citoyen, qui n’a pas été un homme public, un
-homme livré à l’équité de l’histoire, avait en effet été coupable de ces
-crimes, il faudrait les taire; et si on a l’ame assez basse et assez
-méchante pour troubler ainsi les cendres des morts, sans aucune
-apparence d’utilité, on est tenu au moins d’apporter les preuves les
-plus authentiques; et avec ces preuves, on est encore bien condamnable.</p>
-
-<p>Ce La Beaumelle, en fesant de mauvais livres, a trouvé le moyen
-d’intéresser à sa personne vingt souverains et cent familles.</p>
-
-<p>N’est-il pas encore bien digne d’une histoire de Louis XIV de mettre au
-bas d’une page, en note, que j’ai été convaincu de plagiat dans je ne
-sais quels vers que je fis, il y a treize ou quatorze ans, pour une
-jeune princesse, aujourd’hui reine<a id="FNanchor_399_398"></a><a href="#Footnote_399_398" class="fnanchor">[399]</a>? Que Louis XIV a-t-il à démêler
-avec ces vers? ils n’étaient pas plus faits pour être publics que ce
-qu’on dit dans la conversation. Il<span class="pagenum"><a id="page_542">{542}</a></span> échappe tous les jours de ces
-petites pièces, dont le principal mérite est dans l’à-propos, et dans
-les circonstances où elles sont faites. Ceux qui en sont les auteurs
-n’en font nul cas, et ne les conservent jamais. Les écumeurs de la
-littérature les recueillent avec avidité, et en chargent leurs feuilles,
-comme les laquais répètent et gâtent dans l’antichambre ce qu’ils ont
-mal entendu à la porte. Un nommé Pitaval s’avisa d’attribuer cette
-petite pièce à feu La Motte; La Beaumelle répète cette sottise de
-Pitaval, dans une note sur Louis XIV; et il se trouvera encore quelque
-compilateur qui, dans un dictionnaire, à l’article <i>Pitaval</i>, ne
-manquera pas de relever cette anecdote, pour l’utilité du genre humain.</p>
-
-<p>C’est avec la même bassesse que cet homme imagine que «M. de Voltaire a
-vendu chèrement le <i>Siècle de Louis XIV</i> au libraire Conrad Walther, qui
-paie si mal.» Il avait droit apparemment de tirer une juste rétribution
-du fruit d’un travail si long et si pénible; mais il ne l’a pas fait. M.
-de Francheville, conseiller aulique du roi de Prusse, voulut bien
-présider à la première édition de Berlin, laquelle il céda à Conrad
-Walther au prix coûtant. Ses comptes en font foi; et M. de Voltaire a
-fait présent de tous ses ouvrages, et de la nouvelle édition du
-<i>Siècle</i>, au même libraire, sans exiger la plus légère récompense.</p>
-
-<p>Il est faux qu’il ait jamais vendu le moindre manuscrit à des libraires
-de Hollande et d’Allemagne. Il leur a fait gagner beaucoup d’argent. Il
-veut être bien servi par eux, et n’est point à leurs gages.</p>
-
-<p>Ce n’est pas qu’il croie qu’un auteur doive être privé<span class="pagenum"><a id="page_543">{543}</a></span> du fruit de son
-travail, quand ses libraires s’enrichissent par ce travail même. Le
-seigneur d’une terre ne subsiste que de la vente de ses denrées; un
-écrivain peut vivre du prix de ses travaux. Il n’était pas juste que les
-deux Corneille fussent très mal à leur aise, eux qui avaient fait la
-fortune des libraires et des comédiens. On nous répète tous les jours
-que, quand le grand Corneille, sur la fin de sa vie, venait au théâtre,
-tout le monde se levait pour lui faire honneur. Cela n’est pas plus vrai
-que le conte de cet ambassadeur, qui demanda si Corneille était du
-conseil d’état. Les grands hommes tels que lui inspirent quelquefois la
-curiosité, mais ou ne leur rend point d’hommages. Il avait bien de la
-peine à obtenir des comédiens qu’ils représentassent ses dernières
-pièces. Ils refusèrent même absolument d’en jouer quelques unes; et il
-fut obligé de les donner à une mauvaise troupe qui était alors à Paris.
-On aurait dû lui faire plus d’honneur, et avoir plus de soin de sa
-fortune; mais sa personne eut aussi peu de considération que ses
-premiers ouvrages lui attirèrent de gloire et de critiques. Il vécut et
-mourut pauvre, ainsi que son frère. Les rétributions des spectacles, et
-une pension modique, n’enrichissent pas. Louis XIV lui envoya une
-gratification dans sa dernière maladie; mais jamais il ne fut récompensé
-selon son mérite, si ce mérite doit l’être par l’aisance.</p>
-
-<p>La Beaumelle reproche en vingt endroits à l’auteur de <i>la Henriade</i> et
-du <i>Siècle de Louis XIV</i> jusqu’à sa fortune, comme si cette prétendue
-fortune était faite aux dépens de La Beaumelle. Doit-on fouiller dans
-les<span class="pagenum"><a id="page_544">{544}</a></span> affaires d’une famille pour critiquer un poëme et une histoire?
-Quelle lâcheté! Mais elle est trop commune. Qu’il soit permis de faire
-une remarque à cette occasion: c’est un spectacle qui peut servir à la
-connaissance du cœur humain, que de voir certains hommes de lettres
-ramper tous les jours devant un riche ignorant, venir l’encenser au bas
-bout de sa table, et s’abaisser devant lui, sans autre vue que celle de
-s’abaisser. Ils sont bien loin d’oser en être jaloux; ils le croient
-d’une nature supérieure à leur être. Mais qu’un homme de lettres soit
-élevé au-dessus d’eux par la fortune et par ses places, ceux même qui
-ont reçu de lui des bienfaits portent l’envie jusqu’à la fureur. Virgile
-à son aise fut l’objet des calomnies de Mévius.</p>
-
-<p>Ce vice est, à la vérité, de toutes les conditions, parcequ’il
-appartient à la nature humaine. Tout homme est jaloux de la prospérité
-de ceux qui sont de son état, ou de l’état desquels il croit être. Le
-potier porte envie au potier<a id="FNanchor_400_399"></a><a href="#Footnote_400_399" class="fnanchor">[400]</a>, et Eschine à Démosthène. Quand
-Boileau dit de Chapelain:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Qu’il soit le mieux renté de tous les beaux esprits,<br></span>
-<span class="i0">Comme roi des auteurs qu’on l’élève à l’empire;<br></span>
-<span class="i0">Ma bile alors s’échauffe, et je brûle d’écrire.<br></span>
-<span class="i15">Satire IX.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p class="nind">c’est comme si Boileau signait: <i>Je suis jaloux</i>.</p>
-
-<p>La Beaumelle dit au public: «Il y a eu de meilleurs poëtes que Voltaire,
-il n’y en a point eu de mieux ré<span class="pagenum"><a id="page_545">{545}</a></span>compensés. Il a sept mille écus de
-pension. Le roi de Prusse comble les gens de lettres de bienfaits, par
-les mêmes principes que les princes d’Allemagne comblent de bienfaits
-les nains et les bouffons<a id="FNanchor_401_400"></a><a href="#Footnote_401_400" class="fnanchor">[401]</a>.»</p>
-
-<p>La Beaumelle, en cette occasion, devient le Boileau, et Voltaire est le
-Chapelain.</p>
-
-<p>J’avouerai que j’ai fait autrefois, je ne sais comment, un poëme épique
-comme Chapelain; mais je voudrais consoler les esprits de la trempe de
-La Beaumelle, en leur apprenant que quand le monarque dont il parle me
-fit renoncer, dans ma vieillesse, à ma famille, à ma maison, à une
-partie de ma fortune, à mes établissements, pour m’attacher à sa
-personne, je crus pouvoir, sans honte, recevoir en dédommagement une
-pension d’un roi qui en donne à des princes. Il me semble d’ailleurs que
-je ne suis pas extrêmement bouffon. Je me flatte peut-être; mais ce
-n’est pas en cette qualité que le roi de Prusse me demanda au roi mon
-maître, comme un roi de Cappadoce demanda autrefois à un empereur romain
-un pantomime. Il me demanda comme un homme qui avait répondu pendant
-seize années à ses bontés prévenantes; il me demanda pour cultiver avec
-lui une langue dont il a fait la seule langue de sa cour, pour cultiver
-des arts dans lesquels il a signalé son génie; et ce qui fait, ce me
-semble, honneur à ces mêmes arts, à ma nation, et à la philosophie de ce
-monarque, c’est qu’il daigna descendre jusqu’à me retenir auprès de lui,
-comme<span class="pagenum"><a id="page_546">{546}</a></span> son ami, titre qu’autrefois des rois, et même des empereurs,
-donnèrent à de simples hommes de lettres, tel que je le suis. Je
-rapporte le fait pour encourager mes confrères. Je suis le bûcheron à
-qui le dieu Mercure donna une cognée d’or. Tous les bûcherons vinrent
-demander des cognées. Au reste, en opposant ce mot d’ami, dont un grand
-roi a daigné se servir, à ce mot de bouffon dont se sert La Beaumelle,
-on peut croire que c’est sans la moindre vanité. On sait ce que ce terme
-signifie dans la bouche et au bout de la plume d’un souverain. Ce n’est
-que l’expression d’une excessive bonté, dont jamais l’inférieur ne peut
-abuser, et qui ne fait qu’augmenter son respect. Et si l’amitié subsiste
-si rarement entre des égaux; si tant de faux rapports, tant de petites
-jalousies, tant de faiblesses auxquelles nous sommes sujets, altèrent
-entre les particuliers cette liaison que l’on nomme amitié, combien
-est-il plus aisé de perdre celle d’un roi, qui n’est jamais autre chose
-que protection, et un peu de bonne volonté, dans un homme supérieur! Il
-aperçoit bien mieux qu’un autre nos défauts et nos fautes, et il a
-seulement plus d’occasions d’exercer une des vertus les plus convenables
-aux rois, l’indulgence.</p>
-
-<p>Quoi qu’il en soit, il est très aisé que le roi de Prusse trouve un
-meilleur poète que moi, un académicien plus utile, un écrivain plus
-instruit, quand ce ne serait que M. de La Beaumelle: mais il n’en
-trouvera point de plus attaché à sa personne et à sa gloire. J’avais cru
-faire plaisir à tant d’écrivains qui valent mieux<span class="pagenum"><a id="page_547">{547}</a></span> que moi, de remettre
-à sa majesté les pensions et les honneurs dont elle m’avait comblé<a id="FNanchor_402_401"></a><a href="#Footnote_402_401" class="fnanchor">[402]</a>.
-J’ai crû que le seul honneur convenable à un homme de lettres était de
-cultiver les lettres jusqu’au dernier moment de sa vie, et qu’il pouvait
-renoncer aux pensions, aux cordons, aux clefs, comme on quitte une robe
-de bal et un masque, pour rentrer paisiblement dans sa maison. Les La
-Beaumelle me répondront que le roi de Prusse m’a rendu ces honneurs avec
-une bonté qui les fâche: je leur dirai de ne se point décourager; et je
-leur conseillerai de continuer à travailler, de parler désormais des
-souverains vivants, et de leurs gouvernements, avec moins d’effusion de
-cœur dans leurs livres, attendu que les chaînes qu’on donne aujourd’hui
-aux Arétins ne sont pas d’or. Je leur conseillerai de fortifier leurs
-talents et leur génie, et de venir ensuite demander ma place, qu’ils
-rempliront beaucoup plus dignement que moi.</p>
-
-<p>S’ils continuent à se rendre utiles par des critiques, non seulement
-permises, mais nécessaires dans la république des lettres, je prendrai
-la liberté de leur dire: «Censurez les ouvrages, vous faites très bien;
-donnez-en de supérieurs, vous ferez encore mieux.» Quand le P. Bouhours
-demande dans un de ses livres<span class="pagenum"><a id="page_548">{548}</a></span> si un Allemand peut être un bel
-esprit<a id="FNanchor_403_402"></a><a href="#Footnote_403_402" class="fnanchor">[403]</a>; quand, parmi de bonnes critiques du Tasse, il en hasarde de
-mauvaises; quand il dit que la grace est un <i>je ne sais quoi</i>, on paraît
-en droit de se moquer de lui, et même de dire qu’il est un <i>je ne sais
-qui</i>, comme a fait Barbier d’Aucour.</p>
-
-<p>Si le P. Barry montre le <i>paradis ouvert à Philagie par cent</i> et une
-<i>dévotions à la Vierge, aisées à pratiquer</i><a id="FNanchor_404_403"></a><a href="#Footnote_404_403" class="fnanchor">[404]</a>; si Escobar facilite le
-salut par des moyens beaucoup plus plaisants, on ne trouve point mauvais
-que Pascal fasse rire l’Europe aux dépens d’Escobar et de Barry. Il a
-poussé trop loin la raillerie, en fesant passer tous les jésuites pour
-autant de Barrys et d’Escobars; mais il s’en faut beaucoup que ce livre
-soit regardé du même œil par le public et par les jésuites; ils ont
-réussi à le faire condamner par deux parlements<a id="FNanchor_405_404"></a><a href="#Footnote_405_404" class="fnanchor">[405]</a>, et n’ont pu
-l’empêcher d’être les délices des nations.<span class="pagenum"><a id="page_549">{549}</a></span></p>
-
-<p>Si l’auteur d’un livre de physique<a id="FNanchor_406_405"></a><a href="#Footnote_406_405" class="fnanchor">[406]</a>, utile à la jeunesse, avance que
-Moïse était un grand et profond physicien; s’il dit que Locke n’est
-qu’un bavard ennuyeux; s’il assure que le flux de l’Océan lui est donné
-de Dieu, pour empêcher son eau salée de se corrompre, et pour conduire
-nos vaisseaux dans les ports, oubliant que la mer Méditerranée a des
-ports, point de flux, et qu’elle ne croupit point; s’il affirme que tout
-a été créé uniquement pour l’homme, et s’il traite enfin avec hauteur
-ceux qui ne sont pas de son avis, il est assurément permis, en estimant
-son livre, de faire quelques innocentes plaisanteries sur de telles
-opinions.</p>
-
-<p>Quand Whiston a proposé en Angleterre des expériences ridicules et
-impossibles, on s’est moqué publiquement de Whiston, et on a bien fait.
-Il y a des erreurs qu’il faut réfuter sérieusement, des absurdités dont
-il faut rire, des mensonges qu’on doit repousser avec force.</p>
-
-<p>S’il s’agit d’ouvrages de goût, chacun est en droit de dire son avis, et
-l’on est même dispensé de la preuve. Vous pouvez me comparer à Lucain,
-sans que je le trouve mauvais. S’il est question d’histoire, non
-seulement vous pouvez relever des fautes, mais vous le devez, supposé
-que vous soyez instruit; et en cela vous rendez service à votre siècle,
-surtout quand ces fautes sont essentielles, quand on a induit le public
-en erreur sur des faits importants, qu’on s’est mépris sur les grands
-événements qui ont troublé le monde,<span class="pagenum"><a id="page_550">{550}</a></span> sur les lois, sur le gouvernement,
-sur le caractère des nations et de leurs chefs, et plutôt surtout quand
-on a calomnié les morts, que quand on a atténué leurs faiblesses.</p>
-
-<p>Tout livre, en un mot, est abandonné à la critique. Montrez-moi mes
-fautes, je les corrige. Voilà ma réponse: malheur à qui en fait
-d’autres! Dieu me garde de traiter de libelle le livre qui m’apprend à
-corriger mes erreurs! La simple critique est une offense envers moi, si
-je ne suis qu’orgueilleux; c’est une leçon, si j’ai un amour-propre
-raisonnable; mais celui qui, dans ses censures, mettra les outrages
-violents, l’ignorance, la mauvaise foi, l’erreur, et l’imposture, à la
-place des raisons, sera l’horreur et le mépris des honnêtes gens. Je ne
-parle pas d’un malheureux qui, dans sa plate frénésie, attaquerait
-grossièrement les rois, les ministres, les citoyens, et qui serait
-semblable à ces fous furieux qui, à travers les grilles de leurs
-cachots, veulent couvrir les passants de leur ordure; celui-là ne
-mériterait que d’être renfermé avec eux, ou de suivre les
-Cartouches<a id="FNanchor_408_407"></a><a href="#Footnote_408_407" class="fnanchor">[408]</a> qu’il regarde comme de grands hommes.</p>
-
-<h3><a id="TROISIEME_PARTIE407"></a>TROISIÈME PARTIE<a id="FNanchor_407_406"></a><a href="#Footnote_407_406" class="fnanchor">[407]</a>.</h3>
-
-<p>Il importe peu à la postérité qu’une Française, nommée madame de
-Villette, ait été propre nièce ou la<span class="pagenum"><a id="page_551">{551}</a></span> femme d’un neveu de madame de
-Maintenon. Je n’en ai parlé, dans le <i>Siècle de Louis XIV</i>, que pour
-faire voir que la personne qui était en effet reine de France, était
-plus occupée du soin de rendre les dernières années du roi agréables à
-ce monarque, que de l’ambition d’élever sa famille. Je ne me suis point
-trompé sur le caractère de cette personne si singulière. Ses lettres,
-qu’on a publiées avant les éditions de 1753 du <i>Siècle de Louis XIV</i>,
-sont la preuve que je n’ai rien avancé dont je ne fusse instruit, et de
-mon amour pour la vérité. Il s’est trouvé que madame de Maintenon avait
-signé par avance tout ce que j’avais dit d’elle.</p>
-
-<p>Un traducteur, que je ne connais pas, des œuvres posthumes du vicomte de
-Bolingbroke, me fait un juste reproche de l’inadvertance que j’ai eue
-d’avoir supposé que madame de Villette, depuis madame de Bolingbroke,
-était propre nièce de madame de Main<span class="pagenum"><a id="page_552">{552}</a></span>tenon. La vérité est si précieuse,
-qu’elle est respectable lors même qu’elle est inutile. Ce traducteur ne
-se trompe pas moins que moi, quand il dit que le marquis de Villette
-était parent et non neveu: il était neveu<a id="FNanchor_409_408"></a><a href="#Footnote_409_408" class="fnanchor">[409]</a> réellement de madame de
-Maintenon. Il eut deux femmes: madame de Caylus était fille de la
-première, et il épousa en secondes noces mademoiselle de Marsilli, qui
-est morte à Londres épouse de milord Bolingbroke. Ainsi madame de
-Villette et madame de Caylus étaient toutes deux nièces de madame de
-Maintenon; madame de Villette par son premier mari, et madame de Caylus
-par sa naissance. Elles étaient toutes deux dans l’éclat de leur beauté
-quand le marquis de Villette fit ce second mariage, et madame de
-Maintenon lui disait: «Mon neveu, il ne tiendra qu’à vous d’avoir chez
-vous bonne compagnie; vous avez une femme et une fille qui
-l’attireront.»</p>
-
-<p>Le traducteur de Bolingbroke se trompe un peu davantage, quand il dit
-que j’ai fait de madame de Maintenon un portrait dans un goût tout neuf.
-S’il avait été instruit, il aurait dit dans un goût très vrai. Je
-pouvais charger ce portrait; je pouvais dire d’elle,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Qu’elle n’eut</i> d’autres droits au rang d’impératrice<br></span>
-<span class="i0">Qu’un peu d’attraits peut-être, et beaucoup d’artifice<a id="FNanchor_410_409"></a><a href="#Footnote_410_409" class="fnanchor">[410]</a>.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Je pouvais parler des hommages que sa beauté et son esprit lui
-attirèrent dans sa jeunesse, en ayant été très informé par l’abbé de
-Châteauneuf, le dernier amant de la célèbre Ninon ma bienfaitrice,
-laquelle avait<span class="pagenum"><a id="page_553">{553}</a></span> vécu, comme on sait, avec madame Scarron plusieurs
-années dans la familiarité la plus intime; mais un tableau du siècle de
-Louis XIV ne doit pas, à mon avis, être déshonoré par de pareils traits.
-J’ai voulu dire des vérités utiles, non des vérités propres aux
-historiettes. C’est une vérité très importante que la veuve de Scarron,
-devenue reine de France, se soit trouvée malheureuse au faîte de la
-grandeur par cette grandeur même. Elle disait à madame de Bolingbroke:
-«Ah! ma nièce, si vous saviez ce que c’est que d’avoir à amuser tous les
-jours un homme qui n’est plus amusable!»</p>
-
-<p>C’est ainsi que le secret des cœurs est si peu connu; c’est ainsi que
-nous sommes tous les dupes de l’apparence. On envie le sort de la femme,
-et du favori, et du ministre d’un grand roi; mais ceux qui sont dans ces
-places, et ceux qui les regardent d’en-bas, sont également faibles et
-également malheureux. Qu’il y a loin de l’éclat à la félicité!</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«E benchè fossi guardian degli orti,<br></span>
-<span class="i0">Vidi e conobbi pur le inique corti<a id="FNanchor_411_410"></a><a href="#Footnote_411_410" class="fnanchor">[411]</a>.»<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Au reste, que La Beaumelle donne la Vie de madame de Maintenon après
-avoir publié ses Lettres; qu’il y copie mot à mot vingt passages du
-<i>Siècle de Louis XIV</i>, contre lequel il a écrit; qu’il contredise au
-hasard les Mémoires de l’abbé de Choisi, après les avoir soutenus contre
-moi au hasard; qu’il se donne la peine de dire<span class="pagenum"><a id="page_554">{554}</a></span> que le roi n’acheta
-point la terre de Maintenon, mais qu’elle fut achetée de l’argent du
-roi, et par l’avis du roi; qu’il rapporte que madame de Maintenon, dans
-sa faveur, voyait souvent madame de Montespan, après l’avoir nié dans
-ses Remarques sur le <i>Siècle</i>; tout cela est fort indifférent.</p>
-
-<p>Il peut même faire attaquer vers les côtes de l’Amérique le vaisseau qui
-portait mademoiselle d’Aubigné, par un vaisseau turc, sans que je le
-reprenne.</p>
-
-<p>Quelques personnes m’ont reproché d’avoir ménagé la mémoire de madame de
-Maintenon, ainsi que La Beaumelle a osé me reprocher dans ses notes
-d’avoir pu dire plus de mal de M. le maréchal de Villeroi et de M. de
-Chamillart, et de ne l’avoir pas dit. Je sais combien la loi que Cicéron
-impose aux historiens est respectable: ils ne doivent oser rien dire de
-faux; ils ne doivent rien cacher de vrai<a id="FNanchor_412_411"></a><a href="#Footnote_412_411" class="fnanchor">[412]</a>. Mais cette loi
-ordonne-t-elle que l’histoire soit une satire? A qui madame de Maintenon
-fit-elle du mal? qui persécuta-t-elle? Elle fit servir les charmes de
-son esprit et sa dévotion même à sa grandeur; elle dompta son caractère
-pour dompter Louis XIV. Mais quel abus odieux fit-elle de son pouvoir?
-La constitution <i>Unigenitus</i> lui parut la saine doctrine, comme elle le
-dit dans ses <i>Lettres</i>; mais combattit-elle pour la saine doctrine par
-des cabales? et si elle osa avoir une opinion dans des matières qu’elle
-n’entendait pas, et qu’un esprit plus mâle aurait négligées, ne doit-on
-pas savoir gré à une femme de n’avoir mêlé aucune vivacité à cette
-opinion?<span class="pagenum"><a id="page_555">{555}</a></span></p>
-
-<p>A l’égard du maréchal de Villeroi, je voudrais bien savoir s’il faut
-flétrir un homme parcequ’il a été malheureux à la guerre, et parcequ’il
-avait à combattre des généraux plus habiles que lui. Il est pardonnable
-au peuple de s’emporter contre un homme dont les mauvais succès ont fait
-l’infortune de la patrie; mais l’historien doit voir dans le général qui
-a fait des fautes l’honnête homme qui n’en a point fait dans la société,
-qui a été fidèle à l’amitié, généreux, et bienfesant. N’y a-t-il donc
-d’autre gloire que celle d’avoir fait tuer des hommes avec succès?</p>
-
-<p><i>Il y avait beaucoup de choses à dire du maréchal de Villeroi</i>, à ce que
-prétend La Beaumelle; et je les ai omises, <i>parcequ’à un certain âge on
-est prudent et flatteur</i>. Je ne sais pas au juste quel âge a La
-Beaumelle; mais il paraît qu’il n’est ni l’un ni l’autre, et je ne vois
-pas qu’il doive me reprocher de la flatterie.</p>
-
-<p>J’ai rendu, ce me semble, justice à M. de Chamillart; je n’ai rien tu,
-mais je n’ai rien outré. Ceux qui poursuivent sa mémoire savent-ils
-seulement ce que c’est que l’administration des finances dans un royaume
-composé de tant de provinces, où la régie est si différente; dans un
-royaume épuisé par la guerre de 1689, et pour qui la guerre de 1701
-était devenue nécessaire; dans un royaume où rien ne pouvait s’opérer
-que par des emprunts continuels; enfin dans une guerre long-temps
-malheureuse, où il en a coûté plus en une seule année, pour l’article
-seul des vivres, qu’il n’en coûta à Alexandre pour conquérir l’Asie?
-Chamillart, sans doute, n’était ni un Colbert<span class="pagenum"><a id="page_556">{556}</a></span> ni un Louvois, je l’ai
-dit; mais c’était un honnête homme, un homme modéré, et je l’ai dit
-encore<a id="FNanchor_413_412"></a><a href="#Footnote_413_412" class="fnanchor">[413]</a>. «Un auteur impartial, dit le juge La Beaumelle, aurait sévi
-contre Chamillart.» Quelle expression! et quel juge!</p>
-
-<p>La France et l’Angleterre sont pleines d’écrivains qui croient plaider
-la cause du genre humain quand ils accusent leur patrie. Il y a des gens
-qui pensent qu’un historien doit décrier son pays pour paraître
-impartial, condamner tous les ministres pour paraître juste, et immoler
-son roi à la haine des siècles à venir pour paraître libre. Plusieurs
-ont écrit avec plus de licence que moi, nul avec plus de liberté: mon
-livre n’est pas assurément imprimé à Paris avec approbation et
-privilége; je n’en veux que de la postérité: mais ma liberté a été celle
-d’un honnête homme, d’un citoyen du monde. Quoique j’aie été
-historiographe de France, je n’ai voulu achever mon ouvrage que hors de
-France, afin de n’être pas soupçonné de la bassesse de flatter, et de
-n’être pas glacé par la crainte de déplaire.</p>
-
-<p>Il n’y a que trop de perfidies dans les cours; je le sais très bien. Il
-n’y a que trop de mal dans ce monde; c’en est un grand de l’exagérer.
-Peindre les hommes toujours méchants, c’est les inviter à l’être.</p>
-
-<p>Il y avait dans le conseil de Louis XIV des hommes d’une vertu
-supérieure à celle des Caton. Tel était le duc de Beauvilliers, qui fit
-résoudre la paix de Rysvick uniquement parceque les peuples commençaient
-à être malheureux. Il y avait de pareilles ames à la<span class="pagenum"><a id="page_557">{557}</a></span> cour, comme le duc
-de Montausier et le duc de Navailles. Je ne parle ici que des courtisans
-qui ont été célèbres par leurs places, ou par leurs malheurs. MM. de
-Pomponne et Lepelletier, dans leur ministère, furent plus connus par
-leur probité désintéressée que par tout le reste, et jamais il n’y eut
-une conduite plus irréprochable que celle de M. de Torci.</p>
-
-<p>L’auteur vertueux d’un fameux livre me pardonnera donc si je prends
-cette occasion de combattre ce titre d’un de ses chapitres, «Que la
-vertu n’est point le principe du gouvernement monarchique<a id="FNanchor_414_413"></a><a href="#Footnote_414_413" class="fnanchor">[414]</a>», et de
-combattre tout ce chapitre, dans lequel il serait trop cruel qu’il eût
-raison. Je lui dirai d’abord que la vertu n’est le principe d’aucune
-affaire, d’aucun engagement politique. La vertu n’est point le principe
-du commerce de Cadix; mais les Espagnols qui l’exercent, et avec qui
-nous n’avons de sûreté que leur seule bonne foi et leur discrétion,
-n’ont jamais trahi ni l’une ni l’autre. La vertu est de tous les
-gouvernements et de toutes les conditions; il y en a toujours plus sous
-une administration paisible, quelle qu’elle soit, que dans un
-gouvernement orageux, où l’esprit de parti inspire et justifie tous les
-crimes. Il se commit des actions atroces parmi les seigneurs de la cour
-de Charles II et de Jacques II, qui ne se commettaient pas à la cour de
-Louis XIV.</p>
-
-<p>Je dirai à l’estimable auteur de ce livre, que lui-même n’a vu dans les
-corps dont il a été membre, dans les sociétés dont il a fait l’agrément,
-qu’une<span class="pagenum"><a id="page_558">{558}</a></span> foule de gens de bien comme lui. Je lui dirai que s’il entend
-par vertu l’amour de la liberté, c’est la passion des républicains,
-c’est le droit naturel des hommes, c’est le desir de conserver un bien
-avec lequel chaque homme se croit né, c’est le juste amour de soi-même
-confondu dans l’amour de son pays. S’il entend la probité, l’intégrité,
-il y en a toujours beaucoup sous un prince honnête homme. Les Romains
-furent plus vertueux du temps de Trajan que du temps des Sylla et des
-Marius. Les Français le furent plus sous Louis XIV que sous Henri III,
-parcequ’ils furent plus tranquilles.</p>
-
-<p>Voici comment l’auteur s’exprime pour appuyer son idée: «Si dans le
-peuple il se trouve quelque malheureux honnête homme, le cardinal de
-Richelieu, dans son <i>Testament politique</i>, insinue qu’un monarque doit
-se garder de s’en servir. Il ne faut pas, y est-il dit, se servir de
-gens de bas lieu; ils sont trop austères et trop difficiles.» Je crois
-rendre service à la nation et à cet auteur, qui travaille pour le bien
-de la nation, de lui démontrer qu’il se trompe. Qu’on lise les paroles
-de ce Testament très faussement attribué au cardinal de Richelieu.</p>
-
-<p>«Une basse naissance produit rarement les parties nécessaires au
-magistrat; et il est certain que la vertu d’une personne de bon lieu a
-quelque chose de plus noble que celle qui se trouve en un homme de
-petite extraction. Les esprits de telles gens sont d’ordinaire
-difficiles à manier, et beaucoup ont une austérité si épineuse, qu’elle
-n’est pas seulement fâcheuse, mais préjudiciable. Le bien est un grand<span class="pagenum"><a id="page_559">{559}</a></span>
-ornement aux dignités, qui sont tellement relevées par le lustre
-extérieur, qu’on peut dire hardiment que de deux personnes dont le
-mérite est égal, celle qui est la plus aisée en ses affaires est
-préférable à l’autre, étant certain qu’il faut qu’un pauvre magistrat
-ait l’ame d’une trempe bien forte, si elle ne se laisse quelquefois
-amollir par la considération de ses intérêts. Aussi l’expérience nous
-apprend que les riches sont moins sujets à concussion que les autres, et
-que la pauvreté contraint un officier à être fort soigneux du revenu du
-sac.» (Chap. <small>IV</small>, sect. <small>I</small>.)</p>
-
-<p>Il est clair par ce passage, assez peu digne d’ailleurs d’un grand
-ministre, que l’auteur du Testament qu’on a cité craint qu’un magistrat
-sans bien et sans naissance n’ait pas assez de noblesse d’ame pour être
-incorruptible. On veut donc en vain s’autoriser du témoignage d’un
-ministre de France pour prouver qu’il ne faut point de vertu en France.
-Le cardinal de Richelieu, tyran quand on lui résistait, et méchant
-parcequ’il avait des méchants à combattre, pouvait bien, dans un
-ministère qui ne fut qu’une guerre intestine de la grandeur contre
-l’envie, détester la vertu qui aurait combattu ses violences; mais il
-était impossible qu’il l’écrivît: et celui qui a pris son nom, ne
-pouvait (tout malavisé qu’il est quelquefois) l’être assez pour lui
-faire dire que la vertu n’est bonne à rien.</p>
-
-<p>Je n’ai assurément nulle envie, en réfutant cette erreur, de décrier le
-livre célèbre où elle se trouve.<span class="pagenum"><a id="page_560">{560}</a></span> Je suis loin de rabaisser un ouvrage
-dont on n’a jusqu’à présent critiqué que ce qu’il y a de bon; un ouvrage
-où à côté de cent paradoxes, il y a cent vérités profondes, exprimées
-avec énergie; un ouvrage où les erreurs même sont respectables,
-parcequ’elles partent d’un esprit libre, et d’un cœur plein des droits
-du genre humain. Je prétends seulement faire voir que, dans une
-monarchie tempérée par les lois, et surtout par les mœurs, il y a plus
-de vertu que l’auteur ne croit, et plus d’hommes qui lui ressemblent.</p>
-
-<p>Si feu milord Bolingbroke m’avait montré sa huitième lettre sur
-l’Histoire, où la passion lui fait dire que «le gouvernement de son pays
-est composé d’un roi sans éclat, de nobles sans indépendance, et de
-communes sans liberté», je l’aurais prié de retrancher cette phrase dont
-le fond n’est pas vrai, et dont l’antithèse n’est pas juste; et de ne
-pas donner aux lecteurs lieu de croire que, dans ses écrits, le
-mécontent entraînait trop loin le philosophe.</p>
-
-<p>Le traducteur du lord Bolingbroke veut encore s’inscrire en faux contre
-ce que j’ai rapporté du célèbre archevêque de Cambrai, Fénélon. Il veut
-parler apparemment de ces vers que l’archevêque fit dans sa vieillesse:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Jeune, j’étais trop sage<a id="FNanchor_415_414"></a><a href="#Footnote_415_414" class="fnanchor">[415]</a>,<br></span>
-<span class="i0">Et voulais trop savoir, etc.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Je puis protester que le marquis de Fénélon son neveu, ambassadeur en
-Hollande, me les dit à La Haye en 1741. Il y avait dans la chambre un
-homme<span class="pagenum"><a id="page_561">{561}</a></span> très connu qui pourrait s’en souvenir; c’est en présence du même
-homme que M. de Fénélon me montra le manuscrit original du <i>Télémaque</i>.
-J’écrivis les vers en question sur mes tablettes, et je les possède
-copiés dans un ancien manuscrit tout de la même main. M. de Fénélon me
-dit que ces vers étaient une parodie d’un air de Lulli: je ne sais pas
-encore sur quel air ils ont été faits; mais tout ce que je sais, c’est
-qu’il est très utile de nous dire tous les jours à nous-mêmes, à nous
-qui disputons avec tant de chaleur sur des bagatelles, sur des
-difficultés puériles, que le grand archevêque de Cambrai reconnut, vers
-la fin de sa vie, la vanité des disputes sur des objets plus sérieux.</p>
-
-<p>Le traducteur de Bolingbroke me fait un reproche non moins injuste sur
-le cardinal Mazarin. «Ce n’est pas par les vaudevilles, dit-il, qu’il le
-faut juger.» Non, sans doute; et ce n’est ni sur les vaudevilles, ni sur
-les satires qu’il faut juger personne, c’est sur les faits avérés. Or,
-je voudrais bien savoir où ce traducteur a vu que le cardinal Mazarin
-<i>trouva la France dans le plus grand embarras</i>. Quand il fut premier
-ministre, il la trouva triomphante par la valeur du grand Condé et par
-celle des Suédois. La paix de Vestphalie lui fit un honneur qu’on ne
-peut lui ravir: mais les traités heureux sont le fruit des campagnes
-heureuses. Cette paix était retardée quand nos prospérités étaient
-interrompues; elle se fit quand Turenne fut maître de la Bavière, et
-quand Kœnigsmarck prenait Prague. Ce n’est que les armes à la main
-qu’on<span class="pagenum"><a id="page_562">{562}</a></span> force une nation à céder une province: encore l’acquisition de
-l’Alsace nous coûta-t-elle environ six millions d’aujourd’hui.</p>
-
-<p>Ce traducteur dit que les belles années de Louis XIV furent celles où
-l’esprit de Mazarin régnait encore. Est-ce donc l’esprit de Mazarin qui
-conquit la Franche-Comté, et les villes de Flandre qu’il avait rendues?
-Est-ce l’esprit de Mazarin qui fit construire cent vaisseaux de ligne,
-lui qui, dans huit ans d’une administration paisible, avait laissé la
-marine dépérir? Est-ce l’esprit de Mazarin qui réforma les lois qu’il
-ignorait, et les finances qu’il avait pillées? Croit-on, pour avoir
-traduit milord Bolingbroke, savoir mieux l’histoire de mon pays que moi?
-Je la sais mieux que milord Bolingbroke, parcequ’il était de mon devoir
-de l’étudier. Je n’ai eu nulle affection particulière, et la vérité a
-été mon seul objet; non cette vérité de détails qui ne caractérisent
-rien, qui n’apprennent rien, qui ne sont bons à rien, mais cette vérité
-qui développe le génie du maître, de la cour, et de la nation. L’ouvrage
-pouvait être beaucoup meilleur, mais il ne pouvait être fait dans une
-vue meilleure.</p>
-
-<p>J’apprends qu’on se plaint que j’ai omis plusieurs écrivains dans la
-liste de ceux qui ont servi à faire fleurir les arts dans le beau siècle
-de Louis XIV. Je n’ai pu parler que de ceux dont les écrits sont
-parvenus à ma connaissance dans la retraite où j’étais<a id="FNanchor_416_415"></a><a href="#Footnote_416_415" class="fnanchor">[416]</a>.</p>
-
-<p>J’apprends que plusieurs protestants me reprochent d’avoir trop peu
-respecté leur secte; j’apprends que quelques catholiques crient que j’ai
-beaucoup trop<span class="pagenum"><a id="page_563">{563}</a></span> ménagé, trop plaint, trop loué les protestants. Cela ne
-prouve-t-il pas que j’ai gardé mon caractère, que je suis impartial?</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«Est modus in rebus; sunt certi denique fines,<br></span>
-<span class="i0">Quos ultra citraque nequit consistere rectum.»<br></span>
-<span class="i11"><span class="smcap">Hor.</span>, lib. I, sat. <small>I</small>.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p class="fint">
-FIN DU SUPPLÉMENT<br>
-AU SIÈCLE DE LOUIS XIV.<br>
-<span class="pagenum"><a id="page_564">{564}</a></span></p>
-
-<hr>
-
-<h2><a id="TABLE"></a>TABLE<br><br>
-<small>DES MATIÈRES DU SECOND VOLUME</small><br><br>
-<small>DU SIÈCLE DE LOUIS XIV.</small></h2>
-
-<table>
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap. XVIII.</span> Guerre mémorable pour la succession à la monarchie d’Espagne.
-Conduite des ministres et des généraux jusqu’en 1703, <i>page</i> <a href="#page_1">1</a>.&#8212;Ligue
-contre la maison de France, <a href="#page_2">2</a>.&#8212;Le ministère de France perd sa
-supériorité, <a href="#page_4">4</a>.&#8212;Le prince Eugène, <a href="#page_7">7</a>.&#8212;Premiers progrès du prince
-Eugène, <a href="#page_8">8</a>.&#8212;Le maréchal de Villeroi commande, <a href="#page_10">10</a>.&#8212;Échec de Chiari,
-<a href="#page_11">11</a>.&#8212;Le maréchal de Villeroi pris dans Crémone, <a href="#page_12">12</a>.&#8212;Crémone surpris
-et repris, <a href="#page_13">13</a>.&#8212;Duc de Vendôme en Italie, <a href="#page_15">15</a>.&#8212;Duc de Savoie
-contre la France, <a href="#page_16">16</a>.&#8212;Portugal contre la France, <a href="#page_17">17</a>.&#8212;Les alliés
-traitent avec le roi de Maroc, <a href="#page_18">18</a>.&#8212;Marlborough, ibid.&#8212;Avantages
-des alliés contre la France, <a href="#page_19">19</a>.&#8212;Bataille de Fridlingen, <a href="#page_24">24</a>.&#8212;Le marquis
-de Villars proclamé maréchal de France par les soldats, ibid.&#8212;Villars
-gagne une bataille à Hochstedt, <a href="#page_25">25</a>.&#8212;Bataille de Spire, <a href="#page_26">26</a>.&#8212;L’électeur
-de Bavière demande pour son malheur un autre général que
-Villars, <a href="#page_28">28</a>.</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap. XIX.</span> Perte de la bataille de Bleinheim ou d’Hochstedt, et ses suites,
-<a href="#page_29">29</a>.&#8212;Marlborough fait changer la fortune, ibid.&#8212;Combat de Donavert,
-<a href="#page_30">30</a>.&#8212;Bataille d’Hochstedt, <a href="#page_31">31</a>.&#8212;Fautes, ibid.&#8212;Tallard, <a href="#page_32">32</a>.&#8212;Marsin,
-ibid.&#8212;Maréchal de Tallard pris, son fils tué, <a href="#page_33">33</a>.&#8212;Suite de
-cette bataille, <a href="#page_36">36</a>.&#8212;Récompenses données à Marlborough, <a href="#page_37">37</a>.&#8212;L’archiduc
-Charles, depuis empereur, va à Londres, <a href="#page_39">39</a>.&#8212;Puissants secours
-que l’Angleterre lui donne, ibid.</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap. XX.</span> Pertes en Espagne: pertes des batailles de Ramillies et de Turin,
-et leurs suites, <a href="#page_40">40</a>.&#8212;Prise de Gibraltar, ibid.&#8212;Les Anglais prennent
-le royaume de Valence et la Catalogne, <a href="#page_42">42</a>.&#8212;Belle aventure du
-comte Péterborough, ibid.&#8212;Disgraces des Français devant Barcelone,
-<a href="#page_43">43</a>.&#8212;Bataille de Cassano, <a href="#page_44">44</a>.&#8212;Ramillies, <a href="#page_45">45</a>.&#8212;Paroles de Louis XIV,
-<a href="#page_46">46</a>.&#8212;Duc de La Feuillade, <a href="#page_47">47</a>.&#8212;Préparatifs immenses et perdus, <a href="#page_48">48</a>.&#8212;Bruits
-ridicules, <a href="#page_49">49</a>.&#8212;Grandes fautes, <a href="#page_50">50</a>.&#8212;Duc d’Orléans, ibid.&#8212;Causes
-<span class="pagenum"><a id="page_565">{565}</a></span>de la défaite devant Turin, <a href="#page_53">53</a>.</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap. XXI.</span> Suite des disgraces de la France et de l’Espagne. Louis XIV
-envoie son principal ministre demander la paix. Bataille de Malplaquet
-perdue, etc., <a href="#page_54">54</a>.&#8212;Les Français perdent toute l’Italie, ibid.&#8212;L’empereur
-fait sentir sa puissance, ibid.&#8212;Grandes pertes de Louis XIV, <a href="#page_55">55</a>.&#8212;Il
-résiste de tous côtés, <a href="#page_56">56</a>.&#8212;L’archiduc Charles proclamé roi d’Espagne,
-<a href="#page_57">57</a>.&#8212;On propose d’envoyer Philippe V en Amérique, <a href="#page_58">58</a>.&#8212;Philippe
-V rentré dans Madrid, <a href="#page_59">59</a>.&#8212;Les frontières du côté du Dauphiné
-toujours négligées, <a href="#page_61">61</a>.&#8212;La Provence sauvée, <a href="#page_62">62</a>.&#8212;Louis XIV envoie
-le prétendant en Écosse avec une flotte, ibid.&#8212;Le prétendant aborde et
-revient, <a href="#page_64">64</a>.&#8212;Le duc de Bourgogne commande les armées, <a href="#page_65">65</a>.&#8212;Défaite
-à Oudenarde, <a href="#page_66">66</a>.&#8212;Siège de Lille, <a href="#page_67">67</a>.&#8212;L’armée de France sans succès
-et sans union, <a href="#page_68">68</a>.&#8212;L’empereur Joseph Iᵉʳ force le pape à reconnaître
-Charles son frère roi d’Espagne, <a href="#page_69">69</a>.&#8212;Grande détresse de la France, <a href="#page_71">71</a>.&#8212;Funestes
-effets de l’hiver de 1709, 72.&#8212;Louis XIV demande la paix,
-<a href="#page_73">73</a>.&#8212;Les Hollandais deviennent fiers, ibid.&#8212;Prétentions des Hollandais,
-<a href="#page_74">74</a>.&#8212;Le roi leur envoie un négociateur, <a href="#page_75">75</a>.&#8212;Humiliation de
-Louis XIV, <a href="#page_77">77</a>.&#8212;Propositions insultantes faites à Louis XIV, ibid.&#8212;Résolution
-de Louis XIV, <a href="#page_78">78</a>.&#8212;Action honorable du maréchal de Boufflers,
-ibid.</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap. XXII.</span> Louis XIV continue à demander la paix et à se défendre. Le
-duc de Vendôme affermit le roi d’Espagne sur le trône, <a href="#page_84">84</a>.&#8212;Victoire
-du maréchal Du Bourg, ibid.&#8212;Offres de Louis XIV, ibid.&#8212;Congrès
-de Gertruidenberg, <a href="#page_85">85</a>.&#8212;Bataille de Saragosse, <a href="#page_86">86</a>.&#8212;L’empereur Joseph
-Iᵉʳ, heureux et puissant, ibid.&#8212;Philippe V obligé de fuir encore,
-<a href="#page_87">87</a>.&#8212;L’Espagne désolée, <a href="#page_88">88</a>.&#8212;Philippe V presque abandonné, ibid.&#8212;Philippe V
-solidement rétabli, <a href="#page_90">90</a>.&#8212;Intrigues à la cour de Londres,
-causes d’un grand changement, <a href="#page_91">91</a>.&#8212;Une petite cause produit de très
-grands changements, <a href="#page_92">92</a>.&#8212;Changements à la cour de Londres, mais non
-encore dans le royaume, <a href="#page_93">93</a>.&#8212;Prise de Rio-Janeiro, <a href="#page_97">97</a>.</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap. XXIII.</span> Victoire du maréchal de Villars à Denain. Rétablissement
-des affaires. Paix générale, <a href="#page_97">97</a>.&#8212;Les affaires changent en Angleterre,
-ibid.&#8212;Suspension d’armes entre la France et l’Angleterre, <a href="#page_99">99</a>.&#8212;État
-désastreux de la France, ibid.&#8212;Mort du duc de Vendôme, <a href="#page_100">100</a>.&#8212;Le
-maréchal de Villars sauve la France, <a href="#page_101">101</a>.&#8212;Combat de Denain, et prospérités,
-ibid.&#8212;Le prince Eugène et le maréchal de Villars signent la
-paix, <a href="#page_107">107</a>.&#8212;La France assure les droits des princes d’Allemagne, <a href="#page_108">108</a>.&#8212;Terme
-de <i>sujet</i> employé mal à propos, ibid.&#8212;Réponse ridicule attribuée
-mal à propos à Louis XIV, <a href="#page_109">109</a>.&#8212;Traités accomplis, <a href="#page_110">110</a>.&#8212;Le roi d’Espagne
-soumet les Catalans, <a href="#page_111">111</a>.</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap. XXIV.</span> Tableau de l’Europe depuis la paix d’Utrecht jusqu’à la mort
-de Louis XIV, <a href="#page_115">115</a>.&#8212;Dans la guerre de 1701, parents contre parents,
-<span class="pagenum"><a id="page_566">{566}</a></span>ibid.&#8212;Changements en Europe opérés par la paix d’Utrecht, <a href="#page_116">116</a>.&#8212;La
-reine Anne eût voulu que son frère lui succédât, <a href="#page_117">117</a>.&#8212;Anecdote singulière,
-118.</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap. XXV.</span> Particularités et anecdotes du règne de Louis XIV, <a href="#page_121">121</a>.&#8212;Il
-faut se défier des anecdotes, ibid.&#8212;Ses premières amours, sujet de plusieurs
-méchants livres, <a href="#page_123">123</a>.&#8212;Comment il se formait l’esprit et le goût, <a href="#page_124">124</a>.&#8212;Traductions
-imprimées sous son nom, <a href="#page_125">125</a>.&#8212;Son discours au parlement,
-ibid.&#8212;Un curé a l’impertinence de vouloir abolir les spectacles,
-<a href="#page_126">126</a>.&#8212;Louis XIV, ainsi que Louis XIII, danse en public, <a href="#page_128">128</a>.&#8212;Opéra
-introduit en France, <a href="#page_129">129</a>.&#8212;Quel était l’homme au masque de fer, <a href="#page_130">130</a>.&#8212;Mort
-du masque de fer, <a href="#page_132">132</a>.&#8212;Fête de Vaux, <a href="#page_133">133</a>. Belle action de
-Fouquet inutile, <a href="#page_136">136</a>.&#8212;Dissimulation de Louis XIV peu honorable,
-ibid.&#8212;Colbert, persécuteur de Fouquet, <a href="#page_137">137</a>.&#8212;Le chancelier Séguier
-méchant, <a href="#page_138">138</a>.&#8212;Mazarin beaucoup plus coupable que Fouquet, ibid.&#8212;Arrêt
-contre Fouquet, <a href="#page_139">139</a>.&#8212;Saint-Évremond, <a href="#page_141">141</a>.&#8212;Splendeur de la
-cour, <a href="#page_142">142</a>.&#8212;Intrigues du roi avec sa belle-sœur, <a href="#page_143">143</a>.&#8212;Galanteries, <a href="#page_144">144</a>.&#8212;Fêtes
-magnifiques, ibid.&#8212;Devise du soleil assez ridicule, <a href="#page_145">145</a>.&#8212;Fous
-de cour, divertissement honteux, <a href="#page_149">149</a>.&#8212;Le légat vient demander
-pardon, <a href="#page_151">151</a>.&#8212;Autre fête, ibid.&#8212;Querelles des pairs, <a href="#page_152">152</a>.&#8212;Habits
-à brevet, ibid.&#8212;Magnificence et ordre dans sa maison, <a href="#page_153">153</a>.&#8212;Présents
-et pensions aux gens de lettres de l’Europe, <a href="#page_154">154</a>.&#8212;Maison bâtie à Florence
-de ses libéralités, <a href="#page_156">156</a>.</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap. XXVI.</span> Suite des particularités et anecdotes, <a href="#page_159">159</a>.&#8212;Racine est
-cause que Louis XIV ne danse plus sur le théâtre, <a href="#page_160">160</a>.&#8212;Mariage du
-comte de Lauzun avec la petite-fille de Henri IV, <a href="#page_162">162</a>.&#8212;Mis en prison
-pour ce mariage, <a href="#page_164">164</a>.&#8212;Mademoiselle de Kéroual va gouverner le roi
-d’Angleterre, <a href="#page_169">169</a>.&#8212;On croit Madame, sœur de Charles II, empoisonnée,
-ibid.&#8212;Indiscrétion de Turenne, cause des malheurs de Madame,
-et de tous ces bruits odieux, <a href="#page_171">171</a>.&#8212;Origine des fréquents empoisonnements
-dont on se plaignit alors, <a href="#page_173">173</a>.&#8212;Prétendus sortiléges, <a href="#page_175">175</a>.&#8212;Maréchal
-de Luxembourg à la Bastille, <a href="#page_177">177</a>.&#8212;On croit la reine d’Espagne,
-nièce de Louis XIV, empoisonnée, <a href="#page_180">180</a>.&#8212;Plus de filles d’honneur
-chez la reine, <a href="#page_182">182</a>.&#8212;Trois femmes se disputent le cœur de Louis XIV,
-183.</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap. XXVII.</span> Suite des particularités et anecdotes, <a href="#page_185">185</a>.&#8212;Mort de mademoiselle
-de Fontange, ibid.&#8212;Faveur de madame de Maintenon, ibid.&#8212;Faux
-bruits réfutés, <a href="#page_187">187</a>.&#8212;Fêtes brillantes, ibid.&#8212;Dernières années
-de madame de Montespan, <a href="#page_188">188</a>.&#8212;Mort du grand Condé, ibid.&#8212;Mariage
-de Louis XIV avec madame de Maintenon, <a href="#page_189">189</a>.&#8212;Son histoire,
-<a href="#page_190">190</a>.&#8212;L’illustre Racine assez faible pour mourir de douleur de ce qu’il
-a un peu déplu au roi, <a href="#page_197">197</a>.&#8212;Vanité des grandeurs démontrée par
-l’exemple de madame de Maintenon, <a href="#page_200">200</a>.&#8212;Le roi attaqué de la fistule,
-<span class="pagenum"><a id="page_567">{567}</a></span>201.&#8212;Mort de la dauphine de Bavière, <a href="#page_202">202</a>.&#8212;<i>Esther</i> et <i>Athalie</i>,
-ibid.&#8212;La duchesse de Bourgogne joue la comédie, <a href="#page_204">204</a>.&#8212;Louis XIV
-voit mourir presque toute sa famille, <a href="#page_206">206</a>.&#8212;Soupçons de poison et calomnies,
-207.</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap. XXVIII.</span> Suite des anecdotes, <a href="#page_210">210</a>.&#8212;Le jésuite Le Tellier flétrit la
-fin de ce règne, ibid.&#8212;Dernière maladie du roi, <a href="#page_211">211</a>.&#8212;Il meurt avec
-courage, sans ostentation, <a href="#page_212">212</a>.&#8212;Ses dernières paroles au dauphin,
-<a href="#page_213">213</a>.&#8212;Moins regretté qu’il ne devait l’être, <a href="#page_214">214</a>.&#8212;Sa réputation, <a href="#page_215">215</a>.&#8212;Sa
-conduite et ses paroles, <a href="#page_216">216</a>.&#8212;Son bon goût, ibid.&#8212;Paroles mémorables,
-<a href="#page_217">217</a>.&#8212;Écrits de sa main où il rend compte de sa conduite,
-<a href="#page_218">218</a>.&#8212;Conseils à son petit-fils, roi d’Espagne, <a href="#page_223">223</a>.&#8212;Sa politesse, <a href="#page_227">227</a>.&#8212;Amusements,
-<a href="#page_229">229</a>.&#8212;Sagesse, circonspection et bonté, <a href="#page_230">230</a>.&#8212;Amour
-des louanges, mais envie de les mériter, <a href="#page_231">231</a>.&#8212;Indulgence, ibid.&#8212;Galanterie
-singulière, <a href="#page_232">232</a>.&#8212;Le maréchal de La Feuillade lui érige une
-statue, <a href="#page_233">233</a>.</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap. XXIX.</span> Gouvernement intérieur. Justice. Commerce. Police. Lois.
-Discipline militaire. Marine, etc., <a href="#page_237">237</a>.&#8212;Son assiduité au travail, <a href="#page_238">238</a>.&#8212;Finances.
-Libéralités au peuple, ibid.&#8212;Hôpitaux, <a href="#page_239">239</a>.&#8212;Chemins,
-ibid.&#8212;Commerce, ibid.&#8212;Ports, <a href="#page_240">240</a>.&#8212;Compagnies, ibid.&#8212;Encouragements
-dans le commerce maritime, <a href="#page_241">241</a>.&#8212;Injustice envers Colbert,
-<a href="#page_242">242</a>.&#8212;Manufactures, <a href="#page_245">245</a>.&#8212;Gobelins, Savonnerie, glaces, etc., ibid.&#8212;Sedan,
-Aubusson, etc., etc., <a href="#page_246">246</a>.&#8212;Paris embelli, <a href="#page_247">247</a>.&#8212;Police, ibid.&#8212;Bâtiments,
-<a href="#page_248">248</a>.&#8212;Munificence envers Bernini, <a href="#page_250">250</a>.&#8212;Perrault fait mieux
-que Bernini, <a href="#page_251">251</a>.&#8212;Fondations, <a href="#page_252">252</a>.&#8212;Lois, <a href="#page_253">253</a>.&#8212;Beaux jugements
-rendus par Louis XIV, ibid.&#8212;Duels abolis, <a href="#page_254">254</a>.&#8212;Réglements militaires,
-<a href="#page_255">255</a>.&#8212;Artillerie, <a href="#page_256">256</a>.&#8212;Ordre de Saint-Louis, <a href="#page_258">258</a>.&#8212;Hauteur
-de Louis XIV avec l’Angleterre, <a href="#page_259">259</a>.&#8212;Nouveaux ports, <a href="#page_260">260</a>.&#8212;Marine,
-ibid.&#8212;Colonies, <a href="#page_261">261</a>.&#8212;Mémoires de tous les intendants pour l’instruction
-du dauphin, duc de Bourgogne, <a href="#page_262">262</a>.&#8212;Ce que fit Louis XIV,
-et ce qui restait à faire, <a href="#page_263">263</a>.&#8212;Changements heureux dans la nation,
-<a href="#page_266">266</a>.&#8212;Plus de politesse et d’agréments qu’auparavant, <a href="#page_268">268</a>.&#8212;Aisance
-générale, <a href="#page_269">269</a>.&#8212;Paris centre des arts, ibid.</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap. XXX.</span> Finances et réglements, <a href="#page_271">271</a>.&#8212;Colbert, ibid.&#8212;Peu d’intelligence
-alors dans la nation, <a href="#page_273">273</a>.&#8212;Défense au parlement de faire
-des remontrances avant l’enregistrement, <a href="#page_274">274</a>.&#8212;Édit de 1666 enregistré
-à la chambre des comptes et à la cour des aides, <a href="#page_276">276</a>.&#8212;Abus, ibid.&#8212;Colbert
-ne peut faire tout le bien qu’il veut, <a href="#page_279">279</a>.&#8212;Traitants, ibid.&#8212;Le
-Pelletier, contrôleur-général, <a href="#page_280">280</a>.&#8212;Meubles d’argent proscrits, <a href="#page_281">281</a>.&#8212;Réformes
-nuisibles, ibid.&#8212;La guerre appauvrit toujours, <a href="#page_282">282</a>.&#8212;Capitation,
-<a href="#page_283">283</a>.&#8212;Dixième, <a href="#page_284">284</a>.&#8212;Chamillart, ministre, <a href="#page_285">285</a>.&#8212;Desmarets,
-ministre, <a href="#page_286">286</a>.&#8212;Combien d’argent dans le royaume, <a href="#page_290">290</a>.&#8212;Industrie,
-<span class="pagenum"><a id="page_568">{568}</a></span>vraie richesse, <a href="#page_291">291</a>.&#8212;Culture, <a href="#page_292">292</a>.</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap. XXXI.</span> Des sciences, <a href="#page_295">295</a>.&#8212;Sorciers, <a href="#page_301">301</a>.&#8212;Superstitions, <a href="#page_302">302</a>.&#8212;Philosophie
-nécessaire, ibid.</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap. XXXII.</span> Des beaux-arts, <a href="#page_303">303</a>.&#8212;Éloquence, <a href="#page_304">304</a>.&#8212;Jean de Lingendes,
-ibid.&#8212;Balzac, <a href="#page_305">305</a>.&#8212;Voiture, <a href="#page_306">306</a>.&#8212;Vaugelas, ibid.&#8212;Patru,
-ibid.&#8212;Le duc de La Rochefoucauld, ibid.&#8212;Pascal, <a href="#page_307">307</a>.&#8212;Bourdaloue,
-ibid.&#8212;Bossuet, <a href="#page_308">308</a>.&#8212;Fénélon, <a href="#page_310">310</a>.&#8212;La Bruyère,
-<a href="#page_313">313</a>.&#8212;Bayle, <a href="#page_314">314</a>.&#8212;Pellisson, ibid.&#8212;Saint-Réal, <a href="#page_315">315</a>.&#8212;Le grand
-Corneille, ibid.&#8212;Racine, <a href="#page_317">317</a>.&#8212;Molière, <a href="#page_319">319</a>.&#8212;Boileau, <a href="#page_320">320</a>.&#8212;La
-Fontaine, <a href="#page_321">321</a>.&#8212;Quinault, ibid.&#8212;La Motte, <a href="#page_322">322</a>.&#8212;Rousseau, ibid.</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap. XXXIII.</span> Suite des arts, <a href="#page_328">328</a>.&#8212;Musique, ibid.&#8212;Lulli, ibid.&#8212;Architecture,
-<a href="#page_329">329</a>.&#8212;Peinture, <a href="#page_330">330</a>.&#8212;Académie de peintres français à
-Rome, <a href="#page_331">331</a>.&#8212;Sculpture, ibid.&#8212;Médailles, ibid.&#8212;Gravures, <a href="#page_332">332</a>.&#8212;Chirurgie,
-ibid.</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap. XXXIV.</span> Des beaux-arts en Europe du temps de Louis XIV, <a href="#page_334">334</a>.&#8212;Pourquoi
-ce siècle est celui de Louis XIV, <a href="#page_335">335</a>.&#8212;Milton, ibid.&#8212;Dryden,
-<a href="#page_336">336</a>.&#8212;Pope, ibid.&#8212;Addison, <a href="#page_337">337</a>.&#8212;Newton, <a href="#page_338">338</a>.&#8212;Locke
-bien au-dessus de Platon, <a href="#page_340">340</a>.&#8212;Hevelius, <a href="#page_341">341</a>.&#8212;Munificence singulière
-de Louis XIV envers Hevelius, ibid.&#8212;Leibnitz, ibid.</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap. XXXV.</span> Affaires ecclésiastiques. Disputes mémorables, <a href="#page_344">344</a>.&#8212;Évêques
-non prêtres, ibid.&#8212;Don gratuit, <a href="#page_345">345</a>.&#8212;Richesses du clergé,
-<a href="#page_346">346</a>.&#8212;Usage du clergé dans ses subsides, <a href="#page_349">349</a>.&#8212;Anciennes maximes
-du clergé, <a href="#page_350">350</a>.&#8212;Conduite du roi avec le clergé, <a href="#page_352">352</a>.&#8212;Des libertés
-de l’Église gallicane, ibid.&#8212;De la régale, <a href="#page_354">354</a>.&#8212;Autrefois les rois donnaient
-tous les bénéfices, ibid.&#8212;Résistance de l’évêque de Pamiers,
-<a href="#page_355">355</a>.&#8212;Grand-vicaire traîné sur la claie en effigie, <a href="#page_357">357</a>.&#8212;Fameuse
-assemblée du clergé, <a href="#page_358">358</a>.&#8212;La France prête à se séparer de Rome,
-<a href="#page_359">359</a>.&#8212;Les quatre propositions, <a href="#page_360">360</a>.&#8212;Innocent XI, ennemi de
-Louis XIV, <a href="#page_361">361</a>.&#8212;Réforme du clergé, <a href="#page_363">363</a>.&#8212;Superstitions supprimées
-en partie, ibid.</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap. XXXVI.</span> Du calvinisme au temps de Louis XIV, <a href="#page_365">365</a>.&#8212;Pourquoi
-y a-t-il toujours eu des querelles théologiques? ibid.&#8212;Origine des sectes
-du seizième siècle, <a href="#page_367">367</a>.&#8212;Ces sectes bannies des états monarchiques,
-<a href="#page_368">368</a>.&#8212;Pourquoi établies en France, <a href="#page_369">369</a>.&#8212;Édit de Nantes, <a href="#page_370">370</a>.&#8212;Séditions
-des réformés, <a href="#page_371">371</a>.&#8212;Nouvelles guerres civiles des réformés,
-<a href="#page_372">372</a>.&#8212;Édit de grace aux réformés, <a href="#page_374">374</a>.&#8212;Richelieu veut enfin réunir
-les deux religions, ibid.&#8212;Réformés protégés par Colbert, <a href="#page_376">376</a>.&#8212;Louis
-XIV excité contre eux, <a href="#page_377">377</a>.&#8212;Petits enfants convertis, <a href="#page_379">379</a>.&#8212;Mesures
-du gouvernement, ibid.&#8212;Pellisson convertit pour de l’argent,
-<a href="#page_380">380</a>.&#8212;Prédicants roués, <a href="#page_381">381</a>.&#8212;Les huguenots s’enfuient, <a href="#page_382">382</a>.&#8212;Dragonnades,
-<a href="#page_383">383</a>.&#8212;Lettre apostolique de Louvois, <a href="#page_384">384</a>.&#8212;Édit de Nantes
-<span class="pagenum"><a id="page_569">{569}</a></span>révoqué, <a href="#page_385">385</a>.&#8212;Peuples, argent, manufactures, transportés, <a href="#page_386">386</a>.&#8212;Prisons
-et galères, <a href="#page_388">388</a>.&#8212;Rebelles et prophètes, <a href="#page_391">391</a>.&#8212;Prophètes verriers,
-<a href="#page_393">393</a>.&#8212;Ministre roué, <a href="#page_394">394</a>.&#8212;Prophètes assassins, <a href="#page_395">395</a>.&#8212;L’abbé de
-La Bourlie, ibid.&#8212;Guerres des fanatiques, <a href="#page_396">396</a>.&#8212;Un garçon boulanger
-fait la guerre à Louis XIV, <a href="#page_397">397</a>.&#8212;Le garçon boulanger traite avec le maréchal
-de Villars, <a href="#page_398">398</a>.&#8212;Fureur singulière, <a href="#page_399">399</a>.&#8212;Conspiration des prophètes,
-<a href="#page_400">400</a>.&#8212;Prophètes réfugiés à Londres proposent de ressusciter un
-mort, <a href="#page_401">401</a>.</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap. XXXVII.</span> Du jansénisme, <a href="#page_402">402</a>.&#8212;Jansénisme moins turbulent que
-le calvinisme, ibid.&#8212;Baïus inintelligible, <a href="#page_403">403</a>.&#8212;Rome se moque de
-Baïus, <a href="#page_404">404</a>.&#8212;Molina visionnaire, ibid.&#8212;Procès à Rome pour ses visions,
-<a href="#page_405">405</a>.&#8212;Ni les plaideurs ni les juges ne s’entendent, <a href="#page_406">406</a>.&#8212;Jansénius
-tout comme Baïus, ibid.&#8212;Arnauld digne de ne point entrer dans
-ces querelles, <a href="#page_407">407</a>.&#8212;Les cinq propositions aussi ridicules que cinq cents
-autres, <a href="#page_408">408</a>.&#8212;Tracasseries plus ridicules encore, <a href="#page_409">409</a>.&#8212;Disputes insensées,
-<a href="#page_410">410</a>.&#8212;Arnauld persécuté, <a href="#page_411">411</a>.&#8212;Formulaire à des filles, <a href="#page_412">412</a>.&#8212;Grand
-miracle d’un œil guéri, <a href="#page_413">413</a>.&#8212;Jésuites font aussi leurs miracles,
-ibid.&#8212;Lettres provinciales, chef-d’œuvre, <a href="#page_414">414</a>.&#8212;Ce chef-d’œuvre brûlé,
-<a href="#page_415">415</a>.&#8212;Religieuses enlevées, ibid.&#8212;Paix de Clément IX, <a href="#page_416">416</a>.&#8212;Port-Royal,
-<a href="#page_417">417</a>.&#8212;Assemblées jansénistes, <a href="#page_418">418</a>.&#8212;Cas de conscience aussi
-ridicule que tout ce que dessus, <a href="#page_419">419</a>.&#8212;Port-Royal démoli, <a href="#page_420">420</a>.&#8212;Quesnel,
-<a href="#page_421">421</a>.&#8212;Quesnel prisonnier et délivré, <a href="#page_422">422</a>.&#8212;Contrat des jansénistes
-avec la Bourignon, <a href="#page_423">423</a>.&#8212;Projet fou des jansénistes, ibid.&#8212;Le
-Tellier, confesseur du roi, fourbe, insolent, et factieux, <a href="#page_425">425</a>.&#8212;Le
-Tellier, fripon, <a href="#page_426">426</a>.&#8212;Madame de Maintenon, faible et bigote autant
-qu’ambitieuse, <a href="#page_427">427</a>.&#8212;Autorité royale employée par les jésuites, <a href="#page_428">428</a>.&#8212;Bulle
-dressée par eux, <a href="#page_429">429</a>.&#8212;Bulle qui met tout en désordre, ibid.&#8212;Le
-jésuite Le Tellier en horreur, <a href="#page_430">430</a>.&#8212;Changement dans les affaires,
-<a href="#page_432">432</a>.&#8212;Bulle méprisée, ibid.&#8212;Le système de Lass fait oublier la bulle,
-<a href="#page_433">433</a>.&#8212;Pacification apparente, <a href="#page_435">435</a>.&#8212;Singulier concile d’Embrun, <a href="#page_436">436</a>.&#8212;Convulsionnaires,
-<a href="#page_437">437</a>.&#8212;Décadence des jésuites, <a href="#page_439">439</a>.</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap. XXXVIII.</span> Du quiétisme, <a href="#page_441">441</a>.&#8212;Madame Guyon extravagante,
-ibid.&#8212;Lacombe, directeur de la Guyon, ibid.&#8212;Madame Guyon enfermée
-à Vincennes, <a href="#page_446">446</a>.&#8212;Marie d’Agréda, plus folle que la Guyon,
-regardée comme sainte, ibid.&#8212;Fénélon persécuté pour aimer Dieu, <a href="#page_447">447</a>.&#8212;Très
-mauvais procédé de Bossuet, <a href="#page_443">443</a>.&#8212;Pape Innocent XII juge
-cette inintelligible dispute, <a href="#page_449">449</a>.&#8212;Fausses anecdotes, <a href="#page_450">450</a>.&#8212;Louis XIV
-peu content des idées de Fénélon sur le gouvernement, <a href="#page_451">451</a>.&#8212;Moines
-de Rome juges de Fénélon et de Bossuet, <a href="#page_452">452</a>.&#8212;L’archevêque de Cambrai
-se soumet, ibid.&#8212;Fénélon détrompé enfin des sottes disputes, <a href="#page_453">453</a>.</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap. XXXIX.</span> Disputes sur les cérémonies chinoises. Comment ces querelles
-<span class="pagenum"><a id="page_570">{570}</a></span>contribuèrent à faire proscrire le christianisme de la Chine, <a href="#page_460">460</a>.&#8212;Christianisme
-en Chine, <a href="#page_461">461</a>.&#8212;Dominicains contre jésuites en Chine,
-<a href="#page_462">462</a>.&#8212;Procès de la Chine en cour de Rome, ibid.&#8212;Contradictions
-impertinentes au sujet de la Chine, <a href="#page_463">463</a>.&#8212;Culte d’un seul Dieu plus ancien
-à la Chine qu’ailleurs, <a href="#page_464">464</a>.&#8212;Disputes ridicules en Sorbonne sur la
-Chine, <a href="#page_465">465</a>.&#8212;Chine déclarée hérétique par la Sorbonne, ibid.&#8212;Un
-Maigrot, nommé évêque d’une province chinoise, critique l’empereur,
-<a href="#page_466">466</a>.&#8212;Tournon, légat à la Chine, renvoyé, <a href="#page_467">467</a>.&#8212;L’empereur Young-tching,
-le meilleur des princes, <a href="#page_468">468</a>.&#8212;Belles actions d’Young-tching,
-<a href="#page_469">469</a>.&#8212;Il proscrit poliment la religion chrétienne, ibid.&#8212;Missionnaires
-chassés poliment, <a href="#page_470">470</a>.&#8212;Belle mercuriale aux missionnaires, <a href="#page_471">471</a>.&#8212;Grands
-maux occasionnés par ces missionnaires, ibid.&#8212;Sagesse des Asiatiques
-en un point, <a href="#page_472">472</a>.&#8212;Miracle ridicule, ibid.</td></tr>
-
-<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Supplément au siècle de louis xiv</span>, <a href="#page_475">475</a>.</td></tr>
-
-<tr><td>Préface du nouvel Éditeur, <a href="#page_477">477</a>.</td></tr>
-
-<tr><td>Lettre à M. Roques, <a href="#page_481">481</a>.</td></tr>
-
-<tr><td>Première partie, <a href="#page_493">493</a>.</td></tr>
-
-<tr><td>Seconde partie, <a href="#page_532">532</a>.</td></tr>
-
-<tr><td>Troisième partie, <a href="#page_550">550</a>.</td></tr>
-</table>
-
-<hr>
-
-<p class="fint">FIN DE LA TABLE.</p>
-
-<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Plus connu comme homme d’état sous le nom de Clarendon: il
-a laissé une <i>Histoire des guerres civiles d’Angleterre sous Charles
-Iᵉʳ</i>, et plusieurs autres ouvrages de politique. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> On lui déclara, lorsqu’il se proposait d’aller voir à Milan
-son gendre Philippe V, qu’il ne serait reçu que comme un de ses
-courtisans, et que le roi d’Espagne ne pourrait, sans manquer à sa
-dignité, l’admettre à sa table. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Voyez les <i>Mémoires</i> manuscrits de Dangeau; on les cite ici
-parceque ce fait rapporté par eux a été souvent confirmé par le maréchal
-de La Feuillade, gendre du secrétaire d’état Chamillart. Louis XIV
-n’avait que trois ans plus que Louvois; à la mort de Mazarin le roi
-avait vingt-trois ans; Louvois en avait vingt, et était, depuis
-plusieurs années, adjoint de son père dans la place de ministre de la
-guerre.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Le maréchal de Berwick rapporte, dans ses Mémoires, que
-Louis XIV l’ayant consulté sur un plan imaginé par Chamillart, pour la
-campagne de 1708, et dont l’exécution devait être confiée au maréchal,
-il n’eut pas de peine à en faire voir le ridicule au roi, qui ne put
-s’empêcher de lui dire en riant: «Chamillart croit en savoir beaucoup
-plus qu’aucun général, mais il n’y entend rien du tout.» Cependant
-Chamillart resta encore ministre; et, dans la même campagne, Louis XIV
-l’envoya en Flandre pour prononcer entre le duc de Vendôme et le
-maréchal de Berwick, sur les moyens d’empêcher la prise de Lille. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Le compilateur des <i>Mémoires de madame de Maintenon</i> dit
-que, vers la fin de la guerre précédente, le marquis de Nangis, colonel
-du régiment du roi, lui disait qu’on ne pourrait empêcher la désertion
-de ses soldats qu’en fesant casser la tête aux déserteurs. Remarquez que
-le marquis, depuis le maréchal de Nangis, ne fut colonel de ce régiment
-qu’en 1711.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Par les instructions à moi envoyées, et puisées dans le
-dépôt des affaires étrangères, il est évident que le prince Eugène était
-déjà parti en 1683, et que le marquis de La Fare s’est mépris dans ses
-Mémoires, quand il fait partir les deux princes de Conti avec le prince
-Eugène; ce qui a induit les historiens en erreur.
-</p><p>
-Il y eut alors plusieurs jeunes seigneurs de la cour qui écrivirent aux
-princes de Conti des lettres indécentes, dans lesquelles ils manquaient
-de respect au roi, et d’égards pour madame de Maintenon, qui n’était
-encore que favorite. Les lettres furent interceptées, et ces jeunes gens
-disgraciés pour quelque temps.
-</p><p>
-Le compilateur des <i>Mémoires de Maintenon</i> est le seul qui avance que le
-duc de La Rocheguion dit à son frère, le marquis de Liancourt: «Mon
-frère, si on intercepte votre lettre, vous méritez la mort.»
-Premièrement, on ne mérite point la mort parcequ’une lettre coupable est
-interceptée, mais parcequ’on l’a écrite: secondement, on ne mérite point
-la mort pour avoir écrit des plaisanteries. Il parut bien que ces
-seigneurs, qui tous rentrèrent en grace, ne méritaient point la mort.
-Tous ces prétendus discours qu’on débite avec légèreté dans le monde, et
-qui sont ensuite recueillis par des écrivains obscurs et mercenaires,
-sont indignes de croyance.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> L’auteur, qui dans sa jeunesse eut l’honneur de le voir
-souvent, a droit d’assurer que c’était là son caractère. La Beaumelle,
-qui insulte les maréchaux de Villeroi et de Villars, et tant d’autres,
-dans ses notes du <i>Siècle de Louis XIV</i>, parle ainsi de feu M. le
-maréchal de Villeroi, page 102, tome III des <i>Mémoires de madame de
-Maintenon</i>: «Villeroi le fastueux, qui amusait les femmes avec tant de
-légèreté, et qui disait à ses gens avec tant d’arrogance: A-t-on mis de
-l’or dans mes poches?» Comment peut-il attribuer, je ne dis pas à un
-grand seigneur, mais à un homme bien élevé, ces paroles qu’on attribuait
-autrefois à un financier ridicule? Comment peut-il parler de tant
-d’hommes du siècle passé, du ton d’un homme qui les aurait vus? et
-comment peut-on écrire si insolemment de telles indécences, de telles
-faussetés, et de telles sottises?</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Voyez les <i>Mémoires de Dangeau</i>.
-</p><p>
-On chantait à la cour, à Paris, et dans l’armée:
-</p>
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Français, rendez grace à Bellone.<br></span>
-<span class="i0">Votre bonheur est sans égal;<br></span>
-<span class="i0">Vous avez conservé Crémone,<br></span>
-<span class="i0">Et perdu votre général.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Voyez tome XVI, pages 372, 362, 397. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Voltaire a mis en vers ces paroles: voyez, tome XII, le
-troisième de ses <i>Discours sur l’homme</i>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Tout ceci doit se trouver dans les <i>Mémoires du maréchal
-de Villars</i>, manuscrits; j’y ai lu ces détails. Le premier tome imprimé
-de ces Mémoires est absolument de lui; les deux autres sont d’une main
-étrangère et un peu différente.
-</p><p>
-On voit, par les dépêches du maréchal, combien il avait à souffrir de la
-cour de Bavière: «Peut-être valait-il mieux lui plaire que de le bien
-servir. Ses gens en usent ainsi. Les Bavarois, les étrangers, tous ceux
-qui l’ont volé, friponné au jeu, livré à l’empereur, ont fait avec lui
-leur fortune, etc.»
-</p><p>
-Il entend par ces mots, <i>livré à l’empereur</i>, une intrigue que les
-ministres de l’électeur de Bavière formaient alors pour faire sa paix
-avec l’Autriche dans le temps que la France combattait pour lui.&#8212;Voyez
-ma note sur les <i>Mémoires</i> de Villars, tome XIX, page 219. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Voyez chap. <small>XXXVI</small>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Reboulet assure que l’empereur Léopold fit ériger cette
-pyramide: on le crut en effet en France; le maréchal de Villars, en
-1707, envoya cinquante maîtres pour la détruire; on ne trouva rien. Le
-continuateur de Thoyras, qui n’a écrit que d’après les journaux de La
-Haye, suppose cette inscription, et propose même de la changer en faveur
-des Anglais. Elle fut imaginée en effet par des Français réfugiés
-oisifs. Il était très commun alors, et il l’est encore aujourd’hui, de
-donner ses imaginations ou des contes populaires pour des vérités
-certaines. Autrefois les mémoires manquaient à l’histoire, aujourd’hui
-la multiplicité des mémoires lui nuit. Le vrai est noyé dans un océan de
-brochures.&#8212;Le continuateur de Thoyras dont parle Voltaire est David
-Durand, auteur des onzième et douzième volumes de l’<i>Histoire
-d’Angleterre</i>, in-4º. Les dix premiers sont de Rapin Thoyras. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Reboulet dit que la chancellerie allemande donnait aux
-rois le titre de <i>Dilection</i>; mais c’est celui des électeurs.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> En 1740.&#8212;Cette place est restée aux Anglais à la paix de
-1748, à celle de 1763, et enfin à celle de 1783, après avoir essuyé un
-long blocus. Une armée combinée d’Espagnols et de Français, commandée
-par M. le duc de Crillon, qui venait de prendre Minorque, se préparait,
-en 1782, à tenter une attaque contre Gibraltar du côté de la mer; mais
-les batteries flottantes destinées à en détruire les défenses furent
-brûlées par les boulets rouges de la place. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> L’histoire de Reboulet appelle ce prince chef des
-factieux, comme s’il eût été un Espagnol révolté contre Philippe V.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> C’était, à la vérité, un comte de Revontlau, né en
-Danemark, qui commandait au combat de Calcinato; mais il n’y avait que
-des troupes impériales.
-</p><p>
-La Beaumelle dit à ce sujet, dans ses <i>Notes sur l’Histoire du Siècle de
-Louis XIV</i>, que «les Danois ne valent pas mieux ailleurs que chez eux.»
-Il faut avouer que c’est une chose rare de voir un tel homme outrager
-ainsi toutes les nations.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Voyez les <i>Mémoires de Feuquières</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Sous le nom de Frédéric: voyez ma note, tome XXIV, page
-358. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Le duc de Bavière était père de ce jeune prince, appelé
-par Charles II au trône d’Espagne, et mort à Bruxelles. L’électeur, dans
-son manifeste contre l’empereur, dit, en parlant de la mort de son fils,
-«qu’il avait succombé à un mal qui avait souvent sans péril attaqué son
-enfance, avant qu’il eût été déclaré l’héritier de Charles II.» Il
-ajoutait que «l’étoile de la maison d’Autriche avait toujours été
-funeste à ceux qui s’étaient opposés à sa grandeur.» Une accusation
-directe eût peut-être été moins insultante que cette terrible ironie. Le
-duc de Bavière, en se séparant de l’empire pour s’unir à un prince en
-guerre avec l’empire, donnait un prétexte à l’empereur. Louis XIV avait
-traité avec autant de dureté le duc de Lorraine et l’électeur palatin,
-et il avait moins d’excuses. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Dans l’histoire de Reboulet, il est dit qu’il eut cette
-souveraineté dès l’an 1700; mais alors il n’avait que la vice-royauté.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> On tint à Madrid, au nom de l’archiduc, plusieurs conseils
-où furent appelés les hommes les plus distingués de son parti. Le
-marquis de Ribas, secrétaire d’état sous Charles II, y assista. C’était
-lui qui avait dressé le testament de ce prince en faveur de Philippe V.
-Des cabales de cour l’avaient fait disgracier. On lui proposa de
-déclarer que le testament avait été supposé; mais il ne voulut consentir
-à aucune déclaration qui pût affaiblir l’autorité de cet acte: ni les
-menaces ni les promesses ne purent l’ébranler. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Berwick avait commandé avec succès en Espagne pendant
-l’année 1704. Des intrigues de cour le firent rappeler. Le maréchal de
-Tessé demandait un jour à la jeune reine pourquoi elle n’avait pas
-conservé un général dont les talents et la probité lui auraient été si
-utiles. «Que voulez-vous que je vous dise? répondit-elle; c’est un grand
-diable d’Anglais, sec, qui va toujours tout droit devant lui.» Dans la
-campagne que termina la bataille d’Almanza, Berwick était instruit de
-l’état de l’armée alliée, et de ses projets, par un officier général
-portugais qui, persuadé que l’alliance du roi de Portugal avec
-l’empereur était contraire à ses vrais intérêts, le trahissait par
-esprit de patriotisme. (<i>Mémoires de Berwick.</i>) K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Voltaire a rapporté ailleurs (voyez tome XXXIX, page 247)
-une lettre écrite à Berwick, sur la victoire d’Almanza. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> L’armée du duc d’Orléans prit aussi Saragosse; lorsque les
-troupes françaises parurent à la vue de la ville, on fit accroire au
-peuple que ce camp qu’il voyait n’était pas un objet réel, mais une
-apparence causée par un sortilége: le clergé se rendit
-processionnellement sur les murailles pour exorciser ces fantômes; et le
-peuple ne commença à croire qu’il était assiégé par une armée réelle,
-que lorsqu’il vit les houssards abattre quelques têtes. (<i>Mémoires de
-Berwick.</i>) K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Le respect pour la vérité dans les plus petites choses
-oblige encore de relever le discours que le compilateur des <i>Mémoires de
-madame de Maintenon</i> fait tenir par le roi de Suède, Charles XII, au duc
-de Marlborough: «Si Toulon est pris, je l’irai reprendre.» Ce général
-anglais n’était point auprès du roi de Suède dans le temps du siége. Il
-le vit dans Alt-Ranstadt en avril 1707, et le siége de Toulon fut levé
-au mois d’août. Charles XII, d’ailleurs, ne se mêla jamais de cette
-guerre; il refusa constamment de voir tous les Français qu’on lui
-députa. On ne trouve, dans les <i>Mémoires de Maintenon</i>, que des discours
-qu’on n’a ni tenus ni pu tenir; et on ne peut regarder ce livre que
-comme un roman mal digéré.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Entre autres Reboulet, page 233 du tome VIII. Il fonde ses
-soupçons sur ceux du chevalier de Forbin. Celui qui a donné au public
-tant de mensonges, sous le titre de <i>Mémoires de madame de Maintenon</i>,
-et qui fit imprimer, en 1752, à Francfort, une édition frauduleuse du
-<i>Siècle de Louis XIV</i>, demande, dans une des notes, qui sont ces
-historiens qui ont prétendu que la reine Anne était d’intelligence avec
-son frère. <i>C’est un fantôme</i>, dit-il. Mais on voit ici clairement que
-ce n’est point un fantôme, et que l’auteur du <i>Siècle de Louis XIV</i>
-n’avait rien avancé que la preuve en main: il n’est pas permis d’écrire
-l’histoire autrement.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Telle est l’histoire qu’un libraire, nommé Van-Duren, fit
-écrire par le jésuite La Motte, réfugié en Hollande sous le nom de La
-Hode, continuée par La Martinière; le tout sur les prétendus Mémoires
-d’un comte de...., secrétaire d’état. Les <i>Mémoires de madame de
-Maintenon</i>, encore plus remplis de mensonges, disent, tome IV, page 119,
-que les assiégeants jetaient dans la ville des billets conçus en ces
-termes: «Rassurez-vous, Français, la Maintenon ne sera pas votre reine;
-nous ne lèverons pas le siége. On croira, ajoute-t-il, que Louis, dans
-la ferveur du plaisir que lui donnait la certitude d’une victoire
-inattendue, offrit ou promit le trône à madame de Maintenon.» Comment,
-dans <i>la ferveur</i> de l’impertinence, peut-on mettre sur le papier ces
-nouvelles et ces discours des halles? comment cet insensé a-t-il pu
-pousser l’effronterie jusqu’à dire que le duc de Bourgogne trahit le roi
-son grand-père, et fit prendre Lille par le prince Eugène, de peur que
-madame de Maintenon ne fût déclarée reine?</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> On peut voir les détails de cette campagne dans les
-<i>Mémoires de Berwick</i>; mais il faut les lire avec précaution. Berwick
-était dans l’armée, mais humilié de servir sous Vendôme, et presque
-toujours d’un avis contraire au sien. Vendôme, fatigué des
-contradictions qu’il éprouvait, semblait avoir perdu, pendant cette
-campagne, son activité et ses talents. Louis XIV envoya deux fois
-Chamillart à l’armée comme un arbitre entre les généraux.
-</p><p>
-Durant le siége de Lille, Marlborough écrivit au maréchal de Berwick,
-son neveu, pour qu’il proposât à Louis XIV d’entamer une négociation
-pour la paix avec les députés de Hollande, le prince Eugène, et lui. On
-crut à la cour que cette proposition était la suite des inquiétudes de
-Marlborough sur le succès du siége de Lille, et on obligea le duc de
-Berwick à faire une réponse négative. Marlborough aimait beaucoup la
-gloire et l’argent, et il pouvait alors desirer la paix comme le
-meilleur moyen de mettre sa fortune en sûreté, et d’ajouter une autre
-espèce de gloire à sa réputation militaire, qui ne pouvait plus croître.
-Bientôt après il s’opposa de toutes ses forces à cette paix qu’il avait
-desirée, parceque la guerre lui était devenue nécessaire pour soutenir
-son crédit dans sa patrie. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Le marquis d’O.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Ce furent des officiers au service de Hollande qui firent
-ce coup hardi. Presque tous étaient des Français que la révocation
-fatale de l’édit de Nantes avait forcés de choisir une nouvelle patrie;
-ils prirent la chaise du marquis de Beringhen pour celle du dauphin,
-parcequ’elle avait l’écusson de France. L’ayant enlevé, ils le firent
-monter à cheval; mais comme il était âgé et infirme, ils eurent la
-politesse en chemin de lui chercher eux-mêmes une chaise de poste. Cela
-consuma du temps. Les pages du roi coururent après eux, le premier
-écuyer fut délivré; et ceux qui l’avaient enlevé furent prisonniers
-eux-mêmes; quelques minutes plus tard ils auraient pris le dauphin, qui
-arrivait après Beringhen avec un seul garde.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> L’histoire de l’ex-jésuite La Motte, rédigée par La
-Martinière, dit que Chamillart fut destitué du ministère des finances en
-1703, et que la voix publique y appela le maréchal d’Harcourt. Les
-fautes de cet historien sont sans nombre.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Pour bien juger Desmarets, il faut lire le Mémoire qu’il
-présenta au régent pour lui rendre compte de son administration: ce
-Mémoire fait regretter que ce prince ne l’ait pas laissé à la tête des
-finances. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> C’est ce que l’auteur tient de la bouche de vingt
-personnes qui les entendirent parler ainsi à Lille, après la prise de
-cette ville. Cependant il se peut que ces expressions fussent moins
-l’effet d’une fierté grossière que d’un style laconique assez en usage
-dans les armées.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Voyez les <i>Mémoires de Torci</i>, tome III, page 2; ils ont
-confirmé tout ce qui est avancé ici.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> L’auteur des <i>Mémoires de madame de Maintenon</i> dit, pages
-92 et 93 du tome V, que «le duc de Marlborough et le prince Eugène
-gagnèrent Heinsius», comme si Heinsius avait eu besoin d’être gagné. Il
-met dans la bouche de Louis XIV, au lieu des belles paroles qu’il
-prononça en plein conseil, ces mots bas et plats: <i>Alors comme alors</i>.
-Il cite l’auteur du <i>Siècle de Louis XIV</i>, et le reprend d’avoir dit que
-«Louis XIV fit afficher sa lettre circulaire dans les rues de Paris.»
-Nous avons confronté toutes les éditions du <i>Siècle de Louis XIV</i>; il
-n’y a pas un seul mot de ce que cite cet homme, pas même dans l’édition
-subreptice qu’il fit à Francfort en 1752.&#8212;Cette note de Voltaire est de
-1756. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Cet endroit mérite d’être éclairci. L’auteur célèbre de
-l’<i>Esprit des lois</i> dit que l’honneur est le principe des gouvernements
-monarchiques, et la vertu le principe des gouvernements républicains.
-</p><p>
-Ce sont là des idées vagues et confuses qu’on a attaquées d’une manière
-aussi vague, parceque rarement on convient de la valeur des termes,
-rarement on s’entend. L’honneur est le désir d’être honoré, d’être
-estimé: de là vient l’habitude de ne rien faire dont on puisse rougir.
-La vertu est l’accomplissement des devoirs, indépendamment du désir de
-l’estime; de là vient que l’honneur est commun, la vertu rare.
-</p><p>
-Le principe d’une monarchie ou d’une république n’est ni l’honneur ni la
-vertu. Une monarchie est fondée sur le pouvoir d’un seul; une république
-est fondée sur le pouvoir que plusieurs ont d’empêcher le pouvoir d’un
-seul. La plupart des monarchies ont été établies par des chefs d’armées,
-les républiques par des citoyens assemblés. L’honneur est commun à tous
-les hommes, et la vertu rare dans tout gouvernement. L’amour-propre de
-chaque membre d’une république veille sur l’amour-propre des autres;
-chacun voulant être maître, personne ne l’est; l’ambition de chaque
-particulier est un frein public, et l’égalité règne.
-</p><p>
-Dans une monarchie affermie, l’ambition ne peut s’élever qu’en plaisant
-au maître, ou à ceux qui gouvernent sous le maître. Il n’y a dans ces
-premiers ressorts ni honneur ni vertu, de part ni d’autre; il n’y a que
-de l’intérêt. La vertu est en tout pays le fruit de l’éducation et du
-caractère. Il est dit dans l’<i>Esprit des lois</i> qu’il faut plus de vertu
-dans une république: c’est, en un sens, tout le contraire: il faut
-beaucoup plus de vertu dans une cour pour résister à tant de séductions.
-Le duc de Montausier, le duc de Beauvilliers, étaient des hommes d’une
-vertu très austère. Le maréchal de Villeroi joignit des mœurs plus
-douces à une probité non moins incorruptible. Le marquis de Torci a été
-un des plus honnêtes hommes de l’Europe, dans une place où la politique
-permet le relâchement dans la morale. Les contrôleurs-généraux Le
-Pelletier et Chamillart passèrent pour être moins habiles que vertueux.
-</p><p>
-Il faut avouer que Louis XIV, dans cette guerre malheureuse, ne fut
-guère entouré que d’hommes irréprochables; c’est une observation très
-vraie et très importante dans une histoire où les mœurs ont tant de
-part.&#8212;Voyez, dans ce volume, le <i>Supplément au Siècle de Louis XIV</i>,
-troisième partie. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Dans le livre intitulé <i>Mémoires du maréchal de Berwick</i>,
-il est dit que le maréchal de Berwick fit cette retraite. C’est ainsi
-que tant de mémoires sont écrits. On trouve dans ceux de madame de
-Maintenon, par La Beaumelle, tome V, page 99, que les alliés accusèrent
-le maréchal de Villars de «s’être blessé lui-même, et que les Français
-lui reprochèrent de s’être retiré trop tôt.» Ce sont deux impostures
-ridicules. Ce général avait reçu un coup de carabine au-dessous du
-genou, qui lui fracassa l’os, et qui le fit boiter toute sa vie. Le roi
-lui envoya le sieur Maréchal, son premier chirurgien, qui seul empêcha
-qu’on lui coupât la cuisse. C’est ce que je tiens de la bouche de M. le
-maréchal de Villars et de ce chirurgien célèbre: c’est ce que tous les
-officiers ont su; c’est ce que M. le duc de Villars daigne me confirmer
-par ses lettres. Il n’oppose que le mépris aux sottises insolentes et
-calomnieuses de La Beaumelle.&#8212;Les <i>Mémoires de Berwick</i>, dont parle M.
-de Voltaire, ne sont pas le même ouvrage que nous avons cité dans nos
-notes. Le maréchal de Berwick défendit le Dauphiné et la Provence contre
-le duc de Savoie pendant les campagnes de 1709, 1710, 1711, et 1712,
-avec beaucoup de succès, et malgré une grande infériorité de forces. Ces
-campagnes, pendant lesquelles il n’y eut aucune action d’éclat, lui ont
-fait plus d’honneur auprès des militaires que la victoire d’Almanza et
-la prise de Barcelone, et l’ont placé, dans l’opinion des hommes
-éclairés, fort au-dessus de plusieurs généraux qui ont eu des succès
-plus brillants. Il fut envoyé en Flandre, après la bataille de
-Malplaquet, pour faire lever le siége de Mons: entreprise qu’il ne
-trouva point impraticable: c’est ce qui a trompé l’auteur des faux
-<i>Mémoires de Berwick</i>. M. de Voltaire ne parle point de ces campagnes de
-Dauphiné; mais il avait passé sa jeunesse chez les princes de Vendôme et
-chez le maréchal de Villars, qui n’aimaient pas le maréchal de Berwick.
-K.&#8212;Les <i>Mémoires de Berwick</i>, 1737, deux volumes in-12, sont de l’abbé
-Margon. Les véritables <i>Mémoires de Berwick</i> ont été publiés en 1778:
-voyez tome XIX, page 20. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Voyez la note précédente. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> On assure qu’après la bataille, Philippe V n’ayant point
-de lit, le duc de Vendôme lui dit: «Je vais vous faire donner le plus
-beau lit sur lequel jamais roi ait couché»; et il fit faire un matelas
-des étendards et des drapeaux pris sur les ennemis.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Voyez, sur ce passage, une petite dissertation de La
-Harpe, dans son <i>Lycée, ou Cours de littérature</i> (<i>Philosophie du
-dix-huitième siècle</i>, livre II, chap. <small>II</small>). B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Le marquis de Torci l’appelle, dans ses <i>Mémoires,
-ministre prédicant</i>: il se trompe; c’est un titre qu’on ne donne qu’aux
-presbytériens. Henri Sacheverel, dont il est question, était docteur
-d’Oxford, et du parti épiscopal. Il avait prêché dans la cathédrale de
-Saint-Paul l’obéissance absolue aux rois et l’intolérance. Ces maximes
-furent condamnées par le parlement; mais ses invectives contre le parti
-de Marlborough le furent bien davantage.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> <i>Mémoires de Torci</i>, tome III, page 33.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Le lord Bolingbroke rapporte dans ses lettres qu’alors il
-y avait de grandes cabales à la cour de Louis XIV; il ne doute pas, tome
-II, page 244, «qu’il ne se formât dans sa cour d’étranges projets
-d’ambition particulière:» il en juge par un discours que lui tinrent
-depuis à souper les ducs de La Feuillade et de Mortemar: «Vous auriez pu
-nous écraser, pourquoi ne l’avez-vous pas fait?» Bolingbroke, malgré ses
-lumières et sa philosophie, tombe ici dans le défaut de quelques
-ministres, qui croient que tous les mots qu’on leur dit signifient
-quelque chose. On connaît assez l’état de la cour de France, et celui de
-ces deux ducs, pour savoir qu’il n’y avait, du temps de la paix
-d’Utrecht, ni desseins, ni factions, ni aucun homme en situation de rien
-entreprendre.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Le congrès d’Utrecht s’ouvrit le 29 janvier 1712. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Le maréchal de Villars eut à Versailles une partie de
-l’appartement qu’avait occupé Monseigneur, et le roi vint l’y voir.
-L’auteur des <i>Mémoires de Maintenon</i>, qui confond tous les temps, dit,
-tome V, page 119 de ces Mémoires, que le maréchal de Villars arriva dans
-les jardins de Marli, et que le, roi lui ayant dit «qu’il était très
-content de lui», le maréchal, se tournant vers les courtisans, leur dit:
-«Messieurs, au moins vous l’entendez.» Ce conte, rapporté dans cette
-occasion, ferait tort à un homme qui venait de rendre de si grands
-services. Ce n’est pas dans ces moments de gloire qu’on fait ainsi
-remarquer aux courtisans que le roi est content. Cette anecdote
-défigurée est de l’année 1711. Le roi lui avait ordonné de ne point
-attaquer le duc de Marlborough. Les Anglais prirent Bouchain. On
-murmurait contre le maréchal de Villars. Ce fut après cette campagne de
-1711 que le roi lui dit qu’il était content; et c’est alors qu’il
-pouvait convenir à un général d’imposer silence aux reproches des
-courtisans, en leur disant que son souverain était satisfait de sa
-conduite, quoique malheureuse.
-</p><p>
-Ce fait est très peu important; mais il faut de la vérité dans les plus
-petites choses.&#8212;On voit, par des lettres écrites dans ce temps-là, qu’à
-la première nouvelle du combat de Denain, on regardait généralement à la
-cour cette affaire comme un léger avantage auquel la vanité du maréchal
-de Villars voulait donner de l’importance. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Ces renonciations ne peuvent devenir obligatoires que par
-la sanction des seuls vrais intéressés, les peuples. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> La reine Anne envoya au mois d’août son secrétaire d’état,
-le vicomte de Bolingbroke, consommer la négociation. Le marquis de Torci
-fait un très grand éloge de ce ministre, et dit que Louis XIV lui fit
-l’accueil qu’il lui devait. En effet il fut reçu à la cour comme un
-homme qui venait donner la paix; et lorsqu’il vint à l’Opéra, tout le
-monde se leva pour lui faire honneur: c’est donc une grande calomnie,
-dans les <i>Mémoires de Maintenon</i>, de dire, page 115 du tome V: «Le
-mépris que Louis XIV témoigna pour milord Bolingbroke ne prouve point
-qu’il l’ait eu au nombre de ses pensionnaires.» Il est plaisant de voir
-un tel homme parler ainsi des plus grands hommes.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> L’empereur Joseph II vient de s’affranchir de ce ridicule
-tribut, et de faire démolir les fortifications de presque toutes les
-places de la barrière. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> L’<i>Abrégé chronologique</i> de Hénault. K.&#8212;Voyez tome XXVI,
-page 326. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> Jamais le lord Stair ne parla au roi qu’en présence du
-secrétaire d’état Torci, qui a dit n’avoir jamais entendu un discours si
-déplacé. Ce discours aurait été bien humiliant pour Louis XIV, quand il
-fit cesser les ouvrages de Mardick.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Dans l’<i>Essai sur les mœurs</i>, etc., chap. <small>CLXXVII</small> (tome
-XVIII, page 253).</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Cette ville de Xativa fut rasée en 1707, après la bataille
-d’Almanza. Philippe V fit bâtir sur ses ruines une autre ville qu’on
-nomme à présent <i>San Felipe</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Les alliés ne firent de progrès en Espagne qu’à l’aide du
-parti qui y subsistait en faveur de la maison d’Autriche. Ce parti
-s’était formé pendant la vie de Charles II, et les fautes du ministère
-de Philippe V lui donnèrent des forces. Il était impossible qu’il n’y
-eût des cabales dans la cour d’un roi étranger à l’Espagne, jeune,
-incapable de gouverner par lui-même: et il était impossible d’empêcher
-ces cabales de dégénérer en conspirations et en partis. Peut-être
-cependant eût-on prévenu les suites funestes de ces cabales, si, au lieu
-d’abandonner son petit-fils aux intrigues de la princesse des Ursins,
-des ambassadeurs de France, des Français employés à Madrid, des
-ministres espagnols, Louis XIV lui eût donné pour guide un homme capable
-à-la-fois d’être ambassadeur, ministre, et général; assez supérieur à
-tous les préjugés pour n’en blesser aucun inutilement; assez au-dessus
-de la vanité pour ne faire aucune parade de son pouvoir, et se borner à
-être utile en secret; assez modeste pour cacher à la haine des Espagnols
-pour les étrangers le bien qu’il ferait à leur pays; un homme enfin dont
-le nom, respecté dans l’Europe, en imposât à la jalousie nationale. Cet
-homme existait en France; mais madame de Maintenon trouvait qu’il
-n’avait pas une véritable piété.
-</p><p>
-La nation castillane montra un attachement inébranlable pour Philippe V.
-Lorsque les troupes de l’archiduc traversèrent la Castille, elles la
-trouvèrent presque déserte; le peuple fuyait devant elles, cachait ses
-vivres pour n’être pas obligé de leur en vendre; les soldats qui
-s’écartaient étaient tués par les paysans. Les courtisanes de Madrid se
-rendirent en foule au camp des Anglais et des Allemands, dans
-l’intention d’y répandre le poison que les compagnons de Colomb avaient
-porté en Espagne. (<i>Mémoires de Saint-Philippe.</i>) A peine sortis d’une
-ville, les partisans de l’archiduc entendaient le bruit des
-réjouissances que le peuple fesait en l’honneur de Philippe. Mais la
-nation aragonaise penchait pour l’archiduc. La haine entre les deux
-nations semblait s’être réveillée. Les Espagnols des deux partis
-montrèrent dans cette guerre le même caractère qu’ils avaient déployé
-dans leurs guerres contre les Carthaginois et les Romains. La domination
-de Rome, des Goths, et des Maures, la révolution dans la religion et
-dans le gouvernement, ne l’avaient point changé. Plusieurs villes se
-défendirent comme Sagonte et comme Numance; mais, comme dans ces
-anciennes époques, nulle réunion entre les différents cantons, nul
-effort suivi et combiné: cette force de caractère ne se montrait que
-quand ils étaient attaqués, et alors elle devenait indomptable.
-</p><p>
-Les Catalans furent dépouillés de leurs priviléges; heureusement ces
-prétendus priviléges n’étaient que des droits accordés aux villes et aux
-riches aux dépens des campagnes et du peuple. Depuis leur destruction,
-l’industrie de cette nation s’est ranimée; l’agriculture, les
-manufactures, le commerce, ont fleuri; et l’orgueil de la victoire a
-ordonné ce que, dans un temps plus éclairé, un gouvernement paternel eût
-voulu faire. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> En 1751, 1752, 1753, ce chapitre n’était que le
-vingt-troisième. Cette différence vient de ce qu’alors le chapitre <small>I</small>ᵉʳ
-comprenait l’<i>Introduction</i>, et <i>Des états de l’Europe avant Louis XIV</i>,
-dont, en 1756, Voltaire forma deux chapitres, les <small>CLXV</small> et <small>CLXVI</small> de son
-<i>Essai sur l’histoire générale</i> (aujourd’hui, sauf les changements,
-chapitres <small>I</small> et <small>II</small> du <i>Siècle de Louis XIV</i>). Le chapitre <small>XXIII</small> des
-éditions de 1751, 1752 et 1753, devenu, en 1756, le chapitre <small>CLXXXVII</small> de
-l’<i>Essai</i>, subit alors de grands changements. Une partie de ce qui le
-composait servit pour le chapitre <small>CLXXIX</small>, qui, en 1768, forma une partie
-du chapitre <small>III</small> du <i>Précis du Siècle de Louis XV</i>: voyez ce chapitre,
-tome XXI. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> On lit ainsi dans l’édition originale et dans toutes les
-autres. Je pense que c’est par mégarde que Voltaire a laissé, en 1751,
-imprimer <i>près de succomber</i>; car, en 1764, il dit, dans son édition de
-Corneille (voyez tome XXXV, page 138): «<i>Près de</i> veut un substantif.»
-On a pu remarquer que devant un verbe il écrivait toujours <i>prêt de</i>.
-C’était l’usage de son temps. Il a changé: aujourd’hui l’on dit <i>près
-de</i> et <i>prêt à</i>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> On appelle généralement du nom de Flandre les provinces
-des Pays-Bas qui appartiennent à la maison d’Autriche, comme on appelle
-les sept Provinces-Unies la Hollande.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Dès 1748, Voltaire avait publié des <i>Anecdotes sur Louis
-XIV</i>, qui sont dans le tome XXXIX, page 3 et suiv. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Voyez les deux Mémoires de Louis XIV rapportés dans ce
-volume (chapitre <small>XXVIII</small>).</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Anne d’Autriche s’était prononcée contre ce mariage.
-Voltaire a rapporté ses paroles tome XIX, page 338. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Cette anecdote est accréditée par les <i>Mémoires de La
-Porte</i>, page 255 et suivantes. On y voit que le roi avait de l’aversion
-pour le cardinal; que ce ministre, son parrain et surintendant de son
-éducation, l’avait très mal élevé, et qu’il le laissa souvent manquer du
-nécessaire. Il ajoute même des accusations beaucoup plus graves, et qui
-rendraient la mémoire du cardinal bien infâme; mais elles ne paraissent
-pas prouvées, et toute accusation doit l’être.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Cette galanterie et quelques imprudences dans sa conduite
-furent la cause et des malheurs qu’elle éprouva sous le gouvernement de
-Richelieu, et des bruits injurieux répandus contre elle par les
-frondeurs. Richelieu voulait la perdre, et il eût réussi, sans la
-fidélité et le courage de ses amis et de quelques uns de ses
-domestiques. On trouve, dans des <i>Mémoires</i> non imprimés du duc de La
-Rochefoucauld, qu’elle avait formé le projet de se retirer à Bruxelles:
-quoique très jeune, il était à la tête de ce complot, et s’était chargé
-de l’enlever et de la conduire. K.&#8212;Il s’agit, dans cette note, de la
-première partie des <i>Mémoires de La Rochefoucauld</i>, qui n’a vu le jour
-qu’en 1817. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> Ces paroles, fidèlement recueillies, sont dans tous les
-Mémoires authentiques de ce temps-là: il n’est permis ni de les omettre,
-ni d’y rien changer dans aucune histoire de France.
-</p><p>
-L’auteur des <i>Mémoires de Maintenon</i> s’avise de dire au hasard dans sa
-note: «Son discours ne fut pas tout-à-fait si beau, et ses yeux en
-dirent plus que sa bouche.» Où a-t-il pris que le discours de Louis XIV
-ne fut pas tout-à-fait si beau, puisque ce furent là ses propres
-paroles? Il ne fut ni plus ni moins beau: il fut tel qu’on le
-rapporte.&#8212;Voltaire l’a encore rapporté dans le chapitre <small>LVII</small> de son
-<i>Histoire du parlement</i>; voyez tome XXII, page 275. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Le cardinal de Richelieu avait déjà donné des ballets,
-mais ils étaient sans goût, comme tout ce qu’on avait eu de spectacles
-avant lui. Les Français, qui ont aujourd’hui porté la danse à la
-perfection, n’avaient, dans la jeunesse de Louis XIV, que des danses
-espagnoles, comme la sarabande, la courante, la pavane, etc.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Voltaire, qui approuve ici la danse de Louis XIV, cite,
-chapitre <small>XXVI</small>, les vers de Racine (dans <i>Britannicus</i>), et dit que «le
-poëte réforma le monarque.» B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Ce passage de Voltaire sur le masque de fer fournit au P.
-Griffet le sujet du quatorzième chapitre de son <i>Traité des différentes
-sortes de preuves qui servent à établir la vérité de l’histoire</i>. Le
-jésuite penche à croire que le masque de fer était le duc de Vermandois.
-Voyez, sur le masque de fer, tome XXVI, pages 311-18. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Un fameux chirurgien, gendre du médecin dont je parle, et
-qui a appartenu au maréchal de Richelieu, est témoin de ce que j’avance;
-et M. de Bernaville, successeur de Saint-Mars, me l’a souvent
-confirmé.&#8212;Voyez le <i>Dictionnaire philosophique</i>, article <span class="smcap">Ana</span>,
-<span class="smcap">Anectodes</span>. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Voyez mes notes, tome XXVI, pages 311 et 318. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Ceci a été écrit en 1750.&#8212;Cette note se trouve dans les
-éditions de 1768, in-8º, et de 1769, in-4º; c’est dans l’édition de 1752
-du <i>Siècle de Louis XIV</i> qu’avait été ajoutée l’anecdote du pêcheur. Le
-personnage <i>très digne de foi</i>, dont parle Voltaire, est Riousse, ancien
-commissaire des guerres à Cannes: voyez, ci-après, le <i>Supplément au
-Siècle de Louis XIV</i>, première partie. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> Les comptes qui le prouvent étaient à Vaux, aujourd’hui
-Villars, en 1718, et doivent y être encore. M. le duc de Villars, fils
-du maréchal, confirme ce fait. Il est moins singulier qu’on ne pense.
-Vous voyez, dans les <i>Mémoires de l’abbé de Choisi</i>, que le marquis de
-Louvois lui disait, en lui parlant de Meudon: «Je suis sur le
-quatorzième million.»</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> Dans l’édition de 1768 du <i>Siècle de Louis XIV</i>, Voltaire
-disait: «Le plus ardent et le plus implacable de ses persécuteurs était
-<i>le chef de ses juges</i>, le chancelier Michel Le Tellier.» Cette phrase
-fut reproduite en 1769, dans l’édition in-4º; mais Voltaire signala son
-erreur, en 1770, dans l’article <span class="smcap">Ana</span> des <i>Questions sur l’Encyclopédie</i>
-(voyez tome XXVI, page 319), et la corrigea dans l’édition de 1775. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> Voyez ma note, tome XIX, page 79. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> J’ai retrouvé depuis cette même particularité dans
-Saint-Évremond.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> Voyez les <i>Mémoires de Gourville</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> Racine assure, dans ses <i>Fragments historiques</i>, que le
-roi dit chez mademoiselle de La Vallière: «S’il avait été condamné à
-mort, je l’aurais laissé mourir.» S’il prononça ces paroles, on ne peut
-les excuser: elles paraissent trop dures et trop ridicules.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> M. Delort, dans son <i>Histoire de la détention des
-philosophes</i>, etc., 1829, in-8º, dit, tome Iᵉʳ, page 52, que Fouquet
-mourut à Pignerol le 23 mars 1680. Voyez aussi ma note, tome XXVI, page
-319. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> Voyez <i>Gui Patin</i> et les Mémoires du temps.&#8212;Voici ce que
-Gui Patin écrivait le 7 février 1662: «La chambre de justice a donné un
-arrêt considérable contre un partisan nommé Boislève, ci-devant
-intendant des finances; on avait saisi ses beaux meubles, et on avait
-avis d’une bonne somme d’argent qui lui appartenait. Un sien frère,
-ci-devant conseiller de la cour, aujourd’hui évèque d’Avranches, et, de
-plus, grand fourbe, est intervenu prétendant revendiquer lesdits
-meubles, et l’argent aussi, comme s’ils lui appartenaient; il en a fait
-un serment, dont la fausseté fut aussitôt découverte par M. Talon;
-ensuite de quoi les meubles et l’argent furent trouvés, et déclarés bien
-saisis, et l’évêque condamné à une amende de douze mille livres
-parisis.» La livre parisis valait une livre cinq sous tournois. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Le vrai nom est Du Plessis Bellière ou Belière. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Voyez tome XXXVI, page 384. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> Non dans la Place Royale, comme le dit l’<i>Histoire de La
-Hode</i>, sous le nom de La Martinière.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Mort en 1680. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> Voyez tome XXXVIII, page 435. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> Dans la <i>Vie de Molière</i>: voyez tome XXXVIII, page 431.
-B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> Ces vers sont déjà cités dans les <i>Anecdotes</i> imprimées en
-1748: voyez tome XXXIX, page 7. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> Voyez ma note, tome XVI, page 35. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Voyez tome XXII, page 277. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> Ces profusions faites avec l’argent du peuple étaient une
-véritable injustice, et certes un beaucoup plus grand péché, excepté aux
-yeux des jésuites, que ceux qu’il pouvait commettre avec ses maîtresses.
-Cette foule de charges inutiles, d’abus de tout genre, a fait un mal
-plus durable. Une grande partie de ces abus a subsisté long-temps, et
-subsiste même encore, quoique aucun des princes qui lui ont succédé
-n’ait hérité de son goût pour le faste. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> Une <i>Liste de quelques gens de lettres français vivants en
-1662, composée, par ordre de M. Colbert, par M. Chapelain</i>, a été
-imprimée, en 1726, dans le tome second des <i>Mémoires de littérature, par
-le P. Desmolets</i>; et la même année, dans les <i>Mélanges de littérature de
-Chapelain</i>. Un <i>Mémoire des gens de lettres célèbres en France, par M.
-Costar</i>, est aussi imprimé dans le tome second des <i>Mémoires</i> de
-Desmolets; c’est là que Chapelain est appelé: «Le premier poëte du monde
-pour l’héroïque.» M. Peignot a publié des <i>Documents authentiques et
-détails curieux sur les dépenses de Louis XIV, en bâtiments et châteaux
-royaux, en gratifications et pensions accordées aux savants, gens de
-lettres et artistes, depuis 1663</i>, etc., etc. Paris, 1827, in-8º. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> Boileau Despréaux n’est sur aucune liste de gratifications
-et pensions avant 1674; il reçut alors 2000 fr. Racine et Quinault
-touchaient alors chacun 800 fr. Racine n’avait eu que 600 fr. en 1663,
-en même temps que l’on donnait 3000 fr. à Chapelain. Les libéralités du
-roi s’étendaient aussi dans les pays étrangers. «A l’égard de celles qui
-se distribuaient à Paris, dit Charles Perrault, elles se portèrent, la
-première année, chez tous les gratifiés par le commis du trésorier des
-bâtiments, dans des bourses de soie d’or, les plus propres du monde; la
-seconde année, dans des bourses de cuir. Comme toutes choses ne peuvent
-pas demeurer au même état, et vont naturellement en dépérissant, les
-années suivantes il fallut aller recevoir soi-même les pensions chez le
-trésorier, en monnaie ordinaire. Les années bientôt eurent quinze et
-seize mois; et, quand on déclara la guerre à l’Espagne, une grande
-partie de ces gratifications s’amortirent.» B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> Le 17 avril. Il venait d’être reçu à l’académie française.
-Bussi sortit de la Bastille le 16 mai 1666, pour aller rétablir sa santé
-chez un maître chirurgien, mais sous la promesse de revenir à la
-Bastille dès qu’il serait rétabli. Cependant, le 10 août, il obtint de
-se retirer en Bourgogne. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> Le <i>bec amoureux</i> était celui de mademoiselle de La
-Vallière. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> Voyez page 128. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> Voltaire lui a donné place dans le chapitre <small>XIII</small> de
-l’<i>Ingénu</i>: voyez tome XXXIII, page 440. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> Lauzun avait d’abord été connu sous le nom de marquis de
-Puyguilhem. On lit <i>Pégulin</i> et <i>Péguilin</i> dans la lettre de Gui Patin,
-du 21 décembre 1671. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> La lettre du roi, contresignée Le Tellier, et qui annonce
-au gouverneur de Pignerol qu’on lui envoie Lauzun, est du 25 novembre
-1671. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> L’origine de cette imputation, qu’on trouve dans tant
-d’historiens, vient du <i>Ségraisiana</i>. C’est un recueil posthume de
-quelques conversations de Ségrais, presque toutes falsifiées. Il est
-plein de contradictions; et l’on sait qu’aucun de ces ana ne mérite de
-créance.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> On a imprimé, à la fin de ses Mémoires, une <i>Histoire des
-amours de Mademoiselle et de M. de Lauzun</i>. C’est l’ouvrage de quelque
-valet de chambre. On y a joint des vers dignes de l’histoire et de
-toutes les inepties qu’on était en possession d’imprimer en Hollande.
-</p><p>
-On doit mettre au même rang la plupart des contes qui se trouvent dans
-les <i>Mémoires de madame de Maintenon</i>, faits par le nommé La Beaumelle:
-il y est dit qu’en 1681 un des ministres du duc de Lorraine vint,
-déguisé en mendiant, se présenter dans une église à Mademoiselle, lui
-montra une paire d’heures sur lesquelles il était écrit: «De la part du
-duc de Lorraine;» et qu’ensuite il négocia avec elle pour l’engager à
-déclarer le duc son héritier (tome II, page 204). Cette fable est prise
-de l’aventure vraie ou fausse de la reine Clotilde. Mademoiselle n’en
-parle point dans ses Mémoires, où elle n’omet pas les petits faits. Le
-duc de Lorraine n’avait aucun droit à la succession de Mademoiselle; de
-plus elle avait fait, en 1679, le duc du Maine et le comte de Toulouse
-ses héritiers.
-</p><p>
-L’auteur de ces misérables Mémoires dit, page 207, que «le duc de
-Lauzun, à son retour, ne vit dans Mademoiselle qu’une fille brûlante
-d’un amour impur.» Elle était sa femme, et il l’avoue. Il est difficile
-d’écrire plus d’impostures dans un style plus indécent.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Lauzun est mort le 19 novembre 1723, à quatre-vingt-dix
-ans. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> Voyez l’<i>Histoire de Madame Henriette d’Angleterre</i>, par
-madame la comtesse de La Fayette, page 171, édition de 1742.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> Des fragments de diamant et de verre pourraient, par
-leurs pointes, percer une tunique des entrailles, et la déchirer: mais
-aussi on ne pourrait les avaler, et on serait averti tout d’un coup du
-danger par l’excoriation du palais et du gosier. La poudre impalpable ne
-peut nuire. Les médecins qui ont rangé le diamant au nombre des poisons
-auraient dû distinguer le diamant réduit en poudre impalpable du diamant
-grossièrement pilé.&#8212;Voyez tome XXIX, page 93. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> Acte IV, scène 4. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Dans un recueil de pièces extraites du porte-feuille de
-M. Duclos, et imprimées en 1781, on trouve qu’un maître d’hôtel de
-Monsieur, nommé Morel, avait commis ce crime; qu’il en fut soupçonné;
-que Louis XIV le fit amener devant lui; que l’ayant menacé de le livrer
-à la rigueur des lois s’il ne disait pas la vérité, et lui ayant promis
-la liberté et la vie s’il avouait tout, Morel avoua son crime; que le
-roi lui ayant demandé si Monsieur était instruit de cet horrible
-complot, Morel lui répondit: «Non, il n’y aurait point consenti.» M. de
-Voltaire était instruit de cette anecdote; mais il n’a jamais voulu
-paraître croire à aucun empoisonnement, à moins qu’il ne fût absolument
-impossible d’en nier la réalité. Dans le même ouvrage que nous venons de
-citer, on donne pour garant de cette anecdote mademoiselle de La
-Chausseraie, amie subalterne de madame de Maintenon. On a demandé
-comment, quarante ans après cet événement, Louis XIV aurait confié des
-détails si affligeants à se rappeler, à une personne qui n’avait et ne
-pouvait avoir avec lui aucune liaison intime. Mais mademoiselle de La
-Chausseraie expliquait elle-même cette difficulté. Elle racontait que se
-trouvant seule avec le roi chez madame de Maintenon, qui était sortie
-pour quelques moments, Louis XIV laissa échapper des plaintes sur les
-malheurs où il s’était vu condamné; elle attribuait ces plaintes aux
-revers de la guerre de la succession, et cherchait à le consoler. «Non,
-dit le roi, c’est dans ma jeunesse, c’est au milieu de mes succès que
-j’ai éprouvé les plus grands malheurs;» et il cita la mort de Madame.
-Mademoiselle de La Chausseraie répondit par un lieu commun de
-consolation. «Ah! mademoiselle, dit le roi, ce n’est point cette mort,
-ce sont ses affreuses circonstances que je pleure;» et il se tut. Peu de
-temps après madame de Maintenon rentra; au bout de quelques moments de
-silence, le roi s’approcha de mademoiselle de La Chausseraie, et lui
-dit: «J’ai commis une indiscrétion que je me reproche; ce qui m’est
-échappé a pu vous donner des soupçons contre mon frère, et ils seraient
-injustes; je ne puis les dissiper que par une confidence entière:» et
-alors il lui raconta ce qu’on vient de lire. Nous avons appris ces
-détails d’un homme très digne de foi, qui les tient immédiatement des
-personnes qui avaient avec mademoiselle de La Chausseraie les relations
-les plus intimes. K.&#8212;Le recueil dont il est parlé dans cette note est
-celui de La Place, qui a pour titre: <i>Pièces intéressantes et peu
-connues, pour servir à l’histoire et à la littérature, par M. D. L. P.</i>,
-1781, in-12, qui a été réimprimé, et suivi de sept autres volumes dans
-l’édition de 1785. C’est à la page 208 du tome Iᵉʳ, que se trouve ce qui
-concerne Madame Henriette. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> Ce Glaser est cité comme <i>apothicaire</i> empoisonneur, dans
-une lettre du 22 juillet 1676, de madame de Sévigné à sa fille...... Je
-ne sais si ce Glaser avait un autre rapport que celui du nom avec
-Christophe Glaser, qui, après avoir quitté la Suisse, sa patrie, vint à
-Paris, où il fut pharmacien ordinaire de Louis XIV. <span class="smcap">Cl.</span></p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> L’<i>Histoire de Louis XIV</i>, sous le nom de La Martinière,
-le nomme l’abbé de La Croix. Cette histoire, fautive en tout, confond
-les noms, les dates, et les événements.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> François Gayet de Pitaval, mort en 1743: voyez, dans le
-présent volume, la seconde partie du <i>Supplément au Siècle de Louis
-XIV</i>. La Beaumelle prétend que l’expression avocat sans causes est un
-mot usé, et que Voltaire ne l’emploie que parceque Gayot de Pitaval «a
-donné lieu à l’ingénieux Fréron de découvrir le plagiat de: <i>Souvent un
-air de vérité</i>, etc.»: voyez la pièce de vers qui commence ainsi, tome
-XIV. et ma note. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> L’<i>Histoire de Reboulet</i> dit «que la duchesse de Bouillon
-fut décrétée de prise de corps, et qu’elle parut devant les juges avec
-tant d’amis, qu’elle n’avait rien à craindre, quand même elle eût été
-coupable.» Tout cela est très faux; il n’y eut point de décret de prise
-de corps contre elle, et alors nuls amis auraient pu la soustraire à la
-justice.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> Tome XIX, page 267. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> Selon une lettre du 27 janvier 1680, de Bussi Rabutin à
-La Rivière, rapportée par M. Dulaure, volume VII, page 227 de son
-<i>Histoire de Paris</i> (seconde édition), le prêtre Le Sage dit un jour la
-messe sur le ventre d’une fille toute nue; mais ce n’était pas pour la
-rendre impuissante. <span class="smcap">Cl.</span></p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> Chapitre <small>XVI</small>, tome XIX, page 483 et suiv. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> On voit, dans les <i>Mémoires de Saint-Philippe</i>, qu’on
-croyait en Espagne qu’elle avait averti Louis XIV de l’impuissance de
-Charles II, seul secret d’état dont cette reine infortunée pût être
-instruite. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> Voyez ma note, tome XIX, page 518. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> Le sonnet irrégulier de J. Hesnault, dont Voltaire cite
-le second quatrain, fut fait pour l’accident arrivé à mademoiselle de
-Guerchy, fille d’honneur de la reine, et maîtresse du duc de Vitry. Sa
-grossesse, dont elle fesait mystère, la mettant hors d’état
-d’accompagner la reine dans un voyage, mademoiselle de Guerchy eut
-recours à une sage-femme, nommée Constantin, qui, dans ses opérations
-pour la faire avorter, la blessa mortellement. Vitry envoya chercher un
-confesseur; et dès que le prêtre eut donné l’absolution, l’amant, pour
-abréger les souffrances de sa maîtresse, lui cassa la tête, puis
-s’enfuit en Bavière. La Constantin fut pendue en août 1660 (voyez la
-lettre de Gui Patin, du 12 octobre de cette année). Dans sa lettre du 22
-juin 1660, Gui Patin dit: «On fait ici grand bruit de la mort de
-mademoiselle de Guerchy... Le curé de Saint-Eustache a refusé sépulture
-au corps de cette dame: on dit qu’on l’a porté dans l’hôtel de Condé, et
-qu’il y a été mis dans la chaux, afin de le consumer plus tôt, et qu’on
-n’y puisse rien reconnaître si on venait à la visite.» Vitry obtint sa
-grâce lorsqu’il eut négocié le mariage de Monsieur avec la princesse de
-Bavière. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> Les <i>Mémoires</i> donnés sous le nom de <i>madame de
-Maintenon</i> rapportent qu’elle dit à madame de Montespan, en parlant de
-ses rêves: «J’ai rêvé que nous étions sur le grand escalier de
-Versailles: je montais, vous descendiez: je m’élevais jusqu’aux nues,
-vous allâtes à Fontevrault.» Ce conte est renouvelé d’après le fameux
-duc d’Épernon, qui rencontra le cardinal de Richelieu sur l’escalier du
-Louvre, l’année 1624. Le cardinal lui demanda s’il n’y avait rien de
-nouveau. «Non, lui dit le duc, sinon que vous montez, et je descends.»
-Ce conte est gâté en ajoutant que d’un escalier on s’éleva jusqu’aux
-nues. Il faut remarquer que dans presque tous les livres d’anecdotes,
-dans les <i>ana</i>, on attribue presque toujours à ceux qu’on fait parler
-des choses dites un siècle et même plusieurs siècles auparavant.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> Il y a plus de vingt volumes dans lesquels vous verrez
-que la maison d’Orléans et la maison de Condé s’indignèrent de ces
-propositions; vous lirez que la princesse, mère du duc de Chartres,
-menaça son fils; vous lirez même qu’elle le frappa. Les <i>Anecdotes de la
-constitution</i> rapportent sérieusement que le roi s’étant servi de l’abbé
-Dubois, sous-précepteur du duc de Chartres, pour faire réussir la
-négociation, cet abbé n’en vint à bout qu’avec peine, et qu’il demanda
-pour récompense le chapeau de cardinal. Tout ce qui regarde la cour est
-écrit ainsi dans beaucoup d’histoires.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> Ces jardins n’existent plus. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> Environ vingt mille de nos livres.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> Le 11 décembre 1686, comme l’a dit Voltaire, tome XIX,
-page 8. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> C’est au commencement du septième livre de l’<i>Histoire de
-la vie et actions de Louis de Bourbon, prince de Condé</i>, qui a eu
-plusieurs éditions, dont l’auteur m’est inconnu, et que la seconde
-édition de la <i>Bibliothèque historique de la France</i>, du P. Lelong
-(voyez ma note, tome XXX, page 200), attribue, sous le nº 24226, à
-Pierre Coste. L’ouvrage de P. Coste n’a que cinq livres, et est
-intitulé: <i>Histoire de Louis de Bourbon, second du nom, prince de Condé,
-premier prince du sang, par P***</i>, un volume in-12, qui a eu aussi
-plusieurs éditions. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> C’est l’<i>Histoire du règne de Louis XIV, par Reboulet</i>,
-Avignon, 1744, trois volumes in-4º. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> Et non pas le chevalier de Forbin, comme le disent les
-<i>Mémoires de Choisi</i>. On ne prend pour confidents d’un tel secret que
-des domestiques affidés, et des hommes attachés par leur service à la
-personne du roi. Il n’y eut point d’acte de célébration: on n’en fait
-que pour constater un état; et il ne s’agissait ici que de ce qu’on
-appelle un mariage de conscience. Comment peut-on rapporter qu’après la
-mort de l’archevêque de Paris, Harlai, en 1695, près de dix ans après le
-mariage, «ses laquais trouvèrent dans ses vieilles culottes l’acte de
-célébration?» Ce conte, qui n’est pas même fait pour des laquais, ne se
-trouve que dans les <i>Mémoires de Maintenon</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> Madame de Maintenon, née le 27 novembre 1635, n’était que
-dans sa cinquante et unième année. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> Il est dit, dans les prétendus <i>Mémoires de Maintenon</i>,
-tome I, page 216, «qu’elle n’eut long-temps qu’un même lit avec la
-célèbre Ninon Lenclos, sur les ouï-dire de l’abbé de Châteauneuf et de
-l’auteur du <i>Siècle de Louis XIV</i>.» Mais il ne se trouve pas un mot de
-cette anecdote chez l’auteur du <i>Siècle de Louis XIV</i>, ni dans tout ce
-qui nous reste de M. l’abbé de Châteauneuf. L’auteur des <i>Mémoires de
-Maintenon</i> ne cite jamais qu’au hasard. Ce fait n’est rapporté que dans
-les <i>Mémoires du marquis de La Fare</i>, page 190, édition de Roterdam.
-C’était encore la mode de partager son lit avec ses amis; et cette mode,
-qui ne subsiste plus, était très ancienne, même à la cour. On voit dans
-l’<i>Histoire de France</i> que Charles IX, pour sauver le comte de La
-Rochefoucauld des massacres de la Saint-Barthélemi, lui proposa de
-coucher au Louvre dans son lit; et que le duc de Guise et le prince de
-Condé avaient long-temps couché ensemble.&#8212;C’est dans un morceau <i>Sur
-Ninon de Lenclos</i>, publié en 1751 (voyez tome XXXIX, page 404), que
-Voltaire dit que Ninon et mademoiselle d’Aubigné couchèrent ensemble
-quelques mois de suite. Dans une note du chant II de la <i>Henriade</i>, il
-est question de la proposition de Charles IX au comte de La
-Rochefoucauld. Voltaire en reparle encore dans son <i>Essai sur les
-guerres civiles</i>, imprimé dans le tome X, à la suite de la <i>Henriade</i>.
-B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> On peut, par vanité, ne point vouloir être gouvernante
-des enfants d’un particulier, et consentir à élever ceux d’un roi; mais
-le mot de scrupule est absurde; il ne peut rien y avoir de contraire aux
-principes de la morale à se charger de l’éducation d’un enfant quel
-qu’il soit. Le bâtard d’un roi et celui d’un particulier sont égaux
-devant la conscience. Cette lettre prouve que, même avant d’être à la
-cour, madame de Maintenon savait parler le langage de l’hypocrisie. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> Voltaire distingue, comme on voit, les <i>Lettres des
-Mémoires de madame de Maintenon</i>, fabriqués par La Beaumelle. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a> L’auteur du roman des <i>Mémoires de madame de Maintenon</i>
-lui fait dire à la vue du château Trompette: «Voilà où j’ai été élevée,
-etc.» Cela est évidemment faux; elle avait été élevée à Niort.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> Voyez les Lettres à son frère: «Je vous conjure de vivre
-commodément, et de manger les dix-huit mille francs de l’affaire que
-nous avons faite: nous en ferons d’autres.»</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_127_127"></a><a href="#FNanchor_127_127"><span class="label">[127]</span></a> Philippe de Valois, marquis de Villette Murcay, mort le
-25 décembre 1707, à soixante et quinze ans, était fils d’Artemise
-d’Aubigné, qui était fille de Théodore-Agrippa d’Aubigné, et
-conséquemment <i>tante</i> de madame de Maintenon. Le marquis de Villette,
-<i>cousin</i> de cette dernière, épousa en secondes noces, après 1691,
-Marie-Claire-Isabelle Deschamps de Marsilly, laquelle, devenue veuve,
-épousa Bolingbroke. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_128_128"></a><a href="#FNanchor_128_128"><span class="label">[128]</span></a> Le compilateur des <i>Mémoires de madame de Maintenon</i> dit,
-tome IV, page 200: «Rousseau, vipère acharnée contre ses bienfaiteurs,
-fit des couplets satiriques contre le maréchal de Noailles.» Cela n’est
-pas vrai: il ne faut calomnier personne. Rousseau, très jeune alors, ne
-connaissait pas le premier maréchal de Noailles. Les chansons satiriques
-dont il parle étaient d’un gentilhomme nommé de Cabanac, qui les avouait
-hautement.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_129_129"></a><a href="#FNanchor_129_129"><span class="label">[129]</span></a> Voyez, dans ce volume, la troisième partie du <i>Supplément
-au Siècle de Louis XIV</i>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_130_130"></a><a href="#FNanchor_130_130"><span class="label">[130]</span></a> Ce fait a été rapporté par le fils de l’illustre Racine,
-dans la Vie de son père.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_131_131"></a><a href="#FNanchor_131_131"><span class="label">[131]</span></a> Qui croirait que, dans les <i>Mémoires de madame de
-Maintenon</i>, tome III, page 273, il est dit que ce ministre craignait que
-le roi ne l’empoisonnât? Il est bien étrange qu’on débite à Paris des
-horreurs si insensées, à la suite de tant de contes ridicules.
-</p><p>
-Cette sottise atroce est fondée sur un bruit populaire qui courut à la
-mort du marquis de Louvois. Ce ministre prenait des eaux (de Balaruc)
-que Séron, son médecin, lui avait ordonnées, et que La Ligerie, son
-chirurgien, lui fesait boire. C’est ce même La Ligerie qui a donné au
-public le remède qu’on nomme aujourd’hui <i>la poudre des Chartreux</i>. Ce
-La Ligerie m’a souvent dit qu’il avait averti M. de Louvois qu’il
-risquait sa vie s’il travaillait en prenant des eaux. Le ministre
-continua son travail: il mourut presque subitement le 16 juillet 1691,
-et non pas en 1692, comme le dit l’auteur des <i>faux Mémoires</i>. La
-Ligerie l’ouvrit, et ne trouva d’autre cause de sa mort que celle qu’il
-avait prédite. On s’avisa de soupçonner le médecin Séron d’avoir
-empoisonné une bouteille de ces eaux. Nous avons vu combien ces funestes
-soupçons étaient alors communs. On prétendit qu’un prince voisin
-(Victor-Amédée, duc de Savoie), que Louvois avait extrêmement irrité et
-maltraité, avait gagné le médecin Séron. On trouve une partie de ces
-anecdotes dans les <i>Mémoires du marquis de La Fare</i>, chapitre x. La
-famille même de Louvois fit mettre en prison un Savoyard qui frottait
-dans la maison; mais ce pauvre homme très innocent fut bientôt relâché.
-Or, si l’on soupçonna, quoique très mal à propos, un prince ennemi de la
-France d’avoir voulu attenter à la vie d’un ministre de Louis XIV, ce
-n’était pas certainement une raison pour en soupçonner Louis XIV
-lui-même.
-</p><p>
-Le même auteur, qui, dans les <i>Mémoires de Maintenon</i>, a rassemblé tant
-de faussetés, prétend, au même endroit, que le roi dit «qu’il avait été
-défait la même année de trois hommes qu’il ne pouvait souffrir, le
-maréchal de La Feuillade, le marquis de Seiguelai, et le marquis de
-Louvois.» Premièrement, M. de Seignelai ne mourut point la même année
-1691, mais en 1690. En second lieu, à qui Louis XIV, qui s’exprimait
-toujours avec circonspection et en honnête homme, a-t-il dit des paroles
-si imprudentes et si odieuses? à qui a-t-il développé une ame si ingrate
-et si dure? à qui a-t-il pu dire qu’il était bien aise d’être défait de
-trois hommes qui l’avaient servi avec le plus grand zèle? Est-il permis
-de calomnier ainsi, sans la plus légère preuve, sans la moindre
-vraisemblance, la mémoire d’un roi connu pour avoir toujours parlé
-sagement? Tout lecteur sensé ne voit qu’avec indignation ces recueils
-d’impostures, dont le public est surchargé; et l’auteur des <i>Mémoires de
-Maintenon</i> mériterait d’être châtié, si le mépris dont il abuse ne le
-sauvait de la punition.&#8212;On a prétendu que ce médecin Séron était mort
-empoisonné lui-même peu de temps après, et qu’on l’avait entendu répéter
-plus d’une fois pendant son agonie: «Je n’ai que ce que j’ai mérité.»
-Ces bruits sont dénués de preuves; et si le prince qui en était l’objet
-eut souvent une politique artificieuse, jamais il ne fut accusé d’aucun
-crime particulier. Mais la crainte d’être empoisonné par l’ordre du roi,
-que La Beaumelle attribue à Louvois, est une véritable absurdité. Louis
-XIV était fatigué du caractère dur et impérieux de Louvois; et
-l’ascendant qu’il avait laissé prendre à ce ministre lui était devenu
-insupportable. L’indignation que les violences ordonnées par Louvois, et
-surtout le deuxième incendie du Palatinat, avaient excitée en Europe
-contre Louis XIV, lui avaient rendu odieux un ministre dont les conseils
-le fesaient haïr. On a dit aussi que Louis XIV avait promis à Louvois,
-confident de son mariage, de ne jamais reconnaître madame de Maintenon
-pour reine; qu’il eut la faiblesse de vouloir oublier sa parole, et que
-Louvois la lui rappela avec une fermeté et une hauteur que ni le roi ni
-madame de Maintenon ne purent lui pardonner. Le chagrin et l’excès du
-travail accélérèrent sa mort. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_132_132"></a><a href="#FNanchor_132_132"><span class="label">[132]</span></a> Cette lettre est authentique, et l’auteur l’avait déjà
-vue en manuscrit avant que le fils du grand Racine l’eût fait imprimer.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_133_133"></a><a href="#FNanchor_133_133"><span class="label">[133]</span></a> Voyez, dans ce volume, le <i>Supplément au Siècle de Louis
-XIV</i>, troisième partie. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_134_134"></a><a href="#FNanchor_134_134"><span class="label">[134]</span></a> Voyez, tome XXI, le chapitre <small>XII</small> du <i>Précis du Siècle de
-Louis XV</i>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_135_135"></a><a href="#FNanchor_135_135"><span class="label">[135]</span></a> Il est dit, dans les <i>Mémoires de Maintenon</i>, que Racine,
-voyant le mauvais succès d’<i>Esther</i> dans le public, s’écria: «Pourquoi
-m’y suis-je exposé? pourquoi m’a-t-on détourné de me faire chartreux?
-Mille louis le consolèrent.»
-</p><p>
-1º Il est faux qu’<i>Esther</i> fût alors mal reçue.
-</p><p>
-2º Il est faux et impossible que Racine ait dit qu’on l’avait empêché
-alors de se faire chartreux, puisque sa femme vivait. L’auteur, qui a
-tout écrit au hasard et tout confondu, devait consulter les <i>Mémoires
-sur la vie de Jean Racine</i> par Louis Racine, son fils; il y aurait vu
-que Jean Racine voulait se faire chartreux avant son mariage.
-</p><p>
-3º Il est faux que le roi lui eût donné alors mille louis. Cette
-fausseté est encore prouvée par les mêmes Mémoires. Le roi lui fit
-présent d’une charge de gentilhomme ordinaire de sa chambre, en 1690,
-après la représentation d’<i>Athalie</i>, à Versailles. Ces minuties
-acquièrent quelque importance quand il s’agit d’un aussi grand homme que
-Racine. Les fausses anecdotes sur ceux qui illustrèrent le beau siècle
-de Louis XIV sont répétées dans tant de livres ridicules, et ces livres
-sont en si grand nombre, tant de lecteurs oisifs et mal instruits
-prennent ces contes pour des vérités, qu’on ne peut trop les prémunir
-contre tous ces mensonges. Et si l’on dément souvent l’auteur des
-<i>Mémoires de Maintenon</i>, c’est que jamais auteur n’a plus menti que
-lui.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_136_136"></a><a href="#FNanchor_136_136"><span class="label">[136]</span></a> Cette phrase est de 1751, et me paraît dirigée contre
-Crébillon. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_137_137"></a><a href="#FNanchor_137_137"><span class="label">[137]</span></a> Comment le marquis de La Fare peut-il dire dans ses
-Mémoires que «depuis la mort de Madame ce ne fut que jeu, confusion, et
-impolitesse?» On jouait beaucoup dans les voyages de Marli et de
-Fontainebleau, mais jamais chez madame de Maintenon; et la cour fut en
-tout temps le modèle de la plus parfaite politesse. La duchesse
-d’Orléans, alors duchesse de Chartres, la princesse de Conti, madame la
-Duchesse, démentaient bien ce que le marquis de La Fare avance. Cet
-homme, qui dans le commerce était de la plus grande indulgence, n’a
-presque écrit qu’une satire. Il était mécontent du gouvernement: il
-passait sa vie dans une société qui se fesait un mérite de condamner la
-cour; et cette société fit d’un homme très aimable un historien
-quelquefois injuste.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_138_138"></a><a href="#FNanchor_138_138"><span class="label">[138]</span></a> Louis XV. Cette phrase existe dès 1751. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_139_139"></a><a href="#FNanchor_139_139"><span class="label">[139]</span></a> Louis XIV allait à la chasse le jour qu’il avait perdu
-quelqu’un de ses enfants, a dit Voltaire: voyez tome XXXVII, page 61.
-B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_140_140"></a><a href="#FNanchor_140_140"><span class="label">[140]</span></a> L’auteur des <i>Mémoires de madame de Maintenon</i>, tome IV,
-dans un chapitre intitulé: <i>Mademoiselle Chouin</i>, dit que «Monseigneur
-fut amoureux d’une de ses propres sœurs, et qu’il épousa ensuite
-mademoiselle Chouin.» Ces contes populaires sont reconnus pour faux chez
-tous les honnêtes gens. Il faudrait être non seulement contemporain,
-mais être muni de preuves, pour avancer de telles anecdotes. Il n’y a
-jamais eu le moindre indice que Monseigneur eût épousé mademoiselle
-Chouin. Renouveler ainsi, au bout de soixante ans, des bruits de ville
-si vagues, si peu vraisemblables, si décriés, ce n’est point écrire
-l’histoire, c’est compiler au hasard des scandales pour gagner de
-l’argent. Sur quel fondement cet écrivain a-t-il le front d’avancer,
-page 244, que madame la duchesse de Bourgogne dit au prince son époux:
-«Si j’étais morte, auriez-vous fait le troisième tome de votre famille?»
-Il fait parler Louis XIV, tous les princes, tous les ministres, comme
-s’il les avait écoutés. On trouve peu de pages dans ces Mémoires qui ne
-soient remplies de ces mensonges hardis qui soulèvent tous les honnêtes
-gens.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_141_141"></a><a href="#FNanchor_141_141"><span class="label">[141]</span></a> Le récit du marquis de Canillac ne prouve ni de près, ni
-de loin, l’innocence du duc d’Orléans. L.&#8212;Ce fut pour cette note que La
-Beaumelle fut mis à la Bastille: voyez ci-après ma Préface du
-<i>Supplément</i>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_142_142"></a><a href="#FNanchor_142_142"><span class="label">[142]</span></a> Voltaire a écrit <i>Humbert</i>. Guillaume Homberg, né à
-Batavia, le 3 janvier 1652, mort le 24 septembre 1715, était de
-l’académie des sciences, où Fontanelle a fait son <i>Éloge</i>. C’est du même
-Homberg que Voltaire parle dans ses lettres à Moussinot de juin et
-juillet 1737. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_143_143"></a><a href="#FNanchor_143_143"><span class="label">[143]</span></a> L’auteur de la <i>Vie du duc d’Orléans</i> est le premier qui
-ait parlé de ces soupçons atroces: c’était un jésuite nommé La Motte, le
-même qui prêcha à Rouen contre ce prince pendant sa régence, et qui se
-réfugia ensuite en Hollande sous le nom de La Hode. Il était instruit de
-quelques faits publics. Il dit, tome I, page 112, que «le prince, si
-injustement soupçonné, demanda à se constituer prisonnier;» et ce fait
-est très vrai. Ce jésuite n’était pas à portée de savoir comment M. de
-Canillac s’opposa à cette démarche trop injurieuse à l’innocence du
-prince. Toutes les autres anecdotes qu’il rapporte sont fausses.
-Reboulet, qui l’a copié, dit après lui, page 143, tome VIII, que «le
-dernier enfant du duc et de la duchesse de Bourgogne fut sauvé par du
-contre-poison de Venise.» Il n’y a point de contre-poison de Venise
-qu’on donne ainsi au hasard. La médecine ne connaît point d’antidotes
-généraux qui puissent guérir un mal dont on ne connaît point la source.
-Tous les contes qu’on a répandus dans le public en ces temps malheureux
-ne sont qu’un amas d’erreurs populaires.
-</p><p>
-C’est une fausseté de peu de conséquence dans le compilateur des
-<i>Mémoires de madame de Maintenon</i>, de dire que «le duc du Maine fut
-alors à l’agonie;» c’est une calomnie puérile de dire que «l’auteur du
-<i>Siècle de Louis XIV</i> accrédite ces bruits plus qu’il ne les détruit.»
-</p><p>
-Jamais l’histoire n’a été déshonorée par de plus absurdes mensonges que
-dans ces prétendus Mémoires. L’auteur feint de les écrire en 1753. Il
-s’avise d’imaginer que le duc et la duchesse de Bourgogne, et leur fils
-aîné, moururent de la petite-vérole; il avance cette fausseté pour se
-donner un prétexte de parler de l’inoculation qu’on a faite au mois de
-mai 1756. Ainsi, dans la même page, il se trouve qu’il parle, en 1753,
-de ce qui est arrivé en 1756.
-</p><p>
-La littérature a été infectée de tant de sortes d’écrits calomnieux, on
-a débité en Hollande tant de faux Mémoires, tant d’impostures sur le
-gouvernement et sur les citoyens, que c’est un devoir de précautionner
-les lecteurs contre cette foule de libelles.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_144_144"></a><a href="#FNanchor_144_144"><span class="label">[144]</span></a> La déclaration de Louis XIV est du 23 mai 1715. Elle
-accorde aux princes légitimés les titre et qualité de princes du sang.
-Un édit de 1714 leur donnait le droit de succéder à la couronne après
-les princes du sang. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_145_145"></a><a href="#FNanchor_145_145"><span class="label">[145]</span></a> Voyez tome XXII, page 286. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_146_146"></a><a href="#FNanchor_146_146"><span class="label">[146]</span></a> Les <i>Mémoires de madame de Maintenon</i>, tome V, page 194,
-disent que Louis XIV voulut faire le duc du Maine lieutenant-général du
-royaume. Il faut avoir des garants authentiques pour avancer une chose
-aussi extraordinaire et aussi importante. Le duc du Maine eût été
-au-dessus du duc d’Orléans: c’eût été tout bouleverser; aussi le fait
-est-il faux.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_147_147"></a><a href="#FNanchor_147_147"><span class="label">[147]</span></a> Cette loi fondamentale n’exista jamais. M. de Voltaire
-voudrait absolument que le Français fût esclave. L.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_148_148"></a><a href="#FNanchor_148_148"><span class="label">[148]</span></a> Le maréchal de Berwick dit, dans ses <i>Mémoires</i>, qu’il
-tient de la reine d’Angleterre que cette princesse ayant félicité Louis
-XIV sur la sagesse de son testament: «On a voulu absolument que je le
-fisse, répondit-il; mais dès que je serai mort, il n’en sera ni plus ni
-moins.» K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_149_149"></a><a href="#FNanchor_149_149"><span class="label">[149]</span></a> Dans les premières éditions, au lieu de cet alinéa et du
-suivant, on lisait:
-</p><p>
-«Il est à croire que ces paroles n’ont pas peu contribué, trente ans
-après, à cette paix que Louis XV a donnée à ses ennemis, dans laquelle
-on a vu un roi victorieux rendre toutes ses conquêtes pour tenir sa
-parole, rétablir tous ses alliés, et devenir l’arbitre de l’Europe par
-son désintéressement plus encore que par ses victoires.»
-</p><p>
-Il est mention de cet alinéa dans la seconde partie du <i>Supplément au
-Siècle de Louis XIV</i>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_150_150"></a><a href="#FNanchor_150_150"><span class="label">[150]</span></a> Voyez page 200. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_151_151"></a><a href="#FNanchor_151_151"><span class="label">[151]</span></a> J’ai vu de petites tentes dressées sur le chemin de
-Saint-Denis. On y buvait, on y chantait, on riait. Les sentiments des
-citoyens de Paris avaient passé jusqu’à la populace. Le jésuite Le
-Tellier était la principale cause de cette joie universelle. J’entendis
-plusieurs spectateurs dire qu’il fallait mettre le feu aux maisons des
-jésuites avec les flambeaux qui éclairaient la pompe funèbre.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_152_152"></a><a href="#FNanchor_152_152"><span class="label">[152]</span></a> Dans les <i>Anecdotes</i> imprimées en 1748: voyez tome XXXIX,
-page 13. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_153_153"></a><a href="#FNanchor_153_153"><span class="label">[153]</span></a> Il est déposé à la bibliothèque du roi depuis plusieurs
-années.&#8212;Cette note de Voltaire est dans l’édition de 1756.
-</p><p>
-Ce fut le 10 octobre 1749 que le maréchal de Noailles (Adrien-Maurice)
-déposa à la bibliothèque du roi trois volumes in-folio, contenant les
-originaux et les copies qu’il avait fait faire de divers écrits que
-Louis XIV lui avait remis.
-</p><p>
-M. A.-A. Renouard y a pris la copie <i>littérale</i> que voici du
-commencement et de la fin du <i>Mémoire</i> dont parle ici Voltaire:
-</p><p>
-«Les roys sont souuent obligés a faire des choses contre leur
-inclination et qui blesse leur bon naturel ils doiuent aimer a faire
-plesir et il faut quils chatie souuent et perde des gens a qui
-naturellement ils ueulent du bien linterest de lestat doit marcher le
-premier on doit forser son inclination et ne ce pas mettre en estat de
-ce reprocher dans quelque chose dimportant quon pouuoit faire mieux mais
-que quelques interest particuliers en ont empesché et ont destourné les
-ueues quon deuoit auoir pour la grandeur le bien et la puissance de
-lestat souuent ou il y a des androits quils font peines il y en a de
-delicats quil est dificile a desmesler on a des idees confuses tant que
-cela est on peut demeurer sans ce desterminer mais desque lon cest fixé
-lesprit a quelquechose et quon croit uoir le meilleur party il le faut
-prendre, cest ce qui ma fait réussir souuent dans ce que jay fait. . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . .
-</p><p class="nind">
-. . . En 1671 un ministre mourut qui auoit une charge de secretaire
-destat aiant le despartement des estrangers il estoit homme capable mais
-non pas sen defauts il ne laissoit pas de bien remplir ce poste qui est
-tres important je fus quelque temps a penser a qui je ferois avoir la
-charge et apres avoir bien examiné je trouué quun homme qui auroit
-long-temps seruy dans des ambassades estoit celuy qui la rempliroit la
-mieux je lenuoyé querir mon choix fut aprouvé de tout le monde ce qui
-narrive pas toujours je le mis en possession de la charge a son retour
-je ne le connoissois que de reputation et par les commissions dont je
-l’auois chargé quil auoit bien exécutée mais lemploy que je luy ay donné
-sest trouué trop grand et trop estendu pour luy jay soufer plusieurs
-années de sa foiblesse de son opiniastreté et de son inaplication il men
-a cousté des choses considerables je nay pas profité de tous les
-auantages que je pouuois avoir et tout cela par complaisance et bonté
-enfin il a falu que je luy ordonnase de se retirer parceque tout ce qui
-passoit par luy perdoit de la grandeur et de la force quon doit auoir en
-executant les ordres dun roy de france qui naist pas malheureux si
-jauois pris le party de lesloigner plustost jaurois esuité les
-inconueniens qui me sont arriués et je ne me reprocherois pas que ma
-complaisance pour luy a pu nuire a lestat jay fait ce destail pour faire
-uoir une exemple de ce que jay dit cydeuant.»
-</p><p>
-Ces fragments prouvent que Louis XIV ne savait pas l’orthographe.
-Voltaire, son éditeur, en la mettant dans ce qu’il imprimait, a fait,
-pour Louis XIV, ce que les éditeurs de Voltaire ont fait depuis
-quelquefois pour lui-même. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_154_154"></a><a href="#FNanchor_154_154"><span class="label">[154]</span></a> M. Renouard a remarqué le premier que le manuscrit et la
-copie portent <i>délicieux</i> au lieu de <i>flatteur</i>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_155_155"></a><a href="#FNanchor_155_155"><span class="label">[155]</span></a> L’abbé Castel de Saint-Pierre, connu par plusieurs
-ouvrages singuliers, dans lesquels on trouve beaucoup de vues
-philosophiques et très peu de praticables, a laissé des <i>Annales
-politiques</i> depuis 1658 jusqu’à 1739. Il condamne sévèrement en
-plusieurs endroits l’administration de Louis XIV. Il ne veut pas surtout
-qu’on l’appelle Louis-le-Grand. Si <i>grand</i> signifie <i>parfait</i>, il est
-sûr que ce titre ne lui convient pas; mais par ces Mémoires écrits de la
-main de ce monarque, il paraît qu’il avait d’aussi bons principes de
-gouvernement, pour le moins, que l’abbé de Saint-Pierre. Ces Mémoires de
-l’abbé de Saint-Pierre n’ont rien de curieux que la bonne foi grossière
-avec laquelle cet homme se croit fait pour gouverner.&#8212;Cette note est de
-1756. Les <i>Annales</i> de l’abbé de Saint-Pierre n’ont été imprimées qu’en
-1758. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_156_156"></a><a href="#FNanchor_156_156"><span class="label">[156]</span></a> M. de Pomponne.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_157_157"></a><a href="#FNanchor_157_157"><span class="label">[157]</span></a> Sur trente-trois articles que contenaient ces
-instructions, Voltaire en rapporte vingt-sept. Il avait omis les six
-premiers que voici:
-</p><p class="c">
-1
-</p><p class="c">
-Ne manqués a aucun de uos devoirs surtout enuers dieu
-</p><p class="c">
-2
-</p><p class="c">
-Conserués uous dans la pureté de uostre éducation
-</p><p class="c">
-3
-</p><p class="c">
-Faittes honorer dieu par tout ou uous aurés du pouuoir procurés sa
-gloire donnés en lexemple cest un des plus grands biens que les roys
-puissent faire
-</p><p class="c">
-4
-</p><p class="c">
-Desclarés uous eu toutte occation pour la uertu et contre le uice.
-</p><p class="c">
-5
-</p><p class="c">
-Naiés jamais dattachement pour personne
-</p><p class="c">
-6
-</p><p class="c">
-Aimés uotre femme uiués bien auec elle demandés en une a dieu qui uous
-conuienne Je ne croy pas que uous deuiés prendre une autrichienne.
-</p><p class="c">
-C’est M. A.-A. Renouard qui, le premier, a, en 1819, ajouté ces six
-articles. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_158_158"></a><a href="#FNanchor_158_158"><span class="label">[158]</span></a> On voit qu’il se trompa dans cette conjecture.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_159_159"></a><a href="#FNanchor_159_159"><span class="label">[159]</span></a> Cela seul peut servir à confondre tant d’historiens qui,
-sur la foi des Mémoires infidèles écrits en Hollande, ont rapporté un
-prétendu traité (signé par Philippe V avant son départ), par lequel
-traité ce prince cédait à son grand-père la Flandre et le Milanais.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_160_160"></a><a href="#FNanchor_160_160"><span class="label">[160]</span></a> Philippe V était trop jeune et trop peu instruit pour se
-passer de premier ministre; et en général l’unité de vues, de principes,
-si nécessaire dans un bon gouvernement, doit obliger tout prince qui ne
-gouverne point réellement par lui-même à mettre un seul homme à la tête
-de toutes les affaires. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_161_161"></a><a href="#FNanchor_161_161"><span class="label">[161]</span></a> Le roi d’Espagne profita de ces conseils: c’était un
-prince vertueux.
-</p><p>
-L’auteur des <i>Mémoires de Maintenon</i>, tome V, page 200 et suiv.,
-l’accuse d’avoir fait un «souper scandaleux avec la princesse des Ursins
-le lendemain de la mort de sa première femme, et d’avoir voulu épouser
-cette dame,» qu’il charge d’opprobres. Remarquez que Anne-Marie de La
-Trimouille, princesse des Ursins, dame d’honneur de la feue reine, avait
-alors plus de soixante-dix ans, et que c’était cinquante-cinq ans après
-son premier mariage, et quarante après le second. Ces contes populaires,
-qui ne méritent que l’oubli, deviennent des calomnies punissables, quand
-on les imprime, et qu’on veut flétrir les noms les plus respectés sans
-apporter la plus légère preuve.&#8212;Philippe V est un des princes les plus
-chastes dont l’histoire ait fait mention. Cette chasteté, portée à
-l’excès, a été regardée comme une des principales causes de la
-mélancolie qui s’empara de lui dès les premières années de son règne, et
-qui finit par le rendre incapable d’application pendant des intervalles
-de temps considérables. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_162_162"></a><a href="#FNanchor_162_162"><span class="label">[162]</span></a> Dans les premières éditions du <i>Siècle de Louis XIV</i>, il
-y avait: «Le Comte de Marivault, lieutenant-général, homme un peu
-brutal, et qui n’avait pas, etc.» B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_163_163"></a><a href="#FNanchor_163_163"><span class="label">[163]</span></a> Cette parodie du prologue d’<i>Atys</i> est déjà rapportée
-dans les <i>Anecdotes</i> publiées en 1748: voyez tome XXXIX, page 9. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_164_164"></a><a href="#FNanchor_164_164"><span class="label">[164]</span></a> Ces mots démentent bien l’infame calomnie de La
-Beaumelle, qui ose dire que «le marquis de Louvois avait craint que
-Louis XIV ne l’empoisonnât.»
-</p><p>
-Au reste, cette lettre doit être encore parmi les manuscrits laissés par
-M. le garde des sceaux, Chauvelin.&#8212;Ce n’était pas une lettre, mais un
-mémoire. Il n’est pas dans les six volumes des <i>Œuvres de Louis XIV</i>,
-publiées en 1806. A.-A. Barbier l’ayant trouvé manuscrit dans la
-bibliothèque du château de Fleury, l’a fait imprimer dans la <i>Revue
-encyclopédique</i> du mois de novembre 1825. Des exemplaires ont été tirés
-à part. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_165_165"></a><a href="#FNanchor_165_165"><span class="label">[165]</span></a> Un jour Guillaume III, qui détestait Louis XIV, et qui
-n’aimait guère la littérature, apostropha ainsi un comédien qui récitait
-devant lui, en plein théâtre, des vers à sa louange: «Qu’on me chasse ce
-coquin-là! me prend-il pour le roi de France?» <span class="smcap">Cl.</span></p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_166_166"></a><a href="#FNanchor_166_166"><span class="label">[166]</span></a> Dans les <i>Anecdotes</i> imprimées en 1748: voyez tome XXXIX,
-page 11. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_167_167"></a><a href="#FNanchor_167_167"><span class="label">[167]</span></a> Dans les premières éditions cet alinéa commençait ainsi:
-«On a accusé Louis XIV d’un orgueil insupportable; parceque les bases de
-ses statues à la place des Victoires et à celle de Vendôme sont
-entourées d’esclaves enchaînés; mais ce n’est point lui qui fit ériger
-ces statues. Celle de la place des Victoires, etc.» J’ai sous les yeux
-trois éditions qui contiennent ce passage, que l’auteur fit disparaître
-dans l’édition de <i>Leipsic</i>, 1752, deux volumes en quatre parties, et
-qui est intitulée: <i>seconde édition</i>, quoique ce fût au moins la
-quatrième, d’après ce que j’ai dit. Voyez, dans la <i>Correspondance</i>, les
-lettres à La Condamine des 29 avril et 12 octobre 1752. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_168_168"></a><a href="#FNanchor_168_168"><span class="label">[168]</span></a> Les esclaves enchaînés furent enlevés quelques jours
-avant le 14 juillet 1790, et transportés à l’hôtel des Invalides, dont
-ils décorent la façade. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_169_169"></a><a href="#FNanchor_169_169"><span class="label">[169]</span></a> Ces deux statues ont été détruites en 1792. A la place
-Vendôme on a, depuis, élevé la colonne en bronze <i>ex œre capto</i>, qu’on
-voit aujourd’hui. La statue de la place des Victoires était pédestre. La
-statue à cheval actuelle est de Bosio, et date de 1821. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_170_170"></a><a href="#FNanchor_170_170"><span class="label">[170]</span></a> Frédéric-Guillaume, dit le Grand, électeur de
-Brandebourg, en 1640, né en 1620, mort le 29 avril 1688, père du premier
-roi de Prusse; on parle de lui tome XXIII, pages 28 et 615. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_171_171"></a><a href="#FNanchor_171_171"><span class="label">[171]</span></a> Voyez page 156. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_172_172"></a><a href="#FNanchor_172_172"><span class="label">[172]</span></a> La Beaumelle croit que ce passage, qui existe dès 1751,
-regarde le roi de Prusse. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_173_173"></a><a href="#FNanchor_173_173"><span class="label">[173]</span></a> L’auteur l’a vue avec M. de Caumartin, l’intendant des
-finances, qui avait le droit d’entrer dans l’intérieur du
-couvent.&#8212;C’est le Caumartin dont Voltaire a parlé tome XIX, page 79 et
-ci-dessus page 139. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_174_174"></a><a href="#FNanchor_174_174"><span class="label">[174]</span></a> Ces arrérages de tailles n’étaient dus que par des gens
-qu’il était impossible de faire payer. Si le retranchement de 500,000
-écus de droits ne fut pas remplacé sur-le-champ par un autre impôt, ce
-qui est très douteux, il ne tarda point à l’être. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_175_175"></a><a href="#FNanchor_175_175"><span class="label">[175]</span></a> La véritable beauté des grands chemins consiste, non dans
-leur largeur, qui nuit à l’agriculture, mais dans leur solidité, et
-surtout dans l’art de les diriger à travers les montagnes, en conciliant
-la commodité avec l’économie. Cet art s’est perfectionné de nos jours,
-surtout dans les pays où la corvée a été abolie. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_176_176"></a><a href="#FNanchor_176_176"><span class="label">[176]</span></a> Voyez, tome XXI, le chapitre <small>XXIX</small> du <i>Précis du Siècle de
-Louis XV</i>; et dans les <i>Mélanges</i>, année 1773, l’article Iᵉʳ des
-<i>Fragments historiques sur l’Inde</i>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_177_177"></a><a href="#FNanchor_177_177"><span class="label">[177]</span></a> Il a été prouvé depuis que la compagnie des Indes n’avait
-jamais fait qu’un commerce désavantageux, qu’elle n’avait pu soutenir
-qu’aux dépens du trésor public. Toute compagnie, même lorsqu’elle est
-florissante, dépense plus en frais de commerce que les particuliers, et
-rend les denrées dont elle a le privilége plus chères que si le commerce
-était resté libre. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_178_178"></a><a href="#FNanchor_178_178"><span class="label">[178]</span></a> Les sommes employées à payer les primes sont levées sur
-la nation, ce qu’il ne faut point perdre de vue. L’effet d’une prime est
-d’augmenter pour le commerçant l’intérêt des fonds qu’il met dans le
-commerce; il peut donc se contenter d’un moindre profit. Ainsi, l’effet
-de ces primes est d’augmenter le prix des denrées pour le vendeur, ou de
-les diminuer pour l’acheteur, ou plutôt de produire à-la-fois les deux
-effets. Lorsqu’elles ont lieu seulement pour le commerce d’un lieu à un
-autre, leur effet est donc d’augmenter le prix au lieu de l’achat, et de
-le diminuer au lieu de la vente. Ainsi, proposer une prime
-d’exportation, c’est forcer tous les citoyens à payer pour que les
-consommateurs d’une denrée l’achètent plus cher, et que ceux qui la
-récoltent la vendent aussi plus cher.
-</p><p>
-Proposer une prime d’importation, c’est forcer tous les citoyens à payer
-pour que ceux qui ont besoin de certaines denrées puissent les acheter à
-meilleur marché.
-</p><p>
-L’établissement de ces primes ne peut donc être ni juste ni utile que
-pour des temps très courts et dans des circonstances particulières. Si
-elles sont perpétuelles et générales, elles ne servent qu’à rompre
-l’équilibre qui, dans l’état de liberté, s’établit naturellement entre
-les productions et les besoins de chaque espèce. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_179_179"></a><a href="#FNanchor_179_179"><span class="label">[179]</span></a> L’abbé Castel de Saint-Pierre s’exprime ainsi, page 105
-de son manuscrit intitulé: <i>Annales politiques</i>: «Colbert, grand
-travailleur, en négligeant les compagnies de commerce maritime pour
-avoir plus de soin des sciences curieuses et des beaux-arts, prit
-l’ombre pour le corps.» Mais Colbert fut si loin de négliger le commerce
-maritime, que ce fut lui seul qui l’établit: jamais ministre ne prit
-moins l’ombre pour le corps. C’est contredire une vérité reconnue de
-toute la France et de l’Europe.
-</p><p>
-Cette note a été écrite au mois d’août 1756.&#8212;Toute cette note est en
-effet dans l’édition de 1756. Les <i>Annales</i> de l’abbé de Saint-Pierre
-n’ont été imprimées qu’en 1758. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_180_180"></a><a href="#FNanchor_180_180"><span class="label">[180]</span></a> Nous ne pouvons dissimuler ici que ces plaintes étaient
-justes. Le retranchement des rentes était une banqueroute; et toute
-banqueroute est un véritable crime, lorsqu’une nécessité absolue n’y
-contraint point. La morale des états n’est pas différente de celle des
-particuliers; et jamais un homme qui fraude ses créanciers ne sera digne
-d’estime, quelque bienfesant qu’il paraisse dans le reste de sa
-conduite. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_181_181"></a><a href="#FNanchor_181_181"><span class="label">[181]</span></a> Un autre négociant, consulté par lui sur ce qu’il devait
-faire pour encourager le commerce, lui répondit, «Laisser faire, et
-laisser passer;» et il avait raison. Colbert fit précisément le
-contraire; il multiplia les droits de toute espèce, prodigua les
-réglements en tout genre. Quelques artistes instruits lui ayant donné
-des mémoires sur la méthode de fabriquer différentes espèces de tissus,
-sur l’art de la teinture, etc., il s’imagina d’ériger en lois ce qui
-n’était que la description des procédés usités dans les meilleures
-manufactures: comme s’il n’était pas de la nature des arts de
-perfectionner sans cesse leurs procédés; comme si le génie d’invention
-pouvait attendre pour agir la permission du législateur; comme si les
-produits des manufactures ne devaient pas changer, suivant les
-différentes modes de se vêtir, de se meubler. On condamnait à des peines
-infamantes les ouvriers qui s’écarteraient des règlements établis pour
-fixer la largeur d’une étoffe, le nombre des fils de la chaîne, la
-nature de la soie, du fil qu’on devait employer: et on a long-temps
-appelé ces réglements ridicules et tyranniques une protection accordée
-aux arts. On doit pardonner à Colbert d’avoir ignoré des principes
-inconnus de son temps, et même long-temps après lui; mais ces
-condamnations rigoureuses, cette tyrannie qui érige en crimes des
-actions légitimes en elles-mêmes, ne peuvent être excusées. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_182_182"></a><a href="#FNanchor_182_182"><span class="label">[182]</span></a> Voyez, sur Colbert, une note des éditeurs de Kehl, au
-chant VII de la <i>Henriade</i>, tome X. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_183_183"></a><a href="#FNanchor_183_183"><span class="label">[183]</span></a> Le premier lieutenant-général de police fut Gabriel
-Nicolas de La Reinie, de 1667 à 1697; le second, de 1697 à 1718, fut le
-marquis d’Argenson, dont j’ai parlé dans une note, tome XXII, page 291.
-B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_184_184"></a><a href="#FNanchor_184_184"><span class="label">[184]</span></a> Cette assertion a besoin d’être expliquée. M. de Voltaire
-n’ignorait pas que dans les républiques aristocratiques, comme Venise,
-comme la Pologne, le droit d’exercer les magistratures supérieures est
-un de ceux de la noblesse; qu’en Angleterre les pairs sont de vrais
-magistrats, et y forment seuls la noblesse. Il ne veut parler que des
-monarchies qui se sont élevées sur les débris du gouvernement féodal; et
-son observation est vraie pour tous ces pays. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_185_185"></a><a href="#FNanchor_185_185"><span class="label">[185]</span></a> L’abbé de Saint-Pierre, dans ses <i>Annales politiques</i>,
-page 104 de son manuscrit, dit que «ces choses prouvent le nombre des
-fainéants; leur goût pour la fainéantise, qui suffit à entretenir et à
-nourrir d’autres espèces de fainéants......; que c’est présentement ce
-qu’est la nation italienne, où ces arts sont portés à une haute
-perfection; ils sont gueux, fainéants, paresseux, vains, occupés de
-niaiseries, etc.»
-</p><p>
-Ces réflexions grossières et écrites grossièrement n’en sont pas plus
-justes. Lorsque les Italiens réussirent le plus dans ces arts, c’était
-sous les Médicis, pendant que Venise était la plus guerrière et la plus
-opulente des républiques. C’était le temps où l’Italie produisit de
-grands hommes de guerre, et des artistes illustres en tout genre; et
-c’est de même dans les années florissantes de Louis XIV que les arts ont
-été le plus perfectionnés. L’abbé de Saint-Pierre s’est trompé dans
-beaucoup de choses, et a fait regretter que la raison n’ait pas secondé
-en lui les bonnes intentions.&#8212;Cette différence d’opinion entre les deux
-hommes des temps modernes qui ont consacré leur vie entière à plaider la
-cause de l’humanité avec le plus de constance et le zèle le plus pur,
-mérite de nous arrêter.
-</p><p>
-La magnificence dans les monuments publics est une suite de l’industrie
-et de la richesse d’une nation. Si la nation n’a point de dettes, si
-tous les impôts onéreux sont supprimés, si le revenu public n’est en
-quelque sorte que le superflu de la richesse publique, alors cette
-magnificence n’a rien qui blesse la justice. Elle peut même devenir
-avantageuse, parcequ’elle peut servir soit à former des ouvriers utiles
-à la société, soit à occuper ceux qui ne peuvent vivre que d’une espèce
-de travail, dans les temps où, par des circonstances particulières, ce
-travail vient à leur manquer. Les beaux-arts adoucissent les mœurs,
-servent à donner des charmes à la raison, à inspirer le goût de
-l’instruction. Ils peuvent devenir, entre les mains d’un gouvernement
-éclairé, un des meilleurs moyens d’adoucir ou d’élever les ames, de
-rendre les mœurs moins féroces ou moins grossières, de répandre des
-principes utiles.
-</p><p>
-Mais surcharger le peuple d’impôts pour étonner les étrangers par une
-vaine magnificence, obérer le trésor public pour embellir des jardins,
-bâtir des théâtres lorsqu’on manque de fontaines, élever des palais
-lorsqu’on n’a point de fonds pour creuser des canaux nécessaires à
-l’abondance publique, ce n’est point protéger les arts, c’est sacrifier
-un peuple entier à la vanité d’un seul homme.
-</p><p>
-Offrir un asile à ceux qui ont versé leur sang pour la pairie, élever
-aux dépens du public les enfants de ceux qui ont servi leur pays, c’est
-remplir un devoir de reconnaissance, c’est acquitter une dette sacrée
-pour la nation même: qui pourrait blâmer de tels établissements? Mais si
-l’on y déploie une magnificence inutile, si l’on emploie à secourir cent
-familles ce qui en eut soulagé deux cents, si ce qu’on sacrifie pour la
-vanité excède ce qu’on a dépensé en bienfesance, alors ces mêmes
-établissements méritent une juste critique. C’est surtout en ce point
-que l’amour de la justice l’emporte sur l’amour de la gloire. L’un et
-l’autre inspirent également le bien: mais l’amour de la justice apprend
-seul à le bien faire. Ainsi M. de Voltaire et l’abbé de Saint-Pierre
-avaient tous deux raison; et on ne peut leur reprocher que d’avoir
-exagéré leurs opinions. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_186_186"></a><a href="#FNanchor_186_186"><span class="label">[186]</span></a> Charles Perrault, page 111 de ses <i>Mémoires</i>, que j’ai
-déjà cités page 156, dit que ce ne fut qu’après le départ de Bernin que
-les dessins de la façade, par Claude Perrault, furent présentés à Louis
-XIV. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_187_187"></a><a href="#FNanchor_187_187"><span class="label">[187]</span></a> C’est ainsi que Voltaire s’exprimait en 1751. En 1756 il
-appelait Versailles <i>un abîme de dépenses</i> (tome XVIII, page 217). On a
-vu qu’il portait à plus de cinq cents millions, monnaie du temps, la
-dépense faite par Louis XIV à Versailles. Mirabeau, dans la neuvième de
-ses <i>Lettres à mes commettants</i>, avait dit, en 1789: «Le maréchal de
-Belle-Isle s’arrêta d’effroi quand il eut compté jusqu’à douze cents
-millions de dépenses faites à Versailles, et il n’osa sonder jusqu’au
-fond cet abîme.» Volney, dans ses <i>Leçons d’histoire</i>, faites en 1795 à
-l’école normale, porte les dépenses de Louis XIV pour Versailles à
-quatorze cents millions, à seize francs le marc, dit-il; ce qui fait
-plus de quatre milliards cinq cents millions, à cinquante-deux francs le
-marc. En rejetant les calculs de Mirabeau et de Volney, on peut s’en
-tenir à celui de Voltaire: voyez ma note, tome XXXIX, page 10. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_188_188"></a><a href="#FNanchor_188_188"><span class="label">[188]</span></a> L’abbé de Saint-Pierre critique cet établissement, que
-presque toutes les nations ont imité.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_189_189"></a><a href="#FNanchor_189_189"><span class="label">[189]</span></a> L’École militaire: voyez, tome XLVIII, l’<i>Éloge funèbre
-de Louis XV</i>; et, dans la <i>Correspondance</i>, la lettre à Paris Duverney,
-du 26 juillet 1756. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_190_190"></a><a href="#FNanchor_190_190"><span class="label">[190]</span></a> Tous ces codes sont des monuments de l’ignorance où la
-France et toute l’Europe, à l’exception de l’Angleterre, étaient
-plongées sur les objets qui intéressent le plus les hommes. Pussort,
-loué par Despréaux, n’avait d’autre mérite que d’être parent de Colbert,
-et d’avoir montré autant de barbarie que de bassesse dans l’affaire de
-Fouquet. Le code criminel est une preuve du mépris que des hommes qui se
-croient au-dessus des lois osent quelquefois montrer pour le peuple; le
-code noir n’a servi qu’à montrer que les gens de loi consultés par Louis
-XIV n’avaient aucune idée des droits de l’humanité. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_191_191"></a><a href="#FNanchor_191_191"><span class="label">[191]</span></a> La douceur des mœurs, l’habitude de vivre dans la
-société, ont plus contribué que les lois à diminuer la fureur des duels.
-Louis XIV n’a réellement détruit que l’usage d’appeler des seconds. Ses
-lois n’ont pas empêché que, de Stockholm à Cadix, tout gentilhomme qui
-refuse un appel, ou qui souffre une injure, ne soit déshonoré. Louis XIV
-lui-même n’eût ni osé ni voulu forcer un régiment à conserver un
-officier qui eût obéi à ses édits. Établir la peine de mort contre un
-homme qui a prouvé qu’il préférait la mort à l’infamie, est une loi
-également absurde et barbare, digne, en un mot, de la superstition qui
-l’avait inspirée. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_192_192"></a><a href="#FNanchor_192_192"><span class="label">[192]</span></a> L’abbé de Saint-Pierre, dans ses <i>Annales</i>, ne parle que
-de cette institution de brigadiers, et oublie tout ce que Louis XIV fit
-pour la discipline militaire.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_193_193"></a><a href="#FNanchor_193_193"><span class="label">[193]</span></a> Pour qu’un pays produise des chevaux, il faut que les
-propriétaires de terres, ou les cultivateurs qui les représentent,
-trouvent du profit à en élever; il faut, de plus, que les impôts
-permettent aux cultivateurs de faire les avances qu’exige ce commerce.
-Il est aisé de voir que des haras régis pour le compte du roi ne peuvent
-produire que des chevaux à un prix exorbitant; et que les réglements
-pour les étalons distribués dans les provinces n’étaient, comme tant
-d’autres, qu’un impôt déguisé sous la forme d’un établissement de
-police. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_194_194"></a><a href="#FNanchor_194_194"><span class="label">[194]</span></a> Ces milices étaient tirées au sort; ainsi on forçait des
-hommes à s’exposer malgré eux aux dangers de la guerre, sans leur
-permettre de racheter leur service personnel par de l’argent; sans que
-les motifs de devoir qui pouvaient les attacher à leur pays fussent
-écoutés, sans qu’aucune paie les dédommageât de la perte réelle à
-laquelle on les condamnait; car un homme qui peut d’un moment à l’autre
-être enlevé à ses travaux par un ordre, trouve plus difficilement de
-l’emploi qu’un homme libre.
-</p><p>
-Les tirages forcés jetaient la désolation dans les villages, fesaient
-abandonner tous les travaux, excitaient entre ceux qui cherchaient à se
-dérober au sort, et ceux qui voulaient les contraindre à le subir, des
-haines durables, et souvent des querelles sanglantes. Ce fardeau tombait
-principalement sur les habitants des campagnes, qui les quittaient pour
-aller chercher dans les villes des emplois qui les missent à l’abri de
-ce fléau. M. de Voltaire n’avait jamais été le témoin d’un tirage de
-milice. Si ce spectacle, également horrible et déchirant, eût une fois
-frappé ses regards, il n’eût pu se résoudre à citer avec éloge cet
-établissement de Louis XIV. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_195_195"></a><a href="#FNanchor_195_195"><span class="label">[195]</span></a> Blaise-François de Pagan, né en 1604, mort en 1665,
-auteur d’un <i>Traité des fortifications</i>, 1645, in-folio, passait, de son
-temps, pour le premier ingénieur. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_196_196"></a><a href="#FNanchor_196_196"><span class="label">[196]</span></a> 10 mai 1693. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_197_197"></a><a href="#FNanchor_197_197"><span class="label">[197]</span></a> Voyez ma note, tome XXVI, page 176. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_198_198"></a><a href="#FNanchor_198_198"><span class="label">[198]</span></a> La première phrase de cet alinéa est de 1753; la seconde
-phrase était dans l’édition de 1752; la troisième phrase est dans
-l’édition de 1751. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_199_199"></a><a href="#FNanchor_199_199"><span class="label">[199]</span></a> Voyez, ci-après, le chapitre <small>XXXVI</small>, <i>Du Calvinisme</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_200_200"></a><a href="#FNanchor_200_200"><span class="label">[200]</span></a> C’est ici la véritable cause de la prospérité de la
-nation française sous Louis XIV. Les circonstances où il se trouva
-contribuèrent sans doute à cette tranquillité de l’état; mais le
-caractère du roi, et la persuasion qu’il sut établir que tout ce qui
-était ordonné en son nom était sa volonté propre, y servirent beaucoup.
-Malgré la barbarie d’une partie des lois, malgré les vices des principes
-d’administration, l’augmentation des impôts, leur forme onéreuse, la
-dureté des lois fiscales; malgré les mauvaises maximes qui dirigèrent le
-gouvernement dans la législation du commerce et des manufactures; enfin,
-malgré les persécutions contre les protestants, on peut observer que les
-peuples de l’intérieur du royaume, et même, jusqu’à la guerre de la
-succession, ceux des provinces frontières, ont vécu en paix, à l’abri
-des lois; le cultivateur, l’artisan, le manufacturier, le marchand,
-étaient sûrs de recueillir le fruit de leur travail, sans craindre ni
-les brigands ni les petits oppresseurs. On put donc perfectionner la
-culture et les arts, se livrer à de grandes entreprises dans les
-manufactures et dans le commerce, y consacrer des capitaux
-considérables, faire des avances, même pour des temps éloignés. Cette
-paix dans l’intérieur d’un état est d’une plus grande importance que la
-plupart des politiques ne l’ont cru. De ce qu’un état tranquille a
-prospéré, il ne faut point en conclure qu’il ait eu ni de bonnes lois,
-ni une bonne constitution, ni un bon gouvernement. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_201_201"></a><a href="#FNanchor_201_201"><span class="label">[201]</span></a> Voyez ma note, tome XXXIV, page 40. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_202_202"></a><a href="#FNanchor_202_202"><span class="label">[202]</span></a> Bois-Guillebert n’était pas un écrivain méprisable. On
-trouve dans ses ouvrages des idées sur l’administration et sur le
-commerce, fort supérieures à celles de son siècle. Il avait deviné une
-partie des vrais principes de l’économie politique. Mais ces vérités
-étaient mêlées avec beaucoup d’erreurs. Son style, qui a quelquefois de
-la force et de la chaleur, est souvent obscur et incorrect. On peut le
-comparer aux chimistes du même temps. Plusieurs eurent du génie, firent
-des découvertes; mais la science n’existait pas encore, et ils
-laissèrent à d’autres l’honneur de la créer. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_203_203"></a><a href="#FNanchor_203_203"><span class="label">[203]</span></a> Voyez, dans la <i>Henriade</i>, une note des éditeurs sur
-Colbert. K.&#8212;Cette note est au chant VII. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_204_204"></a><a href="#FNanchor_204_204"><span class="label">[204]</span></a> Ce fut vers ce temps que Colbert fit achever le cadastre
-dans quelques provinces. On ignorait tellement la méthode de faire ces
-opérations avec exactitude, que l’impôt d’un très grand nombre de terres
-en surpassait le produit. Les propriétaires étaient forcés de les
-abandonner au fisc. Colbert fit rendre un édit qui défendit aux
-propriétaires d’abandonner une terre, à moins qu’ils ne renonçassent en
-même temps à toutes leurs autres possessions. Des villages entiers
-laissèrent leurs terres en friche, et l’on fut obligé de leur accorder
-des gratifications extraordinaires pour les engager à reprendre la
-culture. M. de Voltaire ignorait sûrement ces détails, puisqu’il parle
-ici de la science et du génie de Colbert. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_205_205"></a><a href="#FNanchor_205_205"><span class="label">[205]</span></a> Voyez tome XXII, page 268; et tome XIX, pages 304 et 314.
-B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_206_206"></a><a href="#FNanchor_206_206"><span class="label">[206]</span></a> Voyez tome XIX, page 292. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_207_207"></a><a href="#FNanchor_207_207"><span class="label">[207]</span></a> Si Colbert eût été assez éclairé sur ces objets, s’il eût
-proposé à Louis XIV de détruire ces abus, l’amour de ce prince pour la
-gloire ne lui eût point permis d’hésiter. Mais Colbert ne connaissait
-point assez ni ces abus, ni les moyens d’y remédier, ni surtout ceux d’y
-remédier sans causer au trésor royal une perte momentanée: les guerres
-continuelles et la magnificence de la cour rendaient ce sacrifice bien
-difficile. Cette cause est la seule qui, sous un gouvernement ferme,
-empêche de faire dans l’administration des finances des changements
-utiles. Sous un gouvernement faible il en existe une autre, la crainte
-des hommes puissants à qui la destruction des abus peut nuire, et qui se
-réunissent pour les protéger. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_208_208"></a><a href="#FNanchor_208_208"><span class="label">[208]</span></a> On lit <i>contrôleur-général</i> dans les éditions de 1768,
-in-8º; 1769, in-4º; 1775, in-8º. Les éditions de Kehl portent:
-<i>ministère</i>. Le contrôleur-général, en 1764, était Laverdy, qui se
-retira en 1768, et a péri sur l’échafaud pendant la révolution. L’édit
-pour la liberté du commerce des grains avait été enregistré au parlement
-le 19 juillet 1764. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_209_209"></a><a href="#FNanchor_209_209"><span class="label">[209]</span></a> Tout ministère fiscal et oppresseur se conforme
-nécessairement à l’opinion de la populace pour toutes les lois qui ne se
-rapportent point directement à l’intérêt du fisc. Il est également de
-l’intérêt des corps intermédiaires de flatter l’opinion populaire. Ces
-motifs, joints à l’ignorance, ont déterminé les mauvaises lois sur le
-commerce des blés, et les mauvaises lois ont contribué à fortifier les
-préjugés. On croyait arrêter ce qu’on appelle monopole, et on empêchait
-les emmagasinements, qui sont le seul moyen de prévenir l’effet des
-mauvaises récoltes générales, et le commerce dont l’activité peut seule
-remédier aux disettes locales. On croyait faire du bien au peuple, en
-fesant baisser les prix pour quelques instants et dans quelques villes;
-cependant on décourageait la culture, et, par conséquent, on rendait la
-denrée plus rare, et dès-lors constamment plus chère. De ce qu’en
-examinant les prix des marchés et l’abondance qui y règne, on peut, dans
-un commerce libre, juger de l’abondance réelle de la denrée, on croyait
-pouvoir en juger dans un commerce gêné par des réglements: de là l’usage
-de ces permissions particulières, le plus souvent achetées par des gens
-avides, et dont l’effet est toujours contraire au but qu’ont, ou disent
-avoir ceux qui les accordent.
-</p><p>
-Observons enfin que c’est surtout dans les temps de disette que les lois
-prohibitives sont dangereuses; elles augmentent le mal, et ôtent les
-ressources. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_210_210"></a><a href="#FNanchor_210_210"><span class="label">[210]</span></a> En 1683. Voyez tome XIX, page 44. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_211_211"></a><a href="#FNanchor_211_211"><span class="label">[211]</span></a> La véritable richesse d’un état consiste dans la quantité
-des productions du sol qui reste au-delà de ce qui doit être employé à
-payer les frais de leur culture. L’industrie contribue à augmenter la
-richesse. Dans un peuple sans industrie, chacun ne cultiverait que pour
-avoir le nécessaire physique, et la culture serait languissante. Mais,
-quelle que soit l’industrie, si les dépenses du prince l’obligent à
-mettre des impôts qui réduisent le cultivateur au nécessaire,
-l’industrie de la nation cesse de contribuer à augmenter la richesse, et
-ne tarde pas à diminuer avec elle. Par la même raison, si le luxe
-empêche d’employer à soutenir ou à augmenter la culture une partie des
-sommes qui y seraient consacrées, il peut nuire à la richesse, quoiqu’il
-paraisse favoriser l’industrie. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_212_212"></a><a href="#FNanchor_212_212"><span class="label">[212]</span></a> Au tome IV, page 136, des <i>Mémoires de Maintenon</i>, on
-trouve que la capitation «rendit au-delà des espérances des fermiers.»
-Jamais il n’y a eu de ferme de la capitation. Il est dit que «les
-laquais de Paris allèrent à l’Hôtel de ville prier qu’on les imposât à
-la capitation.» Ce conte ridicule se détruit de lui-même; les maîtres
-payèrent toujours pour leurs domestiques.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_213_213"></a><a href="#FNanchor_213_213"><span class="label">[213]</span></a> Il est dit dans l’histoire écrite par La Hode, et rédigée
-sous le nom de La Martinière, qu’il en coûtait soixante et douze pour
-cent pour le change dans les guerres d’Italie. C’est une absurdité. Le
-fait est que M. de Chamillart, pour payer les armées, se servait du
-crédit du chevalier Bernard. Ce ministre croyait, par un ancien préjugé,
-qu’il ne fallait pas que l’argent sortit du royaume, comme si l’on
-donnait cet argent pour rien, et comme s’il était possible qu’une nation
-débitrice à une autre et qui ne s’acquitte pas en effets commerçables,
-ne payât point en argent comptant: ce ministre donnait au banquier huit
-pour cent de profit, à condition qu’on payât l’étranger sans faite
-sortir de l’argent de France. Il payait, outre cela, le change, qui
-allait à cinq ou six pour cent de perte; et le banquier était obligé,
-malgré sa promesse, de solder son compte en argent avec l’étranger, ce
-qui produisait une perte considérable. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_214_214"></a><a href="#FNanchor_214_214"><span class="label">[214]</span></a> Voyez tome XXXI, page 493; et, tome XLIII, le paragraphe
-v du <i>Fragment des instructions pour le prince royal de ***</i>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_215_215"></a><a href="#FNanchor_215_215"><span class="label">[215]</span></a> Ceci paraît demander quelques restrictions. 1º Il est
-clair que si l’intérêt de la dette surpasse la totalité des revenus, il
-est impossible de le payer. 2º Si la dette annuelle a une proportion
-très forte avec le revenu, l’intérêt qu’ont les propriétaires à veiller
-sur leurs biens diminue; s’ils sont cultivateurs, les sommes qu’ils
-peuvent employer à augmenter les produits de la terre sont moins fortes;
-s’ils afferment, ils sont obligés, pour se soulager d’une partie de la
-dette, de retrancher sur le profit qu’ils laissent au fermier, et la
-culture languit: la richesse diminue donc, et l’état s’obère de plus en
-plus. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_216_216"></a><a href="#FNanchor_216_216"><span class="label">[216]</span></a> L’abbé de Saint-Pierre, dans son <i>Journal politique</i>, à
-l’article du <i>Système</i>, dit qu’en Angleterre et en Hollande il n’y a de
-papiers qu’autant qu’il y a d’espèces: mais il est avéré que le papier
-l’emporte beaucoup, et ne subsiste que par la confiance.&#8212;Le crédit de
-ces billets ne peut être fondé que sur la confiance qu’ils peuvent à
-volonté être échangés pour de l’argent; et cette confiance est fondée
-sur celle que la banque dont ils partent est en état de payer à chaque
-instant ceux qui seraient présentés. La confiance est donc précaire
-lorsque la masse de ces billets surpasse la somme que cette banque peut
-rassembler en peu de temps. Les billets sont aux emprunts pour les états
-ce que les billets à vue sont aux contrats ou aux billets ordinaires des
-particuliers. Vous pouvez prêter à un homme une somme à peu près
-équivalente à sa fortune; vous ne prendrez, au lieu d’argent comptant,
-un billet sur lui que jusqu’à la concurrence de la somme que vous croyez
-qu’il pourra rassembler au moment de votre demande. Ces billets sont
-utiles, 1º parcequ’ils procurent à un état une somme égale à leur
-valeur, dont il ne paie point l’intérêt, et qu’il est sûr de ne jamais
-rembourser tant que la confiance durera. 2º Ils servent nécessairement,
-en diminuant la nécessité des transports d’argent, à diminuer les frais
-de banque pour l’état comme pour les particuliers, et à faire baisser le
-taux de ces frais. Mais ils ont un grand désavantage, celui de mettre la
-foi publique, les fonds de l’état, la fortune des particuliers, à la
-merci de l’opinion d’un moment. Ainsi, dans un gouvernement éclairé et
-sage, on n’en aurait jamais que ce qui est nécessaire pour la facilité
-du commerce et des affaires particulières. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_217_217"></a><a href="#FNanchor_217_217"><span class="label">[217]</span></a> En France, les mauvaises lois sur les successions et les
-testaments, les priviléges multipliés dans le commerce, les
-manufactures, l’industrie, la forme des impôts qui occasione de grandes
-fortunes en finance, celles dont la cour est la source, et qui
-s’étendent bien au-delà de ce qu’on appelle les grands et les
-courtisans; toutes ces causes, en entassant les biens sur les mêmes
-têtes, condamnent à la pauvreté une grande partie du peuple; et cela est
-indépendant du montant réel des impôts.
-</p><p>
-L’inégalité des fortunes est la cause de ce mal; et comme le luxe en est
-aussi un effet nécessaire, on a pris pour cause ce qui n’était qu’un
-effet d’une cause commune. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_218_218"></a><a href="#FNanchor_218_218"><span class="label">[218]</span></a> Ceci n’est pas rigoureusement vrai; les appointements des
-places qui donnent du crédit, ou qui sont nécessaires à
-l’administration, ont augmenté. Quant à la paie des soldats, quoiqu’elle
-paraisse la même, à l’exception d’une augmentation d’un sou, établie en
-France dans ces dernières années, il y a eu des augmentations réelles
-par des fournitures faites, en nature ou gratuitement, ou à un prix
-au-dessous de leur valeur. La vie du soldat est non seulement plus
-assurée, mais plus douce que celle du cultivateur, et même que celle de
-beaucoup d’artisans. L’usage de les faire coucher deux dans un lit
-étroit, et de ne leur payer l’année que sur le pied de trois cent
-soixante jours, sont peut-être les seules choses dont ils aient
-réellement à se plaindre. Mais les paysans, les artisans, n’ont pas
-toujours chacun un lit, et ils ne gagnent rien les jours de fête. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_219_219"></a><a href="#FNanchor_219_219"><span class="label">[219]</span></a> Nicolas Copernic, né à Thorn, en Prusse, le 19 février
-1473, mort le 24 mai 1543. <span class="smcap">Cl.</span></p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_220_220"></a><a href="#FNanchor_220_220"><span class="label">[220]</span></a> Huygens et Roëmer quittèrent la France lors de la
-révocation de l’édit de Nantes. On proposa, dit-on, à Huygens de rester;
-mais il refusa, dédaignant de profiter d’une tolérance qui n’aurait été
-que pour lui. La liberté de penser est un droit, et il n’en voulait pas
-à titre de grace. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_221_221"></a><a href="#FNanchor_221_221"><span class="label">[221]</span></a> Dans la première épître de saint Paul aux Corinthiens, il
-est dit, chapitre xv, verset 36: <i>Quod seminas non vivificatur, nisi
-prius moriatur</i>. Voltaire revient souvent sur ce verset. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_222_222"></a><a href="#FNanchor_222_222"><span class="label">[222]</span></a> L’abbé Sallier ne le sait pas lui-même; mais il sait bien
-que le nombre est de plus de deux cent cinquante mille. L.&#8212;La
-Beaumelle, en voulant corriger Voltaire, s’éloigne de la vérité. On
-disait, il est vrai, que la bibliothèque du roi contenait trois cent
-mille volumes; mais le récolement fait en 1792 ne porte qu’à cent
-cinquante mille le nombre des livres imprimés qu’elle renferme.
-Aujourd’hui (1830) le nombre des volumes peut être de cinq cent mille,
-sans compter les opuscules, qu’on peut porter au même nombre. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_223_223"></a><a href="#FNanchor_223_223"><span class="label">[223]</span></a> Il n’y a pas dans l’Europe une seule grande nation qui
-ait un code de droit civil formant un système régulier, et dont toutes
-les décisions soient des conséquences de principes liés entre eux.
-Partout le droit civil est un mélange des lois romaines, des codes des
-nations barbares, de coutumes locales, et de lois nouvelles, où ces
-quatre sources de décisions dominent plus ou moins. Aucune grande nation
-n’a même un code criminel. Les usages et la collection de lois faites
-successivement, et dans un esprit souvent opposé, forment la
-jurisprudence criminelle de toute l’Europe. Peut-être le moment
-approche-t-il où les peuples auront enfin de véritables lois: du moins
-les hommes éclairés, et en état de concevoir et d’exécuter ce grand
-ouvrage, ne manqueraient point aux souverains qui voudraient
-l’entreprendre. K.&#8212;L’uniformité des lois en France est un des bienfaits
-de la révolution. Le code civil actuel est de 1807; il est bien
-au-dessus de l’ordonnance de 1667; le code criminel, de 1808, et le code
-pénal, de 1810, sont l’objet de nombreuses observations, et seront
-certainement bientôt adoucis, mais ne sont point aussi inhumains que
-l’ordonnance de 1670. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_224_224"></a><a href="#FNanchor_224_224"><span class="label">[224]</span></a> En 1609, six cents sorciers furent condamnés, dans le
-ressort du parlement de Bordeaux, et la plupart brûlés. Nicolas Remi,
-dans sa <i>Démonolâtrie</i>, rapporte neuf cents arrêts rendus en quinze ans
-contre des sorciers dans la seule Lorraine. Le fameux curé Louis
-Gauffridi, brûlé à Aix, en 1611, avait avoué qu’il était sorcier, et les
-juges l’avaient cru.
-</p><p>
-C’est une chose honteuse que le P. Lebrun, dans son <i>Traité des
-pratiques superstitieuses</i>, admette encore de vrais sortiléges: il va
-même jusqu’à dire, page 524, que «le parlement de Paris reconnaît des
-sortiléges;» il se trompe: «le parlement reconnaît des profanations, des
-maléfices, mais non des effets surnaturels opérés par le diable.» Le
-livre de dom Calmet sur les vampires et sur les apparitions a passé pour
-un délire; mais il fait voir combien l’esprit humain est porté à la
-superstition.&#8212;Sur L. Gauffredi, voyez, tome L, le chapitre <small>IX</small> du <i>Prix
-de la justice et de l’humanité</i>. Le livre de dom Calmet, dont il est
-question dans la note de Voltaire, est intitulé: <i>Traité sur les
-apparitions des esprits et sur les vampires, ou les revenants de
-Hongrie, de Moravie</i>, etc., nouvelle édition, 1751, deux volumes in-12;
-la première édition est de 1746. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_225_225"></a><a href="#FNanchor_225_225"><span class="label">[225]</span></a> Platon, <i>Républ.</i>, livre V. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_226_226"></a><a href="#FNanchor_226_226"><span class="label">[226]</span></a> Voltaire dit ailleurs, dans une note (voyez tome XXIX,
-page 216), que Fléchier a <i>tiré mot à mot la moitié</i> de son oraison
-funèbre de Turenne de celle que l’<i>évêque de Grenoble, Lingendes, avait
-faite d’un duc de Savoie</i>. Ce n’est pas même <i>l’exorde tout entier</i> que
-Fléchier a pris à Lingendes, mais trois passages formant ensemble tout
-au plus deux pages. C’est ce qu’a très bien établi le cardinal Maury,
-dans une note de son <i>Essai sur l’éloquence de la chaire</i>. Le cardinal
-Maury observe que Voltaire confond Claude de Lingendes, jésuite, et qui
-fut en effet le premier réformateur de l’éloquence de la chaire, avec
-Jean de Lingendes, qui n’était qu’abbé lorsqu’en 1637 il prononça
-l’oraison funèbre de Victor-Amédée (et non Charles-Emmanuel). Cette
-oraison funèbre fut imprimée dans le temps. Jean de Lingendes, évêque de
-Sarlat, en 1642, de Mâcon, en 1650, n’a jamais été évêque de Grenoble.
-B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_227_227"></a><a href="#FNanchor_227_227"><span class="label">[227]</span></a> Les premières phrases de cet alinéa sont de 1756; la
-dernière est de 1768. L’abolition des jésuites est de 1764: voyez tome
-XXII, page 354 et suiv. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_228_228"></a><a href="#FNanchor_228_228"><span class="label">[228]</span></a> Voyez le <i>Catalogue des écrivains</i>, à l’article Bossuet,
-vol. XIX.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_229_229"></a><a href="#FNanchor_229_229"><span class="label">[229]</span></a> Bossuet prêcha l’avent de 1661. Son père vécut et mourut
-conseiller au parlement de Metz. Ce fut un frère de l’évêque de Meaux
-qui, plus tard, fut intendant de Soissons. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_230_230"></a><a href="#FNanchor_230_230"><span class="label">[230]</span></a> L’oraison funèbre d’Anne d’Autriche avait été prononcée
-le 20 janvier 1667; ce ne fut que près de trois ans après, le 13
-septembre 1669, que Bossuet fut nommé à l’évêché de Condom. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_231_231"></a><a href="#FNanchor_231_231"><span class="label">[231]</span></a> Le <i>Télémaque</i> n’a été imprimé qu’en 1699. Il y avait
-deux ans que Fénélon était en exil. Mais l’ouvrage avait été composé
-vers 1694. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_232_232"></a><a href="#FNanchor_232_232"><span class="label">[232]</span></a> M. E.-A. Lequien, qui l’a consulté pour l’édition qu’il a
-donnée du <i>Télémaque</i> en 1819, a compté plus de quatre cents ratures
-dans ce manuscrit; «si, dit-il, on appelle rature un ou plusieurs mots
-effacés avec la plume soit pour les supprimer, soit pour les remplacer
-par d’autres.» B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_233_233"></a><a href="#FNanchor_233_233"><span class="label">[233]</span></a> Dans l’édition de 1751 Voltaire disait: «Le <i>Télémaque</i>
-n’a point fait d’imitateurs; les <i>Caractères</i> de La Bruyère en ont
-produit.» C’est en 1756 que Voltaire se corrigea. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_234_234"></a><a href="#FNanchor_234_234"><span class="label">[234]</span></a> Il y avait deux tragédies espagnoles sur ce sujet: <i>le
-Cid</i> de Guillem de Castro, et <i>el Honrador de su padre</i> de Jean-Baptiste
-Diamante. Corneille imita autant de scènes de Diamante que de Castro.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_235_235"></a><a href="#FNanchor_235_235"><span class="label">[235]</span></a> C’est ce qui a fait dire à Voltaire, dans son <i>Russe à
-Paris</i> (voyez tome XIV):
-</p>
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Le grand Condé pleurant aux vers du grand Corneille. B.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_236_236"></a><a href="#FNanchor_236_236"><span class="label">[236]</span></a> Il avait vingt ans et demi lorsqu’il composa cette ode
-intitulée: <i>la Nymphe de la Seine</i>. <span class="smcap">Cl.</span></p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_237_237"></a><a href="#FNanchor_237_237"><span class="label">[237]</span></a> Voltaire parle peut-être d’après la tradition de son
-temps; mais M. de Saint-Surin, dans sa notice sur madame de Sévigné,
-affirme que cette phrase ne se trouve dans aucune des <i>Lettres de madame
-de Sévigné</i>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_238_238"></a><a href="#FNanchor_238_238"><span class="label">[238]</span></a> C’est la sixième satire de Boileau. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_239_239"></a><a href="#FNanchor_239_239"><span class="label">[239]</span></a> Voyez le <i>Catalogue des écrivains</i>, à l’article <span class="smcap">La Motte</span>
-vol. XIX, p. 133.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_240_240"></a><a href="#FNanchor_240_240"><span class="label">[240]</span></a> Boileau, épître IX, vers 43. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_241_241"></a><a href="#FNanchor_241_241"><span class="label">[241]</span></a> La première édition des <i>Réflexions critiques sur la
-poésie et sur la peinture</i> est de 1719. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_242_242"></a><a href="#FNanchor_242_242"><span class="label">[242]</span></a> Celle de M. Hume n’avait pas encore paru. K.&#8212;Il est à
-remarquer que Voltaire n’ait pas corrigé cette phrase, qui est en
-contradiction avec ce qu’on lit à l’article <span class="smcap">Rapin de Thoiras</span>, dans la
-<i>Liste des écrivains</i>, tome XIX., page 184. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_243_243"></a><a href="#FNanchor_243_243"><span class="label">[243]</span></a> Voyez tome XXXIX, page 101. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_244_244"></a><a href="#FNanchor_244_244"><span class="label">[244]</span></a> Frédéric, roi de Prusse. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_245_245"></a><a href="#FNanchor_245_245"><span class="label">[245]</span></a> Déplacé pendant la révolution, il y a été replacé depuis.
-B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_246_246"></a><a href="#FNanchor_246_246"><span class="label">[246]</span></a> Ces poinçons et carrés sont aujourd’hui à la Monnaie. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_247_247"></a><a href="#FNanchor_247_247"><span class="label">[247]</span></a> Chez les Hollandais, la diphthongue oe se prononce comme
-ou.&#8212;Par une note sur l’article <small>XII</small> des <i>Fragments sur l’Inde</i> (voyez
-tome XLVII), Voltaire dit que les Hollandais écrivent <i>Boerhave</i>, mais
-que nous devons écrire <i>Bourhave</i>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_248_248"></a><a href="#FNanchor_248_248"><span class="label">[248]</span></a> Voyez, dans la <i>Correspondance</i>, la lettre au président
-Hénault, du 28 janvier 1752. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_249_249"></a><a href="#FNanchor_249_249"><span class="label">[249]</span></a> Ce chapitre était, en 1756, le <small>CCXIV</small>ᵉ de l’<i>Essai sur
-l’histoire générale</i>. C’est en 1763 qu’il fut mis à la place qu’il a
-aujourd’hui. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_250_250"></a><a href="#FNanchor_250_250"><span class="label">[250]</span></a> Voyez tome XIX, page 240. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_251_251"></a><a href="#FNanchor_251_251"><span class="label">[251]</span></a> Voyez, tome X, le chapitre <small>IX</small> de l’<i>Essai sur la poésie
-épique</i>. Le morceau sur Milton, qu’on lit tome XXIX, pages 167-186, est
-de 1771. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_252_252"></a><a href="#FNanchor_252_252"><span class="label">[252]</span></a> Le parallèle de Swift et de Rabelais est plus étendu dans
-la vingt-deuxième des <i>Lettres philosophiques</i> (tome XXXVII, pages
-255-56). C’est à Swift qu’est consacrée la cinquième des <i>Lettres à son
-altesse monseigneur le prince de ***</i> (tome XLIII). Voyez aussi, tome
-XII, le <i>Temple du goût</i>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_253_253"></a><a href="#FNanchor_253_253"><span class="label">[253]</span></a> Voyez son texte, tome XXXVIII, page 215. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_254_254"></a><a href="#FNanchor_254_254"><span class="label">[254]</span></a> Tome XVI, page 442. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_255_255"></a><a href="#FNanchor_255_255"><span class="label">[255]</span></a> En France, le clergé est exempt, comme la noblesse, des
-tailles et de quelques uns des droits d’aides. La noblesse était censée
-remplacer les impôts par son service personnel, et le clergé par ses
-prières. Pendant quelque temps on demanda au pape la permission
-d’imposer des décimes sur le clergé, toujours sous le prétexte de
-combattre les infidèles ou les hérétiques. Enfin l’usage de s’adresser
-au clergé assemblé, et de se passer du consentement de Rome, a prévalu:
-mais pour ménager Rome, qui excommuniait, il n’y a pas encore
-long-temps, chaque jeudi-saint, les souverains qui obligeaient le clergé
-à contribuer aux charges publiques, on donna aux décimes le nom de <i>don
-gratuit</i>. Lorsqu’à la fin du règne de Louis XIV on ajouta la capitation
-et le dixième aux impôts, déjà trop onéreux, ou n’osa établir ces
-nouvelles taxes d’une manière trop rigoureuse; et le clergé obtint
-facilement d’être exempt de ces impôts, en payant des dons gratuits plus
-considérables. Il est donc évident qu’il ne doit point ce dernier
-privilége aux anciens usages de la nation, puisque jusqu’à ce moment il
-n’avait joui que des priviléges de la noblesse, et que la noblesse a
-payé ces nouveaux impôts. Cette exemption est donc une pure grace
-accordée par Louis XIV; grace qui est une injustice à l’égard des
-citoyens, grace que ni le temps ni aucune assemblée nationale n’ont
-consacrée. Nos souverains, mieux instruits de leurs droits et de ceux de
-leurs peuples, sentiront sans doute un jour que leur intérêt et la
-justice exigent également de soumettre aux taxes les biens du clergé,
-dans la proportion qu’ont ces biens avec ceux du reste de la nation; et
-qu’en général tout privilége en matière d’impôt est une véritable
-injustice, depuis que, la constitution militaire ayant changé, il
-n’existe plus de service personnel gratuit, et que les esprits s’étant
-éclairés, on sait que ce ne sont point les processions des moines, mais
-les évolutions des soldats qui décident du succès des batailles. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_256_256"></a><a href="#FNanchor_256_256"><span class="label">[256]</span></a> En 1790, l’évêché de Strasbourg avait quatre cent mille
-livres de rente; l’archevêché de Cambray, deux cent mille. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_257_257"></a><a href="#FNanchor_257_257"><span class="label">[257]</span></a> Un état ne s’appauvrit pas en payant chaque année un
-faible tribut, comme un homme ne se ruine pas en payant une rente sur
-les revenus de sa terre. Mais ce tribut payé à Rome est, en finance, une
-diminution de la richesse annuelle, et, en théologie, une véritable
-simonie, qui damne infailliblement dans l’autre monde celui qu’elle
-enrichit sur la terre. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_258_258"></a><a href="#FNanchor_258_258"><span class="label">[258]</span></a> Cet article est la meilleure réponse que l’on puisse
-faire à ceux qui ont accusé M. de Voltaire d’avoir sacrifié la vérité
-des détails historiques à ses opinions générales. Il est ici très
-favorable au clergé. Cependant il résulte de cette évaluation, portée
-seulement à quatre-vingt-dix millions, que l’impôt des vingtièmes mis
-sur le clergé, comme il l’est sur les particuliers, produirait dix
-millions, somme fort au-dessus de celle où montent les dons gratuits
-évalués en annuités. Cette même évaluation, en la supposant aussi exacte
-que celle qui a servi à l’établissement des vingtièmes, ne porterait la
-masse des biens du clergé qu’à environ un huitième de la totalité des
-biens du royaume. Cependant il y a des cantons très étendus, où la dîme
-seule est pour la plus grande partie des terres environ un cinquième du
-produit net; et dans ces mêmes cantons le clergé a des possessions
-immenses. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_259_259"></a><a href="#FNanchor_259_259"><span class="label">[259]</span></a> Voyez tome XVIII, page 172; tome XXII, page 218. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_260_260"></a><a href="#FNanchor_260_260"><span class="label">[260]</span></a> Voyez le chapitre de Louis XIII, dans l’<i>Essai sur les
-mœurs et l’esprit des nations</i>, chap. <small>CLXXV</small> (tome XVIII, page 169 et
-suiv.). B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_261_261"></a><a href="#FNanchor_261_261"><span class="label">[261]</span></a> Son ouvrage est intitulé: <i>Declaratio pro jure regio,
-sceptrorumque immunitate, adversus orationem cardinalis Perronii</i>,
-Londres, 1616, in-4º. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_262_262"></a><a href="#FNanchor_262_262"><span class="label">[262]</span></a> Voyez ma note, tome XVI, page 35. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_263_263"></a><a href="#FNanchor_263_263"><span class="label">[263]</span></a> Cette question n’était difficile que parcequ’on croyait
-alors devoir décider toutes celles de ce genre d’après l’autorité et
-l’usage. En ne consultant que la raison, il est évident que la puissance
-législative a le pouvoir absolu de régler la manière dont il sera pourvu
-à toutes les places, ainsi que de fixer les appointements de chacune, et
-la nature de ces appointements. Les évêchés peuvent être électifs, comme
-les places de maires, ou nommés par le roi comme les intendances, selon
-que la loi de l’état l’aura réglé; cette loi peut être plus ou moins
-utile, mais elle sera toujours légitime. La loi peut de même, sans être
-injuste, substituer des appointements en argent aux terres dont on
-laisse la jouissance aux ecclésiastiques; supprimer même ces
-appointements, si elle juge ces places ecclésiastiques inutiles au bien
-public. Toute loi qui n’attaque aucun des droits naturels des hommes est
-légitime; et le pouvoir législatif de chaque état, en quelques mains
-qu’il réside, a droit de la faire. Toute propriété qui ne se perpétue
-point en vertu d’un ordre naturel, mais seulement par une loi positive,
-n’est point une propriété, mais un usufruit accordé par la loi, dont,
-après la mort de l’usufruitier, une autre loi peut changer la
-disposition. C’est par cette raison que les biens des particuliers
-appartiennent de droit à leurs héritiers; que les biens des communes
-leur appartiennent, et que ceux du clergé et de tout autre corps sont à
-la nation. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_264_264"></a><a href="#FNanchor_264_264"><span class="label">[264]</span></a> La Fontaine, dans sa lettre au duc de Vendôme, septembre
-1689, attribue ce bon mot au chevalier de Sillery. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_265_265"></a><a href="#FNanchor_265_265"><span class="label">[265]</span></a> Voyez l’article <span class="smcap">Launoy</span>, dans la <i>Liste des écrivains</i>,
-tome XIX, page 147. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_266_266"></a><a href="#FNanchor_266_266"><span class="label">[266]</span></a> Gaston-Jean-Baptiste-Louis de Noailles, mort en 1720.
-<span class="smcap">Cl.</span></p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_267_267"></a><a href="#FNanchor_267_267"><span class="label">[267]</span></a> «C’est ainsi que parlerait un hérétique: il faut
-<i>honorée</i>,» dit La Beaumelle. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_268_268"></a><a href="#FNanchor_268_268"><span class="label">[268]</span></a> Voyez <i>Essai sur les mœurs et l’esprit des
-nations</i>.&#8212;C’est au chapitre <i>De Calvin et de Servet</i> (voyez tome XVII,
-page 277), ainsi qu’à celui <i>De Jean Hus et de Jérôme de Prague</i> (voyez
-tome XVI, page 334), que renvoie Voltaire; et peut-être aussi au
-chapitre où il parle des puritains anglais: voyez tome XVIII, page 295
-et suiv. Sur Arius, voyez tome XXVII, page 12 et suiv. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_269_269"></a><a href="#FNanchor_269_269"><span class="label">[269]</span></a> Dans l’édition de 1756, on lit: «A été dans d’autres le
-dernier effort de l’indépendance.» Le texte actuel est de 1768. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_270_270"></a><a href="#FNanchor_270_270"><span class="label">[270]</span></a> Du 30 avril 1598: voyez tome XXII, page 195. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_271_271"></a><a href="#FNanchor_271_271"><span class="label">[271]</span></a> Voyez une particularité qui le concerne, tome XXX, page
-147. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_272_272"></a><a href="#FNanchor_272_272"><span class="label">[272]</span></a> Catherine Larchevêque de Parthenay, née en 1554, morte en
-1631, avait épousé en premières noces Charles de Quellenec, baron de
-Pont, auquel elle intenta ce scandaleux procès dont parle Voltaire
-(voyez t. XXXII, p. 345, et aussi tome X, une note du chant second de la
-<i>Henriade</i>), et qui épousa en secondes noces Réné de Rohan. Sur le siége
-de La Rochelle, voyez tome XVIII, page 206. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_273_273"></a><a href="#FNanchor_273_273"><span class="label">[273]</span></a> Au lieu de <i>Réformés</i>, les éditions antérieures à 1768
-portent <i>Religionnaires</i>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_274_274"></a><a href="#FNanchor_274_274"><span class="label">[274]</span></a> On lit <i>formes</i> dans toutes les éditions. J’ai trouvé le
-mot <i>formalités</i> écrit de la main de Voltaire à la marge d’un
-exemplaire. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_275_275"></a><a href="#FNanchor_275_275"><span class="label">[275]</span></a> Henri Daguesseau, intendant du Limousin, puis du
-Languedoc, père du chancelier. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_276_276"></a><a href="#FNanchor_276_276"><span class="label">[276]</span></a> Le 21 octobre: un décret de l’assemblée constituante, du
-10 juillet 1790, annule l’édit de 1685, qui révoquait celui de Nantes.
-B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_277_277"></a><a href="#FNanchor_277_277"><span class="label">[277]</span></a> Voyez page 371. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_278_278"></a><a href="#FNanchor_278_278"><span class="label">[278]</span></a> Cantique de Siméon. Saint Luc, II, 29-30. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_279_279"></a><a href="#FNanchor_279_279"><span class="label">[279]</span></a> Si vous lisez l’Oraison funèbre de Le Tellier, par
-Bossuet, ce chancelier est un juste, et un grand homme. Si vous lisez
-les <i>Annales</i> de l’abbé de Saint-Pierre, c’est un lâche et dangereux
-courtisan, un calomniateur adroit, dont le comte de Grammont disait, en
-le voyant sortir d’un entretien particulier avec le roi: «Je crois voir
-une fouine qui vient d’égorger des poulets, en se léchant le museau
-plein de leur sang.»&#8212;Cette note est de 1756. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_280_280"></a><a href="#FNanchor_280_280"><span class="label">[280]</span></a> Le comte d’Avaux, dans ses lettres, dit qu’on lui
-rapporta qu’à Londres on frappa soixante mille guinées de l’or que les
-réfugiés y avaient fait passer: on lui avait fait un rapport trop
-exagéré.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_281_281"></a><a href="#FNanchor_281_281"><span class="label">[281]</span></a> On a imprimé plusieurs fois qu’il y a encore en France
-trois millions de réformés. Cette exagération est intolérable. M. de
-Bâville n’en comptait pas cent mille en Languedoc, et il était exact. Il
-n’y en a pas quinze mille dans Paris: beaucoup de villes et des
-provinces entières n’en ont point.&#8212;Les protestants qui vivent à Paris
-sont enterrés par ordre de la police. Le nombre des morts est donc connu
-par ses registres, et il en résulte qu’ils forment environ la dixième
-partie de la population, les étrangers compris. Il ne serait pas
-surprenant que les protestants, relégués par les lois dans les classes
-qui peuplent le plus, eussent beaucoup plus que doublé depuis la
-révocation de l’édit de Nantes.
-</p><p>
-Bâville ne mérite aucune croyance. Il est très vraisemblable que la
-terreur qu’il avait inspirée avait forcé les huguenots à sortir du
-Languedoc, ou à dissimuler, et à se cacher. Il était d’ailleurs
-intéressé à en diminuer le nombre. C’était un moyen de plaire à Louis
-XIV: et pourquoi, après avoir versé tant de sang pour se frayer la route
-du ministère, se serait-il fait scrupule d’un mensonge? K.&#8212;On porte
-aujourd’hui (1830) à onze ou douze cent mille le nombre des protestants
-dans toute la France. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_282_282"></a><a href="#FNanchor_282_282"><span class="label">[282]</span></a> Toutes ces violences, qui déshonorent le règne de Louis
-XIV, furent exercées dans le temps où, dégoûté de madame de Montespan,
-subjugué par madame de Maintenon, il commençait à se livrer à ses
-confesseurs. Ces lois, qui violaient également et les premiers droits
-des hommes et tous les sentiments de l’humanité, étaient demandées par
-le clergé, et présentées par les jésuites à leur pénitent, comme le
-moyen de réparer les péchés qu’il avait commis avec ses maîtresses. On
-lui proposait pour modèles Constantin, Théodose, et quelques autres
-scélérats du Bas-Empire. Jamais ses ministres, esclaves des prêtres, et
-tyrans de la nation, n’osèrent lui faire connaître ni l’inutilité ni les
-suites cruelles de ses lois.
-</p><p>
-La nation aidait elle-même à le tromper: au milieu des cris de ses
-sujets innocents, expirants sur la roue et dans les bûchers, on vantait
-sa justice, et même sa clémence. Dans les lettres, dans les mémoires du
-temps, on parle souvent du sanguinaire Bâville comme d’un grand homme.
-Tel est le malheureux sort d’un prince qui accorde sa confiance à des
-prêtres, et qui, trompé par eux, laisse gémir sa nation sous le joug de
-la superstition. Louis aimait la gloire, et il marchandait honteusement
-la conscience de ses sujets: il voulait faire régner les lois, et il
-envoyait des soldats vivre à discrétion chez ceux qui ne pensaient point
-comme son confesseur. Il était flatté qu’on lui trouvât de la grandeur
-dans l’esprit, et il signait chaque mois des édits pour régler de quelle
-religion devaient être les marmitons, les maîtres en fait d’armes, et
-les écuyers de ses états; il aimait la décence, et les soldats envoyés
-par ses ordres donnaient le fouet aux filles protestantes pour les
-convertir.
-</p><p>
-Qu’il nous soit permis de faire ici quelques réflexions sur les causes
-de nos derniers troubles de religion.
-</p><p>
-L’esprit des réformés n’a été républicain que dans les pays où les
-souverains se sont montrés leurs ennemis. Le clergé protestant de
-Danemark a été un des principaux agents de la révolution qui a établi
-l’autorité absolue. En France, sous Louis XIII, les ministres
-protestants les plus éclairés écrivirent pour exhorter les peuples à
-obéir aux lois du prince, n’exceptant que les cas où les lois ordonnent
-positivement une action contraire à la loi de Dieu. Mais on se plaisait
-à les contraindre à ce qu’ils regardaient comme des actes d’idolâtrie.
-On les forçait, par une foule de petites injustices, à se jeter entre
-les bras des factieux, tandis qu’il n’aurait fallu qu’exécuter
-fidèlement l’édit de Nantes, pour ôter à ces factieux l’appui des
-réformés. Cet édit de Nantes, à la vérité, ressemblait plus à une
-convention entre deux partis qu’à une loi donnée par un prince à ses
-sujets. Une tolérance absolue aurait été plus utile à la nation, plus
-juste, plus propre à conserver la paix qu’une tolérance limitée: mais
-Henri IV n’osa l’accorder, pour ne pas déplaire aux catholiques; et les
-protestants ne comptaient point assez sur son autorité pour se contenter
-d’une loi de tolérance, quelque étendue qu’elle pût être.
-</p><p>
-Il eût été facile à Richelieu, et plus encore à Louis XIV, de réparer ce
-désordre en étendant la tolérance accordée par l’édit, et en détruisant
-tout le reste. Mais Richelieu avait eu le malheur de faire quelques
-mauvais ouvrages de théologie, et les protestants les avaient réfutés.
-Louis XIV, élevé, gouverné par des prêtres dans sa jeunesse, entouré de
-femmes qui joignaient les faiblesses de la dévotion aux faiblesses de
-l’amour, et de ministres qui croyaient avoir besoin de se couvrir du
-manteau de l’hypocrisie, ne put jamais soulever un coin du bandeau que
-la superstition avait jeté sur ses yeux. Il croyait que l’on n’était
-huguenot de bonne foi que faute d’être instruit; et la bassesse de ses
-courtisans, qui, en vendant leur conscience, fesaient semblant de se
-convertir par conviction, l’affermissait dans cette idée.
-</p><p>
-Ses ministres semblaient choisir les moyens les plus sûrs pour forcer
-les protestants à la révolte: on joignait l’insulte à la violence, on
-outrageait les femmes, on enlevait les enfants à leurs pères. On
-semblait se plaire à les irriter, à les plonger dans le désespoir par
-des lois souvent opposées, mais toujours oppressives, qu’on fesait
-succéder de mois en mois. Il n’est donc pas étonnant qu’il y ait eu
-parmi les protestants des fanatiques, et que ce fanatisme ait à la fin
-produit des révoltes. Elles éclatèrent dans les Cévennes, pays alors
-impraticable, habité par un peuple à demi sauvage, qui n’avait jamais
-été subjugué ni par les lois ni par les mœurs; livré à un intendant
-violent par caractère, inaccessible à tout sentiment d’humanité, mêlant
-le mépris et l’insulte à la cruauté, dont l’ame trouvait un plaisir
-barbare dans les supplices longs et recherchés, et qui, instrument
-ambitieux et servile du despotisme et de la superstition de son maître,
-voulait mériter par des meurtres et par l’oppression d’une province
-l’honneur d’opprimer en chef la nation.
-</p><p>
-Quel fut le fruit des persécutions de Louis XIV? Une foule de ses
-meilleurs sujets emportant dans les pays étrangers leurs richesses et
-leur industrie, les armées de ses ennemis grossies par des régiments
-français, qui joignaient les fureurs du fanatisme et de la vengeance à
-leur valeur naturelle; la haine de la moitié de l’Europe, une guerre
-civile ajoutée aux malheurs d’une guerre étrangère, la crainte de voir
-ses provinces livrées aux étrangers par les Français, et l’humiliante
-nécessité de faire un traité avec un garçon boulanger.
-</p><p>
-Voilà ce que le clergé célébrait dans des harangues, ce que la flatterie
-consacrait dans des inscriptions et sur des médailles.
-</p><p>
-Après lui, les protestants furent tranquilles et soumis. Albéroni forma
-inutilement le projet absurde de les engager à se soulever contre le
-régent, c’est-à-dire contre un prince tolérant par raison, par
-politique, et par caractère, pour se donner un maître pénitent des
-jésuites, et qui s’était soumis au joug honteux de l’inquisition.
-Pendant le ministère du duc de Bourbon, l’évêque de Fréjus, qui
-gouvernait les affaires ecclésiastiques, fit rendre, en 1724, contre les
-protestants, une loi plus sévère que celle de Louis XIV; elle n’excita
-point de troubles, parcequ’il n’eut garde de la faire exécuter à la
-rigueur. Aussi indifférent pour la religion que le régent, il ne voulait
-qu’obtenir le chapeau de cardinal, malgré l’opposition secrète du duc de
-Bourbon. Il trahissait, par cette conduite, et son pays, et le souverain
-qui lui avait accordé sa confiance; mais quand le cardinalat est le prix
-de la trahison, quel prêtre est resté fidèle?
-</p><p>
-Sous Louis XV, les protestants furent traités avec modération, sans
-qu’on ait rien changé cependant aux lois portées contre eux: leur
-fortune, leur état, celui de leurs enfants, ne sont appuyés que sur la
-bonne foi. Ils ne peuvent faire aucun acte de religion sans encourir la
-peine des galères; ils sont exclus non seulement des places honorables,
-mais de la plupart des métiers. Nous devons espérer que la raison, qui à
-la longue triomphera du fanatisme, et la politique, qui dans tous les
-temps l’emporte sur la superstition, détruiront enfin ces lois. La
-tolérance est établie dans toute l’Europe, hors l’Italie, l’Espagne, et
-la France; l’Amérique appelle l’industrie, et offre la liberté, la
-tolérance, et la fortune, à tout homme qui, ayant un métier, voudra
-quitter son pays; et la politique ne permettra point de laisser
-subsister plus long-temps des lois qui mettent en contradiction l’amour
-naturel de la patrie avec l’intérêt et la conscience; et elles
-pourraient amener des émigrations plus funestes que celles du siècle
-dernier, et nous faire perdre en peu d’années tous les avantages du
-commerce dont la révolution de l’Amérique doit être la source.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_284_283"></a><a href="#FNanchor_284_283"><span class="label">[284]</span></a> Christophe Kotter, ou Cotterus, mort en 1647, dont
-Voltaire parle tome XXXII, page 12. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_285_284"></a><a href="#FNanchor_285_284"><span class="label">[285]</span></a> Christine Poniatowia, fille d’un moine polonais, apostat,
-morte en 1644. <span class="smcap">Cl.</span></p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_286_285"></a><a href="#FNanchor_286_285"><span class="label">[286]</span></a> Justus Velsius, ou Welsens, né à La Haye, reçu docteur en
-médecine à Louvain, en 1641. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_287_286"></a><a href="#FNanchor_287_286"><span class="label">[287]</span></a> Nicolas Drabicius, décapité en 1671. <span class="smcap">Cl.</span></p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_288_287"></a><a href="#FNanchor_288_287"><span class="label">[288]</span></a> <i>Ubi enim sunt duo vel tres congregati in nomine meo, ibi
-sum in medio eorum.</i> Matthieu, <small>XVIII</small>, 20. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_289_288"></a><a href="#FNanchor_289_288"><span class="label">[289]</span></a> <i>Si habueritis fidem, sicut granum sinapis, dicetis monti
-huic: Transi hinc illuc; et transibit.</i> Matthieu, <small>XVII</small>, 19. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_290_289"></a><a href="#FNanchor_290_289"><span class="label">[290]</span></a> Un <i>Abrégé de la vie de Claude Brousson</i> se trouve en
-tête de ses <i>Lettres et opuscules</i>, Utrecht, 1701, in-8º. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_291_290"></a><a href="#FNanchor_291_290"><span class="label">[291]</span></a> Cavalier a été le rival de Voltaire, et rival heureux.
-Ils aimèrent l’un et l’autre mademoiselle Pimpette, fille de madame
-Dunoyer, et fille de beaucoup d’esprit et de coquetterie. Ce qui devait
-arriver arriva: le héros l’emporta sur le poëte; et la physionomie douce
-et agréable sur la physionomie égarée et méchante. L.&#8212;J’ai rapporté
-cette note de La Beaumelle parcequ’elle n’est pas rapportée
-textuellement par Voltaire, et parcequ’elle m’a paru nécessaire pour
-l’intelligence d’un passage du <i>Supplément au Siècle de Louis XIV</i>,
-seconde partie. Cavalier, né à Ribaute, près d’Anduze, en 1679, est mort
-à Chelsea, près de Londres, en 1740. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_292_291"></a><a href="#FNanchor_292_291"><span class="label">[292]</span></a> Ce trait doit se trouver dans les véritables <i>Mémoires</i>
-du maréchal de Villars. Le premier tome est certainement de lui: il est
-conforme au manuscrit que j’ai vu: les deux autres sont d’une main
-étrangère et bien différente.&#8212;Cette note de Voltaire est la répétition
-de celle qu’il a mise page 25; voyez, sur les <i>Mémoires</i> de Villars, ma
-note, tome XIX, page 219. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_293_292"></a><a href="#FNanchor_293_292"><span class="label">[293]</span></a> Voyez page 27. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_294_293"></a><a href="#FNanchor_294_293"><span class="label">[294]</span></a> Voyez tome XXIX, page 335. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_295_294"></a><a href="#FNanchor_295_294"><span class="label">[295]</span></a> Isaac Habert, évêque de Vabres en 1645, mort en 1668.
-<span class="smcap">Cl.</span></p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_296_295"></a><a href="#FNanchor_296_295"><span class="label">[296]</span></a> Censuré en 1656, et ensuite exclus. <span class="smcap">Cl.</span></p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_297_296"></a><a href="#FNanchor_297_296"><span class="label">[297]</span></a> Sur Armin et Gomar, voyez tome XVIII, page 385; et, tome
-XLI, une des notes du <i>Traité sur la tolérance</i>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_298_297"></a><a href="#FNanchor_298_297"><span class="label">[298]</span></a> Les premières éditions portaient: «le plus pur et le plus
-éloquent des poëtes.» B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_299_298"></a><a href="#FNanchor_299_298"><span class="label">[299]</span></a> François Annat, dont le vrai nom paraît avoir été Canard,
-fut le troisième confesseur de Louis XIV. Il abdiqua, après seize ans de
-règne, en 1670, et mourut quelques mois après, le 14 juin de la même
-année. <span class="smcap">Cl.</span></p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_300_299"></a><a href="#FNanchor_300_299"><span class="label">[300]</span></a> Voyez tome XXII, page 358. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_301_300"></a><a href="#FNanchor_301_300"><span class="label">[301]</span></a> Du 9 février 1657. Voyez, ci-après, la deuxième partie du
-<i>Supplément au Siècle de Louis XIV</i>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_302_301"></a><a href="#FNanchor_302_301"><span class="label">[302]</span></a> D’Argenson voyez ma note, tome XXII, page 291; et,
-ci-dessus, page 247. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_303_302"></a><a href="#FNanchor_303_302"><span class="label">[303]</span></a> Le 2 décembre, âgé de quatre-vingt-six ans. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_304_303"></a><a href="#FNanchor_304_303"><span class="label">[304]</span></a> Née à Lille, morte en 1680: Voltaire en a parlé tome XIX,
-page 47. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_305_304"></a><a href="#FNanchor_305_304"><span class="label">[305]</span></a> Michel Le Tellier, sixième et dernier confesseur de Louis
-XIV, était fils d’un vigneron des environs de Coutances. Son homonyme le
-chancelier Michel Le Tellier, mort plus de trente ans avant lui, était
-petit-fils d’un marchand de vin à Aï. <span class="smcap">Cl.</span></p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_306_305"></a><a href="#FNanchor_306_305"><span class="label">[306]</span></a> Il est dit dans la <i>Vie du duc d’Orléans</i>, imprimée en
-1737, que le cardinal de Noailles accusa le P. Le Tellier de vendre les
-bénéfices, et que le jésuite dit au roi: «Je consens à être brûlé vif,
-si l’on prouve cette accusation, pourvu que le cardinal soit brûlé vif
-aussi, en cas qu’il ne la prouve pas.»
-</p><p>
-Ce conte est tiré des pièces qui coururent sur l’affaire de la
-constitution, et ces pièces sont remplies d’autant d’absurdités que la
-<i>Vie du duc d’Orléans</i>. La plupart de ces écrits sont composés par des
-malheureux qui ne cherchent qu’à gagner de l’argent: ces gens-là ne
-savent pas qu’un homme qui doit ménager sa considération auprès d’un roi
-qu’il confesse, ne lui propose pas, pour se disculper, de faire brûler
-vif son archevêque.
-</p><p>
-Tous les petits contes de cette espèce se retrouvent dans les <i>Mémoires
-de Maintenon</i>. Il faut soigneusement distinguer entre les faits et les
-ouï-dire.&#8212;On proposa pour confesseur à Louis XIV Le Tellier et
-Tournemine. Tournemine, littérateur assez savant, pensait avec autant de
-liberté, et avait aussi peu de fanatisme qu’il était possible à un
-jésuite. Mais il était d’une naissance illustre, et Louis XIV ne voulut
-pas d’un confesseur fait pour aspirer aux premières places de l’Église
-et de l’état; il craignait d’ailleurs l’ambition de sa famille. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_307_306"></a><a href="#FNanchor_307_306"><span class="label">[307]</span></a> Consultez les <i>Lettres de madame de Maintenon</i>. On voit
-que ces Lettres étaient connues de l’auteur avant qu’on les eût
-imprimées, et qu’il n’a rien hasardé.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_308_307"></a><a href="#FNanchor_308_307"><span class="label">[308]</span></a> Quand on a des lettres aussi authentiques, on peut les
-citer: ce sont les plus précieux matériaux de l’histoire. Mais quel fond
-faire sur une lettre qu’on suppose écrite au roi par le cardinal de
-Noailles.... «J’ai travaillé le premier à la ruine du clergé pour sauver
-votre état et pour soutenir votre trône..... Il ne vous est pas permis
-de demander compte de ma conduite.» Est-il vraisemblable qu’un sujet
-aussi sage et aussi modéré que le cardinal de Noailles ait écrit à son
-souverain une lettre si insolente et si outrée? Ce n’est qu’une
-imputation maladroite: elle se trouve page 141, tome V, des <i>Mémoires de
-Maintenon</i>; et comme elle n’a ni authenticité ni vraisemblance, on ne
-doit y ajouter aucune foi.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_309_308"></a><a href="#FNanchor_309_308"><span class="label">[309]</span></a> Le commencement de cet alinéa est de 1751; la fin, de
-1768. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_310_309"></a><a href="#FNanchor_310_309"><span class="label">[310]</span></a> Novembre 1764: voyez tome XXII, page 361. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_311_310"></a><a href="#FNanchor_311_310"><span class="label">[311]</span></a> François de Mailli, né en 1658, cardinal en 1719, mort en
-1731. <span class="smcap">Cl.</span></p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_312_311"></a><a href="#FNanchor_312_311"><span class="label">[312]</span></a> Sur Languet, voyez ma note, tome XXVI, page 11. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_313_312"></a><a href="#FNanchor_313_312"><span class="label">[313]</span></a> Voyez le <i>Catalogue des écrivains</i>, tome XIX, page 179;
-et, ci-dessus, pages 421-423. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_314_313"></a><a href="#FNanchor_314_313"><span class="label">[314]</span></a> On verra, dans le <i>Siècle de Louis XV</i>, quelles furent
-les vues et la conduite du régent.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_315_314"></a><a href="#FNanchor_315_314"><span class="label">[315]</span></a> Il mourut sans vouloir se confesser: voyez tome XXVIII,
-pages 162-163; et, tome XXI, le commencement du chapitre <small>III</small> du <i>Précis
-du Siècle de Louis XV</i>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_316_315"></a><a href="#FNanchor_316_315"><span class="label">[316]</span></a> Voyez la lettre à d’Argental du 6, et celle à Richelieu
-du 13 février 1755. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_317_316"></a><a href="#FNanchor_317_316"><span class="label">[317]</span></a> Voyez, tome XXI, le chapitre <small>II</small> du <i>Précis du Siècle de
-Louis XV</i>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_318_317"></a><a href="#FNanchor_318_317"><span class="label">[318]</span></a> Voyez tome XXII, page 314. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_319_318"></a><a href="#FNanchor_319_318"><span class="label">[319]</span></a> Ce fut l’origine d’une procession qu’on appelait
-procession de madame Lafosse, et qui s’est faite jusqu’à l’époque de la
-révolution. Le <i>miracle</i> est du 31 mai 1725, et fut le sujet d’un
-mandement de l’archevêque, dans lequel Voltaire est cité: voyez, tome
-LI, les lettres à madame de Bernières, des 27 juin et 31 août 1725. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_320_319"></a><a href="#FNanchor_320_319"><span class="label">[320]</span></a> Voyez tome XXVIII, page 222. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_321_320"></a><a href="#FNanchor_321_320"><span class="label">[321]</span></a> Voyez tome XXII, page 319; voyez aussi, sur les
-convulsions, tome XXVIII, page 222. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_322_321"></a><a href="#FNanchor_322_321"><span class="label">[322]</span></a> C’est la pensée de Pascal: voyez son texte et la remarque
-de Voltaire, tome XXXVII, page 66. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_323_322"></a><a href="#FNanchor_323_322"><span class="label">[323]</span></a> Sur ce journal, voyez ma note, tome XXXIII, page 267. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_324_323"></a><a href="#FNanchor_324_323"><span class="label">[324]</span></a> Voyez tome XXXI, page 524. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_325_324"></a><a href="#FNanchor_325_324"><span class="label">[325]</span></a> <i>Moyen court et très facile de faire oraison</i>, Grenoble,
-1685, in-12. <span class="smcap">Cl.</span></p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_326_325"></a><a href="#FNanchor_326_325"><span class="label">[326]</span></a> Ces vers sont parodies de Quinault, <i>Thésée</i>, acte II,
-scène 1ʳᵉ. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_327_326"></a><a href="#FNanchor_327_326"><span class="label">[327]</span></a> Ce qu’on aurait dû remarquer, c’est que le quiétisme est
-dans <i>don Quichotte</i>. Ce chevalier errant dit qu’on doit servir
-Dulcinée, sans autre récompense que celle d’être son chevalier. Sancho
-lui répond: «Con esta manera de amor he oido yo predicar que se ha de
-amar à nuestro señor por sí solo, sinque nos mueva esperanza de gloria,
-ó temor de pena: aunque yo le querria amar y servir por lo que
-pudiese.»</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_328_327"></a><a href="#FNanchor_328_327"><span class="label">[328]</span></a> Ce conte se retrouve dans l’<i>Histoire de Louis XIV</i>,
-imprimée à Avignon. Ceux qui ont approché de ce monarque et de madame de
-Maintenon savent à quel point tout cela est éloigné de la vérité.&#8212;C’est
-de l’ouvrage de Reboulet que parle Voltaire: voyez ma note, page 189.
-B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_329_328"></a><a href="#FNanchor_329_328"><span class="label">[329]</span></a> Cet alinéa et le précédent sont de 1768. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_330_329"></a><a href="#FNanchor_330_329"><span class="label">[330]</span></a> Le nonce Roverti disait: «Bisogna infarinarsi di teologia
-e fare un fondo di politica.»</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_331_330"></a><a href="#FNanchor_331_330"><span class="label">[331]</span></a> Pendant la campagne que le duc de Bourgogne fit en
-Flandre, il ne vit Fénélon qu’une fois, et en public. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_332_331"></a><a href="#FNanchor_332_331"><span class="label">[332]</span></a> Le texte de Fénélon porte:
-</p>
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Je n’ai plus en partage. B.<br></span>
-</div></div>
-</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_333_332"></a><a href="#FNanchor_333_332"><span class="label">[333]</span></a> Ces vers se trouvent dans les poésies de madame Guyon:
-mais le neveu de M. l’archevêque de Cambrai m’ayant assuré plus d’une
-fois qu’ils étaient de son oncle, et qu’il les lui avait entendu réciter
-le jour même qu’il les avait faits, on a dû restituer ces vers à leur
-véritable auteur. Ils ont été imprimés dans cinquante exemplaires de
-l’édition du <i>Télémaque</i>, faite par les soins du marquis de Fénélon, en
-Hollande, et supprimés dans les autres exemplaires.
-</p><p>
-Je suis obligé de répéter ici que j’ai entre les mains une lettre de
-Ramsay, élève de M. de Fénélon, dans laquelle il me dit: «S’il était né
-en Angleterre, il aurait développé son génie et donné l’essor à ses
-principes, qu’on n’a jamais bien connus.»
-</p><p>
-L’auteur du <i>Dictionnaire historique, littéraire, et critique</i>, à
-Avignon, 1759, dit, à l’article <span class="smcap">Fénélon</span>, «qu’il était artificieux,
-souple, flatteur, et dissimulé.» Il se fonde, pour flétrir ainsi sa
-mémoire, sur un libelle de l’abbé Phélypeaux, ennemi de ce grand homme.
-Ensuite il assure que l’archevêque de Cambrai était <i>un pauvre
-théologien</i>, parcequ’il n’était pas janséniste. Nous sommes inondés
-depuis peu de dictionnaires qui sont des libelles diffamatoires. Jamais
-la littérature n’a été si déshonorée, ni la vérité si attaquée. Le même
-auteur nie que M. Ramsay m’ait écrit la lettre dont je parle, et il le
-nie avec une grossièreté insultante, quoiqu’il ait tiré une grande
-partie de ses articles du <i>Siècle de Louis XIV</i>. Les plagiaires
-jansénistes ne sont pas polis: moi qui ne suis ni quiétiste, ni
-janséniste, ni moliniste, je n’ai autre chose à lui répondre, sinon que
-j’ai la lettre. Voici les propres paroles: «Were he born in a free
-country, he would have display’d his whole genius, and given a full
-career to his own principles never known.»&#8212;Le <i>Dictionnaire
-historique</i>, etc., dont parle Voltaire, est celui de Barral et Guibaud:
-voyez tome XXVIII, page 348. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_334_333"></a><a href="#FNanchor_334_333"><span class="label">[334]</span></a> Elles furent appuyées par les intrigues de la princesse
-des Ursins, qui, après avoir été long-temps l’amie du cardinal, s’était
-brouillée avec lui pour une ridicule querelle d’étiquette. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_335_334"></a><a href="#FNanchor_335_334"><span class="label">[335]</span></a> Voyez tome XVII, page 73. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_336_335"></a><a href="#FNanchor_336_335"><span class="label">[336]</span></a> 20 juin 1710. Voyez tome XXXI, page 524. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_337_336"></a><a href="#FNanchor_337_336"><span class="label">[337]</span></a> Matthieu Ricci est mort au commencement du dix-septième
-siècle (le 11 mai 1610); mais ce fut sur la fin du seizième, en 1583,
-qu’il s’établit en Chine. Voyez, au reste, ma note, tome XVIII, page
-189. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_338_337"></a><a href="#FNanchor_338_337"><span class="label">[338]</span></a> Voyez ma note, tome XXVIII, page 40. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_339_338"></a><a href="#FNanchor_339_338"><span class="label">[339]</span></a> Tome XV, page 257. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_340_339"></a><a href="#FNanchor_340_339"><span class="label">[340]</span></a> Il mourut à la fin de 1722, comme Voltaire le dit
-ailleurs: voyez tome XXVIII, page 42; et, tome XLIV, la <i>Relation du
-bannissement des jésuites de la Chine</i>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_341_340"></a><a href="#FNanchor_341_340"><span class="label">[341]</span></a> Page 463. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_342_341"></a><a href="#FNanchor_342_341"><span class="label">[342]</span></a> En 1768, date de cet alinéa, Voltaire avait fait l’éloge
-de Parennin dans le chapitre <small>I</small>ᵉʳ de l’<i>Essai sur les mœurs</i> (voyez tome
-XV, page 269), et dans une note du paragraphe <small>XVIII</small> de la <i>Philosophie
-de l’histoire</i> (voyez tome XV, page 87). Il en a parlé depuis dans les
-<i>Questions sur l’Encyclopédie</i> (voyez tome XXVIII, page 38); dans les
-<i>Fragments sur l’Inde</i>, chapitre <small>V</small> (voyez tome XLVII); et dans les
-première et septième <i>Lettres chinoises</i> (voyez tome XLVIII). B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_343_342"></a><a href="#FNanchor_343_342"><span class="label">[343]</span></a> Voyez l’<i>Essai sur les mœurs</i> (tome XVIII, page 464),
-chap. <small>CXCV</small>.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_344_343"></a><a href="#FNanchor_344_343"><span class="label">[344]</span></a> Je pense que Voltaire veut parler de ce qu’il dit tome
-XVIII, au bas de la page 463. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_345_344"></a><a href="#FNanchor_345_344"><span class="label">[345]</span></a> <i>Avertissement du libraire</i> (probablement de La Beaumelle
-lui-même), en tête de la <i>Réponse au Supplément du Siècle de Louis
-XIV</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_346_345"></a><a href="#FNanchor_346_345"><span class="label">[346]</span></a> En mai ou juin 1752, La Beaumelle avait fait imprimer à
-Gotha quatre feuilles de ses <i>Remarques sur le Siècle de Louis XIV</i>
-(voyez page 151 de la <i>Réponse au Supplément</i>), qu’il brûla cependant
-pour la comtesse de Bentink. Je ne sais si cette comtesse de Bentink est
-celle qui, après la mort de la duchesse de Saxe-Gotha, brûla, dit-on, la
-correspondance de Voltaire avec cette princesse.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_347_346"></a><a href="#FNanchor_347_346"><span class="label">[347]</span></a> Voici ce qu’on lit dans les <i>Mémoires historiques et
-authentiques sur la Bastille</i>, tome II, page 330: «Au mois d’avril 1753,
-on fut informé que La Beaumelle était revenu à Paris avec des
-exemplaires d’une nouvelle édition qu’il avait fait faire du <i>Siècle de
-Louis XIV</i>, de Voltaire, dans laquelle il avait inséré des notes
-critiques offensantes pour la maison d’Orléans...... Au mois d’octobre
-de la même année, M. le duc d’Orléans lui pardonna, et il fut mis en
-liberté, avec un exil à cinquante lieues de Paris.»
-</p><p>
-On trouve des détails sur la détention de La Beaumelle au tome II (page
-231 et suiv.) de l’<i>Histoire de la détention des philosophes et des gens
-de lettres à la Bastille et à Vincennes, etc., par J. Delori</i>. Paris,
-Firmin Didot, 1829, trois volumes in-8º.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_348_347"></a><a href="#FNanchor_348_347"><span class="label">[348]</span></a> Manuscrits de D’Hemery, inspecteur de police pour la
-librairie.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_349_348"></a><a href="#FNanchor_349_348"><span class="label">[349]</span></a> Jacques-Emmanuel-Roques de Maumont de La Rochefoucauld,
-né en 1727, mort le 16 mars 1805, a publié une <i>Lettre sur la part qu’il
-a eue aux démêlés de MM. de Voltaire et La Beaumelle</i>, Hanovre, 1755,
-in-8º, dont je ne parle toutefois que d’après Meusel.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_350_349"></a><a href="#FNanchor_350_349"><span class="label">[350]</span></a> <i>Mon séjour auprès de Voltaire</i>, 1807, in-8º, pages 47 et
-59.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_351_350"></a><a href="#FNanchor_351_350"><span class="label">[351]</span></a> Le même à qui sont adressées plusieurs lettres de la
-<i>Correspondance générale</i>, années 1752 et 1753; voyez aussi ma note,
-page 479. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_352_351"></a><a href="#FNanchor_352_351"><span class="label">[352]</span></a> Il n’y en a que trois: voyez ma préface, page 477. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_353_352"></a><a href="#FNanchor_353_352"><span class="label">[353]</span></a> Ils sont nommés ci-après, page 536, dans la seconde
-partie du <i>Supplément</i>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_354_353"></a><a href="#FNanchor_354_353"><span class="label">[354]</span></a> Le roi de Prusse comble les gens de lettres de bienfaits,
-par les mêmes principes que les princes d’Allemagne comblent de
-bienfaits les nains et les bouffons, etc. Trait du <i>Qu’en
-dira-t-on</i>.&#8212;Dans <i>Mes pensées</i> (ouvrage de La Beaumelle), on lit sous
-le nº <small>XLIX</small>, éditions de 1752 et 1761; «Qu’on parcoure l’histoire
-ancienne et moderne, on ne trouvera point d’exemple de prince qui ait
-donné sept mille écus de pension à un homme de lettres, à titre d’homme
-de lettres. Il y a eu de plus grands poëtes que Voltaire; il n’y en eut
-jamais de si bien récompensés, parceque le goût ne met jamais de bornes
-à ses récompenses. Le roi de Prusse comble de bienfaits les hommes à
-talents, précisément par les mêmes raisons qui engagent un prince
-d’Allemagne à combler de bienfaits un bouffon ou un nain.» B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_355_354"></a><a href="#FNanchor_355_354"><span class="label">[355]</span></a> Voyez tome XXXIX, page 489. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_356_355"></a><a href="#FNanchor_356_355"><span class="label">[356]</span></a> 1749, deux volumes in-8º. La Beaumelle dit n’en avoir
-fait qu’une partie. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_357_356"></a><a href="#FNanchor_357_356"><span class="label">[357]</span></a> Dans quelques impressions que je ne crois pas
-authentiques, au lieu de cette dédicace ou lettre à M. Roques, on lit,
-en tête du <i>Supplément au Siècle de Louis XIV</i>, un <i>Mémoire de M. F. de
-Voltaire</i>, que La Beaumelle fit réimprimer avec des apostilles ou notes
-et que voici (sans les apostilles):
-</p><p>
-«Du jour que j’arrivai à Potsdam, Maupertuis m’a témoigné la plus
-mauvaise volonté. Elle éclata lorsque je le priai de mettre M. l’abbé
-Raynal de son académie: il me refusa avec hauteur, et traita l’abbé
-Raynal avec mépris. Je lui fis ordonner par le roi d’envoyer des
-patentes à M. l’abbé Raynal; on peut croire que Maupertuis ne me l’a pas
-pardonné.
-</p><p>
-«Un homme que je crois Génevois, ou du moins élevé à Genève, nommé La
-Beaumelle, ayant été chassé de Danemark, arrive à Berlin avec la
-première édition du <i>Qu’en dira-t-on</i>, ou de ses <i>Pensées</i>. Dans ce
-livre, devenu célèbre par l’excès d’insolences qui en fait le prix,
-voici ce qu’on trouve:
-</p><p>
-«Le roi de Prusse a comblé de bienfaits les gens de lettres par les
-mêmes principes que les princes allemands comblent de bienfaits un
-bouffon et un nain.»
-</p><p>
-«C’est cet homme proscrit dans tous les pays que Maupertuis recherche
-dés qu’il est arrivé, et qu’il va soulever contre moi: en voici la
-preuve dans une lettre écrite par La Beaumelle à M. le pasteur Roques,
-au pays de Hesse-Hombourg:
-</p>
-<p>
-«<i>Fragment de la lettre de La Beaumelle.</i>»
-</p><p>
-«Maupertuis vient chez moi, ne me trouve pas; je vais chez lui. Il me
-dit qu’un jour, au souper des petits appartements, M. de Voltaire avait
-parlé d’une manière violente contre moi; qu’il avait dit au roi que je
-parlais de lui peu respectueusement dans mon livre; que je traitais sa
-cour philosophe de nains et de bouffons; que je le comparais aux petits
-princes allemands, et mille faussetés de cette force. M. de Maupertuis
-me conseilla d’envoyer mon livre au roi en droiture, avec une lettre
-qu’il vit et corrigea lui-même.»
-</p><p>
-«Le roi de Prusse, qui n’a su cette anecdote que depuis quelques jours,
-doit être convaincu de la méchanceté atroce de Maupertuis, puisque sa
-majesté sait très bien que je n’ai jamais dit à ses soupers ce qu’il
-m’impute. Elle me rend cette justice; et quand je l’aurais dit, ce
-serait toujours un crime à Maupertuis d’avoir manqué au secret qu’il
-doit sur tout ce qui s’est dit aux soupers particuliers du roi.
-</p><p>
-«On sait quelle violence inouïe il a exercée depuis contre M. Kœnig,
-bibliothécaire de madame la princesse d’Orange: on connaît les lettres
-qu’il a fait imprimer, dans lesquelles il outrage tous les philosophes
-d’Allemagne, et fait dire à M. Wolf ce qu’il n’a point dit, afin de le
-décrier.
-</p><p>
-«On n’ignore pas par quelles affreuses manœuvres il est parvenu à
-m’opprimer. J’ai remis à sa majesté ma clef de chambellan, mon cordon,
-tout ce qui m’est dû de mes pensions. Elle a eu la bonté de me rendre
-tout, et a daigné m’inviter à la suivre à Potsdam, où j’aurais l’honneur
-de la suivre si ma santé me le permettait.»
-</p><p>
-Ce <i>Mémoire</i> est daté du 27 janvier 1753, dans la réimpression (avec
-apostilles) qu’en donna La Beaumelle, à la suite de la <i>Réponse au
-supplément</i>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_358_357"></a><a href="#FNanchor_358_357"><span class="label">[358]</span></a> Dans quelques unes des premières éditions, cette partie
-est intitulée: <i>Réfutation des notes critiques que M. de La Beaumelle a
-faites sur le Siècle de Louis XIV</i>. Le début, tel qu’on le lit ici, a
-été ajouté depuis. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_359_358"></a><a href="#FNanchor_359_358"><span class="label">[359]</span></a> Voyez ma note, tome XIX, page 347. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_360_359"></a><a href="#FNanchor_360_359"><span class="label">[360]</span></a> L’édition dont Voltaire parle ici est celle qui fut
-publiée chez G.-C. Walther, 1753, deux volumes petit in-8º. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_361_360"></a><a href="#FNanchor_361_360"><span class="label">[361]</span></a> Voyez page 130. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_362_361"></a><a href="#FNanchor_362_361"><span class="label">[362]</span></a> Dans les éditions du <i>Siècle de Louis XIV</i>, antérieures à
-1768, c’était à la fin de l’ouvrage qu’était placé le <i>Catalogue de la
-plupart des écrivains</i>, etc., qu’on a vu tome XIX, page 47. Depuis 1753,
-année où Voltaire publia le <i>Supplément</i>, il a fait d’autres
-augmentations au <i>Catalogue</i>. J’en ai désigné quelques unes. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_363_362"></a><a href="#FNanchor_363_362"><span class="label">[363]</span></a> La Beaumelle dit avoir eu pour ses Lettres et ses
-Remarques cent cinquante florins, cinquante exemplaires de l’édition, et
-quarante rames de papier d’impression. Voltaire, dans la dix-septième de
-ses <i>Honnêtetés littéraires</i> (voyez tome XLII), parle de dix-sept louis
-d’or: voyez aussi tome XXX, page 218. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_364_363"></a><a href="#FNanchor_364_363"><span class="label">[364]</span></a> Chapitre <small>II</small>, tome XIX, page 265. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_365_364"></a><a href="#FNanchor_365_364"><span class="label">[365]</span></a> Ils ont été imprimés: voyez le <i>Catalogue des écrivains</i>,
-tome XIX, page 83. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_366_365"></a><a href="#FNanchor_366_365"><span class="label">[366]</span></a> <i>Istoria delle guerre avvenute in Europa et
-particolarmente in Italia, por la successione alla monarchia delle
-Spagne, dall’ anno 1696 all’ anno 1725, dal conte e marchese Francesco
-Maria Ottieri</i>; Rome, 1728 et années suivantes, huit volumes in-4º. On
-lit dans la <i>Méthode pour étudier l’histoire</i> (qui ne donne que deux
-volumes à l’ouvrage, page 414 du tome XI de l’édition de 1772), que
-l’auteur étant mort en 1742, ce fut son fils qui publia le second volume
-en 1753. Le tome II est daté de 1752; le tome III de 1753, etc. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_367_366"></a><a href="#FNanchor_367_366"><span class="label">[367]</span></a> Voyez ma note, tome XIX, page 529. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_368_367"></a><a href="#FNanchor_368_367"><span class="label">[368]</span></a> Voyez page 497 du présent volume. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_369_368"></a><a href="#FNanchor_369_368"><span class="label">[369]</span></a> Les <i>Mémoires secrets pour servir à l’histoire de Perse</i>
-donnent, sous des noms persans, l’histoire de la cour de Louis XV
-jusqu’en 1744. La première édition est de 1745, in-12; l’édition in-18,
-de 1759, contient une <i>Liste, ou clef des noms propres</i>. On attribue cet
-ouvrage à Resseguier; d’autres, à Pecquet, premier commis des affaires
-étrangères, qui a place dans un vers du <i>Pauvre diable</i> (voyez tome
-XIV); d’autres, à La Beaumelle. Une note ou lettre publiée à la suite du
-<i>Journal de madame Du Hausset, femme de chambre de madame de Pompadour</i>,
-est de madame de Vieux-Maison. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_370_369"></a><a href="#FNanchor_370_369"><span class="label">[370]</span></a> En 1703, comme Voltaire l’a dit depuis en se corrigeant:
-voyez ma note, tome XXVI, page 311. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_371_370"></a><a href="#FNanchor_371_370"><span class="label">[371]</span></a> Elle se trouve dans une édition datée de 1752, que j’ai
-déjà citée plusieurs fois. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_372_371"></a><a href="#FNanchor_372_371"><span class="label">[372]</span></a> Ce que Voltaire disait du cardinal de Fleury, en 1751,
-1752 et 1753, dans le chapitre <small>XXIII</small> (alors à la fin du tome Iᵉʳ, et
-fesant aujourd’hui le chapitre <small>XXIV</small>) du <i>Siècle de Louis XIV</i>, a été
-depuis reporté par l’auteur dans le chapitre <small>III</small> du <i>Précis du Siècle de
-Louis XV</i>: voyez tome XXI. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_373_372"></a><a href="#FNanchor_373_372"><span class="label">[373]</span></a> Voltaire parle de l’<i>Histoire de la guerre de mil sept
-cent quarante et un</i>. Voyez ce que je dis de cet ouvrage dans ma préface
-du tome XXI. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_374_373"></a><a href="#FNanchor_374_373"><span class="label">[374]</span></a> Par Du Ryer. Voyez tome XIX, page 296. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_375_374"></a><a href="#FNanchor_375_374"><span class="label">[375]</span></a> Sur ce mot, voyez tome XVI, page 484; tome XLV, le
-dialogue A B C, premier entretien; tome XLVIII, <i>Un chrétien contre six
-Juifs</i>, vingt et unième niaiserie; tome L, le paragraphe <small>III</small> du
-<i>Commentaire sur l’Esprit des lois</i>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_376_375"></a><a href="#FNanchor_376_375"><span class="label">[376]</span></a> C’est de Montesquieu que parle Voltaire: voyez tome
-XXXIX, page 431. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_377_376"></a><a href="#FNanchor_377_376"><span class="label">[377]</span></a> Montesquieu, <i>Esprit des lois</i>, livre V, chap., <small>XIV</small>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_378_377"></a><a href="#FNanchor_378_377"><span class="label">[378]</span></a> Id., livre VIII, chap. <small>XXI</small>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_379_378"></a><a href="#FNanchor_379_378"><span class="label">[379]</span></a> Voyez, dans le <i>Siècle de Louis XIV</i>, une note des
-éditeurs sur les Milices, chap. <small>XXIX</small> (p. 257). K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_380_379"></a><a href="#FNanchor_380_379"><span class="label">[380]</span></a> Son livre est intitulé: <i>Histoire du fanatisme de notre
-temps</i>, 1692, in-12, dont une <i>Suite</i> parut en 1709, in-12, et une
-nouvelle suite en 1713, deux volumes in-12. L’ouvrage entier a été
-réimprimé en 1737, trois volumes in-12, et 1755, trois volumes in-12.
-B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_381_380"></a><a href="#FNanchor_381_380"><span class="label">[381]</span></a> Ces jugements furent presque toujours rendus par des
-commissaires, et, par conséquent, on peut les regarder comme injustes,
-même dans la forme. K.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_382_381"></a><a href="#FNanchor_382_381"><span class="label">[382]</span></a> Voyez ci-dessus, page 109. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_383_382"></a><a href="#FNanchor_383_382"><span class="label">[383]</span></a> Voyez tome XIX, page 122. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_384_383"></a><a href="#FNanchor_384_383"><span class="label">[384]</span></a> Le président Hénault n’a mis aucun correctif à sa phrase
-dans les éditions de 1756 et de 1768. Voyez l’<i>Abrégé chronologique</i>, à
-l’année 1714. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_385_384"></a><a href="#FNanchor_385_384"><span class="label">[385]</span></a> Voyez page 398. R.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_386_385"></a><a href="#FNanchor_386_385"><span class="label">[386]</span></a> C’est à la page 109 du tome II de l’édition du <i>Siècle de
-Louis XIV, avec des notes de M. de La B**</i>, que Villars est appelé
-ainsi. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_387_386"></a><a href="#FNanchor_387_386"><span class="label">[387]</span></a> Dans quelques éditions, cette seconde partie portait le
-titre de <i>Réfutation plus directe</i>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_388_387"></a><a href="#FNanchor_388_387"><span class="label">[388]</span></a> Voyez ce que Voltaire dit sur les portraits, tome XXX,
-page 215. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_389_388"></a><a href="#FNanchor_389_388"><span class="label">[389]</span></a> Voyez tome XIX, page 428; et, ci-dessus, page 51. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_390_389"></a><a href="#FNanchor_390_389"><span class="label">[390]</span></a> Voyez page 136. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_391_390"></a><a href="#FNanchor_391_390"><span class="label">[391]</span></a> Voyez la variante, page 214. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_392_391"></a><a href="#FNanchor_392_391"><span class="label">[392]</span></a> Voyez ci-dessus, page 212. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_393_392"></a><a href="#FNanchor_393_392"><span class="label">[393]</span></a> Le prince de Condé: voyez tome XXXII, page 77; tome XIX,
-page 219. Au reste, Voltaire lui-même dit que l’accusation contre le
-prince de Condé était le cri de <i>tout Paris</i>; voyez, tome X, le second
-alinéa de la <i>Dissertation sur la mort de Henri IV</i>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_394_393"></a><a href="#FNanchor_394_393"><span class="label">[394]</span></a> Mort en 1775: voyez, dans la <i>Correspondance</i>, la lettre
-du roi de Prusse du 13 auguste 1775. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_395_394"></a><a href="#FNanchor_395_394"><span class="label">[395]</span></a> Voyez cette note tout entière, page 397. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_396_395"></a><a href="#FNanchor_396_395"><span class="label">[396]</span></a> Mademoiselle Olympe Dunoyer, à qui sont adressées les
-premières lettres de la <i>Correspondance</i> de Voltaire, en 1713 et 1714,
-et qu’on appelait Pimpette, épousa le baron de Winterfeld, qui fut tué,
-en 1757, à la bataille de Kollin. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_397_396"></a><a href="#FNanchor_397_396"><span class="label">[397]</span></a> A la fin de 1713. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_398_397"></a><a href="#FNanchor_398_397"><span class="label">[398]</span></a> Constant d’Aubigné, grand-père de la maréchale de
-Noailles. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_399_398"></a><a href="#FNanchor_399_398"><span class="label">[399]</span></a> La princesse Ulrique de Prusse, depuis reine de Suède:
-voyez ma note, page 175. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_400_399"></a><a href="#FNanchor_400_399"><span class="label">[400]</span></a> Voyez tome XXIX, pages 133 et 145; tome IX, l’épître
-dédicatoire des <i>Lois de Minos</i>; et, tome XIV, une des notes de la
-satire intitulée: <i>Les Cabales</i>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_401_400"></a><a href="#FNanchor_401_400"><span class="label">[401]</span></a> Voyez le texte de La Beaumelle, dans ma note, page 483.
-B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_402_401"></a><a href="#FNanchor_402_401"><span class="label">[402]</span></a> Collini raconte que, dix jours après la brûlure de la
-<i>Diatribe du docteur Akakia</i> (conséquemment le 3 janvier 1753: voyez ma
-note 4, page 474 du tome XXXIX), Voltaire avait renvoyé au roi de Prusse
-sa clef de chambellan et la croix de l’ordre du mérite; mais que, le
-même jour après midi, le roi les fit reporter à Voltaire. Voltaire dit
-aussi que le roi eut <i>la bonté de lui rendre tout</i>: voyez, dans la
-<i>Correspondance</i>, la lettre à M. de La Virotte, du 28 janvier 1753. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_403_402"></a><a href="#FNanchor_403_402"><span class="label">[403]</span></a> La critique de Barbier d’Aucour, dans la sixième lettre
-des <i>Sentiments de Cléante</i> sur le quatrième <i>Entretien</i> d’Ariste et
-d’Eugène, me semble minutieuse et peu exacte en cette circonstance.
-<i>Eugène</i> dit bien que «c’est une chose singulière qu’un bel esprit
-allemand ou moscovite;» mais il est réfuté par <i>Ariste</i>, qui soutient
-que le bel esprit est de tous les pays, <i>et n’est étranger nulle part</i>;
-et de l’aveu même de Barbier d’Aucour, son critique, le P. Bouhours est
-représenté par Ariste. Il y a des écrivains qui ont été plus loin, et
-qui ont dit qu’il mettait en question si un <i>Allemand peut avoir de
-l’esprit</i>. Bouhours n’a point écrit cette impertinence. <span class="smcap">Cl.</span></p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_404_403"></a><a href="#FNanchor_404_403"><span class="label">[404]</span></a> La dixième édition de cet ouvrage de Paul Barry est de
-1643, in-12. Pascal en parle dans la neuvième de ses <i>Lettres
-provinciales</i>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_405_404"></a><a href="#FNanchor_405_404"><span class="label">[405]</span></a> Le parlement de Provence est le seul qui ait condamné les
-<i>Lettres provinciales</i>; voyez ma note, page 415; mais ces Lettres ont
-aussi été condamnées par un arrêt du conseil d’état du 23 septembre
-1660. Leur condamnation à Rome est du 6 septembre 1657. Une traduction
-italienne fut condamnée à Rome le 27 mars 1762. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_406_405"></a><a href="#FNanchor_406_405"><span class="label">[406]</span></a> Pluche, auteur du <i>Spectacle de la nature</i>; voyez tome
-XXXVIII, page 73. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_407_406"></a><a href="#FNanchor_407_406"><span class="label">[407]</span></a> Dans quelques éditions, cette troisième partie était
-intitulée: <i>Suite et conclusion de cette réfutation</i>. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_408_407"></a><a href="#FNanchor_408_407"><span class="label">[408]</span></a> Cartouche était un malheureux voleur très ordinaire,
-associé avec quelques scélérats comme lui. Le hasard fit qu’on donna son
-nom à la bande de brigands dont il était. Il fut le ridicule objet de
-l’attention de Paris, parcequ’on fut quelque temps sans pouvoir le
-prendre. Il avait été ramoneur de cheminée, et fesait servir souvent son
-ancien métier à se sauver quand on le guettait. Un soldat aux gardes
-avertit enfin qu’il était couché dans un cabaret à la Courtille: on le
-trouva sur une paillasse avec un méchant habit, sans chemise, sans
-argent, et couvert de vermine. Son nom était Bourguignon: Il avait pris
-celui de Cartouche, comme les voleurs et les écrivains de livres
-scandaleux changent de nom. Il plut au comédien Legrand de faire une
-comédie sur ce malheureux; elle fut jouée le jour qu’il fut roué. Un
-autre homme s’avisa ensuite de faire un poème épique de <i>Cartouche</i>, et
-de parodier <i>la Henriade</i> sur un si vil sujet; tant il est vrai qu’il
-n’y a point d’extravagance qui ne passe par la tête des hommes! Toutes
-ces circonstances rassemblées ont perpétué le nom de ce gueux: et c’est
-lui que La Beaumelle préfère à Solon, et égale au grand Condé.&#8212;Voltaire
-a rapporté, page 500, la passage où La Beaumelle parle de Cartouche et
-de Condé. Quant au poëme sur Cartouche, que Voltaire dit être une
-parodie de <i>la Henriade</i>, il s’agit de l’ouvrage de Grandval père,
-intitulé: <i>Le vice puni, ou Cartouche</i>, 1725, in-8º. L’auteur dit qu’il
-a «affecté de prendre quantité de vers des meilleures pièces de théâtre
-et autres ouvrages,» et il imprime ces vers en italique. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_409_408"></a><a href="#FNanchor_409_408"><span class="label">[409]</span></a> Il n’était que son cousin: voyez ma note, page 196. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_410_409"></a><a href="#FNanchor_410_409"><span class="label">[410]</span></a> <i>Bajazet</i>, II, 1. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_411_410"></a><a href="#FNanchor_411_410"><span class="label">[411]</span></a> Lebrun traduit ainsi ces deux vers du chant VII de la
-<i>Jérusalem délivrée</i>, octave 12: «Simple intendant des jardins, je vis,
-je connus la cour et ses injustices.» B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_412_411"></a><a href="#FNanchor_412_411"><span class="label">[412]</span></a> Voyez le texte de Cicéron, dans ma note, tome XXX, page
-216. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_413_412"></a><a href="#FNanchor_413_412"><span class="label">[413]</span></a> Voyez ci-dessus, page 4. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_414_413"></a><a href="#FNanchor_414_413"><span class="label">[414]</span></a> Montesquieu, <i>Esprit des lois</i>, III, 5: voyez ci-dessus,
-page 79. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_415_414"></a><a href="#FNanchor_415_414"><span class="label">[415]</span></a> Voyez page 454. B.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_416_415"></a><a href="#FNanchor_416_415"><span class="label">[416]</span></a> Cirey. B.</p></div>
-</div>
-
-<hr class="full">
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-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>ŒUVRES DE VOLTAIRE TOME XX</span> ***</div>
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
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-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
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-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
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-<div style='display:block; margin:1em 0'>
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-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
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-volunteer support.
-</div>
-
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-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
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